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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La vie et la mort du roi Richard III + +Author: William Shakespeare, 1564-1616 + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874 + +Release Date: October 3, 2008 [EBook #26759] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RICHARD III *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + Note du transcripteur. + + =============================================== + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES. + + Volume 8 + La vie et la mort du roi Richard III + Le roi Henri VIII.--Titus Andronicus + POEMES ET SONNETS: + Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce + La plainte d'une amante + Le Pèlerin amoureux.--Sonnets. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + ================================================= + + + + LA VIE ET LA MORT + DU ROI RICHARD III + + TRAGÉDIE + + + + NOTICE + SUR LA VIE ET LA MORT DE RICHARD III + +Richard III est l'un de ces hommes qui ont fait sur leur temps cette +impression d'horreur et d'effroi toujours fondée sur quelque cause +réelle, bien qu'ensuite elle porte à exagérer les réalités. Hollinshed +le met au nombre de «ces personnes mauvaises qui ne vivront une heure +exemptes de faire et exercer cruauté, méchef et outrageuse façon de +vivre.» Sans doute, et la critique historique en a fourni la preuve, la +vie de Richard a été chargée de plusieurs crimes qui ne lui ont pas +appartenu; mais ces erreurs et ces exagérations, fruit naturel du +sentiment populaire, expliquent, sans la justifier, la bizarre fantaisie +qu'a eue Horace Walpole de réhabiliter la mémoire de Richard, en le +déchargeant de la plupart des crimes dont on l'accuse. C'est là une de +ces questions paradoxales sur lesquelles s'échauffe l'imagination du +critique qui s'en est laissé saisir, et où la plus ingénieuse discussion +ne sert ordinairement qu'à prouver jusqu'à quel point l'esprit peut +s'employer à embarrasser la marche simple et ferme de la vérité. Sans +doute il ne faut pas juger un personnage de ces temps de désordre +d'après les habitudes douces et régulières de nos idées modernes, et +beaucoup de choses doivent être mises sur le compte de l'entourage +d'hommes et de faits au milieu desquels apparaissent les caractères +historiques; mais lorsqu'à l'époque où a vécu Richard III, après les +horreurs de la Rose rouge et de la Rose blanche, la haine publique va +choisir un homme entre tous pour le présenter comme un modèle de cruauté +et de perfidie, il faut assurément qu'il y ait eu dans ses crimes +quelque chose d'extraordinaire, ne fût-ce que cet éclat que peut y +ajouter la supériorité des talents et du caractère qui, lorsqu'elle +s'emploie au crime, le rend à la fois plus dangereux et plus insultant. + +L'opinion généralement établie sur Richard a pu contribuer au succès de +la pièce qui porte son nom: aucun peut-être des ouvrages de Shakspeare +n'est demeuré aussi populaire en Angleterre. Les critiques ne l'ont pas +eu général traité aussi favorablement que le public; quelques-uns, entre +autres Johnson, se sont étonnés de son prodigieux succès; on pourrait +s'étonner de leur surprise si l'on ne savait, par expérience, que le +critique, chargé de mettre de l'ordre dans les richesses dont le public +a joui d'abord confusément, s'affectionne quelquefois tellement à cet +ordre et surtout à la manière dont il l'a conçu, qu'il se laisse +facilement induire à condamner les beautés auxquelles, dans son système, +il ne sait pas trouver une place convenable. + +_Richard III_ présente, plus qu'aucun des grands ouvrages de Shakspeare, +les défauts communs aux pièces historiques qui étaient avant lui en +possession du théâtre; on y retrouve cet entassement de faits, cette +accumulation de catastrophes, cette invraisemblance de la marche +dramatique et de l'exécution théâtrale, résultats nécessaires de tout ce +mouvement matériel que Shakspeare a réduit, autant qu'il l'a pu, dans +les sujets dont il disposait plus librement, mais qui ne pouvait être +évité dans des sujets nationaux d'une date si récente, et dont tous les +détails étaient si présents à la mémoire des spectateurs. Peut-être en +doit-on admirer davantage le génie qui a su se tracer sa route dans ce +chaos, et diriger à travers ce labyrinthe un fil qui ne s'interrompt et +ne se perd jamais. Une idée domine toute la pièce, c'est celle de la +juste punition des crimes qui ont ensanglanté les querelles d'York et de +Lancaster. Exemple et organe à la fois de la colère céleste, Marguerite, +par les cris de sa douleur, appelle sans cesse la vengeance sur ceux qui +ont commis tant de forfaits, sur ceux même qui en ont profité; c'est +elle qui leur apparaît quand cette vengeance les a atteints; son nom se +mêle à l'effroi de leurs derniers moments, c'est sous sa malédiction +qu'ils croient succomber autant que sous les coups de Richard, +sacrificateur du temple sanglant dont Marguerite est la sibylle, et qui +lui-même tombera, dernière victime de l'holocauste, emportant avec lui +tous les crimes qu'il a vengés et tous ceux qu'il a commis. + +Cette fatalité qui, dans _Macbeth_, se révèle sous la figure des +sorcières, et dans _Richard III_ sous celle de Marguerite, n'est +cependant en aucune façon la même dans les deux pièces. Macbeth, +entraîné de la vertu dans le crime, offre à notre imagination l'image +effrayante de la puissance de l'ennemi de l'homme, puissance soumise +cependant au maître éternel et suprême qui, du même coup dont il décide +la chute, prépare la punition. Richard, agent bien plus direct, bien +plus volontaire de l'esprit du mal, semble plutôt jouter avec lui que +lui obéir; et dans ce jeu terrible des pouvoirs infernaux, c'est comme +en passant que s'exerce la justice du ciel jusqu'au moment où elle +éclatera sans équivoque sur l'insolent coupable qui s'imaginait la +braver en accomplissant ses desseins. + +Cette différence dans la marche des idées se peint dans tous les détails +du caractère et de la destinée des personnages. Macbeth, une fois tombé, +ne se soutient que par l'ivresse du sang où il se plonge toujours +davantage; et il arrive à la fin fatigué de ce mouvement étranger à sa +nature, désabusé des biens qui lui ont coûté si cher, et ne puisant que +dans l'élévation naturelle de son caractère la force de défendre ce +qu'il n'a presque plus le désir de conserver. Richard, inférieur à +Macbeth pour la profondeur des sentiments autant qu'il lui est supérieur +par la force de l'esprit, a cherché, dans le crime même, le plaisir +d'exercer des facultés comprimées, et de faire sentir aux autres une +supériorité ignorée ou dédaignée. Il trompe à la fois pour réussir et +pour tromper, pour s'assujettir les hommes et pour se donner le plaisir +de les mépriser; il se moque de ses dupes et des moyens qu'il a employés +pour les duper; et à la satisfaction qu'il ressent de les voir vaincus, +s'allie celle d'avoir acquis la preuve de leur faiblesse. Cependant ce +qu'il en découvre ne suffit pas encore à la tyrannie de ses volontés; la +bassesse ne va jamais tout à fait aussi loin qu'il l'a conçu, et qu'il a +eu besoin de le concevoir: obligé de sacrifier ensuite ce qu'il a +d'abord corrompu, il faut que sans cesse il séduise de nouveaux agents +pour abattre de nouvelles victimes. Mais arrive enfin le moment où ses +moyens de séduction ne suffisent plus à surmonter les difficultés qu'il +s'est créées, où l'appât qu'il peut présenter aux passions des hommes +n'est plus de force à surmonter l'effroi qu'il leur a inspiré sur leurs +intérêts les plus pressants; alors ceux qu'il avait divisés pour les +faire succomber l'un par l'autre se réunissent contre lui. Il se sentait +trop fort pour chacun d'eux, il est seul contre tous, et il a cessé +d'espérer en lui-même; il se rend justice alors, mais sans s'abandonner, +et, par un dernier effort, il se brise contre l'obstacle qu'il s'indigne +de ne pouvoir plus vaincre. + +La peinture d'un pareil personnage, et des passions qu'il sait mettre en +jeu pour les faire servir à ses intérêts, offre un spectacle d'autant +plus frappant qu'on voit clairement que l'hypocrisie de Richard n'agit +que sur ceux qui ont intérêt à s'en laisser aveugler; le peuple demeure +muet à ces lâches appels par lesquels on l'invite à s'unir aux hommes en +pouvoir qui vont donner leur voix pour l'injustice; ou si quelques voix +inférieures s'élèvent, c'est pour exprimer un sentiment général +d'éloignement et d'inquiétude, et faire entrevoir, à côté d'une cour +servile, une nation mécontente. L'attente qui en résulte, le pathétique +de quelques scènes, la sombre énergie du caractère de Marguerite, +l'inquiète curiosité qui s'attache à ces projets si menaçants et si +vivement conduits, achèvent de répandre sur cet ouvrage un intérêt qui +explique la constance de son succès. + +Le style de Richard III est assez simple et, si l'on en excepte un ou +deux dialogues, il offre peu de ces subtilités qui fatiguent quelquefois +dans les plus belles pièces de Shakspeare. Dans le rôle de Richard, l'un +des plus spirituels de la scène tragique, l'esprit est presque +entièrement exempt de recherche. + +Ce drame comprend un espace de quatorze ans, depuis 1471 jusqu'en 1485. + +Il paraît avoir été représenté en 1597: on avait, avant cette époque, +plusieurs pièces sur le même sujet. + + + + + LA VIE ET LA MORT + DU ROI RICHARD III + + TRAGÉDIE + + + +PERSONNAGES + + ÉDOUARD IV, roi d'Angleterre. + + ÉDOUARD, prince } + de Galles, ensuite } + Édouard V. } fils d'Édouard IV. + } + RICHARD, duc } + d'York. } + + GEORGE, duc de Clarence. } + } frères du + RICHARD, duc de Glocester,} roi. + ensuite Richard III. } + + UN JEUNE FILS du duc de Clarence. + HENRI, comte de Richmond, ensuite Henri VII. + LE CARDINAL BOURCHIER, archevêque de Cantorbéry. + THOMAS ROTHERAM, archevêque d'York. + JOHN MORTON, évêque d'Ély. + LE DUC DE BUCKINGHAM. + LE DUC DE NORFOLK. + LE COMTE DE SURREY, son fils. + LE COMTE RIVERS, frère de la reine Élisabeth, femme d'Édouard. + + LE MARQUIS DE DORSET,} + } fils de la + LORD GREY. } reine. + + LE COMTE D'OXFORD. + LORD HASTINGS. + LORD STANLEY. + LORD LOVEL. + SIR THOMAS VAUGHAN. + SIR RICHARD RATCLIFF. + SIR WILLIAM CATESBY. + SIR JAMES TYRREL. + SIR JAMES BLUNT. + SIR WALTER HERBERT. + SIR ROBERT BRAKENBURY, lieutenant de la Tour de Londres. + CHRISTOPHE URSWICK, prêtre. + UN AUTRE PRETRE. + LE LORD MAIRE DE LONDRES. + LE SHERIF DE WILTSHIRE. + LA REINE ÉLISABETH, femme d'Édouard IV. + LA REINE MARGUERITE D'ANJOU, veuve de Henri VI. + LA DUCHESSE D'YORK, mère d'Édouard IV, duc de Clarence, et du + duc de Glocester. + LADY ANNE, veuve d'Édouard, prince de Galles, fils de Henri VI, mariée ensuite au duc de Glocester. + UNE FILLE du duc de Clarence. + + LORDS, et autres personnes de la suite. DEUX GENTILSHOMMES, UN + POURSUIVANT, UN CLERC, CITOYENS, MEURTRIERS, MESSAGERS, SPECTRES, + SOLDATS, ETC. + +La scène est en Angleterre. + + + + + ACTE PREMIER + + + + +SCÈNE I + +A Londres.--Une rue. + +_Entre_ LE DUC DE GLOCESTER. + + +GLOCESTER.--Enfin le soleil d'York a changé en un brillant été l'hiver +de nos disgrâces, et les nuages qui s'étaient abaissés sur notre maison +sont ensevelis dans le sein du profond Océan. Maintenant notre front est +ceint des guirlandes de la victoire, et nos armes brisées sont +suspendues pour lui servir de monument. Le funeste bruit des combats a +fait place à de joyeuses réunions, nos marches guerrières à des danses +agréables. La guerre au visage renfrogné a aplani son front chargé de +rides, et maintenant, au lieu de monter des coursiers armés pour le +combat, et de porter l'effroi dans l'âme des ennemis tremblants, elle +danse d'un pied léger dans les appartements des femmes, charmée par les +sons d'un luth voluptueux. Mais moi qui ne suis point formé pour ces +jeux badins, ni tourné de façon à caresser de l'oeil une glace +amoureuse; moi qui suis grossièrement bâti et qui n'ai point cette +majesté de l'amour qui se pavane devant une nymphe folâtre et légère; +moi en qui sont tronquées toutes les belles proportions, moi dont la +perfide nature évita traîtreusement de tracer les traits lorsqu'elle +m'envoya avant le temps dans ce monde des vivants, difforme, ébauché, à +peine à moitié fini, et si irrégulier, si étrange à voir, que les chiens +aboient contre moi quand je m'arrête auprès d'eux; moi qui, dans ces +ébats efféminés de la paix, n'ai aucun plaisir auquel je puisse passer +le temps, à moins que je ne le passe à observer mon ombre au soleil, et +à deviser sur ma propre difformité;--si je ne puis être amant et +contribuer aux plaisirs de ces beaux jours de galanterie, je suis décidé +à me montrer un scélérat, et je hais les amusements de ces jours de +frivolité. J'ai ourdi des plans, j'ai fait servir de radoteuses +prophéties, des songes, des libelles à élever de dangereux soupçons, +propres à animer l'un contre l'autre d'une haine mortelle mon frère +Clarence et le roi; et pour peu que le roi Édouard soit aussi franc, +aussi fidèle à sa parole, que je suis rusé, fourbe et traître, ce jour +doit voir Clarence mis en cage d'après une prédiction qui annonce que +G... donnera la mort aux héritiers d'Édouard. Pensées, replongez-vous +dans le fond de mon âme. Voilà Clarence. _(Entre Clarence avec des +gardes et Brakenbury_.) Bonjour, mon frère. Que signifie cette garde +armée qui suit Votre Grâce? + +CLARENCE.--C'est Sa Majesté qui, chérissant la sûreté de ma personne, me +l'a donnée pour me conduire à la Tour. + +GLOCESTER.--Et pour quelle cause? + +CLARENCE.--Parce que mon nom est _George_. + +GLOCESTER.--Hélas! milord, cette faute n'est pas la vôtre. Ce sont vos +parrains qu'il devrait faire mettre en prison pour cela. Oh! selon toute +apparence, Sa Majesté a le projet de vous faire baptiser de nouveau dans +la Tour.--Mais au vrai, Clarence, quelle est la raison?--Puis-je le +savoir? + +CLARENCE.--Oui, Richard, quand je le saurai: car je proteste que, quant +à présent, je l'ignore: mais autant que j'ai pu comprendre, il prête +l'oreille à des prophéties, à des songes; il veut ôter de l'alphabet la +lettre G, et il dit qu'un sorcier lui a annoncé que G... priverait ses +enfants de sa succession: et parce que mon nom commence par un G, il en +conclut dans sa tête que c'est moi qui suis désigné. Ce sont ces +sottises-là et quelques autres du même genre qui, à ce que j'apprends, +ont déterminé Sa Majesté à me faire emprisonner. + +GLOCESTER.--Oui, voilà ce qui arrive lorsque les hommes sont gouvernés +par les femmes.--Ce n'est pas le roi qui vous envoie à la Tour: c'est sa +femme milady Grey: Clarence, c'est elle qui pousse à cette extrémité. +N'est-ce pas elle, et cet honnête homme de bien Antoine Woodville son +frère, qui ont fait envoyer lord Hastings à la Tour, dont il vient de +sortir ce jour même? Nous ne sommes pas en sûreté, Clarence, nous ne +sommes pas en sûreté. + +CLARENCE.--Par le Ciel, je crois en effet que personne n'est en sûreté +ici que les parents de la reine, et les messagers nocturnes qui se +fatiguent à aller et venir entre le roi et sa maîtresse Jeanne Shore. +N'avez-vous pas su quelles humbles supplications lui a faites le lord +Hastings pour obtenir sa délivrance? + +GLOCESTER.--C'est par ses humbles prières à cette divinité que milord +chambellan a obtenu sa liberté. Je vous le dis: si nous voulons nous +conserver dans les bonnes grâces du roi, je pense que le meilleur moyen +est de nous mettre au nombre de ses gens, de porter sa livrée. La +vieille et jalouse veuve et celle-ci, depuis que notre frère en a fait +des dames, sont de puissantes commères dans cette monarchie. + +BRAKENBURY.--Je demande pardon à Vos Grâces: mais Sa Majesté m'a +expressément enjoint de ne permettre à aucun homme, de quelque rang +qu'il puisse être, un entretien particulier avec son frère. + +GLOCESTER.--Oui? Eh bien, s'il plaît à Votre Seigneurie, Brakenbury, +vous pouvez être en tiers dans tout ce que nous disons: il n'y a nul +crime de trahison dans nos paroles, mon cher.--Nous disons que le roi +est sage et vertueux, et que la noble reine est d'âge à plaire, belle et +point jalouse.--Nous disons que la femme de Shore a le pied mignon, les +lèvres vermeilles comme la cerise, un oeil charmant, le discours +infiniment agréable; que les parents de la reine sont devenus de beaux +gentilshommes: qu'en dites-vous, mon ami? Tout cela n'est-il pas vrai? + +BRAKENBURY.--Milord, je n'ai rien à faire de tout cela. + +GLOCESTER.--Rien à faire avec mistriss Shore? Je te dis, ami, que celui +qui a quelque chose à faire avec elle, hors un seul, ferait bien de le +faire en secret et quand ils seront seuls. + +BRAKENBURY.--Hors un seul! lequel, milord? + +GLOCESTER.--Eh! son mari, apparemment.--Voudrais-tu me trahir? + +BRAKENBURY.--Je supplie Votre Grâce de me pardonner, et aussi de cesser +cet entretien avec le noble duc. + +CLARENCE.--Nous connaissons le devoir qui t'est imposé, Brakenbury, et +nous allons obéir. + +GLOCESTER.--Nous sommes les sujets méprisés[1] de la reine, et il nous +faut obéir!--Adieu, mon frère. Je vais trouver le roi, et à quoi que ce +soit qu'il vous plaise de m'employer, fût-ce d'appeler ma soeur la veuve +que s'est donnée le roi Édouard, je ferai tout pour hâter votre +délivrance.--En attendant, ce profond outrage fait à l'union fraternelle +m'affecte plus profondément que vous ne pouvez l'imaginer. + +[Note 1: We are the queen abjects. + +_Nous sommes les abjects de la reine._ Il a fallu renoncer à rendre +cette amère plaisanterie de Richard, qui ne pouvait conserver en +français le sel qu'elle a en anglais, où _abjects et subjects_ ayant la +même terminaison, l'un peut être substitué à l'autre sans laisser aucune +équivoque sur l'intention de l'interlocuteur.] + +CLARENCE.--Je sais qu'il ne plaît à aucun de nous. + +GLOCESTER.--Allez, votre emprisonnement ne sera pas long: je vous en +délivrerai, ou je prendrai votre place. En attendant, tâchez d'avoir +patience. + +CLARENCE.--Il le faut bien. Adieu. + +(Clarence sort avec Brakenbury et les gardes.) + +GLOCESTER.--Va, suis ton chemin, par lequel tu ne repasseras jamais, +simple et crédule Clarence. Je t'aime tant, que dans peu j'enverrai ton +âme dans le ciel, si le ciel veut en recevoir le présent de ma main. +Mais qui s'approche? C'est Hastings, tout nouvellement élargi. + +(Entre Hastings.) + +HASTINGS.--Bonjour, mon gracieux lord. + +GLOCESTER.--Bonjour, mon digne lord chambellan. Je me félicite de vous +voir rendu au grand air. Comment Votre Seigneurie a-t-elle supporté son +emprisonnement? + +HASTINGS.--Avec patience, mon noble lord, comme il faut que fassent les +prisonniers. Mais j'espère vivre, milord, pour remercier les auteurs de +mon emprisonnement. + +GLOCESTER.--Oh! sans doute, sans doute; et Clarence l'espère bien aussi: +car ceux qui se sont montrés vos ennemis sont aussi les siens, et ils +ont réussi contre lui, comme contre vous. + +HASTINGS.--C'est pitié que l'aigle soit mis en cage, tandis que les +vautours et les étourneaux pillent en liberté. + +GLOCESTER.--Quelles nouvelles du dehors? + +HASTINGS.--Il n'y a rien au dehors d'aussi fâcheux que ce qui se passe +ici.--Le roi est en mauvais état, faible, mélancolique, et ses médecins +en sont fort inquiets. + +GLOCESTER.--Oui, par saint Paul; voilà une nouvelle bien fâcheuse en +effet! oh! il a suivi longtemps un mauvais régime; et il a par trop +épuisé sa royale personne: cela est triste à penser. Mais quoi, +garde-t-il le lit? + +HASTINGS.--Il est au lit. + +GLOCESTER.--Allez-y le premier, et je vais vous suivre. _(Hastings +sort_.) Il ne peut vivre; je l'espère: mais il ne faut pas qu'il meure +avant que George ait été dépêché en poste pour le ciel.--Je vais entrer, +pour irriter encore plus sa haine contre Clarence par des mensonges +armés d'arguments qui aient du poids; et si je n'échoue pas dans mes +profondes machinations, Clarence n'a pas un jour de plus à vivre. Cela +fait, que Dieu dispose du roi Édouard dans sa miséricorde, et me laisse +à mon tour la scène du monde pour m'y démener.--Alors j'épouserai la +fille cadette de Warwick.... Quoi, après avoir tué son mari et son +père?--Le moyen le plus court de donner satisfaction à cette pauvre +créature, c'est de devenir son mari et son père; et c'est ce que je veux +faire, non pas tant par amour que pour certaine autre vue secrète à +laquelle je dois parvenir en l'épousant.--Mais me voilà toujours à +courir au marché avant mon cheval. Clarence respire encore, Édouard vit +et règne: c'est quand ils n'y seront plus que je pourrai faire le compte +de mes bénéfices. + +(Il sort.) + + + + +SCÈNE II + +Toujours à Londres.--Une rue. + +_Entre le convoi du roi Henri VI; son corps est porté dans un cercueil +découvert et entouré de troupes avec des hallebardes; _LADY ANNE +_suivant le deuil_. + + +ANNE.--Déposez, déposez ici votre honorable fardeau (si du moins +l'honneur peut s'ensevelir dans un cercueil): laissez-moi un moment +répandre les pleurs du deuil sur la mort prématurée du vertueux +Lancastre.--Pauvre image glacée d'un saint roi! pâles cendres de la +maison de Lancastre! restes privés de sang royal, qu'il me soit permis +d'adresser à ton ombre la prière d'écouter les lamentations de la pauvre +Anne, de la femme de ton Édouard, de ton fils massacré, percé de la même +main qui t'a fait ces blessures! Vois; dans ces ouvertures par où ta vie +s'est écoulée, je verse le baume inutile de mes pauvres yeux. Oh! +maudite soit la main qui a ouvert ces larges plaies! maudit soit le +coeur qui en eut le courage! maudit le sang qui fit couler ce sang! Que +des calamités plus désastreuses que je n'en peux souhaiter aux serpents, +aux aspics, aux crapauds, à tous les reptiles venimeux qui rampent en ce +monde tombent sur l'odieux misérable qui, par ta mort, causa notre +misère! Si jamais il a un fils, que ce fils, avorton monstrueux, amené +avant terme à la lumière du jour, effraye de son aspect hideux et contre +nature la mère qui l'attendait pleine d'espérance; et qu'il soit +l'héritier du malheur qui accompagne son père! Si jamais il a une +épouse, qu'elle devienne, par sa mort, plus misérable encore que je ne +le suis par la perte de mon jeune seigneur et par la sienne!--Allons, +marchez maintenant vers Chertsey, avec le saint fardeau que vous avez +tiré de Saint-Paul, pour l'inhumer en ce lieu.--Et toutes les fois que +vous serez fatigués de le porter, reposez-vous, tandis que je ferai +entendre mes lamentations sur le corps du roi Henri. + +(Les porteurs reprennent le corps et se remettent en marche.) + +(Entre Glocester.) + +GLOCESTER.--Arrêtez, vous qui portez ce corps; posez-le à terre. + +ANNE.--Quel noir magicien évoque ici ce démon, pour venir mettre +obstacle aux oeuvres pieuses de la charité? + +GLOCESTER.--Misérables, posez ce corps, vous dis-je; ou, par saint Paul, +je fais un corps mort du premier qui me désobéira. + +ANNE.--Milord, rangez-vous, et laissez passer ce cercueil. + +GLOCESTER.--Chien mal-appris! Arrête quand je te l'ordonne: relève ta +hallebarde de dessous ma poitrine; ou, par saint Paul, je t'étends à +terre d'un seul coup, et je te foule sous mes pieds, malotru, pour punir +ton audace. + +(Les porteurs déposent le corps.) + +ANNE.--Quoi! vous tremblez? vous avez peur?--Hélas! je ne vous blâme +point. Vous êtes des mortels, et les yeux des mortels ne peuvent +soutenir la vue du démon... Eloigne-toi, effroyable ministre des +enfers!--Tu n'avais de pouvoir que sur son corps mortel: tu ne peux en +avoir sur son âme; ainsi, va-t'en. + +GLOCESTER.--Douce sainte, au nom de la charité, point tant +d'imprécations. + +ANNE.--Horrible démon, au nom de Dieu, loin d'ici, et laisse-nous en +paix. Tu as établi ton enfer sur cette heureuse terre que tu as remplie +de cris de malédiction, et de profondes exclamations de douleur. Si tu +te plais à contempler tes odieux forfaits, regarde cet échantillon de +tes assassinats. Oh! voyez, voyez! les blessures de Henri mort rouvrent +leurs bouches glacées, et saignent de nouveau. Rougis, rougis de honte, +masse odieuse de difformités: car c'est ta présence qui fait sortir le +sang de ces vides et froides veines qui ne contenaient plus de sang. +C'est ton forfait inhumain et contre nature qui provoque ce déluge +contre nature.--O Dieu, qui formas ce sang, venge sa mort! Terre qui +bois ce sang, venge sa mort! Ciel, d'un trait de ta foudre frappe à mort +le meurtrier; ou bien ouvre ton soin, ô terre, et dévore-le à l'instant +comme tu engloutis le sang de ce bon roi, qu'a assassiné son bras +conduit par l'enfer. + +GLOCESTER.--Madame, vous ignorez les règles de la charité, qui rend le +bien pour le mal, et bénit ceux qui nous maudissent. + +ANNE.--Scélérat, tu ne connais aucune loi, ni divine ni humaine: il +n'est point de bête si féroce qui ne sente quelque atteinte de pitié. + +GLOCESTER.--Je n'en sens aucune, preuve que je ne suis point une de ces +bêtes. + +ANNE.--O prodige! entendre le diable dire la vérité! + +GLOCESTER.--Il est encore plus prodigieux de voir un ange se mettre +ainsi en colère.--Souffrez, divine perfection entre les femmes, que je +puisse me justifier en détail de ces crimes supposés. + +ANNE.--Souffre plutôt, monstre d'infection entre tous les hommes, que, +pour ces crimes bien connus, je maudisse en détail ta personne maudite. + +GLOCESTER.--Toi, qui es trop belle pour que des noms puissent exprimer +ta beauté, accorde-moi avec patience quelques instants pour m'excuser. + +ANNE.--Toi qui es plus odieux que le coeur ne peut le concevoir, il +n'est pour toi d'autre excuse admissible que d'aller te pendre. + +GLOCESTER.--Par un pareil désespoir je m'accuserais moi-même. + +ANNE.--Et c'est par le désespoir que tu pourrais t'excuser, en faisant +sur toi-même une juste vengeance de l'injuste carnage que tu fais des +autres. + +GLOCESTER.--Dites, si je ne les avais pas tués? + +ANNE.--Eh bien, alors ils ne seraient pas morts! mais ils sont morts, et +par toi, scélérat diabolique. + +GLOCESTER.--Je n'ai point tué votre mari. + +ANNE.--Il est donc vivant? + +GLOCESTER.--Non, il est mort; il a été tué de la main d'Édouard. + +ANNE.--Tu as menti par ton infâme gorge.--La reine Marguerite a vu ton +épée meurtrière fumante de son sang, cette même épée que tu allais +ensuite diriger contre elle-même, si tes frères n'en eussent écarté la +pointe. + +GLOCESTER.--Je fus provoqué par sa langue calomnieuse, qui chargeait de +leur crime ma tête innocente. + +ANNE.--Tu fus provoqué par ton âme sanguinaire, qui ne rêva jamais que +sang et carnage.--N'as-tu pas tué ce roi? + +GLOCESTER.--Je vous l'accorde. + +ANNE.--Tu l'accordes, porc-épic? Eh bien, que Dieu m'accorde donc aussi +que tu sois damné pour cette action maudite!--Oh! il était bon, doux, +vertueux. + +GLOCESTER.--Il n'en était que plus digne du Roi du ciel, qui le possède +maintenant. + +ANNE.--Il est dans le ciel, où tu n'entreras jamais. + +GLOCESTER.--Qu'il me remercie donc de l'y avoir envoyé: il était plus +fait pour ce séjour que pour la terre. + +ANNE.--Et toi, tu n'es fait pour aucun autre séjour que l'enfer. + +GLOCESTER.--Il y aurait encore une autre place, si vous me permettiez de +la nommer. + +ANNE.--Quelque cachot, sans doute. + +GLOCESTER.--Votre chambre à coucher. + +ANNE.--Que l'insomnie habite la chambre où tu reposes! + +GLOCESTER.--Elle l'habitera, madame, jusqu'à ce que j'y repose entre vos +bras[2]. + +[Note 2: _Till I lie with you_.] + +ANNE.--Je l'espère ainsi. + +GLOCESTER.--Et moi, j'en suis sûr.--Mais, aimable lady Anne, finissons +cet assaut de mots piquants, et discutons d'une manière plus +posée.--L'auteur de la mort prématurée de ces Plantagenet, Henri et +Édouard, n'est-il pas aussi condamnable que celui qui en a été +l'instrument? + +ANNE.--Tu en as été la cause, et de toi est sorti cet effet maudit. + +GLOCESTER.--C'est votre beauté qui a été la cause de cet effet. Oui, +votre beauté qui m'obsédait pendant mon sommeil, et me ferait +entreprendre de donner la mort au monde entier, si je pouvais à ce prix +vivre seulement une heure sur votre sein charmant. + +ANNE.--Si je pouvais le croire, je te déclare, homicide, que tu me +verrais déchirer de mes ongles la beauté de mon visage. + +GLOCESTER.--Jamais mes yeux ne supporteraient la destruction de cette +beauté. Vous ne parviendrez pas à l'outrager, tant que je serai présent. +C'est elle qui m'anime comme le soleil anime le monde: elle est ma +lumière, ma vie. + +ANNE.--Que la sombre nuit enveloppe ta lumière, que la mort éteigne ta +vie! + +GLOCESTER.--Ne prononce pas de malédictions contre toi-même, belle +créature; tu es pour moi l'une et l'autre. + +ANNE.--Je le voudrais bien, pour me venger de toi. + +GLOCESTER.--C'est une haine bien contre nature, que de vouloir te venger +de celui qui t'aime! + +ANNE.--C'est une haine juste et raisonnable, que de vouloir être vengée +de celui qui a tué mon mari. + +GLOCESTER.--Celui qui t'a privée de ton mari ne l'a fait que pour t'en +procurer un meilleur. + +ANNE.--Il n'en existe point de meilleur que lui sur la terre. + +GLOCESTER.--Il en est un qui vous aime plus qu'il ne vous aimait. + +ANNE.--Nomme-le. + +GLOCESTER.--Plantagenet. + +ANNE.--Eh! c'était lui. + +GLOCESTER.--C'en est un du même nom; mais d'une bien meilleure nature. + +ANNE.--Où donc est-il? + +GLOCESTER.--Le voilà. (_Elle lui crache au visage_.) Pourquoi me +craches-tu au visage? + +ANNE.--Je voudrais, à cause de toi, que ce fût un mortel poison. + +GLOCESTER.--Jamais poison ne vint d'un si doux endroit. + +ANNE.--Jamais poison ne tomba sur un plus odieux crapaud.--Ote-toi de +mes yeux; ta vue finirait par me rendre malade. + +GLOCESTER.--C'est de tes yeux, douce beauté, que les miens ont pris mon +mal. + +ANNE.--Que n'ont-ils le regard du basilic pour te donner la mort! + +GLOCESTER.