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+The Project Gutenberg EBook of Henri V, by William Shakespeare, 1564-1616
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Henri V
+
+Author: William Shakespeare, 1564-1616
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874
+
+Release Date: October 3, 2008 [EBook #26762]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI V ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+ =================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 7
+ Henri IV (2e partie)
+ Henri V
+ Henri VI (1re, 2e et 3e partie)
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+ ==================================================
+
+
+
+
+ HENRI V
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+
+
+ NOTICE SUR HENRI V
+
+
+C'est à tort que la plupart des critiques ont regardé _Henri V_ comme
+l'un des plus faibles ouvrages de Shakspeare. Le cinquième acte, il est
+vrai, est vide et froid, et les conversations qui le remplissent ont
+aussi peu de mérite poétique que d'intérêt dramatique. Mais la marche
+des quatre premiers actes est simple, rapide, animée; les événements de
+l'histoire, plans de gouvernement ou de conquête, complots,
+négociations, guerres, s'y transforment sans effort en scènes de théâtre
+pleines de vie et d'effet; si les caractères sont peu développés, ils
+sont bien dessinés et bien soutenus; et le double génie de Shakspeare,
+moraliste profond et poëte brillant, même dans les formes pénibles et
+bizarres qu'il donne à sa pensée et à son imagination, y conserve son
+abondance et son éclat.
+
+On rencontre aussi, dans les paroles du choeur qui remplit les
+entr'actes, des preuves remarquables du bon sens de Shakspeare et de
+l'instinct qui lui faisait sentir les inconvénients de son système
+dramatique: «Permettez, dit-il aux spectateurs dès le début de la pièce,
+que nous fassions travailler la force de votre imagination.... C'est à
+votre pensée à créer en ce moment nos rois pour les transporter d'un
+lieu à l'autre, franchissant les temps et resserrant les événements de
+plusieurs années dans l'espace d'une heure.» Et ailleurs: «Accordez-nous
+votre patience et pardonnez l'abus du changement de lieu auquel nous
+sommes réduits pour resserrer la pièce dans son cadre.»
+
+La partie populaire et comique du drame, bien que la verve originale de
+Falstaff n'y soit plus, offre des scènes d'une gaieté parfaitement
+naturelle, et le Gallois Fluellen est un modèle de ce bavardage
+militaire sérieux, naïf, intarissable, inattendu et moqueur, qui excite
+en même temps le rire et la sympathie.
+
+
+
+
+ HENRI V
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ LE ROI HENRI V.
+ LE DUC DE GLOCESTER, } frères
+ LE DUC DE BEDFORD, } du roi.
+ LE DUC D'EXETER, oncle du roi.
+ LE DUC D'YORK.
+ LE COMTE DE SALISBURY.
+ LE COMTE DE WESTMORELAND.
+ LE COMTE DE WARWICK.
+ L'ARCHEVÊQUE DE CANTORBÉRY
+ L'ÉVÊQUE D'ELY.
+
+ LE COMTE DE CAMBRIDGE, } conspirateurs
+ LE LORD SCROOP, } contre le roi.
+ SIR THOMAS GREY, }
+
+ SIR THOMAS ERPINGHAM, }
+ GOWER, } officiers de
+ FLUELLEN, } l'armée du roi
+ MACMORRIS, }
+ JAMY, }
+ BATES, COURT, WILLIAMS, soldats anglais.
+ PISTOL, NYM, BARDOLPH, anciens serviteurs de Falstaff,
+ et aujourd'hui soldats.
+ CHARLES VI, roi de France.
+ LOUIS, dauphin.
+ LE DUC DE BOURGOGNE,
+ LE DUC D'ORLÉANS,
+ LE DUC DE BOURBON,
+ LE CONNETABLE,
+
+ RAMBURES, } seigneurs
+ GRAND PRÉ, } français.
+
+ LE GOUVERNEUR d'Harfleur.
+ MONTJOIE, héraut d'armes français.
+ AMBASSADEURS députés vers le roi d'Angleterre.
+ ISABELLE, reine de France.
+ CATHERINE, fille de Charles et d'Isabelle.
+ ALIX, dame française de la suite de la princesse Catherine.
+ QUICKLY, épouse de Pistol, aubergiste.
+
+ CHOEUR.
+
+ Lords, courriers, soldats français, anglais, etc.
+
+La scène, au commencement de la pièce, est en Angleterre, ensuite
+toujours en France.
+
+
+
+
+LE CHOEUR.
+
+Oh! si j'avais une muse de feu qui pût s'élever jusqu'au ciel le plus
+brillant de l'invention! un royaume pour théâtre, des princes pour
+acteurs, et des monarques pour spectateurs de cette sublime scène, c'est
+alors qu'on verrait le belliqueux Henri, sous ses traits naturels, avec
+la majesté du dieu Mars, menant en laisse, comme des limiers, la famine,
+la guerre et l'incendie qui ramperaient à ses pieds, pour demander de
+l'emploi. Mais, pardonnez, indulgente assemblée; pardonnez à
+l'impuissance du talent, qui a osé, sur ces planches indignes, exposer à
+la vue un objet si grand. Cette arène à combats de coqs peut-elle
+contenir les vastes plaines de la France? pouvons-nous entasser dans cet
+O[1] de bois tous les milliers de casques qui épouvantèrent le ciel
+d'Azincourt? Pardonnez, si un chiffre si minime doit représenter ici,
+sur un petit espace, un million. Permettez que, remplissant l'office des
+zéros dans cet énorme calcul, nous fassions travailler la force de votre
+imagination. Supposez qu'en ce moment, dans l'enceinte de ces murs, sont
+enfermées deux puissantes monarchies, dont les fronts levés et
+menaçants, l'un contre l'autre opposés, ne sont séparés que par l'Océan,
+étroit et périlleux: réparez par vos pensées toutes nos imperfections:
+divisez un homme en mille parties; et voyez en lui une armée imaginaire:
+figurez-vous, lorsque nous parlons des coursiers, que vous les voyez
+imprimer leurs pieds superbes sur le sein foulé de la terre. C'est à
+votre pensée à orner en ce moment nos rois; qu'elle les transporte d'un
+lieu dans un autre, qu'elle franchisse les barrières du temps, et
+resserre les événements de plusieurs années dans la durée d'une heure.
+Pour suppléer aux lacunes, souffrez qu'un choeur complète les récits de
+cette histoire: c'est lui qui, dans cet instant, tenant la place du
+prologue, implore votre attention patiente, et vous prie d'écouter et de
+juger la pièce avec indulgence.
+
+[Note 1: O, lettre de l'alphabet. Allusion à la forme circulaire de
+cette lettre.]
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Londres.--Antichambre dans le palais du roi.
+
+_Entrent_ L'ARCHEVÊQUE DE CANTORBÉRY, L'ÉVÊQUE D'ÉLY.
+
+
+CANTORBÉRY.--Milord, je puis vous dire qu'on presse vivement la
+signature de ce même bill, qui aurait suivant toute apparence, et même
+infailliblement passé contre nous, la onzième année du règne du feu roi,
+si l'agitation de ces temps de trouble n'en avait interrompu l'examen.
+
+ÉLY.--Mais, milord, quel obstacle lui opposerons-nous aujourd'hui?
+
+CANTORBÉRY.--C'est à quoi il faut réfléchir. Si ce bill passe contre
+nous, nous perdons la plus belle moitié de nos domaines: car toutes les
+terres laïques, que la piété des mourants a données par testament à
+l'Église, nous seront enlevées. Voici la taxe: d'abord une somme
+suffisante pour entretenir, à l'honneur du roi, jusqu'à quinze comtes,
+quinze cents chevaliers et six mille deux cents bons gentilshommes;
+ensuite, pour le soulagement des pestiférés et des pauvres vieillards
+infirmes et languissants, dont le grand âge et le corps se refusent aux
+travaux, cent hôpitaux bien pourvus, bien entretenus; et de plus encore,
+pour les coffres du roi, mille livres sterling par an: telle est la
+teneur du bill.
+
+ÉLY.--Ce serait presque épuiser la caisse.
+
+CANTORBÉRY.--Ce serait la mettre à sec.
+
+ÉLY.--Mais quel moyen de l'empêcher?
+
+CANTORBÉRY.--Le roi est généreux et plein d'égards.
+
+ÉLY.--Et ami sincère de la sainte Église.
+
+CANTORBÉRY.--Ce n'était pas là ce que promettaient les écarts de sa
+jeunesse. Le dernier souffle de la vie n'a pas plutôt abandonné le corps
+de son père, que sa folie, mortifiée en lui, sembla expirer aussi: oui,
+au même moment, la raison, comme un ange descendu du ciel, vint et
+chassa de son sein le coupable Adam. Son âme épurée redevint un paradis,
+où rentrèrent les esprits célestes. Jamais jeune homme ne devint sitôt
+homme fait; jamais la réforme ne vint d'un cours plus soudain balayer
+tous les défauts: jamais le vice, cette hydre aux têtes renaissantes, ne
+perdit si promptement et son trône et tout à la fois.
+
+ÉLY.--Ce changement est béni pour nous.
+
+CANTORBÉRY.--Entendez-le raisonner en théologie, et tout rempli
+d'admiration, vous souhaiterez en vous-même, que le roi fût un prélat:
+écoutez-le discuter les affaires de l'Etat, et vous direz qu'il en a
+fait sa seule étude: s'il parle guerre, vous croyez assister à une
+bataille, mise pour vous en musique; mettez-le sur tous les problèmes de
+la politique, il vous en dénouera le noeud gordien, aussi facilement que
+sa jarretière; aussi, lorsqu'il parle, l'air, contenu dans sa licence,
+reste calme, et l'admiration muette veille dans l'oreille de ses
+auditeurs pour saisir les maximes qui sortent de sa bouche, aussi douces
+que le miel. Il paraît impossible que l'exercice et la pratique n'aient
+pas servi de maîtres à sa théorie profonde; et ce qui est merveilleux,
+c'est comment Son Altesse a pu recueillir cette ample moisson, lui dont
+la jeunesse était livrée à toutes les vaines folies; lui dont les
+associés étaient illettrés, grossiers et frivoles; lui dont les heures
+étaient remplies par les festins, par les jeux et la débauche; lui que
+jamais on n'a vu appliqué à aucune étude; jamais seul dans la retraite,
+jamais loin du bruit et de la foule.
+
+ÉLY.--La fraise croît sous l'ombre de l'ortie, et c'est dans le
+voisinage des fruits les plus communs que les plantes salutaires
+s'élèvent et mûrissent le mieux; ainsi le prince a caché sa raison sous
+le voile de la dissipation; c'est ainsi qu'elle a crû, n'en doutez pas,
+comme le gazon d'été, dont les progrès sont plus rapides la nuit,
+quoique invisibles.
+
+CANTORBÉRY.--Il faut bien que cela soit; car les miracles ont cessé, et
+nous sommes obligés de croire aux moyens qui amènent les choses à la
+perfection.
+
+ÉLY.--Mais, mon bon lord, quel moyen de mitiger ce bill que sollicitent
+les communes? Sa Majesté penche-t-elle pour ou contre?
+
+CANTORBÉRY.--Le roi paraît indifférent, ou plutôt il semble incliner
+beaucoup plus de notre côté, que favoriser le parti qui le propose
+contre nous; car j'ai fait une offre à Sa Majesté, au sujet de la
+convocation de notre assemblée ecclésiastique, et par rapport aux objets
+dont on s'occupe actuellement, qui concernent la France, de lui donner
+une somme plus forte que n'en a jamais accordé le clergé à aucun de ses
+prédécesseurs.
+
+ÉLY.--Et de quel air a-t-il paru recevoir cette offre?
+
+CANTORBÉRY.--Le roi l'a favorablement accueillie; mais le temps a manqué
+pour entendre (comme je me suis aperçu que Sa Majesté l'aurait désiré)
+la filiation claire et suivie de ses titres divers et légitimes à
+certains duchés, et généralement à la couronne et au trône de France, en
+remontant à Édouard, son bisaïeul.
+
+ÉLY.--Et quelle cause a donc interrompu cette discussion?
+
+CANTORBÉRY.--A cet instant même, l'ambassadeur de France a demandé
+audience; et l'heure où on doit l'entendre est, je pense, arrivée.
+Est-il quatre heures?
+
+ÉLY.--Oui.
+
+CANTORBÉRY.--Entrons donc pour connaître le sujet de son ambassade, que
+je pourrais, je crois, par une conjecture certaine, déclarer avant même
+que le Français ait ouvert la bouche.
+
+ÉLY.--Je veux vous suivre, et je suis impatient de l'entendre.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+La salle d'audience.
+
+_Entrent_ LE ROI HENRI, GLOCESTER, BEDFORD, WARWICK, WESTMORELAND,
+EXETER, _et suite_.
+
+
+LE ROI.--Où est mon respectable prélat de Cantorbéry?
+
+EXETER.--Il n'est pas ici.
+
+LE ROI, _à Exeter_.--Cher oncle, envoyez-le chercher.
+
+WESTMORELAND.--Mon souverain, ferons-nous entrer l'ambassadeur?
+
+LE ROI.--Pas encore, mon cousin. Avant de l'entendre, nous voudrions
+être décidé sur quelques points importants, qui nous préoccupent, par
+rapport à nous et à la France.
+
+(Entrent l'archevêque de Cantorbéry et l'évêque d'Ély.)
+
+CANTORBÉRY.--Que Dieu et ses anges gardent votre trône sacré, et qu'ils
+vous accordent d'en être longtemps l'ornement!
+
+LE ROI.--Nous vous remercions sincèrement, savant prélat; nous vous
+prions de vous expliquer; développez avec une justice exacte et
+religieuse pourquoi la loi salique, qu'ils ont en France, doit ou ne
+doit pas être un empêchement à nos prétentions: et à Dieu ne plaise, mon
+cher et fidèle seigneur, que vous apprêtiez ou torturiez votre raison. A
+Dieu ne plaise que vous chargiez sciemment votre conscience de subtils
+et coupables sophismes, pour nous présenter des titres spécieux, mais
+illégitimes, dont la vérité désavouerait les fausses couleurs; car Dieu
+sait combien de milliers d'hommes, aujourd'hui pleins de vie, verseront
+leur sang pour soutenir le parti auquel Votre Révérence va nous exciter:
+ainsi, songez bien comment vous engagerez notre personne, et par quels
+droits vous réveillez le glaive endormi de la guerre. Nous vous en
+sommons au nom de Dieu: réfléchissez-y bien; car jamais deux pareils
+royaumes n'ont lutté ensemble, que le sang n'ait coulé à grands flots;
+chaque goutte est une malédiction, et implore vengeance contre l'homme,
+dont l'injustice affile l'épée qui exerce de tels ravages sur la courte
+vie des mortels. Maintenant que je vous ai adressé cette recommandation,
+parlez, milord; nous allons vous écouter, et croire dans notre coeur que
+tout ce que vous nous direz sera aussi pur dans votre conscience que
+l'est le péché après avoir reçu le baptême.
+
+CANTORBÉRY.--Daignez donc m'écouter, gracieux souverain.--Et vous aussi,
+pairs, qui devez votre vie, votre foi et vos services à ce trône
+impérial.--Il n'est d'autre obstacle aux droits de Votre Majesté sur la
+France, que ce principe qu'ils font venir de Pharamond: _In terram
+salicam mulieres ne succedant_, «Nulle femme ne succédera en terre
+salique.» Et cette terre salique, les Français, par un commentaire
+infidèle, prétendent que c'est le royaume de France, et donnent
+Pharamond pour le fondateur de cette loi qui exclut les femmes. Et
+cependant leurs propres historiens affirment, de bonne foi, que la terre
+salique est dans la Germanie, entre les fleuves de Sala et de l'Elbe, où
+Charles le Grand, après avoir subjugué les Saxons, laissa derrière lui,
+et établit un certain nombre de Français, qui par dédain pour les femmes
+germaines, dont quelques taches honteuses souillaient la vie et les
+moeurs, y établirent cette loi: _Que nulle femme ne serait héritière en
+terre salique_, et cette terre salique, comme je l'ai dit, est située
+entre l'Elbe et la Sala, et s'appelle aujourd'hui, en Allemagne,
+_Meisen_. Il est donc manifeste que la loi salique n'a pas été établie
+pour le royaume de France; et les Français n'ont possédé la terre
+salique que quatre cent vingt-un ans après le décès du roi Pharamond,
+vainement supposé l'auteur de cette loi. Pharamond décéda l'année de
+notre rédemption quatre cent vingt-six, et Charles le Grand dompta les
+Saxons, et établit les Français au delà de la rivière de Sala, dans
+l'année huit cent cinq. De plus, leurs auteurs disent que le roi Pépin,
+qui déposa Childéric, fit valoir ses prétentions et son titre à la
+couronne de France, comme héritier légitime, étant descendu de Bathilde,
+qui était fille du roi Clotaire. Hugues Capet aussi, qui usurpa la
+couronne de Charles, duc de Lorraine, seul héritier mâle de la vraie
+ligne et souche de Charles le Grand, pour colorer son titre de quelque
+apparence de vérité (quoique dans la vérité il fût faux et nul), se
+porta pour héritier de dame Lingare, fille de Charlemagne, qui était
+fils de Louis, empereur, et Louis était fils de Charles le Grand. Aussi
+le roi Louis X, qui était l'unique héritier de l'usurpateur Capet, ne
+put porter la couronne de France et rester en paix avec sa conscience,
+jusqu'à ce qu'on lui eût prouvé que la belle reine Isabelle, son aïeule,
+descendait en ligne directe de dame Ermengare, fille du susdit Charles,
+duc de Lorraine; par lequel mariage, la ligne de Charles le Grand avait
+été réunie à la couronne de France: en sorte qu'il est clair, comme le
+soleil d'été, que le titre du roi Pépin, et la prétention de Hugues
+Capet, et l'éclaircissement qui tranquillisa la conscience de Louis,
+tirent tous leur droit et leur titre des femmes, malgré cette loi
+salique qu'ils opposent aux justes prétentions que Votre Majesté tient
+du chef des femmes; et ils aiment mieux se cacher dans un réseau, que
+d'exposer à la vue leurs titres faux, usurpés sur vos ancêtres et sur
+vous.
+
+LE ROI.--Puis-je, en conscience et en droit, hasarder cette
+revendication?
+
+CANTORBÉRY.--Que le crime en retombe sur ma tête, auguste souverain! Il
+est écrit dans le livre des Nombres: _Quand le fils meurt, que
+l'héritage alors descende à la fille._ Mon digne prince, soutenez vos
+droits: déployez votre étendard sanglant: tournez vos regards sur vos
+illustres ancêtres: allez, mon souverain, allez à la tombe de votre
+fameux aïeul, de qui vous tenez vos droits, invoquez son âme guerrière,
+et celle de votre grand-oncle Édouard, le Prince Noir, qui donna une
+sanglante tragédie sur les champs français, et défit toutes leurs
+forces, tandis que son auguste père, debout sur une colline, souriait de
+voir son lionceau se baigner dans le sang de la noblesse française. O
+vaillants Anglais, qui pouvaient, avec la moitié de leurs forces, faire
+face à toute la puissance de la France; tandis qu'une moitié de l'armée
+contemplait l'autre en souriant, avec tout le calme d'un spectateur
+tranquille et étranger à l'action!
+
+ÉLY.--Réveillez le souvenir de ces morts fameux, et que votre bras
+puissant renouvelle leurs faits d'armes. Vous êtes leur héritier; vous
+êtes assis sur leur trône; le courage et le sang, qui les a rendus
+immortels, coule dans vos veines, et mon trois fois redoutable souverain
+est, dans le printemps de sa jeunesse, mûr pour les exploits de ces
+vastes entreprises.
+
+EXETER.--Vos frères, les rois et les monarques de la terre, attendent
+tous que vous vous leviez dans votre force, comme ont fait, avant vous,
+ces lions issus de votre race.
+
+WESTMORELAND.--Ils savent que Votre Majesté a, tout à la fois, une cause
+juste, les moyens et la puissance; et rien n'est plus vrai: jamais roi
+d'Angleterre n'eut une noblesse plus opulente, et des sujets plus
+dévoués; et leurs coeurs, laissant pour ainsi dire les corps en
+Angleterre, ont déjà passé les mers, et sont campés dans les plaines de
+France.
+
+CANTORBÉRY.--O que leurs corps, mon souverain chéri, aillent joindre
+leurs coeurs, avec le fer et le feu, pour reconquérir vos droits! Pour
+vous aider dans cette entreprise, nous promettons de lever sur le
+clergé, et de fournir à Votre Majesté, un puissant subside, tel que
+jamais l'Église n'en a encore apporté à aucun de vos ancêtres.
+
+LE ROI.--Il ne suffit pas que nous armions pour envahir la France: il
+faut aussi prendre nos mesures, pour défendre le royaume contre
+l'Écossais, qui viendra fondre sur nous avec toutes sortes d'avantages.
+
+CANTORBÉRY.--Les habitants des frontières, mon souverain, seront un
+rempart suffisant pour défendre l'intérieur de l'État contre les
+incursions de ces pillards.
+
+LE ROI.--Nous ne parlons pas seulement des incursions de quelques
+pillards: nous craignons une entreprise plus vaste de l'Écossais, qui
+fut toujours pour nous un voisin remuant. L'histoire vous apprendra que
+mon illustre aïeul ne passa jamais avec ses forces en France, que
+l'Écossais ne vînt, comme les flots dans une brèche, se répandre sur son
+royaume dépourvu, avec le torrent de sa puissance, harcelant de vives et
+chaudes attaques nos provinces dégarnies, bloquant les châteaux et les
+villes par des siéges ruineux, au point que l'Angleterre, nue et sans
+défense, a tremblé et chancelé grâce à ce funeste voisinage.
+
+CANTORBÉRY.--Elle a eu plus de peur que de mal, mon souverain; et
+voyez-en la preuve dans les exemples qu'elle a donnés
+elle-même.--Lorsque tous ses chevaliers étaient passés en France, et
+qu'elle était comme une veuve en deuil de l'absence de tous ses nobles,
+non-seulement elle se défendit bien elle-même, mais elle prit et
+enveloppa, comme un cerf égaré, le roi des Écossais: elle l'envoya en
+France, décorer de rois captifs la renommée du roi Édouard, et elle
+enrichit vos chroniques d'autant de louanges, que le sable de la mer est
+riche en débris précieux de naufrages, et en trésors abîmés sous les
+eaux.
+
+EXETER.--Mais il y a un dicton fort ancien et très-vrai: Si vous voulez
+conquérir la France, commencez d'abord par l'Écosse; car lorsque l'aigle
+anglaise est sortie pour chercher proie au dehors, la belette écossaise
+vient en rampant se glisser dans son nid sans défense, et dévore sa
+royale couvée; jouant le rat en l'absence du chat, elle détruit et tue
+plus qu'elle ne peut dévorer.
+
+ÉLY.--La conséquence serait donc que le chat doit rester dans ses
+foyers: et cependant ce n'est là qu'une malheureuse nécessité; car nous
+avons des serrures pour enfermer nos biens, et de petits piéges pour
+prendre les petits voleurs. Quand les bras armés combattent au dehors,
+la tête prudente sait se défendre au dedans; car le gouvernement,
+quoique formé de parties séparées, du haut, du moyen et du bas ordre,
+les maintient tous dans un concert et une harmonie naturelle, comme les
+sons dans la musique[2].
+
+[Note 2: La même idée se rencontre dans Cicéron, _de Republica_, lib.
+II:
+
+«Sic ex summis, et mediis, et infimis interjectis ordinibus, ut sonis,
+moderatam ratione civitatem, consensu dissimiliorum concinere, et quæ
+harmonia a musicis dicitur in cantu eam esse in civitate concordiam.»]
+
+CANTORBÉRY.--Cela est vrai: aussi le ciel a divisé l'économie de l'homme
+en fonctions diverses; toutes ses parties, dans un effort continuel,
+tendent à un but commun, l'obéissance: ainsi travaillent les abeilles,
+créatures qui, servant d'exemple dans la nature, enseignent l'art de
+l'ordre à un royaume peuplé. Elles ont un roi et des officiers de
+différente espèce: les uns, magistrats, punissent à l'intérieur;
+d'autres, comme les commerçants, se hasardent au loin; d'autres, comme
+les soldats, armés de leurs dards, butinent sur les boutons veloutés du
+printemps, et, chargés de leurs larcins, reviennent d'un pas joyeux à la
+tente de leur empereur. Lui, dans son active majesté, surveille les
+maçons bourdonnants qui construisent les lambris d'or, les citoyens qui
+pétrissent le miel, le peuple d'artisans qui arrivent en foule, et
+déposent à la porte étroite de l'État leurs précieux fardeaux; et la
+justice, à l'oeil sévère, au chant maussade, livre aux pâles exécuteurs
+les paresseux qui bâillent mollement.--Voici ma conclusion.--Que
+plusieurs parties qui ont un rapport direct vers un centre commun
+peuvent agir en sens contraires, comme plusieurs flèches, lancées de
+points différents, volent vers un seul but, comme plusieurs rues se
+mêlent dans une ville; comme plusieurs eaux limpides se confondent dans
+une mer; comme plusieurs lignes se rejoignent dans le centre d'un
+cadran: de même un millier d'entreprises, toutes sur pied à la fois,
+peuvent aboutir à une même fin, et marcher toutes de front, sans que
+l'une souffre de l'autre: ainsi, mon souverain, en France! Partagez
+votre heureuse nation en quatre portions; prenez-en une pour la France;
+elle vous suffira pour ébranler toute la Gaule: et nous, si avec les
+trois autres quarts de nos forces restés dans le sein du royaume nous ne
+pouvons pas défendre nos portes contre les chiens, puissions-nous être
+maltraités, et que notre nation perde à jamais sa réputation de courage
+et de sagesse.
+
+LE ROI.--Qu'on introduise les ambassadeurs envoyés de la part du
+dauphin. (_Un seigneur de la suite sort. Le roi monte sur son trône._)
+Notre résolution est bien prise, et par le secours du ciel et le vôtre,
+nobles, qui êtes le nerf de notre puissance, la France une fois à nous,
+ou nous la plierons à notre joug, ou nous la mettrons en pièces: ou bien
+l'on nous verra, assis sur son trône, gouvernant comme un grand et vaste
+empire tous ses riches duchés qui valent presque des royaumes, ou bien
+nous déposerons ces ossements dans une urne sans gloire, privés de
+sépulture et sans aucun monument qui conserve notre souvenir. Il faut
+que notre histoire célèbre hautement, à pleine voix, nos exploits, ou
+que notre tombeau, muet comme l'esclave du sérail, ne nous accorde même
+pas l'honneur d'une épitaphe de cire. (_Entrent les ambassadeurs de
+France._) Nous voici maintenant disposé à connaître les intentions de
+notre cher cousin, le dauphin; car nous apprenons que vous nous saluez
+de sa part, et non de celle du roi.
+
+L'AMBASSADEUR.--Votre Majesté veut-elle nous permettre d'exposer
+librement la commission dont nous sommes chargés? autrement, nous nous
+bornerons à lui faire entendre, avec réserve et sous des termes
+enveloppés, l'intention du dauphin et notre ambassade.
+
+LE ROI.--Nous ne sommes point un tyran, mais un roi chrétien: nos
+passions nous obéissent en silence, enchaînées à notre volonté comme les
+criminels qui sont aux fers dans nos prisons: ainsi déclarez-nous les
+intentions du dauphin avec une franchise ouverte et sans contrainte.
+
+L'AMBASSADEUR.--Les voici en peu de mots. Votre Altesse, par ses députés
+qu'elle a dernièrement envoyés en France, a revendiqué certains duchés
+sous prétexte des droits de votre glorieux prédécesseur le roi Édouard
+III. En réponse à cette prétention, le prince, notre maître, dit que
+vous vous ressentez trop de votre jeunesse, et il vous avertit de bien
+songer qu'il n'est en France aucun domaine qu'on puisse conquérir avec
+une gaillarde[3], et que vous ne pouvez introduire vos fêtes dans ces
+duchés: en indemnité, il vous envoie, comme un présent plus conforme à
+vos inclinations, le trésor que contient ce baril; et il demande qu'en
+reconnaissance de ce don, vous laissiez là les duchés que vous réclamez,
+et qu'ils n'entendent plus parler de vous. Voilà ce que dit le dauphin.
+
+[Note 3: Une gaillarde, danse du temps.]
+
+LE ROI, _au duc d'Exeter._--Quel trésor, cher oncle?
+
+EXETER.--Des balles de paume, mon souverain!
