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diff --git a/26859-8.txt b/26859-8.txt new file mode 100644 index 0000000..6831309 --- /dev/null +++ b/26859-8.txt @@ -0,0 +1,11350 @@ +Project Gutenberg's Histoire de France 1724-1759, by Jules Michelet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de France 1724-1759 + Volume 18 (of 19) + +Author: Jules Michelet + +Release Date: October 9, 2008 [EBook #26859] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1724-1759 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +[Note au lecteur de ce fichier digital: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.] + + + + + HISTOIRE + + DE + + FRANCE + + + + + PAR + + J. MICHELET + + + + + NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE + + + + + TOME DIX-HUITIÈME + + + + + PARIS + + LIBRAIRIE INTERNATIONALE + A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS + 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 + + 1877 + + Tout droits de traduction et de reproduction réservés. + + + + + HISTOIRE DE FRANCE + + + + +PRÉFACE + + +Passer de la Régence à Fleury et à Louis XV, c'est, ce semble, passer de +la pleine lumière aux arrière-cabinets de Versailles, cachés dans +l'épaisseur des murs, sans air ni jour que ceux des petites cours qui +sont des puits.--Grand changement. Tout était en saillie. Tout gravitait +autour d'un fait très-public, le Système. Tout entrait dans le drame, et +paraissait au premier plan, le mal surtout. Ce temps ne voilait rien. + +Il en est autrement de Fleury et de Louis XV. Les gouvernements +successifs ont cru devoir cacher cette histoire de prêtre et de roi. +C'est un mystère d'État. Deux personnes en ce siècle ont seules eu la +faveur d'en ouvrir les archives diplomatiques, l'historien de la Régence +Lemontey, et celui de la Chute des Jésuites. Les quarante années qui +s'étendent de l'une à l'autre époque n'étaient guère connues jusqu'à +nous que dans les événements qu'on peut dire extérieurs, militaires, +littéraires, les anecdotes de Paris. Pour le centre réel de l'action, du +gouvernement, l'intérieur de Versailles, qui le savait? personne. Porte +close. On n'y entrait pas. C'était trop haut pour les simples mortels. +_Affaire de Cabinet!_ Grand mot qui fermait tout. Ce n'était pas figure. +Le Cabinet n'est pas le salon des ministres et de la table verte, mais +le petit trou noir où le Roi écrivait, souvent contre son ministère, à +sa famille, à ses parents, amis, Espagnols, Autrichiens. + + * * * * * + +L'extrait de d'Argenson donné en 1825 ne nous révélait guère que la +politique extérieure de cet homme excellent dans son court ministère. En +1857, heureusement, son très-digne neveu, honnête et courageux, averti +que l'on préparait une édition de son grand oncle, et craignant la +prudence timide que l'on pourrait y mettre, cassa les vitres, et publia +lui-même, nous donna le vrai Louis XV (édition Janet, in-12). Puis vint +l'édition in-8º, très-ample et fort utile à consulter. + +Là en pleine lumière éclate le secret de ce règne: _la conspiration de +famille_. On voit parfaitement que le Roi ne fut point aussi flottant +qu'on l'avait cru, mais sous l'empire d'une idée fixe. Si les ministres +ou les maîtresses influèrent, ce fut en suivant cette idée, servant +uniquement l'intérêt de famille. + +Le témoignage de d'Argenson est d'autant plus grave qu'il a un culte +ardent et sincère de la royauté. Il s'obstine à aimer le Roi, à espérer +en lui, à croire qu'un jour ou l'autre il vaudra quelque chose. La +vérité, malgré lui, lui échappe, s'arrache de sa bouche. Il la dit à +regret, à son corps défendant. Même après sa disgrâce, il est le même. +Sa foi robuste n'en est pas ébranlée. Il garde encore longtemps son +_credo_ monarchique: _l'espoir du salut par le Roi_. D'autant plus il +est accablé quand manifestement tout est perdu (1756) et la France +livrée à l'Autriche. Alors il succombe et il meurt. + + * * * * * + +Des lueurs singulières éclataient par ce livre, mais courtes, brèves, +des lumières incomplètes. Enfin un secours est venu qui nous aide à lire +d'Argenson, qui donne Versailles jour par jour. C'est l'immense et +consciencieux Journal de M. de Luynes, qui, de chez la Reine, voit +tout, note tout à sa date, en termes ménagés, mais clairs le plus +souvent. La Reine, quoique si dévote, les amis de la Reine, entrèrent +très-peu dans le mouvement de Versailles, restèrent à part du Dauphin, +de Mesdames. M. de Luynes est un témoin honnête, triste, respectueux, +dont certes le respect n'est nullement de l'approbation. + +Sa chronologie simple, mais infiniment détaillée, sans le savoir, sans +le vouloir, confirme les faits graves donnés par d'Argenson et autres. +Il explique Barbier, la Hausset, etc. Il prouve que Soulavie fut souvent +très-bien informé. + +Le secours admirable que je trouve dans M. de Luynes, c'est qu'autour +d'un grand fait qui me vient de quelque autre, il me donne une infinité +de faits accessoires qui l'amènent, l'expliquent, qui se lient avec lui +par la force des choses. Le grand fait passe; mais la trace en continue +longtemps: mille détails le rappellent encore. + +Encadré dans la multitude de ses précédents, de ses conséquents, prévu +_avant_, suivi _après_,--ce fait offre un ensemble de faits qui se +supposent, se tiennent, se prouvent les uns les autres. Voilà un fait +solide, alors, et il n'est pas facile d'y toucher et de l'ébranler. Il +repose dans la certitude,--une certitude telle que nulle science +d'observation ou de calcul ne donne de preuve plus forte. + +Pour les temps antérieurs à ce journal, très-laborieusement j'ai +moi-même construit mon fil chronologique, l'ai suivi en toute rigueur. +Aux temps tragiques surtout de madame de Prie, un seul fait hors de date +eût rendu tout obscur. Là et partout (ainsi que je l'ai dit ailleurs), +je suis le serf du temps. Je m'interdis ces tableaux généraux où l'on +rapproche pour l'effet littéraire des faits d'époques différentes. +Qu'ils soient brillants, ces tableaux, il n'importe. Leur éclat +obscurcit, faisant perdre de vue la vraie lumière profonde de +l'histoire, _la causalité_. + +Par ce respect du temps, il s'est trouvé que, même où ce volume ne +s'appuie pas de documents nouveaux, il n'en donne pas moins une histoire +absolument neuve. Ceux qui croyaient savoir l'histoire de Louis XV, +seront un peu surpris. Ils n'y reverront rien qui réponde à leurs +souvenirs. Pour les rassurer, j'ai cité beaucoup, et dans le texte même +(non pas au bas des pages). Par là, dans les moments critiques qui les +inquiéteraient, ils sentiront la base ferme que l'histoire leur met sous +les pieds. + +J'ai poussé ce scrupule (pour le procès de Damiens) jusqu'à citer de +ligne en ligne. Les nuances infinies du règne de Mesdames, les +variations que subit dix ans la Pompadour du plus haut au plus bas, +avant son règne de la guerre de Sept Ans, tout cela est daté, précisé +par les textes. + + * * * * * + +Saint-Simon m'a servi encore dans ce volume. Quoique la fin de ses +Mémoires reste cachée toujours aux secrètes archives des affaires +étrangères, il donne, dans ce que nous avons, des faits capitaux sur +Fleury:--sa profonde ignorance (avouée de son ami Walpole),--sa niaise +confiance aux Anglais,--sa connivence honteuse à la vie pitoyable du +petit Roi, et le soin qu'il eut d'éloigner de lui les honnêtes gens +qu'avaient choisis Louis XIV et le Régent. Sur tous ces points, il +autorise, confirme Soulavie, et aussi sur le point très-grave qui +contient tout: _Fleury fut le mannequin d'Issy_, de Saint-Sulpice, des +Rohan, des Tencin. Ils ne le lâchèrent pas, le firent rester, même +idiot, nous tinrent liés sous ce cadavre. + +D'Argenson et autres nous prouvent qu'il ne rétablit pas la France. Il +la livra aux Fermiers généraux. + +Tout le monde se jouait de lui, même l'Espagne, ce qu'établit Montgon +(qu'on ne lit pas assez). + +M. d'Haussonville a fourni la preuve de ses deux trahisons, de ses +faiblesses pour l'Autriche, à qui il dénonçait nos ministres et nos +généraux, à qui il immola l'armée infortunée, gelée dans le retour de +Prague. + +Noailles, que j'ai ailleurs admiré, défendu, ici me tromperait par son +adresse à embrouiller les choses, sans d'Argenson qui donne naïvement le +dessous des cartes, l'asservissement de Noailles aux dévots, à Mesdames +et à l'intérêt de famille (1746). + +Voltaire me sert fort par ses lettres, peu par son _Louis XV_, sa triste +_Histoire du Parlement_. Il est dans ces ouvrages injuste et léger, +très-flatteur, spécialement pour Richelieu. + +L'homme de Richelieu, Soulavie, est trop décrié. Bavard et mauvais +écrivain, ne sachant pas trop bien les affaires générales, il sait +très-bien Versailles. Il avait sous la main et Richelieu vivant, et les +papiers de Richelieu, les papiers Maurepas, le journal de M. de Luynes. +Avec tant de secours, il pouvait marcher droit. Pour la cour, il est bon +le plus souvent, et on le trouve exact en ce qu'on peut vérifier. + +Duclos, fort inutile pour les temps antérieurs, est tout à coup, en +1756, très-important, très-grave. Dans sa position singulière, à part +des philosophes, familier chez la Pompadour, et surtout ami de Bernis, +il a vu de très-près à ce moment. Il y donne deux faits capitaux: 1º La +Pompadour a seulement _influé_ jusqu'en 1756; mais alors elle _règne_ +(par la grâce de Marie-Thérèse); 2º l'ordre de Rosbach partit de Vienne, +de notre ambassadeur Choiseul, le valet de l'Autriche. + +La Hausset est fort curieuse, mais elle fait un roi bonasse, et une +douceâtre Pompadour. Elle ignore que sa maîtresse a rempli les prisons +d'État. Elle ignore (chose plus étonnante) que par trois fois (1747, +1752, 1755) la Pompadour fut très-près de tomber.--Elle sait des choses +importantes: le petit Parc-aux-Cerfs intérieur près de la chapelle, +l'inceste simulé par les seigneurs pour plaire au roi, sa vive jalousie +à l'égard de ses filles, sa haine pour Bernis quand il le sut amant de +sa fille l'Infante, etc., etc. + +Elle réduit ce qu'on avait dit sur la haute faveur de Quesnay et de son +école auprès du roi. Il avait plu sans doute par la doctrine économiste +qui fait le roi co-propriétaire en tout bien du royaume. Mais il resta +toujours isolé, à distance. Même en voiture, et l'emmenant comme +médecin, la Pompadour ne daignait lui parler. + +L'excellent journal de Marais, qui nous a révélé la honteuse enfance du +roi, le fangeux Versailles de ce temps, malheureusement nous quitte de +bonne heure.--Et il s'en faut que Barbier le remplace. Très-prolixe pour +le Parlement et riche pour l'histoire de Paris, Barbier ignore +profondément la Cour, le lieu étroit où tout se décidait. En 1738, à +peine, il commence à savoir les faits de 1732 (l'avénement de la +Mailly). Il ne sait pas un mot du règne de madame de Vintimille, un des +grands moments de l'histoire. + +Même son Parlement, il le sait assez mal. Il n'en marque pas bien la +dualité intérieure (jansénistes et politiques), les tendances opposées +qui ôtaient toute force à ce corps, guerroyant à la fois contre la Bulle +et l'Encyclopédie. Utile, cependant, très-utile, ce journal ne me quitte +pas; il me donne (en regard de de Luynes et de d'Argenson) la +chronologie de Paris. + +Le témoin capital du siècle est certainement d'Argenson. Il n'est pas +sans talent (voir le sinistre bal de décembre 51), et il a un grand +coeur, un violent amour du peuple et de la France. Je comprends +qu'aujourd'hui tous les petits esprits tombent sur lui, relèvent +soigneusement ses contradictions. + +Oui, oui, c'était un simple. Cela n'empêche pas qu'il ne fût un voyant, +ne devinât cent choses qui depuis se sont faites. On dirait qu'il est +membre de l'Assemblée constituante. Il voit toute la France nouvelle, +l'Italie libre, la naissance des États-Unis. + +Sans accuser, il est terrible. Il ressort partout de son livre que +Versailles ne cesse pas un seul jour de trahir la France. + +Du reste _innocemment_, en grande sécurité de conscience. Quand Louis XV +reçut l'égratignure de Damiens, il dit: «Eh! pourquoi me tuer? Je ne +fais de mal à personne.» + +Il aurait pu être encore pire, avec l'éducation qu'il eut, avec les +petits corrupteurs auxquels l'abandonna Fleury. Il aurait pu être un +Néron. Au fond, ce fut un gentilhomme, timide, hautain et sec, dissolu, +aimant la famille, mais du plus bas amour, amour de chat; très-hostile à +son fils, beaucoup trop tendre pour ses filles. Si on qualifie cet amour +moins sévèrement que les contemporains, il restera toujours +incontestable que Mesdames eurent sur lui une énorme influence. L'une +sauva les biens du Clergé; il n'y eut de ruiné que la France. L'autre +fut la cause directe des guerres principales de ce règne. + +Croyant solidement que le royaume était un simple patrimoine, ni le roi, +ni ses filles n'eurent le moindre scrupule. Pour l'une, on tue 200,000 +hommes, pour lui donner le Milanais (1741-1748). On ne réussit pas. +Alors, pour elle encore, pour lui donner les Pays-Bas, commence la +grande guerre de Sept Ans, qui coûte un million d'hommes (si l'on compte +tous ceux qui moururent de misère). + +M. de Luynes, dans son détail immense des choses publiques, officielles, +à son insu, appuie merveilleusement d'Argenson. Il nous donne _le temps_ +et _le lieu_, les petits voyages, le changement des appartements. Avec +lui et Blondel, et le savant M. Soulié, le conservateur de Versailles, +je vois tout, je suis tout, de jour, de nuit. Un plan ingénieux, par de +petites cartes qu'on lève à volonté, donne la superposition des étages, +des entre-sols même coupés dans la hauteur des pièces, l'infinie +subdivision du vaste labyrinthe (_Bibl. du Louvre_, vol. in-4º). Rien de +plus instructif. Tel cabinet, tel escalier, expliquent les grands +événements. + +En ce palais impur, le seul lieu un peu propre où puisse s'arrêter le +regard, c'est l'appartement de la reine. Elle était née charmante de +coeur et de douceur modeste. Faible, bigote, parfois intolérante, quand +elle y est poussée par ses Jésuites polonais, d'elle-même elle n'est pas +intrigante. Sa petite société resta à part de la cabale du Dauphin, de +Mesdames. Je n'aime guère son président Hénault, mais beaucoup ses de +Luynes, rares courtisans, qui, loin de demander, dépensaient leur +fortune à nourrir leur maîtresse, infirme, abandonnée. Cet honnête +intérieur m'a reposé les yeux. M. de Luynes, par le portrait sévère +qu'il a fait du Dauphin, par des traits innombrables relatifs aux filles +du roi, fait sentir fortement combien la reine est loin de ses enfants, +de madame Henriette et de madame Adélaïde, les deux _Chefs du Conseil_, +pour dire comme d'Argenson. Au volume suivant, en mars 1767, on verra la +fille et la mère se disputer directement l'éducation de Louis XVI. + +J'ai profité souvent des _Nouvelles ecclésiastiques_,--fort peu des +livres de Hollande, Histoire de la cour de Perse, Vie privée, et autres +sottises, d'écrivains faméliques, ignorants et mal informés, qui +écrivaient pour les libraires les mystères de la Cour, dont ils ne +savaient pas un mot. + + * * * * * + +Dans le labeur ingrat, mais nécessaire, de bien tenir, sans le lâcher, +le fil central qui mène tout, je ne m'écarte guère ni vers les affaires +protestantes, ni vers nos colonies. Je dois les ajourner. Mais je ne +puis pas ajourner un spectacle admirable et de lumière immense, qui m'a +consolé, soutenu, dans mon sombre Versailles où j'étais +enfermé:--l'essor de la pensée au XVIIIe siècle. + +Plus l'autorité tombe et descend dans la honte, plus le libre esprit +monte, allume le fanal immortel qui nous guide encore. + +C'est de la Régence à Rosbach, dans ces trente-trois années, que ce +siècle a été fort, original et lui-même. La décadence en tout commence +en 1760[1]. + + [Note 1: Ce volume s'arrête à l'entrée de la guerre de Sept + Ans.--Helvétius, Holbach, viennent plus tard, ainsi que + _Candide_, cette fâcheuse éclipse de Voltaire.--La réaction + pleureuse de Diderot (le Père de famille) et de la Nouvelle + Héloïse (1759) ne me regardent pas encore.--L'art est encore + entier. Cet _art de la Régence_ subsiste. Il va faiblir, et + peu à peu faire place au pauvre _art Louis XVI_.--Le style + aussi s'altère vers 1760. Un grand maître l'a dit: «Dans + Voltaire, la forme est l'habit de la + pensée,--transparent,--rien de plus. Avec Rousseau, l'art + paraît trop, et l'on voit commencer le règne de la forme, par + conséquent sa décadence.»] + +Aux neuf années de paix entre les guerres (1748-1757), la France étonna +le monde d'une fécondité inouïe. Jamais tant de grands livres ne +parurent en même temps. On vit surgir coup sur coup, comme aux époques +antiques, des soulèvements de la terre, des masses énormes et +colossales, des Alpes et des Pyrénées. + +L'Esprit des lois, splendide exposition de tant de faits curieux, de +tant de vues ingénieuses, fut un coup de théâtre immense (1748). + +Et à l'instant (1749), surgit, comme une autre montagne, la grande +Histoire naturelle de Buffon, sa Théorie de la terre, qui le mènera en +trente ans aux Époques de la nature. + +Bientôt (1753) apparaît, incomplète encore, cette histoire qui fit toute +histoire, qui nous engendra tous (et critiques et narrateurs), le vaste +Essai sur les moeurs des nations (complet, 1757). + +Cependant, année par année, par l'effort titanique de Diderot, +d'Alembert, Voltaire, tant d'autres qui si généreusement y jetèrent +leurs travaux, s'entassait l'Encyclopédie, livre puissant, quoi qu'on +ait dit, qui fut bien plus qu'un livre,--la conspiration victorieuse de +l'esprit humain. + +Victorieuse.--Je le dis en deux sens. + +On pourra voir dans ce volume l'hommage étrange que l'Autriche +elle-même, pour entraîner la France, fut obligée de rendre à l'opinion +dominante. + +On verra la cabale autrichienne se dire philosophe,--Kaunitz, Choiseul, +courtisans de Ferney,--et la grosse Marie-Thérèse, quatre heures par +jour à son prie-Dieu, autant le soir aux pièces de Voltaire, qu'elle +fait jouer lâchement par ses filles les archiduchesses. + +On y verra aussi comment un encyclopédiste, l'ami et l'allié de Diderot +et de d'Alembert, poursuivi à la fois par les rois et par les dévots, +leur livra en un an cent combats, sept batailles, fit face à leurs sept +cent mille hommes.--C'est la plus grande lutte pour la disproportion des +forces qu'on ait vue depuis Salamine.--La même année, 1757, on +proscrivit ensemble Frédéric, l'Encyclopédie; on mit au ban du monde et +la philosophie et le roi des penseurs.--La Pensée vainquit à Rosbach. + +Trois empires et cent millions d'hommes ne purent rien sur quatre +millions.--Le fer, le feu, la mort, mollirent contre l'Idée. + +L'Idée forte et paisible.--Le soir de ces grands jours, ayant couché par +terre vingt, trente mille Croates ou Cosaques, Frédéric, immuable, +écrivait à Voltaire, ou faisait un chapitre de ses admirables Mémoires. + +Napoléon semble avoir peu goûté que les _idéologues_ aient eu un si +grand capitaine. Il est fort dur pour lui. Il tient trop peu de compte +des circonstances spéciales, vraiment uniques, d'une telle crise. + +La France, en général, n'a pas rendu encore tout ce qu'elle doit à +l'homme qui l'a le plus aimée, qui vécut d'elle, ne parla que sa langue, +à ce Français, si grand par l'_action_ et par la pensée. + +Le XVIIIe siècle avait posé sa foi, son _credo_, son symbole (par +Voltaire, Vauvenargues, etc.): _Le but de l'homme est l'action._ Il +restait de montrer et de prouver cela, comme fit Frédéric, par toute +activité, dans la paix, dans la guerre, administration, lois, combats, +avec ce calme souverain, qui, par-dessus le trouble des affaires, des +dangers, planait dans la culture des arts. + +L'_action_! On verra combien ce simple mot fut fort pour rallier le +siècle avant la décadence de 1760.--Il est très-faux qu'on ait erré, +flotté. Non, l'Europe a marché très-droit. + +Leibnitz posa la _force vive_, premier élément d'action.--Vico dit que +l'homme est créateur, père et fils de son action (1726).--Montesquieu, +aux _Lettres persanes_, que le principe _inactif_ et stérile du Moyen +âge allait mourir (1720).--Voltaire proclame en ses Lettres anglaises: +«L'action est le but de l'homme» (1734).--«L'action libre (1738)--et +sous la même règle morale» (1751). + +Diderot enfin entreprend d'évoquer l'action, la force vive, en tous les +êtres, fait jaillir de chacun le Dieu qui est en lui. Il s'écrie: +«Élargissez Dieu!» Mot fécond qui lança, avec nous, l'Allemagne et les +sciences de la nature. + +Celles de l'homme l'étaient par l'_Essai sur les moeurs_, et la grande +enquête historique sur l'action universelle de l'homme, sur sa +concordance morale. + +Montesquieu et Voltaire avaient pressenti l'Orient, regardé vers la +Perse. Au moment où l'_Essai_ parut, un héros de vingt ans, Anquetil, +sans moyens ni ressources, va au fond de l'Asie (1754) chercher les +livres de la Perse, la tradition sainte de la morale antique, l'accord +du genre humain (du présent au passé),--_la foi de l'action_, du travail +créateur à l'image de Dieu, qui nous fait dieux aussi. + + Hyères, 1er mai 1866. + + + + +HISTOIRE + +DE FRANCE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +FLEURY ET M. LE DUC + +1724 + + +Un simple précepteur avait transféré le royaume, Fleury avait d'un mot +(que le Roi ne dit même pas, approuva seulement) créé M. le Duc. Et cela +sans conseil. Nulle délibération. Les ministres ignorèrent qu'on faisait +le premier ministre. + +Un seul témoin, le gnome, le nain familier, la Vrillière, celui que le +Régent nommait «le bilboquet.» Le petit homme avait le serment dans sa +poche, de sorte que M. le Duc put le prêter à l'instant même. + +Ce nain était un personnage, de terrible importance. En lui et sa lignée +fut pour soixante années l'arbitraire monarchique, la Terreur papale et +royale. Ministre des lettres de cachet et des prisons d'État, il les +remplit de jansénistes. Par son petit parent, l'espiègle Maurepas (le +chansonnier farceur), il avait la marine, les galères et les bagnes des +forçats protestants. + +La Bulle, étendant son royaume, avait énormément gonflé cet avorton. Il +voulait pour son fils une fille naturelle du roi d'Angleterre! Et pour +cela d'abord il fallait le faire duc. Le Régent n'osait refuser. Il +était dangereux par un côté obscur, le pied qu'il avait pris dans les +profondeurs de Versailles, aux secrets cabinets où la royale idole +vivait avec trois camarades. Là de bonne heure il eut son Maurepas, +bouffonnant, folâtrant, malgré les rebuffades, écouté cependant et +souffert comme un Triboulet. + +Auguste lieu. Deux fois s'y décide le sort de la France (août 1722, juin +1726), au profit de Fleury. L'autorité est là, le pouvoir part de là. +Celui qui y est maître, sans souci du Régent, de son vivant, pactise +avec M. le Duc. Fleury n'en fait mystère (_Saint-Simon_). Son parti a +déjà par Dubois la royauté religieuse. À la mort du Régent, il prend la +royauté. + +M. le Duc n'eut qu'un pouvoir borné. Il croyait former le Conseil. Mais +le Conseil, en trois personnes, n'en eut qu'une réellement, Fleury. Avec +le petit Roi, Fleury fort aisément subordonnait M. le Duc, qui, seul de +son côté, n'avait qu'à obéir. + +Désappointé, il demanda du moins qu'il y eût un quatrième membre, qu'on +appelât un homme bien connu de Fleury, et point désagréable, le vieux +Villars. Ce qui ne servit guère. Ce fastueux bonhomme, très-faible au +fond, ne fut qu'un comparse bavard. + +Fleury fit deux parts du travail. D'abord tout seul avec le Roi, une +bonne demi-heure, il donnait les grâces et les places, tout ce qui fait +aimer (_Villars_). Pour le Duc restaient les affaires, tout ce qui fait +haïr. S'il s'agissait d'impôts, le sensible Fleury s'en allait tout +doucement. + +Le Régent laissait tout dans un état terrible, désespéré. Celui qui +succédait était perdu d'avance. M. le Duc, avec ses acolytes, sa madame +de Prie et Duverney, ne pouvait (quoi qu'il fît) que se précipiter, «et +passer comme un feu de paille» (_Argenson_), en laissant à Fleury le +terrain nettoyé. + +Mais quel était Fleury? et par quel ensorcellement un homme de +soixante-dix ans tenait-il à ce point un enfant de quatorze? quels +étaient donc les charmes du vieux prêtre? son talisman mystérieux? + +«Heureux les doux! car ils posséderont la Terre.» Saint Matthieu +prédisait Fleury. Il était doux. Et tout lui fut donné. Il était +patient, souriant. Au fond très-peu de chose, un agréable _rien_. + +C'était un fort bel homme, fort grand, d'un peu moins de six pieds, +d'une mine douceâtre. Il était du Midi, mais sans vivacité, au contraire +lent et paresseux, et surtout (comme sont volontiers ces hommes longs) +souple, pliant. Né à Lodève (1653), fils d'un receveur des tailles, il +était pourtant gentilhomme. Ayant des frères, il dut alléger sa famille, +fut fait d'Église. À quoi il n'avait pas grande vocation. Il fit chez +les Jésuites d'assez bonnes études, en surface et légères, resta un +aimable ignorant. + +Les rois ont un faible secret pour les hommes de décoration. Le favori +de Louis XIII, on l'a vu, était un géant. Louis XIV, à qui Bossuet donna +Fleury, pour sa belle figure le fit aumônier de la reine, plus tard un +de ses aumôniers. Quand il maria sa fille au duc d'Orléans, pour +soutenir dignement le poêle, on prit Fleury. Il n'était cependant que +diacre. Fort peu pressé de se faire prêtre, il ne s'y décida qu'à +trente-neuf ans. C'était le temps où l'archevêque Harlay, la nuit, +courait les filles dans les rues de Paris. Fleury, sans faire autant de +bruit, entre Paris, Versailles, menait la vie douce et légère. Pucelles, +le fameux janséniste, homme violent, mais très-véridique, a toujours +affirmé qu'alors jeunes tous deux ils avaient même maîtresse par +économie. + +Le Roi aimait les détails de police. Il fut instruit sans doute, et un +matin Fleury eut la faveur inattendue du plus sec évêché de France, +Fréjus, à deux cents lieues, un désert, un marais, d'où il ne put se +débourber. Quinze ans durant, il resta là inconsolable et l'avouant. Il +signait: «Évêque de Fréjus, _par l'indignation divine_.» + +Lorsque le prince Eugène, apportant dans sa poche le démembrement de la +France, fit avec le duc de Savoie son invasion provençale, Fleury alla à +eux, leur plut et figura parmi leurs courtisans. Cela le coulait à +Versailles. Désespéré, en 1714, il tourna, brusquement, se donna aux +Jésuites. Mais ils ne l'acceptèrent qu'en exigeant un gage, une +très-pesante garantie. C'est que de leur main il prendrait un +confesseur, un guide, un témoin de sa vie, qui aurait l'oeil à tous ses +actes. On le savait très-mou. On lui donna un magister terrible, certain +Pollet, de Saint-Sulpice, qui sous sa verge avait (dans la plus sale rue +de Paris) le séminaire Saint-Nicolas. C'était un cuistre, un mouchard +et un saint, fort sincère, zélé jusqu'au crime. Quand on viola +Port-Royal, qu'on brisa les cercueils, la police frémit elle-même, mais +n'osa reculer, se voyant regardée par une autre police, ce sauvage et +cruel Pollet. + +Sous cette influence violente, Fleury, en une année, du plus bas au plus +haut est relancé, mis au pinacle, précepteur de l'enfant qui est tout +l'espoir de la France. Et cela malgré le vieux Roi, qui résista. Ce ne +fut qu'au dernier moment, dans le funèbre _Codicille_, que, gagné de +gangrène et la mort dans les dents, il se laissa arracher par Tellier +cette dernière obéissance. + +Le Régent n'osa rien changer. Il conserva Fleury. Mais à côté de ce +bellâtre qui ne servait à rien, il mit un tout autre homme et des plus +estimés de France, nommé aussi Fleury, l'illustre auteur de l'_Histoire +ecclésiastique_. Solitaire dans Versailles, ce pieux savant avait été +_sous-précepteur_ du Duc de Bourgogne. Et le _lecteur_ du même prince, +l'abbé Vittement (l'honneur et la probité même) se trouvait être +_instituteur_ du petit Roi, lui apprenait à lire. + +L'éducation était fort difficile. Le Roi, qui s'était vu si cher, si +précieux, objet d'amour pour tous, n'écoutait plus que sa petite bande, +fort gâtée, d'enfants dangereux. Stylé par eux, il savait dire: «Je +veux.» On lui avait appris que ses gouverneurs, précepteurs, n'étaient +que ses valets. Dans une telle situation, Fleury aurait dû conserver +ceux qui avaient un peu de prise, le vénérable confesseur et le sage +instituteur Vittement, que l'enfant écoutait assez. Loin de là, quand +l'affaire d'août 1722 l'établit tout-puissant, il écarta justement ces +deux hommes. Il rendit aux Jésuites leur privilège de confesser le Roi. +Le P. Linières fut confesseur, moins d'effet que de nom pourtant. Fleury +vraiment demeura seul. + +Et seul il dut rester par l'excès de la complaisance. N'enseignant rien, +il ne venait à la leçon qu'avec un jeu de cartes. L'_Alexandre_ de +Quinte-Curce était sur la table, mais si peu regardé que le signet resta +six mois à la même page (_Arg._). + +Le Roi, sans autre forme, quand il voulait, mettait son Fleury à la +porte (_Marais_). Fleury avalait tout. À ce prix, il restait, même était +désiré à tels moments officiels où l'occasion commandait, où l'enfant +Roi avait à dire un mot. + +Il fallut le trouver, ce mot, à la mort du Régent. Mais toute chose +était prête. Fleury, Pollet et les Jésuites, voyant chez le jeune +Orléans que le futur ministre serait Noailles, un demi-janséniste, +traitèrent avec M. le Duc. + +Des deux côtés, on se tint mal parole. Fleury gardait les grâces, le +meilleur du pouvoir, travaillait seul d'abord avec le Roi, tenant ainsi +M. le Duc en crainte, et sous une épée suspendue. M. le Duc, de son +côté, loin de presser à Rome le chapeau de Fleury, l'entravait +secrètement. Il s'était engagé contre les Jansénistes. Il y était +très-froid, et même à Rome négociait la paix de l'Église. + +Contre les protestants, le clergé avait compilé un Code général de +toutes les ordonnances du dernier règne. M. le Duc devait le +promulguer. Il l'imprima, le publia (mai 1724), mais non dans la forme +ordinaire des actes du pouvoir, et sans rapport préliminaire. De plus, +secrètement, il en neutralisa l'article essentiel, article meurtrier +qu'on avait ajouté, et qui appliqué à la lettre eût pu frapper de mort, +comme relaps, tous les protestants. + +Chantilly n'était guère dévot. Les soeurs de M. le Duc, galantes et fort +légères, dans leurs fêtes à la Rabelais, riaient volontiers du clergé. +Voltaire rimait pour elles. Il leur fit Bélébat (_curé de +Courdimanche_). Il eut de madame de Prie une pension, et plus tard +Duverney fit sa fortune en lui donnant une part dans les Vivres. Fort +unis avec l'Angleterre, madame de Prie et Duverney voulaient (en +renvoyant l'infante, brisant le mariage espagnol) faire épouser au Roi +une fille de George, chef des protestants de l'Europe. + +Duverney, le vainqueur de Law, le chiffreur obstiné, le maître de +Barême, le rude chirurgien de l'opération du Visa, n'était pas un homme +ordinaire. Avec ses trois frères, les Pâris, il remplit tout un siècle +de son activité. Montagnard, soldat, fournisseur, il eut toute sa vie +l'air d'un grand paysan, sauvage et militaire. La Pompadour l'appelait: +«Mon grand nigaud.» Au fond il aimait les affaires pour les affaires +bien plus que pour l'argent. Il mania des milliards et laissa une +fortune médiocre. Nul souci des honneurs. Il ne prit d'autres titres que +celui de secrétaire des commandements de M. le Duc. + +Enfant il avait vu la rouge figure de Louvois, idéal de la Terreur, et +il en avait gardé la tradition violente. Les quatre frères (aubergistes +des passages des Alpes) parlent du grand service qu'ils rendent à +Louvois lorsqu'en un tour de main ils passent notre armée par dessus les +Alpes. Leur probité vaillante les fait commanditer par l'habile Samuel +Bernard[2], qui les met en avant dans les scabreuses affaires des +Vivres. Chaque printemps l'armée à l'étourdie, mal pourvue, entrait en +campagne. Chaque année elle était sauvée, nourrie, grâce aux Pâris, par +un coup révolutionnaire, miracle d'argent, d'énergie. L'homme +d'exécution était ce Pâris Duverney, toujours sur la frontière, et +souvent entre les armées, déguisé pour mieux voir. Il payait comptant, +sec et fort, donc était adoré des marchands, et suivi. Il trouvait tout +ce qu'il voulait. Une fois, pour l'armée de Villars, il fit sortir de +terre 40,000 chevaux à la fois. Le dernier coup du Rhin, qui fit la paix +du monde, appartient à Villars, mais aussi au grand fournisseur qui le +transporta, le nourrit. + + [Note 2: L'histoire de ces grands financiers, plus curieuse + que celle des rois, est malheureusement bien difficile.--Leur + patriarche, Samuel Bernard, a parfaitement réussi à dérober + sa vie et les sources de sa fortune énorme. Homme agréable, + très-discret, fils d'un peintre de cour, et _nouveau + converti_ en 1685 (V. Haag, _France protest._), il vit + très-froidement que la Révocation était une _affaire_. Ceux + qui fuyaient ne savaient comment vendre, mais ils trouvèrent + Bernard, intermédiaire des puissants acquéreurs; du peu qu'il + leur donna, ils furent ravis, l'acclamèrent le _Sauveur_. + Bernard se mit alors à _sauver_ les armées avec ses + prête-noms, les Pâris. Le plus miraculeux, c'est qu'il + _sauva_ sa caisse. Du naufrage de 1710, il émergea plus + riche. Dès lors, dans un repos princier, n'agissant que sous + main et par son bouillant Duverney, avec Crozat et autres, il + mina le _Système_, fit le _Visa_ pour n'être pas visé.--Il + savait parfaitement la puissance de l'opinion. Chez son amie, + madame de Fontaine-Martel, il accueillait et protégeait les + brillants et hardis penseurs. Ce fut le salon de Voltaire, de + même que ses filles ou parents (les Dupin, d'Épinay, + Francoeur, etc.) furent la société de Diderot, Rousseau, + etc.--On connaît les Pâris un peu plus que Bernard. Leur + histoire, celle de Pâris Duverney, a été esquissée par + Luchet, Rochas et autres. Elle va nous être donnée, d'après + des actes de famille, par le savant et consciencieux + professeur de Grenoble, M. Macé. Quant à leur origine + d'aubergistes des Alpes et aux services qu'ils rendirent en + faisant passer l'armée, Saint-Simon date mal, mais, je crois, + ne se trompe nullement sur le fond des faits.] + +De cette vie d'aventures, de miracles et de coups de foudre, Duverney +garda une tête fort chaude, et n'en guérit jamais. Sa joie aurait été de +pousser toujours des armées. Et presque octogénaire il s'y remit encore +dans la guerre de Sept Ans. En attendant, il menait les affaires +militairement, fit la guerre contre Law, contre ses théories, ses rêves. +Mais à peine vainqueur de l'utopie, il devient utopiste, disons même +révolutionnaire. + +Ce qui est curieux et vraiment de la France, c'est que ce grand souffle +orageux qui fut en Duverney, de projets, de réformes, de brusques +changements, change aussi madame de Prie. Elle est gagnée, grisée. Elle +le soutient et le suit avec cette fureur qu'elle a jusque-là mise aux +intérêts de Bourse. Elle se précipite aux périlleux essais de politique +hardie où va sombrer demain cette fortune à peine élevée. + +J'ai dit ses origines et sa terrible avidité. Elle procédait de la +famine. Le contraste d'une grande misère et d'un orgueil royal, d'une +haute éducation (sur laquelle spéculait sa mère) l'avaient aigrie, +envenimée. Au retour de Turin, où elle avait langui avec M. de Prie, un +famélique ambassadeur, elle fut produite ici par une habile agioteuse, +madame de Verrue[3], qui y trouva son compte. Elle avait l'attrait +diabolique que Satan donne à ses élus. Elle était enjouée, et tout à +coup tragique; d'allure timide et serpentine, puis brusquement hardie. +Volontiers les cheveux au vent, et quelque chose d'égaré. Madame de +Verrue (comme elle, à moitié italienne), connaisseuse en beauté, y vit +une sibylle de Salvator. + + [Note 3: La femme agioteuse ne date pas de la Régence. Avant + la Tencin, la Chaumont, déjà madame de Verrue agiote sous + Louis XIV. Au fond, c'était un homme, et fort émancipé, ayant + su, vu, enduré tout. Née de Luynes, au dévot Versailles, + mariée dans le dévot Picinont, elle vit bien le dessous des + cartes. Son mari trouvait fort mauvais qu'elle ne voulût pas + être maîtresse du duc de Savoie. Elle obéit, fut reine (et + captive du tyran jaloux). Enfin, ennuyée, excédée, elle + rentra au bien-aimé Paris, non pas dans l'ennui des de + Luynes, mais dans une vie large d'affaires, de spéculations, + de plaisirs. Elle devint un centre. Son hôtel était un musée. + La première, elle osa admirer, acheter les Rubens, les + Rembrandt (que méprisait tant le grand Roi). Elle sentit + vivement la de Prie, un charmant César Borgia, effréné, + intrépide, mais sans le froid, le faux des vrais scélérats + italiens. Il ne fallait pas moins pour mordre sur M. le Duc, + qui était bien usé, qui aimait peu les femmes, qui s'ennuyait + déjà avec madame de Nesle. Alors, c'était la baisse. Mais la + de Prie paraît, et la hausse est lancée (juillet 1720), le + vertige, la furie, la trombe. Dès que M. le Duc possède ce + magique diamant, la Fortune elle-même vient s'engouffrer dans + Chantilly.--Lieu dangereux, charmé, et propre à faire des + fous. Les Condés étaient tous bizarres. Et madame de Prie fut + Condé. D'abord comme eux, avide. Puis féroce (pour eux contre + Orléans). Enfin, mortellement libertine. Le tout à la + romaine. Point bourgeoise (à la Pompadour). Point vulgaire (à + la Du Barry).] + +D'un coup de sa baguette, cette fée de la Bourse la mit juste au centre +de l'or, pour en prendre tant qu'elle voudrait. Elle n'en fut pas plus +heureuse. On le sent bien au portrait de Vanloo, où elle nous regarde de +face, d'un si terrible sérieux. Elle a alors sa plénitude. Ce n'est plus +la fine Italienne, mais la forte beauté romaine. Est-ce Agrippine ou +Messaline? L'une et l'autre, peut-être, avec un vide immense que l'or +n'a pas rempli. Qui comblera l'abîme? les vices mâles, fureur et +vengeance? les grands bouleversements? ou Vénus furieuse, +l'extermination du plaisir? + +Elle passa, sinistre météore, ne fondant rien, ne laissant guère, jetant +par la fenêtre au besoin du combat tout cet or amassé (_d'Arg._), +n'ayant pas moins manqué, raté sa royauté. Pour elle la fortune est +moqueuse. Elle la fait attendre longtemps, puis gorgée tout à coup, mise +au pouvoir. «Allez! marchez!» dit-elle. Et tout est impossible. Tout est +obstacle et précipice. Plus l'obstacle se dresse, plus Duverney et la de +Prie se lancent contre, comme ces chevaux furieux qui se jettent sur les +épées. Du premier coup, réforme universelle. Ils déclarent hardiment la +guerre à tout le monde. + +L'idée fixe de Duverney avait été la Comptabilité, la lumière dans les +chiffres. L'ordre et l'exactitude qui avaient fait la fortune des Pâris, +il s'obstinait à l'introduire dans la fortune de l'État. «Colbert le +voulut, dit Barème, ne put, ne trouvant pas alors de gens capables.» +Duverney le tenta (1721). En 1724, il osa davantage. Au grand effroi de +la Maltôte, il livra son grimoire au jour, commença l'oeuvre colossale +de réunir et publier les ordonnances de finances (Fermes, Gabelles, +Monnaies, Domaines, Charges, Rentes, Colonies) en 20 vol. in-folio. +L'antre de Cacus en frémit, et les écuries d'Augias se troublent +horriblement. Les hauts banquiers, protecteurs des Pâris, le grand vieux +Samuel Bernard, leur père et créateur, durent s'indigner. «Et toi aussi, +mon fils!» + +D'autre part, que pensa la cour, lorsque ce Duverney fit un état des +_Grâces et pensions_--et ce dans l'ordre alphabétique, de sorte qu'à +chaque nom on trouva et on sut. Lumière désagréable. Jusque-là un chaos +protecteur couvrait tout cela, si bien que tel touchait plusieurs fois +avec un seul titre. + +Duverney durement ferme aux seigneurs la source aisée des dons du roi, +les forêts de l'État. Bien plus aisément que l'argent, le roi donnait +des bois (sans trop savoir ce qu'il donnait). Plus de _permission de +couper les futaies_ (25 mars 1725). + +La noblesse de cour cria. Mais quelle stupeur quand Duverney supprima la +noblesse de ville, l'oligarchie municipale qu'avait créée Louis XIV. Il +soumit à l'impôt quatre mille petits rois de clochers. Ils avaient +acheté presque pour rien une mine d'or. Réglée par eux en famille, à +huis clos, dans une obscurité profonde, la fortune des villes était la +leur. État doux et commode, et vraiment respectable par une durée de +quarante ans. La foudre tombe. Duverney les rembourse en rentes, et rend +au peuple son droit d'élection. + +Révolution immense, et qui eût changé les moeurs mêmes, recréé une +nation. Hélas! c'était bien tard. Celle-ci n'était guère en état d'en +user. On ne savait plus même ce que c'était qu'élection. La ville, si +paisible, se trouvait dérangée. Ennuyeux mouvement. Heureusement, le +sage Fleury dix ans après rétablit le repos, les municipalités +héréditaires, le gâchis et l'obscurité. Ils purent tout à leur aise +tripoter le présent, engager l'avenir, tellement qu'en 89 la seule ville +de Lyon devait trois cents millions. + +Nous dirons tout à l'heure les autres imprudences de Duverney, l'essai +d'égalité d'impôt, le bureau des blés et farines (imité par Turgot), +l'organisation des milices (copiée aussi plus tard). Il se trouva avoir +irrité toute classe. Il périssait et il devait périr également par le +mal, par le bien. Les brutalités tyranniques qu'on avait supportées des +autres (de mauvaises mesures sur les monnaies, sur l'intérêt), de lui +parurent insupportables. + +Une étrange défense d'étendre la ville de Paris, une ordonnance +draconienne sur le petit vol domestique parurent (avec raison) ridicules +et barbares, et blessèrent le bon sens public. + +Un procès maladroit fut plus funeste encore à lui, à madame de Prie. Le +ministre Leblanc, favori du Régent, avait beaucoup gâché et pris dans +l'_Extraordinaire_ de la guerre; plus, laissé l'État engagé pour +quarante millions. Cette caisse de l'_Extraordinaire_, un capharnaüm, un +chaos, fut éclaircie par Duverney. Il y eut plaisir, il est vrai. +Leblanc était son ennemi, surtout détesté par Madame de Prie, qui +poursuivait en lui un amant de sa mère, coupable (selon elle) d'avoir +tué un de ses amants (Richelieu, _Mém._ IV). + +Ainsi, embrouillant toute chose, la folle, dans le procès de vol, en +mêlait maladroitement un criminel. Leblanc, par ordre du Régent, eût +fait faire certains meurtres. Fable absurde, incroyable! Que ce prince, +si débonnaire pour ses ennemis mêmes, eût commandé des crimes! comment +le croire? On haussait les épaules. + +Elle espérait brusquer, emporter tout par une commission. Mais Leblanc +en appela au Parlement qui évoqua l'affaire. Les Orléans, bien loin +d'être abattus, au contraire en furent relevés. On applaudit le bon +jeune Orléans qui allait au Parlement soutenir les accusés. On siffla +outrageusement les gens de madame de Prie, qu'elle envoyait siéger, +trois ducs et pairs. Le Parlement, quelquefois si sévère, ici tout à +coup indulgent, emporté par l'opinion, par l'élan de Paris, ne voulut +voir en cette affaire qu'erreur, légèreté, irrégularité. Il ordonna +restitution, consacra la réforme de Duverney, ce qui sauva à l'État une +somme de quarante millions. Mais Leblanc et consorts furent sauvés et +blanchis plus qu'ils ne méritaient. Duverney fut honni, maudit pour sa +sévérité. On fit un triomphe aux voleurs. + + + + +CHAPITRE II + +CHUTE DE M. LE DUC + +1725-1726 + + +La France est d'autant plus brisée, découragée alors, qu'elle n'est +nullement innocente de sa ruine. Ce n'est pas seulement Law ou le Régent +qu'elle accuse, c'est sa propre crédulité, la foi légère qu'elle eut aux +utopies. Elle en garde longtemps le dégoût des idées, la terreur des +innovations et celle même des réformes utiles. Elle gît si malade +qu'elle repousse et craint les remèdes. Mais plus elle se défie des +idées, plus elle a tendance à tomber au fétichisme personnel, plus elle +semble devenir (en plein XVIIIe siècle) idolâtrique et grossièrement +messianique. Elle espère au miracle, n'espérant plus dans la raison. Le +mal épidémique des convulsionnaires qu'on verra tout à l'heure demandant +guérison à leur diacre Pâris, c'est un cas spécial du mal universel. Le +Sauveur, Guérisseur, le miracle vivant, pour la masse c'est l'enfant +royal, l'orphelin resté seul de sa famille éteinte. Cela attendrit tous +les coeurs. Ce peuple famélique, lorsque le pain est à 8 sols la livre, +lorsqu'il passe des nuits à la porte des boulangers, il est sensible +encore ce singulier peuple de France, et au nom du Roi il sourit. La +France pour l'enfant avait tous les amours, mère, amante, et nourrice. +Ce rêve lui restait, cette poésie, dans sa misère profonde,--l'enfant +aux cheveux d'or, le Roi. + +Dieu! si on le perdait!... Quelles frayeurs dans ses maladies! Les +églises s'emplissent de femmes en pleurs, brûlant de petits cierges. Les +plus pauvres font dire des messes. Dans ce froid et terne intérieur (de +rentiers ruinés?) que Chardin peint souvent, chez la femme si sobre qui +nourrit l'enfant de ses jeûnes, c'est l'espoir, le rayon... Pas un de +ces enfants à qui la mère ne dise en le couchant le soir: «Prie pour que +le Roi vive!» + +En 1722, lorsque convalescent il fut montré au balcon des Tuileries, en +1723 quand il parut au Sacre, oint de la Sainte-Ampoule et sous la +couronne de Charlemagne, l'effet fut grand et vraiment populaire. Exalté +au jubé au milieu des fanfares, il parut le petit Joas, comme échappé +des morts, et l'on pleura abondamment. Plus encore, quand il fit son +miracle royal, touchant les écrouelles, passant et repassant dans la +longue file agenouillée. + +Il était devenu très-beau, plus fin, plus élégant que Louis XIV au même +âge, moins alourdi d'Autriche. Pas une femme qui n'en fût amoureuse, et +ne le dît franchement. En Angleterre, pays des beaux enfants, cela fut +senti comme en France. Son portrait envoyé troubla fort les tendres +Anglaises. + +On est saisi en voyant à la fois cet attendrissement universel, auquel +l'Europe participait elle-même,--et d'autre part le terrible abandon où +restait cet enfant, objet d'un espoir infini. + +Fleury, comme on a vu, avait éloigné tout le monde. Le départ de l'autre +Fleury et de l'honnête Vittement avait fortement averti. On comprit +qu'il fallait ne pas trop se mêler du Roi. Ses gardiens naturels +s'annulèrent,--le gouverneur Charost qui ne gouvernait rien (homme d'esprit +et ami des Jésuites),--le discret Saumery, sous-gouverneur,--Mortemart, +premier gentilhomme, un brave homme, mais très-obéré, qui attendait tout +de Fleury. + +Cela fit une maison close. M. le Duc était inquiet, sachant peu (dans +son aile Nord, écartée, de Versailles) ce qui dans l'aile Sud pouvait se +tramer contre lui. Il tâta Mortemart, lui donna cent mille livres +(_Villars_), et ne le gagna pas. Duverney, plus adroitement, alla _aux +valets intérieurs_ (_Rich._, IV, 138). Ce mot signifie Bachelier, fils +du valet de garde-robe, le vrai génie du lieu, qui pour trente ans +devient valet de chambre. Né de bas, d'autant moins suspect, et restant +toujours là, comme un chat qui cligne et voit tout, cet homme fin, +discret, se trouva par moments en mesure de toucher aux grandes choses. +Fleury eut le royaume et lui le Roi. Du métier assez sale qu'il était +obligé de faire, il n'abusa pas trop. Ici, selon toute apparence, ce fut +lui qui sauva le Roi. Il avait intérêt à ce qu'il vécût, cet enfant, sur +la tête duquel il avait fondé sa fortune; mais, de plus, il l'avait vu +naître, l'aimait d'instinct et d'habitude, s'inquiétait de la situation. + +Fleury laissant aller les choses, et voulant attendre l'infante +(attendre au moins six ans!) ne voyait pas que d'ici là il irait se +perdant, mourrait ou serait idiot. Souvent il pâlissait. Il était +maussade et muet. «Il avait un sort sur la langue.» Et, signe pire d'un +cerveau affaibli, souvent il parlait par saccades, comme une mécanique, +une montre. Cela étonnait, faisait peur. (_Argenson_, III, 203, éd. J.) + +Il avait une vie étouffée et malsaine entre trois camarades qui +représentaient trois intrigues. + +Sous lui précisément, dans l'appartement Montespan, demeurait madame de +Toulouse avec son honnête mari; mûre, dévote et sucrée, fraîche encore, +belle et grasse, cette dame eut le privilége de rassurer le Roi, fort +timide, de l'attirer même. Dévote, mais bien plus mère encore, par son +fils Épernon (fils du premier amour), elle voulait conquérir le Roi. Ce +fils, aimable et tendre (c'était elle-même à quinze ans), montait chez +le Roi à toute heure par le petit degré secret que possédait +l'appartement. + +Sans monter, toujours près du Roi, tissait, filait un autre enfant, le +petit Gesvres, neveu du beau cardinal de Rohan, si connu pour sa peau +admirable et ses bains de lait, Rohan alors le chef du parti de la +Bulle. Gesvres, toute sa vie, fit des ouvrages de femme, de la +tapisserie et des noeuds de rubans (_Arg._). Parent du célèbre +impuissant dont le procès a fait tant rire, c'était une vraie petite +fille. Mais justement par là, par sa passive obéissance, il avait une +prise très-douce, dont pouvait user le parti. Il avait été mis d'abord +chez M. le Duc (avant madame de Prie). Il passa chez le Roi et put +parfaitement lui remplacer sa biche blanche. + +C'était l'usage dans ces éducations, pour rendre hardi l'enfant royal, +mâle et ferme au commandement, de lui donner de tels jouets, petits +souffre-douleurs. Mais le Roi cessait d'être enfant. À ce moment +d'essor, établir près de lui cette créature si féminine, c'était le +retenir dans la vie molle, assise, disons mieux, lui couper les ailes. +Pour ne rien mettre au pis, cet enfant de la Bulle, avec ses habitudes +monastiques, innocemment pouvait féminiser le Roi (qui se mit en effet à +filer, à tisser), en faire une petite fille ou un timide enfant de +choeur. + +L'homme, en cet intérieur, le maître du logis chez le Roi et son maître, +était son jeune gentilhomme de la chambre, la Trémouille, plus âgé que +lui de deux ans, qui depuis onze ne l'avait pas quitté. Charmant (dit +d'Argenson), hardi, mais effréné, il ne cacha rien, fit parade de tout +ce que les autres cachent (_Marais_, nov. 1727). Il fit des opéras, +s'épuisa, mourut jeune. Alors, en 1724, à seize ans, il menait le Roi, +en avait fait son petit favori. (_Marais_, juin 1724.) + +Maurepas, plus âgé, tout robin qu'il était, et méprisé[4] de ces jeunes +seigneurs, paradait et folâtrait là, avec ses chansonnettes, en réalité +professait. C'est lui certainement, le robin, qui avait enseigné ce que +le Roi disait sans cesse: «Si veut le Roi, si veut la Loi.» L'autre +doctrine de Maurepas, qu'il enseigna toute sa vie, fut l'horreur, le +mépris des femmes. Cela n'allait que trop à la petite bande. Le Roi dit +plusieurs fois qu'il ne voulait pas se marier. La Trémouille affichait +même répugnance. Il se porta hardiment adversaire et rival d'une femme, +mademoiselle de Charolais, soeur de M. le Duc, et il lui fit manquer le +Roi. Elle ne lui pardonna jamais (_Rich._, V, 59-54). + + [Note 4: _Voltaire_ le dit d'un trait fort plaisant, fort + cynique, dans une lettre de 1725 (septembre). Mais je ne + doute pas qu'en 1724, Maurepas (ministre à quinze ans et qui + alors en a vingt) ne se soit déjà introduit dans cette petite + société comme amuseur et corrupteur.--Pour tout le reste, + nous avons l'autorité très-grave de _Marais_, celle de + _Barbier_; _Villars_ en parlait tout au long avec sa vigueur + militaire. Mais il a été mutilé (_Rich._, V, 50). Pour le + petit page _Calvière_, même mutilation (V. MM. de Goncourt, + Portraits, II, 117); il s'arrête avant août 1722, ne donne ni + l'une ni l'autre des deux époques scandaleuses.] + +Purger Versailles, c'était chose honorable, un vrai devoir. Et cela +avait l'avantage de démasquer la lâcheté de Fleury, ainsi que le Régent, +dans une semblable circonstance, en 1722, démasqua la sottise de +Villeroi. Mais l'affaire était périlleuse pour un demi-régent, qui +allait et blesser le roi, et commencer la guerre à mort avec Fleury. + +Duverney, madame de Prie, étaient gens durs, hardis, qui ne reculèrent +pas. On éveilla Paris en quelque sorte, on prépara l'opinion par des +exemples rudes _in anima vili_. L'éditeur de Voltaire l'a remarqué +(_Beuchot_, I, 172). Si l'on eût voulu frapper haut, prendre des +seigneurs, des évêques, on le pouvait. La maison Des Chauffours, une +académie de débauches, était trop fréquentée pour n'être pas connue. +Mais on prit au plus bas. Un ânier fut brûlé en Grève (_Marais_, mars +1724), et si vite brûlé que la commutation de peine ne vint que quand il +fut en cendres. + +En mai, la police (alors dans la main d'un parent de madame de Prie) fit +contre la justice ce tour hardi, piquant, de prendre un homme qui était +sous la protection du chancelier. Homme grave, ex-Jésuite, professeur, +l'abbé Desfontaines, un rédacteur du _Journal des Savants_ qui dépendait +de la chancellerie. On le pince, on l'enlève, on le met à Bicêtre. Paris +en rit beaucoup. Les plaignants étaient ramoneurs. + +Entre l'ânier brûlé et Des Chauffours qui l'est plus tard, Desfontaines +était en péril. Dans sa peur, il n'hésita pas d'implorer un homme aimé +de madame de Prie, Voltaire, qui, à vingt ans, s'était si hardiment +porté contre de tels délits, l'avocat de la femme, de l'amour et de la +nature (1715). Voltaire avait bon coeur. Desfontaines venait justement +de lui voler la _Henriade_, de l'imprimer à son profit. Il ne s'en +souvint pas. Il courut à Versailles[5], et s'adressa à Maurepas. Ce +ministre frivole, créature équivoque qui, fort impudemment professait la +haine des femmes, lui-même assez suspect, ne demandait pas mieux que +d'étouffer l'affaire. Il eût donné sans peine une lettre de cachet, qui, +en exilant l'homme, l'aurait éloigné de la Grève. Pendant les +pourparlers, juin vient, et le grand coup est frappé à Versailles. + + [Note 5: Tout cela est constaté par le remercîment de + Desfontaines, et avoué des ennemis de Voltaire, du savant et + très-hostile Nicolardot.] + +Gesvres, jaloux de la Trémouille, avait précipité les choses, dénoncé +les petits mystères. On frappa, mais bien doucement, en rendant +seulement les polissons à leurs familles, exigeant qu'on les mariât +(comme le Régent avait fait aux petits Villeroi). Le roi n'objecta rien +pour le tant aimé la Trémouille. Il rit de le voir humilié, marié. La +Trémouille, au contraire, trouva le châtiment si dur que, huit années +durant (et quoi que pût dire son beau-père) il tourna le dos à sa femme. + +Cet événement fut le salut du roi. M. le Duc l'emmène, change ses +habitudes, le tient au grand air, au soleil. Bref, il le fait chasseur. +Il lui donne quarante ans de vie. L'affaire devait, ce semble, perdre +Fleury en dévoilant sa connivence. Il n'en fut pas ainsi. On le comprend +fort bien par les mots durs que dit Marais sur le rôle inférieur et fort +triste du roi. Ce fut précisément par là que le maître de ces secrets, +Fleury, resta fort, immuable, ainsi que Bachelier, qui, non moins +immuablement, resta aussi jusqu'à sa mort. + +Un vieux valet de chambre du duc de Bourgogne, Bidaut, allant voir un +jour l'abbé Vittement dans sa retraite, lui parlait de Fleury. Mais il +se tut d'abord. Pressé enfin, il dit tranquillement: «Sa toute-puissance +durera autant que sa vie. Il a lié le roi par des liens si forts que le +roi ne les peut jamais rompre. Je vous expliquerai cela, si le cardinal +meurt avant moi[6].» + + [Note 6: _Saint-Simon_, chap. DXXX.--D'Argenson qui a pu + savoir la prophétie de Vittement par d'autres voies, + s'exprime ainsi: «Il existe certain lien, certain noeud + indissoluble entre le Roi et le cardinal, dont il résulte que + S. M. ne pourrait jamais le renvoyer, quelque envie qu'elle + en eût.» (_D'Arg._, éd. Janet, II, 192.)] + +Le roi reviendrait-il de cette belle éducation? Ferait-il grâce aux +femmes? aurait-il quelque amour naturel et humain? Dans les fêtes de +Chantilly, des dames très-charmantes se vouaient à cette oeuvre. Mais +leurs grâces, leur scintillation l'éblouissaient, lui déplaisaient. Il +avait l'air lui-même d'une fille bégueule, qui n'y eût vu que des +rivales. + +Que faire donc? sans doute, ce qu'on a fait pour la Trémouille, bon gré +mal gré le marier. L'infante était l'obstacle. Cependant une maladie +courte et grave qu'il eut (février 1725) trancha tout. M. le Duc, +effrayé et désespéré, jura de renvoyer l'infante et de le marier +sur-le-champ. Fleury bouda, mais seul. Villars et tout le monde étaient +de cet avis. + +En brisant l'oeuvre des Jésuites, le mariage espagnol, on les ménageait +cependant. On prit une reine de leur choix. Rohan, évêque de Strasbourg, +avait sous la main en Alsace la famille du roi sans royaume, Stanislas, +retiré chez nous. On fit valoir sa fille, fille dévote d'un père si +dévot que, par plaisir, dit-on, il faisait ses dévotions en robe, en +bonnet de Jésuite. Cela n'attira pas, ce semble, les célestes +bénédictions. Sur la route, la pauvre princesse reçut un déluge de pluie +comme on n'en vit jamais. Misère, malédiction, famine. Rien de plus +triste. Une funèbre convoi. + +Tout retombait sur Duverney. C'était lui qui faisait pleuvoir en +touchant aux biens du clergé. D'après les idées de Vauban, il voulait +lever une _dîme sur tous_, clergé, peuple, noblesse (faible dîme du +cinquantième). Refus universel. Les Parlements, les États de province, +répondirent un _non_ furieux. Le paysan reçoit les collecteurs à coups +de fourche. On eût voulu que Duverney, au début de l'impôt nouveau, +avant d'en rien tirer, abandonnât tout autre impôt. + +Les grains sont chers. Quoique l'on donne le pain ici à moindre prix, on +fait queue, on crie, on se bat et il y a des hommes tués. Le bureau +très-utile créé par Duverney pour juger des récoltes, du mouvement des +grains fait crier: _À l'accapareur!_ + +Son beau projet sur la Milice, ses lois (dures, il est vrai) pour faire +travailler les Mendiants, tout exaspère. Mais ce qui le noie et le tue, +lui et madame de Prie, c'est l'ordonnance des pensions, toutes celles du +roi supprimées, celles du Régent réduites, etc. Dès lors ils sont +perdus, osant à peine encore se montrer à Versailles, y rencontrant +partout des regards furieux. + +Pour eux, nul appui que la reine, qui elle-même a fait à Versailles un +parfait _fiasco_. Quelque conte ridicule qu'on nous fasse de la nuit des +noces, les valets intérieurs voyaient et révélaient ce mariage sans +mariage. La jeune femme de vingt-deux ans, douce et laide et le sachant +bien, tremblante, quoique fort amoureuse, a peur de cet enfant si sec, +si froid, qui dort près d'elle sans daigner savoir qu'elle est là. + +Bien loin de le ranger, le mariage n'avait servi qu'à l'émanciper +cyniquement. Aux levers, aux couchers, les amis étaient revenus. +Gesvres, la petite femme, Retz, qui gagnait faveur (_Richelieu_, V, +120). Délaissée, veuve était la reine, sans crédit, à ce point qu'elle +ne put seulement faire avoir le cordon bleu au vieux Nangis, son +chevalier d'honneur. Le roi même sur elle eut des mots ironiques. On +parlait d'une belle. Il dit: «Est-elle plus belle que la reine?» + +Madame de Prie était furieuse. Pour elle, le mauvais magicien qui +faisait avorter le mariage, c'était Fleury. Un grand coup fut tenté +(décembre). M. le Duc, un jour avec la reine, retint le roi. Fleury +attendit plusieurs heures, écrivit, partit pour Issy. Mais cette fois +encore (comme à douze ans), le roi se désespère, va pleurer dans sa +garde-robe. + +Si lâches étaient les amis de Fleury, la petite bande des Maurepas, que +pas un ne se hasarda d'aller parler pour lui. Mortemart, qui pour ses +affaires avait grand besoin de Fleury, seul osa dire au roi: «Sire, vous +êtes le maître. J'irai, si vous voulez, dire à M. le Duc qu'il vous +rende votre précepteur.» + +M. le Duc atterré obéit. Aman ramena Mardochée. Celui-ci doucement put +achever sa perte, le désarmant d'abord, lui ôtant les deux dogues qui le +gardaient, Duverney, la de Prie. + +Elle se tenait à Paris, immobile, résignée, philosophe (elle l'écrivait +à Richelieu). Sa rage cependant, ce semble, éclata par un coup. + +Les polissons titrés de la cour n'avaient à Versailles qu'une chapelle, +pour ainsi dire. La vénérable métropole de leurs mystères était à Paris, +dans l'hôtel Des Chauffours (Barbier). C'était un homme aimable, de +très-bonne famille, qui, ruiné, refaisait sa fortune, en prêtant sa +maison à l'Église non-conformiste. Maison déjà ancienne. Outre le +conseiller Delpech, maître de Sodome à Bordeaux, deux évêques +(Saint-Aignan, la Fare) y figuraient, et le peintre Nattier, avec des +grands seigneurs, deux cents adeptes au moins. Le lieutenant de police +était alors Hérault, créé par madame de Prie. Elle était à Paris, il +devait marcher droit. Et, sur le pavé de Paris, il y avait un homme qui +disait et précisait tout, qui perçait le ciel de ses cris. Un certain +laquais Arbaleste. Pour rendre l'affaire éclatante, lui donner tout son +lustre, il eût fallu la confier au Parlement. Malheureusement madame de +Prie était trop brouillée avec lui. Elle ne put que s'en remettre à la +fidélité d'Hérault, qui, avec ses juges à lui, instrumenta dans le +secret de la Bastille. S'il était fidèle et hardi, avec ce procès +élastique, pouvant nommer ou plus ou moins, il avait dans ses mains +Versailles, pouvait porter bien haut la terreur et le ridicule (janvier +1726). De quel côté seraient les rieurs? À Versailles Maurepas avait une +fabrique de farces, de chansons, de satires ou _calottes_. La chance ici +allait terriblement tourner. Le rire allait monter jusqu'aux grands +_calotins_. On avait ri de Desfontaines, du pauvre Jésuite à Bicêtre. +Mais la pièce nouvelle eût été plus salée. Les fausses Colombines et le +grand vieux Cassandre n'en seraient jamais revenus. + +Madame de Prie avait sous la main l'homme de la chose, Voltaire, qui +faisait des comédies, et pouvait lui faire des satires, homme entre tous +hardi. Il était fort brouillé avec les mignons et les prêtres. Contre +les premiers, dès vingt ans, il lança des vers immortels +(_Courcillonade_). Contre les prêtres récemment (en 1725), il avait +fait à Chantilly _le Curé de Courdimanche_, où lui-même joua le vicaire. +Sous l'abri des Condés, que n'eût-il pas osé, sur le texte si riche du +procès Des Chauffours? + +Il n'y avait pas à perdre une minute pour écraser Voltaire. Un +chevalier, Rohan-Chabot, homme de peu, qui jusque-là était à madame de +Prie, et voulait regagner le parti opposé, se chargea de l'exécution. Le +1er février 1726, il accoste le poète au théâtre, et lui cherche +querelle. Voltaire le cloue d'un mot. Deux jours encore avec +persévérance, autre querelle au foyer, et il lève la canne; mademoiselle +Lecouvreur, qui était là, s'évanouit. Enfin le 4, Voltaire dînant chez +M. de Sully, il est demandé à la porte, où il trouve Rohan avec quatre +coquins qui lui donnent des coups de bâton. Il court à l'Opéra où était +madame de Prie, court à Versailles se plaindre, à qui? à Maurepas, grand +maître des chansons, qui ne peut rien pour lui que faire chansonner son +affaire. Voltaire rage et cherche Rohan. En vain pendant deux mois +entiers (février-mars). Il ne trouve partout que des mauvais plaisants, +d'aveugles sots qui disent: «Tant mieux! le moqueur est moqué!» + +Le 6 avril un fait atroce, horriblement comique, fit oublier Voltaire, +retourna la risée violemment contre Versailles. Au salon de la Bulle, où +récemment Tencin et sa Tencine avaient manipulé le chapeau de Fleury, un +coup de pistolet s'entend. Reste un cadavre, et tout est inondé de sang. +La dame avait l'usage de garder les dépôts que des amants crédules lui +confiaient. Elle le fit avec succès pour Bolingbroke, mais non pour la +Fresnaye, désespéré, ruiné, qui se tua chez elle. En se tuant, il laissa +de terribles explications sur cette tripoteuse, sur sa maison, un +mauvais lieu. Ce qu'elle alléguait, en effet, c'est que l'argent gardé +était très-bien gagné, le prix de la prostitution. + +Que faire de ce cadavre? Au lieu d'avertir la police, de faire lever le +corps par l'autorité naturelle, la dame avertit ses amis, le premier +président, le procureur du Grand Conseil, et ces magistrats complaisants +fourrent le corps à Saint-Roch avec force chaux vive, pour détruire, +pouvoir dire que c'était une apoplexie. Le Grand Conseil le dit, croit +trancher tout. Mais le vrai tribunal à qui appartenait l'affaire, le +Châtelet, ne se paye pas de cela. Le 10 avril, il empoigne la dame. +Délivrée à l'instant par Versailles (Fleury-Maurepas) qui la tirent de +ces mains sévères, la sauvent, la mettent à la Bastille. + +Cependant ce coup-là fut terrible pour eux. Ils rentrèrent sous la +terre, s'aplatirent, se firent tout petits. + +Fleury parle de se retirer (_Rich._, V, 122). Le 20 avril, madame de +Prie écrit (_Rich._, V, 128): «Tout est rentré dans l'ordre. Je suis +plus en repos.» + +Si Hérault, la Police, lui restaient, elle avait des chances. Par le +procès de Des Chauffours, elle eût terrorisé Versailles, mignons, +évêques, etc. Mais Hérault la trahit. Il reçut le mot d'ordre d'en haut, +agit contre elle, il lui prit son Voltaire. Admirable prison de grâce et +de vengeance, la Bastille à la fois reçut et la Tencin que l'on voulait +sauver, et Voltaire qu'on voulait frapper. Au bout de quelques jours, +on le mit hors de France (mai 1726). + +La de Prie enfonçait. Malade, horriblement maigrie, elle-même avait +donné une maîtresse à M. le Duc. Fleury en profitait. Il disait +doucement à celui-ci: «qu'on pouvait s'arranger si madame de Prie et +Duverney allaient à la campagne.» Mot grave. M. le Duc y sentait un mot +du Roi même, haineux, craintif aussi, n'osant la regarder (_Rich._, V, +119). + +On écarta cette tête de Méduse, le rude Duverney et leur dangereux +satirique. Dès lors, tout est aisé; on peut étouffer Des Chauffours. + +Hérault, avec deux ou trois juges, croque l'affaire à la Bastille. Nul +mot des hauts coupables, sauf un Tavannes, simplement exilé. Des deux +jolis évêques de Laon et de Beauvais, l'un fait retraite au séminaire, +l'autre en famille avec les novices des Jésuites. Pour les deux cents +coupables, un seul, Des Chauffours, doit payer. Le Châtelet, sur ce +procès qu'il n'a pas fait, va le juger. Il y est conduit (25 mai) le 26 +au matin sur la sellette pour ouïr son arrêt.--Étonnante précipitation, +exécuté le soir! On paya son silence. Avant de le brûler, on eut +l'humanité de l'étrangler d'abord. + +On dira que l'ânier en mars, que Desfontaines en mai, les favoris en +juin, et Des Chauffours enfin (mai 1726) sont des faits sans rapport?... +Mais alors pourquoi cette précipitation pour escamoter Des Chauffours, +l'étrangler sans qu'il ait le temps, le moyen de parler? + +Tout est fini. Versailles est rassuré. Plus de ménagement pour la de +Prie, pour Duverney. Les créatures de celui-ci, ses ministres, font +sans lui les plus graves opérations de finances. Il l'apprend, il écrit +à madame de Prie qu'il faut revenir ou périr. Chose assez curieuse, +Fleury lui-même par des amis engage la dame à revenir. Vrai moyen de la +perdre, de vaincre l'hésitation du Roi. Son horreur (ou sa peur) de +madame de Prie, s'il se retrouvait devant elle, devait abréger tout et +le décider à agir. + +Elle arrive comme un ouragan, d'autre part Duverney revient et parle en +maître. Le Roi est interdit. Fleury n'en tirant rien, tombe aux pieds de +M. le Duc, le conjure de rester en chassant madame de Prie (_Rich._, V, +141). Impossible. Elle pèse, et malgré tous reste à Versailles. Le Roi +alors, timidement, en caressant M. le Duc, se sauve à Rambouillet (chez +d'Épernon et la maman Toulouse), mais décochant derrière le trait +mortel, un mot qui met le duc à Chantilly (11 juin 1726). + +Le 12 juin, au matin, les vainqueurs travaillaient ensemble, Fleury et +Maurepas (_Rich._, IV, 135), le cardinal d'accord avec les camarades, la +garde-robe et la sacristie, les nouveaux rois, la cour, l'Église. + +Ajoutons-y la Banque; Fleury en était assuré. Le redoutable corps des +vieux maltôtiers du grand Roi, et la recrue nouvelle des agioteurs du +Régent, voyaient avec indignation un des leurs, un financier même, +Duverney, éclairer les comptes, trahir les mystères des finances. Ils +traitent avec Fleury. Plus de Régie; partout les Fermiers généraux. +Fleury leur laisse l'_arriéré_. Petit mot! grande chose? Ils empochent +cinquante-six millions. + +Pour brusquer ce traité, il était nécessaire que personne n'éclairât +Fleury, que Duverney ne pût lui écrire une ligne, que le vieil ignorant +sans s'en douter fondât les hautes dynasties financières qui ont mangé +la France un demi-siècle. Duverney est mis au cachot. On le tient +dix-huit mois scellé dans la Bastille. Cent commis sont chargés +d'éplucher son Visa. Et l'on ne trouve rien. Un absurde procès contre +lui et Barême ne produit encore rien. On voit, non sans surprise, que sa +fortune est peu de chose. + +Cependant madame de Prie, M. le Duc, étaient persécutés avec ces petits +soins de haine dont les prêtres ont seuls le secret. À ce Condé, à ce +chasseur, l'homme de la forêt, on interdit la chasse. Il tombe dans un +tel désespoir qu'il a la platitude de demander grâce à Fleury par +Gesvres, un des amis du Roi qui l'ont chassé. Son néant apparut. Son âme +était partie avec madame de Prie. + +Celle-ci dut vivre à Courbépine, dans l'ennui d'un désert normand. Elle +avait étalé d'abord un admirable stoïcisme. Au fond, elle se mangeait le +coeur, et ne pouvait pas le cacher. + +Jamais lion ni tigre en sa cage ne s'agita tellement. Elle enrageait et +faisait des chansons. Elle espérait mourir, et, dans les derniers temps, +elle avait essayé de se tuer par un furieux libertinage. En vain. Elle +n'y avait perdu que sa santé, sa fraîcheur, sa beauté. _In extremis_ +elle gardait encore dans son désert un amant, une amie. Celle-ci, +très-maligne, très-corrompue, vraie chatte, était madame du Deffand, et, +parmi les caresses, les deux amies se griffaient tout le jour. L'amant, +jeune homme de mérite, s'obstinait à l'aimer, toute méchante qu'elle +fût. Elle avait séché sans retour, et sa dernière punition était que par +l'amour elle ne pût reprendre à la vie. L'orgueil la dévorait. Elle ne +voulait plus rien que mourir à la Romaine, à la Pétrone. Trois jours +avant, elle jouait encore la comédie, apprit et débita trois cents vers. +Elle donna au jeune homme un diamant (pas trop cher, pour ne montrer nul +attendrissement, nulle faiblesse de coeur). Elle lui dit: «Va-t-en à +Rouen pour affaire. Ne me vois pas mourir.» Lui parti, pour farce +dernière, elle fit venir son curé, bouffonna la confession, puis but un +poison violent. + +Elle eut pourtant, dit-on, beaucoup de peine à mourir, souffrit +cruellement, se tordit. + +Un faux ami, le duc de Bouillon (beau-père de la Trémouille qu'elle +avait chassé de Versailles), vint juste à point. Heureuse occasion de +faire sa cour à Fleury, au clergé. Il décrivit comment était morte la +réprouvée, dans quelle torture d'enfer, avec des cris qu'on entendait au +loin. Histoire invariable qu'on avait déjà faite pour la duchesse de +Berry. + +Quelque sévérité que doive l'histoire à ce tyran femelle, c'est un +devoir pourtant d'avouer la vigueur qu'elle mit à soutenir Duverney, ses +tentatives hardies. + +Ce rude gouvernement, tout violent et cynique qu'il fût, eut des +instincts de vie que l'on put regretter dans la torpeur mortelle de +l'asphyxie qui fuit, sous la pesante robe qui couvrait nos vampires, +Jésuites et Fermiers généraux. + +La de Prie valait mieux. Dans ses vices odieux, elle imposait pourtant. +Impure et furieuse, chose bizarre, on l'aima jusqu'au bout. + +Un des meilleurs hommes de France, Argenson, jeune alors, avoue qu'il en +fut fasciné. C'était un serviteur zélé des Orléans, donc opposé à la de +Prie. Esprit libre, utopiste, membre de l'_Entre-sol_, le club de l'abbé +de Saint-Pierre, rêveur non moins que lui, amoureux de la France, des +libertés de l'avenir, il était en tout sens loin de cette femme. Il se +tenait fort en arrière, craignait son propre coeur, se défiait de la +tragique fée. Un matin, celle-ci, lui donnant audience, l'admet à +l'italienne au lieu mystérieux de sa toilette intime, comme un amant ou +un ami. Elle penchait alors vers sa chute, elle était au plus fort de sa +lutte désespérée. Maigrie déjà, pâlie d'un feu morbide, elle était belle +encore, belle de son audace, de sa crise, de la mort prochaine. +D'Argenson fut touché. Un autre eût profité. Il tomba à genoux... Et la +philosophie fit hommage à Satan. Le siècle, trouble encore, en cet ange +du mal saluait cependant comme un génie d'orage, la volcanique écume où +souvent la Nature prélude à ses enfantements. + +Argenson veut en rire, ne peut. Il veut être léger, ne peut[7]. On voit +par ses aveux à quel point un baiser (et sans autre faveur) le lia, le +retint. Il ne la quitta pas dans sa métamorphose (où elle devenait un +cadavre). Il en garde pitié; il la conseille. En vain. Et maudite de +tous, pour lui elle est encore: «La pauvre madame de Prie.» + + [Note 7: Ce combat de deux sentiments est curieux à observer + dans les deux éditions de 1858 et 1860. La scène est + sabbatique, obscène. Et cependant comment la supprimer? Le + vénérable M. d'Argenson, si ferme, si honnête dans l'édition + qu'il a faite des Mémoires de son grand-oncle, n'a pas eu + cette vaine pudeur qui fausse toute idée de l'époque. + _Édition Janet_, I, 205.] + + + + +CHAPITRE III + +ESPRIT GUERRIER ET PROVOCATION DU CLERGÉ--FRANCE, POLOGNE, ESPAGNE + +1726-1727 + + +Le clergé avait reconquis au XVIIIe siècle ce qu'il eut par deux fois au +XVIIe, _la royauté du prêtre_. + +Un cardinal régnait, et avec moins d'obstacles que Richelieu ou Mazarin. +Le plus facile des maîtres, un enfant. Point de fronde. Un peuple las, +courbé, aspirant au repos. + +Le paresseux Fleury et les fins du clergé ne voulaient qu'engourdir, +mettre tout à la sourdine, éteindre le jour et le bruit. Mais la grande +masse cléricale en France et en Europe, un grand monde imbécile, en se +voyant si fort, méprisait l'art trop lent des doux étouffements, voulait +le fer, le feu, contre leurs ennemis. + +Derrière ce vain drapeau, la Bulle, qu'on mettait en avant, ils avaient +des idées fort sérieuses qui les travaillaient: 1º ils avaient vu par +Law et Duverney que, sous forme de vente ou d'impôt (n'importe comment), +on en viendrait aux biens d'Église; 2º ils voyaient le respect perdu, la +société attentive aux scandales ecclésiastiques. En Italie, où l'on en +rit, la facilité générale permet et couvre tout. En Espagne, respect +profond. L'Espagne restait l'idéal. En ce grand royaume dépeuplé, dans +ses villes isolées (chacune entourée d'un désert), on pouvait fort +commodément imposer, contenir les langues et les esprits, brûler ici +trois juifs, quatre maures, deux sorcières. Le peuple, édifié de ces +lugubres scènes, gardait la crainte du Seigneur. + +Toute autre était la France, et ce n'était pas sans danger que les +ambitieux (un Tencin, un Tressan, qui visaient le chapeau) poussaient +aux moyens de Terreur. On a vu que Tressan, l'aumônier du Régent, avait +écrit, dressé le grand Code de la Dragonnade, le recueil des deux cents +ou trois cents ordonnances contre les protestants. M. le Duc subit ce +Code (14 mai 1724), à l'étourdie, sans voir deux terribles articles +qu'on y avait glissés. (V. Lemontey, Rulhière, Malesherbes). + +Tout nouveau converti, sur un mot du curé, est déclaré _relaps_; _donc +il peut être mis à mort_, ses biens vendus, ses enfants ruinés. Qui peut +dire la peur des familles, de la mère, de l'épouse, et leur craintive +dépendance, le père étant sous le couteau! Article atroce. Mais la suite +est immonde. _Le curé entre seul_ dans les maisons (non plus accompagné, +comme l'ordonnait Louis XIV); il les visite sans témoins, et prend les +personnes une à une, négociant en maître, et faisant son marché avec une +femme tremblante qui croit voir son mari perdu! + +Des deux articles, l'un (si meurtrier) épouvanta. M. le Duc défendit d'y +avoir égard. L'autre, honteux, subsista six années (1730). Nombre de +familles s'enfuirent, contèrent partout ces muettes horreurs, +parfaitement étouffées ici. Tout le Nord s'indigna, et d'autant plus +qu'alors, au bout opposé de l'Europe, la voix du sang criait en Pologne +contre le clergé. + +La mort de dix personnes exécutées à Thorn fit un éclat immense et de +conséquence infinie. + +Dix têtes! qu'est-ce cela près des Saint-Barthélemy, ou des tueries du +duc d'Albe, ou des égorgements de la guerre de Trente Ans? Eh bien, un +fait terrible et inouï eut lieu. Ces dix têtes jamais ne purent être +enterrées. Elles restèrent cent ans sur la terre, et elles ont changé le +monde. D'elles vint l'affreux malentendu qui tua la Pologne et (malheur +exécrable) exhaussa la Russie[8]! + + [Note 8: Jamais erreur ou crime judiciaire n'a eu une telle + punition. La France, hélas! roua Calas et le chevalier de la + Barre, en plein XVIIIe siècle. Qui n'a péché? Quelle nation + n'a eu à déplorer quelque odieux arrêt de ses juges? Par un + sort singulier, seule la Pologne fut punie.