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+Project Gutenberg's Henri VI (2/3), by William Shakespeare, 1564-1616
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Henri VI (2/3)
+
+Author: William Shakespeare, 1564-1616
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874
+
+Release Date: October 3, 2008 [EBook #26764]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VI (2/3) ***
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+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
+Note du transcripteur.
+=================================================
+Ce document est tiré de:
+
+OEUVRES COMPLÈTES DE
+SHAKSPEARE
+
+TRADUCTION DE
+M. GUIZOT
+
+NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+Volume 7
+Henri IV (2e partie)
+Henri V
+Henri VI (1re, 2e et 3e partie)
+
+PARIS
+A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+35, QUAI DES AUGUSTINS
+1863
+
+==================================================
+
+
+
+
+ HENRI VI
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+ SECONDE PARTIE.
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+LE ROI HENRI VI.
+HUMPHROY, duc de Glocester, son oncle.
+LE CARDINAL BEAUFORT, évêque de Winchester, grand-oncle du roi.
+RICHARD PLANTAGENET, duc d'York.
+
+EDOUARD,}
+ } ses fils.
+RICHARD,}
+
+LE DUC DE BUCKINGHAM,} partisans
+LE DUC DE SOMERSET, } du
+LE DUC DE SUFFOLK, } roi.
+LORD CLIFFORD, }
+LE JEUNE CLIFFORD, }
+
+LE COMTE DE SALISBURY, } de la faction
+LE COMTE DE WARWICK, } d'York, son fils,}
+
+LE LORD SAY.
+LE LORD SCALES, gouverneur de la Tour.
+SIR HUMPHROY STAFFORD.
+LE JEUNE STAFFORD, son frère.
+SIR JOHN STANLEY.
+ALEXANDRE IDEN, gentilhomme du comté de Kent.
+UN CAPITAINE de vaisseau, UN MAITRE, UN CONTRE-MAÎTRE,
+ et WALTER WHITMORE, pirates.
+UN HERAUT.
+DEUX GENTILSHOMMES, prisonniers avec Suffolk.
+HUME VAUX et SOUTHWELL, deux prêtres.
+BOLINGBROOK, devin: esprit évoqué par lui.
+THOMAS HORNER, armurier, et PIERRE, son apprenti.
+UN CLERC de Chatham.
+LE MAIRE de Saint-Albans.
+SIMPCOX, imposteur.
+DEUX MEURTRIERS.
+JACQUES CADE, rebelle.
+
+BEVIS, }
+MICHEL, }
+GEORGE, } partisans
+JEAN, } d'York.
+DICK, boucher, }
+SMITH, tisserand, }
+
+LA REINE MARGUERITE, femme de Henri VI.
+ELEONOR, duchesse de Glocester.
+MARGERY JOURDAIN, sorcière.
+LA FEMME DE SIMPCOX.
+
+SEIGNEURS, DAMES, ET LEUR SUITE, PÉTITIONNAIRES, ALDERMEN, CHAPELAIN,
+SHÉRIF, OFFICIERS, CITOYENS, APPRENTIS, FAUCONNIERS, GARDES, SOLDATS,
+MESSAGERS, ET AUTRES.
+
+La scène se passe successivement dans les différentes parties de
+l'Angleterre.
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Londres.--Une salle d'apparat dans le palais.
+
+
+_Fanfares et trompettes, suivies de hautbois. Entrent d'un côté_ LE ROI
+HENRI, LE DUC DE GLOCESTER, SALISBURY, WARWICK, ET LE CARDINAL BEAUFORT;
+_de l'autre_, LA REINE MARGUERITE, _conduite par_ SUFFOLK _et suivie de_
+YORK, SOMERSET, BUCKINGHAM _et plusieurs autres_.
+
+SUFFOLK, _s'avançant vers le roi._--Chargé, à mon départ pour la France,
+en qualité de représentant de votre haute et souveraine majesté,
+d'épouser pour elle et en son nom, la princesse Marguerite, c'est dans
+la fameuse et ancienne ville de Tours, qu'en présence des rois de France
+et de Sicile, des ducs d'Orléans, de Calabre, de Bretagne et d'Alençon,
+de sept comtes, de douze barons et de vingt respectables évêques, j'ai
+rempli mon office et épousé la princesse: aujourd'hui, je viens
+humblement le genou en terre, à la vue de l'Angleterre et des lords ses
+pairs, remettre le titre que j'ai acquis sur la reine entre les mains de
+Votre Majesté, qui est la réalité d'où provient cette ombre auguste dont
+je n'ai fait qu'offrir l'image. Voici le plus précieux don que marquis
+ait jamais pu faire, la plus belle reine que roi ait jamais reçue.
+
+LE ROI.--Suffolk, levez-vous,--reine Marguerite, soyez la bienvenue. Je
+ne puis vous donner de mon amour un gage plus tendre que ce tendre
+baiser.--O toi, mon Dieu, qui me prêtes la vie, prête-moi aussi un coeur
+plein de reconnaissance! Car tu as donné à mon âme, dans cet objet plein
+de charmes, un monde de félicités terrestres, si tu permets que la
+sympathie unisse nos pensées dans un mutuel amour.
+
+MARGUERITE.--Grand roi d'Angleterre, et mon gracieux seigneur, le jour
+ou la nuit, éveillée, ou dans mes songes, au milieu de la cour, ou en
+faisant mes prières, je me suis si souvent entretenue dans ma pensée
+avec vous, mon souverain chéri, que j'en deviens plus hardie à saluer
+mon roi dans un langage sans art, tel qu'il se présente à mon esprit, et
+que me l'inspire la joie dont déborde mon coeur.
+
+LE ROI.--Sa beauté ravit, mais la grâce de ses discours, ses paroles
+qu'embellit la majesté de la sagesse, me font passer de l'admiration aux
+larmes de la joie, tant mon coeur est plein de son bonheur!--Lords, que
+vos joyeuses voix saluent unanimement ma bien-aimée.
+
+TOUS LES PAIRS.--Longue vie à la reine Marguerite, la joie de
+l'Angleterre!
+
+MARGUERITE.--Nous vous rendons grâces à tous.
+
+(Fanfares.)
+
+SUFFOLK, au duc de Glocester.--Lord protecteur, permettez-moi de
+présenter à Votre Grâce les articles de la paix contractée entre notre
+souverain et Charles, roi de France, et conclue, d'un commun accord,
+pour l'espace de dix-huit mois.
+
+GLOCESTER lit.--«_Imprimis_, il est convenu, entre le roi français
+Charles[1] et William de la Pole, marquis de Suffolk, ambassadeur de
+Henri, roi d'Angleterre, que ledit Henri épousera la princesse
+Marguerite, fille de René, roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem, et
+la fera couronner reine d'Angleterre, avant le trente de mai prochain.
+
+[Note 1: The French king. Le roi d'Angleterre, dans ce traité, ne
+reconnaît Charles ni pour roi de France, ni pour roi des Français, mais
+simplement pour roi français.]
+
+«_Item_. Que le duché d'Anjou et le comté du Maine seront évacués et
+remis au roi son père.»
+
+LE ROI.--Mon oncle, qu'avez-vous?
+
+GLOCESTER.--Pardonnez, mon gracieux seigneur. Un saisissement soudain a
+pressé mon coeur et obscurci mes yeux tellement que je ne puis en lire
+davantage.
+
+LE ROI.--Mon oncle de Winchester, continuez, je vous prie.
+
+LE CARDINAL.--«_Item_. Il est de plus convenu entre eux que les duchés
+d'Anjou et du Maine seront évacués et remis au roi son père, et que la
+princesse sera envoyée à Londres, aux frais et dépens du roi
+d'Angleterre, et sans dot.»
+
+LE ROI.--Je suis satisfait des articles. Lord marquis, mets-toi à
+genoux. Nous te créons ici premier duc de Suffolk, et te ceignons de
+l'épée.--Mon cousin d'York, vos fonctions de régent dans nos provinces
+de France sont suspendues jusqu'à la complète expiration des dix-huit
+mois.--Je vous remercie, mon oncle de Winchester, Glocester, York,
+Buckingham, et vous, Somerset, Salisbury et Warwick, des marques
+d'affection que vous venez de me donner par l'accueil que vous avez fait
+à ma noble reine. Venez, rentrons et ordonnons avec toute la diligence
+possible les apprêts de son couronnement.
+
+(Sortent le roi, la reine et Suffolk.)
+
+GLOCESTER.--Braves pairs de l'Angleterre, piliers de l'État, c'est dans
+votre sein que le duc Humphroy doit déposer le fardeau de sa douleur, de
+votre douleur, de la douleur commune à toute notre patrie. Eh quoi! mon
+frère Henri aura donc prodigué, dans les guerres, sa jeunesse, sa
+valeur, son peuple et ses trésors; il aura si souvent habité en plein
+champ, en proie, soit au froid de l'hiver, soit aux ardeurs dévorantes
+de l'été pour conquérir la France, son légitime héritage; et mon frère
+Bedford aura fatigué son esprit à conserver, par la politique, ce
+qu'avait conquis Henri; vous-mêmes, Somerset, Buckingham, brave York,
+Salisbury, et vous, victorieux Warwick, vous aurez reçu de profondes
+blessures en France et en Normandie; mon oncle Beaufort, et moi-même,
+avec les sages assemblées du royaume, nous aurons médité si longtemps,
+tenu conseil durant de longues journées, discutant en tous sens les
+moyens de tenir dans la soumission la France et les Français; Sa Majesté
+aura été, dans son enfance, couronnée dans Paris, en dépit de ses
+ennemis; et tant de travaux, tant d'honneurs vont être perdus! La
+conquête de Henri, la vigilance de Bedford, vos exploits, tous nos
+conseils seront perdus! O pairs d'Angleterre, cette alliance est
+honteuse, ce mariage fatal! Il anéantit votre renommée, efface vos noms
+du livre de mémoire, détruit les titres de votre gloire, renverse les
+monuments de la France asservie, et défait tout ce qui a jamais été
+fait.
+
+LE CARDINAL.--Mon neveu, que signifient ce discours si passionné et les
+images accumulées dans votre péroraison? La France est à nous, et nous
+prétendons bien la conserver toujours.
+
+GLOCESTER.--Oui, sans doute, mon oncle, nous la conserverons si nous le
+pouvons; mais à présent il est impossible que nous le puissions.
+Suffolk, ce duc de nouvelle fabrique qui fait ici la pluie et le beau
+temps[2], a donné les duchés du Maine et de l'Anjou à ce pauvre roi
+René, dont le style boursouflé s'accorde mal avec la maigreur de sa
+bourse.
+
+[Note 2: _That rules the roast_, qui gouverne le rôti.]
+
+SALISBURY.--Et par la mort de celui qui mourut pour tous, ces deux
+comtés étaient les clefs de la Normandie... Mais de quoi pleure Warwick,
+mon valeureux fils?
+
+WARWICK.--De la douleur de les voir perdus sans retour: car s'il y avait
+quelque espoir de les reconquérir, mon épée ferait couler un sang fumant
+et mes yeux ne verseraient point de larmes. Anjou et Maine, c'est moi
+qui les avais conquis, voilà les bras qui ont assujetti ces provinces;
+et ces villes que j'ai gagnées par mes blessures, on les rend pour des
+paroles de paix! Mort-Dieu[3]!
+
+[Note 3: Warwick prononce ce jurement en français.]
+
+YORK.--C'est le duc de Suffolk! Puisse-t-il être étranglé, lui qui
+ternit l'honneur de cette île belliqueuse! La France eût arraché et
+déchiré mon coeur, avant qu'on m'eût vu souscrire à ce traité. J'ai vu
+partout dans l'histoire les rois d'Angleterre recevant avec leurs
+épouses de fortes sommes d'or, des dots considérables: et notre roi
+Henri abandonne ce qui lui appartient pour épouser une fille qui
+n'apporte avec elle aucun avantage.
+
+GLOCESTER.--C'est une vraie plaisanterie, une chose inouïe, que Suffolk
+demande un quinzième tout entier pour les frais de son transport. Elle
+eût pu rester en France; elle eût pu mourir de faim en France avant que
+je....
+
+LE CARDINAL.--Milord Glocester, vous vous échauffez trop; cela s'est
+fait par le bon plaisir de notre seigneur et roi.
+
+GLOCESTER.--Milord Winchester, je connais vos dispositions: ce ne sont
+pas mes discours qui vous déplaisent, c'est ma présence qui vous
+gêne.--Ta haine se fait jour, prélat superbe; je vois ta fureur sur ton
+visage. Si je restais plus longtemps, nous recommencerions nos anciens
+démêlés. Adieu, lords; et, quand je ne serai plus, dites que j'ai été
+prophète: avant peu, la France sera perdue pour nous.
+
+(Il sort.)
+
+LE CARDINAL.--Voilà le protecteur qui nous quitte plein de rage. Vous
+savez qu'il est mon ennemi; je dirai plus, il est votre ennemi à tous,
+et je le crois fort peu ami du roi. Faites-y attention, milords, il est
+le plus proche du trône par le sang et l'héritier présomptif de la
+couronne d'Angleterre. Quand Henri, par son mariage, aurait acquis un
+empire et toutes les riches monarchies de l'Occident, Glocester eût
+encore eu des raisons pour en être mécontent. Prenez-y garde, milords;
+ne laissez pas séduire vos coeurs par ses paroles insidieuses: soyez
+prudents et circonspects; car bien qu'il ait la faveur du peuple, qui
+l'appelle _Humphroy, le bon duc de Glocester_! frappe des mains et crie
+à haute voix: _Que Jésus conserve Votre Altesse Royale! que Dieu garde
+le bon duc Humphroy_! je crains, milords, qu'avec tout cet éclat
+flatteur il ne devienne un protecteur dangereux.
+
+BUCKINGHAM.--Pourquoi serait-il le protecteur de notre souverain,
+maintenant d'âge à se gouverner par lui-même? Mon cousin de Somerset,
+joignez-vous à moi, et unissons-nous tous deux avec le duc de Suffolk,
+et nous aurons bientôt fait sauter de son poste le duc Humphroy.
+
+LE CARDINAL.--Cette importante affaire ne souffrira point de délais: je
+me rends à l'instant chez le duc de Suffolk.
+
+(Il sort.)
+
+SOMERSET.--Cousin de Buckingham, quoique l'orgueil d'Humphroy et l'éclat
+de sa place ne laissent pas de nous être pénibles, crois-moi,
+surveillons avec soin ce hautain cardinal: son insolence est plus
+insupportable que ne le serait celle de tous les autres princes de
+l'Angleterre. Si Glocester est renversé, c'est lui qui sera protecteur.
+
+BUCKINGHAM.--Toi, Somerset, ou moi, nous devons l'être, en dépit du duc
+Humphroy et du cardinal.
+
+(Sortent Buckingham et Somerset.)
+
+SALISBURY.--L'orgueil s'est mis le premier en mouvement, l'ambition le
+suit. Tandis qu'ils vont travailler pour leur fortune, il nous convient
+de travailler pour le pays. Je n'ai jamais vu Humphroy, duc de
+Glocester, se conduire autrement qu'il n'appartient à un digne
+gentilhomme; mais j'ai vu souvent cet orgueilleux cardinal, plus
+semblable à un soldat qu'à un homme d'église, et aussi fier, aussi
+hautain que s'il eût été maître de tout, je l'ai vu blasphémer comme un
+brigand, et se comporter d'une manière bien peu convenable au régulateur
+d'un empire. Warwick, mon fils, l'appui de ma vieillesse, tes actions,
+ta franchise, ton hospitalité, t'ont placé dans le coeur de la nation
+plus haut qu'aucun autre, si ce n'est le bon duc Humphroy. Et vous, mon
+frère York, vos soins en Irlande, pour soumettre ses habitants au joug
+régulier des lois[4], et vos derniers exploits dans le coeur de la
+France, tandis que vous y exerciez la régence au nom de notre souverain,
+vous ont fait craindre et respecter des peuples. Unissons-nous ensemble,
+dans la vue du bien public, pour réprimer et contenir, autant qu'il nous
+sera possible, l'orgueil de Suffolk et du cardinal, ainsi que l'ambition
+de Somerset et de Buckingham; et soutenons de tout notre pouvoir la
+marche du duc Humphroy, puisqu'elle tend à l'avantage du pays.
+
+WARWICK.--Que Dieu seconde Warwick, comme il aime la patrie et le bien
+général de son pays!
+
+YORK.--York en dit autant, car il a plus que personne sujet de le
+désirer.
+
+SALISBURY.--Ne perdons pas un instant; et voyons où ceci nous mène[5].
+
+[Note 4: Le duc d'York avait épousé une soeur consanguine du comte
+de Salisbury. Il ne fut vice-roi d'Irlande que quelques années plus
+tard, comme on le verra dans la suite de cette pièce.]
+
+[Note 5: _Look unto the main. Unto the main! O father, Maine is
+lost. Look unto the main_ signifie: songeons au plus important. Il a
+fallu passer à côté du sens littéral, pour conserver quelque chose du
+jeu de mots entre _main_ et _Maine_, et de même dans la suite du
+discours de Warwick, où celui-ci dit avoir conquis le Maine, _by main
+force_ (par une très-grande valeur, etc.)]
+
+WARWICK.--Où ceci nous mène? ô mon père! le Maine est perdu, le Maine
+que Warwick avait conquis avec le courage qui le mène, et qu'il aurait
+gardé tant qu'il aurait eu un souffle de vie! Mon père, vous demandiez
+où ceci nous mène, et moi, je ne parle que du Maine que je reprendrai
+sur la France, ou j'y périrai.
+
+(Sortent Salisbury et Warwick.)
+
+YORK.--Le Maine et l'Anjou sont cédés aux Français! Paris est perdu; le
+sort de la Normandie ne tient plus qu'à un fil fragile: maintenant que
+nous avons perdu le reste, Suffolk a conclu ce traité, les pairs y ont
+accédé, et Henri s'est trouvé satisfait d'échanger deux duchés contre
+les charmes de la fille d'un duc. Je ne saurais les en blâmer; car que
+leur importe? C'est de ton bien, York, qu'ils disposent, et non du leur.
+Des pirates peuvent faire bon marché de leur pillage, en acheter des
+amis, le prodiguer à des courtisanes, et se réjouir, comme de grands
+soigneurs, jusqu'à ce que tout soit dissipé, tandis que l'impuissant
+propriétaire de ces richesses les pleure, tord ses faibles mains, et
+tremblant, secouant la tête, demeure à regarder de loin ceux qui se
+partagent et emportent son bien, sans oser, dans la faim qui le presse,
+y porter sa main. Comme lui, il faut qu'York reste assis, enrageant et
+mordant ses lèvres, tandis que les pays qui lui appartiennent sont
+vendus à l'encan.--Il me semble que ces trois royaumes, d'_Angleterre,_
+de _France,_ d'_Irlande,_ sont à ma chair et à mon sang ce qu'était au
+prince de Calydon ce fatal tison d'Althée, qui en brûlant consumait son
+coeur. L'Anjou et le Maine, tous deux abandonnés aux Français! tristes
+nouvelles pour moi, car j'espérais posséder la France, aussi bien que
+les champs fertiles de l'Angleterre. Un jour viendra où York pourra
+réclamer son bien. Dans cette vue, je veux m'associer au parti des
+Nevil, et faire montre d'affection pour l'orgueilleux duc Humphroy; et,
+dès que je pourrai saisir l'occasion favorable, revendiquer la couronne;
+car c'est à ce but brillant que je vise. Et il ne sera pas dit que
+l'orgueilleux Lancastre usurpe mes droits, retienne le sceptre dans une
+main d'enfant, et porte le diadème sur cette tête dont les inclinations
+de prêtre conviennent mal à la couronne. Sois donc patient et
+tranquille, York, jusqu'à ce que l'occasion te favorise; épie le moment,
+et veille, pendant que les autres dorment, pour pénétrer dans les
+secrets de l'État, jusqu'à ce que Henri, enivré de l'amour de cette
+nouvelle épouse, de cette reine si chèrement achetée par l'Angleterre,
+et Glocester et les pairs soient tombés dans la discorde. Alors
+j'élèverai dans les airs la rose blanche comme le lait, et je les
+parfumerai de sa douce odeur; je porterai sur mon étendard les armes
+d'York, pour lutter avec la maison de Lancastre; et je le forcerai bien
+à me céder la couronne, ce roi, dont les maximes scolastiques ont battu
+notre belle Angleterre. (_Il sort_.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Toujours à Londres, un appartement dans le palais du duc de Glocester.
+
+_Entrent_ GLOCESTER ET LA DUCHESSE.
+
+
+LA DUCHESSE.--Pourquoi mon seigneur semble-t-il ployer comme l'épi mûr,
+forcé de courber sa tête sous le poids des libéralités de Cérès?
+Pourquoi le grand duc Humphroy fronce-t-il le sourcil comme irrité à
+l'aspect du monde? Pourquoi tes yeux demeurent-ils attachés sur la terre
+insensible, occupés à considérer un objet qui semble obscurcir ta vue?
+Qu'y aperçois-tu? Le diadème du roi Henri, enrichi de tous les honneurs
+de l'univers? si ta pensée est là, continue à y fixer tes yeux, et
+prosterne ta face jusqu'à ce que tu en aies couronné ta tête. Étends ta
+main pour atteindre à ce glorieux métal. Quoi! serait-elle trop courte?
+je l'allongerai de la mienne, et quand à nous deux nous l'aurons
+soulevé, tous deux nous élèverons nos têtes vers le ciel, et notre vue
+ne s'abaissera plus jamais jusqu'à accorder un coup d'oeil à la terre.
+
+GLOCESTER.--O Nell, chère Nell, si tu aimes ton seigneur, chasse le ver
+dévorant de ces ambitieux désirs, et puisse la première pensée de nuire
+à mon roi et à mon neveu, le vertueux Henri, être mon dernier soupir
+dans ce monde périssable! Les songes inquiétants de cette nuit ont jeté
+la tristesse dans mon âme.
+
+LA DUCHESSE.--Qu'a rêvé mon seigneur? Dis-le-moi, et je t'en
+récompenserai par le charmant récit du songe que j'ai fait ce matin.
+
+GLOCESTER.--Il m'a semblé que le bâton de commandement, signe de mon
+office à la cour, avait été rompu en deux. Par qui? Je l'ai oublié; mais
+si je ne me trompe, c'était par le cardinal; et sur les deux bouts de ce
+bâton brisé étaient placées les têtes d'Edmond, duc de Somerset, et de
+Guillaume de la Pole, premier duc de Suffolk. Tel a été mon songe: ce
+qu'il présage, Dieu le sait!
+
+LA DUCHESSE.--Eh quoi, la seule chose que cela puisse nous annoncer,
+c'est que quiconque rompra un rameau du bocage de Glocester payera de sa
+tête une semblable audace. Mais écoute-moi, maintenant, mon Humphroy,
+mon cher duc. Il m'a semblé que j'étais solennellement assise sur un
+siége royal, dans l'église cathédrale de Westminster, et dans ce
+fauteuil où les rois et les reines sont couronnés. Henri et dame
+Marguerite ont plié le genou devant moi, et sur ma tête ils ont placé le
+diadème.
+
+GLOCESTER.--En vérité, Éléonor, tu me forces à te réprimander
+sévèrement. Présomptueuse que tu es, malapprise, Éléonor, n'es-tu pas la
+seconde femme du royaume, la femme du protecteur, l'objet chéri de sa
+tendresse? N'as-tu pas à ta disposition une plus grande abondance des
+joies de ce monde que n'en peut atteindre ou concevoir ta pensée? Et tu
+veux continuer à trouver des trahisons, pour précipiter ton mari et
+toi-même, du faite des honneurs, au plus bas degré de la honte!
+Laisse-moi, je ne veux plus rien entendre.
+
+LA DUCHESSE.--Eh quoi, quoi donc, milord! tant de colère contre Éléonor,
+pour vous avoir raconté son rêve! Dorénavant, je garderai mes rêves pour
+moi seule, et je ne m'exposerai plus à ces reproches.
+
+GLOCESTER.--Allons, ne te fâche pas, me voilà de nouveau de bonne
+humeur.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Milord protecteur, le bon plaisir de Sa Majesté est que
+vous vous disposiez à monter à cheval pour Saint-Albans, où le roi et la
+reine ont l'intention d'aller chasser au faucon.
+
+GLOCESTER.--Je vais m'y rendre. Allons, Nell, tu viendras avec nous.
+
+LA DUCHESSE.--Oui, mon cher lord, je vous suis. (_Sortent Glocester et
+le messager_.) Il faut bien que je suive; je ne peux marcher devant,
+tant que Glocester portera cette âme abjecte et servile. Si j'étais un
+homme, un duc, un prince du sang, j'écarterais bientôt ces incommodes
+obstacles; j'aplanirais mon chemin par-dessus leurs troncs mutilés:
+mais, quoique femme, je ne négligerai pas le rôle que j'ai à jouer dans
+cette cérémonie de la fortune. Où êtes-vous, sir John? Eh non, homme, ne
+crains rien; nous sommes seuls; il n'y ici que toi et moi.
+
+(Entre Hume.)
+
+HUME.--Jésus conserve votre royale Majesté!
+
+LA DUCHESSE.--Que dis-tu, Majesté? je n'ai que le titre de Grâce.
+
+HUME.--Mais par la grâce du ciel et les conseils de Hume, le titre de
+Votre Grâce sera bientôt agrandi.
+
+LA DUCHESSE.--Homme, qu'as-tu à me dire? As-tu conféré avec Margery
+Jourdain, cette habile sorcière, et Roger Bolingbrook, qui conjure les
+esprits? Entreprendront-ils de me servir?
+
+HUME.--Ils m'ont promis de faire paraître devant Votre Grandeur un
+esprit évoqué des profondeurs de la terre, qui répondra à toutes les
+questions que pourra lui faire Votre Grâce.
+
+LA DUCHESSE.--Il suffit. Je songerai aux questions. Il faut qu'à notre
+retour de Saint-Albans, ils accomplissent entièrement leurs promesses.
+Toi, Hume, prends cette récompense, et va te réjouir avec tes associés
+dans cette importante opération.
+
+(Elle sort.)
+
+HUME.--Hume a ordre de se réjouir avec l'or de la duchesse: vraiment, il
+n'y manquera pas. Mais songez-y bien, sir John Hume, mettez un sceau à
+vos lèvres, et ne prononcez pas un mot, si ce n'est, chut. Cette affaire
+exige un profond secret.--Dame Éléonor me donne de l'or, pour lui amener
+la magicienne! Fût-ce le diable, son or ne peut venir mal à propos; et
+l'or m'arrive encore d'un autre point du compas; j'ose à peine le dire,
+du riche cardinal et de ce puissant et nouveau duc de Suffolk;
+cependant, cela est ainsi, et à parler franchement, connaissant l'humeur
+ambitieuse de dame Éléonor, ils me payent pour tramer secrètement la
+ruine de la duchesse, et lui mettre dans la tête ces idées
+d'apparitions. On dit qu'habile fripon n'a pas besoin de courtier:
+cependant je suis le courtier de Suffolk et du cardinal.--Mais prenez
+donc garde, Hume, il ne s'en faut de rien que vous ne parliez d'eux
+comme d'une paire d'habiles fripons. A la bonne heure, puisqu'il en est
+ainsi. Je crains bien qu'en définitive, la friponnerie de Hume ne soit
+la perte de la duchesse, et sa disgrâce, la chute d'Humphroy. Arrive qui
+pourra, j'aurai de l'argent de tout le monde.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+Toujours à Londres.--Une salle du palais.
+
+_Entrent_ PIERRE _et plusieurs autres avec des pétitions_.
+
+
+PREMIER PÉTITIONNAIRE.--Restons là tout près, mes maîtres. Milord
+protecteur va bientôt passer par ici, nous pourrons alors lui présenter
+nos suppliques par écrit.
+
+DEUXIÈME PÉTITIONNAIRE.--Ma foi, Dieu le conserve, car c'est un brave
+homme. Jésus le bénisse!