+
+LE ROI.--Nous sommes charmé de trouver le dauphin si plaisant avec nous,
+et nous vous remercions, et de son présent et de vos peines. Quand une
+fois nous aurons ajusté nos raquettes à ces balles, nous espérons, avec
+l'aide de Dieu, jouer en France un jeu à frapper la couronne du roi, son
+père, et à l'envoyer dans la grille[4]. Dites-lui qu'il vient d'engager
+la partie avec un adversaire tel qu'il lancera ses balles dans toute la
+France. Nous le comprenons bien quand il fait allusion aux égarements de
+notre jeunesse, sans examiner l'usage que nous en avons fait. Non,
+jamais nous n'avons fait cas de ce trône chétif de l'Angleterre; et en
+conséquence, vivant loin de lui, nous nous sommes abandonné à une
+licence effrénée, comme il arrive toujours que les hommes sont plus gais
+quand ils sont hors de chez eux; mais dites au dauphin que je saurai
+garder ma dignité, que je me conduirai en roi, et que je déploierai
+toute l'étendue de ma grandeur quand je me réveillerai sur mon trône de
+France. C'est pour y parvenir que, déposant ici ma majesté, j'ai
+travaillé comme un pauvre journalier. Mais c'est en France qu'on me
+verra m'élever avec tant d'éclat que j'éblouirai tous les yeux: oui, le
+dauphin sera aveuglé en contemplant les rayons de ma gloire. Et dites
+encore à ce prince si plaisant, que cette plaisanterie de sa façon a
+changé ses balles de paume en boulets de pierre[5], et que sa conscience
+restera mortellement chargée de la vengeance meurtrière qu'elles feront
+voler dans ses États. Cette plaisanterie fera pleurer mille veuves
+privées de leurs époux, mille mères privées de leurs enfants: elle
+coûtera la ruine de maint château; des générations qui ne sont pas
+encore nées auront sujet de maudire l'insultante ironie du dauphin. Mais
+les événements sont dans la main de Dieu, à qui j'en appelle, et c'est
+en son nom, annoncez-le au dauphin, que je me mets en marche pour me
+venger, suivant mon pouvoir, et déployer un bras armé par la justice
+dans une cause sacrée. Allez, sortez de ces lieux en paix, et dites au
+dauphin que sa raillerie paraîtra le jeu d'un esprit bien léger et bien
+indiscret, lorsqu'elle fera verser plus de larmes qu'elle n'a excité de
+sourires.--Conduisez ces députés sous une sûre escorte.--Adieu.
+
+(Les ambassadeurs sortent.)
+
+[Note 4: Terme du jeu de paume.]
+
+[Note 5: Les premiers boulets furent de pierre.]
+
+EXETER.--C'est là vraiment un joyeux message!
+
+LE ROI.--Nous espérons bien en faire rougir l'auteur; ainsi, mes lords,
+ne perdons aucun instant qui puisse accélérer notre expédition; car nous
+n'avons plus maintenant d'autres pensées que la France, après nos
+devoirs envers Dieu qui doivent passer avant nos affaires. Rassemblons
+promptement le nombre de troupes nécessaires pour ces guerres, et
+méditons sur tous les moyens qui peuvent ajouter, avec une célérité
+raisonnable, des plumes à nos ailes; car, j'en atteste Dieu, nous
+châtierons le dauphin aux portes de son père; ainsi que chacun s'occupe
+des moyens d'entamer promptement cette belle entreprise.
+
+(Tous sortent.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+
+LE CHOEUR.
+
+Maintenant toute la jeunesse d'Angleterre brûle du feu des combats, et
+les parures de soie reposent dans les gardes-robes, les armuriers
+prospèrent, et l'honneur est la seule pensée qui règne dans tous les
+coeurs. Ils vendent les prés pour acheter un cheval de bataille, et
+suivent le miroir de tous les rois chrétiens, des ailes au talon, comme
+des Mercures anglais. L'Espérance est assise sur les airs, tenant une
+épée dont le fer, depuis la garde jusqu'à la pointe, est caché sous
+l'amas de couronnes de toutes grandeurs qui l'entourent; couronnes
+d'empereur, de rois et de ducs, promises à Henri et aux braves qui le
+suivent. Les Français, que des avis certains ont instruits de ce
+redoutable appareil, tremblent et cherchent à détourner par les ruses de
+la pâle politique les projets de l'Angleterre. O Angleterre! ton étroite
+enceinte est l'emblème de ta grandeur: un petit corps qui renferme un
+grand coeur! De combien d'exploits n'enrichirais-tu pas ta gloire, si
+tous tes enfants avaient pour leur mère la tendresse et les sentiments
+de la nature! Mais vois ta disgrâce! La France a trouvé dans ton sein un
+nid de coeurs vides qu'elle remplit de trahisons par ses présents. Elle
+a trouvé trois hommes corrompus: l'un, Richard comte de Cambridge; le
+second, le lord Henri Scroop de Marsham; le troisième, Thomas Grey,
+chevalier de Northumberland; ils ont, pour l'or de la France (ô crime!),
+scellé une conspiration avec la France alarmée; et c'est de leurs mains
+que ce roi, l'honneur des rois, doit périr (si l'enfer et la trahison
+tiennent leurs promesses) à Southampton avant de s'embarquer pour la
+France.--Accordez-nous votre patience et pardonnez l'abus du changement
+de lieu auquel nous sommes réduits pour resserrer la pièce dans son
+cadre.--La somme est payée, les traîtres sont d'accord.--Le roi est
+parti de Londres, et la scène est maintenant transportée à Southampton;
+c'est à Southampton que le théâtre s'ouvre en ce moment; c'est là qu'il
+faut vous asseoir. De ce lieu nous vous ferons passer en France, et nous
+vous en ramènerons en charmant les mers pour vous procurer un passage
+heureux et calme: car, autant que nous le pourrons, nous tâcherons que
+nul de vous n'ait le plus léger malaise pendant tout le spectacle. Mais
+jusqu'au moment du départ du roi, c'est à Southampton que nous
+transférons la scène.
+
+(Le choeur sort.)
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Londres; East-Cheap.
+
+_Entrent_ NYM et BARDOLPH.
+
+
+BARDOLPH.--Ah! je suis charmé de vous rencontrer, caporal Nym.
+
+NYM.--Bonjour, lieutenant Bardolph.
+
+BARDOLPH.--Eh bien, le vieux Pistol et vous, êtes-vous toujours amis?
+
+NYM.--Pour moi, certes, cela m'est bien égal: je ne fais pas grand
+bruit; mais quand l'occasion se présentera, on me verra la saisir en
+souriant. N'importe, il arrivera ce qui pourra. Non, je n'ose pas me
+battre. Mais je ne veux que donner un coup d'oeil, et puis tenir mon fer
+devant moi. C'est une simple lame; mais qu'est-ce que cela fait? elle
+sera bonne pour le chaud et le froid autant qu'épée d'homme vivant; et
+voilà tout le plaisant de la chose.
+
+BARDOLPH.--Je veux vous donner à déjeuner pour vous rapatrier: et nous
+irons tous trois en France comme de bons frères. Allons, ainsi soit-il,
+caporal Nym?
+
+NYM.--Ma foi, je vivrai tant que j'ai à vivre, voilà ce qu'il y a de
+sûr; et quand je ne pourrai plus vivre, je ferai comme je pourrai. Voilà
+ce que j'ai à dire là-dessus, et tout finit là.
+
+BARDOLPH.--Ce qu'il y de certain, caporal, c'est qu'il est marié à
+Hélène Quickly; et il n'est pas douteux qu'elle vous a manqué
+essentiellement; car enfin elle vous avait donné sa foi.
+
+NYM.--Je ne sais pas: il faut bien que les choses arrivent comme elles
+doivent arriver. Les gens peuvent dormir quelquefois, et pendant ce
+temps-là avoir leur gorge à côté d'eux; et comme on dit les couteaux ont
+des tranchants. Il faut laisser aller les choses. Quoique Patience soit
+un cheval fatigué, il faudra bien qu'elle laboure; les choses auront
+nécessairement une fin: enfin je ne puis rien dire.
+
+(Entrent Pistol et mistriss Quickly.)
+
+BARDOLPH.--Voilà le vieux Pistol, et sa femme qui viennent. Mon cher
+caporal, soyez patient.--Eh bien! comment vous va, mon hôte Pistol?
+
+PISTOL.--Maraud, je crois que tu m'appelles ton hôte? je jure par cette
+main que j'en déteste le titre; aussi mon Hélène ne tiendra plus
+d'auberge.
+
+QUICKLY.--Non, sur ma foi, je ne tiendrai pas encore longtemps; car nous
+n'oserions prendre en pension une douzaine de femmes honnêtes, vivant
+honnêtement avec la pointe de leurs aiguilles, sans que les gens
+s'imaginassent aussitôt qu'on tient un lieu suspect.--Oh! par Notre-Dame
+(_apercevant Nym, qui tire l'épée_), qu'il ne dégaine pas! Ou nous
+allons voir un adultère et un meurtre prémédités.
+
+BARDOLPH.--Bon lieutenant... bon caporal... n'offrez pas ce spectacle.
+
+NYM.--Bah!
+
+PISTOL.--Nargue pour toi, chien d'Islande, roquet d'Islande aux longues
+oreilles.
+
+QUICKLY.--Mon bon caporal Nym, fais voir ta valeur, et rengaine ton
+épée.
+
+NYM.--Veux-tu que nous allions à l'écart? je voudrais t'avoir _solus_.
+
+(Rengainant son épée.)
+
+PISTOL.--_Solus[6]!_ maudit chien! basse vipère, je te renvoie le
+_solus_ sur ta face, dans les dents, dans ton gosier, dans tes maudits
+poumons, ta mâchoire, et ta sale bouche, ce qui est pire encore; je te
+reporte ton _solus_, jusque dans tes entrailles; car je puis prendre
+feu, ma mèche est allumée[7], et l'explosion s'ensuivra.
+
+NYM.--Je ne suis pas Barbason[8]: vous ne pouvez me conjurer.--Il me
+prend une envie de vous assommer passablement bien. Si vous commencez
+une fois à me parler salement, Pistol, vous pouvez compter que je vous
+frotterai avec ma rapière, pour parler net, comme je le sais faire.
+Tenez, si vous voulez seulement venir à quatre pas, je vous
+chatouillerai les intestins de la belle manière, comme je le sais faire;
+et voilà le plaisant de la chose!
+
+[Note 6: Il se fâche du mot _solus_ qu'il ne comprend pas, et auquel il
+attache un sens déshonorant.]
+
+[Note 7: On ne doit pas oublier que Pistol veut dire pistolet, et
+l'imperfection de cette arme dans ce temps-là.]
+
+[Note 8: Ce mot est également employé dans les _Joyeuses Bourgeoises de
+Windsor_.]
+
+PISTOL.--Oh! vil fanfaron et furibond maudit! ton tombeau bâille, et la
+mort s'avance sur toi: rends l'âme.
+
+(Ils tirent tous deux l'épée.)
+
+BARDOLPH, _en les séparant_.--Écoutez, écoutez-moi un peu auparavant.
+Celui de vous qui donnera le premier coup peut compter que je lui
+passerai mon épée au travers du corps jusqu'à la garde; et je le ferai,
+foi de soldat.
+
+PISTOL.--Voilà un serment bien redoutable! Ce grand feu
+s'abattra.--Donne-moi ton poing, entends-tu? Donne-moi ta patte de
+devant, te dis-je. Ma foi, j'admire ton courage.
+
+NYM.--Tiens, pour te parler clair et net, je te couperai la gorge un de
+ces jours, et voilà le plaisant de la chose! PISTOL.--Couper la gorge?
+Dis-tu! Je t'en défie mille fois, mâtin de Crète. Crois-tu t'emparer de
+ma femme? Oh, non! va-t'en au tonneau de l'infamie retirer ton gibier
+d'hôpital de la famille de Cresside qu'on appelle Doll-tear-Sheet; et
+épouse-la. Pour moi, j'ai et j'aurai ma chère _quondam_ Quickly pour
+femme, et _pauca_, voilà tout.
+
+(Arrive le petit page de Falstaff.)
+
+LE PAGE.--Mon cher hôte Pistol, accourez donc bien vite chez mon maître,
+et vous aussi, l'hôtesse, il est bien mal et au lit. Toi, mon bon
+Bardolph, viens fourrer ta figure entre ses draps, pour lui servir de
+bassinoire. Sur ma foi, il est bien malade.
+
+BARDOLPH.--Veux-tu courir, petit coquin!
+
+QUICKLY.--Par ma foi, je ne lui donne pas beaucoup de jours encore,
+avant qu'il aille apprêter un splendide repas aux corbeaux. Le roi l'a
+frappé au coeur. Oh, ça! mon mari, ne tarde pas à me suivre.
+
+(Quickly sort avec le page.)
+
+BARDOLPH.--Allons, vous raccommoderai-je à présent tous les deux? Tenez,
+il faut que nous allions voir la France tous ensemble. Pourquoi diable
+avoir des couteaux pour se couper la gorge les uns aux autres?
+
+PISTOL.--Laissons d'abord les eaux se déborder, et les diables hurler
+après leur pâture.
+
+NYM.--Vous me payerez les huit schellings que je vous ai gagnés l'autre
+jour à un pari?
+
+PISTOL.--Fi! il n'y a que la canaille qui paye.
+
+NYM.--Oh! pour cela, je ne le passerai pas, par exemple; et voilà le
+plaisant de la chose!
+
+PISTOL.--Il faudra voir qui des deux est le plus brave. Allons, tire à
+fond.
+
+BARDOLPH.--Par l'épée que je tiens, celui qui porte la première botte,
+je le tue: oui, par cette épée, je le ferai comme je le dis.
+
+PISTOL.--Diable! l'épée vaut un serment, et les serments doivent être
+respectés.
+
+BARDOLPH.--Caporal Nym, veux-tu te réconcilier, être bons amis, ou ne le
+veux-tu pas? Eh bien, soyez donc ennemis avec moi aussi.--Je t'en prie,
+mon ami, rengaine.
+
+NYM.--Je veux avoir mes huit schellings que j'ai gagnés à un pari.
+
+PISTOL.--Eh bien, je te donnerai un _noble_[9] comptant, et je te
+payerai encore à boire: l'amitié et la fraternité régneront dorénavant
+entre nous: je vivrai par Nym, et Nym vivra par moi. Cela n'est-il pas
+juste? Car je serai vivandier dans le camp, et nos profits croîtront.
+Donne-moi ta main.
+
+[Note 9: _Noble_, _noble à carat_, monnaie d'or anglaise qui valait 6
+schellings huit pence.]
+
+NYM.--Moi, je veux mon _noble_.
+
+PISTOL.--Tu l'auras comptant.
+
+NYM.--Allons donc, soit: et voilà le plaisant de la chose!
+
+(Entre mistriss Quickly.)
+
+QUICKLY.--Aussi vrai comme ce sont des femmes qui vous ont mis au
+monde... Oh! accourez bien vite chez sir John: ah! le pauvre coeur! Il a
+été si bien secoué d'une fièvre tierce quotidienne, qu'il fait pitié à
+voir. Mes chers bons amis, venez donc chez lui.
+
+NYM.--Le roi a fait tomber sur lui la mauvaise humeur; voilà le vrai de
+l'histoire!
+
+PISTOL.--Nym, tu as dit la vérité; il a le coeur fracturé et
+_corroboré_.
+
+NYM.--Le roi est un bon roi; enfin, on en dira ce qu'on voudra, il a ses
+humeurs aussi.
+
+PISTOL.--Allons consoler le pauvre baron; car, parbleu! nous n'avons pas
+envie de mourir, mes agneaux.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Southampton.--Chambre du conseil.
+
+EXETER, BEDFORD et WESTMORELAND.
+
+
+BEDFORD.--J'en atteste Dieu; le roi est bien hardi de se confier à ces
+traîtres.
+
+EXETER.--Ils ne tarderont pas à être arrêtés.
+
+WESTMORELAND.--Quelle douceur et quel calme ils affectent! On dirait que
+la fidélité repose dans leurs coeurs, entre l'obéissance et la parfaite
+loyauté.
+
+BEDFORD.--Le roi est instruit de tous leurs complots par des avis
+interceptés, ce dont ils ne se doutent guère.
+
+EXETER.--Quoi! l'homme qui était son camarade de lit[10], qu'il avait
+enrichi et comblé de faveurs dignes des princes, a-t-il pu ainsi, pour
+une bourse d'or étranger, vendre la vie de son souverain à la trahison
+et à la mort!
+
+[Note 10: Le lord Scroop était tellement en faveur auprès du roi, que
+celui-ci l'admettait quelquefois à partager son lit, dit Hollinshed. Ce
+titre familier de _bedfellow_ se retrouve dans une lettre du sixième
+comte de Northumberland à son bien-aimé cousin Th. Arundel, qui commence
+ainsi: «Mon cher camarade de lit,» etc.]
+
+(On entend les trompettes.)
+
+(Entrent le roi, Scroop, Cambridge, Grey, et suite.)
+
+LE ROI.--Maintenant les vents sont favorables, et nous allons nous
+embarquer.--Milord de Cambridge, et vous, mon cher lord de Marsham, et
+vous, brave chevalier, faites-moi part de vos pensées. N'espérez-vous
+pas que l'armée qui nous suit sur nos vaisseaux s'ouvrira un passage au
+travers de la France, et exécutera l'entreprise pour laquelle nous
+l'avons rassemblée?
+
+SCROOP.--Rien n'est plus sûr, mon souverain, si chacun fait son devoir.
+
+LE ROI.--Je n'en doute point: nous sommes bien persuadés que nous
+n'emmenons pas de cette île un coeur qui ne soit de la plus parfaite
+intelligence avec le nôtre, et que nous n'en laissons pas un seul
+derrière nous qui ne fasse des voeux pour que le succès et la conquête
+suivent nos pas.
+
+CAMBRIDGE.--Jamais monarque ne fut plus aimé et plus redouté que ne
+l'est Votre Majesté, et je ne crois pas qu'il y ait un sujet dont le
+coeur soit chagrin et mécontent, sous l'ombre propice de votre
+gouvernement.
+
+GREY.--C'est vrai, ceux-là même qui furent les ennemis de votre père ont
+changé leur fiel en miel; ils vous servent avec des coeurs remplis de
+soumission et de zèle.
+
+LE ROI.--Nous avons donc de grands motifs de reconnaissance, et nous
+oublierons l'usage de cette main avant d'oublier de récompenser le
+mérite et les services, suivant leur étendue et leur importance.
+
+SCROOP.--C'est le moyen de prêter au zèle des muscles d'acier, et le
+travail se réparera avec l'espérance de vous rendre des services
+continuels.
+
+LE ROI.--Nous n'attendons pas moins.--Mon oncle Exeter, faites élargir
+cet homme emprisonné d'hier, qui déclamait contre nous. Nous croyons que
+c'était l'excès du vin qui le poussait à cette licence; à présent que
+ses sens refroidis l'ont rendu plus calme, nous lui pardonnons.
+
+SCROOP.--C'est un acte de clémence; mais c'est aussi un excès de
+sécurité. Qu'il soit puni, mon souverain; il est à craindre que votre
+indulgence et l'exemple de son impunité n'enfantent que des coupables.
+
+LE ROI.--Ah! laissez-nous exercer la clémence.
+
+CAMBRIDGE.--Votre Majesté peut l'exercer, et cependant punir aussi.
+
+GREY.--Prince, ce sera montrer encore une assez grande clémence, si vous
+lui faites don de la vie, après lui avoir fait subir un sévère
+châtiment.
+
+LE ROI.--Ah! c'est votre excès de zèle et d'attachement pour moi qui
+vous porte à presser le supplice de ce malheureux. Eh! si l'on ne ferme
+pas les yeux sur des fautes légères, produites par l'ivresse, de quel
+oeil faudra-t-il regarder des crimes capitaux, conçus, médités et
+arrêtés dans le coeur, lorsqu'ils paraîtront devant nous?--Nous voulons
+qu'on élargisse cet homme, quoique Cambridge, Scroop et Grey..., dans
+leur tendre zèle et leur inquiète sollicitude pour la conservation de
+notre personne, désirent sa punition.--Passons maintenant à notre
+expédition de France.--Qui sont ceux qui doivent recevoir de nous une
+commission?
+
+CAMBRIDGE.--Moi, milord. Votre Majesté m'a enjoint de la demander
+aujourd'hui.
+
+SCROOP.--Vous m'avez enjoint la même chose, mon souverain.
+
+GREY.--Et à moi aussi, mon digne souverain.
+
+LE ROI.--Tenez, Richard, comte de Cambridge, voilà votre
+commission.--Voici la vôtre, lord Scroop de Marsham.--Et vous, chevalier
+Grey de Northumberland, recevez aussi la vôtre. (_Il leur donne à chacun
+un écrit contenant l'exposé de leur crime._) Lisez-la, et apprenez que
+je connais tout votre mérite.--Mon oncle Exeter, nous nous embarquerons
+cette nuit.--Quoi! qu'avez-vous donc, milords? Que voyez-vous dans ces
+écrits qui puisse vous faire ainsi changer de couleur?--Ciel! quel
+trouble se peint sur leurs visages! Leurs joues sont de la couleur du
+papier. Eh bien! que lisez-vous donc qui vous fait ainsi trembler et
+chasse la couleur de vos joues?
+
+CAMBRIDGE.--Je confesse mon crime, et je me livre à la merci de Votre
+Majesté.
+
+GREY ET SCROOP, _ensemble_.--C'est à votre clémence que nous avons
+recours.
+
+LE ROI.--La clémence vivait dans mon coeur, mais vos conseils l'ont
+étouffée, l'ont assassinée: c'est une honte à vous d'oser parler de
+clémence! Vos propres arguments se tournent contre vous comme un dogue
+furieux contre de son maître, pour le déchirer.--Voyez-vous, mes
+princes, et vous, mes nobles pairs, ces monstres anglais? Le lord
+Cambridge, que voilà... vous savez combien mon amitié était empressée à
+le combler de tous les dons qui pouvaient l'honorer; eh bien, cet homme,
+pour quelques viles couronnes, a lâchement comploté, a juré aux agents
+clandestins de la France, de nous assassiner ici même à Hampton: et ce
+chevalier..., qui ne devait pas moins que Cambridge à mes bontés, a fait
+le même serment.--Mais que te dirai-je à toi, lord Scroop? Toi, cruelle,
+ingrate, sauvage et inhumaine créature! toi, qui tenais la clef de mes
+conseils les plus secrets; toi, qui connaissais le fond de mon coeur;
+toi, qui aurais pu monnayer en or ma propre personne, si tu avais
+entrepris de m'employer pour cet usage dans ton intérêt, est-il possible
+qu'un vil salaire de l'étranger ait tiré de ton sein une étincelle de
+trahison seulement assez pour offenser mon petit doigt? Ta conduite est
+si étrange pour moi, que, malgré l'évidence de ton crime, aussi claire
+que l'est la différence du blanc et du noir, mon oeil a peine encore à
+se persuader qu'il le voit. La trahison et le meurtre se tiennent
+toujours ensemble, comme deux démons dévoués l'un à l'autre, attachés au
+même joug, et travaillant si bassement à un résultat naturel qu'on n'en
+éprouve point d'étonnement: mais toi, tu excites la surprise en offrant
+la trahison et le meurtre unis en toi contre nature! Quel que soit le
+démon artificieux qui ait fait naître en toi cette monstruosité, il doit
+avoir enlevé tous les suffrages de l'enfer. Les autres démons qui
+suggèrent des trahisons ne sont que des manoeuvres grossiers et
+subalternes, qui ne travaillent en damnation qu'à l'aide de prétextes,
+de faux-semblants de vertu; mais celui qui a si bien manié ton âme n'a
+fait que te commander la révolte, sans te donner d'autre motif pour
+t'engager à la trahison que l'honneur de te revêtir du nom de traître.
+Ce démon qui t'a suborné pourrait parcourir fièrement l'univers, et
+rentrant dans le fond du Tartare, dire aux légions infernales: «Non,
+jamais je ne pourrai gagner une âme aussi facilement que j'ai gagné
+celle de cet Anglais.»--Oh! de quels soupçons tu as empoisonné la
+douceur de la confiance! Est-il des hommes qui paraissent attachés à
+leur devoir? tu le paraissais aussi. Sont-ils graves et savants? tu le
+paraissais aussi. Sont-ils sortis d'une famille illustre? tu le
+paraissais aussi. Sont-ils sobres dans leur vie, exempts des passions
+grossières, de la folle joie, de la colère, montrant une âme constante,
+que ne domine jamais la fougue du sang, toujours décents et modestes,
+accomplis en tout point, ne se déterminant jamais sur le seul témoignage
+des yeux, sans qu'il fût confirmé par celui des oreilles, et ne se fiant
+à tous deux qu'après l'examen d'un jugement épuré? tu semblais aussi
+parfaitement doué. Aussi ta chute laisse-t-elle une sorte de tache, qui
+s'étend sur l'homme le plus parfait, et le ternit de quelque soupçon. Je
+pleurerai sur toi; car il me semble que cette trahison est comme une
+seconde chute de l'homme.--(_À Exeter._) Leurs crimes sont manifestes:
+arrêtez-les, pour qu'ils en répondent aux lois: et que Dieu veuille les
+absoudre de la peine due à leurs complots!
+
+EXETER.--Je t'arrête pour crime de haute trahison, sous le nom de
+Richard, comte de Cambridge.
+
+Je t'arrête pour crime de haute trahison, sous le nom de Henri, lord
+Scroop de Marsham.
+
+Je t'arrête pour crime de haute trahison, sous le nom de Thomas Grey,
+chevalier de Northumberland.
+
+SCROOP.--C'est avec justice que Dieu a dévoilé nos desseins. Je suis
+moins affligé de ma mort que de ma faute, et je conjure Votre Majesté de
+me la pardonner encore, quoique je la paye de ma vie.
+
+CAMBRIDGE.--Pour moi.... ce n'est pas l'or de la France qui m'a séduit,
+quoique je l'aie accepté comme un motif apparent, pour hâter l'exécution
+de mes desseins: mais je rends grâces au ciel qui les a prévenus, et
+c'est pour moi un sentiment de joie sincère, qui me consolera au milieu
+même de mon supplice. Je prie Dieu et vous, mon roi, de me pardonner.
+
+GREY.--Jamais sujet fidèle ne vit avec plus d'allégresse la découverte
+d'une trahison dangereuse, que je n'en ressens moi-même en cet instant,
+en me voyant préservé d'un attentat exécrable. Mon souverain,
+pardonnez-moi ma faute[11] sans épargner ma vie.
+
+[Note 11: Un des conspirateurs contre la reine Élisabeth finit la lettre
+qu'il lui adressa par ces mots: _A culpâ, sed non a poenâ absolve me, my
+dear lady._]
+
+LE ROI.--Que Dieu vous pardonne dans sa miséricorde! Écoutez votre
+arrêt. Vous avez conspiré contre notre royale personne, vous vous êtes
+ligués avec un ennemi déclaré, et vous avez reçu l'or de ses coffres
+pour salaire de notre mort; et par ce crime, vous consentiez à vendre
+votre roi au meurtre, ses princes et ses pairs à la servitude, ses
+sujets à l'oppression et au mépris, et tout son royaume à la
+dévastation. Quant à notre personne nous ne demandons point de
+vengeance, mais c'est un devoir pour nous de songer à la sûreté de notre
+royaume, dont vous avez tous trois cherché la ruine, et nous sommes
+forcé de vous livrer à ses lois. Sortez de ces lieux, coupables et
+malheureuses victimes, et allez à la mort. Dieu veuille, dans sa
+clémence, vous accorder la force d'en subir l'amertume avec patience, et
+le repentir sincère de votre énorme forfait! Qu'on les emmène. (_On les
+entraîne_.) Maintenant, lords, en France! Cette entreprise vous promet,
+comme à nous, une gloire éclatante. Nous ne doutons plus de l'heureux
+succès de cette guerre. Puisque Dieu a daigné, dans sa bonté, mettre en
+lumière cette fatale trahison, qui s'était cachée sur notre route, pour
+nous arrêter à l'entrée de notre carrière, nous devons croire à présent
+que tous les obstacles s'aplaniront devant nous. Ainsi en avant chers
+compatriotes: remettons nos forces entre les mains du Tout-Puissant, et
+ne différons plus l'expédition. Allons gaiement à bord: que les
+étendards de la guerre se déploient et s'avancent. Plus de roi
+d'Angleterre, s'il n'est pas aussi roi de France!
+
+(Tous sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+Londres.--La maison de l'hôtesse Quickly, dans East-Cheap.
+
+_Entrent_ PISTOL, NYM, BARDOLPH, LE PAGE DE FALSTAFF ET L'HÔTESSE
+QUICKLY.
+
+
+L'HÔTESSE, _à Pistol_.--Je t'en prie, mon coeur, mon cher petit mari,
+souffre que je te ramène à Staines.
