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diff --git a/26764-8.txt b/26764-8.txt new file mode 100644 index 0000000..aff2931 --- /dev/null +++ b/26764-8.txt @@ -0,0 +1,4728 @@ +Project Gutenberg's Henri VI (2/3), by William Shakespeare, 1564-1616 + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Henri VI (2/3) + +Author: William Shakespeare, 1564-1616 + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874 + +Release Date: October 3, 2008 [EBook #26764] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VI (2/3) *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +Note du transcripteur. +================================================= +Ce document est tiré de: + +OEUVRES COMPLÈTES DE +SHAKSPEARE + +TRADUCTION DE +M. GUIZOT + +NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE +AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE +DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + +Volume 7 +Henri IV (2e partie) +Henri V +Henri VI (1re, 2e et 3e partie) + +PARIS +A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE +DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS +35, QUAI DES AUGUSTINS +1863 + +================================================== + + + + + HENRI VI + + TRAGÉDIE + + + SECONDE PARTIE. + + + +PERSONNAGES + +LE ROI HENRI VI. +HUMPHROY, duc de Glocester, son oncle. +LE CARDINAL BEAUFORT, évêque de Winchester, grand-oncle du roi. +RICHARD PLANTAGENET, duc d'York. + +EDOUARD,} + } ses fils. +RICHARD,} + +LE DUC DE BUCKINGHAM,} partisans +LE DUC DE SOMERSET, } du +LE DUC DE SUFFOLK, } roi. +LORD CLIFFORD, } +LE JEUNE CLIFFORD, } + +LE COMTE DE SALISBURY, } de la faction +LE COMTE DE WARWICK, } d'York, son fils,} + +LE LORD SAY. +LE LORD SCALES, gouverneur de la Tour. +SIR HUMPHROY STAFFORD. +LE JEUNE STAFFORD, son frère. +SIR JOHN STANLEY. +ALEXANDRE IDEN, gentilhomme du comté de Kent. +UN CAPITAINE de vaisseau, UN MAITRE, UN CONTRE-MAÎTRE, + et WALTER WHITMORE, pirates. +UN HERAUT. +DEUX GENTILSHOMMES, prisonniers avec Suffolk. +HUME VAUX et SOUTHWELL, deux prêtres. +BOLINGBROOK, devin: esprit évoqué par lui. +THOMAS HORNER, armurier, et PIERRE, son apprenti. +UN CLERC de Chatham. +LE MAIRE de Saint-Albans. +SIMPCOX, imposteur. +DEUX MEURTRIERS. +JACQUES CADE, rebelle. + +BEVIS, } +MICHEL, } +GEORGE, } partisans +JEAN, } d'York. +DICK, boucher, } +SMITH, tisserand, } + +LA REINE MARGUERITE, femme de Henri VI. +ELEONOR, duchesse de Glocester. +MARGERY JOURDAIN, sorcière. +LA FEMME DE SIMPCOX. + +SEIGNEURS, DAMES, ET LEUR SUITE, PÉTITIONNAIRES, ALDERMEN, CHAPELAIN, +SHÉRIF, OFFICIERS, CITOYENS, APPRENTIS, FAUCONNIERS, GARDES, SOLDATS, +MESSAGERS, ET AUTRES. + +La scène se passe successivement dans les différentes parties de +l'Angleterre. + + + + + ACTE PREMIER + + + + +SCÈNE I + +Londres.--Une salle d'apparat dans le palais. + + +_Fanfares et trompettes, suivies de hautbois. Entrent d'un côté_ LE ROI +HENRI, LE DUC DE GLOCESTER, SALISBURY, WARWICK, ET LE CARDINAL BEAUFORT; +_de l'autre_, LA REINE MARGUERITE, _conduite par_ SUFFOLK _et suivie de_ +YORK, SOMERSET, BUCKINGHAM _et plusieurs autres_. + +SUFFOLK, _s'avançant vers le roi._--Chargé, à mon départ pour la France, +en qualité de représentant de votre haute et souveraine majesté, +d'épouser pour elle et en son nom, la princesse Marguerite, c'est dans +la fameuse et ancienne ville de Tours, qu'en présence des rois de France +et de Sicile, des ducs d'Orléans, de Calabre, de Bretagne et d'Alençon, +de sept comtes, de douze barons et de vingt respectables évêques, j'ai +rempli mon office et épousé la princesse: aujourd'hui, je viens +humblement le genou en terre, à la vue de l'Angleterre et des lords ses +pairs, remettre le titre que j'ai acquis sur la reine entre les mains de +Votre Majesté, qui est la réalité d'où provient cette ombre auguste dont +je n'ai fait qu'offrir l'image. Voici le plus précieux don que marquis +ait jamais pu faire, la plus belle reine que roi ait jamais reçue. + +LE ROI.--Suffolk, levez-vous,--reine Marguerite, soyez la bienvenue. Je +ne puis vous donner de mon amour un gage plus tendre que ce tendre +baiser.--O toi, mon Dieu, qui me prêtes la vie, prête-moi aussi un coeur +plein de reconnaissance! Car tu as donné à mon âme, dans cet objet plein +de charmes, un monde de félicités terrestres, si tu permets que la +sympathie unisse nos pensées dans un mutuel amour. + +MARGUERITE.--Grand roi d'Angleterre, et mon gracieux seigneur, le jour +ou la nuit, éveillée, ou dans mes songes, au milieu de la cour, ou en +faisant mes prières, je me suis si souvent entretenue dans ma pensée +avec vous, mon souverain chéri, que j'en deviens plus hardie à saluer +mon roi dans un langage sans art, tel qu'il se présente à mon esprit, et +que me l'inspire la joie dont déborde mon coeur. + +LE ROI.--Sa beauté ravit, mais la grâce de ses discours, ses paroles +qu'embellit la majesté de la sagesse, me font passer de l'admiration aux +larmes de la joie, tant mon coeur est plein de son bonheur!--Lords, que +vos joyeuses voix saluent unanimement ma bien-aimée. + +TOUS LES PAIRS.--Longue vie à la reine Marguerite, la joie de +l'Angleterre! + +MARGUERITE.--Nous vous rendons grâces à tous. + +(Fanfares.) + +SUFFOLK, au duc de Glocester.--Lord protecteur, permettez-moi de +présenter à Votre Grâce les articles de la paix contractée entre notre +souverain et Charles, roi de France, et conclue, d'un commun accord, +pour l'espace de dix-huit mois. + +GLOCESTER lit.--«_Imprimis_, il est convenu, entre le roi français +Charles[1] et William de la Pole, marquis de Suffolk, ambassadeur de +Henri, roi d'Angleterre, que ledit Henri épousera la princesse +Marguerite, fille de René, roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem, et +la fera couronner reine d'Angleterre, avant le trente de mai prochain. + +[Note 1: The French king. Le roi d'Angleterre, dans ce traité, ne +reconnaît Charles ni pour roi de France, ni pour roi des Français, mais +simplement pour roi français.] + +«_Item_. Que le duché d'Anjou et le comté du Maine seront évacués et +remis au roi son père.» + +LE ROI.--Mon oncle, qu'avez-vous? + +GLOCESTER.--Pardonnez, mon gracieux seigneur. Un saisissement soudain a +pressé mon coeur et obscurci mes yeux tellement que je ne puis en lire +davantage. + +LE ROI.--Mon oncle de Winchester, continuez, je vous prie. + +LE CARDINAL.--«_Item_. Il est de plus convenu entre eux que les duchés +d'Anjou et du Maine seront évacués et remis au roi son père, et que la +princesse sera envoyée à Londres, aux frais et dépens du roi +d'Angleterre, et sans dot.» + +LE ROI.--Je suis satisfait des articles. Lord marquis, mets-toi à +genoux. Nous te créons ici premier duc de Suffolk, et te ceignons de +l'épée.--Mon cousin d'York, vos fonctions de régent dans nos provinces +de France sont suspendues jusqu'à la complète expiration des dix-huit +mois.--Je vous remercie, mon oncle de Winchester, Glocester, York, +Buckingham, et vous, Somerset, Salisbury et Warwick, des marques +d'affection que vous venez de me donner par l'accueil que vous avez fait +à ma noble reine. Venez, rentrons et ordonnons avec toute la diligence +possible les apprêts de son couronnement. + +(Sortent le roi, la reine et Suffolk.) + +GLOCESTER.--Braves pairs de l'Angleterre, piliers de l'État, c'est dans +votre sein que le duc Humphroy doit déposer le fardeau de sa douleur, de +votre douleur, de la douleur commune à toute notre patrie. Eh quoi! mon +frère Henri aura donc prodigué, dans les guerres, sa jeunesse, sa +valeur, son peuple et ses trésors; il aura si souvent habité en plein +champ, en proie, soit au froid de l'hiver, soit aux ardeurs dévorantes +de l'été pour conquérir la France, son légitime héritage; et mon frère +Bedford aura fatigué son esprit à conserver, par la politique, ce +qu'avait conquis Henri; vous-mêmes, Somerset, Buckingham, brave York, +Salisbury, et vous, victorieux Warwick, vous aurez reçu de profondes +blessures en France et en Normandie; mon oncle Beaufort, et moi-même, +avec les sages assemblées du royaume, nous aurons médité si longtemps, +tenu conseil durant de longues journées, discutant en tous sens les +moyens de tenir dans la soumission la France et les Français; Sa Majesté +aura été, dans son enfance, couronnée dans Paris, en dépit de ses +ennemis; et tant de travaux, tant d'honneurs vont être perdus! La +conquête de Henri, la vigilance de Bedford, vos exploits, tous nos +conseils seront perdus! O pairs d'Angleterre, cette alliance est +honteuse, ce mariage fatal! Il anéantit votre renommée, efface vos noms +du livre de mémoire, détruit les titres de votre gloire, renverse les +monuments de la France asservie, et défait tout ce qui a jamais été +fait. + +LE CARDINAL.--Mon neveu, que signifient ce discours si passionné et les +images accumulées dans votre péroraison? La France est à nous, et nous +prétendons bien la conserver toujours. + +GLOCESTER.--Oui, sans doute, mon oncle, nous la conserverons si nous le +pouvons; mais à présent il est impossible que nous le puissions. +Suffolk, ce duc de nouvelle fabrique qui fait ici la pluie et le beau +temps[2], a donné les duchés du Maine et de l'Anjou à ce pauvre roi +René, dont le style boursouflé s'accorde mal avec la maigreur de sa +bourse. + +[Note 2: _That rules the roast_, qui gouverne le rôti.] + +SALISBURY.--Et par la mort de celui qui mourut pour tous, ces deux +comtés étaient les clefs de la Normandie... Mais de quoi pleure Warwick, +mon valeureux fils? + +WARWICK.--De la douleur de les voir perdus sans retour: car s'il y avait +quelque espoir de les reconquérir, mon épée ferait couler un sang fumant +et mes yeux ne verseraient point de larmes. Anjou et Maine, c'est moi +qui les avais conquis, voilà les bras qui ont assujetti ces provinces; +et ces villes que j'ai gagnées par mes blessures, on les rend pour des +paroles de paix! Mort-Dieu[3]! + +[Note 3: Warwick prononce ce jurement en français.] + +YORK.--C'est le duc de Suffolk! Puisse-t-il être étranglé, lui qui +ternit l'honneur de cette île belliqueuse! La France eût arraché et +déchiré mon coeur, avant qu'on m'eût vu souscrire à ce traité. J'ai vu +partout dans l'histoire les rois d'Angleterre recevant avec leurs +épouses de fortes sommes d'or, des dots considérables: et notre roi +Henri abandonne ce qui lui appartient pour épouser une fille qui +n'apporte avec elle aucun avantage. + +GLOCESTER.--C'est une vraie plaisanterie, une chose inouïe, que Suffolk +demande un quinzième tout entier pour les frais de son transport. Elle +eût pu rester en France; elle eût pu mourir de faim en France avant que +je.... + +LE CARDINAL.--Milord Glocester, vous vous échauffez trop; cela s'est +fait par le bon plaisir de notre seigneur et roi. + +GLOCESTER.--Milord Winchester, je connais vos dispositions: ce ne sont +pas mes discours qui vous déplaisent, c'est ma présence qui vous +gêne.--Ta haine se fait jour, prélat superbe; je vois ta fureur sur ton +visage. Si je restais plus longtemps, nous recommencerions nos anciens +démêlés. Adieu, lords; et, quand je ne serai plus, dites que j'ai été +prophète: avant peu, la France sera perdue pour nous. + +(Il sort.) + +LE CARDINAL.--Voilà le protecteur qui nous quitte plein de rage. Vous +savez qu'il est mon ennemi; je dirai plus, il est votre ennemi à tous, +et je le crois fort peu ami du roi. Faites-y attention, milords, il est +le plus proche du trône par le sang et l'héritier présomptif de la +couronne d'Angleterre. Quand Henri, par son mariage, aurait acquis un +empire et toutes les riches monarchies de l'Occident, Glocester eût +encore eu des raisons pour en être mécontent. Prenez-y garde, milords; +ne laissez pas séduire vos coeurs par ses paroles insidieuses: soyez +prudents et circonspects; car bien qu'il ait la faveur du peuple, qui +l'appelle _Humphroy, le bon duc de Glocester_! frappe des mains et crie +à haute voix: _Que Jésus conserve Votre Altesse Royale! que Dieu garde +le bon duc Humphroy_! je crains, milords, qu'avec tout cet éclat +flatteur il ne devienne un protecteur dangereux. + +BUCKINGHAM.--Pourquoi serait-il le protecteur de notre souverain, +maintenant d'âge à se gouverner par lui-même? Mon cousin de Somerset, +joignez-vous à moi, et unissons-nous tous deux avec le duc de Suffolk, +et nous aurons bientôt fait sauter de son poste le duc Humphroy. + +LE CARDINAL.--Cette importante affaire ne souffrira point de délais: je +me rends à l'instant chez le duc de Suffolk. + +(Il sort.) + +SOMERSET.--Cousin de Buckingham, quoique l'orgueil d'Humphroy et l'éclat +de sa place ne laissent pas de nous être pénibles, crois-moi, +surveillons avec soin ce hautain cardinal: son insolence est plus +insupportable que ne le serait celle de tous les autres princes de +l'Angleterre. Si Glocester est renversé, c'est lui qui sera protecteur. + +BUCKINGHAM.--Toi, Somerset, ou moi, nous devons l'être, en dépit du duc +Humphroy et du cardinal. + +(Sortent Buckingham et Somerset.) + +SALISBURY.--L'orgueil s'est mis le premier en mouvement, l'ambition le +suit. Tandis qu'ils vont travailler pour leur fortune, il nous convient +de travailler pour le pays. Je n'ai jamais vu Humphroy, duc de +Glocester, se conduire autrement qu'il n'appartient à un digne +gentilhomme; mais j'ai vu souvent cet orgueilleux cardinal, plus +semblable à un soldat qu'à un homme d'église, et aussi fier, aussi +hautain que s'il eût été maître de tout, je l'ai vu blasphémer comme un +brigand, et se comporter d'une manière bien peu convenable au régulateur +d'un empire. Warwick, mon fils, l'appui de ma vieillesse, tes actions, +ta franchise, ton hospitalité, t'ont placé dans le coeur de la nation +plus haut qu'aucun autre, si ce n'est le bon duc Humphroy. Et vous, mon +frère York, vos soins en Irlande, pour soumettre ses habitants au joug +régulier des lois[4], et vos derniers exploits dans le coeur de la +France, tandis que vous y exerciez la régence au nom de notre souverain, +vous ont fait craindre et respecter des peuples. Unissons-nous ensemble, +dans la vue du bien public, pour réprimer et contenir, autant qu'il nous +sera possible, l'orgueil de Suffolk et du cardinal, ainsi que l'ambition +de Somerset et de Buckingham; et soutenons de tout notre pouvoir la +marche du duc Humphroy, puisqu'elle tend à l'avantage du pays. + +WARWICK.--Que Dieu seconde Warwick, comme il aime la patrie et le bien +général de son pays! + +YORK.--York en dit autant, car il a plus que personne sujet de le +désirer. + +SALISBURY.--Ne perdons pas un instant; et voyons où ceci nous mène[5]. + +[Note 4: Le duc d'York avait épousé une soeur consanguine du comte +de Salisbury. Il ne fut vice-roi d'Irlande que quelques années plus +tard, comme on le verra dans la suite de cette pièce.] + +[Note 5: _Look unto the main. Unto the main! O father, Maine is +lost. Look unto the main_ signifie: songeons au plus important. Il a +fallu passer à côté du sens littéral, pour conserver quelque chose du +jeu de mots entre _main_ et _Maine_, et de même dans la suite du +discours de Warwick, où celui-ci dit avoir conquis le Maine, _by main +force_ (par une très-grande valeur, etc.)] + +WARWICK.--Où ceci nous mène? ô mon père! le Maine est perdu, le Maine +que Warwick avait conquis avec le courage qui le mène, et qu'il aurait +gardé tant qu'il aurait eu un souffle de vie! Mon père, vous demandiez +où ceci nous mène, et moi, je ne parle que du Maine que je reprendrai +sur la France, ou j'y périrai. + +(Sortent Salisbury et Warwick.) + +YORK.--Le Maine et l'Anjou sont cédés aux Français! Paris est perdu; le +sort de la Normandie ne tient plus qu'à un fil fragile: maintenant que +nous avons perdu le reste, Suffolk a conclu ce traité, les pairs y ont +accédé, et Henri s'est trouvé satisfait d'échanger deux duchés contre +les charmes de la fille d'un duc. Je ne saurais les en blâmer; car que +leur importe? C'est de ton bien, York, qu'ils disposent, et non du leur. +Des pirates peuvent faire bon marché de leur pillage, en acheter des +amis, le prodiguer à des courtisanes, et se réjouir, comme de grands +soigneurs, jusqu'à ce que tout soit dissipé, tandis que l'impuissant +propriétaire de ces richesses les pleure, tord ses faibles mains, et +tremblant, secouant la tête, demeure à regarder de loin ceux qui se +partagent et emportent son bien, sans oser, dans la faim qui le presse, +y porter sa main. Comme lui, il faut qu'York reste assis, enrageant et +mordant ses lèvres, tandis que les pays qui lui appartiennent sont +vendus à l'encan.--Il me semble que ces trois royaumes, d'_Angleterre,_ +de _France,_ d'_Irlande,_ sont à ma chair et à mon sang ce qu'était au +prince de Calydon ce fatal tison d'Althée, qui en brûlant consumait son +coeur. L'Anjou et le Maine, tous deux abandonnés aux Français! tristes +nouvelles pour moi, car j'espérais posséder la France, aussi bien que +les champs fertiles de l'Angleterre. Un jour viendra où York pourra +réclamer son bien. Dans cette vue, je veux m'associer au parti des +Nevil, et faire montre d'affection pour l'orgueilleux duc Humphroy; et, +dès que je pourrai saisir l'occasion favorable, revendiquer la couronne; +car c'est à ce but brillant que je vise. Et il ne sera pas dit que +l'orgueilleux Lancastre usurpe mes droits, retienne le sceptre dans une +main d'enfant, et porte le diadème sur cette tête dont les inclinations +de prêtre conviennent mal à la couronne. Sois donc patient et +tranquille, York, jusqu'à ce que l'occasion te favorise; épie le moment, +et veille, pendant que les autres dorment, pour pénétrer dans les +secrets de l'État, jusqu'à ce que Henri, enivré de l'amour de cette +nouvelle épouse, de cette reine si chèrement achetée par l'Angleterre, +et Glocester et les pairs soient tombés dans la discorde. Alors +j'élèverai dans les airs la rose blanche comme le lait, et je les +parfumerai de sa douce odeur; je porterai sur mon étendard les armes +d'York, pour lutter avec la maison de Lancastre; et je le forcerai bien +à me céder la couronne, ce roi, dont les maximes scolastiques ont battu +notre belle Angleterre. (_Il sort_.) + + + + +SCÈNE II + +Toujours à Londres, un appartement dans le palais du duc de Glocester. + +_Entrent_ GLOCESTER ET LA DUCHESSE. + + +LA DUCHESSE.--Pourquoi mon seigneur semble-t-il ployer comme l'épi mûr, +forcé de courber sa tête sous le poids des libéralités de Cérès? +Pourquoi le grand duc Humphroy fronce-t-il le sourcil comme irrité à +l'aspect du monde? Pourquoi tes yeux demeurent-ils attachés sur la terre +insensible, occupés à considérer un objet qui semble obscurcir ta vue? +Qu'y aperçois-tu? Le diadème du roi Henri, enrichi de tous les honneurs +de l'univers? si ta pensée est là, continue à y fixer tes yeux, et +prosterne ta face jusqu'à ce que tu en aies couronné ta tête. Étends ta +main pour atteindre à ce glorieux métal. Quoi! serait-elle trop courte? +je l'allongerai de la mienne, et quand à nous deux nous l'aurons +soulevé, tous deux nous élèverons nos têtes vers le ciel, et notre vue +ne s'abaissera plus jamais jusqu'à accorder un coup d'oeil à la terre. + +GLOCESTER.--O Nell, chère Nell, si tu aimes ton seigneur, chasse le ver +dévorant de ces ambitieux désirs, et puisse la première pensée de nuire +à mon roi et à mon neveu, le vertueux Henri, être mon dernier soupir +dans ce monde périssable! Les songes inquiétants de cette nuit ont jeté +la tristesse dans mon âme. + +LA DUCHESSE.--Qu'a rêvé mon seigneur? Dis-le-moi, et je t'en +récompenserai par le charmant récit du songe que j'ai fait ce matin. + +GLOCESTER.--Il m'a semblé que le bâton de commandement, signe de mon +office à la cour, avait été rompu en deux. Par qui? Je l'ai oublié; mais +si je ne me trompe, c'était par le cardinal; et sur les deux bouts de ce +bâton brisé étaient placées les têtes d'Edmond, duc de Somerset, et de +Guillaume de la Pole, premier duc de Suffolk. Tel a été mon songe: ce +qu'il présage, Dieu le sait! + +LA DUCHESSE.--Eh quoi, la seule chose que cela puisse nous annoncer, +c'est que quiconque rompra un rameau du bocage de Glocester payera de sa +tête une semblable audace. Mais écoute-moi, maintenant, mon Humphroy, +mon cher duc. Il m'a semblé que j'étais solennellement assise sur un +siége royal, dans l'église cathédrale de Westminster, et dans ce +fauteuil où les rois et les reines sont couronnés. Henri et dame +Marguerite ont plié le genou devant moi, et sur ma tête ils ont placé le +diadème. + +GLOCESTER.--En vérité, Éléonor, tu me forces à te réprimander +sévèrement. Présomptueuse que tu es, malapprise, Éléonor, n'es-tu pas la +seconde femme du royaume, la femme du protecteur, l'objet chéri de sa +tendresse? N'as-tu pas à ta disposition une plus grande abondance des +joies de ce monde que n'en peut atteindre ou concevoir ta pensée? Et tu +veux continuer à trouver des trahisons, pour précipiter ton mari et +toi-même, du faite des honneurs, au plus bas degré de la honte! +Laisse-moi, je ne veux plus rien entendre. + +LA DUCHESSE.--Eh quoi, quoi donc, milord! tant de colère contre Éléonor, +pour vous avoir raconté son rêve! Dorénavant, je garderai mes rêves pour +moi seule, et je ne m'exposerai plus à ces reproches. + +GLOCESTER.--Allons, ne te fâche pas, me voilà de nouveau de bonne +humeur. + +(Entre un messager.) + +LE MESSAGER.--Milord protecteur, le bon plaisir de Sa Majesté est que +vous vous disposiez à monter à cheval pour Saint-Albans, où le roi et la +reine ont l'intention d'aller chasser au faucon. + +GLOCESTER.--Je vais m'y rendre. Allons, Nell, tu viendras avec nous. + +LA DUCHESSE.--Oui, mon cher lord, je vous suis. (_Sortent Glocester et +le messager_.) Il faut bien que je suive; je ne peux marcher devant, +tant que Glocester portera cette âme abjecte et servile. Si j'étais un +homme, un duc, un prince du sang, j'écarterais bientôt ces incommodes +obstacles; j'aplanirais mon chemin par-dessus leurs troncs mutilés: +mais, quoique femme, je ne négligerai pas le rôle que j'ai à jouer dans +cette cérémonie de la fortune. Où êtes-vous, sir John? Eh non, homme, ne +crains rien; nous sommes seuls; il n'y ici que toi et moi. + +(Entre Hume.) + +HUME.--Jésus conserve votre royale Majesté! + +LA DUCHESSE.--Que dis-tu, Majesté? je n'ai que le titre de Grâce. + +HUME.--Mais par la grâce du ciel et les conseils de Hume, le titre de +Votre Grâce sera bientôt agrandi. + +LA DUCHESSE.--Homme, qu'as-tu à me dire? As-tu conféré avec Margery +Jourdain, cette habile sorcière, et Roger Bolingbrook, qui conjure les +esprits? Entreprendront-ils de me servir? + +HUME.--Ils m'ont promis de faire paraître devant Votre Grandeur un +esprit évoqué des profondeurs de la terre, qui répondra à toutes les +questions que pourra lui faire Votre Grâce. + +LA DUCHESSE.--Il suffit. Je songerai aux questions. Il faut qu'à notre +retour de Saint-Albans, ils accomplissent entièrement leurs promesses. +Toi, Hume, prends cette récompense, et va te réjouir avec tes associés +dans cette importante opération. + +(Elle sort.) + +HUME.--Hume a ordre de se réjouir avec l'or de la duchesse: vraiment, il +n'y manquera pas. Mais songez-y bien, sir John Hume, mettez un sceau à +vos lèvres, et ne prononcez pas un mot, si ce n'est, chut. Cette affaire +exige un profond secret.--Dame Éléonor me donne de l'or, pour lui amener +la magicienne! Fût-ce le diable, son or ne peut venir mal à propos; et +l'or m'arrive encore d'un autre point du compas; j'ose à peine le dire, +du riche cardinal et de ce puissant et nouveau duc de Suffolk; +cependant, cela est ainsi, et à parler franchement, connaissant l'humeur +ambitieuse de dame Éléonor, ils me payent pour tramer secrètement la +ruine de la duchesse, et lui mettre dans la tête ces idées +d'apparitions. On dit qu'habile fripon n'a pas besoin de courtier: +cependant je suis le courtier de Suffolk et du cardinal.