diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:32:48 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:32:48 -0700 |
| commit | 3548407b1012220a12694f7a9bf9ad383e011e63 (patch) | |
| tree | a25bed9ac3c4393acf1e1513834e413846f44032 /26763-h | |
Diffstat (limited to '26763-h')
| -rw-r--r-- | 26763-h/26763-h.htm | 5065 |
1 files changed, 5065 insertions, 0 deletions
diff --git a/26763-h/26763-h.htm b/26763-h/26763-h.htm new file mode 100644 index 0000000..24b0b3a --- /dev/null +++ b/26763-h/26763-h.htm @@ -0,0 +1,5065 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Henri VI (1/3), par Shakespeare</title> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.9em} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} + +--> +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Henri VI (1/3), by William Shakespeare, 1564-1616 + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Henri VI (1/3) + +Author: William Shakespeare, 1564-1616 + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874 + +Release Date: October 3, 2008 [EBook #26763] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VI (1/3) *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<br><br> + +<pre> + Note du transcripteur. + ================================================= + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 7 + Henri IV (2e partie) + Henri V + Henri VI (1re, 2e et 3e partie) + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + ================================================== +</pre> + +<h1>HENRI VI</h1> + +<h2>TRAGÉDIE</h2> + +<h3>PREMIÈRE PARTIE.</h3> +<br> + +<h3>NOTICE<br> +SUR LES PREMIÈRE, SECONDE ET TROISIÈME PARTIES<br> +DE HENRI VI</h3> + +<p>Les trois parties de <i>Henri VI</i> ont été, parmi les éditeurs et commentateurs +de Shakspeare, un sujet de controverse qui n'est point encore +éclairci, ni peut-être même épuisé; plusieurs d'entre eux ont +pensé que la première de ces pièces ne lui appartenait en aucune +façon; d'autres, en moindre nombre, lui ont aussi disputé l'invention +originale des deux dernières, que, selon eux, il n'aurait fait que retoucher, +et dont la conception primitive appartiendrait à un ou à +deux autres auteurs. Aucune des trois pièces n'a été imprimée du +vivant de Shakspeare, ce qui ne prouve rien, car il en est de même +de plusieurs autres ouvrages dont personne ne conteste l'authenticité, +mais ce qui laisse du moins toute latitude au doute et à la discussion.</p> + +<p>La faiblesse générale de ces trois compositions, où l'on ne trouve +qu'un petit nombre de scènes qui rappellent la touche du maître, ne +serait pas non plus un motif suffisant pour les attribuer à une autre +main que la sienne; car, dans le cas où elles lui appartiendraient, ce +seraient ses premiers ouvrages: circonstance qui expliquerait assez +leur infériorité, du moins en ce qui regarde la conduite du drame, +la liaison des scènes, l'art de soutenir et d'augmenter progressivement +l'intérêt, en ramenant toutes les diverses parties de la composition +à une impression unique qui s'avance et s'accroît, comme le +fleuve grossit à chaque pas des eaux que lui envoient les divers points +de l'horizon. Tel est en effet le caractère de Shakspeare dans ses +grandes compositions, et ce qui manque essentiellement aux trois +parties de Henri VI, surtout à la première. Mais ce qui y manque +également, ce sont les défauts de Shakspeare, cette recherche, cette +emphase auxquelles il n'a pas toujours échappé dans ses plus beaux +ouvrages, résultat presque nécessaire de la jeunesse des idées qui, +étonnées pour ainsi dire d'elles-mêmes, ne savent comment épuiser +le plaisir qu'elles trouvent à se produire; il serait étrange que les +premiers essais de Shakspeare en eussent été exempts.</p> + +<p>Il faut cependant distinguer ici, entre les trois parties de Henri VI, +ce qui concerne la première à laquelle on croit que Shakspeare a +été presque entièrement étranger, et ce qui a rapport aux deux +autres dont on ne lui dispute que l'invention et la composition originale, +en reconnaissant qu'il les a considérablement retouchées. +Voici les faits.</p> + +<p>En 1623, c'est-à-dire sept ans après la mort de Shakspeare, parut +la première édition complète de ses oeuvres. Quatorze de ses pièces +seulement avaient été imprimées de son vivant, et les trois parties de +Henri VI n'étaient pas du nombre; elles parurent en 1623, dans +l'état où on les donne aujourd'hui, et toutes trois attribuées à Shakspeare, +quoique déjà, à ce qu'il paraît, une espèce de tradition lui +disputât la première. D'un autre côté, dès l'an 1600, avaient été publiées, +sans nom d'auteur, par Thomas Mellington, libraire, deux +pièces intitulées, l'une <i>The first part of the contention of the two +famous houses of York and Lancaster, with the death of the good +duke Humphrey, etc.</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>; l'autre: <i>The true tragedy of Richard duke +of York and death of good king Henry the sixth</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. De ces deux +pièces, l'une a servi de moule, si on peut s'exprimer ainsi, à la seconde +partie de Henri VI, l'autre à la troisième. La marche et la +coupe des scènes et du dialogue s'y retrouvent à quelques légères +différences près; des passages entiers ont été transportés textuellement +des pièces originales dans celles que nous a données Shakspeare +sous le nom de <i>Seconde</i> et <i>troisième partie de Henri VI</i>. La +plupart des vers ont été simplement retouchés, et quelques-uns +seulement, en assez petit nombre, ont été entièrement ajoutés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> La première partie de la querelle des deux fameuses maisons +d'York et de Lancaster, avec la mort du bon duc Humphrey, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> La vraie tragédie de Richard, duc d'York, et la mort du bon roi +Henri VI.</blockquote> + +<p>En 1619, c'est-à-dire trois ans après la mort de Shakspeare, ces +deux pièces originales furent réimprimées par un libraire nommé +Pavier, et cette fois avec le nom du poëte. Dès lors s'établit parmi +les critiques l'opinion qu'elles appartenaient à Shakspeare, et devaient +être regardées, soit comme une première composition qu'il +avait lui-même revue et corrigée, soit comme une copie imparfaite +prise à la représentation, et livrée en cet état à l'impression; ce qui +arrivait assez souvent, dans ce temps-là, les auteurs étant peu dans +l'usage de faire imprimer leurs pièces. Cette dernière opinion a été +longtemps la plus générale; cependant elle ne peut guère soutenir +l'examen, car, comme l'observe M. Malone, celui de tous les commentateurs +qui a jeté le plus de jour sur la question, un copiste maladroit +retranche et estropie, mais il n'ajoute pas; et les deux pièces +originales contiennent des passages, même quelques scènes assez +courtes, qui ne se retrouvent plus dans les autres. D'ailleurs, rien +n'y porte l'empreinte d'une copie mal faite; la versification en est +régulière, le style en est seulement beaucoup plus prosaïque que celui +des passages qui appartiennent indubitablement à Shakspeare: d'où il +résulterait que le copiste aurait précisément omis les traits les plus +frappants, les plus propres à saisir l'imagination et la mémoire.</p> + +<p>Resterait donc seulement la supposition d'une première ébauche, +perfectionnée ensuite par son auteur. Entre les preuves de détail +qu'amasse M. Malone contre cette opinion, et qui ne sont pas toutes +également concluantes, il en est une cependant qui mérite d'être prise en +considération, c'est que les pièces originales sont évidemment tirées de +la chronique de Hall, tandis que c'est Hollinshed qu'a toujours suivi +Shakspeare, ne prenant jamais de Hall que ce qu'en a copié Hollinshed. +Il n'est pas vraisemblable que, s'il eût puisé dans Hall ses +premiers ouvrages, il eût ensuite quitté l'original pour le copiste.</p> + +<p>Ces deux opinions rejetées, il faut supposer que Shakspeare aurait +emprunté sans scrupule, à l'ouvrage d'un autre, le fond et l'étoffe +qu'il aurait ensuite enrichis de sa broderie; ses nombreux emprunts +aux auteurs dramatiques de son temps rendent cette supposition +très-facile à admettre, et voici un fait qui, dans cette occasion spéciale, +équivaut presque à une preuve de sa légitimité. Et d'abord il +faut savoir que les deux pièces originales imprimées en 1600 existaient +dès 1593, car on les trouve à cette époque enregistrées sous +le même titre, et avec le nom du même libraire, dans les registres +du <i>stationer</i>, espèce de syndic de la corporation des libraires, imprimeurs, +etc., patenté par le gouvernement, et chargé de l'annonce +des ouvrages destinés à l'impression. Quelle cause retarda jusqu'en +1600 la publication de ces deux pièces, c'est ce qu'il est inutile en +ce moment de discuter; mais cette preuve de l'ancienneté de leur +existence acquiert, dans la question qui nous occupe, une importance +assez grande par le passage suivant d'un pamphlet de Green<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>, +auteur très-fécond mort au mois de septembre 1592. Dans ce pamphlet, +écrit peu de temps avant sa mort, et imprimé aussitôt après, +comme il l'avait ordonné par son testament, Green adresse ses adieux +et ses conseils à plusieurs de ses amis, littérateurs comme lui; l'objet +de ses conseils est de les détourner de travailler pour le théâtre, +s'ils veulent éviter les chagrins dont il se plaint. Un des motifs qu'il +leur donne, c'est l'imprudence qu'il y aurait à eux de se fier aux +acteurs; car, dit-il, «il y a là un parvenu, corbeau paré de nos +plumes, qui, avec <i>son coeur de tigre recouvert d'une peau d'acteur</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>, +se croit aussi habile à enfler (<i>to bombaste</i>) un vers blanc +que le meilleur d'entre vous, et devenu absolument un <i>Johannes +factotum</i>, est, dans sa propre opinion, le seul +<i>shake-scene</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a> du +pays.» Ce passage ne laisse aucun doute sur les emprunts faits +à Green par Shakspeare dès 1592; et comme les <i>Henri VI</i> sont les +seules pièces de notre poëte qu'on croie pouvoir placer avant cette +époque, la question paraîtrait à peu près résolue; en même temps +que la citation faite par Green, à cette occasion, d'un vers de la +pièce originale, prouverait que c'était là ce qui lui tenait au coeur. +Il est donc assez vraisemblable que Shakspeare, acteur alors et n'exerçant +encore l'activité de son génie qu'au profit de sa troupe, aura +essayé de remettre au théâtre, avec plus de succès, des pièces déjà +connues, et dont le fond lui présentait quelques beautés à faire valoir. +Les pièces appartenant alors, selon toute apparence, aux comédiens +qui les avaient achetées, l'entreprise était naturelle, et le +succès des <i>Henri VI</i> aura été probablement le premier indice sur la +foi duquel un génie qui ignorait encore ses propres forces aura osé +s'élancer dans la carrière.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> <i>Green's groat's worth of wit</i>, etc. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> <p>Allusion à un vers de l'ancienne pièce <i>The first part of the +contentions</i>, etc.</p> + +<p class="mid"> O tyger's heart wrapt in a woman's hide. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> <i>Shake-scene</i> (secoue scène), pour <i>shake-spear</i> +(secoue-lance). +</blockquote> + +<p>Pour s'expliquer ensuite comment Shakspeare, reprenant ainsi en +sous oeuvre les deux pièces dont il a fait la seconde et la troisième +partie de <i>Henri VI</i>, n'aurait pas fait le même travail sur la première, +il suffirait de penser que cette première partie était alors en +possession du théâtre avec un succès assez grand pour que l'intérêt +des acteurs n'y demandât aucun changement. Cette supposition est +appuyée par un passage d'un pamphlet de Thomas Nashe<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a> où parlant +du brave Talbot: «Combien, dit-il, se serait-il réjoui de penser +«qu'après avoir reposé deux cents ans dans la tombe, il triompherait +de nouveau sur le théâtre, et que ses os seraient embaumés de +nouveau (en différentes fois) des larmes de dix mille spectateurs +au moins, qui le verraient tout fraîchement blessé dans la personne +du tragédien qui le représente!» Nashe, intime ami de Green, +n'aurait probablement pas parlé sur ce ton d'une pièce de Shakspeare, +et peut-être est-ce le succès même de cette pièce qui aura +engagé Shakspeare à rendre les deux autres dignes de le partager; +mais, dans cette supposition même, il serait difficile de ne pas croire +que, soit avant, soit plus tard, Shakspeare n'ait pas relevé, par quelques +touches, le coloris d'un ouvrage qui n'avait pu plaire à ses +contemporains que parce que Shakspeare ne s'était pas encore montré. +Ainsi, les scènes entre Talbot et son fils doivent être de lui, ou +bien il faudrait croire qu'avant lui existait, en Angleterre, un auteur +dramatique capable d'atteindre à cette touchante et noble vérité +dont bien peu, après lui, ont entrevu le secret. Rien n'est plus beau +que cette peinture des deux héros, l'un mourant, l'autre à peine né +à la vie des guerriers; le premier, rassasié de gloire, et, dans son +anxiété paternelle, occupé de sauver plutôt la vie que l'honneur +de son fils; l'autre, sévère, inflexible, et ne songeant à prouver son +affection filiale que par la mort qu'il est déterminé à chercher auprès +de son père, et par le soin qu'il aura de conserver ainsi l'honneur de +sa race. Cette situation, variée par toutes les alternatives de crainte +et d'espérance que peuvent offrir les chances d'une bataille où le +père sauve son fils, où le fils est ensuite tué loin de son père, offre +presqu'à elle seule l'intérêt d'un drame, et tout porte à croire que +Shakspeare ajouta cet ornement à une pièce que son étroite connexion +avec celles qu'il avait refaites associait pour ainsi dire à ses +oeuvres. Il faut remarquer d'ailleurs que les scènes entre Talbot et +son fils sont presque entièrement en vers rimés, ainsi qu'il s'en trouve +un grand nombre dans les ouvrages de Shakspeare, tandis que, dans +le reste de la pièce, et dans les deux pièces qui paraissent destinées +à lui faire suite, il ne se trouve presque aucune rime. La scène qui, +dans la première partie de <i>Henri VI</i>, en contient le plus est celle où +l'on voit Mortimer mourant dans sa prison; aussi pourrait-on penser +qu'elle a reçu au moins des additions de la main de Shakspeare: ces +additions et quelques autres peut-être, bien qu'en petit nombre, auront +pu fournir, aux éditeurs de 1623, une raison qui leur aura paru +suffisante pour ranger, au nombre des ouvrages d'un poëte qui avait +tué tous les autres, une pièce qui devait tout son mérite à ce qu'il +y avait ajouté, et qui se joignait d'ailleurs nécessairement à deux +autres ouvrages où il avait trop mis du sien pour qu'on pût les retrancher +de ses oeuvres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> <i>Pierce pennyless, his supplication to the devil</i>; 1592.</blockquote> + +<p>Quant à l'insertion du nom de Shakspeare dans l'édition, donnée +par Pavier, des deux pièces originales, il est aisé de l'expliquer par +une fraude de libraire, fraude extrêmement commune alors, et qui +a été pratiquée à l'égard de plusieurs ouvrages dramatiques composés +sur des sujets qu'avait traités Shakspeare, et qu'on espérait +vendre à la faveur de son nom. Ce qui rend la chose encore plus +vraisemblable, c'est que cette édition est sans date, bien qu'on sache +qu'elle parut en 1619, ce qui pouvait être une petite habileté du +libraire pour laisser croire qu'elle avait paru du vivant de l'auteur +dont il empruntait le nom.</p> + +<p>On ignore l'époque précise de la représentation de la première +partie de <i>Henri VI</i>, qui, selon Malone, a d'abord porté le nom de +<i>Pièce historique du roi Henri VI</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>. Le style de cette pièce, excepté +ce qu'on peut attribuer à Shakspeare, porte le même caractère +que celui de tous les ouvrages dramatiques de cette époque qui ont +précédé ceux de notre poëte, une construction grammaticale fort +irrégulière, le ton assez simple mais sans noblesse, et la versification +assez prosaïque. L'intérêt, assez médiocre quoique la pièce offre +un grand mouvement, est d'ailleurs fort diminué pour nous par la +ridicule et grossière absurdité du rôle de Jeanne d'Arc, qui du reste +peut nous donner l'idée la plus exacte du sentiment avec lequel les +chroniqueurs anglais ont écrit l'histoire de cette fille héroïque, et +des traits sous lesquels ils l'ont représentée: en ce sens, la pièce est +historique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> <i>The historical play of king Henri the sixth.</i></blockquote> + +<p>La seconde partie de <i>Henri VI</i>, beaucoup plus intéressante que +la première, n'est pas conduite avec beaucoup plus d'art; des monologues +y sont continuellement employés à exposer les faits; les sentiments +s'expriment dans des <i>aparté</i>. Les scènes, séparées par des +intervalles considérables (la pièce entière renferme un espace de dix +ans), ne présentent entre elles aucun lien; on n'y aperçoit aucun de +ces efforts que Shakspeare a faits, dans la plupart de ses autres ouvrages, +pour les unir, quelquefois même aux dépens de la vraisemblance; +et comme en même temps rien n'avertit de ce qui les sépare, +on est souvent étonné de se trouver, sans l'avoir remarqué, transporté +à des années de distance de l'événement qu'on vient de voir +finir. Les diverses parties de la pièce ne tiennent pas non plus essentiellement +les unes aux autres, défaut très-rare dans les ouvrages +incontestablement reconnus pour être de la main de Shakspeare. +Ainsi l'aventure de Simpcox est absolument hors d'oeuvre; celle de +l'armurier et de son apprenti ne se rattache que faiblement au sujet, +et les pirates qui mettent Suffolk à mort ne se rattachent en rien au +reste de l'intrigue. Quant à la partie des caractères, il s'en faut de +beaucoup qu'elle réponde au talent ordinaire de Shakspeare; on ne +peut nier qu'il n'y ait du mérite dans la peinture de Henri, ce +prince dont les sentiments pieux et la constante bonté parviennent +presque toujours à nous intéresser malgré le ridicule de cette faiblesse +et de cette pauvreté d'esprit qui touchent à l'imbécillité: le +rôle de Marguerite est assez bien soutenu; mais cet excès de fausseté +envers son mari sort des bornes de la vraisemblance, et ce n'est pas +Shakspeare, du moins dans son bon temps, qui eût donné, à deux +criminels tels que Marguerite et Suffolk, des sentiments aussi tendres +que ceux de leur dernière entrevue. Pour Warwick et Salisbury, +ce sont deux caractères sans aucune espèce de liaison, et impossibles +à expliquer.</p> + +<p>Que Shakspeare soit ou non l'auteur de la pièce intitulée: <i>The +first contention</i>, etc., la seconde partie de <i>Henri VI</i> est entièrement +calquée sur cet ouvrage. Shakspeare n'en a cependant pris textuellement +qu'une assez petite partie, et particulièrement les scènes coupées +en dialogue rapide, comme celle de l'aventure de Simpcox, le +combat des deux artisans, la dispute de Glocester et du cardinal à la +chasse; il a fait peu de changements dans ces morceaux, ainsi que +dans une partie de la révolte de Cade. Cependant cette scène d'un +horrible effet, où l'on voit le lord Say entre les mains de la populace, +est presque entièrement de Shakspeare. Quant aux discours +un peu longs, il les a plus ou moins retouchés, et la plupart même +lui appartiennent entièrement, comme ceux de Henri en faveur de +Glocester, ceux de Marguerite à son mari, une grande partie de la +défense de Glocester, des monologues d'York, et presque tout le +rôle du jeune Clifford. Il n'est pas difficile d'y reconnaître la main +de Shakspeare, à une poésie plus hardie, plus brillante d'images, +moins exempte peut-être de cet abus d'esprit que Shakspeare ne paraît +pas avoir emprunté aux poëtes dramatiques de l'époque. Du +reste, sauf un certain nombre d'anachronismes communs à tous les +ouvrages de Shakspeare, celui-ci est assez fidèle à l'histoire, et la +lecture des chroniques a donné, en ce temps, aux auteurs de pièces +historiques un caractère de vérité et des moyens d'intérêt que les +hommes supérieurs peuvent seuls tirer des sujets d'invention.</p> + +<p>La troisième partie de <i>Henri VI</i> comprend depuis le printemps +de l'année 1455 jusqu'à la fin de l'année 1471, c'est-à-dire un espace +d'environ seize ans, pendant lesquels ont été livrées quatorze +batailles qui, selon un compte probablement très-exagéré, ont coûté la +vie à plus de quatre-vingt mille combattants. Aussi le sang et les morts +ne sont-ils pas épargnés dans cette pièce, bien que, de ces quatorze +batailles, on n'en voie ici que quatre, auxquelles l'auteur a eu soin +de rapporter les principaux faits des quatorze combats: ces faits +sont, pour la plupart, des assassinats de sang-froid accompagnés +de circonstances atroces, quelquefois empruntées à l'histoire, quelquefois +ajoutées par l'auteur ou les auteurs. Ainsi la circonstance +du mouchoir trempé dans le sang de Rutland, et donné à son père +York pour essuyer ses larmes, est purement d'invention; le caractère +de Richard est également d'invention dans cette pièce et dans +la précédente. Richard était beaucoup plus jeune que son frère +Rutland dont on l'a fait l'aîné, et il ne peut avoir eu aucune part +aux événements sur lesquels se fondent les deux pièces; son caractère +y est d'ailleurs bien annoncé et bien soutenu. Celui de Marguerite +ne se dément point; et celui de Henri, à travers les progrès +de sa faiblesse et de son imbécillité, laisse encore apercevoir de +temps en temps ces sentiments doux et pieux qui ont jeté sur lui de +l'intérêt dans la première partie. Ces portions de son rôle appartiennent +entièrement à Shakspeare, ainsi que la plus grande partie +des méditations de Henri pendant la bataille de Towton, son discours +au lieutenant de la Tour, sa scène avec des gardes-chasse, etc.; +ces morceaux ne se trouvent point ou sont à peine indiqués +dans la pièce originale. Il est aisé de reconnaître les passages +ajoutés, car ils se distinguent par un charme et une naïveté d'images +que n'offre nulle part ailleurs le style de l'ouvrage original. Quelquefois +aussi les endroits retouchés par Shakspeare, soit sur son ouvrage, +soit sur celui d'un autre, se font remarquer par la recherche d'esprit +qui lui est familière, et qui n'est pas ici compensée par cette conséquence +et cette cohérence des images qui, dans ses bons ouvrages, +accompagnent presque toujours ses subtilités. C'est ce qu'on peut +remarquer, par exemple, dans les regrets de Richard sur la mort +de son père; il serait difficile de les attribuer à d'autres qu'à Shakspeare, +tant ils portent son empreinte; mais il serait également +difficile de les attribuer à ses meilleurs temps, et leur imperfection +pourrait servir encore à prouver que les trois parties de <i>Henri VI</i>, +telles que nous les avons aujourd'hui, nous offrent, non pas Shakspeare +corrigé par lui-même dans la maturité de son talent, mais +Shakspeare employant le premier essai de ses forces à corriger les +ouvrages des autres. Il a au reste beaucoup moins retouché cette +pièce-ci que la précédente, qui probablement lui a paru plus digne +de ses efforts; excepté le discours de Marguerite avant la bataille de +Tewksbury, une partie de la scène d'Édouard avec lady Gray, et +quelques autres passages peu importants, on n'en peut guère ajouter +d'autres à ceux qui ont déjà été cités comme appartenant entièrement +à l'ouvrage corrigé. La plus grande partie de la pièce originale +y est textuellement reproduite; on y retrouve de même le décousu +qui a pu frapper dans la première et la seconde partie. Les horreurs +accumulées dans celle-ci ne laissent pas d'être peintes avec +une certaine énergie, mais bien éloignée de cette vérité profonde +que, dans ses beaux ouvrages, Shakspeare a su, pour ainsi dire, +tirer des entrailles mêmes de la nature.