+
+PISTOL.--Non, mon grand coeur est tout navré. Allons, Bardolph, réveille
+ton humeur joviale; Nym, ranime tes bravades et ta verve; et toi, petit
+drôle, arme ton courage, car Falstaff est mort: il nous faut témoigner
+nos regrets.
+
+BARDOLPH.--Je voudrais être avec lui quelque part, soit au ciel ou en
+enfer.
+
+_L'HÔTESSE._--Oh! certainement il n'est pas en enfer: il est dans le
+sein d'Arthur, si jamais homme y fut. Il a fait la plus belle fin; il a
+passé comme un enfant dans sa robe baptismale! Il était entre midi et
+une heure, quand il a passé: oui, précisément à la descente de la
+marée[12]; quand une fois j'ai vu qu'il commençait à chiffonner ses
+draps, à jouer avec des fleurs[13], et à rire en regardant le bout de
+ses doigts, j'ai bien vu qu'il n'y avait plus pour lui qu'un chemin à
+prendre; car il avait le nez aussi pointu que le bec d'une plume, et il
+parlait des champs verdoyants.--«Comment donc, sir John, lui dis-je?
+Qu'est-ce donc, cher homme? allons, prenez courage.» Mais il se mit à
+crier: Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu? trois ou quatre fois; et pour le
+réconforter, je lui dis qu'il ne devait pas penser à Dieu, que je ne
+croyais pas qu'il fût encore nécessaire de s'embarrasser la tête de ces
+pensées-là; mais il me dit pour toute réponse de lui couvrir davantage
+les pieds. Je mis ma main dans le lit pour les tâter, et ils étaient
+froids comme marbre. Je lui tâtai les genoux, et puis un peu plus haut,
+et de là un peu plus haut encore, mais tout était déjà froid comme
+marbre!
+
+[Note 12: Le docteur Mead cite une opinion de son temps, et semble
+croire lui-même qu'on ne mourait jamais qu'à la descente de la marée. Du
+temps de Johnson, c'était encore une opinion de bonne femme.]
+
+[Note 13: C'est madame de Staël qui dit quelque part que Shakspeare
+avait décrit en médecin les maladies morales. Voici un passage qui
+prouve son exactitude dans l'histoire des symptômes qui précèdent la
+mort dans certaines maladies: _Manus ante faciem attollere, muscas quasi
+venari manus operâ; flocos carpere de vestibus, vel pariete_. (Von
+Swieten.)]
+
+NYM.--On dit qu'il criait après le vin d'Espagne?
+
+L'HÔTESSE.--Oh! cela est bien vrai.
+
+BARDOLPH.--Et après les femmes.
+
+L'HÔTESSE.--Ah! cela n'est pas vrai, par exemple.
+
+LE PAGE.--Très-vrai; car il a dit que c'étaient des diables incarnés.
+
+L'HÔTESSE.--Il est vrai qu'il n'a jamais pu souffrir la carnation.....
+C'était une couleur qui ne lui revenait point.
+
+LE PAGE.--Il disait un jour que le diable l'emporterait à cause des
+femmes.
+
+L'HÔTESSE.--Il est bien vrai qu'il déclamait de temps en temps contre
+les femmes; mais c'est qu'il était goutteux dans ce temps-là, et puis
+c'était de la prostituée de Babylone qu'il parlait.
+
+LE PAGE.--Ne vous souvenez-vous pas d'un jour qu'il aperçut une mouche
+sur le nez de Bardolph, et qu'il dit que c'était une âme damnée qui
+brûlait dans l'enfer?
+
+BARDOLPH.--Eh bien, eh bien! l'aliment qui entretenait ce feu-là est au
+diable. Ce nez rubicond est toute la fortune que j'aie amassée à son
+service.
+
+NYM.--Décamperons-nous, enfin? Le roi sera parti de Southampton.
+
+PISTOL.--Allons, partons. Tends-moi tes lèvres, mon amour; aie bien soin
+de mes effets et de mes meubles; prends le bon sens pour guide.
+_Choisissez et payez comptant_, voilà tout ce que tu as à dire. Ne fais
+crédit à personne; car les serments ne sont que paille légère, et la foi
+des hommes ne vaut pas une feuille d'oublie; _tiens bien_ est le
+meilleur chien de basse-cour, ma poulette; c'est pourquoi, prends
+_caveto_[14] pour ton conseiller. Va à présent essuyer tes yeux[15].
+Allons, camarades, aux armes, partons pour la France; et comme des
+sangsues, mes amis, suçons, suçons jusqu'au sang.
+
+[Note 14: _Caveto_, prends garde, de la prudence.]
+
+[Note 15: Quelques commentateurs disent: «Va essuyer les verres de ton
+hôtellerie.»]
+
+LE PAGE.--Ma foi, c'est une mauvaise nourriture, à ce qu'on dit.
+
+PISTOL, _au page_.--Prends un baiser sur ses douces lèvres, et marche:
+allons.
+
+BARDOLPH.--Adieu, notre hôtesse.
+
+NYM.--Je ne saurais t'embrasser, moi; voilà le plaisant de la chose;
+mais ça n'y fait rien.--Adieu toujours.
+
+PISTOL.--Fais voir que tu es une bonne ménagère; sois sédentaire, je te
+l'ordonne.
+
+L'HÔTESSE.--Bon voyage: adieu.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+France.--Appartement dans le palais du roi de France.
+
+_Entrent_ LE ROI, LE DAUPHIN, LE DUC DE BOURGOGNE, LE CONNÉTABLE, _et
+suite._ _Fanfares._
+
+
+LE ROI DE FRANCE.--Ainsi l'Anglais s'avance contre nous avec une armée
+nombreuse. Il est important de lui répondre par une défense digne de
+notre trône. Les ducs de Berry, de Bretagne, de Brabant et d'Orléans
+vont partir; et vous aussi, dauphin, pour visiter, réparer et fortifier
+nos villes de guerre, les pourvoir de braves soldats, et de toutes les
+munitions nécessaires; car l'Angleterre s'approche avec une violence
+égale à celle d'eaux qui se précipitent vers un gouffre. Il est donc à
+propos de prendre toutes les mesures que la prévoyance et la crainte
+nous conseillent, à la vue des traces récentes qu'a laissées sur nos
+plaines l'Anglais fatal à la France, qui l'a trop méprisé.
+
+LE DAUPHIN.--Mon auguste père, il convient, sans doute, de nous armer
+contre l'ennemi. La paix elle-même, quand la guerre serait douteuse, et
+qu'il ne s'agirait d'aucune querelle, la paix ne doit jamais assez
+endormir un royaume, pour dispenser de lever, d'assembler des troupes,
+d'entretenir les places fortes, et de faire tous les préparatifs comme
+si l'on était menacé d'une guerre: c'est d'après ce principe que je dis
+qu'il est à propos que nous partions tous pour visiter les parties
+faibles et endommagées de la France; mais faisons-le sans montrer aucune
+alarme. Non, sans plus de crainte que si nous apprenions que
+l'Angleterre fût en mouvement pour une danse moresque de la Pentecôte;
+car, mon respectable souverain, l'Angleterre a sur son trône un si
+pauvre roi, son sceptre est le jouet d'un jeune homme si frivole, si
+extravagant, si superficiel, qu'elle n'est pas dans le cas d'inspirer la
+crainte.
+
+LE CONNÉTABLE.--Ah! doucement, prince dauphin: vous vous méprenez trop
+sur le caractère de ce roi. Que Votre Altesse interroge les derniers
+ambassadeurs; sachez d'eux avec quelle grandeur il a reçu leur
+ambassade; de quel nombre de sages conseillers il est environné; combien
+il est modeste dans ses objections; mais aussi combien il est redoutable
+par la constance de ses projets, et vous vous convaincrez que ses folies
+passées n'étaient que le masque du Brutus de Rome, qui cachait la
+prudence sous le manteau de la folie, comme des jardiniers couvrent de
+fumier les plantes qui poussent les premières et sont les plus
+délicates.
+
+LE DAUPHIN.--Non, connétable, il n'en est pas ainsi; mais quoique votre
+opinion ne soit pas la nôtre, il n'importe. Lorsqu'il est question de se
+défendre, le mieux est de supposer l'ennemi plus fort qu'il ne le
+paraît; c'est le moyen d'avoir prévu tous les moyens de défense; car, si
+ces moyens sont faibles et mesquins, c'est imiter l'avare qui pour
+épargner un peu d'étoffe gâte son vêtement.
+
+LE ROI DE FRANCE.--Voyons dans Henri un ennemi puissant, et vous,
+princes, armez-vous énergiquement pour le combattre. Sa race s'est
+engraissée de nos dépouilles, et il est sorti de cette famille
+sanguinaire qui nous vint effrayer comme des fantômes jusque dans nos
+foyers: témoin ce jour trop mémorable de notre honte, où les champs de
+Crécy virent cette bataille si fatale à la France, lorsque tous nos
+princes furent enchaînés par le bras de ce prince au nom sinistre, de
+cet Édouard, dit le prince Noir, tandis que son père, sur le sommet
+d'une montagne, et placé à une grande élévation où les rayons dorés du
+soleil venaient le couronner, contemplait son héroïque fils, souriant de
+le voir mutiler l'ouvrage de la nature, et défigurer toute cette belle
+jeunesse que Dieu et les pères français avaient créée depuis vingt
+années. Il est un rejeton de cette tige victorieuse: craignons sa
+vigueur native et ses hautes destinées.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Des ambassadeurs d'Henri, roi d'Angleterre, demandent
+audience à Votre Majesté.
+
+LE ROI DE FRANCE.--Nous la donnerons dans l'instant même. Allez, et
+introduisez-les. (_Le messager sort avec une partie des seigneurs._)
+Vous voyez, mes amis, avec quelle ardeur cette chasse est suivie.
+
+LE DAUPHIN.--Tournez la tête, et vous arrêterez sa course. Les chiens
+les plus lâches poussent leurs plus bruyants abois, lorsque la proie
+qu'ils ont l'air de menacer court bien loin devant eux. Mon respectable
+souverain, prenez les Anglais de court, et montrez-leur de quelle
+monarchie vous êtes le chef. Trop de confiance, mon prince, n'est pas un
+vice aussi bas que le mépris de soi.
+
+(Les seigneurs rentrent avec Exeter et une suite.)
+
+LE ROI DE FRANCE.--Venez-vous de la part de notre frère d'Angleterre?
+
+EXETER.--De sa part; et voici le salut qu'il adresse à Votre Majesté. Il
+vous demande, au nom du Dieu tout-puissant, de vous dépouiller
+vous-même, et de déposer cet éclat et ces grandeurs empruntées qui, par
+le don du ciel, par la loi de la nature et des nations, lui
+appartiennent à lui et à ses héritiers: c'est-à-dire de lui rendre cette
+couronne et tous ces honneurs multipliés, que la force et la coutume
+attribuent à la couronne de France. Et afin que vous soyez convaincu que
+ce n'est pas de sa part une réclamation injuste et téméraire, tirée de
+parchemins vermoulus dans la nuit des siècles, et arrachés de la
+poussière antique de l'oubli, il vous envoie cette mémorable généalogie
+dont chaque branche est une preuve démonstrative. (_Il remet un papier
+au roi._) Il vous somme de considérer ce lignage; et après que vous
+aurez vu qu'il descend directement du plus fameux de ses glorieux
+ancêtres, d'Édouard III, il vous enjoint de renoncer à votre couronne et
+à votre royaume, que vous ne tenez que par usurpation sur lui, qui est
+né le véritable et le seul propriétaire.
+
+LE ROI DE FRANCE.--Et si on le refuse, qu'arrivera-t-il?
+
+EXETER.--Une contrainte sanglante; car vous cacheriez sa couronne dans
+les derniers replis de vos coeurs, qu'il irait l'y déterrer: et c'est
+dans ce projet qu'il s'avance avec des tempêtes menaçantes, des foudres
+et des tremblements de terre comme Jupiter. Si sa requête n'est pas
+écoutée, il vient lui-même vous l'imposer. Il vous enjoint, au nom de
+l'Éternel, de lui remettre sa couronne, et de prendre en pitié toutes
+les malheureuses victimes que la guerre affamée s'apprête à dévorer; il
+rejette sur votre tête les larmes des veuves, les cris des orphelins, le
+sang du peuple égorgé, les gémissements des jeunes filles qui pleureront
+leurs pères et leurs fiancés engloutis dans cette querelle. Voilà sa
+réclamation, sa menace, et mon message: à moins que le dauphin ne soit
+présent. S'il est dans cette assemblée, je suis chargé aussi d'un
+message pour lui.
+
+LE ROI DE FRANCE.--Quant à nous, nous voulons examiner plus à loisir
+cette réclamation. Demain vous porterez nos dernières intentions à notre
+frère d'Angleterre.
+
+LE DAUPHIN.--Quant au dauphin, je répondrai pour lui. Que lui
+apportez-vous d'Angleterre?
+
+EXETER.--Le dédain et le défi, le plus profond mépris, et tout ce qui
+peut vous l'exprimer, sans avilir sa propre grandeur: voilà l'opinion et
+le salut que vous adresse mon roi. Ainsi a-t-il dit, et si votre père ne
+répare pas, en satisfaisant sans réserve à toutes ses demandes, l'amère
+raillerie dont vous avez insulté sa majesté, il vous en punira si
+sévèrement, que les échos des cavernes et des souterrains de France
+résonneront de la réponse à vos outrages et des accents de ses canons.
+
+LE DAUPHIN.--Dites-lui que si mon père lui rend une réponse gracieuse,
+c'est contre ma volonté; car je ne désire rien tant que de lier une
+partie avec le roi d'Angleterre; et c'est dans cette vue que, pour
+assortir le présent à sa frivolité et à sa jeunesse, je lui ai fait
+l'envoi de ces balles de paume de Paris.
+
+EXETER.--Et en revanche il fera trembler jusqu'aux fondements votre
+Louvre de Paris, fût-il la cour souveraine de la puissante Europe. Et
+soyez bien sûr que vous serez grandement étonné, comme nous, ses sujets,
+nous l'avons été, de trouver une si grande différence entre ce
+qu'annonçaient les jours de sa jeunesse et ce qu'il est aujourd'hui.
+Aujourd'hui, il pèse le temps jusqu'au dernier grain de sable, et vos
+pertes vous l'apprendront s'il reste en France.
+
+LE ROI DE FRANCE.--Demain vous serez amplement instruit de nos
+résolutions.
+
+EXETER.--Expédiez-nous promptement, de crainte que notre roi ne vienne
+ici lui-même nous demander raison de nos délais: il est déjà descendu
+sur vos rivages.
+
+LE ROI DE FRANCE.--Vous serez bientôt congédié avec des propositions
+avantageuses. Ce n'est pas trop d'une courte nuit pour répondre sur des
+objets de cette importance.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+
+
+
+LE CHOEUR.
+
+Ainsi, d'une vitesse égale à celle de la pensée, la scène vole sur une
+aile imaginaire. Figurez-vous le roi dans l'appareil de la guerre, sur
+la jetée de Hampton[16], montant sur l'Océan, suivi de sa belle flotte,
+dont les pavillons de soie éventent le jeune Phébus: livrez-vous à votre
+imagination, qu'elle vous montre les mousses gravissant le long des
+cordages: écoutez le sifflet perçant qui met de l'ordre dans les sons
+confus: voyez les voiles, enflées par le souffle insinuant des vents
+invisibles, entraîner, au travers de la mer sillonnée, ces masses
+énormes qui offrent leurs flancs aux vagues superbes: imaginez que vous
+êtes debout sur le rivage; voyez une cité qui danse sur les vagues
+inconstantes: tel est le tableau que présente cette flotte royale,
+dirigeant sa course vers Harfleur. Suivez! suivez! Attachez votre pensée
+à la poupe des vaisseaux, et quittez votre Angleterre silencieuse comme
+la nuit profonde, gardée par des vieillards, des enfants et des femmes,
+qui tous ont passé ou n'ont pas atteint encore l'âge de la force et de
+la vigueur. Car quel est celui dont un léger duvet ait orné le menton
+qui n'aura pas voulu suivre cette brave élite de guerriers aux rives de
+la France?--Que votre pensée travaille et vous y montre un siége:
+contemplez les canons sur leurs affûts, ouvrant leurs bouches fatales
+sur Harfleur bloqué.--Supposez que l'ambassadeur revient de la cour des
+Français, et annonce à Henri que le roi lui offre sa fille Catherine, et
+avec elle, en dot, quelques vains et stériles duchés.--L'offre ne plaît
+point à Henri, et déjà l'actif canonnier touche de sa mèche le bronze
+infernal (_bruits de combat; on entend une décharge d'artillerie_), et
+tout se renverse devant ses foudres. Continuez d'être favorables, et que
+vos pensées complètent notre représentation.
+
+(Le choeur sort.)
+
+[Note 16: «La plaine où campa Henri V est aujourd'hui couverte en entier
+par la mer.» (Warton.)]
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Harfleur assiégé.--Bruit de combat.
+
+_Entrent_ LE ROI HENRI, EXETER, BEDFORD, GLOCESTER, _et des soldats avec
+des échelles de siége_.
+
+
+LE ROI.--Allons, encore une fois à la brèche, chers amis, encore une
+fois: emportez-la d'assaut, ou comblez-la de morts. Dans la paix, rien
+ne sied tant à un homme que la modeste douceur et l'humilité; mais
+lorsque la tempête de la guerre souffle à nos oreilles, alors imitez
+l'active fureur du tigre: roidissez vos muscles, réveillez tout votre
+sang, défigurez vos traits naturels sous ceux d'une rage farouche,
+prêtez à votre oeil un aspect terrible; qu'il sorte de son orbite, comme
+le canon d'airain; que votre sourcil l'ombrage et inspire autant
+d'effroi qu'un rocher ruiné, qui semble rejeter sa base minée par le
+sauvage et pernicieux Océan; montrez les dents, ouvrez de larges
+narines, contenez votre haleine, et tendez tous vos esprits jusqu'à leur
+dernier effort.--Courage! courage! nobles Anglais, dont le sang découle
+d'aïeux à l'épreuve de la guerre, d'ancêtres qui, comme autant
+d'Alexandres, ont, dans ces contrées, combattu depuis le soleil naissant
+jusqu'à son coucher, et n'ont reposé leurs épées que lorsque les ennemis
+leur ont manqué. Ne déshonorez pas vos mères: prouvez aujourd'hui que
+ceux à qui vous donnez le nom de pères vous ont réellement engendrés;
+servez de modèle aux hommes d'un sang moins noble, et enseignez-leur à
+combattre. Et vous, braves milices, dont les membres ont été formés dans
+l'Angleterre, montrez-nous ici la vigueur du sol qui vous a nourris:
+faites-nous jurer que vous êtes dignes de votre race. Et je n'en doute
+point; car il n'en est aucun de vous, quelle que soit la bassesse
+obscure de sa condition, dont je ne voie les yeux briller d'un noble
+feu.--Je vous vois tous ardents comme le chien à la laisse, qui n'attend
+que le signal pour s'élancer. Eh bien, la chasse est ouverte: suivez
+l'ardeur qui vous emporte, et, dans l'assaut, criez: Dieu pour Henri!
+Angleterre et Saint-George!
+
+(Le roi sort avec sa suite.)
+
+(Bruit de combat; on entend une décharge d'artillerie.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Les troupes défilent.
+
+_Entrent_ NYM, BARDOLPH ET LE PAGE.
+
+
+BARDOLPH.--Allons, avance, avance; à la brèche, à la brèche.
+
+NYM.--Caporal, je t'en prie, ne nous presse pas si fort, il fait un peu
+chaud. Quant à moi, je n'ai pas un magasin de vies. La plaisanterie n'en
+vaut rien; voilà le fin mot de l'histoire.
+
+PISTOL.--Ce mot est des plus justes; car les mauvaises plaisanteries
+abondent ici, «les coups pleuvent de droite et de gauche, les pauvres
+vassaux du bon Dieu tombent et meurent par milliers, et l'épée et le
+bouclier s'acquièrent d'immortels honneurs dans des champs de sang.»
+
+LE PAGE.--Pour moi, je voudrais être dans une taverne à Londres; je
+donnerais bien toute ma gloire à venir pour un pot de bière et ma
+sûreté.
+
+PISTOL.--Et moi, «s'il ne tenait qu'à faire des souhaits, je ne
+resterais pas ici non plus, et je ne serais pas dix minutes à t'y
+rejoindre[17].»
+
+[Note 17: Les mots entre guillemets sont en vers dans le texte.]
+
+LE PAGE.--Voilà qui est aussi bien, mais non pas aussi vrai que le chant
+d'un oiseau sur la branche.
+
+(Arrive Fluellen.)
+
+FLUELLEN, _les poussant._--A la brèche, vous chiens, avancez, canaille!
+
+PISTOL.--Doucement, doucement, grand duc; ne soyez pas si dur pour des
+hommes d'argile; calmez cette rage, ralentissez cette fougue; allons, de
+la douceur, mon poulet.
+
+NYM, _à Pistol._--Voilà ce qu'on appelle de la belle humeur, (_à
+Fluellen_) et Votre Seigneurie n'en a que de la mauvaise.
+
+(Nym, Pistol et Bardolph sortent suivis de Fluellen.)
+
+LE PAGE.--Tout jeune que je suis, j'ai bien observé ces trois
+ferrailleurs. Je ne suis certainement qu'un enfant auprès d'eux trois;
+mais tels qu'ils sont, s'ils voulaient me servir, il n'y en a pas un
+d'eux qui fût mon fait; car, par ma foi, ces trois originaux ne font pas
+ensemble la valeur d'un homme. Ce Bardolph, par exemple, il a le sang
+blanc et la figure rouge; il a du front, mais il ne se bat pas.--Et ce
+Pistol: il a une langue à tout tuer et une épée pacifique; ce qui fait
+qu'il estropie des mots tant qu'on veut, mais il n'entame pas une
+lance.--Quant à Nym, il a entendu dire que ceux qui parlent le moins
+sont les plus braves; voilà pourquoi il dédaigne de dire même ses
+prières, de peur de passer pour un lâche: mais s'il ne parle guère, il
+agit encore moins; car il n'a jamais cassé d'autre tête que la sienne,
+et encore était-ce contre une borne, un jour qu'il était ivre. Ces gens
+sont capables de voler tout ce qu'ils trouvent sous leurs mains; et le
+_vol_, ils l'appellent une _acquisition_. Bardolph a volé l'autre jour
+un étui de luth, l'a porté pendant douze lieues, et puis l'a vendu pour
+trois demi-sous. Ah! pour Nym et Bardolph, ce sont, ma foi! les deux
+doigts de la main en fait de filouterie. A Calais, je les ai vus voler
+une pelle à feu: ce qui m'a fait penser que ces gens-là avaient envie de
+devenir un jour porteurs de charbon[18]. Si je les avais crus, ils
+avaient bonne envie de me rendre aussi familier avec les poches des
+autres, que le sont les gants et le mouchoir, mais il n'est pas du tout
+dans mon caractère d'ôter de la bourse d'autrui pour mettre dans la
+mienne; car c'est le moyen d'empocher des affronts.... Ma foi, il faut
+que je les plante là et que je cherche quelque meilleure condition. Leur
+lâcheté me soulève le coeur; oui, il faut que je les plante là.
+
+(Il s'en va.)
+
+[Note 18: Il paraît que porter des charbons était, du temps de
+Shakspeare, une expression proverbiale pour dire supporter un affront.]
+
+(Rentre Fluellen suivi de Gower.)
+
+GOWER.--Capitaine Fluellen, il faut vous rendre à l'instant aux mines:
+le duc de Glocester veut vous parler.
+
+FLUELLEN.--Aux mines? Allez-vous-en dire au duc qu'il n'est pas bon
+d'aller aux mines; car, voyez-vous, ces mines ne sont pas suivant la
+discipline de la guerre. Les concavités ne sont pas suffisantes; car,
+voyez-vous, l'adversaire (vous pouvez dire ça au duc, voyez-vous) a
+creusé lui-même douze pieds plus bas que les contre-mines[19]. Par
+Jésus, j'ai peur qu'il ne nous fasse tous sauter, si l'on ne donne pas
+de meilleurs ordres.
+
+[Note 19: Fluellen veut dire que l'ennemi a contre-miné douze pieds plus
+bas que la mine.]
+
+GOWER.--Le duc de Glocester, qui a la conduite du siége, est dirigé par
+un Irlandais qui est ma foi un brave homme.
+
+FLUELLEN.--Oh! c'est le capitaine Macmorris, n'est-ce pas?
+
+GOWER.--Oui, je crois.
+
+FLUELLEN.--Par Jésus, c'est un âne, s'il y en a un dans le monde; et je
+le prouverai à sa barbe. Il ne connaît pas plus les vraies disciplines
+des guerres, voyez-vous, les disciplines des Romains, qu'un petit chien.
+
+(Entrent Macmorris et le capitaine Jamy.)
+
+GOWER.--Le voilà qui vient, accompagné du capitaine écossais, le
+capitaine Jamy.
+
+FLUELLEN.--Le capitaine Jamy est un bien merveilleux et valeureux
+capitaine: ça n'est pas douteux, et un homme de grande expédition et
+connaissances dans les anciennes guerres, d'après la science
+particulière que j'ai moi-même de ses règles. Par Jésus! il soutiendra
+sa thèse aussi bien qu'aucun militaire dans le monde, sur les
+disciplines des anciennes guerres des Romains.
+
+JAMY.--Je vous donne le bonjour, capitaine Fluellen.
+
+FLUELLEN.--Bonjour à Votre Seigneurie, bon capitaine Jamy.
+
+GOWER.--Oh çà! capitaine Macmorris, venez-vous des mines? Les pionniers
+ont-ils fini?
+
+MACMORRIS.--Par Jésus, ça ne vaut pas le diable. L'ouvrage est
+abandonné, la trompette sonnant la retraite; par ma main que voilà, et
+par l'âme de mon père, je jure que l'ouvrage ne vaut rien. On y a
+renoncé, sans quoi j'aurais fait sauter la ville, Dieu me pardonne! en
+moins d'une heure. Oh! c'est fort mal fait, c'est fort mal fait: par ce
+bras! c'est mal fait.
+
+FLUELLEN.--Capitaine Macmorris, je vous en prie, voudriez-vous bien
+m'accorder, voyez-vous, quelques petits colloques avec vous, comme qui
+dirait, pour ainsi dire, touchant, ou comme à l'égard des disciplines de
+la guerre, les guerres des Romains, par manière de conversation,
+voyez-vous, et de pure communication d'amitié; et comme qui dirait, pour
+ainsi dire, pour la satisfaction de mon esprit. Pour à l'égard de ce qui
+concerne les règles de la discipline militaire, voilà le point....
+
+JAMY.--De bonne foi ce sera la meilleure chose du monde, mes bons
+capitaines, et je m'en vais profiter de cette occasion pour prendre
+congé de vous, avec votre permission.
+
+MACMORRIS.--Ce n'est pas ici le temps de discourir, Dieu me pardonne! Le
+jour est chaud, et le temps, et la guerre, et le roi, et les ducs: ce
+n'est pas là le temps de discourir: la ville est assiégée, et la
+trompette nous appelle à la brèche, et nous voilà à causer. Et par le
+Christ, nous ne faisons rien; c'est honteux à nous tous tant que nous
+sommes: Dieu me pardonne! C'est une honte de rester tranquilles, c'est
+une honte, je le jure; et il y a tant de gorges à couper et d'ouvrages à
+faire; et il n'y a rien de fait, le Christ me pardonne!
+
+JAMY.--Par la sainte messe, avant que ces yeux-là que vous voyez soient
+assoupis, je ferai de la bonne ouvrage, ou je serai sur le carreau: oui,
+et je travaillerai aussi courageusement que je pourrai; c'est bien sûr
+cela, en deux paroles comme en quatre. Cependant, sur ma foi, je serai
+bien aise d'entendre quelques questions entre vous deux.
+
+FLUELLEN.--Capitaine Macmorris, je pense, voyez-vous, sauf votre
+correction, qu'il n'y en pas beaucoup de votre nation....
+
+MACMORRIS.--De ma nation? Qu'est-ce que c'est que ma nation? Est-ce une
+nation de lâches, de bâtards, de gredins? Qu'est-ce que c'est que ma
+nation? Qui parle de ma nation?
+
+FLUELLEN.--Voyez-vous, si vous prenez les choses autrement qu'on ne les
+dit, capitaine Macmorris, par aventure je pourrais bien penser que vous
+ne me traitiez pas avec cette affabilité, comme en toute discrétion vous
+devez me traiter, voyez-vous, d'autant que je suis autant que vous, tant
+dans la discipline de la guerre, que par mon lignage et en tout autre
+genre.
+
+MACMORRIS.--Je ne vous reconnais pas autant de bravoure qu'à moi, et le
+Christ me pardonne! Je vous couperai la tête.