--Mais prenez +donc garde, Hume, il ne s'en faut de rien que vous ne parliez d'eux +comme d'une paire d'habiles fripons. A la bonne heure, puisqu'il en est +ainsi. Je crains bien qu'en définitive, la friponnerie de Hume ne soit +la perte de la duchesse, et sa disgrâce, la chute d'Humphroy. Arrive qui +pourra, j'aurai de l'argent de tout le monde. + +(Il sort.) + + + + +SCÈNE III + +Toujours à Londres.--Une salle du palais. + +_Entrent_ PIERRE _et plusieurs autres avec des pétitions_. + + +PREMIER PÉTITIONNAIRE.--Restons là tout près, mes maîtres. Milord +protecteur va bientôt passer par ici, nous pourrons alors lui présenter +nos suppliques par écrit. + +DEUXIÈME PÉTITIONNAIRE.--Ma foi, Dieu le conserve, car c'est un brave +homme. Jésus le bénisse! + +(Entrent Suffolk et la reine Marguerite.) + +PREMIER PÉTITIONNAIRE.--Je crois que le voilà qui vient, et la reine +avec lui. Je serai le premier, c'est sûr. + +DEUXIÈME PÉTITIONNAIRE.--En arrière, imbécile. C'est le duc de Suffolk, +et non pas milord protecteur. + +SUFFOLK.--Eh bien, qu'y a-t-il? me veux-tu quelque chose? + +PREMIER PÉTITIONNAIRE.--Je vous prie, milord, pardonnez; je vous ai pris +pour milord protecteur. + +MARGUERITE, _lisant le dessus des pétitions.--Milord protecteur!_ C'est +à Sa Seigneurie que vos suppliques s'adressent? Laissez-moi les +voir.--Quelle est la tienne? + +DEUXIÈME PÉTITIONNAIRE.--La mienne, avec la permission de Votre Grâce, +est contre John Goodman, un des gens de milord cardinal, qui m'a pris ma +maison, mes terres, ma femme et tout. + +SUFFOLK.--Ta femme aussi? Cela n'est pas trop bien, en effet. Et vous, +la vôtre?--Qu'est-ce que c'est? (_Il lit._) Contre le duc de Suffolk, +pour avoir fait enclore les communes de Melfort. Comment, monsieur le +drôle! + +PREMIER PÉTITIONNAIRE.--Hélas! monsieur; je ne suis qu'un pauvre citoyen +chargé des plaintes de toute notre ville. + +PIERRE, _présentant sa pétition._--Contre mon maître Thomas Horner, pour +avoir dit que le duc d'York était le légitime héritier de la couronne. + +MARGUERITE.--Que dis-tu là? Le duc d'York a-t-il dit qu'il était +l'héritier légitime de la couronne? + +PIERRE.--Que mon maître l'était? non vraiment. Mais mon maître a dit +qu'il l'était, et que le roi était un usurpateur. + +(Entrent des domestiques.) + +SUFFOLK.--Y a-t-il quelqu'un là? Retenez cet homme et envoyez chercher +son maître par un huissier. Nous nous occuperons de votre affaire en +présence du roi. + +(Les domestiques sortent avec Pierre.) + +MARGUERITE.--Et vous qui aimez à être protégé des ailes de votre duc +protecteur, vous pouvez recommencer vos suppliques et vous adresser à +lui. (_Elle déchire leurs requêtes._) Sortez, canaille. Suffolk, +renvoyez-les. + +TOUS.--Allons, sortons. + +(Ils sortent.) + +MARGUERITE.--Milord de Suffolk, parlez. Sont-ce là vos usages? est-ce là +la mode de la cour d'Angleterre, le gouvernement de votre île +britannique? est-ce là la royauté d'un roi d'Albion? Eh quoi! le roi +Henri demeurera-t-il éternellement sous la domination du sombre +Humphroy? Et moi, reine seulement de nom et pour la forme, faut-il que +je sois la sujette d'un duc? Je te le dis, Pole, quand dans la ville de +Tours, tu rompis une lance pour l'amour de moi, et enlevas les coeurs +des dames de France, je crus que le roi Henri te ressemblerait en +galanterie, en beauté, en courage; mais son esprit est entièrement +tourné à la dévotion: tout occupé à compter des _ave Maria_ sur son +chapelet, il n'a d'autres champions que les prophètes et les apôtres, +d'autres armes que les passages sacrés de l'Écriture sainte, d'autre +champ clos que son cabinet, d'autres amours que les images en bronze des +saints canonisés. Je voudrais que le collége des cardinaux voulût le +nommer pape et l'emmener à Rome, pour y placer sur sa tête la triple +couronne. Tels sont les honneurs qui conviennent à sa piété. + +SUFFOLK.--Madame, prenez patience. C'est moi qui ai fait venir Votre +Altesse en Angleterre, et je travaillerai à ce qu'en Angleterre tous les +désirs de Votre Grâce soient pleinement satisfaits. + +MARGUERITE.--Outre ce hautain protecteur, n'avons-nous pas encore +Beaufort, ce prêtre impérieux, et Buckingham, et Somerset, et York, qui +se plaint toujours, et le moins puissant d'entre eux ne l'est-il pas en +Angleterre plus que le roi? + +SUFFOLK.--Et de tous, le plus puissant ne l'est pas en Angleterre plus +que les Nevil, Salisbury et Warwick ne sont point de simples pairs. + +MARGUERITE.--Tous ces lords ensemble ne m'irritent pas autant que cette +arrogante Éléonor, la femme du lord protecteur. On la voit, suivie d'un +cortége de dames, balayer les salles du palais, plutôt de l'air d'une +impératrice que de la femme du duc Humphroy. Les personnes étrangères à +la cour la prennent pour la reine. Elle porte sur elle le revenu d'un +duché, et dans son coeur elle insulte à notre indigence. Ne vivrai-je +point assez pour me voir vengée d'elle? L'autre jour, au milieu de ses +favoris, cette créature de rien ne disait-elle pas insolemment, +méprisante drôlesse! que la queue de sa plus mauvaise robe de tous les +jours valait mieux que toutes les terres de mon père, avant que Suffolk +lui eût donné deux duchés en échange de sa fille. + +SUFFOLK.--Madame, j'ai moi-même disposé la glu sur le buisson où elle +doit venir se prendre, et j'y ai placé un choeur d'oiseaux si propres à +l'attirer, qu'elle viendra s'y abattre pour écouter leurs chants et ne +reprendra plus le vol qui vous blesse. Laissez-la donc en paix, et +écoutez-moi, madame, car j'ose vous donner ici quelques conseils. +Quoique le cardinal nous déplaise, il faut nous unir à lui et au reste +des pairs, jusqu'à ce que nous ayons fait tomber le duc Humphroy dans la +disgrâce. Quant au duc d'York, la plainte que nous venons de recevoir +n'avancera pas ses affaires; ainsi, nous les déracinerons tous l'un +après l'autre, et de vous seule l'heureux gouvernail recevra sa +direction. + +(Entrent le roi Henri, York et Somerset causant avec lui, le duc et la +duchesse de Glocester, le cardinal, Buckingham, Salisbury et Warwick.) + +LE ROI.--Quant à moi, nobles lords, le choix m'est indifférent: ou +Somerset, ou York, c'est pour moi la même chose. + +YORK.--Si York s'est mal conduit en France, que la régence lui soit +refusée. + +SOMERSET.--Si Somerset est indigne de la place, qu'York soit régent, je +suis prêt à la lui céder. + +WARWICK.--Que Votre Grâce soit digne ou non, ce n'est pas là la +question: York en est le plus digne. + +LE CARDINAL.--Ambitieux Warwick, laisse parler ceux qui valent mieux que +toi. + +WARWICK.--Le cardinal ne vaut pas mieux que moi sur le champ de +bataille. + +BUCKINGHAM.--Tous ceux qui sont ici présents valent mieux que toi, +Warwick. + +WARWICK.--Et Warwick pourra vivre assez pour être un jour le meilleur de +tous. + +SALISBURY.--Paix! mon fils.--Et vous, Buckingham, faites-nous connaître, +par quelques raisons, pourquoi Somerset doit être préféré en ceci? + +MARGUERITE.--Eh! vraiment, parce que cela convient au roi. + +GLOCESTER.--Madame, le roi est en âge de dire lui-même son avis; et ce +n'est point ici l'affaire des femmes. + +MARGUERITE.--Si le roi est en âge, qu'a-t-il besoin, milord, que vous +demeuriez protecteur de Sa Majesté? + +GLOCESTER.--Je suis protecteur du royaume, madame; et, quand il le +voudra, je résignerai mes fonctions. + +SUFFOLK.--Résigne-les donc, et mets un terme à ton insolence. Depuis que +tu es roi (car qui donc est roi que toi?), l'État se précipite chaque +jour vers sa ruine. Le dauphin a triomphé au delà des mers; les pairs et +les nobles du royaume ne sont plus autre chose que les vassaux de ton +pouvoir. + +LE CARDINAL.--Tu as écrasé le peuple, appauvri, exténué la bourse du +clergé par tes extorsions. + +SOMERSET.--Tes somptueux palais, les parures de ta femme, ont absorbé +une portion des richesses publiques. + +BUCKINGHAM.--La cruauté de tes exécutions a excédé la rigueur des lois, +et te livre à ton tour à la merci des lois. + +MARGUERITE.--Ton trafic des emplois, et la vente des villes de France, +si on pouvait faire connaître tout ce qu'on soupçonne, devraient avant +peu te rapetisser de la tête[6]. (_Glocester sort.--La reine laisse +tomber son éventail_.) Donnez-moi mon éventail.--Quoi donc, beau sire, +ne sauriez-vous faire ce que je vous dis? _(Elle donne un soufflet à la +duchesse_.) Ah! madame, je vous demande pardon: quoi! c'est vous?.... + +[Note 6: _Would make thee quickly hop without thy head_. Devraient +avant peu te rendre boiteux de la tête.] + +LA DUCHESSE.--Si c'est moi? Oui, c'est moi, orgueilleuse Française. Si +mes ongles pouvaient atteindre votre beauté, j'imprimerais mes dix +commandements sur votre face. + +LE ROI.--Ma chère tante, calmez-vous; c'est contre sa volonté. + +LA DUCHESSE.--Contre sa volonté! Bon roi, prends-y garde à temps; elle +t'emmaillotera et te bercera comme un enfant. Quoiqu'il y ait ici plus +d'un homme qui ne sache pas porter le haut-de-chausses, elle n'aura pas +impunément frappé dame Éléonor. + +BUCKINGHAM.--Lord cardinal, je vais suivre Éléonor, et m'informer de +Glocester, de tous ses mouvements.--La voilà lancée, elle n'a pas besoin +maintenant d'éperons pour l'échauffer, elle va galoper assez vite à sa +perte. + +(Buckingham sort.) + +(Rentre Glocester.) + +GLOCESTER.--Maintenant, milords, qu'un tour de terrasse a dissipé ma +colère, je reviens délibérer sur les affaires de l'État. Quant à vos +odieuses et fausses imputations, prouvez-les, soumettez-les au jugement +de la loi. Puisse Dieu dans sa miséricorde traiter mon âme selon la +mesure de mon affectueuse fidélité envers mon pays et mon roi! Mais +venons à l'objet qui nous occupe. Dans mon opinion, mon souverain, York +est l'homme le plus propre à remplir en France l'office de régent. + +SUFFOLK.--Avant qu'on choisisse, permettez-moi de vous faire comprendre, +par quelques raisons qui ne sont pas de peu d'importance, qu'York est de +tous les hommes le moins propre à cet emploi. + +YORK.--Je te le dirai, Suffolk, pourquoi j'y suis le moins propre. +D'abord, c'est parce que je ne sais point flatter ton orgueil; ensuite +si le choix tombe sur moi, milord de Somerset me laissera encore sans +munitions, sans argent et sans secours, jusqu'à ce que la France soit +retombée entre les mains du dauphin. Dernièrement il m'a fallu attendre, +tantôt sur un pied tantôt sur l'autre[7], son bon plaisir, jusqu'à ce +que Paris fût assiégé, affamé et perdu. + +[Note 7: I danc'd attendance on his will.] + +WARWICK.--J'en puis rendre témoignage, et jamais traître n'a commis +envers son pays une action plus criminelle. + +SUFFOLK.--Paix donc, impétueux Warwick. + +WARWICK.--Emblème d'orgueil, pourquoi me tairais-je? + +(Entrent les domestiques de Suffolk amenant Horner et Pierre.) + +SUFFOLK.--Parce qu'il y a ici un homme accusé de trahison. Dieu veuille +que le duc d'York réussisse à se justifier! + +YORK.--Quelqu'un accuse-t-il York de trahison? + +LE ROI.--Que signifie tout ceci, Suffolk? Dis-moi qui sont ces hommes? + +SUFFOLK.--Avec la permission de Votre Majesté, cet homme est celui qui +accuse son maître de haute trahison. Il assure lui avoir entendu dire +que Richard, duc d'York, était le légitime héritier de la couronne +d'Angleterre, et que Votre Majesté était un usurpateur. + +LE ROI, _à Horner._--Dis, as-tu tenu ce discours? + +HORNER.--Avec la permission de Votre Majesté, je n'ai jamais rien dit ni +pensé de semblable. Dieu m'est témoin que je suis faussement accusé par +ce coquin. + +PIERRE, _levant les mains en haut._--Par ces dix os, milords, il m'a dit +cela un soir que nous étions dans le grenier à nettoyer l'armure du duc +d'York. + +YORK.--Infâme misérable, vil artisan, ta tête me payera tes criminelles +paroles. Je conjure Votre Royale Majesté de le livrer à toute la rigueur +de la loi. + +(York sort.) + +HORNER.--Hélas, milord, que je sois pendu si jamais j'ai prononcé ces +mots. Mon accusateur est mon apprenti. L'autre jour, comme je l'avais +corrigé pour une faute, il a fait serment à genoux qu'il me le +revaudrait: j'ai de bons témoins du fait. Je conjure donc Votre Majesté +de ne pas perdre un honnête homme sur l'accusation d'un coquin. + +LE ROI.--Glocester, que pouvons-nous légalement ordonner sur ceci? + +GLOCESTER.--Voici mon jugement, seigneur, s'il m'appartient de décider: +donnez à Somerset la régence de la France, parce que ceci a élevé des +soupçons contre York, et indiquez un jour, un lieu convenable pour le +combat singulier entre ces deux hommes. Telle est la loi, telle est la +sentence du duc Humphroy. + +LE ROI.--Qu'il en soit ainsi. Milord de Somerset, nous vous nommons lord +régent de France. + +SOMERSET.--Je remercie humblement Votre Royale Majesté. + +HORNER.--Et moi, j'accepte volontiers le combat. + +PIERRE.--Hélas! milord, je ne saurais combattre. Pour l'amour de Dieu, +prenez en pitié ce qui m'arrive; c'est la méchanceté des hommes qui m'a +conduit là. O seigneur, ayez pitié de moi! Jamais je ne serai en état de +porter un coup. O Dieu! ô mon coeur! + +GLOCESTER.--Il faut que tu te battes ou que tu sois pendu. + +LE ROI.--Conduisez-les en prison. Le dernier jour du mois prochain sera +celui du combat.--Viens, Somerset: nous allons pourvoir à ton départ. + + + + +SCÈNE IV + +Toujours à Londres.--Dans les jardins du duc de Glocester. + +_Entrent_ MARGERY, JOURDAIN, HUME, SOUTHWELL ET BOLINGBROOK. + + +HUME.--Venez, mes maîtres: la duchesse, je vous l'ai dit, attend +l'accomplissement de vos promesses. + +BOLINGBROOK.--Nous sommes tout prêts, maître Hume. Mais la duchesse +veut-elle entendre et voir nos mystères? + +HUME.--Oui, pourquoi pas? comptez sur son courage. + +BOLINGBROOK.--J'ai entendu dire que c'était une femme d'une fermeté +inébranlable. Cependant, il sera bon, maître Hume, que vous soyez +là-haut près d'elle, tandis que nous travaillerons ici en bas. Ainsi, je +vous prie, sortez, au nom de Dieu, et laissez-nous. _(Hume sort.)_ Mère +Jourdain, prosternez-vous la face contre terre. Southwell, lisez, et +commençons notre oeuvre. + +(La duchesse paraît à une fenêtre.) + +LA DUCHESSE.--Bien dit, mes maîtres; soyez tous les bienvenus. A la +besogne; le plus tôt sera le mieux. + +BOLINGBROOK.--Patience, ma bonne dame; les magiciens connaissent leur +temps; la profonde nuit, la sombre nuit, le silence de la nuit, l'heure +de la nuit où l'on mit le feu à Troie; le temps où errent les oiseaux +funèbres, où hurlent les chiens de garde, où les esprits se promènent, +où les fantômes brisent leurs tombeaux: tel est le temps propre à +l'oeuvre qui nous tient occupés. Asseyez-vous, madame, et ne craignez +rien; ce que nous allons faire paraître ne pourra sortir de l'enceinte +sacrée. + +(Ils exécutent les cérémonies d'usage, et tracent le cercle. Bolingbrook +ou Southwell lit la formule, _Conjuro te,_ etc. Éclairs et tonnerres +effroyables, l'Esprit sort de terre.) + +L'ESPRIT.--_Adsum_. + +MARGERY.--_Asmath_, par le Dieu éternel, dont le nom et le pouvoir te +font trembler, réponds à mes demandes; car jusqu'à ce que tu m'aies +satisfait, tu ne passeras point cette enceinte. + +L'ESPRIT.--Demande ce que tu voudras: que n'ai-je déjà dit et fini! + +BOLINGBROOK, _lisant les questions contenues dans un papier_.--_D'abord +le roi, qu'en doit-il advenir_? + +L'ESPRIT.--Le duc qui déposera Henri est vivant; mais il lui survivra et +mourra d'une mort violente. + +(A mesure que l'Esprit parle, Southwell écrit la réponse.) + +BOLINGBROOK.--_Quel est le sort qui attend le duc de Suffolk_? + +L'ESPRIT.--Par l'eau il mourra et trouvera sa fin. + +BOLINGBROOK.--Qu'arrivera-t-il au duc de Somerset? + +L'ESPRIT.--Qu'il évite les châteaux; il sera plus en sûreté dans les +plaines sablonneuses qu'aux lieux où les châteaux se tiennent en haut. +Finis; à peine pourrais-je endurer plus longtemps. + +BOLINGBROOK.--Descends dans les ténèbres et dans le lac brûlant, esprit +pervers: en fuite! + +(Tonnerre et éclairs. L'Esprit descend sous terre.) + +(Entrent précipitamment York et Buckingham, suivis de gardes, et autres +personnages.) + +YORK.--Saisissez-vous de ces traîtres et de tout leur bagage. Sorcière, +nous vous suivions, je crois, de bien près. Quoi! madame, vous ici? le +roi et l'État vous devront beaucoup pour les peines que vous avez +prises, et milord protecteur désirera sans doute vous voir bien +récompensée de cette bonne oeuvre. + +LA DUCHESSE.--Elle n'est pas la moitié aussi coupable que les tiennes +envers le roi d'Angleterre, duc outrageant qui menaces sans cause. + +BUCKINGHAM.--En effet, sans la moindre cause, madame. Comment +appelez-vous ceci? _(Lui montrant le papier qu'il a saisi_.) +Emmenez-les, qu'on les tienne bien renfermés et séparés.--Vous, madame, +vous allez nous suivre. Stafford, prends-la sous ta garde. _(La duchesse +quitte la fenêtre_.) Nous allons mettre au jour toutes ces bagatelles. +Sortez tous. + +(Les gardes sortent, emmenant Margery, Southwell, etc.) + +YORK.--Je vois, lord Buckingham, que vous l'aviez bien surveillée. C'est +une petite intrigue bien imaginée, et sur laquelle on peut bâtir bien +des choses. Maintenant je vous prie, milord, voyons ce qu'a écrit le +diable. _(Il lit.) Le duc qui doit déposer Henri est vivant, mais il lui +survivra et mourra d'une mort violente._ C'est tout justement..... _Aio +te, Æneïda, Romanos vincere posse.--Dites-moi quel sort attend le duc de +Suffolk?--Il mourra par l'eau et y trouvera sa fin.--Qu'arrivera-t-il au +duc de Somerset?--Qu'il évite les châteaux, il sera plus en sûreté dans +les plaines sablonneuses que là où les châteaux se tiennent en haut._ +Allons, allons, milord, ce sont là des oracles dangereux à obtenir, et +difficiles à comprendre. Le roi est sur la route de Saint-Albans, et +l'époux de cette aimable dame l'accompagne. Que cette nouvelle leur +arrive aussi promptement qu'un cheval pourra la leur porter. Triste +déjeuner pour milord protecteur! + +BUCKINGHAM.--Que Votre Grâce me permette, milord d'York, de porter +moi-même ce message, dans l'espoir d'en obtenir la récompense. + +YORK.--Comme il vous plaira, mon cher lord.--Y a-t-il quelqu'un ici? +_(Entre un domestique_). Invitez de ma part les lords Salisbury et +Warwick à souper chez moi ce Soir. Allons-nous-en. (Ils sortent.) + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + + ACTE DEUXIÈME + + + + +SCÈNE I + +Saint-Albans. + +_Entrent_ LE ROI HENRI ET LA REINE MARGUERITE, GLOCESTER, LE CARDINAL, +ET SUFFOLK _suivis de fauconniers rappelant des oiseaux_. + + +MARGUERITE.--En vérité, milords, depuis sept ans je n'ai pas vu de plus +belle chasse aux oiseaux d'eau, et cependant vous conviendrez que le +vent était très-fort, et qu'il y avait dix contre un à parier que le +vieux Jean ne partirait pas. + +LE ROI, _à Glocester_.--Mais quelle pointe a fait votre faucon, milord! +A quelle hauteur il s'est élevé au-dessus de tous les autres! Comme on +reconnaît l'oeuvre de Dieu dans toutes ses créatures! Vraiment oui, +l'homme et l'oiseau aspirent à monter. + +SUFFOLK.--Il n'est pas étonnant, si Votre Majesté me permet de le dire, +que les oiseaux de milord protecteur sachent si bien s'élever; ils +n'ignorent pas que leur maître aime les hautes régions et porte ses +pensées bien au delà du vol de son faucon. + +GLOCESTER.--C'est un esprit ignoble et vulgaire, milord, que celui qui +ne s'élève pas plus haut qu'un oiseau ne peut voler. + +LE CARDINAL.--Je le savais bien; il voudrait se voir au-dessus des +nuages. + +GLOCESTER.--Sans doute. Milord cardinal, qu'entendez-vous par là? Ne +siérait-il pas à Votre Grâce de prendre son essor vers le ciel? + +LE ROI.--Trésor d'éternelle félicité! + +LE CARDINAL.--Ton ciel est sur la terre. Tes yeux et tes pensées +demeurent attachés sur la couronne, trésor de ton coeur. Pernicieux +protecteur, dangereux pair, flatteur du roi et du peuple! + +GLOCESTER.--Eh quoi! cardinal, cela me paraît bien violent pour un +prêtre, _Tantæne animis coelestibus iræ?_ Les ecclésiastiques sont-ils +donc si colères? Mon cher oncle, cachez mieux votre haine. Convient-elle +à votre caractère sacré? + +SUFFOLK.--Il n'y a point là de haine, milord, pas plus qu'il ne convient +dans une si juste querelle contre un pair si odieux. + +GLOCESTER.--Que.... qui, milord? + +SUFFOLK.--Qui? vous, milord, n'en déplaise à Sa Seigneurie milord +protecteur. + +GLOCESTER.--Suffolk, l'Angleterre connaît ton insolence. + +MARGUERITE.--Et ton ambition, Glocester. + +LE ROI.--Tais-toi, de grâce, chère reine: n'aigris point la haine de ces +pairs furieux; bienheureux sont ceux qui procurent la paix sur la terre! + +LE CARDINAL.--Que je sois donc béni pour la paix que j'établirai entre +ce hautain protecteur et moi, au moyen de mon épée! + +GLOCESTER, _à part au cardinal_.--Sur ma foi, mon saint oncle, +j'aimerais fort que nous en fussions déjà là. + +LE CARDINAL, _à part_.--Nous y serons vraiment, dès que tu en auras le +coeur. + +GLOCESTER, à _part_.--Ne va pas ameuter pour cela un parti de factieux; +charge-toi de répondre seul de tes insultes. + +LE CARDINAL, _à part_.--Oui, pour que tu n'oses pas montrer ton nez; +mais si tu l'oses, ce soir même, à l'est du bosquet. + +LE ROI.--Qu'est-ce que c'est donc, milords? + +LE CARDINAL, _haut_.--Croyez-m'en sur ma parole, cousin Glocester: si +votre écuyer n'avait pas si soudainement rappelé l'oiseau, nous aurions +poussé plus loin la chasse. (_A part._) Viens avec ton épée[8] à deux +mains. + +[Note 8: _Two hand-sword._ Cette sorte d'épée s'appelait aussi +long-sword (longue épée).] + +GLOCESTER, _à part_.--Vous y pouvez compter, mon oncle. + +LE CARDINAL, _à part._--Entendez-vous?.... à l'est du bosquet. + +GLOCESTER, _à part._--J'y serai, cardinal. + +LE ROI.--Comment? Qu'est-ce que c'est, oncle Glocester? + +GLOCESTER.--Nous parlons de chasse: rien de plus, mon prince. (_A +part._) Par la mère de Dieu, prêtre, je vous élargirai la tonsure du +crâne, ou tous mes coups porteront à faux. + +LE CARDINAL, _à part._--_Medica teipsum_, protecteur; songez-y, songez à +vous protéger vous-même. + +LE ROI.--Les vents augmentent, et votre colère aussi, milords. Quelle +aigre musique vous faites entendre à mon coeur! Quand de pareilles +cordes détonnent, comment espérer la moindre harmonie? Je vous en prie, +milords, laissez-moi arranger ce différend. + +(Entre un habitant de Saint-Albans criant: Miracle!) + +GLOCESTER.--Que signifie ce bruit? Ami, quel miracle proclames-tu là? + +L'HABITANT.--Un miracle! un miracle! + +SUFFOLK.--Avance vers le roi, et dis-lui quel est ce miracle. + +L'HABITANT.--Eh! vraiment: un aveugle qui a recouvré la vue à la châsse +de saint Alban, il n'y a pas une demi-heure; un homme qui n'avait vu de +sa vie. + +LE ROI.--Gloire à Dieu, qui donne aux âmes croyantes la lumière dans les +ténèbres et les consolations dans le désespoir! + +(Entrent le maire de Saint-Albans et des compagnons, Simpcox, porté par +deux personnes dans une chaise, et suivi de sa femme et d'une grande +foule de peuple.) + +LE CARDINAL.--Voici le peuple qui vient en procession présenter cet +homme à Votre Majesté. + +LE ROI.--Grande est sa consolation dans cette vallée terrestre, quoique +la vue doive augmenter pour lui le nombre des pêchés! + +GLOCESTER.--Arrêtez, mes maîtres, portez-le près du roi. Sa Majesté veut +l'entretenir. + +LE ROI.--Bonhomme, raconte-nous la chose en détail, afin que nous +puissions glorifier en toi le Seigneur. Est-il vrai que tu sois depuis +longtemps aveugle, et que tu aies été guéri tout à l'heure? + +SIMPCOX.--Je suis né aveugle, n'en déplaise à Votre Grâce. + +LA FEMME.--Oui, en vérité, il est né aveugle. + +SUFFOLK.--Quelle est cette femme? + +LA FEMME.--Sa femme, sauf le bon plaisir de Votre Seigneurie. + +GLOCESTER.--Tu en serais plus certaine si tu eusses été sa mère. + +LE ROI.--Où es-tu né? + +SIMPCOX.--A Berwick, dans le nord, n'en déplaise à Votre Grâce. + +LE ROI.--Pauvre créature! la bonté de Dieu a été grande envers toi. Ne +laisse passer ni jour ni nuit sans le célébrer, et conserve +éternellement la mémoire de ce que le Seigneur a fait pour toi. + +MARGUERITE.--Dis-moi, mon ami, est-ce par hasard ou par dévotion que tu +es venu à cette sainte châsse? + +SIMPCOX.