+
+(Entrent Suffolk et la reine Marguerite.)
+
+PREMIER PÉTITIONNAIRE.--Je crois que le voilà qui vient, et la reine
+avec lui. Je serai le premier, c'est sûr.
+
+DEUXIÈME PÉTITIONNAIRE.--En arrière, imbécile. C'est le duc de Suffolk,
+et non pas milord protecteur.
+
+SUFFOLK.--Eh bien, qu'y a-t-il? me veux-tu quelque chose?
+
+PREMIER PÉTITIONNAIRE.--Je vous prie, milord, pardonnez; je vous ai pris
+pour milord protecteur.
+
+MARGUERITE, _lisant le dessus des pétitions.--Milord protecteur!_ C'est
+à Sa Seigneurie que vos suppliques s'adressent? Laissez-moi les
+voir.--Quelle est la tienne?
+
+DEUXIÈME PÉTITIONNAIRE.--La mienne, avec la permission de Votre Grâce,
+est contre John Goodman, un des gens de milord cardinal, qui m'a pris ma
+maison, mes terres, ma femme et tout.
+
+SUFFOLK.--Ta femme aussi? Cela n'est pas trop bien, en effet. Et vous,
+la vôtre?--Qu'est-ce que c'est? (_Il lit._) Contre le duc de Suffolk,
+pour avoir fait enclore les communes de Melfort. Comment, monsieur le
+drôle!
+
+PREMIER PÉTITIONNAIRE.--Hélas! monsieur; je ne suis qu'un pauvre citoyen
+chargé des plaintes de toute notre ville.
+
+PIERRE, _présentant sa pétition._--Contre mon maître Thomas Horner, pour
+avoir dit que le duc d'York était le légitime héritier de la couronne.
+
+MARGUERITE.--Que dis-tu là? Le duc d'York a-t-il dit qu'il était
+l'héritier légitime de la couronne?
+
+PIERRE.--Que mon maître l'était? non vraiment. Mais mon maître a dit
+qu'il l'était, et que le roi était un usurpateur.
+
+(Entrent des domestiques.)
+
+SUFFOLK.--Y a-t-il quelqu'un là? Retenez cet homme et envoyez chercher
+son maître par un huissier. Nous nous occuperons de votre affaire en
+présence du roi.
+
+(Les domestiques sortent avec Pierre.)
+
+MARGUERITE.--Et vous qui aimez à être protégé des ailes de votre duc
+protecteur, vous pouvez recommencer vos suppliques et vous adresser à
+lui. (_Elle déchire leurs requêtes._) Sortez, canaille. Suffolk,
+renvoyez-les.
+
+TOUS.--Allons, sortons.
+
+(Ils sortent.)
+
+MARGUERITE.--Milord de Suffolk, parlez. Sont-ce là vos usages? est-ce là
+la mode de la cour d'Angleterre, le gouvernement de votre île
+britannique? est-ce là la royauté d'un roi d'Albion? Eh quoi! le roi
+Henri demeurera-t-il éternellement sous la domination du sombre
+Humphroy? Et moi, reine seulement de nom et pour la forme, faut-il que
+je sois la sujette d'un duc? Je te le dis, Pole, quand dans la ville de
+Tours, tu rompis une lance pour l'amour de moi, et enlevas les coeurs
+des dames de France, je crus que le roi Henri te ressemblerait en
+galanterie, en beauté, en courage; mais son esprit est entièrement
+tourné à la dévotion: tout occupé à compter des _ave Maria_ sur son
+chapelet, il n'a d'autres champions que les prophètes et les apôtres,
+d'autres armes que les passages sacrés de l'Écriture sainte, d'autre
+champ clos que son cabinet, d'autres amours que les images en bronze des
+saints canonisés. Je voudrais que le collége des cardinaux voulût le
+nommer pape et l'emmener à Rome, pour y placer sur sa tête la triple
+couronne. Tels sont les honneurs qui conviennent à sa piété.
+
+SUFFOLK.--Madame, prenez patience. C'est moi qui ai fait venir Votre
+Altesse en Angleterre, et je travaillerai à ce qu'en Angleterre tous les
+désirs de Votre Grâce soient pleinement satisfaits.
+
+MARGUERITE.--Outre ce hautain protecteur, n'avons-nous pas encore
+Beaufort, ce prêtre impérieux, et Buckingham, et Somerset, et York, qui
+se plaint toujours, et le moins puissant d'entre eux ne l'est-il pas en
+Angleterre plus que le roi?
+
+SUFFOLK.--Et de tous, le plus puissant ne l'est pas en Angleterre plus
+que les Nevil, Salisbury et Warwick ne sont point de simples pairs.
+
+MARGUERITE.--Tous ces lords ensemble ne m'irritent pas autant que cette
+arrogante Éléonor, la femme du lord protecteur. On la voit, suivie d'un
+cortége de dames, balayer les salles du palais, plutôt de l'air d'une
+impératrice que de la femme du duc Humphroy. Les personnes étrangères à
+la cour la prennent pour la reine. Elle porte sur elle le revenu d'un
+duché, et dans son coeur elle insulte à notre indigence. Ne vivrai-je
+point assez pour me voir vengée d'elle? L'autre jour, au milieu de ses
+favoris, cette créature de rien ne disait-elle pas insolemment,
+méprisante drôlesse! que la queue de sa plus mauvaise robe de tous les
+jours valait mieux que toutes les terres de mon père, avant que Suffolk
+lui eût donné deux duchés en échange de sa fille.
+
+SUFFOLK.--Madame, j'ai moi-même disposé la glu sur le buisson où elle
+doit venir se prendre, et j'y ai placé un choeur d'oiseaux si propres à
+l'attirer, qu'elle viendra s'y abattre pour écouter leurs chants et ne
+reprendra plus le vol qui vous blesse. Laissez-la donc en paix, et
+écoutez-moi, madame, car j'ose vous donner ici quelques conseils.
+Quoique le cardinal nous déplaise, il faut nous unir à lui et au reste
+des pairs, jusqu'à ce que nous ayons fait tomber le duc Humphroy dans la
+disgrâce. Quant au duc d'York, la plainte que nous venons de recevoir
+n'avancera pas ses affaires; ainsi, nous les déracinerons tous l'un
+après l'autre, et de vous seule l'heureux gouvernail recevra sa
+direction.
+
+(Entrent le roi Henri, York et Somerset causant avec lui, le duc et la
+duchesse de Glocester, le cardinal, Buckingham, Salisbury et Warwick.)
+
+LE ROI.--Quant à moi, nobles lords, le choix m'est indifférent: ou
+Somerset, ou York, c'est pour moi la même chose.
+
+YORK.--Si York s'est mal conduit en France, que la régence lui soit
+refusée.
+
+SOMERSET.--Si Somerset est indigne de la place, qu'York soit régent, je
+suis prêt à la lui céder.
+
+WARWICK.--Que Votre Grâce soit digne ou non, ce n'est pas là la
+question: York en est le plus digne.
+
+LE CARDINAL.--Ambitieux Warwick, laisse parler ceux qui valent mieux que
+toi.
+
+WARWICK.--Le cardinal ne vaut pas mieux que moi sur le champ de
+bataille.
+
+BUCKINGHAM.--Tous ceux qui sont ici présents valent mieux que toi,
+Warwick.
+
+WARWICK.--Et Warwick pourra vivre assez pour être un jour le meilleur de
+tous.
+
+SALISBURY.--Paix! mon fils.--Et vous, Buckingham, faites-nous connaître,
+par quelques raisons, pourquoi Somerset doit être préféré en ceci?
+
+MARGUERITE.--Eh! vraiment, parce que cela convient au roi.
+
+GLOCESTER.--Madame, le roi est en âge de dire lui-même son avis; et ce
+n'est point ici l'affaire des femmes.
+
+MARGUERITE.--Si le roi est en âge, qu'a-t-il besoin, milord, que vous
+demeuriez protecteur de Sa Majesté?
+
+GLOCESTER.--Je suis protecteur du royaume, madame; et, quand il le
+voudra, je résignerai mes fonctions.
+
+SUFFOLK.--Résigne-les donc, et mets un terme à ton insolence. Depuis que
+tu es roi (car qui donc est roi que toi?), l'État se précipite chaque
+jour vers sa ruine. Le dauphin a triomphé au delà des mers; les pairs et
+les nobles du royaume ne sont plus autre chose que les vassaux de ton
+pouvoir.
+
+LE CARDINAL.--Tu as écrasé le peuple, appauvri, exténué la bourse du
+clergé par tes extorsions.
+
+SOMERSET.--Tes somptueux palais, les parures de ta femme, ont absorbé
+une portion des richesses publiques.
+
+BUCKINGHAM.--La cruauté de tes exécutions a excédé la rigueur des lois,
+et te livre à ton tour à la merci des lois.
+
+MARGUERITE.--Ton trafic des emplois, et la vente des villes de France,
+si on pouvait faire connaître tout ce qu'on soupçonne, devraient avant
+peu te rapetisser de la tête[6]. (_Glocester sort.--La reine laisse
+tomber son éventail_.) Donnez-moi mon éventail.--Quoi donc, beau sire,
+ne sauriez-vous faire ce que je vous dis? _(Elle donne un soufflet à la
+duchesse_.) Ah! madame, je vous demande pardon: quoi! c'est vous?....
+
+[Note 6: _Would make thee quickly hop without thy head_. Devraient
+avant peu te rendre boiteux de la tête.]
+
+LA DUCHESSE.--Si c'est moi? Oui, c'est moi, orgueilleuse Française. Si
+mes ongles pouvaient atteindre votre beauté, j'imprimerais mes dix
+commandements sur votre face.
+
+LE ROI.--Ma chère tante, calmez-vous; c'est contre sa volonté.
+
+LA DUCHESSE.--Contre sa volonté! Bon roi, prends-y garde à temps; elle
+t'emmaillotera et te bercera comme un enfant. Quoiqu'il y ait ici plus
+d'un homme qui ne sache pas porter le haut-de-chausses, elle n'aura pas
+impunément frappé dame Éléonor.
+
+BUCKINGHAM.--Lord cardinal, je vais suivre Éléonor, et m'informer de
+Glocester, de tous ses mouvements.--La voilà lancée, elle n'a pas besoin
+maintenant d'éperons pour l'échauffer, elle va galoper assez vite à sa
+perte.
+
+(Buckingham sort.)
+
+(Rentre Glocester.)
+
+GLOCESTER.--Maintenant, milords, qu'un tour de terrasse a dissipé ma
+colère, je reviens délibérer sur les affaires de l'État. Quant à vos
+odieuses et fausses imputations, prouvez-les, soumettez-les au jugement
+de la loi. Puisse Dieu dans sa miséricorde traiter mon âme selon la
+mesure de mon affectueuse fidélité envers mon pays et mon roi! Mais
+venons à l'objet qui nous occupe. Dans mon opinion, mon souverain, York
+est l'homme le plus propre à remplir en France l'office de régent.
+
+SUFFOLK.--Avant qu'on choisisse, permettez-moi de vous faire comprendre,
+par quelques raisons qui ne sont pas de peu d'importance, qu'York est de
+tous les hommes le moins propre à cet emploi.
+
+YORK.--Je te le dirai, Suffolk, pourquoi j'y suis le moins propre.
+D'abord, c'est parce que je ne sais point flatter ton orgueil; ensuite
+si le choix tombe sur moi, milord de Somerset me laissera encore sans
+munitions, sans argent et sans secours, jusqu'à ce que la France soit
+retombée entre les mains du dauphin. Dernièrement il m'a fallu attendre,
+tantôt sur un pied tantôt sur l'autre[7], son bon plaisir, jusqu'à ce
+que Paris fût assiégé, affamé et perdu.
+
+[Note 7: I danc'd attendance on his will.]
+
+WARWICK.--J'en puis rendre témoignage, et jamais traître n'a commis
+envers son pays une action plus criminelle.
+
+SUFFOLK.--Paix donc, impétueux Warwick.
+
+WARWICK.--Emblème d'orgueil, pourquoi me tairais-je?
+
+(Entrent les domestiques de Suffolk amenant Horner et Pierre.)
+
+SUFFOLK.--Parce qu'il y a ici un homme accusé de trahison. Dieu veuille
+que le duc d'York réussisse à se justifier!
+
+YORK.--Quelqu'un accuse-t-il York de trahison?
+
+LE ROI.--Que signifie tout ceci, Suffolk? Dis-moi qui sont ces hommes?
+
+SUFFOLK.--Avec la permission de Votre Majesté, cet homme est celui qui
+accuse son maître de haute trahison. Il assure lui avoir entendu dire
+que Richard, duc d'York, était le légitime héritier de la couronne
+d'Angleterre, et que Votre Majesté était un usurpateur.
+
+LE ROI, _à Horner._--Dis, as-tu tenu ce discours?
+
+HORNER.--Avec la permission de Votre Majesté, je n'ai jamais rien dit ni
+pensé de semblable. Dieu m'est témoin que je suis faussement accusé par
+ce coquin.
+
+PIERRE, _levant les mains en haut._--Par ces dix os, milords, il m'a dit
+cela un soir que nous étions dans le grenier à nettoyer l'armure du duc
+d'York.
+
+YORK.--Infâme misérable, vil artisan, ta tête me payera tes criminelles
+paroles. Je conjure Votre Royale Majesté de le livrer à toute la rigueur
+de la loi.
+
+(York sort.)
+
+HORNER.--Hélas, milord, que je sois pendu si jamais j'ai prononcé ces
+mots. Mon accusateur est mon apprenti. L'autre jour, comme je l'avais
+corrigé pour une faute, il a fait serment à genoux qu'il me le
+revaudrait: j'ai de bons témoins du fait. Je conjure donc Votre Majesté
+de ne pas perdre un honnête homme sur l'accusation d'un coquin.
+
+LE ROI.--Glocester, que pouvons-nous légalement ordonner sur ceci?
+
+GLOCESTER.--Voici mon jugement, seigneur, s'il m'appartient de décider:
+donnez à Somerset la régence de la France, parce que ceci a élevé des
+soupçons contre York, et indiquez un jour, un lieu convenable pour le
+combat singulier entre ces deux hommes. Telle est la loi, telle est la
+sentence du duc Humphroy.
+
+LE ROI.--Qu'il en soit ainsi. Milord de Somerset, nous vous nommons lord
+régent de France.
+
+SOMERSET.--Je remercie humblement Votre Royale Majesté.
+
+HORNER.--Et moi, j'accepte volontiers le combat.
+
+PIERRE.--Hélas! milord, je ne saurais combattre. Pour l'amour de Dieu,
+prenez en pitié ce qui m'arrive; c'est la méchanceté des hommes qui m'a
+conduit là. O seigneur, ayez pitié de moi! Jamais je ne serai en état de
+porter un coup. O Dieu! ô mon coeur!
+
+GLOCESTER.--Il faut que tu te battes ou que tu sois pendu.
+
+LE ROI.--Conduisez-les en prison. Le dernier jour du mois prochain sera
+celui du combat.--Viens, Somerset: nous allons pourvoir à ton départ.
+
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+Toujours à Londres.--Dans les jardins du duc de Glocester.
+
+_Entrent_ MARGERY, JOURDAIN, HUME, SOUTHWELL ET BOLINGBROOK.
+
+
+HUME.--Venez, mes maîtres: la duchesse, je vous l'ai dit, attend
+l'accomplissement de vos promesses.
+
+BOLINGBROOK.--Nous sommes tout prêts, maître Hume. Mais la duchesse
+veut-elle entendre et voir nos mystères?
+
+HUME.--Oui, pourquoi pas? comptez sur son courage.
+
+BOLINGBROOK.--J'ai entendu dire que c'était une femme d'une fermeté
+inébranlable. Cependant, il sera bon, maître Hume, que vous soyez
+là-haut près d'elle, tandis que nous travaillerons ici en bas. Ainsi, je
+vous prie, sortez, au nom de Dieu, et laissez-nous. _(Hume sort.)_ Mère
+Jourdain, prosternez-vous la face contre terre. Southwell, lisez, et
+commençons notre oeuvre.
+
+(La duchesse paraît à une fenêtre.)
+
+LA DUCHESSE.--Bien dit, mes maîtres; soyez tous les bienvenus. A la
+besogne; le plus tôt sera le mieux.
+
+BOLINGBROOK.--Patience, ma bonne dame; les magiciens connaissent leur
+temps; la profonde nuit, la sombre nuit, le silence de la nuit, l'heure
+de la nuit où l'on mit le feu à Troie; le temps où errent les oiseaux
+funèbres, où hurlent les chiens de garde, où les esprits se promènent,
+où les fantômes brisent leurs tombeaux: tel est le temps propre à
+l'oeuvre qui nous tient occupés. Asseyez-vous, madame, et ne craignez
+rien; ce que nous allons faire paraître ne pourra sortir de l'enceinte
+sacrée.
+
+(Ils exécutent les cérémonies d'usage, et tracent le cercle. Bolingbrook
+ou Southwell lit la formule, _Conjuro te,_ etc. Éclairs et tonnerres
+effroyables, l'Esprit sort de terre.)
+
+L'ESPRIT.--_Adsum_.
+
+MARGERY.--_Asmath_, par le Dieu éternel, dont le nom et le pouvoir te
+font trembler, réponds à mes demandes; car jusqu'à ce que tu m'aies
+satisfait, tu ne passeras point cette enceinte.
+
+L'ESPRIT.--Demande ce que tu voudras: que n'ai-je déjà dit et fini!
+
+BOLINGBROOK, _lisant les questions contenues dans un papier_.--_D'abord
+le roi, qu'en doit-il advenir_?
+
+L'ESPRIT.--Le duc qui déposera Henri est vivant; mais il lui survivra et
+mourra d'une mort violente.
+
+(A mesure que l'Esprit parle, Southwell écrit la réponse.)
+
+BOLINGBROOK.--_Quel est le sort qui attend le duc de Suffolk_?
+
+L'ESPRIT.--Par l'eau il mourra et trouvera sa fin.
+
+BOLINGBROOK.--Qu'arrivera-t-il au duc de Somerset?
+
+L'ESPRIT.--Qu'il évite les châteaux; il sera plus en sûreté dans les
+plaines sablonneuses qu'aux lieux où les châteaux se tiennent en haut.
+Finis; à peine pourrais-je endurer plus longtemps.
+
+BOLINGBROOK.--Descends dans les ténèbres et dans le lac brûlant, esprit
+pervers: en fuite!
+
+(Tonnerre et éclairs. L'Esprit descend sous terre.)
+
+(Entrent précipitamment York et Buckingham, suivis de gardes, et autres
+personnages.)
+
+YORK.--Saisissez-vous de ces traîtres et de tout leur bagage. Sorcière,
+nous vous suivions, je crois, de bien près. Quoi! madame, vous ici? le
+roi et l'État vous devront beaucoup pour les peines que vous avez
+prises, et milord protecteur désirera sans doute vous voir bien
+récompensée de cette bonne oeuvre.
+
+LA DUCHESSE.--Elle n'est pas la moitié aussi coupable que les tiennes
+envers le roi d'Angleterre, duc outrageant qui menaces sans cause.
+
+BUCKINGHAM.--En effet, sans la moindre cause, madame. Comment
+appelez-vous ceci? _(Lui montrant le papier qu'il a saisi_.)
+Emmenez-les, qu'on les tienne bien renfermés et séparés.--Vous, madame,
+vous allez nous suivre. Stafford, prends-la sous ta garde. _(La duchesse
+quitte la fenêtre_.) Nous allons mettre au jour toutes ces bagatelles.
+Sortez tous.
+
+(Les gardes sortent, emmenant Margery, Southwell, etc.)
+
+YORK.--Je vois, lord Buckingham, que vous l'aviez bien surveillée. C'est
+une petite intrigue bien imaginée, et sur laquelle on peut bâtir bien
+des choses. Maintenant je vous prie, milord, voyons ce qu'a écrit le
+diable. _(Il lit.) Le duc qui doit déposer Henri est vivant, mais il lui
+survivra et mourra d'une mort violente._ C'est tout justement..... _Aio
+te, Æneïda, Romanos vincere posse.--Dites-moi quel sort attend le duc de
+Suffolk?--Il mourra par l'eau et y trouvera sa fin.--Qu'arrivera-t-il au
+duc de Somerset?--Qu'il évite les châteaux, il sera plus en sûreté dans
+les plaines sablonneuses que là où les châteaux se tiennent en haut._
+Allons, allons, milord, ce sont là des oracles dangereux à obtenir, et
+difficiles à comprendre. Le roi est sur la route de Saint-Albans, et
+l'époux de cette aimable dame l'accompagne. Que cette nouvelle leur
+arrive aussi promptement qu'un cheval pourra la leur porter. Triste
+déjeuner pour milord protecteur!
+
+BUCKINGHAM.--Que Votre Grâce me permette, milord d'York, de porter
+moi-même ce message, dans l'espoir d'en obtenir la récompense.
+
+YORK.--Comme il vous plaira, mon cher lord.--Y a-t-il quelqu'un ici?
+_(Entre un domestique_). Invitez de ma part les lords Salisbury et
+Warwick à souper chez moi ce Soir. Allons-nous-en. (Ils sortent.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Saint-Albans.
+
+_Entrent_ LE ROI HENRI ET LA REINE MARGUERITE, GLOCESTER, LE CARDINAL,
+ET SUFFOLK _suivis de fauconniers rappelant des oiseaux_.
+
+
+MARGUERITE.--En vérité, milords, depuis sept ans je n'ai pas vu de plus
+belle chasse aux oiseaux d'eau, et cependant vous conviendrez que le
+vent était très-fort, et qu'il y avait dix contre un à parier que le
+vieux Jean ne partirait pas.
+
+LE ROI, _à Glocester_.--Mais quelle pointe a fait votre faucon, milord!
+A quelle hauteur il s'est élevé au-dessus de tous les autres! Comme on
+reconnaît l'oeuvre de Dieu dans toutes ses créatures! Vraiment oui,
+l'homme et l'oiseau aspirent à monter.
+
+SUFFOLK.--Il n'est pas étonnant, si Votre Majesté me permet de le dire,
+que les oiseaux de milord protecteur sachent si bien s'élever; ils
+n'ignorent pas que leur maître aime les hautes régions et porte ses
+pensées bien au delà du vol de son faucon.
+
+GLOCESTER.--C'est un esprit ignoble et vulgaire, milord, que celui qui
+ne s'élève pas plus haut qu'un oiseau ne peut voler.
+
+LE CARDINAL.--Je le savais bien; il voudrait se voir au-dessus des
+nuages.
+
+GLOCESTER.--Sans doute. Milord cardinal, qu'entendez-vous par là? Ne
+siérait-il pas à Votre Grâce de prendre son essor vers le ciel?
+
+LE ROI.--Trésor d'éternelle félicité!
+
+LE CARDINAL.--Ton ciel est sur la terre. Tes yeux et tes pensées
+demeurent attachés sur la couronne, trésor de ton coeur. Pernicieux
+protecteur, dangereux pair, flatteur du roi et du peuple!
+
+GLOCESTER.--Eh quoi! cardinal, cela me paraît bien violent pour un
+prêtre, _Tantæne animis coelestibus iræ?_ Les ecclésiastiques sont-ils
+donc si colères? Mon cher oncle, cachez mieux votre haine. Convient-elle
+à votre caractère sacré?
+
+SUFFOLK.--Il n'y a point là de haine, milord, pas plus qu'il ne convient
+dans une si juste querelle contre un pair si odieux.
+
+GLOCESTER.--Que.... qui, milord?
+
+SUFFOLK.--Qui? vous, milord, n'en déplaise à Sa Seigneurie milord
+protecteur.
+
+GLOCESTER.--Suffolk, l'Angleterre connaît ton insolence.
+
+MARGUERITE.--Et ton ambition, Glocester.
+
+LE ROI.--Tais-toi, de grâce, chère reine: n'aigris point la haine de ces
+pairs furieux; bienheureux sont ceux qui procurent la paix sur la terre!
+
+LE CARDINAL.--Que je sois donc béni pour la paix que j'établirai entre
+ce hautain protecteur et moi, au moyen de mon épée!
+
+GLOCESTER, _à part au cardinal_.--Sur ma foi, mon saint oncle,
+j'aimerais fort que nous en fussions déjà là.
+
+LE CARDINAL, _à part_.--Nous y serons vraiment, dès que tu en auras le
+coeur.
+
+GLOCESTER, à _part_.--Ne va pas ameuter pour cela un parti de factieux;
+charge-toi de répondre seul de tes insultes.
+
+LE CARDINAL, _à part_.--Oui, pour que tu n'oses pas montrer ton nez;
+mais si tu l'oses, ce soir même, à l'est du bosquet.
+
+LE ROI.--Qu'est-ce que c'est donc, milords?
+
+LE CARDINAL, _haut_.--Croyez-m'en sur ma parole, cousin Glocester: si
+votre écuyer n'avait pas si soudainement rappelé l'oiseau, nous aurions
+poussé plus loin la chasse. (_A part._) Viens avec ton épée[8] à deux
+mains.
+
+[Note 8: _Two hand-sword._ Cette sorte d'épée s'appelait aussi
+long-sword (longue épée).]
+
+GLOCESTER, _à part_.--Vous y pouvez compter, mon oncle.
+
+LE CARDINAL, _à part._--Entendez-vous?.... à l'est du bosquet.
+
+GLOCESTER, _à part._--J'y serai, cardinal.
+
+LE ROI.--Comment? Qu'est-ce que c'est, oncle Glocester?
+
+GLOCESTER.--Nous parlons de chasse: rien de plus, mon prince. (_A
+part._) Par la mère de Dieu, prêtre, je vous élargirai la tonsure du
+crâne, ou tous mes coups porteront à faux.
+
+LE CARDINAL, _à part._--_Medica teipsum_, protecteur; songez-y, songez à
+vous protéger vous-même.
+
+LE ROI.--Les vents augmentent, et votre colère aussi, milords. Quelle
+aigre musique vous faites entendre à mon coeur! Quand de pareilles
+cordes détonnent, comment espérer la moindre harmonie? Je vous en prie,
+milords, laissez-moi arranger ce différend.
+
+(Entre un habitant de Saint-Albans criant: Miracle!)
+
+GLOCESTER.--Que signifie ce bruit? Ami, quel miracle proclames-tu là?
+
+L'HABITANT.--Un miracle! un miracle!
+
+SUFFOLK.--Avance vers le roi, et dis-lui quel est ce miracle.
+
+L'HABITANT.--Eh! vraiment: un aveugle qui a recouvré la vue à la châsse
+de saint Alban, il n'y a pas une demi-heure; un homme qui n'avait vu de
+sa vie.
+
+LE ROI.--Gloire à Dieu, qui donne aux âmes croyantes la lumière dans les
+ténèbres et les consolations dans le désespoir!
+
+(Entrent le maire de Saint-Albans et des compagnons, Simpcox, porté par
+deux personnes dans une chaise, et suivi de sa femme et d'une grande
+foule de peuple.)
+
+LE CARDINAL.--Voici le peuple qui vient en procession présenter cet
+homme à Votre Majesté.
+
+LE ROI.--Grande est sa consolation dans cette vallée terrestre, quoique
+la vue doive augmenter pour lui le nombre des pêchés!
+
+GLOCESTER.--Arrêtez, mes maîtres, portez-le près du roi. Sa Majesté veut
+l'entretenir.
+
+LE ROI.--Bonhomme, raconte-nous la chose en détail, afin que nous
+puissions glorifier en toi le Seigneur. Est-il vrai que tu sois depuis
+longtemps aveugle, et que tu aies été guéri tout à l'heure?
+
+SIMPCOX.--Je suis né aveugle, n'en déplaise à Votre Grâce.
+
+LA FEMME.--Oui, en vérité, il est né aveugle.
+
+SUFFOLK.--Quelle est cette femme?
+
+LA FEMME.--Sa femme, sauf le bon plaisir de Votre Seigneurie.