</p> +<br> +<p>HENRI VI</p> + +<h1>TRAGÉDIE</h1> +<br> +<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> +<br> +<p class="mid">PERSONNAGES</p> + +<pre> +LE ROI HENRI VI. +LE DUC DE GLOCESTER, oncle du roi, et protecteur. +LE DUC DE BEDFORD, oncle du roi, et régent de France. +THOMAS DE BEAUFORT, duc d'Exeter, grand-oncle du roi. +HENRI DE BEAUFORT, grand-oncle du roi, évêque de + Winchester et ensuite cardinal. +JEAN DE BEAUFORT, duc de Somerset. +RICHARD PLANTAGENET, fils aîné de Richard, premièrement + comte de Cambridge, ensuite duc d'York. +LE COMTE DE WARWICK. +LE COMTE DE SALISBURY. +LE COMTE DE SUFFOLK. +LORD TALBOT, ensuite comte de Shrewsbury. +JEAN TALBOT, son fils. +EDMOND MORTIMER, comte des Marches. +LE GEOLIER DE MORTIMER. +UN HOMME DE LOI. +SIR JEAN FASTOLFFE. +SIR WILLIAM LUCY. +SIR WILLIAM GLANSDALE. +SIR THOMAS GARGRAVE. +WOODVILLE, lieutenant de la Tour de Londres. +LE LORD MAIRE de Londres. +VERNON, de la rose blanche, ou faction d'York. +BASSET, de la rose rouge, ou faction de Lancastre. +CHARLES, dauphin, depuis roi de France. +RENÉ, duc d'Anjou, et roi titulaire de Naples. +LE DUC DE BOURGOGNE. +LE DUC D'ALENÇON. +LE BATARD D'ORLÉANS. +LE GOUVERNEUR DE PARIS. +LE MAITRE CANONNIER de la ville d'Orléans, et son fils. +LE GÉNÉRAL des troupes françaises à Bordeaux. +UN SERGENT français. +UN PORTIER. +UN VIEUX BERGER, père de Jeanne d'Arc, la Pucelle. +MARGUERITE, fille de René, et ensuite femme de Henri VI, + et reine d'Angleterre. +JEANNE, la Pucelle, dite communément Jeanne d'Arc. +DÉMONS aux ordres de la Pucelle. +LA COMTESSE D'AUVERGNE. +Lords, gardiens de la tour, hérauts, capitaines, soldats, + courriers, et autres suivants, tant anglais que français. +</pre> + +<p>La scène est tantôt en Angleterre, tantôt en France.</p> +<br> +<h2>ACTE PREMIER</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">Abbaye de Westminster.</p> + +<p class="mid"><i>Marche funèbre. Le corps du roi Henri V, découvert, exposé +solennellement, entouré des</i> DUCS DE BEDFORD, DE +GLOCESTER ET D'EXETER, DU COMTE DE WARWICK, +DE L'ÉVÊQUE DE WINCHESTER, DE HÉRAUTS, +ETC.</p> + +<p>BEDFORD.--Que les cieux soient tendus de noir! que le +jour cède à la nuit! comètes, qui amenez les révolutions +dans les siècles et les États, secouez dans le firmament +vos tresses de cristal, et châtiez-en les étoiles rebelles +qui ont conspiré la mort de Henri, de Henri V, trop illustre +pour qu'il vécût longtemps! Jamais l'Angleterre n'a +perdu un si grand roi.</p> + +<p>GLOCESTER.--Avant lui, l'Angleterre n'avait jamais eu +de roi. Il avait de la vertu et méritait de commander. +Son épée, quand il la brandissait, éblouissait les yeux +de ses éclairs. Ses bras s'ouvraient plus largement que +les ailes du dragon: ses yeux, quand ils étincelaient du +feu de la colère, étourdissaient, repoussaient plus sûrement +ses ennemis que le soleil du midi lançant ses brûlants +rayons sur leurs visages. Que dirais-je? Ses exploits +sont au-dessus des récits. Jamais il n'a levé son bras +qu'il n'ait conquis.</p> + +<p>EXETER.--Nous portons le deuil avec du noir; pourquoi +ne le portons-nous pas avec du sang? Henri est +mort et ne revivra jamais. Nous entourons un cercueil +de bois, et nous honorons de notre glorieuse présence +la honteuse victoire de la mort, comme des captifs enchaînés +à un char de triomphe. Qui accuserons-nous? +maudirons-nous les astres du malheur qui ont ainsi +conspiré la ruine de notre gloire? ou faut-il croire que +les rusés enchanteurs et magiciens français épouvantés +auront, par des vers magiques, amené sa perte?</p> + +<p>WINCHESTER.--C'était un roi chéri du Roi des rois. Le +terrible jour du jugement ne sera pas si terrible pour +les Français que l'était sa vue. Il a livré les batailles du +Dieu des armées: ce sont les prières de l'Église qui assuraient +ses succès.</p> + +<p>GLOCESTER.--L'Église? Où est-elle? Si les ministres de +l'Église n'avaient pas prié, le fil de ses jours ne se serait +pas usé si vite. Vous n'aimez qu'un prince efféminé, que +vous puissiez gouverner comme un jeune écolier.</p> + +<p>WINCHESTER.--Glocester, quoi que nous aimions, tu +es protecteur de l'Angleterre, et tu aspires à gouverner +le prince et le royaume; ta femme est hautaine: elle +exerce sur toi plus d'empire que Dieu ou les ministres +de la religion n'en pourraient jamais avoir.</p> + +<p>GLOCESTER.--Ne nomme point la religion, car tu aimes +la chair: et, dans tout le cours de l'année, tu ne vas +jamais à l'église, si ce n'est pour prier contre tes ennemis.</p> + +<p>BEDFORD.--Cessez, cessez ces querelles, et tenez vos +esprits en paix.--Marchons vers l'autel.--Hérauts, suivez-nous.--Au +lieu d'or, nous offrirons nos armes, puisque +nos armes sont inutiles à présent que Henri n'est +plus.--Postérité, attends-toi à des années malheureuses: +tes enfants suceront les larmes des yeux de leurs mères, +notre île nourrira ses fils de douleurs et de pleurs, et +il ne restera que les femmes pour pleurer les morts. O +Henri V, j'invoque ton ombre! fais prospérer ce royaume: +préserve-le des troubles civils; lutte dans les cieux contre +les astres ses ennemis; et ton âme sera au firmament +une constellation bien plus glorieuse que celle de Jules +César, ou la brillante....</p> + +<p class="mid">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Salut à vous tous, honorables lords. Je +vous apporte de France de tristes nouvelles de pertes, +de carnage et de déroute. La Guyenne, la Champagne, +Reims, Orléans, Rouen, Gisors, Paris, Poitiers, sont absolument +perdus.</p> + +<p>BEDFORD.--Qu'oses-tu dire, homme, devant le corps +de Henri? Parle bas, ou la perte de ces grandes villes +lui fera briser son cercueil, et il se lèvera du sein de la +mort.</p> + +<p>GLOCESTER.--Paris perdu? Rouen perdu? Si Henri +était rappelé à la vie, ces nouvelles lui feraient de nouveau +rendre l'âme.</p> + +<p>EXETER.--Et comment les avons-nous perdus? Quelle +trahison....</p> + +<p>LE MESSAGER.--Aucune trahison, mais disette d'hommes +et d'argent. Voici ce que murmurent entre eux les soldats: +«Que vous fomentez ici différentes factions; et que, +tandis qu'il faudrait mettre en mouvement une armée +et combattre, vous disputez ici sur le choix de vos généraux. +L'un voudrait traîner la guerre à peu de frais; +l'autre voudrait voler d'un vol rapide, et manque d'ailes. +Un troisième est d'avis que, sans aucune dépense, on +peut obtenir la paix avec de belles et trompeuses paroles.» +Réveillez-vous, réveillez-vous, noblesse d'Angleterre! +Que la paresse ne ternisse pas l'honneur que vous +avez récemment acquis! Les fleurs de lis sont arrachées +de vos armes, et la moitié de l'écusson d'Angleterre est +coupée.</p> + +<p>EXETER.--Si nous manquions de larmes pour ce convoi +funèbre, ces nouvelles les appelleraient par torrents.</p> + +<p>BEDFORD.--C'est moi qu'elles regardent: je suis régent +de France.--Donnez-moi mon armure; je vais combattre +pour ressaisir la France.--Loin de moi ces honteux vêtements +de deuil! Je veux que les Français aient, non +point des yeux, mais des blessures pour pleurer leurs +malheurs un moment interrompus.</p> + +<p class="mid">(Entre un autre messager.)</p> + +<p>LE DEUXIÈME MESSAGER.--Milords, lisez ces lettres pleines +de revers. La France entière s'est soulevée contre les +Anglais, excepté quelques petites villes de nulle importance. +Le dauphin Charles a été couronné roi à Reims: +le bâtard d'Orléans s'est joint à lui. René, duc d'Anjou, +épouse son parti: le duc d'Alençon vole se ranger à ses +côtés.</p> + +<p>EXETER.--Le dauphin couronné roi! Tous volent à +lui! Oh! où fuir pour cacher notre honte?</p> + +<p>GLOCESTER.--Nous ne fuirons que vers nos ennemis. +Bedford, si tu temporises, j'irai, moi, faire cette guerre.</p> + +<p>BEDFORD.--Glocester, pourquoi doutes-tu de mon ardeur? +J'ai déjà levé dans mes pensées une armée qui +inonde déjà la France.</p> + +<p class="mid">(Entre un troisième messager.)</p> + +<p>LE TROISIÈME MESSAGER.--Mes respectables lords, pour +ajouter encore aux larmes dont vous arrosez le cercueil +du roi Henri, je dois vous instruire d'un fatal combat +livré entre l'intrépide Talbot et les Français.</p> + +<p>WINCHESTER.--Comment? où Talbot a vaincu, n'est-ce +pas?</p> + +<p>LE TROISIÈME MESSAGER.--Oh non! où lord Talbot a été +défait: je vais vous en raconter les détails. Le 10 août +dernier, ce redoutable lord, se retirant du siége d'Orléans, +ayant à peine six mille soldats, s'est vu enveloppé +et attaqué par vingt-trois mille Français; il n'a pas eu le +temps de ranger sa troupe: il manquait de pieux à placer +devant ses archers; faute de pieux, ils ont arraché +des haies des bâtons pointus, et les ont fichés en terre, à +la hâte et sans ordre, pour empêcher la cavalerie de fondre +sur eux. Le combat a duré plus de trois heures; et +le vaillant Talbot, avec son épée et sa lance, a fait des +miracles au-dessus de la pensée humaine; il envoyait +par centaines les ennemis aux enfers, nul n'osait lui +faire face. Ici, là, partout, il frappait avec rage: les +Français criaient que c'était le diable en armes. Tous +restaient immobiles d'étonnement et les yeux fixés sur +lui. Ses soldats, animés par son courage indomptable, +ont crié tous ensemble: <i>Talbot! Talbot!</i> et se sont précipités +au fort de la mêlée. De ce moment la victoire était +décidée si sir Jean Fastolffe n'avait joué le rôle d'un +lâche. Il était dans l'arrière-garde et placé sur les dernières +lignes, avec ordre de le suivre et de le soutenir; +mais il a fui lâchement sans avoir frappé un seul coup. +De là la défaite générale et le carnage. Ils ont été enveloppés +par leurs ennemis: un lâche Wallon, pour faire +sa cour au dauphin, a frappé Talbot au dos avec sa +lance; Talbot, que toute la France, avec toutes ses forces +d'élite assemblées, n'avait pas osé une seule fois envisager +en face.</p> + +<p>BEDFORD.--Talbot est-il tué? Je me tuerai alors moi-même, +pour me punir de vivre oisif ici dans le luxe et +la mollesse, tandis qu'un si brave général, manquant +de secours, est trahi et livré à ses lâches ennemis.</p> + +<p>LE TROISIÈME MESSAGER.--Oh! non, il vit; mais il est +prisonnier, et avec lui le lord Scales et le lord Hungreford. +La plupart des autres ont été massacrés ou pris.</p> + +<p>BEDFORD.--Il n'est point, pour le délivrer, de rançon +que je ne sois déterminé à payer. Je précipiterai le dauphin, +la tête la première, en bas de son trône, et sa couronne +sera la rançon de mon ami: j'échangerai quatre +de leurs seigneurs contre un de nos lords.--Adieu, messieurs, +je cours à ma tâche. Il faut que j'aille sans délai +allumer des feux de joie en France, pour célébrer la fête +de notre grand saint Georges. Je prendrai avec moi dix +mille soldats, dont les sanglants exploits ébranleront +l'Europe.</p> + +<p>LE TROISIÈME MESSAGER.--Vous en auriez besoin, car +Orléans est assiégé: l'armée anglaise est affaiblie et impuissante. +Le comte de Salisbury sollicite des renforts, +et c'est avec peine qu'il empêche ses soldats de se mutiner; +car ils sont bien peu pour contenir tant d'ennemis.</p> + +<p>EXETER.--Lords, souvenez-vous des serments que vous +avez faits à Henri, ou d'accabler le dauphin, ou de le ramener +sous le joug de l'Angleterre.</p> + +<p>BEDFORD.--Je m'en souviens, et je prends ici congé de +vous pour aller faire mes préparatifs.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>GLOCESTER.--Je vais me rendre en toute hâte à la Tour +pour visiter l'artillerie et les munitions, et ensuite proclamer +roi le jeune Henri.</p> + +<p>EXETER.--Moi, je vais à Eltham, où est le jeune roi; +je suis son gouverneur particulier, et je verrai là à +prendre les meilleures mesures pour sa sûreté.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>WINCHESTER.--Chacun ici a son poste et ses fonctions; +moi, je suis laissé à l'écart, il ne reste rien pour moi. +Mais je ne veux pas être longtemps un serviteur sans +place. Je me propose de tirer le roi d'Eltham, et de m'asseoir +au premier rang sur le gouvernail de l'État.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">En France, devant Orléans.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> CHARLES, <i>avec ses troupes</i>, ALENÇON, RENÉ, +<i>et autres</i>.</p> + +<p>CHARLES.--Le véritable cours de Mars n'est pas plus +connu aujourd'hui sur la terre qu'il ne l'est dans les +cieux. Dernièrement il brillait pour les Anglais; maintenant +nous sommes vainqueurs, et c'est à nous qu'il +sourit. Quelles villes un peu importantes dont nous ne +soyons les maîtres? Nous sommes ici paisiblement établis +près d'Orléans: les Anglais affamés, comme de +pâles fantômes, nous assiégent à peine une heure dans +le mois.</p> + +<p>ALENÇON.--Ils n'ont point ici leurs tranches de boeuf +gras: il faut que les Anglais soient repus, comme leurs +mules, et qu'ils aient leur sac de nourriture lié à la bouche; +autrement ils ont aussi piteuse mine que des rats +noyés.</p> + +<p>RENÉ.--Faisons lever le siège: pourquoi vivons-nous +ici paresseusement? Talbot est pris, lui que nous étions +accoutumés à craindre: il ne reste plus de chef que cet +écervelé de Salisbury; il peut dépenser son fiel en vaines +fureurs: il n'a ni hommes ni argent pour faire la +guerre.</p> + +<p>CHARLES.--Sonnez, sonnez l'alarme. Fondons sur eux; +sauvons l'honneur des Français jadis mis en déroute.--Je +pardonne ma mort à celui qui me tuera, s'il me voit +fuir ou reculer d'un pas. <i>(Ils sortent. On sonne l'alarme.--Mêlée.--Ensuite +une retraite.) (Rentrent Charles, Alençon +et René.)</i> Qui vit jamais telle chose? Quels hommes ai-je +donc? des chiens, des poltrons, des lâches! Je n'aurais +jamais fui s'ils ne m'avaient abandonné au milieu de +mes ennemis.</p> + +<p>RENÉ.--Salisbury tue en désespéré.--Il combat comme +un homme lassé de la vie. Les autres lords, en lions +affamés, fondent sur nous comme sur une proie que leur +montre la faim.</p> + +<p>ALENÇON.--Froissart, un de nos compatriotes, rapporte +que l'Angleterre n'enfantait que des Rolands et des Oliviers +sous le règne d'Édouard III. Le fait est encore plus +vrai de nos jours, car elle n'envoie pour combattre que +des Samsons et des Goliaths. Un contre dix! De grands +coquins maigres et efflanqués! qui aurait jamais cru +qu'ils eussent tant de courage et d'audace?</p> + +<p>CHARLES.--Abandonnons cette ville! Ce sont des forcenés, +et la faim les rendra encore plus acharnés. Je les +connais de vieille date: ils arracheront les remparts +avec leurs dents plutôt que d'abandonner le siége.</p> + +<p>RENÉ.--Je crois que, par quelque étrange invention, +par quelque sortilége, leurs armes sont ajustées pour +frapper sans relâche, comme des battants de cloche; autrement, +ils ne pourraient jamais tenir aussi longtemps.--Si +l'on suit mon avis, nous les laisserons ici.</p> + +<p>ALENÇON.--Soit; laissons-les.</p> + +<p class="mid">(Entre le bâtard d'Orléans.)</p> + +<p>LE BATARD.--Où est le dauphin? J'ai des nouvelles +pour lui.</p> + +<p>LE DAUPHIN.--Bâtard d'Orléans, sois trois fois le bienvenu.</p> + +<p>LE BATARD.--Il me semble que vos regards sont tristes, +votre visage pâle. Est-ce la dernière défaite qui vous a +fait ce mal? Ne vous découragez pas: le secours est proche: +j'amène ici avec moi une jeune et sainte fille, qui, +dans une vision que le Ciel lui a envoyée, a reçu l'ordre +de faire lever cet ennuyeux siége et de chasser les Anglais +de France. Elle possède l'esprit de prophétie bien +mieux que les neuf Sibylles de Rome. Elle peut raconter +le passé et l'avenir. Dites, la ferai-je entrer? Croyez-en +mes paroles: elles sont certaines et infaillibles.</p> + +<p>CHARLES.--Allez, faites-la venir. (<i>Le bâtard sort</i>.) Mais, +pour éprouver sa science, René, prends ma place et fais +le dauphin. Interroge-la fièrement; que tes regards +soient sévères. Par cette ruse, nous sonderons son habileté.</p> + +<p class="mid">(Entrent la Pucelle, le bâtard d'Orléans et autres.)</p> + +<p>RENÉ.--Belle fille, est-il vrai que tu veux exécuter ces +étonnants prodiges?</p> + +<p>LA PUCELLE.--René, espères-tu me tromper?--Où est +le dauphin?--Sors, sors, ne te cache plus là derrière. Je +te connais sans t'avoir jamais vu. Ne sois pas étonné, +rien n'est caché pour moi. Je veux t'entretenir seul et +en particulier.--Retirez-vous, seigneurs, et laissez-nous +un moment à part.</p> + +<p>RENÉ.--Elle débute hardiment.</p> + +<p class="mid">(Ils s'éloignent.)</p> + +<p>LA PUCELLE.--Dauphin, je suis née fille d'un berger; +mon esprit n'a été exercé dans aucune espèce d'art. Il a +plu au Ciel et à Notre-Dame-de-Grâce de jeter un regard +sur mon obscure condition. Un jour que je gardais mes +tendres agneaux, exposant mon visage aux rayons brûlants +du soleil, la mère de Dieu daigna m'apparaître; et, +dans une vision pleine de majesté, elle me commanda +de quitter ma basse profession, et de délivrer mon pays +de ses calamités: elle me promit son assistance et me +garantit le succès. Elle daigna se révéler à moi dans +toute sa gloire. J'étais noire et basanée auparavant; les +purs rayons de lumière qu'elle versa sur moi me douèrent +de cette beauté que vous voyez. Fais-moi toutes +les questions que tu pourras imaginer, et je répondrai +sans préparation; essaye mon courage dans un combat, +si tu l'oses, et tu verras que je surpasse mon sexe. Sois +certain de ceci: tu seras heureux si tu me reçois pour +ton compagnon de guerre.</p> + +<p>CHARLES.--Tu m'as étonné par la hauteur de ton discours. +Je ne veux que cette preuve de ton mérite; tu +lutteras avec moi dans un combat singulier: si tu as +l'avantage, tes paroles sont vraies; autrement je te refuse +ma confiance.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Je suis prête. Voilà mon épée à la pointe +affilée, ornée de chaque côté de cinq fleurs de lis. Je l'ai +choisie dans le cimetière de Sainte-Catherine en Touraine, +parmi un amas de vieilles armes.</p> + +<p>CHARLES.--Viens donc: par le saint nom de Dieu! je +ne crains aucune femme.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Et moi, tant que je vivrai, je ne fuirai +jamais devant un homme.</p> + +<p class="mid">(Ils combattent.)</p> + +<p>CHARLES.--Arrête, arrête; tu es une amazone: tu combats +avec l'épée de Débora.</p> + +<p>LA PUCELLE.--La mère du Christ me seconde; sans +elle, je serais trop faible.</p> + +<p>CHARLES.--Quelle que soit la main qui te secoure, c'est +toi qui dois me secourir. Un désir ardent consume mon +âme; tu as vaincu à la fois et ma force et mon coeur. +Sublime Pucelle, si tel est ton nom, permets que je sois +ton serviteur et non pas ton souverain: c'est le dauphin +de France qui te conjure ainsi.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Je ne dois céder à aucun voeu d'amour, +car ma vocation a été consacrée d'en haut. Quand j'aurai +chassé tes ennemis de ces lieux, je songerai alors à +une récompense.</p> + +<p>CHARLES.--En attendant, jette un regard de bonté sur +ton esclave dévoué.</p> + +<p>RENÉ, <i>en dedans de la tente avec Alençon</i>.--Monseigneur, +il me semble, a un long entretien.</p> + +<p>ALENÇON.--N'en doutez pas: il sonde cette femme en +tout sens; autrement il n'aurait pas prolongé à ce point +la conférence.</p> + +<p>RENÉ.--Le dérangerons-nous, puisqu'il ne garde aucune +mesure?</p> + +<p>ALENÇON.--Il prend peut-être des mesures plus profondes +que nous ne savons: les femmes sont de rusées +tentatrices avec leur langue.</p> + +<p>RENÉ.--Mon prince, où êtes-vous? Quel objet vous occupe +si longtemps? Abandonnerons-nous Orléans, ou non?</p> + +<p>LA PUCELLE.--Non, non, vous dis-je, infidèles sans foi! +Combattez jusqu'au dernier soupir: je serai votre sauvegarde.</p> + +<p>CHARLES.--Ce qu'elle dit, je le confirmerai: nous combattrons +jusqu'à la fin.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Je suis destinée à être le fléau des Anglais. +Cette nuit je ferai certainement lever le siége. +Puisque je me suis engagée dans cette guerre, comptez +sur un été de la Saint-Martin, sur les jours de l'alcyon. +La gloire est comme un cercle dans l'onde; il ne cesse +de s'élargir et de s'étendre, jusqu'à ce qu'à force de +s'étendre il s'évanouisse. La mort de Henri est le terme +où finit le cercle des Anglais; toutes les gloires qu'il +renfermait sont dispersées. Je suis maintenant comme +cet orgueilleux vaisseau qui portait César et sa fortune.</p> + +<p>CHARLES.--Si Mahomet était inspiré par une colombe<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>, +tu l'es donc, toi, par un aigle. Ni Hélène, la mère du +grand Constantin, ni les filles de saint Philippe<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> ne t'égalèrent +jamais. Brillante étoile de Vénus, descendue sur +la terre, par quel culte assez respectueux pourrai-je +t'adorer?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> Mahomet avait, disent les traditions arabes, une colombe +qu'il nourrissait avec des grains de blé qui tombaient de son +oreille; quand elle avait faim elle se posait sur l'épaule de Mahomet, +et introduisait son bec dans l'oreille de son maître pour +y chercher sa nourriture. Mahomet disait alors à ses sectateurs +que c'était le Saint-Esprit qui venait le conseiller.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> Les quatre filles de Philippe dont il est fait mention dans les +Actes des apôtres, et qui avaient le don de prophétie.</blockquote> + +<p>ALENÇON.--Abrégeons les délais, et faisons lever le +siége.</p> + +<p>RENÉ.--Femme, fais ce qui est en ton pouvoir pour +sauver notre honneur. Chasse-les d'Orléans, et immortalise-toi.</p> + +<p>CHARLES.--Nous allons en faire l'essai. Allons, marchons +à l'entreprise. Si sa promesse est trompeuse, je +ne crois plus à aucun prophète.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="mid">Londres.--Colline devant la Tour.</p> + +<p class="mid"><i>Entre</i> LE DUC DE GLOCESTER <i>qui s'approche des portes +de la Tour, avec ses gens vêtus de bleu</i>.</p> + +<p>GLOCESTER.--Je viens pour visiter la Tour: je crains +que depuis la mort de Henri il ne s'y soit commis quelque +larcin. Où sont donc les gardes, qu'on ne les trouve +pas à leur poste? Ouvrez les portes: c'est Glocester qui +vous appelle.</p> + +<p>PREMIER GARDE.--Qui frappe ainsi en maître?</p> + +<p>PREMIER SERVITEUR DE GLOCESTER.--C'est le noble duc +de Glocester.</p> + +<p>DEUXIÈME GARDE.--Qui que ce soit, vous ne pouvez entrer +ici.</p> + +<p>DEUXIÈME SERVITEUR DE GLOCESTER.--Misérables, est-ce +ainsi que vous répondez au lord protecteur?</p> + +<p>PREMIER GARDE.--Que Dieu protége le protecteur: voilà +notre réponse. Nous n'agissons que d'après nos ordres.</p> + +<p>GLOCESTER.--Qui vous les a donnés? Quelle autre +volonté que la mienne doit commander ici? Il n'est +point d'autre protecteur du royaume que moi. (A ses +gens.) Forcez ces portes: je serai votre garant. Me +laisserai-je jouer de la sorte par de vils esclaves?</p> + +<p class="mid">(Les gens de Glocester cherchent à forcer les portes.)</p> + +<p>WOODVILLE, <i>en dedans</i>.--Quel est ce bruit? Qui sont +ces traîtres?</p> + +<p>GLOCESTER.--Lieutenant, est-ce vous dont j'entends la +voix? Ouvrez les portes: c'est Glocester qui veut entrer.</p> + +<p>WOODVILLE.--Patience, noble duc; je ne puis ouvrir. +Le cardinal de Winchester le défend: j'ai reçu de lui +l'ordre exprès de ne laisser entrer ni toi ni aucun des +tiens.</p> + +<p>GLOCESTER.--Lâche Woodville, tu le préfères à moi, +cet arrogant Winchester, ce prélat hautain que Henri, +notre feu roi, ne put jamais supporter? Tu n'es ami ni +de Dieu ni du roi. Ouvre les portes, ou dans peu je te +fais chasser de la Tour.</p> + +<p>PREMIER SERVITEUR DE GLOCESTER.--Ouvrez les portes +au lord protecteur. Nous les enfoncerons si vous n'obéissez +pas à l'instant.</p> + +<p class="mid">(Entre Winchester suivi de ses gens en habits jaunâtres<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> C'était la couleur des vêtements des huissiers dans les cours +ecclésiastiques; le jaune était aussi à cette époque une couleur +de deuil, comme le noir.</blockquote> + +<p>WINCHESTER.--Eh bien, ambitieux Humfroi, que veut +dire ceci?</p> + +<p>GLOCESTER.--Vil prêtre tondu, est-ce toi qui commandes +qu'on me ferme les portes?</p> + +<p>WINCHESTER.--Oui, c'est moi, traître d'usurpateur, tu +n'es point le protecteur du roi ou du royaume.</p> + +<p>GLOCESTER.--Retire-toi, audacieux conspirateur, toi +qui machinas le meurtre de notre feu roi, toi qui vends +aux filles de mauvaise vie des indulgences qui leur permettent +le péché. Je te bernerai dans ton large chapeau +de cardinal, si tu t'obstines dans cette insolence.</p> + +<p>WINCHESTER.--Retire-toi toi-même; je ne reculerai pas +d'un pied. Que ceci soit la colline de Damas; et toi, sois +le Caïn maudit; égorge ton frère Abel, si tu veux.