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+The Project Gutenberg EBook of La vie et la mort du roi Richard III, by
+William Shakespeare, 1564-1616
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La vie et la mort du roi Richard III
+
+Author: William Shakespeare, 1564-1616
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874
+
+Release Date: October 3, 2008 [EBook #26759]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RICHARD III ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+
+ ===============================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES.
+
+ Volume 8
+ La vie et la mort du roi Richard III
+ Le roi Henri VIII.--Titus Andronicus
+ POEMES ET SONNETS:
+ Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce
+ La plainte d'une amante
+ Le Pèlerin amoureux.--Sonnets.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+ =================================================
+
+
+
+ LA VIE ET LA MORT
+ DU ROI RICHARD III
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+
+ NOTICE
+ SUR LA VIE ET LA MORT DE RICHARD III
+
+Richard III est l'un de ces hommes qui ont fait sur leur temps cette
+impression d'horreur et d'effroi toujours fondée sur quelque cause
+réelle, bien qu'ensuite elle porte à exagérer les réalités. Hollinshed
+le met au nombre de «ces personnes mauvaises qui ne vivront une heure
+exemptes de faire et exercer cruauté, méchef et outrageuse façon de
+vivre.» Sans doute, et la critique historique en a fourni la preuve, la
+vie de Richard a été chargée de plusieurs crimes qui ne lui ont pas
+appartenu; mais ces erreurs et ces exagérations, fruit naturel du
+sentiment populaire, expliquent, sans la justifier, la bizarre fantaisie
+qu'a eue Horace Walpole de réhabiliter la mémoire de Richard, en le
+déchargeant de la plupart des crimes dont on l'accuse. C'est là une de
+ces questions paradoxales sur lesquelles s'échauffe l'imagination du
+critique qui s'en est laissé saisir, et où la plus ingénieuse discussion
+ne sert ordinairement qu'à prouver jusqu'à quel point l'esprit peut
+s'employer à embarrasser la marche simple et ferme de la vérité. Sans
+doute il ne faut pas juger un personnage de ces temps de désordre
+d'après les habitudes douces et régulières de nos idées modernes, et
+beaucoup de choses doivent être mises sur le compte de l'entourage
+d'hommes et de faits au milieu desquels apparaissent les caractères
+historiques; mais lorsqu'à l'époque où a vécu Richard III, après les
+horreurs de la Rose rouge et de la Rose blanche, la haine publique va
+choisir un homme entre tous pour le présenter comme un modèle de cruauté
+et de perfidie, il faut assurément qu'il y ait eu dans ses crimes
+quelque chose d'extraordinaire, ne fût-ce que cet éclat que peut y
+ajouter la supériorité des talents et du caractère qui, lorsqu'elle
+s'emploie au crime, le rend à la fois plus dangereux et plus insultant.
+
+L'opinion généralement établie sur Richard a pu contribuer au succès de
+la pièce qui porte son nom: aucun peut-être des ouvrages de Shakspeare
+n'est demeuré aussi populaire en Angleterre. Les critiques ne l'ont pas
+eu général traité aussi favorablement que le public; quelques-uns, entre
+autres Johnson, se sont étonnés de son prodigieux succès; on pourrait
+s'étonner de leur surprise si l'on ne savait, par expérience, que le
+critique, chargé de mettre de l'ordre dans les richesses dont le public
+a joui d'abord confusément, s'affectionne quelquefois tellement à cet
+ordre et surtout à la manière dont il l'a conçu, qu'il se laisse
+facilement induire à condamner les beautés auxquelles, dans son système,
+il ne sait pas trouver une place convenable.
+
+_Richard III_ présente, plus qu'aucun des grands ouvrages de Shakspeare,
+les défauts communs aux pièces historiques qui étaient avant lui en
+possession du théâtre; on y retrouve cet entassement de faits, cette
+accumulation de catastrophes, cette invraisemblance de la marche
+dramatique et de l'exécution théâtrale, résultats nécessaires de tout ce
+mouvement matériel que Shakspeare a réduit, autant qu'il l'a pu, dans
+les sujets dont il disposait plus librement, mais qui ne pouvait être
+évité dans des sujets nationaux d'une date si récente, et dont tous les
+détails étaient si présents à la mémoire des spectateurs. Peut-être en
+doit-on admirer davantage le génie qui a su se tracer sa route dans ce
+chaos, et diriger à travers ce labyrinthe un fil qui ne s'interrompt et
+ne se perd jamais. Une idée domine toute la pièce, c'est celle de la
+juste punition des crimes qui ont ensanglanté les querelles d'York et de
+Lancaster. Exemple et organe à la fois de la colère céleste, Marguerite,
+par les cris de sa douleur, appelle sans cesse la vengeance sur ceux qui
+ont commis tant de forfaits, sur ceux même qui en ont profité; c'est
+elle qui leur apparaît quand cette vengeance les a atteints; son nom se
+mêle à l'effroi de leurs derniers moments, c'est sous sa malédiction
+qu'ils croient succomber autant que sous les coups de Richard,
+sacrificateur du temple sanglant dont Marguerite est la sibylle, et qui
+lui-même tombera, dernière victime de l'holocauste, emportant avec lui
+tous les crimes qu'il a vengés et tous ceux qu'il a commis.
+
+Cette fatalité qui, dans _Macbeth_, se révèle sous la figure des
+sorcières, et dans _Richard III_ sous celle de Marguerite, n'est
+cependant en aucune façon la même dans les deux pièces. Macbeth,
+entraîné de la vertu dans le crime, offre à notre imagination l'image
+effrayante de la puissance de l'ennemi de l'homme, puissance soumise
+cependant au maître éternel et suprême qui, du même coup dont il décide
+la chute, prépare la punition. Richard, agent bien plus direct, bien
+plus volontaire de l'esprit du mal, semble plutôt jouter avec lui que
+lui obéir; et dans ce jeu terrible des pouvoirs infernaux, c'est comme
+en passant que s'exerce la justice du ciel jusqu'au moment où elle
+éclatera sans équivoque sur l'insolent coupable qui s'imaginait la
+braver en accomplissant ses desseins.