--L'excellente + _Histoire de Pologne_, par Ladislas Mickiewicz (1865), expose + très-bien cette affaire. J'avais de plus sous les yeux une + relation polonaise que M. Jean Mickiewicz a bien voulu me + traduire (_Récits historiques_, Posen, 1843; Sprawa + Torunska). Enfin la relation prussienne, très-claire et + très-impartiale de Jablonski, _Thorn affligée_, 1726. Ces + documents catholiques et protestants concordent pour tout + l'essentiel. Le précieux petit livre, _Thorn affligée_, + existe ici dans la Bibliothèque polonaise de Paris (Île + Saint-Louis). Vénérable bibliothèque, où tant de choses + perdues en Pologne se retrouvent encore.] + +Les Polonais avaient sous leur protection une ville marchande, celle de +Thorn. Ville, certes, non méprisable; c'est la ville du fameux traité +qui fit les libertés du Nord, c'est la ville de Copernik. Les gens de +Thorn, quand ils s'affranchirent des moines militaires, et se +réfugièrent sous les lances de la Pologne, obtinrent du noble peuple un +privilège très-grand: de vendre sans payer de droit dans toute l'étendue +du royaume. Ce peuple, généreux, d'admirable hospitalité, recevant tous +les exilés, était le seul qui eût écrit la tolérance dans ses lois +(_Pacta conventa_). Tout son Sénat alors (moins un membre) était +protestant. Les choses terriblement changèrent, lorsqu'au XVIIe siècle +les Suédois protestants envahirent trois fois la Pologne. Blessée en son +orgueil, elle fut presque entière catholique. Très-difficilement les +Jésuites s'y étaient introduits, mais ils y réussirent. Ils tentèrent +les familles par les humanités, l'éducation française, et peu à peu ils +eurent les enfants des seigneurs. Les belles Polonaises se prirent fort +au roman dévot. Hardies, chimériques et charmantes, comme elles sont, +elles emportèrent tout. La galante Pologne mit la femme sur son drapeau. +La Vierge volait aux batailles en tête de sa cavalerie. Cependant les +villes marchandes, allemandes de fond, Thorn, Dantzig, etc., n'eurent +rien de ces folies, restèrent fort protestantes, et fort suspectes +d'aimer l'étranger protestant. Les Jésuites parurent faire une oeuvre +polonaise en s'y introduisant,--rien d'abord qu'un petit Jésuite pour +aider tel curé, puis deux, puis une école, un collège, pour élever de +jeunes nobles. Ceux-ci, fiers, jeunes gens, escrimeurs, querelleurs, se +moquant des marchands de Thorn, paradaient l'épée au côté. Minorité +minime, ils trouvaient beau de faire procession avec leur Vierge, contre +un grand peuple luthérien. Tout ce que firent les jeunes protestants, ce +fut d'enfoncer leur chapeau. On les leur jette à terre (juillet 1724). +Les Jésuites ont ce qu'ils voulaient. Le magistrat ayant arrêté un +provocateur, ils osent en faire autant, comme s'ils eussent été +magistrats. Plus, la bande guerrière des écoliers armés tombe sur les +gens qui regardaient. Des hommes forts se trouvaient dans le peuple, un +charpentier, un maçon, un boucher. Ils forcent le collége, enfoncent et +cassent tout, tables et bancs, deux autels. La Vierge querelleuse qui a +fait la bataille, est traînée, punie, mise au feu. + +Mais cette Vierge, c'est le drapeau de Pologne! Outrage national!... Les +Jésuites à cela ajoutent un argument terrible: que si Louis XIV a +bombardé, écrasé Gênes pour avoir outragé Sa Majesté humaine, à plus +forte raison la Majesté divine outragée doit écraser Thorn. Elle exige +la mort des coupables, des magistrats même. + +Cela fit impression. Cependant le haut tribunal trouvait que la mort, +c'était trop. On dit à plusieurs membres qu'ils n'avaient rien à +craindre, qu'on ne pouvait faire la chose _qu'autant que les Jésuites +jureraient_, ce que des religieux ne peuvent faire en matière +criminelle. Invité à jurer, le Jésuite recteur s'excusa, par ce mot du +droit canonique: «L'Église n'a soif de sang.» Mais il fit signe à un +frère de son ordre, qui n'était pas profès encore, de se mettre à genoux +et de jurer pour lui. Autre illégalité: on paya six coquins, _non +bourgeois de la ville_, qui jurèrent tout ce qu'on voulut. + +Le Roi pouvait faire grâce. Mais ce Roi toujours gris (c'était Auguste +l'Allemand) n'osa faire grâce aux Allemands, grâce d'une insulte faite +au drapeau polonais. Il en sauva un seul, et but un coup de plus. Donc +les Jésuites purent agir à leur aise. La mort leur parut peu. Ils +tinrent longtemps la proie entre leurs griffes, les lancinant jusque sur +l'échafaud d'instances et de chicanes pour les faire mourir catholiques +(décembre 1724). + +Avant l'exécution, la Prusse était intervenue, avait menacé même, fait +approcher des troupes. Imprudence qui hâta les choses. On rit de cette +petite Prusse, de son roi, _le grand grenadier_. On rit de cette petite +Suède, épuisée, alors un néant. Cependant la grosse Angleterre prit +aussi la parole, et le Hanovre, et le Danemark, et la Hollande, et la +France même (du duc de Bourbon). Tout cela grave, immense, mais lent, +sans action. Que fût-il advenu si les protestants de Dantzig et de +toutes les villes avaient aussi versé le sang? Rien de tel n'arriva, et +la chose resta tout entière. Pour le malheur de la Pologne, les Jésuites +eurent le dernier mot. + +La parfaite ignorance de ce parti téméraire le lançait dans les +aventures. Trois mois après l'affaire de Thorn, il menace, il provoque +l'Angleterre et la France, renouvelle à Madrid le plan d'Alberoni,--mais +plus fou, croyant cette fois se servir de son ennemi, s'armer de l'épée +de l'Autriche (avril 1725)! Cela décida l'union de tout le monde +protestant (_alliance de Hanovre_, septembre). + +J'ai dit le bizarre intérieur de la cour de Madrid, le Roi, un demi-fou, +et les furies de la Farnèse. Nul plus honteux spectacle. C'est à la +médecine beaucoup plus qu'à l'histoire qu'il appartient de l'expliquer. +Le Roi, de faible esprit, qui eût dû être ménagé, était sous la main de +deux femmes criardes, insolentes, grossières (comme les basses classes +d'Italie), l'_assafeta_ (femme de chambre) qui régnait, menait tout,--et +la reine, non moins ignorante, violente, emportée, sans scrupules. Pour +aller à leurs fins, faire obéir le Roi, elles tendaient horriblement la +corde par les excès de vin, les épices et le reste. Elles usèrent sans +mesure de cela. Et la reine eut trois règnes. Après celui de femme, de +grossesses, de fécondité, elle le tint par les hontes secrètes (dont +plaisantait Alberoni); et, en dernier lieu, quand il fut tombé à l'état +animal, ne changeant plus de linge, velu, avec des griffes, d'autant +plus aisément elle eut un règne de geôlier. + +Et tout cela devant les confesseurs. La reine en avait un qui faisait +ses affaires et écrivait pour elle, digne d'elle (on en a des lettres. +V. _Montgon_), un sot, un frère coupe-choux, qui écrivait comme un +portier. Celui du Roi, tout autre, Espagnol, le P. Bermudez, dur et +profond Jésuite qui ne désirait rien que l'extermination des +jansénistes, brûlait de le voir à Versailles. Autant la reine poussait +vers l'Italie, autant le Roi aimait, regrettait, désirait la France, +pour la France elle-même, non pour la royauté. + +Le Retiro, l'Escurial, S. Ildefonse, étaient les vrais châteaux des +songes. Du plus haut au plus bas, tous rêvaient et politiquaient. Les +confesseurs aux entre-sols, les grands, les majordomes, les valets dans +les antichambres, sans cesse refaisaient la croisade et renouvelaient +l'Armada. Les cuisiniers marmitonnaient l'Europe. Lieu admirable aux +intrigants, aux charlatans dévots. Un aventurier, Riperda, +Hispano-Hollandais, qui pour les affaires avait stylé Alberoni, vient un +matin, est touché de la Grâce et se fait catholique. Même farce de +l'abbé Montgon qui vient exprès de France pour admirer de près la +sainteté du Roi, et, s'il le faut, se faire moine avec lui. + +On savait que Philippe voulait alors passer en France (janvier 1724). +Voyant le Régent mort, l'enfant très-chancelant, il faisait ses paquets. +La reine avait baissé. Bermudez l'emportait. Ou faisait faire au Roi une +chose extraordinaire, quitter le trône sur l'espoir d'en avoir un autre. +Il croyait rassurer l'Europe par un semblant d'abdication, gouverner par +son fils. Il avait ramassé une bonne somme pour le voyage et se tenait +le pied dans l'étrier. Tout manqua. Le jeune roi d'Espagne mourut. Son +père fut condamné à reprendre le trône. + +Dans leur courte retraite, le roi, la reine avaient fort écouté le +hâbleur Riperda, nouvel Alberoni, qui mena la reine d'Espagne comme +l'ancien Alberoni menait alors à Rome la reine d'Angleterre, femme du +Prétendant. Leur plan était le même, toujours le vieux roman jésuite, +ramener le Stuart, catholiciser l'Angleterre, et par elle le reste du +monde. Coup manqué tant de fois. Mais tout parut possible, dans +l'aveugle fureur où les jeta le renvoi de l'infante (avril 1725). Se +venger de la France, frapper l'Anglais, changer la face de l'Europe! +tout fut aisé. Comment? Riperda s'en chargeait. «Il soldait l'Empereur, +vieil ennemi, mais nécessiteux; il lançait sur la France son invincible +prince Eugène, pendant que la flotte espagnole, aidée des vaisseaux +russes, menaçait l'Angleterre. George, serré de près, effrayé, ne +pouvait guère manquer de rendre Gibraltar. Faiblesse impopulaire, qui +irritait son peuple, et lui coûtait le trône. Le Prétendant rentrait +sans coup férir[9]. + + [Note 9: Comme pour augmenter à plaisir les difficultés, ils + arborent le drapeau jésuite. Le Prétendant avait eu le bon + sens, pour tranquilliser les Anglais, d'avoir un conseil + protestant. De Madrid et de Vienne, on le gronda. Sa femme, + ardente Polonaise, que dirigeait Alberoni, fit comme la + Farnèse; elle le prit par l'alcôve et le lit, se mit dans un + couvent, jusqu'à ce qu'il quittât ses protestants, montrant + bien que l'affaire serait toute religieuse, la conversion + forcée de l'Angleterre. Par là il se brisait lui-même. Il + blessait sans retour tous les protestants jacobites (_lord + Mahon_).] + +«Un mariage unissait à jamais les deux grands princes catholiques, +l'Espagnol, l'Autrichien. Celui-ci n'ayant qu'une fille pour héritière, +il la donnait à Don Carlos, pour dot l'Empire d'Autriche et même (on +peut gager) l'_Empire_.» + +L'Empereur fut bien étonné de la proposition. Mais comme Riperda +arrivait les mains pleines, et prêt à jeter les ducats, on fit bonne +contenance. On lui donna espoir. Caché trois mois dans Vienne, il +achetait les ministres un à un. Et l'Empereur aussi recevait. Seulement +il trouvait le traité un peu dur. «Tout était pour l'Espagne.» Riperda +insistait en faisant espérer qu'on suivait le grand plan d'Eugène: le +démembrement de la France (Coxe, ch. XXXVII), qui donnait à l'Autriche +la Bourgogne et tout l'Est, ce qu'avait eu Charles le Téméraire. + +À Vienne, comme à Rome, à Madrid, la femme dominait. L'Empereur Charles +VI dépendait de sa belle épouse. Elle avait horreur de l'Espagne, et +encore plus sa jeune fille qui voulait un fils de Lorraine. Il venait de +faire celle-ci son héritière par un acte fort irrégulier (Pragmatique) +pour lequel il mendiait l'appui de chaque puissance. Il avait besoin de +l'Europe pour cette succession illégale, donc était fort loin de la +guerre (Villars, 329), et n'écoutait l'Espagne que pour lui tirer ses +ducats. + +Mais il faut des ducats. Riperda n'en a plus. La comédie finit. Il tombe +honteusement. «La reine ouvre les yeux sans doute?» Point. Elle +extravague encore plus. «L'Espagne à elle seule suffit contre l'Europe. +Si seulement la France n'agit pas, nous l'emporterons.» Heureusement M. +le Duc n'est plus, Fleury est maître. De Madrid on envoie l'équivoque +abbé Montgon. La reine (sans égard aux volontés du Roi) veut qu'à tout +prix Montgon gagne Fleury, se confie à Fleury, lui livre tout, s'il +faut, pour obtenir de lui trois mois d'inaction, le temps d'emporter +Gibraltar. Car, Gibraltar pris, George tombe et le Stuart succède (dans +sa folle imagination!) + +Ce qui est merveilleux, c'est que ce roman ridicule, présenté à un homme +aussi froid que Fleury, ne fut point du tout rejeté[10]. Il n'eût osé. +Ses maîtres, les chefs ultramontains, tenaient trop fortement à la +chimère du Prétendant. Il accorda ce que voulait la reine. Le ministre +eût dit Non, mais le prêtre dit Oui. Tout en doutant que l'affaire fût +aisée, il accorda du temps. À regret. Il dit à Montgon: «Seulement, je +vous prie, dites au confesseur de la reine l'embarras où je suis. Nos +préparatifs peuvent bien sauver un peu les apparences. Mais tout ce jeu +ne peut durer longtemps.» + + [Note 10: Personne n'a eu la patience de lire les cinq + volumes de Montgon. Il est très-instructif pour qui sait le + comprendre. Il montre: 1º l'opposition du roi et de la reine. + Le roi l'envoie pour qu'il réveille ses partisans, rallie M. + le Duc, etc. La reine l'envoie pour obtenir à tout prix de + Fleury le temps de prendre Gibraltar; pour cela il faut que + l'abbé achète la confiance de Fleury, même en lui rapportant + tout ce que dit M. le Duc. Le pauvre Montgon n'eût jamais osé + une telle trahison qui ne lui profitait en rien sans l'ordre + de la reine d'Espagne à qui elle profitait visiblement.--2º + Montgon révèle ce fait curieux que Fleury n'osait refuser à + la reine d'Espagne, au grand parti jésuite, le temps de + prendre Gibraltar, et même de soulever l'Écosse, de lancer le + Prétendant. Il louvoyait, trompait alors Walpole. Il était + _prêtre_, et pas encore _Anglais_.] + +Les vieux militaires espagnols déclaraient le siége impossible si l'on +n'avait la mer, que l'Angleterre tenait par trois énormes flottes. +L'Autriche le blâmait, et loin d'aider l'Espagne, elle travaillait +contre elle en Italie. Les agents jacobites qui de Rome allèrent en +Écosse pour tâter le terrain, trouvèrent tout impossible. L'évidence +était telle que le pauvre roi même demandait à la reine pourquoi elle +exigeait cette vaine effusion de sang. Il en avait horreur, horreur des +intrigants qui, pour remplacer Riperda, la servaient dans sa furie +folle. Il refusait tout travail avec eux. Alors elle le persécuta. Elle +lui supprima la consolation religieuse, en lui chassant son confesseur. +Elle lui supprima ce qui était sa vie, le rapport conjugal. Torture +bizarre. Par les poisons d'amour, elle le mettait hors de lui, refusait. +L'effet en fut terrible et imprévu. Il devint très-lucide, accablant de +raison. Il dit ce que dira l'histoire, qu'elle était l'assassin du roi, +du peuple. Et il la châtia rudement. Épouvantée de lui voir le bon sens +revenu, elle pleura, pria. La nature, l'habitude lui rendirent +l'ascendant. Mais il la connaissait et il la méprisait. Lorsque +très-lâchement elle faisait semblant d'aimer le fils du premier lit: +«Oh! la fausse, la fausse Italienne!» dit-il avec un rire amer. + +L'échec de Gibraltar, l'abandon de l'Empereur (31 mai) ne la +corrigeaient pas. Par la mort du roi George, elle espérait encore que +tout pourrait changer, s'obstinait à rester armée, usant l'Espagne +jusqu'aux os. Le roi s'en mourait de remords et voulait abdiquer, ce qui +eût renversé la reine avec ses Italiens, rendu l'Espagne aux Espagnols. +Rien de plus sage. Mais la reine y pourvut. Elle changea les clefs et +les serrures, le tint sous les verrous. Dans quel état réel était-il? +qui l'a su jamais? Enfermé et gardé, il protestait pourtant de la seule +façon qu'il pouvait, ne faisant plus sa barbe, n'entendant plus la +messe. La reine en était inquiète. Elle fit la dévote et la bonne +Espagnole, jusqu'à prendre la robe franciscaine, la robe des Mendiants. +Cela dura huit mois au moins, en 1728. + +Un jour enfin, sachant que Louis XV était relevé de maladie et notre +reine enceinte, il se fit scrupule de son deuil, lorsque la France était +en joie, et comme bon Français, comme parent désintéressé, il se leva, +se fit la barbe, se montra gai et doux. La reine désirait ardemment +qu'un nouvel enfant prouvât leur union et le fît croire libre. Elle y +réussit en effet (17 mars 1729), elle conçut, et comme elle avait fait +un voeu à saint Antoine si cela arrivait, elle nomma sa progéniture +Antoinette. + +Tout s'était arrangé par les intérêts domestiques qui seuls touchaient +les rois. + +L'Empereur, bon père de famille et docile à sa femme, ajourna ses plans +de commerce qui irritaient l'Anglais, et eut ce qu'il voulait pour sa +fille, la garantie qu'elle serait son héritière au mépris des droits +électifs de tant de peuples et des lois de l'Empire (31 mai 1727). + +Georges II n'est pas moins mené, fort doucement, par sa Caroline, fine, +patiente, qui pour favorite a pris la maîtresse de George. + +Pour bien consolider la maison de Hanovre, elle lui fait garder le +ministère Walpole, qui répond de la France, et de la mécanique qui fait +voter le Parlement (juin 1727). + +Pour la reine d'Espagne d'avance elle est domptée par la famille. +Walpole la corrompt par Carlos, l'enfant, futur roi d'Italie. Ne pouvant +conquérir, convertir l'Angleterre, elle subit l'amitié hérétique qui la +conduit à ce but désiré (9 novembre 1729). + +Toute cette basse politique de famille et de femme, de nourrices et de +nourrissons, d'arrangements domestiques, intérieurs, était au fond, fort +claire, nécessaire et fatale. OEuvre de pure nature, non de diplomatie. +Par une dérision singulière de la fortune, le plus oisif de tous, +Fleury, parut le centre de l'action européenne, l'arbitre et l'auteur de +la paix. + +Walpole y fit beaucoup. Il avait intérêt à rendre Fleury important. Son +frère, le jeune Horace Walpole, lorsque Fleury se retire à Issy, va le +voir, reste son ami. George II arrivant, les Walpole usent de Fleury, le +font parler pour eux, disent au nouveau roi: «Par Fleury nous tenons la +France.» + +L'Empereur, ne cédant qu'à son intérêt domestique, parut condescendre à +Fleury, à son envoyé Richelieu, au pape, à la médiation de Rome et de +Fleury. + +Nous avons vu que ce faux politique, un prêtre au fond, louvoya au +moment où la prêtraille jacobite croyait entamer l'Angleterre. Il donna +le délai que l'Espagne voulait pour la vaine entreprise qui hasardait la +paix du monde. Elle se fit pourtant, se refit, cette paix. Fleury en eut +la gloire, triompha d'une affaire que tous avaient voulue et qui +s'arrangeait d'elle-même. + +L'histoire trop aisément accepte ce triomphe. Il faut en croire plutôt +son bon ami Horace Walpole, selon lequel il fut ignorant, incapable aux +affaires de l'Europe. Pour celles de la France, non-seulement il les +ignorait, mais ne voulait pas les apprendre, éloignant avec soin tous +ceux qui avaient eu part aux affaires. Torcy, Noailles lui auraient dit +les choses, Saint-Simon les personnes. Les gens des deux Visa, Fagon, +Rouillé, Barème, lui eussent éclairé le monde de finance auquel il se +fia si sottement. Du personnel diplomatique il écarta les gens habiles +et fins de la Régence, mit des sots à la place, des prélats imbéciles +qui ne savaient rien que la Bulle. Villars dit et répète qu'on se +moquait de nous. + +«D'où vient, dit Louis XV à la mort de Fleury, qu'il n'y a plus d'hommes +en France?» En tous les rangs marquants Fleury avait fait le désert. + + + + +CHAPITRE IV + +CHUTE DU SIÈCLE.--IMPUISSANCE DES JANSÉNISTES ET DES PROTESTANTS + +1727-1729 + + +«Les villages fondent partout et viennent à rien... On abandonne les +campagnes pour se retirer dans les villes.» (_Argenson_, sept. 1732; I, +145, édit. 1859.) + +Mot d'un mécontent, d'un frondeur, dira-t-on. Villars, un de nos +gouvernants, et membre du Conseil, dit justement la même chose (p. 359, +édit. 1839). + +Que veut dire ici Sismondi en affirmant sans preuves: que le travail +reprit, que, par la mortalité même, le travailleur plus rare fut mieux +payé, etc.? Pure hypothèse. Pas un fait à l'appui dans les écrits +contemporains. + +Pour les campagnes, c'est absolument faux. Pour les villes, peu exact +encore. Les ouvriers de luxe, qui sont toujours un petit nombre, +travaillèrent pour les enrichis, décorèrent dans un goût charmant les +splendides hôtels des Fermiers généraux. Hors de là, nul appel à la +production. Les cinq cent mille familles qui à Paris ont subi le Visa, +l'autre demi-million qui en province eut même ruine, tous ces gens +ruinés ont-ils pu réparer si vite pour encourager l'industrie? Et le +gouvernement agit bien moins encore. La France, sous Fleury offre ce +spectacle curieux d'un grand État inerte, qui loin, d'édifier, n'achève +rien, ne répare plus, ne met plus une pierre à la muraille ruinée, pas +une planche aux vaisseaux de guerre; nul souvenir des ports, arsenaux, +citadelles. Nul travail. Un vaste silence. + +Une chose peut tromper, c'est que les villes, énormément grossies sous +le Système, loin de diminuer, continuent d'engouffrer la foule. Et +pourquoi s'y réfugie-t-on? Le village est inhabitable. La ville, un +abîme inconnu, est (vue de loin) une loterie; là peut-être on aura des +chances, tout au moins la misère plus libre; l'atome inaperçu se perdra +dans la mer humaine. + +Fleury, fort judicieusement, avait mis les finances aux mains d'un +ignorant dévot. Son contrôleur Desforts (qui même ne savait pas compter, +comme le montra sa loterie de 1729), fit un traité de dupe avec les +Receveurs et Fermiers généraux. Il ne savait pas que (par l'ordre +qu'établit Duverney) la Ferme valait deux fois plus; il fut ravi d'une +légère augmentation. Il contentait Fleury par des économies de deux, de +trois cents livres, et il lâcha la France aux Fermiers généraux pour y +fourrager par millions. Ce que Louis XIV, en guerre contre l'Europe, +était obligé de souffrir, on le vit en pleine paix pendant le XVIIIe +siècle. La Ferme continua d'avoir sur le pays une armée de commis, +d'huissiers, de recors et d'archers. + +Avec leur bail fort court de cinq années, un ministre un peu ferme eût +pu fort aisément les tenir dépendants. Avec la Cour des Aides qui +jugeait en dernier ressort, il pouvait faire poursuivre et punir les +abus, faire constamment sentir aux Fermiers la main de l'État. Mais rien +de tout cela. Ce _doux_ gouvernement laissa aller les choses. Chaque +perception fut une guerre, la guerre au Sel, la guerre au Vin, etc. Les +acheteurs du Sel sont comptés et forcés, marqués à sept livres chacun +(sans les salaisons, douze en tout). Qui n'achète, à l'amende! Qui ne +paye, aux galères! + +Des provinces soumises à la Ferme la contagion fiscale gagnait les +provinces voisines (Boisg. Détail). Des pauvres insolvables la pauvreté +gagnait les gens aisés qui payaient à leur place et devenaient pauvres à +leur tour. Cette cruelle solidarité fit fuir les champs, courir aux +villes. Paris devint un monstre. On disait (au hasard) qu'il contenait +800, 1,200, 1,500 mille âmes! Tristes âmes vivant pauvrement, plutôt +mourant de faim. Paris, serré par la défense insensée qu'on fit de bâtir +au dehors, vomissait le trop-plein dans un camp misérable, un Paris de +toile et de planches, de pisé et de boue qui couvrait la banlieue. La +ville, cependant, étranglée, croissait en hauteur. À cinq, six, sept et +huit étages, montaient les combles et les mansardes, mal fermés au vent, +à la pluie. Celle-ci, distillant le long des murs verdâtres, de plomb en +plomb, par les carrés fétides, faisait des noirs étages inférieurs de +véritables puits. Qui dira l'horreur des soupentes où l'on couchait les +apprentis? La boutique, antre humide où tout suintait, présentait au +comptoir, fixée et sédentaire, la femme pâle des tableaux de Chardin, +dans sa robe de toile, le dos contre ce mur mouillé. Faible, très-faible +nourriture. Deux choses ont serré sa ceinture, l'octroi croissant et la +rente réduite. Petits marchands, petits bourgeois, à force de sobriété, +ils avaient un peu épargné. Et c'est sur cette épargne que les +Ordonnances ont frappé. C'est de Fleury qu'ils ont le coup de grâce. En +réduisant certains impôts qui ne rapportaient guère, il achève, il +assomme le rentier (c'est-à-dire Paris). + +La misère morale n'est pas moindre. Le grand Roi éblouit. Le Régent +amusa, leurra de vain espoir. Ici ni espoir ni pensée. Un gouvernement +plat, triste, ennuyeux, où le jour vide et long dit Rien, et le jour +suivant Rien,--aussi monotone que la pluie dans la maussade petite cour. +Qu'en cet ennui, ce vide et cette mort, une étincelle ait lui,--qu'en +cet entr'acte misérable où tout est suspendu, où la pensée du siècle +n'apparaît pas encore,--il y ait eu un mouvement, ce fut à coup sûr un +bienfait. Il serait dur, injuste, de le méconnaître et de le mépriser. + +Il faut noter d'abord d'après les dates une chose trop peu remarquée. La +fièvre de superstition qui gâta bientôt tout cela n'en est pas le point +de départ. Ce fut un mouvement de justice, de raison indignée, de +conscience, une réaction de liberté, qui donna le premier élan. + +La persécution commença (1727), l'indignation suivit. Au fanatisme faux +elle en opposa un sincère (1728), qui s'exaltant devint délire, folie +(1729), et plus tard folie dépravée. + +Ce pauvre peuple ne bougeait pas du tout. Personne n'avait envie de +guerre. Mais les ultramontains avaient intérêt à la faire, à exploiter +leur rare avantage (un cardinal roi). Du plus haut au plus bas, ils +avaient le gouvernement, les moyens de la tyrannie. Elle s'organisa par +trois hommes sans foi et sans opinion.--Hérault, le lieutenant de +police, leur fit un livre universel, qui comprit la population, nota +chacun, et le mit à sa classe, ou _bon_, ou _neutre_, ou _appelant_. Les +neutres mêmes étaient suspects.--Les _appelants_, livrés à la Justice, +la trouvèrent âpre, active, dans Chauvelin, nouveau Garde des sceaux, +homme de grande portée, mais très-faux, au fond parlementaire, qui +conquit sa grandeur en écrasant le Parlement.--Désignées par Hérault, +atteintes par Chauvelin, les victimes tombaient au geôlier, au fils de +la Vrillière, S. Florentin, ministre des prisons. Elles y tombaient +souvent pour l'oubli éternel. Deux fois on y entre en ce siècle, et deux +fois on y trouve des prisonniers tellement oubliés, qu'on ne peut savoir +même pourquoi ils furent mis là-dedans. + +Voilà la mécanique. Quels sont ceux qui vont en jouer? Sauf Bissy (un +bigot étroit, dur et sincère), tous avaient droit de figurer en +Grève.--Le centre était Tencin, et le fameux salon où maritalement il +figurait près de sa soeur; lupanar de l'agiotage, que tous avaient sali, +que la Fresnaye inonda de son sang.--Lafiteau, le fripon, que Dubois, +pour punir ses vols, déporta, fit évêque dans un méchant coin de +Provence.--Les moeurs ultramontaines éclataient dans Rohan, cardinal +femme, fier de la peau des rousses qu'il tenait de sa mère Soubise, +impudemment coquet, étalant sa beauté dans ses bains italiens. Encore +plus cette école marquait en deux mâles effrénés, les évêques de Laon et +de Soissons, deux échappés de Des Chauffours. + +Avec de tels Pères de l'Église, la Terreur s'essaya, d'abord dans un +coin de la France. Tencin, archevêque d'Embrun, fait chez lui un +Concile, «ordonné par le Roi,» et par précaution le Roi «défend aux +Pères de sortir de la ville sans sa permission.» Les évêques une fois +enfermés là, on leur livre un des leurs, un évêque de quatre-vingts ans, +le vénérable Soanen. Sans l'écouter, on le condamne, on l'exile en +Auvergne, aux froides montagnes, où il meurt. Cela s'appela le +_Brigandage d'Embrun_ (1727). + +Le second meurtre est celui de Noailles, vieil archevêque de Paris. Il +avait réclamé contre Embrun avec douze évêques. On l'obsède, et il se +rétracte. Puis, il revient à lui, il rétracte sa rétractation. Enfin +dans ce vertige du flux et du reflux, balloté, battu, imbécile, il +adopte la Bulle et meurt. Le siége de Paris passe aux mains d'un des +plus forts mangeurs de France. + +Toute autre est la voie janséniste, très-digne de respect. Moderne à son +insu, en invoquant la Grâce, le vieux dogme de saint Augustin, elle est +pourtant l'essai des libertés nouvelles, l'_appel à la conscience_. + +La dureté et le petit esprit qu'ils montrèrent trop souvent ne peuvent +faire oublier cela. Plusieurs furent de vrais saints. L'un d'eux, +l'évêque Vialart, fut opposé aux Dragonnades. Leur diacre, le +bienheureux Pâris, un pauvre homme, était doux, humain, de charité sans +bornes, laborieux, vivant de son travail. Notez qu'avant sa vie +mystique, il avait accompli tous les devoirs de l'honnête homme, fils +soumis et obéissant, frère admirable qui ne se retira qu'après avoir +marié, établi son cadet, etc. Jeûnant trop (pour donner aux pauvres), il +devint plus qu'à demi fou. Il avait pour sa thébaïde une loge de +planches dans une cour humide du quartier Saint-Marceau, où jeune encore +il mourut de misère (1er mai 1727). + +Dès l'été, des malades vinrent se traîner sur son tombeau. Tels +guérirent par leur foi, l'excès de leur émotion, mais guérirent de la +vie, moururent. Un simple monument, table de marbre noir, à un pied de +terre, fut dressé avec autorisation de Noailles par le frère, M. Pâris, +conseiller au Parlement. On se glissait sous cette table, pour prendre +de plus près la vertu de la terre, ou on en avalait un peu. Les malades +(femmes ou demoiselles pour la plupart), de plus en plus émues, +exaltées, et trop faibles pour y garder leur tête, y eurent des crises +de nerfs, des accès hystériques, se crurent guéries au moment même. Mais +tout cela n'arriva au délire que plus tard, lorsqu'on leur prit leurs +prêtres, lorsque ces pauvres créatures furent effarées et folles de la +cruelle persécution. + +On ne peut lire sans intérêt le livre étrange de Carré de Montgeron: +_Vérité des miracles du bienheureux Pâris._ Il est fort instructif. +L'historien et le médecin y trouvent le précieux tableau, exact et +véridique, des misères et des maux d'alors. Pour les guérisons, les +miracles, ce sont les mieux prouvés qui furent jamais. Sincérité +parfaite, nombreux témoins, oculaires et honnêtes, sérieux examen des +savants, rien n'y manque. Maître dans tant de choses, le XVIIIe siècle +est le maître en miracles. Il observe, analyse, de manière à nous faire +conclure que ces faits _très-certains_ sont, non au-dessus de la nature, +mais de nature jusque-là peu connue (qu'on dirait aujourd'hui magnétique +où somnambulique). + +Ces guérisons, la plupart sont fort simples. La créature qui vit dans +l'ombre des petites rues, demi-percluse, enflée, fiévreuse, ses amies +l'entraînent au voyage lointain de Saint-Médard, près le Jardin du Roi. +Suprême effort. Y arrivera-t-elle? Et cela se fait. Que dis-je? Elle en +fait la neuvaine. L'effort même, l'air et le soleil, lui ravivent la +circulation. Ajoutez-y la vive émotion de voir ce lieu, la sainte tombe, +les gens déjà guéris, et la joie de ce peuple, cette compassion +mutuelle, et ces larmes de fraternité[11]!... Elle est guérie, ne sent +plus rien. Pour longtemps? Non, peut-être. Mais ce touchant spectacle +sera le bonheur de ses jours. Le soleil qu'elle vit sur cette foule, et +sur ce marbre noir, il la suivra partout. Son soleil, elle l'a +maintenant, son église. Qu'on lui ferme l'église, que ses prêtres +enlevés lui manquent en ce besoin, elle serait son prêtre elle-même. +Contre l'autorité, elle aurait la voix intérieure. La voix, dirons-nous +de la Grâce? ou la voix de la Liberté? + + [Note 11: Scène attendrissante, et nullement ridicule, dans + les belles gravures du livre de Montgeron. Le portrait de + Pâris, qu'on voit en tête, est admirable de vérité. Ignoble + vérité, mais douloureuse, qui inspire le dégoût, et bien plus + la pitié. Les légendes de guérison sont très-intéressantes. + Toutes ces créatures innocentes et crédules, malades la + plupart à force de vertus, touchent infiniment. Pauvre, + pauvre peuple de France!] + +Peu après ces miracles commence un vrai miracle (23 février 1728), la +mystérieuse publication des _Nouvelles ecclésiastiques_, journal +insaisissable qu'on poursuit en vain soixante ans. Miracle de courage, +de discrétion, de probité. Sous l'oeil de la Police, ce journal s'écrit +et s'imprime, se distribue dans tout Paris, et jusqu'à la Révolution +(1790). Pas un traître en soixante ans. Rien de plus honorable, rien ne +prouve mieux que c'était le parti des honnêtes gens. On dit qu'un vieux +prêtre intrépide, Jacques Fontaine de Roche, osa le commencer. Où +l'imprimait-il? On ne sait. Dans un bateau? On le suppose. Un système +très-ingénieux de distribution fut trouvé, et il a été le modèle de +maintes sociétés secrètes. Celle-ci était si hardie, si sûre d'elle, que +dans la voiture même du lieutenant de Police elle faisait jeter le +journal poursuivi. + +La connivence générale de Paris (_Barbier_, 54) aidait beaucoup sans +doute. C'est l'instinct naturel; sans bien savoir la question, on se +sentait pour les persécutés. Cela gagna. L'esprit d'opposition s'étendit +par le Jansénisme, et par la Franc-Maçonnerie, qui d'Angleterre se +répandit bientôt[12]. Ces ruisseaux devinrent fleuves, et, le torrent +philosophique s'y joignant, ce fut une mer. Rien moins que la +Révolution. Les _Nouvelles ecclésiastiques_ cessent en 90. En 91 ouvre +le Club des Jacobins. Ceux-ci dans leur bibliothèque n'avaient nul +ornement que la pancarte où l'ingénieux mécanisme de la distribution du +journal janséniste était représenté. + + [Note 12: J'en trouve la première mention en 1725 (Lemontey, + II, 290). Voir aussi: _Les soupers de Daphné et les dortoirs + de Lacédémone._ (Brochure écrite en 1733). Les dames y + obsèdent leurs maris et leurs amants pour qu'ils leur + révèlent les mystères de la Franc-Maçonnerie.--Le journal de + M. de Luynes parle un peu plus tard des Freemassons, 1737.] + +Le jansénisme seul était un grand parti, une armée qui comptait des +nuances très-différentes. Bien loin des exaltés de Saint-Médard étaient +nos honnêtes universitaires, les recteurs: Vittement le désintéressé; +Coffin qui créa l'instruction gratuite; Rollin dont le nom seul est un +complet éloge. Ajoutons-y les maîtres et professeurs de l'austère maison +de Sainte-Barbe[13], une solide fabrique d'hommes, qui, contre la maison +équivoque de Louis le Grand et ses ragoûts douteux, donnait le pain des +forts. De là sortaient des caractères, de sérieux esprits, pour le +barreau et la jurisprudence, jansénistes, mais fort largement, comme +Marais, notre bon chroniqueur. De là aussi ces docteurs de Sorbonne qui, +et contre la persécution et contre le courant du siècle, fermement +s'efforçaient de garder le gallicanisme. Cinquante eurent le courage de +protester pour Soanen, l'honneur d'être enlevés, de peupler les plus +dures prisons, l'étouffement brûlant du château d'If, la froide horreur +de Saint-Michel en Grève, glacé de ses vents éternels. + + [Note 13: Un esprit des plus fermes du temps et des plus + lumineux, M. Jules Quicherat, dont les cours ont fondé la + vraie critique des arts du Moyen âge, n'a pas craint de + descendre à l'histoire d'un collége. Rare exemple + aujourd'hui. Il a fait un chef-d'oeuvre. Ce livre, spécial en + apparence, est d'intérêt très-général; c'est l'histoire des + méthodes souvent l'histoire des moeurs, celle de l'honnête + résistance qui, par l'enseignement, maintint chez nous la + dignité modeste, la pureté des caractères.] + +Ces duretés exaltèrent, lancèrent le fanatisme. En fermant son théâtre, +le petit cimetière (1732), lui ôtant le grand jour, on le jeta dans +l'ombre infiniment plus dangereuse. + +Ces créatures malades, qui en public avaient des attaques hystériques et +des convulsions, dans les secrets abris qu'on les obligea de chercher, +suivirent la pente naturelle d'une religion de la douleur où l'innocent +expie pour le coupable. Plus Versailles se souilla, plus ces martyrs +aveugles cherchèrent des pénitences. + +Aux incestes persévérants et solennels de Louis XV répondirent les +crucifiements des pauvres filles jansénistes. Par de cruels supplices, +acceptés, implorés, elles appelaient la Grâce, détournaient le courroux +de Dieu. + +Les chrétiens ignorants, qui ne connaissent pas l'histoire des temps +chrétiens, et pas davantage leur dogme, ont dit que ces fureurs et la +soif des souffrances, étaient perversion, déviation du vrai +christianisme. À tort. Qu'ils lisent donc les légendes. Tous les saints +leur diront que la douleur, que l'amour de la mort en est l'esprit et la +vraie voie. + +Si des fourbes, des intrigants, plus tard, se mêlent aux jansénistes, on +n'en doit pas moins dire qu'en masse ils furent de vrais chrétiens. Et +malheureusement ils en avaient l'intolérance. Sous le Régent (1721), +d'Aguesseau, faible janséniste, gronde les intendants qui ne répriment +pas les protestants. + +Un très-honnête évêque, un janséniste austère, Colbert, qui, quarante +ans durant résista aux ultramontains, n'en est pas moins hostile aux +réformés, ennemi acharné et violent du «tolérantisme» (_Corbière_, 348). + +Comment ces jansénistes ne sont-ils pas touchés du surprenant spectacle +que donnent alors nos protestants? + +Le formalisme de Genève ayant tué l'esprit de prophétie et l'élan des +Cévennes, dans un parfait esprit de pacifique obéissance, Antoine Court +restaura nos églises. + +La loi féroce qui pendait les pasteurs n'arrêta rien. Un séminaire fut +formé à Lausanne pour fournir des victimes aux dragons et aux juges. +Étrange école de la mort, qui, défendant l'exaltation, dans un modeste +prosaïsme, sans se lasser, envoyait des martyrs et alimentait +l'échafaud. + +En lisant ces légendes trop vraies[14], on est saisi d'étonnement et de +douleur. Il y a là cent romans admirables dans la vie du pasteur errant +(Court, Roussel, Desabas, Rabaud, etc.). Le jeune homme s'en va de +Lausanne, laissant sa jeune épouse (oh! les filles héroïques qui +épousent ainsi le veuvage), pour vivre désormais sous le ciel, de roc en +roc, toujours fuyant, caché. Ni feu, ni toit, la vie de la bête sauvage! + + [Note 14: Il faut les lire chez MM. Coquerel, Peyrat, Haag + (_France protest._), Read (_Bulletin_, etc.). Pour la + circonstance si grave, si propre à user l'âme, de l'amende + levée jour par jour, je l'ai trouvée dans l'excellente + histoire de M. Corbière, _Église de Montpellier_.] + +Le plus fort, c'est qu'ils gardent un grand esprit de paix, empêchant +les révoltes et sauvant qui les assassine! + +Avec cela, quelque touché qu'on soit, on est tenté pourtant de faire +avec respect une demande. + +Des longues servitudes des Juifs, leurs livres ont surgi, des chants +parfois sublimes. Comment n'est-il sorti rien de tel de nos martyrs du +Languedoc? + +Dure question! Et en la faisant, je me la reprochais. Elle me restait +presque à la gorge. L'histoire inexorable est ma maîtresse, pourtant, et +elle veut ici que je parle. + +Ce qui a ou séché ou faussé les esprits, là et ailleurs, c'est +l'imitation de la Bible, la lourde servitude d'un livre appris par +coeur, et si loin de nos moeurs. Deuxièmement, l'effort contradictoire +de l'école anti-prophétique, étouffant aux Cévennes l'esprit de la +contrée, dut stériliser nos martyrs. Un problème insoluble leur fut posé +par les écoles officielles, d'obéir n'obéissant pas, de reculer en +avançant, d'employer la moitié de leur force à contenir l'autre. Bizarre +effort où la conception, l'engendrement ne se fera jamais. + +Ils ont droit de répondre qu'en cela ils furent vrais chrétiens. Au +chrétien résolu qui va jusqu'au bout de son dogme (méthodiste, piétiste, +janséniste, n'importe), quel est le fond du fonds? c'est l'incessant +suicide, la mort du moi, de sa nature, et, non-seulement de ses vices, +mais de ses puissances même, l'extinction du propre _genius_. + +Suicide aidé parfaitement par le genre de persécution employé sous +Fleury. Les exécutions exaltaient; chaque ministre mis à mort faisait +faire une complainte. Mais les honteuses vexations de la famille, les +secrètes misères de la femme obsédée (1724-1730), abattaient, énervaient +l'esprit. Le système d'amendes incessantes qui fut établi en 1728, fut +dans les contrées pauvres, chez le paysan si serré, une tentation +continuelle de faiblesse. «La paroisse où une assemblée avait eu lieu, +dut payer cinq cent livres.» Somme trop faible, dit Fleury, qui +l'aggrava. La famille, de plus, qui n'envoie pas son enfant au curé, +doit payer tant d'amende. Amende qui n'est plus, comme autrefois, levée +par an, mais levée _chaque mois_. Rien de plus propre à user l'âme, à +tenir inquiet et chagrin le travailleur nécessiteux. Toujours, toujours +payer, ne penser qu'à cela! Misérable existence, dure, sèche et +contractée, calculée à merveille pour l'amaigrissement de l'esprit. + +Si nos protestants demeurèrent une élite en beaucoup de sens, ils le +durent à leurs échappées hardies dans le désert, à l'austère poésie des +baptêmes et des mariages accomplis sous le ciel, et contre lesquels les +évêques en vinrent, comme on verra, à appeler l'épée, le gouvernement +militaire (1738). + +Cruel combat. Mais la jeune étincelle qui devait recréer le monde ne +pouvait sortir de cela. Des protestants, des jansénistes, malgré tant +de vertus, d'efforts, de ces derniers chrétiens, ne pouvait nous venir +notre émancipation à l'égard du christianisme. Il y fallait l'esprit +décidément contraire, que le temps souverain amenait invinciblement. + + + + +CHAPITRE V + +VOLTAIRE ET MADEMOISELLE LECOUVREUR + +1728-1730 + + +Voltaire dit qu'il resta près de deux ans en Angleterre (de mai en mai, +ou à peu près, 1726-1728). Déjà célèbre ici, il se trouva là-bas +absolument perdu. Il n'y eut que déceptions. Il y apportait 20,000 +livres en un billet qui ne fut pas payé. La protection de Bolingbroke, +sur laquelle il comptait, ne pouvait que lui nuire, dans la lutte +impuissante que l'illustre étourdi soutenait contre la presse par +l'adroit Walpole, heureux et triomphant ministre qui répondit à tout par +des succès. Voltaire fut trop heureux d'accepter un abri que lui offrit +généreusement un marchand, M. Falkener, dans la fort triste solitude de +la campagne de Londres. Il espérait sortir de cette position ennuyeuse +par l'éclat de son _Henriade_, qu'il édita avec luxe et dépense. Mais +pourquoi les Anglais auraient-ils accueilli un poème où le héros finit +par se faire catholique? On sait d'ailleurs combien ce pays, en +réalité, est fermé aux littératures étrangères. La _Henriade_ inaperçue +ne valut à l'auteur que quelques guinées de la reine[15]. + + [Note 15: M. Nicolardot établit cela parfaitement contre + l'opinion commune. _Ménage et finances de Voltaire_, p. 35. + Cet ennemi acharné de Voltaire, qui accueille contre lui tous + les libelles du temps, a pourtant éclairci fort bien certains + points de détail. Chose curieuse: à la fin de ce gros livre + si hostile, il donna sans s'en apercevoir ce qui justifie le + mieux Voltaire, ce qui explique et fait excuser ses + bizarreries: la situation mobile, précaire, où il vécut, la + misérable incertitude où il était du lendemain, entre la + Bastille et l'exil, les innombrables pseudonymes qu'il était + obligé de prendre, les terreurs de ses libraires, la lâcheté + des critiques qui tous se mettaient contre lui. _Nicolardot_, + p. 335-347.] + +Grand contraste avec l'accueil que trouva Montesquieu en 1729. Amené par +lord Chesterfield dans son propre yacht, caressé des Walpole, comblé par +la savante reine, conduit par les lords aux deux Chambres, il vit tout +par leurs yeux, jugea, admira tout sur leur parole, revint demi-Anglais, +n'ayant rien aperçu du fond réel des moeurs, et formulant de confiance +le très-faux idéal de ce gouvernement qu'il donna dans l'_Esprit des +lois_. + +Grand bonheur pour Voltaire de n'être ainsi gâté, mais négligé plutôt. +Il garda son bon sens. Il vit peu, mais vit bien. Il vit bien d'abord +les hauts côtés de l'Angleterre, qui sont bien moins Anglais +qu'_humains_; il vit Newton, Shakespeare. Il était depuis quelques mois +en Angleterre lorsque Newton mourut et qu'on fit, avec de prodigieux +honneurs, son triomphant convoi à Westminster. Rien de plus grand, rien +qui glorifiât davantage la sagesse anglaise. Il la sentait partout dans +la dignité libre des moeurs, des habitudes, la tolérance limitée (mais +plus grande que partout ailleurs), la raisonnable estime du travail, de +l'activité. L'hôte de Voltaire, Falkener, simple marchand de Londres, +fut ambassadeur en Turquie. + +Il sentait tout cela, et n'en était pas aveuglé. Quelques pages datées +de 1727 montrent combien ses impressions étaient nettes et pour le bien +et le mal. Il entrevit fort bien les contradictions discordantes qui +frappent ce grand peuple. Que doit-il aux déistes anglais? Au fond moins +qu'on ne dit. Il relève bien plus de nos _libres penseurs_ du XVIIe +siècle, de la tradition des Gassendistes, Bernier, Molière, Hesnault, +Boulainvilliers, etc. + +Il resta tout Français, et ne pouvait vivre qu'en France. Il devait +rentrer à tout prix. On ne sait qui il employa. Il fallait réussir +auprès du petit Maurepas, alors ministre de Paris, un athée valet des +Jésuites, qui souvent fit semblant de protéger Voltaire, l'aimant peu, +l'enviant, le sentant supérieur dans son propre _genre Maurepas_ (la +satire, l'épigramme). Il le laissa rentrer en France, non à Paris. Du +moins la première fois que nous apercevons Voltaire, c'est chez un +perruquier de Saint-Germain-en-Laye, où très-probablement il reste un +an, caché ou à peu près. Pendant tout ce temps, rien de lui. Pas une +oeuvre. À peine une lettre. Ce grand silence indique à quelles dures +conditions il était rentré. La _Henriade_ même, revenant d'Angleterre, +ne fut que tolérée. Et quarante ans durant elle ne fut vendue qu'en +gardant son titre de Londres. + +Dans quelle situation est alors la littérature? dans un funeste +entr'acte qui ne dure guère moins de douze ans[16]. Elle est alors plus +que stérile; elle semble détournée de son but. Elle évite et semble +oublier la grande, la profonde question où est la destinée du siècle, la +question religieuse, posée dans les _Lettres persanes_ avec tant de +force et d'éclat. Lui-même, le héros, le prophète Montesquieu a peur de +lui-même. Il redevient M. le président de Montesquieu, il rentre dans la +société, au monde des honnêtes gens. Il rétracte ses Lettres pour être +de l'Académie, les offre à Fleury corrigées (1728). + + [Note 16: Ce temps de réaction, de _décence_, est caractérisé + par le sacrifice et la mort de la pauvre Aïssé. Fidèle + esclave de son indigne maître, jusqu'à sa mort en 1722, + fidèle encore à la non moins indigne Fériol (soeur de la + Tencin), elle a faibli en 1724 de pure reconnaissance et pour + récompenser celui qui l'aima toute sa vie. Mais sa noble + nature lui fait craindre de l'épouser; elle ne se croit pas + assez pure, elle craindrait de le faire baisser, dans ce + retour _aux bonnes moeurs_. Les grandes dames la troublent, + aggravent ses scrupules. Elle languit, elle meurt de ce + combat. Elle refuse jusqu'au bout le bonheur. Et elle fait + deux infortunés. Ah! quelle fin pathétique, et qu'on en veut + à ces prudes qui l'ont tuée! Rien, rien de plus touchant que + la terreur du chevalier, en la voyant vers sa fin, la cour + humble, tremblante qu'il fait à tout ce qui l'entoure, même + aux animaux domestiques, à la vache qui donne du lait à la + malade. Cela arrache les larmes.] + +Celui-ci n'en voulait pas plus. Une littérature amortie et faussée vaut +mieux que le silence pour un pareil gouvernement. Fleury trouvait fort +bon que le café Procope, sous l'aveugle La Motte, traînât le débat +éternel entre les Anciens et les Modernes. Il trouvait même bon que la +petite réunion de l'Entre-sol, tenue par l'abbé Alary, jasât un peu des +affaires de l'Europe, des rêves de l'abbé de Saint-Pierre. Utopies +sociales qui s'écartent toujours du grand noeud social, de l'intime +question où se relient les autres. Fleury s'en amusait, recevait +volontiers le rapport qu'Alary lui en faisait chaque semaine +(d'Argenson). Tolérance admirable. Mais toute pensée vraiment libre +avait été frappée, découragée. Le grand critique Fréret, ayant touché +l'histoire de France, avait tâté de la Bastille. Il se le tint pour dît, +s'écarta, au plus loin, dans la chronologie chinoise, etc. En 1728, +l'essor du jansénisme aigrit cruellement la Police. Contre la librairie, +l'imprimerie, elle s'arma d'une atroce ordonnance. Pour une page non +autorisée, _confiscation_, _carcan_, _galères_! + +Voltaire, à Saint-Germain, se trouva solitaire plus que dans la campagne +anglaise, ne pouvant publier, muet. Cette année 1728 de grand silence +(unique dans sa vie) lui profita beaucoup. Ce qui jusque-là le tenait +inférieur, léger, faible, c'était la vie du monde, le besoin des petits +succès. Là il rentra en lui, et il fit pour lui-même (sans espoir +d'imprimer) une chose tout à fait libre et forte, sa critique des +_Pensées de Pascal_. Une note de lui nous dit qu'elle est de cette +année. Il n'a fait rien de plus vif, rien qui aille plus droit au but. +Il ne s'amuse pas, comme il fit trop ailleurs, à jouer tout autour de la +grande question, à critiquer les accessoires. Sans jaser, +ricaner,--sérieusement, d'une pince d'acier et d'une invincible +tenaille,--il serre à la racine l'arbre qui nous tient dans son ombre. + +Quand on voit avec quelle faiblesse la plupart des critiques se sont +approchés de Pascal[17], quel timide respect, on sait gré à Voltaire de +son ferme bon sens, si simple et si lucide. Sa familiarité hardie (noble +ici, point cynique) est _d'un homme_, d'un esprit vraiment libre, qui ne +s'étonne point devant l'insolente éloquence, ne respecte que la raison. +Il est ferme et point dur. + + [Note 17: J'en excepte un, M. Havet, spécialement dans sa + dernière édition, admirable travail, fort et définitif + (_Commentaire_, etc., 1865). MM. Cousin et de Faugère avaient + restitué le texte (1843-1844). M. Sainte-Beuve avait marqué + d'une main fine et sûre la place de Pascal dans Port-Royal et + dans le siècle. Ces illustres critiques regardent pourtant du + dehors. Et Havet a vu du dedans. Comment cela? Il tient de + son auteur; il a à coeur ces questions, il s'inquiète + sérieusement de ces hauts problèmes de la vie humaine. Qu'il + commente ou discute, on sent bien qu'il le fait pour lui-même + plus que pour le public. Rien qu'en lisant ce commentaire, + sans l'avoir vu, on le peindrait, avec sa jeune austérité, + cette âpre et virginale candeur, cette exigence ardente de + lumière et de justice. Il est intéressant de voir un esprit + qui procède surtout de l'antiquité et du siècle de Louis XIV, + hors de la mêlée d'aujourd'hui, par l'effet seul du progrès + intérieur, et de sa force solitaire, marcher dans + l'émancipation.] + +Son petit livre (grand de sens et d'effet) se résume en trois mots: +simples réponses à Pascal: + +«_L'homme est une énigme._» Non. On le comprend très-bien dans +l'ensemble dont il fait partie. Mais quand il serait une énigme, ce +n'est pas en tout cas par l'inexplicable qu'on l'expliquera.--«_Il est +déplacé, dégradé._» Non. Il est à sa place dans la nature.--«_Il naît +injuste._» Non. Et il n'est pas _justifié_ par l'arbitraire injuste, par +la faveur, la Grâce. + +«_Est-il heureux?_» Question plus difficile. Là sans doute Pascal avait +chance d'embarrasser Voltaire, de faire trembler sa plume. Cette année +était sombre. Sa pauvreté et son mutisme l'attristaient fort. De la +chambrette du perruquier de Saint-Germain, il dit à Thieriot: «Ma misère +m'aigrit et me rend farouche.» Une lettre très-mâle, de son anglais +Falkener[18], contribua à le raffermir, à lui faire croire que l'on peut +être heureux, et que même la plupart le sont. S'élevant au-dessus de sa +situation, il dit à Pascal qui _entre en désespoir_ de la misère de +l'homme: «_Vous vous trompez, l'homme est heureux._» + + [Note 18: «En lisant cette réflexion, je reçois une lettre + d'un de mes amis qui demeure dans un pays fort éloigné. «Je + suis ici comme vous m'avez laissé, ni plus gai, ni plus + triste, ni plus riche, ni plus pauvre, jouissant d'une santé + parfaite, ayant tout ce qui rend la vie agréable; sans amour, + sans avarice, sans ambition et sans envie. Et tant que cela + durera, je m'appellerai hardiment un homme très-heureux.» + Plus tard, Voltaire ajoute en note: «Sa lettre est de 1728.» + Éd. Beuchot, t. XXXVII, p. 46.] + +Mais si le bonheur pour chaque être est de suivre sa destination, quelle +est vraiment celle de l'homme? Que répondra Voltaire? On croirait +volontiers, d'après ses vanteries d'épicuréisme, qu'il va répondre: _le +plaisir_. Non. Notre but, «c'est _l'action_.» + +«L'homme est né pour l'action, comme le feu tend en haut, la pierre en +bas. N'être point occupé, ou ne pas exister, c'est même chose.» (T. +XXXVII, p. 57, nº 23.) + +Mot grave et d'autant plus que la vie entière de l'auteur en est la +traduction. Jamais pareille activité. Et ce travail immense, il sut le +soutenir par une sobriété plus qu'ascétique donnant en tout très-peu aux +plaisirs qu'il vanta le plus. + +«Agissons.» Mais comment? lorsque l'activité de tous côtés rencontre un +mur? + +Cet esprit clairvoyant distinguait aisément que dans une telle société +le despotisme avait lui-même un despote et un maître, _la richesse_, que +le pouvoir faisait sa cour à un pouvoir plus haut, l'argent.--En +revanche, dans la servitude universelle, le pauvre est deux fois serf. +Sur sa tête s'appuie la société de tout son poids, l'écrase et l'avilit, +et fait qu'il s'avilit lui-même. La littérature indigente offrait un +aspect déplorable. Si Colletet au siècle précédent «cherchait son pain +de cuisine en cuisine» (Boileau), il n'avait pas la mise et la tenue +coûteuses que dut plus tard avoir l'homme de lettres, vivant dans les +salons. Au XVIIIe, Allainval, un auteur estimé dont on joue et rejoue +les pièces, reçu partout, est cependant si pauvre, que, n'ayant aucun +gîte, il couche dans les chaises à porteurs. Cet excès de misère et le +parasitisme qui en était la suite naturelle, faisait que l'on traitait +les auteurs fort légèrement. La Tencin, sans façon, à ses habitués pour +étrennes donnait des culottes. + +Voltaire avait perdu ses pensions. Des 4,250 livres de rente qu'il eut à +la mort de son père, les réductions successives (et celle récemment de +Fleury) durent emporter beaucoup, outre les banqueroutes qu'il essuya. +Sa _Henriade_ l'acheva. Et quand pourrait-il vendre un livre? il +l'ignorait. Les libraires effrayés auraient-ils acheté? En attendant, il +préparait, écrivait ses _Lettres anglaises_. Il expliquait Newton. C'est +par là justement (chose imprévue, bizarre) que sa situation changea. + +Il venait le soir à Paris, consultait les Newtoniens. Ils n'étaient +guère que trois qui osassent lutter contre Descartes et sa physique (une +religion nationale), contre la lourde autorité de l'Académie des +sciences. Il y avait un enfant de génie, le tout petit Clairaut. Un +officier de Saint-Malo, tranchant, dur, excentrique, Maupertuis, reçu +récemment à la Société royale de Londres (1728), et qui bientôt ici +(1731) fut le chef du café Procope. Un homme encore fort agréable, +esprit universel, brillant, un peu léger, La Condamine. Un jour que +celui-ci soupait avec Voltaire, il riait de l'ignorance du sot +contrôleur général Desforts qui, pour éteindre les billets de +l'Hôtel-de-Ville, venait d'ouvrir une loterie où, par un calcul simple, +on pouvait gagner à coup sûr. Voltaire avait de ces billets; il fut +frappé du calcul, et y gagna 500,000 francs. Le Contrôleur fut furieux, +plaida, mais il était en baisse, bientôt remplacé. Il perdit, et +Voltaire dès ce jour fut riche, émancipé, libre du moins, s'il ne +pouvait écrire en France, de vivre en Hollande et partout. Heureux coup +de fortune qu'il dut réellement à sa foi, à l'amour des sciences. +Newton, on peut le dire, fit la liberté de Voltaire. + +On ne voit pas qu'il ait joui beaucoup de cette fortune. Sa vie si +occupée et absolument cérébrale le rendait fort peu sensuel. Il n'était +point avide. Quand le Régent lui donne pension, il partage avec +Thieriot. Et même en Angleterre, où il est si gêné, il songe à cet ami, +lui fait toucher ceci, cela. Souvent très-généreux, et parfois +très-serré, il fut pour ses affaires quelque peu maniaque, comme ceux +qui ont commencé par être pauvres et s'en souviennent. + +Il put revenir à Paris, mais s'établit encore dans un quartier quelque +peu écarté, rue de Vaugirard, assez près cependant de la Comédie +française. Il voulait y rentrer, mais par une vieille pièce, par la +reprise d'_OEdipe_. Il avait pour jouer Jocaste une actrice admirable, +son amie, mademoiselle Lecouvreur. Rare personne, admirée, adorée, et +bien plus, estimée. Dans Monime et Junie, Pauline ou Cornélie, c'était +plus qu'une actrice: c'était l'héroïne elle-même. Un spectateur disait +en sortant: «J'ai vu une reine entre des comédiens.» Elle eut un vrai +génie, libre du chant monotone qu'enseignait Racine à la Champmeslé, +libre de l'emphase ampoulée qui plaisait à Voltaire. La première sur la +scène elle parla de coeur, d'élan vrai et d'accent tragique. Quand elle +débuta (à vingt-sept ans), tous furent ravis, troublés. Des jeunes gens +devinrent fous d'amour. + +Il lui advint (en 1724, ayant trente ans déjà) une extraordinaire +aventure que n'ont guère les actrices, celle d'être la Minerve ou le +Mentor d'un Télémaque, d'avoir à former un héros. Du Nord lui tombe ici +certain bâtard de Saxe, Maurice, fils du roi de Pologne, Auguste. Il +avait déjà fait la guerre. Il avait eu la chance d'avoir vu face à face +le vaillant, le terrible, qu'on n'osait regarder, le Suédois Charles +XII, d'avoir dans son oeil bleu pris cet éclair de guerre qui lui resta +toujours, lui fut une auréole, trompa sur son génie réel. Ce rude enfant +ressemblait peu à nos marquis d'ici. Suédois de mère, Polonais +d'habitude, il était spontané bien moins qu'il ne semblait; il fut +surtout reître Allemand[19]. Il était né au pays des romans, dans ces +bouleversements où Charles et Pierre, deux ours, roulaient sceptres et +couronnes, où tout était possible. «Pourquoi pas lui? pourquoi pas moi?» +Dans les trois cents bâtards du roi Auguste, celui-ci, effréné, visait +tout, les trônes et les femmes, vaillant, brutal, avide. La vieille +duchesse de Courlande, les Anne, les Élisabeth, les sanglantes catins de +Russie, tout lui eût été bon. Mais pour ces grands mariages impériaux, +le rustre et le soldat avait un peu besoin de poli extérieur, de prendre +les grâces de la France. La pauvre Lecouvreur servit à cela. Elle fut à +la fois précepteur et mère et maîtresse. Si elle gagna peu pour le fond, +au moins pour le dehors elle polit la nature grossière, tâchant de lui +donner un peu de sa noblesse et des formes royales qui en elle étaient +naturelles. + + [Note 19: Nombre de documents récemment publiés nous font + connaître Maurice dans le dernier détail. M. Saint-René + Taillandier en a tiré une fort belle biographie, savante, + curieuse, intéressante (_Revue des Deux-Mondes_, 1864). + Seulement il me semble un peu trop favorable à ce héros de + second ordre que la fortune a tant favorisé, exagéré, + surfait. Ses _Rêveries_, tout à la fois pédantesques, + excentriques, sont un livre moins que médiocre.] + +Il crut un moment réussir, épouser celle de Courlande. Point d'argent +pour partir. Mademoiselle Lecouvreur vendit ce qu'elle avait, +argenterie, diamants, lui en donna le prix. Un moment il se crut maître +de la Courlande. Son père s'y opposa, autant que la Russie. De là mille +aventures, mille dangers. Il échappe. Mais le voilà fameux, le Roland, +le Renaud, le héros des chimères, un nouveau Charles XII, avant d'avoir +rien fait. Madrid pensait à lui, pour sa folle Armada, pour mettre le +Stuart dans Londres. La cour de Stanislas (et la reine de France?) +pensait à lui pour la Pologne, pour y renouveler Charles XII et Gustave, +en chasser l'Allemand. Maurice en voulait à son père qui lui fit manquer +sa fortune, qui le blâmait d'aller en _galopin_ s'offrir aux reines pour +être refusé. + +Les gens d'ici qui le lançaient et voulaient s'en servir, avaient pris +trois moyens. On le vantait aux dames comme égal de son père en force +infatigable. On occupait de lui le peuple de Paris par un certain +bateau, qu'il avait inventé, disait-on, qui allait, venait sur la +rivière, et que les badauds regardaient. Quoique fort peu lettré, on en +fit un auteur. On préparait ses _Rêveries_ (pour l'autre année 1731). Il +semble s'y offrir pour détrôner son père, disant «qu'il prendrait la +Pologne en deux campagnes au plus, sans qu'il en coûte un sou.» + +Il sera roi ou czar! Quelle joie, mais quelle inquiétude pour +mademoiselle Lecouvreur. Il est à elle, son oeuvre, c'est elle qui en +fit un Français. Mais, hélas! elle n'est qu'une comédienne. Et (chose +pire) elle a trente-neuf ans, la beauté, il est vrai, douloureuse et +tragique du portrait si connu, et les célestes yeux pleins de sublimes +larmes qui toujours en feront verser[20]. À force de tendresse, ayant +trop fait la mère, elle est bien moins l'amante. Maurice est discuté +entre les grandes dames, très-haineuses pour la Lecouvreur. Elles +n'auraient osé la siffler, mais du haut de leur rang, dans leur loge, à +leur aise, elles pouvaient l'insulter du visage, lui lancer _le mauvais +regard_. + + [Note 20: Elle devait saisir terriblement les coeurs, les + transformer, changer les bêtes en hommes, pour avoir fait + faire un tel portrait au faible et médiocre Coypel. C'est la + belle gravure où il la représente dans le rôle de Cornélie, + en pleurs et l'urne dans les mains. Un artiste inspiré, s'il + en fut, notre premier sculpteur, Préault, m'a affirmé qu'il + ne savait pas un mot de l'histoire de mademoiselle Lecouvreur + quand il vit cette gravure. Il en fut très-troublé, épris, + s'en empara avidement. C'est plus qu'une oeuvre d'art. C'est + comme un rêve de douleur, une de ces rencontres qu'on + regrette avec une personne unique qui ne reviendra plus, dont + on est séparé par la malignité du temps.--On sent dans + celle-ci une chose fort rare, qu'en elle beauté vient de + bonté.--Cette bonté est adorable dans la lettre qu'elle écrit + à madame Fériol, mère de d'Argental, qui craignait + extrêmement que son fils, éperdument épris, n'épousât, et qui + voulant plutôt le perdre, l'envoya mourir aux colonies. + Mademoiselle Lecouvreur lui parle avec un tendre respect, une + effusion charmante (qu'elle ne méritait nullement). La pauvre + comédienne, trop humblement, fait bien bon marché d'elle. + Elle fera _absolument tout_ pour calmer cet amour d'un + enfant, l'empêcher d'aller jusqu'au mariage. Elle aimait trop + Maurice, et d'Argental ne fut guère qu'un ami, mais assidu, + très-tendre. De l'avoir approchée, il resta l'homme bon, + aimable, charmant, celui que Voltaire appelle «son ange.» + Elle le fit son légataire universel, afin que le peu qu'elle + avait passât à ses deux filles plutôt qu'à des parents. + D'Argental, en très-galant homme, exécuta exactement sa + volonté, et calma les parents en leur donnant du sien une + somme de vingt mille francs. Voy. la bonne notice que + Lemontey (OEuvres, III, 331) a faite d'après les + contemporains, Aïssé, Annillon, Allainval et les précieux + papiers de d'Argental.] + +Le droit du comédien, c'est d'endurer l'outrage. Notre actrice ne s'en +souvint plus. Un jour qu'elle jouait Phèdre, elle voit sa rivale, madame +de Bouillon. Au lieu de se troubler, son coeur gonflé grandit. Elle +s'avance, et d'un geste intrépide, elle lui lance les terribles vers: + + ... Je ne suis point de ces femmes hardies + Qui portant dans le crime une tranquille paix + Ont su se faire un front qui ne rougit jamais. + +Le public se retourne, regarde dans la loge, voit la dame, approuve, +applaudit. + +Le nom de Bouillon est sinistre. Il rappelle cette Mazarine, si suspecte +de poison, qui, par l'assurance, l'audace, se tira fièrement de +l'affaire de la Chambre ardente, en 1682. La Bouillon de 1730 (née +Lorraine) n'est pas moins suspecte. Le judicieux Lemontey trouve +l'accusation vraisemblable. En effet, qu'après cet outrage public, une +princesse, apparentée à tous les rois, n'ait pas cherché à se venger, +c'est ce qui n'a nulle apparence. + +Peu après, un galant abbé offre à mademoiselle Lecouvreur des pastilles, +dit-on, empoisonnées. Puis (juillet 1729) un peintre en miniature, qui +par son art entrait chez les femmes de cour, l'avertit que les gens de +la duchesse de Bouillon ont voulu le gagner pour qu'il lui donnât du +poison. Geoffroi, l'apothicaire célèbre, l'analyse, n'ose dire qu'il +n'est pas du poison, dit que la dose n'est pas forte. Le peintre +inspirait confiance. Que gagnait-il à donner cet avis? rien que de se +créer une ennemie mortelle, très-puissante, ayant derrière elle tous +les puissants, toute la cour. La police fera-t-elle enquête? +essayera-t-elle d'arrêter les coupables? Non, c'est le peintre qu'elle +arrête, qu'elle met durement à Saint-Lazare. Mais il résiste, ne se +rétracte pas. + +Mademoiselle Lecouvreur se plaint et réclame pour lui. En vain. Elle se +sent perdue. Elle sent qu'on ira jusqu'au bout. Chacun croyait aussi +qu'elle avait peu à vivre. Piron, qui lui avait donné un rôle dans une +pièce nouvelle qu'il allait faire jouer, le retire prudemment la voyant +en danger. + +On ne voit pas Maurice à ce dernier moment chez mademoiselle Lecouvreur. +Où était-il? Cette maison, déjà solitaire (l'ancienne maison de Racine, +rue des Marais), elle n'est plus hantée que de deux hommes, deux amis, +Voltaire, d'Argental. Avec eux elle fait ses derniers arrangements. Elle +marie sa fille à la hâte. Elle sait parfaitement qu'elle est dans un +monde sans loi, n'a nulle protection à attendre. + +Contre une femme de théâtre, on ose tout alors et la protection de la +cour, on ne la sent que par l'outrage. Les gentilshommes de la Chambre, +à leur plaisir, cassent ou châtient l'actrice. Pour rien, jetée au +For-l'Évêque; parfois même en correction. Sous Fleury, le doux, le +décent, un fait abominable avait eu lieu tout récemment. Deux jeunes +soeurs (nobles, Espagnoles), les Camargo, toutes petites, débutent dans +la danse. L'aînée, un enfant de génie, du premier pas transfigura son +art. En plein triomphe, ces petites merveilles disparaissent, sont +cachées deux ans! La police ne veut s'informer. Elle n'osera aller sous +l'ombre noire de Saint-Gervais, aux sales petites rues, à l'hôtel de +Sodome, où les tient un mignon du Roi. Las d'elles, il les lâche et l'on +rit. + +Ce fait en dit assez. Si mademoiselle Lecouvreur n'eût péri, elle eût eu +quelque outrage pire. Elle hasarda encore de jouer, pour Voltaire, sa +Jocaste, la mère amoureuse. Elle joua le 15 mars, et le 17 fut prise +d'effroyables douleurs, de diarrhée mortelle où passa tout son sang. Le +20, elle expira. + +Mais auparavant, elle refusa fort nettement les secours ecclésiastiques. +Écoutons d'Argental, le témoin oculaire: «Le jour de sa mort, un vicaire +de Saint-Sulpice pénétra dans sa chambre: «Je sais ce qui vous amène, +monsieur l'abbé. Vous pouvez être tranquille; je n'ai pas oublié vos +pauvres dans mon testament.» Puis, dirigeant le bras vers le buste du +maréchal de Saxe: «Voilà mon univers, mon espoir et mes dieux[21].» + + [Note 21: Il ne faut pas s'indigner si cette infortunée, tout + à la fois amante et mère, put délirer ainsi, dire cette + parole excessive. Bien des femmes, toute mère, en diraient + autant si elles osaient. Durement ravalée en tant de choses + (V. le mot insultant de Pétersborough, _Sainte-Beuve_, + _Caus._ I), elle s'était toute sa vie relevée par l'amour + d'un héros. Comment s'étonner qu'elle s'en fût fait une + religion? Religion sans doute non catholique. Le clergé ne + lui devait rien. Mais l'État _lui devait_, Paris et le + public.] + +Elle ne demandait nullement la sépulture chrétienne ni les prières des +prêtres, mais simplement la terre que Dieu accorde à tous. L'admiration +publique, l'amitié et l'estime lui auraient fait un monument. +_Comédienne du Roi_ et membre du théâtre qu'il couvrait de son nom, +pouvait-elle être abandonnée à la proscription du clergé? Fleury fit +dire par Maurepas, ministre de Paris, que cela regardait le curé, +l'archevêque. «Et s'ils refusent?»--«Point de bruit.» + +Le curé est Languet, fameux par Saint-Sulpice, frère du Languet de Marie +Alacoque. Et l'archevêque est Vintimille, qui tout à l'heure officiera +pour le faux mariage qui donne sa nièce à Louis XV. + +Les amis, en présence de la pauvre dépouille sont fort embarrassés. Mais +il faut bien prendre un parti. Un parent loue deux portefaix,--et cette +reine de l'art, la noble Cornélie,--disons mieux, la femme adorée, +désintéressée, généreuse, tendre, de si grand coeur!--On la roule, on en +fait un paquet, qu'emportera un fiacre, la malpropre voiture qui, dans +ce mois de mars, cahote les amours passagers, l'ivresse et les retours +de bal. + +Les chiens, les protestants, étaient enterrés aux chantiers. Dans un +quartier désert alors, au coin des rues de Bourgogne et Grenelle, un +chantier se trouvait là. Il était fermé à cette heure. Mais comment +revenir et où aller? L'unique expédient fut d'écarter la borne du coin, +et de mettre dessous le corps. Sale et infâme sépulture, que rien ne +signalait, qui, jusqu'à la Révolution, resta là, recevant l'ignorant +affront du passant[22]. + + [Note 22: Jetée à la borne, là l'insulte, elle n'eut de + réparation que peu avant la Révolution. On mit au coin de rue + une plaque de marbre noir, que les propriétaires ont eu plus + tard la hardiesse de retirer et de s'approprier. Elle sera + remise au jour de la Justice, le jour où l'on posera la + grande question trop ajournée: Comment le clergé est-il + maître, malgré la loi, de tout ce qu'avait la Commune, de la + police des enterrements (aujourd'hui encore partout, sauf les + grandes villes), des sépultures et cimetières de campagne, du + droit de cloche essentiellement communal au Moyen âge, + etc.?