</p> + +<p>GLOCESTER.--Je ne veux pas te tuer, mais te chasser; +je me servirai, pour t'emporter d'ici, de ta robe d'écarlate, +comme on se sert des langes d'un enfant.</p> + +<p>WINCHESTER.--Fais ce que tu voudras; je te brave en +face.</p> + +<p>GLOCESTER.--Quoi! je serai ainsi bravé et insulté en +face! Aux armes, mes gens, en dépit des priviléges de ce +lieu; les habits bleus contre les habits jaunes. Prêtre, +défends ta barbe. (<i>Glocester et ses gens attaquent l'évêque.</i>) +Je veux te l'allonger d'un pied et te souffleter d'importance; +je foulerai aux pieds ton chapeau de cardinal, en +dépit du pape et des dignités de l'Église; je te traînerai +en tous sens par les oreilles.</p> + +<p>WINCHESTER.--Glocester, tu répondras de cette insulte +devant le pape.</p> + +<p>GLOCESTER.--Oison de Winchester!--Je crie--une +corde! une corde! chassez-les d'ici à coups de corde.--Pourquoi +les laissez-vous encore là?--Je te chasserai +d'ici, loup couvert d'une peau d'agneau.--Hors d'ici les +habits jaunes! hors d'ici, hypocrite en écarlate!</p> + +<p class="mid">(Il se fait un grand tumulte. Au milieu du désordre entrent le +maire de Londres et ses officiers.)</p> + +<p>LE MAIRE.--Fi, milords! vous, magistrats suprêmes, +troubler ainsi outrageusement la paix publique!</p> + +<p>GLOCESTER.--Paix, lord maire: tu ne connais pas les +outrages que j'ai essuyés. Ce Beaufort, qui ne respecte +ni Dieu ni le roi, a ici usurpé la Tour à son usage.</p> + +<p>WINCHESTER, <i>au maire</i>.--Tu vois ici Glocester, l'ennemi +des citoyens, un homme qui propose toujours la +guerre, et jamais la paix; imposant à vos libres trésors +d'énormes tributs; cherchant à renverser la religion, +sous prétexte qu'il est le protecteur du royaume. Et il +voudrait ici enlever de la Tour l'armure et l'appareil de +la majesté, pour se couronner roi, et faire disparaître le +prince.</p> + +<p>GLOCESTER.--Je ne te répondrai pas par des mots, mais +par des coups.</p> + +<p class="mid">(Leurs gens s'attaquent de nouveau.)</p> + +<p>LE MAIRE.--Dans cette rixe tumultueuse, il ne me reste +que la ressource d'une proclamation à haute voix.--Officier, +avance, et parle aussi haut que tu le pourras.</p> + +<p>L'OFFICIER.--Vous tous, gens de toute classe, qui êtes +ici assemblés en armes, contre la paix de Dieu et du roi, +nous vous ordonnons et commandons, au nom de Sa Majesté, +de vous retirer chacun dans vos maisons, et de ne +porter, manier, ni employer désormais aucune épée, +arme ou poignard sous peine de mort.</p> + +<p>GLOCESTER.--Cardinal, je ne veux pas enfreindre la loi: +mais nous nous rencontrerons, et nous nous expliquerons +à loisir.</p> + +<p>WINCHESTER.--Oui, Glocester, nous nous rencontrerons, +et il t'en coûtera cher, sois-en sûr; j'aurai le sang +de ton coeur pour ce que tu as fait là aujourd'hui.</p> + +<p>LE MAIRE.--Je vais assembler le peuple, si vous différez +de vous retirer.--Ce cardinal est plus hautain que Satan.</p> + +<p>GLOCESTER.--Maire, adieu. Ce que tu fais, tu as droit +de le faire.</p> + +<p>WINCHESTER.--Exécrable Glocester, veille sur ta tête; +car je prétends l'avoir avant peu. (Ils sortent.)</p> + +<p>LE MAIRE, <i>à ses officiers</i>.--Veillez à ce qu'on quitte ce +lieu, et ensuite nous nous retirerons.--Grand Dieu! est-il +possible que des nobles nourrissent de pareilles haines? +Pour moi je ne combats pas une fois dans quarante ans.</p> + +<p class="mid">(Il sort avec ses officiers.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="mid">France.--Devant Orléans.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent, sur les remparts</i>, LE MAITRE CANONNIER +D'ORLÉANS ET SON FILS.</p> + +<p>LE CANONNIER.--Mon garçon, tu sais comment Orléans +est assiégé, et comment les Anglais ont emporté les faubourgs?</p> + +<p>LE FILS.--Je le sais, mon père, et j'ai souvent tiré sur +eux: mais, malheureux que je suis, chaque fois j'ai +manqué mon coup.</p> + +<p>LE CANONNIER.--A présent tu ne le manqueras pas. +Suis mes avis. Je suis maître canonnier en chef de cette +ville; il faut que je fasse quelque chose pour me faire +bien venir. Les espions du prince m'ont informé que les +Anglais, bien retranchés dans les faubourgs, pénètrent +par une secrète grille de fer dans la tour que tu vois là-bas, +pour dominer la ville, et découvrir de là comment +ils pourront, avec le plus d'avantage, nous mettre en +péril, soit par leur artillerie, soit par un assaut. Pour +faire cesser cet inconvénient, j'ai dirigé contre cette +tour une pièce de calibre, et j'ai veillé ces trois jours +entiers pour tâcher de les apercevoir. Toi, mon garçon, +prends ma place, et veille à ton tour, car je ne puis +rester plus longtemps à ce poste. Si tu aperçois quelque +Anglais, cours et viens me l'annoncer; tu me trouveras +chez le gouverneur.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>LE FILS.--Mon père, ne vous inquiétez pas: je n'irai +pas vous déranger si je puis les découvrir.</p> + +<p class="mid">(Les lords Salisbury et Talbot, sir Guillaume Glansdale, sir Thomas +Gargrave et autres paraissent sur la plate-forme d'une tour.)</p> + +<p>SALISBURY.--Talbot, ma vie, ma joie, de retour ici! Et +comment t'a-t-on traité tant que tu as été prisonnier? Et +par quels moyens as-tu obtenu d'être relâché? Fais-moi +ce récit, je t'en conjure, ici sur le plateau de cette +tour.</p> + +<p>TALBOT.--Le duc de Bedford avait un prisonnier qu'on +appelait le brave seigneur Ponton de Saintrailles: j'ai +été échangé contre lui. Mais auparavant ils avaient +voulu, par mépris, me troquer contre un homme d'armes +bien plus ignoble: moi, je l'ai refusé avec dédain et colère, +et j'ai demandé la mort plutôt que d'être estimé à +si vil prix. Enfin j'ai été racheté comme je le désirais.... +Mais, oh! la pensée du traître Fastolffe me déchire le +coeur: je l'exécuterais de mes propres mains, si je le +tenais en ce moment en ma puissance.</p> + +<p>SALISBURY.--Mais tu ne me dis pas comment tu as été +traité.</p> + +<p>TALBOT.--Accablé de brocards, d'insultes et d'épithètes +ignominieuses. Ils m'ont exposé sur la place publique +d'un marché, pour servir de spectacle à tout le peuple: +«Voilà, disaient-ils, la terreur des Français, l'épouvantail +qui effraye nos enfants.» Alors je me suis dégagé +des officiers qui me conduisaient, et avec mes ongles +j'arrachais les pierres du pavé, pour les lancer aux spectateurs +de mon opprobre. Mon air menaçant a fait fuir +les autres. Personne n'osait approcher, craignant une +mort soudaine. Ils ne me croyaient pas assez en sûreté +dans des murs de fer. Telle était la terreur que mon +nom avait répandue parmi eux, qu'ils s'imaginaient que +je pourrais briser des barres d'acier, et mettre en pièces +des poteaux de diamant. Aussi avais-je une garde des +fusiliers les plus adroits qui se promenaient à toute minute +autour de moi; et si je bougeais seulement de mon +lit, aussitôt ils me couchaient en joue, prêts à me tirer +au coeur.</p> + +<p>SALISBURY.--Je suis au supplice d'entendre les tourments +que tu as essuyés; mais nous en serons bien vengés. +Maintenant c'est l'heure du souper à Orléans: ici, +au travers de cette grille, je peux compter chaque +homme, et voir comment les Français fortifient leurs +remparts. Allons les observer: cette vue te récréera. Sir +Thomas Gargrave, et vous, sir Guillaume Glansdale, je +veux savoir positivement votre avis sur le lieu où il +nous convient le mieux de diriger notre batterie.</p> + +<p>GARGRAVE.--Je pense que c'est à la porte du nord, car +c'est là que se tiennent les nobles.</p> + +<p>GLANSDALE.--Et moi, ici, au boulevard du pont.</p> + +<p>TALBOT.--Autant que je puis voir, il faut affamer cette +ville, et l'affaiblir de plus en plus par de légères escarmouches.</p> + +<p class="mid">(Un coup de canon part des remparts de la ville; Salisbury et +Gargrave tombent.)</p> + +<p>SALISBURY.--O Dieu, aie pitié de nous, misérables pécheurs!</p> + +<p>GARGRAVE.--O Dieu, aie pitié de moi, malheureux que +je suis!</p> + +<p>TALBOT.--Quel est ce coup qui vient si soudainement +traverser nos projets?--Parle, Salisbury.... si tu peux +parler encore. Quelle est ta blessure, modèle de tous les +guerriers? Oh! un de tes yeux et ta joue emportés! Tour +maudite! Maudite et fatale main, qui as machiné ce coup +terrible! Salisbury, vainqueur dans treize batailles! lui +qui forma Henri V à la guerre! Tant que sonnait une +trompette, ou que battait un tambour, son épée ne cessait +de frapper sur le champ de bataille.--Respires-tu +encore, Salisbury? Si tu n'as pas de voix, il te reste du +moins un oeil que tu peux lever vers le Ciel, pour implorer +sa miséricorde. Le soleil embrasse l'univers d'un +seul regard. Ciel, ne fais grâce à aucun mortel, si Salisbury +ne l'obtient pas de toi.--Enlevez son corps: je vais +vous aider à l'ensevelir. Et toi, Gargrave, respires-tu +encore? Parle à Talbot: regarde-le.--Salisbury, console +ton âme par cette pensée: tu ne mourras point tant +que.... Il me fait signe de la main, et me sourit comme +s'il me disait: «Quand je ne serai plus, souviens-toi de +me venger sur les Français.--Plantagenet, je te le promets: +comme Néron, je jouerai du luth en contemplant +l'incendie de leurs villes. (<i>Un coup de tonnerre, ensuite +une alarme.</i>) Quel est ce tumulte? Que signifie ce vacarme +dans les cieux? D'où viennent cette alarme et ce +bruit?</p> + +<p class="mid">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Milord, milord: les Français ont rassemblé +leurs troupes. Le dauphin, avec une certaine +Jeanne la Pucelle..., une sainte prophétesse qui vient de +se manifester tout nouvellement, arrive à la tête d'une +grande armée pour faire lever le siége.</p> + +<p class="mid">(Ici Salisbury pousse un gémissement.)</p> + +<p>TALBOT.--Écoutez, écoulez, comme gémit Salisbury +mourant! son coeur souffre de ne pouvoir se venger. +Français, je serai pour vous un Salisbury! Pucelle, ou +non Pucelle, dauphin ou chien de mer, j'écraserai vos +coeurs sous les pieds de mon cheval. Portez Salisbury +dans sa tente; et, après, voyons jusqu'où va l'audace de +ces lâches Français.</p> + +<p class="mid">(Une alarme. Ils sortent emportant les deux morts.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="mid">Devant une des portes d'Orléans.</p> + +<p class="mid"><i>Alarmes. Escarmouches.</i> TALBOT <i>poursuit le DAUPHIN +et le chasse devant lui; alors paraît</i> LA PUCELLE, <i>chassant +les Anglais devant elle. Ensuite rentre</i> TALBOT.</p> + +<p>TALBOT.--Où est ma force, mon intrépidité, ma valeur? +Nos Anglais se retirent: je ne puis les arrêter. Une +femme, vêtue en guerrier, les chasse devant elle. (<i>Entre +la Pucelle.</i>) La voici, la voici qui s'avance.--Je veux me +mesurer avec toi: démon mâle ou femelle, je veux te +conjurer: je saurai te tirer du sang<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>; tu n'es qu'une +sorcière: je vais livrer dans l'instant ton âme au maître +que tu sers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> On croyait alors que lorsqu'on pouvait faire couler le sang +d'une sorcière, on était hors de l'atteinte de son pouvoir.</blockquote> + +<p>LA PUCELLE.--Viens, viens; c'est à moi seule qu'il est +réservé de ternir ta gloire.</p> + +<p class="mid">(Ils combattent.)</p> + +<p>TALBOT.--Ciel! peux-tu souffrir que l'enfer l'emporte? +Plutôt que de renoncer à châtier cette insolente créature, +les élans de mon courage feront éclater ma poitrine; +et, dans ma fureur, j'arracherai de mes épaules +ces bras impuissants.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Adieu, Talbot, ton heure n'est pas encore +venue: en attendant, il faut que j'aille ravitailler +Orléans.--Essaye de me vaincre, si tu peux: je me ris +de ta force; va, va plutôt rafraîchir tes soldats affamés, +aider Salisbury à faire son testament. Cette journée est +à nous, et bien d'autres qui vont la suivre.</p> + +<p class="mid">(Elle entre dans Orléans avec les soldats.)</p> + +<p>TALBOT.--Mes pensées tourbillonnent comme la roue +d'un potier. Je ne sais où je suis, ni ce que je fais. Une +sorcière, par la peur qu'elle répand, et non par sa +force, comme Annibal, pousse devant elle nos troupes, +et triomphe comme il lui plaît. Ainsi on voit les abeilles +fuir de leurs ruches devant la fumée, et les colombes +chassées de leurs asiles par une mauvaise odeur. Ils +nous appelaient des <i>dogues anglais</i>, à cause de notre +acharnement; aujourd'hui, timides comme de petits +chiens, nous fuyons en poussant des cris. <i>(Une courte +alarme</i>.) Écoutez-moi, concitoyens, ou recommencez le +combat, ou arrachez les lions de l'écusson d'Angleterre: +mettez-y des moutons au lieu de lions; renoncez à votre +patrie. Non, le mouton ne fuit pas devant le loup, ni le +cheval ou le boeuf devant le léopard, aussi timidement +que vous devant ces esclaves que vous avez tant de +fois vaincus. <i>(Une autre escarmouche</i>.) Ils ne le feront +pas.--Retirez-vous dans vos retranchements: vous +avez tous conspiré la mort le Salisbury, car nul de +vous ne veut frapper un seul coup pour le venger.--La +Pucelle est entrée dans Orléans malgré nous et tous nos +efforts. Oh! je voudrais mourir avec Salisbury! La honte +me forcera de cacher ma tête.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p class="mid">(Alarme, bruit de trompettes, retraite.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="mid">LA PUCELLE, CHARLES, RENÉ, ALENÇON, +<i>et des soldats paraissent sur les remparts</i>.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Arborons nos étendards déployés sur +les murs. Orléans est délivré des loups anglais. Ainsi +Jeanne la Pucelle a accompli sa parole.</p> + +<p>CHARLES.--Divine créature, fille brillante d'Astrée, de +quels honneurs assez grands te payerai-je ce succès? Tes +promesses ressemblent aux jardins d'Adonis, qui donnaient +un jour des fleurs et le lendemain des fruits. +France, triomphe et réjouis-toi de ta glorieuse prophétesse. +La ville d'Orléans est regagnée: jamais bonheur +plus signalé n'est échu à notre empire.</p> + +<p>RENÉ.--Pourquoi donc toutes les cloches de la ville +n'annoncent-elles pas notre victoire? Dauphin, commandez +aux citoyens d'allumer des feux de joie, et de +célébrer des fêtes et des banquets dans les rues et les +places, pour célébrer le bonheur que Dieu vient de nous +accorder.</p> + +<p>ALENÇON.--Toute la France sera dans la joie, quand +elle apprendra quel mâle courage nous avons montré.</p> + +<p>CHARLES.--C'est à Jeanne, et non à nous, que ce beau +triomphe est dû. En reconnaissance, je veux partager +ma couronne avec elle; tous les prêtres, tous les religieux +de mon royaume chanteront en choeur ses immortelles +louanges. Je veux lui élever une pyramide plus +magnifique que ne fut jamais celle de la Rhodope de +Memphis. En mémoire d'elle, quand elle sera morte, ses +cendres, enfermées dans une urne plus précieuse que le +coffre aux riches diamants de Darius, seront portées aux +fêtes solennelles devant les rois et les reines de France. +Ce ne sera plus saint Denis que nous invoquerons; +Jeanne la Pucelle sera désormais la patronne de la +France. Entrons, et après ce beau jour de victoire, allons +nous réjouir dans un banquet royal.</p> + +<p class="mid">(Fanfare. Ils sortent.)</p> + + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br> + +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">France.--Devant Orléans.</p> + +<p class="mid"><i>Entre</i> UN SERGENT <i>français, avec</i> DEUX SENTINELLES.</p> + +<p>LE SERGENT.--Camarades, à vos postes, et soyez vigilants. +Si vous entendez quelque bruit, si vous apercevez +quelque ennemi près des remparts, donnez-nous-en avis +au corps de garde par quelque signal.</p> + +<p>LES SENTINELLES.--Sergent, vous serez averti. (<i>Le sergent +sort.</i>) Ainsi les pauvres subalternes, tandis que les +autres dorment tranquilles sur leurs lits, sont contraints +de veiller au milieu des ténèbres, par le froid et la pluie!</p> + +<p class="mid">(Entrent Talbot, Bedford, le duc de Bourgogne et les troupes, +munis d'échelles d'assaut. Leurs tambours battent une marche +sourde.)</p> + +<p>TALBOT.--Lord régent, et vous, duc redouté dont l'alliance +nous donne l'amitié des provinces d'Artois, de +Flandre et de Picardie, pendant cette nuit favorable, les +Français sont sans défense, après avoir bu et banqueté +tout le jour. Saisissons cette occasion: elle est faite pour +nous venger de leur fraude, oeuvre de perfidie et d'une +sorcellerie diabolique.</p> + +<p>BEDFORD.--Lâche roi! Quel outrage il fait à sa renommée +en désespérant ainsi de la vigueur de son bras, +et en se liguant avec des sorcières et des suppôts d'enfer!</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Les traîtres n'ont jamais d'autre +alliance. Mais quelle est donc cette Pucelle qu'on dit +si chaste?</p> + +<p>TALBOT.--Une jeune fille, dit-on.</p> + +<p>BEDFORD.--Une jeune fille! et si guerrière!</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Prions Dieu que d'ici à peu +de temps elle ne prouve pas qu'elle est un homme, si +elle continue, comme elle a commencé, à porter l'armure +sous l'étendard des Français!</p> + +<p>TALBOT.--Eh bien, qu'ils commercent, qu'ils complotent +avec les esprits infernaux! Dieu est notre forteresse; +en son nom victorieux, déterminons-nous à escalader +leurs remparts.</p> + +<p>BEDFORD.--Monte, brave Talbot, nous te suivrons.</p> + +<p>TALBOT.--Non pas tous ensemble: il vaut bien mieux, +à mon avis, que nous entrions par divers côtés à la fois: +si quelqu'un de nous vient à échouer, les autres pourront +tenir encore contre les ennemis.</p> + +<p>BEDFORD.--D'accord. Je vais monter par cet angle, là-bas.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Et moi, par celui-ci.</p> + +<p>TALBOT.--Et Talbot montera par ici, ou y trouvera son +tombeau. Allons, Salisbury; c'est pour toi et pour le +droit de Henri d'Angleterre; cette nuit va montrer combien +je vous suis dévoué à tous les deux.</p> + +<p class="mid">(Les Anglais escaladent les murailles en criant: Saint-George! +Talbot!)</p> + +<p>UNE SENTINELLE, <i>à l'intérieur</i>.--Aux armes! aux armes! +L'ennemi livre l'assaut.</p> + +<p class="mid">(Les Français accourent et sautent à demi-vêtus sur les murs. Le +Bâtard, Alençon, René, arrivent par différents côtés, les uns +habillés et armés, et les autres en désordre.)</p> + +<p>ALENÇON.--Quoi donc, mes seigneurs, à demi nus!</p> + +<p>LE BATARD.--A demi nus? oui; et bien joyeux d'avoir +échappé si heureusement!</p> + +<p>RENÉ.--Il était temps, je crois, de s'éveiller et de +quitter nos lits; l'alarme retentissait à la porte de nos +chambres.</p> + +<p>ALENÇON.--De tous les exploits que j'ai vus, depuis que +je fais la guerre, jamais je n'ai ouï parler d'une entreprise +plus hasardeuse et plus désespérée que cet assaut.</p> + +<p>LE BATARD.--Je crois que ce Talbot est un démon des +enfers.</p> + +<p>RENÉ.--Si ce n'est pas l'enfer, à coup sûr, c'est le ciel +qui le seconde.</p> + +<p>ALENÇON.--Voici Charles qui vient. Je suis étonné de +sa diligence.</p> + +<p class="mid">(Entrent Charles et la Pucelle.)</p> + +<p>LE BATARD, <i>avec ironie</i>.--Bon! la divine Jeanne était sa +garde.</p> + +<p>CHARLES, <i>à la Pucelle</i>.--Est-ce là ton art, trompeuse +dame? N'as-tu commencé de nous flatter d'abord par +un léger succès, que pour nous exposer après à une +perte dix fois plus grande?</p> + +<p>LA PUCELLE.--Pourquoi Charles est-il exigeant avec +son amie? Prétendez-vous que ma puissance soit toujours +la même? Dois-je l'emporter soit que je veille, soit +que je dorme? ou rejetterez-vous sur moi toutes les +fautes? Imprévoyants soldats, si vous aviez fait bonne +garde, ce désastre soudain ne serait jamais arrivé.</p> + +<p>CHARLES.--Duc d'Alençon, c'est votre faute, à vous, +qui commandiez la garde de nuit, de n'avoir pas été +plus attentif à cet important emploi.</p> + +<p>ALENÇON.--Si tous vos quartiers avaient été aussi soigneusement +veillés que celui dont j'avais l'inspection, +nous n'aurions pas été si honteusement surpris.</p> + +<p>LE BATARD.--Le mien était en sûreté.</p> + +<p>RENÉ.--Et le mien aussi, mon prince.</p> + +<p>CHARLES.--Pour moi, j'ai passé la plus grande partie +de cette nuit dans le quartier de la Pucelle et dans le +mien, à errer de garde en garde, et à relever les sentinelles: +comment donc les ennemis ont-ils pu entrer? +par quel côté ont-ils pénétré le premier?</p> + +<p>LA PUCELLE.--Ne demandez plus, seigneur, comment +et par où. Il est certain qu'ils ont trouvé quelque partie +faiblement gardée, où la brèche a été ouverte. Et maintenant +il ne nous reste que la ressource de rallier nos +soldats épars, et d'établir de nouvelles plates-formes, +pour inquiéter les Anglais.</p> + +<p class="mid">(Une alarme. Entre un soldat anglais criant: <i>Talbot! Talbot!</i> Le +roi, les ducs et la Pucelle fuient, laissant derrière eux une +partie de leurs habits.)</p> + +<p>LE SOLDAT.--J'aurai bien la hardiesse de prendre ce +qu'ils ont laissé. Le cri de <i>Talbot</i> me sert d'épée. Me +voilà chargé de dépouilles, sans avoir employé d'autre +arme que son nom. (Il sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">Orléans.--Dans la ville.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> TALBOT, BEDFORD, LE DUC DE BOURGOGNE, +UN CAPITAINE <i>et autres</i>.</p> + +<p>BEDFORD.--Le jour commence à percer, et la nuit fuit +en repliant le noir manteau dont elle couvrait la terre. +Cessons ici notre chaude poursuite, et faisons sonner la +retraite.</p> + +<p class="mid">(On sonne la retraite.)</p> + +<p>TALBOT.--Qu'on apporte le corps du vieux Salisbury +et qu'on le dépose au milieu de la place publique, dans +le centre même de cette ville maudite.--Me voilà donc +acquitté du voeu que j'avais fait à son âme. Pour chaque +goutte de sang qu'il a perdue, cinq Français au moins +sont morts cette nuit, et afin que les siècles futurs sachent +quel désastre a produit sa vengeance, je veux +ériger dans leur principal temple une tombe où sera +enterré son corps: sur sa tombe, et de telle sorte que +chacun le puisse lire, sera gravé le récit du sac d'Orléans, +par quelle trahison est arrivée sa mort déplorable, +et quelle terreur il inspirait à la France.--Mais je songe, +seigneurs, que dans notre sanglant carnage nous n'avons +pas rencontré l'altesse du dauphin, ni son nouveau +champion, la vaillante Jeanne d'Arc, ni aucun de ses +perfides alliés.</p> + +<p>BEDFORD.--On croit, lord Talbot, qu'au commencement +du combat, arrachés tout d'un coup à leurs lits +paresseux, et au milieu des pelotons de gens armés, ils +ont sauté par-dessus les murailles pour chercher un +asile dans la plaine.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Moi-même, autant que j'ai pu +distinguer à travers la fumée et les noires vapeurs de +la nuit, je suis sûr d'avoir effrayé le dauphin et sa compagne, +comme ils accouraient tous deux les bras enlacés, +ainsi qu'un couple de tendres tourterelles, qui ne +peuvent vivre séparées ni le jour ni la nuit.--Quand +nous aurons mis ordre à tout ici, nous marcherons sur +leurs traces avec toutes nos troupes.</p> + +<p class="mid">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Salut à vous tous, milords! Quel est +celui, dans cette noble réunion, que vous nommez le +belliqueux Talbot, célèbre par ses exploits si vantés +dans tout le royaume de France?</p> + +<p>TALBOT.--Voici Talbot; qui veut lui parler?</p> + +<p>LE MESSAGER.--Une vertueuse dame, la comtesse d'Auvergne, +admirant avec respect ta renommée, te supplie +par moi, illustre seigneur, de lui accorder la faveur de +visiter l'humble château où elle réside, afin qu'elle +puisse se vanter d'avoir vu l'homme dont la gloire remplit +l'univers de son éclat.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--En est-il donc ainsi? Allons, +je vois que nos guerres deviendront un gai et paisible +passe-temps, si les dames demandent qu'on aille ainsi +les visiter.--Vous ne pouvez honnêtement, milord, dédaigner +sa gracieuse requête.</p> + +<p>TALBOT.--Ne me croyez plus désormais; car ce qu'un +peuple entier d'orateurs n'auraient jamais pu obtenir +de moi avec toute leur éloquence, la politesse d'une +femme l'emporte. Ainsi, dites-lui que je lui rends grâces, +et que, soumis et respectueux, j'irai lui faire ma cour. +Vos Seigneuries ne me tiendront-elles pas compagnie?</p> + +<p>BEDFORD.--Non certes: ce serait plus que n'exige la +politesse; et j'ai ouï dire que les hôtes qui ne sont pas +priés ne sont jamais mieux venus que lorsqu'ils s'en +vont.