+
+GOWER.--Amis, amis! allons, vous vous trompez tous les deux: c'est faute
+de vous entendre.
+
+JAMY.--Oh! voilà une vilaine sottise.
+
+(On sonne un pourparler.)
+
+GOWER.--La ville demande à parlementer.
+
+FLUELLEN.--Capitaine Macmorris, quand il se trouvera une meilleure
+occasion, voyez-vous, je prendrai la liberté de vous dire que je connais
+les disciplines de la guerre; et voilà tout.
+
+(Ils partent.)
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+LE GOUVERNEUR _et quelques citoyens sont sur les remparts; au bas sont
+les troupes anglaises_. LE ROI HENRI _entre avec sa suite_.
+
+
+LE ROI.--Quelle est enfin la résolution du gouverneur? Voici le dernier
+pourparler que nous admettrons encore. Rendez-vous donc à notre
+clémence; ou, si vous êtes jaloux de votre destruction, défiez notre
+dernière fureur. Car, comme il est vrai que je suis soldat, nom qui,
+dans mes pensées, est celui qui me sied davantage, si je recommence à
+battre vos murailles, je ne quitterai plus Harfleur, déjà à demi démoli,
+qu'il ne soit enseveli sous ses cendres. Les portes de la clémence
+seront fermées alors, et le soldat, au carnage animé, le coeur endurci
+et féroce, donnant carrière à sa main sanguinaire, parcourra vos foyers,
+avec une conscience large comme l'enfer, moissonnant comme l'herbe vos
+vierges dans l'éclat de leur fraîcheur et vos enfants dans la fleur de
+leur âge. Que m'importe à moi, si la guerre impie, couronnée de flammes
+comme le prince des démons, et le front tout noirci de feux, exerce
+toutes les horreurs barbares qui suivent l'assaut et le pillage? Que
+m'importe à moi, lorsque vous seuls en êtes la cause, si vos chastes
+vierges tombent sous la main brûlante du viol effréné? Quel mors peut
+arrêter la licence et ses fureurs, lorsqu'elle roule abandonnée sur la
+pente de son cours impétueux? Nous épuiserons en vain nos ordres, pour
+rappeler des soldats acharnés sur leur proie; autant commander à
+l'immense Léviathan de venir sur le rivage. Ainsi, habitants d'Harfleur,
+prenez pitié de votre ville et de votre peuple, tandis que mes soldats
+sont encore soumis à mes ordres, tandis que le souffle paisible de la
+clémence écarte encore les nuages impurs et contagieux du meurtre, du
+pillage et des excès: sinon, attendez-vous à voir dans un moment le
+soldat aveugle et sanglant, salir d'une main impure les cheveux de vos
+filles qui pousseront en vain des cris aigus, vos vieillards saisis par
+leurs barbes d'argent, et leurs têtes vénérables écrasées contre les
+murs, et vos enfants empalés nus sur les lances, à la vue de leurs mères
+égarées et perçant les nuages de leurs hurlements, comme jadis les
+veuves de Judée poursuivaient de leurs clameurs les bourreaux d'Hérode.
+Que répondez-vous? Voulez-vous céder et prévenir ces maux; ou, coupables
+d'une défense trop obstinée, vous voir détruits?
+
+LE GOUVERNEUR.--Ce jour est le terme de notre attente. Le dauphin, dont
+nous avions pressé les secours, nous fait répondre que ses troupes ne
+sont pas encore prêtes, ni en état de faire lever un si grand siége.
+Ainsi, roi redouté, nous cédons notre ville et notre vie à votre
+généreuse clémence: entrez dans notre port, disposez de nous et de nos
+biens; nous ne pouvons nous défendre plus longtemps.
+
+LE ROI.--Ouvrez vos portes.--Allons, cher oncle Exeter, entrez dans
+Harfleur, restez-y, et fortifiez la ville contre les Français. Faites
+grâce à tous.--Pour nous, cher oncle, l'hiver qui s'approche, et la
+maladie qui se répand sur nos soldats, nous déterminent à nous retirer
+vers Calais. Ce soir nous serons votre hôte dans Harfleur, et demain
+prêts à nous mettre en marche.
+
+(Fanfares: ils entrent dans la ville.)
+
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+Rouen.--Appartement du palais.
+
+_Entrent_ CATHERINE ET ALIX.
+
+
+CATHERINE.--Alix, tu as été en Angleterre, et tu parles bien le langage?
+
+ALIX.--Un peu, madame.
+
+CATHERINE.--Je te prie de m'enseigner; il faut que j'apprenne à parler.
+Comment appelez-vous la main, en anglais?
+
+ALIX.--La main? Elle est appelée _de hand_.
+
+CATHERINE.--Et les doigts?
+
+ALIX.--Les doigts? Ma foi, j'ai oublié les doigts; mais je me
+souviendrai. Les doigts, je pense qu'ils sont appelés _de fingres_; oui,
+_de fingres_.
+
+CATHERINE.--La main, _de hand_; les doigts, _de fingres_. Je pense que
+je suis un bon écolier. J'ai gagné deux mots d'anglais vitement. Comment
+appelez-vous les ongles?
+
+ALIX.--Les ongles? Nous les appelons _de nails_.
+
+CATHERINE.--_De nails_. Écoutez; dites-moi si je parle bien: _de hand_,
+_de fingres_, _de nails_.
+
+ALIX.--C'est bien dit, madame; c'est du fort bon anglais.
+
+CATHERINE.--Dites-moi l'anglais pour le bras?
+
+ALIX.--_De arm_, madame.
+
+CATHERINE.--Et le coude?
+
+ALIX.--_De elbow._
+
+CATHERINE.--_De elbow._ Je fais la répétition de tous les mots que vous
+m'avez appris jusqu'à présent.
+
+ALIX.--C'est trop difficile, madame, je pense.
+
+CATHERINE.--Excusez-moi, Alix. Écoutez; _De hand_, _de fingres_, _de
+nails_, _de arm_, _de bilbow_.
+
+ALIX.--_De elbow_, madame.
+
+CATHERINE.--O seigneur Dieu! je m'oublie; _de elbow_. Comment
+appelez-vous le cou?
+
+ALIX.--_De nick_, madame.
+
+CATHERINE.--_De nick?_ Et le menton?
+
+ALIX.--_De chin._
+
+CATHERINE.--_De jin?_ Le cou, _de nick_, le menton, _de jin_.
+
+ALIX.--Oui: sauf votre honneur, en vérité, vous prononcez les mots aussi
+droit que les natifs d'Angleterre.
+
+CATHERINE.--Je ne doute point d'apprendre par la grâce de Dieu, et en
+peu de temps.
+
+ALIX.--N'avez-vous pas déjà oublié ce que je vous ai enseigné?
+
+CATHERINE.--Non, je vous le réciterai promptement, _de hand_, _de
+fingres_, _de mails_.
+
+ALIX.--_De nails_, madame.
+
+CATHERINE.--_De nails_, _de arm_, _de ilbow_.
+
+ALIX.--Sauf votre honneur, _de elbow_.
+
+CATHERINE.--Aussi dis-je _de elbow_, _de neck_ et _de chin_. Comment
+appelez-vous les pieds et la robe?
+
+ALIX.--_De foot_, madame, et _de coun_.
+
+CATHERINE.--_De foot_, _de coun_[20]? O seigneur Dieu! ce sont des mots
+d'un son mauvais, corruptible, grossier et impudique, et dont les dames
+d'honneur ne peuvent user. Je ne voudrais pas prononcer ces mots devant
+les seigneurs de France pour tout le monde: il faut _de foot_ et _de
+coun_ néanmoins. Je réciterai une autre fois ma leçon ensemble; _de
+hand_, _de fingres_, _de nails_, _de arm_, _de elbow_, _de neck_, _de
+chin_, _de foot_ et _de coun_.
+
+[Note 20: _The gown_, la robe, _et cætera_.]
+
+ALIX.--Excellent, madame.
+
+CATHERINE.--C'est assez pour une fois. Allons-nous-en dîner.
+
+
+
+
+SCÈNE V
+
+Autre salle du même palais.
+
+LE ROI DE FRANCE, LE DAUPHIN, LE DUC DE BOURBON, LE CONNÉTABLE DE
+FRANCE, ET AUTRES SEIGNEURS.
+
+
+LE ROI DE FRANCE.--Il est certain qu'il a passé la rivière de Somme.
+
+LE CONNÉTABLE.--Si nous n'allons pas le combattre, mon roi, renonçons
+donc à vivre en France; abandonnons tout, cédons nos riches vignobles à
+ce peuple barbare.
+
+LE DAUPHIN.--_O Dieu vivant!_ quelques boutures sorties de nous, le
+superflu du luxe de nos ancêtres, nos rejetons, entés sur un tronc
+sauvage et inculte, s'élèveront-ils si rapidement jusqu'aux nues, et
+surpasseront-ils en hauteur la tige dont ils sont sortis?
+
+BOURBON.--Des Normands; oui, des bâtards normands! Mort de ma vie! s'il
+faut qu'ils traversent ainsi le royaume sans combat, je veux vendre mon
+duché pour acheter une chaumière et quelque marais fangeux dans cette
+île irrégulière d'Albion.
+
+LE CONNÉTABLE.--_Dieu des batailles!_ où donc ont-ils puisé cette
+ardeur? Leur climat n'est-il pas couvert de brouillards et engourdi par
+le froid? Le soleil ne jette qu'à regret sur leur île de pâles rayons;
+il tue leurs fruits de ses sombres regards: leur bière, de l'eau et de
+l'orge fermentée, boisson faite pour des rosses surmenées, peut-elle
+donc échauffer à ce degré leur sang épais, et l'enflammer de cette
+bouillante valeur? Et le sang français, avivé encore par les esprits du
+vin, paraîtra-t-il glacé auprès du leur? Oh! pour l'honneur de notre
+patrie, ne restons pas oisifs et immobiles comme ces glaçons que l'hiver
+suspend au bord de nos toits, tandis qu'un peuple, né dans le berceau
+des frimas, répand des flots de braves jeunes gens dans nos riches
+campagnes; pauvres, il faut en convenir, par les maîtres qu'elles
+nourrissent.
+
+LE DAUPHIN.--Par l'honneur et la foi des chevaliers, nos dames se
+raillent de nous; elles disent hautement que notre vigueur est épuisée,
+et qu'elles prodigueront leurs faveurs à la jeunesse anglaise, pour
+repeupler la France de bâtards belliqueux.
+
+BOURBON.--Elles nous renvoient aux écoles de danse de l'Angleterre, et
+nous conseillent d'apprendre leurs cabrioles et leurs lavoltes[21],
+disant que toutes nos grâces sont dans nos talons, et que c'est dans la
+fuite que nos sublimes talents se déploient.
+
+[Note 21: Espèce de danse.]
+
+LE ROI DE FRANCE.--Où est le héraut Montjoie? Ordonnez-lui de partir
+sur-le-champ. Qu'il aille saluer l'Anglais d'un insultant défi.--Allons,
+princes, volez sur le champ de bataille, et que l'honneur et le courage
+donnent à vos coeurs une trempe plus dure que l'acier de vos épées.
+Charles d'Albret, grand connétable de France; vous aussi, d'Orléans,
+Bourbon et Berri, Alençon, Brabant, Bar, Bourgogne; et vous, Jacques
+Châtillon, Rambure, Vaudemont, Beaumont, Grandpré, Roussi et Fauconberg,
+Foix, Lestrelles, Boucicaut et Charolais; grands ducs, princes, comtes,
+barons, lords et chevaliers, grands par vos titres, allez vous laver de
+ce grand opprobre: arrêtez dans sa course Henri d'Angleterre qui
+traverse en vainqueur notre royaume, et vengez l'insulte de ses
+panonceaux teints du sang de Harfleur. Fondez sur son armée comme un
+torrent de neiges fond sur les vallées dont l'humble profondeur reçoit
+les flots que vomissent les Alpes! tombez sur lui; vous avez assez de
+forces: ramenez-le dans les murs de Rouen captif, enchaîné sur un char
+victorieux.
+
+LE CONNÉTABLE.--Voilà le rôle qui sied aux grands d'une nation! J'ai un
+regret, c'est que l'ennemi soit si peu nombreux et si faible, que ses
+soldats soient épuisés de faim et des fatigues de leur marche: car, j'en
+suis sûr, aussitôt qu'il verra paraître notre armée, son coeur s'abîmera
+dans la crainte, et son plus grand exploit sera de nous offrir sa
+rançon.
+
+LE ROI DE FRANCE.--Allez donc, lord connétable: hâtez le départ de
+Montjoie; qu'il déclare à l'Anglais que nous envoyons savoir de lui
+quelle rançon il veut donner. Vous, prince dauphin, vous resterez avec
+nous dans Rouen.
+
+LE DAUPHIN.--Non, mon père, j'en conjure Votre Majesté.
+
+LE ROI DE FRANCE.--N'insistez point: vous resterez avec nous.--Allons,
+partez, connétable; et vous aussi, princes, et rapportez-nous
+promptement la nouvelle du désastre de l'Anglais.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+Le camp anglais en Picardie.
+
+GOWER ET FLUELLEN.
+
+
+GOWER.--Eh bien, capitaine Fluellen, venez-vous du pont?
+
+FLUELLEN.--Je vous assure qu'il y a d'excellente besogne à ce pont.
+
+GOWER.--Le duc d'Exeter est-il en sûreté?
+
+FLUELLEN.--Le duc d'Exeter est aussi magnanime qu'Agamemnon, et c'est un
+homme que j'aime et que j'honore de toute mon âme, de tout mon coeur, de
+tout mon respect, pour toute ma vie, de toutes mes forces et de tout mon
+pouvoir. Il n'a pas eu (Dieu soit loué et béni!) le plus petit accident
+du monde. Il a conservé le pont le plus facilement, avec une excellente
+discipline. Il y a là, au pont, un ancien lieutenant; je crois, sur ma
+conscience, que c'est un autre Marc Antoine pour la valeur; cependant
+c'est un homme qui n'a pas la moindre réputation dans le monde; mais je
+lui ai vu faire des choses vaillantes.
+
+GOWER.--Comment l'appelez-vous?
+
+FLUELLEN.--On l'appelle l'_enseigne Pistol_.
+
+GOWER.--Je ne le connais pas.
+
+(Entre Pistol.)
+
+FLUELLEN.--Le voilà.
+
+PISTOL.--Capitaine, je te prie de me faire un plaisir. Le duc d'Exeter a
+beaucoup d'amitié pour toi.
+
+FLUELLEN.--Moi, j'en remercie Dieu; il est vrai que j'ai mérité d'avoir
+quelque part dans son amitié.
+
+PISTOL.--Un certain Bardolph, soldat intrépide et courageux, a, par un
+sort cruel et par un tour furieux de l'inconstante roue de cette
+écervelée de Fortune, cette aveugle déesse qui se balance sur une pierre
+qui roule sans fin....
+
+FLUELLEN.--Avec votre permission, enseigne Pistol, la déesse Fortune est
+représentée aveugle avec un bandeau tenant les yeux pour vous faire
+entendre que la fortune est aveugle: et on la peint aussi avec une roue,
+pour vous faire voir, et c'est la morale qu'il en faut tirer, qu'elle
+tourne toujours et qu'elle est inconstante, et qu'elle n'est que
+mutabilités et vicissitudes: et son pied, voyez-vous, est posé sur une
+pierre sphérique qui roule, roule, roule.... A dire vrai, le poëte en
+fait une très-excellente description: la fortune, voyez-vous, est une
+excellente morale.
+
+PISTOL.--La fortune est l'ennemie de Bardolph, et le regarde d'un
+mauvais oeil; car il a volé un ciboire, et il doit être pendu: cela fait
+une vilaine mort. Le gibet est bon pour les chiens; mais l'homme devrait
+en être exempt. Ne souffre donc pas que le chanvre lui coupe le sifflet.
+Exeter a prononcé l'arrêt de mort, pour un ciboire de peu de valeur:
+ainsi, va donc, et parle; le duc t'écoutera: empêche que le fil de la
+vie du pauvre Bardolph ne soit coupé avec une ficelle d'un sou et d'une
+manière ignominieuse. Parle, capitaine, en faveur de sa vie, et je serai
+reconnaissant de ce service.
+
+FLUELLEN.--Enseigne Pistol, je vois bien à peu près ce que vous voulez
+dire.
+
+PISTOL.--Allons, tant mieux pour vous.
+
+FLUELLEN.--Certainement, Pistol, il n'y a pas là de quoi dire tant
+mieux; car, voyez-vous, il serait mon frère, que je prierais le duc de
+suivre son bon plaisir, et de le faire exécuter; car il faut observer la
+discipline.
+
+PISTOL.--Meurs, et va à tous les diables, et figue pour ton amitié.
+
+FLUELLEN.--Fort bien.
+
+PISTOL.--Je te souhaite une figue d'Espagne[22]!
+
+(Pistol sort.)
+
+[Note 22: Allusion aux figues empoisonnées, instruments de la vengeance
+italienne et espagnole.]
+
+FLUELLEN.--Fort bon.
+
+GOWER.--Cet homme-là, c'est le plus fieffé misérable qui fut jamais. Je
+le remets bien à présent; c'est un infâme entremetteur, un coupe-jarret.
+
+FLUELLEN.--Je vous assure qu'il proférait sur le pont les plus braves
+paroles qu'on puisse jamais voir dans les plus beaux jours de l'été;
+mais cela est égal, ce qu'il vient de me dire.... C'est fort bien.... Je
+vous assure que quand l'occasion se trouvera....
+
+GOWER.--Par Dieu! c'est un filou, un bouffon, un fripon, qui de temps en
+temps va à la guerre, pour avoir l'avantage, à son retour à Londres, de
+se parer du costume d'un militaire. Ces drôles-là savent, à point nommé,
+les noms de tous les chefs d'une armée; ils vous diront par coeur tout
+ce qui s'est passé dans le service, et où il s'est fait; ils vous
+nommeront les lieux où il y aura eu la moindre escarmouche: _c'était à
+tel endroit, à telle brèche, à tel ou tel convoi_; ils vous diront qui
+s'est distingué, qui fut tué, qui s'est déshonoré, quels étaient les
+postes de l'ennemi; et ils vous rendent cela dans les meilleurs termes
+de guerre, qu'ils vous assaisonnent des jurements les plus nouveaux[23].
+Et vous ne sauriez vous imaginer l'effet merveilleux que des moustaches
+taillées sur le patron de celles du général, et d'horribles cris,
+contrefaisant ceux d'un camp, font parmi des bouteilles fumantes et des
+esprits abreuvés de bière mousseuse. Oh! il faut apprendre à connaître
+ces misérables, qui font la honte du siècle; ou bien vous feriez
+d'étranges méprises.
+
+[Note 23: On se rappelle ici le passage du _Menteur_:
+
+ Ah! le beau compliment à charmer une dame!
+ ............................................
+ On s'introduit bien mieux à titre de vaillant.
+ Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimaces,
+ Qu'à mentir à propos, _qu'à jurer avec grâce_.
+]
+
+FLUELLEN.--Tenez, capitaine Gower, je vous dirai bien une chose, c'est
+que je m'aperçois bien qu'il n'est pas tout ce qu'il voudrait bien faire
+accroire au monde qu'il est. A la première occasion que je pourrai
+trouver le moindre trou dans son pourpoint, je lui ferai sentir ma façon
+de penser.--Écoutez; voilà le roi qui vient: il faut que je lui parle
+sur ce qui se passe au pont. (_Entrent le roi, Glocester, des soldats._)
+Dieu bénisse Votre Majesté!
+
+LE ROI.--Eh bien, Fluellen, venez-vous du pont?
+
+FLUELLEN.--Moi! Oui, sous le bon plaisir de Votre Majesté. Le duc
+d'Exeter a très-galamment conservé le pont. Les Français se sont
+retirés, voyez-vous, et il y a de beaux et libres passages à présent.
+Par sainte Marie, l'adversaire aurait eu la possession du pont; mais il
+a été forcé de se retirer, et le duc d'Exeter est le maître du pont. Ah!
+je peux bien assurer Votre Majesté que c'est un brave homme que ce duc.
+
+LE ROI.--Combien avez-vous perdu de monde, Fluellen?
+
+FLUELLEN.--La _perdition_ de l'adversaire a été très-grande, fort
+raisonnablement grande. Sainte Marie! pour moi, je pense que le duc n'a
+pas perdu un seul homme, sinon un qui a bien l'air d'être pendu pour
+avoir volé une église, un certain Bardolph.... Si Votre Majesté sait qui
+c'est; c'est un homme qui a le visage bourgeonné et tout couvert de
+boutons, et comme une flamme ardente, et dont les lèvres étoupent le
+nez, et sont comme un charbon de feu, tantôt bleues et tantôt rouges;
+mais son nez est expédié à présent, et son feu est éteint; ainsi n'en
+parlons plus.
+
+LE ROI.--Je voudrais nous voir défaits ainsi de tous les pillards de son
+espèce.--Et nous enjoignons expressément que, dans notre marche au
+travers des campagnes, on n'enlève rien des villages par violence, qu'on
+ne prenne rien sans le payer, qu'on n'insulte pas le dernier des
+Français d'aucune parole de mépris ou de reproche. Quand la douceur et
+la cruauté jouent à qui aura un royaume, c'est le joueur le plus doux
+qui gagne.
+
+(On entend la trompette du héraut.)
+
+(Montjoie s'avance.)
+
+MONTJOIE.--Vous me reconnaissez à mon habillement[24]?
+
+[Note 24: Le costume du roi d'armes, appelé Montjoie, est décrit dans
+nos anciens chroniqueurs.]
+
+LE ROI.--Oui, je te reconnais. Qu'as-tu à m'apprendre?
+
+MONTJOIE.--Les intentions de mon maître.
+
+LE ROI.--Déclare-les.
+
+MONTJOIE.--Voici ce que dit mon roi.--«Annonce à Henri d'Angleterre que,
+quoique nous ayons paru morts, nous n'étions qu'endormis. La prudence
+est un meilleur soldat que la témérité. Dis-lui que nous aurions pu le
+repousser à Harfleur, mais que nous n'avons pas jugé à propos de venger
+l'injure qu'elle ne fût à son comble.--Maintenant c'est à notre tour à
+parler, et notre voix est la voix d'un souverain. L'Anglais se repentira
+de sa folie; il sentira sa faiblesse et admirera notre patience. Dis-lui
+de songer à sa rançon: elle doit être proportionnée aux pertes que nous
+avons essuyées, au nombre de sujets que nous avons perdus, à l'insulte
+que nous avons dévorée; et si la réparation égalait la grandeur des
+offenses, sa faiblesse succomberait sous le poids. Pour payer nos
+pertes, son trésor est trop pauvre: pour payer l'effusion de notre sang,
+les troupes de son royaume entier sont un nombre insuffisant. Et quant à
+l'insulte qui nous a été faite, sa personne même, à nos pieds
+prosternée, ne serait qu'une faible et indigne satisfaction. A ce
+discours ajoute le défi; et finis par lui déclarer qu'il a dévoué et
+perdu ceux qui le suivent, et que leur condamnation est
+prononcée.»--Ainsi parle le roi mon maître: là finit mon ministère.
+
+LE ROI.--Je connais ton rang. Quel est ton nom?
+
+MONTJOIE.--Montjoie.
+
+LE ROI.--Tu remplis bien ton office. Retourne sur tes pas, et dis à ton
+roi:--Qu'en ce moment je ne le cherche pas, et que je serais bien aise
+de marcher sans empêchement jusqu'à Calais. Car, pour avouer la vérité,
+quoique la prudence défende un pareil aveu devant un ennemi rusé, qui
+sait prendre avantage de tout, mes soldats sont considérablement
+affaiblis par la maladie[25]; leur nombre est diminué, et le peu qui
+m'en reste ne vaut guère mieux qu'un pareil nombre de Français.--Tant
+que mes soldats étaient frais et pleins de santé, je te dis, héraut, que
+je croyais voir sur deux jambes anglaises marcher trois Français.--Que
+Dieu me pardonne si je me vante à ce point. C'est votre air de France
+qui souffle ce vice en moi; et je dois pourtant me le reprocher.--Pars,
+et dis à ton maître que tu m'as trouvé ici: ma rançon est ce corps frêle
+et chétif, mon armée n'est plus qu'une garde faible et consumée par la
+maladie. Cependant, que Dieu soit mon guide, et nous marcherons en
+avant, quand le roi de France lui-même, ou tout autre voisin,
+s'opposerait à notre passage. (_Il lui remet une bourse._) Voilà pour te
+payer ton message, Montjoie. Va: dis à ton maître de bien se consulter.
+Si nous pouvons passer, nous passerons; si l'on veut nous en empêcher,
+nous rougirons de votre sang vos noirs sillons. Adieu, Montjoie. En deux
+mots, voici notre réponse: Dans l'état où nous sommes, nous n'irons pas
+chercher le combat: et dans l'état où nous sommes, nous déclarons que
+nous ne l'éviterons pas. Rends cette réponse à ton roi.
+
+[Note 25: L'armée anglaise était attaquée de la dysenterie.]
+
+MONTJOIE.--Elle sera fidèlement rendue. Je remercie Votre Majesté.
+
+(Montjoie s'en va.)
+
+GLOCESTER.--J'espère qu'ils ne viendront pas nous attaquer à présent.
+
+LE ROI.--Nous sommes dans la main de Dieu, frère, et non pas dans les
+leurs.--Marchez au pont: la nuit s'approche.--Nous camperons au delà de
+la rivière; et demain matin, ordonnez qu'on marche en avant.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+Le camp français, à Azincourt.
+
+_Entrent_ LE CONNÉTABLE DE FRANCE, LE DUC D'ORLÉANS, LE DAUPHIN,
+RAMBURES, ET AUTRES SEIGNEURS.
+
+
+LE CONNÉTABLE.--Par Dieu! j'ai bien la meilleure armure du monde. Que
+n'est-il jour!
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--J'avouerai que vous avez une excellente armure; mais
+aussi vous rendrez justice à mon cheval.
+
+LE CONNÉTABLE.--Oh! cela est vrai; c'est le meilleur cheval de l'Europe.
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Le matin n'arrivera-t-il donc jamais!
+
+LE DAUPHIN.--Duc d'Orléans, et vous seigneur connétable, vous parlez de
+cheval et d'armure?....
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Oh! en fait de ces deux meubles, vous êtes aussi bien
+pourvu qu'aucun prince du monde.
+
+LE DAUPHIN.--Que cette nuit est longue!--Je ne changerais pas mon cheval
+pour aucun qui ne marche que sur quatre pieds; il bondit au-dessus de
+terre comme une balle garnie de crin: c'est le _cheval volant_, le
+Pégase _aux narines de feu_. Une fois en selle, je vole, je suis un
+faucon; il trotte dans l'air, et la terre résonne quand il la touche:
+oui, la corne de son sabot est plus musicale et plus harmonieuse que la
+flûte d'Hermès.
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Il est couleur de muscade.
+
+LE DAUPHIN.--Et chaud comme le gingembre. C'est un coursier digne de
+Persée: il n'est formé que d'air et de feu. Si l'on découvre en lui
+quelque mélange des grossiers éléments de la terre et de l'eau, ce n'est
+que dans sa patiente tranquillité, lorsque son maître le monte. C'est là
+ce qui s'appelle un cheval; et tous les autres, auprès de lui, ne
+méritent que le nom de bêtes de somme.
+
+LE CONNÉTABLE.--Oui, prince, on peut dire que c'est le cheval le plus
+accompli et le plus excellent qu'il y ait.
+
+LE DAUPHIN.--C'est le prince des coursiers: son hennissement ressemble à
+la voix impérieuse d'un monarque, et son port majestueux vous force à
+lui rendre hommage....
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Allons, en voilà assez sur ce sujet, mon cousin.
+
+LE DAUPHIN.--Je dis plus encore, il faut n'avoir pas l'ombre d'esprit
+pour n'être pas en état, depuis le lever de l'alouette jusqu'au coucher
+de l'agneau, de chanter les louanges de mon cheval sans se répéter:
+c'est un sujet aussi inépuisable que la mer. Faites des langues
+éloquentes de tous les grains de sable, mon cheval peut les occuper
+toutes. Il est digne d'être loué par un souverain et monté par le
+souverain d'un souverain. Enfin, il mérite que tout l'univers, connu et
+inconnu, ne fasse autre chose que de l'admirer. J'ai fait un jour un
+sonnet à sa louange, qui commençait ainsi: _Merveille de la nature_.
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--J'ai vu un sonnet pour une maîtresse qui commençait
+de même.
+
+LE DAUPHIN.--Eh bien, ils auront donc imité celui que j'ai composé pour
+mon coursier, car mon cheval est ma maîtresse.
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Votre maîtresse porte bien.