+
+GLOCESTER.--Tu en serais plus certaine si tu eusses été sa mère.
+
+LE ROI.--Où es-tu né?
+
+SIMPCOX.--A Berwick, dans le nord, n'en déplaise à Votre Grâce.
+
+LE ROI.--Pauvre créature! la bonté de Dieu a été grande envers toi. Ne
+laisse passer ni jour ni nuit sans le célébrer, et conserve
+éternellement la mémoire de ce que le Seigneur a fait pour toi.
+
+MARGUERITE.--Dis-moi, mon ami, est-ce par hasard ou par dévotion que tu
+es venu à cette sainte châsse?
+
+SIMPCOX.--Dieu sait que c'est par pure dévotion, parce que j'avais été
+appelé cent fois et plus pendant mon sommeil par le bon saint Alban, qui
+me disait: «Simpcox, va te présenter à ma châsse, et je viendrai à ton
+secours.»
+
+LA FEMME.--Cela est bien vrai, sur ma parole. Moi-même j'ai entendu
+plusieurs fois, très-souvent, une voix qui l'appelait comme cela.
+
+GLOCESTER.--Mais quoi! es-tu donc boiteux?
+
+SIMPCOX.--Oui; que le Dieu tout-puissant aie pitié de moi!
+
+GLOCESTER.--Par quel accident?
+
+SIMPCOX.--Je suis tombé d'un arbre.
+
+LA FEMME.--D'un prunier, monsieur.
+
+GLOCESTER.--Combien y a-t-il que tu es aveugle?
+
+SIMPCOX.--Oh! je suis né comme cela, milord.
+
+GLOCESTER.--Et tu voulais monter au haut d'un arbre?
+
+SIMPCOX.--Cette seule fois de ma vie, quand j'étais jeune.
+
+LA FEMME.--C'est encore la vérité: il lui en a coûté cher pour y avoir
+monté.
+
+GLOCESTER.--Par la messe! il fallait que tu aimasses bien les prunes
+pour t'exposer ainsi.
+
+SIMPCOX.--Hélas! mon bon monsieur, c'était ma femme qui eut envie de
+quelques prunes de Damas, et cela me fit monter au péril de ma vie.
+
+GLOCESTER.--Tu es un rusé coquin! mais cela ne te servira de
+rien.--Laisse-moi voir tes yeux.--Ferme-les.--Ouvre-les, à présent. Il
+me semble que tu ne vois pas bien.
+
+SIMPCOX.--Si fait, monsieur, aussi clair que le jour, grâce à Dieu et à
+saint Alban.
+
+GLOCESTER.--Vraiment? De quelle couleur est cet habit?
+
+SIMPCOX.--Rouge, monsieur, rouge comme du sang.
+
+GLOCESTER.--Ta réponse est juste. De quelle couleur est le mien?
+
+SIMPCOX.--Il est noir, vraiment, comme du charbon, comme jais.
+
+LE ROI.--Quoi! tu sais donc de quelle couleur est le jais?
+
+SUFFOLK.--Et pourtant je m'imagine qu'il n'a jamais vu de jais.
+
+GLOCESTER.--Mais il a vu bien des manteaux et des habits avant ce jour.
+
+LA FEMME.--Jamais de la vie: pas un avant aujourd'hui.
+
+GLOCESTER.--Dis-moi, l'ami, quel est mon nom?
+
+SIMPCOX.--Hélas! monsieur, je ne le sais pas.
+
+GLOCESTER.--Quel est son nom?
+
+(Montrant un autre lord.)
+
+SIMPCOX.--Je ne le sais pas.
+
+GLOCESTER.--Ni le sien?
+
+(En montrant un autre.)
+
+SIMPCOX.--Non, en vérité, monsieur.
+
+GLOCESTER.--Et ton nom, quel est-il?
+
+SIMPCOX.--Saunder Simpcox, ne vous en déplaise, monsieur.
+
+GLOCESTER.--Je te déclare donc, Saunder, ici présent, le plus menteur
+coquin de toute la chrétienté. Si tu avais été en effet aveugle de
+naissance, il ne t'aurait pas été plus difficile de connaître ainsi nos
+noms, que de nommer les différentes couleurs de nos habits. La vue peut,
+il est vrai, distinguer les couleurs; mais leur donner leurs noms divers
+la première fois qu'on les voit, cela est impossible. Milords, saint
+Alban a fait ici un miracle; mais ne pensez-vous pas que ce serait une
+grande habileté que de rendre à cet estropié l'usage de ses jambes?
+
+SIMPCOX.--Ah! plût à Dieu, monsieur, que vous le pussiez.
+
+GLOCESTER.--Mes amis de Saint-Albans, n'avez-vous pas d'officier de
+justice dans votre ville, et de ces choses qu'on appelle des fouets?
+
+LE MAIRE.--Oui, milord, si c'est votre bon plaisir.
+
+GLOCESTER.--Envoyez-en chercher un à l'instant.
+
+LE MAIRE.--Allez, et amenez ici sans délai un exécuteur.
+
+(Sort un homme de la suite.)
+
+GLOCESTER.--Maintenant mettez-moi là un escabeau tout près.--Maintenant,
+l'ami, si vous voulez éviter les coups de fouet, sautez-moi par-dessus
+cet escabeau et sauvez-vous.
+
+SIMPCOX.--Hélas! monsieur, je ne suis pas en état de me soutenir seul;
+vous allez me tourmenter en vain.
+
+(Entre l'homme de la suite avec l'exécuteur.)
+
+GLOCESTER.--C'est bon, mon ami, il faut que nous vous fassions retrouver
+vos jambes. Exécuteur, frappez jusqu'à ce qu'il saute par-dessus
+l'escabeau.
+
+L'EXÉCUTEUR.--Je vais obéir, milord.--Allons, l'ami, ôtez votre
+pourpoint.
+
+SIMPCOX.--Hélas! monsieur, que ferais-je? Je ne suis pas en état de me
+soutenir.
+
+(Au premier coup de fouet, il saute par-dessus l'escabeau et s'enfuit.
+Le peuple le suit en criant: _Miracle_[9]!)
+
+[Note 9: L'anecdote du miracle de Saint-Albans est rapportée par sir
+Thomas More qui l'avait entendu raconter à son père. (V. _ses Oeuvres_,
+p. 134, édit. 1557.)]
+
+LE ROI.--O Dieu, tu vois de telles choses, et tu retiens si longtemps ta
+colère!
+
+MARGUERITE.--J'ai bien ri de voir courir ce misérable.
+
+GLOCESTER.--Poursuivez le drôle, et emmenez-moi cette malheureuse.
+
+LA FEMME.--Hélas! monsieur, c'est la misère qui nous l'a fait faire.
+
+GLOCESTER.--Qu'ils soient fouettés le long de toutes les villes de
+marché, jusqu'à Berwick, d'où ils sont venus.
+
+(Sortent l'exécuteur, le maire, la femme, etc.)
+
+LE CARDINAL.--Le duc Humphroy a fait un miracle aujourd'hui!
+
+SUFFOLK.--Il est vrai, il a fait sauter et s'enfuir les boiteux.
+
+GLOCESTER, à _Suffolk_.--Vous avez fait de plus grands miracles que moi,
+milord: en un seul jour vous avez fait échapper de nos mains des villes
+entières.
+
+(Entre Buckingham.)
+
+LE ROI.--Quelles nouvelles nous apporte notre cousin Buckingham?
+
+BUCKINGHAM.--Des choses que mon coeur frémit de vous apprendre. Une
+bande de méchants, adonnés à des oeuvres maudites sous les auspices et
+dans la compagnie de la femme du protecteur, d'Éléonor, chef et auteur
+de cette odieuse réunion, se sont livrés à des pratiques criminelles
+contre Votre Majesté, de concert avec des sorcières et des magiciens,
+que nous avons pris sur le fait, faisant sortir de terre des esprits
+pervers, et les interrogeant sur la vie et la mort d'Henri, et d'autres
+personnages du conseil privé de Votre Majesté, comme on le mettra plus
+en détail sous les yeux de Votre Grâce.
+
+LE CARDINAL, _bas à Glocester_.--Eh bien, lord protecteur, par ce moyen
+votre épouse va figurer encore dans Londres. Cette nouvelle, je crois,
+aura un peu émoussé le fil de votre épée. Il n'y a pas d'apparence,
+milord, que notre rendez-vous tienne.
+
+GLOCESTER.--Prêtre ambitieux, cesse d'affliger mon coeur. L'accablement
+et la douleur ont vaincu mon courage; et vaincu que je suis, je te cède
+comme je céderais au dernier valet.
+
+LE ROI.--O Providence! quels crimes trament les méchants! et toujours
+pour amener la destruction sur leur propre tête!
+
+MARGUERITE.--Glocester, ton nid est déshonoré; et toi-même, prends bien
+garde d'être irréprochable, je te le conseille.
+
+GLOCESTER.--Madame, pour moi j'en appelle au Ciel de l'amour que j'ai
+porté à mon roi et à l'État. Quant à ma femme, j'ignore comment sont les
+choses. Je suis affligé d'avoir appris ce que je viens d'apprendre. Elle
+est noble; mais si elle a mis en oubli l'honneur et la vertu, et qu'elle
+ait eu commerce avec gens dont le contact, semblable à la poix, entache
+toute noblesse, je la bannis de mon lit et de ma compagnie, et
+j'abandonne aux lois et à l'opprobre celle qui déshonore l'honnête nom
+de Glocester.
+
+LE ROI.--Allons, nous coucherons ici cette nuit. Demain nous
+retournerons à Londres pour examiner cette affaire à fond, interroger
+ces odieux coupables, et peser leur cause dans les équitables balances
+de la justice, dont le fléau ne sait point fléchir, et d'où le droit
+sort triomphant.
+
+(Fanfares. Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Londres.--Jardins du duc d'York.
+
+_Entrent_ YORK, SALISBURY ET WARWICK.
+
+
+YORK.--Maintenant, mes chers lords de Salisbury et de Warwick, souffrez
+qu'après notre modeste souper, et dans cette promenade solitaire, je me
+donne la satisfaction de chercher à vous prouver mon titre incontestable
+à la couronne d'Angleterre.
+
+SALISBURY.--J'attends avec impatience, milord, que vous nous l'exposiez
+pleinement.
+
+WARWICK.--Parle, cher York; et si ta réclamation est fondée, les Nevil
+n'attendent plus que tes ordres.
+
+YORK.--Écoutez donc.--Édouard III, milords, eut sept fils. Le premier
+fut Édouard, le prince Noir, prince de Galles; le second, William de
+Hatfield, et le troisième, Lionel, duc de Clarence, que suivait
+immédiatement Jean de Gaunt, duc de Lancastre; le cinquième fut Edmond
+Langley, duc d'York; le sixième fut Thomas de Woodstock, duc de
+Glocester; Guillaume de Windsor fut le septième et le dernier. Édouard,
+le prince Noir, mourut avant son père, et laissa pour lignée Richard,
+son fils unique, qui, après la mort d'Édouard III, régna en qualité de
+roi, jusqu'au jour où Henri Bolingbroke, duc de Lancastre, fils aîné et
+héritier de Jean de Gaunt, couronné sous le nom d'Henri IV, s'empara du
+royaume, déposa le roi légitime, envoya la pauvre reine en France, sa
+patrie, et le roi au château de Pomfret, où, comme vous le savez tous,
+l'inoffensif Richard fut traîtreusement assassiné.
+
+WARWICK.--Mon père, c'est la vérité que le duc vient de nous dire: ce
+fut ainsi que la maison de Lancastre obtint la couronne.
+
+YORK.--Qu'aujourd'hui elle retient par force, et non par son droit: car
+après la mort de Richard, héritier de l'aîné, la postérité de son cadet
+immédiat devait succéder au trône.
+
+SALISBURY.--Mais ce cadet William Hatfield mourut, comme vous en
+convenez, sans laisser d'héritier.
+
+YORK.--Le duc de Clarence, troisième des fils et de qui je tiens mes
+prétentions au trône, laissa une fille, Philippe, qui épousa Edmond
+Mortimer, comte des Marches; Edmond eut un fils, Roger, comte des
+Marches; Roger eut des enfants, Edmond, Anne et Éléonor.
+
+SALISBURY.--Cet Edmond, sous le règne de Bolingbroke, fit valoir, ainsi
+que je l'ai lu, ses prétentions à la couronne, et eût été roi sans Owen
+Glendower, qui le tint prisonnier jusqu'à sa mort[10].--Mais voyons le
+reste.
+
+[Note 10: _Jusqu'à sa mort_. Le poëte entend probablement la mort
+d'Owen Glendower, car on a vu dans la pièce précédente mourir Edmond
+Mortimer à la Tour de Londres, où cependant il paraît qu'il ne fut
+jamais renfermé.]
+
+YORK.--Anne, sa soeur aînée et ma mère, héritière de la couronne, épousa
+Richard, comte de Cambridge, fils d'Edmond Langley, cinquième fils
+d'Édouard III; et c'est de son chef que je réclame la couronne, car elle
+était héritière de Roger, comte des Marches, et d'Edmond Mortimer, qui
+avait épousé Philippe, fille unique de Lionel, duc de Clarence. Ainsi,
+si la postérité de l'aîné doit succéder avant celle du cadet, c'est moi
+qui suis roi.
+
+WARWICK.--Quelle filiation directe est plus simple que celle-ci? Henri
+tire ses prétentions au trône de Jean de Gaunt, quatrième fils
+d'Édouard: York tire les siennes du troisième. Jusqu'à ce que la branche
+de Lionel s'éteigne, l'autre ne doit point régner, et cette branche n'a
+point encore manqué: elle fleurit en vous et dans vos fils, dignes
+rejetons d'une telle souche. Ainsi, Salisbury, fléchissons tous deux le
+genou devant lui, et dans ce pacte formé en secret, soyons les premiers
+à rendre à notre roi légitime les honneurs souverains qui appartiennent
+à son droit héréditaire!
+
+TOUS DEUX.--Longue vie à notre souverain Richard, roi d'Angleterre!
+
+YORK.--Nous vous remercions, milords; mais je ne suis point votre roi
+tant que je ne serai pas couronné, que mon épée ne sera pas rougie du
+sang sorti du coeur de la maison de Lancastre; et cela ne peut
+s'exécuter par une entreprise soudaine, mais par la prudence et un
+profond secret; sachez comme moi, dans ces temps dangereux, fermer les
+yeux sur l'insolence de Suffolk, sur l'orgueil de Beaufort, sur
+l'ambition de Somerset, sur Buckingham, et sur toute la bande jusqu'à ce
+qu'ils aient enveloppé dans leurs pièges le gardien du troupeau, ce
+prince vertueux, le bon duc Humphroy: c'est à cela qu'ils travaillent,
+et en y travaillant, ils trouveront la mort si York a l'art de prédire.
+
+SALISBURY.--C'en est assez, milord; nous voilà parfaitement instruits de
+vos intentions.
+
+WARWICK.--Mon coeur m'assure que le comte de Warwick fera un jour du duc
+d'York un roi.
+
+YORK.--Et moi, je m'assure, Nevil, que Richard vivra pour faire du comte
+de Warwick le plus grand personnage de l'Angleterre après le roi.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+Londres.--Salle du tribunal.
+
+_Les trompettes sonnent. Entrent_ LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE,
+GLOCESTER, YORK, SUFFOLK, SALISBURY; LA DUCHESSE DE GLOCESTER, MARGERY
+JOURDAIN, SOUTHWELL, HUME ET BOLINGBROOK, _gardés_.
+
+
+LE ROI.--Avancez, dame Éléonor Cobham, femme de Glocester. Aux yeux de
+Dieu et aux nôtres, votre crime est grand. Recevez la sentence de la
+loi, pour des offenses que le livre de Dieu a condamnées à la mort. (_A
+Margery._) Vous allez tous les quatre retourner en prison, et de là au
+lieu de l'exécution. La sorcière sera brûlée et réduite en cendres à
+Smithfield, et les trois autres étranglés sur un gibet. (_A la
+duchesse._) Vous, madame, en considération de votre naissance,
+dépouillée d'honneurs pendant votre vie, après trois jours d'une
+pénitence publique, vous vivrez dans votre pays, mais dans un
+bannissement perpétuel à l'île de Man, sous la garde de sir John
+Stanley.
+
+LA DUCHESSE.--J'accepte volontiers l'exil: j'eusse de même accepté la
+mort[11].
+
+[Note 11: Le procès et la condamnation de la duchesse de Glocester
+eurent lieu en 1441, trois ans avant le mariage du roi; ainsi le
+personnage d'Éléonor est un pur anachronisme.]
+
+GLOCESTER.--Tu le vois, Éléonor, la loi t'a jugée; je ne saurais
+justifier celle que la loi condamne. _(La duchesse et les autres
+prisonniers sortent environnés de gardes_.) Mes yeux sont pleins de
+larmes, et mon coeur de douleur. Ah! Humphroy, cet opprobre de ta
+vieillesse va incliner vers la tombe ta tête chargée de douleur. Je
+demande à Votre Majesté la liberté de me retirer, ma douleur a besoin de
+soulagement, et mon âge de repos.
+
+LE ROI.--Demeure un instant, Humphroy, duc de Glocester. Avant de te
+retirer, remets-moi ton bâton de commandement: Henri veut être son
+protecteur à lui-même, et Dieu sera mon espoir, mon appui, mon guide, et
+le flambeau de mes pas; et toi, va en paix, Humphroy, non moins chéri de
+ton roi que lorsque tu étais son protecteur.
+
+MARGUERITE.--En effet, je ne vois pas pourquoi un roi en âge de régner
+aurait, comme un enfant, besoin d'un protecteur. Que Dieu et le roi
+Henri tiennent le gouvernail de l'Angleterre. Remettez ici votre bâton,
+monsieur, et au roi son royaume.
+
+GLOCESTER.--Mon bâton? Le voilà, noble Henri, mon bâton de commandement;
+je vous le remets d'aussi bon coeur que me le confia Henri votre père:
+je le dépose à vos pieds avec autant de satisfaction que l'ambition de
+quelques autres en auraient à le recevoir. Adieu, bon roi: quand je
+serai mort et disparu de ce monde, puissent l'honneur et la paix
+environner ton trône!
+
+(Il sort.)
+
+MARGUERITE.--Enfin Henri est roi, et Marguerite est reine, et Humphroy,
+duc de Glocester, si rudement mutilé qu'il demeure à peine lui-même.
+Deux secousses à la fois: sa femme bannie, et un de ses membres enlevé,
+ce bâton de commandement ressaisi. Qu'il reste où il est, où il lui
+convient d'être, dans la main d'Henri.
+
+SUFFOLK.--Ainsi ce pin orgueilleux laisse tomber sa tête et pendre ses
+branches flétries, ainsi meurt l'orgueil naissant d'Éléonor.
+
+YORK.--N'en parlons plus, milords.--Avec la permission de Votre Majesté,
+voici le jour désigné pour le combat. Déjà l'appelant et le défendant,
+l'armurier et son apprenti, sont prêts à entrer dans la lice; que Vos
+Majestés veuillent donc bien venir assister à cette lutte.
+
+MARGUERITE.--Oui, certainement, mon cher lord, car j'ai quitté la cour
+exprès pour être témoin de cette épreuve.
+
+LE ROI.--Au nom de Dieu, ayez soin que toutes choses soient bien
+ordonnées selon les règles; qu'ils décident ici leur différend, et Dieu
+garde le droit!
+
+YORK.--Je n'ai jamais vu, milord, un drôle de plus mauvaise mine, ni
+plus effrayé de combattre que l'appelant, le valet de cet armurier.
+
+(Entrent d'un côté Horner et ses voisins qui boivent à sa santé, et de
+telle sorte qu'il est ivre. Il s'avance, précédé d'un tambour, avec son
+bâton auquel est attaché un sac plein de sable[12]; de l'autre côté
+Pierre, aussi avec un tambour et un bâton pareil, accompagné d'apprentis
+qui boivent à sa santé.)
+
+[Note 12: Dans ces sortes d'épreuves, les chevaliers combattaient
+avec la lance et l'épée, les gens du commun avec un bâton noirci au bout
+duquel était attaché un sac rempli de sable très-pressé.]
+
+PREMIER VOISIN, _à Horner_.--Allons, voisin Horner, je bois à votre
+santé un verre de vin d'Espagne: n'ayez pas peur, voisin, vous irez
+bien.
+
+SECOND VOISIN.--Et voilà, voisin, un verre de malvoisie.
+
+TROISIÈME VOISIN.--Et voilà un pot de bonne double bière; voisin, buvez,
+et n'ayez pas peur de votre apprenti.
+
+HORNER.--Tout comme on voudra, par ma foi; je vous fais raison à tous,
+et je me moque de Pierre.
+
+PREMIER APPRENTI.--Allons, Pierre, je bois à toi; n'aie pas peur.
+
+SECOND APPRENTI.--Allons, ami Pierre, ne crains pas ton maître; combats
+pour l'honneur des apprentis.
+
+PIERRE.--Je vous remercie tous: buvez, et priez pour moi, je vous en
+prie; car je crois bien que j'ai bu mon dernier coup en ce
+monde.--Tiens, Robin, si je meurs, je te donne mon tablier.--Et toi,
+William, tu auras mon marteau.--Et toi, Tom, tiens, prends tout l'argent
+que j'ai. O Seigneur! assistez-moi, mon Dieu, je vous en prie, car je ne
+serai jamais en état de tenir tête à mon maître, lui qui apprend
+l'escrime depuis si longtemps.
+
+SALISBURY.--Allons, cessez de boire et venez aux coups. Toi, quel est
+ton nom?
+
+PIERRE.--Pierre, vraiment.
+
+SALISBURY.--Pierre! Et encore?
+
+PIERRE.--Tap[13].
+
+SALISBURY.--Tap! Songe donc à bien taper ton maître.
+
+HORNER.--Messieurs, je suis venu ici comme qui dirait à l'instigation de
+mon apprenti, pour prouver qu'il est un coquin et moi un honnête
+homme.--Et quant au duc d'York, je jurerai sur ma mort que jamais je ne
+lui ai voulu aucun mal, ni au roi, ni à la reine. En conséquence,
+Pierre, prends garde à ce coup que je t'assène avec la fureur dont Bevis
+de Southampton tomba sur Ascapart[14].
+
+[Note 13: Dans l'original, _Thump_, qui signifie _coup pesant_. Il a
+fallu y substituer un nom qui permît de conserver dans la traduction la
+plaisanterie de Salisbury.--Cet homme se nommait en réalité John Davy,
+et son maître William Calour. La chose se passa comme elle est
+représentée ici, à cela près que l'armurier ne fut pas tué dans le
+combat, mais seulement vaincu, et pendu ensuite; il ne s'était cependant
+pas déclaré coupable, et, selon Hollinshed, l'accusation était fausse.]
+
+[Note 14: _Ascapart_, nom d'un géant fameux dans les récits
+populaires.]
+
+YORK.--Allons, dépêchez.--La langue de ce drôle commence à bégayer.
+Sonnez, trompettes, donnez le signal aux combattants.
+
+(Signal. Ils se battent: Pierre, d'un coup, renverse son maître sur le
+sable.)
+
+HORNER.--Assez, Pierre, assez; je confesse, je confesse.... ma trahison.
+
+(Il meurt.)
+
+YORK.--Emporte son arme. Ami, remercie Dieu, et le bon vin qui s'est
+trouvé dans le chemin de ton maître.
+
+PIERRE.--O Dieu! j'ai triomphé de mes ennemis en présence de cette
+assemblée! O Pierre! tu as triomphé dans la bonne cause!
+
+LE ROI.--Allons, qu'on emporte d'ici le corps de ce traître, car sa mort
+nous a manifesté son crime; et Dieu, dans sa justice, nous a révélé
+l'innocence et la sincérité de ce pauvre garçon, qu'il espérait faire
+périr injustement. Viens, suis-nous, pour recevoir ta récompense.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+Toujours à Londres.--Une rue.
+
+_Entrent_ GLOCESTER ET SES DOMESTIQUES, _tous vêtus de deuil_.
+
+
+GLOCESTER.--Ainsi quelquefois le jour le plus brillant se couvre de
+nuages; et, après l'été, suit invariablement le stérile hiver, avec les
+rigueurs de son amère froidure; comme les saisons se succèdent, ainsi se
+précipitent les joies et les peines. Quelle heure est-il, messieurs?
+
+UN SERVITEUR.--Dix heures, milord.
+
+GLOCESTER.--C'est l'heure qui m'a été marquée pour attendre le passage
+de la duchesse subissant sa punition. On la traîne sans pitié dans les
+rues: ses pieds délicats ne posent qu'avec une douleur presque
+insupportable sur le pavé de ces rues. Chère Nell, ton âme noble a peine
+à supporter l'aspect de ce vil peuple, les yeux fixés sur ton visage, et
+du rire de l'envie insultant à ta honte; lui qui naguère suivait les
+roues orgueilleuses de ta voiture, lorsque tu passais en triomphe à
+travers les rues!.... Mais paix, je crois qu'elle approche, et je veux
+préparer mes yeux troublés de larmes à voir ses misères.
+
+(Entrent la duchesse de Glocester, couverte d'une pièce de toile
+blanche, plusieurs papiers attachés derrière elle, les pieds nus et un
+flambeau allumé à la main; sir John Stanley, un shérif et des officiers
+de justice.)
+
+UN DES DOMESTIQUES.--Si Votre Grâce le permet, nous allons l'enlever au
+shérif.
+
+GLOCESTER.--Non; tenez-vous tranquilles; sous peine de la vie,
+laissez-la passer.
+
+LA DUCHESSE.--Venez-vous, milord, pour être témoin de ma honte publique?
+En ce moment, tu fais aussi pénitence. Vois comme ils nous contemplent,
+comme cette folle multitude te montre au doigt, comme ils balancent
+leurs têtes et tournent les yeux sur toi. Ah! Glocester, cache-toi à
+leurs regards odieux, et, enfermé dans ton cabinet, vas-y pleurer ma
+honte, et maudire tes ennemis, à la fois les miens et les tiens!
+
+GLOCESTER.--Prends patience, chère Nell: cesse de te rappeler tes
+douleurs.
+
+LA DUCHESSE.--Ah! Glocester, fais donc que je ne me rappelle plus qui je
+suis. Car quand je pense que je suis ta femme par mariage, et toi un
+prince, le protecteur de ce royaume, il me semble que je ne devrais pas
+être ainsi conduite à travers les rues, revêtue d'infamie, des écriteaux
+sur mon dos, et suivie par une vile populace qui se réjouit de voir mes
+pleurs et d'entendre mes profonds gémissements. La pierre impitoyable
+déchire mes pieds sensibles; et quand je tressaille de douleur, ce
+peuple envieux rit de ma peine et m'avertit de prendre garde où je
+marche. Ah! Humphroy, puis-je supporter ce poids accablant de honte?
+Crois-tu que je veuille jamais jeter un regard sur ce monde, ou nommer
+heureux ceux qui jouissent de la lumière du soleil? Non: les ténèbres
+seront ma lumière, et la nuit sera pour moi le jour; le souvenir de ma
+grandeur passée sera mon enfer. Quelquefois je me dirai que je suis la
+femme du duc Humphroy, et lui un prince tout-puissant, maître dans ce
+pays: et que cependant tel a été l'exercice de sa puissance, telle a été
+sa dignité de prince, qu'il était là tandis que je passais, moi sa
+femme, abandonnée, livrée en spectacle à leur curiosité, et montrée au
+doigt par cette canaille fainéante rassemblée à ma suite. Mais continue
+à te montrer patient, ne rougis pas de ma honte, demeure inactif jusqu'à
+ce que la hache de la mort se lève sur ta tête, comme, sois-en assuré,
+elle se lèvera bientôt; car Suffolk, lui qui peut tout obtenir, sur tous
+les points, de celle qui te hait et qui nous hait tous, et York, et
+l'impie Beaufort, ce prêtre sans foi, ont englué le buisson où doivent
+se prendre tes ailes; et, de quelque côté que tu diriges ton vol, ils
+t'envelopperont dans leurs trames; mais continue de ne rien craindre, et
+ne prends aucune précaution contre tes ennemis, jusqu'à ce que ton pied
+soit retenu dans le piége.
