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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:32:49 -0700
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+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of Henri VI (2/3), par Shakespeare</title>
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+<pre>
+
+Project Gutenberg's Henri VI (2/3), by William Shakespeare, 1564-1616
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Henri VI (2/3)
+
+Author: William Shakespeare, 1564-1616
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874
+
+Release Date: October 3, 2008 [EBook #26764]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VI (2/3) ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
+
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+
+
+
+
+
+
+<pre>
+ Note du transcripteur.
+ =================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 7
+ Henri IV (2e partie)
+ Henri V
+ Henri VI (1re, 2e et 3e partie)
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+ ==================================================
+</pre>
+
+
+
+<h1>HENRI VI</h1>
+
+<h2>TRAGÉDIE</h2>
+<br>
+
+<h2>SECONDE PARTIE.</h2>
+<br>
+
+<p class="mid">PERSONNAGES</p>
+
+<pre>
+LE ROI HENRI VI.
+HUMPHROY, duc de Glocester, son oncle.
+LE CARDINAL BEAUFORT, évêque de Winchester, grand-oncle du roi.
+RICHARD PLANTAGENET, duc d'York.
+
+EDOUARD, }
+ } ses fils.
+RICHARD, }
+
+LE DUC DE BUCKINGHAM, } partisans
+LE DUC DE SOMERSET, } du
+LE DUC DE SUFFOLK, } roi.
+LORD CLIFFORD, }
+LE JEUNE CLIFFORD, }
+
+LE COMTE DE SALISBURY,} de la faction
+LE COMTE DE WARWICK, } d'York, son fils,}
+
+LE LORD SAY.
+LE LORD SCALES, gouverneur de la Tour.
+SIR HUMPHROY STAFFORD.
+LE JEUNE STAFFORD, son frère.
+SIR JOHN STANLEY.
+ALEXANDRE IDEN, gentilhomme du comté de Kent.
+UN CAPITAINE de vaisseau, UN MAITRE, UN CONTRE-MAÎTRE,
+ et WALTER WHITMORE, pirates.
+UN HERAUT.
+DEUX GENTILSHOMMES, prisonniers avec Suffolk.
+HUME VAUX et SOUTHWELL, deux prêtres.
+BOLINGBROOK, devin: esprit évoqué par lui.
+THOMAS HORNER, armurier, et PIERRE, son apprenti.
+UN CLERC de Chatham.
+LE MAIRE de Saint-Albans.
+SIMPCOX, imposteur.
+DEUX MEURTRIERS.
+JACQUES CADE, rebelle.
+
+BEVIS, }
+MICHEL, }
+GEORGE, } partisans
+JEAN, } d'York.
+DICK, boucher, }
+SMITH, tisserand,}
+
+LA REINE MARGUERITE, femme de Henri VI.
+ELEONOR, duchesse de Glocester.
+MARGERY JOURDAIN, sorcière.
+LA FEMME DE SIMPCOX.
+
+SEIGNEURS, DAMES, ET LEUR SUITE, PÉTITIONNAIRES, ALDERMEN, CHAPELAIN,
+SHÉRIF, OFFICIERS, CITOYENS, APPRENTIS, FAUCONNIERS, GARDES, SOLDATS,
+MESSAGERS, ET AUTRES.
+</pre>
+
+<p class="mid">La scène se passe successivement dans les différentes parties
+de l'Angleterre.</p>
+<br>
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="mid">Londres.--Une salle d'apparat dans le palais.</p>
+
+<p class="mid"><i>Fanfares et trompettes, suivies de hautbois. Entrent d'un côté</i>
+LE ROI HENRI, LE DUC DE GLOCESTER, SALISBURY,
+WARWICK, ET LE CARDINAL BEAUFORT;
+<i>de l'autre</i>, LA REINE MARGUERITE, <i>conduite par</i>
+SUFFOLK <i>et suivie de</i> YORK, SOMERSET, BUCKINGHAM
+<i>et plusieurs autres</i>.</p>
+
+<p>SUFFOLK, <i>s'avançant vers le roi.</i>--Chargé, à mon départ
+pour la France, en qualité de représentant de votre
+haute et souveraine majesté, d'épouser pour elle et en
+son nom, la princesse Marguerite, c'est dans la fameuse
+et ancienne ville de Tours, qu'en présence des rois de
+France et de Sicile, des ducs d'Orléans, de Calabre, de
+Bretagne et d'Alençon, de sept comtes, de douze barons
+et de vingt respectables évêques, j'ai rempli mon office
+et épousé la princesse: aujourd'hui, je viens humblement
+le genou en terre, à la vue de l'Angleterre et des
+lords ses pairs, remettre le titre que j'ai acquis sur la
+reine entre les mains de Votre Majesté, qui est la réalité
+d'où provient cette ombre auguste dont je n'ai fait qu'offrir
+l'image. Voici le plus précieux don que marquis ait
+jamais pu faire, la plus belle reine que roi ait jamais reçue.</p>
+
+<p>LE ROI.--Suffolk, levez-vous,--reine Marguerite, soyez
+la bienvenue. Je ne puis vous donner de mon amour
+un gage plus tendre que ce tendre baiser.--O toi, mon
+Dieu, qui me prêtes la vie, prête-moi aussi un coeur
+plein de reconnaissance! Car tu as donné à mon âme,
+dans cet objet plein de charmes, un monde de félicités
+terrestres, si tu permets que la sympathie unisse nos
+pensées dans un mutuel amour.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Grand roi d'Angleterre, et mon gracieux
+seigneur, le jour ou la nuit, éveillée, ou dans mes songes,
+au milieu de la cour, ou en faisant mes prières, je
+me suis si souvent entretenue dans ma pensée avec vous,
+mon souverain chéri, que j'en deviens plus hardie à saluer
+mon roi dans un langage sans art, tel qu'il se présente
+à mon esprit, et que me l'inspire la joie dont déborde
+mon coeur.</p>
+
+<p>LE ROI.--Sa beauté ravit, mais la grâce de ses discours,
+ses paroles qu'embellit la majesté de la sagesse, me font
+passer de l'admiration aux larmes de la joie, tant mon
+coeur est plein de son bonheur!--Lords, que vos joyeuses
+voix saluent unanimement ma bien-aimée.</p>
+
+<p>TOUS LES PAIRS.--Longue vie à la reine Marguerite, la
+joie de l'Angleterre!</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Nous vous rendons grâces à tous.</p>
+
+<p class="mid">(Fanfares.)</p>
+
+<p>SUFFOLK, au duc de Glocester.--Lord protecteur, permettez-moi
+de présenter à Votre Grâce les articles de la
+paix contractée entre notre souverain et Charles, roi de
+France, et conclue, d'un commun accord, pour l'espace
+de dix-huit mois.</p>
+
+<p>GLOCESTER lit.--«<i>Imprimis</i>, il est convenu, entre le
+roi français Charles<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> et William de la Pole, marquis de
+Suffolk, ambassadeur de Henri, roi d'Angleterre, que ledit
+Henri épousera la princesse Marguerite, fille de René,
+roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem, et la fera couronner
+reine d'Angleterre, avant le trente de mai prochain.</p>
+
+<p>«<i>Item</i>. Que le duché d'Anjou et le comté du Maine
+seront évacués et remis au roi son père.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> The French king. Le roi d'Angleterre, dans
+ce traité, ne reconnaît
+Charles ni pour roi de France, ni pour roi des Français,
+mais simplement pour roi français.</blockquote>
+
+<p>LE ROI.--Mon oncle, qu'avez-vous?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Pardonnez, mon gracieux seigneur. Un
+saisissement soudain a pressé mon coeur et obscurci mes
+yeux tellement que je ne puis en lire davantage.</p>
+
+<p>LE ROI.--Mon oncle de Winchester, continuez, je vous
+prie.</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--«<i>Item</i>. Il est de plus convenu entre eux
+que les duchés d'Anjou et du Maine seront évacués et
+remis au roi son père, et que la princesse sera envoyée
+à Londres, aux frais et dépens du roi d'Angleterre, et
+sans dot.»</p>
+
+<p>LE ROI.--Je suis satisfait des articles. Lord marquis,
+mets-toi à genoux. Nous te créons ici premier duc de
+Suffolk, et te ceignons de l'épée.--Mon cousin d'York,
+vos fonctions de régent dans nos provinces de France
+sont suspendues jusqu'à la complète expiration des dix-huit
+mois.--Je vous remercie, mon oncle de Winchester,
+Glocester, York, Buckingham, et vous, Somerset, Salisbury
+et Warwick, des marques d'affection que vous
+venez de me donner par l'accueil que vous avez fait à
+ma noble reine. Venez, rentrons et ordonnons avec
+toute la diligence possible les apprêts de son couronnement.</p>
+
+<p class="mid">(Sortent le roi, la reine et Suffolk.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Braves pairs de l'Angleterre, piliers de
+l'État, c'est dans votre sein que le duc Humphroy doit
+déposer le fardeau de sa douleur, de votre douleur, de
+la douleur commune à toute notre patrie. Eh quoi! mon
+frère Henri aura donc prodigué, dans les guerres, sa jeunesse,
+sa valeur, son peuple et ses trésors; il aura si souvent
+habité en plein champ, en proie, soit au froid de l'hiver,
+soit aux ardeurs dévorantes de l'été pour conquérir
+la France, son légitime héritage; et mon frère Bedford
+aura fatigué son esprit à conserver, par la politique, ce
+qu'avait conquis Henri; vous-mêmes, Somerset, Buckingham,
+brave York, Salisbury, et vous, victorieux Warwick,
+vous aurez reçu de profondes blessures en France
+et en Normandie; mon oncle Beaufort, et moi-même,
+avec les sages assemblées du royaume, nous aurons
+médité si longtemps, tenu conseil durant de longues
+journées, discutant en tous sens les moyens de tenir
+dans la soumission la France et les Français; Sa Majesté
+aura été, dans son enfance, couronnée dans Paris, en
+dépit de ses ennemis; et tant de travaux, tant d'honneurs
+vont être perdus! La conquête de Henri, la vigilance
+de Bedford, vos exploits, tous nos conseils seront
+perdus! O pairs d'Angleterre, cette alliance est honteuse,
+ce mariage fatal! Il anéantit votre renommée, efface vos
+noms du livre de mémoire, détruit les titres de votre
+gloire, renverse les monuments de la France asservie,
+et défait tout ce qui a jamais été fait.</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--Mon neveu, que signifient ce discours
+si passionné et les images accumulées dans votre péroraison?
+La France est à nous, et nous prétendons bien
+la conserver toujours.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Oui, sans doute, mon oncle, nous la conserverons
+si nous le pouvons; mais à présent il est impossible
+que nous le puissions. Suffolk, ce duc de nouvelle
+fabrique qui fait ici la pluie et le beau temps<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>, a
+donné les duchés du Maine et de l'Anjou à ce pauvre
+roi René, dont le style boursouflé s'accorde mal avec la
+maigreur de sa bourse.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Et par la mort de celui qui mourut pour
+tous, ces deux comtés étaient les clefs de la Normandie...
+Mais de quoi pleure Warwick, mon valeureux fils?</p>
+
+<p>WARWICK.--De la douleur de les voir perdus sans retour:
+car s'il y avait quelque espoir de les reconquérir,
+mon épée ferait couler un sang fumant et mes yeux ne
+verseraient point de larmes. Anjou et Maine, c'est moi
+qui les avais conquis, voilà les bras qui ont assujetti ces
+provinces; et ces villes que j'ai gagnées par mes blessures,
+on les rend pour des paroles de paix! Mort-Dieu<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> <i>That rules the roast</i>, qui gouverne le rôti.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Warwick prononce ce jurement en français.</blockquote>
+
+<p>YORK.--C'est le duc de Suffolk! Puisse-t-il être étranglé,
+lui qui ternit l'honneur de cette île belliqueuse! La
+France eût arraché et déchiré mon coeur, avant qu'on
+m'eût vu souscrire à ce traité. J'ai vu partout dans l'histoire
+les rois d'Angleterre recevant avec leurs épouses
+de fortes sommes d'or, des dots considérables: et notre
+roi Henri abandonne ce qui lui appartient pour épouser
+une fille qui n'apporte avec elle aucun avantage.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--C'est une vraie plaisanterie, une chose
+inouïe, que Suffolk demande un quinzième tout entier
+pour les frais de son transport. Elle eût pu rester en
+France; elle eût pu mourir de faim en France avant
+que je....</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--Milord Glocester, vous vous échauffez
+trop; cela s'est fait par le bon plaisir de notre seigneur
+et roi.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Milord Winchester, je connais vos dispositions:
+ce ne sont pas mes discours qui vous déplaisent,
+c'est ma présence qui vous gêne.--Ta haine se fait
+jour, prélat superbe; je vois ta fureur sur ton visage. Si
+je restais plus longtemps, nous recommencerions nos
+anciens démêlés. Adieu, lords; et, quand je ne serai
+plus, dites que j'ai été prophète: avant peu, la France
+sera perdue pour nous.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--Voilà le protecteur qui nous quitte
+plein de rage. Vous savez qu'il est mon ennemi; je dirai
+plus, il est votre ennemi à tous, et je le crois fort peu
+ami du roi. Faites-y attention, milords, il est le plus
+proche du trône par le sang et l'héritier présomptif de
+la couronne d'Angleterre. Quand Henri, par son mariage,
+aurait acquis un empire et toutes les riches monarchies
+de l'Occident, Glocester eût encore eu des
+raisons pour en être mécontent. Prenez-y garde, milords;
+ne laissez pas séduire vos coeurs par ses paroles
+insidieuses: soyez prudents et circonspects; car bien
+qu'il ait la faveur du peuple, qui l'appelle <i>Humphroy, le
+bon duc de Glocester</i>! frappe des mains et crie à haute
+voix: <i>Que Jésus conserve Votre Altesse Royale! que Dieu
+garde le bon duc Humphroy</i>! je crains, milords, qu'avec
+tout cet éclat flatteur il ne devienne un protecteur dangereux.</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--Pourquoi serait-il le protecteur de notre
+souverain, maintenant d'âge à se gouverner par lui-même?
+Mon cousin de Somerset, joignez-vous à moi, et
+unissons-nous tous deux avec le duc de Suffolk, et nous
+aurons bientôt fait sauter de son poste le duc Humphroy.</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--Cette importante affaire ne souffrira
+point de délais: je me rends à l'instant chez le duc de
+Suffolk.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+
+<p>SOMERSET.--Cousin de Buckingham, quoique l'orgueil
+d'Humphroy et l'éclat de sa place ne laissent pas de
+nous être pénibles, crois-moi, surveillons avec soin ce
+hautain cardinal: son insolence est plus insupportable
+que ne le serait celle de tous les autres princes de l'Angleterre.
+Si Glocester est renversé, c'est lui qui sera protecteur.</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--Toi, Somerset, ou moi, nous devons
+l'être, en dépit du duc Humphroy et du cardinal.</p>
+
+<p class="mid">(Sortent Buckingham et Somerset.)</p>
+
+<p>SALISBURY.--L'orgueil s'est mis le premier en mouvement,
+l'ambition le suit. Tandis qu'ils vont travailler
+pour leur fortune, il nous convient de travailler pour le
+pays. Je n'ai jamais vu Humphroy, duc de Glocester, se
+conduire autrement qu'il n'appartient à un digne gentilhomme;
+mais j'ai vu souvent cet orgueilleux cardinal,
+plus semblable à un soldat qu'à un homme d'église, et
+aussi fier, aussi hautain que s'il eût été maître de tout,
+je l'ai vu blasphémer comme un brigand, et se comporter
+d'une manière bien peu convenable au régulateur
+d'un empire. Warwick, mon fils, l'appui de ma
+vieillesse, tes actions, ta franchise, ton hospitalité, t'ont
+placé dans le coeur de la nation plus haut qu'aucun autre,
+si ce n'est le bon duc Humphroy. Et vous, mon frère
+York, vos soins en Irlande, pour soumettre ses habitants
+au joug régulier des lois<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>, et vos derniers exploits dans
+le coeur de la France, tandis que vous y exerciez la régence
+au nom de notre souverain, vous ont fait craindre
+et respecter des peuples. Unissons-nous ensemble, dans
+la vue du bien public, pour réprimer et contenir, autant
+qu'il nous sera possible, l'orgueil de Suffolk et du
+cardinal, ainsi que l'ambition de Somerset et de Buckingham;
+et soutenons de tout notre pouvoir la marche du
+duc Humphroy, puisqu'elle tend à l'avantage du pays.</p>
+
+<p>WARWICK.--Que Dieu seconde Warwick, comme il
+aime la patrie et le bien général de son pays!</p>
+
+<p>YORK.--York en dit autant, car il a plus que personne
+sujet de le désirer.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Ne perdons pas un instant; et voyons où
+ceci nous mène<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Le duc d'York avait épousé une soeur consanguine du comte
+de Salisbury. Il ne fut vice-roi d'Irlande que quelques années
+plus tard, comme on le verra dans la suite de cette pièce.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> <i>Look unto the main. Unto the main! O father, Maine is lost.
+Look unto the main</i> signifie: songeons au plus important. Il a
+fallu passer à côté du sens littéral, pour conserver quelque
+chose du jeu de mots entre <i>main</i> et <i>Maine</i>, et de même dans la
+suite du discours de Warwick, où celui-ci dit avoir conquis le
+Maine, <i>by main force</i> (par une très-grande valeur, etc.)</blockquote>
+
+<p>WARWICK.--Où ceci nous mène? ô mon père! le Maine
+est perdu, le Maine que Warwick avait conquis avec le
+courage qui le mène, et qu'il aurait gardé tant qu'il aurait
+eu un souffle de vie! Mon père, vous demandiez où
+ceci nous mène, et moi, je ne parle que du Maine que je
+reprendrai sur la France, ou j'y périrai.</p>
+
+<p class="mid">(Sortent Salisbury et Warwick.)</p>
+
+<p>YORK.--Le Maine et l'Anjou sont cédés aux Français!
+Paris est perdu; le sort de la Normandie ne tient plus
+qu'à un fil fragile: maintenant que nous avons perdu
+le reste, Suffolk a conclu ce traité, les pairs y ont accédé,
+et Henri s'est trouvé satisfait d'échanger deux
+duchés contre les charmes de la fille d'un duc. Je ne
+saurais les en blâmer; car que leur importe? C'est de
+ton bien, York, qu'ils disposent, et non du leur. Des
+pirates peuvent faire bon marché de leur pillage, en
+acheter des amis, le prodiguer à des courtisanes, et se
+réjouir, comme de grands soigneurs, jusqu'à ce que
+tout soit dissipé, tandis que l'impuissant propriétaire de
+ces richesses les pleure, tord ses faibles mains, et tremblant,
+secouant la tête, demeure à regarder de loin ceux
+qui se partagent et emportent son bien, sans oser, dans
+la faim qui le presse, y porter sa main. Comme lui, il
+faut qu'York reste assis, enrageant et mordant ses lèvres,
+tandis que les pays qui lui appartiennent sont
+vendus à l'encan.--Il me semble que ces trois royaumes,
+d'<i>Angleterre,</i> de <i>France,</i> d'<i>Irlande,</i> sont à ma chair et à
+mon sang ce qu'était au prince de Calydon ce fatal tison
+d'Althée, qui en brûlant consumait son coeur. L'Anjou
+et le Maine, tous deux abandonnés aux Français! tristes
+nouvelles pour moi, car j'espérais posséder la France,
+aussi bien que les champs fertiles de l'Angleterre. Un
+jour viendra où York pourra réclamer son bien. Dans
+cette vue, je veux m'associer au parti des Nevil, et faire
+montre d'affection pour l'orgueilleux duc Humphroy;
+et, dès que je pourrai saisir l'occasion favorable, revendiquer
+la couronne; car c'est à ce but brillant que je
+vise. Et il ne sera pas dit que l'orgueilleux Lancastre
+usurpe mes droits, retienne le sceptre dans une main
+d'enfant, et porte le diadème sur cette tête dont les inclinations
+de prêtre conviennent mal à la couronne. Sois
+donc patient et tranquille, York, jusqu'à ce que l'occasion
+te favorise; épie le moment, et veille, pendant que
+les autres dorment, pour pénétrer dans les secrets de
+l'État, jusqu'à ce que Henri, enivré de l'amour de cette
+nouvelle épouse, de cette reine si chèrement achetée par
+l'Angleterre, et Glocester et les pairs soient tombés dans
+la discorde. Alors j'élèverai dans les airs la rose blanche
+comme le lait, et je les parfumerai de sa douce odeur;
+je porterai sur mon étendard les armes d'York, pour
+lutter avec la maison de Lancastre; et je le forcerai bien
+à me céder la couronne, ce roi, dont les maximes scolastiques
+ont battu notre belle Angleterre. (<i>Il sort</i>.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="mid">Toujours à Londres, un appartement dans le palais du duc de
+Glocester.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> GLOCESTER ET LA DUCHESSE.</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Pourquoi mon seigneur semble-t-il
+ployer comme l'épi mûr, forcé de courber sa tête sous
+le poids des libéralités de Cérès? Pourquoi le grand duc
+Humphroy fronce-t-il le sourcil comme irrité à l'aspect
+du monde? Pourquoi tes yeux demeurent-ils attachés
+sur la terre insensible, occupés à considérer un objet
+qui semble obscurcir ta vue? Qu'y aperçois-tu? Le diadème
+du roi Henri, enrichi de tous les honneurs de
+l'univers? si ta pensée est là, continue à y fixer tes
+yeux, et prosterne ta face jusqu'à ce que tu en aies couronné
+ta tête. Étends ta main pour atteindre à ce glorieux
+métal. Quoi! serait-elle trop courte? je l'allongerai
+de la mienne, et quand à nous deux nous l'aurons soulevé,
+tous deux nous élèverons nos têtes vers le ciel, et
+notre vue ne s'abaissera plus jamais jusqu'à accorder un
+coup d'oeil à la terre.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--O Nell, chère Nell, si tu aimes ton seigneur,
+chasse le ver dévorant de ces ambitieux désirs,
+et puisse la première pensée de nuire à mon roi et à
+mon neveu, le vertueux Henri, être mon dernier soupir
+dans ce monde périssable! Les songes inquiétants de
+cette nuit ont jeté la tristesse dans mon âme.</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Qu'a rêvé mon seigneur? Dis-le-moi, et
+je t'en récompenserai par le charmant récit du songe
+que j'ai fait ce matin.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Il m'a semblé que le bâton de commandement,
+signe de mon office à la cour, avait été rompu
+en deux. Par qui? Je l'ai oublié; mais si je ne me trompe,
+c'était par le cardinal; et sur les deux bouts de ce bâton
+brisé étaient placées les têtes d'Edmond, duc de Somerset,
+et de Guillaume de la Pole, premier duc de Suffolk.
+Tel a été mon songe: ce qu'il présage, Dieu le sait!</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Eh quoi, la seule chose que cela puisse
+nous annoncer, c'est que quiconque rompra un rameau
+du bocage de Glocester payera de sa tête une semblable
+audace. Mais écoute-moi, maintenant, mon Humphroy,
+mon cher duc. Il m'a semblé que j'étais solennellement
+assise sur un siége royal, dans l'église cathédrale de
+Westminster, et dans ce fauteuil où les rois et les reines
+sont couronnés. Henri et dame Marguerite ont plié le
+genou devant moi, et sur ma tête ils ont placé le diadème.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--En vérité, Éléonor, tu me forces à te
+réprimander sévèrement. Présomptueuse que tu es, malapprise,
+Éléonor, n'es-tu pas la seconde femme du
+royaume, la femme du protecteur, l'objet chéri de sa
+tendresse? N'as-tu pas à ta disposition une plus grande
+abondance des joies de ce monde que n'en peut atteindre
+ou concevoir ta pensée? Et tu veux continuer à trouver
+des trahisons, pour précipiter ton mari et toi-même, du
+faite des honneurs, au plus bas degré de la honte!
+Laisse-moi, je ne veux plus rien entendre.</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Eh quoi, quoi donc, milord! tant de
+colère contre Éléonor, pour vous avoir raconté son rêve!
+Dorénavant, je garderai mes rêves pour moi seule, et
+je ne m'exposerai plus à ces reproches.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Allons, ne te fâche pas, me voilà de nouveau
+de bonne humeur.</p>
+
+<p class="mid">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Milord protecteur, le bon plaisir de Sa
+Majesté est que vous vous disposiez à monter à cheval
+pour Saint-Albans, où le roi et la reine ont l'intention
+d'aller chasser au faucon.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Je vais m'y rendre. Allons, Nell, tu viendras
+avec nous.</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Oui, mon cher lord, je vous suis. (<i>Sortent
+Glocester et le messager</i>.) Il faut bien que je suive; je
+ne peux marcher devant, tant que Glocester portera cette
+âme abjecte et servile. Si j'étais un homme, un duc, un
+prince du sang, j'écarterais bientôt ces incommodes
+obstacles; j'aplanirais mon chemin par-dessus leurs
+troncs mutilés: mais, quoique femme, je ne négligerai
+pas le rôle que j'ai à jouer dans cette cérémonie de la
+fortune. Où êtes-vous, sir John? Eh non, homme, ne
+crains rien; nous sommes seuls; il n'y ici que toi et
+moi.</p>
+
+<p class="mid">(Entre Hume.)</p>
+
+<p>HUME.--Jésus conserve votre royale Majesté!</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Que dis-tu, Majesté? je n'ai que le titre
+de Grâce.</p>
+
+<p>HUME.--Mais par la grâce du ciel et les conseils de
+Hume, le titre de Votre Grâce sera bientôt agrandi.</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Homme, qu'as-tu à me dire? As-tu
+conféré avec Margery Jourdain, cette habile sorcière,
+et Roger Bolingbrook, qui conjure les esprits? Entreprendront-ils
+de me servir?</p>
+
+<p>HUME.--Ils m'ont promis de faire paraître devant Votre
+Grandeur un esprit évoqué des profondeurs de la terre,
+qui répondra à toutes les questions que pourra lui faire
+Votre Grâce.</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Il suffit. Je songerai aux questions. Il
+faut qu'à notre retour de Saint-Albans, ils accomplissent
+entièrement leurs promesses. Toi, Hume, prends cette
+récompense, et va te réjouir avec tes associés dans cette
+importante opération.</p>
+
+<p class="mid">(Elle sort.)</p>
+
+<p>HUME.--Hume a ordre de se réjouir avec l'or de la
+duchesse: vraiment, il n'y manquera pas. Mais songez-y
+bien, sir John Hume, mettez un sceau à vos lèvres, et ne
+prononcez pas un mot, si ce n'est, chut. Cette affaire
+exige un profond secret.--Dame Éléonor me donne de
+l'or, pour lui amener la magicienne! Fût-ce le diable,
+son or ne peut venir mal à propos; et l'or m'arrive
+encore d'un autre point du compas; j'ose à peine le dire,
+du riche cardinal et de ce puissant et nouveau duc de
+Suffolk; cependant, cela est ainsi, et à parler franchement,
+connaissant l'humeur ambitieuse de dame Éléonor,
+ils me payent pour tramer secrètement la ruine de
+la duchesse, et lui mettre dans la tête ces idées d'apparitions.
+On dit qu'habile fripon n'a pas besoin de courtier:
+cependant je suis le courtier de Suffolk et du
+cardinal.--Mais prenez donc garde, Hume, il ne s'en
+faut de rien que vous ne parliez d'eux comme d'une
+paire d'habiles fripons. A la bonne heure, puisqu'il en
+est ainsi. Je crains bien qu'en définitive, la friponnerie
+de Hume ne soit la perte de la duchesse, et sa disgrâce,
+la chute d'Humphroy. Arrive qui pourra, j'aurai de
+l'argent de tout le monde.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="mid">Toujours à Londres.--Une salle du palais.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> PIERRE <i>et plusieurs autres avec des pétitions</i>.</p>
+
+<p>PREMIER PÉTITIONNAIRE.--Restons là tout près, mes
+maîtres. Milord protecteur va bientôt passer par ici, nous
+pourrons alors lui présenter nos suppliques par écrit.</p>
+
+<p>DEUXIÈME PÉTITIONNAIRE.--Ma foi, Dieu le conserve, car
+c'est un brave homme. Jésus le bénisse!</p>
+
+<p class="mid">(Entrent Suffolk et la reine Marguerite.)</p>
+
+<p>PREMIER PÉTITIONNAIRE.--Je crois que le voilà qui vient,
+et la reine avec lui. Je serai le premier, c'est sûr.</p>
+
+<p>DEUXIÈME PÉTITIONNAIRE.--En arrière, imbécile. C'est
+le duc de Suffolk, et non pas milord protecteur.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Eh bien, qu'y a-t-il? me veux-tu quelque
+chose?</p>
+
+<p>PREMIER PÉTITIONNAIRE.--Je vous prie, milord, pardonnez;
+je vous ai pris pour milord protecteur.</p>
+
+<p>MARGUERITE, <i>lisant le dessus des pétitions.--Milord protecteur!</i>
+C'est à Sa Seigneurie que vos suppliques s'adressent?