--Je le voudrais, afin de mourir tout d'un coup, au lieu +qu'ils me font mourir sans m'ôter la vie. Tes yeux ont tiré des miens +des larmes amères. Ils les ont fait honteusement rougir de pleurs +puérils, ces yeux qui ne versèrent jamais une larme de pitié, ni quand +mon père York et Édouard pleurèrent au douloureux gémissement que poussa +Rutland dans l'instant où l'affreux Clifford le perça de son épée; ni +lorsque ton belliqueux père, me faisant le funeste récit de la mort de +mon père, s'interrompit vingt fois pour pleurer et sangloter comme un +enfant, et que tous les assistants avaient les joues trempées de larmes, +comme des arbres chargés des gouttes de la pluie; en ces tristes +instants mes yeux virils ont dédaigné de s'humecter d'une seule larme; +mais ce que n'ont pu faire toutes ces douleurs, ta beauté l'a fait, et +mes yeux sont aveuglés de pleurs. Jamais je n'ai supplié ni ami ni +ennemi; jamais ma langue ne put apprendre un doux mot capable d'adoucir +la colère; mais aujourd'hui que ta beauté peut en être le prix, mon +coeur superbe sait supplier, et pousse ma langue à parler. (_Anne le +regarde avec dédain_.) Ah! n'enseigne pas à tes lèvres cette expression +de mépris: elles ont été faites pour le baiser et non pour l'outrage. Si +ton coeur vindicatif ne sait pas pardonner, tiens, je te prête cette +épée acérée: si tel est ton désir, enfonce-la dans ce coeur sincère, et +fais enfuir une âme qui t'adore: j'offre mon sein nu au coup mortel, et +à tes genoux je te demande humblement la mort. (_Il découvre son sein: +Anne dirige l'épée contre lui_.) Non, n'hésite pas: j'ai tué le roi +Henri.--Mais ce fut ta beauté qui m'y entraîna. Allons, hâte-toi.--C'est +moi qui ai poignardé le jeune Édouard. (_Elle dirige de nouveau l'épée +contre lui_.) Mais ce fut ce visage céleste qui poussa mes coups. (_Elle +laisse tomber l'épée_.) Relève cette épée ou relève-moi. + +ANNE.--Lève-toi, fourbe: quoique je désire ta mort, je ne veux pas être +ton bourreau. + +GLOCESTER.--Eh bien, ordonne-moi de me tuer, et je t'obéirai. + +ANNE.--Je te l'ai déjà dit. + +GLOCESTER.--C'était dans ta colère.... Redis-le encore; et au moment où +tu auras prononcé l'ordre, cette main qui, par amour pour toi, tua +l'objet de ton amour, tuera encore, par amour pour toi, un amant bien +plus sincère. Tu auras contribué à leur mort à tous deux. + +ANNE.--Plût à Dieu que je pusse connaître ton coeur! + +GLOCESTER.--Ma langue vous le représente. + +ANNE.--Je crains bien qu'ils ne soient faux tous deux. + +GLOCESTER.--Il n'y eut donc jamais d'homme sincère. + +ANNE.--Bien, bien; reprenez votre épée. + +GLOCESTER.--Dis donc que tu m'as pardonné. + +ANNE.--Vous le saurez par la suite. + +GLOCESTER.--Mais puis-je avoir de l'espérance? + +ANNE.--Tous les hommes l'ont: espère. + +GLOCESTER.--Daigne porter cet anneau. + +ANNE _met l'anneau à son doigt_.--Recevoir n'est pas donner. + +GLOCESTER.--Vois comme cet anneau entoure ton doigt: c'est ainsi que mon +pauvre coeur est enfermé dans ton sein. Use de tous deux, car tous deux +sont à toi; et si ton pauvre et dévoué serviteur peut encore solliciter +de ta gracieuse beauté une seule faveur, tu assures son bonheur pour +jamais. + +ANNE.--Quelle est cette faveur? + +GLOCESTER.--Qu'il vous plaise de laisser ce triste emploi à celui qui a +plus que vous sujet de se couvrir de deuil; et d'aller d'ici vous +reposer à Crosby où, dès que j'aurai solennellement fait inhumer ce +noble roi dans le monastère de Chertsey, et arrosé son tombeau des +larmes de mon repentir, j'irai vous retrouver encore avec un vertueux +empressement. Pour plusieurs raisons que vous ignorez, je vous en +conjure, accordez-moi cette grâce. + +ANNE.--De tout mon coeur; et j'ai bien de la joie de vous voir si touché +de repentir.--Tressel, et vous, Berkley, accompagnez-moi. + +GLOCESTER.--Dites-moi donc adieu? + +ANNE.--C'est plus que vous ne méritez: mais puisque vous m'instruisez à +vous flatter, imaginez-vous que je vous ai dit adieu. + +(Lady Anne sort avec Tressel et Berkley). + +GLOCESTER.--Allons, vous autres, emportez ce corps. + +UN DES OFFICIERS.--A Chertsey, noble lord? + +GLOCESTER.--Non, à White-Friars.--Et attendez-moi là. (_Le cortège sort +avec le corps_.) A-t-on jamais fait la cour à une femme de cette +manière? a-t-on jamais fait de cette manière la conquête d'une femme? Je +l'aurai, mais je ne compte pas la garder longtemps.--Quoi! moi qui ai +tué son époux et son père, l'attaquer au plus fort de la haine qu'elle a +pour moi dans le coeur, les malédictions à la bouche, les larmes dans +les yeux, et en présence de l'objet sanglant qui excite sa vengeance! +Dieu, sa conscience et ce cercueil sollicitaient contre moi; et moi, +sans aucun ami pour appuyer mes sollicitations, que le diable en +personne et mes regards dissimulés! Et en venir à bout! c'est du moins +ce qu'on peut parier, le monde contre rien.--Ah! a-t-elle donc déjà +oublié son époux, ce brave Édouard, que j'ai, il y a à peu près trois +mois, poignardé à Tewksbury dans ma fureur? Le plus gracieux et le plus +aimable gentilhomme que puisse jamais offrir l'univers entier, formé par +la nature avec prodigalité; jeune, vaillant, sage, et l'on n'en peut +douter, tout fait pour être roi? Et elle abaisse ses regards sur moi qui +ai moissonné dans son riche printemps cet aimable prince, et qui ai fait +de son lit le séjour d'un douloureux veuvage! sur moi, qui tout entier +ne vaux pas la moitié de ce que valait Édouard! sur moi, boiteux et si +horriblement contrefait! Mon duché contre un misérable denier, que je me +suis mépris tout ce temps sur ma personne. Sur ma vie, elle trouve, +quoique je n'en puisse faire autant, que je suis un homme singulièrement +bien tourné. Allons, je veux faire emplette de miroirs, et entretenir à +mes frais quelques douzaines de tailleurs, pour étudier les modes et en +parer ma personne: puisque me voilà parvenu à gagner ses bonnes grâces, +je ferai bien quelques frais pour me maintenir dans cette heureuse +situation.--Mais commençons par faire loger le compagnon dans son +tombeau, et ensuite je reviendrai soupirer aux genoux de ma +belle.--Brillant soleil, luis en attendant que j'achète un miroir, afin +qu'en marchant je puisse voir mon ombre. + +(Il sort.) + + + + +SCÈNE III + +Toujours à Londres.--Un appartement dans le palais. + +_Entrent_ LA REINE ELISABETH, LORD RIVERS ET LORD GREY. + + +RIVERS.--Madame, calmez-vous: il n'est pas douteux que Sa Majesté ne +recouvre bientôt sa santé accoutumée. + +GREY.--Vos inquiétudes ne font qu'aggraver son mal. Ainsi, au nom de +Dieu, prenez meilleure espérance, et tâchez de réjouir Sa Majesté par +des discours gais et animés. + +ÉLISABETH.--S'il était mort, que deviendrais-je? + +GREY.--Vous n'auriez d'autre malheur que la perte d'un tel époux. + +ÉLISABETH.--La perte d'un tel époux renferme tous les malheurs. + +GREY.--Le ciel vous a fait don d'un excellent fils pour être votre +consolateur et votre appui quand le roi ne sera plus. + +ÉLISABETH.--Ah! il est jeune, et sa minorité est confiée aux soins de +Richard de Glocester, à un homme qui ne m'aime point, ni aucun de vous. + +RIVERS.--Est-il décidé qu'il sera protecteur? + +ÉLISABETH.--Cela est décidé. Cela n'est pas encore fait, mais cela sera +nécessairement si le roi vient à manquer. + +(Entrent Buckingham et Stanley). + +GREY.--Voici les lords Buckingham et Stanley. + +BUCKINGHAM.--Mes bons souhaits à Votre royale Majesté. + +STANLEY.--Dieu veuille rendre à Votre Majesté le bonheur et la joie. + +ÉLISABETH.--La comtesse de Richmond[3], mon cher lord Stanley, aurait +bien de la peine à dire _amen_ à cette bonne prière. Cependant, Stanley, +quoiqu'elle soit votre femme et qu'elle ne m'aime pas, soyez bien sûr, +mon bon lord, que son orgueilleuse arrogance ne vous attire point ma +haine. + +[Note 3: La comtesse du Richmond, mère du jeune comte de Richmond depuis +Henri VII, avait épousé en secondes noces lord Stanley.] + +STANLEY.--Je vous supplie, ou de ne pas ajouter foi aux propos +calomnieux de ses jaloux et perfides accusateurs, ou, quand l'accusation +sera fondée, d'avoir de l'indulgence pour sa faiblesse, résultat de +l'aigreur que donne la maladie, et non d'aucune mauvaise volonté réelle. + +ÉLISABETH.--Avez-vous vu le roi aujourd'hui, milord? + +STANLEY.--Nous sortons dans le moment, le duc de Buckingham et moi, de +faire visite à Sa Majesté. + +ÉLISABETH.--Voyez-vous, milords, quelque apparence que sa santé puisse +s'améliorer? + +BUCKINGHAM.--Madame, il y a tout lieu d'espérer. Sa Majesté parle avec +gaieté. + +ÉLISABETH.--Que Dieu lui accorde la santé! Avez-vous parlé d'affaires +avec lui? + +BUCKINGHAM.--Oui, madame. Il désire fort pacifier les différends du duc +de Glocester avec vos frères, et ceux de vos frères avec milord +chambellan: il vient de les mander tous devant lui. + +ÉLISABETH.--Dieu veuille que tout s'arrange! mais cela ne sera +jamais.--Je crains bien que notre bonheur ait atteint son dernier terme. + +(Entrent Glocester, Hastings et Dorset.) + +GLOCESTER.--Ils me calomnient, et je ne le souffrirai pas.--Qui +sont-ils, ceux qui se plaignent au roi que je leur fais mauvaise mine, +et que je ne les aime pas? Par saint Paul! ils aiment bien peu Sa Grâce, +ceux qui remplissent ses oreilles de semblables tracasseries! Parce que +je ne sais pas flatter, dire de belles paroles, sourire aux gens, +cajoler, feindre, tromper, saluer d'un coup de tête à la française, et +avec des singeries de politesse, il faudra qu'on m'accuse de rancune et +d'inimitié! Un homme franc et qui ne pense point à mal ne saurait-il +éviter que sa sincérité ne soit mal interprétée par de fourbes et +insinuants faquins vêtus de soie? + +GREY.--A qui, dans cette assemblée, Votre Grâce nous fait-elle l'honneur +de s'adresser? + +GLOCESTER.--A toi, qui n'as pas plus de probité que[4] d'honneur. Quand +t'ai-je fait tort? ou à toi, ou à toi (_en montrant les autres lords_), +à aucun de votre cabale? Dieu vous confonde tous! Sa Majesté..... (que +Dieu veuille conserver plus longtemps que vous ne le souhaitez!) ne peut +respirer un moment tranquille, que vous n'alliez la fatiguer de vos +infâmes délations. + +[Note 4: + + _To whom in all this presence speaks your grace?_ + _--To thee that hast nor honesty nor grace_. + +Il a fallu, pour conserver quelque chose de la forme de cette réplique +de Glocester, substituer le mot _honneur_ au mot _grâce_, qui ne peut +s'entendre en français dans le sens qu'il a ici en anglais.] + +ÉLISABETH.--Mon frère de Glocester, vous avez mal pris la chose. Le roi, +de sa propre et royale volonté, et sans en avoir été sollicité par +personne, ayant en vue, apparemment, la haine que vous nourrissez dans +votre coeur, et qui éclate dans votre conduite, contre mes enfants, mes +frères et moi-même, vous mande auprès de lui, afin de prendre +connaissance des motifs de votre mauvaise volonté pour travailler à les +écarter. + +GLOCESTER.--Je ne saurais dire, mais le monde est devenu si pervers, que +le roitelet vient picoter là où n'oserait percher l'aigle.--Depuis que +tant de Gros-Jean sont devenus gentilshommes, bien des gentilshommes +sont redevenus Gros-Jean. + +ÉLISABETH.--Allons, allons, mon frère Glocester, nous devinons votre +pensée. Vous êtes blessé de mon élévation et de l'avancement de mes +amis: Dieu nous fasse la grâce de n'avoir jamais besoin de vous! + +GLOCESTER.--En attendant, Dieu nous fait la grâce, madame, d'avoir +besoin de vous: c'est par vos menées que mon frère est emprisonné, que +je suis moi-même disgracié, et que la noblesse du royaume est tenue en +mépris; tandis qu'on fait tous les jours de nombreuses promotions pour +anoblir des personnages qui, deux jours auparavant, avaient à peine un +noble. + +ÉLISABETH.--Au nom de Celui qui, du sein de la destinée tranquille où je +vivais satisfaite, m'a élevée à cette grandeur pleine d'inquiétudes, je +jure que jamais je n'ai aigri Sa Majesté contre le duc de Clarence, et +qu'au contraire j'ai plaidé sa cause avec chaleur. Milord, vous me +faites une honteuse injure de jeter sur moi, contre toute vérité, ces +soupçons déshonorants. + +GLOCESTER.--Vous êtes capable de nier que vous avez été la cause de +l'emprisonnement de milord Hastings? + +RIVERS.--Elle le peut, milord; car... + +GLOCESTER.--Elle le peut, lord Rivers? et qui ne le sait pas qu'elle le +peut? Elle peut vraiment faire bien plus que le nier: elle peut encore +vous faire obtenir nombre d'importantes faveurs et nier après que sa +main vous ait secondé, et faire honneur de toutes ces dignités à votre +rare mérite. Que ne peut-elle pas? Elle peut!... oui, par la messe[5], +elle peut... + +[Note 5: + + _Ay marry may she_! + --_What marry may she_? + --_What marry may she? marry with a king_. + +Il y a ici un jeu de mots entre le mot _marry_, espèce de serment, et +_marry_, qui signifie marier, épouser. Il a fallu, pour conserver +quelque sens à cette partie du dialogue, substituer à _marry_ le serment +par la _messe_, assez familier aux Anglais de cette époque.] + +RIVERS.--Eh bien! par la messe, que peut-elle?... + +GLOCESTER.--Ce qu'elle peut, par la messe! épouser un roi, un beau jeune +adolescent. Nous savons que votre grand'mère n'a pas trouvé un si bon +parti. + +ÉLISABETH.--Milord de Glocester, j'ai trop longtemps enduré vos insultes +grossières, et vos brocards amers. Par le ciel! j'informerai Sa Majesté +de ces odieux outrages que j'ai tant de fois soufferts avec patience. +J'aimerais mieux être servante de ferme que d'être une grande reine à +cette condition d'être ainsi tourmentée, insultée, et en butte à vos +emportements. Je trouve bien peu de joie à être reine d'Angleterre! + +(Entre la reine Marguerite, qui demeure en arrière). + +MARGUERITE.--Et ce peu, puisse-t-il être encore diminué! Mon Dieu, je te +le demande! Tes honneurs, ta grandeur, et le trône où tu t'assieds, sont +à moi. + +GLOCESTER, _à Élisabeth_.--Quoi! vous me menacez de vous plaindre au +roi? Allez l'instruire, et ne m'épargnez pas: comptez que ce que je vous +ai dit, je le soutiendrai en présence du roi: je brave le danger d'être +envoyé à la Tour. Il est temps que je parle: on a tout à fait oublié mes +travaux. + +MARGUERITE, _toujours derrière_.--Odieux démon! Je ne m'en souviens que +trop. Tu as tué, dans la Tour, mon époux Henri, et mon pauvre fils +Édouard à Tewksbury. + +GLOCESTER, _à Élisabeth_.--Avant que vous fussiez reine, ou votre époux +roi, j'étais le cheval de peine dans toutes ses affaires, +l'exterminateur de ses fiers ennemis, le rémunérateur prodigue de ses +amis; pour couronner son sang, j'ai versé le mien. + +MARGUERITE.--Oui, et un sang bien meilleur que le sien ou le tien. + +GLOCESTER, _à Élisabeth_.--Et pendant tout ce temps, vous et votre mari +Grey, combattiez pour la maison de Lancastre; et vous aussi, +Rivers.--Votre mari n'a-t-il pas été tué dans le parti de Marguerite, à +la bataille de Saint-Albans? Laissez-moi vous remettre en mémoire, si +vous l'oubliez, ce que vous étiez alors, et ce que vous êtes +aujourd'hui; et en même temps ce que j'étais moi, et ce que je suis. + +MARGUERITE.--Un infâme meurtrier, et tu l'es encore. + +GLOCESTER.--Le pauvre Clarence abandonna son père Warwick, et se rendit +parjure. Que Jésus le lui pardonne!.... + +MARGUERITE.--Que Dieu l'en punisse! + +GLOCESTER.--Pour combattre en faveur des droits d'Édouard à la couronne, +et pour son salaire, ce pauvre lord est dans les fers! Plût à Dieu que +j'eusse comme Édouard un coeur de roche, ou que celui d'Édouard fût +tendre et compatissant comme le mien! Je suis, pour le monde où nous +vivons, d'une sensibilité vraiment trop puérile. + +MARGUERITE.--Fuis donc aux enfers, de par l'honneur, et quitte ce monde, +démon infernal; c'est là qu'est ton royaume. + +RIVERS.--Milord de Glocester, dans ces temps difficiles, où vous nous +reprochez d'avoir été les ennemis de votre maison, nous avons suivi +notre maître, notre légitime souverain; nous en ferions de même pour +vous si vous deveniez notre roi. + +GLOCESTER.--Si je le devenais? J'aimerais mieux être porte-balle: loin +de mon coeur une pareille pensée! + +ÉLISABETH.--Milord, quand vous vous figurez qu'il y ait si peu de joie à +être roi d'Angleterre, vous pouvez vous figurer aussi que je n'ai pas +plus de joie à en être reine. + +MARGUERITE.--La reine d'Angleterre goûte, en effet, très peu de joie, +car c'est moi qui le suis, et je n'en ai plus aucune.--Je ne peux me +contenir plus longtemps. (_Elle s'avance_.) Écoutez-moi, pirates +querelleurs, qui vous disputez le partage des dépouilles que vous m'avez +enlevées: qui de vous peut me regarder sans trembler? Si vous ne vous +inclinez pas comme des sujets soumis, devant moi votre reine, c'est +comme des rebelles que vous frissonnez devant moi que vous avez déposée. +(_A Glocester_.) Ah! brigand de noble race, ne te détourne pas. + +GLOCESTER.--Abominable sorcière ridée, que viens-tu offrir à ma vue? + +MARGUERITE.--L'image de ce que tu as détruit; c'est là ce que je veux +faire, avant de te laisser partir. + +GLOCESTER.--N'as-tu pas été bannie sous peine de mort? + +MARGUERITE.--Oui, je l'ai été: mais je trouve l'exil plus cruel que ne +serait la mort pour être restée en ces lieux.--Tu me dois un époux et un +fils!--(_à la reine Élisabeth_) et toi, un royaume; (_à l'assemblée_) et +vous tous l'obéissance: mes douleurs vous appartiennent de droit, et +tous les biens que vous usurpez sont à moi. + +GLOCESTER.--La malédiction qu'appela sur toi mon noble père, lorsque tu +ceignis son front belliqueux d'une couronne de papier, et que par tes +outrages tu fis couler de ses yeux des torrents de larmes, et +qu'ensuite, pour les essuyer, tu lui présentas un mouchoir trempé dans +le sang innocent du charmant Rutland; ces malédictions que, dans +l'amertume de son coeur, il invoqua contre toi, sont tombées sur sa +tête: c'est Dieu, et non pas nous, qui a puni ton action sanguinaire. + +ÉLISABETH.--Dieu montre sa justice en faisant droit à l'innocent! + +HASTINGS.--Oh! ce fut l'action la plus odieuse, d'égorger cet enfant; le +trait le plus impitoyable dont on ait jamais entendu parler! + +RIVERS.--Les tyrans mêmes pleurèrent, quand on leur en fit le récit. + +DORSET.--Il n'est personne qui n'en ait prédit la vengeance. + +BUCKINGHAM.--Northumberland qui y était présent en pleura. + +MARGUERITE.--Quoi! vous étiez à vous quereller et tout prêts à vous +prendre à la gorge avant que j'arrivasse, et maintenant vous tournez +toutes vos haines contre moi! Les malédictions d'York ont-elles donc eu +tant de pouvoir sur le ciel, que la mort de Henri, la mort de mon +aimable Édouard, la perte de leur couronne, et mon déplorable +bannissement aient seulement servi de satisfaction pour la mort de ce +méchant petit morveux? Les malédictions peuvent-elles percer les nuages +et pénétrer dans les cieux? S'il en est ainsi, nuages épais, donnez +passage à mes rapides imprécations.--Qu'au défaut de la guerre, votre +roi périsse par la débauche, comme le nôtre a péri par le meurtre, pour +le faire roi! (_A la reine_.) Qu'Édouard ton fils, aujourd'hui prince de +Galles, pour me payer Édouard, mon fils, avant lui prince de Galles, +périsse dans sa jeunesse, par une fin violente! Et toi, qui es reine, +pour ma vengeance à moi qui étais reine, puisses-tu survivre à tes +grandeurs, comme moi, malheureuse que je suis! Puisses-tu vivre +longtemps pour pleurer longtemps la perte de tes enfants, et en voir une +autre parée de tes dépouilles, comme je te vois aujourd'hui à ma place! +Que tes jours de bonheur expirent longtemps avant ta mort, et après de +longues heures de peine; meurs après avoir cessé d'être mère, d'être +épouse, d'être reine d'Angleterre! Rivers, et toi, vous étiez présents, +et tu l'étais aussi, lord Hastings, lorsque mon fils fut percé de leurs +poignards sanglants. Que Dieu, je l'en conjure, ne laisse vivre aucun de +vous, jusqu'au terme naturel de sa vie, mais qu'un accident imprévu +tranche vos jours! + +GLOCESTER.--Mégère, as-tu fini ta conjuration, vieille et détestable +sorcière que tu es? + +MARGUERITE.--Et je t'oublierais, toi! Arrête, chien: il faut que tu +m'entendes. Si le Ciel tient en réserve quelques châtiments douloureux, +plus cruels que ceux que je peux te souhaiter, oh! qu'il les retienne +encore jusqu'à ce que la mesure de tes forfaits soit comblée, et +qu'alors il précipite sur toi leur indignation, perturbateur du repos de +ce triste univers! Que le ver de la conscience ronge ton âme sans +relâche! que, tant que tu vivras, tes amis te soient suspects comme +traîtres, et que les traîtres les plus perfides soient pris par toi pour +tes meilleurs amis! Que jamais le sommeil ne ferme ton oeil de mort, si +ce n'est pour qu'un songe terrible t'épouvante d'une troupe infernale de +hideux démons; avorton dévoué par les fées, pourceau dévastateur[6], +marqué à ta naissance pour être le rebut de la nature, et le fils de +l'enfer! toi, l'opprobre du ventre pesant de ta mère, fruit abhorré des +reins de ton père, lambeau déshonoré! détestable.... + +[Note 6: Richard portait dans ses armes un sanglier que Marguerite, pour +l'insulter davantage transforme ici en pourceau (_hog_).] + +GLOCESTER.--Marguerite! + +MARGUERITE.--Richard! + +GLOCESTER.--Quoi? + +MARGUERITE.--Je ne t'appelle point. + +GLOCESTER.--En ce cas, pardonne; j'avais cru que tous ces noms odieux +s'adressaient à moi. + +MARGUERITE.--Oui, c'était à toi; mais je n'attendais pas de +réponse.--Oh! laisse-moi finir mon imprécation. + +GLOCESTER.--Je l'ai finie, moi; elle se termine par ce nom: Marguerite. + +ÉLISABETH.--Ainsi, toutes vos imprécations retombent sur vous-même. + +MARGUERITE.--Pauvre reine en peinture! Vain fantôme de mes grandeurs! +pourquoi répandre le sucre devant cette araignée au large ventre[7] dont +la toile funeste t'enveloppe de toutes parts? Insensée, insensée! tu +aiguises le couteau qui doit t'égorger! Un jour viendra où tu imploreras +mon secours pour t'aider à maudire ce venimeux crapaud de bossu. + +[Note 7: _Bouttled spider_, araignée en forme de bouteille.] + +HASTINGS.--Fausse prophétesse, finis tes frénétiques imprécations, ou +crains, pour ton malheur, de lasser notre patience. + +MARGUERITE.--Opprobre sur vous tous: vous avez tous lassé la mienne. + +RIVERS.--Si l'on vous faisait justice, on vous apprendrait votre devoir. + +MARGUERITE.--Pour me faire justice, vous devriez tous me rendre vos +devoirs, m'enseigner à être votre reine, et apprendre, vous, à être mes +sujets: oh! faites-moi justice, et apprenez vous-mêmes à observer ce +devoir. + +DORSET.--Ne disputez point avec elle; c'est une lunatique. + +MARGUERITE.--Silence, maître marquis; point tant d'insolence. Vos +dignités, tout nouvellement frappées, commencent à peine à avoir cours. +Oh! si votre noblesse toute jeune encore pouvait juger ce que c'est que +de perdre son rang, et de tomber dans la misère! Ceux qui se trouvent +placés sur les hauteurs sont exposés à un bien plus grand nombre de +coups de vents, et s'ils tombent, ils se brisent en mille morceaux. + +GLOCESTER.--Le conseil est bon, vraiment! retenez-le, retenez-le, +marquis. + +DORSET.--Il vous regarde, milord, autant que moi. + +GLOCESTER.--Sans doute, et beaucoup plus. Mais je suis né à une telle +élévation que notre nid, bâti sur la cime du cèdre, se joue dans les +vents et brave le soleil. + +MARGUERITE.--Et le plonge dans les ténèbres.--Hélas, hélas! témoin mon +fils, qui maintenant est plongé dans les ombres de la mort, lui, dont ta +rage ténébreuse a enveloppé les purs et brillants rayons dans une nuit +éternelle. Votre aire a été bâtie dans notre nid aérien[8]. O Dieu qui +le vois, ne le souffre pas! Il a été conquis par le sang; qu'il soit +perdu de même. + +[Note 8: _Your aiery buildeth in our aiery nest_, jeu de mots entre +_aiery_ (aire) et _aiery_ (aérien).] + +BUCKINGHAM.--Cessez, cessez, par pudeur, si ce n'est par charité. + +MARGUERITE.--Ne me parlez ni de charité ni de pudeur. Vous en avez agi +avec moi sans charité, et vous avez sans pudeur moissonné cruellement +toutes mes espérances. Ma charité, c'est l'outrage; si je rougis, c'est +de vivre; et puisse ma honte entretenir à jamais la rage de ma douleur! + +BUCKINGHAM.--Finissez, finissez. + +MARGUERITE.--Oh! noble Buckingham! je baise ta main en signe d'union et +d'amitié avec toi. Que le bonheur te suive, toi et ton illustre maison! +Tes vêtements ne sont pas teints de notre sang, et tu n'es pas compris +dans mes malédictions. + +BUCKINGHAM.--Non, ni personne de ceux qui sont ici: les malédictions +expirent en sortant de la bouche qui les exhale dans l'air. + +MARGUERITE.--Moi, je ne puis m'empêcher de croire qu'elles s'élèvent au +ciel, et qu'elles y interrompent le doux sommeil de la miséricorde de +Dieu. O Buckingham! prends garde à ce chien; sois sûr que quand il +flatte c'est pour mordre, et que quand il mord, le venin de sa dent +s'aigrit jusqu'à causer la mort. N'aie rien à démêler avec lui; prends +garde à lui: le péché, le crime et l'enfer l'ont marqué de leur sceau, +et tous leurs ministres l'environnent. + +GLOCESTER.--Que dit-elle, milord Buckingham? + +BUCKINGHAM.--Rien qui arrête mon attention, mon gracieux lord. + +MARGUERITE.--Quoi! tu payes de mépris mes conseils bienveillants, et tu +flattes le démon que je t'avertis d'éviter! Oh! ne manque pas de te le +rappeler un jour, lorsqu'il brisera ton coeur d'amertume; et dis alors: +l'infortunée Marguerite l'avait prédit. Vivez tous pour être les objets +de sa haine, lui de la vôtre, et tous, tant que vous êtes, de celle de +Dieu. + +(Elle sort.) + +BUCKINGHAM.--Mes cheveux se dressent d'entendre ses imprécations. + +RIVERS.--Et les miens aussi: je m'étonne de ce qu'on la laisse en +liberté. + +GLOCESTER.--Je ne puis la blâmer. Par la sainte mère de Dieu, elle a +essuyé de trop cruels outrages, et je me repens, en mon particulier, du +mal que je lui ai fait. + +ÉLISABETH.--Je ne me rappelle pas, moi, lui avoir jamais fait aucun +tort. + +GLOCESTER.--Et cependant vous recueillez tout le profit de ses pertes. +Moi, j'ai été trop ardent à servir les intérêts de quelqu'un qui est +trop froid pour s'en souvenir encore. C'est comme Clarence: vraiment, il +en est bien récompensé! Voilà, pour sa peine, qu'on l'a mis à engraisser +sous le toit à porcs. Dieu veuille pardonner à ceux qui en sont la +cause! + +RIVERS.--C'est finir vertueusement et chrétiennement, que de prier pour +ceux qui nous ont fait du mal. + +GLOCESTER.--C'est toujours ma coutume, et je la crois sage (_à part_), +car si j'avais maudit en ce moment, je me serais maudit moi-même. + +(Entre Catesby.) + +CATESBY.--Madame, Sa Majesté vous demande, (_à Richard_) ainsi que Votre +Grâce; et vous aussi, mes nobles lords. + +ÉLISABETH.--Catesby, je vous suis.--Lords, voulez-vous venir avec moi? + +RIVERS.--Madame, nous allons accompagner Votre Majesté. + +(Ils sortent tous, excepté Glocester.) + +GLOCESTER.--Je fais le mal, et je crie le premier. Toutes les +méchancetés que j'ourdis en secret, je les fais peser sur le compte des +autres. Clarence, que moi seul j'ai fait mettre à l'ombre, je le pleure +devant quantité de pauvres oisons comme Stanley, Hastings, Buckingham; +et je leur dis que c'est la reine et sa famille qui aigrissent le roi +contre le duc mon frère: les en voilà tous persuadés; et ils m'excitent +à me venger de Rivers, de Vaughan et de Grey; mais je leur réponds, avec +un soupir accompagné d'un lambeau de l'Écriture, que Dieu nous ordonne +de rendre le bien pour le mal: c'est ainsi que je couvre la nudité de ma +scélératesse de quelque vain bout de phrase volé aux livres sacrés, et +je parais un saint, précisément lorsque je joue le mieux le rôle du +diable!--Mais, silence; voilà mes exécuteurs. (_Entrent deux +assassins_.) Eh bien, mes braves, mes robustes et résolus compagnons, +êtes-vous prêts à finir cette affaire? + +PREMIER ASSASSIN.--Tout prêts, milord; et nous venons chercher un ordre +qui nous autorise à pénétrer jusqu'aux lieux où il est. + +GLOCESTER.--J'y ai bien pensé: je l'ai ici sur moi. (_Il leur donne +l'ordre_.) Dès que vous aurez fini, réfugiez-vous à Crosby. Mais, +messieurs, de la promptitude dans l'exécution, et soyez inexorables. Ne +vous arrêtez point à l'entendre plaider; car Clarence parle bien, et +peut-être finirait-il par exciter vos coeurs à la pitié, si vous +écoutiez ses discours. + +SECOND ASSASSIN.--Allez, allez, milord, nous ne nous amuserons pas à +babiller: les grands parleurs ne sont pas bons pour l'action. Soyez +certain que nous allons agir du bras, et non pas de la langue. + +GLOCESTER.--Oui, vos yeux pleurent des meules de moulin, quand les +imbéciles versent des larmes. Vous me plaisez tout à fait, mes enfants. +Sur-le-champ à l'ouvrage... Allez, allez, dépêchez. + +PREMIER ASSASSIN.--Nous y allons, mon noble lord. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE IV + +A Londres.--Une chambre dans la Tour. + +_Entrent_ CLARENCE ET BRAKENBURY. + + +BRAKENBURY.--D'où vous vient aujourd'hui, milord, cet air si abattu? + +CLARENCE.--Oh! j'ai passé une nuit déplorable, une nuit si pleine de +songes effrayants et de fantômes hideux, qu'en vérité, comme je suis un +fidèle chrétien, je ne voudrais pas en passer une autre semblable, +dussé-je acheter à ce prix une éternité d'heureux jours! tant j'ai été +pendant toute la soirée assiégé d'affreuses terreurs! + +BRAKENBURY.--Quel était votre songe, milord? Je vous prie, +racontez-le-moi. + +CLARENCE.--Je me croyais échappé de la Tour et embarqué pour me rendre +en Bourgogne, ayant mon frère de Glocester avec moi. Il est venu me +chercher dans mon cabinet, pour nous promener sur le tillac du vaisseau, +d'où nous jetions nos regards sur l'Angleterre, et nous nous rappelions +l'un l'autre mille mauvais moments que nous avons eus à passer pendant +les guerres d'York et de Lancastre. Tandis que nous arpentions le sol +tremblant du tillac, j'ai cru voir Glocester faire un faux pas; comme je +voulais le retenir, il m'a poussé par-dessus le bord, dans les vagues +amoncelées de l'Océan. O Dieu! qu'il m'a semblé que c'était une mort +douloureuse que de se noyer! Quel vacarme effrayant des eaux dans mes +oreilles! Sous combien de formes hideuses la mort s'offrit à mes yeux! +Je m'imaginai voir les effroyables débris de mille naufrages, des +milliers d'hommes que rongeaient les poissons, des lingots d'or, des +ancres énormes, des monceaux de perles, des pierres inestimables, des +joyaux sans prix semés au fond de la mer; quelques-uns dans des têtes de +morts; et là, dans les ouvertures qu'avaient occupées les yeux, +s'étaient introduites à leur place, comme par dérision, des pierres +brillantes qui semblaient contempler avec ardeur le fond fangeux de +l'abîme, et se rire des os des morts répandus de tous côtés. + +BRAKENBURY.