+
+GLOCESTER.--Ah! cesse, Nell, tes conjectures t'égarent. Il faut que je
+sois coupable avant de pouvoir être condamné. Eussé-je vingt fois autant
+d'ennemis, et chacun d'eux eût-il vingt fois leur pouvoir, tous ensemble
+seraient hors d'état de me causer le moindre mal aussi longtemps que je
+serai loyal, fidèle et exempt de reproche. Voudrais-tu donc que je
+t'eusse enlevée de force à l'humiliation que tu subis? Crois-moi, ta
+honte n'eût point été lavée par là, et je me serais mis en danger par
+l'infraction de la loi. C'est du calme, chère Nell, que tu pourras
+recevoir le plus de secours. Je t'en prie, forme ton âme à la patience;
+ces quelques jours de confusion seront bientôt passés.
+
+(Entre un héraut.)
+
+LE HÉRAUT.--Je somme Votre Grâce de se rendre au parlement de Sa
+Majesté, qui sera tenu le premier du mois prochain.
+
+GLOCESTER.--Jamais ma présence n'y a été requise jusqu'à ce jour. Il y a
+quelque chose de caché là-dessous.--Il suffit, je m'y rendrai. (_Le
+héraut sort_.) Mon Éléonor.... il faut nous séparer. Maître shérif,
+n'ajoutez point à la peine à laquelle le roi l'a condamnée.
+
+LE SHÉRIF.--Avec la permission de Votre Grâce, mes fonctions ne vont pas
+plus loin, et sir John Stanley est chargé maintenant de l'emmener avec
+lui dans l'île de Man.
+
+GLOCESTER.--Me promettez-vous, Stanley, de protéger mon épouse dans son
+exil?
+
+STANLEY.--Ce sont là mes ordres, avec le bon plaisir de Votre Grâce.
+
+GLOCESTER.--Ne la traitez pas plus mal parce que je vous sollicite en sa
+faveur. Le monde peut me montrer encore un visage riant, et je puis
+vivre assez pour vous bien traiter si vous en usez bien avec elle. Sur
+ce, adieu, sir John.
+
+LA DUCHESSE.--Quoi! partir, milord, et sans me dire adieu!
+
+GLOCESTER.--Mes pleurs te disent que je ne puis m'arrêter à parler.
+
+(Sortent Glocester et ses domestiques.)
+
+LA DUCHESSE.--Es-tu donc parti, et toute consolation avec toi, car
+aucune ne m'accompagne? Ma joie est la mort, la mort dont le nom seul
+m'a fait frémir tant de fois, parce que je souhaitais l'éternité de ce
+monde. Stanley, je t'en prie, allons, emmène-moi d'ici; peu m'importe où
+tu me mèneras, car je ne te demande point d'autre faveur que de me
+conduire où on te l'a ordonné.
+
+STANLEY.--Vous le savez, madame; c'est à l'île de Man, pour y être
+traitée selon votre condition.
+
+LA DUCHESSE.--Je le serai donc bien mal, car ma condition, c'est la
+honte. Serai-je donc traitée honteusement?
+
+STANLEY.--Vous le serez comme une duchesse, comme la femme du duc
+Humphroy; tel est le traitement qui vous attend.
+
+LA DUCHESSE.--Shérif, sois heureux, et plus que je ne le suis, quoique
+tu aies dirigé les opprobres que je viens de subir.
+
+LE SHÉRIF.--C'était mon office, madame, et je vous en demande pardon.
+
+LA DUCHESSE.--Oui, oui, adieu, ton office est rempli. Allons, Stanley,
+partons-nous?
+
+STANLEY.--Madame, votre pénitence est finie; quittez cette toile qui
+vous couvre, et venez vous habiller pour notre voyage.
+
+LA DUCHESSE.--Je ne dépouillerai point ma honte avec cette toile: non,
+elle couvrira mes plus riches vêtements, et se montrera, quelque parure
+que je prenne. Allons, conduisez-moi, je languis de voir ma prison.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+L'abbaye de Bury.
+
+_Entrent au parlement_ LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE, SUFFOLK, LE
+CARDINAL, YORK, BUCKINGHAM, _et d'autres personnages_.
+
+
+LE ROI.--Je m'étonne que milord de Glocester ne soit pas arrivé encore;
+je ne sais quelle raison peut le retenir aujourd'hui; mais il n'a pas
+coutume de venir le dernier.
+
+MARGUERITE.--Ne pouvez-vous donc voir, ou ne voulez-vous pas observer
+l'étrange changement qui s'est fait dans toutes ses manières, quel air
+de majesté il affecte, comme il est devenu depuis peu insolent,
+impérieux, différent de lui-même? Nous avons vu le temps où il était
+doux et affable. Si de loin seulement nous jetions un regard sur lui,
+aussitôt son genou fléchi faisait admirer à toute la cour sa soumission.
+Mais aujourd'hui si nous venons à le rencontrer, et que ce soit le
+matin, au moment où chacun attache un souhait à l'heure du jour, il
+fronce le sourcil et, montrant un oeil de colère, il passe fièrement
+avec un genou inflexible, dédaignant de nous rendre le respect qui nous
+appartient. Un petit roquet peut grogner sans qu'on y fasse attention;
+mais les hommes puissants tremblent lorsque le lion rugit; et Humphroy
+n'est pas en Angleterre un homme de peu de chose. Considérez d'abord
+qu'il est après vous le premier dans l'ordre de la naissance, et que si
+vous tombiez, c'est à lui de monter le premier. Il me semble donc que,
+considérant le ressentiment qu'il nourrit dans son coeur et les
+avantages qu'aurait pour lui votre mort, il serait contraire à la
+politique de le laisser approcher de trop près votre royale personne ou
+de l'admettre plus longtemps dans les conseils de Votre Majesté. Il a
+gagné par ses flatteries le coeur du peuple, et lorsqu'il lui plaira de
+le soulever, il est à craindre que tous ne le suivent. Le printemps
+commence; les mauvaises herbes ne sont pas encore profondément
+enracinées: si nous les laissons maintenant sur pied, elles envahiront
+le jardin tout entier et étoufferont les plantes utiles, privées de la
+culture dont elles ont besoin. Ma religieuse sollicitude pour mon
+seigneur m'a conduite à recueillir tous les sujets de crainte qui nous
+viennent de la part du duc. Si elle m'a rendue trop pusillanime, nommez
+ma frayeur une vaine frayeur de femme. Cédant à de meilleures raisons,
+je souscrirai moi-même à ce jugement, et je dirai: j'ai fait injure au
+duc. Milords de Suffolk, de Buckingham et d'York, repoussez, si vous le
+pouvez, mes allégations, ou concluez que mes paroles sont un fait.
+
+SUFFOLK.--Votre Grandeur a très-bien pénétré le duc, et si j'avais été
+le premier appelé à exprimer mon opinion, je crois que j'aurais dit
+absolument la même chose que Votre Grâce. C'est, j'en jurerais sur ma
+vie, à son instigation que la duchesse s'est livrée à ses pratiques
+diaboliques, ou, s'il n'a pas pris part à ce forfait, du moins son
+affectation à rappeler sa haute origine (étant en effet, comme le plus
+proche parent du roi, son successeur immédiat), toutes ses orgueilleuses
+vanteries sur sa noblesse auront excité l'esprit malade de la folle
+duchesse à tramer, par des moyens maudits, la chute de notre souverain.
+L'eau coule paisiblement là où son lit est profond; sous un extérieur
+simple il recèle la trahison. Le renard se tait quand il médite de
+surprendre l'agneau. Non, non, mon souverain; Glocester est un homme
+qu'on n'a point encore pénétré, et il est rempli d'une profonde
+dissimulation.
+
+LE CARDINAL.--N'a-t-il pas, contre toutes les formes de la loi, inventé
+des genres de mort cruels pour de légères offenses?
+
+YORK.--Et n'a-t-il pas, durant le cours de son protectorat, levé dans le
+royaume de grosses sommes d'argent pour la solde de l'armée de France,
+sans jamais les envoyer, d'où il arrivait que les villes se révoltaient
+chaque jour?
+
+BUCKINGHAM.--Bon, ce ne sont là que de bien petits délits auprès de ceux
+que le temps dévoilera dans la conduite du doucereux duc Humphroy.
+
+LE ROI.--Pour vous répondre à tous, milords, le soin que vous prenez
+d'arracher les épines qui pourraient offenser mes pieds, est digne de
+louange. Mais vous parlerai-je selon ma conscience? Notre cousin
+Glocester est aussi innocent de toute intention de trahison contre notre
+royale personne, que l'agneau qui tette ou l'innocente colombe. Le duc
+est né vertueux, et il est trop adonné au bien pour songer au mal, et
+travailler à ma ruine.
+
+MARGUERITE.--Ah! qu'y a-t-il de plus dangereux que cette aimable
+confiance? S'il ressemble à la colombe, son plumage est emprunté, car
+ses sentiments sont ceux de l'odieux corbeau. Le prenez-vous pour un
+agneau? c'est qu'on lui aura prêté une peau qui n'est pas la sienne, car
+ses inclinations sont celles des loups dévorants. Quel est celui qui,
+pour tromper, ne sait pas revêtir une forme traîtresse? Prenez-y garde,
+seigneur; il y va de notre sûreté à tous si l'on ne coupe court aux
+projets de cet homme artificieux.
+
+(Entre Somerset.)
+
+SOMERSET.--Santé à mon gracieux souverain!
+
+LE ROI.--Vous êtes le bienvenu, lord Somerset. Quelles nouvelles de
+France?
+
+SOMERSET.--Que toutes vos possessions dans ce royaume vous sont
+entièrement enlevées: tout est perdu.
+
+LE ROI.--Tristes nouvelles, lord Somerset; mais que la volonté de Dieu
+soit faite.
+
+YORK, _à part_.--Tristes nouvelles pour moi, car j'espérais la France
+aussi fermement que j'espère la fertile Angleterre. Ainsi la fleur de
+mes espérances périt dans son bouton, et les chenilles en dévorent les
+feuilles. Mais avant peu je remédierai à tout cela, ou je vendrai mon
+titre pour un glorieux tombeau.
+
+(Entre Glocester.)
+
+GLOCESTER.--Toutes sortes de bonheur à mon seigneur et roi; pardon, mon
+souverain, d'avoir tant tardé.
+
+SUFFOLK.--Non, Glocester, apprends que tu es venu encore trop tôt pour
+un déloyal tel que toi. Je t'arrête ici pour haute trahison.
+
+GLOCESTER.--Comme tu voudras, Suffolk, tu ne me verras point rougir ni
+changer de contenance à cet arrêt. Un coeur irréprochable n'est pas
+facile à intimider. La source la plus pure n'est pas si exempte de limon
+que je suis innocent de trahison envers mon souverain. Qui peut
+m'accuser? de quoi suis-je coupable?
+
+YORK.--On croit, milord, que vous vous êtes laissé payer par la France,
+et que durant votre protectorat vous avez retenu la solde des troupes,
+ce qui fait que Sa Majesté a perdu la France.
+
+GLOCESTER.--On ne fait que le croire? Qui sont ceux qui le croient? je
+n'ai jamais dérobé aux soldats leur paye; je n'ai jamais reçu le moindre
+argent de la France. Que Dieu me protége, comme j'ai veillé la nuit,
+oui, une nuit après l'autre, occupé de faire le bien de l'Angleterre.
+Puisse l'obole, dont j'ai jamais fait tort au roi, la pièce de monnaie
+que j'ai détournée à mon profit, être produite contre moi au jour de mon
+jugement! bien plus, pour ne pas taxer les communes, j'ai déboursé sur
+mon propre bien, pour payer les garnisons, plus d'une somme dont je n'ai
+jamais demandé restitution.
+
+LE CARDINAL.--Cela vous est très-bon à dire, milord.
+
+GLOCESTER.--Je ne dis que la vérité, Dieu me soit en aide.
+
+YORK.--Durant votre protectorat, vous avez inventé, pour les coupables,
+des supplices cruels et inouïs jusqu'alors, et vous avez déshonoré
+l'Angleterre par votre tyrannie.
+
+GLOCESTER.--Eh quoi! l'on sait bien que tant que j'ai été protecteur,
+l'indulgence a été mon seul tort, car je me laissais attendrir par les
+larmes des coupables. Un aveu et quelques mots d'humilité suffisaient
+pour le rachat de leurs fautes. A l'exception du meurtrier sanguinaire,
+et du brigand félon qui dépouillait les pauvres voyageurs, jamais je
+n'ai mesuré la punition à l'offense. Le meurtre, à la vérité, ce crime
+sanglant, je l'ai puni par des tourments plus cruels que la félonie ou
+tout autre crime.
+
+SUFFOLK.--Milord, il est bientôt fait de répondre à ces accusations;
+mais vous avez à votre charge des crimes d'une plus haute importance et
+dont il ne sera pas si facile de vous disculper. Je vous arrête au nom
+de Sa Majesté, et je vous remets entre les mains de milord cardinal,
+pour vous tenir en sa garde jusqu'au jour de votre procès.
+
+LE ROI.--Milord de Glocester, j'ai, quant à moi, l'espérance que vous
+vous laverez de tout soupçon: ma conscience me dit que vous êtes
+innocent.
+
+GLOCESTER.--Ah! mon gracieux seigneur, ces jours sont des jours de
+danger! la vertu est étouffée par la criminelle ambition, la charité
+chassée de cette cour par la main de la rancune. L'odieuse subornation
+est en possession du pouvoir, et l'équité est exilée de la terre où
+règne Votre Majesté. Je sais que l'objet de leur complot est d'avoir ma
+vie; et si ma mort pouvait ramener le bonheur dans cette île, et devenir
+le terme de leur tyrannie, je la recevrais en toute satisfaction. Mais
+ma mort n'est que le prologue de la pièce; et mille autres qui sont bien
+loin de soupçonner le péril, ne cloront pas encore la sanglante tragédie
+qu'ils méditent. Les yeux rouges et étincelants de Beaufort racontent le
+fiel de son coeur; et le front chargé de nuages de Suffolk présage les
+tempêtes de sa haine. Buckingham, par l'âpreté de ses discours se
+soulage du poids de l'envie dont son sein est surchargé; et le sombre
+York, qui voudrait atteindre la lune, et dont j'ai retenu le bras
+présomptueux, dirige contre ma vie de fausses accusations; et vous, ma
+souveraine dame, ainsi que les autres, vous avez, sans que je vous en
+aie donné sujet, appelé les disgrâces sur ma tête, et employé tout ce
+que vous avez de moyens pour exciter contre moi l'inimitié de mon cher
+seigneur. Que dis-je! vous avez tous tenu conseil ensemble; j'ai su vos
+secrètes assemblées, et tout a été convenu pour vous délivrer de mon
+innocente vie. Je ne manquerai point de faux témoins qui déposeront
+contre moi, ni de trahisons accumulées pour grossir la liste de mes
+crimes, et l'ancien proverbe sera justifié: On a bientôt trouvé un bâton
+pour battre un chien.
+
+LE CARDINAL.--Seigneur, ses invectives sont intolérables. Si ceux qui
+veillent pour garantir vos jours du poignard caché de la trahison et de
+la rage des traîtres sont ainsi en butte aux personnalités, aux
+reproches et à l'injure, et que toute liberté de parole soit ainsi
+accordée au coupable, cela refroidira leur zèle pour Votre Grâce.
+
+SUFFOLK.--N'a-t-il pas insulté notre souveraine dame par des paroles
+ignominieuses, bien que savamment tournées, comme si elle eût suborné
+des gens pour porter contre lui, avec serment, de faux témoignages et
+causer ainsi sa ruine?
+
+MARGUERITE.--Je puis permettre les reproches à celui qui perd.
+
+GLOCESTER.--Vous parlez beaucoup plus juste que vous n'en aviez
+l'intention. Je perds en effet, et malheur à ceux qui gagnent, car ils
+ont été envers moi des joueurs infidèles, et qui perd ainsi a bien le
+droit de parler.
+
+BUCKINGHAM.--Il détournera le sens de nos paroles, et il nous tiendra
+ici tout le jour. Lord cardinal, il est votre prisonnier.
+
+LE CARDINAL, _à sa suite_.--Vous, emmenez le duc, et gardez-le avec
+soin.
+
+GLOCESTER.--Ainsi, le roi Henri rejette sa béquille avant que ses jambes
+soient assez fermes pour soutenir son corps. Ainsi est chassé à grands
+coups le berger qui veillait à tes côtés, tandis qu'autour de toi
+hurlent déjà les loups, qui te dévorent le premier. Ah! que ne peuvent
+mes craintes être vaines! Plût à Dieu! car, mon bon roi Henri, je crains
+ta chute.
+
+(Des gens de la suite emmènent Glocester.)
+
+LE ROI.--Milords, agissez selon que dans votre sagesse vous le jugerez
+le plus convenable; faites ou défaites comme si nous étions présent.
+
+MARGUERITE.--Quoi, Votre Majesté veut-elle quitter le parlement?
+
+LE ROI.--Oui, Marguerite, mon coeur est inondé d'une douleur dont les
+flots commencent à couler dans mes yeux. Mon corps est tout entouré de
+misère; car quel homme plus misérable que celui qui a perdu le
+contentement? Ah! mon oncle Humphroy, je vois sur ton visage tous les
+traits de la fidélité, de l'honneur, de la loyauté; et l'heure est
+encore à venir, bon Humphroy, où j'aie jamais éprouvé de toi une
+perfidie, où j'aie rien eu à craindre de ta foi. Quelle étoile contraire
+à ta fortune, lui jetant un regard d'envie, a donc pu engager ces nobles
+lords et Marguerite, mon épouse, à s'armer ainsi contre ta vie
+inoffensive? Tu ne leur as jamais fait aucun tort, tu n'as fait tort à
+personne. Comme le boucher emmène le jeune veau, lie le malheureux, et
+le bat s'il s'écarte du chemin qui le conduit à la sanglante maison du
+meurtre, de même, et sans remords, ils t'ont amené en ce lieu; et moi,
+comme la mère qui court çà et là en mugissant, et regardant le chemin
+par où lui a été emmenée son innocente progéniture, et ne pouvant rien
+pour lui, que gémir sur la perte de son enfant chéri, je déplore le sort
+du bon Glocester, avec d'amères et d'inutiles larmes. Mes yeux obscurcis
+de pleurs suivent sa trace et ne peuvent le secourir, tant sont
+puissants ses ennemis conjurés! Je pleurerai ses malheurs, et entre
+chaque gémissement je répéterai: _Qui que ce soit qui puisse être un
+traître, ce n'est pas_ Glocester.
+
+(Il sort.)
+
+MARGUERITE.--Milords, vous qui êtes libres de scrupules, songez que la
+chaleur des rayons du soleil fond la neige la plus glacée. Henri, mon
+seigneur, est froid dans les grandes affaires. Trop plein d'une puérile
+pitié, l'apparente vertu de Glocester le trompe, comme la plainte du
+crocodile attire dans le piége de sa fausse douleur le voyageur
+compatissant, ou comme le serpent qui, sur un sentier fleuri, et paré
+des brillantes couleurs de sa peau, blesse l'enfant à qui sa beauté
+l'avait fait juger excellent en toutes choses. Croyez-moi, milords, si
+personne ici n'était plus sage que moi, et cependant je ne crois pas mon
+jugement mauvais, ce Glocester serait bientôt délivré des soins du
+monde, pour nous délivrer de la peur qu'il nous fait.
+
+LE CARDINAL.--Il est d'une sage politique de le faire périr: mais nous
+manquons de couleurs pour sa mort; il convient qu'il soit jugé dans la
+forme régulière des lois.
+
+SUFFOLK.--C'est là ce qui, dans mon opinion, serait contre la politique.
+Le roi travaillera sans relâche à lui sauver la vie. Le peuple peut
+aussi très-bien se soulever pour le défendre. Et cependant nous n'avons,
+pour prouver qu'il a mérité la mort, rien autre chose que le prétexte
+banal du soupçon.
+
+YORK.--En sorte que, par cette raison, vous ne voulez pas qu'il meure?
+
+SUFFOLK.--Ah! York, nul homme vivant ne le désire autant que moi.
+
+YORK.--C'est York qui a le plus grand intérêt à sa mort. Mais parlez,
+milord cardinal, et vous, milord Suffolk, dites ce que vous pensez, et
+parlez dans toute la sincérité de vos âmes. Ne vaudrait-il pas autant
+charger un aigle à jeun de garder les poulets contre un vautour affamé,
+que de faire du duc Humphroy le protecteur du roi?
+
+MARGUERITE.--Les pauvres poulets seraient bien sûrs de leur mort.
+
+SUFFOLK.--Il est bien vrai, madame. Pourrait-on, sans folie, établir le
+renard pour gardien de la bergerie, et, tout accusé qu'il est de donner
+la mort en trahison, attendre sottement à le déclarer coupable, sous le
+prétexte qu'il n'a point encore exécuté son crime? Non, qu'il meure,
+parce que c'est un renard, connu par sa nature pour ennemi des
+troupeaux, et avant que sa gueule soit rougie de sang: nous avons
+prouvé, par de fortes raisons, qu'Humphroy agirait ainsi à l'égard de
+notre souverain. N'allons donc point perdre le temps en subtils débats
+sur le genre de sa mort; par embûche, piége ou surprise, éveillé ou
+endormi, peu importe, pourvu qu'il meure. La fraude est permise quand
+elle prévient celui qui le premier a médité la fraude.
+
+MARGUERITE.--Trois fois noble Suffolk, c'est parler avec courage.
+
+SUFFOLK.--Il n'y a point de courage si l'action ne suit les paroles; car
+souvent on dit ce qu'on n'a pas l'intention d'exécuter: mais en ceci mon
+coeur s'accorde avec ma langue. Considérant que l'acte est méritoire, et
+va à défendre mon roi de son ennemi, vous n'avez qu'à dire un mot, et je
+lui servirai de prêtre.
+
+LE CARDINAL.--Mais je voudrais qu'il mourût, milord de Suffolk, un peu
+plus tôt que vous ne pouvez avoir reçu les ordres; l'action bien
+examinée, prononcez que vous en êtes d'accord; et je me charge de
+l'exécution, tant je chéris le salut de mon souverain!
+
+SUFFOLK.--Voilà ma main, l'action est légitime.
+
+MARGUERITE.--J'en dis autant.
+
+YORK.--Et moi aussi; et maintenant que nous l'avons prononcé tous trois,
+il importe peu qui attaque notre arrêt.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Nobles pairs, je suis venu d'Irlande en grande diligence
+pour vous informer que les peuples se sont révoltés, et ont passé les
+Anglais au fil de l'épée. Envoyez un prompt secours, milords, et
+hâtez-vous d'arrêter leur furie avant que le mal devienne incurable;
+car, tandis qu'il est dans sa nouveauté, on peut espérer d'y porter
+remède.
+
+LE CARDINAL.--C'est une brèche qui demande qu'on la répare promptement.
+Quel conseil donnez-vous dans cet urgent péril?
+
+YORK.--Que Somerset y soit envoyé comme régent. Il est à propos
+d'employer un heureux administrateur; il a eu tant de succès en France!
+
+SOMERSET.--Si York, avec sa politique tortueuse, avait été régent à ma
+place, il n'eût jamais tenu en France aussi longtemps.
+
+YORK.--Non pas, certes, pour la perdre tout entière comme tu l'as fait.
+J'aurais plutôt perdu la vie à propos que de rapporter dans ma patrie ce
+fardeau de déshonneur, en m'arrêtant si longtemps jusqu'à ce que tout
+fût perdu. Montre-moi sur ta peau la marque d'une blessure. Une chair si
+bien conservée remporte rarement la victoire.
+
+MARGUERITE.--Eh quoi! cette étincelle va devenir un incendie violent, si
+on s'accorde à l'exciter et à l'entretenir. York, cher Somerset,
+contenez-vous.--Si on t'eût chargé de la régence, ta fortune, York, eût
+peut-être été pire encore que la sienne.
+
+YORK.--Quoi? pire que rien? Mais que la honte les engloutisse!
+
+SOMERSET.--Et toi avec, qui nous désires la honte.
+
+LE CARDINAL.--Milord York, éprouvez votre fortune: les sauvages Kernes
+d'Irlande sont en armes, et trempent la terre avec le sang des Anglais.
+Voulez-vous conduire en Irlande une troupe d'hommes d'élite choisis
+séparément sur chaque comté, et essayer votre bonheur contre les
+Irlandais?
+
+YORK.--Je le veux bien, milord, si c'est le bon plaisir de Sa Majesté.
+
+SUFFOLK.--Notre autorité dirige son consentement. Ce que nous
+établissons, il le confirme toujours. Allez donc, noble York, et
+chargez-vous de cette tâche.
+
+YORK.--Je l'accepte. Ayez soin de me fournir des soldats, milord, tandis
+que je mettrai ordre à mes affaires particulières.
+
+SUFFOLK.--C'est un soin dont je me charge, lord York. Revenons à présent
+au perfide duc Humphroy.
+
+LE CARDINAL.--N'en parlons plus. Je ferai ses affaires de telle sorte,
+que dorénavant nous n'aurons plus à nous en inquiéter: ainsi, brisons
+là. Le jour baisse; lord Suffolk, vous et moi, nous avons quelque chose
+à régler ensemble sur cet événement.
+
+YORK.--Milord de Suffolk, dans quinze jours j'attendrai mes soldats à
+Bristol; c'est là que je les embarquerai pour l'Irlande.
+
+SUFFOLK.--J'aurai soin que tout soit bien préparé, milord d'York.
+
+(Tous sortent excepté York.)
+
+YORK.--A présent, York, ou jamais, donne à tes timides pensées la trempe
+de l'acier, et change enfin tes doutes en résolutions. Sois ce que tu
+espères être, ou cède à la mort ce que tu es, et qui ne mérite pas
+d'être conservé. Laisse la pâle crainte à l'homme né dans la bassesse;
+elle ne doit point trouver asile dans un coeur de race royale. Pressées
+comme les gouttes d'une ondée de printemps, les pensées succèdent dans
+mon âme aux pensées, et pas une qui ne tende au pouvoir. Mon cerveau
+plus actif que l'araignée laborieuse, ourdit de pénibles trames pour
+envelopper mes ennemis.--A merveille, nobles, à merveille, c'est un
+trait de votre haute prudence de m'envoyer avec un corps de soldats. Je
+crains bien que vous ne fassiez que réchauffer le serpent affamé qui,
+ranimé dans votre sein, vous percera le coeur. Il me manquait des hommes
+et vous allez me les donner. Je vous en sais bon gré, mais soyez sûrs
+que vous placez des épées tranchantes dans les mains d'un furieux.
+Tandis qu'en Irlande j'entretiendrai des forces redoutables, je veux
+susciter en Angleterre quelque noire tempête, dont le souffle envoie dix
+mille âmes au ciel ou en enfer; et cet ouragan terrible ne s'apaisera
+que lorsque, placé sur ma tête, le cercle d'or, semblable aux rayons
+perçants du soleil, calmera la violence de ce tourbillon furieux. J'ai
+déjà séduit, pour me servir d'instrument, un habitant de Kent, le
+fougueux Jean Cade d'Ashford; il doit, sous le nom de Jean Mortimer,
+exciter un soulèvement aussi étendu qu'il lui sera possible. J'ai vu en
+Irlande cet indomptable Cade combattre seul une troupe de Kernes, et se
+défendre si longtemps que ses cuisses hérissées de traits offraient
+presque l'aspect d'un porc-épic redressant ses dards, et lorsque enfin
+il eut été secouru, je le vis sauter en se relevant sur ses pieds comme
+un danseur moresque, et secouant les dards sanglants comme celui-ci
+agite ses sonnettes. Souvent, sous l'apparence d'un rusé Kerne aux
+cheveux ébouriffés il s'est introduit parmi les ennemis, et sans être
+découvert il est revenu vers moi me rendre compte de leurs perfides
+projets. Ce démon sera mon substitut dans ces lieux; car dans son port,
+dans ses traits, dans le son de sa voix, il ressemble en tout à Jean
+Mortimer qui n'est plus. Par là je sonderai les dispositions du peuple,
+et je connaîtrai s'il est disposé en faveur de la maison et des
+prétentions d'York. Supposons qu'il soit pris, martyrisé, mis à la
+torture: parmi les tourments qu'on lui peut infliger je n'en connais pas
+un qui soit capable de lui arracher l'aveu que c'est à mon instigation
+qu'il a pris les armes. Supposons qu'il prospère, comme cela est
+vraisemblable, j'arriverai d'Irlande à la tête de mes troupes et
+recueillerai la moisson qu'aura semée ce coquin; car Humphroy mort,
+comme il va l'être, et Henri mis de côté, le reste est à moi.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+A Bury.--Un appartement dans le palais.