+
+LE DAUPHIN.--Oui, moi seul; c'est là le mérite, la perfection exigée
+d'une bonne maîtresse.
+
+LE CONNÉTABLE.--Ma foi, l'autre jour il m'a semblé que votre maîtresse
+vous a durement mené.
+
+LE DAUPHIN.--Peut-être la vôtre en a fait de même.
+
+LE CONNÉTABLE.--La mienne n'était pas bridée.
+
+LE DAUPHIN.--Elle était donc vieille et tranquille, et vous galopâtes
+comme un kerne d'Irlande[26], sans votre haut-de-chausse français et
+avec des caleçons étroits.
+
+[Note 26: Kerne, chevalier irlandais.]
+
+LE CONNÉTABLE.--Vous vous connaissez en équitation.
+
+LE DAUPHIN.--Recevez donc une leçon de moi. Ceux qui chevauchent ainsi
+et sans précaution tombent dans de sales fondrières: je préfère mon
+cheval à ma maîtresse.
+
+LE CONNÉTABLE.--J'aimerais autant que ma maîtresse fût une rosse.
+
+LE DAUPHIN.--Je te dis, connétable, que ma maîtresse porte ses propres
+cheveux.
+
+LE CONNÉTABLE.--Je pourrais en dire autant si j'avais une truie pour
+maîtresse.
+
+LE DAUPHIN.--_Le chien est retourné à son vomissement, et la truie lavée
+au bourbier[27]._ Tu te sers de tout.
+
+[Note 27: Ce proverbe est en français dans le texte, comme tout ce que
+nous mettons en italiques.]
+
+LE CONNÉTABLE.--Cependant je ne me sers pas de mon cheval pour
+maîtresse, ou d'un pareil proverbe mal à propos.
+
+RAMBURE.--Seigneur connétable, sont-ce des étoiles ou des soleils qui
+brillent sur l'armure que j'ai vue ce soir dans votre tente?
+
+LE CONNÉTABLE.--Ce sont des étoiles.
+
+LE DAUPHIN.--Il en tombera quelques-unes demain, j'espère.
+
+LE CONNÉTABLE.--Et cependant mon ciel n'en manquera pas encore pour
+cela.
+
+LE DAUPHIN.--Cela peut bien être, car vous en avez tant de superflues!
+et cela vous ferait plus d'honneur qu'il y en eût quelques-unes de
+moins.
+
+LE CONNÉTABLE.--C'est comme votre cheval qui porte tant de louanges, et
+qui n'en trotterait pas moins bien quand quelques-unes de vos
+forfanteries seraient démontrées.
+
+LE DAUPHIN.--Ne fera-t-il donc jamais jour?--Je veux trotter demain
+l'espace d'un mille, et que mon chemin soit pavé de faces anglaises.
+
+LE CONNÉTABLE.--Moi je n'en dirai pas autant de peur qu'on ne me fît en
+face l'affront de me démentir; mais je voudrais en effet de tout mon
+coeur qu'il fît jour, pour bien frotter les oreilles aux Anglais.
+
+LE DAUPHIN.--Qui veut courir avec moi le risque de leur faire une
+vingtaine de prisonniers?
+
+LE CONNÉTABLE.--Il faut que vous commenciez par vous exposer au risque
+de l'être vous-même.
+
+LE DAUPHIN.--Allons, il est minuit: je vais m'armer.
+
+(Il sort.)
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Le dauphin soupire après le jour.
+
+RAMBURE.--Il meurt d'envie de manger les Anglais.
+
+LE CONNÉTABLE.--Je crois qu'il peut bien manger tous ceux qu'il tuera.
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Par la blanche main de ma dame, c'est un aimable
+prince.
+
+LE CONNÉTABLE.--Jurez plutôt par son pied, afin qu'elle puisse d'un pas
+effacer le serment.
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Tout ce qu'on peut dire de lui, c'est que c'est
+peut-être l'homme de France le plus actif.
+
+LE CONNÉTABLE.--Agir c'est être actif, et il sera toujours agissant.
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Je n'ai jamais ouï dire qu'il ait fait de mal à
+personne.
+
+LE CONNÉTABLE.--Et je vous jure qu'il ne commencera pas encore demain;
+il conservera cette bonne réputation.
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Je sais qu'il a du courage.
+
+LE CONNÉTABLE.--Je me suis laissé dire la même chose par quelqu'un qui
+le connaît mieux que vous.
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Qui cela?
+
+LE CONNÉTABLE.--Pardieu! c'est lui-même qui me l'a dit, et il a ajouté
+qu'il ne se souciait pas qu'on le sût.
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Il n'a pas besoin de cette précaution; son mérite
+n'est point caché.
+
+LE CONNÉTABLE.--Sur ma foi, très-caché. Il n'y a jamais eu que son
+laquais qui l'ait vu; mais sa valeur est comme le faucon encore coiffé
+de son chaperon: quand on le lâchera, on verra son essor.
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Jamais la haine n'a dit du bien de son ennemi.
+
+LE CONNÉTABLE.--Je payerai ce proverbe d'un autre: Jamais l'amitié n'est
+exempte de flatterie.
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Et moi je répondrai par cet autre: Rendez même au
+diable ce qui lui est dû.
+
+LE CONNÉTABLE.--C'est bien dit. Vous avez votre âme pour jouer le rôle
+du diable. Je riposte à ce proverbe par ces mots: La peste du diable!
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Vous êtes le plus fort de nous deux aux proverbes. Le
+trait d'un fou est bientôt lancé.
+
+LE CONNÉTABLE.--Vous avez lancé le vôtre de travers.
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Ce n'est pas la première fois que vous avez été
+manqué.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Seigneur connétable, les Anglais ne sont plus qu'à quinze
+cents pas de votre tente.
+
+LE CONNÉTABLE.--Qui en a mesuré l'espace?
+
+LE MESSAGER.--Le seigneur Grandpré.
+
+LE CONNÉTABLE.--C'est un brave homme, et qui a une grande
+expérience.--Je voudrais qu'il fît jour. Hélas! le pauvre Henri
+d'Angleterre ne soupire pas comme nous, je crois, après la naissance du
+jour.
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Qui est donc ce maussade et pauvre roi d'Angleterre,
+pour venir rêver avec ses stupides Anglais si loin des lieux de sa
+connaissance?
+
+LE CONNÉTABLE.--Si les Anglais avaient un grain de bon sens, ils se
+sauveraient.
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Oh! c'est de bon sens qu'ils manquent; car si leurs
+cervelles avaient la moindre défense intellectuelle, jamais ils ne
+pourraient porter des casques si pesants.
+
+RAMBURE.--Il faut avouer que cette île d'Angleterre produit de
+valeureuses créatures: leurs dogues, par exemple, sont d'un courage sans
+pareil.
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Oh! pardieu! oui; voilà d'excellents chiens qui vont
+se jeter les yeux fermés dans la gueule d'un ours, qui leur écrase la
+tête d'un coup de dent comme des pommes cuites. C'est comme si vous
+disiez que c'est une mouche bien courageuse que celle qui ose aller
+prendre son déjeuner sur les lèvres d'un lion.
+
+LE CONNÉTABLE.--Précisément: vous avez raison, et les hommes de ce
+pays-là ressemblent aussi un peu à leurs dogues dans leur manière lourde
+et pesante d'attaquer, et de laisser leur esprit avec leurs femmes; car
+donnez-leur bien à mâcher de grosses tranches de boeuf, et puis
+fournissez-les de fer et d'acier, ils dévoreront comme des loups, et se
+battront comme des diables.
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Oui, mais ces pauvres Anglais sont diablement à court
+de boeuf.
+
+LE CONNÉTABLE.--Eh bien, s'il en est ainsi, vous verrez que demain ils
+n'auront d'appétit que pour manger, et point du tout pour se battre:
+allons, il est temps de nous armer. Irons-nous nous équiper?
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Il est deux heures.--Eh bien, avant qu'il en soit
+dix, nous aurons chacun une centaine d'Anglais.
+
+(Ils partent.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME
+
+
+
+
+LE CHOEUR.
+
+Maintenant figurez-vous ce temps de la nuit où l'on n'entend plus qu'un
+faible murmure, où les aveugles ténèbres remplissent l'immense vaisseau
+de l'univers. De l'un à l'autre camp, dans le sein obscur de la nuit, le
+bourdonnement des deux armées diminue par degrés. Les sentinelles, de
+leurs postes éloignés, s'entendent presque parler. Les feux des deux
+camps se répondent, et, à leurs pâles lueurs, chaque armée voit les
+casques et les visages ennemis dessinés dans l'ombre. Le coursier menace
+le coursier, et perce l'oreille engourdie de la nuit de ses fiers et
+longs hennissements. Des tentes s'élève un bruit de hâtifs marteaux qui,
+sous leurs coups précipités, achèvent ou polissent l'armure des
+chevaliers, signal de terribles apprêts. Les coqs des hameaux voisins
+chantent, les cloches sonnent, et nomment la troisième heure du
+paresseux. Fiers de leur nombre, et pleins de sécurité, les Français
+présomptueux jouent aux dés les Anglais qu'ils dédaignent: dans leur
+impatience, ils querellent la marche rampante de la nuit, qui, comme une
+fée difforme et boiteuse, se traîne à pas si lents. Les malheureux
+Anglais, condamnés à périr comme des victimes, sont assis et mornes
+auprès de leurs feux, et ruminent en eux-mêmes les dangers du lendemain.
+A leur triste maintien, à leurs visages hâves et décharnés, à leurs
+habits usés par la guerre, on les prendrait, aux rayons de la lune, pour
+autant de fantômes hideux.--Que celui qui suivra de l'oeil le chef royal
+de ces troupes délabrées, marchant de garde en garde, et d'une tente à
+l'autre, crie en le voyant: Louange et gloire sur sa tête! Il visite
+sans cesse toute son armée; et adresse à tous le salut du malin, avec un
+modeste sourire, les appelant: mes frères, mes amis, mes compatriotes.
+Sur son noble visage, on ne voit rien qui fasse songer à l'armée
+formidable dont il est environné; nulle impression de pâleur ne trahit
+ses veilles et la fatigue de la nuit. Son air est dispos; une douce
+majesté, une sérénité gaie brillent dans ses yeux, où le soldat, pâle
+auparavant et abattu, puise l'espérance et la force. Ainsi que le
+soleil, son oeil généreux verse dans tous les coeurs une douce influence
+qui dissout les glaces de la crainte. Donc, vous tous, petits et grands,
+contemplez ici un faible portrait de Henri, sous le voile de la nuit,
+tel que mes débiles pinceaux peuvent l'ébaucher. De là notre scène doit
+passer au champ de bataille. Mais, ô pitié! Combien nous allons
+déshonorer le nom fameux d'Azincourt par le spectacle de quelques
+fleurets émoussés et gauchement engagés dans une ridicule pantomime de
+combat! Cependant, asseyez-vous, et regardez, en vous figurant la vérité
+au moyen d'une imitation imparfaite.
+
+(Le choeur sort.)
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Le camp anglais, près d'Azincourt.
+
+LE ROI, BEDFORD ET GLOCESTER.
+
+
+LE ROI.--Glocester, il faut l'avouer, nous sommes dans un grand péril:
+notre courage doit donc devenir plus grand encore. (_Au duc de
+Bedford._) Bonjour, mon frère.--Dieu tout-puissant! toujours quelque
+dose de bien repose dans le sein du mal lui-même, si les hommes se
+donnent la peine de l'y chercher. Ce dangereux voisin qui est si près de
+nous nous rend diligents et matinaux; et c'est à la fois très-salutaire
+à la santé et d'une bonne économie. L'ennemi est aussi pour nous une
+sorte de conscience extérieure, qui nous prêche notre devoir: elle nous
+avertit de nous bien préparer pour notre but. C'est ainsi que l'homme
+peut cueillir du miel sur la ronce la plus sauvage, et tirer une morale
+de l'enfer lui-même. (_Entre Erpingham._) Bonjour, vieux sir Thomas
+Erpingham; un bon coussin pour cette tête à cheveux blancs te siérait
+mieux que l'aride gazon de France.
+
+ERPINGHAM.--Non, mon souverain: cette tente me plaît davantage, puisque
+je puis dire: je suis couché comme un roi.
+
+LE ROI.--Il est bon que l'homme apprenne de l'exemple d'autrui à chérir
+ses peines: cela soulage l'âme; et quand le coeur est excité, les
+organes, quoique morts auparavant, brisent le tombeau qui les enterre,
+et, débarrassés de leur lenteur, se meuvent de nouveau avec une vive
+légèreté. Prête-moi ton manteau, sir Thomas. (_A Bedford et Glocester._)
+Mes deux frères, recommandez-moi aux princes qui sont dans notre camp:
+saluez-les de ma part, et dites-leur de se rendre, sans délai, dans ma
+tente.
+
+GLOCESTER.--Nous le ferons, mon souverain.
+
+ERPINGHAM.--Suivrai-je Votre Majesté?
+
+LE ROI.--Non, mon brave chevalier. Va, avec mes frères, trouver les
+lords d'Angleterre: nous avons, mon âme et moi, quelque chose à débattre
+ensemble, et je serai bien aise d'être seul.
+
+ERPINGHAM.--Que le Dieu des cieux vous comble de ses bénédictions, noble
+Henri!
+
+LE ROI.--Grand merci, coeur fidèle; tes paroles rendent l'assurance.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Entre Pistol.)
+
+PISTOL.--Qui va là?
+
+LE ROI.--Ami.
+
+PISTOL.--Raisonne un peu avec moi. Es-tu officier, ou es-tu d'extraction
+basse et populaire?
+
+LE ROI.--Je suis officier dans une compagnie.
+
+PISTOL.--Portes-tu la pique guerrière?
+
+LE ROI.--Précisément. Et vous, qui êtes-vous?
+
+PISTOL.--Aussi bon gentilhomme que l'empereur.
+
+LE ROI.--Vous êtes donc plus que le roi?
+
+PISTOL.--Le roi est un bon enfant et un coeur d'or: c'est un brave
+homme, un vrai fils de la gloire, de bonne famille, et d'un bras robuste
+et vaillant. Je baise son soulier crotté, et du plus profond de mon âme.
+J'aime cet aimable ferrailleur.--Comment t'appelles-tu, toi?
+
+LE ROI.--Henri _le Roi_.
+
+PISTOL.--_Le Roi?_ Ce nom sent le Cornouailles. Es-tu de ce pays-là?
+
+LE ROI.--Non, je suis Gallois.
+
+PISTOL.--Connais-tu Fluellen?
+
+LE ROI.--Oui.
+
+PISTOL.--Dis-lui que je lui frotterai la tête avec son poireau, le jour
+de Saint-David.
+
+LE ROI.--Prenez garde, vous-même, de ne pas porter votre poignard trop
+près de votre chapeau, de peur qu'il ne vous en frotte la vôtre.
+
+PISTOL.--Est-ce que tu es son ami?
+
+LE ROI.--Et son parent aussi.
+
+PISTOL.--Eh bien, alors, figue pour toi.
+
+LE ROI.--Grand merci. Dieu vous conduise!
+
+PISTOL.--Je m'appelle Pistol.
+
+(Il s'en va.)
+
+LE ROI.--Votre nom s'accorde bien avec votre air bouillant.
+
+(Entrent Fluellen et Gower.)
+
+GOWER.--Capitaine Fluellen....
+
+FLUELLEN.--Enfin, au nom de Jésus-Christ, parlez plus bas: il n'y a rien
+dans le monde de plus étonnant que de voir qu'on n'observe pas les
+anciennes prérogatives et lois de la guerre. Si vous vouliez seulement
+prendre la peine d'examiner les guerres de Pompée le Grand, vous
+verriez, je vous assure, qu'il n'y a point de bavardage, ni
+d'enfantillage dans le camp de Pompée; je vous assure que vous verriez
+les cérémonies de la guerre, et les soins de la guerre, et les formes de
+la guerre être tout autrement.
+
+GOWER.--Quoi! l'ennemi fait tant de bruit! vous l'avez entendu toute la
+nuit?
+
+FLUELLEN.--Et si l'ennemi est un âne, un sot, un bavard fanfaron,
+faut-il, croyez-vous, que nous soyons aussi, voyez-vous, âne, sot, et
+bavard et fanfaron? En bonne conscience, que pensez-vous?
+
+GOWER.--Je parlerai plus bas.
+
+FLUELLEN.--Je vous en prie et je vous en supplie.
+
+(Ils s'en vont.)
+
+LE ROI.--Quoiqu'il paraisse un peu de la vieille méthode, il y a
+beaucoup d'exactitude et de valeur dans ce Gallois.
+
+(Entrent John Bates, Court et Williams.)
+
+COURT.--Frère John Bates, n'est-ce pas là le jour qui pointe là-bas?
+
+BATES.--Je m'imagine que oui; mais, ma foi, nous n'avons pas sujet de
+souhaiter l'arrivée du jour.
+
+WILLIAMS.--Oui, c'est bien le commencement du jour que nous voyons
+là-bas; mais en verrons-nous la fin? Qui va là?
+
+LE ROI.--Ami.
+
+WILLIAMS.--De quelle compagnie?
+
+LE ROI.--De celle de sir Thomas Erpingham.
+
+WILLIAMS.--Ah! c'est un bon vieux commandant, et le plus excellent des
+hommes. Et que pense-t-il, je vous prie, de notre présente situation?
+
+LE ROI.--Il nous regarde comme des gens jetés sur un banc de sable par
+un coup de vent, et qui n'attendent plus que la prochaine marée pour
+être tout à fait engloutis.
+
+BATES.--Il n'a pas dit sa pensée au roi, n'est-ce pas?
+
+LE ROI.--Non; il ne serait pas fort à propos qu'il lui fit cette
+confidence; car, je vous le dis, même à vous, que je regarde le roi,
+après tout, comme n'étant qu'un homme comme moi. La violette n'a pas
+d'autre odeur pour lui que pour moi; l'air agit sur lui comme sur moi;
+enfin ses sens sont affectés des objets comme les sens des autres
+hommes. Mettez à part cette pompe qui l'environne; une fois dépouillé et
+nu, vous ne verrez plus en lui qu'un homme; et quoique ses affections
+soient montées plus haut que les nôtres, cependant quand elles
+s'affaissent, elles descendent aussi rapidement qu'elles étaient
+montées. Par conséquent, quand il voit qu'il a sujet d'appréhender,
+comme nous le voyons, il n'est pas douteux que la crainte doit produire
+chez lui la même sensation que chez nous: c'est pourquoi il ne
+conviendrait pas que personne lui inspirât la moindre alarme, de peur
+que, s'il venait à la laisser voir, cela ne décourageât son armée.
+
+BATES.--Qu'il montre autant de courage qu'il voudra, je gage que, malgré
+tout le froid qu'il fait cette nuit, il ne serait pas fâché de se voir
+plongé dans la Tamise jusqu'au cou; pour moi, je vous assure que je
+voudrais l'y voir, et moi y être à côté de lui à toute aventure, pourvu
+que nous fussions hors d'ici.
+
+LE ROI.--Ma foi, je vous dirai franchement, d'après ma conscience, ce
+que je pense du roi. Je crois, sur mon honneur, qu'il ne souhaite pas de
+se voir ailleurs que là où il est.
+
+BATES.--Dans ce cas, je voudrais qu'il fût ici tout seul: cela ferait
+qu'il serait bien sûr d'être rançonné, et cela sauverait la vie à bien
+des pauvres malheureux.
+
+LE ROI.--Je suis persuadé que vous ne lui voulez pas assez de mal pour
+souhaiter qu'il fût ici tout seul. Tout ce que vous dites là, j'en suis
+sûr, n'est que pour sonder les gens, et savoir ce qu'ils pensent. Quant
+à moi, il me semble que je ne pourrais désirer de mourir en aucun autre
+endroit qu'en la compagnie du roi, surtout sa cause étant aussi juste,
+et sa querelle aussi honorable.
+
+WILLIAMS.--C'est plus que nous n'en savons.
+
+BATES.--Ou plus que nous ne devrions chercher à pénétrer; car tout ce
+que nous avons besoin de savoir, c'est que nous sommes sujets du roi. Si
+sa cause est injuste, l'obéissance que nous lui devons efface pour nous
+le crime, et nous en absout.
+
+WILLIAMS.--Mais aussi, si la cause est injuste, le roi lui-même a un
+terrible compte à rendre, lorsque toutes ces jambes, ces bras et ces
+têtes, qui auront été coupés dans une bataille, se rejoindront au jour
+du jugement, et lui crieront: Nous sommes morts à tel endroit. Les uns
+en jurant, d'autres en implorant un chirurgien, d'autres laissant leurs
+pauvres femmes derrière eux, d'autres sans payer leurs dettes, d'autres
+laissant leurs enfants orphelins et nus. J'ai grand'peur encore qu'il y
+en ait bien peu qui meurent bien, de tous ceux qui sont tués dans une
+bataille; car enfin, comment peuvent-ils disposer charitablement de
+quelque chose, quand ils n'ont que le sang en vue? Or, si ces gens-là ne
+meurent pas bien, ce sera une mauvaise affaire pour le roi qui les aura
+conduits là, puisque lui désobéir serait contre tous les devoirs d'un
+sujet.
+
+LE ROI.--Ainsi donc, si un fils que son père envoie faire négoce se
+corrompt sur la mer, et manque l'objet de sa mission, son crime, suivant
+votre règle, doit retomber sur son père qui l'a envoyé; ou bien encore,
+si un domestique, qui par ordre de son maître, portant une somme
+d'argent, est attaqué par des voleurs, meurt chargé d'un amas
+d'iniquités, vous accuserez le maître d'être l'auteur de la damnation de
+son domestique? Mais il n'en est pas ainsi. Le roi n'est pas obligé de
+répondre des fautes personnelles et particulières de ses soldats, non
+plus que le père de celles de son fils, ni le maître de celles de son
+domestique: car il ne projette nullement leur mort quand il exige leur
+service. De plus, il n'est point de roi, quelque bonne que puisse être
+sa cause, qui puisse se flatter, lorsqu'il en faut venir à la décider
+par les armes, de la disputer avec une armée de soldats sans tache et
+sans reproche. Il y en aura peut-être parmi eux qui seront coupables
+d'avoir comploté quelque meurtre; d'autres, d'avoir séduit quelques
+vierges innocentes par un odieux parjure; d'autres se seront servis du
+prétexte de la guerre pour se mettre à l'abri des poursuites de la
+justice, après avoir troublé la paix publique par leurs brigandages et
+leurs vols. Or, si ces sortes de gens ont su tromper la vigilance des
+lois, et se soustraire à la punition qui leur était due, quoiqu'ils
+puissent se sauver des mains des hommes, ils n'ont point d'ailes pour
+échapper à celles de Dieu. La guerre est son prévôt, la guerre est sa
+vengeance; en sorte que ces hommes se trouvent, pour leurs anciennes
+offenses contre les lois du roi, punis ensuite dans la querelle de ce
+même roi. Ils ont sauvé leur vie des lieux où ils craignaient de la
+perdre, pour la venir perdre là où ils croyaient la sauver. Alors, s'ils
+meurent sans y être préparés, le roi n'est pas plus coupable de leur
+damnation qu'il ne l'était auparavant des crimes et des iniquités pour
+lesquels la vengeance céleste les a visités. Le service de chaque sujet
+appartient au roi, mais à chaque soldat appartient son âme. Tout soldat
+devrait donc faire comme un malade sur son lit de mort, purger sa
+conscience de tout ce qui peut la souiller; et alors, s'il meurt dans
+cet état, la mort devient pour lui un avantage; s'il survit, c'est
+toujours avoir bien heureusement perdu son temps, que de l'avoir passé à
+cette préparation; et celui qui échappe au trépas ne pèche sûrement
+point, en pensant que c'est à l'offrande volontaire qu'il a faite à Dieu
+de sa vie, qu'il doit l'avantage d'avoir survécu ce jour-là, afin de
+rendre témoignage à sa grandeur et d'enseigner aux autres comment ils
+doivent se préparer.
+
+WILLIAMS.--Il est certain que les crimes de chaque homme qui meurt mal
+ne peuvent retomber que sur lui, et que le roi ne saurait en répondre.
+
+BATES.--Je n'exige pas qu'il réponde pour moi, quoique je sois bien
+déterminé à me battre vigoureusement pour lui.
+
+LE ROI.--J'ai moi-même entendu le roi dire de sa propre bouche, qu'il ne
+voudrait pas être rançonné.
+
+WILLIAMS.--Ah! il a dit cela pour nous faire combattre de meilleur
+coeur; mais quand notre tête sera tombée de nos épaules, on peut bien le
+rançonner alors; nous n'en serons pas plus avancés.
+
+LE ROI.--Si je vis assez pour voir cela, je ne me fierai jamais plus à
+sa parole.
+
+WILLIAMS.--Vous nous chargerez donc de lui demander compte; c'est
+s'exposer au danger de faire éclater un vieux fusil, que de se livrer à
+un ressentiment particulier contre un monarque. Autant vaudrait essayer
+de faire un glaçon du soleil, en le rafraîchissant avec une plume de
+paon en guise d'éventail. «Vous ne vous fierez plus à sa parole.»
+Allons, sottise que vous avez dite là.
+
+LE ROI.--Votre reproche a quelque chose de trop franc, et je m'en
+fâcherais, si le temps était propice.
+
+WILLIAMS.--Eh bien, faisons-en un sujet de querelle, que nous viderons,
+si tu survis.
+
+LE ROI.--Je l'accepte.
+
+WILLIAMS.--Mais comment te reconnaîtrai-je?
+
+LE ROI.--Donne-moi quelque gage, et je le porterai à mon chapeau: alors,
+si tu oses le reconnaître, j'en ferai le sujet de ma querelle.
+
+WILLIAMS.--Tiens, voilà mon gant: donne-moi le tien.
+
+LE ROI.--Le voilà.
+
+WILLIAMS.--Je le porterai aussi à mon chapeau; et si jamais, demain une
+fois passé, tu oses me venir dire: C'est là mon gant, par la main que
+voilà, je t'appliquerai un soufflet.
+
+LE ROI.--Si jamais je vis assez pour le voir, je t'en ferai raison.
+
+WILLIAMS.--Tu aimerais autant être pendu.
+
+LE ROI.--Oui, je le ferai, fusses-tu en la compagnie du roi.
+
+WILLIAMS.--Tiens ta parole, adieu.
+
+BATES.--Quittez-vous bons amis, enfants que vous êtes; soyez amis: nous
+avons assez à démêler avec les Français, si nous savions bien compter.
+
+LE ROI.--Sans doute, les Français peuvent parier vingt têtes[28] contre
+nous, qu'ils nous battront: mais ce n'est pas trahir l'Angleterre, que
+de couper des têtes françaises; et demain le roi lui-même se mettra à en
+rogner. (_Les soldats sortent._) Sur le compte du roi! notre vie, nos
+âmes, nos dettes, nos tendres épouses, nos enfants, et nos péchés,
+mettons tout sur le compte du roi!--Il faut donc que nous soyons chargés
+de tout.--O la dure condition, soeur jumelle de la grandeur, que d'être
+soumis aux propos de chaque sot qui n'a d'autre sentiment que celui de
+ses contrariétés! Combien de paisibles jouissances de l'âme dont sont
+privés les rois, et que goûtent leurs sujets! Eh! que possèdent donc les
+rois, que leurs sujets ne partagent pas aussi, si ce n'est ces
+grandeurs, et ces pompes publiques! et qu'es-tu, idole qu'on appelle
+grandeur? Quelle espèce de divinité es-tu, toi dont tout le privilége
+est de souffrir mille chagrins mortels, dont sont exempts tes
+adorateurs? Quel est ton produit annuel? quelles sont tes prérogatives?
+O grandeur! montre-moi donc ta valeur? Qu'avez-vous de réel, vains
+hommages? Es-tu rien de plus que la place, le degré, une illusion, une
+forme extérieure, qui imprime le respect et la crainte aux autres
+hommes? Et le monarque est plus malheureux d'être craint que ses sujets
+de le craindre. Que reçois-tu souvent? Le poison de la flatterie, au
+lieu des douceurs d'un hommage sincère? O superbe majesté, la maladie te
+saisit! commande donc alors à tes grandeurs de te guérir. Penses-tu que
+la brûlante fièvre sera chassée de tes veines par de vains titres enflés
+par l'adulation? Cédera-t-elle à des génuflexions respectueuses?
