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diff --git a/26765-h/26765-h.htm b/26765-h/26765-h.htm new file mode 100644 index 0000000..cb2f09e --- /dev/null +++ b/26765-h/26765-h.htm @@ -0,0 +1,5375 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Henri VI (3/3), par Shakespeare</title> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.9em} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} + +--> +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Henri VI (3/3), by William Shakespeare, 1564-1616 + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Henri VI (3/3) + +Author: William Shakespeare, 1564-1616 + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874 + +Release Date: October 3, 2008 [EBook #26765] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VI (3/3) *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + + + + +<pre> + Note du transcripteur. + ================================================= + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 7 + Henri IV (2e partie) + Henri V + Henri VI (1re, 2e et 3e partie) + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + ================================================== +</pre> +<br> +<h1>HENRI VI</h1> + +<h2>TRAGÉDIE</h2> +<br> + +<h3>TROISIÈME PARTIE</h3> +<br> + + +<p class="mid">PERSONNAGES</p> + +<pre> +LE ROI HENRI VI. +EDOUARD, prince de Galles, son fils. +LOUIS XI, roi de France. + +LE DUC DE SOMERSET. } +LE DUC D'EXETER, } +LE COMTE DE NORTHUMBERLAND,}lords du parti du roi. +LE COMTE D'OXFORD } +LE COMTE DE WESTMORELAND, } +LE LORD CLIFFORD, } + +RICHARD PLANTAGENET, duc d'York. + +ÉDOUARD, comte des } +Marches, depuis le roi } +Édouard IV, } +GEORGE, depuis duc de } +Clarence, } +RICHARD, depuis duc } fils du duc +de Glocester, } d'York. +EDMOND, comte de Rutland,} + +LE DUC DE NORFOLK, } +LE MARQUIS MONTAIGU, } +LE COMTE DE WARWICK, } +LE COMTE DE SALISBURY,} partisans du +LE COMTE DE PEMBROKE, } duc d'York. +LE LORD HASTINGS, } +LE LORD STAFFORD, } + +SIR JEAN MORTIMER, } oncles du +SIR HUGUES MORTIMER, } duc d'York. + +SIR GUILLAUME STANLEY. +LORD RIVERS, frère de lady Grey. +SIR JEAN DE MONTGOMERY. +SIR JEAN SOMERVILLE. +LE GOUVERNEUR DE RUTLAND. +LE MAIRE D'YORK. +LE LIEUTENANT DE LA TOUR. +UN NOBLE. +DEUX GARDES-CHASSE. + +UN FILS qui a tué son père.--UN PÈRE qui a tué son fils.--LA REINE +MARGUERITE.--LA PRINCESSE BONNE, soeur du roi de France.--LADY +GREY, depuis reine et femme d'Édouard IV.--SOLDATS ET SUITE DU +ROI HENRI ET DU ROI ÉDOUARD, MESSAGERS, HOMMES DU GUET. +</pre> + +<p class="mid">Dans une partie du troisième acte la scène se passe en France; +et dans tout le reste de la pièce elle est en Angleterre.</p> +<br> +<h2>ACTE PREMIER</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">A Londres, dans la salle du parlement.</p> + +<p class="mid"><i>Tambours. Quelques soldats du parti de York se précipitent dans +la salle; entrent ensuite</i> LE DUC D'YORK, ÉDOUARD, +RICHARD, NORFOLK, MONTAIGU, WARWICK <i>et +autres, avec des roses blanches à leurs chapeaux</i>.</p> + +<p>WARWICK.--Je ne conçois pas comment le roi nous est +échappé.</p> + +<p>YORK.--Tandis que nous poursuivions la cavalerie du +Nord, il s'est évadé adroitement, abandonnant son infanterie; +et cependant le grand Northumberland, dont +l'oreille guerrière ne put jamais souffrir le son de la retraite, +animait encore son armée découragée: et lui-même +avec les lords Clifford et Stafford, tous unis et de +front, ont chargé notre corps de bataille, mais en l'enfonçant +ils ont péri sous l'épée de nos soldats.</p> + +<p>ÉDOUARD.--Le père de lord Stafford, le duc de Buckingham, +est ou tué ou dangereusement blessé, j'ai fendu +son casque d'un coup vigoureux; cela est vrai, mon père, +voilà son sang.</p> + +<p class="mid">(Montrant son épée sanglante.)</p> + +<p>MONTAIGU, <i>montrant la sienne</i>.--Et voilà, mon frère, +celui du comte de Wiltshire, que j'ai joint dès le commencement +de la mêlée.</p> + +<p>RICHARD, <i>jetant sur le théâtre la tête de Somerset</i>.--Et +toi, parle pour moi, et dis ce que j'ai fait.</p> + +<p>YORK.--Richard a surpassé tous mes autres enfants! +C'est à lui que je dois le plus. Quoi, Votre Grâce, vous +êtes mort? lord de Somerset!</p> + +<p>NORFOLK.--Puisse toute la postérité de Jean de Gaunt +avoir pareille espérance!</p> + +<p>RICHARD.--J'espère abattre de même la tête du roi +Henri!</p> + +<p>WARWICK.--Je l'espère aussi. Victorieux prince d'York, +je jure par le ciel de ne point fermer les yeux que je ne +t'aie vu assis sur le trône qu'usurpe aujourd'hui la maison +de Lancastre. Voici le palais de ce roi timide; voilà +son trône royal. Possède-le, York; car il est à toi, et non +pas aux héritiers de Henri.</p> + +<p>YORK.--Seconde-moi donc, cher Warwick, et j'en vais +prendre possession; car nous ne sommes entrés ici que +par la force.</p> + +<p>NORFOLK.--Nous vous seconderons tous.--Périsse le +premier qui recule!</p> + +<p>YORK.--Je vous remercie, noble Norfolk!--Ne vous +éloignez point, milords.--Et vous, soldats, demeurez, et +passez ici la nuit.</p> + +<p>WARWICK.--Quand le roi paraîtra, ne lui faites aucune +violence, à moins qu'il n'essaye de vous chasser par la +force.</p> + +<p class="mid">(Les soldats se retirent.)</p> + +<p>YORK.--La reine doit tenir ici aujourd'hui son parlement: +elle ne s'attend guère à nous voir de son conseil: +par les paroles ou par les coups, il faut ici même faire +reconnaître nos droits.</p> + +<p>RICHARD.--Occupons, armés comme nous le sommes, +l'intérieur du palais.</p> + +<p>WARWICK.--Ce parlement s'appellera le parlement de +sang, à moins que Plantagenet, duc d'York, ne soit roi; +et ce timide Henri, dont la lâcheté nous a rendus le jouet +de nos ennemis, sera déposé.</p> + +<p>YORK.--Ne me quittez donc pas, milords. De la résolution, +et je prétends prendre possession de mes droits.</p> + +<p>WARWICK.--Ni le roi, ni son plus zélé partisan, ni le +plus fier de tous ceux qui tiennent pour la maison de +Lancastre, n'osera plus battre de l'aile aussitôt que Warwick +agitera ses sonnettes<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>. Je veux planter ici Plantagenet; +l'en déracine qui l'osera.--Prends ton parti, +Richard: revendique la couronne d'Angleterre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> <i>If Warwick shake his bells</i>. + +<p>Allusion aux sonnettes que portaient à la patte les faucons +dressés pour la chasse.</p></blockquote> + +<p class="mid">(Warwick conduit au trône York, qui s'y assied.)</p> + +<p class="mid">(Fanfares. Entrent le roi Henri, Clifford, Northumberland, +Westmoreland, Exeter et autres, avec des roses rouges +à leurs chapeaux.)</p> + +<p>LE ROI.--Voyez, milords, où s'est assis cet audacieux +rebelle; sur le trône de l'État! Sans doute qu'appuyé des +forces de Warwick, ce perfide pair, il ose aspirer à la +couronne, et prétend régner en souverain.--Comte de +Northumberland, il a tué ton père; et le tien aussi, lord +Clifford; et vous avez fait voeu de venger leur mort sur +lui, sur ses enfants, ses favoris et ses partisans.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Et si je ne l'exécute pas, ciel, que +ta vengeance tombe sur moi!</p> + +<p>CLIFFORD.--C'est dans cet espoir que Clifford porte son +deuil en acier.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Eh quoi! souffrirons-nous cela?--Jetons-le +à bas: mon coeur est bouillant de colère; je n'y +puis tenir.</p> + +<p>LE ROI.--De la patience, cher comte de Westmoreland.</p> + +<p>CLIFFORD.--La patience est pour les poltrons, pour ses +pareils: il n'aurait pas osé s'y asseoir, si votre père eût +été vivant.--Mon gracieux seigneur, ici, dans le parlement, +laissez-nous fondre sur la maison d'York.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--C'est bien dit, cousin: qu'il en soit +fait ainsi.</p> + +<p>LE ROI.--Eh! ne savez-vous pas que le peuple est pour +eux, et qu'ils ont derrière eux une bande de soldats!</p> + +<p>EXETER.--Le duc d'York tué, ils fuiront bientôt.</p> + +<p>LE ROI.--Loin du coeur de Henri la pensée de faire du +parlement une boucherie!--Cousin Exeter, la sévérité +du maintien, les paroles, les menaces sont les seules +armes que Henri veuille employer contre eux. (<i>Ils s'avancent +vers le duc d'York</i>.) Séditieux duc d'York, descends +de mon trône; et tombe à mes pieds, pour implorer ma +clémence et ta grâce; je suis ton souverain.</p> + +<p>YORK.--Tu te trompes; c'est moi qui suis le tien.</p> + +<p>EXETER.--Si tu as quelque honte, descends, c'est lui +qui t'a fait duc d'York.</p> + +<p>YORK.--C'était mon patrimoine, tout aussi bien que le +titre de comte<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> <i>As the earldom was</i>. + +<p>Probablement le titre de comte des Marches, comme héritier +du comte des Marches, de qui il tenait son droit à la couronne.</p></blockquote> + +<p>EXETER.--Ton père fut un traître à la couronne.</p> + +<p>WARWICK.--C'est toi, Exeter, qui es un traître à la couronne, +en suivant cet usurpateur Henri.</p> + +<p>CLIFFORD.--Qui doit-il suivre que son roi légitime?</p> + +<p>WARWICK.--Sans doute, Clifford: qu'il suive donc Richard, +duc d'York.</p> + +<p>LE ROI.--Et resterai-je debout, tandis que toi tu seras +assis sur mon trône?</p> + +<p>YORK.--Il le faut bien, et cela sera: prends-en ton +parti.</p> + +<p>WARWICK.--Sois duc de Lancastre, et laisse-le être +roi.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Henri est duc de Lancastre et roi, et +le lord de Westmoreland est là pour le soutenir.</p> + +<p>WARWICK.--Et Warwick pour le contredire.--Vous +oubliez, je le vois, que nous vous avons chassés du champ +de bataille, que nous avons tué vos pères, et marché enseignes +déployées, au travers de Londres, jusqu'aux +portes du palais.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Je m'en souviens, Warwick, à ma +grande douleur; et, par son âme, toi et ta maison, vous +vous en repentirez.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Plantagenet, et toi et tes enfants, et +tes parents et tes amis, vous me payerez plus de vies +qu'il n'y avait de gouttes de sang dans les veines de mon +père.</p> + +<p>CLIFFORD.--Ne m'en parle pas davantage, Warwick, +de peur qu'au lieu de paroles, je ne t'envoie un messager +qui vengera sa mort avant que je sorte d'ici.</p> + +<p>WARWICK.--Pauvre Clifford! Combien je méprise ses +impuissantes menaces!</p> + +<p>YORK.--Voulez-vous que nous établissions ici nos droits +à la couronne? Autrement nos épées les soutiendront sur +le champ de bataille.</p> + +<p>LE ROI.--Quel titre as-tu, traître, à la couronne? Ton +père était, ainsi que toi, duc d'York<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>; ton aïeul était +Roger Mortimer, comte des Marches. Je suis le fils de +Henri V, qui soumit le dauphin et les Français, et conquit +leurs villes et leurs provinces.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Richard, duc d'York, était fils du comte de Cambridge, et +neveu seulement du duc d'York.</blockquote> + +<p>WARWICK.--Ne parle point de la France, toi qui l'as +perdue tout entière.</p> + +<p>LE ROI.--C'est le lord protecteur qui l'a perdue, et non +pas moi. Lorsque je fus couronné, je n'avais que neuf +mois.</p> + +<p>RICHARD.--Vous êtes assez âgé maintenant, et cependant +il me semble que vous continuez à perdre. Mon +père, arrachez la couronne de la tête de l'usurpateur.</p> + +<p>ÉDOUARD.--Arrachez-la, mon bon père, mettez-la sur +votre tête.</p> + +<p>MONTAIGU, <i>au duc d'York</i>.--Mon frère, si tu aimes et +honores le courage guerrier, décidons le fait par un combat +au lieu de demeurer ici à nous disputer.</p> + +<p>RICHARD.--Faites résonner les tambours et les trompettes, +le roi va fuir.</p> + +<p>YORK.--Taisez-vous, mes enfants.</p> + +<p>LE ROI.--Tais-toi toi-même, et laisse parler le roi +Henri.</p> + +<p>WARWICK.--Plantagenet parlera le premier.--Lords, +écoutez-le, et demeurez attentifs et en silence; car quiconque +l'interrompra, c'est fait de sa vie.</p> + +<p>LE ROI.--Espères-tu que j'abandonnerai ainsi mon +trône royal, où se sont assis mon aïeul et mon père? +Non, auparavant la guerre dépeuplera ce royaume. Oui, +et ces étendards si souvent déployés dans la France, et +qui le sont aujourd'hui dans l'Angleterre, au grand chagrin +de notre coeur, me serviront de drap funéraire.--Pourquoi +faiblissez-vous, milords? Mon titre est bon, et +beaucoup meilleur que le sien.</p> + +<p>WARWICK.--Prouve-le, Henri, et tu seras roi.</p> + +<p>LE ROI.--Mon aïeul Henri IV a conquis la couronne.</p> + +<p>YORK.--Par une révolte contre son roi.</p> + +<p>LE ROI.--Je ne sais que répondre: mon titre est défectueux. +Répondez-moi, un roi ne peut-il se choisir un +héritier?</p> + +<p>YORK.--Que s'ensuit-il?</p> + +<p>LE ROI.--S'il le peut, je suis roi légitime; car Richard, +en présence d'un grand nombre de lords, résigna sa +couronne à Henri IV, dont mon père fut l'héritier +comme je suis le sien.</p> + +<p>YORK.--Il se révolta contre Richard son souverain, et +l'obligea par force à lui résigner la couronne.</p> + +<p>WARWICK.--Et supposez, milords, qu'il l'eût fait volontairement, +pensez-vous que cela pût nuire aux droits +héréditaires de la couronne?</p> + +<p>EXETER.--Non, il ne pouvait résigner sa couronne que +sauf le droit de l'héritier présomptif à succéder et à régner.</p> + +<p>LE ROI.--Es-tu contre nous, duc d'Exeter?</p> + +<p>EXETER.--Le droit est pour lui. Veuillez donc me pardonner.</p> + +<p>YORK.--Pourquoi parlez-vous bas, milords, au lieu de +répondre?</p> + +<p>EXETER.--Ma conscience me dit qu'il est roi légitime.</p> + +<p>LE ROI.--Tous vont m'abandonner et passer de son +côté.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Plantagenet, quelles que soient tes +prétentions, ne pense pas que Henri puisse être déposé +ainsi.</p> + +<p>WARWICK.--Il sera déposé en dépit de vous tous.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Tu te trompes. Ce n'est pas, malgré +la présomption qu'elle t'inspire, la puissance que te +donnent dans le midi tes comtés d'Essex, de Suffolk, de +Norfolk et de Kent, qui peut élever le duc au trône +malgré moi.</p> + +<p>CLIFFORD.--Roi Henri, que ton titre soit légitime ou +défectueux, lord Clifford jure de combattre pour ta défense. +Puisse s'entr'ouvrir et m'engloutir tout vivant +le sol où je fléchirai le genou devant celui qui a tué +mon père!</p> + +<p>LE ROI.--O Clifford! combien tes paroles raniment +mon coeur!</p> + +<p>YORK.--Henri de Lancastre, cède-moi ta couronne. +Que murmurez-vous, lords, ou que concertez-vous ensemble?</p> + +<p>WARWICK.--Rendez justice au royal duc d'York, ou je +vais remplir cette salle de soldats armés, et, sur ce trône +où il est assis, écrire son titre avec le sang de l'usurpateur.</p> + +<p class="mid">(Il frappe du pied, et les soldats se montrent.)</p> + +<p>LE ROI.--Milord de Warwick, écoutez seulement un +mot.--Laissez-moi régner tant que je vivrai.</p> + +<p>YORK.--Assure la couronne à moi et à mes enfants, et +tu régneras en paix le reste de tes jours.</p> + +<p>LE ROI.--Je suis satisfait. Richard Plantagenet, jouis +du royaume après ma mort.</p> + +<p>CLIFFORD.--Quel tort cela fera au prince votre fils!</p> + +<p>WARWICK.--Quel bien pour l'Angleterre et pour lui-même!</p> + +<p>WESTMORELAND.--Vil, faible et lâche Henri!</p> + +<p>CLIFFORD.--Quel tort tu te fais à toi-même, et à nous +aussi!</p> + +<p>WESTMORELAND.--Je ne puis rester pour entendre ces +conditions.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Ni moi.</p> + +<p>CLIFFORD.--Venez, cousin; allons porter ces nouvelles +à la reine.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Adieu, roi sans courage et dégénéré; +ton sang glacé ne renferme pas une étincelle d'honneur.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Deviens la proie de la maison +d'York, et meurs dans les chaînes pour cette indigne +action.</p> + +<p>CLIFFORD.--Puisses-tu périr vaincu dans une guerre +terrible, ou finir tranquillement dans l'abandon et le +mépris!</p> + +<p class="mid">(Sortent Northumberland, Clifford et Westmoreland.)</p> + +<p>WARWICK.--Tourne-toi par ici, Henri, ne fais pas attention +à eux.</p> + +<p>EXETER.--Ce qu'ils veulent, c'est la vengeance: voilà +pourquoi ils ne cèdent pas.</p> + +<p>LE ROI.--Ah! Exeter!</p> + +<p>WARWICK.--Pourquoi ce soupir, mon prince?</p> + +<p>LE ROI.--Ce n'est pas pour moi que je gémis, lord Warwick: +c'est pour mon fils que je déshérite en père dénaturé; +mais qu'il en soit ce qui pourra. Je te substitue +ici la couronne à toi et à tes héritiers à perpétuité, à +condition que tu feras serment ici d'éteindre cette +guerre civile, et de me respecter, tant que je vivrai, +comme ton roi et ton souverain, et de ne jamais chercher, +par aucune trahison ni violence, à me renverser +du trône et à régner toi-même.</p> + +<p>YORK.--Je fais volontiers ce serment, et je l'accomplirai.</p> + +<p class="mid">(Il descend du trône.)</p> + +<p>WARWICK.--Vive le roi Henri!--Plantagenet, embrasse-le.</p> + +<p>LE ROI.--Puisses-tu vivre longtemps, ainsi que tes +bouillants enfants!</p> + +<p>YORK.--De ce moment, York et Lancastre sont réconciliés.</p> + +<p>EXETER.--Maudit soit celui qui cherchera à les rendre +ennemis! (Morceau de musique; les lords s'avancent.)</p> + +<p>YORK.--Adieu, mon gracieux seigneur: je vais me +rendre dans mon château.</p> + +<p>WARWICK.--Et moi, je vais garder Londres avec mes +soldats.</p> + +<p>NORFOLK.--Moi, je retourne à Norfolk avec les miens.</p> + +<p>MONTAIGU.--Moi, sur la mer, d'où je suis venu.</p> + +<p class="mid">(Sortent York et ses fils, Warwick, Norfolk et Montaigu, +les soldats et la suite.)</p> + +<p>LE ROI.--Et moi, rempli de tristesse et de douleur, je +vais regagner mon palais.</p> + +<p>EXETER.--Voici la reine, ses regards décèlent sa colère: +je veux me dérober à sa présence.</p> + +<p>LE ROI.--Et moi aussi, cher Exeter. (Il veut sortir.)</p> + +<p>MARGUERITE.--Ne t'éloigne pas de moi, je te suivrai.</p> + +<p>LE ROI.--Sois patiente, chère reine, et je resterai.</p> + +<p>MARGUERITE.--Et qui peut être patiente dans de pareilles +extrémités?--Ah! malheureux que tu es! plût au +ciel que je fusse morte fille, que je ne t'eusse jamais vu, +que je ne t'eusse pas donné un fils, puisque tu devais +être un père si dénaturé! A-t-il mérité d'être dépouillé +des droits de sa naissance? Ah! si tu l'avais aimé seulement +la moitié autant que je l'aime, ou qu'il t'eût fait +souffrir ce que j'ai souffert une fois pour lui, que tu +l'eusses nourri, comme moi, de ton sang, tu aurais ici +versé le plus précieux sang de ton coeur, plutôt que de +faire ce sauvage duc ton héritier, et de déshériter ton +propre fils.</p> + +<p>LE JEUNE PRINCE.--Mon père, vous ne pouvez pas me +déshériter: si vous êtes roi, pourquoi ne vous succéderais-je +pas?</p> + +<p>LE ROI.--Pardonne-moi, Marguerite.--Pardonne-moi, +cher enfant: le comte de Warwick et le duc m'y ont +forcé.</p> + +<p>MARGUERITE.--T'y ont forcé! Tu es roi, et l'on t'a +forcé! Je rougis de t'entendre parler. Ah! malheureux +lâche! tu nous as tous perdus, toi, ton fils et moi; tu +t'es rendu tellement dépendant de la maison d'York, +que tu ne régneras plus qu'avec sa permission. Qu'as-tu +fait en transmettant la couronne à lui et à ses héritiers? +tu as creusé toi-même ton tombeau, et tu t'y traîneras +longtemps avant ton heure naturelle. Warwick est +chancelier de l'État, et maître de Calais. Le sévère Faulconbridge +commande le détroit. Le duc est fait protecteur +du royaume, et tu crois être en sûreté! C'est la sûreté +de l'agneau tremblant, quand il est au milieu des +loups. Si j'eusse été là, moi, qui ne suis qu'une simple +femme, leurs soldats m'auraient ballottée sur leurs +lances avant que j'eusse consenti à un pareil acte. Mais +tu préfères ta vie à ton honneur; et puisqu'il en est ainsi, +je me sépare, Henri, de ta table et de ton lit, jusqu'à ce +que je voie révoquer cet acte du parlement qui déshérite +mon fils. Les lords du nord, qui ont abandonné tes +drapeaux, suivront les miens dès qu'ils les verront déployés; +et ils se déploieront, à ta grande honte, et pour +la ruine entière de la maison d'York: c'est ainsi que je +te quitte.--Viens, mon fils. Notre armée est prête: suis-moi, +nous allons la joindre.</p> + +<p>LE ROI.--Arrête, chère Marguerite, et écoute-moi.</p> + +<p>MARGUERITE.--Tu n'as déjà que trop parlé, laisse-moi.</p> + +<p>LE ROI.--Mon cher fils Édouard, tu resteras avec moi.</p> + +<p>MARGUERITE.--Oui, pour être égorgé par ses ennemis!</p> + +<p>LE JEUNE PRINCE.--Quand je reviendrai vainqueur du +champ de bataille, je reverrai Votre Grâce. Jusque-là je +vais avec elle.</p> + +<p>MARGUERITE.--Viens, mon fils; partons, nous n'avons +pas de moments à perdre.</p> + +<p class="mid">(La reine et le prince sortent.)</p> + +<p>LE ROI.--- Pauvre reine! Comme sa tendresse pour moi +et pour son fils l'a poussée à s'emporter aux expressions +de la fureur! Puisse-t-elle être vengée de ce duc orgueilleux, +dont l'esprit hautain va sur les ailes du désir +tourner autour de ma couronne, et, comme un aigle +affamé, se nourrir de la chair de mon fils et de la +mienne.--La désertion de ces trois lords tourmente +mon âme. Je veux leur écrire, et tâcher de les apaiser +par de bonnes paroles.--Venez, cousin; vous vous chargerez +du message.</p> + +<p>EXETER.--Et j'espère les ramener tous à vous.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">Un appartement dans le château de Sandal près de Wakefield, +dans la province d'York.</p> + +<p class="mid"><i>Les fils du duc d'York</i>, RICHARD, ÉDOUARD, <i>paraissent +avec</i> MONTAIGU.</p> + +<p>RICHARD.--Mon frère, quoique je sois le plus jeune, +permettez-moi de parler....</p> + +<p>ÉDOUARD.--Non: je serai meilleur orateur que toi.</p> + +<p>MONTAIGU.--Mais j'ai des raisons fortes et entraînantes.</p> + +<p class="mid">(Entre York.)</p> + +<p>YORK.--Quoi! qu'y a-t-il donc? Mes enfants, mon +frère, vous voilà en dispute? Quelle est votre querelle? +comment a-t-elle commencé?</p> + +<p>ÉDOUARD.--Ce n'est point une querelle, c'est un léger +débat.</p> + +<p>YORK.--Sur quoi?</p> + +<p>RICHARD.--Sur un point qui intéresse Votre Grâce et +nous aussi; sur la couronne d'Angleterre, mon père, +qui vous appartient.</p> + +<p>YORK.--A moi, mon fils? Non pas tant que Henri vivra.</p> + +<p>RICHARD.--Votre droit ne dépend point de sa vie ou +de sa mort.</p> + +<p>ÉDOUARD.--Vous en êtes l'héritier dès à présent: +jouissez donc de votre héritage. Si vous donnez à la maison +de Lancastre le temps de respirer, à la fin elle vous +devancera, mon père.</p> + +<p>YORK.--Je me suis engagé, par serment, à le laisser +régner en paix.</p> + +<p>ÉDOUARD.--On peut violer son serment pour un +royaume. J'en violerais mille, moi, pour régner un an.</p> + +<p>RICHARD.--Non. Que le ciel préserve Votre Grâce de +devenir parjure!</p> + +<p>YORK.--Je le serai, si j'emploie la guerre ouverte.</p> + +<p>RICHARD.--Je vous prouverai le contraire, si vous +voulez m'écouter.</p> + +<p>YORK.--Tu ne le prouveras pas, mon fils; cela est impossible.</p> + +<p>RICHARD.--Un serment est nul dès qu'il n'est pas fait +devant un vrai et légitime magistrat, qui ait autorité +sur celui qui jure. Henri n'en avait aucune, son titre +était usurpé; et puisque c'est lui qui vous a fait jurer de +renoncer à vos droits, votre serment, milord, est vain +et frivole. Ainsi, aux armes! et songez seulement, mon +père, combien c'est une douce chose que de porter une +couronne. Son cercle enferme tout le bonheur de l'Élysée, +et tout ce que les poëtes ont imaginé de jouissances +et de félicités. Pourquoi tardons-nous si longtemps? Je +n'aurai point de repos que je ne voie la rose blanche +que je porte, teinte du sang tiède tiré du coeur de Henri.</p> + +<p>YORK.--Richard, il suffit: je veux régner ou mourir. +Mon frère, pars pour Londres à l'instant, et anime Warwick +à cette entreprise.--Toi, Richard, va trouver le +duc de Norfolk, et instruis-le secrètement de nos intentions.--Vous, +Édouard, vous vous rendrez auprès de +milord Cobham, qui s'armera de bon coeur avec tout le +comté de Kent: c'est sur les gens de Kent que je compte +le plus; car ils sont avisés, courtois, généreux et pleins +d'ardeur.--Tandis que vous agirez ainsi, que me restera-t-il +à faire que de chercher l'occasion de prendre +les armes, sans que le roi ni personne de la maison de +Lancastre pénètre mes desseins? (<i>Entre un messager</i>.) +Mais, arrêtez donc.--Quelles nouvelles? Pourquoi arrives-tu +si précipitamment?</p> + +<p>LE MESSAGER.--La reine, soutenue des comtes et des +barons du nord, se prépare à vous assiéger ici dans votre +château. Elle est tout près d'ici à la tête de vingt mille +hommes: songez donc, milord, à fortifier votre château.</p> + +<p>YORK.--Oui, avec mon épée. Quoi! penses-tu qu'ils +nous fassent peur?--Édouard, et vous, Richard, vous +resterez près de moi.