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+Project Gutenberg's Histoire de France 1724-1759, by Jules Michelet
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Histoire de France 1724-1759
+ Volume 18 (of 19)
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+Author: Jules Michelet
+
+Release Date: October 9, 2008 [EBook #26859]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1724-1759 ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+
+ HISTOIRE
+
+ DE
+
+ FRANCE
+
+
+
+
+ PAR
+
+ J. MICHELET
+
+
+
+
+ NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
+
+
+
+
+ TOME DIX-HUITIÈME
+
+
+
+
+ PARIS
+
+ LIBRAIRIE INTERNATIONALE
+ A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
+ 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
+
+ 1877
+
+ Tout droits de traduction et de reproduction réservés.
+
+
+
+
+ HISTOIRE DE FRANCE
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Passer de la Régence à Fleury et à Louis XV, c'est, ce semble, passer de
+la pleine lumière aux arrière-cabinets de Versailles, cachés dans
+l'épaisseur des murs, sans air ni jour que ceux des petites cours qui
+sont des puits.--Grand changement. Tout était en saillie. Tout gravitait
+autour d'un fait très-public, le Système. Tout entrait dans le drame, et
+paraissait au premier plan, le mal surtout. Ce temps ne voilait rien.
+
+Il en est autrement de Fleury et de Louis XV. Les gouvernements
+successifs ont cru devoir cacher cette histoire de prêtre et de roi.
+C'est un mystère d'État. Deux personnes en ce siècle ont seules eu la
+faveur d'en ouvrir les archives diplomatiques, l'historien de la Régence
+Lemontey, et celui de la Chute des Jésuites. Les quarante années qui
+s'étendent de l'une à l'autre époque n'étaient guère connues jusqu'à
+nous que dans les événements qu'on peut dire extérieurs, militaires,
+littéraires, les anecdotes de Paris. Pour le centre réel de l'action, du
+gouvernement, l'intérieur de Versailles, qui le savait? personne. Porte
+close. On n'y entrait pas. C'était trop haut pour les simples mortels.
+_Affaire de Cabinet!_ Grand mot qui fermait tout. Ce n'était pas figure.
+Le Cabinet n'est pas le salon des ministres et de la table verte, mais
+le petit trou noir où le Roi écrivait, souvent contre son ministère, à
+sa famille, à ses parents, amis, Espagnols, Autrichiens.
+
+ * * * * *
+
+L'extrait de d'Argenson donné en 1825 ne nous révélait guère que la
+politique extérieure de cet homme excellent dans son court ministère. En
+1857, heureusement, son très-digne neveu, honnête et courageux, averti
+que l'on préparait une édition de son grand oncle, et craignant la
+prudence timide que l'on pourrait y mettre, cassa les vitres, et publia
+lui-même, nous donna le vrai Louis XV (édition Janet, in-12). Puis vint
+l'édition in-8º, très-ample et fort utile à consulter.
+
+Là en pleine lumière éclate le secret de ce règne: _la conspiration de
+famille_. On voit parfaitement que le Roi ne fut point aussi flottant
+qu'on l'avait cru, mais sous l'empire d'une idée fixe. Si les ministres
+ou les maîtresses influèrent, ce fut en suivant cette idée, servant
+uniquement l'intérêt de famille.
+
+Le témoignage de d'Argenson est d'autant plus grave qu'il a un culte
+ardent et sincère de la royauté. Il s'obstine à aimer le Roi, à espérer
+en lui, à croire qu'un jour ou l'autre il vaudra quelque chose. La
+vérité, malgré lui, lui échappe, s'arrache de sa bouche. Il la dit à
+regret, à son corps défendant. Même après sa disgrâce, il est le même.
+Sa foi robuste n'en est pas ébranlée. Il garde encore longtemps son
+_credo_ monarchique: _l'espoir du salut par le Roi_. D'autant plus il
+est accablé quand manifestement tout est perdu (1756) et la France
+livrée à l'Autriche. Alors il succombe et il meurt.
+
+ * * * * *
+
+Des lueurs singulières éclataient par ce livre, mais courtes, brèves,
+des lumières incomplètes. Enfin un secours est venu qui nous aide à lire
+d'Argenson, qui donne Versailles jour par jour. C'est l'immense et
+consciencieux Journal de M. de Luynes, qui, de chez la Reine, voit
+tout, note tout à sa date, en termes ménagés, mais clairs le plus
+souvent. La Reine, quoique si dévote, les amis de la Reine, entrèrent
+très-peu dans le mouvement de Versailles, restèrent à part du Dauphin,
+de Mesdames. M. de Luynes est un témoin honnête, triste, respectueux,
+dont certes le respect n'est nullement de l'approbation.
+
+Sa chronologie simple, mais infiniment détaillée, sans le savoir, sans
+le vouloir, confirme les faits graves donnés par d'Argenson et autres.
+Il explique Barbier, la Hausset, etc. Il prouve que Soulavie fut souvent
+très-bien informé.
+
+Le secours admirable que je trouve dans M. de Luynes, c'est qu'autour
+d'un grand fait qui me vient de quelque autre, il me donne une infinité
+de faits accessoires qui l'amènent, l'expliquent, qui se lient avec lui
+par la force des choses. Le grand fait passe; mais la trace en continue
+longtemps: mille détails le rappellent encore.
+
+Encadré dans la multitude de ses précédents, de ses conséquents, prévu
+_avant_, suivi _après_,--ce fait offre un ensemble de faits qui se
+supposent, se tiennent, se prouvent les uns les autres. Voilà un fait
+solide, alors, et il n'est pas facile d'y toucher et de l'ébranler. Il
+repose dans la certitude,--une certitude telle que nulle science
+d'observation ou de calcul ne donne de preuve plus forte.
+
+Pour les temps antérieurs à ce journal, très-laborieusement j'ai
+moi-même construit mon fil chronologique, l'ai suivi en toute rigueur.
+Aux temps tragiques surtout de madame de Prie, un seul fait hors de date
+eût rendu tout obscur. Là et partout (ainsi que je l'ai dit ailleurs),
+je suis le serf du temps. Je m'interdis ces tableaux généraux où l'on
+rapproche pour l'effet littéraire des faits d'époques différentes.
+Qu'ils soient brillants, ces tableaux, il n'importe. Leur éclat
+obscurcit, faisant perdre de vue la vraie lumière profonde de
+l'histoire, _la causalité_.
+
+Par ce respect du temps, il s'est trouvé que, même où ce volume ne
+s'appuie pas de documents nouveaux, il n'en donne pas moins une histoire
+absolument neuve. Ceux qui croyaient savoir l'histoire de Louis XV,
+seront un peu surpris. Ils n'y reverront rien qui réponde à leurs
+souvenirs. Pour les rassurer, j'ai cité beaucoup, et dans le texte même
+(non pas au bas des pages). Par là, dans les moments critiques qui les
+inquiéteraient, ils sentiront la base ferme que l'histoire leur met sous
+les pieds.
+
+J'ai poussé ce scrupule (pour le procès de Damiens) jusqu'à citer de
+ligne en ligne. Les nuances infinies du règne de Mesdames, les
+variations que subit dix ans la Pompadour du plus haut au plus bas,
+avant son règne de la guerre de Sept Ans, tout cela est daté, précisé
+par les textes.
+
+ * * * * *
+
+Saint-Simon m'a servi encore dans ce volume. Quoique la fin de ses
+Mémoires reste cachée toujours aux secrètes archives des affaires
+étrangères, il donne, dans ce que nous avons, des faits capitaux sur
+Fleury:--sa profonde ignorance (avouée de son ami Walpole),--sa niaise
+confiance aux Anglais,--sa connivence honteuse à la vie pitoyable du
+petit Roi, et le soin qu'il eut d'éloigner de lui les honnêtes gens
+qu'avaient choisis Louis XIV et le Régent. Sur tous ces points, il
+autorise, confirme Soulavie, et aussi sur le point très-grave qui
+contient tout: _Fleury fut le mannequin d'Issy_, de Saint-Sulpice, des
+Rohan, des Tencin. Ils ne le lâchèrent pas, le firent rester, même
+idiot, nous tinrent liés sous ce cadavre.
+
+D'Argenson et autres nous prouvent qu'il ne rétablit pas la France. Il
+la livra aux Fermiers généraux.
+
+Tout le monde se jouait de lui, même l'Espagne, ce qu'établit Montgon
+(qu'on ne lit pas assez).
+
+M. d'Haussonville a fourni la preuve de ses deux trahisons, de ses
+faiblesses pour l'Autriche, à qui il dénonçait nos ministres et nos
+généraux, à qui il immola l'armée infortunée, gelée dans le retour de
+Prague.
+
+Noailles, que j'ai ailleurs admiré, défendu, ici me tromperait par son
+adresse à embrouiller les choses, sans d'Argenson qui donne naïvement le
+dessous des cartes, l'asservissement de Noailles aux dévots, à Mesdames
+et à l'intérêt de famille (1746).
+
+Voltaire me sert fort par ses lettres, peu par son _Louis XV_, sa triste
+_Histoire du Parlement_. Il est dans ces ouvrages injuste et léger,
+très-flatteur, spécialement pour Richelieu.
+
+L'homme de Richelieu, Soulavie, est trop décrié. Bavard et mauvais
+écrivain, ne sachant pas trop bien les affaires générales, il sait
+très-bien Versailles. Il avait sous la main et Richelieu vivant, et les
+papiers de Richelieu, les papiers Maurepas, le journal de M. de Luynes.
+Avec tant de secours, il pouvait marcher droit. Pour la cour, il est bon
+le plus souvent, et on le trouve exact en ce qu'on peut vérifier.
+
+Duclos, fort inutile pour les temps antérieurs, est tout à coup, en
+1756, très-important, très-grave. Dans sa position singulière, à part
+des philosophes, familier chez la Pompadour, et surtout ami de Bernis,
+il a vu de très-près à ce moment. Il y donne deux faits capitaux: 1º La
+Pompadour a seulement _influé_ jusqu'en 1756; mais alors elle _règne_
+(par la grâce de Marie-Thérèse); 2º l'ordre de Rosbach partit de Vienne,
+de notre ambassadeur Choiseul, le valet de l'Autriche.
+
+La Hausset est fort curieuse, mais elle fait un roi bonasse, et une
+douceâtre Pompadour. Elle ignore que sa maîtresse a rempli les prisons
+d'État. Elle ignore (chose plus étonnante) que par trois fois (1747,
+1752, 1755) la Pompadour fut très-près de tomber.--Elle sait des choses
+importantes: le petit Parc-aux-Cerfs intérieur près de la chapelle,
+l'inceste simulé par les seigneurs pour plaire au roi, sa vive jalousie
+à l'égard de ses filles, sa haine pour Bernis quand il le sut amant de
+sa fille l'Infante, etc., etc.
+
+Elle réduit ce qu'on avait dit sur la haute faveur de Quesnay et de son
+école auprès du roi. Il avait plu sans doute par la doctrine économiste
+qui fait le roi co-propriétaire en tout bien du royaume. Mais il resta
+toujours isolé, à distance. Même en voiture, et l'emmenant comme
+médecin, la Pompadour ne daignait lui parler.
+
+L'excellent journal de Marais, qui nous a révélé la honteuse enfance du
+roi, le fangeux Versailles de ce temps, malheureusement nous quitte de
+bonne heure.--Et il s'en faut que Barbier le remplace. Très-prolixe pour
+le Parlement et riche pour l'histoire de Paris, Barbier ignore
+profondément la Cour, le lieu étroit où tout se décidait. En 1738, à
+peine, il commence à savoir les faits de 1732 (l'avénement de la
+Mailly). Il ne sait pas un mot du règne de madame de Vintimille, un des
+grands moments de l'histoire.
+
+Même son Parlement, il le sait assez mal. Il n'en marque pas bien la
+dualité intérieure (jansénistes et politiques), les tendances opposées
+qui ôtaient toute force à ce corps, guerroyant à la fois contre la Bulle
+et l'Encyclopédie. Utile, cependant, très-utile, ce journal ne me quitte
+pas; il me donne (en regard de de Luynes et de d'Argenson) la
+chronologie de Paris.
+
+Le témoin capital du siècle est certainement d'Argenson. Il n'est pas
+sans talent (voir le sinistre bal de décembre 51), et il a un grand
+coeur, un violent amour du peuple et de la France. Je comprends
+qu'aujourd'hui tous les petits esprits tombent sur lui, relèvent
+soigneusement ses contradictions.
+
+Oui, oui, c'était un simple. Cela n'empêche pas qu'il ne fût un voyant,
+ne devinât cent choses qui depuis se sont faites. On dirait qu'il est
+membre de l'Assemblée constituante. Il voit toute la France nouvelle,
+l'Italie libre, la naissance des États-Unis.
+
+Sans accuser, il est terrible. Il ressort partout de son livre que
+Versailles ne cesse pas un seul jour de trahir la France.
+
+Du reste _innocemment_, en grande sécurité de conscience. Quand Louis XV
+reçut l'égratignure de Damiens, il dit: «Eh! pourquoi me tuer? Je ne
+fais de mal à personne.»
+
+Il aurait pu être encore pire, avec l'éducation qu'il eut, avec les
+petits corrupteurs auxquels l'abandonna Fleury. Il aurait pu être un
+Néron. Au fond, ce fut un gentilhomme, timide, hautain et sec, dissolu,
+aimant la famille, mais du plus bas amour, amour de chat; très-hostile à
+son fils, beaucoup trop tendre pour ses filles. Si on qualifie cet amour
+moins sévèrement que les contemporains, il restera toujours
+incontestable que Mesdames eurent sur lui une énorme influence. L'une
+sauva les biens du Clergé; il n'y eut de ruiné que la France. L'autre
+fut la cause directe des guerres principales de ce règne.
+
+Croyant solidement que le royaume était un simple patrimoine, ni le roi,
+ni ses filles n'eurent le moindre scrupule. Pour l'une, on tue 200,000
+hommes, pour lui donner le Milanais (1741-1748). On ne réussit pas.
+Alors, pour elle encore, pour lui donner les Pays-Bas, commence la
+grande guerre de Sept Ans, qui coûte un million d'hommes (si l'on compte
+tous ceux qui moururent de misère).
+
+M. de Luynes, dans son détail immense des choses publiques, officielles,
+à son insu, appuie merveilleusement d'Argenson. Il nous donne _le temps_
+et _le lieu_, les petits voyages, le changement des appartements. Avec
+lui et Blondel, et le savant M. Soulié, le conservateur de Versailles,
+je vois tout, je suis tout, de jour, de nuit. Un plan ingénieux, par de
+petites cartes qu'on lève à volonté, donne la superposition des étages,
+des entre-sols même coupés dans la hauteur des pièces, l'infinie
+subdivision du vaste labyrinthe (_Bibl. du Louvre_, vol. in-4º). Rien de
+plus instructif. Tel cabinet, tel escalier, expliquent les grands
+événements.
+
+En ce palais impur, le seul lieu un peu propre où puisse s'arrêter le
+regard, c'est l'appartement de la reine. Elle était née charmante de
+coeur et de douceur modeste. Faible, bigote, parfois intolérante, quand
+elle y est poussée par ses Jésuites polonais, d'elle-même elle n'est pas
+intrigante. Sa petite société resta à part de la cabale du Dauphin, de
+Mesdames. Je n'aime guère son président Hénault, mais beaucoup ses de
+Luynes, rares courtisans, qui, loin de demander, dépensaient leur
+fortune à nourrir leur maîtresse, infirme, abandonnée. Cet honnête
+intérieur m'a reposé les yeux. M. de Luynes, par le portrait sévère
+qu'il a fait du Dauphin, par des traits innombrables relatifs aux filles
+du roi, fait sentir fortement combien la reine est loin de ses enfants,
+de madame Henriette et de madame Adélaïde, les deux _Chefs du Conseil_,
+pour dire comme d'Argenson. Au volume suivant, en mars 1767, on verra la
+fille et la mère se disputer directement l'éducation de Louis XVI.
+
+J'ai profité souvent des _Nouvelles ecclésiastiques_,--fort peu des
+livres de Hollande, Histoire de la cour de Perse, Vie privée, et autres
+sottises, d'écrivains faméliques, ignorants et mal informés, qui
+écrivaient pour les libraires les mystères de la Cour, dont ils ne
+savaient pas un mot.
+
+ * * * * *
+
+Dans le labeur ingrat, mais nécessaire, de bien tenir, sans le lâcher,
+le fil central qui mène tout, je ne m'écarte guère ni vers les affaires
+protestantes, ni vers nos colonies. Je dois les ajourner. Mais je ne
+puis pas ajourner un spectacle admirable et de lumière immense, qui m'a
+consolé, soutenu, dans mon sombre Versailles où j'étais
+enfermé:--l'essor de la pensée au XVIIIe siècle.
+
+Plus l'autorité tombe et descend dans la honte, plus le libre esprit
+monte, allume le fanal immortel qui nous guide encore.
+
+C'est de la Régence à Rosbach, dans ces trente-trois années, que ce
+siècle a été fort, original et lui-même. La décadence en tout commence
+en 1760[1].
+
+ [Note 1: Ce volume s'arrête à l'entrée de la guerre de Sept
+ Ans.--Helvétius, Holbach, viennent plus tard, ainsi que
+ _Candide_, cette fâcheuse éclipse de Voltaire.--La réaction
+ pleureuse de Diderot (le Père de famille) et de la Nouvelle
+ Héloïse (1759) ne me regardent pas encore.--L'art est encore
+ entier. Cet _art de la Régence_ subsiste. Il va faiblir, et
+ peu à peu faire place au pauvre _art Louis XVI_.--Le style
+ aussi s'altère vers 1760. Un grand maître l'a dit: «Dans
+ Voltaire, la forme est l'habit de la
+ pensée,--transparent,--rien de plus. Avec Rousseau, l'art
+ paraît trop, et l'on voit commencer le règne de la forme, par
+ conséquent sa décadence.»]
+
+Aux neuf années de paix entre les guerres (1748-1757), la France étonna
+le monde d'une fécondité inouïe. Jamais tant de grands livres ne
+parurent en même temps. On vit surgir coup sur coup, comme aux époques
+antiques, des soulèvements de la terre, des masses énormes et
+colossales, des Alpes et des Pyrénées.
+
+L'Esprit des lois, splendide exposition de tant de faits curieux, de
+tant de vues ingénieuses, fut un coup de théâtre immense (1748).
+
+Et à l'instant (1749), surgit, comme une autre montagne, la grande
+Histoire naturelle de Buffon, sa Théorie de la terre, qui le mènera en
+trente ans aux Époques de la nature.
+
+Bientôt (1753) apparaît, incomplète encore, cette histoire qui fit toute
+histoire, qui nous engendra tous (et critiques et narrateurs), le vaste
+Essai sur les moeurs des nations (complet, 1757).
+
+Cependant, année par année, par l'effort titanique de Diderot,
+d'Alembert, Voltaire, tant d'autres qui si généreusement y jetèrent
+leurs travaux, s'entassait l'Encyclopédie, livre puissant, quoi qu'on
+ait dit, qui fut bien plus qu'un livre,--la conspiration victorieuse de
+l'esprit humain.
+
+Victorieuse.--Je le dis en deux sens.
+
+On pourra voir dans ce volume l'hommage étrange que l'Autriche
+elle-même, pour entraîner la France, fut obligée de rendre à l'opinion
+dominante.
+
+On verra la cabale autrichienne se dire philosophe,--Kaunitz, Choiseul,
+courtisans de Ferney,--et la grosse Marie-Thérèse, quatre heures par
+jour à son prie-Dieu, autant le soir aux pièces de Voltaire, qu'elle
+fait jouer lâchement par ses filles les archiduchesses.
+
+On y verra aussi comment un encyclopédiste, l'ami et l'allié de Diderot
+et de d'Alembert, poursuivi à la fois par les rois et par les dévots,
+leur livra en un an cent combats, sept batailles, fit face à leurs sept
+cent mille hommes.--C'est la plus grande lutte pour la disproportion des
+forces qu'on ait vue depuis Salamine.--La même année, 1757, on
+proscrivit ensemble Frédéric, l'Encyclopédie; on mit au ban du monde et
+la philosophie et le roi des penseurs.--La Pensée vainquit à Rosbach.
+
+Trois empires et cent millions d'hommes ne purent rien sur quatre
+millions.--Le fer, le feu, la mort, mollirent contre l'Idée.
+
+L'Idée forte et paisible.--Le soir de ces grands jours, ayant couché par
+terre vingt, trente mille Croates ou Cosaques, Frédéric, immuable,
+écrivait à Voltaire, ou faisait un chapitre de ses admirables Mémoires.
+
+Napoléon semble avoir peu goûté que les _idéologues_ aient eu un si
+grand capitaine. Il est fort dur pour lui. Il tient trop peu de compte
+des circonstances spéciales, vraiment uniques, d'une telle crise.
+
+La France, en général, n'a pas rendu encore tout ce qu'elle doit à
+l'homme qui l'a le plus aimée, qui vécut d'elle, ne parla que sa langue,
+à ce Français, si grand par l'_action_ et par la pensée.
+
+Le XVIIIe siècle avait posé sa foi, son _credo_, son symbole (par
+Voltaire, Vauvenargues, etc.): _Le but de l'homme est l'action._ Il
+restait de montrer et de prouver cela, comme fit Frédéric, par toute
+activité, dans la paix, dans la guerre, administration, lois, combats,
+avec ce calme souverain, qui, par-dessus le trouble des affaires, des
+dangers, planait dans la culture des arts.
+
+L'_action_! On verra combien ce simple mot fut fort pour rallier le
+siècle avant la décadence de 1760.--Il est très-faux qu'on ait erré,
+flotté. Non, l'Europe a marché très-droit.
+
+Leibnitz posa la _force vive_, premier élément d'action.--Vico dit que
+l'homme est créateur, père et fils de son action (1726).--Montesquieu,
+aux _Lettres persanes_, que le principe _inactif_ et stérile du Moyen
+âge allait mourir (1720).--Voltaire proclame en ses Lettres anglaises:
+«L'action est le but de l'homme» (1734).--«L'action libre (1738)--et
+sous la même règle morale» (1751).
+
+Diderot enfin entreprend d'évoquer l'action, la force vive, en tous les
+êtres, fait jaillir de chacun le Dieu qui est en lui. Il s'écrie:
+«Élargissez Dieu!» Mot fécond qui lança, avec nous, l'Allemagne et les
+sciences de la nature.
+
+Celles de l'homme l'étaient par l'_Essai sur les moeurs_, et la grande
+enquête historique sur l'action universelle de l'homme, sur sa
+concordance morale.
+
+Montesquieu et Voltaire avaient pressenti l'Orient, regardé vers la
+Perse. Au moment où l'_Essai_ parut, un héros de vingt ans, Anquetil,
+sans moyens ni ressources, va au fond de l'Asie (1754) chercher les
+livres de la Perse, la tradition sainte de la morale antique, l'accord
+du genre humain (du présent au passé),--_la foi de l'action_, du travail
+créateur à l'image de Dieu, qui nous fait dieux aussi.
+
+ Hyères, 1er mai 1866.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE FRANCE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+FLEURY ET M. LE DUC
+
+1724
+
+
+Un simple précepteur avait transféré le royaume, Fleury avait d'un mot
+(que le Roi ne dit même pas, approuva seulement) créé M. le Duc. Et cela
+sans conseil. Nulle délibération. Les ministres ignorèrent qu'on faisait
+le premier ministre.
+
+Un seul témoin, le gnome, le nain familier, la Vrillière, celui que le
+Régent nommait «le bilboquet.» Le petit homme avait le serment dans sa
+poche, de sorte que M. le Duc put le prêter à l'instant même.
+
+Ce nain était un personnage, de terrible importance. En lui et sa lignée
+fut pour soixante années l'arbitraire monarchique, la Terreur papale et
+royale. Ministre des lettres de cachet et des prisons d'État, il les
+remplit de jansénistes. Par son petit parent, l'espiègle Maurepas (le
+chansonnier farceur), il avait la marine, les galères et les bagnes des
+forçats protestants.
+
+La Bulle, étendant son royaume, avait énormément gonflé cet avorton. Il
+voulait pour son fils une fille naturelle du roi d'Angleterre! Et pour
+cela d'abord il fallait le faire duc. Le Régent n'osait refuser. Il
+était dangereux par un côté obscur, le pied qu'il avait pris dans les
+profondeurs de Versailles, aux secrets cabinets où la royale idole
+vivait avec trois camarades. Là de bonne heure il eut son Maurepas,
+bouffonnant, folâtrant, malgré les rebuffades, écouté cependant et
+souffert comme un Triboulet.
+
+Auguste lieu. Deux fois s'y décide le sort de la France (août 1722, juin
+1726), au profit de Fleury. L'autorité est là, le pouvoir part de là.
+Celui qui y est maître, sans souci du Régent, de son vivant, pactise
+avec M. le Duc. Fleury n'en fait mystère (_Saint-Simon_). Son parti a
+déjà par Dubois la royauté religieuse. À la mort du Régent, il prend la
+royauté.
+
+M. le Duc n'eut qu'un pouvoir borné. Il croyait former le Conseil. Mais
+le Conseil, en trois personnes, n'en eut qu'une réellement, Fleury. Avec
+le petit Roi, Fleury fort aisément subordonnait M. le Duc, qui, seul de
+son côté, n'avait qu'à obéir.
+
+Désappointé, il demanda du moins qu'il y eût un quatrième membre, qu'on
+appelât un homme bien connu de Fleury, et point désagréable, le vieux
+Villars. Ce qui ne servit guère. Ce fastueux bonhomme, très-faible au
+fond, ne fut qu'un comparse bavard.
+
+Fleury fit deux parts du travail. D'abord tout seul avec le Roi, une
+bonne demi-heure, il donnait les grâces et les places, tout ce qui fait
+aimer (_Villars_). Pour le Duc restaient les affaires, tout ce qui fait
+haïr. S'il s'agissait d'impôts, le sensible Fleury s'en allait tout
+doucement.
+
+Le Régent laissait tout dans un état terrible, désespéré. Celui qui
+succédait était perdu d'avance. M. le Duc, avec ses acolytes, sa madame
+de Prie et Duverney, ne pouvait (quoi qu'il fît) que se précipiter, «et
+passer comme un feu de paille» (_Argenson_), en laissant à Fleury le
+terrain nettoyé.
+
+Mais quel était Fleury? et par quel ensorcellement un homme de
+soixante-dix ans tenait-il à ce point un enfant de quatorze? quels
+étaient donc les charmes du vieux prêtre? son talisman mystérieux?
+
+«Heureux les doux! car ils posséderont la Terre.» Saint Matthieu
+prédisait Fleury. Il était doux. Et tout lui fut donné. Il était
+patient, souriant. Au fond très-peu de chose, un agréable _rien_.
+
+C'était un fort bel homme, fort grand, d'un peu moins de six pieds,
+d'une mine douceâtre. Il était du Midi, mais sans vivacité, au contraire
+lent et paresseux, et surtout (comme sont volontiers ces hommes longs)
+souple, pliant. Né à Lodève (1653), fils d'un receveur des tailles, il
+était pourtant gentilhomme. Ayant des frères, il dut alléger sa famille,
+fut fait d'Église. À quoi il n'avait pas grande vocation. Il fit chez
+les Jésuites d'assez bonnes études, en surface et légères, resta un
+aimable ignorant.
+
+Les rois ont un faible secret pour les hommes de décoration. Le favori
+de Louis XIII, on l'a vu, était un géant. Louis XIV, à qui Bossuet donna
+Fleury, pour sa belle figure le fit aumônier de la reine, plus tard un
+de ses aumôniers. Quand il maria sa fille au duc d'Orléans, pour
+soutenir dignement le poêle, on prit Fleury. Il n'était cependant que
+diacre. Fort peu pressé de se faire prêtre, il ne s'y décida qu'à
+trente-neuf ans. C'était le temps où l'archevêque Harlay, la nuit,
+courait les filles dans les rues de Paris. Fleury, sans faire autant de
+bruit, entre Paris, Versailles, menait la vie douce et légère. Pucelles,
+le fameux janséniste, homme violent, mais très-véridique, a toujours
+affirmé qu'alors jeunes tous deux ils avaient même maîtresse par
+économie.
+
+Le Roi aimait les détails de police. Il fut instruit sans doute, et un
+matin Fleury eut la faveur inattendue du plus sec évêché de France,
+Fréjus, à deux cents lieues, un désert, un marais, d'où il ne put se
+débourber. Quinze ans durant, il resta là inconsolable et l'avouant. Il
+signait: «Évêque de Fréjus, _par l'indignation divine_.»
+
+Lorsque le prince Eugène, apportant dans sa poche le démembrement de la
+France, fit avec le duc de Savoie son invasion provençale, Fleury alla à
+eux, leur plut et figura parmi leurs courtisans. Cela le coulait à
+Versailles. Désespéré, en 1714, il tourna, brusquement, se donna aux
+Jésuites. Mais ils ne l'acceptèrent qu'en exigeant un gage, une
+très-pesante garantie. C'est que de leur main il prendrait un
+confesseur, un guide, un témoin de sa vie, qui aurait l'oeil à tous ses
+actes. On le savait très-mou. On lui donna un magister terrible, certain
+Pollet, de Saint-Sulpice, qui sous sa verge avait (dans la plus sale rue
+de Paris) le séminaire Saint-Nicolas. C'était un cuistre, un mouchard
+et un saint, fort sincère, zélé jusqu'au crime. Quand on viola
+Port-Royal, qu'on brisa les cercueils, la police frémit elle-même, mais
+n'osa reculer, se voyant regardée par une autre police, ce sauvage et
+cruel Pollet.
+
+Sous cette influence violente, Fleury, en une année, du plus bas au plus
+haut est relancé, mis au pinacle, précepteur de l'enfant qui est tout
+l'espoir de la France. Et cela malgré le vieux Roi, qui résista. Ce ne
+fut qu'au dernier moment, dans le funèbre _Codicille_, que, gagné de
+gangrène et la mort dans les dents, il se laissa arracher par Tellier
+cette dernière obéissance.
+
+Le Régent n'osa rien changer. Il conserva Fleury. Mais à côté de ce
+bellâtre qui ne servait à rien, il mit un tout autre homme et des plus
+estimés de France, nommé aussi Fleury, l'illustre auteur de l'_Histoire
+ecclésiastique_. Solitaire dans Versailles, ce pieux savant avait été
+_sous-précepteur_ du Duc de Bourgogne. Et le _lecteur_ du même prince,
+l'abbé Vittement (l'honneur et la probité même) se trouvait être
+_instituteur_ du petit Roi, lui apprenait à lire.
+
+L'éducation était fort difficile. Le Roi, qui s'était vu si cher, si
+précieux, objet d'amour pour tous, n'écoutait plus que sa petite bande,
+fort gâtée, d'enfants dangereux. Stylé par eux, il savait dire: «Je
+veux.» On lui avait appris que ses gouverneurs, précepteurs, n'étaient
+que ses valets. Dans une telle situation, Fleury aurait dû conserver
+ceux qui avaient un peu de prise, le vénérable confesseur et le sage
+instituteur Vittement, que l'enfant écoutait assez. Loin de là, quand
+l'affaire d'août 1722 l'établit tout-puissant, il écarta justement ces
+deux hommes. Il rendit aux Jésuites leur privilège de confesser le Roi.
+Le P. Linières fut confesseur, moins d'effet que de nom pourtant. Fleury
+vraiment demeura seul.
+
+Et seul il dut rester par l'excès de la complaisance. N'enseignant rien,
+il ne venait à la leçon qu'avec un jeu de cartes. L'_Alexandre_ de
+Quinte-Curce était sur la table, mais si peu regardé que le signet resta
+six mois à la même page (_Arg._).
+
+Le Roi, sans autre forme, quand il voulait, mettait son Fleury à la
+porte (_Marais_). Fleury avalait tout. À ce prix, il restait, même était
+désiré à tels moments officiels où l'occasion commandait, où l'enfant
+Roi avait à dire un mot.
+
+Il fallut le trouver, ce mot, à la mort du Régent. Mais toute chose
+était prête. Fleury, Pollet et les Jésuites, voyant chez le jeune
+Orléans que le futur ministre serait Noailles, un demi-janséniste,
+traitèrent avec M. le Duc.
+
+Des deux côtés, on se tint mal parole. Fleury gardait les grâces, le
+meilleur du pouvoir, travaillait seul d'abord avec le Roi, tenant ainsi
+M. le Duc en crainte, et sous une épée suspendue. M. le Duc, de son
+côté, loin de presser à Rome le chapeau de Fleury, l'entravait
+secrètement. Il s'était engagé contre les Jansénistes. Il y était
+très-froid, et même à Rome négociait la paix de l'Église.
+
+Contre les protestants, le clergé avait compilé un Code général de
+toutes les ordonnances du dernier règne. M. le Duc devait le
+promulguer. Il l'imprima, le publia (mai 1724), mais non dans la forme
+ordinaire des actes du pouvoir, et sans rapport préliminaire. De plus,
+secrètement, il en neutralisa l'article essentiel, article meurtrier
+qu'on avait ajouté, et qui appliqué à la lettre eût pu frapper de mort,
+comme relaps, tous les protestants.
+
+Chantilly n'était guère dévot. Les soeurs de M. le Duc, galantes et fort
+légères, dans leurs fêtes à la Rabelais, riaient volontiers du clergé.
+Voltaire rimait pour elles. Il leur fit Bélébat (_curé de
+Courdimanche_). Il eut de madame de Prie une pension, et plus tard
+Duverney fit sa fortune en lui donnant une part dans les Vivres. Fort
+unis avec l'Angleterre, madame de Prie et Duverney voulaient (en
+renvoyant l'infante, brisant le mariage espagnol) faire épouser au Roi
+une fille de George, chef des protestants de l'Europe.
+
+Duverney, le vainqueur de Law, le chiffreur obstiné, le maître de
+Barême, le rude chirurgien de l'opération du Visa, n'était pas un homme
+ordinaire. Avec ses trois frères, les Pâris, il remplit tout un siècle
+de son activité. Montagnard, soldat, fournisseur, il eut toute sa vie
+l'air d'un grand paysan, sauvage et militaire. La Pompadour l'appelait:
+«Mon grand nigaud.» Au fond il aimait les affaires pour les affaires
+bien plus que pour l'argent. Il mania des milliards et laissa une
+fortune médiocre. Nul souci des honneurs. Il ne prit d'autres titres que
+celui de secrétaire des commandements de M. le Duc.
+
+Enfant il avait vu la rouge figure de Louvois, idéal de la Terreur, et
+il en avait gardé la tradition violente. Les quatre frères (aubergistes
+des passages des Alpes) parlent du grand service qu'ils rendent à
+Louvois lorsqu'en un tour de main ils passent notre armée par dessus les
+Alpes. Leur probité vaillante les fait commanditer par l'habile Samuel
+Bernard[2], qui les met en avant dans les scabreuses affaires des
+Vivres. Chaque printemps l'armée à l'étourdie, mal pourvue, entrait en
+campagne. Chaque année elle était sauvée, nourrie, grâce aux Pâris, par
+un coup révolutionnaire, miracle d'argent, d'énergie. L'homme
+d'exécution était ce Pâris Duverney, toujours sur la frontière, et
+souvent entre les armées, déguisé pour mieux voir. Il payait comptant,
+sec et fort, donc était adoré des marchands, et suivi. Il trouvait tout
+ce qu'il voulait. Une fois, pour l'armée de Villars, il fit sortir de
+terre 40,000 chevaux à la fois. Le dernier coup du Rhin, qui fit la paix
+du monde, appartient à Villars, mais aussi au grand fournisseur qui le
+transporta, le nourrit.
+
+ [Note 2: L'histoire de ces grands financiers, plus curieuse
+ que celle des rois, est malheureusement bien difficile.--Leur
+ patriarche, Samuel Bernard, a parfaitement réussi à dérober
+ sa vie et les sources de sa fortune énorme. Homme agréable,
+ très-discret, fils d'un peintre de cour, et _nouveau
+ converti_ en 1685 (V. Haag, _France protest._), il vit
+ très-froidement que la Révocation était une _affaire_. Ceux
+ qui fuyaient ne savaient comment vendre, mais ils trouvèrent
+ Bernard, intermédiaire des puissants acquéreurs; du peu qu'il
+ leur donna, ils furent ravis, l'acclamèrent le _Sauveur_.
+ Bernard se mit alors à _sauver_ les armées avec ses
+ prête-noms, les Pâris. Le plus miraculeux, c'est qu'il
+ _sauva_ sa caisse. Du naufrage de 1710, il émergea plus
+ riche. Dès lors, dans un repos princier, n'agissant que sous
+ main et par son bouillant Duverney, avec Crozat et autres, il
+ mina le _Système_, fit le _Visa_ pour n'être pas visé.--Il
+ savait parfaitement la puissance de l'opinion. Chez son amie,
+ madame de Fontaine-Martel, il accueillait et protégeait les
+ brillants et hardis penseurs. Ce fut le salon de Voltaire, de
+ même que ses filles ou parents (les Dupin, d'Épinay,
+ Francoeur, etc.) furent la société de Diderot, Rousseau,
+ etc.--On connaît les Pâris un peu plus que Bernard. Leur
+ histoire, celle de Pâris Duverney, a été esquissée par
+ Luchet, Rochas et autres. Elle va nous être donnée, d'après
+ des actes de famille, par le savant et consciencieux
+ professeur de Grenoble, M. Macé. Quant à leur origine
+ d'aubergistes des Alpes et aux services qu'ils rendirent en
+ faisant passer l'armée, Saint-Simon date mal, mais, je crois,
+ ne se trompe nullement sur le fond des faits.]
+
+De cette vie d'aventures, de miracles et de coups de foudre, Duverney
+garda une tête fort chaude, et n'en guérit jamais. Sa joie aurait été de
+pousser toujours des armées. Et presque octogénaire il s'y remit encore
+dans la guerre de Sept Ans. En attendant, il menait les affaires
+militairement, fit la guerre contre Law, contre ses théories, ses rêves.
+Mais à peine vainqueur de l'utopie, il devient utopiste, disons même
+révolutionnaire.
+
+Ce qui est curieux et vraiment de la France, c'est que ce grand souffle
+orageux qui fut en Duverney, de projets, de réformes, de brusques
+changements, change aussi madame de Prie. Elle est gagnée, grisée. Elle
+le soutient et le suit avec cette fureur qu'elle a jusque-là mise aux
+intérêts de Bourse. Elle se précipite aux périlleux essais de politique
+hardie où va sombrer demain cette fortune à peine élevée.
+
+J'ai dit ses origines et sa terrible avidité. Elle procédait de la
+famine. Le contraste d'une grande misère et d'un orgueil royal, d'une
+haute éducation (sur laquelle spéculait sa mère) l'avaient aigrie,
+envenimée. Au retour de Turin, où elle avait langui avec M. de Prie, un
+famélique ambassadeur, elle fut produite ici par une habile agioteuse,
+madame de Verrue[3], qui y trouva son compte. Elle avait l'attrait
+diabolique que Satan donne à ses élus. Elle était enjouée, et tout à
+coup tragique; d'allure timide et serpentine, puis brusquement hardie.
+Volontiers les cheveux au vent, et quelque chose d'égaré. Madame de
+Verrue (comme elle, à moitié italienne), connaisseuse en beauté, y vit
+une sibylle de Salvator.
+
+ [Note 3: La femme agioteuse ne date pas de la Régence. Avant
+ la Tencin, la Chaumont, déjà madame de Verrue agiote sous
+ Louis XIV. Au fond, c'était un homme, et fort émancipé, ayant
+ su, vu, enduré tout. Née de Luynes, au dévot Versailles,
+ mariée dans le dévot Picinont, elle vit bien le dessous des
+ cartes. Son mari trouvait fort mauvais qu'elle ne voulût pas
+ être maîtresse du duc de Savoie. Elle obéit, fut reine (et
+ captive du tyran jaloux). Enfin, ennuyée, excédée, elle
+ rentra au bien-aimé Paris, non pas dans l'ennui des de
+ Luynes, mais dans une vie large d'affaires, de spéculations,
+ de plaisirs. Elle devint un centre. Son hôtel était un musée.
+ La première, elle osa admirer, acheter les Rubens, les
+ Rembrandt (que méprisait tant le grand Roi). Elle sentit
+ vivement la de Prie, un charmant César Borgia, effréné,
+ intrépide, mais sans le froid, le faux des vrais scélérats
+ italiens. Il ne fallait pas moins pour mordre sur M. le Duc,
+ qui était bien usé, qui aimait peu les femmes, qui s'ennuyait
+ déjà avec madame de Nesle. Alors, c'était la baisse. Mais la
+ de Prie paraît, et la hausse est lancée (juillet 1720), le
+ vertige, la furie, la trombe. Dès que M. le Duc possède ce
+ magique diamant, la Fortune elle-même vient s'engouffrer dans
+ Chantilly.--Lieu dangereux, charmé, et propre à faire des
+ fous. Les Condés étaient tous bizarres. Et madame de Prie fut
+ Condé. D'abord comme eux, avide. Puis féroce (pour eux contre
+ Orléans). Enfin, mortellement libertine. Le tout à la
+ romaine. Point bourgeoise (à la Pompadour). Point vulgaire (à
+ la Du Barry).]
+
+D'un coup de sa baguette, cette fée de la Bourse la mit juste au centre
+de l'or, pour en prendre tant qu'elle voudrait. Elle n'en fut pas plus
+heureuse. On le sent bien au portrait de Vanloo, où elle nous regarde de
+face, d'un si terrible sérieux. Elle a alors sa plénitude. Ce n'est plus
+la fine Italienne, mais la forte beauté romaine. Est-ce Agrippine ou
+Messaline? L'une et l'autre, peut-être, avec un vide immense que l'or
+n'a pas rempli. Qui comblera l'abîme? les vices mâles, fureur et
+vengeance? les grands bouleversements? ou Vénus furieuse,
+l'extermination du plaisir?
+
+Elle passa, sinistre météore, ne fondant rien, ne laissant guère, jetant
+par la fenêtre au besoin du combat tout cet or amassé (_d'Arg._),
+n'ayant pas moins manqué, raté sa royauté. Pour elle la fortune est
+moqueuse. Elle la fait attendre longtemps, puis gorgée tout à coup, mise
+au pouvoir. «Allez! marchez!» dit-elle. Et tout est impossible. Tout est
+obstacle et précipice. Plus l'obstacle se dresse, plus Duverney et la de
+Prie se lancent contre, comme ces chevaux furieux qui se jettent sur les
+épées. Du premier coup, réforme universelle. Ils déclarent hardiment la
+guerre à tout le monde.
+
+L'idée fixe de Duverney avait été la Comptabilité, la lumière dans les
+chiffres. L'ordre et l'exactitude qui avaient fait la fortune des Pâris,
+il s'obstinait à l'introduire dans la fortune de l'État. «Colbert le
+voulut, dit Barème, ne put, ne trouvant pas alors de gens capables.»
+Duverney le tenta (1721). En 1724, il osa davantage. Au grand effroi de
+la Maltôte, il livra son grimoire au jour, commença l'oeuvre colossale
+de réunir et publier les ordonnances de finances (Fermes, Gabelles,
+Monnaies, Domaines, Charges, Rentes, Colonies) en 20 vol. in-folio.
+L'antre de Cacus en frémit, et les écuries d'Augias se troublent
+horriblement. Les hauts banquiers, protecteurs des Pâris, le grand vieux
+Samuel Bernard, leur père et créateur, durent s'indigner. «Et toi aussi,
+mon fils!»
+
+D'autre part, que pensa la cour, lorsque ce Duverney fit un état des
+_Grâces et pensions_--et ce dans l'ordre alphabétique, de sorte qu'à
+chaque nom on trouva et on sut. Lumière désagréable. Jusque-là un chaos
+protecteur couvrait tout cela, si bien que tel touchait plusieurs fois
+avec un seul titre.
+
+Duverney durement ferme aux seigneurs la source aisée des dons du roi,
+les forêts de l'État. Bien plus aisément que l'argent, le roi donnait
+des bois (sans trop savoir ce qu'il donnait). Plus de _permission de
+couper les futaies_ (25 mars 1725).
+
+La noblesse de cour cria. Mais quelle stupeur quand Duverney supprima la
+noblesse de ville, l'oligarchie municipale qu'avait créée Louis XIV. Il
+soumit à l'impôt quatre mille petits rois de clochers. Ils avaient
+acheté presque pour rien une mine d'or. Réglée par eux en famille, à
+huis clos, dans une obscurité profonde, la fortune des villes était la
+leur. État doux et commode, et vraiment respectable par une durée de
+quarante ans. La foudre tombe. Duverney les rembourse en rentes, et rend
+au peuple son droit d'élection.
+
+Révolution immense, et qui eût changé les moeurs mêmes, recréé une
+nation. Hélas! c'était bien tard. Celle-ci n'était guère en état d'en
+user. On ne savait plus même ce que c'était qu'élection. La ville, si
+paisible, se trouvait dérangée. Ennuyeux mouvement. Heureusement, le
+sage Fleury dix ans après rétablit le repos, les municipalités
+héréditaires, le gâchis et l'obscurité. Ils purent tout à leur aise
+tripoter le présent, engager l'avenir, tellement qu'en 89 la seule ville
+de Lyon devait trois cents millions.
+
+Nous dirons tout à l'heure les autres imprudences de Duverney, l'essai
+d'égalité d'impôt, le bureau des blés et farines (imité par Turgot),
+l'organisation des milices (copiée aussi plus tard). Il se trouva avoir
+irrité toute classe. Il périssait et il devait périr également par le
+mal, par le bien. Les brutalités tyranniques qu'on avait supportées des
+autres (de mauvaises mesures sur les monnaies, sur l'intérêt), de lui
+parurent insupportables.
+
+Une étrange défense d'étendre la ville de Paris, une ordonnance
+draconienne sur le petit vol domestique parurent (avec raison) ridicules
+et barbares, et blessèrent le bon sens public.
+
+Un procès maladroit fut plus funeste encore à lui, à madame de Prie. Le
+ministre Leblanc, favori du Régent, avait beaucoup gâché et pris dans
+l'_Extraordinaire_ de la guerre; plus, laissé l'État engagé pour
+quarante millions. Cette caisse de l'_Extraordinaire_, un capharnaüm, un
+chaos, fut éclaircie par Duverney. Il y eut plaisir, il est vrai.
+Leblanc était son ennemi, surtout détesté par Madame de Prie, qui
+poursuivait en lui un amant de sa mère, coupable (selon elle) d'avoir
+tué un de ses amants (Richelieu, _Mém._ IV).
+
+Ainsi, embrouillant toute chose, la folle, dans le procès de vol, en
+mêlait maladroitement un criminel. Leblanc, par ordre du Régent, eût
+fait faire certains meurtres. Fable absurde, incroyable! Que ce prince,
+si débonnaire pour ses ennemis mêmes, eût commandé des crimes! comment
+le croire? On haussait les épaules.
+
+Elle espérait brusquer, emporter tout par une commission. Mais Leblanc
+en appela au Parlement qui évoqua l'affaire. Les Orléans, bien loin
+d'être abattus, au contraire en furent relevés. On applaudit le bon
+jeune Orléans qui allait au Parlement soutenir les accusés. On siffla
+outrageusement les gens de madame de Prie, qu'elle envoyait siéger,
+trois ducs et pairs. Le Parlement, quelquefois si sévère, ici tout à
+coup indulgent, emporté par l'opinion, par l'élan de Paris, ne voulut
+voir en cette affaire qu'erreur, légèreté, irrégularité. Il ordonna
+restitution, consacra la réforme de Duverney, ce qui sauva à l'État une
+somme de quarante millions. Mais Leblanc et consorts furent sauvés et
+blanchis plus qu'ils ne méritaient. Duverney fut honni, maudit pour sa
+sévérité. On fit un triomphe aux voleurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+CHUTE DE M. LE DUC
+
+1725-1726
+
+
+La France est d'autant plus brisée, découragée alors, qu'elle n'est
+nullement innocente de sa ruine. Ce n'est pas seulement Law ou le Régent
+qu'elle accuse, c'est sa propre crédulité, la foi légère qu'elle eut aux
+utopies. Elle en garde longtemps le dégoût des idées, la terreur des
+innovations et celle même des réformes utiles. Elle gît si malade
+qu'elle repousse et craint les remèdes. Mais plus elle se défie des
+idées, plus elle a tendance à tomber au fétichisme personnel, plus elle
+semble devenir (en plein XVIIIe siècle) idolâtrique et grossièrement
+messianique. Elle espère au miracle, n'espérant plus dans la raison. Le
+mal épidémique des convulsionnaires qu'on verra tout à l'heure demandant
+guérison à leur diacre Pâris, c'est un cas spécial du mal universel. Le
+Sauveur, Guérisseur, le miracle vivant, pour la masse c'est l'enfant
+royal, l'orphelin resté seul de sa famille éteinte. Cela attendrit tous
+les coeurs. Ce peuple famélique, lorsque le pain est à 8 sols la livre,
+lorsqu'il passe des nuits à la porte des boulangers, il est sensible
+encore ce singulier peuple de France, et au nom du Roi il sourit. La
+France pour l'enfant avait tous les amours, mère, amante, et nourrice.
+Ce rêve lui restait, cette poésie, dans sa misère profonde,--l'enfant
+aux cheveux d'or, le Roi.
+
+Dieu! si on le perdait!... Quelles frayeurs dans ses maladies! Les
+églises s'emplissent de femmes en pleurs, brûlant de petits cierges. Les
+plus pauvres font dire des messes. Dans ce froid et terne intérieur (de
+rentiers ruinés?) que Chardin peint souvent, chez la femme si sobre qui
+nourrit l'enfant de ses jeûnes, c'est l'espoir, le rayon... Pas un de
+ces enfants à qui la mère ne dise en le couchant le soir: «Prie pour que
+le Roi vive!»
+
+En 1722, lorsque convalescent il fut montré au balcon des Tuileries, en
+1723 quand il parut au Sacre, oint de la Sainte-Ampoule et sous la
+couronne de Charlemagne, l'effet fut grand et vraiment populaire. Exalté
+au jubé au milieu des fanfares, il parut le petit Joas, comme échappé
+des morts, et l'on pleura abondamment. Plus encore, quand il fit son
+miracle royal, touchant les écrouelles, passant et repassant dans la
+longue file agenouillée.
+
+Il était devenu très-beau, plus fin, plus élégant que Louis XIV au même
+âge, moins alourdi d'Autriche. Pas une femme qui n'en fût amoureuse, et
+ne le dît franchement. En Angleterre, pays des beaux enfants, cela fut
+senti comme en France. Son portrait envoyé troubla fort les tendres
+Anglaises.
+
+On est saisi en voyant à la fois cet attendrissement universel, auquel
+l'Europe participait elle-même,--et d'autre part le terrible abandon où
+restait cet enfant, objet d'un espoir infini.
+
+Fleury, comme on a vu, avait éloigné tout le monde. Le départ de l'autre
+Fleury et de l'honnête Vittement avait fortement averti. On comprit
+qu'il fallait ne pas trop se mêler du Roi. Ses gardiens naturels
+s'annulèrent,--le gouverneur Charost qui ne gouvernait rien (homme d'esprit
+et ami des Jésuites),--le discret Saumery, sous-gouverneur,--Mortemart,
+premier gentilhomme, un brave homme, mais très-obéré, qui attendait tout
+de Fleury.
+
+Cela fit une maison close. M. le Duc était inquiet, sachant peu (dans
+son aile Nord, écartée, de Versailles) ce qui dans l'aile Sud pouvait se
+tramer contre lui. Il tâta Mortemart, lui donna cent mille livres
+(_Villars_), et ne le gagna pas. Duverney, plus adroitement, alla _aux
+valets intérieurs_ (_Rich._, IV, 138). Ce mot signifie Bachelier, fils
+du valet de garde-robe, le vrai génie du lieu, qui pour trente ans
+devient valet de chambre. Né de bas, d'autant moins suspect, et restant
+toujours là, comme un chat qui cligne et voit tout, cet homme fin,
+discret, se trouva par moments en mesure de toucher aux grandes choses.
+Fleury eut le royaume et lui le Roi. Du métier assez sale qu'il était
+obligé de faire, il n'abusa pas trop. Ici, selon toute apparence, ce fut
+lui qui sauva le Roi. Il avait intérêt à ce qu'il vécût, cet enfant, sur
+la tête duquel il avait fondé sa fortune; mais, de plus, il l'avait vu
+naître, l'aimait d'instinct et d'habitude, s'inquiétait de la situation.
+
+Fleury laissant aller les choses, et voulant attendre l'infante
+(attendre au moins six ans!) ne voyait pas que d'ici là il irait se
+perdant, mourrait ou serait idiot. Souvent il pâlissait. Il était
+maussade et muet. «Il avait un sort sur la langue.» Et, signe pire d'un
+cerveau affaibli, souvent il parlait par saccades, comme une mécanique,
+une montre. Cela étonnait, faisait peur. (_Argenson_, III, 203, éd. J.)
+
+Il avait une vie étouffée et malsaine entre trois camarades qui
+représentaient trois intrigues.
+
+Sous lui précisément, dans l'appartement Montespan, demeurait madame de
+Toulouse avec son honnête mari; mûre, dévote et sucrée, fraîche encore,
+belle et grasse, cette dame eut le privilége de rassurer le Roi, fort
+timide, de l'attirer même. Dévote, mais bien plus mère encore, par son
+fils Épernon (fils du premier amour), elle voulait conquérir le Roi. Ce
+fils, aimable et tendre (c'était elle-même à quinze ans), montait chez
+le Roi à toute heure par le petit degré secret que possédait
+l'appartement.
+
+Sans monter, toujours près du Roi, tissait, filait un autre enfant, le
+petit Gesvres, neveu du beau cardinal de Rohan, si connu pour sa peau
+admirable et ses bains de lait, Rohan alors le chef du parti de la
+Bulle. Gesvres, toute sa vie, fit des ouvrages de femme, de la
+tapisserie et des noeuds de rubans (_Arg._). Parent du célèbre
+impuissant dont le procès a fait tant rire, c'était une vraie petite
+fille. Mais justement par là, par sa passive obéissance, il avait une
+prise très-douce, dont pouvait user le parti. Il avait été mis d'abord
+chez M. le Duc (avant madame de Prie). Il passa chez le Roi et put
+parfaitement lui remplacer sa biche blanche.
+
+C'était l'usage dans ces éducations, pour rendre hardi l'enfant royal,
+mâle et ferme au commandement, de lui donner de tels jouets, petits
+souffre-douleurs. Mais le Roi cessait d'être enfant. À ce moment
+d'essor, établir près de lui cette créature si féminine, c'était le
+retenir dans la vie molle, assise, disons mieux, lui couper les ailes.
+Pour ne rien mettre au pis, cet enfant de la Bulle, avec ses habitudes
+monastiques, innocemment pouvait féminiser le Roi (qui se mit en effet à
+filer, à tisser), en faire une petite fille ou un timide enfant de
+choeur.
+
+L'homme, en cet intérieur, le maître du logis chez le Roi et son maître,
+était son jeune gentilhomme de la chambre, la Trémouille, plus âgé que
+lui de deux ans, qui depuis onze ne l'avait pas quitté. Charmant (dit
+d'Argenson), hardi, mais effréné, il ne cacha rien, fit parade de tout
+ce que les autres cachent (_Marais_, nov. 1727). Il fit des opéras,
+s'épuisa, mourut jeune. Alors, en 1724, à seize ans, il menait le Roi,
+en avait fait son petit favori. (_Marais_, juin 1724.)
+
+Maurepas, plus âgé, tout robin qu'il était, et méprisé[4] de ces jeunes
+seigneurs, paradait et folâtrait là, avec ses chansonnettes, en réalité
+professait. C'est lui certainement, le robin, qui avait enseigné ce que
+le Roi disait sans cesse: «Si veut le Roi, si veut la Loi.» L'autre
+doctrine de Maurepas, qu'il enseigna toute sa vie, fut l'horreur, le
+mépris des femmes. Cela n'allait que trop à la petite bande. Le Roi dit
+plusieurs fois qu'il ne voulait pas se marier. La Trémouille affichait
+même répugnance. Il se porta hardiment adversaire et rival d'une femme,
+mademoiselle de Charolais, soeur de M. le Duc, et il lui fit manquer le
+Roi. Elle ne lui pardonna jamais (_Rich._, V, 59-54).
+
+ [Note 4: _Voltaire_ le dit d'un trait fort plaisant, fort
+ cynique, dans une lettre de 1725 (septembre). Mais je ne
+ doute pas qu'en 1724, Maurepas (ministre à quinze ans et qui
+ alors en a vingt) ne se soit déjà introduit dans cette petite
+ société comme amuseur et corrupteur.--Pour tout le reste,
+ nous avons l'autorité très-grave de _Marais_, celle de
+ _Barbier_; _Villars_ en parlait tout au long avec sa vigueur
+ militaire. Mais il a été mutilé (_Rich._, V, 50). Pour le
+ petit page _Calvière_, même mutilation (V. MM. de Goncourt,
+ Portraits, II, 117); il s'arrête avant août 1722, ne donne ni
+ l'une ni l'autre des deux époques scandaleuses.]
+
+Purger Versailles, c'était chose honorable, un vrai devoir. Et cela
+avait l'avantage de démasquer la lâcheté de Fleury, ainsi que le Régent,
+dans une semblable circonstance, en 1722, démasqua la sottise de
+Villeroi. Mais l'affaire était périlleuse pour un demi-régent, qui
+allait et blesser le roi, et commencer la guerre à mort avec Fleury.
+
+Duverney, madame de Prie, étaient gens durs, hardis, qui ne reculèrent
+pas. On éveilla Paris en quelque sorte, on prépara l'opinion par des
+exemples rudes _in anima vili_. L'éditeur de Voltaire l'a remarqué
+(_Beuchot_, I, 172). Si l'on eût voulu frapper haut, prendre des
+seigneurs, des évêques, on le pouvait. La maison Des Chauffours, une
+académie de débauches, était trop fréquentée pour n'être pas connue.
+Mais on prit au plus bas. Un ânier fut brûlé en Grève (_Marais_, mars
+1724), et si vite brûlé que la commutation de peine ne vint que quand il
+fut en cendres.
+
+En mai, la police (alors dans la main d'un parent de madame de Prie) fit
+contre la justice ce tour hardi, piquant, de prendre un homme qui était
+sous la protection du chancelier. Homme grave, ex-Jésuite, professeur,
+l'abbé Desfontaines, un rédacteur du _Journal des Savants_ qui dépendait
+de la chancellerie. On le pince, on l'enlève, on le met à Bicêtre. Paris
+en rit beaucoup. Les plaignants étaient ramoneurs.
+
+Entre l'ânier brûlé et Des Chauffours qui l'est plus tard, Desfontaines
+était en péril. Dans sa peur, il n'hésita pas d'implorer un homme aimé
+de madame de Prie, Voltaire, qui, à vingt ans, s'était si hardiment
+porté contre de tels délits, l'avocat de la femme, de l'amour et de la
+nature (1715). Voltaire avait bon coeur. Desfontaines venait justement
+de lui voler la _Henriade_, de l'imprimer à son profit. Il ne s'en
+souvint pas. Il courut à Versailles[5], et s'adressa à Maurepas. Ce
+ministre frivole, créature équivoque qui, fort impudemment professait la
+haine des femmes, lui-même assez suspect, ne demandait pas mieux que
+d'étouffer l'affaire. Il eût donné sans peine une lettre de cachet, qui,
+en exilant l'homme, l'aurait éloigné de la Grève. Pendant les
+pourparlers, juin vient, et le grand coup est frappé à Versailles.
+
+ [Note 5: Tout cela est constaté par le remercîment de
+ Desfontaines, et avoué des ennemis de Voltaire, du savant et
+ très-hostile Nicolardot.]
+
+Gesvres, jaloux de la Trémouille, avait précipité les choses, dénoncé
+les petits mystères. On frappa, mais bien doucement, en rendant
+seulement les polissons à leurs familles, exigeant qu'on les mariât
+(comme le Régent avait fait aux petits Villeroi). Le roi n'objecta rien
+pour le tant aimé la Trémouille. Il rit de le voir humilié, marié. La
+Trémouille, au contraire, trouva le châtiment si dur que, huit années
+durant (et quoi que pût dire son beau-père) il tourna le dos à sa femme.
+
+Cet événement fut le salut du roi. M. le Duc l'emmène, change ses
+habitudes, le tient au grand air, au soleil. Bref, il le fait chasseur.
+Il lui donne quarante ans de vie. L'affaire devait, ce semble, perdre
+Fleury en dévoilant sa connivence. Il n'en fut pas ainsi. On le comprend
+fort bien par les mots durs que dit Marais sur le rôle inférieur et fort
+triste du roi. Ce fut précisément par là que le maître de ces secrets,
+Fleury, resta fort, immuable, ainsi que Bachelier, qui, non moins
+immuablement, resta aussi jusqu'à sa mort.
+
+Un vieux valet de chambre du duc de Bourgogne, Bidaut, allant voir un
+jour l'abbé Vittement dans sa retraite, lui parlait de Fleury. Mais il
+se tut d'abord. Pressé enfin, il dit tranquillement: «Sa toute-puissance
+durera autant que sa vie. Il a lié le roi par des liens si forts que le
+roi ne les peut jamais rompre. Je vous expliquerai cela, si le cardinal
+meurt avant moi[6].»
+
+ [Note 6: _Saint-Simon_, chap. DXXX.--D'Argenson qui a pu
+ savoir la prophétie de Vittement par d'autres voies,
+ s'exprime ainsi: «Il existe certain lien, certain noeud
+ indissoluble entre le Roi et le cardinal, dont il résulte que
+ S. M. ne pourrait jamais le renvoyer, quelque envie qu'elle
+ en eût.» (_D'Arg._, éd. Janet, II, 192.)]
+
+Le roi reviendrait-il de cette belle éducation? Ferait-il grâce aux
+femmes? aurait-il quelque amour naturel et humain? Dans les fêtes de
+Chantilly, des dames très-charmantes se vouaient à cette oeuvre. Mais
+leurs grâces, leur scintillation l'éblouissaient, lui déplaisaient. Il
+avait l'air lui-même d'une fille bégueule, qui n'y eût vu que des
+rivales.
+
+Que faire donc? sans doute, ce qu'on a fait pour la Trémouille, bon gré
+mal gré le marier. L'infante était l'obstacle. Cependant une maladie
+courte et grave qu'il eut (février 1725) trancha tout. M. le Duc,
+effrayé et désespéré, jura de renvoyer l'infante et de le marier
+sur-le-champ. Fleury bouda, mais seul. Villars et tout le monde étaient
+de cet avis.
+
+En brisant l'oeuvre des Jésuites, le mariage espagnol, on les ménageait
+cependant. On prit une reine de leur choix. Rohan, évêque de Strasbourg,
+avait sous la main en Alsace la famille du roi sans royaume, Stanislas,
+retiré chez nous. On fit valoir sa fille, fille dévote d'un père si
+dévot que, par plaisir, dit-on, il faisait ses dévotions en robe, en
+bonnet de Jésuite. Cela n'attira pas, ce semble, les célestes
+bénédictions. Sur la route, la pauvre princesse reçut un déluge de pluie
+comme on n'en vit jamais. Misère, malédiction, famine. Rien de plus
+triste. Une funèbre convoi.
+
+Tout retombait sur Duverney. C'était lui qui faisait pleuvoir en
+touchant aux biens du clergé. D'après les idées de Vauban, il voulait
+lever une _dîme sur tous_, clergé, peuple, noblesse (faible dîme du
+cinquantième). Refus universel. Les Parlements, les États de province,
+répondirent un _non_ furieux. Le paysan reçoit les collecteurs à coups
+de fourche. On eût voulu que Duverney, au début de l'impôt nouveau,
+avant d'en rien tirer, abandonnât tout autre impôt.
+
+Les grains sont chers. Quoique l'on donne le pain ici à moindre prix, on
+fait queue, on crie, on se bat et il y a des hommes tués. Le bureau
+très-utile créé par Duverney pour juger des récoltes, du mouvement des
+grains fait crier: _À l'accapareur!_
+
+Son beau projet sur la Milice, ses lois (dures, il est vrai) pour faire
+travailler les Mendiants, tout exaspère. Mais ce qui le noie et le tue,
+lui et madame de Prie, c'est l'ordonnance des pensions, toutes celles du
+roi supprimées, celles du Régent réduites, etc. Dès lors ils sont
+perdus, osant à peine encore se montrer à Versailles, y rencontrant
+partout des regards furieux.
+
+Pour eux, nul appui que la reine, qui elle-même a fait à Versailles un
+parfait _fiasco_. Quelque conte ridicule qu'on nous fasse de la nuit des
+noces, les valets intérieurs voyaient et révélaient ce mariage sans
+mariage. La jeune femme de vingt-deux ans, douce et laide et le sachant
+bien, tremblante, quoique fort amoureuse, a peur de cet enfant si sec,
+si froid, qui dort près d'elle sans daigner savoir qu'elle est là.
+
+Bien loin de le ranger, le mariage n'avait servi qu'à l'émanciper
+cyniquement. Aux levers, aux couchers, les amis étaient revenus.
+Gesvres, la petite femme, Retz, qui gagnait faveur (_Richelieu_, V,
+120). Délaissée, veuve était la reine, sans crédit, à ce point qu'elle
+ne put seulement faire avoir le cordon bleu au vieux Nangis, son
+chevalier d'honneur. Le roi même sur elle eut des mots ironiques. On
+parlait d'une belle. Il dit: «Est-elle plus belle que la reine?»
+
+Madame de Prie était furieuse. Pour elle, le mauvais magicien qui
+faisait avorter le mariage, c'était Fleury. Un grand coup fut tenté
+(décembre). M. le Duc, un jour avec la reine, retint le roi. Fleury
+attendit plusieurs heures, écrivit, partit pour Issy. Mais cette fois
+encore (comme à douze ans), le roi se désespère, va pleurer dans sa
+garde-robe.
+
+Si lâches étaient les amis de Fleury, la petite bande des Maurepas, que
+pas un ne se hasarda d'aller parler pour lui. Mortemart, qui pour ses
+affaires avait grand besoin de Fleury, seul osa dire au roi: «Sire, vous
+êtes le maître. J'irai, si vous voulez, dire à M. le Duc qu'il vous
+rende votre précepteur.»
+
+M. le Duc atterré obéit. Aman ramena Mardochée. Celui-ci doucement put
+achever sa perte, le désarmant d'abord, lui ôtant les deux dogues qui le
+gardaient, Duverney, la de Prie.
+
+Elle se tenait à Paris, immobile, résignée, philosophe (elle l'écrivait
+à Richelieu). Sa rage cependant, ce semble, éclata par un coup.
+
+Les polissons titrés de la cour n'avaient à Versailles qu'une chapelle,
+pour ainsi dire. La vénérable métropole de leurs mystères était à Paris,
+dans l'hôtel Des Chauffours (Barbier). C'était un homme aimable, de
+très-bonne famille, qui, ruiné, refaisait sa fortune, en prêtant sa
+maison à l'Église non-conformiste. Maison déjà ancienne. Outre le
+conseiller Delpech, maître de Sodome à Bordeaux, deux évêques
+(Saint-Aignan, la Fare) y figuraient, et le peintre Nattier, avec des
+grands seigneurs, deux cents adeptes au moins. Le lieutenant de police
+était alors Hérault, créé par madame de Prie. Elle était à Paris, il
+devait marcher droit. Et, sur le pavé de Paris, il y avait un homme qui
+disait et précisait tout, qui perçait le ciel de ses cris. Un certain
+laquais Arbaleste. Pour rendre l'affaire éclatante, lui donner tout son
+lustre, il eût fallu la confier au Parlement. Malheureusement madame de
+Prie était trop brouillée avec lui. Elle ne put que s'en remettre à la
+fidélité d'Hérault, qui, avec ses juges à lui, instrumenta dans le
+secret de la Bastille. S'il était fidèle et hardi, avec ce procès
+élastique, pouvant nommer ou plus ou moins, il avait dans ses mains
+Versailles, pouvait porter bien haut la terreur et le ridicule (janvier
+1726). De quel côté seraient les rieurs? À Versailles Maurepas avait une
+fabrique de farces, de chansons, de satires ou _calottes_. La chance ici
+allait terriblement tourner. Le rire allait monter jusqu'aux grands
+_calotins_. On avait ri de Desfontaines, du pauvre Jésuite à Bicêtre.
+Mais la pièce nouvelle eût été plus salée. Les fausses Colombines et le
+grand vieux Cassandre n'en seraient jamais revenus.
+
+Madame de Prie avait sous la main l'homme de la chose, Voltaire, qui
+faisait des comédies, et pouvait lui faire des satires, homme entre tous
+hardi. Il était fort brouillé avec les mignons et les prêtres. Contre
+les premiers, dès vingt ans, il lança des vers immortels
+(_Courcillonade_). Contre les prêtres récemment (en 1725), il avait
+fait à Chantilly _le Curé de Courdimanche_, où lui-même joua le vicaire.
+Sous l'abri des Condés, que n'eût-il pas osé, sur le texte si riche du
+procès Des Chauffours?
+
+Il n'y avait pas à perdre une minute pour écraser Voltaire. Un
+chevalier, Rohan-Chabot, homme de peu, qui jusque-là était à madame de
+Prie, et voulait regagner le parti opposé, se chargea de l'exécution. Le
+1er février 1726, il accoste le poète au théâtre, et lui cherche
+querelle. Voltaire le cloue d'un mot. Deux jours encore avec
+persévérance, autre querelle au foyer, et il lève la canne; mademoiselle
+Lecouvreur, qui était là, s'évanouit. Enfin le 4, Voltaire dînant chez
+M. de Sully, il est demandé à la porte, où il trouve Rohan avec quatre
+coquins qui lui donnent des coups de bâton. Il court à l'Opéra où était
+madame de Prie, court à Versailles se plaindre, à qui? à Maurepas, grand
+maître des chansons, qui ne peut rien pour lui que faire chansonner son
+affaire. Voltaire rage et cherche Rohan. En vain pendant deux mois
+entiers (février-mars). Il ne trouve partout que des mauvais plaisants,
+d'aveugles sots qui disent: «Tant mieux! le moqueur est moqué!»
+
+Le 6 avril un fait atroce, horriblement comique, fit oublier Voltaire,
+retourna la risée violemment contre Versailles. Au salon de la Bulle, où
+récemment Tencin et sa Tencine avaient manipulé le chapeau de Fleury, un
+coup de pistolet s'entend. Reste un cadavre, et tout est inondé de sang.
+La dame avait l'usage de garder les dépôts que des amants crédules lui
+confiaient. Elle le fit avec succès pour Bolingbroke, mais non pour la
+Fresnaye, désespéré, ruiné, qui se tua chez elle. En se tuant, il laissa
+de terribles explications sur cette tripoteuse, sur sa maison, un
+mauvais lieu. Ce qu'elle alléguait, en effet, c'est que l'argent gardé
+était très-bien gagné, le prix de la prostitution.
+
+Que faire de ce cadavre? Au lieu d'avertir la police, de faire lever le
+corps par l'autorité naturelle, la dame avertit ses amis, le premier
+président, le procureur du Grand Conseil, et ces magistrats complaisants
+fourrent le corps à Saint-Roch avec force chaux vive, pour détruire,
+pouvoir dire que c'était une apoplexie. Le Grand Conseil le dit, croit
+trancher tout. Mais le vrai tribunal à qui appartenait l'affaire, le
+Châtelet, ne se paye pas de cela. Le 10 avril, il empoigne la dame.
+Délivrée à l'instant par Versailles (Fleury-Maurepas) qui la tirent de
+ces mains sévères, la sauvent, la mettent à la Bastille.
+
+Cependant ce coup-là fut terrible pour eux. Ils rentrèrent sous la
+terre, s'aplatirent, se firent tout petits.
+
+Fleury parle de se retirer (_Rich._, V, 122). Le 20 avril, madame de
+Prie écrit (_Rich._, V, 128): «Tout est rentré dans l'ordre. Je suis
+plus en repos.»
+
+Si Hérault, la Police, lui restaient, elle avait des chances. Par le
+procès de Des Chauffours, elle eût terrorisé Versailles, mignons,
+évêques, etc. Mais Hérault la trahit. Il reçut le mot d'ordre d'en haut,
+agit contre elle, il lui prit son Voltaire. Admirable prison de grâce et
+de vengeance, la Bastille à la fois reçut et la Tencin que l'on voulait
+sauver, et Voltaire qu'on voulait frapper. Au bout de quelques jours,
+on le mit hors de France (mai 1726).
+
+La de Prie enfonçait. Malade, horriblement maigrie, elle-même avait
+donné une maîtresse à M. le Duc. Fleury en profitait. Il disait
+doucement à celui-ci: «qu'on pouvait s'arranger si madame de Prie et
+Duverney allaient à la campagne.» Mot grave. M. le Duc y sentait un mot
+du Roi même, haineux, craintif aussi, n'osant la regarder (_Rich._, V,
+119).
+
+On écarta cette tête de Méduse, le rude Duverney et leur dangereux
+satirique. Dès lors, tout est aisé; on peut étouffer Des Chauffours.
+
+Hérault, avec deux ou trois juges, croque l'affaire à la Bastille. Nul
+mot des hauts coupables, sauf un Tavannes, simplement exilé. Des deux
+jolis évêques de Laon et de Beauvais, l'un fait retraite au séminaire,
+l'autre en famille avec les novices des Jésuites. Pour les deux cents
+coupables, un seul, Des Chauffours, doit payer. Le Châtelet, sur ce
+procès qu'il n'a pas fait, va le juger. Il y est conduit (25 mai) le 26
+au matin sur la sellette pour ouïr son arrêt.--Étonnante précipitation,
+exécuté le soir! On paya son silence. Avant de le brûler, on eut
+l'humanité de l'étrangler d'abord.
+
+On dira que l'ânier en mars, que Desfontaines en mai, les favoris en
+juin, et Des Chauffours enfin (mai 1726) sont des faits sans rapport?...
+Mais alors pourquoi cette précipitation pour escamoter Des Chauffours,
+l'étrangler sans qu'il ait le temps, le moyen de parler?
+
+Tout est fini. Versailles est rassuré. Plus de ménagement pour la de
+Prie, pour Duverney. Les créatures de celui-ci, ses ministres, font
+sans lui les plus graves opérations de finances. Il l'apprend, il écrit
+à madame de Prie qu'il faut revenir ou périr. Chose assez curieuse,
+Fleury lui-même par des amis engage la dame à revenir. Vrai moyen de la
+perdre, de vaincre l'hésitation du Roi. Son horreur (ou sa peur) de
+madame de Prie, s'il se retrouvait devant elle, devait abréger tout et
+le décider à agir.
+
+Elle arrive comme un ouragan, d'autre part Duverney revient et parle en
+maître. Le Roi est interdit. Fleury n'en tirant rien, tombe aux pieds de
+M. le Duc, le conjure de rester en chassant madame de Prie (_Rich._, V,
+141). Impossible. Elle pèse, et malgré tous reste à Versailles. Le Roi
+alors, timidement, en caressant M. le Duc, se sauve à Rambouillet (chez
+d'Épernon et la maman Toulouse), mais décochant derrière le trait
+mortel, un mot qui met le duc à Chantilly (11 juin 1726).
+
+Le 12 juin, au matin, les vainqueurs travaillaient ensemble, Fleury et
+Maurepas (_Rich._, IV, 135), le cardinal d'accord avec les camarades, la
+garde-robe et la sacristie, les nouveaux rois, la cour, l'Église.
+
+Ajoutons-y la Banque; Fleury en était assuré. Le redoutable corps des
+vieux maltôtiers du grand Roi, et la recrue nouvelle des agioteurs du
+Régent, voyaient avec indignation un des leurs, un financier même,
+Duverney, éclairer les comptes, trahir les mystères des finances. Ils
+traitent avec Fleury. Plus de Régie; partout les Fermiers généraux.
+Fleury leur laisse l'_arriéré_. Petit mot! grande chose? Ils empochent
+cinquante-six millions.
+
+Pour brusquer ce traité, il était nécessaire que personne n'éclairât
+Fleury, que Duverney ne pût lui écrire une ligne, que le vieil ignorant
+sans s'en douter fondât les hautes dynasties financières qui ont mangé
+la France un demi-siècle. Duverney est mis au cachot. On le tient
+dix-huit mois scellé dans la Bastille. Cent commis sont chargés
+d'éplucher son Visa. Et l'on ne trouve rien. Un absurde procès contre
+lui et Barême ne produit encore rien. On voit, non sans surprise, que sa
+fortune est peu de chose.
+
+Cependant madame de Prie, M. le Duc, étaient persécutés avec ces petits
+soins de haine dont les prêtres ont seuls le secret. À ce Condé, à ce
+chasseur, l'homme de la forêt, on interdit la chasse. Il tombe dans un
+tel désespoir qu'il a la platitude de demander grâce à Fleury par
+Gesvres, un des amis du Roi qui l'ont chassé. Son néant apparut. Son âme
+était partie avec madame de Prie.
+
+Celle-ci dut vivre à Courbépine, dans l'ennui d'un désert normand. Elle
+avait étalé d'abord un admirable stoïcisme. Au fond, elle se mangeait le
+coeur, et ne pouvait pas le cacher.
+
+Jamais lion ni tigre en sa cage ne s'agita tellement. Elle enrageait et
+faisait des chansons. Elle espérait mourir, et, dans les derniers temps,
+elle avait essayé de se tuer par un furieux libertinage. En vain. Elle
+n'y avait perdu que sa santé, sa fraîcheur, sa beauté. _In extremis_
+elle gardait encore dans son désert un amant, une amie. Celle-ci,
+très-maligne, très-corrompue, vraie chatte, était madame du Deffand, et,
+parmi les caresses, les deux amies se griffaient tout le jour. L'amant,
+jeune homme de mérite, s'obstinait à l'aimer, toute méchante qu'elle
+fût. Elle avait séché sans retour, et sa dernière punition était que par
+l'amour elle ne pût reprendre à la vie. L'orgueil la dévorait. Elle ne
+voulait plus rien que mourir à la Romaine, à la Pétrone. Trois jours
+avant, elle jouait encore la comédie, apprit et débita trois cents vers.
+Elle donna au jeune homme un diamant (pas trop cher, pour ne montrer nul
+attendrissement, nulle faiblesse de coeur). Elle lui dit: «Va-t-en à
+Rouen pour affaire. Ne me vois pas mourir.» Lui parti, pour farce
+dernière, elle fit venir son curé, bouffonna la confession, puis but un
+poison violent.
+
+Elle eut pourtant, dit-on, beaucoup de peine à mourir, souffrit
+cruellement, se tordit.
+
+Un faux ami, le duc de Bouillon (beau-père de la Trémouille qu'elle
+avait chassé de Versailles), vint juste à point. Heureuse occasion de
+faire sa cour à Fleury, au clergé. Il décrivit comment était morte la
+réprouvée, dans quelle torture d'enfer, avec des cris qu'on entendait au
+loin. Histoire invariable qu'on avait déjà faite pour la duchesse de
+Berry.
+
+Quelque sévérité que doive l'histoire à ce tyran femelle, c'est un
+devoir pourtant d'avouer la vigueur qu'elle mit à soutenir Duverney, ses
+tentatives hardies.
+
+Ce rude gouvernement, tout violent et cynique qu'il fût, eut des
+instincts de vie que l'on put regretter dans la torpeur mortelle de
+l'asphyxie qui fuit, sous la pesante robe qui couvrait nos vampires,
+Jésuites et Fermiers généraux.
+
+La de Prie valait mieux. Dans ses vices odieux, elle imposait pourtant.
+Impure et furieuse, chose bizarre, on l'aima jusqu'au bout.
+
+Un des meilleurs hommes de France, Argenson, jeune alors, avoue qu'il en
+fut fasciné. C'était un serviteur zélé des Orléans, donc opposé à la de
+Prie. Esprit libre, utopiste, membre de l'_Entre-sol_, le club de l'abbé
+de Saint-Pierre, rêveur non moins que lui, amoureux de la France, des
+libertés de l'avenir, il était en tout sens loin de cette femme. Il se
+tenait fort en arrière, craignait son propre coeur, se défiait de la
+tragique fée. Un matin, celle-ci, lui donnant audience, l'admet à
+l'italienne au lieu mystérieux de sa toilette intime, comme un amant ou
+un ami. Elle penchait alors vers sa chute, elle était au plus fort de sa
+lutte désespérée. Maigrie déjà, pâlie d'un feu morbide, elle était belle
+encore, belle de son audace, de sa crise, de la mort prochaine.
+D'Argenson fut touché. Un autre eût profité. Il tomba à genoux... Et la
+philosophie fit hommage à Satan. Le siècle, trouble encore, en cet ange
+du mal saluait cependant comme un génie d'orage, la volcanique écume où
+souvent la Nature prélude à ses enfantements.
+
+Argenson veut en rire, ne peut. Il veut être léger, ne peut[7]. On voit
+par ses aveux à quel point un baiser (et sans autre faveur) le lia, le
+retint. Il ne la quitta pas dans sa métamorphose (où elle devenait un
+cadavre). Il en garde pitié; il la conseille. En vain. Et maudite de
+tous, pour lui elle est encore: «La pauvre madame de Prie.»
+
+ [Note 7: Ce combat de deux sentiments est curieux à observer
+ dans les deux éditions de 1858 et 1860. La scène est
+ sabbatique, obscène. Et cependant comment la supprimer? Le
+ vénérable M. d'Argenson, si ferme, si honnête dans l'édition
+ qu'il a faite des Mémoires de son grand-oncle, n'a pas eu
+ cette vaine pudeur qui fausse toute idée de l'époque.
+ _Édition Janet_, I, 205.]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ESPRIT GUERRIER ET PROVOCATION DU CLERGÉ--FRANCE, POLOGNE, ESPAGNE
+
+1726-1727
+
+
+Le clergé avait reconquis au XVIIIe siècle ce qu'il eut par deux fois au
+XVIIe, _la royauté du prêtre_.
+
+Un cardinal régnait, et avec moins d'obstacles que Richelieu ou Mazarin.
+Le plus facile des maîtres, un enfant. Point de fronde. Un peuple las,
+courbé, aspirant au repos.
+
+Le paresseux Fleury et les fins du clergé ne voulaient qu'engourdir,
+mettre tout à la sourdine, éteindre le jour et le bruit. Mais la grande
+masse cléricale en France et en Europe, un grand monde imbécile, en se
+voyant si fort, méprisait l'art trop lent des doux étouffements, voulait
+le fer, le feu, contre leurs ennemis.
+
+Derrière ce vain drapeau, la Bulle, qu'on mettait en avant, ils avaient
+des idées fort sérieuses qui les travaillaient: 1º ils avaient vu par
+Law et Duverney que, sous forme de vente ou d'impôt (n'importe comment),
+on en viendrait aux biens d'Église; 2º ils voyaient le respect perdu, la
+société attentive aux scandales ecclésiastiques. En Italie, où l'on en
+rit, la facilité générale permet et couvre tout. En Espagne, respect
+profond. L'Espagne restait l'idéal. En ce grand royaume dépeuplé, dans
+ses villes isolées (chacune entourée d'un désert), on pouvait fort
+commodément imposer, contenir les langues et les esprits, brûler ici
+trois juifs, quatre maures, deux sorcières. Le peuple, édifié de ces
+lugubres scènes, gardait la crainte du Seigneur.
+
+Toute autre était la France, et ce n'était pas sans danger que les
+ambitieux (un Tencin, un Tressan, qui visaient le chapeau) poussaient
+aux moyens de Terreur. On a vu que Tressan, l'aumônier du Régent, avait
+écrit, dressé le grand Code de la Dragonnade, le recueil des deux cents
+ou trois cents ordonnances contre les protestants. M. le Duc subit ce
+Code (14 mai 1724), à l'étourdie, sans voir deux terribles articles
+qu'on y avait glissés. (V. Lemontey, Rulhière, Malesherbes).
+
+Tout nouveau converti, sur un mot du curé, est déclaré _relaps_; _donc
+il peut être mis à mort_, ses biens vendus, ses enfants ruinés. Qui peut
+dire la peur des familles, de la mère, de l'épouse, et leur craintive
+dépendance, le père étant sous le couteau! Article atroce. Mais la suite
+est immonde. _Le curé entre seul_ dans les maisons (non plus accompagné,
+comme l'ordonnait Louis XIV); il les visite sans témoins, et prend les
+personnes une à une, négociant en maître, et faisant son marché avec une
+femme tremblante qui croit voir son mari perdu!
+
+Des deux articles, l'un (si meurtrier) épouvanta. M. le Duc défendit d'y
+avoir égard. L'autre, honteux, subsista six années (1730). Nombre de
+familles s'enfuirent, contèrent partout ces muettes horreurs,
+parfaitement étouffées ici. Tout le Nord s'indigna, et d'autant plus
+qu'alors, au bout opposé de l'Europe, la voix du sang criait en Pologne
+contre le clergé.
+
+La mort de dix personnes exécutées à Thorn fit un éclat immense et de
+conséquence infinie.
+
+Dix têtes! qu'est-ce cela près des Saint-Barthélemy, ou des tueries du
+duc d'Albe, ou des égorgements de la guerre de Trente Ans? Eh bien, un
+fait terrible et inouï eut lieu. Ces dix têtes jamais ne purent être
+enterrées. Elles restèrent cent ans sur la terre, et elles ont changé le
+monde. D'elles vint l'affreux malentendu qui tua la Pologne et (malheur
+exécrable) exhaussa la Russie[8]!