</p> + +<p>TALBOT.--Allons, j'irai donc seul, puisqu'il n'y a pas +moyen de s'en défendre; je veux faire l'essai de la courtoisie +de cette dame.--Capitaine, approchez. <i>(Il lui parle +à l'oreille.)</i> Vous devinez mes intentions?</p> + +<p>LE CAPITAINE.--Oui, milord, et je m'y conformerai.</p> + +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="mid">(Cour du château de la comtesse d'Auvergne.)</p> + +<p class="mid">LA COMTESSE, <i>suivie du</i> CONCIERGE <i>de son château</i>.</p> + +<p>LA COMTESSE.--Concierge, souviens-toi de ce dont je +t'ai chargé; et, quand tu l'auras fait, apporte-moi les +clefs.</p> + +<p>LE CONCIERGE.--Je le ferai, madame.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>LA COMTESSE.--Le plan est dressé. Si tout réussit, je +serai aussi fameuse par cet exploit que la Scythe Thomyris +par la mort de Cyrus.--On fait un grand bruit de +ce redoutable chevalier et de ses merveilleuses prouesses. +Je serais bien aise que le témoignage de mes yeux concourût +avec celui de mes oreilles pour porter mon jugement +sur ses hauts faits.</p> + +<p class="mid">(Entrent le messager et Talbot.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Madame, conformément à votre désir +exprimé par mon message, le lord Talbot vient vous voir.</p> + +<p>LA COMTESSE.--Il est le bienvenu.--Quoi! est-ce lui?</p> + +<p>LE MESSAGER.--Madame, lui-même.</p> + +<p>LA COMTESSE.--Est-ce là le fléau de la France? Est-ce +là ce Talbot si redouté dans l'Europe, et dont le nom +sert aux mères pour faire taire leurs enfants? Je vois à +présent combien les récits sont fabuleux et trompeurs; +je m'attendais à voir un Hercule, un second Hector, à +l'aspect farouche, d'une vaste et forte stature. Eh! c'est +un enfant, un nain ridicule; il ne se peut pas que cet +avorton faible et ridé frappe ses ennemis d'une si grande +terreur.</p> + +<p>TALBOT.--Madame, j'ai pris la hardiesse de vous importuner; +mais puisque Votre Seigneurie n'est pas libre, +je choisirai quelque autre temps pour vous faire +ma visite.</p> + +<p>LA COMTESSE.--Que prétend-il? Allez lui demander où +il va.</p> + +<p>LE MESSAGER.--Daignez rester, milord Talbot: ma +maîtresse désire savoir la cause de votre brusque départ.</p> + +<p>TALBOT.--Hé mais, c'est parce que je vois qu'elle est +dans l'erreur: je vais lui prouver que Talbot est ici.</p> + +<p class="mid">(Rentre le concierge avec des clefs.)</p> + +<p>LA COMTESSE.--Si tu es Talbot, tu es donc prisonnier.</p> + +<p>TALBOT.--Prisonnier? Et de qui?</p> + +<p>LA COMTESSE.--Le mien, lord altéré de sang: et voilà +pourquoi je t'ai attiré chez moi. Depuis longtemps ton +ombre est ma prisonnière, car ton portrait est pendu +dans ma galerie. Aujourd'hui l'original subira le même +sort, et j'enchaînerai tes bras et tes jambes à toi, qui, +depuis tant d'années, as tyranniquement opprimé, ravagé +ma patrie, égorgé nos citoyens, et envoyé dans les +fers nos enfants et nos maris.</p> + +<p>TALBOT.--Ha, ha, ha!</p> + +<p>LA COMTESSE.--Tu ris, misérable! Va, ta joie se changera +bientôt en gémissements.</p> + +<p>TALBOT.--Je ris de votre folie, de croire que vous ayez +en votre possession autre chose que l'ombre de Talbot +pour objet de vengeance.</p> + +<p>LA COMTESSE.--Quoi! n'es-tu pas l'homme?</p> + +<p>TALBOT.--Oui, sans doute.</p> + +<p>LA COMTESSE.--Eh bien, j'en possède donc l'original.</p> + +<p>TALBOT.--Non, non: je ne suis que l'ombre de moi-même. +Vous êtes déçue, madame; vous n'avez ici que +l'ombre de Talbot: ce que vous voyez n'est qu'un frêle +et chétif individu de l'espèce humaine. Je vous dis, madame, +que si Talbot tout entier était ici, vous le verriez +d'une grandeur et d'une étendue si immense, que votre +appartement ne suffirait pas pour le contenir.</p> + +<p>LA COMTESSE.--C'est un marchand d'énigmes: il est ici +et il n'est point ici: comment ces contradictions peuvent-elles +se concilier?</p> + +<p>TALBOT.--Je vais vous le montrer dans l'instant. (<i>Il +donne un coup de sifflet: on entend des tambours; aussitôt +suit une décharge d'artillerie. Les portes sont forcées; entre +une troupe de soldats</i>.) Qu'en dites-vous, madame? Reconnaissez-vous +à présent que Talbot n'est que l'ombre +de lui-même? (<i>Montrant ses soldats</i>.) Voilà sa substance, +ses muscles, ses bras, sa force avec laquelle il courbe +sous le joug vos têtes rebelles, rase vos cités, renverse +vos places, et les change en un moment en solitudes +désolées.</p> + +<p>LA COMTESSE.--Victorieux Talbot! pardonne mon outrage. +Je vois que tu n'es pas moins grand que ne te +peint la renommée, et que tu es bien plus grand que ne +l'annonce ta stature. Que ma présomption ne provoque +pas ton courroux! Je me reproche de ne t'avoir pas reçu +avec le respect qui t'est dû.</p> + +<p>TALBOT.--Ne vous effrayez point, belle dame; et ne +vous méprenez pas sur l'âme de Talbot, comme vous +vous êtes méprise sur son apparence extérieure. Ce que +vous avez fait ne m'a point offensé: et je ne vous demande +d'autre satisfaction, que de nous permettre, de +votre plein gré, de goûter votre vin et de voir quelles +douceurs vous avez à nous offrir, car l'appétit des soldats +les sert toujours à merveille.</p> + +<p>LA COMTESSE.--De tout mon coeur. Et croyez que je +me trouve honorée de fêter un si grand guerrier dans +ma maison.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="mid">(Londres.--Le jardin du Temple.)</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> LES COMTES DE SOMERSET, DE SUFFOLK +ET DE WARWICK, RICHARD PLANTAGENET, +VERNON <i>et un autre avocat</i>.</p> + +<p>PLANTAGENET.--Nobles lords, et vous gentilshommes, +que signifie ce silence? Personne n'ose-t-il donc rendre +hommage à la vérité?</p> + +<p>SUFFOLK.--Nous faisions trop de bruit dans la salle du +Temple: le jardin nous convient mieux.</p> + +<p>PLANTAGENET.--Dites donc, en un mot, si j'ai soutenu +la vérité, et si l'obstiné Somerset n'était pas dans l'erreur.</p> + +<p>SUFFOLK.--Sur ma foi, je fus toujours un disciple paresseux +en matière de lois; jamais je n'ai pu plier ma +volonté à la loi: en revanche je plie la loi à ma volonté.</p> + +<p>SOMERSET.--Jugez donc entre nous deux, vous, lord +Warwick.</p> + +<p>WARWICK.--Demandez-moi, entre deux faucons, quel +est celui qui vole le plus haut; entre deux dogues, celui +qui a la plus large gueule; entre deux lames, quelle est +la mieux trempée; entre deux chevaux, quel est celui +qui a la plus belle encolure; entre deux jeunes filles, +quelle est celle dont l'oeil est le plus riant: j'ai là-dessus +quelques légères connaissances, assez peut-être pour +porter un jugement; mais quant à ces fines et subtiles +équivoques de la loi, sur ma foi, je ne m'y entends +nullement, pas plus qu'un choucas.</p> + +<p>PLANTAGENET.--Bah! c'est un adroit subterfuge pour +éviter de parler. La vérité paraît si nue, si visible de +mon côté, que l'oeil le moins perçant peut l'apercevoir.</p> + +<p>SOMERSET.--Et elle se manifeste de mon côté si claire +et si brillante, que ses rayons se feraient sentir à l'oeil +même de l'aveugle.</p> + +<p>PLANTAGENET.--Puisque votre langue est enchaînée, +et qu'il vous répugne tant de parler, déclarez vos pensées +par des signes muets. Que celui qui est né vrai gentilhomme, +et tient à l'honneur de sa naissance, s'il +pense que j'ai plaidé la cause de la vérité, arrache avec +moi une rose blanche de cet églantier.</p> + +<p>SOMERSET.--Que celui qui n'est pas un lâche, ni un +flatteur, et qui ose se ranger du parti de la vérité, arrache +avec moi de cette épine une rose rouge.</p> + +<p>WARWICK.--Je n'aime point les couleurs, et dédaignant +de colorer mes intentions par une basse et insinuante +flatterie, j'arrache cette rose blanche avec Plantagenet.</p> + +<p>SUFFOLK.--Et moi cette rose rouge avec le jeune Somerset, +et j'ajoute que je pense qu'il a le bon droit pour +lui.</p> + +<p>VERNON.--Arrêtez, lords et gentilshommes; et ne +cueillez plus de roses avant d'avoir décidé que celui des +deux qui aura le moins de roses cueillies de son côté +cédera à l'autre, et reconnaîtra la justice de son opinion.</p> + +<p>SOMERSET.--Sage Vernon, c'est bien dit; si c'est moi +qui ai le moins de roses, j'y souscris en silence.</p> + +<p>PLANTAGENET.--Et moi aussi.</p> + +<p>VERNON.--Eh bien, pour rendre hommage à la bonne +cause et à son évidence, je cueille ce bouton pâle et +vierge, et donne mon suffrage au parti de la rose blanche.</p> + +<p>SOMERSET.--Ne vous piquez pas le doigt en la cueillant, +de peur que votre sang ne teigne en rouge la rose +blanche, et que vous ne veniez à mon avis, fort contre +votre gré.</p> + +<p>VERNON.--Si je saigne pour mon opinion, milord, elle +se chargera de guérir ma blessure et me maintiendra +du côté où je suis présentement.</p> + +<p>SOMERSET.--Fort bien, fort bien: allons, qui encore?</p> + +<p>L'AVOCAT, <i>à Somerset</i>.--Si mon étude n'est pas vaine, +si mes livres ne sont pas faux, le système que vous avez +embrassé est une erreur; et, comme preuve, j'arrache +aussi une rose blanche.</p> + +<p>PLANTAGENET.--Eh bien, Somerset, où est maintenant +votre argument?</p> + +<p>SOMERSET.--Ici, dans le fourreau, où il se propose de +teindre votre rose blanche en rouge de sang.</p> + +<p>PLANTAGENET.--En attendant, vos joues contrefont nos +roses, car elles pâlissent de crainte, pour attester que la +vérité est à nous.</p> + +<p>SOMERSET.--Non, Plantagenet, ce n'est pas de crainte, +mais de colère de voir tes joues rougir de honte pour +contrefaire nos roses; tandis que ta langue refuse de confesser +ton erreur.</p> + +<p>PLANTAGENET.--Somerset, ta rose n'a-t-elle pas un ver +qui la ronge?</p> + +<p>SOMERSET.--Plantagenet, ta rose n'a-t-elle pas une +épine?</p> + +<p>PLANTAGENET.--Oui, une épine aiguë et piquante, propre +à défendre la vérité; tandis que ton ver rongeur détruit +son mensonge.</p> + +<p>SOMERSET.--Eh bien, je trouverai des amis qui porteront +mes roses sanglantes et qui soutiendront la vérité +de ce que j'ai avancé, tandis que le fourbe Plantagenet +n'osera pas se montrer.</p> + +<p>PLANTAGENET.--Par ce jeune bouton qui est dans ma +main, je te méprise, toi et ton parti, maussade enfant.</p> + +<p>SUFFOLK.--Plantagenet, ne dirige pas tes mépris de ce +côté.</p> + +<p>PLANTAGENET.--Présomptueux Pole, je le veux ainsi, et +je te brave ainsi que lui.</p> + +<p>SUFFOLK.--C'est dans ton sang que j'en serai vengé.</p> + +<p>SOMERSET.--Cesse, cesse, noble Guillaume Pole: nous +honorons trop ce paysan, en conversant avec lui.</p> + +<p>WARWICK.--Par le ciel, tu lui fais injure, Somerset. +Son aïeul était Lionel duc de Clarence, troisième fils +d'Édouard III, roi d'Angleterre. Sort-il, d'une souche si +antique, des roturiers sans armoiries?</p> + +<p>PLANTAGENET.--Il se fie au privilége de ce lieu<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>: autrement, +son lâche coeur n'aurait pas osé se permettre +ce langage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> Il ne paraît pas qu'à cette époque le Temple, où se font encore +les études de droit, eût aucun privilége analogue au droit +d'asile; peut-être ce lieu en avait-il été investi dans des temps +antérieurs, lorsque les Templiers l'habitaient.</blockquote> + +<p>SOMERSET.--Par celui qui m'a créé, je soutiendrai +mes paroles dans tous les coins de la chrétienté. Richard, +le comte de Cambridge, ton père, n'a-t-il pas été +exécuté sous le règne du feu roi, pour crime de trahison? +Et sa trahison ne t'a-t-elle pas entaché, souillé et dégradé +de ton ancienne noblesse? Son crime vit encore +dans ton sang, et jusqu'à ce que tu sois réhabilité, non, +tu n'es qu'un roturier.</p> + +<p>PLANTAGENET.--Mon père fut accusé et non convaincu: +il fut condamné à mourir pour crime de trahison; mais +il ne fut point un traître. Et ce que je dis ici, je le prouverai +contre de plus illustres adversaires que Somerset, +si le temps dans son cours amène et mûrit à mon gré +l'occasion. Ton partisan Pole, et toi, vous serez notés +dans ma mémoire, et je vous châtierai un jour pour cet +injurieux préjugé: souvenez-vous-en bien, et tenez-vous +pour avertis.</p> + +<p>SOMERSET.--Soit: tu nous trouveras toujours prêts à +te répondre, et reconnais-nous à ces couleurs pour tes +ennemis: mes amis les porteront en dépit de toi.</p> + +<p>PLANTAGENET.--Et j'en jure par mon âme, nous porterons +à jamais, moi et mon parti, cette rose pâle de courroux, +en symbole de ma haine qui ne s'éteindra que +dans ton sang. Ou cette fleur se flétrira avec moi dans +ma tombe, ou elle fleurira avec moi jusqu'au degré +d'élévation qui m'appartient.</p> + +<p>SUFFOLK.--Poursuis ta route, et trouve ta ruine dans +ton ambition; adieu, jusqu'à la première occasion de te +rejoindre.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>SOMERSET.--Je te suis, Pole.--Adieu, ambitieux Richard.</p> + +<p>PLANTAGENET.--Comme on me brave! Et je suis forcé +de l'endurer!</p> + +<p>WARWICK.--Cette tache, qu'ils reprochent à votre maison, +sera effacée dans le prochain parlement, convoqué +pour régler un accord entre Winchester et Glocester. Et +si vous n'êtes pas ce jour-là créé duc d'York, je ne veux +plus m'appeler Warwick. En attendant, en témoignage +de mon affection pour vous contre l'orgueilleux Somerset +et Guillaume Pole, je veux porter cette rose qui me +déclare de votre parti. Et je prédis ici que cette querelle +des roses blanches et des roses rouges, née dans le jardin +du Temple, et qui a déjà formé une faction, précipitera +des milliers d'hommes dans les ombres du tombeau.</p> + +<p>PLANTAGENET.--Sage Vernon, je vous dois beaucoup, +d'avoir cueilli une rose en faveur de mon parti.</p> + +<p>VERNON.--Et je la porterai toujours pour sa défense.</p> + +<p>L'AVOCAT.--Et moi aussi.</p> + +<p>PLANTAGENET.--Je vous rends grâces, brave gentilhomme.--Allons +dîner ensemble tous quatre. J'ose +dire qu'un jour viendra où cette querelle s'abreuvera de +sang.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="mid">Une salle dans l'intérieur de la Tour.</p> + +<p class="mid"><i>Entre</i> MORTIMER, <i>porté sur un siége par</i> DEUX +GEOLIERS.</p> + +<p>MORTIMER.--Gardiens compatissants de mon infirme +vieillesse, laissez Mortimer mourant se reposer ici. Je +souffre dans tous mes membres endoloris par ma longue +prison, comme un malheureux à peine échappé à la +torture. Je suis aussi vieux que Nestor et vieilli par un +siècle de peines, et ces cheveux blancs, messagers du +trépas, annoncent la fin d'Edmond Mortimer. Ces yeux, +tels que des lampes dont l'huile est consumée, s'obscurcissent +de plus en plus, comme prêts à s'éteindre. Mes +épaules fléchissent sous le poids du chagrin, et mes bras +languissants tombent comme une vigne flétrie, dont les +rameaux desséchés rampent sur la terre. Et cependant +ces pieds, dont la plante sans force ne peut plus soutenir +cette masse d'argile, semblent prendre des ailes dans le +désir de me porter au tombeau, comme s'ils comprenaient +qu'il ne me reste plus d'autre refuge. Mais, dis-moi, geôlier, +mon neveu viendra-t-il?</p> + +<p>PREMIER GEOLIER.--Milord, Richard Plantagenet viendra: +nous avons envoyé à son appartement dans le +Temple, et sa réponse a été qu'il allait venir.</p> + +<p>MORTIMER.--C'est assez! mon âme sera donc satisfaite!--Pauvre +jeune homme! son malheur égale le mien. +Depuis que Henri Monmouth a commencé de régner +(hélas! avant son élévation, je brillais à la guerre), j'ai +été confiné dans cette odieuse prison; et, depuis le +même temps, Richard est tombé dans l'obscurité, dépouillé +de ses honneurs et de son héritage. Mais aujourd'hui +que l'équitable mort, cet arbitre souverain qui +termine tous les désespoirs, et délivre l'homme des misères +de la vie, va de sa main propice me faire quitter +ce lieu, je voudrais que les peines de ce jeune homme +fussent aussi à leur terme et qu'il pût recouvrer ce qu'il +a perdu.</p> + +<p class="mid">(Entre Plantagenet.)</p> + +<p>PREMIER GEOLIER.--Milord, votre cher neveu est arrivé.</p> + +<p>MORTIMER.--Richard Plantagenet, mon ami, est-il arrivé?</p> + +<p>PLANTAGENET.--Oui, mon noble oncle, votre neveu Richard, +si indignement traité, et tout récemment encore si +insulté, vient vers vous.</p> + +<p>MORTIMER.--Guidez mes bras, que je puisse l'y serrer +et rendre dans son sein mon dernier soupir. Oh! dites-moi +quand mes lèvres seront près de toucher ses joues, +afin que je puisse dans ma faiblesse lui donner encore +un baiser.--Et apprends-moi, cher rejeton de l'illustre +tige d'York, pourquoi tu as dit que tu avais tout récemment +été insulté.</p> + +<p>PLANTAGENET.--Commencez par appuyer sur mon bras +votre corps épuisé, et ainsi en repos, vous pourrez entendre +le récit de mes douleurs.--Ce jour même, dans +une conférence sur un cas de la loi, quelques paroles ont +été échangées entre Somerset et moi, et dans la chaleur +de cette discussion il a donné carrière à sa langue, et m'a +reproché la mort de mon père. Ce reproche imprévu m'a +fermé la bouche; autrement j'aurais repoussé l'injure +par l'injure. Ainsi, cher oncle, au nom de mon père, +pour l'honneur d'un vrai Plantagenet, et en considération +de notre alliance, déclarez-moi pourquoi le comte +de Cambridge, mon père, a été décapité.</p> + +<p>MORTIMER.--La même cause, mon beau neveu, qui m'a +fait emprisonner et détenir, pendant toute ma florissante +jeunesse, dans une odieuse prison, pour y languir solitaire, +a été aussi la cause détestée de sa mort.</p> + +<p>PLANTAGENET.--J'ignore tout. Expliquez-moi cette +cause avec plus de détail, car je ne peux rien deviner.</p> + +<p>MORTIMER.--Je vais le faire, si mon souffle haletant me +le permet, et si la mort ne survient pas avant la fin de +mon récit.--Henri IV, aïeul du roi, déposa son cousin +Richard, le fils d'Édouard, le premier-né et l'héritier légitime +du roi Édouard, troisième roi de cette race. Pendant +son règne, les Percy du Nord, trouvant son usurpation +injuste, s'efforcèrent de me porter au trône. La +raison qui poussa ces lords belliqueux à cette entreprise +était que le jeune roi Richard ainsi écarté, et ne laissant +aucun héritier de sa génération, j'étais le premier après +lui par ma naissance et ma parenté; car je descends par +ma mère de Lionel, duc de Clarence, troisième fils du roi +Édouard III; tandis que lui, Monmouth, descend de Jean +de Gaunt, qui n'est que le quatrième de cette race héroïque. +Mais écoutez: dans cette grande et difficile entreprise, +où ils tentaient de placer sur le trône l'héritier +légitime, je perdis ma liberté, et eux la vie. Longtemps +après ceci, lorsque Henri V, succédant à son père Bolingbroke, +vint à régner, ton père, le comte de Cambridge, +qui descendait du fameux Edmond Langley, duc d'York, +épousa ma soeur, qui fut ta mère. De nouveau touché de +ma cruelle infortune, il leva une armée, espérant me délivrer +et ceindre mon front du diadème; mais ce généreux +comte y périt comme les autres, et fut décapité. +Ainsi furent détruits les Mortimer, en qui reposait ce titre.</p> + +<p>PLANTAGENET.--Et vous, milord, vous êtes le dernier +de leur nom?</p> + +<p>MORTIMER.--Oui; et tu vois que je n'ai point de postérité, +et que ma voix défaillante annonce ma mort prochaine. +Tu es mon héritier: je fais des voeux pour que +tu en recueilles les droits; mais sois circonspect dans +cette périlleuse affaire.</p> + +<p>PLANTAGENET.--Vos graves conseils ont sur moi un +juste empire: cependant il me semble que l'exécution de +mon père ne fut qu'un acte sanglant de tyrannie.</p> + +<p>MORTIMER.--Garde le silence, mon neveu, et conduis-toi +avec prudence. La maison de Lancastre est solidement +établie, et, telle qu'une montagne, n'est pas facile +à ébranler.--Mais en ce moment ton oncle va quitter +cette vie, comme les princes quittent leur cour lorsqu'ils +sont rassasiés d'un long séjour dans le même lieu.</p> + +<p>PLANTAGENET.--O mon oncle, je voudrais qu'une part +de mes jeunes années pût éloigner le terme de votre +vieillesse.</p> + +<p>MORTIMER.--Tu veux donc me faire tort, comme le +meurtrier qui donne mille coups de poignard, lorsqu'un +seul peut tuer. Ne t'afflige point, ou ne t'afflige que pour +mon bien. Donne seulement des ordres pour mes obsèques: +adieu; que toutes tes espérances s'accomplissent, +et que ta vie soit heureuse dans la paix et dans la +guerre!</p> + +<p class="mid">(Il expire.)</p> + +<p>PLANTAGENET.--Que la paix et non la guerre accompagne +ton âme qui s'enfuit! Tu as passé ton pèlerinage +dans une prison, et, comme un ermite, tu y finis tes +jours.--Oui, j'enfermerai ton conseil dans mon sein; ce +que je conçois y reposera en silence.--Geôliers, emportez +son corps de ces lieux; je verrai avec moins de douleur +ses obsèques que sa triste vie.--(<i>Les geôliers sortent +emportant le corps de Mortimer</i>.) Ici s'éteint le flambeau +consumé des jours de Mortimer, victime de l'ambition de +gens méprisables. Quant à l'outrage, à l'injure amère +que Somerset a reprochée à ma maison, j'espère bien +l'effacer avec honneur: et dans ce dessein, je vais hâter +mes pas vers le parlement. Ou je serai rétabli dans tous +les honneurs dus à mon sang, ou je ferai de mon malheur +même l'instrument de ma fortune.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p> +<br> +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">Londres.--La salle du parlement.</p> + +<p class="mid"><i>Fanfares. Entrent </i>LE ROI HENRI, EXETER, GLOCESTER, +WINCHESTER, WARWICK, SOMERSET, +SUFFOLK ET RICHARD PLANTAGENET. <i>Glocester +se met en mesure de présenter un bill; Winchester le lui arrache +et le déchire</i>.</p> + +<p>WINCHESTER.--Humfroi de Glocester, viens-tu ici avec +des écrits soigneusement prémédités, des libelles écrits +et arrangés avec art? Si tu as à m'accuser, et que tu te +proposes de me charger de quelque imputation, parle +sur-le-champ et sans préparation, comme je me propose +de répondre sur-le-champ, et par un discours sans apprêt, +à ce que tu m'opposeras.</p> + +<p>GLOCESTER.--Prêtre présomptueux, ce lieu m'impose +la patience; autrement tu connaîtrais à quel point tu +m'as outragé. Ne crois pas que, si j'ai voulu présenter +par récit le tableau de tes lâches et odieux méfaits, j'aie +rien inventé ou que je sois hors d'état de répéter de vive +voix ce qu'avait tracé ma plume. Tu n'es pas un prélat: +telle est ton audacieuse perversité, telles sont tes perfidies +et ton ambitieuse soif de discorde, que les enfants +même parlent de ton orgueil. Tu es un infâme usurier; +insolent par nature, ennemi de la paix, licencieux, débauché, +plus qu'il ne convient à un homme de ton état +et de ton rang. Et quant à tes trahisons, quoi de plus +notoire? Tu m'as tendu un piége pour surprendre ma +vie au pont de Londres et à la Tour; et je craindrais +bien, si l'on venait à sonder tes pensées, que le roi, ton +souverain, ne fût pas tout à fait à l'abri des jaloux complots +de ton coeur ambitieux.</p> + +<p>WINCHESTER.--Glocester, je te défie.--Milords, daignez +entendre ma réponse: si j'étais avide, pervers, ambitieux, +comme il veut que je le sois, comment serais-je si +pauvre? Comment arrive-t-il que je ne cherche pas à +marcher en avant, à m'élever plus haut, et que je me +renferme dans mon état? Quant à l'esprit de dissension, +qui chérit la paix plus que moi.... à moins que je ne +sois provoqué? Mais, mes dignes lords, ce n'est pas là +ce qui offense le duc, ce n'est pas là ce qui l'a irrité: +ce qui l'irrite...., c'est qu'il voudrait que nul autre ne +gouvernât que lui, que personne que lui n'approchât le +roi; voilà ce qui soulève la tempête dans son coeur, voilà +ce qui lui fait exhaler ces accusations contre moi. Mais +il connaîtra que je suis aussi bien né....</p> + +<p>GLOCESTER.--Aussi bien né? Toi, bâtard de mon +aïeul!</p> + +<p>WINCHESTER.--Ah! orgueilleux seigneur, qui es-tu, je +te prie, qu'un sujet impérieux sur le trône d'un autre?</p> + +<p>GLOCESTER.--Prêtre insolent, ne suis-je pas le protecteur?</p> + +<p>WINCHESTER.--Et moi, ne suis-je pas un prélat de +l'Église?</p> + +<p>GLOCESTER.--Oui, comme un proscrit se tient dans un +château et s'en sert pour protéger son brigandage.</p> + +<p>WINCHESTER.--Insolent Glocester!</p> + +<p>GLOCESTER.--Ta profession mérite du respect, mais +non pas ta conduite.</p> + +<p>WINCHESTER.--Rome me vengera.</p> + +<p>GLOCESTER.--Va donc mendier le secours de Rome<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> Winchester. <i>This Rome shall remedy.