--Mon frère Montaigu va se rendre +à Londres, pour avertir le noble Warwick, Cobham et +nos autres amis, que nous avons laissés à titre de protecteurs +auprès du roi, d'employer toute leur habileté à +fortifier leur pouvoir, et de ne plus se lier au faible +Henri et à ses serments.</p> + +<p>MONTAIGU.--Mon frère, je pars. Je les déciderai, n'en +doutez pas; et je prends humblement congé de vous.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p class="mid">(Entrent sir John et sir Hugues Mortimer.)</p> + +<p>YORK.--Mes oncles sir John et sir Hugues Mortimer, +vous arrivez bien à propos à Sandal: l'armée de la reine +se propose de nous y assiéger.</p> + +<p>SIR JEAN.--Elle n'en aura pas besoin: nous irons la +joindre dans la plaine.</p> + +<p>YORK.--Quoi! avec cinq mille hommes?</p> + +<p>RICHARD.--Oui, mon père; et avec cinq cents, s'il le faut. +Leur général est une femme! Qu'avons-nous à craindre?</p> + +<p class="mid">(Une marche dans l'éloignement.)</p> + +<p>ÉDOUARD.--J'entends déjà leurs tambours: rangeons +nos gens et sortons à l'instant pour aller leur offrir le +combat.</p> + +<p>YORK.--Cinq hommes contre vingt!--Malgré cette +énorme inégalité, cher oncle, je ne doute pas de notre +victoire. J'ai gagné en France plus d'une bataille où les +ennemis étaient dix contre un. Pourquoi n'aurais-je pas +aujourd'hui le même succès?</p> + +<p class="mid">(Une alarme, ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="mid">Plaine près du château de Sandal.</p> + +<p class="mid"><i>Alarme; excursions. Entrent</i> RUTLAND <i>et son</i> +GOUVERNEUR.</p> + +<p>RUTLAND.--Ah! où fuirai-je? Où me sauverai-je de leurs +mains? Ah! mon gouverneur, voyez, le sanguinaire +Clifford vient à nous.</p> + +<p class="mid">(Entrent Clifford et des soldats.)</p> + +<p>CLIFFORD.--Fuis, chapelain; ton état de prêtre te sauve +la vie.--Mais pour le rejeton de ce maudit duc, dont le +père a tué mon père, il mourra.</p> + +<p>LE GOUVERNEUR.--Et moi, milord, je lui tiendrai compagnie.</p> + +<p>CLIFFORD.--Soldats, emmenez-le.</p> + +<p>LE GOUVERNEUR.--Ah! Clifford, ne l'assassine pas, de +peur que tu ne sois haï de Dieu et des hommes.</p> + +<p class="mid">(Les soldats l'entraînent de force. L'enfant reste pâmé de +frayeur.)</p> + +<p>CLIFFORD.--Allons.--Quoi! est-il déjà mort? ou est-ce +la peur qui lui fait ainsi fermer les yeux?--Oh! je vais +te les faire ouvrir.</p> + +<p>RUTLAND.--C'est ainsi que le lion affamé regarde le malheureux +qui tremble sous ses griffes avides, c'est ainsi +qu'il se promène insultant à sa proie, et c'est ainsi qu'il +s'approche pour déchirer ses membres.--Ah! bon Clifford, +tue-moi avec ton épée, mais non pas avec ce regard +cruel et menaçant. Bon Clifford, écoute-moi avant que +je meure: je suis trop peu de chose pour être l'objet de +ta colère: venge-toi sur des hommes, et laisse-moi vivre.</p> + +<p>CLIFFORD.--Tu parles en vain, pauvre enfant. Le sang +de mon père a fermé le passage par où tes paroles pourraient +pénétrer.</p> + +<p>RUTLAND.--Eh bien! c'est au sang de mon père à le +rouvrir: c'est un homme, Clifford, mesure-toi avec lui.</p> + +<p>CLIFFORD.--Eussé-je ici tous tes frères, leur vie et la +tienne ne suffiraient pas pour assouvir ma vengeance. +Non, quand je creuserais encore les tombeaux de tes +pères, et que j'aurais pendu à des chaînes leurs cercueils +pourris, ma fureur n'en serait pas ralentie, ni mon coeur +soulagé. La vue de tout ce qui appartient à la maison +d'York est une furie qui tourmente mon âme; et jusqu'à +ce que j'aie extirpé leur race maudite, sans en laisser un +seul au monde, je vis en enfer.--Ainsi donc....</p> + +<p class="mid">(Levant le bras.)</p> + +<p>RUTLAND.--Oh! laisse-moi prier un moment avant de +recevoir la mort!--Ah! c'est toi que je prie, bon Clifford; +aie pitié de moi.</p> + +<p>CLIFFORD.--Toute la pitié que peut t'accorder la pointe +de mon épée.</p> + +<p>RUTLAND.--Jamais je ne t'ai fait aucun mal, pourquoi +veux-tu me tuer?</p> + +<p>CLIFFORD.--Ton père m'a fait du mal.</p> + +<p>RUTLAND.--Mais avant que je fusse né.--Tu as un fils, +Clifford; pour l'amour de lui, aie pitié de moi, de crainte +qu'en vengeance de ma mort, comme Dieu est juste, il +ne soit aussi misérablement égorgé que moi. Ah! laisse-moi +passer ma vie en prison; et à la première offense, +tu pourras me faire mourir; mais à présent tu n'en as +aucun motif.</p> + +<p>CLIFFORD.--Aucun motif? ton père a tué mon père: +c'est pourquoi, meurs.</p> + +<p class="mid">(Il le poignarde.)</p> + +<p>RUTLAND.--<i>Dii faciant, laudis summa sit ista tuæ</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.</p> + +<p class="mid">(Il meurt.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Hall dit seulement que le jeune Rutland, alors âgé tout au +plus de douze ans, ayant été trouvé par Clifford, dans une maison +où il s'était caché, se jeta à ses pieds, et implora sa miséricorde, +en levant vers lui ses mains jointes, <i>car la frayeur lui avait ôté la +parole</i>. Le jeune comte de Rutland avait alors, non pas douze ans, +mais dix-sept.</blockquote> + +<p>CLIFFORD.--Plantagenet! Plantagenet! j'arrive; et ce +sang de ton fils, attaché à mon épée va s'y rouiller jusqu'à +ce que ton sang figé avec celui-ci me détermine à +les en faire disparaître tous deux.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="mid"><i>Alarme. Entre</i> YORK.</p> + +<p>YORK.--L'armée de la reine a vaincu; mes deux oncles +ont été tués en défendant ma vie, et tous mes partisans +tournent le dos à l'ennemi acharné, et fuient comme les +vaisseaux devant les vents, ou comme des agneaux que +poursuivent des loups affamés.--Mes fils!... Dieu sait ce +qu'ils sont devenus. Mais je sais bien que, vivants ou +morts, ils se sont comportés en homme nés pour la +gloire. Trois fois Richard s'est ouvert un passage jusqu'à +moi, en me criant: <i>Courage! mon père, combattons jusqu'à +la fin</i>. Et trois fois aussi Édouard m'a joint, son épée +toute rouge, teinte jusqu'à la garde du sang de ceux qui +l'avaient combattu, et lorsque les plus intrépides guerriers +se retiraient, Richard criait: <i>Chargez, ne lâchez pas +un pied de terrain</i>; il criait encore: <i>Une couronne ou un +glorieux tombeau! un sceptre, ou un sépulcre en ce monde!</i> +C'est alors que nous avons chargé de nouveau: mais, +hélas! nous avons encore reculé;--comme j'ai vu un +cygne s'efforcer inutilement de nager contre le courant, +et s'épuiser à combattre les flots qui le maîtrisaient.--Mais +qu'entends-je! (<i>Courte alarme derrière le théâtre</i>.) +Écoutons! nos terribles vainqueurs continuent la poursuite; +et je suis trop affaibli, et je ne peux fuir leur fureur; +et eussé-je encore toutes mes forces, je ne leur +échapperais pas. Le sable qui mesurait ma vie a été +compté: il faut rester ici; c'est ici que ma vie doit finir. +(<i>Entrent la reine Marguerite, Clifford, Northumberland, soldats</i>.) +Viens, sanguinaire Clifford.--Farouche Northumberland! +me voilà pour servir de but à vos coups; je les +attends de pied ferme.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Rends-toi à notre merci, orgueilleux +Plantagenet.</p> + +<p>CLIFFORD.--Oui, et tu auras merci tout juste comme +ton bras sans pitié l'a faite à mon père. Enfin Phaéton +est tombé de son char, et le soir est arrivé à l'heure de +midi.</p> + +<p>YORK.--De mes cendres comme de celles du phénix +peut sortir l'oiseau qui me vengera sur vous tous. Dans +cet espoir, je lève les yeux vers le ciel, et je brave tous +les maux que vous pourrez me faire subir. Eh bien! que +n'avancez-vous? Quoi! vous êtes une multitude et vous +avez peur!</p> + +<p>CLIFFORD.--C'est ainsi que les lâches commencent à +combattre, quand ils ne peuvent plus fuir: ainsi la colombe +attaque de son bec les serres du faucon qui la +déchire: ainsi les voleurs sans ressource, et désespérant +de leur vie, accablent le prévôt de leurs invectives.</p> + +<p>YORK.--O Clifford, recueille-toi un moment, et dans ta +pensée rappelle ma vie entière; et alors, si tu le peux, +regarde-moi pour rougir de tes paroles, et mords cette +langue qui accuse de lâcheté celui dont l'aspect menaçant +t'a fait jusqu'ici trembler et fuir.</p> + +<p>CLIFFORD.--Je ne m'amuserai pas à disputer avec toi +de paroles: mais nous allons jouter de coups, quatre +pour un!</p> + +<p class="mid">(Il tire son épée.)</p> + +<p>MARGUERITE.--Arrête, vaillant Clifford! Pour mille raisons, +je veux prolonger encore un peu la vie de ce traître.--La +rage le rend sourd.--Parle-lui, Northumberland.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Arrête, Clifford: ne lui fais pas +l'honneur de t'exposer à avoir le doigt piqué, pour lui +percer le coeur. Quand un roquet montre les dents, +quelle valeur y a-t-il à mettre la main dans sa gueule, +lorsqu'on pourrait le repousser avec le pied? Le droit de +la guerre est d'user de tous ses avantages; et ce n'est +point faire brèche à l'honneur que de se mettre dix +contre un.</p> + +<p class="mid">(Ils se jettent sur York, qui se débat.)</p> + +<p>CLIFFORD.--Oui, oui, c'est ainsi que se débat l'oiseau +dans le lacet.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--C'est ainsi que s'agite le lapin +dans le piége.</p> + +<p class="mid">(York est fait prisonnier.)</p> + +<p>YORK.--Ainsi triomphent les brigands sur la proie +qu'ils ont conquise; ainsi succombe l'honnête homme +attaqué en nombre inégal par des voleurs.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Maintenant, madame, qu'ordonnez-vous +de lui?</p> + +<p>MARGUERITE.--Braves guerriers, Clifford, Northumberland, +il faut le placer sur ce tertre de terre, lui qui les +bras étendus voulait atteindre les montagnes, et n'a fait +avec sa main que traverser leur ombre.--Quoi, c'était +donc vous qui vouliez être roi d'Angleterre? C'était donc +vous qui triomphiez dans notre parlement, et nous faisiez +entendre un discours sur votre naissance? Où est +maintenant votre potée d'enfants, pour vous soutenir? +Votre pétulant Édouard et votre robuste George? Où +est-il, ce vaillant miracle des bossus, votre petit Dicky, +dont la voix toujours grondante animait son papa à la +révolte? Où est-il aussi votre bien-aimé Rutland? Voyez, +York, j'ai teint ce mouchoir dans le sang que le brave +Clifford a fait sortir avec la pointe de son épée du sein +de cet enfant; et si vos yeux peuvent pleurer sa mort, +tenez, je vous le présente, pour en essuyer vos larmes. +Hélas! pauvre York! si je ne vous haïssais pas mortellement, +je plaindrais l'état misérable où je vous vois! +Je t'en prie, York, afflige-toi pour me réjouir. Frappe du +pied, enrage, désespère-toi, que je puisse chanter et +danser. Quoi! le feu de ton coeur a-t-il tellement desséché +tes entrailles, qu'il ne puisse couler une larme pour la +mort de Rutland? D'où te vient ce calme? Tu devrais +être furieux, et c'est pour te rendre furieux que je t'insulte +ainsi. Mais je le vois; tu veux que je te paye pour +me divertir: York ne sait parler que quand il porte une +couronne.--Une couronne pour York.--Et vous, lords, +inclinez-vous bien bas devant lui.--Tenez-lui les mains, +tandis que je vais le couronner. (<i>Elle lui place sur la tête +une couronne du papier</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>). Mais, vraiment, à présent il a +l'air d'un roi. Oui, voilà celui qui s'est emparé du trône +de Henri; voilà celui qui s'était fait adopter par lui pour +son héritier.--Mais comment se fait-il donc que le grand +Plantagenet soit couronné sitôt, au mépris de son serment +solennel? Je croyais, moi, que tu ne devais être +roi qu'après que notre roi Henri aurait serré la main à +la mort; et vous voulez ceindre votre tête de la gloire +de Henri, et ravir à son front le diadème dès à présent, +pendant sa vie, et contre votre serment sacré! Oh! c'est +aussi un crime trop impardonnable! Allons, faites tomber +cette couronne, et avec elle sa tête, et qu'il suffise +d'un clin d'oeil pour le mettre à mort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> Ces détails, dont le fond est rapporté par Hollinshed, d'après +quelques chroniques, et en particulier celle de <i>Whetamstede</i>, ne +sont pas dans Hall qui dit que la couronne de papier ne fut placée +sur la tête d'York qu'après sa mort. Quant à la circonstance du +mouchoir trempé dans le sang de Rutland, elle paraît être une +invention de l'auteur de la pièce originale, quel qu'il soit.</blockquote> + +<p>CLIFFORD.--Cet office me regarde, en mémoire de mon +père.</p> + +<p>MARGUERITE.--Non, arrête encore: écoutons-le pérorer.</p> + +<p>YORK.--Louve de France, mais pire que les loups de +France; toi dont la langue est plus envenimée que la +dent de la vipère, qu'il sied mal à ton sexe de triompher, +comme une amazone effrontée, des malheurs de ceux +qu'enchaîne la fortune! Si ton visage n'était pas immobile +comme un masque, et accoutumé à l'impudence par +l'habitude des mauvaises actions, j'essayerais de te faire +rougir, reine présomptueuse: te dire seulement d'où tu +viens, de qui tu sors, c'en serait assez pour te couvrir +de honte, s'il te restait quelque sentiment de honte. Ton +père, qui se pare des titres de roi de Naples, des Deux-Siciles +et de Jérusalem, n'a pas le revenu d'un métayer +anglais. Est-ce donc ce monarque indigent qui t'a appris +à insulter? Cela est bien inutile et ne te convient pas, +reine insolente! à moins qu'il ne te faille vérifier le proverbe, +qu'un mendiant sur un cheval le pousse jusqu'à +ce qu'il crève. C'est la beauté qui souvent fait l'orgueil +des femmes. Mais Dieu sait que ta part en est petite. +C'est la vertu qui les fait le plus admirer. Le contraire +t'a rendue un objet d'étonnement. C'est par la décence et +la douceur qu'elles deviennent comme divines; et c'est +par l'absence de ces qualités que tu es abominable. Tu +es l'opposé de tout bien, comme les antipodes le sont du +lieu que nous habitons, comme le sud l'est du septentrion. +Oh! coeur de tigresse, caché sous la forme d'une +femme! Comment, après avoir teint ce linge du sang +vital d'un enfant pour en essuyer les larmes de son père, +peux-tu porter encore la figure d'une femme? Les +femmes sont douces, sensibles, pitoyables et d'un coeur +facile à fléchir; et toi, tu es féroce, implacable, dure +comme la roche, inflexible et sans remords. Tu m'excitais +à la fureur; eh bien! tu as ce que tu désirais. Tu +voulais me voir pleurer; eh bien! tu as ce que tu voulais; +car la fureur des vents amasse d'interminables +ondées, et, dès qu'elle se ralentit, commence la pluie. +Ces pleurs sont les obsèques de mon cher Rutland; et +chaque larme crie vengeance sur sa mort... contre toi, +barbare Clifford... et toi, perfide Française.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Je m'en veux; mais ses douleurs +m'émeuvent au point que j'ai de la peine à retenir mes +larmes.</p> + +<p>YORK.--Des cannibales affamés eussent craint de toucher +à un visage comme celui de mon fils, et n'eussent +pas voulu le souiller de sang; mais vous êtes plus inhumains, +plus inexorables; oh! dix fois plus que les tigres +de l'Hyrcanie. Vois, reine impitoyable; vois les larmes +d'un malheureux père: ce linge que tu as trempé dans +le sang de mon cher enfant, vois, j'en lave le sang avec +mes larmes; tiens, reprends-le, et va te vanter de ce que +tu as fait. (<i>Il lui rend le mouchoir</i>.) Si tu racontes, comme +elle est, cette histoire, sur mon âme, ceux qui l'entendront +lui donneront des larmes: oui, mes ennemis +même verseront des larmes abondantes, et diront: Hélas! +ce fut un lamentable événement.--Allons, reprends +ta couronne, et ma malédiction avec elle; et puisses-tu, +quand tu en auras besoin, trouver la consolation que je +reçois de ta cruelle main! Barbare Clifford! ôte-moi du +monde! Que mon âme s'envole aux cieux, et que mon +sang retombe sur vos têtes!</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Il aurait massacré toute ma famille, +que je ne pourrais pas, dût-il m'en coûter la vie, +m'empêcher de pleurer avec lui, en voyant combien la +douleur domine profondément son âme.</p> + +<p>MARGUERITE.--Quoi! tu en viens aux larmes, milord +Northumberland?--Songe seulement aux maux qu'il +nous a faits à tous, et cette pensée séchera bientôt tes +tendres pleurs.</p> + +<p>CLIFFORD.--Voilà pour accomplir mon serment, voilà +pour la mort de mon père.</p> + +<p class="mid">(Le perçant de son épée.)</p> + +<p>MARGUERITE, <i>lui portant aussi un coup d'épée</i>.--Et voilà +pour venger le droit de notre bon roi.</p> + +<p>YORK.--Ouvre-moi les portes de ta miséricorde, Dieu +de clémence! Mon âme s'envole par ces blessures pour +aller vers toi.</p> + +<p class="mid">(Il meurt.)</p> + +<p>MARGUERITE.--Abattez sa tête, et placez-la sur les portes +d'York: de cette manière York dominera sa ville d'York.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br> +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">Plaine voisine de la Croix de Mortimer dans le comté d'Hereford.</p> + +<p class="mid"><i>Tambours; entrent</i> ÉDOUARD ET RICHARD <i>en marche +avec leurs troupes</i>.</p> + +<p>ÉDOUARD.--J'ignore comment notre auguste père aura +pu échapper, et même s'il aura pu échapper ou non à +la poursuite de Clifford et de Northumberland. S'il avait +été pris, nous en aurions appris la nouvelle; s'il avait +été tué, le bruit nous en serait aussi parvenu; mais s'il +avait échappé, il me semble aussi que nous aurions dû +recevoir le consolant avis de son heureuse fuite. Comment +se trouve mon frère? pourquoi est-il si triste?</p> + +<p>RICHARD.--Je n'aurai point de joie que je ne sache ce +qu'est devenu notre très-valeureux père. Je l'ai vu dans +la bataille renversant tout sur son passage; j'ai observé +comme il cherchait à écarter Clifford, et à l'attirer seul. +Il m'a paru se conduire au plus fort de la mêlée, comme +un lion au milieu d'un troupeau de boeufs, ou un ours +entouré de chiens qui, lorsque quelques-uns d'entre +eux atteints de sa griffe ont poussé des cris de douleur, +se tiennent éloignés, aboyant contre lui. Tel était notre +père au milieu de ses ennemis: ainsi les ennemis fuyaient +mon redoutable père. C'est, à mon avis, gagner assez de +gloire que d'être ses fils.--Vois comme l'aurore ouvre +ses portes d'or et prend congé du soleil radieux. Comme +elle ressemble au printemps de la jeunesse! au jeune +homme qui s'avance gaiement vers celle qu'il aime!</p> + +<p>ÉDOUARD.--Mes yeux sont-ils éblouis, ou vois-je en +effet trois soleils?</p> + +<p>RICHARD.--Ce sont trois soleils brillants, trois soleils +bien entiers: non pas un soleil coupé par les nuages, +car, distincts l'un de l'autre, ils brillent dans un ciel +clair et blanchâtre. Voyez, voyez, ils s'unissent, se confondent +et semblent s'embrasser, comme s'ils juraient +ensemble une ligue inviolable: à présent ils ne forment +plus qu'un seul astre, qu'un seul flambeau, qu'un seul +soleil.--Sûrement le ciel nous veut représenter par là +quelque événement.</p> + +<p>ÉDOUARD.--C'est bien étrange: jamais on n'ouït parler +d'une telle chose. Je pense qu'il nous appelle, mon +frère, au champ de bataille: afin que nous, enfants du +brave Plantagenet, déjà brillants séparément par notre +mérite, nous unissions nos splendeurs pour luire sur +la terre, comme ce soleil sur le monde. Quel que soit +ce présage, je veux désormais porter sur mon bouclier +trois soleils radieux.</p> + +<p>RICHARD.--Portez-y plutôt trois filles, car, avec votre +permission, vous aimez mieux les femelles que les mâles. +(<i>Entre un messager</i>.) Qui es-tu, toi, dont les sombres regards +annoncent quelques tristes récits suspendus au +bout de ta langue?</p> + +<p>LE MESSAGER.--Ah! je viens d'être le triste témoin du +meurtre du noble duc d'York, votre auguste père, et +mon excellent maître.</p> + +<p>ÉDOUARD.--Oh! n'en dis pas davantage: j'en ai trop +entendu.</p> + +<p>RICHARD.--Raconte-moi comment il est mort: je veux +tout entendre.</p> + +<p>LE MESSAGER.--Environné d'un grand nombre d'ennemis, +il leur faisait face à tous; semblable au héros, espoir +de Troie, s'opposant aux Grecs qui voulaient entrer +dans la ville. Mais Hercule même doit succomber sous +le nombre; et plusieurs coups redoublés de la plus petite +cognée tranchent et abattent le chêne le plus dur et le +plus vigoureux. Saisi par une foule de mains, votre père +a été dompté; mais il n'a été percé que par le bras furieux +de l'impitoyable Clifford, et par la reine. Elle lui a +mis par grande dérision une couronne sur la tête: elle +l'a insulté de ses rires; et lorsque de douleur il s'est mis +à pleurer, cette reine barbare lui a offert, pour essuyer +son visage, un mouchoir trempé dans le sang innocent +de l'aimable et jeune Rutland, égorgé par l'affreux +Clifford. Enfin, après une multitude d'outrages et d'affronts +odieux, ils lui ont tranché la tête, et l'ont placée +sur les portes d'York, où elle offre le plus affligeant +spectacle que j'aie jamais vu.</p> + +<p>ÉDOUARD.--Cher duc d'York, appui sur qui nous nous +reposions, à présent que tu nous es enlevé, nous n'avons +plus de soutien ni d'appui.--O Clifford! insolent Clifford, +tu as détruit la fleur des chevaliers de l'Europe! et ce +n'est que par trahison que tu l'as abattu: seul contre +toi seul, il t'aurait vaincu.--Ah! maintenant la demeure +de mon âme lui est devenue une prison; oh! qu'elle +voudrait s'en affranchir avant que ce corps pût, enfermé +sous la terre, y trouver le repos! jamais, à compter de +ce moment, je ne puis plus goûter aucune joie; jamais, +jamais je ne connaîtrai plus la joie.</p> + +<p>RICHARD.--Je ne puis pleurer. Tout ce que mon corps +contient d'humidité peut à peine suffire à calmer le +brasier qui brûle mon coeur, et ma langue ne le peut +délivrer du poids qui le surcharge, car le souffle qui +pousserait mes paroles au dehors est employé à exciter +les charbons qui embrasent mon sein et le dévorent de +flammes qu'éteindraient les larmes. Pleurer, c'est diminuer +la profondeur de la douleur: aux enfants donc les +pleurs; et à moi le fer et la vengeance!--Richard, je +porte ton nom, je vengerai ta mort, ou je mourrai environné +de gloire pour l'avoir tenté.</p> + +<p>ÉDOUARD.--Ce vaillant duc t'a laissé son nom: il me +laisse à moi sa place et son duché.</p> + +<p>RICHARD.--Allons, si tu es vraiment l'enfant de cet +aigle royal, prouve ta race en regardant fixement le soleil. +Au lieu de sa place et de son duché, dis le trône et +le royaume: ils sont à toi, ou tu n'es pas son fils.</p> + +<p class="mid">(Une marche. Entrent Warwick, Montaigu, suivis de leur armée.)</p> + +<p>WARWICK.--Eh bien, mes beaux seigneurs, où en +êtes-vous? Quelles nouvelles avez-vous reçues?</p> + +<p>RICHARD.--Illustre Warwick, s'il fallait vous redire +nos funestes nouvelles, et recevoir à chaque mot un +coup de poignard dans notre coeur, jusqu'à la fin du +récit, nous souffririons moins de ces blessures que de +ces cruelles paroles. O valeureux lord, le duc d'York est +tué!</p> + +<p>ÉDOUARD.--O Warwick! Warwick! ce Plantagenet qui +t'aimait aussi chèrement que le salut de son âme a été +mis à mort par le cruel lord Clifford!</p> + +<p>WARWICK.--Il y a déjà dix jours que j'ai noyé de mes +larmes cette douloureuse nouvelle; et aujourd'hui, pour +mettre le comble à vos malheurs, je viens vous instruire +des événements qui l'ont suivie. Après le sanglant combat +livré à Wakefield, où votre brave père a rendu son +dernier soupir, des nouvelles apportées avec toute la +promptitude des plus rapides courriers m'instruisirent +de votre perte et de sa mort. J'étais alors à Londres, tenant +le roi sous ma garde: j'ai mis mes soldats sur pied, +j'ai rassemblé une foule d'amis; et me trouvant en +forces, à ce que j'imaginais, j'ai marché vers Saint-Albans +pour intercepter la reine, me couvrant toujours de +la présence du roi que je conduisais avec moi: car des +espions m'avaient averti que la reine venait avec la résolution +d'anéantir le dernier décret que nous avons +fait arrêter en parlement, relativement au serment du +roi Henri et à votre succession.--Pour abréger; nous +nous sommes rencontrés à Saint-Albans: nos deux armées +se sont jointes, et l'on a opiniâtrement combattu +des deux côtés.... Mais soit que la froideur du roi, qui +regardait sans nulle colère sa belliqueuse épouse, ait +éteint la vindicative fureur de mes soldats; soit que ce +fût en effet la nouvelle du succès récent de la reine, ou +l'extraordinaire effroi que leur causait la cruauté de +Clifford, qui foudroie ses prisonniers des mots de sang +et de mort; c'est ce que je ne peux juger: mais la vérité, +en un mot, c'est que les armes de nos ennemis +allaient et venaient comme l'éclair, et que celles de nos +soldats, semblables au vol indolent de l'oiseau de nuit, +ou au fléau d'un batteur paresseux, tombaient avec mollesse, +comme si elles eussent frappé des amis. J'ai essayé +de les ranimer par la justice de notre cause, par la +promesse d'une haute paye et de grandes récompenses, +mais en vain. Ils n'avaient pas le coeur au combat, et ne +nous offraient aucune espérance de gagner la victoire; +nous avons fui, le roi auprès de la reine, et nous, le lord +George, votre frère, Norfolk et moi, nous sommes +accourus en toute hâte et ventre à terre, pour vous +rejoindre, car on nous avait appris que vous étiez ici +sur les frontières, occupés à rassembler une autre armée +pour livrer un nouveau combat.