+
+Cette différence dans la marche des idées se peint dans tous les détails
+du caractère et de la destinée des personnages. Macbeth, une fois tombé,
+ne se soutient que par l'ivresse du sang où il se plonge toujours
+davantage; et il arrive à la fin fatigué de ce mouvement étranger à sa
+nature, désabusé des biens qui lui ont coûté si cher, et ne puisant que
+dans l'élévation naturelle de son caractère la force de défendre ce
+qu'il n'a presque plus le désir de conserver. Richard, inférieur à
+Macbeth pour la profondeur des sentiments autant qu'il lui est supérieur
+par la force de l'esprit, a cherché, dans le crime même, le plaisir
+d'exercer des facultés comprimées, et de faire sentir aux autres une
+supériorité ignorée ou dédaignée. Il trompe à la fois pour réussir et
+pour tromper, pour s'assujettir les hommes et pour se donner le plaisir
+de les mépriser; il se moque de ses dupes et des moyens qu'il a employés
+pour les duper; et à la satisfaction qu'il ressent de les voir vaincus,
+s'allie celle d'avoir acquis la preuve de leur faiblesse. Cependant ce
+qu'il en découvre ne suffit pas encore à la tyrannie de ses volontés; la
+bassesse ne va jamais tout à fait aussi loin qu'il l'a conçu, et qu'il a
+eu besoin de le concevoir: obligé de sacrifier ensuite ce qu'il a
+d'abord corrompu, il faut que sans cesse il séduise de nouveaux agents
+pour abattre de nouvelles victimes. Mais arrive enfin le moment où ses
+moyens de séduction ne suffisent plus à surmonter les difficultés qu'il
+s'est créées, où l'appât qu'il peut présenter aux passions des hommes
+n'est plus de force à surmonter l'effroi qu'il leur a inspiré sur leurs
+intérêts les plus pressants; alors ceux qu'il avait divisés pour les
+faire succomber l'un par l'autre se réunissent contre lui. Il se sentait
+trop fort pour chacun d'eux, il est seul contre tous, et il a cessé
+d'espérer en lui-même; il se rend justice alors, mais sans s'abandonner,
+et, par un dernier effort, il se brise contre l'obstacle qu'il s'indigne
+de ne pouvoir plus vaincre.
+
+La peinture d'un pareil personnage, et des passions qu'il sait mettre en
+jeu pour les faire servir à ses intérêts, offre un spectacle d'autant
+plus frappant qu'on voit clairement que l'hypocrisie de Richard n'agit
+que sur ceux qui ont intérêt à s'en laisser aveugler; le peuple demeure
+muet à ces lâches appels par lesquels on l'invite à s'unir aux hommes en
+pouvoir qui vont donner leur voix pour l'injustice; ou si quelques voix
+inférieures s'élèvent, c'est pour exprimer un sentiment général
+d'éloignement et d'inquiétude, et faire entrevoir, à côté d'une cour
+servile, une nation mécontente. L'attente qui en résulte, le pathétique
+de quelques scènes, la sombre énergie du caractère de Marguerite,
+l'inquiète curiosité qui s'attache à ces projets si menaçants et si
+vivement conduits, achèvent de répandre sur cet ouvrage un intérêt qui
+explique la constance de son succès.
+
+Le style de Richard III est assez simple et, si l'on en excepte un ou
+deux dialogues, il offre peu de ces subtilités qui fatiguent quelquefois
+dans les plus belles pièces de Shakspeare. Dans le rôle de Richard, l'un
+des plus spirituels de la scène tragique, l'esprit est presque
+entièrement exempt de recherche.
+
+Ce drame comprend un espace de quatorze ans, depuis 1471 jusqu'en 1485.
+
+Il paraît avoir été représenté en 1597: on avait, avant cette époque,
+plusieurs pièces sur le même sujet.
+
+
+
+
+ LA VIE ET LA MORT
+ DU ROI RICHARD III
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ ÉDOUARD IV, roi d'Angleterre.
+
+ ÉDOUARD, prince }
+ de Galles, ensuite }
+ Édouard V. } fils d'Édouard IV.
+ }
+ RICHARD, duc }
+ d'York. }
+
+ GEORGE, duc de Clarence. }
+ } frères du
+ RICHARD, duc de Glocester,} roi.
+ ensuite Richard III. }
+
+ UN JEUNE FILS du duc de Clarence.
+ HENRI, comte de Richmond, ensuite Henri VII.
+ LE CARDINAL BOURCHIER, archevêque de Cantorbéry.
+ THOMAS ROTHERAM, archevêque d'York.
+ JOHN MORTON, évêque d'Ély.
+ LE DUC DE BUCKINGHAM.
+ LE DUC DE NORFOLK.
+ LE COMTE DE SURREY, son fils.
+ LE COMTE RIVERS, frère de la reine Élisabeth, femme d'Édouard.
+
+ LE MARQUIS DE DORSET,}
+ } fils de la
+ LORD GREY. } reine.
+
+ LE COMTE D'OXFORD.
+ LORD HASTINGS.
+ LORD STANLEY.
+ LORD LOVEL.
+ SIR THOMAS VAUGHAN.
+ SIR RICHARD RATCLIFF.
+ SIR WILLIAM CATESBY.
+ SIR JAMES TYRREL.
+ SIR JAMES BLUNT.
+ SIR WALTER HERBERT.
+ SIR ROBERT BRAKENBURY, lieutenant de la Tour de Londres.
+ CHRISTOPHE URSWICK, prêtre.
+ UN AUTRE PRETRE.
+ LE LORD MAIRE DE LONDRES.
+ LE SHERIF DE WILTSHIRE.