+
+_Entrent précipitamment quelques_ ASSASSINS.
+
+
+PREMIER ASSASSIN.--Cours vers milord de Suffolk: apprends-lui que nous
+venons d'expédier le duc comme il l'a commandé.
+
+SECOND ASSASSIN.--Ah! que cela fût encore à faire! Qu'avons-nous
+fait?--As-tu jamais entendu un homme si pénitent?
+
+(Entre Suffolk.)
+
+PREMIER ASSASSIN.--Voici milord.
+
+SUFFOLK.--Eh bien, vous autres, avez-vous expédié notre affaire?
+
+PREMIER ASSASSIN.--Oui, mon bon seigneur.
+
+SUFFOLK.--Voilà une bonne parole; allez chez moi, je récompenserai ce
+périlleux service. Le roi et tous les pairs sont sur mes pas;
+disparaissez. Avez-vous remis le lit en ordre, et tout disposé suivant
+les instructions que je vous avais données?
+
+PREMIER ASSASSIN.--Oui, mon bon seigneur.
+
+SUFFOLK.--Allez, partez.
+
+(Les assassins sortent.)
+
+(Entrent le roi Henri, la reine Marguerite, le cardinal, Somerset, lords
+et autres personnages.)
+
+LE ROI.--Allez, avertissez le duc de Glocester de comparaître
+sur-le-champ en notre présence: dites à Sa Grâce que j'ai résolu
+d'examiner aujourd'hui s'il est coupable, comme on le publie.
+
+SUFFOLK.--Je vais le chercher, mon noble seigneur.
+
+(Suffolk sort.)
+
+LE ROI.--Milords, prenez vos places, et, je vous en prie, ne procédez
+point avec rigueur contre mon oncle Glocester, à moins que des témoins
+sincères, et d'une bonne réputation, ne l'aient convaincu de pratiques
+coupables.
+
+MARGUERITE.--A Dieu ne plaise que la haine puisse réussir à faire
+condamner un noble qui ne serait pas coupable! Je prie le Ciel que
+Glocester parvienne à se laver de tout soupçon.
+
+LE ROI.--Je te remercie, Marguerite; ces paroles me donnent une grande
+satisfaction. _(Rentre Suffolk.)_ Qu'est-ce, Suffolk? D'où vient cette
+pâleur? Pourquoi trembles-tu ainsi?... Où est notre oncle? Que lui
+est-il arrivé, Suffolk?
+
+SUFFOLK.--Mort dans son lit, seigneur! Glocester est mort!
+
+MARGUERITE.--Dieu nous en préserve!
+
+LE CARDINAL.--Un secret jugement de Dieu! J'ai rêvé cette nuit que le
+duc était muet et ne pouvait prononcer une parole.
+
+(Le roi s'évanouit.)
+
+MARGUERITE.--Qu'arrive-t-il à mon seigneur?--Au secours, milords!--Le
+roi est mort!
+
+SOMERSET.--Relevez-le; tordez-lui le nez.
+
+MARGUERITE.--Courez, allez... Au secours! au secours! Oh! Henri, ouvre
+les yeux!
+
+SUFFOLK.--Il se ranime, madame; calmez-vous.
+
+LE ROI.--O Dieu du ciel!...
+
+MARGUERITE.--Comment se trouve mon gracieux seigneur?
+
+SUFFOLK.--Prenez courage, mon souverain; gracieux Henri, prenez courage.
+
+LE ROI.--Quoi! c'est milord de Suffolk qui me conseille de prendre
+courage, lui qui vient de me faire entendre un chant de corbeau dont les
+sons funèbres ont arrêté en moi les forces vitales; croit-il que la voix
+joyeuse d'un roitelet qui, du fond d'un sein perfide, viendra me crier
+_courage_, pourra chasser le souvenir du son que j'ai d'abord
+entendu?--Ne cache point ton venin sous des paroles emmiellées.--Ne
+porte pas tes mains sur moi; éloigne-toi, te dis-je: leur toucher
+m'épouvante comme le dard du serpent. Sinistre messager, ôte-toi de ma
+vue; sous tes prunelles s'assied la tyrannie sanguinaire, effrayant le
+monde de sa hideuse majesté. Ne porte point tes regards sur moi; tes
+regards assassinent... Mais non, ne t'éloigne pas; viens, basilic, et
+tue de tes regards l'innocent qui te contemple, car dans les ombres de
+la mort je trouverai la joie; et vivre, c'est pour moi une double mort,
+puisque Glocester ne vit plus.
+
+MARGUERITE.--Pourquoi maltraiter ainsi milord Suffolk? Quoique le duc
+fût son ennemi, il déplore chrétiennement sa mort: et moi-même, quelque
+inimitié qu'il m'ait montrée, si d'humides larmes, des gémissements qui
+déchirent le coeur, et si les soupirs qui consument le sang pouvaient le
+rappeler à la vie, je serais aveuglée par mes pleurs, malade à force de
+gémissements; mon sang, dévoré par les soupirs, laisserait mes joues
+pâles comme la primevère, et tout cela pour rendre la vie au noble duc.
+Et que sais-je de l'opinion que va prendre de moi le monde? On a appris
+qu'il y avait entre nous peu d'amitié. On pourra soupçonner que c'est
+moi qui me suis débarrassée du duc: ainsi la calomnie flétrira mon nom,
+et les cours des princes seront remplies de mon déshonneur. Voilà ce qui
+me revient de sa mort: malheureuse que je suis! être reine et se voir
+couronnée d'infamie!
+
+LE ROI.--Ah! malheur à moi d'avoir perdu Glocester! Pauvre infortuné!
+
+MARGUERITE.--Malheur à moi, bien plus à plaindre que lui! Quoi! tu te
+détournes et caches ton visage! Je ne suis point dégoûtante de lèpre,
+regarde-moi. Quoi! es-tu donc devenu sourd comme le serpent[15]? Deviens
+donc venimeux comme lui, et tue ta reine abandonnée. Tout ton bonheur
+est-il donc renfermé dans la tombe de Glocester? S'il en est ainsi,
+Marguerite ne fit jamais ta joie. Élève une statue au duc, adore-le, et
+fais de mon image l'enseigne d'un cabaret. Est-ce donc pour cela que
+j'ai failli périr sur la mer, deux fois repoussée, par les vents
+contraires, des rivages de l'Angleterre sur ma terre natale? Que
+signifiait ce présage, si ce n'est un avertissement des vents
+bienveillants, qui semblaient me dire: Ne va point chercher un nid de
+scorpions, ne pose point ton pied sur ce rivage ennemi. Et moi, que
+faisais-je alors que maudire les vents propices, et celui qui les avait
+déchaînés de leurs antres d'airain? Je les conjurais de souffler vers
+les bords chéris de l'Angleterre, ou de jeter la quille de notre
+bâtiment sur quelque rocher épouvantable. Cependant Éole ne voulut point
+devenir meurtrier; il te laissa cet odieux emploi. La mer bondissant
+avec ménagement refusa de m'engloutir, sachant que, sur le rivage, ta
+dureté devait me noyer dans des larmes aussi amères que ses eaux. Les
+rochers aigus s'enfoncèrent dans les sables affaissés, et ne voulurent
+point me briser sur leurs flancs raboteux, afin que ton coeur de pierre,
+plus insensible qu'eux, fit dans ton palais périr Marguerite. Tandis que
+l'orage nous repoussait de tes bords, d'aussi loin que je pus apercevoir
+tes promontoires blanchâtres, je demeurai sur le tillac au milieu de la
+tempête: et lorsqu'un ciel ténébreux vint dérober à mes yeux avides la
+vue de ton pays, j'ôtai de mon cou un joyau précieux (c'était un coeur
+enchâssé dans le diamant), et je le jetai du côté de la terre. La mer le
+reçut, et je formai le voeu que ton sein pût de même recevoir mon coeur.
+C'est alors que, perdant de vue la belle Angleterre, j'aurais voulu que
+mes yeux pussent me quitter avec mon coeur; c'est alors que je les
+traitai de verres troubles et aveugles, pour n'avoir pas su me conserver
+la vue des rives désirées d'Albion. Combien de fois ai-je excité
+Suffolk, l'agent de ta coupable inconstance, à venir, assis près de moi,
+m'enchanter de ses récits, comme Ascagne égara l'âme de Didon en lui
+racontant les actions de son père, à partir de l'incendie de Troie?
+N'ai-je pas été séduite comme elle? N'es-tu pas perfide comme lui?
+Hélas! je succombe. Meurs, Marguerite, car Henri déplore que tu vives si
+longtemps.
+
+[Note 15: Le serpent qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre
+la voix de l'enchanteur.]
+
+(Bruit derrière le théâtre. Entrent Salisbury et Warwick. Le peuple se
+presse à la porte.)
+
+WARWICK.--Puissant souverain, un bruit se répand que le bon duc Humphroy
+a été assassiné en trahison, par l'ordre de Suffolk et du cardinal
+Beaufort. Le peuple, semblable à un essaim irrité qui a perdu son chef,
+se répand de côté et d'autre, sans s'inquiéter où tombe l'aiguillon.
+J'ai obtenu qu'ils suspendissent la fureur de leur révolte, jusqu'à ce
+qu'ils fussent instruits des circonstances de sa mort.
+
+LE ROI.--Que le duc est mort, bon Warwick, il n'est que trop vrai; mais
+comment il est mort, Dieu le sait, et non pas Henri. Entrez dans sa
+chambre, voyez son corps inanimé, et faites alors vos conjectures sur sa
+mort soudaine.
+
+WARWICK.--Oui, je vais y entrer, seigneur. Salisbury, demeure jusqu'à
+mon retour près de cette multitude emportée.
+
+(Warwick entre dans une chambre intérieure, et Salisbury se retire.)
+
+LE ROI.--O toi qui juges toutes choses, arrête mes pensées, mes pensées
+qui s'évertuent à convaincre mon âme que la violence a terminé la vie de
+Glocester. Si mon soupçon est injuste, pardonne-moi, grand Dieu! car le
+jugement n'appartient qu'à toi seul.--Mon désir serait d'aller, par
+vingt mille baisers, réchauffer ses lèvres pâlies, verser sur son visage
+un océan de larmes amères, dire ma tendresse à ce corps muet et sourd,
+presser de ma main sa main insensible. Mais de quoi lui serviraient ces
+misérables honneurs? et, en tournant mes yeux sur sa froide et terrestre
+dépouille, que ferais-je qu'augmenter ma douleur?
+
+(On ouvre les deux battants d'une porte conduisant à une chambre
+intérieure, où l'on voit Glocester mort dans son lit. Warwick et
+plusieurs autres l'entourent.)
+
+WARWICK.--Approchez, gracieux souverain; jetez les yeux sur ce corps.
+
+LE ROI.--C'est donc pour y contempler à quelle profondeur on a creusé ma
+tombe; car avec son âme se sont envolées toutes mes joies en ce monde;
+en le regardant, je vois dans sa mort le destin de ma vie.
+
+WARWICK.--Aussi certainement que mon âme espère vivre avec ce roi
+redoutable qui, pour nous racheter de la malédiction de son père irrité,
+a pris sur lui notre état, aussi certainement je crois que la violence a
+terminé les jours de ce duc trois fois renommé.
+
+SUFFOLK.--C'est là un serment terrible, prononcé d'un ton bien solennel!
+Et quelle preuve donne lord Warwick de ce qu'il atteste?
+
+WARWICK, _au roi_.--Observez comme son sang est arrêté sur son visage.
+J'ai vu plus d'une fois un corps que venait d'abandonner la vie, mais je
+l'ai vu de couleur terreuse, amaigri, pâle, vide de son sang, tout
+entier descendu vers le coeur qui, dans les assauts que lui livre la
+mort, attire le sang pour s'en aider contre son ennemie. Il s'y glace au
+même instant que le coeur, et ne retourne jamais animer et embellir la
+face des morts. Mais voyez; son visage est noir, gonflé de sang, le
+globe de l'oeil bien plus saillant que pendant sa vie, ses yeux ouverts
+et hagards comme ceux d'un homme étranglé; ses cheveux dressés, ses
+narines dilatées par de violents efforts, ses mains ouvertes et
+écartées, comme celles d'un homme qui a cherché à saisir, qui a défendu
+sa vie, et a été vaincu par la force. Voyez sur ses draps l'empreinte de
+sa chevelure, et sa barbe, ordinairement si bien rangée, inégale et en
+désordre, comme le blé renversé par la tempête. Il est impossible,
+seigneur, que Glocester n'ait pas été étouffé à cette place: le moindre
+de ces signes fournirait à lui seul une probabilité.
+
+SUFFOLK.--Quoi, Warwick! Eh! qui donc aurait assassiné le duc? Beaufort
+et moi l'avions sous notre protection; et ni l'un ni l'autre, j'espère,
+milords, nous ne sommes des assassins.
+
+WARWICK.--Mais tous deux vous étiez les ennemis jurés du duc Humphroy,
+et tous deux, en effet, vous aviez le bon duc à votre garde. Il y avait
+lieu de juger que votre dessein n'était pas de le traiter en ami, et il
+est bien manifeste qu'il a trouvé un ennemi.
+
+MARGUERITE.--Ainsi, vous paraissez soupçonner ces deux nobles seigneurs
+d'être coupables de la mort précipitée d'Humphroy?
+
+WARWICK.--Qui peut trouver la génisse sans vie et saignant encore, et
+voir auprès d'elle le boucher, la hache à la main, et ne pas soupçonner
+que c'est lui qui a porté le coup mortel? Qui peut trouver la perdrix
+dans le nid du vautour, et ne pas imaginer comment est mort l'oiseau,
+quoique sur le bec du vautour qui s'envole ne paraisse aucune trace de
+sang? Ce tragique spectacle fait naître des soupçons tout pareils.
+
+MARGUERITE.--Êtes-vous le boucher, Suffolk? où est votre couteau?
+Beaufort est-il désigné pour le vautour? où sont ses serres?
+
+SUFFOLK.--Je n'ai point de couteau pour poignarder un homme endormi;
+mais voici une épée vengeresse qui, rouillée par le repos, va
+s'éclaircir dans ce coeur rempli de fiel, qui veut me marquer
+ignominieusement des signes sanglants du meurtre. Dis, si tu l'oses,
+orgueilleux lord du comté de Warwick, que j'ai eu une coupable part à la
+mort du duc Humphroy.
+
+WARWICK.--Que n'osera pas Warwick, si le perfide Suffolk ose le défier?
+
+MARGUERITE.--Il craindrait, quand Suffolk l'en défierait vingt fois, de
+contenir son caractère outrageant, d'imposer silence à son arrogante
+censure.
+
+WARWICK.--Madame, tenez-vous en repos, j'ose vous le demander avec
+respect, car chaque mot que vous prononcez en sa faveur est un affront
+fait à votre royale dignité.
+
+SUFFOLK.--Lord stupide et brutal, ignoble dans ta conduite, si jamais
+femme outragea son époux à cet excès, il est sûr que ta mère admit dans
+son lit déshonoré quelque paysan farouche et mal-appris, et qu'elle enta
+sur une noble tige un vil sauvageon dont tu es le fruit, et non celui de
+la noble race des Nevil.
+
+WARWICK.--Si le crime de ton meurtre ne te servait de bouclier, si je
+consentais à frustrer le bourreau de ses profits, et à t'affranchir
+ainsi de dix mille opprobres, et si la présence de mon roi ne contenait
+ma colère, je voudrais, traître et lâche meurtrier, te faire demander
+pardon à genoux, pour la parole qui vient de t'échapper, et te
+contraindre à confesser que c'est de ta mère que tu voulais parler, et
+que c'est toi qui es né dans l'adultère; et, après avoir reçu de toi cet
+hommage de ta peur, je te donnerais ton salaire, et j'enverrais ton âme
+aux enfers, pernicieux vampire des hommes endormis.
+
+SUFFOLK.--Tu seras éveillé quand je verserai le tien, si tu as le
+courage de me suivre hors de cette assemblée.
+
+WARWICK.--Sortons tout à l'heure, ou je t'en vais arracher. Quoique tu
+en sois indigne, je veux bien me mesurer avec toi, et rendre ainsi un
+hommage funèbre aux mânes du duc Humphroy.
+
+(Warwick et Suffolk sortent.)
+
+LE ROI.--Quelle cuirasse plus impénétrable qu'un coeur irréprochable! il
+porte une triple armure, l'homme dont la querelle est juste: mais,
+fût-il enfermé dans l'acier, celui dont la conscience est souillée par
+l'injustice reste nu et sans défense!
+
+(Bruit derrière le théâtre.)
+
+MARGUERITE.--Quel bruit est-ce là?
+
+(Rentrent Suffolk et Warwick l'épée nue.)
+
+LE ROI.--Que vois-je, lords? quoi! vos épées menaçantes hors du
+fourreau, en notre présence! osez-vous vous permettre une telle audace?
+Eh quoi! quelle clameur tumultueuse s'élève près d'ici?
+
+SUFFOLK.--Le traître Warwick et les hommes de Bury, puissant souverain,
+se sont tous réunis contre moi.
+
+(Bruit tumultueux derrière le théâtre.)
+
+(Rentre Salisbury.)
+
+SALISBURY, _parlant à la foule derrière le théâtre_.--Écartez-vous, mes
+amis; le roi connaîtra vos sentiments. Redoutable seigneur, les communes
+vous déclarent par ma voix que, si le traître Suffolk n'est pas
+sur-le-champ mis à mort, ou banni du territoire de la belle Angleterre,
+on viendra l'arracher de force de votre palais, et on lui fera souffrir
+les tourments d'une mort lente et cruelle. Le peuple dit que c'est par
+lui qu'a péri le bon duc Humphroy, qu'il y a tout à craindre de lui pour
+la vie de Votre Majesté; et qu'un pur mouvement d'attachement et de
+zèle, exempt de toute espèce d'intention de révolte, telle que serait la
+pensée de contredire votre royale volonté, a seul excité la hardiesse
+avec laquelle vos sujets demandent son bannissement. Ils sont,
+disent-ils, pleins de sollicitude pour votre royale personne; si Votre
+Majesté voulait se livrer au sommeil, et eût défendu sous peine de
+disgrâce, ou même de la mort, que l'on osât troubler votre repos, et
+que, cependant, on vit un serpent, avec sa langue à double dard, se
+glisser en silence vers Votre Majesté, malgré cet édit rigoureux il
+serait nécessaire que l'on vous réveillât, de peur que, si on vous
+laissait à ce dangereux assoupissement, l'animal meurtrier ne le
+changeât en un sommeil éternel. Tel est le motif, seigneur, qui porte
+vos peuples à vous crier, bien que vous l'ayez défendu, qu'avec ou sans
+votre consentement, ils veulent vous garder d'un serpent aussi dangereux
+que le traître Suffolk, dont le dard fatal et empoisonné a déjà,
+disent-ils, lâchement ôté la vie à votre cher et digne oncle qui valait
+vingt fois mieux que lui.
+
+LE PEUPLE, _derrière le théâtre_.--Une réponse du roi, milord de
+Salisbury.
+
+SUFFOLK.--On conçoit que le peuple, canaille insolente et grossière, eût
+pu adresser un pareil message à son souverain: mais vous, milord, vous
+vous êtes chargé avec joie de le porter, pour montrer l'élégance de
+votre talent d'orateur. Cependant tout l'honneur qu'y aura gagné
+Salisbury, c'est d'avoir été auprès du roi le lord ambassadeur d'une
+compagnie de chaudronniers.
+
+LE PEUPLE, _derrière le théâtre_.--Une réponse du roi, ou nous allons
+forcer l'entrée.
+
+LE ROI.--Retournez, Salisbury; dites-leur à tous, de ma part, que je
+leur sais gré de leur tendre sollicitude, et que, n'en eussé-je pas été
+pressé par eux, j'avais dessein de faire ce qu'ils demandent; car j'ai
+dans l'esprit la continuelle et ferme pensée que l'État est menacé de
+quelque malheur par le fait de Suffolk. C'est pourquoi je jure, par la
+majesté suprême dont je suis le très-indigne représentant, que dans
+trois jours Suffolk aura, sous peine de mort, cessé de souiller de son
+haleine l'air de ce pays.
+
+MARGUERITE.--O Henri! laissez-moi vous toucher en faveur du noble
+Suffolk.
+
+LE ROI.--Reine sans noblesse, quand tu l'appelles le noble Suffolk, pas
+un mot de plus, je te le dis; en me parlant pour lui tu ne feras
+qu'ajouter à ma colère. N'eussé-je fait que le dire, j'aurais voulu
+tenir ma parole; mais, quand je l'ai juré, mon arrêt est irrévocable.
+_(A_ Suffolk.) Si, passé le terme de trois jours, on te trouve sur
+aucune terre de ma domination, le monde entier ne rachètera pas ta vie.
+Viens, Warwick, viens, bon Warwick, suis-moi; j'ai des choses
+importantes à te communiquer.
+
+(Sortent le roi Henri, Warwick, lords, etc.)
+
+MARGUERITE.--Puissent la fatalité et la douleur vous suivre en tous
+lieux! Que la désolation du coeur et l'inconsolable affliction soient
+les compagnes et la société de vos loisirs! Qu'avec vous deux le diable
+fasse le troisième, et qu'une triple vengeance s'attache à vos pas!
+
+SUFFOLK.--Cesse, aimable reine, ces imprécations, et laisse ton cher
+Suffolk te dire un douloureux adieu.
+
+MARGUERITE.--Honte à toi, lâche femmelette! malheureux au coeur faible,
+n'as-tu donc pas le courage de maudire tes ennemis?
+
+SUFFOLK.--La peste les étouffe!--Et pourquoi les maudirais-je? Si, comme
+le gémissement de la mandragore, les malédictions avaient le pouvoir de
+tuer, je voudrais inventer des paroles aussi poignantes, aussi maudites,
+aussi acerbes, aussi horribles à entendre, et les faire sortir
+énergiquement de ma bouche à travers mes dents serrées, avec autant de
+signes d'une haine mortelle qu'en peut manifester dans son antre
+détestable le visage décharné de l'Envie. Ma langue s'embarrasserait
+dans la rapidité de mes paroles, mes yeux étincelleraient comme le
+caillou sous l'acier, mes cheveux se dresseraient sur leurs racines,
+comme ceux d'un frénétique; oui, chacun de mes muscles semblerait
+exécrer et maudire; et même dans ce moment je sens que mon coeur
+surchargé se briserait si je ne les maudissais. Poison, sois leur
+breuvage; fiel, pis que le fiel leur plus doux aliment; que leur plus
+gracieux ombrage soit un bocage de cyprès, que pour leur plus charmant
+aspect ils n'aperçoivent que des basilics meurtriers, que ce qu'ils
+touchent de plus doux leur soit aussi âpre que la dent du lézard, qu'ils
+aient pour toute musique des sons effrayants comme le sifflement des
+serpents, et que les lugubres cris du hibou, précurseur de la mort,
+viennent compléter le concert! puissent toutes les noires terreurs de
+l'enfer, siége de ténèbres....
+
+MARGUERITE.--Arrête, cher Suffolk, tu ne fais que te tourmenter
+toi-même; et c'est contre toi seul que ces terribles malédictions
+tournent toute leur force, comme une arme trop chargée, ou le rayon du
+soleil répercuté par une glace.
+
+SUFFOLK.--C'est vous qui m'avez demandé ces imprécations, et c'est vous
+qui voulez les arrêter! Par cette terre dont je suis banni, je pourrais
+maintenant passer à maudire toute une nuit d'hiver, dussé-je la passer
+nu, sur le sommet d'une montagne, où l'âpreté du froid n'aurait jamais
+laissé croître un seul brin d'herbe; et ce ne serait pour moi qu'une
+minute écoulée dans les plaisirs.
+
+MARGUERITE.--Oh! je t'en conjure, cesse. Donne-moi ta main, que je
+l'arrose de mes douloureuses larmes; ne laisse jamais la pluie du ciel
+la mouiller et en effacer ce monument de ma douleur. _(Elle lui baise la
+main.)_ Oh! je voudrais que ce baiser pût s'imprimer sur ta main, comme
+un cachet qui te rappelât ces lèvres d'où s'exhalent pour toi mille
+soupirs. Allons, va-t'en pour que je connaisse tout mon malheur; tant
+que tu es là près de moi, je ne fais que me le représenter, comme on
+peut penser au besoin au milieu des excès d'un repas.--J'obtiendrai ton
+rappel, ou, sois-en bien assuré, je m'exposerai à être bannie moi-même.
+Je le suis bannie, puisque je le suis de toi; va, ne me parle pas,
+va-t'en tout de suite. Oh! ne t'en va pas encore!.... ainsi deux amis
+condamnés à la mort se pressent et s'embrassent, et se disent mille fois
+adieu, ayant bien plus de peine à se séparer qu'à mourir.... Et
+cependant adieu enfin, et avec toi, adieu la vie!
+
+SUFFOLK.--Ainsi le pauvre Suffolk souffre dix exils, un par le roi, et
+par toi trois fois un triple exil. Ce n'est point mon pays que je
+regrette. Si tu en sortais avec moi! Un désert serait assez peuplé pour
+Suffolk, s'il y jouissait du charme céleste de ta présence; car où tu
+es, là est mon univers, accompagné de tous les plaisirs qui le
+remplissent, et où tu n'es pas, il n'y a rien que désolation. Je n'en
+puis plus; vis, pour vivre heureuse: moi, pour ne sentir qu'une seule
+joie, c'est que tu vives.
+
+(Entre Vaux.)
+
+MARGUERITE.--Où court Vaux avec tant de précipitation? Quelles
+nouvelles, je t'en prie?
+
+VAUX.--Annoncer au roi, madame, que le cardinal Beaufort touche à
+l'heure de sa mort; il a été tout à coup saisi d'un mal effrayant qui le
+fait haleter, rouler les yeux, et aspirer l'air avec avidité,
+blasphémant Dieu, et maudissant tous les hommes de la terre. Tantôt il
+parle comme si l'ombre du duc Humphroy était à ses côtés; tantôt il
+appelle le roi, puis confie tout bas à son oreiller, comme s'il parlait
+au roi, les secrets de son âme surchargée; et dans ce moment je suis
+envoyé pour informer Sa Majesté qu'il l'appelle à grands cris.
+
+MARGUERITE.--Allez, faites votre triste message au roi. _(Vaux sort_.)
+Hélas! qu'est-ce que ce monde, et quelle nouvelle? mais quoi, irai-je
+donc m'affliger d'une misérable perte à déplorer une heure, et oublier
+l'exil de Suffolk, trésor de mon âme! Comment se fait-il, Suffolk, que
+je ne pleure pas uniquement sur toi, le disputant aux nuages du midi par
+l'abondance de mes larmes qui nourriraient mon chagrin comme les leurs
+nourrissent la terre? Mais hâte-toi de partir; le roi, tu le sais, va
+venir; et s'il te trouve avec moi, tu es mort.