</p> + +<p>ÉDOUARD.--Cher Warwick, où est le duc de Norfolk? +Apprenez-nous encore quand mon frère est revenu de +Bourgogne en Angleterre.</p> + +<p>WARWICK.--Le duc est à six milles d'ici environ, avec +ses troupes.--Quant à votre frère, la duchesse de Bourgogne, +votre bonne tante, l'a renvoyé ces jours derniers +avec un renfort de soldats, bien nécessaire dans cette +guerre.</p> + +<p>RICHARD.--Il fallait que la partie fût bien inégale, +lorsque le vaillant Warwick a fui. Je lui ai souvent entendu +attribuer la gloire d'avoir poursuivi l'ennemi; mais +jamais, jusqu'à aujourd'hui, le scandale d'une retraite.</p> + +<p>WARWICK.--Et tu n'auras point par moi de scandale, +Richard; tu apprendras que mon bras si vigoureux peut +enlever le diadème de la tête du faible Henri, et arracher +de sa main le sceptre du pouvoir imposant, fût-il +aussi intrépide, aussi renommé dans la guerre, qu'il est +connu par sa faiblesse, et son amour pour la paix et la +prière.</p> + +<p>RICHARD.--Je le sais bien: Warwick, ne t'offense pas; +c'est l'amour que je porte à ta gloire qui m'a fait parler +ainsi. Mais, dans ces temps de crise, quel parti prendre? +Faut-il jeter de côté cette armure de fer, pour nous envelopper +dans de noirs manteaux de deuil, et compter +des <i>ave Maria</i> sur nos chapelets? Ou bien, chargerons-nous +nos armes vengeresses de dire notre dévotion aux +casques de nos ennemis? Si vous êtes pour ce dernier +parti, dites oui, et partons, milords.</p> + +<p>WARWICK.--C'est pour cela que Warwick est venu +vous chercher, et c'est pour cela que vient mon frère +Montaigu. Suivez-moi, lords. Cette reine hautaine et +insultante, aidée de Clifford et du superbe Northumberland, +et de plusieurs autres fiers oiseaux du même plumage, +a manié comme la cire ce roi flexible et docile. Il +vous a, avec serment, acceptés pour ses successeurs; son +serment est enregistré dans les dépôts du parlement; et +dans ce moment toute la bande est allée à Londres, +pour annuler son engagement, et tout ce qui pourrait +faire un titre contre la maison de Lancastre. Leur armée, +je pense, est forte de trente mille hommes. Eh +bien, si le secours qu'amène Norfolk, avec ma troupe, +et tous les amis que tu pourras nous procurer, brave +comte des Marches, parmi les fidèles Gallois, monte seulement +à vingt-cinq mille hommes, alors, en route! +nous marchons vigoureusement sur Londres; et remontés +sur nos coursiers écumants, nous crierons encore +une fois: Chargez l'ennemi; mais jamais on ne nous +reverra tourner le dos et fuir.</p> + +<p>RICHARD.--Oui, maintenant je puis le croire, c'est le +grand Warwick que j'entends. Qu'il ne vive pas un jour +de plus, celui qui criera <i>Retraite</i>, lorsque Warwick lui +ordonnera de tenir ferme!</p> + +<p>ÉDOUARD.--Lord Warwick, je veux m'appuyer sur ton +épaule; et si tu viens à tomber (Dieu ne permette pas +que nous voyions arriver une pareille heure!), il faudra +qu'Édouard tombe aussi, danger dont me préserve le +Ciel!</p> + +<p>WARWICK.--Tu n'es plus comte des Marches, mais duc +d'York. Après ce titre, le premier est celui de souverain +de l'Angleterre. Tu seras proclamé roi d'Angleterre dans +tous les bourgs que nous traverserons; et quiconque ne +jettera pas son chaperon en l'air en signe de joie payera +de sa tête son offense.--Roi Édouard,--vaillant Richard,--Montaigu, +ne restons pas ici plus longtemps à rêver la +gloire; que les trompettes sonnent, et courons à notre +tâche.</p> + +<p>RICHARD.--Ton coeur, Clifford, fût-il aussi dur que +l'acier (et tes actions ont assez montré qu'il était de fer), +je cours le percer, ou te livrer le mien.</p> + +<p>ÉDOUARD.--Allons, battez, tambours. Dieu et saint +George avec nous!</p> + +<p class="mid">(Entre un messager.)</p> + +<p>WARWICK.--Eh bien, quelles nouvelles?</p> + +<p>LE MESSAGER.--Le duc de Norfolk m'envoie pour vous +annoncer que la reine s'avance avec une puissante armée: +il désire votre présence pour prendre promptement +ensemble une résolution.</p> + +<p>WARWICK.--Tout va donc à souhait! Braves guerriers, +marchons.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">Devant York.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE, +LE PRINCE DE GALLES; CLIFFORD, NORTHUMBERLAND, +<i>suivis de soldats</i>.</p> + +<p>MARGUERITE.--Soyez le bienvenu, mon seigneur, dans +cette belle ville d'York. Là-bas est la tête de ce mortel +ennemi qui cherchait à se parer de votre couronne. Cet +objet ne réjouit-il pas votre coeur?</p> + +<p>LE ROI.--Comme la vue des rochers réjouit celui qui +craint d'y échouer.--Cet aspect soulève mon âme. Retiens +ta vengeance, ô Dieu juste! Je n'en suis point coupable, +et je n'ai pas consenti à violer mon serment.</p> + +<p>CLIFFORD.--Mon gracieux souverain, il faut mettre de +côté cette excessive douceur, cette dangereuse pitié. A +qui le lion jette-t-il de doux regards? ce n'est pas à l'animal +qui veut usurper son antre. Quelle est la main que +lèche l'ours des forêts? ce n'est pas celle du ravisseur +qui lui enlève ses petits sous ses yeux. Qui échappe au +dard homicide du serpent caché sous l'herbe? ce n'est +pas celui qui le foule sous ses pieds; le plus vil reptile se +retourne contre le pied qui l'écrase, et la colombe se sert +de son bec pour défendre sa couvée. L'ambitieux York +aspirait à ta couronne, et tu conservais ton visage bienveillant, +tandis qu'il fronçait un sourcil irrité! Lui, qui +n'était que duc, voulait faire son fils roi, et en père tendre +agrandir la fortune de ses enfants; et toi qui es roi, +que le Ciel a béni d'un fils riche en mérite, tu consentis +à le déshériter! ce qui faisait voir en toi un père sans +tendresse. Les créatures privées de raison nourrissent +leurs enfants; et malgré la terreur que leur imprime +l'aspect de l'homme, qui ne les a vus, pour protéger +leurs tendres petits, employer jusqu'aux ailes qui souvent +ont servi à leur fuite, pour combattre l'ennemi qui +escaladait leur nid, exposant leur propre vie pour la défense +de leurs enfants? Pour votre honneur, mon souverain, +prenez exemple d'eux. Ne serait-ce pas une chose +déplorable, que ce noble enfant perdit les droits de sa +naissance par la faute de son père, et pût dire dans la +suite à son propre fils: «Ce que mon bisaïeul et mon +aïeul avaient acquis, mon insensible père l'a sottement +abandonné à un étranger.» Ah! quelle honte ce serait! +Jette les yeux sur cet enfant; et que ce mâle visage, où +se lit la promesse d'une heureuse fortune, arme ton âme +trop molle de la force nécessaire pour retenir ton bien, +et laisser à ton fils ce qui t'appartient.</p> + +<p>LE ROI.--Clifford s'est montré très-bon orateur, et ses +arguments sont pleins de force. Mais, Clifford, réponds, +n'as-tu jamais ouï dire que le bien mal acquis ne pouvait +prospérer? ont-ils toujours été heureux les fils dont le +père est allé aux enfers pour avoir amassé des trésors<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>? +Je laisserai pour héritage à mon fils mes bonnes actions; +et plût à Dieu que mon père ne m'en eût pas laissé d'autre, +car la possession de tout le reste est à si haut prix, +qu'il en coûte mille fois plus de peine pour le conserver, +que sa possession ne donne de plaisir. Ah! cousin York, +je voudrais que tes amis connussent combien mon coeur +est navré de voir là ta tête.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Allusion au proverbe anglais: <i>Heureux l'enfant dont le père est +allé au diable</i>.</blockquote> + +<p>MARGUERITE.--Mon seigneur, ranimez votre courage: +nos ennemis sont à deux pas, et cette mollesse décourage +vos partisans.--Vous avez promis la chevalerie à votre +brave fils; tirez votre épée, et armez-le sur-le-champ.--Édouard, +à genoux.</p> + +<p>LE ROI.--Édouard Plantagenet, lève-toi chevalier, et +retiens cette leçon: Tire ton épée pour la justice.</p> + +<p>LE JEUNE PRINCE.--Mon gracieux père, avec votre royale +permission, je la tirerai en héritier présomptif de la couronne, +et l'emploierai dans cette querelle jusqu'à la +mort.</p> + +<p>CLIFFORD.--C'est parler en prince bien appris.</p> + +<p class="mid">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Augustes commandants, tenez-vous +prêts; Warwick s'avance à la tête d'une armée de trente +mille hommes, et il est accompagné du duc d'York, qu'il +proclame roi dans toutes les villes qu'il traverse: on +court en foule se joindre à lui. Rangez votre armée, car +ils sont tout près.</p> + +<p>CLIFFORD.--Je désirerais que Votre Altesse voulût bien +quitter le champ de bataille; la reine est plus sûre de +vaincre en votre absence.</p> + +<p>MARGUERITE.--Oui, mon bon seigneur, laissez-nous à +notre fortune.</p> + +<p>LE ROI.--Quoi! votre fortune est aussi la mienne: je +veux rester.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Restez donc avec la résolution de +combattre.</p> + +<p>LE JEUNE PRINCE.--Mon royal père, animez donc ces +nobles lords, et inspirez le courage à ceux qui combattent +pour vous défendre; tirez votre épée, mon bon père, +et criez: <i>saint George</i>!</p> + +<p class="mid">(Entrent Édouard, Richard, George, Warwick, Norfolk, +Montaigu et des soldats.)</p> + +<p>ÉDOUARD.--Eh bien, parjure Henri, viens-tu demander +la grâce à genoux, et placer ton diadème sur ma tête, ou +courir les mortels hasards d'un combat?</p> + +<p>MARGUERITE.--Va gourmander tes complaisants, insolent +jeune homme: te convient-il de t'exprimer avec +cette audace devant ton maître et ton roi légitime?</p> + +<p>ÉDOUARD.--C'est moi qui suis son roi, et c'est à lui de +fléchir le genou. Il m'a, de son libre consentement, +adopté pour son héritier; mais depuis, il a violé son serment: +car j'apprends que vous (qui êtes le véritable roi, +quoique ce soit lui qui porte la couronne) vous lui avez +fait, dans un nouvel acte du parlement, effacer mon +nom, pour y substituer celui de son fils.</p> + +<p>CLIFFORD.--Et c'est aussi la raison qui le lui a fait faire: +qui doit succéder au père, si ce n'est le fils?</p> + +<p>RICHARD.--Vous voilà, boucher?--Oh! je ne peux parler.</p> + +<p>CLIFFORD.--Oui, bossu, je suis ici pour te répondre, à +toi, et à tous les audacieux de ton espèce.</p> + +<p>RICHARD.--C'est toi qui as tué le jeune Rutland. N'est-ce +pas toi?</p> + +<p>CLIFFORD.--Oui, et le vieux York aussi; et cependant +je ne suis pas encore satisfait.</p> + +<p>RICHARD.--Au nom de Dieu, lords, donnez le signal du +combat.</p> + +<p>WARWICK.--Eh bien, que réponds-tu, Henri? Veux-tu +céder la couronne?</p> + +<p>MARGUERITE.--Quoi! qu'est-ce donc, Warwick? vous +avez la langue bien longue; osez-vous bien parler? +Lorsque vous et moi nous nous sommes mesurés à Saint-Albans, +vos jambes vous ont mieux servi que vos bras.</p> + +<p>WARWICK.--C'était alors mon tour à fuir; aujourd'hui +c'est le tien.</p> + +<p>CLIFFORD.--Tu en as dit autant avant le dernier combat, +et tu n'en a pas moins fui.</p> + +<p>WARWICK.--Ce n'est pas votre valeur, Clifford, qui m'y +a forcé.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Et ce n'est pas votre courage qui +vous a donné l'audace de tenir ferme.</p> + +<p>RICHARD.--Northumberland, toi, je te respecte.--Mais +rompons cette conférence.... car j'ai peine à contenir les +mouvements de mon coeur, gonflé de rage contre ce +Clifford, ce cruel bourreau d'enfants.</p> + +<p>CLIFFORD.--J'ai tué ton père: le prends-tu pour un +enfant?</p> + +<p>RICHARD.--Tu l'as assassiné en lâche, en vil traître, +comme tu avais tué notre jeune frère Rutland. Mais avant +que le soleil se couche, je te ferai maudire ton action.</p> + +<p>LE ROI.--Finissez ces discours, milords, et écoutez-moi.</p> + +<p>MARGUERITE.--Que ce soit donc pour les défier, ou +garde le silence.</p> + +<p>LE ROI.--Je te prie, ne donne pas des entraves à ma +langue. Je suis roi, et j'ai le privilége de parler.</p> + +<p>CLIFFORD.--Mon souverain, la plaie qui a amené cette +entrevue ne peut se guérir par des paroles: restez donc +en paix.</p> + +<p>RICHARD.--Tire donc l'épée, bourreau. Par celui qui +nous a tous créés, je suis intimement persuadé que tout +le courage de Clifford réside dans sa langue.</p> + +<p>ÉDOUARD.--Parle, Henri: jouirai-je de mon droit ou +non? Des milliers d'hommes ont déjeuné ce matin qui +ne dîneront pas, si tu ne cèdes à l'instant la couronne.</p> + +<p>WARWICK.--Si tu la refuses, que leur sang retombe +sur ta tête! car c'est pour la justice qu'York se revêt de +son armure.</p> + +<p>LE JEUNE PRINCE.--Si la justice est ce que Warwick +appelle de ce nom, il n'y a plus d'injustice dans le +monde, et tout dans l'univers est juste.</p> + +<p>RICHARD.--Quel que soit ton père, c'est bien là ta mère +(<i>montrant la reine</i>); car, je le vois bien, tu as la langue +de ta mère.</p> + +<p>MARGUERITE.--Toi, tu ne ressembles ni à ton père ni à +ta mère: odieux et difforme, tu as été marqué par la +destinée comme d'un signe d'infamie qui instruit à t'éviter +comme le crapaud venimeux, ou le dard redouté +du lézard.</p> + +<p>RICHARD.--Vil plomb de Naples, caché sous l'or de +l'Angleterre, toi dont le père porte le titre de roi, comme +si un canal pouvait s'appeler la mer, ne rougis-tu pas, +connaissant ton origine, de laisser ta langue déceler la +bassesse native de ton coeur?</p> + +<p>ÉDOUARD.--Je donnerais mille couronnes d'un fouet +de paille, pour faire rentrer en elle-même cette effrontée +coquine.--Hélène de Grèce était cent fois plus belle que +toi, quoique ton mari puisse être un Ménélas; et cependant +jamais le frère d'Agamemnon ne fut outragé par +cette femme perfide, comme ce roi l'a été par toi. Son +père a triomphé dans le coeur de la France; il a soumis +son roi, et forcé le dauphin à fléchir devant lui; et lui, +s'il eût fait un mariage digne de sa grandeur, il eût pu +conserver jusqu'à ce jour tout l'éclat de cette gloire. +Mais lorsqu'il a admis dans son lit une mendiante, et +honoré de son alliance ton pauvre père, le soleil qui +éclaira ce jour rassembla sur sa tête un orage qui a +balayé de la France tous les trophées de son père, et +qui, dans notre patrie, amassa la sédition autour de sa +couronne. Et quelle autre cause que ton orgueil a suscité +ces troubles? Si tu te fusses montrée modeste, notre +titre dormirait encore; et, par pitié pour ce roi plein de +douceur, nous aurions jusqu'à d'autres temps négligé +nos prétentions.</p> + +<p>GEORGE.--Mais lorsque nous avons vu ton printemps +fleurir sous nos rayons, et ton été ne nous apporter +aucun accroissement, nous avons mis la hache dans tes +racines envahissantes; et quoique son tranchant nous +ait quelquefois atteints nous-mêmes, sache cependant +qu'à présent que nous avons commencé à frapper, nous +ne te quitterons plus que nous ne t'ayons abattue, ou +que notre sang brûlant n'ait arrosé ta grandeur toujours +croissante.</p> + +<p>ÉDOUARD.--Et c'est dans cette résolution que je te défie, +et ne veux plus continuer cette conférence, puisque +tu refuses à ce bon roi la liberté de parler.--Sonnez, +trompettes!--Que nos étendards sanglants se déploient! +et la victoire ou le tombeau!</p> + +<p>MARGUERITE.--Arrête, Édouard!</p> + +<p>ÉDOUARD.--Non, femme querelleuse, nous n'arrêterons +pas un moment de plus. Tes paroles seront payées de +dix mille vies.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="mid">Champ de bataille entre Towton et Saxton dans la province +d'York.</p> + +<p class="mid"><i>Alarmes, excursions des deux partis. Entre</i> WARWICK.</p> + +<p>WARWICK.--Épuisé par les travaux, comme le sont les +coureurs pour avoir disputé le prix, il faut que je m'asseye +ici pour respirer un moment, car les coups que j'ai +reçus, les coups nombreux que j'ai rendus, ont privé de +leur force les vigoureuses articulations de mes muscles, +et, malgré que j'en aie, il faut que je me repose un peu.</p> + +<p class="mid">(Entre Édouard en courant.)</p> + +<p>ÉDOUARD.--Souris-nous, ciel propice! ou frappe, impitoyable +mort! car l'aspect du monde devient menaçant +et le soleil d'Édouard se couvre de nuages.</p> + +<p>WARWICK.--Eh bien, milord, quelle est notre fortune? +où en sont nos espérances?</p> + +<p class="mid">(Entre George.)</p> + +<p>GEORGE.--Notre fortune, c'est d'être défaits: notre +espérance, un triste désespoir. Nos rangs sont rompus, +et la destruction nous poursuit. Quel parti conseillez-vous? +Où fuirons-nous?</p> + +<p>ÉDOUARD.--La fuite est inutile: ils ont des ailes pour +nous poursuivre; et dans l'épuisement où nous sommes, +nous ne pouvons éviter leur poursuite.</p> + +<p class="mid">(Entre Richard.)</p> + +<p>RICHARD.--Ah! Warwick! pourquoi t'es-tu retiré du +combat? La terre altérée a bu le sang de ton frère<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>, +répandu par la pointe acérée de la lance de Clifford: et +dans les angoisses de la mort on l'entendait, comme une +cloche funèbre qui résonne au loin, répéter: <i>Warwick, +vengeance! Mon frère, venge ma mort</i>! C'est ainsi que, +renversé sous le ventre des coursiers ennemis, dont les +pieds velus se teignaient de son sang fumant, ce noble +gentilhomme a rendu son dernier soupir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> Un bâtard de Salisbury, frère naturel de Warwick.</blockquote> + +<p>WARWICK.--Allons, que la terre s'enivre de notre sang. +Je vais tuer mon cheval; je ne veux pas fuir. Pourquoi +restons-nous ici comme de faibles femmes, à pleurer nos +pertes, tandis que l'ennemi fait rage, et à demeurer +spectateurs comme si cette tragédie n'était qu'une pièce +de théâtre, jouée par des personnages fictifs? Ici, à genoux, +je fais voeu devant le Dieu d'en haut de ne plus +m'arrêter, de ne plus prendre un instant de repos que la +mort n'ait fermé mes yeux, ou que la fortune n'ait comblé +la mesure de ma vengeance.</p> + +<p>ÉDOUARD.--O Warwick! je fléchis mon genou avec le +tien, j'enchaîne mon âme à la tienne, dans le même voeu.--Et, +avant que ce genou se relève de la froide surface +de la terre, je tourne vers toi mes mains, mes yeux et +mon coeur, ô toi qui établis et renverse les rois, te conjurant, +s'il est arrêté dans tes décrets que mon corps +soit la proie de mes ennemis, de permettre que le ciel +m'ouvre ses portes d'airain et accorde à mon âme pécheresse +un favorable passage.--Maintenant, lords, disons-nous +adieu, jusqu'à ce que nous nous revoyions encore, +quelque part que ce soit, au ciel ou sur la terre.</p> + +<p>RICHARD.--Mon frère, donne-moi ta main.--Et toi, +généreux Warwick, laisse-moi te serrer dans mes bras +fatigués.--Moi, qui n'ai jamais pleuré, je me sens douloureusement +attendri sur ce printemps de nos jours +que doit peut-être sitôt interrompre l'hiver.</p> + +<p>WARWICK.--Allons, allons! Encore une fois, chers +seigneurs, adieu.</p> + +<p>GEORGE.--Retournons plutôt ensemble vers nos soldats; +donnons toute liberté de fuir à ceux qui ne voudront +pas tenir, et louons comme les colonnes de notre +parti ceux qui demeureront avec nous, promettons-leur, +si nous triomphons, la récompense que les vainqueurs +remportaient jadis aux jeux olympiques. Cela +pourra raffermir le courage dans leurs coeurs abattus, +car il y a encore espérance de vivre et de vaincre. Ne +tardons pas plus longtemps, marchons en toute hâte.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="mid">Au même lieu. Une autre partie du champ de bataille.</p> + +<p class="mid"><i>Excursions des deux partis. Entrent</i> RICHARD ET CLIFFORD.</p> + +<p>RICHARD.--Enfin, Clifford, je suis parvenu à te joindre +seul. Suppose que ce bras est pour le duc d'York, et +l'autre pour Rutland, tous deux voués à les venger, +fusses-tu entouré d'un mur d'airain.</p> + +<p>CLIFFORD.--Maintenant, Richard, que je suis seul avec +toi, regarde: voilà la main qui a frappé ton père, et voilà +celle qui a tué ton frère Rutland; et voilà le coeur qui +triomphe dans la joie de leur mort, et anime ces mains +qui ont tué ton frère et ton père, à en faire autant de +toi; ainsi, défends-toi.</p> + +<p class="mid">(Ils combattent. Warwick survient: Clifford prend la fuite.)</p> + +<p>RICHARD.--Warwick, choisis-toi quelque autre proie: +c'est moi qui veux chasser ce loup jusqu'à la mort.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="mid">Une autre partie du champ de bataille.</p> + +<p class="mid"><i>Alarme. Entre</i> LE ROI HENRI.</p> + +<p>LE ROI.--Ce combat offre l'aspect de celui qui se livre +au matin, lorsque l'ombre mourante le dispute à la lumière +qui s'accroît, à l'heure où le berger, soufflant dans +ses doigts, ne peut dire ni qu'il fait jour ni qu'il fait +nuit. Tantôt le mouvement de la bataille se porte ici +comme une mer puissante forcée par la marée et combattue +par les vents; tantôt il se porte là, semblable à +cette même mer contrainte par les vents de se retirer; +quelquefois les flots l'emportent, puis c'est le vent; +tantôt celui-ci a l'avantage, tantôt il passe de l'autre +côté; tous deux luttent pour la victoire sein contre sein, +et ni l'un ni l'autre n'est vainqueur ni vaincu, tant la +balance reste en équilibre dans cette cruelle mêlée. Je +veux m'asseoir ici sur cette hauteur; et que la victoire +se décide selon la volonté de Dieu! Car ma femme Marguerite, +et Clifford aussi, m'ont forcé avec colère de me +retirer du champ de bataille, protestant tous deux qu'ils +combattent plus heureusement quand je n'y suis pas.--Je +voudrais être mort si telle eût été la volonté de Dieu! +Car, qu'y a-t il dans ce monde que chagrins et malheurs?--O +Dieu! il me semble que ce serait une vie bien +heureuse de n'être qu'un simple berger, d'être assis sur +une colline, comme je le suis à présent, traçant avec +justesse un cadran, et distribuant ses heures, pour y +suivre de l'oeil la course des minutes, supputant combien +il en faut pour compléter l'heure, combien d'heures +composent le jour entier, combien de jours remplissent +l'année, et combien d'années peut vivre un mortel. Et +ensuite, cet espace une fois connu, faire ainsi la distribution +de mon temps; tant d'heures pour mon troupeau, +tant d'heures pour prendre mon repos, tant d'heures +consacrées à la contemplation, tant d'heures employées +aux délassements, tant de jours depuis que mes brebis +sont pleines, tant de semaines avant que ces pauvres +bêtes mettent bas, tant de mois avant que je tonde leur +toison: ainsi, les minutes, les heures, les jours, les semaines, +les mois et les années, passés dans l'emploi pour +lequel ils ont été destinés, conduiraient doucement mes +cheveux blanchis à un paisible tombeau. Ah! quelle vie +ce serait là! qu'elle serait douce! qu'elle serait agréable! +Le buisson de l'aubépine ne donne-t-il pas un plus doux +ombrage aux bergers veillant sur leur innocent troupeau, +qu'un dais richement doré n'en donne aux rois, +qui craignent sans cesse la perfidie de leurs sujets? Oh! +oui, plus doux, mille fois plus doux! Et enfin, le repas +grossier qui nourrit le berger, la fraîche et légère boisson +qu'il tire de sa bouteille de cuir, son sommeil accoutumé +sous l'ombrage d'un arbre brillant de verdure, +biens dont il jouit dans la sécurité d'une douce paix, +sont bien au-dessus des délicatesses qui environnent un +prince, de ses mets éclatant dans l'or de ses coupes, du +lit somptueux où repose son corps qu'assiègent les soucis, +la défiance et la trahison.</p> + +<p class="mid">(Alarme. Entre un fils qui a tué son père et qui traîne +son cadavre.)</p> + +<p>LE FILS.--C'est un mauvais vent que celui qui ne profite +à personne.--Cet homme que j'ai tué dans un combat +que nous nous sommes livré tous deux, pourrait +avoir sur lui quelques couronnes; et moi, qui aurai en +ce moment le bonheur de les lui prendre, peut-être +avant la nuit les céderai-je avec ma vie à quelque autre, +comme ce mort va me les céder. Mais, quel est cet +homme?--O Dieu! c'est le visage de mon père que j'ai +tué sans le connaître dans la mêlée! ô jours affreux qui +enfantent de pareils événements! Moi, j'ai été pressé à +Londres où était le roi; et mon père, qui était au service +du comte de Warwick, pressé par son maître, s'est +trouvé dans le parti d'York; et moi, qui ai reçu de lui +la vie, c'est ma main qui l'a privé de la sienne!--Pardonnez-moi, +mon Dieu! Je ne savais pas ce que je faisais! +Et toi, mon père, pardon! Je ne t'ai pas reconnu. +Mes larmes laveront ces plaies sanglantes; et je ne prononcerai +plus une parole avant de les avoir laissées +couler à leur plaisir.</p> + +<p>LE ROI.--O spectacle de pitié! O jours sanglants! lorsque +les lions sont en guerre, et combattent pour se disputer +un antre, les pauvres innocents agneaux sont victimes +de leur inimitié.--Pleure, malheureux, je te +seconderai, larme pour larme, et, semblables à la +guerre civile, que nos yeux soient aveuglés de larmes, +et que nos coeurs éclatent surchargés de maux!</p> + +<p class="mid">(Entre un père qui a tué son fils, portant le corps dans +ses bras.)