+Laissez-moi les voir.--Quelle est la tienne?</p>
+
+<p>DEUXIÈME PÉTITIONNAIRE.--La mienne, avec la permission
+de Votre Grâce, est contre John Goodman, un des
+gens de milord cardinal, qui m'a pris ma maison, mes
+terres, ma femme et tout.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Ta femme aussi? Cela n'est pas trop bien,
+en effet. Et vous, la vôtre?--Qu'est-ce que c'est? (<i>Il lit.</i>)
+Contre le duc de Suffolk, pour avoir fait enclore les communes
+de Melfort. Comment, monsieur le drôle!</p>
+
+<p>PREMIER PÉTITIONNAIRE.--Hélas! monsieur; je ne suis
+qu'un pauvre citoyen chargé des plaintes de toute notre
+ville.</p>
+
+<p>PIERRE, <i>présentant sa pétition.</i>--Contre mon maître
+Thomas Horner, pour avoir dit que le duc d'York était le
+légitime héritier de la couronne.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Que dis-tu là? Le duc d'York a-t-il dit
+qu'il était l'héritier légitime de la couronne?</p>
+
+<p>PIERRE.--Que mon maître l'était? non vraiment. Mais
+mon maître a dit qu'il l'était, et que le roi était un usurpateur.</p>
+
+<p class="mid">(Entrent des domestiques.)</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Y a-t-il quelqu'un là? Retenez cet homme
+et envoyez chercher son maître par un huissier. Nous
+nous occuperons de votre affaire en présence du roi.</p>
+
+<p class="mid">(Les domestiques sortent avec Pierre.)</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Et vous qui aimez à être protégé
+des ailes de votre duc protecteur, vous pouvez recommencer
+vos suppliques et vous adresser à lui. (<i>Elle déchire
+leurs requêtes.</i>) Sortez, canaille. Suffolk, renvoyez-les.</p>
+
+<p>TOUS.--Allons, sortons.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Milord de Suffolk, parlez. Sont-ce là vos
+usages? est-ce là la mode de la cour d'Angleterre, le gouvernement
+de votre île britannique? est-ce là la royauté
+d'un roi d'Albion? Eh quoi! le roi Henri demeurera-t-il
+éternellement sous la domination du sombre Humphroy?
+Et moi, reine seulement de nom et pour la forme, faut-il
+que je sois la sujette d'un duc? Je te le dis, Pole,
+quand dans la ville de Tours, tu rompis une lance pour
+l'amour de moi, et enlevas les coeurs des dames de
+France, je crus que le roi Henri te ressemblerait en galanterie,
+en beauté, en courage; mais son esprit est entièrement
+tourné à la dévotion: tout occupé à compter
+des <i>ave Maria</i> sur son chapelet, il n'a d'autres champions
+que les prophètes et les apôtres, d'autres armes
+que les passages sacrés de l'Écriture sainte, d'autre
+champ clos que son cabinet, d'autres amours que les
+images en bronze des saints canonisés. Je voudrais que
+le collége des cardinaux voulût le nommer pape et l'emmener
+à Rome, pour y placer sur sa tête la triple couronne.
+Tels sont les honneurs qui conviennent à sa
+piété.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Madame, prenez patience. C'est moi qui ai
+fait venir Votre Altesse en Angleterre, et je travaillerai
+à ce qu'en Angleterre tous les désirs de Votre Grâce
+soient pleinement satisfaits.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Outre ce hautain protecteur, n'avons-nous
+pas encore Beaufort, ce prêtre impérieux, et Buckingham,
+et Somerset, et York, qui se plaint toujours, et
+le moins puissant d'entre eux ne l'est-il pas en Angleterre
+plus que le roi?</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Et de tous, le plus puissant ne l'est pas en
+Angleterre plus que les Nevil, Salisbury et Warwick ne
+sont point de simples pairs.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Tous ces lords ensemble ne m'irritent
+pas autant que cette arrogante Éléonor, la femme du
+lord protecteur. On la voit, suivie d'un cortége de dames,
+balayer les salles du palais, plutôt de l'air d'une impératrice
+que de la femme du duc Humphroy. Les personnes
+étrangères à la cour la prennent pour la reine. Elle porte
+sur elle le revenu d'un duché, et dans son coeur elle insulte
+à notre indigence. Ne vivrai-je point assez pour me
+voir vengée d'elle? L'autre jour, au milieu de ses favoris,
+cette créature de rien ne disait-elle pas insolemment,
+méprisante drôlesse! que la queue de sa plus mauvaise
+robe de tous les jours valait mieux que toutes les terres
+de mon père, avant que Suffolk lui eût donné deux duchés
+en échange de sa fille.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Madame, j'ai moi-même disposé la glu sur
+le buisson où elle doit venir se prendre, et j'y ai placé
+un choeur d'oiseaux si propres à l'attirer, qu'elle viendra
+s'y abattre pour écouter leurs chants et ne reprendra
+plus le vol qui vous blesse. Laissez-la donc en paix, et
+écoutez-moi, madame, car j'ose vous donner ici quelques
+conseils. Quoique le cardinal nous déplaise, il faut
+nous unir à lui et au reste des pairs, jusqu'à ce que nous
+ayons fait tomber le duc Humphroy dans la disgrâce.
+Quant au duc d'York, la plainte que nous venons de recevoir
+n'avancera pas ses affaires; ainsi, nous les déracinerons
+tous l'un après l'autre, et de vous seule l'heureux
+gouvernail recevra sa direction.</p>
+
+<p>(Entrent le roi Henri, York et Somerset causant avec lui,
+le duc et la duchesse de Glocester, le cardinal,
+Buckingham, Salisbury et Warwick.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Quant à moi, nobles lords, le choix m'est indifférent:
+ou Somerset, ou York, c'est pour moi la
+même chose.</p>
+
+<p>YORK.--Si York s'est mal conduit en France, que la
+régence lui soit refusée.</p>
+
+<p>SOMERSET.--Si Somerset est indigne de la place,
+qu'York soit régent, je suis prêt à la lui céder.</p>
+
+<p>WARWICK.--Que Votre Grâce soit digne ou non, ce
+n'est pas là la question: York en est le plus digne.</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--Ambitieux Warwick, laisse parler ceux
+qui valent mieux que toi.</p>
+
+<p>WARWICK.--Le cardinal ne vaut pas mieux que moi
+sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--Tous ceux qui sont ici présents valent
+mieux que toi, Warwick.</p>
+
+<p>WARWICK.--Et Warwick pourra vivre assez pour être
+un jour le meilleur de tous.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Paix! mon fils.--Et vous, Buckingham,
+faites-nous connaître, par quelques raisons, pourquoi
+Somerset doit être préféré en ceci?</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Eh! vraiment, parce que cela convient
+au roi.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Madame, le roi est en âge de dire lui-même
+son avis; et ce n'est point ici l'affaire des femmes.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Si le roi est en âge, qu'a-t-il besoin,
+milord, que vous demeuriez protecteur de Sa Majesté?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Je suis protecteur du royaume, madame;
+et, quand il le voudra, je résignerai mes fonctions.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Résigne-les donc, et mets un terme à ton
+insolence. Depuis que tu es roi (car qui donc est roi que
+toi?), l'État se précipite chaque jour vers sa ruine. Le
+dauphin a triomphé au delà des mers; les pairs et les
+nobles du royaume ne sont plus autre chose que les
+vassaux de ton pouvoir.</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--Tu as écrasé le peuple, appauvri, exténué
+la bourse du clergé par tes extorsions.</p>
+
+<p>SOMERSET.--Tes somptueux palais, les parures de ta
+femme, ont absorbé une portion des richesses publiques.</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--La cruauté de tes exécutions a excédé
+la rigueur des lois, et te livre à ton tour à la merci des
+lois.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Ton trafic des emplois, et la vente des
+villes de France, si on pouvait faire connaître tout ce
+qu'on soupçonne, devraient avant peu te rapetisser de
+la tête<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>. (<i>Glocester sort.--La reine laisse tomber son éventail</i>.)
+Donnez-moi mon éventail.--Quoi donc, beau sire,
+ne sauriez-vous faire ce que je vous dis? <i>(Elle donne un
+soufflet à la duchesse</i>.) Ah! madame, je vous demande
+pardon: quoi! c'est vous?....</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> <i>Would make thee quickly hop without thy head</i>.
+Devraient avant peu te rendre boiteux de la tête.</blockquote>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Si c'est moi? Oui, c'est moi, orgueilleuse
+Française. Si mes ongles pouvaient atteindre votre
+beauté, j'imprimerais mes dix commandements sur votre
+face.</p>
+
+<p>LE ROI.--Ma chère tante, calmez-vous; c'est contre sa
+volonté.</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Contre sa volonté! Bon roi, prends-y
+garde à temps; elle t'emmaillotera et te bercera comme
+un enfant. Quoiqu'il y ait ici plus d'un homme qui ne
+sache pas porter le haut-de-chausses, elle n'aura pas
+impunément frappé dame Éléonor.</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--Lord cardinal, je vais suivre Éléonor, et
+m'informer de Glocester, de tous ses mouvements.--La
+voilà lancée, elle n'a pas besoin maintenant d'éperons
+pour l'échauffer, elle va galoper assez vite à sa perte.</p>
+
+<p class="mid">(Buckingham sort.)</p>
+
+<p class="mid">(Rentre Glocester.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Maintenant, milords, qu'un tour de terrasse
+a dissipé ma colère, je reviens délibérer sur les
+affaires de l'État. Quant à vos odieuses et fausses imputations,
+prouvez-les, soumettez-les au jugement de la
+loi. Puisse Dieu dans sa miséricorde traiter mon âme
+selon la mesure de mon affectueuse fidélité envers mon
+pays et mon roi! Mais venons à l'objet qui nous occupe.
+Dans mon opinion, mon souverain, York est l'homme
+le plus propre à remplir en France l'office de régent.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Avant qu'on choisisse, permettez-moi de
+vous faire comprendre, par quelques raisons qui ne
+sont pas de peu d'importance, qu'York est de tous les
+hommes le moins propre à cet emploi.</p>
+
+<p>YORK.--Je te le dirai, Suffolk, pourquoi j'y suis le
+moins propre. D'abord, c'est parce que je ne sais point
+flatter ton orgueil; ensuite si le choix tombe sur moi,
+milord de Somerset me laissera encore sans munitions,
+sans argent et sans secours, jusqu'à ce que la France
+soit retombée entre les mains du dauphin. Dernièrement
+il m'a fallu attendre, tantôt sur un pied tantôt sur
+l'autre<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>, son bon plaisir, jusqu'à ce que Paris fût assiégé,
+affamé et perdu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> I danc'd attendance on his will.</blockquote>
+
+<p>WARWICK.--J'en puis rendre témoignage, et jamais
+traître n'a commis envers son pays une action plus criminelle.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Paix donc, impétueux Warwick.</p>
+
+<p>WARWICK.--Emblème d'orgueil, pourquoi me tairais-je?</p>
+
+<p class="mid">(Entrent les domestiques de Suffolk amenant Horner et
+Pierre.)</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Parce qu'il y a ici un homme accusé de
+trahison. Dieu veuille que le duc d'York réussisse à se
+justifier!</p>
+
+<p>YORK.--Quelqu'un accuse-t-il York de trahison?</p>
+
+<p>LE ROI.--Que signifie tout ceci, Suffolk? Dis-moi qui
+sont ces hommes?</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Avec la permission de Votre Majesté, cet
+homme est celui qui accuse son maître de haute trahison.
+Il assure lui avoir entendu dire que Richard, duc
+d'York, était le légitime héritier de la couronne d'Angleterre,
+et que Votre Majesté était un usurpateur.</p>
+
+<p>LE ROI, <i>à Horner.</i>--Dis, as-tu tenu ce discours?</p>
+
+<p>HORNER.--Avec la permission de Votre Majesté, je n'ai
+jamais rien dit ni pensé de semblable. Dieu m'est témoin
+que je suis faussement accusé par ce coquin.</p>
+
+<p>PIERRE, <i>levant les mains en haut.</i>--Par ces dix os, milords,
+il m'a dit cela un soir que nous étions dans le
+grenier à nettoyer l'armure du duc d'York.</p>
+
+<p>YORK.--Infâme misérable, vil artisan, ta tête me payera
+tes criminelles paroles. Je conjure Votre Royale Majesté
+de le livrer à toute la rigueur de la loi.</p>
+
+<p class="mid">(York sort.)</p>
+
+<p>HORNER.--Hélas, milord, que je sois pendu si jamais
+j'ai prononcé ces mots. Mon accusateur est mon apprenti.
+L'autre jour, comme je l'avais corrigé pour une faute, il
+a fait serment à genoux qu'il me le revaudrait: j'ai de
+bons témoins du fait. Je conjure donc Votre Majesté de
+ne pas perdre un honnête homme sur l'accusation d'un
+coquin.</p>
+
+<p>LE ROI.--Glocester, que pouvons-nous légalement ordonner
+sur ceci?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Voici mon jugement, seigneur, s'il m'appartient
+de décider: donnez à Somerset la régence de la
+France, parce que ceci a élevé des soupçons contre
+York, et indiquez un jour, un lieu convenable pour le
+combat singulier entre ces deux hommes. Telle est la
+loi, telle est la sentence du duc Humphroy.</p>
+
+<p>LE ROI.--Qu'il en soit ainsi. Milord de Somerset, nous
+vous nommons lord régent de France.</p>
+
+<p>SOMERSET.--Je remercie humblement Votre Royale
+Majesté.</p>
+
+<p>HORNER.--Et moi, j'accepte volontiers le combat.</p>
+
+<p>PIERRE.--Hélas! milord, je ne saurais combattre. Pour
+l'amour de Dieu, prenez en pitié ce qui m'arrive; c'est
+la méchanceté des hommes qui m'a conduit là. O seigneur,
+ayez pitié de moi! Jamais je ne serai en état de
+porter un coup. O Dieu! ô mon coeur!</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Il faut que tu te battes ou que tu sois
+pendu.</p>
+
+<p>LE ROI.--Conduisez-les en prison. Le dernier jour du
+mois prochain sera celui du combat.--Viens, Somerset:
+nous allons pourvoir à ton départ.</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="mid">Toujours à Londres.--Dans les jardins du duc de Glocester.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> MARGERY, JOURDAIN, HUME, SOUTHWELL
+ET BOLINGBROOK.</p>
+
+<p>HUME.--Venez, mes maîtres: la duchesse, je vous l'ai
+dit, attend l'accomplissement de vos promesses.</p>
+
+<p>BOLINGBROOK.--Nous sommes tout prêts, maître Hume.
+Mais la duchesse veut-elle entendre et voir nos mystères?</p>
+
+<p>HUME.--Oui, pourquoi pas? comptez sur son courage.</p>
+
+<p>BOLINGBROOK.--J'ai entendu dire que c'était une femme
+d'une fermeté inébranlable. Cependant, il sera bon,
+maître Hume, que vous soyez là-haut près d'elle, tandis
+que nous travaillerons ici en bas. Ainsi, je vous prie,
+sortez, au nom de Dieu, et laissez-nous. <i>(Hume sort.)</i>
+Mère Jourdain, prosternez-vous la face contre terre.
+Southwell, lisez, et commençons notre oeuvre.</p>
+
+<p class="mid">(La duchesse paraît à une fenêtre.)</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Bien dit, mes maîtres; soyez tous les
+bienvenus. A la besogne; le plus tôt sera le mieux.</p>
+
+<p>BOLINGBROOK.--Patience, ma bonne dame; les magiciens
+connaissent leur temps; la profonde nuit, la sombre
+nuit, le silence de la nuit, l'heure de la nuit où l'on mit
+le feu à Troie; le temps où errent les oiseaux funèbres,
+où hurlent les chiens de garde, où les esprits se promènent,
+où les fantômes brisent leurs tombeaux: tel est le
+temps propre à l'oeuvre qui nous tient occupés. Asseyez-vous,
+madame, et ne craignez rien; ce que nous allons
+faire paraître ne pourra sortir de l'enceinte sacrée.</p>
+
+<p class="mid">(Ils exécutent les cérémonies d'usage, et tracent le
+cercle. Bolingbrook ou Southwell lit la formule, <i>Conjuro
+te,</i> etc. Éclairs et tonnerres effroyables, l'Esprit
+sort de terre.)</p>
+
+<p>L'ESPRIT.--<i>Adsum</i>.</p>
+
+<p>MARGERY.--<i>Asmath</i>, par le Dieu éternel, dont le nom et
+le pouvoir te font trembler, réponds à mes demandes;
+car jusqu'à ce que tu m'aies satisfait, tu ne passeras
+point cette enceinte.</p>
+
+<p>L'ESPRIT.--Demande ce que tu voudras: que n'ai-je
+déjà dit et fini!</p>
+
+<p>BOLINGBROOK, <i>lisant les questions contenues dans un papier</i>.--<i>D'abord
+le roi, qu'en doit-il advenir</i>?</p>
+
+<p>L'ESPRIT.--Le duc qui déposera Henri est vivant; mais
+il lui survivra et mourra d'une mort violente.</p>
+
+<p class="mid">(A mesure que l'Esprit parle, Southwell écrit la réponse.)</p>
+
+<p>BOLINGBROOK.--<i>Quel est le sort qui attend le duc de Suffolk</i>?</p>
+
+<p>L'ESPRIT.--Par l'eau il mourra et trouvera sa fin.</p>
+
+<p>BOLINGBROOK.--Qu'arrivera-t-il au duc de Somerset?</p>
+
+<p>L'ESPRIT.--Qu'il évite les châteaux; il sera plus en
+sûreté dans les plaines sablonneuses qu'aux lieux où les
+châteaux se tiennent en haut. Finis; à peine pourrais-je
+endurer plus longtemps.</p>
+
+<p>BOLINGBROOK.--Descends dans les ténèbres et dans le
+lac brûlant, esprit pervers: en fuite!</p>
+
+<p class="mid">(Tonnerre et éclairs. L'Esprit descend sous terre.)</p>
+
+<p class="mid">(Entrent précipitamment York et Buckingham, suivis de
+gardes, et autres personnages.)</p>
+
+<p>YORK.--Saisissez-vous de ces traîtres et de tout leur
+bagage. Sorcière, nous vous suivions, je crois, de bien
+près. Quoi! madame, vous ici? le roi et l'État vous devront
+beaucoup pour les peines que vous avez prises, et
+milord protecteur désirera sans doute vous voir bien
+récompensée de cette bonne oeuvre.</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Elle n'est pas la moitié aussi coupable
+que les tiennes envers le roi d'Angleterre, duc outrageant
+qui menaces sans cause.</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--En effet, sans la moindre cause, madame.
+Comment appelez-vous ceci? <i>(Lui montrant le
+papier qu'il a saisi</i>.) Emmenez-les, qu'on les tienne bien
+renfermés et séparés.--Vous, madame, vous allez nous
+suivre. Stafford, prends-la sous ta garde. <i>(La duchesse
+quitte la fenêtre</i>.) Nous allons mettre au jour toutes ces
+bagatelles. Sortez tous.</p>
+
+<p class="mid">(Les gardes sortent, emmenant Margery, Southwell, etc.)</p>
+
+<p>YORK.--Je vois, lord Buckingham, que vous l'aviez
+bien surveillée. C'est une petite intrigue bien imaginée,
+et sur laquelle on peut bâtir bien des choses. Maintenant
+je vous prie, milord, voyons ce qu'a écrit le diable.
+<i>(Il lit.) Le duc qui doit déposer Henri est vivant, mais il lui
+survivra et mourra d'une mort violente.</i> C'est tout justement.....
+<i>Aio te, Æneïda, Romanos vincere posse.--Dites-moi
+quel sort attend le duc de Suffolk?--Il mourra par l'eau
+et y trouvera sa fin.--Qu'arrivera-t-il au duc de Somerset?--Qu'il
+évite les châteaux, il sera plus en sûreté dans les
+plaines sablonneuses que là où les châteaux se tiennent en
+haut.</i> Allons, allons, milord, ce sont là des oracles dangereux
+à obtenir, et difficiles à comprendre. Le roi est
+sur la route de Saint-Albans, et l'époux de cette aimable
+dame l'accompagne. Que cette nouvelle leur arrive aussi
+promptement qu'un cheval pourra la leur porter. Triste
+déjeuner pour milord protecteur!</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--Que Votre Grâce me permette, milord
+d'York, de porter moi-même ce message, dans l'espoir
+d'en obtenir la récompense.</p>
+
+<p>YORK.--Comme il vous plaira, mon cher lord.--Y a-t-il
+quelqu'un ici? <i>(Entre un domestique</i>). Invitez de ma part
+les lords Salisbury et Warwick à souper chez moi ce
+Soir. Allons-nous-en. (Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br>
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="mid">Saint-Albans.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI ET LA REINE MARGUERITE,
+GLOCESTER, LE CARDINAL, ET SUFFOLK <i>suivis de
+fauconniers rappelant des oiseaux</i>.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--En vérité, milords, depuis sept ans je
+n'ai pas vu de plus belle chasse aux oiseaux d'eau, et
+cependant vous conviendrez que le vent était très-fort,
+et qu'il y avait dix contre un à parier que le vieux Jean
+ne partirait pas.</p>
+
+<p>LE ROI, <i>à Glocester</i>.--Mais quelle pointe a fait votre
+faucon, milord! A quelle hauteur il s'est élevé au-dessus
+de tous les autres! Comme on reconnaît l'oeuvre de Dieu
+dans toutes ses créatures! Vraiment oui, l'homme et
+l'oiseau aspirent à monter.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Il n'est pas étonnant, si Votre Majesté me
+permet de le dire, que les oiseaux de milord protecteur
+sachent si bien s'élever; ils n'ignorent pas que leur maître
+aime les hautes régions et porte ses pensées bien
+au delà du vol de son faucon.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--C'est un esprit ignoble et vulgaire, milord,
+que celui qui ne s'élève pas plus haut qu'un oiseau
+ne peut voler.</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--Je le savais bien; il voudrait se voir au-dessus
+des nuages.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Sans doute. Milord cardinal, qu'entendez-vous
+par là? Ne siérait-il pas à Votre Grâce de prendre
+son essor vers le ciel?</p>
+
+<p>LE ROI.--Trésor d'éternelle félicité!</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--Ton ciel est sur la terre. Tes yeux et tes
+pensées demeurent attachés sur la couronne, trésor de
+ton coeur. Pernicieux protecteur, dangereux pair, flatteur
+du roi et du peuple!</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Eh quoi! cardinal, cela me paraît bien
+violent pour un prêtre, <i>Tantæne animis coelestibus iræ?</i>
+Les ecclésiastiques sont-ils donc si colères? Mon cher
+oncle, cachez mieux votre haine. Convient-elle à votre
+caractère sacré?</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Il n'y a point là de haine, milord, pas plus
+qu'il ne convient dans une si juste querelle contre un
+pair si odieux.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Que.... qui, milord?</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Qui? vous, milord, n'en déplaise à Sa Seigneurie
+milord protecteur.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Suffolk, l'Angleterre connaît ton insolence.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Et ton ambition, Glocester.</p>
+
+<p>LE ROI.--Tais-toi, de grâce, chère reine: n'aigris
+point la haine de ces pairs furieux; bienheureux sont
+ceux qui procurent la paix sur la terre!</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--Que je sois donc béni pour la paix que
+j'établirai entre ce hautain protecteur et moi, au moyen
+de mon épée!</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>à part au cardinal</i>.--Sur ma foi, mon saint
+oncle, j'aimerais fort que nous en fussions déjà là.</p>
+
+<p>LE CARDINAL, <i>à part</i>.--Nous y serons vraiment, dès que
+tu en auras le coeur.</p>
+
+<p>GLOCESTER, à <i>part</i>.--Ne va pas ameuter pour cela un
+parti de factieux; charge-toi de répondre seul de tes insultes.</p>
+
+<p>LE CARDINAL, <i>à part</i>.--Oui, pour que tu n'oses pas
+montrer ton nez; mais si tu l'oses, ce soir même, à l'est
+du bosquet.</p>
+
+<p>LE ROI.--Qu'est-ce que c'est donc, milords?</p>
+
+<p>LE CARDINAL, <i>haut</i>.--Croyez-m'en sur ma parole, cousin
+Glocester: si votre écuyer n'avait pas si soudainement
+rappelé l'oiseau, nous aurions poussé plus loin la
+chasse. (<i>A part.</i>) Viens avec ton épée<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a> à deux mains.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> <i>Two hand-sword.</i> Cette sorte d'épée s'appelait
+aussi long-sword (longue épée).</blockquote>
+
+<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--Vous y pouvez compter, mon oncle.</p>
+
+<p>LE CARDINAL, <i>à part.</i>--Entendez-vous?.... à l'est du
+bosquet.</p>
+
+<p>GLOCESTER, <i>à part.</i>--J'y serai, cardinal.</p>
+
+<p>LE ROI.--Comment? Qu'est-ce que c'est, oncle Glocester?</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Nous parlons de chasse: rien de plus,
+mon prince. (<i>A part.</i>) Par la mère de Dieu, prêtre, je
+vous élargirai la tonsure du crâne, ou tous mes coups
+porteront à faux.</p>
+
+<p>LE CARDINAL, <i>à part.</i>--<i>Medica teipsum</i>, protecteur; songez-y,
+songez à vous protéger vous-même.</p>
+
+<p>LE ROI.--Les vents augmentent, et votre colère aussi,
+milords. Quelle aigre musique vous faites entendre à
+mon coeur! Quand de pareilles cordes détonnent, comment
+espérer la moindre harmonie? Je vous en prie,
+milords, laissez-moi arranger ce différend.</p>
+
+<p class="mid">(Entre un habitant de Saint-Albans criant: Miracle!)</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Que signifie ce bruit? Ami, quel miracle
+proclames-tu là?</p>
+
+<p>L'HABITANT.--Un miracle! un miracle!</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Avance vers le roi, et dis-lui quel est ce
+miracle.</p>
+
+<p>L'HABITANT.--Eh! vraiment: un aveugle qui a recouvré
+la vue à la châsse de saint Alban, il n'y a pas une
+demi-heure; un homme qui n'avait vu de sa vie.</p>
+
+<p>LE ROI.--Gloire à Dieu, qui donne aux âmes croyantes
+la lumière dans les ténèbres et les consolations dans le
+désespoir!</p>
+
+<p class="mid">(Entrent le maire de Saint-Albans et des compagnons,
+Simpcox, porté par deux personnes dans une chaise,
+et suivi de sa femme et d'une grande foule de peuple.)</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--Voici le peuple qui vient en procession
+présenter cet homme à Votre Majesté.</p>
+
+<p>LE ROI.--Grande est sa consolation dans cette vallée
+terrestre, quoique la vue doive augmenter pour lui le
+nombre des pêchés!</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Arrêtez, mes maîtres, portez-le près du
+roi. Sa Majesté veut l'entretenir.</p>
+
+<p>LE ROI.--Bonhomme, raconte-nous la chose en détail,
+afin que nous puissions glorifier en toi le Seigneur. Est-il
+vrai que tu sois depuis longtemps aveugle, et que tu
+aies été guéri tout à l'heure?</p>
+
+<p>SIMPCOX.--Je suis né aveugle, n'en déplaise à Votre
+Grâce.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Oui, en vérité, il est né aveugle.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Quelle est cette femme?</p>
+
+<p>LA FEMME.--Sa femme, sauf le bon plaisir de Votre
+Seigneurie.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Tu en serais plus certaine si tu eusses
+été sa mère.</p>
+
+<p>LE ROI.--Où es-tu né?</p>
+
+<p>SIMPCOX.--A Berwick, dans le nord, n'en déplaise à
+Votre Grâce.</p>
+
+<p>LE ROI.--Pauvre créature! la bonté de Dieu a été grande
+envers toi. Ne laisse passer ni jour ni nuit sans le célébrer,
+et conserve éternellement la mémoire de ce que le
+Seigneur a fait pour toi.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Dis-moi, mon ami, est-ce par hasard ou
+par dévotion que tu es venu à cette sainte châsse?</p>
+
+<p>SIMPCOX.--Dieu sait que c'est par pure dévotion, parce
+que j'avais été appelé cent fois et plus pendant mon
+sommeil par le bon saint Alban, qui me disait: «Simpcox,
+va te présenter à ma châsse, et je viendrai à ton
+secours.»</p>
+
+<p>LA FEMME.--Cela est bien vrai, sur ma parole. Moi-même
+j'ai entendu plusieurs fois, très-souvent, une voix
+qui l'appelait comme cela.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Mais quoi! es-tu donc boiteux?</p>
+
+<p>SIMPCOX.--Oui; que le Dieu tout-puissant aie pitié de
+moi!</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Par quel accident?</p>
+
+<p>SIMPCOX.--Je suis tombé d'un arbre.</p>
+
+<p>LA FEMME.--D'un prunier, monsieur.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Combien y a-t-il que tu es aveugle?</p>
+
+<p>SIMPCOX.--Oh! je suis né comme cela, milord.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Et tu voulais monter au haut d'un arbre?</p>
+
+<p>SIMPCOX.--Cette seule fois de ma vie, quand j'étais jeune.</p>
+
+<p>LA FEMME.--C'est encore la vérité: il lui en a coûté
+cher pour y avoir monté.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Par la messe! il fallait que tu aimasses
+bien les prunes pour t'exposer ainsi.</p>
+
+<p>SIMPCOX.--Hélas! mon bon monsieur, c'était ma femme
+qui eut envie de quelques prunes de Damas, et cela me
+fit monter au péril de ma vie.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Tu es un rusé coquin! mais cela ne te
+servira de rien.--Laisse-moi voir tes yeux.--Ferme-les.--Ouvre-les,
+à présent. Il me semble que tu ne vois pas bien.</p>
+
+<p>SIMPCOX.--Si fait, monsieur, aussi clair que le jour,
+grâce à Dieu et à saint Alban.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Vraiment? De quelle couleur est cet habit?</p>
+
+<p>SIMPCOX.--Rouge, monsieur, rouge comme du sang.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Ta réponse est juste. De quelle couleur
+est le mien?</p>
+
+<p>SIMPCOX.--Il est noir, vraiment, comme du charbon,
+comme jais.</p>
+
+<p>LE ROI.--Quoi! tu sais donc de quelle couleur est le jais?</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Et pourtant je m'imagine qu'il n'a jamais
+vu de jais.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Mais il a vu bien des manteaux et des
+habits avant ce jour.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Jamais de la vie: pas un avant aujourd'hui.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Dis-moi, l'ami, quel est mon nom?</p>
+
+<p>SIMPCOX.--Hélas! monsieur, je ne le sais pas.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Quel est son nom?</p>
+
+<p class="mid">(Montrant un autre lord.)</p>
+
+<p>SIMPCOX.--Je ne le sais pas.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Ni le sien?</p>
+
+<p>(En montrant un autre.)</p>
+
+<p>SIMPCOX.--Non, en vérité, monsieur.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Et ton nom, quel est-il?</p>
+
+<p>SIMPCOX.--Saunder Simpcox, ne vous en déplaise, monsieur.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Je te déclare donc, Saunder, ici présent,
+le plus menteur coquin de toute la chrétienté. Si tu avais
+été en effet aveugle de naissance, il ne t'aurait pas été
+plus difficile de connaître ainsi nos noms, que de nommer
+les différentes couleurs de nos habits. La vue peut,
+il est vrai, distinguer les couleurs; mais leur donner
+leurs noms divers la première fois qu'on les voit, cela
+est impossible. Milords, saint Alban a fait ici un miracle;
+mais ne pensez-vous pas que ce serait une grande habileté
+que de rendre à cet estropié l'usage de ses jambes?</p>
+
+<p>SIMPCOX.--Ah! plût à Dieu, monsieur, que vous le
+pussiez.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Mes amis de Saint-Albans, n'avez-vous pas
+d'officier de justice dans votre ville, et de ces choses
+qu'on appelle des fouets?</p>
+
+<p>LE MAIRE.--Oui, milord, si c'est votre bon plaisir.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Envoyez-en chercher un à l'instant.</p>
+
+<p>LE MAIRE.--Allez, et amenez ici sans délai un exécuteur.</p>
+
+<p class="mid">(Sort un homme de la suite.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Maintenant mettez-moi là un escabeau
+tout près.--Maintenant, l'ami, si vous voulez éviter les
+coups de fouet, sautez-moi par-dessus cet escabeau et
+sauvez-vous.</p>
+
+<p>SIMPCOX.--Hélas! monsieur, je ne suis pas en état de
+me soutenir seul; vous allez me tourmenter en vain.</p>
+
+<p class="mid">(Entre l'homme de la suite avec l'exécuteur.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.--C'est bon, mon ami, il faut que nous vous
+fassions retrouver vos jambes. Exécuteur, frappez jusqu'à
+ce qu'il saute par-dessus l'escabeau.</p>
+
+<p>L'EXÉCUTEUR.--Je vais obéir, milord.--Allons, l'ami,
+ôtez votre pourpoint.</p>
+
+<p>SIMPCOX.--Hélas! monsieur, que ferais-je? Je ne suis
+pas en état de me soutenir.</p>
+
+<p class="mid">(Au premier coup de fouet, il saute par-dessus l'escabeau
+et s'enfuit.<br>Le peuple le suit en criant: <i>Miracle</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>!)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> L'anecdote du miracle de Saint-Albans est rapportée par sir
+Thomas More qui l'avait entendu raconter à son père. (V. <i>ses
+Oeuvres</i>, p. 134, édit. 1557.)</blockquote>
+
+<p>LE ROI.--O Dieu, tu vois de telles choses, et tu retiens
+si longtemps ta colère!</p>
+
+<p>MARGUERITE.--J'ai bien ri de voir courir ce misérable.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Poursuivez le drôle, et emmenez-moi
+cette malheureuse.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Hélas! monsieur, c'est la misère qui nous
+l'a fait faire.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Qu'ils soient fouettés le long de toutes les
+villes de marché, jusqu'à Berwick, d'où ils sont venus.</p>
+
+<p class="mid">(Sortent l'exécuteur, le maire, la femme, etc.)</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--Le duc Humphroy a fait un miracle
+aujourd'hui!</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Il est vrai, il a fait sauter et s'enfuir les
+boiteux.</p>
+
+<p>GLOCESTER, à <i>Suffolk</i>.--Vous avez fait de plus grands
+miracles que moi, milord: en un seul jour vous avez
+fait échapper de nos mains des villes entières.</p>
+
+<p class="mid">(Entre Buckingham.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Quelles nouvelles nous apporte notre cousin
+Buckingham?</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--Des choses que mon coeur frémit de
+vous apprendre. Une bande de méchants, adonnés à des
+oeuvres maudites sous les auspices et dans la compagnie
+de la femme du protecteur, d'Éléonor, chef et auteur de
+cette odieuse réunion, se sont livrés à des pratiques
+criminelles contre Votre Majesté, de concert avec des
+sorcières et des magiciens, que nous avons pris sur le
+fait, faisant sortir de terre des esprits pervers, et les
+interrogeant sur la vie et la mort d'Henri, et d'autres
+personnages du conseil privé de Votre Majesté, comme
+on le mettra plus en détail sous les yeux de Votre Grâce.</p>
+
+<p>LE CARDINAL, <i>bas à Glocester</i>.--Eh bien, lord protecteur,
+par ce moyen votre épouse va figurer encore dans Londres.
