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+Project Gutenberg's Henri VI (3/3), by William Shakespeare, 1564-1616
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Henri VI (3/3)
+
+Author: William Shakespeare, 1564-1616
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874
+
+Release Date: October 3, 2008 [EBook #26765]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VI (3/3) ***
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+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
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+
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+
+
+Note du transcripteur.
+=================================================
+Ce document est tiré de:
+
+OEUVRES COMPLÈTES DE
+SHAKSPEARE
+
+TRADUCTION DE
+M. GUIZOT
+
+NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+Volume 7
+Henri IV (2e partie)
+Henri V
+Henri VI (1re, 2e et 3e partie)
+
+PARIS
+A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+35, QUAI DES AUGUSTINS
+1863
+
+==================================================
+
+
+ HENRI VI
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+ TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+LE ROI HENRI VI.
+EDOUARD, prince de Galles, son fils.
+LOUIS XI, roi de France.
+
+LE DUC DE SOMERSET. }
+LE DUC D'EXETER, }
+LE COMTE DE NORTHUMBERLAND,}lords du parti du roi.
+LE COMTE D'OXFORD }
+LE COMTE DE WESTMORELAND, }
+LE LORD CLIFFORD, }
+
+RICHARD PLANTAGENET, duc d'York.
+
+ÉDOUARD, comte des }
+Marches, depuis le roi }
+Édouard IV, }
+GEORGE, depuis duc de }
+Clarence, }
+RICHARD, depuis duc } fils du duc
+de Glocester, } d'York.
+EDMOND, comte de Rutland, }
+
+LE DUC DE NORFOLK, }
+LE MARQUIS MONTAIGU, }
+LE COMTE DE WARWICK, }
+LE COMTE DE SALISBURY, } partisans du
+LE COMTE DE PEMBROKE, } duc d'York.
+LE LORD HASTINGS, }
+LE LORD STAFFORD, }
+
+SIR JEAN MORTIMER, } oncles du
+SIR HUGUES MORTIMER, } duc d'York.
+
+SIR GUILLAUME STANLEY.
+LORD RIVERS, frère de lady Grey.
+SIR JEAN DE MONTGOMERY.
+SIR JEAN SOMERVILLE.
+LE GOUVERNEUR DE RUTLAND.
+LE MAIRE D'YORK.
+LE LIEUTENANT DE LA TOUR.
+UN NOBLE.
+DEUX GARDES-CHASSE.
+
+UN FILS qui a tué son père.--UN PÈRE qui a tué son fils.--LA REINE
+MARGUERITE.--LA PRINCESSE BONNE, soeur du roi de France.--LADY
+GREY, depuis reine et femme d'Édouard IV.--SOLDATS ET SUITE DU
+ROI HENRI ET DU ROI ÉDOUARD, MESSAGERS, HOMMES DU GUET.
+
+
+Dans une partie du troisième acte la scène se passe en France; et dans
+tout le reste de la pièce elle est en Angleterre.
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+A Londres, dans la salle du parlement.
+
+_Tambours. Quelques soldats du parti de York se précipitent dans la
+salle; entrent ensuite_ LE DUC D'YORK, ÉDOUARD, RICHARD, NORFOLK,
+MONTAIGU, WARWICK _et autres, avec des roses blanches à leurs chapeaux_.
+
+
+WARWICK.--Je ne conçois pas comment le roi nous est échappé.
+
+YORK.--Tandis que nous poursuivions la cavalerie du Nord, il s'est évadé
+adroitement, abandonnant son infanterie; et cependant le grand
+Northumberland, dont l'oreille guerrière ne put jamais souffrir le son
+de la retraite, animait encore son armée découragée: et lui-même avec
+les lords Clifford et Stafford, tous unis et de front, ont chargé notre
+corps de bataille, mais en l'enfonçant ils ont péri sous l'épée de nos
+soldats.
+
+ÉDOUARD.--Le père de lord Stafford, le duc de Buckingham, est ou tué ou
+dangereusement blessé, j'ai fendu son casque d'un coup vigoureux; cela
+est vrai, mon père, voilà son sang.
+
+(Montrant son épée sanglante.)
+
+MONTAIGU, _montrant la sienne_.--Et voilà, mon frère, celui du comte de
+Wiltshire, que j'ai joint dès le commencement de la mêlée.
+
+RICHARD, _jetant sur le théâtre la tête de Somerset_.--Et toi, parle
+pour moi, et dis ce que j'ai fait.
+
+YORK.--Richard a surpassé tous mes autres enfants! C'est à lui que je
+dois le plus. Quoi, Votre Grâce, vous êtes mort? lord de Somerset!
+
+NORFOLK.--Puisse toute la postérité de Jean de Gaunt avoir pareille
+espérance!
+
+RICHARD.--J'espère abattre de même la tête du roi Henri!
+
+WARWICK.--Je l'espère aussi. Victorieux prince d'York, je jure par le
+ciel de ne point fermer les yeux que je ne t'aie vu assis sur le trône
+qu'usurpe aujourd'hui la maison de Lancastre. Voici le palais de ce roi
+timide; voilà son trône royal. Possède-le, York; car il est à toi, et
+non pas aux héritiers de Henri.
+
+YORK.--Seconde-moi donc, cher Warwick, et j'en vais prendre possession;
+car nous ne sommes entrés ici que par la force.
+
+NORFOLK.--Nous vous seconderons tous.--Périsse le premier qui recule!
+
+YORK.--Je vous remercie, noble Norfolk!--Ne vous éloignez point,
+milords.--Et vous, soldats, demeurez, et passez ici la nuit.
+
+WARWICK.--Quand le roi paraîtra, ne lui faites aucune violence, à moins
+qu'il n'essaye de vous chasser par la force.
+
+(Les soldats se retirent.)
+
+YORK.--La reine doit tenir ici aujourd'hui son parlement: elle ne
+s'attend guère à nous voir de son conseil: par les paroles ou par les
+coups, il faut ici même faire reconnaître nos droits.
+
+RICHARD.--Occupons, armés comme nous le sommes, l'intérieur du palais.
+
+WARWICK.--Ce parlement s'appellera le parlement de sang, à moins que
+Plantagenet, duc d'York, ne soit roi; et ce timide Henri, dont la
+lâcheté nous a rendus le jouet de nos ennemis, sera déposé.
+
+YORK.--Ne me quittez donc pas, milords. De la résolution, et je prétends
+prendre possession de mes droits.
+
+WARWICK.--Ni le roi, ni son plus zélé partisan, ni le plus fier de tous
+ceux qui tiennent pour la maison de Lancastre, n'osera plus battre de
+l'aile aussitôt que Warwick agitera ses sonnettes[1]. Je veux planter
+ici Plantagenet; l'en déracine qui l'osera.--Prends ton parti, Richard:
+revendique la couronne d'Angleterre.
+
+[Note 1: _If Warwick shake his bells_;
+
+Allusion aux sonnettes que portaient à la patte les faucons dressés pour
+la chasse.]
+
+(Warwick conduit au trône York, qui s'y assied.)
+
+(Fanfares. Entrent le roi Henri, Clifford, Northumberland, Westmoreland,
+Exeter et autres, avec des roses rouges à leurs chapeaux.)
+
+LE ROI.--Voyez, milords, où s'est assis cet audacieux rebelle; sur le
+trône de l'État! Sans doute qu'appuyé des forces de Warwick, ce perfide
+pair, il ose aspirer à la couronne, et prétend régner en
+souverain.--Comte de Northumberland, il a tué ton père; et le tien
+aussi, lord Clifford; et vous avez fait voeu de venger leur mort sur
+lui, sur ses enfants, ses favoris et ses partisans.
+
+NORTHUMBERLAND.--Et si je ne l'exécute pas, ciel, que ta vengeance tombe
+sur moi!
+
+CLIFFORD.--C'est dans cet espoir que Clifford porte son deuil en acier.
+
+WESTMORELAND.--Eh quoi! souffrirons-nous cela?--Jetons-le à bas: mon
+coeur est bouillant de colère; je n'y puis tenir.
+
+LE ROI.--De la patience, cher comte de Westmoreland.
+
+CLIFFORD.--La patience est pour les poltrons, pour ses pareils: il
+n'aurait pas osé s'y asseoir, si votre père eût été vivant.--Mon
+gracieux seigneur, ici, dans le parlement, laissez-nous fondre sur la
+maison d'York.
+
+NORTHUMBERLAND.--C'est bien dit, cousin: qu'il en soit fait ainsi.
+
+LE ROI.--Eh! ne savez-vous pas que le peuple est pour eux, et qu'ils ont
+derrière eux une bande de soldats!
+
+EXETER.--Le duc d'York tué, ils fuiront bientôt.
+
+LE ROI.--Loin du coeur de Henri la pensée de faire du parlement une
+boucherie!--Cousin Exeter, la sévérité du maintien, les paroles, les
+menaces sont les seules armes que Henri veuille employer contre eux.
+(_Ils s'avancent vers le duc d'York_.) Séditieux duc d'York, descends de
+mon trône; et tombe à mes pieds, pour implorer ma clémence et ta grâce;
+je suis ton souverain.
+
+YORK.--Tu te trompes; c'est moi qui suis le tien.
+
+EXETER.--Si tu as quelque honte, descends, c'est lui qui t'a fait duc
+d'York.
+
+YORK.--C'était mon patrimoine, tout aussi bien que le titre de comte[2].
+
+[Note 2: _As the earldom was_.
+
+Probablement le titre de comte des Marches, comme héritier du comte des
+Marches, de qui il tenait son droit à la couronne.]
+
+EXETER.--Ton père fut un traître à la couronne.
+
+WARWICK.--C'est toi, Exeter, qui es un traître à la couronne, en suivant
+cet usurpateur Henri.
+
+CLIFFORD.--Qui doit-il suivre que son roi légitime?
+
+WARWICK.--Sans doute, Clifford: qu'il suive donc Richard, duc d'York.
+
+LE ROI.--Et resterai-je debout, tandis que toi tu seras assis sur mon
+trône?
+
+YORK.--Il le faut bien, et cela sera: prends-en ton parti.
+
+WARWICK.--Sois duc de Lancastre, et laisse-le être roi.
+
+WESTMORELAND.--Henri est duc de Lancastre et roi, et le lord de
+Westmoreland est là pour le soutenir.
+
+WARWICK.--Et Warwick pour le contredire.--Vous oubliez, je le vois, que
+nous vous avons chassés du champ de bataille, que nous avons tué vos
+pères, et marché enseignes déployées, au travers de Londres, jusqu'aux
+portes du palais.
+
+NORTHUMBERLAND.--Je m'en souviens, Warwick, à ma grande douleur; et, par
+son âme, toi et ta maison, vous vous en repentirez.
+
+WESTMORELAND.--Plantagenet, et toi et tes enfants, et tes parents et tes
+amis, vous me payerez plus de vies qu'il n'y avait de gouttes de sang
+dans les veines de mon père.
+
+CLIFFORD.--Ne m'en parle pas davantage, Warwick, de peur qu'au lieu de
+paroles, je ne t'envoie un messager qui vengera sa mort avant que je
+sorte d'ici.
+
+WARWICK.--Pauvre Clifford! Combien je méprise ses impuissantes menaces!
+
+YORK.--Voulez-vous que nous établissions ici nos droits à la couronne?
+Autrement nos épées les soutiendront sur le champ de bataille.
+
+LE ROI.--Quel titre as-tu, traître, à la couronne? Ton père était, ainsi
+que toi, duc d'York[3]; ton aïeul était Roger Mortimer, comte des
+Marches. Je suis le fils de Henri V, qui soumit le dauphin et les
+Français, et conquit leurs villes et leurs provinces.
+
+[Note 3: Richard, duc d'York, était fils du comte de Cambridge, et
+neveu seulement du duc d'York.]
+
+WARWICK.--Ne parle point de la France, toi qui l'as perdue tout entière.
+
+LE ROI.--C'est le lord protecteur qui l'a perdue, et non pas moi.
+Lorsque je fus couronné, je n'avais que neuf mois.
+
+RICHARD.--Vous êtes assez âgé maintenant, et cependant il me semble que
+vous continuez à perdre. Mon père, arrachez la couronne de la tête de
+l'usurpateur.
+
+ÉDOUARD.--Arrachez-la, mon bon père, mettez-la sur votre tête.
+
+MONTAIGU, _au duc d'York_.--Mon frère, si tu aimes et honores le courage
+guerrier, décidons le fait par un combat au lieu de demeurer ici à nous
+disputer.
+
+RICHARD.--Faites résonner les tambours et les trompettes, le roi va
+fuir.
+
+YORK.--Taisez-vous, mes enfants.
+
+LE ROI.--Tais-toi toi-même, et laisse parler le roi Henri.
+
+WARWICK.--Plantagenet parlera le premier.--Lords, écoutez-le, et
+demeurez attentifs et en silence; car quiconque l'interrompra, c'est
+fait de sa vie.
+
+LE ROI.--Espères-tu que j'abandonnerai ainsi mon trône royal, où se sont
+assis mon aïeul et mon père? Non, auparavant la guerre dépeuplera ce
+royaume. Oui, et ces étendards si souvent déployés dans la France, et
+qui le sont aujourd'hui dans l'Angleterre, au grand chagrin de notre
+coeur, me serviront de drap funéraire.--Pourquoi faiblissez-vous,
+milords? Mon titre est bon, et beaucoup meilleur que le sien.
+
+WARWICK.--Prouve-le, Henri, et tu seras roi.
+
+LE ROI.--Mon aïeul Henri IV a conquis la couronne.
+
+YORK.--Par une révolte contre son roi.
+
+LE ROI.--Je ne sais que répondre: mon titre est défectueux.
+Répondez-moi, un roi ne peut-il se choisir un héritier?
+
+YORK.--Que s'ensuit-il?
+
+LE ROI.--S'il le peut, je suis roi légitime; car Richard, en présence
+d'un grand nombre de lords, résigna sa couronne à Henri IV, dont mon
+père fut l'héritier comme je suis le sien.
+
+YORK.--Il se révolta contre Richard son souverain, et l'obligea par
+force à lui résigner la couronne.
+
+WARWICK.--Et supposez, milords, qu'il l'eût fait volontairement,
+pensez-vous que cela pût nuire aux droits héréditaires de la couronne?
+
+EXETER.--Non, il ne pouvait résigner sa couronne que sauf le droit de
+l'héritier présomptif à succéder et à régner.
+
+LE ROI.--Es-tu contre nous, duc d'Exeter?
+
+EXETER.--Le droit est pour lui. Veuillez donc me pardonner.
+
+YORK.--Pourquoi parlez-vous bas, milords, au lieu de répondre?
+
+EXETER.--Ma conscience me dit qu'il est roi légitime.
+
+LE ROI.--Tous vont m'abandonner et passer de son côté.
+
+NORTHUMBERLAND.--Plantagenet, quelles que soient tes prétentions, ne
+pense pas que Henri puisse être déposé ainsi.
+
+WARWICK.--Il sera déposé en dépit de vous tous.
+
+NORTHUMBERLAND.--Tu te trompes. Ce n'est pas, malgré la présomption
+qu'elle t'inspire, la puissance que te donnent dans le midi tes comtés
+d'Essex, de Suffolk, de Norfolk et de Kent, qui peut élever le duc au
+trône malgré moi.
+
+CLIFFORD.--Roi Henri, que ton titre soit légitime ou défectueux, lord
+Clifford jure de combattre pour ta défense. Puisse s'entr'ouvrir et
+m'engloutir tout vivant le sol où je fléchirai le genou devant celui qui
+a tué mon père!
+
+LE ROI.--O Clifford! combien tes paroles raniment mon coeur!
+
+YORK.--Henri de Lancastre, cède-moi ta couronne. Que murmurez-vous,
+lords, ou que concertez-vous ensemble?
+
+WARWICK.--Rendez justice au royal duc d'York, ou je vais remplir cette
+salle de soldats armés, et, sur ce trône où il est assis, écrire son
+titre avec le sang de l'usurpateur.
+
+(Il frappe du pied, et les soldats se montrent.)
+
+LE ROI.--Milord de Warwick, écoutez seulement un mot.--Laissez-moi
+régner tant que je vivrai.
+
+YORK.--Assure la couronne à moi et à mes enfants, et tu régneras en paix
+le reste de tes jours.
+
+LE ROI.--Je suis satisfait. Richard Plantagenet, jouis du royaume après
+ma mort.
+
+CLIFFORD.--Quel tort cela fera au prince votre fils!
+
+WARWICK.--Quel bien pour l'Angleterre et pour lui-même!
+
+WESTMORELAND.--Vil, faible et lâche Henri!
+
+CLIFFORD.--Quel tort tu te fais à toi-même, et à nous aussi!
+
+WESTMORELAND.--Je ne puis rester pour entendre ces conditions.
+
+NORTHUMBERLAND.--Ni moi.
+
+CLIFFORD.--Venez, cousin; allons porter ces nouvelles à la reine.
+
+WESTMORELAND.--Adieu, roi sans courage et dégénéré; ton sang glacé ne
+renferme pas une étincelle d'honneur.
+
+NORTHUMBERLAND.--Deviens la proie de la maison d'York, et meurs dans les
+chaînes pour cette indigne action.
+
+CLIFFORD.--Puisses-tu périr vaincu dans une guerre terrible, ou finir
+tranquillement dans l'abandon et le mépris!
+
+(Sortent Northumberland, Clifford et Westmoreland.)
+
+WARWICK.--Tourne-toi par ici, Henri, ne fais pas attention à eux.
+
+EXETER.--Ce qu'ils veulent, c'est la vengeance: voilà pourquoi ils ne
+cèdent pas.
+
+LE ROI.--Ah! Exeter!
+
+WARWICK.--Pourquoi ce soupir, mon prince?
+
+LE ROI.--Ce n'est pas pour moi que je gémis, lord Warwick: c'est pour
+mon fils que je déshérite en père dénaturé; mais qu'il en soit ce qui
+pourra. Je te substitue ici la couronne à toi et à tes héritiers à
+perpétuité, à condition que tu feras serment ici d'éteindre cette guerre
+civile, et de me respecter, tant que je vivrai, comme ton roi et ton
+souverain, et de ne jamais chercher, par aucune trahison ni violence, à
+me renverser du trône et à régner toi-même.
+
+YORK.--Je fais volontiers ce serment, et je l'accomplirai.
+
+(Il descend du trône.)
+
+WARWICK.--Vive le roi Henri!--Plantagenet, embrasse-le.
+
+LE ROI.--Puisses-tu vivre longtemps, ainsi que tes bouillants enfants!
+
+YORK.--De ce moment, York et Lancastre sont réconciliés.
+
+EXETER.--Maudit soit celui qui cherchera à les rendre ennemis! (Morceau
+de musique; les lords s'avancent.)
+
+YORK.--Adieu, mon gracieux seigneur: je vais me rendre dans mon château.
+
+WARWICK.--Et moi, je vais garder Londres avec mes soldats.
+
+NORFOLK.--Moi, je retourne à Norfolk avec les miens.
+
+MONTAIGU.--Moi, sur la mer, d'où je suis venu.
+
+(Sortent York et ses fils, Warwick, Norfolk et Montaigu, les soldats et
+la suite.)
+
+LE ROI.--Et moi, rempli de tristesse et de douleur, je vais regagner mon
+palais.
+
+EXETER.--Voici la reine, ses regards décèlent sa colère: je veux me
+dérober à sa présence.
+
+LE ROI.--Et moi aussi, cher Exeter. (Il veut sortir.)
+
+MARGUERITE.--Ne t'éloigne pas de moi, je te suivrai.
+
+LE ROI.--Sois patiente, chère reine, et je resterai.
+
+MARGUERITE.--Et qui peut être patiente dans de pareilles
+extrémités?--Ah! malheureux que tu es! plût au ciel que je fusse morte
+fille, que je ne t'eusse jamais vu, que je ne t'eusse pas donné un fils,
+puisque tu devais être un père si dénaturé! A-t-il mérité d'être
+dépouillé des droits de sa naissance? Ah! si tu l'avais aimé seulement
+la moitié autant que je l'aime, ou qu'il t'eût fait souffrir ce que j'ai
+souffert une fois pour lui, que tu l'eusses nourri, comme moi, de ton
+sang, tu aurais ici versé le plus précieux sang de ton coeur, plutôt que
+de faire ce sauvage duc ton héritier, et de déshériter ton propre fils.
+
+LE JEUNE PRINCE.--Mon père, vous ne pouvez pas me déshériter: si vous
+êtes roi, pourquoi ne vous succéderais-je pas?
+
+LE ROI.--Pardonne-moi, Marguerite.--Pardonne-moi, cher enfant: le comte
+de Warwick et le duc m'y ont forcé.
+
+MARGUERITE.--T'y ont forcé! Tu es roi, et l'on t'a forcé! Je rougis de
+t'entendre parler. Ah! malheureux lâche! tu nous as tous perdus, toi,
+ton fils et moi; tu t'es rendu tellement dépendant de la maison d'York,
+que tu ne régneras plus qu'avec sa permission. Qu'as-tu fait en
+transmettant la couronne à lui et à ses héritiers? tu as creusé toi-même
+ton tombeau, et tu t'y traîneras longtemps avant ton heure naturelle.
+Warwick est chancelier de l'État, et maître de Calais. Le sévère
+Faulconbridge commande le détroit. Le duc est fait protecteur du
+royaume, et tu crois être en sûreté! C'est la sûreté de l'agneau
+tremblant, quand il est au milieu des loups. Si j'eusse été là, moi, qui
+ne suis qu'une simple femme, leurs soldats m'auraient ballottée sur
+leurs lances avant que j'eusse consenti à un pareil acte. Mais tu
+préfères ta vie à ton honneur; et puisqu'il en est ainsi, je me sépare,
+Henri, de ta table et de ton lit, jusqu'à ce que je voie révoquer cet
+acte du parlement qui déshérite mon fils. Les lords du nord, qui ont
+abandonné tes drapeaux, suivront les miens dès qu'ils les verront
+déployés; et ils se déploieront, à ta grande honte, et pour la ruine
+entière de la maison d'York: c'est ainsi que je te quitte.--Viens, mon
+fils. Notre armée est prête: suis-moi, nous allons la joindre.
+
+LE ROI.--Arrête, chère Marguerite, et écoute-moi.
+
+MARGUERITE.--Tu n'as déjà que trop parlé, laisse-moi.
+
+LE ROI.--Mon cher fils Édouard, tu resteras avec moi.
+
+MARGUERITE.--Oui, pour être égorgé par ses ennemis!
+
+LE JEUNE PRINCE.--Quand je reviendrai vainqueur du champ de bataille, je
+reverrai Votre Grâce. Jusque-là je vais avec elle.
+
+MARGUERITE.--Viens, mon fils; partons, nous n'avons pas de moments à
+perdre.
+
+(La reine et le prince sortent.)
+
+LE ROI.--- Pauvre reine! Comme sa tendresse pour moi et pour son fils
+l'a poussée à s'emporter aux expressions de la fureur! Puisse-t-elle
+être vengée de ce duc orgueilleux, dont l'esprit hautain va sur les
+ailes du désir tourner autour de ma couronne, et, comme un aigle affamé,
+se nourrir de la chair de mon fils et de la mienne.--La désertion de ces
+trois lords tourmente mon âme. Je veux leur écrire, et tâcher de les
+apaiser par de bonnes paroles.--Venez, cousin; vous vous chargerez du
+message.
+
+EXETER.--Et j'espère les ramener tous à vous.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Un appartement dans le château de Sandal près de Wakefield, dans la
+province d'York.
+
+_Les fils du duc d'York_, RICHARD, ÉDOUARD, _paraissent avec_ MONTAIGU.
+
+
+RICHARD.--Mon frère, quoique je sois le plus jeune, permettez-moi de
+parler....
+
+ÉDOUARD.--Non: je serai meilleur orateur que toi.
+
+MONTAIGU.--Mais j'ai des raisons fortes et entraînantes.
+
+(Entre York.)
+
+YORK.--Quoi! qu'y a-t-il donc? Mes enfants, mon frère, vous voilà en
+dispute? Quelle est votre querelle? comment a-t-elle commencé?
+
+ÉDOUARD.--Ce n'est point une querelle, c'est un léger débat.
+
+YORK.--Sur quoi?
+
+RICHARD.--Sur un point qui intéresse Votre Grâce et nous aussi; sur la
+couronne d'Angleterre, mon père, qui vous appartient.
+
+YORK.--A moi, mon fils? Non pas tant que Henri vivra.
+
+RICHARD.--Votre droit ne dépend point de sa vie ou de sa mort.
+
+ÉDOUARD.--Vous en êtes l'héritier dès à présent: jouissez donc de votre
+héritage. Si vous donnez à la maison de Lancastre le temps de respirer,
+à la fin elle vous devancera, mon père.
+
+YORK.--Je me suis engagé, par serment, à le laisser régner en paix.
+
+ÉDOUARD.--On peut violer son serment pour un royaume. J'en violerais
+mille, moi, pour régner un an.
+
+RICHARD.--Non. Que le ciel préserve Votre Grâce de devenir parjure!
+
+YORK.--Je le serai, si j'emploie la guerre ouverte.
+
+RICHARD.--Je vous prouverai le contraire, si vous voulez m'écouter.
+
+YORK.--Tu ne le prouveras pas, mon fils; cela est impossible.
+
+RICHARD.--Un serment est nul dès qu'il n'est pas fait devant un vrai et
+légitime magistrat, qui ait autorité sur celui qui jure. Henri n'en
+avait aucune, son titre était usurpé; et puisque c'est lui qui vous a
+fait jurer de renoncer à vos droits, votre serment, milord, est vain et
+frivole. Ainsi, aux armes! et songez seulement, mon père, combien c'est
+une douce chose que de porter une couronne. Son cercle enferme tout le
+bonheur de l'Élysée, et tout ce que les poëtes ont imaginé de
+jouissances et de félicités. Pourquoi tardons-nous si longtemps? Je
+n'aurai point de repos que je ne voie la rose blanche que je porte,
+teinte du sang tiède tiré du coeur de Henri.
+
+YORK.--Richard, il suffit: je veux régner ou mourir. Mon frère, pars
+pour Londres à l'instant, et anime Warwick à cette entreprise.--Toi,
+Richard, va trouver le duc de Norfolk, et instruis-le secrètement de nos
+intentions.--Vous, Édouard, vous vous rendrez auprès de milord Cobham,
+qui s'armera de bon coeur avec tout le comté de Kent: c'est sur les gens
+de Kent que je compte le plus; car ils sont avisés, courtois, généreux
+et pleins d'ardeur.--Tandis que vous agirez ainsi, que me restera-t-il à
+faire que de chercher l'occasion de prendre les armes, sans que le roi
+ni personne de la maison de Lancastre pénètre mes desseins? (_Entre un
+messager_.) Mais, arrêtez donc.--Quelles nouvelles? Pourquoi arrives-tu
+si précipitamment?