--Dieu sait que c'est par pure dévotion, parce que j'avais été +appelé cent fois et plus pendant mon sommeil par le bon saint Alban, qui +me disait: «Simpcox, va te présenter à ma châsse, et je viendrai à ton +secours.» + +LA FEMME.--Cela est bien vrai, sur ma parole. Moi-même j'ai entendu +plusieurs fois, très-souvent, une voix qui l'appelait comme cela. + +GLOCESTER.--Mais quoi! es-tu donc boiteux? + +SIMPCOX.--Oui; que le Dieu tout-puissant aie pitié de moi! + +GLOCESTER.--Par quel accident? + +SIMPCOX.--Je suis tombé d'un arbre. + +LA FEMME.--D'un prunier, monsieur. + +GLOCESTER.--Combien y a-t-il que tu es aveugle? + +SIMPCOX.--Oh! je suis né comme cela, milord. + +GLOCESTER.--Et tu voulais monter au haut d'un arbre? + +SIMPCOX.--Cette seule fois de ma vie, quand j'étais jeune. + +LA FEMME.--C'est encore la vérité: il lui en a coûté cher pour y avoir +monté. + +GLOCESTER.--Par la messe! il fallait que tu aimasses bien les prunes +pour t'exposer ainsi. + +SIMPCOX.--Hélas! mon bon monsieur, c'était ma femme qui eut envie de +quelques prunes de Damas, et cela me fit monter au péril de ma vie. + +GLOCESTER.--Tu es un rusé coquin! mais cela ne te servira de +rien.--Laisse-moi voir tes yeux.--Ferme-les.--Ouvre-les, à présent. Il +me semble que tu ne vois pas bien. + +SIMPCOX.--Si fait, monsieur, aussi clair que le jour, grâce à Dieu et à +saint Alban. + +GLOCESTER.--Vraiment? De quelle couleur est cet habit? + +SIMPCOX.--Rouge, monsieur, rouge comme du sang. + +GLOCESTER.--Ta réponse est juste. De quelle couleur est le mien? + +SIMPCOX.--Il est noir, vraiment, comme du charbon, comme jais. + +LE ROI.--Quoi! tu sais donc de quelle couleur est le jais? + +SUFFOLK.--Et pourtant je m'imagine qu'il n'a jamais vu de jais. + +GLOCESTER.--Mais il a vu bien des manteaux et des habits avant ce jour. + +LA FEMME.--Jamais de la vie: pas un avant aujourd'hui. + +GLOCESTER.--Dis-moi, l'ami, quel est mon nom? + +SIMPCOX.--Hélas! monsieur, je ne le sais pas. + +GLOCESTER.--Quel est son nom? + +(Montrant un autre lord.) + +SIMPCOX.--Je ne le sais pas. + +GLOCESTER.--Ni le sien? + +(En montrant un autre.) + +SIMPCOX.--Non, en vérité, monsieur. + +GLOCESTER.--Et ton nom, quel est-il? + +SIMPCOX.--Saunder Simpcox, ne vous en déplaise, monsieur. + +GLOCESTER.--Je te déclare donc, Saunder, ici présent, le plus menteur +coquin de toute la chrétienté. Si tu avais été en effet aveugle de +naissance, il ne t'aurait pas été plus difficile de connaître ainsi nos +noms, que de nommer les différentes couleurs de nos habits. La vue peut, +il est vrai, distinguer les couleurs; mais leur donner leurs noms divers +la première fois qu'on les voit, cela est impossible. Milords, saint +Alban a fait ici un miracle; mais ne pensez-vous pas que ce serait une +grande habileté que de rendre à cet estropié l'usage de ses jambes? + +SIMPCOX.--Ah! plût à Dieu, monsieur, que vous le pussiez. + +GLOCESTER.--Mes amis de Saint-Albans, n'avez-vous pas d'officier de +justice dans votre ville, et de ces choses qu'on appelle des fouets? + +LE MAIRE.--Oui, milord, si c'est votre bon plaisir. + +GLOCESTER.--Envoyez-en chercher un à l'instant. + +LE MAIRE.--Allez, et amenez ici sans délai un exécuteur. + +(Sort un homme de la suite.) + +GLOCESTER.--Maintenant mettez-moi là un escabeau tout près.--Maintenant, +l'ami, si vous voulez éviter les coups de fouet, sautez-moi par-dessus +cet escabeau et sauvez-vous. + +SIMPCOX.--Hélas! monsieur, je ne suis pas en état de me soutenir seul; +vous allez me tourmenter en vain. + +(Entre l'homme de la suite avec l'exécuteur.) + +GLOCESTER.--C'est bon, mon ami, il faut que nous vous fassions retrouver +vos jambes. Exécuteur, frappez jusqu'à ce qu'il saute par-dessus +l'escabeau. + +L'EXÉCUTEUR.--Je vais obéir, milord.--Allons, l'ami, ôtez votre +pourpoint. + +SIMPCOX.--Hélas! monsieur, que ferais-je? Je ne suis pas en état de me +soutenir. + +(Au premier coup de fouet, il saute par-dessus l'escabeau et s'enfuit. +Le peuple le suit en criant: _Miracle_[9]!) + +[Note 9: L'anecdote du miracle de Saint-Albans est rapportée par sir +Thomas More qui l'avait entendu raconter à son père. (V. _ses Oeuvres_, +p. 134, édit. 1557.)] + +LE ROI.--O Dieu, tu vois de telles choses, et tu retiens si longtemps ta +colère! + +MARGUERITE.--J'ai bien ri de voir courir ce misérable. + +GLOCESTER.--Poursuivez le drôle, et emmenez-moi cette malheureuse. + +LA FEMME.--Hélas! monsieur, c'est la misère qui nous l'a fait faire. + +GLOCESTER.--Qu'ils soient fouettés le long de toutes les villes de +marché, jusqu'à Berwick, d'où ils sont venus. + +(Sortent l'exécuteur, le maire, la femme, etc.) + +LE CARDINAL.--Le duc Humphroy a fait un miracle aujourd'hui! + +SUFFOLK.--Il est vrai, il a fait sauter et s'enfuir les boiteux. + +GLOCESTER, à _Suffolk_.--Vous avez fait de plus grands miracles que moi, +milord: en un seul jour vous avez fait échapper de nos mains des villes +entières. + +(Entre Buckingham.) + +LE ROI.--Quelles nouvelles nous apporte notre cousin Buckingham? + +BUCKINGHAM.--Des choses que mon coeur frémit de vous apprendre. Une +bande de méchants, adonnés à des oeuvres maudites sous les auspices et +dans la compagnie de la femme du protecteur, d'Éléonor, chef et auteur +de cette odieuse réunion, se sont livrés à des pratiques criminelles +contre Votre Majesté, de concert avec des sorcières et des magiciens, +que nous avons pris sur le fait, faisant sortir de terre des esprits +pervers, et les interrogeant sur la vie et la mort d'Henri, et d'autres +personnages du conseil privé de Votre Majesté, comme on le mettra plus +en détail sous les yeux de Votre Grâce. + +LE CARDINAL, _bas à Glocester_.--Eh bien, lord protecteur, par ce moyen +votre épouse va figurer encore dans Londres. Cette nouvelle, je crois, +aura un peu émoussé le fil de votre épée. Il n'y a pas d'apparence, +milord, que notre rendez-vous tienne. + +GLOCESTER.--Prêtre ambitieux, cesse d'affliger mon coeur. L'accablement +et la douleur ont vaincu mon courage; et vaincu que je suis, je te cède +comme je céderais au dernier valet. + +LE ROI.--O Providence! quels crimes trament les méchants! et toujours +pour amener la destruction sur leur propre tête! + +MARGUERITE.--Glocester, ton nid est déshonoré; et toi-même, prends bien +garde d'être irréprochable, je te le conseille. + +GLOCESTER.--Madame, pour moi j'en appelle au Ciel de l'amour que j'ai +porté à mon roi et à l'État. Quant à ma femme, j'ignore comment sont les +choses. Je suis affligé d'avoir appris ce que je viens d'apprendre. Elle +est noble; mais si elle a mis en oubli l'honneur et la vertu, et qu'elle +ait eu commerce avec gens dont le contact, semblable à la poix, entache +toute noblesse, je la bannis de mon lit et de ma compagnie, et +j'abandonne aux lois et à l'opprobre celle qui déshonore l'honnête nom +de Glocester. + +LE ROI.--Allons, nous coucherons ici cette nuit. Demain nous +retournerons à Londres pour examiner cette affaire à fond, interroger +ces odieux coupables, et peser leur cause dans les équitables balances +de la justice, dont le fléau ne sait point fléchir, et d'où le droit +sort triomphant. + +(Fanfares. Ils sortent.) + + + + +SCÈNE II + +Londres.--Jardins du duc d'York. + +_Entrent_ YORK, SALISBURY ET WARWICK. + + +YORK.--Maintenant, mes chers lords de Salisbury et de Warwick, souffrez +qu'après notre modeste souper, et dans cette promenade solitaire, je me +donne la satisfaction de chercher à vous prouver mon titre incontestable +à la couronne d'Angleterre. + +SALISBURY.--J'attends avec impatience, milord, que vous nous l'exposiez +pleinement. + +WARWICK.--Parle, cher York; et si ta réclamation est fondée, les Nevil +n'attendent plus que tes ordres. + +YORK.--Écoutez donc.--Édouard III, milords, eut sept fils. Le premier +fut Édouard, le prince Noir, prince de Galles; le second, William de +Hatfield, et le troisième, Lionel, duc de Clarence, que suivait +immédiatement Jean de Gaunt, duc de Lancastre; le cinquième fut Edmond +Langley, duc d'York; le sixième fut Thomas de Woodstock, duc de +Glocester; Guillaume de Windsor fut le septième et le dernier. Édouard, +le prince Noir, mourut avant son père, et laissa pour lignée Richard, +son fils unique, qui, après la mort d'Édouard III, régna en qualité de +roi, jusqu'au jour où Henri Bolingbroke, duc de Lancastre, fils aîné et +héritier de Jean de Gaunt, couronné sous le nom d'Henri IV, s'empara du +royaume, déposa le roi légitime, envoya la pauvre reine en France, sa +patrie, et le roi au château de Pomfret, où, comme vous le savez tous, +l'inoffensif Richard fut traîtreusement assassiné. + +WARWICK.--Mon père, c'est la vérité que le duc vient de nous dire: ce +fut ainsi que la maison de Lancastre obtint la couronne. + +YORK.--Qu'aujourd'hui elle retient par force, et non par son droit: car +après la mort de Richard, héritier de l'aîné, la postérité de son cadet +immédiat devait succéder au trône. + +SALISBURY.--Mais ce cadet William Hatfield mourut, comme vous en +convenez, sans laisser d'héritier. + +YORK.--Le duc de Clarence, troisième des fils et de qui je tiens mes +prétentions au trône, laissa une fille, Philippe, qui épousa Edmond +Mortimer, comte des Marches; Edmond eut un fils, Roger, comte des +Marches; Roger eut des enfants, Edmond, Anne et Éléonor. + +SALISBURY.--Cet Edmond, sous le règne de Bolingbroke, fit valoir, ainsi +que je l'ai lu, ses prétentions à la couronne, et eût été roi sans Owen +Glendower, qui le tint prisonnier jusqu'à sa mort[10].--Mais voyons le +reste. + +[Note 10: _Jusqu'à sa mort_. Le poëte entend probablement la mort +d'Owen Glendower, car on a vu dans la pièce précédente mourir Edmond +Mortimer à la Tour de Londres, où cependant il paraît qu'il ne fut +jamais renfermé.] + +YORK.--Anne, sa soeur aînée et ma mère, héritière de la couronne, épousa +Richard, comte de Cambridge, fils d'Edmond Langley, cinquième fils +d'Édouard III; et c'est de son chef que je réclame la couronne, car elle +était héritière de Roger, comte des Marches, et d'Edmond Mortimer, qui +avait épousé Philippe, fille unique de Lionel, duc de Clarence. Ainsi, +si la postérité de l'aîné doit succéder avant celle du cadet, c'est moi +qui suis roi. + +WARWICK.--Quelle filiation directe est plus simple que celle-ci? Henri +tire ses prétentions au trône de Jean de Gaunt, quatrième fils +d'Édouard: York tire les siennes du troisième. Jusqu'à ce que la branche +de Lionel s'éteigne, l'autre ne doit point régner, et cette branche n'a +point encore manqué: elle fleurit en vous et dans vos fils, dignes +rejetons d'une telle souche. Ainsi, Salisbury, fléchissons tous deux le +genou devant lui, et dans ce pacte formé en secret, soyons les premiers +à rendre à notre roi légitime les honneurs souverains qui appartiennent +à son droit héréditaire! + +TOUS DEUX.--Longue vie à notre souverain Richard, roi d'Angleterre! + +YORK.--Nous vous remercions, milords; mais je ne suis point votre roi +tant que je ne serai pas couronné, que mon épée ne sera pas rougie du +sang sorti du coeur de la maison de Lancastre; et cela ne peut +s'exécuter par une entreprise soudaine, mais par la prudence et un +profond secret; sachez comme moi, dans ces temps dangereux, fermer les +yeux sur l'insolence de Suffolk, sur l'orgueil de Beaufort, sur +l'ambition de Somerset, sur Buckingham, et sur toute la bande jusqu'à ce +qu'ils aient enveloppé dans leurs pièges le gardien du troupeau, ce +prince vertueux, le bon duc Humphroy: c'est à cela qu'ils travaillent, +et en y travaillant, ils trouveront la mort si York a l'art de prédire. + +SALISBURY.--C'en est assez, milord; nous voilà parfaitement instruits de +vos intentions. + +WARWICK.--Mon coeur m'assure que le comte de Warwick fera un jour du duc +d'York un roi. + +YORK.--Et moi, je m'assure, Nevil, que Richard vivra pour faire du comte +de Warwick le plus grand personnage de l'Angleterre après le roi. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE III + +Londres.--Salle du tribunal. + +_Les trompettes sonnent. Entrent_ LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE, +GLOCESTER, YORK, SUFFOLK, SALISBURY; LA DUCHESSE DE GLOCESTER, MARGERY +JOURDAIN, SOUTHWELL, HUME ET BOLINGBROOK, _gardés_. + + +LE ROI.--Avancez, dame Éléonor Cobham, femme de Glocester. Aux yeux de +Dieu et aux nôtres, votre crime est grand. Recevez la sentence de la +loi, pour des offenses que le livre de Dieu a condamnées à la mort. (_A +Margery._) Vous allez tous les quatre retourner en prison, et de là au +lieu de l'exécution. La sorcière sera brûlée et réduite en cendres à +Smithfield, et les trois autres étranglés sur un gibet. (_A la +duchesse._) Vous, madame, en considération de votre naissance, +dépouillée d'honneurs pendant votre vie, après trois jours d'une +pénitence publique, vous vivrez dans votre pays, mais dans un +bannissement perpétuel à l'île de Man, sous la garde de sir John +Stanley. + +LA DUCHESSE.--J'accepte volontiers l'exil: j'eusse de même accepté la +mort[11]. + +[Note 11: Le procès et la condamnation de la duchesse de Glocester +eurent lieu en 1441, trois ans avant le mariage du roi; ainsi le +personnage d'Éléonor est un pur anachronisme.] + +GLOCESTER.--Tu le vois, Éléonor, la loi t'a jugée; je ne saurais +justifier celle que la loi condamne. _(La duchesse et les autres +prisonniers sortent environnés de gardes_.) Mes yeux sont pleins de +larmes, et mon coeur de douleur. Ah! Humphroy, cet opprobre de ta +vieillesse va incliner vers la tombe ta tête chargée de douleur. Je +demande à Votre Majesté la liberté de me retirer, ma douleur a besoin de +soulagement, et mon âge de repos. + +LE ROI.--Demeure un instant, Humphroy, duc de Glocester. Avant de te +retirer, remets-moi ton bâton de commandement: Henri veut être son +protecteur à lui-même, et Dieu sera mon espoir, mon appui, mon guide, et +le flambeau de mes pas; et toi, va en paix, Humphroy, non moins chéri de +ton roi que lorsque tu étais son protecteur. + +MARGUERITE.--En effet, je ne vois pas pourquoi un roi en âge de régner +aurait, comme un enfant, besoin d'un protecteur. Que Dieu et le roi +Henri tiennent le gouvernail de l'Angleterre. Remettez ici votre bâton, +monsieur, et au roi son royaume. + +GLOCESTER.--Mon bâton? Le voilà, noble Henri, mon bâton de commandement; +je vous le remets d'aussi bon coeur que me le confia Henri votre père: +je le dépose à vos pieds avec autant de satisfaction que l'ambition de +quelques autres en auraient à le recevoir. Adieu, bon roi: quand je +serai mort et disparu de ce monde, puissent l'honneur et la paix +environner ton trône! + +(Il sort.) + +MARGUERITE.--Enfin Henri est roi, et Marguerite est reine, et Humphroy, +duc de Glocester, si rudement mutilé qu'il demeure à peine lui-même. +Deux secousses à la fois: sa femme bannie, et un de ses membres enlevé, +ce bâton de commandement ressaisi. Qu'il reste où il est, où il lui +convient d'être, dans la main d'Henri. + +SUFFOLK.--Ainsi ce pin orgueilleux laisse tomber sa tête et pendre ses +branches flétries, ainsi meurt l'orgueil naissant d'Éléonor. + +YORK.--N'en parlons plus, milords.--Avec la permission de Votre Majesté, +voici le jour désigné pour le combat. Déjà l'appelant et le défendant, +l'armurier et son apprenti, sont prêts à entrer dans la lice; que Vos +Majestés veuillent donc bien venir assister à cette lutte. + +MARGUERITE.--Oui, certainement, mon cher lord, car j'ai quitté la cour +exprès pour être témoin de cette épreuve. + +LE ROI.--Au nom de Dieu, ayez soin que toutes choses soient bien +ordonnées selon les règles; qu'ils décident ici leur différend, et Dieu +garde le droit! + +YORK.--Je n'ai jamais vu, milord, un drôle de plus mauvaise mine, ni +plus effrayé de combattre que l'appelant, le valet de cet armurier. + +(Entrent d'un côté Horner et ses voisins qui boivent à sa santé, et de +telle sorte qu'il est ivre. Il s'avance, précédé d'un tambour, avec son +bâton auquel est attaché un sac plein de sable[12]; de l'autre côté +Pierre, aussi avec un tambour et un bâton pareil, accompagné d'apprentis +qui boivent à sa santé.) + +[Note 12: Dans ces sortes d'épreuves, les chevaliers combattaient +avec la lance et l'épée, les gens du commun avec un bâton noirci au bout +duquel était attaché un sac rempli de sable très-pressé.] + +PREMIER VOISIN, _à Horner_.--Allons, voisin Horner, je bois à votre +santé un verre de vin d'Espagne: n'ayez pas peur, voisin, vous irez +bien. + +SECOND VOISIN.--Et voilà, voisin, un verre de malvoisie. + +TROISIÈME VOISIN.--Et voilà un pot de bonne double bière; voisin, buvez, +et n'ayez pas peur de votre apprenti. + +HORNER.--Tout comme on voudra, par ma foi; je vous fais raison à tous, +et je me moque de Pierre. + +PREMIER APPRENTI.--Allons, Pierre, je bois à toi; n'aie pas peur. + +SECOND APPRENTI.--Allons, ami Pierre, ne crains pas ton maître; combats +pour l'honneur des apprentis. + +PIERRE.--Je vous remercie tous: buvez, et priez pour moi, je vous en +prie; car je crois bien que j'ai bu mon dernier coup en ce +monde.--Tiens, Robin, si je meurs, je te donne mon tablier.--Et toi, +William, tu auras mon marteau.--Et toi, Tom, tiens, prends tout l'argent +que j'ai. O Seigneur! assistez-moi, mon Dieu, je vous en prie, car je ne +serai jamais en état de tenir tête à mon maître, lui qui apprend +l'escrime depuis si longtemps. + +SALISBURY.--Allons, cessez de boire et venez aux coups. Toi, quel est +ton nom? + +PIERRE.--Pierre, vraiment. + +SALISBURY.--Pierre! Et encore? + +PIERRE.--Tap[13]. + +SALISBURY.--Tap! Songe donc à bien taper ton maître. + +HORNER.--Messieurs, je suis venu ici comme qui dirait à l'instigation de +mon apprenti, pour prouver qu'il est un coquin et moi un honnête +homme.--Et quant au duc d'York, je jurerai sur ma mort que jamais je ne +lui ai voulu aucun mal, ni au roi, ni à la reine. En conséquence, +Pierre, prends garde à ce coup que je t'assène avec la fureur dont Bevis +de Southampton tomba sur Ascapart[14]. + +[Note 13: Dans l'original, _Thump_, qui signifie _coup pesant_. Il a +fallu y substituer un nom qui permît de conserver dans la traduction la +plaisanterie de Salisbury.--Cet homme se nommait en réalité John Davy, +et son maître William Calour. La chose se passa comme elle est +représentée ici, à cela près que l'armurier ne fut pas tué dans le +combat, mais seulement vaincu, et pendu ensuite; il ne s'était cependant +pas déclaré coupable, et, selon Hollinshed, l'accusation était fausse.] + +[Note 14: _Ascapart_, nom d'un géant fameux dans les récits +populaires.] + +YORK.--Allons, dépêchez.--La langue de ce drôle commence à bégayer. +Sonnez, trompettes, donnez le signal aux combattants. + +(Signal. Ils se battent: Pierre, d'un coup, renverse son maître sur le +sable.) + +HORNER.--Assez, Pierre, assez; je confesse, je confesse.... ma trahison. + +(Il meurt.) + +YORK.--Emporte son arme. Ami, remercie Dieu, et le bon vin qui s'est +trouvé dans le chemin de ton maître. + +PIERRE.--O Dieu! j'ai triomphé de mes ennemis en présence de cette +assemblée! O Pierre! tu as triomphé dans la bonne cause! + +LE ROI.--Allons, qu'on emporte d'ici le corps de ce traître, car sa mort +nous a manifesté son crime; et Dieu, dans sa justice, nous a révélé +l'innocence et la sincérité de ce pauvre garçon, qu'il espérait faire +périr injustement. Viens, suis-nous, pour recevoir ta récompense. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE IV + +Toujours à Londres.--Une rue. + +_Entrent_ GLOCESTER ET SES DOMESTIQUES, _tous vêtus de deuil_. + + +GLOCESTER.--Ainsi quelquefois le jour le plus brillant se couvre de +nuages; et, après l'été, suit invariablement le stérile hiver, avec les +rigueurs de son amère froidure; comme les saisons se succèdent, ainsi se +précipitent les joies et les peines. Quelle heure est-il, messieurs? + +UN SERVITEUR.--Dix heures, milord. + +GLOCESTER.--C'est l'heure qui m'a été marquée pour attendre le passage +de la duchesse subissant sa punition. On la traîne sans pitié dans les +rues: ses pieds délicats ne posent qu'avec une douleur presque +insupportable sur le pavé de ces rues. Chère Nell, ton âme noble a peine +à supporter l'aspect de ce vil peuple, les yeux fixés sur ton visage, et +du rire de l'envie insultant à ta honte; lui qui naguère suivait les +roues orgueilleuses de ta voiture, lorsque tu passais en triomphe à +travers les rues!.... Mais paix, je crois qu'elle approche, et je veux +préparer mes yeux troublés de larmes à voir ses misères. + +(Entrent la duchesse de Glocester, couverte d'une pièce de toile +blanche, plusieurs papiers attachés derrière elle, les pieds nus et un +flambeau allumé à la main; sir John Stanley, un shérif et des officiers +de justice.) + +UN DES DOMESTIQUES.--Si Votre Grâce le permet, nous allons l'enlever au +shérif. + +GLOCESTER.--Non; tenez-vous tranquilles; sous peine de la vie, +laissez-la passer. + +LA DUCHESSE.--Venez-vous, milord, pour être témoin de ma honte publique? +En ce moment, tu fais aussi pénitence. Vois comme ils nous contemplent, +comme cette folle multitude te montre au doigt, comme ils balancent +leurs têtes et tournent les yeux sur toi. Ah! Glocester, cache-toi à +leurs regards odieux, et, enfermé dans ton cabinet, vas-y pleurer ma +honte, et maudire tes ennemis, à la fois les miens et les tiens! + +GLOCESTER.--Prends patience, chère Nell: cesse de te rappeler tes +douleurs. + +LA DUCHESSE.--Ah! Glocester, fais donc que je ne me rappelle plus qui je +suis. Car quand je pense que je suis ta femme par mariage, et toi un +prince, le protecteur de ce royaume, il me semble que je ne devrais pas +être ainsi conduite à travers les rues, revêtue d'infamie, des écriteaux +sur mon dos, et suivie par une vile populace qui se réjouit de voir mes +pleurs et d'entendre mes profonds gémissements. La pierre impitoyable +déchire mes pieds sensibles; et quand je tressaille de douleur, ce +peuple envieux rit de ma peine et m'avertit de prendre garde où je +marche. Ah! Humphroy, puis-je supporter ce poids accablant de honte? +Crois-tu que je veuille jamais jeter un regard sur ce monde, ou nommer +heureux ceux qui jouissent de la lumière du soleil? Non: les ténèbres +seront ma lumière, et la nuit sera pour moi le jour; le souvenir de ma +grandeur passée sera mon enfer. Quelquefois je me dirai que je suis la +femme du duc Humphroy, et lui un prince tout-puissant, maître dans ce +pays: et que cependant tel a été l'exercice de sa puissance, telle a été +sa dignité de prince, qu'il était là tandis que je passais, moi sa +femme, abandonnée, livrée en spectacle à leur curiosité, et montrée au +doigt par cette canaille fainéante rassemblée à ma suite. Mais continue +à te montrer patient, ne rougis pas de ma honte, demeure inactif jusqu'à +ce que la hache de la mort se lève sur ta tête, comme, sois-en assuré, +elle se lèvera bientôt; car Suffolk, lui qui peut tout obtenir, sur tous +les points, de celle qui te hait et qui nous hait tous, et York, et +l'impie Beaufort, ce prêtre sans foi, ont englué le buisson où doivent +se prendre tes ailes; et, de quelque côté que tu diriges ton vol, ils +t'envelopperont dans leurs trames; mais continue de ne rien craindre, et +ne prends aucune précaution contre tes ennemis, jusqu'à ce que ton pied +soit retenu dans le piége. + +GLOCESTER.--Ah! cesse, Nell, tes conjectures t'égarent. Il faut que je +sois coupable avant de pouvoir être condamné. Eussé-je vingt fois autant +d'ennemis, et chacun d'eux eût-il vingt fois leur pouvoir, tous ensemble +seraient hors d'état de me causer le moindre mal aussi longtemps que je +serai loyal, fidèle et exempt de reproche. Voudrais-tu donc que je +t'eusse enlevée de force à l'humiliation que tu subis? Crois-moi, ta +honte n'eût point été lavée par là, et je me serais mis en danger par +l'infraction de la loi. C'est du calme, chère Nell, que tu pourras +recevoir le plus de secours. Je t'en prie, forme ton âme à la patience; +ces quelques jours de confusion seront bientôt passés. + +(Entre un héraut.) + +LE HÉRAUT.