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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:32:49 -0700 |
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diff --git a/26764-h/26764-h.htm b/26764-h/26764-h.htm new file mode 100644 index 0000000..4dd7916 --- /dev/null +++ b/26764-h/26764-h.htm @@ -0,0 +1,5476 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Henri VI (2/3), par Shakespeare</title> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.9em} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} + +--> +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Henri VI (2/3), by William Shakespeare, 1564-1616 + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Henri VI (2/3) + +Author: William Shakespeare, 1564-1616 + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874 + +Release Date: October 3, 2008 [EBook #26764] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VI (2/3) *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + + + + +<pre> + Note du transcripteur. + ================================================= + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 7 + Henri IV (2e partie) + Henri V + Henri VI (1re, 2e et 3e partie) + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + ================================================== +</pre> + + + +<h1>HENRI VI</h1> + +<h2>TRAGÉDIE</h2> +<br> + +<h2>SECONDE PARTIE.</h2> +<br> + +<p class="mid">PERSONNAGES</p> + +<pre> +LE ROI HENRI VI. +HUMPHROY, duc de Glocester, son oncle. +LE CARDINAL BEAUFORT, évêque de Winchester, grand-oncle du roi. +RICHARD PLANTAGENET, duc d'York. + +EDOUARD, } + } ses fils. +RICHARD, } + +LE DUC DE BUCKINGHAM, } partisans +LE DUC DE SOMERSET, } du +LE DUC DE SUFFOLK, } roi. +LORD CLIFFORD, } +LE JEUNE CLIFFORD, } + +LE COMTE DE SALISBURY,} de la faction +LE COMTE DE WARWICK, } d'York, son fils,} + +LE LORD SAY. +LE LORD SCALES, gouverneur de la Tour. +SIR HUMPHROY STAFFORD. +LE JEUNE STAFFORD, son frère. +SIR JOHN STANLEY. +ALEXANDRE IDEN, gentilhomme du comté de Kent. +UN CAPITAINE de vaisseau, UN MAITRE, UN CONTRE-MAÎTRE, + et WALTER WHITMORE, pirates. +UN HERAUT. +DEUX GENTILSHOMMES, prisonniers avec Suffolk. +HUME VAUX et SOUTHWELL, deux prêtres. +BOLINGBROOK, devin: esprit évoqué par lui. +THOMAS HORNER, armurier, et PIERRE, son apprenti. +UN CLERC de Chatham. +LE MAIRE de Saint-Albans. +SIMPCOX, imposteur. +DEUX MEURTRIERS. +JACQUES CADE, rebelle. + +BEVIS, } +MICHEL, } +GEORGE, } partisans +JEAN, } d'York. +DICK, boucher, } +SMITH, tisserand,} + +LA REINE MARGUERITE, femme de Henri VI. +ELEONOR, duchesse de Glocester. +MARGERY JOURDAIN, sorcière. +LA FEMME DE SIMPCOX. + +SEIGNEURS, DAMES, ET LEUR SUITE, PÉTITIONNAIRES, ALDERMEN, CHAPELAIN, +SHÉRIF, OFFICIERS, CITOYENS, APPRENTIS, FAUCONNIERS, GARDES, SOLDATS, +MESSAGERS, ET AUTRES. +</pre> + +<p class="mid">La scène se passe successivement dans les différentes parties +de l'Angleterre.</p> +<br> +<h2>ACTE PREMIER</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">Londres.--Une salle d'apparat dans le palais.</p> + +<p class="mid"><i>Fanfares et trompettes, suivies de hautbois. Entrent d'un côté</i> +LE ROI HENRI, LE DUC DE GLOCESTER, SALISBURY, +WARWICK, ET LE CARDINAL BEAUFORT; +<i>de l'autre</i>, LA REINE MARGUERITE, <i>conduite par</i> +SUFFOLK <i>et suivie de</i> YORK, SOMERSET, BUCKINGHAM +<i>et plusieurs autres</i>.</p> + +<p>SUFFOLK, <i>s'avançant vers le roi.</i>--Chargé, à mon départ +pour la France, en qualité de représentant de votre +haute et souveraine majesté, d'épouser pour elle et en +son nom, la princesse Marguerite, c'est dans la fameuse +et ancienne ville de Tours, qu'en présence des rois de +France et de Sicile, des ducs d'Orléans, de Calabre, de +Bretagne et d'Alençon, de sept comtes, de douze barons +et de vingt respectables évêques, j'ai rempli mon office +et épousé la princesse: aujourd'hui, je viens humblement +le genou en terre, à la vue de l'Angleterre et des +lords ses pairs, remettre le titre que j'ai acquis sur la +reine entre les mains de Votre Majesté, qui est la réalité +d'où provient cette ombre auguste dont je n'ai fait qu'offrir +l'image. Voici le plus précieux don que marquis ait +jamais pu faire, la plus belle reine que roi ait jamais reçue.</p> + +<p>LE ROI.--Suffolk, levez-vous,--reine Marguerite, soyez +la bienvenue. Je ne puis vous donner de mon amour +un gage plus tendre que ce tendre baiser.--O toi, mon +Dieu, qui me prêtes la vie, prête-moi aussi un coeur +plein de reconnaissance! Car tu as donné à mon âme, +dans cet objet plein de charmes, un monde de félicités +terrestres, si tu permets que la sympathie unisse nos +pensées dans un mutuel amour.</p> + +<p>MARGUERITE.--Grand roi d'Angleterre, et mon gracieux +seigneur, le jour ou la nuit, éveillée, ou dans mes songes, +au milieu de la cour, ou en faisant mes prières, je +me suis si souvent entretenue dans ma pensée avec vous, +mon souverain chéri, que j'en deviens plus hardie à saluer +mon roi dans un langage sans art, tel qu'il se présente +à mon esprit, et que me l'inspire la joie dont déborde +mon coeur.</p> + +<p>LE ROI.--Sa beauté ravit, mais la grâce de ses discours, +ses paroles qu'embellit la majesté de la sagesse, me font +passer de l'admiration aux larmes de la joie, tant mon +coeur est plein de son bonheur!--Lords, que vos joyeuses +voix saluent unanimement ma bien-aimée.</p> + +<p>TOUS LES PAIRS.--Longue vie à la reine Marguerite, la +joie de l'Angleterre!</p> + +<p>MARGUERITE.--Nous vous rendons grâces à tous.</p> + +<p class="mid">(Fanfares.)</p> + +<p>SUFFOLK, au duc de Glocester.--Lord protecteur, permettez-moi +de présenter à Votre Grâce les articles de la +paix contractée entre notre souverain et Charles, roi de +France, et conclue, d'un commun accord, pour l'espace +de dix-huit mois.</p> + +<p>GLOCESTER lit.--«<i>Imprimis</i>, il est convenu, entre le +roi français Charles<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> et William de la Pole, marquis de +Suffolk, ambassadeur de Henri, roi d'Angleterre, que ledit +Henri épousera la princesse Marguerite, fille de René, +roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem, et la fera couronner +reine d'Angleterre, avant le trente de mai prochain.</p> + +<p>«<i>Item</i>. Que le duché d'Anjou et le comté du Maine +seront évacués et remis au roi son père.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> The French king. Le roi d'Angleterre, dans +ce traité, ne reconnaît +Charles ni pour roi de France, ni pour roi des Français, +mais simplement pour roi français.</blockquote> + +<p>LE ROI.--Mon oncle, qu'avez-vous?</p> + +<p>GLOCESTER.--Pardonnez, mon gracieux seigneur. Un +saisissement soudain a pressé mon coeur et obscurci mes +yeux tellement que je ne puis en lire davantage.</p> + +<p>LE ROI.--Mon oncle de Winchester, continuez, je vous +prie.</p> + +<p>LE CARDINAL.--«<i>Item</i>. Il est de plus convenu entre eux +que les duchés d'Anjou et du Maine seront évacués et +remis au roi son père, et que la princesse sera envoyée +à Londres, aux frais et dépens du roi d'Angleterre, et +sans dot.»</p> + +<p>LE ROI.--Je suis satisfait des articles. Lord marquis, +mets-toi à genoux. Nous te créons ici premier duc de +Suffolk, et te ceignons de l'épée.--Mon cousin d'York, +vos fonctions de régent dans nos provinces de France +sont suspendues jusqu'à la complète expiration des dix-huit +mois.--Je vous remercie, mon oncle de Winchester, +Glocester, York, Buckingham, et vous, Somerset, Salisbury +et Warwick, des marques d'affection que vous +venez de me donner par l'accueil que vous avez fait à +ma noble reine. Venez, rentrons et ordonnons avec +toute la diligence possible les apprêts de son couronnement.</p> + +<p class="mid">(Sortent le roi, la reine et Suffolk.)</p> + +<p>GLOCESTER.--Braves pairs de l'Angleterre, piliers de +l'État, c'est dans votre sein que le duc Humphroy doit +déposer le fardeau de sa douleur, de votre douleur, de +la douleur commune à toute notre patrie. Eh quoi! mon +frère Henri aura donc prodigué, dans les guerres, sa jeunesse, +sa valeur, son peuple et ses trésors; il aura si souvent +habité en plein champ, en proie, soit au froid de l'hiver, +soit aux ardeurs dévorantes de l'été pour conquérir +la France, son légitime héritage; et mon frère Bedford +aura fatigué son esprit à conserver, par la politique, ce +qu'avait conquis Henri; vous-mêmes, Somerset, Buckingham, +brave York, Salisbury, et vous, victorieux Warwick, +vous aurez reçu de profondes blessures en France +et en Normandie; mon oncle Beaufort, et moi-même, +avec les sages assemblées du royaume, nous aurons +médité si longtemps, tenu conseil durant de longues +journées, discutant en tous sens les moyens de tenir +dans la soumission la France et les Français; Sa Majesté +aura été, dans son enfance, couronnée dans Paris, en +dépit de ses ennemis; et tant de travaux, tant d'honneurs +vont être perdus! La conquête de Henri, la vigilance +de Bedford, vos exploits, tous nos conseils seront +perdus! O pairs d'Angleterre, cette alliance est honteuse, +ce mariage fatal! Il anéantit votre renommée, efface vos +noms du livre de mémoire, détruit les titres de votre +gloire, renverse les monuments de la France asservie, +et défait tout ce qui a jamais été fait.</p> + +<p>LE CARDINAL.--Mon neveu, que signifient ce discours +si passionné et les images accumulées dans votre péroraison? +La France est à nous, et nous prétendons bien +la conserver toujours.</p> + +<p>GLOCESTER.--Oui, sans doute, mon oncle, nous la conserverons +si nous le pouvons; mais à présent il est impossible +que nous le puissions. Suffolk, ce duc de nouvelle +fabrique qui fait ici la pluie et le beau temps<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>, a +donné les duchés du Maine et de l'Anjou à ce pauvre +roi René, dont le style boursouflé s'accorde mal avec la +maigreur de sa bourse.</p> + +<p>SALISBURY.--Et par la mort de celui qui mourut pour +tous, ces deux comtés étaient les clefs de la Normandie... +Mais de quoi pleure Warwick, mon valeureux fils?</p> + +<p>WARWICK.--De la douleur de les voir perdus sans retour: +car s'il y avait quelque espoir de les reconquérir, +mon épée ferait couler un sang fumant et mes yeux ne +verseraient point de larmes. Anjou et Maine, c'est moi +qui les avais conquis, voilà les bras qui ont assujetti ces +provinces; et ces villes que j'ai gagnées par mes blessures, +on les rend pour des paroles de paix! Mort-Dieu<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> <i>That rules the roast</i>, qui gouverne le rôti.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Warwick prononce ce jurement en français.</blockquote> + +<p>YORK.--C'est le duc de Suffolk! Puisse-t-il être étranglé, +lui qui ternit l'honneur de cette île belliqueuse! La +France eût arraché et déchiré mon coeur, avant qu'on +m'eût vu souscrire à ce traité. J'ai vu partout dans l'histoire +les rois d'Angleterre recevant avec leurs épouses +de fortes sommes d'or, des dots considérables: et notre +roi Henri abandonne ce qui lui appartient pour épouser +une fille qui n'apporte avec elle aucun avantage.</p> + +<p>GLOCESTER.--C'est une vraie plaisanterie, une chose +inouïe, que Suffolk demande un quinzième tout entier +pour les frais de son transport. Elle eût pu rester en +France; elle eût pu mourir de faim en France avant +que je....</p> + +<p>LE CARDINAL.--Milord Glocester, vous vous échauffez +trop; cela s'est fait par le bon plaisir de notre seigneur +et roi.</p> + +<p>GLOCESTER.--Milord Winchester, je connais vos dispositions: +ce ne sont pas mes discours qui vous déplaisent, +c'est ma présence qui vous gêne.--Ta haine se fait +jour, prélat superbe; je vois ta fureur sur ton visage. Si +je restais plus longtemps, nous recommencerions nos +anciens démêlés. Adieu, lords; et, quand je ne serai +plus, dites que j'ai été prophète: avant peu, la France +sera perdue pour nous.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>LE CARDINAL.--Voilà le protecteur qui nous quitte +plein de rage. Vous savez qu'il est mon ennemi; je dirai +plus, il est votre ennemi à tous, et je le crois fort peu +ami du roi. Faites-y attention, milords, il est le plus +proche du trône par le sang et l'héritier présomptif de +la couronne d'Angleterre. Quand Henri, par son mariage, +aurait acquis un empire et toutes les riches monarchies +de l'Occident, Glocester eût encore eu des +raisons pour en être mécontent. Prenez-y garde, milords; +ne laissez pas séduire vos coeurs par ses paroles +insidieuses: soyez prudents et circonspects; car bien +qu'il ait la faveur du peuple, qui l'appelle <i>Humphroy, le +bon duc de Glocester</i>! frappe des mains et crie à haute +voix: <i>Que Jésus conserve Votre Altesse Royale! que Dieu +garde le bon duc Humphroy</i>! je crains, milords, qu'avec +tout cet éclat flatteur il ne devienne un protecteur dangereux.</p> + +<p>BUCKINGHAM.--Pourquoi serait-il le protecteur de notre +souverain, maintenant d'âge à se gouverner par lui-même? +Mon cousin de Somerset, joignez-vous à moi, et +unissons-nous tous deux avec le duc de Suffolk, et nous +aurons bientôt fait sauter de son poste le duc Humphroy.</p> + +<p>LE CARDINAL.--Cette importante affaire ne souffrira +point de délais: je me rends à l'instant chez le duc de +Suffolk.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>SOMERSET.--Cousin de Buckingham, quoique l'orgueil +d'Humphroy et l'éclat de sa place ne laissent pas de +nous être pénibles, crois-moi, surveillons avec soin ce +hautain cardinal: son insolence est plus insupportable +que ne le serait celle de tous les autres princes de l'Angleterre. +Si Glocester est renversé, c'est lui qui sera protecteur.</p> + +<p>BUCKINGHAM.--Toi, Somerset, ou moi, nous devons +l'être, en dépit du duc Humphroy et du cardinal.</p> + +<p class="mid">(Sortent Buckingham et Somerset.)</p> + +<p>SALISBURY.--L'orgueil s'est mis le premier en mouvement, +l'ambition le suit. Tandis qu'ils vont travailler +pour leur fortune, il nous convient de travailler pour le +pays. Je n'ai jamais vu Humphroy, duc de Glocester, se +conduire autrement qu'il n'appartient à un digne gentilhomme; +mais j'ai vu souvent cet orgueilleux cardinal, +plus semblable à un soldat qu'à un homme d'église, et +aussi fier, aussi hautain que s'il eût été maître de tout, +je l'ai vu blasphémer comme un brigand, et se comporter +d'une manière bien peu convenable au régulateur +d'un empire. Warwick, mon fils, l'appui de ma +vieillesse, tes actions, ta franchise, ton hospitalité, t'ont +placé dans le coeur de la nation plus haut qu'aucun autre, +si ce n'est le bon duc Humphroy. Et vous, mon frère +York, vos soins en Irlande, pour soumettre ses habitants +au joug régulier des lois<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>, et vos derniers exploits dans +le coeur de la France, tandis que vous y exerciez la régence +au nom de notre souverain, vous ont fait craindre +et respecter des peuples. Unissons-nous ensemble, dans +la vue du bien public, pour réprimer et contenir, autant +qu'il nous sera possible, l'orgueil de Suffolk et du +cardinal, ainsi que l'ambition de Somerset et de Buckingham; +et soutenons de tout notre pouvoir la marche du +duc Humphroy, puisqu'elle tend à l'avantage du pays.</p> + +<p>WARWICK.--Que Dieu seconde Warwick, comme il +aime la patrie et le bien général de son pays!</p> + +<p>YORK.--York en dit autant, car il a plus que personne +sujet de le désirer.</p> + +<p>SALISBURY.--Ne perdons pas un instant; et voyons où +ceci nous mène<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Le duc d'York avait épousé une soeur consanguine du comte +de Salisbury. Il ne fut vice-roi d'Irlande que quelques années +plus tard, comme on le verra dans la suite de cette pièce.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> <i>Look unto the main. Unto the main! O father, Maine is lost. +Look unto the main</i> signifie: songeons au plus important. Il a +fallu passer à côté du sens littéral, pour conserver quelque +chose du jeu de mots entre <i>main</i> et <i>Maine</i>, et de même dans la +suite du discours de Warwick, où celui-ci dit avoir conquis le +Maine, <i>by main force</i> (par une très-grande valeur, etc.)</blockquote> + +<p>WARWICK.--Où ceci nous mène? ô mon père! le Maine +est perdu, le Maine que Warwick avait conquis avec le +courage qui le mène, et qu'il aurait gardé tant qu'il aurait +eu un souffle de vie! Mon père, vous demandiez où +ceci nous mène, et moi, je ne parle que du Maine que je +reprendrai sur la France, ou j'y périrai.</p> + +<p class="mid">(Sortent Salisbury et Warwick.)</p> + +<p>YORK.--Le Maine et l'Anjou sont cédés aux Français! +Paris est perdu; le sort de la Normandie ne tient plus +qu'à un fil fragile: maintenant que nous avons perdu +le reste, Suffolk a conclu ce traité, les pairs y ont accédé, +et Henri s'est trouvé satisfait d'échanger deux +duchés contre les charmes de la fille d'un duc. Je ne +saurais les en blâmer; car que leur importe? C'est de +ton bien, York, qu'ils disposent, et non du leur. Des +pirates peuvent faire bon marché de leur pillage, en +acheter des amis, le prodiguer à des courtisanes, et se +réjouir, comme de grands soigneurs, jusqu'à ce que +tout soit dissipé, tandis que l'impuissant propriétaire de +ces richesses les pleure, tord ses faibles mains, et tremblant, +secouant la tête, demeure à regarder de loin ceux +qui se partagent et emportent son bien, sans oser, dans +la faim qui le presse, y porter sa main. Comme lui, il +faut qu'York reste assis, enrageant et mordant ses lèvres, +tandis que les pays qui lui appartiennent sont +vendus à l'encan.--Il me semble que ces trois royaumes, +d'<i>Angleterre,</i> de <i>France,</i> d'<i>Irlande,</i> sont à ma chair et à +mon sang ce qu'était au prince de Calydon ce fatal tison +d'Althée, qui en brûlant consumait son coeur. L'Anjou +et le Maine, tous deux abandonnés aux Français! tristes +nouvelles pour moi, car j'espérais posséder la France, +aussi bien que les champs fertiles de l'Angleterre. Un +jour viendra où York pourra réclamer son bien. Dans +cette vue, je veux m'associer au parti des Nevil, et faire +montre d'affection pour l'orgueilleux duc Humphroy; +et, dès que je pourrai saisir l'occasion favorable, revendiquer +la couronne; car c'est à ce but brillant que je +vise. Et il ne sera pas dit que l'orgueilleux Lancastre +usurpe mes droits, retienne le sceptre dans une main +d'enfant, et porte le diadème sur cette tête dont les inclinations +de prêtre conviennent mal à la couronne. Sois +donc patient et tranquille, York, jusqu'à ce que l'occasion +te favorise; épie le moment, et veille, pendant que +les autres dorment, pour pénétrer dans les secrets de +l'État, jusqu'à ce que Henri, enivré de l'amour de cette +nouvelle épouse, de cette reine si chèrement achetée par +l'Angleterre, et Glocester et les pairs soient tombés dans +la discorde. Alors j'élèverai dans les airs la rose blanche +comme le lait, et je les parfumerai de sa douce odeur; +je porterai sur mon étendard les armes d'York, pour +lutter avec la maison de Lancastre; et je le forcerai bien +à me céder la couronne, ce roi, dont les maximes scolastiques +ont battu notre belle Angleterre. (<i>Il sort</i>.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">Toujours à Londres, un appartement dans le palais du duc de +Glocester.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> GLOCESTER ET LA DUCHESSE.</p> + +<p>LA DUCHESSE.--Pourquoi mon seigneur semble-t-il +ployer comme l'épi mûr, forcé de courber sa tête sous +le poids des libéralités de Cérès? Pourquoi le grand duc +Humphroy fronce-t-il le sourcil comme irrité à l'aspect +du monde? Pourquoi tes yeux demeurent-ils attachés +sur la terre insensible, occupés à considérer un objet +qui semble obscurcir ta vue? Qu'y aperçois-tu? Le diadème +du roi Henri, enrichi de tous les honneurs de +l'univers? si ta pensée est là, continue à y fixer tes +yeux, et prosterne ta face jusqu'à ce que tu en aies couronné +ta tête. Étends ta main pour atteindre à ce glorieux +métal. Quoi! serait-elle trop courte? je l'allongerai +de la mienne, et quand à nous deux nous l'aurons soulevé, +tous deux nous élèverons nos têtes vers le ciel, et +notre vue ne s'abaissera plus jamais jusqu'à accorder un +coup d'oeil à la terre.</p> + +<p>GLOCESTER.--O Nell, chère Nell, si tu aimes ton seigneur, +chasse le ver dévorant de ces ambitieux désirs, +et puisse la première pensée de nuire à mon roi et à +mon neveu, le vertueux Henri, être mon dernier soupir +dans ce monde périssable! Les songes inquiétants de +cette nuit ont jeté la tristesse dans mon âme.</p> + +<p>LA DUCHESSE.--Qu'a rêvé mon seigneur? Dis-le-moi, et +je t'en récompenserai par le charmant récit du songe +que j'ai fait ce matin.</p> + +<p>GLOCESTER.--Il m'a semblé que le bâton de commandement, +signe de mon office à la cour, avait été rompu +en deux. Par qui? Je l'ai oublié; mais si je ne me trompe, +c'était par le cardinal; et sur les deux bouts de ce bâton +brisé étaient placées les têtes d'Edmond, duc de Somerset, +et de Guillaume de la Pole, premier duc de Suffolk. +Tel a été mon songe: ce qu'il présage, Dieu le sait!</p> + +<p>LA DUCHESSE.--Eh quoi, la seule chose que cela puisse +nous annoncer, c'est que quiconque rompra un rameau +du bocage de Glocester payera de sa tête une semblable +audace. Mais écoute-moi, maintenant, mon Humphroy, +mon cher duc. Il m'a semblé que j'étais solennellement +assise sur un siége royal, dans l'église cathédrale de +Westminster, et dans ce fauteuil où les rois et les reines +sont couronnés. Henri et dame Marguerite ont plié le +genou devant moi, et sur ma tête ils ont placé le diadème.</p> + +<p>GLOCESTER.--En vérité, Éléonor, tu me forces à te +réprimander sévèrement. Présomptueuse que tu es, malapprise, +Éléonor, n'es-tu pas la seconde femme du +royaume, la femme du protecteur, l'objet chéri de sa +tendresse? N'as-tu pas à ta disposition une plus grande +abondance des joies de ce monde que n'en peut atteindre +ou concevoir ta pensée? Et tu veux continuer à trouver +des trahisons, pour précipiter ton mari et toi-même, du +faite des honneurs, au plus bas degré de la honte! +Laisse-moi, je ne veux plus rien entendre.</p> + +<p>LA DUCHESSE.--Eh quoi, quoi donc, milord! tant de +colère contre Éléonor, pour vous avoir raconté son rêve! +Dorénavant, je garderai mes rêves pour moi seule, et +je ne m'exposerai plus à ces reproches.</p> + +<p>GLOCESTER.--Allons, ne te fâche pas, me voilà de nouveau +de bonne humeur.</p> + +<p class="mid">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Milord protecteur, le bon plaisir de Sa +Majesté est que vous vous disposiez à monter à cheval +pour Saint-Albans, où le roi et la reine ont l'intention +d'aller chasser au faucon.</p> + +<p>GLOCESTER.--Je vais m'y rendre. Allons, Nell, tu viendras +avec nous.</p> + +<p>LA DUCHESSE.--Oui, mon cher lord, je vous suis. (<i>Sortent +Glocester et le messager</i>.) Il faut bien que je suive; je +ne peux marcher devant, tant que Glocester portera cette +âme abjecte et servile. Si j'étais un homme, un duc, un +prince du sang, j'écarterais bientôt ces incommodes +obstacles; j'aplanirais mon chemin par-dessus leurs +troncs mutilés: mais, quoique femme, je ne négligerai +pas le rôle que j'ai à jouer dans cette cérémonie de la +fortune. Où êtes-vous, sir John? Eh non, homme, ne +crains rien; nous sommes seuls; il n'y ici que toi et +moi.</p> + +<p class="mid">(Entre Hume.)</p> + +<p>HUME.--Jésus conserve votre royale Majesté!</p> + +<p>LA DUCHESSE.--Que dis-tu, Majesté? je n'ai que le titre +de Grâce.</p> + +<p>HUME.--Mais par la grâce du ciel et les conseils de +Hume, le titre de Votre Grâce sera bientôt agrandi.</p> + +<p>LA DUCHESSE.--Homme, qu'as-tu à me dire? As-tu +conféré avec Margery Jourdain, cette habile sorcière, +et Roger Bolingbrook, qui conjure les esprits? Entreprendront-ils +de me servir?</p> + +<p>HUME.--Ils m'ont promis de faire paraître devant Votre +Grandeur un esprit évoqué des profondeurs de la terre, +qui répondra à toutes les questions que pourra lui faire +Votre Grâce.</p> + +<p>LA DUCHESSE.--Il suffit. Je songerai aux questions. Il +faut qu'à notre retour de Saint-Albans, ils accomplissent +entièrement leurs promesses. Toi, Hume, prends cette +récompense, et va te réjouir avec tes associés dans cette +importante opération.</p> + +<p class="mid">(Elle sort.)</p> + +<p>HUME.--Hume a ordre de se réjouir avec l'or de la +duchesse: vraiment, il n'y manquera pas. Mais songez-y +bien, sir John Hume, mettez un sceau à vos lèvres, et ne +prononcez pas un mot, si ce n'est, chut. Cette affaire +exige un profond secret.--Dame Éléonor me donne de +l'or, pour lui amener la magicienne! Fût-ce le diable, +son or ne peut venir mal à propos; et l'or m'arrive +encore d'un autre point du compas; j'ose à peine le dire, +du riche cardinal et de ce puissant et nouveau duc de +Suffolk; cependant, cela est ainsi, et à parler franchement, +connaissant l'humeur ambitieuse de dame Éléonor, +ils me payent pour tramer secrètement la ruine de +la duchesse, et lui mettre dans la tête ces idées d'apparitions. +On dit qu'habile fripon n'a pas besoin de courtier: +cependant je suis le courtier de Suffolk et du +cardinal.--Mais prenez donc garde, Hume, il ne s'en +faut de rien que vous ne parliez d'eux comme d'une +paire d'habiles fripons. A la bonne heure, puisqu'il en +est ainsi. Je crains bien qu'en définitive, la friponnerie +de Hume ne soit la perte de la duchesse, et sa disgrâce, +la chute d'Humphroy. Arrive qui pourra, j'aurai de +l'argent de tout le monde.