+
+LE MESSAGER.--La reine, soutenue des comtes et des barons du nord, se
+prépare à vous assiéger ici dans votre château. Elle est tout près d'ici
+à la tête de vingt mille hommes: songez donc, milord, à fortifier votre
+château.
+
+YORK.--Oui, avec mon épée. Quoi! penses-tu qu'ils nous fassent
+peur?--Édouard, et vous, Richard, vous resterez près de moi.--Mon frère
+Montaigu va se rendre à Londres, pour avertir le noble Warwick, Cobham
+et nos autres amis, que nous avons laissés à titre de protecteurs auprès
+du roi, d'employer toute leur habileté à fortifier leur pouvoir, et de
+ne plus se lier au faible Henri et à ses serments.
+
+MONTAIGU.--Mon frère, je pars. Je les déciderai, n'en doutez pas; et je
+prends humblement congé de vous.
+
+(Il sort.)
+
+(Entrent sir John et sir Hugues Mortimer.)
+
+YORK.--Mes oncles sir John et sir Hugues Mortimer, vous arrivez bien à
+propos à Sandal: l'armée de la reine se propose de nous y assiéger.
+
+SIR JEAN.--Elle n'en aura pas besoin: nous irons la joindre dans la
+plaine.
+
+YORK.--Quoi! avec cinq mille hommes?
+
+RICHARD.--Oui, mon père; et avec cinq cents, s'il le faut. Leur général
+est une femme! Qu'avons-nous à craindre?
+
+(Une marche dans l'éloignement.)
+
+ÉDOUARD.--J'entends déjà leurs tambours: rangeons nos gens et sortons à
+l'instant pour aller leur offrir le combat.
+
+YORK.--Cinq hommes contre vingt!--Malgré cette énorme inégalité, cher
+oncle, je ne doute pas de notre victoire. J'ai gagné en France plus
+d'une bataille où les ennemis étaient dix contre un. Pourquoi
+n'aurais-je pas aujourd'hui le même succès?
+
+(Une alarme, ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+Plaine près du château de Sandal.
+
+_Alarme; excursions. Entrent_ RUTLAND _et son_ GOUVERNEUR.
+
+
+RUTLAND.--Ah! où fuirai-je? Où me sauverai-je de leurs mains? Ah! mon
+gouverneur, voyez, le sanguinaire Clifford vient à nous.
+
+(Entrent Clifford et des soldats.)
+
+CLIFFORD.--Fuis, chapelain; ton état de prêtre te sauve la vie.--Mais
+pour le rejeton de ce maudit duc, dont le père a tué mon père, il
+mourra.
+
+LE GOUVERNEUR.--Et moi, milord, je lui tiendrai compagnie.
+
+CLIFFORD.--Soldats, emmenez-le.
+
+LE GOUVERNEUR.--Ah! Clifford, ne l'assassine pas, de peur que tu ne sois
+haï de Dieu et des hommes.
+
+(Les soldats l'entraînent de force. L'enfant reste pâmé de frayeur.)
+
+CLIFFORD.--Allons.--Quoi! est-il déjà mort? ou est-ce la peur qui lui
+fait ainsi fermer les yeux?--Oh! je vais te les faire ouvrir.
+
+RUTLAND.--C'est ainsi que le lion affamé regarde le malheureux qui
+tremble sous ses griffes avides, c'est ainsi qu'il se promène insultant
+à sa proie, et c'est ainsi qu'il s'approche pour déchirer ses
+membres.--Ah! bon Clifford, tue-moi avec ton épée, mais non pas avec ce
+regard cruel et menaçant. Bon Clifford, écoute-moi avant que je meure:
+je suis trop peu de chose pour être l'objet de ta colère: venge-toi sur
+des hommes, et laisse-moi vivre.
+
+CLIFFORD.--Tu parles en vain, pauvre enfant. Le sang de mon père a fermé
+le passage par où tes paroles pourraient pénétrer.
+
+RUTLAND.--Eh bien! c'est au sang de mon père à le rouvrir: c'est un
+homme, Clifford, mesure-toi avec lui.
+
+CLIFFORD.--Eussé-je ici tous tes frères, leur vie et la tienne ne
+suffiraient pas pour assouvir ma vengeance. Non, quand je creuserais
+encore les tombeaux de tes pères, et que j'aurais pendu à des chaînes
+leurs cercueils pourris, ma fureur n'en serait pas ralentie, ni mon
+coeur soulagé. La vue de tout ce qui appartient à la maison d'York est
+une furie qui tourmente mon âme; et jusqu'à ce que j'aie extirpé leur
+race maudite, sans en laisser un seul au monde, je vis en enfer.--Ainsi
+donc....
+
+(Levant le bras.)
+
+RUTLAND.--Oh! laisse-moi prier un moment avant de recevoir la mort!--Ah!
+c'est toi que je prie, bon Clifford; aie pitié de moi.
+
+CLIFFORD.--Toute la pitié que peut t'accorder la pointe de mon épée.
+
+RUTLAND.--Jamais je ne t'ai fait aucun mal, pourquoi veux-tu me tuer?
+
+CLIFFORD.--Ton père m'a fait du mal.
+
+RUTLAND.--Mais avant que je fusse né.--Tu as un fils, Clifford; pour
+l'amour de lui, aie pitié de moi, de crainte qu'en vengeance de ma mort,
+comme Dieu est juste, il ne soit aussi misérablement égorgé que moi. Ah!
+laisse-moi passer ma vie en prison; et à la première offense, tu pourras
+me faire mourir; mais à présent tu n'en as aucun motif.
+
+CLIFFORD.--Aucun motif? ton père a tué mon père: c'est pourquoi, meurs.
+
+(Il le poignarde.)
+
+RUTLAND.--_Dii faciant, laudis summa sit ista tuæ_[4].
+
+(Il meurt.)
+
+[Note 4: Hall dit seulement que le jeune Rutland, alors âgé tout au
+plus de douze ans, ayant été trouvé par Clifford, dans une maison où il
+s'était caché, se jeta à ses pieds, et implora sa miséricorde, en levant
+vers lui ses mains jointes, _car la frayeur lui avait ôté la parole_. Le
+jeune comte de Rutland avait alors, non pas douze ans, mais dix-sept.]
+
+CLIFFORD.--Plantagenet! Plantagenet! j'arrive; et ce sang de ton fils,
+attaché à mon épée va s'y rouiller jusqu'à ce que ton sang figé avec
+celui-ci me détermine à les en faire disparaître tous deux.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+_Alarme. Entre_ YORK.
+
+
+YORK.--L'armée de la reine a vaincu; mes deux oncles ont été tués en
+défendant ma vie, et tous mes partisans tournent le dos à l'ennemi
+acharné, et fuient comme les vaisseaux devant les vents, ou comme des
+agneaux que poursuivent des loups affamés.--Mes fils!... Dieu sait ce
+qu'ils sont devenus. Mais je sais bien que, vivants ou morts, ils se
+sont comportés en homme nés pour la gloire. Trois fois Richard s'est
+ouvert un passage jusqu'à moi, en me criant: _Courage! mon père,
+combattons jusqu'à la fin_. Et trois fois aussi Édouard m'a joint, son
+épée toute rouge, teinte jusqu'à la garde du sang de ceux qui l'avaient
+combattu, et lorsque les plus intrépides guerriers se retiraient,
+Richard criait: _Chargez, ne lâchez pas un pied de terrain_; il criait
+encore: _Une couronne ou un glorieux tombeau! un sceptre, ou un sépulcre
+en ce monde!_ C'est alors que nous avons chargé de nouveau: mais, hélas!
+nous avons encore reculé;--comme j'ai vu un cygne s'efforcer inutilement
+de nager contre le courant, et s'épuiser à combattre les flots qui le
+maîtrisaient.--Mais qu'entends-je! (_Courte alarme derrière le
+théâtre_.) Écoutons! nos terribles vainqueurs continuent la poursuite;
+et je suis trop affaibli, et je ne peux fuir leur fureur; et eussé-je
+encore toutes mes forces, je ne leur échapperais pas. Le sable qui
+mesurait ma vie a été compté: il faut rester ici; c'est ici que ma vie
+doit finir. (_Entrent la reine Marguerite, Clifford, Northumberland,
+soldats_.) Viens, sanguinaire Clifford.--Farouche Northumberland! me
+voilà pour servir de but à vos coups; je les attends de pied ferme.
+
+NORTHUMBERLAND.--Rends-toi à notre merci, orgueilleux Plantagenet.
+
+CLIFFORD.--Oui, et tu auras merci tout juste comme ton bras sans pitié
+l'a faite à mon père. Enfin Phaéton est tombé de son char, et le soir
+est arrivé à l'heure de midi.
+
+YORK.--De mes cendres comme de celles du phénix peut sortir l'oiseau qui
+me vengera sur vous tous. Dans cet espoir, je lève les yeux vers le
+ciel, et je brave tous les maux que vous pourrez me faire subir. Eh
+bien! que n'avancez-vous? Quoi! vous êtes une multitude et vous avez
+peur!
+
+CLIFFORD.--C'est ainsi que les lâches commencent à combattre, quand ils
+ne peuvent plus fuir: ainsi la colombe attaque de son bec les serres du
+faucon qui la déchire: ainsi les voleurs sans ressource, et désespérant
+de leur vie, accablent le prévôt de leurs invectives.
+
+YORK.--O Clifford, recueille-toi un moment, et dans ta pensée rappelle
+ma vie entière; et alors, si tu le peux, regarde-moi pour rougir de tes
+paroles, et mords cette langue qui accuse de lâcheté celui dont l'aspect
+menaçant t'a fait jusqu'ici trembler et fuir.
+
+CLIFFORD.--Je ne m'amuserai pas à disputer avec toi de paroles: mais
+nous allons jouter de coups, quatre pour un!
+
+(Il tire son épée.)
+
+MARGUERITE.--Arrête, vaillant Clifford! Pour mille raisons, je veux
+prolonger encore un peu la vie de ce traître.--La rage le rend
+sourd.--Parle-lui, Northumberland.
+
+NORTHUMBERLAND.--Arrête, Clifford: ne lui fais pas l'honneur de
+t'exposer à avoir le doigt piqué, pour lui percer le coeur. Quand un
+roquet montre les dents, quelle valeur y a-t-il à mettre la main dans sa
+gueule, lorsqu'on pourrait le repousser avec le pied? Le droit de la
+guerre est d'user de tous ses avantages; et ce n'est point faire brèche
+à l'honneur que de se mettre dix contre un.
+
+(Ils se jettent sur York, qui se débat.)
+
+CLIFFORD.--Oui, oui, c'est ainsi que se débat l'oiseau dans le lacet.
+
+NORTHUMBERLAND.--C'est ainsi que s'agite le lapin dans le piége.
+
+(York est fait prisonnier.)
+
+YORK.--Ainsi triomphent les brigands sur la proie qu'ils ont conquise;
+ainsi succombe l'honnête homme attaqué en nombre inégal par des voleurs.
+
+NORTHUMBERLAND.--Maintenant, madame, qu'ordonnez-vous de lui?
+
+MARGUERITE.--Braves guerriers, Clifford, Northumberland, il faut le
+placer sur ce tertre de terre, lui qui les bras étendus voulait
+atteindre les montagnes, et n'a fait avec sa main que traverser leur
+ombre.--Quoi, c'était donc vous qui vouliez être roi d'Angleterre?
+C'était donc vous qui triomphiez dans notre parlement, et nous faisiez
+entendre un discours sur votre naissance? Où est maintenant votre potée
+d'enfants, pour vous soutenir? Votre pétulant Édouard et votre robuste
+George? Où est-il, ce vaillant miracle des bossus, votre petit Dicky,
+dont la voix toujours grondante animait son papa à la révolte? Où est-il
+aussi votre bien-aimé Rutland? Voyez, York, j'ai teint ce mouchoir dans
+le sang que le brave Clifford a fait sortir avec la pointe de son épée
+du sein de cet enfant; et si vos yeux peuvent pleurer sa mort, tenez, je
+vous le présente, pour en essuyer vos larmes. Hélas! pauvre York! si je
+ne vous haïssais pas mortellement, je plaindrais l'état misérable où je
+vous vois! Je t'en prie, York, afflige-toi pour me réjouir. Frappe du
+pied, enrage, désespère-toi, que je puisse chanter et danser. Quoi! le
+feu de ton coeur a-t-il tellement desséché tes entrailles, qu'il ne
+puisse couler une larme pour la mort de Rutland? D'où te vient ce calme?
+Tu devrais être furieux, et c'est pour te rendre furieux que je
+t'insulte ainsi. Mais je le vois; tu veux que je te paye pour me
+divertir: York ne sait parler que quand il porte une couronne.--Une
+couronne pour York.--Et vous, lords, inclinez-vous bien bas devant
+lui.--Tenez-lui les mains, tandis que je vais le couronner. (_Elle lui
+place sur la tête une couronne du papier_[5]). Mais, vraiment, à présent
+il a l'air d'un roi. Oui, voilà celui qui s'est emparé du trône de
+Henri; voilà celui qui s'était fait adopter par lui pour son
+héritier.--Mais comment se fait-il donc que le grand Plantagenet soit
+couronné sitôt, au mépris de son serment solennel? Je croyais, moi, que
+tu ne devais être roi qu'après que notre roi Henri aurait serré la main
+à la mort; et vous voulez ceindre votre tête de la gloire de Henri, et
+ravir à son front le diadème dès à présent, pendant sa vie, et contre
+votre serment sacré! Oh! c'est aussi un crime trop impardonnable!
+Allons, faites tomber cette couronne, et avec elle sa tête, et qu'il
+suffise d'un clin d'oeil pour le mettre à mort.
+
+[Note 5: Ces détails, dont le fond est rapporté par Hollinshed,
+d'après quelques chroniques, et en particulier celle de _Whetamstede_,
+ne sont pas dans Hall qui dit que la couronne de papier ne fut placée
+sur la tête d'York qu'après sa mort. Quant à la circonstance du mouchoir
+trempé dans le sang de Rutland, elle paraît être une invention de
+l'auteur de la pièce originale, quel qu'il soit.]
+
+CLIFFORD.--Cet office me regarde, en mémoire de mon père.
+
+MARGUERITE.--Non, arrête encore: écoutons-le pérorer.
+
+YORK.--Louve de France, mais pire que les loups de France; toi dont la
+langue est plus envenimée que la dent de la vipère, qu'il sied mal à ton
+sexe de triompher, comme une amazone effrontée, des malheurs de ceux
+qu'enchaîne la fortune! Si ton visage n'était pas immobile comme un
+masque, et accoutumé à l'impudence par l'habitude des mauvaises actions,
+j'essayerais de te faire rougir, reine présomptueuse: te dire seulement
+d'où tu viens, de qui tu sors, c'en serait assez pour te couvrir de
+honte, s'il te restait quelque sentiment de honte. Ton père, qui se pare
+des titres de roi de Naples, des Deux-Siciles et de Jérusalem, n'a pas
+le revenu d'un métayer anglais. Est-ce donc ce monarque indigent qui t'a
+appris à insulter? Cela est bien inutile et ne te convient pas, reine
+insolente! à moins qu'il ne te faille vérifier le proverbe, qu'un
+mendiant sur un cheval le pousse jusqu'à ce qu'il crève. C'est la beauté
+qui souvent fait l'orgueil des femmes. Mais Dieu sait que ta part en est
+petite. C'est la vertu qui les fait le plus admirer. Le contraire t'a
+rendue un objet d'étonnement. C'est par la décence et la douceur
+qu'elles deviennent comme divines; et c'est par l'absence de ces
+qualités que tu es abominable. Tu es l'opposé de tout bien, comme les
+antipodes le sont du lieu que nous habitons, comme le sud l'est du
+septentrion. Oh! coeur de tigresse, caché sous la forme d'une femme!
+Comment, après avoir teint ce linge du sang vital d'un enfant pour en
+essuyer les larmes de son père, peux-tu porter encore la figure d'une
+femme? Les femmes sont douces, sensibles, pitoyables et d'un coeur
+facile à fléchir; et toi, tu es féroce, implacable, dure comme la roche,
+inflexible et sans remords. Tu m'excitais à la fureur; eh bien! tu as ce
+que tu désirais. Tu voulais me voir pleurer; eh bien! tu as ce que tu
+voulais; car la fureur des vents amasse d'interminables ondées, et, dès
+qu'elle se ralentit, commence la pluie. Ces pleurs sont les obsèques de
+mon cher Rutland; et chaque larme crie vengeance sur sa mort... contre
+toi, barbare Clifford... et toi, perfide Française.
+
+NORTHUMBERLAND.--Je m'en veux; mais ses douleurs m'émeuvent au point que
+j'ai de la peine à retenir mes larmes.
+
+YORK.--Des cannibales affamés eussent craint de toucher à un visage
+comme celui de mon fils, et n'eussent pas voulu le souiller de sang;
+mais vous êtes plus inhumains, plus inexorables; oh! dix fois plus que
+les tigres de l'Hyrcanie. Vois, reine impitoyable; vois les larmes d'un
+malheureux père: ce linge que tu as trempé dans le sang de mon cher
+enfant, vois, j'en lave le sang avec mes larmes; tiens, reprends-le, et
+va te vanter de ce que tu as fait. (_Il lui rend le mouchoir_.) Si tu
+racontes, comme elle est, cette histoire, sur mon âme, ceux qui
+l'entendront lui donneront des larmes: oui, mes ennemis même verseront
+des larmes abondantes, et diront: Hélas! ce fut un lamentable
+événement.--Allons, reprends ta couronne, et ma malédiction avec elle;
+et puisses-tu, quand tu en auras besoin, trouver la consolation que je
+reçois de ta cruelle main! Barbare Clifford! ôte-moi du monde! Que mon
+âme s'envole aux cieux, et que mon sang retombe sur vos têtes!
+
+NORTHUMBERLAND.--Il aurait massacré toute ma famille, que je ne pourrais
+pas, dût-il m'en coûter la vie, m'empêcher de pleurer avec lui, en
+voyant combien la douleur domine profondément son âme.
+
+MARGUERITE.--Quoi! tu en viens aux larmes, milord Northumberland?--Songe
+seulement aux maux qu'il nous a faits à tous, et cette pensée séchera
+bientôt tes tendres pleurs.
+
+CLIFFORD.--Voilà pour accomplir mon serment, voilà pour la mort de mon
+père.
+
+(Le perçant de son épée.)
+
+MARGUERITE, _lui portant aussi un coup d'épée_.--Et voilà pour venger le
+droit de notre bon roi.
+
+YORK.--Ouvre-moi les portes de ta miséricorde, Dieu de clémence! Mon âme
+s'envole par ces blessures pour aller vers toi.
+
+(Il meurt.)
+
+MARGUERITE.--Abattez sa tête, et placez-la sur les portes d'York: de
+cette manière York dominera sa ville d'York.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Plaine voisine de la Croix de Mortimer dans le comté d'Hereford.
+
+_Tambours; entrent_ ÉDOUARD ET RICHARD _en marche avec leurs troupes_.
+
+
+ÉDOUARD.--J'ignore comment notre auguste père aura pu échapper, et même
+s'il aura pu échapper ou non à la poursuite de Clifford et de
+Northumberland. S'il avait été pris, nous en aurions appris la nouvelle;
+s'il avait été tué, le bruit nous en serait aussi parvenu; mais s'il
+avait échappé, il me semble aussi que nous aurions dû recevoir le
+consolant avis de son heureuse fuite. Comment se trouve mon frère?
+pourquoi est-il si triste?
+
+RICHARD.--Je n'aurai point de joie que je ne sache ce qu'est devenu
+notre très-valeureux père. Je l'ai vu dans la bataille renversant tout
+sur son passage; j'ai observé comme il cherchait à écarter Clifford, et
+à l'attirer seul. Il m'a paru se conduire au plus fort de la mêlée,
+comme un lion au milieu d'un troupeau de boeufs, ou un ours entouré de
+chiens qui, lorsque quelques-uns d'entre eux atteints de sa griffe ont
+poussé des cris de douleur, se tiennent éloignés, aboyant contre lui.
+Tel était notre père au milieu de ses ennemis: ainsi les ennemis
+fuyaient mon redoutable père. C'est, à mon avis, gagner assez de gloire
+que d'être ses fils.--Vois comme l'aurore ouvre ses portes d'or et prend
+congé du soleil radieux. Comme elle ressemble au printemps de la
+jeunesse! au jeune homme qui s'avance gaiement vers celle qu'il aime!
+
+ÉDOUARD.--Mes yeux sont-ils éblouis, ou vois-je en effet trois soleils?
+
+RICHARD.--Ce sont trois soleils brillants, trois soleils bien entiers:
+non pas un soleil coupé par les nuages, car, distincts l'un de l'autre,
+ils brillent dans un ciel clair et blanchâtre. Voyez, voyez, ils
+s'unissent, se confondent et semblent s'embrasser, comme s'ils juraient
+ensemble une ligue inviolable: à présent ils ne forment plus qu'un seul
+astre, qu'un seul flambeau, qu'un seul soleil.--Sûrement le ciel nous
+veut représenter par là quelque événement.
+
+ÉDOUARD.--C'est bien étrange: jamais on n'ouït parler d'une telle chose.
+Je pense qu'il nous appelle, mon frère, au champ de bataille: afin que
+nous, enfants du brave Plantagenet, déjà brillants séparément par notre
+mérite, nous unissions nos splendeurs pour luire sur la terre, comme ce
+soleil sur le monde. Quel que soit ce présage, je veux désormais porter
+sur mon bouclier trois soleils radieux.
+
+RICHARD.--Portez-y plutôt trois filles, car, avec votre permission, vous
+aimez mieux les femelles que les mâles. (_Entre un messager_.) Qui
+es-tu, toi, dont les sombres regards annoncent quelques tristes récits
+suspendus au bout de ta langue?
+
+LE MESSAGER.--Ah! je viens d'être le triste témoin du meurtre du noble
+duc d'York, votre auguste père, et mon excellent maître.
+
+ÉDOUARD.--Oh! n'en dis pas davantage: j'en ai trop entendu.
+
+RICHARD.--Raconte-moi comment il est mort: je veux tout entendre.
+
+LE MESSAGER.--Environné d'un grand nombre d'ennemis, il leur faisait
+face à tous; semblable au héros, espoir de Troie, s'opposant aux Grecs
+qui voulaient entrer dans la ville. Mais Hercule même doit succomber
+sous le nombre; et plusieurs coups redoublés de la plus petite cognée
+tranchent et abattent le chêne le plus dur et le plus vigoureux. Saisi
+par une foule de mains, votre père a été dompté; mais il n'a été percé
+que par le bras furieux de l'impitoyable Clifford, et par la reine. Elle
+lui a mis par grande dérision une couronne sur la tête: elle l'a insulté
+de ses rires; et lorsque de douleur il s'est mis à pleurer, cette reine
+barbare lui a offert, pour essuyer son visage, un mouchoir trempé dans
+le sang innocent de l'aimable et jeune Rutland, égorgé par l'affreux
+Clifford. Enfin, après une multitude d'outrages et d'affronts odieux,
+ils lui ont tranché la tête, et l'ont placée sur les portes d'York, où
+elle offre le plus affligeant spectacle que j'aie jamais vu.
+
+ÉDOUARD.--Cher duc d'York, appui sur qui nous nous reposions, à présent
+que tu nous es enlevé, nous n'avons plus de soutien ni d'appui.--O
+Clifford! insolent Clifford, tu as détruit la fleur des chevaliers de
+l'Europe! et ce n'est que par trahison que tu l'as abattu: seul contre
+toi seul, il t'aurait vaincu.--Ah! maintenant la demeure de mon âme lui
+est devenue une prison; oh! qu'elle voudrait s'en affranchir avant que
+ce corps pût, enfermé sous la terre, y trouver le repos! jamais, à
+compter de ce moment, je ne puis plus goûter aucune joie; jamais, jamais
+je ne connaîtrai plus la joie.
+
+RICHARD.--Je ne puis pleurer. Tout ce que mon corps contient d'humidité
+peut à peine suffire à calmer le brasier qui brûle mon coeur, et ma
+langue ne le peut délivrer du poids qui le surcharge, car le souffle qui
+pousserait mes paroles au dehors est employé à exciter les charbons qui
+embrasent mon sein et le dévorent de flammes qu'éteindraient les larmes.
+Pleurer, c'est diminuer la profondeur de la douleur: aux enfants donc
+les pleurs; et à moi le fer et la vengeance!--Richard, je porte ton nom,
+je vengerai ta mort, ou je mourrai environné de gloire pour l'avoir
+tenté.
+
+ÉDOUARD.--Ce vaillant duc t'a laissé son nom: il me laisse à moi sa
+place et son duché.
+
+RICHARD.--Allons, si tu es vraiment l'enfant de cet aigle royal, prouve
+ta race en regardant fixement le soleil. Au lieu de sa place et de son
+duché, dis le trône et le royaume: ils sont à toi, ou tu n'es pas son
+fils.
+
+(Une marche. Entrent Warwick, Montaigu, suivis de leur armée.)
+
+WARWICK.--Eh bien, mes beaux seigneurs, où en êtes-vous? Quelles
+nouvelles avez-vous reçues?
+
+RICHARD.--Illustre Warwick, s'il fallait vous redire nos funestes
+nouvelles, et recevoir à chaque mot un coup de poignard dans notre
+coeur, jusqu'à la fin du récit, nous souffririons moins de ces blessures
+que de ces cruelles paroles. O valeureux lord, le duc d'York est tué!
+
+ÉDOUARD.--O Warwick! Warwick! ce Plantagenet qui t'aimait aussi
+chèrement que le salut de son âme a été mis à mort par le cruel lord
+Clifford!
+
+WARWICK.--Il y a déjà dix jours que j'ai noyé de mes larmes cette
+douloureuse nouvelle; et aujourd'hui, pour mettre le comble à vos
+malheurs, je viens vous instruire des événements qui l'ont suivie. Après
+le sanglant combat livré à Wakefield, où votre brave père a rendu son
+dernier soupir, des nouvelles apportées avec toute la promptitude des
+plus rapides courriers m'instruisirent de votre perte et de sa mort.