--Je somme Votre Grâce de se rendre au parlement de Sa +Majesté, qui sera tenu le premier du mois prochain. + +GLOCESTER.--Jamais ma présence n'y a été requise jusqu'à ce jour. Il y a +quelque chose de caché là-dessous.--Il suffit, je m'y rendrai. (_Le +héraut sort_.) Mon Éléonor.... il faut nous séparer. Maître shérif, +n'ajoutez point à la peine à laquelle le roi l'a condamnée. + +LE SHÉRIF.--Avec la permission de Votre Grâce, mes fonctions ne vont pas +plus loin, et sir John Stanley est chargé maintenant de l'emmener avec +lui dans l'île de Man. + +GLOCESTER.--Me promettez-vous, Stanley, de protéger mon épouse dans son +exil? + +STANLEY.--Ce sont là mes ordres, avec le bon plaisir de Votre Grâce. + +GLOCESTER.--Ne la traitez pas plus mal parce que je vous sollicite en sa +faveur. Le monde peut me montrer encore un visage riant, et je puis +vivre assez pour vous bien traiter si vous en usez bien avec elle. Sur +ce, adieu, sir John. + +LA DUCHESSE.--Quoi! partir, milord, et sans me dire adieu! + +GLOCESTER.--Mes pleurs te disent que je ne puis m'arrêter à parler. + +(Sortent Glocester et ses domestiques.) + +LA DUCHESSE.--Es-tu donc parti, et toute consolation avec toi, car +aucune ne m'accompagne? Ma joie est la mort, la mort dont le nom seul +m'a fait frémir tant de fois, parce que je souhaitais l'éternité de ce +monde. Stanley, je t'en prie, allons, emmène-moi d'ici; peu m'importe où +tu me mèneras, car je ne te demande point d'autre faveur que de me +conduire où on te l'a ordonné. + +STANLEY.--Vous le savez, madame; c'est à l'île de Man, pour y être +traitée selon votre condition. + +LA DUCHESSE.--Je le serai donc bien mal, car ma condition, c'est la +honte. Serai-je donc traitée honteusement? + +STANLEY.--Vous le serez comme une duchesse, comme la femme du duc +Humphroy; tel est le traitement qui vous attend. + +LA DUCHESSE.--Shérif, sois heureux, et plus que je ne le suis, quoique +tu aies dirigé les opprobres que je viens de subir. + +LE SHÉRIF.--C'était mon office, madame, et je vous en demande pardon. + +LA DUCHESSE.--Oui, oui, adieu, ton office est rempli. Allons, Stanley, +partons-nous? + +STANLEY.--Madame, votre pénitence est finie; quittez cette toile qui +vous couvre, et venez vous habiller pour notre voyage. + +LA DUCHESSE.--Je ne dépouillerai point ma honte avec cette toile: non, +elle couvrira mes plus riches vêtements, et se montrera, quelque parure +que je prenne. Allons, conduisez-moi, je languis de voir ma prison. + +(Ils sortent.) + +FIN DU SECOND ACTE. + + + + + ACTE TROISIÈME + + + + +SCÈNE I + +L'abbaye de Bury. + +_Entrent au parlement_ LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE, SUFFOLK, LE +CARDINAL, YORK, BUCKINGHAM, _et d'autres personnages_. + + +LE ROI.--Je m'étonne que milord de Glocester ne soit pas arrivé encore; +je ne sais quelle raison peut le retenir aujourd'hui; mais il n'a pas +coutume de venir le dernier. + +MARGUERITE.--Ne pouvez-vous donc voir, ou ne voulez-vous pas observer +l'étrange changement qui s'est fait dans toutes ses manières, quel air +de majesté il affecte, comme il est devenu depuis peu insolent, +impérieux, différent de lui-même? Nous avons vu le temps où il était +doux et affable. Si de loin seulement nous jetions un regard sur lui, +aussitôt son genou fléchi faisait admirer à toute la cour sa soumission. +Mais aujourd'hui si nous venons à le rencontrer, et que ce soit le +matin, au moment où chacun attache un souhait à l'heure du jour, il +fronce le sourcil et, montrant un oeil de colère, il passe fièrement +avec un genou inflexible, dédaignant de nous rendre le respect qui nous +appartient. Un petit roquet peut grogner sans qu'on y fasse attention; +mais les hommes puissants tremblent lorsque le lion rugit; et Humphroy +n'est pas en Angleterre un homme de peu de chose. Considérez d'abord +qu'il est après vous le premier dans l'ordre de la naissance, et que si +vous tombiez, c'est à lui de monter le premier. Il me semble donc que, +considérant le ressentiment qu'il nourrit dans son coeur et les +avantages qu'aurait pour lui votre mort, il serait contraire à la +politique de le laisser approcher de trop près votre royale personne ou +de l'admettre plus longtemps dans les conseils de Votre Majesté. Il a +gagné par ses flatteries le coeur du peuple, et lorsqu'il lui plaira de +le soulever, il est à craindre que tous ne le suivent. Le printemps +commence; les mauvaises herbes ne sont pas encore profondément +enracinées: si nous les laissons maintenant sur pied, elles envahiront +le jardin tout entier et étoufferont les plantes utiles, privées de la +culture dont elles ont besoin. Ma religieuse sollicitude pour mon +seigneur m'a conduite à recueillir tous les sujets de crainte qui nous +viennent de la part du duc. Si elle m'a rendue trop pusillanime, nommez +ma frayeur une vaine frayeur de femme. Cédant à de meilleures raisons, +je souscrirai moi-même à ce jugement, et je dirai: j'ai fait injure au +duc. Milords de Suffolk, de Buckingham et d'York, repoussez, si vous le +pouvez, mes allégations, ou concluez que mes paroles sont un fait. + +SUFFOLK.--Votre Grandeur a très-bien pénétré le duc, et si j'avais été +le premier appelé à exprimer mon opinion, je crois que j'aurais dit +absolument la même chose que Votre Grâce. C'est, j'en jurerais sur ma +vie, à son instigation que la duchesse s'est livrée à ses pratiques +diaboliques, ou, s'il n'a pas pris part à ce forfait, du moins son +affectation à rappeler sa haute origine (étant en effet, comme le plus +proche parent du roi, son successeur immédiat), toutes ses orgueilleuses +vanteries sur sa noblesse auront excité l'esprit malade de la folle +duchesse à tramer, par des moyens maudits, la chute de notre souverain. +L'eau coule paisiblement là où son lit est profond; sous un extérieur +simple il recèle la trahison. Le renard se tait quand il médite de +surprendre l'agneau. Non, non, mon souverain; Glocester est un homme +qu'on n'a point encore pénétré, et il est rempli d'une profonde +dissimulation. + +LE CARDINAL.--N'a-t-il pas, contre toutes les formes de la loi, inventé +des genres de mort cruels pour de légères offenses? + +YORK.--Et n'a-t-il pas, durant le cours de son protectorat, levé dans le +royaume de grosses sommes d'argent pour la solde de l'armée de France, +sans jamais les envoyer, d'où il arrivait que les villes se révoltaient +chaque jour? + +BUCKINGHAM.--Bon, ce ne sont là que de bien petits délits auprès de ceux +que le temps dévoilera dans la conduite du doucereux duc Humphroy. + +LE ROI.--Pour vous répondre à tous, milords, le soin que vous prenez +d'arracher les épines qui pourraient offenser mes pieds, est digne de +louange. Mais vous parlerai-je selon ma conscience? Notre cousin +Glocester est aussi innocent de toute intention de trahison contre notre +royale personne, que l'agneau qui tette ou l'innocente colombe. Le duc +est né vertueux, et il est trop adonné au bien pour songer au mal, et +travailler à ma ruine. + +MARGUERITE.--Ah! qu'y a-t-il de plus dangereux que cette aimable +confiance? S'il ressemble à la colombe, son plumage est emprunté, car +ses sentiments sont ceux de l'odieux corbeau. Le prenez-vous pour un +agneau? c'est qu'on lui aura prêté une peau qui n'est pas la sienne, car +ses inclinations sont celles des loups dévorants. Quel est celui qui, +pour tromper, ne sait pas revêtir une forme traîtresse? Prenez-y garde, +seigneur; il y va de notre sûreté à tous si l'on ne coupe court aux +projets de cet homme artificieux. + +(Entre Somerset.) + +SOMERSET.--Santé à mon gracieux souverain! + +LE ROI.--Vous êtes le bienvenu, lord Somerset. Quelles nouvelles de +France? + +SOMERSET.--Que toutes vos possessions dans ce royaume vous sont +entièrement enlevées: tout est perdu. + +LE ROI.--Tristes nouvelles, lord Somerset; mais que la volonté de Dieu +soit faite. + +YORK, _à part_.--Tristes nouvelles pour moi, car j'espérais la France +aussi fermement que j'espère la fertile Angleterre. Ainsi la fleur de +mes espérances périt dans son bouton, et les chenilles en dévorent les +feuilles. Mais avant peu je remédierai à tout cela, ou je vendrai mon +titre pour un glorieux tombeau. + +(Entre Glocester.) + +GLOCESTER.--Toutes sortes de bonheur à mon seigneur et roi; pardon, mon +souverain, d'avoir tant tardé. + +SUFFOLK.--Non, Glocester, apprends que tu es venu encore trop tôt pour +un déloyal tel que toi. Je t'arrête ici pour haute trahison. + +GLOCESTER.--Comme tu voudras, Suffolk, tu ne me verras point rougir ni +changer de contenance à cet arrêt. Un coeur irréprochable n'est pas +facile à intimider. La source la plus pure n'est pas si exempte de limon +que je suis innocent de trahison envers mon souverain. Qui peut +m'accuser? de quoi suis-je coupable? + +YORK.--On croit, milord, que vous vous êtes laissé payer par la France, +et que durant votre protectorat vous avez retenu la solde des troupes, +ce qui fait que Sa Majesté a perdu la France. + +GLOCESTER.--On ne fait que le croire? Qui sont ceux qui le croient? je +n'ai jamais dérobé aux soldats leur paye; je n'ai jamais reçu le moindre +argent de la France. Que Dieu me protége, comme j'ai veillé la nuit, +oui, une nuit après l'autre, occupé de faire le bien de l'Angleterre. +Puisse l'obole, dont j'ai jamais fait tort au roi, la pièce de monnaie +que j'ai détournée à mon profit, être produite contre moi au jour de mon +jugement! bien plus, pour ne pas taxer les communes, j'ai déboursé sur +mon propre bien, pour payer les garnisons, plus d'une somme dont je n'ai +jamais demandé restitution. + +LE CARDINAL.--Cela vous est très-bon à dire, milord. + +GLOCESTER.--Je ne dis que la vérité, Dieu me soit en aide. + +YORK.--Durant votre protectorat, vous avez inventé, pour les coupables, +des supplices cruels et inouïs jusqu'alors, et vous avez déshonoré +l'Angleterre par votre tyrannie. + +GLOCESTER.--Eh quoi! l'on sait bien que tant que j'ai été protecteur, +l'indulgence a été mon seul tort, car je me laissais attendrir par les +larmes des coupables. Un aveu et quelques mots d'humilité suffisaient +pour le rachat de leurs fautes. A l'exception du meurtrier sanguinaire, +et du brigand félon qui dépouillait les pauvres voyageurs, jamais je +n'ai mesuré la punition à l'offense. Le meurtre, à la vérité, ce crime +sanglant, je l'ai puni par des tourments plus cruels que la félonie ou +tout autre crime. + +SUFFOLK.--Milord, il est bientôt fait de répondre à ces accusations; +mais vous avez à votre charge des crimes d'une plus haute importance et +dont il ne sera pas si facile de vous disculper. Je vous arrête au nom +de Sa Majesté, et je vous remets entre les mains de milord cardinal, +pour vous tenir en sa garde jusqu'au jour de votre procès. + +LE ROI.--Milord de Glocester, j'ai, quant à moi, l'espérance que vous +vous laverez de tout soupçon: ma conscience me dit que vous êtes +innocent. + +GLOCESTER.--Ah! mon gracieux seigneur, ces jours sont des jours de +danger! la vertu est étouffée par la criminelle ambition, la charité +chassée de cette cour par la main de la rancune. L'odieuse subornation +est en possession du pouvoir, et l'équité est exilée de la terre où +règne Votre Majesté. Je sais que l'objet de leur complot est d'avoir ma +vie; et si ma mort pouvait ramener le bonheur dans cette île, et devenir +le terme de leur tyrannie, je la recevrais en toute satisfaction. Mais +ma mort n'est que le prologue de la pièce; et mille autres qui sont bien +loin de soupçonner le péril, ne cloront pas encore la sanglante tragédie +qu'ils méditent. Les yeux rouges et étincelants de Beaufort racontent le +fiel de son coeur; et le front chargé de nuages de Suffolk présage les +tempêtes de sa haine. Buckingham, par l'âpreté de ses discours se +soulage du poids de l'envie dont son sein est surchargé; et le sombre +York, qui voudrait atteindre la lune, et dont j'ai retenu le bras +présomptueux, dirige contre ma vie de fausses accusations; et vous, ma +souveraine dame, ainsi que les autres, vous avez, sans que je vous en +aie donné sujet, appelé les disgrâces sur ma tête, et employé tout ce +que vous avez de moyens pour exciter contre moi l'inimitié de mon cher +seigneur. Que dis-je! vous avez tous tenu conseil ensemble; j'ai su vos +secrètes assemblées, et tout a été convenu pour vous délivrer de mon +innocente vie. Je ne manquerai point de faux témoins qui déposeront +contre moi, ni de trahisons accumulées pour grossir la liste de mes +crimes, et l'ancien proverbe sera justifié: On a bientôt trouvé un bâton +pour battre un chien. + +LE CARDINAL.--Seigneur, ses invectives sont intolérables. Si ceux qui +veillent pour garantir vos jours du poignard caché de la trahison et de +la rage des traîtres sont ainsi en butte aux personnalités, aux +reproches et à l'injure, et que toute liberté de parole soit ainsi +accordée au coupable, cela refroidira leur zèle pour Votre Grâce. + +SUFFOLK.--N'a-t-il pas insulté notre souveraine dame par des paroles +ignominieuses, bien que savamment tournées, comme si elle eût suborné +des gens pour porter contre lui, avec serment, de faux témoignages et +causer ainsi sa ruine? + +MARGUERITE.--Je puis permettre les reproches à celui qui perd. + +GLOCESTER.--Vous parlez beaucoup plus juste que vous n'en aviez +l'intention. Je perds en effet, et malheur à ceux qui gagnent, car ils +ont été envers moi des joueurs infidèles, et qui perd ainsi a bien le +droit de parler. + +BUCKINGHAM.--Il détournera le sens de nos paroles, et il nous tiendra +ici tout le jour. Lord cardinal, il est votre prisonnier. + +LE CARDINAL, _à sa suite_.--Vous, emmenez le duc, et gardez-le avec +soin. + +GLOCESTER.--Ainsi, le roi Henri rejette sa béquille avant que ses jambes +soient assez fermes pour soutenir son corps. Ainsi est chassé à grands +coups le berger qui veillait à tes côtés, tandis qu'autour de toi +hurlent déjà les loups, qui te dévorent le premier. Ah! que ne peuvent +mes craintes être vaines! Plût à Dieu! car, mon bon roi Henri, je crains +ta chute. + +(Des gens de la suite emmènent Glocester.) + +LE ROI.--Milords, agissez selon que dans votre sagesse vous le jugerez +le plus convenable; faites ou défaites comme si nous étions présent. + +MARGUERITE.--Quoi, Votre Majesté veut-elle quitter le parlement? + +LE ROI.--Oui, Marguerite, mon coeur est inondé d'une douleur dont les +flots commencent à couler dans mes yeux. Mon corps est tout entouré de +misère; car quel homme plus misérable que celui qui a perdu le +contentement? Ah! mon oncle Humphroy, je vois sur ton visage tous les +traits de la fidélité, de l'honneur, de la loyauté; et l'heure est +encore à venir, bon Humphroy, où j'aie jamais éprouvé de toi une +perfidie, où j'aie rien eu à craindre de ta foi. Quelle étoile contraire +à ta fortune, lui jetant un regard d'envie, a donc pu engager ces nobles +lords et Marguerite, mon épouse, à s'armer ainsi contre ta vie +inoffensive? Tu ne leur as jamais fait aucun tort, tu n'as fait tort à +personne. Comme le boucher emmène le jeune veau, lie le malheureux, et +le bat s'il s'écarte du chemin qui le conduit à la sanglante maison du +meurtre, de même, et sans remords, ils t'ont amené en ce lieu; et moi, +comme la mère qui court çà et là en mugissant, et regardant le chemin +par où lui a été emmenée son innocente progéniture, et ne pouvant rien +pour lui, que gémir sur la perte de son enfant chéri, je déplore le sort +du bon Glocester, avec d'amères et d'inutiles larmes. Mes yeux obscurcis +de pleurs suivent sa trace et ne peuvent le secourir, tant sont +puissants ses ennemis conjurés! Je pleurerai ses malheurs, et entre +chaque gémissement je répéterai: _Qui que ce soit qui puisse être un +traître, ce n'est pas_ Glocester. + +(Il sort.) + +MARGUERITE.--Milords, vous qui êtes libres de scrupules, songez que la +chaleur des rayons du soleil fond la neige la plus glacée. Henri, mon +seigneur, est froid dans les grandes affaires. Trop plein d'une puérile +pitié, l'apparente vertu de Glocester le trompe, comme la plainte du +crocodile attire dans le piége de sa fausse douleur le voyageur +compatissant, ou comme le serpent qui, sur un sentier fleuri, et paré +des brillantes couleurs de sa peau, blesse l'enfant à qui sa beauté +l'avait fait juger excellent en toutes choses. Croyez-moi, milords, si +personne ici n'était plus sage que moi, et cependant je ne crois pas mon +jugement mauvais, ce Glocester serait bientôt délivré des soins du +monde, pour nous délivrer de la peur qu'il nous fait. + +LE CARDINAL.--Il est d'une sage politique de le faire périr: mais nous +manquons de couleurs pour sa mort; il convient qu'il soit jugé dans la +forme régulière des lois. + +SUFFOLK.--C'est là ce qui, dans mon opinion, serait contre la politique. +Le roi travaillera sans relâche à lui sauver la vie. Le peuple peut +aussi très-bien se soulever pour le défendre. Et cependant nous n'avons, +pour prouver qu'il a mérité la mort, rien autre chose que le prétexte +banal du soupçon. + +YORK.--En sorte que, par cette raison, vous ne voulez pas qu'il meure? + +SUFFOLK.--Ah! York, nul homme vivant ne le désire autant que moi. + +YORK.--C'est York qui a le plus grand intérêt à sa mort. Mais parlez, +milord cardinal, et vous, milord Suffolk, dites ce que vous pensez, et +parlez dans toute la sincérité de vos âmes. Ne vaudrait-il pas autant +charger un aigle à jeun de garder les poulets contre un vautour affamé, +que de faire du duc Humphroy le protecteur du roi? + +MARGUERITE.--Les pauvres poulets seraient bien sûrs de leur mort. + +SUFFOLK.--Il est bien vrai, madame. Pourrait-on, sans folie, établir le +renard pour gardien de la bergerie, et, tout accusé qu'il est de donner +la mort en trahison, attendre sottement à le déclarer coupable, sous le +prétexte qu'il n'a point encore exécuté son crime? Non, qu'il meure, +parce que c'est un renard, connu par sa nature pour ennemi des +troupeaux, et avant que sa gueule soit rougie de sang: nous avons +prouvé, par de fortes raisons, qu'Humphroy agirait ainsi à l'égard de +notre souverain. N'allons donc point perdre le temps en subtils débats +sur le genre de sa mort; par embûche, piége ou surprise, éveillé ou +endormi, peu importe, pourvu qu'il meure. La fraude est permise quand +elle prévient celui qui le premier a médité la fraude. + +MARGUERITE.--Trois fois noble Suffolk, c'est parler avec courage. + +SUFFOLK.--Il n'y a point de courage si l'action ne suit les paroles; car +souvent on dit ce qu'on n'a pas l'intention d'exécuter: mais en ceci mon +coeur s'accorde avec ma langue. Considérant que l'acte est méritoire, et +va à défendre mon roi de son ennemi, vous n'avez qu'à dire un mot, et je +lui servirai de prêtre. + +LE CARDINAL.--Mais je voudrais qu'il mourût, milord de Suffolk, un peu +plus tôt que vous ne pouvez avoir reçu les ordres; l'action bien +examinée, prononcez que vous en êtes d'accord; et je me charge de +l'exécution, tant je chéris le salut de mon souverain! + +SUFFOLK.--Voilà ma main, l'action est légitime. + +MARGUERITE.--J'en dis autant. + +YORK.--Et moi aussi; et maintenant que nous l'avons prononcé tous trois, +il importe peu qui attaque notre arrêt. + +(Entre un messager.) + +LE MESSAGER.--Nobles pairs, je suis venu d'Irlande en grande diligence +pour vous informer que les peuples se sont révoltés, et ont passé les +Anglais au fil de l'épée. Envoyez un prompt secours, milords, et +hâtez-vous d'arrêter leur furie avant que le mal devienne incurable; +car, tandis qu'il est dans sa nouveauté, on peut espérer d'y porter +remède. + +LE CARDINAL.--C'est une brèche qui demande qu'on la répare promptement. +Quel conseil donnez-vous dans cet urgent péril? + +YORK.--Que Somerset y soit envoyé comme régent. Il est à propos +d'employer un heureux administrateur; il a eu tant de succès en France! + +SOMERSET.--Si York, avec sa politique tortueuse, avait été régent à ma +place, il n'eût jamais tenu en France aussi longtemps. + +YORK.--Non pas, certes, pour la perdre tout entière comme tu l'as fait. +J'aurais plutôt perdu la vie à propos que de rapporter dans ma patrie ce +fardeau de déshonneur, en m'arrêtant si longtemps jusqu'à ce que tout +fût perdu. Montre-moi sur ta peau la marque d'une blessure. Une chair si +bien conservée remporte rarement la victoire. + +MARGUERITE.--Eh quoi! cette étincelle va devenir un incendie violent, si +on s'accorde à l'exciter et à l'entretenir. York, cher Somerset, +contenez-vous.--Si on t'eût chargé de la régence, ta fortune, York, eût +peut-être été pire encore que la sienne. + +YORK.--Quoi? pire que rien? Mais que la honte les engloutisse! + +SOMERSET.--Et toi avec, qui nous désires la honte. + +LE CARDINAL.--Milord York, éprouvez votre fortune: les sauvages Kernes +d'Irlande sont en armes, et trempent la terre avec le sang des Anglais. +Voulez-vous conduire en Irlande une troupe d'hommes d'élite choisis +séparément sur chaque comté, et essayer votre bonheur contre les +Irlandais? + +YORK.--Je le veux bien, milord, si c'est le bon plaisir de Sa Majesté. + +SUFFOLK.--Notre autorité dirige son consentement. Ce que nous +établissons, il le confirme toujours. Allez donc, noble York, et +chargez-vous de cette tâche. + +YORK.--Je l'accepte. Ayez soin de me fournir des soldats, milord, tandis +que je mettrai ordre à mes affaires particulières. + +SUFFOLK.--C'est un soin dont je me charge, lord York. Revenons à présent +au perfide duc Humphroy. + +LE CARDINAL.--N'en parlons plus. Je ferai ses affaires de telle sorte, +que dorénavant nous n'aurons plus à nous en inquiéter: ainsi, brisons +là. Le jour baisse; lord Suffolk, vous et moi, nous avons quelque chose +à régler ensemble sur cet événement. + +YORK.--Milord de Suffolk, dans quinze jours j'attendrai mes soldats à +Bristol; c'est là que je les embarquerai pour l'Irlande. + +SUFFOLK.--J'aurai soin que tout soit bien préparé, milord d'York. + +(Tous sortent excepté York.) + +YORK.--A présent, York, ou jamais, donne à tes timides pensées la trempe +de l'acier, et change enfin tes doutes en résolutions. Sois ce que tu +espères être, ou cède à la mort ce que tu es, et qui ne mérite pas +d'être conservé. Laisse la pâle crainte à l'homme né dans la bassesse; +elle ne doit point trouver asile dans un coeur de race royale. Pressées +comme les gouttes d'une ondée de printemps, les pensées succèdent dans +mon âme aux pensées, et pas une qui ne tende au pouvoir. Mon cerveau +plus actif que l'araignée laborieuse, ourdit de pénibles trames pour +envelopper mes ennemis.--A merveille, nobles, à merveille, c'est un +trait de votre haute prudence de m'envoyer avec un corps de soldats. Je +crains bien que vous ne fassiez que réchauffer le serpent affamé qui, +ranimé dans votre sein, vous percera le coeur. Il me manquait des hommes +et vous allez me les donner. Je vous en sais bon gré, mais soyez sûrs +que vous placez des épées tranchantes dans les mains d'un furieux. +Tandis qu'en Irlande j'entretiendrai des forces redoutables, je veux +susciter en Angleterre quelque noire tempête, dont le souffle envoie dix +mille âmes au ciel ou en enfer; et cet ouragan terrible ne s'apaisera +que lorsque, placé sur ma tête, le cercle d'or, semblable aux rayons +perçants du soleil, calmera la violence de ce tourbillon furieux. J'ai +déjà séduit, pour me servir d'instrument, un habitant de Kent, le +fougueux Jean Cade d'Ashford; il doit, sous le nom de Jean Mortimer, +exciter un soulèvement aussi étendu qu'il lui sera possible. J'ai vu en +Irlande cet indomptable Cade combattre seul une troupe de Kernes, et se +défendre si longtemps que ses cuisses hérissées de traits offraient +presque l'aspect d'un porc-épic redressant ses dards, et lorsque enfin +il eut été secouru, je le vis sauter en se relevant sur ses pieds comme +un danseur moresque, et secouant les dards sanglants comme celui-ci +agite ses sonnettes. Souvent, sous l'apparence d'un rusé Kerne aux +cheveux ébouriffés il s'est introduit parmi les ennemis, et sans être +découvert il est revenu vers moi me rendre compte de leurs perfides +projets. Ce démon sera mon substitut dans ces lieux; car dans son port, +dans ses traits, dans le son de sa voix, il ressemble en tout à Jean +Mortimer qui n'est plus. Par là je sonderai les dispositions du peuple, +et je connaîtrai s'il est disposé en faveur de la maison et des +prétentions d'York. Supposons qu'il soit pris, martyrisé, mis à la +torture: parmi les tourments qu'on lui peut infliger je n'en connais pas +un qui soit capable de lui arracher l'aveu que c'est à mon instigation +qu'il a pris les armes. Supposons qu'il prospère, comme cela est +vraisemblable, j'arriverai d'Irlande à la tête de mes troupes et +recueillerai la moisson qu'aura semée ce coquin; car Humphroy mort, +comme il va l'être, et Henri mis de côté, le reste est à moi. + +(Il sort.) + + + + +SCÈNE II + +A Bury.