+
+SUFFOLK.--Si je me sépare de toi, je ne puis plus vivre. Mourir en ta
+présence, serait-ce autre chose que m'endormir avec joie dans tes bras?
+J'exhalerais mon âme dans les airs aussi doucement, aussi paisiblement
+que l'enfant au berceau qui meurt la mamelle de sa mère entre les
+lèvres. Mais mourant loin de toi, je mourrai dans les accès de la rage;
+je t'appellerai à grands cris pour clore mes yeux, pour fermer ma bouche
+de tes lèvres, et retenir mon âme prête à fuir, ou la recevoir dans ton
+coeur avec mon dernier soupir, et la faire vivre ainsi dans un doux
+Élysée. Mourir près de toi n'est qu'un jeu; mourir loin de toi serait un
+tourment pire que la mort. Oh! laisse-moi rester ici, arrive qui pourra.
+
+MARGUERITE.--Ah! pars: la séparation est un douloureux corrosif, mais
+qu'il faut appliquer à une blessure mortelle. En France, cher Suffolk!
+Instruis-moi de ton sort, et, quelque part que tu t'arrêtes sur ce vaste
+globe, je saurai trouver une Iris pour t'y découvrir.
+
+SUFFOLK.--Je pars!
+
+MARGUERITE.--Et emporte mon coeur avec toi.
+
+SUFFOLK.--Joyau gardé dans la plus lugubre cassette qui ait jamais
+renfermé une chose de prix! Nous nous séparons en deux comme une barque
+brisée sur le rocher; c'est de ce côté que la mort va m'engloutir.
+
+MARGUERITE.--Et moi de ce côté.
+
+(Ils sortent de deux côtés différents.)
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+Londres.--La chambre à coucher du cardinal Beaufort.
+
+
+_Entrent_ LE ROI HENRI, SALISBURY, WARWICK, _et plusieurs autres_. LE
+CARDINAL _est dans son lit entouré de plusieurs personnes_.
+
+LE ROI.--Comment vous portez-vous, milord? Parle, Beaufort, à ton
+souverain.
+
+LE CARDINAL.--Si tu es la mort, je te donnerai, des trésors de
+l'Angleterre, assez pour acheter une autre île pareille, afin que tu me
+laisses vivre et cesser de souffrir.
+
+LE ROI.--Ah! quel signe d'une mauvaise vie, lorsque l'approche de la
+mort se montre si terrible!
+
+WARWICK.--Beaufort, c'est ton souverain qui te parle.
+
+LE CARDINAL.--Faites-moi mon procès quand vous voudrez.--N'est-il pas
+mort dans son lit? Où devait-il mourir? Puis-je faire vivre les hommes
+bon gré mal gré?--Oh! ne me torturez pas davantage, je confesserai....
+Quoi, encore en vie? Montrez-moi donc où il est. Je donnerai mille
+livres pour le voir.... Il n'a point d'yeux, la poussière les a éteints.
+Peignez donc ses cheveux. Voyez, voyez, ils sont hérissés et droits
+comme des rameaux englués, pour arrêter les ailes de mon âme! Donnez-moi
+quelque chose à boire, et dites à l'apothicaire d'apporter le violent
+poison que je lui ai acheté.
+
+LE ROI.--O toi, éternel moteur des cieux, jette un regard de miséricorde
+sur ce misérable! repousse le démon actif et vigilant qui assiége de
+toutes parts cette âme malheureuse, et délivre son sein de ce noir
+désespoir!
+
+WARWICK.--Voyez, comme les angoisses de la mort lui font grincer les
+dents.
+
+SALISBURY.--Ne le troublons point; laissons-le passer paisiblement.
+
+LE ROI.--Que la paix soit à son âme, si c'est la volonté de Dieu! Milord
+cardinal, si tu espères en la félicité du ciel, lève ta main, donne-nous
+quelque signe d'espérance.... Il meurt, et ne fait aucun signe!--O Dieu,
+pardonne-lui!
+
+WARWICK.--Une mort si terrible atteste une vie monstrueuse.
+
+LE ROI.--Abstenez-vous de juger, car nous sommes tous pécheurs. Fermez
+ses yeux, tirez les rideaux sur son corps, et allons tous méditer.
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Le bord de la mer près de Douvres.
+
+_On entend sur la mer des coups de feu, puis on voit descendre d'un
+bâtiment_ UN CAPITAINE _de navire,_ UN PILOTE, UN CONTRE-MAÎTRE, WALTER
+WHITMORE, _et leurs gens, amenant SUFFOLK, et d'autres gentilshommes de
+sa suite, prisonniers._
+
+
+LE CAPITAINE.--Enfin le jour indiscret, joyeux, ouvert à la pitié, est
+rentré dans le sein profond de la mer. Maintenant les loups et leurs
+bruyants hurlements éveillent les coursiers qui tirent le char funeste
+de la nuit mélancolique, et de leurs ailes endormies, lentes et molles,
+enveloppent les tombeaux des morts, tandis que de leur gueule humide
+s'exhalent, dans l'air épaissi, les ténèbres contagieuses. Amenez donc
+les guerriers que nous venons de prendre; tandis que notre pinasse va
+rester à l'ancre dans les dunes, ils vont ici, sur la plage, traiter de
+leur rançon, où ils teindront de leur sang ce sable décoloré. Pilote, je
+te cède de bon coeur ce captif, et toi, contre-maître, fais ton profit
+de son compagnon. (Désignant Suffolk.) Withmore, celui-ci est ton
+partage.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--A quoi suis-je taxé, maître? fais-le-moi savoir.
+
+LE PILOTE.--A mille couronnes; faute de quoi, à bas la tête.
+
+LE CONTRE-MAÎTRE.--Et vous, vous m'en donnerez autant, ou la vôtre
+sautera.
+
+LE CAPITAINE.--Quoi! pensez-vous donc que deux mille couronnes ce soit
+payer bien cher pour des gens qui portent le nom et la mine de
+gentilshommes? Coupez-moi la gorge à ces coquins-là: vous mourrez; de si
+faibles rançons ne compensent point la perte de nos compagnons tués dans
+le combat.
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Je vous les donnerai, monsieur, épargnez ma vie.
+
+SECOND GENTILHOMME.--Et moi aussi; et je vais écrire sur-le-champ pour
+les avoir.
+
+WHITMORE, _à Suffolk_.--J'ai perdu un oeil à l'abordage de cette prise;
+et pour ma vengeance tu mourras, toi; il en arriverait autant aux
+autres, si je faisais ma volonté.
+
+LE CAPITAINE.--Ne sois pas si fou; prends une rançon et laisse-le vivre.
+
+SUFFOLK.--Vois ma croix de Saint-George; je suis gentilhomme; taxe moi
+au prix que tu voudras, tu seras payé.
+
+WHITMORE.--Je suis gentilhomme aussi, mon nom est Walter Whitmore...
+Comment! qui te fait tressaillir? Quoi! la mort te fait peur?
+
+SUFFOLK.--C'est ton nom qui me fait peur; il renferme pour moi le son de
+la mort. Un habile homme, d'après des calculs sur ma naissance, m'a dit
+que je périrais par l'eau; et c'est là ce que signifie ton nom[16].
+Cependant que cela ne t'inspire pas des idées sanguinaires. Ton nom bien
+prononcé est Gauthier.
+
+[Note 16: _C'est là ce que signifie ton nom_. Il a fallu ajouter ces
+paroles, pour rendre la chose intelligible. Walter se prononce à peu
+près comme _Water_ (eau), ce qui, dans l'anglais, fait comprendre
+sur-le-champ le sujet de la crainte de Suffolk, et ne peut se remplacer
+en français.]
+
+WHITMORE.--Que ce soit Gauthier ou Walter, peu m'importe: jamais
+l'ignoble déshonneur n'a terni notre nom, que ce fer n'en ait aussitôt
+effacé la tache. Aussi, quand je me résoudrai à vendre la vengeance
+comme une marchandise, que mon épée soit brisée, mes armes déchirées et
+effacées, et que je sois proclamé lâche dans tout l'univers.
+
+(Il saisit Suffolk.)
+
+SUFFOLK.--Arrête, Whitmore, ton prisonnier est un prince, le duc de
+Suffolk, William de la Pole.
+
+WHITMORE.--Le duc de Suffolk, caché sous des haillons!
+
+SUFFOLK.--Oui: mais ces vêtements ne font pas partie du duc. Jupiter
+s'est quelquefois travesti: pourquoi n'en ferais-je pas autant?
+
+LE CAPITAINE.--Mais Jupiter n'a jamais été tué, et toi, tu vas l'être.
+
+SUFFOLK.--Ignoble et vil paysan, le sang du roi Henri, le noble sang de
+Lancastre ne doit point être versé par un vil valet comme toi. Ne
+t'ai-je pas vu, baisant ta main, me tenir l'étrier, tête nue, et
+soutenant la housse de ma mule, heureux d'obtenir de moi un signe de
+tête? Combien de fois as-tu attendu pour recevoir mon verre, t'es-tu
+nourri des restes de mon buffet, t'es-tu agenouillé près de la table,
+lorsque je m'y asseyais avec la reine Marguerite? Souviens-t'en, et que
+cela te fasse un peu baisser le ton, et que cela adoucisse ton orgueil
+prématuré. Combien de fois ne t'es-tu pas tenu dans mes vestibules, pour
+attendre respectueusement ma sortie? Cette main a écrit en ta faveur:
+elle pourra donc charmer ta langue téméraire.
+
+WHITMORE.--Parlez, capitaine: poignarderai-je ce rustre abandonné?
+
+LE CAPITAINE.--Laisse-moi auparavant poignarder son coeur de mes
+paroles, comme il a fait le mien.
+
+SUFFOLK.--Bas esclave, tes paroles sont sans vigueur comme toi.
+
+LE CAPITAINE.--Emmenez-le d'ici, et tranchez-lui la tête sur notre
+chaloupe.
+
+SUFFOLK.--Sur ta vie, tu ne l'oseras pas.
+
+LE CAPITAINE.--Si fait, Poole[17].
+
+[Note 17: Le capitaine travestit ici le nom de Pole en _poole_ ou
+_pool_, qui signifie _eau stagnante._]
+
+SUFFOLK.--Poole?
+
+LE CAPITAINE.--Pole, sir Pole, lord Poole, ruisseau boueux, mare,
+marais, dont le limon et la fange troublent les sources pures où
+s'abreuve l'Angleterre; je vais combler ta bouche toujours ouverte pour
+dévorer les trésors de l'État. Tes lèvres, qui ont baisé celles de la
+reine, balayeront la poussière. Toi, qu'on vit sourire à la mort du bon
+duc Humphroy, tu montreras en vain tes dents aux vents insensibles, qui
+te répondront avec mépris par leurs sifflements. Sois marié aux furies
+de l'enfer, pour avoir eu l'audace de fiancer un puissant prince à la
+fille d'un misérable roi, sans sujets, trésors, ni diadème. Tu t'es
+agrandi par une politique infernale, et, comme l'ambitieux Sylla, tu
+t'es gorgé du sang tiré à plaisir du coeur de ta mère. Par toi l'Anjou
+et le Maine ont été vendus aux Français. Par ta faute, les perfides
+Normands révoltés dédaignent de nous rendre hommage; la Picardie a
+massacré ses gouverneurs, surpris nos forteresses, et renvoyé, en
+Angleterre, les débris de nos soldats sanglants. C'est en haine de toi
+que le généreux Warwick et tous les Nevil, dont l'épée redoutable ne fut
+jamais tirée en vain, courent aux armes; et que la maison d'York,
+précipitée du trône par le honteux assassinat d'un roi innocent et les
+envahissements d'un tyran orgueilleux, brûle des feux de la vengeance.
+Déjà ses drapeaux pleins d'espoir marchent en avant sous l'emblème d'un
+soleil à demi voilé, et aspirent à briller avec cette devise: _Invitis
+nubibus_. Le peuple de Kent a pris les armes; et, pour conclure enfin,
+la honte et la misère sont entrées dans le palais de notre roi, et tous
+ces maux sont ton ouvrage. Allons, emmenez-le.
+
+SUFFOLK.--Oh! que ne suis-je un dieu pour lancer la foudre sur cette
+misérable, cette abjecte et vile canaille! Il faut bien peu de chose
+pour enivrer des hommes de rien. Ce malheureux, parce qu'il commande une
+pinasse, menace plus haut que Bargulus, le puissant pirate de l'Illyrie.
+Des frelons ne sucent point le sang des aigles; c'est assez pour eux de
+piller la ruche de l'abeille. Il est impossible que je meure par la main
+d'un vassal aussi abject que toi. Tes discours émeuvent en moi la rage
+et non pas la crainte. La reine m'a chargé d'un message pour la France.
+Je te commande de me transporter sur ton bord de l'autre côté du canal.
+
+LE CAPITAINE.--Walter...
+
+WHITMORE.--Viens, Suffolk, je vais te transporter à la mort.
+
+SUFFOLK.--_Gelidus timor occupat artus_: c'est toi que je crains.
+
+WHITMORE.--Je t'en donnerai sujet avant de nous séparer. Quoi! êtes-vous
+dompté à présent? ne consentez-vous pas à vous humilier?
+
+PREMIER GENTILHOMME.--Mon gracieux seigneur, intercédez pour votre vie:
+donnez-lui de bonnes paroles.
+
+SUFFOLK.--La voix souveraine de Suffolk est sévère et inflexible.
+Accoutumée à commander, elle ne sait point demander grâce. Loin de moi
+la faiblesse d'honorer ces brigands d'une humble prière! Non; que ma
+tête s'abaisse sur le billot fatal, plutôt qu'on voie mes genoux fléchir
+devant personne, que devant le Dieu du ciel, ou devant mon roi; qu'on la
+voie plutôt danser en cadence sur un pieu sanglant, que se découvrir
+devant cette ignoble valetaille. La vraie noblesse est exempte de peur.
+_(A Whitmore._) J'en puis souffrir plus que vous n'en osez exécuter.
+
+LE CAPITAINE.--Arrachez-le d'ici, et qu'il n'en dise pas davantage.
+
+SUFFOLK.--Allons, soldats, montrez-vous aussi cruels que vous pourrez,
+afin que ma mort ne soit jamais oubliée! plus d'un grand homme fat
+immolé par de vils brigands. Un estafier romain et un misérable bandit
+massacrèrent l'éloquent Cicéron: la main bâtarde de Brutus poignarda
+Jules César; de sauvages insulaires égorgèrent le grand Pompée, et
+Suffolk meurt par la main des pirates.
+
+(Sortent Suffolk, Whitmore, et plusieurs autres.)
+
+LE CAPITAINE.--A l'égard de ceux dont nous avons fixé la rançon, ma
+volonté est que l'un d'eux soit relâché sur sa parole: ainsi donc venez
+avec nous et laissez-le partir.
+
+(Tous sortent excepté le premier gentilhomme.)
+
+(Rentre Whitmore, portant le corps de Suffolk.)
+
+WHITMORE.--Que cette tête et ce corps sans vie restent gisants ici _(il
+les jette sur la terre)_, jusqu'à ce que la reine, sa maîtresse, lui
+donne la sépulture.
+
+(Il sort.)
+
+PREMIER GENTILHOMME.--O barbare et sanglant spectacle! je veux porter
+son corps au roi; et s'il laisse sa mort impunie, ses amis la vengeront.
+La reine la vengera, elle à qui Suffolk vivant était si cher.
+
+(Il sort en emportant le corps.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Une autre partie du comté de Kent.
+
+BEVIS, _laboureur_; JOHN HOLLAND.
+
+
+BEVIS.--Viens, et procure-toi une épée, ne fût-elle que de latte. Ils
+sont sur pied depuis deux jours.
+
+HOLLAND.--Ils n'en ont que plus besoin de dormir aujourd'hui.
+
+BEVIS.--Je te dis que Jacques Cade, le drapier, se propose de rhabiller
+l'État, de le retourner et de le mettre à neuf.
+
+HOLLAND.--Il en a bien besoin, car on voit la corde. Oui, je le répète,
+il n'y a pas eu un moment de bon temps en Angleterre, depuis que les
+nobles ont pris le dessus.
+
+BEVIS.--O malheureux âge! on ne fait aucun cas de la vertu dans les gens
+de métier.
+
+HOLLAND.--La noblesse croit que c'est une honte que de porter un tablier
+de cuir.
+
+BEVIS.--Bien plus, il n'y a dans le conseil du roi que de mauvais
+ouvriers.
+
+HOLLAND.--C'est la vérité; et cependant il est dit: _Travaille dans ta
+vocation_. C'est comme qui dirait: Que les magistrats soient des
+travailleurs, et dès lors nous devrions être magistrats.
+
+BEVIS.--Tu as touché juste, car il n'y a point de signe plus certain
+d'un bon courage qu'une main durcie.
+
+HOLLAND.--Oh! je les vois, je les vois; je reconnais le fils de Best,
+tanneur de Wingham.
+
+BEVIS.--Il prendra la peau de nos ennemis pour faire du cuir de chien.
+
+HOLLAND.--Et voilà aussi Dick, le boucher.
+
+BEVIS.--Allons, le péché sera assommé comme un boeuf, et l'iniquité
+égorgée comme un veau.
+
+HOLLAND.--Et Smith, le tisserand.
+
+BEVIS.--_Argo_, le fil de leur vie tire à sa fin.
+
+HOLLAND.--Allons, viens: mêlons-nous avec eux.
+
+(Tambour. Entrent Cade, Dick le boucher, Smith le tisserand, et d'autres
+en grand nombre.)
+
+CADE.--Nous, Jean Cade, ainsi appelé du nom de notre père putatif.
+
+DICK.--Ou plutôt pour avoir volé une caque[18] de harengs.
+
+CADE.--Et parce que nos ennemis tomberont devant nous[19], qui sommes
+inspirés de l'esprit de renversement contre les rois et les
+princes....--Commande le silence.
+
+[Note 18: En vieil anglais _cade_ signifie _caque._]
+
+[Note 19: De _cado_.]
+
+DICK.--Silence!
+
+CADE.--Mon père était un Mortimer.
+
+DICK, _à part_.--C'était un fort honnête homme, un fort bon maçon.
+
+CADE.--Ma mère, une Plantagenet.
+
+DICK, _à part_.--Je l'ai bien connue: elle était sage-femme.
+
+CADE.--Ma femme descendait des Lacy.
+
+DICK, _à part_.--En effet, elle était fille d'un porte-balle, et elle a
+vendu force lacets.
+
+SMITH, _à part_.--Mais depuis quelque temps, n'étant plus en état de
+voyager chargée de sa malle, elle est blanchisseuse ici dans le canton.
+
+CADE.--Je suis donc sorti d'une honorable maison.
+
+DICK, _à part_.--Oui, sur ma foi. Les champs sont un honorable domicile,
+et c'est là qu'il est né, sous une haie; car jamais son père n'a eu
+d'autre maison que la prison.
+
+CADE.--Je suis vaillant.
+
+SMITH, _à part_.--Il le faut bien: la misère est brave.
+
+CADE.--Je sais souffrir la peine.
+
+DICK, _à part_.--Oh! cela n'est pas douteux; car je l'ai vu fouetter
+pendant trois jours de marché consécutifs.
+
+CADE.--Je ne crains ni le fer ni le feu.
+
+SMITH.--Il ne doit pas craindre le fer, car son habit est à l'épreuve de
+tout.
+
+DICK, _à part_.--Mais il me semble qu'il devrait craindre un peu le feu,
+après avoir eu la main brûlée pour un vol de moutons.
+
+CADE.--Soyez donc braves, car votre chef est brave et fait voeu de
+réformer l'État. Les sept pains d'un demi-penny seront vendus, en
+Angleterre, pour un penny; la mesure de trois pots en contiendra dix, et
+sous mes lois ce sera félonie que de boire de la petite bière. Tout le
+royaume sera en communes, et mon palefroi ira paître l'herbe de
+Cheapside. Et lorsque je serai roi.... (car je serai roi!)
+
+TOUT LE PEUPLE.--Dieu conserve Votre Majesté!
+
+CADE.--Je vous remercie, bon peuple. Il n'y aura plus d'argent; tous
+boiront et mangeront à mes frais, et je les habillerai tous d'un même
+uniforme, afin qu'ils puissent être unis comme des frères et me révérer
+comme leur souverain.
+
+DICK.--La première chose à faire, c'est d'aller tuer tous les gens de
+loi.
+
+CADE.--Oui, c'est bien mon dessein. N'est-ce pas une chose déplorable
+que la peau d'un innocent agneau serve à faire du parchemin, et que le
+parchemin, lorsqu'il aura été griffonné, puisse perdre un homme? On dit
+que l'abeille fait mal avec son aiguillon, et moi je dis que c'est la
+cire de l'abeille. Je n'ai usé du sceau qu'une fois, et je n'ai jamais
+été mon maître depuis.--Qu'y a-t-il? Qui vient à nous?
+
+(Entrent quelques hommes, conduisant le clerc de Chatham.)
+
+SMITH.--C'est le clerc de Chatham: il sait écrire et lire, et dresser un
+compte.
+
+CADE.--Chose horrible!
+
+SMITH.--Nous l'avons pris faisant des exemples pour les enfants.
+
+CADE.--C'est un infâme.
+
+SMITH.--Il a dans sa poche un livre écrit en lettres rouges.
+
+CADE.--C'est de plus un sorcier.
+
+DICK.--Il sait encore faire des contrats, et écrire par abréviation.
+
+CADE.--J'en suis fâché pour lui. C'est un homme de bonne façon, sur mon
+honneur; et si je ne le trouve pas coupable, il ne mourra pas.--Approche
+ici, je veux t'examiner. Quel est ton nom?
+
+LE CLERC.--Emmanuel.
+
+DICK.--C'est le nom que les nobles ont coutume d'écrire en tête de leurs
+lettres.--Vos affaires vont mal.
+
+CADE.--Laisse-moi lui parler.--As-tu coutume d'écrire ton nom? Ou as-tu
+une marque pour désigner ta signature, comme il convient à un honnête
+homme qui y va tout bonnement?
+
+LE CLERC.--Monsieur, j'ai été, Dieu merci, assez bien élevé pour savoir
+écrire mon nom.
+
+LE PEUPLE.--Il a avoué. Emmenez-le: c'est un scélérat, un traître.
+
+CADE.--Emmenez-le, dis-je, et qu'on le pende avec sa plume et son cornet
+au cou.
+
+(Quelques-uns des assistants sortent emmenant le clerc.)
+
+(Entre Michel.)
+
+MICHEL.--Où est notre général?
+
+CADE.--Me voici. Que me veux-tu si particulièrement?
+
+MICHEL.--Fuyez, fuyez, fuyez! Milord Stafford et son frère sont ici près
+avec les troupes du roi.
+
+CADE.--Arrête, misérable, arrête, ou je te jette à bas.--Il aura affaire
+à aussi bon que lui. Ce n'est qu'un chevalier, n'est-ce pas?
+
+MICHEL.--Non.
+
+CADE.--Pour être son égal, je vais me faire chevalier à l'instant.
+Relève-toi, sir Jean Mortimer. A présent, marchons à lui.
+
+(Entrent sir Humphroy Stafford et William son frère, avec des tambours
+et des soldats.)
+
+STAFFORD.--Populace rebelle, l'écume et la fange du comté de Kent,
+marqués pour la potence, jetez vos armes, regagnez vos chaumières, et
+abandonnez ce drôle. Le roi sera miséricordieux, si vous abjurez la
+révolte.
+
+WILLIAM STAFFORD.--Mais il sera furieux, inexorable et sanguinaire, si
+vous y persévérez: ainsi, l'obéissance ou la mort.
+
+CADE.--Pour ces esclaves vêtus de soie, je n'y fais pas attention. C'est
+à vous que je m'adresse, bon peuple, sur qui j'espère régner un jour;
+car je suis l'héritier légitime de la couronne.
+
+STAFFORD.--Misérable! ton père était un maçon; et toi-même, qu'est-ce
+que tu es, un tondeur de draps, n'est-ce pas?
+
+CADE.--Et Adam était un jardinier.
+
+WILLIAM STAFFORD.--Eh bien, quelle conséquence?
+
+CADE.--Vraiment, la voici. Edmond Mortimer, comte des Marches, épousa la
+fille du duc de Clarence. Cela n'est-il pas vrai?
+
+STAFFORD.--Eh bien, après?
+
+CADE.--Elle accoucha, à la fois, de deux enfants mâles.
+
+WILLIAM STAFFORD.--Cela est faux.
+
+CADE.--Oui, c'est là la question; mais je dis, moi, que cela est vrai.
+Le premier né des deux ayant été mis en nourrice, fut enlevé par une
+mendiante; et ignorant sa naissance et son parentage, se fit maçon quand
+il fut en âge. Je suis son fils. Niez-le, si vous pouvez.
+
+DICK.--Oui, c'est encore vrai; en conséquence, il sera roi.
+
+SMITH.--Oui, monsieur, il a fait une cheminée chez mon père, et les
+briques en sont encore sur pied pour rendre témoignage; ainsi, n'allez
+pas dire le contraire.
+
+STAFFORD.--Ajouterez-vous donc foi aux paroles de ce vil coquin qui
+parle de ce qu'il ne sait pas?
+
+LE PEUPLE.--Oui, nous le croyons; allez-vous-en donc.
+
+WILLIAM STAFFORD.--Jack Cade, c'est le duc d'York qui vous fait la
+leçon.
+
+CADE, _à part_.--Il ment, car c'est moi qui l'ai inventée. _(Haut.)_ Va,
+mon cher, dis au roi de ma part, que pour l'amour de son père, Henri V,
+au temps de qui les enfants jouaient au petit palet avec des écus de
+France, je consens à le laisser régner, à condition que je serai son
+protecteur.
+
+UN CHEF DU PEUPLE.--Et de plus, que nous voulons avoir la tête du lord
+Say, qui a vendu le duché du Maine.
+
+CADE.--Et cela est juste; car par là l'Angleterre a été estropiée, et
+marcherait bientôt avec un bâton, si ma puissance ne la soutenait.
+Camarades rois, je vous dis que le lord Say a mutilé l'État, et l'a fait
+eunuque; et pis que tout cela, il sait parler français, et par
+conséquent c'est un traître.
+
+STAFFORD.--O grossière et déplorable ignorance!
+
+CADE.--Eh bien, répondez si vous pouvez. Les Français sont nos ennemis;
+cela posé, je dis seulement: celui qui parle avec la langue d'un ennemi,
+peut-il être un bon conseiller ou non?
+
+TOUT LE PEUPLE.--Non, non, et nous voulons avoir sa tête.
+
+WILLIAM STAFFORD.--Allons, puisque les paroles de douceur n'y peuvent
+rien, fondons sur eux avec l'armée du roi.
+
+STAFFORD.--Allez, héraut, et proclamez traîtres, dans toutes les villes,
+tous ceux qui s'armeront en faveur de Cade: annoncez que ceux qui
+fuiront de nos rangs avant la fin de la bataille seront, pour l'exemple,
+pendus à leur porte, sous les yeux de leurs femmes et de leurs enfants.
+Que ceux qui tiennent pour le roi me suivent.
+
+(Les deux Stafford sortent avec leurs troupes.)
+
+CADE.--Et que ceux qui aiment le peuple me suivent: voici le moment de
+montrer que vous êtes des hommes; c'est pour la liberté. Nous ne
+laisserons pas sur pied un seul lord, un seul noble. N'épargnons que
+ceux qui seront mal vêtus; car ce sont de pauvres et honnêtes gens, qui
+prendraient bien notre parti s'ils l'osaient.
+
+DICK.--Les voilà qui viennent en bon ordre, et qui s'avancent contre
+nous.
+
+CADE.--Et notre ordre, à nous, c'est d'être bien en désordre. En avant,
+marche!
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+Une autre partie de la plaine de Blackheath.
+
+_Alarmes. Les deux partis entrent et combattent: les_ DEUX STAFFORD
+_sont tués_.
+
+
+CADE.--Où est Dick, le boucher d'Ashford?
+
+DICK.--Me voilà, monsieur.