+ LA REINE ÉLISABETH, femme d'Édouard IV.
+ LA REINE MARGUERITE D'ANJOU, veuve de Henri VI.
+ LA DUCHESSE D'YORK, mère d'Édouard IV, duc de Clarence, et du
+ duc de Glocester.
+ LADY ANNE, veuve d'Édouard, prince de Galles, fils de Henri VI, mariée ensuite au duc de Glocester.
+ UNE FILLE du duc de Clarence.
+
+ LORDS, et autres personnes de la suite. DEUX GENTILSHOMMES, UN
+ POURSUIVANT, UN CLERC, CITOYENS, MEURTRIERS, MESSAGERS, SPECTRES,
+ SOLDATS, ETC.
+
+La scène est en Angleterre.
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+A Londres.--Une rue.
+
+_Entre_ LE DUC DE GLOCESTER.
+
+
+GLOCESTER.--Enfin le soleil d'York a changé en un brillant été l'hiver
+de nos disgrâces, et les nuages qui s'étaient abaissés sur notre maison
+sont ensevelis dans le sein du profond Océan. Maintenant notre front est
+ceint des guirlandes de la victoire, et nos armes brisées sont
+suspendues pour lui servir de monument. Le funeste bruit des combats a
+fait place à de joyeuses réunions, nos marches guerrières à des danses
+agréables. La guerre au visage renfrogné a aplani son front chargé de
+rides, et maintenant, au lieu de monter des coursiers armés pour le
+combat, et de porter l'effroi dans l'âme des ennemis tremblants, elle
+danse d'un pied léger dans les appartements des femmes, charmée par les
+sons d'un luth voluptueux. Mais moi qui ne suis point formé pour ces
+jeux badins, ni tourné de façon à caresser de l'oeil une glace
+amoureuse; moi qui suis grossièrement bâti et qui n'ai point cette
+majesté de l'amour qui se pavane devant une nymphe folâtre et légère;
+moi en qui sont tronquées toutes les belles proportions, moi dont la
+perfide nature évita traîtreusement de tracer les traits lorsqu'elle
+m'envoya avant le temps dans ce monde des vivants, difforme, ébauché, à
+peine à moitié fini, et si irrégulier, si étrange à voir, que les chiens
+aboient contre moi quand je m'arrête auprès d'eux; moi qui, dans ces
+ébats efféminés de la paix, n'ai aucun plaisir auquel je puisse passer
+le temps, à moins que je ne le passe à observer mon ombre au soleil, et
+à deviser sur ma propre difformité;--si je ne puis être amant et
+contribuer aux plaisirs de ces beaux jours de galanterie, je suis décidé
+à me montrer un scélérat, et je hais les amusements de ces jours de
+frivolité. J'ai ourdi des plans, j'ai fait servir de radoteuses
+prophéties, des songes, des libelles à élever de dangereux soupçons,
+propres à animer l'un contre l'autre d'une haine mortelle mon frère
+Clarence et le roi; et pour peu que le roi Édouard soit aussi franc,
+aussi fidèle à sa parole, que je suis rusé, fourbe et traître, ce jour
+doit voir Clarence mis en cage d'après une prédiction qui annonce que
+G... donnera la mort aux héritiers d'Édouard. Pensées, replongez-vous
+dans le fond de mon âme. Voilà Clarence. _(Entre Clarence avec des
+gardes et Brakenbury_.) Bonjour, mon frère. Que signifie cette garde
+armée qui suit Votre Grâce?
+
+CLARENCE.--C'est Sa Majesté qui, chérissant la sûreté de ma personne, me
+l'a donnée pour me conduire à la Tour.
+
+GLOCESTER.--Et pour quelle cause?
+
+CLARENCE.--Parce que mon nom est _George_.
+
+GLOCESTER.--Hélas! milord, cette faute n'est pas la vôtre. Ce sont vos
+parrains qu'il devrait faire mettre en prison pour cela. Oh! selon toute
+apparence, Sa Majesté a le projet de vous faire baptiser de nouveau dans
+la Tour.--Mais au vrai, Clarence, quelle est la raison?--Puis-je le
+savoir?
+
+CLARENCE.--Oui, Richard, quand je le saurai: car je proteste que, quant
+à présent, je l'ignore: mais autant que j'ai pu comprendre, il prête
+l'oreille à des prophéties, à des songes; il veut ôter de l'alphabet la
+lettre G, et il dit qu'un sorcier lui a annoncé que G... priverait ses
+enfants de sa succession: et parce que mon nom commence par un G, il en
+conclut dans sa tête que c'est moi qui suis désigné. Ce sont ces
+sottises-là et quelques autres du même genre qui, à ce que j'apprends,
+ont déterminé Sa Majesté à me faire emprisonner.
+
+GLOCESTER.--Oui, voilà ce qui arrive lorsque les hommes sont gouvernés
+par les femmes.--Ce n'est pas le roi qui vous envoie à la Tour: c'est sa
+femme milady Grey: Clarence, c'est elle qui pousse à cette extrémité.
+N'est-ce pas elle, et cet honnête homme de bien Antoine Woodville son
+frère, qui ont fait envoyer lord Hastings à la Tour, dont il vient de
+sortir ce jour même? Nous ne sommes pas en sûreté, Clarence, nous ne
+sommes pas en sûreté.
+
+CLARENCE.--Par le Ciel, je crois en effet que personne n'est en sûreté
+ici que les parents de la reine, et les messagers nocturnes qui se
+fatiguent à aller et venir entre le roi et sa maîtresse Jeanne Shore.
+N'avez-vous pas su quelles humbles supplications lui a faites le lord
+Hastings pour obtenir sa délivrance?
+
+GLOCESTER.--C'est par ses humbles prières à cette divinité que milord
+chambellan a obtenu sa liberté. Je vous le dis: si nous voulons nous
+conserver dans les bonnes grâces du roi, je pense que le meilleur moyen
+est de nous mettre au nombre de ses gens, de porter sa livrée. La
+vieille et jalouse veuve et celle-ci, depuis que notre frère en a fait
+des dames, sont de puissantes commères dans cette monarchie.