</p> + +<p>LE PÈRE.--Toi qui t'es si opiniâtrement défendu contre +moi, donne-moi ton or, si tu en as; car je l'ai bien +acheté au prix de cent coups.--Mais voyons.--Sont-ce +là les traits de mon ennemi? Ah! non, non, non, c'est +mon fils unique!--O mon enfant! s'il te reste encore +quelque souffle de vie, lève les yeux sur moi, et vois, +vois quelle ondée excitée par les orageux tourbillons de +mon coeur se répand sur tes blessures, dont la vue tue +mes yeux et mon coeur. Quelles méprises cruelles, meurtrières, +coupables, désordonnées, contre nature, engendre +chaque jour cette guerre mortelle! O Dieu! prends +pitié de ce temps misérable! O mon fils! ton père t'a +donné le jour trop tôt, et t'a trop récemment ôté la vie.</p> + +<p>LE ROI.--Malheurs sur malheurs! douleurs qui surpassent +les douleurs ordinaires! Oh! que mon trépas pût +mettre fin à ces lamentables scènes! O miséricorde, +miséricorde! ciel pitoyable, miséricorde! Je vois sur +son visage les fatales enseignes de nos deux maisons en +querelle, la rose rouge et la rose blanche: son sang +vermeil ressemble parfaitement à l'une; ses joues pâles +me présentent l'image de l'autre. Que l'une de vous se +flétrisse donc, et que l'autre fleurisse! tant que vous +vous combattrez, des milliers de vies vont se flétrir.</p> + +<p>LE FILS.--Comme ma mère va m'en dire sur la mort +de mon père, sans pouvoir jamais s'apaiser!</p> + +<p>LE PÈRE.--Quelle mer de larmes va répandre ma +femme sur le meurtre de son fils, sans pouvoir jamais +se consoler!</p> + +<p>LE ROI.--Comme le pays, en voyant ces malheurs, va +prendre en haine son roi sans pouvoir en revenir!</p> + +<p>LE FILS.--Fut-il jamais un fils aussi affligé de la mort +de son père?</p> + +<p>LE PÈRE.--Fut-il jamais un père qui déplorât autant la +mort de son fils?</p> + +<p>LE ROI.--Fut-il jamais un roi si malheureux des maux +de ses sujets? Votre douleur est grande, mais la mienne +est dix fois plus grande encore.</p> + +<p>LE FILS.--Je veux t'emporter ailleurs, où je puisse te +pleurer tout mon content.</p> + +<p class="mid">(Il sort, emportant le corps.)</p> + +<p>LE PÈRE.--Ces bras te serviront de drap mortuaire, et +mon coeur, cher enfant, sera ton tombeau; car jamais +ton image ne sortira de mon coeur; les soupirs de ma +poitrine seront la cloche de ta sépulture, et ton père te +rendra de tels devoirs funèbres, qu'il pleurera ta perte, +lui qui n'en a pas d'autre que toi, autant que Priam +pleura celle de tous ses malheureux fils. Je vais t'emporter +d'ici, et combatte qui voudra; car j'ai porté le +coup mortel où je ne le devais pas.</p> + +<p class="mid">(Il sort, emportant le corps.)</p> + +<p>LE ROI.--Coeurs désolés et que le malheur accable, +vous laissez ici un roi encore plus malheureux que vous.</p> + +<p class="mid">(Alarmes, excursions. La reine Marguerite, le prince de +Galles et Exeter.)</p> + +<p>LE PRINCE DE GALLES.--Fuyez, mon père, fuyez! tous +nos amis sont dispersés, et Warwick tempête comme un +taureau irrité. Sauvons-nous; c'est nous que la mort +poursuit.</p> + +<p>MARGUERITE.--Montez à cheval, milord, et courez à +toute bride vers Berwick. Édouard et Richard, comme +une couple de lévriers qui voient de loin fuir le lièvre +timide, sont sur nos épaules, les yeux enflammés et +étincelants de rage; leur main furieuse serre un fer sanglant; +hâtons-nous donc de quitter ces lieux.</p> + +<p>EXETER.--Fuyons; la vengeance les accompagne.--Ne +perdez pas le temps en représentations, faites diligence, +ou bien suivez-moi, je vais partir devant.</p> + +<p>LE ROI.--Non, emmenez-moi avec vous, mon cher +Exeter: non pas que je craigne de rester ici; mais j'aime +à aller où le veut la reine. Allons, partons.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="mid"><i>Bruyante alarme. Entre</i> CLIFFORD <i>blessé</i>.</p> + +<p>CLIFFORD.--C'est ici que le flambeau de ma vie va s'éteindre; +ici qu'il va mourir, ce flambeau qui, tant qu'il +a duré, a éclairé les pas du roi Henri! O Lancastre! je +m'effraye de ta chute, bien plus que de la séparation de +mon âme et de mon corps. Par mon zèle et par la +crainte, je t'avais attaché bien des amis; mais maintenant +que je tombe, ton parti sans consistance va se dissoudre, +et l'affaiblissement de Henri va augmenter la +force du superbe York. Le peuple grossier se rassemble +comme en été le font les mouches, et où volent les mouches, +si ce n'est vers le soleil? Et qui brille maintenant, +sinon les ennemis de Henri? O Phébus! si tu n'avais +jamais consenti que Phaéton gouvernât tes fougueux +coursiers, jamais ton char enflammé n'eût embrasé la +terre! Et toi, Henri, si tu avais su régner en roi, régner +comme ton aïeul et ton père ont régné, ne donnant +jamais de prise à la maison d'York, on ne l'eût pas vu +s'élever, ce nuage de mouches d'été. Et moi, non plus +que dix mille autres, n'aurions pas laissé notre mort à +pleurer à nos veuves! Et toi, tu posséderais aujourd'hui +en paix ta couronne! car qui fait croître les mauvaises +herbes, sinon la douceur de l'air? qui enhardit les brigands, +sinon l'excès de la clémence?--Mais les plaintes +sont superflues, et mes blessures sont incurables. Point +de chemin pour fuir, point de force pour aider à la fuite. +L'ennemi est inexorable, il n'aura nulle pitié; et de sa +part je n'ai pas mérité de pitié. L'air est entré dans mes +blessures mortelles, une plus abondante effusion de sang +me fait défaillir.--Venez, York et Richard, et Warwick +et tous les autres: j'ai percé le coeur de vos pères, venez +percer le mien.</p> + +<p class="mid">(Il s'évanouit.)</p> + +<p class="mid">(Alarmes et retraite. Entrent Édouard, George, Richard, +Montaigu, Warwick, et une partie de l'armée.)</p> + +<p>ÉDOUARD.--Respirons maintenant, milords; notre +bonne fortune nous permet un instant de repos, et de +ses paisibles regards adoucit le front menaçant de la +guerre. Un détachement poursuit cette reine sanguinaire, +qui conduit le tranquille Henri, tout roi qu'il est +comme une voile, enflée par un vent impétueux, conduit +avec puissance un large navire à travers les flots qui le +combattent.--Mais pensez-vous, lords, que Clifford ait +fui avec eux?</p> + +<p>WARWICK.--Non: il est impossible qu'il ait échappé. +Votre frère Richard, je le dirai, quoiqu'il soit ici présent, +l'a marqué pour le tombeau; et quelque part qu'il puisse +être, il est sûrement mort.</p> + +<p class="mid">(Clifford pousse un gémissement et meurt.)</p> + +<p>ÉDOUARD.--Quelle est l'âme qui vient de prendre de +nous ce triste congé?</p> + +<p>RICHARD.--C'est un gémissement semblable à celui de +la mort au moment où l'âme et le corps se séparent.</p> + +<p>ÉDOUARD.--Voyez qui c'est; et à présent que la bataille +est finie, ami ou ennemi, qu'on le traite avec douceur.</p> + +<p>RICHARD.--Révoque cet ordre de clémence; car c'est +Clifford, qui, non content d'avoir, en abattant Rutland, +coupé la branche dont les feuilles commençaient à se +développer, a enfoncé son couteau meurtrier jusque +dans la racine d'où s'élevait gracieusement cette tendre +tige, a égorgé notre auguste père le duc d'York.</p> + +<p>WARWICK.--Allez; qu'on ôte la tête élevée sur les +portes d'York, la tête de votre père, que Clifford y a fait +mettre, et que la sienne l'y remplace: il faut lui rendre +la pareille.</p> + +<p>ÉDOUARD.--Qu'on m'apporte cet oiseau de mauvais augure +pour ma maison, qui n'a jamais fait entendre à +nous et aux nôtres que des chants de mort. Enfin la mort +étouffe ses menaçants et sinistres accents, et cette bouche +qui ne prédisait que le malheur a perdu la parole.</p> + +<p class="mid">(On apporte le corps de Clifford.)</p> + +<p>WARWICK.--Je crois qu'il n'a plus l'usage de ses sens.--Réponds, +Clifford: connais-tu celui qui te parle?--Le +nuage épais de la mort obscurcit en lui les rayons de la +vie: il ne nous voit point, il n'entend point ce que nous +lui disons.</p> + +<p>RICHARD.--Oh! que ne peut-il nous voir et nous entendre! +Mais peut-être en est-il ainsi, et n'est-ce qu'une +feinte habile pour se soustraire aux insultes qu'il a fait +subir à notre père au moment de sa mort.</p> + +<p>GEORGE.--Si tu le crois, tourmente-le de tes mots piquants.</p> + +<p>RICHARD.--Clifford, demande grâce, pour ne pas l'obtenir.</p> + +<p>ÉDOUARD.--Clifford, repens-toi, pour te repentir en +vain.</p> + +<p>WARWICK.--Clifford, cherche des excuses pour tes offenses.</p> + +<p>GEORGE.--Tandis que nous cherchons des tourments +pour t'en punir.</p> + +<p>RICHARD.--Tu aimas York, et je suis le fils d'York.</p> + +<p>ÉDOUARD.--Tu sentis la pitié pour Rutland, j'en aurai +pour toi.</p> + +<p>GEORGE.--Où est le général Marguerite pour vous défendre +maintenant?</p> + +<p>WARWICK.--Ils t'insultent, Clifford: réponds-leur par +tes imprécations familières.</p> + +<p>RICHARD.--Quoi! pas une imprécation? Allons, tout +va mal, quand Clifford ne peut pas garder une seule imprécation +pour ses amis. A cela je reconnais qu'il est +mort; et, j'en jure par mon âme, s'il ne fallait que le +sacrifice de ma main droite pour te racheter deux heures +de vie, où je pusse, au gré de ma haine, t'accabler +de mes outrages, je la couperais; et du sang qui en +sortirait, j'étoufferais l'infâme dont la soif insatiable n'a +pu être assouvie par celui d'York et du jeune Rutland.</p> + +<p>WARWICK.--Oui, mais il est mort. Coupez la tête du +traître, et élevez-la à la place où est celle de votre père. +(<i>A Édouard</i>.) A présent, marchons en triomphe vers +Londres, pour t'y voir couronner roi de l'Angleterre. De +là Warwick fendra les mers de France, et ira demander +la princesse <i>Bonne</i> pour ton épouse. Par ce noeud, les +deux pays seront unis l'un à l'autre; et quand tu auras +la France pour amie, tu ne craindras plus les ennemis +maintenant dispersés, qui espèrent se relever encore; +car bien que leur dard ne puisse plus blesser à mort, +cependant attends-toi à les entendre encore bourdonner +et importuner tes oreilles. Je veux d'abord te voir couronner; +et ensuite, si c'est le bon plaisir de mon seigneur, +je traverserai les mers de la Bretagne, pour +conclure ce mariage.</p> + +<p>ÉDOUARD.--Qu'il en soit, cher Warwick, ainsi que tu +le voudras; car c'est toi dont les épaules vont soutenir +mon trône, et jamais je n'entreprendrai la chose que tu +n'auras pas conseillée ou consentie.--Richard, je vais te +créer duc de Glocester; et toi, George, duc de Clarence. +--Warwick, comme nous-même, tu feras et déferas à +ton gré.</p> + +<p>RICHARD.--Que je sois plutôt duc de Clarence, et George +duc de Glocester; car le duché de Glocester est trop fatal.</p> + +<p>WARWICK.--Allons donc, cette remarque est d'un enfant.--Richard, +sois duc de Glocester.--Maintenant, +marchons vers Londres, pour vous voir prendre possession +de tous ces honneurs.</p> + +<p>FIN DU SECOND ACTE.</p> +<br> +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">Une forêt de chasse dans le nord de l'Angleterre.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> DEUX GARDES-CHASSE <i>armés d'arbalètes</i>.</p> + +<p>PREMIER GARDE-CHASSE.--Il faut nous cacher dans cet +épais bocage, car bientôt le daim viendra au travers de +la clairière; et nous resterons à l'affût sous le couvert, +pour choisir des yeux le plus beau du troupeau.</p> + +<p>SECOND GARDE-CHASSE.--Moi, je resterai sur la hauteur +et ainsi nous pourrons tirer tous deux.</p> + +<p>PREMIER GARDE-CHASSE.--Cela ne se peut pas: le bruit +de ton arbalète effarouchera le troupeau, et mon coup +sera perdu: restons ici tous les deux, et visons le meilleur +de la troupe; et, pour passer le temps sans ennui, +je te conterai ce qui m'est arrivé un jour, à cette même +place où nous allons nous poster aujourd'hui.</p> + +<p>SECOND GARDE-CHASSE.--Je vois venir un homme: demeurons +jusqu'à ce qu'il soit passé.</p> + +<p class="mid">(Entre le roi Henri déguisé, un livre de prières à la main.)</p> + +<p>LE ROI.--Je me suis dérobé de l'Écosse par pure tendresse +pour ma patrie, et pour la saluer encore de mes +regards avides de la revoir. Non, Henri! Henri! cette +terre n'est plus à toi: ta place est remplie, ton sceptre +est arraché de tes mains, et le baume qui te consacra +est effacé. Nul genou fléchi ne reconnaîtra ton empire, +d'humbles solliciteurs ne se presseront plus sur tes pas +pour t'exposer leurs droits: nul homme n'aura recours +à toi pour obtenir justice; car, comment pourrais-je +assister les autres, moi qui ne peux pas m'aider moi-même?</p> + +<p>PREMIER GARDE-CHASSE.--Hé! voici un daim dont la +peau sera bien payée au garde-chasse: c'est le ci-devant +roi<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>; saisissons-nous de lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> The quondam king.</blockquote> + +<p>LE ROI.--Acceptons avec résignation ces cruelles adversités; +car les sages disent que c'est le meilleur parti.</p> + +<p>SECOND GARDE-CHASSE.--Que tardons-nous? Mettons la +main sur lui.</p> + +<p>PREMIER GARDE-CHASSE.--Attends encore: écoutons-le +parler un moment.</p> + +<p>LE ROI.--La reine et mon fils sont allés en France implorer +des secours; et, suivant ce que j'apprends, le +tout-puissant Warwick y est allé aussi demander la +soeur du roi de France, pour épouse d'Édouard. Si cette +nouvelle est vraie, pauvre reine, et toi, mon fils, vous +avez perdu vos peines; car Warwick est un adroit orateur, +et Louis un prince facile à gagner par des paroles +éloquentes: ainsi, ce qui va arriver, c'est que Marguerite +pourra d'abord intéresser le roi; car c'est une +femme bien faite pour exciter la compassion; ses soupirs +porteront une atteinte au coeur du prince: ses larmes +pénétreraient un coeur de marbre, le tigre s'adoucirait +à la vue de son affliction, et Néron serait touché de pitié +s'il entendait, s'il voyait ses plaintes et ses larmes +amères. Oui, mais elle vient pour demander, et Warwick +pour donner. Elle est à la gauche du roi, implorant du +secours pour Henri; et Warwick à la droite, demandant +une épouse pour Édouard. Elle pleure, elle dit que son +Henri est déposé. Warwick sourit, et annonce que son +Édouard est couronné, à la fin, pauvre malheureuse, +la douleur lui ôte la force de parler! tandis que Warwick +expose les titres d'Édouard, pallie ses injustices, +accumule de puissants arguments, et finit par détacher, +d'elle le roi qui promet sa soeur, et tout ce qu'on voudra, +à l'appui du roi Édouard et de son trône. O Marguerite! +voilà ce qui va t'arriver. Et toi, pauvre créature, tu +seras rejetée parce que tu es venue délaissée.</p> + +<p>SECOND GARDE-CHASSE.--Dis; qui es-tu, toi, qui parles +de rois et de reines?</p> + +<p>LE ROI.--Plus que je ne parais, et moins que je ne devais +être par ma naissance. Je suis un homme du moins, +car je ne puis être moins. Les hommes peuvent parler +des rois; pourquoi ne le pourrais-je?</p> + +<p>SECOND GARDE-CHASSE.--Oui; mais tu parles comme si +tu étais toi-même un roi.</p> + +<p>LE ROI.--Eh bien! je le suis: en pensée, c'est tout ce +qu'il faut.</p> + +<p>SECOND GARDE-CHASSE.--Mais si tu es un roi, où est ta +couronne?</p> + +<p>LE ROI.--Ma couronne est dans mon coeur, et non pas +sur ma tête. Elle n'est point ornée de diamants ni de +pierres venues de l'Inde. On ne la voit point: ma couronne +s'appelle contentement; c'est une couronne que +les rois possèdent rarement.</p> + +<p>SECOND GARDE-CHASSE.--Eh bien! si vous êtes un roi +couronné de contentement, votre couronne, le contentement +et vous, voudrez bien trouver votre contentement +à nous suivre; car, comme nous présumons que vous +êtes ce roi que le roi Édouard a déposé, comme nous +sommes ses sujets, et que nous lui avons juré obéissance, +nous vous arrêtons comme son ennemi.</p> + +<p>LE ROI.--Mais n'avez-vous jamais fait de serment que +vous ayez ensuite violé?</p> + +<p>SECOND GARDE-CHASSE.--Non, jamais un serment de +cette espèce, et nous ne commencerons pas aujourd'hui.</p> + +<p>LE ROI.--Où habitiez-vous lorsque j'étais roi d'Angleterre?</p> + +<p>SECOND GARDE-CHASSE.--Ici dans ce pays, où nous demeurons +aujourd'hui.</p> + +<p>LE ROI.--Je fus sacré roi à l'âge de neuf mois. Mon +père et mon grand-père furent rois, et vous avez juré +d'être mes fidèles sujets; répondez à présent: n'avez-vous +pas violé vos serments?</p> + +<p>PREMIER GARDE-CHASSE.--Non, car nous n'avons pu +être vos sujets qu'autant que vous étiez roi.</p> + +<p>LE ROI.--Eh quoi, suis-je mort? Ne suis-je pas un +homme en vie? Ah! pauvres gens, vous ne savez pas ce +que vous jurez! Voyez, comme d'un souffle j'écarte cette +plume de mon visage, et comme l'air me la renvoie; +obéissant à mon haleine, quand elle sort de ma bouche, +cédant à un autre souffle quand il se fait sentir, et toujours +maîtrisée par le vent le plus fort: telle est votre +légèreté, hommes vulgaires. Mais ne violez pas vos serments: +mes douces représentations ne tendent point à +vous rendre coupables de ce péché. Allez où vous voudrez, +le roi se laissera commander. Soyez rois, ordonnez, +et j'obéirai.</p> + +<p>PREMIER GARDE-CHASSE.--Nous sommes les fidèles sujets +du roi, du roi Édouard.</p> + +<p>LE ROI.--Et vous redeviendriez de même les sujets de +Henri, si Henri était à la place où est le roi Édouard.</p> + +<p>PREMIER GARDE-CHASSE.--Nous vous sommons, au nom +de Dieu et du roi, de venir avec nous devant nos officiers.</p> + +<p>LE ROI.--Au nom de Dieu, je suis prêt à vous suivre; +que le nom de votre roi soit obéi! Que votre roi accomplisse +la volonté de Dieu, et moi je me soumets humblement +à sa volonté.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">A Londres, un appartement dans le palais.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI ÉDOUARD, RICHARD, DUC DE +GLOCESTER, CLARENCE ET LADY GREY.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Mon frère Glocester, le mari de cette +dame, sir John Grey, a été tué à la bataille de Saint-Albans. +Ses terres ont ensuite été confisquées par le vainqueur. +La demande de sa veuve aujourd'hui, c'est de +rentrer en possession de ces terres. Nous ne pouvons en +bonne justice les lui refuser, car c'est pour la querelle +de la maison d'York<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> que ce brave gentilhomme a +perdu la vie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> Ce fut au contraire pour la cause de la maison de Lancastre que +sir John Grey combattit à la seconde bataille de Saint-Albans, où +il fut tué. Ses biens avaient été saisis par Édouard lui-même, +après la bataille de Towton. Ce fait est rapporté conformément +à l'histoire dans <i>Richard III</i>.</blockquote> + +<p>GLOCESTER.--Votre Grandeur fera très-bien de lui accorder +sa requête: il serait honteux de la refuser.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Oui, honteux.--Mais cependant je +veux différer encore un moment.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>à part, à Clarence</i>.--Oui: en est-il ainsi? Je +vois que la dame aura quelque chose à accorder avant +que le roi lui accorde son humble demande.</p> + +<p>CLARENCE, <i>à part</i>.--Il n'est pas novice; comme il sait +prendre le vent!</p> + +<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--Silence!</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Veuve, nous examinerons votre requête. +Revenez dans quelque temps savoir nos intentions.</p> + +<p>LADY GREY.--Très-gracieux seigneur, je ne puis supporter +de délais: qu'il plaise à Votre Majesté de me +donner à présent sa décision; et, quel que puisse être +votre bon plaisir, je m'en contenterai.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--Vraiment, veuve? je vous garantis +bien que vous aurez toutes vos terres, si ce qui lui plaira +vous plaît aussi.--Combattez plus serré, ou, sur ma parole, +vous attraperez quelque coup.</p> + +<p>CLARENCE, <i>à part</i>.--Je ne crains rien pour elle, à moins +d'une chute.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--Dieu l'en préserve! car il prendrait +son avantage.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Dis-moi, veuve, combien as-tu d'enfants?</p> + +<p>CLARENCE, <i>à part</i>.--Je crois qu'il a intention de lui demander +un enfant.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--Allons donc; je veux être fustigé +s'il ne lui en donne plutôt deux.</p> + +<p>LADY GREY.--Trois, mon gracieux seigneur.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>à part.</i>--Vous en aurez quatre, si vous +voulez vous laisser gouverner par lui.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Ce serait pitié qu'ils perdissent le +patrimoine de leur père.</p> + +<p>LADY GREY.--Laissez-vous donc attendrir, auguste +souverain, et accordez-moi cette grâce.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Lords, retirez-vous à l'écart: je +veux éprouver le jugement de cette veuve.</p> + +<p>GLOCESTER.--Libre à vous; car vous en aurez toute +liberté jusqu'à ce que la jeunesse prenne la liberté de +vous quitter, et ne vous laisse plus que la liberté des +béquilles.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--A présent, dites-moi, madame, aimez-vous +vos enfants?</p> + +<p>LADY GREY.--Oui; aussi chèrement que moi-même.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Et ne feriez-vous pas beaucoup pour +leur bien?</p> + +<p>LADY GREY.--Pour leur bien, je saurais supporter +quelque mal.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Travaillez donc; regagnez les terres +de votre mari pour le bien de vos enfants.</p> + +<p>LADY GREY.--C'est pour cela que je suis venue trouver +Votre Majesté.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Je vous dirai le moyen de rentrer +dans la possession de ces biens.</p> + +<p>LADY GREY.--Ce sera m'attacher pour toujours au service +de Votre Majesté.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Et quel genre de service puis-je +attendre de toi si je te les donne?</p> + +<p>LADY GREY.--Tout ce que vous commanderez, et qui +sera en mon pouvoir.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Vous allez faire des objections à ce +que je vais vous proposer.</p> + +<p>LADY GREY.--Non, mon gracieux seigneur, à moins +que la chose ne me soit impossible.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Tu en feras, quoique tu puisses faire +ce que j'ai envie de te demander.</p> + +<p>LADY GREY.--Certainement alors je ferai ce que me +commandera Votre Grâce.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>à part.</i>--Il la presse vivement; à force de +pluie le marbre finit par s'user.</p> + +<p>CLARENCE, <i>à part.</i>--Il est rouge comme le feu: il faudra +bien que la cire finisse par se fondre.</p> + +<p>LADY GREY.--Eh bien! qui arrête Votre Majesté? Ne +me fera-elle point connaître ma tâche?</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--C'est une tâche aisée; il ne s'agit +que d'aimer un roi.</p> + +<p>LADY GREY.--Cela est bien simple, puisque je suis votre +sujette.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Eh bien, je te donne de grand coeur +les terres de ton mari.</p> + +<p>LADY GREY.--Je prends congé de Votre Majesté, en lui +rendant mes humbles grâces.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>à part.</i>--Le marché est conclu: elle le ratifie +par une révérence.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Non, demeure: ce que j'entends, +ce sont les fruits de l'amour.</p> + +<p>LADY GREY.--Et ce sont aussi les fruits de l'amour que +j'entends, mon bien-aimé souverain.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Oui; mais je crains bien que ce ne +soit dans un autre sens. Quel amour crois-tu que je sollicite +de toi, avec tant d'ardeur?</p> + +<p>LADY GREY.--Mon amour jusqu'à la mort, ma reconnaissance, +mes prières; cet amour, en un mot, que peut +demander la vertu, et que la vertu peut accorder.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Non, sur ma foi, ce n'est pas d'un +tel amour que j'entends parler.</p> + +<p>LADY GREY.--Ce que vous entendez n'est donc pas ce +que je croyais?</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Mais à présent vous devez entrevoir +ce que j'ai dans l'âme.</p> + +<p>LADY GREY.--Jamais mon âme n'accordera ce qui fait +le but de vos désirs, s'il est vrai que j'aie touché le but.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Pour te parler sans détour, j'aspire à +ton lit<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>To tell thee plain, I aim to lie with thee.</p> +<p>--To tell you plain, I had rather lie in prison.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>LADY GREY.--Pour vous répondre sans détour, j'aimerais +mieux coucher en prison.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--En ce cas, tu n'auras pas les terres +de ton mari.</p> + +<p>LADY GREY.--Eh bien, mon honneur sera mon douaire; +car je ne les rachèterai pas à ce prix.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Tu fais par là grand tort à tes enfants.</p> + +<p>LADY GREY.