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="mid">Toujours à Londres.--Une salle du palais.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> PIERRE <i>et plusieurs autres avec des pétitions</i>.</p> + +<p>PREMIER PÉTITIONNAIRE.--Restons là tout près, mes +maîtres. Milord protecteur va bientôt passer par ici, nous +pourrons alors lui présenter nos suppliques par écrit.</p> + +<p>DEUXIÈME PÉTITIONNAIRE.--Ma foi, Dieu le conserve, car +c'est un brave homme. Jésus le bénisse!</p> + +<p class="mid">(Entrent Suffolk et la reine Marguerite.)</p> + +<p>PREMIER PÉTITIONNAIRE.--Je crois que le voilà qui vient, +et la reine avec lui. Je serai le premier, c'est sûr.</p> + +<p>DEUXIÈME PÉTITIONNAIRE.--En arrière, imbécile. C'est +le duc de Suffolk, et non pas milord protecteur.</p> + +<p>SUFFOLK.--Eh bien, qu'y a-t-il? me veux-tu quelque +chose?</p> + +<p>PREMIER PÉTITIONNAIRE.--Je vous prie, milord, pardonnez; +je vous ai pris pour milord protecteur.</p> + +<p>MARGUERITE, <i>lisant le dessus des pétitions.--Milord protecteur!</i> +C'est à Sa Seigneurie que vos suppliques s'adressent? +Laissez-moi les voir.--Quelle est la tienne?</p> + +<p>DEUXIÈME PÉTITIONNAIRE.--La mienne, avec la permission +de Votre Grâce, est contre John Goodman, un des +gens de milord cardinal, qui m'a pris ma maison, mes +terres, ma femme et tout.</p> + +<p>SUFFOLK.--Ta femme aussi? Cela n'est pas trop bien, +en effet. Et vous, la vôtre?--Qu'est-ce que c'est? (<i>Il lit.</i>) +Contre le duc de Suffolk, pour avoir fait enclore les communes +de Melfort. Comment, monsieur le drôle!</p> + +<p>PREMIER PÉTITIONNAIRE.--Hélas! monsieur; je ne suis +qu'un pauvre citoyen chargé des plaintes de toute notre +ville.</p> + +<p>PIERRE, <i>présentant sa pétition.</i>--Contre mon maître +Thomas Horner, pour avoir dit que le duc d'York était le +légitime héritier de la couronne.</p> + +<p>MARGUERITE.--Que dis-tu là? Le duc d'York a-t-il dit +qu'il était l'héritier légitime de la couronne?</p> + +<p>PIERRE.--Que mon maître l'était? non vraiment. Mais +mon maître a dit qu'il l'était, et que le roi était un usurpateur.</p> + +<p class="mid">(Entrent des domestiques.)</p> + +<p>SUFFOLK.--Y a-t-il quelqu'un là? Retenez cet homme +et envoyez chercher son maître par un huissier. Nous +nous occuperons de votre affaire en présence du roi.</p> + +<p class="mid">(Les domestiques sortent avec Pierre.)</p> + +<p>MARGUERITE.--Et vous qui aimez à être protégé +des ailes de votre duc protecteur, vous pouvez recommencer +vos suppliques et vous adresser à lui. (<i>Elle déchire +leurs requêtes.</i>) Sortez, canaille. Suffolk, renvoyez-les.</p> + +<p>TOUS.--Allons, sortons.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> + +<p>MARGUERITE.--Milord de Suffolk, parlez. Sont-ce là vos +usages? est-ce là la mode de la cour d'Angleterre, le gouvernement +de votre île britannique? est-ce là la royauté +d'un roi d'Albion? Eh quoi! le roi Henri demeurera-t-il +éternellement sous la domination du sombre Humphroy? +Et moi, reine seulement de nom et pour la forme, faut-il +que je sois la sujette d'un duc? Je te le dis, Pole, +quand dans la ville de Tours, tu rompis une lance pour +l'amour de moi, et enlevas les coeurs des dames de +France, je crus que le roi Henri te ressemblerait en galanterie, +en beauté, en courage; mais son esprit est entièrement +tourné à la dévotion: tout occupé à compter +des <i>ave Maria</i> sur son chapelet, il n'a d'autres champions +que les prophètes et les apôtres, d'autres armes +que les passages sacrés de l'Écriture sainte, d'autre +champ clos que son cabinet, d'autres amours que les +images en bronze des saints canonisés. Je voudrais que +le collége des cardinaux voulût le nommer pape et l'emmener +à Rome, pour y placer sur sa tête la triple couronne. +Tels sont les honneurs qui conviennent à sa +piété.</p> + +<p>SUFFOLK.--Madame, prenez patience. C'est moi qui ai +fait venir Votre Altesse en Angleterre, et je travaillerai +à ce qu'en Angleterre tous les désirs de Votre Grâce +soient pleinement satisfaits.</p> + +<p>MARGUERITE.--Outre ce hautain protecteur, n'avons-nous +pas encore Beaufort, ce prêtre impérieux, et Buckingham, +et Somerset, et York, qui se plaint toujours, et +le moins puissant d'entre eux ne l'est-il pas en Angleterre +plus que le roi?</p> + +<p>SUFFOLK.--Et de tous, le plus puissant ne l'est pas en +Angleterre plus que les Nevil, Salisbury et Warwick ne +sont point de simples pairs.</p> + +<p>MARGUERITE.--Tous ces lords ensemble ne m'irritent +pas autant que cette arrogante Éléonor, la femme du +lord protecteur. On la voit, suivie d'un cortége de dames, +balayer les salles du palais, plutôt de l'air d'une impératrice +que de la femme du duc Humphroy. Les personnes +étrangères à la cour la prennent pour la reine. Elle porte +sur elle le revenu d'un duché, et dans son coeur elle insulte +à notre indigence. Ne vivrai-je point assez pour me +voir vengée d'elle? L'autre jour, au milieu de ses favoris, +cette créature de rien ne disait-elle pas insolemment, +méprisante drôlesse! que la queue de sa plus mauvaise +robe de tous les jours valait mieux que toutes les terres +de mon père, avant que Suffolk lui eût donné deux duchés +en échange de sa fille.</p> + +<p>SUFFOLK.--Madame, j'ai moi-même disposé la glu sur +le buisson où elle doit venir se prendre, et j'y ai placé +un choeur d'oiseaux si propres à l'attirer, qu'elle viendra +s'y abattre pour écouter leurs chants et ne reprendra +plus le vol qui vous blesse. Laissez-la donc en paix, et +écoutez-moi, madame, car j'ose vous donner ici quelques +conseils. Quoique le cardinal nous déplaise, il faut +nous unir à lui et au reste des pairs, jusqu'à ce que nous +ayons fait tomber le duc Humphroy dans la disgrâce. +Quant au duc d'York, la plainte que nous venons de recevoir +n'avancera pas ses affaires; ainsi, nous les déracinerons +tous l'un après l'autre, et de vous seule l'heureux +gouvernail recevra sa direction.</p> + +<p>(Entrent le roi Henri, York et Somerset causant avec lui, +le duc et la duchesse de Glocester, le cardinal, +Buckingham, Salisbury et Warwick.)</p> + +<p>LE ROI.--Quant à moi, nobles lords, le choix m'est indifférent: +ou Somerset, ou York, c'est pour moi la +même chose.</p> + +<p>YORK.--Si York s'est mal conduit en France, que la +régence lui soit refusée.</p> + +<p>SOMERSET.--Si Somerset est indigne de la place, +qu'York soit régent, je suis prêt à la lui céder.</p> + +<p>WARWICK.--Que Votre Grâce soit digne ou non, ce +n'est pas là la question: York en est le plus digne.</p> + +<p>LE CARDINAL.--Ambitieux Warwick, laisse parler ceux +qui valent mieux que toi.</p> + +<p>WARWICK.--Le cardinal ne vaut pas mieux que moi +sur le champ de bataille.</p> + +<p>BUCKINGHAM.--Tous ceux qui sont ici présents valent +mieux que toi, Warwick.</p> + +<p>WARWICK.--Et Warwick pourra vivre assez pour être +un jour le meilleur de tous.</p> + +<p>SALISBURY.--Paix! mon fils.--Et vous, Buckingham, +faites-nous connaître, par quelques raisons, pourquoi +Somerset doit être préféré en ceci?</p> + +<p>MARGUERITE.--Eh! vraiment, parce que cela convient +au roi.</p> + +<p>GLOCESTER.--Madame, le roi est en âge de dire lui-même +son avis; et ce n'est point ici l'affaire des femmes.</p> + +<p>MARGUERITE.--Si le roi est en âge, qu'a-t-il besoin, +milord, que vous demeuriez protecteur de Sa Majesté?</p> + +<p>GLOCESTER.--Je suis protecteur du royaume, madame; +et, quand il le voudra, je résignerai mes fonctions.</p> + +<p>SUFFOLK.--Résigne-les donc, et mets un terme à ton +insolence. Depuis que tu es roi (car qui donc est roi que +toi?), l'État se précipite chaque jour vers sa ruine. Le +dauphin a triomphé au delà des mers; les pairs et les +nobles du royaume ne sont plus autre chose que les +vassaux de ton pouvoir.</p> + +<p>LE CARDINAL.--Tu as écrasé le peuple, appauvri, exténué +la bourse du clergé par tes extorsions.</p> + +<p>SOMERSET.--Tes somptueux palais, les parures de ta +femme, ont absorbé une portion des richesses publiques.</p> + +<p>BUCKINGHAM.--La cruauté de tes exécutions a excédé +la rigueur des lois, et te livre à ton tour à la merci des +lois.</p> + +<p>MARGUERITE.--Ton trafic des emplois, et la vente des +villes de France, si on pouvait faire connaître tout ce +qu'on soupçonne, devraient avant peu te rapetisser de +la tête<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>. (<i>Glocester sort.--La reine laisse tomber son éventail</i>.) +Donnez-moi mon éventail.--Quoi donc, beau sire, +ne sauriez-vous faire ce que je vous dis? <i>(Elle donne un +soufflet à la duchesse</i>.) Ah! madame, je vous demande +pardon: quoi! c'est vous?....</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> <i>Would make thee quickly hop without thy head</i>. +Devraient avant peu te rendre boiteux de la tête.</blockquote> + +<p>LA DUCHESSE.--Si c'est moi? Oui, c'est moi, orgueilleuse +Française. Si mes ongles pouvaient atteindre votre +beauté, j'imprimerais mes dix commandements sur votre +face.</p> + +<p>LE ROI.--Ma chère tante, calmez-vous; c'est contre sa +volonté.</p> + +<p>LA DUCHESSE.--Contre sa volonté! Bon roi, prends-y +garde à temps; elle t'emmaillotera et te bercera comme +un enfant. Quoiqu'il y ait ici plus d'un homme qui ne +sache pas porter le haut-de-chausses, elle n'aura pas +impunément frappé dame Éléonor.</p> + +<p>BUCKINGHAM.--Lord cardinal, je vais suivre Éléonor, et +m'informer de Glocester, de tous ses mouvements.--La +voilà lancée, elle n'a pas besoin maintenant d'éperons +pour l'échauffer, elle va galoper assez vite à sa perte.</p> + +<p class="mid">(Buckingham sort.)</p> + +<p class="mid">(Rentre Glocester.)</p> + +<p>GLOCESTER.--Maintenant, milords, qu'un tour de terrasse +a dissipé ma colère, je reviens délibérer sur les +affaires de l'État. Quant à vos odieuses et fausses imputations, +prouvez-les, soumettez-les au jugement de la +loi. Puisse Dieu dans sa miséricorde traiter mon âme +selon la mesure de mon affectueuse fidélité envers mon +pays et mon roi! Mais venons à l'objet qui nous occupe. +Dans mon opinion, mon souverain, York est l'homme +le plus propre à remplir en France l'office de régent.</p> + +<p>SUFFOLK.--Avant qu'on choisisse, permettez-moi de +vous faire comprendre, par quelques raisons qui ne +sont pas de peu d'importance, qu'York est de tous les +hommes le moins propre à cet emploi.</p> + +<p>YORK.--Je te le dirai, Suffolk, pourquoi j'y suis le +moins propre. D'abord, c'est parce que je ne sais point +flatter ton orgueil; ensuite si le choix tombe sur moi, +milord de Somerset me laissera encore sans munitions, +sans argent et sans secours, jusqu'à ce que la France +soit retombée entre les mains du dauphin. Dernièrement +il m'a fallu attendre, tantôt sur un pied tantôt sur +l'autre<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>, son bon plaisir, jusqu'à ce que Paris fût assiégé, +affamé et perdu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> I danc'd attendance on his will.</blockquote> + +<p>WARWICK.--J'en puis rendre témoignage, et jamais +traître n'a commis envers son pays une action plus criminelle.</p> + +<p>SUFFOLK.--Paix donc, impétueux Warwick.</p> + +<p>WARWICK.--Emblème d'orgueil, pourquoi me tairais-je?</p> + +<p class="mid">(Entrent les domestiques de Suffolk amenant Horner et +Pierre.)</p> + +<p>SUFFOLK.--Parce qu'il y a ici un homme accusé de +trahison. Dieu veuille que le duc d'York réussisse à se +justifier!</p> + +<p>YORK.--Quelqu'un accuse-t-il York de trahison?</p> + +<p>LE ROI.--Que signifie tout ceci, Suffolk? Dis-moi qui +sont ces hommes?</p> + +<p>SUFFOLK.--Avec la permission de Votre Majesté, cet +homme est celui qui accuse son maître de haute trahison. +Il assure lui avoir entendu dire que Richard, duc +d'York, était le légitime héritier de la couronne d'Angleterre, +et que Votre Majesté était un usurpateur.</p> + +<p>LE ROI, <i>à Horner.</i>--Dis, as-tu tenu ce discours?</p> + +<p>HORNER.--Avec la permission de Votre Majesté, je n'ai +jamais rien dit ni pensé de semblable. Dieu m'est témoin +que je suis faussement accusé par ce coquin.</p> + +<p>PIERRE, <i>levant les mains en haut.</i>--Par ces dix os, milords, +il m'a dit cela un soir que nous étions dans le +grenier à nettoyer l'armure du duc d'York.</p> + +<p>YORK.--Infâme misérable, vil artisan, ta tête me payera +tes criminelles paroles. Je conjure Votre Royale Majesté +de le livrer à toute la rigueur de la loi.</p> + +<p class="mid">(York sort.)</p> + +<p>HORNER.--Hélas, milord, que je sois pendu si jamais +j'ai prononcé ces mots. Mon accusateur est mon apprenti. +L'autre jour, comme je l'avais corrigé pour une faute, il +a fait serment à genoux qu'il me le revaudrait: j'ai de +bons témoins du fait. Je conjure donc Votre Majesté de +ne pas perdre un honnête homme sur l'accusation d'un +coquin.</p> + +<p>LE ROI.--Glocester, que pouvons-nous légalement ordonner +sur ceci?</p> + +<p>GLOCESTER.--Voici mon jugement, seigneur, s'il m'appartient +de décider: donnez à Somerset la régence de la +France, parce que ceci a élevé des soupçons contre +York, et indiquez un jour, un lieu convenable pour le +combat singulier entre ces deux hommes. Telle est la +loi, telle est la sentence du duc Humphroy.</p> + +<p>LE ROI.--Qu'il en soit ainsi. Milord de Somerset, nous +vous nommons lord régent de France.</p> + +<p>SOMERSET.--Je remercie humblement Votre Royale +Majesté.</p> + +<p>HORNER.--Et moi, j'accepte volontiers le combat.</p> + +<p>PIERRE.--Hélas! milord, je ne saurais combattre. Pour +l'amour de Dieu, prenez en pitié ce qui m'arrive; c'est +la méchanceté des hommes qui m'a conduit là. O seigneur, +ayez pitié de moi! Jamais je ne serai en état de +porter un coup. O Dieu! ô mon coeur!</p> + +<p>GLOCESTER.--Il faut que tu te battes ou que tu sois +pendu.</p> + +<p>LE ROI.--Conduisez-les en prison. Le dernier jour du +mois prochain sera celui du combat.--Viens, Somerset: +nous allons pourvoir à ton départ.</p> +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="mid">Toujours à Londres.--Dans les jardins du duc de Glocester.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> MARGERY, JOURDAIN, HUME, SOUTHWELL +ET BOLINGBROOK.</p> + +<p>HUME.--Venez, mes maîtres: la duchesse, je vous l'ai +dit, attend l'accomplissement de vos promesses.</p> + +<p>BOLINGBROOK.--Nous sommes tout prêts, maître Hume. +Mais la duchesse veut-elle entendre et voir nos mystères?</p> + +<p>HUME.--Oui, pourquoi pas? comptez sur son courage.</p> + +<p>BOLINGBROOK.--J'ai entendu dire que c'était une femme +d'une fermeté inébranlable. Cependant, il sera bon, +maître Hume, que vous soyez là-haut près d'elle, tandis +que nous travaillerons ici en bas. Ainsi, je vous prie, +sortez, au nom de Dieu, et laissez-nous. <i>(Hume sort.)</i> +Mère Jourdain, prosternez-vous la face contre terre. +Southwell, lisez, et commençons notre oeuvre.</p> + +<p class="mid">(La duchesse paraît à une fenêtre.)</p> + +<p>LA DUCHESSE.--Bien dit, mes maîtres; soyez tous les +bienvenus. A la besogne; le plus tôt sera le mieux.</p> + +<p>BOLINGBROOK.--Patience, ma bonne dame; les magiciens +connaissent leur temps; la profonde nuit, la sombre +nuit, le silence de la nuit, l'heure de la nuit où l'on mit +le feu à Troie; le temps où errent les oiseaux funèbres, +où hurlent les chiens de garde, où les esprits se promènent, +où les fantômes brisent leurs tombeaux: tel est le +temps propre à l'oeuvre qui nous tient occupés. Asseyez-vous, +madame, et ne craignez rien; ce que nous allons +faire paraître ne pourra sortir de l'enceinte sacrée.</p> + +<p class="mid">(Ils exécutent les cérémonies d'usage, et tracent le +cercle. Bolingbrook ou Southwell lit la formule, <i>Conjuro +te,</i> etc. Éclairs et tonnerres effroyables, l'Esprit +sort de terre.)</p> + +<p>L'ESPRIT.--<i>Adsum</i>.</p> + +<p>MARGERY.--<i>Asmath</i>, par le Dieu éternel, dont le nom et +le pouvoir te font trembler, réponds à mes demandes; +car jusqu'à ce que tu m'aies satisfait, tu ne passeras +point cette enceinte.</p> + +<p>L'ESPRIT.--Demande ce que tu voudras: que n'ai-je +déjà dit et fini!</p> + +<p>BOLINGBROOK, <i>lisant les questions contenues dans un papier</i>.--<i>D'abord +le roi, qu'en doit-il advenir</i>?</p> + +<p>L'ESPRIT.--Le duc qui déposera Henri est vivant; mais +il lui survivra et mourra d'une mort violente.</p> + +<p class="mid">(A mesure que l'Esprit parle, Southwell écrit la réponse.)</p> + +<p>BOLINGBROOK.--<i>Quel est le sort qui attend le duc de Suffolk</i>?</p> + +<p>L'ESPRIT.--Par l'eau il mourra et trouvera sa fin.</p> + +<p>BOLINGBROOK.--Qu'arrivera-t-il au duc de Somerset?</p> + +<p>L'ESPRIT.--Qu'il évite les châteaux; il sera plus en +sûreté dans les plaines sablonneuses qu'aux lieux où les +châteaux se tiennent en haut. Finis; à peine pourrais-je +endurer plus longtemps.</p> + +<p>BOLINGBROOK.--Descends dans les ténèbres et dans le +lac brûlant, esprit pervers: en fuite!</p> + +<p class="mid">(Tonnerre et éclairs. L'Esprit descend sous terre.)</p> + +<p class="mid">(Entrent précipitamment York et Buckingham, suivis de +gardes, et autres personnages.)</p> + +<p>YORK.--Saisissez-vous de ces traîtres et de tout leur +bagage. Sorcière, nous vous suivions, je crois, de bien +près. Quoi! madame, vous ici? le roi et l'État vous devront +beaucoup pour les peines que vous avez prises, et +milord protecteur désirera sans doute vous voir bien +récompensée de cette bonne oeuvre.</p> + +<p>LA DUCHESSE.--Elle n'est pas la moitié aussi coupable +que les tiennes envers le roi d'Angleterre, duc outrageant +qui menaces sans cause.</p> + +<p>BUCKINGHAM.--En effet, sans la moindre cause, madame. +Comment appelez-vous ceci? <i>(Lui montrant le +papier qu'il a saisi</i>.) Emmenez-les, qu'on les tienne bien +renfermés et séparés.--Vous, madame, vous allez nous +suivre. Stafford, prends-la sous ta garde. <i>(La duchesse +quitte la fenêtre</i>.) Nous allons mettre au jour toutes ces +bagatelles. Sortez tous.</p> + +<p class="mid">(Les gardes sortent, emmenant Margery, Southwell, etc.)</p> + +<p>YORK.--Je vois, lord Buckingham, que vous l'aviez +bien surveillée. C'est une petite intrigue bien imaginée, +et sur laquelle on peut bâtir bien des choses. Maintenant +je vous prie, milord, voyons ce qu'a écrit le diable. +<i>(Il lit.) Le duc qui doit déposer Henri est vivant, mais il lui +survivra et mourra d'une mort violente.</i> C'est tout justement..... +<i>Aio te, Æneïda, Romanos vincere posse.--Dites-moi +quel sort attend le duc de Suffolk?--Il mourra par l'eau +et y trouvera sa fin.--Qu'arrivera-t-il au duc de Somerset?--Qu'il +évite les châteaux, il sera plus en sûreté dans les +plaines sablonneuses que là où les châteaux se tiennent en +haut.</i> Allons, allons, milord, ce sont là des oracles dangereux +à obtenir, et difficiles à comprendre. Le roi est +sur la route de Saint-Albans, et l'époux de cette aimable +dame l'accompagne. Que cette nouvelle leur arrive aussi +promptement qu'un cheval pourra la leur porter. Triste +déjeuner pour milord protecteur!</p> + +<p>BUCKINGHAM.--Que Votre Grâce me permette, milord +d'York, de porter moi-même ce message, dans l'espoir +d'en obtenir la récompense.</p> + +<p>YORK.--Comme il vous plaira, mon cher lord.--Y a-t-il +quelqu'un ici? <i>(Entre un domestique</i>). Invitez de ma part +les lords Salisbury et Warwick à souper chez moi ce +Soir. Allons-nous-en. (Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br> +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">Saint-Albans.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI ET LA REINE MARGUERITE, +GLOCESTER, LE CARDINAL, ET SUFFOLK <i>suivis de +fauconniers rappelant des oiseaux</i>.</p> + +<p>MARGUERITE.--En vérité, milords, depuis sept ans je +n'ai pas vu de plus belle chasse aux oiseaux d'eau, et +cependant vous conviendrez que le vent était très-fort, +et qu'il y avait dix contre un à parier que le vieux Jean +ne partirait pas.</p> + +<p>LE ROI, <i>à Glocester</i>.--Mais quelle pointe a fait votre +faucon, milord! A quelle hauteur il s'est élevé au-dessus +de tous les autres! Comme on reconnaît l'oeuvre de Dieu +dans toutes ses créatures! Vraiment oui, l'homme et +l'oiseau aspirent à monter.</p> + +<p>SUFFOLK.--Il n'est pas étonnant, si Votre Majesté me +permet de le dire, que les oiseaux de milord protecteur +sachent si bien s'élever; ils n'ignorent pas que leur maître +aime les hautes régions et porte ses pensées bien +au delà du vol de son faucon.</p> + +<p>GLOCESTER.--C'est un esprit ignoble et vulgaire, milord, +que celui qui ne s'élève pas plus haut qu'un oiseau +ne peut voler.</p> + +<p>LE CARDINAL.--Je le savais bien; il voudrait se voir au-dessus +des nuages.</p> + +<p>GLOCESTER.--Sans doute. Milord cardinal, qu'entendez-vous +par là? Ne siérait-il pas à Votre Grâce de prendre +son essor vers le ciel?</p> + +<p>LE ROI.--Trésor d'éternelle félicité!</p> + +<p>LE CARDINAL.--Ton ciel est sur la terre. Tes yeux et tes +pensées demeurent attachés sur la couronne, trésor de +ton coeur. Pernicieux protecteur, dangereux pair, flatteur +du roi et du peuple!</p> + +<p>GLOCESTER.--Eh quoi! cardinal, cela me paraît bien +violent pour un prêtre, <i>Tantæne animis coelestibus iræ?</i> +Les ecclésiastiques sont-ils donc si colères? Mon cher +oncle, cachez mieux votre haine. Convient-elle à votre +caractère sacré?</p> + +<p>SUFFOLK.--Il n'y a point là de haine, milord, pas plus +qu'il ne convient dans une si juste querelle contre un +pair si odieux.</p> + +<p>GLOCESTER.--Que.... qui, milord?</p> + +<p>SUFFOLK.--Qui? vous, milord, n'en déplaise à Sa Seigneurie +milord protecteur.</p> + +<p>GLOCESTER.--Suffolk, l'Angleterre connaît ton insolence.</p> + +<p>MARGUERITE.--Et ton ambition, Glocester.</p> + +<p>LE ROI.--Tais-toi, de grâce, chère reine: n'aigris +point la haine de ces pairs furieux; bienheureux sont +ceux qui procurent la paix sur la terre!</p> + +<p>LE CARDINAL.--Que je sois donc béni pour la paix que +j'établirai entre ce hautain protecteur et moi, au moyen +de mon épée!</p> + +<p>GLOCESTER, <i>à part au cardinal</i>.--Sur ma foi, mon saint +oncle, j'aimerais fort que nous en fussions déjà là.</p> + +<p>LE CARDINAL, <i>à part</i>.--Nous y serons vraiment, dès que +tu en auras le coeur.</p> + +<p>GLOCESTER, à <i>part</i>.--Ne va pas ameuter pour cela un +parti de factieux; charge-toi de répondre seul de tes insultes.</p> + +<p>LE CARDINAL, <i>à part</i>.--Oui, pour que tu n'oses pas +montrer ton nez; mais si tu l'oses, ce soir même, à l'est +du bosquet.</p> + +<p>LE ROI.--Qu'est-ce que c'est donc, milords?</p> + +<p>LE CARDINAL, <i>haut</i>.--Croyez-m'en sur ma parole, cousin +Glocester: si votre écuyer n'avait pas si soudainement +rappelé l'oiseau, nous aurions poussé plus loin la +chasse. (<i>A part.</i>) Viens avec ton épée<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a> à deux mains.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> <i>Two hand-sword.</i> Cette sorte d'épée s'appelait +aussi long-sword (longue épée).</blockquote> + +<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--Vous y pouvez compter, mon oncle.</p> + +<p>LE CARDINAL, <i>à part.</i>--Entendez-vous?.... à l'est du +bosquet.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>à part.</i>--J'y serai, cardinal.</p> + +<p>LE ROI.--Comment? Qu'est-ce que c'est, oncle Glocester?</p> + +<p>GLOCESTER.--Nous parlons de chasse: rien de plus, +mon prince. (<i>A part.</i>) Par la mère de Dieu, prêtre, je +vous élargirai la tonsure du crâne, ou tous mes coups +porteront à faux.</p> + +<p>LE CARDINAL, <i>à part.</i>--<i>Medica teipsum</i>, protecteur; songez-y, +songez à vous protéger vous-même.</p> + +<p>LE ROI.--Les vents augmentent, et votre colère aussi, +milords. Quelle aigre musique vous faites entendre à +mon coeur! Quand de pareilles cordes détonnent, comment +espérer la moindre harmonie? Je vous en prie, +milords, laissez-moi arranger ce différend.</p> + +<p class="mid">(Entre un habitant de Saint-Albans criant: Miracle!)</p> + +<p>GLOCESTER.--Que signifie ce bruit? Ami, quel miracle +proclames-tu là?</p> + +<p>L'HABITANT.--Un miracle! un miracle!</p> + +<p>SUFFOLK.--Avance vers le roi, et dis-lui quel est ce +miracle.</p> + +<p>L'HABITANT.--Eh! vraiment: un aveugle qui a recouvré +la vue à la châsse de saint Alban, il n'y a pas une +demi-heure; un homme qui n'avait vu de sa vie.</p> + +<p>LE ROI.--Gloire à Dieu, qui donne aux âmes croyantes +la lumière dans les ténèbres et les consolations dans le +désespoir!</p> + +<p class="mid">(Entrent le maire de Saint-Albans et des compagnons, +Simpcox, porté par deux personnes dans une chaise, +et suivi de sa femme et d'une grande foule de peuple.)</p> + +<p>LE CARDINAL.--Voici le peuple qui vient en procession +présenter cet homme à Votre Majesté.</p> + +<p>LE ROI.--Grande est sa consolation dans cette vallée +terrestre, quoique la vue doive augmenter pour lui le +nombre des pêchés!</p> + +<p>GLOCESTER.--Arrêtez, mes maîtres, portez-le près du +roi. Sa Majesté veut l'entretenir.</p> + +<p>LE ROI.--Bonhomme, raconte-nous la chose en détail, +afin que nous puissions glorifier en toi le Seigneur. Est-il +vrai que tu sois depuis longtemps aveugle, et que tu +aies été guéri tout à l'heure?</p> + +<p>SIMPCOX.--Je suis né aveugle, n'en déplaise à Votre +Grâce.</p> + +<p>LA FEMME.--Oui, en vérité, il est né aveugle.</p> + +<p>SUFFOLK.--Quelle est cette femme?</p> + +<p>LA FEMME.--Sa femme, sauf le bon plaisir de Votre +Seigneurie.</p> + +<p>GLOCESTER.--Tu en serais plus certaine si tu eusses +été sa mère.</p> + +<p>LE ROI.--Où es-tu né?</p> + +<p>SIMPCOX.--A Berwick, dans le nord, n'en déplaise à +Votre Grâce.</p> + +<p>LE ROI.