+J'étais alors à Londres, tenant le roi sous ma garde: j'ai mis mes
+soldats sur pied, j'ai rassemblé une foule d'amis; et me trouvant en
+forces, à ce que j'imaginais, j'ai marché vers Saint-Albans pour
+intercepter la reine, me couvrant toujours de la présence du roi que je
+conduisais avec moi: car des espions m'avaient averti que la reine
+venait avec la résolution d'anéantir le dernier décret que nous avons
+fait arrêter en parlement, relativement au serment du roi Henri et à
+votre succession.--Pour abréger; nous nous sommes rencontrés à
+Saint-Albans: nos deux armées se sont jointes, et l'on a opiniâtrement
+combattu des deux côtés.... Mais soit que la froideur du roi, qui
+regardait sans nulle colère sa belliqueuse épouse, ait éteint la
+vindicative fureur de mes soldats; soit que ce fût en effet la nouvelle
+du succès récent de la reine, ou l'extraordinaire effroi que leur
+causait la cruauté de Clifford, qui foudroie ses prisonniers des mots de
+sang et de mort; c'est ce que je ne peux juger: mais la vérité, en un
+mot, c'est que les armes de nos ennemis allaient et venaient comme
+l'éclair, et que celles de nos soldats, semblables au vol indolent de
+l'oiseau de nuit, ou au fléau d'un batteur paresseux, tombaient avec
+mollesse, comme si elles eussent frappé des amis. J'ai essayé de les
+ranimer par la justice de notre cause, par la promesse d'une haute paye
+et de grandes récompenses, mais en vain. Ils n'avaient pas le coeur au
+combat, et ne nous offraient aucune espérance de gagner la victoire;
+nous avons fui, le roi auprès de la reine, et nous, le lord George,
+votre frère, Norfolk et moi, nous sommes accourus en toute hâte et
+ventre à terre, pour vous rejoindre, car on nous avait appris que vous
+étiez ici sur les frontières, occupés à rassembler une autre armée pour
+livrer un nouveau combat.
+
+ÉDOUARD.--Cher Warwick, où est le duc de Norfolk? Apprenez-nous encore
+quand mon frère est revenu de Bourgogne en Angleterre.
+
+WARWICK.--Le duc est à six milles d'ici environ, avec ses
+troupes.--Quant à votre frère, la duchesse de Bourgogne, votre bonne
+tante, l'a renvoyé ces jours derniers avec un renfort de soldats, bien
+nécessaire dans cette guerre.
+
+RICHARD.--Il fallait que la partie fût bien inégale, lorsque le vaillant
+Warwick a fui. Je lui ai souvent entendu attribuer la gloire d'avoir
+poursuivi l'ennemi; mais jamais, jusqu'à aujourd'hui, le scandale d'une
+retraite.
+
+WARWICK.--Et tu n'auras point par moi de scandale, Richard; tu
+apprendras que mon bras si vigoureux peut enlever le diadème de la tête
+du faible Henri, et arracher de sa main le sceptre du pouvoir imposant,
+fût-il aussi intrépide, aussi renommé dans la guerre, qu'il est connu
+par sa faiblesse, et son amour pour la paix et la prière.
+
+RICHARD.--Je le sais bien: Warwick, ne t'offense pas; c'est l'amour que
+je porte à ta gloire qui m'a fait parler ainsi. Mais, dans ces temps de
+crise, quel parti prendre? Faut-il jeter de côté cette armure de fer,
+pour nous envelopper dans de noirs manteaux de deuil, et compter des
+_ave Maria_ sur nos chapelets? Ou bien, chargerons-nous nos armes
+vengeresses de dire notre dévotion aux casques de nos ennemis? Si vous
+êtes pour ce dernier parti, dites oui, et partons, milords.
+
+WARWICK.--C'est pour cela que Warwick est venu vous chercher, et c'est
+pour cela que vient mon frère Montaigu. Suivez-moi, lords. Cette reine
+hautaine et insultante, aidée de Clifford et du superbe Northumberland,
+et de plusieurs autres fiers oiseaux du même plumage, a manié comme la
+cire ce roi flexible et docile. Il vous a, avec serment, acceptés pour
+ses successeurs; son serment est enregistré dans les dépôts du
+parlement; et dans ce moment toute la bande est allée à Londres, pour
+annuler son engagement, et tout ce qui pourrait faire un titre contre la
+maison de Lancastre. Leur armée, je pense, est forte de trente mille
+hommes. Eh bien, si le secours qu'amène Norfolk, avec ma troupe, et tous
+les amis que tu pourras nous procurer, brave comte des Marches, parmi
+les fidèles Gallois, monte seulement à vingt-cinq mille hommes, alors,
+en route! nous marchons vigoureusement sur Londres; et remontés sur nos
+coursiers écumants, nous crierons encore une fois: Chargez l'ennemi;
+mais jamais on ne nous reverra tourner le dos et fuir.
+
+RICHARD.--Oui, maintenant je puis le croire, c'est le grand Warwick que
+j'entends. Qu'il ne vive pas un jour de plus, celui qui criera
+_Retraite_, lorsque Warwick lui ordonnera de tenir ferme!
+
+ÉDOUARD.--Lord Warwick, je veux m'appuyer sur ton épaule; et si tu viens
+à tomber (Dieu ne permette pas que nous voyions arriver une pareille
+heure!), il faudra qu'Édouard tombe aussi, danger dont me préserve le
+Ciel!
+
+WARWICK.--Tu n'es plus comte des Marches, mais duc d'York. Après ce
+titre, le premier est celui de souverain de l'Angleterre. Tu seras
+proclamé roi d'Angleterre dans tous les bourgs que nous traverserons; et
+quiconque ne jettera pas son chaperon en l'air en signe de joie payera
+de sa tête son offense.--Roi Édouard,--vaillant Richard,--Montaigu, ne
+restons pas ici plus longtemps à rêver la gloire; que les trompettes
+sonnent, et courons à notre tâche.
+
+RICHARD.--Ton coeur, Clifford, fût-il aussi dur que l'acier (et tes
+actions ont assez montré qu'il était de fer), je cours le percer, ou te
+livrer le mien.
+
+ÉDOUARD.--Allons, battez, tambours. Dieu et saint George avec nous!
+
+(Entre un messager.)
+
+WARWICK.--Eh bien, quelles nouvelles?
+
+LE MESSAGER.--Le duc de Norfolk m'envoie pour vous annoncer que la reine
+s'avance avec une puissante armée: il désire votre présence pour prendre
+promptement ensemble une résolution.
+
+WARWICK.--Tout va donc à souhait! Braves guerriers, marchons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Devant York.
+
+_Entrent_ LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE, LE PRINCE DE GALLES;
+CLIFFORD, NORTHUMBERLAND, _suivis de soldats_.
+
+
+MARGUERITE.--Soyez le bienvenu, mon seigneur, dans cette belle ville
+d'York. Là-bas est la tête de ce mortel ennemi qui cherchait à se parer
+de votre couronne. Cet objet ne réjouit-il pas votre coeur?
+
+LE ROI.--Comme la vue des rochers réjouit celui qui craint d'y
+échouer.--Cet aspect soulève mon âme. Retiens ta vengeance, ô Dieu
+juste! Je n'en suis point coupable, et je n'ai pas consenti à violer mon
+serment.
+
+CLIFFORD.--Mon gracieux souverain, il faut mettre de côté cette
+excessive douceur, cette dangereuse pitié. A qui le lion jette-t-il de
+doux regards? ce n'est pas à l'animal qui veut usurper son antre. Quelle
+est la main que lèche l'ours des forêts? ce n'est pas celle du ravisseur
+qui lui enlève ses petits sous ses yeux. Qui échappe au dard homicide du
+serpent caché sous l'herbe? ce n'est pas celui qui le foule sous ses
+pieds; le plus vil reptile se retourne contre le pied qui l'écrase, et
+la colombe se sert de son bec pour défendre sa couvée. L'ambitieux York
+aspirait à ta couronne, et tu conservais ton visage bienveillant, tandis
+qu'il fronçait un sourcil irrité! Lui, qui n'était que duc, voulait
+faire son fils roi, et en père tendre agrandir la fortune de ses
+enfants; et toi qui es roi, que le Ciel a béni d'un fils riche en
+mérite, tu consentis à le déshériter! ce qui faisait voir en toi un père
+sans tendresse. Les créatures privées de raison nourrissent leurs
+enfants; et malgré la terreur que leur imprime l'aspect de l'homme, qui
+ne les a vus, pour protéger leurs tendres petits, employer jusqu'aux
+ailes qui souvent ont servi à leur fuite, pour combattre l'ennemi qui
+escaladait leur nid, exposant leur propre vie pour la défense de leurs
+enfants? Pour votre honneur, mon souverain, prenez exemple d'eux. Ne
+serait-ce pas une chose déplorable, que ce noble enfant perdit les
+droits de sa naissance par la faute de son père, et pût dire dans la
+suite à son propre fils: «Ce que mon bisaïeul et mon aïeul avaient
+acquis, mon insensible père l'a sottement abandonné à un étranger.» Ah!
+quelle honte ce serait! Jette les yeux sur cet enfant; et que ce mâle
+visage, où se lit la promesse d'une heureuse fortune, arme ton âme trop
+molle de la force nécessaire pour retenir ton bien, et laisser à ton
+fils ce qui t'appartient.
+
+LE ROI.--Clifford s'est montré très-bon orateur, et ses arguments sont
+pleins de force. Mais, Clifford, réponds, n'as-tu jamais ouï dire que le
+bien mal acquis ne pouvait prospérer? ont-ils toujours été heureux les
+fils dont le père est allé aux enfers pour avoir amassé des trésors[6]?
+Je laisserai pour héritage à mon fils mes bonnes actions; et plût à Dieu
+que mon père ne m'en eût pas laissé d'autre, car la possession de tout
+le reste est à si haut prix, qu'il en coûte mille fois plus de peine
+pour le conserver, que sa possession ne donne de plaisir. Ah! cousin
+York, je voudrais que tes amis connussent combien mon coeur est navré de
+voir là ta tête.
+
+[Note 6: Allusion au proverbe anglais: _Heureux l'enfant dont le
+père est allé au diable_.]
+
+MARGUERITE.--Mon seigneur, ranimez votre courage: nos ennemis sont à
+deux pas, et cette mollesse décourage vos partisans.--Vous avez promis
+la chevalerie à votre brave fils; tirez votre épée, et armez-le
+sur-le-champ.--Édouard, à genoux.
+
+LE ROI.--Édouard Plantagenet, lève-toi chevalier, et retiens cette
+leçon: Tire ton épée pour la justice.
+
+LE JEUNE PRINCE.--Mon gracieux père, avec votre royale permission, je la
+tirerai en héritier présomptif de la couronne, et l'emploierai dans
+cette querelle jusqu'à la mort.
+
+CLIFFORD.--C'est parler en prince bien appris.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Augustes commandants, tenez-vous prêts; Warwick s'avance à
+la tête d'une armée de trente mille hommes, et il est accompagné du duc
+d'York, qu'il proclame roi dans toutes les villes qu'il traverse: on
+court en foule se joindre à lui. Rangez votre armée, car ils sont tout
+près.
+
+CLIFFORD.--Je désirerais que Votre Altesse voulût bien quitter le champ
+de bataille; la reine est plus sûre de vaincre en votre absence.
+
+MARGUERITE.--Oui, mon bon seigneur, laissez-nous à notre fortune.
+
+LE ROI.--Quoi! votre fortune est aussi la mienne: je veux rester.
+
+NORTHUMBERLAND.--Restez donc avec la résolution de combattre.
+
+LE JEUNE PRINCE.--Mon royal père, animez donc ces nobles lords, et
+inspirez le courage à ceux qui combattent pour vous défendre; tirez
+votre épée, mon bon père, et criez: _saint George_!
+
+(Entrent Édouard, Richard, George, Warwick, Norfolk, Montaigu et des
+soldats.)
+
+ÉDOUARD.--Eh bien, parjure Henri, viens-tu demander la grâce à genoux,
+et placer ton diadème sur ma tête, ou courir les mortels hasards d'un
+combat?
+
+MARGUERITE.--Va gourmander tes complaisants, insolent jeune homme: te
+convient-il de t'exprimer avec cette audace devant ton maître et ton roi
+légitime?
+
+ÉDOUARD.--C'est moi qui suis son roi, et c'est à lui de fléchir le
+genou. Il m'a, de son libre consentement, adopté pour son héritier; mais
+depuis, il a violé son serment: car j'apprends que vous (qui êtes le
+véritable roi, quoique ce soit lui qui porte la couronne) vous lui avez
+fait, dans un nouvel acte du parlement, effacer mon nom, pour y
+substituer celui de son fils.
+
+CLIFFORD.--Et c'est aussi la raison qui le lui a fait faire: qui doit
+succéder au père, si ce n'est le fils?
+
+RICHARD.--Vous voilà, boucher?--Oh! je ne peux parler.
+
+CLIFFORD.--Oui, bossu, je suis ici pour te répondre, à toi, et à tous
+les audacieux de ton espèce.
+
+RICHARD.--C'est toi qui as tué le jeune Rutland. N'est-ce pas toi?
+
+CLIFFORD.--Oui, et le vieux York aussi; et cependant je ne suis pas
+encore satisfait.
+
+RICHARD.--Au nom de Dieu, lords, donnez le signal du combat.
+
+WARWICK.--Eh bien, que réponds-tu, Henri? Veux-tu céder la couronne?
+
+MARGUERITE.--Quoi! qu'est-ce donc, Warwick? vous avez la langue bien
+longue; osez-vous bien parler? Lorsque vous et moi nous nous sommes
+mesurés à Saint-Albans, vos jambes vous ont mieux servi que vos bras.
+
+WARWICK.--C'était alors mon tour à fuir; aujourd'hui c'est le tien.
+
+CLIFFORD.--Tu en as dit autant avant le dernier combat, et tu n'en a pas
+moins fui.
+
+WARWICK.--Ce n'est pas votre valeur, Clifford, qui m'y a forcé.
+
+NORTHUMBERLAND.--Et ce n'est pas votre courage qui vous a donné l'audace
+de tenir ferme.
+
+RICHARD.--Northumberland, toi, je te respecte.--Mais rompons cette
+conférence.... car j'ai peine à contenir les mouvements de mon coeur,
+gonflé de rage contre ce Clifford, ce cruel bourreau d'enfants.
+
+CLIFFORD.--J'ai tué ton père: le prends-tu pour un enfant?
+
+RICHARD.--Tu l'as assassiné en lâche, en vil traître, comme tu avais tué
+notre jeune frère Rutland. Mais avant que le soleil se couche, je te
+ferai maudire ton action.
+
+LE ROI.--Finissez ces discours, milords, et écoutez-moi.
+
+MARGUERITE.--Que ce soit donc pour les défier, ou garde le silence.
+
+LE ROI.--Je te prie, ne donne pas des entraves à ma langue. Je suis roi,
+et j'ai le privilége de parler.
+
+CLIFFORD.--Mon souverain, la plaie qui a amené cette entrevue ne peut se
+guérir par des paroles: restez donc en paix.
+
+RICHARD.--Tire donc l'épée, bourreau. Par celui qui nous a tous créés,
+je suis intimement persuadé que tout le courage de Clifford réside dans
+sa langue.
+
+ÉDOUARD.--Parle, Henri: jouirai-je de mon droit ou non? Des milliers
+d'hommes ont déjeuné ce matin qui ne dîneront pas, si tu ne cèdes à
+l'instant la couronne.
+
+WARWICK.--Si tu la refuses, que leur sang retombe sur ta tête! car c'est
+pour la justice qu'York se revêt de son armure.
+
+LE JEUNE PRINCE.--Si la justice est ce que Warwick appelle de ce nom, il
+n'y a plus d'injustice dans le monde, et tout dans l'univers est juste.
+
+RICHARD.--Quel que soit ton père, c'est bien là ta mère (_montrant la
+reine_); car, je le vois bien, tu as la langue de ta mère.
+
+MARGUERITE.--Toi, tu ne ressembles ni à ton père ni à ta mère: odieux et
+difforme, tu as été marqué par la destinée comme d'un signe d'infamie
+qui instruit à t'éviter comme le crapaud venimeux, ou le dard redouté du
+lézard.
+
+RICHARD.--Vil plomb de Naples, caché sous l'or de l'Angleterre, toi dont
+le père porte le titre de roi, comme si un canal pouvait s'appeler la
+mer, ne rougis-tu pas, connaissant ton origine, de laisser ta langue
+déceler la bassesse native de ton coeur?
+
+ÉDOUARD.--Je donnerais mille couronnes d'un fouet de paille, pour faire
+rentrer en elle-même cette effrontée coquine.--Hélène de Grèce était
+cent fois plus belle que toi, quoique ton mari puisse être un Ménélas;
+et cependant jamais le frère d'Agamemnon ne fut outragé par cette femme
+perfide, comme ce roi l'a été par toi. Son père a triomphé dans le coeur
+de la France; il a soumis son roi, et forcé le dauphin à fléchir devant
+lui; et lui, s'il eût fait un mariage digne de sa grandeur, il eût pu
+conserver jusqu'à ce jour tout l'éclat de cette gloire. Mais lorsqu'il a
+admis dans son lit une mendiante, et honoré de son alliance ton pauvre
+père, le soleil qui éclaira ce jour rassembla sur sa tête un orage qui a
+balayé de la France tous les trophées de son père, et qui, dans notre
+patrie, amassa la sédition autour de sa couronne. Et quelle autre cause
+que ton orgueil a suscité ces troubles? Si tu te fusses montrée modeste,
+notre titre dormirait encore; et, par pitié pour ce roi plein de
+douceur, nous aurions jusqu'à d'autres temps négligé nos prétentions.
+
+GEORGE.--Mais lorsque nous avons vu ton printemps fleurir sous nos
+rayons, et ton été ne nous apporter aucun accroissement, nous avons mis
+la hache dans tes racines envahissantes; et quoique son tranchant nous
+ait quelquefois atteints nous-mêmes, sache cependant qu'à présent que
+nous avons commencé à frapper, nous ne te quitterons plus que nous ne
+t'ayons abattue, ou que notre sang brûlant n'ait arrosé ta grandeur
+toujours croissante.
+
+ÉDOUARD.--Et c'est dans cette résolution que je te défie, et ne veux
+plus continuer cette conférence, puisque tu refuses à ce bon roi la
+liberté de parler.--Sonnez, trompettes!--Que nos étendards sanglants se
+déploient! et la victoire ou le tombeau!
+
+MARGUERITE.--Arrête, Édouard!
+
+ÉDOUARD.--Non, femme querelleuse, nous n'arrêterons pas un moment de
+plus. Tes paroles seront payées de dix mille vies.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+Champ de bataille entre Towton et Saxton dans la province d'York.
+
+_Alarmes, excursions des deux partis. Entre_ WARWICK.
+
+
+WARWICK.--Épuisé par les travaux, comme le sont les coureurs pour avoir
+disputé le prix, il faut que je m'asseye ici pour respirer un moment,
+car les coups que j'ai reçus, les coups nombreux que j'ai rendus, ont
+privé de leur force les vigoureuses articulations de mes muscles, et,
+malgré que j'en aie, il faut que je me repose un peu.
+
+(Entre Édouard en courant.)
+
+ÉDOUARD.--Souris-nous, ciel propice! ou frappe, impitoyable mort! car
+l'aspect du monde devient menaçant et le soleil d'Édouard se couvre de
+nuages.
+
+WARWICK.--Eh bien, milord, quelle est notre fortune? où en sont nos
+espérances?
+
+(Entre George.)
+
+GEORGE.--Notre fortune, c'est d'être défaits: notre espérance, un triste
+désespoir. Nos rangs sont rompus, et la destruction nous poursuit. Quel
+parti conseillez-vous? Où fuirons-nous?
+
+ÉDOUARD.--La fuite est inutile: ils ont des ailes pour nous poursuivre;
+et dans l'épuisement où nous sommes, nous ne pouvons éviter leur
+poursuite.
+
+(Entre Richard.)
+
+RICHARD.--Ah! Warwick! pourquoi t'es-tu retiré du combat? La terre
+altérée a bu le sang de ton frère[7], répandu par la pointe acérée de la
+lance de Clifford: et dans les angoisses de la mort on l'entendait,
+comme une cloche funèbre qui résonne au loin, répéter: _Warwick,
+vengeance! Mon frère, venge ma mort_! C'est ainsi que, renversé sous le
+ventre des coursiers ennemis, dont les pieds velus se teignaient de son
+sang fumant, ce noble gentilhomme a rendu son dernier soupir.
+
+[Note 7: Un bâtard de Salisbury, frère naturel de Warwick.]
+
+WARWICK.--Allons, que la terre s'enivre de notre sang. Je vais tuer mon
+cheval; je ne veux pas fuir. Pourquoi restons-nous ici comme de faibles
+femmes, à pleurer nos pertes, tandis que l'ennemi fait rage, et à
+demeurer spectateurs comme si cette tragédie n'était qu'une pièce de
+théâtre, jouée par des personnages fictifs? Ici, à genoux, je fais voeu
+devant le Dieu d'en haut de ne plus m'arrêter, de ne plus prendre un
+instant de repos que la mort n'ait fermé mes yeux, ou que la fortune
+n'ait comblé la mesure de ma vengeance.
+
+ÉDOUARD.--O Warwick! je fléchis mon genou avec le tien, j'enchaîne mon
+âme à la tienne, dans le même voeu.--Et, avant que ce genou se relève de
+la froide surface de la terre, je tourne vers toi mes mains, mes yeux et
+mon coeur, ô toi qui établis et renverse les rois, te conjurant, s'il
+est arrêté dans tes décrets que mon corps soit la proie de mes ennemis,
+de permettre que le ciel m'ouvre ses portes d'airain et accorde à mon
+âme pécheresse un favorable passage.--Maintenant, lords, disons-nous
+adieu, jusqu'à ce que nous nous revoyions encore, quelque part que ce
+soit, au ciel ou sur la terre.
+
+RICHARD.--Mon frère, donne-moi ta main.--Et toi, généreux Warwick,
+laisse-moi te serrer dans mes bras fatigués.--Moi, qui n'ai jamais
+pleuré, je me sens douloureusement attendri sur ce printemps de nos
+jours que doit peut-être sitôt interrompre l'hiver.
+
+WARWICK.--Allons, allons! Encore une fois, chers seigneurs, adieu.
+
+GEORGE.--Retournons plutôt ensemble vers nos soldats; donnons toute
+liberté de fuir à ceux qui ne voudront pas tenir, et louons comme les
+colonnes de notre parti ceux qui demeureront avec nous, promettons-leur,
+si nous triomphons, la récompense que les vainqueurs remportaient jadis
+aux jeux olympiques. Cela pourra raffermir le courage dans leurs coeurs
+abattus, car il y a encore espérance de vivre et de vaincre. Ne tardons
+pas plus longtemps, marchons en toute hâte.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+Au même lieu. Une autre partie du champ de bataille.
+
+_Excursions des deux partis. Entrent_ RICHARD ET CLIFFORD.
+
+
+RICHARD.--Enfin, Clifford, je suis parvenu à te joindre seul. Suppose
+que ce bras est pour le duc d'York, et l'autre pour Rutland, tous deux
+voués à les venger, fusses-tu entouré d'un mur d'airain.
+
+CLIFFORD.--Maintenant, Richard, que je suis seul avec toi, regarde:
+voilà la main qui a frappé ton père, et voilà celle qui a tué ton frère
+Rutland; et voilà le coeur qui triomphe dans la joie de leur mort, et
+anime ces mains qui ont tué ton frère et ton père, à en faire autant de
+toi; ainsi, défends-toi.
+
+(Ils combattent. Warwick survient: Clifford prend la fuite.)
+
+RICHARD.--Warwick, choisis-toi quelque autre proie: c'est moi qui veux
+chasser ce loup jusqu'à la mort.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE V
+
+Une autre partie du champ de bataille.
+
+_Alarme. Entre_ LE ROI HENRI.
+
+
+LE ROI.--Ce combat offre l'aspect de celui qui se livre au matin,
+lorsque l'ombre mourante le dispute à la lumière qui s'accroît, à
+l'heure où le berger, soufflant dans ses doigts, ne peut dire ni qu'il
+fait jour ni qu'il fait nuit. Tantôt le mouvement de la bataille se
+porte ici comme une mer puissante forcée par la marée et combattue par
+les vents; tantôt il se porte là, semblable à cette même mer contrainte
+par les vents de se retirer; quelquefois les flots l'emportent, puis
+c'est le vent; tantôt celui-ci a l'avantage, tantôt il passe de l'autre
+côté; tous deux luttent pour la victoire sein contre sein, et ni l'un ni
+l'autre n'est vainqueur ni vaincu, tant la balance reste en équilibre
+dans cette cruelle mêlée. Je veux m'asseoir ici sur cette hauteur; et
+que la victoire se décide selon la volonté de Dieu! Car ma femme
+Marguerite, et Clifford aussi, m'ont forcé avec colère de me retirer du
+champ de bataille, protestant tous deux qu'ils combattent plus
+heureusement quand je n'y suis pas.--Je voudrais être mort si telle eût
+été la volonté de Dieu! Car, qu'y a-t il dans ce monde que chagrins et
+malheurs?--O Dieu! il me semble que ce serait une vie bien heureuse de
+n'être qu'un simple berger, d'être assis sur une colline, comme je le
+suis à présent, traçant avec justesse un cadran, et distribuant ses
+heures, pour y suivre de l'oeil la course des minutes, supputant combien
+il en faut pour compléter l'heure, combien d'heures composent le jour
+entier, combien de jours remplissent l'année, et combien d'années peut
+vivre un mortel. Et ensuite, cet espace une fois connu, faire ainsi la
+distribution de mon temps; tant d'heures pour mon troupeau, tant
+d'heures pour prendre mon repos, tant d'heures consacrées à la
+contemplation, tant d'heures employées aux délassements, tant de jours
+depuis que mes brebis sont pleines, tant de semaines avant que ces
+pauvres bêtes mettent bas, tant de mois avant que je tonde leur toison:
+ainsi, les minutes, les heures, les jours, les semaines, les mois et les
+années, passés dans l'emploi pour lequel ils ont été destinés,
+conduiraient doucement mes cheveux blanchis à un paisible tombeau. Ah!
+quelle vie ce serait là! qu'elle serait douce! qu'elle serait agréable!
+Le buisson de l'aubépine ne donne-t-il pas un plus doux ombrage aux
+bergers veillant sur leur innocent troupeau, qu'un dais richement doré
+n'en donne aux rois, qui craignent sans cesse la perfidie de leurs
+sujets? Oh! oui, plus doux, mille fois plus doux! Et enfin, le repas
+grossier qui nourrit le berger, la fraîche et légère boisson qu'il tire
+de sa bouteille de cuir, son sommeil accoutumé sous l'ombrage d'un arbre
+brillant de verdure, biens dont il jouit dans la sécurité d'une douce
+paix, sont bien au-dessus des délicatesses qui environnent un prince, de
+ses mets éclatant dans l'or de ses coupes, du lit somptueux où repose
+son corps qu'assiègent les soucis, la défiance et la trahison.