--Mais pouviez-vous ainsi, en mourant, contempler les secrets +de l'abîme? + +CLARENCE.--Il me semblait le pouvoir. Et plusieurs fois je m'efforçai de +rendre l'âme: mais toujours les flots jaloux laissaient vivre mon âme +malgré moi, et ne voulaient point lui permettre d'aller au dehors errer +dans les vastes et vides espaces de l'air; mais ils la retenaient dans +mon sein haletant, prêt à se briser pour l'exhaler dans les ondes. + +BRAKENBURY.--Et vous ne vous êtes pas éveillé dans cette cruelle agonie? + +CLARENCE.--Oh! non: mon songe s'est prolongé au delà de ma vie; et c'est +alors qu'ont commencé les orages de mon âme. Il me sembla que, conduit +par le sombre nocher dont nous parlent les poëtes, je passais le fleuve +mélancolique, et j'entrais dans le royaume de l'éternelle nuit. La +première ombre qui salua mon âme à son arrivée fut celle de mon illustre +beau-père, le renommé Warwick, qui s'écria d'une voix forte: _Quel +supplice propre au parjure ce sombre royaume pourra-t-il fournir pour le +perfide Clarence?_ Et elle s'évanouit. Ensuite je vis s'approcher, +errant çà et là, une ombre semblable à un ange; sa brillante chevelure +était trempée de sang, et elle cria fortement: _Clarence est arrivé!--Le +traître, l'inconstant, le parjure Clarence, qui m'a poignardé dans les +champs de Tewksbury! Saisissez-le, furies, livrez-le à vos +tourments._--A ces mots, il m'a semblé qu'une légion de démons hideux +m'environnait, hurlant à mes oreilles des cris si affreux qu'à ce bruit +je me suis éveillé tremblant, et longtemps après je ne pouvais me +persuader que je ne fusse pas en enfer, tant ce songe m'avait laissé une +impression terrible! + +BRAKENBURY.--Je ne m'étonne pas, milord, qu'il vous ait épouvanté: il me +semble que je le suis moi-même de vous l'avoir entendu raconter. + +CLARENCE.--O Brakenbury, toutes ces choses qui maintenant déposent +contre mon âme, je les ai faites pour l'amour d'Édouard; et tu vois +comme il m'en récompense! O Dieu, si mes prières élevées du fond du +coeur ne te peuvent apaiser, et que tu veuilles être vengé de mes +offenses, n'exécute que sur moi l'oeuvre de ta colère. Oh! épargne mon +innocente femme et mes pauvres enfants!--Je te prie, cher gardien, +demeure auprès de moi. Mon âme est appesantie, et je voudrais dormir. + +BRAKENBURY.--Je resterai, milord; que Dieu accorde à Votre Grâce un +sommeil paisible! (_Clarence s'endort sur une chaise._) Le chagrin +intervertit les temps et les heures du repos. Il fait de la nuit le +matin, et du midi la nuit. La gloire des princes se réduit à leurs +titres; des honneurs extérieurs pour des peines intérieures, et pour des +rêveries imaginaires, ils sentent souvent un monde de soucis inquiets; +en sorte qu'entre leurs titres et un nom obscur, il n'y a d'autre +différence que la renommée extérieure. + +(Entrent les deux assassins.) + +PREMIER ASSASSIN.--Holà! y a-t-il quelqu'un ici? + +BRAKENBURY.--Que veux-tu, mon ami? Et comment es-tu arrivé jusqu'ici? + +SECOND ASSASSIN.--Je voulais parler à Clarence.--Et je suis arrivé sur +mes jambes. + +BRAKENBURY.--Quoi! le ton si bref? + +PREMIER ASSASSIN.--Oh! ma foi, il vaut mieux être bref qu'ennuyeux. (_A +son camarade._) Montre-lui notre commission, et trêve de discours. + +(On remet un papier à Brakenbury qui le lit.) + +BRAKENBURY.--Cet ordre m'enjoint de remettre le noble duc de Clarence +entre vos mains.--Je ne ferai point de réflexions sur les intentions qui +l'ont dicté, je veux les ignorer pour en être innocent. Voilà les +clefs,--et voici le duc endormi. Je vais trouver le roi, et lui rendre +compte de la manière dont je vous ai remis mes fonctions. + +PREMIER ASSASSIN.--Vous le pouvez, mon cher, et c'est un acte de +prudence. Adieu. + +(Brakenbury sort.) + +SECOND ASSASSIN.--Eh quoi, le tuerons-nous endormi? + +PREMIER ASSASSIN.--Non, il dirait à son réveil que nous l'avons tué en +lâches. + +SECOND ASSASSIN.--A son réveil! imbécile. Il ne se réveillera jamais +qu'au grand jour du jugement. + +PREMIER ASSASSIN.--Eh bien, il dirait alors que nous l'avons tué pendant +qu'il dormait. + +SECOND ASSASSIN.--Ce mot de jugement, que je viens de prononcer, a fait +naître en moi une espèce de remords. + +PREMIER ASSASSIN.--Quoi! as-tu peur? + +SECOND ASSASSIN.--Non pas de le tuer, puisque nous avons notre ordre +pour garantie, mais d'être damné pour l'avoir tué: ce dont aucun ordre +ne pourrait me sauver. + +PREMIER ASSASSIN.--Je t'aurais cru plus résolu. + +SECOND ASSASSIN.--Je suis résolu de le laisser vivre. + +PREMIER ASSASSIN.--Je vais retourner trouver le duc de Glocester, et lui +conter cela. + +SECOND ASSASSIN.--Non, je te prie: arrête un moment. J'espère que cet +accès de dévotion me passera; il n'a pas coutume de me tenir plus de +temps qu'un homme n'en mettrait à compter vingt. + +PREMIER ASSASSIN.--Eh bien, comment te sens-tu maintenant? + +SECOND ASSASSIN.--Ma foi, je sens encore en moi quelque résidu de +conscience. + +PREMIER ASSASSIN.--Songe à notre récompense quand l'action sera faite. + +SECOND ASSASSIN.--Allons, il va mourir: j'avais oublié la récompense. + +PREMIER ASSASSIN.--Où est ta conscience à présent? + +SECOND ASSASSIN.--Dans la bourse du duc de Glocester. + +PREMIER ASSASSIN.--Ainsi dès que sa bourse s'ouvrira pour nous donner +notre salaire, voilà ta conscience partie. + +SECOND ASSASSIN.--Cela m'est bien égal.--Qu'elle s'en aille; elle ne +trouvera pas beaucoup de gens, ou même pas du tout, qui veuillent +l'héberger. + +PREMIER ASSASSIN.--Mais si elle allait te revenir? + +SECOND ASSASSIN.--Je n'irai pas me commettre avec elle: c'est une +dangereuse espèce. Elle vous fait d'un homme un poltron: on ne peut pas +voler qu'elle ne vous accuse; on ne peut pas jurer qu'elle ne vous +gourmande; on ne peut pas coucher avec la femme du voisin qu'elle ne +vous trahisse: c'est un lutin au visage timide et toujours prêt à +rougir, qui est sans cesse à se mutiner dans le sein d'un homme; elle +vous remplit partout d'obstacles; elle m'a fait restituer une fois une +bourse d'or que j'avais trouvée par hasard; elle réduit à la mendicité +quiconque la garde chez soi; aussi est-elle bannie de toutes les villes +et cités comme une chose dangereuse; et tout homme qui veut vivre à son +aise doit s'arranger pour ne s'en rapporter qu'à soi et se passer +d'elle. + +PREMIER ASSASSIN.--Corbleu! la voilà précisément à mon oreille qui veut +me persuader de ne pas tuer le duc. + +SECOND ASSASSIN.--Renferme ce diable-là dans ton esprit, et ne l'écoute +pas; il ne veut s'insinuer auprès de toi que pour te coûter ensuite des +soupirs. + +PREMIER ASSASSIN.--Je suis robuste de ma nature: elle n'aura pas le +dessus. + +SECOND ASSASSIN.--C'est parler en brave compagnon jaloux de sa +réputation. Allons, nous mettrons-nous à l'ouvrage? + +PREMIER ASSASSIN.--Attrape-le-moi par le haut de la tête avec la poignée +de ton épée, et ensuite jetons-le dans cette tonne de malvoisie qui est +dans la chambre voisine. + +SECOND ASSASSIN.--O l'excellente idée! Nous en ferons une soupe. + +PREMIER ASSASSIN.--Doucement. Il s'éveille.... + +SECOND ASSASSIN.--Frappe. + +PREMIER ASSASSIN.--Non; raisonnons un peu avec lui. + +CLARENCE.--Où es-tu, gardien? Donne-moi un verre de vin. + +PREMIER ASSASSIN.--Vous allez tout à l'heure, milord, avoir du vin tant +que vous en voudrez. + +CLARENCE.--Au nom de Dieu, qui es-tu? + +PREMIER ASSASSIN.--Un homme, comme vous en êtes un. + +CLARENCE.--Mais non pas, comme moi, du sang royal. + +PREMIER ASSASSIN.--Et vous n'êtes pas, comme nous, un homme loyal. + +CLARENCE.--Ta voix est un tonnerre: mais ton regard est humble! + +PREMIER ASSASSIN.--Ma voix est celle du roi: mes regards sont de moi. + +CLARENCE.--Que tes réponses sont obscures, mais qu'elles sont sinistres! +vos yeux me menacent: pourquoi êtes-vous si pâles? Qui vous a envoyés +ici? Pourquoi venez-vous? + +LES DEUX ASSASSINS.--Pour... pour... pour... + +CLARENCE.--Pour m'assassiner? + +LES DEUX ASSASSINS.--Oui. Oui. + +CLARENCE.--A peine avez-vous le coeur de me le dire; vous n'aurez donc +pas le coeur de le faire. En quoi, mes amis, vous ai-je offensés? + +PREMIER ASSASSIN.--Nous? vous ne nous avez pas offensés: mais c'est le +roi. + +CLARENCE.--Je suis sûr d'être bientôt réconcilié avec lui. + +PREMIER ASSASSIN.--Jamais, milord. Ainsi, préparez-vous à mourir. + +CLARENCE.--Êtes-vous donc choisis entre tous les hommes pour égorger +l'innocent? Quel est mon crime? où sont les preuves qui m'accusent? quel +jury légal a donné son verdict à mon juge? qui a prononcé l'amère +sentence de mort du pauvre Clarence? Avant que je sois convaincu d'un +crime par la loi, me menacer de la mort est un acte illégal. Je vous +enjoins, sur vos espérances de rédemption, et par le précieux sang du +Christ versé pour nos graves péchés, de sortir d'ici, et de ne me pas +toucher. L'action que vous voulez faire est une action damnable. + +PREMIER ASSASSIN.--Ce que nous voulons faire, nous le faisons par ordre. + +SECOND ASSASSIN.--Et celui qui l'a donné est notre roi. + +CLARENCE.--Sujet insensé! Le grand Roi des rois a dit dans les tables de +sa loi: «Tu ne commettras pas de meurtre.»--Veux-tu donc mépriser son +ordre pour obéir à celui d'un homme? Prends garde; il tient dans sa main +la vengeance, pour la précipiter sur la tête de ceux qui violent sa loi. + +SECOND ASSASSIN.--Et c'est cette vengeance qu'il précipite sur toi, +comme sur un traître parjure et sur un meurtrier: tu avais fait le +serment sacré de combattre pour la cause de la maison de Lancastre. + +PREMIER ASSASSIN.--Et, traître au nom de Dieu, tu as violé ton serment, +et avec ton épée perfide tu as percé les entrailles du fils de ton +souverain. + +SECOND ASSASSIN.--Que tu avais juré de soutenir et de défendre. + +PREMIER ASSASSIN.--Comment peux-tu nous opposer la loi redoutable de +Dieu, après l'avoir violée à tel point? + +CLARENCE.--Hélas! pour l'amour de qui ai-je commis cette mauvaise +action? Pour Édouard, pour mon frère, pour lui seul: et ce n'est pas +pour cela qu'il vous envoie m'assassiner: car il est dans ce péché tout +aussi avant que moi. Si Dieu veut en tirer vengeance, sachez qu'il se +venge publiquement; n'ôtez pas à son bras puissant le soin de sa +querelle; il n'a pas besoin de moyens indirects et illégaux pour +retrancher du monde ceux qui l'ont offensé. + +PREMIER ASSASSIN.--Qui donc t'a chargé de te faire son ministre +sanglant, en frappant à mort le brave Plantagenet, ce noble adolescent, +qui s'élevait avec tant de vigueur? + +CLARENCE.--Mon amour pour mon frère, le diable et ma rage. + +PREMIER ASSASSIN.--C'est notre amour pour ton frère, notre obéissance et +ton crime, qui nous amènent ici pour t'égorger. + +CLARENCE.--Si vous aimez mon frère, ne me haïssez pas. Je suis son +frère, et je l'aime beaucoup. Si vous êtes payés pour cette action, +allez-vous-en, et je vous enverrai de ma part à mon frère Glocester, qui +vous récompensera bien mieux pour m'avoir laissé vivre qu'Édouard ne +vous payera la nouvelle de ma mort. + +SECOND ASSASSIN.--Vous êtes dans l'erreur: votre frère Glocester vous +hait. + +CLARENCE.--Oh! cela n'est pas. Il m'aime, et je lui suis cher: allez le +trouver de ma part. + +LES DEUX ASSASSINS.--Oui, nous irons. + +CLARENCE.--Dites-lui que lorsque notre illustre père York bénit ses +trois fils de sa main victorieuse, et nous recommanda du fond de son +coeur de nous aimer mutuellement, il ne prévoyait guère cette discorde +dans notre amitié: dites à Glocester de se souvenir de cela, et il +pleurera. + +PREMIER ASSASSIN.--Oui, des meules de moulin: voilà les pleurs qu'il +nous a enseignés à verser. + +CLARENCE.--Oh! ne le calomniez pas; il est bon. + +PREMIER ASSASSIN.--Précisément, comme la neige sur la récolte.--Tenez, +vous vous trompez; c'est lui qui nous envoie ici pour vous tuer. + +CLARENCE.--Cela ne peut pas être, car il a gémi de ma disgrâce, et, me +serrant dans ses bras, il m'a juré, avec des sanglots, qu'il +travaillerait à ma délivrance. + +PREMIER ASSASSIN.--C'est ce qu'il fait aussi lorsqu'il veut vous +délivrer de l'esclavage de ce monde, pour vous envoyer aux joies du +ciel. + +SECOND ASSASSIN.--Faites votre paix avec Dieu; car il vous faut mourir, +milord. + +CLARENCE.--Comment, ayant dans l'âme cette sainte pensée de m'engager à +faire ma prière avec Dieu, peux-tu être toi-même assez aveugle sur les +intérêts de ton âme pour faire la guerre à Dieu en m'assassinant? O mes +amis, réfléchissez, et songez bien que celui qui vous a envoyés pour +commettre ce forfait vous haïra pour l'avoir commis. + +SECOND ASSASSIN.--Que devons-nous faire? + +CLARENCE.--Vous laisser toucher et sauver vos âmes. + +PREMIER ASSASSIN.--Nous laisser toucher! ce serait une lâcheté, une +faiblesse de femme. + +CLARENCE.--Ne se point laisser toucher est d'un être brutal, sauvage, +diabolique.--Qui de vous deux, s'il était fils d'un roi, privé de sa +liberté comme je le suis à présent, voyant venir à lui deux assassins +tels que vous, ne plaiderait pas pour sa vie? Mon ami, j'entrevois +quelque pitié dans tes regards. Oh! si ton oeil n'est pas hypocrite, +range-toi de mon côté, et demande grâce pour moi comme tu la demanderais +si tu étais dans la même détresse.--Quel homme, réduit à mendier sa vie, +n'aurait pas pitié d'un prince réduit à prier pour la sienne[9]! + +SECOND ASSASSIN.--Détournez la tête, milord. + +PREMIER ASSASSIN, _le poignardant_.--Tiens, tiens encore; et si tout +cela ne suffit pas, je vais vous noyer dans ce tonneau de malvoisie qui +est ici à côté. + +(Il sort avec le corps.) + +SECOND ASSASSIN.--O action sanguinaire, et bien imprudemment précipitée! +Que je voudrais, comme Pilate, pouvoir me laver les mains de cet odieux +et coupable meurtre[10]! + +[Note 9: _A begging prince what beggar pities not?_] + +[Note 10: Clarence ne périt point de cette manière ni par le fait seul +du duc de Glocester, mais de concert avec le roi qui, aigri par Richard +et par la reine, et d'ailleurs toujours disposé à se méfier de Clarence, +le fit condamner à mort par la chambre des pairs, instrument servile, à +cette époque, des actes de tyrannie les plus odieux envers les +particuliers, en même temps qu'elle était presque intraitable sur les +subsides. Clarence fut condamné pour de simples propos qu'on avait eu +soin de provoquer.] + +(Rentre le premier assassin.) + +PREMIER ASSASSIN.--Eh bien, à quoi penses-tu donc de ne pas m'aider? Par +le ciel! le duc saura comme tu as été lâche. + +SECOND ASSASSIN.--Je voudrais qu'il pût savoir que j'ai sauvé son +frère.--Va recevoir seul la récompense, et rends-lui ce que je dis là; +car je me repens de la mort du duc. + +(Il sort.) + +PREMIER ASSASSIN.--Et moi, non.--Va, poltron que tu es.--Allons, je vais +cacher ce cadavre dans quelque trou, jusqu'à ce que le duc donne des +ordres pour sa sépulture. Et lorsque j'aurai reçu mon salaire je +disparaîtrai; car ceci va éclater, et alors il ne serait pas bon que je +restasse ici. + +(Il sort.) + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + + ACTE DEUXIÈME + + + + +SCÈNE I + +Toujours à Londres.--Un appartement dans le palais. + +_Entrent_ LE ROI ÉDOUARD, _malade et soutenu_; LA REINE ÉLISABETH, +DORSET, RIVERS, HASTINGS, BUCKINGHAM, GREY _et autres lords_. + + +LE ROI ÉDOUARD.--Allons, je suis satisfait; j'ai fait un bon emploi de +ma journée.--Conservez, nobles pairs, cette étroite union. J'attends de +jour en jour un message de mon Rédempteur, pour m'élargir de ce monde: +mon âme le quittera avec plus de paix pour aller au ciel, puisque j'ai +rétabli la paix entre mes amis sur la terre. Rivers, et vous, Hastings, +prenez-vous la main. Ne gardez plus de haine dissimulée: jurez-vous une +amitié mutuelle. + +RIVERS.--Le ciel m'est témoin que mon âme est purgée de tout secret +venin de haine, et de ma main je scelle la sincère amitié de mon coeur. + +HASTINGS.--Puissé-je prospérer comme je fais avec sincérité le même +serment! + +LE ROI ÉDOUARD.--Gardez-vous de vous jouer de votre roi, de peur que +Celui qui est le suprême Roi des rois ne confonde votre fausseté cachée, +et ne vous condamne à périr l'un par l'autre. + +HASTINGS.--Puissé-je ne prospérer qu'autant que je jure avec sincérité +une affection parfaite! + +RIVERS.--Et moi, comme il est vrai que j'aime Hastings du fond de mon +coeur. + +LE ROI ÉDOUARD.--Madame, vous n'êtes pas non plus étrangère à ceci... ni +votre fils Dorset... ni vous, Buckingham. Vous avez tous agi les uns +contre les autres. Ma femme, aimez lord Hastings; donnez-lui votre main +à baiser, et ce que vous faites, faites-le sincèrement. + +ÉLISABETH.--Voilà ma main, Hastings.--Jamais je ne me souviendrai de nos +anciennes haines: j'en jure par mon bonheur et celui des miens. + +LE ROI ÉDOUARD.--Dorset, embrassez-le.--Hastings, soyez l'ami du marquis +Dorset. + +DORSET.--Je proteste ici que de ma part ce traité d'amitié sera +inviolable. + +HASTINGS.--Et je fais le même serment. + +(Il embrasse Dorset.) + +LE ROI ÉDOUARD.--Maintenant c'est à toi, illustre Buckingham, à mettre +le sceau à cette union, en embrassant les parents de mon épouse, et en +me donnant le bonheur de vous voir amis. + +BUCKINGHAM, _à la reine_.--Si jamais Buckingham tourne son ressentiment +contre Votre Majesté, s'il ne vous rend pas à vous et aux vôtres tous +les soins et les devoirs de l'attachement, que Dieu m'en punisse par la +haine de ceux de qui j'attends le plus d'amitié. Que dans l'instant où +j'aurai le plus besoin d'employer un ami, où je compterai le plus sur +son zèle, je le trouve faux, perfide, traître et plein d'artifices +envers moi! Voilà ce que je demande au ciel aussitôt que je me montrerai +froid dans mes affections pour vous et les vôtres. + +(Il embrasse Rivers.) + +LE ROI ÉDOUARD.--Noble Buckingham, ce voeu que tu viens de faire est un +doux cordial pour mon âme malade. Il ne manque plus ici que notre frère +Glocester, pour achever de couronner l'ouvrage de cette heureuse paix. + +BUCKINGHAM.--Voici le noble duc qui arrive tout à propos. + +(Entre Glocester.) + +GLOCESTER.--Bonjour, mes souverains roi et reine, et vous, illustres +pairs; que cette heure du jour vous soit heureuse! + +LE ROI ÉDOUARD.--Elle est heureuse par l'emploi que nous avons fait de +ce jour. Mon frère, nous avons accompli des oeuvres de charité. Nous +avons, entre ces pairs irrités de ressentiments toujours croissants, +fait succéder la paix aux inimitiés, l'amitié à la haine. + +GLOCESTER.--C'est une oeuvre de bénédiction, mon souverain seigneur. Si +dans cette assemblée princière, il est quelqu'un qui, trompé par de faux +rapports ou par d'injustes soupçons, m'ait tenu pour son ennemi; si j'ai +fait à mon insu ou dans un moment de colère quelque action qui ait +offensé aucun de ceux qui sont ici présents, je désire sincèrement me +remettre avec lui en paix et amitié. C'est la mort pour moi que d'être +en inimitié avec quelqu'un; je déteste cela, et je désire l'amitié de +tous les gens de bien.--Je commence par vous, madame, et je vous demande +une paix sincère, que j'aurai soin d'entretenir par un respectueux +dévouement.--Je vous la demande aussi à vous, mon noble cousin +Buckingham, si jamais il a existé entre nous quelque secret +mécontentement.--A vous, lord Rivers, et lord Grey, qui m'avez toujours, +sans que je l'aie mérité, regardé d'un oeil malveillant.--En un mot à +vous tous, ducs, comtes, lords, gentilshommes. Je ne connais pas un seul +Anglais vivant contre qui mon âme renferme, sur quelque point que ce +soit, plus d'aigreur que n'en a l'enfant qui naquit cette nuit; et je +remercie Dieu de m'avoir donné ces sentiments d'humilité. + +ÉLISABETH.--Ce jour sera consacré pour être désormais un jour de fête. +Plût à Dieu que toutes les querelles fussent accommodées!--Mon souverain +seigneur, je conjure Votre Majesté de recevoir en grâce notre frère +Clarence. + +GLOCESTER.--Quoi, madame, suis-je donc venu vous offrir ici mon amitié +pour me voir ainsi bafoué en présence du roi? Qui ne sait que cet +aimable duc est mort? (_Tous tressaillent._) C'est l'outrager que +d'insulter ainsi à son cadavre. + +LE ROI ÉDOUARD.--Qui ne sait qu'il est mort? Eh! qui sait qu'il le soit? + +ÉLISABETH.--O ciel qui vois tout, quel monde est celui-ci! + +BUCKINGHAM.--Lord Dorset, suis-je aussi pâle que les autres? + +DORSET.--Oui, mon bon lord; et il n'est personne dans cette assemblée +dont les joues n'aient perdu leur couleur. + +LE ROI ÉDOUARD.--Est-il vrai que Clarence soit mort?--L'ordre avait été +révoqué. + +GLOCESTER.--Mais le pauvre malheureux a été mis à mort sur le premier +ordre, il avait été porté sur les ailes de Mercure; le second ordre est +arrivé lentement par quelque messager boiteux survenu trop tard, et +seulement pour le voir ensevelir.--Dieu veuille que quelqu'un, moins +noble et moins fidèle que Clarence, moins proche du roi par le sang, +mais d'un coeur plus sanguinaire, et cependant encore exempt de +soupçons, n'ait pas mérité bien pis que le malheureux Clarence! + +(Entre Stanley.) + +STANLEY.--Une grâce, mon souverain, pour tous mes services. + +LE ROI ÉDOUARD.--Je t'en prie, laisse-moi: mon âme est pleine de +douleur. + +STANLEY.--Je ne me relève point que Votre Majesté ne m'ait entendu. + +LE ROI ÉDOUARD.--Dis donc en peu de mots ce que tu demandes. + +STANLEY.--La grâce, mon souverain, d'un de mes serviteurs qui a tué +aujourd'hui un gentilhomme querelleur, depuis peu attaché au duc de +Norfolk. + +LE ROI ÉDOUARD.--Ma langue aura prononcé l'arrêt de mort de mon frère, +et l'on veut que cette même langue prononce le pardon d'un valet? Mon +frère n'avait tué personne: son crime ne fut qu'une pensée; et cependant +il a été puni par une mort cruelle. Qui de vous m'a sollicité pour lui? +Qui, dans ma colère, s'est jeté à mes pieds, et m'a engagé à réfléchir? +Qui m'a parlé des liens fraternels? Qui m'a parlé de notre affection? +Qui m'a rappelé comment le pauvre malheureux avait abandonné le puissant +Warwick, et avait combattu pour moi? Qui m'a rappelé que dans les champs +de Tewksbury, lorsque Oxford m'avait terrassé, il me sauva la vie, en +disant: _Cher frère, vivez, et soyez roi_? Qui m'a rappelé comment, +lorsque couchés tous deux sur la terre, nous étions presque morts de +froid, il m'enveloppa de ses propres vêtements, et s'exposa nu et sans +force au froid pénétrant de la nuit? Hélas! ma brutale colère avait +criminellement arraché tout cela de mon souvenir, et pas un de vous n'a +eu la charité de me le remettre.... Mais lorsqu'un de vos palefreniers +ou de vos valets de pied a commis un meurtre dans l'ivresse, et défiguré +la précieuse image de notre bien-aimé Rédempteur, vous voilà aussitôt à +mes genoux demandant pardon, pardon; et il faut qu'injuste autant que +vous, je vous l'accorde!--Mais pour mon frère, personne n'a élevé la +voix, ni moi non plus, ingrat! je ne me suis rien dit en faveur de ce +pauvre malheureux!--Les plus fiers d'entre vous ont été ses obligés +pendant sa vie, et pas un de vous n'aurait parlé pour le défendre.--O +Dieu! je crains bien que ta justice ne venge ce crime sur moi, sur vous, +sur les miens et les vôtres!--Venez, Hastings; aidez-moi à regagner mon +cabinet.--O pauvre Clarence!.... + +(Sortent le roi et la reine, Hastings, Rivers, Dorset et Grey.) + +GLOCESTER.--Voilà les fruits d'une aveugle colère!--N'avez-vous pas +remarqué comme tous ces coupables parents de la reine ont pâli à la +nouvelle de la mort de Clarence! Oh! ils n'ont cessé de la solliciter +auprès du roi. Dieu en tirera vengeance.--Allons, milord, voulez-vous +venir avec moi tenir compagnie à Édouard, pour soulager sa douleur? + +BUCKINGHAM.--Nous suivons Votre Grâce. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE II + +Toujours à Londres. + +_Entre_ LA DUCHESSE D'YORK, _avec_ LE FILS ET LA FILLE DE CLARENCE. + + +LE FILS.--Bonne grand'maman, dites-nous si notre père est mort. + +LA DUCHESSE.--Non, mon enfant. + +LA FILLE.--Pourquoi donc pleurez-vous si souvent, et frappez-vous votre +poitrine, en criant: _O Clarence! ô mon malheureux fils!_ + +LE FILS.--Pourquoi nous regardez-vous en secouant la tête, et nous +appelez-vous _orphelins, infortunés dans l'abandon_, si notre père est +encore en vie? + +LA DUCHESSE.--Mes chers enfants, vous vous méprenez tous deux: je pleure +la maladie du roi que je crains de perdre, et non la mort de votre père: +ce seraient des larmes perdues que de pleurer un homme mort. + +LE FILS.--Ainsi donc, grand'maman, vous convenez enfin qu'il est +mort.--Le roi mon oncle est bien condamnable pour cette action: Dieu la +vengera, et je l'importunerai de pressantes prières, et toutes pour +qu'il la venge. + +LA FILLE.--Et j'en ferai autant. + +LA DUCHESSE.--Paix, mes enfants, paix! Le roi vous aime bien tous deux. +Pauvres innocents, simples et sans expérience, vous ne pouvez guère +deviner qui a causé la mort de votre père. + +LE FILS.--Nous le pouvons très-bien, grand'maman; car mon bon oncle +Glocester m'a dit que le roi, poussé à cela par la reine, avait inventé +des prétextes pour l'emprisonner; et quand mon oncle me dit cela, il +pleurait et me plaignait, et il me baisait tendrement la joue; et il me +disait de compter sur lui comme sur mon père, et qu'il m'aimerait aussi +tendrement que si j'étais son fils. + +LA DUCHESSE.--Ah! est-il possible que la perfidie emprunte des formes si +douces, et cache la profondeur de ses vices sous le masque de la vertu? +Il est mon fils... et ma honte; mais ce n'est pas dans mon sein qu'il +puisa cet art de feindre. + +LE FILS.--Croyez-vous, grand'mère, que mon oncle ne fût pas sincère? + +LA DUCHESSE.--Oui, mon fils, je le crois. + +LE FILS.--Moi, je ne le puis croire.--Écoutez... Quel est ce bruit? + +(Entrent la reine Élisabeth dans le désespoir. Rivers et Dorset la +suivent.) + +ÉLISABETH.--Ah! qui pourra m'empêcher de gémir et de pleurer, de +m'irriter contre mon sort, et de me désespérer? Oui, je veux seconder le +noir désespoir qui attaque mon âme, et devenir ennemie de moi-même. + +LA DUCHESSE.--A quoi tendent ces furieux transports? + +ÉLISABETH.--A quelque acte de violence tragique... Édouard, mon +seigneur, ton fils, notre roi, est mort.--Pourquoi les rameaux +croissent-ils encore quand le tronc est abattu? Pourquoi les fleurs ne +périssent-elles pas quand la sève est tarie? Si vous voulez vivre, +pleurez: si vous voulez mourir, hâtez-vous; et que nos âmes dans leur +vol rapide puissent encore atteindre celle du roi, ou le suivre, en +sujets fidèles, dans son nouveau royaume de l'éternel repos. + +LA DUCHESSE.--Ah! j'ai autant de part dans ta douleur que j'avais de +droits sur ton noble mari. J'ai pleuré la mort d'un époux vertueux, et +je ne conservais la vie qu'en contemplant encore ses images: mais +maintenant la mort ennemie a brisé en pièces deux des miroirs où se +retraçaient ses traits augustes; et il ne me reste pour toute +consolation qu'une glace infidèle qui m'afflige de la vue de mon +opprobre. Tu es veuve, mais tu es mère, et tes enfants te restent pour +consolation. Mais moi, la mort a enlevé de mes bras mon époux, et +arraché de mes faibles mains les deux appuis qui me soutenaient, +Clarence et Édouard. Oh! puisque ta perte n'est que la moitié de la +mienne, qu'il est donc juste que mes plaintes surmontent les tiennes, et +étouffent tes cris! + +LE FILS.--Ah! ma tante, vous n'avez pas pleuré la mort de notre père! +Comment pouvons-nous vous aider de nos larmes? + +LA FILLE.--On a vu sans gémir nos pleurs d'orphelins; votre douleur de +veuve demeurera de même sans larmes. + +ÉLISABETH.--Ne m'aidez point à me plaindre; je ne serai pas stérile de +lamentations. Puisse le cours de tous les ruisseaux venir aboutir à mes +yeux! et puissé-je, ainsi gouvernée par l'humide influence de la lune, +verser des larmes assez abondantes pour submerger le monde! Ah! mon +mari! Ah! mon cher seigneur Édouard! + +LES DEUX ENFANTS.--Ah! notre tendre père! Notre cher seigneur Clarence! + +LA DUCHESSE.--Hélas! je pleure sur tous deux: tous deux étaient à moi. +Mon Édouard! mon Clarence! + +ÉLISABETH.--Quel appui avais-je qu'Édouard? Et il m'a quittée! + +LES ENFANTS.--Quel appui avions-nous que Clarence? et il nous a quittés! + +LA DUCHESSE.--Quels appuis avais-je qu'eux deux? Et ils m'ont quittée! + +ÉLISABETH.--Jamais veuve n'a tant perdu. + +LES ENFANTS.--Jamais orphelins n'ont tant perdu. + +LA DUCHESSE.--Jamais mère n'a tant perdu. Hélas! Je suis la mère de +toutes ces douleurs. Leurs pertes sont partagées entre eux: la mienne +les embrasse toutes. Elle pleure un Édouard, et moi aussi: je pleure un +Clarence, et elle n'a point de Clarence à pleurer. Ces enfants pleurent +Clarence, et moi aussi: mais je pleure un Édouard, et ces enfants n'ont +point d'Édouard à pleurer. Hélas! c'est sur moi, trois fois malheureuse! +que vous faites tomber toutes vos larmes; c'est moi qui suis chargée de +vos douleurs, et je les nourrirai par mes lamentations. + +DORSET.--Prenez courage, ma bonne mère. Dieu s'offense de vous voir vous +révolter avec tant d'ingratitude contre sa volonté. Dans le monde, les +hommes taxent d'ingratitude celui qui se refuse de mauvaise grâce à +rendre la dette qu'une main libérale lui a généreusement prêtée: c'en +est une plus grande que de disputer ainsi contre le Ciel, parce qu'il +vous redemande ce prêt royal qu'il vous a fait. + +RIVERS.--Madame, songez, comme le doit une tendre mère, au jeune prince +votre fils: envoyez-le chercher sans délai, pour le faire couronner roi: +c'est en lui que réside votre consolation. Ensevelissez cette douleur +désespérée dans le tombeau d'Édouard mort, et replacez votre bonheur sur +le trône d'Édouard vivant. + +(Entrent Glocester, Buckingham, Stanley, Hastings, Ratcliff et autres.) + +GLOCESTER.