--Pauvre créature! la bonté de Dieu a été grande +envers toi. Ne laisse passer ni jour ni nuit sans le célébrer, +et conserve éternellement la mémoire de ce que le +Seigneur a fait pour toi.</p> + +<p>MARGUERITE.--Dis-moi, mon ami, est-ce par hasard ou +par dévotion que tu es venu à cette sainte châsse?</p> + +<p>SIMPCOX.--Dieu sait que c'est par pure dévotion, parce +que j'avais été appelé cent fois et plus pendant mon +sommeil par le bon saint Alban, qui me disait: «Simpcox, +va te présenter à ma châsse, et je viendrai à ton +secours.»</p> + +<p>LA FEMME.--Cela est bien vrai, sur ma parole. Moi-même +j'ai entendu plusieurs fois, très-souvent, une voix +qui l'appelait comme cela.</p> + +<p>GLOCESTER.--Mais quoi! es-tu donc boiteux?</p> + +<p>SIMPCOX.--Oui; que le Dieu tout-puissant aie pitié de +moi!</p> + +<p>GLOCESTER.--Par quel accident?</p> + +<p>SIMPCOX.--Je suis tombé d'un arbre.</p> + +<p>LA FEMME.--D'un prunier, monsieur.</p> + +<p>GLOCESTER.--Combien y a-t-il que tu es aveugle?</p> + +<p>SIMPCOX.--Oh! je suis né comme cela, milord.</p> + +<p>GLOCESTER.--Et tu voulais monter au haut d'un arbre?</p> + +<p>SIMPCOX.--Cette seule fois de ma vie, quand j'étais jeune.</p> + +<p>LA FEMME.--C'est encore la vérité: il lui en a coûté +cher pour y avoir monté.</p> + +<p>GLOCESTER.--Par la messe! il fallait que tu aimasses +bien les prunes pour t'exposer ainsi.</p> + +<p>SIMPCOX.--Hélas! mon bon monsieur, c'était ma femme +qui eut envie de quelques prunes de Damas, et cela me +fit monter au péril de ma vie.</p> + +<p>GLOCESTER.--Tu es un rusé coquin! mais cela ne te +servira de rien.--Laisse-moi voir tes yeux.--Ferme-les.--Ouvre-les, +à présent. Il me semble que tu ne vois pas bien.</p> + +<p>SIMPCOX.--Si fait, monsieur, aussi clair que le jour, +grâce à Dieu et à saint Alban.</p> + +<p>GLOCESTER.--Vraiment? De quelle couleur est cet habit?</p> + +<p>SIMPCOX.--Rouge, monsieur, rouge comme du sang.</p> + +<p>GLOCESTER.--Ta réponse est juste. De quelle couleur +est le mien?</p> + +<p>SIMPCOX.--Il est noir, vraiment, comme du charbon, +comme jais.</p> + +<p>LE ROI.--Quoi! tu sais donc de quelle couleur est le jais?</p> + +<p>SUFFOLK.--Et pourtant je m'imagine qu'il n'a jamais +vu de jais.</p> + +<p>GLOCESTER.--Mais il a vu bien des manteaux et des +habits avant ce jour.</p> + +<p>LA FEMME.--Jamais de la vie: pas un avant aujourd'hui.</p> + +<p>GLOCESTER.--Dis-moi, l'ami, quel est mon nom?</p> + +<p>SIMPCOX.--Hélas! monsieur, je ne le sais pas.</p> + +<p>GLOCESTER.--Quel est son nom?</p> + +<p class="mid">(Montrant un autre lord.)</p> + +<p>SIMPCOX.--Je ne le sais pas.</p> + +<p>GLOCESTER.--Ni le sien?</p> + +<p>(En montrant un autre.)</p> + +<p>SIMPCOX.--Non, en vérité, monsieur.</p> + +<p>GLOCESTER.--Et ton nom, quel est-il?</p> + +<p>SIMPCOX.--Saunder Simpcox, ne vous en déplaise, monsieur.</p> + +<p>GLOCESTER.--Je te déclare donc, Saunder, ici présent, +le plus menteur coquin de toute la chrétienté. Si tu avais +été en effet aveugle de naissance, il ne t'aurait pas été +plus difficile de connaître ainsi nos noms, que de nommer +les différentes couleurs de nos habits. La vue peut, +il est vrai, distinguer les couleurs; mais leur donner +leurs noms divers la première fois qu'on les voit, cela +est impossible. Milords, saint Alban a fait ici un miracle; +mais ne pensez-vous pas que ce serait une grande habileté +que de rendre à cet estropié l'usage de ses jambes?</p> + +<p>SIMPCOX.--Ah! plût à Dieu, monsieur, que vous le +pussiez.</p> + +<p>GLOCESTER.--Mes amis de Saint-Albans, n'avez-vous pas +d'officier de justice dans votre ville, et de ces choses +qu'on appelle des fouets?</p> + +<p>LE MAIRE.--Oui, milord, si c'est votre bon plaisir.</p> + +<p>GLOCESTER.--Envoyez-en chercher un à l'instant.</p> + +<p>LE MAIRE.--Allez, et amenez ici sans délai un exécuteur.</p> + +<p class="mid">(Sort un homme de la suite.)</p> + +<p>GLOCESTER.--Maintenant mettez-moi là un escabeau +tout près.--Maintenant, l'ami, si vous voulez éviter les +coups de fouet, sautez-moi par-dessus cet escabeau et +sauvez-vous.</p> + +<p>SIMPCOX.--Hélas! monsieur, je ne suis pas en état de +me soutenir seul; vous allez me tourmenter en vain.</p> + +<p class="mid">(Entre l'homme de la suite avec l'exécuteur.)</p> + +<p>GLOCESTER.--C'est bon, mon ami, il faut que nous vous +fassions retrouver vos jambes. Exécuteur, frappez jusqu'à +ce qu'il saute par-dessus l'escabeau.</p> + +<p>L'EXÉCUTEUR.--Je vais obéir, milord.--Allons, l'ami, +ôtez votre pourpoint.</p> + +<p>SIMPCOX.--Hélas! monsieur, que ferais-je? Je ne suis +pas en état de me soutenir.</p> + +<p class="mid">(Au premier coup de fouet, il saute par-dessus l'escabeau +et s'enfuit.<br>Le peuple le suit en criant: <i>Miracle</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>!)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> L'anecdote du miracle de Saint-Albans est rapportée par sir +Thomas More qui l'avait entendu raconter à son père. (V. <i>ses +Oeuvres</i>, p. 134, édit. 1557.)</blockquote> + +<p>LE ROI.--O Dieu, tu vois de telles choses, et tu retiens +si longtemps ta colère!</p> + +<p>MARGUERITE.--J'ai bien ri de voir courir ce misérable.</p> + +<p>GLOCESTER.--Poursuivez le drôle, et emmenez-moi +cette malheureuse.</p> + +<p>LA FEMME.--Hélas! monsieur, c'est la misère qui nous +l'a fait faire.</p> + +<p>GLOCESTER.--Qu'ils soient fouettés le long de toutes les +villes de marché, jusqu'à Berwick, d'où ils sont venus.</p> + +<p class="mid">(Sortent l'exécuteur, le maire, la femme, etc.)</p> + +<p>LE CARDINAL.--Le duc Humphroy a fait un miracle +aujourd'hui!</p> + +<p>SUFFOLK.--Il est vrai, il a fait sauter et s'enfuir les +boiteux.</p> + +<p>GLOCESTER, à <i>Suffolk</i>.--Vous avez fait de plus grands +miracles que moi, milord: en un seul jour vous avez +fait échapper de nos mains des villes entières.</p> + +<p class="mid">(Entre Buckingham.)</p> + +<p>LE ROI.--Quelles nouvelles nous apporte notre cousin +Buckingham?</p> + +<p>BUCKINGHAM.--Des choses que mon coeur frémit de +vous apprendre. Une bande de méchants, adonnés à des +oeuvres maudites sous les auspices et dans la compagnie +de la femme du protecteur, d'Éléonor, chef et auteur de +cette odieuse réunion, se sont livrés à des pratiques +criminelles contre Votre Majesté, de concert avec des +sorcières et des magiciens, que nous avons pris sur le +fait, faisant sortir de terre des esprits pervers, et les +interrogeant sur la vie et la mort d'Henri, et d'autres +personnages du conseil privé de Votre Majesté, comme +on le mettra plus en détail sous les yeux de Votre Grâce.</p> + +<p>LE CARDINAL, <i>bas à Glocester</i>.--Eh bien, lord protecteur, +par ce moyen votre épouse va figurer encore dans Londres. +Cette nouvelle, je crois, aura un peu émoussé le fil +de votre épée. Il n'y a pas d'apparence, milord, que +notre rendez-vous tienne.</p> + +<p>GLOCESTER.--Prêtre ambitieux, cesse d'affliger mon +coeur. L'accablement et la douleur ont vaincu mon courage; +et vaincu que je suis, je te cède comme je céderais +au dernier valet.</p> + +<p>LE ROI.--O Providence! quels crimes trament les méchants! +et toujours pour amener la destruction sur leur +propre tête!</p> + +<p>MARGUERITE.--Glocester, ton nid est déshonoré; et toi-même, +prends bien garde d'être irréprochable, je te le +conseille.</p> + +<p>GLOCESTER.--Madame, pour moi j'en appelle au Ciel +de l'amour que j'ai porté à mon roi et à l'État. Quant à +ma femme, j'ignore comment sont les choses. Je suis +affligé d'avoir appris ce que je viens d'apprendre. Elle +est noble; mais si elle a mis en oubli l'honneur et la +vertu, et qu'elle ait eu commerce avec gens dont le contact, +semblable à la poix, entache toute noblesse, je la +bannis de mon lit et de ma compagnie, et j'abandonne +aux lois et à l'opprobre celle qui déshonore l'honnête +nom de Glocester.</p> + +<p>LE ROI.--Allons, nous coucherons ici cette nuit. Demain +nous retournerons à Londres pour examiner cette +affaire à fond, interroger ces odieux coupables, et peser +leur cause dans les équitables balances de la justice, +dont le fléau ne sait point fléchir, et d'où le droit sort +triomphant.</p> + +<p class="mid">(Fanfares. Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">Londres.--Jardins du duc d'York.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> YORK, SALISBURY ET WARWICK.</p> + +<p>YORK.--Maintenant, mes chers lords de Salisbury et de +Warwick, souffrez qu'après notre modeste souper, et +dans cette promenade solitaire, je me donne la satisfaction +de chercher à vous prouver mon titre incontestable +à la couronne d'Angleterre.</p> + +<p>SALISBURY.--J'attends avec impatience, milord, que +vous nous l'exposiez pleinement.</p> + +<p>WARWICK.--Parle, cher York; et si ta réclamation est +fondée, les Nevil n'attendent plus que tes ordres.</p> + +<p>YORK.--Écoutez donc.--Édouard III, milords, eut sept +fils. Le premier fut Édouard, le prince Noir, prince de +Galles; le second, William de Hatfield, et le troisième, +Lionel, duc de Clarence, que suivait immédiatement +Jean de Gaunt, duc de Lancastre; le cinquième fut Edmond +Langley, duc d'York; le sixième fut Thomas de +Woodstock, duc de Glocester; Guillaume de Windsor +fut le septième et le dernier. Édouard, le prince Noir, +mourut avant son père, et laissa pour lignée Richard, +son fils unique, qui, après la mort d'Édouard III, régna +en qualité de roi, jusqu'au jour où Henri Bolingbroke, +duc de Lancastre, fils aîné et héritier de Jean de Gaunt, +couronné sous le nom d'Henri IV, s'empara du royaume, +déposa le roi légitime, envoya la pauvre reine en France, +sa patrie, et le roi au château de Pomfret, où, comme +vous le savez tous, l'inoffensif Richard fut traîtreusement +assassiné.</p> + +<p>WARWICK.--Mon père, c'est la vérité que le duc vient +de nous dire: ce fut ainsi que la maison de Lancastre +obtint la couronne.</p> + +<p>YORK.--Qu'aujourd'hui elle retient par force, et non +par son droit: car après la mort de Richard, héritier de +l'aîné, la postérité de son cadet immédiat devait succéder +au trône.</p> + +<p>SALISBURY.--Mais ce cadet William Hatfield mourut, +comme vous en convenez, sans laisser d'héritier.</p> + +<p>YORK.--Le duc de Clarence, troisième des fils et de +qui je tiens mes prétentions au trône, laissa une fille, +Philippe, qui épousa Edmond Mortimer, comte des Marches; +Edmond eut un fils, Roger, comte des Marches; +Roger eut des enfants, Edmond, Anne et Éléonor.</p> + +<p>SALISBURY.--Cet Edmond, sous le règne de Bolingbroke, +fit valoir, ainsi que je l'ai lu, ses prétentions à la +couronne, et eût été roi sans Owen Glendower, qui le +tint prisonnier jusqu'à sa mort<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.--Mais voyons le reste.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> <i>Jusqu'à sa mort</i>. Le poëte entend probablement la mort d'Owen Glendower, car on a vu dans la pièce précédente mourir +Edmond Mortimer à la Tour de Londres, où cependant il paraît +qu'il ne fut jamais renfermé.</blockquote> + +<p>YORK.--Anne, sa soeur aînée et ma mère, héritière de +la couronne, épousa Richard, comte de Cambridge, fils +d'Edmond Langley, cinquième fils d'Édouard III; et c'est +de son chef que je réclame la couronne, car elle était +héritière de Roger, comte des Marches, et d'Edmond +Mortimer, qui avait épousé Philippe, fille unique de +Lionel, duc de Clarence. Ainsi, si la postérité de l'aîné +doit succéder avant celle du cadet, c'est moi qui suis roi.</p> + +<p>WARWICK.--Quelle filiation directe est plus simple que +celle-ci? Henri tire ses prétentions au trône de Jean de +Gaunt, quatrième fils d'Édouard: York tire les siennes +du troisième. Jusqu'à ce que la branche de Lionel s'éteigne, +l'autre ne doit point régner, et cette branche n'a +point encore manqué: elle fleurit en vous et dans vos +fils, dignes rejetons d'une telle souche. Ainsi, Salisbury, +fléchissons tous deux le genou devant lui, et dans ce +pacte formé en secret, soyons les premiers à rendre à +notre roi légitime les honneurs souverains qui appartiennent +à son droit héréditaire!</p> + +<p>TOUS DEUX.--Longue vie à notre souverain Richard, +roi d'Angleterre!</p> + +<p>YORK.--Nous vous remercions, milords; mais je ne +suis point votre roi tant que je ne serai pas couronné, +que mon épée ne sera pas rougie du sang sorti du coeur +de la maison de Lancastre; et cela ne peut s'exécuter par +une entreprise soudaine, mais par la prudence et un +profond secret; sachez comme moi, dans ces temps dangereux, +fermer les yeux sur l'insolence de Suffolk, sur +l'orgueil de Beaufort, sur l'ambition de Somerset, sur +Buckingham, et sur toute la bande jusqu'à ce qu'ils aient +enveloppé dans leurs pièges le gardien du troupeau, ce +prince vertueux, le bon duc Humphroy: c'est à cela +qu'ils travaillent, et en y travaillant, ils trouveront la +mort si York a l'art de prédire.</p> + +<p>SALISBURY.--C'en est assez, milord; nous voilà parfaitement +instruits de vos intentions.</p> + +<p>WARWICK.--Mon coeur m'assure que le comte de Warwick +fera un jour du duc d'York un roi.</p> + +<p>YORK.--Et moi, je m'assure, Nevil, que Richard vivra +pour faire du comte de Warwick le plus grand personnage +de l'Angleterre après le roi.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="mid">Londres.--Salle du tribunal.</p> + +<p class="mid"><i>Les trompettes sonnent. Entrent</i> LE ROI HENRI, LA REINE +MARGUERITE, GLOCESTER, YORK, SUFFOLK, +SALISBURY; LA DUCHESSE DE GLOCESTER, MARGERY +JOURDAIN, SOUTHWELL, HUME ET BOLINGBROOK, +<i>gardés</i>.</p> + +<p>LE ROI.--Avancez, dame Éléonor Cobham, femme de +Glocester. Aux yeux de Dieu et aux nôtres, votre crime +est grand. Recevez la sentence de la loi, pour des offenses +que le livre de Dieu a condamnées à la mort. +(<i>A Margery.</i>) Vous allez tous les quatre retourner en prison, +et de là au lieu de l'exécution. La sorcière sera +brûlée et réduite en cendres à Smithfield, et les trois +autres étranglés sur un gibet. (<i>A la duchesse.</i>) Vous, madame, +en considération de votre naissance, dépouillée +d'honneurs pendant votre vie, après trois jours d'une +pénitence publique, vous vivrez dans votre pays, mais +dans un bannissement perpétuel à l'île de Man, sous la +garde de sir John Stanley.</p> + +<p>LA DUCHESSE.--J'accepte volontiers l'exil: j'eusse de +même accepté la mort<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> Le procès et la condamnation de la duchesse de Glocester +eurent lieu en 1441, trois ans avant le mariage du roi; ainsi le +personnage d'Éléonor est un pur anachronisme.</blockquote> + +<p>GLOCESTER.--Tu le vois, Éléonor, la loi t'a jugée; je ne +saurais justifier celle que la loi condamne. <i>(La duchesse et +les autres prisonniers sortent environnés de gardes</i>.) Mes +yeux sont pleins de larmes, et mon coeur de douleur. Ah! +Humphroy, cet opprobre de ta vieillesse va incliner vers +la tombe ta tête chargée de douleur. Je demande à Votre +Majesté la liberté de me retirer, ma douleur a besoin de +soulagement, et mon âge de repos.</p> + +<p>LE ROI.--Demeure un instant, Humphroy, duc de Glocester. +Avant de te retirer, remets-moi ton bâton de +commandement: Henri veut être son protecteur à lui-même, +et Dieu sera mon espoir, mon appui, mon guide, +et le flambeau de mes pas; et toi, va en paix, Humphroy, +non moins chéri de ton roi que lorsque tu étais son protecteur.</p> + +<p>MARGUERITE.--En effet, je ne vois pas pourquoi un roi +en âge de régner aurait, comme un enfant, besoin d'un +protecteur. Que Dieu et le roi Henri tiennent le gouvernail +de l'Angleterre. Remettez ici votre bâton, monsieur, +et au roi son royaume.</p> + +<p>GLOCESTER.--Mon bâton? Le voilà, noble Henri, mon +bâton de commandement; je vous le remets d'aussi bon +coeur que me le confia Henri votre père: je le dépose à +vos pieds avec autant de satisfaction que l'ambition de +quelques autres en auraient à le recevoir. Adieu, bon +roi: quand je serai mort et disparu de ce monde, puissent +l'honneur et la paix environner ton trône!</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>MARGUERITE.--Enfin Henri est roi, et Marguerite est +reine, et Humphroy, duc de Glocester, si rudement mutilé +qu'il demeure à peine lui-même. Deux secousses à la +fois: sa femme bannie, et un de ses membres enlevé, +ce bâton de commandement ressaisi. Qu'il reste où il +est, où il lui convient d'être, dans la main d'Henri.</p> + +<p>SUFFOLK.--Ainsi ce pin orgueilleux laisse tomber sa +tête et pendre ses branches flétries, ainsi meurt l'orgueil +naissant d'Éléonor.</p> + +<p>YORK.--N'en parlons plus, milords.--Avec la permission +de Votre Majesté, voici le jour désigné pour le +combat. Déjà l'appelant et le défendant, l'armurier et +son apprenti, sont prêts à entrer dans la lice; que Vos +Majestés veuillent donc bien venir assister à cette lutte.</p> + +<p>MARGUERITE.--Oui, certainement, mon cher lord, car +j'ai quitté la cour exprès pour être témoin de cette +épreuve.</p> + +<p>LE ROI.--Au nom de Dieu, ayez soin que toutes choses +soient bien ordonnées selon les règles; qu'ils décident +ici leur différend, et Dieu garde le droit!</p> + +<p>YORK.--Je n'ai jamais vu, milord, un drôle de plus +mauvaise mine, ni plus effrayé de combattre que l'appelant, +le valet de cet armurier.</p> + +<p class="mid">(Entrent d'un côté Horner et ses voisins qui boivent à sa +santé, et de telle sorte qu'il est ivre. Il s'avance, +précédé d'un tambour, avec son bâton auquel est +attaché un sac plein de sable<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>; de l'autre côté Pierre, +aussi avec un tambour et un bâton pareil, accompagné +d'apprentis qui boivent à sa santé.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> Dans ces sortes d'épreuves, les chevaliers combattaient avec +la lance et l'épée, les gens du commun avec un bâton noirci au +bout duquel était attaché un sac rempli de sable très-pressé.</blockquote> + +<p>PREMIER VOISIN, <i>à Horner</i>.--Allons, voisin Horner, je +bois à votre santé un verre de vin d'Espagne: n'ayez +pas peur, voisin, vous irez bien.</p> + +<p>SECOND VOISIN.--Et voilà, voisin, un verre de malvoisie.</p> + +<p>TROISIÈME VOISIN.--Et voilà un pot de bonne double +bière; voisin, buvez, et n'ayez pas peur de votre apprenti.</p> + +<p>HORNER.--Tout comme on voudra, par ma foi; je +vous fais raison à tous, et je me moque de Pierre.</p> + +<p>PREMIER APPRENTI.--Allons, Pierre, je bois à toi; n'aie +pas peur.</p> + +<p>SECOND APPRENTI.--Allons, ami Pierre, ne crains pas +ton maître; combats pour l'honneur des apprentis.</p> + +<p>PIERRE.--Je vous remercie tous: buvez, et priez pour +moi, je vous en prie; car je crois bien que j'ai bu mon +dernier coup en ce monde.--Tiens, Robin, si je meurs, +je te donne mon tablier.--Et toi, William, tu auras mon +marteau.--Et toi, Tom, tiens, prends tout l'argent que +j'ai. O Seigneur! assistez-moi, mon Dieu, je vous en prie, +car je ne serai jamais en état de tenir tête à mon maître, +lui qui apprend l'escrime depuis si longtemps.</p> + +<p>SALISBURY.--Allons, cessez de boire et venez aux coups. +Toi, quel est ton nom?</p> + +<p>PIERRE.--Pierre, vraiment.</p> + +<p>SALISBURY.--Pierre! Et encore?</p> + +<p>PIERRE.--Tap<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p> + +<p>SALISBURY.--Tap! Songe donc à bien taper ton maître.</p> + +<p>HORNER.--Messieurs, je suis venu ici comme qui dirait +à l'instigation de mon apprenti, pour prouver qu'il +est un coquin et moi un honnête homme.--Et quant au +duc d'York, je jurerai sur ma mort que jamais je ne lui +ai voulu aucun mal, ni au roi, ni à la reine. En conséquence, +Pierre, prends garde à ce coup que je t'assène +avec la fureur dont Bevis de Southampton tomba sur +Ascapart<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> Dans l'original, <i>Thump</i>, qui signifie <i>coup pesant</i>. Il a fallu y +substituer un nom qui permît de conserver dans la traduction la +plaisanterie de Salisbury.--Cet homme se nommait en réalité +John Davy, et son maître William Calour. La chose se passa +comme elle est représentée ici, à cela près que l'armurier ne +fut pas tué dans le combat, mais seulement vaincu, et pendu +ensuite; il ne s'était cependant pas déclaré coupable, et, selon +Hollinshed, l'accusation était fausse.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> <i>Ascapart</i>, nom d'un géant fameux dans les récits +populaires.</blockquote> + +<p>YORK.--Allons, dépêchez.--La langue de ce drôle commence +à bégayer. Sonnez, trompettes, donnez le signal +aux combattants.</p> + +<p class="mid">(Signal. Ils se battent: Pierre, d'un coup, renverse son +maître sur le sable.)</p> + +<p>HORNER.--Assez, Pierre, assez; je confesse, je confesse.... +ma trahison.</p> + +<p class="mid">(Il meurt.)</p> + +<p>YORK.--Emporte son arme. Ami, remercie Dieu, et le +bon vin qui s'est trouvé dans le chemin de ton maître.</p> + +<p>PIERRE.--O Dieu! j'ai triomphé de mes ennemis en +présence de cette assemblée! O Pierre! tu as triomphé +dans la bonne cause!</p> + +<p>LE ROI.--Allons, qu'on emporte d'ici le corps de ce +traître, car sa mort nous a manifesté son crime; et +Dieu, dans sa justice, nous a révélé l'innocence et la +sincérité de ce pauvre garçon, qu'il espérait faire périr +injustement. Viens, suis-nous, pour recevoir ta récompense.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="mid">Toujours à Londres.--Une rue.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> GLOCESTER ET SES DOMESTIQUES, +<i>tous vêtus de deuil</i>.</p> + +<p>GLOCESTER.--Ainsi quelquefois le jour le plus brillant +se couvre de nuages; et, après l'été, suit invariablement +le stérile hiver, avec les rigueurs de son amère froidure; +comme les saisons se succèdent, ainsi se précipitent les +joies et les peines. Quelle heure est-il, messieurs?</p> + +<p>UN SERVITEUR.--Dix heures, milord.</p> + +<p>GLOCESTER.--C'est l'heure qui m'a été marquée pour +attendre le passage de la duchesse subissant sa punition. +On la traîne sans pitié dans les rues: ses pieds délicats +ne posent qu'avec une douleur presque insupportable +sur le pavé de ces rues. Chère Nell, ton âme noble a +peine à supporter l'aspect de ce vil peuple, les yeux +fixés sur ton visage, et du rire de l'envie insultant à ta +honte; lui qui naguère suivait les roues orgueilleuses +de ta voiture, lorsque tu passais en triomphe à travers +les rues!.... Mais paix, je crois qu'elle approche, et je +veux préparer mes yeux troublés de larmes à voir ses +misères.</p> + +<p class="mid">(Entrent la duchesse de Glocester, couverte d'une pièce +de toile blanche, plusieurs papiers attachés derrière +elle, les pieds nus et un flambeau allumé à la main; sir +John Stanley, un shérif et des officiers de justice.)</p> + +<p>UN DES DOMESTIQUES.--Si Votre Grâce le permet, nous +allons l'enlever au shérif.</p> + +<p>GLOCESTER.--Non; tenez-vous tranquilles; sous peine +de la vie, laissez-la passer.</p> + +<p>LA DUCHESSE.--Venez-vous, milord, pour être témoin +de ma honte publique? En ce moment, tu fais aussi pénitence. +Vois comme ils nous contemplent, comme cette +folle multitude te montre au doigt, comme ils balancent +leurs têtes et tournent les yeux sur toi. Ah! Glocester, +cache-toi à leurs regards odieux, et, enfermé dans ton +cabinet, vas-y pleurer ma honte, et maudire tes ennemis, +à la fois les miens et les tiens!</p> + +<p>GLOCESTER.--Prends patience, chère Nell: cesse de te +rappeler tes douleurs.</p> + +<p>LA DUCHESSE.--Ah! Glocester, fais donc que je ne me +rappelle plus qui je suis. Car quand je pense que je suis +ta femme par mariage, et toi un prince, le protecteur +de ce royaume, il me semble que je ne devrais pas être +ainsi conduite à travers les rues, revêtue d'infamie, des +écriteaux sur mon dos, et suivie par une vile populace +qui se réjouit de voir mes pleurs et d'entendre mes profonds +gémissements. La pierre impitoyable déchire mes +pieds sensibles; et quand je tressaille de douleur, ce +peuple envieux rit de ma peine et m'avertit de prendre +garde où je marche. Ah! Humphroy, puis-je supporter +ce poids accablant de honte? Crois-tu que je veuille jamais +jeter un regard sur ce monde, ou nommer heureux +ceux qui jouissent de la lumière du soleil? Non: +les ténèbres seront ma lumière, et la nuit sera pour +moi le jour; le souvenir de ma grandeur passée sera +mon enfer. Quelquefois je me dirai que je suis la femme +du duc Humphroy, et lui un prince tout-puissant, +maître dans ce pays: et que cependant tel a été l'exercice +de sa puissance, telle a été sa dignité de prince, +qu'il était là tandis que je passais, moi sa femme, abandonnée, +livrée en spectacle à leur curiosité, et montrée +au doigt par cette canaille fainéante rassemblée à ma +suite. Mais continue à te montrer patient, ne rougis pas +de ma honte, demeure inactif jusqu'à ce que la hache +de la mort se lève sur ta tête, comme, sois-en assuré, +elle se lèvera bientôt; car Suffolk, lui qui peut tout obtenir, +sur tous les points, de celle qui te hait et qui nous +hait tous, et York, et l'impie Beaufort, ce prêtre sans +foi, ont englué le buisson où doivent se prendre tes +ailes; et, de quelque côté que tu diriges ton vol, ils t'envelopperont +dans leurs trames; mais continue de ne +rien craindre, et ne prends aucune précaution contre +tes ennemis, jusqu'à ce que ton pied soit retenu dans le +piége.</p> + +<p>GLOCESTER.