+
+(Alarme. Entre un fils qui a tué son père et qui traîne son cadavre.)
+
+LE FILS.--C'est un mauvais vent que celui qui ne profite à
+personne.--Cet homme que j'ai tué dans un combat que nous nous sommes
+livré tous deux, pourrait avoir sur lui quelques couronnes; et moi, qui
+aurai en ce moment le bonheur de les lui prendre, peut-être avant la
+nuit les céderai-je avec ma vie à quelque autre, comme ce mort va me les
+céder. Mais, quel est cet homme?--O Dieu! c'est le visage de mon père
+que j'ai tué sans le connaître dans la mêlée! ô jours affreux qui
+enfantent de pareils événements! Moi, j'ai été pressé à Londres où était
+le roi; et mon père, qui était au service du comte de Warwick, pressé
+par son maître, s'est trouvé dans le parti d'York; et moi, qui ai reçu
+de lui la vie, c'est ma main qui l'a privé de la sienne!--Pardonnez-moi,
+mon Dieu! Je ne savais pas ce que je faisais! Et toi, mon père, pardon!
+Je ne t'ai pas reconnu. Mes larmes laveront ces plaies sanglantes; et je
+ne prononcerai plus une parole avant de les avoir laissées couler à leur
+plaisir.
+
+LE ROI.--O spectacle de pitié! O jours sanglants! lorsque les lions sont
+en guerre, et combattent pour se disputer un antre, les pauvres
+innocents agneaux sont victimes de leur inimitié.--Pleure, malheureux,
+je te seconderai, larme pour larme, et, semblables à la guerre civile,
+que nos yeux soient aveuglés de larmes, et que nos coeurs éclatent
+surchargés de maux!
+
+(Entre un père qui a tué son fils, portant le corps dans ses bras.)
+
+LE PÈRE.--Toi qui t'es si opiniâtrement défendu contre moi, donne-moi
+ton or, si tu en as; car je l'ai bien acheté au prix de cent
+coups.--Mais voyons.--Sont-ce là les traits de mon ennemi? Ah! non, non,
+non, c'est mon fils unique!--O mon enfant! s'il te reste encore quelque
+souffle de vie, lève les yeux sur moi, et vois, vois quelle ondée
+excitée par les orageux tourbillons de mon coeur se répand sur tes
+blessures, dont la vue tue mes yeux et mon coeur. Quelles méprises
+cruelles, meurtrières, coupables, désordonnées, contre nature, engendre
+chaque jour cette guerre mortelle! O Dieu! prends pitié de ce temps
+misérable! O mon fils! ton père t'a donné le jour trop tôt, et t'a trop
+récemment ôté la vie.
+
+LE ROI.--Malheurs sur malheurs! douleurs qui surpassent les douleurs
+ordinaires! Oh! que mon trépas pût mettre fin à ces lamentables scènes!
+O miséricorde, miséricorde! ciel pitoyable, miséricorde! Je vois sur son
+visage les fatales enseignes de nos deux maisons en querelle, la rose
+rouge et la rose blanche: son sang vermeil ressemble parfaitement à
+l'une; ses joues pâles me présentent l'image de l'autre. Que l'une de
+vous se flétrisse donc, et que l'autre fleurisse! tant que vous vous
+combattrez, des milliers de vies vont se flétrir.
+
+LE FILS.--Comme ma mère va m'en dire sur la mort de mon père, sans
+pouvoir jamais s'apaiser!
+
+LE PÈRE.--Quelle mer de larmes va répandre ma femme sur le meurtre de
+son fils, sans pouvoir jamais se consoler!
+
+LE ROI.--Comme le pays, en voyant ces malheurs, va prendre en haine son
+roi sans pouvoir en revenir!
+
+LE FILS.--Fut-il jamais un fils aussi affligé de la mort de son père?
+
+LE PÈRE.--Fut-il jamais un père qui déplorât autant la mort de son fils?
+
+LE ROI.--Fut-il jamais un roi si malheureux des maux de ses sujets?
+Votre douleur est grande, mais la mienne est dix fois plus grande
+encore.
+
+LE FILS.--Je veux t'emporter ailleurs, où je puisse te pleurer tout mon
+content.
+
+(Il sort, emportant le corps.)
+
+LE PÈRE.--Ces bras te serviront de drap mortuaire, et mon coeur, cher
+enfant, sera ton tombeau; car jamais ton image ne sortira de mon coeur;
+les soupirs de ma poitrine seront la cloche de ta sépulture, et ton père
+te rendra de tels devoirs funèbres, qu'il pleurera ta perte, lui qui
+n'en a pas d'autre que toi, autant que Priam pleura celle de tous ses
+malheureux fils. Je vais t'emporter d'ici, et combatte qui voudra; car
+j'ai porté le coup mortel où je ne le devais pas.
+
+(Il sort, emportant le corps.)
+
+LE ROI.--Coeurs désolés et que le malheur accable, vous laissez ici un
+roi encore plus malheureux que vous.
+
+(Alarmes, excursions. La reine Marguerite, le prince de Galles et
+Exeter.)
+
+LE PRINCE DE GALLES.--Fuyez, mon père, fuyez! tous nos amis sont
+dispersés, et Warwick tempête comme un taureau irrité. Sauvons-nous;
+c'est nous que la mort poursuit.
+
+MARGUERITE.--Montez à cheval, milord, et courez à toute bride vers
+Berwick. Édouard et Richard, comme une couple de lévriers qui voient de
+loin fuir le lièvre timide, sont sur nos épaules, les yeux enflammés et
+étincelants de rage; leur main furieuse serre un fer sanglant;
+hâtons-nous donc de quitter ces lieux.
+
+EXETER.--Fuyons; la vengeance les accompagne.--Ne perdez pas le temps en
+représentations, faites diligence, ou bien suivez-moi, je vais partir
+devant.
+
+LE ROI.--Non, emmenez-moi avec vous, mon cher Exeter: non pas que je
+craigne de rester ici; mais j'aime à aller où le veut la reine. Allons,
+partons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+_Bruyante alarme. Entre_ CLIFFORD _blessé_.
+
+
+CLIFFORD.--C'est ici que le flambeau de ma vie va s'éteindre; ici qu'il
+va mourir, ce flambeau qui, tant qu'il a duré, a éclairé les pas du roi
+Henri! O Lancastre! je m'effraye de ta chute, bien plus que de la
+séparation de mon âme et de mon corps. Par mon zèle et par la crainte,
+je t'avais attaché bien des amis; mais maintenant que je tombe, ton
+parti sans consistance va se dissoudre, et l'affaiblissement de Henri va
+augmenter la force du superbe York. Le peuple grossier se rassemble
+comme en été le font les mouches, et où volent les mouches, si ce n'est
+vers le soleil? Et qui brille maintenant, sinon les ennemis de Henri? O
+Phébus! si tu n'avais jamais consenti que Phaéton gouvernât tes fougueux
+coursiers, jamais ton char enflammé n'eût embrasé la terre! Et toi,
+Henri, si tu avais su régner en roi, régner comme ton aïeul et ton père
+ont régné, ne donnant jamais de prise à la maison d'York, on ne l'eût
+pas vu s'élever, ce nuage de mouches d'été. Et moi, non plus que dix
+mille autres, n'aurions pas laissé notre mort à pleurer à nos veuves! Et
+toi, tu posséderais aujourd'hui en paix ta couronne! car qui fait
+croître les mauvaises herbes, sinon la douceur de l'air? qui enhardit
+les brigands, sinon l'excès de la clémence?--Mais les plaintes sont
+superflues, et mes blessures sont incurables. Point de chemin pour fuir,
+point de force pour aider à la fuite. L'ennemi est inexorable, il n'aura
+nulle pitié; et de sa part je n'ai pas mérité de pitié. L'air est entré
+dans mes blessures mortelles, une plus abondante effusion de sang me
+fait défaillir.--Venez, York et Richard, et Warwick et tous les autres:
+j'ai percé le coeur de vos pères, venez percer le mien.
+
+(Il s'évanouit.)
+
+(Alarmes et retraite. Entrent Édouard, George, Richard, Montaigu,
+Warwick, et une partie de l'armée.)
+
+ÉDOUARD.--Respirons maintenant, milords; notre bonne fortune nous permet
+un instant de repos, et de ses paisibles regards adoucit le front
+menaçant de la guerre. Un détachement poursuit cette reine sanguinaire,
+qui conduit le tranquille Henri, tout roi qu'il est comme une voile,
+enflée par un vent impétueux, conduit avec puissance un large navire à
+travers les flots qui le combattent.--Mais pensez-vous, lords, que
+Clifford ait fui avec eux?
+
+WARWICK.--Non: il est impossible qu'il ait échappé. Votre frère Richard,
+je le dirai, quoiqu'il soit ici présent, l'a marqué pour le tombeau; et
+quelque part qu'il puisse être, il est sûrement mort.
+
+(Clifford pousse un gémissement et meurt.)
+
+ÉDOUARD.--Quelle est l'âme qui vient de prendre de nous ce triste congé?
+
+RICHARD.--C'est un gémissement semblable à celui de la mort au moment où
+l'âme et le corps se séparent.
+
+ÉDOUARD.--Voyez qui c'est; et à présent que la bataille est finie, ami
+ou ennemi, qu'on le traite avec douceur.
+
+RICHARD.--Révoque cet ordre de clémence; car c'est Clifford, qui, non
+content d'avoir, en abattant Rutland, coupé la branche dont les feuilles
+commençaient à se développer, a enfoncé son couteau meurtrier jusque
+dans la racine d'où s'élevait gracieusement cette tendre tige, a égorgé
+notre auguste père le duc d'York.
+
+WARWICK.--Allez; qu'on ôte la tête élevée sur les portes d'York, la tête
+de votre père, que Clifford y a fait mettre, et que la sienne l'y
+remplace: il faut lui rendre la pareille.
+
+ÉDOUARD.--Qu'on m'apporte cet oiseau de mauvais augure pour ma maison,
+qui n'a jamais fait entendre à nous et aux nôtres que des chants de
+mort. Enfin la mort étouffe ses menaçants et sinistres accents, et cette
+bouche qui ne prédisait que le malheur a perdu la parole.
+
+(On apporte le corps de Clifford.)
+
+WARWICK.--Je crois qu'il n'a plus l'usage de ses sens.--Réponds,
+Clifford: connais-tu celui qui te parle?--Le nuage épais de la mort
+obscurcit en lui les rayons de la vie: il ne nous voit point, il
+n'entend point ce que nous lui disons.
+
+RICHARD.--Oh! que ne peut-il nous voir et nous entendre! Mais peut-être
+en est-il ainsi, et n'est-ce qu'une feinte habile pour se soustraire aux
+insultes qu'il a fait subir à notre père au moment de sa mort.
+
+GEORGE.--Si tu le crois, tourmente-le de tes mots piquants.
+
+RICHARD.--Clifford, demande grâce, pour ne pas l'obtenir.
+
+ÉDOUARD.--Clifford, repens-toi, pour te repentir en vain.
+
+WARWICK.--Clifford, cherche des excuses pour tes offenses.
+
+GEORGE.--Tandis que nous cherchons des tourments pour t'en punir.
+
+RICHARD.--Tu aimas York, et je suis le fils d'York.
+
+ÉDOUARD.--Tu sentis la pitié pour Rutland, j'en aurai pour toi.
+
+GEORGE.--Où est le général Marguerite pour vous défendre maintenant?
+
+WARWICK.--Ils t'insultent, Clifford: réponds-leur par tes imprécations
+familières.
+
+RICHARD.--Quoi! pas une imprécation? Allons, tout va mal, quand Clifford
+ne peut pas garder une seule imprécation pour ses amis. A cela je
+reconnais qu'il est mort; et, j'en jure par mon âme, s'il ne fallait que
+le sacrifice de ma main droite pour te racheter deux heures de vie, où
+je pusse, au gré de ma haine, t'accabler de mes outrages, je la
+couperais; et du sang qui en sortirait, j'étoufferais l'infâme dont la
+soif insatiable n'a pu être assouvie par celui d'York et du jeune
+Rutland.
+
+WARWICK.--Oui, mais il est mort. Coupez la tête du traître, et élevez-la
+à la place où est celle de votre père. (_A Édouard_.) A présent,
+marchons en triomphe vers Londres, pour t'y voir couronner roi de
+l'Angleterre. De là Warwick fendra les mers de France, et ira demander
+la princesse _Bonne_ pour ton épouse. Par ce noeud, les deux pays seront
+unis l'un à l'autre; et quand tu auras la France pour amie, tu ne
+craindras plus les ennemis maintenant dispersés, qui espèrent se relever
+encore; car bien que leur dard ne puisse plus blesser à mort, cependant
+attends-toi à les entendre encore bourdonner et importuner tes oreilles.
+Je veux d'abord te voir couronner; et ensuite, si c'est le bon plaisir
+de mon seigneur, je traverserai les mers de la Bretagne, pour conclure
+ce mariage.
+
+ÉDOUARD.--Qu'il en soit, cher Warwick, ainsi que tu le voudras; car
+c'est toi dont les épaules vont soutenir mon trône, et jamais je
+n'entreprendrai la chose que tu n'auras pas conseillée ou
+consentie.--Richard, je vais te créer duc de Glocester; et toi, George,
+duc de Clarence.--Warwick, comme nous-même, tu feras et déferas à ton
+gré.
+
+RICHARD.--Que je sois plutôt duc de Clarence, et George duc de
+Glocester; car le duché de Glocester est trop fatal.
+
+WARWICK.--Allons donc, cette remarque est d'un enfant.--Richard, sois
+duc de Glocester.--Maintenant, marchons vers Londres, pour vous voir
+prendre possession de tous ces honneurs.
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Une forêt de chasse dans le nord de l'Angleterre.
+
+_Entrent_ DEUX GARDES-CHASSE _armés d'arbalètes_.
+
+
+PREMIER GARDE-CHASSE.--Il faut nous cacher dans cet épais bocage, car
+bientôt le daim viendra au travers de la clairière; et nous resterons à
+l'affût sous le couvert, pour choisir des yeux le plus beau du troupeau.
+
+SECOND GARDE-CHASSE.--Moi, je resterai sur la hauteur et ainsi nous
+pourrons tirer tous deux.
+
+PREMIER GARDE-CHASSE.--Cela ne se peut pas: le bruit de ton arbalète
+effarouchera le troupeau, et mon coup sera perdu: restons ici tous les
+deux, et visons le meilleur de la troupe; et, pour passer le temps sans
+ennui, je te conterai ce qui m'est arrivé un jour, à cette même place où
+nous allons nous poster aujourd'hui.
+
+SECOND GARDE-CHASSE.--Je vois venir un homme: demeurons jusqu'à ce qu'il
+soit passé.
+
+(Entre le roi Henri déguisé, un livre de prières à la main.)
+
+LE ROI.--Je me suis dérobé de l'Écosse par pure tendresse pour ma
+patrie, et pour la saluer encore de mes regards avides de la revoir.
+Non, Henri! Henri! cette terre n'est plus à toi: ta place est remplie,
+ton sceptre est arraché de tes mains, et le baume qui te consacra est
+effacé. Nul genou fléchi ne reconnaîtra ton empire, d'humbles
+solliciteurs ne se presseront plus sur tes pas pour t'exposer leurs
+droits: nul homme n'aura recours à toi pour obtenir justice; car,
+comment pourrais-je assister les autres, moi qui ne peux pas m'aider
+moi-même?
+
+PREMIER GARDE-CHASSE.--Hé! voici un daim dont la peau sera bien payée au
+garde-chasse: c'est le ci-devant roi[8]; saisissons-nous de lui.
+
+[Note 8: The quondam king.]
+
+LE ROI.--Acceptons avec résignation ces cruelles adversités; car les
+sages disent que c'est le meilleur parti.
+
+SECOND GARDE-CHASSE.--Que tardons-nous? Mettons la main sur lui.
+
+PREMIER GARDE-CHASSE.--Attends encore: écoutons-le parler un moment.
+
+LE ROI.--La reine et mon fils sont allés en France implorer des secours;
+et, suivant ce que j'apprends, le tout-puissant Warwick y est allé aussi
+demander la soeur du roi de France, pour épouse d'Édouard. Si cette
+nouvelle est vraie, pauvre reine, et toi, mon fils, vous avez perdu vos
+peines; car Warwick est un adroit orateur, et Louis un prince facile à
+gagner par des paroles éloquentes: ainsi, ce qui va arriver, c'est que
+Marguerite pourra d'abord intéresser le roi; car c'est une femme bien
+faite pour exciter la compassion; ses soupirs porteront une atteinte au
+coeur du prince: ses larmes pénétreraient un coeur de marbre, le tigre
+s'adoucirait à la vue de son affliction, et Néron serait touché de pitié
+s'il entendait, s'il voyait ses plaintes et ses larmes amères. Oui, mais
+elle vient pour demander, et Warwick pour donner. Elle est à la gauche
+du roi, implorant du secours pour Henri; et Warwick à la droite,
+demandant une épouse pour Édouard. Elle pleure, elle dit que son Henri
+est déposé. Warwick sourit, et annonce que son Édouard est couronné, à
+la fin, pauvre malheureuse, la douleur lui ôte la force de parler!
+tandis que Warwick expose les titres d'Édouard, pallie ses injustices,
+accumule de puissants arguments, et finit par détacher, d'elle le roi
+qui promet sa soeur, et tout ce qu'on voudra, à l'appui du roi Édouard
+et de son trône. O Marguerite! voilà ce qui va t'arriver. Et toi, pauvre
+créature, tu seras rejetée parce que tu es venue délaissée.
+
+SECOND GARDE-CHASSE.--Dis; qui es-tu, toi, qui parles de rois et de
+reines?
+
+LE ROI.--Plus que je ne parais, et moins que je ne devais être par ma
+naissance. Je suis un homme du moins, car je ne puis être moins. Les
+hommes peuvent parler des rois; pourquoi ne le pourrais-je?
+
+SECOND GARDE-CHASSE.--Oui; mais tu parles comme si tu étais toi-même un
+roi.
+
+LE ROI.--Eh bien! je le suis: en pensée, c'est tout ce qu'il faut.
+
+SECOND GARDE-CHASSE.--Mais si tu es un roi, où est ta couronne?
+
+LE ROI.--Ma couronne est dans mon coeur, et non pas sur ma tête. Elle
+n'est point ornée de diamants ni de pierres venues de l'Inde. On ne la
+voit point: ma couronne s'appelle contentement; c'est une couronne que
+les rois possèdent rarement.
+
+SECOND GARDE-CHASSE.--Eh bien! si vous êtes un roi couronné de
+contentement, votre couronne, le contentement et vous, voudrez bien
+trouver votre contentement à nous suivre; car, comme nous présumons que
+vous êtes ce roi que le roi Édouard a déposé, comme nous sommes ses
+sujets, et que nous lui avons juré obéissance, nous vous arrêtons comme
+son ennemi.
+
+LE ROI.--Mais n'avez-vous jamais fait de serment que vous ayez ensuite
+violé?
+
+SECOND GARDE-CHASSE.--Non, jamais un serment de cette espèce, et nous ne
+commencerons pas aujourd'hui.
+
+LE ROI.--Où habitiez-vous lorsque j'étais roi d'Angleterre?
+
+SECOND GARDE-CHASSE.--Ici dans ce pays, où nous demeurons aujourd'hui.
+
+LE ROI.--Je fus sacré roi à l'âge de neuf mois. Mon père et mon
+grand-père furent rois, et vous avez juré d'être mes fidèles sujets;
+répondez à présent: n'avez-vous pas violé vos serments?
+
+PREMIER GARDE-CHASSE.--Non, car nous n'avons pu être vos sujets
+qu'autant que vous étiez roi.
+
+LE ROI.--Eh quoi, suis-je mort? Ne suis-je pas un homme en vie? Ah!
+pauvres gens, vous ne savez pas ce que vous jurez! Voyez, comme d'un
+souffle j'écarte cette plume de mon visage, et comme l'air me la
+renvoie; obéissant à mon haleine, quand elle sort de ma bouche, cédant à
+un autre souffle quand il se fait sentir, et toujours maîtrisée par le
+vent le plus fort: telle est votre légèreté, hommes vulgaires. Mais ne
+violez pas vos serments: mes douces représentations ne tendent point à
+vous rendre coupables de ce péché. Allez où vous voudrez, le roi se
+laissera commander. Soyez rois, ordonnez, et j'obéirai.
+
+PREMIER GARDE-CHASSE.--Nous sommes les fidèles sujets du roi, du roi
+Édouard.
+
+LE ROI.--Et vous redeviendriez de même les sujets de Henri, si Henri
+était à la place où est le roi Édouard.
+
+PREMIER GARDE-CHASSE.--Nous vous sommons, au nom de Dieu et du roi, de
+venir avec nous devant nos officiers.
+
+LE ROI.--Au nom de Dieu, je suis prêt à vous suivre; que le nom de votre
+roi soit obéi! Que votre roi accomplisse la volonté de Dieu, et moi je
+me soumets humblement à sa volonté.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+A Londres, un appartement dans le palais.
+
+_Entrent_ LE ROI ÉDOUARD, RICHARD, DUC DE GLOCESTER, CLARENCE ET LADY
+GREY.
+
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Mon frère Glocester, le mari de cette dame, sir John
+Grey, a été tué à la bataille de Saint-Albans. Ses terres ont ensuite
+été confisquées par le vainqueur. La demande de sa veuve aujourd'hui,
+c'est de rentrer en possession de ces terres. Nous ne pouvons en bonne
+justice les lui refuser, car c'est pour la querelle de la maison
+d'York[9] que ce brave gentilhomme a perdu la vie.
+
+[Note 9: Ce fut au contraire pour la cause de la maison de Lancastre
+que sir John Grey combattit à la seconde bataille de Saint-Albans, où il
+fut tué. Ses biens avaient été saisis par Édouard lui-même, après la
+bataille de Towton. Ce fait est rapporté conformément à l'histoire dans
+_Richard III_.]
+
+GLOCESTER.--Votre Grandeur fera très-bien de lui accorder sa requête: il
+serait honteux de la refuser.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Oui, honteux.--Mais cependant je veux différer encore
+un moment.
+
+GLOCESTER, _à part, à Clarence_.--Oui: en est-il ainsi? Je vois que la
+dame aura quelque chose à accorder avant que le roi lui accorde son
+humble demande.
+
+CLARENCE, _à part_.--Il n'est pas novice; comme il sait prendre le vent!
+
+GLOCESTER, _à part_.--Silence!
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Veuve, nous examinerons votre requête. Revenez dans
+quelque temps savoir nos intentions.
+
+LADY GREY.--Très-gracieux seigneur, je ne puis supporter de délais:
+qu'il plaise à Votre Majesté de me donner à présent sa décision; et,
+quel que puisse être votre bon plaisir, je m'en contenterai.
+
+GLOCESTER, _à part_.--Vraiment, veuve? je vous garantis bien que vous
+aurez toutes vos terres, si ce qui lui plaira vous plaît
+aussi.--Combattez plus serré, ou, sur ma parole, vous attraperez quelque
+coup.
+
+CLARENCE, _à part_.--Je ne crains rien pour elle, à moins d'une chute.
+
+GLOCESTER, _à part_.--Dieu l'en préserve! car il prendrait son avantage.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Dis-moi, veuve, combien as-tu d'enfants?
+
+CLARENCE, _à part_.--Je crois qu'il a intention de lui demander un
+enfant.
+
+GLOCESTER, _à part_.--Allons donc; je veux être fustigé s'il ne lui en
+donne plutôt deux.
+
+LADY GREY.--Trois, mon gracieux seigneur.
+
+GLOCESTER, _à part._--Vous en aurez quatre, si vous voulez vous laisser
+gouverner par lui.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Ce serait pitié qu'ils perdissent le patrimoine de leur
+père.
+
+LADY GREY.--Laissez-vous donc attendrir, auguste souverain, et
+accordez-moi cette grâce.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Lords, retirez-vous à l'écart: je veux éprouver le
+jugement de cette veuve.
+
+GLOCESTER.--Libre à vous; car vous en aurez toute liberté jusqu'à ce que
+la jeunesse prenne la liberté de vous quitter, et ne vous laisse plus
+que la liberté des béquilles.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--A présent, dites-moi, madame, aimez-vous vos enfants?
+
+LADY GREY.--Oui; aussi chèrement que moi-même.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Et ne feriez-vous pas beaucoup pour leur bien?
+
+LADY GREY.--Pour leur bien, je saurais supporter quelque mal.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Travaillez donc; regagnez les terres de votre mari pour
+le bien de vos enfants.
+
+LADY GREY.--C'est pour cela que je suis venue trouver Votre Majesté.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Je vous dirai le moyen de rentrer dans la possession de
+ces biens.
+
+LADY GREY.--Ce sera m'attacher pour toujours au service de Votre
+Majesté.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Et quel genre de service puis-je attendre de toi si je
+te les donne?
+
+LADY GREY.--Tout ce que vous commanderez, et qui sera en mon pouvoir.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Vous allez faire des objections à ce que je vais vous
+proposer.
+
+LADY GREY.--Non, mon gracieux seigneur, à moins que la chose ne me soit
+impossible.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Tu en feras, quoique tu puisses faire ce que j'ai envie
+de te demander.
+
+LADY GREY.--Certainement alors je ferai ce que me commandera Votre
+Grâce.
+
+GLOCESTER, _à part._--Il la presse vivement; à force de pluie le marbre
+finit par s'user.
+
+CLARENCE, _à part._--Il est rouge comme le feu: il faudra bien que la
+cire finisse par se fondre.
+
+LADY GREY.--Eh bien! qui arrête Votre Majesté? Ne me fera-elle point
+connaître ma tâche?
+
+LE ROI ÉDOUARD.--C'est une tâche aisée; il ne s'agit que d'aimer un roi.
+
+LADY GREY.--Cela est bien simple, puisque je suis votre sujette.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Eh bien, je te donne de grand coeur les terres de ton
+mari.
+
+LADY GREY.--Je prends congé de Votre Majesté, en lui rendant mes humbles
+grâces.
+
+GLOCESTER, _à part._--Le marché est conclu: elle le ratifie par une
+révérence.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Non, demeure: ce que j'entends, ce sont les fruits de
+l'amour.