+Cette nouvelle, je crois, aura un peu émoussé le fil
+de votre épée. Il n'y a pas d'apparence, milord, que
+notre rendez-vous tienne.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Prêtre ambitieux, cesse d'affliger mon
+coeur. L'accablement et la douleur ont vaincu mon courage;
+et vaincu que je suis, je te cède comme je céderais
+au dernier valet.</p>
+
+<p>LE ROI.--O Providence! quels crimes trament les méchants!
+et toujours pour amener la destruction sur leur
+propre tête!</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Glocester, ton nid est déshonoré; et toi-même,
+prends bien garde d'être irréprochable, je te le
+conseille.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Madame, pour moi j'en appelle au Ciel
+de l'amour que j'ai porté à mon roi et à l'État. Quant à
+ma femme, j'ignore comment sont les choses. Je suis
+affligé d'avoir appris ce que je viens d'apprendre. Elle
+est noble; mais si elle a mis en oubli l'honneur et la
+vertu, et qu'elle ait eu commerce avec gens dont le contact,
+semblable à la poix, entache toute noblesse, je la
+bannis de mon lit et de ma compagnie, et j'abandonne
+aux lois et à l'opprobre celle qui déshonore l'honnête
+nom de Glocester.</p>
+
+<p>LE ROI.--Allons, nous coucherons ici cette nuit. Demain
+nous retournerons à Londres pour examiner cette
+affaire à fond, interroger ces odieux coupables, et peser
+leur cause dans les équitables balances de la justice,
+dont le fléau ne sait point fléchir, et d'où le droit sort
+triomphant.</p>
+
+<p class="mid">(Fanfares. Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="mid">Londres.--Jardins du duc d'York.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> YORK, SALISBURY ET WARWICK.</p>
+
+<p>YORK.--Maintenant, mes chers lords de Salisbury et de
+Warwick, souffrez qu'après notre modeste souper, et
+dans cette promenade solitaire, je me donne la satisfaction
+de chercher à vous prouver mon titre incontestable
+à la couronne d'Angleterre.</p>
+
+<p>SALISBURY.--J'attends avec impatience, milord, que
+vous nous l'exposiez pleinement.</p>
+
+<p>WARWICK.--Parle, cher York; et si ta réclamation est
+fondée, les Nevil n'attendent plus que tes ordres.</p>
+
+<p>YORK.--Écoutez donc.--Édouard III, milords, eut sept
+fils. Le premier fut Édouard, le prince Noir, prince de
+Galles; le second, William de Hatfield, et le troisième,
+Lionel, duc de Clarence, que suivait immédiatement
+Jean de Gaunt, duc de Lancastre; le cinquième fut Edmond
+Langley, duc d'York; le sixième fut Thomas de
+Woodstock, duc de Glocester; Guillaume de Windsor
+fut le septième et le dernier. Édouard, le prince Noir,
+mourut avant son père, et laissa pour lignée Richard,
+son fils unique, qui, après la mort d'Édouard III, régna
+en qualité de roi, jusqu'au jour où Henri Bolingbroke,
+duc de Lancastre, fils aîné et héritier de Jean de Gaunt,
+couronné sous le nom d'Henri IV, s'empara du royaume,
+déposa le roi légitime, envoya la pauvre reine en France,
+sa patrie, et le roi au château de Pomfret, où, comme
+vous le savez tous, l'inoffensif Richard fut traîtreusement
+assassiné.</p>
+
+<p>WARWICK.--Mon père, c'est la vérité que le duc vient
+de nous dire: ce fut ainsi que la maison de Lancastre
+obtint la couronne.</p>
+
+<p>YORK.--Qu'aujourd'hui elle retient par force, et non
+par son droit: car après la mort de Richard, héritier de
+l'aîné, la postérité de son cadet immédiat devait succéder
+au trône.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Mais ce cadet William Hatfield mourut,
+comme vous en convenez, sans laisser d'héritier.</p>
+
+<p>YORK.--Le duc de Clarence, troisième des fils et de
+qui je tiens mes prétentions au trône, laissa une fille,
+Philippe, qui épousa Edmond Mortimer, comte des Marches;
+Edmond eut un fils, Roger, comte des Marches;
+Roger eut des enfants, Edmond, Anne et Éléonor.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Cet Edmond, sous le règne de Bolingbroke,
+fit valoir, ainsi que je l'ai lu, ses prétentions à la
+couronne, et eût été roi sans Owen Glendower, qui le
+tint prisonnier jusqu'à sa mort<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.--Mais voyons le reste.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> <i>Jusqu'à sa mort</i>. Le poëte entend probablement la mort d'Owen Glendower, car on a vu dans la pièce précédente mourir
+Edmond Mortimer à la Tour de Londres, où cependant il paraît
+qu'il ne fut jamais renfermé.</blockquote>
+
+<p>YORK.--Anne, sa soeur aînée et ma mère, héritière de
+la couronne, épousa Richard, comte de Cambridge, fils
+d'Edmond Langley, cinquième fils d'Édouard III; et c'est
+de son chef que je réclame la couronne, car elle était
+héritière de Roger, comte des Marches, et d'Edmond
+Mortimer, qui avait épousé Philippe, fille unique de
+Lionel, duc de Clarence. Ainsi, si la postérité de l'aîné
+doit succéder avant celle du cadet, c'est moi qui suis roi.</p>
+
+<p>WARWICK.--Quelle filiation directe est plus simple que
+celle-ci? Henri tire ses prétentions au trône de Jean de
+Gaunt, quatrième fils d'Édouard: York tire les siennes
+du troisième. Jusqu'à ce que la branche de Lionel s'éteigne,
+l'autre ne doit point régner, et cette branche n'a
+point encore manqué: elle fleurit en vous et dans vos
+fils, dignes rejetons d'une telle souche. Ainsi, Salisbury,
+fléchissons tous deux le genou devant lui, et dans ce
+pacte formé en secret, soyons les premiers à rendre à
+notre roi légitime les honneurs souverains qui appartiennent
+à son droit héréditaire!</p>
+
+<p>TOUS DEUX.--Longue vie à notre souverain Richard,
+roi d'Angleterre!</p>
+
+<p>YORK.--Nous vous remercions, milords; mais je ne
+suis point votre roi tant que je ne serai pas couronné,
+que mon épée ne sera pas rougie du sang sorti du coeur
+de la maison de Lancastre; et cela ne peut s'exécuter par
+une entreprise soudaine, mais par la prudence et un
+profond secret; sachez comme moi, dans ces temps dangereux,
+fermer les yeux sur l'insolence de Suffolk, sur
+l'orgueil de Beaufort, sur l'ambition de Somerset, sur
+Buckingham, et sur toute la bande jusqu'à ce qu'ils aient
+enveloppé dans leurs pièges le gardien du troupeau, ce
+prince vertueux, le bon duc Humphroy: c'est à cela
+qu'ils travaillent, et en y travaillant, ils trouveront la
+mort si York a l'art de prédire.</p>
+
+<p>SALISBURY.--C'en est assez, milord; nous voilà parfaitement
+instruits de vos intentions.</p>
+
+<p>WARWICK.--Mon coeur m'assure que le comte de Warwick
+fera un jour du duc d'York un roi.</p>
+
+<p>YORK.--Et moi, je m'assure, Nevil, que Richard vivra
+pour faire du comte de Warwick le plus grand personnage
+de l'Angleterre après le roi.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="mid">Londres.--Salle du tribunal.</p>
+
+<p class="mid"><i>Les trompettes sonnent. Entrent</i> LE ROI HENRI, LA REINE
+MARGUERITE, GLOCESTER, YORK, SUFFOLK,
+SALISBURY; LA DUCHESSE DE GLOCESTER, MARGERY
+JOURDAIN, SOUTHWELL, HUME ET BOLINGBROOK,
+<i>gardés</i>.</p>
+
+<p>LE ROI.--Avancez, dame Éléonor Cobham, femme de
+Glocester. Aux yeux de Dieu et aux nôtres, votre crime
+est grand. Recevez la sentence de la loi, pour des offenses
+que le livre de Dieu a condamnées à la mort.
+(<i>A Margery.</i>) Vous allez tous les quatre retourner en prison,
+et de là au lieu de l'exécution. La sorcière sera
+brûlée et réduite en cendres à Smithfield, et les trois
+autres étranglés sur un gibet. (<i>A la duchesse.</i>) Vous, madame,
+en considération de votre naissance, dépouillée
+d'honneurs pendant votre vie, après trois jours d'une
+pénitence publique, vous vivrez dans votre pays, mais
+dans un bannissement perpétuel à l'île de Man, sous la
+garde de sir John Stanley.</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--J'accepte volontiers l'exil: j'eusse de
+même accepté la mort<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> Le procès et la condamnation de la duchesse de Glocester
+eurent lieu en 1441, trois ans avant le mariage du roi; ainsi le
+personnage d'Éléonor est un pur anachronisme.</blockquote>
+
+<p>GLOCESTER.--Tu le vois, Éléonor, la loi t'a jugée; je ne
+saurais justifier celle que la loi condamne. <i>(La duchesse et
+les autres prisonniers sortent environnés de gardes</i>.) Mes
+yeux sont pleins de larmes, et mon coeur de douleur. Ah!
+Humphroy, cet opprobre de ta vieillesse va incliner vers
+la tombe ta tête chargée de douleur. Je demande à Votre
+Majesté la liberté de me retirer, ma douleur a besoin de
+soulagement, et mon âge de repos.</p>
+
+<p>LE ROI.--Demeure un instant, Humphroy, duc de Glocester.
+Avant de te retirer, remets-moi ton bâton de
+commandement: Henri veut être son protecteur à lui-même,
+et Dieu sera mon espoir, mon appui, mon guide,
+et le flambeau de mes pas; et toi, va en paix, Humphroy,
+non moins chéri de ton roi que lorsque tu étais son protecteur.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--En effet, je ne vois pas pourquoi un roi
+en âge de régner aurait, comme un enfant, besoin d'un
+protecteur. Que Dieu et le roi Henri tiennent le gouvernail
+de l'Angleterre. Remettez ici votre bâton, monsieur,
+et au roi son royaume.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Mon bâton? Le voilà, noble Henri, mon
+bâton de commandement; je vous le remets d'aussi bon
+coeur que me le confia Henri votre père: je le dépose à
+vos pieds avec autant de satisfaction que l'ambition de
+quelques autres en auraient à le recevoir. Adieu, bon
+roi: quand je serai mort et disparu de ce monde, puissent
+l'honneur et la paix environner ton trône!</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Enfin Henri est roi, et Marguerite est
+reine, et Humphroy, duc de Glocester, si rudement mutilé
+qu'il demeure à peine lui-même. Deux secousses à la
+fois: sa femme bannie, et un de ses membres enlevé,
+ce bâton de commandement ressaisi. Qu'il reste où il
+est, où il lui convient d'être, dans la main d'Henri.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Ainsi ce pin orgueilleux laisse tomber sa
+tête et pendre ses branches flétries, ainsi meurt l'orgueil
+naissant d'Éléonor.</p>
+
+<p>YORK.--N'en parlons plus, milords.--Avec la permission
+de Votre Majesté, voici le jour désigné pour le
+combat. Déjà l'appelant et le défendant, l'armurier et
+son apprenti, sont prêts à entrer dans la lice; que Vos
+Majestés veuillent donc bien venir assister à cette lutte.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Oui, certainement, mon cher lord, car
+j'ai quitté la cour exprès pour être témoin de cette
+épreuve.</p>
+
+<p>LE ROI.--Au nom de Dieu, ayez soin que toutes choses
+soient bien ordonnées selon les règles; qu'ils décident
+ici leur différend, et Dieu garde le droit!</p>
+
+<p>YORK.--Je n'ai jamais vu, milord, un drôle de plus
+mauvaise mine, ni plus effrayé de combattre que l'appelant,
+le valet de cet armurier.</p>
+
+<p class="mid">(Entrent d'un côté Horner et ses voisins qui boivent à sa
+santé, et de telle sorte qu'il est ivre. Il s'avance,
+précédé d'un tambour, avec son bâton auquel est
+attaché un sac plein de sable<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>; de l'autre côté Pierre,
+aussi avec un tambour et un bâton pareil, accompagné
+d'apprentis qui boivent à sa santé.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> Dans ces sortes d'épreuves, les chevaliers combattaient avec
+la lance et l'épée, les gens du commun avec un bâton noirci au
+bout duquel était attaché un sac rempli de sable très-pressé.</blockquote>
+
+<p>PREMIER VOISIN, <i>à Horner</i>.--Allons, voisin Horner, je
+bois à votre santé un verre de vin d'Espagne: n'ayez
+pas peur, voisin, vous irez bien.</p>
+
+<p>SECOND VOISIN.--Et voilà, voisin, un verre de malvoisie.</p>
+
+<p>TROISIÈME VOISIN.--Et voilà un pot de bonne double
+bière; voisin, buvez, et n'ayez pas peur de votre apprenti.</p>
+
+<p>HORNER.--Tout comme on voudra, par ma foi; je
+vous fais raison à tous, et je me moque de Pierre.</p>
+
+<p>PREMIER APPRENTI.--Allons, Pierre, je bois à toi; n'aie
+pas peur.</p>
+
+<p>SECOND APPRENTI.--Allons, ami Pierre, ne crains pas
+ton maître; combats pour l'honneur des apprentis.</p>
+
+<p>PIERRE.--Je vous remercie tous: buvez, et priez pour
+moi, je vous en prie; car je crois bien que j'ai bu mon
+dernier coup en ce monde.--Tiens, Robin, si je meurs,
+je te donne mon tablier.--Et toi, William, tu auras mon
+marteau.--Et toi, Tom, tiens, prends tout l'argent que
+j'ai. O Seigneur! assistez-moi, mon Dieu, je vous en prie,
+car je ne serai jamais en état de tenir tête à mon maître,
+lui qui apprend l'escrime depuis si longtemps.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Allons, cessez de boire et venez aux coups.
+Toi, quel est ton nom?</p>
+
+<p>PIERRE.--Pierre, vraiment.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Pierre! Et encore?</p>
+
+<p>PIERRE.--Tap<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Tap! Songe donc à bien taper ton maître.</p>
+
+<p>HORNER.--Messieurs, je suis venu ici comme qui dirait
+à l'instigation de mon apprenti, pour prouver qu'il
+est un coquin et moi un honnête homme.--Et quant au
+duc d'York, je jurerai sur ma mort que jamais je ne lui
+ai voulu aucun mal, ni au roi, ni à la reine. En conséquence,
+Pierre, prends garde à ce coup que je t'assène
+avec la fureur dont Bevis de Southampton tomba sur
+Ascapart<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> Dans l'original, <i>Thump</i>, qui signifie <i>coup pesant</i>. Il a fallu y
+substituer un nom qui permît de conserver dans la traduction la
+plaisanterie de Salisbury.--Cet homme se nommait en réalité
+John Davy, et son maître William Calour. La chose se passa
+comme elle est représentée ici, à cela près que l'armurier ne
+fut pas tué dans le combat, mais seulement vaincu, et pendu
+ensuite; il ne s'était cependant pas déclaré coupable, et, selon
+Hollinshed, l'accusation était fausse.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> <i>Ascapart</i>, nom d'un géant fameux dans les récits
+populaires.</blockquote>
+
+<p>YORK.--Allons, dépêchez.--La langue de ce drôle commence
+à bégayer. Sonnez, trompettes, donnez le signal
+aux combattants.</p>
+
+<p class="mid">(Signal. Ils se battent: Pierre, d'un coup, renverse son
+maître sur le sable.)</p>
+
+<p>HORNER.--Assez, Pierre, assez; je confesse, je confesse....
+ma trahison.</p>
+
+<p class="mid">(Il meurt.)</p>
+
+<p>YORK.--Emporte son arme. Ami, remercie Dieu, et le
+bon vin qui s'est trouvé dans le chemin de ton maître.</p>
+
+<p>PIERRE.--O Dieu! j'ai triomphé de mes ennemis en
+présence de cette assemblée! O Pierre! tu as triomphé
+dans la bonne cause!</p>
+
+<p>LE ROI.--Allons, qu'on emporte d'ici le corps de ce
+traître, car sa mort nous a manifesté son crime; et
+Dieu, dans sa justice, nous a révélé l'innocence et la
+sincérité de ce pauvre garçon, qu'il espérait faire périr
+injustement. Viens, suis-nous, pour recevoir ta récompense.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="mid">Toujours à Londres.--Une rue.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> GLOCESTER ET SES DOMESTIQUES,
+<i>tous vêtus de deuil</i>.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Ainsi quelquefois le jour le plus brillant
+se couvre de nuages; et, après l'été, suit invariablement
+le stérile hiver, avec les rigueurs de son amère froidure;
+comme les saisons se succèdent, ainsi se précipitent les
+joies et les peines. Quelle heure est-il, messieurs?</p>
+
+<p>UN SERVITEUR.--Dix heures, milord.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--C'est l'heure qui m'a été marquée pour
+attendre le passage de la duchesse subissant sa punition.
+On la traîne sans pitié dans les rues: ses pieds délicats
+ne posent qu'avec une douleur presque insupportable
+sur le pavé de ces rues. Chère Nell, ton âme noble a
+peine à supporter l'aspect de ce vil peuple, les yeux
+fixés sur ton visage, et du rire de l'envie insultant à ta
+honte; lui qui naguère suivait les roues orgueilleuses
+de ta voiture, lorsque tu passais en triomphe à travers
+les rues!.... Mais paix, je crois qu'elle approche, et je
+veux préparer mes yeux troublés de larmes à voir ses
+misères.</p>
+
+<p class="mid">(Entrent la duchesse de Glocester, couverte d'une pièce
+de toile blanche, plusieurs papiers attachés derrière
+elle, les pieds nus et un flambeau allumé à la main; sir
+John Stanley, un shérif et des officiers de justice.)</p>
+
+<p>UN DES DOMESTIQUES.--Si Votre Grâce le permet, nous
+allons l'enlever au shérif.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Non; tenez-vous tranquilles; sous peine
+de la vie, laissez-la passer.</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Venez-vous, milord, pour être témoin
+de ma honte publique? En ce moment, tu fais aussi pénitence.
+Vois comme ils nous contemplent, comme cette
+folle multitude te montre au doigt, comme ils balancent
+leurs têtes et tournent les yeux sur toi. Ah! Glocester,
+cache-toi à leurs regards odieux, et, enfermé dans ton
+cabinet, vas-y pleurer ma honte, et maudire tes ennemis,
+à la fois les miens et les tiens!</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Prends patience, chère Nell: cesse de te
+rappeler tes douleurs.</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Ah! Glocester, fais donc que je ne me
+rappelle plus qui je suis. Car quand je pense que je suis
+ta femme par mariage, et toi un prince, le protecteur
+de ce royaume, il me semble que je ne devrais pas être
+ainsi conduite à travers les rues, revêtue d'infamie, des
+écriteaux sur mon dos, et suivie par une vile populace
+qui se réjouit de voir mes pleurs et d'entendre mes profonds
+gémissements. La pierre impitoyable déchire mes
+pieds sensibles; et quand je tressaille de douleur, ce
+peuple envieux rit de ma peine et m'avertit de prendre
+garde où je marche. Ah! Humphroy, puis-je supporter
+ce poids accablant de honte? Crois-tu que je veuille jamais
+jeter un regard sur ce monde, ou nommer heureux
+ceux qui jouissent de la lumière du soleil? Non:
+les ténèbres seront ma lumière, et la nuit sera pour
+moi le jour; le souvenir de ma grandeur passée sera
+mon enfer. Quelquefois je me dirai que je suis la femme
+du duc Humphroy, et lui un prince tout-puissant,
+maître dans ce pays: et que cependant tel a été l'exercice
+de sa puissance, telle a été sa dignité de prince,
+qu'il était là tandis que je passais, moi sa femme, abandonnée,
+livrée en spectacle à leur curiosité, et montrée
+au doigt par cette canaille fainéante rassemblée à ma
+suite. Mais continue à te montrer patient, ne rougis pas
+de ma honte, demeure inactif jusqu'à ce que la hache
+de la mort se lève sur ta tête, comme, sois-en assuré,
+elle se lèvera bientôt; car Suffolk, lui qui peut tout obtenir,
+sur tous les points, de celle qui te hait et qui nous
+hait tous, et York, et l'impie Beaufort, ce prêtre sans
+foi, ont englué le buisson où doivent se prendre tes
+ailes; et, de quelque côté que tu diriges ton vol, ils t'envelopperont
+dans leurs trames; mais continue de ne
+rien craindre, et ne prends aucune précaution contre
+tes ennemis, jusqu'à ce que ton pied soit retenu dans le
+piége.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Ah! cesse, Nell, tes conjectures t'égarent.
+Il faut que je sois coupable avant de pouvoir être condamné.
+Eussé-je vingt fois autant d'ennemis, et chacun
+d'eux eût-il vingt fois leur pouvoir, tous ensemble seraient
+hors d'état de me causer le moindre mal aussi
+longtemps que je serai loyal, fidèle et exempt de reproche.