+
+ [Note 8: Jamais erreur ou crime judiciaire n'a eu une telle
+ punition. La France, hélas! roua Calas et le chevalier de la
+ Barre, en plein XVIIIe siècle. Qui n'a péché? Quelle nation
+ n'a eu à déplorer quelque odieux arrêt de ses juges? Par un
+ sort singulier, seule la Pologne fut punie.--L'excellente
+ _Histoire de Pologne_, par Ladislas Mickiewicz (1865), expose
+ très-bien cette affaire. J'avais de plus sous les yeux une
+ relation polonaise que M. Jean Mickiewicz a bien voulu me
+ traduire (_Récits historiques_, Posen, 1843; Sprawa
+ Torunska). Enfin la relation prussienne, très-claire et
+ très-impartiale de Jablonski, _Thorn affligée_, 1726. Ces
+ documents catholiques et protestants concordent pour tout
+ l'essentiel. Le précieux petit livre, _Thorn affligée_,
+ existe ici dans la Bibliothèque polonaise de Paris (Île
+ Saint-Louis). Vénérable bibliothèque, où tant de choses
+ perdues en Pologne se retrouvent encore.]
+
+Les Polonais avaient sous leur protection une ville marchande, celle de
+Thorn. Ville, certes, non méprisable; c'est la ville du fameux traité
+qui fit les libertés du Nord, c'est la ville de Copernik. Les gens de
+Thorn, quand ils s'affranchirent des moines militaires, et se
+réfugièrent sous les lances de la Pologne, obtinrent du noble peuple un
+privilège très-grand: de vendre sans payer de droit dans toute l'étendue
+du royaume. Ce peuple, généreux, d'admirable hospitalité, recevant tous
+les exilés, était le seul qui eût écrit la tolérance dans ses lois
+(_Pacta conventa_). Tout son Sénat alors (moins un membre) était
+protestant. Les choses terriblement changèrent, lorsqu'au XVIIe siècle
+les Suédois protestants envahirent trois fois la Pologne. Blessée en son
+orgueil, elle fut presque entière catholique. Très-difficilement les
+Jésuites s'y étaient introduits, mais ils y réussirent. Ils tentèrent
+les familles par les humanités, l'éducation française, et peu à peu ils
+eurent les enfants des seigneurs. Les belles Polonaises se prirent fort
+au roman dévot. Hardies, chimériques et charmantes, comme elles sont,
+elles emportèrent tout. La galante Pologne mit la femme sur son drapeau.
+La Vierge volait aux batailles en tête de sa cavalerie. Cependant les
+villes marchandes, allemandes de fond, Thorn, Dantzig, etc., n'eurent
+rien de ces folies, restèrent fort protestantes, et fort suspectes
+d'aimer l'étranger protestant. Les Jésuites parurent faire une oeuvre
+polonaise en s'y introduisant,--rien d'abord qu'un petit Jésuite pour
+aider tel curé, puis deux, puis une école, un collège, pour élever de
+jeunes nobles. Ceux-ci, fiers, jeunes gens, escrimeurs, querelleurs, se
+moquant des marchands de Thorn, paradaient l'épée au côté. Minorité
+minime, ils trouvaient beau de faire procession avec leur Vierge, contre
+un grand peuple luthérien. Tout ce que firent les jeunes protestants, ce
+fut d'enfoncer leur chapeau. On les leur jette à terre (juillet 1724).
+Les Jésuites ont ce qu'ils voulaient. Le magistrat ayant arrêté un
+provocateur, ils osent en faire autant, comme s'ils eussent été
+magistrats. Plus, la bande guerrière des écoliers armés tombe sur les
+gens qui regardaient. Des hommes forts se trouvaient dans le peuple, un
+charpentier, un maçon, un boucher. Ils forcent le collége, enfoncent et
+cassent tout, tables et bancs, deux autels. La Vierge querelleuse qui a
+fait la bataille, est traînée, punie, mise au feu.
+
+Mais cette Vierge, c'est le drapeau de Pologne! Outrage national!... Les
+Jésuites à cela ajoutent un argument terrible: que si Louis XIV a
+bombardé, écrasé Gênes pour avoir outragé Sa Majesté humaine, à plus
+forte raison la Majesté divine outragée doit écraser Thorn. Elle exige
+la mort des coupables, des magistrats même.
+
+Cela fit impression. Cependant le haut tribunal trouvait que la mort,
+c'était trop. On dit à plusieurs membres qu'ils n'avaient rien à
+craindre, qu'on ne pouvait faire la chose _qu'autant que les Jésuites
+jureraient_, ce que des religieux ne peuvent faire en matière
+criminelle. Invité à jurer, le Jésuite recteur s'excusa, par ce mot du
+droit canonique: «L'Église n'a soif de sang.» Mais il fit signe à un
+frère de son ordre, qui n'était pas profès encore, de se mettre à genoux
+et de jurer pour lui. Autre illégalité: on paya six coquins, _non
+bourgeois de la ville_, qui jurèrent tout ce qu'on voulut.
+
+Le Roi pouvait faire grâce. Mais ce Roi toujours gris (c'était Auguste
+l'Allemand) n'osa faire grâce aux Allemands, grâce d'une insulte faite
+au drapeau polonais. Il en sauva un seul, et but un coup de plus. Donc
+les Jésuites purent agir à leur aise. La mort leur parut peu. Ils
+tinrent longtemps la proie entre leurs griffes, les lancinant jusque sur
+l'échafaud d'instances et de chicanes pour les faire mourir catholiques
+(décembre 1724).
+
+Avant l'exécution, la Prusse était intervenue, avait menacé même, fait
+approcher des troupes. Imprudence qui hâta les choses. On rit de cette
+petite Prusse, de son roi, _le grand grenadier_. On rit de cette petite
+Suède, épuisée, alors un néant. Cependant la grosse Angleterre prit
+aussi la parole, et le Hanovre, et le Danemark, et la Hollande, et la
+France même (du duc de Bourbon). Tout cela grave, immense, mais lent,
+sans action. Que fût-il advenu si les protestants de Dantzig et de
+toutes les villes avaient aussi versé le sang? Rien de tel n'arriva, et
+la chose resta tout entière. Pour le malheur de la Pologne, les Jésuites
+eurent le dernier mot.
+
+La parfaite ignorance de ce parti téméraire le lançait dans les
+aventures. Trois mois après l'affaire de Thorn, il menace, il provoque
+l'Angleterre et la France, renouvelle à Madrid le plan d'Alberoni,--mais
+plus fou, croyant cette fois se servir de son ennemi, s'armer de l'épée
+de l'Autriche (avril 1725)! Cela décida l'union de tout le monde
+protestant (_alliance de Hanovre_, septembre).
+
+J'ai dit le bizarre intérieur de la cour de Madrid, le Roi, un demi-fou,
+et les furies de la Farnèse. Nul plus honteux spectacle. C'est à la
+médecine beaucoup plus qu'à l'histoire qu'il appartient de l'expliquer.
+Le Roi, de faible esprit, qui eût dû être ménagé, était sous la main de
+deux femmes criardes, insolentes, grossières (comme les basses classes
+d'Italie), l'_assafeta_ (femme de chambre) qui régnait, menait tout,--et
+la reine, non moins ignorante, violente, emportée, sans scrupules. Pour
+aller à leurs fins, faire obéir le Roi, elles tendaient horriblement la
+corde par les excès de vin, les épices et le reste. Elles usèrent sans
+mesure de cela. Et la reine eut trois règnes. Après celui de femme, de
+grossesses, de fécondité, elle le tint par les hontes secrètes (dont
+plaisantait Alberoni); et, en dernier lieu, quand il fut tombé à l'état
+animal, ne changeant plus de linge, velu, avec des griffes, d'autant
+plus aisément elle eut un règne de geôlier.
+
+Et tout cela devant les confesseurs. La reine en avait un qui faisait
+ses affaires et écrivait pour elle, digne d'elle (on en a des lettres.
+V. _Montgon_), un sot, un frère coupe-choux, qui écrivait comme un
+portier. Celui du Roi, tout autre, Espagnol, le P. Bermudez, dur et
+profond Jésuite qui ne désirait rien que l'extermination des
+jansénistes, brûlait de le voir à Versailles. Autant la reine poussait
+vers l'Italie, autant le Roi aimait, regrettait, désirait la France,
+pour la France elle-même, non pour la royauté.
+
+Le Retiro, l'Escurial, S. Ildefonse, étaient les vrais châteaux des
+songes. Du plus haut au plus bas, tous rêvaient et politiquaient. Les
+confesseurs aux entre-sols, les grands, les majordomes, les valets dans
+les antichambres, sans cesse refaisaient la croisade et renouvelaient
+l'Armada. Les cuisiniers marmitonnaient l'Europe. Lieu admirable aux
+intrigants, aux charlatans dévots. Un aventurier, Riperda,
+Hispano-Hollandais, qui pour les affaires avait stylé Alberoni, vient un
+matin, est touché de la Grâce et se fait catholique. Même farce de
+l'abbé Montgon qui vient exprès de France pour admirer de près la
+sainteté du Roi, et, s'il le faut, se faire moine avec lui.
+
+On savait que Philippe voulait alors passer en France (janvier 1724).
+Voyant le Régent mort, l'enfant très-chancelant, il faisait ses paquets.
+La reine avait baissé. Bermudez l'emportait. Ou faisait faire au Roi une
+chose extraordinaire, quitter le trône sur l'espoir d'en avoir un autre.
+Il croyait rassurer l'Europe par un semblant d'abdication, gouverner par
+son fils. Il avait ramassé une bonne somme pour le voyage et se tenait
+le pied dans l'étrier. Tout manqua. Le jeune roi d'Espagne mourut. Son
+père fut condamné à reprendre le trône.
+
+Dans leur courte retraite, le roi, la reine avaient fort écouté le
+hâbleur Riperda, nouvel Alberoni, qui mena la reine d'Espagne comme
+l'ancien Alberoni menait alors à Rome la reine d'Angleterre, femme du
+Prétendant. Leur plan était le même, toujours le vieux roman jésuite,
+ramener le Stuart, catholiciser l'Angleterre, et par elle le reste du
+monde. Coup manqué tant de fois. Mais tout parut possible, dans
+l'aveugle fureur où les jeta le renvoi de l'infante (avril 1725). Se
+venger de la France, frapper l'Anglais, changer la face de l'Europe!
+tout fut aisé. Comment? Riperda s'en chargeait. «Il soldait l'Empereur,
+vieil ennemi, mais nécessiteux; il lançait sur la France son invincible
+prince Eugène, pendant que la flotte espagnole, aidée des vaisseaux
+russes, menaçait l'Angleterre. George, serré de près, effrayé, ne
+pouvait guère manquer de rendre Gibraltar. Faiblesse impopulaire, qui
+irritait son peuple, et lui coûtait le trône. Le Prétendant rentrait
+sans coup férir[9].
+
+ [Note 9: Comme pour augmenter à plaisir les difficultés, ils
+ arborent le drapeau jésuite. Le Prétendant avait eu le bon
+ sens, pour tranquilliser les Anglais, d'avoir un conseil
+ protestant. De Madrid et de Vienne, on le gronda. Sa femme,
+ ardente Polonaise, que dirigeait Alberoni, fit comme la
+ Farnèse; elle le prit par l'alcôve et le lit, se mit dans un
+ couvent, jusqu'à ce qu'il quittât ses protestants, montrant
+ bien que l'affaire serait toute religieuse, la conversion
+ forcée de l'Angleterre. Par là il se brisait lui-même. Il
+ blessait sans retour tous les protestants jacobites (_lord
+ Mahon_).]
+
+«Un mariage unissait à jamais les deux grands princes catholiques,
+l'Espagnol, l'Autrichien. Celui-ci n'ayant qu'une fille pour héritière,
+il la donnait à Don Carlos, pour dot l'Empire d'Autriche et même (on
+peut gager) l'_Empire_.»
+
+L'Empereur fut bien étonné de la proposition. Mais comme Riperda
+arrivait les mains pleines, et prêt à jeter les ducats, on fit bonne
+contenance. On lui donna espoir. Caché trois mois dans Vienne, il
+achetait les ministres un à un. Et l'Empereur aussi recevait. Seulement
+il trouvait le traité un peu dur. «Tout était pour l'Espagne.» Riperda
+insistait en faisant espérer qu'on suivait le grand plan d'Eugène: le
+démembrement de la France (Coxe, ch. XXXVII), qui donnait à l'Autriche
+la Bourgogne et tout l'Est, ce qu'avait eu Charles le Téméraire.
+
+À Vienne, comme à Rome, à Madrid, la femme dominait. L'Empereur Charles
+VI dépendait de sa belle épouse. Elle avait horreur de l'Espagne, et
+encore plus sa jeune fille qui voulait un fils de Lorraine. Il venait de
+faire celle-ci son héritière par un acte fort irrégulier (Pragmatique)
+pour lequel il mendiait l'appui de chaque puissance. Il avait besoin de
+l'Europe pour cette succession illégale, donc était fort loin de la
+guerre (Villars, 329), et n'écoutait l'Espagne que pour lui tirer ses
+ducats.
+
+Mais il faut des ducats. Riperda n'en a plus. La comédie finit. Il tombe
+honteusement. «La reine ouvre les yeux sans doute?» Point. Elle
+extravague encore plus. «L'Espagne à elle seule suffit contre l'Europe.
+Si seulement la France n'agit pas, nous l'emporterons.» Heureusement M.
+le Duc n'est plus, Fleury est maître. De Madrid on envoie l'équivoque
+abbé Montgon. La reine (sans égard aux volontés du Roi) veut qu'à tout
+prix Montgon gagne Fleury, se confie à Fleury, lui livre tout, s'il
+faut, pour obtenir de lui trois mois d'inaction, le temps d'emporter
+Gibraltar. Car, Gibraltar pris, George tombe et le Stuart succède (dans
+sa folle imagination!)
+
+Ce qui est merveilleux, c'est que ce roman ridicule, présenté à un homme
+aussi froid que Fleury, ne fut point du tout rejeté[10]. Il n'eût osé.
+Ses maîtres, les chefs ultramontains, tenaient trop fortement à la
+chimère du Prétendant. Il accorda ce que voulait la reine. Le ministre
+eût dit Non, mais le prêtre dit Oui. Tout en doutant que l'affaire fût
+aisée, il accorda du temps. À regret. Il dit à Montgon: «Seulement, je
+vous prie, dites au confesseur de la reine l'embarras où je suis. Nos
+préparatifs peuvent bien sauver un peu les apparences. Mais tout ce jeu
+ne peut durer longtemps.»
+
+ [Note 10: Personne n'a eu la patience de lire les cinq
+ volumes de Montgon. Il est très-instructif pour qui sait le
+ comprendre. Il montre: 1º l'opposition du roi et de la reine.
+ Le roi l'envoie pour qu'il réveille ses partisans, rallie M.
+ le Duc, etc. La reine l'envoie pour obtenir à tout prix de
+ Fleury le temps de prendre Gibraltar; pour cela il faut que
+ l'abbé achète la confiance de Fleury, même en lui rapportant
+ tout ce que dit M. le Duc. Le pauvre Montgon n'eût jamais osé
+ une telle trahison qui ne lui profitait en rien sans l'ordre
+ de la reine d'Espagne à qui elle profitait visiblement.--2º
+ Montgon révèle ce fait curieux que Fleury n'osait refuser à
+ la reine d'Espagne, au grand parti jésuite, le temps de
+ prendre Gibraltar, et même de soulever l'Écosse, de lancer le
+ Prétendant. Il louvoyait, trompait alors Walpole. Il était
+ _prêtre_, et pas encore _Anglais_.]
+
+Les vieux militaires espagnols déclaraient le siége impossible si l'on
+n'avait la mer, que l'Angleterre tenait par trois énormes flottes.
+L'Autriche le blâmait, et loin d'aider l'Espagne, elle travaillait
+contre elle en Italie. Les agents jacobites qui de Rome allèrent en
+Écosse pour tâter le terrain, trouvèrent tout impossible. L'évidence
+était telle que le pauvre roi même demandait à la reine pourquoi elle
+exigeait cette vaine effusion de sang. Il en avait horreur, horreur des
+intrigants qui, pour remplacer Riperda, la servaient dans sa furie
+folle. Il refusait tout travail avec eux. Alors elle le persécuta. Elle
+lui supprima la consolation religieuse, en lui chassant son confesseur.
+Elle lui supprima ce qui était sa vie, le rapport conjugal. Torture
+bizarre. Par les poisons d'amour, elle le mettait hors de lui, refusait.
+L'effet en fut terrible et imprévu. Il devint très-lucide, accablant de
+raison. Il dit ce que dira l'histoire, qu'elle était l'assassin du roi,
+du peuple. Et il la châtia rudement. Épouvantée de lui voir le bon sens
+revenu, elle pleura, pria. La nature, l'habitude lui rendirent
+l'ascendant. Mais il la connaissait et il la méprisait. Lorsque
+très-lâchement elle faisait semblant d'aimer le fils du premier lit:
+«Oh! la fausse, la fausse Italienne!» dit-il avec un rire amer.
+
+L'échec de Gibraltar, l'abandon de l'Empereur (31 mai) ne la
+corrigeaient pas. Par la mort du roi George, elle espérait encore que
+tout pourrait changer, s'obstinait à rester armée, usant l'Espagne
+jusqu'aux os. Le roi s'en mourait de remords et voulait abdiquer, ce qui
+eût renversé la reine avec ses Italiens, rendu l'Espagne aux Espagnols.
+Rien de plus sage. Mais la reine y pourvut. Elle changea les clefs et
+les serrures, le tint sous les verrous. Dans quel état réel était-il?
+qui l'a su jamais? Enfermé et gardé, il protestait pourtant de la seule
+façon qu'il pouvait, ne faisant plus sa barbe, n'entendant plus la
+messe. La reine en était inquiète. Elle fit la dévote et la bonne
+Espagnole, jusqu'à prendre la robe franciscaine, la robe des Mendiants.
+Cela dura huit mois au moins, en 1728.
+
+Un jour enfin, sachant que Louis XV était relevé de maladie et notre
+reine enceinte, il se fit scrupule de son deuil, lorsque la France était
+en joie, et comme bon Français, comme parent désintéressé, il se leva,
+se fit la barbe, se montra gai et doux. La reine désirait ardemment
+qu'un nouvel enfant prouvât leur union et le fît croire libre. Elle y
+réussit en effet (17 mars 1729), elle conçut, et comme elle avait fait
+un voeu à saint Antoine si cela arrivait, elle nomma sa progéniture
+Antoinette.
+
+Tout s'était arrangé par les intérêts domestiques qui seuls touchaient
+les rois.
+
+L'Empereur, bon père de famille et docile à sa femme, ajourna ses plans
+de commerce qui irritaient l'Anglais, et eut ce qu'il voulait pour sa
+fille, la garantie qu'elle serait son héritière au mépris des droits
+électifs de tant de peuples et des lois de l'Empire (31 mai 1727).
+
+Georges II n'est pas moins mené, fort doucement, par sa Caroline, fine,
+patiente, qui pour favorite a pris la maîtresse de George.
+
+Pour bien consolider la maison de Hanovre, elle lui fait garder le
+ministère Walpole, qui répond de la France, et de la mécanique qui fait
+voter le Parlement (juin 1727).
+
+Pour la reine d'Espagne d'avance elle est domptée par la famille.
+Walpole la corrompt par Carlos, l'enfant, futur roi d'Italie. Ne pouvant
+conquérir, convertir l'Angleterre, elle subit l'amitié hérétique qui la
+conduit à ce but désiré (9 novembre 1729).
+
+Toute cette basse politique de famille et de femme, de nourrices et de
+nourrissons, d'arrangements domestiques, intérieurs, était au fond, fort
+claire, nécessaire et fatale. OEuvre de pure nature, non de diplomatie.
+Par une dérision singulière de la fortune, le plus oisif de tous,
+Fleury, parut le centre de l'action européenne, l'arbitre et l'auteur de
+la paix.
+
+Walpole y fit beaucoup. Il avait intérêt à rendre Fleury important. Son
+frère, le jeune Horace Walpole, lorsque Fleury se retire à Issy, va le
+voir, reste son ami. George II arrivant, les Walpole usent de Fleury, le
+font parler pour eux, disent au nouveau roi: «Par Fleury nous tenons la
+France.»
+
+L'Empereur, ne cédant qu'à son intérêt domestique, parut condescendre à
+Fleury, à son envoyé Richelieu, au pape, à la médiation de Rome et de
+Fleury.
+
+Nous avons vu que ce faux politique, un prêtre au fond, louvoya au
+moment où la prêtraille jacobite croyait entamer l'Angleterre. Il donna
+le délai que l'Espagne voulait pour la vaine entreprise qui hasardait la
+paix du monde. Elle se fit pourtant, se refit, cette paix. Fleury en eut
+la gloire, triompha d'une affaire que tous avaient voulue et qui
+s'arrangeait d'elle-même.
+
+L'histoire trop aisément accepte ce triomphe. Il faut en croire plutôt
+son bon ami Horace Walpole, selon lequel il fut ignorant, incapable aux
+affaires de l'Europe. Pour celles de la France, non-seulement il les
+ignorait, mais ne voulait pas les apprendre, éloignant avec soin tous
+ceux qui avaient eu part aux affaires. Torcy, Noailles lui auraient dit
+les choses, Saint-Simon les personnes. Les gens des deux Visa, Fagon,
+Rouillé, Barème, lui eussent éclairé le monde de finance auquel il se
+fia si sottement. Du personnel diplomatique il écarta les gens habiles
+et fins de la Régence, mit des sots à la place, des prélats imbéciles
+qui ne savaient rien que la Bulle. Villars dit et répète qu'on se
+moquait de nous.
+
+«D'où vient, dit Louis XV à la mort de Fleury, qu'il n'y a plus d'hommes
+en France?» En tous les rangs marquants Fleury avait fait le désert.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+CHUTE DU SIÈCLE.--IMPUISSANCE DES JANSÉNISTES ET DES PROTESTANTS
+
+1727-1729
+
+
+«Les villages fondent partout et viennent à rien... On abandonne les
+campagnes pour se retirer dans les villes.» (_Argenson_, sept. 1732; I,
+145, édit. 1859.)
+
+Mot d'un mécontent, d'un frondeur, dira-t-on. Villars, un de nos
+gouvernants, et membre du Conseil, dit justement la même chose (p. 359,
+édit. 1839).
+
+Que veut dire ici Sismondi en affirmant sans preuves: que le travail
+reprit, que, par la mortalité même, le travailleur plus rare fut mieux
+payé, etc.? Pure hypothèse. Pas un fait à l'appui dans les écrits
+contemporains.
+
+Pour les campagnes, c'est absolument faux. Pour les villes, peu exact
+encore. Les ouvriers de luxe, qui sont toujours un petit nombre,
+travaillèrent pour les enrichis, décorèrent dans un goût charmant les
+splendides hôtels des Fermiers généraux. Hors de là, nul appel à la
+production. Les cinq cent mille familles qui à Paris ont subi le Visa,
+l'autre demi-million qui en province eut même ruine, tous ces gens
+ruinés ont-ils pu réparer si vite pour encourager l'industrie? Et le
+gouvernement agit bien moins encore. La France, sous Fleury offre ce
+spectacle curieux d'un grand État inerte, qui loin, d'édifier, n'achève
+rien, ne répare plus, ne met plus une pierre à la muraille ruinée, pas
+une planche aux vaisseaux de guerre; nul souvenir des ports, arsenaux,
+citadelles. Nul travail. Un vaste silence.
+
+Une chose peut tromper, c'est que les villes, énormément grossies sous
+le Système, loin de diminuer, continuent d'engouffrer la foule. Et
+pourquoi s'y réfugie-t-on? Le village est inhabitable. La ville, un
+abîme inconnu, est (vue de loin) une loterie; là peut-être on aura des
+chances, tout au moins la misère plus libre; l'atome inaperçu se perdra
+dans la mer humaine.
+
+Fleury, fort judicieusement, avait mis les finances aux mains d'un
+ignorant dévot. Son contrôleur Desforts (qui même ne savait pas compter,
+comme le montra sa loterie de 1729), fit un traité de dupe avec les
+Receveurs et Fermiers généraux. Il ne savait pas que (par l'ordre
+qu'établit Duverney) la Ferme valait deux fois plus; il fut ravi d'une
+légère augmentation. Il contentait Fleury par des économies de deux, de
+trois cents livres, et il lâcha la France aux Fermiers généraux pour y
+fourrager par millions. Ce que Louis XIV, en guerre contre l'Europe,
+était obligé de souffrir, on le vit en pleine paix pendant le XVIIIe
+siècle. La Ferme continua d'avoir sur le pays une armée de commis,
+d'huissiers, de recors et d'archers.
+
+Avec leur bail fort court de cinq années, un ministre un peu ferme eût
+pu fort aisément les tenir dépendants. Avec la Cour des Aides qui
+jugeait en dernier ressort, il pouvait faire poursuivre et punir les
+abus, faire constamment sentir aux Fermiers la main de l'État. Mais rien
+de tout cela. Ce _doux_ gouvernement laissa aller les choses. Chaque
+perception fut une guerre, la guerre au Sel, la guerre au Vin, etc. Les
+acheteurs du Sel sont comptés et forcés, marqués à sept livres chacun
+(sans les salaisons, douze en tout). Qui n'achète, à l'amende! Qui ne
+paye, aux galères!
+
+Des provinces soumises à la Ferme la contagion fiscale gagnait les
+provinces voisines (Boisg. Détail). Des pauvres insolvables la pauvreté
+gagnait les gens aisés qui payaient à leur place et devenaient pauvres à
+leur tour. Cette cruelle solidarité fit fuir les champs, courir aux
+villes. Paris devint un monstre. On disait (au hasard) qu'il contenait
+800, 1,200, 1,500 mille âmes! Tristes âmes vivant pauvrement, plutôt
+mourant de faim. Paris, serré par la défense insensée qu'on fit de bâtir
+au dehors, vomissait le trop-plein dans un camp misérable, un Paris de
+toile et de planches, de pisé et de boue qui couvrait la banlieue. La
+ville, cependant, étranglée, croissait en hauteur. À cinq, six, sept et
+huit étages, montaient les combles et les mansardes, mal fermés au vent,
+à la pluie. Celle-ci, distillant le long des murs verdâtres, de plomb en
+plomb, par les carrés fétides, faisait des noirs étages inférieurs de
+véritables puits. Qui dira l'horreur des soupentes où l'on couchait les
+apprentis? La boutique, antre humide où tout suintait, présentait au
+comptoir, fixée et sédentaire, la femme pâle des tableaux de Chardin,
+dans sa robe de toile, le dos contre ce mur mouillé. Faible, très-faible
+nourriture. Deux choses ont serré sa ceinture, l'octroi croissant et la
+rente réduite. Petits marchands, petits bourgeois, à force de sobriété,
+ils avaient un peu épargné. Et c'est sur cette épargne que les
+Ordonnances ont frappé. C'est de Fleury qu'ils ont le coup de grâce. En
+réduisant certains impôts qui ne rapportaient guère, il achève, il
+assomme le rentier (c'est-à-dire Paris).
+
+La misère morale n'est pas moindre. Le grand Roi éblouit. Le Régent
+amusa, leurra de vain espoir. Ici ni espoir ni pensée. Un gouvernement
+plat, triste, ennuyeux, où le jour vide et long dit Rien, et le jour
+suivant Rien,--aussi monotone que la pluie dans la maussade petite cour.
+Qu'en cet ennui, ce vide et cette mort, une étincelle ait lui,--qu'en
+cet entr'acte misérable où tout est suspendu, où la pensée du siècle
+n'apparaît pas encore,--il y ait eu un mouvement, ce fut à coup sûr un
+bienfait. Il serait dur, injuste, de le méconnaître et de le mépriser.
+
+Il faut noter d'abord d'après les dates une chose trop peu remarquée. La
+fièvre de superstition qui gâta bientôt tout cela n'en est pas le point
+de départ. Ce fut un mouvement de justice, de raison indignée, de
+conscience, une réaction de liberté, qui donna le premier élan.
+
+La persécution commença (1727), l'indignation suivit. Au fanatisme faux
+elle en opposa un sincère (1728), qui s'exaltant devint délire, folie
+(1729), et plus tard folie dépravée.
+
+Ce pauvre peuple ne bougeait pas du tout. Personne n'avait envie de
+guerre. Mais les ultramontains avaient intérêt à la faire, à exploiter
+leur rare avantage (un cardinal roi). Du plus haut au plus bas, ils
+avaient le gouvernement, les moyens de la tyrannie. Elle s'organisa par
+trois hommes sans foi et sans opinion.--Hérault, le lieutenant de
+police, leur fit un livre universel, qui comprit la population, nota
+chacun, et le mit à sa classe, ou _bon_, ou _neutre_, ou _appelant_. Les
+neutres mêmes étaient suspects.--Les _appelants_, livrés à la Justice,
+la trouvèrent âpre, active, dans Chauvelin, nouveau Garde des sceaux,
+homme de grande portée, mais très-faux, au fond parlementaire, qui
+conquit sa grandeur en écrasant le Parlement.--Désignées par Hérault,
+atteintes par Chauvelin, les victimes tombaient au geôlier, au fils de
+la Vrillière, S. Florentin, ministre des prisons. Elles y tombaient
+souvent pour l'oubli éternel. Deux fois on y entre en ce siècle, et deux
+fois on y trouve des prisonniers tellement oubliés, qu'on ne peut savoir
+même pourquoi ils furent mis là-dedans.
+
+Voilà la mécanique. Quels sont ceux qui vont en jouer? Sauf Bissy (un
+bigot étroit, dur et sincère), tous avaient droit de figurer en
+Grève.--Le centre était Tencin, et le fameux salon où maritalement il
+figurait près de sa soeur; lupanar de l'agiotage, que tous avaient sali,
+que la Fresnaye inonda de son sang.--Lafiteau, le fripon, que Dubois,
+pour punir ses vols, déporta, fit évêque dans un méchant coin de
+Provence.--Les moeurs ultramontaines éclataient dans Rohan, cardinal
+femme, fier de la peau des rousses qu'il tenait de sa mère Soubise,
+impudemment coquet, étalant sa beauté dans ses bains italiens. Encore
+plus cette école marquait en deux mâles effrénés, les évêques de Laon et
+de Soissons, deux échappés de Des Chauffours.
+
+Avec de tels Pères de l'Église, la Terreur s'essaya, d'abord dans un
+coin de la France. Tencin, archevêque d'Embrun, fait chez lui un
+Concile, «ordonné par le Roi,» et par précaution le Roi «défend aux
+Pères de sortir de la ville sans sa permission.» Les évêques une fois
+enfermés là, on leur livre un des leurs, un évêque de quatre-vingts ans,
+le vénérable Soanen. Sans l'écouter, on le condamne, on l'exile en
+Auvergne, aux froides montagnes, où il meurt. Cela s'appela le
+_Brigandage d'Embrun_ (1727).
+
+Le second meurtre est celui de Noailles, vieil archevêque de Paris. Il
+avait réclamé contre Embrun avec douze évêques. On l'obsède, et il se
+rétracte. Puis, il revient à lui, il rétracte sa rétractation. Enfin
+dans ce vertige du flux et du reflux, balloté, battu, imbécile, il
+adopte la Bulle et meurt. Le siége de Paris passe aux mains d'un des
+plus forts mangeurs de France.
+
+Toute autre est la voie janséniste, très-digne de respect. Moderne à son
+insu, en invoquant la Grâce, le vieux dogme de saint Augustin, elle est
+pourtant l'essai des libertés nouvelles, l'_appel à la conscience_.
+
+La dureté et le petit esprit qu'ils montrèrent trop souvent ne peuvent
+faire oublier cela. Plusieurs furent de vrais saints. L'un d'eux,
+l'évêque Vialart, fut opposé aux Dragonnades. Leur diacre, le
+bienheureux Pâris, un pauvre homme, était doux, humain, de charité sans
+bornes, laborieux, vivant de son travail. Notez qu'avant sa vie
+mystique, il avait accompli tous les devoirs de l'honnête homme, fils
+soumis et obéissant, frère admirable qui ne se retira qu'après avoir
+marié, établi son cadet, etc. Jeûnant trop (pour donner aux pauvres), il
+devint plus qu'à demi fou. Il avait pour sa thébaïde une loge de
+planches dans une cour humide du quartier Saint-Marceau, où jeune encore
+il mourut de misère (1er mai 1727).
+
+Dès l'été, des malades vinrent se traîner sur son tombeau. Tels
+guérirent par leur foi, l'excès de leur émotion, mais guérirent de la
+vie, moururent. Un simple monument, table de marbre noir, à un pied de
+terre, fut dressé avec autorisation de Noailles par le frère, M. Pâris,
+conseiller au Parlement. On se glissait sous cette table, pour prendre
+de plus près la vertu de la terre, ou on en avalait un peu. Les malades
+(femmes ou demoiselles pour la plupart), de plus en plus émues,
+exaltées, et trop faibles pour y garder leur tête, y eurent des crises
+de nerfs, des accès hystériques, se crurent guéries au moment même. Mais
+tout cela n'arriva au délire que plus tard, lorsqu'on leur prit leurs
+prêtres, lorsque ces pauvres créatures furent effarées et folles de la
+cruelle persécution.
+
+On ne peut lire sans intérêt le livre étrange de Carré de Montgeron:
+_Vérité des miracles du bienheureux Pâris._ Il est fort instructif.
+L'historien et le médecin y trouvent le précieux tableau, exact et
+véridique, des misères et des maux d'alors. Pour les guérisons, les
+miracles, ce sont les mieux prouvés qui furent jamais. Sincérité
+parfaite, nombreux témoins, oculaires et honnêtes, sérieux examen des
+savants, rien n'y manque. Maître dans tant de choses, le XVIIIe siècle
+est le maître en miracles. Il observe, analyse, de manière à nous faire
+conclure que ces faits _très-certains_ sont, non au-dessus de la nature,
+mais de nature jusque-là peu connue (qu'on dirait aujourd'hui magnétique
+où somnambulique).
+
+Ces guérisons, la plupart sont fort simples. La créature qui vit dans
+l'ombre des petites rues, demi-percluse, enflée, fiévreuse, ses amies
+l'entraînent au voyage lointain de Saint-Médard, près le Jardin du Roi.
+Suprême effort. Y arrivera-t-elle? Et cela se fait. Que dis-je? Elle en
+fait la neuvaine. L'effort même, l'air et le soleil, lui ravivent la
+circulation. Ajoutez-y la vive émotion de voir ce lieu, la sainte tombe,
+les gens déjà guéris, et la joie de ce peuple, cette compassion
+mutuelle, et ces larmes de fraternité[11]!... Elle est guérie, ne sent
+plus rien. Pour longtemps? Non, peut-être. Mais ce touchant spectacle
+sera le bonheur de ses jours. Le soleil qu'elle vit sur cette foule, et
+sur ce marbre noir, il la suivra partout. Son soleil, elle l'a
+maintenant, son église. Qu'on lui ferme l'église, que ses prêtres
+enlevés lui manquent en ce besoin, elle serait son prêtre elle-même.
+Contre l'autorité, elle aurait la voix intérieure. La voix, dirons-nous
+de la Grâce? ou la voix de la Liberté?
+
+ [Note 11: Scène attendrissante, et nullement ridicule, dans
+ les belles gravures du livre de Montgeron. Le portrait de
+ Pâris, qu'on voit en tête, est admirable de vérité. Ignoble
+ vérité, mais douloureuse, qui inspire le dégoût, et bien plus
+ la pitié. Les légendes de guérison sont très-intéressantes.
+ Toutes ces créatures innocentes et crédules, malades la
+ plupart à force de vertus, touchent infiniment. Pauvre,
+ pauvre peuple de France!]
+
+Peu après ces miracles commence un vrai miracle (23 février 1728), la
+mystérieuse publication des _Nouvelles ecclésiastiques_, journal
+insaisissable qu'on poursuit en vain soixante ans. Miracle de courage,
+de discrétion, de probité. Sous l'oeil de la Police, ce journal s'écrit
+et s'imprime, se distribue dans tout Paris, et jusqu'à la Révolution
+(1790). Pas un traître en soixante ans. Rien de plus honorable, rien ne
+prouve mieux que c'était le parti des honnêtes gens. On dit qu'un vieux
+prêtre intrépide, Jacques Fontaine de Roche, osa le commencer. Où
+l'imprimait-il? On ne sait. Dans un bateau? On le suppose. Un système
+très-ingénieux de distribution fut trouvé, et il a été le modèle de
+maintes sociétés secrètes. Celle-ci était si hardie, si sûre d'elle, que
+dans la voiture même du lieutenant de Police elle faisait jeter le
+journal poursuivi.
+
+La connivence générale de Paris (_Barbier_, 54) aidait beaucoup sans
+doute. C'est l'instinct naturel; sans bien savoir la question, on se
+sentait pour les persécutés. Cela gagna. L'esprit d'opposition s'étendit
+par le Jansénisme, et par la Franc-Maçonnerie, qui d'Angleterre se
+répandit bientôt[12]. Ces ruisseaux devinrent fleuves, et, le torrent
+philosophique s'y joignant, ce fut une mer. Rien moins que la
+Révolution. Les _Nouvelles ecclésiastiques_ cessent en 90. En 91 ouvre
+le Club des Jacobins. Ceux-ci dans leur bibliothèque n'avaient nul
+ornement que la pancarte où l'ingénieux mécanisme de la distribution du
+journal janséniste était représenté.
+
+ [Note 12: J'en trouve la première mention en 1725 (Lemontey,
+ II, 290). Voir aussi: _Les soupers de Daphné et les dortoirs
+ de Lacédémone._ (Brochure écrite en 1733). Les dames y
+ obsèdent leurs maris et leurs amants pour qu'ils leur
+ révèlent les mystères de la Franc-Maçonnerie.--Le journal de
+ M. de Luynes parle un peu plus tard des Freemassons, 1737.]
+
+Le jansénisme seul était un grand parti, une armée qui comptait des
+nuances très-différentes. Bien loin des exaltés de Saint-Médard étaient
+nos honnêtes universitaires, les recteurs: Vittement le désintéressé;
+Coffin qui créa l'instruction gratuite; Rollin dont le nom seul est un
+complet éloge. Ajoutons-y les maîtres et professeurs de l'austère maison
+de Sainte-Barbe[13], une solide fabrique d'hommes, qui, contre la maison
+équivoque de Louis le Grand et ses ragoûts douteux, donnait le pain des
+forts. De là sortaient des caractères, de sérieux esprits, pour le
+barreau et la jurisprudence, jansénistes, mais fort largement, comme
+Marais, notre bon chroniqueur. De là aussi ces docteurs de Sorbonne qui,
+et contre la persécution et contre le courant du siècle, fermement
+s'efforçaient de garder le gallicanisme. Cinquante eurent le courage de
+protester pour Soanen, l'honneur d'être enlevés, de peupler les plus
+dures prisons, l'étouffement brûlant du château d'If, la froide horreur
+de Saint-Michel en Grève, glacé de ses vents éternels.
+
+ [Note 13: Un esprit des plus fermes du temps et des plus
+ lumineux, M. Jules Quicherat, dont les cours ont fondé la
+ vraie critique des arts du Moyen âge, n'a pas craint de
+ descendre à l'histoire d'un collége. Rare exemple
+ aujourd'hui. Il a fait un chef-d'oeuvre. Ce livre, spécial en
+ apparence, est d'intérêt très-général; c'est l'histoire des
+ méthodes souvent l'histoire des moeurs, celle de l'honnête
+ résistance qui, par l'enseignement, maintint chez nous la
+ dignité modeste, la pureté des caractères.]
+
+Ces duretés exaltèrent, lancèrent le fanatisme. En fermant son théâtre,
+le petit cimetière (1732), lui ôtant le grand jour, on le jeta dans
+l'ombre infiniment plus dangereuse.
+
+Ces créatures malades, qui en public avaient des attaques hystériques et
+des convulsions, dans les secrets abris qu'on les obligea de chercher,
+suivirent la pente naturelle d'une religion de la douleur où l'innocent
+expie pour le coupable. Plus Versailles se souilla, plus ces martyrs
+aveugles cherchèrent des pénitences.
+
+Aux incestes persévérants et solennels de Louis XV répondirent les
+crucifiements des pauvres filles jansénistes. Par de cruels supplices,
+acceptés, implorés, elles appelaient la Grâce, détournaient le courroux
+de Dieu.
+
+Les chrétiens ignorants, qui ne connaissent pas l'histoire des temps
+chrétiens, et pas davantage leur dogme, ont dit que ces fureurs et la
+soif des souffrances, étaient perversion, déviation du vrai
+christianisme. À tort. Qu'ils lisent donc les légendes. Tous les saints
+leur diront que la douleur, que l'amour de la mort en est l'esprit et la
+vraie voie.
+
+Si des fourbes, des intrigants, plus tard, se mêlent aux jansénistes, on
+n'en doit pas moins dire qu'en masse ils furent de vrais chrétiens. Et
+malheureusement ils en avaient l'intolérance. Sous le Régent (1721),
+d'Aguesseau, faible janséniste, gronde les intendants qui ne répriment
+pas les protestants.
+
+Un très-honnête évêque, un janséniste austère, Colbert, qui, quarante
+ans durant résista aux ultramontains, n'en est pas moins hostile aux
+réformés, ennemi acharné et violent du «tolérantisme» (_Corbière_, 348).
+
+Comment ces jansénistes ne sont-ils pas touchés du surprenant spectacle
+que donnent alors nos protestants?
+
+Le formalisme de Genève ayant tué l'esprit de prophétie et l'élan des
+Cévennes, dans un parfait esprit de pacifique obéissance, Antoine Court
+restaura nos églises.
+
+La loi féroce qui pendait les pasteurs n'arrêta rien. Un séminaire fut
+formé à Lausanne pour fournir des victimes aux dragons et aux juges.
+Étrange école de la mort, qui, défendant l'exaltation, dans un modeste
+prosaïsme, sans se lasser, envoyait des martyrs et alimentait
+l'échafaud.
+
+En lisant ces légendes trop vraies[14], on est saisi d'étonnement et de
+douleur. Il y a là cent romans admirables dans la vie du pasteur errant
+(Court, Roussel, Desabas, Rabaud, etc.). Le jeune homme s'en va de
+Lausanne, laissant sa jeune épouse (oh! les filles héroïques qui
+épousent ainsi le veuvage), pour vivre désormais sous le ciel, de roc en
+roc, toujours fuyant, caché. Ni feu, ni toit, la vie de la bête sauvage!
+
+ [Note 14: Il faut les lire chez MM. Coquerel, Peyrat, Haag
+ (_France protest._), Read (_Bulletin_, etc.). Pour la
+ circonstance si grave, si propre à user l'âme, de l'amende
+ levée jour par jour, je l'ai trouvée dans l'excellente
+ histoire de M. Corbière, _Église de Montpellier_.]
+
+Le plus fort, c'est qu'ils gardent un grand esprit de paix, empêchant
+les révoltes et sauvant qui les assassine!
+
+Avec cela, quelque touché qu'on soit, on est tenté pourtant de faire
+avec respect une demande.
+
+Des longues servitudes des Juifs, leurs livres ont surgi, des chants
+parfois sublimes. Comment n'est-il sorti rien de tel de nos martyrs du
+Languedoc?
+
+Dure question! Et en la faisant, je me la reprochais. Elle me restait
+presque à la gorge. L'histoire inexorable est ma maîtresse, pourtant, et
+elle veut ici que je parle.
+
+Ce qui a ou séché ou faussé les esprits, là et ailleurs, c'est
+l'imitation de la Bible, la lourde servitude d'un livre appris par
+coeur, et si loin de nos moeurs. Deuxièmement, l'effort contradictoire
+de l'école anti-prophétique, étouffant aux Cévennes l'esprit de la
+contrée, dut stériliser nos martyrs. Un problème insoluble leur fut posé
+par les écoles officielles, d'obéir n'obéissant pas, de reculer en
+avançant, d'employer la moitié de leur force à contenir l'autre. Bizarre
+effort où la conception, l'engendrement ne se fera jamais.
+
+Ils ont droit de répondre qu'en cela ils furent vrais chrétiens. Au
+chrétien résolu qui va jusqu'au bout de son dogme (méthodiste, piétiste,
+janséniste, n'importe), quel est le fond du fonds? c'est l'incessant
+suicide, la mort du moi, de sa nature, et, non-seulement de ses vices,
+mais de ses puissances même, l'extinction du propre _genius_.
+
+Suicide aidé parfaitement par le genre de persécution employé sous
+Fleury. Les exécutions exaltaient; chaque ministre mis à mort faisait
+faire une complainte. Mais les honteuses vexations de la famille, les
+secrètes misères de la femme obsédée (1724-1730), abattaient, énervaient
+l'esprit. Le système d'amendes incessantes qui fut établi en 1728, fut
+dans les contrées pauvres, chez le paysan si serré, une tentation
+continuelle de faiblesse. «La paroisse où une assemblée avait eu lieu,
+dut payer cinq cent livres.» Somme trop faible, dit Fleury, qui
+l'aggrava. La famille, de plus, qui n'envoie pas son enfant au curé,
+doit payer tant d'amende. Amende qui n'est plus, comme autrefois, levée
+par an, mais levée _chaque mois_. Rien de plus propre à user l'âme, à
+tenir inquiet et chagrin le travailleur nécessiteux. Toujours, toujours
+payer, ne penser qu'à cela! Misérable existence, dure, sèche et
+contractée, calculée à merveille pour l'amaigrissement de l'esprit.
+
+Si nos protestants demeurèrent une élite en beaucoup de sens, ils le
+durent à leurs échappées hardies dans le désert, à l'austère poésie des
+baptêmes et des mariages accomplis sous le ciel, et contre lesquels les
+évêques en vinrent, comme on verra, à appeler l'épée, le gouvernement
+militaire (1738).
+
+Cruel combat. Mais la jeune étincelle qui devait recréer le monde ne
+pouvait sortir de cela. Des protestants, des jansénistes, malgré tant
+de vertus, d'efforts, de ces derniers chrétiens, ne pouvait nous venir
+notre émancipation à l'égard du christianisme. Il y fallait l'esprit
+décidément contraire, que le temps souverain amenait invinciblement.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+VOLTAIRE ET MADEMOISELLE LECOUVREUR
+
+1728-1730
+
+
+Voltaire dit qu'il resta près de deux ans en Angleterre (de mai en mai,
+ou à peu près, 1726-1728). Déjà célèbre ici, il se trouva là-bas
+absolument perdu. Il n'y eut que déceptions. Il y apportait 20,000
+livres en un billet qui ne fut pas payé. La protection de Bolingbroke,
+sur laquelle il comptait, ne pouvait que lui nuire, dans la lutte
+impuissante que l'illustre étourdi soutenait contre la presse par
+l'adroit Walpole, heureux et triomphant ministre qui répondit à tout par
+des succès. Voltaire fut trop heureux d'accepter un abri que lui offrit
+généreusement un marchand, M. Falkener, dans la fort triste solitude de
+la campagne de Londres. Il espérait sortir de cette position ennuyeuse
+par l'éclat de son _Henriade_, qu'il édita avec luxe et dépense. Mais
+pourquoi les Anglais auraient-ils accueilli un poème où le héros finit
+par se faire catholique? On sait d'ailleurs combien ce pays, en
+réalité, est fermé aux littératures étrangères. La _Henriade_ inaperçue
+ne valut à l'auteur que quelques guinées de la reine[15].
+
+ [Note 15: M. Nicolardot établit cela parfaitement contre
+ l'opinion commune. _Ménage et finances de Voltaire_, p. 35.
+ Cet ennemi acharné de Voltaire, qui accueille contre lui tous
+ les libelles du temps, a pourtant éclairci fort bien certains
+ points de détail. Chose curieuse: à la fin de ce gros livre
+ si hostile, il donna sans s'en apercevoir ce qui justifie le
+ mieux Voltaire, ce qui explique et fait excuser ses
+ bizarreries: la situation mobile, précaire, où il vécut, la
+ misérable incertitude où il était du lendemain, entre la
+ Bastille et l'exil, les innombrables pseudonymes qu'il était
+ obligé de prendre, les terreurs de ses libraires, la lâcheté
+ des critiques qui tous se mettaient contre lui. _Nicolardot_,
+ p. 335-347.]
+
+Grand contraste avec l'accueil que trouva Montesquieu en 1729. Amené par
+lord Chesterfield dans son propre yacht, caressé des Walpole, comblé par
+la savante reine, conduit par les lords aux deux Chambres, il vit tout
+par leurs yeux, jugea, admira tout sur leur parole, revint demi-Anglais,
+n'ayant rien aperçu du fond réel des moeurs, et formulant de confiance
+le très-faux idéal de ce gouvernement qu'il donna dans l'_Esprit des
+lois_.
+
+Grand bonheur pour Voltaire de n'être ainsi gâté, mais négligé plutôt.
+Il garda son bon sens. Il vit peu, mais vit bien. Il vit bien d'abord
+les hauts côtés de l'Angleterre, qui sont bien moins Anglais
+qu'_humains_; il vit Newton, Shakespeare. Il était depuis quelques mois
+en Angleterre lorsque Newton mourut et qu'on fit, avec de prodigieux
+honneurs, son triomphant convoi à Westminster. Rien de plus grand, rien
+qui glorifiât davantage la sagesse anglaise. Il la sentait partout dans
+la dignité libre des moeurs, des habitudes, la tolérance limitée (mais
+plus grande que partout ailleurs), la raisonnable estime du travail, de
+l'activité. L'hôte de Voltaire, Falkener, simple marchand de Londres,
+fut ambassadeur en Turquie.
+
+Il sentait tout cela, et n'en était pas aveuglé. Quelques pages datées
+de 1727 montrent combien ses impressions étaient nettes et pour le bien
+et le mal. Il entrevit fort bien les contradictions discordantes qui
+frappent ce grand peuple. Que doit-il aux déistes anglais? Au fond moins
+qu'on ne dit. Il relève bien plus de nos _libres penseurs_ du XVIIe
+siècle, de la tradition des Gassendistes, Bernier, Molière, Hesnault,
+Boulainvilliers, etc.
+
+Il resta tout Français, et ne pouvait vivre qu'en France. Il devait
+rentrer à tout prix. On ne sait qui il employa. Il fallait réussir
+auprès du petit Maurepas, alors ministre de Paris, un athée valet des
+Jésuites, qui souvent fit semblant de protéger Voltaire, l'aimant peu,
+l'enviant, le sentant supérieur dans son propre _genre Maurepas_ (la
+satire, l'épigramme). Il le laissa rentrer en France, non à Paris. Du
+moins la première fois que nous apercevons Voltaire, c'est chez un
+perruquier de Saint-Germain-en-Laye, où très-probablement il reste un
+an, caché ou à peu près. Pendant tout ce temps, rien de lui. Pas une
+oeuvre. À peine une lettre. Ce grand silence indique à quelles dures
+conditions il était rentré. La _Henriade_ même, revenant d'Angleterre,
+ne fut que tolérée. Et quarante ans durant elle ne fut vendue qu'en
+gardant son titre de Londres.
+
+Dans quelle situation est alors la littérature? dans un funeste
+entr'acte qui ne dure guère moins de douze ans[16]. Elle est alors plus
+que stérile; elle semble détournée de son but. Elle évite et semble
+oublier la grande, la profonde question où est la destinée du siècle, la
+question religieuse, posée dans les _Lettres persanes_ avec tant de
+force et d'éclat. Lui-même, le héros, le prophète Montesquieu a peur de
+lui-même. Il redevient M. le président de Montesquieu, il rentre dans la
+société, au monde des honnêtes gens. Il rétracte ses Lettres pour être
+de l'Académie, les offre à Fleury corrigées (1728).
+
+ [Note 16: Ce temps de réaction, de _décence_, est caractérisé
+ par le sacrifice et la mort de la pauvre Aïssé. Fidèle
+ esclave de son indigne maître, jusqu'à sa mort en 1722,
+ fidèle encore à la non moins indigne Fériol (soeur de la
+ Tencin), elle a faibli en 1724 de pure reconnaissance et pour
+ récompenser celui qui l'aima toute sa vie. Mais sa noble
+ nature lui fait craindre de l'épouser; elle ne se croit pas
+ assez pure, elle craindrait de le faire baisser, dans ce
+ retour _aux bonnes moeurs_. Les grandes dames la troublent,
+ aggravent ses scrupules. Elle languit, elle meurt de ce
+ combat. Elle refuse jusqu'au bout le bonheur. Et elle fait
+ deux infortunés. Ah! quelle fin pathétique, et qu'on en veut
+ à ces prudes qui l'ont tuée! Rien, rien de plus touchant que
+ la terreur du chevalier, en la voyant vers sa fin, la cour
+ humble, tremblante qu'il fait à tout ce qui l'entoure, même
+ aux animaux domestiques, à la vache qui donne du lait à la
+ malade. Cela arrache les larmes.]
+
+Celui-ci n'en voulait pas plus. Une littérature amortie et faussée vaut
+mieux que le silence pour un pareil gouvernement. Fleury trouvait fort
+bon que le café Procope, sous l'aveugle La Motte, traînât le débat
+éternel entre les Anciens et les Modernes. Il trouvait même bon que la
+petite réunion de l'Entre-sol, tenue par l'abbé Alary, jasât un peu des
+affaires de l'Europe, des rêves de l'abbé de Saint-Pierre. Utopies
+sociales qui s'écartent toujours du grand noeud social, de l'intime
+question où se relient les autres. Fleury s'en amusait, recevait
+volontiers le rapport qu'Alary lui en faisait chaque semaine
+(d'Argenson). Tolérance admirable. Mais toute pensée vraiment libre
+avait été frappée, découragée. Le grand critique Fréret, ayant touché
+l'histoire de France, avait tâté de la Bastille. Il se le tint pour dît,
+s'écarta, au plus loin, dans la chronologie chinoise, etc. En 1728,
+l'essor du jansénisme aigrit cruellement la Police. Contre la librairie,
+l'imprimerie, elle s'arma d'une atroce ordonnance. Pour une page non
+autorisée, _confiscation_, _carcan_, _galères_!
+
+Voltaire, à Saint-Germain, se trouva solitaire plus que dans la campagne
+anglaise, ne pouvant publier, muet. Cette année 1728 de grand silence
+(unique dans sa vie) lui profita beaucoup. Ce qui jusque-là le tenait
+inférieur, léger, faible, c'était la vie du monde, le besoin des petits
+succès. Là il rentra en lui, et il fit pour lui-même (sans espoir
+d'imprimer) une chose tout à fait libre et forte, sa critique des
+_Pensées de Pascal_. Une note de lui nous dit qu'elle est de cette
+année. Il n'a fait rien de plus vif, rien qui aille plus droit au but.
+Il ne s'amuse pas, comme il fit trop ailleurs, à jouer tout autour de la
+grande question, à critiquer les accessoires. Sans jaser,
+ricaner,--sérieusement, d'une pince d'acier et d'une invincible
+tenaille,--il serre à la racine l'arbre qui nous tient dans son ombre.
+
+Quand on voit avec quelle faiblesse la plupart des critiques se sont
+approchés de Pascal[17], quel timide respect, on sait gré à Voltaire de
+son ferme bon sens, si simple et si lucide. Sa familiarité hardie (noble
+ici, point cynique) est _d'un homme_, d'un esprit vraiment libre, qui ne
+s'étonne point devant l'insolente éloquence, ne respecte que la raison.
+Il est ferme et point dur.
+
+ [Note 17: J'en excepte un, M. Havet, spécialement dans sa
+ dernière édition, admirable travail, fort et définitif
+ (_Commentaire_, etc., 1865). MM. Cousin et de Faugère avaient
+ restitué le texte (1843-1844). M. Sainte-Beuve avait marqué
+ d'une main fine et sûre la place de Pascal dans Port-Royal et
+ dans le siècle. Ces illustres critiques regardent pourtant du
+ dehors. Et Havet a vu du dedans. Comment cela? Il tient de
+ son auteur; il a à coeur ces questions, il s'inquiète
+ sérieusement de ces hauts problèmes de la vie humaine. Qu'il
+ commente ou discute, on sent bien qu'il le fait pour lui-même
+ plus que pour le public. Rien qu'en lisant ce commentaire,
+ sans l'avoir vu, on le peindrait, avec sa jeune austérité,
+ cette âpre et virginale candeur, cette exigence ardente de
+ lumière et de justice. Il est intéressant de voir un esprit
+ qui procède surtout de l'antiquité et du siècle de Louis XIV,
+ hors de la mêlée d'aujourd'hui, par l'effet seul du progrès
+ intérieur, et de sa force solitaire, marcher dans
+ l'émancipation.]
+
+Son petit livre (grand de sens et d'effet) se résume en trois mots:
+simples réponses à Pascal:
+
+«_L'homme est une énigme._» Non. On le comprend très-bien dans
+l'ensemble dont il fait partie. Mais quand il serait une énigme, ce
+n'est pas en tout cas par l'inexplicable qu'on l'expliquera.--«_Il est
+déplacé, dégradé._» Non. Il est à sa place dans la nature.--«_Il naît
+injuste._» Non. Et il n'est pas _justifié_ par l'arbitraire injuste, par
+la faveur, la Grâce.
+
+«_Est-il heureux?_» Question plus difficile. Là sans doute Pascal avait
+chance d'embarrasser Voltaire, de faire trembler sa plume. Cette année
+était sombre. Sa pauvreté et son mutisme l'attristaient fort. De la
+chambrette du perruquier de Saint-Germain, il dit à Thieriot: «Ma misère
+m'aigrit et me rend farouche.» Une lettre très-mâle, de son anglais
+Falkener[18], contribua à le raffermir, à lui faire croire que l'on peut
+être heureux, et que même la plupart le sont. S'élevant au-dessus de sa
+situation, il dit à Pascal qui _entre en désespoir_ de la misère de
+l'homme: «_Vous vous trompez, l'homme est heureux._»
+
+ [Note 18: «En lisant cette réflexion, je reçois une lettre
+ d'un de mes amis qui demeure dans un pays fort éloigné. «Je
+ suis ici comme vous m'avez laissé, ni plus gai, ni plus
+ triste, ni plus riche, ni plus pauvre, jouissant d'une santé
+ parfaite, ayant tout ce qui rend la vie agréable; sans amour,
+ sans avarice, sans ambition et sans envie. Et tant que cela
+ durera, je m'appellerai hardiment un homme très-heureux.»
+ Plus tard, Voltaire ajoute en note: «Sa lettre est de 1728.»
+ Éd. Beuchot, t. XXXVII, p. 46.]
+
+Mais si le bonheur pour chaque être est de suivre sa destination, quelle
+est vraiment celle de l'homme? Que répondra Voltaire? On croirait
+volontiers, d'après ses vanteries d'épicuréisme, qu'il va répondre: _le
+plaisir_. Non. Notre but, «c'est _l'action_.»
+
+«L'homme est né pour l'action, comme le feu tend en haut, la pierre en
+bas. N'être point occupé, ou ne pas exister, c'est même chose.» (T.
+XXXVII, p. 57, nº 23.)
+
+Mot grave et d'autant plus que la vie entière de l'auteur en est la
+traduction. Jamais pareille activité. Et ce travail immense, il sut le
+soutenir par une sobriété plus qu'ascétique donnant en tout très-peu aux
+plaisirs qu'il vanta le plus.
+
+«Agissons.» Mais comment? lorsque l'activité de tous côtés rencontre un
+mur?
+
+Cet esprit clairvoyant distinguait aisément que dans une telle société
+le despotisme avait lui-même un despote et un maître, _la richesse_, que
+le pouvoir faisait sa cour à un pouvoir plus haut, l'argent.--En
+revanche, dans la servitude universelle, le pauvre est deux fois serf.
+Sur sa tête s'appuie la société de tout son poids, l'écrase et l'avilit,
+et fait qu'il s'avilit lui-même. La littérature indigente offrait un
+aspect déplorable. Si Colletet au siècle précédent «cherchait son pain
+de cuisine en cuisine» (Boileau), il n'avait pas la mise et la tenue
+coûteuses que dut plus tard avoir l'homme de lettres, vivant dans les
+salons. Au XVIIIe, Allainval, un auteur estimé dont on joue et rejoue
+les pièces, reçu partout, est cependant si pauvre, que, n'ayant aucun
+gîte, il couche dans les chaises à porteurs. Cet excès de misère et le
+parasitisme qui en était la suite naturelle, faisait que l'on traitait
+les auteurs fort légèrement. La Tencin, sans façon, à ses habitués pour
+étrennes donnait des culottes.
+
+Voltaire avait perdu ses pensions. Des 4,250 livres de rente qu'il eut à
+la mort de son père, les réductions successives (et celle récemment de
+Fleury) durent emporter beaucoup, outre les banqueroutes qu'il essuya.
+Sa _Henriade_ l'acheva. Et quand pourrait-il vendre un livre? il
+l'ignorait. Les libraires effrayés auraient-ils acheté? En attendant, il
+préparait, écrivait ses _Lettres anglaises_. Il expliquait Newton. C'est
+par là justement (chose imprévue, bizarre) que sa situation changea.
+
+Il venait le soir à Paris, consultait les Newtoniens. Ils n'étaient
+guère que trois qui osassent lutter contre Descartes et sa physique (une
+religion nationale), contre la lourde autorité de l'Académie des
+sciences. Il y avait un enfant de génie, le tout petit Clairaut. Un
+officier de Saint-Malo, tranchant, dur, excentrique, Maupertuis, reçu
+récemment à la Société royale de Londres (1728), et qui bientôt ici
+(1731) fut le chef du café Procope. Un homme encore fort agréable,
+esprit universel, brillant, un peu léger, La Condamine. Un jour que
+celui-ci soupait avec Voltaire, il riait de l'ignorance du sot
+contrôleur général Desforts qui, pour éteindre les billets de
+l'Hôtel-de-Ville, venait d'ouvrir une loterie où, par un calcul simple,
+on pouvait gagner à coup sûr. Voltaire avait de ces billets; il fut
+frappé du calcul, et y gagna 500,000 francs. Le Contrôleur fut furieux,
+plaida, mais il était en baisse, bientôt remplacé. Il perdit, et
+Voltaire dès ce jour fut riche, émancipé, libre du moins, s'il ne
+pouvait écrire en France, de vivre en Hollande et partout. Heureux coup
+de fortune qu'il dut réellement à sa foi, à l'amour des sciences.
+Newton, on peut le dire, fit la liberté de Voltaire.
+
+On ne voit pas qu'il ait joui beaucoup de cette fortune. Sa vie si
+occupée et absolument cérébrale le rendait fort peu sensuel. Il n'était
+point avide. Quand le Régent lui donne pension, il partage avec
+Thieriot. Et même en Angleterre, où il est si gêné, il songe à cet ami,
+lui fait toucher ceci, cela. Souvent très-généreux, et parfois
+très-serré, il fut pour ses affaires quelque peu maniaque, comme ceux
+qui ont commencé par être pauvres et s'en souviennent.
+
+Il put revenir à Paris, mais s'établit encore dans un quartier quelque
+peu écarté, rue de Vaugirard, assez près cependant de la Comédie
+française. Il voulait y rentrer, mais par une vieille pièce, par la
+reprise d'_OEdipe_. Il avait pour jouer Jocaste une actrice admirable,
+son amie, mademoiselle Lecouvreur. Rare personne, admirée, adorée, et
+bien plus, estimée. Dans Monime et Junie, Pauline ou Cornélie, c'était
+plus qu'une actrice: c'était l'héroïne elle-même. Un spectateur disait
+en sortant: «J'ai vu une reine entre des comédiens.» Elle eut un vrai
+génie, libre du chant monotone qu'enseignait Racine à la Champmeslé,
+libre de l'emphase ampoulée qui plaisait à Voltaire. La première sur la
+scène elle parla de coeur, d'élan vrai et d'accent tragique. Quand elle
+débuta (à vingt-sept ans), tous furent ravis, troublés. Des jeunes gens
+devinrent fous d'amour.
+
+Il lui advint (en 1724, ayant trente ans déjà) une extraordinaire
+aventure que n'ont guère les actrices, celle d'être la Minerve ou le
+Mentor d'un Télémaque, d'avoir à former un héros. Du Nord lui tombe ici
+certain bâtard de Saxe, Maurice, fils du roi de Pologne, Auguste. Il
+avait déjà fait la guerre. Il avait eu la chance d'avoir vu face à face
+le vaillant, le terrible, qu'on n'osait regarder, le Suédois Charles
+XII, d'avoir dans son oeil bleu pris cet éclair de guerre qui lui resta
+toujours, lui fut une auréole, trompa sur son génie réel. Ce rude enfant
+ressemblait peu à nos marquis d'ici. Suédois de mère, Polonais
+d'habitude, il était spontané bien moins qu'il ne semblait; il fut
+surtout reître Allemand[19]. Il était né au pays des romans, dans ces
+bouleversements où Charles et Pierre, deux ours, roulaient sceptres et
+couronnes, où tout était possible. «Pourquoi pas lui? pourquoi pas moi?»
+Dans les trois cents bâtards du roi Auguste, celui-ci, effréné, visait
+tout, les trônes et les femmes, vaillant, brutal, avide. La vieille
+duchesse de Courlande, les Anne, les Élisabeth, les sanglantes catins de
+Russie, tout lui eût été bon. Mais pour ces grands mariages impériaux,
+le rustre et le soldat avait un peu besoin de poli extérieur, de prendre
+les grâces de la France. La pauvre Lecouvreur servit à cela. Elle fut à
+la fois précepteur et mère et maîtresse. Si elle gagna peu pour le fond,
+au moins pour le dehors elle polit la nature grossière, tâchant de lui
+donner un peu de sa noblesse et des formes royales qui en elle étaient
+naturelles.
+
+ [Note 19: Nombre de documents récemment publiés nous font
+ connaître Maurice dans le dernier détail. M. Saint-René
+ Taillandier en a tiré une fort belle biographie, savante,
+ curieuse, intéressante (_Revue des Deux-Mondes_, 1864).
+ Seulement il me semble un peu trop favorable à ce héros de
+ second ordre que la fortune a tant favorisé, exagéré,
+ surfait. Ses _Rêveries_, tout à la fois pédantesques,
+ excentriques, sont un livre moins que médiocre.]
+
+Il crut un moment réussir, épouser celle de Courlande. Point d'argent
+pour partir. Mademoiselle Lecouvreur vendit ce qu'elle avait,
+argenterie, diamants, lui en donna le prix. Un moment il se crut maître
+de la Courlande. Son père s'y opposa, autant que la Russie. De là mille
+aventures, mille dangers. Il échappe. Mais le voilà fameux, le Roland,
+le Renaud, le héros des chimères, un nouveau Charles XII, avant d'avoir
+rien fait. Madrid pensait à lui, pour sa folle Armada, pour mettre le
+Stuart dans Londres. La cour de Stanislas (et la reine de France?)
+pensait à lui pour la Pologne, pour y renouveler Charles XII et Gustave,
+en chasser l'Allemand. Maurice en voulait à son père qui lui fit manquer
+sa fortune, qui le blâmait d'aller en _galopin_ s'offrir aux reines pour
+être refusé.
+
+Les gens d'ici qui le lançaient et voulaient s'en servir, avaient pris
+trois moyens. On le vantait aux dames comme égal de son père en force
+infatigable. On occupait de lui le peuple de Paris par un certain
+bateau, qu'il avait inventé, disait-on, qui allait, venait sur la
+rivière, et que les badauds regardaient. Quoique fort peu lettré, on en
+fit un auteur. On préparait ses _Rêveries_ (pour l'autre année 1731). Il
+semble s'y offrir pour détrôner son père, disant «qu'il prendrait la
+Pologne en deux campagnes au plus, sans qu'il en coûte un sou.»
+
+Il sera roi ou czar! Quelle joie, mais quelle inquiétude pour
+mademoiselle Lecouvreur. Il est à elle, son oeuvre, c'est elle qui en
+fit un Français. Mais, hélas! elle n'est qu'une comédienne. Et (chose
+pire) elle a trente-neuf ans, la beauté, il est vrai, douloureuse et
+tragique du portrait si connu, et les célestes yeux pleins de sublimes
+larmes qui toujours en feront verser[20]. À force de tendresse, ayant
+trop fait la mère, elle est bien moins l'amante. Maurice est discuté
+entre les grandes dames, très-haineuses pour la Lecouvreur. Elles
+n'auraient osé la siffler, mais du haut de leur rang, dans leur loge, à
+leur aise, elles pouvaient l'insulter du visage, lui lancer _le mauvais
+regard_.
+
+ [Note 20: Elle devait saisir terriblement les coeurs, les
+ transformer, changer les bêtes en hommes, pour avoir fait
+ faire un tel portrait au faible et médiocre Coypel. C'est la
+ belle gravure où il la représente dans le rôle de Cornélie,
+ en pleurs et l'urne dans les mains. Un artiste inspiré, s'il
+ en fut, notre premier sculpteur, Préault, m'a affirmé qu'il
+ ne savait pas un mot de l'histoire de mademoiselle Lecouvreur
+ quand il vit cette gravure. Il en fut très-troublé, épris,
+ s'en empara avidement. C'est plus qu'une oeuvre d'art. C'est
+ comme un rêve de douleur, une de ces rencontres qu'on
+ regrette avec une personne unique qui ne reviendra plus, dont
+ on est séparé par la malignité du temps.--On sent dans
+ celle-ci une chose fort rare, qu'en elle beauté vient de
+ bonté.--Cette bonté est adorable dans la lettre qu'elle écrit
+ à madame Fériol, mère de d'Argental, qui craignait
+ extrêmement que son fils, éperdument épris, n'épousât, et qui
+ voulant plutôt le perdre, l'envoya mourir aux colonies.
+ Mademoiselle Lecouvreur lui parle avec un tendre respect, une
+ effusion charmante (qu'elle ne méritait nullement). La pauvre
+ comédienne, trop humblement, fait bien bon marché d'elle.
+ Elle fera _absolument tout_ pour calmer cet amour d'un
+ enfant, l'empêcher d'aller jusqu'au mariage. Elle aimait trop
+ Maurice, et d'Argental ne fut guère qu'un ami, mais assidu,
+ très-tendre. De l'avoir approchée, il resta l'homme bon,
+ aimable, charmant, celui que Voltaire appelle «son ange.»
+ Elle le fit son légataire universel, afin que le peu qu'elle
+ avait passât à ses deux filles plutôt qu'à des parents.
+ D'Argental, en très-galant homme, exécuta exactement sa
+ volonté, et calma les parents en leur donnant du sien une
+ somme de vingt mille francs. Voy. la bonne notice que
+ Lemontey (OEuvres, III, 331) a faite d'après les
+ contemporains, Aïssé, Annillon, Allainval et les précieux
+ papiers de d'Argental.]
+
+Le droit du comédien, c'est d'endurer l'outrage. Notre actrice ne s'en
+souvint plus. Un jour qu'elle jouait Phèdre, elle voit sa rivale, madame
+de Bouillon. Au lieu de se troubler, son coeur gonflé grandit. Elle
+s'avance, et d'un geste intrépide, elle lui lance les terribles vers:
+
+ ... Je ne suis point de ces femmes hardies
+ Qui portant dans le crime une tranquille paix
+ Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.
+
+Le public se retourne, regarde dans la loge, voit la dame, approuve,
+applaudit.
+
+Le nom de Bouillon est sinistre. Il rappelle cette Mazarine, si suspecte
+de poison, qui, par l'assurance, l'audace, se tira fièrement de
+l'affaire de la Chambre ardente, en 1682. La Bouillon de 1730 (née
+Lorraine) n'est pas moins suspecte. Le judicieux Lemontey trouve
+l'accusation vraisemblable. En effet, qu'après cet outrage public, une
+princesse, apparentée à tous les rois, n'ait pas cherché à se venger,
+c'est ce qui n'a nulle apparence.
+
+Peu après, un galant abbé offre à mademoiselle Lecouvreur des pastilles,
+dit-on, empoisonnées. Puis (juillet 1729) un peintre en miniature, qui
+par son art entrait chez les femmes de cour, l'avertit que les gens de
+la duchesse de Bouillon ont voulu le gagner pour qu'il lui donnât du
+poison. Geoffroi, l'apothicaire célèbre, l'analyse, n'ose dire qu'il
+n'est pas du poison, dit que la dose n'est pas forte. Le peintre
+inspirait confiance. Que gagnait-il à donner cet avis? rien que de se
+créer une ennemie mortelle, très-puissante, ayant derrière elle tous
+les puissants, toute la cour. La police fera-t-elle enquête?
+essayera-t-elle d'arrêter les coupables? Non, c'est le peintre qu'elle
+arrête, qu'elle met durement à Saint-Lazare. Mais il résiste, ne se
+rétracte pas.
+
+Mademoiselle Lecouvreur se plaint et réclame pour lui. En vain. Elle se
+sent perdue. Elle sent qu'on ira jusqu'au bout. Chacun croyait aussi
+qu'elle avait peu à vivre. Piron, qui lui avait donné un rôle dans une
+pièce nouvelle qu'il allait faire jouer, le retire prudemment la voyant
+en danger.
+
+On ne voit pas Maurice à ce dernier moment chez mademoiselle Lecouvreur.
+Où était-il? Cette maison, déjà solitaire (l'ancienne maison de Racine,
+rue des Marais), elle n'est plus hantée que de deux hommes, deux amis,
+Voltaire, d'Argental. Avec eux elle fait ses derniers arrangements. Elle
+marie sa fille à la hâte. Elle sait parfaitement qu'elle est dans un
+monde sans loi, n'a nulle protection à attendre.
+
+Contre une femme de théâtre, on ose tout alors et la protection de la
+cour, on ne la sent que par l'outrage. Les gentilshommes de la Chambre,
+à leur plaisir, cassent ou châtient l'actrice. Pour rien, jetée au
+For-l'Évêque; parfois même en correction. Sous Fleury, le doux, le
+décent, un fait abominable avait eu lieu tout récemment. Deux jeunes
+soeurs (nobles, Espagnoles), les Camargo, toutes petites, débutent dans
+la danse. L'aînée, un enfant de génie, du premier pas transfigura son
+art. En plein triomphe, ces petites merveilles disparaissent, sont
+cachées deux ans! La police ne veut s'informer. Elle n'osera aller sous
+l'ombre noire de Saint-Gervais, aux sales petites rues, à l'hôtel de
+Sodome, où les tient un mignon du Roi. Las d'elles, il les lâche et l'on
+rit.
+
+Ce fait en dit assez. Si mademoiselle Lecouvreur n'eût péri, elle eût eu
+quelque outrage pire. Elle hasarda encore de jouer, pour Voltaire, sa
+Jocaste, la mère amoureuse. Elle joua le 15 mars, et le 17 fut prise
+d'effroyables douleurs, de diarrhée mortelle où passa tout son sang. Le
+20, elle expira.
+
+Mais auparavant, elle refusa fort nettement les secours ecclésiastiques.
+Écoutons d'Argental, le témoin oculaire: «Le jour de sa mort, un vicaire
+de Saint-Sulpice pénétra dans sa chambre: «Je sais ce qui vous amène,
+monsieur l'abbé. Vous pouvez être tranquille; je n'ai pas oublié vos
+pauvres dans mon testament.» Puis, dirigeant le bras vers le buste du
+maréchal de Saxe: «Voilà mon univers, mon espoir et mes dieux[21].»
+
+ [Note 21: Il ne faut pas s'indigner si cette infortunée, tout
+ à la fois amante et mère, put délirer ainsi, dire cette
+ parole excessive. Bien des femmes, toute mère, en diraient
+ autant si elles osaient. Durement ravalée en tant de choses
+ (V. le mot insultant de Pétersborough, _Sainte-Beuve_,
+ _Caus._ I), elle s'était toute sa vie relevée par l'amour
+ d'un héros. Comment s'étonner qu'elle s'en fût fait une
+ religion? Religion sans doute non catholique. Le clergé ne
+ lui devait rien. Mais l'État _lui devait_, Paris et le
+ public.]
+
+Elle ne demandait nullement la sépulture chrétienne ni les prières des
+prêtres, mais simplement la terre que Dieu accorde à tous. L'admiration
+publique, l'amitié et l'estime lui auraient fait un monument.
+_Comédienne du Roi_ et membre du théâtre qu'il couvrait de son nom,
+pouvait-elle être abandonnée à la proscription du clergé? Fleury fit
+dire par Maurepas, ministre de Paris, que cela regardait le curé,
+l'archevêque. «Et s'ils refusent?»--«Point de bruit.»
+
+Le curé est Languet, fameux par Saint-Sulpice, frère du Languet de Marie
+Alacoque. Et l'archevêque est Vintimille, qui tout à l'heure officiera
+pour le faux mariage qui donne sa nièce à Louis XV.
+
+Les amis, en présence de la pauvre dépouille sont fort embarrassés. Mais
+il faut bien prendre un parti. Un parent loue deux portefaix,--et cette
+reine de l'art, la noble Cornélie,--disons mieux, la femme adorée,
+désintéressée, généreuse, tendre, de si grand coeur!--On la roule, on en
+fait un paquet, qu'emportera un fiacre, la malpropre voiture qui, dans
+ce mois de mars, cahote les amours passagers, l'ivresse et les retours
+de bal.
+
+Les chiens, les protestants, étaient enterrés aux chantiers. Dans un
+quartier désert alors, au coin des rues de Bourgogne et Grenelle, un
+chantier se trouvait là. Il était fermé à cette heure. Mais comment
+revenir et où aller? L'unique expédient fut d'écarter la borne du coin,
+et de mettre dessous le corps. Sale et infâme sépulture, que rien ne
+signalait, qui, jusqu'à la Révolution, resta là, recevant l'ignorant
+affront du passant[22].
+
+ [Note 22: Jetée à la borne, là l'insulte, elle n'eut de
+ réparation que peu avant la Révolution. On mit au coin de rue
+ une plaque de marbre noir, que les propriétaires ont eu plus
+ tard la hardiesse de retirer et de s'approprier. Elle sera
+ remise au jour de la Justice, le jour où l'on posera la
+ grande question trop ajournée: Comment le clergé est-il
+ maître, malgré la loi, de tout ce qu'avait la Commune, de la
+ police des enterrements (aujourd'hui encore partout, sauf les
+ grandes villes), des sépultures et cimetières de campagne, du
+ droit de cloche essentiellement communal au Moyen âge,
+ etc.?--Nous retombons à la mort sous la main de ceux qui nous
+ maudirent toute la vie.]
+
+Par la petite histoire que j'ai contée plus haut, on a vu avec quelle
+insouciante gaieté Paris prenait toute aventure des femmes de théâtre.
+Mais mademoiselle Lecouvreur était quelque chose de plus. Elle était du
+monde même et de la société, une amie des plus estimées, spécialement
+reçue, adoptée, de la marquise de Lambert (esprit, raison, vertu). Le
+coup fut très-sensible et la douleur universelle.
+
+Beaucoup, rentrant en eux, virent ce que jusque-là ils ne remarquaient
+pas, que, comme elle, ils étaient de cette paroisse, de cette libre
+Église, qui n'était pas bâtie.
+
+Quelques vers de Voltaire qui coururent manuscrits, faible cri de
+douleur, appel à la pitié, n'osaient dire la piqûre amère, l'indignation
+secrète et d'autant plus profonde. Chacun sentit que dans la mort, cet
+affranchissement naturel,--là même on était serf encore.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES MARMOUSETS--LA CADIÈRE
+
+1730-1731
+
+
+Louis XIV aurait frémi lui-même, s'il eût vu ce que fut sous Louis XV le
+pouvoir du clergé.
+
+Il est l'État et le gouvernement. Il impose comme loi du royaume la
+Bulle qui lui soumet le roi (avril 1730).
+
+Ce roi, qui a vingt ans, qui est époux et père, et qui vient d'avoir un
+dauphin, non-seulement il le tient en tutelle, mais le met sous sa clef
+(septembre 1730). Rien de tel ne se vit depuis les rois tondus, Louis le
+Débonnaire.
+
+Notez que je dis le clergé plus que Fleury. Le vieil homme de
+soixante-quinze ans, hésitant et timide, et qui n'avait monté que par la
+lâcheté, n'entra dans les mesures violentes, que contraint et forcé. Son
+vieux valet de chambre, Barjac, disait naïvement (parlant des papistes
+enragés): «Si nous ne les lâchions, ils nous dévoreraient nous-mêmes.»
+Grondé et menacé par les chefs, par Rohan, dont il était le plat
+flatteur, Fleury craint encore plus la basse influence d'Issy, de
+Couturier, son directeur d'alors, chez qui nous le voyons aller à chaque
+instant consulter, prendre le mot d'ordre.
+
+Le 3 avril, au milieu des fanfares, d'un grand appareil militaire, on
+amène le roi au Parlement pour faire de force enregistrer la Bulle. Et
+cela au moment où les Romains avaient eu l'insolence de canoniser
+Grégoire VII, celui qui marcha sur les rois et mit l'Empereur en
+chemise.
+
+Mesure outrageuse à la France, provocation directe au Parlement, gardien
+du droit royal. On comptait bien l'exaspérer, lui faire reprendre
+étourdiment son vieux rôle révolutionnaire, le jeter dans la rue, pour
+faire devant le peuple les grandes processions de la Fronde qui
+effrayeraient le Roi, Fleury, et, de la peur, leur feraient du courage
+pour supprimer le Parlement.
+
+Le Roi, sec et altier, muet, fit par son chancelier l'aveu du bon roi
+Dagobert: «qu'il n'entendait rien faire qu'acte de piété, que la Bulle
+ayant force et autorité d'elle-même, _le Roi ne la lui donnait pas_.» Le
+Parlement frémit de cette abdication du Roi au nom duquel il rendait la
+justice. Un magistrat de quatre-vingt-six ans, devant la jeune idole,
+s'agenouilla, voulut parler. On le fit taire. De deux cents voix, on
+n'en eut que quarante, et le chancelier proclama ces quarante pour
+majorité.
+
+Peu après, en septembre, le Roi plus bas encore, tombe. C'est la
+personne royale qui maintenant est avilie.
+
+Ce Roi, jolie figure de fille (insensible, glacée), était moins
+scandaleux alors. Cinq ans durant il fut un mari régulier, froidement
+régulier, sans pitié de la reine. Toujours, toujours enceinte. Au 30
+août 1730, après deux grossesses en vingt mois, elle gisait. Et le Roi
+était seul. De là plusieurs intrigues. La vieille madame la Duchesse eût
+voulu faire sauter Fleury et remonter son fils, M. le Duc, en
+fournissant sa bru au Roi.
+
+Mais Fleury s'en doutait. Il soupçonnait moins l'autre intrigue. Son
+ministre de confiance, Chauvelin, homme à projets hardis, eût voulu nous
+tirer du néant, faire du Richelieu contre l'Autriche et l'Angleterre. En
+dessous il créait un parti de la guerre que Villars en dessus prêchait
+ouvertement. Ce sournois Chauvelin (_Grisenoire_, comme on l'appelait)
+imagina d'escamoter le Roi par l'influence des petits camarades, que
+l'on nommait _les Marmousets_. Comme neveu de l'ami de Fleury, du
+cardinal Rohan, le petit Gesvres, peu suspect, restait là à tisser ses
+jolis ouvrages de femme où le Roi s'amusait (_Villars_), et
+très-volontiers il tissa le filet pour prendre Fleury. Un mémoire fin,
+adroit, respectueux (terrible contre lui) est dans les mains de Gesvres,
+qui le cache pour donner envie. Le Roi l'entrevoit, le lui prend. Il
+voit, non sans terreur, «que Fleury, par son imprudence, mène les choses
+à la guerre civile.» Il en est si frappé qu'il copie le mémoire.
+Seulement au coucher il l'oublie dans ses poches, où Bachelier le
+trouve. Il le porte à Fleury.
+
+Deux choses étaient dans cette affaire, l'une fort légitime, que le Roi
+voulût s'éclairer,--l'autre obscure, assez triste, que le Roi, à vingt
+ans, subît de nouveau l'influence d'amis déjà notés et punis pour leurs
+moeurs. Fleury le prit par là. Le Roi fut atterré. Après avoir menti,
+nié, Fleury le menaçant, lâchement il livra Gesvres, il trahit Épernon,
+signa leur exil pour deux ans. Sa peine, à lui, fut qu'il perdit les
+clefs de son appartement. Fleury lui change ses serrures et fait faire
+d'autres clefs qu'il donne à ses petits espions. L'espion ordinaire
+Bachelier est solennellement récompensé. Tout en restant valet de
+chambre, gardien du Roi, il devint un seigneur, intendant de Marly, de
+Trianon, etc. Le Roi ne souffla mot, vécut aussi bien avec lui.
+
+Villars fut étonné (1731) de voir tombé si bas, si ennuyé, _si faible_,
+ce jeune homme de vingt et un ans. Fleury, à soixante-quinze, par
+contraste, sort des habitudes qu'il eut toujours. On se presse chez lui,
+chez son valet Barjac qui distribue les places, qui fait des fermiers
+généraux. La cour entière, le soir, s'étouffe au coucher de Fleury. Le
+voilà roi, ce semble. Notre drapeau, du blanc, passe au noir. La soutane
+devient le drapeau de la France.
+
+Et qu'en dit l'Europe? Elle en rit. Notre amie l'Angleterre ne nous
+consulte plus. Elle nous laisse là seuls, s'arrange avec l'Autriche.