+peux-tu, quand tu dis au pauvre de fléchir le genou, en exiger et
+obtenir la santé? Non, rêve de l'orgueil, toi qui enlèves si adroitement
+à un roi son repos, je suis un roi, moi, qui t'apprécie; je sais que ni
+le baume qui consacre les rois, ni le sceptre, ni le globe, ni l'épée,
+ni le bâton de commandement, ni la couronne impériale, ni la robe de
+pourpre, tissue d'or et de perles, ni l'amas des titres exagérés qui
+précèdent le nom de roi, ni le trône sur lequel il s'assied, ni ces
+flots de pompe qui battent ces hautes régions du monde, rien de tout cet
+attirail, posé sur la couche royale, ne les fait dormir d'un sommeil
+aussi profond que le dernier des esclaves, qui, l'esprit vide et le
+corps rempli du pain amer de l'indigence, va chercher le repos: jamais
+il ne voit l'horrible spectre de la nuit, fille des enfers: le jour,
+depuis son lever jusqu'à son coucher, il se couvre de sueur sous l'oeil
+de Phoebus; mais toute la nuit il dort en paix dans un tranquille
+Elysée; et le lendemain, à la naissance du jour, il se lève, il aide à
+Hypérion à atteler ses coursiers à son char, et il suit la même
+carrière, pendant le cours éternel de l'année, dans la chaîne d'un
+travail utile, jusqu'à son tombeau. Aux vaines grandeurs près, ce
+misérable, dont les jours se succèdent dans les travaux, et les nuits
+dans le repos, aurait l'avantage sur le monarque. Le dernier des sujets,
+membre qui contribue à la paix de sa patrie, en jouit; et dans son
+cerveau grossier, le paysan ne sait guère combien de veilles il en coûte
+au roi pour maintenir cette paix, dont il goûte mieux les douces heures!
+
+[Note 28: Jeu de mots sur _Crown_, tête, couronne, écu, etc., etc.]
+
+(Entre Erpingham.)
+
+ERPINGHAM.--Mon prince, vos lords, impatients de votre absence,
+parcourent le camp pour vous rencontrer.
+
+LE ROI.--Mon bon vieux chevalier, va les rassembler dans ma tente; j'y
+serai avant toi.
+
+ERPINGHAM.--Je vais remplir vos ordres, sire.
+
+(Il sort.)
+
+LE ROI.--O Dieu des batailles! fortifie le coeur de mes soldats! Écarte
+d'eux la peur! Ote-leur la faculté de compter le nombre de leurs
+ennemis. Ne leur enlève pas aujourd'hui leur courage, ô Seigneur! oh!
+pas aujourd'hui! ne te souviens point de la faute que mon père a commise
+pour saisir la couronne! J'ai rendu de nouveaux honneurs aux cendres de
+Richard, et j'ai versé sur lui plus de larmes de repentir que le coup
+mortel n'a fait sortir de son sein de gouttes de sang: j'entretiens
+d'une aumône journalière cinq cents pauvres qui, deux fois le jour,
+lèvent vers le ciel leurs mains flétries, et le prient de pardonner le
+sang répandu: j'ai bâti deux chapelles, où des prêtres austères
+entonnent leurs chants solennels pour le repos de l'âme de Richard; je
+ferai plus encore, quoique, hélas! tout ce que je peux faire ne soit
+d'aucune valeur, et le repentir vient encore implorer de toi le pardon.
+
+(Entre Glocester.)
+
+GLOCESTER.--Mon souverain!
+
+LE ROI.--Est-ce la voix de mon frère Glocester que j'entends?--Oui, je
+connais le sujet qui vous amène.--Je vais m'y rendre avec vous.--Le
+jour, mes amis, tout m'attend.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Le camp des Français.
+
+LE DAUPHIN, LE DUC D'ORLÉANS, RAMBURE, _et autres_.
+
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Le soleil dore notre armure; allons, mes pairs.
+
+LE DAUPHIN.--_Montez à cheval._--Mon cheval! Holà, _valets_, _laquais_.
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--O noble courage!
+
+LE DAUPHIN.--_Via[29]!_--_Les eaux et la terre_...
+
+[Note 29: Allusion à la chasse du faucon.]
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--_Rien puis? L'air et le feu_?...
+
+LE DAUPHIN.--_Ciel_! Cousin Orléans!... (_Entre le connétable_.) Allons,
+seigneur connétable.
+
+LE CONNÉTABLE.--Ecoutez comme nos coursiers hennissent et appellent
+leurs cavaliers.
+
+LE DAUPHIN.--Montez-les, creusez dans leurs flancs de profondes plaies;
+que leur sang bouillant jaillisse jusqu'aux yeux des Anglais, et les
+épouvante de l'excès de leur courage. Allons!
+
+RAMBURE.--Quoi, voulez-vous leur faire pleurer le sang à nos chevaux?
+Comment distinguerons-nous alors leurs larmes naturelles?
+
+(Arrive un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Pairs de France, les Anglais sont rangés en bataille.
+
+LE CONNÉTABLE.--A cheval, vaillants princes! à cheval sans délai. Jetez
+seulement un regard sur cette troupe chétive et affamée, et la seule
+présence de votre belle armée va sucer le reste de leur courage, et ne
+laisser d'eux que des squelettes et des cadavres de soldats. Il n'y a
+pas de quoi employer tous nos bras. A peine reste-t-il dans leurs veines
+épuisées assez de sang pour teindre d'une marque d'honneur chacune de
+nos haches; il faudra que nous les renfermions aussitôt faute de
+victimes. Le souffle de votre valeur les renversera. Non, n'en doutez
+pas, mes nobles seigneurs, le superflu de nos valets et nos paysans,
+peuple inutile qui s'attroupe en tumulte autour de nos escadrons de
+bataille, suffirait pour purger la plaine de cet ennemi méprisable; et
+nous pourrions rester au pied de la montagne, spectateurs oisifs. Mais
+l'honneur nous le défend. Que dirai-je de plus? Nous n'avons que peu à
+faire, et tout sera fini. Ainsi, que les trompettes sonnent la chasse et
+le signal du combat; car notre approche doit répandre une si grande
+terreur sur le champ de bataille, que les Anglais vont se coucher à
+terre et se rendre.
+
+(Entre Grandpré.)
+
+GRANDPRÉ.--Pourquoi tardez-vous si longtemps, nobles seigneurs de
+France? Là-bas ces cadavres insulaires, presque réduits à leurs os,
+figurent bien mal, aux clartés du matin, sur un champ de bataille. Leurs
+enseignes délabrées flottent en déplorables lambeaux, et notre souffle
+les agite en passant avec mépris. Le farouche Mars semble sans ressource
+dans leur armée ruinée, et ne jette sur cette plaine qu'un regard
+indifférent au travers de la visière de son casque rouillé. Leurs
+cavaliers semblent autant de candélabres immobiles[30] qui portent leurs
+torches; et leurs pauvres montures, dont les flancs et la peau sont
+pendants, laissent tomber la tête; elles ouvrent à demi des yeux pâles
+et éteints, et la bride, souillée d'herbes remâchées, reste sans
+mouvement dans leur bouche inanimée: déjà leurs derniers exécuteurs, les
+funestes corbeaux, volent au-dessus de leurs têtes, impatients
+d'entendre sonner leur heure. Il n'y a point de mots qui puissent rendre
+la vie d'une telle bataille dans une créature aussi inanimée que cette
+armée.
+
+[Note 30: Allusion aux anciens candélabres qui représentaient souvent
+des hommes ou des anges.]
+
+LE CONNÉTABLE.--Ils ont récité leurs dernières prières, et n'attendent
+plus que la mort.
+
+LE DAUPHIN.--Voulez-vous que nous envoyions de la nourriture et des
+habits neufs aux soldats, et des fourrages à leurs chevaux affamés, et
+que nous les combattions ensuite?
+
+LE CONNÉTABLE.--Je n'attends que mon guidon: allons, au champ de
+bataille! Je vais prendre pour étendard la banderole d'une trompette,
+afin de prévenir tout retard. Allons, partons: le soleil est déjà haut,
+et nous dépensons le jour dans l'inaction.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+Le camp anglais.
+
+_L'armée anglaise_, GLOCESTER, BEDFORD, EXETER, ERPINGHAM, SALISBURY ET
+WESTMORELAND.
+
+
+GLOCESTER.--Où est le roi?
+
+BEDFORD.--Il est monté à cheval pour aller reconnaître leur armée.
+
+WESTMORELAND.--Ils ont soixante mille combattants.
+
+EXETER.--C'est cinq contre un! et des troupes toutes fraîches.
+
+SALISBURY.--Que le bras de Dieu combatte avec nous! c'est une périlleuse
+partie! Dieu soit avec vous tous, princes! Je vais à mon poste. Si nous
+ne devons plus nous revoir que dans les cieux, nous nous reverrons alors
+dans la joie. Mon noble lord Bedford, mon cher lord Glocester;--et vous,
+mon digne lord Exeter, et toi, mon tendre parent:--braves guerriers,
+adieu tous.
+
+BEDFORD.--Adieu, brave Salisbury; que le bonheur t'accompagne!
+
+EXETER.--Adieu, cher lord: combats vaillamment aujourd'hui; mais je te
+fais injure en t'y exhortant: tu es pétri de valeur.
+
+BEDFORD.--Sa valeur égale sa bonté: ce sont la valeur et la bonté d'un
+prince.
+
+WESTMORELAND.--Oh! que nous eussions seulement ici dix mille de ces
+hommes qui se reposent aujourd'hui en Angleterre!
+
+(Entre le roi.)
+
+LE ROI.--Quel est celui qui fait ce voeu? Vous, cousin Westmoreland?
+Non, mon beau cousin: si nous sommes destinés à mourir, nous sommes
+assez nombreux, et notre patrie perd assez en nous perdant: si nous
+sommes destinés à vivre, moins nous serons de combattants, plus notre
+part de gloire sera riche. Que la volonté de Dieu soit faite! je te prie
+de ne pas souhaiter un seul homme de plus. Par Jupiter, je ne convoite
+point l'or, ni ne m'inquiète qui vit et prospère à mes dépens: peu
+m'importe si d'autres usent mes vêtements: tous ces biens extérieurs ne
+touchent point mes désirs; mais si c'est un crime de convoiter
+l'honneur, je suis le plus coupable de tous les hommes qui respirent.
+Non, non, mon cousin, ne souhaitez pas un Anglais de plus. Par la paix
+de Dieu, je ne voudrais pas, dans l'espérance dont mon coeur est plein,
+perdre de cette gloire, ce qu'il en faudrait seulement partager avec un
+homme de plus. Oh! n'en souhaitez pas un de plus! Allez plutôt,
+Westmoreland, publier, au milieu de mon camp, que celui qui ne se sent
+pas d'humeur d'être de ce combat, ait à partir: son passe-port sera
+signé, et sa bourse remplie d'écus pour le reconduire chez lui. Je ne
+voudrais pas mourir dans la compagnie d'un soldat qui craindrait de
+mourir de société avec nous. Ce jour est appelé la fête de
+Saint-Crépin[31]. Celui qui survivra à cette journée, et retournera dans
+son pays, sautera de joie, quand on nommera cette fête, et
+s'enorgueillira au nom de Crépin. S'il voit un long âge, il fêtera tous
+les ans ses amis, la veille de ce grand jour, et il dira: C'est demain
+la Saint-Crépin: et alors il ôtera sa manche, et montrera ses
+cicatrices. Les vieillards oublient; mais quand ils oublieraient tout le
+reste, ils se souviendront toujours avec orgueil, et se vanteront avec
+emphase, des exploits qu'ils auront faits en cette journée; et alors nos
+noms seront aussi familiers dans leur bouche que ceux de leur propre
+famille. Le roi Henri, Bedford, Exeter, Warwick et Talbot, Salisbury et
+Glocester seront toujours rappelés de nouveau, et salués à pleines
+coupes. Le bon vieillard racontera cette histoire à son fils; et
+d'aujourd'hui à la fin des siècles, ce jour solennel ne passera jamais,
+qu'il n'y soit fait mention de nous; de nous, petit nombre d'heureux,
+troupe de frères: car celui qui verse aujourd'hui son sang avec moi sera
+mon frère. Fût-il né dans la condition la plus vile, ce jour va
+l'anoblir: et les gentilshommes d'Angleterre, qui reposent en ce moment
+dans leur lit se croiront maudits de ne s'être pas trouvés ici. Comme
+ils se verront petits dans leur estime, quand ils entendront parler l'un
+de ceux qui auront combattu avec nous le jour de Saint-Crépin!
+
+[Note 31: La bataille d'Azincourt eut lieu le 25 octobre, jour de
+Saint-Crépin et de Saint-Crépinien.]
+
+(Entre Salisbury.)
+
+SALISBURY.--Mon souverain, hâtez-vous de vous préparer: les Français
+sont rangés dans un bel ordre de bataille, et vont nous charger avec
+impétuosité.
+
+LE ROI.--Tout est prêt, si nos coeurs le sont.
+
+WESTMORELAND.--Périsse l'homme dont le coeur recule en ce moment!
+
+LE ROI.--Quoi, cousin, tu ne souhaites donc pas à présent de nouveaux
+secours d'Angleterre?
+
+WESTMORELAND.--Par l'esprit de Dieu, mon prince, je voudrais que vous et
+moi tout seuls, sans autre secours, pussions expédier ce combat!
+
+LE ROI.--Allons, tu viens de rétracter ton voeu et de retrancher cinq
+mille hommes, et cela me plaît bien plus que de nous en souhaiter un
+seul de plus. (_A tous les chefs._) Vous connaissez tous vos postes:
+Dieu soit avec vous!
+
+(Fanfares. Entre Montjoie.)
+
+MONTJOIE.--Une seconde fois, je viens savoir de toi, roi Henri, si tu
+veux à présent composer pour ta rançon, avant ta ruine certaine: car, tu
+n'en peux douter, tu es si près de l'abîme, que tu ne peux éviter d'y
+être englouti. De plus, par pitié, le connétable te prie d'avertir ceux
+qui te suivent de songer à se repentir de leurs fautes, afin que leurs
+âmes puissent, dans une douce et paisible retraite, sortir de ces
+plaines, où les corps de ces infortunés doivent rester gisants et
+pourrir.
+
+LE ROI.--Qui t'a envoyé cette fois?
+
+MONTJOIE.--Le connétable de France.
+
+LE ROI.--Je te prie, reporte-lui ma première réponse: dis-leur qu'ils
+achèvent ma ruine, et qu'alors ils vendent mes ossements. Grand Dieu!
+pourquoi prennent-ils à tâche d'insulter ainsi des hommes infortunés?
+Celui qui jadis vendit la peau du lion, tandis que l'animal vivait
+encore, fut tué en le chassant. Nombre de nos corps, je n'en doute
+point, trouveront leur tombeau dans le sein de leur patrie; et je me
+flatte qu'au-dessus d'eux, le bronze attestera aux siècles futurs
+l'ouvrage de cette journée; et ceux qui laisseront leurs honorables
+ossements dans la France, mourant en hommes courageux, quoique ensevelis
+dans votre fange, y trouveront la gloire: le soleil viendra les y saluer
+de ses rayons, et exaltera leur honneur jusqu'aux cieux: il ne vous
+restera que les parties terrestres pour infecter votre climat et
+enfanter une peste sur la France[32]. Songe bien à la bouillante valeur
+de nos Anglais: quoique mourante, comme un boulet amorti qui ne fait
+plus que glisser sur le sable, elle se relève et détruit encore dans son
+nouveau cours; ses derniers bonds donnent une mort aussi fatale.
+Laisse-moi te parler fièrement.--Dis au connétable que nous sommes des
+guerriers mal vêtus comme en un jour de travail; que notre éclat et
+notre dorure sont ternis par une marche pénible, pendant la pluie, dans
+vos sillons. Il ne reste pas dans notre armée, et c'est, je pense, une
+assez bonne preuve que nous ne fuirons pas, une seule plume aux
+panaches, et le temps et l'action ont usé notre parure guerrière. Mais,
+par la messe, nos coeurs sont parés, et mes pauvres soldats me
+promettent qu'avant que la nuit vienne, ils seront vêtus de robes
+fraîches et nouvelles, ou qu'ils arracheront ces panaches neufs et
+brillants qui ornent la tête des Français, et qu'ils les mettront hors
+d'état de servir. S'ils tiennent leur parole, comme ils la tiendront,
+s'il plaît à Dieu, ma rançon alors sera facile à recueillir. Héraut,
+épargne tes peines. Officieux héraut, ne viens plus me parler de rançon:
+ils n'en auront point d'autre, je le jure, que ces membres; et s'ils les
+ont dans l'état où je compte les laisser, ils n'en retireront pas grande
+valeur: annonce-le au connétable.
+
+[Note 32: Cette idée n'est pas particulière à Shakspeare; il se
+rencontre ici avec Lucain, liv. VII, v. 821:
+
+ _Quid fugis hanc cladem? quid olentes deseris agros?
+ Has trahe, Cæsar, aquas; hoc, si potes, utere coelo.
+ Sed tibi tabentes populi Pharsalica rura
+ Eripiunt, camposque tenent victore fugato._
+
+Corneille a imité ce passage dans _Pompée_:
+
+ ............de chars
+ Sur ses champs empestés confusément épars;
+ Ces montagnes de morts, privés d'honneurs suprêmes,
+ Que la nature force à se venger eux-mêmes;
+ Et de leurs troncs pourris exhalent dans les vents
+ De quoi faire la guerre au reste des vivants.
+
+Voltaire, dans sa lettre à l'Académie française, oppose les vers qui
+précèdent à un passage de Shakspeare, mais il s'est prudemment arrêté à
+ce vers que nous venons de citer. (Steevens.)]
+
+MONTJOIE.--Je le ferai, roi Henri; et je prends congé de toi: tu
+n'entendras plus la voix du héraut.
+
+(Il sort.)
+
+LE ROI.--Et moi, j'ai bien peur que tu ne reviennes encore parler de
+rançon.
+
+(Entre le duc d'York.)
+
+YORK.--Mon souverain, je vous demande à genoux la grâce de conduire
+l'avant-garde.
+
+LE ROI.--Conduis-la, brave York. Allons, soldats, marchons en avant.--Et
+toi, grand Dieu, dispose à ta volonté de cette journée!
+
+(Ils _sortent_.)
+
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+Le champ de bataille. Bruits de guerre, combats, etc.
+
+_Arrivent_ PISTOL, UN SOLDAT FRANÇAIS, ET _l'ancien_ PAGE _de Falstaff_.
+
+
+PISTOL.--Rends-toi, canaille!
+
+LE SOLDAT FRANÇAIS.--_Je pense que vous êtes le gentilhomme de bonne
+qualité._
+
+PISTOL.--_Qualité_, dis-tu?--Es-tu gentilhomme? Comment t'appelles-tu?
+Réponds-moi?
+
+LE SOLDAT FRANÇAIS.--_O Seigneur Dieu!_
+
+PISTOL.--_O Seigneur Diou_ doit être un gentilhomme! Fais bien attention
+à ce que je te vais dire, ô Seigneur Diou, et observe-le. Tu meurs par
+l'épée, à moins, ô Seigneur Diou, que tu ne me donnes une grosse rançon.
+
+LE SOLDAT FRANÇAIS.--_Oh! prenez miséricorde._--_Ayez pitié de moi._
+
+PISTOL.--_Moy_ ne fera pas mon affaire; il m'en faut quarante
+_moys_[33], ou bien je t'arracherai les entrailles sanglantes.
+
+[Note 33: _Moy_, pièce de monnaie. Équivoque qui va être répétée sur le
+mot _bras_, que l'interlocuteur prend pour _brass_, cuivre.]
+
+LE SOLDAT FRANÇAIS.--_Est-il impossible d'échapper à la force de ton
+bras?_
+
+PISTOL.--_Brass!_ Roquet! Quoi, du cuivre? Tu m'offres du cuivre à
+présent, maudit bouc des montagnes?
+
+LE SOLDAT FRANÇAIS.--Oh! _pardonnez-moi!_
+
+PISTOL.--Ah! est-ce là ce que tu veux dire? Est-ce là une tonne de
+_moys_? Écoute un peu ici, page, demande pour moi à ce vil Français
+comment il s'appelle.
+
+LE PAGE, _au Français_.--_Écoutez: comment êtes-vous appelé?_
+
+LE SOLDAT FRANÇAIS.--Monsieur le Fer.
+
+LE PAGE.--Il dit qu'il s'appelle Monsieur Fer.
+
+PISTOL.--Monsieur Fer! Ah! par Dieu, je le ferrerai, je le ferlherai, je
+le ferrèterai. Rends-lui cela en français.
+
+LE PAGE.--Je ne sais pas ce que c'est que ferrer, ferreter et ferlher en
+français.
+
+PISTOL.--Dis-lui qu'il se prépare; car je vais lui couper le cou.
+
+LE SOLDAT FRANÇAIS, _au page_.--_Que dit-il, Monsieur?_
+
+LE PAGE.--_Il me commande de vous dire que vous faites-vous prêt: car ce
+soldat-ci est disposé, tout à cette heure, à couper votre gorge._
+
+PISTOL.--i, _couper gorge_, _par ma foi_, _paysan_, à moins que tu ne me
+donnes des écus, et de bons écus, ou je te mets en pièces avec cette
+épée que voilà.
+
+LE SOLDAT FRANÇAIS.--Oh! je vous supplie, pour l'amour de Dieu, de me
+pardonner. Je suis un gentilhomme de bonne maison: gardez ma vie, et je
+vous donnerai deux cents écus.
+
+PISTOL.--Qu'est-ce qu'il dit?
+
+LE PAGE.--_Il vous prie d'épargner sa vie, parce qu'il est un homme de
+bonne famille, et qu'il vous donnera, pour sa rançon, deux cents écus._
+
+PISTOL.--Dis-lui que ma fureur s'apaisera, et que je prendrai ses écus.
+
+LE SOLDAT FRANÇAIS.--_Petit monsieur, que dit-il?_
+
+LE PAGE.--_Encore qu'il est contre son jurement de pardonner aucun
+prisonnier: néanmoins, pour les écus que vous promettez, il est content
+de vous donner la liberté et le franchissement._
+
+LE SOLDAT FRANÇAIS.--_Sur mes genoux, je vous donne mille remercîments,
+et je m'estime heureux d'être tombé entre les mains d'un chevalier, je
+pense, le plus brave, et le plus distingué seigneur de l'Angleterre._
+
+PISTOL.--Interprète-moi cela, page.
+
+LE PAGE.--Il dit qu'il vous fait à genoux mille remercîments, et qu'il
+s'estime très-heureux d'être tombé entre les mains d'un seigneur, à ce
+qu'il croit, le plus brave, le plus généreux et le plus distingué de
+toute l'Angleterre.
+
+PISTOL.--Comme il est vrai que je respire, je veux montrer quelque
+clémence. Allons, suis-moi!
+
+LE PAGE.--_Suivez_, _vous_, _le grand capitaine_. (_Le soldat et Pistol
+s'en vont._) Je n'ai, ma foi, encore jamais vu une voix aussi bruyante
+sortir d'un coeur aussi vide: aussi cela vérifie bien le proverbe qui
+dit: Que les tonneaux vides sont les plus sonores. Bardolph et Nym
+avaient cent fois plus de courage que ce diable de hurleur qui, comme
+celui de nos antiques farces, se rogne les ongles avec un poignard de
+bois. Tout le monde en peut faire autant. Ils sont pourtant tous deux
+pendus: et il y a longtemps que celui-ci aurait été leur tenir
+compagnie, s'il osait voler quelque chose sans regarder derrière lui. Il
+faut donc que je reste, moi, avec les goujats qui ont la garde du bagage
+de notre camp. Les Français feraient un beau butin sur nous, s'ils le
+savaient; car il n'y a personne pour le garder que des enfants.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+
+SCÈNE V
+
+Autre partie du champ de bataille. Bruits de guerre.
+
+LE CONNÉTABLE, LE DUC D'ORLÉANS, BOURBON LE DAUPHIN ET RAMBURE.
+
+
+LE CONNÉTABLE.--O diable!
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--_Ah! seigneur! le jour est perdu, tout est perdu!_
+
+LE DAUPHIN.--_Mort de ma vie!_ tout est détruit: tout! La honte se pose
+avec un rire moqueur sur nos panaches, et nous couvre d'un opprobre
+éternel. _O méchante fortune!_--Ne nous abandonne pas.
+
+(Bruit de guerre d'un moment.)
+
+LE CONNÉTABLE.--Allons, tous nos rangs sont rompus.
+
+LE DAUPHIN.--O honte qui ne passera point! Poignardons-nous nous-mêmes.
+Sont-ce là ces misérables soldats dont nous avons joué le sort aux dés?
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Est-ce là le roi à qui nous avons envoyé demander sa
+rançon?
+
+BOURBON.--Opprobre! éternel opprobre! Partout la honte!--Mourons à
+l'instant.--Retournons encore à la charge; et que celui qui ne voudra
+pas suivre Bourbon se sépare de nous, et aille, son bonnet à la main
+comme un lâche entremetteur, se tenir à la porte pendant qu'un esclave
+aussi grossier que mon chien souille de ses embrassements la plus belle
+de ses filles.
+
+LE CONNÉTABLE.--Que le désordre, qui nous a perdus, nous sauve
+maintenant! Allons par pelotons offrir notre vie à ces Anglais.
+
+LE DUC D'ORLÉANS.--Nous sommes encore assez d'hommes vivants dans cette
+plaine pour étouffer les Anglais dans la presse, au milieu de nous, s'il
+est possible encore de rétablir un peu d'ordre.
+
+BOURBON.--Au diable l'ordre, à présent!--Je vais me jeter dans le fort
+de la mêlée. Abrégeons la vie: autrement notre honte durera trop
+longtemps.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+Autre partie du champ de bataille.
+
+_Bruits de guerre_. LE ROI HENRI _entre avec ses soldats, puis_ EXETER
+_et suite_.
+
+
+LE ROI.--Nous nous sommes conduits à merveille, braves compatriotes:
+mais tout n'est pas fait; les Français tiennent encore la plaine.
+
+EXETER.--Le duc d'York se recommande à Votre Majesté.
+
+LE ROI.--Vit-il, ce cher oncle? Trois fois, dans l'espace d'une heure,
+je l'ai vu terrassé, et trois fois se relever et combattre. De son
+casque à son éperon, il n'était que sang.
+
+EXETER.--C'est en cet état, le brave guerrier, qu'il est couché,
+engraissant la plaine; et à ses côtés sanglants est aussi gisant le
+noble Suffolk, compagnon fidèle de ses honorables blessures! Suffolk a
+expiré le premier et York, tout mutilé, se traîne auprès de son ami, se
+plonge dans le sang figé où baigne son corps, et soulevant sa tête par
+sa chevelure, il baise les blessures ouvertes et sanglantes de son
+visage, et lui crie: «Arrête encore, cher Suffolk, mon âme veut
+accompagner la tienne dans son vol vers les cieux. Chère âme, attends la
+mienne; elles voleront unies ensemble, comme dans cette plaine glorieuse
+et dans ce beau combat, nous sommes restés unis en chevaliers.» Au
+moment où il disait ces mots, je me suis approché et je l'ai consolé. Il
+m'a souri, m'a tendu sa main, et serrant faiblement la mienne, il m'a
+dit:--Cher lord, recommande mes services à mon souverain. Ensuite il
+s'est retourné, et il a jeté son bras blessé autour du cou de Suffolk,
+et a baisé ses lèvres; et ainsi marié à la mort, il a scellé de son sang
+le testament de sa tendre amitié, qui a si glorieusement fini. Cette
+noble et tendre scène m'a arraché ces pleurs que j'aurais voulu
+étouffer; mais j'ai perdu le mâle courage d'un homme; toute la faiblesse
+d'une femme a amolli mon âme, et a fait couler de mes yeux un torrent de
+larmes.
+
+LE ROI.--Je ne blâme point vos armes; car, à votre seul récit, il me
+faut un effort pour contenir ces yeux couverts d'un nuage, et prêts à en
+verser aussi. (_Un bruit de guerre._) Mais écoutons! Quelle est cette
+nouvelle alarme? Les Français ont rallié leurs soldats épars! Allons,
+que chaque soldat tue ses prisonniers. Donnez-en l'ordre dans les rangs.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+Autre partie du champ de bataille.
+
+_On voit entrer_ FLUELLEN ET GOWER.
+
+
+FLUELLEN.--Comment! on a tué les enfants et le bagage! C'est contre les
+lois expresses de la guerre; c'est un trait de bassesse aussi grand,
+voyez-vous, qu'on en puisse offrir dans le monde. En votre conscience,
+là, n'est-ce pas?
+
+GOWER.--Il est certain qu'il n'est pas resté un seul de ces jeunes
+enfants en vie; et ce sont ces infâmes poltrons qui se sauvent de la
+bataille qui ont fait ce carnage: ils ont encore, outre cela, brûlé ou
+emporté tout ce qui était dans la tente du roi; aussi le roi a-t-il,
+très à propos, ordonné à chaque soldat d'égorger chacun leurs
+prisonniers. Oh! c'est un brave roi!