+
+LADY GREY.--Et ce sont aussi les fruits de l'amour que j'entends, mon
+bien-aimé souverain.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Oui; mais je crains bien que ce ne soit dans un autre
+sens. Quel amour crois-tu que je sollicite de toi, avec tant d'ardeur?
+
+LADY GREY.--Mon amour jusqu'à la mort, ma reconnaissance, mes prières;
+cet amour, en un mot, que peut demander la vertu, et que la vertu peut
+accorder.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Non, sur ma foi, ce n'est pas d'un tel amour que
+j'entends parler.
+
+LADY GREY.--Ce que vous entendez n'est donc pas ce que je croyais?
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Mais à présent vous devez entrevoir ce que j'ai dans
+l'âme.
+
+LADY GREY.--Jamais mon âme n'accordera ce qui fait le but de vos désirs,
+s'il est vrai que j'aie touché le but.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Pour te parler sans détour, j'aspire à ton lit[10].
+
+[Note 10:
+
+ To tell thee plain, I aim to lie with thee.
+ --To tell you plain, I had rather lie in prison.]
+
+LADY GREY.--Pour vous répondre sans détour, j'aimerais mieux coucher en
+prison.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--En ce cas, tu n'auras pas les terres de ton mari.
+
+LADY GREY.--Eh bien, mon honneur sera mon douaire; car je ne les
+rachèterai pas à ce prix.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Tu fais par là grand tort à tes enfants.
+
+LADY GREY.--Par là, Votre Majesté fait tort en même temps à eux et à
+moi. Mais, puissant seigneur, ce désir folâtre ne s'accorde guère avec
+la tristesse de ma requête; veuillez me congédier avec un oui ou un non.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Oui, si tu dis oui à ma requête; non, si tu dis non à
+ma demande.
+
+LADY GREY.--En ce cas, non, mon seigneur; et je n'ai rien à vous
+demander.
+
+GLOCESTER, _à part_.--La veuve ne le goûte pas: elle fronce le sourcil.
+
+CLARENCE, _à l'écart_.--C'est le galant le plus gauche de toute la
+chrétienté.
+
+LE ROI ÉDOUARD, _à part_.--Ses regards annoncent qu'elle est remplie de
+vertu; ses discours décèlent un esprit incomparable. Ses perfections
+réclament un trône; de façon ou d'autre, elle est faite pour un roi;
+elle sera ou ma maîtresse, ou reine de mon royaume. (_Haut_.) Que
+dirais-tu si le roi Édouard te choisissait pour reine?
+
+LADY GREY.--Cela est plus facile à dire qu'à faire, mon gracieux
+seigneur. Je suis une sujette faite pour souffrir vos plaisanteries,
+mais nullement faite pour devenir souveraine.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Aimable veuve, je te jure, par ma grandeur, que je n'en
+dis pas plus que je n'ai dessein de faire. Il faut que tu sois à moi.
+
+LADY GREY.--Et c'est beaucoup plus que je ne puis consentir: je sais que
+je suis trop peu de chose pour que vous me fassiez reine; et cependant
+de trop bon lieu pour être votre concubine.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--C'est une mauvaise chicane que tu me fais; je veux dire
+que tu seras reine.
+
+LADY GREY.--Il serait désagréable à Votre Grâce d'entendre mes enfants
+vous appeler leur père.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Pas plus que d'entendre mes filles t'appeler leur mère.
+Tu es veuve, et tu as quelques enfants: et, par la mère de Dieu! moi,
+quoique garçon, j'en ai quelques-uns aussi. Et vraiment, c'est un
+bonheur d'être père de plusieurs enfants. Ne me réplique plus, car tu
+seras ma femme.
+
+GLOCESTER, _à part_.--Le saint père a achevé sa confession.
+
+CLARENCE, _à part_.--Il ne s'est fait confesseur que pour séduire la
+pénitente.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Mes frères, vous cherchez à deviner ce que nous avons
+pu nous dire?
+
+GLOCESTER.--Cela ne plaît pas à la veuve, car elle a l'air triste.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Vous seriez bien surpris si nous allions nous marier?
+
+CLARENCE.--A qui, seigneur?
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Eh mais, ensemble, Clarence.
+
+GLOCESTER.--On en aurait au moins pour dix jours à s'étonner.
+
+CLARENCE.--Ce serait un jour de plus que ne dure d'ordinaire un
+étonnement[11].
+
+[Note 11: Allusion au proverbe anglais: _un étonnement ne dure pas
+plus de neuf jours_.]
+
+GLOCESTER.--Mais aussi l'étonnement serait-il des plus grands.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Fort bien, plaisantez, mes frères. Je puis vous dire à
+tous deux que sa requête pour les biens de son mari lui est accordée.
+
+(Entre un lord.)
+
+LE LORD.--Mon gracieux seigneur, Henri, votre ennemi, est pris, et amené
+prisonnier à la porte de votre palais.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Faites-le conduire à la Tour.--Et nous, mes frères,
+allons interroger l'homme qui l'a pris, pour apprendre les circonstances
+de cet événement. Allez, veuve.--Lords, traitez-la honorablement.
+
+(Sortent le roi, lady Grey, Clarence et le lord.)
+
+RICHARD.--Oui, Édouard traitera les dames honorablement.--Que n'est-il
+épuisé jusqu'à la moelle des os, et hors d'état de voir sortir de ses
+reins aucun rejeton capable de fonder des espérances, et de m'empêcher
+d'arriver à ce temps heureux auquel j'aspire! Et cependant, quand même
+le titre du voluptueux Édouard serait enseveli sous la terre, il reste
+encore, entre le désir de mon âme et moi, Clarence, Henri, et son fils
+le jeune Édouard, et toute la race inconnue qui peut encore sortir de
+leur sein, pour remplir le trône avant que je parvienne à m'y placer;
+fâcheuse perspective pour mes projets! Ainsi, je ne fais que rêver la
+royauté; comme un homme qui, placé sur le sommet d'un promontoire, porte
+sa vue sur le rivage éloigné qu'il voudrait fouler sous ses pas,
+désirant que son pied pût suivre ses yeux, maudissant la mer qui l'en
+sépare, et parlant de la mettre à sec pour s'ouvrir un passage. Voilà
+comme je désire la couronne, à cette distance, m'irritant contre les
+obstacles qui m'en séparent; et de même, me flattant de succès
+impossibles, je me dis que je les renverserai. Mon oeil est trop
+perçant, mon coeur trop présomptueux, si ma main et mes forces ne
+peuvent pas y répondre.--Mais s'il est une fois dit qu'il n'y ait point
+de royaume à espérer pour Richard, alors quel autre bien le monde
+peut-il m'offrir? Je chercherai mon paradis dans les bras d'une femme,
+j'ornerai mon corps d'une parure élégante, et je captiverai par mes
+paroles et mes regards le coeur des jeunes beautés? O pensée cruelle!
+ressource plus impossible pour moi que de me procurer vingt couronnes
+brillantes! Quoi! l'amour m'a renoncé dans le sein même de ma mère; et
+pour m'exclure à jamais de son doux empire, il a suborné la fragile
+nature, et l'a engagée à rétrécir mon bras amaigri comme un arbrisseau
+desséché, à placer sur mon dos une odieuse éminence, où s'assied la
+difformité pour insulter à mon corps; à former mes jambes d'une inégale
+longueur, faisant de moi un tout sans aucune proportion, une espèce de
+chaos semblable au petit que l'ourse n'a pas encore léché, et qui
+n'apporte en naissant aucun trait de sa mère? Suis-je un homme fait pour
+être aimé? Oh! quelle absurde erreur que de nourrir une pareille
+pensée!--Eh bien, puisque ce monde ne m'offre aucun plaisir que celui de
+commander, de gouverner, de dominer ceux dont la figure est plus
+heureuse que la mienne, mon ciel à moi sera de rêver à la couronne et de
+regarder, tant que je vivrai, ce monde comme un enfer pour moi, jusqu'à
+ce que ma tête, que porte ce tronc contrefait soit ceinte d'une
+brillante couronne... Et cependant je ne sais comment atteindre cette
+couronne: tant de vies s'interposent entre elle et moi!... Et moi, comme
+un voyageur perdu dans un bois épineux, brisant les épines, déchiré par
+elles, cherchant un chemin, et s'écartant du chemin, sans savoir comment
+parvenir aux lieux découverts, mais travaillant en désespéré pour en
+retrouver la route, je me tourmente sans relâche pour saisir la couronne
+d'Angleterre. Je m'affranchirai de ce tourment, je me frayerai un chemin
+avec une hache sanglante. Eh quoi! ne sais-je pas sourire, et égorger en
+souriant, me récrier de joie sur ce qui me met le chagrin au coeur,
+mouiller mes joues de larmes artificieuses, et accommoder mes traits à
+toutes les circonstances? Je saurai submerger plus de nautoniers que la
+sirène, tuer de mes regards plus d'hommes que le basilic; je puis
+prêcher aussi bien que Nestor, tromper avec plus d'art qu'Ulysse, et,
+comme un autre Sinon, je gagnerai une autre Troie; je possède plus de
+couleurs que le caméléon; je puis pour mes intérêts changer de plus de
+formes que Protée, et faire la leçon au sanguinaire Machiavel. Je puis
+tout cela, et je pourrais gagner une couronne! Allons donc; fut-elle
+encore plus loin, je m'en emparerai.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+En France.--Un appartement dans le palais.
+
+_Fanfares. Entrent_ LE ROI DE FRANCE, LA PRINCESSE BONNE, _suite_, LE
+ROI _monte sur son trône, et ensuite entrent_ LA REINE MARGUERITE, LE
+PRINCE ÉDOUARD _son fils_, ET LE COMTE D'OXFORD.
+
+
+LE ROI LOUIS, _se levant_.--Belle reine d'Angleterre, illustre
+Marguerite, assieds-toi avec nous: il ne convient pas à ton rang ni à ta
+naissance que tu sois debout, tandis que Louis est assis.
+
+MARGUERITE.--Non, puissant roi de France: Marguerite doit maintenant
+baisser pavillon, et apprendre à obéir quand un roi commande. J'étais,
+je l'avoue, dans des jours plus heureux, la reine de la grande Albion;
+mais aujourd'hui la fortune contraire a foulé aux pieds mon titre, et
+m'a laissée avec ignominie sur la poussière, où il faut que je prenne
+une place conforme à ma fortune, et me conforme moi-même à cette humble
+situation.
+
+LE ROI LOUIS.--Que dis-tu, belle reine? d'où provient ce profond
+désespoir?
+
+MARGUERITE.--D'une cause qui remplit mes yeux de larmes, qui étouffe ma
+voix, en même temps que mon coeur est noyé dans les soucis.
+
+LE ROI LOUIS.--Quoi qu'il en soit, demeure semblable à toi-même et
+prends place à nos côtés. (Il la fait asseoir près de lui.) Ne courbe
+pas la tête sous le joug de la fortune; et que ton âme invincible
+s'élève triomphante au-dessus de tous les malheurs. Explique-toi, reine
+Marguerite, et dis-nous tes chagrins; ils seront soulagés, si le remède
+est au pouvoir de la France.
+
+MARGUERITE.--Ces gracieuses paroles raniment mon courage abattu et
+rendent à ma langue enchaînée le pouvoir de t'exposer mes malheurs.
+Sache donc, généreux Louis, que Henri, seul possesseur de ma tendresse,
+de roi qu'il était, n'est plus qu'un banni, et forcé de vivre en Écosse
+dans l'abandon, tandis que l'ambitieux Édouard, l'orgueilleux duc
+d'York, usurpe le titre royal, et le trône du roi légitime et consacré
+de l'Angleterre. Voilà ce qui m'a obligé, moi, pauvre Marguerite,... à
+venir avec mon fils, le prince Édouard, l'héritier de Henri, implorer
+tes justes et légitimes secours; si tu nous abandonnes, il ne nous reste
+plus d'espérance. L'Écosse est disposée à nous appuyer, mais elle n'en a
+pas le pouvoir: notre peuple et nos pairs sont sortis du devoir, nos
+trésors saisis, nos soldats mis en fuite; et nous-mêmes, comme tu le
+vois, réduits à une situation déplorable.
+
+LE ROI LOUIS.--Illustre reine, conjure l'orage à force de patience,
+tandis que nous allons songer aux moyens de le dissiper.
+
+MARGUERITE.--Plus nous tardons, et plus notre ennemi accroît sa force.
+
+LE ROI LOUIS.--Plus je diffère, et plus mes secours seront efficaces.
+
+MARGUERITE.--Oh! l'impatience est la seule compagne d'un chagrin
+véritable.--Et tenez, voilà l'auteur de mes chagrins.
+
+(Entre Warwick avec sa suite.)
+
+LE ROI LOUIS.--Qui vient ainsi se présenter hardiment devant nous?
+
+MARGUERITE.--C'est le comte de Warwick, le plus puissant ami d'Édouard.
+
+LE ROI LOUIS, _en descendant de son trône. Marguerite se lève_.--Sois le
+bienvenu, brave Warwick! Quel sujet t'amène en France?
+
+MARGUERITE.--Voilà un nouvel orage qui commence à s'élever, car c'est là
+l'homme qui gouverne les vents et les flots.
+
+WARWICK.--Je viens de la part du digne Édouard, roi d'Albion, mon
+seigneur et maître, et ton ami dévoué, saluer d'abord ta royale
+personne, avec toute l'affection d'une amitié sincère, et ensuite te
+demander un traité d'alliance; enfin je viens en assurer les noeuds par
+le noeud de l'hymen, si tu consens à accorder la princesse Bonne, ta
+belle et vertueuse soeur, en légitime mariage au roi d'Angleterre.
+
+MARGUERITE.--Si cela réussit, plus d'espérance pour Henri.
+
+WARWICK, _à la princesse Bonne_.--Et vous, gracieuse dame, je suis
+chargé, par mon roi, et en son nom, de vous demander la faveur et la
+permission de vous baiser humblement la main, et de vous faire connaître
+par mes discours la passion qui s'est emparée du coeur de mon souverain.
+La renommée, en frappant dernièrement ses oreilles attentives, vient de
+placer dans son âme l'image de votre beauté et de vos vertus.
+
+MARGUERITE.--Roi Louis, et vous, princesse, écoutez-moi avant de
+répondre à Warwick; ce n'est point d'un chaste et pur amour que vous
+vient la demande d'Édouard, mais de l'artifice, enfant de la nécessité;
+car comment les tyrans peuvent-ils régner tranquillement s'ils
+n'acquièrent au dehors des alliances puissantes? Pour prouver qu'il est
+un tyran, il suffit de ceci: Henri vit encore; et quand il serait mort,
+voilà le prince Édouard, le fils de Henri. Songe donc, Louis, à ne pas
+attirer sur toi, par cette ligue et ce mariage, les dangers et
+l'opprobre: les usurpateurs peuvent bien retenir un moment la
+domination; mais le ciel est juste, et le temps renverse l'injustice.
+
+WARWICK.--Outrageante Marguerite!
+
+LE PRINCE ÉDOUARD.--Pourquoi pas reine?
+
+WARWICK.--Parce que ton père Henri était un usurpateur; et tu n'es pas
+plus prince qu'elle n'est reine.
+
+OXFORD.--Ainsi Warwick anéantit l'illustre Jean de Gaunt, qui subjugua
+la plus grande partie de l'Espagne; et après Jean de Gaunt, Henri IV,
+dont la sagesse fut le miroir des sages; et après ce sage prince, Henri
+V, dont la valeur conquit toute la France: c'est d'eux que descend en
+ligne directe notre Henri.
+
+WARWICK.--Et comment se fait-il, Oxford, que dans cet élégant discours
+vous n'ayez pas dit aussi comment Henri VI a perdu tout ce qu'avait
+conquis Henri V? J'imagine que les pairs de France qui vous entendent
+souriraient à ce souvenir; mais passons.--Vous nous exposez une
+généalogie de soixante-deux années. C'est bien peu pour prescrire des
+droits au trône.
+
+OXFORD.--Quoi, Warwick! peux-tu bien parler aujourd'hui contre ton
+souverain, à qui tu as obéi pendant trente-six ans, sans révéler ta
+trahison par ta rougeur?
+
+WARWICK.--Et Oxford, qui a toujours tiré l'épée pour le bon droit,
+peut-il faire servir une vaine généalogie à la défense d'un faux titre?
+Pour votre honneur laissez là Henri, et reconnaissez Édouard pour roi.
+
+OXFORD.--Reconnaître pour mon roi celui dont l'inique jugement a mis à
+mort mon frère aîné, le lord Aubrey de Vere? bien plus encore! a fait
+périr mon père, sur le déclin de sa vie déjà affaiblie, lorsque la
+nature le conduisait aux portes du trépas? Non, Warwick, non. Tant que
+la vie soutiendra ce bras, ce bras soutiendra la maison de Lancastre.
+
+WARWICK.--Et moi, la maison d'York.
+
+LE ROI LOUIS.--Reine Marguerite, prince Édouard, et vous, Oxford,
+daignez, à notre prière, vous retirer un moment à l'écart, et me laisser
+conférer encore quelques instants avec Warwick.
+
+MARGUERITE.--Veuille le ciel que les paroles de Warwick ne le séduisent
+pas!
+
+(Ils s'écartent avec le prince et Oxford.)
+
+LE ROI LOUIS.--Maintenant, Warwick, dis sur ta conscience: Édouard
+est-il votre véritable roi? Car il me répugnerait de me lier avec un roi
+qui ne serait pas légitimement élu.
+
+WARWICK.--J'en réponds sur mon honneur et ma réputation.
+
+LE ROI LOUIS.--Mais est-il agréable aux yeux de son peuple?
+
+WARWICK.--D'autant plus agréable que Henri ne l'était pas.
+
+LE ROI LOUIS.--Passons à un autre article. Laissant de côté toute
+dissimulation, dites-moi avec vérité jusqu'à quel point il aime notre
+soeur Bonne?
+
+WARWICK.--Son amour se montre comme il convient à un monarque tel que
+lui.--Moi-même je lui ai souvent entendu dire et protester que cet amour
+était une plante immortelle dont les racines étaient fixées dans le sol
+de la vertu, les feuilles et les fruits nourris par le soleil de la
+beauté, et qui ne pouvait manquer de donner des fleurs et des fruits
+heureux; au-dessus de la jalousie, mais qui ne résisterait pas au dédain
+si la princesse Bonne ne payait pas de retour ses tourments.
+
+LE ROI LOUIS.--Maintenant, ma soeur, apprenez-nous quelles sont vos
+dernières résolutions.
+
+LA PRINCESSE BONNE.--Soit consentement, soit refus, votre réponse sera
+la mienne.--Cependant (_s'adressant à Warwick_), je l'avouerai, souvent
+avant ce jour, lorsque j'entendais raconter les mérites de votre roi,
+mon oreille n'a pas laissé ma raison étrangère à quelque désir.
+
+LE ROI LOUIS.--Voici donc ma réponse, Warwick:--Notre soeur sera
+l'épouse d'Édouard, et à l'instant même on va dresser les articles, et
+stipuler le douaire que doit accorder votre roi; il doit être
+proportionné à la dot qu'elle lui portera.--Approchez, reine Marguerite,
+et soyez témoin que nous accordons la princesse Bonne pour épouse au roi
+d'Angleterre.
+
+LE PRINCE ÉDOUARD.--A Édouard, et non pas au roi d'Angleterre.
+
+MARGUERITE.--Artificieux Warwick, c'est toi qui as imaginé cette
+alliance pour faire échouer ma demande: avant ton arrivée, Louis était
+l'ami de Henri.
+
+LE ROI LOUIS.--Et Louis est encore l'ami de Henri et de Marguerite. Mais
+si votre titre à la couronne est faible, comme on a lieu de le croire
+d'après l'heureux succès d'Édouard, il est juste alors que je sois
+dispensé de vous donner les secours que je vous avais promis; mais vous
+recevrez de moi tout l'accueil qui convient à votre rang, et que le mien
+peut vous accorder.
+
+WARWICK.--Henri vit maintenant en Écosse tout à son aise: n'ayant rien,
+il ne peut rien perdre.--Et quant à vous, notre ci-devant reine, vous
+avez un père en état de vous soutenir; il vaudrait mieux être à sa
+charge qu'à celle de la France.
+
+MARGUERITE.--Tais-toi, impudent et déhonté Warwick, orgueilleux faiseur
+et destructeur de rois! Je ne quitterai point ces lieux, que mes
+discours et mes larmes, fidèles à la vérité, n'aient ouvert les yeux du
+roi Louis sur tes rusés artifices, et sur le perfide amour de ton
+maître; car vous êtes tous deux des oiseaux du même plumage.
+
+(On entend sonner du cor derrière le théâtre.)
+
+LE ROI LOUIS.--Warwick, c'est quelque message pour nous, ou pour toi.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Milord ambassadeur, ces lettres sont pour vous: elles vous
+sont envoyées par votre frère, le marquis Montaigu. (_Au roi de
+France_.) Celles-ci s'adressent à Votre Majesté de la part de notre roi.
+(_A la reine Marguerite._) Et en voilà pour vous, madame: j'ignore de
+quelle part.
+
+(Tous ouvrent leurs lettres et les lisent.)
+
+OXFORD.--Je vois avec satisfaction que notre belle reine et maîtresse
+sourit aux nouvelles qu'elle apprend, tandis que le front de Warwick
+s'obscurcit en lisant les siennes.
+
+LE PRINCE ÉDOUARD.--Et tenez, faites attention: Louis frappe du pied
+comme s'il était courroucé.--J'espère que tout est pour le mieux.
+
+LE ROI LOUIS.--Warwick, quelles sont tes nouvelles? Et les vôtres, belle
+reine?
+
+MARGUERITE.--Les miennes remplissent mon coeur d'une joie inespérée.
+
+WARWICK.--Les miennes ont rempli le mien de tristesse et d'indignation.
+
+LE ROI LOUIS.--Comment? Votre roi a épousé lady Grey? Et il m'écrit pour
+pallier votre fourberie et la sienne, en m'engageant à prendre la chose
+de bon coeur! Est-ce là l'alliance qu'il cherche avec la France?
+Ose-t-il avoir l'audace de nous insulter ainsi?
+
+MARGUERITE.--J'en avais averti Votre Majesté. Voilà la preuve de l'amour
+d'Édouard, et de l'honnêteté de Warwick.
+
+WARWICK.--Roi Louis, je proteste ici, à la face du ciel, et sur
+l'espérance de mon bonheur éternel, que je suis innocent de ce mauvais
+procédé d'Édouard; car il n'est plus mon roi, quand il me fait rougir à
+ce point, et il rougirait encore plus lui-même, s'il pouvait voir sa
+honte.--Ai-je donc oublié que c'est pour le fait de la maison d'York que
+mon père est mort avant le temps? Ai-je fermé les yeux sur l'outrage
+fait à ma nièce[12], ai-je ceint son front de la couronne royale, ai-je
+dépouillé Henri des droits de sa naissance, pour me voir enfin payer par
+cet affront? Que l'affront retombe sur lui-même! car ma récompense est
+l'honneur; et, pour recouvrer l'honneur que j'ai perdu pour lui, je le
+renonce ici, et je me rattache à Henri.--Ma noble reine, oublions nos
+anciennes animosités, désormais je suis ton fidèle serviteur. Je
+vengerai l'insulte faite à la princesse Bonne et rétablirai Henri dans
+son ancienne puissance.
+
+[Note 12: Les chroniques nous apprennent qu'Édouard avait tenté de
+déshonorer la nièce ou la fille du comte de Warwick, on ne sait laquelle
+des deux.
+
+C'est à la bataille de Wakefield, où périt le duc d'York, que le comte
+de Salisbury avait été pris; il fut décapité le lendemain, à Pomfret.]
+
+MARGUERITE.--Warwick, ce discours a changé ma haine en amitié: je
+pardonne et j'oublie tout à fait les fautes passées, et me réjouis de te
+voir devenir l'ami de Henri.
+
+WARWICK.--Tellement son ami, et son ami sincère que si le roi Louis veut
+nous accorder un petit nombre de soldats choisis, j'entreprendrai de les
+débarquer sur nos côtes, et de renverser, à main armée, le tyran de son
+trône. Ce ne sera pas sa nouvelle épouse qui pourra le secourir; et pour
+Clarence... d'après ce qu'on me mande ici, il est sur le point
+d'abandonner son frère, indigné de le voir consulter, dans le choix de
+son épouse, un désir déréglé, bien plus que l'honneur, l'intérêt et la
+sûreté de notre patrie.
+
+LA PRINCESSE BONNE, _à Louis_.--Mon frère, comment Bonne pourra-t-elle
+être mieux vengée que par l'appui que vous prêterez à cette malheureuse
+reine?
+
+MARGUERITE.--Prince renommé, comment le pauvre Henri pourra-t-il
+supporter la vie, si vous ne le sauvez pas de l'affreux désespoir?
+
+LA PRINCESSE BONNE.--Ma querelle et celle de cette reine d'Angleterre
+n'en font qu'une.
+
+WARWICK.--Et la mienne, belle princesse Bonne, est liée avec la vôtre.
+
+LE ROI LOUIS.--Et la mienne avec la sienne, la tienne et celle de
+Marguerite: ainsi voilà mon parti pris, et je suis fermement décidé à
+vous seconder.
+
+MARGUERITE.--Laissez-moi vous rendre à tous à la fois d'humbles actions
+de grâces.
+
+LE ROI LOUIS.--Messager de l'Angleterre, retourne en toute hâte dire au
+perfide Édouard, ton prétendu roi, que Louis, roi de France, se dispose
+à lui envoyer des masques, pour lui donner le bal à lui et à sa nouvelle
+épouse. Tu vois ce qui s'est passé: va en effrayer ton roi.
+
+LA PRINCESSE BONNE.--Dis-lui que, dans l'espérance où je suis qu'il sera
+bientôt veuf, je porterai la guirlande de saule en sa considération.
+
+MARGUERITE.--Dis-lui de ma part que j'ai dépouillé mes habits de deuil,
+et que je suis prête à me couvrir de l'armure.
+
+WARWICK.--Dis-lui de ma part qu'il m'a fait un affront, et qu'en
+revanche je le détrônerai avant qu'il soit peu. Voilà pour ton salaire;
+pars.
+
+(Le messager sort.)
+
+LE ROI LOUIS.--Toi, Warwick, avec Oxford, tu iras à la tête de cinq
+mille hommes, traverser les mers, et livrer bataille au traître Édouard;
+et, sitôt que l'occasion le permettra, cette noble reine et le prince
+son fils te suivront avec un nouveau renfort.--Mais, avant ton départ,
+délivre-moi d'un doute: quel garant avons-nous de ta persévérante
+loyauté?