+
+«Faible gouvernement, mais _modéré et doux_.» Erreur. Sous lui s'aggrave
+la terreur protestante; le clergé veut que sous le mot _relaps_ on
+atteigne, on englobe un peuple tout entier, désormais passible de mort;
+et toujours dans l'angoisse, voyant sa mort, sa vie, dans les mains des
+curés (1730, Lemontey, II, 152). Ce doux gouvernement a détruit la
+Sorbonne (en enlevant quarante-huit docteurs), a détruit Sainte-Barbe, a
+étouffé la presse qui, depuis les rigueurs de 1728, ne souffle plus. Du
+plus haut au plus bas, on tient tout, rien ne peut percer. On a
+parfaitement étoupé jusqu'aux fentes par où pourrait venir un son, une
+lueur. Sécurité parfaite.
+
+Mais juste en ce moment, du plus loin, du plus bas, part un cruel coup
+de sifflet!
+
+La France a des moments bien dangereux où le rire lui échappe. On l'a vu
+en Révolution. La _mère de Dieu_ fit crouler Robespierre. Et soixante
+ans avant, la Cadière blesse à mort la puissance ecclésiastique.
+
+Aux miracles des jansénistes, les jésuites avaient répondu: «Ce ne sont
+pas de vrais miracles. On n'en fait qu'avec la doctrine. On en fera...
+Espérez, attendez.»
+
+Il s'en fit. De Toulon, d'Aix, de la bruyante Provence, aux rieurs de
+Paris une nouvelle arrive. C'est un miracle... des Jésuites (août 1731,
+_Barbier_, II, 179, 192).
+
+Miracle! un vieux jésuite, disciplinant son écolière, mademoiselle
+Cadière de Toulon, la transfigure. Elle est stigmatisée à l'instar de
+Notre-Seigneur. Le sang dégoutte, et surtout de son front. On croit, ou
+fait semblant. Nul n'ose examiner.
+
+Miracle! la grâce est féconde. L'ange de Dieu, Girard, a beau être
+vieux, laid. Un matin la sainte a conçu, et non-seulement elle, mais
+d'autres sont enceintes, de toute classe, marchandes, ouvrières, dames.
+La grâce ne tient compte de la qualité.
+
+Girard est-il un ange? Les jansénistes jurent que c'est un diable, que
+ses galants succès, surnaturels, sont ceux d'un noir sorcier. C'est
+encore Gauffridi, que l'on vit en 1610, et que brûla le Parlement.
+Serrés de près, les Jésuites répondent que, si le Diable est là, il est
+dans la Cadière qui a ensorcelé Girard.
+
+Les deux partis jurent pour et contre. La Provence se divise avec
+fureur, tout l'emportement du Midi. Le concert le plus dissonant, un
+enragé charivari de farces, de chansons, éclate. Et Paris fait écho avec
+un rire immense. Dans cette affaire burlesque, un terrible sérieux était
+au fond, une question vraiment politique. Le roi d'alors étant le
+prêtre, son avilissement est l'aurore de la liberté. Ne vous étonnez pas
+de voir en ce procès à Aix, à Marseille et partout, ces assemblées de
+tout le peuple par cent mille et cent mille que vous ne reverrez qu'au
+triomphe de Mirabeau.
+
+On avait ri d'abord, mais bientôt on frémit (septembre 1731), en
+apprenant que les Jésuites couvraient le crime par le crime, qu'à Aix
+même et au Parlement, les gens du Roi proposaient «d'_étrangler_...»
+Girard sans doute?... Point du tout... sa victime!
+
+Voilà ce qui souleva le peuple, et fit ces grands rassemblements. La
+pitié, le bon coeur, l'humanité s'armèrent. Les pierres, au défaut
+d'hommes, se seraient soulevées!
+
+On se demande comment, sous ce sage Fleury qui craignait tant le bruit,
+les choses purent aller jusque-là, comment dès les commencements on ne
+sut étouffer l'affaire. C'est là, le miracle réel, que sous ce
+gouvernement de ténèbres la lumière ait jailli, monté d'en bas, en
+perçant tout obstacle. Cela tient justement à ce que les Jésuites, étant
+si forts, crurent, à chaque degré du procès, pouvoir en rester maîtres.
+Mais l'affaire échappait, montait plus haut. Elle se développa lumineuse
+et terrible, comme à la lumière électrique, montrant dans ses laideurs,
+dans ses parties honteuses, l'autorité régnante, si fière, et qu'on vit
+par le dos.
+
+Révélation très-forte, largement instructive, ne portant pas sur un fait
+singulier, mais vulgaire et banale. Que Girard abusât d'une pauvre
+innocente, d'une petite fille malade, dans ses crises léthargiques[23],
+cela n'apprenait rien. Ce qui en dit beaucoup sur les facilités
+libertines du jargon mystique, c'est qu'un jésuite vieux, laid, en six
+mois eût gagné si aisément ses pénitentes. Toutes enceintes. On connut
+la direction.
+
+ [Note 23: Elle était fort intéressante, un enfant maladif,
+ que le vice eût dû épargner. Dans mon livre de _la Sorcière_
+ j'ai suivi pas à pas la _Procédure du P. Girard et de la
+ Cadière_ (Aix, in-folio, 1733). Les jésuites ne peuvent la
+ récuser, puisqu'elle fut imprimée sous un gouvernement à eux
+ et sous leurs yeux. L'in-12 (en 5 volumes), imprimé à la même
+ époque, ajoute des pièces curieuses. Les deux recueils sont
+ nécessaires et se complètent.]
+
+On connut les couvents. Girard les savait bien discrets, puisqu'il
+voulait y cacher ses enceintes (comme on a vu plus haut Picard,
+directeur de Louviers). Le couvent d'Ollioules, où il mit la Cadière,
+montre à nu ce qu'ailleurs on eût vu tout de même: une abbesse fort
+libre; des dames riches, utiles à la maison, fort gâtées, servies par
+des moines; ces moines effrénés jusqu'à souiller les enfants qu'on
+élève; la masse enfin, pauvre troupeau de femmes dans un mortel ennui et
+des amitiés folles, douloureuse ombre de l'amour.
+
+La justice ecclésiastique apparut dans son jour. L'évêque de Toulon,
+grand seigneur bienveillant qui un moment défendit la Cadière, eut peur,
+quand les Jésuites lui reprochèrent certaine chose infâme. Et, dans sa
+lâcheté, il se mit avec eux.
+
+Le juge de l'évêque, faussant tout droit, entraîna, subjugua l'homme
+même du Roi, le lieutenant civil, qu'implorait la victime. Ils
+écoutèrent comme témoins jusqu'à des femmes enceintes de Girard. Leur
+greffier alla effrayer les religieuses d'Ollioules, disant que si elles
+ne parlaient comme on voulait, la torture les ferait parler.
+
+Effronterie trop forte. Une plainte est portée «pour subornation de
+témoins.» Les Jésuites pouvaient avoir un arrêt du Conseil qui
+évoquerait tout à Versailles. Ils craignirent Paris, le grand jour,
+espérèrent abréger avec deux commissaires de leur Parlement d'Aix. Le
+faible d'Aguesseau, chancelier, fit ce qu'ils voulaient. Ces
+commissaires, qui d'Aix vinrent à Toulon, allèrent tout droit loger chez
+les Jésuites avec Girard. De soixante témoins qu'appelait la victime,
+ils n'en daignèrent entendre que trente. Et cependant les simples
+réponses de la fille étaient si accablantes, si terribles de vérité, que
+ses geôlières, les barbares _Girardines_, la forcèrent de boire un
+breuvage qui, pendant trois jours, la rendant idiote, la fit parler
+contre elle-même. Deux hommes intrépides manifestèrent le crime.
+L'affaire alla au Parlement.
+
+Toute la belle société à Aix était pour les Jésuites. Les grandes dames
+se confessaient à eux. Girard, fort à son aise, établit qu'il n'avait
+fait que suivre les pratiques de la haute mysticité. Que le confesseur
+s'enfermât avec sa pénitente et la disciplinât, c'était son droit et son
+devoir. L'ignorance seule des laïques pouvait disputer là-dessus. Ce
+qu'on pouvait trouver d'indécent ou d'impur, était recommandé, comme
+effort d'humilité obéissante, brisement de l'orgueil et de la volonté.
+Sans recourir aux anciens livres, il pouvait attester le grand livre à
+la mode, livre de cour, dédié à la reine de France, écrit par un évêque
+et approuvé, la _Vie de Marie Alacoque_ (in-4º, 1729). L'obéissance est
+à chaque ligne préférée à toute vertu. Jésus y dit lui-même: «_Préfère
+la volonté de tes supérieurs à la mienne._» (Languet, p. 46, édit. de
+1729). Et ailleurs: «_Obéis-leur plutôt qu'à moi._» (Languet,
+120.)--C'est-à-dire: Obéis au prêtre contre Dieu.
+
+Mais quand il serait vrai, disaient les grandes dames de Provence, que
+ce bon P. Girard lui eût fait tant d'honneur que d'avoir avec elle
+certaines privautés, elle était bien osée de manquer à son Père, à
+l'ordre des Jésuites. C'était un monstre à étouffer.
+
+Le parquet y conclut: «À ce qu'elle fût _pendue et étranglée_ à Toulon
+sur la place du couvent des Dominicains.» Plus, une poursuite criminelle
+contre ses frères qui l'ont soutenue. Plus, l'avocat, nommé d'office,
+qui l'a défendue par devoir, pour obéir au Parlement, il sera poursuivi
+aussi!
+
+Seulement, pour l'étrangler, il eût fallu une bataille. Tout le peuple
+courut à sa prison, criant: «N'ayez pas peur, mademoiselle! Nous sommes
+là, ne craignez rien!»
+
+Sur cela un recul violent dans le Parlement. Les Jansénistes y sont
+encouragés, et plusieurs magistrats déclarent Girard _digne de
+mort_,--bien plus, _digne du feu_. Exagération maladroite qui le servit
+plutôt. Les Jansénistes, en le faisant sorcier, en voulant voir partout
+le Diable dans l'affaire, se rendirent ridicules. Les _tolérants_
+faiblirent, immolèrent la justice, plutôt que de brûler un homme. Au
+jugement (octobre 1731), douze prononcent la mort de Girard, douze
+l'absolution. Le président fait treize. Il est absous.
+
+On faillit mettre en pièces et Girard et le président.
+
+L'hypocrite jugement disait «que la Cadière serait _rendue à sa mère_.»
+Et en même temps on la traitait en calomniatrice. Elle payait les dépens
+du procès, et ses mémoires étaient brûlés par la main du bourreau.
+
+_Rendue!_ Il était impossible de la ramener à Toulon, où elle aurait eu
+un triomphe, où on brûlait Girard en effigie. Nulle trace de la pauvre
+fille ne put être trouvée depuis. Quand on songe que les Jésuites firent
+persécuter, exiler, ceux qui se déclaraient pour elle, on ne peut pas
+douter que leur infortunée victime, qui malgré elle les avait fait
+connaître, n'ait été enfermée dans quelque dur couvent à eux, et scellée
+sous la pierre, dans un mortuaire _in pace_.
+
+Elle n'en rendit pas moins, par son procès, un immense service. On
+comprit dès lors à merveille pourquoi le clergé s'agitait, avait
+tellement impatience de se débarrasser des justices laïques. Dans ce
+Parlement d'Aix, si favorable aux prêtres, qui dès François Ier fit le
+massacre des Vaudois, qui, dans l'affaire récente, blanchit Girard et
+flétrit la Cadière, dans ce Parlement même la lumière avait éclaté. La
+justice, en ses formes, ses enquêtes, ses interrogatoires, est
+essentiellement indiscrète. Le monde de la Grâce, de la nuit, du
+silence, a horreur de cela. Tout contact avec la Justice lui semble une
+_persécution_.
+
+Grande était sous Louis XIV l'indulgence dont jouissait le prêtre. On
+voulait seulement qu'il fût un peu décent. Le monde trouvait bon qu'il
+eût une amitié intime, comme un demi-mariage. Quand l'archevêque Harlay,
+décrié pour ses couturières, prit une amie sortable, une veuve, une
+duchesse, il ramena l'opinion. Le cardinal Bonzi à Toulouse adorait (et
+payait) madame de Ganges. La perdant, il mourut et on le plaignit fort.
+Au plus haut du clergé, le grand Bossuet lui-même eut, sans trop de
+mystère, une amie de trente ans plus jeune, qu'il protégeait de (crédit
+et d'argent) (_Floquet_).
+
+Le XVIIIe siècle n'est pas plus sévère. Nos philosophes, largement
+indulgents, dispensaient le clergé de soutenir cette gageure d'un
+miracle impossible. Aux faiblesses du prêtre, ils appliquaient leur mot,
+leur commode formule: _Retour à la nature._ L'affaire de la Cadière, à
+ce tolérantisme opposa la réalité: l'_Anti-nature_ barbare,
+d'excentricité libertine, le sauvage égoïsme, le rut impitoyable et
+tout à coup féroce pour étouffer, enfouir, ensevelir.
+
+_Retour à la nature? à l'amour?_ Point du tout. Sous l'orgueil
+monstrueux d'un miracle de pureté, on entrevit un monde et de fangeux
+mystères et de crimes muets. On devint curieux de ces jardins murés, si
+bien clos, des couvents. On devina fort bien qu'ils gardaient quelque
+chose. Ils paraissaient funèbres. De nos jours, ceux de Naples, ceux de
+Vienne, Bologne, tout récemment ont dit pourquoi.
+
+Que fût-il arrivé si de vrais magistrats, comprenant leurs devoirs,
+avaient avec la Loi pénétré ces clôtures, sondé la terre sacrée, lui
+eussent arraché ses secrets, évoqué ce grand peuple des enfants morts
+avant de vivre, ces petits os blanchis que nous retrouvons maintenant?
+Jusque-là le clergé était si haut, que le juge, devant ces murailles,
+passait discrètement et sans lever les yeux. Mais enfin la Justice,
+l'Humanité, grandissaient en ce monde. Fleury ne pouvait toujours vivre.
+Et après lui peut-être, un des hardis Jansénistes du Parlement eût pu
+montrer cette énorme apostume, cette suppuration souterraine des
+bas-fonds ecclésiastiques. Fiévreux de cet abcès, le clergé s'agitait,
+le clergé se hâtait, se précipitait sans mesure. Seulement ce grand coup
+d'octobre 1731, l'affaire de la Cadière le montrait trop, constatait qu'en
+criant contre les Parlements, la justice laïque, très-manifestement il
+voulait supprimer les censeurs de ses moeurs, et s'assurer les douces
+libertés d'Italie, sécurité, impunité[24].
+
+ [Note 24: Ces libertés éclatent dans les enquêtes que fit
+ l'austère et pieux évêque Scipion Ricci (V. ses _Mémoires_,
+ éd. de M. Potter). Mais elles existaient même en France dans
+ les hautes et nobles abbayes. Le vénérable M. Lasteyrie avait
+ vu avec étonnement celle de l'abbaye de Panthémont à Paris
+ (Lasteyrie, _Confession_). C'était bien pis au loin, surtout
+ dans le Midi, tout se passait publiquement. Le noble chapitre
+ des chanoines de Pignans, qui avait l'honneur d'être
+ représenté aux États de Provence, ne tenait pas moins
+ fièrement à la possession publique des religieuses du pays.
+ Ils étaient seize chanoines. La prévôté, en une seule année,
+ reçut des nonnes seize déclarations de grossesse (_Histoire
+ manuscrite de Besse_, par M. Renoux, communiquée par M.
+ Thouron). Cette publicité avait cela de bon que le crime
+ monastique, l'infanticide, dut être moins commun. Les
+ religieuses, soumises à ce qu'elles considéraient comme une
+ charge de leur état, au prix d'une petite honte, étaient
+ humaines et bonnes mères. Elles sauvaient du moins leurs
+ enfants. Celles de Pignans les mettaient en nourrice chez les
+ paysans qui les adoptaient, s'en servaient, les élevaient
+ avec les leurs. Ainsi nombre d'agriculteurs sont connus
+ aujourd'hui même pour enfants de la noblesse ecclésiastique
+ de Provence.]
+
+Maintenant si le Roi défend aux Parlements de s'occuper en rien des
+affaires _ecclésiastiques_, on comprend l'intérêt que le clergé y a. On
+rit. Les chansons courent. Dans la rue, tout Jésuite qui passe est suivi
+de ce cri: «Girard! voilà Girard!» Si l'on ne crie, on chante les airs
+anciens et populaires de la sainte béquille du bon Père Barnabas, ce
+capucin fameux, prêcheur zélé des filles, qui, surpris, leur laissa ce
+gage. Tabatières, habits, meubles, tout est à la Cadière, tout est à la
+Béquille. Et nul obstacle à ce torrent.
+
+Les fureurs du clergé montent au comble. Ayant reçu le coup dans les
+reins, affaibli, il est plus violent, et s'affaiblit encore. En 1732,
+lorsque le Parlement, appelé chez le Roi, condamné au silence, n'obtient
+qu'un mot dur: «Taisez-vous!»--lorsque le vieux Pucelles, à genoux,
+pose aux pieds du Roi l'arrêt de résistance,--lorsque enfin ce papier
+remis au singe Maurepas est par lui mis en pièces,--la scène est
+odieuse, mais bien plus ridicule encore.
+
+En vain, au 18 août, le clergé se décerne par la bouche du Roi l'objet
+de tous ses voeux, _l'annulation du droit d'appel_ qu'avait le Parlement
+en abus ecclésiastiques. Rien ne sert, ni exils, ni prisons, ni
+enlèvements. Ceux qu'on enlève sentent qu'ils ont avec eux tout le
+peuple. Et c'est Versailles qui cède. En décembre, il recule. Il
+abandonne (sous forme de sursis) ce que le 18 août il a accordé au
+clergé. Celui-ci est vaincu. Il reste pour toujours soumis aux justices
+laïques.
+
+Il manqua pour toujours ce qui fut son grand but secret, son tribunal à
+lui, dont le plan existait déjà tout préparé. Les papiers Maurepas en
+ont eu la copie[25].
+
+ [Note 25: Voir _Mémoires de Maurepas_, II, 200.--«La cour
+ d'église, dit Grimaudet, c'est la porte de derrière, la
+ fausse porte, la poterne de la justice, moyen d'impunité pour
+ tous les sacripants.»--Dom Roger, _Anjou_, 420.--Bonnemère,
+ _Paysans_, II, 182.]
+
+Ce point-là est acquis et pour l'éternité: le clergé perd l'espoir de
+retourner au Moyen âge, de se refaire son propre juge. L'oeil de la
+Justice est sur lui.
+
+Pour la royauté, il la garde, à la honte du Roi, de la France.
+
+Ridicules au dedans, ridicules au dehors, nous sommes l'amusement de
+l'Europe (_Villars_).
+
+Quelque faible, caduc, que puisse être ce gouvernement, il va et il ira
+de même. La mécanique est montée de façon que, sans une secousse
+violente, qui la détraque brusquement, il n'y a nul espoir d'arrêter. La
+guerre seule aurait chance de rompre ce déplorable engrènement.
+
+Chauvelin dit franchement à son jeune ami d'Argenson la secrète pensée
+du moment: «Il a fallu tenter la guerre... Nous devenions trop
+méprisables.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ZAÏRE ET CHARLES XII--LA GUERRE
+
+1732-1733
+
+
+La devise légère qu'un chevalier jadis portait sur son écu à travers les
+batailles: «Chant d'oiseau!» c'est celle que la France, parmi tant de
+misères, gardait le long de son histoire. À ce premier réveil de 1733,
+quand l'Europe la croyait morose, épuisée et glacée, elle se lève
+guerrière et rieuse, avec la chansonnette du pacha français Bonneval, et
+autres petits airs, que nos pères ont chantés jusqu'à la _Marseillaise_.
+C'était bien peu de chose. Mais, de rhythme et d'élan, ces airs n'en
+furent pas moins aux soupers, aux combats, de vraies Marseillaises
+inspirées.
+
+La France d'aujourd'hui, qui pose et se croit grave, ne comprend même
+plus comment c'était chanté. Elle serait tentée de n'y voir que
+l'ivresse. Mais les voix avinées n'ont pas ces mélodies. Les buveurs
+d'eau, les sobres, les maigres s'en grisaient. Deux choses en font
+l'accent qui ne sont pas vulgaires. C'est chant d'oiseau moqueur, risée
+des vieilleries. De plus, chant de l'oubli, celui de l'alouette qui
+plane insouciante, se rit de la vie, de la mort.
+
+Aux colonies lointaines, nos Frances étrangères, plus émues que
+nous-mêmes, dans ces chansons rieuses ressentaient la patrie. Nos
+_coureurs de bois_ qui passaient presque nus sous le ciel l'hiver du
+Canada, les dansaient avec l'Iroquois. Nos gens de Saint-Malo, fiers
+officiers, corsaires, quand soufflait la tempête, lui sifflaient ces
+refrains. Nos soldats, tout à coup si brillants dans la guerre qu'ils
+n'avaient jamais vue, quand quinze cents Français attaquaient vingt
+mille Russes, pour eau-de-vie avaient ces petits chants moqueurs qui
+font rentrer la mort dans les rangs ennemis.
+
+Voltaire, sans perdre temps, nous fit le _Charles XII_, vrai livre de
+combat. Mais le livre vivant, c'était ce français-turc, Bonneval, qui,
+disait-on, transformait l'empire ottoman[26]. Il était l'entretien, la
+légende du temps. Plusieurs allaient le joindre joyeusement, voulaient
+se faire Turcs.
+
+ [Note 26: Le prince de Ligne, dans sa charmante notice sur
+ Bonneval (édition Barbier, 1817), va jusqu'à dire que c'était
+ un homme de génie. Je n'en dirais pas tant; mais, pour
+ l'esprit, l'audace, la bravoure, le coup d'oeil rapide en
+ mille choses, c'est le Français peut-être le plus Français
+ qui fût jamais. Presque toutes les biographies ont
+ indignement défiguré sa vie. Dans la seule bonne, celle du
+ prince de Ligne, on trouve avec ses jolies lettres, celles de
+ sa femme (une Biron), qui sont adorables. Quand il revint à
+ Paris sous le Régent, on le maria. Mais le lendemain il
+ apprit que Belgrade était en péril, cernée, qu'il y aurait
+ bataille. Il partit, et il n'est jamais revenu. On ne lui
+ pardonne pas quand on lit les lettres de la petite femme,
+ innocente visiblement, très-vertueuse, qui pendant douze ans
+ le rappelle, le supplie, avoue humblement, naïvement qu'elle
+ se meurt de ce veuvage. Il ne pouvait guère revenir. Il eût
+ étouffé sous Fleury. Mais peu à peu sa passion pour la France
+ alla augmentant, l'accabla. Quand il était seul, il
+ s'habillait à la française. Et un jour qu'un ami l'avait
+ invité, une virtuose italienne ayant malheureusement chanté
+ un air français, cet homme d'acier éclata et fondit en
+ larmes.--Je ne connais pas de livre plus joli que cette
+ notice. On imprime tant de romans fades, et on ne réimprime
+ pas des choses vraies, bien plus romanesques, comme la _Vie
+ de Bonneval_, le _Procès de la Cadière_, etc.]
+
+On connaît son histoire bizarre, tragique, originale. Dès douze ans, sur
+mer, à la Hogue, à tous les combats de Tourville. Puis soldat de
+Vendôme. Magnifique en bataille et la stupeur de l'ennemi. Il ravit
+jusqu'au froid Eugène, saisit d'admiration les Turcs à Peterwardin. Pour
+son malheur il ignorait que le vrai roi moderne est le commis. Une
+lettre insultante des commis de Versailles l'exaspère. Il déclare la
+guerre au Roi et passe à l'Empereur. Mais c'est bien pis à Vienne. Il y
+trouve les commis d'Eugène, lourde canaille allemande, insolente,
+hypocrite. Cette grosse Vienne, bigote et barbare, ne supporte pas un
+rieur que jamais on ne vit au cabaret ni à la messe. Plus, Français
+obstiné, qui dans cette maison d'Eugène si haineuse pour nous, à chaque
+instant tire l'épée pour la France. Cela le perd. On le poursuit à mort,
+jusqu'au milieu des Turcs où il cherche un asile. Croira-t-on bien ici
+que notre ambassadeur de France, loin de protéger un Français, eût voulu
+que les Turcs livrassent leur hôte aux Allemands? On sent bien là la
+main du prêtre, de Fleury, bon Autrichien, et bas valet de l'Empereur.
+Cela se passe en 1729. On peut prévoir déjà ce que fera bientôt le vieux
+tartufe.
+
+Le mal de Bonneval, c'est d'être trop Français. Le voilà à
+Constantinople qui remue le monde pour nous. Réveiller les Turcs, la
+Suède, rembarrer la Russie, anéantir l'Autriche, c'est-à-dire faire
+revivre les peuples qu'elle étouffe (Hongrie etc.), c'était l'idée de
+Bonneval. C'était celle des Bellisle ici. Beaucoup de bons esprits,
+Chauvelin, d'Argenson, prenaient fort à cela. Bonneval n'était point un
+rêveur, mais très-positif. Il commençait par le commencement, créait à
+la Turquie ce qu'elle avait trop négligé, une redoutable artillerie. Il
+savait le fort et le faible des armées de l'Autriche, la caducité idiote
+de cette maison qui s'éteignait.
+
+Le parti de la guerre, chez nous, n'était pas ridicule. S'il le devint,
+c'est qu'il eut dans Fleury l'obstacle insurmontable, par qui tout était
+impossible, tout avortait et tournait de travers.
+
+L'organe principal du parti, c'étaient les petits-fils de Fouquet, les
+Bellisle, intrigants si l'on veut, mais qui savaient beaucoup, qui
+avaient beaucoup vu, esprits vastes, qu'on eût proclamés des génies si
+la fortune n'avait été contre eux. Fortune? hasard? Non pas. La
+très-fixe influence de la vieille soutane qui, de Versailles, paralysait
+la France.
+
+Voyons si leurs affirmations étaient aussi légères, aussi chimériques
+qu'on a dit.
+
+1º Ils affirmaient, avec Villars, qu'ici on naît soldat, qu'après vingt
+ans de paix, le Français rentrerait aux combats aguerri. Cela se trouva
+vrai, non-seulement dans les attaques, mais dans les résistances, quand
+en Italie, par exemple, ils soutinrent tout un jour l'orage de la
+cavalerie de Hongrie et la masse écrasante des cuirassiers de
+l'Empereur.
+
+2º Ils disaient l'Autriche au plus bas, très-peu solide en Italie. Et
+cela se vérifia. En Allemagne même et pour sa défense directe,
+l'Autriche n'eut que soixante mille hommes. Nous en avions cent mille.
+Eugène usé, vieilli, regarda, n'agit point.
+
+On objectait vainement les succès de l'Empereur sur la Turquie, ses
+conquêtes de Passaworitz. Choses antiques, et de quinze années. Tout
+était changé, et la chance retournée. Il y parut bien, lorsque plus tard
+la Turquie relevée (en 1739), seule, sans la France, reprit l'ascendant
+sur l'Autriche et lui arracha la Servie.
+
+Fleury restant, tout était impossible, Fleury partant, tout se pouvait.
+Il tenait fort. Pour l'arracher de là, il fallait préalablement une
+chose bien difficile: que, par quelque coup imprévu, le Roi, ce serf de
+l'habitude, y échappât, sortît du cercle où était enfermée sa vie.
+
+Beaucoup le disaient nettement: «Rien à faire s'il ne prend maîtresse.
+Contre la vieille femme Fleury, il en faut une jeune qui donne un peu de
+coeur au Roi.»
+
+Le moment était singulier. Excédé des sottises, des disputes ennuyeuses,
+le public leur tourna le dos. Une génération toute nouvelle depuis Louis
+XIV était venue, des hommes de l'âge du Roi, de vingt ou vingt-cinq
+ans, qui voulaient du nouveau. Ce qui fut neuf vraiment, c'est que, pour
+un moment, le froid plaisir ne fut plus à la mode. L'esprit galant céda.
+On crut aimer vraiment. On fut amoureux de l'amour.
+
+Les arts lyriques nous menaient à cela. Leur réveil fut la danse vers
+1728, la mimique passionnée. Tout fut changé quand la noble élégance de
+la Salé fut remplacée par la figure étrange de la fée du Midi, la
+romaine-espagnole, la Cupi-Camargo. Sous elle, le théâtre brûlait. On ne
+sait quelle force ardente et sombre était en cette personne laide qui
+troublait les coeurs, rendait fou. Elle était malheureuse, et à chaque
+instant enlevée.
+
+La musique suivit, et l'on en fit partout. Contre le vieux Lulli, qui
+rappelle trop Louis XIV surgit l'austère Rameau, qu'on appela Newton de
+la musique. Voltaire lui fait _Samson_. On chante l'opéra dans les
+brillants salons des Fermiers généraux, chez la Popelinière et l'aimable
+Deshaies, sa muse. Chez Samuel Bernard et son amie, madame de Fontaine
+Martel, leurs filles de beauté renommée (madame Dupin et milady
+Kingston) avec Voltaire jouaient la tragédie.
+
+C'est dans cette atmosphère de femmes, dans cet air chaud d'art et
+d'amour, qu'il trouva une perle, la première chose _humaine_ qu'il eût
+pu faire encore. Il sent, à trente-sept ans, son coeur. Au printemps
+(1732), un moment échappé à madame Fontaine Martel, seul à Arcueil chez
+madame de Guise, en vingt-deux jours il fait _Zaïre_.
+
+«Pièce chrétienne,» dit-il. Mais le vif intérêt est pour un musulman, le
+noble et touchant Orosmane. Le pacha Bonneval avait mis les Turcs à la
+mode. Orosmane n'est pas aussi ridicule qu'on a dit. C'est le Saladin de
+l'histoire, chevaleresque et généreux. S'il est Français, d'autant plus
+il nous touche. Il est _nous_, et on est pour lui (plus qu'on ne serait
+pour un Maure, comme Othello). Les chrétiens discoureurs, Nérestan,
+Châtillon, déplaisent furieusement au public; ils viennent à
+contre-temps. On enverrait au diable bien volontiers ces fanatiques.
+Bref, le drame, avec ses sermons, ce verbiage qui ne trompait personne,
+pour l'effet est anti-chrétien.
+
+La pièce n'est pas forte, mais charmante, au point du public, juste au
+point des acteurs, de l'actrice qui fit Zaïre. Mademoiselle Gaussin
+n'eut pas les dons sublimes et puissants de la Lecouvreur. Elle était
+faible, douce, timide. Elle annonçait quinze ans (à vingt). Elle
+excellait au simple, et dans l'adorable ignorance (par exemple dans
+l'Agnès de l'_École des femmes_). C'était réellement une excellente
+créature, fort désintéressée, d'un bon coeur, faible et tendre. C'est
+pour elle que pour la première fois entre ce mot dans notre langue:
+«Avoir des larmes dans la voix.»
+
+Tous en eurent au moment où Orosmane vaincu dit: «Zaïre, vous pleurez?»
+Ce mot et quelques autres eurent un incroyable succès d'émotion. L'âme
+française, un peu légère, mobile et refroidie par le convenu,
+l'artificiel, semble à ce moment gagner un degré de chaleur.
+
+L'amie chez qui logeait Voltaire, l'amie de tous les gens de lettres,
+madame de Fontaine Martel, très-malade, mourante, s'obstinait à aimer
+encore. En mourant, elle dit: «Ma consolation est qu'à cette heure, je
+suis sûre que quelque part on fait l'amour.»
+
+Paris agissait sur Versailles, l'Équateur sur la Sibérie. Le Roi, qui
+avait vingt-deux ans, resterait-il tout seul hors de ce courant général?
+On aurait pu le croire. Ses tristes habitudes d'enfance semblaient
+l'avoir séché, l'avoir rendu impropre à jamais à l'amour. Son plaisir,
+dès qu'il fut un peu grand, n'était pas d'un coeur gai, d'une bonne
+nature; c'était de faire le maître et de tenir école, d'user avec ses
+écoliers de sévérités libertines (_Maurepas_). Marié, presque malgré
+lui, comme on a vu, il fut six mois sans voir qu'il avait une femme.
+Elle avait vingt-deux ans, lui quinze. Elle n'était pas belle, mais
+très-charmante. Il ne faut pas la voir au triste portrait de Versailles,
+mise en vieille, dans ce grand fauteuil, mais à cheval, où elle était
+très-bien[27]. Elle était tout à fait son père et si aimée de lui que sa
+mère en était jalouse. Elle avait l'air un peu garçon (_Hénault_), d'un
+enfant bon et doux, et de petit esprit. Mais jamais coeur de fille ne
+vint au mariage plus amoureux, plus tendre. Le roi de France avait été
+son rêve; on lui avait prédit qu'elle l'aurait. Il fut le ciel pour
+elle. Stanislas avait vu en ce bonheur étrange un miracle de Dieu.
+Passage étonnant, en effet, de la mendicité au trône. Elle arriva, on
+peut dire, nue, sans chemise (on lui en donna), attendrissante de
+pauvreté, d'humilité, mais de timidité extrême. Cette grande fille,
+innocente et tremblante, près de cet enfant vicieux, ne fut longtemps
+pour lui qu'un autre camarade, moins rieur, plus soumis[28]. Le but du
+mariage était manqué. On s'en prit à la reine. Elle était si faible pour
+lui, que, quand il fut malade, on crut qu'elle mourrait elle-même.
+
+ [Note 27: Ce qui le prouve, c'est que les maîtresses ne
+ voulaient pas qu'elle suivît le roi à la chasse en amazone.
+ Argenson, II, 55, J.]
+
+ [Note 28: Les Jésuites voudraient nous faire croire que
+ leur sévérité excessive dans la confession aurait donné des
+ scrupules à la reine sur les caprices du Roi. À qui
+ feront-ils croire cela? Tous les confesseurs de ce temps
+ imposent à l'épouse l'obéissance illimitée. Proyart dit qu'on
+ eut tort de dire que la reine était prude, décourageait le
+ Roi. Avec toute sa dévotion, elle semblait avoir des
+ instincts sensuels. Elle aimait les comédies libres (_Vie de
+ Rich._, I, 332), écoutait parfois volontiers certains propos
+ inconvenants (Arg., I, 134).
+
+ Loin d'éloigner le Roi, ce fut plutôt par l'excès de la
+ complaisance qu'elle l'enleva aux amitiés honteuses, amenda
+ ou cacha ses vices. À son retour de chasse, ou après ses
+ soupers des petits cabinets, il était très-aveugle (jusqu'à
+ prendre la première venue). Plusieurs fois il tomba du lit
+ (_De Luynes_). Parfois aussi la reine (souffrante
+ d'infirmités précoces) se levait, gagnait du temps,
+ prétextant quelque chose, disant chercher son petit chien,
+ etc. Mais tout cela fort tard, quand elle fut à bout et
+ malade, quelquefois si incommodée que, d'un appartement à
+ l'autre, elle allait en chaise à porteurs (_De Luynes_).]
+
+La crainte de la mort, la peur dévote agissant sur le Roi, le réforma.
+Elle devint enceinte; mais elle avait été si durement médicamentée par
+les sots médecins qui croyaient décider la chose, qu'elle commença par
+avorter. De là une succession de couches pénibles, et coup sur coup. Le
+roi, dans sa froideur, était d'une régularité impitoyable. D'Argenson
+dit: «Il lui fit sept enfants sans lui dire un mot.»
+
+Ce fut, je crois, vers 1732 (après deux grossesses en vingt mois),
+qu'elle eut la triste infirmité dont parle Proyart, une fistule. Quel
+martyre pour la pauvre dame qui avait peur de rebuter, qui avait peur de
+refuser! Et son amour croissait. Ses enfants, presque tous des filles,
+étaient son image même. Le roi y fut pour peu. Plus il était froid, sec,
+plus elle y donnait de son coeur. Elle eut (1731) une enfant qui n'était
+que flamme, où l'ardeur polonaise apparut tout entière, la véhémente
+Adélaïde. Au moment de _Zaïre_ (août 1732), quand on ne parlait d'autre
+chose que de l'attendrissante actrice, la reine fut enceinte d'une
+enfant qui avait ces dons, la très-douce madame Victoire. Mais l'enfant,
+faible et molle, marquait assez combien la mère s'affaiblissait. Si,
+malade plus tard, au hasard de sa vie, elle redevint encore enceinte, ce
+ne fut qu'un malheur. Deux tristes avortons, scrofuleux, cacochymes, que
+leur père appelait _Chiffe_ et _Graille_, augmentèrent le dégoût du Roi.
+
+Revenons. Pendant la grossesse pénible dont naquit madame Victoire, la
+Reine étant sans doute trop affligée par la nature, le Roi se trouva
+seul, hors de ses habitudes invariables. Situation nouvelle et
+impossible. Bachelier, vivant là, voyant tout, avertit Fleury. Il y
+avait péril en la demeure, Fleury n'ignorait pas que les demoiselles de
+Condé avaient toujours serré de près le Roi. Pour leur fermer la porte,
+il fallait une femme. Il demanda conseil à la Tencin.
+
+Il n'agit pas non plus sans consulter son oracle d'Issy, le rude
+Couturier, son nouveau directeur. Mais les rudes sont doux au besoin.
+«Un petit mal pour un grand bien,» c'est la règle en casuistique. Quel
+bien plus grand que de garder le Roi sous la main de Fleury,
+c'est-à-dire de l'Église? Une femme fut achetée pour le service du Roi.
+
+C'était une demoiselle de Nesles, madame de Mailly, une dame de la
+reine. Son mari ruiné, parasite, n'allait qu'en fiacre et vivait de
+hasards. La personne n'était pas jolie, une grande brune, maigre
+(Italienne du sang paternel), excellente du reste, honnête et
+très-respectueuse, discrète, qui rougirait plutôt, ne triompherait pas
+de sa honte.
+
+La pauvre femme n'en avait nulle envie. Son mari le voulut et reçut
+vingt mille francs. Elle alla grelottante (décembre 1732) dans un
+entre-sol de Versailles. Rien de plus glacial en tout sens. Les
+misérables vingt mille francs, mangés sur l'heure par le mari, elle
+expliqua au Roi sa pauvreté. Mais le Roi aussi était pauvre, et il
+n'aurait osé demander à Fleury. Ce fut par Chauvelin, et sur les fonds
+de la Justice, que très-secrètement il tira quelque argent. Tout fut
+réglé ainsi: mille francs par rendez-vous, c'est-à-dire deux mille par
+semaine, au total cent mille francs par an.
+
+Ce ladre de Fleury, qui, avec vingt mille francs, croyait pourvoir à
+tout, fut attrapé par Chauvelin, qui naturellement prit un peu
+d'influence. Depuis longtemps il cheminait sous terre, isolé de la cour,
+livré tout au travail et trompant d'autant mieux. Dès lors certainement
+il put agir un peu par la Mailly, reconnaissante, d'ailleurs très-bonne
+et qui aimait la reine, qui connaissait ses voeux pour que son père
+redevînt Roi. La reine courtisait fort Villars, le grand prêcheur de
+guerre. Elle ignorait absolument l'action sourde de Chauvelin, et encore
+plus cet entre-sol. Mais les effets parurent. Sans que le Roi sortît de
+son mutisme, on voyait aux Conseils qu'il était fort changé, qu'il
+arrivait tout prêt à croire Villars plus que Fleury. Chaque jour le
+vieux maréchal parlait plus haut, Fleury plus bas.
+
+Dès février 1733, s'était posée la grande affaire européenne. Auguste II
+mourant, Villars, contre Fleury, soutient que Stanislas n'a pas abdiqué,
+qu'il est roi. Fleury traîné, forcé, ne peut plus résister au courant.
+Il crut sage de complaire, de lâcher la main. Le Roi, fort de Villars,
+de la jeune noblesse, de tout Versailles enfin, le 17 mars (chose
+inouïe), parla, et devant les ambassadeurs! Il dit que la Pologne avait
+droit de choisir, «et que lui, roi de France, il soutiendrait
+l'élection.»
+
+Élection aidée de présents d'amitié. Fleury, en gémissant, se laisse
+tirer un million. L'Assemblée vote bien, très-honorablement (mai),
+_qu'elle ne choisira pour roi qu'un Polonais_, ce qui exclut Auguste,
+fils du mort, l'Allemand, le candidat des Russes. Fleury, non sans
+regret, s'arrache de nouveau trois millions. Cependant l'Empereur, dès
+le 21 mars, avait impudemment parlé avec mépris du droit d'élection. On
+avait répondu d'ici avec hauteur.
+
+L'honneur était en cause, la guerre presque certaine. La chute de Fleury
+paraissait infaillible. Espoir de liberté! Voltaire guettait cela,
+regardait Chauvelin et l'émancipation prochaine. Celui-ci, dans son
+double rôle, entre Fleury et le public, n'osait être indulgent, mais il
+clignait de l'oeil, voyait, ne voyait pas, menaçait et laissait passer.
+La question était de savoir si Voltaire aurait jour à lancer ses
+_Lettres anglaises_. Lorsqu'en 1730, les Marmousets crurent faire sauter
+Fleury, Voltaire écrit à Thieriot, alors à Londres: qu'on peut donner
+ses _Lettres_ en anglais. Puis: «Attendons encore.» Cependant l'immense
+succès de _Zaïre_ et de _Charles XII_ l'encouragea à faire imprimer en
+français, à Rouen, chez Jore, libraire du _Charles XII_,--imprimer et
+non publier, attendre le moment. La guerre qu'on prévoyait lui parut
+favorable pour lâcher son oiseau à Londres; j'entends l'édition
+anglaise. Pour la française, il ne faisait pas doute qu'il n'y eût un
+orage, que Chauvelin ne fît au moins semblant de le poursuivre, et qu'il
+ne fallût déguerpir. Il était prêt, il perchait sans poser. Déjà il
+étendait ses ailes, de façon que le livre s'envolant de Rouen, l'auteur
+s'envolât de Paris. Il passa une année dans ces fluctuations, souvent
+malade et rimant dans son lit une mauvaise pièce nationale (sa faible
+_Adélaïde_). Il disait en juillet: «Attendons. Dans deux mois
+j'imprimerai ce que je voudrai.»
+
+Vers août et septembre, en effet, selon cette prévision, Fleury fut au
+plus bas, et au plus haut le parti de la guerre, dont la France
+attendait son émancipation. Bellisle et Villars l'emportèrent. Tout le
+conseil fut entraîné, et jusqu'au duc d'Orléans, personnage dévot et
+demi-janséniste, qui avait horreur de la guerre, et qui convint pourtant
+qu'engagé à ce point, on ne pouvait plus reculer.
+
+Cela donna courage à Chauvelin, qui, sous forme modeste, affectant de
+ne faire que suivre l'élan général, agit très-fortement. Il prépara,
+signa, le 26 septembre, le traité de Turin avec l'Espagne et le Piémont
+pour chasser d'Italie l'Autriche.
+
+_Le Piémont doit avoir le Milanais._ Et il nous cédera la Savoie? point
+débattu longtemps. La France magnanime n'insiste point pour avoir la
+Savoie; elle se croit payée si elle chasse l'Autrichien d'Italie.
+
+Des deux _infants d'Espagne_, l'aîné, Carlos, prendra les Deux-Siciles,
+Philippe la Toscane, Parme et Plaisance.
+
+L'Espagne nous payait des subsides, fournissait de l'argent, cela parut
+calmer Fleury.
+
+Une nombreuse armée, occupant la Lorraine, sous Berwick, marche à l'Est,
+et doit franchir le Rhin.
+
+Notre armée d'Italie, sous Villars, va passer les Alpes.
+
+Et dans Brest, une escadre se prépare sous Duguay-Trouin.
+
+Tout cela toléré par Fleury, malveillant. Et tout au nom du roi, qui,
+même avant la guerre, déjà occultement est fort refroidi par Fleury.
+
+Mais la France allait d'elle-même, marchait seule un moment à l'envers
+de la royauté.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LA GUERRE--FLEURY ET WALPOLE
+
+1733-1735
+
+
+Fleury et les Walpole n'avaient pu empêcher la guerre.
+
+Il s'agissait pour eux de l'entraver, de la faire avorter, d'en limiter
+les résultats.
+
+Trahir les Polonais encouragés et compromis par nous, surtout sauver
+l'Autriche au moment imminent de sa destruction, c'est l'oeuvre calculée
+de la politique d'alors. Ceux qui menaient Fleury, ses directeurs
+d'Issy, chérissaient dans l'Autriche le bigotisme militaire, la
+dragonnade de Hongrie, la persécution de Saltzbourg (1731); l'Angleterre
+protestante et chef des protestants, chérissait l'épée catholique, le
+boucher autrichien et sa horde barbare qu'elle peut par moment solder et
+lancer sur l'Europe.
+
+Le vieux Fleury, le jeune Horace Walpole s'aimaient, ne pouvaient se
+quitter. Horace, filialement, apportait à Fleury ses dépêches de
+Londres, et le priait de lire, corriger ses réponses (Saint-Simon, chap.
+DVI). Fleury, malgré son âge, allait à chaque instant de Versailles à
+Issy, et, malgré tant d'affaires, y faisait des retraites. Ainsi,
+parfaite entente de l'Anglais, du Papisme, pour l'Autriche et contre la
+France.
+
+Le roi pouvait gêner. La reine et la Mailly, l'épouse et la maîtresse
+étaient du parti de la guerre. En mars, et depuis même, il avait parlé
+en ce sens. Il avait été impossible de rien faire du tout. On
+rassemblait des troupes, mais sans vivres. Brest avait une escadre, mais
+désarmée. Cela gagnait du temps. L'été vient, bientôt passe. Nous sommes
+au milieu d'août. Heureux délai pour le Saxon, le Russe, l'Autrichien,
+dûment avertis.
+
+Le 16 août 1733 fut le moment de crise. Un cri désespéré était venu de
+la Pologne. Les chefs du parti national avaient écrit à Stanislas que,
+s'il n'arrivait, tout était perdu. C'était un de ces jours où, dans un
+État sérieux, les conseils restent en permanence, siégeant le jour, la
+nuit, mettant les minutes à profit. La reine était sur les charbons.
+Villars bouillonnait sans nul doute. On est bien étonné de lire, chez ce
+général courtisan, cette ligne sèche et contenue: «Il n'y aura rien
+d'important.» Car le roi est absent. Il est allé se promener. Promener?
+où? miracle! à Chantilly! à ce château de la disgrâce, chez l'exilé M.
+le Duc, autour duquel Fleury, depuis sept ans, gardait un cordon
+sanitaire. Jadis chasseur, ce prince, séquestré, n'osant remuer, s'était
+fait une vie innocente de graveur, de naturaliste, chimiste, etc. On
+s'en moquait en cour. «Est-ce qu'il veut se faire médecin?» Que va donc
+faire le roi chez ce pauvre M. le Duc? Le consoler, sans doute. Un Condé
+sans emploi au moment de la guerre, méritait d'être plaint. Mais quoi!
+laisser tout pour cela?
+
+La vieille Madame la duchesse, démon d'impureté, exquise en toute
+ordure, dont les petits vers sales barbouillent les recueils Maurepas,
+avait imaginé «de faire son fils cocu pour le refaire ministre.» Ses
+filles (Charolais et Clermont), effrénées, débridées, mais pas jeunes,
+aidaient à cela. Fleury le savait bien, et il en vit l'essai (juillet
+1731), lorsque, à Fontainebleau, elles produisirent leur princesse, un
+jolie petite Allemande, toute jeune (M. le Duc eût pu être son père). La
+petite, fort lasse de Chantilly, et brûlant pour Versailles, s'avança
+fort et plut. Elle eut pour son mari un premier signe de faveur, au
+moins un joujou militaire (régiment des dragons Condé). Fleury y coupa
+court. Bientôt vint la Mailly. Amour hebdomadaire, un quasi-mariage, qui
+ne fit rien au rêve, à l'idéal de Chantilly. Y envoyer le roi (quel
+qu'en fût le prétexte), dans ce lieu charmant, dangereux, ce fut un coup
+habile, un moyen admirable de le mettre à cent lieues de l'affaire
+discutée, de lui faire oublier la guerre pour la guerre au mari jaloux.
+
+M. le Duc l'était extrêmement, et amoureux. Il n'avait qu'elle, dans la
+solitude et l'exil. Contre les galants ordinaires, il alla jusqu'à
+l'enfermer. Que faire contre le Roi? Il ne pouvait pas la cacher,
+lorsque le Roi, revenant de Compiègne, passait par Chantilly.
+Pouvait-il l'empêcher de voir sa vénérable mère? de voir sa chaste
+soeur à leur joli Madrid, où le Roi se grisait la nuit? En décembre
+1736, M. le Duc est en pleine faveur. Et, pour le constater, sa mère
+reçoit pour la petite femme un don solennel de diamants (Fleury n'est
+pas toujours avare), les lui plante en aigrette au front (de Luynes).
+Elle en garda sa part. Comblé et caressé, désespéré, son fils l'a
+marquée d'un mot au fer chaud: «N'était-ce pas assez d'avoir vendu vos
+filles, sans trafiquer de votre bru?»
+
+Revenons. Dans ces jours de la suprême décision, 17 et 18 août, le Roi
+resta à Chantilly, revint le 19 à Versailles. La reine était à l'heure,
+on peut dire, de sa Passion, entre la vie, la mort. Stanislas paraissait
+le plus lâche des hommes s'il ne partait, s'il n'écoutait l'appel
+très-pressant de son peuple. Le 20 au soir, le père s'arracha de sa
+fille, pour le plus périlleux voyage qui jamais se fût entrepris, pour
+traverser l'Europe, tant d'États ennemis, pouvant à chaque instant être
+arrêté, tué, par ceux qui souvent contre lui avaient tenté l'assassinat.
+Sa fille, qui se mourait d'angoisses, tremblait de rien montrer,
+d'accuser par ses pleurs le départ de son père. Le Roi, justement à
+cette heure, le soir du 20, au lieu de rester avec elle, alla coucher à
+la Muette. Apparemment Fleury craignait qu'à ce départ tragique, à ce
+déchirement, la reine, qui eût touché les pierres, n'en tirât quelque
+mot pour son père et pour son pays.
+
+Stanislas part le 20, à travers mille dangers arrive à Varsovie (5
+septembre 33). Il est l'élu national d'un peuple qui veut vivre encore.
+Soixante mille seigneurs, gentilshommes, votent pour lui. Brillante
+cavalerie, mais dispersée, qui craint pour ses foyers. Aucune armée
+organisée.
+
+Le traître Auguste a désarmé d'avance. Cependant l'Allemand n'est pas
+entré encore, et l'on n'aura affaire qu'aux Russes. Dix mille Français,
+si on les avait eus, eussent fourni un noyau suffisant. Stanislas y
+comptait. Retiré à Dantzig, il attendait la flotte de Brest, qu'il avait
+laissée sous la garde d'un homme sûr, déterminé, de parole,
+Duguay-Trouin. Il ignorait la comédie qui se jouait de Walpole à Fleury.
+Le premier, devant Brest, avait quelques vaisseaux anglais qui allaient
+et venaient[29]. Cela fournissait à Fleury cette ignoble et menteuse
+excuse: «Nous n'osons pas sortir.» Horace dit: «_Ce serait une atteinte
+aux libertés commerciales que les traités assurent à la navigation de la
+Baltique._» Horace s'y oppose... «Demandez à Horace...» Voilà l'hiver,
+les glaces. La Baltique est fermée.
+
+ [Note 29: Ce fait, absolument ignoré des historiens, m'est
+ donné par un livre rare, dont je dois la communication à M.
+ Ladislas Mickiewicz: _Histoire de Stanislas_ (par M.
+ Chevrier), Londres, 1741.--À cela près, Villars, Noailles,
+ Duguay-Trouin, etc., donnent tout; Noailles surtout, nos
+ misères d'Italie, l'imprévoyance du ministère, l'abandon de
+ nos soldats, sans hôpitaux, etc.]
+
+La ville de Dantzig s'obstinait noblement à défendre son roi, légalement
+élu. Elle bravait les Russes qui arrivaient. Qui croirait que si tard,
+ne voulant rien au fond (qu'amuser et tromper la reine!), on eut
+l'indignité, le 18 novembre encore, de faire écrire le mannequin royal,
+d'encourager les résistances et les paroles de Louis XV, et d'enhardir
+Dantzig à se faire écraser?
+
+Sur le Rhin, on avait trouvé moyen de ne rien faire non plus. Nous
+avions cent mille hommes; l'Autriche, par le dernier effort, n'en eut
+que soixante mille. Villars et les Bellisle voulaient que l'on perçât
+dans l'Allemagne, qu'on lançât la Bavière, qu'on mît en liberté tant de
+haines muettes. Fleury disait: «Sans doute, si nous avions l'Empire pour
+nous, nous entrerions.»--«L'Empire sera pour vous, répondait Villars, le
+jour que vous serez dedans.»
+
+Mais Fleury, en traînant, gagne le 12 octobre, la saison pluvieuse. On
+passe alors le Rhin. Pourquoi? pour rien du tout. On revient. _Car il
+pleut._
+
+C'est-à-dire que l'Autriche peut se tourner vers l'Italie.
+
+Là même, autre déception. Villars avait cru tout facile. Mais comment?
+Par la chute de Fleury, que l'on espérait. Le Piémontais aussi. Il était
+plus sincère pour nous qu'on ne l'a dit. Mais, Fleury restant maître et
+le ministère de la paix, il avait tout à craindre. Villars avait beau
+lui prêcher qu'il fallait accabler l'Autriche, pendant quelle était
+désarmée. Sourd et muet, le Savoyard s'en tenait à son Milanais. C'était
+déjà beaucoup, et plus sans doute que ne permettait l'Angleterre. Cette
+amie de l'Autriche, qui déjà empêchait la France de l'attaquer en ses
+membres extérieurs, aux Pays-Bas, aurait-elle permis que le fougueux
+Villars, entraînant le Piémont, la frappât au Tyrol, et la menaçât au
+coeur même?
+
+Villars eut un moment d'espoir, voyant, en février, l'armée des
+Espagnols qui enfin arrivait. Il y court. Mais déjà ils lui tournaient
+le dos, s'en allaient au Midi. Ils ont leurs ordres, ne veulent pas
+comprendre que leurs conquêtes du Midi ne seront rien, si on laisse
+l'Autriche armer derrière, se relever. Villars leur montre au Nord le
+gros nuage noir qui se forme au Tyrol. Rien de plus ferme que les fous.
+La Farnèse et Philippe défendent expressément qu'on agisse d'ensemble.
+Il faut qu'on coure à Naples. Plan stupide qui fut couronné du succès.
+Comment? Par un miracle qu'on ne devait pas attendre, par la valeur
+imprévue, étonnante, de nos soldats novices, qui tinrent les Autrichiens
+au Nord, montrèrent tous les courages, celui même qu'on n'attendait
+guère, un sang-froid merveilleux. Et cela (on peut dire) sans généraux.
+Villars était mort de chagrin. Deux vieillards lui succèdent, Coigny,
+Broglie, et gênés, de plus, glacés par les lenteurs voulues du
+Piémontais. Broglie, à la Secchia, presque pris, échappe en chemise.
+Mais partout nos petits soldats ont une solidité d'airain. Les
+Autrichiens, qui ont des corps merveilleux pour l'attaque, la charge
+Hongroise aveugle, la rage en manteau rouge des Croates altérés de sang,
+avec cet enfer militaire qui trouble l'imagination, n'émurent en rien
+les nôtres. Ils reçurent à merveille tous les généraux ennemis qui
+venaient un à un se faire tuer en menant ces charges. Peu de prisonniers
+des deux parts. Aux batailles furieuses de Parme, de Guastalla, il fut
+constaté que la France, sans avoir jamais vu la guerre, était toujours
+la France de Malplaquet et de Denain.
+
+Chose fort nécessaire, de salut pour les Espagnols, pour l'infant Don
+Carlos, qui, dans son agréable promenade de Naples, aurait été bien
+dérangé. Les trente, quarante mille Allemands que nous tuâmes au nord de
+l'Italie lui seraient tombés sur le dos. Il put triompher à son aise,
+n'ayant qu'à recevoir les clefs des villes qui venaient au-devant. Il
+put même, sur les petits restes des garnisons tudesques qui fuyaient du
+Midi, gagner une fort jolie bataille qui lui coûta peu (Bitonto, 25 mai
+1734).
+
+Au Nord, la vaillance inouïe de cette jeune France de la paix,
+précisément la veille (24 mai 1734), avait éclaté, et non moins
+l'éclatante lâcheté de son gouvernement. Il ne s'agissait plus du trône
+de Pologne, mais de la vie de Stanislas, enfermé dans Dantzig par
+l'armée russe, et que cette cité défendait. Cent mille hommes, Russes et
+Allemands, occupaient la Pologne. Trente mille serraient Dantzig. Elle
+était soutenue par sa foi à la France. Lui-même, Stanislas, croyait
+très-fermement que le père de la reine de France ne pouvait être
+abandonné. Les glaces empêchaient seules, disait-on, le secours. Elles
+fondent, on ne voit rien encore. Le 10 mai (joie immense!), on distingue
+quelques vaisseaux. Ils sont liés par leurs ordres précis. Ils
+descendent des hommes, mais, voyant tant de Russes, ils les rembarquent,
+laissant Dantzig dans le désespoir.
+
+Un Français, un Breton, Plélo, était notre ministre à Copenhague. Homme
+d'esprit, connu par des vers agréables, membre de l'Entre-sol (le club
+de l'abbé de Saint-Pierre), il était de ces rêveurs qui anticipaient
+l'avenir, qui avaient au coeur la patrie. Il rougit pour la France en
+voyant cette reculade. Il eut un sentiment aussi de pitié, de
+chevalerie, pour la pauvre reine de France. Les chefs s'excusant et
+disant qu'ils n'avaient pu mieux faire, que la chose était impossible:
+«Eh bien! dit Plélo, suivez-moi. Vous verrez comment on s'y prend.» Il
+fait, comme il le dit. Quelques Français le suivent. Avec ces amateurs
+et quinze cents soldats seulement, il attaque les trente mille Russes à
+couvert dans leurs lignes. Il les forçait, s'il n'eût été tué.
+
+Ces choses-là faisaient réfléchir les Anglais.
+
+Elles augmentaient terriblement leur crainte de la France, leur amour de
+l'Autriche. Elles contredisaient fortement l'opinion bizarre que ces
+amis avaient de nous.
+
+C'était chez eux un article de foi que nous n'existions plus, qu'après
+Louis XIV le peu qui restait de la France, le résidu des guerres, le
+_caput mortuum_ des ruines et banqueroutes, était venu à rien, et comme
+race même était fini. Les purs Anglais, qui sortaient peu de l'île,
+étaient bien convaincus qu'il n'y avait ici qu'un ramas d'avortons,
+perruquiers, cuisiniers, maîtres de danse ou filles. C'est le sujet
+chéri d'Hogarth, le contraste éternel de l'Anglais fort, grand, bien
+nourri, et du Français, grenouille ou lézard qui frétille.
+
+Cela allait plus loin. De l'autre côté du détroit, le _credo_ était tel:
+le Français, c'est le vice; l'Anglais, c'est la vertu. La petite chose
+gazouillante, dansante, qu'on appelle un Français, ne loge rien que vent
+dans sa tête légère; ni foi, ni loi; aucun principe. La solide créature
+anglaise, avec sa double base de Bible et de Constitution, marche au
+chemin de Dieu, et fait oeuvre de Dieu en pesant sur la terre, mangeant
+le plus possible, et consommant de plus en plus.
+
+Dès le commencement de la guerre, ils travaillaient sérieusement pour
+que la France n'y gagnât rien, pour que l'Autriche fût quitte à bon
+marché. Dans l'année 1734, ils ne se pressèrent pas, voyant morts
+Villars et Berwick, et la France sans généraux, espérant que l'Autriche,
+avec tous ses barbares, à Parme, à Guastalla, allait nous éreinter. Mais
+quand ils la voient elle-même usée et épuisée, Eugène à qui l'on prend
+Philipsbourg sous le nez, Mercy tué, Koenigseck qui traîne comme un
+serpent coupé, alors notre amie Angleterre, sérieusement inquiète, se
+met devant l'Autriche, et décidément la protége. Elle se porte
+médiatrice (février 1735), et propose impartialement un plan tout
+autrichien.
+
+_Article_ 1er.--L'unité, l'éternité de l'empire autrichien, au profit de
+son héritière. Donc, point d'élection de Bohême, de Hongrie, et
+l'Empereur sera toujours un anti-chrétien.
+
+Soufflet assez fort pour Versailles. Car on a flatté Louis XV, qui lui
+aussi descend de Charles-Quint, que la ligne mâle autrichienne
+s'éteignant, il pourrait arriver par l'élection. Fleury, que l'histoire
+dit si sage, s'était avancé sottement sur cette ridicule espérance
+jusqu'à dire que, plutôt que de garantir l'héritière, comme le demandait
+l'Empereur, «il aimerait mieux trois batailles.» (Villars.)
+
+_Article_ 2.--L'Espagne garde les Deux-Siciles. Mais l'Autriche, qui
+n'avait nulle force dans ces possessions lointaines, en revanche
+épaissit au Nord. Au Milanais qu'elle garde, elle joint la possession de
+la Toscane, plus voisine, aisée à défendre, tandis qu'une île n'était
+rien pour cet Autrichien sans vaisseaux.
+
+_Article_ 3.--Le père de la reine de France renonce au trône. Nul
+dédommagement, aucune indemnité... qu'un bien à lui, un petit bien de
+noble Polonais! Plus, l'honneur dérisoire d'une ambassade qui le
+remercie d'abdiquer.
+
+L'esprit gravement facétieux du mystificateur Walpole brillait dans
+cette plaisanterie.
+
+Chauvelin, à l'idée d'éterniser l'Autriche, fut accablé, désespéré.
+Mais, loin de l'écouter, Fleury envoie à Vienne un homme à lui. Que
+veut-il, l'innocent? Signer, sans les Anglais, seul à seul avec
+l'Empereur, tout ce qu'ont dicté les Anglais. Cela se fit ainsi.
+
+Fleury était un homme modeste et sans ambition. Que la France n'eût
+rien, qu'on logeât Stanislas seulement dans le duché de Bar, cela lui
+allait à merveille. Chauvelin s'indigna, travailla (par la reine, par
+Mailly? par tous), et il exigea pour la France, pour tant d'argent, de
+sang, qu'elle avait sacrifié. Il obligea Fleury d'exiger la Lorraine,
+dont l'héritier passerait en Toscane[30]. Très-importante acquisition,
+indispensable aux communications de Champagne, d'Alsace. Excellente
+barrière d'un si vaillant pays, si profondément militaire.
+
+ [Note 30: Le réel est presque toujours bien au delà de tout
+ ce qu'on eût supposé. Les pièces récemment publiées frappent
+ de stupeur. On y voit que dès le mois de mai 1735, Fleury
+ demandait la paix à genoux aux Autrichiens (_Haussonville_,
+ IV, p. 627). On y voit qu'il envoie successivement trois
+ agents secrets à Vienne, et que dans son désir excessif de la
+ paix, il entrave la paix, compromettant, embarrassant ses
+ propres agents même (_Ibid._, 401-427). On le voit lâchement
+ dénoncer Chauvelin à l'ennemi. Sans la fermeté de celui-ci,
+ Fleury eût payé la future possession de la Lorraine, il eût
+ consenti que l'Empire et l'Empereur eussent une armée en
+ Lorraine, presque en Champagne, c'est-à-dire au coeur de la
+ France, etc.]
+
+Cette guerre avait fait un grand mal et un petit bien.
+
+Le petit bien fut la Lorraine remise aux bonnes mains de Stanislas, la
+Toscane mieux administrée, qui eut bientôt son Léopold. À Naples, le
+gouvernement incapable des Espagnols fut obligé de prier l'Italie
+d'administrer, de gouverner.
+
+Le mal, et très-grand mal, est la dissolution de la Pologne, le salut de
+l'Autriche, qui reste autorisée à perpétuer à jamais l'étouffement des
+nations.
+
+C'était un grand moment, celui qu'on a perdu. Moment unique, de si belle
+espérance. L'Empire n'était pas mort. La Bavière et la Saxe, le
+Palatinat protestaient. Dans les petits États, moins hardis, chez les
+populations honnêtes de la bonne Allemagne, subsistait l'étincelle du
+droit, de la patrie. L'Allemagne, la biche au bois dormant, avait assez
+dormi; elle se réveillait; sur la face de bête lui revenait la face
+humaine.
+
+Ils redevenaient hommes aussi, ces peuples du Danube qui ont sauvé
+l'Europe, et qui, pour récompense, par la ruse autrichienne, sont tenus
+à l'état de loups, que de temps à autre elle lance, quand l'Anglais la
+paye pour cela. Ces peuples allaient sortir de ce honteux enchantement.
+
+Qui l'empêche? C'est l'Angleterre.
+
+À ce moment, Voltaire disait à la légère dans ses _Lettres anglaises_
+(l. VIII, p. 149): «Qu'elle aime la liberté au point de la vouloir, de
+la défendre chez les autres même.»
+
+Remarquable ignorance. L'Angleterre justement alors affermit l'esclavage
+des États autrichiens, livre les Polonais aux Allemands, aux Russes.
+
+Laide contradiction. C'est dans la même année (1731) que l'Angleterre
+écoute la prédication de Weslay, se réforme, assombrit son austérité
+protestante,--et que, d'autre part, l'Autrichien finit sa dragonnade des
+protestants hongrois et des protestants de Saltzbourg. Voilà ce que
+l'Anglais protége en 1735! Qui dira qu'il est protestant?
+
+Si l'Angleterre eût été protestante, elle eût cherché son point d'appui
+uniquement dans l'Allemagne du Rhin, du Nord, dans les deux États
+Scandinaves, unis, fortifiés. Avec sa très-étroite jalousie maritime,
+ses petites vues sur la Baltique, elle a toujours tenu en deux morceaux,
+c'est-à-dire annulé, brisé l'épée du Nord, qui l'aurait tant servie.
+Elle a plutôt soldé une épée catholique, gardé l'empire barbare où le
+papisme est un monstre de guerre.
+
+Ici, de tout son poids l'Angleterre s'asseoit avec Fleury sur la lourde
+pierre catholique dont toute liberté est écrasée. L'effort de 1733,
+notre élan de réveil, comment avortent-ils? C'est le secret des deux
+Walpole. Ils régnaient dans Versailles. Ils régnaient dans nos ports,
+veillaient notre marine, la solitude de Brest et de Toulon.
+
+Duguay-Trouin, un jour, se consumant à attendre Fleury, voit dans cette
+antichambre et la foule dorée un misérable à culotte percée, d'un visage
+dévasté et sombre. C'est l'homme qui fit trembler les mers, c'est le
+Nantais Cassart. Duguay alla à lui, le serra dans ses bras. Ses yeux
+n'étaient pas secs. Il pleurait sur la France, hélas! aussi sur lui. Il
+ne revint jamais d'être resté dans Brest enchaîné devant les Anglais. Il
+s'éteignit l'année suivante.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+VOLTAIRE--LE ROI NE FAIT POINT SES PÂQUES
+
+1734-1739
+
+
+Dans cette paix malsaine qu'avaient rétablie les Walpole, une chose
+devait les contrister; c'est ce qui avait apparu si fortement en 1733:
+_La France était par elle-même._
+
+Fort opposée à son gouvernement. Celui-ci avait renoncé à toute marine
+militaire. Mais la France faisait des vaisseaux. À Lorient, à Saint-Malo
+renaissait un commerce hardi qui demain se ferait corsaire.
+
+Autre découverte fâcheuse. Quelque soin que Fleury prît pour faire une
+guerre ridicule, le Français apparut un dangereux soldat.
+
+La presse a pris l'élan, ne retournera plus à l'état étouffé, muet, de
+1728. Des livres forts éclatent de moment en moment.
+
+L'histoire a commencé,--narrative dans le _Charles XII_
+(1731),--réfléchie, politique, dans la _Grandeur et décadence des
+Romains_ (1734). Ébauche magistrale, qui, par ce temps de petitesses,
+montrant dans sa hauteur la colossale antiquité, fait rougir le
+présent.--Autre effet, et plus vif, quand les _Lettres anglaises_
+opposent à nos misères la grandeur britannique, l'empire que
+l'Angleterre a pris dans les affaires humaines.
+
+Dans ce livre, Voltaire, trop favorable à l'Angleterre, n'en établit pas
+moins une grande vérité qu'avaient dite les _Lettres persanes_: «Le
+protestantisme a vaincu; dans tous les sens, il a pris l'ascendant.» Il
+tolère et fait vivre en paix toute la variété des sectes. Il a donné
+l'essor au gouvernement libre, à l'activité énergique qui fait trembler
+les mers.--Grands efforts. Et le peuple n'en est pas écrasé. Ce peuple,
+si différent du nôtre, est vêtu, est nourri. Il est fier, il raisonne.
+Il a jugé ses rois.
+
+Newton à Westminster, le solennel hommage à la science, au génie, la
+royauté de la raison, c'est ce qui couronne le livre. Il essaye de nous
+introduire, non pas dans la vie du savant (comme fit l'ingénieux
+Fontenelle), mais dans la science elle-même, dans l'exposition difficile
+des lois astronomiques, physiques, au sein même de la nature. Il ouvre
+au grand public, à l'ignorant, à tout le monde, l'entrée de la _via
+sacra_, où la science et la religion se confondront de plus en plus.
+
+Pour lancer un tel livre, en 1733, Voltaire attendait, espérait la chute
+de Fleury. Il ne le lâcha qu'en anglais et à Londres (août-septembre).
+Il retenait encore l'édition française à Rouen sous la clef. Mais ce
+terrible livre, comme un esprit qui rit des portes et des serrures,
+s'envola de lui-même. En France, en Hollande et partout, il circula,
+pour l'effroi de Voltaire qui, dans ces circonstances toutes nouvelles,
+eût voulu le garder encore.
+
+Grand changement. Il redoutait l'exil. Il avait pris racine. Il était
+marié.
+
+Marié d'amitié avec un esprit sérieux, l'un des plus virils de la
+France, madame Du Châtelet, si lettrée, si savante, éprise des plus
+hautes études, traduisant Virgile et Newton. Elle était parfaitement
+libre, dans les idées d'alors, délaissée, oubliée de M. Du Châtelet.
+Elle avait vingt-sept ans, avait déjà vécu, traversé l'étude et le
+monde, n'avait rien trouvé pour le coeur. Elle avait des méthodes, point
+de fonds. C'est le fonds, la vie même qu'elle sentit en ce petit livre.
+Son coeur fut plein, et se donna.
+
+Voltaire était malade et dans sa crise obscure de 1733, lorsque cet ange
+de Newton vint, amené par une amie, le voir dans son triste logis près
+Saint-Gervais. Newton, comme on l'a vu, avait fait sa fortune, et il lui
+donna une femme, éprise et dévouée, très-noble compagnon de travail qui
+adoucit sa vie, qui n'altéra en rien, mais augmenta sa liberté.
+
+Quinze ans durant il eut chez elle un agréable asile, très-près de la
+frontière, qui lui permit d'oser, mais parfois d'éluder l'orage. Il
+était, n'était pas en France, avait un pied dehors sur la terre de la
+liberté.
+
+En avril 1734, le danger fut réel, Voltaire quitta Paris. Une lettre de
+cachet fut lancée contre lui de Versailles, et en même temps le
+Parlement, sur une plainte des curés, fit lacérer, brûler le petit livre
+par la main du bourreau (juin 1734).
+
+Il était près d'Autun chez les Guises et les Richelieu qui ne le
+cachèrent pas. Il était sans asile. Madame Du Châtelet franchit le pas,
+et le cacha chez elle.
+
+C'était chose hasardeuse. Et tout le monde fut contre elle, sauf M. Du
+Châtelet. Homme d'esprit et dès longtemps désintéressé de sa femme, il
+trouva bon qu'elle abritât ce beau génie persécuté, sans famille, ami,
+ni foyer. Il défendit Voltaire, lui rendit des services.
+
+Hôte peu redoutable, à vrai dire, peu compromettant. Cette maigre
+figure, déjà de quarante ans, nerveuse et maladive, malade imaginaire de
+plus, toujours mourant, entre la casse et le café _une ombre d'homme_,
+il le disait lui-même, donnait peu l'idée d'un galant. Enfermé tout le
+jour, n'apparaissant qu'une heure, comme un farfadet de passage, même à
+Cirey on le voyait à peine. Madame de Graffigny qui l'y vit, et madame
+de Staël à Sceaux, lui trouvaient l'air d'un revenant, d'un petit moine
+d'autrefois aux yeux malins et doux, dont l'âme curieuse viendrait de
+l'autre monde visiter celui-ci.
+
+Union bien sérieuse pour Émilie, jeune encore, belle et forte, dans son
+âge de vingt-sept ans, riche de vie, de sang, bien plus que ne le sont
+ordinairement les grandes dames. Le travail la sauvait. Ses lettres,
+très-intimes, secrètes, à d'Argental, lui font beaucoup d'honneur.
+Elles démentent ce qu'on a dit si légèrement: qu'elle n'aimait Voltaire
+que pour le bruit et le succès. Elles sont graves et d'un honnête homme,
+mais fort passionnées, d'un véritable culte pour Voltaire. Dans ses
+constantes inquiétudes, elle reste très-noble; elle désire sans doute
+«qu'il soit sage», ne se compromette pas trop; mais elle ne l'exige
+point. Elle n'impose aucun sacrifice, respecte tout à fait la mission de
+ce grand esprit. Loin de le détourner vers la littérature secondaire,
+les petits succès, elle l'admire, le suit de son mieux dans son essor
+philosophique. Elle l'éloigne au contraire de son faible _Louis XIV_,
+oeuvre médiocre et légère. Tant qu'elle put, elle retarda, tint le
+manuscrit sous la clef.
+
+Cirey, dans un paysage mesquin, château peu gai et délabré, ne pouvait
+plaire qu'à de tels travailleurs. Deux appartements seuls y étaient
+habitables. Au premier la sérieuse dame calculait, traduisait
+Newton[31]. Sous elle, à l'entre-sol. Voltaire écrivait tout le jour. Là
+il paraît très-grand. Cirey lui fit son équilibre, il fut universel et
+rayonna de tous côtés. À travers les poèmes et les drames, les traités
+de philosophie, il expose Newton, étudie la chimie, fait ses
+expériences, son _Mémoire sur le Feu_. Il défend Réaumur dont on
+méprisait les insectes. Il pose le principe admirable: «Nous devons à
+notre âme de lui donner toutes les formes possibles.» Ce principe, il
+l'applique, avançant en tout sens avec une vigueur merveilleuse et cette
+ambition conquérante que Vico appelait «un héroïsme de l'esprit (_mens
+heroïca_).»
+
+ [Note 31: Et, de Newton, elle passait, non sans grâce, aux
+ arrangements intérieurs. Elle apparaît charmante dans cette
+ jolie lettre de Voltaire:
+
+ «La voici qui arrive de Paris. Elle est entourée de deux
+ cents ballots qui ont débarqué ici. On a des lits sans
+ rideaux, des chambres sans fenêtres, des cabinets de la Chine
+ et point de fauteuils. Nous faisons rapiéceter de vieilles
+ tapisseries. Elle est devenue architecte et jardinière; elle
+ fait des fenêtres où j'avais mis des portes, change les
+ escaliers en cheminées. Elle fait l'ouvrage des fées, meuble
+ Cirey avec rien...»--_Lettres_, nov. 1734, p. 536, 537.]
+
+Ce qui surprend le plus, c'est que les grands orages lui viennent à
+chaque instant pour des productions très-légères autant que pour ses
+livres hardis. Pour le _Temple du goût_ il est persécuté. Persécuté pour
+une épître à _Uranie_. Madame Du Châtelet est toujours dans les transes.
+En 1734 et 1735, ils respirèrent à peine. En plein hiver, alerte (26
+décembre); il s'en va de Cirey, se met en sûreté. Autre plus grave, en
+décembre 1736, pour la plaisanterie du _Mondain_, et cette fois il part
+pour la Hollande. Elle le suit. Les voilà sur la neige à Vassy (quatre
+heures du matin). Elle pleure. Va-t-elle revenir seule dans ce Cirey
+désert? Où va-t-elle avec lui, en laissant là ses enfants, sa famille?
+Voltaire l'en empêcha. Tout souffreteux qu'il fût, seul il passa l'hiver
+dans cette froide et humide Hollande, caché le plus souvent, redoutant à
+la fois la haine de nos réfugiés et les calomnies catholiques du vieux
+J.-B. Rousseau, qui allaient jusqu'à Fleury même, pour éterniser son
+exil, lui fermer le retour, lui faire perdre l'asile que lui avait fait
+l'amitié.
+
+À ces misères joignez les procès, les libelles. On lui avait lancé le
+libraire de Rouen, destitué pour les _Lettres anglaises_. Sous le nom
+du libraire, on publiait cent calomnies. Le faux protecteur de Voltaire,
+Maurepas, prétendit tout arranger en écrasant Voltaire, lui infligeant
+la honte d'une amende à payer aux pauvres.
+
+La situation générale empire en 1737. Toute liberté perd espérance avec
+l'homme de ruse et d'audace qui avait cru succéder à Fleury. Chauvelin
+est chassé (février), chassé pour toujours.
+
+Son crime fut d'avoir forcé Fleury, forcé l'Autriche à en finir, par une
+ligne ajoutée de sa main à une lettre de Fleury: «_Qu'en attendant, le
+Roi garderait Philipsbourg, Trèves et Kehl_,»--que, si l'on ne finissait
+rien, nous resterions toujours en Allemagne.
+
+Acte hardi, qui fit peur, décida tout, mais perdit Chauvelin.
+
+Depuis deux ans l'Autriche et les Walpole le travaillaient. D'abord on
+lui offrit de l'argent. Puis, comme il refusait, on le calomnia, on
+soutint qu'il volait. Il aurait volé... une montre (Barbier, etc.).
+Enfin, par un coup plus habile, Walpole se procura des lettres où
+Chauvelin communiquait avec l'Espagne (dans l'intérêt de la France). On
+cria à la trahison.
+
+Les dates répondent à ces sottises, disent la vraie cause de sa chute.
+Vaincu et effrayé par sa fermeté, l'Autrichien lâche enfin la Lorraine,
+15 février 1537[32]. Le 23 février, Chauvelin est exilé pour la vie.
+Jamais l'Autrichien, ni l'Anglais, jamais le parti prêtre, ne
+consentirent à son retour.
+
+ [Note 32: D'Haussonville, _Réunion de la Lorraine_, IV,
+ 429.]
+
+Il laissait des regrets à la cour, dans l'armée, au Parlement, partout.
+Il avait un parti ou deux partis plutôt: celui du bien public, et celui
+de la guerre. Et ce dernier si fort, qu'il fallut l'occuper, en donnant
+aux Génois un secours pour réduire la Corse, armée contre eux sous un
+aventurier qui se proclamait roi de l'île.
+
+À la cour, les meilleurs étaient pour Chauvelin: j'entends M. de la
+Trémouille, alors bien réformé, et la bonne Mailly, d'un coeur honnête,
+ardent, fort désintéressée, qui resta toujours pauvre, ne voulant que
+l'amour, l'honneur, la gloire du Roi. Elle l'avait aimé de plus en plus,
+mais avait peu d'esprit, de la jalousie, l'ennuyait.
+
+Il aimait beaucoup mieux la jeune femme de M. le Duc, comme on a vu.
+Seulement, pour la tirer de Chantilly, le premier point était de
+renvoyer Fleury, de donner au mari pour sa femme la royauté même. Il
+aurait fallu que le roi changeât sa vie, ses habitudes, immolât aux
+Condés non-seulement Fleury, mais les légitimés, le comte de Toulouse et
+l'aimable comtesse qui, si souvent, si bien, le recevait à Rambouillet.
+
+Ainsi troublé, indécis, en 1737 et 1738, entre la reine et la Mailly,
+seul en réalité, il eut des échappées sauvages et de hasard, non sans
+danger pour sa santé. D'ennui, d'épuisement ou d'autre cause, il fut
+malade (février 1738), et juste au même mois où Fleury, très-malade
+aussi, semblait près de s'éteindre. La nuit du 20, celui-ci appela son
+vieux valet Barjac, et lui dit: «Je me meurs! (Luynes, II, 41).» Grande
+agitation dans Versailles. Que serait-ce si tout à la fois le ministre
+et le roi manquaient?
+
+La reine serait-elle régente? Ses amies en parlaient. Sous elle eût
+gouverné un second Fleury, et tout prêt, Tencin, le fourbe, l'intrigant,
+dont l'oeil dur et faux faisait peur. Le Roi y répugnait. Mais il avait
+pour lui toutes les saintes, et celles du cercle de la reine, et les
+dames de Noailles, la perle des Noailles surtout, madame de Toulouse.
+
+Celle-ci, douce et fine, avisée, travaillait à la fois et pour l'Église,
+et pour son fils. Les Condés demandaient que ce fils, le jeune
+Penthièvre, à la mort de son père Toulouse, ne gardât pas le rang si
+élevé que l'amour du grand roi avait fait aux légitimés. Madame de
+Toulouse, même du vivant de son mari, serra le roi de près, lui donna de
+petits soupers (Luynes, II, 169), au grand étonnement de la cour. On
+savait à quel point le Roi, après boire, s'oubliait. M. de Toulouse
+mort, Madame, éplorée, inondée de larmes (très-sincères), en revoyant le
+Roi, se jeta dans ses bras, lui donnant le fils et la mère. Le Roi fut
+fort touché. Elle semblait un peu sa mère aussi, et il l'aimait
+d'enfance. Dans cet aimable Rambouillet, dans cette idylle austère d'un
+ménage accompli, elle le recevait, le caressait avec une grâce
+maternelle, le formait, l'amusait d'agréables propos, mondains, dévots,
+des histoires du grand règne et de la belle cour. Avec sa gravité
+souriante, une vertu si sûre, vingt-deux années de plus, elle pouvait
+s'avancer plus que d'autres, avertir l'enfant mal guidé de bien des
+choses délicates, l'ennoblir, l'épurer, lui dire ce que c'est que
+l'amour.
+
+Une seule chose fait ombre; c'est que la faible mère, cherchant avant
+tout la faveur, laissait jouer son fils (du premier mariage) Épernon aux
+petits cabinets, si mal notés. Et, pour son fils Penthièvre, elle se
+hasarda elle-même. Elle avait un grand avantage, gardant dans son
+veuvage un appartement très-commode, où le Roi à toute heure descendait
+sans chapeau, par un escalier dérobé. M. de Toulouse avait eu (de sa
+mère Montespan) une clef pour entrer chez le Roi. Cette faveur
+subsisterait-elle? Madame de Toulouse y réussit adroitement. Comme le
+Roi s'amusait à tourner, elle lui fit tourner dans un bois qui lui
+venait de son mari, un étui pour mettre la clef. En lui rendant l'étui,
+le Roi donna l'inestimable passe-partout (17 mars 1738).
+
+Ayant la clef et l'escalier, on arrivait au dernier cabinet où le roi
+écrivait, à la fameuse garde-robe où se trancha deux fois le destin de
+la monarchie. Intimité si grande que le Roi la refusa à sa fille
+Henriette, ne l'accorda jamais qu'à son Adélaïde. On pouvait, en effet,
+lui absent, voir tous ses papiers. On pouvait le surprendre à telle
+heure bien choisie, où la surprise est désirée.
+
+Quoi qu'il en soit, madame de Toulouse, véritablement affligée, restait
+dans sa ligne de deuil, passant souvent deux heures à la chapelle au
+fond d'un confessionnal où elle lisait à la bougie. Son appartement
+même, avec la petite cour pavée de marbre blanc et noir, avait un air de
+cloître à l'espagnole. Tout cela imposait. Et si quelqu'un pensait, du
+moins on n'aurait pas jasé.
+
+L'excuse au reste était le fils et l'extrême besoin qu'elle avait du Roi
+pour ce fils. On lui reprochait peu des amitiés utiles qu'il lui fallait
+subir. Les complaisantes invariables des plaisirs du Roi (la Charolais,
+d'Estrées), chez qui souvent il se grisait, se trouvèrent très-liées
+avec madame de Toulouse. D'Argenson, par deux fois, observe un peu
+cyniquement que celle-ci «qui a l'escalier dérobé,» peut se faire
+désirer par sa dévotion même. Elle était blanche et grasse (la Mailly
+maigre et noire), et, malgré les années, fort conservée par sa vertu. À
+cinquante ans, elle était belle, une très-agréable maman.
+
+Entre mai et octobre, elle avait, mois par mois, et degré par degré,
+refait tous les honneurs, biens et dignités de son fils.
+
+Au souper de Fontainebleau, ce jeune fils (nommé prince) servit le Roi à
+table. Elle-même servit au dessert, donna au Roi un verre et une
+assiette, et par là constata son rang.
+
+Plusieurs crurent voir une Maintenon, mais celle-ci non sèche, au
+contraire, douce, aimable. L'âge n'aurait rien empêché. L'amour dévot,
+jésuite, avec ses vastes complaisances, eût fait plus que beauté,
+jeunesse.
+
+Madame de Toulouse, unie avec la reine et Tencin, le parti des honnêtes
+gens, eût pu garder le Roi par l'attrait maternel, la saveur du
+demi-inceste, ce lien équivoque, que tous favorisaient, honoraient et
+voilaient. Cependant, elle-même se cacha peu en août, ayant laissé le
+Roi se faire chez elle à Rambouillet une chambre à coucher, puis certain
+cabinet, dont elle l'entretint longuement, tout bas, devant tous, à
+Versailles[33].