--Consolez-vous, ma soeur; tous tant que nous sommes, nous +avons tous sujet de déplorer l'obscurcissement de l'étoile qui brillait +sur nous. Mais nul ne peut guérir ses maux avec des larmes. Madame ma +mère, je vous demande pardon: je n'avais pas aperçu Votre Grâce.--Je +demande humblement à vos genoux votre bénédiction. + +LA DUCHESSE.--Dieu te bénisse et mette dans ton coeur la bonté, la +bienveillance, la charité, l'obéissance et la fidélité à ton devoir. + +GLOCESTER, _à part.--Amen_, et qu'il me fasse la grâce de mourir vieux +et bon homme; c'est à cela que tend la bénédiction d'une mère: je suis +étonné que Sa Grâce l'ait oublié. + +BUCKINGHAM.--O vous, princes en deuil, pairs au coeur rempli de +tristesse, qui tous partagez le poids de la douleur commune, cherchez +maintenant votre consolation dans une amitié réciproque. Nous perdons, +il est vrai, la récolte que nous offrait ce roi: mais il nous reste +l'espérance de celle que nous promet son fils. Il faut maintenant +conserver et maintenir soigneusement l'union et le lien si récemment +formés entre vos coeurs naguère gonflés de ressentiments qui viennent +d'être apaisés.--Je crois qu'il conviendrait d'envoyer chercher dès à +présent le jeune prince qui est à Ludlow, et de l'amener à Londres avec +peu de suite pour le faire couronner roi. + +RIVERS.--Et pourquoi avec peu de suite, milord de Buckingham? + +BUCKINGHAM.--De peur, milord, que dans une foule considérable les +blessures de la haine, trop nouvellement fermées, ne trouvassent +occasion de se rouvrir, ce qui serait d'autant plus dangereux que le +royaume est dans un état d'enfance, et encore sans maître. Quand chacun +des chevaux dispose du frein qui le contient, et peut diriger sa course +comme il lui plaît, on doit, à mon avis, prévenir avec autant de soin la +crainte du mal que le mal lui-même. + +GLOCESTER.--Je me flatte que le roi nous a tous réconciliés; et quant à +moi, la réconciliation est solide et sincère de ma part. + +RIVERS.--J'en peux dire autant de moi, et, je crois, de nous tous. Mais +puisque le lien de notre amitié est si frais encore, il ne faut pas +l'exposer à la plus légère occasion de rupture; danger qui serait +peut-être plus à craindre si le cortége était nombreux: ainsi, je pense, +comme le noble Buckingham, qu'il est prudent de n'envoyer que peu de +monde pour chercher le jeune prince. + +HASTINGS.--C'est aussi mon avis. + +GLOCESTER.--Eh bien, soit; allons délibérer sur le choix de ceux que +nous enverrons à l'heure même à Ludlow.--(_A la reine._) Madame, et +vous, ma mère, voulez-vous venir donner vos avis sur cette affaire +importante? + +(Tous sortent, excepté Buckingham et Glocester.) + +BUCKINGHAM.--Milord, quels que soient ceux qui seront envoyés vers le +prince, au nom de Dieu, songez bien qu'il ne faut pas que nous restions +ici ni l'un ni l'autre. Je veux, chemin faisant, pour prélude du projet +dont nous avons parlé, trouver l'occasion d'écarter du jeune prince +l'ambitieuse parente de la reine. + +GLOCESTER.--Oh! mon second moi-même, mon conseil tout entier, mon +oracle, mon prophète, mon cher cousin, je suivrai tes avis avec la +docilité d'un enfant. Rendons-nous donc à Ludlow, car il ne faut pas +rester en arrière. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE III + +Toujours à Londres.--Une rue. + +_Entrent_ DEUX CITOYENS _se rencontrant_. + + +PREMIER CITOYEN.--Bonjour, voisin. Où allez-vous si vite? + +SECOND CITOYEN.--Je vous jure que je ne le sais pas trop moi-même. +Savez-vous les nouvelles? + +PREMIER CITOYEN.--Oui, le roi est mort. + +SECOND CITOYEN.--Funeste nouvelle, par Notre-Dame! Rarement le +successeur est meilleur. Je crains, je crains bien que le monde n'aille +de travers. + +(Entre un troisième citoyen.) + +TROISIÈME CITOYEN.--Voisins, Dieu vous garde! + +PREMIER CITOYEN.--Je vous donne le bonjour, mon cher. + +TROISIÈME CITOYEN.--La nouvelle de la mort du bon roi Édouard se +confirme-t-elle? + +SECOND CITOYEN.--Oui; elle n'est que trop vraie. Dieu veuille nous +assister! + +TROISIÈME CITOYEN.--En ce cas, messieurs, attendez-vous à voir du +trouble dans le royaume. + +PREMIER CITOYEN.--Non, non, s'il plaît à Dieu, son fils régnera. + +TROISIÈME CITOYEN.--Malheur au pays qui est gouverné par un enfant! + +SECOND CITOYEN.--Il peut nous donner l'espérance d'être bien gouvernés: +d'abord par un conseil sous son nom, pendant sa minorité; et ensuite par +lui-même, quand l'âge l'aura mûri. N'en doutez pas, il gouvernera bien. + +PREMIER CITOYEN.--Telle était la situation de l'État, lorsque Henri VI +fut couronné à Paris, à l'âge de neuf mois. + +TROISIÈME CITOYEN.--Telle était la situation de l'État, dites-vous? Non, +mes bons amis, Dieu le sait; car alors ce pays-ci était singulièrement +bien fourni de sages politiques, et le roi avait des oncles vertueux +pour le soutenir. + +PREMIER CITOYEN.--Celui-ci en a aussi, tant du côté paternel que du côté +maternel. + +TROISIÈME CITOYEN.--Il vaudrait bien mieux ou qu'il n'en eût que du côté +paternel, ou qu'il n'eût aucun parent de ce côté; car la rivalité des +prétentions, à qui sera le plus près du roi, nous causera bien des maux +si Dieu n'y met la main. Oh! le duc de Glocester est un homme bien +dangereux, et les fils et frères de la reine sont superbes et hautains. +Si, au lieu de gouverner, ils étaient tous contenus dans l'obéissance, +ce pays languissant pourrait encore avoir de bons moments comme par le +passé. + +PREMIER CITOYEN.--Allons, allons; nous voyons au pis. Tout ira bien. + +TROISIÈME CITOYEN.--Quand on voit paraître des nuages, les hommes sages +prennent leur manteau. Quand les grandes feuilles commencent à tomber, +l'hiver n'est pas loin. Quand le soleil se couche, qui ne s'attend à la +nuit? Les orages hors de saison menacent d'une disette. Tout peut aller +bien: mais si Dieu nous fait cette grâce, c'est plus que nous ne +méritons, et que je n'espère. + +SECOND CITOYEN.--Au fait, tous les coeurs sont agités de crainte. Vous +ne pouvez vous entretenir avec personne qui ne vous paraisse triste et +rempli de frayeur. + +TROISIÈME CITOYEN.--C'est ce qui arrive toujours à la veille des jours +de révolution. L'esprit de l'homme, par un instinct divin, pressent le +danger qui s'avance, comme nous voyons l'eau s'enfler à l'approche d'une +violente tempête. Mais laissons tout entre les mains de Dieu. Où +allez-vous? + +SECOND CITOYEN.--Eh! vraiment, nous sommes mandés par les juges. + +TROISIÈME CITOYEN.--Et moi aussi. Je vous tiendrai compagnie. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE IV + +Toujours à Londres.--Un appartement du palais. + +_Entrent_ L'ARCHEVÊQUE D'YORK, LE JEUNE DUC D'YORK, LA REINE, LA +DUCHESSE D'YORK. + + +L'ARCHEVÊQUE.--On m'a dit qu'ils avaient couché la nuit dernière à +Stony-Stratford et qu'ils devaient coucher ce soir à Northampton[11]. +Demain, ou après-demain, ils seront ici. + +[Note 11: Stony-Stratford est plus près de Londres que Northampton; mais +le duc de Glocester ayant fait arrêter Rivers, Grey, etc., à +Stony-Stratford, où ils avaient passé la nuit avec le jeune roi, ramena +celui-ci à Northampton où lui-même avait couché la veille, et ce fut de +là qu'ils se rendirent à Londres. Au reste, on fait observer que +l'archevêque ne pouvait encore être instruit de cette marche, puisqu'il +ne sait pas l'arrestation des lords, ou bien, s'il en est instruit sans +en connaître la cause, il devrait, ainsi que les autres personnages, en +témoigner quelque étonnement.] + +LA DUCHESSE.--Je brûle d'impatience de voir le prince. J'espère qu'il +aura beaucoup grandi depuis la dernière fois que je l'ai vu. + +ÉLISABETH.--Mais j'ai ouï dire que non. On assure même que mon fils York +l'a presque regagné pour la taille. + +YORK.--On le dit, ma mère; mais j'aurais voulu que cela fût autrement. + +LA DUCHESSE.--Eh! pourquoi donc, mon enfant? Il est bon de grandir. + +YORK.--Grand'maman, un soir que nous étions à souper, mon oncle Rivers +disait que je grandissais beaucoup plus vite que mon frère: «Ah! dit mon +oncle Glocester, ce sont les petites plantes qui sont bonnes à quelque +chose, et les mauvaises herbes croissent rapidement;» et depuis ce temps +il me semble que j'aimerais mieux ne pas grandir si vite, puisque les +belles fleurs viennent lentement, et que les mauvaises herbes se +dépêchent. + +LA DUCHESSE.--Vraiment, vraiment, celui qui t'a dit cela est lui-même +une exception au proverbe: c'était dans son enfance l'être le plus +chétif, le plus lent à croître et le moins avancé; si sa règle était +vraie, il devrait être rempli de qualités. + +L'ARCHEVÊQUE.--Et il n'est pas douteux qu'il ne le soit, ma gracieuse +dame. + +LA DUCHESSE.--Je veux bien l'espérer, mais permettez l'inquiétude aux +mères. + +YORK.--Oh! si je m'en étais souvenu, j'aurais pu lancer à Sa Grâce, mon +oncle, sur sa croissance, une épigramme bien meilleure que celle qu'il +m'a dite sur la mienne. + +LA DUCHESSE.--Et comment, mon petit York? Dis-le-moi, je t'en prie. + +YORK.--Vraiment, l'on dit que mon oncle grandissait si vite, que deux +heures après sa naissance il pouvait ronger une croûte, tandis que moi, +à deux ans, je n'avais pas encore fait seulement une dent. N'est-ce pas +grand'maman, ç'aurait été une bonne plaisanterie pour le faire enrager? + +LA DUCHESSE.--Eh! je t'en prie, mon cher petit York, qui est-ce qui t'a +raconté cela? + +YORK.--Sa nourrice, grand'maman. + +LA DUCHESSE.--Sa nourrice? Eh bon!... elle était morte avant que tu +fusses né. + +YORK.--Si ce n'est pas elle, je ne me rappelle pas qui me l'a dit. + +ÉLISABETH.--Petit raisonneur!--Allons, pas tant de malice, je vous prie. + +L'ARCHEVÊQUE.--Ma bonne madame, ne le grondez pas. + +ÉLISABETH.--Les murs[12] ont des oreilles. + +[Note 12: _Pitchers have ears_. + +_Les pots ont des oreilles_. Le proverbe anglais est: _Les petits pots +ont de grandes oreilles_.] + +(Entre un messager.) + +L'ARCHEVÊQUE.--Voici un messager.--Quelles nouvelles? + +LE MESSAGER.--De telles nouvelles qu'il m'est pénible, milord, de vous +les annoncer. + +ÉLISABETH.--Comment se porte le prince? + +LE MESSAGER.--Bien, madame, il est en bonne santé. + +LA DUCHESSE.--Quelles sont donc tes nouvelles? + +LE MESSAGER.--Lord Rivers et lord Grey ont été conduits en prison à +Pomfret, et avec eux sir Thomas Vaughan. + +LA DUCHESSE.--Et par quel ordre? + +LE MESSAGER.--Par ordre des puissants ducs de Glocester et de +Buckingham. + +ÉLISABETH.--Et pour quel crime? + +LE MESSAGER.--Je vous ai dit tout ce que j'en sais. Par quel motif ou +dans quelle intention ces nobles ducs ont été emprisonnés, c'est, ma +gracieuse dame, ce que j'ignore absolument. + +ÉLISABETH.--Hélas! je prévois la ruine de ma maison. Le tigre a saisi la +brebis sans défense. L'insolente tyrannie commence à s'élever sur le +trône qu'un innocent enfant ne peut faire respecter. Arrivez donc, +destruction, carnage, massacre. Je vois tracée, comme sur une carte, la +fin de tout ceci. + +LA DUCHESSE.--Exécrables jours de troubles et de discorde, combien de +fois mes yeux vous ont vus renaître! Mon époux a perdu la vie pour +gagner la couronne; et mes fils ont été, haut et bas, battus de la +fortune, me donnant tantôt à jouir de leurs succès, tantôt à pleurer +leurs malheurs. Établis enfin lorsque toutes les querelles domestiques +sont entièrement dissipées, voilà que, devenus les maîtres, ils se font +la guerre les uns aux autres, frère contre frère, sang contre sang, +chacun contre soi-même!--Oh! frénétiques insultes à la nature, cessez +vos fureurs maudites, ou laissez-moi mourir; que je n'aie plus la mort +devant les yeux! + +ÉLISABETH.--Viens, viens, mon enfant; allons nous renfermer dans le +sanctuaire.--Adieu, madame. + +LA DUCHESSE.--Attendez, je veux vous suivre. + +ÉLISABETH.--Vous n'avez rien à craindre. + +L'ARCHEVÊQUE, _à la reine_.--Venez, ma gracieuse dame, et apportez vos +trésors et tout ce que vous possédez. Pour moi, je veux remettre entre +vos mains les sceaux qui m'étaient confiés; et puisse-t-il m'advenir +selon que je me conduirai envers vous et les vôtres! Venez, je vais vous +conduire au sanctuaire. + +FIN DU DEUXIÈME ACTE. + + + + + ACTE TROISIÈME + + + + +SCÈNE I + +Toujours à Londres.--Une rue. + +_On entend les trompettes. Entrent_ LE PRINCE DE GALLES, GLOCESTER, +BUCKINGHAM, LE CARDINAL BOUCHIER (_le même que_ L'ARCHEVÊQUE), _et +autres_. + +BUCKINGHAM.--Soyez le bienvenu, aimable prince, dans votre ville de +Londres, votre demeure[13]. + +[Note 13: _Your chamber_: Votre chambre.] + +GLOCESTER.--Soyez le bienvenu, cher cousin, souverain de mes pensées. Il +paraît que la fatigue de la route vous a rendu mélancolique. + +LE PRINCE.--Non, mon oncle. Mais les douloureux incidents de notre +voyage me l'ont rendu ennuyeux, pénible et fatigant. Je voudrais voir +ici plus d'oncles pour me recevoir. + +GLOCESTER.--Cher prince, l'innocente pureté de votre âge n'a pas encore +pénétré les mensonges du monde. Vous ne pouvez discerner dans un homme +que ce que son extérieur offre à vos yeux; et les dehors, Dieu le sait, +s'accordent rarement, pour ne pas dire jamais, avec le coeur. Ces +oncles, que vous auriez voulu voir ici, étaient des hommes dangereux. +Votre Grâce ne sentait que le miel de leurs paroles, et n'apercevait pas +le poison de leurs coeurs. Dieu vous préserve d'eux, et d'amis aussi +perfides! + +LE PRINCE.--Dieu me préserve d'amis perfides! Mais ils ne l'étaient pas. + +GLOCESTER.--Milord, voici le maire de Londres qui vient vous rendre son +hommage. + +(Entre le lord maire et son cortége.) + +LE MAIRE.--Que le Ciel accorde à Votre Grâce la santé et des jours +prospères! + +LE PRINCE.--Je vous remercie tous. (_Sortent le maire_, etc.)--Je +croyais que ma mère et mon frère York seraient venus, il y a longtemps, +nous joindre en chemin.--Quel indigne paresseux que ce Hastings, qui ne +vient pas nous dire s'ils arrivent ou non! + +(Entre Hastings.) + +BUCKINGHAM.--Le voici fort à propos, et tout en nage. + +LE PRINCE.--Soyez le bienvenu, milord. Eh bien, notre mère vient-elle? + +HASTINGS.--La reine votre mère, et votre frère York, ont été, à propos +de quoi, Dieu le sait et non pas moi, se réfugier dans le +sanctuaire.--Le jeune prince aurait bien souhaité venir avec moi +au-devant de Votre Grâce, mais sa mère l'a retenu malgré lui. + +BUCKINGHAM.--Fi donc! quelle conduite déplacée et maussade! (_A +l'archevêque_.) Lord cardinal, Votre Grâce veut-elle aller déterminer la +reine à envoyer sur-le-champ le duc d'York à son auguste frère? Si elle +s'y oppose, milord Hastings, allez avec le cardinal, et alors +arrachez-le par force de ses bras jaloux. + +L'ARCHEVÊQUE.--Milord Buckingham, si ma faible éloquence peut obtenir de +sa mère le jeune duc d'York, attendez-vous à le voir ici dans un moment: +mais, si elle s'obstine à résister à des instances amicales, que le Dieu +du ciel ne permette pas que nous violions jamais le saint privilége du +bienheureux sanctuaire! Pour le royaume entier, je ne voudrais pas me +rendre coupable d'un si noir péché. + +BUCKINGHAM.--Vous vous entêtez ici contre toute raison, milord, pour de +pures formes et de vieilles traditions. Considérez la chose même +conformément aux idées grossières de ce siècle, vous trouverez que vous +ne violez point les droits du sanctuaire en forçant le prince d'en +sortir. Le bénéfice de l'asile n'est accordé qu'à ceux à qui leurs +actions l'ont rendu nécessaire, et qui ont assez de jugement pour le +réclamer. Mais le prince ne peut ni le réclamer ni en avoir besoin. Il +n'est donc pas, à mon avis, en droit de l'obtenir; ainsi, en le faisant +sortir de là où il ne peut être, vous ne violez aucun privilège, aucune +charte. J'ai souvent ouï parler d'hommes réfugiés dans le sanctuaire; +mais d'enfants, jamais jusqu'à présent. + +L'ARCHEVÊQUE.--Milord, pour cette fois votre opinion l'emporte sur la +mienne[14].--Allons, milord Hastings, voulez-vous venir avec moi? + +[Note 14: L'archevêque ne céda point ainsi, mais voyant que, malgré ses +protestations, on était résolu à employer la force, il fit comprendre à +la reine que la résistance était inutile.] + +HASTINGS.--Je vous suis, milord. + +LE PRINCE.--Chers lords, faites, je vous prie, toute la diligence qui +vous sera possible. (_Sortent le cardinal et Hastings._) Dites, mon +oncle Glocester, si notre frère vient, où logerons-nous jusqu'au jour de +notre couronnement? + +GLOCESTER.--Dans le lieu qui plaira le plus à Votre Altesse. Si vous +voulez suivre mon conseil, vous vous reposerez un ou deux jours à la +Tour, et ensuite dans le lieu qui vous plaira, et qui sera jugé le plus +favorable à votre santé et à vos amusements. + +LE PRINCE.--La Tour est l'endroit du monde qui me plaît le +moins.--Est-il vrai, mon oncle, que ce soit Jules César qui l'ait bâtie? + +GLOCESTER.--C'est lui, mon gracieux seigneur, qui l'a bâtie d'abord; +puis dans la suite des siècles elle a été rebâtie plusieurs fois. + +LE PRINCE.--Ce fait est-il constaté par des actes, ou bien a-t-on +seulement raconté d'âge en âge que c'est lui qui l'avait bâtie? + +BUCKINGHAM.--Par des actes, milord. + +LE PRINCE.--Mais supposez, milord, que cela n'eût pas été consigné dans +les archives, il me semble que la vérité devrait vivre d'âge en âge, +comme un héritage transmis à la postérité, jusqu'au jour de la fin +universelle. + +GLOCESTER, _à part_.--Des enfants si précoces et si sages, dit-on, ne +vivent pas longtemps. + +LE PRINCE.--Que dites-vous, mon oncle? + +GLOCESTER.--Je disais que, sans le secours des caractères, la renommée +vit longtemps[15]. (_A part._) Ainsi, comme l'Iniquité personnifiée sur +nos théâtres, je moralise avec des mots à double sens. + +[Note 15: Without characters, fame lives long.] + +LE PRINCE.--Ce Jules César était un homme bien fameux! Sa valeur a +illustré son génie, et son génie a déposé dans ses écrits de quoi faire +vivre sa valeur. La mort n'a pu faire de ce conquérant sa conquête, car +il est encore vivant par la gloire, bien qu'il ait perdu la vie.--Je +veux vous dire une chose, mon cousin Buckingham. + +BUCKINGHAM.--Quoi, mon gracieux seigneur? + +LE PRINCE.--Si j'atteins l'âge d'homme, je veux ou reconquérir nos +anciens droits sur la France, ou mourir en soldat, comme j'aurai vécu en +roi. + +GLOCESTER.--Les courts étés ont eu ordinairement un printemps +très-précoce. + +(Entre York, Hastings et le cardinal.) + +BUCKINGHAM.--Ah! voici le duc d'York qui vient comme nous l'avions +désiré. + +LE PRINCE.--Richard d'York, comment se porte notre cher frère? + +YORK.--Bien, mon redouté seigneur; car c'est ainsi que je dois vous +nommer désormais. + +LE PRINCE.--Oui, mon frère, à notre grande douleur ainsi qu'à la vôtre: +il est trop vrai qu'il vient de mourir celui qui eût dû plus longtemps +conserver ce titre, auquel sa mort a ôté beaucoup de majesté. + +GLOCESTER.--Comment se porte notre cousin le noble duc d'York? + +YORK.--Je vous remercie, cher oncle. O milord! c'est vous qui avez dit +que mauvaise herbe croît bien vite: le prince, mon frère, a grandi +beaucoup plus que moi. + +GLOCESTER.--Il est vrai, milord. + +YORK.--Il est donc mauvais? + +GLOCESTER.--O mon beau cousin! je ne dis pas cela du tout. + +YORK.--En ce cas, il vous a plus d'obligation que moi. + +GLOCESTER.--Il peut me commander, lui, à titre de mon souverain; et +vous, vous avez sur moi le pouvoir d'un parent. + +YORK.--Je vous prie, mon oncle, donnez-moi ce poignard. + +GLOCESTER.--Mon poignard, petit cousin? De tout mon coeur. + +LE PRINCE.--Mendie-t-on comme cela, mon frère? + +YORK.--Ce n'est qu'à mon cher oncle, qui, je le sais bien, me le donnera +volontiers: ce n'est qu'une bagatelle qu'il ne peut pas avoir de peine à +me donner. + +GLOCESTER.--Je veux faire à mon cousin un plus beau présent. + +YORK.--Un plus beau présent! Oh! vous voulez donc y joindre l'épée? + +GLOCESTER.--Oui, mon beau cousin, si elle était assez légère. + +YORK.--Oh! je vois bien que vous n'aimez à me faire que des dons légers; +et, dans des demandes d'un plus grand poids, vous refuseriez au +mendiant. + +GLOCESTER.--Mais elle est, pour vous, trop pesante à porter. + +YORK.--Fût-elle plus pesante, je la manierais très-facilement. + +GLOCESTER.--Quoi! vous voudriez avoir mon épée, petit lord? + +YORK.--Oui, je le voudrais, pour vous remercier de l'épithète que vous +me donnez. + +GLOCESTER.--Quelle épithète? + +YORK.--Petit. + +LE PRINCE.--Milord d'York sera toujours contrariant dans ses discours: +mais, mon oncle, Votre Grâce sait comment le supporter. + +YORK.--Vous voulez dire me porter, et non pas me supporter.--Mon oncle, +mon frère se moque de vous et de moi. Parce que je suis aussi petit +qu'un singe, il croit que vous pourriez me porter sur votre épaule. + +BUCKINGHAM, _à part_.--Avec quelle finesse et quelle promptitude +d'esprit il raisonne! Pour adoucir le sarcasme qu'il lance à son oncle, +il se raille lui-même avec toute sorte de grâce et d'adresse. Tant de +malice à cet âge est une chose étonnante! + +GLOCESTER.--Mon gracieux seigneur, voulez-vous continuer votre route? +Mon bon cousin Buckingham et moi, nous allons nous rendre auprès de +votre mère pour la presser de venir vous trouver à la Tour et vous +féliciter sur votre arrivée. + +YORK.--Quoi! vous voulez aller à la Tour, mon prince? + +LE PRINCE.--Milord protecteur dit qu'il le faut. + +YORK.--Je ne dormirai pas tranquillement dans la Tour. + +GLOCESTER.--Et pourquoi, mon ami? Qu'y voyez-vous à craindre? + +YORK.--Vraiment, l'âme irritée de mon oncle Clarence. Ma grand'mère m'a +dit qu'il y avait été assassiné. + +LE PRINCE.--Je ne crains pas les oncles morts. + +GLOCESTER.--Ni les vivants non plus, je m'en flatte. + +LE PRINCE.--Oui, s'ils vivent, je n'ai, je l'espère, rien à +craindre.--Mais marchons, milord: et, le coeur plein de tristesse, je +vais, en songeant à eux, me rendre à la Tour. + +(Sortent le prince, York, Hastings et le cardinal.) + +BUCKINGHAM.--Pensez-vous, milord, que ce petit babillard d'York n'ait +pas été excité par son artificieuse mère à vous poursuivre de ses +sarcasmes insultants? + +GLOCESTER.--Il n'y a pas de doute, il n'y a pas de doute. C'est un petit +raisonneur, hardi, vif, spirituel, prompt et capable. C'est tout le +portrait de sa mère, de la tête aux pieds. + +BUCKINGHAM.--Laissons-les pour ce qu'ils sont.--Approche, cher Catesby. +Tu t'es engagé aussi fortement à exécuter les intentions que nous +t'avons communiquées, qu'à garder soigneusement le secret de la +confidence que nous t'avons faite. Tu as entendu nos raisons pendant la +route?--Qu'en penses-tu? Serait-il si difficile de faire entrer le lord +Hastings dans le projet que nous avons d'installer cet illustre duc sur +le trône royal de cette île fameuse? + +CATESBY.--Il aime si tendrement le jeune prince, à cause de son père, +qu'il ne sera pas possible de l'engager à rien de contraire à ses +intérêts. + +BUCKINGHAM.--Et Stanley, qu'en penses-tu? S'y refusera-t-il? + +CATESBY.--Stanley fera tout ce que fera Hastings. + +BUCKINGHAM.--En ce cas, il faut s'en tenir à ceci. Va, cher Catesby, +sonde de loin lord Hastings pour savoir de quel oeil il verrait notre +projet; et invite-le à se rendre demain à la Tour, pour assister au +couronnement. Si tu trouves qu'on puisse le disposer pour nous, alors +encourage-le, et dis-lui toutes nos raisons. S'il est de plomb, de +glace, froid, et mal disposé, sois de même, romps aussitôt l'entretien, +et viens nous instruire de ses dispositions.--Demain nous tenons deux +conseils séparés où tu joueras un grand rôle. + +GLOCESTER.--Assure lord William de mon attachement, et dis-lui, Catesby, +que l'ancienne ligue de ses dangereux ennemis va verser son sang demain +au château de Pomfret; et recommande de ma part à mon ami de donner, en +signe de joie de cette bonne nouvelle, un doux baiser de plus à mistriss +Shore[16]. + +[Note 16: Jeanne Shore avait été maîtresse d'Edouard, et à ce qu'il +paraît de lord Hastings. Elle fut comprise dans l'accusation intentée +contre lui après sa mort, et subit une pénitence publique. Elle mourut +dans la misère, abandonnée de tous ceux auxquels elle avait rendu des +services pendant sa faveur.] + +BUCKINGHAM.--Va, cher Catesby: exécute habilement ta commission. + +CATESBY.--Mes bons lords, je vous promets à tous deux d'y donner tous +les soins dont je suis capable. + +GLOCESTER.--Catesby, aurons-nous de vos nouvelles, avant de nous mettre +au lit? + +CATESBY.--Vous en aurez, milord. + +GLOCESTER.--A Crosby: tu nous trouveras là tous deux. + +(Catesby sort.) + +BUCKINGHAM.--Que ferons-nous, milord, si nous voyons que Hastings ne se +prête pas à nos projets? + +GLOCESTER.--Nous ferons tomber sa tête, mon cher.--Nous viendrons à bout +de quelque chose.--Et souviens-toi, lorsque je serai roi, de me demander +le comté d'Hereford, dont le roi mon frère était en possession, avec +toutes ses dépendances. + +BUCKINGHAM.--Je réclamerai de Votre Grâce l'effet de cette promesse. + +GLOCESTER.--Et compte qu'elle te sera accordée en toute +affection.--Allons, il faut souper de bonne heure afin d'avoir ensuite +le temps de digérer nos projets et de leur donner une certaine forme. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE II + +Devant la maison de lord Hastings. + +_Entre_ UN MESSAGER. + + +LE MESSAGER, _frappant à la porte_.--Milord, milord? + +HASTINGS, _en dedans_.--Qui est là? + +LE MESSAGER.--Quelqu'un de la part de lord Stanley. + +HASTINGS.--Quelle heure est-il? + +LE MESSAGER.--Vous allez entendre sonner quatre heures. + +(Entre Hastings.) + +HASTINGS.--Ton maître trouve-t-il donc la nuit trop longue pour dormir? + +LE MESSAGER.--Il y a toute apparence, d'après ce que j'ai à vous dire. +D'abord, il me charge de présenter ses salutations à Votre Seigneurie. + +HASTINGS.--Et après... + +LE MESSAGER.--Ensuite il vous annonce qu'il a rêvé, cette nuit, que le +sanglier lui avait jeté son casque à bas. Il vous informe aussi qu'on +tient deux conseils, et qu'il serait possible que, dans l'un des deux, +on prît un parti qui pourrait à tous deux vous faire déplorer l'autre. +C'est ce qui l'a déterminé à m'envoyer savoir vos intentions; et si, à +l'instant même, vous voulez monter à cheval avec lui, et vous réfugier +en toute hâte dans le nord pour éviter le danger que pressent son âme. + +HASTINGS.--Va, mon ami, retourne vers ton maître. Dis-lui que nous +n'avons rien à craindre de ces deux conseils séparés. Son Honneur et moi +nous serons de l'un des deux, et mon bon ami Catesby doit se trouver à +l'autre; il ne peut rien s'y passer relativement à nous que je n'en sois +instruit. Dis-lui que ses craintes sont vaines et sans motifs; et quant +à ses songes, je m'étonne qu'il soit assez simple pour ajouter foi aux +illusions d'un sommeil agité. Fuir le sanglier avant qu'il nous +poursuive, ce serait l'exciter à courir sur nous, et diriger sa +poursuite vers la proie qu'il n'avait pas intention de chasser. Va, dis +à ton maître de se lever, et de venir me joindre; nous irons ensemble à +la Tour, où il verra que le sanglier nous traitera bien. + +LE MESSAGER.--J'y vais, milord; et lui rapporterai vos paroles. + +(Il sort.) + +(Entre Catesby.) + +CATESBY.--Mille bonjours à mon noble lord. + +HASTINGS.--Bonjour, Catesby. Vous êtes bien matinal aujourd'hui. Quelles +sont les nouvelles, dans ce temps d'incertitude? + +CATESBY.--En effet, milord, les choses sont peu stables; et je crois +qu'elles ne reprendront point de solidité, que Richard ne porte le +bandeau royal. + +HASTINGS.--Comment! le bandeau royal? Veux-tu dire la couronne? + +CATESBY.--Oui, mon bon lord. + +HASTINGS.--La couronne de ma tête tombera de dessus mes épaules avant +que je voie la couronne si odieusement déplacée. Mais crois-tu +t'apercevoir qu'il y vise? + +CATESBY.--Oui, sur ma vie: il se flatte de vous voir ardent à le +soutenir dans ses projets pour y parvenir; et c'est dans cette confiance +qu'il m'envoie vous apprendre l'agréable nouvelle que, ce jour même, vos +ennemis, les parents de la reine, doivent mourir à Pomfret. + +HASTINGS.--J'avoue que cette nouvelle ne m'afflige pas, car ils ont +toujours été mes ennemis; mais que je donne jamais ma voix à Richard, au +préjudice du droit des légitimes héritiers de mon maître! Dieu sait que +je n'en ferai rien, dût-il m'en coûter la vie. + +CATESBY.--Dieu conserve Votre Seigneurie dans ces bons sentiments! + +HASTINGS.--Mais je rirai pendant un an d'avoir assez vécu pour voir la +fin tragique de ceux qui m'avaient attiré la haine de mon maître. Va, +va, Catesby, avant que je sois plus vieux de quinze jours, j'en ferai +dépêcher encore quelques-uns qui ne s'y attendent guère. + +CATESBY.--C'est une vilaine chose, mon cher lord, de mourir sans +préparation, et lorsqu'on s'y attend le moins. + +HASTINGS.--Oh! affreux, affreux. Et c'est pourtant ce qui arrive à +Rivers, Vaughan et Grey; et il en arrivera autant à quelques autres, qui +se croient aussi en sûreté que toi et moi, qui, tu le sais, sommes aimés +du prince Richard et de Buckingham. + +CATESBY.--Oh! ils vous tiennent en très-haute estime, (_à part_) car ils +estiment que sa tête sera bientôt sur le pont. + +HASTINGS.--Je sais qu'il en est ainsi, et je l'ai bien mérité. (_Entre +Stanley._) Comment! comment! mon cher, où est donc votre épieu, mon +cher? Quoi! vous craignez le sanglier, et vous marchez sans armes? + +STANLEY.--Bonjour, milord.--Bonjour, Catesby.--Vous pouvez plaisanter; +mais, par la sainte croix, je n'aime point ces conseils séparés, moi. + +HASTINGS.--Milord, j'aime autant ma vie, que vous la vôtre; et même je +vous proteste qu'elle ne me fut jamais aussi précieuse qu'elle me l'est +en ce moment. Croyez-vous, de bonne foi, que, si je n'étais pas certain +de notre sûreté, vous me verriez un air aussi triomphant? + +STANLEY.--Les lords qui sont à Pomfret étaient joyeux aussi, lorsqu'ils +partirent de Londres; ils s'y croyaient bien en sûreté; ils n'avaient, +en effet, aucun sujet de défiance, et pourtant vous voyez combien +promptement le jour s'est obscurci pour eux: ce coup, si soudainement +porté par la haine, éveille mes inquiétudes; veuille le Ciel que ma peur +n'ait pas le sens commun!