--Nous retombons à la mort sous la main de ceux qui nous + maudirent toute la vie.] + +Par la petite histoire que j'ai contée plus haut, on a vu avec quelle +insouciante gaieté Paris prenait toute aventure des femmes de théâtre. +Mais mademoiselle Lecouvreur était quelque chose de plus. Elle était du +monde même et de la société, une amie des plus estimées, spécialement +reçue, adoptée, de la marquise de Lambert (esprit, raison, vertu). Le +coup fut très-sensible et la douleur universelle. + +Beaucoup, rentrant en eux, virent ce que jusque-là ils ne remarquaient +pas, que, comme elle, ils étaient de cette paroisse, de cette libre +Église, qui n'était pas bâtie. + +Quelques vers de Voltaire qui coururent manuscrits, faible cri de +douleur, appel à la pitié, n'osaient dire la piqûre amère, l'indignation +secrète et d'autant plus profonde. Chacun sentit que dans la mort, cet +affranchissement naturel,--là même on était serf encore. + + + + +CHAPITRE VI + +LES MARMOUSETS--LA CADIÈRE + +1730-1731 + + +Louis XIV aurait frémi lui-même, s'il eût vu ce que fut sous Louis XV le +pouvoir du clergé. + +Il est l'État et le gouvernement. Il impose comme loi du royaume la +Bulle qui lui soumet le roi (avril 1730). + +Ce roi, qui a vingt ans, qui est époux et père, et qui vient d'avoir un +dauphin, non-seulement il le tient en tutelle, mais le met sous sa clef +(septembre 1730). Rien de tel ne se vit depuis les rois tondus, Louis le +Débonnaire. + +Notez que je dis le clergé plus que Fleury. Le vieil homme de +soixante-quinze ans, hésitant et timide, et qui n'avait monté que par la +lâcheté, n'entra dans les mesures violentes, que contraint et forcé. Son +vieux valet de chambre, Barjac, disait naïvement (parlant des papistes +enragés): «Si nous ne les lâchions, ils nous dévoreraient nous-mêmes.» +Grondé et menacé par les chefs, par Rohan, dont il était le plat +flatteur, Fleury craint encore plus la basse influence d'Issy, de +Couturier, son directeur d'alors, chez qui nous le voyons aller à chaque +instant consulter, prendre le mot d'ordre. + +Le 3 avril, au milieu des fanfares, d'un grand appareil militaire, on +amène le roi au Parlement pour faire de force enregistrer la Bulle. Et +cela au moment où les Romains avaient eu l'insolence de canoniser +Grégoire VII, celui qui marcha sur les rois et mit l'Empereur en +chemise. + +Mesure outrageuse à la France, provocation directe au Parlement, gardien +du droit royal. On comptait bien l'exaspérer, lui faire reprendre +étourdiment son vieux rôle révolutionnaire, le jeter dans la rue, pour +faire devant le peuple les grandes processions de la Fronde qui +effrayeraient le Roi, Fleury, et, de la peur, leur feraient du courage +pour supprimer le Parlement. + +Le Roi, sec et altier, muet, fit par son chancelier l'aveu du bon roi +Dagobert: «qu'il n'entendait rien faire qu'acte de piété, que la Bulle +ayant force et autorité d'elle-même, _le Roi ne la lui donnait pas_.» Le +Parlement frémit de cette abdication du Roi au nom duquel il rendait la +justice. Un magistrat de quatre-vingt-six ans, devant la jeune idole, +s'agenouilla, voulut parler. On le fit taire. De deux cents voix, on +n'en eut que quarante, et le chancelier proclama ces quarante pour +majorité. + +Peu après, en septembre, le Roi plus bas encore, tombe. C'est la +personne royale qui maintenant est avilie. + +Ce Roi, jolie figure de fille (insensible, glacée), était moins +scandaleux alors. Cinq ans durant il fut un mari régulier, froidement +régulier, sans pitié de la reine. Toujours, toujours enceinte. Au 30 +août 1730, après deux grossesses en vingt mois, elle gisait. Et le Roi +était seul. De là plusieurs intrigues. La vieille madame la Duchesse eût +voulu faire sauter Fleury et remonter son fils, M. le Duc, en +fournissant sa bru au Roi. + +Mais Fleury s'en doutait. Il soupçonnait moins l'autre intrigue. Son +ministre de confiance, Chauvelin, homme à projets hardis, eût voulu nous +tirer du néant, faire du Richelieu contre l'Autriche et l'Angleterre. En +dessous il créait un parti de la guerre que Villars en dessus prêchait +ouvertement. Ce sournois Chauvelin (_Grisenoire_, comme on l'appelait) +imagina d'escamoter le Roi par l'influence des petits camarades, que +l'on nommait _les Marmousets_. Comme neveu de l'ami de Fleury, du +cardinal Rohan, le petit Gesvres, peu suspect, restait là à tisser ses +jolis ouvrages de femme où le Roi s'amusait (_Villars_), et +très-volontiers il tissa le filet pour prendre Fleury. Un mémoire fin, +adroit, respectueux (terrible contre lui) est dans les mains de Gesvres, +qui le cache pour donner envie. Le Roi l'entrevoit, le lui prend. Il +voit, non sans terreur, «que Fleury, par son imprudence, mène les choses +à la guerre civile.» Il en est si frappé qu'il copie le mémoire. +Seulement au coucher il l'oublie dans ses poches, où Bachelier le +trouve. Il le porte à Fleury. + +Deux choses étaient dans cette affaire, l'une fort légitime, que le Roi +voulût s'éclairer,--l'autre obscure, assez triste, que le Roi, à vingt +ans, subît de nouveau l'influence d'amis déjà notés et punis pour leurs +moeurs. Fleury le prit par là. Le Roi fut atterré. Après avoir menti, +nié, Fleury le menaçant, lâchement il livra Gesvres, il trahit Épernon, +signa leur exil pour deux ans. Sa peine, à lui, fut qu'il perdit les +clefs de son appartement. Fleury lui change ses serrures et fait faire +d'autres clefs qu'il donne à ses petits espions. L'espion ordinaire +Bachelier est solennellement récompensé. Tout en restant valet de +chambre, gardien du Roi, il devint un seigneur, intendant de Marly, de +Trianon, etc. Le Roi ne souffla mot, vécut aussi bien avec lui. + +Villars fut étonné (1731) de voir tombé si bas, si ennuyé, _si faible_, +ce jeune homme de vingt et un ans. Fleury, à soixante-quinze, par +contraste, sort des habitudes qu'il eut toujours. On se presse chez lui, +chez son valet Barjac qui distribue les places, qui fait des fermiers +généraux. La cour entière, le soir, s'étouffe au coucher de Fleury. Le +voilà roi, ce semble. Notre drapeau, du blanc, passe au noir. La soutane +devient le drapeau de la France. + +Et qu'en dit l'Europe? Elle en rit. Notre amie l'Angleterre ne nous +consulte plus. Elle nous laisse là seuls, s'arrange avec l'Autriche. + +«Faible gouvernement, mais _modéré et doux_.» Erreur. Sous lui s'aggrave +la terreur protestante; le clergé veut que sous le mot _relaps_ on +atteigne, on englobe un peuple tout entier, désormais passible de mort; +et toujours dans l'angoisse, voyant sa mort, sa vie, dans les mains des +curés (1730, Lemontey, II, 152). Ce doux gouvernement a détruit la +Sorbonne (en enlevant quarante-huit docteurs), a détruit Sainte-Barbe, a +étouffé la presse qui, depuis les rigueurs de 1728, ne souffle plus. Du +plus haut au plus bas, on tient tout, rien ne peut percer. On a +parfaitement étoupé jusqu'aux fentes par où pourrait venir un son, une +lueur. Sécurité parfaite. + +Mais juste en ce moment, du plus loin, du plus bas, part un cruel coup +de sifflet! + +La France a des moments bien dangereux où le rire lui échappe. On l'a vu +en Révolution. La _mère de Dieu_ fit crouler Robespierre. Et soixante +ans avant, la Cadière blesse à mort la puissance ecclésiastique. + +Aux miracles des jansénistes, les jésuites avaient répondu: «Ce ne sont +pas de vrais miracles. On n'en fait qu'avec la doctrine. On en fera... +Espérez, attendez.» + +Il s'en fit. De Toulon, d'Aix, de la bruyante Provence, aux rieurs de +Paris une nouvelle arrive. C'est un miracle... des Jésuites (août 1731, +_Barbier_, II, 179, 192). + +Miracle! un vieux jésuite, disciplinant son écolière, mademoiselle +Cadière de Toulon, la transfigure. Elle est stigmatisée à l'instar de +Notre-Seigneur. Le sang dégoutte, et surtout de son front. On croit, ou +fait semblant. Nul n'ose examiner. + +Miracle! la grâce est féconde. L'ange de Dieu, Girard, a beau être +vieux, laid. Un matin la sainte a conçu, et non-seulement elle, mais +d'autres sont enceintes, de toute classe, marchandes, ouvrières, dames. +La grâce ne tient compte de la qualité. + +Girard est-il un ange? Les jansénistes jurent que c'est un diable, que +ses galants succès, surnaturels, sont ceux d'un noir sorcier. C'est +encore Gauffridi, que l'on vit en 1610, et que brûla le Parlement. +Serrés de près, les Jésuites répondent que, si le Diable est là, il est +dans la Cadière qui a ensorcelé Girard. + +Les deux partis jurent pour et contre. La Provence se divise avec +fureur, tout l'emportement du Midi. Le concert le plus dissonant, un +enragé charivari de farces, de chansons, éclate. Et Paris fait écho avec +un rire immense. Dans cette affaire burlesque, un terrible sérieux était +au fond, une question vraiment politique. Le roi d'alors étant le +prêtre, son avilissement est l'aurore de la liberté. Ne vous étonnez pas +de voir en ce procès à Aix, à Marseille et partout, ces assemblées de +tout le peuple par cent mille et cent mille que vous ne reverrez qu'au +triomphe de Mirabeau. + +On avait ri d'abord, mais bientôt on frémit (septembre 1731), en +apprenant que les Jésuites couvraient le crime par le crime, qu'à Aix +même et au Parlement, les gens du Roi proposaient «d'_étrangler_...» +Girard sans doute?... Point du tout... sa victime! + +Voilà ce qui souleva le peuple, et fit ces grands rassemblements. La +pitié, le bon coeur, l'humanité s'armèrent. Les pierres, au défaut +d'hommes, se seraient soulevées! + +On se demande comment, sous ce sage Fleury qui craignait tant le bruit, +les choses purent aller jusque-là, comment dès les commencements on ne +sut étouffer l'affaire. C'est là, le miracle réel, que sous ce +gouvernement de ténèbres la lumière ait jailli, monté d'en bas, en +perçant tout obstacle. Cela tient justement à ce que les Jésuites, étant +si forts, crurent, à chaque degré du procès, pouvoir en rester maîtres. +Mais l'affaire échappait, montait plus haut. Elle se développa lumineuse +et terrible, comme à la lumière électrique, montrant dans ses laideurs, +dans ses parties honteuses, l'autorité régnante, si fière, et qu'on vit +par le dos. + +Révélation très-forte, largement instructive, ne portant pas sur un fait +singulier, mais vulgaire et banale. Que Girard abusât d'une pauvre +innocente, d'une petite fille malade, dans ses crises léthargiques[23], +cela n'apprenait rien. Ce qui en dit beaucoup sur les facilités +libertines du jargon mystique, c'est qu'un jésuite vieux, laid, en six +mois eût gagné si aisément ses pénitentes. Toutes enceintes. On connut +la direction. + + [Note 23: Elle était fort intéressante, un enfant maladif, + que le vice eût dû épargner. Dans mon livre de _la Sorcière_ + j'ai suivi pas à pas la _Procédure du P. Girard et de la + Cadière_ (Aix, in-folio, 1733). Les jésuites ne peuvent la + récuser, puisqu'elle fut imprimée sous un gouvernement à eux + et sous leurs yeux. L'in-12 (en 5 volumes), imprimé à la même + époque, ajoute des pièces curieuses. Les deux recueils sont + nécessaires et se complètent.] + +On connut les couvents. Girard les savait bien discrets, puisqu'il +voulait y cacher ses enceintes (comme on a vu plus haut Picard, +directeur de Louviers). Le couvent d'Ollioules, où il mit la Cadière, +montre à nu ce qu'ailleurs on eût vu tout de même: une abbesse fort +libre; des dames riches, utiles à la maison, fort gâtées, servies par +des moines; ces moines effrénés jusqu'à souiller les enfants qu'on +élève; la masse enfin, pauvre troupeau de femmes dans un mortel ennui et +des amitiés folles, douloureuse ombre de l'amour. + +La justice ecclésiastique apparut dans son jour. L'évêque de Toulon, +grand seigneur bienveillant qui un moment défendit la Cadière, eut peur, +quand les Jésuites lui reprochèrent certaine chose infâme. Et, dans sa +lâcheté, il se mit avec eux. + +Le juge de l'évêque, faussant tout droit, entraîna, subjugua l'homme +même du Roi, le lieutenant civil, qu'implorait la victime. Ils +écoutèrent comme témoins jusqu'à des femmes enceintes de Girard. Leur +greffier alla effrayer les religieuses d'Ollioules, disant que si elles +ne parlaient comme on voulait, la torture les ferait parler. + +Effronterie trop forte. Une plainte est portée «pour subornation de +témoins.» Les Jésuites pouvaient avoir un arrêt du Conseil qui +évoquerait tout à Versailles. Ils craignirent Paris, le grand jour, +espérèrent abréger avec deux commissaires de leur Parlement d'Aix. Le +faible d'Aguesseau, chancelier, fit ce qu'ils voulaient. Ces +commissaires, qui d'Aix vinrent à Toulon, allèrent tout droit loger chez +les Jésuites avec Girard. De soixante témoins qu'appelait la victime, +ils n'en daignèrent entendre que trente. Et cependant les simples +réponses de la fille étaient si accablantes, si terribles de vérité, que +ses geôlières, les barbares _Girardines_, la forcèrent de boire un +breuvage qui, pendant trois jours, la rendant idiote, la fit parler +contre elle-même. Deux hommes intrépides manifestèrent le crime. +L'affaire alla au Parlement. + +Toute la belle société à Aix était pour les Jésuites. Les grandes dames +se confessaient à eux. Girard, fort à son aise, établit qu'il n'avait +fait que suivre les pratiques de la haute mysticité. Que le confesseur +s'enfermât avec sa pénitente et la disciplinât, c'était son droit et son +devoir. L'ignorance seule des laïques pouvait disputer là-dessus. Ce +qu'on pouvait trouver d'indécent ou d'impur, était recommandé, comme +effort d'humilité obéissante, brisement de l'orgueil et de la volonté. +Sans recourir aux anciens livres, il pouvait attester le grand livre à +la mode, livre de cour, dédié à la reine de France, écrit par un évêque +et approuvé, la _Vie de Marie Alacoque_ (in-4º, 1729). L'obéissance est +à chaque ligne préférée à toute vertu. Jésus y dit lui-même: «_Préfère +la volonté de tes supérieurs à la mienne._» (Languet, p. 46, édit. de +1729). Et ailleurs: «_Obéis-leur plutôt qu'à moi._» (Languet, +120.)--C'est-à-dire: Obéis au prêtre contre Dieu. + +Mais quand il serait vrai, disaient les grandes dames de Provence, que +ce bon P. Girard lui eût fait tant d'honneur que d'avoir avec elle +certaines privautés, elle était bien osée de manquer à son Père, à +l'ordre des Jésuites. C'était un monstre à étouffer. + +Le parquet y conclut: «À ce qu'elle fût _pendue et étranglée_ à Toulon +sur la place du couvent des Dominicains.» Plus, une poursuite criminelle +contre ses frères qui l'ont soutenue. Plus, l'avocat, nommé d'office, +qui l'a défendue par devoir, pour obéir au Parlement, il sera poursuivi +aussi! + +Seulement, pour l'étrangler, il eût fallu une bataille. Tout le peuple +courut à sa prison, criant: «N'ayez pas peur, mademoiselle! Nous sommes +là, ne craignez rien!» + +Sur cela un recul violent dans le Parlement. Les Jansénistes y sont +encouragés, et plusieurs magistrats déclarent Girard _digne de +mort_,--bien plus, _digne du feu_. Exagération maladroite qui le servit +plutôt. Les Jansénistes, en le faisant sorcier, en voulant voir partout +le Diable dans l'affaire, se rendirent ridicules. Les _tolérants_ +faiblirent, immolèrent la justice, plutôt que de brûler un homme. Au +jugement (octobre 1731), douze prononcent la mort de Girard, douze +l'absolution. Le président fait treize. Il est absous. + +On faillit mettre en pièces et Girard et le président. + +L'hypocrite jugement disait «que la Cadière serait _rendue à sa mère_.» +Et en même temps on la traitait en calomniatrice. Elle payait les dépens +du procès, et ses mémoires étaient brûlés par la main du bourreau. + +_Rendue!_ Il était impossible de la ramener à Toulon, où elle aurait eu +un triomphe, où on brûlait Girard en effigie. Nulle trace de la pauvre +fille ne put être trouvée depuis. Quand on songe que les Jésuites firent +persécuter, exiler, ceux qui se déclaraient pour elle, on ne peut pas +douter que leur infortunée victime, qui malgré elle les avait fait +connaître, n'ait été enfermée dans quelque dur couvent à eux, et scellée +sous la pierre, dans un mortuaire _in pace_. + +Elle n'en rendit pas moins, par son procès, un immense service. On +comprit dès lors à merveille pourquoi le clergé s'agitait, avait +tellement impatience de se débarrasser des justices laïques. Dans ce +Parlement d'Aix, si favorable aux prêtres, qui dès François Ier fit le +massacre des Vaudois, qui, dans l'affaire récente, blanchit Girard et +flétrit la Cadière, dans ce Parlement même la lumière avait éclaté. La +justice, en ses formes, ses enquêtes, ses interrogatoires, est +essentiellement indiscrète. Le monde de la Grâce, de la nuit, du +silence, a horreur de cela. Tout contact avec la Justice lui semble une +_persécution_. + +Grande était sous Louis XIV l'indulgence dont jouissait le prêtre. On +voulait seulement qu'il fût un peu décent. Le monde trouvait bon qu'il +eût une amitié intime, comme un demi-mariage. Quand l'archevêque Harlay, +décrié pour ses couturières, prit une amie sortable, une veuve, une +duchesse, il ramena l'opinion. Le cardinal Bonzi à Toulouse adorait (et +payait) madame de Ganges. La perdant, il mourut et on le plaignit fort. +Au plus haut du clergé, le grand Bossuet lui-même eut, sans trop de +mystère, une amie de trente ans plus jeune, qu'il protégeait de (crédit +et d'argent) (_Floquet_). + +Le XVIIIe siècle n'est pas plus sévère. Nos philosophes, largement +indulgents, dispensaient le clergé de soutenir cette gageure d'un +miracle impossible. Aux faiblesses du prêtre, ils appliquaient leur mot, +leur commode formule: _Retour à la nature._ L'affaire de la Cadière, à +ce tolérantisme opposa la réalité: l'_Anti-nature_ barbare, +d'excentricité libertine, le sauvage égoïsme, le rut impitoyable et +tout à coup féroce pour étouffer, enfouir, ensevelir. + +_Retour à la nature? à l'amour?_ Point du tout. Sous l'orgueil +monstrueux d'un miracle de pureté, on entrevit un monde et de fangeux +mystères et de crimes muets. On devint curieux de ces jardins murés, si +bien clos, des couvents. On devina fort bien qu'ils gardaient quelque +chose. Ils paraissaient funèbres. De nos jours, ceux de Naples, ceux de +Vienne, Bologne, tout récemment ont dit pourquoi. + +Que fût-il arrivé si de vrais magistrats, comprenant leurs devoirs, +avaient avec la Loi pénétré ces clôtures, sondé la terre sacrée, lui +eussent arraché ses secrets, évoqué ce grand peuple des enfants morts +avant de vivre, ces petits os blanchis que nous retrouvons maintenant? +Jusque-là le clergé était si haut, que le juge, devant ces murailles, +passait discrètement et sans lever les yeux. Mais enfin la Justice, +l'Humanité, grandissaient en ce monde. Fleury ne pouvait toujours vivre. +Et après lui peut-être, un des hardis Jansénistes du Parlement eût pu +montrer cette énorme apostume, cette suppuration souterraine des +bas-fonds ecclésiastiques. Fiévreux de cet abcès, le clergé s'agitait, +le clergé se hâtait, se précipitait sans mesure. Seulement ce grand coup +d'octobre 1731, l'affaire de la Cadière le montrait trop, constatait qu'en +criant contre les Parlements, la justice laïque, très-manifestement il +voulait supprimer les censeurs de ses moeurs, et s'assurer les douces +libertés d'Italie, sécurité, impunité[24]. + + [Note 24: Ces libertés éclatent dans les enquêtes que fit + l'austère et pieux évêque Scipion Ricci (V. ses _Mémoires_, + éd. de M. Potter). Mais elles existaient même en France dans + les hautes et nobles abbayes. Le vénérable M. Lasteyrie avait + vu avec étonnement celle de l'abbaye de Panthémont à Paris + (Lasteyrie, _Confession_). C'était bien pis au loin, surtout + dans le Midi, tout se passait publiquement. Le noble chapitre + des chanoines de Pignans, qui avait l'honneur d'être + représenté aux États de Provence, ne tenait pas moins + fièrement à la possession publique des religieuses du pays. + Ils étaient seize chanoines. La prévôté, en une seule année, + reçut des nonnes seize déclarations de grossesse (_Histoire + manuscrite de Besse_, par M. Renoux, communiquée par M. + Thouron). Cette publicité avait cela de bon que le crime + monastique, l'infanticide, dut être moins commun. Les + religieuses, soumises à ce qu'elles considéraient comme une + charge de leur état, au prix d'une petite honte, étaient + humaines et bonnes mères. Elles sauvaient du moins leurs + enfants. Celles de Pignans les mettaient en nourrice chez les + paysans qui les adoptaient, s'en servaient, les élevaient + avec les leurs. Ainsi nombre d'agriculteurs sont connus + aujourd'hui même pour enfants de la noblesse ecclésiastique + de Provence.] + +Maintenant si le Roi défend aux Parlements de s'occuper en rien des +affaires _ecclésiastiques_, on comprend l'intérêt que le clergé y a. On +rit. Les chansons courent. Dans la rue, tout Jésuite qui passe est suivi +de ce cri: «Girard! voilà Girard!» Si l'on ne crie, on chante les airs +anciens et populaires de la sainte béquille du bon Père Barnabas, ce +capucin fameux, prêcheur zélé des filles, qui, surpris, leur laissa ce +gage. Tabatières, habits, meubles, tout est à la Cadière, tout est à la +Béquille. Et nul obstacle à ce torrent. + +Les fureurs du clergé montent au comble. Ayant reçu le coup dans les +reins, affaibli, il est plus violent, et s'affaiblit encore. En 1732, +lorsque le Parlement, appelé chez le Roi, condamné au silence, n'obtient +qu'un mot dur: «Taisez-vous!»--lorsque le vieux Pucelles, à genoux, +pose aux pieds du Roi l'arrêt de résistance,--lorsque enfin ce papier +remis au singe Maurepas est par lui mis en pièces,--la scène est +odieuse, mais bien plus ridicule encore. + +En vain, au 18 août, le clergé se décerne par la bouche du Roi l'objet +de tous ses voeux, _l'annulation du droit d'appel_ qu'avait le Parlement +en abus ecclésiastiques. Rien ne sert, ni exils, ni prisons, ni +enlèvements. Ceux qu'on enlève sentent qu'ils ont avec eux tout le +peuple. Et c'est Versailles qui cède. En décembre, il recule. Il +abandonne (sous forme de sursis) ce que le 18 août il a accordé au +clergé. Celui-ci est vaincu. Il reste pour toujours soumis aux justices +laïques. + +Il manqua pour toujours ce qui fut son grand but secret, son tribunal à +lui, dont le plan existait déjà tout préparé. Les papiers Maurepas en +ont eu la copie[25]. + + [Note 25: Voir _Mémoires de Maurepas_, II, 200.--«La cour + d'église, dit Grimaudet, c'est la porte de derrière, la + fausse porte, la poterne de la justice, moyen d'impunité pour + tous les sacripants.»--Dom Roger, _Anjou_, 420.--Bonnemère, + _Paysans_, II, 182.] + +Ce point-là est acquis et pour l'éternité: le clergé perd l'espoir de +retourner au Moyen âge, de se refaire son propre juge. L'oeil de la +Justice est sur lui. + +Pour la royauté, il la garde, à la honte du Roi, de la France. + +Ridicules au dedans, ridicules au dehors, nous sommes l'amusement de +l'Europe (_Villars_). + +Quelque faible, caduc, que puisse être ce gouvernement, il va et il ira +de même. La mécanique est montée de façon que, sans une secousse +violente, qui la détraque brusquement, il n'y a nul espoir d'arrêter. La +guerre seule aurait chance de rompre ce déplorable engrènement. + +Chauvelin dit franchement à son jeune ami d'Argenson la secrète pensée +du moment: «Il a fallu tenter la guerre... Nous devenions trop +méprisables.» + + + + +CHAPITRE VII + +ZAÏRE ET CHARLES XII--LA GUERRE + +1732-1733 + + +La devise légère qu'un chevalier jadis portait sur son écu à travers les +batailles: «Chant d'oiseau!» c'est celle que la France, parmi tant de +misères, gardait le long de son histoire. À ce premier réveil de 1733, +quand l'Europe la croyait morose, épuisée et glacée, elle se lève +guerrière et rieuse, avec la chansonnette du pacha français Bonneval, et +autres petits airs, que nos pères ont chantés jusqu'à la _Marseillaise_. +C'était bien peu de chose. Mais, de rhythme et d'élan, ces airs n'en +furent pas moins aux soupers, aux combats, de vraies Marseillaises +inspirées. + +La France d'aujourd'hui, qui pose et se croit grave, ne comprend même +plus comment c'était chanté. Elle serait tentée de n'y voir que +l'ivresse. Mais les voix avinées n'ont pas ces mélodies. Les buveurs +d'eau, les sobres, les maigres s'en grisaient. Deux choses en font +l'accent qui ne sont pas vulgaires. C'est chant d'oiseau moqueur, risée +des vieilleries. De plus, chant de l'oubli, celui de l'alouette qui +plane insouciante, se rit de la vie, de la mort. + +Aux colonies lointaines, nos Frances étrangères, plus émues que +nous-mêmes, dans ces chansons rieuses ressentaient la patrie. Nos +_coureurs de bois_ qui passaient presque nus sous le ciel l'hiver du +Canada, les dansaient avec l'Iroquois. Nos gens de Saint-Malo, fiers +officiers, corsaires, quand soufflait la tempête, lui sifflaient ces +refrains. Nos soldats, tout à coup si brillants dans la guerre qu'ils +n'avaient jamais vue, quand quinze cents Français attaquaient vingt +mille Russes, pour eau-de-vie avaient ces petits chants moqueurs qui +font rentrer la mort dans les rangs ennemis. + +Voltaire, sans perdre temps, nous fit le _Charles XII_, vrai livre de +combat. Mais le livre vivant, c'était ce français-turc, Bonneval, qui, +disait-on, transformait l'empire ottoman[26]. Il était l'entretien, la +légende du temps. Plusieurs allaient le joindre joyeusement, voulaient +se faire Turcs. + + [Note 26: Le prince de Ligne, dans sa charmante notice sur + Bonneval (édition Barbier, 1817), va jusqu'à dire que c'était + un homme de génie. Je n'en dirais pas tant; mais, pour + l'esprit, l'audace, la bravoure, le coup d'oeil rapide en + mille choses, c'est le Français peut-être le plus Français + qui fût jamais. Presque toutes les biographies ont + indignement défiguré sa vie. Dans la seule bonne, celle du + prince de Ligne, on trouve avec ses jolies lettres, celles de + sa femme (une Biron), qui sont adorables. Quand il revint à + Paris sous le Régent, on le maria. Mais le lendemain il + apprit que Belgrade était en péril, cernée, qu'il y aurait + bataille. Il partit, et il n'est jamais revenu. On ne lui + pardonne pas quand on lit les lettres de la petite femme, + innocente visiblement, très-vertueuse, qui pendant douze ans + le rappelle, le supplie, avoue humblement, naïvement qu'elle + se meurt de ce veuvage. Il ne pouvait guère revenir. Il eût + étouffé sous Fleury. Mais peu à peu sa passion pour la France + alla augmentant, l'accabla. Quand il était seul, il + s'habillait à la française. Et un jour qu'un ami l'avait + invité, une virtuose italienne ayant malheureusement chanté + un air français, cet homme d'acier éclata et fondit en + larmes.--Je ne connais pas de livre plus joli que cette + notice. On imprime tant de romans fades, et on ne réimprime + pas des choses vraies, bien plus romanesques, comme la _Vie + de Bonneval_, le _Procès de la Cadière_, etc.] + +On connaît son histoire bizarre, tragique, originale. Dès douze ans, sur +mer, à la Hogue, à tous les combats de Tourville. Puis soldat de +Vendôme. Magnifique en bataille et la stupeur de l'ennemi. Il ravit +jusqu'au froid Eugène, saisit d'admiration les Turcs à Peterwardin. Pour +son malheur il ignorait que le vrai roi moderne est le commis. Une +lettre insultante des commis de Versailles l'exaspère. Il déclare la +guerre au Roi et passe à l'Empereur. Mais c'est bien pis à Vienne. Il y +trouve les commis d'Eugène, lourde canaille allemande, insolente, +hypocrite. Cette grosse Vienne, bigote et barbare, ne supporte pas un +rieur que jamais on ne vit au cabaret ni à la messe. Plus, Français +obstiné, qui dans cette maison d'Eugène si haineuse pour nous, à chaque +instant tire l'épée pour la France. Cela le perd. On le poursuit à mort, +jusqu'au milieu des Turcs où il cherche un asile. Croira-t-on bien ici +que notre ambassadeur de France, loin de protéger un Français, eût voulu +que les Turcs livrassent leur hôte aux Allemands? On sent bien là la +main du prêtre, de Fleury, bon Autrichien, et bas valet de l'Empereur. +Cela se passe en 1729. On peut prévoir déjà ce que fera bientôt le vieux +tartufe. + +Le mal de Bonneval, c'est d'être trop Français. Le voilà à +Constantinople qui remue le monde pour nous. Réveiller les Turcs, la +Suède, rembarrer la Russie, anéantir l'Autriche, c'est-à-dire faire +revivre les peuples qu'elle étouffe (Hongrie etc.), c'était l'idée de +Bonneval. C'était celle des Bellisle ici. Beaucoup de bons esprits, +Chauvelin, d'Argenson, prenaient fort à cela. Bonneval n'était point un +rêveur, mais très-positif. Il commençait par le commencement, créait à +la Turquie ce qu'elle avait trop négligé, une redoutable artillerie. Il +savait le fort et le faible des armées de l'Autriche, la caducité idiote +de cette maison qui s'éteignait. + +Le parti de la guerre, chez nous, n'était pas ridicule. S'il le devint, +c'est qu'il eut dans Fleury l'obstacle insurmontable, par qui tout était +impossible, tout avortait et tournait de travers. + +L'organe principal du parti, c'étaient les petits-fils de Fouquet, les +Bellisle, intrigants si l'on veut, mais qui savaient beaucoup, qui +avaient beaucoup vu, esprits vastes, qu'on eût proclamés des génies si +la fortune n'avait été contre eux. Fortune? hasard? Non pas. La +très-fixe influence de la vieille soutane qui, de Versailles, paralysait +la France. + +Voyons si leurs affirmations étaient aussi légères, aussi chimériques +qu'on a dit. + +1º Ils affirmaient, avec Villars, qu'ici on naît soldat, qu'après vingt +ans de paix, le Français rentrerait aux combats aguerri. Cela se trouva +vrai, non-seulement dans les attaques, mais dans les résistances, quand +en Italie, par exemple, ils soutinrent tout un jour l'orage de la +cavalerie de Hongrie et la masse écrasante des cuirassiers de +l'Empereur. + +2º Ils disaient l'Autriche au plus bas, très-peu solide en Italie. Et +cela se vérifia. En Allemagne même et pour sa défense directe, +l'Autriche n'eut que soixante mille hommes. Nous en avions cent mille. +Eugène usé, vieilli, regarda, n'agit point. + +On objectait vainement les succès de l'Empereur sur la Turquie, ses +conquêtes de Passaworitz. Choses antiques, et de quinze années. Tout +était changé, et la chance retournée. Il y parut bien, lorsque plus tard +la Turquie relevée (en 1739), seule, sans la France, reprit l'ascendant +sur l'Autriche et lui arracha la Servie. + +Fleury restant, tout était impossible, Fleury partant, tout se pouvait. +Il tenait fort. Pour l'arracher de là, il fallait préalablement une +chose bien difficile: que, par quelque coup imprévu, le Roi, ce serf de +l'habitude, y échappât, sortît du cercle où était enfermée sa vie. + +Beaucoup le disaient nettement: «Rien à faire s'il ne prend maîtresse. +Contre la vieille femme Fleury, il en faut une jeune qui donne un peu de +coeur au Roi.» + +Le moment était singulier. Excédé des sottises, des disputes ennuyeuses, +le public leur tourna le dos. Une génération toute nouvelle depuis Louis +XIV était venue, des hommes de l'âge du Roi, de vingt ou vingt-cinq +ans, qui voulaient du nouveau. Ce qui fut neuf vraiment, c'est que, pour +un moment, le froid plaisir ne fut plus à la mode. L'esprit galant céda. +On crut aimer vraiment. On fut amoureux de l'amour. + +Les arts lyriques nous menaient à cela. Leur réveil fut la danse vers +1728, la mimique passionnée. Tout fut changé quand la noble élégance de +la Salé fut remplacée par la figure étrange de la fée du Midi, la +romaine-espagnole, la Cupi-Camargo. Sous elle, le théâtre brûlait. On ne +sait quelle force ardente et sombre était en cette personne laide qui +troublait les coeurs, rendait fou. Elle était malheureuse, et à chaque +instant enlevée. + +La musique suivit, et l'on en fit partout. Contre le vieux Lulli, qui +rappelle trop Louis XIV surgit l'austère Rameau, qu'on appela Newton de +la musique. Voltaire lui fait _Samson_. On chante l'opéra dans les +brillants salons des Fermiers généraux, chez la Popelinière et l'aimable +Deshaies, sa muse. Chez Samuel Bernard et son amie, madame de Fontaine +Martel, leurs filles de beauté renommée (madame Dupin et milady +Kingston) avec Voltaire jouaient la tragédie. + +C'est dans cette atmosphère de femmes, dans cet air chaud d'art et +d'amour, qu'il trouva une perle, la première chose _humaine_ qu'il eût +pu faire encore. Il sent, à trente-sept ans, son coeur. Au printemps +(1732), un moment échappé à madame Fontaine Martel, seul à Arcueil chez +madame de Guise, en vingt-deux jours il fait _Zaïre_. + +«Pièce chrétienne,» dit-il. Mais le vif intérêt est pour un musulman, le +noble et touchant Orosmane. Le pacha Bonneval avait mis les Turcs à la +mode. Orosmane n'est pas aussi ridicule qu'on a dit. C'est le Saladin de +l'histoire, chevaleresque et généreux. S'il est Français, d'autant plus +il nous touche. Il est _nous_, et on est pour lui (plus qu'on ne serait +pour un Maure, comme Othello). Les chrétiens discoureurs, Nérestan, +Châtillon, déplaisent furieusement au public; ils viennent à +contre-temps. On enverrait au diable bien volontiers ces fanatiques. +Bref, le drame, avec ses sermons, ce verbiage qui ne trompait personne, +pour l'effet est anti-chrétien. + +La pièce n'est pas forte, mais charmante, au point du public, juste au +point des acteurs, de l'actrice qui fit Zaïre. Mademoiselle Gaussin +n'eut pas les dons sublimes et puissants de la Lecouvreur. Elle était +faible, douce, timide. Elle annonçait quinze ans (à vingt). Elle +excellait au simple, et dans l'adorable ignorance (par exemple dans +l'Agnès de l'_École des femmes_). C'était réellement une excellente +créature, fort désintéressée, d'un bon coeur, faible et tendre. C'est +pour elle que pour la première fois entre ce mot dans notre langue: +«Avoir des larmes dans la voix.» + +Tous en eurent au moment où Orosmane vaincu dit: «Zaïre, vous pleurez?» +Ce mot et quelques autres eurent un incroyable succès d'émotion. L'âme +française, un peu légère, mobile et refroidie par le convenu, +l'artificiel, semble à ce moment gagner un degré de chaleur. + +L'amie chez qui logeait Voltaire, l'amie de tous les gens de lettres, +madame de Fontaine Martel, très-malade, mourante, s'obstinait à aimer +encore. En mourant, elle dit: «Ma consolation est qu'à cette heure, je +suis sûre que quelque part on fait l'amour.» + +Paris agissait sur Versailles, l'Équateur sur la Sibérie. Le Roi, qui +avait vingt-deux ans, resterait-il tout seul hors de ce courant général? +On aurait pu le croire. Ses tristes habitudes d'enfance semblaient +l'avoir séché, l'avoir rendu impropre à jamais à l'amour. Son plaisir, +dès qu'il fut un peu grand, n'était pas d'un coeur gai, d'une bonne +nature; c'était de faire le maître et de tenir école, d'user avec ses +écoliers de sévérités libertines (_Maurepas_). Marié, presque malgré +lui, comme on a vu, il fut six mois sans voir qu'il avait une femme. +Elle avait vingt-deux ans, lui quinze. Elle n'était pas belle, mais +très-charmante. Il ne faut pas la voir au triste portrait de Versailles, +mise en vieille, dans ce grand fauteuil, mais à cheval, où elle était +très-bien[27]. Elle était tout à fait son père et si aimée de lui que sa +mère en était jalouse. Elle avait l'air un peu garçon (_Hénault_), d'un +enfant bon et doux, et de petit esprit. Mais jamais coeur de fille ne +vint au mariage plus amoureux, plus tendre. Le roi de France avait été +son rêve; on lui avait prédit qu'elle l'aurait. Il fut le ciel pour +elle. Stanislas avait vu en ce bonheur étrange un miracle de Dieu. +Passage étonnant, en effet, de la mendicité au trône. Elle arriva, on +peut dire, nue, sans chemise (on lui en donna), attendrissante de +pauvreté, d'humilité, mais de timidité extrême. Cette grande fille, +innocente et tremblante, près de cet enfant vicieux, ne fut longtemps +pour lui qu'un autre camarade, moins rieur, plus soumis[28]. Le but du +mariage était manqué. On s'en prit à la reine. Elle était si faible pour +lui, que, quand il fut malade, on crut qu'elle mourrait elle-même. + + [Note 27: Ce qui le prouve, c'est que les maîtresses ne + voulaient pas qu'elle suivît le roi à la chasse en amazone. + Argenson, II, 55, J.] + + [Note 28: Les Jésuites voudraient nous faire croire que + leur sévérité excessive dans la confession aurait donné des + scrupules à la reine sur les caprices du Roi. À qui + feront-ils croire cela? Tous les confesseurs de ce temps + imposent à l'épouse l'obéissance illimitée. Proyart dit qu'on + eut tort de dire que la reine était prude, décourageait le + Roi. Avec toute sa dévotion, elle semblait avoir des + instincts sensuels. Elle aimait les comédies libres (_Vie de + Rich._, I, 332), écoutait parfois volontiers certains propos + inconvenants (Arg., I, 134). + + Loin d'éloigner le Roi, ce fut plutôt par l'excès de la + complaisance qu'elle l'enleva aux amitiés honteuses, amenda + ou cacha ses vices. À son retour de chasse, ou après ses + soupers des petits cabinets, il était très-aveugle (jusqu'à + prendre la première venue). Plusieurs fois il tomba du lit + (_De Luynes_). Parfois aussi la reine (souffrante + d'infirmités précoces) se levait, gagnait du temps, + prétextant quelque chose, disant chercher son petit chien, + etc. Mais tout cela fort tard, quand elle fut à bout et + malade, quelquefois si incommodée que, d'un appartement à + l'autre, elle allait en chaise à porteurs (_De Luynes_).] + +La crainte de la mort, la peur dévote agissant sur le Roi, le réforma. +Elle devint enceinte; mais elle avait été si durement médicamentée par +les sots médecins qui croyaient décider la chose, qu'elle commença par +avorter. De là une succession de couches pénibles, et coup sur coup. Le +roi, dans sa froideur, était d'une régularité impitoyable. D'Argenson +dit: «Il lui fit sept enfants sans lui dire un mot.» + +Ce fut, je crois, vers 1732 (après deux grossesses en vingt mois), +qu'elle eut la triste infirmité dont parle Proyart, une fistule. Quel +martyre pour la pauvre dame qui avait peur de rebuter, qui avait peur de +refuser! Et son amour croissait. Ses enfants, presque tous des filles, +étaient son image même. Le roi y fut pour peu. Plus il était froid, sec, +plus elle y donnait de son coeur. Elle eut (1731) une enfant qui n'était +que flamme, où l'ardeur polonaise apparut tout entière, la véhémente +Adélaïde. Au moment de _Zaïre_ (août 1732), quand on ne parlait d'autre +chose que de l'attendrissante actrice, la reine fut enceinte d'une +enfant qui avait ces dons, la très-douce madame Victoire. Mais l'enfant, +faible et molle, marquait assez combien la mère s'affaiblissait. Si, +malade plus tard, au hasard de sa vie, elle redevint encore enceinte, ce +ne fut qu'un malheur. Deux tristes avortons, scrofuleux, cacochymes, que +leur père appelait _Chiffe_ et _Graille_, augmentèrent le dégoût du Roi. + +Revenons. Pendant la grossesse pénible dont naquit madame Victoire, la +Reine étant sans doute trop affligée par la nature, le Roi se trouva +seul, hors de ses habitudes invariables. Situation nouvelle et +impossible. Bachelier, vivant là, voyant tout, avertit Fleury. Il y +avait péril en la demeure, Fleury n'ignorait pas que les demoiselles de +Condé avaient toujours serré de près le Roi. Pour leur fermer la porte, +il fallait une femme. Il demanda conseil à la Tencin. + +Il n'agit pas non plus sans consulter son oracle d'Issy, le rude +Couturier, son nouveau directeur. Mais les rudes sont doux au besoin. +«Un petit mal pour un grand bien,» c'est la règle en casuistique. Quel +bien plus grand que de garder le Roi sous la main de Fleury, +c'est-à-dire de l'Église? Une femme fut achetée pour le service du Roi. + +C'était une demoiselle de Nesles, madame de Mailly, une dame de la +reine. Son mari ruiné, parasite, n'allait qu'en fiacre et vivait de +hasards. La personne n'était pas jolie, une grande brune, maigre +(Italienne du sang paternel), excellente du reste, honnête et +très-respectueuse, discrète, qui rougirait plutôt, ne triompherait pas +de sa honte. + +La pauvre femme n'en avait nulle envie. Son mari le voulut et reçut +vingt mille francs. Elle alla grelottante (décembre 1732) dans un +entre-sol de Versailles. Rien de plus glacial en tout sens. Les +misérables vingt mille francs, mangés sur l'heure par le mari, elle +expliqua au Roi sa pauvreté. Mais le Roi aussi était pauvre, et il +n'aurait osé demander à Fleury. Ce fut par Chauvelin, et sur les fonds +de la Justice, que très-secrètement il tira quelque argent. Tout fut +réglé ainsi: mille francs par rendez-vous, c'est-à-dire deux mille par +semaine, au total cent mille francs par an. + +Ce ladre de Fleury, qui, avec vingt mille francs, croyait pourvoir à +tout, fut attrapé par Chauvelin, qui naturellement prit un peu +d'influence. Depuis longtemps il cheminait sous terre, isolé de la cour, +livré tout au travail et trompant d'autant mieux. Dès lors certainement +il put agir un peu par la Mailly, reconnaissante, d'ailleurs très-bonne +et qui aimait la reine, qui connaissait ses voeux pour que son père +redevînt Roi. La reine courtisait fort Villars, le grand prêcheur de +guerre. Elle ignorait absolument l'action sourde de Chauvelin, et encore +plus cet entre-sol. Mais les effets parurent. Sans que le Roi sortît de +son mutisme, on voyait aux Conseils qu'il était fort changé, qu'il +arrivait tout prêt à croire Villars plus que Fleury. Chaque jour le +vieux maréchal parlait plus haut, Fleury plus bas. + +Dès février 1733, s'était posée la grande affaire européenne. Auguste II +mourant, Villars, contre Fleury, soutient que Stanislas n'a pas abdiqué, +qu'il est roi. Fleury traîné, forcé, ne peut plus résister au courant. +Il crut sage de complaire, de lâcher la main. Le Roi, fort de Villars, +de la jeune noblesse, de tout Versailles enfin, le 17 mars (chose +inouïe), parla, et devant les ambassadeurs! Il dit que la Pologne avait +droit de choisir, «et que lui, roi de France, il soutiendrait +l'élection.» + +Élection aidée de présents d'amitié. Fleury, en gémissant, se laisse +tirer un million. L'Assemblée vote bien, très-honorablement (mai), +_qu'elle ne choisira pour roi qu'un Polonais_, ce qui exclut Auguste, +fils du mort, l'Allemand, le candidat des Russes. Fleury, non sans +regret, s'arrache de nouveau trois millions. Cependant l'Empereur, dès +le 21 mars, avait impudemment parlé avec mépris du droit d'élection. On +avait répondu d'ici avec hauteur. + +L'honneur était en cause, la guerre presque certaine. La chute de Fleury +paraissait infaillible. Espoir de liberté! Voltaire guettait cela, +regardait Chauvelin et l'émancipation prochaine. Celui-ci, dans son +double rôle, entre Fleury et le public, n'osait être indulgent, mais il +clignait de l'oeil, voyait, ne voyait pas, menaçait et laissait passer. +La question était de savoir si Voltaire aurait jour à lancer ses +_Lettres anglaises_. Lorsqu'en 1730, les Marmousets crurent faire sauter +Fleury, Voltaire écrit à Thieriot, alors à Londres: qu'on peut donner +ses _Lettres_ en anglais. Puis: «Attendons encore.» Cependant l'immense +succès de _Zaïre_ et de _Charles XII_ l'encouragea à faire imprimer en +français, à Rouen, chez Jore, libraire du _Charles XII_,--imprimer et +non publier, attendre le moment. La guerre qu'on prévoyait lui parut +favorable pour lâcher son oiseau à Londres; j'entends l'édition +anglaise. Pour la française, il ne faisait pas doute qu'il n'y eût un +orage, que Chauvelin ne fît au moins semblant de le poursuivre, et qu'il +ne fallût déguerpir. Il était prêt, il perchait sans poser. Déjà il +étendait ses ailes, de façon que le livre s'envolant de Rouen, l'auteur +s'envolât de Paris. Il passa une année dans ces fluctuations, souvent +malade et rimant dans son lit une mauvaise pièce nationale (sa faible +_Adélaïde_). Il disait en juillet: «Attendons. Dans deux mois +j'imprimerai ce que je voudrai.» + +Vers août et septembre, en effet, selon cette prévision, Fleury fut au +plus bas, et au plus haut le parti de la guerre, dont la France +attendait son émancipation. Bellisle et Villars l'emportèrent. Tout le +conseil fut entraîné, et jusqu'au duc d'Orléans, personnage dévot et +demi-janséniste, qui avait horreur de la guerre, et qui convint pourtant +qu'engagé à ce point, on ne pouvait plus reculer. + +Cela donna courage à Chauvelin, qui, sous forme modeste, affectant de +ne faire que suivre l'élan général, agit très-fortement. Il prépara, +signa, le 26 septembre, le traité de Turin avec l'Espagne et le Piémont +pour chasser d'Italie l'Autriche. + +_Le Piémont doit avoir le Milanais._ Et il nous cédera la Savoie? point +débattu longtemps. La France magnanime n'insiste point pour avoir la +Savoie; elle se croit payée si elle chasse l'Autrichien d'Italie. + +Des deux _infants d'Espagne_, l'aîné, Carlos, prendra les Deux-Siciles, +Philippe la Toscane, Parme et Plaisance. + +L'Espagne nous payait des subsides, fournissait de l'argent, cela parut +calmer Fleury. + +Une nombreuse armée, occupant la Lorraine, sous Berwick, marche à l'Est, +et doit franchir le Rhin. + +Notre armée d'Italie, sous Villars, va passer les Alpes. + +Et dans Brest, une escadre se prépare sous Duguay-Trouin. + +Tout cela toléré par Fleury, malveillant. Et tout au nom du roi, qui, +même avant la guerre, déjà occultement est fort refroidi par Fleury. + +Mais la France allait d'elle-même, marchait seule un moment à l'envers +de la royauté. + + + + +CHAPITRE VIII + +LA GUERRE--FLEURY ET WALPOLE + +1733-1735 + + +Fleury et les Walpole n'avaient pu empêcher la guerre. + +Il s'agissait pour eux de l'entraver, de la faire avorter, d'en limiter +les résultats. + +Trahir les Polonais encouragés et compromis par nous, surtout sauver +l'Autriche au moment imminent de sa destruction, c'est l'oeuvre calculée +de la politique d'alors. Ceux qui menaient Fleury, ses directeurs +d'Issy, chérissaient dans l'Autriche le bigotisme militaire, la +dragonnade de Hongrie, la persécution de Saltzbourg (1731); l'Angleterre +protestante et chef des protestants, chérissait l'épée catholique, le +boucher autrichien et sa horde barbare qu'elle peut par moment solder et +lancer sur l'Europe. + +Le vieux Fleury, le jeune Horace Walpole s'aimaient, ne pouvaient se +quitter. Horace, filialement, apportait à Fleury ses dépêches de +Londres, et le priait de lire, corriger ses réponses (Saint-Simon, chap. +DVI). Fleury, malgré son âge, allait à chaque instant de Versailles à +Issy, et, malgré tant d'affaires, y faisait des retraites. Ainsi, +parfaite entente de l'Anglais, du Papisme, pour l'Autriche et contre la +France. + +Le roi pouvait gêner. La reine et la Mailly, l'épouse et la maîtresse +étaient du parti de la guerre. En mars, et depuis même, il avait parlé +en ce sens. Il avait été impossible de rien faire du tout. On +rassemblait des troupes, mais sans vivres. Brest avait une escadre, mais +désarmée. Cela gagnait du temps. L'été vient, bientôt passe. Nous sommes +au milieu d'août. Heureux délai pour le Saxon, le Russe, l'Autrichien, +dûment avertis. + +Le 16 août 1733 fut le moment de crise. Un cri désespéré était venu de +la Pologne. Les chefs du parti national avaient écrit à Stanislas que, +s'il n'arrivait, tout était perdu. C'était un de ces jours où, dans un +État sérieux, les conseils restent en permanence, siégeant le jour, la +nuit, mettant les minutes à profit. La reine était sur les charbons. +Villars bouillonnait sans nul doute. On est bien étonné de lire, chez ce +général courtisan, cette ligne sèche et contenue: «Il n'y aura rien +d'important.» Car le roi est absent. Il est allé se promener. Promener? +où? miracle! à Chantilly! à ce château de la disgrâce, chez l'exilé M. +le Duc, autour duquel Fleury, depuis sept ans, gardait un cordon +sanitaire. Jadis chasseur, ce prince, séquestré, n'osant remuer, s'était +fait une vie innocente de graveur, de naturaliste, chimiste, etc. On +s'en moquait en cour. «Est-ce qu'il veut se faire médecin?» Que va donc +faire le roi chez ce pauvre M. le Duc? Le consoler, sans doute. Un Condé +sans emploi au moment de la guerre, méritait d'être plaint. Mais quoi! +laisser tout pour cela? + +La vieille Madame la duchesse, démon d'impureté, exquise en toute +ordure, dont les petits vers sales barbouillent les recueils Maurepas, +avait imaginé «de faire son fils cocu pour le refaire ministre.» Ses +filles (Charolais et Clermont), effrénées, débridées, mais pas jeunes, +aidaient à cela. Fleury le savait bien, et il en vit l'essai (juillet +1731), lorsque, à Fontainebleau, elles produisirent leur princesse, un +jolie petite Allemande, toute jeune (M. le Duc eût pu être son père). La +petite, fort lasse de Chantilly, et brûlant pour Versailles, s'avança +fort et plut. Elle eut pour son mari un premier signe de faveur, au +moins un joujou militaire (régiment des dragons Condé). Fleury y coupa +court. Bientôt vint la Mailly. Amour hebdomadaire, un quasi-mariage, qui +ne fit rien au rêve, à l'idéal de Chantilly. Y envoyer le roi (quel +qu'en fût le prétexte), dans ce lieu charmant, dangereux, ce fut un coup +habile, un moyen admirable de le mettre à cent lieues de l'affaire +discutée, de lui faire oublier la guerre pour la guerre au mari jaloux. + +M. le Duc l'était extrêmement, et amoureux. Il n'avait qu'elle, dans la +solitude et l'exil. Contre les galants ordinaires, il alla jusqu'à +l'enfermer. Que faire contre le Roi? Il ne pouvait pas la cacher, +lorsque le Roi, revenant de Compiègne, passait par Chantilly. +Pouvait-il l'empêcher de voir sa vénérable mère? de voir sa chaste +soeur à leur joli Madrid, où le Roi se grisait la nuit? En décembre +1736, M. le Duc est en pleine faveur. Et, pour le constater, sa mère +reçoit pour la petite femme un don solennel de diamants (Fleury n'est +pas toujours avare), les lui plante en aigrette au front (de Luynes). +Elle en garda sa part. Comblé et caressé, désespéré, son fils l'a +marquée d'un mot au fer chaud: «N'était-ce pas assez d'avoir vendu vos +filles, sans trafiquer de votre bru?» + +Revenons. Dans ces jours de la suprême décision, 17 et 18 août, le Roi +resta à Chantilly, revint le 19 à Versailles. La reine était à l'heure, +on peut dire, de sa Passion, entre la vie, la mort. Stanislas paraissait +le plus lâche des hommes s'il ne partait, s'il n'écoutait l'appel +très-pressant de son peuple. Le 20 au soir, le père s'arracha de sa +fille, pour le plus périlleux voyage qui jamais se fût entrepris, pour +traverser l'Europe, tant d'États ennemis, pouvant à chaque instant être +arrêté, tué, par ceux qui souvent contre lui avaient tenté l'assassinat. +Sa fille, qui se mourait d'angoisses, tremblait de rien montrer, +d'accuser par ses pleurs le départ de son père. Le Roi, justement à +cette heure, le soir du 20, au lieu de rester avec elle, alla coucher à +la Muette. Apparemment Fleury craignait qu'à ce départ tragique, à ce +déchirement, la reine, qui eût touché les pierres, n'en tirât quelque +mot pour son père et pour son pays. + +Stanislas part le 20, à travers mille dangers arrive à Varsovie (5 +septembre 33). Il est l'élu national d'un peuple qui veut vivre encore. +Soixante mille seigneurs, gentilshommes, votent pour lui. Brillante +cavalerie, mais dispersée, qui craint pour ses foyers. Aucune armée +organisée. + +Le traître Auguste a désarmé d'avance. Cependant l'Allemand n'est pas +entré encore, et l'on n'aura affaire qu'aux Russes. Dix mille Français, +si on les avait eus, eussent fourni un noyau suffisant. Stanislas y +comptait. Retiré à Dantzig, il attendait la flotte de Brest, qu'il avait +laissée sous la garde d'un homme sûr, déterminé, de parole, +Duguay-Trouin. Il ignorait la comédie qui se jouait de Walpole à Fleury. +Le premier, devant Brest, avait quelques vaisseaux anglais qui allaient +et venaient[29]. Cela fournissait à Fleury cette ignoble et menteuse +excuse: «Nous n'osons pas sortir.» Horace dit: «_Ce serait une atteinte +aux libertés commerciales que les traités assurent à la navigation de la +Baltique._» Horace s'y oppose... «Demandez à Horace...» Voilà l'hiver, +les glaces. La Baltique est fermée. + + [Note 29: Ce fait, absolument ignoré des historiens, m'est + donné par un livre rare, dont je dois la communication à M. + Ladislas Mickiewicz: _Histoire de Stanislas_ (par M. + Chevrier), Londres, 1741.--À cela près, Villars, Noailles, + Duguay-Trouin, etc., donnent tout; Noailles surtout, nos + misères d'Italie, l'imprévoyance du ministère, l'abandon de + nos soldats, sans hôpitaux, etc.] + +La ville de Dantzig s'obstinait noblement à défendre son roi, légalement +élu. Elle bravait les Russes qui arrivaient. Qui croirait que si tard, +ne voulant rien au fond (qu'amuser et tromper la reine!), on eut +l'indignité, le 18 novembre encore, de faire écrire le mannequin royal, +d'encourager les résistances et les paroles de Louis XV, et d'enhardir +Dantzig à se faire écraser? + +Sur le Rhin, on avait trouvé moyen de ne rien faire non plus. Nous +avions cent mille hommes; l'Autriche, par le dernier effort, n'en eut +que soixante mille. Villars et les Bellisle voulaient que l'on perçât +dans l'Allemagne, qu'on lançât la Bavière, qu'on mît en liberté tant de +haines muettes. Fleury disait: «Sans doute, si nous avions l'Empire pour +nous, nous entrerions.»--«L'Empire sera pour vous, répondait Villars, le +jour que vous serez dedans.» + +Mais Fleury, en traînant, gagne le 12 octobre, la saison pluvieuse. On +passe alors le Rhin. Pourquoi? pour rien du tout. On revient. _Car il +pleut._ + +C'est-à-dire que l'Autriche peut se tourner vers l'Italie. + +Là même, autre déception. Villars avait cru tout facile. Mais comment? +Par la chute de Fleury, que l'on espérait. Le Piémontais aussi. Il était +plus sincère pour nous qu'on ne l'a dit. Mais, Fleury restant maître et +le ministère de la paix, il avait tout à craindre. Villars avait beau +lui prêcher qu'il fallait accabler l'Autriche, pendant quelle était +désarmée. Sourd et muet, le Savoyard s'en tenait à son Milanais. C'était +déjà beaucoup, et plus sans doute que ne permettait l'Angleterre. Cette +amie de l'Autriche, qui déjà empêchait la France de l'attaquer en ses +membres extérieurs, aux Pays-Bas, aurait-elle permis que le fougueux +Villars, entraînant le Piémont, la frappât au Tyrol, et la menaçât au +coeur même? + +Villars eut un moment d'espoir, voyant, en février, l'armée des +Espagnols qui enfin arrivait. Il y court. Mais déjà ils lui tournaient +le dos, s'en allaient au Midi. Ils ont leurs ordres, ne veulent pas +comprendre que leurs conquêtes du Midi ne seront rien, si on laisse +l'Autriche armer derrière, se relever. Villars leur montre au Nord le +gros nuage noir qui se forme au Tyrol. Rien de plus ferme que les fous. +La Farnèse et Philippe défendent expressément qu'on agisse d'ensemble. +Il faut qu'on coure à Naples. Plan stupide qui fut couronné du succès. +Comment? Par un miracle qu'on ne devait pas attendre, par la valeur +imprévue, étonnante, de nos soldats novices, qui tinrent les Autrichiens +au Nord, montrèrent tous les courages, celui même qu'on n'attendait +guère, un sang-froid merveilleux. Et cela (on peut dire) sans généraux. +Villars était mort de chagrin. Deux vieillards lui succèdent, Coigny, +Broglie, et gênés, de plus, glacés par les lenteurs voulues du +Piémontais. Broglie, à la Secchia, presque pris, échappe en chemise. +Mais partout nos petits soldats ont une solidité d'airain. Les +Autrichiens, qui ont des corps merveilleux pour l'attaque, la charge +Hongroise aveugle, la rage en manteau rouge des Croates altérés de sang, +avec cet enfer militaire qui trouble l'imagination, n'émurent en rien +les nôtres. Ils reçurent à merveille tous les généraux ennemis qui +venaient un à un se faire tuer en menant ces charges. Peu de prisonniers +des deux parts. Aux batailles furieuses de Parme, de Guastalla, il fut +constaté que la France, sans avoir jamais vu la guerre, était toujours +la France de Malplaquet et de Denain. + +Chose fort nécessaire, de salut pour les Espagnols, pour l'infant Don +Carlos, qui, dans son agréable promenade de Naples, aurait été bien +dérangé. Les trente, quarante mille Allemands que nous tuâmes au nord de +l'Italie lui seraient tombés sur le dos. Il put triompher à son aise, +n'ayant qu'à recevoir les clefs des villes qui venaient au-devant. Il +put même, sur les petits restes des garnisons tudesques qui fuyaient du +Midi, gagner une fort jolie bataille qui lui coûta peu (Bitonto, 25 mai +1734). + +Au Nord, la vaillance inouïe de cette jeune France de la paix, +précisément la veille (24 mai 1734), avait éclaté, et non moins +l'éclatante lâcheté de son gouvernement. Il ne s'agissait plus du trône +de Pologne, mais de la vie de Stanislas, enfermé dans Dantzig par +l'armée russe, et que cette cité défendait. Cent mille hommes, Russes et +Allemands, occupaient la Pologne. Trente mille serraient Dantzig. Elle +était soutenue par sa foi à la France. Lui-même, Stanislas, croyait +très-fermement que le père de la reine de France ne pouvait être +abandonné. Les glaces empêchaient seules, disait-on, le secours. Elles +fondent, on ne voit rien encore. Le 10 mai (joie immense!), on distingue +quelques vaisseaux. Ils sont liés par leurs ordres précis. Ils +descendent des hommes, mais, voyant tant de Russes, ils les rembarquent, +laissant Dantzig dans le désespoir. + +Un Français, un Breton, Plélo, était notre ministre à Copenhague. Homme +d'esprit, connu par des vers agréables, membre de l'Entre-sol (le club +de l'abbé de Saint-Pierre), il était de ces rêveurs qui anticipaient +l'avenir, qui avaient au coeur la patrie. Il rougit pour la France en +voyant cette reculade. Il eut un sentiment aussi de pitié, de +chevalerie, pour la pauvre reine de France. Les chefs s'excusant et +disant qu'ils n'avaient pu mieux faire, que la chose était impossible: +«Eh bien! dit Plélo, suivez-moi. Vous verrez comment on s'y prend.» Il +fait, comme il le dit. Quelques Français le suivent. Avec ces amateurs +et quinze cents soldats seulement, il attaque les trente mille Russes à +couvert dans leurs lignes. Il les forçait, s'il n'eût été tué. + +Ces choses-là faisaient réfléchir les Anglais. + +Elles augmentaient terriblement leur crainte de la France, leur amour de +l'Autriche. Elles contredisaient fortement l'opinion bizarre que ces +amis avaient de nous. + +C'était chez eux un article de foi que nous n'existions plus, qu'après +Louis XIV le peu qui restait de la France, le résidu des guerres, le +_caput mortuum_ des ruines et banqueroutes, était venu à rien, et comme +race même était fini. Les purs Anglais, qui sortaient peu de l'île, +étaient bien convaincus qu'il n'y avait ici qu'un ramas d'avortons, +perruquiers, cuisiniers, maîtres de danse ou filles. C'est le sujet +chéri d'Hogarth, le contraste éternel de l'Anglais fort, grand, bien +nourri, et du Français, grenouille ou lézard qui frétille. + +Cela allait plus loin. De l'autre côté du détroit, le _credo_ était tel: +le Français, c'est le vice; l'Anglais, c'est la vertu. La petite chose +gazouillante, dansante, qu'on appelle un Français, ne loge rien que vent +dans sa tête légère; ni foi, ni loi; aucun principe. La solide créature +anglaise, avec sa double base de Bible et de Constitution, marche au +chemin de Dieu, et fait oeuvre de Dieu en pesant sur la terre, mangeant +le plus possible, et consommant de plus en plus. + +Dès le commencement de la guerre, ils travaillaient sérieusement pour +que la France n'y gagnât rien, pour que l'Autriche fût quitte à bon +marché. Dans l'année 1734, ils ne se pressèrent pas, voyant morts +Villars et Berwick, et la France sans généraux, espérant que l'Autriche, +avec tous ses barbares, à Parme, à Guastalla, allait nous éreinter. Mais +quand ils la voient elle-même usée et épuisée, Eugène à qui l'on prend +Philipsbourg sous le nez, Mercy tué, Koenigseck qui traîne comme un +serpent coupé, alors notre amie Angleterre, sérieusement inquiète, se +met devant l'Autriche, et décidément la protége. Elle se porte +médiatrice (février 1735), et propose impartialement un plan tout +autrichien. + +_Article_ 1er.--L'unité, l'éternité de l'empire autrichien, au profit de +son héritière. Donc, point d'élection de Bohême, de Hongrie, et +l'Empereur sera toujours un anti-chrétien. + +Soufflet assez fort pour Versailles. Car on a flatté Louis XV, qui lui +aussi descend de Charles-Quint, que la ligne mâle autrichienne +s'éteignant, il pourrait arriver par l'élection. Fleury, que l'histoire +dit si sage, s'était avancé sottement sur cette ridicule espérance +jusqu'à dire que, plutôt que de garantir l'héritière, comme le demandait +l'Empereur, «il aimerait mieux trois batailles.» (Villars.) + +_Article_ 2.--L'Espagne garde les Deux-Siciles. Mais l'Autriche, qui +n'avait nulle force dans ces possessions lointaines, en revanche +épaissit au Nord. Au Milanais qu'elle garde, elle joint la possession de +la Toscane, plus voisine, aisée à défendre, tandis qu'une île n'était +rien pour cet Autrichien sans vaisseaux. + +_Article_ 3.--Le père de la reine de France renonce au trône. Nul +dédommagement, aucune indemnité... qu'un bien à lui, un petit bien de +noble Polonais! Plus, l'honneur dérisoire d'une ambassade qui le +remercie d'abdiquer. + +L'esprit gravement facétieux du mystificateur Walpole brillait dans +cette plaisanterie. + +Chauvelin, à l'idée d'éterniser l'Autriche, fut accablé, désespéré. +Mais, loin de l'écouter, Fleury envoie à Vienne un homme à lui. Que +veut-il, l'innocent? Signer, sans les Anglais, seul à seul avec +l'Empereur, tout ce qu'ont dicté les Anglais. Cela se fit ainsi. + +Fleury était un homme modeste et sans ambition. Que la France n'eût +rien, qu'on logeât Stanislas seulement dans le duché de Bar, cela lui +allait à merveille. Chauvelin s'indigna, travailla (par la reine, par +Mailly? par tous), et il exigea pour la France, pour tant d'argent, de +sang, qu'elle avait sacrifié. Il obligea Fleury d'exiger la Lorraine, +dont l'héritier passerait en Toscane[30]. Très-importante acquisition, +indispensable aux communications de Champagne, d'Alsace. Excellente +barrière d'un si vaillant pays, si profondément militaire. + + [Note 30: Le réel est presque toujours bien au delà de tout + ce qu'on eût supposé. Les pièces récemment publiées frappent + de stupeur. On y voit que dès le mois de mai 1735, Fleury + demandait la paix à genoux aux Autrichiens (_Haussonville_, + IV, p. 627). On y voit qu'il envoie successivement trois + agents secrets à Vienne, et que dans son désir excessif de la + paix, il entrave la paix, compromettant, embarrassant ses + propres agents même (_Ibid._, 401-427). On le voit lâchement + dénoncer Chauvelin à l'ennemi. Sans la fermeté de celui-ci, + Fleury eût payé la future possession de la Lorraine, il eût + consenti que l'Empire et l'Empereur eussent une armée en + Lorraine, presque en Champagne, c'est-à-dire au coeur de la + France, etc.] + +Cette guerre avait fait un grand mal et un petit bien. + +Le petit bien fut la Lorraine remise aux bonnes mains de Stanislas, la +Toscane mieux administrée, qui eut bientôt son Léopold. À Naples, le +gouvernement incapable des Espagnols fut obligé de prier l'Italie +d'administrer, de gouverner. + +Le mal, et très-grand mal, est la dissolution de la Pologne, le salut de +l'Autriche, qui reste autorisée à perpétuer à jamais l'étouffement des +nations. + +C'était un grand moment, celui qu'on a perdu. Moment unique, de si belle +espérance. L'Empire n'était pas mort. La Bavière et la Saxe, le +Palatinat protestaient. Dans les petits États, moins hardis, chez les +populations honnêtes de la bonne Allemagne, subsistait l'étincelle du +droit, de la patrie. L'Allemagne, la biche au bois dormant, avait assez +dormi; elle se réveillait; sur la face de bête lui revenait la face +humaine. + +Ils redevenaient hommes aussi, ces peuples du Danube qui ont sauvé +l'Europe, et qui, pour récompense, par la ruse autrichienne, sont tenus +à l'état de loups, que de temps à autre elle lance, quand l'Anglais la +paye pour cela. Ces peuples allaient sortir de ce honteux enchantement. + +Qui l'empêche? C'est l'Angleterre. + +À ce moment, Voltaire disait à la légère dans ses _Lettres anglaises_ +(l. VIII, p. 149): «Qu'elle aime la liberté au point de la vouloir, de +la défendre chez les autres même.» + +Remarquable ignorance. L'Angleterre justement alors affermit l'esclavage +des États autrichiens, livre les Polonais aux Allemands, aux Russes. + +Laide contradiction. C'est dans la même année (1731) que l'Angleterre +écoute la prédication de Weslay, se réforme, assombrit son austérité +protestante,--et que, d'autre part, l'Autrichien finit sa dragonnade des +protestants hongrois et des protestants de Saltzbourg. Voilà ce que +l'Anglais protége en 1735! Qui dira qu'il est protestant? + +Si l'Angleterre eût été protestante, elle eût cherché son point d'appui +uniquement dans l'Allemagne du Rhin, du Nord, dans les deux États +Scandinaves, unis, fortifiés. Avec sa très-étroite jalousie maritime, +ses petites vues sur la Baltique, elle a toujours tenu en deux morceaux, +c'est-à-dire annulé, brisé l'épée du Nord, qui l'aurait tant servie. +Elle a plutôt soldé une épée catholique, gardé l'empire barbare où le +papisme est un monstre de guerre. + +Ici, de tout son poids l'Angleterre s'asseoit avec Fleury sur la lourde +pierre catholique dont toute liberté est écrasée. L'effort de 1733, +notre élan de réveil, comment avortent-ils? C'est le secret des deux +Walpole. Ils régnaient dans Versailles. Ils régnaient dans nos ports, +veillaient notre marine, la solitude de Brest et de Toulon. + +Duguay-Trouin, un jour, se consumant à attendre Fleury, voit dans cette +antichambre et la foule dorée un misérable à culotte percée, d'un visage +dévasté et sombre. C'est l'homme qui fit trembler les mers, c'est le +Nantais Cassart. Duguay alla à lui, le serra dans ses bras. Ses yeux +n'étaient pas secs. Il pleurait sur la France, hélas! aussi sur lui. Il +ne revint jamais d'être resté dans Brest enchaîné devant les Anglais. Il +s'éteignit l'année suivante. + + + + +CHAPITRE IX + +VOLTAIRE--LE ROI NE FAIT POINT SES PÂQUES + +1734-1739 + + +Dans cette paix malsaine qu'avaient rétablie les Walpole, une chose +devait les contrister; c'est ce qui avait apparu si fortement en 1733: +_La France était par elle-même._ + +Fort opposée à son gouvernement. Celui-ci avait renoncé à toute marine +militaire. Mais la France faisait des vaisseaux. À Lorient, à Saint-Malo +renaissait un commerce hardi qui demain se ferait corsaire. + +Autre découverte fâcheuse. Quelque soin que Fleury prît pour faire une +guerre ridicule, le Français apparut un dangereux soldat. + +La presse a pris l'élan, ne retournera plus à l'état étouffé, muet, de +1728. Des livres forts éclatent de moment en moment. + +L'histoire a commencé,--narrative dans le _Charles XII_ +(1731),--réfléchie, politique, dans la _Grandeur et décadence des +Romains_ (1734). Ébauche magistrale, qui, par ce temps de petitesses, +montrant dans sa hauteur la colossale antiquité, fait rougir le +présent.--Autre effet, et plus vif, quand les _Lettres anglaises_ +opposent à nos misères la grandeur britannique, l'empire que +l'Angleterre a pris dans les affaires humaines. + +Dans ce livre, Voltaire, trop favorable à l'Angleterre, n'en établit pas +moins une grande vérité qu'avaient dite les _Lettres persanes_: «Le +protestantisme a vaincu; dans tous les sens, il a pris l'ascendant.» Il +tolère et fait vivre en paix toute la variété des sectes. Il a donné +l'essor au gouvernement libre, à l'activité énergique qui fait trembler +les mers.--Grands efforts. Et le peuple n'en est pas écrasé. Ce peuple, +si différent du nôtre, est vêtu, est nourri. Il est fier, il raisonne. +Il a jugé ses rois. + +Newton à Westminster, le solennel hommage à la science, au génie, la +royauté de la raison, c'est ce qui couronne le livre. Il essaye de nous +introduire, non pas dans la vie du savant (comme fit l'ingénieux +Fontenelle), mais dans la science elle-même, dans l'exposition difficile +des lois astronomiques, physiques, au sein même de la nature. Il ouvre +au grand public, à l'ignorant, à tout le monde, l'entrée de la _via +sacra_, où la science et la religion se confondront de plus en plus. + +Pour lancer un tel livre, en 1733, Voltaire attendait, espérait la chute +de Fleury. Il ne le lâcha qu'en anglais et à Londres (août-septembre). +Il retenait encore l'édition française à Rouen sous la clef. Mais ce +terrible livre, comme un esprit qui rit des portes et des serrures, +s'envola de lui-même. En France, en Hollande et partout, il circula, +pour l'effroi de Voltaire qui, dans ces circonstances toutes nouvelles, +eût voulu le garder encore. + +Grand changement. Il redoutait l'exil. Il avait pris racine. Il était +marié. + +Marié d'amitié avec un esprit sérieux, l'un des plus virils de la +France, madame Du Châtelet, si lettrée, si savante, éprise des plus +hautes études, traduisant Virgile et Newton. Elle était parfaitement +libre, dans les idées d'alors, délaissée, oubliée de M. Du Châtelet. +Elle avait vingt-sept ans, avait déjà vécu, traversé l'étude et le +monde, n'avait rien trouvé pour le coeur. Elle avait des méthodes, point +de fonds. C'est le fonds, la vie même qu'elle sentit en ce petit livre. +Son coeur fut plein, et se donna. + +Voltaire était malade et dans sa crise obscure de 1733, lorsque cet ange +de Newton vint, amené par une amie, le voir dans son triste logis près +Saint-Gervais. Newton, comme on l'a vu, avait fait sa fortune, et il lui +donna une femme, éprise et dévouée, très-noble compagnon de travail qui +adoucit sa vie, qui n'altéra en rien, mais augmenta sa liberté. + +Quinze ans durant il eut chez elle un agréable asile, très-près de la +frontière, qui lui permit d'oser, mais parfois d'éluder l'orage. Il +était, n'était pas en France, avait un pied dehors sur la terre de la +liberté. + +En avril 1734, le danger fut réel, Voltaire quitta Paris. Une lettre de +cachet fut lancée contre lui de Versailles, et en même temps le +Parlement, sur une plainte des curés, fit lacérer, brûler le petit livre +par la main du bourreau (juin 1734). + +Il était près d'Autun chez les Guises et les Richelieu qui ne le +cachèrent pas. Il était sans asile. Madame Du Châtelet franchit le pas, +et le cacha chez elle. + +C'était chose hasardeuse. Et tout le monde fut contre elle, sauf M. Du +Châtelet. Homme d'esprit et dès longtemps désintéressé de sa femme, il +trouva bon qu'elle abritât ce beau génie persécuté, sans famille, ami, +ni foyer. Il défendit Voltaire, lui rendit des services. + +Hôte peu redoutable, à vrai dire, peu compromettant. Cette maigre +figure, déjà de quarante ans, nerveuse et maladive, malade imaginaire de +plus, toujours mourant, entre la casse et le café _une ombre d'homme_, +il le disait lui-même, donnait peu l'idée d'un galant. Enfermé tout le +jour, n'apparaissant qu'une heure, comme un farfadet de passage, même à +Cirey on le voyait à peine. Madame de Graffigny qui l'y vit, et madame +de Staël à Sceaux, lui trouvaient l'air d'un revenant, d'un petit moine +d'autrefois aux yeux malins et doux, dont l'âme curieuse viendrait de +l'autre monde visiter celui-ci. + +Union bien sérieuse pour Émilie, jeune encore, belle et forte, dans son +âge de vingt-sept ans, riche de vie, de sang, bien plus que ne le sont +ordinairement les grandes dames. Le travail la sauvait. Ses lettres, +très-intimes, secrètes, à d'Argental, lui font beaucoup d'honneur. +Elles démentent ce qu'on a dit si légèrement: qu'elle n'aimait Voltaire +que pour le bruit et le succès. Elles sont graves et d'un honnête homme, +mais fort passionnées, d'un véritable culte pour Voltaire. Dans ses +constantes inquiétudes, elle reste très-noble; elle désire sans doute +«qu'il soit sage», ne se compromette pas trop; mais elle ne l'exige +point. Elle n'impose aucun sacrifice, respecte tout à fait la mission de +ce grand esprit. Loin de le détourner vers la littérature secondaire, +les petits succès, elle l'admire, le suit de son mieux dans son essor +philosophique. Elle l'éloigne au contraire de son faible _Louis XIV_, +oeuvre médiocre et légère. Tant qu'elle put, elle retarda, tint le +manuscrit sous la clef. + +Cirey, dans un paysage mesquin, château peu gai et délabré, ne pouvait +plaire qu'à de tels travailleurs. Deux appartements seuls y étaient +habitables. Au premier la sérieuse dame calculait, traduisait +Newton[31]. Sous elle, à l'entre-sol. Voltaire écrivait tout le jour. Là +il paraît très-grand. Cirey lui fit son équilibre, il fut universel et +rayonna de tous côtés. À travers les poèmes et les drames, les traités +de philosophie, il expose Newton, étudie la chimie, fait ses +expériences, son _Mémoire sur le Feu_. Il défend Réaumur dont on +méprisait les insectes. Il pose le principe admirable: «Nous devons à +notre âme de lui donner toutes les formes possibles.» Ce principe, il +l'applique, avançant en tout sens avec une vigueur merveilleuse et cette +ambition conquérante que Vico appelait «un héroïsme de l'esprit (_mens +heroïca_).» + + [Note 31: Et, de Newton, elle passait, non sans grâce, aux + arrangements intérieurs. Elle apparaît charmante dans cette + jolie lettre de Voltaire: + + «La voici qui arrive de Paris. Elle est entourée de deux + cents ballots qui ont débarqué ici. On a des lits sans + rideaux, des chambres sans fenêtres, des cabinets de la Chine + et point de fauteuils. Nous faisons rapiéceter de vieilles + tapisseries. Elle est devenue architecte et jardinière; elle + fait des fenêtres où j'avais mis des portes, change les + escaliers en cheminées. Elle fait l'ouvrage des fées, meuble + Cirey avec rien...»--_Lettres_, nov. 1734, p. 536, 537.] + +Ce qui surprend le plus, c'est que les grands orages lui viennent à +chaque instant pour des productions très-légères autant que pour ses +livres hardis. Pour le _Temple du goût_ il est persécuté. Persécuté pour +une épître à _Uranie_. Madame Du Châtelet est toujours dans les transes. +En 1734 et 1735, ils respirèrent à peine. En plein hiver, alerte (26 +décembre); il s'en va de Cirey, se met en sûreté. Autre plus grave, en +décembre 1736, pour la plaisanterie du _Mondain_, et cette fois il part +pour la Hollande. Elle le suit. Les voilà sur la neige à Vassy (quatre +heures du matin). Elle pleure. Va-t-elle revenir seule dans ce Cirey +désert? Où va-t-elle avec lui, en laissant là ses enfants, sa famille? +Voltaire l'en empêcha. Tout souffreteux qu'il fût, seul il passa l'hiver +dans cette froide et humide Hollande, caché le plus souvent, redoutant à +la fois la haine de nos réfugiés et les calomnies catholiques du vieux +J.