+Voudrais-tu donc que je t'eusse enlevée de force à
+l'humiliation que tu subis? Crois-moi, ta honte n'eût
+point été lavée par là, et je me serais mis en danger par
+l'infraction de la loi. C'est du calme, chère Nell, que tu
+pourras recevoir le plus de secours. Je t'en prie, forme
+ton âme à la patience; ces quelques jours de confusion
+seront bientôt passés.</p>
+
+<p class="mid">(Entre un héraut.)</p>
+
+<p>LE HÉRAUT.--Je somme Votre Grâce de se rendre au
+parlement de Sa Majesté, qui sera tenu le premier du
+mois prochain.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Jamais ma présence n'y a été requise
+jusqu'à ce jour. Il y a quelque chose de caché là-dessous.--Il
+suffit, je m'y rendrai. (<i>Le héraut sort</i>.) Mon
+Éléonor.... il faut nous séparer. Maître shérif, n'ajoutez
+point à la peine à laquelle le roi l'a condamnée.</p>
+
+<p>LE SHÉRIF.--Avec la permission de Votre Grâce, mes
+fonctions ne vont pas plus loin, et sir John Stanley est
+chargé maintenant de l'emmener avec lui dans l'île de
+Man.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Me promettez-vous, Stanley, de protéger
+mon épouse dans son exil?</p>
+
+<p>STANLEY.--Ce sont là mes ordres, avec le bon plaisir
+de Votre Grâce.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Ne la traitez pas plus mal parce que je
+vous sollicite en sa faveur. Le monde peut me montrer
+encore un visage riant, et je puis vivre assez pour vous
+bien traiter si vous en usez bien avec elle. Sur ce, adieu,
+sir John.</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Quoi! partir, milord, et sans me dire
+adieu!</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Mes pleurs te disent que je ne puis m'arrêter
+à parler.</p>
+
+<p class="mid">(Sortent Glocester et ses domestiques.)</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Es-tu donc parti, et toute consolation
+avec toi, car aucune ne m'accompagne? Ma joie est la
+mort, la mort dont le nom seul m'a fait frémir tant de
+fois, parce que je souhaitais l'éternité de ce monde.
+Stanley, je t'en prie, allons, emmène-moi d'ici; peu
+m'importe où tu me mèneras, car je ne te demande
+point d'autre faveur que de me conduire où on te l'a
+ordonné.</p>
+
+<p>STANLEY.--Vous le savez, madame; c'est à l'île de Man,
+pour y être traitée selon votre condition.</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Je le serai donc bien mal, car ma condition,
+c'est la honte. Serai-je donc traitée honteusement?</p>
+
+<p>STANLEY.--Vous le serez comme une duchesse, comme
+la femme du duc Humphroy; tel est le traitement qui
+vous attend.</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Shérif, sois heureux, et plus que je ne
+le suis, quoique tu aies dirigé les opprobres que je viens
+de subir.</p>
+
+<p>LE SHÉRIF.--C'était mon office, madame, et je vous en
+demande pardon.</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Oui, oui, adieu, ton office est rempli.
+Allons, Stanley, partons-nous?</p>
+
+<p>STANLEY.--Madame, votre pénitence est finie; quittez
+cette toile qui vous couvre, et venez vous habiller pour
+notre voyage.</p>
+
+<p>LA DUCHESSE.--Je ne dépouillerai point ma honte avec
+cette toile: non, elle couvrira mes plus riches vêtements,
+et se montrera, quelque parure que je prenne.
+Allons, conduisez-moi, je languis de voir ma prison.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU SECOND ACTE.</p>
+<br>
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="mid">L'abbaye de Bury.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent au parlement</i> LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE,
+SUFFOLK, LE CARDINAL, YORK, BUCKINGHAM,
+<i>et d'autres personnages</i>.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je m'étonne que milord de Glocester ne soit
+pas arrivé encore; je ne sais quelle raison peut le retenir
+aujourd'hui; mais il n'a pas coutume de venir le
+dernier.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Ne pouvez-vous donc voir, ou ne voulez-vous
+pas observer l'étrange changement qui s'est fait
+dans toutes ses manières, quel air de majesté il affecte,
+comme il est devenu depuis peu insolent, impérieux,
+différent de lui-même? Nous avons vu le temps où il
+était doux et affable. Si de loin seulement nous jetions
+un regard sur lui, aussitôt son genou fléchi faisait admirer
+à toute la cour sa soumission. Mais aujourd'hui si
+nous venons à le rencontrer, et que ce soit le matin, au
+moment où chacun attache un souhait à l'heure du jour,
+il fronce le sourcil et, montrant un oeil de colère, il
+passe fièrement avec un genou inflexible, dédaignant de
+nous rendre le respect qui nous appartient. Un petit
+roquet peut grogner sans qu'on y fasse attention; mais
+les hommes puissants tremblent lorsque le lion rugit;
+et Humphroy n'est pas en Angleterre un homme de peu
+de chose. Considérez d'abord qu'il est après vous le premier
+dans l'ordre de la naissance, et que si vous tombiez,
+c'est à lui de monter le premier. Il me semble donc que,
+considérant le ressentiment qu'il nourrit dans son coeur
+et les avantages qu'aurait pour lui votre mort, il serait
+contraire à la politique de le laisser approcher de trop
+près votre royale personne ou de l'admettre plus longtemps
+dans les conseils de Votre Majesté. Il a gagné par
+ses flatteries le coeur du peuple, et lorsqu'il lui plaira de
+le soulever, il est à craindre que tous ne le suivent. Le
+printemps commence; les mauvaises herbes ne sont
+pas encore profondément enracinées: si nous les laissons
+maintenant sur pied, elles envahiront le jardin tout
+entier et étoufferont les plantes utiles, privées de la culture
+dont elles ont besoin. Ma religieuse sollicitude pour
+mon seigneur m'a conduite à recueillir tous les sujets
+de crainte qui nous viennent de la part du duc. Si elle
+m'a rendue trop pusillanime, nommez ma frayeur une
+vaine frayeur de femme. Cédant à de meilleures raisons,
+je souscrirai moi-même à ce jugement, et je dirai: j'ai
+fait injure au duc. Milords de Suffolk, de Buckingham et
+d'York, repoussez, si vous le pouvez, mes allégations,
+ou concluez que mes paroles sont un fait.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Votre Grandeur a très-bien pénétré le duc,
+et si j'avais été le premier appelé à exprimer mon opinion,
+je crois que j'aurais dit absolument la même chose
+que Votre Grâce. C'est, j'en jurerais sur ma vie, à son
+instigation que la duchesse s'est livrée à ses pratiques
+diaboliques, ou, s'il n'a pas pris part à ce forfait, du
+moins son affectation à rappeler sa haute origine (étant
+en effet, comme le plus proche parent du roi, son successeur
+immédiat), toutes ses orgueilleuses vanteries sur
+sa noblesse auront excité l'esprit malade de la folle
+duchesse à tramer, par des moyens maudits, la chute de
+notre souverain. L'eau coule paisiblement là où son lit
+est profond; sous un extérieur simple il recèle la trahison.
+Le renard se tait quand il médite de surprendre
+l'agneau. Non, non, mon souverain; Glocester est un
+homme qu'on n'a point encore pénétré, et il est rempli
+d'une profonde dissimulation.</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--N'a-t-il pas, contre toutes les formes de
+la loi, inventé des genres de mort cruels pour de légères
+offenses?</p>
+
+<p>YORK.--Et n'a-t-il pas, durant le cours de son protectorat,
+levé dans le royaume de grosses sommes d'argent
+pour la solde de l'armée de France, sans jamais les envoyer,
+d'où il arrivait que les villes se révoltaient chaque
+jour?</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--Bon, ce ne sont là que de bien petits
+délits auprès de ceux que le temps dévoilera dans la
+conduite du doucereux duc Humphroy.</p>
+
+<p>LE ROI.--Pour vous répondre à tous, milords, le soin
+que vous prenez d'arracher les épines qui pourraient
+offenser mes pieds, est digne de louange. Mais vous parlerai-je
+selon ma conscience? Notre cousin Glocester est
+aussi innocent de toute intention de trahison contre
+notre royale personne, que l'agneau qui tette ou l'innocente
+colombe. Le duc est né vertueux, et il est trop
+adonné au bien pour songer au mal, et travailler à ma
+ruine.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Ah! qu'y a-t-il de plus dangereux que
+cette aimable confiance? S'il ressemble à la colombe,
+son plumage est emprunté, car ses sentiments sont ceux
+de l'odieux corbeau. Le prenez-vous pour un agneau?
+c'est qu'on lui aura prêté une peau qui n'est pas la
+sienne, car ses inclinations sont celles des loups dévorants.
+Quel est celui qui, pour tromper, ne sait pas
+revêtir une forme traîtresse? Prenez-y garde, seigneur;
+il y va de notre sûreté à tous si l'on ne coupe court aux
+projets de cet homme artificieux.</p>
+
+<p class="mid">(Entre Somerset.)</p>
+
+<p>SOMERSET.--Santé à mon gracieux souverain!</p>
+
+<p>LE ROI.--Vous êtes le bienvenu, lord Somerset. Quelles
+nouvelles de France?</p>
+
+<p>SOMERSET.--Que toutes vos possessions dans ce royaume
+vous sont entièrement enlevées: tout est perdu.</p>
+
+<p>LE ROI.--Tristes nouvelles, lord Somerset; mais que la
+volonté de Dieu soit faite.</p>
+
+<p>YORK, <i>à part</i>.--Tristes nouvelles pour moi, car j'espérais
+la France aussi fermement que j'espère la fertile
+Angleterre. Ainsi la fleur de mes espérances périt dans
+son bouton, et les chenilles en dévorent les feuilles.
+Mais avant peu je remédierai à tout cela, ou je vendrai
+mon titre pour un glorieux tombeau.</p>
+
+<p class="mid">(Entre Glocester.)</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Toutes sortes de bonheur à mon seigneur
+et roi; pardon, mon souverain, d'avoir tant tardé.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Non, Glocester, apprends que tu es venu
+encore trop tôt pour un déloyal tel que toi. Je t'arrête
+ici pour haute trahison.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Comme tu voudras, Suffolk, tu ne me
+verras point rougir ni changer de contenance à cet arrêt.
+Un coeur irréprochable n'est pas facile à intimider. La
+source la plus pure n'est pas si exempte de limon que je
+suis innocent de trahison envers mon souverain. Qui
+peut m'accuser? de quoi suis-je coupable?</p>
+
+<p>YORK.--On croit, milord, que vous vous êtes laissé
+payer par la France, et que durant votre protectorat vous
+avez retenu la solde des troupes, ce qui fait que Sa Majesté
+a perdu la France.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--On ne fait que le croire? Qui sont ceux
+qui le croient? je n'ai jamais dérobé aux soldats leur
+paye; je n'ai jamais reçu le moindre argent de la France.
+Que Dieu me protége, comme j'ai veillé la nuit, oui, une
+nuit après l'autre, occupé de faire le bien de l'Angleterre.
+Puisse l'obole, dont j'ai jamais fait tort au roi, la pièce
+de monnaie que j'ai détournée à mon profit, être produite
+contre moi au jour de mon jugement! bien plus,
+pour ne pas taxer les communes, j'ai déboursé sur mon
+propre bien, pour payer les garnisons, plus d'une somme
+dont je n'ai jamais demandé restitution.</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--Cela vous est très-bon à dire, milord.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Je ne dis que la vérité, Dieu me soit en
+aide.</p>
+
+<p>YORK.--Durant votre protectorat, vous avez inventé,
+pour les coupables, des supplices cruels et inouïs jusqu'alors,
+et vous avez déshonoré l'Angleterre par votre
+tyrannie.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Eh quoi! l'on sait bien que tant que j'ai
+été protecteur, l'indulgence a été mon seul tort, car je
+me laissais attendrir par les larmes des coupables. Un
+aveu et quelques mots d'humilité suffisaient pour le
+rachat de leurs fautes. A l'exception du meurtrier sanguinaire,
+et du brigand félon qui dépouillait les pauvres
+voyageurs, jamais je n'ai mesuré la punition à l'offense.
+Le meurtre, à la vérité, ce crime sanglant, je l'ai puni
+par des tourments plus cruels que la félonie ou tout
+autre crime.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Milord, il est bientôt fait de répondre à ces
+accusations; mais vous avez à votre charge des crimes
+d'une plus haute importance et dont il ne sera pas si
+facile de vous disculper. Je vous arrête au nom de Sa
+Majesté, et je vous remets entre les mains de milord
+cardinal, pour vous tenir en sa garde jusqu'au jour de
+votre procès.</p>
+
+<p>LE ROI.--Milord de Glocester, j'ai, quant à moi, l'espérance
+que vous vous laverez de tout soupçon: ma conscience
+me dit que vous êtes innocent.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Ah! mon gracieux seigneur, ces jours
+sont des jours de danger! la vertu est étouffée par la
+criminelle ambition, la charité chassée de cette cour par
+la main de la rancune. L'odieuse subornation est en
+possession du pouvoir, et l'équité est exilée de la terre
+où règne Votre Majesté. Je sais que l'objet de leur complot
+est d'avoir ma vie; et si ma mort pouvait ramener
+le bonheur dans cette île, et devenir le terme de leur
+tyrannie, je la recevrais en toute satisfaction. Mais ma
+mort n'est que le prologue de la pièce; et mille autres
+qui sont bien loin de soupçonner le péril, ne cloront pas
+encore la sanglante tragédie qu'ils méditent. Les yeux
+rouges et étincelants de Beaufort racontent le fiel de son
+coeur; et le front chargé de nuages de Suffolk présage
+les tempêtes de sa haine. Buckingham, par l'âpreté de
+ses discours se soulage du poids de l'envie dont son sein
+est surchargé; et le sombre York, qui voudrait atteindre
+la lune, et dont j'ai retenu le bras présomptueux, dirige
+contre ma vie de fausses accusations; et vous, ma souveraine
+dame, ainsi que les autres, vous avez, sans que je
+vous en aie donné sujet, appelé les disgrâces sur ma
+tête, et employé tout ce que vous avez de moyens pour
+exciter contre moi l'inimitié de mon cher seigneur. Que
+dis-je! vous avez tous tenu conseil ensemble; j'ai su vos
+secrètes assemblées, et tout a été convenu pour vous
+délivrer de mon innocente vie. Je ne manquerai point
+de faux témoins qui déposeront contre moi, ni de trahisons
+accumulées pour grossir la liste de mes crimes,
+et l'ancien proverbe sera justifié: On a bientôt trouvé un
+bâton pour battre un chien.</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--Seigneur, ses invectives sont intolérables.
+Si ceux qui veillent pour garantir vos jours du poignard
+caché de la trahison et de la rage des traîtres
+sont ainsi en butte aux personnalités, aux reproches et
+à l'injure, et que toute liberté de parole soit ainsi accordée
+au coupable, cela refroidira leur zèle pour Votre
+Grâce.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--N'a-t-il pas insulté notre souveraine dame
+par des paroles ignominieuses, bien que savamment
+tournées, comme si elle eût suborné des gens pour porter
+contre lui, avec serment, de faux témoignages et
+causer ainsi sa ruine?</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Je puis permettre les reproches à celui
+qui perd.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Vous parlez beaucoup plus juste que
+vous n'en aviez l'intention. Je perds en effet, et malheur
+à ceux qui gagnent, car ils ont été envers moi
+des joueurs infidèles, et qui perd ainsi a bien le droit
+de parler.</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--Il détournera le sens de nos paroles, et
+il nous tiendra ici tout le jour. Lord cardinal, il est votre
+prisonnier.</p>
+
+<p>LE CARDINAL, <i>à sa suite</i>.--Vous, emmenez le duc, et
+gardez-le avec soin.</p>
+
+<p>GLOCESTER.--Ainsi, le roi Henri rejette sa béquille
+avant que ses jambes soient assez fermes pour soutenir
+son corps. Ainsi est chassé à grands coups le berger
+qui veillait à tes côtés, tandis qu'autour de toi hurlent
+déjà les loups, qui te dévorent le premier. Ah! que ne
+peuvent mes craintes être vaines! Plût à Dieu! car,
+mon bon roi Henri, je crains ta chute.</p>
+
+<p class="mid">(Des gens de la suite emmènent Glocester.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Milords, agissez selon que dans votre sagesse
+vous le jugerez le plus convenable; faites ou défaites
+comme si nous étions présent.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Quoi, Votre Majesté veut-elle quitter le
+parlement?</p>
+
+<p>LE ROI.--Oui, Marguerite, mon coeur est inondé d'une
+douleur dont les flots commencent à couler dans mes
+yeux. Mon corps est tout entouré de misère; car
+quel homme plus misérable que celui qui a perdu le
+contentement? Ah! mon oncle Humphroy, je vois sur
+ton visage tous les traits de la fidélité, de l'honneur, de
+la loyauté; et l'heure est encore à venir, bon Humphroy,
+où j'aie jamais éprouvé de toi une perfidie, où j'aie rien
+eu à craindre de ta foi. Quelle étoile contraire à ta fortune,
+lui jetant un regard d'envie, a donc pu engager
+ces nobles lords et Marguerite, mon épouse, à s'armer
+ainsi contre ta vie inoffensive? Tu ne leur as jamais fait
+aucun tort, tu n'as fait tort à personne. Comme le boucher
+emmène le jeune veau, lie le malheureux, et le bat
+s'il s'écarte du chemin qui le conduit à la sanglante
+maison du meurtre, de même, et sans remords, ils t'ont
+amené en ce lieu; et moi, comme la mère qui court çà
+et là en mugissant, et regardant le chemin par où lui a
+été emmenée son innocente progéniture, et ne pouvant
+rien pour lui, que gémir sur la perte de son enfant chéri,
+je déplore le sort du bon Glocester, avec d'amères et
+d'inutiles larmes. Mes yeux obscurcis de pleurs suivent
+sa trace et ne peuvent le secourir, tant sont puissants
+ses ennemis conjurés! Je pleurerai ses malheurs, et entre
+chaque gémissement je répéterai: <i>Qui que ce soit qui
+puisse être un traître, ce n'est pas</i> Glocester.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Milords, vous qui êtes libres de scrupules,
+songez que la chaleur des rayons du soleil fond
+la neige la plus glacée. Henri, mon seigneur, est froid
+dans les grandes affaires. Trop plein d'une puérile pitié,
+l'apparente vertu de Glocester le trompe, comme la
+plainte du crocodile attire dans le piége de sa fausse
+douleur le voyageur compatissant, ou comme le serpent
+qui, sur un sentier fleuri, et paré des brillantes couleurs
+de sa peau, blesse l'enfant à qui sa beauté l'avait fait
+juger excellent en toutes choses. Croyez-moi, milords, si
+personne ici n'était plus sage que moi, et cependant je
+ne crois pas mon jugement mauvais, ce Glocester serait
+bientôt délivré des soins du monde, pour nous délivrer
+de la peur qu'il nous fait.</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--Il est d'une sage politique de le faire
+périr: mais nous manquons de couleurs pour sa mort;
+il convient qu'il soit jugé dans la forme régulière des
+lois.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--C'est là ce qui, dans mon opinion, serait
+contre la politique. Le roi travaillera sans relâche à lui
+sauver la vie. Le peuple peut aussi très-bien se soulever
+pour le défendre. Et cependant nous n'avons, pour prouver
+qu'il a mérité la mort, rien autre chose que le prétexte
+banal du soupçon.</p>
+
+<p>YORK.--En sorte que, par cette raison, vous ne voulez
+pas qu'il meure?</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Ah! York, nul homme vivant ne le désire
+autant que moi.</p>
+
+<p>YORK.--C'est York qui a le plus grand intérêt à sa
+mort. Mais parlez, milord cardinal, et vous, milord
+Suffolk, dites ce que vous pensez, et parlez dans toute la
+sincérité de vos âmes. Ne vaudrait-il pas autant charger
+un aigle à jeun de garder les poulets contre un vautour
+affamé, que de faire du duc Humphroy le protecteur du
+roi?</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Les pauvres poulets seraient bien sûrs
+de leur mort.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Il est bien vrai, madame. Pourrait-on, sans
+folie, établir le renard pour gardien de la bergerie, et,
+tout accusé qu'il est de donner la mort en trahison, attendre
+sottement à le déclarer coupable, sous le prétexte
+qu'il n'a point encore exécuté son crime? Non,
+qu'il meure, parce que c'est un renard, connu par sa
+nature pour ennemi des troupeaux, et avant que sa
+gueule soit rougie de sang: nous avons prouvé, par de
+fortes raisons, qu'Humphroy agirait ainsi à l'égard de
+notre souverain. N'allons donc point perdre le temps en
+subtils débats sur le genre de sa mort; par embûche,
+piége ou surprise, éveillé ou endormi, peu importe,
+pourvu qu'il meure. La fraude est permise quand elle
+prévient celui qui le premier a médité la fraude.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Trois fois noble Suffolk, c'est parler
+avec courage.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Il n'y a point de courage si l'action ne suit
+les paroles; car souvent on dit ce qu'on n'a pas l'intention
+d'exécuter: mais en ceci mon coeur s'accorde avec
+ma langue. Considérant que l'acte est méritoire, et va à
+défendre mon roi de son ennemi, vous n'avez qu'à dire
+un mot, et je lui servirai de prêtre.</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--Mais je voudrais qu'il mourût, milord
+de Suffolk, un peu plus tôt que vous ne pouvez avoir
+reçu les ordres; l'action bien examinée, prononcez que
+vous en êtes d'accord; et je me charge de l'exécution,
+tant je chéris le salut de mon souverain!</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Voilà ma main, l'action est légitime.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--J'en dis autant.</p>
+
+<p>YORK.--Et moi aussi; et maintenant que nous l'avons
+prononcé tous trois, il importe peu qui attaque notre arrêt.</p>
+
+<p class="mid">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Nobles pairs, je suis venu d'Irlande en
+grande diligence pour vous informer que les peuples se
+sont révoltés, et ont passé les Anglais au fil de l'épée.
+Envoyez un prompt secours, milords, et hâtez-vous d'arrêter
+leur furie avant que le mal devienne incurable;
+car, tandis qu'il est dans sa nouveauté, on peut espérer
+d'y porter remède.</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--C'est une brèche qui demande qu'on la
+répare promptement. Quel conseil donnez-vous dans cet
+urgent péril?</p>
+
+<p>YORK.--Que Somerset y soit envoyé comme régent. Il
+est à propos d'employer un heureux administrateur; il
+a eu tant de succès en France!</p>
+
+<p>SOMERSET.--Si York, avec sa politique tortueuse, avait
+été régent à ma place, il n'eût jamais tenu en France
+aussi longtemps.</p>
+
+<p>YORK.--Non pas, certes, pour la perdre tout entière
+comme tu l'as fait. J'aurais plutôt perdu la vie à propos
+que de rapporter dans ma patrie ce fardeau de déshonneur,
+en m'arrêtant si longtemps jusqu'à ce que tout
+fût perdu. Montre-moi sur ta peau la marque d'une
+blessure. Une chair si bien conservée remporte rarement
+la victoire.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Eh quoi! cette étincelle va devenir un
+incendie violent, si on s'accorde à l'exciter et à l'entretenir.
+York, cher Somerset, contenez-vous.--Si on t'eût
+chargé de la régence, ta fortune, York, eût peut-être été
+pire encore que la sienne.</p>
+
+<p>YORK.--Quoi? pire que rien? Mais que la honte les engloutisse!</p>
+
+<p>SOMERSET.--Et toi avec, qui nous désires la honte.</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--Milord York, éprouvez votre fortune:
+les sauvages Kernes d'Irlande sont en armes, et trempent
+la terre avec le sang des Anglais. Voulez-vous conduire
+en Irlande une troupe d'hommes d'élite choisis
+séparément sur chaque comté, et essayer votre bonheur
+contre les Irlandais?</p>
+
+<p>YORK.--Je le veux bien, milord, si c'est le bon plaisir
+de Sa Majesté.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Notre autorité dirige son consentement. Ce
+que nous établissons, il le confirme toujours. Allez donc,
+noble York, et chargez-vous de cette tâche.</p>
+
+<p>YORK.--Je l'accepte. Ayez soin de me fournir des soldats,
+milord, tandis que je mettrai ordre à mes affaires
+particulières.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--C'est un soin dont je me charge, lord York.
+Revenons à présent au perfide duc Humphroy.</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--N'en parlons plus. Je ferai ses affaires
+de telle sorte, que dorénavant nous n'aurons plus à
+nous en inquiéter: ainsi, brisons là. Le jour baisse;
+lord Suffolk, vous et moi, nous avons quelque chose à
+régler ensemble sur cet événement.</p>
+
+<p>YORK.--Milord de Suffolk, dans quinze jours j'attendrai
+mes soldats à Bristol; c'est là que je les embarquerai
+pour l'Irlande.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--J'aurai soin que tout soit bien préparé, milord
+d'York.</p>
+
+<p class="mid">(Tous sortent excepté York.)</p>
+
+<p>YORK.--A présent, York, ou jamais, donne à tes timides
+pensées la trempe de l'acier, et change enfin tes doutes
+en résolutions. Sois ce que tu espères être, ou cède à la
+mort ce que tu es, et qui ne mérite pas d'être conservé.
+Laisse la pâle crainte à l'homme né dans la bassesse;
+elle ne doit point trouver asile dans un coeur de race
+royale. Pressées comme les gouttes d'une ondée de printemps,
+les pensées succèdent dans mon âme aux pensées,
+et pas une qui ne tende au pouvoir. Mon cerveau plus
+actif que l'araignée laborieuse, ourdit de pénibles trames
+pour envelopper mes ennemis.--A merveille, nobles, à
+merveille, c'est un trait de votre haute prudence de
+m'envoyer avec un corps de soldats. Je crains bien que
+vous ne fassiez que réchauffer le serpent affamé qui,
+ranimé dans votre sein, vous percera le coeur. Il me
+manquait des hommes et vous allez me les donner. Je
+vous en sais bon gré, mais soyez sûrs que vous placez
+des épées tranchantes dans les mains d'un furieux. Tandis
+qu'en Irlande j'entretiendrai des forces redoutables,
+je veux susciter en Angleterre quelque noire tempête,
+dont le souffle envoie dix mille âmes au ciel ou en enfer;
+et cet ouragan terrible ne s'apaisera que lorsque, placé
+sur ma tête, le cercle d'or, semblable aux rayons perçants
+du soleil, calmera la violence de ce tourbillon
+furieux. J'ai déjà séduit, pour me servir d'instrument,
+un habitant de Kent, le fougueux Jean Cade d'Ashford;
+il doit, sous le nom de Jean Mortimer, exciter un soulèvement
+aussi étendu qu'il lui sera possible. J'ai vu en
+Irlande cet indomptable Cade combattre seul une troupe
+de Kernes, et se défendre si longtemps que ses cuisses
+hérissées de traits offraient presque l'aspect d'un porc-épic
+redressant ses dards, et lorsque enfin il eut été secouru,
+je le vis sauter en se relevant sur ses pieds
+comme un danseur moresque, et secouant les dards
+sanglants comme celui-ci agite ses sonnettes. Souvent,
+sous l'apparence d'un rusé Kerne aux cheveux ébouriffés
+il s'est introduit parmi les ennemis, et sans être découvert
+il est revenu vers moi me rendre compte de leurs
+perfides projets. Ce démon sera mon substitut dans ces
+lieux; car dans son port, dans ses traits, dans le son de
+sa voix, il ressemble en tout à Jean Mortimer qui n'est
+plus. Par là je sonderai les dispositions du peuple, et je
+connaîtrai s'il est disposé en faveur de la maison et des
+prétentions d'York. Supposons qu'il soit pris, martyrisé,
+mis à la torture: parmi les tourments qu'on lui peut
+infliger je n'en connais pas un qui soit capable de lui
+arracher l'aveu que c'est à mon instigation qu'il a pris
+les armes. Supposons qu'il prospère, comme cela est
+vraisemblable, j'arriverai d'Irlande à la tête de mes
+troupes et recueillerai la moisson qu'aura semée ce
+coquin; car Humphroy mort, comme il va l'être, et
+Henri mis de côté, le reste est à moi.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="mid">A Bury.--Un appartement dans le palais.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent précipitamment quelques</i> ASSASSINS.</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.--Cours vers milord de Suffolk: apprends-lui
+que nous venons d'expédier le duc comme il
+l'a commandé.</p>
+
+<p>SECOND ASSASSIN.--Ah! que cela fût encore à faire!