--Par là, Votre Majesté fait tort en même +temps à eux et à moi. Mais, puissant seigneur, ce désir +folâtre ne s'accorde guère avec la tristesse de ma requête; +veuillez me congédier avec un oui ou un non.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Oui, si tu dis oui à ma requête; non, +si tu dis non à ma demande.</p> + +<p>LADY GREY.--En ce cas, non, mon seigneur; et je n'ai +rien à vous demander.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--La veuve ne le goûte pas: elle +fronce le sourcil.</p> + +<p>CLARENCE, <i>à l'écart</i>.--C'est le galant le plus gauche de +toute la chrétienté.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD, <i>à part</i>.--Ses regards annoncent qu'elle +est remplie de vertu; ses discours décèlent un esprit +incomparable. Ses perfections réclament un trône; de +façon ou d'autre, elle est faite pour un roi; elle sera ou +ma maîtresse, ou reine de mon royaume. (<i>Haut</i>.) Que +dirais-tu si le roi Édouard te choisissait pour reine?</p> + +<p>LADY GREY.--Cela est plus facile à dire qu'à faire, mon +gracieux seigneur. Je suis une sujette faite pour souffrir +vos plaisanteries, mais nullement faite pour devenir +souveraine.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Aimable veuve, je te jure, par ma +grandeur, que je n'en dis pas plus que je n'ai dessein de +faire. Il faut que tu sois à moi.</p> + +<p>LADY GREY.--Et c'est beaucoup plus que je ne puis +consentir: je sais que je suis trop peu de chose pour +que vous me fassiez reine; et cependant de trop bon +lieu pour être votre concubine.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--C'est une mauvaise chicane que tu +me fais; je veux dire que tu seras reine.</p> + +<p>LADY GREY.--Il serait désagréable à Votre Grâce d'entendre +mes enfants vous appeler leur père.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Pas plus que d'entendre mes filles +t'appeler leur mère. Tu es veuve, et tu as quelques enfants: +et, par la mère de Dieu! moi, quoique garçon, +j'en ai quelques-uns aussi. Et vraiment, c'est un bonheur +d'être père de plusieurs enfants. Ne me réplique +plus, car tu seras ma femme.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--Le saint père a achevé sa confession.</p> + +<p>CLARENCE, <i>à part</i>.--Il ne s'est fait confesseur que pour +séduire la pénitente.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Mes frères, vous cherchez à deviner +ce que nous avons pu nous dire?</p> + +<p>GLOCESTER.--Cela ne plaît pas à la veuve, car elle a +l'air triste.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Vous seriez bien surpris si nous allions +nous marier?</p> + +<p>CLARENCE.--A qui, seigneur?</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Eh mais, ensemble, Clarence.</p> + +<p>GLOCESTER.--On en aurait au moins pour dix jours à +s'étonner.</p> + +<p>CLARENCE.--Ce serait un jour de plus que ne dure +d'ordinaire un étonnement<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> Allusion au proverbe anglais: <i>un étonnement ne dure pas plus +de neuf jours</i>.</blockquote> + +<p>GLOCESTER.--Mais aussi l'étonnement serait-il des plus +grands.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Fort bien, plaisantez, mes frères. +Je puis vous dire à tous deux que sa requête pour les +biens de son mari lui est accordée.</p> + +<p class="mid">(Entre un lord.)</p> + +<p>LE LORD.--Mon gracieux seigneur, Henri, votre ennemi, +est pris, et amené prisonnier à la porte de votre +palais.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Faites-le conduire à la Tour.--Et +nous, mes frères, allons interroger l'homme qui l'a pris, +pour apprendre les circonstances de cet événement. +Allez, veuve.--Lords, traitez-la honorablement.</p> + +<p class="mid">(Sortent le roi, lady Grey, Clarence et le lord.)</p> + +<p>RICHARD.--Oui, Édouard traitera les dames honorablement.--Que +n'est-il épuisé jusqu'à la moelle des os, +et hors d'état de voir sortir de ses reins aucun rejeton +capable de fonder des espérances, et de m'empêcher +d'arriver à ce temps heureux auquel j'aspire! Et cependant, +quand même le titre du voluptueux Édouard serait +enseveli sous la terre, il reste encore, entre le désir de +mon âme et moi, Clarence, Henri, et son fils le jeune +Édouard, et toute la race inconnue qui peut encore sortir +de leur sein, pour remplir le trône avant que je parvienne +à m'y placer; fâcheuse perspective pour mes +projets! Ainsi, je ne fais que rêver la royauté; comme +un homme qui, placé sur le sommet d'un promontoire, +porte sa vue sur le rivage éloigné qu'il voudrait fouler +sous ses pas, désirant que son pied pût suivre ses yeux, +maudissant la mer qui l'en sépare, et parlant de la mettre +à sec pour s'ouvrir un passage. Voilà comme je +désire la couronne, à cette distance, m'irritant contre +les obstacles qui m'en séparent; et de même, me flattant +de succès impossibles, je me dis que je les renverserai. +Mon oeil est trop perçant, mon coeur trop présomptueux, +si ma main et mes forces ne peuvent pas y répondre.--Mais +s'il est une fois dit qu'il n'y ait point de royaume à +espérer pour Richard, alors quel autre bien le monde +peut-il m'offrir? Je chercherai mon paradis dans les +bras d'une femme, j'ornerai mon corps d'une parure +élégante, et je captiverai par mes paroles et mes regards +le coeur des jeunes beautés? O pensée cruelle! ressource +plus impossible pour moi que de me procurer vingt +couronnes brillantes! Quoi! l'amour m'a renoncé dans +le sein même de ma mère; et pour m'exclure à jamais +de son doux empire, il a suborné la fragile nature, et l'a +engagée à rétrécir mon bras amaigri comme un arbrisseau +desséché, à placer sur mon dos une odieuse éminence, +où s'assied la difformité pour insulter à mon +corps; à former mes jambes d'une inégale longueur, +faisant de moi un tout sans aucune proportion, une espèce +de chaos semblable au petit que l'ourse n'a pas +encore léché, et qui n'apporte en naissant aucun trait +de sa mère? Suis-je un homme fait pour être aimé? Oh! +quelle absurde erreur que de nourrir une pareille +pensée!--Eh bien, puisque ce monde ne m'offre aucun +plaisir que celui de commander, de gouverner, de dominer +ceux dont la figure est plus heureuse que la +mienne, mon ciel à moi sera de rêver à la couronne et de +regarder, tant que je vivrai, ce monde comme un enfer +pour moi, jusqu'à ce que ma tête, que porte ce tronc +contrefait soit ceinte d'une brillante couronne... Et cependant +je ne sais comment atteindre cette couronne: +tant de vies s'interposent entre elle et moi!... Et moi, +comme un voyageur perdu dans un bois épineux, brisant +les épines, déchiré par elles, cherchant un chemin, et +s'écartant du chemin, sans savoir comment parvenir +aux lieux découverts, mais travaillant en désespéré pour +en retrouver la route, je me tourmente sans relâche pour +saisir la couronne d'Angleterre. Je m'affranchirai de ce +tourment, je me frayerai un chemin avec une hache sanglante. +Eh quoi! ne sais-je pas sourire, et égorger en +souriant, me récrier de joie sur ce qui me met le chagrin +au coeur, mouiller mes joues de larmes artificieuses, +et accommoder mes traits à toutes les circonstances? +Je saurai submerger plus de nautoniers que +la sirène, tuer de mes regards plus d'hommes que le +basilic; je puis prêcher aussi bien que Nestor, tromper +avec plus d'art qu'Ulysse, et, comme un autre Sinon, je +gagnerai une autre Troie; je possède plus de couleurs +que le caméléon; je puis pour mes intérêts changer de +plus de formes que Protée, et faire la leçon au sanguinaire +Machiavel. Je puis tout cela, et je pourrais gagner +une couronne! Allons donc; fut-elle encore plus loin, +je m'en emparerai.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="mid">En France.--Un appartement dans le palais.</p> + +<p class="mid"><i>Fanfares. Entrent</i> LE ROI DE FRANCE, LA PRINCESSE +BONNE, <i>suite</i>, LE ROI <i>monte sur son trône, et ensuite +entrent</i> LA REINE MARGUERITE, LE PRINCE +ÉDOUARD <i>son fils</i>, ET LE COMTE D'OXFORD.</p> + +<p>LE ROI LOUIS, <i>se levant</i>.--Belle reine d'Angleterre, +illustre Marguerite, assieds-toi avec nous: il ne convient +pas à ton rang ni à ta naissance que tu sois debout, tandis +que Louis est assis.</p> + +<p>MARGUERITE.--Non, puissant roi de France: Marguerite +doit maintenant baisser pavillon, et apprendre à obéir +quand un roi commande. J'étais, je l'avoue, dans des +jours plus heureux, la reine de la grande Albion; mais +aujourd'hui la fortune contraire a foulé aux pieds mon +titre, et m'a laissée avec ignominie sur la poussière, où +il faut que je prenne une place conforme à ma fortune, +et me conforme moi-même à cette humble situation.</p> + +<p>LE ROI LOUIS.--Que dis-tu, belle reine? d'où provient +ce profond désespoir?</p> + +<p>MARGUERITE.--D'une cause qui remplit mes yeux de +larmes, qui étouffe ma voix, en même temps que mon +coeur est noyé dans les soucis.</p> + +<p>LE ROI LOUIS.--Quoi qu'il en soit, demeure semblable à +toi-même et prends place à nos côtés. (Il la fait asseoir +près de lui.) Ne courbe pas la tête sous le joug de la fortune; +et que ton âme invincible s'élève triomphante au-dessus +de tous les malheurs. Explique-toi, reine Marguerite, +et dis-nous tes chagrins; ils seront soulagés, si le +remède est au pouvoir de la France.</p> + +<p>MARGUERITE.--Ces gracieuses paroles raniment mon +courage abattu et rendent à ma langue enchaînée le +pouvoir de t'exposer mes malheurs. Sache donc, généreux +Louis, que Henri, seul possesseur de ma tendresse, +de roi qu'il était, n'est plus qu'un banni, et forcé de +vivre en Écosse dans l'abandon, tandis que l'ambitieux +Édouard, l'orgueilleux duc d'York, usurpe le titre royal, +et le trône du roi légitime et consacré de l'Angleterre. +Voilà ce qui m'a obligé, moi, pauvre Marguerite,... à +venir avec mon fils, le prince Édouard, l'héritier de +Henri, implorer tes justes et légitimes secours; si tu +nous abandonnes, il ne nous reste plus d'espérance. +L'Écosse est disposée à nous appuyer, mais elle n'en a +pas le pouvoir: notre peuple et nos pairs sont sortis du +devoir, nos trésors saisis, nos soldats mis en fuite; et +nous-mêmes, comme tu le vois, réduits à une situation +déplorable.</p> + +<p>LE ROI LOUIS.--Illustre reine, conjure l'orage à force de +patience, tandis que nous allons songer aux moyens de +le dissiper.</p> + +<p>MARGUERITE.--Plus nous tardons, et plus notre ennemi +accroît sa force.</p> + +<p>LE ROI LOUIS.--Plus je diffère, et plus mes secours seront +efficaces.</p> + +<p>MARGUERITE.--Oh! l'impatience est la seule compagne +d'un chagrin véritable.--Et tenez, voilà l'auteur de mes +chagrins.</p> + +<p class="mid">(Entre Warwick avec sa suite.)</p> + +<p>LE ROI LOUIS.--Qui vient ainsi se présenter hardiment +devant nous?</p> + +<p>MARGUERITE.--C'est le comte de Warwick, le plus puissant +ami d'Édouard.</p> + +<p>LE ROI LOUIS, <i>en descendant de son trône. Marguerite se +lève</i>.--Sois le bienvenu, brave Warwick! Quel sujet t'amène +en France?</p> + +<p>MARGUERITE.--Voilà un nouvel orage qui commence à +s'élever, car c'est là l'homme qui gouverne les vents et +les flots.</p> + +<p>WARWICK.--Je viens de la part du digne Édouard, roi +d'Albion, mon seigneur et maître, et ton ami dévoué, +saluer d'abord ta royale personne, avec toute l'affection +d'une amitié sincère, et ensuite te demander un traité +d'alliance; enfin je viens en assurer les noeuds par le +noeud de l'hymen, si tu consens à accorder la princesse +Bonne, ta belle et vertueuse soeur, en légitime mariage +au roi d'Angleterre.</p> + +<p>MARGUERITE.--Si cela réussit, plus d'espérance pour +Henri.</p> + +<p>WARWICK, <i>à la princesse Bonne</i>.--Et vous, gracieuse +dame, je suis chargé, par mon roi, et en son nom, de +vous demander la faveur et la permission de vous baiser +humblement la main, et de vous faire connaître par mes +discours la passion qui s'est emparée du coeur de mon +souverain. La renommée, en frappant dernièrement ses +oreilles attentives, vient de placer dans son âme l'image +de votre beauté et de vos vertus.</p> + +<p>MARGUERITE.--Roi Louis, et vous, princesse, écoutez-moi +avant de répondre à Warwick; ce n'est point d'un +chaste et pur amour que vous vient la demande d'Édouard, +mais de l'artifice, enfant de la nécessité; car comment +les tyrans peuvent-ils régner tranquillement s'ils n'acquièrent +au dehors des alliances puissantes? Pour prouver +qu'il est un tyran, il suffit de ceci: Henri vit encore; +et quand il serait mort, voilà le prince Édouard, le fils +de Henri. Songe donc, Louis, à ne pas attirer sur toi, +par cette ligue et ce mariage, les dangers et l'opprobre: +les usurpateurs peuvent bien retenir un moment la domination; +mais le ciel est juste, et le temps renverse +l'injustice.</p> + +<p>WARWICK.--Outrageante Marguerite!</p> + +<p>LE PRINCE ÉDOUARD.--Pourquoi pas reine?</p> + +<p>WARWICK.--Parce que ton père Henri était un usurpateur; +et tu n'es pas plus prince qu'elle n'est reine.</p> + +<p>OXFORD.--Ainsi Warwick anéantit l'illustre Jean de +Gaunt, qui subjugua la plus grande partie de l'Espagne; +et après Jean de Gaunt, Henri IV, dont la sagesse fut le +miroir des sages; et après ce sage prince, Henri V, dont +la valeur conquit toute la France: c'est d'eux que descend +en ligne directe notre Henri.</p> + +<p>WARWICK.--Et comment se fait-il, Oxford, que dans cet +élégant discours vous n'ayez pas dit aussi comment +Henri VI a perdu tout ce qu'avait conquis Henri V? +J'imagine que les pairs de France qui vous entendent +souriraient à ce souvenir; mais passons.--Vous nous +exposez une généalogie de soixante-deux années. C'est +bien peu pour prescrire des droits au trône.</p> + +<p>OXFORD.--Quoi, Warwick! peux-tu bien parler aujourd'hui +contre ton souverain, à qui tu as obéi pendant +trente-six ans, sans révéler ta trahison par ta rougeur?</p> + +<p>WARWICK.--Et Oxford, qui a toujours tiré l'épée pour +le bon droit, peut-il faire servir une vaine généalogie à +la défense d'un faux titre? Pour votre honneur laissez +là Henri, et reconnaissez Édouard pour roi.</p> + +<p>OXFORD.--Reconnaître pour mon roi celui dont l'inique +jugement a mis à mort mon frère aîné, le lord Aubrey +de Vere? bien plus encore! a fait périr mon père, +sur le déclin de sa vie déjà affaiblie, lorsque la nature le +conduisait aux portes du trépas? Non, Warwick, non. +Tant que la vie soutiendra ce bras, ce bras soutiendra la +maison de Lancastre.</p> + +<p>WARWICK.--Et moi, la maison d'York.</p> + +<p>LE ROI LOUIS.--Reine Marguerite, prince Édouard, et +vous, Oxford, daignez, à notre prière, vous retirer un +moment à l'écart, et me laisser conférer encore quelques +instants avec Warwick.</p> + +<p>MARGUERITE.--Veuille le ciel que les paroles de Warwick +ne le séduisent pas!</p> + +<p class="mid">(Ils s'écartent avec le prince et Oxford.)</p> + +<p>LE ROI LOUIS.--Maintenant, Warwick, dis sur ta conscience: +Édouard est-il votre véritable roi? Car il me +répugnerait de me lier avec un roi qui ne serait pas légitimement +élu.</p> + +<p>WARWICK.--J'en réponds sur mon honneur et ma réputation.</p> + +<p>LE ROI LOUIS.--Mais est-il agréable aux yeux de son +peuple?</p> + +<p>WARWICK.--D'autant plus agréable que Henri ne l'était +pas.</p> + +<p>LE ROI LOUIS.--Passons à un autre article. Laissant de +côté toute dissimulation, dites-moi avec vérité jusqu'à +quel point il aime notre soeur Bonne?</p> + +<p>WARWICK.--Son amour se montre comme il convient +à un monarque tel que lui.--Moi-même je lui ai souvent +entendu dire et protester que cet amour était une plante +immortelle dont les racines étaient fixées dans le sol de +la vertu, les feuilles et les fruits nourris par le soleil de +la beauté, et qui ne pouvait manquer de donner des +fleurs et des fruits heureux; au-dessus de la jalousie, +mais qui ne résisterait pas au dédain si la princesse +Bonne ne payait pas de retour ses tourments.</p> + +<p>LE ROI LOUIS.--Maintenant, ma soeur, apprenez-nous +quelles sont vos dernières résolutions.</p> + +<p>LA PRINCESSE BONNE.--Soit consentement, soit refus, +votre réponse sera la mienne.--Cependant (<i>s'adressant à +Warwick</i>), je l'avouerai, souvent avant ce jour, lorsque +j'entendais raconter les mérites de votre roi, mon oreille +n'a pas laissé ma raison étrangère à quelque désir.</p> + +<p>LE ROI LOUIS.--Voici donc ma réponse, Warwick:--Notre +soeur sera l'épouse d'Édouard, et à l'instant même +on va dresser les articles, et stipuler le douaire que doit +accorder votre roi; il doit être proportionné à la dot +qu'elle lui portera.--Approchez, reine Marguerite, et +soyez témoin que nous accordons la princesse Bonne +pour épouse au roi d'Angleterre.</p> + +<p>LE PRINCE ÉDOUARD.--A Édouard, et non pas au roi +d'Angleterre.</p> + +<p>MARGUERITE.--Artificieux Warwick, c'est toi qui as +imaginé cette alliance pour faire échouer ma demande: +avant ton arrivée, Louis était l'ami de Henri.</p> + +<p>LE ROI LOUIS.--Et Louis est encore l'ami de Henri et +de Marguerite. Mais si votre titre à la couronne est faible, +comme on a lieu de le croire d'après l'heureux succès +d'Édouard, il est juste alors que je sois dispensé de +vous donner les secours que je vous avais promis; mais +vous recevrez de moi tout l'accueil qui convient à votre +rang, et que le mien peut vous accorder.</p> + +<p>WARWICK.--Henri vit maintenant en Écosse tout à son +aise: n'ayant rien, il ne peut rien perdre.--Et quant à +vous, notre ci-devant reine, vous avez un père en état de +vous soutenir; il vaudrait mieux être à sa charge qu'à +celle de la France.</p> + +<p>MARGUERITE.--Tais-toi, impudent et déhonté Warwick, +orgueilleux faiseur et destructeur de rois! Je ne quitterai +point ces lieux, que mes discours et mes larmes, fidèles +à la vérité, n'aient ouvert les yeux du roi Louis sur tes +rusés artifices, et sur le perfide amour de ton maître; +car vous êtes tous deux des oiseaux du même plumage.</p> + +<p class="mid">(On entend sonner du cor derrière le théâtre.)</p> + +<p>LE ROI LOUIS.--Warwick, c'est quelque message pour +nous, ou pour toi.</p> + +<p class="mid">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Milord ambassadeur, ces lettres sont +pour vous: elles vous sont envoyées par votre frère, le +marquis Montaigu. (<i>Au roi de France</i>.) Celles-ci s'adressent +à Votre Majesté de la part de notre roi. (<i>A la reine +Marguerite.</i>) Et en voilà pour vous, madame: j'ignore de +quelle part.</p> + +<p class="mid">(Tous ouvrent leurs lettres et les lisent.)</p> + +<p>OXFORD.--Je vois avec satisfaction que notre belle +reine et maîtresse sourit aux nouvelles qu'elle apprend, +tandis que le front de Warwick s'obscurcit en lisant les +siennes.</p> + +<p>LE PRINCE ÉDOUARD.--Et tenez, faites attention: Louis +frappe du pied comme s'il était courroucé.--J'espère que +tout est pour le mieux.</p> + +<p>LE ROI LOUIS.--Warwick, quelles sont tes nouvelles? +Et les vôtres, belle reine?</p> + +<p>MARGUERITE.--Les miennes remplissent mon coeur +d'une joie inespérée.</p> + +<p>WARWICK.--Les miennes ont rempli le mien de tristesse +et d'indignation.</p> + +<p>LE ROI LOUIS.--Comment? Votre roi a épousé lady +Grey? Et il m'écrit pour pallier votre fourberie et la +sienne, en m'engageant à prendre la chose de bon +coeur! Est-ce là l'alliance qu'il cherche avec la France? +Ose-t-il avoir l'audace de nous insulter ainsi?</p> + +<p>MARGUERITE.--J'en avais averti Votre Majesté. Voilà la +preuve de l'amour d'Édouard, et de l'honnêteté de Warwick.</p> + +<p>WARWICK.--Roi Louis, je proteste ici, à la face du ciel, +et sur l'espérance de mon bonheur éternel, que je suis +innocent de ce mauvais procédé d'Édouard; car il n'est +plus mon roi, quand il me fait rougir à ce point, et il +rougirait encore plus lui-même, s'il pouvait voir sa +honte.--Ai-je donc oublié que c'est pour le fait de la maison +d'York que mon père est mort avant le temps? Ai-je +fermé les yeux sur l'outrage fait à ma nièce<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>, ai-je ceint +son front de la couronne royale, ai-je dépouillé Henri +des droits de sa naissance, pour me voir enfin payer par +cet affront? Que l'affront retombe sur lui-même! car ma +récompense est l'honneur; et, pour recouvrer l'honneur +que j'ai perdu pour lui, je le renonce ici, et je me rattache +à Henri.--Ma noble reine, oublions nos anciennes +animosités, désormais je suis ton fidèle serviteur. Je vengerai +l'insulte faite à la princesse Bonne et rétablirai +Henri dans son ancienne puissance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> Les chroniques nous apprennent qu'Édouard avait tenté de +déshonorer la nièce ou la fille du comte de Warwick, on ne sait +laquelle des deux. + +<p>C'est à la bataille de Wakefield, où périt le duc d'York, que +le comte de Salisbury avait été pris; il fut décapité le lendemain, +à Pomfret.</p></blockquote> + +<p>MARGUERITE.--Warwick, ce discours a changé ma +haine en amitié: je pardonne et j'oublie tout à fait les +fautes passées, et me réjouis de te voir devenir l'ami de +Henri.</p> + +<p>WARWICK.--Tellement son ami, et son ami sincère que +si le roi Louis veut nous accorder un petit nombre de +soldats choisis, j'entreprendrai de les débarquer sur nos +côtes, et de renverser, à main armée, le tyran de son +trône. Ce ne sera pas sa nouvelle épouse qui pourra le +secourir; et pour Clarence... d'après ce qu'on me mande +ici, il est sur le point d'abandonner son frère, indigné +de le voir consulter, dans le choix de son épouse, un +désir déréglé, bien plus que l'honneur, l'intérêt et la sûreté +de notre patrie.</p> + +<p>LA PRINCESSE BONNE, <i>à Louis</i>.--Mon frère, comment +Bonne pourra-t-elle être mieux vengée que par l'appui +que vous prêterez à cette malheureuse reine?</p> + +<p>MARGUERITE.--Prince renommé, comment le pauvre +Henri pourra-t-il supporter la vie, si vous ne le sauvez +pas de l'affreux désespoir?</p> + +<p>LA PRINCESSE BONNE.--Ma querelle et celle de cette +reine d'Angleterre n'en font qu'une.</p> + +<p>WARWICK.--Et la mienne, belle princesse Bonne, est +liée avec la vôtre.</p> + +<p>LE ROI LOUIS.--Et la mienne avec la sienne, la tienne +et celle de Marguerite: ainsi voilà mon parti pris, et je +suis fermement décidé à vous seconder.</p> + +<p>MARGUERITE.--Laissez-moi vous rendre à tous à la fois +d'humbles actions de grâces.</p> + +<p>LE ROI LOUIS.--Messager de l'Angleterre, retourne en +toute hâte dire au perfide Édouard, ton prétendu roi, +que Louis, roi de France, se dispose à lui envoyer des +masques, pour lui donner le bal à lui et à sa nouvelle +épouse. Tu vois ce qui s'est passé: va en effrayer ton roi.</p> + +<p>LA PRINCESSE BONNE.--Dis-lui que, dans l'espérance où +je suis qu'il sera bientôt veuf, je porterai la guirlande +de saule en sa considération.</p> + +<p>MARGUERITE.--Dis-lui de ma part que j'ai dépouillé +mes habits de deuil, et que je suis prête à me couvrir de +l'armure.</p> + +<p>WARWICK.--Dis-lui de ma part qu'il m'a fait un affront, +et qu'en revanche je le détrônerai avant qu'il soit peu. +Voilà pour ton salaire; pars.</p> + +<p class="mid">(Le messager sort.)</p> + +<p>LE ROI LOUIS.--Toi, Warwick, avec Oxford, tu iras à +la tête de cinq mille hommes, traverser les mers, et livrer +bataille au traître Édouard; et, sitôt que l'occasion le +permettra, cette noble reine et le prince son fils te suivront +avec un nouveau renfort.--Mais, avant ton départ, +délivre-moi d'un doute: quel garant avons-nous +de ta persévérante loyauté?</p> + +<p>WARWICK.--Voici le gage qui vous répondra de mon +inviolable fidélité.--Si notre reine et son fils l'agréent, +j'unis de ce moment au jeune prince, par les liens d'un +saint mariage, ma fille aimée, l'objet chéri de ma tendresse.</p> + +<p>MARGUERITE.--Oui, j'y consens, et je vous rends grâces +de cette offre. Édouard, mon fils, elle est belle et +vertueuse: ainsi n'hésite point, donne ta main à Warwick; +et avec ta main donne-lui ton irrévocable foi de +n'avoir d'autre épouse que la fille de Warwick.</p> + +<p>LE PRINCE ÉDOUARD.--Je l'accepte, car elle en est bien +digne, et je donne ma main pour gage de ma promesse.</p> + +<p class="mid">(Il donne sa main à Warwick.)</p> + +<p>LE ROI LOUIS.--Qu'attendons-nous à présent? On va +lever ces troupes; et toi, seigneur de Bourbon, notre +grand amiral, tu les transporteras en Angleterre sur nos +vaisseaux. Il me tarde de voir Édouard renversé par les +hasards de la guerre, pour avoir fait semblant de vouloir +épouser une princesse de France<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> Bonne n'était point une princesse de France, mais une princesse +de Savoie, soeur de la reine de France. Au surplus, on +révoque très-fort en doute cette négociation de mariage, et cette +cause du mécontentement de Warwick. Il paraîtrait qu'Édouard +était marié secrètement dès 1443, c'est-à-dire trois ans environ +avant l'époque où l'on place la négociation. On assure même +que Warwick avait été, en 1445, parrain de la princesse Élisabeth, +leur premier enfant.</blockquote> + +<p class="mid">(Ils sortent tous, excepté Warwick.)