+
+BRAKENBURY.--Je demande pardon à Vos Grâces: mais Sa Majesté m'a
+expressément enjoint de ne permettre à aucun homme, de quelque rang
+qu'il puisse être, un entretien particulier avec son frère.
+
+GLOCESTER.--Oui? Eh bien, s'il plaît à Votre Seigneurie, Brakenbury,
+vous pouvez être en tiers dans tout ce que nous disons: il n'y a nul
+crime de trahison dans nos paroles, mon cher.--Nous disons que le roi
+est sage et vertueux, et que la noble reine est d'âge à plaire, belle et
+point jalouse.--Nous disons que la femme de Shore a le pied mignon, les
+lèvres vermeilles comme la cerise, un oeil charmant, le discours
+infiniment agréable; que les parents de la reine sont devenus de beaux
+gentilshommes: qu'en dites-vous, mon ami? Tout cela n'est-il pas vrai?
+
+BRAKENBURY.--Milord, je n'ai rien à faire de tout cela.
+
+GLOCESTER.--Rien à faire avec mistriss Shore? Je te dis, ami, que celui
+qui a quelque chose à faire avec elle, hors un seul, ferait bien de le
+faire en secret et quand ils seront seuls.
+
+BRAKENBURY.--Hors un seul! lequel, milord?
+
+GLOCESTER.--Eh! son mari, apparemment.--Voudrais-tu me trahir?
+
+BRAKENBURY.--Je supplie Votre Grâce de me pardonner, et aussi de cesser
+cet entretien avec le noble duc.
+
+CLARENCE.--Nous connaissons le devoir qui t'est imposé, Brakenbury, et
+nous allons obéir.
+
+GLOCESTER.--Nous sommes les sujets méprisés[1] de la reine, et il nous
+faut obéir!--Adieu, mon frère. Je vais trouver le roi, et à quoi que ce
+soit qu'il vous plaise de m'employer, fût-ce d'appeler ma soeur la veuve
+que s'est donnée le roi Édouard, je ferai tout pour hâter votre
+délivrance.--En attendant, ce profond outrage fait à l'union fraternelle
+m'affecte plus profondément que vous ne pouvez l'imaginer.
+
+[Note 1: We are the queen abjects.
+
+_Nous sommes les abjects de la reine._ Il a fallu renoncer à rendre
+cette amère plaisanterie de Richard, qui ne pouvait conserver en
+français le sel qu'elle a en anglais, où _abjects et subjects_ ayant la
+même terminaison, l'un peut être substitué à l'autre sans laisser aucune
+équivoque sur l'intention de l'interlocuteur.]
+
+CLARENCE.--Je sais qu'il ne plaît à aucun de nous.
+
+GLOCESTER.--Allez, votre emprisonnement ne sera pas long: je vous en
+délivrerai, ou je prendrai votre place. En attendant, tâchez d'avoir
+patience.
+
+CLARENCE.--Il le faut bien. Adieu.
+
+(Clarence sort avec Brakenbury et les gardes.)
+
+GLOCESTER.--Va, suis ton chemin, par lequel tu ne repasseras jamais,
+simple et crédule Clarence. Je t'aime tant, que dans peu j'enverrai ton
+âme dans le ciel, si le ciel veut en recevoir le présent de ma main.
+Mais qui s'approche? C'est Hastings, tout nouvellement élargi.
+
+(Entre Hastings.)
+
+HASTINGS.--Bonjour, mon gracieux lord.
+
+GLOCESTER.--Bonjour, mon digne lord chambellan. Je me félicite de vous
+voir rendu au grand air. Comment Votre Seigneurie a-t-elle supporté son
+emprisonnement?
+
+HASTINGS.--Avec patience, mon noble lord, comme il faut que fassent les
+prisonniers. Mais j'espère vivre, milord, pour remercier les auteurs de
+mon emprisonnement.
+
+GLOCESTER.--Oh! sans doute, sans doute; et Clarence l'espère bien aussi:
+car ceux qui se sont montrés vos ennemis sont aussi les siens, et ils
+ont réussi contre lui, comme contre vous.
+
+HASTINGS.--C'est pitié que l'aigle soit mis en cage, tandis que les
+vautours et les étourneaux pillent en liberté.
+
+GLOCESTER.--Quelles nouvelles du dehors?
+
+HASTINGS.--Il n'y a rien au dehors d'aussi fâcheux que ce qui se passe
+ici.--Le roi est en mauvais état, faible, mélancolique, et ses médecins
+en sont fort inquiets.
+
+GLOCESTER.--Oui, par saint Paul; voilà une nouvelle bien fâcheuse en
+effet! oh! il a suivi longtemps un mauvais régime; et il a par trop
+épuisé sa royale personne: cela est triste à penser. Mais quoi,
+garde-t-il le lit?
+
+HASTINGS.--Il est au lit.
+
+GLOCESTER.--Allez-y le premier, et je vais vous suivre. _(Hastings
+sort_.) Il ne peut vivre; je l'espère: mais il ne faut pas qu'il meure
+avant que George ait été dépêché en poste pour le ciel.--Je vais entrer,
+pour irriter encore plus sa haine contre Clarence par des mensonges
+armés d'arguments qui aient du poids; et si je n'échoue pas dans mes
+profondes machinations, Clarence n'a pas un jour de plus à vivre. Cela
+fait, que Dieu dispose du roi Édouard dans sa miséricorde, et me laisse
+à mon tour la scène du monde pour m'y démener.--Alors j'épouserai la
+fille cadette de Warwick.... Quoi, après avoir tué son mari et son
+père?--Le moyen le plus court de donner satisfaction à cette pauvre
+créature, c'est de devenir son mari et son père; et c'est ce que je veux
+faire, non pas tant par amour que pour certaine autre vue secrète à
+laquelle je dois parvenir en l'épousant.--Mais me voilà toujours à
+courir au marché avant mon cheval. Clarence respire encore, Édouard vit
+et règne: c'est quand ils n'y seront plus que je pourrai faire le compte
+de mes bénéfices.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Toujours à Londres.--Une rue.
