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+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of Henri VI (3/3), par Shakespeare</title>
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+<pre>
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+Project Gutenberg's Henri VI (3/3), by William Shakespeare, 1564-1616
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Henri VI (3/3)
+
+Author: William Shakespeare, 1564-1616
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874
+
+Release Date: October 3, 2008 [EBook #26765]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VI (3/3) ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+
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+
+
+
+
+
+
+<pre>
+ Note du transcripteur.
+ =================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 7
+ Henri IV (2e partie)
+ Henri V
+ Henri VI (1re, 2e et 3e partie)
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+ ==================================================
+</pre>
+<br>
+<h1>HENRI VI</h1>
+
+<h2>TRAGÉDIE</h2>
+<br>
+
+<h3>TROISIÈME PARTIE</h3>
+<br>
+
+
+<p class="mid">PERSONNAGES</p>
+
+<pre>
+LE ROI HENRI VI.
+EDOUARD, prince de Galles, son fils.
+LOUIS XI, roi de France.
+
+LE DUC DE SOMERSET. }
+LE DUC D'EXETER, }
+LE COMTE DE NORTHUMBERLAND,}lords du parti du roi.
+LE COMTE D'OXFORD }
+LE COMTE DE WESTMORELAND, }
+LE LORD CLIFFORD, }
+
+RICHARD PLANTAGENET, duc d'York.
+
+ÉDOUARD, comte des }
+Marches, depuis le roi }
+Édouard IV, }
+GEORGE, depuis duc de }
+Clarence, }
+RICHARD, depuis duc } fils du duc
+de Glocester, } d'York.
+EDMOND, comte de Rutland,}
+
+LE DUC DE NORFOLK, }
+LE MARQUIS MONTAIGU, }
+LE COMTE DE WARWICK, }
+LE COMTE DE SALISBURY,} partisans du
+LE COMTE DE PEMBROKE, } duc d'York.
+LE LORD HASTINGS, }
+LE LORD STAFFORD, }
+
+SIR JEAN MORTIMER, } oncles du
+SIR HUGUES MORTIMER, } duc d'York.
+
+SIR GUILLAUME STANLEY.
+LORD RIVERS, frère de lady Grey.
+SIR JEAN DE MONTGOMERY.
+SIR JEAN SOMERVILLE.
+LE GOUVERNEUR DE RUTLAND.
+LE MAIRE D'YORK.
+LE LIEUTENANT DE LA TOUR.
+UN NOBLE.
+DEUX GARDES-CHASSE.
+
+UN FILS qui a tué son père.--UN PÈRE qui a tué son fils.--LA REINE
+MARGUERITE.--LA PRINCESSE BONNE, soeur du roi de France.--LADY
+GREY, depuis reine et femme d'Édouard IV.--SOLDATS ET SUITE DU
+ROI HENRI ET DU ROI ÉDOUARD, MESSAGERS, HOMMES DU GUET.
+</pre>
+
+<p class="mid">Dans une partie du troisième acte la scène se passe en France;
+et dans tout le reste de la pièce elle est en Angleterre.</p>
+<br>
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="mid">A Londres, dans la salle du parlement.</p>
+
+<p class="mid"><i>Tambours. Quelques soldats du parti de York se précipitent dans
+la salle; entrent ensuite</i> LE DUC D'YORK, ÉDOUARD,
+RICHARD, NORFOLK, MONTAIGU, WARWICK <i>et
+autres, avec des roses blanches à leurs chapeaux</i>.</p>
+
+<p>WARWICK.--Je ne conçois pas comment le roi nous est
+échappé.</p>
+
+<p>YORK.--Tandis que nous poursuivions la cavalerie du
+Nord, il s'est évadé adroitement, abandonnant son infanterie;
+et cependant le grand Northumberland, dont
+l'oreille guerrière ne put jamais souffrir le son de la retraite,
+animait encore son armée découragée: et lui-même
+avec les lords Clifford et Stafford, tous unis et de
+front, ont chargé notre corps de bataille, mais en l'enfonçant
+ils ont péri sous l'épée de nos soldats.</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Le père de lord Stafford, le duc de Buckingham,
+est ou tué ou dangereusement blessé, j'ai fendu
+son casque d'un coup vigoureux; cela est vrai, mon père,
+voilà son sang.</p>
+
+<p class="mid">(Montrant son épée sanglante.)</p>
+
+<p>MONTAIGU, <i>montrant la sienne</i>.--Et voilà, mon frère,
+celui du comte de Wiltshire, que j'ai joint dès le commencement
+de la mêlée.</p>
+
+<p>RICHARD, <i>jetant sur le théâtre la tête de Somerset</i>.--Et
+toi, parle pour moi, et dis ce que j'ai fait.</p>
+
+<p>YORK.--Richard a surpassé tous mes autres enfants!
+C'est à lui que je dois le plus. Quoi, Votre Grâce, vous
+êtes mort? lord de Somerset!</p>
+
+<p>NORFOLK.--Puisse toute la postérité de Jean de Gaunt
+avoir pareille espérance!</p>
+
+<p>RICHARD.--J'espère abattre de même la tête du roi
+Henri!</p>
+
+<p>WARWICK.--Je l'espère aussi. Victorieux prince d'York,
+je jure par le ciel de ne point fermer les yeux que je ne
+t'aie vu assis sur le trône qu'usurpe aujourd'hui la maison
+de Lancastre. Voici le palais de ce roi timide; voilà
+son trône royal. Possède-le, York; car il est à toi, et non
+pas aux héritiers de Henri.</p>
+
+<p>YORK.--Seconde-moi donc, cher Warwick, et j'en vais
+prendre possession; car nous ne sommes entrés ici que
+par la force.</p>
+
+<p>NORFOLK.--Nous vous seconderons tous.--Périsse le
+premier qui recule!</p>
+
+<p>YORK.--Je vous remercie, noble Norfolk!--Ne vous
+éloignez point, milords.--Et vous, soldats, demeurez, et
+passez ici la nuit.</p>
+
+<p>WARWICK.--Quand le roi paraîtra, ne lui faites aucune
+violence, à moins qu'il n'essaye de vous chasser par la
+force.</p>
+
+<p class="mid">(Les soldats se retirent.)</p>
+
+<p>YORK.--La reine doit tenir ici aujourd'hui son parlement:
+elle ne s'attend guère à nous voir de son conseil:
+par les paroles ou par les coups, il faut ici même faire
+reconnaître nos droits.</p>
+
+<p>RICHARD.--Occupons, armés comme nous le sommes,
+l'intérieur du palais.</p>
+
+<p>WARWICK.--Ce parlement s'appellera le parlement de
+sang, à moins que Plantagenet, duc d'York, ne soit roi;
+et ce timide Henri, dont la lâcheté nous a rendus le jouet
+de nos ennemis, sera déposé.</p>
+
+<p>YORK.--Ne me quittez donc pas, milords. De la résolution,
+et je prétends prendre possession de mes droits.</p>
+
+<p>WARWICK.--Ni le roi, ni son plus zélé partisan, ni le
+plus fier de tous ceux qui tiennent pour la maison de
+Lancastre, n'osera plus battre de l'aile aussitôt que Warwick
+agitera ses sonnettes<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>. Je veux planter ici Plantagenet;
+l'en déracine qui l'osera.--Prends ton parti,
+Richard: revendique la couronne d'Angleterre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> <i>If Warwick shake his bells</i>.
+
+<p>Allusion aux sonnettes que portaient à la patte les faucons
+dressés pour la chasse.</p></blockquote>
+
+<p class="mid">(Warwick conduit au trône York, qui s'y assied.)</p>
+
+<p class="mid">(Fanfares. Entrent le roi Henri, Clifford, Northumberland,
+Westmoreland, Exeter et autres, avec des roses rouges
+à leurs chapeaux.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Voyez, milords, où s'est assis cet audacieux
+rebelle; sur le trône de l'État! Sans doute qu'appuyé des
+forces de Warwick, ce perfide pair, il ose aspirer à la
+couronne, et prétend régner en souverain.--Comte de
+Northumberland, il a tué ton père; et le tien aussi, lord
+Clifford; et vous avez fait voeu de venger leur mort sur
+lui, sur ses enfants, ses favoris et ses partisans.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Et si je ne l'exécute pas, ciel, que
+ta vengeance tombe sur moi!</p>
+
+<p>CLIFFORD.--C'est dans cet espoir que Clifford porte son
+deuil en acier.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Eh quoi! souffrirons-nous cela?--Jetons-le
+à bas: mon coeur est bouillant de colère; je n'y
+puis tenir.</p>
+
+<p>LE ROI.--De la patience, cher comte de Westmoreland.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--La patience est pour les poltrons, pour ses
+pareils: il n'aurait pas osé s'y asseoir, si votre père eût
+été vivant.--Mon gracieux seigneur, ici, dans le parlement,
+laissez-nous fondre sur la maison d'York.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--C'est bien dit, cousin: qu'il en soit
+fait ainsi.</p>
+
+<p>LE ROI.--Eh! ne savez-vous pas que le peuple est pour
+eux, et qu'ils ont derrière eux une bande de soldats!</p>
+
+<p>EXETER.--Le duc d'York tué, ils fuiront bientôt.</p>
+
+<p>LE ROI.--Loin du coeur de Henri la pensée de faire du
+parlement une boucherie!--Cousin Exeter, la sévérité
+du maintien, les paroles, les menaces sont les seules
+armes que Henri veuille employer contre eux. (<i>Ils s'avancent
+vers le duc d'York</i>.) Séditieux duc d'York, descends
+de mon trône; et tombe à mes pieds, pour implorer ma
+clémence et ta grâce; je suis ton souverain.</p>
+
+<p>YORK.--Tu te trompes; c'est moi qui suis le tien.</p>
+
+<p>EXETER.--Si tu as quelque honte, descends, c'est lui
+qui t'a fait duc d'York.</p>
+
+<p>YORK.--C'était mon patrimoine, tout aussi bien que le
+titre de comte<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> <i>As the earldom was</i>.
+
+<p>Probablement le titre de comte des Marches, comme héritier
+du comte des Marches, de qui il tenait son droit à la couronne.</p></blockquote>
+
+<p>EXETER.--Ton père fut un traître à la couronne.</p>
+
+<p>WARWICK.--C'est toi, Exeter, qui es un traître à la couronne,
+en suivant cet usurpateur Henri.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Qui doit-il suivre que son roi légitime?</p>
+
+<p>WARWICK.--Sans doute, Clifford: qu'il suive donc Richard,
+duc d'York.</p>
+
+<p>LE ROI.--Et resterai-je debout, tandis que toi tu seras
+assis sur mon trône?</p>
+
+<p>YORK.--Il le faut bien, et cela sera: prends-en ton
+parti.</p>
+
+<p>WARWICK.--Sois duc de Lancastre, et laisse-le être
+roi.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Henri est duc de Lancastre et roi, et
+le lord de Westmoreland est là pour le soutenir.</p>
+
+<p>WARWICK.--Et Warwick pour le contredire.--Vous
+oubliez, je le vois, que nous vous avons chassés du champ
+de bataille, que nous avons tué vos pères, et marché enseignes
+déployées, au travers de Londres, jusqu'aux
+portes du palais.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Je m'en souviens, Warwick, à ma
+grande douleur; et, par son âme, toi et ta maison, vous
+vous en repentirez.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Plantagenet, et toi et tes enfants, et
+tes parents et tes amis, vous me payerez plus de vies
+qu'il n'y avait de gouttes de sang dans les veines de mon
+père.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Ne m'en parle pas davantage, Warwick,
+de peur qu'au lieu de paroles, je ne t'envoie un messager
+qui vengera sa mort avant que je sorte d'ici.</p>
+
+<p>WARWICK.--Pauvre Clifford! Combien je méprise ses
+impuissantes menaces!</p>
+
+<p>YORK.--Voulez-vous que nous établissions ici nos droits
+à la couronne? Autrement nos épées les soutiendront sur
+le champ de bataille.</p>
+
+<p>LE ROI.--Quel titre as-tu, traître, à la couronne? Ton
+père était, ainsi que toi, duc d'York<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>; ton aïeul était
+Roger Mortimer, comte des Marches. Je suis le fils de
+Henri V, qui soumit le dauphin et les Français, et conquit
+leurs villes et leurs provinces.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Richard, duc d'York, était fils du comte de Cambridge, et
+neveu seulement du duc d'York.</blockquote>
+
+<p>WARWICK.--Ne parle point de la France, toi qui l'as
+perdue tout entière.</p>
+
+<p>LE ROI.--C'est le lord protecteur qui l'a perdue, et non
+pas moi. Lorsque je fus couronné, je n'avais que neuf
+mois.</p>
+
+<p>RICHARD.--Vous êtes assez âgé maintenant, et cependant
+il me semble que vous continuez à perdre. Mon
+père, arrachez la couronne de la tête de l'usurpateur.</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Arrachez-la, mon bon père, mettez-la sur
+votre tête.</p>
+
+<p>MONTAIGU, <i>au duc d'York</i>.--Mon frère, si tu aimes et
+honores le courage guerrier, décidons le fait par un combat
+au lieu de demeurer ici à nous disputer.</p>
+
+<p>RICHARD.--Faites résonner les tambours et les trompettes,
+le roi va fuir.</p>
+
+<p>YORK.--Taisez-vous, mes enfants.</p>
+
+<p>LE ROI.--Tais-toi toi-même, et laisse parler le roi
+Henri.</p>
+
+<p>WARWICK.--Plantagenet parlera le premier.--Lords,
+écoutez-le, et demeurez attentifs et en silence; car quiconque
+l'interrompra, c'est fait de sa vie.</p>
+
+<p>LE ROI.--Espères-tu que j'abandonnerai ainsi mon
+trône royal, où se sont assis mon aïeul et mon père?
+Non, auparavant la guerre dépeuplera ce royaume. Oui,
+et ces étendards si souvent déployés dans la France, et
+qui le sont aujourd'hui dans l'Angleterre, au grand chagrin
+de notre coeur, me serviront de drap funéraire.--Pourquoi
+faiblissez-vous, milords? Mon titre est bon, et
+beaucoup meilleur que le sien.</p>
+
+<p>WARWICK.--Prouve-le, Henri, et tu seras roi.</p>
+
+<p>LE ROI.--Mon aïeul Henri IV a conquis la couronne.</p>
+
+<p>YORK.--Par une révolte contre son roi.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je ne sais que répondre: mon titre est défectueux.
+Répondez-moi, un roi ne peut-il se choisir un
+héritier?</p>
+
+<p>YORK.--Que s'ensuit-il?</p>
+
+<p>LE ROI.--S'il le peut, je suis roi légitime; car Richard,
+en présence d'un grand nombre de lords, résigna sa
+couronne à Henri IV, dont mon père fut l'héritier
+comme je suis le sien.</p>
+
+<p>YORK.--Il se révolta contre Richard son souverain, et
+l'obligea par force à lui résigner la couronne.</p>
+
+<p>WARWICK.--Et supposez, milords, qu'il l'eût fait volontairement,
+pensez-vous que cela pût nuire aux droits
+héréditaires de la couronne?</p>
+
+<p>EXETER.--Non, il ne pouvait résigner sa couronne que
+sauf le droit de l'héritier présomptif à succéder et à régner.</p>
+
+<p>LE ROI.--Es-tu contre nous, duc d'Exeter?</p>
+
+<p>EXETER.--Le droit est pour lui. Veuillez donc me pardonner.</p>
+
+<p>YORK.--Pourquoi parlez-vous bas, milords, au lieu de
+répondre?</p>
+
+<p>EXETER.--Ma conscience me dit qu'il est roi légitime.</p>
+
+<p>LE ROI.--Tous vont m'abandonner et passer de son
+côté.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Plantagenet, quelles que soient tes
+prétentions, ne pense pas que Henri puisse être déposé
+ainsi.</p>
+
+<p>WARWICK.--Il sera déposé en dépit de vous tous.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Tu te trompes. Ce n'est pas, malgré
+la présomption qu'elle t'inspire, la puissance que te
+donnent dans le midi tes comtés d'Essex, de Suffolk, de
+Norfolk et de Kent, qui peut élever le duc au trône
+malgré moi.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Roi Henri, que ton titre soit légitime ou
+défectueux, lord Clifford jure de combattre pour ta défense.
+Puisse s'entr'ouvrir et m'engloutir tout vivant
+le sol où je fléchirai le genou devant celui qui a tué
+mon père!</p>
+
+<p>LE ROI.--O Clifford! combien tes paroles raniment
+mon coeur!</p>
+
+<p>YORK.--Henri de Lancastre, cède-moi ta couronne.
+Que murmurez-vous, lords, ou que concertez-vous ensemble?</p>
+
+<p>WARWICK.--Rendez justice au royal duc d'York, ou je
+vais remplir cette salle de soldats armés, et, sur ce trône
+où il est assis, écrire son titre avec le sang de l'usurpateur.</p>
+
+<p class="mid">(Il frappe du pied, et les soldats se montrent.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Milord de Warwick, écoutez seulement un
+mot.--Laissez-moi régner tant que je vivrai.</p>
+
+<p>YORK.--Assure la couronne à moi et à mes enfants, et
+tu régneras en paix le reste de tes jours.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je suis satisfait. Richard Plantagenet, jouis
+du royaume après ma mort.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Quel tort cela fera au prince votre fils!</p>
+
+<p>WARWICK.--Quel bien pour l'Angleterre et pour lui-même!</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Vil, faible et lâche Henri!</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Quel tort tu te fais à toi-même, et à nous
+aussi!</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Je ne puis rester pour entendre ces
+conditions.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Ni moi.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Venez, cousin; allons porter ces nouvelles
+à la reine.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Adieu, roi sans courage et dégénéré;
+ton sang glacé ne renferme pas une étincelle d'honneur.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Deviens la proie de la maison
+d'York, et meurs dans les chaînes pour cette indigne
+action.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Puisses-tu périr vaincu dans une guerre
+terrible, ou finir tranquillement dans l'abandon et le
+mépris!</p>
+
+<p class="mid">(Sortent Northumberland, Clifford et Westmoreland.)</p>
+
+<p>WARWICK.--Tourne-toi par ici, Henri, ne fais pas attention
+à eux.</p>
+
+<p>EXETER.--Ce qu'ils veulent, c'est la vengeance: voilà
+pourquoi ils ne cèdent pas.</p>
+
+<p>LE ROI.--Ah! Exeter!</p>
+
+<p>WARWICK.--Pourquoi ce soupir, mon prince?</p>
+
+<p>LE ROI.--Ce n'est pas pour moi que je gémis, lord Warwick:
+c'est pour mon fils que je déshérite en père dénaturé;
+mais qu'il en soit ce qui pourra. Je te substitue
+ici la couronne à toi et à tes héritiers à perpétuité, à
+condition que tu feras serment ici d'éteindre cette
+guerre civile, et de me respecter, tant que je vivrai,
+comme ton roi et ton souverain, et de ne jamais chercher,
+par aucune trahison ni violence, à me renverser
+du trône et à régner toi-même.</p>
+
+<p>YORK.--Je fais volontiers ce serment, et je l'accomplirai.</p>
+
+<p class="mid">(Il descend du trône.)</p>
+
+<p>WARWICK.--Vive le roi Henri!--Plantagenet, embrasse-le.</p>
+
+<p>LE ROI.--Puisses-tu vivre longtemps, ainsi que tes
+bouillants enfants!</p>
+
+<p>YORK.--De ce moment, York et Lancastre sont réconciliés.</p>
+
+<p>EXETER.--Maudit soit celui qui cherchera à les rendre
+ennemis! (Morceau de musique; les lords s'avancent.)</p>
+
+<p>YORK.--Adieu, mon gracieux seigneur: je vais me
+rendre dans mon château.</p>
+
+<p>WARWICK.--Et moi, je vais garder Londres avec mes
+soldats.</p>
+
+<p>NORFOLK.--Moi, je retourne à Norfolk avec les miens.</p>
+
+<p>MONTAIGU.--Moi, sur la mer, d'où je suis venu.</p>
+
+<p class="mid">(Sortent York et ses fils, Warwick, Norfolk et Montaigu,
+les soldats et la suite.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Et moi, rempli de tristesse et de douleur, je
+vais regagner mon palais.</p>
+
+<p>EXETER.--Voici la reine, ses regards décèlent sa colère:
+je veux me dérober à sa présence.</p>
+
+<p>LE ROI.--Et moi aussi, cher Exeter. (Il veut sortir.)</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Ne t'éloigne pas de moi, je te suivrai.</p>
+
+<p>LE ROI.--Sois patiente, chère reine, et je resterai.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Et qui peut être patiente dans de pareilles
+extrémités?--Ah! malheureux que tu es! plût au
+ciel que je fusse morte fille, que je ne t'eusse jamais vu,
+que je ne t'eusse pas donné un fils, puisque tu devais
+être un père si dénaturé! A-t-il mérité d'être dépouillé
+des droits de sa naissance? Ah! si tu l'avais aimé seulement
+la moitié autant que je l'aime, ou qu'il t'eût fait
+souffrir ce que j'ai souffert une fois pour lui, que tu
+l'eusses nourri, comme moi, de ton sang, tu aurais ici
+versé le plus précieux sang de ton coeur, plutôt que de
+faire ce sauvage duc ton héritier, et de déshériter ton
+propre fils.</p>
+
+<p>LE JEUNE PRINCE.--Mon père, vous ne pouvez pas me
+déshériter: si vous êtes roi, pourquoi ne vous succéderais-je
+pas?</p>
+
+<p>LE ROI.--Pardonne-moi, Marguerite.--Pardonne-moi,
+cher enfant: le comte de Warwick et le duc m'y ont
+forcé.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--T'y ont forcé! Tu es roi, et l'on t'a
+forcé! Je rougis de t'entendre parler. Ah! malheureux
+lâche! tu nous as tous perdus, toi, ton fils et moi; tu
+t'es rendu tellement dépendant de la maison d'York,
+que tu ne régneras plus qu'avec sa permission. Qu'as-tu
+fait en transmettant la couronne à lui et à ses héritiers?
+tu as creusé toi-même ton tombeau, et tu t'y traîneras
+longtemps avant ton heure naturelle. Warwick est
+chancelier de l'État, et maître de Calais. Le sévère Faulconbridge
+commande le détroit. Le duc est fait protecteur
+du royaume, et tu crois être en sûreté! C'est la sûreté
+de l'agneau tremblant, quand il est au milieu des
+loups. Si j'eusse été là, moi, qui ne suis qu'une simple
+femme, leurs soldats m'auraient ballottée sur leurs
+lances avant que j'eusse consenti à un pareil acte. Mais
+tu préfères ta vie à ton honneur; et puisqu'il en est ainsi,
+je me sépare, Henri, de ta table et de ton lit, jusqu'à ce
+que je voie révoquer cet acte du parlement qui déshérite
+mon fils. Les lords du nord, qui ont abandonné tes
+drapeaux, suivront les miens dès qu'ils les verront déployés;
+et ils se déploieront, à ta grande honte, et pour
+la ruine entière de la maison d'York: c'est ainsi que je
+te quitte.--Viens, mon fils. Notre armée est prête: suis-moi,
+nous allons la joindre.</p>
+
+<p>LE ROI.--Arrête, chère Marguerite, et écoute-moi.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Tu n'as déjà que trop parlé, laisse-moi.</p>
+
+<p>LE ROI.--Mon cher fils Édouard, tu resteras avec moi.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Oui, pour être égorgé par ses ennemis!</p>
+
+<p>LE JEUNE PRINCE.--Quand je reviendrai vainqueur du
+champ de bataille, je reverrai Votre Grâce. Jusque-là je
+vais avec elle.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Viens, mon fils; partons, nous n'avons
+pas de moments à perdre.</p>
+
+<p class="mid">(La reine et le prince sortent.)</p>
+
+<p>LE ROI.--- Pauvre reine! Comme sa tendresse pour moi
+et pour son fils l'a poussée à s'emporter aux expressions
+de la fureur! Puisse-t-elle être vengée de ce duc orgueilleux,
+dont l'esprit hautain va sur les ailes du désir
+tourner autour de ma couronne, et, comme un aigle
+affamé, se nourrir de la chair de mon fils et de la
+mienne.--La désertion de ces trois lords tourmente
+mon âme. Je veux leur écrire, et tâcher de les apaiser
+par de bonnes paroles.--Venez, cousin; vous vous chargerez
+du message.</p>
+
+<p>EXETER.--Et j'espère les ramener tous à vous.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="mid">Un appartement dans le château de Sandal près de Wakefield,
+dans la province d'York.</p>
+
+<p class="mid"><i>Les fils du duc d'York</i>, RICHARD, ÉDOUARD, <i>paraissent
+avec</i> MONTAIGU.</p>
+
+<p>RICHARD.--Mon frère, quoique je sois le plus jeune,
+permettez-moi de parler....</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Non: je serai meilleur orateur que toi.</p>
+
+<p>MONTAIGU.--Mais j'ai des raisons fortes et entraînantes.</p>
+
+<p class="mid">(Entre York.)</p>
+
+<p>YORK.--Quoi! qu'y a-t-il donc? Mes enfants, mon
+frère, vous voilà en dispute? Quelle est votre querelle?
+comment a-t-elle commencé?</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Ce n'est point une querelle, c'est un léger
+débat.</p>
+
+<p>YORK.--Sur quoi?</p>
+
+<p>RICHARD.--Sur un point qui intéresse Votre Grâce et
+nous aussi; sur la couronne d'Angleterre, mon père,
+qui vous appartient.</p>
+
+<p>YORK.--A moi, mon fils? Non pas tant que Henri vivra.</p>
+
+<p>RICHARD.--Votre droit ne dépend point de sa vie ou
+de sa mort.</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Vous en êtes l'héritier dès à présent:
+jouissez donc de votre héritage. Si vous donnez à la maison
+de Lancastre le temps de respirer, à la fin elle vous
+devancera, mon père.</p>
+
+<p>YORK.--Je me suis engagé, par serment, à le laisser
+régner en paix.</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--On peut violer son serment pour un
+royaume. J'en violerais mille, moi, pour régner un an.</p>
+
+<p>RICHARD.--Non. Que le ciel préserve Votre Grâce de
+devenir parjure!</p>
+
+<p>YORK.--Je le serai, si j'emploie la guerre ouverte.</p>
+
+<p>RICHARD.--Je vous prouverai le contraire, si vous
+voulez m'écouter.</p>
+
+<p>YORK.--Tu ne le prouveras pas, mon fils; cela est impossible.</p>
+
+<p>RICHARD.--Un serment est nul dès qu'il n'est pas fait
+devant un vrai et légitime magistrat, qui ait autorité
+sur celui qui jure. Henri n'en avait aucune, son titre
+était usurpé; et puisque c'est lui qui vous a fait jurer de
+renoncer à vos droits, votre serment, milord, est vain
+et frivole. Ainsi, aux armes! et songez seulement, mon
+père, combien c'est une douce chose que de porter une
+couronne. Son cercle enferme tout le bonheur de l'Élysée,
+et tout ce que les poëtes ont imaginé de jouissances
+et de félicités. Pourquoi tardons-nous si longtemps? Je
+n'aurai point de repos que je ne voie la rose blanche
+que je porte, teinte du sang tiède tiré du coeur de Henri.</p>
+
+<p>YORK.--Richard, il suffit: je veux régner ou mourir.