</p> + +<p>WARWICK.--Je suis venu comme ambassadeur d'Édouard: +et je retourne son ennemi mortel et irréconciliable. +Il m'avait chargé d'affaires de mariage: une +guerre terrible va répondre à sa demande. N'avait-il +donc que moi, pour en faire l'instrument de ses jeux? +Eh bien, il n'aura que moi pour tourner ses railleries +en afflictions. J'ai été le principal agent de son élévation +au trône: je serai le principal agent de sa chute: non +pas que je prenne en pitié la misère de Henri, mais je +cherche à me venger de l'insulte d'Édouard.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br> +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">A Londres.--Un appartement dans le palais.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> GLOCESTER, CLARENCE, SOMERSET, +MONTAIGU <i>et autres</i>.</p> + +<p>GLOCESTER.--Eh bien, dites-moi, mon frère Clarence, +que pensez-vous de ce nouveau mariage avec lady Grey? +Notre frère n'a-t-il pas fait là un digne choix?</p> + +<p>CLARENCE.--Hélas! vous savez qu'il y a bien loin d'ici +en France. Comment eût-il pu se contenir jusqu'au retour +de Warwick?</p> + +<p>SOMERSET.--Milords, rompez cet entretien. Voici le roi +qui s'avance...</p> + +<p class="mid">(Fanfare. Entrent le roi Édouard et sa suite, avec lady +Grey, vêtue en reine; Pembroke, Stafford, Hastings et +autres personnages.)</p> + +<p>GLOCESTER.--Avec le bel objet de son choix!</p> + +<p>CLARENCE.--Je compte lui déclarer ouvertement ce que +j'en pense.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Eh bien, mon frère Clarence, que +dites-vous donc de notre choix? pourquoi restez-vous +ainsi pensif, et l'air à demi-mécontent?</p> + +<p>CLARENCE.--J'en dis ce qu'en disent Louis de France, +ou le comte de Warwick, tous deux si dépourvus de sens +et de courage, qu'ils ne songeront pas à s'offenser de l'affront +que nous leur faisons.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Supposez qu'ils s'offensent sans raison: +ce n'est, après tout, que Louis et Warwick; et je +suis Édouard, le roi de Warwick et le vôtre, et il faut +que ma volonté se fasse.</p> + +<p>GLOCESTER.--Et votre volonté se fera, parce que vous +êtes notre roi: cependant un mariage précipité est rarement +heureux.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Quoi, mon frère Richard? Vous en +offensez-vous aussi?</p> + +<p>GLOCESTER.--Non, pas moi. Non: à Dieu ne plaise, +que je veuille désunir ceux que Dieu a unis! Et ce serait +vraiment une pitié que de séparer deux époux si bien +assortis!</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Mettant de côté vos dédains et vos +dégoûts, dites-moi un peu pourquoi lady Grey ne pourrait +pas devenir ma femme et reine d'Angleterre? Et +vous aussi, Somerset et Montaigu, allons, déclarez librement +vos sentiments.</p> + +<p>CLARENCE.--Voici donc mon opinion:--que le roi +Louis devient votre ennemi parce que vous vous êtes +joué de lui dans cette affaire de mariage avec la princesse +Bonne.</p> + +<p>GLOCESTER.--Et Warwick, qui était occupé à remplir +le ministère dont vous l'aviez chargé, est déshonoré aujourd'hui +par cet autre mariage que vous venez de contracter.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Et si je viens à bout de calmer Louis +et Warwick par quelque expédient que je pourrais imaginer?</p> + +<p>MONTAIGU.--Il resterait toujours certain qu'une pareille +alliance avec la France aurait fortifié l'État contre +les orages étrangers, bien plus que ne peut le faire +aucun parti choisi dans le sein du royaume.</p> + +<p>HASTINGS.--Quoi! Montaigu ignore-t-il que, par sa +propre force, l'Angleterre est à l'abri de tout danger, si +elle se demeure fidèle à elle-même?</p> + +<p>MONTAIGU.--Sans doute; mais ce serait encore plus +sûr, si elle était appuyée de la France.</p> + +<p>HASTINGS.--Il vaut mieux user de la France que de se +fier à la France. Appuyons-nous sur Dieu et sur les +mers, qu'il nous a données comme un rempart imprenable: +avec leur secours défendons-nous nous-mêmes; +c'est dans leur force et en nous seuls que réside notre +sûreté.</p> + +<p>CLARENCE.--Pour ce discours seul, Hastings mérite +bien d'avoir l'héritière du lord Hungerford.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Et qu'y trouvez-vous à redire? il l'a +par ma volonté, et le don que je lui en ai fait; et pour +cette fois ma volonté fera loi.</p> + +<p>GLOCESTER.--Et pourtant il me semble que Votre Grâce +a eu le tort de donner l'héritière et la fille du lord Scales +au frère de votre tendre épouse: elle m'aurait bien +mieux convenu à moi, ou bien à Clarence; mais votre +femme épuise aujourd'hui votre amour fraternel.</p> + +<p>CLARENCE.--Comme encore vous n'auriez pas dû gratifier +de l'héritière du lord Bonville le fils de votre nouvelle +épouse, et laisser vos frères aller chercher fortune ailleurs.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Eh quoi, mon pauvre Clarence, +n'est-ce que pour une femme que tu te montres si mécontent? +Va, je saurai te pourvoir.</p> + +<p>CLARENCE.--En choisissant pour vous-même, vous avez +fait voir quel était votre discernement: et comme il s'est +montré assez mince, vous me permettrez de faire moi-même +mes affaires, et c'est dans cette vue que je songe +à prendre bientôt congé de vous.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Pars ou reste, peu m'importe: +Édouard sera roi, et ne se laissera pas enchaîner par la +volonté de son frère.</p> + +<p>LA REINE.--Milords, pour me rendre justice vous devez +tous convenir qu'avant qu'il eût plu à Sa Majesté d'élever +mon rang au titre de reine, je n'étais pas d'une naissance +ignoble; et des femmes nées plus bas que moi sont +montées à la même fortune. Mais autant ce nouveau +titre m'honore, moi et les miens, autant l'éloignement +que vous me montrez, vous à qui je voudrais être agréable, +mêle à mon bonheur de crainte et de tristesse.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Ma bien-aimée, cesse de cajoler ainsi +leur mauvaise humeur. Que peux-tu avoir à craindre ou +à t'affliger, tant qu'Édouard est ton ami constant, et leur +souverain légitime, auquel il faut qu'ils obéissent, et +auquel ils obéiront, et qui les obligera à t'aimer, sous +peine d'encourir sa haine? s'ils s'y exposent, j'aurai +soin de te défendre contre eux, et de leur faire sentir ma +colère et ma vengeance.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--J'entends, et ne dis pas grand'chose, +mais je n'en pense que mieux.</p> + +<p class="mid">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Eh bien, messager, quelles lettres, +ou quelles nouvelles de France?</p> + +<p>LE MESSAGER.--Mon souverain seigneur, je n'ai point +de lettres: je n'apporte que quelques paroles, et telles +encore, que je n'ose vous les rendre qu'après en avoir +reçu d'avance le pardon.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Va, elles te sont pardonnées: allons, +en peu de mots, rends-moi leurs paroles, le plus fidèlement +que le pourra ta mémoire. Quelle est la réponse +du roi Louis à nos lettres?</p> + +<p>LE MESSAGER.--Voici, quand je l'ai quitté, quelles ont +été ses propres paroles: «Va, dis au traître Édouard, +ton prétendu roi, que Louis de France se dispose à +lui envoyer des masques pour lui donner le bal, à lui +et à sa nouvelle épouse.»</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Louis est-il donc si brave? Je crois +qu'il me prend pour Henri. Mais qu'a dit de mon mariage +la princesse Bonne?</p> + +<p>LE MESSAGER.--Voici ses paroles prononcées avec un +calme dédaigneux: «Dites-lui que, dans l'espérance où +je suis qu'il sera bientôt veuf, je porterai la guirlande +de saule en sa considération.»</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Je ne la blâme point; elle ne pouvait +guère en dire moins: c'est elle qui a été offensée. Mais +que dit la femme de Henri? car je sais qu'elle était +présente.</p> + +<p>LE MESSAGER.--«Annonce-lui, m'a-t-elle dit, que j'ai +quitté mes habits de deuil, et que je suis prête à me +couvrir de l'armure.»</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Apparemment qu'elle se propose +de jouer le rôle d'amazone. Mais qu'a dit Warwick de +cette insulte?</p> + +<p>LE MESSAGER.--Plus irrité que tous les autres, contre +Votre Majesté, il m'a congédié avec ces mots: «Dis-lui +de ma part qu'il m'a fait un affront, et qu'en revanche +je le détrônerai avant qu'il soit peu.»</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Ah! le traître a osé prononcer ces +insolentes paroles? Allons, puisque je suis si bien +averti, je vais m'armer: ils auront la guerre, et me +payeront leur présomption. Mais, réponds-moi, Warwick +et Marguerite sont-ils bien ensemble?</p> + +<p>LE MESSAGER.--Oui, mon gracieux souverain: ils se +sont tellement liés d'amitié, que le jeune prince Édouard +épouse la fille de Warwick.</p> + +<p>CLARENCE.--Probablement l'aînée: Clarence aura la +plus jeune. Adieu, mon frère le roi, maintenant tenez-vous +bien; car je vais de ce pas demander l'autre fille +de Warwick, afin de n'avoir pas fait, quoique sans +royaume, un plus mauvais mariage que vous.--Oui, qui +aime Warwick et moi me suive.</p> + +<p class="mid">(Clarence sort, et Somerset le suit.)</p> + +<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--Ce n'est pas moi; mes pensées +vont plus loin: je reste, moi, non pour l'amour +d'Édouard, mais pour celui de la couronne.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Clarence et Somerset partis tous deux +pour aller joindre Warwick! N'importe: je suis armé +contre le pis qui puisse arriver, et la célérité est nécessaire +dans cette crise désespérée.--Pembroke et Stafford, +allez lever pour nous des soldats, et faites tous les préparatifs +pour la guerre. Ils sont déjà débarqués, ou ne +tarderont pas à l'être: moi-même en personne je vous +suivrai immédiatement. (<i>Pembroke et Stafford sortent.</i>) +Mais avant que je parte, Hastings, et vous, Montaigu, +levez un doute qui me reste. Vous deux, entre tous les +autres, vous tenez de près à Warwick par le sang et par +alliance. Dites-moi si vous aimez mieux Warwick que +moi. Si cela est, allez tous deux le trouver. Je vous aime +mieux pour ennemis que pour des amis perfides; mais +si vous êtes résolus de me conserver votre fidèle obéissance, +tranquillisez-moi par quelque serment d'amitié, +afin que je ne puisse jamais vous avoir pour suspects.</p> + +<p>MONTAIGU.--Que Dieu protége Montaigu, comme il est +fidèle!</p> + +<p>HASTINGS.--Et Hastings, comme il tient pour la cause +d'Édouard!</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Et vous, Richard, mon frère, voulez-vous +rester de notre parti?</p> + +<p>GLOCESTER.--Oui, en dépit de tout ce qui voudra vous +attaquer.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--A présent, je suis sûr de vaincre. +Partons donc à l'instant, et ne perdons pas une heure, +jusqu'à ce que nous ayons joint Warwick et son armée +d'étrangers.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">Une plaine dans le comté de Warwick.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> WARWICK ET OXFORD <i>avec des troupes françaises +et autres</i>.</p> + +<p>WARWICK.--Croyez-moi, milord; tout jusqu'ici va bien. +Le peuple vient en foule se ranger autour de nous. (<i>Il +aperçoit Clarence et Somerset</i>.) Mais tenez, voilà Somerset +et Clarence qui nous arrivent.--Répondez sur-le-champ, +milords: sommes-nous tous amis?</p> + +<p>GEORGE.--N'en doutez pas, milord.</p> + +<p>WARWICK.--En ce cas, cher Clarence, Warwick t'accueille +de grand coeur; et toi aussi, Somerset.--Je tiens +pour lâcheté de conserver la moindre défiance, lorsqu'un +noble coeur a donné sa main ouverte en signe d'amitié: +autrement, je pourrais penser que Clarence, frère d'Édouard, +n'a pour notre cause qu'une feinte affection: +mais sois le bienvenu, Clarence: ma fille sera à toi. A +présent que reste-t-il à faire sinon de profiter des voiles +de la nuit, tandis que ton frère est négligemment campé, +que ses soldats sont à errer dans les villes des environs, +et qu'il n'est escorté que d'une simple garde: nous pouvons +le surprendre et nous emparer de sa personne, +dès que nous le voudrons. Nos espions ont trouvé ce +coup de main facile à exécuter. Ainsi comme jadis Ulysse +et le robuste Diomède se glissèrent avec audace et célérité +dans les tentes de Rhésus, et emmenèrent les terribles +coursiers de Thrace, auxquels les destins avaient +attaché la victoire; de même, bien couverts du noir +manteau de la nuit, nous pouvons renverser à l'improviste +la garde d'Édouard, et nous saisir de lui; je ne dis +pas le tuer, car je ne veux que le surprendre. Que ceux +de vous qui voudront me suivre prononcent avec acclamation +le nom de Henri, en même temps que leur général. +(<i>Tous s'écrient</i>: Henri!) Allons, partons donc, et +marchons en silence. Que Dieu et saint George soient +pour Warwick et ses amis!</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="mid">Le camp d'Édouard, près de Warwick.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent quelques</i> SENTINELLES <i>pour garder la tente +du roi</i>.</p> + +<p>PREMIER GARDE.--Allons, messieurs, que chacun +prenne son poste; le roi est là qui dort.</p> + +<p>SECOND GARDE.--Quoi! est-ce qu'il n'ira pas se mettre +au lit?</p> + +<p>PREMIER GARDE.--Non: vraiment, il a fait un serment +solennel, de ne pas se coucher pour prendre son repos +ordinaire, jusqu'à ce que Warwick ou lui soient vaincus.</p> + +<p>SECOND GARDE.--C'est ce qui sera demain, selon toute +apparence, si Warwick est aussi près qu'on l'assure.</p> + +<p>TROISIÈME GARDE.--Mais dites-moi, je vous prie, quel +est ce lord qui repose ici avec le roi dans sa tente?</p> + +<p>PREMIER GARDE.--C'est le lord Hastings, le plus intime +ami du roi.</p> + +<p>TROISIÈME GARDE.--Oui?--Mais pourquoi cet ordre du +roi, que ses principaux chefs logent dans les villes des +environs, tandis que lui il passe la nuit dans cette froide +campagne?</p> + +<p>SECOND GARDE.--C'est le poste d'honneur parce qu'il +est le plus dangereux.</p> + +<p>TROISIÈME GARDE.--Oh! pour moi, qu'on me donne +des dignités et du repos, je les préfère à un dangereux +honneur.--Si Warwick savait en quelle situation il est +ici, il y a lieu de croire qu'il viendrait le réveiller.</p> + +<p>PREMIER GARDE.--A moins que nos hallebardes ne lui +fermassent le passage.</p> + +<p>SECOND GARDE.--En effet: car pourquoi garderions-nous +sa tente royale, si ce n'était pour défendre sa personne +contre les ennemis nocturnes?</p> + +<p class="mid">(Entrent Warwick, George, Oxford, Somerset, et des troupes.)</p> + +<p>WARWICK, <i>à demi-voix</i>.--C'est là sa tente: voyez, où +sont ses gardes. Courage, mes amis: c'est le moment de +se faire honneur, ou jamais! Suivez-moi seulement, et +Édouard est à nous.</p> + +<p>PREMIER GARDE.--Qui va là?</p> + +<p>SECOND GARDE.--Arrête, où tu es mort.</p> + +<p class="mid">(Warwick et sa troupe crient tous ensemble: <i>Warwick! +Warwick!</i> en fondant sur la garde, qui fuit en criant: +<i>aux armes! aux armes!</i> Warwick et sa troupe les poursuivent.)</p> + +<p class="mid">(On entend les tambours et les trompettes.)</p> + +<p class="mid">(Rentrent Warwick et sa troupe enlevant le roi Édouard +vêtu de sa robe de chambre, et assis dans un fauteuil. +Glocester et Hastings fuient.)</p> + +<p>SOMERSET.--Qui sont ceux qui fuient là?</p> + +<p>WARWICK.--Richard et Hastings: laissons-les: nous +tenons ici le duc.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Le duc! Quoi, Warwick! la dernière +fois que tu m'as quitté, tu m'appelais roi.</p> + +<p>WARWICK.--Oui; mais les temps sont changés. Depuis +que vous m'avez déshonoré dans mon ambassade, moi, +je vous ai dégradé du rang de roi, et je viens aujourd'hui +vous créer duc d'York.... Eh! comment pourriez-vous +gouverner un royaume, vous qui ne savez ni vous bien +conduire envers vos ambassadeurs, ni vous contenter +d'une seule femme, ni traiter vos frères fraternellement, +ni travailler au bonheur des peuples, ni vous garantir +vous-même de vos ennemis?</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Quoi, mon frère Clarence, te voilà +aussi!--Ah! je vois bien maintenant qu'il faut +qu'Édouard succombe.--Cependant, Warwick, en dépit +du malheur, en dépit de toi et de tous tes complices, +Édouard se conduira toujours en roi: et si la malice de +la fortune renverse ma grandeur, mon âme est hors de +la portée de sa roue.</p> + +<p>WARWICK.--Eh bien, que dans son âme Édouard demeure +roi d'Angleterre; (<i>lui ôtant sa couronne</i>) Henri +portera la couronne d'Angleterre, et sera un vrai roi; +toi, tu n'en seras que l'ombre.--Milord Somerset, chargez-vous, +je vous prie, de faire conduire sur-le-champ +le duc Édouard chez mon frère, l'archevêque d'York. +Quand j'aurai combattu Pembroke et ses partisans, je +vous suivrai, et je porterai à Édouard la réponse que lui +envoient Louis et la princesse Bonne. Jusque-là, adieu +pour quelque temps, mon bon duc d'York.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Ce qu'impose la destinée, il faut que +l'homme le supporte. Il est inutile de vouloir résister +contre vent et marée.</p> + +<p class="mid">(Sortent le roi Édouard et Somerset.)</p> + +<p>OXFORD.--Que nous reste-t-il maintenant à faire, +milords, sinon de marcher droit à Londres avec nos +soldats?</p> + +<p>WARWICK.--Oui, voilà quel doit être notre premier +soin. Délivrons Henri de sa prison, et replaçons-le sur +le trône des rois.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="mid">A Londres.--Un appartement dans le palais.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> LA REINE ÉLISABETH, <i>femme d'Édouard</i>, +RIVERS.</p> + +<p>RIVERS.--Madame, quel chagrin a donc si fort altéré +les traits de votre visage?</p> + +<p>LA REINE.--Quoi, mon frère, êtes-vous donc encore +à savoir le malheur qui vient d'arriver au roi Édouard?</p> + +<p>RIVERS.--Quoi! La perte de quelque bataille rangée +contre Warwick.</p> + +<p>LA REINE.--Non; mais la perte de sa propre personne.</p> + +<p>RIVERS.--Mon roi serait tué?</p> + +<p>LA REINE.--Oui, presque tué, car il est prisonnier; soit +qu'il ait été trahi par la perfidie de ses gardes, soit qu'il +ait été inopinément surpris par l'ennemi; on m'a dit de +plus qu'il avait été confié à la garde de l'archevêque +d'York, le frère du cruel Warwick, et par conséquent +notre ennemi.</p> + +<p>RIVERS.--Ces nouvelles, je l'avoue, sont bien désastreuses: +cependant, gracieuse dame, soutenez ce revers +de votre mieux: Warwick, qui a l'avantage aujourd'hui, +peut le perdre demain.</p> + +<p>LA REINE.--Il faut donc, jusque-là, que l'espérance +soutienne ma vie. Et je veux en effet me sevrer du désespoir, +par amour pour l'enfant d'Édouard que j'ai dans +mon sein. C'est lui qui me fait contenir ma douleur, et +porter avec patience la croix de mon infortune: oui, +c'est pour lui que je retiens plus d'une larme, et que +j'étouffe les soupirs qui dévoreraient mon sang, de +crainte que ces pleurs et ces soupirs ne vinssent flétrir +ou noyer le fruit sorti du roi Édouard, le légitime héritier +de la couronne d'Angleterre.</p> + +<p>RIVERS.--Mais, madame, que devient Warwick?</p> + +<p>LA REINE.--Je suis informée qu'il marche vers Londres, +pour placer une seconde fois la couronne sur la tête de +Henri: tu devines le reste. Il faut que les amis d'Édouard +se soumettent; mais pour prévenir la fureur du tyran +(car il ne faut point se fier à celui qui a violé une fois sa +parole), je vais de ce pas me réfugier dans le sanctuaire, +afin de sauver du moins l'héritier des droits d'Édouard. +Là, je serai en sûreté contre la violence et la fraude. +Venez donc; fuyons, tandis que nous pouvons fuir encore. +Si nous tombons entre les mains de Warwick, +notre mort est certaine.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="mid">Un parc, près du château de Middleham, dans la province +d'York.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> GLOCESTER, HASTINGS, SIR WILLIAM +STANLEY, <i>et autres personnages</i>.</p> + +<p>GLOCESTER.--Cessez de vous étonner, lord Hastings, et +vous, sir William Stanley, si je vous ai conduits ici dans +le plus épais des bois de ce parc. Voici le fait. Vous savez +que notre roi, mon frère, est ici prisonnier de l'évêque +qui le traite bien, et lui laisse une grande liberté. Souvent, +accompagné seulement de quelques gardes, il +vient chasser dans ce bois pour se récréer. Je l'ai fait +avertir en secret que si vers cette heure-ci il dirigeait +ses pas de ce côté, sous prétexte de faire sa partie de +chasse ordinaire, il trouverait ici ses amis avec des chevaux +et main-forte, pour le délivrer de sa captivité.</p> + +<p class="mid">(Entre le roi Édouard, accompagné d'un chasseur.)</p> + +<p>LE CHASSEUR.--Par ici, milord; c'est de ce côté qu'est +la chasse.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Non, c'est par ici, mon ami: vois, +voilà des chasseurs. Eh bien, mon frère, et vous, lord +Hastings, vous êtes donc ici à l'affût avec votre monde +pour surprendre le cerf de l'évêque?</p> + +<p>GLOCESTER.--Mon frère, il faut se hâter de profiter du +moment et de l'occasion. Votre cheval est tout prêt, et +vous attend au coin du parc.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Mais où allons-nous d'ici?</p> + +<p>HASTINGS.--A Lynn, milord, et de là nous nous embarquons +pour la Flandre.</p> + +<p>GLOCESTER.--Bien pensé, je vous assure: c'était aussi +mon idée.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Stanley, je récompenserai ton audace.</p> + +<p>GLOCESTER.--Mais que tardons-nous? Il n'est pas temps +de s'amuser à parler.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Chasseur, qu'en dis-tu? Veux-tu +nous suivre?</p> + +<p>LE CHASSEUR.--Cela vaut beaucoup mieux que de rester +pour être pendu.</p> + +<p>GLOCESTER.--Viens donc; partons: ne perdons pas +davantage le temps.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Adieu, archevêque. Songe à te munir +contre le courroux de Warwick, et prie Dieu pour +que je puisse ressaisir la couronne.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="mid">Une pièce dans la Tour.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, CLARENCE, WARWICK, +SOMERSET, LE JEUNE RICHMOND, OXFORD, +MONTAIGU, LE LIEUTENANT <i>de suite</i>.</p> + +<p>LE ROI.--Monsieur le lieutenant, à présent que Dieu +et mes amis ont renversé Édouard du trône d'Angleterre, +et changé mon esclavage en liberté, mes craintes en +espérance, et mes chagrins en joie, quels honoraires te +devons-nous en sortant de cette prison?</p> + +<p>LE LIEUTENANT.--Les sujets n'ont rien à exiger de leurs +souverains: mais si mon humble prière peut être exaucée, +je demande mon pardon à Votre Majesté.</p> + +<p>LE ROI.--Et de quoi donc, lieutenant? De m'avoir si +bien traité? Sois sûr que je reconnaîtrai tes bons procédés, +qui m'ont fait trouver du plaisir dans ma prison; +oui, tout le plaisir que peuvent sentir renaître en eux-mêmes +les oiseaux mis en cage, lorsque après tant de +pensées mélancoliques les chants qui les amusaient dans +leur ménage leur font enfin oublier tout à fait la perte +de leur liberté. Mais après Dieu, c'est toi, Warwick, qui +me délivres; c'est donc principalement à Dieu et à toi +que s'adresse ma reconnaissance. Il a été l'auteur, et toi +l'instrument. Aussi, pour triompher désormais de la +malignité de ma fortune, en vivant dans une situation +modeste où elle ne puisse me blesser; et afin que le +peuple de cette terre bienheureuse ne soit pas la victime +de mon étoile ennemie, Warwick, quoique ma tête porte +encore la couronne, je te résigne ici mon administration; +car tu es heureux dans toutes tes oeuvres.</p> + +<p>WARWICK.--Votre Grâce fut toujours renommée pour +sa vertu; et aujourd'hui elle se montre sage autant que +vertueuse, en reconnaissant et cherchant à éviter la +malice de la Fortune: car il est peu d'hommes qui sachent +gouverner prudemment leur étoile! Cependant il +est un point, où vous me permettrez de ne pas vous +approuver: c'est de me choisir lorsque vous avez Clarence +près de vous.</p> + +<p>GEORGE.--Non, Warwick, tu es digne du commandement: +toi à qui le Ciel à ta naissance adjugea un rameau +d'olivier et une couronne de laurier, donnant à présumer +que tu seras toujours également heureux dans la paix et +dans la guerre: ainsi je te le cède de mon libre consentement.</p> + +<p>WARWICK.--Et je ne veux choisir que Clarence pour +protecteur.</p> + +<p>LE ROI.--Warwick, et vous, Clarence, donnez-moi tous +deux la main. A présent, unissez vos mains, et avec elles +vos coeurs, et que nulle dissension ne trouble le gouvernement. +Je vous fais tous deux protecteurs de ce pays: +tandis que moi, je mènerai une vie retirée, et consacrerai +mes derniers jours à la dévotion, occupé à combattre +le péché, et à louer mon créateur.</p> + +<p>WARWICK.--Que répond Clarence à la volonté de son +souverain?</p> + +<p>GEORGE.--Qu'il donne son consentement, si Warwick +donne le sien; car je me repose sur ta fortune.