+
+FLUELLEN.--Il est né à Monmouth, capitaine Gower. Comment appelez-vous
+la ville où Alexandre _le gros_ est né?
+
+GOWER.--Alexandre le Grand, vous voulez dire?
+
+FLUELLEN.--Quoi, je vous prie, est-ce que _le gros_ et _le grand_ ne
+sont pas la même chose? Le gros, ou le grand, ou le puissant, ou le
+magnanime, reviennent toujours au même, sinon que la phrase varie un
+peu.
+
+GOWER.--Je crois qu'Alexandre le Grand est né en Macédoine. Son père
+s'appelait.... Philippe de Macédoine, à ce que je crois.
+
+FLUELLEN.--Je crois aussi que c'est en Macédoine qu'Alexandre est né. Je
+vous dirai, capitaine, si vous cherchez dans les cartes du monde, je
+vous assure que vous trouverez, en comparant Macédoine avec Monmouth,
+que leur situation, voyez-vous, sont toutes deux les mêmes. Il y a une
+rivière en Macédoine, il y en a une aussi à Monmouth. Celle de Monmouth
+s'appelle Wye; mais pour le nom de l'autre rivière, cela m'a passé de la
+cervelle; mais ça n'y fait rien; c'est aussi semblable l'un à l'autre,
+comme mes doigts sont avec mes doigts, et elles ont toutes deux du
+saumon. Si vous faites bien attention à la vie d'Alexandre, la vie de
+Henri de Monmouth lui ressemble passablement bien aussi, dans ses rages
+et dans ses furies, et dans ses emportements et dans ses colères, et
+dans ses humeurs et dans ses chagrins, et dans ses indignations; et
+aussi étant un peu enivré dans sa cervelle, il a, dans son vin et sa
+fureur, tué son meilleur ami Clitus.
+
+GOWER.--Notre roi ne lui ressemble pas en ce cas-là; car il n'a jamais
+tué aucun de ses amis.
+
+FLUELLEN.--Cela n'est pas bien de votre part, voyez-vous, de m'arracher
+la parole de la bouche avant que mon conte soit fait et fini. Je ne
+parle qu'en figures et en comparaisons de l'histoire: de même
+qu'Alexandre tua son ami Clitus étant dans son vin et à boire, de même
+aussi Henri Monmouth, étant dans son bon sens et sain de jugement, a
+chassé le gros et gras baron, qui avait ce gros ventre, celui qui était
+si plein de bons mots, de plaisanteries, de bons tours et de
+bouffonneries.... j'ai oublié son nom....
+
+GOWER.--Quoi! le chevalier Falstaff?
+
+FLUELLEN.--Précisément, c'est lui-même. Je vous dis qu'il y a de braves
+gens nés à Monmouth.
+
+GOWER.--Voilà Sa Majesté.
+
+(Bruit de guerre. Entrent le roi Henri, Warwick, Glocester, Exeter,
+Fluellen, etc. Fanfare.)
+
+LE ROI.--Depuis que j'ai posé le pied en France, je ne me suis senti en
+colère que dans cet instant. Prends ta trompette, héraut: vole à ces
+cavaliers que tu vois là-bas sur la colline. S'ils veulent combattre,
+dis leur de descendre, sinon qu'ils évacuent la plaine: leur vue nous
+offense. S'ils ne veulent prendre ni l'un ni l'autre parti, nous irons
+les trouver, et nous les précipiterons de cette colline, aussi
+rapidement que la pierre lancée par les frondes de l'antique Assyrie. En
+outre, nous couperons la gorge de ceux que nous avons ici, et pas un de
+ceux que nous prendrons ne trouvera miséricorde.--Va le leur dire.
+
+(Entre Montjoie.)
+
+EXETER.--Voici le héraut de France, mon prince, qui vient vers nous.
+
+GLOCESTER.--Son regard est plus humble que de coutume.
+
+LE ROI.--Quoi donc! Que veut dire ceci, héraut? Ne sais-tu pas que j'ai
+dévoué ces ossements au payement de ma rançon? Viens-tu encore me parler
+de rançon?
+
+MONTJOIE.--Non, grand roi. Je viens te demander, au nom de l'humanité,
+la permission de parcourir cette plaine sanglante, d'y compter nos morts
+pour les ensevelir, et séparer les nobles des morts vulgaires. Car les
+vils paysans baignent leurs membres dans le sang des princes; et nombre
+de princes, ô malédiction sur cette journée! sont noyés dans un sang vil
+et mercenaire, tandis que leurs coursiers, blessés et enfoncés jusqu'au
+poitrail dans le sang, s'indignent, et dans leur fureur, foulent sous
+leurs pieds armés de fer leurs maîtres déjà morts, et les tuent deux
+fois. O permets-nous, grand roi, d'errer en sûreté dans la plaine, et de
+disposer de leurs cadavres!
+
+LE ROI.--Je te dirai franchement, héraut, que je ne sais pas si la
+victoire est à nous, ou non; car je vois encore de nombreux escadrons de
+vos cavaliers galoper sur la plaine.
+
+MONTJOIE.--La victoire est à vous.
+
+LE ROI.--Louanges en soient rendues à Dieu, et non pas à notre
+force!--Comment appelle-t-on ce château, qui est tout près d'ici?
+
+MONTJOIE.--On l'appelle Azincourt.
+
+LE ROI.--Nous nommerons donc ce combat la bataille d'Azincourt, donnée
+le jour des saints Crépin et Crépinien.
+
+FLUELLEN.--Plaise à Votre Majesté, votre grand-père, de fameuse mémoire,
+et votre grand-oncle, Edouard le Noir, prince de Galles, à ce que j'ai
+lu dans les chroniques, ont soutenu une bien brave bataille ici en
+France.
+
+LE ROI.--Il est vrai, Fluellen.
+
+FLUELLEN.--Votre Majesté dit bien vrai. Si Votre Majesté s'en souvient,
+les Gallois ont été bien utiles dans un jardin où il y avait des
+poireaux, en portant des poireaux à leurs bonnets à la Monmouth; ce que
+Votre Majesté sait bien être encore aujourd'hui une marque honorable de
+ce service-là; et je crois bien aussi que Votre Majesté ne dédaigne pas,
+sans doute, de porter aussi le poireau à la Saint-David.
+
+LE ROI.--Je le porte, sans doute, en signe d'un honneur mémorable; car
+je suis Gallois aussi moi-même, vous le savez, mon cher compatriote.
+
+FLUELLEN.--Toute l'eau de la rivière Wye ne laverait pas le sang gallois
+qui coule dans les veines de Votre Majesté; je peux vous dire cela. Dieu
+vous bénisse, et vous conserve autant qu'il plaira à Sa Grâce et à Sa
+Majesté aussi.
+
+LE ROI.--Je te rends grâces, mon cher compatriote.
+
+FLUELLEN.--Par mon Jésus! je suis le compatriote de Votre Majesté, le
+sache qui voudra; je l'avouerai à toute la terre, je n'ai pas lieu de
+rougir de Votre Majesté. Dieu soit loué, tant que Votre Majesté sera un
+honnête homme.
+
+LE ROI.--Dieu veuille me conserver tel. (_Montrant le héraut de
+France._) Que nos hérauts l'accompagnent. Rapportez-moi au juste le
+nombre des morts de l'une et l'autre armée. (_Le roi montrant
+Williams._) Qu'on m'appelle ce soldat que voilà.
+
+EXETER.--Soldat, venez parler au roi.
+
+LE ROI.--Soldat, pourquoi portes-tu ce gant à ton chapeau?
+
+WILLIAMS.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, c'est le gage d'un
+homme avec lequel je dois me battre, s'il est encore en vie.
+
+LE ROI.--Est-ce un Anglais?
+
+WILLIAMS.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, c'est un drôle avec qui
+j'ai eu dispute la nuit dernière, et à qui, s'il est en vie et si jamais
+il ose réclamer ce gant-là, j'ai juré d'appliquer un soufflet; ou bien,
+si je puis apercevoir mon gant à son bonnet, comme il a juré foi de
+soldat qu'il l'y porterait (s'il est en vie), je le lui ferai sauter de
+la tête d'une belle manière.
+
+LE ROI.--Que pensez-vous de ceci, capitaine Fluellen?--Est-il à propos
+que ce soldat tienne son serment?
+
+FLUELLEN.--C'est un fanfaron et un lâche s'il ne le fait pas; plaise à
+Votre Majesté, en conscience.
+
+LE ROI.--Peut-être que son ennemi est un homme d'un rang supérieur, qui
+n'est pas dans le cas de lui faire raison.
+
+FLUELLEN.--Quand il serait aussi bon gentilhomme que le diable, que
+Lucifer et Belzébuth lui-même, il est nécessaire, voyez-vous, sire,
+qu'il tienne son voeu et son serment. S'il se parjurait, voyez-vous, sa
+réputation serait celle d'un insigne poltron, comme il est vrai que son
+soulier noir a foulé la terre de Dieu, sur mon âme et conscience.
+
+LE ROI.--Cela étant, tiens ton serment, soldat, quand tu rencontreras ce
+drôle-là.
+
+WILLIAMS.--Aussi ferai-je, sire, comme il est vrai que je vis.
+
+LE ROI.--Sous qui sers-tu?
+
+WILLIAMS.--Sous le capitaine Gower, sire.
+
+FLUELLEN.--Gower est un bon capitaine, et qui a son bon savoir et une
+bonne littérature dans la guerre.
+
+LE ROI.--Va le chercher, soldat, et me l'amène.
+
+WILLIAMS.--J'y vais, sire.
+
+(Williams sort.)
+
+LE ROI.--Tiens, Fluellen, porte cette faveur pour moi, et mets-la à ton
+chapeau. Tandis qu'Alençon et moi nous étions par terre, j'ai arraché ce
+gant de son casque. Si quelqu'un le réclame, il faut que ce soit un ami
+d'Alençon, et notre ennemi par conséquent: ainsi, si tu le rencontres,
+arrête-le si tu m'aimes.
+
+FLUELLEN.--Votre Grâce me fait un aussi grand honneur que puisse en
+désirer le coeur de ses sujets. Je voudrais, de toute mon âme, trouver
+l'homme planté sur deux jambes qui se trouvera offensé à la vue de ce
+gant: voilà tout; mais je voudrais bien le voir une fois. Dieu veuille,
+de sa grâce, que je le voie!
+
+LE ROI.--Connais-tu Gower?
+
+FLUELLEN.--C'est mon cher ami, sous le bon plaisir de Votre Majesté.
+
+LE ROI.--Je t'en prie, va donc le chercher, et amène-le à ma tente.
+
+FLUELLEN.--Je pars.
+
+LE ROI.--Lord Warwick, et vous, mon frère Glocester, suivez de près
+Fluellen: le gant que je lui ai donné comme une faveur pourrait bien lui
+attirer un affront. C'est le gant d'un soldat que je devrais, d'après la
+convention, porter moi-même. Suivez-le, cousin Warwick. Si le soldat le
+frappait, comme je présume à son maintien brutal qu'il tiendra sa
+parole, il pourrait en arriver quelque malheur soudain; car je connais
+Fluellen pour un homme courageux et, quand on l'irrite, vif comme le
+salpêtre: il sera prompt à lui rendre injure pour injure. Suivez-le, et
+veillez à ce qu'il n'arrive aucun malheur entre eux deux. Venez avec
+moi, vous, mon oncle Exeter.
+
+
+
+
+SCÈNE VIII
+
+Devant la tente du roi.
+
+_Entrent_ GOWER ET WILLIAMS.
+
+
+WILLIAMS.--Je gage que c'est pour vous faire chevalier, capitaine.
+
+(Arrive Fluellen.)
+
+FLUELLEN.--La volonté de Dieu soit faite et son bon plaisir. Capitaine,
+je vous supplie, venez-vous-en bien vite chez le roi; il se prépare
+peut-être plus de bien pour vous par hasard, que vous ne sauriez vous
+imaginer.
+
+WILLIAMS.--Monsieur, connaissez-vous ce gant-là?
+
+FLUELLEN.--Ce gant-là? Je sais que ce gant est un gant.
+
+WILLIAMS.--Et moi, je connais celui-ci, et voilà comme je le réclame.
+
+(Il le frappe.)
+
+FLUELLEN.--Sang-Dieu! voilà un traître s'il y en a un dans le monde
+universel, en France ou en Angleterre.
+
+GOWER.--O Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc? (_A Williams._) Vous,
+misérable....
+
+WILLIAMS.--Croyez-vous que je veuille être parjure?
+
+FLUELLEN.--Retirez-vous, capitaine Gower; je m'en vais le traiter, le
+traître, comme il le mérite, et je l'arrangerai d'importance, je vous
+assure.
+
+WILLIAMS.--Je ne suis point un traître.
+
+FLUELLEN.--C'est un mensonge: qu'il t'étrangle. Je vous ordonne à vous
+présent, et au nom de Sa Majesté, de l'arrêter. C'est un ami du duc
+d'Alençon.
+
+(Entrent Warwick et Glocester.)
+
+WARWICK.--Qu'est-ce que c'est? Qu'y a-t-il donc là? De quoi s'agit-il?
+
+FLUELLEN.--Monseigneur, voilà, Dieu soit béni, une des plus contagieuses
+trahisons qui vient de se découvrir, voyez-vous, que vous puissiez voir
+dans le plus beau jour d'été.--Voici Sa Majesté.
+
+(Entrent le roi Henri et Exeter.)
+
+LE ROI.--Comment? De quoi s'agit-il donc ici?
+
+FLUELLEN.--Sire, voici un scélérat, un traître, qui a, voyez-vous, sire,
+frappé le gant que Votre Majesté a arraché du casque d'Alençon.
+
+WILLIAMS.--Sire, c'était là mon gant, car voilà le pareil, et celui à
+qui je l'ai donné en échange m'a promis de le porter à son bonnet: je
+lui ai promis de le frapper s'il osait le faire; j'ai rencontré cet
+homme avec mon gant à son bonnet, et j'ai tenu ma parole.
+
+FLUELLEN.--Or, écoutez à présent, sire, sous le bon plaisir de votre
+vaillance, quel misérable maraud c'est là. J'espère que Votre Majesté
+assurera, attestera, témoignera, et protestera bien, que c'est là le
+gant d'Alençon que Votre Majesté m'a donné, en votre conscience, là.
+
+LE ROI.--Donne-moi ton gant, soldat; vois-tu, voilà le pareil. C'est
+moi, je te l'assure, que tu as promis de frapper, et tu peux te
+ressouvenir que tu t'es servi de termes très-durs à mon égard.
+
+FLUELLEN.--Eh bien, plaise à Votre Majesté, que la tête en réponde s'il
+y a des lois martiales dans le monde.
+
+LE ROI.--Comment peux-tu me faire satisfaction pour cette offense?
+
+WILLIAMS.--Toutes les offenses, mon prince, viennent du coeur, et je
+proteste qu'il n'est jamais rien sorti du mien qui puisse offenser Votre
+Majesté.
+
+LE ROI.--C'est nous-même cependant que tu as insulté.
+
+WILLIAMS.--Vous ne vous êtes pas présenté alors sous les traits de Votre
+Majesté; vous ne m'avez paru que comme un soldat ordinaire, témoin la
+nuit qu'il faisait, votre uniforme et votre air soumis; et ce que Votre
+Altesse a souffert sous cette forme, je vous supplie de le regarder
+comme votre faute et non comme la mienne; car si vous eussiez été ce que
+je vous croyais, il n'y avait point d'offense: c'est pourquoi je supplie
+Votre Altesse de me pardonner.
+
+LE ROI.--Tenez, mon oncle Exeter, remplissez ce gant d'écus, et
+donnez-le à ce soldat.--Garde-le, soldat, et porte-le à ton bonnet comme
+une marque d'honneur, jusqu'à ce que je le réclame: donnez-lui les écus.
+(_A Fluellen._) Et vous, capitaine, il faut être aussi de ses amis.
+
+FLUELLEN.--Par ce jour et par cette lumière, ce drôle-là a du courage et
+du feu dans le ventre. Tiens, voilà un écu pour toi, et je te recommande
+de servir bien Dieu, et de te préserver des brouilleries, des vacarmes
+et des querelles, et des discussions, et je t'assure que tu t'en
+trouveras mieux.
+
+WILLIAMS.--Je ne veux point de votre argent.
+
+FLUELLEN.--C'est de bon coeur: moi je te dis que cela te servira pour
+raccommoder ton havre-sac: allons, pourquoi faire le honteux comme cela?
+Ton havre-sac n'est déjà pas si bon. C'est un bon écu, je t'assure, ou
+bien attends, je le changerai.
+
+(Entre un héraut.)
+
+LE ROI.--Eh bien, héraut, les morts sont-ils comptés?
+
+LE HÉRAUT.--Voici la liste de ceux de l'armée française.
+
+LE ROI.--Digne oncle, quels sont les prisonniers de marque que nous
+avons faits?
+
+EXETER.--Charles, duc d'Orléans, neveu du roi; Jean, duc de Bourbon, et
+le seigneur Boucicaut, et des autres seigneurs, barons, chevaliers,
+gentilshommes, quinze cents, sans compter les soldats.
+
+LE ROI.--Cette liste porte dix mille Français morts restés sur le champ
+de bataille. Dans ce nombre, il y en a cent vingt-six, tant princes que
+nobles, portant bannière; ajoutez huit mille quatre cents, tant
+chevaliers, écuyers et autres guerriers distingués, dont il y en a cinq
+cents qui n'ont été faits chevaliers que d'hier; en sorte que, dans les
+dix mille hommes qu'ils ont perdus, il n'y a que six cents mercenaires:
+le reste sont tous princes, barons, seigneurs, chevaliers, écuyers et
+gentilshommes de naissance et de qualité. Les noms de leurs nobles qui
+ont été tués: Charles d'Albret, grand connétable de France; Jacques
+Châtillon, amiral de France; le grand maître des arbalétriers; le
+seigneur Rambure; le brave Guichard Dauphin, grand maître de France;
+Jean, duc d'Alençon; Antoine, duc de Brabant, frère du duc de Bourgogne;
+Edouard, duc de Bar; parmi les hauts comtes: Grandpré, Roussi,
+Fauconberg et de Foix, Beaumont, Merle, Vaudemont et Lestrelles. Voilà
+une société de morts illustres.--Où est la liste des morts anglais? (_Le
+héraut lui présente un autre papier._) Edouard, duc d'York; le comte de
+Suffolk; sir Richard Kelty; David Gam, écuyer, point d'autre de marque;
+et des soldats, vingt-cinq en tout. O Dieu du ciel! ton bras s'est
+signalé ici; et c'est à toi seul, et non pas à nous, que nous devons
+rendre tout l'honneur de cette journée! Quand jamais a-t-on vu, dans la
+mêlée d'une bataille rangée, et sans ruse ni stratagème, une si grande
+perte d'un côté, une si légère de l'autre? Prends-en tout l'honneur,
+grand Dieu, car il t'appartient tout entier.
+
+EXETER.--Cela est miraculeux!
+
+LE ROI.--Allons, marchons en procession au village prochain, et
+proclamons dans notre armée la défense, sous peine de mort, de se vanter
+de cette victoire, et d'en enlever à Dieu l'hommage; il n'appartient
+qu'à lui seul.
+
+FLUELLEN.--Ne peut-on pas sans crime, s'il plaît à Votre Majesté, dire
+le nombre des morts?
+
+LE ROI.--Oui, capitaine; mais avec l'aveu que Dieu a combattu pour nous.
+
+FLUELLEN.--Oui, sur ma conscience, il nous a fait grand bien.
+
+LE ROI.--Remplissons tous les devoirs religieux. Qu'on chante le _Non
+nobis_[34] et le _Te Deum_. Après avoir pieusement enseveli les morts,
+nous marcherons vers Calais, et de là en Angleterre, où jamais
+n'abordèrent de France des mortels plus fortunés que nous.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 34: Dans le psaume _In exitu_, que le roi fit chanter après la
+victoire, se trouve, selon la Vulgate, celui qui commence par _Non
+nobis_, _Domine_.]
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+
+LE CHOEUR.
+
+Permettez, vous qui n'avez pas lu l'histoire, que je vous en retrace les
+événements; et vous qui la connaissez, pardonnez mes écarts sur les
+temps, le nombre et l'ordre exact des faits, qui ne peuvent être
+présentés ici dans leurs vastes détails, et leur vivante
+réalité.--Maintenant c'est vers Calais que nous transportons Henri.
+Admettez-le dans le port, et ensuite portez-le sur l'aile de vos pensées
+au travers des mers: voyez autour du rivage anglais cette large ceinture
+d'hommes, de femmes et d'enfants, dont les acclamations et les
+applaudissements surmontent la vaste voix de l'Océan; et l'Océan, qui,
+comme un puissant héraut, semble lui préparer sa route: voyez le roi
+descendre au milieu de son peuple, et s'avancer en pompe solennelle vers
+Londres. La pensée court d'un pas si rapide, que vous pouvez déjà le
+suivre sur Blackheath. Là ses lords lui demandent de porter devant lui,
+jusqu'à la cité, son casque brisé, et son épée ployée dans le combat.
+Exempt de vanité et d'orgueil, il défend cet honneur, et se refuse tout
+trophée, tout appareil, toute ostentation de gloire, pour les réserver à
+Dieu seul. Mais animez encore la forge active et l'atelier de la pensée,
+et voyez avec quelle impétuosité Londres verse les flots de ses
+habitants; voyez sortir de ses portes le lord maire et tous ses
+collègues, dans leur plus riche parure; semblables aux sénateurs de
+l'antique Rome; suivent les plébéiens en foule pressée, pour aller
+recevoir en triomphe leur conquérant César; ou bien, par une image moins
+grande, mais gracieuse pour nous, figurez-vous le général de notre
+souveraine[35] revenant aujourd'hui, comme il pourra revenir dans un
+temps heureux, des terres de l'Irlande, portant sur son glaive les
+trophées de la rébellion domptée. O quelle multitude immense quitterait
+le sein paisible de Londres pour courir saluer son retour glorieux! Plus
+grande était la foule qui volait au-devant de Henri, et plus grande
+aussi fut sa victoire. A présent, placez-le dans le palais de Londres,
+où l'humble plainte des Français gémissants invite le roi d'Angleterre à
+établir son séjour; où l'empereur, s'intéressant pour la France, vient
+régler les articles de la paix; franchissez tous les événements qui se
+succédèrent jusqu'au retour de Henri en France: c'est là qu'il faut le
+ramener. Moi-même j'ai employé l'intervalle à vous rappeler.... qu'il
+est passé. Souffrez donc cette abréviation; et que vos yeux, suivant le
+vol de vos idées, reportent leurs regards sur la France.
+
+[Note 35: Le comte d'Essex, alors favori d'Elisabeth.]
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+France.--Corps de garde anglais.
+
+FLUELLEN ET GOWER.
+
+
+GOWER.--Oh! pour cela vous avez raison: mais pourquoi portez-vous encore
+votre poireau à votre chapeau? La Saint-David est passée.
+
+FLUELLEN.--Il y a des occasions et des causes, des pourquoi dans toutes
+choses. Tenez, je vous le dirai en ami, capitaine Gower, ce coquin, ce
+misérable mendiant, ce fanfaron, ce pendard de Pistol, que vous,
+vous-même, comme tout le monde, savez ne valoir pas mieux qu'un drôle,
+voyez-vous, qui n'a aucun mérite: eh bien, il est venu à moi hier
+m'apporter du pain et du sel, voyez-vous, et m'a dit de manger mon
+poireau. Or, c'était dans un endroit où je ne pouvais pas élever de
+dispute avec lui; mais je prendrai la liberté de le porter en emblème à
+mon chapeau, jusqu'à ce que je le retrouve, et puis je lui dirai un
+petit morceau de mon sentiment.
+
+(Entre Pistol.)
+
+GOWER.--Ma foi, le voilà qui vient en se rengorgeant comme un paon.
+
+FLUELLEN.--Tous ses rengorgements et ses paons n'y font rien.--Dieu vous
+assiste, vieux Pistol, infâme et misérable vaurien, Dieu vous assiste!
+
+PISTOL.--Ah! sors-tu de Bedlam[36], toi? Est-ce que tu veux, vil Troyen,
+que je déchire la toile fatale dont la Parque ourdit ta trame.
+Retire-toi de moi; l'odeur du poireau me donne des vapeurs.
+
+FLUELLEN.--Je vous prie en grâce, monsieur le drôle, l'impertinent, à
+mon désir, à ma requête et à ma supplique, de manger, voyez-vous, ce
+poireau: précisément, voyez-vous, parce que vous ne l'aimez pas, et vos
+affections, vos appétits et vos digestions ne s'accordent point avec
+cela: je vous prie de vouloir bien le manger.
+
+PISTOL.--Non, pardieu, pour _Cadwallader_[37], et toutes ses chèvres, je
+ne le mangerai pas.
+
+[Note 36: _Bedlam_, les Petites-Maisons de l'Angleterre.]
+
+[Note 37: Allusion à quelque roman.]
+
+FLUELLEN.--Tiens, voilà une chèvre pour toi. (_Il le
+frappe._)--Voudriez-vous avoir la bonté de le manger tout à l'heure?
+
+PISTOL.--Infâme Troyen, tu mourras.
+
+FLUELLEN.--Vous avez raison, maraud; quand il plaira à Dieu: en même
+temps je vous prierai de vouloir vivre, afin de manger votre dîner.
+Tiens, voilà un peu d'assaisonnement avec. (_Il le frappe._) Vous m'avez
+appelé hier gentilhomme de montagne; mais je vous ferai aujourd'hui
+gentilhomme de bas étage. Je vous en prie, commencez donc: pardieu, si
+vous pouvez bien goguenarder un poireau, vous pouvez bien le manger
+aussi.
+
+GOWER.--Allons, en voilà assez, capitaine: vous l'avez étourdi du coup.
+
+FLUELLEN.--Je dis que je lui ferai manger ce poireau, ou je lui
+frotterai la tête quatre jours de suite.--Allons, mordez, je vous en
+prie, cela fera du bien à votre maladie et à votre crête rouge de fat.
+
+PISTOL.--Quoi! faut-il que je morde?
+
+FLUELLEN.--Oui, sans doute, sans question, et sans ambiguïtés.
+
+PISTOL.--Par ce poireau, je m'en vengerai horriblement. Je mange, mais
+aussi je jure....
+
+FLUELLEN, _tenant la canne levée_.--Mangez, je vous prie. Est-ce que
+vous voudriez encore un peu d'épices pour votre poireau? Il n'y a pas
+encore là assez de poireau, pour jurer par lui.
+
+PISTOL.--Tiens ta canne en repos; tu vois bien que je mange.
+
+FLUELLEN.--Grand bien te fasse, lâche poltron; c'est de bon coeur.--Oh!
+mais je vous en prie, n'en jetez pas la moindre miette par terre; la
+pelure est bonne pour raccommoder votre crête déchirée. Quand vous
+trouverez l'occasion de voir des poireaux, vous m'obligerez beaucoup de
+les goguenarder, entendez-vous? Voilà tout.
+
+PISTOL.--Fort bien.
+
+FLUELLEN.--Ah! c'est une bien bonne chose que les poireaux! Tenez, voilà
+quatre sous pour guérir votre tête.
+
+PISTOL.--A moi, quatre sous!
+
+FLUELLEN.--Oui, certainement; et en vérité vous les prendrez; ou bien
+j'ai encore un poireau dans ma poche que vous mangerez.
+
+PISTOL.--Je prends tes quatre sous comme des arrhes de vengeance.
+
+FLUELLEN.--Si je vous dois quelque chose, je vous payerai en coups de
+canne: vous serez marchand de bois, et vous n'achèterez de moi que des
+bâtons. Dieu vous accompagne, vous conserve et vous guérisse la tête!
+
+(Il sort.)
+
+PISTOL.--Mort de ma vie! je remuerai tout l'enfer pour venger cet
+affront.
+
+GOWER.--Allez, vous n'êtes qu'un lâche rodomont. Comment osez-vous vous
+moquer d'une ancienne tradition, qui a pris sa source dans une
+circonstance honorable, et dont l'emblème se porte aujourd'hui comme un
+trophée, en mémoire de la mort des braves gens; surtout lorsque vous
+n'osez pas soutenir vos paroles par vos actions! Je vous ai déjà vu deux
+ou trois fois badiner, invectiver ce galant homme. Vous avez cru sans
+doute que, parce qu'il ne pouvait pas parler aussi bon anglais que ceux
+du pays, il ne saurait pas non plus manier un bâton anglais. Vous voyez
+aujourd'hui qu'il en est tout autrement. A commencer donc de ce jour,
+prenez cette correction galloise comme une bonne leçon anglaise. Adieu,
+portez-vous bien. (Il sort.)