-B. Rousseau, qui allaient jusqu'à Fleury même, pour éterniser son +exil, lui fermer le retour, lui faire perdre l'asile que lui avait fait +l'amitié. + +À ces misères joignez les procès, les libelles. On lui avait lancé le +libraire de Rouen, destitué pour les _Lettres anglaises_. Sous le nom +du libraire, on publiait cent calomnies. Le faux protecteur de Voltaire, +Maurepas, prétendit tout arranger en écrasant Voltaire, lui infligeant +la honte d'une amende à payer aux pauvres. + +La situation générale empire en 1737. Toute liberté perd espérance avec +l'homme de ruse et d'audace qui avait cru succéder à Fleury. Chauvelin +est chassé (février), chassé pour toujours. + +Son crime fut d'avoir forcé Fleury, forcé l'Autriche à en finir, par une +ligne ajoutée de sa main à une lettre de Fleury: «_Qu'en attendant, le +Roi garderait Philipsbourg, Trèves et Kehl_,»--que, si l'on ne finissait +rien, nous resterions toujours en Allemagne. + +Acte hardi, qui fit peur, décida tout, mais perdit Chauvelin. + +Depuis deux ans l'Autriche et les Walpole le travaillaient. D'abord on +lui offrit de l'argent. Puis, comme il refusait, on le calomnia, on +soutint qu'il volait. Il aurait volé... une montre (Barbier, etc.). +Enfin, par un coup plus habile, Walpole se procura des lettres où +Chauvelin communiquait avec l'Espagne (dans l'intérêt de la France). On +cria à la trahison. + +Les dates répondent à ces sottises, disent la vraie cause de sa chute. +Vaincu et effrayé par sa fermeté, l'Autrichien lâche enfin la Lorraine, +15 février 1537[32]. Le 23 février, Chauvelin est exilé pour la vie. +Jamais l'Autrichien, ni l'Anglais, jamais le parti prêtre, ne +consentirent à son retour. + + [Note 32: D'Haussonville, _Réunion de la Lorraine_, IV, + 429.] + +Il laissait des regrets à la cour, dans l'armée, au Parlement, partout. +Il avait un parti ou deux partis plutôt: celui du bien public, et celui +de la guerre. Et ce dernier si fort, qu'il fallut l'occuper, en donnant +aux Génois un secours pour réduire la Corse, armée contre eux sous un +aventurier qui se proclamait roi de l'île. + +À la cour, les meilleurs étaient pour Chauvelin: j'entends M. de la +Trémouille, alors bien réformé, et la bonne Mailly, d'un coeur honnête, +ardent, fort désintéressée, qui resta toujours pauvre, ne voulant que +l'amour, l'honneur, la gloire du Roi. Elle l'avait aimé de plus en plus, +mais avait peu d'esprit, de la jalousie, l'ennuyait. + +Il aimait beaucoup mieux la jeune femme de M. le Duc, comme on a vu. +Seulement, pour la tirer de Chantilly, le premier point était de +renvoyer Fleury, de donner au mari pour sa femme la royauté même. Il +aurait fallu que le roi changeât sa vie, ses habitudes, immolât aux +Condés non-seulement Fleury, mais les légitimés, le comte de Toulouse et +l'aimable comtesse qui, si souvent, si bien, le recevait à Rambouillet. + +Ainsi troublé, indécis, en 1737 et 1738, entre la reine et la Mailly, +seul en réalité, il eut des échappées sauvages et de hasard, non sans +danger pour sa santé. D'ennui, d'épuisement ou d'autre cause, il fut +malade (février 1738), et juste au même mois où Fleury, très-malade +aussi, semblait près de s'éteindre. La nuit du 20, celui-ci appela son +vieux valet Barjac, et lui dit: «Je me meurs! (Luynes, II, 41).» Grande +agitation dans Versailles. Que serait-ce si tout à la fois le ministre +et le roi manquaient? + +La reine serait-elle régente? Ses amies en parlaient. Sous elle eût +gouverné un second Fleury, et tout prêt, Tencin, le fourbe, l'intrigant, +dont l'oeil dur et faux faisait peur. Le Roi y répugnait. Mais il avait +pour lui toutes les saintes, et celles du cercle de la reine, et les +dames de Noailles, la perle des Noailles surtout, madame de Toulouse. + +Celle-ci, douce et fine, avisée, travaillait à la fois et pour l'Église, +et pour son fils. Les Condés demandaient que ce fils, le jeune +Penthièvre, à la mort de son père Toulouse, ne gardât pas le rang si +élevé que l'amour du grand roi avait fait aux légitimés. Madame de +Toulouse, même du vivant de son mari, serra le roi de près, lui donna de +petits soupers (Luynes, II, 169), au grand étonnement de la cour. On +savait à quel point le Roi, après boire, s'oubliait. M. de Toulouse +mort, Madame, éplorée, inondée de larmes (très-sincères), en revoyant le +Roi, se jeta dans ses bras, lui donnant le fils et la mère. Le Roi fut +fort touché. Elle semblait un peu sa mère aussi, et il l'aimait +d'enfance. Dans cet aimable Rambouillet, dans cette idylle austère d'un +ménage accompli, elle le recevait, le caressait avec une grâce +maternelle, le formait, l'amusait d'agréables propos, mondains, dévots, +des histoires du grand règne et de la belle cour. Avec sa gravité +souriante, une vertu si sûre, vingt-deux années de plus, elle pouvait +s'avancer plus que d'autres, avertir l'enfant mal guidé de bien des +choses délicates, l'ennoblir, l'épurer, lui dire ce que c'est que +l'amour. + +Une seule chose fait ombre; c'est que la faible mère, cherchant avant +tout la faveur, laissait jouer son fils (du premier mariage) Épernon aux +petits cabinets, si mal notés. Et, pour son fils Penthièvre, elle se +hasarda elle-même. Elle avait un grand avantage, gardant dans son +veuvage un appartement très-commode, où le Roi à toute heure descendait +sans chapeau, par un escalier dérobé. M. de Toulouse avait eu (de sa +mère Montespan) une clef pour entrer chez le Roi. Cette faveur +subsisterait-elle? Madame de Toulouse y réussit adroitement. Comme le +Roi s'amusait à tourner, elle lui fit tourner dans un bois qui lui +venait de son mari, un étui pour mettre la clef. En lui rendant l'étui, +le Roi donna l'inestimable passe-partout (17 mars 1738). + +Ayant la clef et l'escalier, on arrivait au dernier cabinet où le roi +écrivait, à la fameuse garde-robe où se trancha deux fois le destin de +la monarchie. Intimité si grande que le Roi la refusa à sa fille +Henriette, ne l'accorda jamais qu'à son Adélaïde. On pouvait, en effet, +lui absent, voir tous ses papiers. On pouvait le surprendre à telle +heure bien choisie, où la surprise est désirée. + +Quoi qu'il en soit, madame de Toulouse, véritablement affligée, restait +dans sa ligne de deuil, passant souvent deux heures à la chapelle au +fond d'un confessionnal où elle lisait à la bougie. Son appartement +même, avec la petite cour pavée de marbre blanc et noir, avait un air de +cloître à l'espagnole. Tout cela imposait. Et si quelqu'un pensait, du +moins on n'aurait pas jasé. + +L'excuse au reste était le fils et l'extrême besoin qu'elle avait du Roi +pour ce fils. On lui reprochait peu des amitiés utiles qu'il lui fallait +subir. Les complaisantes invariables des plaisirs du Roi (la Charolais, +d'Estrées), chez qui souvent il se grisait, se trouvèrent très-liées +avec madame de Toulouse. D'Argenson, par deux fois, observe un peu +cyniquement que celle-ci «qui a l'escalier dérobé,» peut se faire +désirer par sa dévotion même. Elle était blanche et grasse (la Mailly +maigre et noire), et, malgré les années, fort conservée par sa vertu. À +cinquante ans, elle était belle, une très-agréable maman. + +Entre mai et octobre, elle avait, mois par mois, et degré par degré, +refait tous les honneurs, biens et dignités de son fils. + +Au souper de Fontainebleau, ce jeune fils (nommé prince) servit le Roi à +table. Elle-même servit au dessert, donna au Roi un verre et une +assiette, et par là constata son rang. + +Plusieurs crurent voir une Maintenon, mais celle-ci non sèche, au +contraire, douce, aimable. L'âge n'aurait rien empêché. L'amour dévot, +jésuite, avec ses vastes complaisances, eût fait plus que beauté, +jeunesse. + +Madame de Toulouse, unie avec la reine et Tencin, le parti des honnêtes +gens, eût pu garder le Roi par l'attrait maternel, la saveur du +demi-inceste, ce lien équivoque, que tous favorisaient, honoraient et +voilaient. Cependant, elle-même se cacha peu en août, ayant laissé le +Roi se faire chez elle à Rambouillet une chambre à coucher, puis certain +cabinet, dont elle l'entretint longuement, tout bas, devant tous, à +Versailles[33]. + + [Note 33: _Luynes_, II, 226, 21 août 1738. Il ajoute: «Le + fait est certain.» Mot grave, accentué, fort rare, chez un + chroniqueur si discret, qui presque toujours ne veut pas + voir, baisse les yeux.] + +Cela dut attrister madame de Mailly, qui vit qu'elle ennuyait, et que le +roi peu à peu échappait. Elle chercha un amusement. Elle appela sa laide +et spirituelle soeur, mademoiselle de Nesle, dont la figure la +rassurait. Cette grande fille, lâchée du couvent, avec une vive gaieté, +remplit le maussade Versailles de sa jeunesse et de ses badinages, +hardis, mordants, qui n'épargnaient personne. Elle étonna le roi en se +moquant de lui. Et il y prit plaisir. Il ne pouvait plus s'en passer. +Dès le 22 décembre, il voulait qu'elle soupât avec sa soeur aux petits +cabinets (Luynes, II, 295). On eut peine à parer ce coup. + +Cette rieuse était fort redoutable. Elle lançait d'ineffaçables traits. +Dans le pays de cour, si sot, où on craint tant les ridicules, on avait +peur. On remarqua le plat de la situation. Un ministre en enfance, une +maîtresse usée, Toulouse la maman complaisante de l'escalier furtif, +tout était misérable, ennuyeux, excédant. Il était trop facile de faire +honte au jeune roi de sa patience. La Nesle était impitoyable, et le +plus dangereux c'est que, sous ses plaisanteries, sous ce rire moqueur, +il y avait une force réelle. + +Le roi était timide, il baissait la tête et riait. Ceux qui voyaient de +près les choses, Bachelier, le valet intime, suivirent le vent, +tournèrent. La première girouette de France, Maurepas, tourna non moins +vite. Il crut Fleury fini et Chauvelin possible. Il avait vaillamment +aidé à la noyade de celui-ci, profité de sa chute. Ministre de Paris, et +en même temps de la Marine, il se trouva de plus comme un secrétaire de +Fleury pour toutes les Affaires étrangères. Plus encore, son _alter ego_ +contre le parti Chauvelin, jansénistes et libres penseurs. En 1736, il +accabla Voltaire pour les _Lettres anglaises_. En janvier 1739, il est +changé; il écrit à Cirey, il courtise Voltaire et l'assure de son amitié +(Lettres de madame du Chât., 135). + +De graves circonstances arrivaient, la guerre presque certaine, donc +Chauvelin, le seul capable de la soutenir. Elle éclatait déjà entre +l'Espagne et l'Angleterre. La mort prochaine de l'Empereur allait la +rendre européenne. Si Fleury restait là (c'est-à-dire l'impuissance et +l'absence de gouvernement), un grand désastre était certain. + +La Nesle ne perdit pas de temps. Aux premiers mois de 1739, sans faire +de bruit, et sous le couvert de sa soeur la Mailly, elle prit Louis XV +comme on pouvait le prendre. Elle n'était pas belle, mais plus blanche +que la Mailly, plus jeune que madame de Toulouse. Elle ne coûtait rien, +ne demandait rien, et n'exigeait nullement que le roi renonçât à rien. +Il n'était pas moins assidu le jour chez la maman; le matin, comme à +l'ordinaire, il allait quelques heures bâiller au lit de la Mailly. + +Situation bizarre. Par moments, le roi la sentait. Ce lien triple, impur +(deux soeurs et une mère) lui donnait des scrupules, pas assez pour le +rompre, assez pour n'oser communier. Il y avait des exemples de la +colère de Dieu, des gens qui, mettant l'hostie à la bouche, ayant avalé +leur jugement, étaient tombés roides morts. Cela lui donnait à penser. +Six années avec la Mailly il avait fort tranquillement communié. Mais +ici, avec ce mélange, il eut peur. Rien ne put le décider à hasarder la +chose. + +«Le roi a déclaré _qu'il ne fera point ses pâques_. Le grand prévôt lui +demandant s'il toucherait les écrouelles (ce qui se fait après la +communion), il a sèchement répondu: Non.» (Argenson, 5 avril 1739). + +Fait grave, de retentissement immense à Paris et partout. Barbier (III, +167) se demande comment le fils aîné de l'Église n'a pas dispense du +pape pour faire ses pâques en quelque état qu'il soit. + +Les ultramontains, atterrés, espéraient éluder et tromper le public en +faisant dire une messe basse au cabinet du roi, de sorte qu'on ne sût +pas s'il communiait. «Le roi dédaigne cette ridicule comédie. Il ne veut +pas jouer la farce. Il échappe à son précepteur.» (Argenson.) + + + + +CHAPITRE X + +GUERRE D'AUTRICHE--GRANDEUR ET CATASTROPHE DE LA NESLE + +1740-1744. + + +Le chimérique espoir du salut par la royauté, d'un roi affranchi par +l'amour, l'idéal d'une douce royauté de la femme donnant aux nations le +progrès et la liberté, c'est longtemps le roman du XVIIIe siècle. Les +meilleurs l'adoptaient. L'excellent d'Argenson, obstiné à chercher son +homme en Louis XV, à soupçonner en lui un mystère d'avenir, croit qu'un +matin l'amour va tout faire éclater. Voltaire, moins aveuglé, dans son +ironie même ses moqueries légères (imitées d'Arioste), ne désespère +jamais. À chaque avènement de maîtresse, il croit voir l'inerte Charles +VII réveillé tout à coup à la gloire par Agnès Sorel. + +Sous la Mailly, la Nesle, Châteauroux, Pompadour, toujours revenait cet +espoir. S'il fut un jour moins vain, incontestablement ce fut en 1739. +Pour cette fois, le Roi parut aimer. Avant, après la Nesle, ses +maîtresses ont fort peu de prise; il n'en regrette aucune. Mais celle-ci +vraiment semblait avoir mordu. La voyant sans cesse, en deux ans, il lui +écrivit deux mille billets. Et, à sa mort, on le crut fou. + +On sait malheureusement très-peu de cette femme. On en a quelques jolies +lettres. Elle apparaît pour disparaître. Elle n'agit que sous le couvert +de sa soeur et presque ténébreusement. Elle est prudente, hardie. Tous, +amis, ennemis, s'accordent à reconnaître qu'avec une parole acérée et +brillante, elle eut un esprit vaste et fort, qui n'eût reculé devant +rien. On n'en parla guère qu'à sa mort. Paris savait à peine son nom, au +moment même où, entraînant le roi, elle semblait lancer sur l'Autriche +et l'Europe la plus vaste révolution. + +Frédéric, dans ses beaux Mémoires, ne nous dit pas assez cela. Seul +alors en Europe, mal avec l'Angleterre, mal avec la Russie, s'il n'eût +senti la France pour lui, il n'eût bougé. Il sut parfaitement ce qui se +passait à Versailles. Les anti-Autrichiens, la Nesle, y étaient maîtres, +quand il agit contre l'Autriche. + +Tout cela tenait à un fil, au plus fragile, au plus incertain des +miracles, à la question de savoir jusqu'où l'amour pouvait refaire un +roi. De sa honteuse enfance, de sa jeunesse aride, sortirait-il un +homme? Était-il bien capable de la métamorphose qu'aurait pu seul le +haut amour? grand problème et douteuse énigme. + +L'aimable monument, un peu efféminé de 1738, la belle fontaine Grenelle, +a la mélancolie des destinées obscures. Une jeune reine (Paris? ou la +France? ou la Mailly? la Nesle? tout cela est mêlé) trône sous la +couronne de tours. À ses pieds le beau fleuve et la molle rivière +couchés, lèvent sur elle un oeil aimant, croyant. D'elle viendra +l'émancipation? un cours heureux, prospère, le flot des temps +meilleurs?... Il se peut. Pourquoi pas? Rien ne doit l'effrayer. Une +rêverie guerrière est dans son doux visage. Et son poing sur la hanche +dit assez qu'elle est prête aux plus hardies résolutions. Je ne sais +quel nuage est pourtant sur le tout d'incertain avenir. Haute est +l'aspiration... Impuissante peut-être, elle ira se perdant où vont ces +eaux, où coule cet élément fluide, qui fuit aux grandes mers. + +Voltaire, vif et crédule, ne douta pas. Il se croyait sauvé. En janvier +(1739), il veut quitter Cirey, s'établir à Paris. Depuis quatre ans, il +avait fait _Mérope_. Il faisait _Mahomet_, brûlait de les jouer. Il +voulait retourner au terrain du combat, être là pour répondre aux +articles, aux pamphlets que semaient Desfontaines et autres avec l'appui +de la police. Il allait éclater dans les sciences par l'ingénieux et +très-neuf _Mémoire sur le feu_, par son _Newton_ qui, depuis l'exil de +Chauvelin, n'avait pu s'imprimer. Paris était son vrai théâtre. Après +cinq ans d'absence, il rentrait agrandi, immense, rayonnant en tous +sens. À Cirey, il était malade de sa terrible activité, meurtrière dans +la solitude. La fièvre à chaque instant. Il défaillait deux fois par +jour (décembre). De là mille choses vaines. Il va chasser, il achète un +fusil. La nuit, il rêve, il rime cent folies satiriques, libertine image +des cours. Le plus fou eût été d'aller en Allemagne chez le prince de +Prusse, qui l'appelle et l'attire, essaye de l'enlever. Voltaire +ajourne, écrit des lettres adorables, où il voudrait donner à ce roi de +demain ce que n'ont guère les rois, un coeur et des entrailles, un peu +de douceur, de bonté. + +Très-sagement, madame Du Châtelet, pour l'éloigner à jamais de la +Prusse, en commun avec lui achète un hôtel à Paris (2 avril 1739). Elle +y va mener son malade. Pour 200,000 francs on acquiert l'hôtel Lambert, +qui était aux Dupin, au gendre de Samuel Bernard, hôtel bien connu de +Voltaire qui lui rappelle un meilleur âge, quand il jouait _Zaïre_ avec +la belle madame Dupin. À la pointe de l'Île, au paisible quartier des +grands hôtels de la magistrature, loin du centre, à portée du monde, en +vue de Saint-Gervais où l'ange de Newton apparut à Voltaire, c'est une +fort noble résidence (aujourd'hui des Czartoriski). Très-sérieuse +toutefois et regardant le nord. Mais la décoration et les fresques +suaves des grands maîtres suppléent le soleil. Madame Du Châtelet +espérait tenir là cet esprit si mobile par un salon où lettres et +sciences eussent brillé dans leur harmonie, éclipsant le salon artiste +de madame de la Popelinière. Elle comptait sur l'hôtel Lambert, sur cet +attrait du monde, ce rajeunissement. Elle en avait besoin. Elle avait +séché en six ans de travail et d'inquiétude, du vain effort de captiver +Voltaire. Les torts étaient à celui-ci, aux indomptables ailes qui le +portaient de tous côtés. Il ne s'en cachait pas. À ce moment aimable qui +semblait pour toujours les unir à Paris, il fait les vers bien tristes: +«Si vous voulez que j'aime encore, etc.» Vieux à quarante-quatre ans, il +espérait mourir paisiblement en cet hôtel, en son Paris natal, entre +l'étude et ses amis. Vain espoir! une autre carrière, et sans repos, +s'ouvrit pour lui, éclatante, d'éternel exil. + +Une réflexion naturelle aurait dû modérer l'idée qu'on se faisait du +changement du Roi. S'il s'était abstenu de faire ses pâques au 5 avril, +c'est justement parce qu'il était dévot. En mai, il y parut. Le rude +évêque de Chartres le fit trembler d'un mot. Sans rappeler sa faute, il +fit penser au châtiment: «Sire, après la famine, voici bientôt la peste +qui n'épargnera pas les grands.» Ce coup porta. Le Roi, à la messe, eut +une défaillance. + +Des gens pourtant qui voyaient de bien près, son Bachelier qui vivait +avec lui huit heures par jour, s'enhardissaient. Bachelier fait écrire +des mémoires sur la tolérance, et les fait transcrire par le Roi. La +persécution janséniste se ralentit. La police hésitait, elle ne troubla +plus les malades. Si l'on n'eut pas encore la liberté de vivre, on eut +celle de mourir en paix. + +La Charolais, cette Condé, joyeuse, hardie, ayant pris à Compiègne la +Nesle avec elle et chez elle, poussa le Roi à une chose qu'on n'eût pas +cru, à faire un tour au vieux. Fleury, le matin, arrivait pour +travailler avec le Roi, avait la clef, ouvrait lui-même. Un jour à +l'ordinaire, avec Barjac, qui lui portait son portefeuille, il veut +ouvrir, ne peut. Barjac essaye aussi. En vain. Malignement, le Roi qui +entendait, laisse gratter, frapper, enfin ouvre, en disant froidement: +«C'est que j'ai changé les serrures.» (Luynes, II, 454.) + +Grande révolution? Non, au fond peu de chose. Il s'est donné la joie de +casser le nez à Fleury. Mais il n'en a guère moins à blesser la Mailly, +même la Nesle. Dans sa nature mauvaise de magister qui aime à châtier, +il s'amuse à voir le vieux prêtre la flageller des plus sensibles coups, +sur les amis de Chauvelin, sur Mailly, mari de sa soeur, même sur leur +père M. de Nesle. Spectacle curieux. Il force les deux soeurs d'avaler +l'amertume d'aller prier Fleury pour leur père et demander grâce. + +Au point le plus sensible, la préférée le trouva sec. Pour couvrir les +grossesses, cacher l'inceste, il veut la marier. Il lui fait espérer un +prince, le comte d'Eu. Et il lui donne un gentilhomme, neveu de +l'archevêque Vintimille, petit protégé de Fleury. La voilà mariée de la +main de Fleury, moquée, la fière et la moqueuse. + +Les quelques lettres qu'on a d'elle disent sa triste situation. Fleury, +impunément, l'ayant humiliée, on la sentait branlante, et l'on se tenait +à distance. Toute mariée et posée qu'elle était, elle menait sa vie de +demoiselle, seule en sa chambre, sauf les chasses où il fallait aller +avec le Roi et la Mailly. Que faisait-elle dans cette chambre close? +c'est ce qu'auraient voulu savoir ses ennemis. Ne pouvait-on +s'introduire dans la place? La société de la reine y songeait. Une de +ses dames imagina de lui adresser une femme adroite, de deux visages et +deux paroisses, madame du Deffand. Correspondante de Voltaire, elle est +d'autre part plus qu'amie du président Hénault, l'homme de la reine. De +plus, elle est parente des De Luynes, chez qui invariablement soupait la +reine. Cette Deffand avait toujours des affaires. D'abord, elle se fit +quelques rentes chez les maîtresses du Régent, puis servit madame de +Prie. Vivant alors chez madame Du Maine, elle avait bien envie de s'en +émanciper, d'acheter une maison. La Nesle aurait pu y aider, ou bien les +ennemis de la Nesle si par la bonne dame on avait jour chez elle. La Du +Deffand lui écrivit, se présenta comme amie de Voltaire, flatta et +caressa. La Nesle fit semblant de la croire, répondit dans un abandon +tout charmant de crédulité, jusqu'à dire qu'elle serait charmée d'être +en tout dirigée par elle (sept. 1739, édition 1865, tome I, p. 1-9). + +La solitaire n'en agissait pas moins. En 1740, elle eut deux victoires +coup sur coup. Seule, elle eut les étrennes du Roi au 1er janvier. En +février, malgré Fleury, elle fit un ministre de la guerre, Breteuil. +Maurepas n'osa parler contre, suivit l'influence nouvelle et laissa le +vieux cardinal. + +Cette année-là est grande. En mai, Frédéric devient roi. En octobre, +meurt l'Empereur. La guerre arrive, et le héros. + +Le voici donc, le grand acteur du temps. Il reviendra de moment en +moment, et nous le peindrons par ses actes. Il suffira de dire ici que +personne ne l'avait prévu, qu'on ne supposait pas qu'un artiste, +musicien, poète, qui, longtemps prisonnier et longtemps solitaire, +n'aimait que les arts de la paix, qui déjà à trente ans avait +l'embonpoint d'un autre âge, déployât tout à coup l'activité du +militaire, qu'instruit par ses succès, instruit par ses revers, il +serait peu à peu le plus grand général du siècle. Étonnant caractère +qui, parmi ses défauts, ses fautes, n'en donna pas moins à son temps la +plus haute leçon: _le triomphe de la volonté_. + +Le piquant, dans sa destinée, c'est qu'en réalité l'Autriche, par ses +persécutions cruelles et ses intrigues, fit ce grand ennemi qui faillit +la détruire. Son mauvais génie à Berlin avait été, vingt ans durant, le +rusé Seckendorff, ambassadeur d'Autriche, chargé spécialement d'étouffer +son enfance et de l'empêcher de régner. Vienne en lui redoutait un +prince absolument français, élève de nos réfugiés. On irritait son père, +un brutal Allemand, contre _ce Français, ce marquis_. Il faillit lui +couper la tête, fit mourir ses amis, l'accabla, l'écrasa, le força +d'épouser une parente de l'Autriche. Il ne fut épargné que quand il +parut méprisable, enfermé dans l'étude des arts, qu'on croit futiles; +s'il faut le dire enfin, avili par les dons de l'Autriche même. + +Déjà gras et fiévreux, seul aux marais du Rhin, dans cette pitoyable +situation (qui l'eût cru?), il amassait une force, il entassait en lui +un trésor d'énergie, de volonté puissante. L'heure sonne. Il apparaît +d'airain. Ce scribe, cet ami de Voltaire, faiseur de petits vers, et bon +joueur de flûte (c'était sa grande prétention), mène tout droit l'armée +à la bataille... Il a peur, mais la gagne. Dès lors il est très-brave, +froid et lucide au feu. C'est le grand Frédéric. + +On fut bien étonné. Mais il n'avait rien fait de téméraire, au +contraire, une chose très-sage autant que hardie, prudente et fondée en +raison. + +D'abord la Silésie qu'il prit aux Autrichiens est anti-autrichienne de +race et de croyance, protestante, anti-catholique. L'invasion fut +très-populaire. La place principale fut livrée par un cordonnier +(_Dover_). + +Frédéric semblait seul, sans allié, pour faire ce grand coup de tête. +Mais en réalité, il avait la France avec lui. Au moment de l'invasion, +en décembre 1740, notre Bellisle, dans la plus splendide ambassade, avec +un appareil de prince, éblouissait l'Allemagne, lui prêchait la croisade +contre Marie-Thérèse, le démembrement de l'Autriche. + +Comment n'eût-il pas cru que Fleury tomberait, que le Roi allait être +entraîné à la guerre? Frédéric, si français, savait parfaitement notre +cour. Tous regardaient Versailles. Berlin, Madrid et Vienne avaient ce +palais sous les yeux avec tous les détails topographiques, anecdotiques, +la chronique de chaque jour. Chauvelin, l'ennemi de l'Autriche, +Chauvelin, l'absent, l'exilé, y semblait très-présent, présent au +Conseil par Breteuil, ministre de la guerre, présent aux salons et +partout par MM. de Bellisle, dans la chambre du Roi par Bachelier, +présent et puissant par la Nesle qui un moment emporta tout (décembre +1740). + +Frédéric savait à merveille la vraie situation. C'est l'Autriche +elle-même qui avait tué Fleury, usant et abusant de sa crédulité, le +rendant ridicule. Elle l'emploie pour médiateur et sauveur dans sa +guerre des Turcs. Elle lui emprunte douze millions sur un gage; elle +l'attrape et donne le gage aux Hollandais. Ce sauveur, ce médiateur, +elle s'en moque, et nous voyant brouillés avec l'Anglais pour la défense +de l'Espagne, vite, elle se ligue avec l'Anglais. + +Frédéric savait sans nul doute que Louis XV, peu ami de la guerre, en ce +moment y était entraîné, non-seulement par ses maîtresses, mais par sa +famille même. La famille royale, très-espagnole de coeur et unie à +l'Espagne par un double mariage, priait et suppliait le Roi d'armer pour +la cour de Madrid et contre l'Angleterre. Mais l'Angleterre, l'Autriche, +liguées sous Charles VI, plus encore sous Marie-Thérèse, c'était alors +même personne. Le coup le plus terrible qui eût averti l'Angleterre, +c'eût été de marcher sur Vienne. + +Les difficultés étaient moins en Allemagne qu'à Versailles. Dans ces +plans si hardis où le Roi se laissait traîner, une chose lui plaisait, +il est vrai, celle de donner l'Empire au Bavarois, vieux client de Louis +XIV, de suivre cette idée de son aïeul, de faire un Empereur (catholique +autant que l'Autrichien). Mais une chose ne lui plaisait pas: c'était +d'agrandir le roi de Prusse, chef naturel des protestants. Fleury en +gémissait. Et le Roi aussi au dedans. Poussé par la Nesle et Fleury en +deux sens opposés, il tombe à un état de néant pitoyable. Un matin il +lui passe de faire de la tapisserie, de reprendre (à trente ans) les +sots petits goûts de l'enfance. On court vite à Paris demander à M. de +Gesvres (le célèbre impuissant) tout ce qu'il faut pour ces travaux de +femme. Même à la cour, on rit. Le courtisan français, qui ne tient pas +sa langue, fait compliment au Roi: «Sire, votre grand aïeul n'a jamais, +comme vous, commencé à la fois quatre _sièges_ (de chaises ou +fauteuils).» + +Comment le soulever de là? lui donner un moment de coeur, de volonté? +L'amour et la paternité, si puissants sur Louis XIV, pouvaient bien +moins sur Louis XV. Nul désir des enfants. En trente années et plus, il +n'en eut ni de la Mailly, ni de Pompadour, ni de Du Barry. La Nesle +essaya cette prise, elle voulut ce gage du Roi (au grand moment décisif +des affaires). À la fête des Rois (le 6 janvier), elle est enceinte. + +On le sut à l'instant. Fleury se crut fini. Il fut plat, à l'instant, +comme un ballon piqué, si plat que le 25 il fait sa cour à Frédéric, lui +écrit que «l'Autriche n'ayant pas rempli les traités, la France est +absolument libre, ne la garantit point.» En même temps, cet homme de +quatre-vingt-dix ans donnait ici la comédie honteuse de dire qu'il +n'avait nulle idée, nul parti, ne savait où aller, avait l'esprit perdu. +Il fait l'évaporé, l'innocent et le simple. Il a réduit sa taille +(_Arg._), il paraît plus petit, veut faire pitié. On dit: «On ne peut +pas tuer ce vieux prêtre.» + +Avec cela, il reste. Il traîne, il niaise, ajourne. Le succès exigeait +deux choses: agir dès mars,--et marcher droit à Vienne.--Une troisième +était demandée par Frédéric: que Bellisle agît seul avec lui, et +dirigeât tout. + +Bellisle n'avait point commandé (pas plus que Frédéric), mais chacun à +le voir, à l'entendre, sentait le génie. + +Frédéric le croyait le seul homme de France (avec Chauvelin et +Voltaire). Le 13 février, on le fait maréchal, commandant de l'armée +future. + +Mars passé, rien encore. Avril, rien. Et déjà en avril, Frédéric a gagné +sa première victoire (de Molwitz), un brillant appel à la France, ce +semble. Que fait-elle? Il attend. + +Fleury renouvelait sa manoeuvre de 1733. La Nesle, en mai, joue le tout +pour le tout. Elle entrait au cinquième mois de sa grossesse. Le Roi, +plus qu'on n'eût cru, semblait attendri d'elle et de cette espérance, de +ce moment délicat et souffrant. La Nesle en profita. Fleury boudait, se +tenait à Issy. Elle dicta au Roi une lettre où il disait «qu'il pouvait +rester à Issy.» + +L'occasion est une place de gentilhomme de la chambre que Fleury veut +pour son neveu. Elle a forcé le Roi d'écrire. La lettre est là, mais non +pas envoyée. Le Roi en est chagrin, agité, ne dort plus. Bref, la Nesle +elle-même a peur, emploie sa soeur pour faire la reculade, détruire la +lettre, et Fleury reste. + +Il en coûta la vie à cent mille hommes (pour commencer, le désastre de +Prague). Il en coûta la guerre indéfiniment prolongée, où la France +s'épuisa, s'usa. + +Contraste étrange! À ce moment de mai où le Roi nous inflige à +perpétuité l'homme de la paix et de l'Autriche, lui Louis XV est dans +l'Empire proclamé le roi de la guerre, le roi des rois. C'est +l'Agamemnon de l'Europe. La Bavière, la Saxe et le Rhin, la Pologne, +l'Espagne et le Piémont, et le victorieux roi de Prusse, tous traitent +avec la France, veulent suivre la France au combat (18 mai, 5 juillet +1741). + +Bellisle apporta à Versailles cette couronne (on peut dire) du monde. +Il arrivait lui-même avec le succès singulier d'être le favori, l'ami +personnel des trois rois: l'Empereur bavarois, le roi de Pologne, le roi +de Prusse. Et, avec tout cela, à peine il arrache d'ici une promesse de +25,000 hommes! Si tard, et en juillet! on agira trop tard. Excellent +répit pour l'Autriche. + +Le pis, c'est que Bellisle, en revoyant Versailles, le retrouvait +changé. À ses idées premières, favorables à la Prusse (au grand roi +protestant), un autre plan peu à peu succédait, plus agréable au Roi, un +plan soutenu des Noailles, et essentiellement catholique. Le Roi, la +famille royale, nullement ennemis de l'Autriche, sympathiques à +Marie-Thérèse, ne voulaient rien au fond que lui prendre le Milanais, +pour créer à l'infant Philippe, gendre de Louis XV, un grand +établissement au nord de l'Italie, comme celui de don Carlos à Naples. +Chaque semaine arrivait de Madrid une lettre de la gentille infante. +Louis XV si paresseux lui répondait toujours, lui écrivait à chaque +instant. En secret. Et tous le savaient. Noailles, le roué du Régent, +aujourd'hui sacristain, porte-chape à l'église (_Arg._), s'était fait +bassement l'avocat de ce plan, qui allait armer contre nous le Piémont, +l'allier à Marie-Thérèse. + +On refroidit la Prusse également. Pour récompenser l'Allemagne de sa +confiance en nous, on en faisait quatre morceaux, tous faibles et +dépendants. Plan perfide qui dut irriter Frédéric. S'il abaissait +l'Autriche, ce n'était pas pour faire un autre tyran de l'Allemagne. +Pour comble d'ineptie, on blessa celle-ci, en faisant de son Empereur +un général de Louis XV (août). + +Noailles, l'avocat de l'Espagne, n'en fut pas moins l'ami de l'espion +que l'Autriche avait ici, Stainville (Choiseul). Ces Stainville, des +Lorrains, à deux maîtres, à deux faces, se fourrant partout, sachant +tout, voyaient avec bonheur le beau plan des Noailles qui, nous ôtant +bientôt nos meilleurs alliés, la Prusse et le Piémont, rendrait force à +Marie-Thérèse. + +Contre la famille royale et les Noailles, la Nesle fut de plus en plus +faible. Elle avait près du Roi deux rivales: l'Infante et Choisy. + +L'Infante, petite fille de quinze ans qui, tombée à Madrid aux mains +d'un démon, la Farnèse, dressée assidûment par elle et écrivant sous sa +dictée, par elle agitée, dépravée, flottait et caressait son père, +priait, pleurait, se désolait, se mourait de n'être pas reine. + +Et Choisy? c'était pis qu'une maîtresse, c'était une maison qui rendait +toute maîtresse inutile, c'était le tombeau de l'amour. + +Un confident ministre de Fleury acheta pour Louis XV (vers novembre +1738) cette _petite maison_ pour s'amuser, chasser, bâtir un peu. Le +ministre des plaisirs du roi, l'effrontée Charolais lui donna caractère, +y créant une sorte de _parc aux cerfs_ des dames. Le règlement cynique +de Choisy était celui-ci: Six lits de femmes en tout: _point de maris_. +Les dames étaient invitées seules. + +Dès lors pourquoi une maîtresse? Le Roi n'était pas fort, quoi qu'on ait +dit. On voit dans De Luynes, Argenson, etc., qu'il a souvent des +défaillances. Parfois il se remet en buvant coup sur coup quatre verres +de vin pur (_Barbier_). Il chasse. Mais le curieux tableau qu'on voit à +Fontainebleau, montre qu'on le menait fort près de la chasse en voiture, +en petit carrosse de femme. + +Le plus souvent la Nesle se tenait à Choisy, afin que la place fût +prise. Mais le Roi allait et venait, souvent à Rambouillet près de +madame de Toulouse, peu, très-peu à Versailles. Fleury s'en allait à +Issy. Les ministres en vacances quittaient Versailles alors, s'amusaient +à Paris (_Barbier_, 3, 288). Ainsi point de gouvernement. + +La Nesle, enfonçant peu à peu, se décida enfin à traiter avec les +Noailles. Elle avait éprouvé combien ils étaient dangereux. Pour la +perdre, ils avaient tenté un piège assez grossier, d'employer un jeune +homme, le fils de Noailles même, qui près d'elle ferait l'amoureux. Elle +en rit, mais traita avec le père qui avait grande envie d'être chef du +Conseil, traita avec sa soeur, madame de Toulouse, la pieuse maman du +Roi. Celle-ci, qui pour l'affaire de son fils avait pâti dans sa vertu, +s'immola encore plus peut-être pour la fortune de son frère et (ce qui +surprit d'elle) sans décence ni précaution. + +L'excellent tableau de famille qui nous donne à Versailles le portrait +de la dame, intelligente certes, avec de jolis yeux, sucrée, +grassouillette et vulgaire, dit assez jusqu'où la commère pouvait aller +dans l'intérêt des siens. Sa facilité maternelle, du Roi s'étendant aux +deux soeurs, elle parut les adopter aussi, les embrassa et les +enveloppa, leur fit de son appartement (ce lieu dévot, de deuil récent) +un libre lieu commun, prêtant, dit d'Argenson, son lit, son canapé, son +fauteuil et le reste. Honteux arrangement et fatal à la Nesle, qui, dans +cette grossesse avancée, endurait les retours où s'amusait la malice du +Roi, ou vers la maman complaisante, ou vers la jalouse Mailly qu'il +consolait et qu'on crut même enceinte. + +La Nesle leur quitta la place, s'établit à Choisy, croyant y faire venir +le Roi, le tenir seul. Absente elle laissait le champ aux ennemis. Un +coup fut porté. Ce fut son mari même, un jeune homme léger, qui lui +porta ce coup mortel. Dans une chambre au-dessus du Roi, il dit fort +haut pour être entendu par la cheminée: «Il n'a après tout que deux +laides.» Ce n'était que trop vrai. Elle n'avait jamais été belle. Elle +était blanche, c'était tout. Elle n'était pas bien faite. Elle avait le +cou mal attaché. La grossesse, cette terrible révélation de tout défaut, +trahit ceux de sa taille. Le rire, sa grande puissance, n'embellit pas à +ces moments. Le Roi ne la voyait pas laide. Il fallut que quelqu'un le +dît. Il le sut dès ce jour, alla moins à Choisy. Gisante à son neuvième +mois, elle se trouva là comme un meuble inutile. À l'immobilité du Roi, +si nouvelle et si surprenante, on donna la raison plus surprenante +encore et saugrenue: «L'argent manquait pour ces petits voyages +(_Arg._).» + +Dans l'absence du roi, elle était en péril. Elle avait provoqué +non-seulement les plus hautes inimitiés, mais, ce qui est plus terrible, +les basses. Les domestiques étaient ses ennemis. Son audace qui +affrontait tout, non contente de changer l'Europe, allait jusqu'à +changer, réformer la maison du roi. Elle avait touché même l'homme qui +vivait avec lui, le tout-puissant valet de chambre, à qui le roi disait +tout, _rapportait_. Elle osa dire un jour: «Vous allez _rapporter_ cela +encore à Bachelier?» Non moins imprudemment elle avait signalé le +commerce de places qui se faisait autour du vieux Fleury par ses vieux, +Barjac et Brissert (un précepteur de son neveu). Ce Brissert, à lui +seul, avait gagné plus d'un million. Enfin, ce qui donna l'alarme au +monde de valets qui grouillait à Choisy, mangeant, pillant, volant sur +les petits soupers, c'est qu'elle supprima ces soupers et l'orgie de +champagne, montrant au roi qu'on se moquait de lui. Elle lui fit faire +ses comptes et lui prouva qu'un Lazare volait ses bouteilles, etc. Elle +exigea qu'on chassât ce Lazare. Dès lors ils sentirent tous qu'avec elle +on ne pouvait vivre. Elle était clairvoyante. Elle prévit et dit: «Je +mourrai» (_Argens._, II, 234). + +Supprimer les soupers! exiger que le roi restât sobre et lucide, qu'il +ne s'enivrât que d'amour! Seule occuper Choisy, en écarter les dames +complaisantes qui y venaient toutes à leur tour! c'était une réforme +énormément hardie, qui touchait au roi même. Et l'on a beau me dire +qu'il restait amoureux. Je sais mon Louis XV assez pour affirmer qu'en +lui obéissant, il dut se faire très-froid, triste, et laisser percer sa +révolte intérieure, qui, entrevue fort bien, enhardit à agir. La +maîtresse devenait un maître. + +Le 11 août, elle fut très-malade à Choisy. On la saigne deux fois et le +roi ne vient pas. Mais plusieurs fois par jour il a de ses nouvelles. +Le 13, elle lui mande qu'elle se meurt. Il arrive. Elle ne le lâche +plus. Elle veut mourir à Versailles, se met dans une litière. Mais elle +se croit tellement menacée de ses ennemis qu'elle ne se met en route +qu'avec une forte escorte. Elle arrive ainsi, la mourante, armée en +guerre et redoutable. Elle se fait donner l'appartement royal (et +très-voisin du roi) du cardinal grand aumônier de France. Là elle +accouche (4 septembre). Elle accouche d'un fils, dont le roi est parrain +et qu'il nomme Louis. Il semble ivre de joie. + +Mais quelle ombre au tableau! À ce moment où elle est plus que reine, où +tout s'aplatit devant elle, le roi (dans sa nature maligne, jalouse et +toujours de bascule) relève madame de Toulouse. Il fait à la maman le +présent singulier de Luciennes, pavillon d'amour, bâti par la galante +Conti, fille de la Vallière, et qu'aura plus tard Du Barry. Rambouillet +est trop loin. Luciennes, justement sur la route de Versailles à Marly, +sera la halte naturelle. Nul don de plus haute faveur. + +Autre fait et plus grave. Le roi, revenant du salut, au milieu de +vingt-cinq personnes, se mit à jaser politique, à rire du roi de Prusse +et de _son_ hardiesse à Molwitz où on disait qu'il avait fui (_Arg._, +236). Mot stupide, et bien dangereux, qu'on prit avidement, en concluant +sans peine que le roi tournerait contre la Prusse, contre les idées de +la Nesle, penchant plutôt vers le plan catholique, vers les Noailles, +leur soeur, madame de Toulouse: bref, que la Nesle, en son triomphe +même, n'était pas forte au coeur du roi. + +La Nesle était le grand scandale, le parti des impies, de l'alliance +protestante, l'ennemie de l'Autriche, du parti des honnêtes gens. Si _la +main de Dieu_ la frappait, c'était un grand coup pour sauver la +catholique Autriche, la touchante Marie-Thérèse, «que les anges devaient +défendre,» selon la prophétie de Fleury. Dieu, en de tels moments, ne +refuse pas un miracle. La Nesle n'était pas née pour vivre. Mal +conformée, elle eut de plus une fièvre miliaire qui pouvait l'emporter. +Il en fut avec elle, selon les vraisemblances, comme pour le petit Don +Carlos, le fils de Philippe II, malade et qui peut-être serait mort de +lui-même, mais on ne laissa rien au hasard: on aida. + +Les horribles douleurs qu'elle avait se voient-elles dans ces fièvres? +le dénouement rapide (si prompt qu'on ne put même l'administrer) est-il +naturel en ces cas? Une circonstance effrayante, et de clarté tragique, +s'y serait ajoutée (_Mém. de Rich._, V, 115), c'est que son confesseur à +qui, en expirant, elle dit pour sa soeur certain secret, n'eut pas même +le temps de passer d'une chambre à l'autre, et tomba roide mort avant +d'entrer chez la Mailly. + +Cette mort est du 9 septembre. Le 13, l'Autriche fut sauvée. + +Marie-Thérèse s'était enfuie de Vienne. Nous étions bien près, à huit +lieues. L'ordre vient de Versailles de n'aller pas plus loin, et de +tourner vers Prague, c'est-à-dire de ne pas toucher au coeur de l'empire +autrichien. Quel est donc l'ennemi véritable? La Prusse, dans l'intime +pensée de Versailles, et Frédéric. Il se le tint pour dit. + +Marie-Thérèse put le 13 septembre jouer à Pesth sa belle et pathétique +comédie. Enceinte, un enfant dans les bras, elle pria les Hongrois pour +elle, pour sa sûreté. Ces barbares héroïques oublient tous les massacres +et les perfidies de l'Autriche. Ils tirent le sabre, ils crient: +«Mourons pour notre roi Marie-Thérèse!» Et en effet, ressuscitant +l'Autriche, ils ont fait mourir la Hongrie. + +Mais revenons en France. Les gens qui connaissaient le roi sentirent +parfaitement que, même en ce grand deuil, le seul qu'il ait eu de sa +vie, ce qui le touchait, c'était bien moins la morte que la mort. Cette +femme adorée ne fut pas exceptée de la règle commune: on ne mourait pas +dans Versailles. Du moins on emportait le corps (pas encore expiré?), on +le fourrait dans un hôtel voisin. Cela se fait pour elle, et, sans +cérémonie, on la jette dans une remise. Devant mouler sa face en plâtre, +on remarqua que sa bouche restait ouverte par une convulsion. Deux +hommes forts ne furent pas de trop pour empoigner la tête, la serrer, +et, de force, fermer cette gueule béante. Cela parut bien drôle et +amusant pour la canaille qui entra. Ces imbéciles croyaient que c'était +elle qui éloignait le roi de leur Versailles. Ils firent à ce cadavre +toute sorte d'indignités, tirant dessus des fusées, des pétards, +outrageant de leur mieux «la reine de Choisy.» + +On avait prévu à merveille que le roi n'exigerait aucune enquête. Les +médecins furent prudents, ne virent rien. Le roi voulait-il voir? +Voulait-il bien sérieusement pousser à bout, connaître les gens hardis +qui avaient fait le coup, et qui auraient cent fois mieux aimé avoir +tout de suite pour roi un dauphin de treize ans? + +Sa tête parut très-affaiblie. Au-dessus il avait un petit entre-sol où +il allait pleurer au lit de la Mailly, la faire pleurer, sur elle +marmotter des _De profundis_. Au-dessous il avait madame de Toulouse +chez qui il allait faire l'enfant. L'énervation pleureuse et la peur +libertine, et les enfances de Henri III, c'est tout ce qui semblait +rester de lui. + +Un acte cependant marque dans cette époque qu'il voulait expier. On lui +dit que les maux du temps venaient uniquement du grand nombre des livres +impies. Il y remédia. Il créa tout d'un coup, en une fois, soixante +dix-neuf censeurs. Tous choisis avec soin. Exemple, le sage et pieux +Crébillon fils, le célèbre auteur du _Sopha_. + + + + +CHAPITRE XI + +LA CONSPIRATION DE FAMILLE--LA TOURNELLE--DÉSASTRE DE PRAGUE + +1742 + + +Quand Frédéric pressa Marie-Thérèse, Fleury, d'un air béat, dit au +Conseil: «Elle est comme Jésus sur la montagne, éprouvé par Satan. Mais +les anges la soutiendront.» Voici comme les anges s'y prirent au moyen +de Fleury. + +Un jour, il va chez le petit Dauphin «pour assister à ses études.» Ce +prince, qui n'avait que douze ans, mais qui avait déjà la grosse tête, +le caractère lourd et fort qu'on vit plus tard, parla au vieux ministre +de la guerre commencée, l'interrogea sur la justice de cette grande +entreprise. Fleury très-volontiers s'y prêta, se laissa pousser, +embarrasser, battre, jusqu'à être forcé de reconnaître «que c'était une +guerre _injuste_.» Il sortit vite pour n'en dire davantage. Tous +restèrent stupéfaits. Le Dauphin fut dès lors l'espoir «_des honnêtes +gens_.» (Rich., VI, 168.) + +Cet espoir dès longtemps était cultivé par l'Église. Il n'avait que six +ans quand le clergé de France, dans l'Assemblée de 1734, vint lui faire +sa harangue, demander sa protection. L'enfant, assis, couvert, +l'accueillit gravement, prit la chose au sérieux. Dans la réalité, en +toute occasion, il se déclara pour l'Église avec la chaleur de sa mère, +mais avec suite, autorité. Sa pesanteur physique y ajoutait. Il était à +douze ans un gros homme et un personnage, déjà un Stanislas pour +l'embonpoint, un Boyer pour l'esprit. Boyer, dont Voltaire a tant ri, +borné et entêté, s'était merveilleusement exprimé dans son élève le +Dauphin. Mais celui-ci, de plus, était mal né physiquement, mal +conformé, comme sont les enfants conçus en dépit de l'amour, produits +hétéroclites d'unions répulsives. Il grandit, il grossit, lourd, +bizarre, discordant, entrevoyant parfois sa fatalité très-mauvaise. À +dix-sept ans, dans une lettre au vieux Noailles, il dit: «Je traîne la +masse pesante de mon corps.» Il eût fallu du mouvement. Mais il y fut +absolument impropre. Il déteste la chasse, y va, et, pour son coup +d'essai, tue un homme. Une autre fois, il joue, et si gracieusement +qu'une dame est fortement blessée (_Arg._, VI, 229. _Luynes_, IX, 325). + +Une chose très-grave, qui réfute ses panégyristes, c'est le jugement +sévère que M. de Luynes lui-même (intime de Marie Leczinska) porte sur +le Dauphin. Il le trouve _enfant_ à vingt ans, variable et lourdement +léger, passant d'une chose à une autre, de plus, étrange, absurde; +chantant _Ténèbres_ avec sa femme, la seconde dauphine, dans la chambre +lugubre où fut _exposée_ la première (_Luynes_, VIII, 367). Cela n'est +pas d'un esprit sain, mais d'un cerveau, ce semble, marqué des manies +sombres du roi demi-fou de Madrid. + +Ce triste Caliban, qui après tout était honnête, se fût jugé peut-être, +eût décliné la responsabilité des grandes choses, si les gens qui en +étaient maîtres, ne l'eussent incessamment poussé, mis en avant. Il se +crut nécessaire, appelé et voulu de Dieu, fit effort et s'ingénia. Là +parut un esprit très-faux, un sot subtil qui, dans la main des fourbes, +eût pu aller très-loin et faire regretter son père même. Celui-ci +l'aimait peu, le voyait comme un être à part, déplaisant dans le bien +autant que dans le mal, en parfait contraste avec lui. + +Le Dauphin fut le centre, le noyau fort et dur autour duquel la famille +royale et le clergé, l'intrigue espagnole-autrichienne, tous les +éléments rétrogrades se groupèrent peu à peu. Nous devons les énumérer. + +La reine, entre sa chaise et sa chaise percée, a l'air de n'agir pas, de +souffrir seulement. Son infirmité la stimule. Quand sa chère Espagne est +en jeu, elle fait écrire à Madrid les avis que ne donnaient pas nos +ministres. Les intrigants Lorrains, les Polonais jésuites, la lancent +par moments aux pieds de Louis XV. «Sire, sauvez la Religion» +(c'est-à-dire proscrivez Voltaire et l'Encyclopédie). Chose triste, +odieuse, pour chancelier intime elle prend Saint-Florentin, ministre des +prisons, geôlier des protestants, jansénistes et philosophes. + +Les deux filles aînées, l'Infante et Henriette, qui ont seize ans +(1743), sont une avec leur mère. La première, grande et belle, fort +aimée de son père (stylée par la Farnèse), voulait non-seulement une +royauté du Milanais, mais, ce qui est plus fort, à la mort de Fleury, +faire ici un premier ministre. + +Henriette, au contraire, très-douce et maladive, avait beaucoup +souffert. Promise au Bavarois, promise au duc de Chartres, qu'elle +aimait, qui l'aimait, puis refusée, brisée. Son père veut la garder. Il +craint les Orléans, est jaloux de ses filles. Nulle plainte. Mais la +pauvre Henriette (instrument de sa mère, du Dauphin), si elle ose +parler, doit, timide et tremblante, aller d'autant plus droit au coeur. + +Une enfant de dix ans, la véhémente Adélaïde, aura un bien autre +pouvoir. Dans sa vivacité, son élan polonais, ses saillies précoces et +baroques, elle étonne. Seule des filles du roi, elle obtient de rester +près de lui, de ne pas subir le couvent. Elle prendra le Roi, sans nul +doute, lui fera faire ce que veut le Dauphin. + +Tous Espagnols de coeur, voulant le Milanais pour l'infant et +l'infante.--Mais secondairement tous pour Marie-Thérèse.--Tous rêvant +l'avenir de l'hymen autrichien, visant pour une infante d'Espagne le +petit Joseph II[34]. + + [Note 34: «Mais il n'a pas six mois.» Il n'importe. Longtemps + avant qu'il ne fût né, il est rêvé de la Farnèse, des + Bourbons d'Espagne et d'ici. Cette Farnèse, en sa vilaine + âme, eut toujours deux idées: 1º prendre à l'Autriche ce + qu'elle peut; 2º l'épouser (par ses enfants, petits-enfants). + Dès son grenier de Parme, et avec la bassesse des petits + princes d'Italie, elle avait pour _César_, pour l'Empereur, + pour l'Autriche, cette admiration de valet, qu'ont eue les + Allemands, les Georges de Hanovre, restés valets sur le trône + du monde. Dès 1726, elle flatte l'Autriche, nomme sa fille + _Marie-Thérèse_. En 1741, Joseph est à peine sorti du sein + maternel, que notre infante de seize ans lui fait vite une + épouse. Cette maladie de mariages autrichiens gagna de Madrid + à Versailles, par cette infante aimée de Louis XV, + caressante, intrigante, et qui corrompit la famille.] + +Funestes mariages, d'abord de Joseph II, plus tard de Marie-Antoinette! +Un million d'hommes ont péri pour cela. + +_Bourbon_, _Autriche_, _Espagne_, trinité sainte. Union ardemment +désirée du clergé. Le sang du _Très-chrétien_, du roi _Catholique_ ne +peut mieux s'allier qu'à l'_Apostolique_ Autrichien. + +La guerre n'est qu'extérieure. On reste ami, parent. Le coeur est pour +Marie-Thérèse. La bonne Autriche, l'_honnête_ Autriche, ce sont des mots +adoptés dans l'Europe. Sur la justice de cette guerre, l'opinion de +Versailles et de Madrid est tout à fait celle de Vienne. C'est celle des +_honnêtes gens_. Le vieux Fleury, en entravant la guerre, sert +directement la pensée de toute la famille royale. Elle pleure aux +victoires de la Prusse. Elle pleure aux succès de la France. Dès ce jour +est organisée, contre nous, contre la patrie, _la conspiration de +famille_. + +Cette conspiration n'est devenue bien claire que plus tard, à mesure que +grandit le Dauphin. Mais déjà elle existe, elle agit sourdement, saisit +le roi d'autant plus sûrement qu'elle ne veut et n'insinue guère que ce +qu'il eût voulu lui-même. De fond et de nature, d'éducation, de +précédents, il était (sauf des échappées) homme du clergé et du passé, +bon Espagnol, bon Autrichien. + +L'opposition naturelle à cela furent les maîtresses. Dans quelle mesure? +médiocre pourtant, la Nesle avait l'instinct du grand. La Mailly eut du +coeur. Leurs efforts avortèrent. La Tournelle voulut, exigea _qu'il fût +Roi_, le rendant seulement plus absolu, plus dur. La Pompadour lui fit +un peu tolérer les idées. Mais ce ne fut jamais qu'en haine et envie du +Dauphin. Donc, rien ne fut gagné. Le parti du Dauphin le reprit par ses +filles. Ceci soit dit pour tout le règne. Revenons à la fin de 1741. + +L'affaissement d'esprit pitoyable où fut Louis XV, sa peur profonde de +la mort après la catastrophe horrible de la Nesle, donnait bon espoir au +clergé. La Mailly, plus qu'usée, ne pouvait pas faire contre-poids. Le +roi reprendrait-il maîtresse? cela semblait douteux. Le parti bien +pensant croyait que, si parfois revenait l'ardeur libertine, la petite +maison de Choisy y suppléerait de reste, les dames complaisantes, les +nocturnes hasards sans amour et sans souvenir, donc, sans effet ni +influence. + +Il fallait un courage réel pour entreprendre de refaire une maîtresse, +de rendre le roi amoureux. + +Deux sortes de personnes y étaient cependant infiniment intéressées, les +courtisans, les gens d'affaires. Parmi les premiers, Richelieu, +jusque-là écarté, mais uni aux Tencin, ne désespéra pas de s'emparer du +roi en lui donnant une maîtresse quasi-royale, bâtarde des Condés. Dans +le monde d'affaires, on présentait d'en bas un bijou plébéien, une +enfant accomplie, une Pandore douée de tous les arts. Créature et +filleule des Pâris, la petite Poisson était née _in telonio_, dans leur +propre comptoir. Celle de Richelieu, la Tournelle, avait vingt-cinq ans. +Celle des Pâris, la Poisson, n'en avait que dix-huit. Laquelle des deux +aurait le coeur et le courage de reprendre le rôle dangereux de la +Nesle? Laquelle agirait pour la France? c'était au fond la question. La +Tournelle, qu'on croyait bâtarde des Condés, donnait espoir; on +supposait qu'elle serait, comme eux, du parti Chauvelin, anti-dévot et +anti-autrichien. La petite Poisson promettait encore plus; le salon de +sa mère, fort mêlé, recevait avec les fermiers généraux, beaucoup de +gens de lettres, les plus libres esprits. Filleule des Pâris, elle était +caressée de tous et put jouer enfant plus d'une fois entre Voltaire et +Montesquieu. + +La mise en scène de l'enfant fut jolie et fort bien entendue. Les Pâris, +relevés, redevenus puissants (Montmartel, banquier de la cour, Duverney, +fournisseur général des armées), gardaient une note fâcheuse, celle +d'avoir eu leur commis Poisson pendu en effigie. La petite Poisson avait +un beau prétexte, touchant, d'aller au roi, sa piété filiale. On la +faisait voltiger dans les chasses, en robe rose et phaéton bleu. Elle +allait, revenait, tournait autour. Le parti contraire s'en moquait, +disait: «C'est l'amoureuse du roi.» Mais d'autres plus sérieusement: +«C'est pour la grâce de son père.» Quelque part qu'il allât, il revoyait +ce doux petit visage, muet, qui pourtant implorait. Il souriait, +regardait volontiers. On s'alarma. On coupa court en décidant le roi, +non à prendre la fille, mais à faire grâce au père (en 1741). Cela +finissait tout. + +Les Pâris comprirent mieux qu'il fallait d'abord la marier, la faire +dame d'un salon, une reine de la mode et des arts, mais surtout lui ôter +ce fâcheux nom de Poisson, dont on plaisantait trop. «La caque sent +toujours le hareng, etc.» + +Le roi, qui avait eu la Nesle, un des grands noms de France, eût bien +fort descendu avec celle-ci. La famille royale, la cour, supportaient +mieux la Nesle, disant: «Elle est de qualité.» Cela retarda la Poisson, +et plus de trois années. + +Pour le moment, Duverney, ajournant sa petite merveille, se rangea à +l'avis des Tencin et de Richelieu, qui était de donner au roi une +_princesse_, mais encore une Nesle. M. le Duc, qui avait eu longtemps +madame de Nesle, se croyait père de plusieurs de ses filles, et il en +avait doté, marié une à un gentilhomme. Bientôt veuve, fort belle et +brillante, cette dame, qui se sentait Condé, en avait la hauteur, malgré +sa pauvreté. «Haute comme les monts,» disait madame de Tencin, sa +patronne. Elle n'en fut pas moins basse, avare, débattant longuement +dans sa froideur sordide combien elle aurait de son corps. Bien +différente de la Nesle, elle facilita son traité, en demandant beaucoup +pour elle-même et rien pour la France, en se séparant des Condés qui +soutenaient Chauvelin. Elle endura Fleury, et Tencin, et Noailles, les +influences de famille. Elle employa Voltaire, l'homme de Richelieu, +auprès du roi de Prusse, mais ce qui fut bizarre, le fit écrire aussi +pour les plans de Tencin, et la folle croisade qui nous brouillait avec +la Prusse. + +Revenons en septembre, en 1741. Fleury, disons plutôt Versailles (et la +famille, les Noailles, Maurepas, etc.), parut se proposer deux choses: +Sauver l'Autriche, et blesser Frédéric. + +1º _On n'alla pas à Vienne_, comme il voulait. Et on amusa le public en +portant jusqu'au ciel un brillant coup de main, Prague emportée par +escalade. Maurice de Saxe, le bâtard, la commanda. Chevert l'exécuta. Et +la gloire en fut à Maurice (18 novembre 1741). + +2º Fleury accorda au roi George, oncle et ennemi de Frédéric, _la +neutralité du Hanovre_ (octobre 1741). George est mis à son aise. On ne +peut l'attaquer. Et lui il peut donner des subsides à Marie-Thérèse, lui +payer des Danois, des Anglais et, chose impudente, douze mille de ces +Hanovriens que l'on vient de déclarer neutres. + +3º Bien loin d'écouter Frédéric, on prend pour général, celui qui lui +déplaît le plus, un sot brutal, un Broglie, qui l'a blessé, le blesse +encore. On rit de Frédéric. On élève ridiculement en face de ce grand +homme un nain, ce Maurice de Saxe, officier subalterne et caractère +suspect, qui a l'incroyable insolence d'être jaloux du roi de Prusse. + +Frédéric sentait tout cela. Il se trouvait seul, sans terreur. Ce grand +et ferme esprit avisait froidement à vaincre et à traiter sans nous. + +L'infortuné Bellisle voit tout fondre en ses mains. Le Prussien et le +Saxon flottent. L'Empereur a perdu tous ses États héréditaires. +Bellisle, en mars, court à Versailles. Il trouve autour du fauteuil de +Fleury ceux qui perfidement ont agi contre lui, contre la Prusse et pour +l'Autriche. La Mailly eut alors un beau mouvement de coeur. Elle força +d'écouter Bellisle qui écrasa ses ennemis. + +Le roi ne disait rien, et l'on croyait que, pour des paroles si libres, +il serait mis à la Bastille. Quelques honnêtes gens réclamèrent. La +Mailly pleura pour l'armée qui périssait si l'on brisait Bellisle. Le +relever, c'était sauver l'armée, nous ramener la Prusse, raffermir +l'Allemagne.--Revirement subit. Le roi signe un brevet qui le fait duc, +et duc héréditaire. L'Empereur le fait prince d'Empire. + +Tout cela vient bien tard. Frédéric serré de très-près, non soutenu par +les Saxons, abandonné de nous, et seul, gagna la bataille de Chotusitz. +Vainqueur, il écrivit à Broglie qu'il était quitte envers la France +(mai). Broglie, sourd aux conseils de Bellisle, se fit battre et +s'enfuit dans Prague. + +Marie-Thérèse qui, avant la bataille, ne savait pas si elle ferait grâce +au roi de Prusse, dégonfla, devint souple. Le traité était imminent. +Bellisle accourt chez Frédéric, et s'emporte dans son désespoir. +Frédéric froidement tire de sa poche les lettres que Fleury a écrites en +Autriche, offrant de laisser là la Prusse, de faire rendre la Silésie si +l'Empereur a la Bohême. Lettres honteuses où le radoteur confiait à +l'ennemi tous ses chagrins secrets. Dans ces missives étranges, l'esprit +_prêtre_, l'esprit de police, de lâcheté, d'enfant _rapporteur_, +brillait, comme dans celles de 1737. Il a accusé Chauvelin alors, +aujourd'hui dénonce Bellisle (2 juillet 1742). Marie-Thérèse imprime +tout cela pour l'amusement de l'Europe. Versailles est démasqué-honni. +Le roi de Prusse s'arrange avec l'Autriche et l'Angleterre (28 juillet). +Hollande et Danemark, Pologne et Saxe, y accèdent bientôt, et six mois +plus tard la Sardaigne nous laisse aussi et traite. Seule restera la +France. L'autre année, Louis XV parut le général du monde (août 1741). +En août 1742, il n'a plus d'allié que l'inutile Espagne et le Bavarois +ruiné. + +La situation était grande, terrible. Les nôtres, abandonnés, n'ayant ni +Prussiens, ni Saxons, sont enfermés dans Prague. Rien n'y vient plus. +Dès août la disette commence. Les bandes innombrables de Marie-Thérèse, +ses cavaliers barbares, guêpes féroces, voltigent tout autour et coupent +toute communication. L'impératrice dit: «Je les tiens.» Fleury prie, et +elle s'en moque. Elle veut qu'ils sortent désarmés, prisonniers. +Bellisle, très-généreusement, pour réparer les fautes de Broglie, +s'enferme dans Prague avec lui. Il répond à Marie-Thérèse par des +sorties terribles. Dans l'une, nos Français vont droit aux batteries +autrichiennes, les enclouent, avec grand carnage, enlèvent le général +Monti. Insigne gloire, mais qui ne nourrit pas. On tue, on mange les +chevaux. + +Cela le 22 août, que fait-on à Versailles! + +Une voix sourde, profonde, s'y élevait pour Chauvelin. Dans un si grand +péril, dans un tel abandon, tous sentaient qu'il fallait à l'heure même +un pilote, une main sérieuse au gouvernail. Les Condés, les Conti, la +Mailly, même le contrôleur des finances Orry, créature de Fleury, +étaient pour Chauvelin. Mais personne hardiment n'osait s'avancer et +déplaire, risquer «d'attacher le grelot.» La question était de savoir si +les influences nouvelles, Richelieu et les autres, agiraient dans ce +sens. Ils s'abstinrent lâchement. + +Les Maurepas, les Noailles, tremblaient. Ils firent parler Fleury. Il +dit que la religion était perdue si l'on rappelait Chauvelin. Il avoua +que le Conseil n'était pas fort, qu'il fallait le fortifier, pour cela +appeler... Tencin, avec le jeune d'Argenson (souple et fin valet des +Jésuites). Le 27 août cela se fit. Tencin, que jusque-là on avait cru +homme d'esprit, au pouvoir parut un néant. + +Il y avait pourtant de vrais Français. Un M. de Merlé, que connaissait +un peu Fleury, vint le trouver, prier pour notre armée, demander qu'on +envoyât à son secours l'armée inactive de Maillebois, Fleury y +consentit. Maillebois alla jusqu'à Égra. Mais cette fois encore, on +attrapa Fleury. Le secret agent de l'Autriche, Stainville (Choiseul), +lui dit que, si près de la paix, il allait gâter tout par une collision +inutile. Et il rappela Maillebois. Prague et nos enfermés furent +abandonnés à leur sort. + +Avec la faim, le froid bientôt sévit. On put voir (là comme en Crimée) à +quel point ces extrémités, loin d'abattre l'âme française, la tentent au +contraire et l'exaltent. La poudre leur manquait. Ils faisaient des +sorties, des charges à l'arme blanche, et parfois en triomphe +rapportaient un morceau de bois. Dans leur gaieté, leur bonté généreuse, +ils partageaient leurs rations réduites avec de pauvres spectres de +femmes indigentes qui trouvaient auprès d'eux plus de pitié qu'auprès +des leurs. + +Le Roi était-il averti? M. de Beauveau, échappé à grand'peine, vint, lui +dit tout. Et il resta muet. La Mailly se désespérait. Il parla, mais +pour ne rien dire. Il ne fallait qu'un mot, rappeler Chauvelin. Son nom +seul aurait fait songer Marie-Thérèse, eût aidé Frédéric dans l'idée +admirable qu'il eut pour nous sauver, pour relever le Bavarois: c'était +de décider les princes allemands à faire une armée de l'Empire. Mais +sans la France, ils n'osaient faire ce pas. + +Pour dire le vrai, le Roi était tout absorbé dans le traité de la +Tournelle. Elle exigeait des choses énormes et insensées: un duché +(Châteauroux); plus l'état fastueux qu'avait eu Montespan; plus des +avantages futurs pour les enfants qu'on lui ferait. Et ce traité immonde +publié à grand bruit, à son de trompe, le duché vérifié, enregistré en +Parlement, comme on eût garanti un traité avec telle puissance +étrangère. + +Elle exigeait encore une chose bien dure, qui coûtait fort. C'était +qu'on chassât la Mailly. + +Donc le traité traînait. Une chose juge cette femme, c'est que, +craignant que le Roi à la longue ne perdît patience, elle usa d'un moyen +étrange, de lui donner un passe-temps comique autant qu'infâme. Elle lui +envoya à sa place sa soeur, amusante et cynique, laide et drôle, qu'il +eut à Choisy. + +Mais le Roi enfin fait effort. La grande exécution s'accomplit. Le +secours de Prague? Point du tout. Une chose bien plus importante à +Versailles, l'expulsion de la Mailly (10 novembre 1742). Tencin, dit-on, +en eut l'honneur. Le clergé volontiers en eût chanté des _Te Deum_. Car, +tant que la Mailly restait, la Nesle n'était pas enterrée. Il y avait un +coeur pour la France. + +Le désastre de Prague ne fut plus qu'un fait secondaire. Marie-Thérèse y +usait son armée. Elle voulait à tout prix sa vengeance. Les +supplications sottes de Versailles avaient ajouté à son orgueil bouffi. +Ne sachant plus que faire, nos ministres écrivent qu'il faut revenir... + +Mais comment revenir?... Plus de routes. Tous les ponts détruits. Des +montagnes à passer. Très-hautes, car elles versent des rivières +opposées, au Nord et au Midi, à la Baltique, à la mer Noire. À ces +hauteurs, le froid est redoutable. C'est peut-être ce qu'on calcula. +Couler Bellisle à fond, c'était la pensée de Versailles. S'il meurt là, +c'est fini; c'est l'audace insensée. S'il passe en laissant derrière lui +une armée gelée et détruite, ce sera mieux. Car il vivra condamné, +flétri et maudit. + +Mais enfin voici l'ordre. Il faut partir. C'est la nuit du 16 décembre +(1742). Bellisle dit à Chevert: «Garde tous les malades. Tu ne te +rendras pas.--Certes, non, général.» Il en était bien sûr. Il se fût +fait sauter. + +Maintenant le voilà, l'homme de l'entreprise, ce Bellisle, qui emmène la +nuit ses quatorze mille hommes, les seuls qui marchent encore, +affaiblis, amaigris. C'était la miniature du retour de Moscou. Bellisle +n'en fût jamais sorti s'il n'y eût eu avec lui un homme de génie, +Vallière, vrai créateur de notre artillerie. On emmenait trente canons. +On ne sait pas comment, mais il leur mit des ailes. Partout où les +affreuses bandes de la cavalerie de l'Autriche se présentaient sur nos +gelés pour faire leur petite récolte de têtes, et de nez, et d'oreilles, +nos canons volants y étaient pour faire voler leurs escadrons. C'est la +première fois qu'on vit ces canons animés, pleins de verve française. +Le très-attentif roi de Prusse, studieux, et qui aimait son art, en +profita, en fit autant, et d'un bout de l'Europe à l'autre dans la +guerre de Sept Ans. Il imita Vallière, fut imité de Bonaparte. + +On perdit énormément d'hommes. Mais on arriva à Égra, fièrement. On +sauva le drapeau. Chevert se défendit à Prague, et si bien que +Marie-Thérèse, le coeur crevé, y manqua sa vengeance, dut le laisser +aller. + +Le Roi, pendant ce temps, avait eu sa victoire. La victoire achetée et +que d'autres avaient eue. Les chiffres parlent. Il l'eut le 10. Du 17 au +27 notre armée fut gelée. Le 19, cette fille se montra triomphante à +l'Opéra qui l'applaudit. Vingt jours après, le dévoiement de Fleury +évacua le peu qu'il avait d'âme. Tous en rirent, et dans l'antichambre, +chez le mort même, on en fit des chansons. Chacun se sentit soulagé. Le +Roi aussi. Il fut fort gai, et dansa une ronde à la Muette, d'après un +air nouveau qu'on avait fait sur Maurepas, sur son sexe équivoque, son +incapacité d'amour (_Revue rétr._, t. V, 213). + +Cela ressemble à Charles VI. + +C'est lui faire tort. Au moins Charles VI était fou. + + + + +CHAPITRE XII + +FRÉDÉRIC LE GRAND--FURIE DE L'ANGLETERRE--LA TOURNELLE--LE ROI MALADE + +1743-1744 + + +Frédéric ne pouvait être accusé de nos désastres, c'est lui qui pouvait +accuser. On avait constamment agi sans lui et contre lui. On l'avait +laissé seul au moment décisif d'avril 1742. Certes il avait le droit de +nous tourner le dos. + +Cependant il n'abandonna nullement notre Empereur, rendit même à la +France de signalés services dans les derniers mois de Fleury et dans le +long gâchis qui suit (1743). Services, en conscience, beaucoup trop +oubliés. + +Il suivit en cela son intérêt sans doute; mais, reconnaissons-le aussi, +sa partialité pour la France, très-forte au début de son règne. Ce +sentiment intime, de son mieux il le cache. Il plaisante Voltaire et +Bellisle. Mais tous ses actes sont français. + +Il était un des nôtres, constamment inspiré et imbu de la France. +Jusqu'à quinze ans, il est fils du Refuge, élevé par nos protestants. +Excellente influence, austère, qui, plus que tout le reste, créa en lui +le nerf de l'indomptable volonté. De quinze à vingt, il copia +Versailles. Sa grand'mère, la spirituelle Sophie-Charlotte, qui y avait +été, qui fut près d'y régner en épousant le Grand Dauphin, lui laissa +trop sans doute l'admiration de cette cour. Sa charmante soeur +Wilhelmine, plus âgée, qui put tout sur lui, fut élevée par une +Italienne, et l'aurait fait plus que Français. La prison, la persécution +du barbare Allemand son père, le changèrent, mais toujours dans le sens +de la France. Il fut, dans sa longue retraite (de dix années), le +disciple de nos philosophes. Les lourds convertisseurs que son père +avait mis dans sa prison pour l'aplatir chrétiennement, le firent +solidement anti-chrétien. _Français_ signifiait pour lui _libre +penseur_. Être un roi tout français, cela lui paraissait être _roi des +esprits_ et de l'opinion, grande puissance qu'il cultiva toujours et qui +n'aida pas peu au beau succès de ses affaires. + +Ce qui est grand en lui bien plus qu'aucun succès, c'est cette suprême +victoire d'avoir, plus qu'aucun homme, prouvé, réalisé, la profonde +pensée de ce siècle «_L'homme est son créateur._ Toute-puissante est la +volonté pour se faire, en dépit du monde.» + +Deux choses auraient pu l'annuler, les deux énervations de vices et de +misère. Ce prisonnier, ce vicieux, ce misérable, ce mendiant, par-dessus +tout cela, fut de bonne heure marqué d'un signe qui promet peu +l'activité. Dès vingt ans, il fut gras. Il parut prendre un sens, celui +des femmes et de l'amour. Ses ennemis pouvaient le croire brisé. Mais +c'était le contraire; le cerveau fut doublé. La volonté terrible qui +fut en lui, dompta l'inertie naturelle, en fit un type unique, +extraordinaire d'activité, jusqu'à vouloir supprimer le sommeil. +Solitaire dix ans à Rheinsberg, et n'ayant nulle affaire encore, il se +levait déjà en pleine nuit. À quatre heures, on le réveillait, et +durement, en lui appliquant une serviette mouillée. Il travaillait huit +heures, portes closes, jusqu'à midi. Il lisait, pensait, écrivait. Il se +trempait d'un fatalisme dur (que Voltaire en vain combattait). Il +écrivait des lettres, des histoires, des mémoires, un entre autres: +_Comment faire la guerre à l'Autriche._ + +Devenu roi (mai 1740), il se trouva recevoir de son père une bonne armée +disciplinée, qui ne s'était jamais battue, de très-bons généraux, mais +qui avaient peu guerroyé. Fort ridiculement on le compare à Bonaparte. +L'heureux Corse eut la chance unique d'hériter de Masséna, d'Hoche, +d'avoir à commander les vainqueurs des vainqueurs. Favori du destin, il +reçut tout d'abord de la Révolution l'épée enchantée, infaillible, qui +permet toute audace, toute faute même. L'armée de Frédéric, qui n'avait +fait la guerre que sur les places de Berlin, était dressée sans doute +(et sur les idées excellentes du vieil Anhalt). Mais tout cela n'est +rien. Une armée ne se forme qu'en guerre et sous le feu. Son roi, non +moins qu'elle novice, l'y conduisit, l'y dirigea, lui apprit plus que la +victoire, _la patience_, la résolution invincible, et en réalité c'est +lui qui la forma. Ce que ne fut pas Bonaparte, Frédéric le fut: +_créateur_. + +Bonaparte eut en main l'instrument admirable, homogène, harmonique, de +la France si anciennement centralisée. Frédéric eut en main un damier +ridicule, fait d'hier et de vingt morceaux, une armée composée et de +recrues forcées, et d'hommes de toute nation. Il eut un pays sans +frontière, bigarré, bref un monstre. C'est la création d'un besoin. +Contre le monstre Autriche, il a fallu le monstre Prusse. Comment eût-il +agi, ce corps dégingandé, s'il n'eût en Frédéric trouvé l'unité, le +moteur? + +Ses contemporains sont sévères dans leur jugement sur lui. Ils en +parlent comme d'un roi. Mais il fut encore plus le grand chef des +résistances européennes. Dans l'odieux moment où l'aveugle Angleterre se +déclara pour Vienne et pour la catholique Autriche contre les libertés +de l'Allemagne (1742), au moment où l'intrigue fit cet indigne coup +d'accoupler l'Autriche et la France (1755), que devenait l'Europe sans +l'homme extraordinaire qui seul la vainquit, la sauva? + +Cet homme tellement maître de lui, fait un frappant contraste avec son +temps. La violente Angleterre de George, l'Autriche colérique, +rancuneuse, de Marie-Thérèse, la furie de Madrid, l'ineptie de +Versailles, bref l'aliénation de tous, ne laisse voir qu'un homme en +Europe. Un seul a son bon sens. Il a l'air du gardien des fous pour +empêcher à chaque instant qu'eux-mêmes ne se blessent et se brisent. + +On ne dit pas assez tout ce qu'il fit pour nous en ce moment. Il se +compromit même (_Dover_). De sa personne, il alla visitant les princes +de l'Empire, les engageant à se confédérer, à faire une armée neutre qui +aurait couvert la Bavière, découragé la pointe que l'Autriche voulait +faire en France. Son influence ôta deux armées à nos ennemis: 1º celle +du Hollandais que l'Anglais voulait leur donner et que le roi de Prusse +paralysa plus d'une année; 2º les troupes anglaises de Flandre que +George, ce furieux Allemand et plus Autrichien que l'Autriche, envoyait +à Marie-Thérèse. Pour nous sauver ce coup, Frédéric eut besoin de +menacer et de dégainer presque. Il signifie à George que s'il fait un +pas dans l'Empire sans l'aveu de l'Empire, la Prusse à l'instant même +saisira son Hanovre. George avala sa rage. Mais sa jalouse haine pour +Frédéric, s'envenimant, le fit de plus en plus, contre tout intérêt +anglais, serviteur de l'Autriche, et bourreau (s'il eût pu) pour +détruire la Prusse et la France. + +L'Angleterre (d'elle-même calculée, raisonnable, et sérieuse dans les +intérêts) avait en ce moment un accès singulier, allait comme un homme +ivre qui suit non pas sa route, mais de droite et de gauche, poussée ici +et là. Après la torpeur de Walpole, sous Carteret et Pitt, elle s'était +éveillée de fort mauvaise humeur. Comme un boxeur méchant, fort, +sanguin, qui veut des querelles, elle cherchait à qui donner des coups. +Fureur instinctive et aveugle, que de façon diverse on travaillait +habilement. D'une part, la banque maritime, les noirs comptoirs de +Londres qui dans l'Amérique envoyaient leurs contrebandiers, +commanditaient le vol, voulaient que leurs brigands fussent inviolables +aux Espagnols. Il fallait écraser l'Espagne qui criait: Au +voleur!--D'autre part, une masse plus désintéressée, mais sotte et +violente, au nom de la _famille_, s'émouvait pour Marie-Thérèse contre +l'intérêt protestant, contre le roi de Prusse. Son oncle George II était +à corps perdu dans ce courant.