+
+WARWICK.--Voici le gage qui vous répondra de mon inviolable
+fidélité.--Si notre reine et son fils l'agréent, j'unis de ce moment au
+jeune prince, par les liens d'un saint mariage, ma fille aimée, l'objet
+chéri de ma tendresse.
+
+MARGUERITE.--Oui, j'y consens, et je vous rends grâces de cette offre.
+Édouard, mon fils, elle est belle et vertueuse: ainsi n'hésite point,
+donne ta main à Warwick; et avec ta main donne-lui ton irrévocable foi
+de n'avoir d'autre épouse que la fille de Warwick.
+
+LE PRINCE ÉDOUARD.--Je l'accepte, car elle en est bien digne, et je
+donne ma main pour gage de ma promesse.
+
+(Il donne sa main à Warwick.)
+
+LE ROI LOUIS.--Qu'attendons-nous à présent? On va lever ces troupes; et
+toi, seigneur de Bourbon, notre grand amiral, tu les transporteras en
+Angleterre sur nos vaisseaux. Il me tarde de voir Édouard renversé par
+les hasards de la guerre, pour avoir fait semblant de vouloir épouser
+une princesse de France[13].
+
+[Note 13: Bonne n'était point une princesse de France, mais une
+princesse de Savoie, soeur de la reine de France. Au surplus, on révoque
+très-fort en doute cette négociation de mariage, et cette cause du
+mécontentement de Warwick. Il paraîtrait qu'Édouard était marié
+secrètement dès 1443, c'est-à-dire trois ans environ avant l'époque où
+l'on place la négociation. On assure même que Warwick avait été, en
+1445, parrain de la princesse Élisabeth, leur premier enfant.]
+
+(Ils sortent tous, excepté Warwick.)
+
+WARWICK.--Je suis venu comme ambassadeur d'Édouard: et je retourne son
+ennemi mortel et irréconciliable. Il m'avait chargé d'affaires de
+mariage: une guerre terrible va répondre à sa demande. N'avait-il donc
+que moi, pour en faire l'instrument de ses jeux? Eh bien, il n'aura que
+moi pour tourner ses railleries en afflictions. J'ai été le principal
+agent de son élévation au trône: je serai le principal agent de sa
+chute: non pas que je prenne en pitié la misère de Henri, mais je
+cherche à me venger de l'insulte d'Édouard.
+
+(Il sort.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+A Londres.--Un appartement dans le palais.
+
+_Entrent_ GLOCESTER, CLARENCE, SOMERSET, MONTAIGU _et autres_.
+
+
+GLOCESTER.--Eh bien, dites-moi, mon frère Clarence, que pensez-vous de
+ce nouveau mariage avec lady Grey? Notre frère n'a-t-il pas fait là un
+digne choix?
+
+CLARENCE.--Hélas! vous savez qu'il y a bien loin d'ici en France.
+Comment eût-il pu se contenir jusqu'au retour de Warwick?
+
+SOMERSET.--Milords, rompez cet entretien. Voici le roi qui s'avance...
+
+(Fanfare. Entrent le roi Édouard et sa suite, avec lady Grey, vêtue en
+reine; Pembroke, Stafford, Hastings et autres personnages.)
+
+GLOCESTER.--Avec le bel objet de son choix!
+
+CLARENCE.--Je compte lui déclarer ouvertement ce que j'en pense.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Eh bien, mon frère Clarence, que dites-vous donc de
+notre choix? pourquoi restez-vous ainsi pensif, et l'air à
+demi-mécontent?
+
+CLARENCE.--J'en dis ce qu'en disent Louis de France, ou le comte de
+Warwick, tous deux si dépourvus de sens et de courage, qu'ils ne
+songeront pas à s'offenser de l'affront que nous leur faisons.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Supposez qu'ils s'offensent sans raison: ce n'est,
+après tout, que Louis et Warwick; et je suis Édouard, le roi de Warwick
+et le vôtre, et il faut que ma volonté se fasse.
+
+GLOCESTER.--Et votre volonté se fera, parce que vous êtes notre roi:
+cependant un mariage précipité est rarement heureux.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Quoi, mon frère Richard? Vous en offensez-vous aussi?
+
+GLOCESTER.--Non, pas moi. Non: à Dieu ne plaise, que je veuille désunir
+ceux que Dieu a unis! Et ce serait vraiment une pitié que de séparer
+deux époux si bien assortis!
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Mettant de côté vos dédains et vos dégoûts, dites-moi
+un peu pourquoi lady Grey ne pourrait pas devenir ma femme et reine
+d'Angleterre? Et vous aussi, Somerset et Montaigu, allons, déclarez
+librement vos sentiments.
+
+CLARENCE.--Voici donc mon opinion:--que le roi Louis devient votre
+ennemi parce que vous vous êtes joué de lui dans cette affaire de
+mariage avec la princesse Bonne.
+
+GLOCESTER.--Et Warwick, qui était occupé à remplir le ministère dont
+vous l'aviez chargé, est déshonoré aujourd'hui par cet autre mariage que
+vous venez de contracter.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Et si je viens à bout de calmer Louis et Warwick par
+quelque expédient que je pourrais imaginer?
+
+MONTAIGU.--Il resterait toujours certain qu'une pareille alliance avec
+la France aurait fortifié l'État contre les orages étrangers, bien plus
+que ne peut le faire aucun parti choisi dans le sein du royaume.
+
+HASTINGS.--Quoi! Montaigu ignore-t-il que, par sa propre force,
+l'Angleterre est à l'abri de tout danger, si elle se demeure fidèle à
+elle-même?
+
+MONTAIGU.--Sans doute; mais ce serait encore plus sûr, si elle était
+appuyée de la France.
+
+HASTINGS.--Il vaut mieux user de la France que de se fier à la France.
+Appuyons-nous sur Dieu et sur les mers, qu'il nous a données comme un
+rempart imprenable: avec leur secours défendons-nous nous-mêmes; c'est
+dans leur force et en nous seuls que réside notre sûreté.
+
+CLARENCE.--Pour ce discours seul, Hastings mérite bien d'avoir
+l'héritière du lord Hungerford.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Et qu'y trouvez-vous à redire? il l'a par ma volonté,
+et le don que je lui en ai fait; et pour cette fois ma volonté fera loi.
+
+GLOCESTER.--Et pourtant il me semble que Votre Grâce a eu le tort de
+donner l'héritière et la fille du lord Scales au frère de votre tendre
+épouse: elle m'aurait bien mieux convenu à moi, ou bien à Clarence; mais
+votre femme épuise aujourd'hui votre amour fraternel.
+
+CLARENCE.--Comme encore vous n'auriez pas dû gratifier de l'héritière du
+lord Bonville le fils de votre nouvelle épouse, et laisser vos frères
+aller chercher fortune ailleurs.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Eh quoi, mon pauvre Clarence, n'est-ce que pour une
+femme que tu te montres si mécontent? Va, je saurai te pourvoir.
+
+CLARENCE.--En choisissant pour vous-même, vous avez fait voir quel était
+votre discernement: et comme il s'est montré assez mince, vous me
+permettrez de faire moi-même mes affaires, et c'est dans cette vue que
+je songe à prendre bientôt congé de vous.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Pars ou reste, peu m'importe: Édouard sera roi, et ne
+se laissera pas enchaîner par la volonté de son frère.
+
+LA REINE.--Milords, pour me rendre justice vous devez tous convenir
+qu'avant qu'il eût plu à Sa Majesté d'élever mon rang au titre de reine,
+je n'étais pas d'une naissance ignoble; et des femmes nées plus bas que
+moi sont montées à la même fortune. Mais autant ce nouveau titre
+m'honore, moi et les miens, autant l'éloignement que vous me montrez,
+vous à qui je voudrais être agréable, mêle à mon bonheur de crainte et
+de tristesse.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Ma bien-aimée, cesse de cajoler ainsi leur mauvaise
+humeur. Que peux-tu avoir à craindre ou à t'affliger, tant qu'Édouard
+est ton ami constant, et leur souverain légitime, auquel il faut qu'ils
+obéissent, et auquel ils obéiront, et qui les obligera à t'aimer, sous
+peine d'encourir sa haine? s'ils s'y exposent, j'aurai soin de te
+défendre contre eux, et de leur faire sentir ma colère et ma vengeance.
+
+GLOCESTER, _à part_.--J'entends, et ne dis pas grand'chose, mais je n'en
+pense que mieux.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Eh bien, messager, quelles lettres, ou quelles
+nouvelles de France?
+
+LE MESSAGER.--Mon souverain seigneur, je n'ai point de lettres: je
+n'apporte que quelques paroles, et telles encore, que je n'ose vous les
+rendre qu'après en avoir reçu d'avance le pardon.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Va, elles te sont pardonnées: allons, en peu de mots,
+rends-moi leurs paroles, le plus fidèlement que le pourra ta mémoire.
+Quelle est la réponse du roi Louis à nos lettres?
+
+LE MESSAGER.--Voici, quand je l'ai quitté, quelles ont été ses propres
+paroles: «Va, dis au traître Édouard, ton prétendu roi, que Louis de
+France se dispose à lui envoyer des masques pour lui donner le bal, à
+lui et à sa nouvelle épouse.»
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Louis est-il donc si brave? Je crois qu'il me prend
+pour Henri. Mais qu'a dit de mon mariage la princesse Bonne?
+
+LE MESSAGER.--Voici ses paroles prononcées avec un calme dédaigneux:
+«Dites-lui que, dans l'espérance où je suis qu'il sera bientôt veuf, je
+porterai la guirlande de saule en sa considération.»
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Je ne la blâme point; elle ne pouvait guère en dire
+moins: c'est elle qui a été offensée. Mais que dit la femme de Henri?
+car je sais qu'elle était présente.
+
+LE MESSAGER.--«Annonce-lui, m'a-t-elle dit, que j'ai quitté mes habits
+de deuil, et que je suis prête à me couvrir de l'armure.»
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Apparemment qu'elle se propose de jouer le rôle
+d'amazone. Mais qu'a dit Warwick de cette insulte?
+
+LE MESSAGER.--Plus irrité que tous les autres, contre Votre Majesté, il
+m'a congédié avec ces mots: «Dis-lui de ma part qu'il m'a fait un
+affront, et qu'en revanche je le détrônerai avant qu'il soit peu.»
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Ah! le traître a osé prononcer ces insolentes paroles?
+Allons, puisque je suis si bien averti, je vais m'armer: ils auront la
+guerre, et me payeront leur présomption. Mais, réponds-moi, Warwick et
+Marguerite sont-ils bien ensemble?
+
+LE MESSAGER.--Oui, mon gracieux souverain: ils se sont tellement liés
+d'amitié, que le jeune prince Édouard épouse la fille de Warwick.
+
+CLARENCE.--Probablement l'aînée: Clarence aura la plus jeune. Adieu, mon
+frère le roi, maintenant tenez-vous bien; car je vais de ce pas demander
+l'autre fille de Warwick, afin de n'avoir pas fait, quoique sans
+royaume, un plus mauvais mariage que vous.--Oui, qui aime Warwick et moi
+me suive.
+
+(Clarence sort, et Somerset le suit.)
+
+GLOCESTER, _à part_.--Ce n'est pas moi; mes pensées vont plus loin: je
+reste, moi, non pour l'amour d'Édouard, mais pour celui de la couronne.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Clarence et Somerset partis tous deux pour aller
+joindre Warwick! N'importe: je suis armé contre le pis qui puisse
+arriver, et la célérité est nécessaire dans cette crise
+désespérée.--Pembroke et Stafford, allez lever pour nous des soldats, et
+faites tous les préparatifs pour la guerre. Ils sont déjà débarqués, ou
+ne tarderont pas à l'être: moi-même en personne je vous suivrai
+immédiatement. (_Pembroke et Stafford sortent._) Mais avant que je
+parte, Hastings, et vous, Montaigu, levez un doute qui me reste. Vous
+deux, entre tous les autres, vous tenez de près à Warwick par le sang et
+par alliance. Dites-moi si vous aimez mieux Warwick que moi. Si cela
+est, allez tous deux le trouver. Je vous aime mieux pour ennemis que
+pour des amis perfides; mais si vous êtes résolus de me conserver votre
+fidèle obéissance, tranquillisez-moi par quelque serment d'amitié, afin
+que je ne puisse jamais vous avoir pour suspects.
+
+MONTAIGU.--Que Dieu protége Montaigu, comme il est fidèle!
+
+HASTINGS.--Et Hastings, comme il tient pour la cause d'Édouard!
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Et vous, Richard, mon frère, voulez-vous rester de
+notre parti?
+
+GLOCESTER.--Oui, en dépit de tout ce qui voudra vous attaquer.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--A présent, je suis sûr de vaincre. Partons donc à
+l'instant, et ne perdons pas une heure, jusqu'à ce que nous ayons joint
+Warwick et son armée d'étrangers.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Une plaine dans le comté de Warwick.
+
+_Entrent_ WARWICK ET OXFORD _avec des troupes françaises et autres_.
+
+
+WARWICK.--Croyez-moi, milord; tout jusqu'ici va bien. Le peuple vient en
+foule se ranger autour de nous. (_Il aperçoit Clarence et Somerset_.)
+Mais tenez, voilà Somerset et Clarence qui nous arrivent.--Répondez
+sur-le-champ, milords: sommes-nous tous amis?
+
+GEORGE.--N'en doutez pas, milord.
+
+WARWICK.--En ce cas, cher Clarence, Warwick t'accueille de grand coeur;
+et toi aussi, Somerset.--Je tiens pour lâcheté de conserver la moindre
+défiance, lorsqu'un noble coeur a donné sa main ouverte en signe
+d'amitié: autrement, je pourrais penser que Clarence, frère d'Édouard,
+n'a pour notre cause qu'une feinte affection: mais sois le bienvenu,
+Clarence: ma fille sera à toi. A présent que reste-t-il à faire sinon de
+profiter des voiles de la nuit, tandis que ton frère est négligemment
+campé, que ses soldats sont à errer dans les villes des environs, et
+qu'il n'est escorté que d'une simple garde: nous pouvons le surprendre
+et nous emparer de sa personne, dès que nous le voudrons. Nos espions
+ont trouvé ce coup de main facile à exécuter. Ainsi comme jadis Ulysse
+et le robuste Diomède se glissèrent avec audace et célérité dans les
+tentes de Rhésus, et emmenèrent les terribles coursiers de Thrace,
+auxquels les destins avaient attaché la victoire; de même, bien couverts
+du noir manteau de la nuit, nous pouvons renverser à l'improviste la
+garde d'Édouard, et nous saisir de lui; je ne dis pas le tuer, car je ne
+veux que le surprendre. Que ceux de vous qui voudront me suivre
+prononcent avec acclamation le nom de Henri, en même temps que leur
+général. (_Tous s'écrient_: Henri!) Allons, partons donc, et marchons en
+silence. Que Dieu et saint George soient pour Warwick et ses amis!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+Le camp d'Édouard, près de Warwick.
+
+_Entrent quelques_ SENTINELLES _pour garder la tente du roi_.
+
+
+PREMIER GARDE.--Allons, messieurs, que chacun prenne son poste; le roi
+est là qui dort.
+
+SECOND GARDE.--Quoi! est-ce qu'il n'ira pas se mettre au lit?
+
+PREMIER GARDE.--Non: vraiment, il a fait un serment solennel, de ne pas
+se coucher pour prendre son repos ordinaire, jusqu'à ce que Warwick ou
+lui soient vaincus.
+
+SECOND GARDE.--C'est ce qui sera demain, selon toute apparence, si
+Warwick est aussi près qu'on l'assure.
+
+TROISIÈME GARDE.--Mais dites-moi, je vous prie, quel est ce lord qui
+repose ici avec le roi dans sa tente?
+
+PREMIER GARDE.--C'est le lord Hastings, le plus intime ami du roi.
+
+TROISIÈME GARDE.--Oui?--Mais pourquoi cet ordre du roi, que ses
+principaux chefs logent dans les villes des environs, tandis que lui il
+passe la nuit dans cette froide campagne?
+
+SECOND GARDE.--C'est le poste d'honneur parce qu'il est le plus
+dangereux.
+
+TROISIÈME GARDE.--Oh! pour moi, qu'on me donne des dignités et du repos,
+je les préfère à un dangereux honneur.--Si Warwick savait en quelle
+situation il est ici, il y a lieu de croire qu'il viendrait le
+réveiller.
+
+PREMIER GARDE.--A moins que nos hallebardes ne lui fermassent le
+passage.
+
+SECOND GARDE.--En effet: car pourquoi garderions-nous sa tente royale,
+si ce n'était pour défendre sa personne contre les ennemis nocturnes?
+
+(Entrent Warwick, George, Oxford, Somerset, et des troupes.)
+
+WARWICK, _à demi-voix_.--C'est là sa tente: voyez, où sont ses gardes.
+Courage, mes amis: c'est le moment de se faire honneur, ou jamais!
+Suivez-moi seulement, et Édouard est à nous.
+
+PREMIER GARDE.--Qui va là?
+
+SECOND GARDE.--Arrête, où tu es mort.
+
+(Warwick et sa troupe crient tous ensemble: _Warwick! Warwick!_ en
+fondant sur la garde, qui fuit en criant: _aux armes! aux armes!_
+Warwick et sa troupe les poursuivent.)
+
+(On entend les tambours et les trompettes.)
+
+(Rentrent Warwick et sa troupe enlevant le roi Édouard vêtu de sa robe
+de chambre, et assis dans un fauteuil. Glocester et Hastings fuient.)
+
+SOMERSET.--Qui sont ceux qui fuient là?
+
+WARWICK.--Richard et Hastings: laissons-les: nous tenons ici le duc.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Le duc! Quoi, Warwick! la dernière fois que tu m'as
+quitté, tu m'appelais roi.
+
+WARWICK.--Oui; mais les temps sont changés. Depuis que vous m'avez
+déshonoré dans mon ambassade, moi, je vous ai dégradé du rang de roi, et
+je viens aujourd'hui vous créer duc d'York.... Eh! comment pourriez-vous
+gouverner un royaume, vous qui ne savez ni vous bien conduire envers vos
+ambassadeurs, ni vous contenter d'une seule femme, ni traiter vos frères
+fraternellement, ni travailler au bonheur des peuples, ni vous garantir
+vous-même de vos ennemis?
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Quoi, mon frère Clarence, te voilà aussi!--Ah! je vois
+bien maintenant qu'il faut qu'Édouard succombe.--Cependant, Warwick, en
+dépit du malheur, en dépit de toi et de tous tes complices, Édouard se
+conduira toujours en roi: et si la malice de la fortune renverse ma
+grandeur, mon âme est hors de la portée de sa roue.
+
+WARWICK.--Eh bien, que dans son âme Édouard demeure roi d'Angleterre;
+(_lui ôtant sa couronne_) Henri portera la couronne d'Angleterre, et
+sera un vrai roi; toi, tu n'en seras que l'ombre.--Milord Somerset,
+chargez-vous, je vous prie, de faire conduire sur-le-champ le duc
+Édouard chez mon frère, l'archevêque d'York. Quand j'aurai combattu
+Pembroke et ses partisans, je vous suivrai, et je porterai à Édouard la
+réponse que lui envoient Louis et la princesse Bonne. Jusque-là, adieu
+pour quelque temps, mon bon duc d'York.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Ce qu'impose la destinée, il faut que l'homme le
+supporte. Il est inutile de vouloir résister contre vent et marée.
+
+(Sortent le roi Édouard et Somerset.)
+
+OXFORD.--Que nous reste-t-il maintenant à faire, milords, sinon de
+marcher droit à Londres avec nos soldats?
+
+WARWICK.--Oui, voilà quel doit être notre premier soin. Délivrons Henri
+de sa prison, et replaçons-le sur le trône des rois.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+A Londres.--Un appartement dans le palais.
+
+_Entrent_ LA REINE ÉLISABETH, _femme d'Édouard_, RIVERS.
+
+
+RIVERS.--Madame, quel chagrin a donc si fort altéré les traits de votre
+visage?
+
+LA REINE.--Quoi, mon frère, êtes-vous donc encore à savoir le malheur
+qui vient d'arriver au roi Édouard?
+
+RIVERS.--Quoi! La perte de quelque bataille rangée contre Warwick.
+
+LA REINE.--Non; mais la perte de sa propre personne.
+
+RIVERS.--Mon roi serait tué?
+
+LA REINE.--Oui, presque tué, car il est prisonnier; soit qu'il ait été
+trahi par la perfidie de ses gardes, soit qu'il ait été inopinément
+surpris par l'ennemi; on m'a dit de plus qu'il avait été confié à la
+garde de l'archevêque d'York, le frère du cruel Warwick, et par
+conséquent notre ennemi.
+
+RIVERS.--Ces nouvelles, je l'avoue, sont bien désastreuses: cependant,
+gracieuse dame, soutenez ce revers de votre mieux: Warwick, qui a
+l'avantage aujourd'hui, peut le perdre demain.
+
+LA REINE.--Il faut donc, jusque-là, que l'espérance soutienne ma vie. Et
+je veux en effet me sevrer du désespoir, par amour pour l'enfant
+d'Édouard que j'ai dans mon sein. C'est lui qui me fait contenir ma
+douleur, et porter avec patience la croix de mon infortune: oui, c'est
+pour lui que je retiens plus d'une larme, et que j'étouffe les soupirs
+qui dévoreraient mon sang, de crainte que ces pleurs et ces soupirs ne
+vinssent flétrir ou noyer le fruit sorti du roi Édouard, le légitime
+héritier de la couronne d'Angleterre.
+
+RIVERS.--Mais, madame, que devient Warwick?
+
+LA REINE.--Je suis informée qu'il marche vers Londres, pour placer une
+seconde fois la couronne sur la tête de Henri: tu devines le reste. Il
+faut que les amis d'Édouard se soumettent; mais pour prévenir la fureur
+du tyran (car il ne faut point se fier à celui qui a violé une fois sa
+parole), je vais de ce pas me réfugier dans le sanctuaire, afin de
+sauver du moins l'héritier des droits d'Édouard. Là, je serai en sûreté
+contre la violence et la fraude. Venez donc; fuyons, tandis que nous
+pouvons fuir encore. Si nous tombons entre les mains de Warwick, notre
+mort est certaine.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE V
+
+Un parc, près du château de Middleham, dans la province d'York.
+
+_Entrent_ GLOCESTER, HASTINGS, SIR WILLIAM STANLEY, _et autres
+personnages_.
+
+
+GLOCESTER.--Cessez de vous étonner, lord Hastings, et vous, sir William
+Stanley, si je vous ai conduits ici dans le plus épais des bois de ce
+parc. Voici le fait. Vous savez que notre roi, mon frère, est ici
+prisonnier de l'évêque qui le traite bien, et lui laisse une grande
+liberté. Souvent, accompagné seulement de quelques gardes, il vient
+chasser dans ce bois pour se récréer. Je l'ai fait avertir en secret que
+si vers cette heure-ci il dirigeait ses pas de ce côté, sous prétexte de
+faire sa partie de chasse ordinaire, il trouverait ici ses amis avec des
+chevaux et main-forte, pour le délivrer de sa captivité.
+
+(Entre le roi Édouard, accompagné d'un chasseur.)
+
+LE CHASSEUR.--Par ici, milord; c'est de ce côté qu'est la chasse.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Non, c'est par ici, mon ami: vois, voilà des chasseurs.
+Eh bien, mon frère, et vous, lord Hastings, vous êtes donc ici à l'affût
+avec votre monde pour surprendre le cerf de l'évêque?
+
+GLOCESTER.--Mon frère, il faut se hâter de profiter du moment et de
+l'occasion. Votre cheval est tout prêt, et vous attend au coin du parc.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Mais où allons-nous d'ici?
+
+HASTINGS.--A Lynn, milord, et de là nous nous embarquons pour la
+Flandre.
+
+GLOCESTER.--Bien pensé, je vous assure: c'était aussi mon idée.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Stanley, je récompenserai ton audace.
+
+GLOCESTER.--Mais que tardons-nous? Il n'est pas temps de s'amuser à
+parler.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Chasseur, qu'en dis-tu? Veux-tu nous suivre?
+
+LE CHASSEUR.--Cela vaut beaucoup mieux que de rester pour être pendu.
+
+GLOCESTER.--Viens donc; partons: ne perdons pas davantage le temps.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Adieu, archevêque. Songe à te munir contre le courroux
+de Warwick, et prie Dieu pour que je puisse ressaisir la couronne.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+Une pièce dans la Tour.
+
+_Entrent_ LE ROI HENRI, CLARENCE, WARWICK, SOMERSET, LE JEUNE RICHMOND,
+OXFORD, MONTAIGU, LE LIEUTENANT _de suite_.
+
+
+LE ROI.--Monsieur le lieutenant, à présent que Dieu et mes amis ont
+renversé Édouard du trône d'Angleterre, et changé mon esclavage en
+liberté, mes craintes en espérance, et mes chagrins en joie, quels
+honoraires te devons-nous en sortant de cette prison?
+
+LE LIEUTENANT.--Les sujets n'ont rien à exiger de leurs souverains: mais
+si mon humble prière peut être exaucée, je demande mon pardon à Votre
+Majesté.
+
+LE ROI.--Et de quoi donc, lieutenant? De m'avoir si bien traité? Sois
+sûr que je reconnaîtrai tes bons procédés, qui m'ont fait trouver du
+plaisir dans ma prison; oui, tout le plaisir que peuvent sentir renaître
+en eux-mêmes les oiseaux mis en cage, lorsque après tant de pensées
+mélancoliques les chants qui les amusaient dans leur ménage leur font
+enfin oublier tout à fait la perte de leur liberté. Mais après Dieu,
+c'est toi, Warwick, qui me délivres; c'est donc principalement à Dieu et
+à toi que s'adresse ma reconnaissance. Il a été l'auteur, et toi
+l'instrument. Aussi, pour triompher désormais de la malignité de ma
+fortune, en vivant dans une situation modeste où elle ne puisse me
+blesser; et afin que le peuple de cette terre bienheureuse ne soit pas
+la victime de mon étoile ennemie, Warwick, quoique ma tête porte encore
+la couronne, je te résigne ici mon administration; car tu es heureux
+dans toutes tes oeuvres.
+
+WARWICK.--Votre Grâce fut toujours renommée pour sa vertu; et
+aujourd'hui elle se montre sage autant que vertueuse, en reconnaissant
+et cherchant à éviter la malice de la Fortune: car il est peu d'hommes
+qui sachent gouverner prudemment leur étoile! Cependant il est un point,
+où vous me permettrez de ne pas vous approuver: c'est de me choisir
+lorsque vous avez Clarence près de vous.