--Ah! cesse, Nell, tes conjectures t'égarent. +Il faut que je sois coupable avant de pouvoir être condamné. +Eussé-je vingt fois autant d'ennemis, et chacun +d'eux eût-il vingt fois leur pouvoir, tous ensemble seraient +hors d'état de me causer le moindre mal aussi +longtemps que je serai loyal, fidèle et exempt de reproche. +Voudrais-tu donc que je t'eusse enlevée de force à +l'humiliation que tu subis? Crois-moi, ta honte n'eût +point été lavée par là, et je me serais mis en danger par +l'infraction de la loi. C'est du calme, chère Nell, que tu +pourras recevoir le plus de secours. Je t'en prie, forme +ton âme à la patience; ces quelques jours de confusion +seront bientôt passés.</p> + +<p class="mid">(Entre un héraut.)</p> + +<p>LE HÉRAUT.--Je somme Votre Grâce de se rendre au +parlement de Sa Majesté, qui sera tenu le premier du +mois prochain.</p> + +<p>GLOCESTER.--Jamais ma présence n'y a été requise +jusqu'à ce jour. Il y a quelque chose de caché là-dessous.--Il +suffit, je m'y rendrai. (<i>Le héraut sort</i>.) Mon +Éléonor.... il faut nous séparer. Maître shérif, n'ajoutez +point à la peine à laquelle le roi l'a condamnée.</p> + +<p>LE SHÉRIF.--Avec la permission de Votre Grâce, mes +fonctions ne vont pas plus loin, et sir John Stanley est +chargé maintenant de l'emmener avec lui dans l'île de +Man.</p> + +<p>GLOCESTER.--Me promettez-vous, Stanley, de protéger +mon épouse dans son exil?</p> + +<p>STANLEY.--Ce sont là mes ordres, avec le bon plaisir +de Votre Grâce.</p> + +<p>GLOCESTER.--Ne la traitez pas plus mal parce que je +vous sollicite en sa faveur. Le monde peut me montrer +encore un visage riant, et je puis vivre assez pour vous +bien traiter si vous en usez bien avec elle. Sur ce, adieu, +sir John.</p> + +<p>LA DUCHESSE.--Quoi! partir, milord, et sans me dire +adieu!</p> + +<p>GLOCESTER.--Mes pleurs te disent que je ne puis m'arrêter +à parler.</p> + +<p class="mid">(Sortent Glocester et ses domestiques.)</p> + +<p>LA DUCHESSE.--Es-tu donc parti, et toute consolation +avec toi, car aucune ne m'accompagne? Ma joie est la +mort, la mort dont le nom seul m'a fait frémir tant de +fois, parce que je souhaitais l'éternité de ce monde. +Stanley, je t'en prie, allons, emmène-moi d'ici; peu +m'importe où tu me mèneras, car je ne te demande +point d'autre faveur que de me conduire où on te l'a +ordonné.</p> + +<p>STANLEY.--Vous le savez, madame; c'est à l'île de Man, +pour y être traitée selon votre condition.</p> + +<p>LA DUCHESSE.--Je le serai donc bien mal, car ma condition, +c'est la honte. Serai-je donc traitée honteusement?</p> + +<p>STANLEY.--Vous le serez comme une duchesse, comme +la femme du duc Humphroy; tel est le traitement qui +vous attend.</p> + +<p>LA DUCHESSE.--Shérif, sois heureux, et plus que je ne +le suis, quoique tu aies dirigé les opprobres que je viens +de subir.</p> + +<p>LE SHÉRIF.--C'était mon office, madame, et je vous en +demande pardon.</p> + +<p>LA DUCHESSE.--Oui, oui, adieu, ton office est rempli. +Allons, Stanley, partons-nous?</p> + +<p>STANLEY.--Madame, votre pénitence est finie; quittez +cette toile qui vous couvre, et venez vous habiller pour +notre voyage.</p> + +<p>LA DUCHESSE.--Je ne dépouillerai point ma honte avec +cette toile: non, elle couvrira mes plus riches vêtements, +et se montrera, quelque parure que je prenne. +Allons, conduisez-moi, je languis de voir ma prison.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU SECOND ACTE.</p> +<br> +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">L'abbaye de Bury.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent au parlement</i> LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE, +SUFFOLK, LE CARDINAL, YORK, BUCKINGHAM, +<i>et d'autres personnages</i>.</p> + +<p>LE ROI.--Je m'étonne que milord de Glocester ne soit +pas arrivé encore; je ne sais quelle raison peut le retenir +aujourd'hui; mais il n'a pas coutume de venir le +dernier.</p> + +<p>MARGUERITE.--Ne pouvez-vous donc voir, ou ne voulez-vous +pas observer l'étrange changement qui s'est fait +dans toutes ses manières, quel air de majesté il affecte, +comme il est devenu depuis peu insolent, impérieux, +différent de lui-même? Nous avons vu le temps où il +était doux et affable. Si de loin seulement nous jetions +un regard sur lui, aussitôt son genou fléchi faisait admirer +à toute la cour sa soumission. Mais aujourd'hui si +nous venons à le rencontrer, et que ce soit le matin, au +moment où chacun attache un souhait à l'heure du jour, +il fronce le sourcil et, montrant un oeil de colère, il +passe fièrement avec un genou inflexible, dédaignant de +nous rendre le respect qui nous appartient. Un petit +roquet peut grogner sans qu'on y fasse attention; mais +les hommes puissants tremblent lorsque le lion rugit; +et Humphroy n'est pas en Angleterre un homme de peu +de chose. Considérez d'abord qu'il est après vous le premier +dans l'ordre de la naissance, et que si vous tombiez, +c'est à lui de monter le premier. Il me semble donc que, +considérant le ressentiment qu'il nourrit dans son coeur +et les avantages qu'aurait pour lui votre mort, il serait +contraire à la politique de le laisser approcher de trop +près votre royale personne ou de l'admettre plus longtemps +dans les conseils de Votre Majesté. Il a gagné par +ses flatteries le coeur du peuple, et lorsqu'il lui plaira de +le soulever, il est à craindre que tous ne le suivent. Le +printemps commence; les mauvaises herbes ne sont +pas encore profondément enracinées: si nous les laissons +maintenant sur pied, elles envahiront le jardin tout +entier et étoufferont les plantes utiles, privées de la culture +dont elles ont besoin. Ma religieuse sollicitude pour +mon seigneur m'a conduite à recueillir tous les sujets +de crainte qui nous viennent de la part du duc. Si elle +m'a rendue trop pusillanime, nommez ma frayeur une +vaine frayeur de femme. Cédant à de meilleures raisons, +je souscrirai moi-même à ce jugement, et je dirai: j'ai +fait injure au duc. Milords de Suffolk, de Buckingham et +d'York, repoussez, si vous le pouvez, mes allégations, +ou concluez que mes paroles sont un fait.</p> + +<p>SUFFOLK.--Votre Grandeur a très-bien pénétré le duc, +et si j'avais été le premier appelé à exprimer mon opinion, +je crois que j'aurais dit absolument la même chose +que Votre Grâce. C'est, j'en jurerais sur ma vie, à son +instigation que la duchesse s'est livrée à ses pratiques +diaboliques, ou, s'il n'a pas pris part à ce forfait, du +moins son affectation à rappeler sa haute origine (étant +en effet, comme le plus proche parent du roi, son successeur +immédiat), toutes ses orgueilleuses vanteries sur +sa noblesse auront excité l'esprit malade de la folle +duchesse à tramer, par des moyens maudits, la chute de +notre souverain. L'eau coule paisiblement là où son lit +est profond; sous un extérieur simple il recèle la trahison. +Le renard se tait quand il médite de surprendre +l'agneau. Non, non, mon souverain; Glocester est un +homme qu'on n'a point encore pénétré, et il est rempli +d'une profonde dissimulation.</p> + +<p>LE CARDINAL.--N'a-t-il pas, contre toutes les formes de +la loi, inventé des genres de mort cruels pour de légères +offenses?</p> + +<p>YORK.--Et n'a-t-il pas, durant le cours de son protectorat, +levé dans le royaume de grosses sommes d'argent +pour la solde de l'armée de France, sans jamais les envoyer, +d'où il arrivait que les villes se révoltaient chaque +jour?</p> + +<p>BUCKINGHAM.--Bon, ce ne sont là que de bien petits +délits auprès de ceux que le temps dévoilera dans la +conduite du doucereux duc Humphroy.</p> + +<p>LE ROI.--Pour vous répondre à tous, milords, le soin +que vous prenez d'arracher les épines qui pourraient +offenser mes pieds, est digne de louange. Mais vous parlerai-je +selon ma conscience? Notre cousin Glocester est +aussi innocent de toute intention de trahison contre +notre royale personne, que l'agneau qui tette ou l'innocente +colombe. Le duc est né vertueux, et il est trop +adonné au bien pour songer au mal, et travailler à ma +ruine.</p> + +<p>MARGUERITE.--Ah! qu'y a-t-il de plus dangereux que +cette aimable confiance? S'il ressemble à la colombe, +son plumage est emprunté, car ses sentiments sont ceux +de l'odieux corbeau. Le prenez-vous pour un agneau? +c'est qu'on lui aura prêté une peau qui n'est pas la +sienne, car ses inclinations sont celles des loups dévorants. +Quel est celui qui, pour tromper, ne sait pas +revêtir une forme traîtresse? Prenez-y garde, seigneur; +il y va de notre sûreté à tous si l'on ne coupe court aux +projets de cet homme artificieux.</p> + +<p class="mid">(Entre Somerset.)</p> + +<p>SOMERSET.--Santé à mon gracieux souverain!</p> + +<p>LE ROI.--Vous êtes le bienvenu, lord Somerset. Quelles +nouvelles de France?</p> + +<p>SOMERSET.--Que toutes vos possessions dans ce royaume +vous sont entièrement enlevées: tout est perdu.</p> + +<p>LE ROI.--Tristes nouvelles, lord Somerset; mais que la +volonté de Dieu soit faite.</p> + +<p>YORK, <i>à part</i>.--Tristes nouvelles pour moi, car j'espérais +la France aussi fermement que j'espère la fertile +Angleterre. Ainsi la fleur de mes espérances périt dans +son bouton, et les chenilles en dévorent les feuilles. +Mais avant peu je remédierai à tout cela, ou je vendrai +mon titre pour un glorieux tombeau.</p> + +<p class="mid">(Entre Glocester.)</p> + +<p>GLOCESTER.--Toutes sortes de bonheur à mon seigneur +et roi; pardon, mon souverain, d'avoir tant tardé.</p> + +<p>SUFFOLK.--Non, Glocester, apprends que tu es venu +encore trop tôt pour un déloyal tel que toi. Je t'arrête +ici pour haute trahison.</p> + +<p>GLOCESTER.--Comme tu voudras, Suffolk, tu ne me +verras point rougir ni changer de contenance à cet arrêt. +Un coeur irréprochable n'est pas facile à intimider. La +source la plus pure n'est pas si exempte de limon que je +suis innocent de trahison envers mon souverain. Qui +peut m'accuser? de quoi suis-je coupable?</p> + +<p>YORK.--On croit, milord, que vous vous êtes laissé +payer par la France, et que durant votre protectorat vous +avez retenu la solde des troupes, ce qui fait que Sa Majesté +a perdu la France.</p> + +<p>GLOCESTER.--On ne fait que le croire? Qui sont ceux +qui le croient? je n'ai jamais dérobé aux soldats leur +paye; je n'ai jamais reçu le moindre argent de la France. +Que Dieu me protége, comme j'ai veillé la nuit, oui, une +nuit après l'autre, occupé de faire le bien de l'Angleterre. +Puisse l'obole, dont j'ai jamais fait tort au roi, la pièce +de monnaie que j'ai détournée à mon profit, être produite +contre moi au jour de mon jugement! bien plus, +pour ne pas taxer les communes, j'ai déboursé sur mon +propre bien, pour payer les garnisons, plus d'une somme +dont je n'ai jamais demandé restitution.</p> + +<p>LE CARDINAL.--Cela vous est très-bon à dire, milord.</p> + +<p>GLOCESTER.--Je ne dis que la vérité, Dieu me soit en +aide.</p> + +<p>YORK.--Durant votre protectorat, vous avez inventé, +pour les coupables, des supplices cruels et inouïs jusqu'alors, +et vous avez déshonoré l'Angleterre par votre +tyrannie.</p> + +<p>GLOCESTER.--Eh quoi! l'on sait bien que tant que j'ai +été protecteur, l'indulgence a été mon seul tort, car je +me laissais attendrir par les larmes des coupables. Un +aveu et quelques mots d'humilité suffisaient pour le +rachat de leurs fautes. A l'exception du meurtrier sanguinaire, +et du brigand félon qui dépouillait les pauvres +voyageurs, jamais je n'ai mesuré la punition à l'offense. +Le meurtre, à la vérité, ce crime sanglant, je l'ai puni +par des tourments plus cruels que la félonie ou tout +autre crime.</p> + +<p>SUFFOLK.--Milord, il est bientôt fait de répondre à ces +accusations; mais vous avez à votre charge des crimes +d'une plus haute importance et dont il ne sera pas si +facile de vous disculper. Je vous arrête au nom de Sa +Majesté, et je vous remets entre les mains de milord +cardinal, pour vous tenir en sa garde jusqu'au jour de +votre procès.</p> + +<p>LE ROI.--Milord de Glocester, j'ai, quant à moi, l'espérance +que vous vous laverez de tout soupçon: ma conscience +me dit que vous êtes innocent.</p> + +<p>GLOCESTER.--Ah! mon gracieux seigneur, ces jours +sont des jours de danger! la vertu est étouffée par la +criminelle ambition, la charité chassée de cette cour par +la main de la rancune. L'odieuse subornation est en +possession du pouvoir, et l'équité est exilée de la terre +où règne Votre Majesté. Je sais que l'objet de leur complot +est d'avoir ma vie; et si ma mort pouvait ramener +le bonheur dans cette île, et devenir le terme de leur +tyrannie, je la recevrais en toute satisfaction. Mais ma +mort n'est que le prologue de la pièce; et mille autres +qui sont bien loin de soupçonner le péril, ne cloront pas +encore la sanglante tragédie qu'ils méditent. Les yeux +rouges et étincelants de Beaufort racontent le fiel de son +coeur; et le front chargé de nuages de Suffolk présage +les tempêtes de sa haine. Buckingham, par l'âpreté de +ses discours se soulage du poids de l'envie dont son sein +est surchargé; et le sombre York, qui voudrait atteindre +la lune, et dont j'ai retenu le bras présomptueux, dirige +contre ma vie de fausses accusations; et vous, ma souveraine +dame, ainsi que les autres, vous avez, sans que je +vous en aie donné sujet, appelé les disgrâces sur ma +tête, et employé tout ce que vous avez de moyens pour +exciter contre moi l'inimitié de mon cher seigneur. Que +dis-je! vous avez tous tenu conseil ensemble; j'ai su vos +secrètes assemblées, et tout a été convenu pour vous +délivrer de mon innocente vie. Je ne manquerai point +de faux témoins qui déposeront contre moi, ni de trahisons +accumulées pour grossir la liste de mes crimes, +et l'ancien proverbe sera justifié: On a bientôt trouvé un +bâton pour battre un chien.</p> + +<p>LE CARDINAL.--Seigneur, ses invectives sont intolérables. +Si ceux qui veillent pour garantir vos jours du poignard +caché de la trahison et de la rage des traîtres +sont ainsi en butte aux personnalités, aux reproches et +à l'injure, et que toute liberté de parole soit ainsi accordée +au coupable, cela refroidira leur zèle pour Votre +Grâce.</p> + +<p>SUFFOLK.--N'a-t-il pas insulté notre souveraine dame +par des paroles ignominieuses, bien que savamment +tournées, comme si elle eût suborné des gens pour porter +contre lui, avec serment, de faux témoignages et +causer ainsi sa ruine?</p> + +<p>MARGUERITE.--Je puis permettre les reproches à celui +qui perd.</p> + +<p>GLOCESTER.--Vous parlez beaucoup plus juste que +vous n'en aviez l'intention. Je perds en effet, et malheur +à ceux qui gagnent, car ils ont été envers moi +des joueurs infidèles, et qui perd ainsi a bien le droit +de parler.</p> + +<p>BUCKINGHAM.--Il détournera le sens de nos paroles, et +il nous tiendra ici tout le jour. Lord cardinal, il est votre +prisonnier.</p> + +<p>LE CARDINAL, <i>à sa suite</i>.--Vous, emmenez le duc, et +gardez-le avec soin.</p> + +<p>GLOCESTER.--Ainsi, le roi Henri rejette sa béquille +avant que ses jambes soient assez fermes pour soutenir +son corps. Ainsi est chassé à grands coups le berger +qui veillait à tes côtés, tandis qu'autour de toi hurlent +déjà les loups, qui te dévorent le premier. Ah! que ne +peuvent mes craintes être vaines! Plût à Dieu! car, +mon bon roi Henri, je crains ta chute.</p> + +<p class="mid">(Des gens de la suite emmènent Glocester.)</p> + +<p>LE ROI.--Milords, agissez selon que dans votre sagesse +vous le jugerez le plus convenable; faites ou défaites +comme si nous étions présent.</p> + +<p>MARGUERITE.--Quoi, Votre Majesté veut-elle quitter le +parlement?</p> + +<p>LE ROI.--Oui, Marguerite, mon coeur est inondé d'une +douleur dont les flots commencent à couler dans mes +yeux. Mon corps est tout entouré de misère; car +quel homme plus misérable que celui qui a perdu le +contentement? Ah! mon oncle Humphroy, je vois sur +ton visage tous les traits de la fidélité, de l'honneur, de +la loyauté; et l'heure est encore à venir, bon Humphroy, +où j'aie jamais éprouvé de toi une perfidie, où j'aie rien +eu à craindre de ta foi. Quelle étoile contraire à ta fortune, +lui jetant un regard d'envie, a donc pu engager +ces nobles lords et Marguerite, mon épouse, à s'armer +ainsi contre ta vie inoffensive? Tu ne leur as jamais fait +aucun tort, tu n'as fait tort à personne. Comme le boucher +emmène le jeune veau, lie le malheureux, et le bat +s'il s'écarte du chemin qui le conduit à la sanglante +maison du meurtre, de même, et sans remords, ils t'ont +amené en ce lieu; et moi, comme la mère qui court çà +et là en mugissant, et regardant le chemin par où lui a +été emmenée son innocente progéniture, et ne pouvant +rien pour lui, que gémir sur la perte de son enfant chéri, +je déplore le sort du bon Glocester, avec d'amères et +d'inutiles larmes. Mes yeux obscurcis de pleurs suivent +sa trace et ne peuvent le secourir, tant sont puissants +ses ennemis conjurés! Je pleurerai ses malheurs, et entre +chaque gémissement je répéterai: <i>Qui que ce soit qui +puisse être un traître, ce n'est pas</i> Glocester.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>MARGUERITE.--Milords, vous qui êtes libres de scrupules, +songez que la chaleur des rayons du soleil fond +la neige la plus glacée. Henri, mon seigneur, est froid +dans les grandes affaires. Trop plein d'une puérile pitié, +l'apparente vertu de Glocester le trompe, comme la +plainte du crocodile attire dans le piége de sa fausse +douleur le voyageur compatissant, ou comme le serpent +qui, sur un sentier fleuri, et paré des brillantes couleurs +de sa peau, blesse l'enfant à qui sa beauté l'avait fait +juger excellent en toutes choses. Croyez-moi, milords, si +personne ici n'était plus sage que moi, et cependant je +ne crois pas mon jugement mauvais, ce Glocester serait +bientôt délivré des soins du monde, pour nous délivrer +de la peur qu'il nous fait.</p> + +<p>LE CARDINAL.--Il est d'une sage politique de le faire +périr: mais nous manquons de couleurs pour sa mort; +il convient qu'il soit jugé dans la forme régulière des +lois.</p> + +<p>SUFFOLK.--C'est là ce qui, dans mon opinion, serait +contre la politique. Le roi travaillera sans relâche à lui +sauver la vie. Le peuple peut aussi très-bien se soulever +pour le défendre. Et cependant nous n'avons, pour prouver +qu'il a mérité la mort, rien autre chose que le prétexte +banal du soupçon.</p> + +<p>YORK.--En sorte que, par cette raison, vous ne voulez +pas qu'il meure?</p> + +<p>SUFFOLK.--Ah! York, nul homme vivant ne le désire +autant que moi.</p> + +<p>YORK.--C'est York qui a le plus grand intérêt à sa +mort. Mais parlez, milord cardinal, et vous, milord +Suffolk, dites ce que vous pensez, et parlez dans toute la +sincérité de vos âmes. Ne vaudrait-il pas autant charger +un aigle à jeun de garder les poulets contre un vautour +affamé, que de faire du duc Humphroy le protecteur du +roi?</p> + +<p>MARGUERITE.--Les pauvres poulets seraient bien sûrs +de leur mort.</p> + +<p>SUFFOLK.--Il est bien vrai, madame. Pourrait-on, sans +folie, établir le renard pour gardien de la bergerie, et, +tout accusé qu'il est de donner la mort en trahison, attendre +sottement à le déclarer coupable, sous le prétexte +qu'il n'a point encore exécuté son crime? Non, +qu'il meure, parce que c'est un renard, connu par sa +nature pour ennemi des troupeaux, et avant que sa +gueule soit rougie de sang: nous avons prouvé, par de +fortes raisons, qu'Humphroy agirait ainsi à l'égard de +notre souverain. N'allons donc point perdre le temps en +subtils débats sur le genre de sa mort; par embûche, +piége ou surprise, éveillé ou endormi, peu importe, +pourvu qu'il meure. La fraude est permise quand elle +prévient celui qui le premier a médité la fraude.</p> + +<p>MARGUERITE.--Trois fois noble Suffolk, c'est parler +avec courage.</p> + +<p>SUFFOLK.--Il n'y a point de courage si l'action ne suit +les paroles; car souvent on dit ce qu'on n'a pas l'intention +d'exécuter: mais en ceci mon coeur s'accorde avec +ma langue. Considérant que l'acte est méritoire, et va à +défendre mon roi de son ennemi, vous n'avez qu'à dire +un mot, et je lui servirai de prêtre.</p> + +<p>LE CARDINAL.--Mais je voudrais qu'il mourût, milord +de Suffolk, un peu plus tôt que vous ne pouvez avoir +reçu les ordres; l'action bien examinée, prononcez que +vous en êtes d'accord; et je me charge de l'exécution, +tant je chéris le salut de mon souverain!</p> + +<p>SUFFOLK.--Voilà ma main, l'action est légitime.</p> + +<p>MARGUERITE.--J'en dis autant.</p> + +<p>YORK.--Et moi aussi; et maintenant que nous l'avons +prononcé tous trois, il importe peu qui attaque notre arrêt.</p> + +<p class="mid">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Nobles pairs, je suis venu d'Irlande en +grande diligence pour vous informer que les peuples se +sont révoltés, et ont passé les Anglais au fil de l'épée. +Envoyez un prompt secours, milords, et hâtez-vous d'arrêter +leur furie avant que le mal devienne incurable; +car, tandis qu'il est dans sa nouveauté, on peut espérer +d'y porter remède.</p> + +<p>LE CARDINAL.--C'est une brèche qui demande qu'on la +répare promptement. Quel conseil donnez-vous dans cet +urgent péril?</p> + +<p>YORK.--Que Somerset y soit envoyé comme régent. Il +est à propos d'employer un heureux administrateur; il +a eu tant de succès en France!</p> + +<p>SOMERSET.--Si York, avec sa politique tortueuse, avait +été régent à ma place, il n'eût jamais tenu en France +aussi longtemps.</p> + +<p>YORK.--Non pas, certes, pour la perdre tout entière +comme tu l'as fait. J'aurais plutôt perdu la vie à propos +que de rapporter dans ma patrie ce fardeau de déshonneur, +en m'arrêtant si longtemps jusqu'à ce que tout +fût perdu. Montre-moi sur ta peau la marque d'une +blessure. Une chair si bien conservée remporte rarement +la victoire.</p> + +<p>MARGUERITE.--Eh quoi! cette étincelle va devenir un +incendie violent, si on s'accorde à l'exciter et à l'entretenir. +York, cher Somerset, contenez-vous.--Si on t'eût +chargé de la régence, ta fortune, York, eût peut-être été +pire encore que la sienne.</p> + +<p>YORK.--Quoi? pire que rien? Mais que la honte les engloutisse!</p> + +<p>SOMERSET.--Et toi avec, qui nous désires la honte.</p> + +<p>LE CARDINAL.--Milord York, éprouvez votre fortune: +les sauvages Kernes d'Irlande sont en armes, et trempent +la terre avec le sang des Anglais. Voulez-vous conduire +en Irlande une troupe d'hommes d'élite choisis +séparément sur chaque comté, et essayer votre bonheur +contre les Irlandais?</p> + +<p>YORK.--Je le veux bien, milord, si c'est le bon plaisir +de Sa Majesté.</p> + +<p>SUFFOLK.--Notre autorité dirige son consentement. Ce +que nous établissons, il le confirme toujours. Allez donc, +noble York, et chargez-vous de cette tâche.</p> + +<p>YORK.--Je l'accepte. Ayez soin de me fournir des soldats, +milord, tandis que je mettrai ordre à mes affaires +particulières.</p> + +<p>SUFFOLK.--C'est un soin dont je me charge, lord York. +Revenons à présent au perfide duc Humphroy.</p> + +<p>LE CARDINAL.--N'en parlons plus. Je ferai ses affaires +de telle sorte, que dorénavant nous n'aurons plus à +nous en inquiéter: ainsi, brisons là. Le jour baisse; +lord Suffolk, vous et moi, nous avons quelque chose à +régler ensemble sur cet événement.</p> + +<p>YORK.--Milord de Suffolk, dans quinze jours j'attendrai +mes soldats à Bristol; c'est là que je les embarquerai +pour l'Irlande.</p> + +<p>SUFFOLK.--J'aurai soin que tout soit bien préparé, milord +d'York.</p> + +<p class="mid">(Tous sortent excepté York.)</p> + +<p>YORK.--A présent, York, ou jamais, donne à tes timides +pensées la trempe de l'acier, et change enfin tes doutes +en résolutions. Sois ce que tu espères être, ou cède à la +mort ce que tu es, et qui ne mérite pas d'être conservé. +Laisse la pâle crainte à l'homme né dans la bassesse; +elle ne doit point trouver asile dans un coeur de race +royale. Pressées comme les gouttes d'une ondée de printemps, +les pensées succèdent dans mon âme aux pensées, +et pas une qui ne tende au pouvoir. Mon cerveau plus +actif que l'araignée laborieuse, ourdit de pénibles trames +pour envelopper mes ennemis.--A merveille, nobles, à +merveille, c'est un trait de votre haute prudence de +m'envoyer avec un corps de soldats. Je crains bien que +vous ne fassiez que réchauffer le serpent affamé qui, +ranimé dans votre sein, vous percera le coeur. Il me +manquait des hommes et vous allez me les donner. Je +vous en sais bon gré, mais soyez sûrs que vous placez +des épées tranchantes dans les mains d'un furieux. Tandis +qu'en Irlande j'entretiendrai des forces redoutables, +je veux susciter en Angleterre quelque noire tempête, +dont le souffle envoie dix mille âmes au ciel ou en enfer; +et cet ouragan terrible ne s'apaisera que lorsque, placé +sur ma tête, le cercle d'or, semblable aux rayons perçants +du soleil, calmera la violence de ce tourbillon +furieux. J'ai déjà séduit, pour me servir d'instrument, +un habitant de Kent, le fougueux Jean Cade d'Ashford; +il doit, sous le nom de Jean Mortimer, exciter un soulèvement +aussi étendu qu'il lui sera possible. J'ai vu en +Irlande cet indomptable Cade combattre seul une troupe +de Kernes, et se défendre si longtemps que ses cuisses +hérissées de traits offraient presque l'aspect d'un porc-épic +redressant ses dards, et lorsque enfin il eut été secouru, +je le vis sauter en se relevant sur ses pieds +comme un danseur moresque, et secouant les dards +sanglants comme celui-ci agite ses sonnettes. Souvent, +sous l'apparence d'un rusé Kerne aux cheveux ébouriffés +il s'est introduit parmi les ennemis, et sans être découvert +il est revenu vers moi me rendre compte de leurs +perfides projets. Ce démon sera mon substitut dans ces +lieux; car dans son port, dans ses traits, dans le son de +sa voix, il ressemble en tout à Jean Mortimer qui n'est +plus. Par là je sonderai les dispositions du peuple, et je +connaîtrai s'il est disposé en faveur de la maison et des +prétentions d'York. Supposons qu'il soit pris, martyrisé, +mis à la torture: parmi les tourments qu'on lui peut +infliger je n'en connais pas un qui soit capable de lui +arracher l'aveu que c'est à mon instigation qu'il a pris +les armes. Supposons qu'il prospère, comme cela est +vraisemblable, j'arriverai d'Irlande à la tête de mes +troupes et recueillerai la moisson qu'aura semée ce +coquin; car Humphroy mort, comme il va l'être, et +Henri mis de côté, le reste est à moi.