--Un appartement dans le palais. + +_Entrent précipitamment quelques_ ASSASSINS. + + +PREMIER ASSASSIN.--Cours vers milord de Suffolk: apprends-lui que nous +venons d'expédier le duc comme il l'a commandé. + +SECOND ASSASSIN.--Ah! que cela fût encore à faire! Qu'avons-nous +fait?--As-tu jamais entendu un homme si pénitent? + +(Entre Suffolk.) + +PREMIER ASSASSIN.--Voici milord. + +SUFFOLK.--Eh bien, vous autres, avez-vous expédié notre affaire? + +PREMIER ASSASSIN.--Oui, mon bon seigneur. + +SUFFOLK.--Voilà une bonne parole; allez chez moi, je récompenserai ce +périlleux service. Le roi et tous les pairs sont sur mes pas; +disparaissez. Avez-vous remis le lit en ordre, et tout disposé suivant +les instructions que je vous avais données? + +PREMIER ASSASSIN.--Oui, mon bon seigneur. + +SUFFOLK.--Allez, partez. + +(Les assassins sortent.) + +(Entrent le roi Henri, la reine Marguerite, le cardinal, Somerset, lords +et autres personnages.) + +LE ROI.--Allez, avertissez le duc de Glocester de comparaître +sur-le-champ en notre présence: dites à Sa Grâce que j'ai résolu +d'examiner aujourd'hui s'il est coupable, comme on le publie. + +SUFFOLK.--Je vais le chercher, mon noble seigneur. + +(Suffolk sort.) + +LE ROI.--Milords, prenez vos places, et, je vous en prie, ne procédez +point avec rigueur contre mon oncle Glocester, à moins que des témoins +sincères, et d'une bonne réputation, ne l'aient convaincu de pratiques +coupables. + +MARGUERITE.--A Dieu ne plaise que la haine puisse réussir à faire +condamner un noble qui ne serait pas coupable! Je prie le Ciel que +Glocester parvienne à se laver de tout soupçon. + +LE ROI.--Je te remercie, Marguerite; ces paroles me donnent une grande +satisfaction. _(Rentre Suffolk.)_ Qu'est-ce, Suffolk? D'où vient cette +pâleur? Pourquoi trembles-tu ainsi?... Où est notre oncle? Que lui +est-il arrivé, Suffolk? + +SUFFOLK.--Mort dans son lit, seigneur! Glocester est mort! + +MARGUERITE.--Dieu nous en préserve! + +LE CARDINAL.--Un secret jugement de Dieu! J'ai rêvé cette nuit que le +duc était muet et ne pouvait prononcer une parole. + +(Le roi s'évanouit.) + +MARGUERITE.--Qu'arrive-t-il à mon seigneur?--Au secours, milords!--Le +roi est mort! + +SOMERSET.--Relevez-le; tordez-lui le nez. + +MARGUERITE.--Courez, allez... Au secours! au secours! Oh! Henri, ouvre +les yeux! + +SUFFOLK.--Il se ranime, madame; calmez-vous. + +LE ROI.--O Dieu du ciel!... + +MARGUERITE.--Comment se trouve mon gracieux seigneur? + +SUFFOLK.--Prenez courage, mon souverain; gracieux Henri, prenez courage. + +LE ROI.--Quoi! c'est milord de Suffolk qui me conseille de prendre +courage, lui qui vient de me faire entendre un chant de corbeau dont les +sons funèbres ont arrêté en moi les forces vitales; croit-il que la voix +joyeuse d'un roitelet qui, du fond d'un sein perfide, viendra me crier +_courage_, pourra chasser le souvenir du son que j'ai d'abord +entendu?--Ne cache point ton venin sous des paroles emmiellées.--Ne +porte pas tes mains sur moi; éloigne-toi, te dis-je: leur toucher +m'épouvante comme le dard du serpent. Sinistre messager, ôte-toi de ma +vue; sous tes prunelles s'assied la tyrannie sanguinaire, effrayant le +monde de sa hideuse majesté. Ne porte point tes regards sur moi; tes +regards assassinent... Mais non, ne t'éloigne pas; viens, basilic, et +tue de tes regards l'innocent qui te contemple, car dans les ombres de +la mort je trouverai la joie; et vivre, c'est pour moi une double mort, +puisque Glocester ne vit plus. + +MARGUERITE.--Pourquoi maltraiter ainsi milord Suffolk? Quoique le duc +fût son ennemi, il déplore chrétiennement sa mort: et moi-même, quelque +inimitié qu'il m'ait montrée, si d'humides larmes, des gémissements qui +déchirent le coeur, et si les soupirs qui consument le sang pouvaient le +rappeler à la vie, je serais aveuglée par mes pleurs, malade à force de +gémissements; mon sang, dévoré par les soupirs, laisserait mes joues +pâles comme la primevère, et tout cela pour rendre la vie au noble duc. +Et que sais-je de l'opinion que va prendre de moi le monde? On a appris +qu'il y avait entre nous peu d'amitié. On pourra soupçonner que c'est +moi qui me suis débarrassée du duc: ainsi la calomnie flétrira mon nom, +et les cours des princes seront remplies de mon déshonneur. Voilà ce qui +me revient de sa mort: malheureuse que je suis! être reine et se voir +couronnée d'infamie! + +LE ROI.--Ah! malheur à moi d'avoir perdu Glocester! Pauvre infortuné! + +MARGUERITE.--Malheur à moi, bien plus à plaindre que lui! Quoi! tu te +détournes et caches ton visage! Je ne suis point dégoûtante de lèpre, +regarde-moi. Quoi! es-tu donc devenu sourd comme le serpent[15]? Deviens +donc venimeux comme lui, et tue ta reine abandonnée. Tout ton bonheur +est-il donc renfermé dans la tombe de Glocester? S'il en est ainsi, +Marguerite ne fit jamais ta joie. Élève une statue au duc, adore-le, et +fais de mon image l'enseigne d'un cabaret. Est-ce donc pour cela que +j'ai failli périr sur la mer, deux fois repoussée, par les vents +contraires, des rivages de l'Angleterre sur ma terre natale? Que +signifiait ce présage, si ce n'est un avertissement des vents +bienveillants, qui semblaient me dire: Ne va point chercher un nid de +scorpions, ne pose point ton pied sur ce rivage ennemi. Et moi, que +faisais-je alors que maudire les vents propices, et celui qui les avait +déchaînés de leurs antres d'airain? Je les conjurais de souffler vers +les bords chéris de l'Angleterre, ou de jeter la quille de notre +bâtiment sur quelque rocher épouvantable. Cependant Éole ne voulut point +devenir meurtrier; il te laissa cet odieux emploi. La mer bondissant +avec ménagement refusa de m'engloutir, sachant que, sur le rivage, ta +dureté devait me noyer dans des larmes aussi amères que ses eaux. Les +rochers aigus s'enfoncèrent dans les sables affaissés, et ne voulurent +point me briser sur leurs flancs raboteux, afin que ton coeur de pierre, +plus insensible qu'eux, fit dans ton palais périr Marguerite. Tandis que +l'orage nous repoussait de tes bords, d'aussi loin que je pus apercevoir +tes promontoires blanchâtres, je demeurai sur le tillac au milieu de la +tempête: et lorsqu'un ciel ténébreux vint dérober à mes yeux avides la +vue de ton pays, j'ôtai de mon cou un joyau précieux (c'était un coeur +enchâssé dans le diamant), et je le jetai du côté de la terre. La mer le +reçut, et je formai le voeu que ton sein pût de même recevoir mon coeur. +C'est alors que, perdant de vue la belle Angleterre, j'aurais voulu que +mes yeux pussent me quitter avec mon coeur; c'est alors que je les +traitai de verres troubles et aveugles, pour n'avoir pas su me conserver +la vue des rives désirées d'Albion. Combien de fois ai-je excité +Suffolk, l'agent de ta coupable inconstance, à venir, assis près de moi, +m'enchanter de ses récits, comme Ascagne égara l'âme de Didon en lui +racontant les actions de son père, à partir de l'incendie de Troie? +N'ai-je pas été séduite comme elle? N'es-tu pas perfide comme lui? +Hélas! je succombe. Meurs, Marguerite, car Henri déplore que tu vives si +longtemps. + +[Note 15: Le serpent qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre +la voix de l'enchanteur.] + +(Bruit derrière le théâtre. Entrent Salisbury et Warwick. Le peuple se +presse à la porte.) + +WARWICK.--Puissant souverain, un bruit se répand que le bon duc Humphroy +a été assassiné en trahison, par l'ordre de Suffolk et du cardinal +Beaufort. Le peuple, semblable à un essaim irrité qui a perdu son chef, +se répand de côté et d'autre, sans s'inquiéter où tombe l'aiguillon. +J'ai obtenu qu'ils suspendissent la fureur de leur révolte, jusqu'à ce +qu'ils fussent instruits des circonstances de sa mort. + +LE ROI.--Que le duc est mort, bon Warwick, il n'est que trop vrai; mais +comment il est mort, Dieu le sait, et non pas Henri. Entrez dans sa +chambre, voyez son corps inanimé, et faites alors vos conjectures sur sa +mort soudaine. + +WARWICK.--Oui, je vais y entrer, seigneur. Salisbury, demeure jusqu'à +mon retour près de cette multitude emportée. + +(Warwick entre dans une chambre intérieure, et Salisbury se retire.) + +LE ROI.--O toi qui juges toutes choses, arrête mes pensées, mes pensées +qui s'évertuent à convaincre mon âme que la violence a terminé la vie de +Glocester. Si mon soupçon est injuste, pardonne-moi, grand Dieu! car le +jugement n'appartient qu'à toi seul.--Mon désir serait d'aller, par +vingt mille baisers, réchauffer ses lèvres pâlies, verser sur son visage +un océan de larmes amères, dire ma tendresse à ce corps muet et sourd, +presser de ma main sa main insensible. Mais de quoi lui serviraient ces +misérables honneurs? et, en tournant mes yeux sur sa froide et terrestre +dépouille, que ferais-je qu'augmenter ma douleur? + +(On ouvre les deux battants d'une porte conduisant à une chambre +intérieure, où l'on voit Glocester mort dans son lit. Warwick et +plusieurs autres l'entourent.) + +WARWICK.--Approchez, gracieux souverain; jetez les yeux sur ce corps. + +LE ROI.--C'est donc pour y contempler à quelle profondeur on a creusé ma +tombe; car avec son âme se sont envolées toutes mes joies en ce monde; +en le regardant, je vois dans sa mort le destin de ma vie. + +WARWICK.--Aussi certainement que mon âme espère vivre avec ce roi +redoutable qui, pour nous racheter de la malédiction de son père irrité, +a pris sur lui notre état, aussi certainement je crois que la violence a +terminé les jours de ce duc trois fois renommé. + +SUFFOLK.--C'est là un serment terrible, prononcé d'un ton bien solennel! +Et quelle preuve donne lord Warwick de ce qu'il atteste? + +WARWICK, _au roi_.--Observez comme son sang est arrêté sur son visage. +J'ai vu plus d'une fois un corps que venait d'abandonner la vie, mais je +l'ai vu de couleur terreuse, amaigri, pâle, vide de son sang, tout +entier descendu vers le coeur qui, dans les assauts que lui livre la +mort, attire le sang pour s'en aider contre son ennemie. Il s'y glace au +même instant que le coeur, et ne retourne jamais animer et embellir la +face des morts. Mais voyez; son visage est noir, gonflé de sang, le +globe de l'oeil bien plus saillant que pendant sa vie, ses yeux ouverts +et hagards comme ceux d'un homme étranglé; ses cheveux dressés, ses +narines dilatées par de violents efforts, ses mains ouvertes et +écartées, comme celles d'un homme qui a cherché à saisir, qui a défendu +sa vie, et a été vaincu par la force. Voyez sur ses draps l'empreinte de +sa chevelure, et sa barbe, ordinairement si bien rangée, inégale et en +désordre, comme le blé renversé par la tempête. Il est impossible, +seigneur, que Glocester n'ait pas été étouffé à cette place: le moindre +de ces signes fournirait à lui seul une probabilité. + +SUFFOLK.--Quoi, Warwick! Eh! qui donc aurait assassiné le duc? Beaufort +et moi l'avions sous notre protection; et ni l'un ni l'autre, j'espère, +milords, nous ne sommes des assassins. + +WARWICK.--Mais tous deux vous étiez les ennemis jurés du duc Humphroy, +et tous deux, en effet, vous aviez le bon duc à votre garde. Il y avait +lieu de juger que votre dessein n'était pas de le traiter en ami, et il +est bien manifeste qu'il a trouvé un ennemi. + +MARGUERITE.--Ainsi, vous paraissez soupçonner ces deux nobles seigneurs +d'être coupables de la mort précipitée d'Humphroy? + +WARWICK.--Qui peut trouver la génisse sans vie et saignant encore, et +voir auprès d'elle le boucher, la hache à la main, et ne pas soupçonner +que c'est lui qui a porté le coup mortel? Qui peut trouver la perdrix +dans le nid du vautour, et ne pas imaginer comment est mort l'oiseau, +quoique sur le bec du vautour qui s'envole ne paraisse aucune trace de +sang? Ce tragique spectacle fait naître des soupçons tout pareils. + +MARGUERITE.--Êtes-vous le boucher, Suffolk? où est votre couteau? +Beaufort est-il désigné pour le vautour? où sont ses serres? + +SUFFOLK.--Je n'ai point de couteau pour poignarder un homme endormi; +mais voici une épée vengeresse qui, rouillée par le repos, va +s'éclaircir dans ce coeur rempli de fiel, qui veut me marquer +ignominieusement des signes sanglants du meurtre. Dis, si tu l'oses, +orgueilleux lord du comté de Warwick, que j'ai eu une coupable part à la +mort du duc Humphroy. + +WARWICK.--Que n'osera pas Warwick, si le perfide Suffolk ose le défier? + +MARGUERITE.--Il craindrait, quand Suffolk l'en défierait vingt fois, de +contenir son caractère outrageant, d'imposer silence à son arrogante +censure. + +WARWICK.--Madame, tenez-vous en repos, j'ose vous le demander avec +respect, car chaque mot que vous prononcez en sa faveur est un affront +fait à votre royale dignité. + +SUFFOLK.--Lord stupide et brutal, ignoble dans ta conduite, si jamais +femme outragea son époux à cet excès, il est sûr que ta mère admit dans +son lit déshonoré quelque paysan farouche et mal-appris, et qu'elle enta +sur une noble tige un vil sauvageon dont tu es le fruit, et non celui de +la noble race des Nevil. + +WARWICK.--Si le crime de ton meurtre ne te servait de bouclier, si je +consentais à frustrer le bourreau de ses profits, et à t'affranchir +ainsi de dix mille opprobres, et si la présence de mon roi ne contenait +ma colère, je voudrais, traître et lâche meurtrier, te faire demander +pardon à genoux, pour la parole qui vient de t'échapper, et te +contraindre à confesser que c'est de ta mère que tu voulais parler, et +que c'est toi qui es né dans l'adultère; et, après avoir reçu de toi cet +hommage de ta peur, je te donnerais ton salaire, et j'enverrais ton âme +aux enfers, pernicieux vampire des hommes endormis. + +SUFFOLK.--Tu seras éveillé quand je verserai le tien, si tu as le +courage de me suivre hors de cette assemblée. + +WARWICK.--Sortons tout à l'heure, ou je t'en vais arracher. Quoique tu +en sois indigne, je veux bien me mesurer avec toi, et rendre ainsi un +hommage funèbre aux mânes du duc Humphroy. + +(Warwick et Suffolk sortent.) + +LE ROI.--Quelle cuirasse plus impénétrable qu'un coeur irréprochable! il +porte une triple armure, l'homme dont la querelle est juste: mais, +fût-il enfermé dans l'acier, celui dont la conscience est souillée par +l'injustice reste nu et sans défense! + +(Bruit derrière le théâtre.) + +MARGUERITE.--Quel bruit est-ce là? + +(Rentrent Suffolk et Warwick l'épée nue.) + +LE ROI.--Que vois-je, lords? quoi! vos épées menaçantes hors du +fourreau, en notre présence! osez-vous vous permettre une telle audace? +Eh quoi! quelle clameur tumultueuse s'élève près d'ici? + +SUFFOLK.--Le traître Warwick et les hommes de Bury, puissant souverain, +se sont tous réunis contre moi. + +(Bruit tumultueux derrière le théâtre.) + +(Rentre Salisbury.) + +SALISBURY, _parlant à la foule derrière le théâtre_.--Écartez-vous, mes +amis; le roi connaîtra vos sentiments. Redoutable seigneur, les communes +vous déclarent par ma voix que, si le traître Suffolk n'est pas +sur-le-champ mis à mort, ou banni du territoire de la belle Angleterre, +on viendra l'arracher de force de votre palais, et on lui fera souffrir +les tourments d'une mort lente et cruelle. Le peuple dit que c'est par +lui qu'a péri le bon duc Humphroy, qu'il y a tout à craindre de lui pour +la vie de Votre Majesté; et qu'un pur mouvement d'attachement et de +zèle, exempt de toute espèce d'intention de révolte, telle que serait la +pensée de contredire votre royale volonté, a seul excité la hardiesse +avec laquelle vos sujets demandent son bannissement. Ils sont, +disent-ils, pleins de sollicitude pour votre royale personne; si Votre +Majesté voulait se livrer au sommeil, et eût défendu sous peine de +disgrâce, ou même de la mort, que l'on osât troubler votre repos, et +que, cependant, on vit un serpent, avec sa langue à double dard, se +glisser en silence vers Votre Majesté, malgré cet édit rigoureux il +serait nécessaire que l'on vous réveillât, de peur que, si on vous +laissait à ce dangereux assoupissement, l'animal meurtrier ne le +changeât en un sommeil éternel. Tel est le motif, seigneur, qui porte +vos peuples à vous crier, bien que vous l'ayez défendu, qu'avec ou sans +votre consentement, ils veulent vous garder d'un serpent aussi dangereux +que le traître Suffolk, dont le dard fatal et empoisonné a déjà, +disent-ils, lâchement ôté la vie à votre cher et digne oncle qui valait +vingt fois mieux que lui. + +LE PEUPLE, _derrière le théâtre_.--Une réponse du roi, milord de +Salisbury. + +SUFFOLK.--On conçoit que le peuple, canaille insolente et grossière, eût +pu adresser un pareil message à son souverain: mais vous, milord, vous +vous êtes chargé avec joie de le porter, pour montrer l'élégance de +votre talent d'orateur. Cependant tout l'honneur qu'y aura gagné +Salisbury, c'est d'avoir été auprès du roi le lord ambassadeur d'une +compagnie de chaudronniers. + +LE PEUPLE, _derrière le théâtre_.--Une réponse du roi, ou nous allons +forcer l'entrée. + +LE ROI.--Retournez, Salisbury; dites-leur à tous, de ma part, que je +leur sais gré de leur tendre sollicitude, et que, n'en eussé-je pas été +pressé par eux, j'avais dessein de faire ce qu'ils demandent; car j'ai +dans l'esprit la continuelle et ferme pensée que l'État est menacé de +quelque malheur par le fait de Suffolk. C'est pourquoi je jure, par la +majesté suprême dont je suis le très-indigne représentant, que dans +trois jours Suffolk aura, sous peine de mort, cessé de souiller de son +haleine l'air de ce pays. + +MARGUERITE.--O Henri! laissez-moi vous toucher en faveur du noble +Suffolk. + +LE ROI.--Reine sans noblesse, quand tu l'appelles le noble Suffolk, pas +un mot de plus, je te le dis; en me parlant pour lui tu ne feras +qu'ajouter à ma colère. N'eussé-je fait que le dire, j'aurais voulu +tenir ma parole; mais, quand je l'ai juré, mon arrêt est irrévocable. +_(A_ Suffolk.) Si, passé le terme de trois jours, on te trouve sur +aucune terre de ma domination, le monde entier ne rachètera pas ta vie. +Viens, Warwick, viens, bon Warwick, suis-moi; j'ai des choses +importantes à te communiquer. + +(Sortent le roi Henri, Warwick, lords, etc.) + +MARGUERITE.--Puissent la fatalité et la douleur vous suivre en tous +lieux! Que la désolation du coeur et l'inconsolable affliction soient +les compagnes et la société de vos loisirs! Qu'avec vous deux le diable +fasse le troisième, et qu'une triple vengeance s'attache à vos pas! + +SUFFOLK.--Cesse, aimable reine, ces imprécations, et laisse ton cher +Suffolk te dire un douloureux adieu. + +MARGUERITE.--Honte à toi, lâche femmelette! malheureux au coeur faible, +n'as-tu donc pas le courage de maudire tes ennemis? + +SUFFOLK.--La peste les étouffe!--Et pourquoi les maudirais-je? Si, comme +le gémissement de la mandragore, les malédictions avaient le pouvoir de +tuer, je voudrais inventer des paroles aussi poignantes, aussi maudites, +aussi acerbes, aussi horribles à entendre, et les faire sortir +énergiquement de ma bouche à travers mes dents serrées, avec autant de +signes d'une haine mortelle qu'en peut manifester dans son antre +détestable le visage décharné de l'Envie. Ma langue s'embarrasserait +dans la rapidité de mes paroles, mes yeux étincelleraient comme le +caillou sous l'acier, mes cheveux se dresseraient sur leurs racines, +comme ceux d'un frénétique; oui, chacun de mes muscles semblerait +exécrer et maudire; et même dans ce moment je sens que mon coeur +surchargé se briserait si je ne les maudissais. Poison, sois leur +breuvage; fiel, pis que le fiel leur plus doux aliment; que leur plus +gracieux ombrage soit un bocage de cyprès, que pour leur plus charmant +aspect ils n'aperçoivent que des basilics meurtriers, que ce qu'ils +touchent de plus doux leur soit aussi âpre que la dent du lézard, qu'ils +aient pour toute musique des sons effrayants comme le sifflement des +serpents, et que les lugubres cris du hibou, précurseur de la mort, +viennent compléter le concert! puissent toutes les noires terreurs de +l'enfer, siége de ténèbres.... + +MARGUERITE.--Arrête, cher Suffolk, tu ne fais que te tourmenter +toi-même; et c'est contre toi seul que ces terribles malédictions +tournent toute leur force, comme une arme trop chargée, ou le rayon du +soleil répercuté par une glace. + +SUFFOLK.--C'est vous qui m'avez demandé ces imprécations, et c'est vous +qui voulez les arrêter! Par cette terre dont je suis banni, je pourrais +maintenant passer à maudire toute une nuit d'hiver, dussé-je la passer +nu, sur le sommet d'une montagne, où l'âpreté du froid n'aurait jamais +laissé croître un seul brin d'herbe; et ce ne serait pour moi qu'une +minute écoulée dans les plaisirs. + +MARGUERITE.--Oh! je t'en conjure, cesse. Donne-moi ta main, que je +l'arrose de mes douloureuses larmes; ne laisse jamais la pluie du ciel +la mouiller et en effacer ce monument de ma douleur. _(Elle lui baise la +main.)_ Oh! je voudrais que ce baiser pût s'imprimer sur ta main, comme +un cachet qui te rappelât ces lèvres d'où s'exhalent pour toi mille +soupirs. Allons, va-t'en pour que je connaisse tout mon malheur; tant +que tu es là près de moi, je ne fais que me le représenter, comme on +peut penser au besoin au milieu des excès d'un repas.--J'obtiendrai ton +rappel, ou, sois-en bien assuré, je m'exposerai à être bannie moi-même. +Je le suis bannie, puisque je le suis de toi; va, ne me parle pas, +va-t'en tout de suite. Oh! ne t'en va pas encore!.... ainsi deux amis +condamnés à la mort se pressent et s'embrassent, et se disent mille fois +adieu, ayant bien plus de peine à se séparer qu'à mourir.... Et +cependant adieu enfin, et avec toi, adieu la vie! + +SUFFOLK.--Ainsi le pauvre Suffolk souffre dix exils, un par le roi, et +par toi trois fois un triple exil. Ce n'est point mon pays que je +regrette. Si tu en sortais avec moi! Un désert serait assez peuplé pour +Suffolk, s'il y jouissait du charme céleste de ta présence; car où tu +es, là est mon univers, accompagné de tous les plaisirs qui le +remplissent, et où tu n'es pas, il n'y a rien que désolation. Je n'en +puis plus; vis, pour vivre heureuse: moi, pour ne sentir qu'une seule +joie, c'est que tu vives. + +(Entre Vaux.) + +MARGUERITE.--Où court Vaux avec tant de précipitation? Quelles +nouvelles, je t'en prie? + +VAUX.--Annoncer au roi, madame, que le cardinal Beaufort touche à +l'heure de sa mort; il a été tout à coup saisi d'un mal effrayant qui le +fait haleter, rouler les yeux, et aspirer l'air avec avidité, +blasphémant Dieu, et maudissant tous les hommes de la terre. Tantôt il +parle comme si l'ombre du duc Humphroy était à ses côtés; tantôt il +appelle le roi, puis confie tout bas à son oreiller, comme s'il parlait +au roi, les secrets de son âme surchargée; et dans ce moment je suis +envoyé pour informer Sa Majesté qu'il l'appelle à grands cris. + +MARGUERITE.--Allez, faites votre triste message au roi. _(Vaux sort_.) +Hélas! qu'est-ce que ce monde, et quelle nouvelle? mais quoi, irai-je +donc m'affliger d'une misérable perte à déplorer une heure, et oublier +l'exil de Suffolk, trésor de mon âme! Comment se fait-il, Suffolk, que +je ne pleure pas uniquement sur toi, le disputant aux nuages du midi par +l'abondance de mes larmes qui nourriraient mon chagrin comme les leurs +nourrissent la terre? Mais hâte-toi de partir; le roi, tu le sais, va +venir; et s'il te trouve avec moi, tu es mort. + +SUFFOLK.