--Eh bien! nous rendrons-nous à la Tour? Le +jour s'avance. + +HASTINGS.--Allons, allons; j'ai quelque chose à vous dire... +Devinez-vous ce que c'est, milord? Aujourd'hui, les lords dont vous +parlez sont décapités. + +STANLEY.--Hélas! pour la fidélité, ils méritent mieux de porter leurs +têtes que quelques-uns de ceux qui les ont accusés de porter leurs +chapeaux. Mais, venez, milord; partons. + +(Entre un sergent d'armes.) + +HASTINGS.--Allez toujours devant, je veux dire un mot à ce brave homme. +(_Sortent Stanley et Catesby._)--Eh bien, ami, comment va? + +LE SERGENT.--D'autant mieux, que Votre Seigneurie veut bien s'en +informer. + +HASTINGS.--Je te dirai, mon ami, que les choses vont mieux pour moi, +aujourd'hui, que la dernière fois que tu me rencontras ici. On me +conduisait en prison à la Tour où j'étais envoyé par les menées des +parents de la reine; mais maintenant je te dirai (garde cela pour toi) +qu'aujourd'hui ces mêmes ennemis sont mis à mort, et que je suis en +meilleure position que je n'étais alors. + +LE SERGENT.--Dieu veuille vous y maintenir, à la satisfaction de Votre +Honneur. + +HASTINGS.--Mille grâces, ami. Tiens, bois à ma santé. + +(Il lui jette sa bourse.) + +LE SERGENT.--Je remercie Votre Honneur. + +(Sort le sergent.) + +(Entre un prêtre.) + +LE PRÊTRE.--Bienheureux de vous rencontrer, milord, je suis fort aise de +voir Votre Honneur. + +HASTINGS.--Je te remercie de tout mon coeur, mon bon sir John. Je vous +suis redevable pour votre dernier office. Venez chez moi dimanche +prochain, et je m'acquitterai avec vous. + +(Entre Buckingham.) + +BUCKINGHAM.--Quoi! en conversation avec un prêtre, lord chambellan? Ce +sont vos amis de Pomfret qui ont besoin du ministère d'un prêtre; mais +vous, je ne crois pas que vous ayez occasion de vous confesser. + +HASTINGS.--Non, ma foi; et lorsque j'ai rencontré ce saint homme, j'ai +songé à ceux dont vous parlez.--Eh bien, allez-vous à la Tour? + +BUCKINGHAM.--J'y vais, milord: mais je n'y resterai pas longtemps; j'en +reviendrai avant vous. + +HASTINGS.--Cela est assez probable; car j'y resterai à dîner. + +BUCKINGHAM, _à part_.--Et à souper aussi, quoique tu ne t'en doutes +pas.--Allons, voulez-vous venir? + +HASTINGS.--Je vous suis, milord. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE III + +A Pomfret.--Devant le château. + +_Entre_ RATCLIFF, _conduisant, avec une escorte_, RIVERS, GREY ET +VAUGHAN _à la mort_. + + +RATCLIFF.--Allons, conduisez les prisonniers. + +RIVERS.--Sir Richard Ratcliff, laisse-moi te dire ceci: tu vois mourir +aujourd'hui un sujet fidèle, puni de son zèle et de sa loyauté. + +GREY.--Dieu garde le prince de votre clique à tous! Vous êtes là une +troupe liguée de damnés vampires. + +VAUGHAN.--Il y en a parmi vous qui un jour crieront malheur sur tout +ceci. + +RATCLIFF.--Dépêchons; le terme de votre vie est arrivé. + +RIVERS.--O Pomfret, Pomfret! ô toi, prison sanglante, prison fatale et +de mauvais augure aux nobles pairs de ce royaume! Dans la coupable +enceinte de tes murs fut massacré Richard II; et pour rendre plus odieux +ton sinistre séjour, nous allons te donner à boire encore notre sang +innocent. + +GREY.--C'est maintenant que tombe sur nos têtes la malédiction de +Marguerite, lorsqu'elle reprocha à Hastings, à vous et à moi, d'être +restés spectateurs tranquilles, pendant que Richard poignardait son +fils. + +RIVERS.--Elle maudit aussi Hastings, elle maudit Buckingham, elle maudit +Richard. Souviens-toi, ô Dieu, d'exaucer contre eux ses prières, comme +tu les exauces contre nous!--Mais ma soeur, et les princes ses +enfants... ô Dieu miséricordieux, contente-toi de notre sang fidèle, +qui, tu le vois, va être injustement versé! + +RATCLIFF.--Finissons: l'heure marquée pour votre mort est déjà passée. + +RIVERS.--Allons, Grey,--allons, Vaughan. Embrassons-nous ici.--Adieu, +jusqu'à notre réunion dans le ciel. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE IV + +A Londres.--Un appartement dans la Tour. + +BUCKINGHAM, STANLEY, HASTINGS, L'ÉVÊQUE D'ÉLY, CATESBY, LOVEL _et +autres, autour d'une table, les officiers du conseil sont présents_. + + +HASTINGS.--Nobles pairs, nous sommes ici rassemblés pour fixer le jour +du couronnement; au nom de Dieu, parlez, quel jour nommez-vous pour +cette auguste cérémonie? + +BUCKINGHAM.--Tout est-il préparé pour ce grand jour? + +STANLEY.--Tout: il ne reste plus qu'à le fixer. + +L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--Demain serait, ce me semble, un jour heureusement +choisi. + +BUCKINGHAM.--Qui de vous ici connaît les intentions du protecteur? quel +est le confident le plus intime du noble duc? + +L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--C'est vous, milord, à ce que nous croyons, qui +connaissez le mieux sa pensée. + +BUCKINGHAM.--Nous connaissons tous les visages l'un de l'autre: mais +pour nos coeurs.... Il ne connaît pas plus le mien que moi le vôtre: et +je ne connais pas plus le sien, milord, que vous le mien.--Lord +Hastings, vous êtes liés tous deux d'une étroite amitié. + +HASTINGS.--Je sais que Sa Grâce a la bonté de m'accorder beaucoup +d'affection. Mais quant à ses vues sur le couronnement, je ne l'ai point +sondé, et il ne m'a fait connaître en aucune manière ses gracieuses +volontés à ce sujet. Mais vous, noble lord, vous pourriez nommer le +jour: et je donnerai ma voix au nom du duc; j'ose espérer qu'il ne le +prendra pas en mauvaise part. + +(Entre Glocester.) + +L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--Voici le duc lui-même, qui vient fort à propos. + +GLOCESTER--Mes nobles lords et cousins, je vous souhaite à tous le +bonjour. J'ai dormi tard; mais je me flatte que mon absence n'a pas +empêché qu'on s'occupât d'aucun des objets importants qui devaient se +régler en ma présence. + +BUCKINGHAM.--Si vous n'aviez pas fait votre entrée à point nommé, +milord, voilà lord Hastings qui allait se charger de votre rôle; je veux +dire qu'il aurait donné votre voix pour le couronnement du roi. + +GLOCESTER.--Personne ne pouvait le faire avec plus de confiance que +milord Hastings. Il me connaît bien; il m'est tendrement +attaché.--Milord d'Ély, la dernière fois que je me trouvai à Holborn, je +vis des fraises dans votre jardin[17]. Je vous prie, envoyez-m'en +quelques-unes. + +[Note 17: La demande des fraises est historique, et donnée comme un +échantillon de la bonne humeur qu'affecta ce jour-là Richard au +commencement du conseil. Probablement Shakspeare en a profité pour faire +sortir l'évêque d'Ély, afin qu'il ne s'établît pas de discussion entre +ce prélat, qui a demandé que le couronnement d'Édouard V eût lieu le +lendemain, et Stanley à qui un instant de prudence fait exprimer le +désir qu'il soit retardé. C'est ce que n'ont point aperçu les +commentateurs.] + +L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--Oui-dà, milord, et de tout mon coeur. + +(L'évêque d'Ély sort.) + +GLOCESTER.--Cousin Buckingham, un mot. (_Il le prend à part:_)--Catesby +a sondé Hastings sur notre projet, et il a trouvé cet entêté-là si +violent qu'il perdra, dit-il, sa tête avant de consentir à ce que le +fils de son maître, comme il l'appelle respectueusement, perde la +souveraineté du trône d'Angleterre. + +BUCKINGHAM.--Sortez un moment, je vous accompagnerai. + +(Sortent Glocester et Buckingham.) + +STANLEY.--Nous n'avons pas encore fixé ce jour solennel. Demain, à mon +avis, est trop précipité. Pour moi, je ne suis pas aussi bien préparé +que je le serais si l'on éloignait ce jour. + +(Rentre l'évêque d'Ély.) + +L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--Où est milord protecteur? Je viens d'envoyer chercher +les fraises. + +HASTINGS.--Le duc paraît ce matin bien disposé et de bonne humeur. Il +faut qu'il soit occupé de quelque idée qui lui plaît, pour nous avoir +souhaité le bonjour d'un air si animé. Je ne crois pas qu'il y ait, dans +toute la chrétienté, un homme moins capable de cacher sa haine ou son +amitié que lui: vous lisez d'abord sur son visage ce qu'il a dans le +coeur. + +STANLEY.--Et quels traits de son âme voyez-vous donc aujourd'hui sur son +visage, d'après les apparences qu'il a laissé voir? + +HASTINGS.--Hé! j'y vois clairement qu'il n'est irrité contre personne, +car, si cela était, on l'aurait vu dans ses yeux. + +(Rentrent Richard et Buckingham.) + +GLOCESTER.--Je vous le demande à tous, dites-moi ce que méritent ceux +qui conspirent ma mort par les pratiques diaboliques d'une damnable +sorcellerie, et qui sont parvenus à soumettre mon corps à leurs charmes +infernaux? + +HASTINGS.--Le tendre attachement que j'ai pour Votre Grâce, milord, +m'enhardit à prononcer le premier, dans cette illustre assemblée, +l'arrêt des coupables. Quels qu'ils soient, je soutiens, milord, qu'ils +ont mérité la mort. + +GLOCESTER.--Eh bien, que vos yeux soient donc témoins du mal qu'ils +m'ont fait. Voyez comme ils m'ont ensorcelé: regardez, mon bras est +desséché comme une jeune perche frappée de la gelée. C'est l'ouvrage de +cette épouse d'Édouard, de cette horrible sorcière, liguée avec cette +malheureuse, cette prostituée, la Shore: ce sont elles qui m'ont ainsi +marqué de leurs sortilèges. + +HASTINGS.--Si elles sont les auteurs de ce forfait, milord.... + +GLOCESTER.--Si! que prétends-tu avec tes si, toi, le protecteur de cette +odieuse prostituée?--Tu es un traître.--A bas sa tête.--Oui, je jure ici +par saint Paul, que je ne dînerai pas que je ne l'aie vue à bas.--Lovel +et Catesby, ayez soin que cela s'exécute.--Pour vous autres, qui m'aime +se lève et me suive. + +(Tout le conseil se lève, et suit Richard et Buckingham.) + +HASTINGS.--Malheur, malheur à l'Angleterre! car de moi je n'en donnerais +pas cela. Imbécile que je suis, j'aurais pu prévenir ce qui m'arrive. +Stanley avait vu en songe le sanglier lui abattre son casque; mais j'ai +méprisé cet avis, et j'ai dédaigné de fuir. Trois fois aujourd'hui mon +cheval caparaçonné a bronché et a fait un écart à l'aspect de la Tour, +comme s'il eût refusé de me mener à la boucherie.--Ah! j'ai besoin +maintenant du prêtre à qui je parlais tantôt. Je me repens à présent +d'avoir dit à ce sergent, d'un air de triomphe, que mes ennemis +périssaient aujourd'hui à Pomfret d'une mort sanglante, et que moi +j'étais sûr d'être en grâce et en faveur. O Marguerite, Marguerite! +c'est maintenant que ta funeste malédiction tombe sur la tête infortunée +du pauvre Hastings! + +CATESBY.--Allons, milord, abrégez: le duc attend pour dîner. Faites une +courte confession; il est pressé de voir votre tête. + +HASTINGS.--O faveur momentanée des mortels que nous poursuivons avec +plus d'ardeur que la grâce de Dieu! Celui qui bâtit son espérance sur +ton fantastique sourire est comme le matelot ivre au haut d'un mât, +toujours prêt à tomber à la moindre secousse, dans les fatales +entrailles de l'abîme. + +LOVEL.--Allons, allons, finissons: ces lamentations sont inutiles. + +HASTINGS.--O sanguinaire Richard!--Malheureuse Angleterre! je te prédis +les jours les plus effroyables qu'aient encore vus les siècles les plus +malheureux.--Allons, conduisez-moi à l'échafaud: portez-lui ma +tête.--J'en vois sourire à mon malheur qui ne me survivront pas +longtemps. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE V + +Toujours à Londres.--Les murs de la Tour. + +_Entrent_ GLOCESTER ET BUCKINGHAM _vêtus d'armures rouillées et +singulièrement en désordre_. + + +GLOCESTER.--Dis-moi, cousin, peux-tu trembler et changer de couleur, +perdre la respiration au milieu d'un mot, recommencer ton discours et +t'arrêter encore comme si tu avais la tête perdue, l'esprit égaré de +frayeur? + +BUCKINGHAM.--Bon! je suis en état d'égaler le plus grand tragédien, de +parler en regardant en arrière, et promenant autour de moi un oeil +inquiet, de trembler et tressaillir au mouvement d'un brin de paille, +comme assailli d'une crainte profonde. Le regard épouvanté et le sourire +forcé sont également à mes ordres; ils sont toujours prêts, chacun dans +son emploi, à donner à mes stratagèmes l'apparence convenable. Mais +Catesby est-il parti? + +GLOCESTER.--Oui, et le voilà qui ramène avec lui le maire. + +BUCKINGHAM.--Laissez-moi lui parler. (_Entrent le lord maire et +Catesby._) Lord maire.... + +GLOCESTER.--Prenez garde au pont. + +BUCKINGHAM.--Écoutez, écoutez le tambour. + +GLOCESTER.--Catesby, veillez sur les remparts. + +BUCKINGHAM.--Lord maire, la raison qui nous a fait vous mander.... + +GLOCESTER.--Prends garde, défends-toi....--Voilà les ennemis. + +BUCKINGHAM.--Que Dieu et notre innocence nous défendent et nous +protègent! + +(Entrent Lovel et Catesby, portant la tête de Hastings.) + +GLOCESTER.--Non, rassurez-vous, ce sont nos amis: Lovel et Catesby. + +LOVEL.--Voilà la tête de cet ignoble traître, de ce dangereux Hastings +qu'on était si loin de soupçonner. + +GLOCESTER.--J'ai tant aimé cet homme que je ne puis m'empêcher de +pleurer. Je l'avais toujours cru le plus sincère et le meilleur humain +qui jamais sur terre ait porté le nom de chrétien. Il était pour moi +comme un livre où mon âme déposait le récit de ses plus secrètes +pensées. Il savait couvrir ses vices d'un vernis de vertu si séduisant, +que, sauf une faute notoire et visible à tous les yeux (je parle de son +commerce déclaré avec la femme de Shore), il vivait à l'abri du plus +léger soupçon. + +BUCKINGHAM.--Oh! c'était bien le traître le plus caché, le plus +habilement déguisé qui ait jamais vécu!--Voyez, lord maire, auriez-vous +jamais imaginé, et pourriez-vous même le croire encore, si la Providence +ne nous avait pas conservés vivants pour vous le dire, que ce rusé +traître avait comploté de nous assassiner, moi et le bon duc de +Glocester, aujourd'hui même dans la chambre du conseil? + +LE MAIRE.--Quoi, est-il vrai? + +GLOCESTER.--Quoi? nous prenez-vous pour des Turcs et des infidèles? Et +pensez-vous que nous eussions ainsi, contre la forme des lois, procédé +si violemment à la mort du scélérat, si l'extrême danger de la chose, le +repos de l'Angleterre et la sûreté de nos personnes ne nous eussent pas +forcés à cette rapide exécution? + +LE MAIRE.--Puisse-t-il vous bien arriver! Il a mérité la mort; et Vos +Grâces ont très-sagement procédé, en faisant un exemple capable +d'effrayer les faux traîtres qui voudraient renouveler de pareilles +tentatives. Je n'ai rien espéré de mieux de sa part, depuis que je l'ai +vu en relation avec mistriss Shore. + +BUCKINGHAM.--Et cependant notre intention n'était pas qu'il fût exécuté +avant que vous fussiez arrivé, milord, pour être présent à sa fin. Mais +le zèle affectionné de nos amis a empêché, un peu contre notre +intention, que cela ne fût ainsi. Nous aurions été bien aises que vous +eussiez entendu le traître parler, et confesser en tremblant les détails +et le but de sa trahison, afin que vous eussiez pu en rendre compte aux +citoyens qui seraient peut-être tentés de mal interpréter cette +exécution, et de plaindre sa mort. + +LE MAIRE.--La parole de Votre Grâce, mon bon lord, vaudra autant que si +je l'avais vu et entendu parler: et ne doutez nullement ni l'un ni +l'autre, nobles princes, que je n'informe nos fidèles citoyens de la +justice avec laquelle vous avez agi en cette occasion. + +GLOCESTER.--C'était pour cela que nous souhaitions la présence de Votre +Seigneurie, afin d'éviter la censure des langues mal intentionnées. + +BUCKINGHAM.--Mais enfin, puisque vous êtes arrivé trop tard pour remplir +nos intentions, vous pouvez du moins attester tout ce que nous venons de +vous en apprendre. Et sur ce, mon bon lord maire, nous vous souhaitons +le bonjour. + +(Le lord maire sort.) + +GLOCESTER.--Allons, suivez, suivez-le, cousin Buckingham. Le maire va se +rendre en diligence à Guild-Hall. Là, lorsque vous trouverez le moment +favorable, mettez en avant la bâtardise des enfants d'Edouard. +Dites-leur comment Edouard fit mettre à mort un citoyen[18], pour avoir +dit qu'il ferait son fils héritier de la couronne, lorsqu'il n'entendait +parler que de sa maison, dont l'enseigne portait ce nom. Ensuite +insistez sur ses abominables débauches, et la brutalité de ses penchants +inconstants, qui s'étendaient jusqu'à leurs servantes, leurs filles, +leurs femmes, partout où son oeil lascif et son coeur dévorant +s'arrêtaient pour chercher une proie. De là vous pouvez, dans un besoin, +ramener le discours sur ma personne.--Dites-leur que, lorsque ma mère +devint grosse de cet insatiable Édouard, le duc d'York, mon illustre +père, était occupé dans les guerres de France; et qu'en faisant une +supputation exacte des dates, il reconnut évidemment que l'enfant ne lui +appartenait pas; vérité confirmée encore par sa physionomie, qui n'avait +aucun des traits du noble duc mon père; cependant touchez cela +légèrement, et comme en passant, car vous savez, milord, que ma mère vit +encore. + +[Note 18: Un riche mercier de la Cité, nommé Walker. Ce fut en chaire +que Richard fit d'abord attaquer les actes d'Édouard, la légitimité de +ses enfants, et la sienne propre, par un docteur Shand, frère du maire +de Londres.] + +BUCKINGHAM.--Reposez-vous sur moi, milord; je vais parler avec autant +d'éloquence que si la brillante récompense qui fait l'objet de mon +plaidoyer devait être pour moi-même; et sur ce, adieu, milord. + +GLOCESTER.--Si vous réussissez, amenez-les au château de Baynard; vous +m'y trouverez vertueusement entouré de révérends pères et de savants +évêques. + +BUCKINGHAM.--Je pars; et comptez que vers les trois ou quatre heures, +vous recevrez des nouvelles de ce qui se sera passé à Guild-Hall. + +(Buckingham sort.) + +GLOCESTER.--Lovel, allez chercher promptement le docteur Shaw.--Et vous, +Catesby, amenez-moi le moine Penker. Dites-leur de venir me trouver +avant une heure d'ici, au château de Baynard. (_Lovel et Catesby +sortent._) Je vais rentrer. Il faut que je donne des ordres secrets pour +mettre hors de vue cette petite race de Clarence, et recommander qu'on +ne souffre pas que personne au monde approche les princes. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE VI + +Une rue de Londres. + +_Entre_ UN CLERC. + + +LE CLERC.--Voilà les chefs d'accusation intentés contre ce bon lord +Hastings, grossoyés dans une belle écriture à main posée, pour être lus +tantôt publiquement dans l'église de Saint-Paul! Et remarquez comme tout +cela est d'accord!--J'ai employé onze heures entières à les mettre au +net; car ce n'est que d'hier au soir que Catesby me les a envoyés; +l'original avait coûté au moins autant de temps à rédiger, et pourtant +il n'y a pas cinq heures que Hastings vivait encore, et sans avoir été +ni accusé, ni interrogé, en pleine liberté. Il faut avouer que nous +sommes dans un joli monde!--Qui serait assez stupide pour ne pas voir ce +grossier artifice? Et cependant qui serait assez hardi pour avoir le +courage de ne pas dire qu'il ne le voit pas? Le monde est mauvais; et +tout est perdu sans ressource, quand il faut, en voyant de pareilles +actions, se contenter de penser. + +(Il sort.) + + + + +SCÈNE VII + +Toujours à Londres.--La cour du château de Baynard[19]. + +GLOCESTER ET BUCKINGHAM _entrent par différents côtés_. + +[Note 19: Le château de Baynard était, à ce qu'il paraît, une habitation +fortifiée, bâtie par un des gentilshommes qui accompagnèrent Guillaume +le Conquérant. Elle était située dans Londres même, au bord de la +Tamise, où l'on en aperçoit encore les fondations lorsque les eaux sont +basses.] + + +GLOCESTER.--Eh bien? eh bien? Que disent nos bourgeois? + +BUCKINGHAM.--Par la sainte Mère de notre Sauveur, les bourgeois ont la +bouche close, et ne disent pas un mot! + +GLOCESTER.--Avez-vous touché l'article de la bâtardise des enfants +d'Édouard? + +BUCKINGHAM.--Oui; j'ai parlé de son contrat de mariage avec lady Lucy, +et de celui qui a été fait en France par ses ambassadeurs; de +l'insatiable voracité de ses désirs, et de ses violences sur les femmes +de la Cité; de sa tyrannie à propos de rien; j'ai dit que lui-même était +bâtard puisqu'il avait été conçu lorsque votre père était en France; +qu'il n'avait point de ressemblance avec le duc; j'ai en même temps +rappelé vos traits et je vous ai montré comme la véritable image de +votre père, tant par la physionomie que par la noblesse de l'âme. J'ai +fait valoir toutes vos victoires dans l'Écosse, votre science dans la +guerre, votre sagesse dans la paix, vos vertus, la bonté de votre +naturel, et votre humble modestie; enfin, rien de ce qui pouvait tendre +à vos vues n'a été laissé de côté dans ma harangue, ni touché avec +négligence. Et lorsque je suis venu à la fin, j'ai sommé ceux qui +aimaient le bien de leur pays, de crier: Dieu conserve Richard, roi +d'Angleterre! + +GLOCESTER.--Et l'ont-ils fait? + +BUCKINGHAM.--Non. Que Dieu me soit aide! ils n'ont pas dit un mot. Mais +tous, comme de muettes statues ou des pierres insensibles, sont demeurés +à se regarder l'un l'autre, et pâles comme des morts.--Quand j'ai vu +cela, je les ai réprimandés, et j'ai demandé au maire ce que signifiait +ce silence obstiné. Sa réponse a été, que le peuple n'était pas +accoutumé à se voir haranguer par d'autres que par le greffier. Alors on +l'a pressé de répéter mon discours: mais il n'a parlé que d'après moi; +_voilà ce qu'a dit le duc, voilà comment le duc a conclu_; sans rien +prendre sur lui. Lorsqu'il a eu fini, un certain nombre de mes gens, +apostés dans le bas de la salle, ont jeté leurs bonnets en l'air, et +environ une douzaine de voix ont crié: _Dieu conserve le roi Richard!_ +J'ai saisi l'occasion qu'ils me donnaient. _Je vous remercie, bons +citoyens, braves amis, leur ai-je dit. Cette acclamation générale et ces +cris de joie prouvent votre discernement, et votre affection pour +Richard:_ et j'ai fini là, et me suis retiré. + +GLOCESTER.--Quels muets imbéciles! Quoi! Ils n'ont pas voulu +parler?--Mais le maire et ses adjoints ne viendront-ils pas? + +BUCKINGHAM.--Le maire est tout près d'ici, milord. Montrez quelque +crainte. Ne leur donnez audience qu'après de vives instances; et ayez +soin, mon bon lord, de paraître devant eux un livre de prières à la +main, et entre deux ecclésiastiques: car je veux sur ce texte faire un +sermon édifiant. Et ne vous laissez pas aisément gagner à nos +sollicitations. Jouez le rôle de la jeune fille: répondez toujours non, +tout en acceptant. + +GLOCESTER.--Je rentre: et, si vous plaidez aussi bien pour eux que je +saurai répondre non pour mon propre compte, nul doute que nous ne +conduisions notre projet à une heureuse issue. + +BUCKINGHAM.--Allez, allez, montez sur la terrasse; voilà le maire qui +frappe. (_Sort Glocester._)--(_Entrent le lord maire, les aldermen, des +citoyens._)--Soyez le bienvenu, milord. Je perds mon temps à attendre le +duc. Je ne crois pas qu'il veuille nous recevoir. (_Entre Catesby, +venant du château._) Eh bien, Catesby, qu'a répondu le duc à ma requête? + +CATESBY.--Il prie Votre Grâce, mon noble lord, de remettre votre visite +à demain, ou au jour suivant. Il est enfermé avec deux vénérables +ecclésiastiques, et saintement occupé de méditations, et désire +qu'aucune affaire temporelle ne vienne le distraire de son pieux +exercice. + +BUCKINGHAM.--Retournez, bon Catesby, vers le gracieux duc. Dites-lui que +le maire, les aldermen et moi, nous sommes venus pour conférer avec Sa +Grâce sur des affaires de la dernière conséquence, sur des projets +très-importants, et qui se rattachent au bien général de l'État. + +CATESBY.--Je vais l'en instruire sur-le-champ. + +(Il sort.) + +BUCKINGHAM, _au maire_.--Ha! ha! milord: ce prince-là n'est pas un +Edouard. Il n'est pas à se bercer sur un voluptueux canapé. Il est sur +ses genoux, occupé à la contemplation. On ne le trouve pas se +divertissant avec une couple de courtisanes: mais il médite avec deux +profonds et savants docteurs. Il n'est pas à dormir pour engraisser son +corps indolent: mais il prie pour enrichir son âme vigilante. Heureuse +l'Angleterre, si ce vertueux prince voulait se charger d'en être le +souverain! Mais, je le crains bien, jamais nous n'obtiendrons cela de +lui. + +LE MAIRE.--Vraiment, Dieu nous préserve d'un refus de sa part! + +BUCKINGHAM.--Ah! je crains bien qu'il ne refuse.--Voilà Catesby qui +revient. (_Entre Catesby._) Eh bien, Catesby, que dit Sa Grâce? + +CATESBY.--Elle ne conçoit pas dans quel but vous avez réuni un si grand +nombre de citoyens, pour les amener chez elle, sans l'en avoir prévenue +auparavant; elle craint, milord, que vous n'ayez de mauvais desseins +contre elle. + +BUCKINGHAM.--Je suis mortifié que mon noble cousin puisse me soupçonner +de mauvais desseins contre lui. Par le ciel! nous venons à lui remplis +d'affection; retournez encore, je vous prie, et assurez-en Sa Grâce. +(_Catesby sort._) Quand ces hommes pieux et d'une dévotion profonde sont +à leur chapelet, il est bien difficile de les en retirer: tant sont doux +les plaisirs d'une fervente contemplation. + +(Glocester paraît sur un balcon élevé, entre deux évêques. Catesby +revient avec lui.) + +LE MAIRE.--Eh! tenez, voilà Sa Grâce qui arrive entre deux +ecclésiastiques. + +BUCKINGHAM.--Deux appuis pour la vertu d'un prince chrétien, et qui le +préservent des chutes de la vanité! Voyez! dans sa main un livre de +prières: ce sont là les véritables parures auxquelles se fait +reconnaître un saint.--Fameux Plantagenet, très-gracieux prince, prête +une oreille favorable à notre requête, et pardonne-nous d'interrompre +les dévots exercices de ton zèle vraiment chrétien. + +GLOCESTER.--Milord, vous n'avez pas besoin d'apologie. C'est moi qui +vous prie de m'excuser si mon ardeur pour le service de mon Dieu m'a +fait négliger la visite de mes amis. Mais laissons cela; que désire +Votre Grâce? + +BUCKINGHAM.--Une chose qui, j'espère, sera agréable à Dieu, et réjouira +tous les bons citoyens de cette île dans l'anarchie. + +GLOCESTER.--Vous me faites craindre d'avoir commis quelque faute +répréhensible aux yeux de cette ville, et vous venez sans doute me +reprocher mon ignorance? + +BUCKINGHAM.--Vous avez deviné juste, milord. Votre Grâce +daignerait-elle, à nos instantes prières, réparer sa faute? + +GLOCESTER.--Comment pourrais-je autrement vivre dans un pays chrétien? + +BUCKINGHAM.--Sachez donc que vous êtes coupable d'abandonner le siége +suprême, le trône majestueux, les fonctions souveraines de vos ancêtres, +les grandeurs qui vous appartiennent, les droits de votre naissance et +la gloire héréditaire de votre royale maison, au rejeton corrompu d'une +tige souillée; tandis que vous êtes plongé dans le calme de vos pensées +assoupies, dont nous venons de vous réveiller aujourd'hui pour le bien +de notre patrie, cette belle île se voit mutilée dans plusieurs de ses +membres, son visage est défiguré par des marques d'infamie, la tige de +ses rois est greffée sur d'ignobles sauvageons, et elle-même se voit +presque entièrement ensevelie dans l'abîme profond de la honte et de +l'oubli. C'est pour la sauver que nous venons vous solliciter ardemment, +gracieux seigneur, de prendre sur vous le fardeau et le gouvernement de +ce pays qui est le vôtre, non plus comme protecteur, régent, lieutenant, +ou comme agent subalterne qui travaille pour le profit d'un autre, mais +comme héritier qui a reçu de génération en génération les droits +successifs à un empire qui vous appartient en propre. Voilà ce que, +d'accord avec les citoyens, vos amis sincères et dévoués, et sur leurs +ardentes sollicitations, je suis venu demander à Votre Grâce avec de +légitimes instances. + +GLOCESTER.--Je suis incertain, s'il convient mieux à mon rang et aux +sentiments où vous êtes, que je me retire en silence, ou que je réponde +pour vous adresser d'amers reproches. Car, si je ne réponds pas, vous +pourriez peut-être imaginer que ma langue, liée par l'ambition, consent +par son silence à ce joug doré de la souveraineté, que vous voulez +follement m'imposer ici. Et si, d'un autre côté, je vous reproche les +offres que vous me faites, et qui me touchent par l'expression de votre +fidèle attachement pour moi, j'aurai maltraité mes amis.... Pour vous +répondre donc et éviter ce premier inconvénient, et ne pas tomber, en +m'expliquant, dans le second, voici définitivement ma réponse. Votre +amour mérite mes remerciements; mais mon mérite, qui n'est d'aucune +valeur, se refuse à de si hautes propositions. D'abord, quand tous les +obstacles seraient écartés, et que le chemin au trône me serait aplani, +quand il me reviendrait comme une succession ouverte, et par les droits +de ma naissance, telle est la pauvreté de mes talents, et telles sont la +grandeur et la multitude de mes imperfections, que je chercherais à me +dérober à mon élévation, frêle barque que je suis, peu faite pour +affronter une mer puissante, plutôt que de m'exposer à me voir caché +sous ma grandeur, et englouti dans les vapeurs de ma gloire. Mais, Dieu +merci, on n'a pas besoin de moi; et je répondrais bien peu à votre +besoin, si c'était à moi à vous secourir. La tige royale nous a laissé +un fruit royal, qui, mûri par les heures que nous dérobe le temps, sera +digne de la majesté du trône, et nous rendra, je n'en doute point, tous +heureux sous son règne. C'est sur lui que je dépose ce que vous voudriez +placer sur moi, ce qui lui appartient par les droits de sa naissance, et +par son heureuse étoile.--Et Dieu me préserve de vouloir le lui ravir. + +BUCKINGHAM.