--Un troisième mobile, commun à tout +parti, c'était la haine de la France, l'idée que cette France qui +flottait sans pilote allait recommencer Louis XIV, la monarchie +universelle. On n'avait jamais su ici-bas ce que peut la haine tant que +cette Angleterre ne donna son héros, l'enragé M. Pitt, ce furieux +malade, de colère calculée. Tous les plans de ruine et de démembrement, +rêves de Marlborough et d'Eugène, étaient au coeur de Pitt. Deux +vieilles gens de soixante-dix ans, Stairs, Sarah Marlborough, +ressuscitèrent pour hurler avec lui. Stairs, l'Écossais camus, un dogue +à figure d'assassin (qui tua son frère à douze ans), avait eu à quarante +la jouissance unique de marcher sur le pied, au grand roi qui ne pouvait +plus remuer. Et la furie Sarah, l'impudique exploiteuse de la pauvre +reine Anne, ce vampire enrichi de carnage, du sang de la France, en +avait soif encore. Elle fut d'autant plus une plaideuse pour +Marie-Thérèse, prête à lui donner tout. Pour son impératrice, elle +courait les rues, lui ramassait l'argent, pleurait, priait pour elle. La +_famille_ est en cause et la _propriété_. Vingt peuples délivrés de +l'Autriche, rentrés dans le droit naturel de la liberté élective, sont +proclamés par l'Angleterre la propriété de la femme, de son fruit né, à +naître, de ce ventre plein de tyrans. + +Dans cet accès bizarre, la terre de la Loi, l'Angleterre, se déclara +contre la Loi, contre l'élection régulière que l'Allemagne unanime fit +de son Empereur à Francfort. Elle biffa le choix des Allemands, nia la +liberté germanique. Couronné à Francfort, et couronné à Prague, +l'Empereur bavarois avait pour lui le Droit incontestablement. Force +énorme, si son défenseur, si la France n'eût été trahie. + +Fleury mort, l'Espagne voulait nous donner un ministre. D'autres +timidement auraient insinué Chauvelin. Mais qu'en a-t-on besoin? +«N'avons-nous pas le Roi?» C'est le texte qu'en choeur chantèrent les +deux partis, Noailles d'un côté, de l'autre Richelieu. Merveille! le Roi +parle. On le pousse, on le presse, et on obtient cela. Il parle. Il +parle haut et sec. À propos de Tencin, il dit d'un ton bref: «Plus de +prêtre.» Il est donc bien changé? Point du tout. Pure imitation. Il +copie assez bien la sèche impertinence de Richelieu, de la Tournelle. + +Il n'en reste pas moins ce qu'il fut, un jouet, l'automate de Vaucanson. + +Lorsque la vieille madame la duchesse osa (février et avril) lui +présenter les lettres, les mémoires francs, hardis, que lui adressait +Chauvelin, on lui fit croire sans peine que cela blessait son honneur. +Maurepas et Noailles, les plus intéressés à exclure Chauvelin, y +réussirent sans doute par d'adroites insinuations. Le Roi, si peu +sensible, indifférent même à l'outrage (on l'a vu en 1730), crut avoir +de lui-même une royale colère, et fit ce qu'on voulait. Il aggrava +l'exil de Chauvelin (avril), fit entrer Noailles au Conseil. + +La Tournelle avait _une étoile_, et y croyait, bien sûre de faire du Roi +le plus grand roi du monde (V. sa lettre dans Goncourt). Admirons les +premiers effets de cette étoile: Chauvelin en disgrâce, et Noailles au +Conseil. + +Noailles, qui, sous la Régence, avait eu des vues saines, d'heureuses +lueurs, n'avait dans sa vieillesse gardé que ses défauts, une +imagination mobile, une versatilité bizarre, qui le faisait sans cesse +voltiger d'une idée à l'autre. Brillante, étourdissante, sa parole était +la tempête. Pour ajouter l'éloquence du geste, il jetait son chapeau en +l'air (_Arg._). Bref, homme de talent et d'esprit, de vaste +connaissance, sans coeur, ni fond, ni caractère, faux dévot (et flatteur +de la trahison de famille), il offrait la grotesque image d'Arlequin à +soixante-cinq ans. + +Richelieu, la Tournelle, se montrèrent là très-lâches. Dans la terrible +crise où nous entrons (avril 1743), lorsque l'invasion de toutes parts +nous menace et gronde, ils laissent la famille et le parti dévot +remettre à ce vieil étourdi la défense de nos frontières. + +George, Marie-Thérèse, ne doutent plus de rien. Ils sont sûrs de finir +en une campagne. C'est moins que la guerre, c'est la chasse, c'est la +curée. Qui veut des morceaux de la France? Mais sa ruine n'est pas ce +qui plaît à Marie-Thérèse. C'est bien plus la vengeance. À Prague, à +Égra, on le vit. Il lui faut des Français vivants à outrager. Cette +femme de vingt-huit ans, toujours grosse ou nourrice, avec sa beauté +pléthorique, ivre de sang et bouffie de fureur, a beau être dévote; on +voit déjà ses filles en elle et le fantasque orgueil de +Marie-Antoinette, et les emportements de la sanguinaire Caroline. Elle +sème; les siens récolteront. Elle fonde sur le Rhin et chez nous +l'exécration du nom d'Autriche. Ses manifestes terroristes, des pères +aux fils, jusqu'en 93, s'imprimeront dans la mémoire, ses menaces de +mutilations, le nom de son Mentzel, choisit par elle pour aplanir la +route, décourager les résistances par d'horribles excès de férocité +calculée. On réclame. Elle en rit, et désavoue Mentzel en l'avançant et +le récompensant. Dans ses proclamations, il dit au paysan que, _qui ne +vient à lui, sera forcé lui-même de se tailler en pièces, de se couper +le nez et les oreilles_. Nombre de ces barbares, sous l'habit musulman, +avec charivari de tambour et de tamtam, donnaient une agonie de peur au +paysan, qui dans ses cris au ciel mêlait confusément le Turc avec +Marie-Thérèse. + +Invasion hideuse, à laquelle le sot George, la brutale Angleterre +n'eurent pas honte de s'associer. Ce grand peuple a des temps où il ne +voit plus goutte, va comme un taureau, cornes basses. Le portrait +ridicule que nous donne Comines des Anglais arrivant en France avec +Édouard IV pour faire la guerre à Louis XI, convient (quatre cents ans +après). Bravoure et gaucherie, maladresse incroyable, foi sotte à la +force physique. Tel vous allez les voir à Dettingen. George, par une +savante manoeuvre, veut couper Noailles d'avec Broglie, empêcher leur +jonction. Et il se fourre dans une impasse. Le loup a voulu prendre, est +pris. Voilà qu'il ne peut plus ni nourrir son armée, ni avancer, ni +reculer. + +Ce joli coup était moins de Noailles que du très-habile de Vallière qui +sut placer ses batteries de façon que la masse anglaise, bien exposée en +espalier sur la rive opposée du Mein, devait, défilant en arrière, +subir en plein le feu, avaler tout jusqu'au dernier boulet. Qui sauva +George? L'étourderie de nos brillants courtisans de Versailles. Le neveu +de Noailles, Grammont, et la Maison du Roi, ne voulurent pas que +l'artillerie eût l'honneur de l'affaire. Cette cavalerie dorée s'élança, +elle alla charger justement devant nos canons et les empêcha de tirer. +L'avant-garde, sans ordre de même, suivit ce mouvement. Nos pauvres +jeunes milices, amenées d'hier à l'armée, tinrent peu, et, ce qui +étonna, nos fiers gardes françaises, superbes au pavé de Paris. + +Même perte de chaque côté, mais George était sauvé. Des Autrichiens +allaient le joindre. Noailles, pour n'être pas saisi entre les deux, dut +repasser le Rhin. Triste nécessité, et on la rendit ridicule. Le Roi dit +que notre Empereur, le Bavarois, traitant avec Marie-Thérèse, il ne +voulait pas les gêner et rappelait les armées de l'Empire. Cette +déclaration chrétienne et pacifique de conciliation enhardit nos +ennemis. Elle n'aida pas peu à décider le traité du Piémont et de +Marie-Thérèse. Le Piémont sentait bien que nous étions trop Espagnols, +que nous ne travaillions en Italie que pour notre fille, l'Infante. (13 +septembre 1743.) + +Grand coup contre Madrid, grand coup contre Versailles, c'était juste +l'endroit sensible des deux cours, l'affaire de la famille. L'Infante +(poussée par la Farnèse), dans sa tendre correspondance qui était +constamment en route de Madrid à Versailles, dut tremper son papier de +larmes. Le Roi embarrassé, voyant que le Conseil craignait de prendre +avec l'Espagne des engagements compromettants, ne consulta qu'un homme, +celui que la Tournelle appelait _Faquinet_, Maurepas. Il méritait ce +nom. L'heureuse occasion de faire contre la France l'affaire de la +famille, Maurepas la saisit aux cheveux, dressa docilement, ou plutôt +copia le traité insensé. C'était déjà le _Pacte de famille_ qui mariait +la France à l'Espagne, l'associait aux aventures de la patrie de Don +Quichotte. Rien de stipulé pour la France, mais généreusement elle +donnait _tout le Milanais_ à l'Espagne (donc guerre éternelle au +Piémont). + +Guerre déclarée à l'Angleterre, et dès lors maritime (la guerre +jusque-là n'était qu'hanovrienne). Article grave, qui eût du faire +trembler Maurepas, comme ministre de la marine; il avait construit des +vaisseaux, mais en bois si mauvais que nos amiraux déclaraient qu'ils ne +pouvaient tenir la mer. + +Le comble de l'imprudence c'était qu'on s'engageait à ne jamais traiter +avec l'Anglais _qu'il n'eût restitué Gibraltar_. Donc on fermait la +porte à tout arrangement possible. + +Ce fut le premier acte du _Roi gouvernant par lui-même_, acte accordé à +la famille, acte de père plus que de roi. Et en même temps, chose +bizarre, il en faisait un autre absolument contraire. Richelieu, la +Tournelle eurent l'autorisation d'une démarche (indirecte et secrète) +auprès du roi de Prusse. Le Roi sut, approuva que leur homme, Voltaire, +allât à Berlin, «comme persécuté de Boyer.» Il lut et goûta même la +risée que Voltaire faisait de ce Boyer, le vrai chef du clergé qui, +depuis Fleury, avait la _Feuille_, c'est-à-dire en réalité donnait comme +il voulait évêchés, abbayes, et tous les biens d'Église, disposait de ce +fonds énorme. Ce sot gouvernait le Dauphin. Peu à peu, autour d'eux, une +cour se formait dans la cour, de gens pieux qui ne censuraient pas le +Roi tout haut, mais qui pour lui priaient, levaient les yeux au ciel. +Tout le travail de Richelieu était de bien montrer au Roi cette cour +opposée à la sienne, ayant déjà tout prêt son successeur, le petit +saint, le nouveau duc de Bourgogne. D'autre part, la Tournelle avec sa +hauteur, son audace, le sommait d'imiter Frédéric, d'être vraiment roi. + +Il se trouvait précisément que le roi de Prusse à Berlin renouvelait +l'Académie que sa grand'mère créa sous les auspices de Leibnitz. Il fut +ravi de recevoir Voltaire. Il savait parfaitement la puissance de +l'opinion dont Voltaire devenait de plus en plus le maître. Les +tragédies de l'un et les victoires de l'autre avaient coïncidé. On +jouait _Mahomet_ à Lille le jour où l'on apprit la victoire de Molwitz; +Voltaire dit la nouvelle; la salle enthousiaste applaudit à la fois +Frédéric et Voltaire. Acquérir celui-ci, c'était conquérir un royaume, +le grand peuple penseur, dispersé, il est vrai, mais fort, et qui ne +donne pas seulement la fumée de la gloire, mais toujours à la longue la +réalité du succès. + +Frédéric, malgré tels côtés petits ou ridicules, vu de près, saisissait +au moins d'étonnement. En arrivant de France et de la molle vie de +Versailles, on ne pouvait voir la vie rude et forte du roi de Prusse, +son énorme labeur, sans être frappé de respect. Cet homme qui, dans les +froides nuits du Nord, déjà à quatre heures du matin siégeait en +uniforme (et tout botté), à son bureau, devant une montagne de lettres, +de dépêches, d'affaires privées, publiques, avant qu'il fût onze heures, +avait fait chaque jour ce qu'un autre eût fait en un mois. Le tout +annoté de sa main pour les bureaux qui le soir même devaient avoir fait +les réponses. N'ayant nulle confiance en personne, il lui fallait entrer +dans un détail extrême. Seul général, seul roi, seul administrateur, il +était encore juge dans les affaires douteuses. Gouvernement étrange, +absurde ailleurs. Ici, comment faire autrement? Roi du chaos, d'un État +discordant de pièces qui hurlaient d'être ensemble, d'un État tout +nouveau où rien n'était encore, ni les institutions, ni les personnes, +il lui fallait périr ou bien jouer le rôle du _Grand esprit_, de l'âme +universelle du monde (_Mirabeau_). Du reste simplicité extrême. Nul +faste et point de cour. Nulle crainte même que ses goûts d'artiste ne le +diminuassent aux yeux des plus intimes. Il était bien sûr d'être grand. + +Ce qui est amusant, bizarre, c'est qu'avec cette vie terrible, tendue de +stoïcisme, il se croyait épicurien. Il était en paroles plus que +mondain, cynique, imitant un peu lourdement ce qu'il croyait le ton des +salons de Paris. Quant aux réalités, il est bien difficile de croire ses +ennemis en ce qu'ils ont dit de ses vices. Il n'aurait pas gardé cette +âme forte et ce nerf d'acier. Il n'eût pas eu dans son palais (avec la +vie d'Héliogabal) pour amis personnels les plus honnêtes gens et les +plus graves de l'époque, lord Keith et lord Maréchal. + +Frédéric était favorable. Il se savait l'objet personnel des colères, +des haines de Marie-Thérèse et de George surtout, qui, dans sa bassesse +envieuse, eût voulu ruiner de fond en comble la naissante grandeur de la +Prusse. Avec le misérable Auguste de Saxe, ils complotaient +non-seulement de lui ôter la Silésie, mais de démembrer son royaume. +L'arrangement ne fut pas difficile entre deux parties dont chacune se +voyait absolument seule. C'était un mariage de nécessité, de raison. + +Union discordante, au fond, et sans solidité. Le roi de France, qui +venait de mettre tout son coeur et sa sincérité dans le sot traité de +famille pour l'Espagne contre le Piémont, allait maintenant s'allier à +la Prusse, ce Piémont du Nord. Ce roi, tout catholique, qui tenait son +Conseil chez un cardinal, chez Tencin, allait contre sa conscience jouer +le rôle faux de relever le parti protestant, en s'unissant à la Prusse, +à la Suède, à la Hesse et au Palatin. On pouvait croire qu'il y avait +là-dessous quelque chose. Au fond que voulait-on? Une seule chose, +conquérir la paix, s'aider de la pointe hardie que Frédéric voulait +faire en Autriche, ne point irriter George en touchant son Hanovre, ne +point fâcher Marie-Thérèse, la toucher seulement au point le moins +sensible, à ses extrémités éloignées, excentriques (aux Pays-Bas), bref +l'alarmer assez pour en tirer la paix et le Milanais pour l'Infante. + +En tout Noailles était mis en avant et semblait diriger. Derrière était +Tencin. Le Roi ne se fiait qu'au cardinal, ne parlait que de lui, +disant à toute chose: «Mais Tencin le sait-il? Tencin, qu'en +pense-t-il?» etc. Tout Paris le savait (_Nouvelles à la main, Rev. r. +V_). + +Jamais on ne vit mieux combien cette tête de roi était creuse. + +Du Tencin d'autrefois, l'intrigant, le rusé, la ruse même avait disparu. +Il restait un grotesque, vieux galantin fardé, la ganache amoureuse. Sa +cervelle affaiblie, à travers le grand plan de l'alliance de Prusse +(plan protestant), en jeta un autre contraire, tout catholique, d'une +descente en Angleterre, d'une restauration des Stuarts. Le Roi y mordit +fort. Il était trop visible que cette tentative si incertaine allait +avoir l'effet certain de nous faire perdre les amis protestants que nous +tâchions de nous faire dans l'Empire. N'importe. On passa outre. +Noailles insista pour qu'on fît chef de l'expédition l'aventurier +Maurice, l'homme à la mode, protestant, mais qui par là même offrait à +Tencin l'appât d'une éclatante conversion. Maurice marchandait peu, eût +daigné imiter Turenne. Il promit de se faire instruire (_Taillandier_). +Folle de soi, l'affaire fut faite encore plus follement, comme croisade +et restauration des Stuarts, ce qui devait doubler et décupler les +résistances. On ne songeait pas même à s'aider de l'Écosse. Directement +Maurice devait aller dans «la rivière de Londres.» Le secret était +impossible. Rassembler une armée, enlever de Nantes à Dunkerque toutes +les embarcations, c'était suffisamment avertir les Anglais. Ils eurent +deux mois pour eux. Une grosse flotte anglaise fut mise «dans la rivière +de Londres.» Les nôtres, pour passer, prennent judicieusement le moment +des tempêtes, l'équinoxe de mars, et le passage est impossible. + +Le ridicule qu'ils auraient eu dans la Tamise, ils l'eurent au +continent. Quoi de plus sot que de ménager George en ne l'attaquant pas +où il est vulnérable, en son Hanovre, mais de menacer l'Angleterre, +d'alarmer ce grand peuple, d'exaspérer sa haine? Nos alliés d'Empire, +les protestants du Rhin furent furieux de cette sottise catholique. Le +Hessois, loin d'être avec nous, voulait, de sa personne, aller défendre +l'Angleterre. + +Il y avait de quoi dégoûter Frédéric. Il pouvait deviner qu'on n'agirait +qu'aux Pays-Bas. Le simulacre de descente avait eu cet effet de faire +rappeler en Angleterre ce qu'il y avait d'Anglais en Flandre, et l'on +pouvait dans ce pays dégarni à bien bon marché réaliser le plan des +courtisans, arranger pour le Roi une belle campagne, lui dire qu'il +avait égalé Louis XIV son aïeul et surpassé le roi de Prusse. Qui eût +triomphé? La Tournelle, sa chance, son bonheur, _son étoile_. + +Frédéric s'obstinait à nous croire de bonne foi. On croit ce qu'on +désire. Les belles lettres qu'il écrivait alors sont un peu juvéniles. +Il y a du calcul, et le calcul de la sagesse, mais aussi +très-visiblement une chaude espérance, une passion. Avec son air prudent +et doucement moqueur qu'il eut toujours, il était ivre de la France. +C'était entre lui et Voltaire la fraîcheur du premier amour. Il ne +marchande pas les protestations à Louis XV, se posant comme inférieur +même, comme allié fidèle et dévoué. Il écrit à Noailles: «S'il ne tenait +qu'à moi, vous auriez pris vingt mille hommes et gagné trois +batailles.» Il dit qu'il ne demande que le rôle des anciens Suédois, +dont l'épée fut toute française. Tout cela est sincère. La Prusse et la +vraie France auraient eu le même intérêt. + +La comédie des conquêtes de Flandre par le Roi s'était faite en mai. +Entouré du corps du génie (alors le premier de l'Europe), armé des +foudres de Vallière et d'une artillerie supérieure, le Roi fit sa rapide +et brillante promenade par des villes fort peu défendues. Courtrai, +Menin, Ypres, Furnes, sont pris en trois semaines. Tout ce qui arrêta +Louis XIV est trop facile à Louis XV. Tout cède à son _étoile_. Cette +_étoile_ pourtant reste encore à Paris. Elle étale son deuil et pleure à +l'Opéra. Elle s'établit chez Duverney, pour avoir les premières +nouvelles. Elle pousse contre Maurepas qui l'a fait retenir ici les plus +sinistres plaintes et des cris de vengeance. «Il faut nous en défaire,» +dit-elle (lettre du 3 juin, ap. Goncourt). La reine condamnée à rester, +obéit; mais la Tournelle perd patience. Elle part, sûre d'être +pardonnée. + +Une guerre plus sérieuse nous venait sur le Rhin. Coigny, son vieux +gardien, l'avait fort mal gardé. L'Autrichien était dans l'Alsace et la +Lorraine ouverte. Stanislas en danger s'enfuit de Lunéville. Pour le +coup Frédéric croit que l'on va agir. Il écrit (12 juillet) au roi +directement une lettre qu'on croirait d'un ami. «Il va prouver cette +amitié, va partir le 13 août, et il sera le 30 à Prague. Il espère que +le roi ne le laissera pas seul dans un pas aussi grave, qu'il fait en +partie pour la France. Il faut frapper trois coups, en Bavière, Bohême +et Hanovre, mettre Bellisle à la tête de nos armées, comme l'homme qui +a la confiance de l'Allemagne. Il faudrait employer Maurice «ou +quelqu'un de déterminé» pour l'expédition de Hanovre.--Et surtout cette +fois agir à temps.--Mais plus de défensive; on a péri par là. +L'offensive donnera le succès. Elle fut le secret de Condé, de Turenne, +de Luxembourg, de Catinat, qui donnèrent tant de gloire aux armées de la +France.» + +Ces excellents conseils ne furent point écoutés. On donna à l'ardent +Maurice le poste de l'immobilité, la garde de nos côtes. Bellisle fut +retenu à Metz «pour préparer les vivres.» Deux vieillards, Noailles et +Coigny, eurent le poste de l'action, la forte armée du Rhin, avec un +grand renfort du Nord. Énorme supériorité sur l'Autrichien qu'on eût pu +par des coups rapides accabler, enterrer en France, empêcher à jamais de +rejoindre Marie-Thérèse. Les deux podagres furent chargés de cela; +Noailles, lourd, gros comme un tonneau; Coigny, usé et indécis. Si +l'ennemi fuyait, le suivrait-on, prendrait-on l'offensive? Notre armée +d'Italie, en ce moment, en donnait bel exemple. Chevert (commandé par +Conti), avec autant d'élan qu'il fut ferme dans Prague, avait vaincu les +Alpes à leurs pas les plus rudes, forcé (contre le roi de Sardaigne en +personne) les gorges âpres de la Stura, les batteries, barrières et +barricades d'un nid d'aigle, Château-Dauphin (18-19 juillet 1744). +L'armée du Rhin a moins d'ambition. Son offensive en Allemagne sera sur +notre frontière même, le siège de Fribourg, à deux pas. Opération +certaine que le Génie fera en tant de jours devant le roi, qui seul aura +l'honneur de la campagne. + +Le roi de France apprit l'invasion à Dunkerque où il se délassait près +des deux soeurs. Celles-ci, amenées à l'armée dans un royal cortége de +dames, de princesses du sang, y trouvèrent un accueil de risées si cruel +qu'elles rentrèrent en France, ne se rassurèrent qu'à Dunkerque. Les +Suisses, dans leur jargon, d'abord firent de gros rires «sur les putains +du roi.» Nos soldats rechantèrent les vieux refrains moqueurs sur +Montespan et Maintenon. Les honnêtes Flamands voient avec horreur ces +deux soeurs dont l'aînée donne au roi la cadette, cet accord dans +l'inceste. La Tournelle, toujours guindée haut, toujours reine, eût +ennuyé le Roi si ses goûts de bassesse, sa trivialité n'avaient eu leur +détente avec la Lauraguais, sa soeur, petite, grosse, mal tournée, +cynique, un avorton rieur, qu'il appelait _la rue des mauvaises +paroles_, une laide avec qui on ne se gênait pas. Il alternait ainsi de +la tragédie à la farce. Plus de réserve. Il a cassé les vitres. À chaque +ville, on loge les deux soeurs à portée. Tout près aussi son confesseur, +le bon Jésuite Pérusseau. Non que le roi s'en serve (il ne fait même +plus ses prières). Mais il le veut tout près, en cas de maladie, de +mort, pour être sur-le-champ absous. + +Au départ de Versailles, il tenait tellement à ne pas faire un pas sans +mettre en ses bagages cet homme indispensable, qu'il ne lui donna pas le +répit d'un seul jour pour se préparer. + +Près de ce douteux personnage, un autre qui l'était beaucoup moins +suivait le roi, son aumônier, Fitz-James, évêque de Soissons, pour +l'administrer au besoin. + +Caractère violent, et figure menaçante. Fitz-James, à la Tournelle, +donnait l'effroi constant du parti des dévots. Ce parti la suivait. Il +eut un grand régal à voir les risées de l'armée et la Tournelle en +fuite, à voir cette orgueilleuse, «haute comme les monts,» poursuivie +des sifflets. Pour comble, arriva à Dunkerque un témoin plus haineux, +plus malin, de sa honte, celui qu'elle appelait _Faquinet_, qu'au fond +elle craignait, Maurepas. Ennemi capital et de famille, qui naguère, +avant sa faveur, héritant de l'hôtel où elle logeait, l'avait chassée, +jetée sur le pavé. La brouille était à mort. Elle n'avait pas pu obtenir +du roi son renvoi. On l'avait éloigné en exigeant qu'il fît sa tournée +de ministre dans nos ports. Il eut des ailes, la fit en un moment, et +quand elle le croyait bien loin, il lui apparut à Dunkerque, pour +l'observer humiliée, la tenir sous son froid regard. + +Voilà le roi forcé d'aller du Nord au Rhin, et précipitamment, et pour +la guerre la plus terrible. Ce n'est pas la place des femmes. Mais la +Tournelle avait trop peur, le voyant ainsi entouré, le connaissant si +faible. Elle jura qu'elle suivrait le roi, qu'on ne l'en arracherait +pas. Dans ce brûlant mois d'août, le sang déjà aigri de mortifications, +de fureurs, d'orgies obligées, elle tomba malade en route, et retarda le +roi. Il lui fallut, à Reims, s'aliter, se purger. La médecine lui parut +si mauvaise qu'elle se croyait empoisonnée. Le roi, très-froid, porté +aux idées funéraires, entretint la malade de son futur tombeau, en +discuta la place. Bref, il partit devant, pour Metz. + +Les deux soeurs, établies à Metz fort scandaleusement dans l'abbaye de +Saint-Arnould, communiquaient avec le roi par une longue galerie de +bois, que le prieur bâtit «pour que Sa Majesté pût aller à la messe.» La +galerie extérieure et en vue fut plus choquante encore en barrant quatre +rues. Forces murmures du peuple, justement indigné de ces plaisirs +impies qui, en tel moment, narguaient Dieu. + +Le 3 août, à un long souper qui dura dans la nuit, on fit boire le roi +sans mesure. Excès fatal. Il s'y joignit, dit-on, un coup de soleil +d'août, et très-probablement le triste abus, l'effort d'un amour +refroidi auprès d'une malade au sang tourné, qui portait un germe de +mort. + +Le 4 août, le roi tombe. C'est la fièvre putride. Alarme immense.--Que +va-t-on devenir? + +On a fait cent récits de la douleur du peuple, des églises assiégées, +des prières, des pleurs, des sanglots. Il est sûr qu'on gardait alors +beaucoup encore de cet amour de mère que la France avait eu pour +l'enfant Louis XV. Mais on a dit trop peu que, dans cette douleur +entrait (et pour beaucoup aussi) la terreur de l'invasion, l'irruption +horrible de ces bandes de mutilateurs, l'effroyable récit de ce qu'ils +faisaient en Alsace. On les crut à Paris. Lamentable faiblesse d'une +grande nation qui se croit ou perdue ou sauvée dans un homme! grand +contraste à ce qu'on a vu cette année aux États-Unis. Le premier +magistrat assassiné, nul trouble. Nulle crainte, et point d'émotion. Une +chose éclata, c'est qu'en les Républiques la vie, la mort d'un homme +pèse peu. Le salut subsiste en chose moins fragile: _l'immortalité de la +Loi_. Avec la monarchie, le gouvernement personnel, on doit toujours +attendre les revirements dangereux et soudains qui tiennent au hasard +de la vie d'un individu. + +Du 4 au 12, le mal va son chemin, et nul médicament n'agit. Les deux +dames tiennent le roi, portes closes. Les princes du sang, les grands +seigneurs, restent dans l'antichambre, exclus et indignés. Cependant le +grand chirurgien, la Peyronie, déclare que peut-être le roi n'a pas deux +jours à vivre. Il dit: «Il faut l'administrer.» + +Le long et beau récit original (de Richelieu lui-même certainement +_Mém._, VII) ne peut être abrégé. Seulement il ne dit pas assez combien +dans ces alternatives déjà pesait le futur roi, le dauphin, que l'on +attendait. Cela fait comprendre l'extrême embarras du Jésuite quand la +Tournelle le pria de ne pas exiger dans la confession qu'elle fût +renvoyée avec honte. Pendant qu'elle parlait il voyait le dauphin +absent. Tous le voyaient, ce lourd enfant sévère, le vrai juge de Louis +XV, vrai croyant, intraitable, que rien ne ferait reculer. Il arrivait. +Cela enhardissait et les princes, et les prêtres. Fitz-James, pour en +finir, alla jusqu'à user des moyens populaires, faisant à la paroisse +fermer le tabernacle, même ameutant le peuple, enfin de sa personne à +grand bruit déclarant aux soeurs que le roi les chassait. + +Le roi eut une peur extrême. Il fit, dit tout ce qu'on voulait, même un +peu plus encore. Les médecins l'avaient abandonné. On le jugeait perdu. +On démolissait sans façon la fameuse galerie. Déjà la solitude se +faisait autour du mourant. Les ministres emballaient, et les princes +partaient pour l'armée. L'absence des médecins fut le salut du roi. Un +empirique lui donna l'émétique. Et dès lors il fut beaucoup mieux. + +La reine était venue, et il lui demanda pardon. Pour le dauphin, on +craignait que la vue du successeur ne fît mal au malade. Au nom du roi, +il lui fut défendu d'avancer plus loin que Verdun. Il y est le 15 août, +et ses soeurs. La petite, Adélaïde, fort passionnée pour son père, se +mourait d'être arrêtée là. Châtillon, le dévot gouverneur du dauphin, +prit sur lui de continuer. Mais la vue du dauphin fut peu agréable à son +père. + +Promptement rétabli, le roi put passer en Alsace. Noailles et Coigny, +inquiets, trop occupés de Metz, bien moins de l'ennemi, l'avaient +(malgré leur force supérieure) laissé partir, laissé apporter à +Marie-Thérèse un renfort redoutable qui accabla le roi de Prusse. Sans +souci de son allié, Louis XV s'en tint à la petite affaire marquée pour +but de la campagne. Il vit prendre Fribourg (octobre), ennuyé de la +guerre et fort impatient de revenir à ses plaisirs. + +Son retour fut une vraie fête. On lui savait un gré infini, non d'avoir +rien fait, mais de vivre. L'invasion n'avait pas eu lieu. On fut ivre de +joie. La cour l'appela le Bien-Aimé. Paris lui arrangea un triomphe +d'empereur romain. Il entra lentement, et dans les carrosses du Sacre, +pour qu'on pût jouir de le voir, qu'on se rassasiât de sa présence. Une +part dans ces transports évidemment revenait à la reine, à ses douces +vertus domestiques qui touchaient fort le peuple, à l'union rétablie de +la famille royale. La maîtresse au contraire lui était un objet +d'horreur. Au retour sa voiture fut arrêtée à la Ferté, elle faillit +être mise en pièces. À Paris, elle osa aller voir la rentrée du roi, se +mêler à la foule; elle fut accablée d'affronts, on lui cracha au nez. +Elle rentra désespérée. Tout son orgueil l'abandonna. Elle écrivait à +Richelieu (pour le montrer au roi) que, si elle pouvait rentrer, elle ne +demanderait nulle vengeance, ne ferait nulle condition, se rendrait «à +l'ordre du maître.» (_Rich._, VII, 51.) + +Elle était à ses pieds. Mais d'autre part le Roi, qui avait vu à Metz la +bonté de la reine, sa passion pour lui, qui voyait la foule si heureuse +de leur réconciliation, ne pouvait qu'hésiter à rompre encore, à +mécontenter tout le monde. Loin de disgracier les amis du Dauphin, il +avait désigné (octobre) M. de Châtillon pour l'honorable mission d'aller +recevoir la Dauphine. + +Tout cela agissait si bien qu'après ce long sevrage d'amour physique, il +pensa à la reine. C'était la nuit du 9 novembre. La reine était couchée. +Ses femmes entendirent gratter à la porte de la chambre. Elles dirent: +«C'est sûrement le Roi.» La chose était peu vraisemblable après une +interruption de quatre années. La reine, fort timide (de son infirmité), +en avait presque peur. Elle dit: «Vous vous trompez. Dormez.» Avertie +une seconde fois, elle fit même réponse. À la troisième fois où l'on +gratta plus fort, elle se décida à faire ouvrir. C'était trop tard. Le +Roi était piqué. Il traversa le Pont-Royal et alla tout droit rue du +Bac, où sa maîtresse demeurait (_Rich._, VII, 53). + +Elle s'y attendait si peu qu'elle fut comme foudroyée, s'évanouit. Puis, +sentant mieux son avantage, elle reprit toute sa hauteur. Il s'excusait. +Elle dit: «Je me tiens contente de ne pas être envoyée par vous pourrir +en prison. Quant à retourner à Versailles, il faudrait pour cela faire +tomber trop de têtes.» À grand'peine il obtint qu'il n'y aurait que des +exils. Un coup sur le duc de Chartres, en son gouverneur qui venait de +se distinguer à Fribourg. Un coup sur le Dauphin, en son gouverneur +Châtillon, durement exilé pour toujours. Exil des ducs de Bouillon, de +la Rochefoucault, etc. Il ne disputa pas, se hâta de dire oui. + +Cette nuit d'émotions de tout genre lui rendit ou doubla sa fièvre. Elle +eût voulu qu'il exilât les princes, l'évêque de Soissons, qu'il chassât +Maurepas. Là, le Roi résista. Il ne fut pas moins ferme à refuser ce que +la Nesle avait eu seule (_Rich._, VII, 79). Ses transports, ses fureurs +ne lui valurent pas d'être enceinte. De telles alternatives lui +portèrent le sang au cerveau. Au matin sa tête éclatait. + +Le roi, pour lui complaire, sans chasser Maurepas, imagina pour lui une +cruelle mortification, une exquise torture, celle de porter à la +maîtresse sa lettre d'excuse et de rappel. Le _Faquinet_ plia, s'efforça +dans la honte de garder sa grâce légère, voulut baiser la main. Il n'eut +de la malade qu'un mot: «Donnez... Allez-vous-en!» + +Elle le croyait son assassin. Dans ses délires de fureurs, de regrets, +elle criait qu'à Reims, il avait empoisonné sa médecine, soutenait que +la lettre du Roi était aussi empoisonnée. Richelieu le croyait comme +elle, et il l'a dit à Soulavie (VII, 72). Accusation peu vraisemblable. +Maurepas, incapable de crimes autant que de vertus (comme le disait +très-bien Caylus), n'usa, pour tuer l'orgueilleuse, que de ponts-neufs +et de chansons. Sa vie n'avait pas l'importance de celle de sa soeur la +Nesle. Sa mort importait moins au salut de l'Autriche et aux intérêts du +clergé. On savait la Tournelle, ainsi que Richelieu, vouée uniquement à +sa propre fortune, plus qu'aux idées d'aucun parti. + +Le Roi la regretta dans la mesure de son mérite. Le 6 décembre, jour de +sa mort, il alla à la chasse, il alla au Conseil et puis à la Muette +souper avec quelques amis. + +Il tint à peu de chose qu'une mort autrement importante ne changeât la +face du monde, celle de Frédéric, que notre abandon accabla. En un mois, +il prend un royaume, occupe la Bohême, mais sur-le-champ la perd. Son +agent envoyé près de Noailles et de Coigny les prie d'exécuter le +traité, d'occuper celle des deux armées autrichiennes qui est de ce côté +du Rhin. Ils la laissent échapper. Au moins il eût fallu la harceler, la +ralentir. Ils la laissent marcher, leste et libre, et rejoindre +Marie-Thérèse. Le roi de Prusse était déjà embarrassé par les troupes +légères de l'Autriche qui voltigeaient autour, prenaient ses magasins, +ses vivres. Quand la seconde armée arriva, il se vit à la lettre noyé +d'un océan de guerre. Grande et terrible épreuve pour l'armée prussienne +qui eut vraiment besoin d'une solidité merveilleuse. Le Roi, dans sa +retraite, fut lent et redoutable, faisant ferme ici, là prenant des +postes importants, là menaçant et offrant la bataille (24 octobre). On +ne combattait pas. On aimait mieux l'user, l'affamer, guettant un moment +de désordre où le lion, effaré de cette âpre chasse, irait tombant dans +quelque fosse. Sa garnison de Prague, qui en sort (26 novembre), meurt +de froid. La moitié est gelée. Notre cruelle retraite de 1742 se +renouvelle pour la Prusse (déc. 1743). Frédéric, un moment, manqua de +peu la mort. Il était entré dans Kolin avec ses gardes, le quartier +général et beaucoup d'embarras. Toute la plaine autour était couverte de +la cavalerie des barbares. Ils chargent les gardes avancées, les +refoulent, fondent dans la ville (_Trenck_). Si cette attaque aveugle +eût été plus habile, le roi pouvait périr ou (pis encore) aller à +Vienne. + +Combien il dut maudire l'abandon de la France! Par elle il eut pourtant +une grande gloire, de se sauver seul par des coups de génie. Réunir, +maintenir unie une armée poursuivie de cette effroyable nuée, en +combiner sans cesse le vaste mouvement rétrograde, de manière à serrer +et rapprocher les corps pour arriver ensemble en Silésie, en présentant +toujours un redoutable front,--là, recevoir la grande invasion à la +pointe des baïonnettes, la relancer si bien qu'elle fût trop heureuse +d'échapper à son tour en couchant cinq nuits sur la neige,--ce fut chose +admirable, et plus que dix victoires. + + + + +CHAPITRE XIII + +LA POMPADOUR ET FONTENOY--VOLTAIRE ET L'ORIGINE DE L'ENCYCLOPÉDIE + +1745-1746. + + +L'opposition du roi et du dauphin s'est fortement marquée à Metz. Elle +nous donne le fil intime de l'histoire de Versailles et de nombre de +faits qui autrement seraient inexplicables. + +Le roi, imprudemment, ne chasse le gouverneur du dauphin que pour lui +donner un homme beaucoup plus dangereux. Jusque-là le dauphin n'avait +pas son guide-âne. Il l'eut dans ce nouveau venu, la Vauguyon, homme de +trente-neuf ans, et de certain mérite. Voilà l'inséparable ami du +prince, ou, disons mieux, son âme, et il sera plus tard le gouverneur de +Louis XVI. Dévot peu scrupuleux, il se démasquera en se faisant compère +et patron de la Du Barry. + +En février la Vauguyon arrive et la cour du dauphin plus que jamais est +le foyer des critiques contre Louis XV. En février, le parti opposé +offre au roi, au bal de la Ville, la brillante maîtresse qui, malgré le +Dauphin, va régner vingt années. Le roi, fort peu séduit, ne l'accepte +pas moins (de la main des banquiers, des Pâris, ses patrons), en haine +de ses censeurs dévots. + +Il était naturel que le roi, à la longue, las de ses hautaines +maîtresses, la Nesle et la Tournelle, peut-être aussi trouvant un peu +nauséabondes les facilités de Choisy, acceptât ce que jeune il avait +refusé, une femme d'esprit, une intelligente amuseuse. + +Mademoiselle Poisson, filleule des Pâris, et la fille du Poisson pendu +(en effigie), était de race de bouchers. De là de sots lazzis sur la +viande et sur le poisson. Elle n'avait nullement la fraîcheur des belles +de la boucherie. Dans ses portraits, elle est gentille et fade, +d'agréable médiocrité. Elle crachait le sang de bonne heure; c'était +peut-être la faute de sa mère (une grosse beauté hardie et forte) qui, +spéculant sur elle, la fit trop travailler. On lui fit prédire à neuf +ans «qu'elle serait maîtresse du roi.» Sa mère, dont la maison attirait +fort les gens de lettres, sans cesse faisait l'exhibition du prodige, +vantant ses talents et ses charmes, disant: «C'est un morceau de roi.» + +La mère Poisson, qui ne rougissait guère, autour de Louis XV, fit comme +un siège, une attaque en tout sens. Elle l'essaya en Diane, on l'a vu. +Elle l'essaya en musicienne. Elle brillait sur le clavecin, enchanta la +bonne Mailly. L'effet fut tout contraire sur la Tournelle. Une dame +ayant eu l'imprudence d'admirer, la Tournelle lui marche sur le pied et +lui écrase un doigt. + +Donc, il fallut attendre. Le Normand, fermier général, plus qu'ami des +Poisson et peut-être père de la petite, la maria à son neveu d'Étioles. +Posée, encadrée dans le luxe, elle put dégorger ce qu'elle avait de bas, +se former et prendre attitude. Elle eut un salon, réunit artistes et +gens de lettres, les trompettes de la renommée. Mais, son grand moyen de +succès, c'est qu'elle se fit un théâtre, avec décors, costumes, +machines, etc. Elle jouait, déployait le talent d'une agréable actrice +de second ou de troisième ordre. Elle chantait d'une voix de serin, +qu'on disait voix de rossignol. Cela retentissait plus haut. Le +président Hénault en fut ravi et put en parler chez la reine. Plus +directement les Tencin s'en occupèrent. Encore plus un Binet, un parent +des Poisson et valet de chambre du dauphin. Il la vantait au roi. Mais, +chez le dauphin, il disait qu'elle ne voulait rien qu'une place de +fermier général. + +Par un autre canal encore elle arrivait au roi, par son écuyer Briges, +qui l'eut d'abord. Enfin tous firent si bien qu'un soir il la reçut. Il +n'en fut pas charmé. Elle avait vingt-trois ans, quatre ans de mariage, +deux enfants. Elle était déjà fatiguée, molle et loin d'être neuve. Elle +fit si peu d'impression que même, un mois après, il ne s'en souvint +plus. Il fallut aider sa mémoire, lui rappeler certain soir, certaine +dame. On lui disait que, depuis ce soir-là, la pauvre dame était restée +éprise, que son mari était horriblement jaloux, qu'elle est tourmentée, +désespérée, pensant à se tuer. C'était avril. Le roi allait en Flandre. +On brusqua tout, on la lui ramena (la nuit du 22) à souper. Richelieu y +était et n'en fit pas grand cas. Mais, lui parti, en excellente actrice, +elle dit qu'elle était perdue, qu'elle ne pouvait pas retourner, qu'il +fallait qu'il la prît, la cachât n'importe où. Situation piquante. Le +roi la mit au petit entre-sol qu'il avait sur sa tête. Là, quelques +jours, en secret, il l'eut, la nourrit, tremblante et désolée des +lettres folles qu'écrivait le mari. Il vit comme on tenait à elle, +sentit le prix de ce trésor. Le voilà attaché décidément. Il ne la cache +plus. La famille sombrement muette, les murmures, les mines maussades le +piquent. N'est-il donc pas le maître? Pour faire dépit à tous, il la +déclare maîtresse, et, pour comble, à Pâques. + +Quelle chute après cette bâtarde des Condés, que le roi appelait +_princesse_! Celle-ci, la grisette, _la robine_ (comme on dit tout bas), +n'est pas _née_. Eh bien! c'est tant mieux. Le roi la crée et la fait +_naître_; il y met son plaisir. + +En quinze jours il la décore, l'honore, lui donne un train et des +palais. Il la titre du nom sonore d'une maison éteinte. Elle est et +restera la _marquise de Pompadour_ (26 avril-6 mai 1745). + +Le roi était si mal avec sa famille au départ pour la Flandre, qu'il ne +dit pas même adieu à la reine. Il aurait bien voulu laisser ici le +paquet le plus lourd, son gros jeune dévot. Mais cela était difficile. +Arrivé le 9 mai au camp, devant Tournai, il apprit dans la nuit que +l'ennemi marchait, qu'il y aurait bataille. Il défendit qu'on éveillât +son fils, partit, voulant peut-être qu'il ne le joignît pas à temps. +Mais le Dauphin fit hâte, ne lui donna pas ce plaisir. + +L'armée était très-forte (aux dépens de celle du Rhin); elle n'avait +guère moins de quatre-vingt mille hommes. Et tout cela était mené par un +malade, par Maurice, hydropique, à qui, au départ, on venait de faire la +ponction. Ce que ce héros de la mode avait tant poursuivi, et par tant +de moyens, intrigues et coups d'audace (plus que coups de génie), le +commandement en chef, il l'avait, et, mourant, il ne voulait pas le +lâcher. Autant qu'il le pouvait, il cacha son état. Il assiégeait +Tournai, mais souffrait tellement qu'il vit par l'oeil d'autrui, chargea +ses lieutenants de chercher, de choisir un lieu propice à la bataille +(_Rich._). + +En passant l'Escaut on trouvait trois villages, Autoing, Fontenoy et +Barry, où l'on fit trois redoutes, et de plus les villages avaient +devant eux deux ravins. Cela paraissait fort. Ce qui gâtait la chose, +c'est que l'armée française avait dans le dos la rivière. Sa retraite +c'était l'Escaut.--Des ponts étaient jetés tout prêts, un spécialement +pour le roi en cas d'échec. La retraite de tant de mille hommes à la +file sur des ponts étroits est une opération scabreuse. Notez que pour +garder ces ponts, on mit sur les deux rives un corps de vingt mille +hommes qui restait l'arme au bras.--Notez que pour garder le roi on +immobilisa encore sa Maison, une armée de six mille hommes d'élite avec +une batterie de canons. Plan étonnant, d'après lequel les combattants +réels n'étaient plus guère que cinquante mille. Notre supériorité de +nombre était parfaitement annulée. + +Maurice vint de Tournai dans une carriole d'osier, vit fort bien le +danger (dit Richelieu[35]). Mais le temps lui manquait pour changer de +position. L'ennemi avançait, conduit par un fils du roi George, le duc +de Cumberland, et le roi allait arriver. + + [Note 35: J'ai tous les récits sous les yeux. Le meilleur est + celui que Richelieu fit pour Louis XVI, en 1782 (_Rich._, + VII), sauf le point où il veut faire croire que seul il eut + l'idée, si simple, que tout le monde avait.] + +Le 11 mai, de bonne heure, le brouillard s'étant élevé, notre artillerie +tirait déjà. Le roi était placé un peu haut et près d'un moulin, de +manière à voir sans danger. Couvert de sa Maison, de ses canons à lui, +il était gai. Et, dans ce groupe de seigneurs, de ministres, qui +l'entouraient, pendant que le Dauphin priait tout bas sans doute, il se +mit à chanter et à faire chanter une chanson, trop gaie, de corps de +garde. Cela ne parut pas humain, au moment d'une si grande destruction +d'hommes. «C'était bravoure?»--J'en doute. Les très-braves sont calmes +et froids dans les grandes attentes. + +Les Anglais, Hollandais, Hanovriens regardaient cependant comment percer +à nous. Il fallait franchir les ravins; puis on était en face de trois +redoutes, de Barry sur la droite (regardant les Anglais), d'Autoing à +gauche et Fontenoy au centre. Dans ces redoutes tonnaient cent vingt +canons. L'embarras cependant pour Cumberland n'était pas médiocre de +s'être avancé là, si près du roi de France, nez à nez et de reculer. Le +vieil Autrichien Koenigseck conseillait de tâter, de ne pas trop +s'engager à fond. Cependant le prix était grand. Non pas Tournai, mais +le roi même. Pour qui se souvenait de Poitiers, de Pavie, de nos rois +prisonniers, cette présence de Louis XV était une grande tentation. + +Il y avait des gens acharnés. De même que chez nous la brigade +irlandaise flairait le sang anglais, dans les rangs anglais le Refuge, +les fils des protestants altérés de combat, auraient donné leur vie pour +prendre le petit-fils de Louis XIV. Ces gens-là les premiers durent voir +où il fallait frapper. Le défaut de notre ordonnance dont Maurice fait +l'aveu, c'est qu'entre Fontenoy, Barry, il y avait du vide, et nos +lignes bâillaient. Franchir le ravin sous le feu, puis en courant passer +à travers les boulets croisés de Barry et de Fontenoy, ce n'était pas +chose impossible. Mais il n'y avait guère de retour, ayant le ravin +derrière soi, peu de chance de le repasser. Il fallait avancer, dépasser +les canons, les laisser derrière (inutiles). Alors on perçait notre +armée, on la coupait en deux et l'on prenait le roi de France ainsi que +le Prince Noir prit Jean. + +Et cela se fit presque. Le ravin fut passé. Et l'on passa encore les +deux colonnes sous la grêle. Cette grêle elle-même fit serrer les +Anglais, les massa en une colonne. Nos canons dépassés derrière ne +tiraient plus, et les petites pièces que traînait l'ennemi, de moment en +moment, de la colonne ouverte, vomissaient le fer et le feu. Elle +avançait et faisait quelques pas. Six heures durant, elle avança. +Comment pendant six heures Maurice fit-il si peu pour réunir nos forces, +comment nous laissa-t-il faire si longtemps des charges inutiles, +partielles, sur la masse qui nous foudroyait?... Beaucoup s'y +obstinèrent. On dit que M. de Biron eut, sous lui, six chevaux tués. + +L'homme de Maurice, d'Espagnac, est ridicule ici quand il veut nous +faire croire que ce désastre était le comble de l'habileté, que, plus +l'ennemi avançait, et mieux il était pris, que ce massacre inutile des +nôtres avait mis justement les Anglais dans la souricière. Ce qui est +sûr, c'est que Maurice, tremblant pour le roi, commençait à effectuer la +retraite. Mais plusieurs ne voulaient pas se retirer. Nos Irlandais +frémissaient de fureur. + +Ce spectacle terrible, et rapproché du roi, le fit suer à grosses +gouttes (dit le témoin valet de chambre, _Rich._, VII, 143). Au moulin, +il était en vue, des boulets arrivaient et le passaient parfois. Il +descendit plus bas. Tous, autour de lui, fort émus. Les uns disaient +que, si le roi mettait en sûreté sa tête sacrée, on pourrait disposer de +ce gros corps qui le gardait. Que le roi prît part au combat, nul n'en +avait même l'idée. + +Le Dauphin seulement, avec son tact sûr pour déplaire, demandait à +charger, à joindre la cavalerie. Cela le perdit pour toujours; Louis XV +jamais ne l'emmena, ne l'envoya, ne l'employa à rien. Il crut, à tort +sans doute, que les conseillers du Dauphin l'avaient poussé perfidement +pour faire mieux ressortir l'inaction du Roi. Elle était remarquée et +surprenait. Nos Français, avec leurs idées de roi vaillant à la François +Ier, comprenaient peu cette sagesse. Ils l'appelaient «Louis du moulin +(_Frédéric_).» + +Beaucoup regardaient de travers ce moulin qui paralysait les six mille +hommes de la Maison du Roi, qui gardait ses canons, si nécessaires +alors. En les faisant tirer, on avait chance encore. Cela crevait les +yeux, et chacun le disait. On ne l'entendait que de reste. Mais le Roi +ne l'entendait pas. Richelieu hasarda de dire «qu'il faudrait des +canons.--Où les prendre? dit un courtisan.--Tout près. Je viens d'en +voir.--Oui, mais le Maréchal défend que l'on y touche.--Le Roi peut +l'ordonner.» + +Là-dessus grand silence. Alors timidement (non sans effort, et d'un +véritable courage), Richelieu, risquant sa fortune, demanda si Sa +Majesté voudrait envoyer ces canons. + +Le Roi parut troublé (_Rich._, 141). Il hésita, puis consentit, ne +pouvant guère faire autrement. Ces canons, à l'instant traînés devant la +masse anglaise, tirés à quelques pas, y firent une horrible trouée. Le +Roi y lâcha sa Maison. Tous se lancèrent, même les pages. D'autre part, +Maurice avait pu enfin faire parvenir aux corps isolés un ordre de +charger d'ensemble. La colonne qui en six heures devait avoir perdu +beaucoup, sous le canon tiré de près, n'était plus que de dix mille +hommes, et sous la charge, elle fondit. + +Fontenoy et la prise de tous les Pays-Bas, opérée heureusement par les +manoeuvres habiles de Maurice et de Lowendall, avançaient-ils la paix? +Point du tout; au contraire. Les Anglais ulcérés poussèrent en furieux +dans la guerre de subsides, gorgeant Marie-Thérèse, et les principicules +nécessiteux de l'Allemagne, nous foudroyant de leurs guinées.--La grosse +reine des brigands du Danube riait, engraissée de ses pertes. Des +subsides énormes de Londres, elle avait, de quoi faire son mari +Empereur, noyer la Prusse de barbares. Nos victoires inutiles de Flandre +servaient si peu à Frédéric qu'il dit: «Autant vaudraient des batailles +au bord du Scamandre ou bien la prise de Pékin.» Au moment où il +espérait quelque diversion de la France, il apprit qu'au contraire notre +armée d'Allemagne affaiblie pour celle de Flandre, venait de repasser le +Rhin. Marie-Thérèse, impératrice, était encore plus implacable, enflée +d'orgueil et de fureur. Elle ne voyait, n'entendait plus. Frédéric, par +expérience, savait qu'elle ne devenait bonne qu'en recevant les +étrivières. Il les lui prodigua. À chaque refus, une victoire. + +D'août en octobre 1745, la ligue (d'Autriche, Saxe, Angleterre, Piémont) +était vaincue partout. En Flandre on avait pris Bruges et Gand, et l'on +investissait Bruxelles. En Italie, une armée espagnole, partie de +Naples, et ayant joint notre armée de Provence, secondée des Génois, +avait séparé brusquement le Piémontais de l'Autrichien. Ce qui est bien +plus grave, les Montagnards d'Écosse avec le Prétendant descendent à +Édimbourg (2 octobre). La claymore à Preston brise l'épée anglaise. Les +enfants de Fingal et l'aigre cornemuse traversent l'Angleterre et +directement vont à Londres. + +Tout est merveilleux dans l'affaire, sublime et fou. C'est un chant +d'Ossian. Charles-Édouard, second fils du roi Jacques, qui n'avait rien +de lui, rien des Stuarts, mais tout de la Pologne et de sa mère +Sobieska, unit trois avantages, beau et intrépide, ignorant, ne sachant +rien du réel, du possible. Quand notre embarquement manqua (en mars +1744), il eût trouvé tout simple de passer en bateau sur des coques de +noix. Il resta ici, remuant Versailles en dessous par son frère, plus +adroit. Par Tencin il agit, par Richelieu qui espérait commander une +descente. + +Versailles hésitait fort, voulait, ne voulait pas. On prêta seulement +deux vaisseaux à un armateur irlandais, de Nantes, qui disait «faire la +course.» On ne donna nulles troupes, quelques armes à peine, et peu, +très-peu d'argent. Le brave prince ne s'arrêta pas à tout cela. Il avait +son roman en tête, de laisser là les Jacobites trop prudents, mais de se +jeter tout d'abord dans les Hautes Terres, chez ces vaillants sauvages +aux courts jupons d'Écosse, sans calcul et prêts au combat. La folie +polonaise avec la folie gaélique, cela pouvait faire quelque chose +d'extraordinaire, de grand. L'absurde de la chose, l'improbable aidaient +au succès. Arrivant seul et sans force étrangère, il avait plus de +chance. Nul souci des moyens. Il calculait si peu qu'il avait pris +l'habit le plus impopulaire, le plus mal vu en Angleterre, celui du +séminaire écossais de Paris. + +Tout se fit par gestes et regards, car il ne savait pas leur langue, ni +eux la sienne. Ils le virent, furent émus. Dès qu'ils furent douze +cents, la cornemuse en tête, ils descendirent dans Édimbourg; alors, ils +furent trois mille. Sans se compter, ils chargent les Anglais à Preston, +Pans, et les défont. Toute l'Écosse se déclare. Mais la difficulté était +de mener jusqu'à Londres ces fils de la montagne, si attachés au sol +natal. Beaucoup laissent le prince, qui n'avance pas moins. Plus il +enfonce en Angleterre, plus il espère deux choses: que le vieux +_loyalisme_ va remonter au coeur des Jacobites anglais; que la France, +l'Espagne, rougiront à la fin, ne voudront pas le voir périr. + +Le secours fut étrange: trois compagnies françaises, juste assez pour +nous compromettre sans le fortifier. Les Jacobites, d'autre part, loin +d'avoir quelque élan, furent plutôt effrayés. Ils ne voulaient rien +faire sans une grosse armée de la France. Les wighs, les anti-jacobites +ne bougeaient pas non plus. Il en fut justement comme à l'invasion de +Guillaume en 1688. Nul mouvement ni de l'un ni de l'autre parti. Mais +cette fois, la chose fut d'autant plus plaisante qu'elle eut lieu au +moment où les Anglais croyant la guerre très-loin, en Allemagne, +bouillonnaient de vaillance, guerroyaient de paroles, impitoyablement +soufflaient le feu, le fer. La guerre? Mais la voici, à deux journées de +Londres. L'un dit: «Je suis marchand;--moi banquier;--moi fermier.» +C'est l'affaire du Roi, des soldats. + +Situation comique. Celle d'Auguste III devant le roi de Prusse ne l'est +pas moins; il s'enfuit en Pologne, et Frédéric, pour la seconde fois, +gardant la Silésie, a fait plier Marie-Thérèse. Le Savoyard, chassé par +nous de la Savoie, de tous ses États presque, voit tomber ses places une +à une; on conduit en triomphe notre Infant Philippe à Milan. En Flandre, +nous serrons Bruxelles. Tant de succès, par dessus Fontenoy, mettent le +Roi plus haut qu'il ne le fut dans tout son règne. Ses censeurs de +Versailles sont désorientés. La maîtresse, déclarée à Pâques, au mépris +des saints jours, n'a pas porté malheur. En septembre, à Versailles, +elle a son Fontenoy. + +La ligue universelle de la cour, les lazzis, les chansons qui +l'attaquent, les innombrables _poissonnades_, obligent la Poisson +d'avoir un grand mérite. Elle a celui des convenances. Tout au rebours +de la Tournelle, si insolente pour la reine, celle-ci devant elle humble +et tendre, semble demander grâce, même avoir besoin d'être aimée. À sa +présentation, sous les yeux de tant d'ennemis, elle fut et charmante et +touchante. La reine lui sut gré de son trouble, la rassura, lui fit un +accueil quasi-maternel. Elle jugea qu'après tout, si le Roi devait avoir +une maîtresse, celle-ci était la meilleure. Cette faveur alla bien loin. +Elle la fit dîner avec elle à Choisy. + +Grand coup pour le Dauphin. Vraie lumière sur Versailles. La reine +n'était pas en tout de la cabale. Ses lettres (à l'occasion de Fontenoy, +_Arg., éd. J., t. V, sub: fin_.) montrent qu'en bien des choses elle +était séparée du Dauphin. Elle le fut bientôt de ses filles, vouées +passivement à leur frères, contre la Pompadour, lui enlevant le roi et +blessant la reine elle-même. + +Tant que nous n'avions pas le _Journal de M. de Luynes_, nous ne savions +pas la part immense que les filles du Roi eurent dans sa vie. Et partant +nous ne sentions pas combien la Pompadour fut utile pour faire équilibre +à cette funeste influence. Nous aurions pu le deviner pourtant en voyant +qu'aux premières années, les hommes de valeur, Argenson, Machault, +Duverney, Quesnay, les Encyclopédistes, sont tous avec la Pompadour. +C'est évidemment le parti de Voltaire et de Montesquieu. Dans le +très-beau pastel que Latour a fait d'elle, déjà pâle et usée, elle se +pare de ces beaux génies. Elle a sur son bureau, très-ostensiblement, +l'_Esprit des Lois_, la _Henriade_, je crois même un volume de +l'_Encyclopédie_. + +Elle était médiocre et froide, mais dirigée par des têtes plus fortes +(une Lorraine surtout, madame de Mirepoix). Elle sentit très-bien, dès +la seconde année, qu'elle n'avait nulle chance de garder un amant +satisfait, un homme secrètement dominé par ses filles, que par +l'amusement, une vie d'art et de plaisir, tout opposée à la torpeur +malsaine de ces influences secrètes. Son _théâtre des cabinets_ groupa +près d'elle un monde de courtisans, d'artistes, tous ravis d'approcher +le maître. À la réalité, aux soupers, aux caresses qui servaient le +parti dévot, elle opposa l'illusion et la fantaisie du théâtre, les +séductions de l'esprit. Elle s'y mit, s'y usa sans réserve. Sa jolie +voix et son talent d'actrice, cent sortes de costumes la renouvelaient +tous les soirs. Sa douceur fade allait à l'_Herminie_ du Tasse; sa +simplicité (fausse) lui permettait pourtant de jouer les bergères, +_Églé_ et _Galathée_. De bonne heure, elle fait des rôles humbles de +vieilles, et pour bien faire entendre qu'elle ne prétend qu'amitié pure, +elle joue _Uranie_, dans une robe pailletée d'étoiles. + +Quelque peu digne qu'elle en fût, il est sûr qu'elle fut (pendant près +de dix ans, 1745-1755), avant la grande guerre, un centre pour les arts +et les lettres. Elle fut bien moins une maîtresse qu'un ministère. Ceci +explique un peu pourquoi elle eut besoin de tant d'argent. Elle ne put +avoir, avec cette énorme dépense, le désintéressement de la Mailly, la +Nesle. Des arts charmants naissaient, dans la décoration intérieure, +dans l'ameublement. C'est un trait spécial, original du siècle. Ces dix +ans en furent l'apogée. Le déclin commença après, vers 1760. + +Par là elle avait prise sur le Roi pour qui l'intérieur était beaucoup, +si ce n'est tout. La question était de savoir si, de l'art, il pouvait +passer aux idées de progrès politique, social, aux nouveautés qui +venaient rajeunir, sauver ce monde vieilli. C'était là le débat et le +combat réel entre la Pompadour et la famille royale. Déjà assez +adroitement on avait introduit Voltaire, comme victime de la cabale du +Dauphin. La forte antipathie de Louis XV pour son fils lui fit même +accepter les risées que Voltaire faisait tous les jours de Boyer. +Celui-ci se plaignant de passer pour un sot, le Roi dit: «C'est chose +convenue.» Richelieu, la Tournelle, firent envoyer Voltaire auprès de +Frédéric. On lui fit rédiger le manifeste de la descente en Angleterre. +La Pompadour inaugura le théâtre des cabinets par son _Enfant Prodigue_. +Voltaire fut entraîné. Elle le fit académicien, gentilhomme de la +chambre, historiographe du Roi. Dans sa vivacité crédule, il partageait +le rêve de d'Argenson et de tous. Ils croyaient que le _Bien-Aimé_, à +force d'amour et d'éloges, de flatteries qui étaient des leçons, aurait +pu être transformé, mis sur la voie des grandes choses. + +Il est certain que la nécessité semblait fatalement y pousser elle-même. +Sans un changement radical qui étendrait l'impôt à tous, au clergé et à +la noblesse, on succombait, on périssait. La Pompadour avait pour +patrons les Pâris, ce Pâris Duverney, qui, sous M. le Duc, voulait +imposer le clergé. Machault, contrôleur général, partageait cette idée. +Elle le soutint, le prit à coeur, le défendit longtemps. C'était l'idée +du siècle, et pour la France et pour l'Europe. Voltaire, après la +guerre, ne voit pour l'Allemagne ruinée nul remède que ceux de Frédéric +(plus tard de Joseph II), la sécularisation des biens ecclésiastiques +(éd. B., t. XLVI, 534.) + +Question financière qui touchait le terrain moral. Le clergé, c'était le +passé. On ne pouvait toucher au clergé, qu'en suscitant l'idée nouvelle. +Non formulée encore, elle se faisait jour par les belles lueurs isolées +qui perçaient çà et là dans les sciences et les arts. Faire un corps +général des lettres, arts et sciences, au point du XVIIIe siècle, +c'était évidemment le travail préalable. + +Voici ce qui advint. Le vieux et savant d'Aguesseau, malgré les côtés +tristes, misérables de son caractère, avait deux côtés élevés, sa +réforme des lois, et une passion personnelle, le goût et le besoin de +l'universalité, certain sens encyclopédique. Un jeune homme, un jour, +vint à lui, homme de lettres vivant de sa plume, et assez mal noté pour +des livres hasardés que la faim lui avait fait faire. Cet inconnu +suspect fit pourtant un miracle. Le vieux avec stupeur l'écouta, +déroulant le gigantesque plan du livre où seraient tous les livres. Dans +sa bouche, les sciences étaient lumière et vie. C'était plus que parole, +c'était création. On eût dit qu'il les avait faites, et les faisait +encore, ajoutait, étendait, fécondait, engendrait toujours.--L'effet +fut incroyable. D'Aguesseau, un moment au-dessus de lui-même, oublia le +vieil homme, fut atteint du génie, grand de cette grandeur. Il eut foi +au jeune homme, protégea l'_Encyclopédie_. + +Prodigieuse sibylle du XVIIIe siècle, combien d'autres il fit ou +changea, ce grand magicien Diderot! Il souffla, certain jour; il en +jaillit un homme, et son homme opposé: Rousseau. + +L'énorme et indigeste monument, l'_Encyclopédie_, tout informe qu'il +est, étonnamment fécond, où la Révolution déjà coule à pleins bords, +avait pourtant besoin, contre son ennemi le Clergé, d'avoir son ennemi +le Roi. C'est pour la Pompadour un titre de l'avoir si longtemps, si +obstinément soutenu, jusqu'à l'achèvement, pendant plus de dix ans. Plus +d'un article hardi en fut fait à Versailles, au petit entre-sol qu'y +occupait Quesnay, l'illustre créateur de l'Économie politique, le +médecin de la Pompadour. + + + + +CHAPITRE XIV + +LE ROI CONQUIS PAR LA FAMILLE--RÈGNE DE Mme HENRIETTE PAIX DE 1748 + +1748 + + +Le fait le plus obscur et le plus surprenant dans toute l'histoire de +Louis XV, c'est l'assentiment passager qu'il donna aux grandes vues de +d'Argenson l'aîné, l'utopiste, disciple de l'abbé de Saint-Pierre. + +Le fameux d'Argenson le père, le rude homme de police sous Louis XIV, +qui eut la large étoffe d'un grand homme et d'un bas coquin, eut deux +fils d'un esprit contraire. Le cadet fut très-fin, un renard, valet des +Jésuites. Par eux, il monta vite, les ayant bien servis dans leur +très-grande affaire de faire reine Marie Leczinska. La reine s'en +souvenait, l'aimait. Au grand drame de Metz, il joua double jeu entre la +reine et la maîtresse. Cela le fit très-fort quand celle-ci revint (nov. +1744), et il put faire donner les affaires étrangères au frère qu'il +croyait diriger. Il n'y voyait qu'un simple. Mais justement cette +simplicité loyale, hardie, fut une force,--à ce point qu'un moment il +fit marcher le roi contre la cour et la famille, dans la vraie voie de +la raison. + +Il voulait l'alliance _protestante_ de Prusse, Saxe et Hollande (plus +celle du Piémont, qui aurait été chef de la libre Italie). La famille +voulait l'alliance _catholique_, d'Espagne-Autriche (avec une Italie +soumise aux Espagnols). + +D'Argenson séduisait le roi par l'espoir de la paix. Le roi semblant si +haut (octobre 1745), heureux partout, en Flandre, en Piémont, en Écosse, +il y avait des chances réelles pour regagner, détacher de la ligue les +États secondaires, Saxe, Piémont, Hollande. Cela était sensé. + +Il existait vraiment un parti en Hollande, anti-anglais et +anti-orangiste, qui se lassait de suivre l'Angleterre. + +Il y avait pour le Piémontais un intérêt réel à se mettre avec nous. + +Quant à la Saxe, à la Pologne, réunies sous Auguste III, d'Argenson +faisait un roman. Il eût voulu une Pologne héréditaire, l'assurer au +Saxon, aux Allemands, dans la supposition très-vaine que ces peuples +d'esprit contraire s'uniraient pour former une barrière contre la +Russie. + +Pour l'Italie, le plan était très-beau. Une fédération d'États égaux +entre eux. Un gardien armé, le Piémont, qui aurait eu Milan. Venise +aussi avait un peu de Lombardie. La Toscane redevenait république. +L'Espagnol gardait Naples. Mais tout prince étranger devait opter, jurer +de se faire Italien. L'Autrichien à jamais chassé. La France se +chassait elle-même et généreusement s'excluait de l'Italie, libre par +elle. + +La vraie difficulté était notre petit Infante, son mari qui alors tenait +Milan. Le roi, à cause d'elle, était fort Espagnol. Retirer Milan à sa +fille pour le donner au Savoyard, cela devait lui être dur. Il était, il +est vrai, pour le moment mécontent de l'Espagne, que le succès rendait +indocile, insolente. Il était peu content de l'Infante elle-même, qui ne +se fiait pas à lui seul, intriguait en dessous avec Versailles (le +Dauphin, Noailles, Maurepas). De plus l'Infante, belle et jeune, mariée +sans mari (avec l'Infant toujours absent), avait en attendant pris un +vieux galant, un évêque ambassadeur de France. Point fort sensible au +roi, qui était jaloux de ses filles. + +Il aimait la géographie. De sa main il traça le plan du partage nouveau +qui rognait la part de son gendre. Tout se fit entre lui et d'Argenson. +Pas un mot au Conseil. Maurepas cependant le sut, et avertit +l'ambassadeur d'Espagne. Il accourt, il crie, pleure. «On l'entendait +hurler.» (_Arg._) C'est bien pis à Madrid. «On se couvre la tête de +cendres.» Ici, la reine et Henriette, la cour, tout entourait le roi de +désolation et de deuil. Le traité (qu'il signa à contre-coeur) alla fort +lentement à Turin. Très-rapide, au contraire, marchait une armée +autrichienne. Le Piémont a peur, nous trahit. Nos Français sont surpris, +et les sots Espagnols qui pleuraient tant pour le traité, pleurent +maintenant de l'avoir refusé, d'être battus, chassés partout. + +L'affaire d'Écosse alla de même. On paya pour Charles-Édouard des +Suédois qui ne partirent pas. On envoya Richelieu à Brest pour embarquer +des troupes; beaucoup d'argent, nul résultat. Cependant le roi George a +rassemblé trente mille hommes qui refoulent Édouard au Nord. Vainqueur +en reculant à Falkirk, il n'en est pas moins vaincu décidément à +Culloden (avril 1746). Là des massacres horribles. Un sur vingt décimé. +Le fer, le feu partout, la froide application du plan suivi depuis, de +faire des Hautes-Terres un désert. + +Toutes les forces de la France (1746) sont concentrées en Flandre pour +la guerre de parade que le Roi fait en mars. On réunit pour lui cent +vingt bataillons près d'Anvers, cent quatre-vingt-dix escadrons. Anvers +pris sur-le-champ, le roi a ce qu'il veut, et le 30 mars, au début même +de la campagne, il a fini la sienne, revient droit à Versailles. Le +maréchal de Saxe, Lowendall et Conti, continueront l'oeuvre facile de +prendre les villes de Flandre, et Maurice gagnera l'inutile victoire de +Raucoux. + +Toute l'année 1746, oisive pour le roi, passe comme un tourbillon de +fêtes, sauf en juillet un deuil assez court. La dauphine espagnole meurt +le 6 à Versailles, et son père, Philippe V, le 20. Cela finit le long +règne de la Farnèse. Le nouveau roi, Ferdinand VI, se défie de cette +belle-mère, l'éloigne, s'intéresse fort peu à son frère, D. Philippe, +mari de notre Infante. D'autant plus les deux intrigantes, l'Infante et +la Farnèse, perdant terre en Espagne, se reprenaient ici sur Versailles +et voulaient y jeter le grappin. Le moyen eût été d'y mettre une seconde +dauphine, une soeur de la morte (une naine toute noire, dangereux +diablotin). Elles s'y prirent maladroitement et révoltèrent le roi. Par +un procédé double, en lui écrivant des tendresses, elles animaient le +Dauphin contre lui. «Dévotes, harpies, catins,» tâchaient de le rendre +amoureux. Elles parlaient au nom du roi d'Espagne, qui n'en savait un +mot. L'Infante en vint enfin, dans sa fureur d'enfant gâtée, au point +qu'elle gronda son père, le menaça. Cela trancha. Le roi fit écrire à +Madrid que nous nous avions ici trop d'horreur pour l'inceste, qu'on +n'épousait pas les deux soeurs. Il suivit d'Argenson, il accepta son +plan de demander plutôt une Saxonne, de regagner ainsi la Saxe et la +Pologne à l'alliance française. + +Après la Saxe la Hollande. D'Argenson insistait pour qu'on fît celle-ci +médiatrice. Des conférences furent ouvertes à Bréda. Il y reprit son +plan de nous regagner le Piémont en lui donnant Milan, en resserrant la +part de l'Infant, notre gendre. Propositions secrètes qui transpirent à +Madrid. L'Infante et la Farnèse pleurent, crient. Un tonnerre de +sanglots s'entend des Pyrénées. Quel est l'indiscret? Le roi même. Il +dénonce là-bas celui qu'il approuvait ici. Comment? Par extrême +faiblesse. Il avait une lettre suppliante de Philippe V mourant. Il +sentait que l'Infante serait désespérée, furieuse, si (sans lui dire un +mot) on lui ôtait Milan, la couronne de fer, pour la donner au Savoyard. +Il eut peur de sa fille, rejeta tout sur Argenson. + +Celui-ci était seul. Il pouvait se vanter d'avoir réuni tout le monde, +mis les partis d'accord. Tous contre lui. Il eût fallu bien du courage +dans la Pompadour pour l'aider contre la cour et la famille. Ce triste +visage (à la crème, qu'on voit dans le pastel) n'en était guère capable. +Elle baissait. L'année 1746 fut terrible pour elle. Le pouvoir lui +venait, mais la vie s'en allait, d'abord la santé, la beauté. Si le Roi +eût été un peu absent, elle eût pu remonter. Il ne le fut qu'un mois, et +elle ne put pas respirer. Ministre tout le jour, la nuit chanteuse, +actrice, mise au lait et crachant le sang, elle s'exterminait. Et le Roi +était ennuyé. Aux ballets où elle figure, il bâille. «J'aime la +comédie,» dit-il, et il y bâille aussi. Il ne se plaît un peu qu'aux +Italiens, au spectacle où elle n'est pas. Elle semble finie déjà (1747). +Elle a l'air épuisé, «sucé,» dit d'Argenson. Elle souffrait du mépris de +Paris. Point d'affront qu'à Versailles elle n'ait du Dauphin, de +Mesdames. La nuit, c'est pis encore. Le Roi allait toujours chez elle, +ce qui trompait les simples. Mais en réalité, c'était pure habitude. On +sut lui mettre en tête qu'elle était très-malsaine. Sous tel ou tel +prétexte, il couchait sur un canapé (_Hausset_). + +«La Pompadour va être renvoyée. Le Roi vivra dans sa famille.» (_Arg._, +1747.) + +La famille? qu'était-ce? Non, certes, le Dauphin. C'est un peu la +Dauphine, une bonne Allemande. C'est beaucoup, c'est surtout la fille +aînée du Roi, la très-douce madame Henriette, sa petite soeur Adélaïde. + +Madame Henriette était une pâle fille du Nord, très-maladive et +très-timide, qui avait près du Roi comme un respect tremblant, presque +peur. Cela lui plaisait. C'était un coeur charmant et bon, coeur brisé +et la victime de son père qui l'avait traité durement. Élevée presque +avec le petit d'Orléans et jouant avec lui, elle avait bien cru +l'épouser. Mais le Roi était tout à fait pour les Bourbons d'Espagne, ne +voulait nullement approcher Orléans du trône. Il aimait mieux d'ailleurs +l'Infante. Il immola Henriette, ne la maria point. Qu'arriva-t-il? Cette +bonne soeur n'en fut pas moins toujours du parti de l'Infante à qui on +la sacrifiait. Comme les chiens battus qui d'autant plus s'attachent, +elle se donna toute à son père. La cabale dévote lui faisant un devoir +de l'envelopper, le gagner, elle trouva ce devoir très-doux. Élevée par +la vieille madame de Ventadour, une dévote bien peu scrupuleuse, +Henriette prit le rôle qu'on voulait; elle força sa timidité, fit chez +elle des _soupers_ au roi (_Luynes_, _Argenson_, _Campan_, etc.). Chose +certainement pénible à une si modeste personne, et si souvent malade. +Mais elle se vainquit tellement qu'il se trouva chez elle à l'aise plus +que partout ailleurs, s'habitua à elle, comme à un doux animal +domestique dont on ne peut plus se passer, qui ne se plaint jamais, +accepte tout caprice, qui voit sans voir et souffre tout. + +Succès réel du parti du Dauphin qui par la soeur faisait arriver, +réussir, tout ce qui eût choqué du frère. Le roi croyait pour elle n'en +jamais faire assez. Il lui donne à Versailles (où elle n'avait besoin de +rien) _huit cent mille livres de rente_, justement quatre fois plus qu'à +la Pompadour, qui en a alors 200,000. Tout à l'heure, il va lui créer +une Maison, dames et grands officiers, presque au point d'éclipser la +reine. + +La reine y gagna fort. Autant le roi avait été jusque-là sec pour elle, +même dur, autant il fut aimable. Nul doute que la très-bonne fille n'eût +obtenu cela de lui. La reine eut des étrennes et la Pompadour n'en eut +plus. Le roi fit le jeu de la reine, et pria les seigneurs de la +distraire un peu. Enfin il fit la chose qui ravit tout le monde. La +_Bête_ fut chassée, je veux dire Argenson. Quelle joie pour notre +Infante! Qui peut lui faire cela, sinon son humble soeur, empressée à +servir celle à qui on l'a immolée. + +Argenson renvoyé (février 1747), c'est toute une révolution. Nous +tournons le dos à la Prusse, à la Hollande et au Piémont. Nous +reviendrons de plus en plus aux alliances catholiques, aux Espagnols, +aux Autrichiens. + +Même avant qu'il tombe, on a à regretter d'avoir négligé ses avis. +L'alliance du Piémont manquée nous ruine en Italie, nous amène en +Provence les bandes autrichiennes, dont nous étions noyés sans un hasard +heureux, l'insurrection de Gênes (V. le très-beau récit de Sismondi). +L'alliance de Hollande qu'Argenson travaillait, et qu'on fit avorter en +envahissant ce pays, y tua le parti de la France, donna force au parti +anglais et orangiste. La populace des ports fit ce qu'elle avait fait +pour Guillaume III en 1672. Elle voulut, exigea un stathouder, imposa à +la république un très-indigne chef, Orange, serviteur des Anglais. Notre +imprudente attaque eut ce beau résultat de sceller l'union de +l'Angleterre et de la Hollande, d'opérer l'anéantissement définitif de +celle-ci. + +Nous demandions la paix en offrant humblement de rendre nos conquêtes. +Et l'on n'en voulait pas. Cependant tout le monde était bien las, +surtout les États secondaires, pauvres comparses du grand drame où ils +ne gagnaient que des coups. Les obstinés eux-mêmes commencèrent à se +faire plus doux aussi, quand Maurice menaça Maëstricht, le boulevard de +la Hollande, quand il gagna tout près la victoire de Lawfeldt, peu +décisive, il est vrai, mais sanglante. Puis il emporta Berg-op-Zoom. Sac +cruel qui montra combien s'aigrissait cette guerre, et terrifia la +Hollande. Si l'on prenait aussi Maëstricht, notre armée débordait, et ce +riche pays, si peu fait à la guerre, se voyait appelé aux cruels +sacrifices, aux affreux moyens de défense qu'il prît contre Louis XIV, +s'inondant, se noyant, s'infligeant un désastre plus grand que n'eût +fait l'ennemi. L'Anglais aussi, ayant anéanti jusqu'au dernier de nos +vaisseaux, ayant fait son oeuvre de guerre, devenait pacifique pour ne +pas nous laisser reprendre avantage sur terre. Donc on négocia. Malgré +le maréchal de Saxe qui raisonnablement voulait d'abord Maëstricht, on +se dépêcha de traiter. + +Le but primitif de la guerre, où était-il? Et qui s'en souvenait? +L'Autriche, que l'on devait détruire, malgré sa cession à la Prusse, +était plus forte que jamais. Le mari de l'Infante, son établissement, sa +royauté lombarde, qu'étaient-ils devenus? Notre Infante voyait tout lui +échapper, l'espoir même. Le frère de son mari, Charles, le roi de +Naples, s'il eût succédé en Espagne à Ferdinand (faible et malade), +entendait laisser Naples au second de ses fils, non à son frère +Philippe, le mari de l'Infante. Donc, celle-ci, qui, avec la Farnèse, a +régné à Madrid, qui un jour eut Milan, qui (d'après le traité de 1736) +pouvait espérer Naples, se voit, entre trois trônes, à terre. + +Elle savait très-bien l'intérieur de Versailles. Elle voyait monter +Henriette. Celle-ci, sans esprit, sans adresse, quasi muette, nulle, +avait gagné le Roi. Comment? par cela même, par l'excès de l'obéissance. +On savait bien pourtant ce qui était derrière et la poussait. Que lui +ferait-on faire? Comment userait-elle de ce pouvoir croissant? Trois +personnes étaient inquiètes, fortement attristées: la Reine, la +Pompadour, l'Infante. + +La reine, tout à coup flattée du Roi (déc. 1746, déc. 1747, _De +Luynes_), n'avait pas pris le change. Elle se refroidit pour ses filles, +se fatigua du baiser d'étiquette qu'elles lui donnaient toujours chaque +fois qu'elles entraient dans sa chambre (_Luynes_, VIII, 173, 12 janvier +1748). + +La Pompadour imagina pour partager, neutraliser la grande faveur des +deux aînées, de tirer du couvent et de faire venir à Versailles, madame +Victoire, jolie fille, grande fille, déjà de quatorze ans. + +L'Infante corrompue et hardie (comme élève de la Farnèse), qui avait +hasardé déjà, comme on a vu, d'intimider son père dont elle savait le +faible coeur, hasarda un moyen d'arrêter le progrès de son goût +singulier pour Henriette. Voltaire, sous le Régent, avait fait une pièce +hardie contre l'inceste, _OEdipe_. Elle le pria (c'est lui qui nous +l'apprend), de faire une _Sémiramis_. L'inceste était fort à la mode. Le +roi de Pologne, Auguste II, disputait sa fille à son fils. La +chanoinesse de Lorraine qui se tua pour son frère, avait fait éclat et +légende (1742). Les Choiseul imitèrent. La femme de Hérault, le dévot +lieutenant de police, était publiquement maîtresse de son père, +très-riche, que souffrait le mari. Les moeurs étaient sur cette pente. +La pièce aurait paru toucher bien moins Madame (après tout respectée) +que des gens bien connus. Elle aurait averti, mais non blessé +directement. + +Voltaire était alors retiré, mécontent. Son zèle de courtisan avait fait +mauvaise campagne. Sa familiarité hardie, parmi les flatteries, avait +choqué le Roi, choqué la Pompadour qui visait à la majesté. Il avait fui +Versailles, revenait volontiers à Sceaux chez la duchesse du Maine. +Cette vieille petite fée, brouillée avec la cour, jusqu'au dernier jour +conspirait, mais littérairement, accueillait les satires. C'est chez +elle jadis que Voltaire fit _OEdipe_ (1721). Chez elle, il fit +_Sémiramis_ (1747). Il l'achevait à Sceaux (déc). En janvier il est à +Versailles, voit mieux le terrain, et prend peur. Madame Henriette, à ce +moment, quitte le petit appartement qu'elle occupait au nord pour le +grand logement royal qui termine l'aile du midi, qu'elle quittera +bientôt pour un appartement central entre le Dauphin et le Roi (_De +Luynes_). Là est le médiateur, _le chef du conseil_ de la famille (c'est +le mot qu'emploie d'Argenson); Voltaire, fort inquiet, écrit de +Lunéville, pour ajourner _Sémiramis_ (févr. 1748). + +À Versailles, une scène violente éclairait la situation (17 avril, +_Luynes_, IX). La Pompadour n'osant attaquer Henriette, lui opposait une +poupée. Elle faisait venir de Fontevrault la petite madame Victoire. Le +Roi pleura en revoyant cette enfant tout aimable, et bonne autant que +belle. Elle se suspendit à lui, ne s'adressa qu'à lui. Il se montra +très-faible. Dépenses énormes, et ridicules honneurs (pour une enfant de +quatorze ans), rien ne fut épargné. Henriette souffrait et se taisait. +Mais Adélaïde éclata. Elle crevait de jalousie. Elle cria. Tout en +retentit. Elle s'indignait, non pour elle, mais pour sa soeur, l'aînée, +une princesse de vingt et un ans, à qui la nouvelle venue dérobait les +honneurs et le coeur de son père. On vit là pour la première fois la +violence d'Adélaïde, le pouvoir qu'elle aurait. Elle n'avait pourtant +que quinze ans. Mais on lui obéit. Victoire fut éloignée, et logée au +second étage, confinée dans le petit rôle de soigner deux petites +soeurs. + +Voltaire, chez Stanislas, loin du danger, avait repris courage. +L'Infante, pour qui il fit la pièce, disait-on, allait arriver. Et ce +drame qui punit l'inceste ne pouvait déplaire à la reine. Il fut +probablement montré à son père Stanislas. Bref, _alea jacta_... Le 29 +août, la pièce est représentée à Paris. On voulait retrancher deux vers +trop dangereux. Mais on eût paru craindre. Tout au contraire la +Pompadour pensa que tout serait couvert, toute allusion écartée, si +lui-même le Roi se faisait protecteur de la tragédie. Elle lui fit +donner un décor pour _Sémiramis_. + +Ce que l'auteur avait le plus à craindre, c'était qu'une parodie, trop +claire, ne forçât de voir et de comprendre. Cette peur le jeta dans une +étrange agitation. Il écrit à la fois de tous côtés, prie le cardinal +Quirini, prie madame de Luynes, prie la reine elle-même. Six lettres à +la reine! qui répond froidement que la parodie est d'usage. +Heureusement pour lui, la Pompadour qui n'avait pas moins peur, ayant +(par le décor) fait le Roi patron de la pièce, fit défendre la parodie +(septembre). + +Voltaire la remercia, par une autre imprudence,--vaillante et +honorable.--C'était le moment triste où le traité brusqué qui finit +cette guerre, d'un trait de plume nous ôtait nos conquêtes, toutes ces +places fortes que l'on venait de prendre, ce royaume des Pays-Bas. Le +maréchal de Saxe entourait et tenait Maëstricht, la clef de la +Hollande,--bien plus l'occasion d'infliger aux Anglais un affront +solennel, de voir prendre la place, à leur nez, sans rien faire. Il +gémissait, écrivait à Versailles. Et Versailles était sourd. Excessives +étaient les misères, il est vrai. Il ne restait d'argent que pour les +fêtes. Les dévots d'autre part, la famille, toujours avaient maudit la +guerre, fait des voeux pour les Autrichiens. On précipitait tout. On +jetait les fruits de la guerre et du sang de tant d'hommes, on brûlait +de se dépouiller. Peu réclamaient. Voltaire l'osa. Dans certains vers, +au Roi et à la Pompadour, il finit par ce trait: «... Et gardez tous +deux _vos conquêtes_.» + +Le traité était fait, mais n'était pas signé (il ne le fut que le 18 +octobre). Plus il était honteux, plus on trouva blessant le conseil de +Voltaire. On n'avait pas osé s'irriter pour _Sémiramis_. Pour les vers, +on cria. Mesdames et leur parti s'élancent et courent au Roi (V. Laujon +dans _Hausset_). L'État, le Roi étaient perdus, si un homme de sa +maison, son _domestique_, osait lui donner des avis, mêlant impudemment +au nom du Roi la Pompadour. Celle-ci s'aplatit, ne dit pas un mot pour +Voltaire. Pour bien faire comprendre à Mesdames qu'elle n'était plus +rien près du Roi, qu'une amie, une _ancienne_ amie, elle joua la vieille +_Baucis_ (nov. 1748). Le Roi la releva de ces humilités en la nommant +surintendante de la maison de la reine (_Campan_). La reine, refroidie +pour ses filles (_Luynes_, VIII, 173), d'autant mieux recevait les +respects de la Pompadour. + +Le vrai mot, juste et fort, sur la paix d'Aix-la-Chapelle, fut dit aux +Halles, resta proverbial. Pour injure, on disait: «Bête comme la Paix.» + +Nous rendions _un royaume_, les Pays-Bas; et _un empire_, les Indes, où +notre grand Machiavel Dupleix faisait l'oeuvre de ruse, de cruauté, de +force, qu'ont fait les Anglais par lord Clive. + +Nous avions dans les Indes un génie, un héros. Nous ruinons Dupleix, +emprisonnons la Bourdonnais. + +Et cette paix contenait la guerre. Le traité fut si vague et si mal fait +pour l'Amérique qu'à volonté l'Anglais pouvait mordre sur nous. D'où la +guerre de Sept Ans. + +Étrange chose qu'après Fontenoy, nous subissons encore la vieille honte +de Dunkerque, le rétablissant, comme il fut, quand l'Anglais mit le pied +sur la tête de Louis XIV. + +Un trait encore nous entra plus au coeur: _l'hospitalité de la France +violée cruellement, pour obéir à l'étranger_. Louis XV avait donné +parole à Charles-Édouard de ne jamais le renvoyer. L'Angleterre +l'exigea. Ce héros, Polonais et fou, n'entendit à nulle offre, nulle +raison, nulle prière. Il n'obéit pas plus à une lettre de son père. +Dans son hôtel garni, avec tous ses vaillants, il était armé jusqu'aux +dents. Peut-être il avait quelque écrit. Il voulait se faire tuer, et +pouvoir à jamais déshonorer le roi de France. On croit de plus qu'il +était amoureux, aimait mieux mourir que partir. On le surprit en traître +à l'Opéra, on le lia. Pendant ce temps on prit tous ses papiers. On +l'emporta. Il faillit crever en route de fièvre et de fureur, criant +«Paris! ou Paradis!» (_Arg._ III, 221-227.) + +Tout cela fut cruel, nous retourna au coeur notre plaie de Dunkerque. +Chacun se sentit avili. Un jeune homme, Desforges, qui avait vu la chose +à l'Opéra, ne put se contenir. Il fit les vers fameux qui le mirent pour +longtemps en cage à Saint-Michel. Tous les dirent et les surent: + + Peuple, jadis si fier, aujourd'hui si servile! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + +CHAPITRE XV + +Mme HENRIETTE--LES BIENS D'ÉGLISE DÉFENDUS ET SAUVÉS + +1748-1751 + + +Cette ruine d'honneur, parmi tant de ruines, ce guet-apens royal fut +senti, je crois, du Roi même. Pris en ce vilain cas, comme homme et +gentilhomme, il semble que dès lors il commence à se mépriser. Je le +vois tombé bas, et dans telles choses honteuses qui jusque-là lui +auraient répugné. Il a goût à l'argent, tripote et boursicote. Puisant à +volonté au Trésor, il n'en est pas moins faufilé dans la bande des +loups-cerviers, spéculateur en blé. Très-dangereux trafic. Dans quel +but? Augmenter un peu l'argent de poche, de jeu, de fantaisies furtives. +Il a quitté l'armée pour toujours. Le travail, qu'on lui fit aimer un +moment, la Pompadour a su fort aisément l'en dégoûter. Que faire? +Enterré aux malsains cabinets de Versailles, aux malpropretés de Choisy, +il fuit le jour. La nuit, il s'amuse à griser ses filles. + +Il était tout à fait indigne et incapable de soutenir la grande +révolution, qui, de Law aux Pâris, de ceux-ci à Machault, Turgot, alla +marchant toujours dans la pensée du siècle et qui devait plus tard se +formuler ainsi: _unité d'administration_, _suppression graduelle du +privilège (et de classes et d'états)_,--_égalité d'impôt_. + +La nécessité impérieuse, l'embarras infini où se trouva l'État après la +guerre, faisait mettre les fers au feu, par un premier appel, timide +encore, aux quatre milliards du clergé. Chacun croyait qu'en France il +possédait le tiers des biens. S'il daignait faire l'aumône à l'État d'un +minime _don_, la charge portait toute sur les curés, le bas clergé. Le +haut, de luxe et de luxure, dépassait la cour même. Clermont, vaillant +abbé de Saint-Germain-des-Prés, qui avait deux mille bénéfices à donner +(et à vendre), vivait avec les filles, enlevait des danseuses, tenait +bon gré mal gré par force ou peur la Camargo. + +La France agonisante pria ces fiers seigneurs de payer quelque peu. +Machault voulut d'abord que l'impôt du _Vingtième_, commun à tous, +s'étendît au Clergé (1749). Puis il lui demanda une _Déclaration de ses +biens_ (1750). + +L'obstacle était que, nulle réforme ne se faisant dans les dépenses, +plusieurs (d'Argenson, par exemple) croyaient qu'on ne ferait +qu'augmenter le gâchis. L'obstacle était la défiance qu'opposaient les +pays d'États, leur attache à leurs privilèges. L'obstacle était surtout +la désespérée résistance du grand privilégié, du plus gras, le Clergé. + +Si celui-ci eût été prévoyant, par quelque sacrifice, il se fût honoré, +soutenu sur la pente où il glissait. Il préféra l'abîme. Il mit son +adresse à périr. Il sut, par deux moyens, entraîner le Roi avec lui. +Moyens grossiers, qui réussirent: + +1º Dès qu'on parle d'argent, le Clergé, calme depuis dix ans, redevient +fanatique. Il alarme le Roi, se bat avec le Parlement, reprend la guerre +aux Jansénistes, aux Protestants, bref, fait craindre une Fronde. + +2º Il obsède le Roi directement par la famille, employant sans scrupule +l'_ultima ratio_, la seule force efficace auprès d'un homme si vicieux, +l'énervante influence, l'aveugle dévouement de Mesdames qui s'y +immolèrent. + +Mesdames Henriette, Adélaïde, vrais jouets de l'intrigue, de la +fatalité, avaient le coeur très-haut, n'avaient ni adresse ni ruse. Leur +soeur l'Infante fort justement disait que c'étaient «deux enfants.» +Celle-ci était tout autre formée par la Farnèse, si dépravée. C'est +depuis son voyage en France (1748-1749) que le Roi vécut cyniquement à +l'italienne, ne ménagea plus rien. + +L'Infante, presque chassée d'Espagne, et pas encore en Italie, existait +comme en l'air. Elle venait mendiante, affamée, sans chemise, demandant +de l'argent, beaucoup d'argent, une grosse pension, puis des grandeurs, +un trône, et le premier vacant, Naples? Espagne? Pologne? la Corse au +moins. Elle était prête à tout. Ayant vu la faiblesse du Roi pour +Henriette, elle, la préférée, comptait avoir bien plus. Elle disait +venir pour quinze jours. Elle resta un an, serait restée toujours, si +elle eût pu, eût oublié sans peine son ennuyeux Infant qu'elle n'avait +presque jamais vu. Elle était partie si petite que le Roi, qui lui +écrivait sans cesse, ne la connaissait pas. Il alla au-devant et eut +l'agréable surprise de la trouver fort belle, grande, fraîche, parée +d'une gentille petite fille. Elle avait un grand air, et ses soeurs à +côté semblaient de maussades bourgeoises. + +Elle avait fort bien deviné que la Pompadour, en haine de Mesdames, lui +ferait bon accueil, ne lui nuirait pas près du Roi. Elle eut en effet +tout d'abord (chose mortifiante pour Henriette) la chose que celle-ci +demandait, que le roi hésitait de lui donner, l'appartement de +l'escalier secret qui permettait de le voir à toute heure. Faveur +inestimable pour l'Infante qui avait tant à dire, tant à demander. + +Ce qui fut bien plus dur pour Henriette et pour la famille, c'est que la +Pompadour fit chasser Maurepas (avril 1749), Maurepas, leur homme, leur +ministre. La reine et ses filles en pleurèrent. Le prétexte de la +maîtresse fut certaine chanson sur ses infirmités de femme, «sur les +fleurs (les fleurs blanches) qui naissaient sous ses pas.» Plus, une +accusation ridicule de poison, renouvelée de la Tournelle. Ce que +celle-ci n'avait pu, si belle, au moment le plus tendre, la Pompadour +fanée le fit, mais par l'appui sans doute de l'escalier secret à qui on +ne refusait rien. + +L'Infante paraissait s'établir tout à fait. Le Roi, que cela plût ou +déplût à la reine, lui faisait rendre mêmes honneurs. Elle siégeait +l'égale de sa mère, près de ses soeurs humiliées. Elle usait, abusait, +demandait toujours davantage. Elle eut la forte pension. Il eût fallu +de plus que le lendemain de la guerre, on y rentrât pour la faire reine. +Reine? c'est peu. Son idée fixe était de conquérir l'Empire, de faire sa +fille _impératrice_. + +Funeste idée! Elle en viendra à bout, et pour cette sottise le sang +coulera par torrents. Mais il y faut le temps. Sa folle impatience +fatiguait, excédait le Roi. Son départ fut pour lui et pour tous un +soulagement (octobre 1749). + +Elle fut très-funeste à ses soeurs. Le Roi, fait au laisser aller du +Midi, se lâcha, et pour le ressaisir, Mesdames durent descendre +beaucoup. C'était Fontainebleau, et le moment des chasses qui +finissaient le soir par de longs soupers de chasseurs où l'on buvait la +nuit. Il fallut que Mesdames subissent et la fatigue de ces courses, et +l'orgie, où, jeunes demoiselles, elles étaient tellement déplacées. On +s'y contenait peu; car, depuis cette année, on trouva que la Pompadour +même gênait: on ne l'emmena plus. + +M. de Luynes, si timide, n'ose omettre pourtant ce qui crevait les yeux. +À ces _retours de chasse_, le Roi n'eut plus personne que Mesdames, +toutes seules, aux petits cabinets (_Luynes_, 22 déc. 1749, 12 nov. +1750). + +Quels étaient ces repas? D'Argenson nous l'apprend (III, 550); il parle +d'une _cuisine nouvelle_, ailleurs du goût des salaisons, âcres, +irritantes, qu'elles prirent, des vins dangereux d'Espagne qu'elles +buvaient. Indigne amusement de voir ces pauvres dames enivrées par +obéissance. Adélaïde, si jeune, ayant six ans de moins, était vaincue +sans doute par le vin, le sommeil. La malade Henriette, elle-même +bientôt frappée et aveuglée, endurait cette veille et ces excès forcés +qui la menèrent vite à la mort. + +Une chose surprend, c'est que le Dauphin, si pieux, et qui avait tout +pouvoir sur ses soeurs, n'ait pas essayé quelque chose pour les sauver, +n'ait pas obtenu d'elles que, par excuse de santé ou autrement, elles +éludassent cette honteuse tyrannie. Le Roi ignorait tout à fait ce qu'il +était ou faisait dans l'ivresse (Voy. _Hausset_, l'aventure du privé et +de la d'Estrades à Choisy). Le matin, aucun souvenir. + +Versailles tâchait de ne pas voir. Mais le Roi, comme le Régent, eut +besoin de montrer les choses. Parfois, ayant soupé sans elles, il lui +passait l'idée de les voir, et il les voulait, mais telles qu'elles +étaient, _sans paniers_ (_Luynes_, X, 173, 23 déc), dans le déshabillé +de cette heure avancée. + +Les paniers étaient tellement dans l'habitude, qu'une femme sans cela +semblait nue. À Choisy, il était permis de s'en passer, d'aller en robe +flottante (de là plus d'un scandale). Mais à Versailles, lieu de +cérémonie, c'était bizarre, choquant. Elles obéissaient, et traversaient +ainsi appartements et corridors, non sans pâtir sans doute, et faire +pâtir aussi d'excellents serviteurs qui voyaient et baissaient les yeux. + +La Pompadour, un vrai premier ministre, et partant responsable, sentait +la royauté s'avilir, s'abîmer. Elle n'entreprit pas, comme la Nesle, de +défendre au Roi l'orgie du soir. Elle priait qu'au moins la chose ne fût +pas solitaire, dans le secret des cabinets. Elle voulait que le Roi +soupât en bas, et dans une belle salle, moins fermée, qu'on faisait +exprès (_Luynes_, _ibid._). Le Dauphin aurait dû, ce semble, y aider +fort, obtenir par ses soeurs que l'on se rangeât à cela. Sa cabale +montra une étrange immoralité, et on peut dire aussi une grande dureté +pour la malade, cet instrument qu'on immolait. On voulut l'employer à +mort et jusqu'au bout. Elle était bien commode pour le parti dévot. Tant +muette fût-elle, on la faisait parler. On cachait le Dauphin. On +montrait Henriette, comme la personne dirigeante de la famille, et _le +chef du conseil_ (_Arg._, III, 311). + +Tout cela était peu connu hors de Versailles. Paris savait en général +que le Roi menait une vie déplorable. Le public arriéré en restait au +temps éloigné, à ces vilains jeux d'écoliers, qui jadis par deux fois +ont fait chasser les camarades. On disait: «C'est un Henri III.» +D'autres aussi, par un pressentiment trop précoce mais non erroné, +supposaient que déjà il avait commencé ces vols ou ces achats d'enfants +qui n'eurent lieu que plus tard (1754-1764). On était d'autant plus +disposé à le croire que des princes, seigneurs ou fermiers généraux, +enlevaient, séquestraient réellement des enfants, des filles, des dames +même captives (ex. Charolais, Clermont, Melun, etc.). Une fille, à Noël +(_Barbier_, IV, 407), s'échappa, effarée; elle avait dix-sept ans, et on +l'avait tenue dès l'enfance à l'état sauvage. Que souffraient ces +victimes? On le sut par de _Sade_ (1754). Horrible histoire, certaine. +Dans les razzias qu'on faisait d'enfants pour le Mississipi, +l'imagination populaire s'exalta et reprit les vieilles histoires du +Moyen âge, de lèpres et de bains de sang. Les enleveurs étaient des +exempts déguisés. Ce mystère faisait dire: «C'est lui, c'est cet +Hérode, épuisé de débauche, qui est devenu ladre et qui veut se refaire +par le sang innocent.» + +Il n'y a jamais eu, dans les plus sombres jours de la Révolution, un +jour où le coeur du peuple ait été si atteint. Dès novembre 1749, on +avait vu des filles enlevées par la police, filles publiques d'abord, +puis pauvres servantes sans place ou jeunes ouvrières, et enfin de +petits enfants. On dit que les archers, pour chaque tête, avaient 15 +écus. Ce métier progressa. Un archer qui avait volé un petit écolier +trouva plus lucratif, pour 30 écus, de le rendre aux parents (février +1750, _Barbier_, IV, 437). D'autres furent volés par des femmes, vendus +à des gens riches (448.) De là, de furieuses batteries. Au quartier +Saint-Antoine, un enfant enlevé crie, on sort des boutiques, on poursuit +les exempts. Les gens du port leur cassent bras et jambes. Dès lors, +tous les matins, la foule est dans les rues. + +Au 22 mai, quatre batailles. Rue de Cléry, un commissaire a sa maison +dévastée, saccagée. À la Croix-Rouge, un cocher crie qu'on lui prend son +enfant. Les laquais, qui portaient l'épée, dégainent. Avec le peuple, +ils forcent la maison d'un rôtisseur chez qui un archer s'est sauvé. +Deux hommes y furent tués dans les caves, tout brisé. Rien de pris. On +rapporta au rôtisseur son argenterie le lendemain. Autre combat aux +Quatre-Nations et au Palais. Et là le peuple tend les chaînes, veut +faire des barricades, brûler le commissaire dans sa maison. Il tue +plusieurs archers. + +Mais le combat terrible a lieu (23 mai) à Saint-Roch. Là, on tire sur +le peuple, et on est forcé pourtant de lui livrer un archer qu'il a pris +en flagrant délit d'enlèvement. La foule traîne le corps à l'hôtel de +Berrier, lieutenant de police, puis s'arrête, se laisse amuser. La +cavalerie vient, charge, balaye la rue Saint-Honoré. + +Le peuple a le coeur gros. L'orage s'amoncelle. Quoique en mai, il +faisait un vent sec, froid, du Nord. Chose très-grave en révolution. Sur +le bruit que Berrier est allé à Versailles, la foule va au Cours l'y +attendre. Plusieurs, moins patients, se mettent à dire: «À +Versailles!»--D'autres: «Brûlons Versailles!» Cela chauffait très-fort. + +La peur était grande à la cour. D'abord, on n'en avait rien dit. Puis, +on avait dit: «Ce n'est rien.» Et là-dessus la Pompadour était venue +voir sa fille à Paris, dîner chez un ami. Tout pâle, il lui dit: «Mais, +madame! ne dînez pas ici. Vous allez être mise en pièces.» Elle fuit, +elle vole, rentre jaune à Versailles. Tous sont pénétrés de terreur. + +Le 23 mai, ce fut bien pis. Ayant toute la Maison du Roi, une armée, on +tremblait. On mit des gardes au pont de Sèvres et au défilé de Meudon. + +On eût dit que déjà la Bastille était prise, ou que les affamés du _6 +octobre_ étaient en marche. Versailles est confondu. Les femmes se +suspendent au Roi, l'enlacent. Il ne faut pas qu'il fasse le voyage de +Compiègne. Qu'il reste avec ses gardes, bien entouré de sa Maison armée. +Elles obtiennent que l'on n'ira pas. Puis on change d'avis. On prend le +parti pitoyable d'y aller furtivement. Le soir, il couche à la Muette, +puis avant le jour, rasant Paris sans y entrer, il fait son échappée qui +a l'air d'une fuite. Il disait aigrement: «Qu'ai-je besoin de voir un +peuple qui m'appelle Hérode?» À Paris, on disait: «Est-ce mépris? C'est +peur.» Donc, tout s'envenima, et ce fut un divorce. Madame Adélaïde, +«haute comme les monts,» blessée dans son orgueil, dans son amour pour +son père, fut ulcérée à mort. Et elle ne pardonna jamais. + +Ce nocturne passage du Roi le long des murs, on en assura la mémoire par +un large chemin. Beau monument du règne. C'est le _chemin de la +Révolte_. + +On put juger de l'état violent où se trouvait le peuple par le mépris +qu'il fit des affiches du Parlement, les injures qu'il lui adressa. Dans +son irritation la foule s'en prend à tout le monde, poursuit comme +mouchard, comme enleveur, le premier passant (_Barb._, 429). Rien +pourtant ne calma autant que la justice du Parlement sur quelques +misérables, un archer qui vendait, revendait des enfants. La foule +s'amusa de voir fouetter de rue en rue des enleveuses infâmes. Elle eut +plaisir à voir étrangler et brûler deux petits Henri III, je veux dire +deux garçons qui trop naïvement avaient singé Versailles et les jeunes +seigneurs si mollement punis (en 1724). Dure leçon pour les moeurs de +cour (6 juillet). Mais en même temps le Parlement, pour relever +l'autorité, consoler la police, fit pendre trois pauvres diables qui, +légitimement, justement, avaient résisté. + +On eut beau faire. L'autorité était blessée, à n'en point relever. +Elle-même s'avilit, se contredit, se démentit. D'une part, Berrier vint +déclarer au Parlement qu'il n'y avait eu nul enlèvement. D'autre part, +les archers, craignant l'enquête et la potence, vinrent montrer les +ordres de Berrier pour qu'on fît les enlèvements, ordres royaux qui +venaient de Versailles, de d'Argenson cadet, ministre de Paris (20 +juillet 1750, _Barb._, IV, 455). + +Cette agitation violente donnait une grande force aux résistances du +clergé, décidé à ne payer rien. Dans sa grande Assemblée qui se tenait +ici, il trônait, pérorait à l'aise, voyant Paris contre le Roi, et +d'autre part les États provinciaux qui ne voulaient pas plus sacrifier +leurs privilèges à l'uniformité d'impôt. L'Assemblée ecclésiastique se +posait fièrement le chef des résistances, le parti de la liberté. Audace +révoltante en tout sens. Dans le Clergé, ainsi qu'en ces États, le haut +rang écrasait le bas. Fausses et dérisoires républiques au profit des +privilégiés! + +Si terrible était le Clergé d'opposition républicaine, si emporté ce +corps où les sots devenaient des fous, que la cour en tremblait. +Plusieurs osaient parler des États généraux (imprudents +idiots!)--D'autres ne parlaient pas, mais pensaient au Dauphin, au vrai +roi du Clergé. Ils avaient hâte, se disaient: «Louis XV n'a que quarante +ans.» Le Roi savait leurs voeux, se souvenait de Jacques Clément, disait +parfois tout haut: «J'aurai mon Ravaillac.» La crainte alla au point +qu'ordre fut donné à Versailles de ne laisser entrer aucun abbé +(_Argenson_, III, 362). + +Le Dauphin était en disgrâce. Suspect en ce moment, le lourdeau avait +fait de plus une étrange balourdise, d'écrire à Maurepas, l'exilé, le +futile oracle de l'intrigue, où la famille et le Clergé voyaient l'homme +du futur règne. On pinça l'envoyé, valet de chambre du Dauphin. Le roi +le fit fourrer aux cachots de Saumur, ne dit rien à son fils, mais le +suspecta d'autant plus. + +Jamais le Roi n'avait été si triste. Entouré de tant de dangers, il +recula, réduisit ses demandes. Il fit dire au Clergé «_qu'il n'exigerait +pas le vingtième_, qu'il se contenterait de la Déclaration des biens.» +Il déclara dissoute l'effrayante assemblée, renvoya chez eux ces Brutus +au plus tôt dans leurs diocèses (15 sept.). + +Ainsi il retombait pour jamais dans l'impasse dont Machault voulait le +tirer. Il se fermait les mines d'or, les milliards du Clergé. Les +affaires étaient tristes, l'intérieur encore plus, Henriette toujours +plus languissante. Un mortel ennui le saisit. Il avait beau aller, voler +d'un lieu à l'autre, la tristesse l'y attendait (_Arg._). En vain la +Pompadour voulut l'amuser de Bellevue, petit palais de poche, improvisé. +On y joua la farce des _Pots de chambre_ (ou petites voitures) de Paris. +Mais le Roi ne rit guère. Bellevue avait le défaut d'être trop bien +placé, au point de mire des Parisiens qui d'Auteuil le voyaient +illuminé, le maudissaient. Ils en faisaient mille contes, exagérés et +faux, par exemple, qu'on y avait mis pour un million de fleurs de +porcelaine. Tout cela ennuyeux. Elle aurait bien voulu le tirer de ce +noir nuage par quelque jolie petite femme. Elle fit à Verrières de +galants pavillons pour une ménagerie en ce genre. C'était trop tôt +encore. Il était sombrement engagé dans la tragédie, un drame obscur qui +n'éclata que vers la fin de février. + +En octobre 1750, Henriette succombait à la situation. Les meneurs le +sentaient. Il leur fallait un autre appui. Quoique le Roi eût reculé, le +Clergé renvoyé n'en voyait pas moins s'écouler le délai de six mois +qu'on lui donnait pour déclarer ses biens. Le Dauphin était en disgrâce, +et cela au moment où, devenant majeur, il serait entré au Conseil. S'il +n'y entrait, s'il n'était là pour contenir, intimider Machault, celui-ci +(armé du besoin) pouvait bien passer outre, faire lui-même et par des +laïques cette terrible enquête que redoutait tant le Clergé. On allait +découvrir le mystère, ouvrir l'Arche, pleine d'or, étaler cette grande +pauvreté du Clergé qui montait à quatre milliards. + +Le temps pressait. On n'avait pas deux mois jusqu'au 28 octobre, jour +décisif où l'on verrait si le Dauphin entrerait au Conseil, ou si le roi +le tiendrait à la porte (et l'excluant exclurait le clergé). + +Comme en septembre 1742, un miracle se fit en octobre 1750. Le Dauphin, +le Clergé obtinrent ce qu'ils voulaient. Mais bien plus, le roi, le +Conseil, l'autorité publique, tout alla dans un sens nouveau. Tout fut +retourné comme un gant. + +Explique qui pourra. Dans une révolution si brusque, je ne sens plus la +main douce, faible, malade, la molle influence d'Henriette. Je sens déjà +une jeune main, violente, et qui veut casser tout. Je sens celle qui +emportera d'un tourbillon l'année suivante (1751), et qui en février va +avoir son avènement. C'est le règne d'Adélaïde. + +Enfant, elle avait rêvé d'être une Judith. Il en fallait une pour le +Dauphin, pour le Clergé, pour tous les honnêtes gens. Elle dut s'avancer +et sauver le peuple de Dieu. + +Elle avait dix-sept ans, Henriette vingt-quatre. Elle ne l'avait jamais +quittée, et révérait son droit d'aînée. Mais Henriette gisait inutile, +servait trop peu la cause. On la dédommagea, on tâcha de la consoler, en +lui donnant enfin sa Maison princière et royale. Elle fut enterrée dans +l'honneur. + +Même procédé pour Machault, avant de s'en débarrasser. Par-dessus les +Finances, il eut la belle place, lucrative, de Garde des sceaux, porte +d'or, porte de sortie, par laquelle il quitterait bientôt les Finances. + +Cela se fit très-vite, au moment de Fontainebleau, moment trouble des +grandes parties, des chasses et des _retours de chasse_ où le roi était +moins lucide. On arriva le 7. Le roi mollit le 12, permit au Dauphin de +venir. Le recevant pourtant il lui inflige encore une petite misère, une +épreuve, demande ce qu'il pense de Maurepas. Le gros baissant la tête: +«Je ne m'en souviens plus.» Le roi, content de ce mensonge, le croyant +aplati, le 28, l'admit au Conseil, et d'abord aux Dépêches. Et, pour +l'initier, il lui donna Machault, sa bête noire. + +Mais cela ne fait rien. Cette masse de chair, même muette, pèse +énormément. Car il est l'avenir. Et il n'a que faire de parler. Les +ministres agiront de manière à lui plaire. Il est là le 28 octobre, et +déjà en novembre, Saint-Florentin reprend la persécution du Midi. (Voy. +_Sismondi_, _Peyrat_, etc.) Les troupes revenues de la guerre vont faire +la guerre aux Protestants. Le sévère intendant qui pendait les pasteurs, +ne suffit plus. Il faut des courtisans, des zélés, qui troublent le +peuple. Celui que l'on envoie fait sa cour par une ordonnance qui veut +qu'on rebaptise, qui provoque follement une inquisition des curés. + +Ceux de Paris, de même brusquement réveillés, faisaient la chasse aux +Jansénistes, épiaient les mourants, ne se contentaient plus d'un billet +de confession. On leur faisait subir un interrogatoire. Pour réponse ils +agonisaient. + +On fit mourir ainsi un véritable saint, Coffin, le bon recteur qui +obtint du Régent que l'instruction fût gratuite, Coffin, l'auteur des +hymnes qu'a adoptés l'Église. Chose odieuse qui criait au ciel. Des +rassemblements se formaient. Le peuple s'indignait, voulait intervenir. +Le Parlement, dans ce cas évident où la Paix publique est troublée, +appelle les curés refusants. L'un, ne daignant répondre, il le met aux +arrêts. Le roi blâme le curé sans doute? non pas, le Parlement. Le roi +goûte l'affront qu'on a fait à ses juges, enhardit la persécution. + +Est-ce la peine de dire que la fameuse _Déclaration des biens d'Église_ +qu'il exigeait va à vau-l'eau? Changement ridicule. Elle ne se fera pas +pour le roi, mais seulement _du Clergé au Clergé_, tout à fait en +famille, et par ses agents seuls, estimant les biens à leur guise (déc. +1750). + +Que le Clergé doit rire! Il l'a échappée belle. Le voilà qui n'a plus +besoin de se défendre. Il va devenir conquérant. + +Et conquérant sans peine. Le roi qui le chassait en septembre, se +trouve, en mai, si bien son homme, que lui-même il lui livre le droit +des magistrats. + +Un droit énorme, immense. Quel? la charité de Paris. + +Paris, c'est un royaume de maux, d'infirmités, de vices. Par le doux mot +chrétien de Charité, on entendait non-seulement _la bienfaisance_ et les +hospices, mais _la pénitence_, la correction, Saint-Lazare et le nerf de +boeuf (Voy. Blache), les filles, même filles de théâtre, disciplinées à +la Salpêtrière, les enfants, apprentis ou pages, qu'on moralisait par le +fouet, c'était un triste monde, obscur, l'_anima vilis_ infinie. Sept +mille à la Salpêtrière! Le gouffre d'arbitraire était depuis cent ans +soumis du moins à l'oeil du magistrat, à une certaine surveillance de la +Justice. Cet oeil était gênant. On le crève un matin, si j'ose ainsi +parler. Et le roi remet tout aux prêtres. + +Autre chose. Minime, mais sensible à Paris. Les dons des fêtes (aux +naissances des princes) ne passent plus par les mains parisiennes des +magistrats municipaux. On marie six cents filles. Les dots sont données +aux curés, qui les distribueront à mesure par parcelles, selon qu'ils +sont contents du mari, de la femme. Belle réjouissance qui devient un +pouvoir de chicane et d'inquisition! + +Le roi marchait si bien, vite et roide, aux voies du clergé, que c'eût +été dommage de le distraire. Le Dauphin devient admirable. Il +s'assouplit. Il se fait tout petit. On dirait qu'il retient son +souffle. On en est très-content. Il est tellement discipliné qu'au +besoin il se prête à couvrir de son caractère, de son austérité connue, +certaines choses. Le roi, allant aux parties solitaires de la Muette, +Choisy, Compiègne, montant avec ses filles en voiture à Versailles, pour +imposer aux langues, fait monter le Dauphin. Mais là, au bout d'un jour, +le Dauphin sent discrètement qu'il peut gêner, et revient seul +(_Luynes_, 1750, 4 janvier, 1er juin). + +La comédie de la cabale était d'effacer le Dauphin. Ce sont Mesdames qui +conseillent le roi. Elles posent en homme d'État. Leur singe, la petite +Louise, une soeur de dix ans, prend la gravité d'un ministre (_Luynes_, +XI, 6). On fait pour les aînées des extraits du P. Barre, de sa +nauséabonde Histoire et autres. Henriette y succombe. Adélaïde en prend +ce qui plaît à son père, les généalogies, le cérémonial, l'étiquette. +Elle en est l'oracle. En cela, et en tout, elle prime. Elle est la +favorite. La _déclarer_, c'était annoncer l'action dominante ou régnante +désormais du parti dévot. Ce pas hardi fut fait le 17 février 1751. +Toute la cour était sur la glace, ou glissait. Elle monta dans le +traîneau royal, où l'aînée jusque-là était toujours avec le roi. Elle se +fit aînée, siégea près de son père. Henriette eut le second traîneau. + +Dans cet état bizarre le roi pourtant communiait. Plusieurs en étaient +étonnés. Mesdames communiaient, et firent avec la reine les dévotions du +Jubilé (la cinquantième année du siècle). Grande occasion de pénitence. +La reine y était absorbée. Elle était souvent seule, enfermée, +disait-elle, avec sa favorite, la _Mignonne_, une tête de mort, qu'on +croyait celle de Ninon de l'Enclos. Ces impressions funèbres devaient +troubler fort la malade Henriette, Adélaïde, si imaginative, peu +rassurée dans son triomphe. Le clergé usait, abusait, d'un si violent +état de conscience. Il fallait le payer, et d'une monstrueuse indulgence +il voulait un prix monstrueux, une chose excessive, imprudente, où +Mesdames risquaient de choquer fort le roi. Le clergé exigeait qu'on +déclarât son _Droit divin_ d'exemption. Il élevait son égoïsme avare à +la hauteur d'un dogme: _Divine immunité._ Symbole exactement opposé à +celui du roi, à la foi de Louis XIV et de Louis XV: «Tout appartient au +Roi de France.» + +Une telle thèse devait brouiller tout. On était à Compiègne, aux +chaleurs de juillet qui bientôt le 2 août éclatèrent en terrible orage. +Adélaïde en avait un bien autre. Elle dit à son père: «Je serai +Carmélite. Je veux entrer au couvent de Compiègne.» Était-ce dévotion? +ou menace? Posait-elle un _ultimatum_ pour obliger le Roi de céder au +Clergé? Il lui dit sèchement: «Pas avant vingt-cinq ans, ou bien si vous +devenez veuve.» + +Lutte violente. Le Roi piqué alla à Crécy chez la Pompadour, et y eut un +peu de goutte. On vit qu'on avait fait fausse route par cet excès de +zèle. À Fontainebleau, lieu de plaisir, on le reprit, on sut le +regagner. Si bien qu'à Versailles en novembre, l'âme d'Adélaïde +(colérique, intrépide) parut en lui, un démon provoquant. Il veut +décidément brusquer la grande affaire qui livre Paris au Clergé. Mais ce +n'est pas assez. En dépouillant le Parlement, il lui faut l'insulter. +Ordre au Président d'apporter les Registres, les délibérations +intérieures de la Compagnie. + +Cette collection vénérable est triple, comme on sait. _Arrêts_, _Édits_ +enregistrés, enfin _Conseil secret_. En la dernière partie est l'âme +même du corps, mille choses délicates et scabreuses qu'on agitait portes +fermées. Les minutes en petits cahiers restaient et ne sortaient jamais. +Mais cette fois le président (Maupeou), disant que la copie n'était pas +faite encore, prit les originaux, remit au Roi ces dangereuses notes où +tout était, les choses et les personnes, les noms, les mots +compromettants. Le Roi avec dédain regarda, prit, froissa, mit le tout +dans sa poche (pour en faire faire sans doute un sévère examen). Puis la +défense hautaine de s'occuper de cette affaire. + +Grave outrage. Le Parlement ne rend plus la justice. La lutte, de +religieuse, deviendra révolutionnaire. Barbier confond les mots +_janséniste_ et _républicain_. De plus en plus, on s'en prend au Roi +même. On était indigné de voir en pleine paix durer les impôts de +guerre, en plus de nouveaux emprunts. Une vaine dépense de bâtiments, de +petites maisons, Choisy et autres lieux, où tout coûtait trois fois plus +qu'à Versailles. Un million dépensé pour amener Victoire, la moitié pour +l'Infante. Dix-huit cent mille francs à Bellevue pour l'appartement du +Dauphin! Et cela au moment où l'on réduit _le pain des prisonniers_! Une +révolte de ces affamés a lieu au For-l'Évêque. On tire tout au travers. +Force blessés, deux femmes tuées! + +Triste augure qui salue la naissance du fils du Dauphin. Barbier trouve +lugubre le tocsin de réjouissance. Versailles, aux fêtes qu'on en fit, +se trouva lugubre lui-même (21 déc). La bise avait éteint les +illuminations (_Arg._). Dans la grande galerie, huit mille bougies +fumeuses éclairaient, noircissaient les peintures de Lebrun. Mais +placées extrêmement haut, elles éclairaient moins les vivants, cavaient +les yeux, creusaient les joues, donnaient à tous l'air vieux. Beaucoup +d'habits riches et usés. Plus usé était le dessous. Des trois femmes +régnantes, nulle qui ne fût malade. La reine et son infirmité, la +Pompadour, fade et terne, blanchâtre, n'égayaient pas. Mais combien +affligeait la pauvre victime Henriette, pâle, éclipsée, déchue, muette, +et bien près de sa fin... Le Roi, triste et jauni. Le Dauphin sous la +graisse couvant la maladie (bientôt la petite vérole). + +Dans cet affaissement, le nerf évidemment, l'ardeur, la volonté, c'était +Adélaïde avec ses dix-huit ans, un attrait d'énergie. Elle était plutôt +rouge que dans la fraîcheur de son âge. Ses portraits sont tragiques, +d'une personne dont on peut tout attendre, ayant l'esprit court, faux, +impétueux et ne mesurant rien. Leurs flatteurs (Saint-Séverin, un +Italien bavard), parlaient fort de potences et d'exécutions. + +Comment Adélaïde traitait-elle Henriette, dans cet enivrement? Elle +l'aimait. Mais des mots imprudents, insolents, purent lui échapper. +Madame, qui vivait fort à part, et ne lui confiait rien de ses misères +de femme, voulut en grand secret essayer de se relever, se faire belle à +tout prix en supprimant cette petite gourme qui par moment lui déparaît +le front. L'Infante pour cela lui avait laissé un remède fort dangereux, +qui la tua (_Luynes_, XI, 397, février 1752). + +Elle fut, aux derniers moments, douce, sans fiel comme toujours. On +n'entendit dans ses délires que ces mots: «Ma soeur! ma chère soeur!» + +Comme elle agonisait, on alla au Roi, fort troublé, et on lui fit +entendre que Dieu la sauverait peut-être, s'il voulait faire une bonne +oeuvre: _supprimer l'Encyclopédie_. Il le fit de grand coeur. Le 13, +après la mort, un Arrêt du Conseil légalisa et proclama la chose. + +Cette grâce fut sans doute obtenue par l'homme qui avait en main la +pauvre âme, les confessait tous trois, le bon P. Pérusseau. + +Le Roi était comme égaré. Il se laissait conduire où on voulait. Mais il +n'eut nullement l'explosion de douleur de septembre 1741. Adélaïde et +lui furent troublés bien plus qu'affligés. Elle ne pleura pas, et seule +de la famille elle fut exemptée d'aller au service funèbre. Si la reine +fut triste, ce ne fut pas longtemps. Elle reprit le jeu le 9 mars, un +mois après cette mort. Le 12, Adélaïde étant incommodée, on joue dans +ses appartements (_De Luynes_, XI, 440, 455). + + + + +CHAPITRE XVI + +MADAME ADÉLAÏDE--LES BIENS ECCLÉSIASTIQUES SONT SAUVÉS + +1752-1756. + + +Les tragiques et bizarres portraits d'Adélaïde la feraient croire +capable de grands crimes (que certes elle ne fit jamais). Si l'on ne +sait son nom, on dit en la voyant: «A-t-elle fait la Saint-Barthélemy?» + +Le vrai, c'est que le signe d'une fatalité très-mauvaise, d'une grande +discorde de nature, d'esprit, de race, est là. Elle resta sauvage, +extrême et violente et dans la haine et dans l'amour. Mais derrière tout +cela, certain mystère physique existait qu'il faut expliquer. + +Sa mère naquit, grandit dans les alarmes, les plus terribles aventures. +Petite et au berceau, dans les fuites de Stanislas, on l'emportait, on +la cachait. À chaque instant, on se croyait atteint par la férocité des +Russes. Elle fut même un jour oubliée par ses femmes égarées qui +perdaient l'esprit. Ébranlements trop forts pour une enfant qui jamais +n'en revint. Son sang troublé parut impur dans ses enfants, la plupart +très-malsains. Avant le mariage, elle avait des tendances à l'épilepsie. +Même mariée, la nuit, agitée de peurs vaines, elle se levait, allait, +venait. + +Madame Adélaïde semble avoir hérité beaucoup de cette agitation. Elle +eut (dans l'expression, le geste, la parole), le bizarre et le saccadé +de ces tempéraments. Ni l'âme ni le corps n'obtinrent leur harmonie. +Elle était courageuse, avait l'audace de sa race, avec certaines peurs +enfantines (du tonnerre, par exemple). Elle avait la manie, une vraie +furie de la musique, sur tous les instruments, mais tous dans sa main +discordaient. + +La reine aimait son père et en était aimée extrêmement, rendait sa mère +jalouse. Adélaïde eut d'elle encore cela, aima éperdument son père, sans +mesure ni raison. Ce fut sa sombre destinée. + +À six ans, elle jura qu'elle ne le quitterait pas, se jeta à ses pieds, +pleura, le fit pleurer. Seule de toutes les soeurs, elle fut dispensée +du couvent. Elle resta toujours avec lui. Elle logea, vécut chez lui +pendant quinze ans, dans ses belles années de jeunesse. Et après, quand +il eut la dureté de la renvoyer (1768), elle resta la même. + +À sa dernière maladie (horrible et répugnante), elle vint s'enfermer +dans cette dangereuse chambre; elle voulait mourir avec lui. + +On vit combien elle l'aimait, à l'âge de douze ans, dans sa grande +maladie de Metz (1744). La famille ayant eu ordre de s'arrêter à Verdun, +elle eut la fièvre, de douleur, d'impatience. Il fallut la ramener à +Metz. + +Ce fut un grand malheur pour cette nature passionnée de rester à +Versailles, dans le mauvais air de la cour, gâtée et écoutée, et +toujours applaudie. Tout ce qui chez sa mère était si contenu, chez elle +eut un complet essor. Enfant, on la craignait. Elle s'emportait au +moindre mot, frappait du pied. (Voyez Campan, pour l'histoire du _menuet +bleu_.) + +Elle n'avait que onze ans lorsque la guerre fut déclarée à l'Angleterre. +Elle prit quelques louis et partit. On la rattrape, on lui demande: «Où +allez-vous, madame?»--«Je vais me mettre à la tête de l'armée. +J'amènerai l'Anglais aux pieds de papa Roi.--Mais comment?» Elle savait +l'histoire de Judith. Elle dit: «Je ferai venir les lords pour coucher +avec moi, dont ils seront fort honorés, et je les tuerai tous l'un après +l'autre.--Ah! Madame, en duel plutôt?...--Papa Roi défend les duels, et +le duel est un péché.» (_Rich._, VIII, 77, 78.) + +Si fière, elle méprisait tout. Nul, hors le Roi, ne fut homme pour elle. +Elle avait quatorze ans, quand une de ses femmes eut l'indignité de lui +prêter un livre obscène, de honteuses gravures. Mais on ne voit pas +qu'elle ait eu de petites faiblesses vulgaires. Sa passion innée et +l'orgueil la gardaient. On la prenait par là. Ces femmes corrompues ne +faisaient que parler du Roi. Sa beauté était le grand texte, même en son +âge mûr où la chose était ridicule. On le voit par les madrigaux que +fait pour lui la Pompadour. Dans les grandes scènes populaires où il fut +nommé Bien-Aimé, dans l'ivresse de Fontenoy, la tête polonaise de +l'enfant dut se prendre encore. + +Nul doute qu'on ne lui ait inculqué de bonne heure ce qu'Henriette +d'Angleterre (Voy. _Cosnac_) disait (et ce que tant de princes ont +pratiqué dans la famille): qu'ils avaient leur morale à eux, libre de +tout et de la nature même. Pourtant, dans une foi si large, un point lui +semblait réservé, le droit supérieur de l'aînée. Elle fut jalouse, on +l'a vu, mais pour son aînée Henriette. La Reine étant infirme, incapable +des chasses et des soupers du Roi, elle croyait qu'Henriette devait y +figurer. Au défaut d'Henriette, elle-même. Une crise approchait où des +mesures hardies, violentes, deviendraient nécessaires. La cabale dévote +connaissait bien le Roi, ne pouvait s'y fier. Elle ne pouvait plus +prendre, comme Fleury, la clef de son appartement. Une autre idée leur +vint, celle de lui donner un gardien, de nuit, de jour, de loger près de +lui, chez lui, cette énergique Adélaïde. + +L'appartement royal est fort serré. Elle n'y eût pu loger que seule, +sans ses dames et son monde, aux derniers cabinets du Roi. Chose contre +toute convenance, mais qui, si on l'osait, la faisait maîtresse absolue. +La Pompadour était terrifiée. Un mois avant la mort d'Henriette (janvier +1752), elle fit une démarche bien singulière, de s'adresser à la cabale +même, de rappeler le parti jésuite à la pudeur, et de lui faire sentir +qu'il se démasquait trop. Elle osa demander comment le confesseur +pouvait laisser le Roi communier dans cet état. «J'assurai que si le P. +Pérusseau n'enchaînait le Roi par les sacrements (_en les lui +refusant_), il se livrerait à une façon de vivre dont tout le monde +serait fâché[36].» + + [Note 36: _Al. de Saint-Priest, Jésuites_, chap. II.--Notez + que ce mot n'a qu'un sens. Il ne s'agit que de maîtresses: on + proposa une Choiseul; mais cela avorta. Et il s'agit encore + moins des petites filles, de la Murphy qui ne commence guère + qu'en 1753, encore moins du Parc-aux-Cerfs dont Barbier parle + en 1753, mais dont la maison n'est achetée qu'en 1755. (Voy. + l'acte de vente, _Le Roy, Rues de Versailles_, p. 452.)] + +On fit la sourde oreille. Mais à la mort d'Henriette, en février, la +Pompadour habilement sut couper court. Elle pria, demanda à genoux que +Madame, si nécessaire à la consolation du roi, prît au _rez-de-chaussée_ +une partie de l'appartement qui possédait l'escalier dérobé,--_en +attendant_ qu'on lui fît au premier (_Arg._, IV, 448) un appartement +digne d'elle. Cela gagnait du temps. Il eût fallu trois mois. La +Pompadour eut soin que l'on y mît deux ans. + +Machault, en cadence avec elle, contre Madame et contre la cabale, +montrait combien d'un jour à l'autre on allait forcément avoir recours +au Parlement. La guerre venait, les grands besoins d'argent. Depuis un +an, deux ans, on se battait déjà en Amérique entre colons, Anglais, +Français. Les premiers étendaient outrageusement leur Acadie dans notre +Canada. Cela alla au point que (le 11 mai 1752) l'on dut autoriser les +nôtres à repousser la force par la force. On eût pourtant voulu la paix. +Elle était difficile dans la tentation que donnaient aux Anglais leurs +cent vaisseaux, leur cent frégates. En 1748, la France était réduite... +à un vaisseau! + +Ajoutez l'intérieur, des troubles pour les blés, un souci personnel du +Roi qui sans doute le rendait modéré. Il exhortait les prêtres à se +conformer aux Canons qui n'exigent nulle part cette inquisition +tracassière. Il blâmait, sans plus de succès, le Parlement pour les +saisies, amendes, prises de corps, lancées contre les prêtres. Il +imposait silence. En vain. Le Parlement allait toujours, offrait sa +démission. Aix et Rouen suivaient, et Toulouse même allait devant, en +saisissant son archevêque. + +À Paris, où le Parlement est traîné par les Jansénistes, on attaque à la +fois l'Archevêque, l'Encyclopédie. De Prades, un encyclopédiste qui, +dans une thèse de Sorbonne, _humanisait_ trop Jésus-Christ, est décrété +et s'enfuit à Berlin. Les prêtres _refusants_ sont frappés d'arrêts +graves. Irait-on jusqu'à l'archevêque qui provoquait et défiait? On n'en +était pas loin. Le 6 mai, scène pathétique: la famille royale, tremblant +pour le martyr, vient se jeter aux pieds du Roi. + +L'embarras est pour lui que les emprunts nouveaux, que les impôts de +guerre exigeront l'enregistrement parlementaire. Donc, il ménage encore +le Parlement. Le 31 juillet, pour lui plaire, il fait rechercher chez +tous les imprimeurs une presse clandestine (qu'on sait être à +l'Archevêché). Un pas de plus, le seuil sacré était franchi, et l'on +allait trouver dans ce lieu vénérable la machine aux pamphlets, aux +libelles ecclésiastiques. La cabale employa près du Roi un moyen +puissant, l'indignation d'Adélaïde. Avec une décision brusque, +surprenante à son âge (dix-neuf ans), elle quitta le logis de faveur, +l'escalier si commode, et s'éloigna du Roi. Comme Achille irrité, elle +se retira sous sa tente, je veux dire dans l'appartement lointain, +toujours vacant, de la duchesse du Maine (_Luynes_). + +Cette férocité dura un mois ou deux. Le Roi vint à composition. +Fontainebleau, lieu fatal, fait toujours ces miracles. Cette fois, sans +retour. Le Roi, dès ce moment, put feindre, varier d'apparence, traîner, +flatter le Parlement. De coeur, d'intention, il fut pour le clergé. On +ne fit rien à temps. On ne prépara rien. La guerre nous trouva désarmés. + +À ce brillant Fontainebleau (le plus brillant qui fut jamais), le roi ne +parlait guère. Elle parlait à sa place, et très-haut. Elle ordonnait en +reine, disant du roi et d'elle: «Nous»--réglant le présent, l'avenir: +«Nous ferons ceci ou cela.» (_Argenson._) + +Elle avait un mordant, autant que la Pompadour en avait peu. + +Elle aimait la musique, comme son frère le Dauphin. Mais, comme lui, +elle était baroque. Elle apprit tous les instruments avec une ardeur +furibonde. Son père souvent par jeu lui mettait dans les bras un violon +(_Luynes_, XI, 168). Son excès d'ardeur, déréglée, était trop +dissonante. Elle ne put arriver à rien. + +La majesté surtout lui manquait et la grâce. Hautaine, s'il en fut, +c'était pourtant toujours, à vingt ans, un page de quinze, un mutin +petit page. Elle avait beaucoup moins le charme d'une femme que d'un +ardent petit garçon, âpre, colère. La colère rend vulgaire; elle avait +des mots lestes, qui n'allaient guère à son sexe, à son rang. Ses +risées de la Pompadour étaient souvent très-basses. Elle l'appelait: +«Maman putain.» Les petites Mesdames le répétaient. Et le roi +l'entendait. Cela faisait penser à tous que c'était fini d'elle, qu'elle +serait chassée de la cour (_Arg._, sept. 1752). + +Que ferait-on pour elle, pour lui donner les Invalides? Elle eût voulu +être duchesse, ne l'obtint pas; mais seulement prit son tabouret chez la +reine, qui la souffrait chrétiennement. + +Le signe le plus fort qu'on crut voir de sa chute, c'est que ses +parrains, ses patrons, les Pâris, crurent prudent de lui tourner le dos +(ils lui revinrent plus tard). Pâris Duverney, le guerrier de la +famille, voyant venir la guerre, apporta ses offres et ses plans à +l'ennemi de la Pompadour, à d'Argenson cadet. Pâris Montmartel apporta +sa bourse, offrit sa caisse à l'archevêque de Paris, en cas qu'il fût +saisi et frappé dans son temporel. + +L'Autriche, parfaitement au courant de la situation, au moment décisif +du triomphe d'Adélaïde (sept. 1752, Fontainebleau), crut que nous +revenions aux alliances catholiques. Pour nous brouiller à fond avec +l'Angleterre et la Prusse, elle envoya Kaunitz, le magnifique +ambassadeur, attentif à se faire Français. + +Un mois après Kaunitz, arriva notre infante de Parme, tout aussi +Autrichienne, possédée du grand rêve de faire sa fille impératrice. Elle +fut très-habile, enveloppa Adélaïde. Elle pleura dans ses bras +(_Luynes_, XI, 161), ne voulut loger qu'avec elle et chez elle (où était +la vraie royauté). + +Tel est Fontainebleau dans ce mémorable moment. La représentation du +_Devin du village_, le succès de Rousseau, applaudi de la cour, en est +la forte date. Un philosophe avait contre les philosophes levé le +drapeau rétrograde (le _Discours contre les sciences_), frappé sur son +parti. En cette même année 1752, Frédéric fait brûler un livre de +Voltaire! Quelle joie pour les dévots! Montesquieu et Buffon plient +devant la Sorbonne. + +Diderot, enfermé à Vincennes (1749), ne commence l'Encyclopédie qu'en +prenant pour patron un ministre jésuite (1751), ne la sauve du coup de +mars 1752 qu'en acceptant des censeurs prêtres. Il la continuera à +travers les saisies, les défections (celle de d'Alembert, et les mortels +coups de Rousseau 1757). + +L'opposition a bien peu d'unité. Le Parlement n'est pas moins divisé que +le parti philosophique. Avec son vieux fond janséniste et sa jeune +minorité politique, révolutionnaire, il marche de travers, il boite +ridiculement. Tout en attaquant l'archevêque, il attaque l'Encyclopédie; +il s'affaiblit ainsi, et tue sa popularité. + +Les Jésuites et leurs hommes, les meneurs du Dauphin (la Vauguyon), leur +machine Argenson cadet, croyaient pouvoir oser. Leur organe indiscret, +violent, madame Adélaïde, put dire: «Nous voulons... Nous ferons.» + +Elle lança le roi, bride abattue, dans le plan du parti: «Exaspérer le +Parlement, amener une crise où ce corps se ferait broyer. Chasser +Machault, sauver les biens d'Église.» + +Un coup sec fut frappé (déc. 1752). Paris était ému, indigné contre +l'archevêque qui refusait les sacrements à une pauvre vieille +religieuse. Que fait-on? On enlève du grabat la mourante; on la livre +aux béguines du parti opposé. Paris est furieux. Le Parlement saisit +l'archevêque dans son temporel, veut l'arrêter, ne peut; car il est +pair, et les pairs ne veulent siéger. On remonte plus haut. On examine +le droit royal d'arrestation, les _Lettres de cachet_! Discussion +violente qui ne finira plus qu'à la prise de la Bastille. + +Attaque au Roi. Un conseiller obscur, plus hardi, attaque l'homme même, +la question brûlante des blés et des spéculateurs en blé. La majorité +janséniste veut l'arrêter. En vain. Il montre qu'à côté des greniers +d'abondance légaux, officiels, on cache des magasins secrets, +quatre-vingts repaires d'affameurs (_Barbier_, V, 314). + +Le roi aigri refuse d'écouter de telles remontrances. Le Parlement +refuse de siéger, de juger (7 avril 1753). + +Ce corps se sentait nécessaire. La guerre venait. Pas un moment à perdre +pour les nouveaux impôts. Deux intérêts immenses étaient en jeu: En +Amérique, la longue voie des fleuves qui vont du Canada à la Louisiane. +Aux Indes, un vaste empire que Dupleix nous fondait, et dont le grand +Mogol eût été tributaire. Mais il fallait armer; donc, avoir de +l'argent; donc, ménager le Parlement. Cela fut agité la nuit du 8-9 mai. + +Qui trancha? On ne sait. Mais le roi immola deux mondes. + +Quand le Dauphin l'apprit, il embrassa son père (_Arg._, IV, 136). + +Le 9 mai, à quatre heures, on enlève tout le Parlement. + +En juin, on dit Madame enceinte (_Arg._, IV, 143)[37]. + + [Note 37: Même dans les journaux que l'on écrit pour soi, on + pense à la cage de fer où l'auteur d'un distique sur madame + de Maintenon finit ses jours, cette cage où Desforges vient + tout récemment d'être mis. D'Argenson prudemment ajoute: «Les + médisants le disent.» Mais dit aussi: «Le matin, elle a mal + au coeur.» On accuse, dit-il, le cardinal Soubise. D'autres + en nomment _un autre_ encore moins à nommer.» (_Arg._, IV, + 143.)] + +Ces choses ne se prouvent jamais. Ce qui est plus certain, c'est la +ruine du Parlement. + +Ce n'est pas l'exil débonnaire du Régent qui leur envoyait de l'argent +pour faire bonne chère. C'est une cruelle dispersion. Quatre dans les +cachots. Tous jetés dans je ne sais combien de villes. Un exil combiné, +non contre le corps seul, mais pour appauvrir, ruiner, affamer les +individus. + +Le Parlement fut vraiment admirable. La Grand'Chambre que seule on avait +épargnée, eut honte et se fit exiler. De là rigueur nouvelle. Tous sont +cruellement exilés de l'exil. Il faut en plein hiver (avec leurs +familles ruinées, tel faisant deux cents lieues!) qu'ils aillent +s'interner à Soissons. Quel résultat? Aucun. Le pouvoir est vaincu. Une +_Chambre royale_ qu'il substitue au Parlement reste oisive, honnie, +ridicule. Personne ne veut y plaider. + +Et cependant la crise arrive. Le _mob_ de Londres hurle la guerre. La +_Compagnie anglaise de l'Ohio_, sur les fleuves intérieurs de +l'Amérique que nous croyons à nous, établit son commerce et ses postes +armés. L'assassinat d'un Français, Jumonville, envoyé en parlementaire, +va commencer bientôt la grande lutte des deux nations. + + + + +CHAPITRE XVII + +SUITE D'ADÉLAÏDE--FOURBERIE DU ROI--DÉCEPTION DU PARLEMENT + +1753-1755 + + +La fatale embrassade du Dauphin avait eu son fruit. Le Roi se voyait, en +décembre 1753, comme perdu, ne sachant plus que faire, au fond d'un +cul-de-sac, sans moyen d'en sortir. Comment rappeler le Parlement? +comment le calmer, l'apaiser? Mais comment s'en passer, frapper l'impôt +nouveau sans enregistrement? + +Paris était terrible cet hiver. La fermeture de tous les tribunaux, le +chômage du monde énorme du Palais, avocats, procureurs, greffiers, +notaires et gens d'affaires, écrivains de toute sorte, affamait une +classe nombreuse, et indirectement toutes les classes qui s'y +rattachaient. Grande était la fermentation, et bien plus générale qu'en +1750, quand on avait crié: «Allons brûler Versailles.» Ce monde de +parleurs traînait dans les cafés, ne se gênait pas, pérorait. La police, +devant une telle tempête, avait peur. + +C'est à ce moment que Rousseau, sur le sujet donné par l'Académie de +Dijon, écrivait le _Discours sur l'inégalité_, où niant le progrès, pour +idéal il pose la barbarie, l'état sauvage. Sinistre paradoxe, +directement hostile aux amis de Rousseau, aux Encyclopédistes et aux +Économistes, à tous ceux qui voulaient éclairer et améliorer. + +Cette situation alarmante rendait force à Machault et à la Pompadour, au +prince de Conti, aux modérés. Elle condamnait les fanatiques, le Dauphin +et Madame, leur ministre Argenson cadet. Le Roi le sentait bien. Il +lança au Conseil un mot qui put faire croire qu'il changeait de parti, +un mot prudent, craintif, pour ménager les protestants (_Peyrat_, I, +419). Le coeur du Dauphin dut saigner. + +Une chose inquiétait non moins directement, une chose furtive, qui +pouvait changer tout. Aux combles de Versailles, le Roi cachait et +nourrissait, comme un animal favori, non chat ni chien, mais une fille. +Joli tour de la Pompadour, au moment où Madame l'outra et la poussa à +bout. La chose avait été menée adroitement, et d'abord chez la Reine. La +Reine s'amusait à faire peindre chez elle Boucher pour une Sainte +Famille. Boucher qui méprisait son art, allait droit au succès par les +plus bas moyens, les effets sensuels. Il menait avec lui deux petits +anges gras, qui lui fournissaient les chairs roses, lourdes, de ses +tableaux. C'étaient les deux Murphy, potelées Irlandaises, dont l'une +publiquement posait à l'Académie de peinture. Leurs plus secrets appas +sont étalés partout, avec des postures hasardées, dans ses fades et +faibles tableaux. Aucune gentillesse. Sots bébés, sans regard; moins +bergères que moutons, d'imperceptible bouche qui ne semble que bêler. En +cela même on calculait très-bien. Le Roi, las de l'esprit, n'aurait +jamais pris une dame. Il lui fallait des sottes, des muettes, de petits +bestiaux. Celle qui posait chez la Reine lui alla fort; il la vit et +revit, lorgna, sans que la Reine y voulût prendre garde, remettant tout +à Dieu, et peut-être pensant (pour le salut du Roi) que c'était un +moindre péché. + +Autre mystère. Le Roi, plusieurs fois par semaine, en ses plus secrets +cabinets, recevait le prince de Conti. Que disait-il? On ne le savait +trop. Esprit libre et hardi, inquiet, ambitieux, visant au trône de +Pologne, il était anti-Autrichien, anti-Saxon, voulant remplacer le +Saxon, le père de la Dauphine, donc étant ennemi personnel du Dauphin. +On le croyait athée, parce qu'il aurait voulu donner aux Protestants +l'existence civile, le droit de naître et de mourir. Cela ne plaisait +guère au Roi. Pas davantage les deux choses que lui prêchait aussi +Conti, l'alliance avec Frédéric, l'accord avec le Parlement. Au fond, il +agit peu. Mais il amusait fort le Roi par certaine police secrète qui +lui livrait les anecdotes, les scandales des cours étrangères. + +Conti avait pour lui la nécessité évidente. On ne pouvait rester désarmé +devant l'Angleterre, si horriblement forte (cent vaisseaux, cent +frégates!). Il fallait de l'argent, donc ramener le Parlement, le +flatter, le leurrer. Comment? en chassant les ministres du coup d'État, +revenant à Machault, et prenant au clergé plutôt que d'écraser le +peuple. Cela était logique, humain et naturel. La cabale dévote ne put +barrer ce coup que par un autre coup, impie, contre nature. + +Elle sauta le saut périlleux. Dans ce cabinet même où le Roi avait ses +secrets, au fond de son appartement, elle mit un témoin, un gardien, qui +en répondit. + +Aux fêtes de Noël, avant le nouvel an, madame Adélaïde décida qu'elle +occuperait le petit logis chez le Roi, qu'on préparait depuis deux ans. +Elle s'y établit le 27 décembre 1753 (_De Luynes_). + +S'il s'était peu pressé, ce semble, de l'y mettre, c'est qu'en réalité +il sentait qu'il aurait un maître et qu'il ne serait plus chez lui, au +seul lieu sûr qu'il eût. Là étaient les mystères d'État et ceux de la +famille. Là la fameuse garde-robe où jadis il s'enferma, pleura (1720 et +1726). Dernière, unique liberté, dans la servitude des rois, refuge +d'enfance et de faiblesse. Aujourd'hui il perdait cela. Il se trouvait +en face d'une ardente personne, armée de ses vingt ans, de volonté +terrible, qui le ferait vouloir, se ferait obéir. Il savait bien en être +(plus qu'aimé) adoré. Mais avec tout cela il sentait le Dauphin +derrière. Elle, naïve et courageuse, n'en faisait pas mystère. Tous les +jours, vers le soir, elle allait chez son frère (_Luynes_, XI, 5), +recevait le mot d'ordre. + +Le roi le voyait bien. Il voyait d'autre part combien elle se sacrifiait +en prenant, pour vivre avec lui, ce logis maussade[38], ennuyeux, qui +lui faisait perdre tous les agréments de son rang. Logis inconvenant et +indigne d'une aînée de France, qui ne permettait nullement l'éclat et +les honneurs qu'avait eus Henriette. Ni _lever_ ni _coucher_, aucune +exhibition royale. Madame, si hautaine, n'avait pourtant nul orgueil +d'étalage. Elle avait une passion, et en vivait. Elle ne sortait point, +et n'eût voulu voir que le roi. Elle ne mangeait point le jour, pour +ainsi dire, se réservant pour un fort souper de minuit, selon les goûts +du roi, en viandes épicées et vins forts. Il se sentait si bien désiré +et voulu qu'il n'eût osé passer un seul jour sans la voir. Toutes ses +froides fantaisies pour des enfants sans âme, ne l'éloignèrent jamais +entièrement, au contraire, le ramenaient là. L'humeur altière, colère, +n'y faisait rien. Même aux temps où il loge à part, où il ne soupe plus +chez elle, il y déjeune tout au moins, il y apporte son café (_Campan_). + + [Note 38: Si on ne va pas à Versailles, on peut consulter les + plans de Blondel et les excellents catalogues de M. Soulié, + l'homme à coup sûr du monde qui connaît le mieux ce palais, + en tous ses âges, en sa vie historique, anecdotique, etc. Je + n'aurais jamais pu bien comprendre les localités sans les + lumineuses explications de M. Soulié. Il serait bien à + désirer qu'il publiât l'inestimable collection qu'il a + préparée des plans de Versailles depuis le XVIe + siècle.--Blondel, en 1755, étant en présence des choses et + des personnes, est extrêmement prudent: 1º il fait semblant + de croire que ce sont deux appartements. Visiblement, il n'y + en a qu'un. Nulle séparation. 2º Blondel ne nous dit pas ce + qu'était la pièce J. C'était le cabinet de Madame (_Soulié_), + qui donne immédiatement dans le cabinet secret du roi.--Elle + avait extérieurement à cette chambre trois pièces où se + tenaient ses gens et où elle recevait aux repas ses soeurs + qui demeuraient ailleurs. Tout ce monde profane entrait par + une petite porte et un escalier de derrière, sans passer chez + le roi, sans voir le saint des saints, le réduit des deux + cabinets.] + +Quelques rapports qu'ils eussent avant ce 27 décembre 1753, ce n'était +rien auprès. Leur vie fut une, depuis lors, et tout à fait mêlée par la +force des choses et par le local même. Dans ce Versailles immense, +l'appartement royal est fort peu étendu. Il fut dès lors, on peut dire, +_occupé_ dans la partie intime et solitaire. Du côté de Madame et du +côté du roi, des pièces intermédiaires tenaient les gens éloignés, à +distance. + +Rien entre eux qui les séparât, nul valet, nul oeil curieux. Elle +pouvait lui venir à toute heure, selon les besoins du parti. + +D'autre part, lui aussi, en trois pas il était chez elle. Les lieux +subsistent, et on le voit. Tout droit, de la chambre à coucher (par le +salon de la pendule et deux pièces), il arrivait à elle, au petit +cabinet et à la chambre, à la petite garde-robe, aux bains étouffés, +bas, à l'oratoire obscur. Tout cela aussi seul que si l'on eût été à +mille lieues de Versailles et dans l'île de Robinson. Les tête à tête de +huit heures que jadis avait eus Bachelier près du roi, elle put les +avoir en ce petit désert, tout fait pour son âme sauvage. La solitude a +sa puissance, son démon. Il eut beau avoir mille échappées; ce démon +toujours le reprit. + +Puissance tyrannique, surtout aux deux premières années. Le roi forcé +par le besoin de ramener le Parlement, de flatter, de mentir, n'en est +pas moins de coeur si fort pour le clergé qu'on obtiendra de lui la plus +haute imprudence: _Machault perd les Finances_ (4 août 1754) et passe à +la Marine. Les Finances sont données à un ami de d'Argenson cadet, +c'est-à-dire au clergé, qui dès lors, ne craindra plus rien pour ses +biens. + +Contradiction hardie. Mais le Parlement est crédule. Le roi l'amuse avec +des mots. Il le charme en lui _enjoignant_ de faire observer le silence +qu'il impose au clergé, d'empêcher qu'on ne persécute les mourants, +qu'on ne leur refuse les sacrements, la sépulture. + +Les prélats, qui ont le secret, font mine de se plaindre, mais filent le +temps tout doucement. L'archevêque est têtu, seul ne compose pas. Il +rompt le silence ordonné, fait refuser les sacrements. Le Parlement, +très-fort, armé des paroles du roi, agit sérieusement. Il veut arrêter +l'archevêque. + +Grande frayeur à l'archevêché (_Barb._, 84). Le deuil et la désolation +sont encore plus grands à Versailles. La bonne reine en pleure tout le +jour. La peur qu'on avait pour le roi en 1750, on l'a pour l'archevêque. +«Le peuple de Paris n'y va pas de main morte.» On croyait voir déjà le +martyr mis en pièces. + +Mais, d'autre part, comment oser se démasquer, prendre le parti du +prélat, tant que le Parlement n'enregistre pas les impôts? La famille +royale fit l'effort de bien jouer son petit rôle quand l'archevêque vint +à Versailles. Tous, et le Dauphin même, madame Adélaïde, appuyèrent +d'une main sévère la leçon que le roi lui fit. Cela calma et trompa le +public. + +Cependant une Esther avait fléchi Assuérus. Il couvre l'archevêque, le +sauve par le plus doux exil, l'envoyant chez lui à Conflans, aux portes +de Paris. Le procès est escamoté, le Parlement trompé. Le roi lui écrit: +«J'ai puni.» (3 déc. 1754.) + +Le peuple fut leurré par la scène publique et solennelle des sacrements +portés, contre l'ordre de l'archevêque, à la place Maubert, chez une +janséniste mourante. C'était une pauvre lingère, fille d'un +chaudronnier. Mais le bon coeur du peuple était pour elle. Grande fut +l'affluence de ce peuple trompé qui vit dans cette humble personne +triompher la Loi même, la liberté de conscience. + +Cela se fit le 5 décembre 1754. Le 6, le Parlement enregistra une +création de rentes, qui valait au Roi cent millions. + +Le prélat cependant fort commodément, de Conflans, soufflait le feu, +animait ses curés. Le roi donna au Parlement la joie de le savoir plus +loin, très-loin, à six lieues (à Lagny!) + +La majorité janséniste du Parlement, ces antiques perruques qui ne +rêvaient rien que la Bulle, furent ivres de cette victoire. Le moment +leur parut venu d'extirper le monstre, de couper la tête de l'hydre. Ils +tirèrent du fourreau la grande épée: _arrêt qui déclare la Bulle_ +ABUSIVE. + +La Bulle est morte. On trépigne de joie. Le roi s'en plaint tout +doucement, car «la Bulle est loi du royaume.» Il accorde et désire qu'on +n'en parle jamais. Mais nul reproche au Parlement. Loin de là, il +l'accueille «avec une bonté singulière.» + +L'archevêque en riait. Il disait aux curés: «Rassurez-vous, j'ai parole +du roi.» (_Barb._, VI, 147). L'Assemblée du clergé, qui se tenait alors +et qui semblait gémir «de la persécution,» riait aussi sous cape. Le +roi, envers ses chefs, avait engagement de laisser là tous les plans de +Machault. Les évêques, en cinq ans, étaient arrivés à leur but. La farce +était jouée. Ils se relâchèrent aisément de leur petite guerre des +sacrements qui n'avait été qu'un moyen. + +On commençait à deviner (_Barb._, 84) que le roi s'était joué du +Parlement. Mais qu'eût fait celui-ci? Pouvait-il s'arrêter, +n'enregistrer aucun impôt, quand la guerre était engagée, dans cette +année terrible, où, sans déclaration, les Anglais nous enlèvent trois +cents vaisseaux marchands! Les taxes de la guerre, continuées jusqu'en +décembre 1755, expiraient. La patrie restait sans défense. Le Parlement +enregistra _purement, simplement_, la continuation des taxes pour six +ans. On fut bien étonné de sa facilité. Ses partisans, en masse, le +quittèrent, lui tournèrent le dos. Il avait agi pour la France, et +lui-même il s'était perdu (8 septembre 1755). + +Cependant l'ennemi, pour le peuple ulcéré, c'était bien moins l'Anglais +que le roi et la cour. La haine était montée à un point incroyable. Elle +apparut aveugle dans une affaire sinistre. Une dame Lescombat, fort +jolie, avait fait tuer son mari par son amant. Elle était condamnée et +eût été exécutée, si elle n'avait été enceinte. Le bruit courut que +madame Adélaïde était enceinte aussi (Voy. _plus bas_), s'intéressait à +elle et voulait la sauver. Elle avait recueilli et élevait une enfant de +la Lescombat. Celle-ci, par deux fois, se dit grosse pour gagner du +temps, et se faire oublier. Le public se souvint, s'indigna, supposa +qu'on voulait tromper la justice. Une fois la potence fut placée, puis +déplacée. La cour flottait sans doute. Mais la fureur du peuple +remontait vers Adélaïde. Le roi s'en alarma, voulut l'exécution. Un +monde énorme s'y porta, à la Grève et aux quais, aux tours même de +Notre-Dame. Quand on la vit enfin monter à la potence, on applaudit +cruellement (3 juillet 1755). + +De cette grossesse (fausse ou vraie) d'Adélaïde, est venue la légende de +la naissance mystérieuse de M. de Narbonne (août 1755), dont on a tant +parlé[39]. Ce brillant fat en tirait grand parti auprès des femmes et +dans le monde. L'histoire paraissait vraisemblable à ceux qui +remarquaient la faiblesse, les ménagements qu'on montra pour une dame +d'Adélaïde, médisante, méchante, impudente, la d'Estrades. Elle exerçait +une sorte de terreur chez Madame, réglant tout, disposant de tout. +Madame n'avait plus rien à elle, manquait de tout, n'avait ni bas ni +souliers (_Arg._, IV, 231). + + [Note 39: Tradition très-forte à Versailles. M. de Valéry, + bibliothécaire du château, m'a raconté qu'il la trouva la + même chez les dames qui se retirèrent dans cette ville au + retour de l'émigration. Ces dames, telles que madame de + Balbi, étaient du parti de Mesdames et du comte de Provence, + non du parti de Marie-Antoinette. Elles aimaient et + respectaient Mesdames, mais n'en contaient pas moins la + chose, comme toute naturelle et ordinaire dans les familles + royales.] + +La Pompadour brûlait de se concilier la famille. Elle eût voulu donner +ses biens et sa fille, la petite d'Étioles, à un parent des de Luynes, +les amis de la reine. L'enfant mourut. La Pompadour trouva une autre +voie de plaire en rendant à Madame un signalé service. Elle lui demanda +si cette d'Estrades ne la gênait pas. La princesse n'osait répondre, +hésitait; pressée, elle hasarda de dire: «Qu'elle l'ennuyait assez.» +(_Arg._, IV, 228, 7 août.) Avec ce mot, la Pompadour exige du Roi qu'il +la renvoie. Mais avec quelle timidité il le fait! Il donne à la gueuse +une grosse pension! Nul exil. Elle va demeurer à Chaillot. Là, elle a +une cour. D'Argenson le ministre, qui était son amant, le jour même de +la disgrâce, reste quatre heures chez elle, la voit de plus en plus. Ils +sont si redoutés que pour leur clore la bouche, le Roi comble et accable +Argenson de places et d'honneurs. + +Le vieux Noailles, très-vieux, écrit alors au Roi: J'ai vu 1709, l'année +de mort et de famine, de guerre universelle où tout nous accabla. Nous +n'étions pas aussi bas qu'aujourd'hui. (_Mémoires de Noailles._) + +Mais le Roi est très-gai. Quitte de sa longue comédie, il peut donner +carrière à sa haine pour le Parlement. Le lendemain du jour où +l'enregistrement parlementaire lui assure les fonds pour six ans, tout +masque est jeté bas. Il déclare que son Grand Conseil, sa justice de +cour, est le tribunal supérieur, où l'on peut appeler du Parlement, dès +lors subordonné. Ce Grand Conseil, ici à Paris, s'établit au Louvre. +Encore un an, et les Parlementaires seront décimés, ruinés. + +Il les sentait par terre et abandonnés du public. Il pouvait leur donner +du pied. Dans sa gaieté étrange, il renouvela une scène de l'enfance de +Louis XIV. Le Parlement dressait de grandes remontrances, et demandait +le jour où il pourrait les présenter (19 oct. 1755). Il s'agissait pour +lui de tout son avenir. Le Roi fit comme Anne d'Autriche quand ce grand +corps, en robes rouges, vint à elle, et qu'aux portes on l'arrêta, +disant: «Sa Majesté prend médecine.»--Louis XV leur dit en riant: «J'ai +pris certaines eaux, je suis assez embarrassé. Vous aurez mes ordres +plus tard.» (_Barb._, VI, 209.) + + + + +CHAPITRE XVIII + +GUERRE DE SEPT ANS + +1756 + + +Le roi ne riait guère. Il rit le 10 octobre. Il rit le 17 décembre. + +Ses petites affaires allaient bien. Il espérait bientôt briser le +Parlement. Il voyait aboutir son affaire de famille, son Infante enfin +reine (l'Autriche offrait les Pays-Bas). Son commerce de blés n'allait +pas mal. Enfin, le 25 novembre, on lui créa le Parc-aux-Cerfs. + +Du grand désastre qui eut lieu le 1er, qui écrasa Lisbonne, abîma tant +de villes en Espagne, en Afrique, fit trembler jusqu'au Groënland, on ne +sentit rien à Versailles. On s'en soucia peu. L'attention était tout +entière au débat intérieur, à l'intrigue autrichienne. La Pompadour qui +s'était vue en août au plus bas, en septembre (par la grâce de +Marie-Thérèse) fut merveilleusement relevée; au plus haut en janvier. +Jusque-là elle n'était qu'une favorite (_Duclos_), qui par moment +dominait les ministres. Depuis elle est reine de France. + +Comment Vienne peut-elle réussir à ce point? En corrompant le Roi et la +famille par le vain leurre des Pays-Bas, en gagnant pied à pied +Versailles par la persévérante intrigue de la cabale lorraine. Pour +entraîner la France, Vienne se fit française, flatta et imita Paris. + +Cette oeuvre difficile fut celle d'un grand homme de ruse, Kaunitz, un +Slave sous le masque allemand. Nous l'avons vu venir ici (septembre +1752), avec notre Infante de Parme. Il observa de près pendant deux ans, +et revenu ensuite près de Marie-Thérèse, procéda à ce que tout autre +aurait cru impossible; faire de son Autrichienne, épaisse, orgueilleuse +et colère, l'aimable amie de Louis XV, la convertir à l'esprit de +Versailles, lui faire accepter les idées, les modes et les arts de la +France, capter les gens de lettres, faire jouer au dévot Schoenbrunn les +pièces de Voltaire par ses filles les archiduchesses. + +Kaunitz avait vu, très-bien vu, la France, la royauté nouvelle: +l'opinion. Deux choses lui avaient apparu: la caducité de Versailles et +l'avénement de Paris. Paris alors éclate pour le monde et rayonne. La +vie de cour obscure, furtive, est en parfait contraste avec les salons +lumineux sur lesquels l'Europe a les yeux. Dans la honteuse éclipse de +l'autorité souveraine, on admire d'autant plus la souveraineté de +l'esprit. + +On imita nos vices, je le sais, autant que nos arts. Pétersbourg, +Vienne, prirent d'ici un vernis et le plus extérieur. On nous dépassa +dans la forme, en n'atteignant guère le dedans. Kaunitz, notre +ingénieux singe, pédantesque souvent dans son imitation, obtint pourtant +ce qu'il voulait. Il mit Marie-Thérèse dans la voie des idées, des +réformes, des lois, qui la rapprochaient de la France, de plus la firent +maîtresse de l'Autriche elle-même. + +Sa haine de la Prusse et sa rage pour la Silésie, sa soif d'argent pour +la guerre imminente, rendirent la dévote docile à son ministre +voltairien. Elle devint révolutionnaire dans la question des biens +d'Église. Ces biens quasi-héréditaires dans les grandes familles, elle +voulait au moins les grever, les sucer. + +Elle observait et convoitait un beau repas, le bien des deux mille +couvents de l'Autriche. Elle fit un barrage et coupa le canal par où +l'argent allait à Rome. Fort ignorante, elle savait du moins s'aider de +gens capables. Trois étrangers, un médecin hollandais, un légiste +souabe, un juif, firent la révolution (_Alfred Michiels_). Elle brisa +les tyrannies d'Église, n'en voulant d'autre que la sienne. + +Contraste singulier. La dévote autrichienne touchait aux biens d'Église, +et notre Louis XV, dans ses scandales impies de famille, était timoré au +seul point qui touchait le salut de la France. Son imbécillité faisait +l'amusement des Anglais. Chaque année, hardiment, ils frappaient ce roi +Dagobert, puis s'excusaient, riaient. Il se plaignait, criait tout +doucement, se laissait pousser, reculait. + +Pour toute explication, l'Anglais allègue la raison singulière que sa +main gauche (le roi) ne sait pas ce que fait sa droite (le ministère). +George, en bon Allemand, travaille dans l'Empire pour la maison +d'Autriche, pendant que ses ministres traitent avec la Prusse contre les +Autrichiens. + +De tout temps Louis XV avait été bon Autrichien, pour les intérêts de +l'Infante. Mais la guerre l'effrayait. Voyons ce que disait ce serpent +de Kaunitz pour l'y précipiter. J'y joindrai les réponses trop aisées +qu'on eût dû lui faire. + +«Vous manquez de marine, disait-il. Eh bien, votre armée réunie aux +armées de l'Autriche, menaçant le Hanovre, contiendra le roi +d'Angleterre. (_Oui, le roi, mais non l'Angleterre._) + +«Vous punissez l'orgueil, les risées de la Prusse.» (_Oui, et dès lors +l'Autriche seule aura l'Allemagne._) + +Enfin, voici la pomme que montrait le serpent: «Vous vouliez pour +l'Infante nous enlever Milan. Eh bien, vous aurez davantage, un royaume! +_les Pays-Bas_.» + +La Pompadour, l'Infante, étroitement unies, prêchaient Louis XV en ce +sens. Bernis que la première avait pour confident, qu'elle envoya en +Italie, donna pour amant à l'Infante, était l'intermédiaire, le pivot de +toute l'intrigue. Le frivole personnage, abbé galant, chansonnier +agréable, les deux femmes crédules, avalaient cet appât ridicule de +l'Autriche, ce leurre des Pays-Bas, qu'elle offrait pour le retirer. + +Dans ses coquetteries avec l'impératrice, la Pompadour rencontrait un +obstacle, non à Versailles, mais à Vienne. Le mari de l'impératrice, +tenu hors des affaires, n'en trouvait pas moins déplorable que sa pieuse +Marie-Thérèse, vénérable déjà et mère de seize enfants, la glorieuse +Marie-Thérèse passée à l'état de légende, fît amitié avec une telle +femme, la fille d'un pendu, la Poisson. La Pompadour tenta de remonter +par la dévotion. On fut bien étonné de la voir tout à coup en septembre +parler de la grâce efficace, de son désir de s'amender. Elle se +ressouvint de son mari, lui demanda s'il voulait la reprendre. Elle fit +des avances aux jésuites, au confesseur du roi, le P. Sacy. Grand +embarras pour celui-ci qui, en la recevant, se fût fait du dauphin un +mortel ennemi. En attendant, pour mieux afficher sa conversion, elle se +fit faire une tribune au grand couvent de pénitence des dévots à la +mode, aux Capucins de la place Vendôme. + +Cela faisait hausser les épaules à Versailles, non à Vienne. Elle parut +assez lavée pour que l'impératrice l'acceptât comme intermédiaire. C'est +elle qui reçut les propositions de l'Autriche (22 septembre 1755). Pour +cette conférence, on prit un lieu fort digne. Sous Bellevue était un de +ces pavillons d'aparté, de sans gêne qu'aimait le roi. Il l'appelait +_Taudis_ et la Pompadour _Babiole_. Trois personnes siégèrent en cet +auguste lieu, pour l'Autriche Starenberg, pour la France la Pompadour, +pour l'infante son amant Bernis (_Hausset_, 62). L'Autrichien à +l'infante offrait les Pays-Bas, se faisait fort de faire le père de la +dauphine roi héréditaire de Pologne. Enfin, on montrait davantage, tout +l'empire autrichien, le trône impérial, le petit Joseph II épousant +Isabelle, la fille de l'infante. La gentille Espagnole menant ces +Allemands soumettrait aux Bourbons la moitié de l'Europe. Quel rêve +éblouissant pour Louis XV! Par sa fille, par sa petite-fille, par le +père de sa bru, de l'Escaut jusqu'à la Vistule, il sera protecteur des +rois! + +Quelque léger que fût Bernis, entraîné par ses deux patronnes, il garda +un peu de bon sens. Sous ces offres énormes du menteur autrichien, il +vit un piége, un trou, un abîme, comme un puits de sang. La peur le +prit. Trancher tout à huis clos, à l'insu du dauphin, par cette +Pompadour et lui chétif (Bernis), c'eût été monstrueux. Il obtint que la +chose fût connue des ministres, examinée. Là, comme on pouvait croire, +grande discussion. Machault, fort sensément voulait que l'on s'en tînt à +la guerre maritime. C'était assez, et trop, sans se précipiter dans une +guerre européenne pour être agréable à l'Autriche. + +Bernis n'osait pas être de l'avis de Machault. Lui qui avait tout fait +pour nous amener là, il n'osait avouer qu'il avait agi comme un sot. +Mais il aurait voulu que le pas en arrière, que le recul eût lieu par la +Pompadour même. Il lui montrait le saut qu'elle allait faire. Elle, +usée, maladive, elle allait de sa faible main prendre ce gouvernail +énorme de l'Europe, dure barre de fer sanglante!... En quel moment, +grand Dieu! avec une nation irritée, qui déjà parlait haut. L'embarras +le danger, malgré elle, la feront tyran. Déjà elle a été forcée de +s'assurer de la Bastille. Sinistre augure! Bientôt, il lui faudra +peupler les cachots, les prisons d'État. Elle, née douce, sera entraînée +à trembler, à sévir, à devenir cruelle! + +Elle n'était pas brave, ne sentait que trop tout cela. Elle serait +restée à traîner, hésiter. Mais à la peur on opposa la peur. On lui fit +croire que le roi allait avoir une maîtresse, une grande dame. Cela la +mit hors d'elle. Elle était prise à la glu du pouvoir, en avait tant +besoin! Elle disait: «Plutôt je me tuerai!» On a vu sa bassesse +incroyable devant la famille, ses tentatives honteuses près du roi (pour +servir n'importe comment). Il n'y eut jamais âme plus plate. Que +devint-elle donc, dans cette anxiété, lorsque le ciel s'ouvrit, et que +d'en haut Marie-Thérèse la souleva par une lettre (décisive vraiment +pour le roi), l'appelant: «Chère amie, cousine!» C'était trop, la voilà +pâmée, qui ne se connaît plus. + +Marie-Thérèse était déshonorée. Elle crut s'excuser en disant: «J'écris +bien à Farinelli» (le célèbre ténor). Mais le chanteur, fort estimé, qui +gouvernait la cour d'Espagne, n'était nullement ce que cette Poisson est +près de Louis XV, entremetteuse et racoleuse, pourvoyeuse de petites +filles. Koenitz avait obtenu la lettre de sa grosse maîtresse, à l'insu +du pauvre empereur. Ce mari dont l'énorme dame, malgré l'âge, eut +toujours chaque année un enfant, quelque réduit qu'il fût au métier de +mari, éloigné des affaires, eut cependant horreur de la boue où elle +roulait. Quand il connut la lettre, il fut pris d'un accès de rire +convulsif et strident. Il brisa plusieurs chaises. Il la voyait sifflée, +huée partout, piloriée dans Londres. Elle y fut promenée (en effigie) +par la Cité, exhibant sous la verge un monstrueux derrière, tandis qu'à +côté Louis XV, maigre singe ou grenouille, présentait, chapeau bas, au +roi George un petit placet. + +Tout ce que nos ministres obtinrent, c'est qu'on ne romprait pas avec la +Prusse, qu'on lui enverrait ambassade. Essai tardif et ridicule. Pour +gage d'alliance, on lui offrait une île... Tabago, aux Antilles. +Frédéric en rit fort, dit qu'il ne voulait pas de la royauté de Sancho à +l'île de Barataria. Il avait pris parti et signa contre nous son traité +avec l'Angleterre (16 janvier 1750). + +Louis XV en fut indigné. Il voulait avec Vienne l'alliance _offensive_! +Bernis pria, obtint qu'elle ne serait que _défensive_, qu'on enverrait +seulement 24,000 hommes. Vaine prudence! on ne s'arrête pas ainsi en +telle affaire. Celle-ci, immense et monstrueuse, était un laminoir +terrible, où, le doigt seulement étant mis, tout passait... le corps +n'en sortait qu'aplati. + +Quel fut l'effet dans le public? Mon pauvre d'Argenson aîné n'est plus +dans les coulisses. Il n'apprend le traité qu'avec tout le monde (mai +1756). On voit par lui (frère d'un ministre!) combien la France était +dans l'ignorance de son sort. Vivement, naïvement, dans ces notes si +brèves qu'il écrit pour lui seul, on voit l'amère surprise, l'effroi +qu'on eut de tout cela. On voit aussi l'indigne imprévoyance des gens +d'en haut, leur affreuse glissade en plein abîme, et leur air effaré, +leur fausse audace de peureux qui tremblotent en fredonnant. La nausée +en vient à la bouche, la bile et le vomissement. + +Le bonhomme, le simple, la _Bête_, Argenson, a des mots crus et forts: +«Cela pourrait aller à la _Révolution_.» Le redoutable nom apparaît pour +la première fois. + +«J'ai soupé avec les ministres... vieux libertins malades, usés et +épuisés d'esprit.» C'est d'Argenson cadet, Puisieux, etc. Mais tous ces +gens-là sont trop forts. La Pompadour, au moment de la crise, va leur +substituer des sots, des subalternes, de plats petits commis. + +Elle règne. À l'instant, subit enfoncement. Tout baisse. C'est +l'avénement désolant de la platitude. On voit avec effroi ce qu'elle +était. Voltaire dit: _la grisette_. C'est trop. La vaillante _grisette_ +de Paris, que nos voyageurs ont trouvée si souvent dans les aventures +périlleuses, et jusqu'aux trônes d'Orient, est une bien autre créature. +Celle-ci, avec l'éducation forcée qui l'avait dressée comme un singe, ne +passa jamais le niveau d'une femme de chambre agréable, qui a quelques +petits talents, peut servir de doublure aux théâtres de société. +Servile, impertinente, des deux côtés elle eut ce fond de domesticité. +Chanteuse poitrinaire, et fade _entretenue_, tout d'abord fanée, molle, +elle ne put qu'énerver, détendre, détremper, gâter tout, rendre tout +malpropre et malsain. + +C'est quand on vient de faire la déclaration de guerre, alors seulement, +dis-je, on s'aperçoit qu'on n'a _ni_ ministres _ni_ généraux. «Plus +d'hommes en France!» Ce mot que Louis XV a dit à la mort de Fleury +(1743), est encore vrai quinze ans après. Versailles n'est plus peuplé +que d'ombres. Plus de favoris même; les anciens camarades, les seigneurs +qui faisaient au moins décoration, ont reculé dans le néant. Les +maréchaux sont morts, moins deux, le vieux Bellisle, hors d'âge, et le +fat Richelieu, un jeune homme de cinquante-cinq ans (fort de deux +anecdotes, son faux exploit de Fontenoy, et la cheminée fausse de madame +la Popelinière). Les ministres! où sont-ils? Le goutteux Argenson, et +Machault fort en baisse, dureront peu. Nos finances _in extremis_ sont +aux mains d'un pauvre incapable. Ne voyant rien qu'impasses, abîmes et +précipices, il consulte tout le monde. Il est docile, et prêt à tout. On +lui donne des petits avis, des recettes misérables. Les Pâris lui font +faire un petit changement dans la Ferme (en supprimant les +sous-fermiers). D'autres lui font pressurer les commis, dire à +l'employé: «Donne ou meurs.» Puis, il fait des loteries. Puis rêve des +utopies qui donneraient l'argent dans cinquante ans. Il écoute Gournay, +goûte la liberté du commerce (c'est bien de cela qu'il s'agit!). Il +pense aux protestants; c'est tard; les réfugiés riches ne reviendront +pas de Hollande.