+Qu'avons-nous fait?--As-tu jamais entendu un homme
+si pénitent?</p>
+
+<p class="mid">(Entre Suffolk.)</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.--Voici milord.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Eh bien, vous autres, avez-vous expédié
+notre affaire?</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.--Oui, mon bon seigneur.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Voilà une bonne parole; allez chez moi, je
+récompenserai ce périlleux service. Le roi et tous les
+pairs sont sur mes pas; disparaissez. Avez-vous remis le
+lit en ordre, et tout disposé suivant les instructions que
+je vous avais données?</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.--Oui, mon bon seigneur.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Allez, partez.</p>
+
+<p class="mid">(Les assassins sortent.)</p>
+
+<p>(Entrent le roi Henri, la reine Marguerite, le cardinal,
+Somerset, lords et autres personnages.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Allez, avertissez le duc de Glocester de comparaître
+sur-le-champ en notre présence: dites à Sa
+Grâce que j'ai résolu d'examiner aujourd'hui s'il est coupable,
+comme on le publie.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Je vais le chercher, mon noble seigneur.</p>
+
+<p class="mid">(Suffolk sort.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Milords, prenez vos places, et, je vous en prie,
+ne procédez point avec rigueur contre mon oncle Glocester,
+à moins que des témoins sincères, et d'une bonne
+réputation, ne l'aient convaincu de pratiques coupables.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--A Dieu ne plaise que la haine puisse
+réussir à faire condamner un noble qui ne serait pas
+coupable! Je prie le Ciel que Glocester parvienne à se
+laver de tout soupçon.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je te remercie, Marguerite; ces paroles me
+donnent une grande satisfaction. <i>(Rentre Suffolk.)</i> Qu'est-ce,
+Suffolk? D'où vient cette pâleur? Pourquoi trembles-tu
+ainsi?... Où est notre oncle? Que lui est-il arrivé, Suffolk?</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Mort dans son lit, seigneur! Glocester est
+mort!</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Dieu nous en préserve!</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--Un secret jugement de Dieu! J'ai rêvé
+cette nuit que le duc était muet et ne pouvait prononcer
+une parole.</p>
+
+<p class="mid">(Le roi s'évanouit.)</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Qu'arrive-t-il à mon seigneur?--Au secours,
+milords!--Le roi est mort!</p>
+
+<p>SOMERSET.--Relevez-le; tordez-lui le nez.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Courez, allez... Au secours! au secours!
+Oh! Henri, ouvre les yeux!</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Il se ranime, madame; calmez-vous.</p>
+
+<p>LE ROI.--O Dieu du ciel!...</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Comment se trouve mon gracieux seigneur?</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Prenez courage, mon souverain; gracieux
+Henri, prenez courage.</p>
+
+<p>LE ROI.--Quoi! c'est milord de Suffolk qui me conseille
+de prendre courage, lui qui vient de me faire entendre
+un chant de corbeau dont les sons funèbres ont arrêté
+en moi les forces vitales; croit-il que la voix joyeuse
+d'un roitelet qui, du fond d'un sein perfide, viendra me
+crier <i>courage</i>, pourra chasser le souvenir du son que j'ai
+d'abord entendu?--Ne cache point ton venin sous des
+paroles emmiellées.--Ne porte pas tes mains sur moi;
+éloigne-toi, te dis-je: leur toucher m'épouvante comme
+le dard du serpent. Sinistre messager, ôte-toi de ma vue;
+sous tes prunelles s'assied la tyrannie sanguinaire, effrayant
+le monde de sa hideuse majesté. Ne porte point
+tes regards sur moi; tes regards assassinent... Mais non,
+ne t'éloigne pas; viens, basilic, et tue de tes regards
+l'innocent qui te contemple, car dans les ombres de la
+mort je trouverai la joie; et vivre, c'est pour moi une
+double mort, puisque Glocester ne vit plus.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Pourquoi maltraiter ainsi milord Suffolk?
+Quoique le duc fût son ennemi, il déplore chrétiennement
+sa mort: et moi-même, quelque inimitié
+qu'il m'ait montrée, si d'humides larmes, des gémissements
+qui déchirent le coeur, et si les soupirs qui consument
+le sang pouvaient le rappeler à la vie, je serais
+aveuglée par mes pleurs, malade à force de gémissements;
+mon sang, dévoré par les soupirs, laisserait mes joues
+pâles comme la primevère, et tout cela pour rendre la
+vie au noble duc. Et que sais-je de l'opinion que va
+prendre de moi le monde? On a appris qu'il y avait
+entre nous peu d'amitié. On pourra soupçonner que c'est
+moi qui me suis débarrassée du duc: ainsi la calomnie
+flétrira mon nom, et les cours des princes seront remplies
+de mon déshonneur. Voilà ce qui me revient de sa
+mort: malheureuse que je suis! être reine et se voir
+couronnée d'infamie!</p>
+
+<p>LE ROI.--Ah! malheur à moi d'avoir perdu Glocester!
+Pauvre infortuné!</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Malheur à moi, bien plus à plaindre que
+lui! Quoi! tu te détournes et caches ton visage! Je ne
+suis point dégoûtante de lèpre, regarde-moi. Quoi! es-tu
+donc devenu sourd comme le serpent<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>? Deviens donc
+venimeux comme lui, et tue ta reine abandonnée. Tout
+ton bonheur est-il donc renfermé dans la tombe de Glocester?
+S'il en est ainsi, Marguerite ne fit jamais ta joie.
+Élève une statue au duc, adore-le, et fais de mon image
+l'enseigne d'un cabaret. Est-ce donc pour cela que j'ai
+failli périr sur la mer, deux fois repoussée, par les vents
+contraires, des rivages de l'Angleterre sur ma terre natale?
+Que signifiait ce présage, si ce n'est un avertissement
+des vents bienveillants, qui semblaient me dire:
+Ne va point chercher un nid de scorpions, ne pose point
+ton pied sur ce rivage ennemi. Et moi, que faisais-je
+alors que maudire les vents propices, et celui qui les
+avait déchaînés de leurs antres d'airain? Je les conjurais
+de souffler vers les bords chéris de l'Angleterre, ou de
+jeter la quille de notre bâtiment sur quelque rocher
+épouvantable. Cependant Éole ne voulut point devenir
+meurtrier; il te laissa cet odieux emploi. La mer bondissant
+avec ménagement refusa de m'engloutir, sachant
+que, sur le rivage, ta dureté devait me noyer dans des
+larmes aussi amères que ses eaux. Les rochers aigus
+s'enfoncèrent dans les sables affaissés, et ne voulurent
+point me briser sur leurs flancs raboteux, afin que ton
+coeur de pierre, plus insensible qu'eux, fit dans ton palais
+périr Marguerite. Tandis que l'orage nous repoussait
+de tes bords, d'aussi loin que je pus apercevoir tes
+promontoires blanchâtres, je demeurai sur le tillac au
+milieu de la tempête: et lorsqu'un ciel ténébreux vint
+dérober à mes yeux avides la vue de ton pays, j'ôtai de
+mon cou un joyau précieux (c'était un coeur enchâssé
+dans le diamant), et je le jetai du côté de la terre. La mer
+le reçut, et je formai le voeu que ton sein pût de même
+recevoir mon coeur. C'est alors que, perdant de vue la
+belle Angleterre, j'aurais voulu que mes yeux pussent me
+quitter avec mon coeur; c'est alors que je les traitai de
+verres troubles et aveugles, pour n'avoir pas su me
+conserver la vue des rives désirées d'Albion. Combien
+de fois ai-je excité Suffolk, l'agent de ta coupable inconstance,
+à venir, assis près de moi, m'enchanter de ses
+récits, comme Ascagne égara l'âme de Didon en lui
+racontant les actions de son père, à partir de l'incendie
+de Troie? N'ai-je pas été séduite comme elle? N'es-tu
+pas perfide comme lui? Hélas! je succombe. Meurs,
+Marguerite, car Henri déplore que tu vives si longtemps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> Le serpent qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre
+la voix de l'enchanteur.</blockquote>
+
+<p class="mid">(Bruit derrière le théâtre. Entrent Salisbury et Warwick.
+Le peuple se presse à la porte.)</p>
+
+<p>WARWICK.--Puissant souverain, un bruit se répand
+que le bon duc Humphroy a été assassiné en trahison,
+par l'ordre de Suffolk et du cardinal Beaufort. Le peuple,
+semblable à un essaim irrité qui a perdu son chef, se
+répand de côté et d'autre, sans s'inquiéter où tombe
+l'aiguillon. J'ai obtenu qu'ils suspendissent la fureur de
+leur révolte, jusqu'à ce qu'ils fussent instruits des circonstances
+de sa mort.</p>
+
+<p>LE ROI.--Que le duc est mort, bon Warwick, il n'est
+que trop vrai; mais comment il est mort, Dieu le sait,
+et non pas Henri. Entrez dans sa chambre, voyez son
+corps inanimé, et faites alors vos conjectures sur sa mort
+soudaine.</p>
+
+<p>WARWICK.--Oui, je vais y entrer, seigneur. Salisbury,
+demeure jusqu'à mon retour près de cette multitude
+emportée.</p>
+
+<p class="mid">(Warwick entre dans une chambre intérieure, et Salisbury
+se retire.)</p>
+
+<p>LE ROI.--O toi qui juges toutes choses, arrête mes pensées,
+mes pensées qui s'évertuent à convaincre mon âme
+que la violence a terminé la vie de Glocester. Si mon
+soupçon est injuste, pardonne-moi, grand Dieu! car le
+jugement n'appartient qu'à toi seul.--Mon désir serait
+d'aller, par vingt mille baisers, réchauffer ses lèvres
+pâlies, verser sur son visage un océan de larmes amères,
+dire ma tendresse à ce corps muet et sourd, presser de
+ma main sa main insensible. Mais de quoi lui serviraient
+ces misérables honneurs? et, en tournant mes yeux sur
+sa froide et terrestre dépouille, que ferais-je qu'augmenter
+ma douleur?</p>
+
+<p class="mid">(On ouvre les deux battants d'une porte conduisant à une
+chambre intérieure, où l'on voit Glocester mort dans
+son lit. Warwick et plusieurs autres l'entourent.)</p>
+
+<p>WARWICK.--Approchez, gracieux souverain; jetez les
+yeux sur ce corps.</p>
+
+<p>LE ROI.--C'est donc pour y contempler à quelle profondeur
+on a creusé ma tombe; car avec son âme se
+sont envolées toutes mes joies en ce monde; en le regardant,
+je vois dans sa mort le destin de ma vie.</p>
+
+<p>WARWICK.--Aussi certainement que mon âme espère
+vivre avec ce roi redoutable qui, pour nous racheter de
+la malédiction de son père irrité, a pris sur lui notre
+état, aussi certainement je crois que la violence a terminé
+les jours de ce duc trois fois renommé.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--C'est là un serment terrible, prononcé d'un
+ton bien solennel! Et quelle preuve donne lord Warwick
+de ce qu'il atteste?</p>
+
+<p>WARWICK, <i>au roi</i>.--Observez comme son sang est arrêté
+sur son visage. J'ai vu plus d'une fois un corps que venait
+d'abandonner la vie, mais je l'ai vu de couleur terreuse,
+amaigri, pâle, vide de son sang, tout entier descendu
+vers le coeur qui, dans les assauts que lui livre la mort,
+attire le sang pour s'en aider contre son ennemie. Il s'y
+glace au même instant que le coeur, et ne retourne jamais
+animer et embellir la face des morts. Mais voyez;
+son visage est noir, gonflé de sang, le globe de l'oeil bien
+plus saillant que pendant sa vie, ses yeux ouverts et
+hagards comme ceux d'un homme étranglé; ses cheveux
+dressés, ses narines dilatées par de violents efforts, ses
+mains ouvertes et écartées, comme celles d'un homme
+qui a cherché à saisir, qui a défendu sa vie, et a été
+vaincu par la force. Voyez sur ses draps l'empreinte de
+sa chevelure, et sa barbe, ordinairement si bien rangée,
+inégale et en désordre, comme le blé renversé par la
+tempête. Il est impossible, seigneur, que Glocester n'ait
+pas été étouffé à cette place: le moindre de ces signes
+fournirait à lui seul une probabilité.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Quoi, Warwick! Eh! qui donc aurait assassiné
+le duc? Beaufort et moi l'avions sous notre protection;
+et ni l'un ni l'autre, j'espère, milords, nous ne
+sommes des assassins.</p>
+
+<p>WARWICK.--Mais tous deux vous étiez les ennemis
+jurés du duc Humphroy, et tous deux, en effet, vous
+aviez le bon duc à votre garde. Il y avait lieu de juger
+que votre dessein n'était pas de le traiter en ami, et il
+est bien manifeste qu'il a trouvé un ennemi.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Ainsi, vous paraissez soupçonner ces
+deux nobles seigneurs d'être coupables de la mort précipitée
+d'Humphroy?</p>
+
+<p>WARWICK.--Qui peut trouver la génisse sans vie et
+saignant encore, et voir auprès d'elle le boucher, la
+hache à la main, et ne pas soupçonner que c'est lui qui
+a porté le coup mortel? Qui peut trouver la perdrix dans
+le nid du vautour, et ne pas imaginer comment est
+mort l'oiseau, quoique sur le bec du vautour qui s'envole
+ne paraisse aucune trace de sang? Ce tragique
+spectacle fait naître des soupçons tout pareils.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Êtes-vous le boucher, Suffolk? où est
+votre couteau? Beaufort est-il désigné pour le vautour?
+où sont ses serres?</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Je n'ai point de couteau pour poignarder
+un homme endormi; mais voici une épée vengeresse
+qui, rouillée par le repos, va s'éclaircir dans ce coeur
+rempli de fiel, qui veut me marquer ignominieusement
+des signes sanglants du meurtre. Dis, si tu l'oses, orgueilleux
+lord du comté de Warwick, que j'ai eu une
+coupable part à la mort du duc Humphroy.</p>
+
+<p>WARWICK.--Que n'osera pas Warwick, si le perfide
+Suffolk ose le défier?</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Il craindrait, quand Suffolk l'en défierait
+vingt fois, de contenir son caractère outrageant,
+d'imposer silence à son arrogante censure.</p>
+
+<p>WARWICK.--Madame, tenez-vous en repos, j'ose vous
+le demander avec respect, car chaque mot que vous
+prononcez en sa faveur est un affront fait à votre royale
+dignité.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Lord stupide et brutal, ignoble dans ta
+conduite, si jamais femme outragea son époux à cet
+excès, il est sûr que ta mère admit dans son lit déshonoré
+quelque paysan farouche et mal-appris, et qu'elle
+enta sur une noble tige un vil sauvageon dont tu es le
+fruit, et non celui de la noble race des Nevil.</p>
+
+<p>WARWICK.--Si le crime de ton meurtre ne te servait
+de bouclier, si je consentais à frustrer le bourreau de ses
+profits, et à t'affranchir ainsi de dix mille opprobres, et
+si la présence de mon roi ne contenait ma colère, je
+voudrais, traître et lâche meurtrier, te faire demander
+pardon à genoux, pour la parole qui vient de t'échapper,
+et te contraindre à confesser que c'est de ta mère que tu
+voulais parler, et que c'est toi qui es né dans l'adultère;
+et, après avoir reçu de toi cet hommage de ta peur, je
+te donnerais ton salaire, et j'enverrais ton âme aux enfers,
+pernicieux vampire des hommes endormis.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Tu seras éveillé quand je verserai le tien,
+si tu as le courage de me suivre hors de cette assemblée.</p>
+
+<p>WARWICK.--Sortons tout à l'heure, ou je t'en vais arracher.
+Quoique tu en sois indigne, je veux bien me
+mesurer avec toi, et rendre ainsi un hommage funèbre
+aux mânes du duc Humphroy.</p>
+
+<p class="mid">(Warwick et Suffolk sortent.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Quelle cuirasse plus impénétrable qu'un coeur
+irréprochable! il porte une triple armure, l'homme dont
+la querelle est juste: mais, fût-il enfermé dans l'acier,
+celui dont la conscience est souillée par l'injustice reste
+nu et sans défense!</p>
+
+<p class="mid">(Bruit derrière le théâtre.)</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Quel bruit est-ce là?</p>
+
+<p class="mid">(Rentrent Suffolk et Warwick l'épée nue.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Que vois-je, lords? quoi! vos épées menaçantes
+hors du fourreau, en notre présence! osez-vous
+vous permettre une telle audace? Eh quoi! quelle clameur
+tumultueuse s'élève près d'ici?</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Le traître Warwick et les hommes de Bury,
+puissant souverain, se sont tous réunis contre moi.</p>
+
+<p class="mid">(Bruit tumultueux derrière le théâtre.)</p>
+
+<p class="mid">(Rentre Salisbury.)</p>
+
+<p>SALISBURY, <i>parlant à la foule derrière le théâtre</i>.--Écartez-vous,
+mes amis; le roi connaîtra vos sentiments.
+Redoutable seigneur, les communes vous déclarent par
+ma voix que, si le traître Suffolk n'est pas sur-le-champ
+mis à mort, ou banni du territoire de la belle Angleterre,
+on viendra l'arracher de force de votre palais, et on lui
+fera souffrir les tourments d'une mort lente et cruelle.
+Le peuple dit que c'est par lui qu'a péri le bon duc Humphroy,
+qu'il y a tout à craindre de lui pour la vie de
+Votre Majesté; et qu'un pur mouvement d'attachement
+et de zèle, exempt de toute espèce d'intention de révolte,
+telle que serait la pensée de contredire votre royale volonté,
+a seul excité la hardiesse avec laquelle vos sujets
+demandent son bannissement. Ils sont, disent-ils, pleins
+de sollicitude pour votre royale personne; si Votre Majesté
+voulait se livrer au sommeil, et eût défendu sous
+peine de disgrâce, ou même de la mort, que l'on osât
+troubler votre repos, et que, cependant, on vit un serpent,
+avec sa langue à double dard, se glisser en silence
+vers Votre Majesté, malgré cet édit rigoureux il serait
+nécessaire que l'on vous réveillât, de peur que, si on
+vous laissait à ce dangereux assoupissement, l'animal
+meurtrier ne le changeât en un sommeil éternel. Tel est
+le motif, seigneur, qui porte vos peuples à vous crier,
+bien que vous l'ayez défendu, qu'avec ou sans votre
+consentement, ils veulent vous garder d'un serpent aussi
+dangereux que le traître Suffolk, dont le dard fatal et
+empoisonné a déjà, disent-ils, lâchement ôté la vie à
+votre cher et digne oncle qui valait vingt fois mieux que
+lui.</p>
+
+<p>LE PEUPLE, <i>derrière le théâtre</i>.--Une réponse du roi,
+milord de Salisbury.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--On conçoit que le peuple, canaille insolente
+et grossière, eût pu adresser un pareil message
+à son souverain: mais vous, milord, vous vous êtes
+chargé avec joie de le porter, pour montrer l'élégance
+de votre talent d'orateur. Cependant tout l'honneur
+qu'y aura gagné Salisbury, c'est d'avoir été auprès
+du roi le lord ambassadeur d'une compagnie de chaudronniers.</p>
+
+<p>LE PEUPLE, <i>derrière le théâtre</i>.--Une réponse du roi, ou
+nous allons forcer l'entrée.</p>
+
+<p>LE ROI.--Retournez, Salisbury; dites-leur à tous, de
+ma part, que je leur sais gré de leur tendre sollicitude,
+et que, n'en eussé-je pas été pressé par eux, j'avais dessein
+de faire ce qu'ils demandent; car j'ai dans l'esprit
+la continuelle et ferme pensée que l'État est menacé de
+quelque malheur par le fait de Suffolk. C'est pourquoi
+je jure, par la majesté suprême dont je suis le très-indigne
+représentant, que dans trois jours Suffolk aura,
+sous peine de mort, cessé de souiller de son haleine l'air
+de ce pays.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--O Henri! laissez-moi vous toucher en
+faveur du noble Suffolk.</p>
+
+<p>LE ROI.--Reine sans noblesse, quand tu l'appelles le
+noble Suffolk, pas un mot de plus, je te le dis; en me
+parlant pour lui tu ne feras qu'ajouter à ma colère.
+N'eussé-je fait que le dire, j'aurais voulu tenir ma parole;
+mais, quand je l'ai juré, mon arrêt est irrévocable.
+<i>(A</i> Suffolk.) Si, passé le terme de trois jours, on te trouve
+sur aucune terre de ma domination, le monde entier ne
+rachètera pas ta vie. Viens, Warwick, viens, bon Warwick,
+suis-moi; j'ai des choses importantes à te communiquer.</p>
+
+<p class="mid">(Sortent le roi Henri, Warwick, lords, etc.)</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Puissent la fatalité et la douleur vous
+suivre en tous lieux! Que la désolation du coeur et l'inconsolable
+affliction soient les compagnes et la société
+de vos loisirs! Qu'avec vous deux le diable fasse le troisième,
+et qu'une triple vengeance s'attache à vos pas!</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Cesse, aimable reine, ces imprécations, et
+laisse ton cher Suffolk te dire un douloureux adieu.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Honte à toi, lâche femmelette! malheureux
+au coeur faible, n'as-tu donc pas le courage de maudire
+tes ennemis?</p>
+
+<p>SUFFOLK.--La peste les étouffe!--Et pourquoi les maudirais-je?
+Si, comme le gémissement de la mandragore,
+les malédictions avaient le pouvoir de tuer, je voudrais
+inventer des paroles aussi poignantes, aussi maudites,
+aussi acerbes, aussi horribles à entendre, et les faire
+sortir énergiquement de ma bouche à travers mes dents
+serrées, avec autant de signes d'une haine mortelle
+qu'en peut manifester dans son antre détestable le visage
+décharné de l'Envie. Ma langue s'embarrasserait
+dans la rapidité de mes paroles, mes yeux étincelleraient
+comme le caillou sous l'acier, mes cheveux se dresseraient
+sur leurs racines, comme ceux d'un frénétique;
+oui, chacun de mes muscles semblerait exécrer et maudire;
+et même dans ce moment je sens que mon coeur
+surchargé se briserait si je ne les maudissais. Poison,
+sois leur breuvage; fiel, pis que le fiel leur plus doux
+aliment; que leur plus gracieux ombrage soit un bocage
+de cyprès, que pour leur plus charmant aspect
+ils n'aperçoivent que des basilics meurtriers, que ce
+qu'ils touchent de plus doux leur soit aussi âpre que la
+dent du lézard, qu'ils aient pour toute musique des sons
+effrayants comme le sifflement des serpents, et que les
+lugubres cris du hibou, précurseur de la mort, viennent
+compléter le concert! puissent toutes les noires terreurs
+de l'enfer, siége de ténèbres....</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Arrête, cher Suffolk, tu ne fais que te
+tourmenter toi-même; et c'est contre toi seul que ces
+terribles malédictions tournent toute leur force, comme
+une arme trop chargée, ou le rayon du soleil répercuté
+par une glace.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--C'est vous qui m'avez demandé ces imprécations,
+et c'est vous qui voulez les arrêter! Par cette
+terre dont je suis banni, je pourrais maintenant passer
+à maudire toute une nuit d'hiver, dussé-je la passer nu,
+sur le sommet d'une montagne, où l'âpreté du froid
+n'aurait jamais laissé croître un seul brin d'herbe; et ce
+ne serait pour moi qu'une minute écoulée dans les plaisirs.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Oh! je t'en conjure, cesse. Donne-moi
+ta main, que je l'arrose de mes douloureuses larmes;
+ne laisse jamais la pluie du ciel la mouiller et en effacer
+ce monument de ma douleur. <i>(Elle lui baise la main.)</i>
+Oh! je voudrais que ce baiser pût s'imprimer sur ta
+main, comme un cachet qui te rappelât ces lèvres d'où
+s'exhalent pour toi mille soupirs. Allons, va-t'en pour
+que je connaisse tout mon malheur; tant que tu es là
+près de moi, je ne fais que me le représenter, comme on
+peut penser au besoin au milieu des excès d'un repas.--J'obtiendrai
+ton rappel, ou, sois-en bien assuré, je
+m'exposerai à être bannie moi-même. Je le suis bannie,
+puisque je le suis de toi; va, ne me parle pas, va-t'en
+tout de suite. Oh! ne t'en va pas encore!.... ainsi deux
+amis condamnés à la mort se pressent et s'embrassent,
+et se disent mille fois adieu, ayant bien plus de peine à
+se séparer qu'à mourir.... Et cependant adieu enfin, et
+avec toi, adieu la vie!</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Ainsi le pauvre Suffolk souffre dix exils, un
+par le roi, et par toi trois fois un triple exil. Ce n'est
+point mon pays que je regrette. Si tu en sortais avec
+moi! Un désert serait assez peuplé pour Suffolk, s'il y
+jouissait du charme céleste de ta présence; car où tu
+es, là est mon univers, accompagné de tous les plaisirs
+qui le remplissent, et où tu n'es pas, il n'y a rien que
+désolation. Je n'en puis plus; vis, pour vivre heureuse:
+moi, pour ne sentir qu'une seule joie, c'est que tu vives.</p>
+
+<p class="mid">(Entre Vaux.)</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Où court Vaux avec tant de précipitation?
+Quelles nouvelles, je t'en prie?</p>
+
+<p>VAUX.--Annoncer au roi, madame, que le cardinal
+Beaufort touche à l'heure de sa mort; il a été tout à coup
+saisi d'un mal effrayant qui le fait haleter, rouler les
+yeux, et aspirer l'air avec avidité, blasphémant Dieu, et
+maudissant tous les hommes de la terre. Tantôt il parle
+comme si l'ombre du duc Humphroy était à ses côtés;
+tantôt il appelle le roi, puis confie tout bas à son oreiller,
+comme s'il parlait au roi, les secrets de son âme surchargée;
+et dans ce moment je suis envoyé pour informer
+Sa Majesté qu'il l'appelle à grands cris.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Allez, faites votre triste message au roi.
+<i>(Vaux sort</i>.) Hélas! qu'est-ce que ce monde, et quelle
+nouvelle? mais quoi, irai-je donc m'affliger d'une misérable
+perte à déplorer une heure, et oublier l'exil de
+Suffolk, trésor de mon âme! Comment se fait-il, Suffolk,
+que je ne pleure pas uniquement sur toi, le disputant
+aux nuages du midi par l'abondance de mes larmes qui
+nourriraient mon chagrin comme les leurs nourrissent
+la terre? Mais hâte-toi de partir; le roi, tu le sais, va
+venir; et s'il te trouve avec moi, tu es mort.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Si je me sépare de toi, je ne puis plus vivre.
+Mourir en ta présence, serait-ce autre chose que
+m'endormir avec joie dans tes bras? J'exhalerais mon
+âme dans les airs aussi doucement, aussi paisiblement
+que l'enfant au berceau qui meurt la mamelle de sa
+mère entre les lèvres. Mais mourant loin de toi, je
+mourrai dans les accès de la rage; je t'appellerai à
+grands cris pour clore mes yeux, pour fermer ma bouche
+de tes lèvres, et retenir mon âme prête à fuir, ou la
+recevoir dans ton coeur avec mon dernier soupir, et la
+faire vivre ainsi dans un doux Élysée. Mourir près de
+toi n'est qu'un jeu; mourir loin de toi serait un tourment
+pire que la mort. Oh! laisse-moi rester ici, arrive
+qui pourra.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Ah! pars: la séparation est un douloureux
+corrosif, mais qu'il faut appliquer à une blessure
+mortelle. En France, cher Suffolk! Instruis-moi de ton
+sort, et, quelque part que tu t'arrêtes sur ce vaste globe,
+je saurai trouver une Iris pour t'y découvrir.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Je pars!</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Et emporte mon coeur avec toi.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Joyau gardé dans la plus lugubre cassette
+qui ait jamais renfermé une chose de prix! Nous nous
+séparons en deux comme une barque brisée sur le rocher;
+c'est de ce côté que la mort va m'engloutir.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Et moi de ce côté.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent de deux côtés différents.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="mid">Londres.--La chambre à coucher du cardinal Beaufort.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, SALISBURY, WARWICK, <i>et
+plusieurs autres</i>. LE CARDINAL <i>est dans son lit entouré de
+plusieurs personnes</i>.</p>
+
+<p>LE ROI.--Comment vous portez-vous, milord? Parle,
+Beaufort, à ton souverain.</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--Si tu es la mort, je te donnerai, des trésors
+de l'Angleterre, assez pour acheter une autre île
+pareille, afin que tu me laisses vivre et cesser de souffrir.</p>
+
+<p>LE ROI.--Ah! quel signe d'une mauvaise vie, lorsque
+l'approche de la mort se montre si terrible!</p>
+
+<p>WARWICK.--Beaufort, c'est ton souverain qui te parle.</p>
+
+<p>LE CARDINAL.--Faites-moi mon procès quand vous voudrez.--N'est-il
+pas mort dans son lit? Où devait-il mourir?
+Puis-je faire vivre les hommes bon gré mal gré?--Oh!
+ne me torturez pas davantage, je confesserai....