--Si je me sépare de toi, je ne puis plus vivre. Mourir en ta +présence, serait-ce autre chose que m'endormir avec joie dans tes bras? +J'exhalerais mon âme dans les airs aussi doucement, aussi paisiblement +que l'enfant au berceau qui meurt la mamelle de sa mère entre les +lèvres. Mais mourant loin de toi, je mourrai dans les accès de la rage; +je t'appellerai à grands cris pour clore mes yeux, pour fermer ma bouche +de tes lèvres, et retenir mon âme prête à fuir, ou la recevoir dans ton +coeur avec mon dernier soupir, et la faire vivre ainsi dans un doux +Élysée. Mourir près de toi n'est qu'un jeu; mourir loin de toi serait un +tourment pire que la mort. Oh! laisse-moi rester ici, arrive qui pourra. + +MARGUERITE.--Ah! pars: la séparation est un douloureux corrosif, mais +qu'il faut appliquer à une blessure mortelle. En France, cher Suffolk! +Instruis-moi de ton sort, et, quelque part que tu t'arrêtes sur ce vaste +globe, je saurai trouver une Iris pour t'y découvrir. + +SUFFOLK.--Je pars! + +MARGUERITE.--Et emporte mon coeur avec toi. + +SUFFOLK.--Joyau gardé dans la plus lugubre cassette qui ait jamais +renfermé une chose de prix! Nous nous séparons en deux comme une barque +brisée sur le rocher; c'est de ce côté que la mort va m'engloutir. + +MARGUERITE.--Et moi de ce côté. + +(Ils sortent de deux côtés différents.) + + + + +SCÈNE III + +Londres.--La chambre à coucher du cardinal Beaufort. + + +_Entrent_ LE ROI HENRI, SALISBURY, WARWICK, _et plusieurs autres_. LE +CARDINAL _est dans son lit entouré de plusieurs personnes_. + +LE ROI.--Comment vous portez-vous, milord? Parle, Beaufort, à ton +souverain. + +LE CARDINAL.--Si tu es la mort, je te donnerai, des trésors de +l'Angleterre, assez pour acheter une autre île pareille, afin que tu me +laisses vivre et cesser de souffrir. + +LE ROI.--Ah! quel signe d'une mauvaise vie, lorsque l'approche de la +mort se montre si terrible! + +WARWICK.--Beaufort, c'est ton souverain qui te parle. + +LE CARDINAL.--Faites-moi mon procès quand vous voudrez.--N'est-il pas +mort dans son lit? Où devait-il mourir? Puis-je faire vivre les hommes +bon gré mal gré?--Oh! ne me torturez pas davantage, je confesserai.... +Quoi, encore en vie? Montrez-moi donc où il est. Je donnerai mille +livres pour le voir.... Il n'a point d'yeux, la poussière les a éteints. +Peignez donc ses cheveux. Voyez, voyez, ils sont hérissés et droits +comme des rameaux englués, pour arrêter les ailes de mon âme! Donnez-moi +quelque chose à boire, et dites à l'apothicaire d'apporter le violent +poison que je lui ai acheté. + +LE ROI.--O toi, éternel moteur des cieux, jette un regard de miséricorde +sur ce misérable! repousse le démon actif et vigilant qui assiége de +toutes parts cette âme malheureuse, et délivre son sein de ce noir +désespoir! + +WARWICK.--Voyez, comme les angoisses de la mort lui font grincer les +dents. + +SALISBURY.--Ne le troublons point; laissons-le passer paisiblement. + +LE ROI.--Que la paix soit à son âme, si c'est la volonté de Dieu! Milord +cardinal, si tu espères en la félicité du ciel, lève ta main, donne-nous +quelque signe d'espérance.... Il meurt, et ne fait aucun signe!--O Dieu, +pardonne-lui! + +WARWICK.--Une mort si terrible atteste une vie monstrueuse. + +LE ROI.--Abstenez-vous de juger, car nous sommes tous pécheurs. Fermez +ses yeux, tirez les rideaux sur son corps, et allons tous méditer. + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + + ACTE QUATRIÈME + + + + +SCÈNE I + +Le bord de la mer près de Douvres. + +_On entend sur la mer des coups de feu, puis on voit descendre d'un +bâtiment_ UN CAPITAINE _de navire,_ UN PILOTE, UN CONTRE-MAÎTRE, WALTER +WHITMORE, _et leurs gens, amenant SUFFOLK, et d'autres gentilshommes de +sa suite, prisonniers._ + + +LE CAPITAINE.--Enfin le jour indiscret, joyeux, ouvert à la pitié, est +rentré dans le sein profond de la mer. Maintenant les loups et leurs +bruyants hurlements éveillent les coursiers qui tirent le char funeste +de la nuit mélancolique, et de leurs ailes endormies, lentes et molles, +enveloppent les tombeaux des morts, tandis que de leur gueule humide +s'exhalent, dans l'air épaissi, les ténèbres contagieuses. Amenez donc +les guerriers que nous venons de prendre; tandis que notre pinasse va +rester à l'ancre dans les dunes, ils vont ici, sur la plage, traiter de +leur rançon, où ils teindront de leur sang ce sable décoloré. Pilote, je +te cède de bon coeur ce captif, et toi, contre-maître, fais ton profit +de son compagnon. (Désignant Suffolk.) Withmore, celui-ci est ton +partage. + +PREMIER GENTILHOMME.--A quoi suis-je taxé, maître? fais-le-moi savoir. + +LE PILOTE.--A mille couronnes; faute de quoi, à bas la tête. + +LE CONTRE-MAÎTRE.--Et vous, vous m'en donnerez autant, ou la vôtre +sautera. + +LE CAPITAINE.--Quoi! pensez-vous donc que deux mille couronnes ce soit +payer bien cher pour des gens qui portent le nom et la mine de +gentilshommes? Coupez-moi la gorge à ces coquins-là: vous mourrez; de si +faibles rançons ne compensent point la perte de nos compagnons tués dans +le combat. + +PREMIER GENTILHOMME.--Je vous les donnerai, monsieur, épargnez ma vie. + +SECOND GENTILHOMME.--Et moi aussi; et je vais écrire sur-le-champ pour +les avoir. + +WHITMORE, _à Suffolk_.--J'ai perdu un oeil à l'abordage de cette prise; +et pour ma vengeance tu mourras, toi; il en arriverait autant aux +autres, si je faisais ma volonté. + +LE CAPITAINE.--Ne sois pas si fou; prends une rançon et laisse-le vivre. + +SUFFOLK.--Vois ma croix de Saint-George; je suis gentilhomme; taxe moi +au prix que tu voudras, tu seras payé. + +WHITMORE.--Je suis gentilhomme aussi, mon nom est Walter Whitmore... +Comment! qui te fait tressaillir? Quoi! la mort te fait peur? + +SUFFOLK.--C'est ton nom qui me fait peur; il renferme pour moi le son de +la mort. Un habile homme, d'après des calculs sur ma naissance, m'a dit +que je périrais par l'eau; et c'est là ce que signifie ton nom[16]. +Cependant que cela ne t'inspire pas des idées sanguinaires. Ton nom bien +prononcé est Gauthier. + +[Note 16: _C'est là ce que signifie ton nom_. Il a fallu ajouter ces +paroles, pour rendre la chose intelligible. Walter se prononce à peu +près comme _Water_ (eau), ce qui, dans l'anglais, fait comprendre +sur-le-champ le sujet de la crainte de Suffolk, et ne peut se remplacer +en français.] + +WHITMORE.--Que ce soit Gauthier ou Walter, peu m'importe: jamais +l'ignoble déshonneur n'a terni notre nom, que ce fer n'en ait aussitôt +effacé la tache. Aussi, quand je me résoudrai à vendre la vengeance +comme une marchandise, que mon épée soit brisée, mes armes déchirées et +effacées, et que je sois proclamé lâche dans tout l'univers. + +(Il saisit Suffolk.) + +SUFFOLK.--Arrête, Whitmore, ton prisonnier est un prince, le duc de +Suffolk, William de la Pole. + +WHITMORE.--Le duc de Suffolk, caché sous des haillons! + +SUFFOLK.--Oui: mais ces vêtements ne font pas partie du duc. Jupiter +s'est quelquefois travesti: pourquoi n'en ferais-je pas autant? + +LE CAPITAINE.--Mais Jupiter n'a jamais été tué, et toi, tu vas l'être. + +SUFFOLK.--Ignoble et vil paysan, le sang du roi Henri, le noble sang de +Lancastre ne doit point être versé par un vil valet comme toi. Ne +t'ai-je pas vu, baisant ta main, me tenir l'étrier, tête nue, et +soutenant la housse de ma mule, heureux d'obtenir de moi un signe de +tête? Combien de fois as-tu attendu pour recevoir mon verre, t'es-tu +nourri des restes de mon buffet, t'es-tu agenouillé près de la table, +lorsque je m'y asseyais avec la reine Marguerite? Souviens-t'en, et que +cela te fasse un peu baisser le ton, et que cela adoucisse ton orgueil +prématuré. Combien de fois ne t'es-tu pas tenu dans mes vestibules, pour +attendre respectueusement ma sortie? Cette main a écrit en ta faveur: +elle pourra donc charmer ta langue téméraire. + +WHITMORE.--Parlez, capitaine: poignarderai-je ce rustre abandonné? + +LE CAPITAINE.--Laisse-moi auparavant poignarder son coeur de mes +paroles, comme il a fait le mien. + +SUFFOLK.--Bas esclave, tes paroles sont sans vigueur comme toi. + +LE CAPITAINE.--Emmenez-le d'ici, et tranchez-lui la tête sur notre +chaloupe. + +SUFFOLK.--Sur ta vie, tu ne l'oseras pas. + +LE CAPITAINE.--Si fait, Poole[17]. + +[Note 17: Le capitaine travestit ici le nom de Pole en _poole_ ou +_pool_, qui signifie _eau stagnante._] + +SUFFOLK.--Poole? + +LE CAPITAINE.--Pole, sir Pole, lord Poole, ruisseau boueux, mare, +marais, dont le limon et la fange troublent les sources pures où +s'abreuve l'Angleterre; je vais combler ta bouche toujours ouverte pour +dévorer les trésors de l'État. Tes lèvres, qui ont baisé celles de la +reine, balayeront la poussière. Toi, qu'on vit sourire à la mort du bon +duc Humphroy, tu montreras en vain tes dents aux vents insensibles, qui +te répondront avec mépris par leurs sifflements. Sois marié aux furies +de l'enfer, pour avoir eu l'audace de fiancer un puissant prince à la +fille d'un misérable roi, sans sujets, trésors, ni diadème. Tu t'es +agrandi par une politique infernale, et, comme l'ambitieux Sylla, tu +t'es gorgé du sang tiré à plaisir du coeur de ta mère. Par toi l'Anjou +et le Maine ont été vendus aux Français. Par ta faute, les perfides +Normands révoltés dédaignent de nous rendre hommage; la Picardie a +massacré ses gouverneurs, surpris nos forteresses, et renvoyé, en +Angleterre, les débris de nos soldats sanglants. C'est en haine de toi +que le généreux Warwick et tous les Nevil, dont l'épée redoutable ne fut +jamais tirée en vain, courent aux armes; et que la maison d'York, +précipitée du trône par le honteux assassinat d'un roi innocent et les +envahissements d'un tyran orgueilleux, brûle des feux de la vengeance. +Déjà ses drapeaux pleins d'espoir marchent en avant sous l'emblème d'un +soleil à demi voilé, et aspirent à briller avec cette devise: _Invitis +nubibus_. Le peuple de Kent a pris les armes; et, pour conclure enfin, +la honte et la misère sont entrées dans le palais de notre roi, et tous +ces maux sont ton ouvrage. Allons, emmenez-le. + +SUFFOLK.--Oh! que ne suis-je un dieu pour lancer la foudre sur cette +misérable, cette abjecte et vile canaille! Il faut bien peu de chose +pour enivrer des hommes de rien. Ce malheureux, parce qu'il commande une +pinasse, menace plus haut que Bargulus, le puissant pirate de l'Illyrie. +Des frelons ne sucent point le sang des aigles; c'est assez pour eux de +piller la ruche de l'abeille. Il est impossible que je meure par la main +d'un vassal aussi abject que toi. Tes discours émeuvent en moi la rage +et non pas la crainte. La reine m'a chargé d'un message pour la France. +Je te commande de me transporter sur ton bord de l'autre côté du canal. + +LE CAPITAINE.--Walter... + +WHITMORE.--Viens, Suffolk, je vais te transporter à la mort. + +SUFFOLK.--_Gelidus timor occupat artus_: c'est toi que je crains. + +WHITMORE.--Je t'en donnerai sujet avant de nous séparer. Quoi! êtes-vous +dompté à présent? ne consentez-vous pas à vous humilier? + +PREMIER GENTILHOMME.--Mon gracieux seigneur, intercédez pour votre vie: +donnez-lui de bonnes paroles. + +SUFFOLK.--La voix souveraine de Suffolk est sévère et inflexible. +Accoutumée à commander, elle ne sait point demander grâce. Loin de moi +la faiblesse d'honorer ces brigands d'une humble prière! Non; que ma +tête s'abaisse sur le billot fatal, plutôt qu'on voie mes genoux fléchir +devant personne, que devant le Dieu du ciel, ou devant mon roi; qu'on la +voie plutôt danser en cadence sur un pieu sanglant, que se découvrir +devant cette ignoble valetaille. La vraie noblesse est exempte de peur. +_(A Whitmore._) J'en puis souffrir plus que vous n'en osez exécuter. + +LE CAPITAINE.--Arrachez-le d'ici, et qu'il n'en dise pas davantage. + +SUFFOLK.--Allons, soldats, montrez-vous aussi cruels que vous pourrez, +afin que ma mort ne soit jamais oubliée! plus d'un grand homme fat +immolé par de vils brigands. Un estafier romain et un misérable bandit +massacrèrent l'éloquent Cicéron: la main bâtarde de Brutus poignarda +Jules César; de sauvages insulaires égorgèrent le grand Pompée, et +Suffolk meurt par la main des pirates. + +(Sortent Suffolk, Whitmore, et plusieurs autres.) + +LE CAPITAINE.--A l'égard de ceux dont nous avons fixé la rançon, ma +volonté est que l'un d'eux soit relâché sur sa parole: ainsi donc venez +avec nous et laissez-le partir. + +(Tous sortent excepté le premier gentilhomme.) + +(Rentre Whitmore, portant le corps de Suffolk.) + +WHITMORE.--Que cette tête et ce corps sans vie restent gisants ici _(il +les jette sur la terre)_, jusqu'à ce que la reine, sa maîtresse, lui +donne la sépulture. + +(Il sort.) + +PREMIER GENTILHOMME.--O barbare et sanglant spectacle! je veux porter +son corps au roi; et s'il laisse sa mort impunie, ses amis la vengeront. +La reine la vengera, elle à qui Suffolk vivant était si cher. + +(Il sort en emportant le corps.) + + + + +SCÈNE II + +Une autre partie du comté de Kent. + +BEVIS, _laboureur_; JOHN HOLLAND. + + +BEVIS.--Viens, et procure-toi une épée, ne fût-elle que de latte. Ils +sont sur pied depuis deux jours. + +HOLLAND.--Ils n'en ont que plus besoin de dormir aujourd'hui. + +BEVIS.--Je te dis que Jacques Cade, le drapier, se propose de rhabiller +l'État, de le retourner et de le mettre à neuf. + +HOLLAND.--Il en a bien besoin, car on voit la corde. Oui, je le répète, +il n'y a pas eu un moment de bon temps en Angleterre, depuis que les +nobles ont pris le dessus. + +BEVIS.--O malheureux âge! on ne fait aucun cas de la vertu dans les gens +de métier. + +HOLLAND.--La noblesse croit que c'est une honte que de porter un tablier +de cuir. + +BEVIS.--Bien plus, il n'y a dans le conseil du roi que de mauvais +ouvriers. + +HOLLAND.--C'est la vérité; et cependant il est dit: _Travaille dans ta +vocation_. C'est comme qui dirait: Que les magistrats soient des +travailleurs, et dès lors nous devrions être magistrats. + +BEVIS.--Tu as touché juste, car il n'y a point de signe plus certain +d'un bon courage qu'une main durcie. + +HOLLAND.--Oh! je les vois, je les vois; je reconnais le fils de Best, +tanneur de Wingham. + +BEVIS.--Il prendra la peau de nos ennemis pour faire du cuir de chien. + +HOLLAND.--Et voilà aussi Dick, le boucher. + +BEVIS.--Allons, le péché sera assommé comme un boeuf, et l'iniquité +égorgée comme un veau. + +HOLLAND.--Et Smith, le tisserand. + +BEVIS.--_Argo_, le fil de leur vie tire à sa fin. + +HOLLAND.--Allons, viens: mêlons-nous avec eux. + +(Tambour. Entrent Cade, Dick le boucher, Smith le tisserand, et d'autres +en grand nombre.) + +CADE.--Nous, Jean Cade, ainsi appelé du nom de notre père putatif. + +DICK.--Ou plutôt pour avoir volé une caque[18] de harengs. + +CADE.--Et parce que nos ennemis tomberont devant nous[19], qui sommes +inspirés de l'esprit de renversement contre les rois et les +princes....--Commande le silence. + +[Note 18: En vieil anglais _cade_ signifie _caque._] + +[Note 19: De _cado_.] + +DICK.--Silence! + +CADE.--Mon père était un Mortimer. + +DICK, _à part_.--C'était un fort honnête homme, un fort bon maçon. + +CADE.--Ma mère, une Plantagenet. + +DICK, _à part_.--Je l'ai bien connue: elle était sage-femme. + +CADE.--Ma femme descendait des Lacy. + +DICK, _à part_.--En effet, elle était fille d'un porte-balle, et elle a +vendu force lacets. + +SMITH, _à part_.--Mais depuis quelque temps, n'étant plus en état de +voyager chargée de sa malle, elle est blanchisseuse ici dans le canton. + +CADE.--Je suis donc sorti d'une honorable maison. + +DICK, _à part_.--Oui, sur ma foi. Les champs sont un honorable domicile, +et c'est là qu'il est né, sous une haie; car jamais son père n'a eu +d'autre maison que la prison. + +CADE.--Je suis vaillant. + +SMITH, _à part_.--Il le faut bien: la misère est brave. + +CADE.--Je sais souffrir la peine. + +DICK, _à part_.--Oh! cela n'est pas douteux; car je l'ai vu fouetter +pendant trois jours de marché consécutifs. + +CADE.--Je ne crains ni le fer ni le feu. + +SMITH.--Il ne doit pas craindre le fer, car son habit est à l'épreuve de +tout. + +DICK, _à part_.--Mais il me semble qu'il devrait craindre un peu le feu, +après avoir eu la main brûlée pour un vol de moutons. + +CADE.--Soyez donc braves, car votre chef est brave et fait voeu de +réformer l'État. Les sept pains d'un demi-penny seront vendus, en +Angleterre, pour un penny; la mesure de trois pots en contiendra dix, et +sous mes lois ce sera félonie que de boire de la petite bière. Tout le +royaume sera en communes, et mon palefroi ira paître l'herbe de +Cheapside. Et lorsque je serai roi.... (car je serai roi!) + +TOUT LE PEUPLE.--Dieu conserve Votre Majesté! + +CADE.--Je vous remercie, bon peuple. Il n'y aura plus d'argent; tous +boiront et mangeront à mes frais, et je les habillerai tous d'un même +uniforme, afin qu'ils puissent être unis comme des frères et me révérer +comme leur souverain. + +DICK.--La première chose à faire, c'est d'aller tuer tous les gens de +loi. + +CADE.--Oui, c'est bien mon dessein. N'est-ce pas une chose déplorable +que la peau d'un innocent agneau serve à faire du parchemin, et que le +parchemin, lorsqu'il aura été griffonné, puisse perdre un homme? On dit +que l'abeille fait mal avec son aiguillon, et moi je dis que c'est la +cire de l'abeille. Je n'ai usé du sceau qu'une fois, et je n'ai jamais +été mon maître depuis.--Qu'y a-t-il? Qui vient à nous? + +(Entrent quelques hommes, conduisant le clerc de Chatham.) + +SMITH.--C'est le clerc de Chatham: il sait écrire et lire, et dresser un +compte. + +CADE.--Chose horrible! + +SMITH.--Nous l'avons pris faisant des exemples pour les enfants. + +CADE.--C'est un infâme. + +SMITH.--Il a dans sa poche un livre écrit en lettres rouges. + +CADE.--C'est de plus un sorcier. + +DICK.--Il sait encore faire des contrats, et écrire par abréviation. + +CADE.--J'en suis fâché pour lui. C'est un homme de bonne façon, sur mon +honneur; et si je ne le trouve pas coupable, il ne mourra pas.--Approche +ici, je veux t'examiner. Quel est ton nom? + +LE CLERC.--Emmanuel. + +DICK.--C'est le nom que les nobles ont coutume d'écrire en tête de leurs +lettres.--Vos affaires vont mal. + +CADE.--Laisse-moi lui parler.--As-tu coutume d'écrire ton nom? Ou as-tu +une marque pour désigner ta signature, comme il convient à un honnête +homme qui y va tout bonnement? + +LE CLERC.--Monsieur, j'ai été, Dieu merci, assez bien élevé pour savoir +écrire mon nom. + +LE PEUPLE.--Il a avoué. Emmenez-le: c'est un scélérat, un traître. + +CADE.--Emmenez-le, dis-je, et qu'on le pende avec sa plume et son cornet +au cou. + +(Quelques-uns des assistants sortent emmenant le clerc.) + +(Entre Michel.) + +MICHEL.--Où est notre général? + +CADE.--Me voici. Que me veux-tu si particulièrement? + +MICHEL.--Fuyez, fuyez, fuyez! Milord Stafford et son frère sont ici près +avec les troupes du roi. + +CADE.--Arrête, misérable, arrête, ou je te jette à bas.--Il aura affaire +à aussi bon que lui. Ce n'est qu'un chevalier, n'est-ce pas? + +MICHEL.--Non. + +CADE.--Pour être son égal, je vais me faire chevalier à l'instant. +Relève-toi, sir Jean Mortimer. A présent, marchons à lui. + +(Entrent sir Humphroy Stafford et William son frère, avec des tambours +et des soldats.) + +STAFFORD.--Populace rebelle, l'écume et la fange du comté de Kent, +marqués pour la potence, jetez vos armes, regagnez vos chaumières, et +abandonnez ce drôle. Le roi sera miséricordieux, si vous abjurez la +révolte. + +WILLIAM STAFFORD.--Mais il sera furieux, inexorable et sanguinaire, si +vous y persévérez: ainsi, l'obéissance ou la mort. + +CADE.--Pour ces esclaves vêtus de soie, je n'y fais pas attention. C'est +à vous que je m'adresse, bon peuple, sur qui j'espère régner un jour; +car je suis l'héritier légitime de la couronne. + +STAFFORD.--Misérable! ton père était un maçon; et toi-même, qu'est-ce +que tu es, un tondeur de draps, n'est-ce pas? + +CADE.--Et Adam était un jardinier. + +WILLIAM STAFFORD.--Eh bien, quelle conséquence? + +CADE.--Vraiment, la voici. Edmond Mortimer, comte des Marches, épousa la +fille du duc de Clarence. Cela n'est-il pas vrai? + +STAFFORD.--Eh bien, après? + +CADE.--Elle accoucha, à la fois, de deux enfants mâles. + +WILLIAM STAFFORD.--Cela est faux. + +CADE.--Oui, c'est là la question; mais je dis, moi, que cela est vrai. +Le premier né des deux ayant été mis en nourrice, fut enlevé par une +mendiante; et ignorant sa naissance et son parentage, se fit maçon quand +il fut en âge. Je suis son fils. Niez-le, si vous pouvez. + +DICK.--Oui, c'est encore vrai; en conséquence, il sera roi. + +SMITH.--Oui, monsieur, il a fait une cheminée chez mon père, et les +briques en sont encore sur pied pour rendre témoignage; ainsi, n'allez +pas dire le contraire. + +STAFFORD.--Ajouterez-vous donc foi aux paroles de ce vil coquin qui +parle de ce qu'il ne sait pas? + +LE PEUPLE.--Oui, nous le croyons; allez-vous-en donc. + +WILLIAM STAFFORD.--Jack Cade, c'est le duc d'York qui vous fait la +leçon. + +CADE, _à part_.--Il ment, car c'est moi qui l'ai inventée. _(Haut.)_ Va, +mon cher, dis au roi de ma part, que pour l'amour de son père, Henri V, +au temps de qui les enfants jouaient au petit palet avec des écus de +France, je consens à le laisser régner, à condition que je serai son +protecteur. + +UN CHEF DU PEUPLE.--Et de plus, que nous voulons avoir la tête du lord +Say, qui a vendu le duché du Maine. + +CADE.--Et cela est juste; car par là l'Angleterre a été estropiée, et +marcherait bientôt avec un bâton, si ma puissance ne la soutenait. +Camarades rois, je vous dis que le lord Say a mutilé l'État, et l'a fait +eunuque; et pis que tout cela, il sait parler français, et par +conséquent c'est un traître. + +STAFFORD.--O grossière et déplorable ignorance! + +CADE.--Eh bien, répondez si vous pouvez. Les Français sont nos ennemis; +cela posé, je dis seulement: celui qui parle avec la langue d'un ennemi, +peut-il être un bon conseiller ou non? + +TOUT LE PEUPLE.--Non, non, et nous voulons avoir sa tête. + +WILLIAM STAFFORD.--Allons, puisque les paroles de douceur n'y peuvent +rien, fondons sur eux avec l'armée du roi. + +STAFFORD.--Allez, héraut, et proclamez traîtres, dans toutes les villes, +tous ceux qui s'armeront en faveur de Cade: annoncez que ceux qui +fuiront de nos rangs avant la fin de la bataille seront, pour l'exemple, +pendus à leur porte, sous les yeux de leurs femmes et de leurs enfants. +Que ceux qui tiennent pour le roi me suivent. + +(Les deux Stafford sortent avec leurs troupes.) + +CADE.--Et que ceux qui aiment le peuple me suivent: voici le moment de +montrer que vous êtes des hommes; c'est pour la liberté. Nous ne +laisserons pas sur pied un seul lord, un seul noble. N'épargnons que +ceux qui seront mal vêtus; car ce sont de pauvres et honnêtes gens, qui +prendraient bien notre parti s'ils l'osaient. + +DICK.--Les voilà qui viennent en bon ordre, et qui s'avancent contre +nous. + +CADE.--Et notre ordre, à nous, c'est d'être bien en désordre. En avant, +marche! + + + + +SCÈNE III + +Une autre partie de la plaine de Blackheath. + +_Alarmes. Les deux partis entrent et combattent: les_ DEUX STAFFORD +_sont tués_. + + +CADE.--Où est Dick, le boucher d'Ashford? + +DICK.--Me voilà, monsieur. + +CADE.--Ils tombaient devant toi comme des boeufs et des brebis, et tu y +allais comme si tu avais été dans ta boucherie. Voici donc ta +récompense: le carême sera deux fois aussi long qu'il l'est à présent; +et d'ici à cent ans moins un, tu auras tout ce temps-là le privilége +exclusif de tuer. + +DICK.--Je n'en demande pas davantage. + +CADE.--Et pour dire vrai, tu ne mérites pas moins, je veux porter ce +monument de ma victoire[20], et les corps seront traînés aux jarrets de +mon cheval jusqu'à ce que j'arrive à Londres, où nous ferons porter +devant nous l'épée du maire. + +[Note 20: Cade, après cette bataille, se revêtit en effet de +l'armure de Stafford.] + +UN CHEF DU PEUPLE.