+
+_Entre le convoi du roi Henri VI; son corps est porté dans un cercueil
+découvert et entouré de troupes avec des hallebardes; _LADY ANNE
+_suivant le deuil_.
+
+
+ANNE.--Déposez, déposez ici votre honorable fardeau (si du moins
+l'honneur peut s'ensevelir dans un cercueil): laissez-moi un moment
+répandre les pleurs du deuil sur la mort prématurée du vertueux
+Lancastre.--Pauvre image glacée d'un saint roi! pâles cendres de la
+maison de Lancastre! restes privés de sang royal, qu'il me soit permis
+d'adresser à ton ombre la prière d'écouter les lamentations de la pauvre
+Anne, de la femme de ton Édouard, de ton fils massacré, percé de la même
+main qui t'a fait ces blessures! Vois; dans ces ouvertures par où ta vie
+s'est écoulée, je verse le baume inutile de mes pauvres yeux. Oh!
+maudite soit la main qui a ouvert ces larges plaies! maudit soit le
+coeur qui en eut le courage! maudit le sang qui fit couler ce sang! Que
+des calamités plus désastreuses que je n'en peux souhaiter aux serpents,
+aux aspics, aux crapauds, à tous les reptiles venimeux qui rampent en ce
+monde tombent sur l'odieux misérable qui, par ta mort, causa notre
+misère! Si jamais il a un fils, que ce fils, avorton monstrueux, amené
+avant terme à la lumière du jour, effraye de son aspect hideux et contre
+nature la mère qui l'attendait pleine d'espérance; et qu'il soit
+l'héritier du malheur qui accompagne son père! Si jamais il a une
+épouse, qu'elle devienne, par sa mort, plus misérable encore que je ne
+le suis par la perte de mon jeune seigneur et par la sienne!--Allons,
+marchez maintenant vers Chertsey, avec le saint fardeau que vous avez
+tiré de Saint-Paul, pour l'inhumer en ce lieu.--Et toutes les fois que
+vous serez fatigués de le porter, reposez-vous, tandis que je ferai
+entendre mes lamentations sur le corps du roi Henri.
+
+(Les porteurs reprennent le corps et se remettent en marche.)
+
+(Entre Glocester.)
+
+GLOCESTER.--Arrêtez, vous qui portez ce corps; posez-le à terre.
+
+ANNE.--Quel noir magicien évoque ici ce démon, pour venir mettre
+obstacle aux oeuvres pieuses de la charité?
+
+GLOCESTER.--Misérables, posez ce corps, vous dis-je; ou, par saint Paul,
+je fais un corps mort du premier qui me désobéira.
+
+ANNE.--Milord, rangez-vous, et laissez passer ce cercueil.
+
+GLOCESTER.--Chien mal-appris! Arrête quand je te l'ordonne: relève ta
+hallebarde de dessous ma poitrine; ou, par saint Paul, je t'étends à
+terre d'un seul coup, et je te foule sous mes pieds, malotru, pour punir
+ton audace.
+
+(Les porteurs déposent le corps.)
+
+ANNE.--Quoi! vous tremblez? vous avez peur?--Hélas! je ne vous blâme
+point. Vous êtes des mortels, et les yeux des mortels ne peuvent
+soutenir la vue du démon... Eloigne-toi, effroyable ministre des
+enfers!--Tu n'avais de pouvoir que sur son corps mortel: tu ne peux en
+avoir sur son âme; ainsi, va-t'en.
+
+GLOCESTER.--Douce sainte, au nom de la charité, point tant
+d'imprécations.
+
+ANNE.--Horrible démon, au nom de Dieu, loin d'ici, et laisse-nous en
+paix. Tu as établi ton enfer sur cette heureuse terre que tu as remplie
+de cris de malédiction, et de profondes exclamations de douleur. Si tu
+te plais à contempler tes odieux forfaits, regarde cet échantillon de
+tes assassinats. Oh! voyez, voyez! les blessures de Henri mort rouvrent
+leurs bouches glacées, et saignent de nouveau. Rougis, rougis de honte,
+masse odieuse de difformités: car c'est ta présence qui fait sortir le
+sang de ces vides et froides veines qui ne contenaient plus de sang.
+C'est ton forfait inhumain et contre nature qui provoque ce déluge
+contre nature.--O Dieu, qui formas ce sang, venge sa mort! Terre qui
+bois ce sang, venge sa mort! Ciel, d'un trait de ta foudre frappe à mort
+le meurtrier; ou bien ouvre ton soin, ô terre, et dévore-le à l'instant
+comme tu engloutis le sang de ce bon roi, qu'a assassiné son bras
+conduit par l'enfer.
+
+GLOCESTER.--Madame, vous ignorez les règles de la charité, qui rend le
+bien pour le mal, et bénit ceux qui nous maudissent.
+
+ANNE.--Scélérat, tu ne connais aucune loi, ni divine ni humaine: il
+n'est point de bête si féroce qui ne sente quelque atteinte de pitié.
+
+GLOCESTER.--Je n'en sens aucune, preuve que je ne suis point une de ces
+bêtes.
+
+ANNE.--O prodige! entendre le diable dire la vérité!
+
+GLOCESTER.--Il est encore plus prodigieux de voir un ange se mettre
+ainsi en colère.--Souffrez, divine perfection entre les femmes, que je
+puisse me justifier en détail de ces crimes supposés.
+
+ANNE.--Souffre plutôt, monstre d'infection entre tous les hommes, que,
+pour ces crimes bien connus, je maudisse en détail ta personne maudite.