--Milord, c'est une preuve des délicatesses de la conscience +de Votre Grâce; mais ses scrupules sont frivoles et sans importance, dès +qu'on vient à bien considérer les choses. Vous dites qu'Édouard est le +fils de votre frère: nous en convenons avec vous; mais il n'est pas né +de l'épouse légitime d'Édouard; car celui-ci s'était engagé auparavant +avec lady Lucy; et votre mère peut servir de témoin à son +engagement[20]. Ensuite il s'est fiancé par ambassadeur à la princesse +Bonne, soeur du roi de France. Ces deux épouses mises à l'écart, il +s'est présenté une pauvre suppliante, une mère accablée des soins d'une +nombreuse famille, une veuve dans la détresse, qui, bien que sur le +déclin de sa beauté, a conquis et charmé l'oeil lascif d'Édouard, et l'a +fait tomber de la hauteur et de l'élévation de ses premières pensées, +dans le honteux abaissement d'une dégoûtante et vile bigamie: c'est de +cette veuve, et dans sa couche illégitime, qu'il a engendré cet Édouard, +que, par courtoisie, nous appelons le prince. Je pourrais m'en plaindre +ici en termes plus amers, si, retenu par les égards que je dois à +certaine personne vivante, je n'imposais à ma langue une prudente +circonspection. Ainsi, mon bon seigneur, prenez pour votre royale +personne cette dignité qui vous est offerte; si ce n'est pour nous +rendre heureux, et avec nous tout le pays, que ce soit du moins pour +retirer votre noble race de la corruption que lui ont fait contracter +les abus du temps, et pour la rendre à son cours direct et légitime. + +[Note 20: On voulut en effet arguer de cet argument pour empêcher le +mariage d'Édouard avec lady Grey. Mais lady Lucy, sommée sous serment de +dire la vérité, déclara qu'elle n'avait reçu aucune promesse d'Edouard.] + +LE MAIRE.--Acceptez, mon bon seigneur: vos citoyens de la ville de +Londres vous en conjurent. + +BUCKINGHAM.--Ne refusez pas, puissant prince, l'offre de notre amour. + +CATESBY.--Oh! rendez-les heureux, en souscrivant à leur juste requête! + +GLOCESTER.--Hélas! pourquoi voulez-vous m'accabler de ce fardeau +d'inquiétudes? Je ne suis pas fait pour les grandeurs et la majesté d'un +trône.--Je vous en prie, ne le prenez pas en mauvaise part, mais je ne +puis ni ne veux céder à vos désirs. + +BUCKINGHAM.--Si vous vous obstinez à le refuser, si par sensibilité et +par attachement vous répugnez à déposer un enfant, un fils de votre +frère; car nous connaissons bien la tendresse de votre coeur, et cette +pitié douce et efféminée, que nous avons toujours remarquée en vous pour +vos proches, et qui au reste s'étend également à toutes les classes +d'hommes:.... eh bien, apprenez, que, soit que vous acceptiez nos offres +ou non, jamais le fils de votre frère ne régnera sur nous comme notre +roi; mais que nous placerons quelque autre sur le trône, à la disgrâce +et à la ruine de votre maison;--et c'est dans cette résolution que nous +vous quittons.--Venez, citoyens; nous ne le solliciterons pas plus +longtemps. + +(Buckingham sort avec le maire et sa suite.) + +CATESBY.--Rappelez-les, cher prince; acceptez leur demande: si vous la +refusez, tout le pays en portera la peine. + +GLOCESTER.--Voulez-vous donc me précipiter dans un monde de soucis? Eh +bien, rappelez-les: je ne suis pas fait de pierre, et je sens que mon +coeur est touché de vos tendres sollicitations (_sort Catesby_), quoique +ce soit contre ma conscience et mon inclination. (_Entrent Buckingham et +les autres._) Cousin Buckingham.... et vous, hommes sages et +respectables, puisque vous voulez charger mes épaules du fardeau de la +grandeur, et me le faire porter, que je le veuille ou non, il faut bien +que je m'y soumette avec résignation. Mais si la noire calomnie, ou le +blâme au visage odieux, sont un jour la conséquence du devoir que vous +m'imposez, la violence que vous me faites me sauvera de toutes les +censures, et de toutes les taches d'ignominie qui pourraient en +résulter; car Dieu m'est témoin, et vous le voyez en quelque sorte +vous-mêmes, combien je suis loin de désirer ce qui m'arrive. + +LE MAIRE.--Que Dieu bénisse Votre Grâce! Nous le voyons, et nous le +publierons. + +GLOCESTER.--En le disant, vous ne direz que la vérité. + +BUCKINGHAM.--Je vous salue donc de ce titre royal. Longue vie au roi +Richard, le digne souverain de l'Angleterre! + +TOUS.--_Amen._ + +BUCKINGHAM.--Vous plairait-il d'être couronné demain? + +GLOCESTER.--Ce sera quand il vous plaira, puisque vous le voulez +absolument. + +BUCKINGHAM.--Nous viendrons donc demain pour accompagner Votre Grâce: et +nous prenons congé de vous, le coeur rempli de joie. + +GLOCESTER, _aux ecclésiastiques qui sont avec lui_.--Venez: allons +reprendre nos pieux exercices.--Adieu, bon cousin.--Adieu, chers amis. + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + + ACTE QUATRIÈME + + + + +SCÈNE I + +Devant la Tour. + +_Entrent d'un côté_ LA REINE ÉLISABETH, LA DUCHESSE D'YORK, ET LE +MARQUIS DE DORSET, ET _de l'autre_ ANNE, DUCHESSE DE GLOCESTER, _menant_ +LADY MARGUERITE PLANTAGENET, _fille du duc de Clarence_. + + +LA DUCHESSE.--Qui rencontrons-nous ici?--Ma nièce Plantagenet que +conduit par la main sa bonne tante de Glocester! Sur ma vie, elle se +rend à la Tour par pure tendresse de coeur pour y saluer le jeune +prince.--Ma fille, je me félicite de vous trouver ici. + +ANNE, _à Élisabeth et à la duchesse_.--Que le ciel vous soit propice à +toutes deux dans cette heure du jour! + +ÉLISABETH.--Je vous en souhaite autant, bonne soeur! Où donc allez-vous? + +ANNE.--Pas plus loin qu'à la Tour; et, à ce que je présume, dans le même +sentiment qui vous y mène, pour y féliciter les jeunes princes. + +ÉLISABETH.--Je vous en remercie, ma chère soeur: nous y entrerons de +compagnie. Et voilà fort à propos le lieutenant qui arrive. (_Entre +Brakenbury._) Monsieur le lieutenant, avec votre permission, dites-moi, +je vous prie, comment se portent le prince, et mon jeune fils York. + +BRAKENBURY.--Très-bien, madame.... Mais, soit dit sans vous offenser, je +ne puis vous permettre de les voir: le roi l'a sévèrement défendu. + +ÉLISABETH.--Le roi? quel roi? + +BRAKENBURY.--C'est du lord protecteur que je parle. + +ÉLISABETH.--La protection du Seigneur le préserve de ce titre de +roi!--A-t-il donc élevé une barrière entre la tendresse de mes enfants +et moi? Je suis leur mère. Qui pourra m'empêcher d'arriver jusqu'à eux? + +LA DUCHESSE.--Je suis mère de leur père, et je prétends les voir. + +ANNE.--Je suis leur tante par alliance, et leur mère par ma tendresse: +ainsi conduisez-moi vers eux; je me charge de la faute, et je t'absous +de l'ordre à mes périls. + +BRAKENBURY.--Non, madame, je ne puis me départir ainsi de ma charge: je +suis lié par serment; ainsi daignez m'excuser. + +(Il sort.) (Entre Stanley.) + +STANLEY, _à la duchesse_.--Mesdames, si je vous rencontre dans une heure +d'ici, je pourrai saluer dans Sa Grâce la duchesse d'York, la +respectable mère de deux belles reines qu'elle aura vues régner l'une +après l'autre. (_A la duchesse de Glocester._) Venez, madame; il faut +vous rendre sans délai à Westminster, pour y être couronnée reine comme +épouse de Richard. + +ÉLISABETH.--Ah! coupez mon lacet, afin que mon coeur oppressé puisse +battre en liberté... ou je sens que je vais m'évanouir à cette mortelle +nouvelle. + +ANNE.--Odieuse nouvelle! ô sinistre événement! + +DORSET, _à Élisabeth_.--Prenez courage, ma mère: comment se trouve Votre +Grâce? + +ÉLISABETH.--O Dorset, ne me parle pas; va-t'en. La mort et la +destruction sont à ta poursuite et prêtes à te saisir. Le nom de ta mère +est fatal à ses enfants: si tu veux échapper à la mort qui te poursuit, +traverse les mers, et va vivre avec Richmond hors des atteintes de +l'enfer. Va, hâte-toi, hâte-toi de fuir cette boucherie, si tu ne veux +pas augmenter le nombre des morts, et me faire mourir selon la +malédiction de Marguerite, n'étant plus ni mère, ni femme, ni reine +actuelle de l'Angleterre. + +STANLEY.--Votre conseil, madame, est dicté par de très-sages +craintes.--Dorset, saisissez rapidement l'avantage que vous laissent +quelques heures. Je vous donnerai des lettres de recommandation pour mon +fils, et lui écrirai de venir au-devant de vous; ne vous laissez pas +surprendre par un imprudent délai. + +LA DUCHESSE.--O vent funeste du malheur qui nous disperse tous!--O +entrailles maudites, couches de mort, vous avez donné le jour à un +serpent dont le regard est mortel à qui n'a pas su l'éviter! + +STANLEY.--Allons, madame, venez; j'ai été envoyé en toute hâte. + +ANNE.--Et je vais vous suivre à contre-coeur. Oh! plût à Dieu que le +cercle d'or, qui va ceindre mon front, fût un fer rouge qui me brûlât +jusqu'au cerveau! Puissé-je être ointe d'un poinçon meurtrier, qui me +fasse expirer avant qu'on ait pu dire: Dieu conserve la reine! + +ÉLISABETH.--Va, va, pauvre créature; je n'envie pas ta gloire; ma +douleur ne désire pas se repaître de tes maux. + +ANNE.--Eh! pourquoi pas?--Lorsqu'au moment où je suivais le cercueil de +Henri, celui qui est aujourd'hui mon époux vint me trouver, les mains à +peine lavées du sang de cet ange qui fut mon premier époux, et de celui +du saint défunt que j'accompagnais en pleurant; lorsqu'en ce moment, +dis-je, je fixai mes yeux sur Richard, voici quel fut mon voeu: «Sois +maudit pour m'avoir condamnée, moi si jeune, à un si long veuvage; et, +quand tu te marieras, que la douleur assiége ta couche, et que ton +épouse (s'il est une femme assez folle pour le devenir) soit plus +malheureuse par ta vie[21] que tu ne m'as rendue malheureuse par le +meurtre de mon cher époux!» Hélas! avant que je pusse répéter cette +malédiction, dans cet espace de temps si court, mon coeur de femme +s'était laissé si grossièrement surprendre par ses mielleuses paroles, +et avait fait de moi l'objet de ma propre malédiction. Depuis ce moment +elle a privé mes yeux de tout repos: je n'ai pas encore joui une heure +dans sa couche des précieuses vapeurs du sommeil, sans être réveillée +par les songes effrayants qui agitent Richard. Je sais d'ailleurs qu'il +me hait, par la haine qu'il portait à mon père Warwick, et sans doute il +ne tardera pas à se défaire de moi. + +[Note 21: La malédiction d'Anne fut: Sois plus malheureuse par ta mort, +etc.] + +ÉLISABETH.--Pauvre chère âme, adieu. Je plains tes douleurs. + +ANNE.--Pas plus que mon coeur ne gémit sur les vôtres. + +DORSET.--Adieu, toi qui accueilles si tristement les grandeurs. + +ANNE, _à Dorset_.--Adieu, pauvre malheureux qui vas prendre congé +d'elles. + +LA DUCHESSE, _à Dorset_.--Va joindre Richmond, et qu'une heureuse +fortune guide tes pas! (_A lady Anne._) Va joindre Richard, et que les +anges gardiens veillent sur tes jours! (_A la reine._) Va au sanctuaire, +et que de bonnes pensées s'emparent de toi! Moi je vais à mon tombeau, +et puissent le repos et la paix y descendre avec moi. J'ai vu +quatre-vingts tristes années de chagrins, et chacune de mes heures de +joie est toujours venue s'abîmer dans une semaine de douleurs. + +ÉLISABETH.--Arrêtez, encore.--Jetons encore un regard sur la Tour.--O +vous, pierres antiques, prenez en compassion ces tendres enfants, que la +haine a renfermés dans vos murs! Berceau bien rude pour de si jolis +petits enfants! dure et sauvage nourrice! vieille et triste compagne de +jeu pour de jeunes princes, traite bien mes enfants! Pierres, c'est +ainsi qu'une douleur insensée prend congé de vous. + +(Ils sortent tous.) + + + + +SCÈNE II + +Une salle d'apparat dans le palais. + +_Fanfares et trompettes_. RICHARD _en habits royaux, sur son trône_, +BUCKINGHAM, CATESBY, UN PAGE _autres personnages_. + + +LE ROI RICHARD, _à sa suite_.--Écartez-vous tous.--Cousin Buckingham? + +BUCKINGHAM.--Mon gracieux souverain? + +LE ROI RICHARD.--Donne-moi ta main.--C'est par tes conseils et par ton +assistance que le roi Richard se voit placé si haut. Mais ces grandeurs +ne vivront-elles qu'un jour? ou seront-elles durables, et pourrons-nous +en jouir avec satisfaction? + +BUCKINGHAM.--Puissent-elles être permanentes et durer toujours! + +LE ROI RICHARD.--Ah! Buckingham, c'est en ce moment que je vais employer +la pierre de touche pour savoir si ton or est vraiment de bon aloi.--Le +jeune Édouard vit. Cherche maintenant dans ta pensée ce que je veux +dire. + +BUCKINGHAM.--Dites-le, cher seigneur. + +LE ROI RICHARD.--Buckingham, je te dis que je voudrais être roi. + +BUCKINGHAM.--Eh! mais vous l'êtes en effet, mon trois fois renommé +souverain. + +LE ROI RICHARD.--Ah! suis-je vraiment roi?--Oui, je le suis, mais +Édouard vit! + +BUCKINGHAM.--Il est vrai, noble prince. + +LE ROI RICHARD.--Et voilà donc la cruelle conséquence de ce qu'il vit +encore, il est vrai, noble prince.--Cousin, tu n'avais pas coutume +d'avoir l'esprit si lent. Faut-il que je te parle ouvertement? Je désire +la mort de ces bâtards, et je voudrais voir la chose exécutée +sur-le-champ. Que dis-tu, maintenant? Parle vite et en peu de mots. + +BUCKINGHAM.--Votre Grâce peut tout ce qui lui plaît. + +LE ROI RICHARD.--Allons, allons. Te voilà tout de glace: ton amitié se +refroidit. Parle, ai-je ton consentement à leur mort? + +BUCKINGHAM.--Donnez-moi le temps de respirer: un moment de réflexion, +cher lord, avant que je vous donne là-dessus une réponse positive. Je +vais dans un instant satisfaire à la question de Votre Grâce. + +(Buckingham sort.) + +CATESBY, à part.--Le roi est offensé; voyez: il mord ses lèvres. + +LE ROI RICHARD.--Je veux m'adresser à des têtes de fer, à quelqu'un de +ces gens qui vont sans y regarder. Quiconque examine les choses d'un +oeil si prudent n'est point mon homme.--L'ambitieux Buckingham devient +circonspect.--Page? + +LE PAGE.--Seigneur? + +LE ROI RICHARD.--Ne connais-tu point quelque homme que l'or corrupteur +puisse induire à se charger d'un secret exploit de mort? + +LE PAGE.--Je connais un gentilhomme mécontent, dont l'humble fortune est +peu d'accord avec la hauteur de ses pensées. L'or vaut autant près de +lui que vingt orateurs; il le déterminera, je n'en doute point, à tout +faire. + +LE ROI RICHARD.--Quel est son nom? + +LE PAGE.--Son nom, seigneur, est Tyrrel. + +LE ROI RICHARD.--Je connais un peu cet homme. Va, page, fais-le-moi +venir ici. (_Le page sort._) Cet habile et profond penseur de Buckingham +ne sera plus le confident de mes secrets. Quoi! il aura si longtemps +suivi mes pas sans se lasser, et il s'arrête à présent pour +respirer?--Eh bien, soit. (_Entre Stanley._) Eh bien, lord Stanley, +quelles nouvelles? + +STANLEY.--Vous saurez, mon cher seigneur, que le marquis de Dorset, à ce +que j'apprends, s'est sauvé pour aller joindre Richmond dans le pays où +il s'est fixé. + +LE ROI RICHARD.--Écoute, Catesby; répands dans le public que Anne, ma +femme, est dangereusement malade. Je pourvoirai à ce qu'elle se tienne +renfermée: cherche-moi quelque mince gentilhomme à qui je puisse marier +promptement la fille de Clarence. Pour le fils, il est imbécile[22], je +n'en ai pas peur.--Eh bien, à quoi rêves-tu? Je te le répète, fais +courir le bruit que Anne, ma femme, est malade, et qu'elle a bien l'air +d'en mourir. Occupe-toi de cela sur-le-champ: car il m'importe beaucoup +d'arrêter toutes les espérances qui pourraient se fortifier à mon +désavantage.--(_Catesby sort._) Il faut que j'épouse la fille de mon +frère, ou mon trône ne posera que sur un verre fragile.--Égorger ses +frères, et puis l'épouser! ce n'est pas là une route bien sûre pour y +parvenir. Mais me voilà entré si avant dans le sang, qu'il faut qu'un +crime chasse l'autre. La pitié larmoyante n'habita jamais dans ces yeux. +(_Entre le page avec Tyrrel._) T'appelles-tu Tyrrel? + +[Note 22: Il ne devint imbécile qu'à la suite de la longue réclusion +qu'il subit d'abord sous Richard, puis sous Henri VII, et durant +laquelle son éducation fut entièrement négligée: Henri VII le fit +assassiner. La fille fut mariée à sir Richard Pole, et décapitée à la +Tour, à l'âge de soixante-dix ans, par l'ordre de Henri VIII sans forme +de procès, et sans autre crime que ses droits à la couronne.] + +TYRREL.--James Tyrrel, votre dévoué sujet. + +LE ROI RICHARD.--L'es-tu en effet? + +TYRREL.--Mettez-moi à l'épreuve, mon gracieux seigneur. + +LE ROI RICHARD.--Oseras-tu te charger de tuer un de mes amis? + +TYRREL.--Comme il vous plaira: mais j'aimerais mieux tuer deux de vos +ennemis. + +LE ROI RICHARD.--Eh bien, c'est cela même. Deux mortels ennemis +contraires à mon repos, et qui me privent des douceurs du sommeil: voilà +ceux sur qui je voudrais te faire opérer. Tyrrel, c'est des bâtards qui +sont dans la Tour que je te parle. + +TYRREL.--Donnez-moi les moyens d'arriver jusqu'à eux, et je vous aurai +bientôt délivré de la crainte qu'ils vous inspirent. + +LE ROI RICHARD.--Tu chantes sur un ton qui me plaît.--Écoute, +approche-toi, Tyrrel. Va, muni de ce gage; lève-toi, et approche ton +oreille: (_il lui parle bas_) voilà tout.--Viens me dire: C'est fait; et +je t'aimerai, je t'avancerai. + +TYRREL.--Je vais dépêcher l'affaire sur-le-champ. + +(Il sort.) + +(Rentre Buckingham.) + +BUCKINGHAM.--Mon prince, j'ai examiné en moi la proposition sur laquelle +vous m'avez sondé dernièrement. + +LE ROI RICHARD.--Fort bien, n'en parlons plus.--Dorset est en fuite; il +est allé joindre Richmond. + +BUCKINGHAM.--C'est ce que je viens d'apprendre, seigneur. + +LE ROI RICHARD.--Stanley, Richmond est le fils de votre femme.--Vous +m'entendez; ayez l'oeil à cela. + +BUCKINGHAM.--Mon prince, je réclame le don auquel j'ai droit en vertu de +la promesse que vous m'en avez faite sur votre honneur et votre foi... +Le comté de Hereford avec toutes ses mouvances, dont vous m'avez promis +la possession. + +LE ROI RICHARD.--Stanley, veillez sur votre femme: si elle entretient +quelque correspondance de lettres avec Richmond, vous m'en répondrez. + +BUCKINGHAM.--Que dit Votre Majesté de ma juste requête? + +LE ROI RICHARD.--Je me le rappelle: Henri VI a prédit que Richmond +serait roi; et cela, lorsque Richmond n'était encore qu'un +polisson.--Roi!--Peut-être... + +BUCKINGHAM.--Seigneur... + +LE ROI RICHARD.--Et comment arrive-t-il que ce prophète ne m'ait pas dit +en même temps, à moi qui étais là, que je le tuerais? + +BUCKINGHAM.--Seigneur, votre promesse de ce comté... + +LE ROI RICHARD.--Richmond!... La dernière fois que j'ai passé par +Exeter, le maire eut la complaisance de me faire voir le château, qu'il +appela Rougemont! A ce nom, je frémis, en me rappelant qu'un barde +irlandais m'avait dit un jour que je ne vivrais pas longtemps après +avoir vu Richmond. + +BUCKINGHAM.--Seigneur... + +LE ROI RICHARD.--Ah! quelle heure est-il? + +BUCKINGHAM.--J'ose prendre la liberté de rappeler à Votre Grâce la +promesse qu'elle m'a faite. + +LE ROI RICHARD.--Bien; mais, quelle heure est-il? + +BUCKINGHAM.--Le coup de dix heures est prêt à frapper. + +LE ROI RICHARD.--Eh bien! laisse-le frapper. + +BUCKINGHAM.--Pourquoi me dites-vous: Laisse-le frapper? + +LE ROI RICHARD.--Parce que, comme une figure d'horloge, tu as tenu le +coup en suspens entre ta demande et mes réflexions. Je ne suis pas +aujourd'hui dans mon humeur donnante. + +BUCKINGHAM.--Dites-moi donc, décidément, si je dois compter ou non sur +votre promesse. + +LE ROI RICHARD.--Tu m'importunes: je ne suis pas en train de donner[23]. + +(Sort Richard avec sa suite.) + +[Note 23: Il paraîtrait que le comté d'Hereford fut donné à Buckingham, +et que ce furent d'autres causes qui le brouillèrent avec Richard.] + +BUCKINGHAM.--Oui? En est-il ainsi? Est-ce d'un tel mépris qu'il veut +payer mes importants services? Est-ce pour cela que je l'ai fait roi? +Oh! souvenons-nous de Hastings, et fuyons vers Brecknock, tandis que +cette tête tremblante est encore sur mes épaules. + +(Il sort.) + + + + +SCÈNE III + +_Entre_ TYRREL. + + +TYRREL.--L'acte sanglant et tyrannique est consommé; l'action la plus +perfide, le massacre le plus horrible dont cette terre se soit jamais +rendue coupable! Dighton et Forrest, que j'ai gagnés pour exécuter cette +impitoyable scène de boucherie, des scélérats endurcis, des chiens +sanguinaires, tout pénétrés d'attendrissement et d'une douce pitié, ont +pleuré comme deux enfants en me faisant le triste récit de leur mort. +«C'est ainsi, me disait Dighton, qu'étaient couchés ces aimables +enfants.»--«Ils se tenaient ainsi, disait Forrest, se tenant +mutuellement dans leurs bras innocents et blancs comme l'albâtre; leurs +lèvres semblaient quatre roses rouges sur une seule tige, qui, dans leur +beauté d'été, se baisaient l'une l'autre. Un livre de prières était posé +sur leur oreiller: cette vue, dit Forrest, a, pendant un moment, presque +changé mon âme. Mais, oh! le démon...» Le scélérat s'est arrêté à ce +mot, et Dighton a continué: «Nous avons étouffé le plus parfait, le plus +charmant ouvrage que la nature ait jamais formé depuis la création!» Ils +m'ont quitté tous deux si pénétrés de douleur et de remords qu'ils ne +pouvaient parler; et je les ai laissés aller pour venir apporter cette +nouvelle à notre roi sanguinaire.--Ah! le voilà. (_Entre le roi +Richard._) Salut à mon souverain seigneur. + +LE ROI RICHARD.--Eh bien, cher Tyrrel, vais-je être heureux par ta +nouvelle? + +TYRREL.--Si l'exécution de l'acte dont vous m'avez chargé doit enfanter +votre bonheur, soyez donc heureux, car il est consommé. + +LE ROI RICHARD.--Mais les as-tu vus morts? + +TYRREL.--Oui, seigneur. + +LE ROI RICHARD.--Et enterrés, cher Tyrrel? + +TYRREL.--Le chapelain de la Tour les a enterrés; mais pour vous dire où, +j'avoue que je ne le sais pas. + +LE ROI RICHARD.--Reviens me trouver, cher Tyrrel, immédiatement après +mon souper, et tu me conteras alors toutes les circonstances de leur +mort... En attendant, ne t'occupe qu'à chercher dans ta pensée comment +je pourrais te faire du bien, et sois sûr de l'accomplissement de tes +désirs.--Adieu jusqu'à tantôt. + +TYRREL.--Je prends humblement congé de vous. + +(Il sort.) + +LE ROI RICHARD.--Je vous ai bien enfermé le fils de Clarence; j'ai marié +sa fille en bas lieu. Les fils d'Édouard dorment dans le sein d'Abraham, +et ma femme Anne a souhaité le bonsoir à ce bas monde. A présent, comme +je sais que Richmond de Bretagne a des vues sur la jeune Élisabeth, la +fille de mon frère, et qu'à la faveur de ce noeud il forme des projets +ambitieux sur la couronne, je vais la trouver, et lui faire ma cour en +amant heureux et galant. + +(Entre Catesby.) + +CATESBY.--Mon prince.... + +LE ROI RICHARD.--Sont-ce de bonnes ou de mauvaises nouvelles que tu +m'apportes si brusquement? + +CATESBY.--Mauvaises, mon prince. Morton[24] s'est enfui vers Richmond; +et Buckingham, soutenu par les intrépides Gallois, est en campagne; ses +forces s'accroissent à chaque instant. + +[Note 24: L'évêque d'Ély.] + +LE ROI RICHARD.--Ély, joint à Richmond, m'inquiète bien plus que +Buckingham et sa troupe ramassée à la hâte.--Allons, on m'a appris que +les réflexions que l'on fait sur le danger sont les pesants auxiliaires +du paresseux délai, et que le délai conduit après lui l'impotente +indigence au pas de tortue. Volons donc sur les ailes de la rapidité, +prompte comme la flamme, messagère de Jupiter, et faite pour être le +héraut d'un roi! Partons, assemblons une armée.--Mon bouclier est mon +conseil: il faut abréger, quand les traîtres osent se mettre en +campagne. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE IV + +Toujours à Londres.--Devant le palais. + +MARGUERITE. + + +MARGUERITE.--Ainsi leur prospérité touche à sa maturité; elle va tomber +bientôt dans la bouche pourrie de la mort. J'ai erré secrètement à +l'entour de ces lieux pour observer la ruine de mes ennemis. Je suis +témoin d'un sinistre début, et je repasserai en France avec l'espoir que +les scènes qui vont suivre seront aussi funestes, aussi cruelles, aussi +tragiques.--Éloigne-toi, malheureuse Marguerite, quelqu'un approche. + +(Entrent la reine Élisabeth et la duchesse d'York.) + +ÉLISABETH.--Ah! mes pauvres princes! mes tendres enfants, fleurs non +encore épanouies, douces plantes qui ne veniez que d'apparaître; si vos +âmes chéries volent encore dans les airs, si un éternel arrêt n'a pas +fixé votre séjour, planez autour de moi sur vos ailes invisibles, et +écoutez les gémissements de votre mère. + +MARGUERITE.--Oui, planez autour d'elle; dites-lui que c'est la justice +vengeresse du droit qui a couvert votre matin naissant des ombres de la +vieille nuit. + +LA DUCHESSE.--Tant de douleurs ont usé ma voix; que ma langue, fatiguée +de se plaindre, reste immobile et muette.--Édouard Plantagenet, hélas! +pourquoi as-tu cessé de vivre? + +MARGUERITE.--Plantagenet a vengé Plantagenet; Édouard a payé à Édouard +sa dette de mort. + +ÉLISABETH.--As-tu pu, ô Dieu! abandonner ces tendres agneaux, et les +jeter dans les entrailles du loup dévorant? Où dormais-tu lorsqu'on a +commis cet attentat? + +MARGUERITE.--Lorsque moururent le pieux Henri et mon cher fils. + +LA DUCHESSE.--Vie morte, vue aveugle, pauvre spectre vivant et mortel, +spectacle de misères, opprobre du monde, propriété du tombeau, qu'usurpe +la vie, abrégé et monument de jours lamentables, repose ton corps sans +repos sur cette terre des lois, enivrée, contre toutes les lois, du sang +de l'innocence. + +(Elle s'assied à terre.) + +ÉLISABETH.--O terre! que ne peux-tu m'offrir un tombeau, comme tu peux +m'offrir un triste siége? Je voudrais, non reposer mes os sur ta +surface, mais les cacher dans ton sein. Ah! qui a sujet de pleurer que +nous seules? + +(Elle s'assied à terre à côté de la duchesse.) + +MARGUERITE.--Si la plus ancienne douleur est la plus respectable, cédez +donc à la mienne l'avantage de la prééminence; et laissez mes douleurs +étaler les premières leur sombre visage. Si la douleur peut admettre +quelque société (_elle s'assied à terre à côté des autres_), que la vue +de mes maux vous répète les vôtres. J'avais un Édouard avant que Richard +le tuât! J'avais un époux avant que Richard le tuât! Tu avais un Édouard +avant que Richard le tuât! Tu avais un Richard avant que Richard le +tuât! + +LA DUCHESSE.--J'avais aussi un Richard et tu l'as tué! J'avais aussi un +Rutland et tu as aidé à le tuer! + +MARGUERITE.--Tu avais aussi un Clarence, et Richard l'a tué! De ton +ventre est sorti rampant, comme de son repaire, ce chien d'enfer qui +nous poursuit tous à mort. Ce dogue qui eut des dents avant d'ouvrir les +yeux, pour déchirer les faibles agneaux, et lécher leur sang innocent; +cet odieux destructeur de l'oeuvre de Dieu, ce tyran par excellence, le +premier entre ceux de la terre, dont la puissance s'emploie à régner sur +des yeux fatigués de larmes, c'est ton sein qui l'a déchaîné, pour nous +donner la chasse jusqu'à notre tombeau. O Dieu juste, équitable et +fidèle dispensateur! combien je te remercie de ce que ce chien acharné +dévore le fruit des entrailles de sa mère, et l'associe aux gémissements +des autres! + +LA DUCHESSE.--O femme de Henri, ne triomphe point de mes maux; Dieu +m'est témoin que j'ai pleuré sur les tiens! + +MARGUERITE.--Pardonne-moi. Je suis affamée de ma vengeance, et je me +repais à la contempler. Ton Édouard est mort, qui avait tué le mien; ton +autre Édouard est mort aussi pour payer mon Édouard. Le jeune York ne +sert que d'appoint à la vengeance, car les deux autres ne pouvaient +ensemble égaler en perfection l'excès de ma perte. Il est mort, ton +Clarence qui avait poignardé mon Édouard, et avec lui les spectateurs de +cette scène tragique, l'adultère Hastings, Rivers, Vaughan et Grey sont +tous prématurément engloutis dans leurs ténébreux tombeaux. Richard seul +est vivant, noir affidé de l'enfer, réservé comme son agent pour acheter +des âmes, et les lui envoyer. Mais bientôt, bientôt approche sa fin +pitoyable et qui sera vue sans pitié. La terre s'ouvre béante, l'enfer +flambe, les démons rugissent, les saints prient, tous demandent qu'il +disparaisse précipitamment de ce monde.--Cher Dieu, déchire, je t'en +conjure, le bail de sa vie, afin que je puisse vivre assez, pour dire: +Le chien est mort! + +ÉLISABETH.--Ah! tu m'avais prédit qu'un temps viendrait, où +j'implorerais ton secours pour m'aider à maudire cette araignée au large +ventre, cet odieux crapaud bossu. + +MARGUERITE.--Je t'appelais alors une vaine image de ma grandeur, un +pauvre fantôme, une reine en peinture, pure représentation de ce que +j'avais été, l'annonce flatteuse d'un horrible spectacle, une femme +élevée sur le faîte pour en être précipitée, mère seulement par dérision +de deux beaux enfants, le songe de ce que tu semblais être, une +brillante enseigne destinée à servir de but aux coups les plus +dangereux, une reine de théâtre faite uniquement pour remplir la scène. +Où est ton mari, maintenant? où sont tes frères? où sont tes deux fils? +De quoi te réjouis-tu? qui vient te prier à genoux, et te dire: Dieu +conserve la reine? Où sont ces pairs qui venaient te flatter, courbés +devant toi? où est ce peuple qui suivait en foule tes pas? Renonce à +tout cela et vois ce que tu es aujourd'hui; non plus une épouse +heureuse, mais une veuve dans la détresse; non plus une mère joyeuse, +mais une mère qui en déplore le nom; non plus celle qu'on supplie, mais +une humble suppliante; non plus une reine, mais une misérable, couronnée +de maux; non plus celle qui me méprisait, mais celle qui endure mes +mépris; non plus celle que tous redoutaient, mais celle qui en redoute +un autre; non plus celle qui commandait à tous, mais celle à qui +personne n'obéit. C'est ainsi que la roue de la justice a fait sa +révolution, et t'a laissée la proie du temps, sans autre bien que le +souvenir de ce que tu fus, pour te faire un plus grand tourment de ce +que tu es. Tu usurpas ma place, et tu ne prendrais pas la part qui te +revient de mes maux! Maintenant ton cou superbe porte la moitié du joug +appesanti sur moi, et, le laissant glisser de dessus ma tête fatiguée, +j'en rejette sur toi le fardeau tout entier. Adieu, femme d'York, reine +des tristes infortunes! Ces maux de l'Angleterre me feront sourire en +France. + +ÉLISABETH.--O toi, si habile à maudire, arrête encore un moment, et +enseigne-moi à maudire mes ennemis. + +MARGUERITE.--Laisse passer tes nuits sans sommeil et tes jours sans +nourriture, compare ton bonheur éteint avec tes vivantes douleurs, +représente-toi tes enfants plus charmants qu'ils ne l'étaient, et celui +qui les a tués plus affreux qu'il ne l'est, embellis ce que tu as perdu, +pour te rendre plus odieux celui qui a causé tes pertes, sois sans cesse +à retourner toutes ces pensées, et tu apprendras à maudire. + +ÉLISABETH.--Mes paroles sont sans force: anime-les de l'énergie des +tiennes. + +MARGUERITE.--Tes douleurs les aiguiseront et les rendront pénétrantes +comme les miennes. + +(La reine Marguerite sort.) + +LA DUCHESSE.