</p> + +<p>WARWICK.--Allons, c'est à regret; mais enfin j'y souscris: +nous marcherons l'un à côté de l'autre comme +l'ombre double de la personne de Henri, et nous le remplacerons; +j'entends en supportant, à sa place, le fardeau +du gouvernement, tandis qu'il jouira des honneurs et +du repos. A présent, Clarence, il n'est rien de plus pressant +que de faire déclarer, sans délai, Édouard traître, +et de confisquer tous ses domaines et tous ses biens.</p> + +<p>GEORGE.--Je ne vois pas autre chose à faire de plus, +que de régler sa succession...</p> + +<p>WARWICK.--Oui, et Clarence ne manquera pas d'y avoir +sa part.</p> + +<p>LE ROI.--Mais je vous prie (car je ne commande plus), +mettez avant vos plus importantes affaires, le soin d'envoyer +vers Marguerite, votre reine, et mon fils Édouard, +pour les faire revenir promptement de France; car jusqu'à +ce que je les voie, le sentiment de joie que me +donne ma liberté est à moitié détruit par les inquiétudes +de la crainte.</p> + +<p>GEORGE.--Cela va être fait, mon souverain, avec la +plus grande célérité.</p> + +<p>LE ROI.--Milord de Somerset, quel est ce jeune homme +à qui vous paraissez prendre un si tendre intérêt?</p> + +<p>SOMERSET.--Mon prince, c'est le jeune Henri, comte de +Richmond.</p> + +<p>LE ROI.--Approchez, vous, espoir de l'Angleterre. (<i>Il +pose sa main sur la tête du jeune homme.</i>) Si une puissance +cachée découvre la vérité à mes prophétiques pensées, +ce joli enfant fera le bonheur de notre patrie. Ses regards +sont pleins d'une paisible majesté; la nature forma +son front pour porter une couronne, sa main pour tenir +un sceptre, et lui, pour la prospérité d'un trône royal. +Qu'il vous soit précieux, milords; car il est destiné à +vous faire plus de bien que je ne vous ai causé de +maux<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> Il fut roi sous le nom de Henri VII, après l'extinction des +maisons d'York et de Lancastre; il était fils d'Edmond, comte de +Richmond, demi-frère de Henri VI, par sa mère, Catherine de +France, qui après la mort de Henri V, avait épousé Owen Tudor, +père d'Edmond.</blockquote> + +<p class="mid">(Entre un messager.)</p> + +<p>WARWICK.--Quelles nouvelles, mon ami?</p> + +<p>LE MESSAGER.--Qu'Édouard s'est échappé de chez votre +frère, qui a su depuis qu'il s'était rendu en Bourgogne.</p> + +<p>WARWICK.--Fâcheuse nouvelle! mais comment s'est-il +échappé?</p> + +<p>LE MESSAGER.--Il a été enlevé par Richard, duc de +Glocester, et le lord Hastings, qui l'attendaient placés en +embuscade sur le bord de la forêt, et l'ont tiré des mains +des chasseurs de l'évêque; car la chasse était son exercice +journalier.</p> + +<p>WARWICK.--Mon frère a mis trop de négligence dans +le soin dont il était chargé. Mais allons, mon souverain, +nous prémunir de remèdes contre tous les maux qui +pourraient survenir.</p> + +<p class="mid">(Sortent le roi Henri, Warwick, Clarence, le lieutenant +et sa suite.)</p> + +<p>SOMERSET.--Milord, je n'aime point cette évasion d'Édouard; +car, il n'en faut pas douter, la Bourgogne lui +donnera des secours, et nous allons de nouveau avoir la +guerre avant qu'il soit peu. Si la prédiction dont Henri +vient de nous présager l'accomplissement a rempli mon +coeur de joie par les espérances qu'elle me fait naître sur +ce jeune Richmond, le coeur me dit également que dans +ces démêlés il peut arriver beaucoup de choses funestes +pour lui et pour nous. Ainsi, lord Oxford, pour prévenir +le pire, nous allons l'envoyer, sans tarder, en Bretagne +jusqu'à ce que les orages de cette guerre civile soient +dissipés.</p> + +<p>OXFORD.--Votre avis est sage; car si Édouard remonte +sur le trône, il y a tout lieu de craindre que Richmond +ne tombe avec le reste.</p> + +<p>SOMERSET.--Cela ne saurait manquer; il va donc partir +pour la Bretagne: n'y perdons pas de temps.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="mid">Devant York.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI ÉDOUARD, GLOCESTER, HASTINGS, +<i>soldats</i>.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Ainsi donc, mon frère Richard, +Hastings, et vous tous, mes amis, la fortune veut réparer +tout à fait ses torts envers nous, et dit que j'échangerai +encore une fois mon état d'abaissement contre la +couronne royale de Henri. Nous avons passé et repassé +les mers, et ramené de Bourgogne le secours désiré. +Maintenant que nous voilà arrivés du port de Ravenspurg +devant les portes d'York, que nous reste-t-il à faire que +d'y rentrer comme dans notre duché?</p> + +<p>GLOCESTER.--Quoi, les portes fermées!--Mon frère, je +n'aime pas cela. C'est en bronchant sur le seuil de leur +demeure que bien des gens ont été avertis du danger +qui les attendait au dedans.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Allons donc, mon cher, ne nous +laissons pas effrayer par les présages: de gré ou de +force, il faut que nous entrions, car c'est ici que nos +amis viendront nous joindre.</p> + +<p>HASTINGS.--Mon souverain, je veux frapper encore une +fois pour les sommer d'ouvrir.</p> + +<p class="mid">(Paraissent sur les murs le maire d'York et ses adjoints.)</p> + +<p>LE MAIRE.--Milords, nous avons été avertis de votre +arrivée, et nous avons fermé nos portes pour notre propre +sûreté; car maintenant c'est à Henri que nous devons +l'obéissance.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Mais, monsieur le maire, si Henri +est votre roi, Édouard est au moins duc d'York.</p> + +<p>LE MAIRE.--Il est vrai, milord, je sais que vous l'êtes.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Eh bien! je ne réclame que mon +duché, et je me contente de sa possession.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--Mais quand une fois le renard +aura pu entrer son nez, il aura bientôt trouvé le moyen +de faire suivre tout le corps.</p> + +<p>HASTINGS.--Eh bien, monsieur le maire, qui vous fait +hésiter? Ouvrez vos portes; nous sommes les amis du roi +Henri.</p> + +<p>LE MAIRE.--Est-il vrai? Alors les portes vont s'ouvrir.</p> + +<p class="mid">(Il descend des remparts.)</p> + +<p>GLOCESTER, <i>avec ironie</i>.--Voilà un sage et vigoureux +commandant, et facile à persuader.</p> + +<p>HASTINGS.--Le bon vieillard aimerait fort que tout s'arrangeât, +aussi en avons-nous eu bon marché: mais, +une fois entrés, je ne doute pas que nous ne lui fassions +bientôt entendre raison, et à lui et à ses adjoints.</p> + +<p class="mid">(Rentrent au pied des murs le maire et deux aldermen.)</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Fort bien, monsieur le maire: ces +portes ne doivent pas être fermées si ce n'est la nuit, ou +en temps de guerre. N'aie donc aucune inquiétude, mon +cher, et remets-moi ces clefs. (<i>Il lui prend les clefs</i>.) +Édouard et tous ses amis, qui veulent bien me suivre, se +chargeront de défendre ta ville et toi.</p> + +<p class="mid">(Tambour. Entrent au pas de marche Montgomery et des troupes.)</p> + +<p>GLOCESTER.--Mon frère, c'est sir John Montgomery, +notre ami fidèle, ou je suis bien trompé.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Soyez le bienvenu, sir John! Mais +pourquoi venez-vous ainsi en armes?</p> + +<p>MONTGOMERY.--Pour secourir le roi Édouard dans ces +temps orageux, comme le doit faire tout loyal sujet.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Je vous rends grâces, bon Montgomery: +mais en ce moment nous oublions nos droits à la +couronne, et nous ne réclamons que notre duché, jusqu'à +ce qu'il plaise à Dieu de nous rendre le reste.</p> + +<p>MONTGOMERY.--En ce cas, adieu, et je m'en retourne. +Je suis venu servir un roi, et non pas un duc.--Battez, +tambours, et remettons-nous en marche.</p> + +<p class="mid">(La marche recommence.)</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Eh! arrêtez un moment, sir John, et +nous allons débattre par quels sûrs moyens on pourrait +recouvrer la couronne.</p> + +<p>MONTGOMERY.--Que parlez-vous de débats? En deux +mots, si vous ne voulez pas vous proclamer ici notre +roi, je vous abandonne à votre fortune, et je pars pour +faire retourner sur leurs pas ceux qui viennent à votre +secours: pourquoi combattrions-nous, si vous ne prétendez +à rien?</p> + +<p>GLOCESTER.--Quoi donc, mon frère, vous arrêterez-vous +à de vaines subtilités?</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Quand nous serons plus en force, +nous ferons valoir nos droits. Jusque-là, c'est prudence +que de cacher nos projets.</p> + +<p>HASTINGS.--Loin de nous cette scrupuleuse prudence: +c'est aux armes à décider aujourd'hui.</p> + +<p>GLOCESTER.--Les âmes intrépides sont celles qui montent +le plus rapidement aux trônes. Mon frère, nous +allons vous proclamer d'abord sans délai, et le bruit de +cette proclamation vous amènera une foule d'amis.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Allons, comme vous voudrez; car à +moi appartient le droit, et Henri n'est qu'un usurpateur +de ma couronne.</p> + +<p>MONTGOMERY.--Enfin je reconnais mon souverain à ce +langage, et je deviens le champion d'Édouard.</p> + +<p>HASTINGS.--Sonnez, trompettes. Édouard va être proclamé +à l'instant. (<i>A un soldat</i>.) Viens, camarade; fais-nous +la proclamation.</p> + +<p class="mid">(Il lui donne un papier. Fanfare.)</p> + +<p>LE SOLDAT <i>lit</i>.--<i>Édouard IV, par la grâce de Dieu, roi +d'Angleterre et de France, et lord d'Irlande, etc</i>.</p> + +<p>MONTGOMERY.--Et quiconque osera contester le droit +du roi Édouard, je le défie à un combat singulier.</p> + +<p class="mid">(Il jette à terre son gantelet.)</p> + +<p>TOUS.--Longue vie à Édouard IV!</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Je te remercie, brave Montgomery.--Et +je vous remercie tous. Si la fortune me seconde, je +reconnaîtrai votre attachement pour moi.--Passons +cette nuit à York, et demain, dès que le soleil du matin +élèvera son char au bord de l'horizon, nous marcherons +à la rencontre de Warwick et de ses partisans; car je +sais que Henri n'est pas guerrier.--Ah! rebelle Clarence, +qu'il te sied mal de flatter Henri et d'abandonner ton +frère! Mais nous espérons te joindre, toi et Warwick.--Allons, +braves soldats, ne doutez pas de la victoire; +et la victoire une fois gagnée, ne doutez pas non plus +d'une bonne solde.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE VIII</h3> + +<p class="mid">A Londres.--Un appartement dans le palais.</p> + +<p class="mid">LE ROI HENRI, WARWICK, CLARENCE, MONTAIGU, +EXETER ET OXFORD.</p> + +<p>WARWICK.--Quel parti prendrons-nous, milords? +Édouard revient de la Flandre avec une armée d'Allemands +impétueux et de lourds Hollandais. Il a passé +sans obstacle le détroit de nos mers: il vient avec ses +troupes à marches forcées sur Londres; et la multitude +inconstante court par troupeaux se ranger de son parti.</p> + +<p>LE ROI.--Il faut lever une armée et le renvoyer battu.</p> + +<p>CLARENCE.--On éteint sans peine avec le pied une légère +étincelle; mais, si on la néglige, un fleuve d'eau +n'éteindra plus l'incendie.</p> + +<p>WARWICK.--J'ai dans mon comté des amis sincèrement +attachés, point séditieux dans la paix, mais courageux +dans la guerre. Je vais les rassembler.--Toi, mon fils +Clarence, tu iras dans les provinces de Suffolk, de Norfolk +et de Kent, appeler sous tes drapeaux les chevaliers +et les gentilshommes.--Toi, mon frère Montaigu, tu +trouveras dans les comtés de Buckingham, de Northampton +et de Leicester, des hommes bien disposés à +suivre tes ordres.--Et toi, brave Oxford, si extraordinairement +chéri dans l'Oxfordshire, charge-toi d'y rassembler +tes amis.--Jusqu'à notre retour mon souverain +restera dans Londres environné des habitants qui le +chérissent, comme celle belle île est environnée de la +ceinture de l'Océan, ou la chaste Diane du cercle de ses +nymphes.--Beaux seigneurs, prenons congé, sans autres +réflexions.--Adieu, mon souverain.</p> + +<p>LE ROI.--Adieu, mon Hector, véritable espoir de Troie.</p> + +<p>CLARENCE.--En signe de ma loyauté, je baise la main +de Votre Altesse.</p> + +<p>LE ROI.--Excellent Clarence, que le bonheur t'accompagne.</p> + +<p>MONTAIGU.--Courage, mon prince, je prends congé de +vous.</p> + +<p>OXFORD, <i>baisant la main de Henri</i>.--Voilà le sceau de +mon attachement, et mon adieu.</p> + +<p>LE ROI.--Cher Oxford, Montaigu, toi qui m'aimes, et +vous tous, recevez encore une fois mes adieux et mes voeux.</p> + +<p>WARWICK.--Adieu, chers lords.--Réunissons-nous à +Coventry.</p> + +<p class="mid">(Sortent Warwick, Clarence, Oxford et Montaigu.)</p> + +<p>LE ROI.--Je veux me reposer un moment dans ce palais.--Cousin +Exeter, que pense Votre Seigneurie? il +me semble que ce qu'Édouard a de troupes sur pied +n'est pas en état de livrer bataille aux ennemis.</p> + +<p>EXETER.--Mais il est à craindre qu'il n'attire les autres +dans son parti.</p> + +<p>LE ROI.--Oh! je n'ai point cette crainte. On sait combien +j'ai mérité d'eux. Je n'ai point fermé l'oreille à +leurs demandes, ni prolongé leur attente par de longs +délais; ma pitié a toujours versé sur leurs blessures un +baume salutaire, et ma bonté a soulagé le chagrin qui +gonflait leur coeur; ma miséricorde a séché les flots de +leurs larmes: je n'ai point convoité leurs richesses; je +ne les ai point accablés de très-forts subsides; je ne me +suis point montré ardent à la vengeance, quoiqu'ils +m'aient souvent offensé; ainsi, pourquoi aimeraient-ils +Édouard plus que moi? Non, Exeter, ces bienfaits réclament +leur bienveillance; et tant que le lion caresse +l'agneau, l'agneau ne cessera de le suivre.</p> + +<p class="mid">(On entend derrière le théâtre ces cris: <i>A Lancastre! à Lancastre!</i>)</p> + +<p>EXETER.--Écoutez, écoutez, seigneur; quels sont ces cris?</p> + +<p class="mid">(Entrent le roi Édouard, Glocester, et des soldats.)</p> + +<p>ÉDOUARD.--Saisissez cet Henri au visage timide; emmenez-le +d'ici, et proclamez-nous une seconde fois roi +d'Angleterre. (<i>A Henri</i>.) Tu es la fontaine qui fournit à +quelques petits ruisseaux; mais voilà ta source: mon +Océan va absorber toutes les eaux de tes ruisseaux desséchés, +et se grossir de leurs flots.--Conduisez-le à la +Tour, et ne lui donnez pas le temps de répliquer. (<i>Quelques +soldats sortent emmenant le roi Henri</i>.) Allons, lords; +dirigeons notre marche vers Coventry, où est actuellement +le présomptueux Warwick. Le soleil est ardent; +si nous différons, le froid mordant de l'hiver viendra +flétrir toutes nos espérances de récolte.</p> + +<p>GLOCESTER.--Partons, sans perdre de temps, avant +que leurs forces se joignent, et surprenons ce traître +devenu si puissant. Braves guerriers, marchons en toute +hâte vers Coventry.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br> +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">A Coventry.</p> + +<p class="mid"><i>Paraissent sur les murs de la ville</i> WARWICK, LE MAIRE +<i>de Coventry</i>, DEUX MESSAGERS <i>et autres personnages</i>.</p> + +<p>WARWICK.--Où est le courrier qui nous est envoyé +par le vaillant Oxford?--(<i>Au messager</i>.) A quelle distance +de cette ville est ton maître, mon brave homme?</p> + +<p>PREMIER MESSAGER.--En deçà de Dunsmore; il marche +vers ces lieux.</p> + +<p>WARWICK.--Et notre frère Montaigu, à quelle distance +est-il?--Où est l'homme arrivé de la part de Montaigu?</p> + +<p>LE SECOND MESSAGER.--En deçà de Daintry; il amène +un nombreux détachement.</p> + +<p class="mid">(Entre sir John Somerville.)</p> + +<p>WARWICK.--Eh bien, Somerville, que dit mon cher +gendre? Et à ton avis, où peut être actuellement Clarence?</p> + +<p>SOMERVILLE.--Je l'ai laissé à Southam avec sa troupe, +et je l'attends ici dans deux heures environ.</p> + +<p class="mid">(On entend des tambours.)</p> + +<p>WARWICK.--C'est donc Clarence qui s'approche? J'entends +ses tambours.</p> + +<p>SOMERVILLE.--Ce n'est pas lui, milord. Southam est là, +et les tambours qu'entend Votre Honneur viennent du +côté de Warwick.</p> + +<p>WARWICK.--Qui donc serait-ce? Apparemment des +amis que nous n'attendions pas.</p> + +<p>SOMERVILLE.--Ils sont tout près, et vous allez bientôt +les reconnaître.</p> + +<p class="mid">(Tambours. Entrent au pas de marche le roi Édouard, +Glocester et leur armée.)</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Trompette, avance vers les murs, et +sonne un pourparler.</p> + +<p>GLOCESTER.--Voyez comme le sombre Warwick garnit +les remparts de soldats!</p> + +<p>WARWICK.--O chagrin inattendu! quoi, le frivole +Édouard est déjà arrivé! Qui donc a endormi nos espions, +ou qui les a séduits, que nous n'ayons eu aucune nouvelle +du lieu de son séjour?</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Maintenant, Warwick, si tu veux +ouvrir les portes de la ville, prendre un langage soumis, +fléchir humblement le genou, reconnaître Édouard pour +roi, et implorer sa clémence, il te pardonnera tous tes +outrages.</p> + +<p>WARWICK.--Songe plutôt à retirer ton armée et à t'éloigner +de ces murs.--Reconnais celui qui te donna la +couronne, et qui te l'a reprise: appelle Warwick ton +patron; repens-toi, et tu resteras encore duc d'York.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>à Édouard</i>.--Je croirais qu'au moins il aurait +dit roi; cette plaisanterie lui serait-elle échappée +contre sa volonté?</p> + +<p>WARWICK.--Un duché n'est-il donc pas un beau présent?</p> + +<p>GLOCESTER.--Oui, par ma foi, c'est un beau présent à +faire pour un pauvre comte: je me tiens ton obligé pour +un si beau don.</p> + +<p>WARWICK.--Ce fut moi qui fis don du royaume à ton +frère.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Eh bien, il est donc à moi, ne fût-ce +que par le don que m'en a fait Warwick.</p> + +<p>WARWICK.--Tu n'es pas l'Atlas qui convient à un pareil +fardeau; et voyant ta faiblesse, Warwick te reprend +ses dons. Henri est mon roi, et Warwick est son sujet.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Mais le roi de Warwick est le prisonnier +d'Édouard. Réponds à ceci, brave Warwick: +que devient le corps quand la tête est ôtée?</p> + +<p>GLOCESTER.--Hélas! comment Warwick a-t-il eu si +peu d'habileté que, tandis qu'il s'imaginait prendre un +dix seul, le roi ait été subitement escamoté du jeu?--Vous +avez laissé le pauvre Henri dans le palais de l'évêque; +et dix contre un à parier que vous vous retrouverez +avec lui dans la Tour.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--C'est la vérité: et cependant vous +êtes toujours Warwick.</p> + +<p>GLOCESTER.--Allons, Warwick, profite du moment: à +genoux, à genoux.--Qu'attends-tu? frappe le fer pendant +qu'il est chaud.</p> + +<p>WARWICK.--J'aimerais mieux me couper d'un seul +coup cette main, et, de l'autre, te la jeter au visage, +que de me croire assez bas pour être obligé de baisser +pavillon devant toi.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Fais force de voiles, aie les vents et +la marée favorables. Cette main, bientôt entortillée dans +tes cheveux noirs comme le charbon, saisira le moment +où ta tête sera encore chaude et nouvellement coupée, +pour écrire avec ton sang sur la poussière ces mots: +<i>Warwick, inconstant comme le vent, maintenant ne peut +plus changer</i>.</p> + +<p class="mid">(Entre Oxford avec des tambours et des drapeaux.)</p> + +<p>WARWICK.--O couleurs dont la vue me réjouit! Voyez, +c'est Oxford qui s'avance!</p> + +<p>OXFORD.--Oxford! Oxford! Pour Lancastre!</p> + +<p>GLOCESTER.--Les portes sont ouvertes: entrons avec eux.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Non; d'autres ennemis peuvent nous +attaquer par derrière. Tenons-nous en bon ordre; car, +n'en doutons pas, ils vont faire une sortie, et nous offrir +la bataille. Sinon, la ville ne peut tenir longtemps, et +nous y aurons bientôt pris tous les traîtres.</p> + +<p>WARWICK.--Oh! tu es le bienvenu, Oxford! car nous +avons besoin de ton secours.</p> + +<p class="mid">(Entre Montaigu avec des tambours et des drapeaux.)</p> + +<p>MONTAIGU.--Montaigu, Montaigu. Pour Lancastre!</p> + +<p>GLOCESTER.--Ton frère et toi vous payerez cette trahison +du meilleur sang que vous ayez dans le corps.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Plus l'ennemi sera fort, plus la victoire +sera complète; un secret pressentiment me présage +le succès et la conquête.</p> + +<p class="mid">(Entre Somerset avec des tambours et des drapeaux.)</p> + +<p>SOMERSET.--Somerset, Somerset. Pour Lancastre!</p> + +<p>GLOCESTER.--Deux hommes de ton nom, tous deux +ducs de Somerset, ont payé de leur vie leurs comptes +avec la maison d'York. Tu seras le troisième, si cette +épée ne manque pas dans mes mains.</p> + +<p class="mid">(Entre George avec des tambours et des drapeaux.)</p> + +<p>WARWICK.--Tenez, voilà George de Clarence, qui fait +voler la poussière sous ses pas; assez fort à lui seul pour +livrer bataille à son frère. Un juste zèle pour le bon droit +l'emporte, dans son coeur, sur la nature et l'amour fraternel.--Viens, +Clarence, viens: tu seras docile à la +voix de Warwick.</p> + +<p>CLARENCE.--Beau-père Warwick, comprenez-vous ce +que cela veut dire? (<i>Il arrache la rose rouge de son casque</i>.) +Vois, je rejette à ta face mon infamie. Je n'aiderai pas à +la ruine de la maison de mon père, qui en a cimenté les +pierres de son sang, pour élever celle de Lancastre.--Comment +as-tu pu croire, Warwick, que Clarence fût +assez sauvage, assez stupide, assez dénaturé, pour tourner +les funestes instruments de la guerre contre son +roi légitime? Peut-être m'objecteras-tu mon serment +religieux: mais le tenir, ce serment, serait un acte plus +impie que ne fut celui de Jephté sacrifiant sa fille. J'ai +tant de douleur de ma faute, que, pour bien mériter de +mon frère, je me déclare ici solennellement ton ennemi +mortel; déterminé, quelque part que je te joigne, +comme j'espère bien te joindre si tu sors de tes murs, à +te punir de m'avoir si odieusement égaré.--Ainsi, présomptueux +Warwick, je te défie, et je tourne vers mon +frère mes joues rougissantes.--Pardonne-moi, Édouard; +j'expierai mes torts: et toi, Richard, ne jette plus sur +mes fautes un regard sévère; désormais, je ne serai +plus inconstant.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Sois donc encore mieux le bienvenu, +et dix fois plus cher que si tu n'avais jamais mérité notre +haine.</p> + +<p>GLOCESTER.--Sois le bienvenu, bon Clarence: c'est là +se conduire en frère.</p> + +<p>WARWICK.--O insigne traître! parjure et rebelle!</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Eh bien, Warwick, veux-tu quitter +tes murs et combattre? ou nous allons en faire tomber +les pierres sur ta tête.</p> + +<p>WARWICK.--Hélas! je ne suis pas ici en état de me défendre. +Je marche à l'instant vers Barnet, pour te livrer +bataille, Édouard, si tu oses l'accepter.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Oui, Warwick: Édouard l'ose, et il +te montre le chemin.--Lords, en plaine. Saint George +et victoire!</p> + +<p class="mid">(Marche. Il sortent tous.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">Un champ de bataille, près de Barnet.</p> + +<p class="mid"><i>Alarmes. Excursions. Entre</i> LE ROI ÉDOUARD +<i>traînant</i> WARWICK <i>blessé</i>.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Reste là gisant: meurs, et qu'avec +toi meurent nos alarmes. Warwick était l'épouvantail +qui nous remplissait tous de crainte: et toi, Montaigu, +tiens-toi bien; je te cherche, pour que tes os tiennent +compagnie à ceux de Warwick.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>WARWICK, <i>reprenant ses sens</i>.--Ah! qui est près de moi? +Ami ou ennemi, approche, et apprends-moi qui est vainqueur +d'York ou de Warwick. Mais que demandé-je là? +On voit bien à mon corps mutilé, à mon sang, à mes +forces éteintes, à mon coeur défaillant, on voit bien +qu'il faut que j'abandonne mon corps à la terre, et, par +ma chute, la victoire à mon ennemi. Ainsi tombe, sous +le tranchant de la cognée, le cèdre qui de ses bras protégeait +l'asile de l'aigle, roi des airs; qui voyait le lion +dormir étendu sous son ombrage; dont la cime s'élevait +au-dessus de l'arbre touffu de Jupiter, et défendait les +humbles arbrisseaux des vents puissants de l'hiver.--</p> + +<p>Ces yeux, qu'obscurcissent en ce moment les sombres +voiles de la mort, étaient perçants comme le soleil du +midi, pour pénétrer les secrètes embûches des mortels. +Ces plis de mon front, maintenant remplis de sang, ont +été souvent appelés les tombeaux des rois: car quel roi +respirait alors dont je n'eusse pu creuser la tombe? et +qui eût osé sourire quand Warwick fronçait le sourcil? +Voilà toute ma gloire souillée de sang et de poussière. +Mes parcs, mes allées, ces manoirs qui m'appartenaient, +m'abandonnent déjà: de toutes mes terres, il ne me +reste que la mesure de mon corps. Eh! que sont la +pompe, la puissance, l'empire et le sceptre, que terre +et que poussière? Vivons comme nous pourrons, il faut +toujours mourir.</p> + +<p class="mid">(Entrent Oxford et Somerset.)