--Si nous voulons prospérer et faire le bien, forçons +les portes des prisons, et délivrons les prisonniers. + +CADE.--Ah! n'aie pas peur, tu peux y compter. Allons, marchons sur +Londres. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE IV + +Londres.--Un appartement dans le palais. + + +_Entre_ LE ROI HENRI _lisant une requête. Il est suivi du duc de_ +BUCKINGHAM _et du lord_ SAY. _Vient à quelque distance_ LA REINE +MARGUERITE, _pleurant sur la tête de Suffolk._ + +MARGUERITE.--J'ai souvent ouï dire que la douleur amollit l'âme, et la +remplit de crainte, d'abattement. Pense donc à la vengeance et cesse de +pleurer.--Mais qui peut cesser de pleurer en voyant cet objet? Sa tête +peut bien reposer ici sur mon sein palpitant; mais où est le corps que +je serrerais dans mes bras? + +BUCKINGHAM.--Quelle réponse fait Votre Majesté à la requête des +rebelles? + +LE ROI.--Je vais députer quelque saint évêque pour tâcher de les +ramener; car à Dieu ne plaise que tant de pauvres simples créatures +périssent par l'épée! Et plutôt que de souffrir qu'elles soient +exterminées par une guerre sanglante, je veux avoir moi-même une +entrevue avec leur général Cade. Mais attendez, je veux lire encore une +fois leur requête. + +MARGUERITE.--Scélérats barbares! Ce visage enchanteur qui, comme une +planète, dominait ma destinée, n'a-t-il donc pu vous obliger à la pitié, +vous qui n'étiez pas dignes de le regarder? + +LE ROI.--Lord Say, Jack Cade a juré d'avoir ta tête. + +SAY.--Oui, mais j'espère que Votre Majesté aura la sienne. + +LE ROI.--Eh quoi, madame, toujours vous lamentant, toujours pleurant la +mort de Suffolk! Ah! je crains, ma bien-aimée, que, si j'étais mort à sa +place, vous ne m'eussiez pas tant pleuré. + +MARGUERITE.--Non, mon bien-aimé, je ne pleurerais pas, mais je mourrais +pour toi. + +(Entre un messager.) + +LE ROI.--Quoi? Quelles nouvelles apportes-tu? Pourquoi arrives-tu en si +grande hâte? + +LE MESSAGER.--Les rebelles sont dans Southwark. Fuyez, seigneur; Cade se +proclame lord Mortimer, descendant de la maison du duc de Clarence. Il +traite hautement Votre Majesté d'usurpateur, et il jure de se couronner +lui-même dans Westminster. Il a pour armée une multitude déguenillée de +paysans, d'ouvriers, gens grossiers et sans pitié. La mort de sir +Humphroy Stafford et de son frère leur a donné coeur et courage pour +marcher en avant. Tout homme sachant lire et écrire, homme de loi, +courtisan, gentilhomme, est, selon eux, une vilaine chenille, et qu'il +faut mettre à mort. + +LE ROI.--O les malheureux! Ils ne savent ce qu'ils font. + +BUCKINGHAM.--Mon gracieux seigneur, retirez-vous à Kenel-Worth, jusqu'à +ce qu'on ait levé des troupes pour faire main-basse sur eux. + +MARGUERITE.--Oh! si le duc de Suffolk vivait encore, les rebelles de +Kent seraient bientôt soumis. + +LE ROI.--Lord Say, ces traîtres te haïssent: viens donc avec nous à +Kenel-Worth. + +SAY.--Cela pourrait exposer la personne de Votre Grâce. Ma vue leur +serait odieuse: je demeurerai donc dans la ville, et je m'y tiendrai +aussi caché que je le pourrai. + +(Entre un autre messager.) + +LE MESSAGER.--Jack Cade s'est rendu maître du pont de Londres. Les +bourgeois fuient et abandonnent leurs maisons. La mauvaise populace, +toujours avide de pillage, court se joindre au traître, et tous jurent +de concert de dévaster la ville et votre palais. + +BUCKINGHAM.--Ne perdez pas un moment, seigneur, montez à cheval. + +LE ROI.--Venez, Marguerite; Dieu, notre espérance, viendra à notre +secours. + +MARGUERITE.--Mon espérance est morte avec Suffolk. + +LE ROI, _à Say_.--Adieu, milord, ne vous fiez pas aux rebelles de Kent. + +BUCKINGHAM.--Ne vous fiez à personne, de peur d'être trahi. + +SAY.--Ma confiance est dans mon innocence: aussi suis-je fier et résolu. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE V + +Toujours à Londres.--La Tour. + + +_Le lord_ SCALES _et d'autres paraissent sur les murs. Au pied arrivent +quelques_ CITOYENS. + +SCALES.--Quelles nouvelles? Jack Cade est-il tué? + +PREMIER CITOYEN.--Non, milord, et il n'y a point d'apparence que cela +lui arrive. Ils se sont emparés du pont, et ils tuent tout ce qui leur +résiste. Le lord maire vous demande quelque renfort des troupes de la +Tour, pour défendre la ville contre les rebelles. + +SCALES.--Tout ce que je pourrai en détacher sans inconvénient sera à vos +ordres. Mais je suis moi-même ici dans les alarmes. Les rebelles ont +déjà tenté d'emporter la Tour. Mais gagnez la plaine de Smithfield, +formez un corps de troupes, et je vais y envoyer Matthieu Gough. Allez, +combattez pour votre roi, pour votre pays et pour votre vie. Adieu, il +faut que je m'en retourne. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE VI + +Londres.--Cannon street. + +_Entrent_ JACK CADE _et sa troupe; il frappe de son bâton de +commandement la pierre de Londres_. + + +CADE.--A présent, Mortimer est seigneur de Londres; et, ici placé sur la +pierre de Londres, j'entends et j'ordonne, qu'aux frais de la ville, la +fontaine ne verse que du vin de Bordeaux pendant la première année de +mon règne. Dorénavant il y aura crime de trahison pour quiconque +m'appellera autrement que _Mortimer_. + +(Entre un soldat.) + +LE SOLDAT, _courant_.--Jack Cade! Jack Cade! + +CADE.--Tuez-le sur la place. + +(Ils le tuent.) + +SMITH.--Pour peu que cet homme ait raison, il ne lui arrivera jamais de +vous appeler Jack Cade. Je crois qu'il est content de la leçon. + +DICK.--Milord, il se rassemble une armée à Smithfield. + +CADE.--Marchons donc; allons les combattre. Mais auparavant allez mettre +le feu au pont de Londres; et, si vous pouvez, brûlez la Tour +aussi.--Allons, marchons. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE VII + +Smithfield. + +_Une alarme. Entrent d'un côté_ CADE _et sa troupe; de l'autre, les +citoyens et les troupes du roi, commandés par_ MATTHIEU GOUGH. _Ils +combattent, les citoyens sont mis en déroute, Mathieu Gough est tué_. + + +CADE.--Voilà ce que c'est, mes amis.--Allez quelques-uns de vous abattre +leur palais de Savoie, d'autres les colléges de droit: abattez tout. + +DICK.--J'ai une requête à présenter à Votre Seigneurie. + +CADE.--Fût-ce le titre de lord, tu es sûr de l'obtenir pour ce mot. + +DICK.--La grâce que je vous demande, c'est que toutes les lois de +l'Angleterre émanent de votre bouche. + +JEAN, _à part_.--Par la messe! ce seront de sanglantes lois; car il a +reçu dans la mâchoire un coup de lance, et la plaie n'est pas encore +guérie. + +SMITH, _à part_.--Et de plus, Jean, ce seront des lois qui ne sentiront +pas bon; car son haleine sent furieusement le fromage grillé. + +CADE.--J'y ai pensé, cela sera ainsi. Allez, brûlez tous les registres +du royaume; ma bouche sera le parlement d'Angleterre. + +JEAN.--Cela a tout l'air de vouloir nous donner des statuts qui mordront +ferme, à moins qu'on ne lui arrache les dents. + +CADE.--Et désormais tout sera en commun. + +(Entre un messager.) + +LE MESSAGER.--Milord, une capture! une capture! le lord Say! qui vendait +les villes en France, et qui nous a fait payer vingt-un quinzièmes et un +schelling par livre dans le dernier subside. + +(Entre George Bevis avec le lord Say.) + +CADE.--Eh bien, pour cela il sera décapité dix fois. Te voilà donc, lord +Say[21], lord de serge, lord de bougran. Te voilà dans le domaine de +notre juridiction souveraine! Qu'as-tu à répondre à ma majesté, pour te +disculper d'avoir livré la Normandie à monsieur Basimecu[22], le dauphin +de France? Qu'il te soit donc déclaré par-devant cette assemblée, et +par-devant lord Mortimer, que je suis le balai destiné à nettoyer la +cour d'immondices telles que toi. Tu as traîtreusement corrompu la +jeunesse du royaume, en érigeant une école de grammaire; et tandis que, +jusqu'à présent, nos ancêtres n'avaient eu d'autres livres que la mesure +et la taille, c'est toi qui es cause qu'on s'est servi de l'imprimerie. +Contre les intérêts du roi, de sa couronne et de sa dignité, tu as bâti +un moulin à papier. Il te sera prouvé en fait que tu as autour de toi +des hommes qui parlent habituellement de noms, de verbes, et autres mots +abominables, que ne peut supporter une oreille chrétienne. Tu as établi +des juges de paix, pour citer devant eux les pauvres gens, pour des +choses sur lesquelles ils ne sont pas en état de répondre: de plus, tu +les as fait mettre en prison, et parce qu'ils ne savaient pas lire, tu +les as fait pendre; tandis que seulement, pour cela, ils auraient mérité +de vivre. Tu montes un cheval couvert d'une housse; cela est-il vrai ou +non? + +[Note 21: _Say_, en vieux langage, signifiait _Sire_.] + +[Note 22: _Basimecu_, par corruption, pour _Basemycu_; grossier +sobriquet, qu'apparemment la populace de Londres donnait au dauphin.] + +SAY.--Qu'importe? + +CADE.--Ce qu'il importe? Tu ne dois pas souffrir que ton cheval porte un +manteau, tandis que de plus honnêtes gens que toi vont en chausses et en +pourpoint. + +DICK.--Et souvent travaillent en chemise, comme moi, par exemple, qui +suis boucher! + +SAY.--Peuple de Kent.... + +DICK.--Que voulez-vous dire de Kent? + +SAY.--Rien de plus que ceci: _Bona gens, mala gens_. + +CADE.--Emmenez-le, emmenez-le, il parle latin. + +SAY.--Écoutez seulement ce que j'ai à dire, puis, prenez-le comme vous +voudrez.--Kent, dans les _Commentaires_ écrits par César, est nommé le +canton le plus policé de notre île. Le pays est agréable, parce qu'il +est rempli de richesses; le peuple libéral, vaillant, actif, opulent; ce +qui me fait espérer que vous n'êtes pas dénués de pitié.--Je n'ai point +vendu le Maine, je n'ai point perdu la Normandie; mais pour les +recouvrer, je perdrais volontiers la vie. J'ai toujours rendu la justice +avec indulgence; les prières et les larmes ont touché mon coeur, et +jamais les présents. Quand ai-je exigé une seule imposition de vous, si +ce n'est pour l'utilité du Kent, du roi, du royaume et de vous? j'ai +répandu de grandes largesses sur les savants clercs, parce que c'était à +mes livres que j'avais dû mon avancement auprès du roi. Et voyant que +l'ignorance est la malédiction de Dieu, et la science l'aile avec +laquelle nous nous élevons au ciel, à moins que vous ne soyez possédés +de l'esprit du démon, vous vous garderez certainement de me tuer. Cette +langue a négocié avec les rois étrangers, pour votre avantage. + +CADE.--Bah! Quand as-tu frappé un seul coup sur le champ de bataille? + +SAY.--Les hommes en place ont le bras long. J'ai frappé souvent ceux que +je ne vis jamais, et je les ai frappés à mort. + +GEORGE.--Oh! l'infâme lâche! venir comme cela par derrière le monde! + +SAY.--Ces joues sont pâlies par mes veilles pour votre bien. + +CADE.--Frappez-le au visage, et cela lui fera revenir les couleurs. + +SAY.--Les longues séances que j'ai données pour juger les causes des +pauvres m'ont accablé d'infirmités et de maladies. + +CADE.--On vous fournira, pour les guérir, une chandelle de chanvre et +l'assistance d'une hache. + +DICK.--Comment! est-ce que tu trembles? + +SAY.--C'est la paralysie, et non la peur, qui me fait trembler. + +CADE.--Voyez, il remue la tête, comme s'il nous disait: Je vous le +revaudrai. Je veux voir si elle sera plus ferme sur un pieu. Emmenez-le, +et coupez-lui la tête. + +SAY.--Dites-moi donc quel grand crime j'ai commis. Ai-je affecté +l'opulence ou la grandeur? Répondez. Mes coffres sont-ils remplis d'un +or extorqué? Mes vêtements sont-ils somptueux à voir? A qui de vous +ai-je fait tort pour que vous vouliez me faire mourir? Ces mains sont +pures du sang innocent: ce sein est exempt de toutes pensées de crimes +et de perfidie. Oh! laissez-moi vivre. + +CADE.--Je sens que ses paroles me touchent le coeur, mais j'y mettrai +ordre; il mourra, ne fût-ce que pour avoir si bien plaidé pour sa vie. +Emmenez-le. Il a un démon familier sous sa langue; il ne parle pas au +nom de Dieu. Emmenez-le, vous dis-je, et abattez-lui la tête sur +l'heure. Ensuite allez enfoncer les portes de la maison de son gendre, +sir James Cromer; tranchez-lui la tête aussi, et rapportez-les ici +toutes deux, fichées sur des pieux. + +LE PEUPLE.--Cela va être fait. + +SAY.--O compatriotes! si, quand vous faites vos prières, Dieu était +aussi endurci que vous l'êtes, comment s'en trouveraient vos âmes après +la mort? Laissez-vous fléchir, et épargnez ma vie. + +CADE.--Emmenez-le, et faites ce que je vous ordonne. _(Quelques-uns +sortent emmenant lord Say_.) Le plus magnifique pair du royaume ne +pourra porter sa tête sur ses épaules sans me payer tribut. Pas une +fille ne sera mariée qu'elle ne paye un tribut pour sa virginité avant +qu'on en jouisse. Les hommes relèveront de moi _in cavite_, et nous +voulons et prétendons que leurs femmes soient aussi libres que le coeur +peut le désirer, ou la langue l'exprimer. + +DICK.--Milord, quand irons-nous à Cheapside prendre des marchandises sur +nos bons? + +CADE.--Eh vraiment, sur-le-champ. + +LE PEUPLE.--Bravo. + +(On apporte la tête du lord Say, et celle de son gendre.) + +CADE.--Ceci ne vaut-il pas encore plus de bravos? Faites-les se baiser +l'un l'autre, car ils s'aimaient beaucoup quand ils étaient en vie. A +présent séparez-les, de peur qu'ils ne consultent ensemble sur le moyen +de livrer quelques villes de plus aux Français. Soldats, différons +jusqu'à la nuit qui approche le pillage de la ville, et promenons-nous +dans les rues avec ces têtes portées devant nous en guise de masses +d'armes, et à chaque coin de rue faites-les se baiser. Allons. + +(Ils se retirent.) + + + + +SCÈNE VIII + +Southwark. + +_Une alarme. Entre_ CADE, _suivi de toute la populace_. + + +CADE.--Montez par Fish-Street, descendez par l'angle de Saint-Magnus; +tuez, assommez: jetez-les dans la Tamise. (_Une trompette sonne un +pourparler et une retraite._) Quel bruit est-ce là? Qui donc est assez +hardi pour sonner la retraite ou un pourparler quand je commande qu'on +tue? + +(Entrent Buckingham et le vieux Clifford, avec des troupes.) + +BUCKINGHAM.--C'est nous vraiment qui avons cette hardiesse, et qui +venons te déranger. Sache, Cade, que nous venons comme ambassadeurs de +la part du roi vers le peuple que tu as égaré, pour annoncer un pardon +absolu à tous ceux qui t'abandonneront et retourneront tranquillement +chez eux. + +CLIFFORD.--Que dites-vous, compatriotes? Voulez-vous vous rendre au +pardon qui vous est encore offert, ou attendez-vous que votre révolte +vous conduise à la mort? Qui aime le roi et accepte son pardon, qu'il +jette son chaperon en l'air et crie: _Dieu garde le roi_! Que celui qui +le hait et n'honore pas son père Henri V, qui fit trembler la France, +secoue son arme contre nous et continue son chemin. + +LE PEUPLE.--Dieu garde le roi! Dieu garde le roi! + +CADE.--Quoi! Buckingham et Clifford, êtes-vous si braves? et vous, +stupides paysans, croyez-vous à leurs paroles? Avez-vous donc envie +d'être pendus avec vos lettres de grâce attachées au cou? Mon épée +s'est-elle donc fait jour à travers les portes de Londres pour que vous +m'abandonniez au White-Hart dans Southwark? Je pensais que jamais vous +ne poseriez les armes avant d'avoir recouvré vos anciennes libertés; +mais vous êtes tous des misérables, des lâches, qui vous plaisez à vivre +esclaves de la noblesse. Laissez-les vous briser les reins à force de +fardeaux, vous chasser de dessous vos toits, ravir devant vos yeux vos +femmes et vos filles. Il y en a toujours un que je saurai bien tirer +d'affaire. Que la malédiction de Dieu vous éclaire tous! + +LE PEUPLE.--Nous voulons suivre Cade, nous voulons suivre Cade! + +CLIFFORD.--Cade est-il le fils de Henri V pour crier ainsi que vous +voulez le suivre? Vous conduira-t-il dans le coeur de la France pour y +faire, des derniers d'entre vous, des comtes ou des ducs? Hélas! il n'a +pas seulement une maison, un asile pour se réfugier; il ne sait comment +se procurer de quoi vivre, si ce n'est par le pillage, en nous volant, +nous qui sommes vos amis. Ne serait-ce pas une honte, si, tandis que +vous êtes ici à vous chamailler, le timide Français, naguère vaincu par +vous, faisait une subite incursion sur la mer, et venait vous vaincre? +Il me semble déjà le voir, au milieu de nos discordes civiles, parcourir +en maître les rues de Londres, en appelant villageois tous ceux qu'il +rencontre. Ah! périssent plutôt dix mille canailles de Cades, que de +vous voir demander grâce à un Français! En France! en France! et +regagnez ce que vous avez perdu; épargnez l'Angleterre, c'est votre +rivage natal. Henri a de l'argent; vous êtes forts et courageux; Dieu +est avec nous: ne doutez pas de la victoire. + +TOUT LE PEUPLE.--A Clifford! à Clifford! nous suivons le roi et +Clifford. + +CADE.--Vit-on jamais plume aussi facile à souffler çà et là que cette +multitude? Le nom de Henri V les entraîne à cent mauvaises actions, et +ils me laissent là seul et abandonné. Je les vois se consulter ensemble +pour me saisir par surprise. Mon épée m'ouvrira un chemin, car il n'y a +plus moyen de rester ici. En dépit des diables et de l'enfer, je +passerai au milieu de vous. Le ciel et l'honneur me sont témoins que ce +n'est pas défaut de courage en moi, mais seulement la basse, +l'ignominieuse trahison de ceux qui me suivent, qui me force de tourner +les talons et de fuir. + +BUCKINGHAM.--Quoi! il s'est échappé? Que quelques-uns de vous aillent +après lui. Celui qui apportera sa tête au roi recevra mille couronnes +pour sa récompense. (_Quelques-uns sortent_.) Suivez-moi, soldats; nous +allons chercher un moyen de vous réconcilier tous avec le roi. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE IX + +Château de Kenilworth. + +LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE ET SOMERSET _paraissent sur la +terrasse du château_. + + +LE ROI.--Fut-il jamais un roi, possesseur d'un trône terrestre, qui fut +aussi peu maître de se procurer quelque satisfaction? Je commençais à +peine à ramper hors de mon berceau, qu'on fit de moi un roi, à l'âge de +neuf mois. Hélas! jamais sujet ne souhaita de devenir roi, comme je +souhaite et languis du désir d'être sujet. + +(Entrent Buckingham et Clifford.) + +BUCKINGHAM.--Salut et bonnes nouvelles à Votre Majesté! + +LE ROI.--Comment! Buckingham, le rebelle Cade est-il surpris? ou ne +s'est-il retiré que pour attendre de nouvelles forces? + +CLIFFORD.--Il est en fuite, seigneur, et tout son monde se soumet. +(_Entrent un grand nombre des partisans de Cade, la corde au cou_.) Ils +viennent humblement, la corde au cou, recevoir de Votre Majesté leur +sentence de vie ou de mort. + +LE ROI.--Ouvre donc, ô ciel, tes portes éternelles, pour donner passage +à mes remercîments et à mes actions de grâces. Soldats, vous avez, dans +ce jour, racheté votre vie, et montré combien vous chérissiez votre roi +et votre pays. Persévérez toujours dans de si bons sentiments, et Henri, +fût-il malheureux, vous assure qu'il ne sera jamais dur pour vous. +Recevez donc tous, tant que vous êtes, mes remercîments et mon pardon, +et retournez dans vos différents pays. + +TOUTE LA MULTITUDE.--Dieu conserve le roi! Dieu conserve le roi! + +(Entre un messager.) + +LE MESSAGER.--Votre Grâce, avec sa permission, doit être avertie que le +duc d'York est récemment arrivé d'Irlande, avec un corps nombreux et +puissant de Gallowglasses déterminés; il s'avance vers ces lieux en +belle ordonnance, et proclame, sur la route, que le seul objet de son +armement est d'éloigner de la cour le duc de Somerset, qu'il appelle un +traître. + +LE ROI.--Ainsi, entre Cade et York, mon pouvoir flotte dans la détresse, +comme un vaisseau qui, sortant de la tempête, est surpris par un calme +et abordé par un pirate. Cade vient seulement d'être réprimé, et ses +forces dispersées, et voilà qu'York s'élève en armes et lui succède. Va, +je te prie, à sa rencontre, Buckingham; demande-lui le motif de cette +prise d'armes. Dis-lui que j'enverrai le duc Edmond à la Tour; et en +effet, Somerset, nous t'y ferons renfermer jusqu'à ce qu'il ait congédié +son armée. + +SOMERSET.--Seigneur, je me rendrai de moi-même à la prison; j'irai, s'il +le faut, à la mort, pour le bien de mon pays. + +LE ROI, _à Buckingham_.--Quoi qu'il arrive, n'employez pas des termes +trop durs; vous savez qu'il est violent, et ne supporte pas un langage +trop sévère. + +BUCKINGHAM.--Je prendrai soin, seigneur, et j'agirai, n'en doutez pas, +de telle sorte, que toutes choses vous tourneront à bien. + +(Il sort.) + +LE ROI.--Venez, ma femme, rentrons; et apprenons à mieux gouverner; car +jusqu'ici l'Angleterre peut maudire mon malheureux règne. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE X + +Kent.--Le jardin d'Iden. + +_Entre_ CADE. + + +CADE.--Peste soit de l'ambition! et peste soit de moi, qui porte une +épée, et cependant suis près de mourir de faim! Cinq jours entiers je +suis resté caché dans ces bois sans oser mettre le nez dehors, car tout +le pays est après moi; mais à présent je suis si affamé, que, quand on +me ferait un bail de mille ans de vie, je ne pourrais y tenir plus +longtemps. J'ai donc escaladé ce mur de briques, et pénétré dans ce +jardin pour tenter si je n'y pourrais pas trouver de l'herbe à manger, +ou bien arracher une fois ou l'autre une salade, ce qui n'est pas +mauvais pour rafraîchir l'estomac dans cette extrême chaleur; et je +pense que les salades de toute espèce ont été créées pour mon bien: car +plus d'une fois, sans ma salade[23], j'aurais bien pu avoir le crâne +fendu d'un coup de hache d'armes; et plus d'une fois aussi, lorsque +j'étais pressé de la soif, et marchant sans relâche, elle m'a servi de +pot pour y boire, et aujourd'hui c'est encore une salade qui va me +rassasier. + +[Note 23: _Sallet_, salade, dans la double signification de _casque_ +et de _salade à manger_.] + +(Entre Iden avec des domestiques.) + +IDEN.--O Dieu! qui voudrait vivre dans le tumulte d'une cour lorsqu'il +peut jouir de promenades aussi paisibles que celles-ci? Ce modique +héritage que m'a laissé mon père, suffit à mes désirs, et vaut une +monarchie. Je ne cherche point à m'agrandir par la ruine des autres, non +plus qu'à accumuler des richesses, quitte à attirer sur moi je ne sais +combien d'envie; il me suffit d'avoir de quoi soutenir mon état, et +renvoyer toujours de ma porte le pauvre satisfait. + +CADE.--J'aperçois le maître du terrain qui vient me saisir comme un +vagabond, pour être entré dans son domaine sans sa permission. Ah! +misérable, tu me livrerais et recevrais du roi mille couronnes pour lui +avoir porté ma tête; mais avant que nous nous séparions je veux te faire +manger du fer comme une autruche, et avaler une épée comme une grande +épingle. + +IDEN.--A qui en as-tu, brutal que tu es? Qui que tu sois, je ne te +connais pas. Pourquoi donc te livrerais-je? N'est-ce pas assez d'être +entré dans mon jardin, contre ma volonté, à moi qui en suis le +propriétaire, et d'y venir comme un voleur par-dessus les murs dérober +les fruits de ma terre? il faut que tu me braves encore par tes propos +insolents! + +CADE.--Te braver? oui, par le meilleur sang qui ait jamais été tiré, et +te faire la barbe encore. Regarde-moi bien; je n'ai pas mangé depuis +cinq jours: viens cependant avec tes cinq hommes, et si je ne vous +étends pas là, roides comme un clou de porte, je prie Dieu qu'il ne me +soit plus permis de manger un seul brin d'herbe. + +IDEN.--Non, il ne sera jamais dit, tant que l'Angleterre subsistera, +qu'Alexandre Iden, écuyer de Kent, ait combattu, en nombre inégal, un +pauvre homme épuisé par la faim. Fixe sur mes yeux tes yeux assurés, et +vois si tu peux m'intimider de tes regards; mesure tes membres contre +mes membres, et vois si tu n'es pas le plus petit de beaucoup. Ta main +n'est qu'un doigt comparée à mon poing, ta jambe qu'un bâton auprès de +cette massue, mon pied soutiendrait le combat contre toute la force que +t'a donnée le ciel. Si mon bras s'élève en l'air, ta fosse est déjà +creusée en terre; et au lieu de paroles supérieures aux tiennes et dont +la grandeur puisse répondre au reste de mes discours, je charge mon épée +de te dire ce que t'épargne ma langue. + +CADE.