--Le malheur est-il donc si plein de discours? + +ÉLISABETH.--Bruyants avocats de la douleur qui les charge de sa plainte, +vains héritiers d'un bonheur qui n'a rien laissé après lui, tristes +orateurs exhalant nos misères, que la liberté leur soit laissée, bien +qu'ils ne puissent nous donner aucune autre assistance que de soulager +le coeur. + +LA DUCHESSE.--S'il en est ainsi, n'enchaîne point ta langue: suis-moi; +et de l'amertume qu'exhaleront nos paroles, suffoquons mon détestable +fils qui a étouffé tes deux aimables enfants. (_Tambours derrière le +théâtre._) J'entends les tambours. N'épargne pas les imprécations. + +(Entrent le roi Richard et sa suite au pas de marche.) + +LE ROI RICHARD.--Qui ose m'arrêter dans ma marche guerrière? + +LA DUCHESSE.--Celle qui aurait pu, en t'étouffant dans son sein maudit +de Dieu, t'épargner tous les meurtres que tu as commis, misérable que tu +es. + +ÉLISABETH.--Oses-tu bien couvrir de cette couronne d'or ce front où +devraient être gravés avec un fer chaud, si l'on te faisait justice, le +meurtre d'un prince qui possédait cette couronne, et le massacre de mes +pauvres enfants et de mes frères? Dis-moi, lâche scélérat, où sont mes +enfants? + +LA DUCHESSE.--Crapaud, crapaud que tu es, où est ton frère Clarence, et +le petit Ned Plantagenet son fils? + +LA REINE.--Que sont devenus les nobles Rivers, Vaughan et Grey? + +LA DUCHESSE.--Qu'as-tu fait du généreux Hastings? + +LE ROI RICHARD.--Sonnez une fanfare, trompettes: tambours, battez +l'alarme! Que le ciel n'entende pas les rapports de ces femmes qui +accusent l'oint du Seigneur. Sonnez, vous dis-je. (_Fanfare, alarme._) +Modérez-vous, et parlez-moi sans invective, ou je vais continuer +d'étouffer le bruit de vos cris sous la voix bruyante de la guerre. + +LA DUCHESSE.--Es-tu mon fils? + +LE ROI RICHARD.--Oui, grâce à Dieu, à mon père et à vous. + +LA DUCHESSE.--Écoute donc patiemment les expressions de ma colère. + +LE ROI RICHARD.--Madame, je tiens de vous un caractère qui ne peut +supporter l'accent du reproche. + +LA DUCHESSE.--Oh! laisse-moi parler. + +LE ROI RICHARD.--Parlez, mais je ne vous entendrai pas. + +LA DUCHESSE.--Je serai douce et modérée dans mes paroles. + +LE ROI RICHARD.--Et brève, ma bonne mère, je suis pressé. + +LA DUCHESSE.--Qui te presse si fort?.... Combien de temps t'ai-je +attendu, moi, Dieu le sait, dans les tourments et l'agonie? + +LE ROI RICHARD.--Et ne suis-je pas enfin venu au monde vous consoler de +vos douleurs? + +LA DUCHESSE.--Non; par la sainte croix, tu le sais bien: tu es venu sur +la terre pour me faire de la terre un enfer. Ta naissance fut un fardeau +douloureux pour ta mère; ton enfance fut chagrine et colère; les jours +de ton éducation effrayants, sauvages et furieux. Ta première jeunesse +fut téméraire, audacieuse, cherchant les dangers; et dans l'âge qui l'a +suivit, tu fus orgueilleux, subtil, faux et sanguinaire, tu devins plus +calme, mais plus dangereux, et caressant dans ta haine. Quelle heure de +consolation, dis-moi, ai-je jamais goûtée dans ta société? + +LE ROI RICHARD.--Par ma foi aucune, si ce n'est l'heure d'Humphroy[25], +qui vous appela une fois à déjeuner pendant que vous étiez avec moi.--Si +ma vue vous est si désagréable, laissez-moi continuer ma marche, madame, +et cesser de vous déplaire.--Battez, tambours. + +[Note 25: Il paraîtrait que l'heure d'Humphroy, c'était l'heure où l'on +avait faim. _Dîner_ avec le duc Humphroy était en Angleterre une +expression proverbiale qui signifiait se passer de dîner. Une des ailes +de l'ancienne église de Saint-Paul s'appelait la promenade du duc +Humphroy, et c'était là, à ce qu'il paraît, que se promenaient, à +l'heure du dîner, ceux qui, n'ayant pas trop de quoi dîner chez eux, +espéraient peut-être y rencontrer quelqu'un qui les invitât: le proverbe +est-il venu de là, ou bien le nom de la promenade est-il venu du +proverbe, c'est ce qu'on ne saurait éclaircir.] + +LA DUCHESSE.--Je t'en prie, écoute-moi. + +LE ROI RICHARD.--Vous me parlez avec trop d'aigreur. + +LA DUCHESSE.--Un mot encore, c'est la dernière fois que tu m'entendras. + +LE ROI RICHARD.--Eh bien? + +LA DUCHESSE.--Ou par le juste jugement de Dieu tu périras dans cette +guerre avant de la pouvoir terminer en vainqueur, ou je mourrai de +douleur et de vieillesse, et jamais je ne reverrai ton visage. Emporte +donc avec toi mes plus pesantes malédictions, et puissent-elles, au jour +du combat, t'accabler d'un plus lourd fardeau que l'armure complète dont +tu es revêtu! Mes prières combattent pour tes adversaires: les jeunes +âmes des enfants d'Édouard animeront le courage de tes ennemis, et leur +murmureront à l'oreille des promesses de succès et de victoire. Tu es +sanguinaire, ta fin sera sanglante; et l'infamie accompagne ta vie et +suivra la mort. + +(Elle sort.) + +ÉLISABETH.--Avec bien plus de sujets de te maudire je n'ai pas, autant +qu'elle, la force nécessaire; mais je réponds: Amen. (Elle va pour +s'éloigner.) + +LE ROI RICHARD.--Arrêtez, madame: j'ai un mot à vous dire. + +ÉLISABETH.--Je n'ai plus de fils du sang royal que tu puisses +assassiner. Pour mes filles, Richard, j'en ferai des religieuses +consacrées à la prière, et non des reines dans les pleurs. Ne cherche +donc pas à les frapper. + +LE ROI RICHARD.--Vous avez une fille appelée Élisabeth, belle et +vertueuse, une princesse charmante. + +ÉLISABETH.--Et faut-il qu'elle meure pour cela? Oh! laisse-la vivre! Je +corromprai ses moeurs, je flétrirai sa beauté; je me déshonorerai +moi-même, en m'accusant d'infidélité à la couche d'Édouard, et je +jetterai sur elle un voile d'infamie. Qu'à ce prix elle vive à l'abri du +poignard sanglant: je déclarerai qu'elle n'est pas fille d'Édouard. + +LE ROI RICHARD.--Ne faites point affront à sa naissance, elle est du +sang royal. + +ÉLISABETH.--Pour sauver ses jours, je consens à dire qu'elle n'en est +pas. + +LE ROI RICHARD.--Sa naissance seule suffit pour les garantir. + +ÉLISABETH.--Eh! c'est seulement à cause de cette garantie que sont morts +ses frères. + +LE ROI RICHARD.--Tenez, les étoiles protectrices s'étaient montrées +contraires à leur naissance. + +ÉLISABETH.--Non, mais de perfides protecteurs[26] ont été contraires à +leur existence. + +LE ROI RICHARD.--Tout ce qui n'a pu être évité était l'arrêt de la +destinée. + +ÉLISABETH.--Oui, quand celui qui évite les chemins de la grâce fait la +destinée. Mes enfants étaient destinés à une mort plus heureuse, si la +grâce du ciel t'avait accordé une vie plus vertueuse. + +LE ROI RICHARD.--On dirait que c'est moi qui ai tué mes neveux. + +ÉLISABETH.--Tes neveux! et c'est bien en effet[27] par leur oncle qu'ils +ont perdu le bonheur, la couronne, leurs parents, la liberté, la vie. +Quelles que soient les mains qui percèrent leurs tendres coeurs, c'est +ta tête qui indirectement a dirigé le coup. Il n'est pas douteux que le +poignard meurtrier ne soit demeuré impuissant et émoussé jusqu'au moment +où il a été aiguisé sur ton coeur de pierre, pour s'enfoncer à plaisir +dans les entrailles de mes agneaux. Ah! si l'habitude de la douleur n'en +calmait pas les emportements, ma langue ne nommerait point mes enfants à +ton oreille, que mes ongles ne fussent plantés dans tes yeux, et que +moi, lancée dans ce golfe désespéré de la mort, pauvre barque à qui l'on +a enlevé ses voiles et ses cordages, je ne me fusse brisée en morceaux +sur ton sein de roche. + +[Note 26: Shakspeare met en opposition dans les deux répliques _good +stars_ (bonnes étoiles) et _bad friends_ (mauvais amis), ce qu'il a +fallu tâcher de rendre par l'opposition des étoiles protectrices et des +perfides protecteurs.] + +[Note 27: + + _You speak as if I had slain my cousins;_ + _--Cousins indeed, and by their uncle cozen'd,_ + _Of kingdom, comfort, etc., etc._ + +Vous parlez comme si j'avais tué mes cousins. _Cousins en effet, et +filoutés (cozen'd) par leur oncle, de leur royaume, de leur bonheur_, +etc., etc. Ce jeu de mots était impossible à rendre en français.] + +LE ROI RICHARD.--Madame, puissé-je réussir dans mon entreprise, et dans +les généreux hasards d'une guerre sanglante, comme il est vrai que je +vous veux plus de bien, et à vous et aux vôtres, que je ne vous ai +jamais fait de mal, ni à vous, ni à vos enfants! + +ÉLISABETH,--Eh! quel bien peut-on encore apercevoir sous la face du ciel +qui puisse être un bien pour moi? + +LE ROI RICHARD.--L'élévation de vos enfants, noble dame. + +ÉLISABETH.--Sur quelque échafaud pour y perdre leurs têtes. + +LE ROI RICHARD.--Non, mais aux dignités et au faîte de la fortune, pour +y être le type souverain des gloires de la terre. + +ÉLISABETH.--Flatte ma douleur d'un pareil tableau. Dis-moi, quels +honneurs, quelles dignités, quelle fortune tu peux abandonner à aucun de +mes enfants? + +LE ROI RICHARD.--Tout ce que j'en possède, et moi avec, je veux le +donner à un de tes enfants. Noie donc dans l'oubli de ton âme irritée le +triste souvenir des maux que tu supposes que je t'ai faits. + +ÉLISABETH.--Explique-toi donc en peu de mots, de crainte que le récit de +tes projets bienveillants ne dure plus longtemps que ta bonne volonté. + +LE ROI RICHARD.--Sache donc que j'aime ta fille de toute la tendresse de +mon âme. + +ÉLISABETH.--La mère de ma fille le pense ainsi du fond de son âme. + +LE ROI RICHARD.--Eh bien, que pensez-vous? + +ÉLISABETH.--Que tu aimes ma fille de toute la tendresse de ton âme, +comme tu aimas ses frères avec tout ce que tu as de tendresse dans +l'âme, et comme je t'en remercie avec toute la tendresse que j'ai pour +toi[28]. + +[Note 28: Richard a dit à Élisabeth: + +_Then know that from my soul I love thy daughter._ + +Élisabeth lui répond: + +_My daughter's mother thinks it with her soul_. + +_From_, en anglais, se met après les verbes de mouvement, et peut +signifier loin de, comme _go thou from my sight_, éloigne-toi de ma vue. +Ainsi, dans le langage d'équivoque que Shakspeare durant toute cette +scène a donné à Élisabeth, _from my soul I love thy daughter_, peut +également signifier j'aime ta fille de toute mon âme, ou bien _j'aime ta +fille loin de mon âme_. C'est dans ce dernier sens que le prend +Élisabeth, et c'est sur cette équivoque que roule le dialogue, jusqu'à +ces mots de Richard: _Ne soyez pas si prompte_. Il était impossible de +le rendre en français sans s'écarter un peu du sens littéral.] + +LE ROI RICHARD.--Ne soyez pas si prompte à mal interpréter mes paroles. +Oui, je veux dire que j'aime votre fille de toute mon âme, et je me +propose de la faire reine d'Angleterre. + +ÉLISABETH.--Et dis-moi, quel est celui que tu te proposes de lui donner +pour roi? + +LE ROI RICHARD.--Celui qui la fera reine: quel autre pourrait-ce être? + +ÉLISABETH.--Qui, toi? + +LE ROI RICHARD.--Moi, oui, moi-même; qu'en pensez-vous, madame? + +ÉLISABETH.--Eh! comment pourras-tu lui faire ta cour? + +LE ROI RICHARD.--C'est ce que je désirerais apprendre de vous, comme de +la personne la mieux instruite de ses penchants. + +ÉLISABETH.--Veux-tu l'apprendre de moi? + +LE ROI RICHARD.--Oui, madame; c'est le désir de mon coeur. + +ÉLISABETH.--Envoie-lui, par celui qui a tué ses frères, deux coeurs +sanglants, où tu auras fait graver les noms d'_Édouard_ et d'_York_, +peut-être, en les voyant, elle pleurera: alors présente-lui un mouchoir, +comme autrefois Marguerite présenta à ton père un linge trempé dans le +sang de Rutland. Dis-lui qu'il a essuyé le sang vermeil qui coulait du +corps de ses frères chéris, et invite-la à s'en servir pour sécher les +larmes de ses yeux. Si cela ne suffit pas pour l'engager à t'aimer, +envoie-lui dans une lettre le détail de tes nobles exploits: dis-lui que +c'est toi qui as fait périr son oncle Clarence, son oncle Rivers; et que +de plus, à sa considération, tu as promptement dépêché sa bonne tante +Anne. + +LE ROI RICHARD.--Vous vous moquez de moi, madame: ce n'est pas là le +moyen de gagner le coeur de votre fille. + +ÉLISABETH.--Je n'en connais point d'autre, à moins que tu ne puisses +emprunter quelque autre figure, et n'être plus le Richard qui a fait +tout cela. + +LE ROI RICHARD.--Dites-lui que j'ai fait tout cela par amour pour elle. + +ÉLISABETH.--Vraiment, alors, elle ne peut manquer de t'aimer, après que +tu as acheté son amour au prix d'un si sanglant butin. + +LE ROI RICHARD.--Écoutez: ce qui est fait ne peut se réparer. L'homme +commet quelquefois sans réflexion des actions dont ensuite il a le temps +de se repentir. Si j'ai ravi le royaume à vos fils, je veux, en +réparation, le donner à votre fille; si j'ai fait périr les fruits de +votre sein, je veux, pour ressusciter votre postérité, me donner avec +votre fille une postérité formée de votre sang. Le nom d'aïeule n'est +guère moins doux que le tendre nom de mère: ce seront également vos +enfants; plus éloignés seulement d'un degré, ils tiendront de même de +vous: ce sera votre sang; une même douleur les aura mis au monde, en y +ajoutant seulement une nuit de souffrances qu'endurera celle pour qui +vous avez subi la même peine. Vos enfants ont fait le malheur de votre +jeunesse; les miens feront la consolation de votre vieillesse. La perte +que vous regrettez n'est autre que celle d'un fils roi, et par cette +perte, votre fille va devenir reine. Je ne puis vous donner tous les +dédommagements que je voudrais, acceptez donc les offres qui sont en ma +puissance. Dorset, votre fils, qui, l'âme remplie de crainte, a porté +ses pas mécontents dans une terre étrangère, aussitôt rappelé, va se +voir porter par cette heureuse alliance aux plus hautes dignités et à la +plus brillante fortune. Le roi, qui nommera votre charmante fille son +épouse, donnera familièrement à votre Dorset le titre de frère: vous +serez encore la mère d'un roi, et tous les ravages d'un temps de malheur +seront bientôt réparés par un double trésor de jouissances. Quoi! nous +pouvons voir couler encore une foule de jours heureux. Chaque goutte des +pleurs que vous avez versés peut vous revenir changée en perle d'Orient, +et payée avec usure par les avantages d'un bonheur dix fois redoublé. Va +donc, ma mère, va trouver ta fille; enhardis, par ton expérience, sa +timide jeunesse; dispose son oreille à entendre les voeux d'un amant; +enflamme son tendre coeur du désir ambitieux de la brillante +souveraineté; révèle à la princesse la douceur de ces heures +silencieuses des joies du mariage; et, sitôt que mon bras aura châtié ce +petit rebelle, cet écervelé de Buckingham, je reviendrai couvert de +lauriers triomphants, et conduirai ta fille à la couche d'un vainqueur: +c'est à elle que je ferai hommage de mes succès et de mes conquêtes; à +elle seule appartiendra la victoire; elle sera le César du César. + +ÉLISABETH.--Que pourrais-je lui dire?... Que le frère de son père +voudrait être son époux? ou lui dirai-je son oncle? ou bien celui qui a +tué ses frères et ses oncles? Sous quel titre lui annoncer tes désirs, +que Dieu, que les lois, mon honneur et son amour puissent rendre +agréable à sa tendre jeunesse? + +LE ROI RICHARD.--Montrez-lui cette alliance donnant la paix à la belle +Angleterre. + +ÉLISABETH.--Mais elle l'achèterait aux dépens de ses troubles éternels. + +LE ROI RICHARD.--Dites-lui que le roi, qui pourrait commander, la +supplie. + +ÉLISABETH.--De consentir à ce que défend le Roi des rois. + +LE ROI RICHARD.--Dites-lui qu'elle sera une grande et puissante reine. + +ÉLISABETH.--Pour en déplorer le titre comme fait sa mère. + +LE ROI RICHARD.--Dites-lui que je l'aimerai toujours. + +ÉLISABETH.--Mais combien de temps ce mot toujours conservera-t-il +quelque valeur? + +LE ROI RICHARD.--Autant que durera sa belle vie, et toujours aussi +tendre. + +ÉLISABETH.--Mais sincèrement, combien durera sa douce vie[29]? + +[Note 29: + + _Sweetly in force unto her fair life end;_ + _--But how long fairly shall her sweet life last?_ + +Ce sont des oppositions qu'il faut renoncer à rendre en français.] + +LE ROI RICHARD.--Aussi longtemps que le ciel et la nature la +prolongeront. + +ÉLISABETH.--Aussi longtemps que l'enfer et Richard le trouveront bon. + +LE ROI RICHARD.--Dites-lui que moi, son souverain, je suis son humble +sujet. + +ÉLISABETH.--Mais elle, votre sujette, abhorre une pareille souveraineté. + +LE ROI RICHARD.--Employez votre éloquence en ma faveur. + +ÉLISABETH.--Une proposition honnête réussit mieux exposée simplement. + +LE ROI RICHARD.--Eh bien, annoncez-lui simplement l'offre de mon amour. + +ÉLISABETH.--Dire simplement ce qui n'est pas honnête, cela est par trop +grossier. + +LE ROI RICHARD.--Vos raisonnements sont superficiels et par trop +recherchés. + +ÉLISABETH.--Oh! non, mes raisons sont trop profondes et trop +naturelles[30]. Mes pauvres enfants sont trop profondément et trop +réellement ensevelis dans leurs tombeaux. + +[Note 30: + + _Your reasons are too shallow and too quick._ + _--Oh no! my reasons are too deep and dead._ + +] + +LE ROI RICHARD.--Ne touchez point cette corde, madame; cela est passé. + +ÉLISABETH.--Je la toucherai tant qu'il restera dans mon coeur une corde +sensible. + +LE ROI RICHARD.--Oui, par mon saint George, par ma jarretière, par ma +couronne.... + +ÉLISABETH.--Tu as profané l'un, déshonoré l'autre, usurpé la troisième. + +LE ROI RICHARD.--Je jure.... + +ÉLISABETH.--Sur rien, ce n'est point là un serment: ton saint George +profané a perdu sa sainte dignité; ta jarretière ternie est dépouillée +de sa vertu chevaleresque; ta couronne usurpée est déshonorée dans sa +gloire: si tu veux faire un serment qui te lie et que je croie, jure +donc par quelque chose que tu n'aies pas outragé. + +LE ROI RICHARD.--Eh bien, par l'univers.... + +ÉLISABETH.--Il est plein de tes odieux forfaits. + +LE ROI RICHARD.--Par la mort de mon père. + +ÉLISABETH.--Ta vie l'a déshonorée. + +LE ROI RICHARD.--Par moi-même. + +ÉLISABETH.--Tu t'es avili toi-même. + +LE ROI RICHARD.--Enfin, par le nom de Dieu. + +ÉLISABETH.--Dieu a été le plus offensé de tous. Si tu avais craint de +violer un serment fait au nom de Dieu, l'union que le roi ton frère +avait formée n'aurait pas été rompue ni mon frère égorgé. Si tu avais +craint de violer un serment fait au nom de Dieu, cet or, signe du +pouvoir, qui entoure maintenant ta tête, aurait décoré le jeune front de +mon enfant; et je verrais ici vivants les deux princes qui, maintenant, +tendres camarades couchés ensemble dans la poussière du tombeau[31], +sont par la violation de ta foi devenus la proie des vers. Par quoi +peux-tu jurer aujourd'hui? + +[Note 31: + +_Too deep and dead poor infants in their graves._ + +Encore des oppositions impossibles à rendre tout à fait, même en +s'écartant un peu du sens littéral.] + +LE ROI RICHARD.--Par l'avenir. + +ÉLISABETH.--Tu l'as outragé dans le passé, et moi-même j'ai encore bien +des larmes à verser dans l'avenir pour le passé rempli de tes crimes. +Les enfants dont tu as massacré les parents passent une jeunesse sans +conseils et sans guides qu'ils déploreront dans la suite de l'âge; les +parents dont tu as égorgé les enfants vivent aujourd'hui, plantes +stériles et desséchées, pour passer leur vieillesse dans les pleurs. Ne +jure point par l'avenir; tu en as abusé avant de pouvoir en user, par le +mauvais usage que tu as fait du passé. + +LE ROI RICHARD.--Comme il est vrai que je désire prospérer, je veux tout +réparer, et puissé-je à ce seul prix réussir dans l'entreprise +dangereuse que je vais tenter contre mes ennemis en armes! Que je sois +moi-même l'artisan de ma ruine! Que le ciel et la fortune ne m'accordent +plus un instant de bonheur! Jour, refuse-moi ta lumière; nuit, +refuse-moi ton doux repos: que tous les astres propices deviennent +contraires à mes desseins si ce n'est pas avec l'amour le plus pur, le +dévouement le plus vertueux et les pensées les plus saintes, que +j'adresse mes voeux à ta belle et noble fille: c'est en elle qu'est +placé mon bonheur et le tien. Sans elle, je vois tomber sur moi, sur +vous, sur elle-même, sur l'Angleterre et sur une foule d'âmes +chrétiennes, la mort, la désolation, la ruine et la destruction. Tous +ces désastres ne peuvent être prévenus que par cet hymen: ainsi donc, +chère mère (car c'est le nom qu'il faut que je vous donne), plaidez +auprès d'elle la cause de mon amour; parlez-lui de ce que je serai, et +non pas de ce que j'ai été; ne lui parlez pas de mon mérite présent, +mais de celui que je veux acquérir. Insistez sur les nécessités de +l'État et des temps, et ne mettez pas de maussades obstacles à de grands +projets. + +ÉLISABETH.--Me laisserai-je donc tenter ainsi par ce démon? + +LE ROI RICHARD.--Oui, si ce démon vous tente pour le bien. + +ÉLISABETH.--Faudra-t-il m'oublier moi-même, pour me revoir ce que +j'étais? + +LE ROI RICHARD.--Oui, si le souvenir de ce que vous êtes vous nuit à +vous-même. + +ÉLISABETH.--Mais tu as assassiné mes fils. + +LE ROI RICHARD.--Mais je les ensevelis dans le sein de votre fille, et +dans ce nid brûlant ils renaîtront de leurs cendres, pour votre +consolation et votre félicité. + +ÉLISABETH.--Irai-je presser ma fille de céder à tes désirs? + +LE ROI RICHARD.--Oui, et par là devenez une heureuse mère. + +ÉLISABETH.--Eh bien, j'y vais.--Écris-moi une lettre très-courte, et tu +connaîtras par moi ses sentiments. + +LE ROI RICHARD.--Portez-lui le baiser de mon tendre amour; adieu. (_Il +l'embrasse; Élisabeth sort._) O femme imbécile, légère, changeante et +prompte à pardonner! (_Entrent Ratcliff et ensuite Catesby._) Eh bien, +quelles nouvelles? + +RATCLIFF.--Très-puissant souverain, une flotte redoutable paraît sur la +côte occidentale. Sur le rivage accourent une foule d'amis douteux, au +coeur dissimulé, sans armes, et ne paraissant pas disposés à s'opposer à +la descente des ennemis. On croit que Richmond est l'amiral de la +flotte, et qu'ils longent la côte, en attendant que Buckingham vienne +leur prêter son appui, et les recevoir sur le rivage. + +LE ROI RICHARD.--Que quelque ami rapide dans sa course se rende +promptement auprès du duc de Norfolk. Ratcliff, que ce soit toi,.... ou +Catesby: où est-il? + +CATESBY.--Ici, mon bon seigneur. + +LE ROI RICHARD.--Catesby, vole vers le duc. + +CATESBY.--Je pars, seigneur, avec toute la célérité possible. + +LE ROI RICHARD.--Ratcliff, approche: cours à Salisbury, et quand tu +reviendras.... (_A Catesby._) Traître d'imbécile, pourquoi restes-tu là +au lieu d'aller trouver le duc? + +CATESBY.--Dites-moi d'abord, mon souverain, les ordres de Votre Majesté; +que veut-elle que je dise au duc? + +LE ROI RICHARD.--Oh! tu as raison, bon Catesby.--Dis-lui de lever +sur-le-champ la plus forte armée qu'il pourra rassembler, et de venir me +joindre au plus tôt à Salisbury. + +CATESBY.--Je pars. (Catesby sort.) + +RATCLIFF.--Que désirez-vous que je fasse à Salisbury? + +LE ROI RICHARD.--Eh! qu'y veux-tu faire, avant que j'y sois arrivé? + +RATCLIFF.--Votre Majesté m'avait dit de prendre les devants. + +LE ROI RICHARD.--J'ai changé d'avis. (Entre Stanley.) Stanley, quelles +nouvelles? + +STANLEY.--Seigneur, pas d'assez bonnes pour être entendues de vous avec +plaisir, ni d'assez mauvaises pour qu'on n'ose vous les annoncer. + +LE ROI RICHARD.--Bon, des énigmes? Ni bonnes, ni mauvaises! Qu'as-tu +besoin de venir ainsi d'une lieue, quand tu peux arriver à dire ton +affaire par le plus court chemin? Encore une fois, quelle nouvelles? + +STANLEY.--Richmond est en mer. + +LE ROI RICHARD.--Eh bien, qu'il s'y abîme, et que la mer l'engloutisse. +Que fait là ce vagabond sans courage? + +STANLEY.--Mon souverain, je ne le sais que par conjecture. + +LE ROI RICHARD.--Eh bien, voyons votre conjecture. + +STANLEY.--C'est qu'excité par Buckingham, Dorset et Morton, il fait +voile vers l'Angleterre pour revendiquer la couronne. + +LE ROI RICHARD.--Le trône est-il vacant? l'épée sans maître? le roi +est-il mort? l'empire sans possesseur? Quel autre héritier d'York est en +vie que nous? et qui est roi d'Angleterre, que l'héritier du grand York? +D'après cela dites-moi donc ce qu'il fait sur la mer. + +STANLEY.--Si ce n'est pas là son projet, seigneur, j'ignore ses +desseins. + +LE ROI RICHARD.--A moins qu'il ne vienne pour être votre souverain, vous +ne pouvez deviner ce qui attire ce Gallois sur nos bords?.... Tu te +révolteras, et tu iras te joindre à lui, j'en ai peur. + +STANLEY.--Non, mon puissant souverain: n'ayez donc de moi aucune +défiance. + +LE ROI RICHARD.--En ce cas, où sont tes troupes pour le repousser? où +sont tes vassaux, tes soldats? Ne sont-ils pas plutôt actuellement sur +la côte occidentale, à seconder la descente des rebelles sur le rivage? + +STANLEY.--Non, mon bon seigneur: tous mes amis sont dans le nord. + +LE ROI RICHARD.--De froids amis pour moi! Que font-ils dans le nord, +lorsqu'ils devraient servir leur souverain dans l'occident? + +STANLEY.--Ils n'en ont pas reçu l'ordre, puissant roi. Si Votre Majesté +veut bien m'y autoriser, je vais rassembler mes amis, et je rejoindrai +Votre Grâce au temps et dans le lieu qu'il lui plaira de me prescrire. + +LE ROI RICHARD.--Oui, oui, tu voudrais déjà être parti pour joindre +Richmond. Je ne me fierai point à vous, Mortimer. + +STANLEY.--Très-puissant souverain, vous n'avez aucun sujet de douter de +mon attachement: jamais je ne fus et jamais je ne serai un traître. + +LE ROI RICHARD.--Allez donc, et rassemblez vos forces.--Mais écoutez; +laissez avec moi votre fils George Stanley. Songez à être ferme dans +votre fidélité; autrement la tête de votre fils est mal assurée. + +STANLEY.--Agissez avec lui, seigneur, selon que vous me trouverez fidèle +envers vous. + +(Stanley sort.) + +(Entre un messager.) + +LE MESSAGER.--Mon gracieux souverain, j'ai reçu par des amis l'avis +certain que sir Édouard Courtney, et ce hautain prélat, l'évêque +d'Exeter, son frère aîné, sont actuellement en armes dans le Devonshire, +à la tête d'un parti nombreux. + +(Entre un autre messager.) + +SECOND MESSAGER.--Dans la province de Kent, mon souverain, les Guilford +sont en armes: et à chaque instant une foule de partisans vient se +joindre aux rebelles; leur armée grossit de plus en plus. + +(Entre un autre messager.) + +TROISIÈME MESSAGER.--Seigneur, l'armée du puissant Buckingham... + +LE ROI RICHARD.--Soyez maudits, oiseaux de malheur! Quoi, rien que des +chants de mort! (_Il le frappe._) Tiens, reçois cela jusqu'à ce que tu +m'apportes de meilleures nouvelles. + +TROISIÈME MESSAGER.--La nouvelle que j'apporte à Votre Majesté, c'est +qu'un violent orage et des débordements soudains ont mis en désordre et +dispersé l'armée de Buckingham, et qu'il erre abandonné, sans qu'on +puisse savoir où. + +LE ROI RICHARD.--Oh! je te demande pardon. Tiens, voilà ma bourse, pour +te guérir du coup que je t'ai donné.--Quelque ami bien conseillé a-t-il +proclamé une récompense pour celui qui m'amènera le traître? + +TROISIÈME MESSAGER.--Cette proclamation a été faite, seigneur. + +(Entre un autre messager.) + +QUATRIÈME MESSAGER.--On dit, mon souverain, que sir Thomas Lovel et le +lord marquis de Dorset sont soulevés dans la province d'York. Mais j'ai +une nouvelle consolante à apprendre à Voire Majesté: c'est que la +tempête a dispersé la flotte de Bretagne. Richmond, sur la côte du comté +de Dorset, a détaché une chaloupe au rivage pour savoir si ceux qu'il +voyait sur la côte étaient de son parti. Ils lui ont répondu qu'ils +venaient de la part de Buckingham pour le seconder. Lui, se méfiant +d'eux, a remis à la voile, et a repris sa course vers la Bretagne. + +LE ROI RICHARD.--Marchons, marchons, puisque nous sommes sur pied, si ce +n'est pour combattre des ennemis étrangers, du moins pour réprimer les +rebelles de l'intérieur. + +(Entre Catesby.) + +CATESBY.--Seigneur, le duc de Buckingham est pris; voilà la meilleure +nouvelle que j'aie à vous donner, car il y en a une plus fâcheuse, mais +qu'il faut pourtant vous dire: c'est que le comte de Richmond est +débarqué à Milford avec une nombreuse armée. + +LE ROI RICHARD.--Marchons vers Salisbury: tandis que nous demeurons ici +à raisonner, une bataille gagnée ou perdue aurait déjà pu affermir une +couronne.--Que quelqu'un de vous se charge de faire amener Buckingham à +Salisbury, et que le reste me suive. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE V + +Une pièce dans la maison de lord Stanley. + +_Entrent_ STANLEY ET SIR CHRISTOPHE URSWICK. + + +STANLEY.--Sir Christophe, dites à Richmond, de ma part, que mon fils +George Stanley est retenu en otage dans le repaire de ce féroce +sanglier. Si je me révolte, la tête de mon jeune George va tomber; c'est +cette crainte qui m'empêche de lui prêter mon appui: mais apprenez-moi +où est actuellement le noble Richmond. + +CHRISTOPHE.--A Pembroke, ou à Harford-West, dans la province de Galles. + +STANLEY.--Quels hommes de nom se sont joints à lui? + +CHRISTOPHE.--Sir Walter Herbert, guerrier renommé; sir Gilbert Talbot et +sir William Stanley; Oxford, le terrible Pembroke, sir James Blunt, et +Ricep Thomas, avec une vaillante troupe, et plusieurs autres guerriers +de distinction et de mérite. Ils dirigent leur marche vers Londres, si +on ne leur livre pas bataille en chemin. + +STANLEY.--Va, hâte-toi de rejoindre ton seigneur; porte-lui mon hommage, +et annonce-lui que la reine a consenti avec joie à lui donner pour +épouse sa fille Élisabeth. Ces lettres l'instruiront de mes +dispositions. Adieu. + +(Il donne des papiers à sir Christophe. Ils sortent.) + +FIN DU QUATRIEME ACTE. + + + + + ACTE CINQUIÈME + + + + +SCÈNE I + +A Salisbury. + +_Entrent_ LE SHÉRIF _et ses gardes, conduisant_ BUCKINGHAM _au +supplice_. + + +BUCKINGHAM.--Le roi Richard ne veut donc pas m'accorder un moment +d'entretien? + +LE SHÉRIF.--Non, mon bon lord: ainsi résignez-vous. + +BUCKINGHAM.--Hastings, et vous, enfants d'Édouard, Rivers, Grey! saint +roi Henri! Édouard, son aimable fils! Vaughan! et vous tous qui êtes +tombés en trahison sous la main corrompue de l'odieuse injustice, si vos +âmes offensées et irritées contemplent, au travers des nuages, le +spectacle de cette heure fatale, pour votre vengeance, insultez à ma +destruction!