</i> +Ce jeu de mots entre <i>Rome</i>, Rome, et <i>to roam</i>, rôder, vagabonder, +est impossible à reproduire. + +<p>Glocester. <i>Roam thither them</i>.</p></blockquote> + +<p>SOMERSET.--Milord, il serait de votre devoir de vous +contenir.</p> + +<p>WARWICK, <i>à Somerset</i>.--Et vous, retenez donc l'évêque +dans les bornes du sien.</p> + +<p>SOMERSET.--Il me semble que milord devrait être respectueux, +et connaître mieux la dignité sacrée d'un +prélat.</p> + +<p>WARWICK.--Il me semble que <i>Sa Grandeur</i> devrait être +plus modeste; il ne convient pas à un prélat de parler +ainsi.</p> + +<p>SOMERSET.--Il en a le droit, lorsque son caractère sacré +est si vivement offensé.</p> + +<p>WARWICK.--Sacré ou profane, qu'importe? <i>Sa Grâce</i> +n'est-elle pas le <i>protecteur</i> du roi?</p> + +<p>PLANTAGENET, <i>à part</i>.--Plantagenet, je le vois, doit ici +garder le silence: on pourrait lui dire: «Attendez pour +parler, que vous en ayez le droit. Votre avis téméraire +doit-il se mêler aux débats des lords?» Sans cette +crainte, j'aurais déjà lancé un trait à Winchester.</p> + +<p>LE ROI.--Glocester, et vous, Winchester, mes oncles, +vous les premiers gardiens de notre Angleterre, je voudrais +vous prier, si les prières avaient sur vous quelque +empire, de réconcilier vos coeurs dans la paix et l'amitié. +Oh! quel scandale pour notre couronne que deux +nobles pairs tels que vous soient en discorde! Croyez-moi, +lords, ma jeunesse peut dire que la discorde civile +est un ver funeste qui ronge le coeur de l'État. (<i>On entend +un grand bruit en dehors avec ces cris:</i> «A bas, à bas +la livrée jaune!») Quel est ce tumulte?</p> + +<p>WARWICK.--C'est une émeute, j'ose l'assurer, commencée +par la furie des gens de l'évêque.</p> + +<p class="mid">(On entend encore ces cris: <i>Des pierres! des pierres!</i>)</p> + +<p class="mid">(Entre le maire de Londres avec son escorte.)</p> + +<p>LE MAIRE.--O mes dignes lords! ô vertueux Henri! +prenez pitié de la cité de Londres, prenez pitié de nous. +Les gens de l'évêque et ceux du duc de Glocester, malgré +la défense récente de porter aucune arme, ont rempli +leurs poches de pierres, et, se rangeant en bandes +ennemies, les font pleuvoir si violemment les uns sur +les autres que nombre d'hommes ont la tête fracassée; +on brise nos fenêtres le long des rues, et dans notre +alarme nous avons été forcés de fermer nos boutiques.</p> + +<p class="mid">(Entrent, en se battant et la tête ensanglantée, les gens de Glocester +et ceux de Winchester.)</p> + +<p>LE ROI.--Nous vous enjoignons, par l'obéissance que +vous nous devez, d'arrêter vos mains homicides et de +rester en paix.--Mon oncle Glocester, je vous en conjure, +apaisez cette rixe.</p> + +<p>UN DES GENS DU DUC.--Si l'on nous interdit les pierres, +nous combattrons avec nos dents.</p> + +<p>UN AUTRE DU PARTI OPPOSÉ.--Faites ce qui vous plaira: +nous sommes aussi déterminés.</p> + +<p class="mid">(Ils recommencent à se battre.)</p> + +<p>GLOCESTER.--Hommes de ma maison, cessez cette ridicule +querelle, et mettez fin à cet étrange combat.</p> + +<p>UN TROISIÈME DE LA SUITE DU DUC.--Milord, nous savons +que Votre Grâce est un homme juste et droit, et par +votre royale naissance, vous ne le cédez à personne qu'à +Sa Majesté; aussi, avant que nous souffrions qu'un si +noble prince, un si bon père de l'État soit insulté par +un barbouilleur d'encre, nous combattrons tous, nous, +nos femmes et nos enfants, et nous consentirons plutôt +à nous voir massacrés par vos ennemis.</p> + +<p>UN AUTRE.--Oui; et morts, on nous verra creuser encore +la terre de nos ongles furieux.</p> + +<p class="mid">(Le combat recommence.)</p> + +<p>GLOCESTER.--Arrêtez, arrêtez, vous dis-je! et si vous +m'aimez comme vous le dites, laissez-moi vous persuader +de suspendre un instant votre fureur.</p> + +<p>LE ROI.--Oh! que cette discorde afflige mon âme!--Milord +Winchester, pouvez-vous voir mes soupirs et +mes larmes, et ne pas ralentir votre haine? Qui donc +sera pitoyable, si vous ne l'êtes pas? Qui se montrera +l'ami de la paix, si les saints ministres de l'Église se +plaisent dans le trouble?</p> + +<p>WARWICK.--Milord protecteur, cédez.... Cédez, Winchester; +à moins que vous ne vouliez, par votre obstination, +égorger aussi votre souverain et bouleverser le +royaume. Vous voyez quels désastres, quels meurtres +sont l'ouvrage de votre inimitié! Réconciliez-vous donc +si vous n'êtes pas altérés de sang.</p> + +<p>WINCHESTER.--Qu'il commence par se soumettre ou je +ne céderai jamais.</p> + +<p>GLOCESTER.--Ma tendre compassion pour le roi me +commande de céder; sans quoi, je verrais le coeur de ce +prêtre arraché de ses entrailles, avant qu'il pût se vanter +de cet avantage sur moi.</p> + +<p>WARWICK.--Voyez, milord Winchester, voyez; le duc +a déjà banni toute furieuse colère: son front adouci vous +l'annonce. Pourquoi paraissez-vous encore si farouche +et si menaçant?</p> + +<p>GLOCESTER.--Voilà ma main, Winchester; je te l'offre.</p> + +<p>LE ROI.--C'est une honte, Beaufort! Je vous ai entendu +prêcher que la haine était un grave et énorme péché: +ne pratiquerez-vous pas la morale que vous enseignez? +Voulez-vous être le premier à la transgresser?</p> + +<p>WARWICK.--Bon roi! le prélat est touché.--Allons, +milord Winchester, quelle honte! apaisez-vous. Quoi! +un enfant vous enseignera-t-il votre devoir?</p> + +<p>WINCHESTER.--Eh bien, duc de Glocester, je veux bien +te céder. Je te rends amour pour amour, et j'unis ma +main à la tienne.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>à part</i>.--Oui, mais je crains bien que ce ne +soit d'un coeur mensonger.... <i>(Haut.)</i> Voyez, mes amis, +mes chers compatriotes: ce gage est un signal de trêve +entre nous et tous nos serviteurs; que Dieu m'assiste, +comme il est vrai que je ne dissimule rien.</p> + +<p>WINCHESTER, <i>à part</i>.--Que Dieu m'assiste, comme ce +n'est pas là mon intention.</p> + +<p>LE ROI.--O mon bon oncle, mon cher duc de Glocester, +que vous me rendez joyeux par cet accord de paix. (<i>A +leurs gens</i>.) Allons, mes amis, retirez-vous: ne nous +troublez pas davantage; redevenez amis, à l'exemple de +vos maîtres.</p> + +<p>UN DES GENS.--Volontiers.--Je vais chez le chirurgien.</p> + +<p>UN AUTRE.--Et moi aussi.</p> + +<p>UN TROISIÈME.--Et moi, je vais voir quel remède la +taverne pourra me procurer.</p> + +<p class="mid">(Sortent les gens des deux partis, le Maire, etc.)</p> + +<p>WARWICK.--Gracieux souverain, recevez cette requête, +que nous présentons à Votre Majesté pour la restitution +des droits de Richard Plantagenet.</p> + +<p>GLOCESTER.--J'approuve votre démarche, milord Warwick.--(<i>Au +roi.</i>) En effet, cher prince, si Votre Majesté +considère toutes les circonstances, vous trouverez de +grands motifs de réhabiliter Plantagenet dans ses droits, +surtout si vous songez aux événements d'Eltham, dont +j'ai entretenu Votre Majesté.</p> + +<p>LE ROI.--Oui, ce furent autant d'actes de violence. Aussi, +chers lords, nous voulons que Richard soit rétabli dans +tous les priviléges de sa naissance.</p> + +<p>WARWICK.--Que Richard soit rétabli dans les priviléges +de sa naissance; ainsi seront réparés les torts faits +à son père.</p> + +<p>WINCHESTER.--L'avis de l'assemblée sera celui de Winchester.</p> + +<p>LE ROI.--Que Richard jure d'être fidèle, et je lui rendrai +non-seulement cela, mais encore tout l'héritage de +la maison d'York, dont vous descendez, Richard, en ligne +directe.</p> + +<p>RICHARD.--Votre humble sujet vous dévoue son obéissance +et ses services, jusqu'à son dernier soupir.</p> + +<p>LE ROI.--Incline-toi donc, et mets ton genou à mes +pieds; et en retour de cet acte d'hommage ainsi accompli, +je te ceindrai de la vaillante épée d'York.--Lève-toi, +Richard, comme un vrai Plantagenet; et lève-toi, créé +par nous prince et duc d'York.</p> + +<p>RICHARD.--Que Richard prospère, et que vos ennemis +succombent! et périssent tous ceux qui cachent une seule +pensée suspecte contre Votre Majesté, comme il est vrai +que mon zèle est ardent et ma soumission sincère!</p> + +<p>TOUS LES PAIRS.--Salut, noble prince, puissant duc +d'York!</p> + +<p>SOMERSET, <i>à part</i>.--Périsse ce vil prince, cet ignoble +duc d'York!</p> + +<p>GLOCESTER.--Maintenant l'intérêt de Votre Majesté est +de traverser les mers et de vous faire couronner en +France. La présence d'un roi réveille l'amour dans le +coeur de ses sujets et de ses fidèles amis, comme elle décourage +ses ennemis.</p> + +<p>LE ROI.--Quand Glocester a parlé, Henri n'hésite +point: le conseil d'un ami sage est la mort de beaucoup +d'ennemis.</p> + +<p>GLOCESTER.--Votre flotte est prête à faire voile.</p> + +<p class="mid">(Tous sortent excepté Exeter.)</p> + +<p>EXETER, <i>seul</i>.--Oui: nous pourrions bien voyager en +France ou en Angleterre, sans prévoir les événements +qui nous menacent. Le feu de cette dernière dissension, +qui s'est élevée entre ces pairs, couve sous les cendres +trompeuses d'une fausse amitié, et éclatera bientôt en +flammes terribles; ainsi que les membres gangrenés se +corrompent par degrés, jusqu'à ce que la chair, les os et +les nerfs tombent en dissolution, de même se développera +cette jalouse et fatale haine; et je crains bien l'accomplissement +de cette sinistre prédiction qui, du temps +de Henri V, était dans la bouche des enfants à la mamelle: +<i>Que le Henri né à Monmouth gagnerait tout, et que +le Henri né à Windsor perdrait tout</i>. Cela est si probable +que le voeu d'Exeter est de finir ses jours avant de voir +ces temps désastreux.</p> + +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">En France.--Devant Rouen.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> LA PUCELLE DÉGUISÉE ET DES SOLDATS +<i>vêtus en paysans, portant des sacs sur le dos</i>.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Voici les portes de la ville, les portes de +Rouen, dont il faut que notre adresse nous ouvre l'entrée. +Soyez sur vos gardes, faites bien attention à vos +paroles; parlez comme des paysans de la campagne, qui +viennent au marché vendre leur blé. Si nous parvenons +à entrer, comme j'en ai l'espérance, et que nous ne +trouvions qu'une garde faible et négligente, d'un signal +j'avertirai nos amis, afin que le dauphin Charles vienne +attaquer les Anglais.</p> + +<p>UN SOLDAT.--Les sacs que nous portons préparent le +sac de la ville, et nous serons bientôt maîtres et seigneurs +de Rouen. Allons, frappons aux portes.</p> + +<p class="mid">(Ils frappent.)</p> + +<p>LA SENTINELLE.--Qui va là?</p> + +<p>LA PUCELLE.--Paysans, pauvres gens de France; de +pauvres fermiers qui viennent vendre leur blé.</p> + +<p>LA SENTINELLE.--Entrez, entrez; la cloche du marché +a déjà sonné.</p> + +<p class="mid">(Elle ouvre les portes.)</p> + +<p>LA PUCELLE.--C'est maintenant, ô Rouen, que je renverserai +tes remparts jusque dans leurs fondements!</p> + +<p class="mid">(Ils entrent dans la ville.)</p> + +<p class="mid">(Entrent Charles, le Bâtard d'Orléans, Alençon et des troupes.)</p> + +<p>CHARLES.--Que saint Denis favorise cet heureux stratagème! +et nous dormirons encore une fois en sûreté +dans Rouen.</p> + +<p>LE BATARD.--Voici par où sont entrées la Pucelle et sa +troupe. A présent qu'elle est dans la ville, comment nous +indiquera-t-elle le passage le plus facile et le plus sûr?</p> + +<p>ALENÇON.--En plaçant, à cette tour, une torche allumée: +à l'endroit où nous la verrons paraître, ce signal +nous annoncera qu'il n'est point de passage plus facile +que celui par où la Pucelle s'est introduite.</p> + +<p class="mid">(La Pucelle paraît sur le haut d'une tour, tenant une torche +allumée.)</p> + +<p>LA PUCELLE.--Regardez; voici l'heureux flambeau d'union +qui va réunir Rouen à ses compatriotes: mais il +brille d'un éclat fatal aux gens de Talbot.</p> + +<p>LE BATARD.--Voyez, noble Charles, le phare de notre +amie. La torche enflammée est plantée là-bas sur cette +petite tour.</p> + +<p>CHARLES.--Qu'elle brille comme une comète vengeresse +et présage la ruine de nos ennemis!</p> + +<p>ALENÇON.--Ne perdons pas de temps; les délais finissent +mal: entrons à l'instant, en criant: <i>Vive le dauphin!</i> +et égorgeons les sentinelles.</p> + +<p class="mid">(Ils entrent.)</p> + +<p class="mid">(Alarme. Arrive Talbot suivi de quelques Anglais.)</p> + +<p>TALBOT.--France, tes larmes expieront cette trahison, +si Talbot survit à cette perfidie. C'est la Pucelle, cette +sorcière, cette infernale magicienne, qui a ourdi cette +trame diabolique et nous a surpris; à grand'peine +avons-nous échappé au malheur de servir d'ornement +à l'orgueil de la France.</p> + +<p class="mid">(Une alarme. Sortie, escarmouche. Entrent Bedford, transporté +mourant sur un siége hors de la ville, Talbot, le duc de Bourgogne +et les troupes anglaises. La Pucelle, Charles, le Bâtard, +Alençon et autres paraissent sur les remparts.)</p> + +<p>LA PUCELLE.--Salut, mes braves: avez-vous besoin de +blé pour faire du pain? Je crois que le duc de Bourgogne +jeûnera quelque temps avant d'en racheter une seconde +fois à pareil prix: il était plein d'ivraie. En aimez-vous +le goût?</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Raille, raille, vil démon, courtisane +effrontée. Je me flatte qu'avant peu nous t'étoufferons +avec ton blé, et que nous te ferons maudire la +moisson que tu viens de faire.</p> + +<p>CHARLES.--Votre Altesse pourrait bien mourir de faim +avant ce moment-là.</p> + +<p>BEDFORD.--Oh! que des actions et non des paroles nous +vengent de cette trahison!</p> + +<p>LA PUCELLE.--Hé! que ferez-vous, pauvre vieillard à +la barbe grise? Prétendez-vous rompre une lance et porter +un coup mortel, assis et défaillant sur votre chaise?</p> + +<p>TALBOT.--Odieux démon de France, sorcière dévouée +à l'opprobre, qui te fais suivre sans pudeur de tes lascifs +galants, te convient-il d'insulter son honorable vieillesse +et de braver lâchement un homme à demi mort? Ma +belle, je veux faire assaut avec toi, ou que Talbot périsse +dans l'ignominie.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Vous êtes bien vif, seigneur.--Mais +nous, restons en paix; si Talbot commence à tonner, la +pluie suivra bientôt. (<i>Talbot et les autres Anglais délibèrent +ensemble.</i>) Que Dieu préside à votre parlement! Qui de +vous sera l'orateur?</p> + +<p>TALBOT.--Oseras-tu sortir et venir nous joindre en +plaine?</p> + +<p>LA PUCELLE.--En vérité, Votre Seigneurie nous prend +donc pour des insensés, en nous proposant de remettre +en question si ce qui nous appartient est à nous?</p> + +<p>TALBOT.--Ce n'est point à cette moqueuse Hécate que +je parle; c'est à toi, Alençon, et aux autres chevaliers. +Voulez-vous venir et combattre en soldats?</p> + +<p>ALENÇON.--Non, seigneur.</p> + +<p>TALBOT.--Au diable avec ton seigneur!--Vils muletiers +de France! Ils se tiennent sur les murailles comme +d'ignobles paysans, et n'osent prendre les armes en +gentilshommes.</p> + +<p>LA PUCELLE, <i>à Alençon et autres seigneurs</i>.--Capitaines, +quittons ces remparts: le regard de Talbot ne nous annonce +rien de bon. Que Dieu soit avec vous, milord! +Nous étions venus simplement pour vous dire que nous +étions ici.</p> + +<p class="mid">(La Pucelle et les Français descendent des remparts.)</p> + +<p>TALBOT.--Et nous y serons aussi avant peu, ou que +l'ignominie devienne la gloire de Talbot. Jure, duc +de Bourgogne, par l'honneur de ta maison offensée +des outrages publics que te fait souffrir la France; +jure de reprendre la ville ou de périr: et moi, aussi +sûr que Henri d'Angleterre respire, que son père est +entré ici en conquérant, et que le grand coeur de +Richard Coeur de Lion est enseveli dans cette ville que la +trahison vient de nous enlever, je jure de la reprendre +ou de mourir.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--J'associe mon voeu au tien.</p> + +<p>TALBOT.--Mais, avant de partir, prenons soin de ce +héros mourant, du vaillant duc de Bedford.--(<i>A Bedford.</i>) +Venez, milord; nous allons vous placer dans un lieu +plus sûr, et plus favorable pour votre état languissant +et votre grand âge.</p> + +<p>BEDFORD.--Lord Talbot, ne me déshonore pas à ce +point. Je veux rester ici, assis devant les murs de Rouen; +et partager encore vos succès ou vos revers.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Courageux Bedford, laissez-vous +persuader.</p> + +<p>BEDFORD.--Non, je ne quitterai point ce lieu; je me +souviens d'avoir lu que jadis l'intrépide Pendragon, +mourant, se fit porter dans sa litière au champ de bataille, +et vainquit ses ennemis. Il me semble que d'ici +je ranimerai encore les coeurs de nos soldats: je les ai +toujours trouvés tels que j'étais moi-même.</p> + +<p>TALBOT.--O courage invincible dans un corps mourant! +Eh bien, soit: que le Ciel garde en sûreté le vieux Bedford! +et nous, maintenant, brave duc de Bourgogne, +nous n'avons plus qu'à rassembler les troupes qui sont +sous notre main, et à fondre sur notre insolent ennemi.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> + +<p class="mid">(Alarme. Sorties, escarmouche. Entrent sir Jean Fastolffe et un +capitaine.)</p> + +<p>LE CAPITAINE.--Où va sir Jean Fastolffe, à pas si précipités?</p> + +<p>FASTOLFFE.--Où je vais? me sauver en fuyant<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>. Nous +avons bien l'air d'être mis en déroute une seconde fois.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> Sir Jean Fastolffe, capitaine anglais, se conduisit en effet lâchement +dans les guerres de France, et fut tué en 1429, à la bataille +de Patay. Il y a lieu de croire que c'est la lâcheté, devenue +proverbiale, de sir Jean Fastolffe qui a donné à Shakspeare l'idée +d'appeler Falstaff le compagnon des débauches du prince Henri, +lorsqu'il renonça à mettre ce rôle sous le nom de sir John +Oldcastle. +</blockquote> + +<p>LE CAPITAINE.--Quoi, vous fuyez? Vous abandonneriez +lord Talbot?</p> + +<p>FASTOLFFE.--Tous les Talbot de l'univers, pour sauver +ma vie.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>LE CAPITAINE.--Lâche chevalier, que le malheur te suive!</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p class="mid">(Retraite, escarmouches. Entrent, au sortir de la ville, la Pucelle, +Charles, Alençon et autres qui fuient.)</p> + +<p>BEDFORD.--A présent, mon âme, pars en paix, quand +il plaira au Ciel! j'ai vu la déroute de nos ennemis. +Qu'est-ce que la force et la confiance de l'homme insensé? +Ceux qui tout à l'heure nous insultaient de leurs +railleries sont trop heureux en ce moment de sauver +leur vie par la fuite.</p> + +<p class="mid">(Il expire et on l'emporte.)</p> + +<p class="mid">(Alarme. Entrent Talbot, le duc de Bourgogne et autres.)</p> + +<p>TALBOT.--Perdue et reprise en un jour! C'est un double +honneur, duc de Bourgogne! Mais que le Ciel ait +toute la gloire de cette victoire.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Brave Talbot, le duc de Bourgogne +t'ouvre un sanctuaire dans son coeur, et y grave +tes nobles exploits en monument de ta valeur.</p> + +<p>TALBOT.--Duc, je te rends grâces.--Mais où est la +Pucelle maintenant? Je pense que son démon familier +est endormi. Où sont maintenant les bravades du Bâtard, +et les railleries de Charles? Quoi, tous évanouis! +Rouen est dans le deuil, et gémit d'avoir perdu de si +braves hôtes!--A présent mettons quelque ordre dans +la ville, en y plaçant des officiers expérimentés, et allons +ensuite à Paris, rejoindre le roi: car le jeune Henri y +est avec sa cour.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Tout ce que veut le lord Talbot +plaît au duc de Bourgogne.</p> + +<p>TALBOT.--Mais, avant de partir, n'oublions pas le noble +duc de Bedford, qui vient de mourir: assistons à ses +obsèques dans la ville. Jamais plus brave guerrier ne +tint sa lance en arrêt; jamais caractère plus aimable ne +gouverna une cour. Mais les rois et les plus fiers potentats +doivent mourir. C'est le terme des misères humaines.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> CHARLES, LE BATARD, ALENÇON, +LA PUCELLE <i>et des troupes</i>.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Princes, ne vous découragez pas pour +un revers, et ne gémissez plus de voir Rouen retomber +aux mains de l'ennemi. Le chagrin n'est point un remède, +mais bien plutôt un corrosif pour des maux auxquels +il n'y a point de remède. Laissez le frénétique +Talbot triompher un moment, et, comme un paon, étaler +fièrement sa queue: nous lui arracherons ses brillantes +plumes, et tout son orgueilleux appareil, si vous +voulez vous laisser conduire par mes avis.</p> + +<p>CHARLES.--C'est vous qui nous avez guidés jusqu'ici, +et nous nous sommes confiés en votre habileté: un +échec inattendu n'éveillera pas notre défiance.</p> + +<p>LE BATARD.--Cherchez dans votre génie quelque ressource +heureuse, et nous publierons votre renommée +dans l'univers.</p> + +<p>ALENÇON.--Nous placerons ta statue dans quelque lieu +sacré, et nous t'y révérerons comme une sainte. Agis +donc, admirable vierge, et travaille à notre succès.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Eh bien, voici ce que Jeanne propose. +Par un discours insinuant et de douces paroles, nous +captiverons le duc de Bourgogne, et le déterminerons à +quitter Talbot pour nous suivre.</p> + +<p>CHARLES.--Ah! chère Jeanne, si nous pouvions gagner +cela, la France ne serait plus remplie des guerriers de +Henri: cette nation ne serait plus si fière avec nous, et +nous l'extirperions de nos provinces.</p> + +<p>ALENÇON.--L'Anglais serait pour jamais chassé de la +France, et n'y conserverait pas le titre d'un seul comté.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Vos seigneurs seront témoins de la manière +dont je vais m'y prendre pour parvenir au but +que vous désirez. (<i>On entend battre le tambour</i>.) Écoutez; +au son de ces tambours vous pouvez reconnaître que +l'armée anglaise marche vers Paris. (<i>Une marche anglaise. +Entrent et passent à distance Talbot et ses troupes</i>.) Voilà +Talbot qui s'avance, enseignes déployées, et suivi de +toutes les troupes anglaises. (<i>Une marche française. Entrent +le duc de Bourgogne et ses troupes</i>.) Ensuite viennent +à l'arrière-garde le duc et sa troupe. La fortune nous +seconde en le faisant rester ainsi, en arrière. Faites demander +un pourparler; nous entrerons en conférence +avec lui.</p> + +<p class="mid">(On sonne pour demander un pourparler.)</p> + +<p>CHARLES.--Un pourparler avec le duc de Bourgogne.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Qui demande une conférence +avec le duc de Bourgogne?</p> + +<p>LA PUCELLE.--Le prince Charles de France, ton compatriote.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Eh bien, Charles, que me +veux-tu? je suis pressé de partir d'ici.</p> + +<p>CHARLES.--Parle, Jeanne, et charme-le par tes paroles.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Brave duc de Bourgogne, infaillible espoir +de la France, arrête et permets à ton humble servante +de t'entretenir un moment.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Parle; mais pas de longueurs.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Contemple ton pays, contemple la fertile +France; vois ses villes et ses cités défigurées par les ravages +destructeurs d'un ennemi cruel; ainsi qu'une +mère contemple son jeune enfant au berceau, dont la +mort va fermer les yeux, vois, vois les maux qui consument +la France. Vois les plaies, les plaies barbares dont +ta main dénaturée a déchiré son malheureux sein; ah! +détourne contre d'autres victimes le fer de ton épée; +frappe ceux qui blessent, et ne blesse pas ceux qui secourent. +Une seule goutte de sang tirée du sein de ta +patrie devrait te causer plus de douleur que des flots +d'un sang étranger. Efface donc par tes larmes les taches +sanglantes qui couvrent le corps de ta malheureuse patrie.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Il faut qu'elle m'ait ensorcelé +par ses paroles, ou que la nature m'inspire cet attendrissement +soudain!</p> + +<p>LA PUCELLE.