+Quoi, encore en vie? Montrez-moi donc où il est. Je donnerai
+mille livres pour le voir.... Il n'a point d'yeux, la
+poussière les a éteints. Peignez donc ses cheveux. Voyez,
+voyez, ils sont hérissés et droits comme des rameaux
+englués, pour arrêter les ailes de mon âme! Donnez-moi
+quelque chose à boire, et dites à l'apothicaire d'apporter
+le violent poison que je lui ai acheté.</p>
+
+<p>LE ROI.--O toi, éternel moteur des cieux, jette un regard
+de miséricorde sur ce misérable! repousse le démon
+actif et vigilant qui assiége de toutes parts cette
+âme malheureuse, et délivre son sein de ce noir désespoir!</p>
+
+<p>WARWICK.--Voyez, comme les angoisses de la mort lui
+font grincer les dents.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Ne le troublons point; laissons-le passer
+paisiblement.</p>
+
+<p>LE ROI.--Que la paix soit à son âme, si c'est la volonté
+de Dieu! Milord cardinal, si tu espères en la félicité du
+ciel, lève ta main, donne-nous quelque signe d'espérance....
+Il meurt, et ne fait aucun signe!--O Dieu, pardonne-lui!</p>
+
+<p>WARWICK.--Une mort si terrible atteste une vie monstrueuse.</p>
+
+<p>LE ROI.--Abstenez-vous de juger, car nous sommes
+tous pécheurs. Fermez ses yeux, tirez les rideaux sur son
+corps, et allons tous méditer.</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<br>
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="mid">Le bord de la mer près de Douvres.</p>
+
+<p class="mid"><i>On entend sur la mer des coups de feu, puis on voit descendre
+d'un bâtiment</i> UN CAPITAINE <i>de navire,</i> UN PILOTE,
+UN CONTRE-MAÎTRE, WALTER WHITMORE, <i>et
+leurs gens, amenant SUFFOLK, et d'autres gentilshommes
+de sa suite, prisonniers.</i></p>
+
+<p>LE CAPITAINE.--Enfin le jour indiscret, joyeux, ouvert
+à la pitié, est rentré dans le sein profond de la mer.
+Maintenant les loups et leurs bruyants hurlements
+éveillent les coursiers qui tirent le char funeste de la
+nuit mélancolique, et de leurs ailes endormies, lentes et
+molles, enveloppent les tombeaux des morts, tandis que
+de leur gueule humide s'exhalent, dans l'air épaissi, les
+ténèbres contagieuses. Amenez donc les guerriers que
+nous venons de prendre; tandis que notre pinasse va
+rester à l'ancre dans les dunes, ils vont ici, sur la plage,
+traiter de leur rançon, où ils teindront de leur sang ce
+sable décoloré. Pilote, je te cède de bon coeur ce captif,
+et toi, contre-maître, fais ton profit de son compagnon.
+(Désignant Suffolk.) Withmore, celui-ci est ton partage.</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.--A quoi suis-je taxé, maître?
+fais-le-moi savoir.</p>
+
+<p>LE PILOTE.--A mille couronnes; faute de quoi, à bas
+la tête.</p>
+
+<p>LE CONTRE-MAÎTRE.--Et vous, vous m'en donnerez autant,
+ou la vôtre sautera.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.--Quoi! pensez-vous donc que deux mille
+couronnes ce soit payer bien cher pour des gens qui
+portent le nom et la mine de gentilshommes? Coupez-moi
+la gorge à ces coquins-là: vous mourrez; de si
+faibles rançons ne compensent point la perte de nos
+compagnons tués dans le combat.</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.--Je vous les donnerai, monsieur,
+épargnez ma vie.</p>
+
+<p>SECOND GENTILHOMME.--Et moi aussi; et je vais écrire
+sur-le-champ pour les avoir.</p>
+
+<p>WHITMORE, <i>à Suffolk</i>.--J'ai perdu un oeil à l'abordage de
+cette prise; et pour ma vengeance tu mourras, toi; il en
+arriverait autant aux autres, si je faisais ma volonté.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.--Ne sois pas si fou; prends une rançon
+et laisse-le vivre.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Vois ma croix de Saint-George; je suis gentilhomme;
+taxe moi au prix que tu voudras, tu seras
+payé.</p>
+
+<p>WHITMORE.--Je suis gentilhomme aussi, mon nom est
+Walter Whitmore... Comment! qui te fait tressaillir?
+Quoi! la mort te fait peur?</p>
+
+<p>SUFFOLK.--C'est ton nom qui me fait peur; il renferme
+pour moi le son de la mort. Un habile homme, d'après
+des calculs sur ma naissance, m'a dit que je périrais par
+l'eau; et c'est là ce que signifie ton nom<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>. Cependant
+que cela ne t'inspire pas des idées sanguinaires. Ton
+nom bien prononcé est Gauthier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> <i>C'est là ce que signifie ton nom</i>. Il a fallu ajouter ces paroles,
+pour rendre la chose intelligible. Walter se prononce à peu près
+comme <i>Water</i> (eau), ce qui, dans l'anglais, fait comprendre sur-le-champ
+le sujet de la crainte de Suffolk, et ne peut se remplacer
+en français.</blockquote>
+
+<p>WHITMORE.--Que ce soit Gauthier ou Walter, peu
+m'importe: jamais l'ignoble déshonneur n'a terni notre
+nom, que ce fer n'en ait aussitôt effacé la tache. Aussi,
+quand je me résoudrai à vendre la vengeance comme
+une marchandise, que mon épée soit brisée, mes armes
+déchirées et effacées, et que je sois proclamé lâche dans
+tout l'univers.</p>
+
+<p class="mid">(Il saisit Suffolk.)</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Arrête, Whitmore, ton prisonnier est un
+prince, le duc de Suffolk, William de la Pole.</p>
+
+<p>WHITMORE.--Le duc de Suffolk, caché sous des haillons!</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Oui: mais ces vêtements ne font pas partie
+du duc. Jupiter s'est quelquefois travesti: pourquoi n'en
+ferais-je pas autant?</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.--Mais Jupiter n'a jamais été tué, et toi,
+tu vas l'être.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Ignoble et vil paysan, le sang du roi Henri,
+le noble sang de Lancastre ne doit point être versé par
+un vil valet comme toi. Ne t'ai-je pas vu, baisant ta
+main, me tenir l'étrier, tête nue, et soutenant la housse
+de ma mule, heureux d'obtenir de moi un signe de tête?
+Combien de fois as-tu attendu pour recevoir mon verre,
+t'es-tu nourri des restes de mon buffet, t'es-tu agenouillé
+près de la table, lorsque je m'y asseyais avec la reine
+Marguerite? Souviens-t'en, et que cela te fasse un peu
+baisser le ton, et que cela adoucisse ton orgueil prématuré.
+Combien de fois ne t'es-tu pas tenu dans mes vestibules,
+pour attendre respectueusement ma sortie? Cette
+main a écrit en ta faveur: elle pourra donc charmer ta
+langue téméraire.</p>
+
+<p>WHITMORE.--Parlez, capitaine: poignarderai-je ce
+rustre abandonné?</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.--Laisse-moi auparavant poignarder son
+coeur de mes paroles, comme il a fait le mien.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Bas esclave, tes paroles sont sans vigueur
+comme toi.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.--Emmenez-le d'ici, et tranchez-lui la
+tête sur notre chaloupe.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Sur ta vie, tu ne l'oseras pas.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.--Si fait, Poole<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Le capitaine travestit ici le nom de Pole en <i>poole</i> ou <i>pool</i>,
+qui signifie <i>eau stagnante.</i></blockquote>
+
+<p>SUFFOLK.--Poole?</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.--Pole, sir Pole, lord Poole, ruisseau
+boueux, mare, marais, dont le limon et la fange troublent
+les sources pures où s'abreuve l'Angleterre; je vais
+combler ta bouche toujours ouverte pour dévorer les
+trésors de l'État. Tes lèvres, qui ont baisé celles de la
+reine, balayeront la poussière. Toi, qu'on vit sourire à
+la mort du bon duc Humphroy, tu montreras en vain
+tes dents aux vents insensibles, qui te répondront avec
+mépris par leurs sifflements. Sois marié aux furies de
+l'enfer, pour avoir eu l'audace de fiancer un puissant
+prince à la fille d'un misérable roi, sans sujets, trésors,
+ni diadème. Tu t'es agrandi par une politique infernale,
+et, comme l'ambitieux Sylla, tu t'es gorgé du sang tiré à
+plaisir du coeur de ta mère. Par toi l'Anjou et le Maine
+ont été vendus aux Français. Par ta faute, les perfides
+Normands révoltés dédaignent de nous rendre hommage;
+la Picardie a massacré ses gouverneurs, surpris nos
+forteresses, et renvoyé, en Angleterre, les débris de nos
+soldats sanglants. C'est en haine de toi que le généreux
+Warwick et tous les Nevil, dont l'épée redoutable ne fut
+jamais tirée en vain, courent aux armes; et que la maison
+d'York, précipitée du trône par le honteux assassinat
+d'un roi innocent et les envahissements d'un tyran orgueilleux,
+brûle des feux de la vengeance. Déjà ses
+drapeaux pleins d'espoir marchent en avant sous l'emblème
+d'un soleil à demi voilé, et aspirent à briller avec
+cette devise: <i>Invitis nubibus</i>. Le peuple de Kent a pris
+les armes; et, pour conclure enfin, la honte et la misère
+sont entrées dans le palais de notre roi, et tous ces maux
+sont ton ouvrage. Allons, emmenez-le.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Oh! que ne suis-je un dieu pour lancer la
+foudre sur cette misérable, cette abjecte et vile canaille!
+Il faut bien peu de chose pour enivrer des hommes de
+rien. Ce malheureux, parce qu'il commande une pinasse,
+menace plus haut que Bargulus, le puissant pirate de
+l'Illyrie. Des frelons ne sucent point le sang des aigles;
+c'est assez pour eux de piller la ruche de l'abeille. Il est
+impossible que je meure par la main d'un vassal aussi
+abject que toi. Tes discours émeuvent en moi la rage et
+non pas la crainte. La reine m'a chargé d'un message
+pour la France. Je te commande de me transporter sur
+ton bord de l'autre côté du canal.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.--Walter...</p>
+
+<p>WHITMORE.--Viens, Suffolk, je vais te transporter à la
+mort.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--<i>Gelidus timor occupat artus</i>: c'est toi que je
+crains.</p>
+
+<p>WHITMORE.--Je t'en donnerai sujet avant de nous séparer.
+Quoi! êtes-vous dompté à présent? ne consentez-vous
+pas à vous humilier?</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.--Mon gracieux seigneur, intercédez
+pour votre vie: donnez-lui de bonnes paroles.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--La voix souveraine de Suffolk est sévère et
+inflexible. Accoutumée à commander, elle ne sait point
+demander grâce. Loin de moi la faiblesse d'honorer ces
+brigands d'une humble prière! Non; que ma tête s'abaisse
+sur le billot fatal, plutôt qu'on voie mes genoux
+fléchir devant personne, que devant le Dieu du ciel, ou
+devant mon roi; qu'on la voie plutôt danser en cadence
+sur un pieu sanglant, que se découvrir devant cette
+ignoble valetaille. La vraie noblesse est exempte de peur.
+<i>(A Whitmore.</i>) J'en puis souffrir plus que vous n'en osez
+exécuter.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.--Arrachez-le d'ici, et qu'il n'en dise pas
+davantage.</p>
+
+<p>SUFFOLK.--Allons, soldats, montrez-vous aussi cruels
+que vous pourrez, afin que ma mort ne soit jamais oubliée!
+plus d'un grand homme fat immolé par de vils
+brigands. Un estafier romain et un misérable bandit
+massacrèrent l'éloquent Cicéron: la main bâtarde de
+Brutus poignarda Jules César; de sauvages insulaires
+égorgèrent le grand Pompée, et Suffolk meurt par la
+main des pirates.</p>
+
+<p class="mid">(Sortent Suffolk, Whitmore, et plusieurs autres.)</p>
+
+<p>LE CAPITAINE.--A l'égard de ceux dont nous avons fixé
+la rançon, ma volonté est que l'un d'eux soit relâché sur
+sa parole: ainsi donc venez avec nous et laissez-le partir.</p>
+
+<p class="mid">(Tous sortent excepté le premier gentilhomme.)</p>
+
+<p class="mid">(Rentre Whitmore, portant le corps de Suffolk.)</p>
+
+<p>WHITMORE.--Que cette tête et ce corps sans vie restent
+gisants ici <i>(il les jette sur la terre)</i>, jusqu'à ce que la reine,
+sa maîtresse, lui donne la sépulture.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+
+<p>PREMIER GENTILHOMME.--O barbare et sanglant spectacle!
+je veux porter son corps au roi; et s'il laisse sa
+mort impunie, ses amis la vengeront. La reine la vengera,
+elle à qui Suffolk vivant était si cher.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort en emportant le corps.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="mid">Une autre partie du comté de Kent.</p>
+
+<p class="mid">BEVIS, <i>laboureur</i>; JOHN HOLLAND.</p>
+
+<p>BEVIS.--Viens, et procure-toi une épée, ne fût-elle que
+de latte. Ils sont sur pied depuis deux jours.</p>
+
+<p>HOLLAND.--Ils n'en ont que plus besoin de dormir aujourd'hui.</p>
+
+<p>BEVIS.--Je te dis que Jacques Cade, le drapier, se propose
+de rhabiller l'État, de le retourner et de le mettre
+à neuf.</p>
+
+<p>HOLLAND.--Il en a bien besoin, car on voit la corde.
+Oui, je le répète, il n'y a pas eu un moment de bon
+temps en Angleterre, depuis que les nobles ont pris le
+dessus.</p>
+
+<p>BEVIS.--O malheureux âge! on ne fait aucun cas de la
+vertu dans les gens de métier.</p>
+
+<p>HOLLAND.--La noblesse croit que c'est une honte que
+de porter un tablier de cuir.</p>
+
+<p>BEVIS.--Bien plus, il n'y a dans le conseil du roi que
+de mauvais ouvriers.</p>
+
+<p>HOLLAND.--C'est la vérité; et cependant il est dit:
+<i>Travaille dans ta vocation</i>. C'est comme qui dirait: Que les
+magistrats soient des travailleurs, et dès lors nous devrions
+être magistrats.</p>
+
+<p>BEVIS.--Tu as touché juste, car il n'y a point de signe
+plus certain d'un bon courage qu'une main durcie.</p>
+
+<p>HOLLAND.--Oh! je les vois, je les vois; je reconnais le
+fils de Best, tanneur de Wingham.</p>
+
+<p>BEVIS.--Il prendra la peau de nos ennemis pour faire
+du cuir de chien.</p>
+
+<p>HOLLAND.--Et voilà aussi Dick, le boucher.</p>
+
+<p>BEVIS.--Allons, le péché sera assommé comme un boeuf,
+et l'iniquité égorgée comme un veau.</p>
+
+<p>HOLLAND.--Et Smith, le tisserand.</p>
+
+<p>BEVIS.--<i>Argo</i>, le fil de leur vie tire à sa fin.</p>
+
+<p>HOLLAND.--Allons, viens: mêlons-nous avec eux.</p>
+
+<p class="mid">(Tambour. Entrent Cade, Dick le boucher, Smith le
+tisserand, et d'autres en grand nombre.)</p>
+
+<p>CADE.--Nous, Jean Cade, ainsi appelé du nom de notre
+père putatif.</p>
+
+<p>DICK.--Ou plutôt pour avoir volé une caque<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a> de harengs.</p>
+
+<p>CADE.--Et parce que nos ennemis tomberont devant
+nous<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>, qui sommes inspirés de l'esprit de renversement
+contre les rois et les princes....--Commande le silence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> En vieil anglais <i>cade</i> signifie <i>caque.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> De <i>cado</i>.</blockquote>
+
+<p>DICK.--Silence!</p>
+
+<p>CADE.--Mon père était un Mortimer.</p>
+
+<p>DICK, <i>à part</i>.--C'était un fort honnête homme, un fort
+bon maçon.</p>
+
+<p>CADE.--Ma mère, une Plantagenet.</p>
+
+<p>DICK, <i>à part</i>.--Je l'ai bien connue: elle était sage-femme.</p>
+
+<p>CADE.--Ma femme descendait des Lacy.</p>
+
+<p>DICK, <i>à part</i>.--En effet, elle était fille d'un porte-balle,
+et elle a vendu force lacets.</p>
+
+<p>SMITH, <i>à part</i>.--Mais depuis quelque temps, n'étant
+plus en état de voyager chargée de sa malle, elle est
+blanchisseuse ici dans le canton.</p>
+
+<p>CADE.--Je suis donc sorti d'une honorable maison.</p>
+
+<p>DICK, <i>à part</i>.--Oui, sur ma foi. Les champs sont un
+honorable domicile, et c'est là qu'il est né, sous une
+haie; car jamais son père n'a eu d'autre maison que la
+prison.</p>
+
+<p>CADE.--Je suis vaillant.</p>
+
+<p>SMITH, <i>à part</i>.--Il le faut bien: la misère est brave.</p>
+
+<p>CADE.--Je sais souffrir la peine.</p>
+
+<p>DICK, <i>à part</i>.--Oh! cela n'est pas douteux; car je l'ai
+vu fouetter pendant trois jours de marché consécutifs.</p>
+
+<p>CADE.--Je ne crains ni le fer ni le feu.</p>
+
+<p>SMITH.--Il ne doit pas craindre le fer, car son habit est
+à l'épreuve de tout.</p>
+
+<p>DICK, <i>à part</i>.--Mais il me semble qu'il devrait craindre
+un peu le feu, après avoir eu la main brûlée pour un
+vol de moutons.</p>
+
+<p>CADE.--Soyez donc braves, car votre chef est brave et
+fait voeu de réformer l'État. Les sept pains d'un demi-penny
+seront vendus, en Angleterre, pour un penny; la
+mesure de trois pots en contiendra dix, et sous mes lois
+ce sera félonie que de boire de la petite bière. Tout le
+royaume sera en communes, et mon palefroi ira paître
+l'herbe de Cheapside. Et lorsque je serai roi.... (car je
+serai roi!)</p>
+
+<p>TOUT LE PEUPLE.--Dieu conserve Votre Majesté!</p>
+
+<p>CADE.--Je vous remercie, bon peuple. Il n'y aura
+plus d'argent; tous boiront et mangeront à mes frais, et
+je les habillerai tous d'un même uniforme, afin qu'ils
+puissent être unis comme des frères et me révérer
+comme leur souverain.</p>
+
+<p>DICK.--La première chose à faire, c'est d'aller tuer
+tous les gens de loi.</p>
+
+<p>CADE.--Oui, c'est bien mon dessein. N'est-ce pas une
+chose déplorable que la peau d'un innocent agneau
+serve à faire du parchemin, et que le parchemin, lorsqu'il
+aura été griffonné, puisse perdre un homme? On
+dit que l'abeille fait mal avec son aiguillon, et moi je dis
+que c'est la cire de l'abeille. Je n'ai usé du sceau qu'une
+fois, et je n'ai jamais été mon maître depuis.--Qu'y
+a-t-il? Qui vient à nous?</p>
+
+<p class="mid">(Entrent quelques hommes, conduisant le clerc de Chatham.)</p>
+
+<p>SMITH.--C'est le clerc de Chatham: il sait écrire et
+lire, et dresser un compte.</p>
+
+<p>CADE.--Chose horrible!</p>
+
+<p>SMITH.--Nous l'avons pris faisant des exemples pour
+les enfants.</p>
+
+<p>CADE.--C'est un infâme.</p>
+
+<p>SMITH.--Il a dans sa poche un livre écrit en lettres
+rouges.</p>
+
+<p>CADE.--C'est de plus un sorcier.</p>
+
+<p>DICK.--Il sait encore faire des contrats, et écrire par
+abréviation.</p>
+
+<p>CADE.--J'en suis fâché pour lui. C'est un homme de
+bonne façon, sur mon honneur; et si je ne le trouve
+pas coupable, il ne mourra pas.--Approche ici, je veux
+t'examiner. Quel est ton nom?</p>
+
+<p>LE CLERC.--Emmanuel.</p>
+
+<p>DICK.--C'est le nom que les nobles ont coutume d'écrire
+en tête de leurs lettres.--Vos affaires vont mal.</p>
+
+<p>CADE.--Laisse-moi lui parler.--As-tu coutume d'écrire
+ton nom? Ou as-tu une marque pour désigner ta signature,
+comme il convient à un honnête homme qui y va
+tout bonnement?</p>
+
+<p>LE CLERC.--Monsieur, j'ai été, Dieu merci, assez bien
+élevé pour savoir écrire mon nom.</p>
+
+<p>LE PEUPLE.--Il a avoué. Emmenez-le: c'est un scélérat,
+un traître.</p>
+
+<p>CADE.--Emmenez-le, dis-je, et qu'on le pende avec sa
+plume et son cornet au cou.</p>
+
+<p class="mid">(Quelques-uns des assistants sortent emmenant le clerc.)</p>
+
+<p class="mid">(Entre Michel.)</p>
+
+<p>MICHEL.--Où est notre général?</p>
+
+<p>CADE.--Me voici. Que me veux-tu si particulièrement?</p>
+
+<p>MICHEL.--Fuyez, fuyez, fuyez! Milord Stafford et son
+frère sont ici près avec les troupes du roi.</p>
+
+<p>CADE.--Arrête, misérable, arrête, ou je te jette à bas.--Il
+aura affaire à aussi bon que lui. Ce n'est qu'un
+chevalier, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>MICHEL.--Non.</p>
+
+<p>CADE.--Pour être son égal, je vais me faire chevalier à
+l'instant. Relève-toi, sir Jean Mortimer. A présent, marchons
+à lui.</p>
+
+<p class="mid">(Entrent sir Humphroy Stafford et William son frère,
+avec des tambours et des soldats.)</p>
+
+<p>STAFFORD.--Populace rebelle, l'écume et la fange du
+comté de Kent, marqués pour la potence, jetez vos armes,
+regagnez vos chaumières, et abandonnez ce drôle.
+Le roi sera miséricordieux, si vous abjurez la révolte.</p>
+
+<p>WILLIAM STAFFORD.--Mais il sera furieux, inexorable
+et sanguinaire, si vous y persévérez: ainsi, l'obéissance
+ou la mort.</p>
+
+<p>CADE.--Pour ces esclaves vêtus de soie, je n'y fais pas
+attention. C'est à vous que je m'adresse, bon peuple,
+sur qui j'espère régner un jour; car je suis l'héritier légitime
+de la couronne.</p>
+
+<p>STAFFORD.--Misérable! ton père était un maçon; et
+toi-même, qu'est-ce que tu es, un tondeur de draps,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>CADE.--Et Adam était un jardinier.</p>
+
+<p>WILLIAM STAFFORD.--Eh bien, quelle conséquence?</p>
+
+<p>CADE.--Vraiment, la voici. Edmond Mortimer, comte
+des Marches, épousa la fille du duc de Clarence. Cela
+n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p>STAFFORD.--Eh bien, après?</p>
+
+<p>CADE.--Elle accoucha, à la fois, de deux enfants mâles.</p>
+
+<p>WILLIAM STAFFORD.--Cela est faux.</p>
+
+<p>CADE.--Oui, c'est là la question; mais je dis, moi, que
+cela est vrai. Le premier né des deux ayant été mis en
+nourrice, fut enlevé par une mendiante; et ignorant sa
+naissance et son parentage, se fit maçon quand il fut en
+âge. Je suis son fils. Niez-le, si vous pouvez.</p>
+
+<p>DICK.--Oui, c'est encore vrai; en conséquence, il sera
+roi.</p>
+
+<p>SMITH.--Oui, monsieur, il a fait une cheminée chez
+mon père, et les briques en sont encore sur pied pour
+rendre témoignage; ainsi, n'allez pas dire le contraire.</p>
+
+<p>STAFFORD.--Ajouterez-vous donc foi aux paroles de ce
+vil coquin qui parle de ce qu'il ne sait pas?</p>
+
+<p>LE PEUPLE.--Oui, nous le croyons; allez-vous-en donc.</p>
+
+<p>WILLIAM STAFFORD.--Jack Cade, c'est le duc d'York qui
+vous fait la leçon.</p>
+
+<p>CADE, <i>à part</i>.--Il ment, car c'est moi qui l'ai inventée.
+<i>(Haut.)</i> Va, mon cher, dis au roi de ma part, que pour
+l'amour de son père, Henri V, au temps de qui les enfants
+jouaient au petit palet avec des écus de France, je
+consens à le laisser régner, à condition que je serai son
+protecteur.</p>
+
+<p>UN CHEF DU PEUPLE.--Et de plus, que nous voulons
+avoir la tête du lord Say, qui a vendu le duché du
+Maine.</p>
+
+<p>CADE.--Et cela est juste; car par là l'Angleterre a été
+estropiée, et marcherait bientôt avec un bâton, si ma
+puissance ne la soutenait. Camarades rois, je vous dis
+que le lord Say a mutilé l'État, et l'a fait eunuque; et
+pis que tout cela, il sait parler français, et par conséquent
+c'est un traître.</p>
+
+<p>STAFFORD.--O grossière et déplorable ignorance!</p>
+
+<p>CADE.--Eh bien, répondez si vous pouvez. Les Français
+sont nos ennemis; cela posé, je dis seulement: celui
+qui parle avec la langue d'un ennemi, peut-il être un
+bon conseiller ou non?</p>
+
+<p>TOUT LE PEUPLE.--Non, non, et nous voulons avoir sa
+tête.</p>
+
+<p>WILLIAM STAFFORD.--Allons, puisque les paroles de
+douceur n'y peuvent rien, fondons sur eux avec l'armée
+du roi.</p>
+
+<p>STAFFORD.--Allez, héraut, et proclamez traîtres, dans
+toutes les villes, tous ceux qui s'armeront en faveur de
+Cade: annoncez que ceux qui fuiront de nos rangs avant
+la fin de la bataille seront, pour l'exemple, pendus à
+leur porte, sous les yeux de leurs femmes et de leurs
+enfants. Que ceux qui tiennent pour le roi me suivent.</p>
+
+<p class="mid">(Les deux Stafford sortent avec leurs troupes.)</p>
+
+<p>CADE.--Et que ceux qui aiment le peuple me suivent:
+voici le moment de montrer que vous êtes des hommes;
+c'est pour la liberté. Nous ne laisserons pas sur pied un
+seul lord, un seul noble. N'épargnons que ceux qui seront
+mal vêtus; car ce sont de pauvres et honnêtes gens,
+qui prendraient bien notre parti s'ils l'osaient.</p>
+
+<p>DICK.--Les voilà qui viennent en bon ordre, et qui
+s'avancent contre nous.</p>
+
+<p>CADE.--Et notre ordre, à nous, c'est d'être bien en
+désordre. En avant, marche!</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="mid">Une autre partie de la plaine de Blackheath.</p>
+
+<p class="mid"><i>Alarmes. Les deux partis entrent et combattent: les</i> DEUX
+STAFFORD <i>sont tués</i>.</p>
+
+<p>CADE.--Où est Dick, le boucher d'Ashford?</p>
+
+<p>DICK.--Me voilà, monsieur.</p>
+
+<p>CADE.--Ils tombaient devant toi comme des boeufs et
+des brebis, et tu y allais comme si tu avais été dans ta
+boucherie. Voici donc ta récompense: le carême sera
+deux fois aussi long qu'il l'est à présent; et d'ici à cent
+ans moins un, tu auras tout ce temps-là le privilége
+exclusif de tuer.</p>
+
+<p>DICK.--Je n'en demande pas davantage.</p>
+
+<p>CADE.--Et pour dire vrai, tu ne mérites pas moins, je
+veux porter ce monument de ma victoire<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>, et les corps
+seront traînés aux jarrets de mon cheval jusqu'à ce que
+j'arrive à Londres, où nous ferons porter devant nous
+l'épée du maire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> Cade, après cette bataille, se revêtit en effet de l'armure de
+Stafford.</blockquote>
+
+<p>UN CHEF DU PEUPLE.--Si nous voulons prospérer et
+faire le bien, forçons les portes des prisons, et délivrons
+les prisonniers.</p>
+
+<p>CADE.--Ah! n'aie pas peur, tu peux y compter. Allons,
+marchons sur Londres.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="mid">Londres.--Un appartement dans le palais.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entre</i> LE ROI HENRI <i>lisant une requête. Il est suivi du duc
+de</i> BUCKINGHAM <i>et du lord</i> SAY. <i>Vient à quelque distance
+</i> LA REINE MARGUERITE, <i>pleurant sur la tête de Suffolk.</i></p>
+
+<p>MARGUERITE.--J'ai souvent ouï dire que la douleur
+amollit l'âme, et la remplit de crainte, d'abattement.