--Il se souvient de Law... S'il faisait un +papier?...--Il ne fait rien du tout. Pleine guerre? et l'épée dans les +reins! Il veut emprunter, et la banque de tout pays ferme ses coffres. +Alors le misérable s'en prend au peuple de Paris et lui ôte le pain de +la bouche, frappe un octroi cruel...--Son coeur saigne, il se trouble, +son cerveau dans l'étau, n'en peut plus... son front craque... Il est +devenu _fou_ (2 mars 1756). + +«Sire, dit la Pompadour, si vous rappeliez Chauvelin?» Insigne fausseté. +L'ennemi de l'Autriche rappelé pour servir l'Autriche! Elle savait fort +bien que c'était l'impossible. + +Elle n'eût jamais mis Richelieu aux armées si Choiseul (par conséquent +Vienne) ne lui avait conseillé, on peut dire ordonné. Il lui fut imposé +aussi par Duverney, que Richelieu flattait. + +Il fut arrangé que, pendant que l'Angleterre craignait une descente, +Richelieu irait _à Minorque_ et prendrait aux Anglais Mahon. Il fallait +frapper et fort. On ne pouvait que les flottes anglaises ne vinssent +bientôt nous écraser par le nombre. Mahon était très-fort, et la +Pompadour espérait que Richelieu brillerait peu. On l'envoya sans le +génie, si nécessaire pour abréger le siége. Peut-être lui-même +pensa-t-il que, s'il avait l'infaillible Vallière, le grand ingénieur, +l'honneur serait à celui-ci. Bref, une fois arrivé là, même débarrassé +du souci de la flotte anglaise que la Galissonnière dispersa (le 20 +mai), il fut arrêté court, forcé de demander Vallière. En attendant, +fort triste, il essaya pourtant si l'absurde serait possible, si nos +lestes Français, vrais chats dans leur furie, ne pourraient grimper là. +On le tenta à l'étourdie, avec des échelles trop courtes. Perte énorme! +n'importe. Nos furieux, exhaussés sur leurs morts, et se hissant l'un +l'autre, arrivent aux remparts, et sont maîtres sur quelques points. Les +assiégés s'effrayent, se livrent à Richelieu, lui-même stupéfait et plus +heureux que sage. + +L'effet fut grand en France. On vit le roi vainqueur, même sur mer, la +flotte anglaise en fuite. Cela tuait la résistance. L'impôt, légal ou +illégal, fut très-exactement payé. Le Roi put à son aise fouler aux +pieds le Parlement. + +L'insolence monta au comble après Mahon. Dans un lit de justice, devant +le Parlement, on enregistre, avec les impôts refusés, l'aggravation +désespérante _qu'on les payera encore dix ans après la paix_. Autrement +dit _toujours_ (21 août 1756). Dans une tribune faite exprès, on voyait +derrière une gaze madame Adélaïde (avec la reine et le Dauphin), à qui +le Roi avait voulu faire voir son triomphe sur le Parlement. + +Il est étrange à dire, mais vrai, que le seul défenseur de la liberté en +ce monde était alors le roi de Prusse. Il défendait au moins et les +droits de l'Empire, et le protestantisme, la liberté de conscience. Il +avait jeté loin de lui ses misérables petitesses d'homme de lettres, +fait réparation à Voltaire à sa façon, en musicien (il fit _Mérope_ en +opéra), et il lui envoya sa soeur qui le caressa, le combla. Dans le +péril immense qu'il voyait tout autour, cet homme singulier montra la +joie des forts, une bonne humeur héroïque. Le jour même où Versailles +était bouffi de sa victoire ridicule sur le Parlement, Frédéric est en +Saxe, il y joue avec cent mille hommes une amusante pièce, où sur le dos +d'Auguste, le père de la Dauphine, il donne aux nôtres mêmes une volée +de coups de bâton. + +Une _ligue_ générale _des femmes_ existait contre lui. Avec +Marie-Thérèse, Élisabeth, la Pompadour, était unie étroitement la femme +du Saxon Auguste, la mère de la Dauphine. Cette furie, laide autant que +haineuse, était une Autrichienne, haïssait Frédéric à mort, et lui +cherchait partout des ennemis. Il le savait. Il avait acheté d'un commis +saxon le traité dans lequel la Saxe, l'Autriche, la Russie, se +partageraient la Prusse (_Hertzberg_, _Dover_). Il le prévint. En Saxe, +le peuple était pour lui, et comme protestant, et par reconnaissance, +pour les blés qu'il avait donnés dans la famine. Le 29 août, il demanda +à Auguste seulement le passage. Refusé, il passe et prend Dresde (en +dépôt, disait-il). Il bat les Autrichiens qui arrivent au secours. Il +pourrait prendre Auguste, ne daigne. Il le nourrit. Chaque jour un +chariot va au camp de Pirna pour la table du roi. L'armée saxonne, +obligée de se rendre, entre dans l'armée prussienne. Au misérable +Auguste qui n'a plus que deux hommes, Frédéric galamment renvoie les +étendards, lui écrit en ami ses voeux pour son heureux voyage. «Mais +rendez-moi mes gardes, dit Auguste.--Je ne veux pas avoir bientôt à les +reprendre.--Du moins un passe-port.» Frédéric le lui donne, et lui offre +des chevaux de poste. + +La reine était restée dans Dresde, comblée d'égards par Frédéric et +enrageant. Elle craignait surtout qu'il n'y prît les pièces honteuses +qui constataient leur perfidie. Elle lutta, s'assit sur le coffre où +elles étaient. Il fallut bien la faire lever de force, prendre dessous +l'ordure diplomatique que Frédéric fit connaître partout. Elle creva de +colère impuissante. Cependant Frédéric de son mieux tondait les Saxons, +du reste affable à tous, exact au prêche, bon protestant, tenant cour et +donnant des fêtes. Le plus original, c'est que, dans cet hiver où tout +le monde s'armait contre lui, il régalait Dresde de concerts, y figurait +lui-même, nouvel Orphée, apprivoisant la Saxe, non pas avec la lyre, +mais la flûte, sur laquelle il avait un joli talent. + +Notre Dauphine, une Allemande grasse, féconde, vraie femme de la maison +de Saxe, toute en chair, en nature, en sensibilité, eut un débordement +effroyable de larmes, quand elle sut l'aventure de sa mère, assise sur +ce coffre, le défendant en vain, touchée de l'ennemi. Outrage +incroyable, inouï, aux Majestés royales! Tous les rois de l'Europe +devaient prendre parti, combien plus la maison de France, insultée en +l'aïeule de ce gros nourrisson (qui régnera, c'est Louis XVI). Le Roi y +fut sensible et se sentit blessé. Après le succès de Minorque, en plein +triomphe, recevoir un tel coup! Notre guerre avec l'Angleterre fut en +quelque sorte oubliée. On ne songea plus qu'à la Prusse. Ce n'est plus +24,000 hommes qu'on donnera contre elle, mais 45,000, cent mille! On +décida deux choses dans cette ivresse de colère, la guerre continentale, +et le renversement de l'obstacle intérieur qui l'entravait, le +Parlement. + +Victoire définitive et de l'Autriche et du clergé! L'intrigue que +l'Autriche pousse depuis 1748 aboutit et triomphe, elle entraîne la +France et s'en sert. La trame par laquelle le clergé a sauvé ses biens, +par un succès plus grand, le rend indépendant de la censure laïque, de +la justice de l'État. + +Girard ne sera plus devant un Parlement interrogé pour la Cadière. + +Le 13 décembre 1757, par un temps beau et froid, tendu, un grand +appareil militaire occupe Paris silencieux. Pour la première fois, le +Parlement lui-même ne dresse pas le Lit de justice. Il refuse de +coopérer au meurtre de la Loi. Ce sont les ouvriers _du tyran_ qui ont +envahi le palais et tout préparé. + +Le _tyran_, c'est le mot nouveau qu'on échange à voix basse. + +Depuis six mois et plus, on avait suspendu sur les Parlementaires l'épée +de Damoclès, l'annonce d'une grande suppression de charges, qui +remboursées presque pour rien mettraient la plupart à l'aumône. +Terrorisme très-lâche qui spéculait sur les douleurs de la famille, la +faiblesse du père, la mère désespérée en voyant ruiner ses enfants. + +Deux chambres des enquêtes sont effectivement supprimées et plus de +soixante conseillers. Le Parlement est mutilé en la partie active, +ardente aux remontrances politiques, aux accusations du clergé. +Celui-ci, n'ayant plus d'enquête à craindre, peut se tranquilliser. + +Maintenant, au Parlement eunuque et énervé que va-t-on ordonner? + +1º SOUMISSION AU PAPE.--Un bref conciliant est arrivé de Rome qui limite +les refus de sacrements, mais en maintient le droit. Toute affaire de ce +genre ira aux seuls juges d'Église. Le Roi, quoiqu'il désire le silence, +déclare que les évêques peuvent dire ce qu'ils veulent, «s'ils le disent +avec charité.» (_Is. Lois_, XXII, 269.) + +2º SOUMISSION AU ROI.--Le Parlement, désormais simple scribe, enregistre +aussitôt que le Roi a écouté ses remontrances. Remontrances illusoires. +Le faux Parlement de Versailles, le Grand Conseil, a sa part de ce +droit, joue aussi cette comédie. + +Les jeunes conseillers ne votent plus, s'ils n'ont jugé dix ans. Les +vieux conseillers de Grand'Chambre usés, timides, les têtes +tremblotantes, peuvent seuls décider s'il y aura assemblée générale. +C'est là le coup mortel. Un corps non assemblé, dispersé, +existera-t-il? + +_Morta la bestia._--Le Parlement ne remue plus. Le clergé peut danser +autour. Plus d'_Enquêtes_, plus de surveillance sur ses moeurs, plus +d'accusation. Mais si, par impossible, un cas se présentait où l'on dut +faire semblant d'examiner et de juger, on doit se rassurer, on fera +juger ces vieillards de la Grand'Chambre, intéressés à plaire, pour +monter dans des siéges mieux rembourrés de présidents. + +Cette Grand'Chambre montra tout de suite combien elle était digne de la +confiance de la cour, combien elle avait peu à coeur l'honneur du +Parlement. Elle alla pleurer à Versailles, s'aplatir, lécher la +poussière au nom de ce grand corps qui ne l'en chargeait pas, demander +pardon, crier: «Grâce!» + +Cela enfonce le poignard. «Le peuple est en rage muette.» (_Arg._, 315.) + +Que la justice outragée, égorgée, demandât grâce encore, c'était +l'horreur, c'était le crime. La risée s'y joignait. L'agréable sourire +qu'avait montré le Roi, revenant de l'exécution, suivant lentement, +comme au sacre, l'épaisse haie de ses régiments, ce fut comme un cruel +défi. + + + + +CHAPITRE XIX + +DAMIENS + +Janvier-Mars 1757 + + +Janvier 1757 s'ouvrit par un grand froid et qui alla croissant. Les +nouveaux droits d'entrée firent les denrées très-chères. On vendait ses +meubles pour vivre (_Procès de Damiens_). Des veuves affamées vendaient +leurs filles au Parc-aux-Cerfs (_Hausset_, 109). + +Tout l'hiver on levait des troupes, et l'on allait fournir cent mille +hommes à Marie-Thérèse. Après avoir menti deux ans pour le clergé, le +Roi ment un an pour l'Autriche. Il promet vingt mille hommes, il en +donne cent mille. + +Et cela malgré les ministres. Les deux ministres opposés ici se +rapprochèrent. Machault avait toujours été contre l'Autriche, et +d'Argenson fut contre aussi (_Barb._, VI, 472), quand il vit qu'on +donnait, non un petit secours, mais une armée énorme et d'énormes +subsides, le sang, l'argent, et tout, la France! + +C'est aujourd'hui plus clair que le soleil. Alors, sans démêler la +conspiration de famille, sans savoir que le roi nous vend pour l'orgueil +de ses filles, on entrevoit fort bien que ni l'un ni l'autre ministre +n'est accusable. Le traître, c'est le roi. + +C'est à lui désormais que remonte la haine, et sa tête dès lors est en +jeu. + +Dès 1750, il le prévit, dit: «Je serai tué.» Autant qu'il put, il évita +Paris, fit le _chemin de la Révolte_. + +C'est alors qu'en ses lettres fort sombres, l'homme aux mille projets, +Duverney, fait entendre qu'on ne peut plus s'appuyer que sur la noblesse +élevée exprès, qu'il faut créer l'_École militaire_, la pépinière des +défenseurs du roi. Il y faut de vrais nobles qui prouvent au moins +quatre quartiers. Adélaïde, tremblant toujours pour la vie de son père, +prit cela fort à coeur. On en vint jusqu'à l'ordonnance gothique de +1760: «qu'on n'approchera plus du roi sans prouver qu'on est noble +depuis 1400.» + +Tant on a peur du peuple! Le roi aimait si peu à le voir, à le +rencontrer, qu'il évitait même Fontainebleau; il fit faire un chemin +exprès pour ne plus traverser cette petite ville de cour. + +En fermant le Palais, il avait lâché tout un monde d'oisifs et de +parleurs, de gens ulcérés, ruinés. Plus de procès privés. Mais aux +Pas-Perdus, aux cafés, au» coins de rues, sur chaque borne, commence le +grand procès du roi. + +Deux légendes terribles, mêlées de faux, de vrai, entraient dans ce +procès, menaient droit à 93: + +1º Le _Pacte de famine_. Le roi certainement n'eut point l'idée, le +plan arrêté d'affamer le peuple, de l'irriter, de l'armer contre lui. +Mais il était marchand, il avait intérêt (avec Bourret et autres) dans +le trafic des blés, et, comme tout marchand, aimait à vendre cher. + +2º Le _Parc-aux-Cerfs_. Plus les vivres sont chers, mieux le roi vend +son blé, disait-on, plus il a de filles à bon marché. On supposait que +cet homme (fort usé, surtout par la table) avait besoin d'un immense +sérail, de grands troupeaux de filles. Pas moins de dix-huit cents, dit +ridiculement Soulavie. + +Voici la vérité: Le roi ayant Madame aux fameux cabinets (déc. 1753), +n'étant plus tout à fait chez lui, fut obligé de mettre sa ménagerie +féminine (les _modèles_ et la perruquière, etc.) aux combles de +Versailles. Ces grisettes effrontées et folâtres faisaient plus de bruit +que des rats. La Pompadour, avec une décence, une pudeur vraiment dignes +d'elle, imagina une chose très-noble, un couvent de jeunes veuves, +veuves d'officiers morts pour le roi! (_Argenson_) qui serviraient à ses +plaisirs. + +Et elle eût fait cette infamie, si son neveu Lugeac et le valet Lebel, +qui auraient trop perdu, n'eussent préparé une _petite maison_, bien +petite, secrète, honteuse, qu'on acheta dans le quartier nommé le +Parc-aux-Cerfs (25 novembre 1756). + +Mais le roi aimait peu les rues désertes, surtout aux nuits d'hiver. En +février 1756, du Parc-aux-Cerfs on lui mena jusque dans sa propre +chambre à coucher une petite vierge de quinze ans. Amenée brusquement +sans qu'on eût pris la peine de la corrompre et de l'endoctriner, la +pauvre enfant eut peur, horreur, se défendit. + +Le roi avait quarante-sept ans. Ses excès de vin, de mangeaille, lui +avaient fait un teint de plomb. La bouche crapuleuse dénonçait plus que +le vice, le goût du vil, l'argot des petites canailles, qu'il aimait à +parler. Il le portait chez ses filles, si fières, leur donnant en cette +langue des sobriquets étranges (_Loque_, ou petit chiffon, _Coche_, +etc.). On peut juger par là des égards qu'il avait pour des enfants +vendues. + +Il n'était pas cruel, mais mortellement sec, hautain, impertinent. Et il +eût cassé ses jouets. C'était un personnage funèbre au fond, il parlait +volontiers d'enterrement, et si on lui disait: «Un tel a une jambe +cassée,» il se mettait à rire. Sa face était d'un croque-mort. Dans ses +portraits d'alors, l'oeil gris, terne, vitreux, fait peur. C'est d'un +animal à sang froid. Méchant? Non, mais impitoyable. C'est le néant, le +vide, un vide insatiable, et par là très-sauvage. Devant ce monsieur +blême, l'enfant eut peur, se sentit une proie. Il n'eut nulle bonté, +nulle douceur, s'acharna en chasseur à ce pauvre gibier humain. Cela +dura longtemps, et tant qu'il enrhuma (_Arg._, février 1756, IV, 266). +Tout fut entendu et public. La cour tâcha de rire; Paris fut indigné. Et +les mères cachaient leurs enfants. + +Beaucoup, en Europe et en France, disaient: «On le tuera.» + +Dans la cour du Palais, quand il revint, les poissardes disaient (et +redirent): «Il y aura une saignée.» + +Et d'autres: «Il faut une saignée en France.» + +D'autres allaient plus loin, disaient: «Il faut une révolution, comme +celle qui se fit il y a cent cinquante ans.» + +«Seulement plus radicale, avec la totale extinction de la maison de +Bourbon.» (_Procès de Damiens_, p. 82, 83, 84, 98, 106, 110, 113, 176.) + +Cela se dit jusque dans les couvents. Les jansénistes (depuis l'inceste +des quatre Nesle, celui des deux Murphy, surtout depuis le 27 décembre) +croyaient voir sur Versailles tomber le feu du ciel. Dans la communauté +janséniste de Saint-Joseph, l'avant-veille des Rois 1757, une enfant de +douze ans, sans doute répétant ce qu'on disait entre religieuses, dit +aussi: «Il sera tué.» + +Par qui? C'était la question. + +Quand le Roi s'entendit avec les hauts chefs du Clergé pour amuser le +Parlement, le bas clergé, qui n'était pas dans le secret, s'irrita fort, +cria. On eut peur à Versailles de voir un Jacques Clément; on ne +laissait entrer aucun abbé. + +Mais qui finalement fut vainqueur? le Clergé. Qui garda ses biens? le +Clergé. Qui fut ruiné? le Parlement. Là étaient les désespérés, les +meurtriers probables, les parlementaires ou leurs gens. Ce fut un de +leurs gens qui frappa Louis XV. + +L'histoire des domestiques est une grande affaire en ce siècle. + +Entre les classes, la plus dangereuse, à coup sûr, c'était celle-là. On +n'avait oublié rien pour les ravaler et les intimider. En vain. On ne +put pas arrêter leur essor. On disait plaisamment des laquais: «C'est un +corps de noblesse préparé pour suppléer l'autre.» De Crozat, +laquais-roi de la Louisiane, le siècle, par Jean-Jacques, va droit à +Figaro. + +Ils ont vu et appris. Ils ont vu au Système monter, descendre les +fortunes. Ils se sont vus eux-mêmes, du comptoir, du ruisseau de la rue +Quincampoix, sauter d'un bond aux Fermes générales. Des hasards de +bassesse souvent les élevaient. L'un naquit d'un soufflet, l'autre d'un +coup de pied. Ce coup bien appliqué vous lance un petit domestique de +Colbert le prélat au grand Colbert, qui le fera commis, caissier, +traitant, fermier, millionnaire. + +Nul milieu dans leur sort: ou comblés, ou brisés, favoris ou +souffre-douleurs (on en voit quelque chose dans Rousseau et la +Delaunay). Leur sort, au XVIIIe siècle, s'est aggravé sous un rapport. +On ne les veut plus mariés (voir _Melon_). Ce siècle, si sociable, +devient pour eux l'état sauvage. D'ennui, d'oisiveté, plusieurs +deviendront fous. Dans le petit trou noir où couche la femme de chambre +(_Staal_), d'où elle entend et voit l'excès des libertés, on peut croire +que la servitude fut bien sentie, que fut rêvé, couvé bien souvent le +_Discours sur l'inégalité_, les mots que Pascal et Rousseau lancent +contre la propriété. Cela se traduisait par le vol domestique, leur +maladie commune. + +Guerre à l'autorité, c'est toute la pensée des laquais. Portant l'épée +comme les gentilshommes, ils ont leurs rixes, se battent en attendant +aux portes des théâtres. Rien de plus mobile que ce peuple. Sous la +Régence, ils se plaignent de ce qu'on les exclut de la milice. Sous +Fleury, ils se plaignent de ce qu'on veut qu'ils en soient (1742), et +ils parviennent à se faire exempter. On se moque de leur épée; et +d'autant plus, ils aiment à dégainer. En 1750, aux razzias d'enfants, +ils tirèrent l'épée pour le peuple. On put prévoir qu'un jour ils +tireraient aussi le poignard. + +Celui qui le tira, Damiens, était d'Arras. Cette frontière wallone et +picarde n'est point du tout flamande. Au contraire. Les Wallons sont +plus midi que le midi. Ils donnaient à l'Espagne ses plus impétueux +soldats. Ils donnèrent à la France de chaleureux artistes (les Watteau, +les Valmore, les Foy, les Camille Desmoulins). Ils ont donné, par +contre, des têtes souvent étroites et dures, fortes, âprement +systématiques, les Calvin et les Robespierre. L'Artois spécialement est +marqué dans ce sens. Outre un grand mélange espagnol, les séminaires +d'Irlande y ont laissé leur trace, la grande machine régicide, terrible +au temps d'Élisabeth. C'est la garde avancée des jésuites contre +l'Angleterre. Là fut aiguisé le poignard des amis de Marie Stuart, là +plus d'un siècle travaillèrent les écoles de l'assassinat. + +À côté des jésuites, chez ce peuple dévot, ne manquaient pas les +jansénistes. Le frère aîné de Damiens, pauvre ouvrier en laine, honnête, +homme de bien, était un fervent janséniste, n'ayant pour meubles _que +des livres_, livres de piété. Damiens lui-même fut longtemps très-dévot, +entendant tous les jours la messe. (Je tire tout ce qui suit mot à mot +du _Procès_.) + +Sa figure aisément l'eût fait prendre pour un Espagnol. Il avait la peau +assez brune (p. 350), les cheveux noirs, frisés (250), et volontiers +coupés sur le devant en vergettes très-rases (350). Son visage allongé, +marqué de petite vérole, le dessous de la lèvre inférieure très-creusé, +un nez d'aigle et des yeux profonds, faisaient une figure distinguée, +belle (_Argenson_), tragique. Il était grand (cinq pieds cinq pouces) +mais paraissait très-grand, étant mince et fort élancé. Il portait la +tête un peu basse. Il n'était pas campé bien solidement sur ses jambes. +Avec des yeux hardis, il était pourtant vacillant. + +Sa famille de bons fermiers d'auprès d'Arras était fort en débine. Son +père, de chute en chute, devint, de fermier, ménager, puis misérable +moissonneur et enfin portier de prison. Il avait dix enfants qui +moururent presque tous. Le second, Damiens, petit _diable_ indomptable +(et qu'on nommait ainsi), jusqu'à seize ans travaillait à la ferme, +cruellement battu de son père, qui, dans ces récidives, allait jusqu'à +le pendre par les pieds, la tête en bas. Un oncle, cabaretier à Béthune, +eut pitié de l'enfant, le prit, voulut le faire étudier. À seize ans, +c'était tard. Il apprit à lire, à écrire, mais peu et mal. S'il devint +cultivé, ce fut par l'expérience seule, la conversation, les voyages. +Qu'en faire? On eût voulu le faire perruquier, serrurier. On essaya +aussi de lui faire apprendre la cuisine dans une grasse abbaye, +Saint-Vast. Un matin, il s'engage, et quoique racheté par son bon oncle, +il reste domestique d'un officier avec qui il voyage quatre ans dans la +guerre d'Allemagne (124). Il y put voir l'horreur du retour meurtrier de +Prague. + +Né en 1715, à la fin de la guerre, en 1737, il avait vingt-deux ans. Il +resta domestique, changeant souvent de maître et n'étant bien nulle +part. Honnête cependant et désintéressé, à ce point qu'il partait +souvent sans demander ses gages (32). + +Les témoignages de ses maîtres (M. de Maridor, madame de la Bourdonnaie, +la maréchale de Montmorency, etc.) sont excellents. Il n'avait aucun +vice ordinaire des laquais; seulement il buvait; quoiqu'il bût sans +excès, alors il était disputeur. (Déposition de M. de Maridor.) + +Il avait quelque temps servi chez les Jésuites, au collège +Louis-le-Grand, où un de ses oncles était maître d'hôtel. Il y resta +quatre ans. Les Jésuites voulaient «le mettre à l'eau» (lui refusaient +le vin). Il sortit. Cependant, comme bon sujet, ils le reprirent, le +mirent chez un élève qui avait chambre à part. Il ne put y rester, +s'étant brouillé avec le précepteur. + +Il resta estimé, protégé des Jésuites qui parfois le placèrent. +Cependant il avait fait preuve d'une grande liberté d'esprit, +s'exprimant sans ménagement «sur leurs doctrines relâchées, qui +sentaient le libertinage» (p. 145, nº 305). Il affirma toujours qu'il ne +servit chez eux que malgré lui, par nécessité de gagner son pain (p. +242, nº 266). + +Son austérité naturelle et ses traditions jansénistes le portaient +beaucoup plus du côté des Parlementaires. Il en servit plusieurs, +surtout M. Bèze de Lys, pendant trois ans. Celui-ci est un des héros de +la petite, intrépide minorité, politique plus que janséniste, et déjà +révolutionnaire, qui frappa au coeur la royauté par la dispute des +_Lettres de cachet_, la question (première et capitale) de la liberté +personnelle. Dans l'enlèvement général du Parlement (en mai 1753), M. +Bèze eut cette distinction d'être des quatre que l'on n'exila pas, mais +qu'on mit aux plus rudes prisons d'État. Nulle n'était plus dure et plus +sombre que Pierre-en-Cise, près Lyon, où on le conduisit (_Barb._, V, +383). Damiens était le seul domestique de M. Bèze. Il vit de près cet +acte, cette désolation des familles, les femmes en pleurs tâchant de +suivre leurs maris dans ce coûteux exil, et à Paris le monde du Palais +ruiné. Il devint ardemment et violemment parlementaire. Il échappait +souvent de chez ses maîtres pour aller au Palais le soir, la nuit, +attendre aux jours de crise la fin des délibérations (328). Il errait +dans les groupes où on lisait tout haut la _Gazette de France_ (147). + +Les deux partis étaient très-irrités. Damiens entendit avec horreur, +comme il servait à table chez un sorboniste jésuite, les convives dire +qu'ils voudraient être les bourreaux des Parlementaires, et tremper les +mains dans leur sang (136). Deux jansénistes d'autre part parlaient de +tuer l'archevêque (_Barbier_). Damiens voulait qu'on le jugeât. Avec +l'ordre du Parlement, il se faisait fort, disait-il, d'aller arrêter le +prélat. On aurait trouvé deux cents hommes bien aisément pour le mener à +la Conciergerie (143, nºs 287, 288). + +Quelque effort que l'on fît pour croire le roi trompé, on savait bien la +haine qu'il avait pour la robe. La cour savait lui plaire quand, à +Versailles, les croisées se peuplaient de visages moqueurs à l'arrivée +du Parlement, au débarqué «des singes» en robes rouges. Damiens était +avec son maître, M. Bèze, au jour où, le Parlement arrivant, le roi +sortit, dit qu'il allait dîner à la Muette, se fit attendre tout le +jour. Il vit les magistrats seuls, affamés, errer au château et au parc. +Un courtisan humain eut honte de cette indignité. Il fit excuse pour son +compte, fit chercher, apporter quelques vivres trouvés par bonheur. + +On eût dit qu'un hasard terrible menait Damiens partout où l'on pouvait +amasser la colère. Resté seul sur le pavé, quand son maître fut arrêté, +il trouva place justement dans la maison, et la plus digne, et la plus +maltraitée, celle de l'ex-gouverneur de l'Inde, la Bourdonnaie. +Douloureuse Iliade! trop longue pour la conter ici. Qu'il suffise de +dire que ce grand homme, puni de ses victoires, disgracié, prisonnier de +guerre, dès qu'il apprit à Londres qu'on avait l'infamie de faire son +procès à Paris, obtint de revenir, de venir voir si on lui couperait la +tête. On fit pis. On le tint trois ans à la Bastille, et on le lâcha +mort, mourant du moins, ruiné et de santé et de fortune. Il mourut de +chagrin et du déshonneur de la France (10 nov. 1753). + +La mort de cette grande et illustre victime criait contre le ciel, et +Damiens parut le sentir. Pendant la maladie, il se montra zélé. Il +s'échappait à peine pour aller à deux pas s'informer des nouvelles «à la +terrasse du Luxembourg.» Sa préoccupation des affaires politiques était +visiblement extrême. Il ne resta pas chez la veuve, qui eût voulu le +retenir (183-184). Que devint-il? Ce qu'on en sait alors, c'est qu'il +écrivit à quelqu'un une lettre contre le despotisme (_Barb._, VI, 481). + +Pendant deux ans, je perds sa trace. Quelques mots seulement font +croire qu'il s'affranchit, qu'il vécut des petits métiers de Paris. +Quelqu'un dit l'avoir vu colporter des manchettes, vendre au Pont-Neuf +des pierres à dégraisser. Il était là au grand passage, à portée de +savoir les nouvelles, près du palais, au centre de l'agitation +parisienne. + +L'idée de tous était qu'on devait _avertir_ le roi. Mais comment? Le +pauvre janséniste Carré de Montgeron s'était bien mal trouvé de l'avoir +essayé. Pour un livre offert à genoux, mis dans un cachot pour toujours! +On avait dit alors: «Si le roi n'est _touché_ d'un livre, Dieu le +_touchera_ autrement.» + +Personne cependant n'eût voulu le _toucher_ à mort, pour avoir à la +place un autre pire, dangereux personnage, très-propre à faire un fou. +On eût voulu non que le roi mourût, mais fût ou malade ou blessé, qu'il +se souvînt de Dieu, de ses devoirs, qu'il se dît, comme à Metz: «J'ai +péché, j'ai mal gouverné!» Mais qu'il le dît sérieusement. Qui le ferait +rentrer en lui? Qui se constituerait le bras de Dieu pour le frapper? +lui donnerait le coup dont le corps saignerait et dont guérirait l'âme? +Damiens se dit en lui: «C'est moi.» + +Il se le dit trois fois; à l'enlèvement du Parlement, en mai 1753,--en +mai 1756, au traité autrichien,--en décembre de la même année, lorsque, +le Parlement décidément brisé, on crut la tyrannie établie pour +toujours. + +Mais, on l'a vu, il y eut un entr'acte. Pendant vingt ans et plus +(1734-1755), le roi amusa le public. Damiens se calma, ajourna. Cette +détente eut l'effet ordinaire. Après la grande exaltation, la nature se +relâche, souvent tombe assez bas. Jusque-là, il était (au témoignage de +ses maîtres), un rare laquais, exempt de tous les vices de sa classe. +Dès vingt ans, il s'était rangé et marié, épousant en secret une femme +beaucoup plus âgée et il en avait une fille. Elle était cuisinière, et +tous deux se faisaient passer pour non mariés, il la voyait fort peu; +beaucoup plus une femme de chambre avec qui il avait servi. Il portait +cependant parfois de l'argent à sa femme pour l'aider à nourrir +l'enfant. + +Dans la misère croissante (sept. 1755), son commerce en plein vent dut +manquer tout à fait. Il se refit laquais. On le plaça dans l'hôtel +équivoque d'une belle dame à la mode. Il avait été jusque-là, pour +parler en style parisien, homme de la _rive gauche_, des vieux quartiers +rangés. Cette fois, transplanté à la _rive droite_, aux boulevards, à la +rue Grange-Batelière, il vit un nouveau monde. La dame, avec un nom +très-aristocratique, était une petite femme de commis. On ne voyait pas +le mari qui, prudemment, se tenait à Versailles, dans sa vie d'humble +plumitif. Mais on voyait son chef, le brillant, joufflu Marigny, frère +de la Pompadour, qui avait enlevé la belle au quatrième jour de mariage, +et venait sans façon rire, souper, coucher là. + +Maison joyeuse, quand tout était si triste. Éternel mardi gras. C'était +juste ce qu'il fallait pour assombrir encore cet esprit sombre, lui +ramener l'idée fatale. Il fit tache dans cette maison. Il y devint la +bête noire. Il se tenait à part, ne parlant guère que seul, et +marmottant tout bas, s'en allant au plus loin coucher dans un grenier. + +Laissa-t-il échapper quelque signe imprudent de mépris pour cette +maison, pour l'entreteneur Marigny? On ne sait. Mais il est certain +qu'on le persécuta, qu'on le poussa à bout, qu'on fit ce qu'il fallait +pour que, de maniaque, il fût fou tout à fait. La dame était menée par +une femme de chambre coiffeuse, une Henriette qui se mêlait de deviner +et de prédire. Elle lui dit: «Tu seras pendu. On le voit bien aux lignes +de ta main.» La dame écervelée se mit de la partie, voulut aussi +regarder dans sa main, et elle y vit qu'il serait rompu vif. Un autre +jour, du haut d'un escalier, jetant un panier plein de bûches, elle dit: +«Ramasse! ramasse!... C'est signe que tu seras brûlé.» + +Sa faible tête fut frappée. Il dit dans le Procès: «On me jeta un sort.» +Il jugea qu'il aurait un horrible martyre. Mais ce qui lui fut plus +cruel, c'est que, quittant cette maison, il entendit la haineuse +Henriette lui dire: «Va!... tu feras un vol!» + +Le coup porta comme en pleine poitrine. Il était sali, c'était fait; sa +destinée perdue. Ce fatal mot disait: «Tu ne seras point un martyr... Tu +mourras dans la honte, et, tout en t'immolant, tu resteras déshonoré!» +Le trait entra, et il n'eut pas la force de le lui rejeter, de rire. Il +la crut, il fut furieux. Il sentit bien qu'il volerait... Il aurait +voulu la tuer! Il dit: «Je la tuerai!» Il ne lui fit rien cependant. +Seulement, en partant, il jeta des pierres dans les vitres. + +Où en était Paris? La trahison d'Autriche, le viol de février, c'est ce +qui sans doute occupait. Damiens n'y tenait pas. Sa main avait soif du +couteau. Il eut l'idée de fuir loin de Paris et d'aller à Arras. Et +d'ailleurs, dût-il faire le coup, il fallait avant tout qu'il réglât ses +affaires de famille, ramassât pour sa fille ce qu'on lui redevait là-bas +sur certaine succession. Comment faire le voyage? Il servait un M. +Michel, négociant de Saint-Pétersbourg, de passage à Paris. Cet +étranger, sans coffre-fort, avait son or dans un portefeuille, +simplement fermé de rubans. Nulle serrure à forcer. L'or était +disponible. Quoi de plus aisé que d'en prendre pour le voyage, sauf à le +remplacer avec l'argent d'Arras? Tel fut le conseil du démon qui le +travaillait au dedans. Il dit, répète et jure avec persévérance qu'il +prît seulement cent trente louis (p. 104, nº 162; p. 556, nº 2). Il y +avait encore douze mille francs en or auxquels Damiens ne toucha pas. + +C'était le vol d'un maniaque. Il n'eût su à quoi dépenser. On ne voit +pas qu'il ait joui ni profité en rien, sauf un habit et cent écus de +laine qu'il acheta afin que son frère l'ouvrier travaillât à son compte. +Mais son frère, très-honnête, fut pénétré d'horreur quand une lettre +d'un jeune frère qu'ils avaient à Paris lui fit savoir que cet argent +était volé. Damiens fut foudroyé. Il essaya par trois fois du suicide: +il se saigna, laissa couler son sang; il prit de l'arsenic; il alla à la +mer, avec l'idée de s'y jeter. Mais son frère le gardait, ses parents le +forçaient de vivre. Ils voulaient que plutôt il fit restitution. Pour +qu'il en eût le temps, ils proposaient que lui-même se mît dans une +maison de force. Il pleurait, s'y laissait mener comme un mouton. +Malheureusement, cette maison qui était un couvent ne voulut pas le +recevoir. + +Alors, craignant toujours qu'il ne fût arrêté, ils le menèrent vers la +frontière. Au moment d'y passer, la maréchaussée lui barre le passage, +et il était happé, s'il n'avait donné cent écus. + +Son état était effroyable. Il se faisait saigner de mois en mois pour +calmer son agitation. Mais les nouvelles de Paris la ravivaient. Le +_Consummatum est_, la fin des fins, semblait arrivé, et par le Parlement +brisé, et par les cent mille hommes qu'on livrait à l'Autriche, et par +le mariage autrichien (_Barbier_). Damiens retourna à Paris. + +Il y mit quatre jours. Il arriva le soir du 31 décembre. Son jeune +frère, domestique d'un conseiller, le reçut durement. Sa femme, qui +était chez un négociant du quartier Saint-Martin, lui fit meilleur +accueil, lui fit du feu, le coucha avec elle. Elle était allée se jeter +aux pieds du sieur Michel avec sa fille, et demander grâce pour lui. +Cette fille, grande et jolie, mais boiteuse, était placée rue +Saint-Jacques chez un enlumineur, client et agent des jésuites. Elle y +colorait des découpures d'estampes (sotte mode d'alors pour détruire +souvent des chefs-d'oeuvre). Avertie, elle vint (1er janvier); elle lui +demanda s'il lui apportait des étrennes, puis, n'en recevant pas, elle +l'accabla de reproches. Il pleura, et reçut encore même semonce d'une +ancienne amie, qui s'attendrit pourtant en le voyant abîmé de douleur. +Elle se tira du cou une médaille de la Vierge, la lui passa, en +l'assurant qu'avec cela il n'avait rien à craindre. Sa femme eût voulu +le garder, mais elle n'était que cuisinière, et la femme de chambre lui +avait reproché de l'avoir fait coucher à l'insu de ses maîtres. + +Il avait dit aux siens: «J'irai parler au Roi.» Puis pour les rassurer: +«Je m'en retourne en Flandre.» Il part le 3 janvier au soir. Ils le +conduisent à mi-chemin, à la Cité. Là adieu éternel. + +Il continue et soupe rue de la Comédie dans une auberge; mais à dix +heures, on ferme et on le fait sortir. Il errait dans les rues, le froid +était très-vif. Au coin de la rue de Condé une grosse et joyeuse fille +l'appelle, le fait monter chez elle. Il y attend l'heure de partir, +muet, immobile et lugubre. Enfin, honteux de faire veiller pour rien la +pauvre créature, il part avant une heure, va aux voitures publiques, +prend à lui seul un de ces méchants cabriolets qui menaient à +Versailles. Il y arrive à trois heures du matin. + +Il paya très-bien le cocher, et pour le réchauffer de ne voyage dans une +si froide nuit, il lui fit boire deux fois du ratafia, causa: «Je vais +aux îles... dans telle île... bien loin. Mais j'y serais pourtant dans +vingt-quatre heures.» + +À l'auberge, il apprit que le Roi était à Trianon pour quelques jours. +«Maudit Versailles! dit-il. On n'y trouve jamais ce qu'on veut.» Il +avait l'air fort égaré, et dit à son hôtesse: «Je me sens bien +incommodé, madame. Ne pourrait-on me procurer un chirurgien qui me +saignât?» Elle rit: «En effet, joli temps pour se faire saigner.» Au +fait, il gelait à pierre fendre. + +Il se promenait dans le parc, sinistrement désert, sans rencontrer autre +personne qu'un pauvre diable d'inventeur qui avait trouvé une machine, +voulait la montrer au comte de Noailles et pour cela guettait, comme +Damiens, le retour du Roi. Il sut (sans doute par cet homme) que, Madame +étant enrhumée, le Roi la viendrait voir (5 janvier). Il l'attendit à la +tombée du jour sous la voûte qui mène aujourd'hui au Musée. Damiens +paraissait de sang-froid, causait avec les gardes, les postillons de la +voiture qui était attelée, ce qui lui permettait de rester et de +s'approcher. Il dit, voyant un garde qui cherchait son manchon, croyant +l'avoir perdu: «Il cherche ici ce qu'il n'a pas laissé.» (263.) Il +n'avait pris aucune précaution et ne comptait point fuir. Il était fort +reconnaissable, surtout par une culotte rouge. Tout le monde avait le +chapeau bas, lui seul le chapeau sur la tête. + +Le roi descend appuyé sur le bras du grand écuyer Béringhen (64). Il +avance vers la voiture, se sent poussé, et dit d'un ton doux, ordinaire +(76): «On m'a poussé le dos. C'est cet ivrogne-là qui m'a donné un coup +de poing.» + +Damiens ne bougeait pas. Personne n'avait vu qu'il donnait un coup de +canif; il le ferma, le remit dans sa poche. Son chapeau seul frappait. +Un garde: «Qui est cet homme qui ne se découvre pas devant le Roi?» Il +lui jette son chapeau par terre (51, 76). + +Cependant, avant de monter, le Roi dit: «Est-ce qu'une épingle m'aurait +piqué? (131.) Il mit la main sous ses habits, la retira moite et +sanglante. Puis, montrant Damiens qui ne bougeait, il dit: «C'est ce +Monsieur (_Hausset._) Qu'on l'arrête, qu'on ne le tue pas.» Puis il +remonta l'escalier au lieu de se mettre en voiture. + +Un garde avait saisi Damiens, puis deux ou trois, et Richelieu, qui le +secouèrent, le jetèrent contre un pilier, puis sur un banc, le lièrent, +le traînèrent à la salle des gardes. On lui arracha ses habits, et on le +mit tout nu. + +Ayen (Noailles), capitaine des gardes, était là. Damiens lui dit avec +grande assurance: «Oui, c'est moi! Je l'ai fait pour Dieu et pour le +peuple. (65.) + +«C'est pour la religion.--Qu'entendez-vous par là. + +J'entends que le peuple périt. N'est-il pas vrai, monsieur, que la +France périt?» (45.) + +On insiste. On demande: «Quel principe de religion[40]? Mon principe, ce +fut la misère qui est aux trois quarts du royaume.» (146.) + + [Note 40: «La pitié qui estoit au royaume de France.» C'est + la fameuse réponse de celle qu'on ne veut pas nommer ici.] + +On lui trouva un petit livre (Prières et instructions chrétiennes) que +son frère le janséniste lui avait donné. Mais il avait refusé à Arras un +confesseur janséniste (234), et il méprisait les jésuites (145, 242), +n'était d'aucun des deux partis religieux. Barbier a très-bien dit: «Il +est parlementaire plutôt que janséniste.» + +Il avait un couteau-canif, des petits ciseaux et vingt-cinq louis. Un +garde les voyant, dit: «Misérable, tu as reçu cela pour faire le +coup?--Je répondrai devant mes juges.» (52-53.) + +Se voyant houspillé, il écarta les mains avec un mot adroit: «Qu'on +songe à M. le Dauphin!--Eh bien! si tu conserves quelques bons +sentiments, dis tes complices, le Roi te fera grâce.--Non, il ne le peut +pas, et il ne le doit pas. Je veux mourir dans les tourments, dans les +douleurs, comme Jésus.» (72.) + +Il soutenait qu'il aurait pu bien aisément tuer le Roi, mais qu'il ne +l'avait pas voulu. Cela était très-évident. Il avait sur un même manche +deux lames, un couteau, un canif, et il ne s'était servi que du canif. +Il eût pu redoubler le coup, et il ne le fit pas. Il ne frappa nullement +pour aller jusqu'à la poitrine. Il érafla le dos en remontant sur une +longueur de quelques pouces (75-76). Déchirure si légère et si +superficielle que les médecins dirent: «Si ce n'était un roi, il +pourrait dès demain aller à ses affaires.» Mesdames étaient en larmes, +mais la reine, très-froidement: «Allons, sire, dit-elle, calmez-vous.» + +La peur du Roi était que le canif ne fût empoisonné. On envoya deux fois +le demander à Damiens, qui répondit: «Non, sur mon âme!» + +Il disait avoir grand chagrin de ce qu'il avait fait, que, si le Roi eût +pendu quatre évêques, cela ne fût pas arrivé. Du reste, il assurait +n'avoir aucun complice. Il accentua même étrangement son affirmation: +«Je l'exécutai seul, parce que seul je l'avais conçu.» + +Cela irrita fort. Les deux partis voulaient qu'il accusât leur +adversaire. Ayen (Noailles), c'est le parti jésuite, comptait qu'il +parlerait contre les jansénistes. Il dit, montrant le feu: «Chauffons +cet homme-là!»--Machault, le garde des sceaux, qui survint, supposait +que c'était un coup des jésuites pour faire régner leur prince, le +Dauphin. Tout Paris le croyait, voyait dans Damiens un second Ravaillac, +à ce point que le collège Louis-le-Grand fut insulté et menacé. Les +parents y coururent, en retirèrent deux cents enfants (_Barb._, VI, +434). Machault, dur, entêté, voulait à toute force que l'assassin se dît +jésuite. Il fit un acte étrange. Il prit le patient, il fit rougir des +pinces par des gardes (à qui il promit de l'argent) et il lui fit brûler +le gras des jambes. Cette atroce douleur n'en tira que des hurlements et +ce mot: «C'est toi qui es un misérable!... Si tu avais soutenu ta +Compagnie (le Parlement), cela ne fût pas arrivé!» (189-190.) + +Machault était si furieux qu'il cria: «Deux fagots!» Et il allait le +brûler vif. Cependant un homme pris dans Versailles devait être jugé par +la Prévôté de l'Hôtel. C'est ce que dit le prévôt qui survint et qui +sauva le patient (131-132). Le prévôt était le beau-père d'un des +maîtres de Damiens. + +Il n'en put cependant tirer grand'chose, le nom d'aucun complice, +seulement des prophéties. Il avait l'air de voir le 21 janvier: «M. le +Dauphin périra et bien d'autres... De grands événements arriveront!» +Seulement il croyait que tout viendrait bientôt (61). «Et qui fera +cela?--Je le dirai si j'ai ma grâce.» (61-62.) + +Ainsi il mollissait. La nature agissait et la douleur aussi. Car on lui +avait mis des menottes de fer horriblement serrées (180-181). La nuit, +qui rend tout plus terrible, l'accabla. Un certain Belot, un exempt +doucereux, lui témoigna de l'intérêt, lui fit tout espérer, s'il +parlait franchement. Il écrivit pour lui une lettre de repentir (68-69), +feignit de la porter au Roi; puis, lui dit: «Le Roi est content. Mais il +faut davantage. Quel conseiller _connaissez-vous_?» (77, 78, 163.) +Damiens lui dicta quelques noms. Et alors on lui fit cette étrange +question qui lui montra le piége: «Et ces messieurs qui vous payaient, +où tenaient-ils leurs assemblées?» (78.) Il fut saisi d'horreur, jura +qu'ils n'étaient pas complices (79, 157, 372), qu'ils étaient incapables +d'un tel complot. Dans la confrontation, il accabla Belot, qui ne sut +plus que dire (288). + +Cependant, le Roi, sur son lit, noyé des pleurs de Madame et de la +Dauphine, amolli, détrempé, donnait répétition de la scène de Metz. Il +se crut mort, cria: «Un prêtre! un prêtre!» On trouva aux Communs un +chapelain de domestiques; il le prit tout de même, se confessa +_prestissimo_. Mais son jésuite qu'on cherchait bride abattue arrivait +de Paris. Et il se confessa encore. Le bon Père, lui aussi, fait sa +scène de Metz. Il n'absout pas gratis. Le Roi renverra la maîtresse. +Accordé sans difficulté. + +En ce moment, il était tellement sous la main du Clergé, sous +l'influence aussi de ses pleureuses, Madame et la Dauphine, qu'il oublia +ses défiances, envoya chercher le Dauphin, le nomma _lieutenant général +du royaume_, lui dit: «Gouvernez mieux que moi.» + +Grand changement qui ne pouvait venir qu'_in extremis_. Le Roi, plus que +jamais, était éloigné du Dauphin. Dans les épines qu'il trouvait au +confessionnal, il sentait le Dauphin, la peur que les Jésuites avaient +du futur Roi. À cause du Dauphin, il avait déserté ses cabinets secrets +où Madame voyait tout ce qu'il écrivait, et il allait écrire tout seul à +Trianon. C'est la cause réelle qui l'éloignait d'Adélaïde, le séparait +de celle qui l'aimait tant, mais le surveillait trop. Ici, croyant +mourir, il se remit si bien au frère et à la soeur, que d'Argenson, leur +homme, reçut de sa main même la clef de Trianon pour en rapporter ses +papiers (_Arg._, IV, 330). + +Il se croyait toujours en danger, et Madame, exagérée en tout et +d'imagination terrible, augmentait la peur par la peur. Sur un mot vague +de Damiens on craignait ses complices. Au fond de son chapeau on avait +lu _numéro_ 1. Les autres? où étaient-ils? Autour du Roi peut-être? Dans +la foule suspecte de tant de valets, d'employés? Et dans ce noir Paris, +gouffre ignoré, profond, combien de gens perdus peuvent, avec Damiens, +avoir aiguisé le couteau! Ce Paris qui criait en 1750: «Allons brûler +Versailles!» n'est-il pas du complot? Et son âme homicide ne s'est-elle +assez révélée (contre Madame même) au gibet de la Lescombat? + +Cette terreur dura du 5 au 9. Le Roi, tout ce temps, près de lui, se +croyant en péril, gardait l'aumônier de quartier qui l'absolvait de +minute en minute (_Besenval_), le tenait prêt à partir pour le ciel. Le +9, une scène touchante et bouffonne changea les pensées. Les États de +Bretagne, jusque-là en révolte, apprenant l'accident, eurent un coup à +la tête, un mouvement de folie généreuse (comme on n'en voit qu'entre +Rennes et Quimper), pleurèrent le Roi, crièrent qu'ils accepteraient +tout: «Prenez nos biens! nos vies.» Leur sensibilité grotesque imagine +d'envoyer au blessé un don d'amour... une robe de chambre. La Reine en +fut aux larmes, et Madame, jalouse de n'en avoir pas eu l'idée. Elle dit +avec passion: «Oh! je voudrais être Bretonne!» (_Richelieu_, VIII, 359.) + +L'effet fut déplorable. Le roi se crut toujours le Bien-Aimé. Rassuré, +attendri par les larmes de ces imbéciles, voyant là la bonne vieille +France, il ne crut devoir faire aucune concession au public, à la +justice, à la raison. Jusque-là il avait quelque velléité de se fier au +Parlement (_Arg._, IV, 325). Mais cela lui passa. Le Dauphin avait +présidé le 6 le Conseil des ministres. Modeste et réservé, discret pour +tout le reste, il avait opiné nettement sur un point (le point grave en +effet): Faire le procès _par une commission_ dont le travail serait +couvert, sanctionné, par quelques magistrats valets qui seuls restaient +de la Grand'Chambre. C'était étouffer le procès, l'étrangler doucement +entre deux murs, entre deux portes. + +Les vrais Parlementaires s'étaient offerts pourtant. Leur chef, +l'illustre Chauvelin, avait dit: «Il faut que l'on sache qui est +coupable et qui est innocent. Il ne faut pas qu'on fasse comme pour +Ravaillac, la Grand'Chambre s'y déshonora, ne laissant du procès +qu'obscurité, nuages. Il y faut la lumière et tout le Parlement.» + +Le 9, le roi décide (avec le Dauphin, les Jésuites) que le procès serait +fait dans un coin, croqué entre Meaupou, Molé et deux comparses, signé +de cette ombre de Chambre. Puis, pour donner le change, on en lira +extrait aux pairs et aux princes, qui seront appelés pour honorer la +chose, un semblant de publicité. + +Qui voulait-on couvrir avec tant de précaution? Pour qui avait-on tant +de crainte? Le bon sens du public posa la question ordinaire du +jurisconsulte: «_Cui prodest?_ Qui peut y avoir intérêt?» + +On se répondait: «Les Jésuites, selon la vraisemblance. Damiens, de son +canif, eût fait un roi jésuite. Il avait fait du moins un quasi-roi, +_lieutenant du royaume_ (le titre de Henri de Guise).» + +«Les Jansénistes auraient été bien fous de tuer Louis XV pour faire +arriver le Dauphin, celui qu'ils redoutaient le plus et leur capital +ennemi.» + +L'attitude des Parlementaires, certes, disait qu'ils n'étaient pas +coupables. Tout en s'offrant au roi pour juger Damiens, ils ne voulaient +rentrer que par la porte d'honneur, en maintenant tous les droits de +leur corps, les libertés publiques. Là ils furent intrépides, il faut +l'avouer. C'était un moment de trouble, de terreur, de réaction. Le +Dauphin, un Jésuite, était lieutenant du royaume. Argenson, un Jésuite, +outre la Guerre, avait Paris et la Police. Argenson avait fait un pas +grave, _de faire tenir le Conseil des ministres dans l'appartement du +Dauphin_, de transférer là le pouvoir. Que fût-il advenu si Meaupou et +Molé, regardant le soleil levant, pour brusquer la fortune, eussent +fourré les Parlementaires dans le Procès Damiens? Notez que Damiens +avait été leur domestique. Au milieu des tortures, pour être ménagé, il +pouvait déposer contre eux. Superbe occasion de transférer le crime du +domestique aux maîtres, de les faire assassins, de régaler le Gesù de +leur sang! + +Une chose aida fort à sauver les Parlementaires, c'est que la cabale +autrichienne crut devoir travailler pour eux. Par la Dauphine et la +maison de Saxe, l'Autriche avait gagné un peu le Dauphin, Argenson, mais +les trouvait fort tièdes. Ils refusaient les cent mille hommes. Pour les +avoir, Marie-Thérèse devait renverser Argenson, abaisser le Dauphin, +faire remonter la Pompadour et le parti du Parlement. + +La Pompadour, ainsi ancrée, ne risquait guère. Avertie par Machault +assez durement de son renvoi, au lieu de faire ses malles, elle donnait +de grands dîners (_Arg._, IV, 330). Le roi ne sortait pas encore, n'y +allait pas. Mais par Bernis, son homme, elle lui avait fait trouver bon +qu'on tâtât les gens des Enquêtes, qu'on vît si justement entre ces +grands crieurs la corruption ne mordait pas. Il voulait vivre. L'affaire +de Damiens, où l'on ne voyait goutte, l'inquiétait et de plusieurs +façons. Par Bernis ou par d'autres, il lui revint qu'on n'accusait que +les Jésuites, le parti du Dauphin. Un jour il oublia qu'il était blessé, +s'habilla, alla se promener... chez madame de Pompadour (15 janvier). + +Cette infortunée, toute en larmes, fut difficile à consoler. Elle +voulait, exigeait pour cela que le roi chassât Argenson. Grande était la +difficulté. Le roi se souvenait de la tragique scène qu'il avait eu de +sa famille pour le renvoi de Maurepas. Il est vrai qu'il était frappé de +l'empressement de d'Argenson pour le Dauphin. Il s'en voulait un peu +lui-même d'avoir, étant si peu blessé, donné le pouvoir, et à qui! +Moins à ce gros enfant qu'aux Jésuites de robe courte. Muy le fanatique, +et l'intrigant la Vauguyon. Les Pères eux-mêmes ne lui plaisaient pas +trop avec leur fausse austérité. Gens trop connus pour leur peu de +scrupule. Dans sa correspondance étroite avec l'Espagne, qui ne cessa +jamais, il savait l'audace inouïe des Jésuites (1753), lorsque leur +Paraguay fit la guerre à deux rois. + +Cela trancha. Mais en immolant Argenson, il compensa la chose par une +autre fort agréable à la famille: l'exil de seize conseillers, la +destitution de Machault, du fameux ennemi du Clergé, contre qui depuis +huit années on employait Adélaïde. Cela la calmait à coup sûr; la +tempête était désarmée. + +Pendant que cette affaire se brasse (du 15 au 31 janvier), on transporte +Damiens à Paris. La nuit du 18, à deux heures du matin, par la barrière +de Sèvres, c'est comme un tourbillon, un tremblement de terre. Force +carrosses, force cavalerie qui va le pistolet au poing, comme en ville +prise. Paris apparemment est du parti de Damiens et voudrait le sauver? +Malheur aux curieuses en bonnet de coton! Gare aux fenêtres! Fermez, ou +l'on fait feu! (_Barbier_, VI, 345.) + +C'est un mystère d'État. Silence. La _Gazette de France_ n'ose en dire +que trois mots. Et le _Mercure_ n'en parle que pour dire qu'il n'en peut +parler. La magistrature le défend. + +Les magistrats bien décidés à plaire hésitent encore. À qui plaire? Qui +est la cour en ce moment? Le gouvernement existe-t-il? Argenson et +Machault sont à cent lieues de croire qu'ils vont tomber en même temps, +Choiseul, l'agent zélé de Vienne, qui venait d'arriver pour seconder la +Pompadour, se donna le plaisir d'aller voir Argenson et de lui dire sa +chute. Il n'en voulut rien croire. «Bah! dit-il, le roi m'aime.» Il se +croyait _le favori_. Choiseul sort. Une lettre du roi, sèche et dure, +lui dit de partir. La lettre, au contraire, pour Machault était +affectueuse, il partait honoré, remercié, avec pension. + +Ainsi la Pompadour, faisant la part du feu, sacrifiant Machault, fut +rétablie, et plus haut que jamais. Avec son Autrichien Choiseul et son +ami Bernis, pendant tout février, elle fit un travail très-agréable au +roi, un maquignonnage secret pour gagner les Enquêtes, calmer le +Parlement et désarmer les fanatiques. Le roi désirait vivre, et Vienne +désirait tourner tout vers la guerre. La Pompadour voulait se venger, +s'affermir en brisant le Dauphin, les Jésuites. Elle faisait entendre +secrètement aux Parlementaires qu'elle était avec eux, intéressée comme +eux à la suppression des Jésuites. Damiens réellement leur avait porté +un grand coup; les deux cents enfants retirés le 6 janvier de leur +collège n'y rentrèrent pas; l'herbe poussa dans les cours de +Louis-le-Grand (_J. Quicherat_). Leur guerre américaine à l'Espagne et +au Portugal rappela leur passé régicide et leur élève Jean Châtel. +Kaunitz était contre eux, donc Choiseul et Bernis. Sur ce terrain +commun, on put négocier avec les Jansénistes en février, en août +(_Rich._, VIII, 363-399). + +Le 1er février, l'exil de d'Argenson marquant bien la situation, et +montrant le Dauphin et les Jésuites en baisse, on sut comment on ferait +procès. On n'employa pas Damiens à écraser les jansénistes avec qui on +négociait. On ne compromit point les conseillers chez qui Damiens avait +servi. Leur présence, en effet, leurs paroles fières et imprudentes +auraient pu gâter tout. Maupeou et ses consorts craignaient l'éclat, le +bruit. Le peuple leur était si hostile que le 29, tenant une audience +publique, ils n'osaient plus sortir; ils s'esquivèrent par certaine +porte de derrière. + +Leur plan pour Damiens, dont ils ne sortirent pas, quoiqu'il fût démenti +en tout, fut de supposer qu'il était l'instrument gagé d'un parti. Quel +parti? anglais? janséniste? jésuite? on ne l'éclaircit point. + +On tenait fort à faire de Damiens un vaurien et un libertin. On fit +comparaître les siens, père, frères, femme, fille, pour le charger et +parler contre lui. On les terrifia, les faisant _accusés_, et non +simples témoins. Épouvantés, ils dirent le pis qu'ils purent, au fond +très-peu de chose. Sa vieille femme surtout lui reprocha d'être souvent +six mois sans revenir coucher. + +Ses maîtres ne l'accusèrent que de manies, mais plusieurs déclarèrent +qu'ils tenaient fort à lui. Et lui aussi il fut souvent attaché à ses +maîtres. Quand il revit M. de Maridor, il s'attendrit beaucoup et +s'essuya les yeux. On voit, par la déposition remarquable de ce témoin, +le bien, le mal. Il servait bien. Il avait de l'esprit et de la piété, +mais n'avait pas passé impunément par les Jésuites: il dissimulait par +moment, et se mêlait de trop de choses (194). + +Ce qui surprend, c'est que la petite dame entretenue qui lui fut si +fatale «et lui jeta un sort,» ne lui reprocha rien dans sa déposition, +sauf d'avoir montré répugnance à faire certaines commissions, autrement +dit de n'avoir pas aimé le métier de mercure galant. Il avait l'air +sinistre, parlait seul et se regardait dans les glaces. Du reste, point +méchant, ni adonné au vin, dit-elle (182). + +Ainsi les maîtres, pas plus que les parents, ne le chargèrent. De lui et +de lui seul, on pouvait tirer quelque chose. Précieuse occasion pour les +juges de montrer tout leur zèle, leur amour pour le Roi. Maupeou en +sentait le besoin, passant pour homme double qui jouait à la fois et la +cour et le Parlement. + +Damiens est resté pour la physiologie un exemple célèbre de ce qu'on +endure sans mourir, un singulier et curieux patient. Chacun y prouva son +amour par l'excès de la cruauté. On avait commencé (je l'ai dit) par +griller ses jambes. On lui mit des menottes de fer si dures, qu'ayant la +fièvre et le délire, il n'eût rien dit du tout. On desserra un peu. +Alors, se frottant les poignets, mordant son drap, il lança un regard +enragé et désespéré (181). À Paris, enfermé dans la tour régicide (de +Montgommery et Ravaillac), il y fut sanglé jour et nuit étroitement sur +un lit de fer. Ses gardes, tout autour, étaient là attentifs, écrivaient +ses mots ou ses cris: «On me fait parler, disait-il, quand j'ai le +transport au cerveau.» Cependant, à côté, dans cette terrible tour, on +mangeait, buvait et riait. Il y avait un cuisinier du Roi, et table pour +quinze personnes. + +Aux interrogatoires, il mentit d'abord quelque peu dans l'idée de faire +croire qu'il n'avait aucune famille, craignant pour sa fille et sa +femme. À cela près, il parut franc et vrai, et non sans présence +d'esprit. Le maladroit Maupeou lui disant: «Vous étiez dans de bonnes +maisons où vous ne sentiez guère cette misère du peuple.» Il répliqua: +«Qui n'est bon que pour soi, n'est bon pour rien.» + +Sauf la nuit où l'homme de police le surprit et le fit mollir, il +n'espéra et ne demanda rien. Mais, avec ce courage, il n'injuria point, +ne récrimina point sur la Sodome de Versailles, les enfants enlevés, +vendus, etc. Il gardait le respect. L'effronté président, sûr qu'il ne +dirait rien, osa le mettre là-dessus, pour bien isoler cette affaire du +mouvement de 1750. Damiens en effet ne dit rien (147), du moins s'il +faut en croire le Procès imprimé. + +«Point de complices ni de complot.» Sur cela il fut immuable. Grand +chagrin pour la cour. La famille restait inquiète. La Pompadour eût +donné tout pour qu'il compromît les Jésuites. Mais pas un mot. Les juges +humiliés, «pour le faire chanter,» demandèrent, firent venir d'Avignon +une savante machine papale, admirablement calculée pour donner +d'horribles douleurs. Seulement elle était si parfaite qu'elle eût trop +abrégé. Les médecins d'ici, pour cette vie précieuse, aimèrent mieux +qu'on s'en tînt aux coins, qui, serrant peu à peu, faisant craquer les +os, donnaient un spasme atroce, mais mesuré à volonté, et aggravé ou +répété. On lui poussa jusqu'à huit coins, et on ne s'arrêta qu'au point +où les hommes de l'art dirent qu'il pouvait mourir. Cependant, dans +l'horrible épreuve, pas plus que dans ses souffrances de deux mois, il +ne céda à la nature, n'acheta nul adoucissement en se supposant des +complices. Il n'articula rien qu'un propos léger d'un Gauthier, le jeu +de mots banal du temps: «Le point, c'est de _toucher_ le Roi.» + +Tout fini, arrangé à huis-clos par les quatre, on joua, au moyen des +quarante coquins qui simulaient le Parlement (_la carcasse_ de la +Grand'Chambre, dit Argenson), une scène de séance solennelle, où +siégeaient les pairs et les princes. + +Devant cette auguste assemblée, on apporta Damiens et on le fixa par des +sangles à des anneaux de fer scellés dans le parquet. Il ne fut point +déconcerté. Au contraire, sorti des tortures, et léger de sa mort +prochaine, il parut assez gai. Il nomma plusieurs pairs: «Voici MM. +d'Uzez, de Boufflers, que j'ai servis à table.» À M. de Noailles: +«Monsieur, n'avez-vous pas froid avec des bas blancs? Approchez de la +cheminée.» À M. de Biron qui lui demandait ses complices: «Vous, +peut-être,» dit-il en riant. Cette gaieté alla un peu loin pour les +quatre: «M. Pasquier, il faut le dire, parle bien, parle comme un ange. +Il devrait être chancelier.» (_Rich._, IX, 29.) + +On lui fit quelques questions; mais Maupeou craignait tant qu'il ne +répondît mal, qu'il parlait à sa place, lui laissait à peine dire un +mot. + +On assomma les princes d'un rapport qui dura vingt-six heures à lire et +ne leur apprit rien. Orléans et Conti furent indignés. Conti, alors +disgracié et qui le 13 décembre avait opiné hardiment, eût été +volontiers le chef des résistances. Il demanda où était le journal tenu +par les gardes. Il demanda pourquoi on ne faisait pas comparaître «ceux +avec qui Damiens avait eu des rapports.» Cela voulait dire les Jésuites. + +Le procureur du Roi, au nom du Roi, demanda et obtint arrêt,--l'arrêt de +Ravaillac, l'arrêt le plus cruel du plus complet supplice qui fut jamais +(brûlé et tenaillé, rompu, tiré et démembré, enfin brûlé encore et mis +en cendres). L'imagination défaillante ne put rien au delà. Les juges, +en leur amour ardent pour le meilleur des rois, cherchèrent en vain, ne +trouvèrent mieux. + +Le Roi souffrirait-il cette abomination? «On a dit qu'il eut quelque +idée d'enfermer Damiens chez les fous.» (_Hausset_, 165). Il aurait fait +un acte sage. Emporter l'infamie d'autoriser cela, pourquoi? pour +assurer sa vie? c'était prendre sur soi, sur son nom, sur son âme, un +horrible fardeau, et pour tous les mondes à venir. + +Damiens, et son petit canif (qui n'entra pas, glissa, Richelieu le dit +au _Procès_), Damiens avait rendu au Roi un vrai service. Il l'avait +relevé. _Avant_, huit Parlements lui refusaient l'impôt. Ses financiers +ne trouvaient plus d'argent. Chauvelin avait dit: «C'est le dernier +soupir de la monarchie expirante.» (_Argenson._) + +Mais _après_ l'écorchure, quel changement! Les femmes pleurent. Le +Parlement, bon gré mal gré, se calme, ayant peur qu'on ne dise: «Ils +sont pour Damiens.» + +Le Roi d'ailleurs était quelque peu engagé. Il avait dit au moment: «Je +pardonne.» C'est qu'il croyait mourir, paraître devant Dieu. Guéri, il +écouta tous ceux qui le priaient de se garder par la terreur. + +Donc, cette chose horrible eut lieu le 28 mars. J'aime mieux que le +greffier raconte. Il suivit l'homme, et il vit tout, tant qu'il en resta +un morceau: + +«Descendu dans la chapelle de la Conciergerie, l'accusé n'a rien +déclaré. Là, les prières chantées, et la bénédiction du Saint-Sacrement +donnée, l'arrêt lu dans la cour, et le cri fait par le bourreau, il a +été mené en tombereau à la porte Notre-Dame. Je lui ai dit, «qu'ayant +porté ses mains sanguinaires sur l'Oint du Seigneur et le meilleur des +rois, ses supplices suffiraient à peine pour venger la Justice humaine; +que la Justice divine lui en réservait de plus grands, s'il ne révélait +ses complices.--_Réponse._ Ni complot, ni complices. Mais j'ai insulté +M. l'archevêque. Je lui en demande pardon.» + +«Les commissaires (Maupeou, Molé, Pasquier, Severt) étaient à l'Hôtel de +Ville pour l'écouter. Il ne dit rien de plus (quoique la tentation fût +grande de retarder de si excessives douleurs). Sur l'échafaud, on lui +brûla d'abord la main qui tenait le couteau. Je lui demandai ses +complices. Il ne dit rien, fut alors tenaillé aux bras, cuisses et +mamelles; et dessus on jetait huile, poix, cire, soufre et plomb fondus. +Il criait: «Mon Dieu, de la force! Seigneur, ayez pitié! Dieu! +donnez-moi la patience.» + +Il était fort. Et quatre forts chevaux ne purent l'écarteler. On en +ajouta deux, avec peu de succès. Le bourreau, excédé, peut-être ayant +pitié (de quoi il fut puni), monta et demanda aux commissaires «la +permission de donner un coup de tranchoir aux jointures,» ce qui fut +refusé d'abord «pour le faire souffrir davantage.» (_Barbier_, VI, 507.) +Cela aurait trop abrégé. Nombre d'amateurs distingués, de grandes dames, +qui avaient loué cher les croisées de la Grève, n'auraient pas eu pour +leur argent. Les commissaires auraient paru peu zélés pour le Roi. +Cependant à la longue, pour en finir avant la nuit qui venait, on permit +de trancher. Les deux cuisses partirent les premières, puis une épaule. + +Il expira à six heures un quart, le jour finissant (28 mars 1757). + +Il n'a pas blasphémé, dit Barbier, ni nommé personne. Mais pour la +religion, les confesseurs n'en sont pas trop contents (_Barbier_, VI, +508). + +Pour le confesser et l'absoudre, on exigeait qu'il en devint indigne, +qu'il nommât des complices (qu'il n'avait jamais eus). Il s'en passa. Et +il resta visible, par son procès, qu'il n'était ni de l'un, ni de +l'autre parti théologique, qu'il avait cru agir «pour Dieu et pour le +peuple (65)... Ayant été touché de voir à Paris, à Arras le peuple +vendre tout ce qu'il a pour vivre.» (103, nºs 156-157.) + +Les quatre commissaires furent payés après le supplice, reçurent des +pensions du Roi (_Barbier_). L'affaire fut excellente pour Meaupou, dont +le fils deviendra plus tard chancelier. + +Rien de mieux mérité. Ils rendirent le service de laisser le procès dans +l'obscurité désirée. Ils permirent au greffier de le publier, écourté, +avec un précis inexact, faux, de la vie de Damiens, que tous les +historiens ont religieusement copié. + +Les nombreux témoignages qu'on n'a pu supprimer, et qui se lisent en ce +volume du greffier, quoique mutilé, m'ont permis de refaire cette vie +selon la vérité. J'aurais voulu pouvoir consulter les originaux, bien +plus complets sans doute. Quand je commençai ces études aux Archives, il +y a trente ans, mon collègue, M. Terrace, qui avait en main les +registres du Parlement au Palais de justice (où ils étaient alors), me +mena au coin d'un grenier, me dit: «Voici tout ce qui reste du procès,» +et il souleva une horrible guenille, un lambeau rouge de la chemise du +patient qu'on avait conservée. Pour les registres, rien. Les feuilles, à +cette place, étaient brutalement arrachées. + + + + +CHAPITRE XX + +FRÉDÉRIC--ROSBACH + +1757 + + +Écartons le regard au plus loin, et voyons l'Europe. + +À ce moment (1er avril 1757), elle offre un grand spectacle, rare, +imposant, terrible. Tous les rois sont d'accord. De tous les points +leurs armées sont en marche. La terre tremble, ébranlée sous les pas de +sept cent mille hommes. + +Tous contre un seul. Tous contre Frédéric. + +La chasse s'ouvre, et c'est la Saint-Hubert. Il sera bien habile, entre +tous ces chasseurs, s'il peut s'esquiver, échapper (_Voltaire_). + +En même temps, juste en ce mois d'avril, la guerre est déclarée à la +libre pensée. Des ordonnances atroces ouvrent la chasse aussi contre les +philosophes, la librairie, l'imprimerie. À l'écrivain la Grève, au +libraire les galères à perpétuité. Pour les moindres délits, pénalités +sauvages. + +Cela éclaire le temps, fait comprendre la crise. La croisade se fait et +contre Frédéric, et contre l'Encyclopédie. Mort aux penseurs, et mort au +roi de la pensée! + +Gloire peu commune. Frédéric, mis au ban du monde, voit proscrire avec +lui la grande armée des gens de lettres, «cette association fraternelle, +désintéressée, que l'on ne reverra jamais.» L'Encyclopédie est brisée, +démembrée. D'Alembert laisse là Diderot. La meute de la réaction hurle +de joie. Féron, les Jésuites et Trévoux mêlent un concert sauvage au +tambour de Marie-Thérèse. + +Il est bien temps qu'on fasse réparation à Frédéric, nié, ou dénigré, +amoindri cent années. + +Le complot Autrichien et la Presse gagée de Choiseul ont épuisé sur lui +la calomnie. + +Voltaire, pour un tort passager et fort exagéré, l'a cruellement +persécuté, dans ses écrits posthumes, poursuivi par delà la mort. + +Napoléon, en protestant de son admiration pour ce grand capitaine, +n'oublie rien pour le ravaler. En jugeant ses opérations par ses règles +générales de géométrie militaire, il se garde de rappeler les +circonstances très-spéciales où fut le roi de Prusse. Il affirme +hardiment, entre autres choses, que l'Autriche qui préparait la guerre +depuis douze ans, fut prise à l'imprévu. Il voudrait faire accroire +qu'elle était inférieure en moyens militaires, oubliant ce grand fonds +si riche qu'elle a dans ses peuples soldats, ses Hongrois, ses Croates, +les régiments frontières, la machine créée par Eugène. Surprenante +ignorance, ou volontaire aveuglement? Il fallait d'abord reconnaître la +chose énorme et capitale, c'est que l'Autriche, la France et la Russie, +dans leurs cent millions d'hommes, avaient un grand fonds naturel, qu'au +contraire Frédéric (si petit! quatre millions d'hommes), n'opérait +qu'avec une force absolument artificielle, une épée forgée de vingt +pièces, l'armée soi-disant prussienne, mais créée de toute nation. +OEuvre d'art qu'on ne vit jamais et que n'ont plus offert les armées de +la Prusse. + +Cette armée, ce monstre admirable, eut l'unité passive dans une +discipline terrible, mais l'unité active, la puissance et l'élan dans la +grande âme qui l'inventa, la fit, la commanda, et marchait devant elle, +lui donnait l'étincelle dans l'éclair bleu de son regard. + +Fut-il le conducteur heureux d'une armée nationale, homogène, inspirée +et brûlante (comme fut notre armée d'Italie), d'une armée lancée des +hauteurs de la Révolution, qui roule à la victoire par une irrésistible +pente? Point du tout. + +Il fut moins encore un Wallenstein, chef puissant de l'universel +brigandage, le tyran redouté près duquel tous cherchaient la liberté du +crime. + +L'armée de Frédéric n'eut ni l'un ni l'autre principe. Dans sa +discipline excessive, elle fut soutenue par l'idée, confuse, mais +très-haute, de son grand Esprit: + +L'_Esprit guerrier_, vainqueur, et si grand de lui-même que vaincu il ne +baissait pas; + +L'_Esprit défenseur_ et sauveur (quelque français qu'il fût), sauveur de +la patrie allemande, contre la barbarie russo-tartare, hongro-croate, +etc. + +Plus, ce qui est plus haut, le vrai _Roi des Esprits_ celui vers qui les +penseurs libres, de tous les côtés de l'Europe, se tournent et +regardent, d'une part d'Alembert, Diderot, et d'autre part Euler, plus +tard Kant et Lessing, Herder, Goethe, la jeune Allemagne. Revenant à sa +langue, elle eut pourtant sa source, son nerf en l'héroïsme de la guerre +de Sept Ans. Si Kant, aux rocs de la Baltique, forgea l'homme de fer de +la force immuable, c'est que, dans l'action, sous le poids de l'Europe, +un homme avait montré le granit et le fer de l'invincible volonté. + +Chose bizarre, il était né plutôt pour les arts de la paix et ne +semblait pas avoir le tempérament militaire. Le fonds de Frédéric, comme +on l'a très-bien dit, c'était l'homme de lettres. Spectacle surprenant +de voir ce petit homme, replet et presque gras, si mou jusqu'à trente +ans, marcher devant ses troupes aux profondes boues de Westphalie, dans +les neiges des monts de Bohême, dans ces batailles affreuses de décembre +et janvier, ne connaissant hiver, ni été, ni repos. + +En paix, tout aussi grand. On n'a jamais connu de roi qui se soit +souvenu à ce point des devoirs du roi, «le premier serviteur de l'État +(ce sont ses paroles).» Il voulait l'impossible. Dans son zèle inquiet, +il serait devenu volontiers le seul juge. On l'a vu, des années +entières, suivre une enquête sur un minime procès de paysan, avec une +passion, un acharnement de justice, à vrai dire, sans exemple. Il +recevait les réclamants, il les faisait chercher et les encourageait. +Moqueur pour d'autres, avec les pauvres gens il était sérieux, les +consolait, leur expliquait la dure fatalité d'un gouvernement en péril +(entre Russie, France et Autriche), pressé dans un étau entre les trois +géants. + +Par lui, le paysan, affranchi du servage, eut une liberté relative, +très-grande, si on la compare au sort abject de ceux de Mecklembourg, +Pologne et Russie. Nul impôt qu'indirect. La libre élection des +pasteurs, du maître d'école (s'ils repoussent celui que le consistoire a +choisi). Enfin, l'appel au roi. Moyen grossier, barbare, qui pourtant +effrayait, contenait les fonctionnaires. + +Ce qui est sûr, c'est que les étrangers venaient en foule à Frédéric: +tels pour l'armée, comme les lords Keith et Maréchal; tels pour +l'industrie, la culture. Tant de colons qui affluaient, parlent assez +haut pour lui. Les réfugiés de tous les cultes venaient au grand asile. +Près de nos protestants, chassés par les Jésuites, arrivèrent les +Jésuites, quand leur ordre fut supprimé. + +Je hais les fades et fausses légendes du despotisme bienfaisant, des +bons tyrans, etc. Mais, ici, on doit avouer que, sans le nerf tendu d'un +gouvernement concentré, sans une discipline terrible, la Prusse n'eût +jamais subsisté. Bien plus, sans l'énergie de ce grand défenseur, les +événements les plus sinistres étaient à craindre pour l'Europe. On vit +(1744), lorsque Marie-Thérèse crut envahir la France, l'atrocité barbare +des bandes qui firent l'effroi de l'Alsace et de la Lorraine, les +mutilations turques, les brûlés et les éventrées. + +D'autre part, quand les Russes virent l'Europe épuisée (1748), ils +eurent l'idée d'avancer à l'Ouest, d'entrer en Allemagne. Frédéric +ajourna ce danger tantôt en payant leurs ministres, tantôt en montrant +qu'il pourrait faire appel à la France et à l'Angleterre (_Dover_, II, +179). Moins prudents, les Anglais, dans la peur d'une descente (1755), +eurent l'idée déplorable d'acheter cinquante-cinq mille Russes, et de +les lancer sur la France. Frédéric se mit entre, jura qu'ils ne +passeraient pas. + +On ne voit pas assez son danger permanent, dans cette ombre mortelle, +sous ce froid géant famélique, dont la gueule dentue bâille toujours +vers le riche Occident. Bête épouvantable de proie, entourée par +surcroît des vermines affamées, la racaille Cosaquo-Tartare, déménageurs +terribles (en Hongrie, ils prenaient jusqu'aux glaces cassées, 1849; en +Pologne, ils prenaient jusqu'aux jouets d'enfants, jusqu'aux poupées +brisées). Quand Frédéric arrache à la Russie un morceau de Pologne, +c'est qu'elle l'a déjà dans les dents. + +Revenons à l'année 1757. + +Il est très-faux de dire que d'abord Frédéric n'eut affaire qu'à +l'Autriche. En avril, cent cinq mille Français entraient chez lui par le +Nord et le Centre. En avril, les Suédois, entraînés par la France, +franchissaient la Baltique. En avril, la Diète allemande, menacée par la +France, poussée, forcée, armait contre la Prusse. En avril, la grande +armée russe s'ébranlait, et ses masses hideuses de Cosaques et de +Tartares. Elle allait lentement. Mais la cruelle approche d'un tel fléau +forçait Frédéric de tenir une armée au Nord et d'affaiblir d'autant +celle qui agissait au Midi. + +L'Autriche n'était point désarmée. Elle avait concentré de grandes +forces sous Charles de Lorraine et Brown. Une autre armée, sous Daun, se +formait à côté, augmentée chaque jour d'inépuisables flots de la +barbarie du Danube. Un matin, du milieu de son calme apparent, Frédéric +fond sur la Bohême. Et le voilà vers Prague, aligné devant les barbares. +Depuis dix ans, la Prusse n'avait pas fait la guerre (6 mai 1757). Son +armée, en partie novice et mêlée de tout peuple, serait-elle au jour du +combat celle qui frappa de si grands coups? On pouvait en douter. +L'Autrichien se croyait couvert par des marais où l'on enfonçait à +mi-jambe. Il fut bien étonné de voir la sombre ligne noire de soixante +mille hommes qui résolûment traversait ce sol mouvant, venait à +lui,--plus étonné que cette ligne immense, sur une demi-lieue de +longueur, et par un tel terrain, ne flottait pas, qu'elle avançait +d'ensemble, aussi droite qu'une barre d'acier. Nulle musique pour régler +le pas. Au vain tintamarre turc des Autrichiens, nul bruit, nulle voix +ne répondait. La masse noire allait, comme un spectre muet, ne répondant +pas même aux canons, à la fusillade. Le roi défend qu'on tire, veut +toucher l'ennemi et frapper de la baïonnette. + +Le curieux était de voir cette armée toute neuve devant l'artillerie, la +cruelle canonnade emportant des lignes entières,--de voir aussi en danse +la fille vierge de Frédéric, son oeuvre, sa cavalerie, industrieusement +préparée, une Hongrie du Nord contre la Hongrie de l'Autriche. Cette +merveille ici paraissait pour la première fois. + +Grande épreuve. Tous les généraux marchaient devant. L'honneur du +premier coup fut à Fouquet, l'un des Français de Frédéric. D'autres +généraux tombent. On allait lentement sous ces bouches de fer qui +crachaient un enfer de mort et de fumée. Un des pères de l'armée, le +vieux Schwérin, jeune à soixante-douze ans, ne souffrit pas cela. Pour +enseigner les jeunes, il empoigne un drapeau, marche droit à ces chiens, +les fait cracher contre l'Autriche. + +Il fut tué, mourut dans son drapeau. Mais l'effet en fut tel que +l'infanterie, dès lors maîtresse, ayant d'un coin de fer fendu en deux +parts l'ennemi, il ne put jamais réunir ses deux moitiés. L'une s'enfuit +à gauche, alla joindre l'armée de Daun, qui était à huit lieues. +L'autre, énorme (48,000 hommes), se mit derrière les murs de Prague. + +Napoléon, dans le repos de Sainte-Hélène, me semble ici bien dur pour un +homme en situation si terrible. Il le trouve imprudent, précipité, un +téméraire qui de ses calculs élimine le lieu, le temps, toutes les +règles.