--Toute la France et ses enfants poussent +sur toi des cris de surprise, et commencent à douter de +ta naissance et de ta légitimité.... A quel peuple t'es-tu +associé? A une nation hautaine, qui ne te sera fidèle +que selon son intérêt. Quand Talbot aura mis le pied en +France, et aura fait de toi un instrument de calamités, +dis, quel autre que Henri d'Angleterre sera le souverain? +et toi, tu seras rejeté comme un proscrit. Rappelle +à ta mémoire.... et que ceci serve à te convaincre:--le +duc d'Orléans n'était-il pas ton ennemi? et n'était-il pas +prisonnier en Angleterre? mais dès qu'ils ont su qu'il +était ton ennemi, ils lui ont rendu sa liberté sans rançon, +au mépris des intérêts du duc de Bourgogne et de +tous ses amis. Vois donc, tu combats contre tes compatriotes, +et tu t'es lié avec ceux qui sont prêts à devenir +tes assassins. Allons, reviens, reviens, prince égaré; +Charles et toute la France sont prêts à te recevoir dans +leurs bras.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Je suis vaincu; ses victorieuses +paroles m'ont bombardé comme le canon bat les remparts +d'une ville; et je me sens prêt à fléchir les genoux.--Pardonne, +ô ma patrie; pardonnez, mes chers compatriotes; +et vous, princes, acceptez ce cordial et sincère +embrassement. Mes forces et mes soldats sont à vous; +adieu, Talbot; je ne me fierai plus à toi.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Je reconnais là un Français: change encore +une fois pour revenir vers nous.</p> + +<p>CHARLES.--Sois le bienvenu, brave duc; ton amitié +renouvelle nos forces.</p> + +<p>LE BATARD.--Elle ramène un nouveau courage dans +notre sein.</p> + +<p>ALENÇON.--La Pucelle a rempli admirablement son +rôle: elle mérite une couronne d'or.</p> + +<p>CHARLES.--Allons, seigneurs, marchons; joignons nos +troupes, et cherchons tous les moyens de nuire à notre +ennemi.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE IV</h3> +<br> + +<p class="mid">Paris.--Un appartement du palais.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, GLOCESTER, WINCHESTER, +YORK, SUFFOLK, SOMERSET, WARWICK, +EXETER, TALBOT, <i>suivi de quelques officiers, leur +adresse ces paroles</i>.</p> + +<p>TALBOT.--Mon auguste prince, et vous, illustres pairs! +ayant appris votre arrivée dans ce royaume, j'ai suspendu +quelque temps mes combats pour venir rendre +hommage à mon souverain. Ce bras qui a remis +sous votre obéissance cinquante forteresses, douze villes +et sept places fortes, outre cinq cents prisonniers de +marque, laisse tomber son épée aux pieds de Votre Majesté; +et, avec la soumission d'un coeur loyal, il renvoie +toute la gloire de ses conquêtes d'abord à son Dieu, et +ensuite à Votre Majesté.</p> + +<p>LE ROI.--Est-ce là lord Talbot, mon oncle Glocester, ce +guerrier qui depuis si longtemps combat en France?</p> + +<p>GLOCESTER.--Oui, mon souverain, c'est lui-même.</p> + +<p>LE ROI.--Soyez le bienvenu, brave capitaine, victorieux +Talbot. Lorsque j'étais jeune, et je ne suis pas +vieux encore, je me rappelle que mon père me disait +que jamais plus intrépide chevalier n'avait manié l'épée. +Depuis longtemps nous étions instruits de votre loyauté, +de vos fidèles services, de vos travaux guerriers, et cependant +vous n'avez jamais connu les récompenses de +votre souverain; vous n'avez pas même reçu ses remerciements: +car, avant ce jour, je n'avais jamais vu vos +traits. Levez-vous, et pour tous ces illustres services +nous vous créons ici comte de Shrewsbury; vous prendrez +votre rang à notre couronnement.</p> + +<p class="mid">(Sortent le roi, Glocester, Talbot et autres seigneurs.)</p> + +<p>VERNON.--Maintenant, seigneur, vous qui étiez si fougueux +sur mer et qui avez insulté les couleurs que je +porte en l'honneur de mon noble lord York, osez-vous +ici soutenir les paroles que vous avez dites?</p> + +<p>BASSET.--Oui, je l'ose, comme vous osez soutenir les +jalouses inventions de votre langue insolente contre +mon noble lord, le duc de Somerset.</p> + +<p>VERNON.--Drôle, j'honore ton lord pour ce qu'il est.</p> + +<p>BASSET.--Et qu'est-il? Il vaut autant qu'York.</p> + +<p>VERNON.--Lui? non. Et en preuve reçois ceci.</p> + +<p class="mid">(Il le frappe.)</p> + +<p>BASSET.--Lâche, tu sais trop que la loi des armes est +que quiconque tire son épée dans le palais du roi est sur-le-champ +condamné à mort; sans cela cette attaque te +coûterait le plus pur de ton sang; mais je vais m'adresser +à Sa Majesté, et lui demander la liberté de me venger +de cet affront; et alors tu verras si je sais te joindre et +t'en punir.</p> + +<p>VERNON.--Allons, homme sans foi; j'y serai aussitôt +que toi; et après tu me rencontreras plus tôt que tu ne +voudras.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br> +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">Paris.--Une salle d'apparat.</p> + +<p class="mid">LE ROI HENRI, GLOCESTER, WINCHESTER, YORK, +SUFFOLK, SOMERSET, WARWICK, TALBOT, EXETER, +LE GOUVERNEUR <i>de Paris et autres</i>.</p> + +<p>GLOCESTER.--Lord évêque, placez la couronne sur sa +tête.</p> + +<p>WINCHESTER.--Que Dieu protége le roi Henri sixième +du nom!</p> + +<p>GLOCESTER.--A présent, gouverneur de Paris, prêtez +votre serment.--(<i>Le gouverneur se met à genoux.</i>) Que +vous ne reconnaîtrez d'autre roi que Henri; que vous +n'aurez d'amis que ses amis, et que vous ne compterez +pour vos ennemis que ceux qui machineront de coupables +complots contre Sa Majesté. Ainsi faites que le Dieu +de justice vous protége!</p> + +<p class="mid">(Sortent le gouverneur et la suite.)</p> + +<p class="mid">(Entre sir Jean Fastolffe.)</p> + +<p>FASTOLFFE.--Mon gracieux souverain, comme je venais +de Calais, pressant mon cheval pour me trouver à +votre couronnement, on a remis dans mes mains cette +lettre adressée à Votre Majesté par le duc de Bourgogne.</p> + +<p>TALBOT.--Opprobre sur le duc de Bourgogne et sur +toi! Lâche chevalier, j'ai fait voeu, dès que je te trouverais, +d'arracher la jarretière de ta jambe fuyarde, et je +le fais (<i>il la lui arrache</i>), car tu étais indigne d'être élevé +à ce rang honorable. Pardonnez, mon roi, et vous, +lords; ce lâche, à la bataille de Patay, lorsque je n'avais +en tout que six mille hommes, et que les Français étaient +presque dix contre un, avant même que nous nous fussions +rencontrés, avant qu'un seul coup eût été frappé, +s'est enfui comme un écuyer confident. Dans cette attaque +nous avons perdu douze cents hommes, et moi-même +avec nombre d'autres gentilshommes, nous avons +été surpris et faits prisonniers. Jugez à présent, nobles +lords, si j'ai mal fait, et si de tels lâches sont faits pour +porter cet ornement des chevaliers.</p> + +<p>GLOCESTER.--Il faut l'avouer, cette action est infâme: +elle déshonorerait un simple soldat; à plus forte raison +un chevalier, un officier, un chef.</p> + +<p>TALBOT.--Dans les premiers temps où cet ordre fut +établi, milords, les chevaliers de la Jarretière étaient +d'une noble naissance, vaillants et généreux, pleins +d'un courage intrépide, comme des hommes nés pour +s'illustrer par la guerre, qui ne craignaient point la +mort, qui n'étaient point abattus par l'infortune, mais +toujours pleins de résolution dans les plus affreuses +extrémités. Celui donc qui n'est pas doué de ces qualités +usurpe le nom sacré de chevalier, profane l'honneur +de cet ordre, et devrait, si l'on s'en rapportait à +mon jugement, être dégradé comme un obscur paysan +qui oserait se vanter d'être issu d'un sang illustre.</p> + +<p>LE ROI, <i>à Fastolffe</i>.--Opprobre de ton pays, tu viens +d'entendre ta condamnation; fuis de notre vue, toi qui +fus jadis chevalier: nous te bannissons de notre présence +sous peine de mort. (<i>Fastolffe sort</i>.) Maintenant, +lord protecteur, voyons cette lettre que nous envoie +notre oncle le duc de Bourgogne.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>lisant la suscription</i>.--Que prétend donc +Son Altesse, en changeant son style ordinaire? On ne +lit ici que cette adresse nue et familière: <i>Au roi</i>. A-t-il +donc oublié que Henri est son souverain? ou cette formule +irrespectueuse annonce-t-elle quelque changement +dans sa volonté?--Voyons ce qu'elle dit. (<i>Il ouvre et lit.</i>) +«Cédant à des motifs particuliers, et ému de pitié des +désastres de ma patrie et des plaintes des victimes +infortunées que vous opprimez, j'ai abandonné votre +inique faction, et je me suis joint à Charles, le roi +légitime de la France.» O trahison monstrueuse! Se +peut-il que dans une telle alliance, au sein de tant d'amitié +et de serments, nous ne trouvions que tant de +fausseté et de perfidie?</p> + +<p>LE ROI.--Quoi! Est-ce que mon oncle le duc de Bourgogne +se révolte contre nous?</p> + +<p>GLOCESTER.--Oui, mon prince, il est devenu votre +ennemi.</p> + +<p>LE ROI.--Est-ce là ce que sa lettre contient de plus +grave?</p> + +<p>GLOCESTER.--Oui, mon souverain; voilà tout ce qu'il +écrit.</p> + +<p>LE ROI.--Eh bien, lord Talbot aura une entrevue avec +lui et saura le punir de cette fourberie. (<i>A Talbot</i>.) Milord, +qu'en dites-vous? n'est-ce pas votre avis?</p> + +<p>TALBOT.--Mon avis? Oui, sans doute, mon souverain; +et si vous ne m'aviez prévenu, j'allais vous supplier de +me charger de cette tâche.</p> + +<p>LE ROI.--Rassemblez des forces et marchez sans délai: +qu'il connaisse quelle indignation nous inspire sa perfidie, +et quel crime c'est d'insulter ses amis.</p> + +<p>TALBOT.--Je pars, mon prince, en formant dans mon +coeur le voeu que vous voyiez bientôt vos ennemis confondus.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p class="mid">(Entrent Vernon et Basset.)</p> + +<p>VERNON.--Gracieux souverain, accordez-moi le combat.</p> + +<p>BASSET.--Et à moi aussi, mon seigneur.</p> + +<p>YORK.--Celui-ci est de ma maison: écoutez-le, noble +prince.</p> + +<p>SOMERSET.--Et l'autre est de la mienne: aimable +Henri, soyez-lui favorable.</p> + +<p>LE ROI.--Patience, lords, laissez-les parler.--Expliquez-vous, +gentilshommes: quelle est la raison de cette +démarche? Pourquoi demandez-vous le combat, et avec +qui?</p> + +<p>VERNON.--Avec lui, mon prince; il m'a outragé.</p> + +<p>BASSET.--Et moi avec lui; c'est lui qui m'a outragé.</p> + +<p>LE ROI.--Quel est cet outrage dont vous vous plaignez +tous deux? faites-le-moi connaître; et ensuite je vous répondrai.</p> + +<p>BASSET.--En traversant la mer d'Angleterre en France, +cet homme, d'une langue insultante et railleuse, m'a +reproché la rose que je porte; disant que la couleur de +sang de ses feuilles représente la rougeur des joues de +mon maître, dans une dispute où il repoussait opiniâtrement +la vérité, sur une question de loi élevée entre +le duc d'York et lui; et il y a ajouté d'autres paroles +pleines de mépris et d'ignominie. C'est pour réfuter son +odieux reproche et pour défendre l'honneur de mon seigneur +que je réclame le privilége de la loi des armes.</p> + +<p>VERNON.--Et c'est aussi là ma demande, noble seigneur; +car bien qu'il affecte de colorer adroitement d'un vernis +trompeur son audace et ses torts, apprenez que c'est lui +qui m'a provoqué, et qui, le premier, a lancé ses observations +malignes sur la rose que je porte, en disant que +la pâleur de cette fleur décelait la faiblesse du coeur de +mon maître.</p> + +<p>YORK.--Eh quoi, Somerset, ne renonceras-tu jamais à +cette maligne animosité?</p> + +<p>SOMERSET.--Et c'est vous, milord d'York, dont la secrète +envie éclate à tout moment, malgré vos adroites +précautions pour la dissimuler.</p> + +<p>LE ROI.--Grand Dieu! quel délire insensé s'empare +des hommes, pour nourrir, sur des causes si légères, sur +des prétextes si frivoles, ces haines jalouses et factieuses? +Nobles cousins, York, et vous, Somerset, calmez-vous, +je vous prie, et vivez en paix.</p> + +<p>YORK.--Que d'abord un combat vide cette querelle, et +ensuite Votre Majesté nous commandera la paix.</p> + +<p>SOMERSET.--Cette querelle n'intéresse que nous seuls: +laissez-nous donc la vider ensemble.</p> + +<p>YORK.--Voilà mon gage; relève-le, Somerset.</p> + +<p>VERNON.--Non, que la querelle reste là où elle a commencé.</p> + +<p>BASSET, <i>à Somerset</i>.--Oui; daignez le permettre, mon +honorable seigneur.</p> + +<p>GLOCESTER.--Le permettre? Maudits soient vos débats, +et vous et vos audacieux propos! vassaux présomptueux, +n'êtes-vous pas honteux de venir troubler et inquiéter +le roi et nous de vos indiscrètes et insolentes clameurs?--Et +vous, milords, il me semble que vous ayez grand +tort de souffrir leurs mutuels reproches; et beaucoup +plus encore de prendre occasion des querelles de vos +vassaux pour éveiller la discorde entre vous-mêmes. +Laissez-moi vous persuader de suivre un parti plus +sage.</p> + +<p>EXETER.--Ceci désole Sa Majesté. Chers lords, soyez +amis.</p> + +<p>LE ROI.--Approchez, vous qui demandez le combat.--Je +vous enjoins désormais, si vous êtes jaloux de notre +faveur, d'oublier pour toujours cette querelle et sa +cause.--Et vous, milords, souvenez-vous du lieu où nous +sommes; en France, au milieu d'une nation inconstante +et légère. S'ils surprennent la dissension dans nos regards, +s'ils s'aperçoivent que nous soyons divisés, combien +leurs coeurs, déjà irrités, se porteront aisément à +la désobéissance et à la révolte! Et quel déshonneur +pour vous si les princes étrangers viennent à apprendre +que pour un rien, une chose sans importance, les pairs +d'Angleterre et la première noblesse du roi Henri se sont +détruits eux-mêmes et ont perdu le royaume de France? +Oh! songez à la conquête de mon père, à ma tendre +jeunesse, et ne sacrifiez pas pour une bagatelle le prix +de tant de sang. Laissez-moi être l'arbitre de votre différend. +Je ne vois aucune raison, si je porte cette rose (<i>il +prend une rose rouge</i>), de faire soupçonner à personne +que j'incline plus pour Somerset que pour York: tous +deux sont mes parents, et je les aime tous deux. On +pourrait donc aussi me reprocher ma couronne, parce +que le roi d'Écosse est aussi couronné. Mais vos lumières +peuvent bien mieux vous persuader que mes raisonnements +et mes avis. Allons, nous sommes venus ici en +paix, continuons de vivre en paix et en bonne amitié. +Cousin d'York, nous vous établissons régent de ces contrées +de la France; et vous, noble lord de Somerset, +unissez votre cavalerie à son infanterie, et comme des +sujets fidèles, dignes fils de vos pères, vivez en bon +accord et déchargez votre ressentiment sur nos ennemis. +Nous, le lord protecteur et les autres lords, après +quelque repos, nous reprendrons le chemin de Calais: +de là nous repasserons en Angleterre, où j'espère apprendre +avant peu vos victoires sur Charles, sur Alençon +et cette bande de traîtres.</p> + +<p class="mid">(Une fanfare, ils sortent.)</p> + +<p>WARWICK.--Milord d'York, le jeune roi, à mon avis, +vient de parler avec beaucoup d'éloquence.</p> + +<p>YORK.--J'en conviens; mais ce qui me déplaît, c'est +qu'il porte la livrée de Somerset.</p> + +<p>WARWICK.--Bon! c'est une pure fantaisie: ne l'en +blâmez pas. J'ose assurer que cet aimable prince n'a en +cela nulle intention d'offenser.</p> + +<p>YORK.--Et moi, si je m'y connais bien, je l'en soupçonne.--Mais +laissons cela.--Nous nous devons en ce +moment à d'autres soins.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> + +<p>EXETER, <i>seul</i>.--Tu as bien fait, Richard, d'étouffer ta +voix; car si la passion de ton coeur avait éclaté, je crains +bien que nous n'eussions pu y voir plus de rancune haineuse +et des discordes plus acharnées qu'il n'est possible +de l'imaginer. Il n'est point d'homme si borné qui, en +voyant ces violentes dissensions de la noblesse, ces discordes +au sein de la cour, ces partis réunissant leurs +serviteurs en bandes factieuses, ne prévoie dans l'avenir +quelque événement funeste. C'est un malheur quand le +sceptre est dans la main d'un enfant; mais c'est un bien +plus grand malheur encore quand la rivalité enfante +ces divisions cruelles: alors approche la ruine, alors +commence la confusion.</p> +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">Devant les murs de Bordeaux.</p> + +<p class="mid"><i>Entre</i> TALBOT, <i>suivi de trompettes et de tambours</i>.</p> + +<p>TALBOT.--Trompette, avance aux portes de Bordeaux, +et somme le gouverneur de paraître sur le rempart. (<i>La +trompette sonne.--Le gouverneur paraît sur les murs</i>.) Capitaines, +Jean Talbot d'Angleterre, homme d'armes et +vassal de Henri, roi d'Angleterre, vous appelle sous vos +murs et vous dit: Ouvrez les portes de votre ville; rendez-vous +à nous; reconnaissez mon souverain pour le +vôtre, rendez-lui hommage en sujets soumis, et alors je +me retire avec ces troupes qui vous menacent. Mais si +vous dédaignez la paix que je vous propose, vous tentez +les trois fléaux qui suivent mes pas: la famine amaigrie, +le fer tranchant et le feu dévorant. Ces trois monstres +abaisseront bientôt au niveau du sol vos hautes et orgueilleuses +tours, si vous repoussez l'offre de notre +amitié.</p> + +<p>LE GOUVERNEUR.--Hibou funeste et redouté, qui annonces +la mort, effroi et fléau sanguinaire de notre nation, +le terme de ta tyrannie est proche: tu ne peux +entrer dans notre ville que par les portes du trépas. Je +t'annonce que nous sommes bien fortifiés, et assez forts +pour sortir de nos murs et te combattre. Si tu te retires, +le dauphin, bien accompagné, t'attend pour t'envelopper +dans les piéges de la guerre. De tous côtés, autour de +toi, sont postés des escadrons pour t'ôter la liberté de +fuir; tu ne peux tourner tes pas vers aucun asile que tu +ne rencontres partout la mort en face, sûre de sa conquête: +partout la pâle destruction t'environne. Dix mille +Français ont fait serment de ne pointer leurs canons +homicides contre nulle autre tête de chrétien que celle +de l'Anglais Talbot. Ainsi, tu es là maintenant plein de +vie, héros d'un courage indomptable et invaincu; mais +ces paroles que je t'adresse, moi ton ennemi, sont les +dernières louanges de ta gloire que tu doives entendre, +car avant que ce sable qui commence à couler ait comblé +la mesure de cette heure, mes yeux qui te voient en +cet instant plein de santé te verront sanglant, pâle et +mort. (<i>On entend des tambours au loin</i>.) Écoute, écoute; +les tambours du dauphin, de leurs sons prophétiques, +font entendre à ton âme effrayée une musique sinistre: +les miens vont leur répondre et annoncer ta ruine prochaine.</p> + +<p class="mid">(Le gouverneur s'en va.)</p> + +<p>TALBOT.--Il ne ment point; j'entends l'ennemi.--Holà! +quelques cavaliers des mieux montés pour aller +reconnaître leurs ailes.--O molle et imprudente discipline! +Comment arrive-t-il que nous soyons enfermés +et cernés ici de toutes parts? Un petit troupeau de timides +daims anglais, qu'environnent une meute de +chiens français avides de proie! Eh bien, si nous sommes +des daims anglais, plongeons-nous dans le sang: n'allons +pas succomber honteusement sous les premiers +coups comme un daim affaibli; mais plutôt, tels que des +cerfs enragés et au désespoir, retournons contre ces +chiens ensanglantés nos redoutables pieds d'airain et +forçons ces lâches à se tenir au loin, aboyant autour de +nous. Mes amis, que chacun vende sa vie aussi cher que +je vendrai la mienne, et ils payeront cher notre chair<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>. +Dieu et saint George! Talbot et le bon droit de l'Angleterre! +Que nos drapeaux prospèrent dans ce périlleux +combat!</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> Toujours le jeu de mots entre <i>deer</i>, daim, et <i>dear</i>, cher, qu'on +rend ici par un équivalent qui s'y adapte presque partout.</blockquote> + +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="mid">La scène se passe dans les plaines de la Gascogne.</p> + +<p class="mid"><i>Entre</i> UN MESSAGER <i>qui va au-devant</i> D'YORK, <i>à la tête +d'une troupe que précèdent des trompettes</i>.</p> + +<p>YORK.--Les agiles espions envoyés pour reconnaître +les forces du dauphin sont-ils de retour?</p> + +<p>LE MESSAGER.--Oui, milord, et ils annoncent que le +dauphin marche vers Bordeaux avec son armée pour +combattre Talbot. Ils ont vu encore deux troupes de soldats +plus fortes que l'armée du dauphin le joindre sur +son passage et marcher avec lui vers Bordeaux.</p> + +<p>YORK.--Malédiction sur cet odieux Somerset, qui tarde +si longtemps à m'envoyer le renfort promis d'un corps +de cavalerie, levé exprès pour ce siége! L'illustre Talbot +attend mes secours, et je suis joué par un traître, et ne +puis secourir ce brave chevalier; que Dieu l'assiste dans +sa détresse! S'il échoue, adieu les guerres en France.</p> + +<p class="mid">(Entre sir William Lucy.)</p> + +<p>LUCY.--O vous, le premier commandant des forces de +l'Angleterre, jamais vous ne fûtes si nécessaire sur le +territoire de France! volez au secours du noble Talbot, +qui en ce moment est environné d'une ceinture de fer et +assiégé de toutes parts par la hideuse destruction. A Bordeaux, +vaillant duc; à Bordeaux, York! ou c'en est fait +de Talbot, de la France et de l'honneur de l'Angleterre.</p> + +<p>YORK.--O Dieu! Si Somerset, dont l'orgueil jaloux retient +ma cavalerie, était à la place de Talbot! Nous sauverions +un brave guerrier, au prix de la perte d'un lâche +et d'un traître. Oui, je pleure de rage et de désespoir, +de voir que nous périssons, tandis que des traîtres dorment +en repos.</p> + +<p>LUCY.--Oh! envoyez quelque secours à ce brave lord +en danger.</p> + +<p>YORK.--Talbot périt! Nous perdons tout: je manque +à ma parole de soldat. Nous pleurons; la France sourit: +et chaque jour une nouvelle perte pour l'Angleterre; le +tout par la faute du traître Somerset!</p> + +<p>LUCY.--Que Dieu prenne donc en pitié l'âme du brave +Talbot et de son jeune fils Jean, que j'ai rencontré il y a +deux heures, voyageant pour aller joindre son glorieux +père. Depuis sept ans entiers Talbot n'a pas vu son fils; +et ils se revoient aujourd'hui pour mourir tous deux.</p> + +<p>YORK.--Hélas! quelle joie le noble Talbot aura-t-il à +revoir son jeune fils pour lui dire adieu au bord de la +tombe! Loin de moi cette idée! le chagrin étouffe ma +voix: deux amis séparés qui se saluent à l'heure de la +mort! Adieu, cher Lucy! Ma destinée ne me permet plus +rien, que de maudire l'auteur de nos maux; mais je ne +puis secourir ce brave. Le Maine, Blois, Poitiers et Tours +sont déjà perdus, et tout cela par la faute de Somerset +et de ses retards.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>LUCY.--Ainsi, tandis que le vautour de la discorde se +repaît du coeur de ces grands du royaume, l'inaction et +la négligence perdent les conquêtes de notre héros dont +les cendres sont tièdes encore, de cet homme d'éternelle +mémoire, Henri V. Tandis qu'ils se traversent l'un l'autre, +nos vies, nos terres, notre honneur, tout se perd et +s'abîme.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="mid">Une autre partie de la France.</p> + +<p class="mid"><i>Entre</i> SOMERSET <i>à la tête de son armée</i>.</p> + +<p>SOMERSET.--Il est trop tard: je ne puis les envoyer à +présent; cette expédition a été trop témérairement projetée +par York et par Talbot. Toutes nos forces rassemblées +pourraient être enveloppées et coupées par une +sortie de la seule garnison de la ville. Le présomptueux +Talbot a terni l'éclat de sa gloire par cette entreprise imprudente +et désespérée, où il a mis tout au hasard. +York l'a envoyé combattre et mourir dans la honte, afin +que Talbot mort, le grand York puisse avoir l'honneur +de la guerre.</p> + +<p>UN CAPITAINE.--Voici sir William Lucy, qui a été député +avec moi par nos troupes en péril, pour réclamer +votre secours.</p> + +<p class="mid">(Entre sir William Lucy.)</p> + +<p>SOMERSET.--Eh bien, sir William, de la part de qui +venez-vous?</p> + +<p>LUCY.--De la part de qui, milord? de la part du lord +Talbot, dont la vie est vendue et achetée. Assiégé de +tous côtés par la fière adversité, il appelle à grands cris +York et Somerset, pour repousser la mort qui fond sur +ses faibles légions. Et tandis que ce brave général voit +une sueur sanglante couler de ses membres harassés +par les combats, et profite de sa position pour prolonger +sa résistance en attendant du secours; vous qui trompez +son espérance, vous, dépositaires de l'honneur de l'Angleterre, +vous vous tenez oisifs loin de lui, livrés à vos +honteuses jalousies! que vos querelles personnelles ne +retardent pas plus longtemps le renfort qui devait le +secourir, lorsque ce brave et glorieux général expose sa +vie aux chances les plus inégales. Le bâtard d'Orléans, +Charles et le duc de Bourgogne, Alençon et René, l'environnent; +et Talbot périt par votre faute.</p> + +<p>SOMERSET.--York l'a engagé dans ce péril; York devrait +le secourir.</p> + +<p>LUCY.--Et York se déchaîne aussi contre Votre Seigneurie, +et jure que vous lui retenez sa cavalerie, qui +avait été levée pour cette expédition.