+Mon frère, pars pour Londres à l'instant, et anime Warwick
+à cette entreprise.--Toi, Richard, va trouver le
+duc de Norfolk, et instruis-le secrètement de nos intentions.--Vous,
+Édouard, vous vous rendrez auprès de
+milord Cobham, qui s'armera de bon coeur avec tout le
+comté de Kent: c'est sur les gens de Kent que je compte
+le plus; car ils sont avisés, courtois, généreux et pleins
+d'ardeur.--Tandis que vous agirez ainsi, que me restera-t-il
+à faire que de chercher l'occasion de prendre
+les armes, sans que le roi ni personne de la maison de
+Lancastre pénètre mes desseins? (<i>Entre un messager</i>.)
+Mais, arrêtez donc.--Quelles nouvelles? Pourquoi arrives-tu
+si précipitamment?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--La reine, soutenue des comtes et des
+barons du nord, se prépare à vous assiéger ici dans votre
+château. Elle est tout près d'ici à la tête de vingt mille
+hommes: songez donc, milord, à fortifier votre château.</p>
+
+<p>YORK.--Oui, avec mon épée. Quoi! penses-tu qu'ils
+nous fassent peur?--Édouard, et vous, Richard, vous
+resterez près de moi.--Mon frère Montaigu va se rendre
+à Londres, pour avertir le noble Warwick, Cobham et
+nos autres amis, que nous avons laissés à titre de protecteurs
+auprès du roi, d'employer toute leur habileté à
+fortifier leur pouvoir, et de ne plus se lier au faible
+Henri et à ses serments.</p>
+
+<p>MONTAIGU.--Mon frère, je pars. Je les déciderai, n'en
+doutez pas; et je prends humblement congé de vous.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+
+<p class="mid">(Entrent sir John et sir Hugues Mortimer.)</p>
+
+<p>YORK.--Mes oncles sir John et sir Hugues Mortimer,
+vous arrivez bien à propos à Sandal: l'armée de la reine
+se propose de nous y assiéger.</p>
+
+<p>SIR JEAN.--Elle n'en aura pas besoin: nous irons la
+joindre dans la plaine.</p>
+
+<p>YORK.--Quoi! avec cinq mille hommes?</p>
+
+<p>RICHARD.--Oui, mon père; et avec cinq cents, s'il le faut.
+Leur général est une femme! Qu'avons-nous à craindre?</p>
+
+<p class="mid">(Une marche dans l'éloignement.)</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--J'entends déjà leurs tambours: rangeons
+nos gens et sortons à l'instant pour aller leur offrir le
+combat.</p>
+
+<p>YORK.--Cinq hommes contre vingt!--Malgré cette
+énorme inégalité, cher oncle, je ne doute pas de notre
+victoire. J'ai gagné en France plus d'une bataille où les
+ennemis étaient dix contre un. Pourquoi n'aurais-je pas
+aujourd'hui le même succès?</p>
+
+<p class="mid">(Une alarme, ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="mid">Plaine près du château de Sandal.</p>
+
+<p class="mid"><i>Alarme; excursions. Entrent</i> RUTLAND <i>et son</i>
+GOUVERNEUR.</p>
+
+<p>RUTLAND.--Ah! où fuirai-je? Où me sauverai-je de leurs
+mains? Ah! mon gouverneur, voyez, le sanguinaire
+Clifford vient à nous.</p>
+
+<p class="mid">(Entrent Clifford et des soldats.)</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Fuis, chapelain; ton état de prêtre te sauve
+la vie.--Mais pour le rejeton de ce maudit duc, dont le
+père a tué mon père, il mourra.</p>
+
+<p>LE GOUVERNEUR.--Et moi, milord, je lui tiendrai compagnie.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Soldats, emmenez-le.</p>
+
+<p>LE GOUVERNEUR.--Ah! Clifford, ne l'assassine pas, de
+peur que tu ne sois haï de Dieu et des hommes.</p>
+
+<p class="mid">(Les soldats l'entraînent de force. L'enfant reste pâmé de
+frayeur.)</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Allons.--Quoi! est-il déjà mort? ou est-ce
+la peur qui lui fait ainsi fermer les yeux?--Oh! je vais
+te les faire ouvrir.</p>
+
+<p>RUTLAND.--C'est ainsi que le lion affamé regarde le malheureux
+qui tremble sous ses griffes avides, c'est ainsi
+qu'il se promène insultant à sa proie, et c'est ainsi qu'il
+s'approche pour déchirer ses membres.--Ah! bon Clifford,
+tue-moi avec ton épée, mais non pas avec ce regard
+cruel et menaçant. Bon Clifford, écoute-moi avant que
+je meure: je suis trop peu de chose pour être l'objet de
+ta colère: venge-toi sur des hommes, et laisse-moi vivre.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Tu parles en vain, pauvre enfant. Le sang
+de mon père a fermé le passage par où tes paroles pourraient
+pénétrer.</p>
+
+<p>RUTLAND.--Eh bien! c'est au sang de mon père à le
+rouvrir: c'est un homme, Clifford, mesure-toi avec lui.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Eussé-je ici tous tes frères, leur vie et la
+tienne ne suffiraient pas pour assouvir ma vengeance.
+Non, quand je creuserais encore les tombeaux de tes
+pères, et que j'aurais pendu à des chaînes leurs cercueils
+pourris, ma fureur n'en serait pas ralentie, ni mon coeur
+soulagé. La vue de tout ce qui appartient à la maison
+d'York est une furie qui tourmente mon âme; et jusqu'à
+ce que j'aie extirpé leur race maudite, sans en laisser un
+seul au monde, je vis en enfer.--Ainsi donc....</p>
+
+<p class="mid">(Levant le bras.)</p>
+
+<p>RUTLAND.--Oh! laisse-moi prier un moment avant de
+recevoir la mort!--Ah! c'est toi que je prie, bon Clifford;
+aie pitié de moi.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Toute la pitié que peut t'accorder la pointe
+de mon épée.</p>
+
+<p>RUTLAND.--Jamais je ne t'ai fait aucun mal, pourquoi
+veux-tu me tuer?</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Ton père m'a fait du mal.</p>
+
+<p>RUTLAND.--Mais avant que je fusse né.--Tu as un fils,
+Clifford; pour l'amour de lui, aie pitié de moi, de crainte
+qu'en vengeance de ma mort, comme Dieu est juste, il
+ne soit aussi misérablement égorgé que moi. Ah! laisse-moi
+passer ma vie en prison; et à la première offense,
+tu pourras me faire mourir; mais à présent tu n'en as
+aucun motif.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Aucun motif? ton père a tué mon père:
+c'est pourquoi, meurs.</p>
+
+<p class="mid">(Il le poignarde.)</p>
+
+<p>RUTLAND.--<i>Dii faciant, laudis summa sit ista tuæ</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.</p>
+
+<p class="mid">(Il meurt.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Hall dit seulement que le jeune Rutland, alors âgé tout au
+plus de douze ans, ayant été trouvé par Clifford, dans une maison
+où il s'était caché, se jeta à ses pieds, et implora sa miséricorde,
+en levant vers lui ses mains jointes, <i>car la frayeur lui avait ôté la
+parole</i>. Le jeune comte de Rutland avait alors, non pas douze ans,
+mais dix-sept.</blockquote>
+
+<p>CLIFFORD.--Plantagenet! Plantagenet! j'arrive; et ce
+sang de ton fils, attaché à mon épée va s'y rouiller jusqu'à
+ce que ton sang figé avec celui-ci me détermine à
+les en faire disparaître tous deux.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="mid"><i>Alarme. Entre</i> YORK.</p>
+
+<p>YORK.--L'armée de la reine a vaincu; mes deux oncles
+ont été tués en défendant ma vie, et tous mes partisans
+tournent le dos à l'ennemi acharné, et fuient comme les
+vaisseaux devant les vents, ou comme des agneaux que
+poursuivent des loups affamés.--Mes fils!... Dieu sait ce
+qu'ils sont devenus. Mais je sais bien que, vivants ou
+morts, ils se sont comportés en homme nés pour la
+gloire. Trois fois Richard s'est ouvert un passage jusqu'à
+moi, en me criant: <i>Courage! mon père, combattons jusqu'à
+la fin</i>. Et trois fois aussi Édouard m'a joint, son épée
+toute rouge, teinte jusqu'à la garde du sang de ceux qui
+l'avaient combattu, et lorsque les plus intrépides guerriers
+se retiraient, Richard criait: <i>Chargez, ne lâchez pas
+un pied de terrain</i>; il criait encore: <i>Une couronne ou un
+glorieux tombeau! un sceptre, ou un sépulcre en ce monde!</i>
+C'est alors que nous avons chargé de nouveau: mais,
+hélas! nous avons encore reculé;--comme j'ai vu un
+cygne s'efforcer inutilement de nager contre le courant,
+et s'épuiser à combattre les flots qui le maîtrisaient.--Mais
+qu'entends-je! (<i>Courte alarme derrière le théâtre</i>.)
+Écoutons! nos terribles vainqueurs continuent la poursuite;
+et je suis trop affaibli, et je ne peux fuir leur fureur;
+et eussé-je encore toutes mes forces, je ne leur
+échapperais pas. Le sable qui mesurait ma vie a été
+compté: il faut rester ici; c'est ici que ma vie doit finir.
+(<i>Entrent la reine Marguerite, Clifford, Northumberland, soldats</i>.)
+Viens, sanguinaire Clifford.--Farouche Northumberland!
+me voilà pour servir de but à vos coups; je les
+attends de pied ferme.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Rends-toi à notre merci, orgueilleux
+Plantagenet.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Oui, et tu auras merci tout juste comme
+ton bras sans pitié l'a faite à mon père. Enfin Phaéton
+est tombé de son char, et le soir est arrivé à l'heure de
+midi.</p>
+
+<p>YORK.--De mes cendres comme de celles du phénix
+peut sortir l'oiseau qui me vengera sur vous tous. Dans
+cet espoir, je lève les yeux vers le ciel, et je brave tous
+les maux que vous pourrez me faire subir. Eh bien! que
+n'avancez-vous? Quoi! vous êtes une multitude et vous
+avez peur!</p>
+
+<p>CLIFFORD.--C'est ainsi que les lâches commencent à
+combattre, quand ils ne peuvent plus fuir: ainsi la colombe
+attaque de son bec les serres du faucon qui la
+déchire: ainsi les voleurs sans ressource, et désespérant
+de leur vie, accablent le prévôt de leurs invectives.</p>
+
+<p>YORK.--O Clifford, recueille-toi un moment, et dans ta
+pensée rappelle ma vie entière; et alors, si tu le peux,
+regarde-moi pour rougir de tes paroles, et mords cette
+langue qui accuse de lâcheté celui dont l'aspect menaçant
+t'a fait jusqu'ici trembler et fuir.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Je ne m'amuserai pas à disputer avec toi
+de paroles: mais nous allons jouter de coups, quatre
+pour un!</p>
+
+<p class="mid">(Il tire son épée.)</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Arrête, vaillant Clifford! Pour mille raisons,
+je veux prolonger encore un peu la vie de ce traître.--La
+rage le rend sourd.--Parle-lui, Northumberland.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Arrête, Clifford: ne lui fais pas
+l'honneur de t'exposer à avoir le doigt piqué, pour lui
+percer le coeur. Quand un roquet montre les dents,
+quelle valeur y a-t-il à mettre la main dans sa gueule,
+lorsqu'on pourrait le repousser avec le pied? Le droit de
+la guerre est d'user de tous ses avantages; et ce n'est
+point faire brèche à l'honneur que de se mettre dix
+contre un.</p>
+
+<p class="mid">(Ils se jettent sur York, qui se débat.)</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Oui, oui, c'est ainsi que se débat l'oiseau
+dans le lacet.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--C'est ainsi que s'agite le lapin
+dans le piége.</p>
+
+<p class="mid">(York est fait prisonnier.)</p>
+
+<p>YORK.--Ainsi triomphent les brigands sur la proie
+qu'ils ont conquise; ainsi succombe l'honnête homme
+attaqué en nombre inégal par des voleurs.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Maintenant, madame, qu'ordonnez-vous
+de lui?</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Braves guerriers, Clifford, Northumberland,
+il faut le placer sur ce tertre de terre, lui qui les
+bras étendus voulait atteindre les montagnes, et n'a fait
+avec sa main que traverser leur ombre.--Quoi, c'était
+donc vous qui vouliez être roi d'Angleterre? C'était donc
+vous qui triomphiez dans notre parlement, et nous faisiez
+entendre un discours sur votre naissance? Où est
+maintenant votre potée d'enfants, pour vous soutenir?
+Votre pétulant Édouard et votre robuste George? Où
+est-il, ce vaillant miracle des bossus, votre petit Dicky,
+dont la voix toujours grondante animait son papa à la
+révolte? Où est-il aussi votre bien-aimé Rutland? Voyez,
+York, j'ai teint ce mouchoir dans le sang que le brave
+Clifford a fait sortir avec la pointe de son épée du sein
+de cet enfant; et si vos yeux peuvent pleurer sa mort,
+tenez, je vous le présente, pour en essuyer vos larmes.
+Hélas! pauvre York! si je ne vous haïssais pas mortellement,
+je plaindrais l'état misérable où je vous vois!
+Je t'en prie, York, afflige-toi pour me réjouir. Frappe du
+pied, enrage, désespère-toi, que je puisse chanter et
+danser. Quoi! le feu de ton coeur a-t-il tellement desséché
+tes entrailles, qu'il ne puisse couler une larme pour la
+mort de Rutland? D'où te vient ce calme? Tu devrais
+être furieux, et c'est pour te rendre furieux que je t'insulte
+ainsi. Mais je le vois; tu veux que je te paye pour
+me divertir: York ne sait parler que quand il porte une
+couronne.--Une couronne pour York.--Et vous, lords,
+inclinez-vous bien bas devant lui.--Tenez-lui les mains,
+tandis que je vais le couronner. (<i>Elle lui place sur la tête
+une couronne du papier</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>). Mais, vraiment, à présent il a
+l'air d'un roi. Oui, voilà celui qui s'est emparé du trône
+de Henri; voilà celui qui s'était fait adopter par lui pour
+son héritier.--Mais comment se fait-il donc que le grand
+Plantagenet soit couronné sitôt, au mépris de son serment
+solennel? Je croyais, moi, que tu ne devais être
+roi qu'après que notre roi Henri aurait serré la main à
+la mort; et vous voulez ceindre votre tête de la gloire
+de Henri, et ravir à son front le diadème dès à présent,
+pendant sa vie, et contre votre serment sacré! Oh! c'est
+aussi un crime trop impardonnable! Allons, faites tomber
+cette couronne, et avec elle sa tête, et qu'il suffise
+d'un clin d'oeil pour le mettre à mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Ces détails, dont le fond est rapporté par Hollinshed, d'après
+quelques chroniques, et en particulier celle de <i>Whetamstede</i>, ne
+sont pas dans Hall qui dit que la couronne de papier ne fut placée
+sur la tête d'York qu'après sa mort. Quant à la circonstance du
+mouchoir trempé dans le sang de Rutland, elle paraît être une
+invention de l'auteur de la pièce originale, quel qu'il soit.</blockquote>
+
+<p>CLIFFORD.--Cet office me regarde, en mémoire de mon
+père.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Non, arrête encore: écoutons-le pérorer.</p>
+
+<p>YORK.--Louve de France, mais pire que les loups de
+France; toi dont la langue est plus envenimée que la
+dent de la vipère, qu'il sied mal à ton sexe de triompher,
+comme une amazone effrontée, des malheurs de ceux
+qu'enchaîne la fortune! Si ton visage n'était pas immobile
+comme un masque, et accoutumé à l'impudence par
+l'habitude des mauvaises actions, j'essayerais de te faire
+rougir, reine présomptueuse: te dire seulement d'où tu
+viens, de qui tu sors, c'en serait assez pour te couvrir
+de honte, s'il te restait quelque sentiment de honte. Ton
+père, qui se pare des titres de roi de Naples, des Deux-Siciles
+et de Jérusalem, n'a pas le revenu d'un métayer
+anglais. Est-ce donc ce monarque indigent qui t'a appris
+à insulter? Cela est bien inutile et ne te convient pas,
+reine insolente! à moins qu'il ne te faille vérifier le proverbe,
+qu'un mendiant sur un cheval le pousse jusqu'à
+ce qu'il crève. C'est la beauté qui souvent fait l'orgueil
+des femmes. Mais Dieu sait que ta part en est petite.
+C'est la vertu qui les fait le plus admirer. Le contraire
+t'a rendue un objet d'étonnement. C'est par la décence et
+la douceur qu'elles deviennent comme divines; et c'est
+par l'absence de ces qualités que tu es abominable. Tu
+es l'opposé de tout bien, comme les antipodes le sont du
+lieu que nous habitons, comme le sud l'est du septentrion.
+Oh! coeur de tigresse, caché sous la forme d'une
+femme! Comment, après avoir teint ce linge du sang
+vital d'un enfant pour en essuyer les larmes de son père,
+peux-tu porter encore la figure d'une femme? Les
+femmes sont douces, sensibles, pitoyables et d'un coeur
+facile à fléchir; et toi, tu es féroce, implacable, dure
+comme la roche, inflexible et sans remords. Tu m'excitais
+à la fureur; eh bien! tu as ce que tu désirais. Tu
+voulais me voir pleurer; eh bien! tu as ce que tu voulais;
+car la fureur des vents amasse d'interminables
+ondées, et, dès qu'elle se ralentit, commence la pluie.
+Ces pleurs sont les obsèques de mon cher Rutland; et
+chaque larme crie vengeance sur sa mort... contre toi,
+barbare Clifford... et toi, perfide Française.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Je m'en veux; mais ses douleurs
+m'émeuvent au point que j'ai de la peine à retenir mes
+larmes.</p>
+
+<p>YORK.--Des cannibales affamés eussent craint de toucher
+à un visage comme celui de mon fils, et n'eussent
+pas voulu le souiller de sang; mais vous êtes plus inhumains,
+plus inexorables; oh! dix fois plus que les tigres
+de l'Hyrcanie. Vois, reine impitoyable; vois les larmes
+d'un malheureux père: ce linge que tu as trempé dans
+le sang de mon cher enfant, vois, j'en lave le sang avec
+mes larmes; tiens, reprends-le, et va te vanter de ce que
+tu as fait. (<i>Il lui rend le mouchoir</i>.) Si tu racontes, comme
+elle est, cette histoire, sur mon âme, ceux qui l'entendront
+lui donneront des larmes: oui, mes ennemis
+même verseront des larmes abondantes, et diront: Hélas!
+ce fut un lamentable événement.--Allons, reprends
+ta couronne, et ma malédiction avec elle; et puisses-tu,
+quand tu en auras besoin, trouver la consolation que je
+reçois de ta cruelle main! Barbare Clifford! ôte-moi du
+monde! Que mon âme s'envole aux cieux, et que mon
+sang retombe sur vos têtes!</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Il aurait massacré toute ma famille,
+que je ne pourrais pas, dût-il m'en coûter la vie,
+m'empêcher de pleurer avec lui, en voyant combien la
+douleur domine profondément son âme.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Quoi! tu en viens aux larmes, milord
+Northumberland?--Songe seulement aux maux qu'il
+nous a faits à tous, et cette pensée séchera bientôt tes
+tendres pleurs.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Voilà pour accomplir mon serment, voilà
+pour la mort de mon père.</p>
+
+<p class="mid">(Le perçant de son épée.)</p>
+
+<p>MARGUERITE, <i>lui portant aussi un coup d'épée</i>.--Et voilà
+pour venger le droit de notre bon roi.</p>
+
+<p>YORK.--Ouvre-moi les portes de ta miséricorde, Dieu
+de clémence! Mon âme s'envole par ces blessures pour
+aller vers toi.</p>
+
+<p class="mid">(Il meurt.)</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Abattez sa tête, et placez-la sur les portes
+d'York: de cette manière York dominera sa ville d'York.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br>
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="mid">Plaine voisine de la Croix de Mortimer dans le comté d'Hereford.</p>
+
+<p class="mid"><i>Tambours; entrent</i> ÉDOUARD ET RICHARD <i>en marche
+avec leurs troupes</i>.</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--J'ignore comment notre auguste père aura
+pu échapper, et même s'il aura pu échapper ou non à
+la poursuite de Clifford et de Northumberland. S'il avait
+été pris, nous en aurions appris la nouvelle; s'il avait
+été tué, le bruit nous en serait aussi parvenu; mais s'il
+avait échappé, il me semble aussi que nous aurions dû
+recevoir le consolant avis de son heureuse fuite. Comment
+se trouve mon frère? pourquoi est-il si triste?</p>
+
+<p>RICHARD.--Je n'aurai point de joie que je ne sache ce
+qu'est devenu notre très-valeureux père. Je l'ai vu dans
+la bataille renversant tout sur son passage; j'ai observé
+comme il cherchait à écarter Clifford, et à l'attirer seul.
+Il m'a paru se conduire au plus fort de la mêlée, comme
+un lion au milieu d'un troupeau de boeufs, ou un ours
+entouré de chiens qui, lorsque quelques-uns d'entre
+eux atteints de sa griffe ont poussé des cris de douleur,
+se tiennent éloignés, aboyant contre lui. Tel était notre
+père au milieu de ses ennemis: ainsi les ennemis fuyaient
+mon redoutable père. C'est, à mon avis, gagner assez de
+gloire que d'être ses fils.--Vois comme l'aurore ouvre
+ses portes d'or et prend congé du soleil radieux. Comme
+elle ressemble au printemps de la jeunesse! au jeune
+homme qui s'avance gaiement vers celle qu'il aime!</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Mes yeux sont-ils éblouis, ou vois-je en
+effet trois soleils?</p>
+
+<p>RICHARD.--Ce sont trois soleils brillants, trois soleils
+bien entiers: non pas un soleil coupé par les nuages,
+car, distincts l'un de l'autre, ils brillent dans un ciel
+clair et blanchâtre. Voyez, voyez, ils s'unissent, se confondent
+et semblent s'embrasser, comme s'ils juraient
+ensemble une ligue inviolable: à présent ils ne forment
+plus qu'un seul astre, qu'un seul flambeau, qu'un seul
+soleil.--Sûrement le ciel nous veut représenter par là
+quelque événement.</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--C'est bien étrange: jamais on n'ouït parler
+d'une telle chose. Je pense qu'il nous appelle, mon
+frère, au champ de bataille: afin que nous, enfants du
+brave Plantagenet, déjà brillants séparément par notre
+mérite, nous unissions nos splendeurs pour luire sur
+la terre, comme ce soleil sur le monde. Quel que soit
+ce présage, je veux désormais porter sur mon bouclier
+trois soleils radieux.</p>
+
+<p>RICHARD.--Portez-y plutôt trois filles, car, avec votre
+permission, vous aimez mieux les femelles que les mâles.
+(<i>Entre un messager</i>.) Qui es-tu, toi, dont les sombres regards
+annoncent quelques tristes récits suspendus au
+bout de ta langue?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Ah! je viens d'être le triste témoin du
+meurtre du noble duc d'York, votre auguste père, et
+mon excellent maître.</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Oh! n'en dis pas davantage: j'en ai trop
+entendu.</p>
+
+<p>RICHARD.--Raconte-moi comment il est mort: je veux
+tout entendre.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Environné d'un grand nombre d'ennemis,
+il leur faisait face à tous; semblable au héros, espoir
+de Troie, s'opposant aux Grecs qui voulaient entrer
+dans la ville. Mais Hercule même doit succomber sous
+le nombre; et plusieurs coups redoublés de la plus petite
+cognée tranchent et abattent le chêne le plus dur et le
+plus vigoureux. Saisi par une foule de mains, votre père
+a été dompté; mais il n'a été percé que par le bras furieux
+de l'impitoyable Clifford, et par la reine. Elle lui a
+mis par grande dérision une couronne sur la tête: elle
+l'a insulté de ses rires; et lorsque de douleur il s'est mis
+à pleurer, cette reine barbare lui a offert, pour essuyer
+son visage, un mouchoir trempé dans le sang innocent
+de l'aimable et jeune Rutland, égorgé par l'affreux
+Clifford. Enfin, après une multitude d'outrages et d'affronts
+odieux, ils lui ont tranché la tête, et l'ont placée
+sur les portes d'York, où elle offre le plus affligeant
+spectacle que j'aie jamais vu.</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Cher duc d'York, appui sur qui nous nous
+reposions, à présent que tu nous es enlevé, nous n'avons
+plus de soutien ni d'appui.--O Clifford! insolent Clifford,
+tu as détruit la fleur des chevaliers de l'Europe! et ce
+n'est que par trahison que tu l'as abattu: seul contre
+toi seul, il t'aurait vaincu.--Ah! maintenant la demeure
+de mon âme lui est devenue une prison; oh! qu'elle
+voudrait s'en affranchir avant que ce corps pût, enfermé
+sous la terre, y trouver le repos! jamais, à compter de
+ce moment, je ne puis plus goûter aucune joie; jamais,
+jamais je ne connaîtrai plus la joie.</p>
+
+<p>RICHARD.--Je ne puis pleurer. Tout ce que mon corps
+contient d'humidité peut à peine suffire à calmer le
+brasier qui brûle mon coeur, et ma langue ne le peut
+délivrer du poids qui le surcharge, car le souffle qui
+pousserait mes paroles au dehors est employé à exciter
+les charbons qui embrasent mon sein et le dévorent de
+flammes qu'éteindraient les larmes. Pleurer, c'est diminuer
+la profondeur de la douleur: aux enfants donc les
+pleurs; et à moi le fer et la vengeance!--Richard, je
+porte ton nom, je vengerai ta mort, ou je mourrai environné
+de gloire pour l'avoir tenté.</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Ce vaillant duc t'a laissé son nom: il me
+laisse à moi sa place et son duché.</p>
+
+<p>RICHARD.--Allons, si tu es vraiment l'enfant de cet
+aigle royal, prouve ta race en regardant fixement le soleil.