+
+GEORGE.--Non, Warwick, tu es digne du commandement: toi à qui le Ciel à
+ta naissance adjugea un rameau d'olivier et une couronne de laurier,
+donnant à présumer que tu seras toujours également heureux dans la paix
+et dans la guerre: ainsi je te le cède de mon libre consentement.
+
+WARWICK.--Et je ne veux choisir que Clarence pour protecteur.
+
+LE ROI.--Warwick, et vous, Clarence, donnez-moi tous deux la main. A
+présent, unissez vos mains, et avec elles vos coeurs, et que nulle
+dissension ne trouble le gouvernement. Je vous fais tous deux
+protecteurs de ce pays: tandis que moi, je mènerai une vie retirée, et
+consacrerai mes derniers jours à la dévotion, occupé à combattre le
+péché, et à louer mon créateur.
+
+WARWICK.--Que répond Clarence à la volonté de son souverain?
+
+GEORGE.--Qu'il donne son consentement, si Warwick donne le sien; car je
+me repose sur ta fortune.
+
+WARWICK.--Allons, c'est à regret; mais enfin j'y souscris: nous
+marcherons l'un à côté de l'autre comme l'ombre double de la personne de
+Henri, et nous le remplacerons; j'entends en supportant, à sa place, le
+fardeau du gouvernement, tandis qu'il jouira des honneurs et du repos. A
+présent, Clarence, il n'est rien de plus pressant que de faire déclarer,
+sans délai, Édouard traître, et de confisquer tous ses domaines et tous
+ses biens.
+
+GEORGE.--Je ne vois pas autre chose à faire de plus, que de régler sa
+succession...
+
+WARWICK.--Oui, et Clarence ne manquera pas d'y avoir sa part.
+
+LE ROI.--Mais je vous prie (car je ne commande plus), mettez avant vos
+plus importantes affaires, le soin d'envoyer vers Marguerite, votre
+reine, et mon fils Édouard, pour les faire revenir promptement de
+France; car jusqu'à ce que je les voie, le sentiment de joie que me
+donne ma liberté est à moitié détruit par les inquiétudes de la crainte.
+
+GEORGE.--Cela va être fait, mon souverain, avec la plus grande célérité.
+
+LE ROI.--Milord de Somerset, quel est ce jeune homme à qui vous
+paraissez prendre un si tendre intérêt?
+
+SOMERSET.--Mon prince, c'est le jeune Henri, comte de Richmond.
+
+LE ROI.--Approchez, vous, espoir de l'Angleterre. (_Il pose sa main sur
+la tête du jeune homme._) Si une puissance cachée découvre la vérité à
+mes prophétiques pensées, ce joli enfant fera le bonheur de notre
+patrie. Ses regards sont pleins d'une paisible majesté; la nature forma
+son front pour porter une couronne, sa main pour tenir un sceptre, et
+lui, pour la prospérité d'un trône royal. Qu'il vous soit précieux,
+milords; car il est destiné à vous faire plus de bien que je ne vous ai
+causé de maux[14].
+
+[Note 14: Il fut roi sous le nom de Henri VII, après l'extinction
+des maisons d'York et de Lancastre; il était fils d'Edmond, comte de
+Richmond, demi-frère de Henri VI, par sa mère, Catherine de France, qui
+après la mort de Henri V, avait épousé Owen Tudor, père d'Edmond.]
+
+(Entre un messager.)
+
+WARWICK.--Quelles nouvelles, mon ami?
+
+LE MESSAGER.--Qu'Édouard s'est échappé de chez votre frère, qui a su
+depuis qu'il s'était rendu en Bourgogne.
+
+WARWICK.--Fâcheuse nouvelle! mais comment s'est-il échappé?
+
+LE MESSAGER.--Il a été enlevé par Richard, duc de Glocester, et le lord
+Hastings, qui l'attendaient placés en embuscade sur le bord de la forêt,
+et l'ont tiré des mains des chasseurs de l'évêque; car la chasse était
+son exercice journalier.
+
+WARWICK.--Mon frère a mis trop de négligence dans le soin dont il était
+chargé. Mais allons, mon souverain, nous prémunir de remèdes contre tous
+les maux qui pourraient survenir.
+
+(Sortent le roi Henri, Warwick, Clarence, le lieutenant et sa suite.)
+
+SOMERSET.--Milord, je n'aime point cette évasion d'Édouard; car, il n'en
+faut pas douter, la Bourgogne lui donnera des secours, et nous allons de
+nouveau avoir la guerre avant qu'il soit peu. Si la prédiction dont
+Henri vient de nous présager l'accomplissement a rempli mon coeur de
+joie par les espérances qu'elle me fait naître sur ce jeune Richmond, le
+coeur me dit également que dans ces démêlés il peut arriver beaucoup de
+choses funestes pour lui et pour nous. Ainsi, lord Oxford, pour prévenir
+le pire, nous allons l'envoyer, sans tarder, en Bretagne jusqu'à ce que
+les orages de cette guerre civile soient dissipés.
+
+OXFORD.--Votre avis est sage; car si Édouard remonte sur le trône, il y
+a tout lieu de craindre que Richmond ne tombe avec le reste.
+
+SOMERSET.--Cela ne saurait manquer; il va donc partir pour la Bretagne:
+n'y perdons pas de temps.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+Devant York.
+
+_Entrent_ LE ROI ÉDOUARD, GLOCESTER, HASTINGS, _soldats_.
+
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Ainsi donc, mon frère Richard, Hastings, et vous tous,
+mes amis, la fortune veut réparer tout à fait ses torts envers nous, et
+dit que j'échangerai encore une fois mon état d'abaissement contre la
+couronne royale de Henri. Nous avons passé et repassé les mers, et
+ramené de Bourgogne le secours désiré. Maintenant que nous voilà arrivés
+du port de Ravenspurg devant les portes d'York, que nous reste-t-il à
+faire que d'y rentrer comme dans notre duché?
+
+GLOCESTER.--Quoi, les portes fermées!--Mon frère, je n'aime pas cela.
+C'est en bronchant sur le seuil de leur demeure que bien des gens ont
+été avertis du danger qui les attendait au dedans.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Allons donc, mon cher, ne nous laissons pas effrayer
+par les présages: de gré ou de force, il faut que nous entrions, car
+c'est ici que nos amis viendront nous joindre.
+
+HASTINGS.--Mon souverain, je veux frapper encore une fois pour les
+sommer d'ouvrir.
+
+(Paraissent sur les murs le maire d'York et ses adjoints.)
+
+LE MAIRE.--Milords, nous avons été avertis de votre arrivée, et nous
+avons fermé nos portes pour notre propre sûreté; car maintenant c'est à
+Henri que nous devons l'obéissance.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Mais, monsieur le maire, si Henri est votre roi,
+Édouard est au moins duc d'York.
+
+LE MAIRE.--Il est vrai, milord, je sais que vous l'êtes.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Eh bien! je ne réclame que mon duché, et je me contente
+de sa possession.
+
+GLOCESTER, _à part_.--Mais quand une fois le renard aura pu entrer son
+nez, il aura bientôt trouvé le moyen de faire suivre tout le corps.
+
+HASTINGS.--Eh bien, monsieur le maire, qui vous fait hésiter? Ouvrez vos
+portes; nous sommes les amis du roi Henri.
+
+LE MAIRE.--Est-il vrai? Alors les portes vont s'ouvrir.
+
+(Il descend des remparts.)
+
+GLOCESTER, _avec ironie_.--Voilà un sage et vigoureux commandant, et
+facile à persuader.
+
+HASTINGS.--Le bon vieillard aimerait fort que tout s'arrangeât, aussi en
+avons-nous eu bon marché: mais, une fois entrés, je ne doute pas que
+nous ne lui fassions bientôt entendre raison, et à lui et à ses
+adjoints.
+
+(Rentrent au pied des murs le maire et deux aldermen.)
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Fort bien, monsieur le maire: ces portes ne doivent pas
+être fermées si ce n'est la nuit, ou en temps de guerre. N'aie donc
+aucune inquiétude, mon cher, et remets-moi ces clefs. (_Il lui prend les
+clefs_.) Édouard et tous ses amis, qui veulent bien me suivre, se
+chargeront de défendre ta ville et toi.
+
+(Tambour. Entrent au pas de marche Montgomery et des troupes.)
+
+GLOCESTER.--Mon frère, c'est sir John Montgomery, notre ami fidèle, ou
+je suis bien trompé.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Soyez le bienvenu, sir John! Mais pourquoi venez-vous
+ainsi en armes?
+
+MONTGOMERY.--Pour secourir le roi Édouard dans ces temps orageux, comme
+le doit faire tout loyal sujet.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Je vous rends grâces, bon Montgomery: mais en ce moment
+nous oublions nos droits à la couronne, et nous ne réclamons que notre
+duché, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de nous rendre le reste.
+
+MONTGOMERY.--En ce cas, adieu, et je m'en retourne. Je suis venu servir
+un roi, et non pas un duc.--Battez, tambours, et remettons-nous en
+marche.
+
+(La marche recommence.)
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Eh! arrêtez un moment, sir John, et nous allons
+débattre par quels sûrs moyens on pourrait recouvrer la couronne.
+
+MONTGOMERY.--Que parlez-vous de débats? En deux mots, si vous ne voulez
+pas vous proclamer ici notre roi, je vous abandonne à votre fortune, et
+je pars pour faire retourner sur leurs pas ceux qui viennent à votre
+secours: pourquoi combattrions-nous, si vous ne prétendez à rien?
+
+GLOCESTER.--Quoi donc, mon frère, vous arrêterez-vous à de vaines
+subtilités?
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Quand nous serons plus en force, nous ferons valoir nos
+droits. Jusque-là, c'est prudence que de cacher nos projets.
+
+HASTINGS.--Loin de nous cette scrupuleuse prudence: c'est aux armes à
+décider aujourd'hui.
+
+GLOCESTER.--Les âmes intrépides sont celles qui montent le plus
+rapidement aux trônes. Mon frère, nous allons vous proclamer d'abord
+sans délai, et le bruit de cette proclamation vous amènera une foule
+d'amis.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Allons, comme vous voudrez; car à moi appartient le
+droit, et Henri n'est qu'un usurpateur de ma couronne.
+
+MONTGOMERY.--Enfin je reconnais mon souverain à ce langage, et je
+deviens le champion d'Édouard.
+
+HASTINGS.--Sonnez, trompettes. Édouard va être proclamé à l'instant. (_A
+un soldat_.) Viens, camarade; fais-nous la proclamation.
+
+(Il lui donne un papier. Fanfare.)
+
+LE SOLDAT _lit_.--_Édouard IV, par la grâce de Dieu, roi d'Angleterre et
+de France, et lord d'Irlande, etc_.
+
+MONTGOMERY.--Et quiconque osera contester le droit du roi Édouard, je le
+défie à un combat singulier.
+
+(Il jette à terre son gantelet.)
+
+TOUS.--Longue vie à Édouard IV!
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Je te remercie, brave Montgomery.--Et je vous remercie
+tous. Si la fortune me seconde, je reconnaîtrai votre attachement pour
+moi.--Passons cette nuit à York, et demain, dès que le soleil du matin
+élèvera son char au bord de l'horizon, nous marcherons à la rencontre de
+Warwick et de ses partisans; car je sais que Henri n'est pas
+guerrier.--Ah! rebelle Clarence, qu'il te sied mal de flatter Henri et
+d'abandonner ton frère! Mais nous espérons te joindre, toi et
+Warwick.--Allons, braves soldats, ne doutez pas de la victoire; et la
+victoire une fois gagnée, ne doutez pas non plus d'une bonne solde.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE VIII
+
+A Londres.--Un appartement dans le palais.
+
+LE ROI HENRI, WARWICK, CLARENCE, MONTAIGU, EXETER ET OXFORD.
+
+
+WARWICK.--Quel parti prendrons-nous, milords? Édouard revient de la
+Flandre avec une armée d'Allemands impétueux et de lourds Hollandais. Il
+a passé sans obstacle le détroit de nos mers: il vient avec ses troupes
+à marches forcées sur Londres; et la multitude inconstante court par
+troupeaux se ranger de son parti.
+
+LE ROI.--Il faut lever une armée et le renvoyer battu.
+
+CLARENCE.--On éteint sans peine avec le pied une légère étincelle; mais,
+si on la néglige, un fleuve d'eau n'éteindra plus l'incendie.
+
+WARWICK.--J'ai dans mon comté des amis sincèrement attachés, point
+séditieux dans la paix, mais courageux dans la guerre. Je vais les
+rassembler.--Toi, mon fils Clarence, tu iras dans les provinces de
+Suffolk, de Norfolk et de Kent, appeler sous tes drapeaux les chevaliers
+et les gentilshommes.--Toi, mon frère Montaigu, tu trouveras dans les
+comtés de Buckingham, de Northampton et de Leicester, des hommes bien
+disposés à suivre tes ordres.--Et toi, brave Oxford, si
+extraordinairement chéri dans l'Oxfordshire, charge-toi d'y rassembler
+tes amis.--Jusqu'à notre retour mon souverain restera dans Londres
+environné des habitants qui le chérissent, comme celle belle île est
+environnée de la ceinture de l'Océan, ou la chaste Diane du cercle de
+ses nymphes.--Beaux seigneurs, prenons congé, sans autres
+réflexions.--Adieu, mon souverain.
+
+LE ROI.--Adieu, mon Hector, véritable espoir de Troie.
+
+CLARENCE.--En signe de ma loyauté, je baise la main de Votre Altesse.
+
+LE ROI.--Excellent Clarence, que le bonheur t'accompagne.
+
+MONTAIGU.--Courage, mon prince, je prends congé de vous.
+
+OXFORD, _baisant la main de Henri_.--Voilà le sceau de mon attachement,
+et mon adieu.
+
+LE ROI.--Cher Oxford, Montaigu, toi qui m'aimes, et vous tous, recevez
+encore une fois mes adieux et mes voeux.
+
+WARWICK.--Adieu, chers lords.--Réunissons-nous à Coventry.
+
+(Sortent Warwick, Clarence, Oxford et Montaigu.)
+
+LE ROI.--Je veux me reposer un moment dans ce palais.--Cousin Exeter,
+que pense Votre Seigneurie? il me semble que ce qu'Édouard a de troupes
+sur pied n'est pas en état de livrer bataille aux ennemis.
+
+EXETER.--Mais il est à craindre qu'il n'attire les autres dans son
+parti.
+
+LE ROI.--Oh! je n'ai point cette crainte. On sait combien j'ai mérité
+d'eux. Je n'ai point fermé l'oreille à leurs demandes, ni prolongé leur
+attente par de longs délais; ma pitié a toujours versé sur leurs
+blessures un baume salutaire, et ma bonté a soulagé le chagrin qui
+gonflait leur coeur; ma miséricorde a séché les flots de leurs larmes:
+je n'ai point convoité leurs richesses; je ne les ai point accablés de
+très-forts subsides; je ne me suis point montré ardent à la vengeance,
+quoiqu'ils m'aient souvent offensé; ainsi, pourquoi aimeraient-ils
+Édouard plus que moi? Non, Exeter, ces bienfaits réclament leur
+bienveillance; et tant que le lion caresse l'agneau, l'agneau ne cessera
+de le suivre.
+
+(On entend derrière le théâtre ces cris: _A Lancastre! à Lancastre!_)
+
+EXETER.--Écoutez, écoutez, seigneur; quels sont ces cris?
+
+(Entrent le roi Édouard, Glocester, et des soldats.)
+
+ÉDOUARD.--Saisissez cet Henri au visage timide; emmenez-le d'ici, et
+proclamez-nous une seconde fois roi d'Angleterre. (_A Henri_.) Tu es la
+fontaine qui fournit à quelques petits ruisseaux; mais voilà ta source:
+mon Océan va absorber toutes les eaux de tes ruisseaux desséchés, et se
+grossir de leurs flots.--Conduisez-le à la Tour, et ne lui donnez pas le
+temps de répliquer. (_Quelques soldats sortent emmenant le roi Henri_.)
+Allons, lords; dirigeons notre marche vers Coventry, où est actuellement
+le présomptueux Warwick. Le soleil est ardent; si nous différons, le
+froid mordant de l'hiver viendra flétrir toutes nos espérances de
+récolte.
+
+GLOCESTER.--Partons, sans perdre de temps, avant que leurs forces se
+joignent, et surprenons ce traître devenu si puissant. Braves guerriers,
+marchons en toute hâte vers Coventry.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+A Coventry.
+
+_Paraissent sur les murs de la ville_ WARWICK, LE MAIRE _de Coventry_,
+DEUX MESSAGERS _et autres personnages_.
+
+
+WARWICK.--Où est le courrier qui nous est envoyé par le vaillant
+Oxford?--(_Au messager_.) A quelle distance de cette ville est ton
+maître, mon brave homme?
+
+PREMIER MESSAGER.--En deçà de Dunsmore; il marche vers ces lieux.
+
+WARWICK.--Et notre frère Montaigu, à quelle distance est-il?--Où est
+l'homme arrivé de la part de Montaigu?
+
+LE SECOND MESSAGER.--En deçà de Daintry; il amène un nombreux
+détachement.
+
+(Entre sir John Somerville.)
+
+WARWICK.--Eh bien, Somerville, que dit mon cher gendre? Et à ton avis,
+où peut être actuellement Clarence?
+
+SOMERVILLE.--Je l'ai laissé à Southam avec sa troupe, et je l'attends
+ici dans deux heures environ.
+
+(On entend des tambours.)
+
+WARWICK.--C'est donc Clarence qui s'approche? J'entends ses tambours.
+
+SOMERVILLE.--Ce n'est pas lui, milord. Southam est là, et les tambours
+qu'entend Votre Honneur viennent du côté de Warwick.
+
+WARWICK.--Qui donc serait-ce? Apparemment des amis que nous n'attendions
+pas.
+
+SOMERVILLE.--Ils sont tout près, et vous allez bientôt les reconnaître.
+
+(Tambours. Entrent au pas de marche le roi Édouard, Glocester et leur
+armée.)
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Trompette, avance vers les murs, et sonne un
+pourparler.
+
+GLOCESTER.--Voyez comme le sombre Warwick garnit les remparts de
+soldats!
+
+WARWICK.--O chagrin inattendu! quoi, le frivole Édouard est déjà arrivé!
+Qui donc a endormi nos espions, ou qui les a séduits, que nous n'ayons
+eu aucune nouvelle du lieu de son séjour?
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Maintenant, Warwick, si tu veux ouvrir les portes de la
+ville, prendre un langage soumis, fléchir humblement le genou,
+reconnaître Édouard pour roi, et implorer sa clémence, il te pardonnera
+tous tes outrages.
+
+WARWICK.--Songe plutôt à retirer ton armée et à t'éloigner de ces
+murs.--Reconnais celui qui te donna la couronne, et qui te l'a reprise:
+appelle Warwick ton patron; repens-toi, et tu resteras encore duc
+d'York.
+
+GLOCESTER, _à Édouard_.--Je croirais qu'au moins il aurait dit roi;
+cette plaisanterie lui serait-elle échappée contre sa volonté?
+
+WARWICK.--Un duché n'est-il donc pas un beau présent?
+
+GLOCESTER.--Oui, par ma foi, c'est un beau présent à faire pour un
+pauvre comte: je me tiens ton obligé pour un si beau don.
+
+WARWICK.--Ce fut moi qui fis don du royaume à ton frère.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Eh bien, il est donc à moi, ne fût-ce que par le don
+que m'en a fait Warwick.
+
+WARWICK.--Tu n'es pas l'Atlas qui convient à un pareil fardeau; et
+voyant ta faiblesse, Warwick te reprend ses dons. Henri est mon roi, et
+Warwick est son sujet.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Mais le roi de Warwick est le prisonnier d'Édouard.
+Réponds à ceci, brave Warwick: que devient le corps quand la tête est
+ôtée?
+
+GLOCESTER.--Hélas! comment Warwick a-t-il eu si peu d'habileté que,
+tandis qu'il s'imaginait prendre un dix seul, le roi ait été subitement
+escamoté du jeu?--Vous avez laissé le pauvre Henri dans le palais de
+l'évêque; et dix contre un à parier que vous vous retrouverez avec lui
+dans la Tour.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--C'est la vérité: et cependant vous êtes toujours
+Warwick.
+
+GLOCESTER.--Allons, Warwick, profite du moment: à genoux, à
+genoux.--Qu'attends-tu? frappe le fer pendant qu'il est chaud.
+
+WARWICK.--J'aimerais mieux me couper d'un seul coup cette main, et, de
+l'autre, te la jeter au visage, que de me croire assez bas pour être
+obligé de baisser pavillon devant toi.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Fais force de voiles, aie les vents et la marée
+favorables. Cette main, bientôt entortillée dans tes cheveux noirs comme
+le charbon, saisira le moment où ta tête sera encore chaude et
+nouvellement coupée, pour écrire avec ton sang sur la poussière ces
+mots: _Warwick, inconstant comme le vent, maintenant ne peut plus
+changer_.
+
+(Entre Oxford avec des tambours et des drapeaux.)
+
+WARWICK.--O couleurs dont la vue me réjouit! Voyez, c'est Oxford qui
+s'avance!
+
+OXFORD.--Oxford! Oxford! Pour Lancastre!
+
+GLOCESTER.--Les portes sont ouvertes: entrons avec eux.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Non; d'autres ennemis peuvent nous attaquer par
+derrière. Tenons-nous en bon ordre; car, n'en doutons pas, ils vont
+faire une sortie, et nous offrir la bataille. Sinon, la ville ne peut
+tenir longtemps, et nous y aurons bientôt pris tous les traîtres.
+
+WARWICK.--Oh! tu es le bienvenu, Oxford! car nous avons besoin de ton
+secours.
+
+(Entre Montaigu avec des tambours et des drapeaux.)
+
+MONTAIGU.--Montaigu, Montaigu. Pour Lancastre!
+
+GLOCESTER.--Ton frère et toi vous payerez cette trahison du meilleur
+sang que vous ayez dans le corps.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Plus l'ennemi sera fort, plus la victoire sera
+complète; un secret pressentiment me présage le succès et la conquête.
+
+(Entre Somerset avec des tambours et des drapeaux.)
+
+SOMERSET.--Somerset, Somerset. Pour Lancastre!
+
+GLOCESTER.--Deux hommes de ton nom, tous deux ducs de Somerset, ont payé
+de leur vie leurs comptes avec la maison d'York. Tu seras le troisième,
+si cette épée ne manque pas dans mes mains.
+
+(Entre George avec des tambours et des drapeaux.)
+
+WARWICK.--Tenez, voilà George de Clarence, qui fait voler la poussière
+sous ses pas; assez fort à lui seul pour livrer bataille à son frère. Un
+juste zèle pour le bon droit l'emporte, dans son coeur, sur la nature et
+l'amour fraternel.--Viens, Clarence, viens: tu seras docile à la voix de
+Warwick.
+
+CLARENCE.--Beau-père Warwick, comprenez-vous ce que cela veut dire? (_Il
+arrache la rose rouge de son casque_.) Vois, je rejette à ta face mon
+infamie. Je n'aiderai pas à la ruine de la maison de mon père, qui en a
+cimenté les pierres de son sang, pour élever celle de
+Lancastre.--Comment as-tu pu croire, Warwick, que Clarence fût assez
+sauvage, assez stupide, assez dénaturé, pour tourner les funestes
+instruments de la guerre contre son roi légitime? Peut-être
+m'objecteras-tu mon serment religieux: mais le tenir, ce serment, serait
+un acte plus impie que ne fut celui de Jephté sacrifiant sa fille. J'ai
+tant de douleur de ma faute, que, pour bien mériter de mon frère, je me
+déclare ici solennellement ton ennemi mortel; déterminé, quelque part
+que je te joigne, comme j'espère bien te joindre si tu sors de tes murs,
+à te punir de m'avoir si odieusement égaré.--Ainsi, présomptueux
+Warwick, je te défie, et je tourne vers mon frère mes joues
+rougissantes.--Pardonne-moi, Édouard; j'expierai mes torts: et toi,
+Richard, ne jette plus sur mes fautes un regard sévère; désormais, je ne
+serai plus inconstant.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Sois donc encore mieux le bienvenu, et dix fois plus
+cher que si tu n'avais jamais mérité notre haine.
+
+GLOCESTER.--Sois le bienvenu, bon Clarence: c'est là se conduire en
+frère.
+
+WARWICK.--O insigne traître! parjure et rebelle!
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Eh bien, Warwick, veux-tu quitter tes murs et
+combattre? ou nous allons en faire tomber les pierres sur ta tête.
+
+WARWICK.--Hélas! je ne suis pas ici en état de me défendre. Je marche à
+l'instant vers Barnet, pour te livrer bataille, Édouard, si tu oses
+l'accepter.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Oui, Warwick: Édouard l'ose, et il te montre le
+chemin.--Lords, en plaine. Saint George et victoire!
+
+(Marche. Il sortent tous.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Un champ de bataille, près de Barnet.
+
+_Alarmes. Excursions. Entre_ LE ROI ÉDOUARD _traînant_ WARWICK _blessé_.
+
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Reste là gisant: meurs, et qu'avec toi meurent nos
+alarmes. Warwick était l'épouvantail qui nous remplissait tous de
+crainte: et toi, Montaigu, tiens-toi bien; je te cherche, pour que tes
+os tiennent compagnie à ceux de Warwick.
+
+(Il sort.)
+
+WARWICK, _reprenant ses sens_.--Ah! qui est près de moi? Ami ou ennemi,
+approche, et apprends-moi qui est vainqueur d'York ou de Warwick. Mais
+que demandé-je là? On voit bien à mon corps mutilé, à mon sang, à mes
+forces éteintes, à mon coeur défaillant, on voit bien qu'il faut que
+j'abandonne mon corps à la terre, et, par ma chute, la victoire à mon
+ennemi. Ainsi tombe, sous le tranchant de la cognée, le cèdre qui de ses
+bras protégeait l'asile de l'aigle, roi des airs; qui voyait le lion
+dormir étendu sous son ombrage; dont la cime s'élevait au-dessus de
+l'arbre touffu de Jupiter, et défendait les humbles arbrisseaux des
+vents puissants de l'hiver.--
+
+Ces yeux, qu'obscurcissent en ce moment les sombres voiles de la mort,
+étaient perçants comme le soleil du midi, pour pénétrer les secrètes
+embûches des mortels. Ces plis de mon front, maintenant remplis de sang,
+ont été souvent appelés les tombeaux des rois: car quel roi respirait
+alors dont je n'eusse pu creuser la tombe? et qui eût osé sourire quand
+Warwick fronçait le sourcil? Voilà toute ma gloire souillée de sang et
+de poussière. Mes parcs, mes allées, ces manoirs qui m'appartenaient,
+m'abandonnent déjà: de toutes mes terres, il ne me reste que la mesure
+de mon corps. Eh! que sont la pompe, la puissance, l'empire et le
+sceptre, que terre et que poussière? Vivons comme nous pourrons, il faut
+toujours mourir.