</p> + +<p>SOMERSET.--York ment: il pouvait envoyer demander +ce renfort, et il l'eût eu. Je lui dois peu de déférence et +encore moins d'amitié, et je dédaigne de le flatter en le +prévenant.</p> + +<p>LUCY.--Ce sont les fraudes des chefs de l'Angleterre, +et non la force de la France, qui ont précipité dans ce +piége le généreux Talbot. Jamais il ne reverra vivant sa +patrie: il meurt livré à la fortune par vos dissensions.</p> + +<p>SOMERSET.--Allons; je vais lui envoyer ce détachement: +dans six heures ils seront en état de le secourir.</p> + +<p>LUCY.--Le secours vient trop tard: il est déjà pris ou +tué, car Talbot ne pourrait fuir, quand il le voudrait; et +Talbot ne fuira jamais, quand il le pourrait.</p> + +<p>SOMERSET.--S'il est mort, disons donc adieu au brave +Talbot.</p> + +<p>LUCY.--Sa gloire vit dans l'univers, et la honte de sa +défaite s'attache à vous.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="mid">Un champ de bataille près de Bordeaux.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> TALBOT ET SON FILS.</p> + +<p>TALBOT.--Jeune Jean Talbot, je t'ai mandé pour te +servir de maître dans l'art de la guerre, afin que le nom +de Talbot pût revivre en toi, quand l'épuisement de l'âge +et la faiblesse de membres impuissants retiendraient +sur une chaise ton père immobile. Mais, ô fatale et pernicieuse +étoile! tu reviens aujourd'hui pour une fête funèbre, +pour un terrible et inévitable péril. Cher enfant, +remonte donc sur le plus léger de mes chevaux, et je +t'enseignerai le moyen d'échapper par une fuite précipitée. +Allons, ne diffère plus, et pars.</p> + +<p>JEAN TALBOT.--Talbot est-il mon nom? suis-je votre +fils? et fuirai-je? Oh! si vous aimez ma mère, ne déshonorez +pas son honorable nom, en faisant de moi un +bâtard et un lâche. L'univers dira: «Il n'est point le +fils de Talbot, celui qui a fui lâchement quand le noble +Talbot est resté.»</p> + +<p>TALBOT.--Fuis pour venger ma mort, si je suis tué.</p> + +<p>JEAN TALBOT.--Qui fuit ainsi ne reviendra jamais au +combat.</p> + +<p>TALBOT.--Si nous restons tous deux, nous sommes +tous deux sûrs de mourir.</p> + +<p>JEAN TALBOT.--Eh bien, laissez-moi rester, et vous, +mon père, sauvez-vous. Votre mort est une perte immense, +et vous devez vous conserver: mon mérite est +inconnu; en me perdant, on ignore ce qu'on perd. Les +Français tireront peu de gloire de ma mort; ils seraient +fiers de la vôtre: avec vous s'évanouissent toutes nos +espérances. La fuite ne peut ternir la gloire que vous +avez acquise; mais la fuite me déshonorerait, moi qui +n'ai fait aucun exploit. Tout le monde fera serment que +vous avez fui pour vaincre un jour; mais moi, si je recule, +on dira que c'était de peur. Il n'y aura plus d'espérance +que je reste sur le champ de bataille, si à la +première heure je fléchis et me sauve. Ici, à genoux, +j'implore la mort plutôt qu'une vie conservée par l'infamie.</p> + +<p>TALBOT.--Quoi! toutes les espérances de ta mère descendront +dans le même tombeau?</p> + +<p>JEAN TALBOT.--Oui, plutôt que de déshonorer le sein +de ma mère.</p> + +<p>TALBOT.--Au nom de ma bénédiction, je t'ordonne de +partir.</p> + +<p>JEAN TALBOT.--Pour combattre l'ennemi, mais non +pour le fuir.</p> + +<p>TALBOT.--Tu peux sauver en toi une partie de ton +père.</p> + +<p>JEAN TALBOT.--Je ne sauverai rien de mon père; il +sera déshonoré en moi.</p> + +<p>TALBOT.--Tu n'as pas encore eu de gloire; tu ne peux +pas la perdre.</p> + +<p>JEAN TALBOT.--Oui, et votre glorieux nom, irai-je le +flétrir?</p> + +<p>TALBOT.--L'ordre de ton père t'absoudra du reproche.</p> + +<p>JEAN TALBOT.--Pourrez-vous rendre témoignage pour +moi quand vous ne serez plus? Si la mort est inévitable, +fuyons ensemble.</p> + +<p>TALBOT.--Que je laisse ici mes soldats combattre et +mourir! Jamais pareille honte n'a souillé ma vie.</p> + +<p>JEAN TALBOT.--Et ma jeunesse en serait souillée! Il +n'est pas plus possible de séparer votre fils de vous, que +vous ne pouvez vous-même vous partager en deux. Restez, +fuyez, faites ce que vous voudrez, je le ferai aussi; +si mon père meurt, je ne veux plus vivre.</p> + +<p>TALBOT.--Je prends donc ici congé de toi, mon noble +fils; tu es né pour voir ta vie s'éteindre avant la fin de +ce jour. Allons vivre et mourir l'un à côté de l'autre, et +que nos deux âmes unies s'envolent ensemble de France +au ciel.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="mid"><i>Une alarme. Sorties dans lesquelles le fils de</i> TALBOT <i>est +enveloppé; il est sauvé par son père</i>.</p> + +<p>TALBOT.--Saint George, victoire! Combattons, soldats, +combattons. Le régent a violé la parole qu'il avait donnée +à Talbot, et nous a laissés exposés à la furie de l'épée +française.--Où est Jean Talbot?--Repose-toi, mon fils, +et reprends haleine: je t'ai donné la vie, et je viens de +te sauver de la mort.</p> + +<p>JEAN TALBOT.--O vous, deux fois mon père, je suis +deux fois votre fils. La première vie que vous m'aviez +donnée était perdue; c'en était fait; et votre belliqueuse +épée, en dépit du sort, a fait recommencer le cours des +ans qui me sont assignés.</p> + +<p>TALBOT.--Quand j'ai vu ton épée faire jaillir le feu du +casque du dauphin, cela a rallumé dans le coeur de ton +père un orgueilleux désir de la victoire au visage hardi. +Alors la pesante vieillesse s'est sentie animée de l'ardeur +du jeune âge et d'une fureur guerrière: j'ai repoussé +Alençon, Orléans, le duc de Bourgogne, et je t'ai délivré +de l'orgueil de la Gaule. Le fougueux Bâtard qui t'a tiré +du sang, ô mon fils! et qui a eu les prémices de ton premier +combat,--je l'ai attaqué soudain,--et dans le rapide +échange de nos coups, j'ai bientôt fait couler son +ignoble sang: et dans mon dédain, je lui ai adressé ces +mots: «Je fais couler ton sang impur, vil et méprisable, +faible et indigne dédommagement du pur sang que +tu as fait jaillir des flancs de Talbot mon brave +enfant;» et ici, brûlant de frapper à mort le Bâtard, je +t'ai puissamment secouru.--Dis-moi, unique souci de +ton père, n'es-tu pas fatigué, Jean? Comment te trouves-tu? +Mon enfant, veux-tu maintenant quitter ce champ +de bataille et te sauver? Maintenant te voilà dignement +reçu chevalier. Fuis, pour venger ma mort quand je ne +serai plus: le secours d'un homme est peu de chose +pour moi. Oh! c'est trop de folie de hasarder tous notre +vie dans une seule petite barque. Moi, si je ne meurs pas +aujourd'hui sous les coups des Français, je mourrai +demain de mon grand âge; ils ne gagnent rien par ma +mort; et en restant ici, je n'abrège ma vie que d'un +jour. Mais en toi mourront ta mère, et le nom de notre +famille, et ma vengeance, et ta jeunesse, et la gloire de +l'Angleterre. Si tu restes, nous exposons tout cela et +bien plus encore: et si tu veux fuir, tout cela sera sauvé.</p> + +<p>JEAN TALBOT.--L'épée d'Orléans ne m'a fait aucun +mal; mais vos paroles font couler le plus pur sang de +mon coeur. Oh! quel avantage, au prix d'une telle infamie, +que de traîner une vie misérable et de sacrifier +une glorieuse renommée! Avant que le jeune Talbot +fuie le vieux Talbot, que le cheval qui me porte succombe +et meure, et me laisse à pied comme les vils +paysans de France, en butte au mépris et objet d'outrages! +Oui, par toute la gloire que vous avez acquise, +si je fuis je ne suis pas le fils de Talbot: ne me parlez +donc plus de fuir; c'est en vain: si je suis le fils de +Talbot, je dois mourir aux pieds de Talbot.</p> + +<p>TALBOT.--Allons, suis-moi donc, et sois l'Icare d'un +Dédale au désespoir. Ta vie m'est bien chère; si tu veux +combattre, combats à côté de ton père, et après t'être +illustré, mourons tous deux fièrement.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="mid"><i>Une alarme: combats. Entre le vieux</i> TALBOT <i>blessé, +conduit par des soldats français</i>.</p> + +<p>TALBOT.--Où est ma seconde vie?--C'est fait de la +mienne.--Oh! où est le jeune Talbot? où est le vaillant +Jean? O mort glorieuse ternie par la captivité, la valeur +du jeune Talbot fait que je te reçois en souriant. Lorsqu'il +m'a vu chanceler et tomber sur mes genoux, il a +brandi au-dessus de ma tête son épée sanglante, et +comme un lion affamé, il a commencé avec furie les +plus terribles exploits. Mais lorsque mon défenseur courroucé +s'est vu seul, ne protégeant plus que ma vie expirante, +et sans ennemis qui le vinssent assaillir, alors les +yeux étincelants, le coeur saisi de rage, il s'est élancé +soudain de mes côtés dans le plus épais des bataillons +français, et dans cette mer de sang mon enfant a éteint +sa vie et son âme sublime, et là est mort dans son noble +orgueil mon Icare, ma fleur.</p> + +<p class="mid">(On apporte Jean Talbot mort.)</p> + +<p>UN DES SERVITEURS DE TALBOT.--O mon cher maître! +voyez: c'est votre fils qu'ils portent.</p> + +<p>TALBOT.--O mort hideuse, qui te fais un jeu de nous +insulter ici, bientôt affranchis de ton insolente tyrannie, +et unis par les liens de l'immortalité, les deux Talbot +voleront ensemble au travers des cieux légers, et en +dépit de toi échapperont au néant de l'oubli.--(<i>A son +fils</i>.)--O toi dont les blessures annoncent une mort si +dure, parle à ton père avant de rendre ton dernier soupir! +brave encore la mort en parlant, qu'elle veuille ou +ne veuille pas t'écouter; traite-la comme un Français, +comme ton ennemi.--Pauvre enfant! il me semble qu'il +sourit, comme s'il voulait dire: «Si la mort avait été un +Français, la mort serait morte aujourd'hui!» Approchez, +approchez, et mettez-le dans les bras de son père. Mon +âme ne peut plus supporter tant de douleurs. Soldats! +adieu: j'ai ce que je voulais avoir, et mes vieux bras +sont le tombeau du jeune Jean Talbot!</p> + +<p class="mid">(Il meurt.)</p> + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br> +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="mid">Toujours devant Bordeaux.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> CHARLES, ALENÇON, LE DUC DE BOURGOGNE, +LE BATARD D'ORLÉANS ET LA PUCELLE.</p> + +<p>CHARLES.--Si York et Somerset avaient envoyé du +renfort ici, nous aurions eu une journée sanglante.</p> + +<p>LE BATARD.--Avec quelle furie le jeune nourrisson de +Talbot abreuvait de sang français son épée novice!</p> + +<p>LA PUCELLE.--Je l'ai attaqué une fois en lui disant: +«Toi, jeune homme, sois vaincu par une jeune fille.» +Mais, avec un fier et majestueux dédain, il m'a répondu: +«Le jeune Talbot n'est pas fait pour se commettre avec +une prostituée;» et, s'élançant dans le sein des bataillons +français, il m'a quittée avec mépris, comme un +adversaire indigne de lui.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--Certes, il aurait fait un brave +chevalier. Tenez, le voici enseveli dans les bras de son +père, sanguinaire auteur de ses exploits meurtriers.</p> + +<p>LE BATARD.--Taillons-les en pièces, hachons les cadavres +de ces deux ennemis, la gloire de l'Angleterre et la +terreur de la France.</p> + +<p>CHARLES.--Oh! non! arrêtez; n'outrageons pas morts +ceux que nous avons fuis vivants.</p> + +<p class="mid">(Entre sir William Lucy précédé d'un héraut.)</p> + +<p>LUCY.--Héraut, conduis-moi à la tente du Dauphin, à +qui est resté l'avantage de cette journée.</p> + +<p>CHARLES.--Quelle soumission est l'objet de ton message?</p> + +<p>LUCY.--Soumission, Dauphin! ce mot est purement +français; nous autres soldats anglais, nous ignorons ce +qu'il signifie.--Je viens savoir quels prisonniers vous +avez faits et reconnaître nos morts.</p> + +<p>CHARLES.--Tu redemandes des prisonniers? nos prisons, +c'est l'enfer.--Mais qui cherches-tu?</p> + +<p>LUCY.--Où est le grand Hercule du champ de bataille, +le vaillant lord Talbot, comte de Shrewsbury, créé, pour +récompense de ses rares exploits, grand comte de Washford, +de Waterford et de Valence, lord Talbot de Goodrig +et d'Urchinfield? Où sont le lord Strange de Blachmore, +le lord Vernon d'Alton, le lord Cromwell de Wingfield, +le lord Furnival de Sheffield, le lord Faulconbridge, +illustre par trois victoires, chevalier de l'ordre de Saint-George, +de Saint-Michel et de la Toison d'Or, grand maréchal +de notre roi Henri V dans toutes ses guerres de +France?</p> + +<p>LA PUCELLE.--Voilà un style bien impertinent et bien +magnifique. Le grand sultan, qui domine sur cinquante-deux +royaumes, ne s'exprime pas d'un ton si fastueux. +--Vois; celui que tu pares de tous ces titres est ici gisant +à nos pieds, cadavre impur et la proie des vers!</p> + +<p>LUCY.--Talbot est donc tué, le fléau des Français, la +terreur et la sombre Némésis de votre nation! Oh! que +mes deux yeux ne peuvent-ils se changer en balles! +comme je les lancerais contre vous! Que ne puis-je rappeler +ces morts à la vie? c'en serait assez pour effrayer +toute la France. Oui, l'image seule de Talbot suffirait +pour épouvanter le plus fier d'entre vous.--Cédez-moi +leurs corps, que je les emporte de ce lieu, et que je leur +donne la sépulture qui convient à leur mérite.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Je crois que ce fanfaron est l'ombre du +vieux Talbot, il parle d'un ton si orgueilleux et si hautain. +Au nom de Dieu, qu'il prenne ces cadavres, qu'il +les emporte d'ici; ils ne serviraient qu'à infecter l'air de +notre patrie.</p> + +<p>CHARLES.--Tu peux enlever ces corps.</p> + +<p>LUCY.--Oui, je vais les enlever d'ici; mais de leurs +cendres renaîtra un phénix qui fera trembler la France.</p> + +<p>CHARLES.--Délivre-nous de leur vue, et fais après ce +que tu voudras.--Marchons vers Paris sans délai, et suivons +le cours de nos conquêtes; tout va fléchir devant +nous, à présent que le terrible Talbot est mort.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">A Londres.--Une salle du palais.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, GLOCESTER ET EXETER.</p> + +<p>LE ROI.--Avez-vous vu les lettres du pape, de l'empereur +et du comte d'Armagnac?</p> + +<p>GLOCESTER.--Oui, mon prince, et voici ce qu'elles contiennent: +ils demandent en grâce à Votre Majesté qu'une +bienheureuse paix soit conclue entre la France et l'Angleterre.</p> + +<p>LE ROI.--Et que pensez-vous de cette demande?</p> + +<p>GLOCESTER.--Je l'approuve, mon prince, comme le +moyen d'arrêter l'effusion du sang chrétien et de rétablir +la tranquillité dans les deux royaumes.</p> + +<p>LE ROI.--Allons, j'y consens, mon oncle; car j'ai toujours +pensé que c'était une chose impie et contre nature, +que d'entretenir ces barbares et sanglantes querelles +entre des nations qui professent la même foi.</p> + +<p>GLOCESTER.--De plus, sire, pour accélérer et affermir +encore plus le noeud de cette alliance, le comte d'Armagnac, +proche parent de Charles, et homme d'un grand +poids en France, propose à Votre Majesté sa fille en mariage, +avec une riche et magnifique dot.</p> + +<p>LE ROI.--En mariage? Hélas! mon oncle, je suis bien +jeune encore: mon cabinet et mes livres vont mieux à +mon âge que l'amour et le choix d'une femme. Cependant, +qu'on fasse entrer les ambassadeurs, et que chacun +d'eux reçoive la réponse que vous jugerez convenable; +je serai satisfait de toute résolution qui tendra à la gloire +de Dieu et au bien de mon pays.</p> + +<p class="mid">(Entrent un légat et deux ambassadeurs, avec Winchester, +revêtu du chapeau de cardinal.)</p> + +<p>EXETER, <i>à part</i>.--Quoi! voilà donc le lord Winchester +élevé à la dignité de cardinal<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>! Ah! je commence à voir +que ce qu'a prédit un jour Henri V pourra bien s'accomplir: +<i>«Si jamais</i>, disait-il, <i>Winchester parvient à être cardinal, +il fera de son chapeau le rival de la couronne</i>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> Shakspeare a oublié ici que dans les premières scènes de +cette tragédie il avait déjà, à diverses reprises, qualifié Winchester +de cardinal; du reste, c'est en lui donnant trop tôt ce +titre qu'il s'est trompé; l'évêque de Winchester ne reçut en effet +le chapeau de cardinal que dans la cinquième année du règne +de Henri VI.</blockquote> + +<p>LE ROI.--Ambassadeurs, vos différentes demandes ont +été examinées et discutées. Votre proposition est juste +et sage: aussi nous sommes décidément résolus à dresser +les articles d'une paix sincère; et ils seront incessamment +présentés à la France par milord Winchester.</p> + +<p>GLOCESTER, <i>à l'ambassadeur du comte d'Armagnac.</i>--Et +quant à l'offre particulière du comte votre maître, j'en +ai instruit Sa Majesté en détail; et le roi, satisfait des +vertus de la princesse, informé de sa beauté, et content +de sa dot, a le dessein de la faire reine de l'Angleterre.</p> + +<p>LE ROI.--Pour preuve de mes intentions et de mon +aveu, portez-lui ce joyau, gage de mon affection. <i>(Il lui +remet un bijou</i>.) Et vous, lord protecteur, veillez à ce +qu'ils soient escortés et conduits en sûreté jusqu'à Douvres; +et après qu'ils seront embarqués, remettez-les +aux chances de la mer.</p> + +<p class="mid">(Le roi sort avec sa suite.)</p> + +<p>WINCHESTER, <i>au légat</i>.--Arrêtez, seigneur légat; vous +recevrez d'abord la somme que j'ai promise à Sa Sainteté, +en échange de ces ornements vénérables dont elle +m'a revêtu.</p> + +<p>LE LÉGAT.--J'attendrai votre convenance, milord.</p> + +<p>WINCHESTER.--Maintenant Winchester ne se soumettra +pas, je pense, et ne le cédera pas au plus fier des pairs. +--Humfroy de Glocester, tu reconnaîtras que l'évêque +n'est ton inférieur, ni en naissance, ni en autorité, je te +ferai plier et fléchir le genou, ou j'abîmerai ce royaume +à force de révoltes.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="mid">En France.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> CHARLES, LE DUC DE BOURGOGNE, ALENÇON, +LE BATARD, RENÉ ET LA PUCELLE.</p> + +<p>CHARLES.--Ces nouvelles, seigneur, doivent ranimer +nos esprits abattus. On dit que les fiers Parisiens se révoltent +et reviennent au parti des Français.</p> + +<p>ALENÇON.--Marchons donc vers Paris, prince, et ne +tenons pas ici notre armée dans l'inaction.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Que la paix soit avec eux, s'ils reviennent +à nous! Autrement, que la ruine s'attache à leurs +palais!</p> + +<p class="mid">(Entre un éclaireur.)</p> + +<p>L'ÉCLAIREUR.--Succès à notre vaillant général, et prospérité +à ses partisans!</p> + +<p>CHARLES.--Quelles nouvelles nous envoient nos éclaireurs? +Parle.</p> + +<p>L'ÉCLAIREUR.--L'armée anglaise, qui était divisée en +deux corps, est maintenant réunie en un seul, et se propose +de vous livrer bataille à l'instant.</p> + +<p>CHARLES.--Cet avis est un peu soudain; mais nous +allons nous mettre en état de les recevoir.</p> + +<p>LE DUC DE BOURGOGNE.--J'ai confiance; l'ombre de Talbot +n'est pas au milieu d'eux: à présent que Talbot +n'est plus, seigneur, vous ne devez plus vous alarmer.</p> + +<p>LA PUCELLE.--De toutes les passions honteuses, la plus +maudite est la peur. Commandez à la victoire, Charles, +et la victoire est à vous. Que Henri écume de rage; et +que l'univers murmure en voyant nos triomphes.</p> + +<p>CHARLES.--Marchons, mes seigneurs. Et que la France +soit heureuse!</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="mid">Une alarme.--Attaques.</p> + +<p class="mid"><i>Entre</i> LA PUCELLE.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Le régent triomphe, et les Français +fuient!--Venez à notre secours, paroles magiques, +charmes puissants<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>; et vous, esprits d'élite qui m'instruisez +de l'avenir et me faites prévoir les événements. +(<i>On entend un coup de tonnerre</i>.) Vous, génies légers, qui +servez sous les lois du souverain monarque du Nord, +paraissez, et secondez-moi dans cette entreprise. (<i>Paraissent +des démons</i>.) À cette prompte apparition, je reconnais +votre obéissance ordinaire à ma voix. Maintenant, +esprits familiers, qui sortez du redoutable empire des +régions souterraines, assistez-moi aujourd'hui, et faites +que la France ait la victoire! (<i>Les démons se promènent en +silence.</i>) Ah! ne gardez pas plus longtemps ce morne +silence.--Faut-il vous nourrir de mon propre sang? Je +vais me couper un membre et vous le donner pour gage +d'un plus riche salaire; consentez donc à m'assister. (<i>Les +démons baissent la tête</i>.) N'est-il plus d'espoir de secours? +--Eh bien, si vous m'accordez ma prière, mon corps +sera le prix dont je payerai votre bienfait. (<i>Les démons +secouent la tête</i>.) Quoi? le sacrifice de mon corps et de mon +sang ne peuvent vous toucher et obtenir votre assistance +accoutumée? Prenez donc mon âme. Oui, mon corps, +mon sang, mon âme, tout, plutôt que de laisser la +France succomber sous l'Angleterre. (<i>Les démons s'évanouissent.</i>) +Hélas! ils m'abandonnent!--L'heure est donc +venue où la France doit couvrir d'un voile son superbe +panache et laisser tomber sa tête dans le giron de l'Angleterre. +Mes anciens enchantements sont impuissants, +et l'enfer est trop fort pour que je lutte contre lui. C'en +est fait, ô France; ta gloire va tomber en poussière.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> <i>Periapts</i>, amulettes</blockquote> + +<p class="mid">(Elle sort.)</p> + +<p>(Escarmouches. La Pucelle et York combattent corps à +corps. La Pucelle est prise. Les Français fuient.)</p> + +<p>YORK.--Damoiselle de France, je crois que je vous +tiens.--Déchaînez à présent vos esprits infernaux par +vos sortiléges; essayez s'ils peuvent vous remettre en +liberté: vous êtes une précieuse prise et qui doit tenter +le diable.--Voyez comme cette sorcière hideuse fronce +ses sourcils; on dirait que, comme une autre Circé, elle +cherche à me faire changer de forme.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Tu ne peux recevoir une forme plus +odieuse que la tienne.</p> + +<p>YORK.--Oh! sans doute, le dauphin Charles est un bel +homme; nul autre que lui ne peut plaire à votre oeil +difficile.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Que la peste tombe sur Charles et sur +toi! et puissiez-vous tous deux être surpris endormis +dans votre lit et assaillis par des mains homicides!</p> + +<p>YORK.--Farouche et maudite sorcière, retiens ta langue.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Je t'en conjure, laisse-moi maudire à +mon gré.</p> + +<p>YORK.--Tu maudiras à ton gré, mécréante, quand tu +seras attachée au poteau.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> + +<p class="mid">(Une alarme. Entre Suffolk tenant Marguerite par la main.)</p> + +<p>SUFFOLK.--Soyez qui vous voudrez, vous êtes ma prisonnière. +(<i>Il la regarde</i>.) Ô la plus belle de toutes les +belles, ne crains rien, ne songe pas à fuir: je ne te toucherai +que d'une main respectueuse; et je les pose doucement +sur ton coeur. Je baise ces doigts en signe d'une +paix éternelle. Qui es-tu? dis-le-moi afin que je te rende +l'hommage qui t'est dû.</p> + +<p>MARGUERITE.--Marguerite est mon nom: je suis fille +d'un roi, du roi de Naples; apprends-le, qui que tu sois +toi-même.</p> + +<p>SUFFOLK.--Je suis comte, et je m'appelle Suffolk. Merveille +de la nature, ne t'offense point du sort qui t'a fait +ma captive; c'est ainsi que le cygne sauve ses petits du +danger en les tenant emprisonnés sous ses ailes. Mais si +ce droit de la guerre t'offense, va, sois libre comme +l'amie de Suffolk. <i>(Marguerite va pour s'éloigner.)</i>--Ah! +reste.--Je ne me sens pas le pouvoir de la laisser partir: +ma main voudrait la laisser libre, mais mon coeur dit +non. Telle que l'image du soleil dont les rayons se jouent +dans l'onde pure, telle paraît à mes yeux cette beauté +ravissante.--Je voudrais lui faire ma cour, mais je n'ose +lui parler. Je vais demander une plume et de l'encre et +lui écrire ma pensée.--Allons donc, Suffolk, aie plus de +confiance en toi. N'as-tu pas une langue? n'est-elle pas +ta captive? Seras-tu dompté par la vue d'une femme?--Oh! +la majesté de la beauté est si souveraine qu'elle enchaîne +la langue et confond tous les sens.</p> + +<p>MARGUERITE.--Dis, comte de Suffolk, si tel est ton +nom, quelle rançon faudra-t-il que je paye pour obtenir +ma liberté? car je vois que je suis ta prisonnière.</p> + +<p>SUFFOLK, <i>à part</i>.--Comment peux-tu être sûr qu'elle +dédaignera tes voeux avant d'avoir essayé de gagner son +amour?</p> + +<p>MARGUERITE.--Pourquoi ne parles-tu pas? Quelle rançon +dois-je payer?