+Pense donc à la vengeance et cesse de pleurer.--Mais
+qui peut cesser de pleurer en voyant cet objet? Sa tête
+peut bien reposer ici sur mon sein palpitant; mais où
+est le corps que je serrerais dans mes bras?</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--Quelle réponse fait Votre Majesté à la
+requête des rebelles?</p>
+
+<p>LE ROI.--Je vais députer quelque saint évêque pour
+tâcher de les ramener; car à Dieu ne plaise que tant de
+pauvres simples créatures périssent par l'épée! Et plutôt
+que de souffrir qu'elles soient exterminées par une guerre
+sanglante, je veux avoir moi-même une entrevue avec
+leur général Cade. Mais attendez, je veux lire encore une
+fois leur requête.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Scélérats barbares! Ce visage enchanteur
+qui, comme une planète, dominait ma destinée,
+n'a-t-il donc pu vous obliger à la pitié, vous qui n'étiez
+pas dignes de le regarder?</p>
+
+<p>LE ROI.--Lord Say, Jack Cade a juré d'avoir ta tête.</p>
+
+<p>SAY.--Oui, mais j'espère que Votre Majesté aura la
+sienne.</p>
+
+<p>LE ROI.--Eh quoi, madame, toujours vous lamentant,
+toujours pleurant la mort de Suffolk! Ah! je crains, ma
+bien-aimée, que, si j'étais mort à sa place, vous ne
+m'eussiez pas tant pleuré.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Non, mon bien-aimé, je ne pleurerais
+pas, mais je mourrais pour toi.</p>
+
+<p class="mid">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Quoi? Quelles nouvelles apportes-tu? Pourquoi
+arrives-tu en si grande hâte?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Les rebelles sont dans Southwark.
+Fuyez, seigneur; Cade se proclame lord Mortimer, descendant
+de la maison du duc de Clarence. Il traite hautement
+Votre Majesté d'usurpateur, et il jure de se
+couronner lui-même dans Westminster. Il a pour armée
+une multitude déguenillée de paysans, d'ouvriers, gens
+grossiers et sans pitié. La mort de sir Humphroy Stafford
+et de son frère leur a donné coeur et courage pour
+marcher en avant. Tout homme sachant lire et écrire,
+homme de loi, courtisan, gentilhomme, est, selon eux,
+une vilaine chenille, et qu'il faut mettre à mort.</p>
+
+<p>LE ROI.--O les malheureux! Ils ne savent ce qu'ils font.</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--Mon gracieux seigneur, retirez-vous à
+Kenel-Worth, jusqu'à ce qu'on ait levé des troupes pour
+faire main-basse sur eux.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Oh! si le duc de Suffolk vivait encore,
+les rebelles de Kent seraient bientôt soumis.</p>
+
+<p>LE ROI.--Lord Say, ces traîtres te haïssent: viens
+donc avec nous à Kenel-Worth.</p>
+
+<p>SAY.--Cela pourrait exposer la personne de Votre
+Grâce. Ma vue leur serait odieuse: je demeurerai donc
+dans la ville, et je m'y tiendrai aussi caché que je le
+pourrai.</p>
+
+<p class="mid">(Entre un autre messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Jack Cade s'est rendu maître du pont
+de Londres. Les bourgeois fuient et abandonnent leurs
+maisons. La mauvaise populace, toujours avide de pillage,
+court se joindre au traître, et tous jurent de concert
+de dévaster la ville et votre palais.</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--Ne perdez pas un moment, seigneur,
+montez à cheval.</p>
+
+<p>LE ROI.--Venez, Marguerite; Dieu, notre espérance,
+viendra à notre secours.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Mon espérance est morte avec Suffolk.</p>
+
+<p>LE ROI, <i>à Say</i>.--Adieu, milord, ne vous fiez pas aux
+rebelles de Kent.</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--Ne vous fiez à personne, de peur d'être
+trahi.</p>
+
+<p>SAY.--Ma confiance est dans mon innocence: aussi
+suis-je fier et résolu.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="mid">Toujours à Londres.--La Tour.</p>
+
+<p class="mid"><i>Le lord</i> SCALES <i>et d'autres paraissent sur les murs.
+Au pied arrivent quelques</i> CITOYENS.</p>
+
+<p>SCALES.--Quelles nouvelles? Jack Cade est-il tué?</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.--Non, milord, et il n'y a point d'apparence
+que cela lui arrive. Ils se sont emparés du pont,
+et ils tuent tout ce qui leur résiste. Le lord maire vous
+demande quelque renfort des troupes de la Tour, pour
+défendre la ville contre les rebelles.</p>
+
+<p>SCALES.--Tout ce que je pourrai en détacher sans inconvénient
+sera à vos ordres. Mais je suis moi-même ici
+dans les alarmes. Les rebelles ont déjà tenté d'emporter
+la Tour. Mais gagnez la plaine de Smithfield, formez un
+corps de troupes, et je vais y envoyer Matthieu Gough.
+Allez, combattez pour votre roi, pour votre pays et pour
+votre vie. Adieu, il faut que je m'en retourne.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="mid">Londres.--Cannon street.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> JACK CADE <i>et sa troupe; il frappe de son bâton
+de commandement la pierre de Londres</i>.</p>
+
+<p>CADE.--A présent, Mortimer est seigneur de Londres;
+et, ici placé sur la pierre de Londres, j'entends et j'ordonne,
+qu'aux frais de la ville, la fontaine ne verse que
+du vin de Bordeaux pendant la première année de mon
+règne. Dorénavant il y aura crime de trahison pour quiconque
+m'appellera autrement que <i>Mortimer</i>.</p>
+
+<p class="mid">(Entre un soldat.)</p>
+
+<p>LE SOLDAT, <i>courant</i>.--Jack Cade! Jack Cade!</p>
+
+<p>CADE.--Tuez-le sur la place.</p>
+
+<p class="mid">(Ils le tuent.)</p>
+
+<p>SMITH.--Pour peu que cet homme ait raison, il ne lui
+arrivera jamais de vous appeler Jack Cade. Je crois
+qu'il est content de la leçon.</p>
+
+<p>DICK.--Milord, il se rassemble une armée à Smithfield.</p>
+
+<p>CADE.--Marchons donc; allons les combattre. Mais
+auparavant allez mettre le feu au pont de Londres; et,
+si vous pouvez, brûlez la Tour aussi.--Allons, marchons.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="mid">Smithfield.</p>
+
+<p class="mid"><i>Une alarme. Entrent d'un côté</i> CADE <i>et sa troupe; de l'autre,
+les citoyens et les troupes du roi, commandés par</i> MATTHIEU
+GOUGH. <i>Ils combattent, les citoyens sont mis en déroute,
+Mathieu Gough est tué</i>.</p>
+
+<p>CADE.--Voilà ce que c'est, mes amis.--Allez quelques-uns
+de vous abattre leur palais de Savoie, d'autres les
+colléges de droit: abattez tout.</p>
+
+<p>DICK.--J'ai une requête à présenter à Votre Seigneurie.</p>
+
+<p>CADE.--Fût-ce le titre de lord, tu es sûr de l'obtenir
+pour ce mot.</p>
+
+<p>DICK.--La grâce que je vous demande, c'est que toutes
+les lois de l'Angleterre émanent de votre bouche.</p>
+
+<p>JEAN, <i>à part</i>.--Par la messe! ce seront de sanglantes
+lois; car il a reçu dans la mâchoire un coup de lance, et
+la plaie n'est pas encore guérie.</p>
+
+<p>SMITH, <i>à part</i>.--Et de plus, Jean, ce seront des lois qui
+ne sentiront pas bon; car son haleine sent furieusement
+le fromage grillé.</p>
+
+<p>CADE.--J'y ai pensé, cela sera ainsi. Allez, brûlez tous
+les registres du royaume; ma bouche sera le parlement
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>JEAN.--Cela a tout l'air de vouloir nous donner des
+statuts qui mordront ferme, à moins qu'on ne lui arrache
+les dents.</p>
+
+<p>CADE.--Et désormais tout sera en commun.</p>
+
+<p class="mid">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Milord, une capture! une capture! le
+lord Say! qui vendait les villes en France, et qui nous a
+fait payer vingt-un quinzièmes et un schelling par livre
+dans le dernier subside.</p>
+
+<p class="mid">(Entre George Bevis avec le lord Say.)</p>
+
+<p>CADE.--Eh bien, pour cela il sera décapité dix fois. Te
+voilà donc, lord Say<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>, lord de serge, lord de bougran.
+Te voilà dans le domaine de notre juridiction souveraine!
+Qu'as-tu à répondre à ma majesté, pour te disculper
+d'avoir livré la Normandie à monsieur Basimecu<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>,
+le dauphin de France? Qu'il te soit donc déclaré par-devant
+cette assemblée, et par-devant lord Mortimer,
+que je suis le balai destiné à nettoyer la cour d'immondices
+telles que toi. Tu as traîtreusement corrompu la
+jeunesse du royaume, en érigeant une école de grammaire;
+et tandis que, jusqu'à présent, nos ancêtres
+n'avaient eu d'autres livres que la mesure et la taille,
+c'est toi qui es cause qu'on s'est servi de l'imprimerie.
+Contre les intérêts du roi, de sa couronne et de sa dignité,
+tu as bâti un moulin à papier. Il te sera prouvé
+en fait que tu as autour de toi des hommes qui parlent
+habituellement de noms, de verbes, et autres mots
+abominables, que ne peut supporter une oreille chrétienne.
+Tu as établi des juges de paix, pour citer devant
+eux les pauvres gens, pour des choses sur lesquelles ils
+ne sont pas en état de répondre: de plus, tu les as fait
+mettre en prison, et parce qu'ils ne savaient pas lire, tu
+les as fait pendre; tandis que seulement, pour cela, ils
+auraient mérité de vivre. Tu montes un cheval couvert
+d'une housse; cela est-il vrai ou non?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> <i>Say</i>, en vieux langage, signifiait <i>Sire</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> <i>Basimecu</i>, par corruption, pour <i>Basemycu</i>; grossier sobriquet,
+qu'apparemment la populace de Londres donnait au dauphin.</blockquote>
+
+<p>SAY.--Qu'importe?</p>
+
+<p>CADE.--Ce qu'il importe? Tu ne dois pas souffrir que
+ton cheval porte un manteau, tandis que de plus honnêtes
+gens que toi vont en chausses et en pourpoint.</p>
+
+<p>DICK.--Et souvent travaillent en chemise, comme moi,
+par exemple, qui suis boucher!</p>
+
+<p>SAY.--Peuple de Kent....</p>
+
+<p>DICK.--Que voulez-vous dire de Kent?</p>
+
+<p>SAY.--Rien de plus que ceci: <i>Bona gens, mala gens</i>.</p>
+
+<p>CADE.--Emmenez-le, emmenez-le, il parle latin.</p>
+
+<p>SAY.--Écoutez seulement ce que j'ai à dire, puis, prenez-le
+comme vous voudrez.--Kent, dans les <i>Commentaires</i>
+écrits par César, est nommé le canton le plus
+policé de notre île. Le pays est agréable, parce qu'il est
+rempli de richesses; le peuple libéral, vaillant, actif,
+opulent; ce qui me fait espérer que vous n'êtes pas dénués
+de pitié.--Je n'ai point vendu le Maine, je n'ai
+point perdu la Normandie; mais pour les recouvrer, je
+perdrais volontiers la vie. J'ai toujours rendu la justice
+avec indulgence; les prières et les larmes ont touché
+mon coeur, et jamais les présents. Quand ai-je exigé une
+seule imposition de vous, si ce n'est pour l'utilité du
+Kent, du roi, du royaume et de vous? j'ai répandu de
+grandes largesses sur les savants clercs, parce que c'était
+à mes livres que j'avais dû mon avancement auprès du
+roi. Et voyant que l'ignorance est la malédiction de
+Dieu, et la science l'aile avec laquelle nous nous élevons
+au ciel, à moins que vous ne soyez possédés de l'esprit
+du démon, vous vous garderez certainement de me tuer.
+Cette langue a négocié avec les rois étrangers, pour
+votre avantage.</p>
+
+<p>CADE.--Bah! Quand as-tu frappé un seul coup sur le
+champ de bataille?</p>
+
+<p>SAY.--Les hommes en place ont le bras long. J'ai
+frappé souvent ceux que je ne vis jamais, et je les ai
+frappés à mort.</p>
+
+<p>GEORGE.--Oh! l'infâme lâche! venir comme cela par
+derrière le monde!</p>
+
+<p>SAY.--Ces joues sont pâlies par mes veilles pour votre
+bien.</p>
+
+<p>CADE.--Frappez-le au visage, et cela lui fera revenir
+les couleurs.</p>
+
+<p>SAY.--Les longues séances que j'ai données pour juger
+les causes des pauvres m'ont accablé d'infirmités et de
+maladies.</p>
+
+<p>CADE.--On vous fournira, pour les guérir, une chandelle
+de chanvre et l'assistance d'une hache.</p>
+
+<p>DICK.--Comment! est-ce que tu trembles?</p>
+
+<p>SAY.--C'est la paralysie, et non la peur, qui me fait
+trembler.</p>
+
+<p>CADE.--Voyez, il remue la tête, comme s'il nous disait:
+Je vous le revaudrai. Je veux voir si elle sera plus ferme
+sur un pieu. Emmenez-le, et coupez-lui la tête.</p>
+
+<p>SAY.--Dites-moi donc quel grand crime j'ai commis.
+Ai-je affecté l'opulence ou la grandeur? Répondez. Mes
+coffres sont-ils remplis d'un or extorqué? Mes vêtements
+sont-ils somptueux à voir? A qui de vous ai-je fait tort
+pour que vous vouliez me faire mourir? Ces mains sont
+pures du sang innocent: ce sein est exempt de toutes
+pensées de crimes et de perfidie. Oh! laissez-moi vivre.</p>
+
+<p>CADE.--Je sens que ses paroles me touchent le coeur,
+mais j'y mettrai ordre; il mourra, ne fût-ce que pour
+avoir si bien plaidé pour sa vie. Emmenez-le. Il a un
+démon familier sous sa langue; il ne parle pas au nom
+de Dieu. Emmenez-le, vous dis-je, et abattez-lui la tête
+sur l'heure. Ensuite allez enfoncer les portes de la maison
+de son gendre, sir James Cromer; tranchez-lui la
+tête aussi, et rapportez-les ici toutes deux, fichées sur
+des pieux.</p>
+
+<p>LE PEUPLE.--Cela va être fait.</p>
+
+<p>SAY.--O compatriotes! si, quand vous faites vos prières,
+Dieu était aussi endurci que vous l'êtes, comment
+s'en trouveraient vos âmes après la mort? Laissez-vous
+fléchir, et épargnez ma vie.</p>
+
+<p>CADE.--Emmenez-le, et faites ce que je vous ordonne.
+<i>(Quelques-uns sortent emmenant lord Say</i>.) Le plus magnifique
+pair du royaume ne pourra porter sa tête sur ses
+épaules sans me payer tribut. Pas une fille ne sera mariée
+qu'elle ne paye un tribut pour sa virginité avant
+qu'on en jouisse. Les hommes relèveront de moi <i>in cavite</i>,
+et nous voulons et prétendons que leurs femmes
+soient aussi libres que le coeur peut le désirer, ou la
+langue l'exprimer.</p>
+
+<p>DICK.--Milord, quand irons-nous à Cheapside prendre
+des marchandises sur nos bons?</p>
+
+<p>CADE.--Eh vraiment, sur-le-champ.</p>
+
+<p>LE PEUPLE.--Bravo.</p>
+
+<p class="mid">(On apporte la tête du lord Say, et celle de son gendre.)</p>
+
+<p>CADE.--Ceci ne vaut-il pas encore plus de bravos? Faites-les
+se baiser l'un l'autre, car ils s'aimaient beaucoup
+quand ils étaient en vie. A présent séparez-les, de
+peur qu'ils ne consultent ensemble sur le moyen de livrer
+quelques villes de plus aux Français. Soldats, différons
+jusqu'à la nuit qui approche le pillage de la ville,
+et promenons-nous dans les rues avec ces têtes portées
+devant nous en guise de masses d'armes, et à chaque
+coin de rue faites-les se baiser. Allons.</p>
+
+<p class="mid">(Ils se retirent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE VIII</h3>
+
+<p class="mid">Southwark.</p>
+
+<p class="mid"><i>Une alarme. Entre</i> CADE, <i>suivi de toute la populace</i>.</p>
+
+<p>CADE.--Montez par Fish-Street, descendez par l'angle
+de Saint-Magnus; tuez, assommez: jetez-les dans la
+Tamise. (<i>Une trompette sonne un pourparler et une retraite.</i>)
+Quel bruit est-ce là? Qui donc est assez hardi pour sonner
+la retraite ou un pourparler quand je commande qu'on
+tue?</p>
+
+<p class="mid">(Entrent Buckingham et le vieux Clifford, avec des
+troupes.)</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--C'est nous vraiment qui avons cette
+hardiesse, et qui venons te déranger. Sache, Cade, que
+nous venons comme ambassadeurs de la part du roi
+vers le peuple que tu as égaré, pour annoncer un pardon
+absolu à tous ceux qui t'abandonneront et retourneront
+tranquillement chez eux.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Que dites-vous, compatriotes? Voulez-vous
+vous rendre au pardon qui vous est encore offert, ou attendez-vous
+que votre révolte vous conduise à la mort?
+Qui aime le roi et accepte son pardon, qu'il jette son
+chaperon en l'air et crie: <i>Dieu garde le roi</i>! Que celui qui
+le hait et n'honore pas son père Henri V, qui fit trembler
+la France, secoue son arme contre nous et continue son
+chemin.</p>
+
+<p>LE PEUPLE.--Dieu garde le roi! Dieu garde le roi!</p>
+
+<p>CADE.--Quoi! Buckingham et Clifford, êtes-vous si
+braves? et vous, stupides paysans, croyez-vous à leurs
+paroles? Avez-vous donc envie d'être pendus avec vos
+lettres de grâce attachées au cou? Mon épée s'est-elle
+donc fait jour à travers les portes de Londres pour que
+vous m'abandonniez au White-Hart dans Southwark? Je
+pensais que jamais vous ne poseriez les armes avant
+d'avoir recouvré vos anciennes libertés; mais vous êtes
+tous des misérables, des lâches, qui vous plaisez à vivre
+esclaves de la noblesse. Laissez-les vous briser les reins
+à force de fardeaux, vous chasser de dessous vos toits,
+ravir devant vos yeux vos femmes et vos filles. Il y en a
+toujours un que je saurai bien tirer d'affaire. Que la
+malédiction de Dieu vous éclaire tous!</p>
+
+<p>LE PEUPLE.--Nous voulons suivre Cade, nous voulons
+suivre Cade!</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Cade est-il le fils de Henri V pour crier
+ainsi que vous voulez le suivre? Vous conduira-t-il dans
+le coeur de la France pour y faire, des derniers d'entre
+vous, des comtes ou des ducs? Hélas! il n'a pas seulement
+une maison, un asile pour se réfugier; il ne sait
+comment se procurer de quoi vivre, si ce n'est par le
+pillage, en nous volant, nous qui sommes vos amis. Ne
+serait-ce pas une honte, si, tandis que vous êtes ici à
+vous chamailler, le timide Français, naguère vaincu
+par vous, faisait une subite incursion sur la mer, et venait
+vous vaincre? Il me semble déjà le voir, au milieu
+de nos discordes civiles, parcourir en maître les rues de
+Londres, en appelant villageois tous ceux qu'il rencontre.
+Ah! périssent plutôt dix mille canailles de Cades,
+que de vous voir demander grâce à un Français! En
+France! en France! et regagnez ce que vous avez perdu;
+épargnez l'Angleterre, c'est votre rivage natal. Henri a
+de l'argent; vous êtes forts et courageux; Dieu est avec
+nous: ne doutez pas de la victoire.</p>
+
+<p>TOUT LE PEUPLE.--A Clifford! à Clifford! nous suivons
+le roi et Clifford.</p>
+
+<p>CADE.--Vit-on jamais plume aussi facile à souffler çà
+et là que cette multitude? Le nom de Henri V les entraîne
+à cent mauvaises actions, et ils me laissent là seul
+et abandonné. Je les vois se consulter ensemble pour me
+saisir par surprise. Mon épée m'ouvrira un chemin, car
+il n'y a plus moyen de rester ici. En dépit des diables et
+de l'enfer, je passerai au milieu de vous. Le ciel et l'honneur
+me sont témoins que ce n'est pas défaut de courage
+en moi, mais seulement la basse, l'ignominieuse trahison
+de ceux qui me suivent, qui me force de tourner les talons
+et de fuir.</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--Quoi! il s'est échappé? Que quelques-uns
+de vous aillent après lui. Celui qui apportera sa tête
+au roi recevra mille couronnes pour sa récompense.
+(<i>Quelques-uns sortent</i>.) Suivez-moi, soldats; nous allons
+chercher un moyen de vous réconcilier tous avec le roi.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE IX</h3>
+
+<p class="mid">Château de Kenilworth.</p>
+
+<p class="mid">LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE
+ET SOMERSET <i>paraissent sur la terrasse du château</i>.</p>
+
+<p>LE ROI.--Fut-il jamais un roi, possesseur d'un trône
+terrestre, qui fut aussi peu maître de se procurer quelque
+satisfaction? Je commençais à peine à ramper hors
+de mon berceau, qu'on fit de moi un roi, à l'âge de neuf
+mois. Hélas! jamais sujet ne souhaita de devenir roi,
+comme je souhaite et languis du désir d'être sujet.</p>
+
+<p class="mid">(Entrent Buckingham et Clifford.)</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--Salut et bonnes nouvelles à Votre Majesté!</p>
+
+<p>LE ROI.--Comment! Buckingham, le rebelle Cade est-il
+surpris? ou ne s'est-il retiré que pour attendre de nouvelles
+forces?</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Il est en fuite, seigneur, et tout son monde
+se soumet. (<i>Entrent un grand nombre des partisans de
+Cade, la corde au cou</i>.) Ils viennent humblement, la corde
+au cou, recevoir de Votre Majesté leur sentence de vie
+ou de mort.</p>
+
+<p>LE ROI.--Ouvre donc, ô ciel, tes portes éternelles, pour
+donner passage à mes remercîments et à mes actions de
+grâces. Soldats, vous avez, dans ce jour, racheté votre
+vie, et montré combien vous chérissiez votre roi et votre
+pays. Persévérez toujours dans de si bons sentiments, et
+Henri, fût-il malheureux, vous assure qu'il ne sera jamais
+dur pour vous. Recevez donc tous, tant que vous
+êtes, mes remercîments et mon pardon, et retournez
+dans vos différents pays.</p>
+
+<p>TOUTE LA MULTITUDE.--Dieu conserve le roi! Dieu conserve
+le roi!</p>
+
+<p class="mid">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Votre Grâce, avec sa permission, doit
+être avertie que le duc d'York est récemment arrivé
+d'Irlande, avec un corps nombreux et puissant de Gallowglasses
+déterminés; il s'avance vers ces lieux en
+belle ordonnance, et proclame, sur la route, que le seul
+objet de son armement est d'éloigner de la cour le duc
+de Somerset, qu'il appelle un traître.</p>
+
+<p>LE ROI.--Ainsi, entre Cade et York, mon pouvoir flotte
+dans la détresse, comme un vaisseau qui, sortant de la
+tempête, est surpris par un calme et abordé par un pirate.
+Cade vient seulement d'être réprimé, et ses forces
+dispersées, et voilà qu'York s'élève en armes et lui succède.
+Va, je te prie, à sa rencontre, Buckingham; demande-lui
+le motif de cette prise d'armes. Dis-lui que
+j'enverrai le duc Edmond à la Tour; et en effet, Somerset,
+nous t'y ferons renfermer jusqu'à ce qu'il ait congédié
+son armée.</p>
+
+<p>SOMERSET.--Seigneur, je me rendrai de moi-même à
+la prison; j'irai, s'il le faut, à la mort, pour le bien de
+mon pays.</p>
+
+<p>LE ROI, <i>à Buckingham</i>.--Quoi qu'il arrive, n'employez
+pas des termes trop durs; vous savez qu'il est violent, et
+ne supporte pas un langage trop sévère.</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--Je prendrai soin, seigneur, et j'agirai,
+n'en doutez pas, de telle sorte, que toutes choses vous
+tourneront à bien.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Venez, ma femme, rentrons; et apprenons à
+mieux gouverner; car jusqu'ici l'Angleterre peut maudire
+mon malheureux règne.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE X</h3>
+
+<p class="mid">Kent.--Le jardin d'Iden.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entre</i> CADE.</p>
+
+<p>CADE.--Peste soit de l'ambition! et peste soit de moi,
+qui porte une épée, et cependant suis près de mourir de
+faim! Cinq jours entiers je suis resté caché dans ces bois
+sans oser mettre le nez dehors, car tout le pays est après
+moi; mais à présent je suis si affamé, que, quand on me
+ferait un bail de mille ans de vie, je ne pourrais y tenir
+plus longtemps. J'ai donc escaladé ce mur de briques, et
+pénétré dans ce jardin pour tenter si je n'y pourrais pas
+trouver de l'herbe à manger, ou bien arracher une fois
+ou l'autre une salade, ce qui n'est pas mauvais pour
+rafraîchir l'estomac dans cette extrême chaleur; et je
+pense que les salades de toute espèce ont été créées pour
+mon bien: car plus d'une fois, sans ma salade<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>, j'aurais
+bien pu avoir le crâne fendu d'un coup de hache d'armes;
+et plus d'une fois aussi, lorsque j'étais pressé de la soif,
+et marchant sans relâche, elle m'a servi de pot pour y
+boire, et aujourd'hui c'est encore une salade qui va me
+rassasier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> <i>Sallet</i>, salade, dans la double signification de <i>casque</i> et de
+<i>salade à manger</i>.</blockquote>
+
+<p class="mid">(Entre Iden avec des domestiques.)</p>
+
+<p>IDEN.--O Dieu! qui voudrait vivre dans le tumulte
+d'une cour lorsqu'il peut jouir de promenades aussi paisibles
+que celles-ci? Ce modique héritage que m'a laissé
+mon père, suffit à mes désirs, et vaut une monarchie.
+Je ne cherche point à m'agrandir par la ruine des autres,
+non plus qu'à accumuler des richesses, quitte à attirer sur
+moi je ne sais combien d'envie; il me suffit d'avoir de
+quoi soutenir mon état, et renvoyer toujours de ma
+porte le pauvre satisfait.</p>
+
+<p>CADE.--J'aperçois le maître du terrain qui vient me
+saisir comme un vagabond, pour être entré dans son
+domaine sans sa permission. Ah! misérable, tu me
+livrerais et recevrais du roi mille couronnes pour lui
+avoir porté ma tête; mais avant que nous nous séparions
+je veux te faire manger du fer comme une autruche, et
+avaler une épée comme une grande épingle.</p>
+
+<p>IDEN.--A qui en as-tu, brutal que tu es? Qui que tu
+sois, je ne te connais pas. Pourquoi donc te livrerais-je?
+N'est-ce pas assez d'être entré dans mon jardin, contre
+ma volonté, à moi qui en suis le propriétaire, et d'y
+venir comme un voleur par-dessus les murs dérober les
+fruits de ma terre? il faut que tu me braves encore par
+tes propos insolents!</p>
+
+<p>CADE.--Te braver? oui, par le meilleur sang qui ait
+jamais été tiré, et te faire la barbe encore. Regarde-moi
+bien; je n'ai pas mangé depuis cinq jours: viens cependant
+avec tes cinq hommes, et si je ne vous étends pas
+là, roides comme un clou de porte, je prie Dieu qu'il ne
+me soit plus permis de manger un seul brin d'herbe.</p>
+
+<p>IDEN.--Non, il ne sera jamais dit, tant que l'Angleterre
+subsistera, qu'Alexandre Iden, écuyer de Kent, ait combattu,
+en nombre inégal, un pauvre homme épuisé par
+la faim. Fixe sur mes yeux tes yeux assurés, et vois si tu
+peux m'intimider de tes regards; mesure tes membres
+contre mes membres, et vois si tu n'es pas le plus petit
+de beaucoup. Ta main n'est qu'un doigt comparée à
+mon poing, ta jambe qu'un bâton auprès de cette massue,
+mon pied soutiendrait le combat contre toute la
+force que t'a donnée le ciel. Si mon bras s'élève en l'air,
+ta fosse est déjà creusée en terre; et au lieu de paroles
+supérieures aux tiennes et dont la grandeur puisse répondre
+au reste de mes discours, je charge mon épée de
+te dire ce que t'épargne ma langue.</p>
+
+<p>CADE.--Par ma valeur, c'est bien le champion le plus
+accompli dont j'aie jamais ouï parler! Toi, fer, si tu fléchis,
+et si, avant de t'endormir dans le fourreau, tu ne
+fais pas une émincée de boeuf de cette énorme charpente
+de paysan, je prie Dieu à genoux que tu serves à faire
+des clous de fer à cheval. <i>(Ils se battent, Cade tombe</i>.) Oh!