+
+ [Note 33: _Luynes_, II, 226, 21 août 1738. Il ajoute: «Le
+ fait est certain.» Mot grave, accentué, fort rare, chez un
+ chroniqueur si discret, qui presque toujours ne veut pas
+ voir, baisse les yeux.]
+
+Cela dut attrister madame de Mailly, qui vit qu'elle ennuyait, et que le
+roi peu à peu échappait. Elle chercha un amusement. Elle appela sa laide
+et spirituelle soeur, mademoiselle de Nesle, dont la figure la
+rassurait. Cette grande fille, lâchée du couvent, avec une vive gaieté,
+remplit le maussade Versailles de sa jeunesse et de ses badinages,
+hardis, mordants, qui n'épargnaient personne. Elle étonna le roi en se
+moquant de lui. Et il y prit plaisir. Il ne pouvait plus s'en passer.
+Dès le 22 décembre, il voulait qu'elle soupât avec sa soeur aux petits
+cabinets (Luynes, II, 295). On eut peine à parer ce coup.
+
+Cette rieuse était fort redoutable. Elle lançait d'ineffaçables traits.
+Dans le pays de cour, si sot, où on craint tant les ridicules, on avait
+peur. On remarqua le plat de la situation. Un ministre en enfance, une
+maîtresse usée, Toulouse la maman complaisante de l'escalier furtif,
+tout était misérable, ennuyeux, excédant. Il était trop facile de faire
+honte au jeune roi de sa patience. La Nesle était impitoyable, et le
+plus dangereux c'est que, sous ses plaisanteries, sous ce rire moqueur,
+il y avait une force réelle.
+
+Le roi était timide, il baissait la tête et riait. Ceux qui voyaient de
+près les choses, Bachelier, le valet intime, suivirent le vent,
+tournèrent. La première girouette de France, Maurepas, tourna non moins
+vite. Il crut Fleury fini et Chauvelin possible. Il avait vaillamment
+aidé à la noyade de celui-ci, profité de sa chute. Ministre de Paris, et
+en même temps de la Marine, il se trouva de plus comme un secrétaire de
+Fleury pour toutes les Affaires étrangères. Plus encore, son _alter ego_
+contre le parti Chauvelin, jansénistes et libres penseurs. En 1736, il
+accabla Voltaire pour les _Lettres anglaises_. En janvier 1739, il est
+changé; il écrit à Cirey, il courtise Voltaire et l'assure de son amitié
+(Lettres de madame du Chât., 135).
+
+De graves circonstances arrivaient, la guerre presque certaine, donc
+Chauvelin, le seul capable de la soutenir. Elle éclatait déjà entre
+l'Espagne et l'Angleterre. La mort prochaine de l'Empereur allait la
+rendre européenne. Si Fleury restait là (c'est-à-dire l'impuissance et
+l'absence de gouvernement), un grand désastre était certain.
+
+La Nesle ne perdit pas de temps. Aux premiers mois de 1739, sans faire
+de bruit, et sous le couvert de sa soeur la Mailly, elle prit Louis XV
+comme on pouvait le prendre. Elle n'était pas belle, mais plus blanche
+que la Mailly, plus jeune que madame de Toulouse. Elle ne coûtait rien,
+ne demandait rien, et n'exigeait nullement que le roi renonçât à rien.
+Il n'était pas moins assidu le jour chez la maman; le matin, comme à
+l'ordinaire, il allait quelques heures bâiller au lit de la Mailly.
+
+Situation bizarre. Par moments, le roi la sentait. Ce lien triple, impur
+(deux soeurs et une mère) lui donnait des scrupules, pas assez pour le
+rompre, assez pour n'oser communier. Il y avait des exemples de la
+colère de Dieu, des gens qui, mettant l'hostie à la bouche, ayant avalé
+leur jugement, étaient tombés roides morts. Cela lui donnait à penser.
+Six années avec la Mailly il avait fort tranquillement communié. Mais
+ici, avec ce mélange, il eut peur. Rien ne put le décider à hasarder la
+chose.
+
+«Le roi a déclaré _qu'il ne fera point ses pâques_. Le grand prévôt lui
+demandant s'il toucherait les écrouelles (ce qui se fait après la
+communion), il a sèchement répondu: Non.» (Argenson, 5 avril 1739).
+
+Fait grave, de retentissement immense à Paris et partout. Barbier (III,
+167) se demande comment le fils aîné de l'Église n'a pas dispense du
+pape pour faire ses pâques en quelque état qu'il soit.
+
+Les ultramontains, atterrés, espéraient éluder et tromper le public en
+faisant dire une messe basse au cabinet du roi, de sorte qu'on ne sût
+pas s'il communiait. «Le roi dédaigne cette ridicule comédie. Il ne veut
+pas jouer la farce. Il échappe à son précepteur.» (Argenson.)
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+GUERRE D'AUTRICHE--GRANDEUR ET CATASTROPHE DE LA NESLE
+
+1740-1744.
+
+
+Le chimérique espoir du salut par la royauté, d'un roi affranchi par
+l'amour, l'idéal d'une douce royauté de la femme donnant aux nations le
+progrès et la liberté, c'est longtemps le roman du XVIIIe siècle. Les
+meilleurs l'adoptaient. L'excellent d'Argenson, obstiné à chercher son
+homme en Louis XV, à soupçonner en lui un mystère d'avenir, croit qu'un
+matin l'amour va tout faire éclater. Voltaire, moins aveuglé, dans son
+ironie même ses moqueries légères (imitées d'Arioste), ne désespère
+jamais. À chaque avènement de maîtresse, il croit voir l'inerte Charles
+VII réveillé tout à coup à la gloire par Agnès Sorel.
+
+Sous la Mailly, la Nesle, Châteauroux, Pompadour, toujours revenait cet
+espoir. S'il fut un jour moins vain, incontestablement ce fut en 1739.
+Pour cette fois, le Roi parut aimer. Avant, après la Nesle, ses
+maîtresses ont fort peu de prise; il n'en regrette aucune. Mais celle-ci
+vraiment semblait avoir mordu. La voyant sans cesse, en deux ans, il lui
+écrivit deux mille billets. Et, à sa mort, on le crut fou.
+
+On sait malheureusement très-peu de cette femme. On en a quelques jolies
+lettres. Elle apparaît pour disparaître. Elle n'agit que sous le couvert
+de sa soeur et presque ténébreusement. Elle est prudente, hardie. Tous,
+amis, ennemis, s'accordent à reconnaître qu'avec une parole acérée et
+brillante, elle eut un esprit vaste et fort, qui n'eût reculé devant
+rien. On n'en parla guère qu'à sa mort. Paris savait à peine son nom, au
+moment même où, entraînant le roi, elle semblait lancer sur l'Autriche
+et l'Europe la plus vaste révolution.
+
+Frédéric, dans ses beaux Mémoires, ne nous dit pas assez cela. Seul
+alors en Europe, mal avec l'Angleterre, mal avec la Russie, s'il n'eût
+senti la France pour lui, il n'eût bougé. Il sut parfaitement ce qui se
+passait à Versailles. Les anti-Autrichiens, la Nesle, y étaient maîtres,
+quand il agit contre l'Autriche.
+
+Tout cela tenait à un fil, au plus fragile, au plus incertain des
+miracles, à la question de savoir jusqu'où l'amour pouvait refaire un
+roi. De sa honteuse enfance, de sa jeunesse aride, sortirait-il un
+homme? Était-il bien capable de la métamorphose qu'aurait pu seul le
+haut amour? grand problème et douteuse énigme.
+
+L'aimable monument, un peu efféminé de 1738, la belle fontaine Grenelle,
+a la mélancolie des destinées obscures. Une jeune reine (Paris? ou la
+France? ou la Mailly? la Nesle? tout cela est mêlé) trône sous la
+couronne de tours. À ses pieds le beau fleuve et la molle rivière
+couchés, lèvent sur elle un oeil aimant, croyant. D'elle viendra
+l'émancipation? un cours heureux, prospère, le flot des temps
+meilleurs?... Il se peut. Pourquoi pas? Rien ne doit l'effrayer. Une
+rêverie guerrière est dans son doux visage. Et son poing sur la hanche
+dit assez qu'elle est prête aux plus hardies résolutions. Je ne sais
+quel nuage est pourtant sur le tout d'incertain avenir. Haute est
+l'aspiration... Impuissante peut-être, elle ira se perdant où vont ces
+eaux, où coule cet élément fluide, qui fuit aux grandes mers.
+
+Voltaire, vif et crédule, ne douta pas. Il se croyait sauvé. En janvier
+(1739), il veut quitter Cirey, s'établir à Paris. Depuis quatre ans, il
+avait fait _Mérope_. Il faisait _Mahomet_, brûlait de les jouer. Il
+voulait retourner au terrain du combat, être là pour répondre aux
+articles, aux pamphlets que semaient Desfontaines et autres avec l'appui
+de la police. Il allait éclater dans les sciences par l'ingénieux et
+très-neuf _Mémoire sur le feu_, par son _Newton_ qui, depuis l'exil de
+Chauvelin, n'avait pu s'imprimer. Paris était son vrai théâtre. Après
+cinq ans d'absence, il rentrait agrandi, immense, rayonnant en tous
+sens. À Cirey, il était malade de sa terrible activité, meurtrière dans
+la solitude. La fièvre à chaque instant. Il défaillait deux fois par
+jour (décembre). De là mille choses vaines. Il va chasser, il achète un
+fusil. La nuit, il rêve, il rime cent folies satiriques, libertine image
+des cours. Le plus fou eût été d'aller en Allemagne chez le prince de
+Prusse, qui l'appelle et l'attire, essaye de l'enlever. Voltaire
+ajourne, écrit des lettres adorables, où il voudrait donner à ce roi de
+demain ce que n'ont guère les rois, un coeur et des entrailles, un peu
+de douceur, de bonté.
+
+Très-sagement, madame Du Châtelet, pour l'éloigner à jamais de la
+Prusse, en commun avec lui achète un hôtel à Paris (2 avril 1739). Elle
+y va mener son malade. Pour 200,000 francs on acquiert l'hôtel Lambert,
+qui était aux Dupin, au gendre de Samuel Bernard, hôtel bien connu de
+Voltaire qui lui rappelle un meilleur âge, quand il jouait _Zaïre_ avec
+la belle madame Dupin. À la pointe de l'Île, au paisible quartier des
+grands hôtels de la magistrature, loin du centre, à portée du monde, en
+vue de Saint-Gervais où l'ange de Newton apparut à Voltaire, c'est une
+fort noble résidence (aujourd'hui des Czartoriski). Très-sérieuse
+toutefois et regardant le nord. Mais la décoration et les fresques
+suaves des grands maîtres suppléent le soleil. Madame Du Châtelet
+espérait tenir là cet esprit si mobile par un salon où lettres et
+sciences eussent brillé dans leur harmonie, éclipsant le salon artiste
+de madame de la Popelinière. Elle comptait sur l'hôtel Lambert, sur cet
+attrait du monde, ce rajeunissement. Elle en avait besoin. Elle avait
+séché en six ans de travail et d'inquiétude, du vain effort de captiver
+Voltaire. Les torts étaient à celui-ci, aux indomptables ailes qui le
+portaient de tous côtés. Il ne s'en cachait pas. À ce moment aimable qui
+semblait pour toujours les unir à Paris, il fait les vers bien tristes:
+«Si vous voulez que j'aime encore, etc.» Vieux à quarante-quatre ans, il
+espérait mourir paisiblement en cet hôtel, en son Paris natal, entre
+l'étude et ses amis. Vain espoir! une autre carrière, et sans repos,
+s'ouvrit pour lui, éclatante, d'éternel exil.
+
+Une réflexion naturelle aurait dû modérer l'idée qu'on se faisait du
+changement du Roi. S'il s'était abstenu de faire ses pâques au 5 avril,
+c'est justement parce qu'il était dévot. En mai, il y parut. Le rude
+évêque de Chartres le fit trembler d'un mot. Sans rappeler sa faute, il
+fit penser au châtiment: «Sire, après la famine, voici bientôt la peste
+qui n'épargnera pas les grands.» Ce coup porta. Le Roi, à la messe, eut
+une défaillance.
+
+Des gens pourtant qui voyaient de bien près, son Bachelier qui vivait
+avec lui huit heures par jour, s'enhardissaient. Bachelier fait écrire
+des mémoires sur la tolérance, et les fait transcrire par le Roi. La
+persécution janséniste se ralentit. La police hésitait, elle ne troubla
+plus les malades. Si l'on n'eut pas encore la liberté de vivre, on eut
+celle de mourir en paix.
+
+La Charolais, cette Condé, joyeuse, hardie, ayant pris à Compiègne la
+Nesle avec elle et chez elle, poussa le Roi à une chose qu'on n'eût pas
+cru, à faire un tour au vieux. Fleury, le matin, arrivait pour
+travailler avec le Roi, avait la clef, ouvrait lui-même. Un jour à
+l'ordinaire, avec Barjac, qui lui portait son portefeuille, il veut
+ouvrir, ne peut. Barjac essaye aussi. En vain. Malignement, le Roi qui
+entendait, laisse gratter, frapper, enfin ouvre, en disant froidement:
+«C'est que j'ai changé les serrures.» (Luynes, II, 454.)
+
+Grande révolution? Non, au fond peu de chose. Il s'est donné la joie de
+casser le nez à Fleury. Mais il n'en a guère moins à blesser la Mailly,
+même la Nesle. Dans sa nature mauvaise de magister qui aime à châtier,
+il s'amuse à voir le vieux prêtre la flageller des plus sensibles coups,
+sur les amis de Chauvelin, sur Mailly, mari de sa soeur, même sur leur
+père M. de Nesle. Spectacle curieux. Il force les deux soeurs d'avaler
+l'amertume d'aller prier Fleury pour leur père et demander grâce.
+
+Au point le plus sensible, la préférée le trouva sec. Pour couvrir les
+grossesses, cacher l'inceste, il veut la marier. Il lui fait espérer un
+prince, le comte d'Eu. Et il lui donne un gentilhomme, neveu de
+l'archevêque Vintimille, petit protégé de Fleury. La voilà mariée de la
+main de Fleury, moquée, la fière et la moqueuse.
+
+Les quelques lettres qu'on a d'elle disent sa triste situation. Fleury,
+impunément, l'ayant humiliée, on la sentait branlante, et l'on se tenait
+à distance. Toute mariée et posée qu'elle était, elle menait sa vie de
+demoiselle, seule en sa chambre, sauf les chasses où il fallait aller
+avec le Roi et la Mailly. Que faisait-elle dans cette chambre close?
+c'est ce qu'auraient voulu savoir ses ennemis. Ne pouvait-on
+s'introduire dans la place? La société de la reine y songeait. Une de
+ses dames imagina de lui adresser une femme adroite, de deux visages et
+deux paroisses, madame du Deffand. Correspondante de Voltaire, elle est
+d'autre part plus qu'amie du président Hénault, l'homme de la reine. De
+plus, elle est parente des De Luynes, chez qui invariablement soupait la
+reine. Cette Deffand avait toujours des affaires. D'abord, elle se fit
+quelques rentes chez les maîtresses du Régent, puis servit madame de
+Prie. Vivant alors chez madame Du Maine, elle avait bien envie de s'en
+émanciper, d'acheter une maison. La Nesle aurait pu y aider, ou bien les
+ennemis de la Nesle si par la bonne dame on avait jour chez elle. La Du
+Deffand lui écrivit, se présenta comme amie de Voltaire, flatta et
+caressa. La Nesle fit semblant de la croire, répondit dans un abandon
+tout charmant de crédulité, jusqu'à dire qu'elle serait charmée d'être
+en tout dirigée par elle (sept. 1739, édition 1865, tome I, p. 1-9).
+
+La solitaire n'en agissait pas moins. En 1740, elle eut deux victoires
+coup sur coup. Seule, elle eut les étrennes du Roi au 1er janvier. En
+février, malgré Fleury, elle fit un ministre de la guerre, Breteuil.
+Maurepas n'osa parler contre, suivit l'influence nouvelle et laissa le
+vieux cardinal.
+
+Cette année-là est grande. En mai, Frédéric devient roi. En octobre,
+meurt l'Empereur. La guerre arrive, et le héros.
+
+Le voici donc, le grand acteur du temps. Il reviendra de moment en
+moment, et nous le peindrons par ses actes. Il suffira de dire ici que
+personne ne l'avait prévu, qu'on ne supposait pas qu'un artiste,
+musicien, poète, qui, longtemps prisonnier et longtemps solitaire,
+n'aimait que les arts de la paix, qui déjà à trente ans avait
+l'embonpoint d'un autre âge, déployât tout à coup l'activité du
+militaire, qu'instruit par ses succès, instruit par ses revers, il
+serait peu à peu le plus grand général du siècle. Étonnant caractère
+qui, parmi ses défauts, ses fautes, n'en donna pas moins à son temps la
+plus haute leçon: _le triomphe de la volonté_.
+
+Le piquant, dans sa destinée, c'est qu'en réalité l'Autriche, par ses
+persécutions cruelles et ses intrigues, fit ce grand ennemi qui faillit
+la détruire. Son mauvais génie à Berlin avait été, vingt ans durant, le
+rusé Seckendorff, ambassadeur d'Autriche, chargé spécialement d'étouffer
+son enfance et de l'empêcher de régner. Vienne en lui redoutait un
+prince absolument français, élève de nos réfugiés. On irritait son père,
+un brutal Allemand, contre _ce Français, ce marquis_. Il faillit lui
+couper la tête, fit mourir ses amis, l'accabla, l'écrasa, le força
+d'épouser une parente de l'Autriche. Il ne fut épargné que quand il
+parut méprisable, enfermé dans l'étude des arts, qu'on croit futiles;
+s'il faut le dire enfin, avili par les dons de l'Autriche même.
+
+Déjà gras et fiévreux, seul aux marais du Rhin, dans cette pitoyable
+situation (qui l'eût cru?), il amassait une force, il entassait en lui
+un trésor d'énergie, de volonté puissante. L'heure sonne. Il apparaît
+d'airain. Ce scribe, cet ami de Voltaire, faiseur de petits vers, et bon
+joueur de flûte (c'était sa grande prétention), mène tout droit l'armée
+à la bataille... Il a peur, mais la gagne. Dès lors il est très-brave,
+froid et lucide au feu. C'est le grand Frédéric.
+
+On fut bien étonné. Mais il n'avait rien fait de téméraire, au
+contraire, une chose très-sage autant que hardie, prudente et fondée en
+raison.
+
+D'abord la Silésie qu'il prit aux Autrichiens est anti-autrichienne de
+race et de croyance, protestante, anti-catholique. L'invasion fut
+très-populaire. La place principale fut livrée par un cordonnier
+(_Dover_).
+
+Frédéric semblait seul, sans allié, pour faire ce grand coup de tête.
+Mais en réalité, il avait la France avec lui. Au moment de l'invasion,
+en décembre 1740, notre Bellisle, dans la plus splendide ambassade, avec
+un appareil de prince, éblouissait l'Allemagne, lui prêchait la croisade
+contre Marie-Thérèse, le démembrement de l'Autriche.
+
+Comment n'eût-il pas cru que Fleury tomberait, que le Roi allait être
+entraîné à la guerre? Frédéric, si français, savait parfaitement notre
+cour. Tous regardaient Versailles. Berlin, Madrid et Vienne avaient ce
+palais sous les yeux avec tous les détails topographiques, anecdotiques,
+la chronique de chaque jour. Chauvelin, l'ennemi de l'Autriche,
+Chauvelin, l'absent, l'exilé, y semblait très-présent, présent au
+Conseil par Breteuil, ministre de la guerre, présent aux salons et
+partout par MM. de Bellisle, dans la chambre du Roi par Bachelier,
+présent et puissant par la Nesle qui un moment emporta tout (décembre
+1740).
+
+Frédéric savait à merveille la vraie situation. C'est l'Autriche
+elle-même qui avait tué Fleury, usant et abusant de sa crédulité, le
+rendant ridicule. Elle l'emploie pour médiateur et sauveur dans sa
+guerre des Turcs. Elle lui emprunte douze millions sur un gage; elle
+l'attrape et donne le gage aux Hollandais. Ce sauveur, ce médiateur,
+elle s'en moque, et nous voyant brouillés avec l'Anglais pour la défense
+de l'Espagne, vite, elle se ligue avec l'Anglais.
+
+Frédéric savait sans nul doute que Louis XV, peu ami de la guerre, en ce
+moment y était entraîné, non-seulement par ses maîtresses, mais par sa
+famille même. La famille royale, très-espagnole de coeur et unie à
+l'Espagne par un double mariage, priait et suppliait le Roi d'armer pour
+la cour de Madrid et contre l'Angleterre. Mais l'Angleterre, l'Autriche,
+liguées sous Charles VI, plus encore sous Marie-Thérèse, c'était alors
+même personne. Le coup le plus terrible qui eût averti l'Angleterre,
+c'eût été de marcher sur Vienne.
+
+Les difficultés étaient moins en Allemagne qu'à Versailles. Dans ces
+plans si hardis où le Roi se laissait traîner, une chose lui plaisait,
+il est vrai, celle de donner l'Empire au Bavarois, vieux client de Louis
+XIV, de suivre cette idée de son aïeul, de faire un Empereur (catholique
+autant que l'Autrichien). Mais une chose ne lui plaisait pas: c'était
+d'agrandir le roi de Prusse, chef naturel des protestants. Fleury en
+gémissait. Et le Roi aussi au dedans. Poussé par la Nesle et Fleury en
+deux sens opposés, il tombe à un état de néant pitoyable. Un matin il
+lui passe de faire de la tapisserie, de reprendre (à trente ans) les
+sots petits goûts de l'enfance. On court vite à Paris demander à M. de
+Gesvres (le célèbre impuissant) tout ce qu'il faut pour ces travaux de
+femme. Même à la cour, on rit. Le courtisan français, qui ne tient pas
+sa langue, fait compliment au Roi: «Sire, votre grand aïeul n'a jamais,
+comme vous, commencé à la fois quatre _sièges_ (de chaises ou
+fauteuils).»
+
+Comment le soulever de là? lui donner un moment de coeur, de volonté?
+L'amour et la paternité, si puissants sur Louis XIV, pouvaient bien
+moins sur Louis XV. Nul désir des enfants. En trente années et plus, il
+n'en eut ni de la Mailly, ni de Pompadour, ni de Du Barry. La Nesle
+essaya cette prise, elle voulut ce gage du Roi (au grand moment décisif
+des affaires). À la fête des Rois (le 6 janvier), elle est enceinte.
+
+On le sut à l'instant. Fleury se crut fini. Il fut plat, à l'instant,
+comme un ballon piqué, si plat que le 25 il fait sa cour à Frédéric, lui
+écrit que «l'Autriche n'ayant pas rempli les traités, la France est
+absolument libre, ne la garantit point.» En même temps, cet homme de
+quatre-vingt-dix ans donnait ici la comédie honteuse de dire qu'il
+n'avait nulle idée, nul parti, ne savait où aller, avait l'esprit perdu.
+Il fait l'évaporé, l'innocent et le simple. Il a réduit sa taille
+(_Arg._), il paraît plus petit, veut faire pitié. On dit: «On ne peut
+pas tuer ce vieux prêtre.»
+
+Avec cela, il reste. Il traîne, il niaise, ajourne. Le succès exigeait
+deux choses: agir dès mars,--et marcher droit à Vienne.--Une troisième
+était demandée par Frédéric: que Bellisle agît seul avec lui, et
+dirigeât tout.
+
+Bellisle n'avait point commandé (pas plus que Frédéric), mais chacun à
+le voir, à l'entendre, sentait le génie.
+
+Frédéric le croyait le seul homme de France (avec Chauvelin et
+Voltaire). Le 13 février, on le fait maréchal, commandant de l'armée
+future.
+
+Mars passé, rien encore. Avril, rien. Et déjà en avril, Frédéric a gagné
+sa première victoire (de Molwitz), un brillant appel à la France, ce
+semble. Que fait-elle? Il attend.
+
+Fleury renouvelait sa manoeuvre de 1733. La Nesle, en mai, joue le tout
+pour le tout. Elle entrait au cinquième mois de sa grossesse. Le Roi,
+plus qu'on n'eût cru, semblait attendri d'elle et de cette espérance, de
+ce moment délicat et souffrant. La Nesle en profita. Fleury boudait, se
+tenait à Issy. Elle dicta au Roi une lettre où il disait «qu'il pouvait
+rester à Issy.»
+
+L'occasion est une place de gentilhomme de la chambre que Fleury veut
+pour son neveu. Elle a forcé le Roi d'écrire. La lettre est là, mais non
+pas envoyée. Le Roi en est chagrin, agité, ne dort plus. Bref, la Nesle
+elle-même a peur, emploie sa soeur pour faire la reculade, détruire la
+lettre, et Fleury reste.
+
+Il en coûta la vie à cent mille hommes (pour commencer, le désastre de
+Prague). Il en coûta la guerre indéfiniment prolongée, où la France
+s'épuisa, s'usa.
+
+Contraste étrange! À ce moment de mai où le Roi nous inflige à
+perpétuité l'homme de la paix et de l'Autriche, lui Louis XV est dans
+l'Empire proclamé le roi de la guerre, le roi des rois. C'est
+l'Agamemnon de l'Europe. La Bavière, la Saxe et le Rhin, la Pologne,
+l'Espagne et le Piémont, et le victorieux roi de Prusse, tous traitent
+avec la France, veulent suivre la France au combat (18 mai, 5 juillet
+1741).
+
+Bellisle apporta à Versailles cette couronne (on peut dire) du monde.
+Il arrivait lui-même avec le succès singulier d'être le favori, l'ami
+personnel des trois rois: l'Empereur bavarois, le roi de Pologne, le roi
+de Prusse. Et, avec tout cela, à peine il arrache d'ici une promesse de
+25,000 hommes! Si tard, et en juillet! on agira trop tard. Excellent
+répit pour l'Autriche.
+
+Le pis, c'est que Bellisle, en revoyant Versailles, le retrouvait
+changé. À ses idées premières, favorables à la Prusse (au grand roi
+protestant), un autre plan peu à peu succédait, plus agréable au Roi, un
+plan soutenu des Noailles, et essentiellement catholique. Le Roi, la
+famille royale, nullement ennemis de l'Autriche, sympathiques à
+Marie-Thérèse, ne voulaient rien au fond que lui prendre le Milanais,
+pour créer à l'infant Philippe, gendre de Louis XV, un grand
+établissement au nord de l'Italie, comme celui de don Carlos à Naples.
+Chaque semaine arrivait de Madrid une lettre de la gentille infante.
+Louis XV si paresseux lui répondait toujours, lui écrivait à chaque
+instant. En secret. Et tous le savaient. Noailles, le roué du Régent,
+aujourd'hui sacristain, porte-chape à l'église (_Arg._), s'était fait
+bassement l'avocat de ce plan, qui allait armer contre nous le Piémont,
+l'allier à Marie-Thérèse.
+
+On refroidit la Prusse également. Pour récompenser l'Allemagne de sa
+confiance en nous, on en faisait quatre morceaux, tous faibles et
+dépendants. Plan perfide qui dut irriter Frédéric. S'il abaissait
+l'Autriche, ce n'était pas pour faire un autre tyran de l'Allemagne.
+Pour comble d'ineptie, on blessa celle-ci, en faisant de son Empereur
+un général de Louis XV (août).
+
+Noailles, l'avocat de l'Espagne, n'en fut pas moins l'ami de l'espion
+que l'Autriche avait ici, Stainville (Choiseul). Ces Stainville, des
+Lorrains, à deux maîtres, à deux faces, se fourrant partout, sachant
+tout, voyaient avec bonheur le beau plan des Noailles qui, nous ôtant
+bientôt nos meilleurs alliés, la Prusse et le Piémont, rendrait force à
+Marie-Thérèse.
+
+Contre la famille royale et les Noailles, la Nesle fut de plus en plus
+faible. Elle avait près du Roi deux rivales: l'Infante et Choisy.
+
+L'Infante, petite fille de quinze ans qui, tombée à Madrid aux mains
+d'un démon, la Farnèse, dressée assidûment par elle et écrivant sous sa
+dictée, par elle agitée, dépravée, flottait et caressait son père,
+priait, pleurait, se désolait, se mourait de n'être pas reine.
+
+Et Choisy? c'était pis qu'une maîtresse, c'était une maison qui rendait
+toute maîtresse inutile, c'était le tombeau de l'amour.
+
+Un confident ministre de Fleury acheta pour Louis XV (vers novembre
+1738) cette _petite maison_ pour s'amuser, chasser, bâtir un peu. Le
+ministre des plaisirs du roi, l'effrontée Charolais lui donna caractère,
+y créant une sorte de _parc aux cerfs_ des dames. Le règlement cynique
+de Choisy était celui-ci: Six lits de femmes en tout: _point de maris_.
+Les dames étaient invitées seules.
+
+Dès lors pourquoi une maîtresse? Le Roi n'était pas fort, quoi qu'on ait
+dit. On voit dans De Luynes, Argenson, etc., qu'il a souvent des
+défaillances. Parfois il se remet en buvant coup sur coup quatre verres
+de vin pur (_Barbier_). Il chasse. Mais le curieux tableau qu'on voit à
+Fontainebleau, montre qu'on le menait fort près de la chasse en voiture,
+en petit carrosse de femme.
+
+Le plus souvent la Nesle se tenait à Choisy, afin que la place fût
+prise. Mais le Roi allait et venait, souvent à Rambouillet près de
+madame de Toulouse, peu, très-peu à Versailles. Fleury s'en allait à
+Issy. Les ministres en vacances quittaient Versailles alors, s'amusaient
+à Paris (_Barbier_, 3, 288). Ainsi point de gouvernement.
+
+La Nesle, enfonçant peu à peu, se décida enfin à traiter avec les
+Noailles. Elle avait éprouvé combien ils étaient dangereux. Pour la
+perdre, ils avaient tenté un piège assez grossier, d'employer un jeune
+homme, le fils de Noailles même, qui près d'elle ferait l'amoureux. Elle
+en rit, mais traita avec le père qui avait grande envie d'être chef du
+Conseil, traita avec sa soeur, madame de Toulouse, la pieuse maman du
+Roi. Celle-ci, qui pour l'affaire de son fils avait pâti dans sa vertu,
+s'immola encore plus peut-être pour la fortune de son frère et (ce qui
+surprit d'elle) sans décence ni précaution.
+
+L'excellent tableau de famille qui nous donne à Versailles le portrait
+de la dame, intelligente certes, avec de jolis yeux, sucrée,
+grassouillette et vulgaire, dit assez jusqu'où la commère pouvait aller
+dans l'intérêt des siens. Sa facilité maternelle, du Roi s'étendant aux
+deux soeurs, elle parut les adopter aussi, les embrassa et les
+enveloppa, leur fit de son appartement (ce lieu dévot, de deuil récent)
+un libre lieu commun, prêtant, dit d'Argenson, son lit, son canapé, son
+fauteuil et le reste. Honteux arrangement et fatal à la Nesle, qui, dans
+cette grossesse avancée, endurait les retours où s'amusait la malice du
+Roi, ou vers la maman complaisante, ou vers la jalouse Mailly qu'il
+consolait et qu'on crut même enceinte.
+
+La Nesle leur quitta la place, s'établit à Choisy, croyant y faire venir
+le Roi, le tenir seul. Absente elle laissait le champ aux ennemis. Un
+coup fut porté. Ce fut son mari même, un jeune homme léger, qui lui
+porta ce coup mortel. Dans une chambre au-dessus du Roi, il dit fort
+haut pour être entendu par la cheminée: «Il n'a après tout que deux
+laides.» Ce n'était que trop vrai. Elle n'avait jamais été belle. Elle
+était blanche, c'était tout. Elle n'était pas bien faite. Elle avait le
+cou mal attaché. La grossesse, cette terrible révélation de tout défaut,
+trahit ceux de sa taille. Le rire, sa grande puissance, n'embellit pas à
+ces moments. Le Roi ne la voyait pas laide. Il fallut que quelqu'un le
+dît. Il le sut dès ce jour, alla moins à Choisy. Gisante à son neuvième
+mois, elle se trouva là comme un meuble inutile. À l'immobilité du Roi,
+si nouvelle et si surprenante, on donna la raison plus surprenante
+encore et saugrenue: «L'argent manquait pour ces petits voyages
+(_Arg._).»
+
+Dans l'absence du roi, elle était en péril. Elle avait provoqué
+non-seulement les plus hautes inimitiés, mais, ce qui est plus terrible,
+les basses. Les domestiques étaient ses ennemis. Son audace qui
+affrontait tout, non contente de changer l'Europe, allait jusqu'à
+changer, réformer la maison du roi. Elle avait touché même l'homme qui
+vivait avec lui, le tout-puissant valet de chambre, à qui le roi disait
+tout, _rapportait_. Elle osa dire un jour: «Vous allez _rapporter_ cela
+encore à Bachelier?» Non moins imprudemment elle avait signalé le
+commerce de places qui se faisait autour du vieux Fleury par ses vieux,
+Barjac et Brissert (un précepteur de son neveu). Ce Brissert, à lui
+seul, avait gagné plus d'un million. Enfin, ce qui donna l'alarme au
+monde de valets qui grouillait à Choisy, mangeant, pillant, volant sur
+les petits soupers, c'est qu'elle supprima ces soupers et l'orgie de
+champagne, montrant au roi qu'on se moquait de lui. Elle lui fit faire
+ses comptes et lui prouva qu'un Lazare volait ses bouteilles, etc. Elle
+exigea qu'on chassât ce Lazare. Dès lors ils sentirent tous qu'avec elle
+on ne pouvait vivre. Elle était clairvoyante. Elle prévit et dit: «Je
+mourrai» (_Argens._, II, 234).
+
+Supprimer les soupers! exiger que le roi restât sobre et lucide, qu'il
+ne s'enivrât que d'amour! Seule occuper Choisy, en écarter les dames
+complaisantes qui y venaient toutes à leur tour! c'était une réforme
+énormément hardie, qui touchait au roi même. Et l'on a beau me dire
+qu'il restait amoureux. Je sais mon Louis XV assez pour affirmer qu'en
+lui obéissant, il dut se faire très-froid, triste, et laisser percer sa
+révolte intérieure, qui, entrevue fort bien, enhardit à agir. La
+maîtresse devenait un maître.
+
+Le 11 août, elle fut très-malade à Choisy. On la saigne deux fois et le
+roi ne vient pas. Mais plusieurs fois par jour il a de ses nouvelles.
+Le 13, elle lui mande qu'elle se meurt. Il arrive. Elle ne le lâche
+plus. Elle veut mourir à Versailles, se met dans une litière. Mais elle
+se croit tellement menacée de ses ennemis qu'elle ne se met en route
+qu'avec une forte escorte. Elle arrive ainsi, la mourante, armée en
+guerre et redoutable. Elle se fait donner l'appartement royal (et
+très-voisin du roi) du cardinal grand aumônier de France. Là elle
+accouche (4 septembre). Elle accouche d'un fils, dont le roi est parrain
+et qu'il nomme Louis. Il semble ivre de joie.
+
+Mais quelle ombre au tableau! À ce moment où elle est plus que reine, où
+tout s'aplatit devant elle, le roi (dans sa nature maligne, jalouse et
+toujours de bascule) relève madame de Toulouse. Il fait à la maman le
+présent singulier de Luciennes, pavillon d'amour, bâti par la galante
+Conti, fille de la Vallière, et qu'aura plus tard Du Barry. Rambouillet
+est trop loin. Luciennes, justement sur la route de Versailles à Marly,
+sera la halte naturelle. Nul don de plus haute faveur.
+
+Autre fait et plus grave. Le roi, revenant du salut, au milieu de
+vingt-cinq personnes, se mit à jaser politique, à rire du roi de Prusse
+et de _son_ hardiesse à Molwitz où on disait qu'il avait fui (_Arg._,
+236). Mot stupide, et bien dangereux, qu'on prit avidement, en concluant
+sans peine que le roi tournerait contre la Prusse, contre les idées de
+la Nesle, penchant plutôt vers le plan catholique, vers les Noailles,
+leur soeur, madame de Toulouse: bref, que la Nesle, en son triomphe
+même, n'était pas forte au coeur du roi.
+
+La Nesle était le grand scandale, le parti des impies, de l'alliance
+protestante, l'ennemie de l'Autriche, du parti des honnêtes gens. Si _la
+main de Dieu_ la frappait, c'était un grand coup pour sauver la
+catholique Autriche, la touchante Marie-Thérèse, «que les anges devaient
+défendre,» selon la prophétie de Fleury. Dieu, en de tels moments, ne
+refuse pas un miracle. La Nesle n'était pas née pour vivre. Mal
+conformée, elle eut de plus une fièvre miliaire qui pouvait l'emporter.
+Il en fut avec elle, selon les vraisemblances, comme pour le petit Don
+Carlos, le fils de Philippe II, malade et qui peut-être serait mort de
+lui-même, mais on ne laissa rien au hasard: on aida.
+
+Les horribles douleurs qu'elle avait se voient-elles dans ces fièvres?
+le dénouement rapide (si prompt qu'on ne put même l'administrer) est-il
+naturel en ces cas? Une circonstance effrayante, et de clarté tragique,
+s'y serait ajoutée (_Mém. de Rich._, V, 115), c'est que son confesseur à
+qui, en expirant, elle dit pour sa soeur certain secret, n'eut pas même
+le temps de passer d'une chambre à l'autre, et tomba roide mort avant
+d'entrer chez la Mailly.
+
+Cette mort est du 9 septembre. Le 13, l'Autriche fut sauvée.
+
+Marie-Thérèse s'était enfuie de Vienne. Nous étions bien près, à huit
+lieues. L'ordre vient de Versailles de n'aller pas plus loin, et de
+tourner vers Prague, c'est-à-dire de ne pas toucher au coeur de l'empire
+autrichien. Quel est donc l'ennemi véritable? La Prusse, dans l'intime
+pensée de Versailles, et Frédéric. Il se le tint pour dit.
+
+Marie-Thérèse put le 13 septembre jouer à Pesth sa belle et pathétique
+comédie. Enceinte, un enfant dans les bras, elle pria les Hongrois pour
+elle, pour sa sûreté. Ces barbares héroïques oublient tous les massacres
+et les perfidies de l'Autriche. Ils tirent le sabre, ils crient:
+«Mourons pour notre roi Marie-Thérèse!» Et en effet, ressuscitant
+l'Autriche, ils ont fait mourir la Hongrie.
+
+Mais revenons en France. Les gens qui connaissaient le roi sentirent
+parfaitement que, même en ce grand deuil, le seul qu'il ait eu de sa
+vie, ce qui le touchait, c'était bien moins la morte que la mort. Cette
+femme adorée ne fut pas exceptée de la règle commune: on ne mourait pas
+dans Versailles. Du moins on emportait le corps (pas encore expiré?), on
+le fourrait dans un hôtel voisin. Cela se fait pour elle, et, sans
+cérémonie, on la jette dans une remise. Devant mouler sa face en plâtre,
+on remarqua que sa bouche restait ouverte par une convulsion. Deux
+hommes forts ne furent pas de trop pour empoigner la tête, la serrer,
+et, de force, fermer cette gueule béante. Cela parut bien drôle et
+amusant pour la canaille qui entra. Ces imbéciles croyaient que c'était
+elle qui éloignait le roi de leur Versailles. Ils firent à ce cadavre
+toute sorte d'indignités, tirant dessus des fusées, des pétards,
+outrageant de leur mieux «la reine de Choisy.»
+
+On avait prévu à merveille que le roi n'exigerait aucune enquête. Les
+médecins furent prudents, ne virent rien. Le roi voulait-il voir?
+Voulait-il bien sérieusement pousser à bout, connaître les gens hardis
+qui avaient fait le coup, et qui auraient cent fois mieux aimé avoir
+tout de suite pour roi un dauphin de treize ans?
+
+Sa tête parut très-affaiblie. Au-dessus il avait un petit entre-sol où
+il allait pleurer au lit de la Mailly, la faire pleurer, sur elle
+marmotter des _De profundis_. Au-dessous il avait madame de Toulouse
+chez qui il allait faire l'enfant. L'énervation pleureuse et la peur
+libertine, et les enfances de Henri III, c'est tout ce qui semblait
+rester de lui.
+
+Un acte cependant marque dans cette époque qu'il voulait expier. On lui
+dit que les maux du temps venaient uniquement du grand nombre des livres
+impies. Il y remédia. Il créa tout d'un coup, en une fois, soixante
+dix-neuf censeurs. Tous choisis avec soin. Exemple, le sage et pieux
+Crébillon fils, le célèbre auteur du _Sopha_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LA CONSPIRATION DE FAMILLE--LA TOURNELLE--DÉSASTRE DE PRAGUE
+
+1742
+
+
+Quand Frédéric pressa Marie-Thérèse, Fleury, d'un air béat, dit au
+Conseil: «Elle est comme Jésus sur la montagne, éprouvé par Satan. Mais
+les anges la soutiendront.» Voici comme les anges s'y prirent au moyen
+de Fleury.
+
+Un jour, il va chez le petit Dauphin «pour assister à ses études.» Ce
+prince, qui n'avait que douze ans, mais qui avait déjà la grosse tête,
+le caractère lourd et fort qu'on vit plus tard, parla au vieux ministre
+de la guerre commencée, l'interrogea sur la justice de cette grande
+entreprise. Fleury très-volontiers s'y prêta, se laissa pousser,
+embarrasser, battre, jusqu'à être forcé de reconnaître «que c'était une
+guerre _injuste_.» Il sortit vite pour n'en dire davantage. Tous
+restèrent stupéfaits. Le Dauphin fut dès lors l'espoir «_des honnêtes
+gens_.» (Rich., VI, 168.)
+
+Cet espoir dès longtemps était cultivé par l'Église. Il n'avait que six
+ans quand le clergé de France, dans l'Assemblée de 1734, vint lui faire
+sa harangue, demander sa protection. L'enfant, assis, couvert,
+l'accueillit gravement, prit la chose au sérieux. Dans la réalité, en
+toute occasion, il se déclara pour l'Église avec la chaleur de sa mère,
+mais avec suite, autorité. Sa pesanteur physique y ajoutait. Il était à
+douze ans un gros homme et un personnage, déjà un Stanislas pour
+l'embonpoint, un Boyer pour l'esprit. Boyer, dont Voltaire a tant ri,
+borné et entêté, s'était merveilleusement exprimé dans son élève le
+Dauphin. Mais celui-ci, de plus, était mal né physiquement, mal
+conformé, comme sont les enfants conçus en dépit de l'amour, produits
+hétéroclites d'unions répulsives. Il grandit, il grossit, lourd,
+bizarre, discordant, entrevoyant parfois sa fatalité très-mauvaise. À
+dix-sept ans, dans une lettre au vieux Noailles, il dit: «Je traîne la
+masse pesante de mon corps.» Il eût fallu du mouvement. Mais il y fut
+absolument impropre. Il déteste la chasse, y va, et, pour son coup
+d'essai, tue un homme. Une autre fois, il joue, et si gracieusement
+qu'une dame est fortement blessée (_Arg._, VI, 229. _Luynes_, IX, 325).
+
+Une chose très-grave, qui réfute ses panégyristes, c'est le jugement
+sévère que M. de Luynes lui-même (intime de Marie Leczinska) porte sur
+le Dauphin. Il le trouve _enfant_ à vingt ans, variable et lourdement
+léger, passant d'une chose à une autre, de plus, étrange, absurde;
+chantant _Ténèbres_ avec sa femme, la seconde dauphine, dans la chambre
+lugubre où fut _exposée_ la première (_Luynes_, VIII, 367). Cela n'est
+pas d'un esprit sain, mais d'un cerveau, ce semble, marqué des manies
+sombres du roi demi-fou de Madrid.
+
+Ce triste Caliban, qui après tout était honnête, se fût jugé peut-être,
+eût décliné la responsabilité des grandes choses, si les gens qui en
+étaient maîtres, ne l'eussent incessamment poussé, mis en avant. Il se
+crut nécessaire, appelé et voulu de Dieu, fit effort et s'ingénia. Là
+parut un esprit très-faux, un sot subtil qui, dans la main des fourbes,
+eût pu aller très-loin et faire regretter son père même. Celui-ci
+l'aimait peu, le voyait comme un être à part, déplaisant dans le bien
+autant que dans le mal, en parfait contraste avec lui.
+
+Le Dauphin fut le centre, le noyau fort et dur autour duquel la famille
+royale et le clergé, l'intrigue espagnole-autrichienne, tous les
+éléments rétrogrades se groupèrent peu à peu. Nous devons les énumérer.
+
+La reine, entre sa chaise et sa chaise percée, a l'air de n'agir pas, de
+souffrir seulement. Son infirmité la stimule. Quand sa chère Espagne est
+en jeu, elle fait écrire à Madrid les avis que ne donnaient pas nos
+ministres. Les intrigants Lorrains, les Polonais jésuites, la lancent
+par moments aux pieds de Louis XV. «Sire, sauvez la Religion»
+(c'est-à-dire proscrivez Voltaire et l'Encyclopédie). Chose triste,
+odieuse, pour chancelier intime elle prend Saint-Florentin, ministre des
+prisons, geôlier des protestants, jansénistes et philosophes.
+
+Les deux filles aînées, l'Infante et Henriette, qui ont seize ans
+(1743), sont une avec leur mère. La première, grande et belle, fort
+aimée de son père (stylée par la Farnèse), voulait non-seulement une
+royauté du Milanais, mais, ce qui est plus fort, à la mort de Fleury,
+faire ici un premier ministre.
+
+Henriette, au contraire, très-douce et maladive, avait beaucoup
+souffert. Promise au Bavarois, promise au duc de Chartres, qu'elle
+aimait, qui l'aimait, puis refusée, brisée. Son père veut la garder. Il
+craint les Orléans, est jaloux de ses filles. Nulle plainte. Mais la
+pauvre Henriette (instrument de sa mère, du Dauphin), si elle ose
+parler, doit, timide et tremblante, aller d'autant plus droit au coeur.
+
+Une enfant de dix ans, la véhémente Adélaïde, aura un bien autre
+pouvoir. Dans sa vivacité, son élan polonais, ses saillies précoces et
+baroques, elle étonne. Seule des filles du roi, elle obtient de rester
+près de lui, de ne pas subir le couvent. Elle prendra le Roi, sans nul
+doute, lui fera faire ce que veut le Dauphin.
+
+Tous Espagnols de coeur, voulant le Milanais pour l'infant et
+l'infante.--Mais secondairement tous pour Marie-Thérèse.--Tous rêvant
+l'avenir de l'hymen autrichien, visant pour une infante d'Espagne le
+petit Joseph II[34].
+
+ [Note 34: «Mais il n'a pas six mois.» Il n'importe. Longtemps
+ avant qu'il ne fût né, il est rêvé de la Farnèse, des
+ Bourbons d'Espagne et d'ici. Cette Farnèse, en sa vilaine
+ âme, eut toujours deux idées: 1º prendre à l'Autriche ce
+ qu'elle peut; 2º l'épouser (par ses enfants, petits-enfants).
+ Dès son grenier de Parme, et avec la bassesse des petits
+ princes d'Italie, elle avait pour _César_, pour l'Empereur,
+ pour l'Autriche, cette admiration de valet, qu'ont eue les
+ Allemands, les Georges de Hanovre, restés valets sur le trône
+ du monde. Dès 1726, elle flatte l'Autriche, nomme sa fille
+ _Marie-Thérèse_. En 1741, Joseph est à peine sorti du sein
+ maternel, que notre infante de seize ans lui fait vite une
+ épouse. Cette maladie de mariages autrichiens gagna de Madrid
+ à Versailles, par cette infante aimée de Louis XV,
+ caressante, intrigante, et qui corrompit la famille.]
+
+Funestes mariages, d'abord de Joseph II, plus tard de Marie-Antoinette!
+Un million d'hommes ont péri pour cela.
+
+_Bourbon_, _Autriche_, _Espagne_, trinité sainte. Union ardemment
+désirée du clergé. Le sang du _Très-chrétien_, du roi _Catholique_ ne
+peut mieux s'allier qu'à l'_Apostolique_ Autrichien.
+
+La guerre n'est qu'extérieure. On reste ami, parent. Le coeur est pour
+Marie-Thérèse. La bonne Autriche, l'_honnête_ Autriche, ce sont des mots
+adoptés dans l'Europe. Sur la justice de cette guerre, l'opinion de
+Versailles et de Madrid est tout à fait celle de Vienne. C'est celle des
+_honnêtes gens_. Le vieux Fleury, en entravant la guerre, sert
+directement la pensée de toute la famille royale. Elle pleure aux
+victoires de la Prusse. Elle pleure aux succès de la France. Dès ce jour
+est organisée, contre nous, contre la patrie, _la conspiration de
+famille_.
+
+Cette conspiration n'est devenue bien claire que plus tard, à mesure que
+grandit le Dauphin. Mais déjà elle existe, elle agit sourdement, saisit
+le roi d'autant plus sûrement qu'elle ne veut et n'insinue guère que ce
+qu'il eût voulu lui-même. De fond et de nature, d'éducation, de
+précédents, il était (sauf des échappées) homme du clergé et du passé,
+bon Espagnol, bon Autrichien.
+
+L'opposition naturelle à cela furent les maîtresses. Dans quelle mesure?
+médiocre pourtant, la Nesle avait l'instinct du grand. La Mailly eut du
+coeur. Leurs efforts avortèrent. La Tournelle voulut, exigea _qu'il fût
+Roi_, le rendant seulement plus absolu, plus dur. La Pompadour lui fit
+un peu tolérer les idées. Mais ce ne fut jamais qu'en haine et envie du
+Dauphin. Donc, rien ne fut gagné. Le parti du Dauphin le reprit par ses
+filles. Ceci soit dit pour tout le règne. Revenons à la fin de 1741.
+
+L'affaissement d'esprit pitoyable où fut Louis XV, sa peur profonde de
+la mort après la catastrophe horrible de la Nesle, donnait bon espoir au
+clergé. La Mailly, plus qu'usée, ne pouvait pas faire contre-poids. Le
+roi reprendrait-il maîtresse? cela semblait douteux. Le parti bien
+pensant croyait que, si parfois revenait l'ardeur libertine, la petite
+maison de Choisy y suppléerait de reste, les dames complaisantes, les
+nocturnes hasards sans amour et sans souvenir, donc, sans effet ni
+influence.
+
+Il fallait un courage réel pour entreprendre de refaire une maîtresse,
+de rendre le roi amoureux.
+
+Deux sortes de personnes y étaient cependant infiniment intéressées, les
+courtisans, les gens d'affaires. Parmi les premiers, Richelieu,
+jusque-là écarté, mais uni aux Tencin, ne désespéra pas de s'emparer du
+roi en lui donnant une maîtresse quasi-royale, bâtarde des Condés. Dans
+le monde d'affaires, on présentait d'en bas un bijou plébéien, une
+enfant accomplie, une Pandore douée de tous les arts. Créature et
+filleule des Pâris, la petite Poisson était née _in telonio_, dans leur
+propre comptoir. Celle de Richelieu, la Tournelle, avait vingt-cinq ans.
+Celle des Pâris, la Poisson, n'en avait que dix-huit. Laquelle des deux
+aurait le coeur et le courage de reprendre le rôle dangereux de la
+Nesle? Laquelle agirait pour la France? c'était au fond la question. La
+Tournelle, qu'on croyait bâtarde des Condés, donnait espoir; on
+supposait qu'elle serait, comme eux, du parti Chauvelin, anti-dévot et
+anti-autrichien. La petite Poisson promettait encore plus; le salon de
+sa mère, fort mêlé, recevait avec les fermiers généraux, beaucoup de
+gens de lettres, les plus libres esprits. Filleule des Pâris, elle était
+caressée de tous et put jouer enfant plus d'une fois entre Voltaire et
+Montesquieu.
+
+La mise en scène de l'enfant fut jolie et fort bien entendue. Les Pâris,
+relevés, redevenus puissants (Montmartel, banquier de la cour, Duverney,
+fournisseur général des armées), gardaient une note fâcheuse, celle
+d'avoir eu leur commis Poisson pendu en effigie. La petite Poisson avait
+un beau prétexte, touchant, d'aller au roi, sa piété filiale. On la
+faisait voltiger dans les chasses, en robe rose et phaéton bleu. Elle
+allait, revenait, tournait autour. Le parti contraire s'en moquait,
+disait: «C'est l'amoureuse du roi.» Mais d'autres plus sérieusement:
+«C'est pour la grâce de son père.» Quelque part qu'il allât, il revoyait
+ce doux petit visage, muet, qui pourtant implorait. Il souriait,
+regardait volontiers. On s'alarma. On coupa court en décidant le roi,
+non à prendre la fille, mais à faire grâce au père (en 1741). Cela
+finissait tout.
+
+Les Pâris comprirent mieux qu'il fallait d'abord la marier, la faire
+dame d'un salon, une reine de la mode et des arts, mais surtout lui ôter
+ce fâcheux nom de Poisson, dont on plaisantait trop. «La caque sent
+toujours le hareng, etc.»
+
+Le roi, qui avait eu la Nesle, un des grands noms de France, eût bien
+fort descendu avec celle-ci. La famille royale, la cour, supportaient
+mieux la Nesle, disant: «Elle est de qualité.» Cela retarda la Poisson,
+et plus de trois années.
+
+Pour le moment, Duverney, ajournant sa petite merveille, se rangea à
+l'avis des Tencin et de Richelieu, qui était de donner au roi une
+_princesse_, mais encore une Nesle. M. le Duc, qui avait eu longtemps
+madame de Nesle, se croyait père de plusieurs de ses filles, et il en
+avait doté, marié une à un gentilhomme. Bientôt veuve, fort belle et
+brillante, cette dame, qui se sentait Condé, en avait la hauteur, malgré
+sa pauvreté. «Haute comme les monts,» disait madame de Tencin, sa
+patronne. Elle n'en fut pas moins basse, avare, débattant longuement
+dans sa froideur sordide combien elle aurait de son corps. Bien
+différente de la Nesle, elle facilita son traité, en demandant beaucoup
+pour elle-même et rien pour la France, en se séparant des Condés qui
+soutenaient Chauvelin. Elle endura Fleury, et Tencin, et Noailles, les
+influences de famille. Elle employa Voltaire, l'homme de Richelieu,
+auprès du roi de Prusse, mais ce qui fut bizarre, le fit écrire aussi
+pour les plans de Tencin, et la folle croisade qui nous brouillait avec
+la Prusse.
+
+Revenons en septembre, en 1741. Fleury, disons plutôt Versailles (et la
+famille, les Noailles, Maurepas, etc.), parut se proposer deux choses:
+Sauver l'Autriche, et blesser Frédéric.
+
+1º _On n'alla pas à Vienne_, comme il voulait. Et on amusa le public en
+portant jusqu'au ciel un brillant coup de main, Prague emportée par
+escalade. Maurice de Saxe, le bâtard, la commanda. Chevert l'exécuta. Et
+la gloire en fut à Maurice (18 novembre 1741).
+
+2º Fleury accorda au roi George, oncle et ennemi de Frédéric, _la
+neutralité du Hanovre_ (octobre 1741). George est mis à son aise. On ne
+peut l'attaquer. Et lui il peut donner des subsides à Marie-Thérèse, lui
+payer des Danois, des Anglais et, chose impudente, douze mille de ces
+Hanovriens que l'on vient de déclarer neutres.
+
+3º Bien loin d'écouter Frédéric, on prend pour général, celui qui lui
+déplaît le plus, un sot brutal, un Broglie, qui l'a blessé, le blesse
+encore. On rit de Frédéric. On élève ridiculement en face de ce grand
+homme un nain, ce Maurice de Saxe, officier subalterne et caractère
+suspect, qui a l'incroyable insolence d'être jaloux du roi de Prusse.
+
+Frédéric sentait tout cela. Il se trouvait seul, sans terreur. Ce grand
+et ferme esprit avisait froidement à vaincre et à traiter sans nous.
+
+L'infortuné Bellisle voit tout fondre en ses mains. Le Prussien et le
+Saxon flottent. L'Empereur a perdu tous ses États héréditaires.
+Bellisle, en mars, court à Versailles. Il trouve autour du fauteuil de
+Fleury ceux qui perfidement ont agi contre lui, contre la Prusse et pour
+l'Autriche. La Mailly eut alors un beau mouvement de coeur. Elle força
+d'écouter Bellisle qui écrasa ses ennemis.
+
+Le roi ne disait rien, et l'on croyait que, pour des paroles si libres,
+il serait mis à la Bastille. Quelques honnêtes gens réclamèrent. La
+Mailly pleura pour l'armée qui périssait si l'on brisait Bellisle. Le
+relever, c'était sauver l'armée, nous ramener la Prusse, raffermir
+l'Allemagne.--Revirement subit. Le roi signe un brevet qui le fait duc,
+et duc héréditaire. L'Empereur le fait prince d'Empire.
+
+Tout cela vient bien tard. Frédéric serré de très-près, non soutenu par
+les Saxons, abandonné de nous, et seul, gagna la bataille de Chotusitz.
+Vainqueur, il écrivit à Broglie qu'il était quitte envers la France
+(mai). Broglie, sourd aux conseils de Bellisle, se fit battre et
+s'enfuit dans Prague.
+
+Marie-Thérèse qui, avant la bataille, ne savait pas si elle ferait grâce
+au roi de Prusse, dégonfla, devint souple. Le traité était imminent.
+Bellisle accourt chez Frédéric, et s'emporte dans son désespoir.
+Frédéric froidement tire de sa poche les lettres que Fleury a écrites en
+Autriche, offrant de laisser là la Prusse, de faire rendre la Silésie si
+l'Empereur a la Bohême. Lettres honteuses où le radoteur confiait à
+l'ennemi tous ses chagrins secrets. Dans ces missives étranges, l'esprit
+_prêtre_, l'esprit de police, de lâcheté, d'enfant _rapporteur_,
+brillait, comme dans celles de 1737. Il a accusé Chauvelin alors,
+aujourd'hui dénonce Bellisle (2 juillet 1742). Marie-Thérèse imprime
+tout cela pour l'amusement de l'Europe. Versailles est démasqué-honni.
+Le roi de Prusse s'arrange avec l'Autriche et l'Angleterre (28 juillet).
+Hollande et Danemark, Pologne et Saxe, y accèdent bientôt, et six mois
+plus tard la Sardaigne nous laisse aussi et traite. Seule restera la
+France. L'autre année, Louis XV parut le général du monde (août 1741).
+En août 1742, il n'a plus d'allié que l'inutile Espagne et le Bavarois
+ruiné.
+
+La situation était grande, terrible. Les nôtres, abandonnés, n'ayant ni
+Prussiens, ni Saxons, sont enfermés dans Prague. Rien n'y vient plus.
+Dès août la disette commence. Les bandes innombrables de Marie-Thérèse,
+ses cavaliers barbares, guêpes féroces, voltigent tout autour et coupent
+toute communication. L'impératrice dit: «Je les tiens.» Fleury prie, et
+elle s'en moque. Elle veut qu'ils sortent désarmés, prisonniers.
+Bellisle, très-généreusement, pour réparer les fautes de Broglie,
+s'enferme dans Prague avec lui. Il répond à Marie-Thérèse par des
+sorties terribles. Dans l'une, nos Français vont droit aux batteries
+autrichiennes, les enclouent, avec grand carnage, enlèvent le général
+Monti. Insigne gloire, mais qui ne nourrit pas. On tue, on mange les
+chevaux.
+
+Cela le 22 août, que fait-on à Versailles!
+
+Une voix sourde, profonde, s'y élevait pour Chauvelin. Dans un si grand
+péril, dans un tel abandon, tous sentaient qu'il fallait à l'heure même
+un pilote, une main sérieuse au gouvernail. Les Condés, les Conti, la
+Mailly, même le contrôleur des finances Orry, créature de Fleury,
+étaient pour Chauvelin. Mais personne hardiment n'osait s'avancer et
+déplaire, risquer «d'attacher le grelot.» La question était de savoir si
+les influences nouvelles, Richelieu et les autres, agiraient dans ce
+sens. Ils s'abstinrent lâchement.
+
+Les Maurepas, les Noailles, tremblaient. Ils firent parler Fleury. Il
+dit que la religion était perdue si l'on rappelait Chauvelin. Il avoua
+que le Conseil n'était pas fort, qu'il fallait le fortifier, pour cela
+appeler... Tencin, avec le jeune d'Argenson (souple et fin valet des
+Jésuites). Le 27 août cela se fit. Tencin, que jusque-là on avait cru
+homme d'esprit, au pouvoir parut un néant.
+
+Il y avait pourtant de vrais Français. Un M. de Merlé, que connaissait
+un peu Fleury, vint le trouver, prier pour notre armée, demander qu'on
+envoyât à son secours l'armée inactive de Maillebois, Fleury y
+consentit. Maillebois alla jusqu'à Égra. Mais cette fois encore, on
+attrapa Fleury. Le secret agent de l'Autriche, Stainville (Choiseul),
+lui dit que, si près de la paix, il allait gâter tout par une collision
+inutile. Et il rappela Maillebois. Prague et nos enfermés furent
+abandonnés à leur sort.
+
+Avec la faim, le froid bientôt sévit. On put voir (là comme en Crimée) à
+quel point ces extrémités, loin d'abattre l'âme française, la tentent au
+contraire et l'exaltent. La poudre leur manquait. Ils faisaient des
+sorties, des charges à l'arme blanche, et parfois en triomphe
+rapportaient un morceau de bois. Dans leur gaieté, leur bonté généreuse,
+ils partageaient leurs rations réduites avec de pauvres spectres de
+femmes indigentes qui trouvaient auprès d'eux plus de pitié qu'auprès
+des leurs.
+
+Le Roi était-il averti? M. de Beauveau, échappé à grand'peine, vint, lui
+dit tout. Et il resta muet. La Mailly se désespérait. Il parla, mais
+pour ne rien dire. Il ne fallait qu'un mot, rappeler Chauvelin. Son nom
+seul aurait fait songer Marie-Thérèse, eût aidé Frédéric dans l'idée
+admirable qu'il eut pour nous sauver, pour relever le Bavarois: c'était
+de décider les princes allemands à faire une armée de l'Empire. Mais
+sans la France, ils n'osaient faire ce pas.
+
+Pour dire le vrai, le Roi était tout absorbé dans le traité de la
+Tournelle. Elle exigeait des choses énormes et insensées: un duché
+(Châteauroux); plus l'état fastueux qu'avait eu Montespan; plus des
+avantages futurs pour les enfants qu'on lui ferait. Et ce traité immonde
+publié à grand bruit, à son de trompe, le duché vérifié, enregistré en
+Parlement, comme on eût garanti un traité avec telle puissance
+étrangère.
+
+Elle exigeait encore une chose bien dure, qui coûtait fort. C'était
+qu'on chassât la Mailly.
+
+Donc le traité traînait. Une chose juge cette femme, c'est que,
+craignant que le Roi à la longue ne perdît patience, elle usa d'un moyen
+étrange, de lui donner un passe-temps comique autant qu'infâme. Elle lui
+envoya à sa place sa soeur, amusante et cynique, laide et drôle, qu'il
+eut à Choisy.
+
+Mais le Roi enfin fait effort. La grande exécution s'accomplit. Le
+secours de Prague? Point du tout. Une chose bien plus importante à
+Versailles, l'expulsion de la Mailly (10 novembre 1742). Tencin, dit-on,
+en eut l'honneur. Le clergé volontiers en eût chanté des _Te Deum_. Car,
+tant que la Mailly restait, la Nesle n'était pas enterrée. Il y avait un
+coeur pour la France.
+
+Le désastre de Prague ne fut plus qu'un fait secondaire. Marie-Thérèse y
+usait son armée. Elle voulait à tout prix sa vengeance. Les
+supplications sottes de Versailles avaient ajouté à son orgueil bouffi.
+Ne sachant plus que faire, nos ministres écrivent qu'il faut revenir...
+
+Mais comment revenir?... Plus de routes. Tous les ponts détruits. Des
+montagnes à passer. Très-hautes, car elles versent des rivières
+opposées, au Nord et au Midi, à la Baltique, à la mer Noire. À ces
+hauteurs, le froid est redoutable. C'est peut-être ce qu'on calcula.
+Couler Bellisle à fond, c'était la pensée de Versailles. S'il meurt là,
+c'est fini; c'est l'audace insensée. S'il passe en laissant derrière lui
+une armée gelée et détruite, ce sera mieux. Car il vivra condamné,
+flétri et maudit.
+
+Mais enfin voici l'ordre. Il faut partir. C'est la nuit du 16 décembre
+(1742). Bellisle dit à Chevert: «Garde tous les malades. Tu ne te
+rendras pas.--Certes, non, général.» Il en était bien sûr. Il se fût
+fait sauter.
+
+Maintenant le voilà, l'homme de l'entreprise, ce Bellisle, qui emmène la
+nuit ses quatorze mille hommes, les seuls qui marchent encore,
+affaiblis, amaigris. C'était la miniature du retour de Moscou. Bellisle
+n'en fût jamais sorti s'il n'y eût eu avec lui un homme de génie,
+Vallière, vrai créateur de notre artillerie. On emmenait trente canons.
+On ne sait pas comment, mais il leur mit des ailes. Partout où les
+affreuses bandes de la cavalerie de l'Autriche se présentaient sur nos
+gelés pour faire leur petite récolte de têtes, et de nez, et d'oreilles,
+nos canons volants y étaient pour faire voler leurs escadrons. C'est la
+première fois qu'on vit ces canons animés, pleins de verve française.
+Le très-attentif roi de Prusse, studieux, et qui aimait son art, en
+profita, en fit autant, et d'un bout de l'Europe à l'autre dans la
+guerre de Sept Ans. Il imita Vallière, fut imité de Bonaparte.
+
+On perdit énormément d'hommes. Mais on arriva à Égra, fièrement. On
+sauva le drapeau. Chevert se défendit à Prague, et si bien que
+Marie-Thérèse, le coeur crevé, y manqua sa vengeance, dut le laisser
+aller.
+
+Le Roi, pendant ce temps, avait eu sa victoire. La victoire achetée et
+que d'autres avaient eue. Les chiffres parlent. Il l'eut le 10. Du 17 au
+27 notre armée fut gelée. Le 19, cette fille se montra triomphante à
+l'Opéra qui l'applaudit. Vingt jours après, le dévoiement de Fleury
+évacua le peu qu'il avait d'âme. Tous en rirent, et dans l'antichambre,
+chez le mort même, on en fit des chansons. Chacun se sentit soulagé. Le
+Roi aussi. Il fut fort gai, et dansa une ronde à la Muette, d'après un
+air nouveau qu'on avait fait sur Maurepas, sur son sexe équivoque, son
+incapacité d'amour (_Revue rétr._, t. V, 213).
+
+Cela ressemble à Charles VI.
+
+C'est lui faire tort. Au moins Charles VI était fou.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+FRÉDÉRIC LE GRAND--FURIE DE L'ANGLETERRE--LA TOURNELLE--LE ROI MALADE
+
+1743-1744
+
+
+Frédéric ne pouvait être accusé de nos désastres, c'est lui qui pouvait
+accuser. On avait constamment agi sans lui et contre lui. On l'avait
+laissé seul au moment décisif d'avril 1742. Certes il avait le droit de
+nous tourner le dos.
+
+Cependant il n'abandonna nullement notre Empereur, rendit même à la
+France de signalés services dans les derniers mois de Fleury et dans le
+long gâchis qui suit (1743). Services, en conscience, beaucoup trop
+oubliés.
+
+Il suivit en cela son intérêt sans doute; mais, reconnaissons-le aussi,
+sa partialité pour la France, très-forte au début de son règne. Ce
+sentiment intime, de son mieux il le cache. Il plaisante Voltaire et
+Bellisle. Mais tous ses actes sont français.
+
+Il était un des nôtres, constamment inspiré et imbu de la France.
+Jusqu'à quinze ans, il est fils du Refuge, élevé par nos protestants.
+Excellente influence, austère, qui, plus que tout le reste, créa en lui
+le nerf de l'indomptable volonté. De quinze à vingt, il copia
+Versailles. Sa grand'mère, la spirituelle Sophie-Charlotte, qui y avait
+été, qui fut près d'y régner en épousant le Grand Dauphin, lui laissa
+trop sans doute l'admiration de cette cour. Sa charmante soeur
+Wilhelmine, plus âgée, qui put tout sur lui, fut élevée par une
+Italienne, et l'aurait fait plus que Français. La prison, la persécution
+du barbare Allemand son père, le changèrent, mais toujours dans le sens
+de la France. Il fut, dans sa longue retraite (de dix années), le
+disciple de nos philosophes. Les lourds convertisseurs que son père
+avait mis dans sa prison pour l'aplatir chrétiennement, le firent
+solidement anti-chrétien. _Français_ signifiait pour lui _libre
+penseur_. Être un roi tout français, cela lui paraissait être _roi des
+esprits_ et de l'opinion, grande puissance qu'il cultiva toujours et qui
+n'aida pas peu au beau succès de ses affaires.
+
+Ce qui est grand en lui bien plus qu'aucun succès, c'est cette suprême
+victoire d'avoir, plus qu'aucun homme, prouvé, réalisé, la profonde
+pensée de ce siècle «_L'homme est son créateur._ Toute-puissante est la
+volonté pour se faire, en dépit du monde.»
+
+Deux choses auraient pu l'annuler, les deux énervations de vices et de
+misère. Ce prisonnier, ce vicieux, ce misérable, ce mendiant, par-dessus
+tout cela, fut de bonne heure marqué d'un signe qui promet peu
+l'activité. Dès vingt ans, il fut gras. Il parut prendre un sens, celui
+des femmes et de l'amour. Ses ennemis pouvaient le croire brisé. Mais
+c'était le contraire; le cerveau fut doublé. La volonté terrible qui
+fut en lui, dompta l'inertie naturelle, en fit un type unique,
+extraordinaire d'activité, jusqu'à vouloir supprimer le sommeil.
+Solitaire dix ans à Rheinsberg, et n'ayant nulle affaire encore, il se
+levait déjà en pleine nuit. À quatre heures, on le réveillait, et
+durement, en lui appliquant une serviette mouillée. Il travaillait huit
+heures, portes closes, jusqu'à midi. Il lisait, pensait, écrivait. Il se
+trempait d'un fatalisme dur (que Voltaire en vain combattait). Il
+écrivait des lettres, des histoires, des mémoires, un entre autres:
+_Comment faire la guerre à l'Autriche._
+
+Devenu roi (mai 1740), il se trouva recevoir de son père une bonne armée
+disciplinée, qui ne s'était jamais battue, de très-bons généraux, mais
+qui avaient peu guerroyé. Fort ridiculement on le compare à Bonaparte.
+L'heureux Corse eut la chance unique d'hériter de Masséna, d'Hoche,
+d'avoir à commander les vainqueurs des vainqueurs. Favori du destin, il
+reçut tout d'abord de la Révolution l'épée enchantée, infaillible, qui
+permet toute audace, toute faute même. L'armée de Frédéric, qui n'avait
+fait la guerre que sur les places de Berlin, était dressée sans doute
+(et sur les idées excellentes du vieil Anhalt). Mais tout cela n'est
+rien. Une armée ne se forme qu'en guerre et sous le feu. Son roi, non
+moins qu'elle novice, l'y conduisit, l'y dirigea, lui apprit plus que la
+victoire, _la patience_, la résolution invincible, et en réalité c'est
+lui qui la forma. Ce que ne fut pas Bonaparte, Frédéric le fut:
+_créateur_.
+
+Bonaparte eut en main l'instrument admirable, homogène, harmonique, de
+la France si anciennement centralisée. Frédéric eut en main un damier
+ridicule, fait d'hier et de vingt morceaux, une armée composée et de
+recrues forcées, et d'hommes de toute nation. Il eut un pays sans
+frontière, bigarré, bref un monstre. C'est la création d'un besoin.
+Contre le monstre Autriche, il a fallu le monstre Prusse. Comment eût-il
+agi, ce corps dégingandé, s'il n'eût en Frédéric trouvé l'unité, le
+moteur?
+
+Ses contemporains sont sévères dans leur jugement sur lui. Ils en
+parlent comme d'un roi. Mais il fut encore plus le grand chef des
+résistances européennes. Dans l'odieux moment où l'aveugle Angleterre se
+déclara pour Vienne et pour la catholique Autriche contre les libertés
+de l'Allemagne (1742), au moment où l'intrigue fit cet indigne coup
+d'accoupler l'Autriche et la France (1755), que devenait l'Europe sans
+l'homme extraordinaire qui seul la vainquit, la sauva?
+
+Cet homme tellement maître de lui, fait un frappant contraste avec son
+temps. La violente Angleterre de George, l'Autriche colérique,
+rancuneuse, de Marie-Thérèse, la furie de Madrid, l'ineptie de
+Versailles, bref l'aliénation de tous, ne laisse voir qu'un homme en
+Europe. Un seul a son bon sens. Il a l'air du gardien des fous pour
+empêcher à chaque instant qu'eux-mêmes ne se blessent et se brisent.
+
+On ne dit pas assez tout ce qu'il fit pour nous en ce moment. Il se
+compromit même (_Dover_). De sa personne, il alla visitant les princes
+de l'Empire, les engageant à se confédérer, à faire une armée neutre qui
+aurait couvert la Bavière, découragé la pointe que l'Autriche voulait
+faire en France. Son influence ôta deux armées à nos ennemis: 1º celle
+du Hollandais que l'Anglais voulait leur donner et que le roi de Prusse
+paralysa plus d'une année; 2º les troupes anglaises de Flandre que
+George, ce furieux Allemand et plus Autrichien que l'Autriche, envoyait
+à Marie-Thérèse. Pour nous sauver ce coup, Frédéric eut besoin de
+menacer et de dégainer presque. Il signifie à George que s'il fait un
+pas dans l'Empire sans l'aveu de l'Empire, la Prusse à l'instant même
+saisira son Hanovre. George avala sa rage. Mais sa jalouse haine pour
+Frédéric, s'envenimant, le fit de plus en plus, contre tout intérêt
+anglais, serviteur de l'Autriche, et bourreau (s'il eût pu) pour
+détruire la Prusse et la France.
+
+L'Angleterre (d'elle-même calculée, raisonnable, et sérieuse dans les
+intérêts) avait en ce moment un accès singulier, allait comme un homme
+ivre qui suit non pas sa route, mais de droite et de gauche, poussée ici
+et là. Après la torpeur de Walpole, sous Carteret et Pitt, elle s'était
+éveillée de fort mauvaise humeur. Comme un boxeur méchant, fort,
+sanguin, qui veut des querelles, elle cherchait à qui donner des coups.
+Fureur instinctive et aveugle, que de façon diverse on travaillait
+habilement. D'une part, la banque maritime, les noirs comptoirs de
+Londres qui dans l'Amérique envoyaient leurs contrebandiers,
+commanditaient le vol, voulaient que leurs brigands fussent inviolables
+aux Espagnols. Il fallait écraser l'Espagne qui criait: Au
+voleur!--D'autre part, une masse plus désintéressée, mais sotte et
+violente, au nom de la _famille_, s'émouvait pour Marie-Thérèse contre
+l'intérêt protestant, contre le roi de Prusse. Son oncle George II était
+à corps perdu dans ce courant.--Un troisième mobile, commun à tout
+parti, c'était la haine de la France, l'idée que cette France qui
+flottait sans pilote allait recommencer Louis XIV, la monarchie
+universelle. On n'avait jamais su ici-bas ce que peut la haine tant que
+cette Angleterre ne donna son héros, l'enragé M. Pitt, ce furieux
+malade, de colère calculée. Tous les plans de ruine et de démembrement,
+rêves de Marlborough et d'Eugène, étaient au coeur de Pitt. Deux
+vieilles gens de soixante-dix ans, Stairs, Sarah Marlborough,
+ressuscitèrent pour hurler avec lui. Stairs, l'Écossais camus, un dogue
+à figure d'assassin (qui tua son frère à douze ans), avait eu à quarante
+la jouissance unique de marcher sur le pied, au grand roi qui ne pouvait
+plus remuer. Et la furie Sarah, l'impudique exploiteuse de la pauvre
+reine Anne, ce vampire enrichi de carnage, du sang de la France, en
+avait soif encore. Elle fut d'autant plus une plaideuse pour
+Marie-Thérèse, prête à lui donner tout. Pour son impératrice, elle
+courait les rues, lui ramassait l'argent, pleurait, priait pour elle. La
+_famille_ est en cause et la _propriété_. Vingt peuples délivrés de
+l'Autriche, rentrés dans le droit naturel de la liberté élective, sont
+proclamés par l'Angleterre la propriété de la femme, de son fruit né, à
+naître, de ce ventre plein de tyrans.
+
+Dans cet accès bizarre, la terre de la Loi, l'Angleterre, se déclara
+contre la Loi, contre l'élection régulière que l'Allemagne unanime fit
+de son Empereur à Francfort. Elle biffa le choix des Allemands, nia la
+liberté germanique. Couronné à Francfort, et couronné à Prague,
+l'Empereur bavarois avait pour lui le Droit incontestablement. Force
+énorme, si son défenseur, si la France n'eût été trahie.
+
+Fleury mort, l'Espagne voulait nous donner un ministre. D'autres
+timidement auraient insinué Chauvelin. Mais qu'en a-t-on besoin?
+«N'avons-nous pas le Roi?» C'est le texte qu'en choeur chantèrent les
+deux partis, Noailles d'un côté, de l'autre Richelieu. Merveille! le Roi
+parle. On le pousse, on le presse, et on obtient cela. Il parle. Il
+parle haut et sec. À propos de Tencin, il dit d'un ton bref: «Plus de
+prêtre.» Il est donc bien changé? Point du tout. Pure imitation. Il
+copie assez bien la sèche impertinence de Richelieu, de la Tournelle.
+
+Il n'en reste pas moins ce qu'il fut, un jouet, l'automate de Vaucanson.
+
+Lorsque la vieille madame la duchesse osa (février et avril) lui
+présenter les lettres, les mémoires francs, hardis, que lui adressait
+Chauvelin, on lui fit croire sans peine que cela blessait son honneur.
+Maurepas et Noailles, les plus intéressés à exclure Chauvelin, y
+réussirent sans doute par d'adroites insinuations. Le Roi, si peu
+sensible, indifférent même à l'outrage (on l'a vu en 1730), crut avoir
+de lui-même une royale colère, et fit ce qu'on voulait. Il aggrava
+l'exil de Chauvelin (avril), fit entrer Noailles au Conseil.
+
+La Tournelle avait _une étoile_, et y croyait, bien sûre de faire du Roi
+le plus grand roi du monde (V. sa lettre dans Goncourt). Admirons les
+premiers effets de cette étoile: Chauvelin en disgrâce, et Noailles au
+Conseil.
+
+Noailles, qui, sous la Régence, avait eu des vues saines, d'heureuses
+lueurs, n'avait dans sa vieillesse gardé que ses défauts, une
+imagination mobile, une versatilité bizarre, qui le faisait sans cesse
+voltiger d'une idée à l'autre. Brillante, étourdissante, sa parole était
+la tempête. Pour ajouter l'éloquence du geste, il jetait son chapeau en
+l'air (_Arg._). Bref, homme de talent et d'esprit, de vaste
+connaissance, sans coeur, ni fond, ni caractère, faux dévot (et flatteur
+de la trahison de famille), il offrait la grotesque image d'Arlequin à
+soixante-cinq ans.
+
+Richelieu, la Tournelle, se montrèrent là très-lâches. Dans la terrible
+crise où nous entrons (avril 1743), lorsque l'invasion de toutes parts
+nous menace et gronde, ils laissent la famille et le parti dévot
+remettre à ce vieil étourdi la défense de nos frontières.
+
+George, Marie-Thérèse, ne doutent plus de rien. Ils sont sûrs de finir
+en une campagne. C'est moins que la guerre, c'est la chasse, c'est la
+curée. Qui veut des morceaux de la France? Mais sa ruine n'est pas ce
+qui plaît à Marie-Thérèse. C'est bien plus la vengeance. À Prague, à
+Égra, on le vit. Il lui faut des Français vivants à outrager. Cette
+femme de vingt-huit ans, toujours grosse ou nourrice, avec sa beauté
+pléthorique, ivre de sang et bouffie de fureur, a beau être dévote; on
+voit déjà ses filles en elle et le fantasque orgueil de
+Marie-Antoinette, et les emportements de la sanguinaire Caroline. Elle
+sème; les siens récolteront. Elle fonde sur le Rhin et chez nous
+l'exécration du nom d'Autriche. Ses manifestes terroristes, des pères
+aux fils, jusqu'en 93, s'imprimeront dans la mémoire, ses menaces de
+mutilations, le nom de son Mentzel, choisit par elle pour aplanir la
+route, décourager les résistances par d'horribles excès de férocité
+calculée. On réclame. Elle en rit, et désavoue Mentzel en l'avançant et
+le récompensant. Dans ses proclamations, il dit au paysan que, _qui ne
+vient à lui, sera forcé lui-même de se tailler en pièces, de se couper
+le nez et les oreilles_. Nombre de ces barbares, sous l'habit musulman,
+avec charivari de tambour et de tamtam, donnaient une agonie de peur au
+paysan, qui dans ses cris au ciel mêlait confusément le Turc avec
+Marie-Thérèse.
+
+Invasion hideuse, à laquelle le sot George, la brutale Angleterre
+n'eurent pas honte de s'associer. Ce grand peuple a des temps où il ne
+voit plus goutte, va comme un taureau, cornes basses. Le portrait
+ridicule que nous donne Comines des Anglais arrivant en France avec
+Édouard IV pour faire la guerre à Louis XI, convient (quatre cents ans
+après). Bravoure et gaucherie, maladresse incroyable, foi sotte à la
+force physique. Tel vous allez les voir à Dettingen. George, par une
+savante manoeuvre, veut couper Noailles d'avec Broglie, empêcher leur
+jonction. Et il se fourre dans une impasse. Le loup a voulu prendre, est
+pris. Voilà qu'il ne peut plus ni nourrir son armée, ni avancer, ni
+reculer.
+
+Ce joli coup était moins de Noailles que du très-habile de Vallière qui
+sut placer ses batteries de façon que la masse anglaise, bien exposée en
+espalier sur la rive opposée du Mein, devait, défilant en arrière,
+subir en plein le feu, avaler tout jusqu'au dernier boulet. Qui sauva
+George? L'étourderie de nos brillants courtisans de Versailles. Le neveu
+de Noailles, Grammont, et la Maison du Roi, ne voulurent pas que
+l'artillerie eût l'honneur de l'affaire. Cette cavalerie dorée s'élança,
+elle alla charger justement devant nos canons et les empêcha de tirer.
+L'avant-garde, sans ordre de même, suivit ce mouvement. Nos pauvres
+jeunes milices, amenées d'hier à l'armée, tinrent peu, et, ce qui
+étonna, nos fiers gardes françaises, superbes au pavé de Paris.
+
+Même perte de chaque côté, mais George était sauvé. Des Autrichiens
+allaient le joindre. Noailles, pour n'être pas saisi entre les deux, dut
+repasser le Rhin. Triste nécessité, et on la rendit ridicule. Le Roi dit
+que notre Empereur, le Bavarois, traitant avec Marie-Thérèse, il ne
+voulait pas les gêner et rappelait les armées de l'Empire. Cette
+déclaration chrétienne et pacifique de conciliation enhardit nos
+ennemis. Elle n'aida pas peu à décider le traité du Piémont et de
+Marie-Thérèse. Le Piémont sentait bien que nous étions trop Espagnols,
+que nous ne travaillions en Italie que pour notre fille, l'Infante. (13
+septembre 1743.)
+
+Grand coup contre Madrid, grand coup contre Versailles, c'était juste
+l'endroit sensible des deux cours, l'affaire de la famille. L'Infante
+(poussée par la Farnèse), dans sa tendre correspondance qui était
+constamment en route de Madrid à Versailles, dut tremper son papier de
+larmes. Le Roi embarrassé, voyant que le Conseil craignait de prendre
+avec l'Espagne des engagements compromettants, ne consulta qu'un homme,
+celui que la Tournelle appelait _Faquinet_, Maurepas. Il méritait ce
+nom. L'heureuse occasion de faire contre la France l'affaire de la
+famille, Maurepas la saisit aux cheveux, dressa docilement, ou plutôt
+copia le traité insensé. C'était déjà le _Pacte de famille_ qui mariait
+la France à l'Espagne, l'associait aux aventures de la patrie de Don
+Quichotte. Rien de stipulé pour la France, mais généreusement elle
+donnait _tout le Milanais_ à l'Espagne (donc guerre éternelle au
+Piémont).
+
+Guerre déclarée à l'Angleterre, et dès lors maritime (la guerre
+jusque-là n'était qu'hanovrienne). Article grave, qui eût du faire
+trembler Maurepas, comme ministre de la marine; il avait construit des
+vaisseaux, mais en bois si mauvais que nos amiraux déclaraient qu'ils ne
+pouvaient tenir la mer.
+
+Le comble de l'imprudence c'était qu'on s'engageait à ne jamais traiter
+avec l'Anglais _qu'il n'eût restitué Gibraltar_. Donc on fermait la
+porte à tout arrangement possible.
+
+Ce fut le premier acte du _Roi gouvernant par lui-même_, acte accordé à
+la famille, acte de père plus que de roi. Et en même temps, chose
+bizarre, il en faisait un autre absolument contraire. Richelieu, la
+Tournelle eurent l'autorisation d'une démarche (indirecte et secrète)
+auprès du roi de Prusse. Le Roi sut, approuva que leur homme, Voltaire,
+allât à Berlin, «comme persécuté de Boyer.» Il lut et goûta même la
+risée que Voltaire faisait de ce Boyer, le vrai chef du clergé qui,
+depuis Fleury, avait la _Feuille_, c'est-à-dire en réalité donnait comme
+il voulait évêchés, abbayes, et tous les biens d'Église, disposait de ce
+fonds énorme. Ce sot gouvernait le Dauphin. Peu à peu, autour d'eux, une
+cour se formait dans la cour, de gens pieux qui ne censuraient pas le
+Roi tout haut, mais qui pour lui priaient, levaient les yeux au ciel.
+Tout le travail de Richelieu était de bien montrer au Roi cette cour
+opposée à la sienne, ayant déjà tout prêt son successeur, le petit
+saint, le nouveau duc de Bourgogne. D'autre part, la Tournelle avec sa
+hauteur, son audace, le sommait d'imiter Frédéric, d'être vraiment roi.
+
+Il se trouvait précisément que le roi de Prusse à Berlin renouvelait
+l'Académie que sa grand'mère créa sous les auspices de Leibnitz. Il fut
+ravi de recevoir Voltaire. Il savait parfaitement la puissance de
+l'opinion dont Voltaire devenait de plus en plus le maître. Les
+tragédies de l'un et les victoires de l'autre avaient coïncidé. On
+jouait _Mahomet_ à Lille le jour où l'on apprit la victoire de Molwitz;
+Voltaire dit la nouvelle; la salle enthousiaste applaudit à la fois
+Frédéric et Voltaire. Acquérir celui-ci, c'était conquérir un royaume,
+le grand peuple penseur, dispersé, il est vrai, mais fort, et qui ne
+donne pas seulement la fumée de la gloire, mais toujours à la longue la
+réalité du succès.
+
+Frédéric, malgré tels côtés petits ou ridicules, vu de près, saisissait
+au moins d'étonnement. En arrivant de France et de la molle vie de
+Versailles, on ne pouvait voir la vie rude et forte du roi de Prusse,
+son énorme labeur, sans être frappé de respect. Cet homme qui, dans les
+froides nuits du Nord, déjà à quatre heures du matin siégeait en
+uniforme (et tout botté), à son bureau, devant une montagne de lettres,
+de dépêches, d'affaires privées, publiques, avant qu'il fût onze heures,
+avait fait chaque jour ce qu'un autre eût fait en un mois. Le tout
+annoté de sa main pour les bureaux qui le soir même devaient avoir fait
+les réponses. N'ayant nulle confiance en personne, il lui fallait entrer
+dans un détail extrême. Seul général, seul roi, seul administrateur, il
+était encore juge dans les affaires douteuses. Gouvernement étrange,
+absurde ailleurs. Ici, comment faire autrement? Roi du chaos, d'un État
+discordant de pièces qui hurlaient d'être ensemble, d'un État tout
+nouveau où rien n'était encore, ni les institutions, ni les personnes,
+il lui fallait périr ou bien jouer le rôle du _Grand esprit_, de l'âme
+universelle du monde (_Mirabeau_). Du reste simplicité extrême. Nul
+faste et point de cour. Nulle crainte même que ses goûts d'artiste ne le
+diminuassent aux yeux des plus intimes. Il était bien sûr d'être grand.
+
+Ce qui est amusant, bizarre, c'est qu'avec cette vie terrible, tendue de
+stoïcisme, il se croyait épicurien. Il était en paroles plus que
+mondain, cynique, imitant un peu lourdement ce qu'il croyait le ton des
+salons de Paris. Quant aux réalités, il est bien difficile de croire ses
+ennemis en ce qu'ils ont dit de ses vices. Il n'aurait pas gardé cette
+âme forte et ce nerf d'acier. Il n'eût pas eu dans son palais (avec la
+vie d'Héliogabal) pour amis personnels les plus honnêtes gens et les
+plus graves de l'époque, lord Keith et lord Maréchal.
+
+Frédéric était favorable. Il se savait l'objet personnel des colères,
+des haines de Marie-Thérèse et de George surtout, qui, dans sa bassesse
+envieuse, eût voulu ruiner de fond en comble la naissante grandeur de la
+Prusse. Avec le misérable Auguste de Saxe, ils complotaient
+non-seulement de lui ôter la Silésie, mais de démembrer son royaume.
+L'arrangement ne fut pas difficile entre deux parties dont chacune se
+voyait absolument seule. C'était un mariage de nécessité, de raison.
+
+Union discordante, au fond, et sans solidité. Le roi de France, qui
+venait de mettre tout son coeur et sa sincérité dans le sot traité de
+famille pour l'Espagne contre le Piémont, allait maintenant s'allier à
+la Prusse, ce Piémont du Nord. Ce roi, tout catholique, qui tenait son
+Conseil chez un cardinal, chez Tencin, allait contre sa conscience jouer
+le rôle faux de relever le parti protestant, en s'unissant à la Prusse,
+à la Suède, à la Hesse et au Palatin. On pouvait croire qu'il y avait
+là-dessous quelque chose. Au fond que voulait-on? Une seule chose,
+conquérir la paix, s'aider de la pointe hardie que Frédéric voulait
+faire en Autriche, ne point irriter George en touchant son Hanovre, ne
+point fâcher Marie-Thérèse, la toucher seulement au point le moins
+sensible, à ses extrémités éloignées, excentriques (aux Pays-Bas), bref
+l'alarmer assez pour en tirer la paix et le Milanais pour l'Infante.
+
+En tout Noailles était mis en avant et semblait diriger. Derrière était
+Tencin. Le Roi ne se fiait qu'au cardinal, ne parlait que de lui,
+disant à toute chose: «Mais Tencin le sait-il? Tencin, qu'en
+pense-t-il?» etc. Tout Paris le savait (_Nouvelles à la main, Rev. r.
+V_).
+
+Jamais on ne vit mieux combien cette tête de roi était creuse.
+
+Du Tencin d'autrefois, l'intrigant, le rusé, la ruse même avait disparu.
+Il restait un grotesque, vieux galantin fardé, la ganache amoureuse. Sa
+cervelle affaiblie, à travers le grand plan de l'alliance de Prusse
+(plan protestant), en jeta un autre contraire, tout catholique, d'une
+descente en Angleterre, d'une restauration des Stuarts. Le Roi y mordit
+fort. Il était trop visible que cette tentative si incertaine allait
+avoir l'effet certain de nous faire perdre les amis protestants que nous
+tâchions de nous faire dans l'Empire. N'importe. On passa outre.
+Noailles insista pour qu'on fît chef de l'expédition l'aventurier
+Maurice, l'homme à la mode, protestant, mais qui par là même offrait à
+Tencin l'appât d'une éclatante conversion. Maurice marchandait peu, eût
+daigné imiter Turenne. Il promit de se faire instruire (_Taillandier_).
+Folle de soi, l'affaire fut faite encore plus follement, comme croisade
+et restauration des Stuarts, ce qui devait doubler et décupler les
+résistances. On ne songeait pas même à s'aider de l'Écosse. Directement
+Maurice devait aller dans «la rivière de Londres.» Le secret était
+impossible. Rassembler une armée, enlever de Nantes à Dunkerque toutes
+les embarcations, c'était suffisamment avertir les Anglais. Ils eurent
+deux mois pour eux. Une grosse flotte anglaise fut mise «dans la rivière
+de Londres.» Les nôtres, pour passer, prennent judicieusement le moment
+des tempêtes, l'équinoxe de mars, et le passage est impossible.
+
+Le ridicule qu'ils auraient eu dans la Tamise, ils l'eurent au
+continent. Quoi de plus sot que de ménager George en ne l'attaquant pas
+où il est vulnérable, en son Hanovre, mais de menacer l'Angleterre,
+d'alarmer ce grand peuple, d'exaspérer sa haine? Nos alliés d'Empire,
+les protestants du Rhin furent furieux de cette sottise catholique. Le
+Hessois, loin d'être avec nous, voulait, de sa personne, aller défendre
+l'Angleterre.
+
+Il y avait de quoi dégoûter Frédéric. Il pouvait deviner qu'on n'agirait
+qu'aux Pays-Bas. Le simulacre de descente avait eu cet effet de faire
+rappeler en Angleterre ce qu'il y avait d'Anglais en Flandre, et l'on
+pouvait dans ce pays dégarni à bien bon marché réaliser le plan des
+courtisans, arranger pour le Roi une belle campagne, lui dire qu'il
+avait égalé Louis XIV son aïeul et surpassé le roi de Prusse. Qui eût
+triomphé? La Tournelle, sa chance, son bonheur, _son étoile_.
+
+Frédéric s'obstinait à nous croire de bonne foi. On croit ce qu'on
+désire. Les belles lettres qu'il écrivait alors sont un peu juvéniles.
+Il y a du calcul, et le calcul de la sagesse, mais aussi
+très-visiblement une chaude espérance, une passion. Avec son air prudent
+et doucement moqueur qu'il eut toujours, il était ivre de la France.
+C'était entre lui et Voltaire la fraîcheur du premier amour. Il ne
+marchande pas les protestations à Louis XV, se posant comme inférieur
+même, comme allié fidèle et dévoué. Il écrit à Noailles: «S'il ne tenait
+qu'à moi, vous auriez pris vingt mille hommes et gagné trois
+batailles.» Il dit qu'il ne demande que le rôle des anciens Suédois,
+dont l'épée fut toute française. Tout cela est sincère. La Prusse et la
+vraie France auraient eu le même intérêt.
+
+La comédie des conquêtes de Flandre par le Roi s'était faite en mai.
+Entouré du corps du génie (alors le premier de l'Europe), armé des
+foudres de Vallière et d'une artillerie supérieure, le Roi fit sa rapide
+et brillante promenade par des villes fort peu défendues. Courtrai,
+Menin, Ypres, Furnes, sont pris en trois semaines. Tout ce qui arrêta
+Louis XIV est trop facile à Louis XV. Tout cède à son _étoile_. Cette
+_étoile_ pourtant reste encore à Paris. Elle étale son deuil et pleure à
+l'Opéra. Elle s'établit chez Duverney, pour avoir les premières
+nouvelles. Elle pousse contre Maurepas qui l'a fait retenir ici les plus
+sinistres plaintes et des cris de vengeance. «Il faut nous en défaire,»
+dit-elle (lettre du 3 juin, ap. Goncourt). La reine condamnée à rester,
+obéit; mais la Tournelle perd patience. Elle part, sûre d'être
+pardonnée.
+
+Une guerre plus sérieuse nous venait sur le Rhin. Coigny, son vieux
+gardien, l'avait fort mal gardé. L'Autrichien était dans l'Alsace et la
+Lorraine ouverte. Stanislas en danger s'enfuit de Lunéville. Pour le
+coup Frédéric croit que l'on va agir. Il écrit (12 juillet) au roi
+directement une lettre qu'on croirait d'un ami. «Il va prouver cette
+amitié, va partir le 13 août, et il sera le 30 à Prague. Il espère que
+le roi ne le laissera pas seul dans un pas aussi grave, qu'il fait en
+partie pour la France. Il faut frapper trois coups, en Bavière, Bohême
+et Hanovre, mettre Bellisle à la tête de nos armées, comme l'homme qui
+a la confiance de l'Allemagne. Il faudrait employer Maurice «ou
+quelqu'un de déterminé» pour l'expédition de Hanovre.--Et surtout cette
+fois agir à temps.--Mais plus de défensive; on a péri par là.
+L'offensive donnera le succès. Elle fut le secret de Condé, de Turenne,
+de Luxembourg, de Catinat, qui donnèrent tant de gloire aux armées de la
+France.»
+
+Ces excellents conseils ne furent point écoutés. On donna à l'ardent
+Maurice le poste de l'immobilité, la garde de nos côtes. Bellisle fut
+retenu à Metz «pour préparer les vivres.» Deux vieillards, Noailles et
+Coigny, eurent le poste de l'action, la forte armée du Rhin, avec un
+grand renfort du Nord. Énorme supériorité sur l'Autrichien qu'on eût pu
+par des coups rapides accabler, enterrer en France, empêcher à jamais de
+rejoindre Marie-Thérèse. Les deux podagres furent chargés de cela;
+Noailles, lourd, gros comme un tonneau; Coigny, usé et indécis. Si
+l'ennemi fuyait, le suivrait-on, prendrait-on l'offensive? Notre armée
+d'Italie, en ce moment, en donnait bel exemple. Chevert (commandé par
+Conti), avec autant d'élan qu'il fut ferme dans Prague, avait vaincu les
+Alpes à leurs pas les plus rudes, forcé (contre le roi de Sardaigne en
+personne) les gorges âpres de la Stura, les batteries, barrières et
+barricades d'un nid d'aigle, Château-Dauphin (18-19 juillet 1744).
+L'armée du Rhin a moins d'ambition. Son offensive en Allemagne sera sur
+notre frontière même, le siège de Fribourg, à deux pas. Opération
+certaine que le Génie fera en tant de jours devant le roi, qui seul aura
+l'honneur de la campagne.
+
+Le roi de France apprit l'invasion à Dunkerque où il se délassait près
+des deux soeurs. Celles-ci, amenées à l'armée dans un royal cortége de
+dames, de princesses du sang, y trouvèrent un accueil de risées si cruel
+qu'elles rentrèrent en France, ne se rassurèrent qu'à Dunkerque. Les
+Suisses, dans leur jargon, d'abord firent de gros rires «sur les putains
+du roi.» Nos soldats rechantèrent les vieux refrains moqueurs sur
+Montespan et Maintenon. Les honnêtes Flamands voient avec horreur ces
+deux soeurs dont l'aînée donne au roi la cadette, cet accord dans
+l'inceste. La Tournelle, toujours guindée haut, toujours reine, eût
+ennuyé le Roi si ses goûts de bassesse, sa trivialité n'avaient eu leur
+détente avec la Lauraguais, sa soeur, petite, grosse, mal tournée,
+cynique, un avorton rieur, qu'il appelait _la rue des mauvaises
+paroles_, une laide avec qui on ne se gênait pas. Il alternait ainsi de
+la tragédie à la farce. Plus de réserve. Il a cassé les vitres. À chaque
+ville, on loge les deux soeurs à portée. Tout près aussi son confesseur,
+le bon Jésuite Pérusseau. Non que le roi s'en serve (il ne fait même
+plus ses prières). Mais il le veut tout près, en cas de maladie, de
+mort, pour être sur-le-champ absous.
+
+Au départ de Versailles, il tenait tellement à ne pas faire un pas sans
+mettre en ses bagages cet homme indispensable, qu'il ne lui donna pas le
+répit d'un seul jour pour se préparer.
+
+Près de ce douteux personnage, un autre qui l'était beaucoup moins
+suivait le roi, son aumônier, Fitz-James, évêque de Soissons, pour
+l'administrer au besoin.
+
+Caractère violent, et figure menaçante. Fitz-James, à la Tournelle,
+donnait l'effroi constant du parti des dévots. Ce parti la suivait. Il
+eut un grand régal à voir les risées de l'armée et la Tournelle en
+fuite, à voir cette orgueilleuse, «haute comme les monts,» poursuivie
+des sifflets. Pour comble, arriva à Dunkerque un témoin plus haineux,
+plus malin, de sa honte, celui qu'elle appelait _Faquinet_, qu'au fond
+elle craignait, Maurepas. Ennemi capital et de famille, qui naguère,
+avant sa faveur, héritant de l'hôtel où elle logeait, l'avait chassée,
+jetée sur le pavé. La brouille était à mort. Elle n'avait pas pu obtenir
+du roi son renvoi. On l'avait éloigné en exigeant qu'il fît sa tournée
+de ministre dans nos ports. Il eut des ailes, la fit en un moment, et
+quand elle le croyait bien loin, il lui apparut à Dunkerque, pour
+l'observer humiliée, la tenir sous son froid regard.
+
+Voilà le roi forcé d'aller du Nord au Rhin, et précipitamment, et pour
+la guerre la plus terrible. Ce n'est pas la place des femmes. Mais la
+Tournelle avait trop peur, le voyant ainsi entouré, le connaissant si
+faible. Elle jura qu'elle suivrait le roi, qu'on ne l'en arracherait
+pas. Dans ce brûlant mois d'août, le sang déjà aigri de mortifications,
+de fureurs, d'orgies obligées, elle tomba malade en route, et retarda le
+roi. Il lui fallut, à Reims, s'aliter, se purger. La médecine lui parut
+si mauvaise qu'elle se croyait empoisonnée. Le roi, très-froid, porté
+aux idées funéraires, entretint la malade de son futur tombeau, en
+discuta la place. Bref, il partit devant, pour Metz.
+
+Les deux soeurs, établies à Metz fort scandaleusement dans l'abbaye de
+Saint-Arnould, communiquaient avec le roi par une longue galerie de
+bois, que le prieur bâtit «pour que Sa Majesté pût aller à la messe.» La
+galerie extérieure et en vue fut plus choquante encore en barrant quatre
+rues. Forces murmures du peuple, justement indigné de ces plaisirs
+impies qui, en tel moment, narguaient Dieu.
+
+Le 3 août, à un long souper qui dura dans la nuit, on fit boire le roi
+sans mesure. Excès fatal. Il s'y joignit, dit-on, un coup de soleil
+d'août, et très-probablement le triste abus, l'effort d'un amour
+refroidi auprès d'une malade au sang tourné, qui portait un germe de
+mort.
+
+Le 4 août, le roi tombe. C'est la fièvre putride. Alarme immense.--Que
+va-t-on devenir?
+
+On a fait cent récits de la douleur du peuple, des églises assiégées,
+des prières, des pleurs, des sanglots. Il est sûr qu'on gardait alors
+beaucoup encore de cet amour de mère que la France avait eu pour
+l'enfant Louis XV. Mais on a dit trop peu que, dans cette douleur
+entrait (et pour beaucoup aussi) la terreur de l'invasion, l'irruption
+horrible de ces bandes de mutilateurs, l'effroyable récit de ce qu'ils
+faisaient en Alsace. On les crut à Paris. Lamentable faiblesse d'une
+grande nation qui se croit ou perdue ou sauvée dans un homme! grand
+contraste à ce qu'on a vu cette année aux États-Unis. Le premier
+magistrat assassiné, nul trouble. Nulle crainte, et point d'émotion. Une
+chose éclata, c'est qu'en les Républiques la vie, la mort d'un homme
+pèse peu. Le salut subsiste en chose moins fragile: _l'immortalité de la
+Loi_. Avec la monarchie, le gouvernement personnel, on doit toujours
+attendre les revirements dangereux et soudains qui tiennent au hasard
+de la vie d'un individu.
+
+Du 4 au 12, le mal va son chemin, et nul médicament n'agit. Les deux
+dames tiennent le roi, portes closes. Les princes du sang, les grands
+seigneurs, restent dans l'antichambre, exclus et indignés. Cependant le
+grand chirurgien, la Peyronie, déclare que peut-être le roi n'a pas deux
+jours à vivre. Il dit: «Il faut l'administrer.»
+
+Le long et beau récit original (de Richelieu lui-même certainement
+_Mém._, VII) ne peut être abrégé. Seulement il ne dit pas assez combien
+dans ces alternatives déjà pesait le futur roi, le dauphin, que l'on
+attendait. Cela fait comprendre l'extrême embarras du Jésuite quand la
+Tournelle le pria de ne pas exiger dans la confession qu'elle fût
+renvoyée avec honte. Pendant qu'elle parlait il voyait le dauphin
+absent. Tous le voyaient, ce lourd enfant sévère, le vrai juge de Louis
+XV, vrai croyant, intraitable, que rien ne ferait reculer. Il arrivait.
+Cela enhardissait et les princes, et les prêtres. Fitz-James, pour en
+finir, alla jusqu'à user des moyens populaires, faisant à la paroisse
+fermer le tabernacle, même ameutant le peuple, enfin de sa personne à
+grand bruit déclarant aux soeurs que le roi les chassait.
+
+Le roi eut une peur extrême. Il fit, dit tout ce qu'on voulait, même un
+peu plus encore. Les médecins l'avaient abandonné. On le jugeait perdu.
+On démolissait sans façon la fameuse galerie. Déjà la solitude se
+faisait autour du mourant. Les ministres emballaient, et les princes
+partaient pour l'armée. L'absence des médecins fut le salut du roi. Un
+empirique lui donna l'émétique. Et dès lors il fut beaucoup mieux.
+
+La reine était venue, et il lui demanda pardon. Pour le dauphin, on
+craignait que la vue du successeur ne fît mal au malade. Au nom du roi,
+il lui fut défendu d'avancer plus loin que Verdun. Il y est le 15 août,
+et ses soeurs. La petite, Adélaïde, fort passionnée pour son père, se
+mourait d'être arrêtée là. Châtillon, le dévot gouverneur du dauphin,
+prit sur lui de continuer. Mais la vue du dauphin fut peu agréable à son
+père.
+
+Promptement rétabli, le roi put passer en Alsace. Noailles et Coigny,
+inquiets, trop occupés de Metz, bien moins de l'ennemi, l'avaient
+(malgré leur force supérieure) laissé partir, laissé apporter à
+Marie-Thérèse un renfort redoutable qui accabla le roi de Prusse. Sans
+souci de son allié, Louis XV s'en tint à la petite affaire marquée pour
+but de la campagne. Il vit prendre Fribourg (octobre), ennuyé de la
+guerre et fort impatient de revenir à ses plaisirs.
+
+Son retour fut une vraie fête. On lui savait un gré infini, non d'avoir
+rien fait, mais de vivre. L'invasion n'avait pas eu lieu. On fut ivre de
+joie. La cour l'appela le Bien-Aimé. Paris lui arrangea un triomphe
+d'empereur romain. Il entra lentement, et dans les carrosses du Sacre,
+pour qu'on pût jouir de le voir, qu'on se rassasiât de sa présence. Une
+part dans ces transports évidemment revenait à la reine, à ses douces
+vertus domestiques qui touchaient fort le peuple, à l'union rétablie de
+la famille royale. La maîtresse au contraire lui était un objet
+d'horreur. Au retour sa voiture fut arrêtée à la Ferté, elle faillit
+être mise en pièces. À Paris, elle osa aller voir la rentrée du roi, se
+mêler à la foule; elle fut accablée d'affronts, on lui cracha au nez.
+Elle rentra désespérée. Tout son orgueil l'abandonna. Elle écrivait à
+Richelieu (pour le montrer au roi) que, si elle pouvait rentrer, elle ne
+demanderait nulle vengeance, ne ferait nulle condition, se rendrait «à
+l'ordre du maître.» (_Rich._, VII, 51.)
+
+Elle était à ses pieds. Mais d'autre part le Roi, qui avait vu à Metz la
+bonté de la reine, sa passion pour lui, qui voyait la foule si heureuse
+de leur réconciliation, ne pouvait qu'hésiter à rompre encore, à
+mécontenter tout le monde. Loin de disgracier les amis du Dauphin, il
+avait désigné (octobre) M. de Châtillon pour l'honorable mission d'aller
+recevoir la Dauphine.
+
+Tout cela agissait si bien qu'après ce long sevrage d'amour physique, il
+pensa à la reine. C'était la nuit du 9 novembre. La reine était couchée.
+Ses femmes entendirent gratter à la porte de la chambre. Elles dirent:
+«C'est sûrement le Roi.» La chose était peu vraisemblable après une
+interruption de quatre années. La reine, fort timide (de son infirmité),
+en avait presque peur. Elle dit: «Vous vous trompez. Dormez.» Avertie
+une seconde fois, elle fit même réponse. À la troisième fois où l'on
+gratta plus fort, elle se décida à faire ouvrir. C'était trop tard. Le
+Roi était piqué. Il traversa le Pont-Royal et alla tout droit rue du
+Bac, où sa maîtresse demeurait (_Rich._, VII, 53).
+
+Elle s'y attendait si peu qu'elle fut comme foudroyée, s'évanouit. Puis,
+sentant mieux son avantage, elle reprit toute sa hauteur. Il s'excusait.
+Elle dit: «Je me tiens contente de ne pas être envoyée par vous pourrir
+en prison. Quant à retourner à Versailles, il faudrait pour cela faire
+tomber trop de têtes.» À grand'peine il obtint qu'il n'y aurait que des
+exils. Un coup sur le duc de Chartres, en son gouverneur qui venait de
+se distinguer à Fribourg. Un coup sur le Dauphin, en son gouverneur
+Châtillon, durement exilé pour toujours. Exil des ducs de Bouillon, de
+la Rochefoucault, etc. Il ne disputa pas, se hâta de dire oui.
+
+Cette nuit d'émotions de tout genre lui rendit ou doubla sa fièvre. Elle
+eût voulu qu'il exilât les princes, l'évêque de Soissons, qu'il chassât
+Maurepas. Là, le Roi résista. Il ne fut pas moins ferme à refuser ce que
+la Nesle avait eu seule (_Rich._, VII, 79). Ses transports, ses fureurs
+ne lui valurent pas d'être enceinte. De telles alternatives lui
+portèrent le sang au cerveau. Au matin sa tête éclatait.
+
+Le roi, pour lui complaire, sans chasser Maurepas, imagina pour lui une
+cruelle mortification, une exquise torture, celle de porter à la
+maîtresse sa lettre d'excuse et de rappel. Le _Faquinet_ plia, s'efforça
+dans la honte de garder sa grâce légère, voulut baiser la main. Il n'eut
+de la malade qu'un mot: «Donnez... Allez-vous-en!»
+
+Elle le croyait son assassin. Dans ses délires de fureurs, de regrets,
+elle criait qu'à Reims, il avait empoisonné sa médecine, soutenait que
+la lettre du Roi était aussi empoisonnée. Richelieu le croyait comme
+elle, et il l'a dit à Soulavie (VII, 72). Accusation peu vraisemblable.
+Maurepas, incapable de crimes autant que de vertus (comme le disait
+très-bien Caylus), n'usa, pour tuer l'orgueilleuse, que de ponts-neufs
+et de chansons. Sa vie n'avait pas l'importance de celle de sa soeur la
+Nesle. Sa mort importait moins au salut de l'Autriche et aux intérêts du
+clergé. On savait la Tournelle, ainsi que Richelieu, vouée uniquement à
+sa propre fortune, plus qu'aux idées d'aucun parti.
+
+Le Roi la regretta dans la mesure de son mérite. Le 6 décembre, jour de
+sa mort, il alla à la chasse, il alla au Conseil et puis à la Muette
+souper avec quelques amis.
+
+Il tint à peu de chose qu'une mort autrement importante ne changeât la
+face du monde, celle de Frédéric, que notre abandon accabla. En un mois,
+il prend un royaume, occupe la Bohême, mais sur-le-champ la perd. Son
+agent envoyé près de Noailles et de Coigny les prie d'exécuter le
+traité, d'occuper celle des deux armées autrichiennes qui est de ce côté
+du Rhin. Ils la laissent échapper. Au moins il eût fallu la harceler, la
+ralentir. Ils la laissent marcher, leste et libre, et rejoindre
+Marie-Thérèse. Le roi de Prusse était déjà embarrassé par les troupes
+légères de l'Autriche qui voltigeaient autour, prenaient ses magasins,
+ses vivres. Quand la seconde armée arriva, il se vit à la lettre noyé
+d'un océan de guerre. Grande et terrible épreuve pour l'armée prussienne
+qui eut vraiment besoin d'une solidité merveilleuse. Le Roi, dans sa
+retraite, fut lent et redoutable, faisant ferme ici, là prenant des
+postes importants, là menaçant et offrant la bataille (24 octobre). On
+ne combattait pas. On aimait mieux l'user, l'affamer, guettant un moment
+de désordre où le lion, effaré de cette âpre chasse, irait tombant dans
+quelque fosse. Sa garnison de Prague, qui en sort (26 novembre), meurt
+de froid. La moitié est gelée. Notre cruelle retraite de 1742 se
+renouvelle pour la Prusse (déc. 1743). Frédéric, un moment, manqua de
+peu la mort. Il était entré dans Kolin avec ses gardes, le quartier
+général et beaucoup d'embarras. Toute la plaine autour était couverte de
+la cavalerie des barbares. Ils chargent les gardes avancées, les
+refoulent, fondent dans la ville (_Trenck_). Si cette attaque aveugle
+eût été plus habile, le roi pouvait périr ou (pis encore) aller à
+Vienne.
+
+Combien il dut maudire l'abandon de la France! Par elle il eut pourtant
+une grande gloire, de se sauver seul par des coups de génie. Réunir,
+maintenir unie une armée poursuivie de cette effroyable nuée, en
+combiner sans cesse le vaste mouvement rétrograde, de manière à serrer
+et rapprocher les corps pour arriver ensemble en Silésie, en présentant
+toujours un redoutable front,--là, recevoir la grande invasion à la
+pointe des baïonnettes, la relancer si bien qu'elle fût trop heureuse
+d'échapper à son tour en couchant cinq nuits sur la neige,--ce fut chose
+admirable, et plus que dix victoires.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LA POMPADOUR ET FONTENOY--VOLTAIRE ET L'ORIGINE DE L'ENCYCLOPÉDIE
+
+1745-1746.
+
+
+L'opposition du roi et du dauphin s'est fortement marquée à Metz. Elle
+nous donne le fil intime de l'histoire de Versailles et de nombre de
+faits qui autrement seraient inexplicables.
+
+Le roi, imprudemment, ne chasse le gouverneur du dauphin que pour lui
+donner un homme beaucoup plus dangereux. Jusque-là le dauphin n'avait
+pas son guide-âne. Il l'eut dans ce nouveau venu, la Vauguyon, homme de
+trente-neuf ans, et de certain mérite. Voilà l'inséparable ami du
+prince, ou, disons mieux, son âme, et il sera plus tard le gouverneur de
+Louis XVI. Dévot peu scrupuleux, il se démasquera en se faisant compère
+et patron de la Du Barry.
+
+En février la Vauguyon arrive et la cour du dauphin plus que jamais est
+le foyer des critiques contre Louis XV. En février, le parti opposé
+offre au roi, au bal de la Ville, la brillante maîtresse qui, malgré le
+Dauphin, va régner vingt années. Le roi, fort peu séduit, ne l'accepte
+pas moins (de la main des banquiers, des Pâris, ses patrons), en haine
+de ses censeurs dévots.
+
+Il était naturel que le roi, à la longue, las de ses hautaines
+maîtresses, la Nesle et la Tournelle, peut-être aussi trouvant un peu
+nauséabondes les facilités de Choisy, acceptât ce que jeune il avait
+refusé, une femme d'esprit, une intelligente amuseuse.
+
+Mademoiselle Poisson, filleule des Pâris, et la fille du Poisson pendu
+(en effigie), était de race de bouchers. De là de sots lazzis sur la
+viande et sur le poisson. Elle n'avait nullement la fraîcheur des belles
+de la boucherie. Dans ses portraits, elle est gentille et fade,
+d'agréable médiocrité. Elle crachait le sang de bonne heure; c'était
+peut-être la faute de sa mère (une grosse beauté hardie et forte) qui,
+spéculant sur elle, la fit trop travailler. On lui fit prédire à neuf
+ans «qu'elle serait maîtresse du roi.» Sa mère, dont la maison attirait
+fort les gens de lettres, sans cesse faisait l'exhibition du prodige,
+vantant ses talents et ses charmes, disant: «C'est un morceau de roi.»
+
+La mère Poisson, qui ne rougissait guère, autour de Louis XV, fit comme
+un siège, une attaque en tout sens. Elle l'essaya en Diane, on l'a vu.
+Elle l'essaya en musicienne. Elle brillait sur le clavecin, enchanta la
+bonne Mailly. L'effet fut tout contraire sur la Tournelle. Une dame
+ayant eu l'imprudence d'admirer, la Tournelle lui marche sur le pied et
+lui écrase un doigt.
+
+Donc, il fallut attendre. Le Normand, fermier général, plus qu'ami des
+Poisson et peut-être père de la petite, la maria à son neveu d'Étioles.
+Posée, encadrée dans le luxe, elle put dégorger ce qu'elle avait de bas,
+se former et prendre attitude. Elle eut un salon, réunit artistes et
+gens de lettres, les trompettes de la renommée. Mais, son grand moyen de
+succès, c'est qu'elle se fit un théâtre, avec décors, costumes,
+machines, etc. Elle jouait, déployait le talent d'une agréable actrice
+de second ou de troisième ordre. Elle chantait d'une voix de serin,
+qu'on disait voix de rossignol. Cela retentissait plus haut. Le
+président Hénault en fut ravi et put en parler chez la reine. Plus
+directement les Tencin s'en occupèrent. Encore plus un Binet, un parent
+des Poisson et valet de chambre du dauphin. Il la vantait au roi. Mais,
+chez le dauphin, il disait qu'elle ne voulait rien qu'une place de
+fermier général.
+
+Par un autre canal encore elle arrivait au roi, par son écuyer Briges,
+qui l'eut d'abord. Enfin tous firent si bien qu'un soir il la reçut. Il
+n'en fut pas charmé. Elle avait vingt-trois ans, quatre ans de mariage,
+deux enfants. Elle était déjà fatiguée, molle et loin d'être neuve. Elle
+fit si peu d'impression que même, un mois après, il ne s'en souvint
+plus. Il fallut aider sa mémoire, lui rappeler certain soir, certaine
+dame. On lui disait que, depuis ce soir-là, la pauvre dame était restée
+éprise, que son mari était horriblement jaloux, qu'elle est tourmentée,
+désespérée, pensant à se tuer. C'était avril. Le roi allait en Flandre.
+On brusqua tout, on la lui ramena (la nuit du 22) à souper. Richelieu y
+était et n'en fit pas grand cas. Mais, lui parti, en excellente actrice,
+elle dit qu'elle était perdue, qu'elle ne pouvait pas retourner, qu'il
+fallait qu'il la prît, la cachât n'importe où. Situation piquante. Le
+roi la mit au petit entre-sol qu'il avait sur sa tête. Là, quelques
+jours, en secret, il l'eut, la nourrit, tremblante et désolée des
+lettres folles qu'écrivait le mari. Il vit comme on tenait à elle,
+sentit le prix de ce trésor. Le voilà attaché décidément. Il ne la cache
+plus. La famille sombrement muette, les murmures, les mines maussades le
+piquent. N'est-il donc pas le maître? Pour faire dépit à tous, il la
+déclare maîtresse, et, pour comble, à Pâques.
+
+Quelle chute après cette bâtarde des Condés, que le roi appelait
+_princesse_! Celle-ci, la grisette, _la robine_ (comme on dit tout bas),
+n'est pas _née_. Eh bien! c'est tant mieux. Le roi la crée et la fait
+_naître_; il y met son plaisir.
+
+En quinze jours il la décore, l'honore, lui donne un train et des
+palais. Il la titre du nom sonore d'une maison éteinte. Elle est et
+restera la _marquise de Pompadour_ (26 avril-6 mai 1745).
+
+Le roi était si mal avec sa famille au départ pour la Flandre, qu'il ne
+dit pas même adieu à la reine. Il aurait bien voulu laisser ici le
+paquet le plus lourd, son gros jeune dévot. Mais cela était difficile.
+Arrivé le 9 mai au camp, devant Tournai, il apprit dans la nuit que
+l'ennemi marchait, qu'il y aurait bataille. Il défendit qu'on éveillât
+son fils, partit, voulant peut-être qu'il ne le joignît pas à temps.
+Mais le Dauphin fit hâte, ne lui donna pas ce plaisir.
+
+L'armée était très-forte (aux dépens de celle du Rhin); elle n'avait
+guère moins de quatre-vingt mille hommes. Et tout cela était mené par un
+malade, par Maurice, hydropique, à qui, au départ, on venait de faire la
+ponction. Ce que ce héros de la mode avait tant poursuivi, et par tant
+de moyens, intrigues et coups d'audace (plus que coups de génie), le
+commandement en chef, il l'avait, et, mourant, il ne voulait pas le
+lâcher. Autant qu'il le pouvait, il cacha son état. Il assiégeait
+Tournai, mais souffrait tellement qu'il vit par l'oeil d'autrui, chargea
+ses lieutenants de chercher, de choisir un lieu propice à la bataille
+(_Rich._).
+
+En passant l'Escaut on trouvait trois villages, Autoing, Fontenoy et
+Barry, où l'on fit trois redoutes, et de plus les villages avaient
+devant eux deux ravins. Cela paraissait fort. Ce qui gâtait la chose,
+c'est que l'armée française avait dans le dos la rivière. Sa retraite
+c'était l'Escaut.--Des ponts étaient jetés tout prêts, un spécialement
+pour le roi en cas d'échec. La retraite de tant de mille hommes à la
+file sur des ponts étroits est une opération scabreuse. Notez que pour
+garder ces ponts, on mit sur les deux rives un corps de vingt mille
+hommes qui restait l'arme au bras.--Notez que pour garder le roi on
+immobilisa encore sa Maison, une armée de six mille hommes d'élite avec
+une batterie de canons. Plan étonnant, d'après lequel les combattants
+réels n'étaient plus guère que cinquante mille. Notre supériorité de
+nombre était parfaitement annulée.
+
+Maurice vint de Tournai dans une carriole d'osier, vit fort bien le
+danger (dit Richelieu[35]). Mais le temps lui manquait pour changer de
+position. L'ennemi avançait, conduit par un fils du roi George, le duc
+de Cumberland, et le roi allait arriver.
+
+ [Note 35: J'ai tous les récits sous les yeux. Le meilleur est
+ celui que Richelieu fit pour Louis XVI, en 1782 (_Rich._,
+ VII), sauf le point où il veut faire croire que seul il eut
+ l'idée, si simple, que tout le monde avait.]
+
+Le 11 mai, de bonne heure, le brouillard s'étant élevé, notre artillerie
+tirait déjà. Le roi était placé un peu haut et près d'un moulin, de
+manière à voir sans danger. Couvert de sa Maison, de ses canons à lui,
+il était gai. Et, dans ce groupe de seigneurs, de ministres, qui
+l'entouraient, pendant que le Dauphin priait tout bas sans doute, il se
+mit à chanter et à faire chanter une chanson, trop gaie, de corps de
+garde. Cela ne parut pas humain, au moment d'une si grande destruction
+d'hommes. «C'était bravoure?»--J'en doute. Les très-braves sont calmes
+et froids dans les grandes attentes.
+
+Les Anglais, Hollandais, Hanovriens regardaient cependant comment percer
+à nous. Il fallait franchir les ravins; puis on était en face de trois
+redoutes, de Barry sur la droite (regardant les Anglais), d'Autoing à
+gauche et Fontenoy au centre. Dans ces redoutes tonnaient cent vingt
+canons. L'embarras cependant pour Cumberland n'était pas médiocre de
+s'être avancé là, si près du roi de France, nez à nez et de reculer. Le
+vieil Autrichien Koenigseck conseillait de tâter, de ne pas trop
+s'engager à fond. Cependant le prix était grand. Non pas Tournai, mais
+le roi même. Pour qui se souvenait de Poitiers, de Pavie, de nos rois
+prisonniers, cette présence de Louis XV était une grande tentation.
+
+Il y avait des gens acharnés. De même que chez nous la brigade
+irlandaise flairait le sang anglais, dans les rangs anglais le Refuge,
+les fils des protestants altérés de combat, auraient donné leur vie pour
+prendre le petit-fils de Louis XIV. Ces gens-là les premiers durent voir
+où il fallait frapper. Le défaut de notre ordonnance dont Maurice fait
+l'aveu, c'est qu'entre Fontenoy, Barry, il y avait du vide, et nos
+lignes bâillaient. Franchir le ravin sous le feu, puis en courant passer
+à travers les boulets croisés de Barry et de Fontenoy, ce n'était pas
+chose impossible. Mais il n'y avait guère de retour, ayant le ravin
+derrière soi, peu de chance de le repasser. Il fallait avancer, dépasser
+les canons, les laisser derrière (inutiles). Alors on perçait notre
+armée, on la coupait en deux et l'on prenait le roi de France ainsi que
+le Prince Noir prit Jean.
+
+Et cela se fit presque. Le ravin fut passé. Et l'on passa encore les
+deux colonnes sous la grêle. Cette grêle elle-même fit serrer les
+Anglais, les massa en une colonne. Nos canons dépassés derrière ne
+tiraient plus, et les petites pièces que traînait l'ennemi, de moment en
+moment, de la colonne ouverte, vomissaient le fer et le feu. Elle
+avançait et faisait quelques pas. Six heures durant, elle avança.
+Comment pendant six heures Maurice fit-il si peu pour réunir nos forces,
+comment nous laissa-t-il faire si longtemps des charges inutiles,
+partielles, sur la masse qui nous foudroyait?... Beaucoup s'y
+obstinèrent. On dit que M. de Biron eut, sous lui, six chevaux tués.
+
+L'homme de Maurice, d'Espagnac, est ridicule ici quand il veut nous
+faire croire que ce désastre était le comble de l'habileté, que, plus
+l'ennemi avançait, et mieux il était pris, que ce massacre inutile des
+nôtres avait mis justement les Anglais dans la souricière. Ce qui est
+sûr, c'est que Maurice, tremblant pour le roi, commençait à effectuer la
+retraite. Mais plusieurs ne voulaient pas se retirer. Nos Irlandais
+frémissaient de fureur.
+
+Ce spectacle terrible, et rapproché du roi, le fit suer à grosses
+gouttes (dit le témoin valet de chambre, _Rich._, VII, 143). Au moulin,
+il était en vue, des boulets arrivaient et le passaient parfois. Il
+descendit plus bas. Tous, autour de lui, fort émus. Les uns disaient
+que, si le roi mettait en sûreté sa tête sacrée, on pourrait disposer de
+ce gros corps qui le gardait. Que le roi prît part au combat, nul n'en
+avait même l'idée.
+
+Le Dauphin seulement, avec son tact sûr pour déplaire, demandait à
+charger, à joindre la cavalerie. Cela le perdit pour toujours; Louis XV
+jamais ne l'emmena, ne l'envoya, ne l'employa à rien. Il crut, à tort
+sans doute, que les conseillers du Dauphin l'avaient poussé perfidement
+pour faire mieux ressortir l'inaction du Roi. Elle était remarquée et
+surprenait. Nos Français, avec leurs idées de roi vaillant à la François
+Ier, comprenaient peu cette sagesse. Ils l'appelaient «Louis du moulin
+(_Frédéric_).»
+
+Beaucoup regardaient de travers ce moulin qui paralysait les six mille
+hommes de la Maison du Roi, qui gardait ses canons, si nécessaires
+alors. En les faisant tirer, on avait chance encore. Cela crevait les
+yeux, et chacun le disait. On ne l'entendait que de reste. Mais le Roi
+ne l'entendait pas. Richelieu hasarda de dire «qu'il faudrait des
+canons.--Où les prendre? dit un courtisan.--Tout près. Je viens d'en
+voir.--Oui, mais le Maréchal défend que l'on y touche.--Le Roi peut
+l'ordonner.»
+
+Là-dessus grand silence. Alors timidement (non sans effort, et d'un
+véritable courage), Richelieu, risquant sa fortune, demanda si Sa
+Majesté voudrait envoyer ces canons.
+
+Le Roi parut troublé (_Rich._, 141). Il hésita, puis consentit, ne
+pouvant guère faire autrement. Ces canons, à l'instant traînés devant la
+masse anglaise, tirés à quelques pas, y firent une horrible trouée. Le
+Roi y lâcha sa Maison. Tous se lancèrent, même les pages. D'autre part,
+Maurice avait pu enfin faire parvenir aux corps isolés un ordre de
+charger d'ensemble. La colonne qui en six heures devait avoir perdu
+beaucoup, sous le canon tiré de près, n'était plus que de dix mille
+hommes, et sous la charge, elle fondit.
+
+Fontenoy et la prise de tous les Pays-Bas, opérée heureusement par les
+manoeuvres habiles de Maurice et de Lowendall, avançaient-ils la paix?
+Point du tout; au contraire. Les Anglais ulcérés poussèrent en furieux
+dans la guerre de subsides, gorgeant Marie-Thérèse, et les principicules
+nécessiteux de l'Allemagne, nous foudroyant de leurs guinées.--La grosse
+reine des brigands du Danube riait, engraissée de ses pertes. Des
+subsides énormes de Londres, elle avait, de quoi faire son mari
+Empereur, noyer la Prusse de barbares. Nos victoires inutiles de Flandre
+servaient si peu à Frédéric qu'il dit: «Autant vaudraient des batailles
+au bord du Scamandre ou bien la prise de Pékin.» Au moment où il
+espérait quelque diversion de la France, il apprit qu'au contraire notre
+armée d'Allemagne affaiblie pour celle de Flandre, venait de repasser le
+Rhin. Marie-Thérèse, impératrice, était encore plus implacable, enflée
+d'orgueil et de fureur. Elle ne voyait, n'entendait plus. Frédéric, par
+expérience, savait qu'elle ne devenait bonne qu'en recevant les
+étrivières. Il les lui prodigua. À chaque refus, une victoire.
+
+D'août en octobre 1745, la ligue (d'Autriche, Saxe, Angleterre, Piémont)
+était vaincue partout. En Flandre on avait pris Bruges et Gand, et l'on
+investissait Bruxelles. En Italie, une armée espagnole, partie de
+Naples, et ayant joint notre armée de Provence, secondée des Génois,
+avait séparé brusquement le Piémontais de l'Autrichien. Ce qui est bien
+plus grave, les Montagnards d'Écosse avec le Prétendant descendent à
+Édimbourg (2 octobre). La claymore à Preston brise l'épée anglaise. Les
+enfants de Fingal et l'aigre cornemuse traversent l'Angleterre et
+directement vont à Londres.
+
+Tout est merveilleux dans l'affaire, sublime et fou. C'est un chant
+d'Ossian. Charles-Édouard, second fils du roi Jacques, qui n'avait rien
+de lui, rien des Stuarts, mais tout de la Pologne et de sa mère
+Sobieska, unit trois avantages, beau et intrépide, ignorant, ne sachant
+rien du réel, du possible. Quand notre embarquement manqua (en mars
+1744), il eût trouvé tout simple de passer en bateau sur des coques de
+noix. Il resta ici, remuant Versailles en dessous par son frère, plus
+adroit. Par Tencin il agit, par Richelieu qui espérait commander une
+descente.
+
+Versailles hésitait fort, voulait, ne voulait pas. On prêta seulement
+deux vaisseaux à un armateur irlandais, de Nantes, qui disait «faire la
+course.» On ne donna nulles troupes, quelques armes à peine, et peu,
+très-peu d'argent. Le brave prince ne s'arrêta pas à tout cela. Il avait
+son roman en tête, de laisser là les Jacobites trop prudents, mais de se
+jeter tout d'abord dans les Hautes Terres, chez ces vaillants sauvages
+aux courts jupons d'Écosse, sans calcul et prêts au combat. La folie
+polonaise avec la folie gaélique, cela pouvait faire quelque chose
+d'extraordinaire, de grand. L'absurde de la chose, l'improbable aidaient
+au succès. Arrivant seul et sans force étrangère, il avait plus de
+chance. Nul souci des moyens. Il calculait si peu qu'il avait pris
+l'habit le plus impopulaire, le plus mal vu en Angleterre, celui du
+séminaire écossais de Paris.
+
+Tout se fit par gestes et regards, car il ne savait pas leur langue, ni
+eux la sienne. Ils le virent, furent émus. Dès qu'ils furent douze
+cents, la cornemuse en tête, ils descendirent dans Édimbourg; alors, ils
+furent trois mille. Sans se compter, ils chargent les Anglais à Preston,
+Pans, et les défont. Toute l'Écosse se déclare. Mais la difficulté était
+de mener jusqu'à Londres ces fils de la montagne, si attachés au sol
+natal. Beaucoup laissent le prince, qui n'avance pas moins. Plus il
+enfonce en Angleterre, plus il espère deux choses: que le vieux
+_loyalisme_ va remonter au coeur des Jacobites anglais; que la France,
+l'Espagne, rougiront à la fin, ne voudront pas le voir périr.
+
+Le secours fut étrange: trois compagnies françaises, juste assez pour
+nous compromettre sans le fortifier. Les Jacobites, d'autre part, loin
+d'avoir quelque élan, furent plutôt effrayés. Ils ne voulaient rien
+faire sans une grosse armée de la France. Les wighs, les anti-jacobites
+ne bougeaient pas non plus. Il en fut justement comme à l'invasion de
+Guillaume en 1688. Nul mouvement ni de l'un ni de l'autre parti. Mais
+cette fois, la chose fut d'autant plus plaisante qu'elle eut lieu au
+moment où les Anglais croyant la guerre très-loin, en Allemagne,
+bouillonnaient de vaillance, guerroyaient de paroles, impitoyablement
+soufflaient le feu, le fer. La guerre? Mais la voici, à deux journées de
+Londres. L'un dit: «Je suis marchand;--moi banquier;--moi fermier.»
+C'est l'affaire du Roi, des soldats.
+
+Situation comique. Celle d'Auguste III devant le roi de Prusse ne l'est
+pas moins; il s'enfuit en Pologne, et Frédéric, pour la seconde fois,
+gardant la Silésie, a fait plier Marie-Thérèse. Le Savoyard, chassé par
+nous de la Savoie, de tous ses États presque, voit tomber ses places une
+à une; on conduit en triomphe notre Infant Philippe à Milan. En Flandre,
+nous serrons Bruxelles. Tant de succès, par dessus Fontenoy, mettent le
+Roi plus haut qu'il ne le fut dans tout son règne. Ses censeurs de
+Versailles sont désorientés. La maîtresse, déclarée à Pâques, au mépris
+des saints jours, n'a pas porté malheur. En septembre, à Versailles,
+elle a son Fontenoy.
+
+La ligue universelle de la cour, les lazzis, les chansons qui
+l'attaquent, les innombrables _poissonnades_, obligent la Poisson
+d'avoir un grand mérite. Elle a celui des convenances. Tout au rebours
+de la Tournelle, si insolente pour la reine, celle-ci devant elle humble
+et tendre, semble demander grâce, même avoir besoin d'être aimée. À sa
+présentation, sous les yeux de tant d'ennemis, elle fut et charmante et
+touchante. La reine lui sut gré de son trouble, la rassura, lui fit un
+accueil quasi-maternel. Elle jugea qu'après tout, si le Roi devait avoir
+une maîtresse, celle-ci était la meilleure. Cette faveur alla bien loin.
+Elle la fit dîner avec elle à Choisy.
+
+Grand coup pour le Dauphin. Vraie lumière sur Versailles. La reine
+n'était pas en tout de la cabale. Ses lettres (à l'occasion de Fontenoy,
+_Arg., éd. J., t. V, sub: fin_.) montrent qu'en bien des choses elle
+était séparée du Dauphin. Elle le fut bientôt de ses filles, vouées
+passivement à leur frères, contre la Pompadour, lui enlevant le roi et
+blessant la reine elle-même.
+
+Tant que nous n'avions pas le _Journal de M. de Luynes_, nous ne savions
+pas la part immense que les filles du Roi eurent dans sa vie. Et partant
+nous ne sentions pas combien la Pompadour fut utile pour faire équilibre
+à cette funeste influence. Nous aurions pu le deviner pourtant en voyant
+qu'aux premières années, les hommes de valeur, Argenson, Machault,
+Duverney, Quesnay, les Encyclopédistes, sont tous avec la Pompadour.
+C'est évidemment le parti de Voltaire et de Montesquieu. Dans le
+très-beau pastel que Latour a fait d'elle, déjà pâle et usée, elle se
+pare de ces beaux génies. Elle a sur son bureau, très-ostensiblement,
+l'_Esprit des Lois_, la _Henriade_, je crois même un volume de
+l'_Encyclopédie_.
+
+Elle était médiocre et froide, mais dirigée par des têtes plus fortes
+(une Lorraine surtout, madame de Mirepoix). Elle sentit très-bien, dès
+la seconde année, qu'elle n'avait nulle chance de garder un amant
+satisfait, un homme secrètement dominé par ses filles, que par
+l'amusement, une vie d'art et de plaisir, tout opposée à la torpeur
+malsaine de ces influences secrètes. Son _théâtre des cabinets_ groupa
+près d'elle un monde de courtisans, d'artistes, tous ravis d'approcher
+le maître. À la réalité, aux soupers, aux caresses qui servaient le
+parti dévot, elle opposa l'illusion et la fantaisie du théâtre, les
+séductions de l'esprit. Elle s'y mit, s'y usa sans réserve. Sa jolie
+voix et son talent d'actrice, cent sortes de costumes la renouvelaient
+tous les soirs. Sa douceur fade allait à l'_Herminie_ du Tasse; sa
+simplicité (fausse) lui permettait pourtant de jouer les bergères,
+_Églé_ et _Galathée_. De bonne heure, elle fait des rôles humbles de
+vieilles, et pour bien faire entendre qu'elle ne prétend qu'amitié pure,
+elle joue _Uranie_, dans une robe pailletée d'étoiles.
+
+Quelque peu digne qu'elle en fût, il est sûr qu'elle fut (pendant près
+de dix ans, 1745-1755), avant la grande guerre, un centre pour les arts
+et les lettres. Elle fut bien moins une maîtresse qu'un ministère. Ceci
+explique un peu pourquoi elle eut besoin de tant d'argent. Elle ne put
+avoir, avec cette énorme dépense, le désintéressement de la Mailly, la
+Nesle. Des arts charmants naissaient, dans la décoration intérieure,
+dans l'ameublement. C'est un trait spécial, original du siècle. Ces dix
+ans en furent l'apogée. Le déclin commença après, vers 1760.
+
+Par là elle avait prise sur le Roi pour qui l'intérieur était beaucoup,
+si ce n'est tout. La question était de savoir si, de l'art, il pouvait
+passer aux idées de progrès politique, social, aux nouveautés qui
+venaient rajeunir, sauver ce monde vieilli. C'était là le débat et le
+combat réel entre la Pompadour et la famille royale. Déjà assez
+adroitement on avait introduit Voltaire, comme victime de la cabale du
+Dauphin. La forte antipathie de Louis XV pour son fils lui fit même
+accepter les risées que Voltaire faisait tous les jours de Boyer.
+Celui-ci se plaignant de passer pour un sot, le Roi dit: «C'est chose
+convenue.» Richelieu, la Tournelle, firent envoyer Voltaire auprès de
+Frédéric. On lui fit rédiger le manifeste de la descente en Angleterre.
+La Pompadour inaugura le théâtre des cabinets par son _Enfant Prodigue_.
+Voltaire fut entraîné. Elle le fit académicien, gentilhomme de la
+chambre, historiographe du Roi. Dans sa vivacité crédule, il partageait
+le rêve de d'Argenson et de tous. Ils croyaient que le _Bien-Aimé_, à
+force d'amour et d'éloges, de flatteries qui étaient des leçons, aurait
+pu être transformé, mis sur la voie des grandes choses.
+
+Il est certain que la nécessité semblait fatalement y pousser elle-même.
+Sans un changement radical qui étendrait l'impôt à tous, au clergé et à
+la noblesse, on succombait, on périssait. La Pompadour avait pour
+patrons les Pâris, ce Pâris Duverney, qui, sous M. le Duc, voulait
+imposer le clergé. Machault, contrôleur général, partageait cette idée.
+Elle le soutint, le prit à coeur, le défendit longtemps. C'était l'idée
+du siècle, et pour la France et pour l'Europe. Voltaire, après la
+guerre, ne voit pour l'Allemagne ruinée nul remède que ceux de Frédéric
+(plus tard de Joseph II), la sécularisation des biens ecclésiastiques
+(éd. B., t. XLVI, 534.)
+
+Question financière qui touchait le terrain moral. Le clergé, c'était le
+passé. On ne pouvait toucher au clergé, qu'en suscitant l'idée nouvelle.
+Non formulée encore, elle se faisait jour par les belles lueurs isolées
+qui perçaient çà et là dans les sciences et les arts. Faire un corps
+général des lettres, arts et sciences, au point du XVIIIe siècle,
+c'était évidemment le travail préalable.
+
+Voici ce qui advint. Le vieux et savant d'Aguesseau, malgré les côtés
+tristes, misérables de son caractère, avait deux côtés élevés, sa
+réforme des lois, et une passion personnelle, le goût et le besoin de
+l'universalité, certain sens encyclopédique. Un jeune homme, un jour,
+vint à lui, homme de lettres vivant de sa plume, et assez mal noté pour
+des livres hasardés que la faim lui avait fait faire. Cet inconnu
+suspect fit pourtant un miracle. Le vieux avec stupeur l'écouta,
+déroulant le gigantesque plan du livre où seraient tous les livres. Dans
+sa bouche, les sciences étaient lumière et vie. C'était plus que parole,
+c'était création. On eût dit qu'il les avait faites, et les faisait
+encore, ajoutait, étendait, fécondait, engendrait toujours.--L'effet
+fut incroyable. D'Aguesseau, un moment au-dessus de lui-même, oublia le
+vieil homme, fut atteint du génie, grand de cette grandeur. Il eut foi
+au jeune homme, protégea l'_Encyclopédie_.
+
+Prodigieuse sibylle du XVIIIe siècle, combien d'autres il fit ou
+changea, ce grand magicien Diderot! Il souffla, certain jour; il en
+jaillit un homme, et son homme opposé: Rousseau.
+
+L'énorme et indigeste monument, l'_Encyclopédie_, tout informe qu'il
+est, étonnamment fécond, où la Révolution déjà coule à pleins bords,
+avait pourtant besoin, contre son ennemi le Clergé, d'avoir son ennemi
+le Roi. C'est pour la Pompadour un titre de l'avoir si longtemps, si
+obstinément soutenu, jusqu'à l'achèvement, pendant plus de dix ans. Plus
+d'un article hardi en fut fait à Versailles, au petit entre-sol qu'y
+occupait Quesnay, l'illustre créateur de l'Économie politique, le
+médecin de la Pompadour.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LE ROI CONQUIS PAR LA FAMILLE--RÈGNE DE Mme HENRIETTE PAIX DE 1748
+
+1748
+
+
+Le fait le plus obscur et le plus surprenant dans toute l'histoire de
+Louis XV, c'est l'assentiment passager qu'il donna aux grandes vues de
+d'Argenson l'aîné, l'utopiste, disciple de l'abbé de Saint-Pierre.
+
+Le fameux d'Argenson le père, le rude homme de police sous Louis XIV,
+qui eut la large étoffe d'un grand homme et d'un bas coquin, eut deux
+fils d'un esprit contraire. Le cadet fut très-fin, un renard, valet des
+Jésuites. Par eux, il monta vite, les ayant bien servis dans leur
+très-grande affaire de faire reine Marie Leczinska. La reine s'en
+souvenait, l'aimait. Au grand drame de Metz, il joua double jeu entre la
+reine et la maîtresse. Cela le fit très-fort quand celle-ci revint (nov.
+1744), et il put faire donner les affaires étrangères au frère qu'il
+croyait diriger. Il n'y voyait qu'un simple. Mais justement cette
+simplicité loyale, hardie, fut une force,--à ce point qu'un moment il
+fit marcher le roi contre la cour et la famille, dans la vraie voie de
+la raison.
+
+Il voulait l'alliance _protestante_ de Prusse, Saxe et Hollande (plus
+celle du Piémont, qui aurait été chef de la libre Italie). La famille
+voulait l'alliance _catholique_, d'Espagne-Autriche (avec une Italie
+soumise aux Espagnols).
+
+D'Argenson séduisait le roi par l'espoir de la paix. Le roi semblant si
+haut (octobre 1745), heureux partout, en Flandre, en Piémont, en Écosse,
+il y avait des chances réelles pour regagner, détacher de la ligue les
+États secondaires, Saxe, Piémont, Hollande. Cela était sensé.
+
+Il existait vraiment un parti en Hollande, anti-anglais et
+anti-orangiste, qui se lassait de suivre l'Angleterre.
+
+Il y avait pour le Piémontais un intérêt réel à se mettre avec nous.
+
+Quant à la Saxe, à la Pologne, réunies sous Auguste III, d'Argenson
+faisait un roman. Il eût voulu une Pologne héréditaire, l'assurer au
+Saxon, aux Allemands, dans la supposition très-vaine que ces peuples
+d'esprit contraire s'uniraient pour former une barrière contre la
+Russie.
+
+Pour l'Italie, le plan était très-beau. Une fédération d'États égaux
+entre eux. Un gardien armé, le Piémont, qui aurait eu Milan. Venise
+aussi avait un peu de Lombardie. La Toscane redevenait république.
+L'Espagnol gardait Naples. Mais tout prince étranger devait opter, jurer
+de se faire Italien. L'Autrichien à jamais chassé. La France se
+chassait elle-même et généreusement s'excluait de l'Italie, libre par
+elle.
+
+La vraie difficulté était notre petit Infante, son mari qui alors tenait
+Milan. Le roi, à cause d'elle, était fort Espagnol. Retirer Milan à sa
+fille pour le donner au Savoyard, cela devait lui être dur. Il était, il
+est vrai, pour le moment mécontent de l'Espagne, que le succès rendait
+indocile, insolente. Il était peu content de l'Infante elle-même, qui ne
+se fiait pas à lui seul, intriguait en dessous avec Versailles (le
+Dauphin, Noailles, Maurepas). De plus l'Infante, belle et jeune, mariée
+sans mari (avec l'Infant toujours absent), avait en attendant pris un
+vieux galant, un évêque ambassadeur de France. Point fort sensible au
+roi, qui était jaloux de ses filles.
+
+Il aimait la géographie. De sa main il traça le plan du partage nouveau
+qui rognait la part de son gendre. Tout se fit entre lui et d'Argenson.
+Pas un mot au Conseil. Maurepas cependant le sut, et avertit
+l'ambassadeur d'Espagne. Il accourt, il crie, pleure. «On l'entendait
+hurler.» (_Arg._) C'est bien pis à Madrid. «On se couvre la tête de
+cendres.» Ici, la reine et Henriette, la cour, tout entourait le roi de
+désolation et de deuil. Le traité (qu'il signa à contre-coeur) alla fort
+lentement à Turin. Très-rapide, au contraire, marchait une armée
+autrichienne. Le Piémont a peur, nous trahit. Nos Français sont surpris,
+et les sots Espagnols qui pleuraient tant pour le traité, pleurent
+maintenant de l'avoir refusé, d'être battus, chassés partout.
+
+L'affaire d'Écosse alla de même. On paya pour Charles-Édouard des
+Suédois qui ne partirent pas. On envoya Richelieu à Brest pour embarquer
+des troupes; beaucoup d'argent, nul résultat. Cependant le roi George a
+rassemblé trente mille hommes qui refoulent Édouard au Nord. Vainqueur
+en reculant à Falkirk, il n'en est pas moins vaincu décidément à
+Culloden (avril 1746). Là des massacres horribles. Un sur vingt décimé.
+Le fer, le feu partout, la froide application du plan suivi depuis, de
+faire des Hautes-Terres un désert.
+
+Toutes les forces de la France (1746) sont concentrées en Flandre pour
+la guerre de parade que le Roi fait en mars. On réunit pour lui cent
+vingt bataillons près d'Anvers, cent quatre-vingt-dix escadrons. Anvers
+pris sur-le-champ, le roi a ce qu'il veut, et le 30 mars, au début même
+de la campagne, il a fini la sienne, revient droit à Versailles. Le
+maréchal de Saxe, Lowendall et Conti, continueront l'oeuvre facile de
+prendre les villes de Flandre, et Maurice gagnera l'inutile victoire de
+Raucoux.
+
+Toute l'année 1746, oisive pour le roi, passe comme un tourbillon de
+fêtes, sauf en juillet un deuil assez court. La dauphine espagnole meurt
+le 6 à Versailles, et son père, Philippe V, le 20. Cela finit le long
+règne de la Farnèse. Le nouveau roi, Ferdinand VI, se défie de cette
+belle-mère, l'éloigne, s'intéresse fort peu à son frère, D. Philippe,
+mari de notre Infante. D'autant plus les deux intrigantes, l'Infante et
+la Farnèse, perdant terre en Espagne, se reprenaient ici sur Versailles
+et voulaient y jeter le grappin. Le moyen eût été d'y mettre une seconde
+dauphine, une soeur de la morte (une naine toute noire, dangereux
+diablotin). Elles s'y prirent maladroitement et révoltèrent le roi. Par
+un procédé double, en lui écrivant des tendresses, elles animaient le
+Dauphin contre lui. «Dévotes, harpies, catins,» tâchaient de le rendre
+amoureux. Elles parlaient au nom du roi d'Espagne, qui n'en savait un
+mot. L'Infante en vint enfin, dans sa fureur d'enfant gâtée, au point
+qu'elle gronda son père, le menaça. Cela trancha. Le roi fit écrire à
+Madrid que nous nous avions ici trop d'horreur pour l'inceste, qu'on
+n'épousait pas les deux soeurs. Il suivit d'Argenson, il accepta son
+plan de demander plutôt une Saxonne, de regagner ainsi la Saxe et la
+Pologne à l'alliance française.
+
+Après la Saxe la Hollande. D'Argenson insistait pour qu'on fît celle-ci
+médiatrice. Des conférences furent ouvertes à Bréda. Il y reprit son
+plan de nous regagner le Piémont en lui donnant Milan, en resserrant la
+part de l'Infant, notre gendre. Propositions secrètes qui transpirent à
+Madrid. L'Infante et la Farnèse pleurent, crient. Un tonnerre de
+sanglots s'entend des Pyrénées. Quel est l'indiscret? Le roi même. Il
+dénonce là-bas celui qu'il approuvait ici. Comment? Par extrême
+faiblesse. Il avait une lettre suppliante de Philippe V mourant. Il
+sentait que l'Infante serait désespérée, furieuse, si (sans lui dire un
+mot) on lui ôtait Milan, la couronne de fer, pour la donner au Savoyard.
+Il eut peur de sa fille, rejeta tout sur Argenson.
+
+Celui-ci était seul. Il pouvait se vanter d'avoir réuni tout le monde,
+mis les partis d'accord. Tous contre lui. Il eût fallu bien du courage
+dans la Pompadour pour l'aider contre la cour et la famille. Ce triste
+visage (à la crème, qu'on voit dans le pastel) n'en était guère capable.
+Elle baissait. L'année 1746 fut terrible pour elle. Le pouvoir lui
+venait, mais la vie s'en allait, d'abord la santé, la beauté. Si le Roi
+eût été un peu absent, elle eût pu remonter. Il ne le fut qu'un mois, et
+elle ne put pas respirer. Ministre tout le jour, la nuit chanteuse,
+actrice, mise au lait et crachant le sang, elle s'exterminait. Et le Roi
+était ennuyé. Aux ballets où elle figure, il bâille. «J'aime la
+comédie,» dit-il, et il y bâille aussi. Il ne se plaît un peu qu'aux
+Italiens, au spectacle où elle n'est pas. Elle semble finie déjà (1747).
+Elle a l'air épuisé, «sucé,» dit d'Argenson. Elle souffrait du mépris de
+Paris. Point d'affront qu'à Versailles elle n'ait du Dauphin, de
+Mesdames. La nuit, c'est pis encore. Le Roi allait toujours chez elle,
+ce qui trompait les simples. Mais en réalité, c'était pure habitude. On
+sut lui mettre en tête qu'elle était très-malsaine. Sous tel ou tel
+prétexte, il couchait sur un canapé (_Hausset_).
+
+«La Pompadour va être renvoyée. Le Roi vivra dans sa famille.» (_Arg._,
+1747.)
+
+La famille? qu'était-ce? Non, certes, le Dauphin. C'est un peu la
+Dauphine, une bonne Allemande. C'est beaucoup, c'est surtout la fille
+aînée du Roi, la très-douce madame Henriette, sa petite soeur Adélaïde.
+
+Madame Henriette était une pâle fille du Nord, très-maladive et
+très-timide, qui avait près du Roi comme un respect tremblant, presque
+peur. Cela lui plaisait. C'était un coeur charmant et bon, coeur brisé
+et la victime de son père qui l'avait traité durement. Élevée presque
+avec le petit d'Orléans et jouant avec lui, elle avait bien cru
+l'épouser. Mais le Roi était tout à fait pour les Bourbons d'Espagne, ne
+voulait nullement approcher Orléans du trône. Il aimait mieux d'ailleurs
+l'Infante. Il immola Henriette, ne la maria point. Qu'arriva-t-il? Cette
+bonne soeur n'en fut pas moins toujours du parti de l'Infante à qui on
+la sacrifiait. Comme les chiens battus qui d'autant plus s'attachent,
+elle se donna toute à son père. La cabale dévote lui faisant un devoir
+de l'envelopper, le gagner, elle trouva ce devoir très-doux. Élevée par
+la vieille madame de Ventadour, une dévote bien peu scrupuleuse,
+Henriette prit le rôle qu'on voulait; elle força sa timidité, fit chez
+elle des _soupers_ au roi (_Luynes_, _Argenson_, _Campan_, etc.). Chose
+certainement pénible à une si modeste personne, et si souvent malade.
+Mais elle se vainquit tellement qu'il se trouva chez elle à l'aise plus
+que partout ailleurs, s'habitua à elle, comme à un doux animal
+domestique dont on ne peut plus se passer, qui ne se plaint jamais,
+accepte tout caprice, qui voit sans voir et souffre tout.
+
+Succès réel du parti du Dauphin qui par la soeur faisait arriver,
+réussir, tout ce qui eût choqué du frère. Le roi croyait pour elle n'en
+jamais faire assez. Il lui donne à Versailles (où elle n'avait besoin de
+rien) _huit cent mille livres de rente_, justement quatre fois plus qu'à
+la Pompadour, qui en a alors 200,000. Tout à l'heure, il va lui créer
+une Maison, dames et grands officiers, presque au point d'éclipser la
+reine.
+
+La reine y gagna fort. Autant le roi avait été jusque-là sec pour elle,
+même dur, autant il fut aimable. Nul doute que la très-bonne fille n'eût
+obtenu cela de lui. La reine eut des étrennes et la Pompadour n'en eut
+plus. Le roi fit le jeu de la reine, et pria les seigneurs de la
+distraire un peu. Enfin il fit la chose qui ravit tout le monde. La
+_Bête_ fut chassée, je veux dire Argenson. Quelle joie pour notre
+Infante! Qui peut lui faire cela, sinon son humble soeur, empressée à
+servir celle à qui on l'a immolée.
+
+Argenson renvoyé (février 1747), c'est toute une révolution. Nous
+tournons le dos à la Prusse, à la Hollande et au Piémont. Nous
+reviendrons de plus en plus aux alliances catholiques, aux Espagnols,
+aux Autrichiens.
+
+Même avant qu'il tombe, on a à regretter d'avoir négligé ses avis.
+L'alliance du Piémont manquée nous ruine en Italie, nous amène en
+Provence les bandes autrichiennes, dont nous étions noyés sans un hasard
+heureux, l'insurrection de Gênes (V. le très-beau récit de Sismondi).
+L'alliance de Hollande qu'Argenson travaillait, et qu'on fit avorter en
+envahissant ce pays, y tua le parti de la France, donna force au parti
+anglais et orangiste. La populace des ports fit ce qu'elle avait fait
+pour Guillaume III en 1672. Elle voulut, exigea un stathouder, imposa à
+la république un très-indigne chef, Orange, serviteur des Anglais. Notre
+imprudente attaque eut ce beau résultat de sceller l'union de
+l'Angleterre et de la Hollande, d'opérer l'anéantissement définitif de
+celle-ci.
+
+Nous demandions la paix en offrant humblement de rendre nos conquêtes.
+Et l'on n'en voulait pas. Cependant tout le monde était bien las,
+surtout les États secondaires, pauvres comparses du grand drame où ils
+ne gagnaient que des coups. Les obstinés eux-mêmes commencèrent à se
+faire plus doux aussi, quand Maurice menaça Maëstricht, le boulevard de
+la Hollande, quand il gagna tout près la victoire de Lawfeldt, peu
+décisive, il est vrai, mais sanglante. Puis il emporta Berg-op-Zoom. Sac
+cruel qui montra combien s'aigrissait cette guerre, et terrifia la
+Hollande. Si l'on prenait aussi Maëstricht, notre armée débordait, et ce
+riche pays, si peu fait à la guerre, se voyait appelé aux cruels
+sacrifices, aux affreux moyens de défense qu'il prît contre Louis XIV,
+s'inondant, se noyant, s'infligeant un désastre plus grand que n'eût
+fait l'ennemi. L'Anglais aussi, ayant anéanti jusqu'au dernier de nos
+vaisseaux, ayant fait son oeuvre de guerre, devenait pacifique pour ne
+pas nous laisser reprendre avantage sur terre. Donc on négocia. Malgré
+le maréchal de Saxe qui raisonnablement voulait d'abord Maëstricht, on
+se dépêcha de traiter.
+
+Le but primitif de la guerre, où était-il? Et qui s'en souvenait?
+L'Autriche, que l'on devait détruire, malgré sa cession à la Prusse,
+était plus forte que jamais. Le mari de l'Infante, son établissement, sa
+royauté lombarde, qu'étaient-ils devenus? Notre Infante voyait tout lui
+échapper, l'espoir même. Le frère de son mari, Charles, le roi de
+Naples, s'il eût succédé en Espagne à Ferdinand (faible et malade),
+entendait laisser Naples au second de ses fils, non à son frère
+Philippe, le mari de l'Infante. Donc, celle-ci, qui, avec la Farnèse, a
+régné à Madrid, qui un jour eut Milan, qui (d'après le traité de 1736)
+pouvait espérer Naples, se voit, entre trois trônes, à terre.
+
+Elle savait très-bien l'intérieur de Versailles. Elle voyait monter
+Henriette. Celle-ci, sans esprit, sans adresse, quasi muette, nulle,
+avait gagné le Roi. Comment? par cela même, par l'excès de l'obéissance.
+On savait bien pourtant ce qui était derrière et la poussait. Que lui
+ferait-on faire? Comment userait-elle de ce pouvoir croissant? Trois
+personnes étaient inquiètes, fortement attristées: la Reine, la
+Pompadour, l'Infante.
+
+La reine, tout à coup flattée du Roi (déc. 1746, déc. 1747, _De
+Luynes_), n'avait pas pris le change. Elle se refroidit pour ses filles,
+se fatigua du baiser d'étiquette qu'elles lui donnaient toujours chaque
+fois qu'elles entraient dans sa chambre (_Luynes_, VIII, 173, 12 janvier
+1748).
+
+La Pompadour imagina pour partager, neutraliser la grande faveur des
+deux aînées, de tirer du couvent et de faire venir à Versailles, madame
+Victoire, jolie fille, grande fille, déjà de quatorze ans.
+
+L'Infante corrompue et hardie (comme élève de la Farnèse), qui avait
+hasardé déjà, comme on a vu, d'intimider son père dont elle savait le
+faible coeur, hasarda un moyen d'arrêter le progrès de son goût
+singulier pour Henriette. Voltaire, sous le Régent, avait fait une pièce
+hardie contre l'inceste, _OEdipe_. Elle le pria (c'est lui qui nous
+l'apprend), de faire une _Sémiramis_. L'inceste était fort à la mode. Le
+roi de Pologne, Auguste II, disputait sa fille à son fils. La
+chanoinesse de Lorraine qui se tua pour son frère, avait fait éclat et
+légende (1742). Les Choiseul imitèrent. La femme de Hérault, le dévot
+lieutenant de police, était publiquement maîtresse de son père,
+très-riche, que souffrait le mari. Les moeurs étaient sur cette pente.
+La pièce aurait paru toucher bien moins Madame (après tout respectée)
+que des gens bien connus. Elle aurait averti, mais non blessé
+directement.
+
+Voltaire était alors retiré, mécontent. Son zèle de courtisan avait fait
+mauvaise campagne. Sa familiarité hardie, parmi les flatteries, avait
+choqué le Roi, choqué la Pompadour qui visait à la majesté. Il avait fui
+Versailles, revenait volontiers à Sceaux chez la duchesse du Maine.
+Cette vieille petite fée, brouillée avec la cour, jusqu'au dernier jour
+conspirait, mais littérairement, accueillait les satires. C'est chez
+elle jadis que Voltaire fit _OEdipe_ (1721). Chez elle, il fit
+_Sémiramis_ (1747). Il l'achevait à Sceaux (déc). En janvier il est à
+Versailles, voit mieux le terrain, et prend peur. Madame Henriette, à ce
+moment, quitte le petit appartement qu'elle occupait au nord pour le
+grand logement royal qui termine l'aile du midi, qu'elle quittera
+bientôt pour un appartement central entre le Dauphin et le Roi (_De
+Luynes_). Là est le médiateur, _le chef du conseil_ de la famille (c'est
+le mot qu'emploie d'Argenson); Voltaire, fort inquiet, écrit de
+Lunéville, pour ajourner _Sémiramis_ (févr. 1748).
+
+À Versailles, une scène violente éclairait la situation (17 avril,
+_Luynes_, IX). La Pompadour n'osant attaquer Henriette, lui opposait une
+poupée. Elle faisait venir de Fontevrault la petite madame Victoire. Le
+Roi pleura en revoyant cette enfant tout aimable, et bonne autant que
+belle. Elle se suspendit à lui, ne s'adressa qu'à lui. Il se montra
+très-faible. Dépenses énormes, et ridicules honneurs (pour une enfant de
+quatorze ans), rien ne fut épargné. Henriette souffrait et se taisait.
+Mais Adélaïde éclata. Elle crevait de jalousie. Elle cria. Tout en
+retentit. Elle s'indignait, non pour elle, mais pour sa soeur, l'aînée,
+une princesse de vingt et un ans, à qui la nouvelle venue dérobait les
+honneurs et le coeur de son père. On vit là pour la première fois la
+violence d'Adélaïde, le pouvoir qu'elle aurait. Elle n'avait pourtant
+que quinze ans. Mais on lui obéit. Victoire fut éloignée, et logée au
+second étage, confinée dans le petit rôle de soigner deux petites
+soeurs.
+
+Voltaire, chez Stanislas, loin du danger, avait repris courage.
+L'Infante, pour qui il fit la pièce, disait-on, allait arriver. Et ce
+drame qui punit l'inceste ne pouvait déplaire à la reine. Il fut
+probablement montré à son père Stanislas. Bref, _alea jacta_... Le 29
+août, la pièce est représentée à Paris. On voulait retrancher deux vers
+trop dangereux. Mais on eût paru craindre. Tout au contraire la
+Pompadour pensa que tout serait couvert, toute allusion écartée, si
+lui-même le Roi se faisait protecteur de la tragédie. Elle lui fit
+donner un décor pour _Sémiramis_.
+
+Ce que l'auteur avait le plus à craindre, c'était qu'une parodie, trop
+claire, ne forçât de voir et de comprendre. Cette peur le jeta dans une
+étrange agitation. Il écrit à la fois de tous côtés, prie le cardinal
+Quirini, prie madame de Luynes, prie la reine elle-même. Six lettres à
+la reine! qui répond froidement que la parodie est d'usage.
+Heureusement pour lui, la Pompadour qui n'avait pas moins peur, ayant
+(par le décor) fait le Roi patron de la pièce, fit défendre la parodie
+(septembre).
+
+Voltaire la remercia, par une autre imprudence,--vaillante et
+honorable.--C'était le moment triste où le traité brusqué qui finit
+cette guerre, d'un trait de plume nous ôtait nos conquêtes, toutes ces
+places fortes que l'on venait de prendre, ce royaume des Pays-Bas. Le
+maréchal de Saxe entourait et tenait Maëstricht, la clef de la
+Hollande,--bien plus l'occasion d'infliger aux Anglais un affront
+solennel, de voir prendre la place, à leur nez, sans rien faire. Il
+gémissait, écrivait à Versailles. Et Versailles était sourd. Excessives
+étaient les misères, il est vrai. Il ne restait d'argent que pour les
+fêtes. Les dévots d'autre part, la famille, toujours avaient maudit la
+guerre, fait des voeux pour les Autrichiens. On précipitait tout. On
+jetait les fruits de la guerre et du sang de tant d'hommes, on brûlait
+de se dépouiller. Peu réclamaient. Voltaire l'osa. Dans certains vers,
+au Roi et à la Pompadour, il finit par ce trait: «... Et gardez tous
+deux _vos conquêtes_.»
+
+Le traité était fait, mais n'était pas signé (il ne le fut que le 18
+octobre). Plus il était honteux, plus on trouva blessant le conseil de
+Voltaire. On n'avait pas osé s'irriter pour _Sémiramis_. Pour les vers,
+on cria. Mesdames et leur parti s'élancent et courent au Roi (V. Laujon
+dans _Hausset_). L'État, le Roi étaient perdus, si un homme de sa
+maison, son _domestique_, osait lui donner des avis, mêlant impudemment
+au nom du Roi la Pompadour. Celle-ci s'aplatit, ne dit pas un mot pour
+Voltaire. Pour bien faire comprendre à Mesdames qu'elle n'était plus
+rien près du Roi, qu'une amie, une _ancienne_ amie, elle joua la vieille
+_Baucis_ (nov. 1748). Le Roi la releva de ces humilités en la nommant
+surintendante de la maison de la reine (_Campan_). La reine, refroidie
+pour ses filles (_Luynes_, VIII, 173), d'autant mieux recevait les
+respects de la Pompadour.
+
+Le vrai mot, juste et fort, sur la paix d'Aix-la-Chapelle, fut dit aux
+Halles, resta proverbial. Pour injure, on disait: «Bête comme la Paix.»
+
+Nous rendions _un royaume_, les Pays-Bas; et _un empire_, les Indes, où
+notre grand Machiavel Dupleix faisait l'oeuvre de ruse, de cruauté, de
+force, qu'ont fait les Anglais par lord Clive.
+
+Nous avions dans les Indes un génie, un héros. Nous ruinons Dupleix,
+emprisonnons la Bourdonnais.
+
+Et cette paix contenait la guerre. Le traité fut si vague et si mal fait
+pour l'Amérique qu'à volonté l'Anglais pouvait mordre sur nous. D'où la
+guerre de Sept Ans.
+
+Étrange chose qu'après Fontenoy, nous subissons encore la vieille honte
+de Dunkerque, le rétablissant, comme il fut, quand l'Anglais mit le pied
+sur la tête de Louis XIV.
+
+Un trait encore nous entra plus au coeur: _l'hospitalité de la France
+violée cruellement, pour obéir à l'étranger_. Louis XV avait donné
+parole à Charles-Édouard de ne jamais le renvoyer. L'Angleterre
+l'exigea. Ce héros, Polonais et fou, n'entendit à nulle offre, nulle
+raison, nulle prière. Il n'obéit pas plus à une lettre de son père.
+Dans son hôtel garni, avec tous ses vaillants, il était armé jusqu'aux
+dents. Peut-être il avait quelque écrit. Il voulait se faire tuer, et
+pouvoir à jamais déshonorer le roi de France. On croit de plus qu'il
+était amoureux, aimait mieux mourir que partir. On le surprit en traître
+à l'Opéra, on le lia. Pendant ce temps on prit tous ses papiers. On
+l'emporta. Il faillit crever en route de fièvre et de fureur, criant
+«Paris! ou Paradis!» (_Arg._ III, 221-227.)
+
+Tout cela fut cruel, nous retourna au coeur notre plaie de Dunkerque.
+Chacun se sentit avili. Un jeune homme, Desforges, qui avait vu la chose
+à l'Opéra, ne put se contenir. Il fit les vers fameux qui le mirent pour
+longtemps en cage à Saint-Michel. Tous les dirent et les surent:
+
+ Peuple, jadis si fier, aujourd'hui si servile!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+Mme HENRIETTE--LES BIENS D'ÉGLISE DÉFENDUS ET SAUVÉS
+
+1748-1751
+
+
+Cette ruine d'honneur, parmi tant de ruines, ce guet-apens royal fut
+senti, je crois, du Roi même. Pris en ce vilain cas, comme homme et
+gentilhomme, il semble que dès lors il commence à se mépriser. Je le
+vois tombé bas, et dans telles choses honteuses qui jusque-là lui
+auraient répugné. Il a goût à l'argent, tripote et boursicote. Puisant à
+volonté au Trésor, il n'en est pas moins faufilé dans la bande des
+loups-cerviers, spéculateur en blé. Très-dangereux trafic. Dans quel
+but? Augmenter un peu l'argent de poche, de jeu, de fantaisies furtives.
+Il a quitté l'armée pour toujours. Le travail, qu'on lui fit aimer un
+moment, la Pompadour a su fort aisément l'en dégoûter. Que faire?
+Enterré aux malsains cabinets de Versailles, aux malpropretés de Choisy,
+il fuit le jour. La nuit, il s'amuse à griser ses filles.
+
+Il était tout à fait indigne et incapable de soutenir la grande
+révolution, qui, de Law aux Pâris, de ceux-ci à Machault, Turgot, alla
+marchant toujours dans la pensée du siècle et qui devait plus tard se
+formuler ainsi: _unité d'administration_, _suppression graduelle du
+privilège (et de classes et d'états)_,--_égalité d'impôt_.
+
+La nécessité impérieuse, l'embarras infini où se trouva l'État après la
+guerre, faisait mettre les fers au feu, par un premier appel, timide
+encore, aux quatre milliards du clergé. Chacun croyait qu'en France il
+possédait le tiers des biens. S'il daignait faire l'aumône à l'État d'un
+minime _don_, la charge portait toute sur les curés, le bas clergé. Le
+haut, de luxe et de luxure, dépassait la cour même. Clermont, vaillant
+abbé de Saint-Germain-des-Prés, qui avait deux mille bénéfices à donner
+(et à vendre), vivait avec les filles, enlevait des danseuses, tenait
+bon gré mal gré par force ou peur la Camargo.
+
+La France agonisante pria ces fiers seigneurs de payer quelque peu.
+Machault voulut d'abord que l'impôt du _Vingtième_, commun à tous,
+s'étendît au Clergé (1749). Puis il lui demanda une _Déclaration de ses
+biens_ (1750).
+
+L'obstacle était que, nulle réforme ne se faisant dans les dépenses,
+plusieurs (d'Argenson, par exemple) croyaient qu'on ne ferait
+qu'augmenter le gâchis. L'obstacle était la défiance qu'opposaient les
+pays d'États, leur attache à leurs privilèges. L'obstacle était surtout
+la désespérée résistance du grand privilégié, du plus gras, le Clergé.
+
+Si celui-ci eût été prévoyant, par quelque sacrifice, il se fût honoré,
+soutenu sur la pente où il glissait. Il préféra l'abîme. Il mit son
+adresse à périr. Il sut, par deux moyens, entraîner le Roi avec lui.
+Moyens grossiers, qui réussirent:
+
+1º Dès qu'on parle d'argent, le Clergé, calme depuis dix ans, redevient
+fanatique. Il alarme le Roi, se bat avec le Parlement, reprend la guerre
+aux Jansénistes, aux Protestants, bref, fait craindre une Fronde.
+
+2º Il obsède le Roi directement par la famille, employant sans scrupule
+l'_ultima ratio_, la seule force efficace auprès d'un homme si vicieux,
+l'énervante influence, l'aveugle dévouement de Mesdames qui s'y
+immolèrent.
+
+Mesdames Henriette, Adélaïde, vrais jouets de l'intrigue, de la
+fatalité, avaient le coeur très-haut, n'avaient ni adresse ni ruse. Leur
+soeur l'Infante fort justement disait que c'étaient «deux enfants.»
+Celle-ci était tout autre formée par la Farnèse, si dépravée. C'est
+depuis son voyage en France (1748-1749) que le Roi vécut cyniquement à
+l'italienne, ne ménagea plus rien.
+
+L'Infante, presque chassée d'Espagne, et pas encore en Italie, existait
+comme en l'air. Elle venait mendiante, affamée, sans chemise, demandant
+de l'argent, beaucoup d'argent, une grosse pension, puis des grandeurs,
+un trône, et le premier vacant, Naples? Espagne? Pologne? la Corse au
+moins. Elle était prête à tout. Ayant vu la faiblesse du Roi pour
+Henriette, elle, la préférée, comptait avoir bien plus. Elle disait
+venir pour quinze jours. Elle resta un an, serait restée toujours, si
+elle eût pu, eût oublié sans peine son ennuyeux Infant qu'elle n'avait
+presque jamais vu. Elle était partie si petite que le Roi, qui lui
+écrivait sans cesse, ne la connaissait pas. Il alla au-devant et eut
+l'agréable surprise de la trouver fort belle, grande, fraîche, parée
+d'une gentille petite fille. Elle avait un grand air, et ses soeurs à
+côté semblaient de maussades bourgeoises.
+
+Elle avait fort bien deviné que la Pompadour, en haine de Mesdames, lui
+ferait bon accueil, ne lui nuirait pas près du Roi. Elle eut en effet
+tout d'abord (chose mortifiante pour Henriette) la chose que celle-ci
+demandait, que le roi hésitait de lui donner, l'appartement de
+l'escalier secret qui permettait de le voir à toute heure. Faveur
+inestimable pour l'Infante qui avait tant à dire, tant à demander.
+
+Ce qui fut bien plus dur pour Henriette et pour la famille, c'est que la
+Pompadour fit chasser Maurepas (avril 1749), Maurepas, leur homme, leur
+ministre. La reine et ses filles en pleurèrent. Le prétexte de la
+maîtresse fut certaine chanson sur ses infirmités de femme, «sur les
+fleurs (les fleurs blanches) qui naissaient sous ses pas.» Plus, une
+accusation ridicule de poison, renouvelée de la Tournelle. Ce que
+celle-ci n'avait pu, si belle, au moment le plus tendre, la Pompadour
+fanée le fit, mais par l'appui sans doute de l'escalier secret à qui on
+ne refusait rien.
+
+L'Infante paraissait s'établir tout à fait. Le Roi, que cela plût ou
+déplût à la reine, lui faisait rendre mêmes honneurs. Elle siégeait
+l'égale de sa mère, près de ses soeurs humiliées. Elle usait, abusait,
+demandait toujours davantage. Elle eut la forte pension. Il eût fallu
+de plus que le lendemain de la guerre, on y rentrât pour la faire reine.
+Reine? c'est peu. Son idée fixe était de conquérir l'Empire, de faire sa
+fille _impératrice_.
+
+Funeste idée! Elle en viendra à bout, et pour cette sottise le sang
+coulera par torrents. Mais il y faut le temps. Sa folle impatience
+fatiguait, excédait le Roi. Son départ fut pour lui et pour tous un
+soulagement (octobre 1749).
+
+Elle fut très-funeste à ses soeurs. Le Roi, fait au laisser aller du
+Midi, se lâcha, et pour le ressaisir, Mesdames durent descendre
+beaucoup. C'était Fontainebleau, et le moment des chasses qui
+finissaient le soir par de longs soupers de chasseurs où l'on buvait la
+nuit. Il fallut que Mesdames subissent et la fatigue de ces courses, et
+l'orgie, où, jeunes demoiselles, elles étaient tellement déplacées. On
+s'y contenait peu; car, depuis cette année, on trouva que la Pompadour
+même gênait: on ne l'emmena plus.
+
+M. de Luynes, si timide, n'ose omettre pourtant ce qui crevait les yeux.
+À ces _retours de chasse_, le Roi n'eut plus personne que Mesdames,
+toutes seules, aux petits cabinets (_Luynes_, 22 déc. 1749, 12 nov.
+1750).
+
+Quels étaient ces repas? D'Argenson nous l'apprend (III, 550); il parle
+d'une _cuisine nouvelle_, ailleurs du goût des salaisons, âcres,
+irritantes, qu'elles prirent, des vins dangereux d'Espagne qu'elles
+buvaient. Indigne amusement de voir ces pauvres dames enivrées par
+obéissance. Adélaïde, si jeune, ayant six ans de moins, était vaincue
+sans doute par le vin, le sommeil. La malade Henriette, elle-même
+bientôt frappée et aveuglée, endurait cette veille et ces excès forcés
+qui la menèrent vite à la mort.
+
+Une chose surprend, c'est que le Dauphin, si pieux, et qui avait tout
+pouvoir sur ses soeurs, n'ait pas essayé quelque chose pour les sauver,
+n'ait pas obtenu d'elles que, par excuse de santé ou autrement, elles
+éludassent cette honteuse tyrannie. Le Roi ignorait tout à fait ce qu'il
+était ou faisait dans l'ivresse (Voy. _Hausset_, l'aventure du privé et
+de la d'Estrades à Choisy). Le matin, aucun souvenir.
+
+Versailles tâchait de ne pas voir. Mais le Roi, comme le Régent, eut
+besoin de montrer les choses. Parfois, ayant soupé sans elles, il lui
+passait l'idée de les voir, et il les voulait, mais telles qu'elles
+étaient, _sans paniers_ (_Luynes_, X, 173, 23 déc), dans le déshabillé
+de cette heure avancée.
+
+Les paniers étaient tellement dans l'habitude, qu'une femme sans cela
+semblait nue. À Choisy, il était permis de s'en passer, d'aller en robe
+flottante (de là plus d'un scandale). Mais à Versailles, lieu de
+cérémonie, c'était bizarre, choquant. Elles obéissaient, et traversaient
+ainsi appartements et corridors, non sans pâtir sans doute, et faire
+pâtir aussi d'excellents serviteurs qui voyaient et baissaient les yeux.
+
+La Pompadour, un vrai premier ministre, et partant responsable, sentait
+la royauté s'avilir, s'abîmer. Elle n'entreprit pas, comme la Nesle, de
+défendre au Roi l'orgie du soir. Elle priait qu'au moins la chose ne fût
+pas solitaire, dans le secret des cabinets. Elle voulait que le Roi
+soupât en bas, et dans une belle salle, moins fermée, qu'on faisait
+exprès (_Luynes_, _ibid._). Le Dauphin aurait dû, ce semble, y aider
+fort, obtenir par ses soeurs que l'on se rangeât à cela. Sa cabale
+montra une étrange immoralité, et on peut dire aussi une grande dureté
+pour la malade, cet instrument qu'on immolait. On voulut l'employer à
+mort et jusqu'au bout. Elle était bien commode pour le parti dévot. Tant
+muette fût-elle, on la faisait parler. On cachait le Dauphin. On
+montrait Henriette, comme la personne dirigeante de la famille, et _le
+chef du conseil_ (_Arg._, III, 311).
+
+Tout cela était peu connu hors de Versailles. Paris savait en général
+que le Roi menait une vie déplorable. Le public arriéré en restait au
+temps éloigné, à ces vilains jeux d'écoliers, qui jadis par deux fois
+ont fait chasser les camarades. On disait: «C'est un Henri III.»
+D'autres aussi, par un pressentiment trop précoce mais non erroné,
+supposaient que déjà il avait commencé ces vols ou ces achats d'enfants
+qui n'eurent lieu que plus tard (1754-1764). On était d'autant plus
+disposé à le croire que des princes, seigneurs ou fermiers généraux,
+enlevaient, séquestraient réellement des enfants, des filles, des dames
+même captives (ex. Charolais, Clermont, Melun, etc.). Une fille, à Noël
+(_Barbier_, IV, 407), s'échappa, effarée; elle avait dix-sept ans, et on
+l'avait tenue dès l'enfance à l'état sauvage. Que souffraient ces
+victimes? On le sut par de _Sade_ (1754). Horrible histoire, certaine.
+Dans les razzias qu'on faisait d'enfants pour le Mississipi,
+l'imagination populaire s'exalta et reprit les vieilles histoires du
+Moyen âge, de lèpres et de bains de sang. Les enleveurs étaient des
+exempts déguisés. Ce mystère faisait dire: «C'est lui, c'est cet
+Hérode, épuisé de débauche, qui est devenu ladre et qui veut se refaire
+par le sang innocent.»
+
+Il n'y a jamais eu, dans les plus sombres jours de la Révolution, un
+jour où le coeur du peuple ait été si atteint. Dès novembre 1749, on
+avait vu des filles enlevées par la police, filles publiques d'abord,
+puis pauvres servantes sans place ou jeunes ouvrières, et enfin de
+petits enfants. On dit que les archers, pour chaque tête, avaient 15
+écus. Ce métier progressa. Un archer qui avait volé un petit écolier
+trouva plus lucratif, pour 30 écus, de le rendre aux parents (février
+1750, _Barbier_, IV, 437). D'autres furent volés par des femmes, vendus
+à des gens riches (448.) De là, de furieuses batteries. Au quartier
+Saint-Antoine, un enfant enlevé crie, on sort des boutiques, on poursuit
+les exempts. Les gens du port leur cassent bras et jambes. Dès lors,
+tous les matins, la foule est dans les rues.
+
+Au 22 mai, quatre batailles. Rue de Cléry, un commissaire a sa maison
+dévastée, saccagée. À la Croix-Rouge, un cocher crie qu'on lui prend son
+enfant. Les laquais, qui portaient l'épée, dégainent. Avec le peuple,
+ils forcent la maison d'un rôtisseur chez qui un archer s'est sauvé.
+Deux hommes y furent tués dans les caves, tout brisé. Rien de pris. On
+rapporta au rôtisseur son argenterie le lendemain. Autre combat aux
+Quatre-Nations et au Palais. Et là le peuple tend les chaînes, veut
+faire des barricades, brûler le commissaire dans sa maison. Il tue
+plusieurs archers.
+
+Mais le combat terrible a lieu (23 mai) à Saint-Roch. Là, on tire sur
+le peuple, et on est forcé pourtant de lui livrer un archer qu'il a pris
+en flagrant délit d'enlèvement. La foule traîne le corps à l'hôtel de
+Berrier, lieutenant de police, puis s'arrête, se laisse amuser. La
+cavalerie vient, charge, balaye la rue Saint-Honoré.
+
+Le peuple a le coeur gros. L'orage s'amoncelle. Quoique en mai, il
+faisait un vent sec, froid, du Nord. Chose très-grave en révolution. Sur
+le bruit que Berrier est allé à Versailles, la foule va au Cours l'y
+attendre. Plusieurs, moins patients, se mettent à dire: «À
+Versailles!»--D'autres: «Brûlons Versailles!» Cela chauffait très-fort.
+
+La peur était grande à la cour. D'abord, on n'en avait rien dit. Puis,
+on avait dit: «Ce n'est rien.» Et là-dessus la Pompadour était venue
+voir sa fille à Paris, dîner chez un ami. Tout pâle, il lui dit: «Mais,
+madame! ne dînez pas ici. Vous allez être mise en pièces.» Elle fuit,
+elle vole, rentre jaune à Versailles. Tous sont pénétrés de terreur.
+
+Le 23 mai, ce fut bien pis. Ayant toute la Maison du Roi, une armée, on
+tremblait. On mit des gardes au pont de Sèvres et au défilé de Meudon.
+
+On eût dit que déjà la Bastille était prise, ou que les affamés du _6
+octobre_ étaient en marche. Versailles est confondu. Les femmes se
+suspendent au Roi, l'enlacent. Il ne faut pas qu'il fasse le voyage de
+Compiègne. Qu'il reste avec ses gardes, bien entouré de sa Maison armée.
+Elles obtiennent que l'on n'ira pas. Puis on change d'avis. On prend le
+parti pitoyable d'y aller furtivement. Le soir, il couche à la Muette,
+puis avant le jour, rasant Paris sans y entrer, il fait son échappée qui
+a l'air d'une fuite. Il disait aigrement: «Qu'ai-je besoin de voir un
+peuple qui m'appelle Hérode?» À Paris, on disait: «Est-ce mépris? C'est
+peur.» Donc, tout s'envenima, et ce fut un divorce. Madame Adélaïde,
+«haute comme les monts,» blessée dans son orgueil, dans son amour pour
+son père, fut ulcérée à mort. Et elle ne pardonna jamais.
+
+Ce nocturne passage du Roi le long des murs, on en assura la mémoire par
+un large chemin. Beau monument du règne. C'est le _chemin de la
+Révolte_.
+
+On put juger de l'état violent où se trouvait le peuple par le mépris
+qu'il fit des affiches du Parlement, les injures qu'il lui adressa. Dans
+son irritation la foule s'en prend à tout le monde, poursuit comme
+mouchard, comme enleveur, le premier passant (_Barb._, 429). Rien
+pourtant ne calma autant que la justice du Parlement sur quelques
+misérables, un archer qui vendait, revendait des enfants. La foule
+s'amusa de voir fouetter de rue en rue des enleveuses infâmes. Elle eut
+plaisir à voir étrangler et brûler deux petits Henri III, je veux dire
+deux garçons qui trop naïvement avaient singé Versailles et les jeunes
+seigneurs si mollement punis (en 1724). Dure leçon pour les moeurs de
+cour (6 juillet). Mais en même temps le Parlement, pour relever
+l'autorité, consoler la police, fit pendre trois pauvres diables qui,
+légitimement, justement, avaient résisté.
+
+On eut beau faire. L'autorité était blessée, à n'en point relever.
+Elle-même s'avilit, se contredit, se démentit. D'une part, Berrier vint
+déclarer au Parlement qu'il n'y avait eu nul enlèvement. D'autre part,
+les archers, craignant l'enquête et la potence, vinrent montrer les
+ordres de Berrier pour qu'on fît les enlèvements, ordres royaux qui
+venaient de Versailles, de d'Argenson cadet, ministre de Paris (20
+juillet 1750, _Barb._, IV, 455).
+
+Cette agitation violente donnait une grande force aux résistances du
+clergé, décidé à ne payer rien. Dans sa grande Assemblée qui se tenait
+ici, il trônait, pérorait à l'aise, voyant Paris contre le Roi, et
+d'autre part les États provinciaux qui ne voulaient pas plus sacrifier
+leurs privilèges à l'uniformité d'impôt. L'Assemblée ecclésiastique se
+posait fièrement le chef des résistances, le parti de la liberté. Audace
+révoltante en tout sens. Dans le Clergé, ainsi qu'en ces États, le haut
+rang écrasait le bas. Fausses et dérisoires républiques au profit des
+privilégiés!
+
+Si terrible était le Clergé d'opposition républicaine, si emporté ce
+corps où les sots devenaient des fous, que la cour en tremblait.
+Plusieurs osaient parler des États généraux (imprudents
+idiots!)--D'autres ne parlaient pas, mais pensaient au Dauphin, au vrai
+roi du Clergé. Ils avaient hâte, se disaient: «Louis XV n'a que quarante
+ans.» Le Roi savait leurs voeux, se souvenait de Jacques Clément, disait
+parfois tout haut: «J'aurai mon Ravaillac.» La crainte alla au point
+qu'ordre fut donné à Versailles de ne laisser entrer aucun abbé
+(_Argenson_, III, 362).
+
+Le Dauphin était en disgrâce. Suspect en ce moment, le lourdeau avait
+fait de plus une étrange balourdise, d'écrire à Maurepas, l'exilé, le
+futile oracle de l'intrigue, où la famille et le Clergé voyaient l'homme
+du futur règne. On pinça l'envoyé, valet de chambre du Dauphin. Le roi
+le fit fourrer aux cachots de Saumur, ne dit rien à son fils, mais le
+suspecta d'autant plus.
+
+Jamais le Roi n'avait été si triste. Entouré de tant de dangers, il
+recula, réduisit ses demandes. Il fit dire au Clergé «_qu'il n'exigerait
+pas le vingtième_, qu'il se contenterait de la Déclaration des biens.»
+Il déclara dissoute l'effrayante assemblée, renvoya chez eux ces Brutus
+au plus tôt dans leurs diocèses (15 sept.).
+
+Ainsi il retombait pour jamais dans l'impasse dont Machault voulait le
+tirer. Il se fermait les mines d'or, les milliards du Clergé. Les
+affaires étaient tristes, l'intérieur encore plus, Henriette toujours
+plus languissante. Un mortel ennui le saisit. Il avait beau aller, voler
+d'un lieu à l'autre, la tristesse l'y attendait (_Arg._). En vain la
+Pompadour voulut l'amuser de Bellevue, petit palais de poche, improvisé.
+On y joua la farce des _Pots de chambre_ (ou petites voitures) de Paris.
+Mais le Roi ne rit guère. Bellevue avait le défaut d'être trop bien
+placé, au point de mire des Parisiens qui d'Auteuil le voyaient
+illuminé, le maudissaient. Ils en faisaient mille contes, exagérés et
+faux, par exemple, qu'on y avait mis pour un million de fleurs de
+porcelaine. Tout cela ennuyeux. Elle aurait bien voulu le tirer de ce
+noir nuage par quelque jolie petite femme. Elle fit à Verrières de
+galants pavillons pour une ménagerie en ce genre. C'était trop tôt
+encore. Il était sombrement engagé dans la tragédie, un drame obscur qui
+n'éclata que vers la fin de février.
+
+En octobre 1750, Henriette succombait à la situation. Les meneurs le
+sentaient. Il leur fallait un autre appui. Quoique le Roi eût reculé, le
+Clergé renvoyé n'en voyait pas moins s'écouler le délai de six mois
+qu'on lui donnait pour déclarer ses biens. Le Dauphin était en disgrâce,
+et cela au moment où, devenant majeur, il serait entré au Conseil. S'il
+n'y entrait, s'il n'était là pour contenir, intimider Machault, celui-ci
+(armé du besoin) pouvait bien passer outre, faire lui-même et par des
+laïques cette terrible enquête que redoutait tant le Clergé. On allait
+découvrir le mystère, ouvrir l'Arche, pleine d'or, étaler cette grande
+pauvreté du Clergé qui montait à quatre milliards.
+
+Le temps pressait. On n'avait pas deux mois jusqu'au 28 octobre, jour
+décisif où l'on verrait si le Dauphin entrerait au Conseil, ou si le roi
+le tiendrait à la porte (et l'excluant exclurait le clergé).
+
+Comme en septembre 1742, un miracle se fit en octobre 1750. Le Dauphin,
+le Clergé obtinrent ce qu'ils voulaient. Mais bien plus, le roi, le
+Conseil, l'autorité publique, tout alla dans un sens nouveau. Tout fut
+retourné comme un gant.
+
+Explique qui pourra. Dans une révolution si brusque, je ne sens plus la
+main douce, faible, malade, la molle influence d'Henriette. Je sens déjà
+une jeune main, violente, et qui veut casser tout. Je sens celle qui
+emportera d'un tourbillon l'année suivante (1751), et qui en février va
+avoir son avènement. C'est le règne d'Adélaïde.
+
+Enfant, elle avait rêvé d'être une Judith. Il en fallait une pour le
+Dauphin, pour le Clergé, pour tous les honnêtes gens. Elle dut s'avancer
+et sauver le peuple de Dieu.
+
+Elle avait dix-sept ans, Henriette vingt-quatre. Elle ne l'avait jamais
+quittée, et révérait son droit d'aînée. Mais Henriette gisait inutile,
+servait trop peu la cause. On la dédommagea, on tâcha de la consoler, en
+lui donnant enfin sa Maison princière et royale. Elle fut enterrée dans
+l'honneur.
+
+Même procédé pour Machault, avant de s'en débarrasser. Par-dessus les
+Finances, il eut la belle place, lucrative, de Garde des sceaux, porte
+d'or, porte de sortie, par laquelle il quitterait bientôt les Finances.
+
+Cela se fit très-vite, au moment de Fontainebleau, moment trouble des
+grandes parties, des chasses et des _retours de chasse_ où le roi était
+moins lucide. On arriva le 7. Le roi mollit le 12, permit au Dauphin de
+venir. Le recevant pourtant il lui inflige encore une petite misère, une
+épreuve, demande ce qu'il pense de Maurepas. Le gros baissant la tête:
+«Je ne m'en souviens plus.» Le roi, content de ce mensonge, le croyant
+aplati, le 28, l'admit au Conseil, et d'abord aux Dépêches. Et, pour
+l'initier, il lui donna Machault, sa bête noire.
+
+Mais cela ne fait rien. Cette masse de chair, même muette, pèse
+énormément. Car il est l'avenir. Et il n'a que faire de parler. Les
+ministres agiront de manière à lui plaire. Il est là le 28 octobre, et
+déjà en novembre, Saint-Florentin reprend la persécution du Midi. (Voy.
+_Sismondi_, _Peyrat_, etc.) Les troupes revenues de la guerre vont faire
+la guerre aux Protestants. Le sévère intendant qui pendait les pasteurs,
+ne suffit plus. Il faut des courtisans, des zélés, qui troublent le
+peuple. Celui que l'on envoie fait sa cour par une ordonnance qui veut
+qu'on rebaptise, qui provoque follement une inquisition des curés.
+
+Ceux de Paris, de même brusquement réveillés, faisaient la chasse aux
+Jansénistes, épiaient les mourants, ne se contentaient plus d'un billet
+de confession. On leur faisait subir un interrogatoire. Pour réponse ils
+agonisaient.
+
+On fit mourir ainsi un véritable saint, Coffin, le bon recteur qui
+obtint du Régent que l'instruction fût gratuite, Coffin, l'auteur des
+hymnes qu'a adoptés l'Église. Chose odieuse qui criait au ciel. Des
+rassemblements se formaient. Le peuple s'indignait, voulait intervenir.
+Le Parlement, dans ce cas évident où la Paix publique est troublée,
+appelle les curés refusants. L'un, ne daignant répondre, il le met aux
+arrêts. Le roi blâme le curé sans doute? non pas, le Parlement. Le roi
+goûte l'affront qu'on a fait à ses juges, enhardit la persécution.
+
+Est-ce la peine de dire que la fameuse _Déclaration des biens d'Église_
+qu'il exigeait va à vau-l'eau? Changement ridicule. Elle ne se fera pas
+pour le roi, mais seulement _du Clergé au Clergé_, tout à fait en
+famille, et par ses agents seuls, estimant les biens à leur guise (déc.
+1750).
+
+Que le Clergé doit rire! Il l'a échappée belle. Le voilà qui n'a plus
+besoin de se défendre. Il va devenir conquérant.
+
+Et conquérant sans peine. Le roi qui le chassait en septembre, se
+trouve, en mai, si bien son homme, que lui-même il lui livre le droit
+des magistrats.
+
+Un droit énorme, immense. Quel? la charité de Paris.
+
+Paris, c'est un royaume de maux, d'infirmités, de vices. Par le doux mot
+chrétien de Charité, on entendait non-seulement _la bienfaisance_ et les
+hospices, mais _la pénitence_, la correction, Saint-Lazare et le nerf de
+boeuf (Voy. Blache), les filles, même filles de théâtre, disciplinées à
+la Salpêtrière, les enfants, apprentis ou pages, qu'on moralisait par le
+fouet, c'était un triste monde, obscur, l'_anima vilis_ infinie. Sept
+mille à la Salpêtrière! Le gouffre d'arbitraire était depuis cent ans
+soumis du moins à l'oeil du magistrat, à une certaine surveillance de la
+Justice. Cet oeil était gênant. On le crève un matin, si j'ose ainsi
+parler. Et le roi remet tout aux prêtres.
+
+Autre chose. Minime, mais sensible à Paris. Les dons des fêtes (aux
+naissances des princes) ne passent plus par les mains parisiennes des
+magistrats municipaux. On marie six cents filles. Les dots sont données
+aux curés, qui les distribueront à mesure par parcelles, selon qu'ils
+sont contents du mari, de la femme. Belle réjouissance qui devient un
+pouvoir de chicane et d'inquisition!
+
+Le roi marchait si bien, vite et roide, aux voies du clergé, que c'eût
+été dommage de le distraire. Le Dauphin devient admirable. Il
+s'assouplit. Il se fait tout petit. On dirait qu'il retient son
+souffle. On en est très-content. Il est tellement discipliné qu'au
+besoin il se prête à couvrir de son caractère, de son austérité connue,
+certaines choses. Le roi, allant aux parties solitaires de la Muette,
+Choisy, Compiègne, montant avec ses filles en voiture à Versailles, pour
+imposer aux langues, fait monter le Dauphin. Mais là, au bout d'un jour,
+le Dauphin sent discrètement qu'il peut gêner, et revient seul
+(_Luynes_, 1750, 4 janvier, 1er juin).
+
+La comédie de la cabale était d'effacer le Dauphin. Ce sont Mesdames qui
+conseillent le roi. Elles posent en homme d'État. Leur singe, la petite
+Louise, une soeur de dix ans, prend la gravité d'un ministre (_Luynes_,
+XI, 6). On fait pour les aînées des extraits du P. Barre, de sa
+nauséabonde Histoire et autres. Henriette y succombe. Adélaïde en prend
+ce qui plaît à son père, les généalogies, le cérémonial, l'étiquette.
+Elle en est l'oracle. En cela, et en tout, elle prime. Elle est la
+favorite. La _déclarer_, c'était annoncer l'action dominante ou régnante
+désormais du parti dévot. Ce pas hardi fut fait le 17 février 1751.
+Toute la cour était sur la glace, ou glissait. Elle monta dans le
+traîneau royal, où l'aînée jusque-là était toujours avec le roi. Elle se
+fit aînée, siégea près de son père. Henriette eut le second traîneau.
+
+Dans cet état bizarre le roi pourtant communiait. Plusieurs en étaient
+étonnés. Mesdames communiaient, et firent avec la reine les dévotions du
+Jubilé (la cinquantième année du siècle). Grande occasion de pénitence.
+La reine y était absorbée. Elle était souvent seule, enfermée,
+disait-elle, avec sa favorite, la _Mignonne_, une tête de mort, qu'on
+croyait celle de Ninon de l'Enclos. Ces impressions funèbres devaient
+troubler fort la malade Henriette, Adélaïde, si imaginative, peu
+rassurée dans son triomphe. Le clergé usait, abusait, d'un si violent
+état de conscience. Il fallait le payer, et d'une monstrueuse indulgence
+il voulait un prix monstrueux, une chose excessive, imprudente, où
+Mesdames risquaient de choquer fort le roi. Le clergé exigeait qu'on
+déclarât son _Droit divin_ d'exemption. Il élevait son égoïsme avare à
+la hauteur d'un dogme: _Divine immunité._ Symbole exactement opposé à
+celui du roi, à la foi de Louis XIV et de Louis XV: «Tout appartient au
+Roi de France.»
+
+Une telle thèse devait brouiller tout. On était à Compiègne, aux
+chaleurs de juillet qui bientôt le 2 août éclatèrent en terrible orage.
+Adélaïde en avait un bien autre. Elle dit à son père: «Je serai
+Carmélite. Je veux entrer au couvent de Compiègne.» Était-ce dévotion?
+ou menace? Posait-elle un _ultimatum_ pour obliger le Roi de céder au
+Clergé? Il lui dit sèchement: «Pas avant vingt-cinq ans, ou bien si vous
+devenez veuve.»
+
+Lutte violente. Le Roi piqué alla à Crécy chez la Pompadour, et y eut un
+peu de goutte. On vit qu'on avait fait fausse route par cet excès de
+zèle. À Fontainebleau, lieu de plaisir, on le reprit, on sut le
+regagner. Si bien qu'à Versailles en novembre, l'âme d'Adélaïde
+(colérique, intrépide) parut en lui, un démon provoquant. Il veut
+décidément brusquer la grande affaire qui livre Paris au Clergé. Mais ce
+n'est pas assez. En dépouillant le Parlement, il lui faut l'insulter.
+Ordre au Président d'apporter les Registres, les délibérations
+intérieures de la Compagnie.
+
+Cette collection vénérable est triple, comme on sait. _Arrêts_, _Édits_
+enregistrés, enfin _Conseil secret_. En la dernière partie est l'âme
+même du corps, mille choses délicates et scabreuses qu'on agitait portes
+fermées. Les minutes en petits cahiers restaient et ne sortaient jamais.
+Mais cette fois le président (Maupeou), disant que la copie n'était pas
+faite encore, prit les originaux, remit au Roi ces dangereuses notes où
+tout était, les choses et les personnes, les noms, les mots
+compromettants. Le Roi avec dédain regarda, prit, froissa, mit le tout
+dans sa poche (pour en faire faire sans doute un sévère examen). Puis la
+défense hautaine de s'occuper de cette affaire.
+
+Grave outrage. Le Parlement ne rend plus la justice. La lutte, de
+religieuse, deviendra révolutionnaire. Barbier confond les mots
+_janséniste_ et _républicain_. De plus en plus, on s'en prend au Roi
+même. On était indigné de voir en pleine paix durer les impôts de
+guerre, en plus de nouveaux emprunts. Une vaine dépense de bâtiments, de
+petites maisons, Choisy et autres lieux, où tout coûtait trois fois plus
+qu'à Versailles. Un million dépensé pour amener Victoire, la moitié pour
+l'Infante. Dix-huit cent mille francs à Bellevue pour l'appartement du
+Dauphin! Et cela au moment où l'on réduit _le pain des prisonniers_! Une
+révolte de ces affamés a lieu au For-l'Évêque. On tire tout au travers.
+Force blessés, deux femmes tuées!
+
+Triste augure qui salue la naissance du fils du Dauphin. Barbier trouve
+lugubre le tocsin de réjouissance. Versailles, aux fêtes qu'on en fit,
+se trouva lugubre lui-même (21 déc). La bise avait éteint les
+illuminations (_Arg._). Dans la grande galerie, huit mille bougies
+fumeuses éclairaient, noircissaient les peintures de Lebrun. Mais
+placées extrêmement haut, elles éclairaient moins les vivants, cavaient
+les yeux, creusaient les joues, donnaient à tous l'air vieux. Beaucoup
+d'habits riches et usés. Plus usé était le dessous. Des trois femmes
+régnantes, nulle qui ne fût malade. La reine et son infirmité, la
+Pompadour, fade et terne, blanchâtre, n'égayaient pas. Mais combien
+affligeait la pauvre victime Henriette, pâle, éclipsée, déchue, muette,
+et bien près de sa fin... Le Roi, triste et jauni. Le Dauphin sous la
+graisse couvant la maladie (bientôt la petite vérole).
+
+Dans cet affaissement, le nerf évidemment, l'ardeur, la volonté, c'était
+Adélaïde avec ses dix-huit ans, un attrait d'énergie. Elle était plutôt
+rouge que dans la fraîcheur de son âge. Ses portraits sont tragiques,
+d'une personne dont on peut tout attendre, ayant l'esprit court, faux,
+impétueux et ne mesurant rien. Leurs flatteurs (Saint-Séverin, un
+Italien bavard), parlaient fort de potences et d'exécutions.
+
+Comment Adélaïde traitait-elle Henriette, dans cet enivrement? Elle
+l'aimait. Mais des mots imprudents, insolents, purent lui échapper.
+Madame, qui vivait fort à part, et ne lui confiait rien de ses misères
+de femme, voulut en grand secret essayer de se relever, se faire belle à
+tout prix en supprimant cette petite gourme qui par moment lui déparaît
+le front. L'Infante pour cela lui avait laissé un remède fort dangereux,
+qui la tua (_Luynes_, XI, 397, février 1752).
+
+Elle fut, aux derniers moments, douce, sans fiel comme toujours. On
+n'entendit dans ses délires que ces mots: «Ma soeur! ma chère soeur!»
+
+Comme elle agonisait, on alla au Roi, fort troublé, et on lui fit
+entendre que Dieu la sauverait peut-être, s'il voulait faire une bonne
+oeuvre: _supprimer l'Encyclopédie_. Il le fit de grand coeur. Le 13,
+après la mort, un Arrêt du Conseil légalisa et proclama la chose.
+
+Cette grâce fut sans doute obtenue par l'homme qui avait en main la
+pauvre âme, les confessait tous trois, le bon P. Pérusseau.
+
+Le Roi était comme égaré. Il se laissait conduire où on voulait. Mais il
+n'eut nullement l'explosion de douleur de septembre 1741. Adélaïde et
+lui furent troublés bien plus qu'affligés. Elle ne pleura pas, et seule
+de la famille elle fut exemptée d'aller au service funèbre. Si la reine
+fut triste, ce ne fut pas longtemps. Elle reprit le jeu le 9 mars, un
+mois après cette mort. Le 12, Adélaïde étant incommodée, on joue dans
+ses appartements (_De Luynes_, XI, 440, 455).
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+MADAME ADÉLAÏDE--LES BIENS ECCLÉSIASTIQUES SONT SAUVÉS
+
+1752-1756.
+
+
+Les tragiques et bizarres portraits d'Adélaïde la feraient croire
+capable de grands crimes (que certes elle ne fit jamais). Si l'on ne
+sait son nom, on dit en la voyant: «A-t-elle fait la Saint-Barthélemy?»
+
+Le vrai, c'est que le signe d'une fatalité très-mauvaise, d'une grande
+discorde de nature, d'esprit, de race, est là. Elle resta sauvage,
+extrême et violente et dans la haine et dans l'amour. Mais derrière tout
+cela, certain mystère physique existait qu'il faut expliquer.
+
+Sa mère naquit, grandit dans les alarmes, les plus terribles aventures.
+Petite et au berceau, dans les fuites de Stanislas, on l'emportait, on
+la cachait. À chaque instant, on se croyait atteint par la férocité des
+Russes. Elle fut même un jour oubliée par ses femmes égarées qui
+perdaient l'esprit. Ébranlements trop forts pour une enfant qui jamais
+n'en revint. Son sang troublé parut impur dans ses enfants, la plupart
+très-malsains. Avant le mariage, elle avait des tendances à l'épilepsie.
+Même mariée, la nuit, agitée de peurs vaines, elle se levait, allait,
+venait.
+
+Madame Adélaïde semble avoir hérité beaucoup de cette agitation. Elle
+eut (dans l'expression, le geste, la parole), le bizarre et le saccadé
+de ces tempéraments. Ni l'âme ni le corps n'obtinrent leur harmonie.
+Elle était courageuse, avait l'audace de sa race, avec certaines peurs
+enfantines (du tonnerre, par exemple). Elle avait la manie, une vraie
+furie de la musique, sur tous les instruments, mais tous dans sa main
+discordaient.
+
+La reine aimait son père et en était aimée extrêmement, rendait sa mère
+jalouse. Adélaïde eut d'elle encore cela, aima éperdument son père, sans
+mesure ni raison. Ce fut sa sombre destinée.
+
+À six ans, elle jura qu'elle ne le quitterait pas, se jeta à ses pieds,
+pleura, le fit pleurer. Seule de toutes les soeurs, elle fut dispensée
+du couvent. Elle resta toujours avec lui. Elle logea, vécut chez lui
+pendant quinze ans, dans ses belles années de jeunesse. Et après, quand
+il eut la dureté de la renvoyer (1768), elle resta la même.
+
+À sa dernière maladie (horrible et répugnante), elle vint s'enfermer
+dans cette dangereuse chambre; elle voulait mourir avec lui.
+
+On vit combien elle l'aimait, à l'âge de douze ans, dans sa grande
+maladie de Metz (1744). La famille ayant eu ordre de s'arrêter à Verdun,
+elle eut la fièvre, de douleur, d'impatience. Il fallut la ramener à
+Metz.
+
+Ce fut un grand malheur pour cette nature passionnée de rester à
+Versailles, dans le mauvais air de la cour, gâtée et écoutée, et
+toujours applaudie. Tout ce qui chez sa mère était si contenu, chez elle
+eut un complet essor. Enfant, on la craignait. Elle s'emportait au
+moindre mot, frappait du pied. (Voyez Campan, pour l'histoire du _menuet
+bleu_.)
+
+Elle n'avait que onze ans lorsque la guerre fut déclarée à l'Angleterre.
+Elle prit quelques louis et partit. On la rattrape, on lui demande: «Où
+allez-vous, madame?»--«Je vais me mettre à la tête de l'armée.
+J'amènerai l'Anglais aux pieds de papa Roi.--Mais comment?» Elle savait
+l'histoire de Judith. Elle dit: «Je ferai venir les lords pour coucher
+avec moi, dont ils seront fort honorés, et je les tuerai tous l'un après
+l'autre.--Ah! Madame, en duel plutôt?...--Papa Roi défend les duels, et
+le duel est un péché.» (_Rich._, VIII, 77, 78.)
+
+Si fière, elle méprisait tout. Nul, hors le Roi, ne fut homme pour elle.
+Elle avait quatorze ans, quand une de ses femmes eut l'indignité de lui
+prêter un livre obscène, de honteuses gravures. Mais on ne voit pas
+qu'elle ait eu de petites faiblesses vulgaires. Sa passion innée et
+l'orgueil la gardaient. On la prenait par là. Ces femmes corrompues ne
+faisaient que parler du Roi. Sa beauté était le grand texte, même en son
+âge mûr où la chose était ridicule. On le voit par les madrigaux que
+fait pour lui la Pompadour. Dans les grandes scènes populaires où il fut
+nommé Bien-Aimé, dans l'ivresse de Fontenoy, la tête polonaise de
+l'enfant dut se prendre encore.
+
+Nul doute qu'on ne lui ait inculqué de bonne heure ce qu'Henriette
+d'Angleterre (Voy. _Cosnac_) disait (et ce que tant de princes ont
+pratiqué dans la famille): qu'ils avaient leur morale à eux, libre de
+tout et de la nature même. Pourtant, dans une foi si large, un point lui
+semblait réservé, le droit supérieur de l'aînée. Elle fut jalouse, on
+l'a vu, mais pour son aînée Henriette. La Reine étant infirme, incapable
+des chasses et des soupers du Roi, elle croyait qu'Henriette devait y
+figurer. Au défaut d'Henriette, elle-même. Une crise approchait où des
+mesures hardies, violentes, deviendraient nécessaires. La cabale dévote
+connaissait bien le Roi, ne pouvait s'y fier. Elle ne pouvait plus
+prendre, comme Fleury, la clef de son appartement. Une autre idée leur
+vint, celle de lui donner un gardien, de nuit, de jour, de loger près de
+lui, chez lui, cette énergique Adélaïde.
+
+L'appartement royal est fort serré. Elle n'y eût pu loger que seule,
+sans ses dames et son monde, aux derniers cabinets du Roi. Chose contre
+toute convenance, mais qui, si on l'osait, la faisait maîtresse absolue.
+La Pompadour était terrifiée. Un mois avant la mort d'Henriette (janvier
+1752), elle fit une démarche bien singulière, de s'adresser à la cabale
+même, de rappeler le parti jésuite à la pudeur, et de lui faire sentir
+qu'il se démasquait trop. Elle osa demander comment le confesseur
+pouvait laisser le Roi communier dans cet état. «J'assurai que si le P.
+Pérusseau n'enchaînait le Roi par les sacrements (_en les lui
+refusant_), il se livrerait à une façon de vivre dont tout le monde
+serait fâché[36].»
+
+ [Note 36: _Al. de Saint-Priest, Jésuites_, chap. II.--Notez
+ que ce mot n'a qu'un sens. Il ne s'agit que de maîtresses: on
+ proposa une Choiseul; mais cela avorta. Et il s'agit encore
+ moins des petites filles, de la Murphy qui ne commence guère
+ qu'en 1753, encore moins du Parc-aux-Cerfs dont Barbier parle
+ en 1753, mais dont la maison n'est achetée qu'en 1755. (Voy.
+ l'acte de vente, _Le Roy, Rues de Versailles_, p. 452.)]
+
+On fit la sourde oreille. Mais à la mort d'Henriette, en février, la
+Pompadour habilement sut couper court. Elle pria, demanda à genoux que
+Madame, si nécessaire à la consolation du roi, prît au _rez-de-chaussée_
+une partie de l'appartement qui possédait l'escalier dérobé,--_en
+attendant_ qu'on lui fît au premier (_Arg._, IV, 448) un appartement
+digne d'elle. Cela gagnait du temps. Il eût fallu trois mois. La
+Pompadour eut soin que l'on y mît deux ans.
+
+Machault, en cadence avec elle, contre Madame et contre la cabale,
+montrait combien d'un jour à l'autre on allait forcément avoir recours
+au Parlement. La guerre venait, les grands besoins d'argent. Depuis un
+an, deux ans, on se battait déjà en Amérique entre colons, Anglais,
+Français. Les premiers étendaient outrageusement leur Acadie dans notre
+Canada. Cela alla au point que (le 11 mai 1752) l'on dut autoriser les
+nôtres à repousser la force par la force. On eût pourtant voulu la paix.
+Elle était difficile dans la tentation que donnaient aux Anglais leurs
+cent vaisseaux, leur cent frégates. En 1748, la France était réduite...
+à un vaisseau!
+
+Ajoutez l'intérieur, des troubles pour les blés, un souci personnel du
+Roi qui sans doute le rendait modéré. Il exhortait les prêtres à se
+conformer aux Canons qui n'exigent nulle part cette inquisition
+tracassière. Il blâmait, sans plus de succès, le Parlement pour les
+saisies, amendes, prises de corps, lancées contre les prêtres. Il
+imposait silence. En vain. Le Parlement allait toujours, offrait sa
+démission. Aix et Rouen suivaient, et Toulouse même allait devant, en
+saisissant son archevêque.
+
+À Paris, où le Parlement est traîné par les Jansénistes, on attaque à la
+fois l'Archevêque, l'Encyclopédie. De Prades, un encyclopédiste qui,
+dans une thèse de Sorbonne, _humanisait_ trop Jésus-Christ, est décrété
+et s'enfuit à Berlin. Les prêtres _refusants_ sont frappés d'arrêts
+graves. Irait-on jusqu'à l'archevêque qui provoquait et défiait? On n'en
+était pas loin. Le 6 mai, scène pathétique: la famille royale, tremblant
+pour le martyr, vient se jeter aux pieds du Roi.
+
+L'embarras est pour lui que les emprunts nouveaux, que les impôts de
+guerre exigeront l'enregistrement parlementaire. Donc, il ménage encore
+le Parlement. Le 31 juillet, pour lui plaire, il fait rechercher chez
+tous les imprimeurs une presse clandestine (qu'on sait être à
+l'Archevêché). Un pas de plus, le seuil sacré était franchi, et l'on
+allait trouver dans ce lieu vénérable la machine aux pamphlets, aux
+libelles ecclésiastiques. La cabale employa près du Roi un moyen
+puissant, l'indignation d'Adélaïde. Avec une décision brusque,
+surprenante à son âge (dix-neuf ans), elle quitta le logis de faveur,
+l'escalier si commode, et s'éloigna du Roi. Comme Achille irrité, elle
+se retira sous sa tente, je veux dire dans l'appartement lointain,
+toujours vacant, de la duchesse du Maine (_Luynes_).
+
+Cette férocité dura un mois ou deux. Le Roi vint à composition.
+Fontainebleau, lieu fatal, fait toujours ces miracles. Cette fois, sans
+retour. Le Roi, dès ce moment, put feindre, varier d'apparence, traîner,
+flatter le Parlement. De coeur, d'intention, il fut pour le clergé. On
+ne fit rien à temps. On ne prépara rien. La guerre nous trouva désarmés.
+
+À ce brillant Fontainebleau (le plus brillant qui fut jamais), le roi ne
+parlait guère. Elle parlait à sa place, et très-haut. Elle ordonnait en
+reine, disant du roi et d'elle: «Nous»--réglant le présent, l'avenir:
+«Nous ferons ceci ou cela.» (_Argenson._)
+
+Elle avait un mordant, autant que la Pompadour en avait peu.
+
+Elle aimait la musique, comme son frère le Dauphin. Mais, comme lui,
+elle était baroque. Elle apprit tous les instruments avec une ardeur
+furibonde. Son père souvent par jeu lui mettait dans les bras un violon
+(_Luynes_, XI, 168). Son excès d'ardeur, déréglée, était trop
+dissonante. Elle ne put arriver à rien.
+
+La majesté surtout lui manquait et la grâce. Hautaine, s'il en fut,
+c'était pourtant toujours, à vingt ans, un page de quinze, un mutin
+petit page. Elle avait beaucoup moins le charme d'une femme que d'un
+ardent petit garçon, âpre, colère. La colère rend vulgaire; elle avait
+des mots lestes, qui n'allaient guère à son sexe, à son rang. Ses
+risées de la Pompadour étaient souvent très-basses. Elle l'appelait:
+«Maman putain.» Les petites Mesdames le répétaient. Et le roi
+l'entendait. Cela faisait penser à tous que c'était fini d'elle, qu'elle
+serait chassée de la cour (_Arg._, sept. 1752).
+
+Que ferait-on pour elle, pour lui donner les Invalides? Elle eût voulu
+être duchesse, ne l'obtint pas; mais seulement prit son tabouret chez la
+reine, qui la souffrait chrétiennement.
+
+Le signe le plus fort qu'on crut voir de sa chute, c'est que ses
+parrains, ses patrons, les Pâris, crurent prudent de lui tourner le dos
+(ils lui revinrent plus tard). Pâris Duverney, le guerrier de la
+famille, voyant venir la guerre, apporta ses offres et ses plans à
+l'ennemi de la Pompadour, à d'Argenson cadet. Pâris Montmartel apporta
+sa bourse, offrit sa caisse à l'archevêque de Paris, en cas qu'il fût
+saisi et frappé dans son temporel.
+
+L'Autriche, parfaitement au courant de la situation, au moment décisif
+du triomphe d'Adélaïde (sept. 1752, Fontainebleau), crut que nous
+revenions aux alliances catholiques. Pour nous brouiller à fond avec
+l'Angleterre et la Prusse, elle envoya Kaunitz, le magnifique
+ambassadeur, attentif à se faire Français.
+
+Un mois après Kaunitz, arriva notre infante de Parme, tout aussi
+Autrichienne, possédée du grand rêve de faire sa fille impératrice. Elle
+fut très-habile, enveloppa Adélaïde. Elle pleura dans ses bras
+(_Luynes_, XI, 161), ne voulut loger qu'avec elle et chez elle (où était
+la vraie royauté).
+
+Tel est Fontainebleau dans ce mémorable moment. La représentation du
+_Devin du village_, le succès de Rousseau, applaudi de la cour, en est
+la forte date. Un philosophe avait contre les philosophes levé le
+drapeau rétrograde (le _Discours contre les sciences_), frappé sur son
+parti. En cette même année 1752, Frédéric fait brûler un livre de
+Voltaire! Quelle joie pour les dévots! Montesquieu et Buffon plient
+devant la Sorbonne.
+
+Diderot, enfermé à Vincennes (1749), ne commence l'Encyclopédie qu'en
+prenant pour patron un ministre jésuite (1751), ne la sauve du coup de
+mars 1752 qu'en acceptant des censeurs prêtres. Il la continuera à
+travers les saisies, les défections (celle de d'Alembert, et les mortels
+coups de Rousseau 1757).
+
+L'opposition a bien peu d'unité. Le Parlement n'est pas moins divisé que
+le parti philosophique. Avec son vieux fond janséniste et sa jeune
+minorité politique, révolutionnaire, il marche de travers, il boite
+ridiculement. Tout en attaquant l'archevêque, il attaque l'Encyclopédie;
+il s'affaiblit ainsi, et tue sa popularité.
+
+Les Jésuites et leurs hommes, les meneurs du Dauphin (la Vauguyon), leur
+machine Argenson cadet, croyaient pouvoir oser. Leur organe indiscret,
+violent, madame Adélaïde, put dire: «Nous voulons... Nous ferons.»
+
+Elle lança le roi, bride abattue, dans le plan du parti: «Exaspérer le
+Parlement, amener une crise où ce corps se ferait broyer. Chasser
+Machault, sauver les biens d'Église.»
+
+Un coup sec fut frappé (déc. 1752). Paris était ému, indigné contre
+l'archevêque qui refusait les sacrements à une pauvre vieille
+religieuse. Que fait-on? On enlève du grabat la mourante; on la livre
+aux béguines du parti opposé. Paris est furieux. Le Parlement saisit
+l'archevêque dans son temporel, veut l'arrêter, ne peut; car il est
+pair, et les pairs ne veulent siéger. On remonte plus haut. On examine
+le droit royal d'arrestation, les _Lettres de cachet_! Discussion
+violente qui ne finira plus qu'à la prise de la Bastille.
+
+Attaque au Roi. Un conseiller obscur, plus hardi, attaque l'homme même,
+la question brûlante des blés et des spéculateurs en blé. La majorité
+janséniste veut l'arrêter. En vain. Il montre qu'à côté des greniers
+d'abondance légaux, officiels, on cache des magasins secrets,
+quatre-vingts repaires d'affameurs (_Barbier_, V, 314).
+
+Le roi aigri refuse d'écouter de telles remontrances. Le Parlement
+refuse de siéger, de juger (7 avril 1753).
+
+Ce corps se sentait nécessaire. La guerre venait. Pas un moment à perdre
+pour les nouveaux impôts. Deux intérêts immenses étaient en jeu: En
+Amérique, la longue voie des fleuves qui vont du Canada à la Louisiane.
+Aux Indes, un vaste empire que Dupleix nous fondait, et dont le grand
+Mogol eût été tributaire. Mais il fallait armer; donc, avoir de
+l'argent; donc, ménager le Parlement. Cela fut agité la nuit du 8-9 mai.
+
+Qui trancha? On ne sait. Mais le roi immola deux mondes.
+
+Quand le Dauphin l'apprit, il embrassa son père (_Arg._, IV, 136).
+
+Le 9 mai, à quatre heures, on enlève tout le Parlement.
+
+En juin, on dit Madame enceinte (_Arg._, IV, 143)[37].
+
+ [Note 37: Même dans les journaux que l'on écrit pour soi, on
+ pense à la cage de fer où l'auteur d'un distique sur madame
+ de Maintenon finit ses jours, cette cage où Desforges vient
+ tout récemment d'être mis. D'Argenson prudemment ajoute: «Les
+ médisants le disent.» Mais dit aussi: «Le matin, elle a mal
+ au coeur.» On accuse, dit-il, le cardinal Soubise. D'autres
+ en nomment _un autre_ encore moins à nommer.» (_Arg._, IV,
+ 143.)]
+
+Ces choses ne se prouvent jamais. Ce qui est plus certain, c'est la
+ruine du Parlement.
+
+Ce n'est pas l'exil débonnaire du Régent qui leur envoyait de l'argent
+pour faire bonne chère. C'est une cruelle dispersion. Quatre dans les
+cachots. Tous jetés dans je ne sais combien de villes. Un exil combiné,
+non contre le corps seul, mais pour appauvrir, ruiner, affamer les
+individus.
+
+Le Parlement fut vraiment admirable. La Grand'Chambre que seule on avait
+épargnée, eut honte et se fit exiler. De là rigueur nouvelle. Tous sont
+cruellement exilés de l'exil. Il faut en plein hiver (avec leurs
+familles ruinées, tel faisant deux cents lieues!) qu'ils aillent
+s'interner à Soissons. Quel résultat? Aucun. Le pouvoir est vaincu. Une
+_Chambre royale_ qu'il substitue au Parlement reste oisive, honnie,
+ridicule. Personne ne veut y plaider.
+
+Et cependant la crise arrive. Le _mob_ de Londres hurle la guerre. La
+_Compagnie anglaise de l'Ohio_, sur les fleuves intérieurs de
+l'Amérique que nous croyons à nous, établit son commerce et ses postes
+armés. L'assassinat d'un Français, Jumonville, envoyé en parlementaire,
+va commencer bientôt la grande lutte des deux nations.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+SUITE D'ADÉLAÏDE--FOURBERIE DU ROI--DÉCEPTION DU PARLEMENT
+
+1753-1755
+
+
+La fatale embrassade du Dauphin avait eu son fruit. Le Roi se voyait, en
+décembre 1753, comme perdu, ne sachant plus que faire, au fond d'un
+cul-de-sac, sans moyen d'en sortir. Comment rappeler le Parlement?
+comment le calmer, l'apaiser? Mais comment s'en passer, frapper l'impôt
+nouveau sans enregistrement?
+
+Paris était terrible cet hiver. La fermeture de tous les tribunaux, le
+chômage du monde énorme du Palais, avocats, procureurs, greffiers,
+notaires et gens d'affaires, écrivains de toute sorte, affamait une
+classe nombreuse, et indirectement toutes les classes qui s'y
+rattachaient. Grande était la fermentation, et bien plus générale qu'en
+1750, quand on avait crié: «Allons brûler Versailles.» Ce monde de
+parleurs traînait dans les cafés, ne se gênait pas, pérorait. La police,
+devant une telle tempête, avait peur.
+
+C'est à ce moment que Rousseau, sur le sujet donné par l'Académie de
+Dijon, écrivait le _Discours sur l'inégalité_, où niant le progrès, pour
+idéal il pose la barbarie, l'état sauvage. Sinistre paradoxe,
+directement hostile aux amis de Rousseau, aux Encyclopédistes et aux
+Économistes, à tous ceux qui voulaient éclairer et améliorer.
+
+Cette situation alarmante rendait force à Machault et à la Pompadour, au
+prince de Conti, aux modérés. Elle condamnait les fanatiques, le Dauphin
+et Madame, leur ministre Argenson cadet. Le Roi le sentait bien. Il
+lança au Conseil un mot qui put faire croire qu'il changeait de parti,
+un mot prudent, craintif, pour ménager les protestants (_Peyrat_, I,
+419). Le coeur du Dauphin dut saigner.
+
+Une chose inquiétait non moins directement, une chose furtive, qui
+pouvait changer tout. Aux combles de Versailles, le Roi cachait et
+nourrissait, comme un animal favori, non chat ni chien, mais une fille.
+Joli tour de la Pompadour, au moment où Madame l'outra et la poussa à
+bout. La chose avait été menée adroitement, et d'abord chez la Reine. La
+Reine s'amusait à faire peindre chez elle Boucher pour une Sainte
+Famille. Boucher qui méprisait son art, allait droit au succès par les
+plus bas moyens, les effets sensuels. Il menait avec lui deux petits
+anges gras, qui lui fournissaient les chairs roses, lourdes, de ses
+tableaux. C'étaient les deux Murphy, potelées Irlandaises, dont l'une
+publiquement posait à l'Académie de peinture. Leurs plus secrets appas
+sont étalés partout, avec des postures hasardées, dans ses fades et
+faibles tableaux. Aucune gentillesse. Sots bébés, sans regard; moins
+bergères que moutons, d'imperceptible bouche qui ne semble que bêler. En
+cela même on calculait très-bien. Le Roi, las de l'esprit, n'aurait
+jamais pris une dame. Il lui fallait des sottes, des muettes, de petits
+bestiaux. Celle qui posait chez la Reine lui alla fort; il la vit et
+revit, lorgna, sans que la Reine y voulût prendre garde, remettant tout
+à Dieu, et peut-être pensant (pour le salut du Roi) que c'était un
+moindre péché.
+
+Autre mystère. Le Roi, plusieurs fois par semaine, en ses plus secrets
+cabinets, recevait le prince de Conti. Que disait-il? On ne le savait
+trop. Esprit libre et hardi, inquiet, ambitieux, visant au trône de
+Pologne, il était anti-Autrichien, anti-Saxon, voulant remplacer le
+Saxon, le père de la Dauphine, donc étant ennemi personnel du Dauphin.
+On le croyait athée, parce qu'il aurait voulu donner aux Protestants
+l'existence civile, le droit de naître et de mourir. Cela ne plaisait
+guère au Roi. Pas davantage les deux choses que lui prêchait aussi
+Conti, l'alliance avec Frédéric, l'accord avec le Parlement. Au fond, il
+agit peu. Mais il amusait fort le Roi par certaine police secrète qui
+lui livrait les anecdotes, les scandales des cours étrangères.
+
+Conti avait pour lui la nécessité évidente. On ne pouvait rester désarmé
+devant l'Angleterre, si horriblement forte (cent vaisseaux, cent
+frégates!). Il fallait de l'argent, donc ramener le Parlement, le
+flatter, le leurrer. Comment? en chassant les ministres du coup d'État,
+revenant à Machault, et prenant au clergé plutôt que d'écraser le
+peuple. Cela était logique, humain et naturel. La cabale dévote ne put
+barrer ce coup que par un autre coup, impie, contre nature.
+
+Elle sauta le saut périlleux. Dans ce cabinet même où le Roi avait ses
+secrets, au fond de son appartement, elle mit un témoin, un gardien, qui
+en répondit.
+
+Aux fêtes de Noël, avant le nouvel an, madame Adélaïde décida qu'elle
+occuperait le petit logis chez le Roi, qu'on préparait depuis deux ans.
+Elle s'y établit le 27 décembre 1753 (_De Luynes_).
+
+S'il s'était peu pressé, ce semble, de l'y mettre, c'est qu'en réalité
+il sentait qu'il aurait un maître et qu'il ne serait plus chez lui, au
+seul lieu sûr qu'il eût. Là étaient les mystères d'État et ceux de la
+famille. Là la fameuse garde-robe où jadis il s'enferma, pleura (1720 et
+1726). Dernière, unique liberté, dans la servitude des rois, refuge
+d'enfance et de faiblesse. Aujourd'hui il perdait cela. Il se trouvait
+en face d'une ardente personne, armée de ses vingt ans, de volonté
+terrible, qui le ferait vouloir, se ferait obéir. Il savait bien en être
+(plus qu'aimé) adoré. Mais avec tout cela il sentait le Dauphin
+derrière. Elle, naïve et courageuse, n'en faisait pas mystère. Tous les
+jours, vers le soir, elle allait chez son frère (_Luynes_, XI, 5),
+recevait le mot d'ordre.
+
+Le roi le voyait bien. Il voyait d'autre part combien elle se sacrifiait
+en prenant, pour vivre avec lui, ce logis maussade[38], ennuyeux, qui
+lui faisait perdre tous les agréments de son rang. Logis inconvenant et
+indigne d'une aînée de France, qui ne permettait nullement l'éclat et
+les honneurs qu'avait eus Henriette. Ni _lever_ ni _coucher_, aucune
+exhibition royale. Madame, si hautaine, n'avait pourtant nul orgueil
+d'étalage. Elle avait une passion, et en vivait. Elle ne sortait point,
+et n'eût voulu voir que le roi. Elle ne mangeait point le jour, pour
+ainsi dire, se réservant pour un fort souper de minuit, selon les goûts
+du roi, en viandes épicées et vins forts. Il se sentait si bien désiré
+et voulu qu'il n'eût osé passer un seul jour sans la voir. Toutes ses
+froides fantaisies pour des enfants sans âme, ne l'éloignèrent jamais
+entièrement, au contraire, le ramenaient là. L'humeur altière, colère,
+n'y faisait rien. Même aux temps où il loge à part, où il ne soupe plus
+chez elle, il y déjeune tout au moins, il y apporte son café (_Campan_).
+
+ [Note 38: Si on ne va pas à Versailles, on peut consulter les
+ plans de Blondel et les excellents catalogues de M. Soulié,
+ l'homme à coup sûr du monde qui connaît le mieux ce palais,
+ en tous ses âges, en sa vie historique, anecdotique, etc. Je
+ n'aurais jamais pu bien comprendre les localités sans les
+ lumineuses explications de M. Soulié. Il serait bien à
+ désirer qu'il publiât l'inestimable collection qu'il a
+ préparée des plans de Versailles depuis le XVIe
+ siècle.--Blondel, en 1755, étant en présence des choses et
+ des personnes, est extrêmement prudent: 1º il fait semblant
+ de croire que ce sont deux appartements. Visiblement, il n'y
+ en a qu'un. Nulle séparation. 2º Blondel ne nous dit pas ce
+ qu'était la pièce J. C'était le cabinet de Madame (_Soulié_),
+ qui donne immédiatement dans le cabinet secret du roi.--Elle
+ avait extérieurement à cette chambre trois pièces où se
+ tenaient ses gens et où elle recevait aux repas ses soeurs
+ qui demeuraient ailleurs. Tout ce monde profane entrait par
+ une petite porte et un escalier de derrière, sans passer chez
+ le roi, sans voir le saint des saints, le réduit des deux
+ cabinets.]
+
+Quelques rapports qu'ils eussent avant ce 27 décembre 1753, ce n'était
+rien auprès. Leur vie fut une, depuis lors, et tout à fait mêlée par la
+force des choses et par le local même. Dans ce Versailles immense,
+l'appartement royal est fort peu étendu. Il fut dès lors, on peut dire,
+_occupé_ dans la partie intime et solitaire. Du côté de Madame et du
+côté du roi, des pièces intermédiaires tenaient les gens éloignés, à
+distance.
+
+Rien entre eux qui les séparât, nul valet, nul oeil curieux. Elle
+pouvait lui venir à toute heure, selon les besoins du parti.
+
+D'autre part, lui aussi, en trois pas il était chez elle. Les lieux
+subsistent, et on le voit. Tout droit, de la chambre à coucher (par le
+salon de la pendule et deux pièces), il arrivait à elle, au petit
+cabinet et à la chambre, à la petite garde-robe, aux bains étouffés,
+bas, à l'oratoire obscur. Tout cela aussi seul que si l'on eût été à
+mille lieues de Versailles et dans l'île de Robinson. Les tête à tête de
+huit heures que jadis avait eus Bachelier près du roi, elle put les
+avoir en ce petit désert, tout fait pour son âme sauvage. La solitude a
+sa puissance, son démon. Il eut beau avoir mille échappées; ce démon
+toujours le reprit.
+
+Puissance tyrannique, surtout aux deux premières années. Le roi forcé
+par le besoin de ramener le Parlement, de flatter, de mentir, n'en est
+pas moins de coeur si fort pour le clergé qu'on obtiendra de lui la plus
+haute imprudence: _Machault perd les Finances_ (4 août 1754) et passe à
+la Marine. Les Finances sont données à un ami de d'Argenson cadet,
+c'est-à-dire au clergé, qui dès lors, ne craindra plus rien pour ses
+biens.
+
+Contradiction hardie. Mais le Parlement est crédule. Le roi l'amuse avec
+des mots. Il le charme en lui _enjoignant_ de faire observer le silence
+qu'il impose au clergé, d'empêcher qu'on ne persécute les mourants,
+qu'on ne leur refuse les sacrements, la sépulture.
+
+Les prélats, qui ont le secret, font mine de se plaindre, mais filent le
+temps tout doucement. L'archevêque est têtu, seul ne compose pas. Il
+rompt le silence ordonné, fait refuser les sacrements. Le Parlement,
+très-fort, armé des paroles du roi, agit sérieusement. Il veut arrêter
+l'archevêque.
+
+Grande frayeur à l'archevêché (_Barb._, 84). Le deuil et la désolation
+sont encore plus grands à Versailles. La bonne reine en pleure tout le
+jour. La peur qu'on avait pour le roi en 1750, on l'a pour l'archevêque.
+«Le peuple de Paris n'y va pas de main morte.» On croyait voir déjà le
+martyr mis en pièces.
+
+Mais, d'autre part, comment oser se démasquer, prendre le parti du
+prélat, tant que le Parlement n'enregistre pas les impôts? La famille
+royale fit l'effort de bien jouer son petit rôle quand l'archevêque vint
+à Versailles. Tous, et le Dauphin même, madame Adélaïde, appuyèrent
+d'une main sévère la leçon que le roi lui fit. Cela calma et trompa le
+public.
+
+Cependant une Esther avait fléchi Assuérus. Il couvre l'archevêque, le
+sauve par le plus doux exil, l'envoyant chez lui à Conflans, aux portes
+de Paris. Le procès est escamoté, le Parlement trompé. Le roi lui écrit:
+«J'ai puni.» (3 déc. 1754.)
+
+Le peuple fut leurré par la scène publique et solennelle des sacrements
+portés, contre l'ordre de l'archevêque, à la place Maubert, chez une
+janséniste mourante. C'était une pauvre lingère, fille d'un
+chaudronnier. Mais le bon coeur du peuple était pour elle. Grande fut
+l'affluence de ce peuple trompé qui vit dans cette humble personne
+triompher la Loi même, la liberté de conscience.
+
+Cela se fit le 5 décembre 1754. Le 6, le Parlement enregistra une
+création de rentes, qui valait au Roi cent millions.
+
+Le prélat cependant fort commodément, de Conflans, soufflait le feu,
+animait ses curés. Le roi donna au Parlement la joie de le savoir plus
+loin, très-loin, à six lieues (à Lagny!)
+
+La majorité janséniste du Parlement, ces antiques perruques qui ne
+rêvaient rien que la Bulle, furent ivres de cette victoire. Le moment
+leur parut venu d'extirper le monstre, de couper la tête de l'hydre. Ils
+tirèrent du fourreau la grande épée: _arrêt qui déclare la Bulle_
+ABUSIVE.
+
+La Bulle est morte. On trépigne de joie. Le roi s'en plaint tout
+doucement, car «la Bulle est loi du royaume.» Il accorde et désire qu'on
+n'en parle jamais. Mais nul reproche au Parlement. Loin de là, il
+l'accueille «avec une bonté singulière.»
+
+L'archevêque en riait. Il disait aux curés: «Rassurez-vous, j'ai parole
+du roi.» (_Barb._, VI, 147). L'Assemblée du clergé, qui se tenait alors
+et qui semblait gémir «de la persécution,» riait aussi sous cape. Le
+roi, envers ses chefs, avait engagement de laisser là tous les plans de
+Machault. Les évêques, en cinq ans, étaient arrivés à leur but. La farce
+était jouée. Ils se relâchèrent aisément de leur petite guerre des
+sacrements qui n'avait été qu'un moyen.
+
+On commençait à deviner (_Barb._, 84) que le roi s'était joué du
+Parlement. Mais qu'eût fait celui-ci? Pouvait-il s'arrêter,
+n'enregistrer aucun impôt, quand la guerre était engagée, dans cette
+année terrible, où, sans déclaration, les Anglais nous enlèvent trois
+cents vaisseaux marchands! Les taxes de la guerre, continuées jusqu'en
+décembre 1755, expiraient. La patrie restait sans défense. Le Parlement
+enregistra _purement, simplement_, la continuation des taxes pour six
+ans. On fut bien étonné de sa facilité. Ses partisans, en masse, le
+quittèrent, lui tournèrent le dos. Il avait agi pour la France, et
+lui-même il s'était perdu (8 septembre 1755).
+
+Cependant l'ennemi, pour le peuple ulcéré, c'était bien moins l'Anglais
+que le roi et la cour. La haine était montée à un point incroyable. Elle
+apparut aveugle dans une affaire sinistre. Une dame Lescombat, fort
+jolie, avait fait tuer son mari par son amant. Elle était condamnée et
+eût été exécutée, si elle n'avait été enceinte. Le bruit courut que
+madame Adélaïde était enceinte aussi (Voy. _plus bas_), s'intéressait à
+elle et voulait la sauver. Elle avait recueilli et élevait une enfant de
+la Lescombat. Celle-ci, par deux fois, se dit grosse pour gagner du
+temps, et se faire oublier. Le public se souvint, s'indigna, supposa
+qu'on voulait tromper la justice. Une fois la potence fut placée, puis
+déplacée. La cour flottait sans doute. Mais la fureur du peuple
+remontait vers Adélaïde. Le roi s'en alarma, voulut l'exécution. Un
+monde énorme s'y porta, à la Grève et aux quais, aux tours même de
+Notre-Dame. Quand on la vit enfin monter à la potence, on applaudit
+cruellement (3 juillet 1755).
+
+De cette grossesse (fausse ou vraie) d'Adélaïde, est venue la légende de
+la naissance mystérieuse de M. de Narbonne (août 1755), dont on a tant
+parlé[39]. Ce brillant fat en tirait grand parti auprès des femmes et
+dans le monde. L'histoire paraissait vraisemblable à ceux qui
+remarquaient la faiblesse, les ménagements qu'on montra pour une dame
+d'Adélaïde, médisante, méchante, impudente, la d'Estrades. Elle exerçait
+une sorte de terreur chez Madame, réglant tout, disposant de tout.
+Madame n'avait plus rien à elle, manquait de tout, n'avait ni bas ni
+souliers (_Arg._, IV, 231).
+
+ [Note 39: Tradition très-forte à Versailles. M. de Valéry,
+ bibliothécaire du château, m'a raconté qu'il la trouva la
+ même chez les dames qui se retirèrent dans cette ville au
+ retour de l'émigration. Ces dames, telles que madame de
+ Balbi, étaient du parti de Mesdames et du comte de Provence,
+ non du parti de Marie-Antoinette. Elles aimaient et
+ respectaient Mesdames, mais n'en contaient pas moins la
+ chose, comme toute naturelle et ordinaire dans les familles
+ royales.]
+
+La Pompadour brûlait de se concilier la famille. Elle eût voulu donner
+ses biens et sa fille, la petite d'Étioles, à un parent des de Luynes,
+les amis de la reine. L'enfant mourut. La Pompadour trouva une autre
+voie de plaire en rendant à Madame un signalé service. Elle lui demanda
+si cette d'Estrades ne la gênait pas. La princesse n'osait répondre,
+hésitait; pressée, elle hasarda de dire: «Qu'elle l'ennuyait assez.»
+(_Arg._, IV, 228, 7 août.) Avec ce mot, la Pompadour exige du Roi qu'il
+la renvoie. Mais avec quelle timidité il le fait! Il donne à la gueuse
+une grosse pension! Nul exil. Elle va demeurer à Chaillot. Là, elle a
+une cour. D'Argenson le ministre, qui était son amant, le jour même de
+la disgrâce, reste quatre heures chez elle, la voit de plus en plus. Ils
+sont si redoutés que pour leur clore la bouche, le Roi comble et accable
+Argenson de places et d'honneurs.
+
+Le vieux Noailles, très-vieux, écrit alors au Roi: J'ai vu 1709, l'année
+de mort et de famine, de guerre universelle où tout nous accabla. Nous
+n'étions pas aussi bas qu'aujourd'hui. (_Mémoires de Noailles._)
+
+Mais le Roi est très-gai. Quitte de sa longue comédie, il peut donner
+carrière à sa haine pour le Parlement. Le lendemain du jour où
+l'enregistrement parlementaire lui assure les fonds pour six ans, tout
+masque est jeté bas. Il déclare que son Grand Conseil, sa justice de
+cour, est le tribunal supérieur, où l'on peut appeler du Parlement, dès
+lors subordonné. Ce Grand Conseil, ici à Paris, s'établit au Louvre.
+Encore un an, et les Parlementaires seront décimés, ruinés.
+
+Il les sentait par terre et abandonnés du public. Il pouvait leur donner
+du pied. Dans sa gaieté étrange, il renouvela une scène de l'enfance de
+Louis XIV. Le Parlement dressait de grandes remontrances, et demandait
+le jour où il pourrait les présenter (19 oct. 1755). Il s'agissait pour
+lui de tout son avenir. Le Roi fit comme Anne d'Autriche quand ce grand
+corps, en robes rouges, vint à elle, et qu'aux portes on l'arrêta,
+disant: «Sa Majesté prend médecine.»--Louis XV leur dit en riant: «J'ai
+pris certaines eaux, je suis assez embarrassé. Vous aurez mes ordres
+plus tard.» (_Barb._, VI, 209.)
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+GUERRE DE SEPT ANS
+
+1756
+
+
+Le roi ne riait guère. Il rit le 10 octobre. Il rit le 17 décembre.
+
+Ses petites affaires allaient bien. Il espérait bientôt briser le
+Parlement. Il voyait aboutir son affaire de famille, son Infante enfin
+reine (l'Autriche offrait les Pays-Bas). Son commerce de blés n'allait
+pas mal. Enfin, le 25 novembre, on lui créa le Parc-aux-Cerfs.
+
+Du grand désastre qui eut lieu le 1er, qui écrasa Lisbonne, abîma tant
+de villes en Espagne, en Afrique, fit trembler jusqu'au Groënland, on ne
+sentit rien à Versailles. On s'en soucia peu. L'attention était tout
+entière au débat intérieur, à l'intrigue autrichienne. La Pompadour qui
+s'était vue en août au plus bas, en septembre (par la grâce de
+Marie-Thérèse) fut merveilleusement relevée; au plus haut en janvier.
+Jusque-là elle n'était qu'une favorite (_Duclos_), qui par moment
+dominait les ministres. Depuis elle est reine de France.
+
+Comment Vienne peut-elle réussir à ce point? En corrompant le Roi et la
+famille par le vain leurre des Pays-Bas, en gagnant pied à pied
+Versailles par la persévérante intrigue de la cabale lorraine. Pour
+entraîner la France, Vienne se fit française, flatta et imita Paris.
+
+Cette oeuvre difficile fut celle d'un grand homme de ruse, Kaunitz, un
+Slave sous le masque allemand. Nous l'avons vu venir ici (septembre
+1752), avec notre Infante de Parme. Il observa de près pendant deux ans,
+et revenu ensuite près de Marie-Thérèse, procéda à ce que tout autre
+aurait cru impossible; faire de son Autrichienne, épaisse, orgueilleuse
+et colère, l'aimable amie de Louis XV, la convertir à l'esprit de
+Versailles, lui faire accepter les idées, les modes et les arts de la
+France, capter les gens de lettres, faire jouer au dévot Schoenbrunn les
+pièces de Voltaire par ses filles les archiduchesses.
+
+Kaunitz avait vu, très-bien vu, la France, la royauté nouvelle:
+l'opinion. Deux choses lui avaient apparu: la caducité de Versailles et
+l'avénement de Paris. Paris alors éclate pour le monde et rayonne. La
+vie de cour obscure, furtive, est en parfait contraste avec les salons
+lumineux sur lesquels l'Europe a les yeux. Dans la honteuse éclipse de
+l'autorité souveraine, on admire d'autant plus la souveraineté de
+l'esprit.
+
+On imita nos vices, je le sais, autant que nos arts. Pétersbourg,
+Vienne, prirent d'ici un vernis et le plus extérieur. On nous dépassa
+dans la forme, en n'atteignant guère le dedans. Kaunitz, notre
+ingénieux singe, pédantesque souvent dans son imitation, obtint pourtant
+ce qu'il voulait. Il mit Marie-Thérèse dans la voie des idées, des
+réformes, des lois, qui la rapprochaient de la France, de plus la firent
+maîtresse de l'Autriche elle-même.
+
+Sa haine de la Prusse et sa rage pour la Silésie, sa soif d'argent pour
+la guerre imminente, rendirent la dévote docile à son ministre
+voltairien. Elle devint révolutionnaire dans la question des biens
+d'Église. Ces biens quasi-héréditaires dans les grandes familles, elle
+voulait au moins les grever, les sucer.
+
+Elle observait et convoitait un beau repas, le bien des deux mille
+couvents de l'Autriche. Elle fit un barrage et coupa le canal par où
+l'argent allait à Rome. Fort ignorante, elle savait du moins s'aider de
+gens capables. Trois étrangers, un médecin hollandais, un légiste
+souabe, un juif, firent la révolution (_Alfred Michiels_). Elle brisa
+les tyrannies d'Église, n'en voulant d'autre que la sienne.
+
+Contraste singulier. La dévote autrichienne touchait aux biens d'Église,
+et notre Louis XV, dans ses scandales impies de famille, était timoré au
+seul point qui touchait le salut de la France. Son imbécillité faisait
+l'amusement des Anglais. Chaque année, hardiment, ils frappaient ce roi
+Dagobert, puis s'excusaient, riaient. Il se plaignait, criait tout
+doucement, se laissait pousser, reculait.
+
+Pour toute explication, l'Anglais allègue la raison singulière que sa
+main gauche (le roi) ne sait pas ce que fait sa droite (le ministère).
+George, en bon Allemand, travaille dans l'Empire pour la maison
+d'Autriche, pendant que ses ministres traitent avec la Prusse contre les
+Autrichiens.
+
+De tout temps Louis XV avait été bon Autrichien, pour les intérêts de
+l'Infante. Mais la guerre l'effrayait. Voyons ce que disait ce serpent
+de Kaunitz pour l'y précipiter. J'y joindrai les réponses trop aisées
+qu'on eût dû lui faire.
+
+«Vous manquez de marine, disait-il. Eh bien, votre armée réunie aux
+armées de l'Autriche, menaçant le Hanovre, contiendra le roi
+d'Angleterre. (_Oui, le roi, mais non l'Angleterre._)
+
+«Vous punissez l'orgueil, les risées de la Prusse.» (_Oui, et dès lors
+l'Autriche seule aura l'Allemagne._)
+
+Enfin, voici la pomme que montrait le serpent: «Vous vouliez pour
+l'Infante nous enlever Milan. Eh bien, vous aurez davantage, un royaume!
+_les Pays-Bas_.»
+
+La Pompadour, l'Infante, étroitement unies, prêchaient Louis XV en ce
+sens. Bernis que la première avait pour confident, qu'elle envoya en
+Italie, donna pour amant à l'Infante, était l'intermédiaire, le pivot de
+toute l'intrigue. Le frivole personnage, abbé galant, chansonnier
+agréable, les deux femmes crédules, avalaient cet appât ridicule de
+l'Autriche, ce leurre des Pays-Bas, qu'elle offrait pour le retirer.
+
+Dans ses coquetteries avec l'impératrice, la Pompadour rencontrait un
+obstacle, non à Versailles, mais à Vienne. Le mari de l'impératrice,
+tenu hors des affaires, n'en trouvait pas moins déplorable que sa pieuse
+Marie-Thérèse, vénérable déjà et mère de seize enfants, la glorieuse
+Marie-Thérèse passée à l'état de légende, fît amitié avec une telle
+femme, la fille d'un pendu, la Poisson. La Pompadour tenta de remonter
+par la dévotion. On fut bien étonné de la voir tout à coup en septembre
+parler de la grâce efficace, de son désir de s'amender. Elle se
+ressouvint de son mari, lui demanda s'il voulait la reprendre. Elle fit
+des avances aux jésuites, au confesseur du roi, le P. Sacy. Grand
+embarras pour celui-ci qui, en la recevant, se fût fait du dauphin un
+mortel ennemi. En attendant, pour mieux afficher sa conversion, elle se
+fit faire une tribune au grand couvent de pénitence des dévots à la
+mode, aux Capucins de la place Vendôme.
+
+Cela faisait hausser les épaules à Versailles, non à Vienne. Elle parut
+assez lavée pour que l'impératrice l'acceptât comme intermédiaire. C'est
+elle qui reçut les propositions de l'Autriche (22 septembre 1755). Pour
+cette conférence, on prit un lieu fort digne. Sous Bellevue était un de
+ces pavillons d'aparté, de sans gêne qu'aimait le roi. Il l'appelait
+_Taudis_ et la Pompadour _Babiole_. Trois personnes siégèrent en cet
+auguste lieu, pour l'Autriche Starenberg, pour la France la Pompadour,
+pour l'infante son amant Bernis (_Hausset_, 62). L'Autrichien à
+l'infante offrait les Pays-Bas, se faisait fort de faire le père de la
+dauphine roi héréditaire de Pologne. Enfin, on montrait davantage, tout
+l'empire autrichien, le trône impérial, le petit Joseph II épousant
+Isabelle, la fille de l'infante. La gentille Espagnole menant ces
+Allemands soumettrait aux Bourbons la moitié de l'Europe. Quel rêve
+éblouissant pour Louis XV! Par sa fille, par sa petite-fille, par le
+père de sa bru, de l'Escaut jusqu'à la Vistule, il sera protecteur des
+rois!
+
+Quelque léger que fût Bernis, entraîné par ses deux patronnes, il garda
+un peu de bon sens. Sous ces offres énormes du menteur autrichien, il
+vit un piége, un trou, un abîme, comme un puits de sang. La peur le
+prit. Trancher tout à huis clos, à l'insu du dauphin, par cette
+Pompadour et lui chétif (Bernis), c'eût été monstrueux. Il obtint que la
+chose fût connue des ministres, examinée. Là, comme on pouvait croire,
+grande discussion. Machault, fort sensément voulait que l'on s'en tînt à
+la guerre maritime. C'était assez, et trop, sans se précipiter dans une
+guerre européenne pour être agréable à l'Autriche.
+
+Bernis n'osait pas être de l'avis de Machault. Lui qui avait tout fait
+pour nous amener là, il n'osait avouer qu'il avait agi comme un sot.
+Mais il aurait voulu que le pas en arrière, que le recul eût lieu par la
+Pompadour même. Il lui montrait le saut qu'elle allait faire. Elle,
+usée, maladive, elle allait de sa faible main prendre ce gouvernail
+énorme de l'Europe, dure barre de fer sanglante!... En quel moment,
+grand Dieu! avec une nation irritée, qui déjà parlait haut. L'embarras
+le danger, malgré elle, la feront tyran. Déjà elle a été forcée de
+s'assurer de la Bastille. Sinistre augure! Bientôt, il lui faudra
+peupler les cachots, les prisons d'État. Elle, née douce, sera entraînée
+à trembler, à sévir, à devenir cruelle!
+
+Elle n'était pas brave, ne sentait que trop tout cela. Elle serait
+restée à traîner, hésiter. Mais à la peur on opposa la peur. On lui fit
+croire que le roi allait avoir une maîtresse, une grande dame. Cela la
+mit hors d'elle. Elle était prise à la glu du pouvoir, en avait tant
+besoin! Elle disait: «Plutôt je me tuerai!» On a vu sa bassesse
+incroyable devant la famille, ses tentatives honteuses près du roi (pour
+servir n'importe comment). Il n'y eut jamais âme plus plate. Que
+devint-elle donc, dans cette anxiété, lorsque le ciel s'ouvrit, et que
+d'en haut Marie-Thérèse la souleva par une lettre (décisive vraiment
+pour le roi), l'appelant: «Chère amie, cousine!» C'était trop, la voilà
+pâmée, qui ne se connaît plus.
+
+Marie-Thérèse était déshonorée. Elle crut s'excuser en disant: «J'écris
+bien à Farinelli» (le célèbre ténor). Mais le chanteur, fort estimé, qui
+gouvernait la cour d'Espagne, n'était nullement ce que cette Poisson est
+près de Louis XV, entremetteuse et racoleuse, pourvoyeuse de petites
+filles. Koenitz avait obtenu la lettre de sa grosse maîtresse, à l'insu
+du pauvre empereur. Ce mari dont l'énorme dame, malgré l'âge, eut
+toujours chaque année un enfant, quelque réduit qu'il fût au métier de
+mari, éloigné des affaires, eut cependant horreur de la boue où elle
+roulait. Quand il connut la lettre, il fut pris d'un accès de rire
+convulsif et strident. Il brisa plusieurs chaises. Il la voyait sifflée,
+huée partout, piloriée dans Londres. Elle y fut promenée (en effigie)
+par la Cité, exhibant sous la verge un monstrueux derrière, tandis qu'à
+côté Louis XV, maigre singe ou grenouille, présentait, chapeau bas, au
+roi George un petit placet.
+
+Tout ce que nos ministres obtinrent, c'est qu'on ne romprait pas avec la
+Prusse, qu'on lui enverrait ambassade. Essai tardif et ridicule. Pour
+gage d'alliance, on lui offrait une île... Tabago, aux Antilles.
+Frédéric en rit fort, dit qu'il ne voulait pas de la royauté de Sancho à
+l'île de Barataria. Il avait pris parti et signa contre nous son traité
+avec l'Angleterre (16 janvier 1750).
+
+Louis XV en fut indigné. Il voulait avec Vienne l'alliance _offensive_!
+Bernis pria, obtint qu'elle ne serait que _défensive_, qu'on enverrait
+seulement 24,000 hommes. Vaine prudence! on ne s'arrête pas ainsi en
+telle affaire. Celle-ci, immense et monstrueuse, était un laminoir
+terrible, où, le doigt seulement étant mis, tout passait... le corps
+n'en sortait qu'aplati.
+
+Quel fut l'effet dans le public? Mon pauvre d'Argenson aîné n'est plus
+dans les coulisses. Il n'apprend le traité qu'avec tout le monde (mai
+1756). On voit par lui (frère d'un ministre!) combien la France était
+dans l'ignorance de son sort. Vivement, naïvement, dans ces notes si
+brèves qu'il écrit pour lui seul, on voit l'amère surprise, l'effroi
+qu'on eut de tout cela. On voit aussi l'indigne imprévoyance des gens
+d'en haut, leur affreuse glissade en plein abîme, et leur air effaré,
+leur fausse audace de peureux qui tremblotent en fredonnant. La nausée
+en vient à la bouche, la bile et le vomissement.
+
+Le bonhomme, le simple, la _Bête_, Argenson, a des mots crus et forts:
+«Cela pourrait aller à la _Révolution_.» Le redoutable nom apparaît pour
+la première fois.
+
+«J'ai soupé avec les ministres... vieux libertins malades, usés et
+épuisés d'esprit.» C'est d'Argenson cadet, Puisieux, etc. Mais tous ces
+gens-là sont trop forts. La Pompadour, au moment de la crise, va leur
+substituer des sots, des subalternes, de plats petits commis.
+
+Elle règne. À l'instant, subit enfoncement. Tout baisse. C'est
+l'avénement désolant de la platitude. On voit avec effroi ce qu'elle
+était. Voltaire dit: _la grisette_. C'est trop. La vaillante _grisette_
+de Paris, que nos voyageurs ont trouvée si souvent dans les aventures
+périlleuses, et jusqu'aux trônes d'Orient, est une bien autre créature.
+Celle-ci, avec l'éducation forcée qui l'avait dressée comme un singe, ne
+passa jamais le niveau d'une femme de chambre agréable, qui a quelques
+petits talents, peut servir de doublure aux théâtres de société.
+Servile, impertinente, des deux côtés elle eut ce fond de domesticité.
+Chanteuse poitrinaire, et fade _entretenue_, tout d'abord fanée, molle,
+elle ne put qu'énerver, détendre, détremper, gâter tout, rendre tout
+malpropre et malsain.
+
+C'est quand on vient de faire la déclaration de guerre, alors seulement,
+dis-je, on s'aperçoit qu'on n'a _ni_ ministres _ni_ généraux. «Plus
+d'hommes en France!» Ce mot que Louis XV a dit à la mort de Fleury
+(1743), est encore vrai quinze ans après. Versailles n'est plus peuplé
+que d'ombres. Plus de favoris même; les anciens camarades, les seigneurs
+qui faisaient au moins décoration, ont reculé dans le néant. Les
+maréchaux sont morts, moins deux, le vieux Bellisle, hors d'âge, et le
+fat Richelieu, un jeune homme de cinquante-cinq ans (fort de deux
+anecdotes, son faux exploit de Fontenoy, et la cheminée fausse de madame
+la Popelinière). Les ministres! où sont-ils? Le goutteux Argenson, et
+Machault fort en baisse, dureront peu. Nos finances _in extremis_ sont
+aux mains d'un pauvre incapable. Ne voyant rien qu'impasses, abîmes et
+précipices, il consulte tout le monde. Il est docile, et prêt à tout. On
+lui donne des petits avis, des recettes misérables. Les Pâris lui font
+faire un petit changement dans la Ferme (en supprimant les
+sous-fermiers). D'autres lui font pressurer les commis, dire à
+l'employé: «Donne ou meurs.» Puis, il fait des loteries. Puis rêve des
+utopies qui donneraient l'argent dans cinquante ans. Il écoute Gournay,
+goûte la liberté du commerce (c'est bien de cela qu'il s'agit!). Il
+pense aux protestants; c'est tard; les réfugiés riches ne reviendront
+pas de Hollande.--Il se souvient de Law... S'il faisait un
+papier?...--Il ne fait rien du tout. Pleine guerre? et l'épée dans les
+reins! Il veut emprunter, et la banque de tout pays ferme ses coffres.
+Alors le misérable s'en prend au peuple de Paris et lui ôte le pain de
+la bouche, frappe un octroi cruel...--Son coeur saigne, il se trouble,
+son cerveau dans l'étau, n'en peut plus... son front craque... Il est
+devenu _fou_ (2 mars 1756).
+
+«Sire, dit la Pompadour, si vous rappeliez Chauvelin?» Insigne fausseté.
+L'ennemi de l'Autriche rappelé pour servir l'Autriche! Elle savait fort
+bien que c'était l'impossible.
+
+Elle n'eût jamais mis Richelieu aux armées si Choiseul (par conséquent
+Vienne) ne lui avait conseillé, on peut dire ordonné. Il lui fut imposé
+aussi par Duverney, que Richelieu flattait.
+
+Il fut arrangé que, pendant que l'Angleterre craignait une descente,
+Richelieu irait _à Minorque_ et prendrait aux Anglais Mahon. Il fallait
+frapper et fort. On ne pouvait que les flottes anglaises ne vinssent
+bientôt nous écraser par le nombre. Mahon était très-fort, et la
+Pompadour espérait que Richelieu brillerait peu. On l'envoya sans le
+génie, si nécessaire pour abréger le siége. Peut-être lui-même
+pensa-t-il que, s'il avait l'infaillible Vallière, le grand ingénieur,
+l'honneur serait à celui-ci. Bref, une fois arrivé là, même débarrassé
+du souci de la flotte anglaise que la Galissonnière dispersa (le 20
+mai), il fut arrêté court, forcé de demander Vallière. En attendant,
+fort triste, il essaya pourtant si l'absurde serait possible, si nos
+lestes Français, vrais chats dans leur furie, ne pourraient grimper là.
+On le tenta à l'étourdie, avec des échelles trop courtes. Perte énorme!
+n'importe. Nos furieux, exhaussés sur leurs morts, et se hissant l'un
+l'autre, arrivent aux remparts, et sont maîtres sur quelques points. Les
+assiégés s'effrayent, se livrent à Richelieu, lui-même stupéfait et plus
+heureux que sage.
+
+L'effet fut grand en France. On vit le roi vainqueur, même sur mer, la
+flotte anglaise en fuite. Cela tuait la résistance. L'impôt, légal ou
+illégal, fut très-exactement payé. Le Roi put à son aise fouler aux
+pieds le Parlement.
+
+L'insolence monta au comble après Mahon. Dans un lit de justice, devant
+le Parlement, on enregistre, avec les impôts refusés, l'aggravation
+désespérante _qu'on les payera encore dix ans après la paix_. Autrement
+dit _toujours_ (21 août 1756). Dans une tribune faite exprès, on voyait
+derrière une gaze madame Adélaïde (avec la reine et le Dauphin), à qui
+le Roi avait voulu faire voir son triomphe sur le Parlement.
+
+Il est étrange à dire, mais vrai, que le seul défenseur de la liberté en
+ce monde était alors le roi de Prusse. Il défendait au moins et les
+droits de l'Empire, et le protestantisme, la liberté de conscience. Il
+avait jeté loin de lui ses misérables petitesses d'homme de lettres,
+fait réparation à Voltaire à sa façon, en musicien (il fit _Mérope_ en
+opéra), et il lui envoya sa soeur qui le caressa, le combla. Dans le
+péril immense qu'il voyait tout autour, cet homme singulier montra la
+joie des forts, une bonne humeur héroïque. Le jour même où Versailles
+était bouffi de sa victoire ridicule sur le Parlement, Frédéric est en
+Saxe, il y joue avec cent mille hommes une amusante pièce, où sur le dos
+d'Auguste, le père de la Dauphine, il donne aux nôtres mêmes une volée
+de coups de bâton.
+
+Une _ligue_ générale _des femmes_ existait contre lui. Avec
+Marie-Thérèse, Élisabeth, la Pompadour, était unie étroitement la femme
+du Saxon Auguste, la mère de la Dauphine. Cette furie, laide autant que
+haineuse, était une Autrichienne, haïssait Frédéric à mort, et lui
+cherchait partout des ennemis. Il le savait. Il avait acheté d'un commis
+saxon le traité dans lequel la Saxe, l'Autriche, la Russie, se
+partageraient la Prusse (_Hertzberg_, _Dover_). Il le prévint. En Saxe,
+le peuple était pour lui, et comme protestant, et par reconnaissance,
+pour les blés qu'il avait donnés dans la famine. Le 29 août, il demanda
+à Auguste seulement le passage. Refusé, il passe et prend Dresde (en
+dépôt, disait-il). Il bat les Autrichiens qui arrivent au secours. Il
+pourrait prendre Auguste, ne daigne. Il le nourrit. Chaque jour un
+chariot va au camp de Pirna pour la table du roi. L'armée saxonne,
+obligée de se rendre, entre dans l'armée prussienne. Au misérable
+Auguste qui n'a plus que deux hommes, Frédéric galamment renvoie les
+étendards, lui écrit en ami ses voeux pour son heureux voyage. «Mais
+rendez-moi mes gardes, dit Auguste.--Je ne veux pas avoir bientôt à les
+reprendre.--Du moins un passe-port.» Frédéric le lui donne, et lui offre
+des chevaux de poste.
+
+La reine était restée dans Dresde, comblée d'égards par Frédéric et
+enrageant. Elle craignait surtout qu'il n'y prît les pièces honteuses
+qui constataient leur perfidie. Elle lutta, s'assit sur le coffre où
+elles étaient. Il fallut bien la faire lever de force, prendre dessous
+l'ordure diplomatique que Frédéric fit connaître partout. Elle creva de
+colère impuissante. Cependant Frédéric de son mieux tondait les Saxons,
+du reste affable à tous, exact au prêche, bon protestant, tenant cour et
+donnant des fêtes. Le plus original, c'est que, dans cet hiver où tout
+le monde s'armait contre lui, il régalait Dresde de concerts, y figurait
+lui-même, nouvel Orphée, apprivoisant la Saxe, non pas avec la lyre,
+mais la flûte, sur laquelle il avait un joli talent.
+
+Notre Dauphine, une Allemande grasse, féconde, vraie femme de la maison
+de Saxe, toute en chair, en nature, en sensibilité, eut un débordement
+effroyable de larmes, quand elle sut l'aventure de sa mère, assise sur
+ce coffre, le défendant en vain, touchée de l'ennemi. Outrage
+incroyable, inouï, aux Majestés royales! Tous les rois de l'Europe
+devaient prendre parti, combien plus la maison de France, insultée en
+l'aïeule de ce gros nourrisson (qui régnera, c'est Louis XVI). Le Roi y
+fut sensible et se sentit blessé. Après le succès de Minorque, en plein
+triomphe, recevoir un tel coup! Notre guerre avec l'Angleterre fut en
+quelque sorte oubliée. On ne songea plus qu'à la Prusse. Ce n'est plus
+24,000 hommes qu'on donnera contre elle, mais 45,000, cent mille! On
+décida deux choses dans cette ivresse de colère, la guerre continentale,
+et le renversement de l'obstacle intérieur qui l'entravait, le
+Parlement.
+
+Victoire définitive et de l'Autriche et du clergé! L'intrigue que
+l'Autriche pousse depuis 1748 aboutit et triomphe, elle entraîne la
+France et s'en sert. La trame par laquelle le clergé a sauvé ses biens,
+par un succès plus grand, le rend indépendant de la censure laïque, de
+la justice de l'État.
+
+Girard ne sera plus devant un Parlement interrogé pour la Cadière.
+
+Le 13 décembre 1757, par un temps beau et froid, tendu, un grand
+appareil militaire occupe Paris silencieux. Pour la première fois, le
+Parlement lui-même ne dresse pas le Lit de justice. Il refuse de
+coopérer au meurtre de la Loi. Ce sont les ouvriers _du tyran_ qui ont
+envahi le palais et tout préparé.
+
+Le _tyran_, c'est le mot nouveau qu'on échange à voix basse.
+
+Depuis six mois et plus, on avait suspendu sur les Parlementaires l'épée
+de Damoclès, l'annonce d'une grande suppression de charges, qui
+remboursées presque pour rien mettraient la plupart à l'aumône.
+Terrorisme très-lâche qui spéculait sur les douleurs de la famille, la
+faiblesse du père, la mère désespérée en voyant ruiner ses enfants.
+
+Deux chambres des enquêtes sont effectivement supprimées et plus de
+soixante conseillers. Le Parlement est mutilé en la partie active,
+ardente aux remontrances politiques, aux accusations du clergé.
+Celui-ci, n'ayant plus d'enquête à craindre, peut se tranquilliser.
+
+Maintenant, au Parlement eunuque et énervé que va-t-on ordonner?
+
+1º SOUMISSION AU PAPE.--Un bref conciliant est arrivé de Rome qui limite
+les refus de sacrements, mais en maintient le droit. Toute affaire de ce
+genre ira aux seuls juges d'Église. Le Roi, quoiqu'il désire le silence,
+déclare que les évêques peuvent dire ce qu'ils veulent, «s'ils le disent
+avec charité.» (_Is. Lois_, XXII, 269.)
+
+2º SOUMISSION AU ROI.--Le Parlement, désormais simple scribe, enregistre
+aussitôt que le Roi a écouté ses remontrances. Remontrances illusoires.
+Le faux Parlement de Versailles, le Grand Conseil, a sa part de ce
+droit, joue aussi cette comédie.
+
+Les jeunes conseillers ne votent plus, s'ils n'ont jugé dix ans. Les
+vieux conseillers de Grand'Chambre usés, timides, les têtes
+tremblotantes, peuvent seuls décider s'il y aura assemblée générale.
+C'est là le coup mortel. Un corps non assemblé, dispersé,
+existera-t-il?
+
+_Morta la bestia._--Le Parlement ne remue plus. Le clergé peut danser
+autour. Plus d'_Enquêtes_, plus de surveillance sur ses moeurs, plus
+d'accusation. Mais si, par impossible, un cas se présentait où l'on dut
+faire semblant d'examiner et de juger, on doit se rassurer, on fera
+juger ces vieillards de la Grand'Chambre, intéressés à plaire, pour
+monter dans des siéges mieux rembourrés de présidents.
+
+Cette Grand'Chambre montra tout de suite combien elle était digne de la
+confiance de la cour, combien elle avait peu à coeur l'honneur du
+Parlement. Elle alla pleurer à Versailles, s'aplatir, lécher la
+poussière au nom de ce grand corps qui ne l'en chargeait pas, demander
+pardon, crier: «Grâce!»
+
+Cela enfonce le poignard. «Le peuple est en rage muette.» (_Arg._, 315.)
+
+Que la justice outragée, égorgée, demandât grâce encore, c'était
+l'horreur, c'était le crime. La risée s'y joignait. L'agréable sourire
+qu'avait montré le Roi, revenant de l'exécution, suivant lentement,
+comme au sacre, l'épaisse haie de ses régiments, ce fut comme un cruel
+défi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+DAMIENS
+
+Janvier-Mars 1757
+
+
+Janvier 1757 s'ouvrit par un grand froid et qui alla croissant. Les
+nouveaux droits d'entrée firent les denrées très-chères. On vendait ses
+meubles pour vivre (_Procès de Damiens_). Des veuves affamées vendaient
+leurs filles au Parc-aux-Cerfs (_Hausset_, 109).
+
+Tout l'hiver on levait des troupes, et l'on allait fournir cent mille
+hommes à Marie-Thérèse. Après avoir menti deux ans pour le clergé, le
+Roi ment un an pour l'Autriche. Il promet vingt mille hommes, il en
+donne cent mille.
+
+Et cela malgré les ministres. Les deux ministres opposés ici se
+rapprochèrent. Machault avait toujours été contre l'Autriche, et
+d'Argenson fut contre aussi (_Barb._, VI, 472), quand il vit qu'on
+donnait, non un petit secours, mais une armée énorme et d'énormes
+subsides, le sang, l'argent, et tout, la France!
+
+C'est aujourd'hui plus clair que le soleil. Alors, sans démêler la
+conspiration de famille, sans savoir que le roi nous vend pour l'orgueil
+de ses filles, on entrevoit fort bien que ni l'un ni l'autre ministre
+n'est accusable. Le traître, c'est le roi.
+
+C'est à lui désormais que remonte la haine, et sa tête dès lors est en
+jeu.
+
+Dès 1750, il le prévit, dit: «Je serai tué.» Autant qu'il put, il évita
+Paris, fit le _chemin de la Révolte_.
+
+C'est alors qu'en ses lettres fort sombres, l'homme aux mille projets,
+Duverney, fait entendre qu'on ne peut plus s'appuyer que sur la noblesse
+élevée exprès, qu'il faut créer l'_École militaire_, la pépinière des
+défenseurs du roi. Il y faut de vrais nobles qui prouvent au moins
+quatre quartiers. Adélaïde, tremblant toujours pour la vie de son père,
+prit cela fort à coeur. On en vint jusqu'à l'ordonnance gothique de
+1760: «qu'on n'approchera plus du roi sans prouver qu'on est noble
+depuis 1400.»
+
+Tant on a peur du peuple! Le roi aimait si peu à le voir, à le
+rencontrer, qu'il évitait même Fontainebleau; il fit faire un chemin
+exprès pour ne plus traverser cette petite ville de cour.
+
+En fermant le Palais, il avait lâché tout un monde d'oisifs et de
+parleurs, de gens ulcérés, ruinés. Plus de procès privés. Mais aux
+Pas-Perdus, aux cafés, au» coins de rues, sur chaque borne, commence le
+grand procès du roi.
+
+Deux légendes terribles, mêlées de faux, de vrai, entraient dans ce
+procès, menaient droit à 93:
+
+1º Le _Pacte de famine_. Le roi certainement n'eut point l'idée, le
+plan arrêté d'affamer le peuple, de l'irriter, de l'armer contre lui.
+Mais il était marchand, il avait intérêt (avec Bourret et autres) dans
+le trafic des blés, et, comme tout marchand, aimait à vendre cher.
+
+2º Le _Parc-aux-Cerfs_. Plus les vivres sont chers, mieux le roi vend
+son blé, disait-on, plus il a de filles à bon marché. On supposait que
+cet homme (fort usé, surtout par la table) avait besoin d'un immense
+sérail, de grands troupeaux de filles. Pas moins de dix-huit cents, dit
+ridiculement Soulavie.
+
+Voici la vérité: Le roi ayant Madame aux fameux cabinets (déc. 1753),
+n'étant plus tout à fait chez lui, fut obligé de mettre sa ménagerie
+féminine (les _modèles_ et la perruquière, etc.) aux combles de
+Versailles. Ces grisettes effrontées et folâtres faisaient plus de bruit
+que des rats. La Pompadour, avec une décence, une pudeur vraiment dignes
+d'elle, imagina une chose très-noble, un couvent de jeunes veuves,
+veuves d'officiers morts pour le roi! (_Argenson_) qui serviraient à ses
+plaisirs.
+
+Et elle eût fait cette infamie, si son neveu Lugeac et le valet Lebel,
+qui auraient trop perdu, n'eussent préparé une _petite maison_, bien
+petite, secrète, honteuse, qu'on acheta dans le quartier nommé le
+Parc-aux-Cerfs (25 novembre 1756).
+
+Mais le roi aimait peu les rues désertes, surtout aux nuits d'hiver. En
+février 1756, du Parc-aux-Cerfs on lui mena jusque dans sa propre
+chambre à coucher une petite vierge de quinze ans. Amenée brusquement
+sans qu'on eût pris la peine de la corrompre et de l'endoctriner, la
+pauvre enfant eut peur, horreur, se défendit.
+
+Le roi avait quarante-sept ans. Ses excès de vin, de mangeaille, lui
+avaient fait un teint de plomb. La bouche crapuleuse dénonçait plus que
+le vice, le goût du vil, l'argot des petites canailles, qu'il aimait à
+parler. Il le portait chez ses filles, si fières, leur donnant en cette
+langue des sobriquets étranges (_Loque_, ou petit chiffon, _Coche_,
+etc.). On peut juger par là des égards qu'il avait pour des enfants
+vendues.
+
+Il n'était pas cruel, mais mortellement sec, hautain, impertinent. Et il
+eût cassé ses jouets. C'était un personnage funèbre au fond, il parlait
+volontiers d'enterrement, et si on lui disait: «Un tel a une jambe
+cassée,» il se mettait à rire. Sa face était d'un croque-mort. Dans ses
+portraits d'alors, l'oeil gris, terne, vitreux, fait peur. C'est d'un
+animal à sang froid. Méchant? Non, mais impitoyable. C'est le néant, le
+vide, un vide insatiable, et par là très-sauvage. Devant ce monsieur
+blême, l'enfant eut peur, se sentit une proie. Il n'eut nulle bonté,
+nulle douceur, s'acharna en chasseur à ce pauvre gibier humain. Cela
+dura longtemps, et tant qu'il enrhuma (_Arg._, février 1756, IV, 266).
+Tout fut entendu et public. La cour tâcha de rire; Paris fut indigné. Et
+les mères cachaient leurs enfants.
+
+Beaucoup, en Europe et en France, disaient: «On le tuera.»
+
+Dans la cour du Palais, quand il revint, les poissardes disaient (et
+redirent): «Il y aura une saignée.»
+
+Et d'autres: «Il faut une saignée en France.»
+
+D'autres allaient plus loin, disaient: «Il faut une révolution, comme
+celle qui se fit il y a cent cinquante ans.»
+
+«Seulement plus radicale, avec la totale extinction de la maison de
+Bourbon.» (_Procès de Damiens_, p. 82, 83, 84, 98, 106, 110, 113, 176.)
+
+Cela se dit jusque dans les couvents. Les jansénistes (depuis l'inceste
+des quatre Nesle, celui des deux Murphy, surtout depuis le 27 décembre)
+croyaient voir sur Versailles tomber le feu du ciel. Dans la communauté
+janséniste de Saint-Joseph, l'avant-veille des Rois 1757, une enfant de
+douze ans, sans doute répétant ce qu'on disait entre religieuses, dit
+aussi: «Il sera tué.»
+
+Par qui? C'était la question.
+
+Quand le Roi s'entendit avec les hauts chefs du Clergé pour amuser le
+Parlement, le bas clergé, qui n'était pas dans le secret, s'irrita fort,
+cria. On eut peur à Versailles de voir un Jacques Clément; on ne
+laissait entrer aucun abbé.
+
+Mais qui finalement fut vainqueur? le Clergé. Qui garda ses biens? le
+Clergé. Qui fut ruiné? le Parlement. Là étaient les désespérés, les
+meurtriers probables, les parlementaires ou leurs gens. Ce fut un de
+leurs gens qui frappa Louis XV.
+
+L'histoire des domestiques est une grande affaire en ce siècle.
+
+Entre les classes, la plus dangereuse, à coup sûr, c'était celle-là. On
+n'avait oublié rien pour les ravaler et les intimider. En vain. On ne
+put pas arrêter leur essor. On disait plaisamment des laquais: «C'est un
+corps de noblesse préparé pour suppléer l'autre.» De Crozat,
+laquais-roi de la Louisiane, le siècle, par Jean-Jacques, va droit à
+Figaro.
+
+Ils ont vu et appris. Ils ont vu au Système monter, descendre les
+fortunes. Ils se sont vus eux-mêmes, du comptoir, du ruisseau de la rue
+Quincampoix, sauter d'un bond aux Fermes générales. Des hasards de
+bassesse souvent les élevaient. L'un naquit d'un soufflet, l'autre d'un
+coup de pied. Ce coup bien appliqué vous lance un petit domestique de
+Colbert le prélat au grand Colbert, qui le fera commis, caissier,
+traitant, fermier, millionnaire.
+
+Nul milieu dans leur sort: ou comblés, ou brisés, favoris ou
+souffre-douleurs (on en voit quelque chose dans Rousseau et la
+Delaunay). Leur sort, au XVIIIe siècle, s'est aggravé sous un rapport.
+On ne les veut plus mariés (voir _Melon_). Ce siècle, si sociable,
+devient pour eux l'état sauvage. D'ennui, d'oisiveté, plusieurs
+deviendront fous. Dans le petit trou noir où couche la femme de chambre
+(_Staal_), d'où elle entend et voit l'excès des libertés, on peut croire
+que la servitude fut bien sentie, que fut rêvé, couvé bien souvent le
+_Discours sur l'inégalité_, les mots que Pascal et Rousseau lancent
+contre la propriété. Cela se traduisait par le vol domestique, leur
+maladie commune.
+
+Guerre à l'autorité, c'est toute la pensée des laquais. Portant l'épée
+comme les gentilshommes, ils ont leurs rixes, se battent en attendant
+aux portes des théâtres. Rien de plus mobile que ce peuple. Sous la
+Régence, ils se plaignent de ce qu'on les exclut de la milice. Sous
+Fleury, ils se plaignent de ce qu'on veut qu'ils en soient (1742), et
+ils parviennent à se faire exempter. On se moque de leur épée; et
+d'autant plus, ils aiment à dégainer. En 1750, aux razzias d'enfants,
+ils tirèrent l'épée pour le peuple. On put prévoir qu'un jour ils
+tireraient aussi le poignard.
+
+Celui qui le tira, Damiens, était d'Arras. Cette frontière wallone et
+picarde n'est point du tout flamande. Au contraire. Les Wallons sont
+plus midi que le midi. Ils donnaient à l'Espagne ses plus impétueux
+soldats. Ils donnèrent à la France de chaleureux artistes (les Watteau,
+les Valmore, les Foy, les Camille Desmoulins). Ils ont donné, par
+contre, des têtes souvent étroites et dures, fortes, âprement
+systématiques, les Calvin et les Robespierre. L'Artois spécialement est
+marqué dans ce sens. Outre un grand mélange espagnol, les séminaires
+d'Irlande y ont laissé leur trace, la grande machine régicide, terrible
+au temps d'Élisabeth. C'est la garde avancée des jésuites contre
+l'Angleterre. Là fut aiguisé le poignard des amis de Marie Stuart, là
+plus d'un siècle travaillèrent les écoles de l'assassinat.
+
+À côté des jésuites, chez ce peuple dévot, ne manquaient pas les
+jansénistes. Le frère aîné de Damiens, pauvre ouvrier en laine, honnête,
+homme de bien, était un fervent janséniste, n'ayant pour meubles _que
+des livres_, livres de piété. Damiens lui-même fut longtemps très-dévot,
+entendant tous les jours la messe. (Je tire tout ce qui suit mot à mot
+du _Procès_.)
+
+Sa figure aisément l'eût fait prendre pour un Espagnol. Il avait la peau
+assez brune (p. 350), les cheveux noirs, frisés (250), et volontiers
+coupés sur le devant en vergettes très-rases (350). Son visage allongé,
+marqué de petite vérole, le dessous de la lèvre inférieure très-creusé,
+un nez d'aigle et des yeux profonds, faisaient une figure distinguée,
+belle (_Argenson_), tragique. Il était grand (cinq pieds cinq pouces)
+mais paraissait très-grand, étant mince et fort élancé. Il portait la
+tête un peu basse. Il n'était pas campé bien solidement sur ses jambes.
+Avec des yeux hardis, il était pourtant vacillant.
+
+Sa famille de bons fermiers d'auprès d'Arras était fort en débine. Son
+père, de chute en chute, devint, de fermier, ménager, puis misérable
+moissonneur et enfin portier de prison. Il avait dix enfants qui
+moururent presque tous. Le second, Damiens, petit _diable_ indomptable
+(et qu'on nommait ainsi), jusqu'à seize ans travaillait à la ferme,
+cruellement battu de son père, qui, dans ces récidives, allait jusqu'à
+le pendre par les pieds, la tête en bas. Un oncle, cabaretier à Béthune,
+eut pitié de l'enfant, le prit, voulut le faire étudier. À seize ans,
+c'était tard. Il apprit à lire, à écrire, mais peu et mal. S'il devint
+cultivé, ce fut par l'expérience seule, la conversation, les voyages.
+Qu'en faire? On eût voulu le faire perruquier, serrurier. On essaya
+aussi de lui faire apprendre la cuisine dans une grasse abbaye,
+Saint-Vast. Un matin, il s'engage, et quoique racheté par son bon oncle,
+il reste domestique d'un officier avec qui il voyage quatre ans dans la
+guerre d'Allemagne (124). Il y put voir l'horreur du retour meurtrier de
+Prague.
+
+Né en 1715, à la fin de la guerre, en 1737, il avait vingt-deux ans. Il
+resta domestique, changeant souvent de maître et n'étant bien nulle
+part. Honnête cependant et désintéressé, à ce point qu'il partait
+souvent sans demander ses gages (32).
+
+Les témoignages de ses maîtres (M. de Maridor, madame de la Bourdonnaie,
+la maréchale de Montmorency, etc.) sont excellents. Il n'avait aucun
+vice ordinaire des laquais; seulement il buvait; quoiqu'il bût sans
+excès, alors il était disputeur. (Déposition de M. de Maridor.)
+
+Il avait quelque temps servi chez les Jésuites, au collège
+Louis-le-Grand, où un de ses oncles était maître d'hôtel. Il y resta
+quatre ans. Les Jésuites voulaient «le mettre à l'eau» (lui refusaient
+le vin). Il sortit. Cependant, comme bon sujet, ils le reprirent, le
+mirent chez un élève qui avait chambre à part. Il ne put y rester,
+s'étant brouillé avec le précepteur.
+
+Il resta estimé, protégé des Jésuites qui parfois le placèrent.
+Cependant il avait fait preuve d'une grande liberté d'esprit,
+s'exprimant sans ménagement «sur leurs doctrines relâchées, qui
+sentaient le libertinage» (p. 145, nº 305). Il affirma toujours qu'il ne
+servit chez eux que malgré lui, par nécessité de gagner son pain (p.
+242, nº 266).
+
+Son austérité naturelle et ses traditions jansénistes le portaient
+beaucoup plus du côté des Parlementaires. Il en servit plusieurs,
+surtout M. Bèze de Lys, pendant trois ans. Celui-ci est un des héros de
+la petite, intrépide minorité, politique plus que janséniste, et déjà
+révolutionnaire, qui frappa au coeur la royauté par la dispute des
+_Lettres de cachet_, la question (première et capitale) de la liberté
+personnelle. Dans l'enlèvement général du Parlement (en mai 1753), M.
+Bèze eut cette distinction d'être des quatre que l'on n'exila pas, mais
+qu'on mit aux plus rudes prisons d'État. Nulle n'était plus dure et plus
+sombre que Pierre-en-Cise, près Lyon, où on le conduisit (_Barb._, V,
+383). Damiens était le seul domestique de M. Bèze. Il vit de près cet
+acte, cette désolation des familles, les femmes en pleurs tâchant de
+suivre leurs maris dans ce coûteux exil, et à Paris le monde du Palais
+ruiné. Il devint ardemment et violemment parlementaire. Il échappait
+souvent de chez ses maîtres pour aller au Palais le soir, la nuit,
+attendre aux jours de crise la fin des délibérations (328). Il errait
+dans les groupes où on lisait tout haut la _Gazette de France_ (147).
+
+Les deux partis étaient très-irrités. Damiens entendit avec horreur,
+comme il servait à table chez un sorboniste jésuite, les convives dire
+qu'ils voudraient être les bourreaux des Parlementaires, et tremper les
+mains dans leur sang (136). Deux jansénistes d'autre part parlaient de
+tuer l'archevêque (_Barbier_). Damiens voulait qu'on le jugeât. Avec
+l'ordre du Parlement, il se faisait fort, disait-il, d'aller arrêter le
+prélat. On aurait trouvé deux cents hommes bien aisément pour le mener à
+la Conciergerie (143, nºs 287, 288).
+
+Quelque effort que l'on fît pour croire le roi trompé, on savait bien la
+haine qu'il avait pour la robe. La cour savait lui plaire quand, à
+Versailles, les croisées se peuplaient de visages moqueurs à l'arrivée
+du Parlement, au débarqué «des singes» en robes rouges. Damiens était
+avec son maître, M. Bèze, au jour où, le Parlement arrivant, le roi
+sortit, dit qu'il allait dîner à la Muette, se fit attendre tout le
+jour. Il vit les magistrats seuls, affamés, errer au château et au parc.
+Un courtisan humain eut honte de cette indignité. Il fit excuse pour son
+compte, fit chercher, apporter quelques vivres trouvés par bonheur.
+
+On eût dit qu'un hasard terrible menait Damiens partout où l'on pouvait
+amasser la colère. Resté seul sur le pavé, quand son maître fut arrêté,
+il trouva place justement dans la maison, et la plus digne, et la plus
+maltraitée, celle de l'ex-gouverneur de l'Inde, la Bourdonnaie.
+Douloureuse Iliade! trop longue pour la conter ici. Qu'il suffise de
+dire que ce grand homme, puni de ses victoires, disgracié, prisonnier de
+guerre, dès qu'il apprit à Londres qu'on avait l'infamie de faire son
+procès à Paris, obtint de revenir, de venir voir si on lui couperait la
+tête. On fit pis. On le tint trois ans à la Bastille, et on le lâcha
+mort, mourant du moins, ruiné et de santé et de fortune. Il mourut de
+chagrin et du déshonneur de la France (10 nov. 1753).
+
+La mort de cette grande et illustre victime criait contre le ciel, et
+Damiens parut le sentir. Pendant la maladie, il se montra zélé. Il
+s'échappait à peine pour aller à deux pas s'informer des nouvelles «à la
+terrasse du Luxembourg.» Sa préoccupation des affaires politiques était
+visiblement extrême. Il ne resta pas chez la veuve, qui eût voulu le
+retenir (183-184). Que devint-il? Ce qu'on en sait alors, c'est qu'il
+écrivit à quelqu'un une lettre contre le despotisme (_Barb._, VI, 481).
+
+Pendant deux ans, je perds sa trace. Quelques mots seulement font
+croire qu'il s'affranchit, qu'il vécut des petits métiers de Paris.
+Quelqu'un dit l'avoir vu colporter des manchettes, vendre au Pont-Neuf
+des pierres à dégraisser. Il était là au grand passage, à portée de
+savoir les nouvelles, près du palais, au centre de l'agitation
+parisienne.
+
+L'idée de tous était qu'on devait _avertir_ le roi. Mais comment? Le
+pauvre janséniste Carré de Montgeron s'était bien mal trouvé de l'avoir
+essayé. Pour un livre offert à genoux, mis dans un cachot pour toujours!
+On avait dit alors: «Si le roi n'est _touché_ d'un livre, Dieu le
+_touchera_ autrement.»
+
+Personne cependant n'eût voulu le _toucher_ à mort, pour avoir à la
+place un autre pire, dangereux personnage, très-propre à faire un fou.
+On eût voulu non que le roi mourût, mais fût ou malade ou blessé, qu'il
+se souvînt de Dieu, de ses devoirs, qu'il se dît, comme à Metz: «J'ai
+péché, j'ai mal gouverné!» Mais qu'il le dît sérieusement. Qui le ferait
+rentrer en lui? Qui se constituerait le bras de Dieu pour le frapper?
+lui donnerait le coup dont le corps saignerait et dont guérirait l'âme?
+Damiens se dit en lui: «C'est moi.»
+
+Il se le dit trois fois; à l'enlèvement du Parlement, en mai 1753,--en
+mai 1756, au traité autrichien,--en décembre de la même année, lorsque,
+le Parlement décidément brisé, on crut la tyrannie établie pour
+toujours.
+
+Mais, on l'a vu, il y eut un entr'acte. Pendant vingt ans et plus
+(1734-1755), le roi amusa le public. Damiens se calma, ajourna. Cette
+détente eut l'effet ordinaire. Après la grande exaltation, la nature se
+relâche, souvent tombe assez bas. Jusque-là, il était (au témoignage de
+ses maîtres), un rare laquais, exempt de tous les vices de sa classe.
+Dès vingt ans, il s'était rangé et marié, épousant en secret une femme
+beaucoup plus âgée et il en avait une fille. Elle était cuisinière, et
+tous deux se faisaient passer pour non mariés, il la voyait fort peu;
+beaucoup plus une femme de chambre avec qui il avait servi. Il portait
+cependant parfois de l'argent à sa femme pour l'aider à nourrir
+l'enfant.
+
+Dans la misère croissante (sept. 1755), son commerce en plein vent dut
+manquer tout à fait. Il se refit laquais. On le plaça dans l'hôtel
+équivoque d'une belle dame à la mode. Il avait été jusque-là, pour
+parler en style parisien, homme de la _rive gauche_, des vieux quartiers
+rangés. Cette fois, transplanté à la _rive droite_, aux boulevards, à la
+rue Grange-Batelière, il vit un nouveau monde. La dame, avec un nom
+très-aristocratique, était une petite femme de commis. On ne voyait pas
+le mari qui, prudemment, se tenait à Versailles, dans sa vie d'humble
+plumitif. Mais on voyait son chef, le brillant, joufflu Marigny, frère
+de la Pompadour, qui avait enlevé la belle au quatrième jour de mariage,
+et venait sans façon rire, souper, coucher là.
+
+Maison joyeuse, quand tout était si triste. Éternel mardi gras. C'était
+juste ce qu'il fallait pour assombrir encore cet esprit sombre, lui
+ramener l'idée fatale. Il fit tache dans cette maison. Il y devint la
+bête noire. Il se tenait à part, ne parlant guère que seul, et
+marmottant tout bas, s'en allant au plus loin coucher dans un grenier.
+
+Laissa-t-il échapper quelque signe imprudent de mépris pour cette
+maison, pour l'entreteneur Marigny? On ne sait. Mais il est certain
+qu'on le persécuta, qu'on le poussa à bout, qu'on fit ce qu'il fallait
+pour que, de maniaque, il fût fou tout à fait. La dame était menée par
+une femme de chambre coiffeuse, une Henriette qui se mêlait de deviner
+et de prédire. Elle lui dit: «Tu seras pendu. On le voit bien aux lignes
+de ta main.» La dame écervelée se mit de la partie, voulut aussi
+regarder dans sa main, et elle y vit qu'il serait rompu vif. Un autre
+jour, du haut d'un escalier, jetant un panier plein de bûches, elle dit:
+«Ramasse! ramasse!... C'est signe que tu seras brûlé.»
+
+Sa faible tête fut frappée. Il dit dans le Procès: «On me jeta un sort.»
+Il jugea qu'il aurait un horrible martyre. Mais ce qui lui fut plus
+cruel, c'est que, quittant cette maison, il entendit la haineuse
+Henriette lui dire: «Va!... tu feras un vol!»
+
+Le coup porta comme en pleine poitrine. Il était sali, c'était fait; sa
+destinée perdue. Ce fatal mot disait: «Tu ne seras point un martyr... Tu
+mourras dans la honte, et, tout en t'immolant, tu resteras déshonoré!»
+Le trait entra, et il n'eut pas la force de le lui rejeter, de rire. Il
+la crut, il fut furieux. Il sentit bien qu'il volerait... Il aurait
+voulu la tuer! Il dit: «Je la tuerai!» Il ne lui fit rien cependant.
+Seulement, en partant, il jeta des pierres dans les vitres.
+
+Où en était Paris? La trahison d'Autriche, le viol de février, c'est ce
+qui sans doute occupait. Damiens n'y tenait pas. Sa main avait soif du
+couteau. Il eut l'idée de fuir loin de Paris et d'aller à Arras. Et
+d'ailleurs, dût-il faire le coup, il fallait avant tout qu'il réglât ses
+affaires de famille, ramassât pour sa fille ce qu'on lui redevait là-bas
+sur certaine succession. Comment faire le voyage? Il servait un M.
+Michel, négociant de Saint-Pétersbourg, de passage à Paris. Cet
+étranger, sans coffre-fort, avait son or dans un portefeuille,
+simplement fermé de rubans. Nulle serrure à forcer. L'or était
+disponible. Quoi de plus aisé que d'en prendre pour le voyage, sauf à le
+remplacer avec l'argent d'Arras? Tel fut le conseil du démon qui le
+travaillait au dedans. Il dit, répète et jure avec persévérance qu'il
+prît seulement cent trente louis (p. 104, nº 162; p. 556, nº 2). Il y
+avait encore douze mille francs en or auxquels Damiens ne toucha pas.
+
+C'était le vol d'un maniaque. Il n'eût su à quoi dépenser. On ne voit
+pas qu'il ait joui ni profité en rien, sauf un habit et cent écus de
+laine qu'il acheta afin que son frère l'ouvrier travaillât à son compte.
+Mais son frère, très-honnête, fut pénétré d'horreur quand une lettre
+d'un jeune frère qu'ils avaient à Paris lui fit savoir que cet argent
+était volé. Damiens fut foudroyé. Il essaya par trois fois du suicide:
+il se saigna, laissa couler son sang; il prit de l'arsenic; il alla à la
+mer, avec l'idée de s'y jeter. Mais son frère le gardait, ses parents le
+forçaient de vivre. Ils voulaient que plutôt il fit restitution. Pour
+qu'il en eût le temps, ils proposaient que lui-même se mît dans une
+maison de force. Il pleurait, s'y laissait mener comme un mouton.
+Malheureusement, cette maison qui était un couvent ne voulut pas le
+recevoir.
+
+Alors, craignant toujours qu'il ne fût arrêté, ils le menèrent vers la
+frontière. Au moment d'y passer, la maréchaussée lui barre le passage,
+et il était happé, s'il n'avait donné cent écus.
+
+Son état était effroyable. Il se faisait saigner de mois en mois pour
+calmer son agitation. Mais les nouvelles de Paris la ravivaient. Le
+_Consummatum est_, la fin des fins, semblait arrivé, et par le Parlement
+brisé, et par les cent mille hommes qu'on livrait à l'Autriche, et par
+le mariage autrichien (_Barbier_). Damiens retourna à Paris.
+
+Il y mit quatre jours. Il arriva le soir du 31 décembre. Son jeune
+frère, domestique d'un conseiller, le reçut durement. Sa femme, qui
+était chez un négociant du quartier Saint-Martin, lui fit meilleur
+accueil, lui fit du feu, le coucha avec elle. Elle était allée se jeter
+aux pieds du sieur Michel avec sa fille, et demander grâce pour lui.
+Cette fille, grande et jolie, mais boiteuse, était placée rue
+Saint-Jacques chez un enlumineur, client et agent des jésuites. Elle y
+colorait des découpures d'estampes (sotte mode d'alors pour détruire
+souvent des chefs-d'oeuvre). Avertie, elle vint (1er janvier); elle lui
+demanda s'il lui apportait des étrennes, puis, n'en recevant pas, elle
+l'accabla de reproches. Il pleura, et reçut encore même semonce d'une
+ancienne amie, qui s'attendrit pourtant en le voyant abîmé de douleur.
+Elle se tira du cou une médaille de la Vierge, la lui passa, en
+l'assurant qu'avec cela il n'avait rien à craindre. Sa femme eût voulu
+le garder, mais elle n'était que cuisinière, et la femme de chambre lui
+avait reproché de l'avoir fait coucher à l'insu de ses maîtres.
+
+Il avait dit aux siens: «J'irai parler au Roi.» Puis pour les rassurer:
+«Je m'en retourne en Flandre.» Il part le 3 janvier au soir. Ils le
+conduisent à mi-chemin, à la Cité. Là adieu éternel.
+
+Il continue et soupe rue de la Comédie dans une auberge; mais à dix
+heures, on ferme et on le fait sortir. Il errait dans les rues, le froid
+était très-vif. Au coin de la rue de Condé une grosse et joyeuse fille
+l'appelle, le fait monter chez elle. Il y attend l'heure de partir,
+muet, immobile et lugubre. Enfin, honteux de faire veiller pour rien la
+pauvre créature, il part avant une heure, va aux voitures publiques,
+prend à lui seul un de ces méchants cabriolets qui menaient à
+Versailles. Il y arrive à trois heures du matin.
+
+Il paya très-bien le cocher, et pour le réchauffer de ne voyage dans une
+si froide nuit, il lui fit boire deux fois du ratafia, causa: «Je vais
+aux îles... dans telle île... bien loin. Mais j'y serais pourtant dans
+vingt-quatre heures.»
+
+À l'auberge, il apprit que le Roi était à Trianon pour quelques jours.
+«Maudit Versailles! dit-il. On n'y trouve jamais ce qu'on veut.» Il
+avait l'air fort égaré, et dit à son hôtesse: «Je me sens bien
+incommodé, madame. Ne pourrait-on me procurer un chirurgien qui me
+saignât?» Elle rit: «En effet, joli temps pour se faire saigner.» Au
+fait, il gelait à pierre fendre.
+
+Il se promenait dans le parc, sinistrement désert, sans rencontrer autre
+personne qu'un pauvre diable d'inventeur qui avait trouvé une machine,
+voulait la montrer au comte de Noailles et pour cela guettait, comme
+Damiens, le retour du Roi. Il sut (sans doute par cet homme) que, Madame
+étant enrhumée, le Roi la viendrait voir (5 janvier). Il l'attendit à la
+tombée du jour sous la voûte qui mène aujourd'hui au Musée. Damiens
+paraissait de sang-froid, causait avec les gardes, les postillons de la
+voiture qui était attelée, ce qui lui permettait de rester et de
+s'approcher. Il dit, voyant un garde qui cherchait son manchon, croyant
+l'avoir perdu: «Il cherche ici ce qu'il n'a pas laissé.» (263.) Il
+n'avait pris aucune précaution et ne comptait point fuir. Il était fort
+reconnaissable, surtout par une culotte rouge. Tout le monde avait le
+chapeau bas, lui seul le chapeau sur la tête.
+
+Le roi descend appuyé sur le bras du grand écuyer Béringhen (64). Il
+avance vers la voiture, se sent poussé, et dit d'un ton doux, ordinaire
+(76): «On m'a poussé le dos. C'est cet ivrogne-là qui m'a donné un coup
+de poing.»
+
+Damiens ne bougeait pas. Personne n'avait vu qu'il donnait un coup de
+canif; il le ferma, le remit dans sa poche. Son chapeau seul frappait.
+Un garde: «Qui est cet homme qui ne se découvre pas devant le Roi?» Il
+lui jette son chapeau par terre (51, 76).
+
+Cependant, avant de monter, le Roi dit: «Est-ce qu'une épingle m'aurait
+piqué? (131.) Il mit la main sous ses habits, la retira moite et
+sanglante. Puis, montrant Damiens qui ne bougeait, il dit: «C'est ce
+Monsieur (_Hausset._) Qu'on l'arrête, qu'on ne le tue pas.» Puis il
+remonta l'escalier au lieu de se mettre en voiture.
+
+Un garde avait saisi Damiens, puis deux ou trois, et Richelieu, qui le
+secouèrent, le jetèrent contre un pilier, puis sur un banc, le lièrent,
+le traînèrent à la salle des gardes. On lui arracha ses habits, et on le
+mit tout nu.
+
+Ayen (Noailles), capitaine des gardes, était là. Damiens lui dit avec
+grande assurance: «Oui, c'est moi! Je l'ai fait pour Dieu et pour le
+peuple. (65.)
+
+«C'est pour la religion.--Qu'entendez-vous par là.
+
+J'entends que le peuple périt. N'est-il pas vrai, monsieur, que la
+France périt?» (45.)
+
+On insiste. On demande: «Quel principe de religion[40]? Mon principe, ce
+fut la misère qui est aux trois quarts du royaume.» (146.)
+
+ [Note 40: «La pitié qui estoit au royaume de France.» C'est
+ la fameuse réponse de celle qu'on ne veut pas nommer ici.]
+
+On lui trouva un petit livre (Prières et instructions chrétiennes) que
+son frère le janséniste lui avait donné. Mais il avait refusé à Arras un
+confesseur janséniste (234), et il méprisait les jésuites (145, 242),
+n'était d'aucun des deux partis religieux. Barbier a très-bien dit: «Il
+est parlementaire plutôt que janséniste.»
+
+Il avait un couteau-canif, des petits ciseaux et vingt-cinq louis. Un
+garde les voyant, dit: «Misérable, tu as reçu cela pour faire le
+coup?--Je répondrai devant mes juges.» (52-53.)
+
+Se voyant houspillé, il écarta les mains avec un mot adroit: «Qu'on
+songe à M. le Dauphin!--Eh bien! si tu conserves quelques bons
+sentiments, dis tes complices, le Roi te fera grâce.--Non, il ne le peut
+pas, et il ne le doit pas. Je veux mourir dans les tourments, dans les
+douleurs, comme Jésus.» (72.)
+
+Il soutenait qu'il aurait pu bien aisément tuer le Roi, mais qu'il ne
+l'avait pas voulu. Cela était très-évident. Il avait sur un même manche
+deux lames, un couteau, un canif, et il ne s'était servi que du canif.
+Il eût pu redoubler le coup, et il ne le fit pas. Il ne frappa nullement
+pour aller jusqu'à la poitrine. Il érafla le dos en remontant sur une
+longueur de quelques pouces (75-76). Déchirure si légère et si
+superficielle que les médecins dirent: «Si ce n'était un roi, il
+pourrait dès demain aller à ses affaires.» Mesdames étaient en larmes,
+mais la reine, très-froidement: «Allons, sire, dit-elle, calmez-vous.»
+
+La peur du Roi était que le canif ne fût empoisonné. On envoya deux fois
+le demander à Damiens, qui répondit: «Non, sur mon âme!»
+
+Il disait avoir grand chagrin de ce qu'il avait fait, que, si le Roi eût
+pendu quatre évêques, cela ne fût pas arrivé. Du reste, il assurait
+n'avoir aucun complice. Il accentua même étrangement son affirmation:
+«Je l'exécutai seul, parce que seul je l'avais conçu.»
+
+Cela irrita fort. Les deux partis voulaient qu'il accusât leur
+adversaire. Ayen (Noailles), c'est le parti jésuite, comptait qu'il
+parlerait contre les jansénistes. Il dit, montrant le feu: «Chauffons
+cet homme-là!»--Machault, le garde des sceaux, qui survint, supposait
+que c'était un coup des jésuites pour faire régner leur prince, le
+Dauphin. Tout Paris le croyait, voyait dans Damiens un second Ravaillac,
+à ce point que le collège Louis-le-Grand fut insulté et menacé. Les
+parents y coururent, en retirèrent deux cents enfants (_Barb._, VI,
+434). Machault, dur, entêté, voulait à toute force que l'assassin se dît
+jésuite. Il fit un acte étrange. Il prit le patient, il fit rougir des
+pinces par des gardes (à qui il promit de l'argent) et il lui fit brûler
+le gras des jambes. Cette atroce douleur n'en tira que des hurlements et
+ce mot: «C'est toi qui es un misérable!... Si tu avais soutenu ta
+Compagnie (le Parlement), cela ne fût pas arrivé!» (189-190.)
+
+Machault était si furieux qu'il cria: «Deux fagots!» Et il allait le
+brûler vif. Cependant un homme pris dans Versailles devait être jugé par
+la Prévôté de l'Hôtel. C'est ce que dit le prévôt qui survint et qui
+sauva le patient (131-132). Le prévôt était le beau-père d'un des
+maîtres de Damiens.
+
+Il n'en put cependant tirer grand'chose, le nom d'aucun complice,
+seulement des prophéties. Il avait l'air de voir le 21 janvier: «M. le
+Dauphin périra et bien d'autres... De grands événements arriveront!»
+Seulement il croyait que tout viendrait bientôt (61). «Et qui fera
+cela?--Je le dirai si j'ai ma grâce.» (61-62.)
+
+Ainsi il mollissait. La nature agissait et la douleur aussi. Car on lui
+avait mis des menottes de fer horriblement serrées (180-181). La nuit,
+qui rend tout plus terrible, l'accabla. Un certain Belot, un exempt
+doucereux, lui témoigna de l'intérêt, lui fit tout espérer, s'il
+parlait franchement. Il écrivit pour lui une lettre de repentir (68-69),
+feignit de la porter au Roi; puis, lui dit: «Le Roi est content. Mais il
+faut davantage. Quel conseiller _connaissez-vous_?» (77, 78, 163.)
+Damiens lui dicta quelques noms. Et alors on lui fit cette étrange
+question qui lui montra le piége: «Et ces messieurs qui vous payaient,
+où tenaient-ils leurs assemblées?» (78.) Il fut saisi d'horreur, jura
+qu'ils n'étaient pas complices (79, 157, 372), qu'ils étaient incapables
+d'un tel complot. Dans la confrontation, il accabla Belot, qui ne sut
+plus que dire (288).
+
+Cependant, le Roi, sur son lit, noyé des pleurs de Madame et de la
+Dauphine, amolli, détrempé, donnait répétition de la scène de Metz. Il
+se crut mort, cria: «Un prêtre! un prêtre!» On trouva aux Communs un
+chapelain de domestiques; il le prit tout de même, se confessa
+_prestissimo_. Mais son jésuite qu'on cherchait bride abattue arrivait
+de Paris. Et il se confessa encore. Le bon Père, lui aussi, fait sa
+scène de Metz. Il n'absout pas gratis. Le Roi renverra la maîtresse.
+Accordé sans difficulté.
+
+En ce moment, il était tellement sous la main du Clergé, sous
+l'influence aussi de ses pleureuses, Madame et la Dauphine, qu'il oublia
+ses défiances, envoya chercher le Dauphin, le nomma _lieutenant général
+du royaume_, lui dit: «Gouvernez mieux que moi.»
+
+Grand changement qui ne pouvait venir qu'_in extremis_. Le Roi, plus que
+jamais, était éloigné du Dauphin. Dans les épines qu'il trouvait au
+confessionnal, il sentait le Dauphin, la peur que les Jésuites avaient
+du futur Roi. À cause du Dauphin, il avait déserté ses cabinets secrets
+où Madame voyait tout ce qu'il écrivait, et il allait écrire tout seul à
+Trianon. C'est la cause réelle qui l'éloignait d'Adélaïde, le séparait
+de celle qui l'aimait tant, mais le surveillait trop. Ici, croyant
+mourir, il se remit si bien au frère et à la soeur, que d'Argenson, leur
+homme, reçut de sa main même la clef de Trianon pour en rapporter ses
+papiers (_Arg._, IV, 330).
+
+Il se croyait toujours en danger, et Madame, exagérée en tout et
+d'imagination terrible, augmentait la peur par la peur. Sur un mot vague
+de Damiens on craignait ses complices. Au fond de son chapeau on avait
+lu _numéro_ 1. Les autres? où étaient-ils? Autour du Roi peut-être? Dans
+la foule suspecte de tant de valets, d'employés? Et dans ce noir Paris,
+gouffre ignoré, profond, combien de gens perdus peuvent, avec Damiens,
+avoir aiguisé le couteau! Ce Paris qui criait en 1750: «Allons brûler
+Versailles!» n'est-il pas du complot? Et son âme homicide ne s'est-elle
+assez révélée (contre Madame même) au gibet de la Lescombat?
+
+Cette terreur dura du 5 au 9. Le Roi, tout ce temps, près de lui, se
+croyant en péril, gardait l'aumônier de quartier qui l'absolvait de
+minute en minute (_Besenval_), le tenait prêt à partir pour le ciel. Le
+9, une scène touchante et bouffonne changea les pensées. Les États de
+Bretagne, jusque-là en révolte, apprenant l'accident, eurent un coup à
+la tête, un mouvement de folie généreuse (comme on n'en voit qu'entre
+Rennes et Quimper), pleurèrent le Roi, crièrent qu'ils accepteraient
+tout: «Prenez nos biens! nos vies.» Leur sensibilité grotesque imagine
+d'envoyer au blessé un don d'amour... une robe de chambre. La Reine en
+fut aux larmes, et Madame, jalouse de n'en avoir pas eu l'idée. Elle dit
+avec passion: «Oh! je voudrais être Bretonne!» (_Richelieu_, VIII, 359.)
+
+L'effet fut déplorable. Le roi se crut toujours le Bien-Aimé. Rassuré,
+attendri par les larmes de ces imbéciles, voyant là la bonne vieille
+France, il ne crut devoir faire aucune concession au public, à la
+justice, à la raison. Jusque-là il avait quelque velléité de se fier au
+Parlement (_Arg._, IV, 325). Mais cela lui passa. Le Dauphin avait
+présidé le 6 le Conseil des ministres. Modeste et réservé, discret pour
+tout le reste, il avait opiné nettement sur un point (le point grave en
+effet): Faire le procès _par une commission_ dont le travail serait
+couvert, sanctionné, par quelques magistrats valets qui seuls restaient
+de la Grand'Chambre. C'était étouffer le procès, l'étrangler doucement
+entre deux murs, entre deux portes.
+
+Les vrais Parlementaires s'étaient offerts pourtant. Leur chef,
+l'illustre Chauvelin, avait dit: «Il faut que l'on sache qui est
+coupable et qui est innocent. Il ne faut pas qu'on fasse comme pour
+Ravaillac, la Grand'Chambre s'y déshonora, ne laissant du procès
+qu'obscurité, nuages. Il y faut la lumière et tout le Parlement.»
+
+Le 9, le roi décide (avec le Dauphin, les Jésuites) que le procès serait
+fait dans un coin, croqué entre Meaupou, Molé et deux comparses, signé
+de cette ombre de Chambre. Puis, pour donner le change, on en lira
+extrait aux pairs et aux princes, qui seront appelés pour honorer la
+chose, un semblant de publicité.
+
+Qui voulait-on couvrir avec tant de précaution? Pour qui avait-on tant
+de crainte? Le bon sens du public posa la question ordinaire du
+jurisconsulte: «_Cui prodest?_ Qui peut y avoir intérêt?»
+
+On se répondait: «Les Jésuites, selon la vraisemblance. Damiens, de son
+canif, eût fait un roi jésuite. Il avait fait du moins un quasi-roi,
+_lieutenant du royaume_ (le titre de Henri de Guise).»
+
+«Les Jansénistes auraient été bien fous de tuer Louis XV pour faire
+arriver le Dauphin, celui qu'ils redoutaient le plus et leur capital
+ennemi.»
+
+L'attitude des Parlementaires, certes, disait qu'ils n'étaient pas
+coupables. Tout en s'offrant au roi pour juger Damiens, ils ne voulaient
+rentrer que par la porte d'honneur, en maintenant tous les droits de
+leur corps, les libertés publiques. Là ils furent intrépides, il faut
+l'avouer. C'était un moment de trouble, de terreur, de réaction. Le
+Dauphin, un Jésuite, était lieutenant du royaume. Argenson, un Jésuite,
+outre la Guerre, avait Paris et la Police. Argenson avait fait un pas
+grave, _de faire tenir le Conseil des ministres dans l'appartement du
+Dauphin_, de transférer là le pouvoir. Que fût-il advenu si Meaupou et
+Molé, regardant le soleil levant, pour brusquer la fortune, eussent
+fourré les Parlementaires dans le Procès Damiens? Notez que Damiens
+avait été leur domestique. Au milieu des tortures, pour être ménagé, il
+pouvait déposer contre eux. Superbe occasion de transférer le crime du
+domestique aux maîtres, de les faire assassins, de régaler le Gesù de
+leur sang!
+
+Une chose aida fort à sauver les Parlementaires, c'est que la cabale
+autrichienne crut devoir travailler pour eux. Par la Dauphine et la
+maison de Saxe, l'Autriche avait gagné un peu le Dauphin, Argenson, mais
+les trouvait fort tièdes. Ils refusaient les cent mille hommes. Pour les
+avoir, Marie-Thérèse devait renverser Argenson, abaisser le Dauphin,
+faire remonter la Pompadour et le parti du Parlement.
+
+La Pompadour, ainsi ancrée, ne risquait guère. Avertie par Machault
+assez durement de son renvoi, au lieu de faire ses malles, elle donnait
+de grands dîners (_Arg._, IV, 330). Le roi ne sortait pas encore, n'y
+allait pas. Mais par Bernis, son homme, elle lui avait fait trouver bon
+qu'on tâtât les gens des Enquêtes, qu'on vît si justement entre ces
+grands crieurs la corruption ne mordait pas. Il voulait vivre. L'affaire
+de Damiens, où l'on ne voyait goutte, l'inquiétait et de plusieurs
+façons. Par Bernis ou par d'autres, il lui revint qu'on n'accusait que
+les Jésuites, le parti du Dauphin. Un jour il oublia qu'il était blessé,
+s'habilla, alla se promener... chez madame de Pompadour (15 janvier).
+
+Cette infortunée, toute en larmes, fut difficile à consoler. Elle
+voulait, exigeait pour cela que le roi chassât Argenson. Grande était la
+difficulté. Le roi se souvenait de la tragique scène qu'il avait eu de
+sa famille pour le renvoi de Maurepas. Il est vrai qu'il était frappé de
+l'empressement de d'Argenson pour le Dauphin. Il s'en voulait un peu
+lui-même d'avoir, étant si peu blessé, donné le pouvoir, et à qui!
+Moins à ce gros enfant qu'aux Jésuites de robe courte. Muy le fanatique,
+et l'intrigant la Vauguyon. Les Pères eux-mêmes ne lui plaisaient pas
+trop avec leur fausse austérité. Gens trop connus pour leur peu de
+scrupule. Dans sa correspondance étroite avec l'Espagne, qui ne cessa
+jamais, il savait l'audace inouïe des Jésuites (1753), lorsque leur
+Paraguay fit la guerre à deux rois.
+
+Cela trancha. Mais en immolant Argenson, il compensa la chose par une
+autre fort agréable à la famille: l'exil de seize conseillers, la
+destitution de Machault, du fameux ennemi du Clergé, contre qui depuis
+huit années on employait Adélaïde. Cela la calmait à coup sûr; la
+tempête était désarmée.
+
+Pendant que cette affaire se brasse (du 15 au 31 janvier), on transporte
+Damiens à Paris. La nuit du 18, à deux heures du matin, par la barrière
+de Sèvres, c'est comme un tourbillon, un tremblement de terre. Force
+carrosses, force cavalerie qui va le pistolet au poing, comme en ville
+prise. Paris apparemment est du parti de Damiens et voudrait le sauver?
+Malheur aux curieuses en bonnet de coton! Gare aux fenêtres! Fermez, ou
+l'on fait feu! (_Barbier_, VI, 345.)
+
+C'est un mystère d'État. Silence. La _Gazette de France_ n'ose en dire
+que trois mots. Et le _Mercure_ n'en parle que pour dire qu'il n'en peut
+parler. La magistrature le défend.
+
+Les magistrats bien décidés à plaire hésitent encore. À qui plaire? Qui
+est la cour en ce moment? Le gouvernement existe-t-il? Argenson et
+Machault sont à cent lieues de croire qu'ils vont tomber en même temps,
+Choiseul, l'agent zélé de Vienne, qui venait d'arriver pour seconder la
+Pompadour, se donna le plaisir d'aller voir Argenson et de lui dire sa
+chute. Il n'en voulut rien croire. «Bah! dit-il, le roi m'aime.» Il se
+croyait _le favori_. Choiseul sort. Une lettre du roi, sèche et dure,
+lui dit de partir. La lettre, au contraire, pour Machault était
+affectueuse, il partait honoré, remercié, avec pension.
+
+Ainsi la Pompadour, faisant la part du feu, sacrifiant Machault, fut
+rétablie, et plus haut que jamais. Avec son Autrichien Choiseul et son
+ami Bernis, pendant tout février, elle fit un travail très-agréable au
+roi, un maquignonnage secret pour gagner les Enquêtes, calmer le
+Parlement et désarmer les fanatiques. Le roi désirait vivre, et Vienne
+désirait tourner tout vers la guerre. La Pompadour voulait se venger,
+s'affermir en brisant le Dauphin, les Jésuites. Elle faisait entendre
+secrètement aux Parlementaires qu'elle était avec eux, intéressée comme
+eux à la suppression des Jésuites. Damiens réellement leur avait porté
+un grand coup; les deux cents enfants retirés le 6 janvier de leur
+collège n'y rentrèrent pas; l'herbe poussa dans les cours de
+Louis-le-Grand (_J. Quicherat_). Leur guerre américaine à l'Espagne et
+au Portugal rappela leur passé régicide et leur élève Jean Châtel.
+Kaunitz était contre eux, donc Choiseul et Bernis. Sur ce terrain
+commun, on put négocier avec les Jansénistes en février, en août
+(_Rich._, VIII, 363-399).
+
+Le 1er février, l'exil de d'Argenson marquant bien la situation, et
+montrant le Dauphin et les Jésuites en baisse, on sut comment on ferait
+procès. On n'employa pas Damiens à écraser les jansénistes avec qui on
+négociait. On ne compromit point les conseillers chez qui Damiens avait
+servi. Leur présence, en effet, leurs paroles fières et imprudentes
+auraient pu gâter tout. Maupeou et ses consorts craignaient l'éclat, le
+bruit. Le peuple leur était si hostile que le 29, tenant une audience
+publique, ils n'osaient plus sortir; ils s'esquivèrent par certaine
+porte de derrière.
+
+Leur plan pour Damiens, dont ils ne sortirent pas, quoiqu'il fût démenti
+en tout, fut de supposer qu'il était l'instrument gagé d'un parti. Quel
+parti? anglais? janséniste? jésuite? on ne l'éclaircit point.
+
+On tenait fort à faire de Damiens un vaurien et un libertin. On fit
+comparaître les siens, père, frères, femme, fille, pour le charger et
+parler contre lui. On les terrifia, les faisant _accusés_, et non
+simples témoins. Épouvantés, ils dirent le pis qu'ils purent, au fond
+très-peu de chose. Sa vieille femme surtout lui reprocha d'être souvent
+six mois sans revenir coucher.
+
+Ses maîtres ne l'accusèrent que de manies, mais plusieurs déclarèrent
+qu'ils tenaient fort à lui. Et lui aussi il fut souvent attaché à ses
+maîtres. Quand il revit M. de Maridor, il s'attendrit beaucoup et
+s'essuya les yeux. On voit, par la déposition remarquable de ce témoin,
+le bien, le mal. Il servait bien. Il avait de l'esprit et de la piété,
+mais n'avait pas passé impunément par les Jésuites: il dissimulait par
+moment, et se mêlait de trop de choses (194).
+
+Ce qui surprend, c'est que la petite dame entretenue qui lui fut si
+fatale «et lui jeta un sort,» ne lui reprocha rien dans sa déposition,
+sauf d'avoir montré répugnance à faire certaines commissions, autrement
+dit de n'avoir pas aimé le métier de mercure galant. Il avait l'air
+sinistre, parlait seul et se regardait dans les glaces. Du reste, point
+méchant, ni adonné au vin, dit-elle (182).
+
+Ainsi les maîtres, pas plus que les parents, ne le chargèrent. De lui et
+de lui seul, on pouvait tirer quelque chose. Précieuse occasion pour les
+juges de montrer tout leur zèle, leur amour pour le Roi. Maupeou en
+sentait le besoin, passant pour homme double qui jouait à la fois et la
+cour et le Parlement.
+
+Damiens est resté pour la physiologie un exemple célèbre de ce qu'on
+endure sans mourir, un singulier et curieux patient. Chacun y prouva son
+amour par l'excès de la cruauté. On avait commencé (je l'ai dit) par
+griller ses jambes. On lui mit des menottes de fer si dures, qu'ayant la
+fièvre et le délire, il n'eût rien dit du tout. On desserra un peu.
+Alors, se frottant les poignets, mordant son drap, il lança un regard
+enragé et désespéré (181). À Paris, enfermé dans la tour régicide (de
+Montgommery et Ravaillac), il y fut sanglé jour et nuit étroitement sur
+un lit de fer. Ses gardes, tout autour, étaient là attentifs, écrivaient
+ses mots ou ses cris: «On me fait parler, disait-il, quand j'ai le
+transport au cerveau.» Cependant, à côté, dans cette terrible tour, on
+mangeait, buvait et riait. Il y avait un cuisinier du Roi, et table pour
+quinze personnes.
+
+Aux interrogatoires, il mentit d'abord quelque peu dans l'idée de faire
+croire qu'il n'avait aucune famille, craignant pour sa fille et sa
+femme. À cela près, il parut franc et vrai, et non sans présence
+d'esprit. Le maladroit Maupeou lui disant: «Vous étiez dans de bonnes
+maisons où vous ne sentiez guère cette misère du peuple.» Il répliqua:
+«Qui n'est bon que pour soi, n'est bon pour rien.»
+
+Sauf la nuit où l'homme de police le surprit et le fit mollir, il
+n'espéra et ne demanda rien. Mais, avec ce courage, il n'injuria point,
+ne récrimina point sur la Sodome de Versailles, les enfants enlevés,
+vendus, etc. Il gardait le respect. L'effronté président, sûr qu'il ne
+dirait rien, osa le mettre là-dessus, pour bien isoler cette affaire du
+mouvement de 1750. Damiens en effet ne dit rien (147), du moins s'il
+faut en croire le Procès imprimé.
+
+«Point de complices ni de complot.» Sur cela il fut immuable. Grand
+chagrin pour la cour. La famille restait inquiète. La Pompadour eût
+donné tout pour qu'il compromît les Jésuites. Mais pas un mot. Les juges
+humiliés, «pour le faire chanter,» demandèrent, firent venir d'Avignon
+une savante machine papale, admirablement calculée pour donner
+d'horribles douleurs. Seulement elle était si parfaite qu'elle eût trop
+abrégé. Les médecins d'ici, pour cette vie précieuse, aimèrent mieux
+qu'on s'en tînt aux coins, qui, serrant peu à peu, faisant craquer les
+os, donnaient un spasme atroce, mais mesuré à volonté, et aggravé ou
+répété. On lui poussa jusqu'à huit coins, et on ne s'arrêta qu'au point
+où les hommes de l'art dirent qu'il pouvait mourir. Cependant, dans
+l'horrible épreuve, pas plus que dans ses souffrances de deux mois, il
+ne céda à la nature, n'acheta nul adoucissement en se supposant des
+complices. Il n'articula rien qu'un propos léger d'un Gauthier, le jeu
+de mots banal du temps: «Le point, c'est de _toucher_ le Roi.»
+
+Tout fini, arrangé à huis-clos par les quatre, on joua, au moyen des
+quarante coquins qui simulaient le Parlement (_la carcasse_ de la
+Grand'Chambre, dit Argenson), une scène de séance solennelle, où
+siégeaient les pairs et les princes.
+
+Devant cette auguste assemblée, on apporta Damiens et on le fixa par des
+sangles à des anneaux de fer scellés dans le parquet. Il ne fut point
+déconcerté. Au contraire, sorti des tortures, et léger de sa mort
+prochaine, il parut assez gai. Il nomma plusieurs pairs: «Voici MM.
+d'Uzez, de Boufflers, que j'ai servis à table.» À M. de Noailles:
+«Monsieur, n'avez-vous pas froid avec des bas blancs? Approchez de la
+cheminée.» À M. de Biron qui lui demandait ses complices: «Vous,
+peut-être,» dit-il en riant. Cette gaieté alla un peu loin pour les
+quatre: «M. Pasquier, il faut le dire, parle bien, parle comme un ange.
+Il devrait être chancelier.» (_Rich._, IX, 29.)
+
+On lui fit quelques questions; mais Maupeou craignait tant qu'il ne
+répondît mal, qu'il parlait à sa place, lui laissait à peine dire un
+mot.
+
+On assomma les princes d'un rapport qui dura vingt-six heures à lire et
+ne leur apprit rien. Orléans et Conti furent indignés. Conti, alors
+disgracié et qui le 13 décembre avait opiné hardiment, eût été
+volontiers le chef des résistances. Il demanda où était le journal tenu
+par les gardes. Il demanda pourquoi on ne faisait pas comparaître «ceux
+avec qui Damiens avait eu des rapports.» Cela voulait dire les Jésuites.
+
+Le procureur du Roi, au nom du Roi, demanda et obtint arrêt,--l'arrêt de
+Ravaillac, l'arrêt le plus cruel du plus complet supplice qui fut jamais
+(brûlé et tenaillé, rompu, tiré et démembré, enfin brûlé encore et mis
+en cendres). L'imagination défaillante ne put rien au delà. Les juges,
+en leur amour ardent pour le meilleur des rois, cherchèrent en vain, ne
+trouvèrent mieux.
+
+Le Roi souffrirait-il cette abomination? «On a dit qu'il eut quelque
+idée d'enfermer Damiens chez les fous.» (_Hausset_, 165). Il aurait fait
+un acte sage. Emporter l'infamie d'autoriser cela, pourquoi? pour
+assurer sa vie? c'était prendre sur soi, sur son nom, sur son âme, un
+horrible fardeau, et pour tous les mondes à venir.
+
+Damiens, et son petit canif (qui n'entra pas, glissa, Richelieu le dit
+au _Procès_), Damiens avait rendu au Roi un vrai service. Il l'avait
+relevé. _Avant_, huit Parlements lui refusaient l'impôt. Ses financiers
+ne trouvaient plus d'argent. Chauvelin avait dit: «C'est le dernier
+soupir de la monarchie expirante.» (_Argenson._)
+
+Mais _après_ l'écorchure, quel changement! Les femmes pleurent. Le
+Parlement, bon gré mal gré, se calme, ayant peur qu'on ne dise: «Ils
+sont pour Damiens.»
+
+Le Roi d'ailleurs était quelque peu engagé. Il avait dit au moment: «Je
+pardonne.» C'est qu'il croyait mourir, paraître devant Dieu. Guéri, il
+écouta tous ceux qui le priaient de se garder par la terreur.
+
+Donc, cette chose horrible eut lieu le 28 mars. J'aime mieux que le
+greffier raconte. Il suivit l'homme, et il vit tout, tant qu'il en resta
+un morceau:
+
+«Descendu dans la chapelle de la Conciergerie, l'accusé n'a rien
+déclaré. Là, les prières chantées, et la bénédiction du Saint-Sacrement
+donnée, l'arrêt lu dans la cour, et le cri fait par le bourreau, il a
+été mené en tombereau à la porte Notre-Dame. Je lui ai dit, «qu'ayant
+porté ses mains sanguinaires sur l'Oint du Seigneur et le meilleur des
+rois, ses supplices suffiraient à peine pour venger la Justice humaine;
+que la Justice divine lui en réservait de plus grands, s'il ne révélait
+ses complices.--_Réponse._ Ni complot, ni complices. Mais j'ai insulté
+M. l'archevêque. Je lui en demande pardon.»
+
+«Les commissaires (Maupeou, Molé, Pasquier, Severt) étaient à l'Hôtel de
+Ville pour l'écouter. Il ne dit rien de plus (quoique la tentation fût
+grande de retarder de si excessives douleurs). Sur l'échafaud, on lui
+brûla d'abord la main qui tenait le couteau. Je lui demandai ses
+complices. Il ne dit rien, fut alors tenaillé aux bras, cuisses et
+mamelles; et dessus on jetait huile, poix, cire, soufre et plomb fondus.
+Il criait: «Mon Dieu, de la force! Seigneur, ayez pitié! Dieu!
+donnez-moi la patience.»
+
+Il était fort. Et quatre forts chevaux ne purent l'écarteler. On en
+ajouta deux, avec peu de succès. Le bourreau, excédé, peut-être ayant
+pitié (de quoi il fut puni), monta et demanda aux commissaires «la
+permission de donner un coup de tranchoir aux jointures,» ce qui fut
+refusé d'abord «pour le faire souffrir davantage.» (_Barbier_, VI, 507.)
+Cela aurait trop abrégé. Nombre d'amateurs distingués, de grandes dames,
+qui avaient loué cher les croisées de la Grève, n'auraient pas eu pour
+leur argent. Les commissaires auraient paru peu zélés pour le Roi.
+Cependant à la longue, pour en finir avant la nuit qui venait, on permit
+de trancher. Les deux cuisses partirent les premières, puis une épaule.
+
+Il expira à six heures un quart, le jour finissant (28 mars 1757).
+
+Il n'a pas blasphémé, dit Barbier, ni nommé personne. Mais pour la
+religion, les confesseurs n'en sont pas trop contents (_Barbier_, VI,
+508).
+
+Pour le confesser et l'absoudre, on exigeait qu'il en devint indigne,
+qu'il nommât des complices (qu'il n'avait jamais eus). Il s'en passa. Et
+il resta visible, par son procès, qu'il n'était ni de l'un, ni de
+l'autre parti théologique, qu'il avait cru agir «pour Dieu et pour le
+peuple (65)... Ayant été touché de voir à Paris, à Arras le peuple
+vendre tout ce qu'il a pour vivre.» (103, nºs 156-157.)
+
+Les quatre commissaires furent payés après le supplice, reçurent des
+pensions du Roi (_Barbier_). L'affaire fut excellente pour Meaupou, dont
+le fils deviendra plus tard chancelier.
+
+Rien de mieux mérité. Ils rendirent le service de laisser le procès dans
+l'obscurité désirée. Ils permirent au greffier de le publier, écourté,
+avec un précis inexact, faux, de la vie de Damiens, que tous les
+historiens ont religieusement copié.
+
+Les nombreux témoignages qu'on n'a pu supprimer, et qui se lisent en ce
+volume du greffier, quoique mutilé, m'ont permis de refaire cette vie
+selon la vérité. J'aurais voulu pouvoir consulter les originaux, bien
+plus complets sans doute. Quand je commençai ces études aux Archives, il
+y a trente ans, mon collègue, M. Terrace, qui avait en main les
+registres du Parlement au Palais de justice (où ils étaient alors), me
+mena au coin d'un grenier, me dit: «Voici tout ce qui reste du procès,»
+et il souleva une horrible guenille, un lambeau rouge de la chemise du
+patient qu'on avait conservée. Pour les registres, rien. Les feuilles, à
+cette place, étaient brutalement arrachées.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+FRÉDÉRIC--ROSBACH
+
+1757
+
+
+Écartons le regard au plus loin, et voyons l'Europe.
+
+À ce moment (1er avril 1757), elle offre un grand spectacle, rare,
+imposant, terrible. Tous les rois sont d'accord. De tous les points
+leurs armées sont en marche. La terre tremble, ébranlée sous les pas de
+sept cent mille hommes.
+
+Tous contre un seul. Tous contre Frédéric.
+
+La chasse s'ouvre, et c'est la Saint-Hubert. Il sera bien habile, entre
+tous ces chasseurs, s'il peut s'esquiver, échapper (_Voltaire_).
+
+En même temps, juste en ce mois d'avril, la guerre est déclarée à la
+libre pensée. Des ordonnances atroces ouvrent la chasse aussi contre les
+philosophes, la librairie, l'imprimerie. À l'écrivain la Grève, au
+libraire les galères à perpétuité. Pour les moindres délits, pénalités
+sauvages.
+
+Cela éclaire le temps, fait comprendre la crise. La croisade se fait et
+contre Frédéric, et contre l'Encyclopédie. Mort aux penseurs, et mort au
+roi de la pensée!
+
+Gloire peu commune. Frédéric, mis au ban du monde, voit proscrire avec
+lui la grande armée des gens de lettres, «cette association fraternelle,
+désintéressée, que l'on ne reverra jamais.» L'Encyclopédie est brisée,
+démembrée. D'Alembert laisse là Diderot. La meute de la réaction hurle
+de joie. Féron, les Jésuites et Trévoux mêlent un concert sauvage au
+tambour de Marie-Thérèse.
+
+Il est bien temps qu'on fasse réparation à Frédéric, nié, ou dénigré,
+amoindri cent années.
+
+Le complot Autrichien et la Presse gagée de Choiseul ont épuisé sur lui
+la calomnie.
+
+Voltaire, pour un tort passager et fort exagéré, l'a cruellement
+persécuté, dans ses écrits posthumes, poursuivi par delà la mort.
+
+Napoléon, en protestant de son admiration pour ce grand capitaine,
+n'oublie rien pour le ravaler. En jugeant ses opérations par ses règles
+générales de géométrie militaire, il se garde de rappeler les
+circonstances très-spéciales où fut le roi de Prusse. Il affirme
+hardiment, entre autres choses, que l'Autriche qui préparait la guerre
+depuis douze ans, fut prise à l'imprévu. Il voudrait faire accroire
+qu'elle était inférieure en moyens militaires, oubliant ce grand fonds
+si riche qu'elle a dans ses peuples soldats, ses Hongrois, ses Croates,
+les régiments frontières, la machine créée par Eugène. Surprenante
+ignorance, ou volontaire aveuglement? Il fallait d'abord reconnaître la
+chose énorme et capitale, c'est que l'Autriche, la France et la Russie,
+dans leurs cent millions d'hommes, avaient un grand fonds naturel, qu'au
+contraire Frédéric (si petit! quatre millions d'hommes), n'opérait
+qu'avec une force absolument artificielle, une épée forgée de vingt
+pièces, l'armée soi-disant prussienne, mais créée de toute nation.
+OEuvre d'art qu'on ne vit jamais et que n'ont plus offert les armées de
+la Prusse.
+
+Cette armée, ce monstre admirable, eut l'unité passive dans une
+discipline terrible, mais l'unité active, la puissance et l'élan dans la
+grande âme qui l'inventa, la fit, la commanda, et marchait devant elle,
+lui donnait l'étincelle dans l'éclair bleu de son regard.
+
+Fut-il le conducteur heureux d'une armée nationale, homogène, inspirée
+et brûlante (comme fut notre armée d'Italie), d'une armée lancée des
+hauteurs de la Révolution, qui roule à la victoire par une irrésistible
+pente? Point du tout.
+
+Il fut moins encore un Wallenstein, chef puissant de l'universel
+brigandage, le tyran redouté près duquel tous cherchaient la liberté du
+crime.
+
+L'armée de Frédéric n'eut ni l'un ni l'autre principe. Dans sa
+discipline excessive, elle fut soutenue par l'idée, confuse, mais
+très-haute, de son grand Esprit:
+
+L'_Esprit guerrier_, vainqueur, et si grand de lui-même que vaincu il ne
+baissait pas;
+
+L'_Esprit défenseur_ et sauveur (quelque français qu'il fût), sauveur de
+la patrie allemande, contre la barbarie russo-tartare, hongro-croate,
+etc.
+
+Plus, ce qui est plus haut, le vrai _Roi des Esprits_ celui vers qui les
+penseurs libres, de tous les côtés de l'Europe, se tournent et
+regardent, d'une part d'Alembert, Diderot, et d'autre part Euler, plus
+tard Kant et Lessing, Herder, Goethe, la jeune Allemagne. Revenant à sa
+langue, elle eut pourtant sa source, son nerf en l'héroïsme de la guerre
+de Sept Ans. Si Kant, aux rocs de la Baltique, forgea l'homme de fer de
+la force immuable, c'est que, dans l'action, sous le poids de l'Europe,
+un homme avait montré le granit et le fer de l'invincible volonté.
+
+Chose bizarre, il était né plutôt pour les arts de la paix et ne
+semblait pas avoir le tempérament militaire. Le fonds de Frédéric, comme
+on l'a très-bien dit, c'était l'homme de lettres. Spectacle surprenant
+de voir ce petit homme, replet et presque gras, si mou jusqu'à trente
+ans, marcher devant ses troupes aux profondes boues de Westphalie, dans
+les neiges des monts de Bohême, dans ces batailles affreuses de décembre
+et janvier, ne connaissant hiver, ni été, ni repos.
+
+En paix, tout aussi grand. On n'a jamais connu de roi qui se soit
+souvenu à ce point des devoirs du roi, «le premier serviteur de l'État
+(ce sont ses paroles).» Il voulait l'impossible. Dans son zèle inquiet,
+il serait devenu volontiers le seul juge. On l'a vu, des années
+entières, suivre une enquête sur un minime procès de paysan, avec une
+passion, un acharnement de justice, à vrai dire, sans exemple. Il
+recevait les réclamants, il les faisait chercher et les encourageait.
+Moqueur pour d'autres, avec les pauvres gens il était sérieux, les
+consolait, leur expliquait la dure fatalité d'un gouvernement en péril
+(entre Russie, France et Autriche), pressé dans un étau entre les trois
+géants.
+
+Par lui, le paysan, affranchi du servage, eut une liberté relative,
+très-grande, si on la compare au sort abject de ceux de Mecklembourg,
+Pologne et Russie. Nul impôt qu'indirect. La libre élection des
+pasteurs, du maître d'école (s'ils repoussent celui que le consistoire a
+choisi). Enfin, l'appel au roi. Moyen grossier, barbare, qui pourtant
+effrayait, contenait les fonctionnaires.
+
+Ce qui est sûr, c'est que les étrangers venaient en foule à Frédéric:
+tels pour l'armée, comme les lords Keith et Maréchal; tels pour
+l'industrie, la culture. Tant de colons qui affluaient, parlent assez
+haut pour lui. Les réfugiés de tous les cultes venaient au grand asile.
+Près de nos protestants, chassés par les Jésuites, arrivèrent les
+Jésuites, quand leur ordre fut supprimé.
+
+Je hais les fades et fausses légendes du despotisme bienfaisant, des
+bons tyrans, etc. Mais, ici, on doit avouer que, sans le nerf tendu d'un
+gouvernement concentré, sans une discipline terrible, la Prusse n'eût
+jamais subsisté. Bien plus, sans l'énergie de ce grand défenseur, les
+événements les plus sinistres étaient à craindre pour l'Europe. On vit
+(1744), lorsque Marie-Thérèse crut envahir la France, l'atrocité barbare
+des bandes qui firent l'effroi de l'Alsace et de la Lorraine, les
+mutilations turques, les brûlés et les éventrées.
+
+D'autre part, quand les Russes virent l'Europe épuisée (1748), ils
+eurent l'idée d'avancer à l'Ouest, d'entrer en Allemagne. Frédéric
+ajourna ce danger tantôt en payant leurs ministres, tantôt en montrant
+qu'il pourrait faire appel à la France et à l'Angleterre (_Dover_, II,
+179). Moins prudents, les Anglais, dans la peur d'une descente (1755),
+eurent l'idée déplorable d'acheter cinquante-cinq mille Russes, et de
+les lancer sur la France. Frédéric se mit entre, jura qu'ils ne
+passeraient pas.
+
+On ne voit pas assez son danger permanent, dans cette ombre mortelle,
+sous ce froid géant famélique, dont la gueule dentue bâille toujours
+vers le riche Occident. Bête épouvantable de proie, entourée par
+surcroît des vermines affamées, la racaille Cosaquo-Tartare, déménageurs
+terribles (en Hongrie, ils prenaient jusqu'aux glaces cassées, 1849; en
+Pologne, ils prenaient jusqu'aux jouets d'enfants, jusqu'aux poupées
+brisées). Quand Frédéric arrache à la Russie un morceau de Pologne,
+c'est qu'elle l'a déjà dans les dents.
+
+Revenons à l'année 1757.
+
+Il est très-faux de dire que d'abord Frédéric n'eut affaire qu'à
+l'Autriche. En avril, cent cinq mille Français entraient chez lui par le
+Nord et le Centre. En avril, les Suédois, entraînés par la France,
+franchissaient la Baltique. En avril, la Diète allemande, menacée par la
+France, poussée, forcée, armait contre la Prusse. En avril, la grande
+armée russe s'ébranlait, et ses masses hideuses de Cosaques et de
+Tartares. Elle allait lentement. Mais la cruelle approche d'un tel fléau
+forçait Frédéric de tenir une armée au Nord et d'affaiblir d'autant
+celle qui agissait au Midi.
+
+L'Autriche n'était point désarmée. Elle avait concentré de grandes
+forces sous Charles de Lorraine et Brown. Une autre armée, sous Daun, se
+formait à côté, augmentée chaque jour d'inépuisables flots de la
+barbarie du Danube. Un matin, du milieu de son calme apparent, Frédéric
+fond sur la Bohême. Et le voilà vers Prague, aligné devant les barbares.
+Depuis dix ans, la Prusse n'avait pas fait la guerre (6 mai 1757). Son
+armée, en partie novice et mêlée de tout peuple, serait-elle au jour du
+combat celle qui frappa de si grands coups? On pouvait en douter.
+L'Autrichien se croyait couvert par des marais où l'on enfonçait à
+mi-jambe. Il fut bien étonné de voir la sombre ligne noire de soixante
+mille hommes qui résolûment traversait ce sol mouvant, venait à
+lui,--plus étonné que cette ligne immense, sur une demi-lieue de
+longueur, et par un tel terrain, ne flottait pas, qu'elle avançait
+d'ensemble, aussi droite qu'une barre d'acier. Nulle musique pour régler
+le pas. Au vain tintamarre turc des Autrichiens, nul bruit, nulle voix
+ne répondait. La masse noire allait, comme un spectre muet, ne répondant
+pas même aux canons, à la fusillade. Le roi défend qu'on tire, veut
+toucher l'ennemi et frapper de la baïonnette.
+
+Le curieux était de voir cette armée toute neuve devant l'artillerie, la
+cruelle canonnade emportant des lignes entières,--de voir aussi en danse
+la fille vierge de Frédéric, son oeuvre, sa cavalerie, industrieusement
+préparée, une Hongrie du Nord contre la Hongrie de l'Autriche. Cette
+merveille ici paraissait pour la première fois.
+
+Grande épreuve. Tous les généraux marchaient devant. L'honneur du
+premier coup fut à Fouquet, l'un des Français de Frédéric. D'autres
+généraux tombent. On allait lentement sous ces bouches de fer qui
+crachaient un enfer de mort et de fumée. Un des pères de l'armée, le
+vieux Schwérin, jeune à soixante-douze ans, ne souffrit pas cela. Pour
+enseigner les jeunes, il empoigne un drapeau, marche droit à ces chiens,
+les fait cracher contre l'Autriche.
+
+Il fut tué, mourut dans son drapeau. Mais l'effet en fut tel que
+l'infanterie, dès lors maîtresse, ayant d'un coin de fer fendu en deux
+parts l'ennemi, il ne put jamais réunir ses deux moitiés. L'une s'enfuit
+à gauche, alla joindre l'armée de Daun, qui était à huit lieues.
+L'autre, énorme (48,000 hommes), se mit derrière les murs de Prague.
+
+Napoléon, dans le repos de Sainte-Hélène, me semble ici bien dur pour un
+homme en situation si terrible. Il le trouve imprudent, précipité, un
+téméraire qui de ses calculs élimine le lieu, le temps, toutes les
+règles.--Mais quoi? _il n'y avait plus de temps_!
+
+Il faut juger ces choses par la crise révolutionnaire. Frédéric était
+juste au point des premiers généraux de la Révolution. L'extraordinaire,
+l'absurde, l'impossible, entra dans ses moyens, parfois lui réussit.
+
+Voici le fonds, le vrai: comme les Russes vont lentement, lui donnent
+quelques mois, comme des trois colosses, Russie, France et Autriche, il
+n'en a que deux sur les bras, il doit ou périr sans remède, ou pour un
+an désarmer deux empires. Eh bien, il le fait à la lettre:
+
+Vainqueur, vaincu, en trois batailles horriblement sanglantes, il fit
+une saignée à l'Autriche, telle qu'elle ne remua de longtemps.
+
+Par l'affaire de Rosbach, d'immortel ridicule, il porta à la France un
+si grand coup moral, qu'elle se méprisa, fit des voeux contre soi,
+n'admira plus que son vainqueur.
+
+Napoléon, certes, est bien difficile. Quoi de plus grand se fit jamais?
+
+«Oui, mais contre les règles.» Assiéger cette grosse Prague, une
+garnison de cinquante mille hommes! Quoi de plus insensé!
+
+Plus insensé encore d'aller attaquer l'autre armée, celle de Daun. «Il
+aurait dû d'abord entourer Prague de double ligne de circonvallation et
+contrevallation.» Un travail de trois mois!... Mais pendant ce temps-là
+les Russes entreront, les Français iront jusqu'à Berlin rencontrer les
+Suédois!
+
+Et ce Daun, à dix lieues de Prague, qui reçoit d'heure en heure des
+torrents de barbares, si on ne l'étouffe aujourd'hui, demain ce sera une
+mer, un déluge d'armes et de soldats. Frédéric y court. Il le voit
+perché haut, retranché. N'importe. Daun a 60,000 hommes, Frédéric
+30,000. N'importe. La force révolutionnaire, c'est le mépris de
+l'ennemi, Daun résiste, crible Frédéric. «Celui-ci a tort?» Point du
+tout. Daun en reste si faible, qu'il ne peut bouger de sept mois. Sept
+mois! Gagner cela, mais c'est plus que d'avoir vaincu.
+
+Ces batailles étaient des massacres immenses. À la première, celle de
+Prague, vingt-huit mille hommes restent sur le carreau; à celle de
+Kollin, la seconde, vingt mille. Rien n'était préparé pour de tels
+événements, nuls secours d'hôpitaux. Dans un tel abandon, les blessés
+sont des morts.
+
+Horrible guerre de femmes! Avec quelle passion étourdie et sauvage les
+trois dames l'avaient préparée! Avec quelle furie de colère,
+d'acharnement elles l'exécutèrent, dans leur mortelle _envie_ de tuer le
+grand homme du temps!
+
+Les malheurs se suivent et s'enchaînent. Tous à la file accablent
+Frédéric: malheurs publics, malheurs privés. Il perd sa mère, le soutien
+adoré de sa jeunesse en ses cruelles épreuves. Il perd son frère, en
+quelque sorte; ce frère, héritier du royaume, eût mieux aimé traiter; il
+fallut l'éloigner. Au revers de Kollin succéda la nouvelle que, pendant
+que la Suède a saisi la Poméranie, la masse russe (et sa nuée tartare)
+entre par l'Est et mange tout. Cependant les Français occupaient tout
+l'Ouest, vainqueurs à bon marché, ne rencontrant personne.
+
+Son unique alliée, c'était la petite armée de Hanovre, misérable et peu
+aguerrie sous Cumberland, le fils de George, Cumberland, battu à
+Hastembeck, et sûr de l'être encore, recule et recule toujours, poussé
+par Richelieu. Il arrive à la mer. Va-t-il sauter dedans? Ou bien le
+désespoir lui fera-t-il livrer bataille? Richelieu, qui, je crois, a de
+sa propre armée la triste opinion que Cumberland a de la sienne, accorde
+à ses trente-huit mille hommes la convention de Kloster-Seven: ils
+restent armés, mais seront neutres. Les Français gardent le Hanovre,
+point essentiel à Richelieu, qui ne voulait rien que piller, et qui put
+à son aise manger tout le pays.
+
+Ainsi, le 8 septembre, Frédéric a perdu son seul allié. Quoiqu'il
+défende encore la Silésie, on fait de lui si peu de compte que les
+cavaliers de l'Autriche s'en vont jusqu'à Berlin insolemment la
+rançonner.
+
+Voilà le point où Vienne voulait voir Frédéric. Là tendait tout l'effort
+des douze années. Ce n'était pas en vain que la pieuse Marie-Thérèse
+employait aux prières quatre ou cinq heures par jour: elle était
+exaucée. Le mécréant sentait le bras de Dieu. Dans ses fatigues
+extrêmes, ses marches, ses combats acharnés, il y avait à parier qu'il
+périrait. Mais cela n'allait pas à la haine de Marie-Thérèse; elle eût
+voulu le voir prisonnier et traîné dans Vienne, se déclarant vaincu,
+criant contre le ciel, disant comme Julien l'Apostat: «Tu as vaincu,
+Galiléen!»
+
+OEuvre pie! Et elle est travaillée par des Voltairiens. De Vienne,
+Kaunitz dirige tout. Son actif instrument, plein d'esprit, plein
+d'audace, Choiseul, jusqu'en août, suit ici le grand plan autrichien:
+«La paix en France, et la guerre en Europe.» Le Parlement se calme, les
+exilés reviennent, la justice reprend son cours. D'autant plus vivement
+le Roi pourra pousser la guerre, accabler Frédéric.
+
+Depuis août, Choiseul est à Vienne. De là, bien mieux que de Paris, il
+stimule nos généraux, Richelieu et Soubise. Il a le zèle ardent d'un
+homme qui monte au ministère, qui brûle d'être ici le lieutenant de
+Marie-Thérèse. Dans ses lettres (_Richelieu_), il ne cache pas le motif
+qui le presse. Il est pauvre; il vit par sa femme (délicate et fragile);
+s'il la perd, «il sera dans la plus affreuse indigence.» Le pauvre est
+capable de tout.
+
+À ses débuts, il s'était posé en _méchant_ par les perfidies galantes,
+les femmes compromises, les mots mordants. Il était craint des sots. Il
+se disait alors le _chevalier de Maurepas_, autrement dit un Maurepas
+plus jeune, qui reproduirait l'autre, son esprit, ses malices. Il passa
+son modèle. Par lui surtout l'Autriche sut pervertir l'opinion. On ne
+croyait pouvoir éreinter Frédéric qu'en égarant Paris, en corrompant la
+Presse. Tous les écrivains faméliques savaient qu'on n'aurait rien que
+par la cabale autrichienne. Ils prêtèrent leur plume à Choiseul. Il eut
+un atelier de satires, de chansons sur un même thème invariable,
+l'avilissement de Frédéric. Sur tous les tons, sur tous les airs, on
+chanta, on dit et redit qu'il vivait à la turque. Il n'appuyait que trop
+ces bruits par un cynisme étrange, l'ostentation des vices dont il était
+bien peu capable. Il n'était qu'un cerveau. S'il eût vécu ainsi, certes,
+il n'eût pas gardé cette énergie prodigieuse, cette capacité étonnante
+de travail jusqu'au dernier âge. Il n'est pas si facile d'être tout à la
+fois un Henri III et un héros. On a vu ce que Louis XV devint par ses
+vices d'enfance, son énervation féminine, sa honteuse timidité. Une
+chanson terrible, vraie _Marseillaise_ du mépris, l'accuse précisément
+des hontes qu'on reprochait à Frédéric. Elle éclaire, mieux que la
+Hausset, l'histoire du privé de Choisy (1755).
+
+Regardons les deux rois à ce moment (1757). Que fait Louis XV? et que
+fait Frédéric?
+
+Louis XV, après Damiens, fut quelque temps captif, n'osait sortir, aller
+au Parc-aux-Cerfs. Il avait toujours chez lui Madame, mais un peu
+négligée, qui se désennuyait avec le petit Louis XVI et le charmant
+petit Narbonne. La Pompadour imagina, pour mettre le Roi plus à l'aise,
+de lui faire, au plus près et contre la chapelle, un Parc-aux-Cerfs
+réduit, resserré, ignoré. Dans deux chambres sur la triste cour, d'où
+l'on entendait le plain-chant, on lui logea des filles (exemple la jeune
+épicière que vendit sa mère affamée, _Hausset_). On leur disait que
+c'était un seigneur. Une dit: «C'est le Roi!» Et on l'enferma chez les
+folles. Ces belles indiscrètes étaient fort incommodes, surtout par
+l'embarras des couches, que détestait le Roi. De plus en plus, il se fit
+donner des enfants, pauvres jouets stériles, dont il se faisait
+magister, dans ce petit logis étouffé et fétide. Vie sale autant que
+sombre d'un misérable prisonnier.
+
+Frédéric a du moins, il faut en convenir, un intérieur plus aéré. Quel
+intérieur? quel cabinet? immense. Ce n'est pas moins que la plaine du
+Nord, le grand champ de bataille de trois cents lieues de long. Il fait
+face aux deux bouts par une rapidité terrible qui semble le vol des
+esprits. Le soir, sous la tente légère, qui frissonne à la bise, il tire
+encrier, plume, tout comme à Potsdam il écrit. Il fait des vers, souvent
+mauvais, qui témoignent du moins d'un bien rare équilibre d'âme. Vrai
+siècle de l'esprit: ce qui l'inquiète, c'est Voltaire. C'est à lui qu'il
+envoie sa pensée (la dernière peut-être). Et le danger l'inspire.
+Plusieurs de ses vers sont très-beaux:
+
+ ... Pour moi, menacé du naufrage,
+ Je dois, faisant tête à l'orage,
+ Penser, vivre, et mourir en roi.
+
+Voltaire lui avait jusque-là gardé rancune, entouré qu'il était des
+caresses de la Pompadour, de Kaunitz, de Choiseul. Il fut touché
+pourtant, lui conseilla de vivre, et il écrivit à la soeur de Frédéric
+qu'on pouvait s'arranger, «que si l'on voulait _tout remettre à la
+bonté_ du roi de France» (21 août 1757), Richelieu pourrait bien agir et
+se porter arbitre. C'était le pire conseil à coup sûr qu'on pouvait
+donner. Frédéric, tout surpris qu'il fût de l'innocence de Voltaire, fit
+semblant de le croire, et écrivit à Richelieu, le flatta, l'endormit.
+Richelieu écouta, répondit, même se fit un chiffre secret pour bien
+s'entendre avec le Roi. Devant un pareil homme, il avait plus d'envie de
+négocier que de se battre.
+
+Frédéric l'amusait, préparait un grand coup. Il jugeait froidement qu'il
+lui restait des chances et de grandes ressources morales.
+
+L'Allemagne lui faisait la plus absurde guerre, à lui son défenseur, le
+défenseur des princes que l'Autriche poussait contre lui. Il les
+rappelait au bon sens, leur demandait pourquoi ils se hâtaient tant
+d'être esclaves, de faire les Allemands serfs du roi de Hongrie. Contre
+qui marchaient-ils? contre celui qu'ils imitaient, admiraient,
+révéraient, leur maître. L'Autriche même tâchait d'organiser des troupes
+à la prussienne. Le petit Joseph II, enfant, le futur czar Pierre III,
+ne juraient que par Frédéric. Nos meilleurs officiers (Saint-Germain et
+Luckner) étaient de parfaits Prussiens. Leurs voeux étaient pour lui,
+ceux de la plupart des Français. D'Argenson n'ose dire qu'il lui
+souhaite de battre les nôtres, mais il parle des Russes. «Ah! dit-il, si
+le Roi pouvait accabler ces coquins!»
+
+Quel eût été le deuil de tous les penseurs en ce monde, si l'on eût
+perdu Frédéric! Berlin n'était-il pas l'asile de la libre-pensée, de la
+plus précieuse des libertés, la liberté religieuse? Frédéric le sentait.
+Il se sentait gardien et des droits de l'Empire et des droits de la
+conscience, nécessaire à la fois à la patrie, au monde. Je ne trouve pas
+ridicule (quoi qu'on en ait dit) qu'en sa pensée suprême, il invoque
+l'ombre de Caton.
+
+Jamais personne ne brava tant la mort. Il le fallait. Ses soldats, si
+dociles en bataille, étaient exigeants, regardaient s'il était avec eux
+au danger. Le soir d'une bataille, le voyant à leurs feux, ils disent
+dans leur liberté rude: «Eh! Sire! où étiez-vous? On ne vous a pas
+vu...» Il ne répondit rien. Mais ils virent son habit troué de balles et
+il en tomba une. Les voilà bien honteux. «Sire, nous mourrons avec
+vous.»
+
+Sa gaieté héroïque était inaltérable. Dans cette année terrible, un peu
+avant Rosbach, on lui amène un de ses Français, un grenadier qui
+désertait. «Pourquoi nous quittes-tu?--Sire, vos affaires vont
+mal.--C'est vrai... Eh bien, écoute: encore une bataille! si cela ne va
+mieux, nous déserterons tous les deux.» (_Thiébault._)
+
+L'étonnement de Marie-Thérèse, c'était notre lenteur. Par Choiseul, qui
+était à Vienne, elle demandait à chaque instant pourquoi on ne se hâtait
+pas de donner le coup de grâce.--Elle employa, le 3 septembre, la
+ressource suprême qui lui avait déjà servi, un voyage de l'Infante près
+de son père. L'Infante se mourait de deux passions, celle du grand
+mariage autrichien, et celle d'aller aux Pays-Bas, de quitter son désert
+de Parme pour ses grandes villes riches, peuplées, de Bruxelles et
+d'Anvers. Bernis, son ex-amant, qu'elle avait eu en Italie, était devenu
+si prudent qu'il respectait, approuvait les conseils de Richelieu et de
+Soubise, tous deux fort peu pressés de voir le lion au gîte. Dans son
+désespoir même, celui-ci était redoutable. Par sa petite armée du Nord
+(vingt mille contre soixante mille) il avait étrillé les Russes à
+Jaegernoff; tout en se proclamant vainqueurs, ils en eurent assez, s'en
+allèrent. Plus récemment, sur Soubise même, il eut un avantage léger,
+mais qui fit rire. Soubise a huit mille grenadiers, fuit devant quinze
+cents Prussiens, perd son camp et tous ses bagages.
+
+La guerre était réellement menée par la Pompadour. Entre le vieux
+Bellisle et le vieux Duverney, elle aurait pu avoir de bons conseils,
+mais ne les suivait pas. N'étant que par l'Autriche, ne suivant que
+Marie-Thérèse, elle attendait le mot de Vienne. Ce mot était d'agir
+secondairement par Richelieu, mais de faire les grands coups par les
+vingt-cinq mille hommes que commandait Soubise, uni à l'armée de
+l'Empire, trente-cinq mille Allemands, qu'un Allemand menait, le prince
+Hildburghausen, un valet de Marie-Thérèse. Les Français étaient moins
+nombreux, la gloire serait toute allemande, toute à Marie-Thérèse; elle
+aurait été quitte de la reconnaissance, quitte de ses promesses, eût
+refusé les Pays-Bas.
+
+Qu'était ce favori Soubise? Rien en lui, mais tout par sa soeur, Marsan
+(Soubise), gouvernante des enfants de France, qui avait eu ce poste de
+confiance par la grâce de Marie-Thérèse. Ces Soubise, depuis la belle
+rousse de Louis XIV, étaient toujours des favoris. Trois cardinaux
+Soubise sont les grands aumôniers; le premier (fils du roi?) c'est ce
+cardinal femme, célèbre par sa belle peau et son zèle moliniste; le
+second, joli homme épuisé, qui meurt jeune, passait, dit Argenson, pour
+amant de sa soeur. Son frère, le général, brave homme et médiocre,
+plaisait à Louis XV par l'analogie de leurs moeurs. Sa soeur (Marsan) le
+fit tellement adopter de l'Autriche et de la Pompadour, qu'on voulait
+lui donner ce que ne put avoir Turenne: on voulait le faire connétable!
+
+Soubise, de Vienne et de Versailles, recevait des lettres pressantes qui
+revenaient à dire: «Allons, sois un héros.» Le destin l'accabla. Un
+autre, Richelieu, eût été battu tout de même. La décadence pitoyable de
+l'armée (comme de toute chose) arrivait au dernier degré. Nos Français
+sont terribles aux premières guerres de Louis XV, à Guastalla, au combat
+de Plélo (1731). À Fontenoy, l'infanterie mollit, percée par la colonne
+anglaise (1745). Ici tout est dissous (1757). Personne ne se soucie de
+guerre. «Nos paysans en ont horreur,» dit Quesnay, article _Fermiers_,
+dans l'_Encyclopédie_.
+
+L'âme est morte? Non pas. Avant Mahon, quand on dit qu'on n'embarquerait
+que les gens de bonne volonté, ils voulurent tous en être. Mais dans
+cette misérable guerre d'Allemagne, se traînant, embourbés dans la boue,
+le vol, et le pillage, et les jambons de Westphalie, ils se moquaient
+d'eux-mêmes, méprisaient cette guerre qu'on faisait pour trois femmes et
+(sans nul doute usant déjà du mot rude de 92) «pour ces cochons de
+Kaiserlics.»
+
+L'armée française, chaque matin, à dix heures, offrait un grand
+spectacle. Devant les tentes, en ligne, on coiffait tous les officiers.
+Les coiffeurs, l'épée au côté, les tenaient sous le fer, frisaient,
+poudraient à blanc. Cérémonie essentielle. Comment se montrer décoiffé?
+Défrisé, on n'était plus un homme. Nul besoin du service, nul danger
+n'aurait ajourné.
+
+Cela prenait du temps, bien plus que sous Louis XIV. Car la vaste
+perruque du XVIIe siècle était frisée la nuit, toute préparée pour le
+matin. L'artiste, au XVIIIe, vous tenait par la tête une heure et plus.
+Aussi, les perruquiers avaient pris un grand vol. Ils devinrent
+innombrables. En 89, à Paris, ils étaient vingt ou trente mille.
+
+Ces officiers coquets, quoique assez vifs au feu, de moeurs,
+d'habitudes, étaient femmes. Aux salons, ils brodaient, découpaient des
+estampes, etc. Plusieurs étaient très-jeunes. Tel colonel avait quinze
+ans. À l'assaut de Mahon, on en vit un de douze, qui ne savait marcher;
+ses petits pieds se froissaient aux décombres; un grenadier le prit, lui
+servit de nourrice.
+
+Ces faibles créatures ne manquaient guère, par vanité, d'entretenir des
+femmes. Leurs actrices, chanteuses ou danseuses, les suivaient
+vaillamment dans leurs carrosses, avec leur train, coiffeurs et
+cuisiniers. L'officier, sa toilette faite, laissait le camp, allait au
+camp des femmes rire et causer. Le maréchal de Saxe n'en fit-il pas
+autant? est-ce qu'il n'avait pas sa Favart pour chanter avant la
+bataille? Mais ces dames n'auraient pas marché, si elles n'eussent
+trouvé à la guerre tout ce qu'on avait à Paris, leurs marchandes de
+modes, leurs soieries, essences et parfums, parasols et fard, mouches à
+mettre au coin de l'oeil.
+
+L'esprit d'égalité gagnait. Les subalternes, d'après les officiers,
+voulaient avoir des filles, les soldats même aussi. On dit que douze
+mille chariots traînaient à l'arrière-garde. Vaste camp pacifique qui
+avait l'aspect d'un bazar.
+
+Pour être juste, il faut à cette corruption étourdie en opposer une
+grossière, celle de l'Autriche. Qui croirait que parmi les fournisseurs
+de Frédéric, ses marchands de foin et de farine, on comptait l'Empereur
+lui-même? Oisif, avare, il jouait au trafic; il nourrissait l'armée qui
+battait celles de sa femme. Vienne était rempli d'espions de Prusse. Les
+grandes dames, dans leur vie gourmande, molle et voluptueuse, avaient
+toutes quelque favorite, quelque petite femme de chambre, lui disaient
+tout. Le bijou ennuyé se consolait par un amant et lui livrait ses
+confidences. Il les transmettait à Berlin. On put savoir ainsi que le
+général de l'Empire recevait de l'argent de Vienne, qu'il entraînait
+Soubise, et le presserait de se battre à la première occasion.
+
+Le 7 novembre 1757, Frédéric, n'ayant que 20,000 hommes, des hauteurs de
+Rosbach, contemplait l'armée de Soubise et du prince Hildburghausen,
+augmentée d'un renfort qu'avait envoyé Richelieu. Soubise hésitait à
+combattre, disait à son collègue l'attitude réelle du Prussien, caché
+par ses tentes, et qui derrière s'était mis en bataille.
+
+À ce moment critique, vient un billet de Vienne pour Soubise, billet de
+Choiseul. Il lui conseille, le presse de se battre (_Duclos_, 646).
+Conseil impérieux! Soubise y sent l'impératrice, l'ordre absolu. Que
+faire? S'il ne combat, c'est fait de sa fortune.
+
+«Je le tiens, disait le sot prince allemand, je vais l'envelopper.»
+Opération très-simple. Il fallait pousser notre armée à droite, cerner
+leur aile gauche, leur couper la retraite; et pour cela d'abord faire un
+long défilé, passer devant le Prussien, sous son artillerie.
+
+On n'est pas à moitié que ses tentes ont tombé. Il apparaît... Sa
+cavalerie se démasque et s'élance. La nôtre lutte un peu. Mais
+l'infanterie ne soutient rien, on travaillait à la mettre en bataille;
+dans ces mouvements commencés, trois volées de boulets la troublent,
+elle fuit à toutes jambes. Soubise amène ses réserves; trop tard; on les
+culbute aussi.
+
+L'affaire ne fut que ridicule. Peu de blessés, très-peu de morts, mais
+d'innombrables prisonniers. La suite aurait été terrible si la nuit,
+venue de bonne heure, n'eût charitablement couvert le camp des femmes,
+ce grand troupeau de faibles créatures, de dames qui s'évanouissaient,
+de filles éperdues qui criaient. Les marchands lâchèrent tout, n'eurent
+le temps d'emballer. Les cuisiniers laissèrent leurs batteries. Loin
+devant, vrais zéphyrs, volaient les perruquiers, jetant l'épée qui leur
+battait les jambes. Ce tourbillon eût été loin, si l'Instrutt, un
+méchant torrent, n'eût tout arrêté court. Un seul pont! Un long
+défilé... Deux jours, trois jours on fuit de différents côtés. À jeun.
+On n'a rien emporté. Si par bonheur on trouve, à peine on veut dîner,
+qu'un cri part: «Voici l'ennemi.»
+
+Le camp abandonné fut pour la sombre armée du roi de Prusse un
+surprenant spectacle. Ces moines du drapeau, dans leur vie dure,
+n'avaient aucune connaissance d'un tel monde de bagatelles, de
+frivolités parisiennes; que faire d'un tel butin? Par l'ordre exprès du
+Roi, les blessés furent soigneusement recueillis et soignés. Lui-même il
+fit manger les officiers avec lui, à sa table, leur en fit les honneurs,
+s'excusant de n'avoir pas mieux. «Mais, messieurs, je ne vous attendais
+pas sitôt, en si grand nombre.» Il dit encore: «Je ne m'accoutume pas à
+regarder des Français comme ennemis.» Et en effet, entre nos officiers,
+tous enthousiastes de lui, il avait l'air du Roi de France.
+
+Un cri d'admiration partit de l'Angleterre et de la France même. Vingt
+chansons célébrèrent Soubise.
+
+Cependant Vienne avait repris la Silésie, l'occupait avec cent mille
+hommes. Frédéric y court. Il en a trente mille, mais si sûrs qu'au
+moment il dit: «Si quelqu'un flotte, hésite, je lui donne congé; il peut
+se retirer, sans blâme et sans reproche.» Pas un ne s'en alla.
+
+Le sot démon d'orgueil qui possédait Marie-Thérèse avait gagné les
+siens; ils déliraient d'avoir repris la Silésie. Ils raillaient
+Frédéric. La terrible boucherie de Lissa les fit sérieux. Ils payèrent
+de leur sang. C'est la septième bataille de Frédéric en cette année (4
+déc. 1757), et son chef-d'oeuvre militaire. Napoléon lui-même en parle
+avec admiration.
+
+Dès ce jour-là, son sort était changé. Il pouvait désormais largement
+réparer ses pertes. Pitt, depuis juin, gouvernait l'Angleterre. Frédéric
+reçut à la fois de l'argent, une armée. L'armée hanovrienne, après
+Rosbach, déchire sa convention, et elle est mise aux mains des généraux
+de Frédéric. Quinze millions par an lui sont donnés de Londres. Il peut
+nourrir, payer les nombreux déserteurs qui de tous côtés lui arrivent,
+veulent servir le grand Roi de Prusse.
+
+Véritablement grand[41]. Les Autrichiens eux-mêmes, regrettant de lui
+faire la guerre, dans le Prussien ressentirent l'Allemand. L'admiration
+d'un homme rouvrit la source vive de la fraternité. Le culte du héros
+leur refit la _Germania_.
+
+ [Note 41: Il n'a qu'une tache, sa participation au partage de
+ la Pologne, préparé depuis cent années. Voy. plus haut Thorn
+ et les _Jésuites_, auteurs réels de cette ruine. Je
+ l'expliquerai mieux au tome suivant.]
+
+Dans les nobles et simples récits que Frédéric nous donne de cette
+guerre unique, il n'a daigné rien faire pour en relever la grandeur.
+Loin d'en marquer l'effet, les résultats moraux, immenses, qu'on
+entrevoit ici, il s'en tient au technique, dit seulement pourquoi et
+comment il fit cette manoeuvre, livra, gagna cette bataille,
+très-attentif surtout à bien marquer ses fautes, pour ne pas tromper
+l'avenir. Nulle excuse pour ses défaites. Une véracité héroïque. Les
+succès plutôt amoindris. Sur le nombre des morts, des prisonniers, si
+les narrations diffèrent, c'est dans celle de Frédéric que le nombre est
+le plus petit.
+
+On sent en lui une chose très-belle, c'est que ses faits de guerre il
+les a vus d'en haut.
+
+Derrière le capitaine et au-dessus est le _Frédéric roi_, dont l'autre
+Frédéric n'est que le général.
+
+S'il n'eût été ni roi, ni général, il resterait encore un des premiers
+hommes du siècle. En parcourant la colossale édition de ses oeuvres
+(trente volumes in-4º), on reconnaît avec tous les critiques, les
+Villemain et les Sainte-Beuve, ce que le libre esprit des Diderot et des
+d'Alembert disait sans flatterie: C'est un grand écrivain, excellent
+prosateur, net, simple, mâle, d'étonnant sérieux, qui, même en face de
+Voltaire, dans ses très-belles lettres, se soutient avec dignité.
+
+Quelques formes bizarres, imprudemment cyniques, dont on abusa contre
+lui, n'empêcheront pas de déclarer:
+
+Qu'il fut le caractère le plus complet du XVIIIe siècle, ayant seul
+_réuni à la force l'idée_.
+
+
+
+
+CHAPITRE DERNIER
+
+CREDO DU XVIIIe SIÈCLE
+
+1720-1757
+
+
+Le grand coup de Rosbach frappait, non-seulement la Pompadour, mais le
+Dauphin et la Dauphine. Celle-ci avait cru venger sa mère, le Dauphin
+venger Dieu. C'est par là que l'Autriche les avait pris, par là que
+l'amie de l'Autriche, gouvernante des enfants de France, madame Marsan,
+née Soubise, avait poussé son frère. Le Dauphin, fort peu Autrichien, le
+fut dans cette année 1757. Il eut le charitable espoir qu'on avait, en
+se mettant dix contre un, d'exterminer l'impie.
+
+Voltaire, la même année, ainsi que Frédéric, avait sa victoire, son
+Rosbach. C'est l'_Essai sur les moeurs_. Livre immense, livre décisif,
+qu'on attendait depuis quatre ans. Frédéric, quand Voltaire le quitta
+(1753), laissa publier la copie incomplète qu'il avait dans les mains.
+Elle fut à l'instant réimprimée partout. L'ouvrage ne parut complet,
+dans sa grandeur, qu'en mars 1757. Tiré du premier coup à un nombre
+inouï (7,000), il inonda l'Europe, la remplit de lumière. Mais ce qui
+est bien plus, ce livre, plein de vie et d'initiative, en donne à tout
+le monde. Il commence une enquête immense sur l'histoire, qui ne
+s'arrête plus. Le siècle marche dès lors dans un chemin nouveau, toute
+la grande armée historique, les Mably, les Raynal, les Hume, Gibbon et
+Robertson, Jean de Müller, etc. D'une part les critiques, et de l'autre
+les narrateurs, la philosophie de l'histoire, les Turgot, et les
+Condorcet.
+
+La France est loin de se sentir vaincue. Tout au contraire, elle envahit
+l'Europe. Le cycle varié de ses grands écrivains, très-harmoniques entre
+eux, répond aux besoins variés, aux sentiments des nations. Montesquieu
+gagne l'Angleterre, à ce point qu'il y fait Blakstone. Buffon, dans sa
+solennité, inaugure en Europe les études de la nature, Diderot la
+critique inspirée et des arts et de toute chose.
+
+Ce qui prouve le mieux la souveraineté de la France, c'est l'avidité, le
+respect, j'allais dire la religion, avec laquelle l'Europe l'accueillait
+dans son oeuvre mêlée, énorme et indigeste, de l'Encyclopédie. Rien ne
+donne aujourd'hui l'idée d'une telle chose. Tant de milliers de
+souscripteurs pour un livre si lourd, si cher.
+
+Chaque volume est reçu comme un événement, salué avec enthousiasme.
+Bonne nouvelle? l'année de Rosbach, le septième volume a paru. L'Europe
+en est charmée. Outre les articles éclatants de Voltaire, Diderot,
+beaucoup d'autres saisissent, commandent l'attention. De l'article
+_Genève_ qu'a donné d'Alembert, une révolution va sortir, le grand
+schisme encyclopédique.
+
+ * * * * *
+
+C'est un sot préjugé, malheureusement fort répandu, qu'avant cette
+réaction le siècle avait flotté, divagué de côté et d'autre. Erreur. Il
+a marché très-droit.
+
+Qu'on me laisse un moment remonter et marquer depuis 1720 quelle avait
+été cette voie.
+
+
+1.--L'ACTION.--MONTESQUIEU, VOLTAIRE.
+
+Le point de départ est l'arrêt de Montesquieu (dans la 117e des _Lettres
+persanes_) sur le catholicisme «qui ne peut durer cinq cents ans.»
+
+Il n'eut jamais d'éclipse plus forte que sous la Régence. On ne le
+combattit pas; on l'oublia.
+
+Le jugement de Dieu, qu'il attestait toujours, avait deux fois prononcé
+contre lui. Vaincu deux fois, avec Philippe II, avec Louis XIV, il
+paraissait fini. Il l'était bien plus en lui-même, ayant dans
+l'_Unigenitus_ condamné l'Évangile, et les propres mots de Jésus.
+
+Montesquieu ne s'amuse pas à faire la petite guerre, noter tel scandale,
+tel abus. Il va à la vraie question: Si le catholicisme meurt, est-ce un
+effet de ses abus qui l'écartent de l'Évangile? ou l'effet naturel,
+nécessaire, du principe chrétien?--Quel est-il, ce principe, et quelle
+est sa portée?
+
+Regardant l'avenir, dédaignant le présent et méprisant ce monde,
+condamnant toute occupation mondaine, maudissant la nature, il est
+essentiellement stérile et dépopulateur (_Lettre_ 144).--Il est le père
+des moines, mais il en est le fils, issu du monachisme oriental, si fort
+en Égypte, en Syrie, avant Jésus, plus fort dans la mort de l'Empire, ce
+grand tombeau des nations. Au monde défaillant qui n'agissait plus
+guère, qui n'espérait plus rien, il interdit l'espoir, _défendit
+l'action_.
+
+ * * * * *
+
+Le premier mot qui part, en 1734, le premier cri, c'est: «_l'action_.»
+
+Voltaire, dans ses Lettres anglaises et la lettre contre Pascal, dit la
+grande parole, le moderne Symbole: «_Le but de l'homme est l'action._»
+
+Nous avons vu Voltaire à ce très-beau moment, qu'on pourrait dire son
+moment stoïcien, quand, pauvre, ruiné, au retour d'Angleterre, il était
+caché près Paris.
+
+Aux jérémiades amères de Pascal sur les maux de l'homme, il répond
+noblement: «L'homme est heureux... Je suis heureux.»
+
+Comment heureux? _Par l'action._
+
+_L'action, but souverain de l'homme_; avec ce mot il n'était plus besoin
+d'épigrammes, ni de petits combats. Cela renvoyait au néant les dogmes
+de l'inaction, de la contemplation stérile.
+
+Le but, entendez-vous? ce n'est pas le plaisir; ce n'est pas l'intérêt
+(à vous! Helvétius, Holbach! À vous, les modernes écoles de la matière
+et du plaisir).
+
+Voltaire se croit sensualiste et disciple de Locke. Il ne l'est point au
+fond. Il se sépare très-bien de lui et de tous ceux qui croient la
+morale variable, qui ne reconnaissent pas _une règle identique
+d'action_.
+
+Il se moque de Locke qui, sur la foi de voyageurs suspects, a la
+crédulité d'admettre que les Mingréliens s'amusent à enterrer vifs leurs
+enfants. «Mettons cela, dit-il, avec le perroquet qui tint au P. Maurice
+ces beaux discours en langue brésilienne, que Locke a la simplicité de
+redire.»
+
+Et il n'est pas moins ferme contre le fatalisme. Contre Wolf, contre
+Frédéric, il proclame _la liberté de l'action_.
+
+«La liberté dans l'homme est la santé de l'âme.» Plus on a la santé
+morale, plus on croit à la liberté. Le fataliste est un malade.
+
+C'est un état artificiel, contre lequel protestent _la conscience et la
+liberté intérieure_.
+
+Tout cela, beau en soi, l'est encore plus dans la situation. Il soutient
+cette thèse contre un homme qui va régner, le jeune prince de Prusse
+(1737-1738). Il tremble de le voir persister dans ce fatalisme qui
+endurcit le coeur. «_Au nom de l'humanité_, daignez penser que l'homme
+est libre.»
+
+ * * * * *
+
+La morale héroïque se prouve par les actes et les oeuvres, la liberté
+par l'énergie.
+
+Frédéric, qui en fit un si terrible usage dans la guerre de Sept Ans,
+fut converti par la victoire. Déjà vieux, il avoue (1771, 16 septembre)
+que nos actes sont libres, et que Voltaire avait raison.
+
+Mais il n'est pas moins beau de le sentir par les revers, par l'excès
+des malheurs. Le jeune et profond Vauvenargues, martyr de la cruelle
+retraite de Prague (1741), fut le témoin du nouveau dogme par sa vie et
+par ses écrits.
+
+Voltaire, les recevant (1744), lui écrit: «Beau génie, j'ai lu, j'ai
+admiré cette hauteur d'une grande âme... Si vous étiez né plus tôt, mes
+ouvrages en vaudraient mieux. Mais, au moins, sur ma fin, vous
+m'affermissez...»
+
+À 30 ans, le jeune homme avait déjà passé par deux âges. Un de
+concentration stoïque, dans l'enivrement d'énergie où le jeta la lecture
+de Plutarque. Il se dépeint lui-même dans une lettre, comme il était
+alors: _stoïcien à lier_, désirant un malheur pour s'assurer de sa force
+intérieure. Plus réfléchi, il eut le second âge, celui de la force
+expansive qui dit: _À tout prix l'action._
+
+Là il est justement l'opposé de Pascal et du christianisme, de la morale
+d'abstention. Il accepte hardiment toutes les conditions de la vie, les
+passions comme aiguillons puissants de notre force active.
+
+D'autres aussi, non moins anti-chrétiens, admettent la passion, mais
+l'emploient au bonheur. Vauvenargues l'emploie, comme degré pour
+s'élever, un escalier qui monte à la grandeur, aux nobles résultats qui
+serviront le genre humain.
+
+Cette forte pensée ayant rempli son âme, et devenant lui-même, il
+donnait à sa personne modeste et réservée une autorité singulière. Le
+plus fougueux des hommes, Mirabeau (père de l'orateur), en écrivant à
+Vauvenargues (du même âge, ils ont 22 ans), lui parle en fils plutôt
+qu'en frère. Il l'appelle: «Mon maître.» Ce qui surprend bien plus,
+c'est que dans ce monde futile de jeunes officiers dissipés et rieurs,
+nul n'ait ri de la vie recueillie, des moeurs graves et pures de ce
+singulier camarade. Devant son austérité douce, ils ne sentaient que du
+respect.
+
+Écoutons-le: «Blâmer l'activité, c'est blâmer la nature. Le présent nous
+échappe, nos pensées sont mortelles. Nous ne saurions les retenir. Si
+notre âme n'était secourue par cette activité infatigable qui répare les
+écoulements de notre esprit, nous ne durerions qu'un instant. Il faut
+marcher, suivre le mouvement universel. Nous ne pouvons retenir le
+présent que par une action qui sort du présent... L'activité qui détruit
+le présent, le rappelle et le reproduit.» (II, 94, éd. 1757.)
+
+Et ailleurs, ce mot si fécond: «Agir n'est autre chose que produire. Qui
+condamne l'activité, condamne la fécondité. Chaque action _est un nouvel
+être_ qui commence ce qui n'était pas.»
+
+Son destin fut cruel. Il ne put pas agir. Il languit à l'armée. Il
+languit en Provence. Sa famille pauvre et très-serrée lui refuse toute
+expansion. Il a des ailes et ne peut voler. Forte épreuve. Eh bien, il
+se dit: «C'est sur nous que nous devons travailler. Et la grandeur se
+trouve en ce travail. L'âme est grande par ses pensées et par ses
+sentiments. Le reste est étranger. Lorsqu'il lui est refusé d'étendre au
+dehors son action, elle s'exerce en elle-même d'une manière inconnue aux
+esprits faibles et légers. Semblables à des somnambules qui parlent et
+marchent en dormant, ces derniers ne connaissent pas cette suite
+impétueuse et féconde de pensées qui forment un si vif sentiment dans le
+coeur des hommes profonds.»
+
+Ce mot qui, dans le calme, fait sentir le combat, montre aussi fièrement
+qu'en cette grande morale, tout est compris, que l'âme souveraine sait
+et lancer et retenir le char, créer à l'action refoulée le champ
+illimité de l'activité intérieure,--qu'elle peut dire au monde: «Je suis
+un monde aussi.»
+
+Que de coups l'accablèrent! La funeste retraite de Prague lui avait
+coûté son ami, un jeune élève aimé, créé de sa pensée. Il quitta le
+service, rechercha un emploi. Par Voltaire, il l'obtint. Mais le voilà
+gisant. Une cruelle petite vérole le dévaste, le défigure. Ses jambes,
+gelées à la retraite, s'ouvrent, ont des plaies. Et avec cela,
+poitrinaire, presque aveugle! La pauvreté cruelle pèse encore par-dessus
+ces maux!
+
+Voltaire ici est admirable de bonté, de chaleur de coeur. Il va, vient,
+court, à Paris, à Versailles. Il intéresse les puissants à la
+publication nouvelle (1746). Il remue les ministres et la reine
+elle-même. À ce moment où il entrait en cour, s'agitait tellement, il a
+du temps pour le malade.
+
+Aucun plus grand spectacle que celui de ce lit et de cette mansarde
+derrière l'École de médecine. Plusieurs en profitaient; le jeune,
+l'aimable Marmontel, Chauvelin, l'âpre chef des batailles
+parlementaires, venaient voir volontiers ce stoïcien si doux. «Je l'ai
+vu, dit Voltaire, le plus accablé des hommes, et le plus tranquille.»
+
+Quel était-il dans son for intérieur? Fils du passé, sorti d'une famille
+catholique (avec une mère très-dévote, une soeur carmélite, etc.),
+d'autre part ami de Voltaire, ayant adopté son principe (anti-chrétien)
+de _l'action_, du bon emploi des passions, était-il combattu, avait-il
+des agitations? Souffrait-il d'être double ainsi? Rien ne l'indique.
+Ayant peu à donner encore, il crut devoir garder dans son petit volume
+des exercices de jeune homme, qu'il eût mieux valu supprimer et qui le
+feraient croire chrétien, donc opposé à sa propre doctrine. Un morceau
+vigoureux écrit de main de maître, et certes dans son âge de force
+(l'_Imitation des pensées de Pascal_), dément entièrement cette idée. Il
+est d'un parfait voltairien.
+
+Rien de plus vraisemblable que ce qu'on a raconté de sa mort. Voltaire
+alors n'était pas à Paris, mais il y fut présent par son _alter ego_,
+l'excellent d'Argental, le même qui avait assisté mademoiselle
+Lecouvreur. Un Jésuite arriva, n'en tira rien. Vauvenargues dit après
+son départ les vers de Bajazet:
+
+ ... Cet esclave est venu.
+ Il a montré son ordre, et n'a rien obtenu.
+
+Mort à trente-deux ans, moins deux mois, en 1747.
+
+On a dit, non sans vraisemblance, que Vauvenargues qui souvent atteste
+contre le raisonnement l'autorité du sentiment, de la nature, du coeur,
+est déjà un Rousseau anticipé. Oui, mais, très-grande différence, il est
+bien moins sensible que Rousseau pour ses propres maux. Sur le grabat de
+Job, dans ces infirmités déplorables, cette destruction, il gémit, il
+est vrai, se plaint... des maux d'autrui.
+
+Ce sombre Paris, ruiné par une interminable guerre, ce quartier noir,
+pauvre et humide, lui révélait un misérable monde qu'il n'avait pas vu
+au Midi.
+
+Dans un passage ému, touchante vision de malade, il regarde passer le
+grand torrent, le monde et la foule affairée. Mais de côté et d'autre,
+aux chemins de traverse, il voit de pauvres solitaires souffrants,
+muets, étouffant leur douleur. C'est à eux qu'il voudrait aller, eux
+qu'il voudrait calmer et consoler. Il hésite, craint de les blesser; il
+les laisse passer à regret.
+
+Ailleurs, un aveu adorable: c'est que, tant malheureux qu'il soit,
+l'homme n'en sent que mieux toutes les misères des autres hommes...
+«Comme si c'était sa faute qu'il y eût des hommes plus malheureux
+encore. Sa générosité s'accuse de tous les maux du genre humain.»
+
+Cette vive sensibilité éclate à chaque instant chez son maître Voltaire,
+le rieur plein de larmes. Elle alla trop loin même dans son _Désastre de
+Lisbonne_, l'égara, lui fit croire au désordre de la nature, lui en
+cacha l'ordre profond.
+
+Mais elle est admirable dans l'_Essai sur les moeurs_. Sous forme légère
+et critique, elle anime partout ce beau livre. Partout on est heureux
+d'y retrouver _le sens humain_.
+
+Bien mieux que Montesquieu[42], il pose: que, si la coutume diffère
+selon les lieux et les climats, _tout ce qui tient au fond de la nature_
+est le même et ne varie pas. L'homme a toujours vécu en société, et
+cette société dure sur deux bases: _justice et pitié_.
+
+ [Note 42: Si je ne parle pas ici de l'Esprit des lois, c'est
+ qu'il n'a pris autorité que tard, dans la seconde moitié du
+ siècle, avec nos Anglomanes, nos Constituants, etc. À son
+ apparition, il eut un grand succès de curiosité (22 éditions
+ en 18 mois, 1748-1749). Mais bientôt on l'oublie un peu
+ (1750). Les razzias, la fureur de Paris et le chemin de la
+ Révolte, mettent à cent lieues de ce livre si froid des temps
+ endormis de Fleury.--Montesquieu meurt tout seul (1755), à ce
+ point qu'il n'y eut qu'un homme pour suivre son convoi.
+ C'était le bon Diderot.--Le pauvre Montesquieu avait été dupé
+ sur l'Angleterre, mystifié par les Walpole. Ils lui firent
+ admirer la machine, qui est peu de chose. C'est la vie qui
+ est tout. La vie, c'est l'_Habeas corpus_ et le jury, la
+ sûreté de l'homme et la maison bien fermée. La maison?
+ qu'est-ce? Le mariage. Une femme sûre, qui ne tient qu'au
+ mari (beaucoup plus qu'aux enfants). C'est ce qui a fait tout
+ le reste, la force du dedans, la grandeur du dehors. Il va au
+ bout du monde; elle suit. Dès lors tout est possible et la
+ colonie durera.--On n'imite pas la liberté, on ne l'importe
+ pas, il faut la prendre en soi. À chacun de la faire par
+ l'énergie du sacrifice; non le sacrifice d'un jour, mais
+ celui de tous les jours, le fort travail suivi, les moeurs
+ laborieuses.]
+
+Plus vieux, il a mieux dit encore, étendant ce principe de notre petit
+globe à ceux qu'on voit au ciel, et à tous les mondes possibles. Partout
+même morale, tout comme même géométrie. Je cite ce qui suit de mémoire,
+je crois, assez exactement:
+
+«Si, dans la Voie lactée, un être pensant voit un autre être qui
+souffre, et ne le secourt pas, il a péché contre la Voie lactée. Si,
+dans la plus lointaine étoile, dans Sirius, un enfant, nourri par son
+père, ne le nourrit pas à son tour, il est coupable envers tous les
+globes.»
+
+
+2.--L'ACTION UNIVERSELLE.--DIDEROT.
+
+L'ouvrier naît au XVIIIe siècle, et la machine au XIXe. Notable
+différence. Les oeuvres industrielles, l'ameublement surtout, les arts
+de décoration intérieure, portent alors l'empreinte vive de la main de
+l'homme, souvent exquise et délicate, parfois quelque peu indécise, avec
+certains légers défauts qui ne sont pas sans grâce, indiquant que la vie
+a passé là, l'émotion, et que l'oeuvre en palpite encore.
+
+Les formes convenues du siècle de Louis XIV s'étaient imposées à
+l'Europe, mais pour les choses qu'on peut dire _extérieures_:
+architecture, jardins, costumes officiels. Des arts nouveaux se créent
+sous la Régence, qui atteignent bien plus _le dedans_. Ils pénètrent, se
+glissent, semblent des confidents d'amour et d'amitié. Ils ne méprisent
+rien, donnent aux menus détails d'intérieur, à cent choses d'utilité
+(fort grossières sous Louis le Grand) un charme singulier. Toute la vie
+en est ennoblie. Au plus caché boudoir des princesses étrangères,
+l'ameublement intime, le négligé d'amour, la vie mystérieuse, tout est
+création de la France. Ce génie d'industrie, qui sent et prévoit tout,
+sert les raffinements solitaires et la coquetterie sociale, les goûts de
+l'intérieur et l'aimable vie de salon.
+
+En ouvrant les recueils des hommes sortis de la Régence, Oppenord,
+Meissonier, de Cotte, etc., on voit qu'ils entrevirent, tentèrent une
+grande chose: _féconder l'art par la nature_, marier avec charme les
+formes si diverses de la végétation et de la vie marine, les feuilles,
+oiseaux, coquilles; exploiter mille espèces de fleurs, de coraux (autres
+fleurs); sortir de la pauvreté sèche des trois ou quatre types maussades
+où s'est tenu le Moyen âge. Ils en firent des essais, allèrent (on peut
+le dire) au bord de la Nature. Ils y seraient entrés avec bien plus
+d'audace si l'Histoire naturelle, maîtrisée par Buffon, n'eût été
+immobile dans ses descriptions solennelles, si déjà elle eût eu le génie
+des transformations qui doit un jour changer les arts. Lamark, Geoffroy,
+Darwin, s'ils avaient été nés déjà, auraient ouvert un champ immense au
+génie de nos Oppenord.
+
+L'art était jusque-là chose d'église, se répétant toujours, ou
+ridiculement bouffi, aux apothéoses royales, aux plafonds de Versailles.
+Mais tout à coup voilà qu'il est partout. Il devient social. Il crée une
+société. Il n'est plus une école ou une académie; il est un peuple. Un
+grand peuple sans nom a poussé sous la terre, de fine main, par qui le
+métier devient art. Il est même juste de dire que le sculpteur, le
+peintre, ne sont pas alors en progrès. C'est bien plus en ces arts
+appelés des métiers, que le siècle fleurit de grâce et d'invention.
+
+Notez qu'ici l'ouvrier seul est tout. Il conçoit, exécute. Ce n'est ni
+Vanloo, ni Boucher qui lui enseignent ces merveilles. Dans son cinquième
+étage, il est un créateur. Sans secours, sans machine et presque sans
+outil, il est forcé d'avoir du génie dans les doigts. Que d'efforts, de
+pensées, de combinaisons solitaires, avant que le chef-d'oeuvre aille au
+bout de l'Europe faire admirer les arts français!
+
+Mais cet ermite du travail, par moment, voit monter à lui un Esprit, qui
+aime et sent tout, qui pénètre ses habiletés, ses procédés, qui lui
+trouve une langue pour cent choses innommées, lui explique son art à
+lui-même. C'est le pantophile Diderot.
+
+Voltaire l'appelle _Panto-phile_, amant de toute la nature, ou plutôt
+amoureux de tout.
+
+Il n'est pas moins _Pan-urge_, l'universel faiseur. C'est un fils
+d'ouvrier (comme Rousseau, Beaumarchais et tant d'autres). Langres, sa
+ville, fabrique de bons couteaux et de mauvais tableaux, l'inspire aux
+métiers et aux arts.
+
+De son troisième nom qui lui va mieux encore, c'est le vrai _Prométhée_.
+Il fit plus que des oeuvres. Il fit surtout des hommes. Il souffla sur
+la France, souffla sur l'Allemagne. Celle-ci l'adopta plus que la France
+encore, par la voix solennelle de Goethe.
+
+Grand spectacle de voir le siècle autour de lui[43]. Tous venaient à la
+file puiser au puits de feu. Ils y venaient d'argile, ils en sortaient
+de flamme. Et, chose merveilleuse, c'était la libre flamme de la nature
+propre à chacun. Il fit jusqu'à ses ennemis, les grandit, les arma de ce
+qu'ils tournèrent contre lui.
+
+ [Note 43: Cherchons le coeur du XVIIIe siècle. Il est double:
+ Voltaire, Diderot.--Voltaire garda très-nette l'_unité_ de la
+ vie divine; Diderot sa _multiplicité_. Tous deux sentirent
+ fortement Dieu.--Tous deux furent très-unis par l'idée
+ identique qu'ils eurent de la Justice. Contre Locke Voltaire,
+ et Diderot contre Helvétius soutiennent la Justice
+ absolue.--Les hauts génies de cette époque, dont si
+ complaisamment on a exagéré les dissentiments extérieurs,
+ furent d'accord bien plus qu'on ne dit. On n'a pas assez
+ rappelé tant d'expressions fraternelles, de mots
+ d'admiration, de mutuelle tendresse, qui leur ont
+ échappé.--Voyez d'abord avec quelle joie toute apparition
+ nouvelle du génie était reçue. Lorsque Voltaire, au comble de
+ sa gloire, flatté de tant de rois, reçoit les essais d'un
+ jeune homme inconnu, Vauvenargues, quel attendrissement
+ paternel! quels efforts pour le produire, le faire accepter
+ de tous! Chose touchante! il descend de sa gloire, lui dit:
+ «J'aurais valu mieux, si je vous avais connu.» Ce mot, c'est
+ le destin, c'est le prix de la vie. Qu'il souffre et meure,
+ qu'importe? Il est dans l'immortalité.--Quand l'Esprit des
+ lois apparaît dans son succès immense, Voltaire est ravi, il
+ tressaille. Il en entreprend la défense et lance aux
+ détracteurs un de ses beaux pamphlets. Plus tard il critiqua.
+ Mais que sont ses critiques auprès de l'éloge excessif: «Le
+ genre humain avait perdu ses titres. Montesquieu les a
+ retrouvés.»--Dans la lettre où Diderot défend contre Falconet
+ l'idée de l'immortalité, il y a un mot, tendre, inquiet sur
+ Voltaire qu'il voyait vieillir: «Quoi! faut-il qu'un tel
+ homme meure?»--Diderot, à son tour, trouva en ses pairs la
+ sympathie profonde, l'aveu de son immensité: «L'oiseau de si
+ grande aide!» Voltaire l'appelle ainsi. Et Rousseau: «Génie
+ transcendant! je n'en vois pas deux en ce siècle!»--Grands
+ coeurs! Ils me rappellent le fanatisme de Rubens pour Vinci,
+ et l'accent si fort de Milton dans ce sonnet touchant où il
+ dit: «Mon Shakspeare!»--Cela ne nous ressemble guère...
+ Hélas! pauvres sauvages du XIXe siècle qui marchons si
+ sombres un à un.]
+
+Il faut le voir à l'oeuvre, et travaillant pour tous. Aux timides
+chercheurs, il donnait l'étincelle, et souvent la première idée. Mais
+l'idée grandiose les effrayait? Ils avaient peu d'haleine? Il leur
+donnait le souffle, l'âme chaude et la vie par torrents. Comment
+réaliser! S'il les voyait en peine, de sybille et prophète, il était
+tout à coup, pour les tirer de là, ouvrier, maçon, forgeron; il ne
+s'arrêtait pas que l'oeuvre ne surgît, brusquement ébauchée, devant son
+auteur stupéfait[44].
+
+ [Note 44: Un jeune homme lui apporte une satire contre lui.
+ Il s'excuse: «Je n'ai point de pain. J'ai pensé que vous me
+ donneriez quelques écus.--Hélas, monsieur, quel triste
+ métier! Mais vous pouvez tirer de ceci un meilleur parti. M.
+ le duc d'Orléans, retiré à Sainte-Geneviève, me fait
+ l'honneur de me haïr. Dédiez-lui ce livre, et qu'on le relie
+ à ses armes. Vous en aurez quelque secours.--Monsieur,
+ l'épître m'embarrasse.--Asseyez-vous là, je vais vous la
+ faire.» Le prince donna vingt-cinq louis.]
+
+Les plus divers esprits sortirent de Diderot; d'un de ses essais,
+Condillac; d'un mot, Rousseau dans ses premiers débuts. Grimm le suça
+vingt ans. De son labeur immense et de sa richesse incroyable coula le
+fleuve trouble, plein de pierres, de graviers, qu'on appelle du nom de
+Raynal.
+
+Un torrent révolutionnaire,--on peut dire davantage,--la Révolution
+même, son âme, son génie, fut en lui. Si de Rousseau vint Robespierre,
+«de Diderot jaillit Danton.» (_Aug. Comte._)
+
+«Ce qui me reste, c'est ce que j'ai donné.» Ce mot que le Romain
+généreux dit en expirant, Diderot aussi pouvait le dire. Nul monument
+achevé n'en reste, mais cet esprit commun, la grande vie qu'il a mise
+en ce monde, et qui flotte orageuse en ses livres incomplets. Source
+immense et sans fond. On y puisa cent ans. L'infini reste encore.
+
+ * * * * *
+
+Dans l'année même (1746) où Vauvenargues publia ses _Essais_, ses vues
+sur l'_action_, Diderot publia ses _Pensées_, où il dit un mot
+admirable. Il demande que Dieu ait sa libre _action_, qu'il sorte de la
+captivité des temples et des dogmes, et qu'il se mêle à tout, remette en
+tout la vie divine:
+
+«Élargissez Dieu!»
+
+ * * * * *
+
+Combien à ce moment on l'avait étouffé! combien indignement on l'avait
+remplacé, ce Dieu de vie, par la Mort même! Comme on s'en servait
+hardiment pour sacrer toute tyrannie, arrêter la science, la recherche
+des causes, au nom de la Cause première! On voulait qu'on s'en tînt à ce
+mot: «Dieu le veut.»
+
+«Qu'est-ce que la Nature? Adorez, ignorez! Comprendre, c'est
+impie.--Qu'est-ce que l'industrie? la témérité de créer et de faire
+concurrence à Dieu.--Et la médecine? défiance et défaut de résignation,
+l'acharnement de vivre. Guérir est un péché.»
+
+Ainsi, à chaque pas, obstacle et inertie, un monde obscur, épais,
+coagulé; rien ne se meut. Pour y ramener le mouvement, la circulation de
+la vie, le fluide de la Nature, et ses transformations à travers l'espace
+et le temps, il fallait _écarter le Dieu faux d'inertie,--affranchir le
+Dieu mouvement_.
+
+Après la longue mort des trente années dernières du règne de Louis XIV,
+il y eut un réveil violent de toutes les énergies cachées. _Dieu
+s'élargit_, on peut le dire, il s'échappa. La vie parut partout. Des
+lettres aux arts, des arts à la Nature tout s'anima, tout devint force
+vive. Il n'y eut plus personne de mort. Tous les êtres voulurent monter.
+
+Du plus profond abîme, les madrépores eux-mêmes, les coraux réclamèrent,
+dirent qu'ils n'étaient pas simples fleurs, mais de vrais animaux
+(_Peyssonnel_). Les plantes à leur tour, autant que l'animal, dirent
+aimer et avoir des sexes (_Vaillant_).
+
+Les insectes (par _Réaumur_) prouvèrent qu'ils étaient ouvriers, de
+merveilleux industriels, qui se faisaient chacun des outils pour son
+art.
+
+Ainsi la nature tout entière, devant l'Industrie qui naissait, dit
+qu'elle aussi elle était industrie, un créateur laborieux. Notre
+Maillet, qui vécut en Égypte, vit, dans la matrice du Nil, surgir
+l'animal (non oisif), mais persévérant ouvrier, qui va se fabriquant, va
+montant dans l'échelle de la métamorphose, se diversifiant, tendant vers
+chaque espèce, selon qu'il développe tel organe ou telle fonction.
+
+Pure machine au temps de Descartes, l'animal s'émancipe au XVIIIe
+siècle, devient animal vrai, une force animée et active, qui se crée, et
+qui a sa part du Créateur... Et Dieu n'en rougit pas. Animer tous ces
+simples, ces innocents, pour lui, c'est _s'élargir_, reprendre sa libre
+action et rentrer dans la vie divine dont les prêtres et les sophistes,
+ces impies, l'avaient exilé.
+
+Le vertige me vient à regarder la scène prodigieuse de tant d'êtres,
+hier morts, aujourd'hui si vivants créateurs... Cela est beau, grand!
+Dieu partout?
+
+Démocratie immense!... Plus la compression monarchique du Dieu de fer du
+Moyen âge fut exagérée jusqu'ici, plus aussi elles brûlent, ces forces
+délivrées, d'avoir tout leur ressort, de se détendre enfin, de vivre de
+la vie républicaine. Diderot, leur organe, a un respect si tendre des
+moindres libertés, des petites activités, qu'il craint de les gêner par
+un cadre trop fort. Il les relie sans les serrer, les laisse
+vigoureusement s'épandre en ses systèmes. Il ne les contraint pas,
+s'efface.--Au système du monde, il agit tout à fait de même. Le grand
+Auteur à peine y paraît. Il n'est pas nié, mais écarté, ajourné ou
+voilé.
+
+Ah! l'amour contredit l'amour, et il a en lui son obstacle!
+
+Qui aime à ce point toute chose,--par l'amour de la vie locale,--perdra
+le sentiment de l'Unité centrale.
+
+En douant chaque être d'une âme et d'un esprit divin, y mettant Dieu, on
+a peine à garder l'harmonie supérieure et la haute Unité d'amour qui
+liait toute chose.
+
+Cela est triste[45]... Le monde en devient sombre. Quel éparpillement de
+la vie!...
+
+ [Note 45: Il est triste de voir deux ou trois hommes, et des
+ plus éminents,--pleins de la vie divine,--n'en pas bien
+ sentir l'Unité. C'était ma querelle déjà avec notre
+ regrettable Proudhon, qui m'a suivi de près dans mon idée de
+ la _Justice_, de la Révolution, opposé du Christianisme. Son
+ esprit décentralisateur lui a voilé l'_Unité_ du grand
+ Tout.--J'ai dit ma pensée là-dessus dans le livre de la
+ _Femme_, dans la _Bible de l'humanité_.--Né fort indépendant
+ de la forme chrétienne, n'ayant jamais communié, quoi qu'en
+ disent d'impudents biographes, j'avais l'esprit très-libre,
+ et plus de droit de m'expliquer.
+
+ Le vrai soleil du monde, l'Amour qui en est l'âme, n'apparaît
+ pas toujours. La ravissante idée de l'Unité centrale par
+ moment se dérobe pour enhardir la vie locale. C'est un phare
+ à éclipses qui tourne, qui se cache et ne périt jamais.
+ Rassurez-vous donc aux heures sombres. Cette flamme qui fait
+ la joie du coeur, peut manquer par moments, nous attrister de
+ son absence. Toujours elle revient plus vivante, agrandie.]
+
+Si l'animal s'élève dans l'échelle des êtres, selon qu'il est
+centralisé, en montrant des mollusques à l'homme,--hélas! l'_animal
+monde_, s'il n'est centralisé dans l'unité divine, de quelle chute
+profonde va-t-il tomber, cher Diderot!
+
+ * * * * *
+
+Ses _Pensées_ sont brûlées (1746).--Sa _Lettre sur les aveugles_ (1749)
+le fait mettre à Vincennes. Regardons-le sur ce donjon.
+
+De là la vue est grande sur la plaine, la Seine et Paris, sur Notre-Dame
+et la Bastille. Que d'hommes ont regardé du haut de cette tour, malgré
+la hauteur! Retz, Condé, Barbès, Mirabeau, mille autres y ont passé.
+Mais nul oiseau jamais de si haut vol n'y fut que celui que j'y vois,
+nul plus grand, plus hardi, «nul plus sage et plus fou.»
+
+Lui-même s'est dépeint à merveille. Né à Langres, lieu haut et de vents
+éternels, qui d'heure en heure va du calme à l'orage, il dit: «Ma tête
+est le coq du clocher qui va, vient et tourne toujours.» Un coq,
+disons-le, d'un oeil d'aigle qui plane et voit au loin, pressent de
+tous côtés les vents de l'avenir.
+
+C'est l'an 1749 (juillet), l'avénement de Mesdames, et le triomphe du
+Clergé. Le roi accorde aux prêtres une razzia des gens de lettres. Sous
+le prétexte d'athéisme, on loge au donjon Diderot.
+
+Cent ans plus tôt cela mène au bûcher. Vallée, Vanini, Théophile furent
+sans pitié brûlés. Que d'autres, pour des riens, furent enterrés
+vivants! J'ai dit la cage de Saint-Michel-en-Grève. Je n'ai pas dit les
+fosses pleines de rats, où Renneville eut le nez mangé.
+
+Diderot fut très-beau en prison. Tenu au secret le plus dur, il ne livra
+jamais le nom de son libraire qui eût été de droit à Toulon. Il était
+décidé à rester là. Et, sans papier ni plume, il charbonnait un drame de
+la mort de Socrate. L'autorité fléchit et recula.
+
+Dans ce séjour de trois mois à Vincennes, il mûrit son grand plan d'une
+association universelle des gens de lettres, contenant leurs travaux
+dans un Dictionnaire qui contiendrait la science humaine. Pensée folle?
+On devait le croire.
+
+L'autorité permettrait-elle une si dangereuse entreprise, toutes les
+sciences exposées, traduites selon l'esprit philosophique (autrement
+dit, contre l'autorité)? Aucun protecteur sûr. La Pompadour et
+d'Argenson cadet voulaient, ne voulaient pas. Si Diderot n'eût fait
+qu'un livre, il eût péri. Il emporta l'obstacle à force de grandeur.
+Dans sa vaste entreprise, au peuple des lettrés s'unit le peuple
+financier. Des fortunes s'y engagèrent. Telle y fut jeté sans retour.
+Une seule dame y mit cent mille écus.
+
+Plusieurs y mirent leur vie (de Jaucourt et tant d'autres). La
+générosité de Diderot qui s'y usa pour rien (y eut son pain à peine), sa
+générosité gagna. On vit un surprenant spectacle, cesser l'égoïsme et
+l'envie! Qui aurait jamais cru que _la nation des gens de lettres_
+(comme l'appelle d'Alembert), nation de rivaux, d'envieux, en viendrait
+à s'immoler dans un travail commun où chacun brillerait si peu? une
+Babel par ordre alphabétique, un monstrueux dictionnaire de trente
+volumes in-folio? L'_Encyclopédie_ fut bien plus qu'un livre. Ce fut une
+faction. À travers les persécutions, elle alla grossissant. L'Europe
+entière s'y mit.
+
+Belle conspiration générale qui devint celle de tout le monde. Troie
+entière s'embarqua elle-même dans le cheval de Troie.
+
+ * * * * *
+
+Tout cela était encore dans le cerveau de Diderot. Il était encore à
+Vincennes, mais plus libre déjà, quand il eut, en août 1749, la visite
+vraiment mémorable du musicien Rousseau. Il n'avait pas encore fait le
+_Devin du village_, et rien ne le recommandait. Diderot, qui l'aimait,
+ne méditait pas moins d'inscrire Rousseau au titre du grand
+_Dictionnaire des sciences_, de lui donner l'honneur d'être un des
+fondateurs de l'Encyclopédie (ce qu'il a fait réellement).
+
+Mably, dans cette année, avait donné son livre contre la vie moderne,
+son éloge de Sparte, etc. Rousseau, protégé de Mably et ancien ami du
+célèbre auteur, pouvait-il ignorer ce livre? Il n'en dit rien, mais
+parle seulement du sujet proposé par l'Académie de Dijon. «Les sciences
+et les arts ont-ils servi le genre humain?» Cette question, dit-il, lui
+ouvrit tout un monde. Il allait à Vincennes quand il la lut, en fut ému,
+gonflé, ne put plus respirer. Il s'assit sous un arbre, y écrivit une
+page au crayon pour la montrer à Diderot.
+
+Les trois récits qu'on a de ce moment (par Rousseau, Diderot, Marmontel)
+s'accordent aisément. Rousseau entrevit bien la grande place qu'il
+allait saisir, en attaquant les sciences et le parti de ses amis. Mais
+il ne l'eût pas fait sans l'avis généreux du capital ami, qui pour lui
+était tout alors, sans l'autorisation de l'oracle du temps.
+
+Grave question pour Diderot! Au jour où il dressait le monument des
+sciences, allait-il envoyer Rousseau dans le camp opposé? Ne risquait-on
+de voir bientôt un encyclopédiste ennemi de l'Encyclopédie? qui sait?
+ennemi de Diderot?
+
+Celui-ci fut très-grand. Il conseilla contre lui-même, contre son oeuvre
+et contre son parti. Il conseilla Rousseau pour Rousseau, selon ses
+tendances, son talent et sa destinée, et, quoi qu'il arrivât, il le
+lança dans l'avenir.
+
+ * * * * *
+
+FIN DU TOME DIX-HUITIÈME
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+
+PRÉFACE
+ Pages.
+ Sources de cette histoire.--La conspiration de famille.--Le
+ Credo du XVIIIe siècle.......................................... 1
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ FLEURY ET M. LE DUC. 1724...................................... 19
+ Fleury transmet à M. le Duc un pouvoir limité................ 20
+ Fleury créé par les Jésuites................................. 22
+ Il écarte les honnêtes gens de l'enfant royal................ 23
+ Duverney dirige M. le Duc et madame de Prie.................. 25
+ Réforme de Duverney. Son impopularité........................ 30
+
+
+CHAPITRE II
+
+ CHUTE DE M. LE DUC. 1725-1726.................................. 33
+ Amour de la France pour le petit roi......................... 34
+ Ses camarades. Connivence de Fleury.......................... 36
+ M. le Duc les chasse......................................... 40
+ Il marie le roi, septembre 1725.............................. 41
+ Chute de M. le Duc, juin 1726................................ 49
+ Exil et mort de madame de Prie............................... 50
+
+
+CHAPITRE III
+
+ ESPRIT GUERRIER ET PROVOCATION DU CLERGÉ.--FRANCE.
+ POLOGNE. ESPAGNE. 1726-1727.................................. 53
+ On aggrave la persécution protestante........................ 54
+ Cruautés des Jésuites, funestes à la Pologne................. 55
+ Leurs folies d'Espagne. Riperda, nouvelle Armada............. 60
+ L'Anglais corrompt la Farnèse et se joue de Fleury........... 65
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ CHUTE DU SIÈCLE.--IMPUISSANCE DES JANSÉNISTES ET
+ DES PROTESTANTS. 1727-1729................................... 68
+ On dit à tort que la France se remit sous Fleury............. 68
+ Réaction honnête et libérale du jansénisme................... 70
+ Persécutions. Miracles jansénistes........................... 72
+ Association des jansénistes, des francs-maçons............... 76
+ Vertus et stérilité des jansénistes, des protestants......... 80
+
+
+CHAPITRE V
+
+ VOLTAIRE ET MADEMOISELLE LECOUVREUR. 1728-1730................. 83
+ Voltaire revenu d'Angleterre, 1728........................... 85
+ Lettres anglaises et contre Pascal: _Le but de l'homme
+ est l'action_.............................................. 87
+ Tragique destinée de mademoiselle Lecouvreur................. 92
+ Elle est enterrée furtivement................................ 99
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ LES MARMOUSETS.--LA CADIÈRE. 1730-1731........................ 101
+ Le Roi sous le Pape: La Bulle loi du royaume................ 102
+ Le Roi trahit ses camarades; Fleury le tient sous clef...... 104
+ Le procès du P. Girard et de la Cadière trouble la
+ royauté du clergé, 1731................................... 105
+ Le Clergé perd l'espoir de devenir son propre juge.......... 114
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ ZAÏRE ET CHARLES XII.--LA GUERRE. 1732-1733................... 116
+ La chanson de Bonneval, le pacha français................... 116
+ Chauvelin et Bellisle pour la guerre (contre Fleury)........ 118
+ Essor des arts lyriques, _Zaïre_. On est amoureux de
+ l'amour................................................... 121
+ Infirmité de la reine. On achète pour le roi madame
+ de Mailly, 1732........................................... 125
+ Chauvelin veut rétablir Stanislas, chasser l'Autrichien
+ d'Italie.................................................. 127
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ LA GUERRE.--FLEURY ET WALPOLE. 1733-1735...................... 130
+ Fleury, mené, par Walpole, retarde et entrave............... 131
+ On compromet la Pologne, Stanislas, et on les trahit........ 135
+ Mort héroïque de Plélo...................................... 138
+ L'Espagne profite de la guerre, prend les Deux-Siciles...... 139
+ Malgré la trahison de Fleury, Chauvelin exige la Lorraine... 140
+ L'Angleterre anti-protestante. Elle assure l'Empire à
+ l'Autriche................................................ 142
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ VOLTAIRE, 1734-1739.--LE ROI NE FAIT POINT SES
+ PÂQUES, 1739................................................ 144
+ Les Lettres anglaises de Voltaire, 1734..................... 145
+ Il se réfugie chez madame Du Châtelet, en Hollande, etc..... 147
+ Réaction. Chute de Chauvelin, 23 février 1737............... 150
+ Influence dévote et galante de madame de Toulouse........... 152
+ Contre elle, la Mailly appelle sa jeune soeur la Nesle,
+ décembre 1738............................................. 155
+ Le roi déclare qu'il ne fera pas ses pâques, avril 1739..... 157
+
+
+CHAPITRE X
+
+ GUERRE D'AUTRICHE.--GRANDEUR ET CATASTROPHE
+ DE LA NESLE................................................. 158
+ La chimère du _bon Roi_, du salut par l'amour............... 159
+ Mort de l'Empereur, guerre imminente, octobre 1740.......... 164
+ Apparition de Frédéric...................................... 164
+ La Nesle décide le roi pour Frédéric contre Marie-Thérèse,
+ 1741...................................................... 168
+ Ambassade de Bellisle qui fait élire le Bavarois............ 170
+ La Nesle ne peut réussir contre Fleury, l'Autriche.......... 171
+ La mort de la Nesle sauve Marie-Thérèse, septembre 1741..... 176
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ LA CONSPIRATION DE FAMILLE.--LA TOURNELLE.--DÉSASTRE
+ DE PRAGUE. 1742............................................. 179
+ Le Dauphin, gras, dévot, chef du parti jésuite.............. 179
+ La reine et ses filles sont pour l'Espagne et pour
+ Marie-Thérèse............................................. 181
+ On veut leur opposer une maîtresse. Concurrence de
+ la Tournelle et de la petite Poisson...................... 185
+ Fleury nous trahit pour l'Autriche, retraite de Prague,
+ déc. Mort de Fleury, janvier 1733......................... 191
+
+
+CHAPITRE XII
+
+ FRÉDÉRIC LE GRAND.--FURIE DE L'ANGLETERRE.--LA
+ TOURNELLE.--LE ROI MALADE. 1743-1744........................ 194
+ Frédéric et Bonaparte....................................... 196
+ Combien Frédéric fut Français............................... 197
+ Brutalité de l'Angleterre, barbarie de Marie-Thérèse........ 198
+ Faiblesse du roi pour sa fille l'Infante; pacte de famille.. 204
+ Mais la Tournelle envoie Voltaire à Frédéric................ 205
+ Projet de descente en Angleterre............................ 208
+ Succès en Flandre; le roi malade à Metz, 1744............... 214
+ Mort de la Tournelle, 6 décembre 1744....................... 218
+ Frédéric, abandonné de la France, sauvé par un coup
+ de génie.................................................. 220
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+ LA POMPADOUR ET FONTENOY.--VOLTAIRE ET L'ORIGINE
+ DE L'ENCYCLOPÉDIE. 1745-1746................................ 221
+ Comment la Pompadour s'imposa au roi malgré lui............. 224
+ Bataille de Fontenoy, 11 mai 1745........................... 225
+ Descente de Charles-Édouard en Écosse, octobre.............. 230
+ On abandonne Édouard et Frédéric qui fait la paix........... 232
+ La Pompadour, accueillie de la reine, non de ses filles..... 234
+ Elle appuie Machault pour imposer les biens du clergé....... 236
+ Voltaire à la cour. L'Encyclopédie.......................... 237
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+ LE ROI CONQUIS PAR LA FAMILLE.--RÈGNE DE MADAME
+ HENRIETTE. PAIX DE 1748..................................... 238
+ Le plan de d'Argenson pour la Pologne et l'Italie,
+ pour donner Milan au Piémont, etc......................... 239
+ Velléité du roi, désespoir de sa fille l'Infante............ 240
+ Décadence de la Pompadour; influence d'Henriette;
+ il renvoie Argenson, février 1747......................... 245
+ La reine refroidie pour Henriette........................... 247
+ Voltaire écrit _Sémiramis_.................................. 249
+ Voltaire écrit contre la paix, est disgracié................ 250
+ Paix de 1748, 18 octobre.................................... 250
+ Enlèvement du prince Édouard................................ 252
+
+
+CHAPITRE XV
+
+ MADAME HENRIETTE.--LES BIENS D'ÉGLISE SONT DÉFENDUS.
+ 1748-1781................................................... 253
+ Le clergé renouvelle la guerre du Jansénisme et emploie
+ les filles du roi pour défendre ses biens................. 254
+ Voyage de l'Infante à Versailles, renvoi de Maurepas........ 256
+ Le roi associe ses filles à ses orgies, octobre 1749........ 257
+ Enlèvements d'enfants et révoltes de Paris, mai 1750........ 259
+ Le _Chemin de la Révolte_................................... 262
+ Le roi abandonne l'idée d'imposer le clergé................. 263
+ Entrée du Dauphin au Conseil, octobre....................... 264
+ Adélaïde succède à Henriette qui meurt, février 1752........ 266
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+ MADAME ADÉLAÏDE.--LES BIENS ECCLÉSIASTIQUES
+ SONT SAUVÉS. 1752........................................... 274
+ Caractère d'Adélaïde, violemment passionné.................. 275
+ Guerre imminente, lutte intérieure du Parlement et
+ du Clergé................................................. 279
+ Règne d'Adélaïde (septembre 1752), abaissement de la
+ Pompadour................................................. 280
+ Discours contre les sciences, Devin du village; divisions
+ du parti encyclopédique................................... 282
+ Violences, enlèvements. Le Parlement attaque les
+ _Lettres de cachet_....................................... 283
+ Enlèvement du Parlement, 9 mai 1753......................... 284
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+ SUITE D'ADÉLAÏDE.--FOURBERIE DU ROI.--DÉCEPTION
+ DU PARLEMENT. 1753-1755..................................... 286
+ Fluctuations du roi. Adélaïde s'établit chez lui. 27
+ décembre 1753............................................. 289
+ Le Clergé obtient que Machault sorte des Finances,
+ 4 août 1754............................................... 291
+ L'archevêque sauvé par le roi des poursuites du Parlement... 293
+ Le roi flatte le Parlement, fait enregistrer les impôts..... 294
+ Bruits publics sur Adélaïde, juillet 1755................... 295
+ Le roi se moque du Parlement, le subordonne au
+ Grand Conseil............................................. 296
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+ GUERRE DE SEPT ANS. 1756...................................... 298
+ La Pompadour très-bas en août 1755, et très-haut en
+ septembre................................................. 298
+ Elle gagne le roi et la famille à l'Autriche par l'espoir
+ que l'Infante aura les Pays-Bas........................... 299
+ Fourberie de l'Autriche. Marie-Thérèse se fait Française.... 301
+ Conférence de Babiole, 22 septembre 1755.................... 302
+ Union de la Prusse et de l'Angleterre, 16 janvier 1756...... 305
+ La Pompadour règne. «Plus d'hommes en France.».............. 306
+ Richelieu emporte Mahon, mai 1756........................... 308
+ Mais Frédéric enlève la Saxe au père de la Dauphine......... 309
+ Le roi irrité se jette dans la guerre, brise le Parlement,
+ décembre 1756............................................. 311
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+ DAMIENS. JANVIER-MARS 1757.................................... 314
+ Légendes du Pacte de famine, du Parc-aux-Cerfs.............. 315
+ Le viol du 17 février 1756.................................. 316
+ On croit que le roi sera tué................................ 317
+ Origines de Damiens.--Les domestiques au XVIIIe siècle...... 318
+ Ni Jésuite, ni Janséniste, mais Parlementaire. Son
+ idée fixe d'_avertir_ le roi.............................. 322
+ On lui jette un sort. Il vole............................... 327
+ Il retourne à Arras, voudrait se tuer....................... 328
+ Il revient pour _avertir_ le roi, le frappe, 5 janvier 1757. 331
+ Ses premières réponses...................................... 332
+ On veut lui faire accuser le Parlement...................... 334
+ La Pompadour renvoyée reste, fait renvoyer Argenson
+ et Machault, 1er février 1755............................. 339
+ Elle négocie avec le Parlement, fait espérer l'expulsion
+ des Jésuites.............................................. 341
+ Le procès étouffé.--Tortures et exécution de Damiens.
+ 28 mars................................................... 343
+
+
+CHAPITRE XX
+
+ FRÉDÉRIC.--ROSBACH. 1757...................................... 350
+ Proscription de Frédéric et des philosophes, de
+ l'Encyclopédie............................................ 351
+ Napoléon, Voltaire, et tous, ont trop ravalé Frédéric....... 351
+ Sa grandeur dans la paix.................................... 353
+ Son danger entre trois géants et sa défense de l'Europe..... 355
+ Sept batailles en un an: victoire de Prague, 6 mai.......... 356
+ Frédéric perd son unique allié (la petite armée de Hanovre). 359
+ Les agents de l'Autriche (Choiseul) diffament Frédéric...... 360
+ Vie de Louis XV; petit Parc-aux-Cerfs intérieur............. 361
+ Vie de Frédéric; ses vers à Voltaire........................ 362
+ Il se sent nécessaire au monde; sa gaieté héroïque.......... 363
+ Marie-Thérèse le croit accablé, ordonne (par Choiseul)
+ qu'on l'achève à Rosbach.................................. 365
+ Le favori Soubise, l'armée des filles, coiffeurs et
+ cuisiniers................................................ 367
+ La déroute de Rosbach, 7 novembre 1757...................... 369
+ L'admiration de Frédéric refait la patrie allemande......... 371
+ Roi, général, philosophe, historien......................... 372
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+ CREDO DU XVIIIe SIÈCLE. 1720-1787............................. 373
+ La France fait la conquête morale de l'Europe............... 374
+ I. _L'action._ Montesquieu et Voltaire...................... 376
+ Montesquieu prédit la _mort du catholicisme_, 1720........ 379
+ -- déclare le christianisme improductif et _inactif_. 380
+ Voltaire déclare: _Le but de l'homme est l'action_, 1734.. 381
+ -- _L'action est libre, non fatale_.................... 382
+ -- _La règle de l'action est invariable_, 1738......... 383
+ Ses disciples, Frédéric et Vauvenargues, 1746............. 383
+ Son essai sur les moeurs, 1740-1757: _Unité morale du
+ monde_.................................................. 383
+ II. _L'action universelle._ Diderot......................... 384
+ Les arts-métiers.......................................... 385
+ Diderot panto-phile, pan-urge et Prométhée................ 386
+ Il émancipe la Nature..................................... 387
+ Il crée l'Encyclopédie.................................... 394
+ Il lance Rousseau......................................... 394
+
+
+Paris.--Imprimerie Moderne (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Histoire de France 1724-1759, by Jules Michelet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1724-1759 ***
+
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+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+redistribution.
+
+
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
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+
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+
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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