+
+CADE.--Ils tombaient devant toi comme des boeufs et des brebis, et tu y
+allais comme si tu avais été dans ta boucherie. Voici donc ta
+récompense: le carême sera deux fois aussi long qu'il l'est à présent;
+et d'ici à cent ans moins un, tu auras tout ce temps-là le privilége
+exclusif de tuer.
+
+DICK.--Je n'en demande pas davantage.
+
+CADE.--Et pour dire vrai, tu ne mérites pas moins, je veux porter ce
+monument de ma victoire[20], et les corps seront traînés aux jarrets de
+mon cheval jusqu'à ce que j'arrive à Londres, où nous ferons porter
+devant nous l'épée du maire.
+
+[Note 20: Cade, après cette bataille, se revêtit en effet de
+l'armure de Stafford.]
+
+UN CHEF DU PEUPLE.--Si nous voulons prospérer et faire le bien, forçons
+les portes des prisons, et délivrons les prisonniers.
+
+CADE.--Ah! n'aie pas peur, tu peux y compter. Allons, marchons sur
+Londres.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+Londres.--Un appartement dans le palais.
+
+
+_Entre_ LE ROI HENRI _lisant une requête. Il est suivi du duc de_
+BUCKINGHAM _et du lord_ SAY. _Vient à quelque distance_ LA REINE
+MARGUERITE, _pleurant sur la tête de Suffolk._
+
+MARGUERITE.--J'ai souvent ouï dire que la douleur amollit l'âme, et la
+remplit de crainte, d'abattement. Pense donc à la vengeance et cesse de
+pleurer.--Mais qui peut cesser de pleurer en voyant cet objet? Sa tête
+peut bien reposer ici sur mon sein palpitant; mais où est le corps que
+je serrerais dans mes bras?
+
+BUCKINGHAM.--Quelle réponse fait Votre Majesté à la requête des
+rebelles?
+
+LE ROI.--Je vais députer quelque saint évêque pour tâcher de les
+ramener; car à Dieu ne plaise que tant de pauvres simples créatures
+périssent par l'épée! Et plutôt que de souffrir qu'elles soient
+exterminées par une guerre sanglante, je veux avoir moi-même une
+entrevue avec leur général Cade. Mais attendez, je veux lire encore une
+fois leur requête.
+
+MARGUERITE.--Scélérats barbares! Ce visage enchanteur qui, comme une
+planète, dominait ma destinée, n'a-t-il donc pu vous obliger à la pitié,
+vous qui n'étiez pas dignes de le regarder?
+
+LE ROI.--Lord Say, Jack Cade a juré d'avoir ta tête.
+
+SAY.--Oui, mais j'espère que Votre Majesté aura la sienne.
+
+LE ROI.--Eh quoi, madame, toujours vous lamentant, toujours pleurant la
+mort de Suffolk! Ah! je crains, ma bien-aimée, que, si j'étais mort à sa
+place, vous ne m'eussiez pas tant pleuré.
+
+MARGUERITE.--Non, mon bien-aimé, je ne pleurerais pas, mais je mourrais
+pour toi.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE ROI.--Quoi? Quelles nouvelles apportes-tu? Pourquoi arrives-tu en si
+grande hâte?
+
+LE MESSAGER.--Les rebelles sont dans Southwark. Fuyez, seigneur; Cade se
+proclame lord Mortimer, descendant de la maison du duc de Clarence. Il
+traite hautement Votre Majesté d'usurpateur, et il jure de se couronner
+lui-même dans Westminster. Il a pour armée une multitude déguenillée de
+paysans, d'ouvriers, gens grossiers et sans pitié. La mort de sir
+Humphroy Stafford et de son frère leur a donné coeur et courage pour
+marcher en avant. Tout homme sachant lire et écrire, homme de loi,
+courtisan, gentilhomme, est, selon eux, une vilaine chenille, et qu'il
+faut mettre à mort.
+
+LE ROI.--O les malheureux! Ils ne savent ce qu'ils font.
+
+BUCKINGHAM.--Mon gracieux seigneur, retirez-vous à Kenel-Worth, jusqu'à
+ce qu'on ait levé des troupes pour faire main-basse sur eux.
+
+MARGUERITE.--Oh! si le duc de Suffolk vivait encore, les rebelles de
+Kent seraient bientôt soumis.
+
+LE ROI.--Lord Say, ces traîtres te haïssent: viens donc avec nous à
+Kenel-Worth.
+
+SAY.--Cela pourrait exposer la personne de Votre Grâce. Ma vue leur
+serait odieuse: je demeurerai donc dans la ville, et je m'y tiendrai
+aussi caché que je le pourrai.
+
+(Entre un autre messager.)
+
+LE MESSAGER.--Jack Cade s'est rendu maître du pont de Londres. Les
+bourgeois fuient et abandonnent leurs maisons. La mauvaise populace,
+toujours avide de pillage, court se joindre au traître, et tous jurent
+de concert de dévaster la ville et votre palais.
+
+BUCKINGHAM.--Ne perdez pas un moment, seigneur, montez à cheval.
+
+LE ROI.--Venez, Marguerite; Dieu, notre espérance, viendra à notre
+secours.
+
+MARGUERITE.--Mon espérance est morte avec Suffolk.
+
+LE ROI, _à Say_.--Adieu, milord, ne vous fiez pas aux rebelles de Kent.
+
+BUCKINGHAM.--Ne vous fiez à personne, de peur d'être trahi.
+
+SAY.--Ma confiance est dans mon innocence: aussi suis-je fier et résolu.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE V
+
+Toujours à Londres.--La Tour.
+
+
+_Le lord_ SCALES _et d'autres paraissent sur les murs. Au pied arrivent
+quelques_ CITOYENS.
+
+SCALES.--Quelles nouvelles? Jack Cade est-il tué?
+
+PREMIER CITOYEN.--Non, milord, et il n'y a point d'apparence que cela
+lui arrive. Ils se sont emparés du pont, et ils tuent tout ce qui leur
+résiste. Le lord maire vous demande quelque renfort des troupes de la
+Tour, pour défendre la ville contre les rebelles.
+
+SCALES.--Tout ce que je pourrai en détacher sans inconvénient sera à vos
+ordres. Mais je suis moi-même ici dans les alarmes. Les rebelles ont
+déjà tenté d'emporter la Tour. Mais gagnez la plaine de Smithfield,
+formez un corps de troupes, et je vais y envoyer Matthieu Gough. Allez,
+combattez pour votre roi, pour votre pays et pour votre vie. Adieu, il
+faut que je m'en retourne.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+Londres.--Cannon street.
+
+_Entrent_ JACK CADE _et sa troupe; il frappe de son bâton de
+commandement la pierre de Londres_.
+
+
+CADE.--A présent, Mortimer est seigneur de Londres; et, ici placé sur la
+pierre de Londres, j'entends et j'ordonne, qu'aux frais de la ville, la
+fontaine ne verse que du vin de Bordeaux pendant la première année de
+mon règne. Dorénavant il y aura crime de trahison pour quiconque
+m'appellera autrement que _Mortimer_.
+
+(Entre un soldat.)
+
+LE SOLDAT, _courant_.--Jack Cade! Jack Cade!
+
+CADE.--Tuez-le sur la place.
+
+(Ils le tuent.)
+
+SMITH.--Pour peu que cet homme ait raison, il ne lui arrivera jamais de
+vous appeler Jack Cade. Je crois qu'il est content de la leçon.
+
+DICK.--Milord, il se rassemble une armée à Smithfield.
+
+CADE.--Marchons donc; allons les combattre. Mais auparavant allez mettre
+le feu au pont de Londres; et, si vous pouvez, brûlez la Tour
+aussi.--Allons, marchons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+Smithfield.
+
+_Une alarme. Entrent d'un côté_ CADE _et sa troupe; de l'autre, les
+citoyens et les troupes du roi, commandés par_ MATTHIEU GOUGH. _Ils
+combattent, les citoyens sont mis en déroute, Mathieu Gough est tué_.
+
+
+CADE.--Voilà ce que c'est, mes amis.--Allez quelques-uns de vous abattre
+leur palais de Savoie, d'autres les colléges de droit: abattez tout.
+
+DICK.--J'ai une requête à présenter à Votre Seigneurie.
+
+CADE.--Fût-ce le titre de lord, tu es sûr de l'obtenir pour ce mot.
+
+DICK.--La grâce que je vous demande, c'est que toutes les lois de
+l'Angleterre émanent de votre bouche.
+
+JEAN, _à part_.--Par la messe! ce seront de sanglantes lois; car il a
+reçu dans la mâchoire un coup de lance, et la plaie n'est pas encore
+guérie.
+
+SMITH, _à part_.--Et de plus, Jean, ce seront des lois qui ne sentiront
+pas bon; car son haleine sent furieusement le fromage grillé.
+
+CADE.--J'y ai pensé, cela sera ainsi. Allez, brûlez tous les registres
+du royaume; ma bouche sera le parlement d'Angleterre.
+
+JEAN.--Cela a tout l'air de vouloir nous donner des statuts qui mordront
+ferme, à moins qu'on ne lui arrache les dents.
+
+CADE.--Et désormais tout sera en commun.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Milord, une capture! une capture! le lord Say! qui vendait
+les villes en France, et qui nous a fait payer vingt-un quinzièmes et un
+schelling par livre dans le dernier subside.
+
+(Entre George Bevis avec le lord Say.)
+
+CADE.--Eh bien, pour cela il sera décapité dix fois. Te voilà donc, lord
+Say[21], lord de serge, lord de bougran. Te voilà dans le domaine de
+notre juridiction souveraine! Qu'as-tu à répondre à ma majesté, pour te
+disculper d'avoir livré la Normandie à monsieur Basimecu[22], le dauphin
+de France? Qu'il te soit donc déclaré par-devant cette assemblée, et
+par-devant lord Mortimer, que je suis le balai destiné à nettoyer la
+cour d'immondices telles que toi. Tu as traîtreusement corrompu la
+jeunesse du royaume, en érigeant une école de grammaire; et tandis que,
+jusqu'à présent, nos ancêtres n'avaient eu d'autres livres que la mesure
+et la taille, c'est toi qui es cause qu'on s'est servi de l'imprimerie.
+Contre les intérêts du roi, de sa couronne et de sa dignité, tu as bâti
+un moulin à papier. Il te sera prouvé en fait que tu as autour de toi
+des hommes qui parlent habituellement de noms, de verbes, et autres mots
+abominables, que ne peut supporter une oreille chrétienne. Tu as établi
+des juges de paix, pour citer devant eux les pauvres gens, pour des
+choses sur lesquelles ils ne sont pas en état de répondre: de plus, tu
+les as fait mettre en prison, et parce qu'ils ne savaient pas lire, tu
+les as fait pendre; tandis que seulement, pour cela, ils auraient mérité
+de vivre. Tu montes un cheval couvert d'une housse; cela est-il vrai ou
+non?
+
+[Note 21: _Say_, en vieux langage, signifiait _Sire_.]
+
+[Note 22: _Basimecu_, par corruption, pour _Basemycu_; grossier
+sobriquet, qu'apparemment la populace de Londres donnait au dauphin.]
+
+SAY.--Qu'importe?
+
+CADE.--Ce qu'il importe? Tu ne dois pas souffrir que ton cheval porte un
+manteau, tandis que de plus honnêtes gens que toi vont en chausses et en
+pourpoint.
+
+DICK.--Et souvent travaillent en chemise, comme moi, par exemple, qui
+suis boucher!
+
+SAY.--Peuple de Kent....
+
+DICK.--Que voulez-vous dire de Kent?
+
+SAY.--Rien de plus que ceci: _Bona gens, mala gens_.
+
+CADE.--Emmenez-le, emmenez-le, il parle latin.
+
+SAY.--Écoutez seulement ce que j'ai à dire, puis, prenez-le comme vous
+voudrez.--Kent, dans les _Commentaires_ écrits par César, est nommé le
+canton le plus policé de notre île. Le pays est agréable, parce qu'il
+est rempli de richesses; le peuple libéral, vaillant, actif, opulent; ce
+qui me fait espérer que vous n'êtes pas dénués de pitié.--Je n'ai point
+vendu le Maine, je n'ai point perdu la Normandie; mais pour les
+recouvrer, je perdrais volontiers la vie. J'ai toujours rendu la justice
+avec indulgence; les prières et les larmes ont touché mon coeur, et
+jamais les présents. Quand ai-je exigé une seule imposition de vous, si
+ce n'est pour l'utilité du Kent, du roi, du royaume et de vous? j'ai
+répandu de grandes largesses sur les savants clercs, parce que c'était à
+mes livres que j'avais dû mon avancement auprès du roi. Et voyant que
+l'ignorance est la malédiction de Dieu, et la science l'aile avec
+laquelle nous nous élevons au ciel, à moins que vous ne soyez possédés
+de l'esprit du démon, vous vous garderez certainement de me tuer. Cette
+langue a négocié avec les rois étrangers, pour votre avantage.
+
+CADE.--Bah! Quand as-tu frappé un seul coup sur le champ de bataille?
+
+SAY.--Les hommes en place ont le bras long. J'ai frappé souvent ceux que
+je ne vis jamais, et je les ai frappés à mort.
+
+GEORGE.--Oh! l'infâme lâche! venir comme cela par derrière le monde!
+
+SAY.--Ces joues sont pâlies par mes veilles pour votre bien.
+
+CADE.--Frappez-le au visage, et cela lui fera revenir les couleurs.
+
+SAY.--Les longues séances que j'ai données pour juger les causes des
+pauvres m'ont accablé d'infirmités et de maladies.
+
+CADE.--On vous fournira, pour les guérir, une chandelle de chanvre et
+l'assistance d'une hache.
+
+DICK.--Comment! est-ce que tu trembles?
+
+SAY.--C'est la paralysie, et non la peur, qui me fait trembler.
+
+CADE.--Voyez, il remue la tête, comme s'il nous disait: Je vous le
+revaudrai. Je veux voir si elle sera plus ferme sur un pieu. Emmenez-le,
+et coupez-lui la tête.
+
+SAY.--Dites-moi donc quel grand crime j'ai commis. Ai-je affecté
+l'opulence ou la grandeur? Répondez. Mes coffres sont-ils remplis d'un
+or extorqué? Mes vêtements sont-ils somptueux à voir? A qui de vous
+ai-je fait tort pour que vous vouliez me faire mourir? Ces mains sont
+pures du sang innocent: ce sein est exempt de toutes pensées de crimes
+et de perfidie. Oh! laissez-moi vivre.
+
+CADE.--Je sens que ses paroles me touchent le coeur, mais j'y mettrai
+ordre; il mourra, ne fût-ce que pour avoir si bien plaidé pour sa vie.
+Emmenez-le. Il a un démon familier sous sa langue; il ne parle pas au
+nom de Dieu. Emmenez-le, vous dis-je, et abattez-lui la tête sur
+l'heure. Ensuite allez enfoncer les portes de la maison de son gendre,
+sir James Cromer; tranchez-lui la tête aussi, et rapportez-les ici
+toutes deux, fichées sur des pieux.
+
+LE PEUPLE.--Cela va être fait.
+
+SAY.--O compatriotes! si, quand vous faites vos prières, Dieu était
+aussi endurci que vous l'êtes, comment s'en trouveraient vos âmes après
+la mort? Laissez-vous fléchir, et épargnez ma vie.
+
+CADE.--Emmenez-le, et faites ce que je vous ordonne. _(Quelques-uns
+sortent emmenant lord Say_.) Le plus magnifique pair du royaume ne
+pourra porter sa tête sur ses épaules sans me payer tribut. Pas une
+fille ne sera mariée qu'elle ne paye un tribut pour sa virginité avant
+qu'on en jouisse. Les hommes relèveront de moi _in cavite_, et nous
+voulons et prétendons que leurs femmes soient aussi libres que le coeur
+peut le désirer, ou la langue l'exprimer.
+
+DICK.--Milord, quand irons-nous à Cheapside prendre des marchandises sur
+nos bons?
+
+CADE.--Eh vraiment, sur-le-champ.
+
+LE PEUPLE.--Bravo.
+
+(On apporte la tête du lord Say, et celle de son gendre.)
+
+CADE.--Ceci ne vaut-il pas encore plus de bravos? Faites-les se baiser
+l'un l'autre, car ils s'aimaient beaucoup quand ils étaient en vie. A
+présent séparez-les, de peur qu'ils ne consultent ensemble sur le moyen
+de livrer quelques villes de plus aux Français. Soldats, différons
+jusqu'à la nuit qui approche le pillage de la ville, et promenons-nous
+dans les rues avec ces têtes portées devant nous en guise de masses
+d'armes, et à chaque coin de rue faites-les se baiser. Allons.
+
+(Ils se retirent.)
+
+
+
+
+SCÈNE VIII
+
+Southwark.
+
+_Une alarme. Entre_ CADE, _suivi de toute la populace_.
+
+
+CADE.--Montez par Fish-Street, descendez par l'angle de Saint-Magnus;
+tuez, assommez: jetez-les dans la Tamise. (_Une trompette sonne un
+pourparler et une retraite._) Quel bruit est-ce là? Qui donc est assez
+hardi pour sonner la retraite ou un pourparler quand je commande qu'on
+tue?
+
+(Entrent Buckingham et le vieux Clifford, avec des troupes.)
+
+BUCKINGHAM.--C'est nous vraiment qui avons cette hardiesse, et qui
+venons te déranger. Sache, Cade, que nous venons comme ambassadeurs de
+la part du roi vers le peuple que tu as égaré, pour annoncer un pardon
+absolu à tous ceux qui t'abandonneront et retourneront tranquillement
+chez eux.
+
+CLIFFORD.--Que dites-vous, compatriotes? Voulez-vous vous rendre au
+pardon qui vous est encore offert, ou attendez-vous que votre révolte
+vous conduise à la mort? Qui aime le roi et accepte son pardon, qu'il
+jette son chaperon en l'air et crie: _Dieu garde le roi_! Que celui qui
+le hait et n'honore pas son père Henri V, qui fit trembler la France,
+secoue son arme contre nous et continue son chemin.
+
+LE PEUPLE.--Dieu garde le roi! Dieu garde le roi!
+
+CADE.--Quoi! Buckingham et Clifford, êtes-vous si braves? et vous,
+stupides paysans, croyez-vous à leurs paroles? Avez-vous donc envie
+d'être pendus avec vos lettres de grâce attachées au cou? Mon épée
+s'est-elle donc fait jour à travers les portes de Londres pour que vous
+m'abandonniez au White-Hart dans Southwark? Je pensais que jamais vous
+ne poseriez les armes avant d'avoir recouvré vos anciennes libertés;
+mais vous êtes tous des misérables, des lâches, qui vous plaisez à vivre
+esclaves de la noblesse. Laissez-les vous briser les reins à force de
+fardeaux, vous chasser de dessous vos toits, ravir devant vos yeux vos
+femmes et vos filles. Il y en a toujours un que je saurai bien tirer
+d'affaire. Que la malédiction de Dieu vous éclaire tous!
+
+LE PEUPLE.--Nous voulons suivre Cade, nous voulons suivre Cade!
+
+CLIFFORD.--Cade est-il le fils de Henri V pour crier ainsi que vous
+voulez le suivre? Vous conduira-t-il dans le coeur de la France pour y
+faire, des derniers d'entre vous, des comtes ou des ducs? Hélas! il n'a
+pas seulement une maison, un asile pour se réfugier; il ne sait comment
+se procurer de quoi vivre, si ce n'est par le pillage, en nous volant,
+nous qui sommes vos amis. Ne serait-ce pas une honte, si, tandis que
+vous êtes ici à vous chamailler, le timide Français, naguère vaincu par
+vous, faisait une subite incursion sur la mer, et venait vous vaincre?
+Il me semble déjà le voir, au milieu de nos discordes civiles, parcourir
+en maître les rues de Londres, en appelant villageois tous ceux qu'il
+rencontre. Ah! périssent plutôt dix mille canailles de Cades, que de
+vous voir demander grâce à un Français! En France! en France! et
+regagnez ce que vous avez perdu; épargnez l'Angleterre, c'est votre
+rivage natal. Henri a de l'argent; vous êtes forts et courageux; Dieu
+est avec nous: ne doutez pas de la victoire.
+
+TOUT LE PEUPLE.--A Clifford! à Clifford! nous suivons le roi et
+Clifford.
+
+CADE.--Vit-on jamais plume aussi facile à souffler çà et là que cette
+multitude? Le nom de Henri V les entraîne à cent mauvaises actions, et
+ils me laissent là seul et abandonné. Je les vois se consulter ensemble
+pour me saisir par surprise. Mon épée m'ouvrira un chemin, car il n'y a
+plus moyen de rester ici. En dépit des diables et de l'enfer, je
+passerai au milieu de vous. Le ciel et l'honneur me sont témoins que ce
+n'est pas défaut de courage en moi, mais seulement la basse,
+l'ignominieuse trahison de ceux qui me suivent, qui me force de tourner
+les talons et de fuir.
+
+BUCKINGHAM.--Quoi! il s'est échappé? Que quelques-uns de vous aillent
+après lui. Celui qui apportera sa tête au roi recevra mille couronnes
+pour sa récompense. (_Quelques-uns sortent_.) Suivez-moi, soldats; nous
+allons chercher un moyen de vous réconcilier tous avec le roi.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE IX
+
+Château de Kenilworth.
+
+LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE ET SOMERSET _paraissent sur la
+terrasse du château_.
+
+
+LE ROI.--Fut-il jamais un roi, possesseur d'un trône terrestre, qui fut
+aussi peu maître de se procurer quelque satisfaction? Je commençais à
+peine à ramper hors de mon berceau, qu'on fit de moi un roi, à l'âge de
+neuf mois. Hélas! jamais sujet ne souhaita de devenir roi, comme je
+souhaite et languis du désir d'être sujet.
+
+(Entrent Buckingham et Clifford.)
+
+BUCKINGHAM.--Salut et bonnes nouvelles à Votre Majesté!
+
+LE ROI.--Comment! Buckingham, le rebelle Cade est-il surpris? ou ne
+s'est-il retiré que pour attendre de nouvelles forces?
+
+CLIFFORD.--Il est en fuite, seigneur, et tout son monde se soumet.
+(_Entrent un grand nombre des partisans de Cade, la corde au cou_.) Ils
+viennent humblement, la corde au cou, recevoir de Votre Majesté leur
+sentence de vie ou de mort.
+
+LE ROI.--Ouvre donc, ô ciel, tes portes éternelles, pour donner passage
+à mes remercîments et à mes actions de grâces. Soldats, vous avez, dans
+ce jour, racheté votre vie, et montré combien vous chérissiez votre roi
+et votre pays. Persévérez toujours dans de si bons sentiments, et Henri,
+fût-il malheureux, vous assure qu'il ne sera jamais dur pour vous.
+Recevez donc tous, tant que vous êtes, mes remercîments et mon pardon,
+et retournez dans vos différents pays.
+
+TOUTE LA MULTITUDE.--Dieu conserve le roi! Dieu conserve le roi!
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Votre Grâce, avec sa permission, doit être avertie que le
+duc d'York est récemment arrivé d'Irlande, avec un corps nombreux et
+puissant de Gallowglasses déterminés; il s'avance vers ces lieux en
+belle ordonnance, et proclame, sur la route, que le seul objet de son
+armement est d'éloigner de la cour le duc de Somerset, qu'il appelle un
+traître.
+
+LE ROI.--Ainsi, entre Cade et York, mon pouvoir flotte dans la détresse,
+comme un vaisseau qui, sortant de la tempête, est surpris par un calme
+et abordé par un pirate. Cade vient seulement d'être réprimé, et ses
+forces dispersées, et voilà qu'York s'élève en armes et lui succède. Va,
+je te prie, à sa rencontre, Buckingham; demande-lui le motif de cette
+prise d'armes. Dis-lui que j'enverrai le duc Edmond à la Tour; et en
+effet, Somerset, nous t'y ferons renfermer jusqu'à ce qu'il ait congédié
+son armée.
+
+SOMERSET.--Seigneur, je me rendrai de moi-même à la prison; j'irai, s'il
+le faut, à la mort, pour le bien de mon pays.
+
+LE ROI, _à Buckingham_.--Quoi qu'il arrive, n'employez pas des termes
+trop durs; vous savez qu'il est violent, et ne supporte pas un langage
+trop sévère.
+
+BUCKINGHAM.--Je prendrai soin, seigneur, et j'agirai, n'en doutez pas,
+de telle sorte, que toutes choses vous tourneront à bien.
+
+(Il sort.)
+
+LE ROI.--Venez, ma femme, rentrons; et apprenons à mieux gouverner; car
+jusqu'ici l'Angleterre peut maudire mon malheureux règne.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE X
+
+Kent.--Le jardin d'Iden.
+
+_Entre_ CADE.
+
+
+CADE.--Peste soit de l'ambition! et peste soit de moi, qui porte une
+épée, et cependant suis près de mourir de faim! Cinq jours entiers je
+suis resté caché dans ces bois sans oser mettre le nez dehors, car tout
+le pays est après moi; mais à présent je suis si affamé, que, quand on
+me ferait un bail de mille ans de vie, je ne pourrais y tenir plus
+longtemps. J'ai donc escaladé ce mur de briques, et pénétré dans ce
+jardin pour tenter si je n'y pourrais pas trouver de l'herbe à manger,
+ou bien arracher une fois ou l'autre une salade, ce qui n'est pas
+mauvais pour rafraîchir l'estomac dans cette extrême chaleur; et je
+pense que les salades de toute espèce ont été créées pour mon bien: car
+plus d'une fois, sans ma salade[23], j'aurais bien pu avoir le crâne
+fendu d'un coup de hache d'armes; et plus d'une fois aussi, lorsque
+j'étais pressé de la soif, et marchant sans relâche, elle m'a servi de
+pot pour y boire, et aujourd'hui c'est encore une salade qui va me
+rassasier.
+
+[Note 23: _Sallet_, salade, dans la double signification de _casque_
+et de _salade à manger_.]
+
+(Entre Iden avec des domestiques.)
+
+IDEN.--O Dieu! qui voudrait vivre dans le tumulte d'une cour lorsqu'il
+peut jouir de promenades aussi paisibles que celles-ci? Ce modique
+héritage que m'a laissé mon père, suffit à mes désirs, et vaut une
+monarchie. Je ne cherche point à m'agrandir par la ruine des autres, non
+plus qu'à accumuler des richesses, quitte à attirer sur moi je ne sais
+combien d'envie; il me suffit d'avoir de quoi soutenir mon état, et
+renvoyer toujours de ma porte le pauvre satisfait.
+
+CADE.--J'aperçois le maître du terrain qui vient me saisir comme un
+vagabond, pour être entré dans son domaine sans sa permission. Ah!
+misérable, tu me livrerais et recevrais du roi mille couronnes pour lui
+avoir porté ma tête; mais avant que nous nous séparions je veux te faire
+manger du fer comme une autruche, et avaler une épée comme une grande
+épingle.
+
+IDEN.--A qui en as-tu, brutal que tu es? Qui que tu sois, je ne te
+connais pas. Pourquoi donc te livrerais-je? N'est-ce pas assez d'être
+entré dans mon jardin, contre ma volonté, à moi qui en suis le
+propriétaire, et d'y venir comme un voleur par-dessus les murs dérober
+les fruits de ma terre? il faut que tu me braves encore par tes propos
+insolents!
+
+CADE.--Te braver? oui, par le meilleur sang qui ait jamais été tiré, et
+te faire la barbe encore. Regarde-moi bien; je n'ai pas mangé depuis
+cinq jours: viens cependant avec tes cinq hommes, et si je ne vous
+étends pas là, roides comme un clou de porte, je prie Dieu qu'il ne me
+soit plus permis de manger un seul brin d'herbe.