--Amis, n'est-ce pas aujourd'hui le jour des Morts? + +LE SHÉRIF.--Oui, milord. + +BUCKINGHAM.--Eh bien, ce jour des Morts est le jour de ma mort. C'est +aussi le jour que, sous le règne d'Édouard, j'ai prié le Ciel de me +rendre fatal, si je devenais perfide à ses enfants, ou aux parents de +son épouse. C'est le jour où je formai le souhait de périr victime de la +perfidie de l'homme en qui j'aurais le plus de confiance. Ce jour où +tant d'âmes de morts assiégent mon âme tremblante est le terme marqué à +mes forfaits. Ce Dieu tout puissant, qui voit tout, et dont je me +jouais, a fait tomber sur ma tête l'effet de ma feinte prière; et il me +donne en réalité tout ce que je lui demandais en riant. C'est ainsi +qu'il force l'épée du méchant de tourner sa pointe contre le sein de son +maître. Ainsi tombe de tout son poids sur ma tête la malédiction de +Marguerite. _Lorsqu'il brisera ton coeur de douleur, me disait-elle, +souviens-toi que Marguerite te l'a prédit._--Allons, conduisez-moi à ce +honteux échafaud. L'injustice recueille l'injustice, et l'infamie est +payée par l'infamie. + +(Buckingham sort avec le shérif et les gardes.) + + + + +SCÈNE II + +Une plaine près de Tamworth. + +_Entrent avec des tambours et des drapeaux_ RICHMOND, FORD, SIR JAMES +BLUNT, SIR WALTER HERBERT, _et autres avec des troupes en marche_. + + +RICHMOND.--Mes compagnons d'armes et mes bien chers amis, froissés sous +le joug de la tyrannie, nous voici parvenus sans obstacle jusque dans le +sein de l'Angleterre; et nous recevons ici de notre père Stanley une +lettre bien propre à nous soutenir et à nous encourager. Le sanguinaire +usurpateur, l'infâme sanglier qui a ravagé vos récoltes de l'été et vos +vignes fertiles, et va jusque dans vos entrailles, dont il a fait son +auge, engloutir, comme l'eau immonde dont il se nourrit, votre sang +encore fumant, cet odieux pourceau est, à ce que nous apprenons, gîté au +centre de cette île, près de la ville de Leicester; de Tamworth +jusque-là nous n'avons qu'un jour de marche. Au nom de Dieu, courageux +amis, allons d'un coeur allègre, dans les sanglants hasards d'un combat +dangereux, mais unique, recueillir la moisson d'une paix éternelle. + +OXFORD.--La conscience de notre droit vaut en chacun de nous mille +épées, pour combattre ce sanguinaire homicide. + +HERBERT.--Je ne doute pas que ses amis ne l'abandonnent pour se joindre +à nous. + +BLUNT.--Il n'a d'amis que ceux que retient la crainte, et qui +l'abandonneront au moment où il aura le plus besoin de leur secours. + +RICHMOND.--Tout est pour nous. Ainsi, marchons au nom de Dieu. +L'espérance légitime avance rapidement et vole sur les ailes de +l'hirondelle: des rois elle fait des dieux, et des créatures moins +nobles elle fait des rois. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE III + +La plaine de Bosworth. + +_Entrent_ LE ROI RICHARD _et des troupes_; LE DUC DE NORFOLK, LE COMTE +DE SURREY, _et autres lords_. + + +LE ROI RICHARD.--Plantons ici nos tentes dans la plaine de Bosworth. +Milord Surrey, pourquoi avez-vous l'air si triste? + +SURREY.--Mon coeur est dix fois plus gai que mes yeux. + +LE ROI RICHARD.--Milord de Norfolk? + +NORFOLK.--Mon souverain?.... + +LE ROI RICHARD.--Norfolk, nous aurons des coups; ah! n'est-ce pas que +nous en aurons? + +NORFOLK.--Nous en donnerons et nous en recevrons, mon cher seigneur. + +LE ROI RICHARD.--Qu'on dresse ma tente. Je passerai la nuit ici. (_Des +soldats viennent dresser la tente du roi_.) Mais où la passerai-je +demain?--Allons, n'importe.--Qui de vous a reconnu le nombre des +rebelles? + +NORFOLK.--Ils sont tout au plus six à sept mille hommes. + +LE ROI RICHARD.--Eh quoi? notre armée est trois fois plus nombreuse. +D'ailleurs, le nom du roi est une puissante citadelle qui manque au +parti de nos ennemis. Dressez cette tente.--Venez, nobles lords, allons +reconnaître le terrain.--Qu'on fasse appeler quelques hommes de bon +jugement: observons avec soin la discipline, et ne perdons pas une +minute; car demain, mes lords, sera une laborieuse journée. + +(Ils sortent.) + +(Entrent de l'autre côté du champ de bataille Richmond, sir William +Brandon, Oxford et d'autres lords. Quelques soldats sont occupés à +dresser la tente de Richmond.) + +RICHMOND.--Le soleil fatigué s'est couché dans des nuages d'or, et la +trace brillante qu'a laissée son char enflammé nous promet pour demain +un beau jour. Sir William Brandon, vous porterez mon étendard.--Qu'on +m'apporte de l'encre et du papier dans ma tente.--Je veux tracer le plan +figuré de notre ordre de bataille, distribuer à chaque chef son poste et +ses fonctions, et régler sur de justes proportions le partage de notre +petite armée.--Milord d'Oxford, et vous, sir William Brandon, et vous, +sir Walter Herbert, restez avec moi. Le comte de Pembroke commandera son +régiment.--Bon capitaine Blunt, saluez-le de ma part, et priez-le de me +venir trouver dans ma tente vers deux heures du matin. Faites-moi encore +un plaisir, mon bon capitaine: où est le quartier de milord Stanley? le +savez-vous? + +BLUNT.--Ou je me suis bien trompé sur ses couleurs, et je suis sûr du +contraire, ou son régiment est à un demi-mille au moins au midi de la +puissante armée du roi. + +RICHMOND.--S'il était possible, sans danger, cher Blunt, de trouver +quelque moyen de vous aboucher avec lui, et de lui remettre de ma part +cette note extrêmement importante.... + +BLUNT.--Fût-ce au péril de ma vie, milord, je le tenterai; et, sur ce, +Dieu vous envoie un sommeil tranquille cette nuit! + +RICHMOND.--Bonne nuit, mon bon capitaine Blunt!--Venez, messieurs; +allons nous consulter sur les opérations de demain. Entrons dans ma +tente; l'air devient âpre et froid. + +(Ils se retirent sous la tente du comte.) (Entre dans sa tente le roi +Richard avec Norfolk, Ratcliff et Catesby.) + +LE ROI RICHARD.--Quelle heure est-il? + +CATESBY.--Il est temps de souper, seigneur; il est neuf heures. + +LE ROI RICHARD.--Je ne soupe point ce soir.--Donne-moi de l'encre et du +papier.--A-t-on arrangé la visière de mon casque de manière qu'elle ne +me gêne plus?--Toute mon armure est-elle dans ma tente? + +CATESBY.--Oui, mon souverain; et tout est prêt. + +LE ROI RICHARD.--Mon bon Norfolk, rends-toi sur-le-champ à ton poste. +Fais la garde avec soin, choisis des sentinelles sûres. + +NORFOLK.--J'y vais, seigneur. + +LE ROI RICHARD.--Levez-vous demain avec l'alouette, cher Norfolk. + +NORFOLK.--Vous pouvez y compter, mon prince. + +(Il sort.) + +LE ROI RICHARD.--Ratcliff? + +RATCLIFF.--Seigneur? + +LE ROI RICHARD.--Envoie un sergent d'armes au quartier de Stanley. Qu'il +lui porte l'ordre d'amener sa troupe avant le lever du soleil, s'il ne +veut pas que son fils George tombe dans la sombre caverne de la nuit +éternelle.--Remplis-moi un verre de vin. Qu'on me donne une garde[32]. +(A Catesby.) Tu selleras mon cheval blanc, Surrey, pour la bataille de +demain. Aie soin que le bois de mes lances soit solide et point trop +lourd.--Ratcliff? + +[Note 32: Give me a watch. + +On est incertain sur le sens de ces paroles. _A watch_ veut dire _une +montre_, veut dire _une sentinelle_, peut vouloir dire une lumière pour +passer la nuit, une de ces sortes de bougies sur lesquelles était +indiqué, par des marques placées de distance en distance, le nombre +d'heures qu'elles devaient durer. On ne connaissait pas les montres en +Angleterre du temps de Richard; mais ce ne serait pas une raison pour +Shakspeare; et d'ailleurs, selon toute apparence, le nom de _watch_ +(veille) avait été donné d'abord aux instruments tels que sabliers, +clepsydres, destinés à mesurer le temps dans l'absence du soleil. On +pourrait donc alors assez arbitrairement choisir entre cette +interprétation du mot watch, et celle par laquelle il signifierait +_flambeau de veille_. C'est à ce dernier sens que se sont arrêtés les +commentateurs, observant, sans doute avec beaucoup de raison, qu'il va +sans dire qu'on mettra une garde à la tente du roi, et qu'il n'a pas +besoin de la demander. Cependant une autre observation qui leur a +échappé, c'est le soin qu'a apporté le poëte à mettre en opposition les +inquiétudes de Richard avec la tranquille confiance de Richmond. La peur +d'être trahi le poursuit; il va épier ce qui se passe dans le camp, +avertit le duc de Norfolk de choisir des sentinelles sûres, recommande, +au moment où l'on se retire, que la garde veille avec soin, tandis que +Richmond s'endort remettant à Dieu le soin de le garder. Cette +opposition est trop marquée pour que Shakspeare n'ait pas eu intention +de la faire ressortir, et rien n'est plus propre à indiquer l'agitation +de l'esprit de Richard que ce soin inutile de demander une garde. Il +n'est pas d'ailleurs bien rare de voir Shakspeare sacrifier la +vraisemblance à l'effet: c'est donc ce sens du mot watch qu'on a cru +devoir choisir.] + +RATCLIFF.--Seigneur? + +LE ROI RICHARD.--As-tu vu le mélancolique lord Northumberland? + +RATCLIFF.--Je les ai vus, le comte de Surrey et lui, à l'heure du +crépuscule, aller de quartier en quartier, parcourant l'armée, et +animant les soldats. + +LE ROI RICHARD.--J'en suis bien aise. Donne-moi un verre de vin.--Je ne +me sens point cette allégresse de coeur, cette gaieté d'esprit à +laquelle j'étais accoutumé. Bon, mets-le là.--M'as-tu préparé de l'encre +et du papier? + +RATCLIFF.--Oui, seigneur. + +LE ROI RICHARD.--Va recommander à ma garde de veiller avec soin, et +laisse-moi. Vers le milieu de la nuit, tu reviendras dans ma tente, et +tu m'aideras à m'armer.--Va-t'en, te dis-je. + +(Ratcliff sort.) + +(La tente de Richmond s'ouvre, on voit le comte avec ses officiers.) + +(Entre Stanley.) + +STANLEY.--Que la fortune et la victoire reposent sur ton casque! + +RICHMOND.--Que tout le bonheur que peut donner la sombre nuit +t'accompagne, mon noble beau-père!--Dis-moi comment se porte notre +tendre mère? + +STANLEY.--Je suis chargé par procuration de te bénir au nom de ta mère, +qui ne cesse de prier pour le bonheur de Richmond. C'en est assez +là-dessus.--Les heures silencieuses de la nuit s'écoulent, et l'ombre +éclaircie commence à s'entr'ouvrir dans l'Orient. Pour abréger, car le +temps nous l'ordonne, ce que tu as à faire, c'est de ranger ton armée en +bataille dès le point du jour, et de confier ta fortune à la sanglante +décision des coups et de la guerre aux regards meurtriers. Moi, autant +que je le pourrai (car je ne puis faire tout ce que je désirerais), je +chercherai les moyens d'éluder et de te secourir dans la confusion du +combat; mais je ne peux me déclarer trop ouvertement pour toi, de +crainte que, si mes mouvements étaient aperçus, ton jeune frère George +ne fût exécuté à la vue de son père. Adieu. Le temps et le danger +coupent court aux témoignages usités d'attachement; et à cet abondant +échange de discours affectueux dont auraient besoin des amis séparés +depuis si longtemps. Dieu veuille nous donner le loisir de vaquer à ce +culte de l'amitié! Encore une fois, adieu. Vaillance et succès! + +RICHMOND.--Chers lords, conduisez-le jusqu'à son quartier. Je vais +tâcher, au milieu du trouble de mes pensées, de prendre quelque repos, +de crainte qu'un sommeil de plomb ne m'accable demain, lorsqu'il me +faudra monter sur les ailes de la Victoire. Encore une fois, bonne nuit, +chers lords, et messieurs. (Sortent les lords avec Stanley.) O toi dont +je me regarde ici comme le capitaine, jette sur mes soldats un regard +favorable! Mets dans leurs mains les massues meurtrières de ta +vengeance, et que de leur chute pesante elles écrasent les casques +usurpateurs de nos ennemis! Fais de nous les ministres de ta justice, +afin que nous puissions te glorifier dans la victoire! C'est sur toi que +je me repose des soins qui occupent mon âme, tandis que je vais laisser +tomber le rideau de mes paupières. Soit que je dorme ou que je veille, +oh! ne cesse pas de me défendre! + +(Il s'endort.) + +(L'ombre du prince Édouard, fils de Henri VI, sort de terre entre les +deux tentes.) + +L'OMBRE, à Richard.--Que demain je pèse sur ton âme! Souviens-toi comme +tu m'as assassiné dans la fleur de ma jeunesse à Tewksbury. Désespère +donc, et meurs. (A Richmond.) Aie bon courage, Richmond: les âmes +irritées des princes égorgés combattent pour toi: c'est le fils du roi +Henri, Richmond, qui vient t'encourager. + +(L'ombre du roi Henri VI sort de terre.) + +L'OMBRE, _à Richard_.--Lorsque j'étais mortel, mon corps oint du +Seigneur, a été par toi percé de mille coups meurtriers. Songe à la Tour +et à moi. Désespère et meurs. C'est Henri VI qui vient te le souhaiter; +désespère et meurs. (_A Richmond._) Vertueux et pieux, tu seras +vainqueur. Henri, qui t'a prédit que tu serais roi, vient t'encourager +dans ton sommeil. Vis et prospère. + +(L'ombre de Clarence sort de terre.) + +L'OMBRE, _à Richard_.--Que demain je pèse sur ton âme! Moi qui péris +noyé dans un vin doucereux, moi pauvre Clarence, que ta perfidie fit +tomber dans les piéges de la mort; pense à moi demain dans la bataille, +et que ton épée tombe émoussée! Désespère et meurs. (_A Richmond._) +Rejeton de la maison de Lancastre, les héritiers d'York, victimes de +l'injustice, prient pour toi. Que les anges te protégent dans le combat! +Vis et prospère. + +(Les ombres de Rivers, Grey et Vaughan, sortent de terre.) + +L'OMBRE DE RIVERS, _à Richard_.--Que demain je pèse sur ton âme! C'est +Rivers, mort à Pomfret. Désespère et meurs! + +L'OMBRE DE GREY.--Souviens-toi de Grey; et que ton âme désespère! + +L'OMBRE DE VAUGHAN.--Souviens-toi de Vaughan; et plein de la terreur du +crime, laisse tomber ta lance! Désespère et meurs! + +TOUTES TROIS, _à Richmond_.--Éveille-toi avec la pensée que nos injures +attachées au coeur de Richard vont le faire succomber: éveille-toi et +remporte la victoire. + +(L'ombre de lord Hastings sort de terre.) + +L'OMBRE, _à Richard_.--Couvert de sang et de crimes, réveille-toi du +réveil du crime, et finis tes jours dans une bataille sanglante. Pense à +lord Hastings. Désespère et meurs! (_A Richmond._) Ame calme et +tranquille, éveille-toi, éveille-toi. Prends tes armes, combats, et +triomphe pour le bonheur de l'Angleterre! + +(Les ombres des deux jeunes princes sortent de terre.) + +LES OMBRES, _à Richard_.--Rêve de tes neveux étouffés dans la Tour. Que +nous soyons dans ton sein, Richard, un plomb qui t'entraîne à ta ruine, +à l'infamie et à la mort! Les âmes de tes neveux viennent te le +souhaiter. Désespère et meurs! (_A Richmond._) Dors, Richmond, dors en +paix, et réveille-toi dans la joie. Que les bons anges te gardent du +sanglier! Vis et sois le père d'une race heureuse de rois! Les +malheureux enfants d'Édouard font des voeux pour ta prospérité! + +(L'ombre de la reine Anne sort de terre.) + +L'OMBRE, _à Richard_.--C'est ta femme, Richard, la malheureuse Anne, ta +femme, qui ne goûta jamais près de toi une heure d'un tranquille +sommeil; c'est elle qui remplit ton sommeil de trouble. Pense à moi +demain dans la bataille, et que ton épée tombe émoussée. Désespère et +meurs! (_A Richmond._) Et toi, âme paisible, dors d'un paisible sommeil; +rêve de succès et d'une heureuse victoire. La femme de ton adversaire +prie pour toi! + +(L'ombre de Buckingham sort de terre.) + +L'OMBRE, _à Richard_.--C'est moi qui le premier t'aidai à monter sur le +trône; c'est moi qui le dernier éprouvai ta tyrannie. Oh! pense à +Buckingham dans la bataille, et meurs dans les terreurs de tes forfaits. +Rêve, rêve de faits sanglants et de mort, de défaite, de désespoir, et +dans le désespoir rends ton dernier soupir! (_A Richmond._) J'ai péri +pour t'avoir voulu seconder, avant que je pusse te prêter mon appui. +Mais que ton coeur s'affermisse et ne sois point effrayé: Dieu et les +bons anges combattent pour Richmond, et Richard va tomber de toute la +hauteur de son orgueil. + +(Les ombres disparaissent.) + +(Le roi Richard sort en sursaut de son rêve.) + +LE ROI RICHARD.--Donnez-moi un autre cheval.--Bandez mes plaies.--Jésus, +aie pitié de moi!--Mais doucement, ce n'est qu'un rêve. O lâche +conscience, comme tu me tourmentes! Ce flambeau jette une flamme +bleuâtre. Nous sommes au plus profond de la nuit. La sueur froide de la +crainte couvre mon corps tremblant.--De quoi ai-je donc peur? De moi? Il +n'y a ici que moi. Richard aime Richard.--Y a-t-il ici quelque +meurtrier? Non.--Oui, moi. Fuyons donc. Quoi, me fuir moi-même? Beau +projet! et pourquoi? De peur que je ne me venge... Quoi! que je me venge +sur moi-même? Je m'aime... Et pourquoi? Pour quelque bien que je me sois +fait à moi-même? Oh! non, hélas! Je me hais plutôt moi-même, pour les +actions haïssables commises par moi. Je suis un misérable... Mais non, +je mens, cela n'est pas vrai. Imbécile, parle donc bien de toi... +Imbécile, pas de flatterie. Ma conscience a mille langues et chacune +répète son histoire, et chaque histoire me déclare un misérable. Le +parjure, le parjure au plus haut degré! Le meurtre, le meurtre féroce, +au degré le plus abominable! Tous les crimes divers, tous commis sous +toutes les formes, se pressent en foule au tribunal et crient tous: +Coupable! coupable! Je tomberai dans le désespoir.--Il n'y a pas une +créature qui m'aime; et si je meurs, pas une âme n'aura pitié de moi... +Et pourquoi auraient-ils pitié de moi? Moi-même je n'en trouve aucune +pour moi dans mon coeur. Il m'a semblé que toutes les âmes de ceux que +j'ai fait périr étaient venues dans ma tente, et chacune d'elles avait +pour demain crié vengeance sur la tête de Richard. + +(Entre Ratcliff.) + +RATCLIFF.--Seigneur?... + +LE ROI RICHARD.--Qui est là? + +RATCLIFF.--Ratcliff, seigneur, c'est moi. Le coq matineux du village a +déjà salué deux fois l'aurore. Vos amis sont debout et se couvrent de +leur armure. + +LE ROI RICHARD.--O Ratcliff, j'ai eu un songe effrayant.--Qu'en +penses-tu? Nos amis seront-ils tous fidèles? + +RATCLIFF.--N'en doutez pas, seigneur. + +LE ROI RICHARD.--Ratcliff, je crains, je crains... + +RATCLIFF.--Allons, mon bon seigneur, ne vous laissez pas effrayer par +des visions. + +LE ROI RICHARD.--Par l'apôtre saint Paul! Les ombres que j'ai vues cette +nuit ont jeté plus de terreur dans l'âme de Richard que ne pourraient +faire dix mille soldats, en chair et en os, armés à toute épreuve, et +conduits par l'écervelé Richmond.--Le jour n'est pas encore prêt à +paraître. Viens avec moi, je vais faire dans le camp le métier +d'écouteur aux portes, pour savoir s'il y en a qui méditent de +m'abandonner dans le combat. + +(Le roi Richard sort avec Ratcliff.) + +(Richmond s'éveille.--Entrent Oxford et autres.) + +LES LORDS.--Bonjour, Richmond! + +RICHMOND.--Je vous demande pardon, milords, et à vous, officiers +diligents, de ce que vous surprenez un paresseux dans sa tente. + +LES LORDS.--Comment avez-vous dormi, milord? + +RICHMOND.--Du plus doux sommeil, depuis l'instant de votre départ, +milords, et avec les songes les plus favorables qui soient jamais entrés +dans la tête d'un homme endormi. J'ai cru voir les âmes de tous ceux que +Richard a assassinés, venir à ma tente, et me crier: Victoire! Je vous +proteste que mon coeur est tout réjoui du souvenir d'un si beau songe. A +quelle heure du matin sommes-nous, milords? + +LES LORDS.--Quatre heures vont sonner. + +RICHMOND.--Allons, il est temps de s'armer, et de donner les ordres pour +le combat.--(_Il s'avance vers les troupes._) Le temps et la nécessité +qui nous pressent ne me permettent pas, mes chers compatriotes, de rien +ajouter à ce que je vous ai dit.--Souvenez-vous seulement de ceci.--Dieu +et la justice de notre cause combattent pour nous; les prières des +saints et celles des âmes irritées contre Richard se placent devant nous +comme un rempart fort élevé. A l'exception du seul Richard, ceux que +nous allons combattre nous souhaitent la victoire, plutôt qu'à celui qui +les conduit; car, qui les conduit? vous le savez, messieurs; un tyran +sanguinaire, un homicide, élevé par le sang, et qui par le sang +seulement a pu se maintenir; qui, pour parvenir, s'est servi de tous les +moyens, et a mis à mort ceux qui lui avaient servi de moyen pour +parvenir; une pierre impure et vile, qui n'est devenue précieuse que par +l'éclat du trône d'Angleterre dans lequel il s'est illégitimement +enchâssé; un homme qui a toujours été l'ennemi de Dieu: ainsi, puisque +vous combattez un ennemi de Dieu, Dieu, dans sa justice, ne manquera pas +de protéger en vous ses soldats. S'il en coûte des efforts pour +renverser le tyran, le tyran mort, vous dormez en paix. Si vous +combattez les ennemis de votre patrie, la prospérité de votre patrie +vous payera de vos travaux; si vous combattez pour défendre vos femmes, +vos femmes vous recevront avec joie en vainqueurs; si vous délivrez vos +enfants du glaive de la tyrannie, les enfants de vos enfants vous en +récompenseront dans votre vieillesse. Ainsi, au nom de Dieu et de tous +ces droits, déployez vos étendards, et tirez vos épées de bon coeur. +Pour moi, si mon entreprise est téméraire, je la payerai de ce corps qui +demeurera froid sur la froide surface de la terre; mais, si je réussis, +le dernier de vous tous recueillera sa part des fruits de ma victoire. +Trompettes et tambours, sonnez hardiment et gaiement, Dieu et saint +George! Richmond et victoire! + +(Ils sortent.) + +(Rentrent le roi Richard, Ratcliff, suite, troupes.) + +LE ROI RICHARD.--Que disait Northumberland, au sujet de Richmond[33]? + +[Note 33: Il ne croyait pas que lord Northumberland combattît pour lui +de bon coeur. En effet, Northumberland ne donna point dans le combat.] + +RATCLIFF.--Qu'il n'a jamais été formé au métier de la guerre. + +LE ROI RICHARD.--Il disait la vérité.--Et Surrey, que disait-il? + +RATCLIFF.--Il disait, en souriant: Tant mieux pour nous. + +LE ROI RICHARD.--Il avait raison, et cela est vrai en +effet.--(_L'horloge sonne._) Quelle heure est-il? Donnez-moi un +calendrier.--Qui a vu le soleil aujourd'hui? + +RATCLIFF.--Je ne l'ai pas aperçu, seigneur. + +LE ROI RICHARD.--Il dédaigne apparemment de se montrer; car, d'après le +calendrier, il devrait embellir l'orient depuis une heure. Ce jour sera +lugubre pour quelqu'un.--Ratcliff? + +RATCLIFF.--Seigneur? + +LE ROI RICHARD.--Le soleil ne veut point se laisser voir aujourd'hui. Le +ciel se noircit et les nuages s'abaissent sur notre camp. Je voudrais +que ces gouttes de rosée vinssent de la terre. Point de soleil +aujourd'hui! Eh bien, que m'importe, à moi, plus qu'à Richmond? Le ciel +sinistre pour moi est également sinistre pour lui. + +NORFOLK.--Aux armes! aux armes, seigneur! l'ennemi nous brave dans la +plaine. + +(Entre Norfolk.) + +LE ROI RICHARD.--Allons. En mouvement, en mouvement.--Qu'on caparaçonne +mon cheval. Allez chercher lord Stanley: dites-lui d'amener ses +troupes.--Je veux conduire mon armée dans la plaine, et voici mon ordre +de bataille.--Mon avant-garde se déploiera sur une ligne, composée d'un +nombre égal de cavalerie et d'infanterie. Nos archers seront placés dans +le centre. John, duc de Norfolk, et Thomas, comte de Surrey, auront le +commandement de cette infanterie et de cette cavalerie. Eux ainsi +placés, nous les suivrons avec le corps de bataille, dont les ailes +seront fortifiées par nos meilleurs cavaliers. Après cela, que saint +George nous seconde!--Qu'en penses-tu, Norfolk? + +NORFOLK.--C'est un très-bon plan, mon guerrier souverain. J'ai trouvé +cela ce matin sur ma tente. + +(Il lui donne un papier.) + +LE ROI RICHARD, _lisant_.--«Jockey de Norfolk, point trop d'audace; ton +maître Dickon est vendu et acheté.» Invention de l'ennemi.--Allons, +messieurs, que chacun se place à son poste, ne laissons pas effrayer nos +âmes par de vains songes. La conscience est un mot à l'usage des lâches, +et inventé pour tenir le fort en respect; que la vigueur de nos bras +soit notre conscience, nos épées notre loi. En avant, joignons +courageusement l'ennemi, jetons-nous dans la mêlée, et si ce n'est au +ciel, allons ensemble en enfer.--Que vous dirai-je de plus que ce que je +vous ai dit? Rappelez-vous à qui vous avez affaire. A un ramas de +vagabonds, de misérables, de proscrits, l'écume de la Bretagne; de vils +et ignobles paysans, vomis du sein de leur terre surchargée, pour se +lancer dans les aventures désespérées, où ils vont trouver une perte +certaine. Vous qui dormiez en paix, ils viennent vous arracher au repos; +vous qui avez des terres et le bonheur de posséder de belles femmes, ils +veulent taxer les unes, déshonorer les autres. Et qu'est le chef qui les +conduit, qu'un pauvre misérable nourri longtemps en Bretagne, aux dépens +de notre patrie? Une vraie soupe au lait, qui n'a jamais de sa vie senti +seulement ce qu'on a de froid en enfonçant le pied dans la neige jusque +par-dessus la chaussure! Repoussons à coups de fouet ces bandits sur les +mers; chassons à coups de lanières cette canaille téméraire échappée de +la France; ces mendiants affamés, lassés de vivre, qui, sans le rêve +insensé qu'ils ont fait sur cette folle entreprise, gueux comme des +rats, se seraient pendus eux-mêmes. Si nous avons à être vaincus, que ce +soit du moins par des hommes, et non par ces bâtards de Bretons que nos +pères ont battus, insultés, assommés, et dont ils ont perpétué la honte +par des ignominies authentiques. Quoi! ces gens-là prendraient nos +terres, coucheraient avec nos femmes, raviraient nos filles?--Écoutez, +j'entends leurs tambours. (On entend les tambours de l'ennemi.) Au +combat, gentilshommes anglais! au combat, brave milice; tirez, archers, +vos flèches à la tête. Enfoncez l'éperon dans les flancs de vos fiers +chevaux et galopez dans le sang. Effrayez le firmament des éclats de vos +lances. (Entre un messager.) Que dit lord Stanley? il amènera ses +troupes. + +LE MESSAGER.--Seigneur, il refuse de marcher. + +LE ROI RICHARD.--Qu'on tranche sur-le-champ la tête à son fils George! + +NORFOLK.--Mon prince, l'ennemi a passé le marais. Remettez après la +bataille à faire mourir George Stanley. + +LE ROI RICHARD.--Un millier de coeurs grandissent dans mon sein. En +avant nos étendards! Fondons sur l'ennemi; que notre ancien cri de +guerre, beau saint George! nous inspire la rage de dragons enflammés! A +l'ennemi! La victoire est sur nos panaches. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE IV + +Une autre partie du champ de bataille. + +_Entrent_ NORFOLK _avec des troupes_; CATESBY _vient à lui_. + + +CATESBY.--Du secours, milord de Norfolk! Du secours! du secours! Le roi +a fait des prodiges au-dessus des forces d'un homme. Il brave +audacieusement tous les dangers. Son cheval est tué, et il combat à +pied, cherchant Richmond jusque dans le sein de la mort. Du secours, +cher lord, ou la bataille est perdue! + +(Une alarme. Entrent le roi Richard, Catesby.) + +LE ROI RICHARD.--Un cheval! un cheval! Mon royaume pour un cheval! + +CATESBY.--Retirez-vous, seigneur, et je vous ferai trouver un cheval! + +LE ROI RICHARD.--Lâche, j'ai joué ma vie sur un coup de dés, j'en veux +courir les risques.--Je crois en vérité qu'il y a six Richmond sur le +champ de bataille; j'en ai déjà tué cinq pour celui que je cherche! Un +cheval! un cheval! mon royaume pour mon cheval! + +(Ils sortent.) + +(Alarmes. Entrent le roi Richard et Richmond; ils sortent en combattant. +Retraite et fanfares. Entrent ensuite Richmond, Stanley apportant la +couronne; plusieurs autres lords et des troupes.) + +RICHMOND.--Louange à Dieu, et à vos armes, victorieux amis! La journée +est à nous; ce chien sanguinaire est mort. + +STANLEY.--Vaillant Richmond, tu as bien rempli ton rôle. Tiens, j'ai +arraché, pour en orner ta tête, du front inanimé de ce misérable couvert +de sang, la couronne qu'il a si longtemps usurpée. Porte-la, possède-la +et connais-en tout le prix. + +RICHMOND.--Grand Dieu du ciel, je dis amen à tout cela.--Mais, avant +tout dites-moi, le jeune George Stanley est-il vivant? + +STANLEY.--Oui, milord; il est sain et sauf à Leicester, où nous pouvons, +si vous voulez, nous retirer à présent. + +RICHMOND.--Quels hommes de marque ont péri dans l'autre armée? + +STANLEY.--John, duc de Norfolk, Walter, lord Ferrers, sir Robert +Brakenbury et sir William Brandon. + +RICHMOND.--Qu'on les enterre avec les honneurs dus à leur +naissance.--Qu'on proclame le pardon pour les soldats fugitifs qui +reviendront se soumettre à nous, et ensuite, comme nous en avons pris +l'engagement sacré, nous réunirons enfin la rose blanche et la rose +rouge.--Puisse le ciel si longtemps irrité de leurs haines, sourire à la +beauté de leur union! Quel est le traître qui pourrait m'entendre, et ne +pas dire amen? Longtemps l'Angleterre en délire s'est déchirée +elle-même; le frère a versé aveuglément le sang de son frère; le père +dans son emportement massacrait son fils, et le fils était forcé de +devenir l'assassin de son père, tous divisés par les détestables +divisions d'York et de Lancastre. O qu'aujourd'hui enfin, Richmond et +Élisabeth, légitimes héritiers des deux maisons royales, s'unissent +ensemble de l'aveu de l'Éternel! Et que leurs successeurs (grand Dieu! +si c'est ta volonté) donnent aux générations à venir le riche présent de +la paix au doux visage, de la riante abondance, et des beaux jours de la +prospérité! fais tomber, ô Dieu bienfaisant, l'épée des traîtres qui +voudraient ramener ces jours meurtriers, et faire verser à la pauvre +Angleterre des ruisseaux de larmes sanglantes. Qu'ils ne vivent pas pour +jouir de la prospérité de leur patrie, ceux qui voudraient par la +trahison déchirer ce beau pays; enfin les plaies de la guerre civile +sont fermées, et la paix revit. Puisse-t-elle vivre longtemps! ô Dieu, +dis-nous amen. + +(Tous sortent.) + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La vie et la mort du roi Richard III, by +William Shakespeare, 1564-1616 + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RICHARD III *** + +***** This file should be named 26759-8.txt or 26759-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/7/5/26759/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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