+
+PISTOL, _seul_.--Est-ce que la Fortune se joue de moi à présent! Je
+viens d'apprendre que ma chère Hélène est morte à l'hôpital, de la
+maladie de France, et voilà mon rendez-vous manqué. Je me fais vieux, et
+l'honneur vient d'être expulsé de mes membres affaiblis, à grands coups
+de bâton. Eh bien! je m'en vais me faire agent de plaisir, et suivre un
+peu mon penchant pour couper les bourses avec dextérité. Je m'en irai
+secrètement en Angleterre, et là je filouterai, et je mettrai des
+emplâtres sur ces cicatrices, et je jurerai que je les ai attrapées dans
+les guerres de France.
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Troyes en Champagne.--Appartement dans le palais du roi de France.
+
+_Par une porte entrent_ LE ROI HENRI, EXETER, BEDFORD, WARWICK, _et
+autres lords anglais; et par l'autre_ LE ROI DE FRANCE, LA REINE
+ISABELLE, LA PRINCESSE CATHERINE, LE DUC DE BOURGOGNE _et autres
+seigneurs français_.
+
+
+LE ROI.--Que la paix, qui est l'objet de notre entrevue, y
+préside!--Santé et bonheur à notre frère de France, et à notre illustre
+soeur!--Beaux jours et prospérité à notre belle princesse et cousine
+Catherine! Et vous, membre et rejeton de cette cour, vous dont les soins
+ont formé cette auguste assemblée, brave duc de Bourgogne, recevez notre
+salut, et vous aussi, princes et pairs de France.
+
+LE ROI DE FRANCE.--Nous sommes dans la joie de vous voir, digne frère
+d'Angleterre. Vous êtes le bienvenu! et vous tous aussi, princes
+anglais.
+
+LA REINE ISABELLE.--Puisse la fin de ce beau jour, ô grand roi! et
+l'issue de cette gracieuse assemblée, être aussi heureuses, qu'est
+grande notre joie de vous voir, et d'envisager ces yeux terribles qui
+ont eu pour les Français qu'ils ont fixés l'effet mortel de ceux du
+basilic. Nous avons le doux espoir que ces regards ont perdu leur venin,
+et que ce jour va changer en amour toutes les haines et tous les griefs.
+
+LE ROI.--C'est pour dire _amen_ à ce voeu que nous nous montrons ici.
+
+LA REINE ISABELLE.--Princes de l'Angleterre, je vous salue tous.
+
+LE DUC DE BOURGOGNE.--Vous qui m'êtes également chers, puissants rois de
+France et d'Angleterre, recevez mes respectueux hommages.--Que j'ai
+déployé toutes les ressources de mon esprit, prodigué tous mes efforts
+et tous mes soins, pour amener Vos Majestés à ce rendez-vous royal;
+c'est ce que vous pouvez attester tous les deux, chacun de votre côté.
+Puisque ma médiation a réussi à vous rapprocher l'un de l'autre, au
+point de vous voir face à face, les yeux fixés l'un sur l'autre, qu'on
+ne me fasse pas un crime de demander, en présence de cette assemblée de
+rois, quel est donc l'obstacle qui retarde la paix; qui empêche que
+cette tendre nourrice des arts, de l'abondance et de toutes les
+productions heureuses, maintenant indigente et nue, et le sein, déchiré
+de plaies, ne puisse enfin de nouveau montrer ses aimables traits dans
+ce beau jardin de l'univers, dans notre fertile France? Hélas! depuis
+trop longtemps elle est bannie de ce royaume, dont toutes les richesses
+naturelles languissent en groupes informes et stériles, et se corrompent
+dans leur propre fécondité. Ses vignes, dont les esprits réjouissent le
+coeur, meurent non émondées. Ses vergers, comme des prisonniers dont la
+chevelure s'est allongée en désordre, poussent des rameaux entremêlés.
+Ses terres en friche se couvrent d'ivraie, de ciguë et de triste
+fumeterre; et le soc, qui devait extirper ces plantes ennemies, se
+rouille dans le repos. Ses vastes prairies, jadis couronnées d'une
+agréable moisson de primevères veinées, de pimprenelle, et de trèfle
+verdoyant, privées aujourd'hui de la faux, sont dégénérées, et
+n'enfantent que des herbes paresseuses. Rien ne prospère, que l'odieuse
+bougrande, le chardon épineux, et le vil glouteron: elles ont perdu leur
+belle et utile parure. Tels que nos vignobles, nos champs, nos prés et
+nos vergers, qui, dépravés dans leurs qualités natives, ne produisent
+plus que de sauvages avortons; nous aussi, nos familles et nos enfants,
+nous avons oublié ou cessé d'apprendre, faute de temps, les sciences,
+ornement de notre patrie. Nous devenons comme des sauvages, comme des
+soldats, qui ne méditent plus rien que le sang; livrés aux imprécations
+grossières, aux regards féroces, au costume barbare de la guerre, et à
+toutes sortes d'habitudes étranges et indignes de l'homme. C'est pour
+rétablir les choses dans leur ancien état de splendeur, que vous êtes
+ici présents; et ce discours est une prière que je vous adresse, pour
+savoir pourquoi la paix ne repousserait pas tous ces maux et ne nous
+rendrait pas le bonheur de ses anciennes faveurs.
+
+LE ROI.--Duc de Bourgogne, si vous voulez la paix, dont l'absence laisse
+le champ libre à tous les vices que vous avez dénombrés, il faut que
+vous l'achetiez par un consentement sans réserve à toutes nos justes
+demandes. Vous en avez dans vos mains les articles et les clauses
+détaillés en peu de mots.
+
+LE DUC DE BOURGOGNE.--Le roi de France en a entendu la lecture, et il
+n'y a point encore donné sa réponse.
+
+LE ROI.--Eh bien, c'est de sa réponse que dépend la paix que vous
+sollicitez avec tant d'ardeur.
+
+LE ROI DE FRANCE.--Je n'ai parcouru tous ces articles que d'un oeil
+rapide. S'il plaît à Votre Grâce de nommer quelques lords parmi ceux qui
+sont présents à ce conseil, pour les relire avec nous, et les examiner
+avec plus d'attention, nous allons, sans délai, accepter ce que nous
+approuvons, et donner sur le reste notre réponse décisive.
+
+LE ROI.--Volontiers, mon frère.--Allez, mon oncle Exeter, et vous aussi,
+mon frère Glocester; et vous, Warwick, Huntington, suivez le roi; et je
+vous donne le plein pouvoir de ratifier, d'augmenter, ou de changer,
+selon que votre prudence le jugera avantageux à notre dignité, tous les
+articles compris ou non compris dans nos demandes; et nous y apposerons
+notre sceau royal. (_A la reine._) Voulez-vous, aimable soeur, suivre
+les princes, ou rester avec nous?
+
+LA REINE.--Mon gracieux frère, je vais les suivre. Quelquefois la voix
+d'une femme peut être utile au bien, lorsque les hommes se débattent
+trop longtemps sur des articles trop obstinément exigés.
+
+LE ROI.--Du moins laissez-nous notre belle cousine. Catherine est
+l'objet de notre principale demande, et cet article est le premier de
+tous.
+
+LA REINE ISABELLE.--Elle est libre de rester.
+
+(Tous sortent excepté Henri, Catherine et sa suivante.)
+
+LE ROI.--Belle Catherine, la plus belle des princesses, voudriez-vous me
+faire la grâce d'enseigner à un soldat des termes propres à flatter
+l'oreille d'une dame, et à plaider près de son tendre coeur la cause de
+l'amour?
+
+CATHERINE.--Votre Majesté se moquerait de moi; je ne saurais parler
+votre _Angleterre_.
+
+LE ROI.--O belle Catherine! si vous voulez bien m'aimer de tout votre
+coeur français, j'aurai bien du plaisir à vous entendre avouer votre
+amour en mauvais anglais.--M'aimez-vous, Catherine?
+
+CATHERINE.--_Pardonnez-moi; je ne saurais dire ce qui me ressemble[38]._
+
+[Note 38: Equivoque sur le mot _like_, semblable, et _to like_, aimer.]
+
+LE ROI.--Un ange, Catherine: et vous ressemblez à un ange.
+
+CATHERINE.--_Que dit-il, que je suis semblable à ces anges?_
+
+ALIX.--_Oui vraiment (sauf votre grâce), ainsi dit-il._
+
+LE ROI.--Je l'ai dit, Catherine, et ne rougis point de l'affirmer.
+
+CATHERINE.--_Oh! bon Dieu! les langues des hommes sont pleines de
+tromperies._
+
+LE ROI, _à la dame d'honneur_.--Que dit-elle, belle dame? _que les
+langues des hommes sont pleines de tromperies_?
+
+LA DAME.--Oui, que les langues de les hommes _sont pleines de
+perfidies_! Voilà le dire de la princesse.
+
+LE ROI.--La princesse n'en est que meilleure Anglaise. Sur ma foi, ma
+chère Catherine, ma manière de vous faire la cour va, on ne peut pas
+mieux, avec votre peu de connaissance dans ma langue. Je suis bien aise
+que vous ne sachiez pas mieux parler anglais; car, si vous le saviez,
+vous me trouveriez si uni et si fort sans façon pour un roi, que vous
+croiriez que je viens de vendre ma ferme pour en acheter ma couronne. Je
+ne sais ce que c'est que de filer en propos galants une déclaration
+d'amour; je dis tout rondement, _je vous aime_; et si vous me pressez,
+si vous m'en demandez plus que cette question, _est-il bien vrai que
+vous m'aimez_? je suis au bout de mon rôle. Donnez-moi votre réponse;
+là, du coeur; en même temps frappons-nous dans la main, et tout est dit:
+c'est un marché conclu.--Que répondez-vous, madame?
+
+CATHERINE.--_Sauf votre honneur_, moi entendre bien vous.
+
+LE ROI.--Sainte Marie! si vous exigiez de moi des vers ou une danse,
+pour vous plaire, chère Catherine, ma foi, ce serait fait de moi; car
+pour les vers, je n'ai ni mots ni mesure; et pour la danse je n'ai ni
+_mesure_ ni cadence, quoique je sois en bonne mesure pour la force. S'il
+ne fallait pour gagner le coeur d'une dame, que sauter en selle, ma
+cuirasse sur le dos, sans me vanter, je suis sûr que je ne serais pas
+long à sauter sur elle: ou bien, s'il était question de combattre pour
+ma maîtresse, ou de faire volter mon cheval pour obtenir ses faveurs, je
+me sens en état de m'en tirer aussi bien que le plus hardi, et de me
+tenir en selle comme un singe. Mais sur mon Dieu, Catherine, je
+n'entends rien à faire les yeux doux, ni à débiter avec grâce mon
+éloquence, et je ne sais mettre aucun art dans mes protestations: je ne
+sais faire que des serments tout ronds, que je ne profère jamais que je
+n'y sois forcé, mais aussi qu'on ne peut jamais me forcer de violer. Si
+tu te sens capable, Catherine, d'aimer un cavalier de cette trempe, dont
+la figure ne craint plus le hâle, qui ne se regarde jamais dans un
+miroir, pour le plaisir de s'y voir, allons, qu'un coup d'oeil déclare
+ton choix. Je te parle en soldat: si cette franchise peut t'engager à
+m'aimer, accepte-moi; sinon, quand je te dirai que je mourrai, cela sera
+bien vrai un jour; mais que je mourrai d'amour pour toi, pardieu, je
+mentirais; et cependant je t'aime bien: et tant que tu vivras, chère
+Catherine, souviens-toi de prendre un époux d'une trempe d'amour toute
+brute et sans artifice; car alors il faut, de toute nécessité, qu'il te
+rende ce qui t'appartient, attendu qu'il n'a pas le don d'aller faire sa
+cour ailleurs. Il est de beaux diseurs, dont la langue ne tarit jamais,
+et qui ont le talent d'attraper avec des rimes les faveurs des dames;
+mais leurs beaux discours les en privent bientôt. Après tout, qu'est-ce
+qu'un beau parleur? un bavard. Les vers? une ballade. Une bonne jambe
+peut se casser, un dos bien droit se courbera, une barbe bien noire
+blanchira un jour, une tête bien frisée deviendra chauve, une belle
+figure se fanera, un oeil bien saillant se creusera; mais un bon coeur,
+Catherine, vaut le soleil et la lune, on plutôt le soleil et non la
+lune: car ce coeur brille toujours et ne change jamais dans son cours
+invariable. Si tu veux un coeur de cette trempe, prends le mien, prends
+un soldat, prends un roi. Eh bien, que réponds-tu à présent à mon amour?
+Parlez, ma belle; et avec franchise, je vous en conjure.
+
+CATHERINE.--_Est-il possible à moi de aimer le ennemi de France?_
+
+LE ROI.--Non; il n'est pas possible, sans doute, que vous aimiez
+l'ennemi de la France, belle Catherine; mais en m'aimant vous aimeriez
+l'ami de la France. Car j'aime si bien la France, que je ne me déferai
+pas d'un seul de ses villages: je veux l'avoir à moi tout entière.
+Alors, Catherine, quand toute la France m'appartiendra, et que je vous
+appartiendrai, toute la France sera à vous, et vous serez à moi.
+
+CATHERINE.--Je ne sais ce que c'est que cela.
+
+LE ROI.--Non? Eh bien! Catherine, je vais essayer de vous le dire en
+mots français, lesquels, j'en suis sûr, vont rester suspendus au bout de
+ma langue, comme une nouvelle mariée au cou de son époux, c'est-à-dire
+de façon à ne pouvoir s'en détacher: essayons. _Quand j'ai la possession
+de France, et quand vous avez la possession de moi_ (attendez....
+Quoi?.... Morbleu! saint Denis, aide-moi), _donc vôtre est France, et
+vous estes mienne_. Il me serait aussi facile, chère Catherine, de
+conquérir tout le royaume, que de dire encore autant de français. Je
+suis sûr que je ne vous engagerai jamais à rien en parlant français,
+sinon à vous moquer de moi.
+
+CATHERINE.--_Sauf votre honneur, le français que vous parlez est
+meilleur que l'anglais que je parle_.
+
+LE ROI.--Non pardieu, Catherine, cela n'est pas vrai; mais il faut
+avouer que nous parlons tous deux, vous ma langue, et moi la vôtre, on
+ne peut pas plus _faux,_ et que nous sommes bien de niveau là-dessus.
+Mais enfin, chère Catherine, entendez-vous au moins assez d'anglais pour
+comprendre ceci: _Peux-tu m'aimer?_
+
+CATHERINE.--C'est ce que je ne puis dire.
+
+LE ROI.--Y a-t-il quelqu'un de vos voisins, Catherine, qui puisse m'en
+instruire? Je les prierai de me le dire.--Allons, je sais que vous
+m'aimez; et ce soir, quand vous serez retirée dans votre cabinet, vous
+questionnerez cette dame à mon sujet: et je sais bien encore, Catherine,
+que les qualités que vous aimerez le mieux en moi sont celles que vous
+priserez le moins devant elle. Mais, chère Catherine, daigne épargner
+mes ridicules, d'autant plus, aimable princesse, que je t'aime à la
+fureur. Si jamais tu es à moi, Catherine (et j'ai en moi une ferme foi,
+qui me dit que cela sera), comme je t'aurai conquise par la victoire, il
+faut que tu deviennes une mère féconde de bons soldats. Est-ce que nous
+ne pourrons pas, toi et moi, entre saint Denis et saint George, former
+un garçon, moitié français et moitié anglais, qui aille un jour jusqu'à
+Constantinople et y tire la barbe du Grand-Turc[39]. Hem! que dis-tu à
+cela, ma belle fleur de lis?
+
+CATHERINE.--Je ne sais pas cela.
+
+LE ROI.--Non, pas à présent; c'est dans la suite que tu le sauras: mais
+aujourd'hui tenons-nous-en à la promesse. Promettez-moi donc seulement,
+belle Catherine, que de votre côté vous ferez bien votre rôle de
+Française, pour former un tel héritier; et pour ma moitié anglaise du
+rôle, recevez ma parole, foi de roi et de garçon, que je saurai m'en
+acquitter. _Que répondez-vous à cela, la plus belle Catherine du monde,
+ma très-chère et divine déesse?_
+
+CATHERINE.--_Your_ majesté _have_ fausse _french enough to deceive de
+most_ sage demoiselle _dat is_ en France[40].
+
+[Note 39: Les Turcs ne se sont emparés de Constantinople qu'en l'année
+1453, et il y avait déjà trente-un ans que Henri était mort.]
+
+[Note 40: Dialogue moitié français, moitié anglais.]
+
+LE ROI.--Oh! fi de mon mauvais français! Sur mon honneur, en bon anglais
+je t'aime, chère Catherine. Je n'oserais pas faire le même serment, que
+tu m'aimes et en jurer aussi par mon honneur: cependant le frémissement
+de mon coeur commence à me flatter qu'il en est quelque chose, malgré le
+peu de pouvoir de ma figure. Je maudis en ce moment l'ambition de mon
+père; c'était un homme qui avait la tête pleine de guerres civiles,
+quand il m'a engendré: voilà pourquoi j'ai apporté en naissant cet air
+déterminé, cet aspect d'acier qui fait que, quand je veux courtiser les
+dames, je leur fais peur; mais au fond, Catherine, plus je vieillirai,
+et plus je changerai en bien. Ma consolation est que l'âge (ce
+destructeur de la beauté) ne saurait enlaidir ma figure. Tu m'auras, si
+tu m'as, dans le pire état où je puisse être; et si tu me supportes, tu
+me supporteras de mieux en mieux. Ainsi, dis-moi donc, belle Catherine,
+veux-tu de moi?--Mettez de côté cette rougeur virginale; déclarez les
+pensées de votre coeur avec le regard décidé d'une impératrice;
+prenez-moi par la main, et dites: _Henri d'Angleterre, je suis à toi_;
+et tu n'auras pas plus tôt enchanté mon oreille de cette douce parole,
+que je te répondrai à haute voix: _Chère Catherine, l'Angleterre est à
+toi, l'Irlande est à toi, et Henri Plantagenet est à toi_; et ce Henri,
+j'ose le dire en sa présence, s'il n'est pas le meilleur des rois, tu le
+trouveras le roi des bons garçons. Allons, répondez en musique
+discordante; car le son de votre voix est une musique, et c'est votre
+anglais qui détonne. Allons, reine des reines, belle Catherine,
+ouvre-moi ton coeur quoique en mauvais anglais; dis, veux-tu de moi?
+
+CATHERINE.--C'est comme il plaira au roi mon père.
+
+LE ROI.--Oh! cela lui plaira, Catherine, celui lui plaira.
+
+CATHERINE.--Eh bien, j'en serai contente aussi.
+
+LE ROI.--Oh! cela étant, je vous baise la main, et je vous nomme ma
+reine.
+
+CATHERINE.--_Laissez, mon seigneur, laissez, laissez; sur mon honneur,
+je ne souffrirai pas que vous abaissiez votre grandeur en baisant la
+main de votre indigne serviteure_: excusez-moi, je vous supplie, mon
+très-puissant seigneur.
+
+LE ROI.--Eh bien, je vous baiserai donc les lèvres, Catherine.
+
+CATHERINE.--_Les dames et demoiselles de France pour être baisées devant
+leurs nopces, il n'est pas la coutume de France._
+
+LE ROI.--Madame mon interprète, que dit-elle?
+
+ALIX.--Que ne pas être de mode par les ladies de France, je ne sais pas
+dire _baisers_ en english.
+
+LE ROI.--Baiser!
+
+ALIX.--Votre Majesté entendre mieux que moi.
+
+LE ROI.--Ce n'est pas la mode des filles en France de baiser avant
+d'être mariées. N'est-ce pas ce qu'elle a voulu dire?
+
+ALIX.--Oui vraiment.
+
+LE ROI.--Oh! Catherine, les vaines modes cèdent à la puissance des rois.
+Ma chère Catherine, nous ne saurions, vous et moi, être compris dans la
+liste vulgaire de ceux qui doivent se soumettre aux usages d'un pays.
+C'est nous, Catherine, qui faisons les usages; et la liberté, qui marche
+à notre suite, ferme la bouche à la censure, comme je veux, pour vous
+punir de votre attachement aux petites modes de votre pays, fermer la
+vôtre par un baiser: ainsi, de la complaisance.... et de bonne grâce, je
+vous prie. (_Il l'embrasse._) Vous avez un charme sur les lèvres! La
+seule impression de leur douce ambroisie a plus d'éloquence que toutes
+les voix du conseil de France, et elles persuaderaient bien plus vite
+Henri d'Angleterre qu'une pétition générale des monarques. Votre père
+vient à nous.
+
+(Entrent le roi et la reine de France, le duc de Bourgogne, Bedford,
+Glocester, Exeter, Westmoreland et autres seigneurs anglais et
+français.)
+
+LE DUC DE BOURGOGNE.--Dieu garde Votre Majesté! Étiez-vous là, mon
+cousin, occupé à enseigner l'anglais à notre princesse?
+
+LE ROI.--Je voulais lui enseigner, mon beau cousin, combien je l'aime;
+et c'est là, je vous l'assure, du bon anglais.
+
+LE DUC DE BOURGOGNE.--A-t-elle des dispositions?
+
+LE ROI.--Notre langue est un peu dure, cousin, et mon caractère n'est
+pas doucereux; de sorte que n'ayant pour moi ni la voix, ni le coeur de
+l'adulation, je n'ai pas l'art magique de conjurer en elle l'esprit
+d'amour, de manière à l'engager à se montrer sans voile et sous ses
+traits naturels.
+
+LE DUC DE BOURGOGNE.--Pardonnez à la franchise de ma gaieté si je vous
+réponds à cela. Si vous voulez conjurer en elle, il vous faut faire un
+cercle; si vous voulez conjurer l'amour en elle tel qu'il est, il faut
+qu'il paraisse nu et aveugle. Or, en ce cas, pouvez-vous blâmer une
+jeune fille qui n'a encore été colorée que du seul vermillon de la
+pudeur virginale, si elle refuse qu'on lui présente un enfant nu et
+aveugle? C'était là sûrement, seigneur, faire une dure proposition à une
+jeune princesse.
+
+LE ROI.--Cependant, tout en fermant les yeux, elles y consentent toutes.
+
+LE DUC DE BOURGOGNE.--Elles sont donc excusables, seigneur, puisqu'elles
+ne voient pas ce qu'elles font.
+
+LE ROI.--Eh bien, mon cher duc, enseignez donc à votre belle cousine à
+consentir de fermer les yeux pour moi.
+
+LE DUC DE BOURGOGNE.--Je le veux bien, seigneur, si vous voulez lui
+enseigner à comprendre ce que je vais dire. Les filles sont comme les
+mouches qui, pendant les chaleurs de l'été, sont fières et rétives; mais
+une fois la Saint-Barthélemy passée, elles semblent aveugles,
+quoiqu'elles aient leurs yeux: alors elles souffrent qu'on les touche,
+tandis qu'auparavant elles fuyaient jusqu'aux regards.
+
+LE ROI.--Le sens de cela, c'est que me voilà forcé d'attendre le temps
+et un été bien chaud. Enfin, du moins, je puis prendre la mouche, votre
+cousine, et la faire consentir à être aveugle.
+
+LE DUC DE BOURGOGNE.--Comme l'est l'amour, seigneur, avant d'aimer.
+
+LE ROI.--Il est vrai: et vous avez bien des grâces à rendre à l'amour
+sur mon aveuglement, qui m'empêche de voir un si grand nombre de belles
+villes françaises, à cause d'une belle fille de France qui se trouve
+entre elles et moi.
+
+LE ROI DE FRANCE.--Seigneur, ce n'est qu'en perspective que vous voyez
+ces villes: elles sont devenues autant de pucelles; car elles ont toutes
+une ceinture de murailles vierges, que la guerre n'a encore jamais
+forcées.
+
+LE ROI.--Catherine sera-t-elle ma femme?
+
+LE ROI DE FRANCE.--Oui, comme vous le désirez.
+
+LE ROI.--Je suis satisfait. Ainsi ces villes pucelles dont vous parlez
+peuvent lui rendre grâce. Si la beauté vierge qui s'est trouvée sur ma
+route s'oppose à l'accomplissement de mes désirs de conquête, elle me
+promet de combler mes voeux d'amour.
+
+LE ROI DE FRANCE.--Nous avons consenti à toutes les conditions
+raisonnables.
+
+LE ROI.--Cela est-il vrai, mes lords d'Angleterre?
+
+WESTMORELAND.--Le roi a accordé tous les articles: d'abord sa fille, et
+ensuite tout le reste, dans toute la rigueur des termes.
+
+EXETER.--Il n'y a qu'une chose à laquelle il n'a pas consenti: c'est
+l'article où Votre Majesté demande que le roi de France, ayant
+l'occasion d'écrire au sujet de quelques provisions d'offices, traite
+Votre Altesse dans la formule suivante, en ajoutant ces termes français:
+_Notre très-cher fils Henri d'Angleterre, héritier de France_; et en
+latin, ainsi: _Præclarissimus filius noster Henricis, Rex Angliæ et
+hæres Franciæ_.
+
+LE ROI DE FRANCE.--Cependant, mon frère, je ne l'ai pas si fort refusé,
+que si vous le désirez absolument, je n'y souscrive encore.
+
+LE ROI.--En ce cas, je vous prie, d'amitié et en bonne alliance, de
+laisser cet article passer avec les autres: et pour conclusion,
+donnez-moi votre fille.
+
+LE ROI DE FRANCE.--Prenez-la, mon fils; et, de son sang, donnez-moi des
+enfants qui puissent enfin éteindre la haine qui a si longtemps subsisté
+entre ces deux royaumes, rivaux jaloux, toujours en querelle, et dont
+les rivages mêmes pâlissent à la vue du bonheur l'un de l'autre. Puisse
+cette union établir dans leur sein l'harmonie et une paix digne de deux
+monarques chrétiens! Puisse la guerre ne plus présenter jamais son épée
+tirée entre la France et l'Angleterre!
+
+TOUS LES SEIGNEURS.--_Amen!_
+
+LE ROI.--A présent, chère Catherine, soyez la bienvenue. (_A
+l'assemblée._) Et soyez-moi tous témoins qu'ici j'embrasse mon épouse et
+ma reine.
+
+(Fanfares.)
+
+ISABELLE.--Que Dieu, le premier auteur de tous les mariages, confonde en
+un seul vos deux royaumes et vos deux coeurs! Comme l'époux et l'épouse,
+quoique deux êtres séparés, n'en font plus qu'un par l'amour, qu'il
+règne de même entre la France et l'Angleterre une si parfaite union, que
+jamais aucun acte malfaisant ne l'altère. Que la cruelle jalousie, qui
+trouble trop souvent la couche des mariages fortunés, ne vienne jamais
+se glisser dans le pacte de ces royaumes, pour les désunir par un
+divorce fatal! que l'Anglais accueille le Français en Anglais, et le
+Français l'Anglais en Français!--Dieu exauce ce voeu!
+
+TOUS ENSEMBLE.--Qu'il l'exauce!
+
+LE ROI.--Préparons-nous pour notre hymen.--Ce jour, duc de Bourgogne,
+sera celui où nous recevrons votre serment et celui de tous les pairs
+pour garants de notre union: ensuite je jurerai ma foi à Catherine
+(_s'adressant à elle_), et vous me jurerez la vôtre. Et puissent tous
+nos serments être fidèlement gardés et suivis du bonheur!
+
+LE CHOEUR.--Jusqu'ici au moyen d'une plume grossière et inhabile notre
+noble auteur a poursuivi son histoire. Courbé sous le poids de sa tâche,
+obligé de resserrer dans un champ étroit les plus grands personnages, et
+de ne montrer que par intervalles quelques points du cours de leur
+gloire, il demande votre indulgence. Henri, cet astre de l'Angleterre,
+n'a vécu que peu de jours; mais ce court espace, il l'a rempli d'une
+gloire immense. La Fortune avait forgé l'épée avec laquelle il conquit
+le plus beau jardin de l'univers, dont il laissa son fils le maître
+souverain. Henri VI, couronné dans les langes de l'enfance roi de France
+et de l'Angleterre, monta après lui sur le trône; mais tant de mains
+embarrassèrent les rênes de son gouvernement, qu'elles laissèrent
+échapper la France, et firent couler le sang de l'Angleterre. Nous vous
+avons souvent offert ces tableaux sur notre théâtre: daignez donc faire
+à celui-ci un accueil favorable[41].
+
+[Note 41: Il y eut une pièce composée sur le même sujet (Henri V) vers
+le temps de Shakspeare, mais on ne sait pas positivement si elle parut
+avant ou après son _Henri V_. Il paraît cependant assez probable qu'elle
+est antérieure. Cette pièce anonyme est fort courte et très-médiocre.]
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Henri V, by William Shakespeare, 1564-1616
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI V ***
+
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+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
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+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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