</p> + +<p>SOMERSET.--Ah! Warwick, Warwick! si tu étais en +aussi bon état que nous, nous pourrions encore réparer +toutes nos pertes. La reine vient d'amener de France un +puissant secours: nous en recevons à l'instant la nouvelle. +Ah! si tu pouvais fuir!</p> + +<p>WARWICK.--Alors je ne fuirais pas.--Ah! Montaigu, si +tu es là, cher, prends ma main, et de tes lèvres retiens +encore mon âme pendant quelques instants.--Tu ne +m'aimes pas; car si tu m'aimais, mon frère, tes lèvres +laveraient ce sang froid et glacé qui colle mes lèvres, et +m'empêche de parler. Hâte-toi, Montaigu! approche, ou +je meurs.</p> + +<p>SOMERSET.--Ah! Warwick! Montaigu a cessé de respirer; +et à son dernier soupir il appelait Warwick, et +disait: Parlez de moi à mon valeureux frère. Il aurait +voulu en dire davantage, mais ses paroles, semblables +au canon résonnant sous la voûte d'un tombeau, devenaient +impossibles à distinguer; cependant à la fin j'ai +bien entendu, dans son dernier gémissement, ces mots: +Oh! adieu, Warwick.</p> + +<p>WARWICK.--Que son âme repose en paix!--Fuyez, +chers lords, et sauvez-vous. Warwick vous dit adieu +pour ne vous revoir que dans le ciel.</p> + +<p class="mid">(Il meurt.)</p> + +<p>OXFORD.--Allons, partons; courons joindre la puissante +armée de la reine.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent, emportant le corps de Warwick.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="mid">Une autre partie du champ de bataille.</p> + +<p class="mid"><i>Fanfares. Entre</i> LE ROI ÉDOUARD <i>triomphant, +avec</i> GLOCESTER, GEORGE, <i>et les autres lords.</i></p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Ainsi notre fortune prend un cours +élevé et ceint nos fronts des lauriers de la victoire. Mais, +au milieu de l'éclat de ce jour brillant, j'aperçois un +nuage noir, redoutable et menaçant, qui va se placer +sur la route de notre glorieux soleil, avant qu'il ait pu +atteindre à l'occident sa paisible couche. Je parle, milords, +de cette armée que la reine a levée en France, et +qui, débarquée sur nos côtes, marche, à ce que j'apprends, +pour nous combattre.</p> + +<p>GEORGE.--Un léger souffle aura bientôt dissipé ce +nuage, et le renverra vers les régions d'où il est parti; +tes rayons auront bientôt absorbé ces vapeurs, et toutes +les nuées n'apportent pas la tempête.</p> + +<p>GLOCESTER.--On évalue à trente mille hommes l'armée +de la reine; et Somerset et Oxford ont fui vers elle. Si +on lui donne le temps de respirer, soyez sûr que son +parti deviendra aussi puissant que le nôtre.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Nous sommes informés par des +amis fidèles qu'ils dirigent leur marche vers Tewksbury. +Vainqueurs dans les champs de Barnet, il faut les joindre +sans délai. L'ardeur de la volonté abrège la route, +et, à mesure que nous avancerons, nous verrons nos +forces s'accroître de celles de tous les comtés que nous +traverserons.--Battez le tambour, criez: <i>Courage!</i> et +partons.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="mid">Plaine près de Tewksbury.</p> + +<p class="mid"><i>Marche. Entre</i> LA REINE MARGUERITE, LE PRINCE +ÉDOUARD, SOMERSET, OXFORD, <i>soldats</i>.</p> + +<p>MARGUERITE.--Illustres lords, les hommes sages ne +restent point oisifs à gémir sur leurs disgrâces, mais +cherchent courageusement à réparer leurs malheurs. +Bien que le mât de notre vaisseau ait été emporté, nos +câbles rompus, la plus forte de nos ancres perdue, et la +moitié de nos mariniers engloutie dans les flots, le pilote +vit encore. Convient-il qu'il abandonne le gouvernail, +et que, comme un enfant timide, grossissant de ses +larmes les flots de la mer, il donne des forces à ce qui +n'en a déjà que trop; tandis que, pendant ses gémissements, +va se briser sur l'écueil le vaisseau que son courage +et son industrie auraient pu sauver encore? Ah! +quelle honte! quelle faute serait-ce!... Vous me dites +que Warwick était l'ancre de notre vaisseau; qu'importe? +Que Montaigu en était le grand mât; eh bien? Que tant +de nos amis égorgés en étaient les cordages; ensuite? +Ne trouvons-nous pas une seconde ancre dans Oxford, +un mât robuste dans Somerset, des voiles et des cordages +dans ces guerriers de la France? Et, malgré notre inexpérience, +Ned et moi ne pouvons-nous remplir une fois +l'emploi de pilote? Ne craignez pas que nous quittions +le gouvernail pour aller nous asseoir en pleurant; dussent +les vents furieux nous dire <i>non</i>, nous continuerons +notre route loin des écueils qui nous menacent du naufrage. +Autant vaut gourmander les vagues que de leur +parler en douceur. Édouard offre-t-il donc autre chose +à nos yeux qu'une mer impitoyable, Clarence des sables +perfides, et Richard un rocher raboteux et funeste? tous +ennemis de notre pauvre barque! Vous croyez pouvoir +fuir à la nage? hélas! un moment; prendre pied sur le +sable? il s'abaissera sous vos pas; gravir l'écueil? la +marée viendra vous en balayer, ou vous y mourrez de +faim, ce qui est une triple mort! Ce que je vous dis, +milords, est dans l'intention de vous faire comprendre +que, si quelqu'un de vous voulait nous abandonner, +vous n'avez pas plus de merci à espérer de ces trois frères, +que des vagues impitoyables, des sables et des rochers: +courage donc. Quand le péril est inévitable, c'est une +faiblesse puérile de s'affliger ou de craindre.</p> + +<p>LE PRINCE ÉDOUARD.--Il me semble qu'une femme d'une +âme aussi intrépide, si un lâche l'eut entendue prononcer +ces paroles, verserait le courage dans son coeur, et +lui ferait affronter nu un ennemi armé. Ce n'est pas que +je doute d'aucun de ceux qui sont ici; car si je croyais +que quelqu'un fût atteint de frayeur, il aurait permission +de nous quitter à présent, de crainte qu'au moment +du danger sa peur ne devint contagieuse pour un autre, +et ne le rendit semblable à lui. S'il en est un ici, ce qu'à +Dieu ne plaise, qu'il se hâte de partir, avant que nous +ayons besoin de son secours.</p> + +<p>OXFORD.--Une femme, un enfant si pleins de courage: +et de vieux guerriers auraient peur! Ce serait un opprobre +éternel. O brave jeune prince, ton illustre aïeul revit +en toi! Puisses-tu voir de longs jours, pour nous retracer +son image, et renouveler sa gloire?</p> + +<p>SOMERSET.--Que le lâche qui refuserait de combattre +dans cette espérance aille chercher son lit, et soit comme +le hibou un objet de risée et d'étonnement toutes les +fois qu'il voudra se montrer le jour!</p> + +<p>MARGUERITE.--Je vous remercie, noble Somerset. Cher +Oxford, je vous remercie.</p> + +<p>LE PRINCE ÉDOUARD.--Et agréez les remercîments de +celui qui n'a pas autre chose à donner.</p> + +<p class="mid">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Préparez-vous, lords. Édouard est à +deux pas, tout prêt à vous livrer bataille: armez-vous +de résolution.</p> + +<p>OXFORD.--Je m'y attendais. C'est sa politique de forcer +ses marches, pour tâcher de nous surprendre.</p> + +<p>SOMERSET.--Il se sera trompé: nous sommes prêts à le +recevoir.</p> + +<p>MARGUERITE.--Votre ardeur remplit mon coeur de confiance +et de joie.</p> + +<p>OXFORD.--Nous ne reculerons pas. Plantons ici nos +étendards.</p> + +<p class="mid">(Entrent à quelque distance le roi Édouard, +Glocester, George et des troupes.)</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD, <i>à ses soldats</i>.--Braves compagnons, +vous voyez là-bas le bois épineux qu'avec l'aide du ciel +et vos bras nous espérons avoir déraciné avant que la +nuit soit venue. Je n'ai pas besoin de donner de nouveaux +aliments à l'ardeur qui vous enflamme, car je vois +que vous brûlez de le consumer. Donnez le signal du +combat, milords, et chargeons.</p> + +<p>MARGUERITE.--Lords, chevaliers, gentilshommes... +mes larmes s'opposent à mon discours... Vous le voyez, +à chaque mot que je prononce, les pleurs de mes yeux +viennent m'abreuver... Je ne vous dirai donc que ceci:--Henri, +votre souverain, est prisonnier de l'ennemi; +son trône est usurpé, son royaume est devenu une boucherie; +ses sujets sont massacrés, ses édits effacés, ses +trésors pillés, et là-bas est le loup qui cause tout ce +dégât! Vous combattez pour la justice: ainsi, au nom +de Dieu, lords, montrez-vous vaillants, et donnez le +signal du combat.</p> + +<p class="mid">(Sortent les deux armées.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="mid">Une autre partie des mêmes plaines.</p> + +<p class="mid"><i>Alarmes, excursions, puis une retraite. Ensuite entrent</i> LE ROI +ÉDOUARD, GLOCESTER, CLARENCE, <i>et des troupes +conduisant</i> LA REINE MARGUERITE, OXFORD ET +SOMERSET <i>prisonniers</i>.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Enfin nous voilà au terme de ces +tumultueux démêlés. Qu'Oxford soit conduit sur-le-champ +au château de Hammes. Pour Somerset, qu'on +tranche sa tête criminelle. Allez, qu'on les emmène; +je ne veux rien entendre.</p> + +<p>OXFORD.--Pour moi, je ne t'importunerai pas de mes +paroles.</p> + +<p>SOMERSET.--Ni moi; je me soumets à mon sort avec +résignation.</p> + +<p class="mid">(Les gardes emmènent Oxford et Somerset.)</p> + +<p>MARGUERITE.--Nous nous quittons tristement dans ce +monde agité, pour nous rejoindre plus heureux dans +les joies de Jérusalem.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--A-t-on publié qu'on promet à celui +qui trouvera Édouard une riche récompense, et au +prince la vie sauve?</p> + +<p>GLOCESTER.--Oui, et voilà le jeune Édouard qui arrive.</p> + +<p class="mid">(Entrent des soldats amenant le prince Édouard.)</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Faites approcher ce brave: je veux +l'entendre.--Quoi! qui aurait pensé qu'une si jeune +épine voulût déjà piquer? Édouard, quelle satisfaction +peux-tu m'offrir, pour avoir pris les armes contre moi, +pour avoir excité mes sujets à la révolte, et pour toute +la peine que tu m'as donnée?</p> + +<p>LE PRINCE.--Parle en sujet, superbe et ambitieux York! +Suppose que tu entends la voix de mon père: descends +du trône, et quand j'y serai assis, tombe à mes pieds, +pour répondre toi-même, traître, aux questions que tu +viens de me faire.</p> + +<p>MARGUERITE.--Ah! que ton père n'a-t-il eu ton courage!...</p> + +<p>GLOCESTER.--Afin que tu continuasses de porter la jupe +et que tu ne prisses pas le haut-de-chausses dans la +maison de Lancastre.</p> + +<p>LE PRINCE ÉDOUARD.--Qu'Ésope garde ses contes pour +une veillée d'hiver: ses grossiers quolibets ne sont point +ici de saison.</p> + +<p>GLOCESTER.--Par le ciel, morveux, cette parole t'attirera +malheur.</p> + +<p>MARGUERITE.--Oh! oui, tu ne naquis que pour le malheur +des hommes.</p> + +<p>GLOCESTER.--Pour Dieu, qu'on nous délivre de cette +captive insolente.</p> + +<p>LE PRINCE ÉDOUARD.--Qu'on nous délivre plutôt de cet +insolent bossu.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Paix, enfant mutin, ou je saurai enchaîner +votre langue.</p> + +<p>CLARENCE.--Jeune mal appris, ton audace va trop loin.</p> + +<p>LE PRINCE ÉDOUARD.--Je connais mon devoir: vous +tous vous manquez au vôtre. Lascif Édouard, et toi, +parjure Clarence, et toi, difforme Dick, je vous déclare +à tous que je suis votre supérieur, traîtres que vous êtes.--Et +toi, tu usurpes les droits de mon père et les miens.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD <i>lui donne un coup d'épée</i>.--Prends cela, +vivant portrait de cette femme criarde<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> Édouard le frappa de son gantelet; alors les autres se jetèrent +sur lui et le massacrèrent.</blockquote> + +<p>GLOCESTER <i>lui donne un coup d'épée</i>.--Tu as de la peine +à mourir; prends cela pour finir ton agonie.</p> + +<p>CLARENCE <i>lui donne un coup d'épée</i>.--Et voilà pour m'avoir +insulté du nom de parjure.</p> + +<p>MARGUERITE.--Oh! tuez-moi aussi.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>allant pour la tuer</i>.--Vraiment je le veux +bien.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Arrête, Richard, arrête; nous n'en +avons que trop fait.</p> + +<p>GLOCESTER.--Pourquoi la laisser vivre? Pour remplir +l'univers de ses discours.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Elle s'évanouit; voyez à la faire revenir.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>bas à Clarence</i>.--Clarence, excuse mon absence +auprès du roi mon frère: je cours à Londres pour +une affaire importante; avant que vous y soyez rentrés, +comptez que vous apprendrez d'autres nouvelles.</p> + +<p>CLARENCE.--Quoi donc? quoi donc?</p> + +<p>GLOCESTER.--La tour! la Tour!</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>MARGUERITE.--O Ned! Ned! parle à ta mère, mon fils.--Tu +ne peux parler?--O traîtres! ô assassins! Non, les +meurtriers de César n'ont pas versé le sang, ils n'ont +pas commis de crime, ils n'ont mérité aucun blâme, si +l'on compare leur action à cet affreux forfait. César était +un homme, et lui pour ainsi dire un enfant! et jamais +les hommes n'ont déchargé leur furie sur un enfant. +Quel nom plus odieux que celui de meurtrier pourrais-je +trouver à vous donner? Non, non, mon coeur va se briser +si je parle.--Eh bien, je parlerai pour qu'il se brise, +bouchers infâmes, sanguinaires cannibales! Quelle +aimable fleur vous avez moissonnée avant le temps! +Vous n'avez point d'enfants, bouchers que vous êtes; si +vous en aviez, leur souvenir eût éveillé en vous la pitié. +Ah! si jamais vous avez un fils, comptez que vous le +verrez ainsi massacrer dans sa jeunesse! Ah! bourreaux, +qui avez immolé cet aimable et jeune prince!...</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Emmenez-la, allez, emmenez-la de +force.</p> + +<p>MARGUERITE.--Non, que je ne m'éloigne jamais de +cette place; tuez-moi ici: tire ton épée; je te pardonne +ma mort. Quoi! tu me refuses?... Clarence, que ce soit +donc toi...</p> + +<p>CLARENCE.--Par le Ciel, je ne veux pas te rendre un si +grand service.</p> + +<p>MARGUERITE.--Bon Clarence, tue-moi; cher Clarence, +je t'en conjure.</p> + +<p>CLARENCE.--Ne viens-tu pas de m'entendre jurer que je +n'en ferais rien?</p> + +<p>MARGUERITE.--Oui, mais tu es si accoutumé à être +parjure! Ton premier parjure était un crime; celui-ci +serait une charité. Quoi! tu ne le veux pas? Où est ce +boucher d'enfer, le hideux Richard? Richard, où es-tu +donc?--Tu n'es pas ici. Le meurtre est ton oeuvre de +miséricorde; tu ne refusas jamais celui qui te demanda +du sang.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Qu'elle s'en aille! Je vous l'ordonne! +Emmenez-la d'ici.</p> + +<p>MARGUERITE.--Puisse-t-il, à vous et aux vôtres, vous +en arriver autant qu'à ce prince!</p> + +<p class="mid">(On l'entraîne de force.)</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Où donc est allé Richard?</p> + +<p>GEORGE.--A Londres en toute hâte; et je conjecture +qu'il est allé faire un souper sanglant à la Tour.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Il ne perd pas de temps quand une +idée lui vient en tête.--Allons, mettons-nous en marche. +Licenciez les hommes de basse condition avec des remercîments +et leur paye; et rendons-nous à Londres +pour savoir des nouvelles de notre aimable reine: j'espère +qu'à l'heure qu'il est, elle m'a donné un fils.</p> +<br> +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="mid">A Londres.--Une chambre dans la Tour.</p> + +<p class="mid"><i>On voit</i> LE ROI HENRI, <i>assis avec un livre à la main; le +lieutenant est avec lui. Entre</i> GLOCESTER.</p> + +<p>GLOCESTER.--Bonjour, milord. Comment, si profondément +absorbé dans votre livre!</p> + +<p>LE ROI.--Oui, mon bon lord, ou plutôt milord; car +c'est pécher que de flatter; et bon ne vaut guère mieux +ici qu'une flatterie: bon Glocester, ou bon démon, seraient +synonymes, et tous les deux seraient absurdes, +ainsi je dis, milord qui n'êtes pas bon.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>au lieutenant</i>.--Ami, laissez-nous seuls! +nous avons à conférer ensemble.</p> + +<p class="mid">(Le lieutenant sort.)</p> + +<p>LE ROI.--Ainsi le berger négligent fuit devant le loup; +ainsi l'innocente brebis abandonne d'abord sa toison, +et bientôt après sa gorge au couteau du boucher. Quelle +scène de mort va jouer Roscius?</p> + +<p>GLOCESTER.--Le soupçon poursuit toujours l'âme coupable: +le voleur croit dans chaque buisson voir le prévôt.</p> + +<p>LE ROI.--L'oiseau qui a trouvé dans le buisson des +rameaux chargés de glu ne passe plus que d'une aile +tremblante à côté de tous les buissons: et moi, père +malheureux d'un doux oiseau, j'ai maintenant devant +mes yeux l'objet fatal par qui mon pauvre enfant a été +retenu au piège, pris et tué.</p> + +<p>GLOCESTER.--Quel orgueilleux insensé que ce père de +Crète qui voulut enseigner à son fils le rôle d'un oiseau! +Avec ses belles ailes, l'imbécile s'est noyé.</p> + +<p>LE ROI.--Je suis Dédale, mon pauvre enfant était Icare, +ton père Minos, qui s'est opposé à ce que nous suivissions +notre carrière; le soleil qui a dévoré les ailes de +mon cher enfant, c'est ton frère Édouard; et tu es la +mer dont les gouffres envieux ont englouti sa vie. Ah! +tue-moi de ton épée, et non de tes paroles. Mon sein +supportera mieux la pointe de ton poignard, que mon +oreille cette tragique histoire... Mais pourquoi viens-tu? +Est-ce pour avoir ma vie?</p> + +<p>GLOCESTER.--Me prends-tu donc pour un bourreau?</p> + +<p>LE ROI.--Je te connais pour un persécuteur: mettre à +mort des innocents est l'office du bourreau; tu en es un.</p> + +<p>GLOCESTER.--J'ai tué ton fils en punition de son insolente +audace.</p> + +<p>LE ROI.--Si tu avais été tué à ta première insolence, +tu n'aurais pas vécu pour assassiner mon fils; et je prédis +que l'heure où tu vins au monde sera déplorée par +des milliers d'hommes, qui ne soupçonnent pas en ce +moment la moindre partie de mes craintes; par les soupirs +de plus d'un vieillard, les larmes de plus d'une +veuve, et par les yeux de tant de malheureux condamnés +à pleurer la mort prématurée, les pères de leurs enfants, +les femmes de leurs époux, et les orphelins de leurs parents. +A ta naissance le hibou fit entendre son cri lamentable, +signe certain de malheur; le corbeau de nuit +croassa, présageant ces temps désastreux, les chiens +hurlèrent, et une horrible tempête déracina les arbres. +La corneille se percha sur le haut de la cheminée, et les +pies babillardes vinrent effrayer les coeurs de sons discordants. +Ta mère ressentit des douleurs plus cruelles +que les douleurs imposées aux mères, et cependant ce +qu'elle mit au monde était bien au-dessous des espérances +d'une mère, et ne lui offrit qu'une masse informe +et hideuse, qui ne devait pas être le fruit d'une tige si +belle. Tu naquis la bouche déjà armée de dents, pour +annoncer que tu venais déchirer les hommes; et si tout +ce qu'on m'a raconté est vrai, tu vins au monde....</p> + +<p>GLOCESTER.--Je n'en entendrai pas davantage. Meurs, +prophète, au milieu de ton discours. (Il le poignarde.) +C'est pour cela entre autres choses que j'ai été créé.</p> + +<p>LE ROI.--Oui, et pour commettre bien d'autres assassinats +que le mien.--O Dieu, pardonne-moi mes péchés.... +et qu'il te pardonne aussi!</p> + +<p class="mid">(Il meurt.)</p> + +<p>GLOCESTER.--Quoi! le sang ambitieux de Lancastre +s'enfonce dans la terre? J'aurais cru qu'il devait monter. +Voyez comme mon épée pleure la mort de ce pauvre +roi? Oh! puissent à jamais être rougis de pareilles larmes, +ceux qui désirent la chute de notre maison!--S'il +reste encore ici quelque étincelle de vie, qu'elle aille, +qu'elle aille aux enfers, et dis aux démons que c'est moi +qui t'y ai envoyé (<i>il lui donne un nouveau coup de poignard</i>), +moi qui ne connais ni la pitié, ni l'amour, ni la +crainte.--En effet, ce que me disait Henri est véritable. +J'ai souvent ouï dire à ma mère que j'étais venu au +monde les pieds devant. Eh bien! qu'en pensez-vous? +N'ai-je pas eu raison de me hâter pour travailler à la +ruine de ceux qui usurpaient nos droits? La sage-femme +fut saisie de surprise, et les femmes s'écrièrent: <i>O Jésus, +bénissez-nous, il est né avec des dents?</i> Et c'était la vérité, signe +évident que je devais grogner, mordre et montrer +en tout le caractère du chien. Eh bien, puisqu'il a plu +au ciel de construire ainsi mon corps, que l'enfer pour +y répondre déforme mon âme!--Je n'ai point de frère; +je n'ai aucuns traits de mes frères, et ce mot amour, que +les barbes grises appellent divin, réside dans les hommes +qui se ressemblent, et non pas en moi: je suis seul de +mon espèce.--Clarence, prends garde à toi: tu es entre +la lumière et moi, mais je saurai faire naître pour toi +un jour de ténèbres; je ferai bourdonner çà et là de +telles prédictions, que le roi Édouard tremblera pour +ses jours; et, pour dissiper ses craintes, je te ferai trouver +la mort. Voilà le roi Henri, et le prince son fils, expédiés: +Clarence, ton tour est venu.... et ainsi des autres; +je ne verrai en moi rien de bon jusqu'à ce que je +sois tout ce qu'il y a de mieux.--Je vais jeter ton cadavre +dans une autre chambre: ta mort, Henri, est pour +moi un jour de triomphe.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="mid">Toujours à Londres.--Un appartement dans le palais d'Édouard.</p> + +<p class="mid"><i>On voit</i> LE ROI ÉDOUARD <i>assis sur son trône. Près au roi</i> +LA REINE ÉLISABETH, <i>tenant son enfant;</i> CLARENCE, +GLOCESTER, HASTINGS, <i>et autres.</i></p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Nous voilà une seconde fois assis +sur le trône royal d'Angleterre, racheté au prix du sang +de nos ennemis! Que de vaillants adversaires nous avons +moissonnés, comme les épis de l'automne, au faîte de +leur orgueil! Trois ducs de Somerset, tous trois renommés +comme des combattants intrépides et sans soupçon; +deux Clifford, le père et le fils, et deux Northumberland: +jamais plus braves guerriers n'enfoncèrent au signal de +la trompette l'éperon dans les flancs de leurs coursiers, +et avec eux ces deux ours valeureux, Warwick et Montaigu, +qui tenaient dans leurs chaînes le lion couronné, +et faisaient trembler les forêts de leurs rugissements. +Ainsi nous avons écarté la méfiance de notre trône, et +nous avons fait de la sécurité notre marchepied. (A la +reine.) Approche, Bett, que je baise mon enfant. Petit +Ned, c'est pour toi que tes oncles et moi, nous avons +passé sous l'armure les nuits de l'hiver; que nous avons +marché rapidement dans les ardeurs de l'été, afin que +tu pusses rentrer paisiblement en possession de la couronne; +et c'est toi qui recueilleras le fruit de nos travaux.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--J'empoisonnerai bien sa moisson, +quand ta tête reposera sous terre; car on ne fait pas encore +attention à moi dans l'univers. Cette épaule si +épaisse a été destinée à porter, et elle portera quelque +honorable fardeau, ou je m'y romprai les reins.--Ceci +(<i>touchant son front</i>) doit préparer les voies;--(<i>montrant sa +main</i>) ceci doit exécuter.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Clarence, et toi, Glocester, aimez +mon aimable reine, et donnez un baiser au petit prince +votre neveu, mes frères.</p> + +<p>CLARENCE.--Que ce baiser que j'imprime sur les lèvres +de cet enfant, soit le gage de l'obéissance que je dois et +veux rendre à Votre Majesté!</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Je te remercie, noble Clarence; digne +frère, je te remercie.</p> + +<p>GLOCESTER.--En témoignage de l'amour que je porte à +la tige d'où tu es sorti, je donne ce tendre baiser à son +jeune fruit. (<i>A part.</i>) Pour dire la vérité, ce fut ainsi que +Judas baisa son maître. Il lui criait: bonheur! tandis +que dans son âme il ne songeait qu'à faire le mal.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Maintenant je suis établi dans le +bonheur que désirait mon âme; je possède la paix de +mon royaume, et la tendresse de mes frères.</p> + +<p>CLARENCE.--Qu'ordonne Votre Majesté sur le sort de +Marguerite? René, son père, a engagé dans les mains +du roi de France les Deux-Siciles et Jérusalem, et ils en +ont envoyé le prix pour sa rançon.</p> + +<p>LE ROI ÉDOUARD.--Qu'elle parte: faites-la conduire en +France.--Que nous reste-t-il maintenant qu'à passer +notre temps en fêtes magnifiques, à voir représenter de +joyeuses comédies, et à réunir tous les plaisirs que doit +offrir la cour?--Qu'on fasse résonner les tambours et +les trompettes!--Adieu, cruels soucis! car ce jour, je +l'espère, commence le cours d'une prospérité durable.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> +<br><br> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Henri VI (3/3), by William Shakespeare, 1564-1616 + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VI (3/3) *** + +***** This file should be named 26765-h.htm or 26765-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/7/6/26765/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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