+
+GLOCESTER.--Toi, qui es trop belle pour que des noms puissent exprimer
+ta beauté, accorde-moi avec patience quelques instants pour m'excuser.
+
+ANNE.--Toi qui es plus odieux que le coeur ne peut le concevoir, il
+n'est pour toi d'autre excuse admissible que d'aller te pendre.
+
+GLOCESTER.--Par un pareil désespoir je m'accuserais moi-même.
+
+ANNE.--Et c'est par le désespoir que tu pourrais t'excuser, en faisant
+sur toi-même une juste vengeance de l'injuste carnage que tu fais des
+autres.
+
+GLOCESTER.--Dites, si je ne les avais pas tués?
+
+ANNE.--Eh bien, alors ils ne seraient pas morts! mais ils sont morts, et
+par toi, scélérat diabolique.
+
+GLOCESTER.--Je n'ai point tué votre mari.
+
+ANNE.--Il est donc vivant?
+
+GLOCESTER.--Non, il est mort; il a été tué de la main d'Édouard.
+
+ANNE.--Tu as menti par ton infâme gorge.--La reine Marguerite a vu ton
+épée meurtrière fumante de son sang, cette même épée que tu allais
+ensuite diriger contre elle-même, si tes frères n'en eussent écarté la
+pointe.
+
+GLOCESTER.--Je fus provoqué par sa langue calomnieuse, qui chargeait de
+leur crime ma tête innocente.
+
+ANNE.--Tu fus provoqué par ton âme sanguinaire, qui ne rêva jamais que
+sang et carnage.--N'as-tu pas tué ce roi?
+
+GLOCESTER.--Je vous l'accorde.
+
+ANNE.--Tu l'accordes, porc-épic? Eh bien, que Dieu m'accorde donc aussi
+que tu sois damné pour cette action maudite!--Oh! il était bon, doux,
+vertueux.
+
+GLOCESTER.--Il n'en était que plus digne du Roi du ciel, qui le possède
+maintenant.
+
+ANNE.--Il est dans le ciel, où tu n'entreras jamais.
+
+GLOCESTER.--Qu'il me remercie donc de l'y avoir envoyé: il était plus
+fait pour ce séjour que pour la terre.
+
+ANNE.--Et toi, tu n'es fait pour aucun autre séjour que l'enfer.
+
+GLOCESTER.--Il y aurait encore une autre place, si vous me permettiez de
+la nommer.
+
+ANNE.--Quelque cachot, sans doute.
+
+GLOCESTER.--Votre chambre à coucher.
+
+ANNE.--Que l'insomnie habite la chambre où tu reposes!
+
+GLOCESTER.--Elle l'habitera, madame, jusqu'à ce que j'y repose entre vos
+bras[2].
+
+[Note 2: _Till I lie with you_.]
+
+ANNE.--Je l'espère ainsi.
+
+GLOCESTER.--Et moi, j'en suis sûr.--Mais, aimable lady Anne, finissons
+cet assaut de mots piquants, et discutons d'une manière plus
+posée.--L'auteur de la mort prématurée de ces Plantagenet, Henri et
+Édouard, n'est-il pas aussi condamnable que celui qui en a été
+l'instrument?
+
+ANNE.--Tu en as été la cause, et de toi est sorti cet effet maudit.
+
+GLOCESTER.--C'est votre beauté qui a été la cause de cet effet. Oui,
+votre beauté qui m'obsédait pendant mon sommeil, et me ferait
+entreprendre de donner la mort au monde entier, si je pouvais à ce prix
+vivre seulement une heure sur votre sein charmant.
+
+ANNE.--Si je pouvais le croire, je te déclare, homicide, que tu me
+verrais déchirer de mes ongles la beauté de mon visage.
+
+GLOCESTER.--Jamais mes yeux ne supporteraient la destruction de cette
+beauté. Vous ne parviendrez pas à l'outrager, tant que je serai présent.
+C'est elle qui m'anime comme le soleil anime le monde: elle est ma
+lumière, ma vie.
+
+ANNE.--Que la sombre nuit enveloppe ta lumière, que la mort éteigne ta
+vie!
+
+GLOCESTER.--Ne prononce pas de malédictions contre toi-même, belle
+créature; tu es pour moi l'une et l'autre.
+
+ANNE.--Je le voudrais bien, pour me venger de toi.
+
+GLOCESTER.--C'est une haine bien contre nature, que de vouloir te venger
+de celui qui t'aime!
+
+ANNE.--C'est une haine juste et raisonnable, que de vouloir être vengée
+de celui qui a tué mon mari.
+
+GLOCESTER.--Celui qui t'a privée de ton mari ne l'a fait que pour t'en
+procurer un meilleur.
+
+ANNE.--Il n'en existe point de meilleur que lui sur la terre.
+
+GLOCESTER.--Il en est un qui vous aime plus qu'il ne vous aimait.
+
+ANNE.--Nomme-le.
+
+GLOCESTER.--Plantagenet.
+
+ANNE.--Eh! c'était lui.
+
+GLOCESTER.--C'en est un du même nom; mais d'une bien meilleure nature.
+
+ANNE.--Où donc est-il?
+
+GLOCESTER.--Le voilà. (_Elle lui crache au visage_.) Pourquoi me
+craches-tu au visage?
+
+ANNE.--Je voudrais, à cause de toi, que ce fût un mortel poison.
+
+GLOCESTER.--Jamais poison ne vint d'un si doux endroit.
+
+ANNE.--Jamais poison ne tomba sur un plus odieux crapaud.--Ote-toi de
+mes yeux; ta vue finirait par me rendre malade.
+
+GLOCESTER.--C'est de tes yeux, douce beauté, que les miens ont pris mon
+mal.
+
+ANNE.--Que n'ont-ils le regard du basilic pour te donner la mort!