--Mais quoi? _il n'y avait plus de temps_! + +Il faut juger ces choses par la crise révolutionnaire. Frédéric était +juste au point des premiers généraux de la Révolution. L'extraordinaire, +l'absurde, l'impossible, entra dans ses moyens, parfois lui réussit. + +Voici le fonds, le vrai: comme les Russes vont lentement, lui donnent +quelques mois, comme des trois colosses, Russie, France et Autriche, il +n'en a que deux sur les bras, il doit ou périr sans remède, ou pour un +an désarmer deux empires. Eh bien, il le fait à la lettre: + +Vainqueur, vaincu, en trois batailles horriblement sanglantes, il fit +une saignée à l'Autriche, telle qu'elle ne remua de longtemps. + +Par l'affaire de Rosbach, d'immortel ridicule, il porta à la France un +si grand coup moral, qu'elle se méprisa, fit des voeux contre soi, +n'admira plus que son vainqueur. + +Napoléon, certes, est bien difficile. Quoi de plus grand se fit jamais? + +«Oui, mais contre les règles.» Assiéger cette grosse Prague, une +garnison de cinquante mille hommes! Quoi de plus insensé! + +Plus insensé encore d'aller attaquer l'autre armée, celle de Daun. «Il +aurait dû d'abord entourer Prague de double ligne de circonvallation et +contrevallation.» Un travail de trois mois!... Mais pendant ce temps-là +les Russes entreront, les Français iront jusqu'à Berlin rencontrer les +Suédois! + +Et ce Daun, à dix lieues de Prague, qui reçoit d'heure en heure des +torrents de barbares, si on ne l'étouffe aujourd'hui, demain ce sera une +mer, un déluge d'armes et de soldats. Frédéric y court. Il le voit +perché haut, retranché. N'importe. Daun a 60,000 hommes, Frédéric +30,000. N'importe. La force révolutionnaire, c'est le mépris de +l'ennemi, Daun résiste, crible Frédéric. «Celui-ci a tort?» Point du +tout. Daun en reste si faible, qu'il ne peut bouger de sept mois. Sept +mois! Gagner cela, mais c'est plus que d'avoir vaincu. + +Ces batailles étaient des massacres immenses. À la première, celle de +Prague, vingt-huit mille hommes restent sur le carreau; à celle de +Kollin, la seconde, vingt mille. Rien n'était préparé pour de tels +événements, nuls secours d'hôpitaux. Dans un tel abandon, les blessés +sont des morts. + +Horrible guerre de femmes! Avec quelle passion étourdie et sauvage les +trois dames l'avaient préparée! Avec quelle furie de colère, +d'acharnement elles l'exécutèrent, dans leur mortelle _envie_ de tuer le +grand homme du temps! + +Les malheurs se suivent et s'enchaînent. Tous à la file accablent +Frédéric: malheurs publics, malheurs privés. Il perd sa mère, le soutien +adoré de sa jeunesse en ses cruelles épreuves. Il perd son frère, en +quelque sorte; ce frère, héritier du royaume, eût mieux aimé traiter; il +fallut l'éloigner. Au revers de Kollin succéda la nouvelle que, pendant +que la Suède a saisi la Poméranie, la masse russe (et sa nuée tartare) +entre par l'Est et mange tout. Cependant les Français occupaient tout +l'Ouest, vainqueurs à bon marché, ne rencontrant personne. + +Son unique alliée, c'était la petite armée de Hanovre, misérable et peu +aguerrie sous Cumberland, le fils de George, Cumberland, battu à +Hastembeck, et sûr de l'être encore, recule et recule toujours, poussé +par Richelieu. Il arrive à la mer. Va-t-il sauter dedans? Ou bien le +désespoir lui fera-t-il livrer bataille? Richelieu, qui, je crois, a de +sa propre armée la triste opinion que Cumberland a de la sienne, accorde +à ses trente-huit mille hommes la convention de Kloster-Seven: ils +restent armés, mais seront neutres. Les Français gardent le Hanovre, +point essentiel à Richelieu, qui ne voulait rien que piller, et qui put +à son aise manger tout le pays. + +Ainsi, le 8 septembre, Frédéric a perdu son seul allié. Quoiqu'il +défende encore la Silésie, on fait de lui si peu de compte que les +cavaliers de l'Autriche s'en vont jusqu'à Berlin insolemment la +rançonner. + +Voilà le point où Vienne voulait voir Frédéric. Là tendait tout l'effort +des douze années. Ce n'était pas en vain que la pieuse Marie-Thérèse +employait aux prières quatre ou cinq heures par jour: elle était +exaucée. Le mécréant sentait le bras de Dieu. Dans ses fatigues +extrêmes, ses marches, ses combats acharnés, il y avait à parier qu'il +périrait. Mais cela n'allait pas à la haine de Marie-Thérèse; elle eût +voulu le voir prisonnier et traîné dans Vienne, se déclarant vaincu, +criant contre le ciel, disant comme Julien l'Apostat: «Tu as vaincu, +Galiléen!» + +OEuvre pie! Et elle est travaillée par des Voltairiens. De Vienne, +Kaunitz dirige tout. Son actif instrument, plein d'esprit, plein +d'audace, Choiseul, jusqu'en août, suit ici le grand plan autrichien: +«La paix en France, et la guerre en Europe.» Le Parlement se calme, les +exilés reviennent, la justice reprend son cours. D'autant plus vivement +le Roi pourra pousser la guerre, accabler Frédéric. + +Depuis août, Choiseul est à Vienne. De là, bien mieux que de Paris, il +stimule nos généraux, Richelieu et Soubise. Il a le zèle ardent d'un +homme qui monte au ministère, qui brûle d'être ici le lieutenant de +Marie-Thérèse. Dans ses lettres (_Richelieu_), il ne cache pas le motif +qui le presse. Il est pauvre; il vit par sa femme (délicate et fragile); +s'il la perd, «il sera dans la plus affreuse indigence.» Le pauvre est +capable de tout. + +À ses débuts, il s'était posé en _méchant_ par les perfidies galantes, +les femmes compromises, les mots mordants. Il était craint des sots. Il +se disait alors le _chevalier de Maurepas_, autrement dit un Maurepas +plus jeune, qui reproduirait l'autre, son esprit, ses malices. Il passa +son modèle. Par lui surtout l'Autriche sut pervertir l'opinion. On ne +croyait pouvoir éreinter Frédéric qu'en égarant Paris, en corrompant la +Presse. Tous les écrivains faméliques savaient qu'on n'aurait rien que +par la cabale autrichienne. Ils prêtèrent leur plume à Choiseul. Il eut +un atelier de satires, de chansons sur un même thème invariable, +l'avilissement de Frédéric. Sur tous les tons, sur tous les airs, on +chanta, on dit et redit qu'il vivait à la turque. Il n'appuyait que trop +ces bruits par un cynisme étrange, l'ostentation des vices dont il était +bien peu capable. Il n'était qu'un cerveau. S'il eût vécu ainsi, certes, +il n'eût pas gardé cette énergie prodigieuse, cette capacité étonnante +de travail jusqu'au dernier âge. Il n'est pas si facile d'être tout à la +fois un Henri III et un héros. On a vu ce que Louis XV devint par ses +vices d'enfance, son énervation féminine, sa honteuse timidité. Une +chanson terrible, vraie _Marseillaise_ du mépris, l'accuse précisément +des hontes qu'on reprochait à Frédéric. Elle éclaire, mieux que la +Hausset, l'histoire du privé de Choisy (1755). + +Regardons les deux rois à ce moment (1757). Que fait Louis XV? et que +fait Frédéric? + +Louis XV, après Damiens, fut quelque temps captif, n'osait sortir, aller +au Parc-aux-Cerfs. Il avait toujours chez lui Madame, mais un peu +négligée, qui se désennuyait avec le petit Louis XVI et le charmant +petit Narbonne. La Pompadour imagina, pour mettre le Roi plus à l'aise, +de lui faire, au plus près et contre la chapelle, un Parc-aux-Cerfs +réduit, resserré, ignoré. Dans deux chambres sur la triste cour, d'où +l'on entendait le plain-chant, on lui logea des filles (exemple la jeune +épicière que vendit sa mère affamée, _Hausset_). On leur disait que +c'était un seigneur. Une dit: «C'est le Roi!» Et on l'enferma chez les +folles. Ces belles indiscrètes étaient fort incommodes, surtout par +l'embarras des couches, que détestait le Roi. De plus en plus, il se fit +donner des enfants, pauvres jouets stériles, dont il se faisait +magister, dans ce petit logis étouffé et fétide. Vie sale autant que +sombre d'un misérable prisonnier. + +Frédéric a du moins, il faut en convenir, un intérieur plus aéré. Quel +intérieur? quel cabinet? immense. Ce n'est pas moins que la plaine du +Nord, le grand champ de bataille de trois cents lieues de long. Il fait +face aux deux bouts par une rapidité terrible qui semble le vol des +esprits. Le soir, sous la tente légère, qui frissonne à la bise, il tire +encrier, plume, tout comme à Potsdam il écrit. Il fait des vers, souvent +mauvais, qui témoignent du moins d'un bien rare équilibre d'âme. Vrai +siècle de l'esprit: ce qui l'inquiète, c'est Voltaire. C'est à lui qu'il +envoie sa pensée (la dernière peut-être). Et le danger l'inspire. +Plusieurs de ses vers sont très-beaux: + + ... Pour moi, menacé du naufrage, + Je dois, faisant tête à l'orage, + Penser, vivre, et mourir en roi. + +Voltaire lui avait jusque-là gardé rancune, entouré qu'il était des +caresses de la Pompadour, de Kaunitz, de Choiseul. Il fut touché +pourtant, lui conseilla de vivre, et il écrivit à la soeur de Frédéric +qu'on pouvait s'arranger, «que si l'on voulait _tout remettre à la +bonté_ du roi de France» (21 août 1757), Richelieu pourrait bien agir et +se porter arbitre. C'était le pire conseil à coup sûr qu'on pouvait +donner. Frédéric, tout surpris qu'il fût de l'innocence de Voltaire, fit +semblant de le croire, et écrivit à Richelieu, le flatta, l'endormit. +Richelieu écouta, répondit, même se fit un chiffre secret pour bien +s'entendre avec le Roi. Devant un pareil homme, il avait plus d'envie de +négocier que de se battre. + +Frédéric l'amusait, préparait un grand coup. Il jugeait froidement qu'il +lui restait des chances et de grandes ressources morales. + +L'Allemagne lui faisait la plus absurde guerre, à lui son défenseur, le +défenseur des princes que l'Autriche poussait contre lui. Il les +rappelait au bon sens, leur demandait pourquoi ils se hâtaient tant +d'être esclaves, de faire les Allemands serfs du roi de Hongrie. Contre +qui marchaient-ils? contre celui qu'ils imitaient, admiraient, +révéraient, leur maître. L'Autriche même tâchait d'organiser des troupes +à la prussienne. Le petit Joseph II, enfant, le futur czar Pierre III, +ne juraient que par Frédéric. Nos meilleurs officiers (Saint-Germain et +Luckner) étaient de parfaits Prussiens. Leurs voeux étaient pour lui, +ceux de la plupart des Français. D'Argenson n'ose dire qu'il lui +souhaite de battre les nôtres, mais il parle des Russes. «Ah! dit-il, si +le Roi pouvait accabler ces coquins!» + +Quel eût été le deuil de tous les penseurs en ce monde, si l'on eût +perdu Frédéric! Berlin n'était-il pas l'asile de la libre-pensée, de la +plus précieuse des libertés, la liberté religieuse? Frédéric le sentait. +Il se sentait gardien et des droits de l'Empire et des droits de la +conscience, nécessaire à la fois à la patrie, au monde. Je ne trouve pas +ridicule (quoi qu'on en ait dit) qu'en sa pensée suprême, il invoque +l'ombre de Caton. + +Jamais personne ne brava tant la mort. Il le fallait. Ses soldats, si +dociles en bataille, étaient exigeants, regardaient s'il était avec eux +au danger. Le soir d'une bataille, le voyant à leurs feux, ils disent +dans leur liberté rude: «Eh! Sire! où étiez-vous? On ne vous a pas +vu...» Il ne répondit rien. Mais ils virent son habit troué de balles et +il en tomba une. Les voilà bien honteux. «Sire, nous mourrons avec +vous.» + +Sa gaieté héroïque était inaltérable. Dans cette année terrible, un peu +avant Rosbach, on lui amène un de ses Français, un grenadier qui +désertait. «Pourquoi nous quittes-tu?--Sire, vos affaires vont +mal.--C'est vrai... Eh bien, écoute: encore une bataille! si cela ne va +mieux, nous déserterons tous les deux.» (_Thiébault._) + +L'étonnement de Marie-Thérèse, c'était notre lenteur. Par Choiseul, qui +était à Vienne, elle demandait à chaque instant pourquoi on ne se hâtait +pas de donner le coup de grâce.--Elle employa, le 3 septembre, la +ressource suprême qui lui avait déjà servi, un voyage de l'Infante près +de son père. L'Infante se mourait de deux passions, celle du grand +mariage autrichien, et celle d'aller aux Pays-Bas, de quitter son désert +de Parme pour ses grandes villes riches, peuplées, de Bruxelles et +d'Anvers. Bernis, son ex-amant, qu'elle avait eu en Italie, était devenu +si prudent qu'il respectait, approuvait les conseils de Richelieu et de +Soubise, tous deux fort peu pressés de voir le lion au gîte. Dans son +désespoir même, celui-ci était redoutable. Par sa petite armée du Nord +(vingt mille contre soixante mille) il avait étrillé les Russes à +Jaegernoff; tout en se proclamant vainqueurs, ils en eurent assez, s'en +allèrent. Plus récemment, sur Soubise même, il eut un avantage léger, +mais qui fit rire. Soubise a huit mille grenadiers, fuit devant quinze +cents Prussiens, perd son camp et tous ses bagages. + +La guerre était réellement menée par la Pompadour. Entre le vieux +Bellisle et le vieux Duverney, elle aurait pu avoir de bons conseils, +mais ne les suivait pas. N'étant que par l'Autriche, ne suivant que +Marie-Thérèse, elle attendait le mot de Vienne. Ce mot était d'agir +secondairement par Richelieu, mais de faire les grands coups par les +vingt-cinq mille hommes que commandait Soubise, uni à l'armée de +l'Empire, trente-cinq mille Allemands, qu'un Allemand menait, le prince +Hildburghausen, un valet de Marie-Thérèse. Les Français étaient moins +nombreux, la gloire serait toute allemande, toute à Marie-Thérèse; elle +aurait été quitte de la reconnaissance, quitte de ses promesses, eût +refusé les Pays-Bas. + +Qu'était ce favori Soubise? Rien en lui, mais tout par sa soeur, Marsan +(Soubise), gouvernante des enfants de France, qui avait eu ce poste de +confiance par la grâce de Marie-Thérèse. Ces Soubise, depuis la belle +rousse de Louis XIV, étaient toujours des favoris. Trois cardinaux +Soubise sont les grands aumôniers; le premier (fils du roi?) c'est ce +cardinal femme, célèbre par sa belle peau et son zèle moliniste; le +second, joli homme épuisé, qui meurt jeune, passait, dit Argenson, pour +amant de sa soeur. Son frère, le général, brave homme et médiocre, +plaisait à Louis XV par l'analogie de leurs moeurs. Sa soeur (Marsan) le +fit tellement adopter de l'Autriche et de la Pompadour, qu'on voulait +lui donner ce que ne put avoir Turenne: on voulait le faire connétable! + +Soubise, de Vienne et de Versailles, recevait des lettres pressantes qui +revenaient à dire: «Allons, sois un héros.» Le destin l'accabla. Un +autre, Richelieu, eût été battu tout de même. La décadence pitoyable de +l'armée (comme de toute chose) arrivait au dernier degré. Nos Français +sont terribles aux premières guerres de Louis XV, à Guastalla, au combat +de Plélo (1731). À Fontenoy, l'infanterie mollit, percée par la colonne +anglaise (1745). Ici tout est dissous (1757). Personne ne se soucie de +guerre. «Nos paysans en ont horreur,» dit Quesnay, article _Fermiers_, +dans l'_Encyclopédie_. + +L'âme est morte? Non pas. Avant Mahon, quand on dit qu'on n'embarquerait +que les gens de bonne volonté, ils voulurent tous en être. Mais dans +cette misérable guerre d'Allemagne, se traînant, embourbés dans la boue, +le vol, et le pillage, et les jambons de Westphalie, ils se moquaient +d'eux-mêmes, méprisaient cette guerre qu'on faisait pour trois femmes et +(sans nul doute usant déjà du mot rude de 92) «pour ces cochons de +Kaiserlics.» + +L'armée française, chaque matin, à dix heures, offrait un grand +spectacle. Devant les tentes, en ligne, on coiffait tous les officiers. +Les coiffeurs, l'épée au côté, les tenaient sous le fer, frisaient, +poudraient à blanc. Cérémonie essentielle. Comment se montrer décoiffé? +Défrisé, on n'était plus un homme. Nul besoin du service, nul danger +n'aurait ajourné. + +Cela prenait du temps, bien plus que sous Louis XIV. Car la vaste +perruque du XVIIe siècle était frisée la nuit, toute préparée pour le +matin. L'artiste, au XVIIIe, vous tenait par la tête une heure et plus. +Aussi, les perruquiers avaient pris un grand vol. Ils devinrent +innombrables. En 89, à Paris, ils étaient vingt ou trente mille. + +Ces officiers coquets, quoique assez vifs au feu, de moeurs, +d'habitudes, étaient femmes. Aux salons, ils brodaient, découpaient des +estampes, etc. Plusieurs étaient très-jeunes. Tel colonel avait quinze +ans. À l'assaut de Mahon, on en vit un de douze, qui ne savait marcher; +ses petits pieds se froissaient aux décombres; un grenadier le prit, lui +servit de nourrice. + +Ces faibles créatures ne manquaient guère, par vanité, d'entretenir des +femmes. Leurs actrices, chanteuses ou danseuses, les suivaient +vaillamment dans leurs carrosses, avec leur train, coiffeurs et +cuisiniers. L'officier, sa toilette faite, laissait le camp, allait au +camp des femmes rire et causer. Le maréchal de Saxe n'en fit-il pas +autant? est-ce qu'il n'avait pas sa Favart pour chanter avant la +bataille? Mais ces dames n'auraient pas marché, si elles n'eussent +trouvé à la guerre tout ce qu'on avait à Paris, leurs marchandes de +modes, leurs soieries, essences et parfums, parasols et fard, mouches à +mettre au coin de l'oeil. + +L'esprit d'égalité gagnait. Les subalternes, d'après les officiers, +voulaient avoir des filles, les soldats même aussi. On dit que douze +mille chariots traînaient à l'arrière-garde. Vaste camp pacifique qui +avait l'aspect d'un bazar. + +Pour être juste, il faut à cette corruption étourdie en opposer une +grossière, celle de l'Autriche. Qui croirait que parmi les fournisseurs +de Frédéric, ses marchands de foin et de farine, on comptait l'Empereur +lui-même? Oisif, avare, il jouait au trafic; il nourrissait l'armée qui +battait celles de sa femme. Vienne était rempli d'espions de Prusse. Les +grandes dames, dans leur vie gourmande, molle et voluptueuse, avaient +toutes quelque favorite, quelque petite femme de chambre, lui disaient +tout. Le bijou ennuyé se consolait par un amant et lui livrait ses +confidences. Il les transmettait à Berlin. On put savoir ainsi que le +général de l'Empire recevait de l'argent de Vienne, qu'il entraînait +Soubise, et le presserait de se battre à la première occasion. + +Le 7 novembre 1757, Frédéric, n'ayant que 20,000 hommes, des hauteurs de +Rosbach, contemplait l'armée de Soubise et du prince Hildburghausen, +augmentée d'un renfort qu'avait envoyé Richelieu. Soubise hésitait à +combattre, disait à son collègue l'attitude réelle du Prussien, caché +par ses tentes, et qui derrière s'était mis en bataille. + +À ce moment critique, vient un billet de Vienne pour Soubise, billet de +Choiseul. Il lui conseille, le presse de se battre (_Duclos_, 646). +Conseil impérieux! Soubise y sent l'impératrice, l'ordre absolu. Que +faire? S'il ne combat, c'est fait de sa fortune. + +«Je le tiens, disait le sot prince allemand, je vais l'envelopper.» +Opération très-simple. Il fallait pousser notre armée à droite, cerner +leur aile gauche, leur couper la retraite; et pour cela d'abord faire un +long défilé, passer devant le Prussien, sous son artillerie. + +On n'est pas à moitié que ses tentes ont tombé. Il apparaît... Sa +cavalerie se démasque et s'élance. La nôtre lutte un peu. Mais +l'infanterie ne soutient rien, on travaillait à la mettre en bataille; +dans ces mouvements commencés, trois volées de boulets la troublent, +elle fuit à toutes jambes. Soubise amène ses réserves; trop tard; on les +culbute aussi. + +L'affaire ne fut que ridicule. Peu de blessés, très-peu de morts, mais +d'innombrables prisonniers. La suite aurait été terrible si la nuit, +venue de bonne heure, n'eût charitablement couvert le camp des femmes, +ce grand troupeau de faibles créatures, de dames qui s'évanouissaient, +de filles éperdues qui criaient. Les marchands lâchèrent tout, n'eurent +le temps d'emballer. Les cuisiniers laissèrent leurs batteries. Loin +devant, vrais zéphyrs, volaient les perruquiers, jetant l'épée qui leur +battait les jambes. Ce tourbillon eût été loin, si l'Instrutt, un +méchant torrent, n'eût tout arrêté court. Un seul pont! Un long +défilé... Deux jours, trois jours on fuit de différents côtés. À jeun. +On n'a rien emporté. Si par bonheur on trouve, à peine on veut dîner, +qu'un cri part: «Voici l'ennemi.» + +Le camp abandonné fut pour la sombre armée du roi de Prusse un +surprenant spectacle. Ces moines du drapeau, dans leur vie dure, +n'avaient aucune connaissance d'un tel monde de bagatelles, de +frivolités parisiennes; que faire d'un tel butin? Par l'ordre exprès du +Roi, les blessés furent soigneusement recueillis et soignés. Lui-même il +fit manger les officiers avec lui, à sa table, leur en fit les honneurs, +s'excusant de n'avoir pas mieux. «Mais, messieurs, je ne vous attendais +pas sitôt, en si grand nombre.» Il dit encore: «Je ne m'accoutume pas à +regarder des Français comme ennemis.» Et en effet, entre nos officiers, +tous enthousiastes de lui, il avait l'air du Roi de France. + +Un cri d'admiration partit de l'Angleterre et de la France même. Vingt +chansons célébrèrent Soubise. + +Cependant Vienne avait repris la Silésie, l'occupait avec cent mille +hommes. Frédéric y court. Il en a trente mille, mais si sûrs qu'au +moment il dit: «Si quelqu'un flotte, hésite, je lui donne congé; il peut +se retirer, sans blâme et sans reproche.» Pas un ne s'en alla. + +Le sot démon d'orgueil qui possédait Marie-Thérèse avait gagné les +siens; ils déliraient d'avoir repris la Silésie. Ils raillaient +Frédéric. La terrible boucherie de Lissa les fit sérieux. Ils payèrent +de leur sang. C'est la septième bataille de Frédéric en cette année (4 +déc. 1757), et son chef-d'oeuvre militaire. Napoléon lui-même en parle +avec admiration. + +Dès ce jour-là, son sort était changé. Il pouvait désormais largement +réparer ses pertes. Pitt, depuis juin, gouvernait l'Angleterre. Frédéric +reçut à la fois de l'argent, une armée. L'armée hanovrienne, après +Rosbach, déchire sa convention, et elle est mise aux mains des généraux +de Frédéric. Quinze millions par an lui sont donnés de Londres. Il peut +nourrir, payer les nombreux déserteurs qui de tous côtés lui arrivent, +veulent servir le grand Roi de Prusse. + +Véritablement grand[41]. Les Autrichiens eux-mêmes, regrettant de lui +faire la guerre, dans le Prussien ressentirent l'Allemand. L'admiration +d'un homme rouvrit la source vive de la fraternité. Le culte du héros +leur refit la _Germania_. + + [Note 41: Il n'a qu'une tache, sa participation au partage de + la Pologne, préparé depuis cent années. Voy. plus haut Thorn + et les _Jésuites_, auteurs réels de cette ruine. Je + l'expliquerai mieux au tome suivant.] + +Dans les nobles et simples récits que Frédéric nous donne de cette +guerre unique, il n'a daigné rien faire pour en relever la grandeur. +Loin d'en marquer l'effet, les résultats moraux, immenses, qu'on +entrevoit ici, il s'en tient au technique, dit seulement pourquoi et +comment il fit cette manoeuvre, livra, gagna cette bataille, +très-attentif surtout à bien marquer ses fautes, pour ne pas tromper +l'avenir. Nulle excuse pour ses défaites. Une véracité héroïque. Les +succès plutôt amoindris. Sur le nombre des morts, des prisonniers, si +les narrations diffèrent, c'est dans celle de Frédéric que le nombre est +le plus petit. + +On sent en lui une chose très-belle, c'est que ses faits de guerre il +les a vus d'en haut. + +Derrière le capitaine et au-dessus est le _Frédéric roi_, dont l'autre +Frédéric n'est que le général. + +S'il n'eût été ni roi, ni général, il resterait encore un des premiers +hommes du siècle. En parcourant la colossale édition de ses oeuvres +(trente volumes in-4º), on reconnaît avec tous les critiques, les +Villemain et les Sainte-Beuve, ce que le libre esprit des Diderot et des +d'Alembert disait sans flatterie: C'est un grand écrivain, excellent +prosateur, net, simple, mâle, d'étonnant sérieux, qui, même en face de +Voltaire, dans ses très-belles lettres, se soutient avec dignité. + +Quelques formes bizarres, imprudemment cyniques, dont on abusa contre +lui, n'empêcheront pas de déclarer: + +Qu'il fut le caractère le plus complet du XVIIIe siècle, ayant seul +_réuni à la force l'idée_. + + + + +CHAPITRE DERNIER + +CREDO DU XVIIIe SIÈCLE + +1720-1757 + + +Le grand coup de Rosbach frappait, non-seulement la Pompadour, mais le +Dauphin et la Dauphine. Celle-ci avait cru venger sa mère, le Dauphin +venger Dieu. C'est par là que l'Autriche les avait pris, par là que +l'amie de l'Autriche, gouvernante des enfants de France, madame Marsan, +née Soubise, avait poussé son frère. Le Dauphin, fort peu Autrichien, le +fut dans cette année 1757. Il eut le charitable espoir qu'on avait, en +se mettant dix contre un, d'exterminer l'impie. + +Voltaire, la même année, ainsi que Frédéric, avait sa victoire, son +Rosbach. C'est l'_Essai sur les moeurs_. Livre immense, livre décisif, +qu'on attendait depuis quatre ans. Frédéric, quand Voltaire le quitta +(1753), laissa publier la copie incomplète qu'il avait dans les mains. +Elle fut à l'instant réimprimée partout. L'ouvrage ne parut complet, +dans sa grandeur, qu'en mars 1757. Tiré du premier coup à un nombre +inouï (7,000), il inonda l'Europe, la remplit de lumière. Mais ce qui +est bien plus, ce livre, plein de vie et d'initiative, en donne à tout +le monde. Il commence une enquête immense sur l'histoire, qui ne +s'arrête plus. Le siècle marche dès lors dans un chemin nouveau, toute +la grande armée historique, les Mably, les Raynal, les Hume, Gibbon et +Robertson, Jean de Müller, etc. D'une part les critiques, et de l'autre +les narrateurs, la philosophie de l'histoire, les Turgot, et les +Condorcet. + +La France est loin de se sentir vaincue. Tout au contraire, elle envahit +l'Europe. Le cycle varié de ses grands écrivains, très-harmoniques entre +eux, répond aux besoins variés, aux sentiments des nations. Montesquieu +gagne l'Angleterre, à ce point qu'il y fait Blakstone. Buffon, dans sa +solennité, inaugure en Europe les études de la nature, Diderot la +critique inspirée et des arts et de toute chose. + +Ce qui prouve le mieux la souveraineté de la France, c'est l'avidité, le +respect, j'allais dire la religion, avec laquelle l'Europe l'accueillait +dans son oeuvre mêlée, énorme et indigeste, de l'Encyclopédie. Rien ne +donne aujourd'hui l'idée d'une telle chose. Tant de milliers de +souscripteurs pour un livre si lourd, si cher. + +Chaque volume est reçu comme un événement, salué avec enthousiasme. +Bonne nouvelle? l'année de Rosbach, le septième volume a paru. L'Europe +en est charmée. Outre les articles éclatants de Voltaire, Diderot, +beaucoup d'autres saisissent, commandent l'attention. De l'article +_Genève_ qu'a donné d'Alembert, une révolution va sortir, le grand +schisme encyclopédique. + + * * * * * + +C'est un sot préjugé, malheureusement fort répandu, qu'avant cette +réaction le siècle avait flotté, divagué de côté et d'autre. Erreur. Il +a marché très-droit. + +Qu'on me laisse un moment remonter et marquer depuis 1720 quelle avait +été cette voie. + + +1.--L'ACTION.--MONTESQUIEU, VOLTAIRE. + +Le point de départ est l'arrêt de Montesquieu (dans la 117e des _Lettres +persanes_) sur le catholicisme «qui ne peut durer cinq cents ans.» + +Il n'eut jamais d'éclipse plus forte que sous la Régence. On ne le +combattit pas; on l'oublia. + +Le jugement de Dieu, qu'il attestait toujours, avait deux fois prononcé +contre lui. Vaincu deux fois, avec Philippe II, avec Louis XIV, il +paraissait fini. Il l'était bien plus en lui-même, ayant dans +l'_Unigenitus_ condamné l'Évangile, et les propres mots de Jésus. + +Montesquieu ne s'amuse pas à faire la petite guerre, noter tel scandale, +tel abus. Il va à la vraie question: Si le catholicisme meurt, est-ce un +effet de ses abus qui l'écartent de l'Évangile? ou l'effet naturel, +nécessaire, du principe chrétien?--Quel est-il, ce principe, et quelle +est sa portée? + +Regardant l'avenir, dédaignant le présent et méprisant ce monde, +condamnant toute occupation mondaine, maudissant la nature, il est +essentiellement stérile et dépopulateur (_Lettre_ 144).--Il est le père +des moines, mais il en est le fils, issu du monachisme oriental, si fort +en Égypte, en Syrie, avant Jésus, plus fort dans la mort de l'Empire, ce +grand tombeau des nations. Au monde défaillant qui n'agissait plus +guère, qui n'espérait plus rien, il interdit l'espoir, _défendit +l'action_. + + * * * * * + +Le premier mot qui part, en 1734, le premier cri, c'est: «_l'action_.» + +Voltaire, dans ses Lettres anglaises et la lettre contre Pascal, dit la +grande parole, le moderne Symbole: «_Le but de l'homme est l'action._» + +Nous avons vu Voltaire à ce très-beau moment, qu'on pourrait dire son +moment stoïcien, quand, pauvre, ruiné, au retour d'Angleterre, il était +caché près Paris. + +Aux jérémiades amères de Pascal sur les maux de l'homme, il répond +noblement: «L'homme est heureux... Je suis heureux.» + +Comment heureux? _Par l'action._ + +_L'action, but souverain de l'homme_; avec ce mot il n'était plus besoin +d'épigrammes, ni de petits combats. Cela renvoyait au néant les dogmes +de l'inaction, de la contemplation stérile. + +Le but, entendez-vous? ce n'est pas le plaisir; ce n'est pas l'intérêt +(à vous! Helvétius, Holbach! À vous, les modernes écoles de la matière +et du plaisir). + +Voltaire se croit sensualiste et disciple de Locke. Il ne l'est point au +fond. Il se sépare très-bien de lui et de tous ceux qui croient la +morale variable, qui ne reconnaissent pas _une règle identique +d'action_. + +Il se moque de Locke qui, sur la foi de voyageurs suspects, a la +crédulité d'admettre que les Mingréliens s'amusent à enterrer vifs leurs +enfants. «Mettons cela, dit-il, avec le perroquet qui tint au P. Maurice +ces beaux discours en langue brésilienne, que Locke a la simplicité de +redire.» + +Et il n'est pas moins ferme contre le fatalisme. Contre Wolf, contre +Frédéric, il proclame _la liberté de l'action_. + +«La liberté dans l'homme est la santé de l'âme.» Plus on a la santé +morale, plus on croit à la liberté. Le fataliste est un malade. + +C'est un état artificiel, contre lequel protestent _la conscience et la +liberté intérieure_. + +Tout cela, beau en soi, l'est encore plus dans la situation. Il soutient +cette thèse contre un homme qui va régner, le jeune prince de Prusse +(1737-1738). Il tremble de le voir persister dans ce fatalisme qui +endurcit le coeur. «_Au nom de l'humanité_, daignez penser que l'homme +est libre.» + + * * * * * + +La morale héroïque se prouve par les actes et les oeuvres, la liberté +par l'énergie. + +Frédéric, qui en fit un si terrible usage dans la guerre de Sept Ans, +fut converti par la victoire. Déjà vieux, il avoue (1771, 16 septembre) +que nos actes sont libres, et que Voltaire avait raison. + +Mais il n'est pas moins beau de le sentir par les revers, par l'excès +des malheurs. Le jeune et profond Vauvenargues, martyr de la cruelle +retraite de Prague (1741), fut le témoin du nouveau dogme par sa vie et +par ses écrits. + +Voltaire, les recevant (1744), lui écrit: «Beau génie, j'ai lu, j'ai +admiré cette hauteur d'une grande âme... Si vous étiez né plus tôt, mes +ouvrages en vaudraient mieux. Mais, au moins, sur ma fin, vous +m'affermissez...» + +À 30 ans, le jeune homme avait déjà passé par deux âges. Un de +concentration stoïque, dans l'enivrement d'énergie où le jeta la lecture +de Plutarque. Il se dépeint lui-même dans une lettre, comme il était +alors: _stoïcien à lier_, désirant un malheur pour s'assurer de sa force +intérieure. Plus réfléchi, il eut le second âge, celui de la force +expansive qui dit: _À tout prix l'action._ + +Là il est justement l'opposé de Pascal et du christianisme, de la morale +d'abstention. Il accepte hardiment toutes les conditions de la vie, les +passions comme aiguillons puissants de notre force active. + +D'autres aussi, non moins anti-chrétiens, admettent la passion, mais +l'emploient au bonheur. Vauvenargues l'emploie, comme degré pour +s'élever, un escalier qui monte à la grandeur, aux nobles résultats qui +serviront le genre humain. + +Cette forte pensée ayant rempli son âme, et devenant lui-même, il +donnait à sa personne modeste et réservée une autorité singulière. Le +plus fougueux des hommes, Mirabeau (père de l'orateur), en écrivant à +Vauvenargues (du même âge, ils ont 22 ans), lui parle en fils plutôt +qu'en frère. Il l'appelle: «Mon maître.» Ce qui surprend bien plus, +c'est que dans ce monde futile de jeunes officiers dissipés et rieurs, +nul n'ait ri de la vie recueillie, des moeurs graves et pures de ce +singulier camarade. Devant son austérité douce, ils ne sentaient que du +respect. + +Écoutons-le: «Blâmer l'activité, c'est blâmer la nature. Le présent nous +échappe, nos pensées sont mortelles. Nous ne saurions les retenir. Si +notre âme n'était secourue par cette activité infatigable qui répare les +écoulements de notre esprit, nous ne durerions qu'un instant. Il faut +marcher, suivre le mouvement universel. Nous ne pouvons retenir le +présent que par une action qui sort du présent... L'activité qui détruit +le présent, le rappelle et le reproduit.» (II, 94, éd. 1757.) + +Et ailleurs, ce mot si fécond: «Agir n'est autre chose que produire. Qui +condamne l'activité, condamne la fécondité. Chaque action _est un nouvel +être_ qui commence ce qui n'était pas.» + +Son destin fut cruel. Il ne put pas agir. Il languit à l'armée. Il +languit en Provence. Sa famille pauvre et très-serrée lui refuse toute +expansion. Il a des ailes et ne peut voler. Forte épreuve. Eh bien, il +se dit: «C'est sur nous que nous devons travailler. Et la grandeur se +trouve en ce travail. L'âme est grande par ses pensées et par ses +sentiments. Le reste est étranger. Lorsqu'il lui est refusé d'étendre au +dehors son action, elle s'exerce en elle-même d'une manière inconnue aux +esprits faibles et légers. Semblables à des somnambules qui parlent et +marchent en dormant, ces derniers ne connaissent pas cette suite +impétueuse et féconde de pensées qui forment un si vif sentiment dans le +coeur des hommes profonds.» + +Ce mot qui, dans le calme, fait sentir le combat, montre aussi fièrement +qu'en cette grande morale, tout est compris, que l'âme souveraine sait +et lancer et retenir le char, créer à l'action refoulée le champ +illimité de l'activité intérieure,--qu'elle peut dire au monde: «Je suis +un monde aussi.» + +Que de coups l'accablèrent! La funeste retraite de Prague lui avait +coûté son ami, un jeune élève aimé, créé de sa pensée. Il quitta le +service, rechercha un emploi. Par Voltaire, il l'obtint. Mais le voilà +gisant. Une cruelle petite vérole le dévaste, le défigure. Ses jambes, +gelées à la retraite, s'ouvrent, ont des plaies. Et avec cela, +poitrinaire, presque aveugle! La pauvreté cruelle pèse encore par-dessus +ces maux! + +Voltaire ici est admirable de bonté, de chaleur de coeur. Il va, vient, +court, à Paris, à Versailles. Il intéresse les puissants à la +publication nouvelle (1746). Il remue les ministres et la reine +elle-même. À ce moment où il entrait en cour, s'agitait tellement, il a +du temps pour le malade. + +Aucun plus grand spectacle que celui de ce lit et de cette mansarde +derrière l'École de médecine. Plusieurs en profitaient; le jeune, +l'aimable Marmontel, Chauvelin, l'âpre chef des batailles +parlementaires, venaient voir volontiers ce stoïcien si doux. «Je l'ai +vu, dit Voltaire, le plus accablé des hommes, et le plus tranquille.» + +Quel était-il dans son for intérieur? Fils du passé, sorti d'une famille +catholique (avec une mère très-dévote, une soeur carmélite, etc.), +d'autre part ami de Voltaire, ayant adopté son principe (anti-chrétien) +de _l'action_, du bon emploi des passions, était-il combattu, avait-il +des agitations? Souffrait-il d'être double ainsi? Rien ne l'indique. +Ayant peu à donner encore, il crut devoir garder dans son petit volume +des exercices de jeune homme, qu'il eût mieux valu supprimer et qui le +feraient croire chrétien, donc opposé à sa propre doctrine. Un morceau +vigoureux écrit de main de maître, et certes dans son âge de force +(l'_Imitation des pensées de Pascal_), dément entièrement cette idée. Il +est d'un parfait voltairien. + +Rien de plus vraisemblable que ce qu'on a raconté de sa mort. Voltaire +alors n'était pas à Paris, mais il y fut présent par son _alter ego_, +l'excellent d'Argental, le même qui avait assisté mademoiselle +Lecouvreur. Un Jésuite arriva, n'en tira rien. Vauvenargues dit après +son départ les vers de Bajazet: + + ... Cet esclave est venu. + Il a montré son ordre, et n'a rien obtenu. + +Mort à trente-deux ans, moins deux mois, en 1747. + +On a dit, non sans vraisemblance, que Vauvenargues qui souvent atteste +contre le raisonnement l'autorité du sentiment, de la nature, du coeur, +est déjà un Rousseau anticipé. Oui, mais, très-grande différence, il est +bien moins sensible que Rousseau pour ses propres maux. Sur le grabat de +Job, dans ces infirmités déplorables, cette destruction, il gémit, il +est vrai, se plaint... des maux d'autrui. + +Ce sombre Paris, ruiné par une interminable guerre, ce quartier noir, +pauvre et humide, lui révélait un misérable monde qu'il n'avait pas vu +au Midi. + +Dans un passage ému, touchante vision de malade, il regarde passer le +grand torrent, le monde et la foule affairée. Mais de côté et d'autre, +aux chemins de traverse, il voit de pauvres solitaires souffrants, +muets, étouffant leur douleur. C'est à eux qu'il voudrait aller, eux +qu'il voudrait calmer et consoler. Il hésite, craint de les blesser; il +les laisse passer à regret. + +Ailleurs, un aveu adorable: c'est que, tant malheureux qu'il soit, +l'homme n'en sent que mieux toutes les misères des autres hommes... +«Comme si c'était sa faute qu'il y eût des hommes plus malheureux +encore. Sa générosité s'accuse de tous les maux du genre humain.» + +Cette vive sensibilité éclate à chaque instant chez son maître Voltaire, +le rieur plein de larmes. Elle alla trop loin même dans son _Désastre de +Lisbonne_, l'égara, lui fit croire au désordre de la nature, lui en +cacha l'ordre profond. + +Mais elle est admirable dans l'_Essai sur les moeurs_. Sous forme légère +et critique, elle anime partout ce beau livre. Partout on est heureux +d'y retrouver _le sens humain_. + +Bien mieux que Montesquieu[42], il pose: que, si la coutume diffère +selon les lieux et les climats, _tout ce qui tient au fond de la nature_ +est le même et ne varie pas. L'homme a toujours vécu en société, et +cette société dure sur deux bases: _justice et pitié_. + + [Note 42: Si je ne parle pas ici de l'Esprit des lois, c'est + qu'il n'a pris autorité que tard, dans la seconde moitié du + siècle, avec nos Anglomanes, nos Constituants, etc. À son + apparition, il eut un grand succès de curiosité (22 éditions + en 18 mois, 1748-1749). Mais bientôt on l'oublie un peu + (1750). Les razzias, la fureur de Paris et le chemin de la + Révolte, mettent à cent lieues de ce livre si froid des temps + endormis de Fleury.--Montesquieu meurt tout seul (1755), à ce + point qu'il n'y eut qu'un homme pour suivre son convoi. + C'était le bon Diderot.--Le pauvre Montesquieu avait été dupé + sur l'Angleterre, mystifié par les Walpole. Ils lui firent + admirer la machine, qui est peu de chose. C'est la vie qui + est tout. La vie, c'est l'_Habeas corpus_ et le jury, la + sûreté de l'homme et la maison bien fermée. La maison? + qu'est-ce? Le mariage. Une femme sûre, qui ne tient qu'au + mari (beaucoup plus qu'aux enfants). C'est ce qui a fait tout + le reste, la force du dedans, la grandeur du dehors. Il va au + bout du monde; elle suit. Dès lors tout est possible et la + colonie durera.--On n'imite pas la liberté, on ne l'importe + pas, il faut la prendre en soi. À chacun de la faire par + l'énergie du sacrifice; non le sacrifice d'un jour, mais + celui de tous les jours, le fort travail suivi, les moeurs + laborieuses.] + +Plus vieux, il a mieux dit encore, étendant ce principe de notre petit +globe à ceux qu'on voit au ciel, et à tous les mondes possibles. Partout +même morale, tout comme même géométrie. Je cite ce qui suit de mémoire, +je crois, assez exactement: + +«Si, dans la Voie lactée, un être pensant voit un autre être qui +souffre, et ne le secourt pas, il a péché contre la Voie lactée. Si, +dans la plus lointaine étoile, dans Sirius, un enfant, nourri par son +père, ne le nourrit pas à son tour, il est coupable envers tous les +globes.» + + +2.--L'ACTION UNIVERSELLE.--DIDEROT. + +L'ouvrier naît au XVIIIe siècle, et la machine au XIXe. Notable +différence. Les oeuvres industrielles, l'ameublement surtout, les arts +de décoration intérieure, portent alors l'empreinte vive de la main de +l'homme, souvent exquise et délicate, parfois quelque peu indécise, avec +certains légers défauts qui ne sont pas sans grâce, indiquant que la vie +a passé là, l'émotion, et que l'oeuvre en palpite encore. + +Les formes convenues du siècle de Louis XIV s'étaient imposées à +l'Europe, mais pour les choses qu'on peut dire _extérieures_: +architecture, jardins, costumes officiels. Des arts nouveaux se créent +sous la Régence, qui atteignent bien plus _le dedans_. Ils pénètrent, se +glissent, semblent des confidents d'amour et d'amitié. Ils ne méprisent +rien, donnent aux menus détails d'intérieur, à cent choses d'utilité +(fort grossières sous Louis le Grand) un charme singulier. Toute la vie +en est ennoblie. Au plus caché boudoir des princesses étrangères, +l'ameublement intime, le négligé d'amour, la vie mystérieuse, tout est +création de la France. Ce génie d'industrie, qui sent et prévoit tout, +sert les raffinements solitaires et la coquetterie sociale, les goûts de +l'intérieur et l'aimable vie de salon. + +En ouvrant les recueils des hommes sortis de la Régence, Oppenord, +Meissonier, de Cotte, etc., on voit qu'ils entrevirent, tentèrent une +grande chose: _féconder l'art par la nature_, marier avec charme les +formes si diverses de la végétation et de la vie marine, les feuilles, +oiseaux, coquilles; exploiter mille espèces de fleurs, de coraux (autres +fleurs); sortir de la pauvreté sèche des trois ou quatre types maussades +où s'est tenu le Moyen âge. Ils en firent des essais, allèrent (on peut +le dire) au bord de la Nature. Ils y seraient entrés avec bien plus +d'audace si l'Histoire naturelle, maîtrisée par Buffon, n'eût été +immobile dans ses descriptions solennelles, si déjà elle eût eu le génie +des transformations qui doit un jour changer les arts. Lamark, Geoffroy, +Darwin, s'ils avaient été nés déjà, auraient ouvert un champ immense au +génie de nos Oppenord. + +L'art était jusque-là chose d'église, se répétant toujours, ou +ridiculement bouffi, aux apothéoses royales, aux plafonds de Versailles. +Mais tout à coup voilà qu'il est partout. Il devient social. Il crée une +société. Il n'est plus une école ou une académie; il est un peuple. Un +grand peuple sans nom a poussé sous la terre, de fine main, par qui le +métier devient art. Il est même juste de dire que le sculpteur, le +peintre, ne sont pas alors en progrès. C'est bien plus en ces arts +appelés des métiers, que le siècle fleurit de grâce et d'invention. + +Notez qu'ici l'ouvrier seul est tout. Il conçoit, exécute. Ce n'est ni +Vanloo, ni Boucher qui lui enseignent ces merveilles. Dans son cinquième +étage, il est un créateur. Sans secours, sans machine et presque sans +outil, il est forcé d'avoir du génie dans les doigts. Que d'efforts, de +pensées, de combinaisons solitaires, avant que le chef-d'oeuvre aille au +bout de l'Europe faire admirer les arts français! + +Mais cet ermite du travail, par moment, voit monter à lui un Esprit, qui +aime et sent tout, qui pénètre ses habiletés, ses procédés, qui lui +trouve une langue pour cent choses innommées, lui explique son art à +lui-même. C'est le pantophile Diderot. + +Voltaire l'appelle _Panto-phile_, amant de toute la nature, ou plutôt +amoureux de tout. + +Il n'est pas moins _Pan-urge_, l'universel faiseur. C'est un fils +d'ouvrier (comme Rousseau, Beaumarchais et tant d'autres). Langres, sa +ville, fabrique de bons couteaux et de mauvais tableaux, l'inspire aux +métiers et aux arts. + +De son troisième nom qui lui va mieux encore, c'est le vrai _Prométhée_. +Il fit plus que des oeuvres. Il fit surtout des hommes. Il souffla sur +la France, souffla sur l'Allemagne. Celle-ci l'adopta plus que la France +encore, par la voix solennelle de Goethe. + +Grand spectacle de voir le siècle autour de lui[43]. Tous venaient à la +file puiser au puits de feu. Ils y venaient d'argile, ils en sortaient +de flamme. Et, chose merveilleuse, c'était la libre flamme de la nature +propre à chacun. Il fit jusqu'à ses ennemis, les grandit, les arma de ce +qu'ils tournèrent contre lui. + + [Note 43: Cherchons le coeur du XVIIIe siècle. Il est double: + Voltaire, Diderot.--Voltaire garda très-nette l'_unité_ de la + vie divine; Diderot sa _multiplicité_. Tous deux sentirent + fortement Dieu.--Tous deux furent très-unis par l'idée + identique qu'ils eurent de la Justice. Contre Locke Voltaire, + et Diderot contre Helvétius soutiennent la Justice + absolue.--Les hauts génies de cette époque, dont si + complaisamment on a exagéré les dissentiments extérieurs, + furent d'accord bien plus qu'on ne dit. On n'a pas assez + rappelé tant d'expressions fraternelles, de mots + d'admiration, de mutuelle tendresse, qui leur ont + échappé.--Voyez d'abord avec quelle joie toute apparition + nouvelle du génie était reçue. Lorsque Voltaire, au comble de + sa gloire, flatté de tant de rois, reçoit les essais d'un + jeune homme inconnu, Vauvenargues, quel attendrissement + paternel! quels efforts pour le produire, le faire accepter + de tous! Chose touchante! il descend de sa gloire, lui dit: + «J'aurais valu mieux, si je vous avais connu.» Ce mot, c'est + le destin, c'est le prix de la vie. Qu'il souffre et meure, + qu'importe? Il est dans l'immortalité.--Quand l'Esprit des + lois apparaît dans son succès immense, Voltaire est ravi, il + tressaille. Il en entreprend la défense et lance aux + détracteurs un de ses beaux pamphlets. Plus tard il critiqua. + Mais que sont ses critiques auprès de l'éloge excessif: «Le + genre humain avait perdu ses titres. Montesquieu les a + retrouvés.»--Dans la lettre où Diderot défend contre Falconet + l'idée de l'immortalité, il y a un mot, tendre, inquiet sur + Voltaire qu'il voyait vieillir: «Quoi! faut-il qu'un tel + homme meure?»--Diderot, à son tour, trouva en ses pairs la + sympathie profonde, l'aveu de son immensité: «L'oiseau de si + grande aide!» Voltaire l'appelle ainsi. Et Rousseau: «Génie + transcendant! je n'en vois pas deux en ce siècle!»--Grands + coeurs! Ils me rappellent le fanatisme de Rubens pour Vinci, + et l'accent si fort de Milton dans ce sonnet touchant où il + dit: «Mon Shakspeare!»--Cela ne nous ressemble guère... + Hélas! pauvres sauvages du XIXe siècle qui marchons si + sombres un à un.] + +Il faut le voir à l'oeuvre, et travaillant pour tous. Aux timides +chercheurs, il donnait l'étincelle, et souvent la première idée. Mais +l'idée grandiose les effrayait? Ils avaient peu d'haleine? Il leur +donnait le souffle, l'âme chaude et la vie par torrents. Comment +réaliser! S'il les voyait en peine, de sybille et prophète, il était +tout à coup, pour les tirer de là, ouvrier, maçon, forgeron; il ne +s'arrêtait pas que l'oeuvre ne surgît, brusquement ébauchée, devant son +auteur stupéfait[44]. + + [Note 44: Un jeune homme lui apporte une satire contre lui. + Il s'excuse: «Je n'ai point de pain. J'ai pensé que vous me + donneriez quelques écus.--Hélas, monsieur, quel triste + métier! Mais vous pouvez tirer de ceci un meilleur parti. M. + le duc d'Orléans, retiré à Sainte-Geneviève, me fait + l'honneur de me haïr. Dédiez-lui ce livre, et qu'on le relie + à ses armes. Vous en aurez quelque secours.--Monsieur, + l'épître m'embarrasse.--Asseyez-vous là, je vais vous la + faire.» Le prince donna vingt-cinq louis.] + +Les plus divers esprits sortirent de Diderot; d'un de ses essais, +Condillac; d'un mot, Rousseau dans ses premiers débuts. Grimm le suça +vingt ans. De son labeur immense et de sa richesse incroyable coula le +fleuve trouble, plein de pierres, de graviers, qu'on appelle du nom de +Raynal. + +Un torrent révolutionnaire,--on peut dire davantage,--la Révolution +même, son âme, son génie, fut en lui. Si de Rousseau vint Robespierre, +«de Diderot jaillit Danton.» (_Aug. Comte._) + +«Ce qui me reste, c'est ce que j'ai donné.» Ce mot que le Romain +généreux dit en expirant, Diderot aussi pouvait le dire. Nul monument +achevé n'en reste, mais cet esprit commun, la grande vie qu'il a mise +en ce monde, et qui flotte orageuse en ses livres incomplets. Source +immense et sans fond. On y puisa cent ans. L'infini reste encore. + + * * * * * + +Dans l'année même (1746) où Vauvenargues publia ses _Essais_, ses vues +sur l'_action_, Diderot publia ses _Pensées_, où il dit un mot +admirable. Il demande que Dieu ait sa libre _action_, qu'il sorte de la +captivité des temples et des dogmes, et qu'il se mêle à tout, remette en +tout la vie divine: + +«Élargissez Dieu!» + + * * * * * + +Combien à ce moment on l'avait étouffé! combien indignement on l'avait +remplacé, ce Dieu de vie, par la Mort même! Comme on s'en servait +hardiment pour sacrer toute tyrannie, arrêter la science, la recherche +des causes, au nom de la Cause première! On voulait qu'on s'en tînt à ce +mot: «Dieu le veut.» + +«Qu'est-ce que la Nature? Adorez, ignorez! Comprendre, c'est +impie.--Qu'est-ce que l'industrie? la témérité de créer et de faire +concurrence à Dieu.--Et la médecine? défiance et défaut de résignation, +l'acharnement de vivre. Guérir est un péché.» + +Ainsi, à chaque pas, obstacle et inertie, un monde obscur, épais, +coagulé; rien ne se meut. Pour y ramener le mouvement, la circulation de +la vie, le fluide de la Nature, et ses transformations à travers l'espace +et le temps, il fallait _écarter le Dieu faux d'inertie,--affranchir le +Dieu mouvement_. + +Après la longue mort des trente années dernières du règne de Louis XIV, +il y eut un réveil violent de toutes les énergies cachées. _Dieu +s'élargit_, on peut le dire, il s'échappa. La vie parut partout. Des +lettres aux arts, des arts à la Nature tout s'anima, tout devint force +vive. Il n'y eut plus personne de mort. Tous les êtres voulurent monter. + +Du plus profond abîme, les madrépores eux-mêmes, les coraux réclamèrent, +dirent qu'ils n'étaient pas simples fleurs, mais de vrais animaux +(_Peyssonnel_). Les plantes à leur tour, autant que l'animal, dirent +aimer et avoir des sexes (_Vaillant_). + +Les insectes (par _Réaumur_) prouvèrent qu'ils étaient ouvriers, de +merveilleux industriels, qui se faisaient chacun des outils pour son +art. + +Ainsi la nature tout entière, devant l'Industrie qui naissait, dit +qu'elle aussi elle était industrie, un créateur laborieux. Notre +Maillet, qui vécut en Égypte, vit, dans la matrice du Nil, surgir +l'animal (non oisif), mais persévérant ouvrier, qui va se fabriquant, va +montant dans l'échelle de la métamorphose, se diversifiant, tendant vers +chaque espèce, selon qu'il développe tel organe ou telle fonction. + +Pure machine au temps de Descartes, l'animal s'émancipe au XVIIIe +siècle, devient animal vrai, une force animée et active, qui se crée, et +qui a sa part du Créateur... Et Dieu n'en rougit pas. Animer tous ces +simples, ces innocents, pour lui, c'est _s'élargir_, reprendre sa libre +action et rentrer dans la vie divine dont les prêtres et les sophistes, +ces impies, l'avaient exilé. + +Le vertige me vient à regarder la scène prodigieuse de tant d'êtres, +hier morts, aujourd'hui si vivants créateurs... Cela est beau, grand! +Dieu partout? + +Démocratie immense!... Plus la compression monarchique du Dieu de fer du +Moyen âge fut exagérée jusqu'ici, plus aussi elles brûlent, ces forces +délivrées, d'avoir tout leur ressort, de se détendre enfin, de vivre de +la vie républicaine. Diderot, leur organe, a un respect si tendre des +moindres libertés, des petites activités, qu'il craint de les gêner par +un cadre trop fort. Il les relie sans les serrer, les laisse +vigoureusement s'épandre en ses systèmes. Il ne les contraint pas, +s'efface.--Au système du monde, il agit tout à fait de même. Le grand +Auteur à peine y paraît. Il n'est pas nié, mais écarté, ajourné ou +voilé. + +Ah! l'amour contredit l'amour, et il a en lui son obstacle! + +Qui aime à ce point toute chose,--par l'amour de la vie locale,--perdra +le sentiment de l'Unité centrale. + +En douant chaque être d'une âme et d'un esprit divin, y mettant Dieu, on +a peine à garder l'harmonie supérieure et la haute Unité d'amour qui +liait toute chose. + +Cela est triste[45]... Le monde en devient sombre. Quel éparpillement de +la vie!... + + [Note 45: Il est triste de voir deux ou trois hommes, et des + plus éminents,--pleins de la vie divine,--n'en pas bien + sentir l'Unité. C'était ma querelle déjà avec notre + regrettable Proudhon, qui m'a suivi de près dans mon idée de + la _Justice_, de la Révolution, opposé du Christianisme. Son + esprit décentralisateur lui a voilé l'_Unité_ du grand + Tout.--J'ai dit ma pensée là-dessus dans le livre de la + _Femme_, dans la _Bible de l'humanité_.--Né fort indépendant + de la forme chrétienne, n'ayant jamais communié, quoi qu'en + disent d'impudents biographes, j'avais l'esprit très-libre, + et plus de droit de m'expliquer. + + Le vrai soleil du monde, l'Amour qui en est l'âme, n'apparaît + pas toujours. La ravissante idée de l'Unité centrale par + moment se dérobe pour enhardir la vie locale. C'est un phare + à éclipses qui tourne, qui se cache et ne périt jamais. + Rassurez-vous donc aux heures sombres. Cette flamme qui fait + la joie du coeur, peut manquer par moments, nous attrister de + son absence. Toujours elle revient plus vivante, agrandie.] + +Si l'animal s'élève dans l'échelle des êtres, selon qu'il est +centralisé, en montrant des mollusques à l'homme,--hélas! l'_animal +monde_, s'il n'est centralisé dans l'unité divine, de quelle chute +profonde va-t-il tomber, cher Diderot! + + * * * * * + +Ses _Pensées_ sont brûlées (1746).--Sa _Lettre sur les aveugles_ (1749) +le fait mettre à Vincennes. Regardons-le sur ce donjon. + +De là la vue est grande sur la plaine, la Seine et Paris, sur Notre-Dame +et la Bastille. Que d'hommes ont regardé du haut de cette tour, malgré +la hauteur! Retz, Condé, Barbès, Mirabeau, mille autres y ont passé. +Mais nul oiseau jamais de si haut vol n'y fut que celui que j'y vois, +nul plus grand, plus hardi, «nul plus sage et plus fou.» + +Lui-même s'est dépeint à merveille. Né à Langres, lieu haut et de vents +éternels, qui d'heure en heure va du calme à l'orage, il dit: «Ma tête +est le coq du clocher qui va, vient et tourne toujours.» Un coq, +disons-le, d'un oeil d'aigle qui plane et voit au loin, pressent de +tous côtés les vents de l'avenir. + +C'est l'an 1749 (juillet), l'avénement de Mesdames, et le triomphe du +Clergé. Le roi accorde aux prêtres une razzia des gens de lettres. Sous +le prétexte d'athéisme, on loge au donjon Diderot. + +Cent ans plus tôt cela mène au bûcher. Vallée, Vanini, Théophile furent +sans pitié brûlés. Que d'autres, pour des riens, furent enterrés +vivants! J'ai dit la cage de Saint-Michel-en-Grève. Je n'ai pas dit les +fosses pleines de rats, où Renneville eut le nez mangé. + +Diderot fut très-beau en prison. Tenu au secret le plus dur, il ne livra +jamais le nom de son libraire qui eût été de droit à Toulon. Il était +décidé à rester là. Et, sans papier ni plume, il charbonnait un drame de +la mort de Socrate. L'autorité fléchit et recula. + +Dans ce séjour de trois mois à Vincennes, il mûrit son grand plan d'une +association universelle des gens de lettres, contenant leurs travaux +dans un Dictionnaire qui contiendrait la science humaine. Pensée folle? +On devait le croire. + +L'autorité permettrait-elle une si dangereuse entreprise, toutes les +sciences exposées, traduites selon l'esprit philosophique (autrement +dit, contre l'autorité)? Aucun protecteur sûr. La Pompadour et +d'Argenson cadet voulaient, ne voulaient pas. Si Diderot n'eût fait +qu'un livre, il eût péri. Il emporta l'obstacle à force de grandeur. +Dans sa vaste entreprise, au peuple des lettrés s'unit le peuple +financier. Des fortunes s'y engagèrent. Telle y fut jeté sans retour. +Une seule dame y mit cent mille écus. + +Plusieurs y mirent leur vie (de Jaucourt et tant d'autres). La +générosité de Diderot qui s'y usa pour rien (y eut son pain à peine), sa +générosité gagna. On vit un surprenant spectacle, cesser l'égoïsme et +l'envie! Qui aurait jamais cru que _la nation des gens de lettres_ +(comme l'appelle d'Alembert), nation de rivaux, d'envieux, en viendrait +à s'immoler dans un travail commun où chacun brillerait si peu? une +Babel par ordre alphabétique, un monstrueux dictionnaire de trente +volumes in-folio? L'_Encyclopédie_ fut bien plus qu'un livre. Ce fut une +faction. À travers les persécutions, elle alla grossissant. L'Europe +entière s'y mit. + +Belle conspiration générale qui devint celle de tout le monde. Troie +entière s'embarqua elle-même dans le cheval de Troie. + + * * * * * + +Tout cela était encore dans le cerveau de Diderot. Il était encore à +Vincennes, mais plus libre déjà, quand il eut, en août 1749, la visite +vraiment mémorable du musicien Rousseau. Il n'avait pas encore fait le +_Devin du village_, et rien ne le recommandait. Diderot, qui l'aimait, +ne méditait pas moins d'inscrire Rousseau au titre du grand +_Dictionnaire des sciences_, de lui donner l'honneur d'être un des +fondateurs de l'Encyclopédie (ce qu'il a fait réellement). + +Mably, dans cette année, avait donné son livre contre la vie moderne, +son éloge de Sparte, etc. Rousseau, protégé de Mably et ancien ami du +célèbre auteur, pouvait-il ignorer ce livre? Il n'en dit rien, mais +parle seulement du sujet proposé par l'Académie de Dijon. «Les sciences +et les arts ont-ils servi le genre humain?» Cette question, dit-il, lui +ouvrit tout un monde. Il allait à Vincennes quand il la lut, en fut ému, +gonflé, ne put plus respirer. Il s'assit sous un arbre, y écrivit une +page au crayon pour la montrer à Diderot. + +Les trois récits qu'on a de ce moment (par Rousseau, Diderot, Marmontel) +s'accordent aisément. Rousseau entrevit bien la grande place qu'il +allait saisir, en attaquant les sciences et le parti de ses amis. Mais +il ne l'eût pas fait sans l'avis généreux du capital ami, qui pour lui +était tout alors, sans l'autorisation de l'oracle du temps. + +Grave question pour Diderot! Au jour où il dressait le monument des +sciences, allait-il envoyer Rousseau dans le camp opposé? Ne risquait-on +de voir bientôt un encyclopédiste ennemi de l'Encyclopédie? qui sait? +ennemi de Diderot? + +Celui-ci fut très-grand. Il conseilla contre lui-même, contre son oeuvre +et contre son parti. Il conseilla Rousseau pour Rousseau, selon ses +tendances, son talent et sa destinée, et, quoi qu'il arrivât, il le +lança dans l'avenir. + + * * * * * + +FIN DU TOME DIX-HUITIÈME + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + + +PRÉFACE + Pages. + Sources de cette histoire.--La conspiration de famille.--Le + Credo du XVIIIe siècle.......................................... 1 + + +CHAPITRE PREMIER + + FLEURY ET M. LE DUC. 1724...................................... 19 + Fleury transmet à M. le Duc un pouvoir limité................ 20 + Fleury créé par les Jésuites................................. 22 + Il écarte les honnêtes gens de l'enfant royal................ 23 + Duverney dirige M. le Duc et madame de Prie.................. 25 + Réforme de Duverney. Son impopularité........................ 30 + + +CHAPITRE II + + CHUTE DE M. LE DUC. 1725-1726.................................. 33 + Amour de la France pour le petit roi......................... 34 + Ses camarades. Connivence de Fleury.......................... 36 + M. le Duc les chasse......................................... 40 + Il marie le roi, septembre 1725.............................. 41 + Chute de M. le Duc, juin 1726................................ 49 + Exil et mort de madame de Prie............................... 50 + + +CHAPITRE III + + ESPRIT GUERRIER ET PROVOCATION DU CLERGÉ.--FRANCE. + POLOGNE. ESPAGNE. 1726-1727.................................. 53 + On aggrave la persécution protestante........................ 54 + Cruautés des Jésuites, funestes à la Pologne................. 55 + Leurs folies d'Espagne. Riperda, nouvelle Armada............. 60 + L'Anglais corrompt la Farnèse et se joue de Fleury........... 65 + + +CHAPITRE IV + + CHUTE DU SIÈCLE.--IMPUISSANCE DES JANSÉNISTES ET + DES PROTESTANTS. 1727-1729................................... 68 + On dit à tort que la France se remit sous Fleury............. 68 + Réaction honnête et libérale du jansénisme................... 70 + Persécutions. Miracles jansénistes........................... 72 + Association des jansénistes, des francs-maçons............... 76 + Vertus et stérilité des jansénistes, des protestants......... 80 + + +CHAPITRE V + + VOLTAIRE ET MADEMOISELLE LECOUVREUR. 1728-1730................. 83 + Voltaire revenu d'Angleterre, 1728........................... 85 + Lettres anglaises et contre Pascal: _Le but de l'homme + est l'action_.............................................. 87 + Tragique destinée de mademoiselle Lecouvreur................. 92 + Elle est enterrée furtivement................................ 99 + + +CHAPITRE VI + + LES MARMOUSETS.--LA CADIÈRE. 1730-1731........................ 101 + Le Roi sous le Pape: La Bulle loi du royaume................ 102 + Le Roi trahit ses camarades; Fleury le tient sous clef...... 104 + Le procès du P. Girard et de la Cadière trouble la + royauté du clergé, 1731................................... 105 + Le Clergé perd l'espoir de devenir son propre juge.......... 114 + + +CHAPITRE VII + + ZAÏRE ET CHARLES XII.--LA GUERRE. 1732-1733................... 116 + La chanson de Bonneval, le pacha français................... 116 + Chauvelin et Bellisle pour la guerre (contre Fleury)........ 118 + Essor des arts lyriques, _Zaïre_. On est amoureux de + l'amour................................................... 121 + Infirmité de la reine. On achète pour le roi madame + de Mailly, 1732........................................... 125 + Chauvelin veut rétablir Stanislas, chasser l'Autrichien + d'Italie.................................................. 127 + + +CHAPITRE VIII + + LA GUERRE.--FLEURY ET WALPOLE. 1733-1735...................... 130 + Fleury, mené, par Walpole, retarde et entrave............... 131 + On compromet la Pologne, Stanislas, et on les trahit........ 135 + Mort héroïque de Plélo...................................... 138 + L'Espagne profite de la guerre, prend les Deux-Siciles...... 139 + Malgré la trahison de Fleury, Chauvelin exige la Lorraine... 140 + L'Angleterre anti-protestante. Elle assure l'Empire à + l'Autriche................................................ 142 + + +CHAPITRE IX + + VOLTAIRE, 1734-1739.--LE ROI NE FAIT POINT SES + PÂQUES, 1739................................................ 144 + Les Lettres anglaises de Voltaire, 1734..................... 145 + Il se réfugie chez madame Du Châtelet, en Hollande, etc..... 147 + Réaction. Chute de Chauvelin, 23 février 1737............... 150 + Influence dévote et galante de madame de Toulouse........... 152 + Contre elle, la Mailly appelle sa jeune soeur la Nesle, + décembre 1738............................................. 155 + Le roi déclare qu'il ne fera pas ses pâques, avril 1739..... 157 + + +CHAPITRE X + + GUERRE D'AUTRICHE.--GRANDEUR ET CATASTROPHE + DE LA NESLE................................................. 158 + La chimère du _bon Roi_, du salut par l'amour............... 159 + Mort de l'Empereur, guerre imminente, octobre 1740.......... 164 + Apparition de Frédéric...................................... 164 + La Nesle décide le roi pour Frédéric contre Marie-Thérèse, + 1741...................................................... 168 + Ambassade de Bellisle qui fait élire le Bavarois............ 170 + La Nesle ne peut réussir contre Fleury, l'Autriche.......... 171 + La mort de la Nesle sauve Marie-Thérèse, septembre 1741..... 176 + + +CHAPITRE XI + + LA CONSPIRATION DE FAMILLE.--LA TOURNELLE.--DÉSASTRE + DE PRAGUE. 1742............................................. 179 + Le Dauphin, gras, dévot, chef du parti jésuite.............. 179 + La reine et ses filles sont pour l'Espagne et pour + Marie-Thérèse............................................. 181 + On veut leur opposer une maîtresse. Concurrence de + la Tournelle et de la petite Poisson...................... 185 + Fleury nous trahit pour l'Autriche, retraite de Prague, + déc. Mort de Fleury, janvier 1733......................... 191 + + +CHAPITRE XII + + FRÉDÉRIC LE GRAND.--FURIE DE L'ANGLETERRE.--LA + TOURNELLE.--LE ROI MALADE. 1743-1744........................ 194 + Frédéric et Bonaparte....................................... 196 + Combien Frédéric fut Français............................... 197 + Brutalité de l'Angleterre, barbarie de Marie-Thérèse........ 198 + Faiblesse du roi pour sa fille l'Infante; pacte de famille.. 204 + Mais la Tournelle envoie Voltaire à Frédéric................ 205 + Projet de descente en Angleterre............................ 208 + Succès en Flandre; le roi malade à Metz, 1744............... 214 + Mort de la Tournelle, 6 décembre 1744....................... 218 + Frédéric, abandonné de la France, sauvé par un coup + de génie.................................................. 220 + + +CHAPITRE XIII + + LA POMPADOUR ET FONTENOY.--VOLTAIRE ET L'ORIGINE + DE L'ENCYCLOPÉDIE. 1745-1746................................ 221 + Comment la Pompadour s'imposa au roi malgré lui............. 224 + Bataille de Fontenoy, 11 mai 1745........................... 225 + Descente de Charles-Édouard en Écosse, octobre.............. 230 + On abandonne Édouard et Frédéric qui fait la paix........... 232 + La Pompadour, accueillie de la reine, non de ses filles..... 234 + Elle appuie Machault pour imposer les biens du clergé....... 236 + Voltaire à la cour. L'Encyclopédie.......................... 237 + + +CHAPITRE XIV + + LE ROI CONQUIS PAR LA FAMILLE.--RÈGNE DE MADAME + HENRIETTE. PAIX DE 1748..................................... 238 + Le plan de d'Argenson pour la Pologne et l'Italie, + pour donner Milan au Piémont, etc......................... 239 + Velléité du roi, désespoir de sa fille l'Infante............ 240 + Décadence de la Pompadour; influence d'Henriette; + il renvoie Argenson, février 1747......................... 245 + La reine refroidie pour Henriette........................... 247 + Voltaire écrit _Sémiramis_.................................. 249 + Voltaire écrit contre la paix, est disgracié................ 250 + Paix de 1748, 18 octobre.................................... 250 + Enlèvement du prince Édouard................................ 252 + + +CHAPITRE XV + + MADAME HENRIETTE.--LES BIENS D'ÉGLISE SONT DÉFENDUS. + 1748-1781................................................... 253 + Le clergé renouvelle la guerre du Jansénisme et emploie + les filles du roi pour défendre ses biens................. 254 + Voyage de l'Infante à Versailles, renvoi de Maurepas........ 256 + Le roi associe ses filles à ses orgies, octobre 1749........ 257 + Enlèvements d'enfants et révoltes de Paris, mai 1750........ 259 + Le _Chemin de la Révolte_................................... 262 + Le roi abandonne l'idée d'imposer le clergé................. 263 + Entrée du Dauphin au Conseil, octobre....................... 264 + Adélaïde succède à Henriette qui meurt, février 1752........ 266 + + +CHAPITRE XVI + + MADAME ADÉLAÏDE.--LES BIENS ECCLÉSIASTIQUES + SONT SAUVÉS. 1752........................................... 274 + Caractère d'Adélaïde, violemment passionné.................. 275 + Guerre imminente, lutte intérieure du Parlement et + du Clergé................................................. 279 + Règne d'Adélaïde (septembre 1752), abaissement de la + Pompadour................................................. 280 + Discours contre les sciences, Devin du village; divisions + du parti encyclopédique................................... 282 + Violences, enlèvements. Le Parlement attaque les + _Lettres de cachet_....................................... 283 + Enlèvement du Parlement, 9 mai 1753......................... 284 + + +CHAPITRE XVII + + SUITE D'ADÉLAÏDE.--FOURBERIE DU ROI.--DÉCEPTION + DU PARLEMENT. 1753-1755..................................... 286 + Fluctuations du roi. Adélaïde s'établit chez lui. 27 + décembre 1753............................................. 289 + Le Clergé obtient que Machault sorte des Finances, + 4 août 1754............................................... 291 + L'archevêque sauvé par le roi des poursuites du Parlement... 293 + Le roi flatte le Parlement, fait enregistrer les impôts..... 294 + Bruits publics sur Adélaïde, juillet 1755................... 295 + Le roi se moque du Parlement, le subordonne au + Grand Conseil............................................. 296 + + +CHAPITRE XVIII + + GUERRE DE SEPT ANS. 1756...................................... 298 + La Pompadour très-bas en août 1755, et très-haut en + septembre................................................. 298 + Elle gagne le roi et la famille à l'Autriche par l'espoir + que l'Infante aura les Pays-Bas........................... 299 + Fourberie de l'Autriche. Marie-Thérèse se fait Française.... 301 + Conférence de Babiole, 22 septembre 1755.................... 302 + Union de la Prusse et de l'Angleterre, 16 janvier 1756...... 305 + La Pompadour règne. «Plus d'hommes en France.».............. 306 + Richelieu emporte Mahon, mai 1756........................... 308 + Mais Frédéric enlève la Saxe au père de la Dauphine......... 309 + Le roi irrité se jette dans la guerre, brise le Parlement, + décembre 1756............................................. 311 + + +CHAPITRE XIX + + DAMIENS. JANVIER-MARS 1757.................................... 314 + Légendes du Pacte de famine, du Parc-aux-Cerfs.............. 315 + Le viol du 17 février 1756.................................. 316 + On croit que le roi sera tué................................ 317 + Origines de Damiens.--Les domestiques au XVIIIe siècle...... 318 + Ni Jésuite, ni Janséniste, mais Parlementaire. Son + idée fixe d'_avertir_ le roi.............................. 322 + On lui jette un sort. Il vole............................... 327 + Il retourne à Arras, voudrait se tuer....................... 328 + Il revient pour _avertir_ le roi, le frappe, 5 janvier 1757. 331 + Ses premières réponses...................................... 332 + On veut lui faire accuser le Parlement...................... 334 + La Pompadour renvoyée reste, fait renvoyer Argenson + et Machault, 1er février 1755............................. 339 + Elle négocie avec le Parlement, fait espérer l'expulsion + des Jésuites.............................................. 341 + Le procès étouffé.--Tortures et exécution de Damiens. + 28 mars................................................... 343 + + +CHAPITRE XX + + FRÉDÉRIC.--ROSBACH. 1757...................................... 350 + Proscription de Frédéric et des philosophes, de + l'Encyclopédie............................................ 351 + Napoléon, Voltaire, et tous, ont trop ravalé Frédéric....... 351 + Sa grandeur dans la paix.................................... 353 + Son danger entre trois géants et sa défense de l'Europe..... 355 + Sept batailles en un an: victoire de Prague, 6 mai.......... 356 + Frédéric perd son unique allié (la petite armée de Hanovre). 359 + Les agents de l'Autriche (Choiseul) diffament Frédéric...... 360 + Vie de Louis XV; petit Parc-aux-Cerfs intérieur............. 361 + Vie de Frédéric; ses vers à Voltaire........................ 362 + Il se sent nécessaire au monde; sa gaieté héroïque.......... 363 + Marie-Thérèse le croit accablé, ordonne (par Choiseul) + qu'on l'achève à Rosbach.................................. 365 + Le favori Soubise, l'armée des filles, coiffeurs et + cuisiniers................................................ 367 + La déroute de Rosbach, 7 novembre 1757...................... 369 + L'admiration de Frédéric refait la patrie allemande......... 371 + Roi, général, philosophe, historien......................... 372 + + +CHAPITRE XXI + + CREDO DU XVIIIe SIÈCLE. 1720-1787............................. 373 + La France fait la conquête morale de l'Europe............... 374 + I. _L'action._ Montesquieu et Voltaire...................... 376 + Montesquieu prédit la _mort du catholicisme_, 1720........ 379 + -- déclare le christianisme improductif et _inactif_. 380 + Voltaire déclare: _Le but de l'homme est l'action_, 1734.. 381 + -- _L'action est libre, non fatale_.................... 382 + -- _La règle de l'action est invariable_, 1738......... 383 + Ses disciples, Frédéric et Vauvenargues, 1746............. 383 + Son essai sur les moeurs, 1740-1757: _Unité morale du + monde_.................................................. 383 + II. _L'action universelle._ Diderot......................... 384 + Les arts-métiers.......................................... 385 + Diderot panto-phile, pan-urge et Prométhée................ 386 + Il émancipe la Nature..................................... 387 + Il crée l'Encyclopédie.................................... 394 + Il lance Rousseau......................................... 394 + + +Paris.--Imprimerie Moderne (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61. + + + + + +End of Project Gutenberg's Histoire de France 1724-1759, by Jules Michelet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1724-1759 *** + +***** This file should be named 26859-8.txt or 26859-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/6/8/5/26859/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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