</p> + +<p>SUFFOLK, <i>à part</i>.--Elle est belle, et dès lors faite pour +être adorée; elle est femme, et dès lors faite pour être +conquise.</p> + +<p>MARGUERITE.--Veux-tu accepter une rançon, oui ou +non?</p> + +<p>SUFFOLK, <i>à part.</i>--Insensé, souviens-toi que tu as une +femme: comment donc Marguerite pourrait-elle être +l'objet de ton amour?</p> + +<p>MARGUERITE.--Il vaut mieux que je le quitte; car il ne +veut point m'entendre.</p> + +<p>SUFFOLK, <i>à part</i>.--C'est là ce qui renverse tous mes +projets; il n'y faut plus songer.</p> + +<p>MARGUERITE.--Il parle au hasard: sûrement cet homme +est fou.</p> + +<p>SUFFOLK, <i>à part</i>.--Mais on pourrait obtenir une dispense.</p> + +<p>MARGUERITE.--Et cependant je voudrais bien obtenir +votre réponse.</p> + +<p>SUFFOLK, <i>toujours à part.</i>--Je veux gagner le coeur de +cette belle Marguerite.... Pour qui?--Quoi? pour mon +roi.--Ah! c'est une créature de bois.</p> + +<p>MARGUERITE.--Il parle de bois: c'est quelque charpentier.</p> + +<p>SUFFOLK, <i>à part.</i>--Mais enfin ce moyen satisferait mon +désir, et la paix serait cimentée entre les deux royaumes.--Mais +à cela il reste encore un obstacle: car quoique +son père soit roi de Naples, duc d'Anjou et du Maine, +cependant il est pauvre, et notre noblesse dédaignerait +cette alliance.</p> + +<p>MARGUERITE.--M'entendez-vous, capitaine?--N'en +avez-vous donc pas le loisir?</p> + +<p>SUFFOLK.--Cela sera, en dépit de tous leurs dédains. +Henri est jeune, il cédera facilement. (<i>En se rapprochant +d'elle.</i>) Madame, j'ai un secret à vous révéler.</p> + +<p>MARGUERITE, <i>à part.</i>--Quoique je sois prisonnière, il +me paraît un chevalier, et je ne dois craindre aucune +insulte.</p> + +<p>SUFFOLK.--Madame, daignez écouter ce que je vous +dis.</p> + +<p>MARGUERITE, <i>à part.</i>--Peut-être serai-je délivrée par +les Français, et alors je n'ai pas besoin de mendier ses +égards.</p> + +<p>SUFFOLK.--Aimable dame, donnez-moi votre attention +sur un objet important.</p> + +<p>MARGUERITE.--Après tout, d'autres femmes ont été +captives avant moi.</p> + +<p>SUFFOLK.--Madame, pourquoi parlez-vous ainsi?</p> + +<p>MARGUERITE.--Je vous demande merci; ce n'est qu'un +prêté rendu<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> <i>A quid pro quo</i>, c'est-à-dire: <i>Quelque +chose, pour quelque chose de pareil</i>.</blockquote> + +<p>SUFFOLK.--Répondez, aimable princesse; ne regarderiez-vous +pas votre esclavage comme un heureux événement, +s'il vous faisait reine?</p> + +<p>MARGUERITE.--Une reine dans l'esclavage est plus avilie +qu'un esclave dans la plus basse servitude: il faut +que les princes soient libres.</p> + +<p>SUFFOLK.--Et vous le serez, si le roi de la belle Angleterre +l'est lui-même.</p> + +<p>MARGUERITE.--Quoi? que me fait sa liberté?</p> + +<p>SUFFOLK.--J'entreprendrai de te faire la reine de +Henri, de placer dans ta main un sceptre d'or, et une +riche couronne sur ta tête, si tu veux condescendre à +être ma....</p> + +<p>MARGUERITE.--Quoi?</p> + +<p>SUFFOLK.--L'objet de son amour.</p> + +<p>MARGUERITE.--Je suis indigne d'être l'épouse de Henri.</p> + +<p>SUFFOLK.--Non, madame, c'est moi qui suis indigne +et me sens incapable de faire ma cour à une beauté si +céleste, pour la rendre la femme de Henri, sans avoir +moi-même aucune part dans ce choix. Eh bien! madame, +que répondez-vous? êtes-vous satisfaite?</p> + +<p>MARGUERITE.--Oui, je le suis, si mon père y consent.</p> + +<p>SUFFOLK.--Allons, assemblons nos officiers et déployons +nos enseignes; et, près des murs du château de +votre père, faisons sonner un pourparler pour lui demander +à conférer avec lui. <i>(Un trompette sonne un pourparler.--René +paraît sur les murs</i>.) Vois, René, vois ta +fille prisonnière.</p> + +<p>RENÉ.--De qui?</p> + +<p>SUFFOLK.--La mienne.</p> + +<p>RENÉ.--Eh bien, Suffolk, quel remède? Je suis un soldat, +et ne sais ni pleurer, ni me déchaîner contre l'inconstance +de la fortune.</p> + +<p>SUFFOLK.--Il est un remède, seigneur. Consentez (et +pour votre gloire consentez-y) que votre fille soit mariée +à mon roi, c'est avec peine que je suis parvenu à l'y déterminer, +et cette captivité si douce aura valu à votre +fille la liberté et un trône.</p> + +<p>RENÉ.--Suffolk pense-t-il comme il parle?</p> + +<p>SUFFOLK.--La belle Marguerite sait que Suffolk ne sait +ni flatter, ni dissimuler, ni tromper.</p> + +<p>RENÉ.--Sur ta parole de comte, je descends pour répondre +à tes gracieuses offres.</p> + +<p>SUFFOLK.--Et moi, je vais t'attendre ici.</p> + +<p class="mid">(Les trompettes sonnent. Entre René.)</p> + +<p>RENÉ.--Brave comte, sois le bienvenu sur notre territoire: +commande dans l'Anjou selon qu'il te plaira.</p> + +<p>SUFFOLK.--Je te rends grâces, René, heureux père +d'une si belle enfant, faite pour devenir la compagne +d'un roi. Quelle réponse fais-tu à ma demande?</p> + +<p>RENÉ.--Puisque tu daignes rechercher le faible mérite +de ma fille pour en faire la royale épouse d'un si grand +prince, ma fille appartiendra à Henri s'il veut bien l'accepter, +à condition que je jouirai tranquillement de +mes duchés du Maine et de l'Anjou, exempt des troubles +et de tous les maux de la guerre.</p> + +<p>SUFFOLK.--Ton consentement est sa rançon; je lui +rends sa liberté; et je me charge d'obtenir pour toi la +jouissance paisible de tes deux comtés.</p> + +<p>RENÉ.--Et moi, au nom de l'auguste Henri, voyant en +toi le représentant et l'envoyé de ce puissant roi, je te +donne sa main pour gage de sa foi.</p> + +<p>SUFFOLK.--René de France, je te rends grâces au nom +du roi; car c'est ici un pacte convenu pour les intérêts +du roi. <i>(A part</i>.) Et cependant il me semble que je serais +avec plaisir, dans cet accord, mon propre mandataire.--Je +vais partir pour l'Angleterre avec cette nouvelle et +hâter la célébration de ce mariage. Adieu, René: dépose +ce diamant dans un palais, ainsi qu'il convient.</p> + +<p>RENÉ.--Je t'embrasse, comme j'embrasserais le pieux +roi Henri s'il était ici.</p> + +<p>MARGUERITE, <i>à Suffolk</i>.--Adieu, milord. Suffolk peut +compter toute sa vie sur les voeux, les prières et les +louanges de Marguerite.</p> + +<p class="mid">(Elle va pour se retirer.)</p> + +<p>SUFFOLK.--Adieu, ravissante dame.--Eh quoi! Marguerite, +ne me chargerez-vous d'aucun compliment pour +mon roi?</p> + +<p>MARGUERITE.--Dites-lui de ma part tout ce que peut lui +dire une jeune fille, sa servante.</p> + +<p>SUFFOLK.--Douces paroles, pleines de grâce et de modestie! +Mais, madame, il faut que je vous importune encore: +quoi! nul gage d'amour pour Sa Majesté?</p> + +<p>MARGUERITE.--Excusez-moi, mon cher lord: je lui +envoie un coeur pur et sans tache, que n'a jamais profané +l'amour.</p> + +<p>SUFFOLK, <i>en l'embrassant</i>.--Et ce baiser aussi....</p> + +<p>MARGUERITE.--Que ceci soit pour vous.--Je n'aurais +pas la présomption d'envoyer à un roi des gages si téméraires.</p> + +<p class="mid">(Sortent René et Marguerite.)</p> + +<p>SUFFOLK.--Oh! si tu étais pour moi!.... Mais, arrête, +Suffolk; ne t'engage pas dans ce dangereux labyrinthe: +là sont cachés des monstres dévorants et d'horribles +trahisons.--Éveille plutôt l'amour de Henri par les +louanges de la charmante Marguerite; grave dans ta +mémoire ses ravissantes vertus et ses grâces naturelles +si supérieures à l'art: retrace-toi souvent son image en +traversant les mers, afin qu'arrivé aux pieds de Henri +tu puisses troubler sa raison et l'enivrer d'admiration.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="mid">Camp du duc d'York, en Anjou.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> YORK, WARWICK, UN BERGER, LA PUCELLE.</p> + +<p>YORK.--Amenez cette sorcière, qui est condamnée au +feu.</p> + +<p>LE BERGER.--Ah! Jeanne, ce coup donne la mort au +coeur de ton père. N'ai-je donc parcouru tant de pays, et +ne te retrouvé-je à présent que pour être témoin de ta +mort cruelle et prématurée? Ah! Jeanne, ma chère fille, +je veux mourir avec toi.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Vieillard décrépit, ignoble et vil mendiant, +je suis sortie d'un plus noble sang que le tien: +tu n'es point mon père, ni mon ami.</p> + +<p>LE BERGER.--Ah! malheureuse!.... Milord, je vous en +conjure, cela n'est pas. Je suis son père: toute la paroisse +le sait; sa mère vit encore et peut attester qu'elle +fut le premier fruit de ma jeunesse.</p> + +<p>WARWICK.--Ingrate, veux-tu donc renier tes parents?</p> + +<p>YORK.--On peut juger par là quel genre de vie elle a +menée, honteuse et criminelle; sa mort répond à sa vie.</p> + +<p>LE BERGER.--C'est une honte, Jeanne, de vouloir ainsi +démentir ton père. Dieu sait que tu es formée de ma +chair, et que pour toi j'ai versé bien des larmes: ne me +méconnais pas, chère fille, je t'en conjure.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Loin de moi, paysan. <i>(Aux Anglais</i>.) +Vous avez suborné cet homme pour flétrir ma noble +origine.</p> + +<p>LE BERGER.--Il est vrai que je donnai un <i>noble</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a> au +prêtre le jour où j'épousai sa mère.--Mets-toi à genoux, +ma chère fille, et reçois ma bénédiction. Quoi, tu ne +veux pas? Eh bien, maudit soit l'instant de ta naissance! +je voudrais que le lait que tu suçais sur le sein de ta +mère fût devenu un poison pour toi; ou bien je voudrais +que dans le temps où tu gardais mes moutons dans les +champs, quelque loup affamé t'eût dévorée: tu renies +ton père, infâme prostituée? Brûlez-la! brûlez-la! le +gibet serait un supplice trop doux pour elle.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> Jeu de mots sur <i>noble</i>, noble, et un +<i>noble</i>, monnaie du temps.</blockquote> + +<p>YORK.--Qu'on l'emmène; elle a vécu trop longtemps +pour semer dans l'univers ces vices odieux.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Laissez-moi d'abord vous dire qui vous +condamnez. Je ne suis point la fille d'un obscur berger: +je suis issue de la race des rois; vierge chaste et sacrée, +choisie par le Ciel, inspirée par sa grâce, et appelée à +opérer sur la terre les plus grands miracles. Jamais je +n'eus de commerce avec les esprits infernaux. Mais vous, +hommes corrompus par la débauche, souillés du sang +des innocents, chargés d'iniquités et de vices, parce que +vous êtes privés de la grâce dont d'autres ont reçu les +dons, vous jugez impossible d'opérer des merveilles, si +ce n'est par le secours des démons. Non! cette Jeanne +d'Arc, que méconnaît votre ignorance, naquit et vécut +vierge depuis sa tendre enfance: elle vécut chaste et +sans reproche même dans ses pensées; et son sang pur, +que vos mains barbares versent si injustement, criera +vengeance contre vous aux portes du Ciel.</p> + +<p>YORK.--Oui, oui; allons, qu'on l'entraîne au supplice.</p> + +<p>WARWICK, <i>aux exécuteurs</i>.--Écoutez; comme elle est +fille, allumez un grand bûcher, et placez au-dessus des +barils de poix, afin d'abréger ses tourments.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Rien ne touchera-t-il vos coeurs impitoyables?--Allons, +Jeanne, puisqu'il le faut, dévoile +donc ta faiblesse qui t'assure le privilége de la loi. Je +suis enceinte, homicides sanguinaires; si vous m'entraînez +à une mort violente, ne faites pas du moins périr le +fruit qui vit dans mon sein.</p> + +<p>YORK.--Que le Ciel ne permette pas.... La sainte Pucelle +enceinte?</p> + +<p>WARWICK.--C'est là le plus grand miracle que tu aies +jamais fait. Voilà donc où aboutit la scrupuleuse vertu?</p> + +<p>YORK.--Sûrement le dauphin et elle auront eu commerce +ensemble. J'avais prévu que ce serait là son dernier +refuge.</p> + +<p>WARWICK.--Allons, pars: nous ne voulons point sauver +la vie à des bâtards, surtout à ceux dont Charles est +le père.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Vous vous trompez; mon enfant n'est +point de lui: c'est Alençon qui a eu mon amour.</p> + +<p>YORK.--Alençon, cet indigne Machiavel<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>! Elle mourra, +eût-elle mille vies à perdre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> Machiavel est postérieur à Henri VI, et cela a fait supposer +à quelques critiques que ce vers avait été intercalé par quelque +comédien ignorant; mais Shakspeare commet bien souvent de +tels anachronismes.</blockquote> + +<p>LA PUCELLE.--Oh! permettez. Je vous ai trompés encore: +ce n'est ni Charles ni ce duc que je viens de nommer, +c'est René, le roi de Naples, qui a triomphé de ma +vertu.</p> + +<p>WARWICK.--Un homme marié! Ce crime est intolérable.</p> + +<p>YORK.--Bon; nous avons ici une vraie fille: je crois +qu'elle ne sait trop lequel accuser, tant elle a eu d'amants!</p> + +<p>WARWICK.--C'est une marque qu'elle a été facile et +libérale.</p> + +<p>YORK.--Et cependant tout à l'heure elle était vierge.--Vile +prostituée, tes paroles te condamnent, toi et ton indigne +fruit. Cesse les instances; elles sont inutiles.</p> + +<p>LA PUCELLE.--Eh bien! emmenez-moi, vous à qui je +lègue mes malédictions. Puisse le brillant soleil ne jamais +laisser tomber ses rayons sur le pays que vous +habitez! que la nuit et les funestes ombres de la mort +vous environnent, jusqu'à ce que le malheur et le désespoir +vous poussent à vous égorger ou à vous étrangler +vous-mêmes!</p> + +<p class="mid">(Les gardes l'emmènent.)</p> + +<p>YORK.--Va tomber en lambeaux et te réduire en cendres, +ministre maudit de l'enfer.</p> + +<p class="mid">(Entre l'évêque de Winchester, cardinal de Beaufort.)</p> + +<p>LE CARDINAL.--Lord régent, je salue Votre Grâce, et +vous remets des lettres du roi. Apprenez, milord, que +les puissances de la chrétienté, émues de pitié à la vue +de ces sanglantes querelles, ont sollicité avec les plus +vives instances une paix générale entre nous et l'ambitieuse +France.--Et voyez le dauphin et sa suite qui +s'avancent pour conférer avec nous sur les articles.</p> + +<p>YORK.--Est-ce là tout le fruit de notre expédition? +Après le meurtre de tant d'illustres lords, de tant de +braves guerriers, capitaines et soldats, qui ont été immolés +dans cette querelle et ont vendu leur vie pour +leur patrie, finirons-nous par conclure une paix honteuse? +N'avons-nous pas perdu par trahison, par fraude, +la plupart des villes qu'avaient conquises nos illustres +ancêtres? O Warwick, Warwick, je prévois avec douleur +la perte complète de tout le royaume de France.</p> + +<p>WARWICK.--Calmez-vous, York: si nous signons une +paix, ce sera à des conditions si rigoureuses et si sévères, +que les Français en retireront peu d'avantage.</p> + +<p class="mid">(Entrent Charles, Alençon, le Bâtard et René.)</p> + +<p>CHARLES.--Lords d'Angleterre, puisqu'il est arrêté qu'il +sera proclamé une trêve en France, nous venons savoir +de vous-mêmes quelles doivent être les conditions du +traité.</p> + +<p>YORK.--Parlez, Winchester: car la bouillante colère +me suffoque et étouffe ma voix à la vue de nos mortels +ennemis.</p> + +<p>LE CARDINAL.--Charles, et vous, princes de France, +voici les clauses: Qu'en reconnaissance de ce que le roi +Henri, ému de compassion, et par pure clémence, consent +à soulager votre pays des calamités de la guerre, et +à vous laisser respirer au sein d'une heureuse paix, +vous vous reconnaîtrez les vassaux fidèles de sa couronne. +Et vous, Charles, à condition que vous ferez serment +de lui payer tribut, et l'hommage de votre soumission, +vous serez établi en qualité de vice-roi sous +ses ordres, et vous n'en jouirez pas moins de la dignité +royale.</p> + +<p>ALENÇON.--Quoi! faudra-t-il qu'il ne soit plus que +l'ombre de lui-même? qu'il orne son front d'une couronne, +et qu'en réalité et en autorité il ne conserve que +le privilége d'un simple sujet? Cette offre est absurde et +dénuée de toute raison.</p> + +<p>CHARLES.--Il est notoire que je suis déjà en possession +de plus de la moitié du territoire de la France, et que +j'y suis reconnu pour légitime souverain. Irai-je, pour +gagner le reste des provinces non encore conquises, +ravaler le privilége de ma royauté au point de n'avoir +plus que le titre de vice-roi? Non, non, lord ambassadeur; +j'aime mieux garder ce que je possède, que de me +voir, par un désir trop pressé d'acquérir ce que je n'ai +pas encore, dépouillé de l'espoir de devenir maître de +tout.</p> + +<p>YORK.--Présomptueux Charles! as-tu donc, par de +sourdes intrigues, imploré l'intercession de l'Europe +pour obtenir une paix, et aujourd'hui qu'on en vient à +la conclure, oses tu comparer ton état présent aux conditions +que nous t'offrons? Accepte de tenir comme un +bienfait de notre roi le titre que tu usurpes, et non +comme un droit qui t'appartienne, ou bien nous te poursuivrons +d'une guerre éternelle.</p> + +<p>RENÉ, <i>bas au dauphin.</i>--Seigneur, vous avez tort de +vous obstiner à chicaner les articles du traité; si vous +laissez échapper cette occasion, je gage dix contre un +que vous n'en retrouverez jamais une aussi favorable.</p> + +<p>ALENÇON, <i>bas au dauphin.</i>--Il faut convenir qu'il est de +votre prudence de sauver vos sujets d'un si cruel carnage, +et de tous les barbares massacres qui s'exercent +tous les jours dans le cours de nos hostilités. Ainsi, acceptez +cette trêve, vous la romprez quand votre intérêt +l'exigera.</p> + +<p>WARWICK.--Que répondez-vous, Charles? nos conditions +tiennent-elles?</p> + +<p>CHARLES.--Elles tiendront. Je demande seulement que +vous ne conserviez aucune force dans nos villes de garnison.</p> + +<p>YORK.--Jure donc foi et hommage à Sa Majesté, et, +sur l'honneur d'un chevalier, jure de ne jamais désobéir, +de n'être jamais rebelle à la couronne d'Angleterre, ni +toi ni ta noblesse. (<i>Charles et sa suite font acte d'hommage.</i>) +A présent, licenciez votre armée quand il vous plaira; +suspendez vos étendards, et que vos tambours se taisent, +car nous promettons ici d'observer une paix sacrée.</p> +<br> +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="mid">En Angleterre.--Un appartement du palais.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> SUFFOLK <i>s'entretenant avec</i> LE ROI HENRI, +GLOCESTER et EXETER.</p> + +<p>LE ROI.--Noble comte, votre ravissant portrait de la +belle Marguerite m'a saisi d'étonnement. Ses vertus parées +des grâces de la beauté éveillent dans mon coeur, +auparavant tranquille, toutes les passions de l'amour. +Tel qu'un ruisseau dans la tempête, que la fureur des +vents soulève et pousse contre la marée, tel mon coeur +agité par le récit de son rare mérite se sent invinciblement +entraîné, ou vers le naufrage, ou vers le lieu où +je pourrai jouir de son amour.</p> + +<p>SUFFOLK.--Eh bien, mon bon prince, ce récit superficiel +n'est pour ainsi dire que l'exorde des louanges dont +elle est digne. Toutes les perfections de cette divine +dame, si j'avais assez d'art pour les décrire, formeraient +un volume de pages ravissantes qui plongeraient dans +l'extase l'imagination la plus insensible; et ce qui vaut +mieux encore, c'est qu'avec cette beauté céleste, avec +tant de grâces et d'appas, elle proteste, de l'âme la plus +humble et la plus modeste, qu'elle est satisfaite d'être à +vos ordres, s'ils sont honnêtes et vertueux; qu'elle est +prête à aimer et respecter Henri comme son seigneur.</p> + +<p>LE ROI.--Et jamais Henri n'osera exiger d'elle autre +chose; ainsi, milord protecteur, donnez votre consentement +à ce que Marguerite soit la reine de l'Angleterre.</p> + +<p>GLOCESTER.--Je consentirais donc à flatter le crime? +Vous savez, mon prince, que Votre Majesté est engagée +à une autre dame du mérite le plus distingué. Comment +vous dispenserez-vous de ce contrat sans souiller votre +honneur d'un reproche honteux?</p> + +<p>SUFFOLK.--Comme un souverain se dispense d'accomplir +des serments illégitimes; ou comme un athlète qui, +dans un tournois, ayant fait voeu de combattre, abandonne +la lice à cause de l'inégalité de son adversaire. La +fille d'un pauvre comte est un parti inégal et dont on +peut se dégager sans offense.</p> + +<p>GLOCESTER.--Eh quoi, je vous prie, qu'est de plus Marguerite? +Son père n'est rien de mieux qu'un comte, malgré +tous les titres fastueux dont il se décore.</p> + +<p>SUFFOLK.--Milord, son père est un roi, roi de Naples +et de Jérusalem; et il a une si grande autorité en France, +que son alliance affermira notre paix et tiendra les +Français dans l'obéissance.</p> + +<p>GLOCESTER.--Et le comte d'Armagnac aura le même +pouvoir, car il est le proche parent de Charles.</p> + +<p>EXETER.--D'ailleurs son opulence promet une riche +dot, tandis que René est plus prêt à recevoir qu'à +donner.</p> + +<p>SUFFOLK.--Une dot, milords? N'avilissez pas notre +monarque à ce point, d'être assez abject, assez pauvre, +pour déterminer son choix par la richesse et non par +l'amour. Henri est en état d'enrichir une reine, au lieu +de chercher une reine qui l'enrichisse. C'est ainsi que +les vils paysans marchandent leurs femmes, comme ils +marchandent des boeufs, des chevaux ou des moutons. +Mais le mariage est une affaire trop importante pour +être ainsi traitée par procureur. Ce n'est pas celle que +nos intérêts pourraient nous faire préférer, mais celle +qui plaît à Sa Majesté, qui doit partager sa couche nuptiale. +Ainsi, lords, puisque c'est Marguerite que Henri +préfère, c'est là un motif plus puissant que tous les autres +qui nous oblige à la préférer aussi. Car qu'est-ce +qu'un mariage forcé, sinon un enfer, une vie de discorde +et de querelles éternelles, tandis qu'une union libre et +volontaire donne le bonheur et fait goûter ici-bas la paix +des cieux? Pourrions-nous faire épouser à Henri, qui est +roi, une autre que Marguerite qui est la fille d'un roi? +Ses incomparables attraits, joints à sa naissance, annoncent +qu'elle n'est faite que pour épouser un roi. Son +vaillant courage, son âme intrépide à un degré bien +au-dessus du courage ordinaire de son sexe, nous promettent +tout ce que nos espérances attendent de la lignée +d'un roi. Henri, fils d'un conquérant, ne peut manquer +d'engendrer des conquérants, si l'amour l'unit avec une +femme d'une âme aussi élevée que l'est celle de la belle +Marguerite. Rendez-vous donc, milords, et convenez ici +avec moi que Marguerite sera notre reine, et nulle autre +qu'elle.</p> + +<p>LE ROI.--Si c'est l'impression puissante que m'a faite +votre récit, mon noble lord Suffolk, ou si c'est que mon +jeune coeur n'a jamais encore senti l'atteinte des flammes +de l'amour, c'est ce que je ne puis expliquer: mais il +est certain que je sens un trouble si violent dans mon +âme, de si vives alarmes de crainte et d'espérance, que +je suis fatigué et malade du tumulte de mes pensées. +Allez donc vous embarquer: pressez votre arrivée en +France, convenez de toutes les conditions, et faites tout +pour que la belle Marguerite consente à traverser les +mers, et vienne en Angleterre se voir couronner la reine +fidèle et sacrée du roi Henri. Pour fournir aux dépenses +et aux honneurs de votre ambassade, levez un dixième +sur le peuple, et partez sans délai, car jusqu'à votre retour +je vais être agité de mille soucis.--Et vous, mon +cher oncle, bannissez tout reproche; si vous jugez ma +faiblesse sur ce que vous fûtes autrefois, et non sur ce +que vous êtes aujourd'hui, je suis sûr que vous pardonnerez +cette soudaine exécution de ma volonté.--Allez, +conduisez-moi dans un lieu où, loin de tout témoin, je +puisse me livrer sans contrainte aux pensées qui tourmentent +mon âme.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>GLOCESTER.--Oui, je crains bien que les tourments qui +commencent avec ce dessein ne cessent plus désormais.</p> + +<p class="mid">(Glocester et Exeter sortent.)</p> + +<p>SUFFOLK, <i>seul.</i>--Ainsi, Suffolk l'emporte: et comme +autrefois Pâris s'embarqua pour la Grèce, il part aujourd'hui +pour la France, avec l'espoir de rencontrer la +même fortune en amour, mais de prospérer plus heureusement +que ne fit le Troyen. Marguerite sera reine, +et gouvernera le roi: et moi je gouvernerai la reine, le +roi et le royaume.</p> + +<p class="mid">(Il sort.)</p> + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> + + +<br><br> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Henri VI (1/3), by William Shakespeare, 1564-1616 + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VI (1/3) *** + +***** This file should be named 26763-h.htm or 26763-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/7/6/26763/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + + |