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">A Bury.--Un appartement dans le palais.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent précipitamment quelques</i> ASSASSINS.</p> + +<p>PREMIER ASSASSIN.--Cours vers milord de Suffolk: apprends-lui +que nous venons d'expédier le duc comme il +l'a commandé.</p> + +<p>SECOND ASSASSIN.--Ah! que cela fût encore à faire! +Qu'avons-nous fait?--As-tu jamais entendu un homme +si pénitent?</p> + +<p class="mid">(Entre Suffolk.)</p> + +<p>PREMIER ASSASSIN.--Voici milord.</p> + +<p>SUFFOLK.--Eh bien, vous autres, avez-vous expédié +notre affaire?</p> + +<p>PREMIER ASSASSIN.--Oui, mon bon seigneur.</p> + +<p>SUFFOLK.--Voilà une bonne parole; allez chez moi, je +récompenserai ce périlleux service. Le roi et tous les +pairs sont sur mes pas; disparaissez. Avez-vous remis le +lit en ordre, et tout disposé suivant les instructions que +je vous avais données?</p> + +<p>PREMIER ASSASSIN.--Oui, mon bon seigneur.</p> + +<p>SUFFOLK.--Allez, partez.</p> + +<p class="mid">(Les assassins sortent.)</p> + +<p>(Entrent le roi Henri, la reine Marguerite, le cardinal, +Somerset, lords et autres personnages.)</p> + +<p>LE ROI.--Allez, avertissez le duc de Glocester de comparaître +sur-le-champ en notre présence: dites à Sa +Grâce que j'ai résolu d'examiner aujourd'hui s'il est coupable, +comme on le publie.</p> + +<p>SUFFOLK.--Je vais le chercher, mon noble seigneur.</p> + +<p class="mid">(Suffolk sort.)</p> + +<p>LE ROI.--Milords, prenez vos places, et, je vous en prie, +ne procédez point avec rigueur contre mon oncle Glocester, +à moins que des témoins sincères, et d'une bonne +réputation, ne l'aient convaincu de pratiques coupables.</p> + +<p>MARGUERITE.--A Dieu ne plaise que la haine puisse +réussir à faire condamner un noble qui ne serait pas +coupable! Je prie le Ciel que Glocester parvienne à se +laver de tout soupçon.</p> + +<p>LE ROI.--Je te remercie, Marguerite; ces paroles me +donnent une grande satisfaction. <i>(Rentre Suffolk.)</i> Qu'est-ce, +Suffolk? D'où vient cette pâleur? Pourquoi trembles-tu +ainsi?... Où est notre oncle? Que lui est-il arrivé, Suffolk?</p> + +<p>SUFFOLK.--Mort dans son lit, seigneur! Glocester est +mort!</p> + +<p>MARGUERITE.--Dieu nous en préserve!</p> + +<p>LE CARDINAL.--Un secret jugement de Dieu! J'ai rêvé +cette nuit que le duc était muet et ne pouvait prononcer +une parole.</p> + +<p class="mid">(Le roi s'évanouit.)</p> + +<p>MARGUERITE.--Qu'arrive-t-il à mon seigneur?--Au secours, +milords!--Le roi est mort!</p> + +<p>SOMERSET.--Relevez-le; tordez-lui le nez.</p> + +<p>MARGUERITE.--Courez, allez... Au secours! au secours! +Oh! Henri, ouvre les yeux!</p> + +<p>SUFFOLK.--Il se ranime, madame; calmez-vous.</p> + +<p>LE ROI.--O Dieu du ciel!...</p> + +<p>MARGUERITE.--Comment se trouve mon gracieux seigneur?</p> + +<p>SUFFOLK.--Prenez courage, mon souverain; gracieux +Henri, prenez courage.</p> + +<p>LE ROI.--Quoi! c'est milord de Suffolk qui me conseille +de prendre courage, lui qui vient de me faire entendre +un chant de corbeau dont les sons funèbres ont arrêté +en moi les forces vitales; croit-il que la voix joyeuse +d'un roitelet qui, du fond d'un sein perfide, viendra me +crier <i>courage</i>, pourra chasser le souvenir du son que j'ai +d'abord entendu?--Ne cache point ton venin sous des +paroles emmiellées.--Ne porte pas tes mains sur moi; +éloigne-toi, te dis-je: leur toucher m'épouvante comme +le dard du serpent. Sinistre messager, ôte-toi de ma vue; +sous tes prunelles s'assied la tyrannie sanguinaire, effrayant +le monde de sa hideuse majesté. Ne porte point +tes regards sur moi; tes regards assassinent... Mais non, +ne t'éloigne pas; viens, basilic, et tue de tes regards +l'innocent qui te contemple, car dans les ombres de la +mort je trouverai la joie; et vivre, c'est pour moi une +double mort, puisque Glocester ne vit plus.</p> + +<p>MARGUERITE.--Pourquoi maltraiter ainsi milord Suffolk? +Quoique le duc fût son ennemi, il déplore chrétiennement +sa mort: et moi-même, quelque inimitié +qu'il m'ait montrée, si d'humides larmes, des gémissements +qui déchirent le coeur, et si les soupirs qui consument +le sang pouvaient le rappeler à la vie, je serais +aveuglée par mes pleurs, malade à force de gémissements; +mon sang, dévoré par les soupirs, laisserait mes joues +pâles comme la primevère, et tout cela pour rendre la +vie au noble duc. Et que sais-je de l'opinion que va +prendre de moi le monde? On a appris qu'il y avait +entre nous peu d'amitié. On pourra soupçonner que c'est +moi qui me suis débarrassée du duc: ainsi la calomnie +flétrira mon nom, et les cours des princes seront remplies +de mon déshonneur. Voilà ce qui me revient de sa +mort: malheureuse que je suis! être reine et se voir +couronnée d'infamie!</p> + +<p>LE ROI.--Ah! malheur à moi d'avoir perdu Glocester! +Pauvre infortuné!</p> + +<p>MARGUERITE.--Malheur à moi, bien plus à plaindre que +lui! Quoi! tu te détournes et caches ton visage! Je ne +suis point dégoûtante de lèpre, regarde-moi. Quoi! es-tu +donc devenu sourd comme le serpent<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>? Deviens donc +venimeux comme lui, et tue ta reine abandonnée. Tout +ton bonheur est-il donc renfermé dans la tombe de Glocester? +S'il en est ainsi, Marguerite ne fit jamais ta joie. +Élève une statue au duc, adore-le, et fais de mon image +l'enseigne d'un cabaret. Est-ce donc pour cela que j'ai +failli périr sur la mer, deux fois repoussée, par les vents +contraires, des rivages de l'Angleterre sur ma terre natale? +Que signifiait ce présage, si ce n'est un avertissement +des vents bienveillants, qui semblaient me dire: +Ne va point chercher un nid de scorpions, ne pose point +ton pied sur ce rivage ennemi. Et moi, que faisais-je +alors que maudire les vents propices, et celui qui les +avait déchaînés de leurs antres d'airain? Je les conjurais +de souffler vers les bords chéris de l'Angleterre, ou de +jeter la quille de notre bâtiment sur quelque rocher +épouvantable. Cependant Éole ne voulut point devenir +meurtrier; il te laissa cet odieux emploi. La mer bondissant +avec ménagement refusa de m'engloutir, sachant +que, sur le rivage, ta dureté devait me noyer dans des +larmes aussi amères que ses eaux. Les rochers aigus +s'enfoncèrent dans les sables affaissés, et ne voulurent +point me briser sur leurs flancs raboteux, afin que ton +coeur de pierre, plus insensible qu'eux, fit dans ton palais +périr Marguerite. Tandis que l'orage nous repoussait +de tes bords, d'aussi loin que je pus apercevoir tes +promontoires blanchâtres, je demeurai sur le tillac au +milieu de la tempête: et lorsqu'un ciel ténébreux vint +dérober à mes yeux avides la vue de ton pays, j'ôtai de +mon cou un joyau précieux (c'était un coeur enchâssé +dans le diamant), et je le jetai du côté de la terre. La mer +le reçut, et je formai le voeu que ton sein pût de même +recevoir mon coeur. C'est alors que, perdant de vue la +belle Angleterre, j'aurais voulu que mes yeux pussent me +quitter avec mon coeur; c'est alors que je les traitai de +verres troubles et aveugles, pour n'avoir pas su me +conserver la vue des rives désirées d'Albion. Combien +de fois ai-je excité Suffolk, l'agent de ta coupable inconstance, +à venir, assis près de moi, m'enchanter de ses +récits, comme Ascagne égara l'âme de Didon en lui +racontant les actions de son père, à partir de l'incendie +de Troie? N'ai-je pas été séduite comme elle? N'es-tu +pas perfide comme lui? Hélas! je succombe. Meurs, +Marguerite, car Henri déplore que tu vives si longtemps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> Le serpent qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre +la voix de l'enchanteur.</blockquote> + +<p class="mid">(Bruit derrière le théâtre. Entrent Salisbury et Warwick. +Le peuple se presse à la porte.)</p> + +<p>WARWICK.--Puissant souverain, un bruit se répand +que le bon duc Humphroy a été assassiné en trahison, +par l'ordre de Suffolk et du cardinal Beaufort. Le peuple, +semblable à un essaim irrité qui a perdu son chef, se +répand de côté et d'autre, sans s'inquiéter où tombe +l'aiguillon. J'ai obtenu qu'ils suspendissent la fureur de +leur révolte, jusqu'à ce qu'ils fussent instruits des circonstances +de sa mort.</p> + +<p>LE ROI.--Que le duc est mort, bon Warwick, il n'est +que trop vrai; mais comment il est mort, Dieu le sait, +et non pas Henri. Entrez dans sa chambre, voyez son +corps inanimé, et faites alors vos conjectures sur sa mort +soudaine.</p> + +<p>WARWICK.--Oui, je vais y entrer, seigneur. Salisbury, +demeure jusqu'à mon retour près de cette multitude +emportée.</p> + +<p class="mid">(Warwick entre dans une chambre intérieure, et Salisbury +se retire.)</p> + +<p>LE ROI.--O toi qui juges toutes choses, arrête mes pensées, +mes pensées qui s'évertuent à convaincre mon âme +que la violence a terminé la vie de Glocester. Si mon +soupçon est injuste, pardonne-moi, grand Dieu! car le +jugement n'appartient qu'à toi seul.--Mon désir serait +d'aller, par vingt mille baisers, réchauffer ses lèvres +pâlies, verser sur son visage un océan de larmes amères, +dire ma tendresse à ce corps muet et sourd, presser de +ma main sa main insensible. Mais de quoi lui serviraient +ces misérables honneurs? et, en tournant mes yeux sur +sa froide et terrestre dépouille, que ferais-je qu'augmenter +ma douleur?</p> + +<p class="mid">(On ouvre les deux battants d'une porte conduisant à une +chambre intérieure, où l'on voit Glocester mort dans +son lit. Warwick et plusieurs autres l'entourent.)</p> + +<p>WARWICK.--Approchez, gracieux souverain; jetez les +yeux sur ce corps.</p> + +<p>LE ROI.--C'est donc pour y contempler à quelle profondeur +on a creusé ma tombe; car avec son âme se +sont envolées toutes mes joies en ce monde; en le regardant, +je vois dans sa mort le destin de ma vie.</p> + +<p>WARWICK.--Aussi certainement que mon âme espère +vivre avec ce roi redoutable qui, pour nous racheter de +la malédiction de son père irrité, a pris sur lui notre +état, aussi certainement je crois que la violence a terminé +les jours de ce duc trois fois renommé.</p> + +<p>SUFFOLK.--C'est là un serment terrible, prononcé d'un +ton bien solennel! Et quelle preuve donne lord Warwick +de ce qu'il atteste?</p> + +<p>WARWICK, <i>au roi</i>.--Observez comme son sang est arrêté +sur son visage. J'ai vu plus d'une fois un corps que venait +d'abandonner la vie, mais je l'ai vu de couleur terreuse, +amaigri, pâle, vide de son sang, tout entier descendu +vers le coeur qui, dans les assauts que lui livre la mort, +attire le sang pour s'en aider contre son ennemie. Il s'y +glace au même instant que le coeur, et ne retourne jamais +animer et embellir la face des morts. Mais voyez; +son visage est noir, gonflé de sang, le globe de l'oeil bien +plus saillant que pendant sa vie, ses yeux ouverts et +hagards comme ceux d'un homme étranglé; ses cheveux +dressés, ses narines dilatées par de violents efforts, ses +mains ouvertes et écartées, comme celles d'un homme +qui a cherché à saisir, qui a défendu sa vie, et a été +vaincu par la force. Voyez sur ses draps l'empreinte de +sa chevelure, et sa barbe, ordinairement si bien rangée, +inégale et en désordre, comme le blé renversé par la +tempête. Il est impossible, seigneur, que Glocester n'ait +pas été étouffé à cette place: le moindre de ces signes +fournirait à lui seul une probabilité.</p> + +<p>SUFFOLK.--Quoi, Warwick! Eh! qui donc aurait assassiné +le duc? Beaufort et moi l'avions sous notre protection; +et ni l'un ni l'autre, j'espère, milords, nous ne +sommes des assassins.</p> + +<p>WARWICK.--Mais tous deux vous étiez les ennemis +jurés du duc Humphroy, et tous deux, en effet, vous +aviez le bon duc à votre garde. Il y avait lieu de juger +que votre dessein n'était pas de le traiter en ami, et il +est bien manifeste qu'il a trouvé un ennemi.</p> + +<p>MARGUERITE.--Ainsi, vous paraissez soupçonner ces +deux nobles seigneurs d'être coupables de la mort précipitée +d'Humphroy?</p> + +<p>WARWICK.--Qui peut trouver la génisse sans vie et +saignant encore, et voir auprès d'elle le boucher, la +hache à la main, et ne pas soupçonner que c'est lui qui +a porté le coup mortel? Qui peut trouver la perdrix dans +le nid du vautour, et ne pas imaginer comment est +mort l'oiseau, quoique sur le bec du vautour qui s'envole +ne paraisse aucune trace de sang? Ce tragique +spectacle fait naître des soupçons tout pareils.</p> + +<p>MARGUERITE.--Êtes-vous le boucher, Suffolk? où est +votre couteau? Beaufort est-il désigné pour le vautour? +où sont ses serres?</p> + +<p>SUFFOLK.--Je n'ai point de couteau pour poignarder +un homme endormi; mais voici une épée vengeresse +qui, rouillée par le repos, va s'éclaircir dans ce coeur +rempli de fiel, qui veut me marquer ignominieusement +des signes sanglants du meurtre. Dis, si tu l'oses, orgueilleux +lord du comté de Warwick, que j'ai eu une +coupable part à la mort du duc Humphroy.</p> + +<p>WARWICK.--Que n'osera pas Warwick, si le perfide +Suffolk ose le défier?</p> + +<p>MARGUERITE.--Il craindrait, quand Suffolk l'en défierait +vingt fois, de contenir son caractère outrageant, +d'imposer silence à son arrogante censure.</p> + +<p>WARWICK.--Madame, tenez-vous en repos, j'ose vous +le demander avec respect, car chaque mot que vous +prononcez en sa faveur est un affront fait à votre royale +dignité.</p> + +<p>SUFFOLK.--Lord stupide et brutal, ignoble dans ta +conduite, si jamais femme outragea son époux à cet +excès, il est sûr que ta mère admit dans son lit déshonoré +quelque paysan farouche et mal-appris, et qu'elle +enta sur une noble tige un vil sauvageon dont tu es le +fruit, et non celui de la noble race des Nevil.</p> + +<p>WARWICK.--Si le crime de ton meurtre ne te servait +de bouclier, si je consentais à frustrer le bourreau de ses +profits, et à t'affranchir ainsi de dix mille opprobres, et +si la présence de mon roi ne contenait ma colère, je +voudrais, traître et lâche meurtrier, te faire demander +pardon à genoux, pour la parole qui vient de t'échapper, +et te contraindre à confesser que c'est de ta mère que tu +voulais parler, et que c'est toi qui es né dans l'adultère; +et, après avoir reçu de toi cet hommage de ta peur, je +te donnerais ton salaire, et j'enverrais ton âme aux enfers, +pernicieux vampire des hommes endormis.</p> + +<p>SUFFOLK.--Tu seras éveillé quand je verserai le tien, +si tu as le courage de me suivre hors de cette assemblée.</p> + +<p>WARWICK.--Sortons tout à l'heure, ou je t'en vais arracher. +Quoique tu en sois indigne, je veux bien me +mesurer avec toi, et rendre ainsi un hommage funèbre +aux mânes du duc Humphroy.</p> + +<p class="mid">(Warwick et Suffolk sortent.)</p> + +<p>LE ROI.--Quelle cuirasse plus impénétrable qu'un coeur +irréprochable! il porte une triple armure, l'homme dont +la querelle est juste: mais, fût-il enfermé dans l'acier, +celui dont la conscience est souillée par l'injustice reste +nu et sans défense!</p> + +<p class="mid">(Bruit derrière le théâtre.)</p> + +<p>MARGUERITE.--Quel bruit est-ce là?</p> + +<p class="mid">(Rentrent Suffolk et Warwick l'épée nue.)</p> + +<p>LE ROI.--Que vois-je, lords? quoi! vos épées menaçantes +hors du fourreau, en notre présence! osez-vous +vous permettre une telle audace? Eh quoi! quelle clameur +tumultueuse s'élève près d'ici?</p> + +<p>SUFFOLK.--Le traître Warwick et les hommes de Bury, +puissant souverain, se sont tous réunis contre moi.</p> + +<p class="mid">(Bruit tumultueux derrière le théâtre.)</p> + +<p class="mid">(Rentre Salisbury.)</p> + +<p>SALISBURY, <i>parlant à la foule derrière le théâtre</i>.--Écartez-vous, +mes amis; le roi connaîtra vos sentiments. +Redoutable seigneur, les communes vous déclarent par +ma voix que, si le traître Suffolk n'est pas sur-le-champ +mis à mort, ou banni du territoire de la belle Angleterre, +on viendra l'arracher de force de votre palais, et on lui +fera souffrir les tourments d'une mort lente et cruelle. +Le peuple dit que c'est par lui qu'a péri le bon duc Humphroy, +qu'il y a tout à craindre de lui pour la vie de +Votre Majesté; et qu'un pur mouvement d'attachement +et de zèle, exempt de toute espèce d'intention de révolte, +telle que serait la pensée de contredire votre royale volonté, +a seul excité la hardiesse avec laquelle vos sujets +demandent son bannissement. Ils sont, disent-ils, pleins +de sollicitude pour votre royale personne; si Votre Majesté +voulait se livrer au sommeil, et eût défendu sous +peine de disgrâce, ou même de la mort, que l'on osât +troubler votre repos, et que, cependant, on vit un serpent, +avec sa langue à double dard, se glisser en silence +vers Votre Majesté, malgré cet édit rigoureux il serait +nécessaire que l'on vous réveillât, de peur que, si on +vous laissait à ce dangereux assoupissement, l'animal +meurtrier ne le changeât en un sommeil éternel. Tel est +le motif, seigneur, qui porte vos peuples à vous crier, +bien que vous l'ayez défendu, qu'avec ou sans votre +consentement, ils veulent vous garder d'un serpent aussi +dangereux que le traître Suffolk, dont le dard fatal et +empoisonné a déjà, disent-ils, lâchement ôté la vie à +votre cher et digne oncle qui valait vingt fois mieux que +lui.</p> + +<p>LE PEUPLE, <i>derrière le théâtre</i>.--Une réponse du roi, +milord de Salisbury.</p> + +<p>SUFFOLK.--On conçoit que le peuple, canaille insolente +et grossière, eût pu adresser un pareil message +à son souverain: mais vous, milord, vous vous êtes +chargé avec joie de le porter, pour montrer l'élégance +de votre talent d'orateur. Cependant tout l'honneur +qu'y aura gagné Salisbury, c'est d'avoir été auprès +du roi le lord ambassadeur d'une compagnie de chaudronniers.</p> + +<p>LE PEUPLE, <i>derrière le théâtre</i>.--Une réponse du roi, ou +nous allons forcer l'entrée.</p> + +<p>LE ROI.--Retournez, Salisbury; dites-leur à tous, de +ma part, que je leur sais gré de leur tendre sollicitude, +et que, n'en eussé-je pas été pressé par eux, j'avais dessein +de faire ce qu'ils demandent; car j'ai dans l'esprit +la continuelle et ferme pensée que l'État est menacé de +quelque malheur par le fait de Suffolk. C'est pourquoi +je jure, par la majesté suprême dont je suis le très-indigne +représentant, que dans trois jours Suffolk aura, +sous peine de mort, cessé de souiller de son haleine l'air +de ce pays.</p> + +<p>MARGUERITE.--O Henri! laissez-moi vous toucher en +faveur du noble Suffolk.</p> + +<p>LE ROI.--Reine sans noblesse, quand tu l'appelles le +noble Suffolk, pas un mot de plus, je te le dis; en me +parlant pour lui tu ne feras qu'ajouter à ma colère. +N'eussé-je fait que le dire, j'aurais voulu tenir ma parole; +mais, quand je l'ai juré, mon arrêt est irrévocable. +<i>(A</i> Suffolk.) Si, passé le terme de trois jours, on te trouve +sur aucune terre de ma domination, le monde entier ne +rachètera pas ta vie. Viens, Warwick, viens, bon Warwick, +suis-moi; j'ai des choses importantes à te communiquer.</p> + +<p class="mid">(Sortent le roi Henri, Warwick, lords, etc.)</p> + +<p>MARGUERITE.--Puissent la fatalité et la douleur vous +suivre en tous lieux! Que la désolation du coeur et l'inconsolable +affliction soient les compagnes et la société +de vos loisirs! Qu'avec vous deux le diable fasse le troisième, +et qu'une triple vengeance s'attache à vos pas!</p> + +<p>SUFFOLK.--Cesse, aimable reine, ces imprécations, et +laisse ton cher Suffolk te dire un douloureux adieu.</p> + +<p>MARGUERITE.--Honte à toi, lâche femmelette! malheureux +au coeur faible, n'as-tu donc pas le courage de maudire +tes ennemis?</p> + +<p>SUFFOLK.--La peste les étouffe!--Et pourquoi les maudirais-je? +Si, comme le gémissement de la mandragore, +les malédictions avaient le pouvoir de tuer, je voudrais +inventer des paroles aussi poignantes, aussi maudites, +aussi acerbes, aussi horribles à entendre, et les faire +sortir énergiquement de ma bouche à travers mes dents +serrées, avec autant de signes d'une haine mortelle +qu'en peut manifester dans son antre détestable le visage +décharné de l'Envie. Ma langue s'embarrasserait +dans la rapidité de mes paroles, mes yeux étincelleraient +comme le caillou sous l'acier, mes cheveux se dresseraient +sur leurs racines, comme ceux d'un frénétique; +oui, chacun de mes muscles semblerait exécrer et maudire; +et même dans ce moment je sens que mon coeur +surchargé se briserait si je ne les maudissais. Poison, +sois leur breuvage; fiel, pis que le fiel leur plus doux +aliment; que leur plus gracieux ombrage soit un bocage +de cyprès, que pour leur plus charmant aspect +ils n'aperçoivent que des basilics meurtriers, que ce +qu'ils touchent de plus doux leur soit aussi âpre que la +dent du lézard, qu'ils aient pour toute musique des sons +effrayants comme le sifflement des serpents, et que les +lugubres cris du hibou, précurseur de la mort, viennent +compléter le concert! puissent toutes les noires terreurs +de l'enfer, siége de ténèbres....</p> + +<p>MARGUERITE.--Arrête, cher Suffolk, tu ne fais que te +tourmenter toi-même; et c'est contre toi seul que ces +terribles malédictions tournent toute leur force, comme +une arme trop chargée, ou le rayon du soleil répercuté +par une glace.</p> + +<p>SUFFOLK.--C'est vous qui m'avez demandé ces imprécations, +et c'est vous qui voulez les arrêter! Par cette +terre dont je suis banni, je pourrais maintenant passer +à maudire toute une nuit d'hiver, dussé-je la passer nu, +sur le sommet d'une montagne, où l'âpreté du froid +n'aurait jamais laissé croître un seul brin d'herbe; et ce +ne serait pour moi qu'une minute écoulée dans les plaisirs.</p> + +<p>MARGUERITE.--Oh! je t'en conjure, cesse. Donne-moi +ta main, que je l'arrose de mes douloureuses larmes; +ne laisse jamais la pluie du ciel la mouiller et en effacer +ce monument de ma douleur. <i>(Elle lui baise la main.)</i> +Oh! je voudrais que ce baiser pût s'imprimer sur ta +main, comme un cachet qui te rappelât ces lèvres d'où +s'exhalent pour toi mille soupirs. Allons, va-t'en pour +que je connaisse tout mon malheur; tant que tu es là +près de moi, je ne fais que me le représenter, comme on +peut penser au besoin au milieu des excès d'un repas.--J'obtiendrai +ton rappel, ou, sois-en bien assuré, je +m'exposerai à être bannie moi-même. Je le suis bannie, +puisque je le suis de toi; va, ne me parle pas, va-t'en +tout de suite. Oh! ne t'en va pas encore!.... ainsi deux +amis condamnés à la mort se pressent et s'embrassent, +et se disent mille fois adieu, ayant bien plus de peine à +se séparer qu'à mourir.... Et cependant adieu enfin, et +avec toi, adieu la vie!</p> + +<p>SUFFOLK.--Ainsi le pauvre Suffolk souffre dix exils, un +par le roi, et par toi trois fois un triple exil. Ce n'est +point mon pays que je regrette. Si tu en sortais avec +moi! Un désert serait assez peuplé pour Suffolk, s'il y +jouissait du charme céleste de ta présence; car où tu +es, là est mon univers, accompagné de tous les plaisirs +qui le remplissent, et où tu n'es pas, il n'y a rien que +désolation. Je n'en puis plus; vis, pour vivre heureuse: +moi, pour ne sentir qu'une seule joie, c'est que tu vives.</p> + +<p class="mid">(Entre Vaux.)</p> + +<p>MARGUERITE.--Où court Vaux avec tant de précipitation? +Quelles nouvelles, je t'en prie?</p> + +<p>VAUX.--Annoncer au roi, madame, que le cardinal +Beaufort touche à l'heure de sa mort; il a été tout à coup +saisi d'un mal effrayant qui le fait haleter, rouler les +yeux, et aspirer l'air avec avidité, blasphémant Dieu, et +maudissant tous les hommes de la terre. Tantôt il parle +comme si l'ombre du duc Humphroy était à ses côtés; +tantôt il appelle le roi, puis confie tout bas à son oreiller, +comme s'il parlait au roi, les secrets de son âme surchargée; +et dans ce moment je suis envoyé pour informer +Sa Majesté qu'il l'appelle à grands cris.</p> + +<p>MARGUERITE.--Allez, faites votre triste message au roi. +<i>(Vaux sort</i>.) Hélas! qu'est-ce que ce monde, et quelle +nouvelle? mais quoi, irai-je donc m'affliger d'une misérable +perte à déplorer une heure, et oublier l'exil de +Suffolk, trésor de mon âme! Comment se fait-il, Suffolk, +que je ne pleure pas uniquement sur toi, le disputant +aux nuages du midi par l'abondance de mes larmes qui +nourriraient mon chagrin comme les leurs nourrissent +la terre? Mais hâte-toi de partir; le roi, tu le sais, va +venir; et s'il te trouve avec moi, tu es mort.</p> + +<p>SUFFOLK.--Si je me sépare de toi, je ne puis plus vivre. +Mourir en ta présence, serait-ce autre chose que +m'endormir avec joie dans tes bras? J'exhalerais mon +âme dans les airs aussi doucement, aussi paisiblement +que l'enfant au berceau qui meurt la mamelle de sa +mère entre les lèvres. Mais mourant loin de toi, je +mourrai dans les accès de la rage; je t'appellerai à +grands cris pour clore mes yeux, pour fermer ma bouche +de tes lèvres, et retenir mon âme prête à fuir, ou la +recevoir dans ton coeur avec mon dernier soupir, et la +faire vivre ainsi dans un doux Élysée. Mourir près de +toi n'est qu'un jeu; mourir loin de toi serait un tourment +pire que la mort. Oh! laisse-moi rester ici, arrive +qui pourra.</p> + +<p>MARGUERITE.--Ah! pars: la séparation est un douloureux +corrosif, mais qu'il faut appliquer à une blessure +mortelle. En France, cher Suffolk! Instruis-moi de ton +sort, et, quelque part que tu t'arrêtes sur ce vaste globe, +je saurai trouver une Iris pour t'y découvrir.</p> + +<p>SUFFOLK.--Je pars!</p> + +<p>MARGUERITE.--Et emporte mon coeur avec toi.</p> + +<p>SUFFOLK.--Joyau gardé dans la plus lugubre cassette +qui ait jamais renfermé une chose de prix! Nous nous +séparons en deux comme une barque brisée sur le rocher; +c'est de ce côté que la mort va m'engloutir.</p> + +<p>MARGUERITE.--Et moi de ce côté.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent de deux côtés différents.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="mid">Londres.--La chambre à coucher du cardinal Beaufort.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, SALISBURY, WARWICK, <i>et +plusieurs autres</i>. LE CARDINAL <i>est dans son lit entouré de +plusieurs personnes</i>.</p> + +<p>LE ROI.--Comment vous portez-vous, milord? Parle, +Beaufort, à ton souverain.</p> + +<p>LE CARDINAL.--Si tu es la mort, je te donnerai, des trésors +de l'Angleterre, assez pour acheter une autre île +pareille, afin que tu me laisses vivre et cesser de souffrir.</p> + +<p>LE ROI.--Ah! quel signe d'une mauvaise vie, lorsque +l'approche de la mort se montre si terrible!</p> + +<p>WARWICK.--Beaufort, c'est ton souverain qui te parle.</p> + +<p>LE CARDINAL.--Faites-moi mon procès quand vous voudrez.--N'est-il +pas mort dans son lit? Où devait-il mourir? +Puis-je faire vivre les hommes bon gré mal gré?--Oh! +ne me torturez pas davantage, je confesserai.... +Quoi, encore en vie? Montrez-moi donc où il est. Je donnerai +mille livres pour le voir.... Il n'a point d'yeux, la +poussière les a éteints. Peignez donc ses cheveux. Voyez, +voyez, ils sont hérissés et droits comme des rameaux +englués, pour arrêter les ailes de mon âme! Donnez-moi +quelque chose à boire, et dites à l'apothicaire d'apporter +le violent poison que je lui ai acheté.</p> + +<p>LE ROI.--O toi, éternel moteur des cieux, jette un regard +de miséricorde sur ce misérable! repousse le démon +actif et vigilant qui assiége de toutes parts cette +âme malheureuse, et délivre son sein de ce noir désespoir!</p> + +<p>WARWICK.--Voyez, comme les angoisses de la mort lui +font grincer les dents.</p> + +<p>SALISBURY.--Ne le troublons point; laissons-le passer +paisiblement.</p> + +<p>LE ROI.--Que la paix soit à son âme, si c'est la volonté +de Dieu! Milord cardinal, si tu espères en la félicité du +ciel, lève ta main, donne-nous quelque signe d'espérance.... +Il meurt, et ne fait aucun signe!--O Dieu, pardonne-lui!</p> + +<p>WARWICK.--Une mort si terrible atteste une vie monstrueuse.</p> + +<p>LE ROI.--Abstenez-vous de juger, car nous sommes +tous pécheurs. Fermez ses yeux, tirez les rideaux sur son +corps, et allons tous méditer.</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br> +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">Le bord de la mer près de Douvres.</p> + +<p class="mid"><i>On entend sur la mer des coups de feu, puis on voit descendre +d'un bâtiment</i> UN CAPITAINE <i>de navire,</i> UN PILOTE, +UN CONTRE-MAÎTRE, WALTER WHITMORE, <i>et +leurs gens, amenant SUFFOLK, et d'autres gentilshommes +de sa suite, prisonniers.</i></p> + +<p>LE CAPITAINE.--Enfin le jour indiscret, joyeux, ouvert +à la pitié, est rentré dans le sein profond de la mer. +Maintenant les loups et leurs bruyants hurlements +éveillent les coursiers qui tirent le char funeste de la +nuit mélancolique, et de leurs ailes endormies, lentes et +molles, enveloppent les tombeaux des morts, tandis que +de leur gueule humide s'exhalent, dans l'air épaissi, les +ténèbres contagieuses. Amenez donc les guerriers que +nous venons de prendre; tandis que notre pinasse va +rester à l'ancre dans les dunes, ils vont ici, sur la plage, +traiter de leur rançon, où ils teindront de leur sang ce +sable décoloré. Pilote, je te cède de bon coeur ce captif, +et toi, contre-maître, fais ton profit de son compagnon. +(Désignant Suffolk.) Withmore, celui-ci est ton partage.</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.--A quoi suis-je taxé, maître? +fais-le-moi savoir.</p> + +<p>LE PILOTE.--A mille couronnes; faute de quoi, à bas +la tête.</p> + +<p>LE CONTRE-MAÎTRE.--Et vous, vous m'en donnerez autant, +ou la vôtre sautera.</p> + +<p>LE CAPITAINE.--Quoi! pensez-vous donc que deux mille +couronnes ce soit payer bien cher pour des gens qui +portent le nom et la mine de gentilshommes? Coupez-moi +la gorge à ces coquins-là: vous mourrez; de si +faibles rançons ne compensent point la perte de nos +compagnons tués dans le combat.</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.--Je vous les donnerai, monsieur, +épargnez ma vie.</p> + +<p>SECOND GENTILHOMME.--Et moi aussi; et je vais écrire +sur-le-champ pour les avoir.</p> + +<p>WHITMORE, <i>à Suffolk</i>.--J'ai perdu un oeil à l'abordage de +cette prise; et pour ma vengeance tu mourras, toi; il en +arriverait autant aux autres, si je faisais ma volonté.</p> + +<p>LE CAPITAINE.--Ne sois pas si fou; prends une rançon +et laisse-le vivre.</p> + +<p>SUFFOLK.--Vois ma croix de Saint-George; je suis gentilhomme; +taxe moi au prix que tu voudras, tu seras +payé.</p> + +<p>WHITMORE.--Je suis gentilhomme aussi, mon nom est +Walter Whitmore... Comment! qui te fait tressaillir? +Quoi! la mort te fait peur?</p> + +<p>SUFFOLK.--C'est ton nom qui me fait peur; il renferme +pour moi le son de la mort. Un habile homme, d'après +des calculs sur ma naissance, m'a dit que je périrais par +l'eau; et c'est là ce que signifie ton nom<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>. Cependant +que cela ne t'inspire pas des idées sanguinaires. Ton +nom bien prononcé est Gauthier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> <i>C'est là ce que signifie ton nom</i>. Il a fallu ajouter ces paroles, +pour rendre la chose intelligible. Walter se prononce à peu près +comme <i>Water</i> (eau), ce qui, dans l'anglais, fait comprendre sur-le-champ +le sujet de la crainte de Suffolk, et ne peut se remplacer +en français.</blockquote> + +<p>WHITMORE.--Que ce soit Gauthier ou Walter, peu +m'importe: jamais l'ignoble déshonneur n'a terni notre +nom, que ce fer n'en ait aussitôt effacé la tache. Aussi, +quand je me résoudrai à vendre la vengeance comme +une marchandise, que mon épée soit brisée, mes armes +déchirées et effacées, et que je sois proclamé lâche dans +tout l'univers.</p> + +<p class="mid">(Il saisit Suffolk.)</p> + +<p>SUFFOLK.--Arrête, Whitmore, ton prisonnier est un +prince, le duc de Suffolk, William de la Pole.</p> + +<p>WHITMORE.--Le duc de Suffolk, caché sous des haillons!</p> + +<p>SUFFOLK.--Oui: mais ces vêtements ne font pas partie +du duc. Jupiter s'est quelquefois travesti: pourquoi n'en +ferais-je pas autant?</p> + +<p>LE CAPITAINE.--Mais Jupiter n'a jamais été tué, et toi, +tu vas l'être.</p> + +<p>SUFFOLK.--Ignoble et vil paysan, le sang du roi Henri, +le noble sang de Lancastre ne doit point être versé par +un vil valet comme toi. Ne t'ai-je pas vu, baisant ta +main, me tenir l'étrier, tête nue, et soutenant la housse +de ma mule, heureux d'obtenir de moi un signe de tête? +Combien de fois as-tu attendu pour recevoir mon verre, +t'es-tu nourri des restes de mon buffet, t'es-tu agenouillé +près de la table, lorsque je m'y asseyais avec la reine +Marguerite? Souviens-t'en, et que cela te fasse un peu +baisser le ton, et que cela adoucisse ton orgueil prématuré. +Combien de fois ne t'es-tu pas tenu dans mes vestibules, +pour attendre respectueusement ma sortie? Cette +main a écrit en ta faveur: elle pourra donc charmer ta +langue téméraire.</p> + +<p>WHITMORE.--Parlez, capitaine: poignarderai-je ce +rustre abandonné?</p> + +<p>LE CAPITAINE.--Laisse-moi auparavant poignarder son +coeur de mes paroles, comme il a fait le mien.</p> + +<p>SUFFOLK.--Bas esclave, tes paroles sont sans vigueur +comme toi.</p> + +<p>LE CAPITAINE.--Emmenez-le d'ici, et tranchez-lui la +tête sur notre chaloupe.</p> + +<p>SUFFOLK.--Sur ta vie, tu ne l'oseras pas.</p> + +<p>LE CAPITAINE.--Si fait, Poole<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Le capitaine travestit ici le nom de Pole en <i>poole</i> ou <i>pool</i>, +qui signifie <i>eau stagnante.</i></blockquote> + +<p>SUFFOLK.--Poole?</p> + +<p>LE CAPITAINE.--Pole, sir Pole, lord Poole, ruisseau +boueux, mare, marais, dont le limon et la fange troublent +les sources pures où s'abreuve l'Angleterre; je vais +combler ta bouche toujours ouverte pour dévorer les +trésors de l'État. Tes lèvres, qui ont baisé celles de la +reine, balayeront la poussière. Toi, qu'on vit sourire à +la mort du bon duc Humphroy, tu montreras en vain +tes dents aux vents insensibles, qui te répondront avec +mépris par leurs sifflements. Sois marié aux furies de +l'enfer, pour avoir eu l'audace de fiancer un puissant +prince à la fille d'un misérable roi, sans sujets, trésors, +ni diadème. Tu t'es agrandi par une politique infernale, +et, comme l'ambitieux Sylla, tu t'es gorgé du sang tiré à +plaisir du coeur de ta mère. Par toi l'Anjou et le Maine +ont été vendus aux Français. Par ta faute, les perfides +Normands révoltés dédaignent de nous rendre hommage; +la Picardie a massacré ses gouverneurs, surpris nos +forteresses, et renvoyé, en Angleterre, les débris de nos +soldats sanglants. C'est en haine de toi que le généreux +Warwick et tous les Nevil, dont l'épée redoutable ne fut +jamais tirée en vain, courent aux armes; et que la maison +d'York, précipitée du trône par le honteux assassinat +d'un roi innocent et les envahissements d'un tyran orgueilleux, +brûle des feux de la vengeance. Déjà ses +drapeaux pleins d'espoir marchent en avant sous l'emblème +d'un soleil à demi voilé, et aspirent à briller avec +cette devise: <i>Invitis nubibus</i>. Le peuple de Kent a pris +les armes; et, pour conclure enfin, la honte et la misère +sont entrées dans le palais de notre roi, et tous ces maux +sont ton ouvrage. Allons, emmenez-le.</p> + +<p>SUFFOLK.--Oh! que ne suis-je un dieu pour lancer la +foudre sur cette misérable, cette abjecte et vile canaille! +Il faut bien peu de chose pour enivrer des hommes de +rien. Ce malheureux, parce qu'il commande une pinasse, +menace plus haut que Bargulus, le puissant pirate de +l'Illyrie. Des frelons ne sucent point le sang des aigles; +c'est assez pour eux de piller la ruche de l'abeille. Il est +impossible que je meure par la main d'un vassal aussi +abject que toi. Tes discours émeuvent en moi la rage et +non pas la crainte. La reine m'a chargé d'un message +pour la France. Je te commande de me transporter sur +ton bord de l'autre côté du canal.</p> + +<p>LE CAPITAINE.--Walter...</p> + +<p>WHITMORE.--Viens, Suffolk, je vais te transporter à la +mort.</p> + +<p>SUFFOLK.--<i>Gelidus timor occupat artus</i>: c'est toi que je +crains.</p> + +<p>WHITMORE.--Je t'en donnerai sujet avant de nous séparer. +Quoi! êtes-vous dompté à présent? ne consentez-vous +pas à vous humilier?</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.--Mon gracieux seigneur, intercédez +pour votre vie: donnez-lui de bonnes paroles.</p> + +<p>SUFFOLK.--La voix souveraine de Suffolk est sévère et +inflexible. Accoutumée à commander, elle ne sait point +demander grâce. Loin de moi la faiblesse d'honorer ces +brigands d'une humble prière! Non; que ma tête s'abaisse +sur le billot fatal, plutôt qu'on voie mes genoux +fléchir devant personne, que devant le Dieu du ciel, ou +devant mon roi; qu'on la voie plutôt danser en cadence +sur un pieu sanglant, que se découvrir devant cette +ignoble valetaille. La vraie noblesse est exempte de peur. +<i>(A Whitmore.</i>) J'en puis souffrir plus que vous n'en osez +exécuter.</p> + +<p>LE CAPITAINE.--Arrachez-le d'ici, et qu'il n'en dise pas +davantage.</p> + +<p>SUFFOLK.--Allons, soldats, montrez-vous aussi cruels +que vous pourrez, afin que ma mort ne soit jamais oubliée! +plus d'un grand homme fat immolé par de vils +brigands. Un estafier romain et un misérable bandit +massacrèrent l'éloquent Cicéron: la main bâtarde de +Brutus poignarda Jules César; de sauvages insulaires +égorgèrent le grand Pompée, et Suffolk meurt par la +main des pirates.</p> + +<p class="mid">(Sortent Suffolk, Whitmore, et plusieurs autres.)</p> + +<p>LE CAPITAINE.--A l'égard de ceux dont nous avons fixé +la rançon, ma volonté est que l'un d'eux soit relâché sur +sa parole: ainsi donc venez avec nous et laissez-le partir.</p> + +<p class="mid">(Tous sortent excepté le premier gentilhomme.)</p> + +<p class="mid">(Rentre Whitmore, portant le corps de Suffolk.)</p> + +<p>WHITMORE.--Que cette tête et ce corps sans vie restent +gisants ici <i>(il les jette sur la terre)</i>, jusqu'à ce que la reine, +sa maîtresse, lui donne la sépulture.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.--O barbare et sanglant spectacle! +je veux porter son corps au roi; et s'il laisse sa +mort impunie, ses amis la vengeront. La reine la vengera, +elle à qui Suffolk vivant était si cher.</p> + +<p class="mid">(Il sort en emportant le corps.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">Une autre partie du comté de Kent.</p> + +<p class="mid">BEVIS, <i>laboureur</i>; JOHN HOLLAND.</p> + +<p>BEVIS.--Viens, et procure-toi une épée, ne fût-elle que +de latte. Ils sont sur pied depuis deux jours.</p> + +<p>HOLLAND.--Ils n'en ont que plus besoin de dormir aujourd'hui.</p> + +<p>BEVIS.--Je te dis que Jacques Cade, le drapier, se propose +de rhabiller l'État, de le retourner et de le mettre +à neuf.</p> + +<p>HOLLAND.--Il en a bien besoin, car on voit la corde. +Oui, je le répète, il n'y a pas eu un moment de bon +temps en Angleterre, depuis que les nobles ont pris le +dessus.</p> + +<p>BEVIS.--O malheureux âge! on ne fait aucun cas de la +vertu dans les gens de métier.</p> + +<p>HOLLAND.--La noblesse croit que c'est une honte que +de porter un tablier de cuir.</p> + +<p>BEVIS.--Bien plus, il n'y a dans le conseil du roi que +de mauvais ouvriers.</p> + +<p>HOLLAND.--C'est la vérité; et cependant il est dit: +<i>Travaille dans ta vocation</i>. C'est comme qui dirait: Que les +magistrats soient des travailleurs, et dès lors nous devrions +être magistrats.</p> + +<p>BEVIS.--Tu as touché juste, car il n'y a point de signe +plus certain d'un bon courage qu'une main durcie.</p> + +<p>HOLLAND.--Oh! je les vois, je les vois; je reconnais le +fils de Best, tanneur de Wingham.</p> + +<p>BEVIS.--Il prendra la peau de nos ennemis pour faire +du cuir de chien.</p> + +<p>HOLLAND.--Et voilà aussi Dick, le boucher.</p> + +<p>BEVIS.--Allons, le péché sera assommé comme un boeuf, +et l'iniquité égorgée comme un veau.</p> + +<p>HOLLAND.--Et Smith, le tisserand.</p> + +<p>BEVIS.--<i>Argo</i>, le fil de leur vie tire à sa fin.</p> + +<p>HOLLAND.--Allons, viens: mêlons-nous avec eux.</p> + +<p class="mid">(Tambour. Entrent Cade, Dick le boucher, Smith le +tisserand, et d'autres en grand nombre.)</p> + +<p>CADE.--Nous, Jean Cade, ainsi appelé du nom de notre +père putatif.</p> + +<p>DICK.--Ou plutôt pour avoir volé une caque<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a> de harengs.</p> + +<p>CADE.--Et parce que nos ennemis tomberont devant +nous<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>, qui sommes inspirés de l'esprit de renversement +contre les rois et les princes....--Commande le silence.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> En vieil anglais <i>cade</i> signifie <i>caque.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> De <i>cado</i>.</blockquote> + +<p>DICK.--Silence!</p> + +<p>CADE.--Mon père était un Mortimer.</p> + +<p>DICK, <i>à part</i>.--C'était un fort honnête homme, un fort +bon maçon.</p> + +<p>CADE.--Ma mère, une Plantagenet.</p> + +<p>DICK, <i>à part</i>.--Je l'ai bien connue: elle était sage-femme.</p> + +<p>CADE.--Ma femme descendait des Lacy.</p> + +<p>DICK, <i>à part</i>.--En effet, elle était fille d'un porte-balle, +et elle a vendu force lacets.</p> + +<p>SMITH, <i>à part</i>.--Mais depuis quelque temps, n'étant +plus en état de voyager chargée de sa malle, elle est +blanchisseuse ici dans le canton.</p> + +<p>CADE.--Je suis donc sorti d'une honorable maison.</p> + +<p>DICK, <i>à part</i>.--Oui, sur ma foi. Les champs sont un +honorable domicile, et c'est là qu'il est né, sous une +haie; car jamais son père n'a eu d'autre maison que la +prison.</p> + +<p>CADE.--Je suis vaillant.</p> + +<p>SMITH, <i>à part</i>.--Il le faut bien: la misère est brave.</p> + +<p>CADE.--Je sais souffrir la peine.</p> + +<p>DICK, <i>à part</i>.--Oh! cela n'est pas douteux; car je l'ai +vu fouetter pendant trois jours de marché consécutifs.</p> + +<p>CADE.--Je ne crains ni le fer ni le feu.</p> + +<p>SMITH.--Il ne doit pas craindre le fer, car son habit est +à l'épreuve de tout.</p> + +<p>DICK, <i>à part</i>.--Mais il me semble qu'il devrait craindre +un peu le feu, après avoir eu la main brûlée pour un +vol de moutons.</p> + +<p>CADE.--Soyez donc braves, car votre chef est brave et +fait voeu de réformer l'État. Les sept pains d'un demi-penny +seront vendus, en Angleterre, pour un penny; la +mesure de trois pots en contiendra dix, et sous mes lois +ce sera félonie que de boire de la petite bière. Tout le +royaume sera en communes, et mon palefroi ira paître +l'herbe de Cheapside. Et lorsque je serai roi.... (car je +serai roi!)</p> + +<p>TOUT LE PEUPLE.--Dieu conserve Votre Majesté!</p> + +<p>CADE.--Je vous remercie, bon peuple. Il n'y aura +plus d'argent; tous boiront et mangeront à mes frais, et +je les habillerai tous d'un même uniforme, afin qu'ils +puissent être unis comme des frères et me révérer +comme leur souverain.</p> + +<p>DICK.--La première chose à faire, c'est d'aller tuer +tous les gens de loi.</p> + +<p>CADE.--Oui, c'est bien mon dessein. N'est-ce pas une +chose déplorable que la peau d'un innocent agneau +serve à faire du parchemin, et que le parchemin, lorsqu'il +aura été griffonné, puisse perdre un homme? On +dit que l'abeille fait mal avec son aiguillon, et moi je dis +que c'est la cire de l'abeille. Je n'ai usé du sceau qu'une +fois, et je n'ai jamais été mon maître depuis.--Qu'y +a-t-il? Qui vient à nous?</p> + +<p class="mid">(Entrent quelques hommes, conduisant le clerc de Chatham.)</p> + +<p>SMITH.--C'est le clerc de Chatham: il sait écrire et +lire, et dresser un compte.</p> + +<p>CADE.--Chose horrible!</p> + +<p>SMITH.--Nous l'avons pris faisant des exemples pour +les enfants.</p> + +<p>CADE.--C'est un infâme.</p> + +<p>SMITH.--Il a dans sa poche un livre écrit en lettres +rouges.</p> + +<p>CADE.--C'est de plus un sorcier.</p> + +<p>DICK.--Il sait encore faire des contrats, et écrire par +abréviation.</p> + +<p>CADE.--J'en suis fâché pour lui. C'est un homme de +bonne façon, sur mon honneur; et si je ne le trouve +pas coupable, il ne mourra pas.--Approche ici, je veux +t'examiner. Quel est ton nom?</p> + +<p>LE CLERC.--Emmanuel.</p> + +<p>DICK.--C'est le nom que les nobles ont coutume d'écrire +en tête de leurs lettres.--Vos affaires vont mal.</p> + +<p>CADE.--Laisse-moi lui parler.--As-tu coutume d'écrire +ton nom? Ou as-tu une marque pour désigner ta signature, +comme il convient à un honnête homme qui y va +tout bonnement?</p> + +<p>LE CLERC.--Monsieur, j'ai été, Dieu merci, assez bien +élevé pour savoir écrire mon nom.</p> + +<p>LE PEUPLE.--Il a avoué. Emmenez-le: c'est un scélérat, +un traître.</p> + +<p>CADE.--Emmenez-le, dis-je, et qu'on le pende avec sa +plume et son cornet au cou.</p> + +<p class="mid">(Quelques-uns des assistants sortent emmenant le clerc.)</p> + +<p class="mid">(Entre Michel.)</p> + +<p>MICHEL.--Où est notre général?</p> + +<p>CADE.--Me voici. Que me veux-tu si particulièrement?</p> + +<p>MICHEL.--Fuyez, fuyez, fuyez! Milord Stafford et son +frère sont ici près avec les troupes du roi.</p> + +<p>CADE.--Arrête, misérable, arrête, ou je te jette à bas.--Il +aura affaire à aussi bon que lui. Ce n'est qu'un +chevalier, n'est-ce pas?</p> + +<p>MICHEL.--Non.</p> + +<p>CADE.--Pour être son égal, je vais me faire chevalier à +l'instant. Relève-toi, sir Jean Mortimer. A présent, marchons +à lui.</p> + +<p class="mid">(Entrent sir Humphroy Stafford et William son frère, +avec des tambours et des soldats.)</p> + +<p>STAFFORD.--Populace rebelle, l'écume et la fange du +comté de Kent, marqués pour la potence, jetez vos armes, +regagnez vos chaumières, et abandonnez ce drôle. +Le roi sera miséricordieux, si vous abjurez la révolte.</p> + +<p>WILLIAM STAFFORD.--Mais il sera furieux, inexorable +et sanguinaire, si vous y persévérez: ainsi, l'obéissance +ou la mort.</p> + +<p>CADE.--Pour ces esclaves vêtus de soie, je n'y fais pas +attention. C'est à vous que je m'adresse, bon peuple, +sur qui j'espère régner un jour; car je suis l'héritier légitime +de la couronne.</p> + +<p>STAFFORD.--Misérable! ton père était un maçon; et +toi-même, qu'est-ce que tu es, un tondeur de draps, +n'est-ce pas?</p> + +<p>CADE.--Et Adam était un jardinier.</p> + +<p>WILLIAM STAFFORD.--Eh bien, quelle conséquence?</p> + +<p>CADE.--Vraiment, la voici. Edmond Mortimer, comte +des Marches, épousa la fille du duc de Clarence. Cela +n'est-il pas vrai?</p> + +<p>STAFFORD.--Eh bien, après?</p> + +<p>CADE.--Elle accoucha, à la fois, de deux enfants mâles.</p> + +<p>WILLIAM STAFFORD.--Cela est faux.</p> + +<p>CADE.--Oui, c'est là la question; mais je dis, moi, que +cela est vrai. Le premier né des deux ayant été mis en +nourrice, fut enlevé par une mendiante; et ignorant sa +naissance et son parentage, se fit maçon quand il fut en +âge. Je suis son fils. Niez-le, si vous pouvez.</p> + +<p>DICK.--Oui, c'est encore vrai; en conséquence, il sera +roi.</p> + +<p>SMITH.--Oui, monsieur, il a fait une cheminée chez +mon père, et les briques en sont encore sur pied pour +rendre témoignage; ainsi, n'allez pas dire le contraire.</p> + +<p>STAFFORD.--Ajouterez-vous donc foi aux paroles de ce +vil coquin qui parle de ce qu'il ne sait pas?</p> + +<p>LE PEUPLE.--Oui, nous le croyons; allez-vous-en donc.</p> + +<p>WILLIAM STAFFORD.--Jack Cade, c'est le duc d'York qui +vous fait la leçon.</p> + +<p>CADE, <i>à part</i>.--Il ment, car c'est moi qui l'ai inventée. +<i>(Haut.)</i> Va, mon cher, dis au roi de ma part, que pour +l'amour de son père, Henri V, au temps de qui les enfants +jouaient au petit palet avec des écus de France, je +consens à le laisser régner, à condition que je serai son +protecteur.</p> + +<p>UN CHEF DU PEUPLE.--Et de plus, que nous voulons +avoir la tête du lord Say, qui a vendu le duché du +Maine.</p> + +<p>CADE.--Et cela est juste; car par là l'Angleterre a été +estropiée, et marcherait bientôt avec un bâton, si ma +puissance ne la soutenait. Camarades rois, je vous dis +que le lord Say a mutilé l'État, et l'a fait eunuque; et +pis que tout cela, il sait parler français, et par conséquent +c'est un traître.</p> + +<p>STAFFORD.--O grossière et déplorable ignorance!</p> + +<p>CADE.--Eh bien, répondez si vous pouvez. Les Français +sont nos ennemis; cela posé, je dis seulement: celui +qui parle avec la langue d'un ennemi, peut-il être un +bon conseiller ou non?</p> + +<p>TOUT LE PEUPLE.--Non, non, et nous voulons avoir sa +tête.</p> + +<p>WILLIAM STAFFORD.--Allons, puisque les paroles de +douceur n'y peuvent rien, fondons sur eux avec l'armée +du roi.</p> + +<p>STAFFORD.--Allez, héraut, et proclamez traîtres, dans +toutes les villes, tous ceux qui s'armeront en faveur de +Cade: annoncez que ceux qui fuiront de nos rangs avant +la fin de la bataille seront, pour l'exemple, pendus à +leur porte, sous les yeux de leurs femmes et de leurs +enfants. Que ceux qui tiennent pour le roi me suivent.</p> + +<p class="mid">(Les deux Stafford sortent avec leurs troupes.)</p> + +<p>CADE.--Et que ceux qui aiment le peuple me suivent: +voici le moment de montrer que vous êtes des hommes; +c'est pour la liberté. Nous ne laisserons pas sur pied un +seul lord, un seul noble. N'épargnons que ceux qui seront +mal vêtus; car ce sont de pauvres et honnêtes gens, +qui prendraient bien notre parti s'ils l'osaient.</p> + +<p>DICK.--Les voilà qui viennent en bon ordre, et qui +s'avancent contre nous.</p> + +<p>CADE.--Et notre ordre, à nous, c'est d'être bien en +désordre. En avant, marche!</p> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="mid">Une autre partie de la plaine de Blackheath.</p> + +<p class="mid"><i>Alarmes. Les deux partis entrent et combattent: les</i> DEUX +STAFFORD <i>sont tués</i>.</p> + +<p>CADE.--Où est Dick, le boucher d'Ashford?</p> + +<p>DICK.--Me voilà, monsieur.</p> + +<p>CADE.--Ils tombaient devant toi comme des boeufs et +des brebis, et tu y allais comme si tu avais été dans ta +boucherie. Voici donc ta récompense: le carême sera +deux fois aussi long qu'il l'est à présent; et d'ici à cent +ans moins un, tu auras tout ce temps-là le privilége +exclusif de tuer.</p> + +<p>DICK.--Je n'en demande pas davantage.</p> + +<p>CADE.--Et pour dire vrai, tu ne mérites pas moins, je +veux porter ce monument de ma victoire<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>, et les corps +seront traînés aux jarrets de mon cheval jusqu'à ce que +j'arrive à Londres, où nous ferons porter devant nous +l'épée du maire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> Cade, après cette bataille, se revêtit en effet de l'armure de +Stafford.</blockquote> + +<p>UN CHEF DU PEUPLE.--Si nous voulons prospérer et +faire le bien, forçons les portes des prisons, et délivrons +les prisonniers.</p> + +<p>CADE.--Ah! n'aie pas peur, tu peux y compter. Allons, +marchons sur Londres.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="mid">Londres.--Un appartement dans le palais.</p> + +<p class="mid"><i>Entre</i> LE ROI HENRI <i>lisant une requête. Il est suivi du duc +de</i> BUCKINGHAM <i>et du lord</i> SAY. <i>Vient à quelque distance +</i> LA REINE MARGUERITE, <i>pleurant sur la tête de Suffolk.</i></p> + +<p>MARGUERITE.--J'ai souvent ouï dire que la douleur +amollit l'âme, et la remplit de crainte, d'abattement. +Pense donc à la vengeance et cesse de pleurer.--Mais +qui peut cesser de pleurer en voyant cet objet? Sa tête +peut bien reposer ici sur mon sein palpitant; mais où +est le corps que je serrerais dans mes bras?</p> + +<p>BUCKINGHAM.--Quelle réponse fait Votre Majesté à la +requête des rebelles?</p> + +<p>LE ROI.--Je vais députer quelque saint évêque pour +tâcher de les ramener; car à Dieu ne plaise que tant de +pauvres simples créatures périssent par l'épée! Et plutôt +que de souffrir qu'elles soient exterminées par une guerre +sanglante, je veux avoir moi-même une entrevue avec +leur général Cade. Mais attendez, je veux lire encore une +fois leur requête.</p> + +<p>MARGUERITE.--Scélérats barbares! Ce visage enchanteur +qui, comme une planète, dominait ma destinée, +n'a-t-il donc pu vous obliger à la pitié, vous qui n'étiez +pas dignes de le regarder?</p> + +<p>LE ROI.--Lord Say, Jack Cade a juré d'avoir ta tête.</p> + +<p>SAY.--Oui, mais j'espère que Votre Majesté aura la +sienne.</p> + +<p>LE ROI.--Eh quoi, madame, toujours vous lamentant, +toujours pleurant la mort de Suffolk! Ah! je crains, ma +bien-aimée, que, si j'étais mort à sa place, vous ne +m'eussiez pas tant pleuré.</p> + +<p>MARGUERITE.--Non, mon bien-aimé, je ne pleurerais +pas, mais je mourrais pour toi.</p> + +<p class="mid">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE ROI.--Quoi? Quelles nouvelles apportes-tu? Pourquoi +arrives-tu en si grande hâte?</p> + +<p>LE MESSAGER.--Les rebelles sont dans Southwark. +Fuyez, seigneur; Cade se proclame lord Mortimer, descendant +de la maison du duc de Clarence. Il traite hautement +Votre Majesté d'usurpateur, et il jure de se +couronner lui-même dans Westminster. Il a pour armée +une multitude déguenillée de paysans, d'ouvriers, gens +grossiers et sans pitié. La mort de sir Humphroy Stafford +et de son frère leur a donné coeur et courage pour +marcher en avant. Tout homme sachant lire et écrire, +homme de loi, courtisan, gentilhomme, est, selon eux, +une vilaine chenille, et qu'il faut mettre à mort.</p> + +<p>LE ROI.--O les malheureux! Ils ne savent ce qu'ils font.</p> + +<p>BUCKINGHAM.--Mon gracieux seigneur, retirez-vous à +Kenel-Worth, jusqu'à ce qu'on ait levé des troupes pour +faire main-basse sur eux.</p> + +<p>MARGUERITE.--Oh! si le duc de Suffolk vivait encore, +les rebelles de Kent seraient bientôt soumis.</p> + +<p>LE ROI.--Lord Say, ces traîtres te haïssent: viens +donc avec nous à Kenel-Worth.</p> + +<p>SAY.--Cela pourrait exposer la personne de Votre +Grâce. Ma vue leur serait odieuse: je demeurerai donc +dans la ville, et je m'y tiendrai aussi caché que je le +pourrai.</p> + +<p class="mid">(Entre un autre messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Jack Cade s'est rendu maître du pont +de Londres. Les bourgeois fuient et abandonnent leurs +maisons. La mauvaise populace, toujours avide de pillage, +court se joindre au traître, et tous jurent de concert +de dévaster la ville et votre palais.</p> + +<p>BUCKINGHAM.--Ne perdez pas un moment, seigneur, +montez à cheval.</p> + +<p>LE ROI.--Venez, Marguerite; Dieu, notre espérance, +viendra à notre secours.</p> + +<p>MARGUERITE.--Mon espérance est morte avec Suffolk.</p> + +<p>LE ROI, <i>à Say</i>.--Adieu, milord, ne vous fiez pas aux +rebelles de Kent.</p> + +<p>BUCKINGHAM.--Ne vous fiez à personne, de peur d'être +trahi.</p> + +<p>SAY.--Ma confiance est dans mon innocence: aussi +suis-je fier et résolu.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="mid">Toujours à Londres.--La Tour.</p> + +<p class="mid"><i>Le lord</i> SCALES <i>et d'autres paraissent sur les murs. +Au pied arrivent quelques</i> CITOYENS.</p> + +<p>SCALES.--Quelles nouvelles? Jack Cade est-il tué?</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.--Non, milord, et il n'y a point d'apparence +que cela lui arrive. Ils se sont emparés du pont, +et ils tuent tout ce qui leur résiste. Le lord maire vous +demande quelque renfort des troupes de la Tour, pour +défendre la ville contre les rebelles.</p> + +<p>SCALES.--Tout ce que je pourrai en détacher sans inconvénient +sera à vos ordres. Mais je suis moi-même ici +dans les alarmes. Les rebelles ont déjà tenté d'emporter +la Tour. Mais gagnez la plaine de Smithfield, formez un +corps de troupes, et je vais y envoyer Matthieu Gough. +Allez, combattez pour votre roi, pour votre pays et pour +votre vie. Adieu, il faut que je m'en retourne.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="mid">Londres.--Cannon street.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> JACK CADE <i>et sa troupe; il frappe de son bâton +de commandement la pierre de Londres</i>.</p> + +<p>CADE.--A présent, Mortimer est seigneur de Londres; +et, ici placé sur la pierre de Londres, j'entends et j'ordonne, +qu'aux frais de la ville, la fontaine ne verse que +du vin de Bordeaux pendant la première année de mon +règne. Dorénavant il y aura crime de trahison pour quiconque +m'appellera autrement que <i>Mortimer</i>.</p> + +<p class="mid">(Entre un soldat.)</p> + +<p>LE SOLDAT, <i>courant</i>.--Jack Cade! Jack Cade!</p> + +<p>CADE.--Tuez-le sur la place.</p> + +<p class="mid">(Ils le tuent.)</p> + +<p>SMITH.--Pour peu que cet homme ait raison, il ne lui +arrivera jamais de vous appeler Jack Cade. Je crois +qu'il est content de la leçon.</p> + +<p>DICK.--Milord, il se rassemble une armée à Smithfield.</p> + +<p>CADE.--Marchons donc; allons les combattre. Mais +auparavant allez mettre le feu au pont de Londres; et, +si vous pouvez, brûlez la Tour aussi.--Allons, marchons.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="mid">Smithfield.</p> + +<p class="mid"><i>Une alarme. Entrent d'un côté</i> CADE <i>et sa troupe; de l'autre, +les citoyens et les troupes du roi, commandés par</i> MATTHIEU +GOUGH. <i>Ils combattent, les citoyens sont mis en déroute, +Mathieu Gough est tué</i>.</p> + +<p>CADE.--Voilà ce que c'est, mes amis.--Allez quelques-uns +de vous abattre leur palais de Savoie, d'autres les +colléges de droit: abattez tout.</p> + +<p>DICK.--J'ai une requête à présenter à Votre Seigneurie.</p> + +<p>CADE.--Fût-ce le titre de lord, tu es sûr de l'obtenir +pour ce mot.</p> + +<p>DICK.--La grâce que je vous demande, c'est que toutes +les lois de l'Angleterre émanent de votre bouche.</p> + +<p>JEAN, <i>à part</i>.--Par la messe! ce seront de sanglantes +lois; car il a reçu dans la mâchoire un coup de lance, et +la plaie n'est pas encore guérie.</p> + +<p>SMITH, <i>à part</i>.--Et de plus, Jean, ce seront des lois qui +ne sentiront pas bon; car son haleine sent furieusement +le fromage grillé.</p> + +<p>CADE.--J'y ai pensé, cela sera ainsi. Allez, brûlez tous +les registres du royaume; ma bouche sera le parlement +d'Angleterre.</p> + +<p>JEAN.--Cela a tout l'air de vouloir nous donner des +statuts qui mordront ferme, à moins qu'on ne lui arrache +les dents.</p> + +<p>CADE.--Et désormais tout sera en commun.</p> + +<p class="mid">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Milord, une capture! une capture! le +lord Say! qui vendait les villes en France, et qui nous a +fait payer vingt-un quinzièmes et un schelling par livre +dans le dernier subside.</p> + +<p class="mid">(Entre George Bevis avec le lord Say.)</p> + +<p>CADE.--Eh bien, pour cela il sera décapité dix fois. Te +voilà donc, lord Say<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>, lord de serge, lord de bougran. +Te voilà dans le domaine de notre juridiction souveraine! +Qu'as-tu à répondre à ma majesté, pour te disculper +d'avoir livré la Normandie à monsieur Basimecu<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>, +le dauphin de France? Qu'il te soit donc déclaré par-devant +cette assemblée, et par-devant lord Mortimer, +que je suis le balai destiné à nettoyer la cour d'immondices +telles que toi. Tu as traîtreusement corrompu la +jeunesse du royaume, en érigeant une école de grammaire; +et tandis que, jusqu'à présent, nos ancêtres +n'avaient eu d'autres livres que la mesure et la taille, +c'est toi qui es cause qu'on s'est servi de l'imprimerie. +Contre les intérêts du roi, de sa couronne et de sa dignité, +tu as bâti un moulin à papier. Il te sera prouvé +en fait que tu as autour de toi des hommes qui parlent +habituellement de noms, de verbes, et autres mots +abominables, que ne peut supporter une oreille chrétienne. +Tu as établi des juges de paix, pour citer devant +eux les pauvres gens, pour des choses sur lesquelles ils +ne sont pas en état de répondre: de plus, tu les as fait +mettre en prison, et parce qu'ils ne savaient pas lire, tu +les as fait pendre; tandis que seulement, pour cela, ils +auraient mérité de vivre. Tu montes un cheval couvert +d'une housse; cela est-il vrai ou non?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> <i>Say</i>, en vieux langage, signifiait <i>Sire</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> <i>Basimecu</i>, par corruption, pour <i>Basemycu</i>; grossier sobriquet, +qu'apparemment la populace de Londres donnait au dauphin.</blockquote> + +<p>SAY.--Qu'importe?</p> + +<p>CADE.--Ce qu'il importe? Tu ne dois pas souffrir que +ton cheval porte un manteau, tandis que de plus honnêtes +gens que toi vont en chausses et en pourpoint.</p> + +<p>DICK.--Et souvent travaillent en chemise, comme moi, +par exemple, qui suis boucher!</p> + +<p>SAY.--Peuple de Kent....</p> + +<p>DICK.--Que voulez-vous dire de Kent?</p> + +<p>SAY.--Rien de plus que ceci: <i>Bona gens, mala gens</i>.</p> + +<p>CADE.--Emmenez-le, emmenez-le, il parle latin.</p> + +<p>SAY.--Écoutez seulement ce que j'ai à dire, puis, prenez-le +comme vous voudrez.--Kent, dans les <i>Commentaires</i> +écrits par César, est nommé le canton le plus +policé de notre île. Le pays est agréable, parce qu'il est +rempli de richesses; le peuple libéral, vaillant, actif, +opulent; ce qui me fait espérer que vous n'êtes pas dénués +de pitié.--Je n'ai point vendu le Maine, je n'ai +point perdu la Normandie; mais pour les recouvrer, je +perdrais volontiers la vie. J'ai toujours rendu la justice +avec indulgence; les prières et les larmes ont touché +mon coeur, et jamais les présents. Quand ai-je exigé une +seule imposition de vous, si ce n'est pour l'utilité du +Kent, du roi, du royaume et de vous? j'ai répandu de +grandes largesses sur les savants clercs, parce que c'était +à mes livres que j'avais dû mon avancement auprès du +roi. Et voyant que l'ignorance est la malédiction de +Dieu, et la science l'aile avec laquelle nous nous élevons +au ciel, à moins que vous ne soyez possédés de l'esprit +du démon, vous vous garderez certainement de me tuer. +Cette langue a négocié avec les rois étrangers, pour +votre avantage.</p> + +<p>CADE.--Bah! Quand as-tu frappé un seul coup sur le +champ de bataille?</p> + +<p>SAY.--Les hommes en place ont le bras long. J'ai +frappé souvent ceux que je ne vis jamais, et je les ai +frappés à mort.</p> + +<p>GEORGE.--Oh! l'infâme lâche! venir comme cela par +derrière le monde!</p> + +<p>SAY.--Ces joues sont pâlies par mes veilles pour votre +bien.</p> + +<p>CADE.--Frappez-le au visage, et cela lui fera revenir +les couleurs.</p> + +<p>SAY.--Les longues séances que j'ai données pour juger +les causes des pauvres m'ont accablé d'infirmités et de +maladies.</p> + +<p>CADE.--On vous fournira, pour les guérir, une chandelle +de chanvre et l'assistance d'une hache.</p> + +<p>DICK.--Comment! est-ce que tu trembles?</p> + +<p>SAY.--C'est la paralysie, et non la peur, qui me fait +trembler.</p> + +<p>CADE.--Voyez, il remue la tête, comme s'il nous disait: +Je vous le revaudrai. Je veux voir si elle sera plus ferme +sur un pieu. Emmenez-le, et coupez-lui la tête.</p> + +<p>SAY.--Dites-moi donc quel grand crime j'ai commis. +Ai-je affecté l'opulence ou la grandeur? Répondez. Mes +coffres sont-ils remplis d'un or extorqué? Mes vêtements +sont-ils somptueux à voir? A qui de vous ai-je fait tort +pour que vous vouliez me faire mourir? Ces mains sont +pures du sang innocent: ce sein est exempt de toutes +pensées de crimes et de perfidie. Oh! laissez-moi vivre.</p> + +<p>CADE.--Je sens que ses paroles me touchent le coeur, +mais j'y mettrai ordre; il mourra, ne fût-ce que pour +avoir si bien plaidé pour sa vie. Emmenez-le. Il a un +démon familier sous sa langue; il ne parle pas au nom +de Dieu. Emmenez-le, vous dis-je, et abattez-lui la tête +sur l'heure. Ensuite allez enfoncer les portes de la maison +de son gendre, sir James Cromer; tranchez-lui la +tête aussi, et rapportez-les ici toutes deux, fichées sur +des pieux.</p> + +<p>LE PEUPLE.--Cela va être fait.</p> + +<p>SAY.--O compatriotes! si, quand vous faites vos prières, +Dieu était aussi endurci que vous l'êtes, comment +s'en trouveraient vos âmes après la mort? Laissez-vous +fléchir, et épargnez ma vie.</p> + +<p>CADE.--Emmenez-le, et faites ce que je vous ordonne. +<i>(Quelques-uns sortent emmenant lord Say</i>.) Le plus magnifique +pair du royaume ne pourra porter sa tête sur ses +épaules sans me payer tribut. Pas une fille ne sera mariée +qu'elle ne paye un tribut pour sa virginité avant +qu'on en jouisse. Les hommes relèveront de moi <i>in cavite</i>, +et nous voulons et prétendons que leurs femmes +soient aussi libres que le coeur peut le désirer, ou la +langue l'exprimer.</p> + +<p>DICK.--Milord, quand irons-nous à Cheapside prendre +des marchandises sur nos bons?</p> + +<p>CADE.--Eh vraiment, sur-le-champ.</p> + +<p>LE PEUPLE.--Bravo.</p> + +<p class="mid">(On apporte la tête du lord Say, et celle de son gendre.)</p> + +<p>CADE.--Ceci ne vaut-il pas encore plus de bravos? Faites-les +se baiser l'un l'autre, car ils s'aimaient beaucoup +quand ils étaient en vie. A présent séparez-les, de +peur qu'ils ne consultent ensemble sur le moyen de livrer +quelques villes de plus aux Français. Soldats, différons +jusqu'à la nuit qui approche le pillage de la ville, +et promenons-nous dans les rues avec ces têtes portées +devant nous en guise de masses d'armes, et à chaque +coin de rue faites-les se baiser. Allons.</p> + +<p class="mid">(Ils se retirent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE VIII</h3> + +<p class="mid">Southwark.</p> + +<p class="mid"><i>Une alarme. Entre</i> CADE, <i>suivi de toute la populace</i>.</p> + +<p>CADE.--Montez par Fish-Street, descendez par l'angle +de Saint-Magnus; tuez, assommez: jetez-les dans la +Tamise. (<i>Une trompette sonne un pourparler et une retraite.</i>) +Quel bruit est-ce là? Qui donc est assez hardi pour sonner +la retraite ou un pourparler quand je commande qu'on +tue?</p> + +<p class="mid">(Entrent Buckingham et le vieux Clifford, avec des +troupes.)</p> + +<p>BUCKINGHAM.--C'est nous vraiment qui avons cette +hardiesse, et qui venons te déranger. Sache, Cade, que +nous venons comme ambassadeurs de la part du roi +vers le peuple que tu as égaré, pour annoncer un pardon +absolu à tous ceux qui t'abandonneront et retourneront +tranquillement chez eux.</p> + +<p>CLIFFORD.--Que dites-vous, compatriotes? Voulez-vous +vous rendre au pardon qui vous est encore offert, ou attendez-vous +que votre révolte vous conduise à la mort? +Qui aime le roi et accepte son pardon, qu'il jette son +chaperon en l'air et crie: <i>Dieu garde le roi</i>! Que celui qui +le hait et n'honore pas son père Henri V, qui fit trembler +la France, secoue son arme contre nous et continue son +chemin.</p> + +<p>LE PEUPLE.--Dieu garde le roi! Dieu garde le roi!</p> + +<p>CADE.--Quoi! Buckingham et Clifford, êtes-vous si +braves? et vous, stupides paysans, croyez-vous à leurs +paroles? Avez-vous donc envie d'être pendus avec vos +lettres de grâce attachées au cou? Mon épée s'est-elle +donc fait jour à travers les portes de Londres pour que +vous m'abandonniez au White-Hart dans Southwark? Je +pensais que jamais vous ne poseriez les armes avant +d'avoir recouvré vos anciennes libertés; mais vous êtes +tous des misérables, des lâches, qui vous plaisez à vivre +esclaves de la noblesse. Laissez-les vous briser les reins +à force de fardeaux, vous chasser de dessous vos toits, +ravir devant vos yeux vos femmes et vos filles. Il y en a +toujours un que je saurai bien tirer d'affaire. Que la +malédiction de Dieu vous éclaire tous!</p> + +<p>LE PEUPLE.--Nous voulons suivre Cade, nous voulons +suivre Cade!</p> + +<p>CLIFFORD.--Cade est-il le fils de Henri V pour crier +ainsi que vous voulez le suivre? Vous conduira-t-il dans +le coeur de la France pour y faire, des derniers d'entre +vous, des comtes ou des ducs? Hélas! il n'a pas seulement +une maison, un asile pour se réfugier; il ne sait +comment se procurer de quoi vivre, si ce n'est par le +pillage, en nous volant, nous qui sommes vos amis. Ne +serait-ce pas une honte, si, tandis que vous êtes ici à +vous chamailler, le timide Français, naguère vaincu +par vous, faisait une subite incursion sur la mer, et venait +vous vaincre? Il me semble déjà le voir, au milieu +de nos discordes civiles, parcourir en maître les rues de +Londres, en appelant villageois tous ceux qu'il rencontre. +Ah! périssent plutôt dix mille canailles de Cades, +que de vous voir demander grâce à un Français! En +France! en France! et regagnez ce que vous avez perdu; +épargnez l'Angleterre, c'est votre rivage natal. Henri a +de l'argent; vous êtes forts et courageux; Dieu est avec +nous: ne doutez pas de la victoire.</p> + +<p>TOUT LE PEUPLE.--A Clifford! à Clifford! nous suivons +le roi et Clifford.</p> + +<p>CADE.--Vit-on jamais plume aussi facile à souffler çà +et là que cette multitude? Le nom de Henri V les entraîne +à cent mauvaises actions, et ils me laissent là seul +et abandonné. Je les vois se consulter ensemble pour me +saisir par surprise. Mon épée m'ouvrira un chemin, car +il n'y a plus moyen de rester ici. En dépit des diables et +de l'enfer, je passerai au milieu de vous. Le ciel et l'honneur +me sont témoins que ce n'est pas défaut de courage +en moi, mais seulement la basse, l'ignominieuse trahison +de ceux qui me suivent, qui me force de tourner les talons +et de fuir.</p> + +<p>BUCKINGHAM.--Quoi! il s'est échappé? Que quelques-uns +de vous aillent après lui. Celui qui apportera sa tête +au roi recevra mille couronnes pour sa récompense. +(<i>Quelques-uns sortent</i>.) Suivez-moi, soldats; nous allons +chercher un moyen de vous réconcilier tous avec le roi.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE IX</h3> + +<p class="mid">Château de Kenilworth.</p> + +<p class="mid">LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE +ET SOMERSET <i>paraissent sur la terrasse du château</i>.</p> + +<p>LE ROI.--Fut-il jamais un roi, possesseur d'un trône +terrestre, qui fut aussi peu maître de se procurer quelque +satisfaction? Je commençais à peine à ramper hors +de mon berceau, qu'on fit de moi un roi, à l'âge de neuf +mois. Hélas! jamais sujet ne souhaita de devenir roi, +comme je souhaite et languis du désir d'être sujet.</p> + +<p class="mid">(Entrent Buckingham et Clifford.)</p> + +<p>BUCKINGHAM.--Salut et bonnes nouvelles à Votre Majesté!</p> + +<p>LE ROI.--Comment! Buckingham, le rebelle Cade est-il +surpris? ou ne s'est-il retiré que pour attendre de nouvelles +forces?</p> + +<p>CLIFFORD.--Il est en fuite, seigneur, et tout son monde +se soumet. (<i>Entrent un grand nombre des partisans de +Cade, la corde au cou</i>.) Ils viennent humblement, la corde +au cou, recevoir de Votre Majesté leur sentence de vie +ou de mort.</p> + +<p>LE ROI.--Ouvre donc, ô ciel, tes portes éternelles, pour +donner passage à mes remercîments et à mes actions de +grâces. Soldats, vous avez, dans ce jour, racheté votre +vie, et montré combien vous chérissiez votre roi et votre +pays. Persévérez toujours dans de si bons sentiments, et +Henri, fût-il malheureux, vous assure qu'il ne sera jamais +dur pour vous. Recevez donc tous, tant que vous +êtes, mes remercîments et mon pardon, et retournez +dans vos différents pays.</p> + +<p>TOUTE LA MULTITUDE.--Dieu conserve le roi! Dieu conserve +le roi!</p> + +<p class="mid">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Votre Grâce, avec sa permission, doit +être avertie que le duc d'York est récemment arrivé +d'Irlande, avec un corps nombreux et puissant de Gallowglasses +déterminés; il s'avance vers ces lieux en +belle ordonnance, et proclame, sur la route, que le seul +objet de son armement est d'éloigner de la cour le duc +de Somerset, qu'il appelle un traître.</p> + +<p>LE ROI.--Ainsi, entre Cade et York, mon pouvoir flotte +dans la détresse, comme un vaisseau qui, sortant de la +tempête, est surpris par un calme et abordé par un pirate. +Cade vient seulement d'être réprimé, et ses forces +dispersées, et voilà qu'York s'élève en armes et lui succède. +Va, je te prie, à sa rencontre, Buckingham; demande-lui +le motif de cette prise d'armes. Dis-lui que +j'enverrai le duc Edmond à la Tour; et en effet, Somerset, +nous t'y ferons renfermer jusqu'à ce qu'il ait congédié +son armée.</p> + +<p>SOMERSET.--Seigneur, je me rendrai de moi-même à +la prison; j'irai, s'il le faut, à la mort, pour le bien de +mon pays.</p> + +<p>LE ROI, <i>à Buckingham</i>.--Quoi qu'il arrive, n'employez +pas des termes trop durs; vous savez qu'il est violent, et +ne supporte pas un langage trop sévère.</p> + +<p>BUCKINGHAM.--Je prendrai soin, seigneur, et j'agirai, +n'en doutez pas, de telle sorte, que toutes choses vous +tourneront à bien.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>LE ROI.--Venez, ma femme, rentrons; et apprenons à +mieux gouverner; car jusqu'ici l'Angleterre peut maudire +mon malheureux règne.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE X</h3> + +<p class="mid">Kent.--Le jardin d'Iden.</p> + +<p class="mid"><i>Entre</i> CADE.</p> + +<p>CADE.--Peste soit de l'ambition! et peste soit de moi, +qui porte une épée, et cependant suis près de mourir de +faim! Cinq jours entiers je suis resté caché dans ces bois +sans oser mettre le nez dehors, car tout le pays est après +moi; mais à présent je suis si affamé, que, quand on me +ferait un bail de mille ans de vie, je ne pourrais y tenir +plus longtemps. J'ai donc escaladé ce mur de briques, et +pénétré dans ce jardin pour tenter si je n'y pourrais pas +trouver de l'herbe à manger, ou bien arracher une fois +ou l'autre une salade, ce qui n'est pas mauvais pour +rafraîchir l'estomac dans cette extrême chaleur; et je +pense que les salades de toute espèce ont été créées pour +mon bien: car plus d'une fois, sans ma salade<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>, j'aurais +bien pu avoir le crâne fendu d'un coup de hache d'armes; +et plus d'une fois aussi, lorsque j'étais pressé de la soif, +et marchant sans relâche, elle m'a servi de pot pour y +boire, et aujourd'hui c'est encore une salade qui va me +rassasier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> <i>Sallet</i>, salade, dans la double signification de <i>casque</i> et de +<i>salade à manger</i>.</blockquote> + +<p class="mid">(Entre Iden avec des domestiques.)</p> + +<p>IDEN.--O Dieu! qui voudrait vivre dans le tumulte +d'une cour lorsqu'il peut jouir de promenades aussi paisibles +que celles-ci? Ce modique héritage que m'a laissé +mon père, suffit à mes désirs, et vaut une monarchie. +Je ne cherche point à m'agrandir par la ruine des autres, +non plus qu'à accumuler des richesses, quitte à attirer sur +moi je ne sais combien d'envie; il me suffit d'avoir de +quoi soutenir mon état, et renvoyer toujours de ma +porte le pauvre satisfait.</p> + +<p>CADE.--J'aperçois le maître du terrain qui vient me +saisir comme un vagabond, pour être entré dans son +domaine sans sa permission. Ah! misérable, tu me +livrerais et recevrais du roi mille couronnes pour lui +avoir porté ma tête; mais avant que nous nous séparions +je veux te faire manger du fer comme une autruche, et +avaler une épée comme une grande épingle.</p> + +<p>IDEN.--A qui en as-tu, brutal que tu es? Qui que tu +sois, je ne te connais pas. Pourquoi donc te livrerais-je? +N'est-ce pas assez d'être entré dans mon jardin, contre +ma volonté, à moi qui en suis le propriétaire, et d'y +venir comme un voleur par-dessus les murs dérober les +fruits de ma terre? il faut que tu me braves encore par +tes propos insolents!</p> + +<p>CADE.--Te braver? oui, par le meilleur sang qui ait +jamais été tiré, et te faire la barbe encore. Regarde-moi +bien; je n'ai pas mangé depuis cinq jours: viens cependant +avec tes cinq hommes, et si je ne vous étends pas +là, roides comme un clou de porte, je prie Dieu qu'il ne +me soit plus permis de manger un seul brin d'herbe.</p> + +<p>IDEN.--Non, il ne sera jamais dit, tant que l'Angleterre +subsistera, qu'Alexandre Iden, écuyer de Kent, ait combattu, +en nombre inégal, un pauvre homme épuisé par +la faim. Fixe sur mes yeux tes yeux assurés, et vois si tu +peux m'intimider de tes regards; mesure tes membres +contre mes membres, et vois si tu n'es pas le plus petit +de beaucoup. Ta main n'est qu'un doigt comparée à +mon poing, ta jambe qu'un bâton auprès de cette massue, +mon pied soutiendrait le combat contre toute la +force que t'a donnée le ciel. Si mon bras s'élève en l'air, +ta fosse est déjà creusée en terre; et au lieu de paroles +supérieures aux tiennes et dont la grandeur puisse répondre +au reste de mes discours, je charge mon épée de +te dire ce que t'épargne ma langue.