--Par ma valeur, c'est bien le champion le plus accompli dont j'aie +jamais ouï parler! Toi, fer, si tu fléchis, et si, avant de t'endormir +dans le fourreau, tu ne fais pas une émincée de boeuf de cette énorme +charpente de paysan, je prie Dieu à genoux que tu serves à faire des +clous de fer à cheval. _(Ils se battent, Cade tombe_.) Oh! je suis mort. +C'est la famine, pas autre chose qui m'a tué. Envoie dix mille démons +contre moi; pourvu que tu me donnes seulement les dix repas que j'ai +perdus, je les défie tous. Sèche, jardin, et sois désormais la sépulture +de tous ceux qui vivent dans cette maison, puisqu'ici l'âme indomptée de +Cade s'est évanouie. + +IDEN.--Est-ce donc Cade que j'ai tué? Cet horrible traître? O mon épée! +je veux te consacrer pour cet exploit, et quand je serai mort, te faire +suspendre sur ma tombe. Jamais ce sang ne sera essuyé de ta pointe: tu +le porteras comme un écusson glorieux, emblème de l'honneur que s'est +acquis ton maître. + +CADE.--Iden, adieu, et sois fier de ta victoire; dis au pays de Kent, de +ma part, qu'il a perdu son meilleur soldat, et exhorte tous les hommes à +être des lâches; car moi je ne redoutai jamais personne, je suis vaincu +par la famine, et non par la valeur. + +(Il meurt.) + +IDEN.--Tu me fais injure. Que le ciel soit mon juge! Meurs, scélérat +maudit, malédiction sur celle qui t'a porté dans son sein! Et comme +j'enfonce mon épée dans ton corps, puisse-je enfoncer ton âme dans +l'enfer! Je veux te traîner par les pieds dans un fumier qui te servira +de tombeau. Là, je couperai ta tête proscrite, et je la porterai en +triomphe au roi, laissant ton corps pour pâture aux corbeaux des champs. + +(Il sort en traînant le corps.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + + ACTE CINQUIÈME + + + + +SCÈNE I + +Plaines entre Dartford et Blackheath. + +_D'un côté le camp du roi, de l'autre entre_ YORK _avec sa suite, des +tambours et des drapeaux; ses troupes à quelque distance._ + + +YORK.--Ainsi, York revient de l'Irlande pour revendiquer ses droits et +arracher la couronne de la tête du faible Henri. Cloches, sonnez à grand +bruit; feux de joie, brûlez d'une flamme claire et brillante, pour fêter +le monarque légitime de l'illustre Angleterre.--Ah! _sancta majestas_, +qui ne voudrait t'acheter au plus haut prix! Qu'ils obéissent, ceux qui +ne savent pas gouverner. Cette main fut faite pour ne manier que l'or. +Je ne puis donner à mes paroles l'influence qui leur appartient, si +cette main ne balance une épée ou un sceptre. S'il est vrai que j'aie +une âme, elle aura un sceptre, sur lequel s'agiteront les fleurs de lis +de la France. (_Entre Buckingham._) Qui vois-je s'avancer? Buckingham, +qui vient me gêner par sa présence. Sûrement c'est le roi qui l'envoie: +dissimulons. + +BUCKINGHAM.--York, si tes intentions sont bonnes, je te salue de bon +coeur. + +YORK.--Humphroy de Buckingham, je reçois ton salut. Es-tu envoyé, ou +viens-tu de ton propre mouvement? + +BUCKINGHAM.--Envoyé par Henri, notre redouté souverain, pour savoir la +raison de cette prise d'armes en temps de paix, ou pour que tu me dises +à quel titre, toi, sujet comme moi, et contre ton serment d'obéissance +et de fidélité, tu assembles, sans l'ordre du roi, ce grand nombre de +soldats, et oses conduire tes troupes si près de sa cour. + +YORK, _à part_.--A peine puis-je parler tant est grande ma colère. Oh! +dans l'indignation que m'inspirent ces paroles avilissantes, que ne +puis-je déraciner les rochers et me battre contre la pierre! et que +n'ai-je en ce moment, comme Ajax, le fils de Télamon, le pouvoir de +décharger ma furie sur des boeufs et des brebis! Je suis né bien plus +haut que ce roi, bien plus semblable à un roi, bien plus roi par mes +pensées... Mais je dois encore un peu de temps affecter la sérénité, +jusqu'à ce que Henri soit plus faible et moi plus fort. _(Haut.)_ Oh! +Buckingham, pardonne-moi, je te prie, d'avoir été si longtemps sans te +répondre; mon esprit était absorbé par une profonde mélancolie.--Mon +but, en amenant cette armée, est... d'éloigner du roi l'orgueilleux +Somerset, traître envers Sa Grâce et envers l'État. + +BUCKINGHAM.--Cela est trop présomptueux de ta part. Cependant, si cet +armement n'a point d'autre but, le roi a cédé à ta demande: le duc de +Somerset est à la Tour. + +YORK.--Sur ton honneur, est-il en prison? + +BUCKINGHAM.--Sur mon honneur, il est en prison. + +YORK.--En ce cas, Buckingham, je congédie mon armée. Soldats, je vous +remercie tous: dispersez-vous, et venez demain me trouver aux prés de +Saint-George; vous y recevrez votre paye, et tout ce que vous pourrez +désirer. Que mon souverain, le vertueux Henri, me demande mon fils aîné; +que dis-je! tous mes fils, comme otages de ma fidélité et de mon +attachement: je les lui remettrai tous avec autant de satisfaction que +j'en ai à vivre. Terres, biens, cheval, armure, tout ce que je possède +est à ses ordres, comme il est vrai que je désire que Somerset périsse. + +BUCKINGHAM.--York, je loue cette affectueuse soumission, et nous allons +nous rendre ensemble à la tente du roi. + +(Entre le roi avec sa suite.) + +LE ROI.--Buckingham, York n'a-t-il donc point dessein de nous nuire, que +je le vois s'avancer ainsi son bras passé dans le tien? + +YORK.--York vient, rempli de soumission et de respect, se présenter à +Votre Majesté. + +LE ROI.--Dans quelle intention as-tu donc amené toutes ces troupes? + +YORK.--Pour enlever d'auprès de vous le traître Somerset, et pour +marcher contre Cade, cet abominable rebelle, que je viens d'apprendre +avoir été défait. + +(Entre Iden avec la tête de Cade.) + +IDEN.--Si un homme grossier comme moi et d'une aussi basse condition +peut paraître en la présence d'un roi, je viens offrir à Votre Grâce la +tête d'un traître, la tête de Cade que j'ai tué en combat. + +LE ROI.--La tête de Cade! Grand Dieu, quelle est ta justice! Oh! +laisse-moi regarder mort le visage de celui qui vivant m'a suscité de si +cruels embarras. Dis-moi, mon ami; est-ce toi qui l'as tué? + +IDEN.--C'est moi-même, n'en déplaise à Votre Majesté. + +LE ROI.--Comment t'appelles-tu? quelle est ta condition? + +IDEN.--Alexandre Iden est mon nom, un pauvre écuyer de Kent, qui aime +son roi. + +BUCKINGHAM.--Avec votre permission, seigneur, il ne serait pas mal de le +créer chevalier pour un pareil service. + +LE ROI.--Iden, mets-toi à genoux (il se met à genoux), et relève-toi +chevalier. Je te donne mille marcs pour récompense, et je veux que +désormais tu demeures attaché à notre suite. + +IDEN.--Puisse Iden vivre pour mériter tant de bonté! et ne vivre jamais +que pour être fidèle à son souverain! + +(Entrent la reine Marguerite, Somerset.) + +LE ROI.--Voyez, Buckingham, voilà Somerset qui s'approche avec la reine; +allez la prier de le cacher promptement aux regards du duc. + +MARGUERITE.--Pour mille York, il ne cachera pas sa tête; mais il +demeurera hardiment pour l'affronter en face. + +YORK.--Quoi donc! Somerset en liberté! S'il en est ainsi, York, laisse +donc un libre cours à tes pensées emprisonnées trop longtemps, et que ta +langue parle comme ton coeur? Endurerai-je la vue de Somerset? Perfide +roi, pourquoi as-tu rompu ta foi avec moi, toi qui sais combien je +souffre peu qu'on m'outrage? T'appellerai-je donc roi? Non, tu n'es +point un roi, tu n'es point propre à gouverner ni à régir des peuples, +toi qui n'oses pas, qui ne peux pas maîtriser un traître. Ta tête ne +sait point porter une couronne. Ta main est faite pour serrer le bâton +de palmier, non pour soutenir le sceptre imposant d'un souverain. C'est +mon front qui doit ceindre l'or de la couronne; ce front dont la +sérénité ou la colère peut, comme la lance d'Achille, tuer ou guérir par +ses divers mouvements. Voilà la main qui saura tenir un sceptre, qui +saura établir ses lois suprêmes. Cède-moi la place. Par le ciel, tu ne +régneras pas plus longtemps sur celui que le ciel a créé pour régner sur +toi. + +SOMERSET.--O épouvantable traître! je t'arrête, York, pour crime de +haute trahison contre le roi et la couronne. Obéis, traître audacieux. A +genoux, pour demander grâce. + +YORK.--Moi, me mettre à genoux! demande d'abord à mes genoux s'ils +souffriront que je plie devant un homme. Qu'on appelle mes fils pour me +servir de caution. _(Sort un homme de la suite_.) Je suis bien sûr +qu'avant qu'ils me laissent conduire en prison, leurs épées se rendront +caution de mon affranchissement. + +MARGUERITE.--Qu'on cherche Clifford: priez-le de venir promptement, et +qu'il nous dise si les bâtards d'York peuvent servir de caution à leur +traître de père. + +YORK.--O Napolitaine teinte de sang, rebut proscrit de Naples, fléau +sanguinaire de l'Angleterre! Les fils d'York, bien meilleurs que toi par +la naissance, seront la caution de leur père: malheur à ceux qui la +refuseraient! _(Entrent d'un côté Édouard et Richard Plantagenet avec +des soldats; et de l'autre aussi avec des soldats, le vieux Clifford et +son fils._) Vois s'ils viennent; je réponds qu'ils tiendront ma parole. + +MARGUERITE.--Et voilà Clifford qui arrive pour rejeter leur caution. + +CLIFFORD.--Salut et bonheur à mon seigneur roi! + +YORK.--Je te rends grâces, Clifford: dis quel sujet t'amène. Ne nous +chagrine pas par un regard ennemi, c'est nous qui sommes ton souverain, +Clifford; fléchis de nouveau le genou, nous te pardonnerons de t'être +mépris. + +CLIFFORD.--Voici mon roi, York; je ne me méprends point. Mais, toi, tu +te méprends fort de m'imputer une méprise. Il le faut envoyer à Bedlam: +cet homme est-il devenu fou? + +LE ROI.--Oui, Clifford, une folie ambitieuse le porte à s'élever contre +son roi. + +CLIFFORD.--C'est un traître. Faites-le conduire à la Tour, et qu'on vous +mette à bas sa tête séditieuse. + +MARGUERITE.--Il est arrêté; mais il ne veut pas obéir. Ses fils, dit-il, +donneront pour lui leur parole. + +YORK.--N'y consentez-vous pas, mes enfants? + +ÉDOUARD PLANTAGENET.--Oui, mon noble père, si nos paroles peuvent vous +servir. + +RICHARD PLANTAGENET.--Et si nos paroles ne le peuvent, ce sera nos +épées. + +CLIFFORD.--Quoi? quelle race de traîtres avons-nous donc ici? + +YORK.--Regarde dans un miroir, et donne ce nom à ton image. Je suis ton +roi, et toi un traître au coeur faux. Appelez ici, pour se placer au +poteau[24], mes deux braves ours; que du seul bruit de leurs chaînes ils +fassent trembler ces chiens félons qui tournent timidement autour d'eux. +Priez Salisbury et Warwick de se rendre près de moi. + +[Note 24: Call hither to the stake. + +Cette allusion de l'ours qu'on enchaînait à un poteau, et qu'on faisait +harceler par une meute de chiens, est familière à Shakspeare pour +désigner un guerrier redoutable. Un ours rampant était l'écusson des +Nevils.] + +(Tambours. Entrent Salisbury et Warwick avec des soldats.) + +CLIFFORD.--Sont-ce là tes ours? Eh bien! je harcèlerai tes ours jusqu'à +la mort, et de leurs chaînes j'attacherai le gardien d'ours lui-même, +s'il se hasarde à les conduire dans la lice. + +RICHARD PLANTAGENET.--J'ai vu souvent un dogue ardent et présomptueux se +retourner et mordre celui qui l'empêchait de s'élancer; puis aussitôt +que, laissé en liberté, il sentait la patte cruelle de l'ours, je l'ai +vu serrer la queue entre ses jambes en poussant des cris; tel est le +rôle que vous jouerez, si vous vous mesurez en ennemi avec le lord +Warwick. + +CLIFFORD.--Loin d'ici, amas de disgrâces, hideuse et grossière ébauche, +aussi difforme par ton âme que par ta figure! + +YORK.--Nous allons dans peu vous échauffer autrement. + +CLIFFORD.--Prenez garde que cette chaleur ne vous brûle vous-même. + +LE ROI.--Quoi, Warwick! Tes genoux ont-ils désappris à fléchir?... Et +toi, Salisbury, honte sur tes cheveux blancs! Toi, guide insensé, qui +égares le coeur malade de ton fils, veux-tu, sur ton lit de mort, jouer +le rôle d'un brigand, et chercher ton malheur avec tes lunettes! Oh! où +est la foi, où est la loyauté? Si elles sont bannies d'une tête glacée +par les ans, où trouveront-elles un refuge sur la terre? Veux-tu donc +creuser ton tombeau pour y trouver encore la guerre, et souiller de sang +ton âge honorable? Quoi! vieux comme tu l'es, tu manques d'expérience; +ou, si tu en as, pourquoi lui fais-tu un tel outrage? Pour ton honneur, +rends-toi au devoir, fléchis devant moi ces genoux que ton âge avancé +fait déjà plier vers la tombe. + +SALISBURY.--Seigneur, j'ai examiné avec moi-même le titre de ce +très-renommé duc, et, dans ma conscience, je crois que c'est à Sa Grâce +qu'appartient par droit de succession le trône d'Angleterre. + +LE ROI.--Ne m'as-tu pas juré fidélité et obéissance? + +SALISBURY.--Oui. + +LE ROI.--Peux-tu te dégager envers le ciel de la nécessité d'acquitter +ton serment? + +SALISBURY.--C'est un grand péché de jurer le péché; mais c'en est un +plus grand encore de tenir un serment coupable. Quel voeu assez solennel +peut contraindre à commettre un meurtre, à dépouiller autrui, à outrager +la pudeur d'une vierge sans tache, à ravir le patrimoine de l'orphelin, +à priver la veuve de ses droits légitimes, sans autre raison de cette +injustice que le lien d'un serment solennel? + +MARGUERITE.--Un traître subtil n'a pas besoin de sophiste. + +LE ROI.--Appelez Buckingham; dites-lui de s'armer. + +YORK.--Appelle Buckingham, Henri, et tout ce que tu as d'amis. Je suis +résolu à mourir ou à régner. + +CLIFFORD.--Je te garantis le premier, si les songes prédisent la vérité. + +WARWICK.--Tu ferais mieux de regagner ton lit et d'y aller rêver encore, +pour te mettre à l'abri de la tempête du champ de bataille. + +CLIFFORD.--Je suis résolu à soutenir une tempête plus terrible que celle +qu'il est en ton pouvoir de susciter aujourd'hui; et je compte écrire +cette résolution sur ton cimier, si je puis seulement te reconnaître aux +armes de ta maison. + +WARWICK.--Oui, j'en jure par les armoiries de mon père, par l'ancien écu +des Nevil, l'ours rampant enchaîné à un poteau tortueux, je veux porter +aujourd'hui mon panache élevé, comme le cèdre qui se déploie sur le +sommet d'une montagne et conserve son feuillage en dépit de la tempête, +pour te faire trembler seulement à le voir. + +CLIFFORD.--Et moi, je t'arracherai ton ours de dessus ton casque, et le +foulerai sous mes pieds avec tout le mépris dont je suis capable, en +haine du gardeur d'ours par qui l'ours sera défendu. + +LE JEUNE CLIFFORD.--Aux armes donc, mon victorieux père, pour réprimer +ces rebelles et leurs complices. + +RICHARD PLANTAGENET.--Fi donc! pour votre honneur un peu plus de +charité; ne proférez point de paroles de haine, car vous souperez ce +soir avec _Jésus-Christ._ + +LE JEUNE CLIFFORD.--Odieux signe de colère, c'est plus que tu n'en peux +dire. + +RICHARD PLANTAGENET.--Si ce n'est pas dans le ciel que vous souperez, ce +sera donc sûrement en enfer. + +(Ils sortent de différents côtés.) + + + + +SCÈNE II + +Saint-Albans. + +_Alarmes, combattants qui passent et repassent Entre_ WARWICK. + + +WARWICK.--Clifford de Cumberland, c'est Warwick qui t'appelle; et si tu +ne te caches pas devant l'ours, maintenant que les trompettes furieuses +sonnent l'alarme et que les cris des mourants remplissent le vide des +airs, Clifford, je t'appelle. Viens et combats contre moi, orgueilleux +lord du nord. Clifford de Cumberland, Warwick s'enroue à force de +t'appeler aux armes. _(Entre York_.) Quoi! mon noble lord, comment, à +pied? + +YORK.--Clifford, dont la mort arme le bras, vient de tuer mon cheval; +mais coup pour coup, et au même moment, j'ai fait de cette excellente +bête qu'il aimait tant un repas pour les vautours et les corbeaux. + +(Entre Clifford.) + +WARWICK.--L'heure de l'un de nous ou de tous deux est arrivée. + +YORK.--Arrête, Warwick, et cherche ailleurs quelque autre proie; car +c'est moi qui dois poursuivre celle-ci jusqu'à la mort. + +WARWICK.--En ce cas, fais vaillamment, York; c'est pour une couronne que +tu combats Clifford; comme il est vrai que je compte réussir +aujourd'hui, j'ai du chagrin au coeur de te quitter sans te combattre. + +(Warwick sort.) + +CLIFFORD.--Que vois-tu donc en moi, York? Pourquoi t'arrêter ainsi? + +YORK.--J'aimerais ta contenance guerrière si tu ne m'étais pas si +profondément ennemi. + +CLIFFORD.--Et l'on ne refuserait pas à ta valeur la louange et l'estime, +si tu ne l'employais honteusement et pour le crime. + +YORK.--Puisse-t-elle me défendre contre ton épée, comme il est vrai +qu'elle soutient la justice et la bonne cause! + +CLIFFORD.--Mon âme et mon corps ensemble sur cette affaire-ci. + +YORK.--Voilà un terrible gage. En garde sur-le-champ. + +(Ils combattent, Clifford tombe.) + +CLIFFORD.--_La fin couronne les oeuvres_[25]. + +[Note 25: Clifford dit ces paroles en français: il ne mourut point +de la main du duc d'York, mais fut tué dans la mêlée. Sa mort est ainsi +racontée dans la troisième partie de _Henri VI_, et la même incohérence +se remarque dans les pièces originales. C'est une inadvertance comme on +en rencontre souvent dans Shakspeare.] + +(Il meurt.) + +YORK.--Ainsi la guerre t'a donné la paix, car te voilà tranquille. Que +le repos soit avec son âme, si c'est la volonté du ciel! + +(Il sort.) + +(Entre le jeune Clifford.) + +LE JEUNE CLIFFORD.--Honte et confusion! Tout est en déroute. La peur +crée le désordre, et le désordre frappe ceux qu'il faudrait défendre. O +guerre! fille des enfers, dont le ciel irrité a fait l'instrument de sa +colère, jette dans les coeurs glacés des nôtres les charbons brûlants de +la vengeance! Ne laisse pas fuir un soldat. L'homme qui s'est vraiment +consacré à la guerre ne connaît pas l'amour de soi. Quiconque s'aime +soi-même n'a point essentiellement, mais seulement par le hasard des +circonstances, les caractères de la valeur..... (_Voyant son père +mort._) O que ce vil monde prenne fin, et que les flammes du dernier +jour confondent, avant le temps, la terre et le ciel embrasés ensemble! +Que le souffle de la trompette universelle se fasse entendre et impose +silence au son mesquin des divers bruits du monde! Père chéri, étais-tu +donc destiné à perdre ta jeunesse dans la paix, et à revêtir les +couleurs argentées de l'âge, de la prudence, pour venir, aux jours +vénérables où l'on garde la maison, périr dans une mêlée de brigands. A +cette vue, mon coeur se change en pierre, et tant qu'il m'appartiendra +il demeurera dur comme elle.--York n'épargne point nos vieillards, je +n'épargnerai pas davantage leurs enfants. Les larmes des jeunes vierges +feront sur mon coeur l'effet de la rosée sur la flamme; et la beauté, +qui si souvent a rappelé les tyrans à la clémence, ne fera, comme +l'huile et la cire, qu'animer l'ardeur de ma colère. Dès ce moment, la +pitié ne m'est plus rien. Si je trouve un enfant de la maison d'York, je +le couperai en autant de bouchées que la farouche Médée fit du jeune +Absyrte, et je chercherai ma gloire dans la cruauté. (_Il prend sur ses +épaules le corps de son père._) Viens, toi, ruine récente de l'antique +maison de Clifford; comme Énée emporta le vieil Anchise, je vais te +charger sur mes robustes épaules. Mais Énée portait une charge vivante, +elle ne lui pesait pas ce que me pèsent mes douleurs. + +(Il sort.) + +(Entrent Richard Plantagenet et Somerset: ils combattent, Somerset est +tué.) + +RICHARD PLANTAGENET.--Te voilà donc là gisant! Par sa mort sous une +misérable enseigne du château de Saint-Albans, mise à la porte d'un +cabaret, Somerset va rendre fameuse la sorcière qui l'a prédite[26]. +Fer, conserve ta trempe; coeur, continue d'être impitoyable. Les prêtres +prient pour leurs ennemis, mais les princes tuent. + +(Il sort.) + +[Note 26: La sorcière avait prédit à Somerset qu'il aurait à se +garder des châteaux qui se tiennent en haut, that mounted stand, et il +meurt sous l'enseigne du château de Saint-Albans, à la porte d'un +cabaret.] + +(Alarmes. Différentes excursions des deux partis. Entrent le roi Henri +et la reine Marguerite et quelques autres faisant retraite.) + +MARGUERITE.--Fuyez, seigneur. Que vous êtes lent! N'avez-vous pas de +honte? fuyez. + +LE ROI.--Pouvons-nous fuir les volontés du ciel? Chère Marguerite, +arrêtez. + +MARGUERITE.--De quelle nature êtes-vous donc? Vous ne voulez ni +combattre ni fuir. Maintenant c'est force d'esprit, sagesse et sûreté, +de céder le champ aux ennemis, et de garantir notre vie par tous les +moyens possibles, puisque tout ce que nous pouvons c'est de fuir. (On +entend au loin une alarme.) Si vous êtes pris, nous sommes au bout de +nos ressources; mais si nous avons le bonheur d'échapper, comme le temps +nous en reste, si nous ne le perdons pas par votre négligence, nous +pourrons gagner Londres où vous êtes aimé, et où l'échec de cette +journée pourra être promptement réparé. + +(Entre le jeune Clifford.) + +CLIFFORD.--Si je n'avais attaché toute mon âme à l'espoir de leur nuire +un jour, vous m'entendriez blasphémer, plutôt que de vous engager à +fuir. Mais fuyez, il le faut. L'incurable découragement règne dans le +coeur de notre parti. Fuyez pour votre salut, et nous vivrons pour voir +arriver leur tour, et leur transmettre notre fortune. Hâtez-vous, +seigneur; fuyez. + + + + +SCÈNE III + +Plaines près de Saint-Albans. + + +_Une alarme, retraite, fanfare. Puis entrent_ YORK, RICHARD PLANTAGENET, +WARWICK _et des soldats avec des tambours et des drapeaux._ + +YORK.--Qui peut raconter les exploits de Salisbury, ce lion d'hiver, qui +dans sa colère oubliant les contusions de l'âge et les coups du temps, +semblable à un guerrier paré des traits de la jeunesse, se ranime par le +danger? cet heureux jour perd tout son mérite, et nous n'avons rien +gagné, si nous avons perdu Salisbury. + +RICHARD PLANTAGENET.--Mon noble père, trois fois aujourd'hui je l'ai +aidé à remonter sur son cheval; trois fois je l'ai défendu renversé à +terre, trois fois je l'ai conduit hors de la mêlée, et l'ai voulu +engager à quitter le champ de bataille, et je l'ai toujours retrouvé au +sein du danger: telle qu'une riche tenture dans une simple demeure, +telle était sa volonté dans son vieux et faible corps. Mais voyez, le +voilà qui s'approche, ce noble guerrier. + +(Entre Salisbury.) + +SALISBURY, _à Richard._--Par mon épée! tu as bien combattu aujourd'hui; +par la messe! nous en avons tous fait autant.--Je vous remercie, +Richard. Dieu sait combien j'ai encore de temps à vivre, et il a permis +que trois fois, aujourd'hui, vous m'ayez sauvé d'une mort imminente. +Mais, lords, ce que nous tenons n'est pas encore à nous: ce n'est pas +assez que nos ennemis aient fui cette fois: ils sont en situation de +réparer bientôt cet échec. + +YORK.--Je sais que notre sûreté est de les poursuivre; car j'apprends +que le roi a fui vers Londres, pour y convoquer sans délai le parlement. +Marchons sur ses pas avant que les lettres de convocation aient eu le +temps de partir. Qu'en dit lord Warwick? Irons-nous après eux? + +WARWICK.--Après eux! avant eux si nous le pouvons.--Par ma foi, milords, +ç'a été une glorieuse journée! la bataille de Saint-Albans, gagnée par +l'illustre York, vivra éternellement dans la mémoire des siècles futurs. +Résonnez, tambours et trompettes, et marchons tous vers Londres. Et +puissions-nous avoir encore d'autres jours semblables à celui-ci! + +(Tous sortent.) + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Henri VI (2/3), by William Shakespeare, 1564-1616 + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VI (2/3) *** + +***** This file should be named 26764-8.txt or 26764-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/7/6/26764/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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