+Au lieu de sa place et de son duché, dis le trône et
+le royaume: ils sont à toi, ou tu n'es pas son fils.</p>
+
+<p class="mid">(Une marche. Entrent Warwick, Montaigu, suivis de leur armée.)</p>
+
+<p>WARWICK.--Eh bien, mes beaux seigneurs, où en
+êtes-vous? Quelles nouvelles avez-vous reçues?</p>
+
+<p>RICHARD.--Illustre Warwick, s'il fallait vous redire
+nos funestes nouvelles, et recevoir à chaque mot un
+coup de poignard dans notre coeur, jusqu'à la fin du
+récit, nous souffririons moins de ces blessures que de
+ces cruelles paroles. O valeureux lord, le duc d'York est
+tué!</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--O Warwick! Warwick! ce Plantagenet qui
+t'aimait aussi chèrement que le salut de son âme a été
+mis à mort par le cruel lord Clifford!</p>
+
+<p>WARWICK.--Il y a déjà dix jours que j'ai noyé de mes
+larmes cette douloureuse nouvelle; et aujourd'hui, pour
+mettre le comble à vos malheurs, je viens vous instruire
+des événements qui l'ont suivie. Après le sanglant combat
+livré à Wakefield, où votre brave père a rendu son
+dernier soupir, des nouvelles apportées avec toute la
+promptitude des plus rapides courriers m'instruisirent
+de votre perte et de sa mort. J'étais alors à Londres, tenant
+le roi sous ma garde: j'ai mis mes soldats sur pied,
+j'ai rassemblé une foule d'amis; et me trouvant en
+forces, à ce que j'imaginais, j'ai marché vers Saint-Albans
+pour intercepter la reine, me couvrant toujours de
+la présence du roi que je conduisais avec moi: car des
+espions m'avaient averti que la reine venait avec la résolution
+d'anéantir le dernier décret que nous avons
+fait arrêter en parlement, relativement au serment du
+roi Henri et à votre succession.--Pour abréger; nous
+nous sommes rencontrés à Saint-Albans: nos deux armées
+se sont jointes, et l'on a opiniâtrement combattu
+des deux côtés.... Mais soit que la froideur du roi, qui
+regardait sans nulle colère sa belliqueuse épouse, ait
+éteint la vindicative fureur de mes soldats; soit que ce
+fût en effet la nouvelle du succès récent de la reine, ou
+l'extraordinaire effroi que leur causait la cruauté de
+Clifford, qui foudroie ses prisonniers des mots de sang
+et de mort; c'est ce que je ne peux juger: mais la vérité,
+en un mot, c'est que les armes de nos ennemis
+allaient et venaient comme l'éclair, et que celles de nos
+soldats, semblables au vol indolent de l'oiseau de nuit,
+ou au fléau d'un batteur paresseux, tombaient avec mollesse,
+comme si elles eussent frappé des amis. J'ai essayé
+de les ranimer par la justice de notre cause, par la
+promesse d'une haute paye et de grandes récompenses,
+mais en vain. Ils n'avaient pas le coeur au combat, et ne
+nous offraient aucune espérance de gagner la victoire;
+nous avons fui, le roi auprès de la reine, et nous, le lord
+George, votre frère, Norfolk et moi, nous sommes
+accourus en toute hâte et ventre à terre, pour vous
+rejoindre, car on nous avait appris que vous étiez ici
+sur les frontières, occupés à rassembler une autre armée
+pour livrer un nouveau combat.</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Cher Warwick, où est le duc de Norfolk?
+Apprenez-nous encore quand mon frère est revenu de
+Bourgogne en Angleterre.</p>
+
+<p>WARWICK.--Le duc est à six milles d'ici environ, avec
+ses troupes.--Quant à votre frère, la duchesse de Bourgogne,
+votre bonne tante, l'a renvoyé ces jours derniers
+avec un renfort de soldats, bien nécessaire dans cette
+guerre.</p>
+
+<p>RICHARD.--Il fallait que la partie fût bien inégale,
+lorsque le vaillant Warwick a fui. Je lui ai souvent entendu
+attribuer la gloire d'avoir poursuivi l'ennemi; mais
+jamais, jusqu'à aujourd'hui, le scandale d'une retraite.</p>
+
+<p>WARWICK.--Et tu n'auras point par moi de scandale,
+Richard; tu apprendras que mon bras si vigoureux peut
+enlever le diadème de la tête du faible Henri, et arracher
+de sa main le sceptre du pouvoir imposant, fût-il
+aussi intrépide, aussi renommé dans la guerre, qu'il est
+connu par sa faiblesse, et son amour pour la paix et la
+prière.</p>
+
+<p>RICHARD.--Je le sais bien: Warwick, ne t'offense pas;
+c'est l'amour que je porte à ta gloire qui m'a fait parler
+ainsi. Mais, dans ces temps de crise, quel parti prendre?
+Faut-il jeter de côté cette armure de fer, pour nous envelopper
+dans de noirs manteaux de deuil, et compter
+des <i>ave Maria</i> sur nos chapelets? Ou bien, chargerons-nous
+nos armes vengeresses de dire notre dévotion aux
+casques de nos ennemis? Si vous êtes pour ce dernier
+parti, dites oui, et partons, milords.</p>
+
+<p>WARWICK.--C'est pour cela que Warwick est venu
+vous chercher, et c'est pour cela que vient mon frère
+Montaigu. Suivez-moi, lords. Cette reine hautaine et
+insultante, aidée de Clifford et du superbe Northumberland,
+et de plusieurs autres fiers oiseaux du même plumage,
+a manié comme la cire ce roi flexible et docile. Il
+vous a, avec serment, acceptés pour ses successeurs; son
+serment est enregistré dans les dépôts du parlement; et
+dans ce moment toute la bande est allée à Londres,
+pour annuler son engagement, et tout ce qui pourrait
+faire un titre contre la maison de Lancastre. Leur armée,
+je pense, est forte de trente mille hommes. Eh
+bien, si le secours qu'amène Norfolk, avec ma troupe,
+et tous les amis que tu pourras nous procurer, brave
+comte des Marches, parmi les fidèles Gallois, monte seulement
+à vingt-cinq mille hommes, alors, en route!
+nous marchons vigoureusement sur Londres; et remontés
+sur nos coursiers écumants, nous crierons encore
+une fois: Chargez l'ennemi; mais jamais on ne nous
+reverra tourner le dos et fuir.</p>
+
+<p>RICHARD.--Oui, maintenant je puis le croire, c'est le
+grand Warwick que j'entends. Qu'il ne vive pas un jour
+de plus, celui qui criera <i>Retraite</i>, lorsque Warwick lui
+ordonnera de tenir ferme!</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Lord Warwick, je veux m'appuyer sur ton
+épaule; et si tu viens à tomber (Dieu ne permette pas
+que nous voyions arriver une pareille heure!), il faudra
+qu'Édouard tombe aussi, danger dont me préserve le
+Ciel!</p>
+
+<p>WARWICK.--Tu n'es plus comte des Marches, mais duc
+d'York. Après ce titre, le premier est celui de souverain
+de l'Angleterre. Tu seras proclamé roi d'Angleterre dans
+tous les bourgs que nous traverserons; et quiconque ne
+jettera pas son chaperon en l'air en signe de joie payera
+de sa tête son offense.--Roi Édouard,--vaillant Richard,--Montaigu,
+ne restons pas ici plus longtemps à rêver la
+gloire; que les trompettes sonnent, et courons à notre
+tâche.</p>
+
+<p>RICHARD.--Ton coeur, Clifford, fût-il aussi dur que
+l'acier (et tes actions ont assez montré qu'il était de fer),
+je cours le percer, ou te livrer le mien.</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Allons, battez, tambours. Dieu et saint
+George avec nous!</p>
+
+<p class="mid">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>WARWICK.--Eh bien, quelles nouvelles?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Le duc de Norfolk m'envoie pour vous
+annoncer que la reine s'avance avec une puissante armée:
+il désire votre présence pour prendre promptement
+ensemble une résolution.</p>
+
+<p>WARWICK.--Tout va donc à souhait! Braves guerriers,
+marchons.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="mid">Devant York.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE,
+LE PRINCE DE GALLES; CLIFFORD, NORTHUMBERLAND,
+<i>suivis de soldats</i>.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Soyez le bienvenu, mon seigneur, dans
+cette belle ville d'York. Là-bas est la tête de ce mortel
+ennemi qui cherchait à se parer de votre couronne. Cet
+objet ne réjouit-il pas votre coeur?</p>
+
+<p>LE ROI.--Comme la vue des rochers réjouit celui qui
+craint d'y échouer.--Cet aspect soulève mon âme. Retiens
+ta vengeance, ô Dieu juste! Je n'en suis point coupable,
+et je n'ai pas consenti à violer mon serment.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Mon gracieux souverain, il faut mettre de
+côté cette excessive douceur, cette dangereuse pitié. A
+qui le lion jette-t-il de doux regards? ce n'est pas à l'animal
+qui veut usurper son antre. Quelle est la main que
+lèche l'ours des forêts? ce n'est pas celle du ravisseur
+qui lui enlève ses petits sous ses yeux. Qui échappe au
+dard homicide du serpent caché sous l'herbe? ce n'est
+pas celui qui le foule sous ses pieds; le plus vil reptile se
+retourne contre le pied qui l'écrase, et la colombe se sert
+de son bec pour défendre sa couvée. L'ambitieux York
+aspirait à ta couronne, et tu conservais ton visage bienveillant,
+tandis qu'il fronçait un sourcil irrité! Lui, qui
+n'était que duc, voulait faire son fils roi, et en père tendre
+agrandir la fortune de ses enfants; et toi qui es roi,
+que le Ciel a béni d'un fils riche en mérite, tu consentis
+à le déshériter! ce qui faisait voir en toi un père sans
+tendresse. Les créatures privées de raison nourrissent
+leurs enfants; et malgré la terreur que leur imprime
+l'aspect de l'homme, qui ne les a vus, pour protéger
+leurs tendres petits, employer jusqu'aux ailes qui souvent
+ont servi à leur fuite, pour combattre l'ennemi qui
+escaladait leur nid, exposant leur propre vie pour la défense
+de leurs enfants? Pour votre honneur, mon souverain,
+prenez exemple d'eux. Ne serait-ce pas une chose
+déplorable, que ce noble enfant perdit les droits de sa
+naissance par la faute de son père, et pût dire dans la
+suite à son propre fils: «Ce que mon bisaïeul et mon
+aïeul avaient acquis, mon insensible père l'a sottement
+abandonné à un étranger.» Ah! quelle honte ce serait!
+Jette les yeux sur cet enfant; et que ce mâle visage, où
+se lit la promesse d'une heureuse fortune, arme ton âme
+trop molle de la force nécessaire pour retenir ton bien,
+et laisser à ton fils ce qui t'appartient.</p>
+
+<p>LE ROI.--Clifford s'est montré très-bon orateur, et ses
+arguments sont pleins de force. Mais, Clifford, réponds,
+n'as-tu jamais ouï dire que le bien mal acquis ne pouvait
+prospérer? ont-ils toujours été heureux les fils dont le
+père est allé aux enfers pour avoir amassé des trésors<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>?
+Je laisserai pour héritage à mon fils mes bonnes actions;
+et plût à Dieu que mon père ne m'en eût pas laissé d'autre,
+car la possession de tout le reste est à si haut prix,
+qu'il en coûte mille fois plus de peine pour le conserver,
+que sa possession ne donne de plaisir. Ah! cousin York,
+je voudrais que tes amis connussent combien mon coeur
+est navré de voir là ta tête.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> Allusion au proverbe anglais: <i>Heureux l'enfant dont le père est
+allé au diable</i>.</blockquote>
+
+<p>MARGUERITE.--Mon seigneur, ranimez votre courage:
+nos ennemis sont à deux pas, et cette mollesse décourage
+vos partisans.--Vous avez promis la chevalerie à votre
+brave fils; tirez votre épée, et armez-le sur-le-champ.--Édouard,
+à genoux.</p>
+
+<p>LE ROI.--Édouard Plantagenet, lève-toi chevalier, et
+retiens cette leçon: Tire ton épée pour la justice.</p>
+
+<p>LE JEUNE PRINCE.--Mon gracieux père, avec votre royale
+permission, je la tirerai en héritier présomptif de la couronne,
+et l'emploierai dans cette querelle jusqu'à la
+mort.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--C'est parler en prince bien appris.</p>
+
+<p class="mid">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Augustes commandants, tenez-vous
+prêts; Warwick s'avance à la tête d'une armée de trente
+mille hommes, et il est accompagné du duc d'York, qu'il
+proclame roi dans toutes les villes qu'il traverse: on
+court en foule se joindre à lui. Rangez votre armée, car
+ils sont tout près.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Je désirerais que Votre Altesse voulût bien
+quitter le champ de bataille; la reine est plus sûre de
+vaincre en votre absence.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Oui, mon bon seigneur, laissez-nous à
+notre fortune.</p>
+
+<p>LE ROI.--Quoi! votre fortune est aussi la mienne: je
+veux rester.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Restez donc avec la résolution de
+combattre.</p>
+
+<p>LE JEUNE PRINCE.--Mon royal père, animez donc ces
+nobles lords, et inspirez le courage à ceux qui combattent
+pour vous défendre; tirez votre épée, mon bon père,
+et criez: <i>saint George</i>!</p>
+
+<p class="mid">(Entrent Édouard, Richard, George, Warwick, Norfolk,
+Montaigu et des soldats.)</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Eh bien, parjure Henri, viens-tu demander
+la grâce à genoux, et placer ton diadème sur ma tête, ou
+courir les mortels hasards d'un combat?</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Va gourmander tes complaisants, insolent
+jeune homme: te convient-il de t'exprimer avec
+cette audace devant ton maître et ton roi légitime?</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--C'est moi qui suis son roi, et c'est à lui de
+fléchir le genou. Il m'a, de son libre consentement,
+adopté pour son héritier; mais depuis, il a violé son serment:
+car j'apprends que vous (qui êtes le véritable roi,
+quoique ce soit lui qui porte la couronne) vous lui avez
+fait, dans un nouvel acte du parlement, effacer mon
+nom, pour y substituer celui de son fils.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Et c'est aussi la raison qui le lui a fait faire:
+qui doit succéder au père, si ce n'est le fils?</p>
+
+<p>RICHARD.--Vous voilà, boucher?--Oh! je ne peux parler.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Oui, bossu, je suis ici pour te répondre, à
+toi, et à tous les audacieux de ton espèce.</p>
+
+<p>RICHARD.--C'est toi qui as tué le jeune Rutland. N'est-ce
+pas toi?</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Oui, et le vieux York aussi; et cependant
+je ne suis pas encore satisfait.</p>
+
+<p>RICHARD.--Au nom de Dieu, lords, donnez le signal du
+combat.</p>
+
+<p>WARWICK.--Eh bien, que réponds-tu, Henri? Veux-tu
+céder la couronne?</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Quoi! qu'est-ce donc, Warwick? vous
+avez la langue bien longue; osez-vous bien parler?
+Lorsque vous et moi nous nous sommes mesurés à Saint-Albans,
+vos jambes vous ont mieux servi que vos bras.</p>
+
+<p>WARWICK.--C'était alors mon tour à fuir; aujourd'hui
+c'est le tien.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Tu en as dit autant avant le dernier combat,
+et tu n'en a pas moins fui.</p>
+
+<p>WARWICK.--Ce n'est pas votre valeur, Clifford, qui m'y
+a forcé.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Et ce n'est pas votre courage qui
+vous a donné l'audace de tenir ferme.</p>
+
+<p>RICHARD.--Northumberland, toi, je te respecte.--Mais
+rompons cette conférence.... car j'ai peine à contenir les
+mouvements de mon coeur, gonflé de rage contre ce
+Clifford, ce cruel bourreau d'enfants.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--J'ai tué ton père: le prends-tu pour un
+enfant?</p>
+
+<p>RICHARD.--Tu l'as assassiné en lâche, en vil traître,
+comme tu avais tué notre jeune frère Rutland. Mais avant
+que le soleil se couche, je te ferai maudire ton action.</p>
+
+<p>LE ROI.--Finissez ces discours, milords, et écoutez-moi.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Que ce soit donc pour les défier, ou
+garde le silence.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je te prie, ne donne pas des entraves à ma
+langue. Je suis roi, et j'ai le privilége de parler.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Mon souverain, la plaie qui a amené cette
+entrevue ne peut se guérir par des paroles: restez donc
+en paix.</p>
+
+<p>RICHARD.--Tire donc l'épée, bourreau. Par celui qui
+nous a tous créés, je suis intimement persuadé que tout
+le courage de Clifford réside dans sa langue.</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Parle, Henri: jouirai-je de mon droit ou
+non? Des milliers d'hommes ont déjeuné ce matin qui
+ne dîneront pas, si tu ne cèdes à l'instant la couronne.</p>
+
+<p>WARWICK.--Si tu la refuses, que leur sang retombe
+sur ta tête! car c'est pour la justice qu'York se revêt de
+son armure.</p>
+
+<p>LE JEUNE PRINCE.--Si la justice est ce que Warwick
+appelle de ce nom, il n'y a plus d'injustice dans le
+monde, et tout dans l'univers est juste.</p>
+
+<p>RICHARD.--Quel que soit ton père, c'est bien là ta mère
+(<i>montrant la reine</i>); car, je le vois bien, tu as la langue
+de ta mère.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Toi, tu ne ressembles ni à ton père ni à
+ta mère: odieux et difforme, tu as été marqué par la
+destinée comme d'un signe d'infamie qui instruit à t'éviter
+comme le crapaud venimeux, ou le dard redouté
+du lézard.</p>
+
+<p>RICHARD.--Vil plomb de Naples, caché sous l'or de
+l'Angleterre, toi dont le père porte le titre de roi, comme
+si un canal pouvait s'appeler la mer, ne rougis-tu pas,
+connaissant ton origine, de laisser ta langue déceler la
+bassesse native de ton coeur?</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Je donnerais mille couronnes d'un fouet
+de paille, pour faire rentrer en elle-même cette effrontée
+coquine.--Hélène de Grèce était cent fois plus belle que
+toi, quoique ton mari puisse être un Ménélas; et cependant
+jamais le frère d'Agamemnon ne fut outragé par
+cette femme perfide, comme ce roi l'a été par toi. Son
+père a triomphé dans le coeur de la France; il a soumis
+son roi, et forcé le dauphin à fléchir devant lui; et lui,
+s'il eût fait un mariage digne de sa grandeur, il eût pu
+conserver jusqu'à ce jour tout l'éclat de cette gloire.
+Mais lorsqu'il a admis dans son lit une mendiante, et
+honoré de son alliance ton pauvre père, le soleil qui
+éclaira ce jour rassembla sur sa tête un orage qui a
+balayé de la France tous les trophées de son père, et
+qui, dans notre patrie, amassa la sédition autour de sa
+couronne. Et quelle autre cause que ton orgueil a suscité
+ces troubles? Si tu te fusses montrée modeste, notre
+titre dormirait encore; et, par pitié pour ce roi plein de
+douceur, nous aurions jusqu'à d'autres temps négligé
+nos prétentions.</p>
+
+<p>GEORGE.--Mais lorsque nous avons vu ton printemps
+fleurir sous nos rayons, et ton été ne nous apporter
+aucun accroissement, nous avons mis la hache dans tes
+racines envahissantes; et quoique son tranchant nous
+ait quelquefois atteints nous-mêmes, sache cependant
+qu'à présent que nous avons commencé à frapper, nous
+ne te quitterons plus que nous ne t'ayons abattue, ou
+que notre sang brûlant n'ait arrosé ta grandeur toujours
+croissante.</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Et c'est dans cette résolution que je te défie,
+et ne veux plus continuer cette conférence, puisque
+tu refuses à ce bon roi la liberté de parler.--Sonnez,
+trompettes!--Que nos étendards sanglants se déploient!
+et la victoire ou le tombeau!</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Arrête, Édouard!</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Non, femme querelleuse, nous n'arrêterons
+pas un moment de plus. Tes paroles seront payées de
+dix mille vies.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="mid">Champ de bataille entre Towton et Saxton dans la province
+d'York.</p>
+
+<p class="mid"><i>Alarmes, excursions des deux partis. Entre</i> WARWICK.</p>
+
+<p>WARWICK.--Épuisé par les travaux, comme le sont les
+coureurs pour avoir disputé le prix, il faut que je m'asseye
+ici pour respirer un moment, car les coups que j'ai
+reçus, les coups nombreux que j'ai rendus, ont privé de
+leur force les vigoureuses articulations de mes muscles,
+et, malgré que j'en aie, il faut que je me repose un peu.</p>
+
+<p class="mid">(Entre Édouard en courant.)</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Souris-nous, ciel propice! ou frappe, impitoyable
+mort! car l'aspect du monde devient menaçant
+et le soleil d'Édouard se couvre de nuages.</p>
+
+<p>WARWICK.--Eh bien, milord, quelle est notre fortune?
+où en sont nos espérances?</p>
+
+<p class="mid">(Entre George.)</p>
+
+<p>GEORGE.--Notre fortune, c'est d'être défaits: notre
+espérance, un triste désespoir. Nos rangs sont rompus,
+et la destruction nous poursuit. Quel parti conseillez-vous?
+Où fuirons-nous?</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--La fuite est inutile: ils ont des ailes pour
+nous poursuivre; et dans l'épuisement où nous sommes,
+nous ne pouvons éviter leur poursuite.</p>
+
+<p class="mid">(Entre Richard.)</p>
+
+<p>RICHARD.--Ah! Warwick! pourquoi t'es-tu retiré du
+combat? La terre altérée a bu le sang de ton frère<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>,
+répandu par la pointe acérée de la lance de Clifford: et
+dans les angoisses de la mort on l'entendait, comme une
+cloche funèbre qui résonne au loin, répéter: <i>Warwick,
+vengeance! Mon frère, venge ma mort</i>! C'est ainsi que,
+renversé sous le ventre des coursiers ennemis, dont les
+pieds velus se teignaient de son sang fumant, ce noble
+gentilhomme a rendu son dernier soupir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> Un bâtard de Salisbury, frère naturel de Warwick.</blockquote>
+
+<p>WARWICK.--Allons, que la terre s'enivre de notre sang.
+Je vais tuer mon cheval; je ne veux pas fuir. Pourquoi
+restons-nous ici comme de faibles femmes, à pleurer nos
+pertes, tandis que l'ennemi fait rage, et à demeurer
+spectateurs comme si cette tragédie n'était qu'une pièce
+de théâtre, jouée par des personnages fictifs? Ici, à genoux,
+je fais voeu devant le Dieu d'en haut de ne plus
+m'arrêter, de ne plus prendre un instant de repos que la
+mort n'ait fermé mes yeux, ou que la fortune n'ait comblé
+la mesure de ma vengeance.</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--O Warwick! je fléchis mon genou avec le
+tien, j'enchaîne mon âme à la tienne, dans le même voeu.--Et,
+avant que ce genou se relève de la froide surface
+de la terre, je tourne vers toi mes mains, mes yeux et
+mon coeur, ô toi qui établis et renverse les rois, te conjurant,
+s'il est arrêté dans tes décrets que mon corps
+soit la proie de mes ennemis, de permettre que le ciel
+m'ouvre ses portes d'airain et accorde à mon âme pécheresse
+un favorable passage.--Maintenant, lords, disons-nous
+adieu, jusqu'à ce que nous nous revoyions encore,
+quelque part que ce soit, au ciel ou sur la terre.</p>
+
+<p>RICHARD.--Mon frère, donne-moi ta main.--Et toi,
+généreux Warwick, laisse-moi te serrer dans mes bras
+fatigués.--Moi, qui n'ai jamais pleuré, je me sens douloureusement
+attendri sur ce printemps de nos jours
+que doit peut-être sitôt interrompre l'hiver.</p>
+
+<p>WARWICK.--Allons, allons! Encore une fois, chers
+seigneurs, adieu.</p>
+
+<p>GEORGE.--Retournons plutôt ensemble vers nos soldats;
+donnons toute liberté de fuir à ceux qui ne voudront
+pas tenir, et louons comme les colonnes de notre
+parti ceux qui demeureront avec nous, promettons-leur,
+si nous triomphons, la récompense que les vainqueurs
+remportaient jadis aux jeux olympiques. Cela
+pourra raffermir le courage dans leurs coeurs abattus,
+car il y a encore espérance de vivre et de vaincre. Ne
+tardons pas plus longtemps, marchons en toute hâte.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="mid">Au même lieu. Une autre partie du champ de bataille.</p>
+
+<p class="mid"><i>Excursions des deux partis. Entrent</i> RICHARD ET CLIFFORD.</p>
+
+<p>RICHARD.--Enfin, Clifford, je suis parvenu à te joindre
+seul. Suppose que ce bras est pour le duc d'York, et
+l'autre pour Rutland, tous deux voués à les venger,
+fusses-tu entouré d'un mur d'airain.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Maintenant, Richard, que je suis seul avec
+toi, regarde: voilà la main qui a frappé ton père, et voilà
+celle qui a tué ton frère Rutland; et voilà le coeur qui
+triomphe dans la joie de leur mort, et anime ces mains
+qui ont tué ton frère et ton père, à en faire autant de
+toi; ainsi, défends-toi.</p>
+
+<p class="mid">(Ils combattent. Warwick survient: Clifford prend la fuite.)</p>
+
+<p>RICHARD.--Warwick, choisis-toi quelque autre proie:
+c'est moi qui veux chasser ce loup jusqu'à la mort.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="mid">Une autre partie du champ de bataille.</p>
+
+<p class="mid"><i>Alarme. Entre</i> LE ROI HENRI.</p>
+
+<p>LE ROI.--Ce combat offre l'aspect de celui qui se livre
+au matin, lorsque l'ombre mourante le dispute à la lumière
+qui s'accroît, à l'heure où le berger, soufflant dans
+ses doigts, ne peut dire ni qu'il fait jour ni qu'il fait
+nuit. Tantôt le mouvement de la bataille se porte ici
+comme une mer puissante forcée par la marée et combattue
+par les vents; tantôt il se porte là, semblable à
+cette même mer contrainte par les vents de se retirer;
+quelquefois les flots l'emportent, puis c'est le vent;
+tantôt celui-ci a l'avantage, tantôt il passe de l'autre
+côté; tous deux luttent pour la victoire sein contre sein,
+et ni l'un ni l'autre n'est vainqueur ni vaincu, tant la
+balance reste en équilibre dans cette cruelle mêlée. Je
+veux m'asseoir ici sur cette hauteur; et que la victoire
+se décide selon la volonté de Dieu! Car ma femme Marguerite,
+et Clifford aussi, m'ont forcé avec colère de me
+retirer du champ de bataille, protestant tous deux qu'ils
+combattent plus heureusement quand je n'y suis pas.--Je
+voudrais être mort si telle eût été la volonté de Dieu!
+Car, qu'y a-t il dans ce monde que chagrins et malheurs?--O
+Dieu! il me semble que ce serait une vie bien
+heureuse de n'être qu'un simple berger, d'être assis sur
+une colline, comme je le suis à présent, traçant avec
+justesse un cadran, et distribuant ses heures, pour y
+suivre de l'oeil la course des minutes, supputant combien
+il en faut pour compléter l'heure, combien d'heures
+composent le jour entier, combien de jours remplissent
+l'année, et combien d'années peut vivre un mortel. Et
+ensuite, cet espace une fois connu, faire ainsi la distribution
+de mon temps; tant d'heures pour mon troupeau,
+tant d'heures pour prendre mon repos, tant d'heures
+consacrées à la contemplation, tant d'heures employées
+aux délassements, tant de jours depuis que mes brebis
+sont pleines, tant de semaines avant que ces pauvres
+bêtes mettent bas, tant de mois avant que je tonde leur
+toison: ainsi, les minutes, les heures, les jours, les semaines,
+les mois et les années, passés dans l'emploi pour
+lequel ils ont été destinés, conduiraient doucement mes
+cheveux blanchis à un paisible tombeau. Ah! quelle vie
+ce serait là! qu'elle serait douce! qu'elle serait agréable!
+Le buisson de l'aubépine ne donne-t-il pas un plus doux
+ombrage aux bergers veillant sur leur innocent troupeau,
+qu'un dais richement doré n'en donne aux rois,
+qui craignent sans cesse la perfidie de leurs sujets? Oh!