</p> + +<p>CADE.--Par ma valeur, c'est bien le champion le plus +accompli dont j'aie jamais ouï parler! Toi, fer, si tu fléchis, +et si, avant de t'endormir dans le fourreau, tu ne +fais pas une émincée de boeuf de cette énorme charpente +de paysan, je prie Dieu à genoux que tu serves à faire +des clous de fer à cheval. <i>(Ils se battent, Cade tombe</i>.) Oh! +je suis mort. C'est la famine, pas autre chose qui m'a +tué. Envoie dix mille démons contre moi; pourvu que +tu me donnes seulement les dix repas que j'ai perdus, je +les défie tous. Sèche, jardin, et sois désormais la sépulture +de tous ceux qui vivent dans cette maison, puisqu'ici +l'âme indomptée de Cade s'est évanouie.</p> + +<p>IDEN.--Est-ce donc Cade que j'ai tué? Cet horrible +traître? O mon épée! je veux te consacrer pour cet exploit, +et quand je serai mort, te faire suspendre sur ma +tombe. Jamais ce sang ne sera essuyé de ta pointe: tu +le porteras comme un écusson glorieux, emblème de +l'honneur que s'est acquis ton maître.</p> + +<p>CADE.--Iden, adieu, et sois fier de ta victoire; dis au +pays de Kent, de ma part, qu'il a perdu son meilleur +soldat, et exhorte tous les hommes à être des lâches; car +moi je ne redoutai jamais personne, je suis vaincu par +la famine, et non par la valeur.</p> + +<p class="mid">(Il meurt.)</p> + +<p>IDEN.--Tu me fais injure. Que le ciel soit mon juge! +Meurs, scélérat maudit, malédiction sur celle qui t'a +porté dans son sein! Et comme j'enfonce mon épée dans +ton corps, puisse-je enfoncer ton âme dans l'enfer! Je +veux te traîner par les pieds dans un fumier qui te servira +de tombeau. Là, je couperai ta tête proscrite, et je +la porterai en triomphe au roi, laissant ton corps pour +pâture aux corbeaux des champs.</p> + +<p class="mid">(Il sort en traînant le corps.)</p> + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br> +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">Plaines entre Dartford et Blackheath.</p> + +<p class="mid"><i>D'un côté le camp du roi, de l'autre entre</i> YORK <i>avec sa suite, +des tambours et des drapeaux; ses troupes à quelque distance.</i></p> + +<p>YORK.--Ainsi, York revient de l'Irlande pour revendiquer +ses droits et arracher la couronne de la tête du +faible Henri. Cloches, sonnez à grand bruit; feux de joie, +brûlez d'une flamme claire et brillante, pour fêter le +monarque légitime de l'illustre Angleterre.--Ah! <i>sancta +majestas</i>, qui ne voudrait t'acheter au plus haut prix! +Qu'ils obéissent, ceux qui ne savent pas gouverner. Cette +main fut faite pour ne manier que l'or. Je ne puis donner +à mes paroles l'influence qui leur appartient, si cette +main ne balance une épée ou un sceptre. S'il est vrai +que j'aie une âme, elle aura un sceptre, sur lequel s'agiteront +les fleurs de lis de la France. (<i>Entre Buckingham.</i>) +Qui vois-je s'avancer? Buckingham, qui vient me gêner +par sa présence. Sûrement c'est le roi qui l'envoie: dissimulons.</p> + +<p>BUCKINGHAM.--York, si tes intentions sont bonnes, je +te salue de bon coeur.</p> + +<p>YORK.--Humphroy de Buckingham, je reçois ton salut. +Es-tu envoyé, ou viens-tu de ton propre mouvement?</p> + +<p>BUCKINGHAM.--Envoyé par Henri, notre redouté souverain, +pour savoir la raison de cette prise d'armes en +temps de paix, ou pour que tu me dises à quel titre, toi, +sujet comme moi, et contre ton serment d'obéissance et +de fidélité, tu assembles, sans l'ordre du roi, ce grand +nombre de soldats, et oses conduire tes troupes si près +de sa cour.</p> + +<p>YORK, <i>à part</i>.--A peine puis-je parler tant est grande +ma colère. Oh! dans l'indignation que m'inspirent ces +paroles avilissantes, que ne puis-je déraciner les rochers +et me battre contre la pierre! et que n'ai-je en ce moment, +comme Ajax, le fils de Télamon, le pouvoir de +décharger ma furie sur des boeufs et des brebis! Je suis +né bien plus haut que ce roi, bien plus semblable à un +roi, bien plus roi par mes pensées... Mais je dois encore +un peu de temps affecter la sérénité, jusqu'à ce que +Henri soit plus faible et moi plus fort. <i>(Haut.)</i> Oh! Buckingham, +pardonne-moi, je te prie, d'avoir été si longtemps +sans te répondre; mon esprit était absorbé par +une profonde mélancolie.--Mon but, en amenant cette +armée, est... d'éloigner du roi l'orgueilleux Somerset, +traître envers Sa Grâce et envers l'État.</p> + +<p>BUCKINGHAM.--Cela est trop présomptueux de ta part. +Cependant, si cet armement n'a point d'autre but, le roi +a cédé à ta demande: le duc de Somerset est à la Tour.</p> + +<p>YORK.--Sur ton honneur, est-il en prison?</p> + +<p>BUCKINGHAM.--Sur mon honneur, il est en prison.</p> + +<p>YORK.--En ce cas, Buckingham, je congédie mon +armée. Soldats, je vous remercie tous: dispersez-vous, +et venez demain me trouver aux prés de Saint-George; +vous y recevrez votre paye, et tout ce que vous pourrez +désirer. Que mon souverain, le vertueux Henri, me demande +mon fils aîné; que dis-je! tous mes fils, comme +otages de ma fidélité et de mon attachement: je les lui +remettrai tous avec autant de satisfaction que j'en ai à +vivre. Terres, biens, cheval, armure, tout ce que je +possède est à ses ordres, comme il est vrai que je désire +que Somerset périsse.</p> + +<p>BUCKINGHAM.--York, je loue cette affectueuse soumission, +et nous allons nous rendre ensemble à la tente du +roi.</p> + +<p class="mid">(Entre le roi avec sa suite.)</p> + +<p>LE ROI.--Buckingham, York n'a-t-il donc point dessein +de nous nuire, que je le vois s'avancer ainsi son +bras passé dans le tien?</p> + +<p>YORK.--York vient, rempli de soumission et de respect, +se présenter à Votre Majesté.</p> + +<p>LE ROI.--Dans quelle intention as-tu donc amené toutes +ces troupes?</p> + +<p>YORK.--Pour enlever d'auprès de vous le traître Somerset, +et pour marcher contre Cade, cet abominable +rebelle, que je viens d'apprendre avoir été défait.</p> + +<p class="mid">(Entre Iden avec la tête de Cade.)</p> + +<p>IDEN.--Si un homme grossier comme moi et d'une +aussi basse condition peut paraître en la présence d'un +roi, je viens offrir à Votre Grâce la tête d'un traître, la +tête de Cade que j'ai tué en combat.</p> + +<p>LE ROI.--La tête de Cade! Grand Dieu, quelle est ta +justice! Oh! laisse-moi regarder mort le visage de celui +qui vivant m'a suscité de si cruels embarras. Dis-moi, +mon ami; est-ce toi qui l'as tué?</p> + +<p>IDEN.--C'est moi-même, n'en déplaise à Votre Majesté.</p> + +<p>LE ROI.--Comment t'appelles-tu? quelle est ta condition?</p> + +<p>IDEN.--Alexandre Iden est mon nom, un pauvre +écuyer de Kent, qui aime son roi.</p> + +<p>BUCKINGHAM.--Avec votre permission, seigneur, il ne +serait pas mal de le créer chevalier pour un pareil service.</p> + +<p>LE ROI.--Iden, mets-toi à genoux (il se met à genoux), +et relève-toi chevalier. Je te donne mille marcs pour récompense, +et je veux que désormais tu demeures attaché +à notre suite.</p> + +<p>IDEN.--Puisse Iden vivre pour mériter tant de bonté! +et ne vivre jamais que pour être fidèle à son souverain!</p> + +<p class="mid">(Entrent la reine Marguerite, Somerset.)</p> + +<p>LE ROI.--Voyez, Buckingham, voilà Somerset qui s'approche +avec la reine; allez la prier de le cacher promptement +aux regards du duc.</p> + +<p>MARGUERITE.--Pour mille York, il ne cachera pas sa +tête; mais il demeurera hardiment pour l'affronter en +face.</p> + +<p>YORK.--Quoi donc! Somerset en liberté! S'il en est +ainsi, York, laisse donc un libre cours à tes pensées +emprisonnées trop longtemps, et que ta langue parle +comme ton coeur? Endurerai-je la vue de Somerset? +Perfide roi, pourquoi as-tu rompu ta foi avec moi, toi +qui sais combien je souffre peu qu'on m'outrage? T'appellerai-je +donc roi? Non, tu n'es point un roi, tu n'es +point propre à gouverner ni à régir des peuples, toi qui +n'oses pas, qui ne peux pas maîtriser un traître. Ta tête +ne sait point porter une couronne. Ta main est faite +pour serrer le bâton de palmier, non pour soutenir le +sceptre imposant d'un souverain. C'est mon front qui +doit ceindre l'or de la couronne; ce front dont la sérénité +ou la colère peut, comme la lance d'Achille, tuer +ou guérir par ses divers mouvements. Voilà la main qui +saura tenir un sceptre, qui saura établir ses lois suprêmes. +Cède-moi la place. Par le ciel, tu ne régneras +pas plus longtemps sur celui que le ciel a créé pour régner +sur toi.</p> + +<p>SOMERSET.--O épouvantable traître! je t'arrête, York, +pour crime de haute trahison contre le roi et la couronne. +Obéis, traître audacieux. A genoux, pour demander +grâce.</p> + +<p>YORK.--Moi, me mettre à genoux! demande d'abord +à mes genoux s'ils souffriront que je plie devant un +homme. Qu'on appelle mes fils pour me servir de caution. +<i>(Sort un homme de la suite</i>.) Je suis bien sûr qu'avant +qu'ils me laissent conduire en prison, leurs épées +se rendront caution de mon affranchissement.</p> + +<p>MARGUERITE.--Qu'on cherche Clifford: priez-le de +venir promptement, et qu'il nous dise si les bâtards +d'York peuvent servir de caution à leur traître de père.</p> + +<p>YORK.--O Napolitaine teinte de sang, rebut proscrit de +Naples, fléau sanguinaire de l'Angleterre! Les fils d'York, +bien meilleurs que toi par la naissance, seront la caution +de leur père: malheur à ceux qui la refuseraient! +<i>(Entrent d'un côté Édouard et Richard Plantagenet avec des +soldats; et de l'autre aussi avec des soldats, le vieux Clifford +et son fils.</i>) Vois s'ils viennent; je réponds qu'ils tiendront +ma parole.</p> + +<p>MARGUERITE.--Et voilà Clifford qui arrive pour rejeter +leur caution.</p> + +<p>CLIFFORD.--Salut et bonheur à mon seigneur roi!</p> + +<p>YORK.--Je te rends grâces, Clifford: dis quel sujet +t'amène. Ne nous chagrine pas par un regard ennemi, +c'est nous qui sommes ton souverain, Clifford; fléchis +de nouveau le genou, nous te pardonnerons de t'être +mépris.</p> + +<p>CLIFFORD.--Voici mon roi, York; je ne me méprends +point. Mais, toi, tu te méprends fort de m'imputer une +méprise. Il le faut envoyer à Bedlam: cet homme est-il +devenu fou?</p> + +<p>LE ROI.--Oui, Clifford, une folie ambitieuse le porte à +s'élever contre son roi.</p> + +<p>CLIFFORD.--C'est un traître. Faites-le conduire à la +Tour, et qu'on vous mette à bas sa tête séditieuse.</p> + +<p>MARGUERITE.--Il est arrêté; mais il ne veut pas obéir. +Ses fils, dit-il, donneront pour lui leur parole.</p> + +<p>YORK.--N'y consentez-vous pas, mes enfants?</p> + +<p>ÉDOUARD PLANTAGENET.--Oui, mon noble père, si nos +paroles peuvent vous servir.</p> + +<p>RICHARD PLANTAGENET.--Et si nos paroles ne le peuvent, +ce sera nos épées.</p> + +<p>CLIFFORD.--Quoi? quelle race de traîtres avons-nous +donc ici?</p> + +<p>YORK.--Regarde dans un miroir, et donne ce nom à +ton image. Je suis ton roi, et toi un traître au coeur +faux. Appelez ici, pour se placer au poteau<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>, mes deux +braves ours; que du seul bruit de leurs chaînes ils fassent +trembler ces chiens félons qui tournent timidement +autour d'eux. Priez Salisbury et Warwick de se +rendre près de moi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> Call hither to the stake. + +<p>Cette allusion de l'ours qu'on enchaînait à un poteau, et qu'on +faisait harceler par une meute de chiens, est familière à Shakspeare +pour désigner un guerrier redoutable. Un ours rampant +était l'écusson des Nevils.</p></blockquote> + +<p class="mid">(Tambours. Entrent Salisbury et Warwick avec des +soldats.)</p> + +<p>CLIFFORD.--Sont-ce là tes ours? Eh bien! je harcèlerai +tes ours jusqu'à la mort, et de leurs chaînes j'attacherai +le gardien d'ours lui-même, s'il se hasarde à les conduire +dans la lice.</p> + +<p>RICHARD PLANTAGENET.--J'ai vu souvent un dogue ardent +et présomptueux se retourner et mordre celui qui +l'empêchait de s'élancer; puis aussitôt que, laissé en liberté, +il sentait la patte cruelle de l'ours, je l'ai vu serrer +la queue entre ses jambes en poussant des cris; tel est +le rôle que vous jouerez, si vous vous mesurez en ennemi +avec le lord Warwick.</p> + +<p>CLIFFORD.--Loin d'ici, amas de disgrâces, hideuse et +grossière ébauche, aussi difforme par ton âme que par +ta figure!</p> + +<p>YORK.--Nous allons dans peu vous échauffer autrement.</p> + +<p>CLIFFORD.--Prenez garde que cette chaleur ne vous +brûle vous-même.</p> + +<p>LE ROI.--Quoi, Warwick! Tes genoux ont-ils désappris +à fléchir?... Et toi, Salisbury, honte sur tes cheveux +blancs! Toi, guide insensé, qui égares le coeur malade +de ton fils, veux-tu, sur ton lit de mort, jouer le rôle +d'un brigand, et chercher ton malheur avec tes lunettes! +Oh! où est la foi, où est la loyauté? Si elles sont bannies +d'une tête glacée par les ans, où trouveront-elles un +refuge sur la terre? Veux-tu donc creuser ton tombeau +pour y trouver encore la guerre, et souiller de sang ton +âge honorable? Quoi! vieux comme tu l'es, tu manques +d'expérience; ou, si tu en as, pourquoi lui fais-tu un tel +outrage? Pour ton honneur, rends-toi au devoir, fléchis +devant moi ces genoux que ton âge avancé fait déjà plier +vers la tombe.</p> + +<p>SALISBURY.--Seigneur, j'ai examiné avec moi-même le +titre de ce très-renommé duc, et, dans ma conscience, +je crois que c'est à Sa Grâce qu'appartient par droit de +succession le trône d'Angleterre.</p> + +<p>LE ROI.--Ne m'as-tu pas juré fidélité et obéissance?</p> + +<p>SALISBURY.--Oui.</p> + +<p>LE ROI.--Peux-tu te dégager envers le ciel de la nécessité +d'acquitter ton serment?</p> + +<p>SALISBURY.--C'est un grand péché de jurer le péché; +mais c'en est un plus grand encore de tenir un serment +coupable. Quel voeu assez solennel peut contraindre à +commettre un meurtre, à dépouiller autrui, à outrager +la pudeur d'une vierge sans tache, à ravir le patrimoine +de l'orphelin, à priver la veuve de ses droits légitimes, +sans autre raison de cette injustice que le lien d'un serment +solennel?</p> + +<p>MARGUERITE.--Un traître subtil n'a pas besoin de sophiste.</p> + +<p>LE ROI.--Appelez Buckingham; dites-lui de s'armer.</p> + +<p>YORK.--Appelle Buckingham, Henri, et tout ce que tu +as d'amis. Je suis résolu à mourir ou à régner.</p> + +<p>CLIFFORD.--Je te garantis le premier, si les songes +prédisent la vérité.</p> + +<p>WARWICK.--Tu ferais mieux de regagner ton lit et d'y +aller rêver encore, pour te mettre à l'abri de la tempête +du champ de bataille.</p> + +<p>CLIFFORD.--Je suis résolu à soutenir une tempête plus +terrible que celle qu'il est en ton pouvoir de susciter +aujourd'hui; et je compte écrire cette résolution sur ton +cimier, si je puis seulement te reconnaître aux armes de +ta maison.</p> + +<p>WARWICK.--Oui, j'en jure par les armoiries de mon +père, par l'ancien écu des Nevil, l'ours rampant enchaîné +à un poteau tortueux, je veux porter aujourd'hui mon +panache élevé, comme le cèdre qui se déploie sur le +sommet d'une montagne et conserve son feuillage en +dépit de la tempête, pour te faire trembler seulement à +le voir.</p> + +<p>CLIFFORD.--Et moi, je t'arracherai ton ours de dessus +ton casque, et le foulerai sous mes pieds avec tout le +mépris dont je suis capable, en haine du gardeur d'ours +par qui l'ours sera défendu.</p> + +<p>LE JEUNE CLIFFORD.--Aux armes donc, mon victorieux +père, pour réprimer ces rebelles et leurs complices.</p> + +<p>RICHARD PLANTAGENET.--Fi donc! pour votre honneur +un peu plus de charité; ne proférez point de paroles de +haine, car vous souperez ce soir avec <i>Jésus-Christ.</i></p> + +<p>LE JEUNE CLIFFORD.--Odieux signe de colère, c'est plus +que tu n'en peux dire.</p> + +<p>RICHARD PLANTAGENET.--Si ce n'est pas dans le ciel que +vous souperez, ce sera donc sûrement en enfer.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent de différents côtés.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">Saint-Albans.</p> + +<p class="mid"><i>Alarmes, combattants qui passent et repassent +Entre</i> WARWICK.</p> + +<p>WARWICK.--Clifford de Cumberland, c'est Warwick qui +t'appelle; et si tu ne te caches pas devant l'ours, maintenant +que les trompettes furieuses sonnent l'alarme et +que les cris des mourants remplissent le vide des airs, +Clifford, je t'appelle. Viens et combats contre moi, +orgueilleux lord du nord. Clifford de Cumberland, +Warwick s'enroue à force de t'appeler aux armes. +<i>(Entre York</i>.) Quoi! mon noble lord, comment, à pied?</p> + +<p>YORK.--Clifford, dont la mort arme le bras, vient de +tuer mon cheval; mais coup pour coup, et au même +moment, j'ai fait de cette excellente bête qu'il aimait +tant un repas pour les vautours et les corbeaux.</p> + +<p class="mid">(Entre Clifford.)</p> + +<p>WARWICK.--L'heure de l'un de nous ou de tous deux +est arrivée.</p> + +<p>YORK.--Arrête, Warwick, et cherche ailleurs quelque +autre proie; car c'est moi qui dois poursuivre celle-ci +jusqu'à la mort.</p> + +<p>WARWICK.--En ce cas, fais vaillamment, York; c'est +pour une couronne que tu combats Clifford; comme il +est vrai que je compte réussir aujourd'hui, j'ai du chagrin +au coeur de te quitter sans te combattre.</p> + +<p class="mid">(Warwick sort.)</p> + +<p>CLIFFORD.--Que vois-tu donc en moi, York? Pourquoi +t'arrêter ainsi?</p> + +<p>YORK.--J'aimerais ta contenance guerrière si tu ne +m'étais pas si profondément ennemi.</p> + +<p>CLIFFORD.--Et l'on ne refuserait pas à ta valeur la +louange et l'estime, si tu ne l'employais honteusement +et pour le crime.</p> + +<p>YORK.--Puisse-t-elle me défendre contre ton épée, +comme il est vrai qu'elle soutient la justice et la bonne +cause!</p> + +<p>CLIFFORD.--Mon âme et mon corps ensemble sur cette +affaire-ci.</p> + +<p>YORK.--Voilà un terrible gage. En garde sur-le-champ.</p> + +<p class="mid">(Ils combattent, Clifford tombe.)</p> + +<p>CLIFFORD.--<i>La fin couronne les oeuvres</i><a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> Clifford dit ces paroles en français: il ne mourut point de la +main du duc d'York, mais fut tué dans la mêlée. Sa mort est ainsi +racontée dans la troisième partie de <i>Henri VI</i>, et la même +incohérence se remarque dans les pièces originales. C'est une +inadvertance comme on en rencontre souvent dans Shakspeare.</blockquote> + +<p class="mid">(Il meurt.)</p> + +<p>YORK.--Ainsi la guerre t'a donné la paix, car te voilà +tranquille. Que le repos soit avec son âme, si c'est la +volonté du ciel!</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p class="mid">(Entre le jeune Clifford.)</p> + +<p>LE JEUNE CLIFFORD.--Honte et confusion! Tout est en +déroute. La peur crée le désordre, et le désordre frappe +ceux qu'il faudrait défendre. O guerre! fille des enfers, +dont le ciel irrité a fait l'instrument de sa colère, jette +dans les coeurs glacés des nôtres les charbons brûlants +de la vengeance! Ne laisse pas fuir un soldat. L'homme +qui s'est vraiment consacré à la guerre ne connaît pas +l'amour de soi. Quiconque s'aime soi-même n'a point +essentiellement, mais seulement par le hasard des circonstances, +les caractères de la valeur..... (<i>Voyant son +père mort.</i>) O que ce vil monde prenne fin, et que les +flammes du dernier jour confondent, avant le temps, la +terre et le ciel embrasés ensemble! Que le souffle de la +trompette universelle se fasse entendre et impose silence +au son mesquin des divers bruits du monde! Père +chéri, étais-tu donc destiné à perdre ta jeunesse dans la +paix, et à revêtir les couleurs argentées de l'âge, de la +prudence, pour venir, aux jours vénérables où l'on +garde la maison, périr dans une mêlée de brigands. A +cette vue, mon coeur se change en pierre, et tant qu'il +m'appartiendra il demeurera dur comme elle.--York +n'épargne point nos vieillards, je n'épargnerai pas davantage +leurs enfants. Les larmes des jeunes vierges feront +sur mon coeur l'effet de la rosée sur la flamme; et +la beauté, qui si souvent a rappelé les tyrans à la clémence, +ne fera, comme l'huile et la cire, qu'animer +l'ardeur de ma colère. Dès ce moment, la pitié ne m'est +plus rien. Si je trouve un enfant de la maison d'York, +je le couperai en autant de bouchées que la farouche +Médée fit du jeune Absyrte, et je chercherai ma gloire +dans la cruauté. (<i>Il prend sur ses épaules le corps de son +père.</i>) Viens, toi, ruine récente de l'antique maison de +Clifford; comme Énée emporta le vieil Anchise, je vais +te charger sur mes robustes épaules. Mais Énée portait +une charge vivante, elle ne lui pesait pas ce que me +pèsent mes douleurs.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p class="mid">(Entrent Richard Plantagenet et Somerset: ils combattent, +Somerset est tué.)</p> + +<p>RICHARD PLANTAGENET.--Te voilà donc là gisant! Par +sa mort sous une misérable enseigne du château de +Saint-Albans, mise à la porte d'un cabaret, Somerset va +rendre fameuse la sorcière qui l'a prédite<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>. Fer, conserve +ta trempe; coeur, continue d'être impitoyable. Les +prêtres prient pour leurs ennemis, mais les princes +tuent.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> La sorcière avait prédit à Somerset qu'il aurait à se garder +des châteaux qui se tiennent en haut, that mounted stand, et il +meurt sous l'enseigne du château de Saint-Albans, à la porte d'un +cabaret.</blockquote> + +<p class="mid">(Alarmes. Différentes excursions des deux partis. Entrent +le roi Henri et la reine Marguerite et quelques autres +faisant retraite.)</p> + +<p>MARGUERITE.--Fuyez, seigneur. Que vous êtes lent! +N'avez-vous pas de honte? fuyez.</p> + +<p>LE ROI.--Pouvons-nous fuir les volontés du ciel? +Chère Marguerite, arrêtez.</p> + +<p>MARGUERITE.--De quelle nature êtes-vous donc? Vous +ne voulez ni combattre ni fuir. Maintenant c'est force +d'esprit, sagesse et sûreté, de céder le champ aux ennemis, +et de garantir notre vie par tous les moyens possibles, +puisque tout ce que nous pouvons c'est de fuir. +(On entend au loin une alarme.) Si vous êtes pris, nous +sommes au bout de nos ressources; mais si nous avons +le bonheur d'échapper, comme le temps nous en reste, +si nous ne le perdons pas par votre négligence, nous +pourrons gagner Londres où vous êtes aimé, et où l'échec +de cette journée pourra être promptement réparé.</p> + +<p class="mid">(Entre le jeune Clifford.)</p> + +<p>CLIFFORD.--Si je n'avais attaché toute mon âme à l'espoir +de leur nuire un jour, vous m'entendriez blasphémer, +plutôt que de vous engager à fuir. Mais fuyez, +il le faut. L'incurable découragement règne dans le +coeur de notre parti. Fuyez pour votre salut, et nous +vivrons pour voir arriver leur tour, et leur transmettre +notre fortune. Hâtez-vous, seigneur; fuyez.</p> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="mid">Plaines près de Saint-Albans.</p> + +<p><i>Une alarme, retraite, fanfare. Puis entrent</i> YORK, RICHARD +PLANTAGENET, WARWICK <i>et des soldats avec des tambours +et des drapeaux.</i></p> + +<p>YORK.--Qui peut raconter les exploits de Salisbury, ce +lion d'hiver, qui dans sa colère oubliant les contusions +de l'âge et les coups du temps, semblable à un guerrier +paré des traits de la jeunesse, se ranime par le danger? +cet heureux jour perd tout son mérite, et nous n'avons +rien gagné, si nous avons perdu Salisbury.</p> + +<p>RICHARD PLANTAGENET.--Mon noble père, trois fois aujourd'hui +je l'ai aidé à remonter sur son cheval; trois +fois je l'ai défendu renversé à terre, trois fois je l'ai +conduit hors de la mêlée, et l'ai voulu engager à quitter +le champ de bataille, et je l'ai toujours retrouvé au +sein du danger: telle qu'une riche tenture dans une +simple demeure, telle était sa volonté dans son vieux +et faible corps. Mais voyez, le voilà qui s'approche, ce +noble guerrier.</p> + +<p class="mid">(Entre Salisbury.)</p> + +<p>SALISBURY, <i>à Richard.</i>--Par mon épée! tu as bien combattu +aujourd'hui; par la messe! nous en avons tous +fait autant.--Je vous remercie, Richard. Dieu sait combien +j'ai encore de temps à vivre, et il a permis que +trois fois, aujourd'hui, vous m'ayez sauvé d'une mort +imminente. Mais, lords, ce que nous tenons n'est +pas encore à nous: ce n'est pas assez que nos ennemis +aient fui cette fois: ils sont en situation de réparer +bientôt cet échec.</p> + +<p>YORK.--Je sais que notre sûreté est de les poursuivre; +car j'apprends que le roi a fui vers Londres, pour y +convoquer sans délai le parlement. Marchons sur ses +pas avant que les lettres de convocation aient eu le +temps de partir. Qu'en dit lord Warwick? Irons-nous +après eux?</p> + +<p>WARWICK.--Après eux! avant eux si nous le pouvons.--Par +ma foi, milords, ç'a été une glorieuse journée! la +bataille de Saint-Albans, gagnée par l'illustre York, vivra +éternellement dans la mémoire des siècles futurs. +Résonnez, tambours et trompettes, et marchons tous +vers Londres. Et puissions-nous avoir encore d'autres +jours semblables à celui-ci!</p> + +<p class="mid">(Tous sortent.)</p> + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Henri VI (2/3), by William Shakespeare, 1564-1616 + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VI (2/3) *** + +***** This file should be named 26764-h.htm or 26764-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/7/6/26764/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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