+
+GLOCESTER.--Je le voudrais, afin de mourir tout d'un coup, au lieu
+qu'ils me font mourir sans m'ôter la vie. Tes yeux ont tiré des miens
+des larmes amères. Ils les ont fait honteusement rougir de pleurs
+puérils, ces yeux qui ne versèrent jamais une larme de pitié, ni quand
+mon père York et Édouard pleurèrent au douloureux gémissement que poussa
+Rutland dans l'instant où l'affreux Clifford le perça de son épée; ni
+lorsque ton belliqueux père, me faisant le funeste récit de la mort de
+mon père, s'interrompit vingt fois pour pleurer et sangloter comme un
+enfant, et que tous les assistants avaient les joues trempées de larmes,
+comme des arbres chargés des gouttes de la pluie; en ces tristes
+instants mes yeux virils ont dédaigné de s'humecter d'une seule larme;
+mais ce que n'ont pu faire toutes ces douleurs, ta beauté l'a fait, et
+mes yeux sont aveuglés de pleurs. Jamais je n'ai supplié ni ami ni
+ennemi; jamais ma langue ne put apprendre un doux mot capable d'adoucir
+la colère; mais aujourd'hui que ta beauté peut en être le prix, mon
+coeur superbe sait supplier, et pousse ma langue à parler. (_Anne le
+regarde avec dédain_.) Ah! n'enseigne pas à tes lèvres cette expression
+de mépris: elles ont été faites pour le baiser et non pour l'outrage. Si
+ton coeur vindicatif ne sait pas pardonner, tiens, je te prête cette
+épée acérée: si tel est ton désir, enfonce-la dans ce coeur sincère, et
+fais enfuir une âme qui t'adore: j'offre mon sein nu au coup mortel, et
+à tes genoux je te demande humblement la mort. (_Il découvre son sein:
+Anne dirige l'épée contre lui_.) Non, n'hésite pas: j'ai tué le roi
+Henri.--Mais ce fut ta beauté qui m'y entraîna. Allons, hâte-toi.--C'est
+moi qui ai poignardé le jeune Édouard. (_Elle dirige de nouveau l'épée
+contre lui_.) Mais ce fut ce visage céleste qui poussa mes coups. (_Elle
+laisse tomber l'épée_.) Relève cette épée ou relève-moi.
+
+ANNE.--Lève-toi, fourbe: quoique je désire ta mort, je ne veux pas être
+ton bourreau.
+
+GLOCESTER.--Eh bien, ordonne-moi de me tuer, et je t'obéirai.
+
+ANNE.--Je te l'ai déjà dit.
+
+GLOCESTER.--C'était dans ta colère.... Redis-le encore; et au moment où
+tu auras prononcé l'ordre, cette main qui, par amour pour toi, tua
+l'objet de ton amour, tuera encore, par amour pour toi, un amant bien
+plus sincère. Tu auras contribué à leur mort à tous deux.
+
+ANNE.--Plût à Dieu que je pusse connaître ton coeur!
+
+GLOCESTER.--Ma langue vous le représente.
+
+ANNE.--Je crains bien qu'ils ne soient faux tous deux.
+
+GLOCESTER.--Il n'y eut donc jamais d'homme sincère.
+
+ANNE.--Bien, bien; reprenez votre épée.
+
+GLOCESTER.--Dis donc que tu m'as pardonné.
+
+ANNE.--Vous le saurez par la suite.
+
+GLOCESTER.--Mais puis-je avoir de l'espérance?
+
+ANNE.--Tous les hommes l'ont: espère.
+
+GLOCESTER.--Daigne porter cet anneau.
+
+ANNE _met l'anneau à son doigt_.--Recevoir n'est pas donner.
+
+GLOCESTER.--Vois comme cet anneau entoure ton doigt: c'est ainsi que mon
+pauvre coeur est enfermé dans ton sein. Use de tous deux, car tous deux
+sont à toi; et si ton pauvre et dévoué serviteur peut encore solliciter
+de ta gracieuse beauté une seule faveur, tu assures son bonheur pour
+jamais.
+
+ANNE.--Quelle est cette faveur?
+
+GLOCESTER.--Qu'il vous plaise de laisser ce triste emploi à celui qui a
+plus que vous sujet de se couvrir de deuil; et d'aller d'ici vous
+reposer à Crosby où, dès que j'aurai solennellement fait inhumer ce
+noble roi dans le monastère de Chertsey, et arrosé son tombeau des
+larmes de mon repentir, j'irai vous retrouver encore avec un vertueux
+empressement. Pour plusieurs raisons que vous ignorez, je vous en
+conjure, accordez-moi cette grâce.
+
+ANNE.--De tout mon coeur; et j'ai bien de la joie de vous voir si touché
+de repentir.--Tressel, et vous, Berkley, accompagnez-moi.
+
+GLOCESTER.--Dites-moi donc adieu?
+
+ANNE.--C'est plus que vous ne méritez: mais puisque vous m'instruisez à
+vous flatter, imaginez-vous que je vous ai dit adieu.
+
+(Lady Anne sort avec Tressel et Berkley).
+
+GLOCESTER.--Allons, vous autres, emportez ce corps.
+
+UN DES OFFICIERS.--A Chertsey, noble lord?
+
+GLOCESTER.--Non, à White-Friars.--Et attendez-moi là. (_Le cortège sort
+avec le corps_.) A-t-on jamais fait la cour à une femme de cette
+manière? a-t-on jamais fait de cette manière la conquête d'une femme? Je
+l'aurai, mais je ne compte pas la garder longtemps.--Quoi! moi qui ai
+tué son époux et son père, l'attaquer au plus fort de la haine qu'elle a
+pour moi dans le coeur, les malédictions à la bouche, les larmes dans
+les yeux, et en présence de l'objet sanglant qui excite sa vengeance!