+
+IDEN.--Non, il ne sera jamais dit, tant que l'Angleterre subsistera,
+qu'Alexandre Iden, écuyer de Kent, ait combattu, en nombre inégal, un
+pauvre homme épuisé par la faim. Fixe sur mes yeux tes yeux assurés, et
+vois si tu peux m'intimider de tes regards; mesure tes membres contre
+mes membres, et vois si tu n'es pas le plus petit de beaucoup. Ta main
+n'est qu'un doigt comparée à mon poing, ta jambe qu'un bâton auprès de
+cette massue, mon pied soutiendrait le combat contre toute la force que
+t'a donnée le ciel. Si mon bras s'élève en l'air, ta fosse est déjà
+creusée en terre; et au lieu de paroles supérieures aux tiennes et dont
+la grandeur puisse répondre au reste de mes discours, je charge mon épée
+de te dire ce que t'épargne ma langue.
+
+CADE.--Par ma valeur, c'est bien le champion le plus accompli dont j'aie
+jamais ouï parler! Toi, fer, si tu fléchis, et si, avant de t'endormir
+dans le fourreau, tu ne fais pas une émincée de boeuf de cette énorme
+charpente de paysan, je prie Dieu à genoux que tu serves à faire des
+clous de fer à cheval. _(Ils se battent, Cade tombe_.) Oh! je suis mort.
+C'est la famine, pas autre chose qui m'a tué. Envoie dix mille démons
+contre moi; pourvu que tu me donnes seulement les dix repas que j'ai
+perdus, je les défie tous. Sèche, jardin, et sois désormais la sépulture
+de tous ceux qui vivent dans cette maison, puisqu'ici l'âme indomptée de
+Cade s'est évanouie.
+
+IDEN.--Est-ce donc Cade que j'ai tué? Cet horrible traître? O mon épée!
+je veux te consacrer pour cet exploit, et quand je serai mort, te faire
+suspendre sur ma tombe. Jamais ce sang ne sera essuyé de ta pointe: tu
+le porteras comme un écusson glorieux, emblème de l'honneur que s'est
+acquis ton maître.
+
+CADE.--Iden, adieu, et sois fier de ta victoire; dis au pays de Kent, de
+ma part, qu'il a perdu son meilleur soldat, et exhorte tous les hommes à
+être des lâches; car moi je ne redoutai jamais personne, je suis vaincu
+par la famine, et non par la valeur.
+
+(Il meurt.)
+
+IDEN.--Tu me fais injure. Que le ciel soit mon juge! Meurs, scélérat
+maudit, malédiction sur celle qui t'a porté dans son sein! Et comme
+j'enfonce mon épée dans ton corps, puisse-je enfoncer ton âme dans
+l'enfer! Je veux te traîner par les pieds dans un fumier qui te servira
+de tombeau. Là, je couperai ta tête proscrite, et je la porterai en
+triomphe au roi, laissant ton corps pour pâture aux corbeaux des champs.
+
+(Il sort en traînant le corps.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Plaines entre Dartford et Blackheath.
+
+_D'un côté le camp du roi, de l'autre entre_ YORK _avec sa suite, des
+tambours et des drapeaux; ses troupes à quelque distance._
+
+
+YORK.--Ainsi, York revient de l'Irlande pour revendiquer ses droits et
+arracher la couronne de la tête du faible Henri. Cloches, sonnez à grand
+bruit; feux de joie, brûlez d'une flamme claire et brillante, pour fêter
+le monarque légitime de l'illustre Angleterre.--Ah! _sancta majestas_,
+qui ne voudrait t'acheter au plus haut prix! Qu'ils obéissent, ceux qui
+ne savent pas gouverner. Cette main fut faite pour ne manier que l'or.
+Je ne puis donner à mes paroles l'influence qui leur appartient, si
+cette main ne balance une épée ou un sceptre. S'il est vrai que j'aie
+une âme, elle aura un sceptre, sur lequel s'agiteront les fleurs de lis
+de la France. (_Entre Buckingham._) Qui vois-je s'avancer? Buckingham,
+qui vient me gêner par sa présence. Sûrement c'est le roi qui l'envoie:
+dissimulons.
+
+BUCKINGHAM.--York, si tes intentions sont bonnes, je te salue de bon
+coeur.
+
+YORK.--Humphroy de Buckingham, je reçois ton salut. Es-tu envoyé, ou
+viens-tu de ton propre mouvement?
+
+BUCKINGHAM.--Envoyé par Henri, notre redouté souverain, pour savoir la
+raison de cette prise d'armes en temps de paix, ou pour que tu me dises
+à quel titre, toi, sujet comme moi, et contre ton serment d'obéissance
+et de fidélité, tu assembles, sans l'ordre du roi, ce grand nombre de
+soldats, et oses conduire tes troupes si près de sa cour.
+
+YORK, _à part_.--A peine puis-je parler tant est grande ma colère. Oh!
+dans l'indignation que m'inspirent ces paroles avilissantes, que ne
+puis-je déraciner les rochers et me battre contre la pierre! et que
+n'ai-je en ce moment, comme Ajax, le fils de Télamon, le pouvoir de
+décharger ma furie sur des boeufs et des brebis! Je suis né bien plus
+haut que ce roi, bien plus semblable à un roi, bien plus roi par mes
+pensées... Mais je dois encore un peu de temps affecter la sérénité,
+jusqu'à ce que Henri soit plus faible et moi plus fort. _(Haut.)_ Oh!
+Buckingham, pardonne-moi, je te prie, d'avoir été si longtemps sans te
+répondre; mon esprit était absorbé par une profonde mélancolie.--Mon
+but, en amenant cette armée, est... d'éloigner du roi l'orgueilleux
+Somerset, traître envers Sa Grâce et envers l'État.
+
+BUCKINGHAM.--Cela est trop présomptueux de ta part. Cependant, si cet
+armement n'a point d'autre but, le roi a cédé à ta demande: le duc de
+Somerset est à la Tour.
+
+YORK.--Sur ton honneur, est-il en prison?
+
+BUCKINGHAM.--Sur mon honneur, il est en prison.
+
+YORK.--En ce cas, Buckingham, je congédie mon armée. Soldats, je vous
+remercie tous: dispersez-vous, et venez demain me trouver aux prés de
+Saint-George; vous y recevrez votre paye, et tout ce que vous pourrez
+désirer. Que mon souverain, le vertueux Henri, me demande mon fils aîné;
+que dis-je! tous mes fils, comme otages de ma fidélité et de mon
+attachement: je les lui remettrai tous avec autant de satisfaction que
+j'en ai à vivre. Terres, biens, cheval, armure, tout ce que je possède
+est à ses ordres, comme il est vrai que je désire que Somerset périsse.
+
+BUCKINGHAM.--York, je loue cette affectueuse soumission, et nous allons
+nous rendre ensemble à la tente du roi.
+
+(Entre le roi avec sa suite.)
+
+LE ROI.--Buckingham, York n'a-t-il donc point dessein de nous nuire, que
+je le vois s'avancer ainsi son bras passé dans le tien?
+
+YORK.--York vient, rempli de soumission et de respect, se présenter à
+Votre Majesté.
+
+LE ROI.--Dans quelle intention as-tu donc amené toutes ces troupes?
+
+YORK.--Pour enlever d'auprès de vous le traître Somerset, et pour
+marcher contre Cade, cet abominable rebelle, que je viens d'apprendre
+avoir été défait.
+
+(Entre Iden avec la tête de Cade.)
+
+IDEN.--Si un homme grossier comme moi et d'une aussi basse condition
+peut paraître en la présence d'un roi, je viens offrir à Votre Grâce la
+tête d'un traître, la tête de Cade que j'ai tué en combat.
+
+LE ROI.--La tête de Cade! Grand Dieu, quelle est ta justice! Oh!
+laisse-moi regarder mort le visage de celui qui vivant m'a suscité de si
+cruels embarras. Dis-moi, mon ami; est-ce toi qui l'as tué?
+
+IDEN.--C'est moi-même, n'en déplaise à Votre Majesté.
+
+LE ROI.--Comment t'appelles-tu? quelle est ta condition?
+
+IDEN.--Alexandre Iden est mon nom, un pauvre écuyer de Kent, qui aime
+son roi.
+
+BUCKINGHAM.--Avec votre permission, seigneur, il ne serait pas mal de le
+créer chevalier pour un pareil service.
+
+LE ROI.--Iden, mets-toi à genoux (il se met à genoux), et relève-toi
+chevalier. Je te donne mille marcs pour récompense, et je veux que
+désormais tu demeures attaché à notre suite.
+
+IDEN.--Puisse Iden vivre pour mériter tant de bonté! et ne vivre jamais
+que pour être fidèle à son souverain!
+
+(Entrent la reine Marguerite, Somerset.)
+
+LE ROI.--Voyez, Buckingham, voilà Somerset qui s'approche avec la reine;
+allez la prier de le cacher promptement aux regards du duc.
+
+MARGUERITE.--Pour mille York, il ne cachera pas sa tête; mais il
+demeurera hardiment pour l'affronter en face.
+
+YORK.--Quoi donc! Somerset en liberté! S'il en est ainsi, York, laisse
+donc un libre cours à tes pensées emprisonnées trop longtemps, et que ta
+langue parle comme ton coeur? Endurerai-je la vue de Somerset? Perfide
+roi, pourquoi as-tu rompu ta foi avec moi, toi qui sais combien je
+souffre peu qu'on m'outrage? T'appellerai-je donc roi? Non, tu n'es
+point un roi, tu n'es point propre à gouverner ni à régir des peuples,
+toi qui n'oses pas, qui ne peux pas maîtriser un traître. Ta tête ne
+sait point porter une couronne. Ta main est faite pour serrer le bâton
+de palmier, non pour soutenir le sceptre imposant d'un souverain. C'est
+mon front qui doit ceindre l'or de la couronne; ce front dont la
+sérénité ou la colère peut, comme la lance d'Achille, tuer ou guérir par
+ses divers mouvements. Voilà la main qui saura tenir un sceptre, qui
+saura établir ses lois suprêmes. Cède-moi la place. Par le ciel, tu ne
+régneras pas plus longtemps sur celui que le ciel a créé pour régner sur
+toi.
+
+SOMERSET.--O épouvantable traître! je t'arrête, York, pour crime de
+haute trahison contre le roi et la couronne. Obéis, traître audacieux. A
+genoux, pour demander grâce.
+
+YORK.--Moi, me mettre à genoux! demande d'abord à mes genoux s'ils
+souffriront que je plie devant un homme. Qu'on appelle mes fils pour me
+servir de caution. _(Sort un homme de la suite_.) Je suis bien sûr
+qu'avant qu'ils me laissent conduire en prison, leurs épées se rendront
+caution de mon affranchissement.
+
+MARGUERITE.--Qu'on cherche Clifford: priez-le de venir promptement, et
+qu'il nous dise si les bâtards d'York peuvent servir de caution à leur
+traître de père.
+
+YORK.--O Napolitaine teinte de sang, rebut proscrit de Naples, fléau
+sanguinaire de l'Angleterre! Les fils d'York, bien meilleurs que toi par
+la naissance, seront la caution de leur père: malheur à ceux qui la
+refuseraient! _(Entrent d'un côté Édouard et Richard Plantagenet avec
+des soldats; et de l'autre aussi avec des soldats, le vieux Clifford et
+son fils._) Vois s'ils viennent; je réponds qu'ils tiendront ma parole.
+
+MARGUERITE.--Et voilà Clifford qui arrive pour rejeter leur caution.
+
+CLIFFORD.--Salut et bonheur à mon seigneur roi!
+
+YORK.--Je te rends grâces, Clifford: dis quel sujet t'amène. Ne nous
+chagrine pas par un regard ennemi, c'est nous qui sommes ton souverain,
+Clifford; fléchis de nouveau le genou, nous te pardonnerons de t'être
+mépris.
+
+CLIFFORD.--Voici mon roi, York; je ne me méprends point. Mais, toi, tu
+te méprends fort de m'imputer une méprise. Il le faut envoyer à Bedlam:
+cet homme est-il devenu fou?
+
+LE ROI.--Oui, Clifford, une folie ambitieuse le porte à s'élever contre
+son roi.
+
+CLIFFORD.--C'est un traître. Faites-le conduire à la Tour, et qu'on vous
+mette à bas sa tête séditieuse.
+
+MARGUERITE.--Il est arrêté; mais il ne veut pas obéir. Ses fils, dit-il,
+donneront pour lui leur parole.
+
+YORK.--N'y consentez-vous pas, mes enfants?
+
+ÉDOUARD PLANTAGENET.--Oui, mon noble père, si nos paroles peuvent vous
+servir.
+
+RICHARD PLANTAGENET.--Et si nos paroles ne le peuvent, ce sera nos
+épées.
+
+CLIFFORD.--Quoi? quelle race de traîtres avons-nous donc ici?
+
+YORK.--Regarde dans un miroir, et donne ce nom à ton image. Je suis ton
+roi, et toi un traître au coeur faux. Appelez ici, pour se placer au
+poteau[24], mes deux braves ours; que du seul bruit de leurs chaînes ils
+fassent trembler ces chiens félons qui tournent timidement autour d'eux.
+Priez Salisbury et Warwick de se rendre près de moi.
+
+[Note 24: Call hither to the stake.
+
+Cette allusion de l'ours qu'on enchaînait à un poteau, et qu'on faisait
+harceler par une meute de chiens, est familière à Shakspeare pour
+désigner un guerrier redoutable. Un ours rampant était l'écusson des
+Nevils.]
+
+(Tambours. Entrent Salisbury et Warwick avec des soldats.)
+
+CLIFFORD.--Sont-ce là tes ours? Eh bien! je harcèlerai tes ours jusqu'à
+la mort, et de leurs chaînes j'attacherai le gardien d'ours lui-même,
+s'il se hasarde à les conduire dans la lice.
+
+RICHARD PLANTAGENET.--J'ai vu souvent un dogue ardent et présomptueux se
+retourner et mordre celui qui l'empêchait de s'élancer; puis aussitôt
+que, laissé en liberté, il sentait la patte cruelle de l'ours, je l'ai
+vu serrer la queue entre ses jambes en poussant des cris; tel est le
+rôle que vous jouerez, si vous vous mesurez en ennemi avec le lord
+Warwick.
+
+CLIFFORD.--Loin d'ici, amas de disgrâces, hideuse et grossière ébauche,
+aussi difforme par ton âme que par ta figure!
+
+YORK.--Nous allons dans peu vous échauffer autrement.
+
+CLIFFORD.--Prenez garde que cette chaleur ne vous brûle vous-même.
+
+LE ROI.--Quoi, Warwick! Tes genoux ont-ils désappris à fléchir?... Et
+toi, Salisbury, honte sur tes cheveux blancs! Toi, guide insensé, qui
+égares le coeur malade de ton fils, veux-tu, sur ton lit de mort, jouer
+le rôle d'un brigand, et chercher ton malheur avec tes lunettes! Oh! où
+est la foi, où est la loyauté? Si elles sont bannies d'une tête glacée
+par les ans, où trouveront-elles un refuge sur la terre? Veux-tu donc
+creuser ton tombeau pour y trouver encore la guerre, et souiller de sang
+ton âge honorable? Quoi! vieux comme tu l'es, tu manques d'expérience;
+ou, si tu en as, pourquoi lui fais-tu un tel outrage? Pour ton honneur,
+rends-toi au devoir, fléchis devant moi ces genoux que ton âge avancé
+fait déjà plier vers la tombe.
+
+SALISBURY.--Seigneur, j'ai examiné avec moi-même le titre de ce
+très-renommé duc, et, dans ma conscience, je crois que c'est à Sa Grâce
+qu'appartient par droit de succession le trône d'Angleterre.
+
+LE ROI.--Ne m'as-tu pas juré fidélité et obéissance?
+
+SALISBURY.--Oui.
+
+LE ROI.--Peux-tu te dégager envers le ciel de la nécessité d'acquitter
+ton serment?
+
+SALISBURY.--C'est un grand péché de jurer le péché; mais c'en est un
+plus grand encore de tenir un serment coupable. Quel voeu assez solennel
+peut contraindre à commettre un meurtre, à dépouiller autrui, à outrager
+la pudeur d'une vierge sans tache, à ravir le patrimoine de l'orphelin,
+à priver la veuve de ses droits légitimes, sans autre raison de cette
+injustice que le lien d'un serment solennel?
+
+MARGUERITE.--Un traître subtil n'a pas besoin de sophiste.
+
+LE ROI.--Appelez Buckingham; dites-lui de s'armer.
+
+YORK.--Appelle Buckingham, Henri, et tout ce que tu as d'amis. Je suis
+résolu à mourir ou à régner.
+
+CLIFFORD.--Je te garantis le premier, si les songes prédisent la vérité.
+
+WARWICK.--Tu ferais mieux de regagner ton lit et d'y aller rêver encore,
+pour te mettre à l'abri de la tempête du champ de bataille.
+
+CLIFFORD.--Je suis résolu à soutenir une tempête plus terrible que celle
+qu'il est en ton pouvoir de susciter aujourd'hui; et je compte écrire
+cette résolution sur ton cimier, si je puis seulement te reconnaître aux
+armes de ta maison.
+
+WARWICK.--Oui, j'en jure par les armoiries de mon père, par l'ancien écu
+des Nevil, l'ours rampant enchaîné à un poteau tortueux, je veux porter
+aujourd'hui mon panache élevé, comme le cèdre qui se déploie sur le
+sommet d'une montagne et conserve son feuillage en dépit de la tempête,
+pour te faire trembler seulement à le voir.
+
+CLIFFORD.--Et moi, je t'arracherai ton ours de dessus ton casque, et le
+foulerai sous mes pieds avec tout le mépris dont je suis capable, en
+haine du gardeur d'ours par qui l'ours sera défendu.
+
+LE JEUNE CLIFFORD.--Aux armes donc, mon victorieux père, pour réprimer
+ces rebelles et leurs complices.
+
+RICHARD PLANTAGENET.--Fi donc! pour votre honneur un peu plus de
+charité; ne proférez point de paroles de haine, car vous souperez ce
+soir avec _Jésus-Christ._
+
+LE JEUNE CLIFFORD.--Odieux signe de colère, c'est plus que tu n'en peux
+dire.
+
+RICHARD PLANTAGENET.--Si ce n'est pas dans le ciel que vous souperez, ce
+sera donc sûrement en enfer.
+
+(Ils sortent de différents côtés.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Saint-Albans.
+
+_Alarmes, combattants qui passent et repassent Entre_ WARWICK.
+
+
+WARWICK.--Clifford de Cumberland, c'est Warwick qui t'appelle; et si tu
+ne te caches pas devant l'ours, maintenant que les trompettes furieuses
+sonnent l'alarme et que les cris des mourants remplissent le vide des
+airs, Clifford, je t'appelle. Viens et combats contre moi, orgueilleux
+lord du nord. Clifford de Cumberland, Warwick s'enroue à force de
+t'appeler aux armes. _(Entre York_.) Quoi! mon noble lord, comment, à
+pied?
+
+YORK.--Clifford, dont la mort arme le bras, vient de tuer mon cheval;
+mais coup pour coup, et au même moment, j'ai fait de cette excellente
+bête qu'il aimait tant un repas pour les vautours et les corbeaux.
+
+(Entre Clifford.)
+
+WARWICK.--L'heure de l'un de nous ou de tous deux est arrivée.
+
+YORK.--Arrête, Warwick, et cherche ailleurs quelque autre proie; car
+c'est moi qui dois poursuivre celle-ci jusqu'à la mort.
+
+WARWICK.--En ce cas, fais vaillamment, York; c'est pour une couronne que
+tu combats Clifford; comme il est vrai que je compte réussir
+aujourd'hui, j'ai du chagrin au coeur de te quitter sans te combattre.
+
+(Warwick sort.)
+
+CLIFFORD.--Que vois-tu donc en moi, York? Pourquoi t'arrêter ainsi?
+
+YORK.--J'aimerais ta contenance guerrière si tu ne m'étais pas si
+profondément ennemi.
+
+CLIFFORD.--Et l'on ne refuserait pas à ta valeur la louange et l'estime,
+si tu ne l'employais honteusement et pour le crime.
+
+YORK.--Puisse-t-elle me défendre contre ton épée, comme il est vrai
+qu'elle soutient la justice et la bonne cause!
+
+CLIFFORD.--Mon âme et mon corps ensemble sur cette affaire-ci.
+
+YORK.--Voilà un terrible gage. En garde sur-le-champ.
+
+(Ils combattent, Clifford tombe.)
+
+CLIFFORD.--_La fin couronne les oeuvres_[25].
+
+[Note 25: Clifford dit ces paroles en français: il ne mourut point
+de la main du duc d'York, mais fut tué dans la mêlée. Sa mort est ainsi
+racontée dans la troisième partie de _Henri VI_, et la même incohérence
+se remarque dans les pièces originales. C'est une inadvertance comme on
+en rencontre souvent dans Shakspeare.]
+
+(Il meurt.)
+
+YORK.--Ainsi la guerre t'a donné la paix, car te voilà tranquille. Que
+le repos soit avec son âme, si c'est la volonté du ciel!
+
+(Il sort.)
+
+(Entre le jeune Clifford.)
+
+LE JEUNE CLIFFORD.--Honte et confusion! Tout est en déroute. La peur
+crée le désordre, et le désordre frappe ceux qu'il faudrait défendre. O
+guerre! fille des enfers, dont le ciel irrité a fait l'instrument de sa
+colère, jette dans les coeurs glacés des nôtres les charbons brûlants de
+la vengeance! Ne laisse pas fuir un soldat. L'homme qui s'est vraiment
+consacré à la guerre ne connaît pas l'amour de soi. Quiconque s'aime
+soi-même n'a point essentiellement, mais seulement par le hasard des
+circonstances, les caractères de la valeur..... (_Voyant son père
+mort._) O que ce vil monde prenne fin, et que les flammes du dernier
+jour confondent, avant le temps, la terre et le ciel embrasés ensemble!
+Que le souffle de la trompette universelle se fasse entendre et impose
+silence au son mesquin des divers bruits du monde! Père chéri, étais-tu
+donc destiné à perdre ta jeunesse dans la paix, et à revêtir les
+couleurs argentées de l'âge, de la prudence, pour venir, aux jours
+vénérables où l'on garde la maison, périr dans une mêlée de brigands. A
+cette vue, mon coeur se change en pierre, et tant qu'il m'appartiendra
+il demeurera dur comme elle.--York n'épargne point nos vieillards, je
+n'épargnerai pas davantage leurs enfants. Les larmes des jeunes vierges
+feront sur mon coeur l'effet de la rosée sur la flamme; et la beauté,
+qui si souvent a rappelé les tyrans à la clémence, ne fera, comme
+l'huile et la cire, qu'animer l'ardeur de ma colère. Dès ce moment, la
+pitié ne m'est plus rien. Si je trouve un enfant de la maison d'York, je
+le couperai en autant de bouchées que la farouche Médée fit du jeune
+Absyrte, et je chercherai ma gloire dans la cruauté. (_Il prend sur ses
+épaules le corps de son père._) Viens, toi, ruine récente de l'antique
+maison de Clifford; comme Énée emporta le vieil Anchise, je vais te
+charger sur mes robustes épaules. Mais Énée portait une charge vivante,
+elle ne lui pesait pas ce que me pèsent mes douleurs.
+
+(Il sort.)
+
+(Entrent Richard Plantagenet et Somerset: ils combattent, Somerset est
+tué.)
+
+RICHARD PLANTAGENET.--Te voilà donc là gisant! Par sa mort sous une
+misérable enseigne du château de Saint-Albans, mise à la porte d'un
+cabaret, Somerset va rendre fameuse la sorcière qui l'a prédite[26].
+Fer, conserve ta trempe; coeur, continue d'être impitoyable. Les prêtres
+prient pour leurs ennemis, mais les princes tuent.
+
+(Il sort.)
+
+[Note 26: La sorcière avait prédit à Somerset qu'il aurait à se
+garder des châteaux qui se tiennent en haut, that mounted stand, et il
+meurt sous l'enseigne du château de Saint-Albans, à la porte d'un
+cabaret.]
+
+(Alarmes. Différentes excursions des deux partis. Entrent le roi Henri
+et la reine Marguerite et quelques autres faisant retraite.)
+
+MARGUERITE.--Fuyez, seigneur. Que vous êtes lent! N'avez-vous pas de
+honte? fuyez.
+
+LE ROI.--Pouvons-nous fuir les volontés du ciel? Chère Marguerite,
+arrêtez.
+
+MARGUERITE.--De quelle nature êtes-vous donc? Vous ne voulez ni
+combattre ni fuir. Maintenant c'est force d'esprit, sagesse et sûreté,
+de céder le champ aux ennemis, et de garantir notre vie par tous les
+moyens possibles, puisque tout ce que nous pouvons c'est de fuir. (On
+entend au loin une alarme.) Si vous êtes pris, nous sommes au bout de
+nos ressources; mais si nous avons le bonheur d'échapper, comme le temps
+nous en reste, si nous ne le perdons pas par votre négligence, nous
+pourrons gagner Londres où vous êtes aimé, et où l'échec de cette
+journée pourra être promptement réparé.
+
+(Entre le jeune Clifford.)
+
+CLIFFORD.--Si je n'avais attaché toute mon âme à l'espoir de leur nuire
+un jour, vous m'entendriez blasphémer, plutôt que de vous engager à
+fuir. Mais fuyez, il le faut. L'incurable découragement règne dans le
+coeur de notre parti. Fuyez pour votre salut, et nous vivrons pour voir
+arriver leur tour, et leur transmettre notre fortune. Hâtez-vous,
+seigneur; fuyez.
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+Plaines près de Saint-Albans.
+
+
+_Une alarme, retraite, fanfare. Puis entrent_ YORK, RICHARD PLANTAGENET,
+WARWICK _et des soldats avec des tambours et des drapeaux._
+
+YORK.--Qui peut raconter les exploits de Salisbury, ce lion d'hiver, qui
+dans sa colère oubliant les contusions de l'âge et les coups du temps,
+semblable à un guerrier paré des traits de la jeunesse, se ranime par le
+danger? cet heureux jour perd tout son mérite, et nous n'avons rien
+gagné, si nous avons perdu Salisbury.
+
+RICHARD PLANTAGENET.--Mon noble père, trois fois aujourd'hui je l'ai
+aidé à remonter sur son cheval; trois fois je l'ai défendu renversé à
+terre, trois fois je l'ai conduit hors de la mêlée, et l'ai voulu
+engager à quitter le champ de bataille, et je l'ai toujours retrouvé au
+sein du danger: telle qu'une riche tenture dans une simple demeure,
+telle était sa volonté dans son vieux et faible corps. Mais voyez, le
+voilà qui s'approche, ce noble guerrier.
+
+(Entre Salisbury.)
+
+SALISBURY, _à Richard._--Par mon épée! tu as bien combattu aujourd'hui;
+par la messe! nous en avons tous fait autant.--Je vous remercie,
+Richard. Dieu sait combien j'ai encore de temps à vivre, et il a permis
+que trois fois, aujourd'hui, vous m'ayez sauvé d'une mort imminente.
+Mais, lords, ce que nous tenons n'est pas encore à nous: ce n'est pas
+assez que nos ennemis aient fui cette fois: ils sont en situation de
+réparer bientôt cet échec.
+
+YORK.--Je sais que notre sûreté est de les poursuivre; car j'apprends
+que le roi a fui vers Londres, pour y convoquer sans délai le parlement.
+Marchons sur ses pas avant que les lettres de convocation aient eu le
+temps de partir. Qu'en dit lord Warwick? Irons-nous après eux?
+
+WARWICK.--Après eux! avant eux si nous le pouvons.--Par ma foi, milords,
+ç'a été une glorieuse journée! la bataille de Saint-Albans, gagnée par
+l'illustre York, vivra éternellement dans la mémoire des siècles futurs.
+Résonnez, tambours et trompettes, et marchons tous vers Londres. Et
+puissions-nous avoir encore d'autres jours semblables à celui-ci!
+
+(Tous sortent.)
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Henri VI (2/3), by William Shakespeare, 1564-1616
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VI (2/3) ***
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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