+
+(Entrent Oxford et Somerset.)
+
+SOMERSET.--Ah! Warwick, Warwick! si tu étais en aussi bon état que nous,
+nous pourrions encore réparer toutes nos pertes. La reine vient d'amener
+de France un puissant secours: nous en recevons à l'instant la nouvelle.
+Ah! si tu pouvais fuir!
+
+WARWICK.--Alors je ne fuirais pas.--Ah! Montaigu, si tu es là, cher,
+prends ma main, et de tes lèvres retiens encore mon âme pendant quelques
+instants.--Tu ne m'aimes pas; car si tu m'aimais, mon frère, tes lèvres
+laveraient ce sang froid et glacé qui colle mes lèvres, et m'empêche de
+parler. Hâte-toi, Montaigu! approche, ou je meurs.
+
+SOMERSET.--Ah! Warwick! Montaigu a cessé de respirer; et à son dernier
+soupir il appelait Warwick, et disait: Parlez de moi à mon valeureux
+frère. Il aurait voulu en dire davantage, mais ses paroles, semblables
+au canon résonnant sous la voûte d'un tombeau, devenaient impossibles à
+distinguer; cependant à la fin j'ai bien entendu, dans son dernier
+gémissement, ces mots: Oh! adieu, Warwick.
+
+WARWICK.--Que son âme repose en paix!--Fuyez, chers lords, et
+sauvez-vous. Warwick vous dit adieu pour ne vous revoir que dans le
+ciel.
+
+(Il meurt.)
+
+OXFORD.--Allons, partons; courons joindre la puissante armée de la
+reine.
+
+(Ils sortent, emportant le corps de Warwick.)
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+Une autre partie du champ de bataille.
+
+_Fanfares. Entre_ LE ROI ÉDOUARD _triomphant, avec_ GLOCESTER, GEORGE,
+_et les autres lords._
+
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Ainsi notre fortune prend un cours élevé et ceint nos
+fronts des lauriers de la victoire. Mais, au milieu de l'éclat de ce
+jour brillant, j'aperçois un nuage noir, redoutable et menaçant, qui va
+se placer sur la route de notre glorieux soleil, avant qu'il ait pu
+atteindre à l'occident sa paisible couche. Je parle, milords, de cette
+armée que la reine a levée en France, et qui, débarquée sur nos côtes,
+marche, à ce que j'apprends, pour nous combattre.
+
+GEORGE.--Un léger souffle aura bientôt dissipé ce nuage, et le renverra
+vers les régions d'où il est parti; tes rayons auront bientôt absorbé
+ces vapeurs, et toutes les nuées n'apportent pas la tempête.
+
+GLOCESTER.--On évalue à trente mille hommes l'armée de la reine; et
+Somerset et Oxford ont fui vers elle. Si on lui donne le temps de
+respirer, soyez sûr que son parti deviendra aussi puissant que le nôtre.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Nous sommes informés par des amis fidèles qu'ils
+dirigent leur marche vers Tewksbury. Vainqueurs dans les champs de
+Barnet, il faut les joindre sans délai. L'ardeur de la volonté abrège la
+route, et, à mesure que nous avancerons, nous verrons nos forces
+s'accroître de celles de tous les comtés que nous traverserons.--Battez
+le tambour, criez: _Courage!_ et partons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+Plaine près de Tewksbury.
+
+_Marche. Entre_ LA REINE MARGUERITE, LE PRINCE ÉDOUARD, SOMERSET,
+OXFORD, _soldats_.
+
+
+MARGUERITE.--Illustres lords, les hommes sages ne restent point oisifs à
+gémir sur leurs disgrâces, mais cherchent courageusement à réparer leurs
+malheurs. Bien que le mât de notre vaisseau ait été emporté, nos câbles
+rompus, la plus forte de nos ancres perdue, et la moitié de nos
+mariniers engloutie dans les flots, le pilote vit encore. Convient-il
+qu'il abandonne le gouvernail, et que, comme un enfant timide,
+grossissant de ses larmes les flots de la mer, il donne des forces à ce
+qui n'en a déjà que trop; tandis que, pendant ses gémissements, va se
+briser sur l'écueil le vaisseau que son courage et son industrie
+auraient pu sauver encore? Ah! quelle honte! quelle faute serait-ce!...
+Vous me dites que Warwick était l'ancre de notre vaisseau; qu'importe?
+Que Montaigu en était le grand mât; eh bien? Que tant de nos amis
+égorgés en étaient les cordages; ensuite? Ne trouvons-nous pas une
+seconde ancre dans Oxford, un mât robuste dans Somerset, des voiles et
+des cordages dans ces guerriers de la France? Et, malgré notre
+inexpérience, Ned et moi ne pouvons-nous remplir une fois l'emploi de
+pilote? Ne craignez pas que nous quittions le gouvernail pour aller nous
+asseoir en pleurant; dussent les vents furieux nous dire _non_, nous
+continuerons notre route loin des écueils qui nous menacent du naufrage.
+Autant vaut gourmander les vagues que de leur parler en douceur. Édouard
+offre-t-il donc autre chose à nos yeux qu'une mer impitoyable, Clarence
+des sables perfides, et Richard un rocher raboteux et funeste? tous
+ennemis de notre pauvre barque! Vous croyez pouvoir fuir à la nage?
+hélas! un moment; prendre pied sur le sable? il s'abaissera sous vos
+pas; gravir l'écueil? la marée viendra vous en balayer, ou vous y
+mourrez de faim, ce qui est une triple mort! Ce que je vous dis,
+milords, est dans l'intention de vous faire comprendre que, si quelqu'un
+de vous voulait nous abandonner, vous n'avez pas plus de merci à espérer
+de ces trois frères, que des vagues impitoyables, des sables et des
+rochers: courage donc. Quand le péril est inévitable, c'est une
+faiblesse puérile de s'affliger ou de craindre.
+
+LE PRINCE ÉDOUARD.--Il me semble qu'une femme d'une âme aussi intrépide,
+si un lâche l'eut entendue prononcer ces paroles, verserait le courage
+dans son coeur, et lui ferait affronter nu un ennemi armé. Ce n'est pas
+que je doute d'aucun de ceux qui sont ici; car si je croyais que
+quelqu'un fût atteint de frayeur, il aurait permission de nous quitter à
+présent, de crainte qu'au moment du danger sa peur ne devint contagieuse
+pour un autre, et ne le rendit semblable à lui. S'il en est un ici, ce
+qu'à Dieu ne plaise, qu'il se hâte de partir, avant que nous ayons
+besoin de son secours.
+
+OXFORD.--Une femme, un enfant si pleins de courage: et de vieux
+guerriers auraient peur! Ce serait un opprobre éternel. O brave jeune
+prince, ton illustre aïeul revit en toi! Puisses-tu voir de longs jours,
+pour nous retracer son image, et renouveler sa gloire?
+
+SOMERSET.--Que le lâche qui refuserait de combattre dans cette espérance
+aille chercher son lit, et soit comme le hibou un objet de risée et
+d'étonnement toutes les fois qu'il voudra se montrer le jour!
+
+MARGUERITE.--Je vous remercie, noble Somerset. Cher Oxford, je vous
+remercie.
+
+LE PRINCE ÉDOUARD.--Et agréez les remercîments de celui qui n'a pas
+autre chose à donner.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Préparez-vous, lords. Édouard est à deux pas, tout prêt à
+vous livrer bataille: armez-vous de résolution.
+
+OXFORD.--Je m'y attendais. C'est sa politique de forcer ses marches,
+pour tâcher de nous surprendre.
+
+SOMERSET.--Il se sera trompé: nous sommes prêts à le recevoir.
+
+MARGUERITE.--Votre ardeur remplit mon coeur de confiance et de joie.
+
+OXFORD.--Nous ne reculerons pas. Plantons ici nos étendards.
+
+(Entrent à quelque distance le roi Édouard, Glocester, George et des
+troupes.)
+
+LE ROI ÉDOUARD, _à ses soldats_.--Braves compagnons, vous voyez là-bas
+le bois épineux qu'avec l'aide du ciel et vos bras nous espérons avoir
+déraciné avant que la nuit soit venue. Je n'ai pas besoin de donner de
+nouveaux aliments à l'ardeur qui vous enflamme, car je vois que vous
+brûlez de le consumer. Donnez le signal du combat, milords, et
+chargeons.
+
+MARGUERITE.--Lords, chevaliers, gentilshommes... mes larmes s'opposent à
+mon discours... Vous le voyez, à chaque mot que je prononce, les pleurs
+de mes yeux viennent m'abreuver... Je ne vous dirai donc que
+ceci:--Henri, votre souverain, est prisonnier de l'ennemi; son trône est
+usurpé, son royaume est devenu une boucherie; ses sujets sont massacrés,
+ses édits effacés, ses trésors pillés, et là-bas est le loup qui cause
+tout ce dégât! Vous combattez pour la justice: ainsi, au nom de Dieu,
+lords, montrez-vous vaillants, et donnez le signal du combat.
+
+(Sortent les deux armées.)
+
+
+
+
+SCÈNE V
+
+Une autre partie des mêmes plaines.
+
+_Alarmes, excursions, puis une retraite. Ensuite entrent_ LE ROI
+ÉDOUARD, GLOCESTER, CLARENCE, _et des troupes conduisant_ LA REINE
+MARGUERITE, OXFORD ET SOMERSET _prisonniers_.
+
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Enfin nous voilà au terme de ces tumultueux démêlés.
+Qu'Oxford soit conduit sur-le-champ au château de Hammes. Pour Somerset,
+qu'on tranche sa tête criminelle. Allez, qu'on les emmène; je ne veux
+rien entendre.
+
+OXFORD.--Pour moi, je ne t'importunerai pas de mes paroles.
+
+SOMERSET.--Ni moi; je me soumets à mon sort avec résignation.
+
+(Les gardes emmènent Oxford et Somerset.)
+
+MARGUERITE.--Nous nous quittons tristement dans ce monde agité, pour
+nous rejoindre plus heureux dans les joies de Jérusalem.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--A-t-on publié qu'on promet à celui qui trouvera Édouard
+une riche récompense, et au prince la vie sauve?
+
+GLOCESTER.--Oui, et voilà le jeune Édouard qui arrive.
+
+(Entrent des soldats amenant le prince Édouard.)
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Faites approcher ce brave: je veux l'entendre.--Quoi!
+qui aurait pensé qu'une si jeune épine voulût déjà piquer? Édouard,
+quelle satisfaction peux-tu m'offrir, pour avoir pris les armes contre
+moi, pour avoir excité mes sujets à la révolte, et pour toute la peine
+que tu m'as donnée?
+
+LE PRINCE.--Parle en sujet, superbe et ambitieux York! Suppose que tu
+entends la voix de mon père: descends du trône, et quand j'y serai
+assis, tombe à mes pieds, pour répondre toi-même, traître, aux questions
+que tu viens de me faire.
+
+MARGUERITE.--Ah! que ton père n'a-t-il eu ton courage!...
+
+GLOCESTER.--Afin que tu continuasses de porter la jupe et que tu ne
+prisses pas le haut-de-chausses dans la maison de Lancastre.
+
+LE PRINCE ÉDOUARD.--Qu'Ésope garde ses contes pour une veillée d'hiver:
+ses grossiers quolibets ne sont point ici de saison.
+
+GLOCESTER.--Par le ciel, morveux, cette parole t'attirera malheur.
+
+MARGUERITE.--Oh! oui, tu ne naquis que pour le malheur des hommes.
+
+GLOCESTER.--Pour Dieu, qu'on nous délivre de cette captive insolente.
+
+LE PRINCE ÉDOUARD.--Qu'on nous délivre plutôt de cet insolent bossu.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Paix, enfant mutin, ou je saurai enchaîner votre
+langue.
+
+CLARENCE.--Jeune mal appris, ton audace va trop loin.
+
+LE PRINCE ÉDOUARD.--Je connais mon devoir: vous tous vous manquez au
+vôtre. Lascif Édouard, et toi, parjure Clarence, et toi, difforme Dick,
+je vous déclare à tous que je suis votre supérieur, traîtres que vous
+êtes.--Et toi, tu usurpes les droits de mon père et les miens.
+
+LE ROI ÉDOUARD _lui donne un coup d'épée_.--Prends cela, vivant portrait
+de cette femme criarde[15].
+
+[Note 15: Édouard le frappa de son gantelet; alors les autres se
+jetèrent sur lui et le massacrèrent.]
+
+GLOCESTER _lui donne un coup d'épée_.--Tu as de la peine à mourir;
+prends cela pour finir ton agonie.
+
+CLARENCE _lui donne un coup d'épée_.--Et voilà pour m'avoir insulté du
+nom de parjure.
+
+MARGUERITE.--Oh! tuez-moi aussi.
+
+GLOCESTER, _allant pour la tuer_.--Vraiment je le veux bien.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Arrête, Richard, arrête; nous n'en avons que trop fait.
+
+GLOCESTER.--Pourquoi la laisser vivre? Pour remplir l'univers de ses
+discours.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Elle s'évanouit; voyez à la faire revenir.
+
+GLOCESTER, _bas à Clarence_.--Clarence, excuse mon absence auprès du roi
+mon frère: je cours à Londres pour une affaire importante; avant que
+vous y soyez rentrés, comptez que vous apprendrez d'autres nouvelles.
+
+CLARENCE.--Quoi donc? quoi donc?
+
+GLOCESTER.--La tour! la Tour!
+
+(Il sort.)
+
+MARGUERITE.--O Ned! Ned! parle à ta mère, mon fils.--Tu ne peux
+parler?--O traîtres! ô assassins! Non, les meurtriers de César n'ont pas
+versé le sang, ils n'ont pas commis de crime, ils n'ont mérité aucun
+blâme, si l'on compare leur action à cet affreux forfait. César était un
+homme, et lui pour ainsi dire un enfant! et jamais les hommes n'ont
+déchargé leur furie sur un enfant. Quel nom plus odieux que celui de
+meurtrier pourrais-je trouver à vous donner? Non, non, mon coeur va se
+briser si je parle.--Eh bien, je parlerai pour qu'il se brise, bouchers
+infâmes, sanguinaires cannibales! Quelle aimable fleur vous avez
+moissonnée avant le temps! Vous n'avez point d'enfants, bouchers que
+vous êtes; si vous en aviez, leur souvenir eût éveillé en vous la pitié.
+Ah! si jamais vous avez un fils, comptez que vous le verrez ainsi
+massacrer dans sa jeunesse! Ah! bourreaux, qui avez immolé cet aimable
+et jeune prince!...
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Emmenez-la, allez, emmenez-la de force.
+
+MARGUERITE.--Non, que je ne m'éloigne jamais de cette place; tuez-moi
+ici: tire ton épée; je te pardonne ma mort. Quoi! tu me refuses?...
+Clarence, que ce soit donc toi...
+
+CLARENCE.--Par le Ciel, je ne veux pas te rendre un si grand service.
+
+MARGUERITE.--Bon Clarence, tue-moi; cher Clarence, je t'en conjure.
+
+CLARENCE.--Ne viens-tu pas de m'entendre jurer que je n'en ferais rien?
+
+MARGUERITE.--Oui, mais tu es si accoutumé à être parjure! Ton premier
+parjure était un crime; celui-ci serait une charité. Quoi! tu ne le veux
+pas? Où est ce boucher d'enfer, le hideux Richard? Richard, où es-tu
+donc?--Tu n'es pas ici. Le meurtre est ton oeuvre de miséricorde; tu ne
+refusas jamais celui qui te demanda du sang.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Qu'elle s'en aille! Je vous l'ordonne! Emmenez-la
+d'ici.
+
+MARGUERITE.--Puisse-t-il, à vous et aux vôtres, vous en arriver autant
+qu'à ce prince!
+
+(On l'entraîne de force.)
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Où donc est allé Richard?
+
+GEORGE.--A Londres en toute hâte; et je conjecture qu'il est allé faire
+un souper sanglant à la Tour.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Il ne perd pas de temps quand une idée lui vient en
+tête.--Allons, mettons-nous en marche. Licenciez les hommes de basse
+condition avec des remercîments et leur paye; et rendons-nous à Londres
+pour savoir des nouvelles de notre aimable reine: j'espère qu'à l'heure
+qu'il est, elle m'a donné un fils.
+
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+A Londres.--Une chambre dans la Tour.
+
+_On voit_ LE ROI HENRI, _assis avec un livre à la main; le lieutenant
+est avec lui. Entre_ GLOCESTER.
+
+
+GLOCESTER.--Bonjour, milord. Comment, si profondément absorbé dans votre
+livre!
+
+LE ROI.--Oui, mon bon lord, ou plutôt milord; car c'est pécher que de
+flatter; et bon ne vaut guère mieux ici qu'une flatterie: bon Glocester,
+ou bon démon, seraient synonymes, et tous les deux seraient absurdes,
+ainsi je dis, milord qui n'êtes pas bon.
+
+GLOCESTER, _au lieutenant_.--Ami, laissez-nous seuls! nous avons à
+conférer ensemble.
+
+(Le lieutenant sort.)
+
+LE ROI.--Ainsi le berger négligent fuit devant le loup; ainsi
+l'innocente brebis abandonne d'abord sa toison, et bientôt après sa
+gorge au couteau du boucher. Quelle scène de mort va jouer Roscius?
+
+GLOCESTER.--Le soupçon poursuit toujours l'âme coupable: le voleur croit
+dans chaque buisson voir le prévôt.
+
+LE ROI.--L'oiseau qui a trouvé dans le buisson des rameaux chargés de
+glu ne passe plus que d'une aile tremblante à côté de tous les buissons:
+et moi, père malheureux d'un doux oiseau, j'ai maintenant devant mes
+yeux l'objet fatal par qui mon pauvre enfant a été retenu au piège, pris
+et tué.
+
+GLOCESTER.--Quel orgueilleux insensé que ce père de Crète qui voulut
+enseigner à son fils le rôle d'un oiseau! Avec ses belles ailes,
+l'imbécile s'est noyé.
+
+LE ROI.--Je suis Dédale, mon pauvre enfant était Icare, ton père Minos,
+qui s'est opposé à ce que nous suivissions notre carrière; le soleil qui
+a dévoré les ailes de mon cher enfant, c'est ton frère Édouard; et tu es
+la mer dont les gouffres envieux ont englouti sa vie. Ah! tue-moi de ton
+épée, et non de tes paroles. Mon sein supportera mieux la pointe de ton
+poignard, que mon oreille cette tragique histoire... Mais pourquoi
+viens-tu? Est-ce pour avoir ma vie?
+
+GLOCESTER.--Me prends-tu donc pour un bourreau?
+
+LE ROI.--Je te connais pour un persécuteur: mettre à mort des innocents
+est l'office du bourreau; tu en es un.
+
+GLOCESTER.--J'ai tué ton fils en punition de son insolente audace.
+
+LE ROI.--Si tu avais été tué à ta première insolence, tu n'aurais pas
+vécu pour assassiner mon fils; et je prédis que l'heure où tu vins au
+monde sera déplorée par des milliers d'hommes, qui ne soupçonnent pas en
+ce moment la moindre partie de mes craintes; par les soupirs de plus
+d'un vieillard, les larmes de plus d'une veuve, et par les yeux de tant
+de malheureux condamnés à pleurer la mort prématurée, les pères de leurs
+enfants, les femmes de leurs époux, et les orphelins de leurs parents. A
+ta naissance le hibou fit entendre son cri lamentable, signe certain de
+malheur; le corbeau de nuit croassa, présageant ces temps désastreux,
+les chiens hurlèrent, et une horrible tempête déracina les arbres. La
+corneille se percha sur le haut de la cheminée, et les pies babillardes
+vinrent effrayer les coeurs de sons discordants. Ta mère ressentit des
+douleurs plus cruelles que les douleurs imposées aux mères, et cependant
+ce qu'elle mit au monde était bien au-dessous des espérances d'une mère,
+et ne lui offrit qu'une masse informe et hideuse, qui ne devait pas être
+le fruit d'une tige si belle. Tu naquis la bouche déjà armée de dents,
+pour annoncer que tu venais déchirer les hommes; et si tout ce qu'on m'a
+raconté est vrai, tu vins au monde....
+
+GLOCESTER.--Je n'en entendrai pas davantage. Meurs, prophète, au milieu
+de ton discours. (Il le poignarde.) C'est pour cela entre autres choses
+que j'ai été créé.
+
+LE ROI.--Oui, et pour commettre bien d'autres assassinats que le
+mien.--O Dieu, pardonne-moi mes péchés.... et qu'il te pardonne aussi!
+
+(Il meurt.)
+
+GLOCESTER.--Quoi! le sang ambitieux de Lancastre s'enfonce dans la
+terre? J'aurais cru qu'il devait monter. Voyez comme mon épée pleure la
+mort de ce pauvre roi? Oh! puissent à jamais être rougis de pareilles
+larmes, ceux qui désirent la chute de notre maison!--S'il reste encore
+ici quelque étincelle de vie, qu'elle aille, qu'elle aille aux enfers,
+et dis aux démons que c'est moi qui t'y ai envoyé (_il lui donne un
+nouveau coup de poignard_), moi qui ne connais ni la pitié, ni l'amour,
+ni la crainte.--En effet, ce que me disait Henri est véritable. J'ai
+souvent ouï dire à ma mère que j'étais venu au monde les pieds devant.
+Eh bien! qu'en pensez-vous? N'ai-je pas eu raison de me hâter pour
+travailler à la ruine de ceux qui usurpaient nos droits? La sage-femme
+fut saisie de surprise, et les femmes s'écrièrent: _O Jésus,
+bénissez-nous, il est né avec des dents?_ Et c'était la vérité, signe
+évident que je devais grogner, mordre et montrer en tout le caractère du
+chien. Eh bien, puisqu'il a plu au ciel de construire ainsi mon corps,
+que l'enfer pour y répondre déforme mon âme!--Je n'ai point de frère; je
+n'ai aucuns traits de mes frères, et ce mot amour, que les barbes grises
+appellent divin, réside dans les hommes qui se ressemblent, et non pas
+en moi: je suis seul de mon espèce.--Clarence, prends garde à toi: tu es
+entre la lumière et moi, mais je saurai faire naître pour toi un jour de
+ténèbres; je ferai bourdonner çà et là de telles prédictions, que le roi
+Édouard tremblera pour ses jours; et, pour dissiper ses craintes, je te
+ferai trouver la mort. Voilà le roi Henri, et le prince son fils,
+expédiés: Clarence, ton tour est venu.... et ainsi des autres; je ne
+verrai en moi rien de bon jusqu'à ce que je sois tout ce qu'il y a de
+mieux.--Je vais jeter ton cadavre dans une autre chambre: ta mort,
+Henri, est pour moi un jour de triomphe.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+Toujours à Londres.--Un appartement dans le palais d'Édouard.
+
+_On voit_ LE ROI ÉDOUARD _assis sur son trône. Près au roi_ LA REINE
+ÉLISABETH, _tenant son enfant;_ CLARENCE, GLOCESTER, HASTINGS, _et
+autres._
+
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Nous voilà une seconde fois assis sur le trône royal
+d'Angleterre, racheté au prix du sang de nos ennemis! Que de vaillants
+adversaires nous avons moissonnés, comme les épis de l'automne, au faîte
+de leur orgueil! Trois ducs de Somerset, tous trois renommés comme des
+combattants intrépides et sans soupçon; deux Clifford, le père et le
+fils, et deux Northumberland: jamais plus braves guerriers n'enfoncèrent
+au signal de la trompette l'éperon dans les flancs de leurs coursiers,
+et avec eux ces deux ours valeureux, Warwick et Montaigu, qui tenaient
+dans leurs chaînes le lion couronné, et faisaient trembler les forêts de
+leurs rugissements. Ainsi nous avons écarté la méfiance de notre trône,
+et nous avons fait de la sécurité notre marchepied. (A la reine.)
+Approche, Bett, que je baise mon enfant. Petit Ned, c'est pour toi que
+tes oncles et moi, nous avons passé sous l'armure les nuits de l'hiver;
+que nous avons marché rapidement dans les ardeurs de l'été, afin que tu
+pusses rentrer paisiblement en possession de la couronne; et c'est toi
+qui recueilleras le fruit de nos travaux.
+
+GLOCESTER, _à part_.--J'empoisonnerai bien sa moisson, quand ta tête
+reposera sous terre; car on ne fait pas encore attention à moi dans
+l'univers. Cette épaule si épaisse a été destinée à porter, et elle
+portera quelque honorable fardeau, ou je m'y romprai les reins.--Ceci
+(_touchant son front_) doit préparer les voies;--(_montrant sa main_)
+ceci doit exécuter.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Clarence, et toi, Glocester, aimez mon aimable reine,
+et donnez un baiser au petit prince votre neveu, mes frères.
+
+CLARENCE.--Que ce baiser que j'imprime sur les lèvres de cet enfant,
+soit le gage de l'obéissance que je dois et veux rendre à Votre Majesté!
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Je te remercie, noble Clarence; digne frère, je te
+remercie.
+
+GLOCESTER.--En témoignage de l'amour que je porte à la tige d'où tu es
+sorti, je donne ce tendre baiser à son jeune fruit. (_A part._) Pour
+dire la vérité, ce fut ainsi que Judas baisa son maître. Il lui criait:
+bonheur! tandis que dans son âme il ne songeait qu'à faire le mal.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Maintenant je suis établi dans le bonheur que désirait
+mon âme; je possède la paix de mon royaume, et la tendresse de mes
+frères.
+
+CLARENCE.--Qu'ordonne Votre Majesté sur le sort de Marguerite? René, son
+père, a engagé dans les mains du roi de France les Deux-Siciles et
+Jérusalem, et ils en ont envoyé le prix pour sa rançon.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Qu'elle parte: faites-la conduire en France.--Que nous
+reste-t-il maintenant qu'à passer notre temps en fêtes magnifiques, à
+voir représenter de joyeuses comédies, et à réunir tous les plaisirs que
+doit offrir la cour?--Qu'on fasse résonner les tambours et les
+trompettes!--Adieu, cruels soucis! car ce jour, je l'espère, commence le
+cours d'une prospérité durable.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Henri VI (3/3), by William Shakespeare, 1564-1616
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VI (3/3) ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.