+oui, plus doux, mille fois plus doux! Et enfin, le repas
+grossier qui nourrit le berger, la fraîche et légère boisson
+qu'il tire de sa bouteille de cuir, son sommeil accoutumé
+sous l'ombrage d'un arbre brillant de verdure,
+biens dont il jouit dans la sécurité d'une douce paix,
+sont bien au-dessus des délicatesses qui environnent un
+prince, de ses mets éclatant dans l'or de ses coupes, du
+lit somptueux où repose son corps qu'assiègent les soucis,
+la défiance et la trahison.</p>
+
+<p class="mid">(Alarme. Entre un fils qui a tué son père et qui traîne
+son cadavre.)</p>
+
+<p>LE FILS.--C'est un mauvais vent que celui qui ne profite
+à personne.--Cet homme que j'ai tué dans un combat
+que nous nous sommes livré tous deux, pourrait
+avoir sur lui quelques couronnes; et moi, qui aurai en
+ce moment le bonheur de les lui prendre, peut-être
+avant la nuit les céderai-je avec ma vie à quelque autre,
+comme ce mort va me les céder. Mais, quel est cet
+homme?--O Dieu! c'est le visage de mon père que j'ai
+tué sans le connaître dans la mêlée! ô jours affreux qui
+enfantent de pareils événements! Moi, j'ai été pressé à
+Londres où était le roi; et mon père, qui était au service
+du comte de Warwick, pressé par son maître, s'est
+trouvé dans le parti d'York; et moi, qui ai reçu de lui
+la vie, c'est ma main qui l'a privé de la sienne!--Pardonnez-moi,
+mon Dieu! Je ne savais pas ce que je faisais!
+Et toi, mon père, pardon! Je ne t'ai pas reconnu.
+Mes larmes laveront ces plaies sanglantes; et je ne prononcerai
+plus une parole avant de les avoir laissées
+couler à leur plaisir.</p>
+
+<p>LE ROI.--O spectacle de pitié! O jours sanglants! lorsque
+les lions sont en guerre, et combattent pour se disputer
+un antre, les pauvres innocents agneaux sont victimes
+de leur inimitié.--Pleure, malheureux, je te
+seconderai, larme pour larme, et, semblables à la
+guerre civile, que nos yeux soient aveuglés de larmes,
+et que nos coeurs éclatent surchargés de maux!</p>
+
+<p class="mid">(Entre un père qui a tué son fils, portant le corps dans
+ses bras.)</p>
+
+<p>LE PÈRE.--Toi qui t'es si opiniâtrement défendu contre
+moi, donne-moi ton or, si tu en as; car je l'ai bien
+acheté au prix de cent coups.--Mais voyons.--Sont-ce
+là les traits de mon ennemi? Ah! non, non, non, c'est
+mon fils unique!--O mon enfant! s'il te reste encore
+quelque souffle de vie, lève les yeux sur moi, et vois,
+vois quelle ondée excitée par les orageux tourbillons de
+mon coeur se répand sur tes blessures, dont la vue tue
+mes yeux et mon coeur. Quelles méprises cruelles, meurtrières,
+coupables, désordonnées, contre nature, engendre
+chaque jour cette guerre mortelle! O Dieu! prends
+pitié de ce temps misérable! O mon fils! ton père t'a
+donné le jour trop tôt, et t'a trop récemment ôté la vie.</p>
+
+<p>LE ROI.--Malheurs sur malheurs! douleurs qui surpassent
+les douleurs ordinaires! Oh! que mon trépas pût
+mettre fin à ces lamentables scènes! O miséricorde,
+miséricorde! ciel pitoyable, miséricorde! Je vois sur
+son visage les fatales enseignes de nos deux maisons en
+querelle, la rose rouge et la rose blanche: son sang
+vermeil ressemble parfaitement à l'une; ses joues pâles
+me présentent l'image de l'autre. Que l'une de vous se
+flétrisse donc, et que l'autre fleurisse! tant que vous
+vous combattrez, des milliers de vies vont se flétrir.</p>
+
+<p>LE FILS.--Comme ma mère va m'en dire sur la mort
+de mon père, sans pouvoir jamais s'apaiser!</p>
+
+<p>LE PÈRE.--Quelle mer de larmes va répandre ma
+femme sur le meurtre de son fils, sans pouvoir jamais
+se consoler!</p>
+
+<p>LE ROI.--Comme le pays, en voyant ces malheurs, va
+prendre en haine son roi sans pouvoir en revenir!</p>
+
+<p>LE FILS.--Fut-il jamais un fils aussi affligé de la mort
+de son père?</p>
+
+<p>LE PÈRE.--Fut-il jamais un père qui déplorât autant la
+mort de son fils?</p>
+
+<p>LE ROI.--Fut-il jamais un roi si malheureux des maux
+de ses sujets? Votre douleur est grande, mais la mienne
+est dix fois plus grande encore.</p>
+
+<p>LE FILS.--Je veux t'emporter ailleurs, où je puisse te
+pleurer tout mon content.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort, emportant le corps.)</p>
+
+<p>LE PÈRE.--Ces bras te serviront de drap mortuaire, et
+mon coeur, cher enfant, sera ton tombeau; car jamais
+ton image ne sortira de mon coeur; les soupirs de ma
+poitrine seront la cloche de ta sépulture, et ton père te
+rendra de tels devoirs funèbres, qu'il pleurera ta perte,
+lui qui n'en a pas d'autre que toi, autant que Priam
+pleura celle de tous ses malheureux fils. Je vais t'emporter
+d'ici, et combatte qui voudra; car j'ai porté le
+coup mortel où je ne le devais pas.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort, emportant le corps.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Coeurs désolés et que le malheur accable,
+vous laissez ici un roi encore plus malheureux que vous.</p>
+
+<p class="mid">(Alarmes, excursions. La reine Marguerite, le prince de
+Galles et Exeter.)</p>
+
+<p>LE PRINCE DE GALLES.--Fuyez, mon père, fuyez! tous
+nos amis sont dispersés, et Warwick tempête comme un
+taureau irrité. Sauvons-nous; c'est nous que la mort
+poursuit.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Montez à cheval, milord, et courez à
+toute bride vers Berwick. Édouard et Richard, comme
+une couple de lévriers qui voient de loin fuir le lièvre
+timide, sont sur nos épaules, les yeux enflammés et
+étincelants de rage; leur main furieuse serre un fer sanglant;
+hâtons-nous donc de quitter ces lieux.</p>
+
+<p>EXETER.--Fuyons; la vengeance les accompagne.--Ne
+perdez pas le temps en représentations, faites diligence,
+ou bien suivez-moi, je vais partir devant.</p>
+
+<p>LE ROI.--Non, emmenez-moi avec vous, mon cher
+Exeter: non pas que je craigne de rester ici; mais j'aime
+à aller où le veut la reine. Allons, partons.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="mid"><i>Bruyante alarme. Entre</i> CLIFFORD <i>blessé</i>.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--C'est ici que le flambeau de ma vie va s'éteindre;
+ici qu'il va mourir, ce flambeau qui, tant qu'il
+a duré, a éclairé les pas du roi Henri! O Lancastre! je
+m'effraye de ta chute, bien plus que de la séparation de
+mon âme et de mon corps. Par mon zèle et par la
+crainte, je t'avais attaché bien des amis; mais maintenant
+que je tombe, ton parti sans consistance va se dissoudre,
+et l'affaiblissement de Henri va augmenter la
+force du superbe York. Le peuple grossier se rassemble
+comme en été le font les mouches, et où volent les mouches,
+si ce n'est vers le soleil? Et qui brille maintenant,
+sinon les ennemis de Henri? O Phébus! si tu n'avais
+jamais consenti que Phaéton gouvernât tes fougueux
+coursiers, jamais ton char enflammé n'eût embrasé la
+terre! Et toi, Henri, si tu avais su régner en roi, régner
+comme ton aïeul et ton père ont régné, ne donnant
+jamais de prise à la maison d'York, on ne l'eût pas vu
+s'élever, ce nuage de mouches d'été. Et moi, non plus
+que dix mille autres, n'aurions pas laissé notre mort à
+pleurer à nos veuves! Et toi, tu posséderais aujourd'hui
+en paix ta couronne! car qui fait croître les mauvaises
+herbes, sinon la douceur de l'air? qui enhardit les brigands,
+sinon l'excès de la clémence?--Mais les plaintes
+sont superflues, et mes blessures sont incurables. Point
+de chemin pour fuir, point de force pour aider à la fuite.
+L'ennemi est inexorable, il n'aura nulle pitié; et de sa
+part je n'ai pas mérité de pitié. L'air est entré dans mes
+blessures mortelles, une plus abondante effusion de sang
+me fait défaillir.--Venez, York et Richard, et Warwick
+et tous les autres: j'ai percé le coeur de vos pères, venez
+percer le mien.</p>
+
+<p class="mid">(Il s'évanouit.)</p>
+
+<p class="mid">(Alarmes et retraite. Entrent Édouard, George, Richard,
+Montaigu, Warwick, et une partie de l'armée.)</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Respirons maintenant, milords; notre
+bonne fortune nous permet un instant de repos, et de
+ses paisibles regards adoucit le front menaçant de la
+guerre. Un détachement poursuit cette reine sanguinaire,
+qui conduit le tranquille Henri, tout roi qu'il est
+comme une voile, enflée par un vent impétueux, conduit
+avec puissance un large navire à travers les flots qui le
+combattent.--Mais pensez-vous, lords, que Clifford ait
+fui avec eux?</p>
+
+<p>WARWICK.--Non: il est impossible qu'il ait échappé.
+Votre frère Richard, je le dirai, quoiqu'il soit ici présent,
+l'a marqué pour le tombeau; et quelque part qu'il puisse
+être, il est sûrement mort.</p>
+
+<p class="mid">(Clifford pousse un gémissement et meurt.)</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Quelle est l'âme qui vient de prendre de
+nous ce triste congé?</p>
+
+<p>RICHARD.--C'est un gémissement semblable à celui de
+la mort au moment où l'âme et le corps se séparent.</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Voyez qui c'est; et à présent que la bataille
+est finie, ami ou ennemi, qu'on le traite avec douceur.</p>
+
+<p>RICHARD.--Révoque cet ordre de clémence; car c'est
+Clifford, qui, non content d'avoir, en abattant Rutland,
+coupé la branche dont les feuilles commençaient à se
+développer, a enfoncé son couteau meurtrier jusque
+dans la racine d'où s'élevait gracieusement cette tendre
+tige, a égorgé notre auguste père le duc d'York.</p>
+
+<p>WARWICK.--Allez; qu'on ôte la tête élevée sur les
+portes d'York, la tête de votre père, que Clifford y a fait
+mettre, et que la sienne l'y remplace: il faut lui rendre
+la pareille.</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Qu'on m'apporte cet oiseau de mauvais augure
+pour ma maison, qui n'a jamais fait entendre à
+nous et aux nôtres que des chants de mort. Enfin la mort
+étouffe ses menaçants et sinistres accents, et cette bouche
+qui ne prédisait que le malheur a perdu la parole.</p>
+
+<p class="mid">(On apporte le corps de Clifford.)</p>
+
+<p>WARWICK.--Je crois qu'il n'a plus l'usage de ses sens.--Réponds,
+Clifford: connais-tu celui qui te parle?--Le
+nuage épais de la mort obscurcit en lui les rayons de la
+vie: il ne nous voit point, il n'entend point ce que nous
+lui disons.</p>
+
+<p>RICHARD.--Oh! que ne peut-il nous voir et nous entendre!
+Mais peut-être en est-il ainsi, et n'est-ce qu'une
+feinte habile pour se soustraire aux insultes qu'il a fait
+subir à notre père au moment de sa mort.</p>
+
+<p>GEORGE.--Si tu le crois, tourmente-le de tes mots piquants.</p>
+
+<p>RICHARD.--Clifford, demande grâce, pour ne pas l'obtenir.</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Clifford, repens-toi, pour te repentir en
+vain.</p>
+
+<p>WARWICK.--Clifford, cherche des excuses pour tes offenses.</p>
+
+<p>GEORGE.--Tandis que nous cherchons des tourments
+pour t'en punir.</p>
+
+<p>RICHARD.--Tu aimas York, et je suis le fils d'York.</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Tu sentis la pitié pour Rutland, j'en aurai
+pour toi.</p>
+
+<p>GEORGE.--Où est le général Marguerite pour vous défendre
+maintenant?</p>
+
+<p>WARWICK.--Ils t'insultent, Clifford: réponds-leur par
+tes imprécations familières.</p>
+
+<p>RICHARD.--Quoi! pas une imprécation? Allons, tout
+va mal, quand Clifford ne peut pas garder une seule imprécation
+pour ses amis. A cela je reconnais qu'il est
+mort; et, j'en jure par mon âme, s'il ne fallait que le
+sacrifice de ma main droite pour te racheter deux heures
+de vie, où je pusse, au gré de ma haine, t'accabler
+de mes outrages, je la couperais; et du sang qui en
+sortirait, j'étoufferais l'infâme dont la soif insatiable n'a
+pu être assouvie par celui d'York et du jeune Rutland.</p>
+
+<p>WARWICK.--Oui, mais il est mort. Coupez la tête du
+traître, et élevez-la à la place où est celle de votre père.
+(<i>A Édouard</i>.) A présent, marchons en triomphe vers
+Londres, pour t'y voir couronner roi de l'Angleterre. De
+là Warwick fendra les mers de France, et ira demander
+la princesse <i>Bonne</i> pour ton épouse. Par ce noeud, les
+deux pays seront unis l'un à l'autre; et quand tu auras
+la France pour amie, tu ne craindras plus les ennemis
+maintenant dispersés, qui espèrent se relever encore;
+car bien que leur dard ne puisse plus blesser à mort,
+cependant attends-toi à les entendre encore bourdonner
+et importuner tes oreilles. Je veux d'abord te voir couronner;
+et ensuite, si c'est le bon plaisir de mon seigneur,
+je traverserai les mers de la Bretagne, pour
+conclure ce mariage.</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Qu'il en soit, cher Warwick, ainsi que tu
+le voudras; car c'est toi dont les épaules vont soutenir
+mon trône, et jamais je n'entreprendrai la chose que tu
+n'auras pas conseillée ou consentie.--Richard, je vais te
+créer duc de Glocester; et toi, George, duc de Clarence.
+--Warwick, comme nous-même, tu feras et déferas à
+ton gré.</p>
+
+<p>RICHARD.--Que je sois plutôt duc de Clarence, et George
+duc de Glocester; car le duché de Glocester est trop fatal.</p>
+
+<p>WARWICK.--Allons donc, cette remarque est d'un enfant.--Richard,
+sois duc de Glocester.--Maintenant,
+marchons vers Londres, pour vous voir prendre possession
+de tous ces honneurs.</p>
+
+<p>FIN DU SECOND ACTE.</p>
+<br>
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="mid">Une forêt de chasse dans le nord de l'Angleterre.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> DEUX GARDES-CHASSE <i>armés d'arbalètes</i>.</p>
+
+<p>PREMIER GARDE-CHASSE.--Il faut nous cacher dans cet
+épais bocage, car bientôt le daim viendra au travers de
+la clairière; et nous resterons à l'affût sous le couvert,
+pour choisir des yeux le plus beau du troupeau.</p>
+
+<p>SECOND GARDE-CHASSE.--Moi, je resterai sur la hauteur
+et ainsi nous pourrons tirer tous deux.</p>
+
+<p>PREMIER GARDE-CHASSE.--Cela ne se peut pas: le bruit
+de ton arbalète effarouchera le troupeau, et mon coup
+sera perdu: restons ici tous les deux, et visons le meilleur
+de la troupe; et, pour passer le temps sans ennui,
+je te conterai ce qui m'est arrivé un jour, à cette même
+place où nous allons nous poster aujourd'hui.</p>
+
+<p>SECOND GARDE-CHASSE.--Je vois venir un homme: demeurons
+jusqu'à ce qu'il soit passé.</p>
+
+<p class="mid">(Entre le roi Henri déguisé, un livre de prières à la main.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Je me suis dérobé de l'Écosse par pure tendresse
+pour ma patrie, et pour la saluer encore de mes
+regards avides de la revoir. Non, Henri! Henri! cette
+terre n'est plus à toi: ta place est remplie, ton sceptre
+est arraché de tes mains, et le baume qui te consacra
+est effacé. Nul genou fléchi ne reconnaîtra ton empire,
+d'humbles solliciteurs ne se presseront plus sur tes pas
+pour t'exposer leurs droits: nul homme n'aura recours
+à toi pour obtenir justice; car, comment pourrais-je
+assister les autres, moi qui ne peux pas m'aider moi-même?</p>
+
+<p>PREMIER GARDE-CHASSE.--Hé! voici un daim dont la
+peau sera bien payée au garde-chasse: c'est le ci-devant
+roi<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>; saisissons-nous de lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> The quondam king.</blockquote>
+
+<p>LE ROI.--Acceptons avec résignation ces cruelles adversités;
+car les sages disent que c'est le meilleur parti.</p>
+
+<p>SECOND GARDE-CHASSE.--Que tardons-nous? Mettons la
+main sur lui.</p>
+
+<p>PREMIER GARDE-CHASSE.--Attends encore: écoutons-le
+parler un moment.</p>
+
+<p>LE ROI.--La reine et mon fils sont allés en France implorer
+des secours; et, suivant ce que j'apprends, le
+tout-puissant Warwick y est allé aussi demander la
+soeur du roi de France, pour épouse d'Édouard. Si cette
+nouvelle est vraie, pauvre reine, et toi, mon fils, vous
+avez perdu vos peines; car Warwick est un adroit orateur,
+et Louis un prince facile à gagner par des paroles
+éloquentes: ainsi, ce qui va arriver, c'est que Marguerite
+pourra d'abord intéresser le roi; car c'est une
+femme bien faite pour exciter la compassion; ses soupirs
+porteront une atteinte au coeur du prince: ses larmes
+pénétreraient un coeur de marbre, le tigre s'adoucirait
+à la vue de son affliction, et Néron serait touché de pitié
+s'il entendait, s'il voyait ses plaintes et ses larmes
+amères. Oui, mais elle vient pour demander, et Warwick
+pour donner. Elle est à la gauche du roi, implorant du
+secours pour Henri; et Warwick à la droite, demandant
+une épouse pour Édouard. Elle pleure, elle dit que son
+Henri est déposé. Warwick sourit, et annonce que son
+Édouard est couronné, à la fin, pauvre malheureuse,
+la douleur lui ôte la force de parler! tandis que Warwick
+expose les titres d'Édouard, pallie ses injustices,
+accumule de puissants arguments, et finit par détacher,
+d'elle le roi qui promet sa soeur, et tout ce qu'on voudra,
+à l'appui du roi Édouard et de son trône. O Marguerite!
+voilà ce qui va t'arriver. Et toi, pauvre créature, tu
+seras rejetée parce que tu es venue délaissée.</p>
+
+<p>SECOND GARDE-CHASSE.--Dis; qui es-tu, toi, qui parles
+de rois et de reines?</p>
+
+<p>LE ROI.--Plus que je ne parais, et moins que je ne devais
+être par ma naissance. Je suis un homme du moins,
+car je ne puis être moins. Les hommes peuvent parler
+des rois; pourquoi ne le pourrais-je?</p>
+
+<p>SECOND GARDE-CHASSE.--Oui; mais tu parles comme si
+tu étais toi-même un roi.</p>
+
+<p>LE ROI.--Eh bien! je le suis: en pensée, c'est tout ce
+qu'il faut.</p>
+
+<p>SECOND GARDE-CHASSE.--Mais si tu es un roi, où est ta
+couronne?</p>
+
+<p>LE ROI.--Ma couronne est dans mon coeur, et non pas
+sur ma tête. Elle n'est point ornée de diamants ni de
+pierres venues de l'Inde. On ne la voit point: ma couronne
+s'appelle contentement; c'est une couronne que
+les rois possèdent rarement.</p>
+
+<p>SECOND GARDE-CHASSE.--Eh bien! si vous êtes un roi
+couronné de contentement, votre couronne, le contentement
+et vous, voudrez bien trouver votre contentement
+à nous suivre; car, comme nous présumons que vous
+êtes ce roi que le roi Édouard a déposé, comme nous
+sommes ses sujets, et que nous lui avons juré obéissance,
+nous vous arrêtons comme son ennemi.</p>
+
+<p>LE ROI.--Mais n'avez-vous jamais fait de serment que
+vous ayez ensuite violé?</p>
+
+<p>SECOND GARDE-CHASSE.--Non, jamais un serment de
+cette espèce, et nous ne commencerons pas aujourd'hui.</p>
+
+<p>LE ROI.--Où habitiez-vous lorsque j'étais roi d'Angleterre?</p>
+
+<p>SECOND GARDE-CHASSE.--Ici dans ce pays, où nous demeurons
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je fus sacré roi à l'âge de neuf mois. Mon
+père et mon grand-père furent rois, et vous avez juré
+d'être mes fidèles sujets; répondez à présent: n'avez-vous
+pas violé vos serments?</p>
+
+<p>PREMIER GARDE-CHASSE.--Non, car nous n'avons pu
+être vos sujets qu'autant que vous étiez roi.</p>
+
+<p>LE ROI.--Eh quoi, suis-je mort? Ne suis-je pas un
+homme en vie? Ah! pauvres gens, vous ne savez pas ce
+que vous jurez! Voyez, comme d'un souffle j'écarte cette
+plume de mon visage, et comme l'air me la renvoie;
+obéissant à mon haleine, quand elle sort de ma bouche,
+cédant à un autre souffle quand il se fait sentir, et toujours
+maîtrisée par le vent le plus fort: telle est votre
+légèreté, hommes vulgaires. Mais ne violez pas vos serments:
+mes douces représentations ne tendent point à
+vous rendre coupables de ce péché. Allez où vous voudrez,
+le roi se laissera commander. Soyez rois, ordonnez,
+et j'obéirai.</p>
+
+<p>PREMIER GARDE-CHASSE.--Nous sommes les fidèles sujets
+du roi, du roi Édouard.</p>
+
+<p>LE ROI.--Et vous redeviendriez de même les sujets de
+Henri, si Henri était à la place où est le roi Édouard.</p>
+
+<p>PREMIER GARDE-CHASSE.--Nous vous sommons, au nom
+de Dieu et du roi, de venir avec nous devant nos officiers.</p>
+
+<p>LE ROI.--Au nom de Dieu, je suis prêt à vous suivre;
+que le nom de votre roi soit obéi! Que votre roi accomplisse
+la volonté de Dieu, et moi je me soumets humblement
+à sa volonté.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="mid">A Londres, un appartement dans le palais.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI ÉDOUARD, RICHARD, DUC DE
+GLOCESTER, CLARENCE ET LADY GREY.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Mon frère Glocester, le mari de cette
+dame, sir John Grey, a été tué à la bataille de Saint-Albans.
+Ses terres ont ensuite été confisquées par le vainqueur.
+La demande de sa veuve aujourd'hui, c'est de
+rentrer en possession de ces terres. Nous ne pouvons en
+bonne justice les lui refuser, car c'est pour la querelle
+de la maison d'York<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> que ce brave gentilhomme a
+perdu la vie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> Ce fut au contraire pour la cause de la maison de Lancastre que
+sir John Grey combattit à la seconde bataille de Saint-Albans, où
+il fut tué. Ses biens avaient été saisis par Édouard lui-même,
+après la bataille de Towton. Ce fait est rapporté conformément
+à l'histoire dans <i>Richard III</i>.</blockquote>
+
+<p>GLOCESTER.--Votre Grandeur fera très-bien de lui accorder
+sa requête: il serait honteux de la refuser.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Oui, honteux.--Mais cependant je
+veux différer encore un moment.</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>à part, à Clarence</i>.--Oui: en est-il ainsi? Je
+vois que la dame aura quelque chose à accorder avant
+que le roi lui accorde son humble demande.</p>
+
+<p>CLARENCE, <i>à part</i>.--Il n'est pas novice; comme il sait
+prendre le vent!</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--Silence!</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Veuve, nous examinerons votre requête.
+Revenez dans quelque temps savoir nos intentions.</p>
+
+<p>LADY GREY.--Très-gracieux seigneur, je ne puis supporter
+de délais: qu'il plaise à Votre Majesté de me
+donner à présent sa décision; et, quel que puisse être
+votre bon plaisir, je m'en contenterai.</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--Vraiment, veuve? je vous garantis
+bien que vous aurez toutes vos terres, si ce qui lui plaira
+vous plaît aussi.--Combattez plus serré, ou, sur ma parole,
+vous attraperez quelque coup.</p>
+
+<p>CLARENCE, <i>à part</i>.--Je ne crains rien pour elle, à moins
+d'une chute.</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--Dieu l'en préserve! car il prendrait
+son avantage.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Dis-moi, veuve, combien as-tu d'enfants?</p>
+
+<p>CLARENCE, <i>à part</i>.--Je crois qu'il a intention de lui demander
+un enfant.</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--Allons donc; je veux être fustigé
+s'il ne lui en donne plutôt deux.</p>
+
+<p>LADY GREY.--Trois, mon gracieux seigneur.</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>à part.</i>--Vous en aurez quatre, si vous
+voulez vous laisser gouverner par lui.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Ce serait pitié qu'ils perdissent le
+patrimoine de leur père.</p>
+
+<p>LADY GREY.--Laissez-vous donc attendrir, auguste
+souverain, et accordez-moi cette grâce.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Lords, retirez-vous à l'écart: je
+veux éprouver le jugement de cette veuve.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Libre à vous; car vous en aurez toute
+liberté jusqu'à ce que la jeunesse prenne la liberté de
+vous quitter, et ne vous laisse plus que la liberté des
+béquilles.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--A présent, dites-moi, madame, aimez-vous
+vos enfants?</p>
+
+<p>LADY GREY.--Oui; aussi chèrement que moi-même.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Et ne feriez-vous pas beaucoup pour
+leur bien?</p>
+
+<p>LADY GREY.--Pour leur bien, je saurais supporter
+quelque mal.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Travaillez donc; regagnez les terres
+de votre mari pour le bien de vos enfants.</p>
+
+<p>LADY GREY.--C'est pour cela que je suis venue trouver
+Votre Majesté.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Je vous dirai le moyen de rentrer
+dans la possession de ces biens.</p>
+
+<p>LADY GREY.--Ce sera m'attacher pour toujours au service
+de Votre Majesté.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Et quel genre de service puis-je
+attendre de toi si je te les donne?</p>
+
+<p>LADY GREY.--Tout ce que vous commanderez, et qui
+sera en mon pouvoir.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Vous allez faire des objections à ce
+que je vais vous proposer.</p>
+
+<p>LADY GREY.--Non, mon gracieux seigneur, à moins
+que la chose ne me soit impossible.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Tu en feras, quoique tu puisses faire
+ce que j'ai envie de te demander.</p>
+
+<p>LADY GREY.--Certainement alors je ferai ce que me
+commandera Votre Grâce.</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>à part.</i>--Il la presse vivement; à force de
+pluie le marbre finit par s'user.</p>
+
+<p>CLARENCE, <i>à part.</i>--Il est rouge comme le feu: il faudra
+bien que la cire finisse par se fondre.</p>
+
+<p>LADY GREY.--Eh bien! qui arrête Votre Majesté? Ne
+me fera-elle point connaître ma tâche?</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--C'est une tâche aisée; il ne s'agit
+que d'aimer un roi.</p>
+
+<p>LADY GREY.--Cela est bien simple, puisque je suis votre
+sujette.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Eh bien, je te donne de grand coeur
+les terres de ton mari.</p>
+
+<p>LADY GREY.--Je prends congé de Votre Majesté, en lui
+rendant mes humbles grâces.</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>à part.</i>--Le marché est conclu: elle le ratifie
+par une révérence.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Non, demeure: ce que j'entends,
+ce sont les fruits de l'amour.</p>
+
+<p>LADY GREY.--Et ce sont aussi les fruits de l'amour que
+j'entends, mon bien-aimé souverain.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Oui; mais je crains bien que ce ne
+soit dans un autre sens. Quel amour crois-tu que je sollicite
+de toi, avec tant d'ardeur?</p>
+
+<p>LADY GREY.--Mon amour jusqu'à la mort, ma reconnaissance,
+mes prières; cet amour, en un mot, que peut
+demander la vertu, et que la vertu peut accorder.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Non, sur ma foi, ce n'est pas d'un
+tel amour que j'entends parler.</p>
+
+<p>LADY GREY.--Ce que vous entendez n'est donc pas ce
+que je croyais?</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Mais à présent vous devez entrevoir
+ce que j'ai dans l'âme.</p>
+
+<p>LADY GREY.--Jamais mon âme n'accordera ce qui fait
+le but de vos désirs, s'il est vrai que j'aie touché le but.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Pour te parler sans détour, j'aspire à
+ton lit<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>To tell thee plain, I aim to lie with thee.</p>
+<p>--To tell you plain, I had rather lie in prison.</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>LADY GREY.--Pour vous répondre sans détour, j'aimerais
+mieux coucher en prison.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--En ce cas, tu n'auras pas les terres
+de ton mari.</p>
+
+<p>LADY GREY.--Eh bien, mon honneur sera mon douaire;
+car je ne les rachèterai pas à ce prix.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Tu fais par là grand tort à tes enfants.</p>
+
+<p>LADY GREY.--Par là, Votre Majesté fait tort en même
+temps à eux et à moi. Mais, puissant seigneur, ce désir
+folâtre ne s'accorde guère avec la tristesse de ma requête;
+veuillez me congédier avec un oui ou un non.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Oui, si tu dis oui à ma requête; non,
+si tu dis non à ma demande.</p>
+
+<p>LADY GREY.--En ce cas, non, mon seigneur; et je n'ai
+rien à vous demander.</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--La veuve ne le goûte pas: elle
+fronce le sourcil.</p>
+
+<p>CLARENCE, <i>à l'écart</i>.--C'est le galant le plus gauche de
+toute la chrétienté.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD, <i>à part</i>.--Ses regards annoncent qu'elle
+est remplie de vertu; ses discours décèlent un esprit
+incomparable. Ses perfections réclament un trône; de
+façon ou d'autre, elle est faite pour un roi; elle sera ou
+ma maîtresse, ou reine de mon royaume. (<i>Haut</i>.) Que
+dirais-tu si le roi Édouard te choisissait pour reine?</p>
+
+<p>LADY GREY.--Cela est plus facile à dire qu'à faire, mon
+gracieux seigneur. Je suis une sujette faite pour souffrir
+vos plaisanteries, mais nullement faite pour devenir
+souveraine.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Aimable veuve, je te jure, par ma
+grandeur, que je n'en dis pas plus que je n'ai dessein de
+faire. Il faut que tu sois à moi.</p>
+
+<p>LADY GREY.--Et c'est beaucoup plus que je ne puis
+consentir: je sais que je suis trop peu de chose pour
+que vous me fassiez reine; et cependant de trop bon
+lieu pour être votre concubine.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--C'est une mauvaise chicane que tu
+me fais; je veux dire que tu seras reine.</p>
+
+<p>LADY GREY.--Il serait désagréable à Votre Grâce d'entendre
+mes enfants vous appeler leur père.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Pas plus que d'entendre mes filles
+t'appeler leur mère. Tu es veuve, et tu as quelques enfants:
+et, par la mère de Dieu! moi, quoique garçon,
+j'en ai quelques-uns aussi. Et vraiment, c'est un bonheur
+d'être père de plusieurs enfants. Ne me réplique
+plus, car tu seras ma femme.</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--Le saint père a achevé sa confession.</p>
+
+<p>CLARENCE, <i>à part</i>.--Il ne s'est fait confesseur que pour
+séduire la pénitente.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Mes frères, vous cherchez à deviner
+ce que nous avons pu nous dire?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Cela ne plaît pas à la veuve, car elle a
+l'air triste.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Vous seriez bien surpris si nous allions
+nous marier?</p>
+
+<p>CLARENCE.--A qui, seigneur?</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Eh mais, ensemble, Clarence.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--On en aurait au moins pour dix jours à
+s'étonner.</p>
+
+<p>CLARENCE.--Ce serait un jour de plus que ne dure
+d'ordinaire un étonnement<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> Allusion au proverbe anglais: <i>un étonnement ne dure pas plus
+de neuf jours</i>.</blockquote>
+
+<p>GLOCESTER.--Mais aussi l'étonnement serait-il des plus
+grands.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Fort bien, plaisantez, mes frères.
+Je puis vous dire à tous deux que sa requête pour les
+biens de son mari lui est accordée.</p>
+
+<p class="mid">(Entre un lord.)</p>
+
+<p>LE LORD.--Mon gracieux seigneur, Henri, votre ennemi,
+est pris, et amené prisonnier à la porte de votre
+palais.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Faites-le conduire à la Tour.--Et
+nous, mes frères, allons interroger l'homme qui l'a pris,
+pour apprendre les circonstances de cet événement.
+Allez, veuve.--Lords, traitez-la honorablement.</p>
+
+<p class="mid">(Sortent le roi, lady Grey, Clarence et le lord.)</p>
+
+<p>RICHARD.--Oui, Édouard traitera les dames honorablement.--Que
+n'est-il épuisé jusqu'à la moelle des os,
+et hors d'état de voir sortir de ses reins aucun rejeton
+capable de fonder des espérances, et de m'empêcher
+d'arriver à ce temps heureux auquel j'aspire! Et cependant,
+quand même le titre du voluptueux Édouard serait
+enseveli sous la terre, il reste encore, entre le désir de
+mon âme et moi, Clarence, Henri, et son fils le jeune
+Édouard, et toute la race inconnue qui peut encore sortir
+de leur sein, pour remplir le trône avant que je parvienne
+à m'y placer; fâcheuse perspective pour mes
+projets! Ainsi, je ne fais que rêver la royauté; comme
+un homme qui, placé sur le sommet d'un promontoire,
+porte sa vue sur le rivage éloigné qu'il voudrait fouler
+sous ses pas, désirant que son pied pût suivre ses yeux,
+maudissant la mer qui l'en sépare, et parlant de la mettre
+à sec pour s'ouvrir un passage. Voilà comme je
+désire la couronne, à cette distance, m'irritant contre
+les obstacles qui m'en séparent; et de même, me flattant
+de succès impossibles, je me dis que je les renverserai.
+Mon oeil est trop perçant, mon coeur trop présomptueux,
+si ma main et mes forces ne peuvent pas y répondre.--Mais
+s'il est une fois dit qu'il n'y ait point de royaume à
+espérer pour Richard, alors quel autre bien le monde
+peut-il m'offrir? Je chercherai mon paradis dans les
+bras d'une femme, j'ornerai mon corps d'une parure
+élégante, et je captiverai par mes paroles et mes regards
+le coeur des jeunes beautés? O pensée cruelle! ressource
+plus impossible pour moi que de me procurer vingt
+couronnes brillantes! Quoi! l'amour m'a renoncé dans
+le sein même de ma mère; et pour m'exclure à jamais
+de son doux empire, il a suborné la fragile nature, et l'a
+engagée à rétrécir mon bras amaigri comme un arbrisseau
+desséché, à placer sur mon dos une odieuse éminence,
+où s'assied la difformité pour insulter à mon
+corps; à former mes jambes d'une inégale longueur,
+faisant de moi un tout sans aucune proportion, une espèce
+de chaos semblable au petit que l'ourse n'a pas
+encore léché, et qui n'apporte en naissant aucun trait
+de sa mère? Suis-je un homme fait pour être aimé? Oh!
+quelle absurde erreur que de nourrir une pareille
+pensée!--Eh bien, puisque ce monde ne m'offre aucun
+plaisir que celui de commander, de gouverner, de dominer
+ceux dont la figure est plus heureuse que la
+mienne, mon ciel à moi sera de rêver à la couronne et de
+regarder, tant que je vivrai, ce monde comme un enfer
+pour moi, jusqu'à ce que ma tête, que porte ce tronc
+contrefait soit ceinte d'une brillante couronne... Et cependant
+je ne sais comment atteindre cette couronne:
+tant de vies s'interposent entre elle et moi!... Et moi,
+comme un voyageur perdu dans un bois épineux, brisant
+les épines, déchiré par elles, cherchant un chemin, et
+s'écartant du chemin, sans savoir comment parvenir
+aux lieux découverts, mais travaillant en désespéré pour
+en retrouver la route, je me tourmente sans relâche pour
+saisir la couronne d'Angleterre. Je m'affranchirai de ce
+tourment, je me frayerai un chemin avec une hache sanglante.
+Eh quoi! ne sais-je pas sourire, et égorger en
+souriant, me récrier de joie sur ce qui me met le chagrin
+au coeur, mouiller mes joues de larmes artificieuses,
+et accommoder mes traits à toutes les circonstances?
+Je saurai submerger plus de nautoniers que
+la sirène, tuer de mes regards plus d'hommes que le
+basilic; je puis prêcher aussi bien que Nestor, tromper
+avec plus d'art qu'Ulysse, et, comme un autre Sinon, je
+gagnerai une autre Troie; je possède plus de couleurs
+que le caméléon; je puis pour mes intérêts changer de
+plus de formes que Protée, et faire la leçon au sanguinaire
+Machiavel. Je puis tout cela, et je pourrais gagner
+une couronne! Allons donc; fut-elle encore plus loin,
+je m'en emparerai.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="mid">En France.--Un appartement dans le palais.</p>
+
+<p class="mid"><i>Fanfares. Entrent</i> LE ROI DE FRANCE, LA PRINCESSE
+BONNE, <i>suite</i>, LE ROI <i>monte sur son trône, et ensuite
+entrent</i> LA REINE MARGUERITE, LE PRINCE
+ÉDOUARD <i>son fils</i>, ET LE COMTE D'OXFORD.</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS, <i>se levant</i>.--Belle reine d'Angleterre,
+illustre Marguerite, assieds-toi avec nous: il ne convient
+pas à ton rang ni à ta naissance que tu sois debout, tandis
+que Louis est assis.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Non, puissant roi de France: Marguerite
+doit maintenant baisser pavillon, et apprendre à obéir
+quand un roi commande. J'étais, je l'avoue, dans des
+jours plus heureux, la reine de la grande Albion; mais
+aujourd'hui la fortune contraire a foulé aux pieds mon
+titre, et m'a laissée avec ignominie sur la poussière, où
+il faut que je prenne une place conforme à ma fortune,
+et me conforme moi-même à cette humble situation.</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS.--Que dis-tu, belle reine? d'où provient
+ce profond désespoir?</p>
+
+<p>MARGUERITE.--D'une cause qui remplit mes yeux de
+larmes, qui étouffe ma voix, en même temps que mon
+coeur est noyé dans les soucis.</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS.--Quoi qu'il en soit, demeure semblable à
+toi-même et prends place à nos côtés. (Il la fait asseoir
+près de lui.) Ne courbe pas la tête sous le joug de la fortune;
+et que ton âme invincible s'élève triomphante au-dessus
+de tous les malheurs. Explique-toi, reine Marguerite,
+et dis-nous tes chagrins; ils seront soulagés, si le
+remède est au pouvoir de la France.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Ces gracieuses paroles raniment mon
+courage abattu et rendent à ma langue enchaînée le
+pouvoir de t'exposer mes malheurs. Sache donc, généreux
+Louis, que Henri, seul possesseur de ma tendresse,
+de roi qu'il était, n'est plus qu'un banni, et forcé de
+vivre en Écosse dans l'abandon, tandis que l'ambitieux
+Édouard, l'orgueilleux duc d'York, usurpe le titre royal,
+et le trône du roi légitime et consacré de l'Angleterre.
+Voilà ce qui m'a obligé, moi, pauvre Marguerite,... à
+venir avec mon fils, le prince Édouard, l'héritier de
+Henri, implorer tes justes et légitimes secours; si tu
+nous abandonnes, il ne nous reste plus d'espérance.
+L'Écosse est disposée à nous appuyer, mais elle n'en a
+pas le pouvoir: notre peuple et nos pairs sont sortis du
+devoir, nos trésors saisis, nos soldats mis en fuite; et
+nous-mêmes, comme tu le vois, réduits à une situation
+déplorable.</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS.--Illustre reine, conjure l'orage à force de
+patience, tandis que nous allons songer aux moyens de
+le dissiper.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Plus nous tardons, et plus notre ennemi
+accroît sa force.</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS.--Plus je diffère, et plus mes secours seront
+efficaces.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Oh! l'impatience est la seule compagne
+d'un chagrin véritable.--Et tenez, voilà l'auteur de mes
+chagrins.</p>
+
+<p class="mid">(Entre Warwick avec sa suite.)</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS.--Qui vient ainsi se présenter hardiment
+devant nous?</p>
+
+<p>MARGUERITE.--C'est le comte de Warwick, le plus puissant
+ami d'Édouard.</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS, <i>en descendant de son trône. Marguerite se
+lève</i>.--Sois le bienvenu, brave Warwick! Quel sujet t'amène
+en France?</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Voilà un nouvel orage qui commence à
+s'élever, car c'est là l'homme qui gouverne les vents et
+les flots.</p>
+
+<p>WARWICK.--Je viens de la part du digne Édouard, roi
+d'Albion, mon seigneur et maître, et ton ami dévoué,
+saluer d'abord ta royale personne, avec toute l'affection
+d'une amitié sincère, et ensuite te demander un traité
+d'alliance; enfin je viens en assurer les noeuds par le
+noeud de l'hymen, si tu consens à accorder la princesse
+Bonne, ta belle et vertueuse soeur, en légitime mariage
+au roi d'Angleterre.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Si cela réussit, plus d'espérance pour
+Henri.</p>
+
+<p>WARWICK, <i>à la princesse Bonne</i>.--Et vous, gracieuse
+dame, je suis chargé, par mon roi, et en son nom, de
+vous demander la faveur et la permission de vous baiser
+humblement la main, et de vous faire connaître par mes
+discours la passion qui s'est emparée du coeur de mon
+souverain. La renommée, en frappant dernièrement ses
+oreilles attentives, vient de placer dans son âme l'image
+de votre beauté et de vos vertus.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Roi Louis, et vous, princesse, écoutez-moi
+avant de répondre à Warwick; ce n'est point d'un
+chaste et pur amour que vous vient la demande d'Édouard,
+mais de l'artifice, enfant de la nécessité; car comment
+les tyrans peuvent-ils régner tranquillement s'ils n'acquièrent
+au dehors des alliances puissantes? Pour prouver
+qu'il est un tyran, il suffit de ceci: Henri vit encore;
+et quand il serait mort, voilà le prince Édouard, le fils
+de Henri. Songe donc, Louis, à ne pas attirer sur toi,
+par cette ligue et ce mariage, les dangers et l'opprobre:
+les usurpateurs peuvent bien retenir un moment la domination;
+mais le ciel est juste, et le temps renverse
+l'injustice.</p>
+
+<p>WARWICK.--Outrageante Marguerite!</p>
+
+<p>LE PRINCE ÉDOUARD.--Pourquoi pas reine?</p>
+
+<p>WARWICK.--Parce que ton père Henri était un usurpateur;
+et tu n'es pas plus prince qu'elle n'est reine.</p>
+
+<p>OXFORD.--Ainsi Warwick anéantit l'illustre Jean de
+Gaunt, qui subjugua la plus grande partie de l'Espagne;
+et après Jean de Gaunt, Henri IV, dont la sagesse fut le
+miroir des sages; et après ce sage prince, Henri V, dont
+la valeur conquit toute la France: c'est d'eux que descend
+en ligne directe notre Henri.</p>
+
+<p>WARWICK.--Et comment se fait-il, Oxford, que dans cet
+élégant discours vous n'ayez pas dit aussi comment
+Henri VI a perdu tout ce qu'avait conquis Henri V?
+J'imagine que les pairs de France qui vous entendent
+souriraient à ce souvenir; mais passons.--Vous nous
+exposez une généalogie de soixante-deux années. C'est
+bien peu pour prescrire des droits au trône.</p>
+
+<p>OXFORD.--Quoi, Warwick! peux-tu bien parler aujourd'hui
+contre ton souverain, à qui tu as obéi pendant
+trente-six ans, sans révéler ta trahison par ta rougeur?</p>
+
+<p>WARWICK.--Et Oxford, qui a toujours tiré l'épée pour
+le bon droit, peut-il faire servir une vaine généalogie à
+la défense d'un faux titre? Pour votre honneur laissez
+là Henri, et reconnaissez Édouard pour roi.</p>
+
+<p>OXFORD.--Reconnaître pour mon roi celui dont l'inique
+jugement a mis à mort mon frère aîné, le lord Aubrey
+de Vere? bien plus encore! a fait périr mon père,
+sur le déclin de sa vie déjà affaiblie, lorsque la nature le
+conduisait aux portes du trépas? Non, Warwick, non.
+Tant que la vie soutiendra ce bras, ce bras soutiendra la
+maison de Lancastre.</p>
+
+<p>WARWICK.--Et moi, la maison d'York.</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS.--Reine Marguerite, prince Édouard, et
+vous, Oxford, daignez, à notre prière, vous retirer un
+moment à l'écart, et me laisser conférer encore quelques
+instants avec Warwick.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Veuille le ciel que les paroles de Warwick
+ne le séduisent pas!</p>
+
+<p class="mid">(Ils s'écartent avec le prince et Oxford.)</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS.--Maintenant, Warwick, dis sur ta conscience:
+Édouard est-il votre véritable roi? Car il me
+répugnerait de me lier avec un roi qui ne serait pas légitimement
+élu.</p>
+
+<p>WARWICK.--J'en réponds sur mon honneur et ma réputation.</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS.--Mais est-il agréable aux yeux de son
+peuple?</p>
+
+<p>WARWICK.--D'autant plus agréable que Henri ne l'était
+pas.</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS.--Passons à un autre article. Laissant de
+côté toute dissimulation, dites-moi avec vérité jusqu'à
+quel point il aime notre soeur Bonne?</p>
+
+<p>WARWICK.--Son amour se montre comme il convient
+à un monarque tel que lui.--Moi-même je lui ai souvent
+entendu dire et protester que cet amour était une plante
+immortelle dont les racines étaient fixées dans le sol de
+la vertu, les feuilles et les fruits nourris par le soleil de
+la beauté, et qui ne pouvait manquer de donner des
+fleurs et des fruits heureux; au-dessus de la jalousie,
+mais qui ne résisterait pas au dédain si la princesse
+Bonne ne payait pas de retour ses tourments.</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS.--Maintenant, ma soeur, apprenez-nous
+quelles sont vos dernières résolutions.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE BONNE.--Soit consentement, soit refus,
+votre réponse sera la mienne.--Cependant (<i>s'adressant à
+Warwick</i>), je l'avouerai, souvent avant ce jour, lorsque
+j'entendais raconter les mérites de votre roi, mon oreille
+n'a pas laissé ma raison étrangère à quelque désir.</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS.--Voici donc ma réponse, Warwick:--Notre
+soeur sera l'épouse d'Édouard, et à l'instant même
+on va dresser les articles, et stipuler le douaire que doit
+accorder votre roi; il doit être proportionné à la dot
+qu'elle lui portera.--Approchez, reine Marguerite, et
+soyez témoin que nous accordons la princesse Bonne
+pour épouse au roi d'Angleterre.</p>
+
+<p>LE PRINCE ÉDOUARD.--A Édouard, et non pas au roi
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Artificieux Warwick, c'est toi qui as
+imaginé cette alliance pour faire échouer ma demande:
+avant ton arrivée, Louis était l'ami de Henri.</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS.--Et Louis est encore l'ami de Henri et
+de Marguerite. Mais si votre titre à la couronne est faible,
+comme on a lieu de le croire d'après l'heureux succès
+d'Édouard, il est juste alors que je sois dispensé de
+vous donner les secours que je vous avais promis; mais
+vous recevrez de moi tout l'accueil qui convient à votre
+rang, et que le mien peut vous accorder.</p>
+
+<p>WARWICK.--Henri vit maintenant en Écosse tout à son
+aise: n'ayant rien, il ne peut rien perdre.--Et quant à
+vous, notre ci-devant reine, vous avez un père en état de
+vous soutenir; il vaudrait mieux être à sa charge qu'à
+celle de la France.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Tais-toi, impudent et déhonté Warwick,
+orgueilleux faiseur et destructeur de rois! Je ne quitterai
+point ces lieux, que mes discours et mes larmes, fidèles
+à la vérité, n'aient ouvert les yeux du roi Louis sur tes
+rusés artifices, et sur le perfide amour de ton maître;
+car vous êtes tous deux des oiseaux du même plumage.</p>
+
+<p class="mid">(On entend sonner du cor derrière le théâtre.)</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS.--Warwick, c'est quelque message pour
+nous, ou pour toi.</p>
+
+<p class="mid">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Milord ambassadeur, ces lettres sont
+pour vous: elles vous sont envoyées par votre frère, le
+marquis Montaigu. (<i>Au roi de France</i>.) Celles-ci s'adressent
+à Votre Majesté de la part de notre roi. (<i>A la reine
+Marguerite.</i>) Et en voilà pour vous, madame: j'ignore de
+quelle part.</p>
+
+<p class="mid">(Tous ouvrent leurs lettres et les lisent.)</p>
+
+<p>OXFORD.--Je vois avec satisfaction que notre belle
+reine et maîtresse sourit aux nouvelles qu'elle apprend,
+tandis que le front de Warwick s'obscurcit en lisant les
+siennes.</p>
+
+<p>LE PRINCE ÉDOUARD.--Et tenez, faites attention: Louis
+frappe du pied comme s'il était courroucé.--J'espère que
+tout est pour le mieux.</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS.--Warwick, quelles sont tes nouvelles?
+Et les vôtres, belle reine?</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Les miennes remplissent mon coeur
+d'une joie inespérée.</p>
+
+<p>WARWICK.--Les miennes ont rempli le mien de tristesse
+et d'indignation.</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS.--Comment? Votre roi a épousé lady
+Grey? Et il m'écrit pour pallier votre fourberie et la
+sienne, en m'engageant à prendre la chose de bon
+coeur! Est-ce là l'alliance qu'il cherche avec la France?
+Ose-t-il avoir l'audace de nous insulter ainsi?</p>
+
+<p>MARGUERITE.--J'en avais averti Votre Majesté. Voilà la
+preuve de l'amour d'Édouard, et de l'honnêteté de Warwick.</p>
+
+<p>WARWICK.--Roi Louis, je proteste ici, à la face du ciel,
+et sur l'espérance de mon bonheur éternel, que je suis
+innocent de ce mauvais procédé d'Édouard; car il n'est
+plus mon roi, quand il me fait rougir à ce point, et il
+rougirait encore plus lui-même, s'il pouvait voir sa
+honte.--Ai-je donc oublié que c'est pour le fait de la maison
+d'York que mon père est mort avant le temps? Ai-je
+fermé les yeux sur l'outrage fait à ma nièce<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>, ai-je ceint
+son front de la couronne royale, ai-je dépouillé Henri
+des droits de sa naissance, pour me voir enfin payer par
+cet affront? Que l'affront retombe sur lui-même! car ma
+récompense est l'honneur; et, pour recouvrer l'honneur
+que j'ai perdu pour lui, je le renonce ici, et je me rattache
+à Henri.--Ma noble reine, oublions nos anciennes
+animosités, désormais je suis ton fidèle serviteur. Je vengerai
+l'insulte faite à la princesse Bonne et rétablirai
+Henri dans son ancienne puissance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> Les chroniques nous apprennent qu'Édouard avait tenté de
+déshonorer la nièce ou la fille du comte de Warwick, on ne sait
+laquelle des deux.
+
+<p>C'est à la bataille de Wakefield, où périt le duc d'York, que
+le comte de Salisbury avait été pris; il fut décapité le lendemain,
+à Pomfret.</p></blockquote>
+
+<p>MARGUERITE.--Warwick, ce discours a changé ma
+haine en amitié: je pardonne et j'oublie tout à fait les
+fautes passées, et me réjouis de te voir devenir l'ami de
+Henri.</p>
+
+<p>WARWICK.--Tellement son ami, et son ami sincère que
+si le roi Louis veut nous accorder un petit nombre de
+soldats choisis, j'entreprendrai de les débarquer sur nos
+côtes, et de renverser, à main armée, le tyran de son
+trône. Ce ne sera pas sa nouvelle épouse qui pourra le
+secourir; et pour Clarence... d'après ce qu'on me mande
+ici, il est sur le point d'abandonner son frère, indigné
+de le voir consulter, dans le choix de son épouse, un
+désir déréglé, bien plus que l'honneur, l'intérêt et la sûreté
+de notre patrie.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE BONNE, <i>à Louis</i>.--Mon frère, comment
+Bonne pourra-t-elle être mieux vengée que par l'appui
+que vous prêterez à cette malheureuse reine?</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Prince renommé, comment le pauvre
+Henri pourra-t-il supporter la vie, si vous ne le sauvez
+pas de l'affreux désespoir?</p>
+
+<p>LA PRINCESSE BONNE.--Ma querelle et celle de cette
+reine d'Angleterre n'en font qu'une.</p>
+
+<p>WARWICK.--Et la mienne, belle princesse Bonne, est
+liée avec la vôtre.</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS.--Et la mienne avec la sienne, la tienne
+et celle de Marguerite: ainsi voilà mon parti pris, et je
+suis fermement décidé à vous seconder.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Laissez-moi vous rendre à tous à la fois
+d'humbles actions de grâces.</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS.--Messager de l'Angleterre, retourne en
+toute hâte dire au perfide Édouard, ton prétendu roi,
+que Louis, roi de France, se dispose à lui envoyer des
+masques, pour lui donner le bal à lui et à sa nouvelle
+épouse. Tu vois ce qui s'est passé: va en effrayer ton roi.</p>
+
+<p>LA PRINCESSE BONNE.--Dis-lui que, dans l'espérance où
+je suis qu'il sera bientôt veuf, je porterai la guirlande
+de saule en sa considération.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Dis-lui de ma part que j'ai dépouillé
+mes habits de deuil, et que je suis prête à me couvrir de
+l'armure.</p>
+
+<p>WARWICK.--Dis-lui de ma part qu'il m'a fait un affront,
+et qu'en revanche je le détrônerai avant qu'il soit peu.
+Voilà pour ton salaire; pars.</p>
+
+<p class="mid">(Le messager sort.)</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS.--Toi, Warwick, avec Oxford, tu iras à
+la tête de cinq mille hommes, traverser les mers, et livrer
+bataille au traître Édouard; et, sitôt que l'occasion le
+permettra, cette noble reine et le prince son fils te suivront
+avec un nouveau renfort.--Mais, avant ton départ,
+délivre-moi d'un doute: quel garant avons-nous
+de ta persévérante loyauté?</p>
+
+<p>WARWICK.--Voici le gage qui vous répondra de mon
+inviolable fidélité.--Si notre reine et son fils l'agréent,
+j'unis de ce moment au jeune prince, par les liens d'un
+saint mariage, ma fille aimée, l'objet chéri de ma tendresse.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Oui, j'y consens, et je vous rends grâces
+de cette offre. Édouard, mon fils, elle est belle et
+vertueuse: ainsi n'hésite point, donne ta main à Warwick;
+et avec ta main donne-lui ton irrévocable foi de
+n'avoir d'autre épouse que la fille de Warwick.</p>
+
+<p>LE PRINCE ÉDOUARD.--Je l'accepte, car elle en est bien
+digne, et je donne ma main pour gage de ma promesse.</p>
+
+<p class="mid">(Il donne sa main à Warwick.)</p>
+
+<p>LE ROI LOUIS.--Qu'attendons-nous à présent? On va
+lever ces troupes; et toi, seigneur de Bourbon, notre
+grand amiral, tu les transporteras en Angleterre sur nos
+vaisseaux. Il me tarde de voir Édouard renversé par les
+hasards de la guerre, pour avoir fait semblant de vouloir
+épouser une princesse de France<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> Bonne n'était point une princesse de France, mais une princesse
+de Savoie, soeur de la reine de France. Au surplus, on
+révoque très-fort en doute cette négociation de mariage, et cette
+cause du mécontentement de Warwick. Il paraîtrait qu'Édouard
+était marié secrètement dès 1443, c'est-à-dire trois ans environ
+avant l'époque où l'on place la négociation. On assure même
+que Warwick avait été, en 1445, parrain de la princesse Élisabeth,
+leur premier enfant.</blockquote>
+
+<p class="mid">(Ils sortent tous, excepté Warwick.)</p>
+
+<p>WARWICK.--Je suis venu comme ambassadeur d'Édouard:
+et je retourne son ennemi mortel et irréconciliable.
+Il m'avait chargé d'affaires de mariage: une
+guerre terrible va répondre à sa demande. N'avait-il
+donc que moi, pour en faire l'instrument de ses jeux?
+Eh bien, il n'aura que moi pour tourner ses railleries
+en afflictions. J'ai été le principal agent de son élévation
+au trône: je serai le principal agent de sa chute: non
+pas que je prenne en pitié la misère de Henri, mais je
+cherche à me venger de l'insulte d'Édouard.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<br>
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="mid">A Londres.--Un appartement dans le palais.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> GLOCESTER, CLARENCE, SOMERSET,
+MONTAIGU <i>et autres</i>.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Eh bien, dites-moi, mon frère Clarence,
+que pensez-vous de ce nouveau mariage avec lady Grey?
+Notre frère n'a-t-il pas fait là un digne choix?</p>
+
+<p>CLARENCE.--Hélas! vous savez qu'il y a bien loin d'ici
+en France. Comment eût-il pu se contenir jusqu'au retour
+de Warwick?</p>
+
+<p>SOMERSET.--Milords, rompez cet entretien. Voici le roi
+qui s'avance...</p>
+
+<p class="mid">(Fanfare. Entrent le roi Édouard et sa suite, avec lady
+Grey, vêtue en reine; Pembroke, Stafford, Hastings et
+autres personnages.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Avec le bel objet de son choix!</p>
+
+<p>CLARENCE.--Je compte lui déclarer ouvertement ce que
+j'en pense.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Eh bien, mon frère Clarence, que
+dites-vous donc de notre choix? pourquoi restez-vous
+ainsi pensif, et l'air à demi-mécontent?</p>
+
+<p>CLARENCE.--J'en dis ce qu'en disent Louis de France,
+ou le comte de Warwick, tous deux si dépourvus de sens
+et de courage, qu'ils ne songeront pas à s'offenser de l'affront
+que nous leur faisons.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Supposez qu'ils s'offensent sans raison:
+ce n'est, après tout, que Louis et Warwick; et je
+suis Édouard, le roi de Warwick et le vôtre, et il faut
+que ma volonté se fasse.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Et votre volonté se fera, parce que vous
+êtes notre roi: cependant un mariage précipité est rarement
+heureux.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Quoi, mon frère Richard? Vous en
+offensez-vous aussi?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Non, pas moi. Non: à Dieu ne plaise,
+que je veuille désunir ceux que Dieu a unis! Et ce serait
+vraiment une pitié que de séparer deux époux si bien
+assortis!</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Mettant de côté vos dédains et vos
+dégoûts, dites-moi un peu pourquoi lady Grey ne pourrait
+pas devenir ma femme et reine d'Angleterre? Et
+vous aussi, Somerset et Montaigu, allons, déclarez librement
+vos sentiments.</p>
+
+<p>CLARENCE.--Voici donc mon opinion:--que le roi
+Louis devient votre ennemi parce que vous vous êtes
+joué de lui dans cette affaire de mariage avec la princesse
+Bonne.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Et Warwick, qui était occupé à remplir
+le ministère dont vous l'aviez chargé, est déshonoré aujourd'hui
+par cet autre mariage que vous venez de contracter.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Et si je viens à bout de calmer Louis
+et Warwick par quelque expédient que je pourrais imaginer?</p>
+
+<p>MONTAIGU.--Il resterait toujours certain qu'une pareille
+alliance avec la France aurait fortifié l'État contre
+les orages étrangers, bien plus que ne peut le faire
+aucun parti choisi dans le sein du royaume.</p>
+
+<p>HASTINGS.--Quoi! Montaigu ignore-t-il que, par sa
+propre force, l'Angleterre est à l'abri de tout danger, si
+elle se demeure fidèle à elle-même?</p>
+
+<p>MONTAIGU.--Sans doute; mais ce serait encore plus
+sûr, si elle était appuyée de la France.</p>
+
+<p>HASTINGS.--Il vaut mieux user de la France que de se
+fier à la France. Appuyons-nous sur Dieu et sur les
+mers, qu'il nous a données comme un rempart imprenable:
+avec leur secours défendons-nous nous-mêmes;
+c'est dans leur force et en nous seuls que réside notre
+sûreté.</p>
+
+<p>CLARENCE.--Pour ce discours seul, Hastings mérite
+bien d'avoir l'héritière du lord Hungerford.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Et qu'y trouvez-vous à redire? il l'a
+par ma volonté, et le don que je lui en ai fait; et pour
+cette fois ma volonté fera loi.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Et pourtant il me semble que Votre Grâce
+a eu le tort de donner l'héritière et la fille du lord Scales
+au frère de votre tendre épouse: elle m'aurait bien
+mieux convenu à moi, ou bien à Clarence; mais votre
+femme épuise aujourd'hui votre amour fraternel.</p>
+
+<p>CLARENCE.--Comme encore vous n'auriez pas dû gratifier
+de l'héritière du lord Bonville le fils de votre nouvelle
+épouse, et laisser vos frères aller chercher fortune ailleurs.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Eh quoi, mon pauvre Clarence,
+n'est-ce que pour une femme que tu te montres si mécontent?
+Va, je saurai te pourvoir.</p>
+
+<p>CLARENCE.--En choisissant pour vous-même, vous avez
+fait voir quel était votre discernement: et comme il s'est
+montré assez mince, vous me permettrez de faire moi-même
+mes affaires, et c'est dans cette vue que je songe
+à prendre bientôt congé de vous.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Pars ou reste, peu m'importe:
+Édouard sera roi, et ne se laissera pas enchaîner par la
+volonté de son frère.</p>
+
+<p>LA REINE.--Milords, pour me rendre justice vous devez
+tous convenir qu'avant qu'il eût plu à Sa Majesté d'élever
+mon rang au titre de reine, je n'étais pas d'une naissance
+ignoble; et des femmes nées plus bas que moi sont
+montées à la même fortune. Mais autant ce nouveau
+titre m'honore, moi et les miens, autant l'éloignement
+que vous me montrez, vous à qui je voudrais être agréable,
+mêle à mon bonheur de crainte et de tristesse.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Ma bien-aimée, cesse de cajoler ainsi
+leur mauvaise humeur. Que peux-tu avoir à craindre ou
+à t'affliger, tant qu'Édouard est ton ami constant, et leur
+souverain légitime, auquel il faut qu'ils obéissent, et
+auquel ils obéiront, et qui les obligera à t'aimer, sous
+peine d'encourir sa haine? s'ils s'y exposent, j'aurai
+soin de te défendre contre eux, et de leur faire sentir ma
+colère et ma vengeance.</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--J'entends, et ne dis pas grand'chose,
+mais je n'en pense que mieux.</p>
+
+<p class="mid">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Eh bien, messager, quelles lettres,
+ou quelles nouvelles de France?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Mon souverain seigneur, je n'ai point
+de lettres: je n'apporte que quelques paroles, et telles
+encore, que je n'ose vous les rendre qu'après en avoir
+reçu d'avance le pardon.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Va, elles te sont pardonnées: allons,
+en peu de mots, rends-moi leurs paroles, le plus fidèlement
+que le pourra ta mémoire. Quelle est la réponse
+du roi Louis à nos lettres?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Voici, quand je l'ai quitté, quelles ont
+été ses propres paroles: «Va, dis au traître Édouard,
+ton prétendu roi, que Louis de France se dispose à
+lui envoyer des masques pour lui donner le bal, à lui
+et à sa nouvelle épouse.»</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Louis est-il donc si brave? Je crois
+qu'il me prend pour Henri. Mais qu'a dit de mon mariage
+la princesse Bonne?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Voici ses paroles prononcées avec un
+calme dédaigneux: «Dites-lui que, dans l'espérance où
+je suis qu'il sera bientôt veuf, je porterai la guirlande
+de saule en sa considération.»</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Je ne la blâme point; elle ne pouvait
+guère en dire moins: c'est elle qui a été offensée. Mais
+que dit la femme de Henri? car je sais qu'elle était
+présente.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--«Annonce-lui, m'a-t-elle dit, que j'ai
+quitté mes habits de deuil, et que je suis prête à me
+couvrir de l'armure.»</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Apparemment qu'elle se propose
+de jouer le rôle d'amazone. Mais qu'a dit Warwick de
+cette insulte?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Plus irrité que tous les autres, contre
+Votre Majesté, il m'a congédié avec ces mots: «Dis-lui
+de ma part qu'il m'a fait un affront, et qu'en revanche
+je le détrônerai avant qu'il soit peu.»</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Ah! le traître a osé prononcer ces
+insolentes paroles? Allons, puisque je suis si bien
+averti, je vais m'armer: ils auront la guerre, et me
+payeront leur présomption. Mais, réponds-moi, Warwick
+et Marguerite sont-ils bien ensemble?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Oui, mon gracieux souverain: ils se
+sont tellement liés d'amitié, que le jeune prince Édouard
+épouse la fille de Warwick.</p>
+
+<p>CLARENCE.--Probablement l'aînée: Clarence aura la
+plus jeune. Adieu, mon frère le roi, maintenant tenez-vous
+bien; car je vais de ce pas demander l'autre fille
+de Warwick, afin de n'avoir pas fait, quoique sans
+royaume, un plus mauvais mariage que vous.--Oui, qui
+aime Warwick et moi me suive.</p>
+
+<p class="mid">(Clarence sort, et Somerset le suit.)</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--Ce n'est pas moi; mes pensées
+vont plus loin: je reste, moi, non pour l'amour
+d'Édouard, mais pour celui de la couronne.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Clarence et Somerset partis tous deux
+pour aller joindre Warwick! N'importe: je suis armé
+contre le pis qui puisse arriver, et la célérité est nécessaire
+dans cette crise désespérée.--Pembroke et Stafford,
+allez lever pour nous des soldats, et faites tous les préparatifs
+pour la guerre. Ils sont déjà débarqués, ou ne
+tarderont pas à l'être: moi-même en personne je vous
+suivrai immédiatement. (<i>Pembroke et Stafford sortent.</i>)
+Mais avant que je parte, Hastings, et vous, Montaigu,
+levez un doute qui me reste. Vous deux, entre tous les
+autres, vous tenez de près à Warwick par le sang et par
+alliance. Dites-moi si vous aimez mieux Warwick que
+moi. Si cela est, allez tous deux le trouver. Je vous aime
+mieux pour ennemis que pour des amis perfides; mais
+si vous êtes résolus de me conserver votre fidèle obéissance,
+tranquillisez-moi par quelque serment d'amitié,
+afin que je ne puisse jamais vous avoir pour suspects.</p>
+
+<p>MONTAIGU.--Que Dieu protége Montaigu, comme il est
+fidèle!</p>
+
+<p>HASTINGS.--Et Hastings, comme il tient pour la cause
+d'Édouard!</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Et vous, Richard, mon frère, voulez-vous
+rester de notre parti?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Oui, en dépit de tout ce qui voudra vous
+attaquer.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--A présent, je suis sûr de vaincre.
+Partons donc à l'instant, et ne perdons pas une heure,
+jusqu'à ce que nous ayons joint Warwick et son armée
+d'étrangers.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="mid">Une plaine dans le comté de Warwick.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> WARWICK ET OXFORD <i>avec des troupes françaises
+et autres</i>.</p>
+
+<p>WARWICK.--Croyez-moi, milord; tout jusqu'ici va bien.
+Le peuple vient en foule se ranger autour de nous. (<i>Il
+aperçoit Clarence et Somerset</i>.) Mais tenez, voilà Somerset
+et Clarence qui nous arrivent.--Répondez sur-le-champ,
+milords: sommes-nous tous amis?</p>
+
+<p>GEORGE.--N'en doutez pas, milord.</p>
+
+<p>WARWICK.--En ce cas, cher Clarence, Warwick t'accueille
+de grand coeur; et toi aussi, Somerset.--Je tiens
+pour lâcheté de conserver la moindre défiance, lorsqu'un
+noble coeur a donné sa main ouverte en signe d'amitié:
+autrement, je pourrais penser que Clarence, frère d'Édouard,
+n'a pour notre cause qu'une feinte affection:
+mais sois le bienvenu, Clarence: ma fille sera à toi. A
+présent que reste-t-il à faire sinon de profiter des voiles
+de la nuit, tandis que ton frère est négligemment campé,
+que ses soldats sont à errer dans les villes des environs,
+et qu'il n'est escorté que d'une simple garde: nous pouvons
+le surprendre et nous emparer de sa personne,
+dès que nous le voudrons. Nos espions ont trouvé ce
+coup de main facile à exécuter. Ainsi comme jadis Ulysse
+et le robuste Diomède se glissèrent avec audace et célérité
+dans les tentes de Rhésus, et emmenèrent les terribles
+coursiers de Thrace, auxquels les destins avaient
+attaché la victoire; de même, bien couverts du noir
+manteau de la nuit, nous pouvons renverser à l'improviste
+la garde d'Édouard, et nous saisir de lui; je ne dis
+pas le tuer, car je ne veux que le surprendre. Que ceux
+de vous qui voudront me suivre prononcent avec acclamation
+le nom de Henri, en même temps que leur général.
+(<i>Tous s'écrient</i>: Henri!) Allons, partons donc, et
+marchons en silence. Que Dieu et saint George soient
+pour Warwick et ses amis!</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="mid">Le camp d'Édouard, près de Warwick.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent quelques</i> SENTINELLES <i>pour garder la tente
+du roi</i>.</p>
+
+<p>PREMIER GARDE.--Allons, messieurs, que chacun
+prenne son poste; le roi est là qui dort.</p>
+
+<p>SECOND GARDE.--Quoi! est-ce qu'il n'ira pas se mettre
+au lit?</p>
+
+<p>PREMIER GARDE.--Non: vraiment, il a fait un serment
+solennel, de ne pas se coucher pour prendre son repos
+ordinaire, jusqu'à ce que Warwick ou lui soient vaincus.</p>
+
+<p>SECOND GARDE.--C'est ce qui sera demain, selon toute
+apparence, si Warwick est aussi près qu'on l'assure.</p>
+
+<p>TROISIÈME GARDE.--Mais dites-moi, je vous prie, quel
+est ce lord qui repose ici avec le roi dans sa tente?</p>
+
+<p>PREMIER GARDE.--C'est le lord Hastings, le plus intime
+ami du roi.</p>
+
+<p>TROISIÈME GARDE.--Oui?--Mais pourquoi cet ordre du
+roi, que ses principaux chefs logent dans les villes des
+environs, tandis que lui il passe la nuit dans cette froide
+campagne?</p>
+
+<p>SECOND GARDE.--C'est le poste d'honneur parce qu'il
+est le plus dangereux.</p>
+
+<p>TROISIÈME GARDE.--Oh! pour moi, qu'on me donne
+des dignités et du repos, je les préfère à un dangereux
+honneur.--Si Warwick savait en quelle situation il est
+ici, il y a lieu de croire qu'il viendrait le réveiller.</p>
+
+<p>PREMIER GARDE.--A moins que nos hallebardes ne lui
+fermassent le passage.</p>
+
+<p>SECOND GARDE.--En effet: car pourquoi garderions-nous
+sa tente royale, si ce n'était pour défendre sa personne
+contre les ennemis nocturnes?</p>
+
+<p class="mid">(Entrent Warwick, George, Oxford, Somerset, et des troupes.)</p>
+
+<p>WARWICK, <i>à demi-voix</i>.--C'est là sa tente: voyez, où
+sont ses gardes. Courage, mes amis: c'est le moment de
+se faire honneur, ou jamais! Suivez-moi seulement, et
+Édouard est à nous.</p>
+
+<p>PREMIER GARDE.--Qui va là?</p>
+
+<p>SECOND GARDE.--Arrête, où tu es mort.</p>
+
+<p class="mid">(Warwick et sa troupe crient tous ensemble: <i>Warwick!
+Warwick!</i> en fondant sur la garde, qui fuit en criant:
+<i>aux armes! aux armes!</i> Warwick et sa troupe les poursuivent.)</p>
+
+<p class="mid">(On entend les tambours et les trompettes.)</p>
+
+<p class="mid">(Rentrent Warwick et sa troupe enlevant le roi Édouard
+vêtu de sa robe de chambre, et assis dans un fauteuil.
+Glocester et Hastings fuient.)</p>
+
+<p>SOMERSET.--Qui sont ceux qui fuient là?</p>
+
+<p>WARWICK.--Richard et Hastings: laissons-les: nous
+tenons ici le duc.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Le duc! Quoi, Warwick! la dernière
+fois que tu m'as quitté, tu m'appelais roi.</p>
+
+<p>WARWICK.--Oui; mais les temps sont changés. Depuis
+que vous m'avez déshonoré dans mon ambassade, moi,
+je vous ai dégradé du rang de roi, et je viens aujourd'hui
+vous créer duc d'York.... Eh! comment pourriez-vous
+gouverner un royaume, vous qui ne savez ni vous bien
+conduire envers vos ambassadeurs, ni vous contenter
+d'une seule femme, ni traiter vos frères fraternellement,
+ni travailler au bonheur des peuples, ni vous garantir
+vous-même de vos ennemis?</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Quoi, mon frère Clarence, te voilà
+aussi!--Ah! je vois bien maintenant qu'il faut
+qu'Édouard succombe.--Cependant, Warwick, en dépit
+du malheur, en dépit de toi et de tous tes complices,
+Édouard se conduira toujours en roi: et si la malice de
+la fortune renverse ma grandeur, mon âme est hors de
+la portée de sa roue.</p>
+
+<p>WARWICK.--Eh bien, que dans son âme Édouard demeure
+roi d'Angleterre; (<i>lui ôtant sa couronne</i>) Henri
+portera la couronne d'Angleterre, et sera un vrai roi;
+toi, tu n'en seras que l'ombre.--Milord Somerset, chargez-vous,
+je vous prie, de faire conduire sur-le-champ
+le duc Édouard chez mon frère, l'archevêque d'York.
+Quand j'aurai combattu Pembroke et ses partisans, je
+vous suivrai, et je porterai à Édouard la réponse que lui
+envoient Louis et la princesse Bonne. Jusque-là, adieu
+pour quelque temps, mon bon duc d'York.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Ce qu'impose la destinée, il faut que
+l'homme le supporte. Il est inutile de vouloir résister
+contre vent et marée.</p>
+
+<p class="mid">(Sortent le roi Édouard et Somerset.)</p>
+
+<p>OXFORD.--Que nous reste-t-il maintenant à faire,
+milords, sinon de marcher droit à Londres avec nos
+soldats?</p>
+
+<p>WARWICK.--Oui, voilà quel doit être notre premier
+soin. Délivrons Henri de sa prison, et replaçons-le sur
+le trône des rois.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="mid">A Londres.--Un appartement dans le palais.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> LA REINE ÉLISABETH, <i>femme d'Édouard</i>,
+RIVERS.</p>
+
+<p>RIVERS.--Madame, quel chagrin a donc si fort altéré
+les traits de votre visage?</p>
+
+<p>LA REINE.--Quoi, mon frère, êtes-vous donc encore
+à savoir le malheur qui vient d'arriver au roi Édouard?</p>
+
+<p>RIVERS.--Quoi! La perte de quelque bataille rangée
+contre Warwick.</p>
+
+<p>LA REINE.--Non; mais la perte de sa propre personne.</p>
+
+<p>RIVERS.--Mon roi serait tué?</p>
+
+<p>LA REINE.--Oui, presque tué, car il est prisonnier; soit
+qu'il ait été trahi par la perfidie de ses gardes, soit qu'il
+ait été inopinément surpris par l'ennemi; on m'a dit de
+plus qu'il avait été confié à la garde de l'archevêque
+d'York, le frère du cruel Warwick, et par conséquent
+notre ennemi.</p>
+
+<p>RIVERS.--Ces nouvelles, je l'avoue, sont bien désastreuses:
+cependant, gracieuse dame, soutenez ce revers
+de votre mieux: Warwick, qui a l'avantage aujourd'hui,
+peut le perdre demain.</p>
+
+<p>LA REINE.--Il faut donc, jusque-là, que l'espérance
+soutienne ma vie. Et je veux en effet me sevrer du désespoir,
+par amour pour l'enfant d'Édouard que j'ai dans
+mon sein. C'est lui qui me fait contenir ma douleur, et
+porter avec patience la croix de mon infortune: oui,
+c'est pour lui que je retiens plus d'une larme, et que
+j'étouffe les soupirs qui dévoreraient mon sang, de
+crainte que ces pleurs et ces soupirs ne vinssent flétrir
+ou noyer le fruit sorti du roi Édouard, le légitime héritier
+de la couronne d'Angleterre.</p>
+
+<p>RIVERS.--Mais, madame, que devient Warwick?</p>
+
+<p>LA REINE.--Je suis informée qu'il marche vers Londres,
+pour placer une seconde fois la couronne sur la tête de
+Henri: tu devines le reste. Il faut que les amis d'Édouard
+se soumettent; mais pour prévenir la fureur du tyran
+(car il ne faut point se fier à celui qui a violé une fois sa
+parole), je vais de ce pas me réfugier dans le sanctuaire,
+afin de sauver du moins l'héritier des droits d'Édouard.
+Là, je serai en sûreté contre la violence et la fraude.
+Venez donc; fuyons, tandis que nous pouvons fuir encore.
+Si nous tombons entre les mains de Warwick,
+notre mort est certaine.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="mid">Un parc, près du château de Middleham, dans la province
+d'York.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> GLOCESTER, HASTINGS, SIR WILLIAM
+STANLEY, <i>et autres personnages</i>.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Cessez de vous étonner, lord Hastings, et
+vous, sir William Stanley, si je vous ai conduits ici dans
+le plus épais des bois de ce parc. Voici le fait. Vous savez
+que notre roi, mon frère, est ici prisonnier de l'évêque
+qui le traite bien, et lui laisse une grande liberté. Souvent,
+accompagné seulement de quelques gardes, il
+vient chasser dans ce bois pour se récréer. Je l'ai fait
+avertir en secret que si vers cette heure-ci il dirigeait
+ses pas de ce côté, sous prétexte de faire sa partie de
+chasse ordinaire, il trouverait ici ses amis avec des chevaux
+et main-forte, pour le délivrer de sa captivité.</p>
+
+<p class="mid">(Entre le roi Édouard, accompagné d'un chasseur.)</p>
+
+<p>LE CHASSEUR.--Par ici, milord; c'est de ce côté qu'est
+la chasse.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Non, c'est par ici, mon ami: vois,
+voilà des chasseurs. Eh bien, mon frère, et vous, lord
+Hastings, vous êtes donc ici à l'affût avec votre monde
+pour surprendre le cerf de l'évêque?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Mon frère, il faut se hâter de profiter du
+moment et de l'occasion. Votre cheval est tout prêt, et
+vous attend au coin du parc.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Mais où allons-nous d'ici?</p>
+
+<p>HASTINGS.--A Lynn, milord, et de là nous nous embarquons
+pour la Flandre.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Bien pensé, je vous assure: c'était aussi
+mon idée.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Stanley, je récompenserai ton audace.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Mais que tardons-nous? Il n'est pas temps
+de s'amuser à parler.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Chasseur, qu'en dis-tu? Veux-tu
+nous suivre?</p>
+
+<p>LE CHASSEUR.--Cela vaut beaucoup mieux que de rester
+pour être pendu.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Viens donc; partons: ne perdons pas
+davantage le temps.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Adieu, archevêque. Songe à te munir
+contre le courroux de Warwick, et prie Dieu pour
+que je puisse ressaisir la couronne.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="mid">Une pièce dans la Tour.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, CLARENCE, WARWICK,
+SOMERSET, LE JEUNE RICHMOND, OXFORD,
+MONTAIGU, LE LIEUTENANT <i>de suite</i>.</p>
+
+<p>LE ROI.--Monsieur le lieutenant, à présent que Dieu
+et mes amis ont renversé Édouard du trône d'Angleterre,
+et changé mon esclavage en liberté, mes craintes en
+espérance, et mes chagrins en joie, quels honoraires te
+devons-nous en sortant de cette prison?</p>
+
+<p>LE LIEUTENANT.--Les sujets n'ont rien à exiger de leurs
+souverains: mais si mon humble prière peut être exaucée,
+je demande mon pardon à Votre Majesté.</p>
+
+<p>LE ROI.--Et de quoi donc, lieutenant? De m'avoir si
+bien traité? Sois sûr que je reconnaîtrai tes bons procédés,
+qui m'ont fait trouver du plaisir dans ma prison;
+oui, tout le plaisir que peuvent sentir renaître en eux-mêmes
+les oiseaux mis en cage, lorsque après tant de
+pensées mélancoliques les chants qui les amusaient dans
+leur ménage leur font enfin oublier tout à fait la perte
+de leur liberté. Mais après Dieu, c'est toi, Warwick, qui
+me délivres; c'est donc principalement à Dieu et à toi
+que s'adresse ma reconnaissance. Il a été l'auteur, et toi
+l'instrument. Aussi, pour triompher désormais de la
+malignité de ma fortune, en vivant dans une situation
+modeste où elle ne puisse me blesser; et afin que le
+peuple de cette terre bienheureuse ne soit pas la victime
+de mon étoile ennemie, Warwick, quoique ma tête porte
+encore la couronne, je te résigne ici mon administration;
+car tu es heureux dans toutes tes oeuvres.</p>
+
+<p>WARWICK.--Votre Grâce fut toujours renommée pour
+sa vertu; et aujourd'hui elle se montre sage autant que
+vertueuse, en reconnaissant et cherchant à éviter la
+malice de la Fortune: car il est peu d'hommes qui sachent
+gouverner prudemment leur étoile! Cependant il
+est un point, où vous me permettrez de ne pas vous
+approuver: c'est de me choisir lorsque vous avez Clarence
+près de vous.</p>
+
+<p>GEORGE.--Non, Warwick, tu es digne du commandement:
+toi à qui le Ciel à ta naissance adjugea un rameau
+d'olivier et une couronne de laurier, donnant à présumer
+que tu seras toujours également heureux dans la paix et
+dans la guerre: ainsi je te le cède de mon libre consentement.</p>
+
+<p>WARWICK.--Et je ne veux choisir que Clarence pour
+protecteur.</p>
+
+<p>LE ROI.--Warwick, et vous, Clarence, donnez-moi tous
+deux la main. A présent, unissez vos mains, et avec elles
+vos coeurs, et que nulle dissension ne trouble le gouvernement.
+Je vous fais tous deux protecteurs de ce pays:
+tandis que moi, je mènerai une vie retirée, et consacrerai
+mes derniers jours à la dévotion, occupé à combattre
+le péché, et à louer mon créateur.</p>
+
+<p>WARWICK.--Que répond Clarence à la volonté de son
+souverain?</p>
+
+<p>GEORGE.--Qu'il donne son consentement, si Warwick
+donne le sien; car je me repose sur ta fortune.</p>
+
+<p>WARWICK.--Allons, c'est à regret; mais enfin j'y souscris:
+nous marcherons l'un à côté de l'autre comme
+l'ombre double de la personne de Henri, et nous le remplacerons;
+j'entends en supportant, à sa place, le fardeau
+du gouvernement, tandis qu'il jouira des honneurs et
+du repos. A présent, Clarence, il n'est rien de plus pressant
+que de faire déclarer, sans délai, Édouard traître,
+et de confisquer tous ses domaines et tous ses biens.</p>
+
+<p>GEORGE.--Je ne vois pas autre chose à faire de plus,
+que de régler sa succession...</p>
+
+<p>WARWICK.--Oui, et Clarence ne manquera pas d'y avoir
+sa part.</p>
+
+<p>LE ROI.--Mais je vous prie (car je ne commande plus),
+mettez avant vos plus importantes affaires, le soin d'envoyer
+vers Marguerite, votre reine, et mon fils Édouard,
+pour les faire revenir promptement de France; car jusqu'à
+ce que je les voie, le sentiment de joie que me
+donne ma liberté est à moitié détruit par les inquiétudes
+de la crainte.</p>
+
+<p>GEORGE.--Cela va être fait, mon souverain, avec la
+plus grande célérité.</p>
+
+<p>LE ROI.--Milord de Somerset, quel est ce jeune homme
+à qui vous paraissez prendre un si tendre intérêt?</p>
+
+<p>SOMERSET.--Mon prince, c'est le jeune Henri, comte de
+Richmond.</p>
+
+<p>LE ROI.--Approchez, vous, espoir de l'Angleterre. (<i>Il
+pose sa main sur la tête du jeune homme.</i>) Si une puissance
+cachée découvre la vérité à mes prophétiques pensées,
+ce joli enfant fera le bonheur de notre patrie. Ses regards
+sont pleins d'une paisible majesté; la nature forma
+son front pour porter une couronne, sa main pour tenir
+un sceptre, et lui, pour la prospérité d'un trône royal.
+Qu'il vous soit précieux, milords; car il est destiné à
+vous faire plus de bien que je ne vous ai causé de
+maux<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> Il fut roi sous le nom de Henri VII, après l'extinction des
+maisons d'York et de Lancastre; il était fils d'Edmond, comte de
+Richmond, demi-frère de Henri VI, par sa mère, Catherine de
+France, qui après la mort de Henri V, avait épousé Owen Tudor,
+père d'Edmond.</blockquote>
+
+<p class="mid">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>WARWICK.--Quelles nouvelles, mon ami?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Qu'Édouard s'est échappé de chez votre
+frère, qui a su depuis qu'il s'était rendu en Bourgogne.</p>
+
+<p>WARWICK.--Fâcheuse nouvelle! mais comment s'est-il
+échappé?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Il a été enlevé par Richard, duc de
+Glocester, et le lord Hastings, qui l'attendaient placés en
+embuscade sur le bord de la forêt, et l'ont tiré des mains
+des chasseurs de l'évêque; car la chasse était son exercice
+journalier.</p>
+
+<p>WARWICK.--Mon frère a mis trop de négligence dans
+le soin dont il était chargé. Mais allons, mon souverain,
+nous prémunir de remèdes contre tous les maux qui
+pourraient survenir.</p>
+
+<p class="mid">(Sortent le roi Henri, Warwick, Clarence, le lieutenant
+et sa suite.)</p>
+
+<p>SOMERSET.--Milord, je n'aime point cette évasion d'Édouard;
+car, il n'en faut pas douter, la Bourgogne lui
+donnera des secours, et nous allons de nouveau avoir la
+guerre avant qu'il soit peu. Si la prédiction dont Henri
+vient de nous présager l'accomplissement a rempli mon
+coeur de joie par les espérances qu'elle me fait naître sur
+ce jeune Richmond, le coeur me dit également que dans
+ces démêlés il peut arriver beaucoup de choses funestes
+pour lui et pour nous. Ainsi, lord Oxford, pour prévenir
+le pire, nous allons l'envoyer, sans tarder, en Bretagne
+jusqu'à ce que les orages de cette guerre civile soient
+dissipés.</p>
+
+<p>OXFORD.--Votre avis est sage; car si Édouard remonte
+sur le trône, il y a tout lieu de craindre que Richmond
+ne tombe avec le reste.</p>
+
+<p>SOMERSET.--Cela ne saurait manquer; il va donc partir
+pour la Bretagne: n'y perdons pas de temps.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="mid">Devant York.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI ÉDOUARD, GLOCESTER, HASTINGS,
+<i>soldats</i>.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Ainsi donc, mon frère Richard,
+Hastings, et vous tous, mes amis, la fortune veut réparer
+tout à fait ses torts envers nous, et dit que j'échangerai
+encore une fois mon état d'abaissement contre la
+couronne royale de Henri. Nous avons passé et repassé
+les mers, et ramené de Bourgogne le secours désiré.
+Maintenant que nous voilà arrivés du port de Ravenspurg
+devant les portes d'York, que nous reste-t-il à faire que
+d'y rentrer comme dans notre duché?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Quoi, les portes fermées!--Mon frère, je
+n'aime pas cela. C'est en bronchant sur le seuil de leur
+demeure que bien des gens ont été avertis du danger
+qui les attendait au dedans.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Allons donc, mon cher, ne nous
+laissons pas effrayer par les présages: de gré ou de
+force, il faut que nous entrions, car c'est ici que nos
+amis viendront nous joindre.</p>
+
+<p>HASTINGS.--Mon souverain, je veux frapper encore une
+fois pour les sommer d'ouvrir.</p>
+
+<p class="mid">(Paraissent sur les murs le maire d'York et ses adjoints.)</p>
+
+<p>LE MAIRE.--Milords, nous avons été avertis de votre
+arrivée, et nous avons fermé nos portes pour notre propre
+sûreté; car maintenant c'est à Henri que nous devons
+l'obéissance.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Mais, monsieur le maire, si Henri
+est votre roi, Édouard est au moins duc d'York.</p>
+
+<p>LE MAIRE.--Il est vrai, milord, je sais que vous l'êtes.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Eh bien! je ne réclame que mon
+duché, et je me contente de sa possession.</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--Mais quand une fois le renard
+aura pu entrer son nez, il aura bientôt trouvé le moyen
+de faire suivre tout le corps.</p>
+
+<p>HASTINGS.--Eh bien, monsieur le maire, qui vous fait
+hésiter? Ouvrez vos portes; nous sommes les amis du roi
+Henri.</p>
+
+<p>LE MAIRE.--Est-il vrai? Alors les portes vont s'ouvrir.</p>
+
+<p class="mid">(Il descend des remparts.)</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>avec ironie</i>.--Voilà un sage et vigoureux
+commandant, et facile à persuader.</p>
+
+<p>HASTINGS.--Le bon vieillard aimerait fort que tout s'arrangeât,
+aussi en avons-nous eu bon marché: mais,
+une fois entrés, je ne doute pas que nous ne lui fassions
+bientôt entendre raison, et à lui et à ses adjoints.</p>
+
+<p class="mid">(Rentrent au pied des murs le maire et deux aldermen.)</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Fort bien, monsieur le maire: ces
+portes ne doivent pas être fermées si ce n'est la nuit, ou
+en temps de guerre. N'aie donc aucune inquiétude, mon
+cher, et remets-moi ces clefs. (<i>Il lui prend les clefs</i>.)
+Édouard et tous ses amis, qui veulent bien me suivre, se
+chargeront de défendre ta ville et toi.</p>
+
+<p class="mid">(Tambour. Entrent au pas de marche Montgomery et des troupes.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Mon frère, c'est sir John Montgomery,
+notre ami fidèle, ou je suis bien trompé.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Soyez le bienvenu, sir John! Mais
+pourquoi venez-vous ainsi en armes?</p>
+
+<p>MONTGOMERY.--Pour secourir le roi Édouard dans ces
+temps orageux, comme le doit faire tout loyal sujet.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Je vous rends grâces, bon Montgomery:
+mais en ce moment nous oublions nos droits à la
+couronne, et nous ne réclamons que notre duché, jusqu'à
+ce qu'il plaise à Dieu de nous rendre le reste.</p>
+
+<p>MONTGOMERY.--En ce cas, adieu, et je m'en retourne.
+Je suis venu servir un roi, et non pas un duc.--Battez,
+tambours, et remettons-nous en marche.</p>
+
+<p class="mid">(La marche recommence.)</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Eh! arrêtez un moment, sir John, et
+nous allons débattre par quels sûrs moyens on pourrait
+recouvrer la couronne.</p>
+
+<p>MONTGOMERY.--Que parlez-vous de débats? En deux
+mots, si vous ne voulez pas vous proclamer ici notre
+roi, je vous abandonne à votre fortune, et je pars pour
+faire retourner sur leurs pas ceux qui viennent à votre
+secours: pourquoi combattrions-nous, si vous ne prétendez
+à rien?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Quoi donc, mon frère, vous arrêterez-vous
+à de vaines subtilités?</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Quand nous serons plus en force,
+nous ferons valoir nos droits. Jusque-là, c'est prudence
+que de cacher nos projets.</p>
+
+<p>HASTINGS.--Loin de nous cette scrupuleuse prudence:
+c'est aux armes à décider aujourd'hui.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Les âmes intrépides sont celles qui montent
+le plus rapidement aux trônes. Mon frère, nous
+allons vous proclamer d'abord sans délai, et le bruit de
+cette proclamation vous amènera une foule d'amis.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Allons, comme vous voudrez; car à
+moi appartient le droit, et Henri n'est qu'un usurpateur
+de ma couronne.</p>
+
+<p>MONTGOMERY.--Enfin je reconnais mon souverain à ce
+langage, et je deviens le champion d'Édouard.</p>
+
+<p>HASTINGS.--Sonnez, trompettes. Édouard va être proclamé
+à l'instant. (<i>A un soldat</i>.) Viens, camarade; fais-nous
+la proclamation.</p>
+
+<p class="mid">(Il lui donne un papier. Fanfare.)</p>
+
+<p>LE SOLDAT <i>lit</i>.--<i>Édouard IV, par la grâce de Dieu, roi
+d'Angleterre et de France, et lord d'Irlande, etc</i>.</p>
+
+<p>MONTGOMERY.--Et quiconque osera contester le droit
+du roi Édouard, je le défie à un combat singulier.</p>
+
+<p class="mid">(Il jette à terre son gantelet.)</p>
+
+<p>TOUS.--Longue vie à Édouard IV!</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Je te remercie, brave Montgomery.--Et
+je vous remercie tous. Si la fortune me seconde, je
+reconnaîtrai votre attachement pour moi.--Passons
+cette nuit à York, et demain, dès que le soleil du matin
+élèvera son char au bord de l'horizon, nous marcherons
+à la rencontre de Warwick et de ses partisans; car je
+sais que Henri n'est pas guerrier.--Ah! rebelle Clarence,
+qu'il te sied mal de flatter Henri et d'abandonner ton
+frère! Mais nous espérons te joindre, toi et Warwick.--Allons,
+braves soldats, ne doutez pas de la victoire;
+et la victoire une fois gagnée, ne doutez pas non plus
+d'une bonne solde.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE VIII</h3>
+
+<p class="mid">A Londres.--Un appartement dans le palais.</p>
+
+<p class="mid">LE ROI HENRI, WARWICK, CLARENCE, MONTAIGU,
+EXETER ET OXFORD.</p>
+
+<p>WARWICK.--Quel parti prendrons-nous, milords?
+Édouard revient de la Flandre avec une armée d'Allemands
+impétueux et de lourds Hollandais. Il a passé
+sans obstacle le détroit de nos mers: il vient avec ses
+troupes à marches forcées sur Londres; et la multitude
+inconstante court par troupeaux se ranger de son parti.</p>
+
+<p>LE ROI.--Il faut lever une armée et le renvoyer battu.</p>
+
+<p>CLARENCE.--On éteint sans peine avec le pied une légère
+étincelle; mais, si on la néglige, un fleuve d'eau
+n'éteindra plus l'incendie.</p>
+
+<p>WARWICK.--J'ai dans mon comté des amis sincèrement
+attachés, point séditieux dans la paix, mais courageux
+dans la guerre. Je vais les rassembler.--Toi, mon fils
+Clarence, tu iras dans les provinces de Suffolk, de Norfolk
+et de Kent, appeler sous tes drapeaux les chevaliers
+et les gentilshommes.--Toi, mon frère Montaigu, tu
+trouveras dans les comtés de Buckingham, de Northampton
+et de Leicester, des hommes bien disposés à
+suivre tes ordres.--Et toi, brave Oxford, si extraordinairement
+chéri dans l'Oxfordshire, charge-toi d'y rassembler
+tes amis.--Jusqu'à notre retour mon souverain
+restera dans Londres environné des habitants qui le
+chérissent, comme celle belle île est environnée de la
+ceinture de l'Océan, ou la chaste Diane du cercle de ses
+nymphes.--Beaux seigneurs, prenons congé, sans autres
+réflexions.--Adieu, mon souverain.</p>
+
+<p>LE ROI.--Adieu, mon Hector, véritable espoir de Troie.</p>
+
+<p>CLARENCE.--En signe de ma loyauté, je baise la main
+de Votre Altesse.</p>
+
+<p>LE ROI.--Excellent Clarence, que le bonheur t'accompagne.</p>
+
+<p>MONTAIGU.--Courage, mon prince, je prends congé de
+vous.</p>
+
+<p>OXFORD, <i>baisant la main de Henri</i>.--Voilà le sceau de
+mon attachement, et mon adieu.</p>
+
+<p>LE ROI.--Cher Oxford, Montaigu, toi qui m'aimes, et
+vous tous, recevez encore une fois mes adieux et mes voeux.</p>
+
+<p>WARWICK.--Adieu, chers lords.--Réunissons-nous à
+Coventry.</p>
+
+<p class="mid">(Sortent Warwick, Clarence, Oxford et Montaigu.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Je veux me reposer un moment dans ce palais.--Cousin
+Exeter, que pense Votre Seigneurie? il
+me semble que ce qu'Édouard a de troupes sur pied
+n'est pas en état de livrer bataille aux ennemis.</p>
+
+<p>EXETER.--Mais il est à craindre qu'il n'attire les autres
+dans son parti.</p>
+
+<p>LE ROI.--Oh! je n'ai point cette crainte. On sait combien
+j'ai mérité d'eux. Je n'ai point fermé l'oreille à
+leurs demandes, ni prolongé leur attente par de longs
+délais; ma pitié a toujours versé sur leurs blessures un
+baume salutaire, et ma bonté a soulagé le chagrin qui
+gonflait leur coeur; ma miséricorde a séché les flots de
+leurs larmes: je n'ai point convoité leurs richesses; je
+ne les ai point accablés de très-forts subsides; je ne me
+suis point montré ardent à la vengeance, quoiqu'ils
+m'aient souvent offensé; ainsi, pourquoi aimeraient-ils
+Édouard plus que moi? Non, Exeter, ces bienfaits réclament
+leur bienveillance; et tant que le lion caresse
+l'agneau, l'agneau ne cessera de le suivre.</p>
+
+<p class="mid">(On entend derrière le théâtre ces cris: <i>A Lancastre! à Lancastre!</i>)</p>
+
+<p>EXETER.--Écoutez, écoutez, seigneur; quels sont ces cris?</p>
+
+<p class="mid">(Entrent le roi Édouard, Glocester, et des soldats.)</p>
+
+<p>ÉDOUARD.--Saisissez cet Henri au visage timide; emmenez-le
+d'ici, et proclamez-nous une seconde fois roi
+d'Angleterre. (<i>A Henri</i>.) Tu es la fontaine qui fournit à
+quelques petits ruisseaux; mais voilà ta source: mon
+Océan va absorber toutes les eaux de tes ruisseaux desséchés,
+et se grossir de leurs flots.--Conduisez-le à la
+Tour, et ne lui donnez pas le temps de répliquer. (<i>Quelques
+soldats sortent emmenant le roi Henri</i>.) Allons, lords;
+dirigeons notre marche vers Coventry, où est actuellement
+le présomptueux Warwick. Le soleil est ardent;
+si nous différons, le froid mordant de l'hiver viendra
+flétrir toutes nos espérances de récolte.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Partons, sans perdre de temps, avant
+que leurs forces se joignent, et surprenons ce traître
+devenu si puissant. Braves guerriers, marchons en toute
+hâte vers Coventry.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br>
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="mid">A Coventry.</p>
+
+<p class="mid"><i>Paraissent sur les murs de la ville</i> WARWICK, LE MAIRE
+<i>de Coventry</i>, DEUX MESSAGERS <i>et autres personnages</i>.</p>
+
+<p>WARWICK.--Où est le courrier qui nous est envoyé
+par le vaillant Oxford?--(<i>Au messager</i>.) A quelle distance
+de cette ville est ton maître, mon brave homme?</p>
+
+<p>PREMIER MESSAGER.--En deçà de Dunsmore; il marche
+vers ces lieux.</p>
+
+<p>WARWICK.--Et notre frère Montaigu, à quelle distance
+est-il?--Où est l'homme arrivé de la part de Montaigu?</p>
+
+<p>LE SECOND MESSAGER.--En deçà de Daintry; il amène
+un nombreux détachement.</p>
+
+<p class="mid">(Entre sir John Somerville.)</p>
+
+<p>WARWICK.--Eh bien, Somerville, que dit mon cher
+gendre? Et à ton avis, où peut être actuellement Clarence?</p>
+
+<p>SOMERVILLE.--Je l'ai laissé à Southam avec sa troupe,
+et je l'attends ici dans deux heures environ.</p>
+
+<p class="mid">(On entend des tambours.)</p>
+
+<p>WARWICK.--C'est donc Clarence qui s'approche? J'entends
+ses tambours.</p>
+
+<p>SOMERVILLE.--Ce n'est pas lui, milord. Southam est là,
+et les tambours qu'entend Votre Honneur viennent du
+côté de Warwick.</p>
+
+<p>WARWICK.--Qui donc serait-ce? Apparemment des
+amis que nous n'attendions pas.</p>
+
+<p>SOMERVILLE.--Ils sont tout près, et vous allez bientôt
+les reconnaître.</p>
+
+<p class="mid">(Tambours. Entrent au pas de marche le roi Édouard,
+Glocester et leur armée.)</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Trompette, avance vers les murs, et
+sonne un pourparler.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Voyez comme le sombre Warwick garnit
+les remparts de soldats!</p>
+
+<p>WARWICK.--O chagrin inattendu! quoi, le frivole
+Édouard est déjà arrivé! Qui donc a endormi nos espions,
+ou qui les a séduits, que nous n'ayons eu aucune nouvelle
+du lieu de son séjour?</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Maintenant, Warwick, si tu veux
+ouvrir les portes de la ville, prendre un langage soumis,
+fléchir humblement le genou, reconnaître Édouard pour
+roi, et implorer sa clémence, il te pardonnera tous tes
+outrages.</p>
+
+<p>WARWICK.--Songe plutôt à retirer ton armée et à t'éloigner
+de ces murs.--Reconnais celui qui te donna la
+couronne, et qui te l'a reprise: appelle Warwick ton
+patron; repens-toi, et tu resteras encore duc d'York.</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>à Édouard</i>.--Je croirais qu'au moins il aurait
+dit roi; cette plaisanterie lui serait-elle échappée
+contre sa volonté?</p>
+
+<p>WARWICK.--Un duché n'est-il donc pas un beau présent?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Oui, par ma foi, c'est un beau présent à
+faire pour un pauvre comte: je me tiens ton obligé pour
+un si beau don.</p>
+
+<p>WARWICK.--Ce fut moi qui fis don du royaume à ton
+frère.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Eh bien, il est donc à moi, ne fût-ce
+que par le don que m'en a fait Warwick.</p>
+
+<p>WARWICK.--Tu n'es pas l'Atlas qui convient à un pareil
+fardeau; et voyant ta faiblesse, Warwick te reprend
+ses dons. Henri est mon roi, et Warwick est son sujet.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Mais le roi de Warwick est le prisonnier
+d'Édouard. Réponds à ceci, brave Warwick:
+que devient le corps quand la tête est ôtée?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Hélas! comment Warwick a-t-il eu si
+peu d'habileté que, tandis qu'il s'imaginait prendre un
+dix seul, le roi ait été subitement escamoté du jeu?--Vous
+avez laissé le pauvre Henri dans le palais de l'évêque;
+et dix contre un à parier que vous vous retrouverez
+avec lui dans la Tour.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--C'est la vérité: et cependant vous
+êtes toujours Warwick.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Allons, Warwick, profite du moment: à
+genoux, à genoux.--Qu'attends-tu? frappe le fer pendant
+qu'il est chaud.</p>
+
+<p>WARWICK.--J'aimerais mieux me couper d'un seul
+coup cette main, et, de l'autre, te la jeter au visage,
+que de me croire assez bas pour être obligé de baisser
+pavillon devant toi.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Fais force de voiles, aie les vents et
+la marée favorables. Cette main, bientôt entortillée dans
+tes cheveux noirs comme le charbon, saisira le moment
+où ta tête sera encore chaude et nouvellement coupée,
+pour écrire avec ton sang sur la poussière ces mots:
+<i>Warwick, inconstant comme le vent, maintenant ne peut
+plus changer</i>.</p>
+
+<p class="mid">(Entre Oxford avec des tambours et des drapeaux.)</p>
+
+<p>WARWICK.--O couleurs dont la vue me réjouit! Voyez,
+c'est Oxford qui s'avance!</p>
+
+<p>OXFORD.--Oxford! Oxford! Pour Lancastre!</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Les portes sont ouvertes: entrons avec eux.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Non; d'autres ennemis peuvent nous
+attaquer par derrière. Tenons-nous en bon ordre; car,
+n'en doutons pas, ils vont faire une sortie, et nous offrir
+la bataille. Sinon, la ville ne peut tenir longtemps, et
+nous y aurons bientôt pris tous les traîtres.</p>
+
+<p>WARWICK.--Oh! tu es le bienvenu, Oxford! car nous
+avons besoin de ton secours.</p>
+
+<p class="mid">(Entre Montaigu avec des tambours et des drapeaux.)</p>
+
+<p>MONTAIGU.--Montaigu, Montaigu. Pour Lancastre!</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Ton frère et toi vous payerez cette trahison
+du meilleur sang que vous ayez dans le corps.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Plus l'ennemi sera fort, plus la victoire
+sera complète; un secret pressentiment me présage
+le succès et la conquête.</p>
+
+<p class="mid">(Entre Somerset avec des tambours et des drapeaux.)</p>
+
+<p>SOMERSET.--Somerset, Somerset. Pour Lancastre!</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Deux hommes de ton nom, tous deux
+ducs de Somerset, ont payé de leur vie leurs comptes
+avec la maison d'York. Tu seras le troisième, si cette
+épée ne manque pas dans mes mains.</p>
+
+<p class="mid">(Entre George avec des tambours et des drapeaux.)</p>
+
+<p>WARWICK.--Tenez, voilà George de Clarence, qui fait
+voler la poussière sous ses pas; assez fort à lui seul pour
+livrer bataille à son frère. Un juste zèle pour le bon droit
+l'emporte, dans son coeur, sur la nature et l'amour fraternel.--Viens,
+Clarence, viens: tu seras docile à la
+voix de Warwick.</p>
+
+<p>CLARENCE.--Beau-père Warwick, comprenez-vous ce
+que cela veut dire? (<i>Il arrache la rose rouge de son casque</i>.)
+Vois, je rejette à ta face mon infamie. Je n'aiderai pas à
+la ruine de la maison de mon père, qui en a cimenté les
+pierres de son sang, pour élever celle de Lancastre.--Comment
+as-tu pu croire, Warwick, que Clarence fût
+assez sauvage, assez stupide, assez dénaturé, pour tourner
+les funestes instruments de la guerre contre son
+roi légitime? Peut-être m'objecteras-tu mon serment
+religieux: mais le tenir, ce serment, serait un acte plus
+impie que ne fut celui de Jephté sacrifiant sa fille. J'ai
+tant de douleur de ma faute, que, pour bien mériter de
+mon frère, je me déclare ici solennellement ton ennemi
+mortel; déterminé, quelque part que je te joigne,
+comme j'espère bien te joindre si tu sors de tes murs, à
+te punir de m'avoir si odieusement égaré.--Ainsi, présomptueux
+Warwick, je te défie, et je tourne vers mon
+frère mes joues rougissantes.--Pardonne-moi, Édouard;
+j'expierai mes torts: et toi, Richard, ne jette plus sur
+mes fautes un regard sévère; désormais, je ne serai
+plus inconstant.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Sois donc encore mieux le bienvenu,
+et dix fois plus cher que si tu n'avais jamais mérité notre
+haine.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Sois le bienvenu, bon Clarence: c'est là
+se conduire en frère.</p>
+
+<p>WARWICK.--O insigne traître! parjure et rebelle!</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Eh bien, Warwick, veux-tu quitter
+tes murs et combattre? ou nous allons en faire tomber
+les pierres sur ta tête.</p>
+
+<p>WARWICK.--Hélas! je ne suis pas ici en état de me défendre.
+Je marche à l'instant vers Barnet, pour te livrer
+bataille, Édouard, si tu oses l'accepter.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Oui, Warwick: Édouard l'ose, et il
+te montre le chemin.--Lords, en plaine. Saint George
+et victoire!</p>
+
+<p class="mid">(Marche. Il sortent tous.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="mid">Un champ de bataille, près de Barnet.</p>
+
+<p class="mid"><i>Alarmes. Excursions. Entre</i> LE ROI ÉDOUARD
+<i>traînant</i> WARWICK <i>blessé</i>.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Reste là gisant: meurs, et qu'avec
+toi meurent nos alarmes. Warwick était l'épouvantail
+qui nous remplissait tous de crainte: et toi, Montaigu,
+tiens-toi bien; je te cherche, pour que tes os tiennent
+compagnie à ceux de Warwick.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+
+<p>WARWICK, <i>reprenant ses sens</i>.--Ah! qui est près de moi?
+Ami ou ennemi, approche, et apprends-moi qui est vainqueur
+d'York ou de Warwick. Mais que demandé-je là?
+On voit bien à mon corps mutilé, à mon sang, à mes
+forces éteintes, à mon coeur défaillant, on voit bien
+qu'il faut que j'abandonne mon corps à la terre, et, par
+ma chute, la victoire à mon ennemi. Ainsi tombe, sous
+le tranchant de la cognée, le cèdre qui de ses bras protégeait
+l'asile de l'aigle, roi des airs; qui voyait le lion
+dormir étendu sous son ombrage; dont la cime s'élevait
+au-dessus de l'arbre touffu de Jupiter, et défendait les
+humbles arbrisseaux des vents puissants de l'hiver.--</p>
+
+<p>Ces yeux, qu'obscurcissent en ce moment les sombres
+voiles de la mort, étaient perçants comme le soleil du
+midi, pour pénétrer les secrètes embûches des mortels.
+Ces plis de mon front, maintenant remplis de sang, ont
+été souvent appelés les tombeaux des rois: car quel roi
+respirait alors dont je n'eusse pu creuser la tombe? et
+qui eût osé sourire quand Warwick fronçait le sourcil?
+Voilà toute ma gloire souillée de sang et de poussière.
+Mes parcs, mes allées, ces manoirs qui m'appartenaient,
+m'abandonnent déjà: de toutes mes terres, il ne me
+reste que la mesure de mon corps. Eh! que sont la
+pompe, la puissance, l'empire et le sceptre, que terre
+et que poussière? Vivons comme nous pourrons, il faut
+toujours mourir.</p>
+
+<p class="mid">(Entrent Oxford et Somerset.)</p>
+
+<p>SOMERSET.--Ah! Warwick, Warwick! si tu étais en
+aussi bon état que nous, nous pourrions encore réparer
+toutes nos pertes. La reine vient d'amener de France un
+puissant secours: nous en recevons à l'instant la nouvelle.
+Ah! si tu pouvais fuir!</p>
+
+<p>WARWICK.--Alors je ne fuirais pas.--Ah! Montaigu, si
+tu es là, cher, prends ma main, et de tes lèvres retiens
+encore mon âme pendant quelques instants.--Tu ne
+m'aimes pas; car si tu m'aimais, mon frère, tes lèvres
+laveraient ce sang froid et glacé qui colle mes lèvres, et
+m'empêche de parler. Hâte-toi, Montaigu! approche, ou
+je meurs.</p>
+
+<p>SOMERSET.--Ah! Warwick! Montaigu a cessé de respirer;
+et à son dernier soupir il appelait Warwick, et
+disait: Parlez de moi à mon valeureux frère. Il aurait
+voulu en dire davantage, mais ses paroles, semblables
+au canon résonnant sous la voûte d'un tombeau, devenaient
+impossibles à distinguer; cependant à la fin j'ai
+bien entendu, dans son dernier gémissement, ces mots:
+Oh! adieu, Warwick.</p>
+
+<p>WARWICK.--Que son âme repose en paix!--Fuyez,
+chers lords, et sauvez-vous. Warwick vous dit adieu
+pour ne vous revoir que dans le ciel.</p>
+
+<p class="mid">(Il meurt.)</p>
+
+<p>OXFORD.--Allons, partons; courons joindre la puissante
+armée de la reine.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent, emportant le corps de Warwick.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="mid">Une autre partie du champ de bataille.</p>
+
+<p class="mid"><i>Fanfares. Entre</i> LE ROI ÉDOUARD <i>triomphant,
+avec</i> GLOCESTER, GEORGE, <i>et les autres lords.</i></p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Ainsi notre fortune prend un cours
+élevé et ceint nos fronts des lauriers de la victoire. Mais,
+au milieu de l'éclat de ce jour brillant, j'aperçois un
+nuage noir, redoutable et menaçant, qui va se placer
+sur la route de notre glorieux soleil, avant qu'il ait pu
+atteindre à l'occident sa paisible couche. Je parle, milords,
+de cette armée que la reine a levée en France, et
+qui, débarquée sur nos côtes, marche, à ce que j'apprends,
+pour nous combattre.</p>
+
+<p>GEORGE.--Un léger souffle aura bientôt dissipé ce
+nuage, et le renverra vers les régions d'où il est parti;
+tes rayons auront bientôt absorbé ces vapeurs, et toutes
+les nuées n'apportent pas la tempête.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--On évalue à trente mille hommes l'armée
+de la reine; et Somerset et Oxford ont fui vers elle. Si
+on lui donne le temps de respirer, soyez sûr que son
+parti deviendra aussi puissant que le nôtre.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Nous sommes informés par des
+amis fidèles qu'ils dirigent leur marche vers Tewksbury.
+Vainqueurs dans les champs de Barnet, il faut les joindre
+sans délai. L'ardeur de la volonté abrège la route,
+et, à mesure que nous avancerons, nous verrons nos
+forces s'accroître de celles de tous les comtés que nous
+traverserons.--Battez le tambour, criez: <i>Courage!</i> et
+partons.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="mid">Plaine près de Tewksbury.</p>
+
+<p class="mid"><i>Marche. Entre</i> LA REINE MARGUERITE, LE PRINCE
+ÉDOUARD, SOMERSET, OXFORD, <i>soldats</i>.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Illustres lords, les hommes sages ne
+restent point oisifs à gémir sur leurs disgrâces, mais
+cherchent courageusement à réparer leurs malheurs.
+Bien que le mât de notre vaisseau ait été emporté, nos
+câbles rompus, la plus forte de nos ancres perdue, et la
+moitié de nos mariniers engloutie dans les flots, le pilote
+vit encore. Convient-il qu'il abandonne le gouvernail,
+et que, comme un enfant timide, grossissant de ses
+larmes les flots de la mer, il donne des forces à ce qui
+n'en a déjà que trop; tandis que, pendant ses gémissements,
+va se briser sur l'écueil le vaisseau que son courage
+et son industrie auraient pu sauver encore? Ah!
+quelle honte! quelle faute serait-ce!... Vous me dites
+que Warwick était l'ancre de notre vaisseau; qu'importe?
+Que Montaigu en était le grand mât; eh bien? Que tant
+de nos amis égorgés en étaient les cordages; ensuite?
+Ne trouvons-nous pas une seconde ancre dans Oxford,
+un mât robuste dans Somerset, des voiles et des cordages
+dans ces guerriers de la France? Et, malgré notre inexpérience,
+Ned et moi ne pouvons-nous remplir une fois
+l'emploi de pilote? Ne craignez pas que nous quittions
+le gouvernail pour aller nous asseoir en pleurant; dussent
+les vents furieux nous dire <i>non</i>, nous continuerons
+notre route loin des écueils qui nous menacent du naufrage.
+Autant vaut gourmander les vagues que de leur
+parler en douceur. Édouard offre-t-il donc autre chose
+à nos yeux qu'une mer impitoyable, Clarence des sables
+perfides, et Richard un rocher raboteux et funeste? tous
+ennemis de notre pauvre barque! Vous croyez pouvoir
+fuir à la nage? hélas! un moment; prendre pied sur le
+sable? il s'abaissera sous vos pas; gravir l'écueil? la
+marée viendra vous en balayer, ou vous y mourrez de
+faim, ce qui est une triple mort! Ce que je vous dis,
+milords, est dans l'intention de vous faire comprendre
+que, si quelqu'un de vous voulait nous abandonner,
+vous n'avez pas plus de merci à espérer de ces trois frères,
+que des vagues impitoyables, des sables et des rochers:
+courage donc. Quand le péril est inévitable, c'est une
+faiblesse puérile de s'affliger ou de craindre.</p>
+
+<p>LE PRINCE ÉDOUARD.--Il me semble qu'une femme d'une
+âme aussi intrépide, si un lâche l'eut entendue prononcer
+ces paroles, verserait le courage dans son coeur, et
+lui ferait affronter nu un ennemi armé. Ce n'est pas que
+je doute d'aucun de ceux qui sont ici; car si je croyais
+que quelqu'un fût atteint de frayeur, il aurait permission
+de nous quitter à présent, de crainte qu'au moment
+du danger sa peur ne devint contagieuse pour un autre,
+et ne le rendit semblable à lui. S'il en est un ici, ce qu'à
+Dieu ne plaise, qu'il se hâte de partir, avant que nous
+ayons besoin de son secours.</p>
+
+<p>OXFORD.--Une femme, un enfant si pleins de courage:
+et de vieux guerriers auraient peur! Ce serait un opprobre
+éternel. O brave jeune prince, ton illustre aïeul revit
+en toi! Puisses-tu voir de longs jours, pour nous retracer
+son image, et renouveler sa gloire?</p>
+
+<p>SOMERSET.--Que le lâche qui refuserait de combattre
+dans cette espérance aille chercher son lit, et soit comme
+le hibou un objet de risée et d'étonnement toutes les
+fois qu'il voudra se montrer le jour!</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Je vous remercie, noble Somerset. Cher
+Oxford, je vous remercie.</p>
+
+<p>LE PRINCE ÉDOUARD.--Et agréez les remercîments de
+celui qui n'a pas autre chose à donner.</p>
+
+<p class="mid">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Préparez-vous, lords. Édouard est à
+deux pas, tout prêt à vous livrer bataille: armez-vous
+de résolution.</p>
+
+<p>OXFORD.--Je m'y attendais. C'est sa politique de forcer
+ses marches, pour tâcher de nous surprendre.</p>
+
+<p>SOMERSET.--Il se sera trompé: nous sommes prêts à le
+recevoir.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Votre ardeur remplit mon coeur de confiance
+et de joie.</p>
+
+<p>OXFORD.--Nous ne reculerons pas. Plantons ici nos
+étendards.</p>
+
+<p class="mid">(Entrent à quelque distance le roi Édouard,
+Glocester, George et des troupes.)</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD, <i>à ses soldats</i>.--Braves compagnons,
+vous voyez là-bas le bois épineux qu'avec l'aide du ciel
+et vos bras nous espérons avoir déraciné avant que la
+nuit soit venue. Je n'ai pas besoin de donner de nouveaux
+aliments à l'ardeur qui vous enflamme, car je vois
+que vous brûlez de le consumer. Donnez le signal du
+combat, milords, et chargeons.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Lords, chevaliers, gentilshommes...
+mes larmes s'opposent à mon discours... Vous le voyez,
+à chaque mot que je prononce, les pleurs de mes yeux
+viennent m'abreuver... Je ne vous dirai donc que ceci:--Henri,
+votre souverain, est prisonnier de l'ennemi;
+son trône est usurpé, son royaume est devenu une boucherie;
+ses sujets sont massacrés, ses édits effacés, ses
+trésors pillés, et là-bas est le loup qui cause tout ce
+dégât! Vous combattez pour la justice: ainsi, au nom
+de Dieu, lords, montrez-vous vaillants, et donnez le
+signal du combat.</p>
+
+<p class="mid">(Sortent les deux armées.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="mid">Une autre partie des mêmes plaines.</p>
+
+<p class="mid"><i>Alarmes, excursions, puis une retraite. Ensuite entrent</i> LE ROI
+ÉDOUARD, GLOCESTER, CLARENCE, <i>et des troupes
+conduisant</i> LA REINE MARGUERITE, OXFORD ET
+SOMERSET <i>prisonniers</i>.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Enfin nous voilà au terme de ces
+tumultueux démêlés. Qu'Oxford soit conduit sur-le-champ
+au château de Hammes. Pour Somerset, qu'on
+tranche sa tête criminelle. Allez, qu'on les emmène;
+je ne veux rien entendre.</p>
+
+<p>OXFORD.--Pour moi, je ne t'importunerai pas de mes
+paroles.</p>
+
+<p>SOMERSET.--Ni moi; je me soumets à mon sort avec
+résignation.</p>
+
+<p class="mid">(Les gardes emmènent Oxford et Somerset.)</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Nous nous quittons tristement dans ce
+monde agité, pour nous rejoindre plus heureux dans
+les joies de Jérusalem.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--A-t-on publié qu'on promet à celui
+qui trouvera Édouard une riche récompense, et au
+prince la vie sauve?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Oui, et voilà le jeune Édouard qui arrive.</p>
+
+<p class="mid">(Entrent des soldats amenant le prince Édouard.)</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Faites approcher ce brave: je veux
+l'entendre.--Quoi! qui aurait pensé qu'une si jeune
+épine voulût déjà piquer? Édouard, quelle satisfaction
+peux-tu m'offrir, pour avoir pris les armes contre moi,
+pour avoir excité mes sujets à la révolte, et pour toute
+la peine que tu m'as donnée?</p>
+
+<p>LE PRINCE.--Parle en sujet, superbe et ambitieux York!
+Suppose que tu entends la voix de mon père: descends
+du trône, et quand j'y serai assis, tombe à mes pieds,
+pour répondre toi-même, traître, aux questions que tu
+viens de me faire.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Ah! que ton père n'a-t-il eu ton courage!...</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Afin que tu continuasses de porter la jupe
+et que tu ne prisses pas le haut-de-chausses dans la
+maison de Lancastre.</p>
+
+<p>LE PRINCE ÉDOUARD.--Qu'Ésope garde ses contes pour
+une veillée d'hiver: ses grossiers quolibets ne sont point
+ici de saison.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Par le ciel, morveux, cette parole t'attirera
+malheur.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Oh! oui, tu ne naquis que pour le malheur
+des hommes.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Pour Dieu, qu'on nous délivre de cette
+captive insolente.</p>
+
+<p>LE PRINCE ÉDOUARD.--Qu'on nous délivre plutôt de cet
+insolent bossu.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Paix, enfant mutin, ou je saurai enchaîner
+votre langue.</p>
+
+<p>CLARENCE.--Jeune mal appris, ton audace va trop loin.</p>
+
+<p>LE PRINCE ÉDOUARD.--Je connais mon devoir: vous
+tous vous manquez au vôtre. Lascif Édouard, et toi,
+parjure Clarence, et toi, difforme Dick, je vous déclare
+à tous que je suis votre supérieur, traîtres que vous êtes.--Et
+toi, tu usurpes les droits de mon père et les miens.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD <i>lui donne un coup d'épée</i>.--Prends cela,
+vivant portrait de cette femme criarde<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> Édouard le frappa de son gantelet; alors les autres se jetèrent
+sur lui et le massacrèrent.</blockquote>
+
+<p>GLOCESTER <i>lui donne un coup d'épée</i>.--Tu as de la peine
+à mourir; prends cela pour finir ton agonie.</p>
+
+<p>CLARENCE <i>lui donne un coup d'épée</i>.--Et voilà pour m'avoir
+insulté du nom de parjure.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Oh! tuez-moi aussi.</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>allant pour la tuer</i>.--Vraiment je le veux
+bien.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Arrête, Richard, arrête; nous n'en
+avons que trop fait.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Pourquoi la laisser vivre? Pour remplir
+l'univers de ses discours.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Elle s'évanouit; voyez à la faire revenir.</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>bas à Clarence</i>.--Clarence, excuse mon absence
+auprès du roi mon frère: je cours à Londres pour
+une affaire importante; avant que vous y soyez rentrés,
+comptez que vous apprendrez d'autres nouvelles.</p>
+
+<p>CLARENCE.--Quoi donc? quoi donc?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--La tour! la Tour!</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+
+<p>MARGUERITE.--O Ned! Ned! parle à ta mère, mon fils.--Tu
+ne peux parler?--O traîtres! ô assassins! Non, les
+meurtriers de César n'ont pas versé le sang, ils n'ont
+pas commis de crime, ils n'ont mérité aucun blâme, si
+l'on compare leur action à cet affreux forfait. César était
+un homme, et lui pour ainsi dire un enfant! et jamais
+les hommes n'ont déchargé leur furie sur un enfant.
+Quel nom plus odieux que celui de meurtrier pourrais-je
+trouver à vous donner? Non, non, mon coeur va se briser
+si je parle.--Eh bien, je parlerai pour qu'il se brise,
+bouchers infâmes, sanguinaires cannibales! Quelle
+aimable fleur vous avez moissonnée avant le temps!
+Vous n'avez point d'enfants, bouchers que vous êtes; si
+vous en aviez, leur souvenir eût éveillé en vous la pitié.
+Ah! si jamais vous avez un fils, comptez que vous le
+verrez ainsi massacrer dans sa jeunesse! Ah! bourreaux,
+qui avez immolé cet aimable et jeune prince!...</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Emmenez-la, allez, emmenez-la de
+force.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Non, que je ne m'éloigne jamais de
+cette place; tuez-moi ici: tire ton épée; je te pardonne
+ma mort. Quoi! tu me refuses?... Clarence, que ce soit
+donc toi...</p>
+
+<p>CLARENCE.--Par le Ciel, je ne veux pas te rendre un si
+grand service.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Bon Clarence, tue-moi; cher Clarence,
+je t'en conjure.</p>
+
+<p>CLARENCE.--Ne viens-tu pas de m'entendre jurer que je
+n'en ferais rien?</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Oui, mais tu es si accoutumé à être
+parjure! Ton premier parjure était un crime; celui-ci
+serait une charité. Quoi! tu ne le veux pas? Où est ce
+boucher d'enfer, le hideux Richard? Richard, où es-tu
+donc?--Tu n'es pas ici. Le meurtre est ton oeuvre de
+miséricorde; tu ne refusas jamais celui qui te demanda
+du sang.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Qu'elle s'en aille! Je vous l'ordonne!
+Emmenez-la d'ici.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Puisse-t-il, à vous et aux vôtres, vous
+en arriver autant qu'à ce prince!</p>
+
+<p class="mid">(On l'entraîne de force.)</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Où donc est allé Richard?</p>
+
+<p>GEORGE.--A Londres en toute hâte; et je conjecture
+qu'il est allé faire un souper sanglant à la Tour.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Il ne perd pas de temps quand une
+idée lui vient en tête.--Allons, mettons-nous en marche.
+Licenciez les hommes de basse condition avec des remercîments
+et leur paye; et rendons-nous à Londres
+pour savoir des nouvelles de notre aimable reine: j'espère
+qu'à l'heure qu'il est, elle m'a donné un fils.</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="mid">A Londres.--Une chambre dans la Tour.</p>
+
+<p class="mid"><i>On voit</i> LE ROI HENRI, <i>assis avec un livre à la main; le
+lieutenant est avec lui. Entre</i> GLOCESTER.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Bonjour, milord. Comment, si profondément
+absorbé dans votre livre!</p>
+
+<p>LE ROI.--Oui, mon bon lord, ou plutôt milord; car
+c'est pécher que de flatter; et bon ne vaut guère mieux
+ici qu'une flatterie: bon Glocester, ou bon démon, seraient
+synonymes, et tous les deux seraient absurdes,
+ainsi je dis, milord qui n'êtes pas bon.</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>au lieutenant</i>.--Ami, laissez-nous seuls!
+nous avons à conférer ensemble.</p>
+
+<p class="mid">(Le lieutenant sort.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Ainsi le berger négligent fuit devant le loup;
+ainsi l'innocente brebis abandonne d'abord sa toison,
+et bientôt après sa gorge au couteau du boucher. Quelle
+scène de mort va jouer Roscius?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Le soupçon poursuit toujours l'âme coupable:
+le voleur croit dans chaque buisson voir le prévôt.</p>
+
+<p>LE ROI.--L'oiseau qui a trouvé dans le buisson des
+rameaux chargés de glu ne passe plus que d'une aile
+tremblante à côté de tous les buissons: et moi, père
+malheureux d'un doux oiseau, j'ai maintenant devant
+mes yeux l'objet fatal par qui mon pauvre enfant a été
+retenu au piège, pris et tué.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Quel orgueilleux insensé que ce père de
+Crète qui voulut enseigner à son fils le rôle d'un oiseau!
+Avec ses belles ailes, l'imbécile s'est noyé.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je suis Dédale, mon pauvre enfant était Icare,
+ton père Minos, qui s'est opposé à ce que nous suivissions
+notre carrière; le soleil qui a dévoré les ailes de
+mon cher enfant, c'est ton frère Édouard; et tu es la
+mer dont les gouffres envieux ont englouti sa vie. Ah!
+tue-moi de ton épée, et non de tes paroles. Mon sein
+supportera mieux la pointe de ton poignard, que mon
+oreille cette tragique histoire... Mais pourquoi viens-tu?
+Est-ce pour avoir ma vie?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Me prends-tu donc pour un bourreau?</p>
+
+<p>LE ROI.--Je te connais pour un persécuteur: mettre à
+mort des innocents est l'office du bourreau; tu en es un.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--J'ai tué ton fils en punition de son insolente
+audace.</p>
+
+<p>LE ROI.--Si tu avais été tué à ta première insolence,
+tu n'aurais pas vécu pour assassiner mon fils; et je prédis
+que l'heure où tu vins au monde sera déplorée par
+des milliers d'hommes, qui ne soupçonnent pas en ce
+moment la moindre partie de mes craintes; par les soupirs
+de plus d'un vieillard, les larmes de plus d'une
+veuve, et par les yeux de tant de malheureux condamnés
+à pleurer la mort prématurée, les pères de leurs enfants,
+les femmes de leurs époux, et les orphelins de leurs parents.
+A ta naissance le hibou fit entendre son cri lamentable,
+signe certain de malheur; le corbeau de nuit
+croassa, présageant ces temps désastreux, les chiens
+hurlèrent, et une horrible tempête déracina les arbres.
+La corneille se percha sur le haut de la cheminée, et les
+pies babillardes vinrent effrayer les coeurs de sons discordants.
+Ta mère ressentit des douleurs plus cruelles
+que les douleurs imposées aux mères, et cependant ce
+qu'elle mit au monde était bien au-dessous des espérances
+d'une mère, et ne lui offrit qu'une masse informe
+et hideuse, qui ne devait pas être le fruit d'une tige si
+belle. Tu naquis la bouche déjà armée de dents, pour
+annoncer que tu venais déchirer les hommes; et si tout
+ce qu'on m'a raconté est vrai, tu vins au monde....</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Je n'en entendrai pas davantage. Meurs,
+prophète, au milieu de ton discours. (Il le poignarde.)
+C'est pour cela entre autres choses que j'ai été créé.</p>
+
+<p>LE ROI.--Oui, et pour commettre bien d'autres assassinats
+que le mien.--O Dieu, pardonne-moi mes péchés....
+et qu'il te pardonne aussi!</p>
+
+<p class="mid">(Il meurt.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Quoi! le sang ambitieux de Lancastre
+s'enfonce dans la terre? J'aurais cru qu'il devait monter.
+Voyez comme mon épée pleure la mort de ce pauvre
+roi? Oh! puissent à jamais être rougis de pareilles larmes,
+ceux qui désirent la chute de notre maison!--S'il
+reste encore ici quelque étincelle de vie, qu'elle aille,
+qu'elle aille aux enfers, et dis aux démons que c'est moi
+qui t'y ai envoyé (<i>il lui donne un nouveau coup de poignard</i>),
+moi qui ne connais ni la pitié, ni l'amour, ni la
+crainte.--En effet, ce que me disait Henri est véritable.
+J'ai souvent ouï dire à ma mère que j'étais venu au
+monde les pieds devant. Eh bien! qu'en pensez-vous?
+N'ai-je pas eu raison de me hâter pour travailler à la
+ruine de ceux qui usurpaient nos droits? La sage-femme
+fut saisie de surprise, et les femmes s'écrièrent: <i>O Jésus,
+bénissez-nous, il est né avec des dents?</i> Et c'était la vérité, signe
+évident que je devais grogner, mordre et montrer
+en tout le caractère du chien. Eh bien, puisqu'il a plu
+au ciel de construire ainsi mon corps, que l'enfer pour
+y répondre déforme mon âme!--Je n'ai point de frère;
+je n'ai aucuns traits de mes frères, et ce mot amour, que
+les barbes grises appellent divin, réside dans les hommes
+qui se ressemblent, et non pas en moi: je suis seul de
+mon espèce.--Clarence, prends garde à toi: tu es entre
+la lumière et moi, mais je saurai faire naître pour toi
+un jour de ténèbres; je ferai bourdonner çà et là de
+telles prédictions, que le roi Édouard tremblera pour
+ses jours; et, pour dissiper ses craintes, je te ferai trouver
+la mort. Voilà le roi Henri, et le prince son fils, expédiés:
+Clarence, ton tour est venu.... et ainsi des autres;
+je ne verrai en moi rien de bon jusqu'à ce que je
+sois tout ce qu'il y a de mieux.--Je vais jeter ton cadavre
+dans une autre chambre: ta mort, Henri, est pour
+moi un jour de triomphe.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="mid">Toujours à Londres.--Un appartement dans le palais d'Édouard.</p>
+
+<p class="mid"><i>On voit</i> LE ROI ÉDOUARD <i>assis sur son trône. Près au roi</i>
+LA REINE ÉLISABETH, <i>tenant son enfant;</i> CLARENCE,
+GLOCESTER, HASTINGS, <i>et autres.</i></p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Nous voilà une seconde fois assis
+sur le trône royal d'Angleterre, racheté au prix du sang
+de nos ennemis! Que de vaillants adversaires nous avons
+moissonnés, comme les épis de l'automne, au faîte de
+leur orgueil! Trois ducs de Somerset, tous trois renommés
+comme des combattants intrépides et sans soupçon;
+deux Clifford, le père et le fils, et deux Northumberland:
+jamais plus braves guerriers n'enfoncèrent au signal de
+la trompette l'éperon dans les flancs de leurs coursiers,
+et avec eux ces deux ours valeureux, Warwick et Montaigu,
+qui tenaient dans leurs chaînes le lion couronné,
+et faisaient trembler les forêts de leurs rugissements.
+Ainsi nous avons écarté la méfiance de notre trône, et
+nous avons fait de la sécurité notre marchepied. (A la
+reine.) Approche, Bett, que je baise mon enfant. Petit
+Ned, c'est pour toi que tes oncles et moi, nous avons
+passé sous l'armure les nuits de l'hiver; que nous avons
+marché rapidement dans les ardeurs de l'été, afin que
+tu pusses rentrer paisiblement en possession de la couronne;
+et c'est toi qui recueilleras le fruit de nos travaux.</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--J'empoisonnerai bien sa moisson,
+quand ta tête reposera sous terre; car on ne fait pas encore
+attention à moi dans l'univers. Cette épaule si
+épaisse a été destinée à porter, et elle portera quelque
+honorable fardeau, ou je m'y romprai les reins.--Ceci
+(<i>touchant son front</i>) doit préparer les voies;--(<i>montrant sa
+main</i>) ceci doit exécuter.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Clarence, et toi, Glocester, aimez
+mon aimable reine, et donnez un baiser au petit prince
+votre neveu, mes frères.</p>
+
+<p>CLARENCE.--Que ce baiser que j'imprime sur les lèvres
+de cet enfant, soit le gage de l'obéissance que je dois et
+veux rendre à Votre Majesté!</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Je te remercie, noble Clarence; digne
+frère, je te remercie.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--En témoignage de l'amour que je porte à
+la tige d'où tu es sorti, je donne ce tendre baiser à son
+jeune fruit. (<i>A part.</i>) Pour dire la vérité, ce fut ainsi que
+Judas baisa son maître. Il lui criait: bonheur! tandis
+que dans son âme il ne songeait qu'à faire le mal.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Maintenant je suis établi dans le
+bonheur que désirait mon âme; je possède la paix de
+mon royaume, et la tendresse de mes frères.</p>
+
+<p>CLARENCE.--Qu'ordonne Votre Majesté sur le sort de
+Marguerite? René, son père, a engagé dans les mains
+du roi de France les Deux-Siciles et Jérusalem, et ils en
+ont envoyé le prix pour sa rançon.</p>
+
+<p>LE ROI ÉDOUARD.--Qu'elle parte: faites-la conduire en
+France.--Que nous reste-t-il maintenant qu'à passer
+notre temps en fêtes magnifiques, à voir représenter de
+joyeuses comédies, et à réunir tous les plaisirs que doit
+offrir la cour?--Qu'on fasse résonner les tambours et
+les trompettes!--Adieu, cruels soucis! car ce jour, je
+l'espère, commence le cours d'une prospérité durable.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Henri VI (3/3), by William Shakespeare, 1564-1616
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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