+je suis mort. C'est la famine, pas autre chose qui m'a
+tué. Envoie dix mille démons contre moi; pourvu que
+tu me donnes seulement les dix repas que j'ai perdus, je
+les défie tous. Sèche, jardin, et sois désormais la sépulture
+de tous ceux qui vivent dans cette maison, puisqu'ici
+l'âme indomptée de Cade s'est évanouie.</p>
+
+<p>IDEN.--Est-ce donc Cade que j'ai tué? Cet horrible
+traître? O mon épée! je veux te consacrer pour cet exploit,
+et quand je serai mort, te faire suspendre sur ma
+tombe. Jamais ce sang ne sera essuyé de ta pointe: tu
+le porteras comme un écusson glorieux, emblème de
+l'honneur que s'est acquis ton maître.</p>
+
+<p>CADE.--Iden, adieu, et sois fier de ta victoire; dis au
+pays de Kent, de ma part, qu'il a perdu son meilleur
+soldat, et exhorte tous les hommes à être des lâches; car
+moi je ne redoutai jamais personne, je suis vaincu par
+la famine, et non par la valeur.</p>
+
+<p class="mid">(Il meurt.)</p>
+
+<p>IDEN.--Tu me fais injure. Que le ciel soit mon juge!
+Meurs, scélérat maudit, malédiction sur celle qui t'a
+porté dans son sein! Et comme j'enfonce mon épée dans
+ton corps, puisse-je enfoncer ton âme dans l'enfer! Je
+veux te traîner par les pieds dans un fumier qui te servira
+de tombeau. Là, je couperai ta tête proscrite, et je
+la porterai en triomphe au roi, laissant ton corps pour
+pâture aux corbeaux des champs.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort en traînant le corps.)</p>
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br>
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="mid">Plaines entre Dartford et Blackheath.</p>
+
+<p class="mid"><i>D'un côté le camp du roi, de l'autre entre</i> YORK <i>avec sa suite,
+des tambours et des drapeaux; ses troupes à quelque distance.</i></p>
+
+<p>YORK.--Ainsi, York revient de l'Irlande pour revendiquer
+ses droits et arracher la couronne de la tête du
+faible Henri. Cloches, sonnez à grand bruit; feux de joie,
+brûlez d'une flamme claire et brillante, pour fêter le
+monarque légitime de l'illustre Angleterre.--Ah! <i>sancta
+majestas</i>, qui ne voudrait t'acheter au plus haut prix!
+Qu'ils obéissent, ceux qui ne savent pas gouverner. Cette
+main fut faite pour ne manier que l'or. Je ne puis donner
+à mes paroles l'influence qui leur appartient, si cette
+main ne balance une épée ou un sceptre. S'il est vrai
+que j'aie une âme, elle aura un sceptre, sur lequel s'agiteront
+les fleurs de lis de la France. (<i>Entre Buckingham.</i>)
+Qui vois-je s'avancer? Buckingham, qui vient me gêner
+par sa présence. Sûrement c'est le roi qui l'envoie: dissimulons.</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--York, si tes intentions sont bonnes, je
+te salue de bon coeur.</p>
+
+<p>YORK.--Humphroy de Buckingham, je reçois ton salut.
+Es-tu envoyé, ou viens-tu de ton propre mouvement?</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--Envoyé par Henri, notre redouté souverain,
+pour savoir la raison de cette prise d'armes en
+temps de paix, ou pour que tu me dises à quel titre, toi,
+sujet comme moi, et contre ton serment d'obéissance et
+de fidélité, tu assembles, sans l'ordre du roi, ce grand
+nombre de soldats, et oses conduire tes troupes si près
+de sa cour.</p>
+
+<p>YORK, <i>à part</i>.--A peine puis-je parler tant est grande
+ma colère. Oh! dans l'indignation que m'inspirent ces
+paroles avilissantes, que ne puis-je déraciner les rochers
+et me battre contre la pierre! et que n'ai-je en ce moment,
+comme Ajax, le fils de Télamon, le pouvoir de
+décharger ma furie sur des boeufs et des brebis! Je suis
+né bien plus haut que ce roi, bien plus semblable à un
+roi, bien plus roi par mes pensées... Mais je dois encore
+un peu de temps affecter la sérénité, jusqu'à ce que
+Henri soit plus faible et moi plus fort. <i>(Haut.)</i> Oh! Buckingham,
+pardonne-moi, je te prie, d'avoir été si longtemps
+sans te répondre; mon esprit était absorbé par
+une profonde mélancolie.--Mon but, en amenant cette
+armée, est... d'éloigner du roi l'orgueilleux Somerset,
+traître envers Sa Grâce et envers l'État.</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--Cela est trop présomptueux de ta part.
+Cependant, si cet armement n'a point d'autre but, le roi
+a cédé à ta demande: le duc de Somerset est à la Tour.</p>
+
+<p>YORK.--Sur ton honneur, est-il en prison?</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--Sur mon honneur, il est en prison.</p>
+
+<p>YORK.--En ce cas, Buckingham, je congédie mon
+armée. Soldats, je vous remercie tous: dispersez-vous,
+et venez demain me trouver aux prés de Saint-George;
+vous y recevrez votre paye, et tout ce que vous pourrez
+désirer. Que mon souverain, le vertueux Henri, me demande
+mon fils aîné; que dis-je! tous mes fils, comme
+otages de ma fidélité et de mon attachement: je les lui
+remettrai tous avec autant de satisfaction que j'en ai à
+vivre. Terres, biens, cheval, armure, tout ce que je
+possède est à ses ordres, comme il est vrai que je désire
+que Somerset périsse.</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--York, je loue cette affectueuse soumission,
+et nous allons nous rendre ensemble à la tente du
+roi.</p>
+
+<p class="mid">(Entre le roi avec sa suite.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Buckingham, York n'a-t-il donc point dessein
+de nous nuire, que je le vois s'avancer ainsi son
+bras passé dans le tien?</p>
+
+<p>YORK.--York vient, rempli de soumission et de respect,
+se présenter à Votre Majesté.</p>
+
+<p>LE ROI.--Dans quelle intention as-tu donc amené toutes
+ces troupes?</p>
+
+<p>YORK.--Pour enlever d'auprès de vous le traître Somerset,
+et pour marcher contre Cade, cet abominable
+rebelle, que je viens d'apprendre avoir été défait.</p>
+
+<p class="mid">(Entre Iden avec la tête de Cade.)</p>
+
+<p>IDEN.--Si un homme grossier comme moi et d'une
+aussi basse condition peut paraître en la présence d'un
+roi, je viens offrir à Votre Grâce la tête d'un traître, la
+tête de Cade que j'ai tué en combat.</p>
+
+<p>LE ROI.--La tête de Cade! Grand Dieu, quelle est ta
+justice! Oh! laisse-moi regarder mort le visage de celui
+qui vivant m'a suscité de si cruels embarras. Dis-moi,
+mon ami; est-ce toi qui l'as tué?</p>
+
+<p>IDEN.--C'est moi-même, n'en déplaise à Votre Majesté.</p>
+
+<p>LE ROI.--Comment t'appelles-tu? quelle est ta condition?</p>
+
+<p>IDEN.--Alexandre Iden est mon nom, un pauvre
+écuyer de Kent, qui aime son roi.</p>
+
+<p>BUCKINGHAM.--Avec votre permission, seigneur, il ne
+serait pas mal de le créer chevalier pour un pareil service.</p>
+
+<p>LE ROI.--Iden, mets-toi à genoux (il se met à genoux),
+et relève-toi chevalier. Je te donne mille marcs pour récompense,
+et je veux que désormais tu demeures attaché
+à notre suite.</p>
+
+<p>IDEN.--Puisse Iden vivre pour mériter tant de bonté!
+et ne vivre jamais que pour être fidèle à son souverain!</p>
+
+<p class="mid">(Entrent la reine Marguerite, Somerset.)</p>
+
+<p>LE ROI.--Voyez, Buckingham, voilà Somerset qui s'approche
+avec la reine; allez la prier de le cacher promptement
+aux regards du duc.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Pour mille York, il ne cachera pas sa
+tête; mais il demeurera hardiment pour l'affronter en
+face.</p>
+
+<p>YORK.--Quoi donc! Somerset en liberté! S'il en est
+ainsi, York, laisse donc un libre cours à tes pensées
+emprisonnées trop longtemps, et que ta langue parle
+comme ton coeur? Endurerai-je la vue de Somerset?
+Perfide roi, pourquoi as-tu rompu ta foi avec moi, toi
+qui sais combien je souffre peu qu'on m'outrage? T'appellerai-je
+donc roi? Non, tu n'es point un roi, tu n'es
+point propre à gouverner ni à régir des peuples, toi qui
+n'oses pas, qui ne peux pas maîtriser un traître. Ta tête
+ne sait point porter une couronne. Ta main est faite
+pour serrer le bâton de palmier, non pour soutenir le
+sceptre imposant d'un souverain. C'est mon front qui
+doit ceindre l'or de la couronne; ce front dont la sérénité
+ou la colère peut, comme la lance d'Achille, tuer
+ou guérir par ses divers mouvements. Voilà la main qui
+saura tenir un sceptre, qui saura établir ses lois suprêmes.
+Cède-moi la place. Par le ciel, tu ne régneras
+pas plus longtemps sur celui que le ciel a créé pour régner
+sur toi.</p>
+
+<p>SOMERSET.--O épouvantable traître! je t'arrête, York,
+pour crime de haute trahison contre le roi et la couronne.
+Obéis, traître audacieux. A genoux, pour demander
+grâce.</p>
+
+<p>YORK.--Moi, me mettre à genoux! demande d'abord
+à mes genoux s'ils souffriront que je plie devant un
+homme. Qu'on appelle mes fils pour me servir de caution.
+<i>(Sort un homme de la suite</i>.) Je suis bien sûr qu'avant
+qu'ils me laissent conduire en prison, leurs épées
+se rendront caution de mon affranchissement.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Qu'on cherche Clifford: priez-le de
+venir promptement, et qu'il nous dise si les bâtards
+d'York peuvent servir de caution à leur traître de père.</p>
+
+<p>YORK.--O Napolitaine teinte de sang, rebut proscrit de
+Naples, fléau sanguinaire de l'Angleterre! Les fils d'York,
+bien meilleurs que toi par la naissance, seront la caution
+de leur père: malheur à ceux qui la refuseraient!
+<i>(Entrent d'un côté Édouard et Richard Plantagenet avec des
+soldats; et de l'autre aussi avec des soldats, le vieux Clifford
+et son fils.</i>) Vois s'ils viennent; je réponds qu'ils tiendront
+ma parole.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Et voilà Clifford qui arrive pour rejeter
+leur caution.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Salut et bonheur à mon seigneur roi!</p>
+
+<p>YORK.--Je te rends grâces, Clifford: dis quel sujet
+t'amène. Ne nous chagrine pas par un regard ennemi,
+c'est nous qui sommes ton souverain, Clifford; fléchis
+de nouveau le genou, nous te pardonnerons de t'être
+mépris.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Voici mon roi, York; je ne me méprends
+point. Mais, toi, tu te méprends fort de m'imputer une
+méprise. Il le faut envoyer à Bedlam: cet homme est-il
+devenu fou?</p>
+
+<p>LE ROI.--Oui, Clifford, une folie ambitieuse le porte à
+s'élever contre son roi.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--C'est un traître. Faites-le conduire à la
+Tour, et qu'on vous mette à bas sa tête séditieuse.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Il est arrêté; mais il ne veut pas obéir.
+Ses fils, dit-il, donneront pour lui leur parole.</p>
+
+<p>YORK.--N'y consentez-vous pas, mes enfants?</p>
+
+<p>ÉDOUARD PLANTAGENET.--Oui, mon noble père, si nos
+paroles peuvent vous servir.</p>
+
+<p>RICHARD PLANTAGENET.--Et si nos paroles ne le peuvent,
+ce sera nos épées.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Quoi? quelle race de traîtres avons-nous
+donc ici?</p>
+
+<p>YORK.--Regarde dans un miroir, et donne ce nom à
+ton image. Je suis ton roi, et toi un traître au coeur
+faux. Appelez ici, pour se placer au poteau<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>, mes deux
+braves ours; que du seul bruit de leurs chaînes ils fassent
+trembler ces chiens félons qui tournent timidement
+autour d'eux. Priez Salisbury et Warwick de se
+rendre près de moi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> Call hither to the stake.
+
+<p>Cette allusion de l'ours qu'on enchaînait à un poteau, et qu'on
+faisait harceler par une meute de chiens, est familière à Shakspeare
+pour désigner un guerrier redoutable. Un ours rampant
+était l'écusson des Nevils.</p></blockquote>
+
+<p class="mid">(Tambours. Entrent Salisbury et Warwick avec des
+soldats.)</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Sont-ce là tes ours? Eh bien! je harcèlerai
+tes ours jusqu'à la mort, et de leurs chaînes j'attacherai
+le gardien d'ours lui-même, s'il se hasarde à les conduire
+dans la lice.</p>
+
+<p>RICHARD PLANTAGENET.--J'ai vu souvent un dogue ardent
+et présomptueux se retourner et mordre celui qui
+l'empêchait de s'élancer; puis aussitôt que, laissé en liberté,
+il sentait la patte cruelle de l'ours, je l'ai vu serrer
+la queue entre ses jambes en poussant des cris; tel est
+le rôle que vous jouerez, si vous vous mesurez en ennemi
+avec le lord Warwick.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Loin d'ici, amas de disgrâces, hideuse et
+grossière ébauche, aussi difforme par ton âme que par
+ta figure!</p>
+
+<p>YORK.--Nous allons dans peu vous échauffer autrement.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Prenez garde que cette chaleur ne vous
+brûle vous-même.</p>
+
+<p>LE ROI.--Quoi, Warwick! Tes genoux ont-ils désappris
+à fléchir?... Et toi, Salisbury, honte sur tes cheveux
+blancs! Toi, guide insensé, qui égares le coeur malade
+de ton fils, veux-tu, sur ton lit de mort, jouer le rôle
+d'un brigand, et chercher ton malheur avec tes lunettes!
+Oh! où est la foi, où est la loyauté? Si elles sont bannies
+d'une tête glacée par les ans, où trouveront-elles un
+refuge sur la terre? Veux-tu donc creuser ton tombeau
+pour y trouver encore la guerre, et souiller de sang ton
+âge honorable? Quoi! vieux comme tu l'es, tu manques
+d'expérience; ou, si tu en as, pourquoi lui fais-tu un tel
+outrage? Pour ton honneur, rends-toi au devoir, fléchis
+devant moi ces genoux que ton âge avancé fait déjà plier
+vers la tombe.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Seigneur, j'ai examiné avec moi-même le
+titre de ce très-renommé duc, et, dans ma conscience,
+je crois que c'est à Sa Grâce qu'appartient par droit de
+succession le trône d'Angleterre.</p>
+
+<p>LE ROI.--Ne m'as-tu pas juré fidélité et obéissance?</p>
+
+<p>SALISBURY.--Oui.</p>
+
+<p>LE ROI.--Peux-tu te dégager envers le ciel de la nécessité
+d'acquitter ton serment?</p>
+
+<p>SALISBURY.--C'est un grand péché de jurer le péché;
+mais c'en est un plus grand encore de tenir un serment
+coupable. Quel voeu assez solennel peut contraindre à
+commettre un meurtre, à dépouiller autrui, à outrager
+la pudeur d'une vierge sans tache, à ravir le patrimoine
+de l'orphelin, à priver la veuve de ses droits légitimes,
+sans autre raison de cette injustice que le lien d'un serment
+solennel?</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Un traître subtil n'a pas besoin de sophiste.</p>
+
+<p>LE ROI.--Appelez Buckingham; dites-lui de s'armer.</p>
+
+<p>YORK.--Appelle Buckingham, Henri, et tout ce que tu
+as d'amis. Je suis résolu à mourir ou à régner.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Je te garantis le premier, si les songes
+prédisent la vérité.</p>
+
+<p>WARWICK.--Tu ferais mieux de regagner ton lit et d'y
+aller rêver encore, pour te mettre à l'abri de la tempête
+du champ de bataille.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Je suis résolu à soutenir une tempête plus
+terrible que celle qu'il est en ton pouvoir de susciter
+aujourd'hui; et je compte écrire cette résolution sur ton
+cimier, si je puis seulement te reconnaître aux armes de
+ta maison.</p>
+
+<p>WARWICK.--Oui, j'en jure par les armoiries de mon
+père, par l'ancien écu des Nevil, l'ours rampant enchaîné
+à un poteau tortueux, je veux porter aujourd'hui mon
+panache élevé, comme le cèdre qui se déploie sur le
+sommet d'une montagne et conserve son feuillage en
+dépit de la tempête, pour te faire trembler seulement à
+le voir.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Et moi, je t'arracherai ton ours de dessus
+ton casque, et le foulerai sous mes pieds avec tout le
+mépris dont je suis capable, en haine du gardeur d'ours
+par qui l'ours sera défendu.</p>
+
+<p>LE JEUNE CLIFFORD.--Aux armes donc, mon victorieux
+père, pour réprimer ces rebelles et leurs complices.</p>
+
+<p>RICHARD PLANTAGENET.--Fi donc! pour votre honneur
+un peu plus de charité; ne proférez point de paroles de
+haine, car vous souperez ce soir avec <i>Jésus-Christ.</i></p>
+
+<p>LE JEUNE CLIFFORD.--Odieux signe de colère, c'est plus
+que tu n'en peux dire.</p>
+
+<p>RICHARD PLANTAGENET.--Si ce n'est pas dans le ciel que
+vous souperez, ce sera donc sûrement en enfer.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent de différents côtés.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="mid">Saint-Albans.</p>
+
+<p class="mid"><i>Alarmes, combattants qui passent et repassent
+Entre</i> WARWICK.</p>
+
+<p>WARWICK.--Clifford de Cumberland, c'est Warwick qui
+t'appelle; et si tu ne te caches pas devant l'ours, maintenant
+que les trompettes furieuses sonnent l'alarme et
+que les cris des mourants remplissent le vide des airs,
+Clifford, je t'appelle. Viens et combats contre moi,
+orgueilleux lord du nord. Clifford de Cumberland,
+Warwick s'enroue à force de t'appeler aux armes.
+<i>(Entre York</i>.) Quoi! mon noble lord, comment, à pied?</p>
+
+<p>YORK.--Clifford, dont la mort arme le bras, vient de
+tuer mon cheval; mais coup pour coup, et au même
+moment, j'ai fait de cette excellente bête qu'il aimait
+tant un repas pour les vautours et les corbeaux.</p>
+
+<p class="mid">(Entre Clifford.)</p>
+
+<p>WARWICK.--L'heure de l'un de nous ou de tous deux
+est arrivée.</p>
+
+<p>YORK.--Arrête, Warwick, et cherche ailleurs quelque
+autre proie; car c'est moi qui dois poursuivre celle-ci
+jusqu'à la mort.</p>
+
+<p>WARWICK.--En ce cas, fais vaillamment, York; c'est
+pour une couronne que tu combats Clifford; comme il
+est vrai que je compte réussir aujourd'hui, j'ai du chagrin
+au coeur de te quitter sans te combattre.</p>
+
+<p class="mid">(Warwick sort.)</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Que vois-tu donc en moi, York? Pourquoi
+t'arrêter ainsi?</p>
+
+<p>YORK.--J'aimerais ta contenance guerrière si tu ne
+m'étais pas si profondément ennemi.</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Et l'on ne refuserait pas à ta valeur la
+louange et l'estime, si tu ne l'employais honteusement
+et pour le crime.</p>
+
+<p>YORK.--Puisse-t-elle me défendre contre ton épée,
+comme il est vrai qu'elle soutient la justice et la bonne
+cause!</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Mon âme et mon corps ensemble sur cette
+affaire-ci.</p>
+
+<p>YORK.--Voilà un terrible gage. En garde sur-le-champ.</p>
+
+<p class="mid">(Ils combattent, Clifford tombe.)</p>
+
+<p>CLIFFORD.--<i>La fin couronne les oeuvres</i><a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> Clifford dit ces paroles en français: il ne mourut point de la
+main du duc d'York, mais fut tué dans la mêlée. Sa mort est ainsi
+racontée dans la troisième partie de <i>Henri VI</i>, et la même
+incohérence se remarque dans les pièces originales. C'est une
+inadvertance comme on en rencontre souvent dans Shakspeare.</blockquote>
+
+<p class="mid">(Il meurt.)</p>
+
+<p>YORK.--Ainsi la guerre t'a donné la paix, car te voilà
+tranquille. Que le repos soit avec son âme, si c'est la
+volonté du ciel!</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+
+<p class="mid">(Entre le jeune Clifford.)</p>
+
+<p>LE JEUNE CLIFFORD.--Honte et confusion! Tout est en
+déroute. La peur crée le désordre, et le désordre frappe
+ceux qu'il faudrait défendre. O guerre! fille des enfers,
+dont le ciel irrité a fait l'instrument de sa colère, jette
+dans les coeurs glacés des nôtres les charbons brûlants
+de la vengeance! Ne laisse pas fuir un soldat. L'homme
+qui s'est vraiment consacré à la guerre ne connaît pas
+l'amour de soi. Quiconque s'aime soi-même n'a point
+essentiellement, mais seulement par le hasard des circonstances,
+les caractères de la valeur..... (<i>Voyant son
+père mort.</i>) O que ce vil monde prenne fin, et que les
+flammes du dernier jour confondent, avant le temps, la
+terre et le ciel embrasés ensemble! Que le souffle de la
+trompette universelle se fasse entendre et impose silence
+au son mesquin des divers bruits du monde! Père
+chéri, étais-tu donc destiné à perdre ta jeunesse dans la
+paix, et à revêtir les couleurs argentées de l'âge, de la
+prudence, pour venir, aux jours vénérables où l'on
+garde la maison, périr dans une mêlée de brigands. A
+cette vue, mon coeur se change en pierre, et tant qu'il
+m'appartiendra il demeurera dur comme elle.--York
+n'épargne point nos vieillards, je n'épargnerai pas davantage
+leurs enfants. Les larmes des jeunes vierges feront
+sur mon coeur l'effet de la rosée sur la flamme; et
+la beauté, qui si souvent a rappelé les tyrans à la clémence,
+ne fera, comme l'huile et la cire, qu'animer
+l'ardeur de ma colère. Dès ce moment, la pitié ne m'est
+plus rien. Si je trouve un enfant de la maison d'York,
+je le couperai en autant de bouchées que la farouche
+Médée fit du jeune Absyrte, et je chercherai ma gloire
+dans la cruauté. (<i>Il prend sur ses épaules le corps de son
+père.</i>) Viens, toi, ruine récente de l'antique maison de
+Clifford; comme Énée emporta le vieil Anchise, je vais
+te charger sur mes robustes épaules. Mais Énée portait
+une charge vivante, elle ne lui pesait pas ce que me
+pèsent mes douleurs.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+
+<p class="mid">(Entrent Richard Plantagenet et Somerset: ils combattent,
+Somerset est tué.)</p>
+
+<p>RICHARD PLANTAGENET.--Te voilà donc là gisant! Par
+sa mort sous une misérable enseigne du château de
+Saint-Albans, mise à la porte d'un cabaret, Somerset va
+rendre fameuse la sorcière qui l'a prédite<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>. Fer, conserve
+ta trempe; coeur, continue d'être impitoyable. Les
+prêtres prient pour leurs ennemis, mais les princes
+tuent.</p>
+
+<p class="mid">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> La sorcière avait prédit à Somerset qu'il aurait à se garder
+des châteaux qui se tiennent en haut, that mounted stand, et il
+meurt sous l'enseigne du château de Saint-Albans, à la porte d'un
+cabaret.</blockquote>
+
+<p class="mid">(Alarmes. Différentes excursions des deux partis. Entrent
+le roi Henri et la reine Marguerite et quelques autres
+faisant retraite.)</p>
+
+<p>MARGUERITE.--Fuyez, seigneur. Que vous êtes lent!
+N'avez-vous pas de honte? fuyez.</p>
+
+<p>LE ROI.--Pouvons-nous fuir les volontés du ciel?
+Chère Marguerite, arrêtez.</p>
+
+<p>MARGUERITE.--De quelle nature êtes-vous donc? Vous
+ne voulez ni combattre ni fuir. Maintenant c'est force
+d'esprit, sagesse et sûreté, de céder le champ aux ennemis,
+et de garantir notre vie par tous les moyens possibles,
+puisque tout ce que nous pouvons c'est de fuir.
+(On entend au loin une alarme.) Si vous êtes pris, nous
+sommes au bout de nos ressources; mais si nous avons
+le bonheur d'échapper, comme le temps nous en reste,
+si nous ne le perdons pas par votre négligence, nous
+pourrons gagner Londres où vous êtes aimé, et où l'échec
+de cette journée pourra être promptement réparé.</p>
+
+<p class="mid">(Entre le jeune Clifford.)</p>
+
+<p>CLIFFORD.--Si je n'avais attaché toute mon âme à l'espoir
+de leur nuire un jour, vous m'entendriez blasphémer,
+plutôt que de vous engager à fuir. Mais fuyez,
+il le faut. L'incurable découragement règne dans le
+coeur de notre parti. Fuyez pour votre salut, et nous
+vivrons pour voir arriver leur tour, et leur transmettre
+notre fortune. Hâtez-vous, seigneur; fuyez.</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="mid">Plaines près de Saint-Albans.</p>
+
+<p><i>Une alarme, retraite, fanfare. Puis entrent</i> YORK, RICHARD
+PLANTAGENET, WARWICK <i>et des soldats avec des tambours
+et des drapeaux.</i></p>
+
+<p>YORK.--Qui peut raconter les exploits de Salisbury, ce
+lion d'hiver, qui dans sa colère oubliant les contusions
+de l'âge et les coups du temps, semblable à un guerrier
+paré des traits de la jeunesse, se ranime par le danger?
+cet heureux jour perd tout son mérite, et nous n'avons
+rien gagné, si nous avons perdu Salisbury.</p>
+
+<p>RICHARD PLANTAGENET.--Mon noble père, trois fois aujourd'hui
+je l'ai aidé à remonter sur son cheval; trois
+fois je l'ai défendu renversé à terre, trois fois je l'ai
+conduit hors de la mêlée, et l'ai voulu engager à quitter
+le champ de bataille, et je l'ai toujours retrouvé au
+sein du danger: telle qu'une riche tenture dans une
+simple demeure, telle était sa volonté dans son vieux
+et faible corps. Mais voyez, le voilà qui s'approche, ce
+noble guerrier.</p>
+
+<p class="mid">(Entre Salisbury.)</p>
+
+<p>SALISBURY, <i>à Richard.</i>--Par mon épée! tu as bien combattu
+aujourd'hui; par la messe! nous en avons tous
+fait autant.--Je vous remercie, Richard. Dieu sait combien
+j'ai encore de temps à vivre, et il a permis que
+trois fois, aujourd'hui, vous m'ayez sauvé d'une mort
+imminente. Mais, lords, ce que nous tenons n'est
+pas encore à nous: ce n'est pas assez que nos ennemis
+aient fui cette fois: ils sont en situation de réparer
+bientôt cet échec.</p>
+
+<p>YORK.--Je sais que notre sûreté est de les poursuivre;
+car j'apprends que le roi a fui vers Londres, pour y
+convoquer sans délai le parlement. Marchons sur ses
+pas avant que les lettres de convocation aient eu le
+temps de partir. Qu'en dit lord Warwick? Irons-nous
+après eux?</p>
+
+<p>WARWICK.--Après eux! avant eux si nous le pouvons.--Par
+ma foi, milords, ç'a été une glorieuse journée! la
+bataille de Saint-Albans, gagnée par l'illustre York, vivra
+éternellement dans la mémoire des siècles futurs.
+Résonnez, tambours et trompettes, et marchons tous
+vers Londres. Et puissions-nous avoir encore d'autres
+jours semblables à celui-ci!</p>
+
+<p class="mid">(Tous sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Henri VI (2/3), by William Shakespeare, 1564-1616
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VI (2/3) ***
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+</pre>
+
+</body>
+</html>
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