+Dieu, sa conscience et ce cercueil sollicitaient contre moi; et moi,
+sans aucun ami pour appuyer mes sollicitations, que le diable en
+personne et mes regards dissimulés! Et en venir à bout! c'est du moins
+ce qu'on peut parier, le monde contre rien.--Ah! a-t-elle donc déjà
+oublié son époux, ce brave Édouard, que j'ai, il y a à peu près trois
+mois, poignardé à Tewksbury dans ma fureur? Le plus gracieux et le plus
+aimable gentilhomme que puisse jamais offrir l'univers entier, formé par
+la nature avec prodigalité; jeune, vaillant, sage, et l'on n'en peut
+douter, tout fait pour être roi? Et elle abaisse ses regards sur moi qui
+ai moissonné dans son riche printemps cet aimable prince, et qui ai fait
+de son lit le séjour d'un douloureux veuvage! sur moi, qui tout entier
+ne vaux pas la moitié de ce que valait Édouard! sur moi, boiteux et si
+horriblement contrefait! Mon duché contre un misérable denier, que je me
+suis mépris tout ce temps sur ma personne. Sur ma vie, elle trouve,
+quoique je n'en puisse faire autant, que je suis un homme singulièrement
+bien tourné. Allons, je veux faire emplette de miroirs, et entretenir à
+mes frais quelques douzaines de tailleurs, pour étudier les modes et en
+parer ma personne: puisque me voilà parvenu à gagner ses bonnes grâces,
+je ferai bien quelques frais pour me maintenir dans cette heureuse
+situation.--Mais commençons par faire loger le compagnon dans son
+tombeau, et ensuite je reviendrai soupirer aux genoux de ma
+belle.--Brillant soleil, luis en attendant que j'achète un miroir, afin
+qu'en marchant je puisse voir mon ombre.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+Toujours à Londres.--Un appartement dans le palais.
+
+_Entrent_ LA REINE ELISABETH, LORD RIVERS ET LORD GREY.
+
+
+RIVERS.--Madame, calmez-vous: il n'est pas douteux que Sa Majesté ne
+recouvre bientôt sa santé accoutumée.
+
+GREY.--Vos inquiétudes ne font qu'aggraver son mal. Ainsi, au nom de
+Dieu, prenez meilleure espérance, et tâchez de réjouir Sa Majesté par
+des discours gais et animés.
+
+ÉLISABETH.--S'il était mort, que deviendrais-je?
+
+GREY.--Vous n'auriez d'autre malheur que la perte d'un tel époux.
+
+ÉLISABETH.--La perte d'un tel époux renferme tous les malheurs.
+
+GREY.--Le ciel vous a fait don d'un excellent fils pour être votre
+consolateur et votre appui quand le roi ne sera plus.
+
+ÉLISABETH.--Ah! il est jeune, et sa minorité est confiée aux soins de
+Richard de Glocester, à un homme qui ne m'aime point, ni aucun de vous.
+
+RIVERS.--Est-il décidé qu'il sera protecteur?
+
+ÉLISABETH.--Cela est décidé. Cela n'est pas encore fait, mais cela sera
+nécessairement si le roi vient à manquer.
+
+(Entrent Buckingham et Stanley).
+
+GREY.--Voici les lords Buckingham et Stanley.
+
+BUCKINGHAM.--Mes bons souhaits à Votre royale Majesté.
+
+STANLEY.--Dieu veuille rendre à Votre Majesté le bonheur et la joie.
+
+ÉLISABETH.--La comtesse de Richmond[3], mon cher lord Stanley, aurait
+bien de la peine à dire _amen_ à cette bonne prière. Cependant, Stanley,
+quoiqu'elle soit votre femme et qu'elle ne m'aime pas, soyez bien sûr,
+mon bon lord, que son orgueilleuse arrogance ne vous attire point ma
+haine.
+
+[Note 3: La comtesse du Richmond, mère du jeune comte de Richmond depuis
+Henri VII, avait épousé en secondes noces lord Stanley.]
+
+STANLEY.--Je vous supplie, ou de ne pas ajouter foi aux propos
+calomnieux de ses jaloux et perfides accusateurs, ou, quand l'accusation
+sera fondée, d'avoir de l'indulgence pour sa faiblesse, résultat de
+l'aigreur que donne la maladie, et non d'aucune mauvaise volonté réelle.
+
+ÉLISABETH.--Avez-vous vu le roi aujourd'hui, milord?
+
+STANLEY.--Nous sortons dans le moment, le duc de Buckingham et moi, de
+faire visite à Sa Majesté.
+
+ÉLISABETH.--Voyez-vous, milords, quelque apparence que sa santé puisse
+s'améliorer?
+
+BUCKINGHAM.--Madame, il y a tout lieu d'espérer. Sa Majesté parle avec
+gaieté.
+
+ÉLISABETH.--Que Dieu lui accorde la santé! Avez-vous parlé d'affaires
+avec lui?
+
+BUCKINGHAM.--Oui, madame. Il désire fort pacifier les différends du duc
+de Glocester avec vos frères, et ceux de vos frères avec milord
+chambellan: il vient de les mander tous devant lui.
+
+ÉLISABETH.--Dieu veuille que tout s'arrange! mais cela ne sera
+jamais.--Je crains bien que notre bonheur ait atteint son dernier terme.
+
+(Entrent Glocester, Hastings et Dorset.)
+
+GLOCESTER.--Ils me calomnient, et je ne le souffrirai pas.--Qui
+sont-ils, ceux qui se plaignent au roi que je leur fais mauvaise mine,
+et que je ne les aime pas? Par saint Paul! ils aiment bien peu Sa Grâce,
+ceux qui remplissent ses oreilles de semblables tracasseries! Parce que
+je ne sais pas flatter, dire de belles paroles, sourire aux gens,
+cajoler, feindre, tromper, saluer d'un coup de tête à la française, et
+avec des singeries de politesse, il faudra qu'on m'accuse de rancune et
+d'inimitié! Un homme franc et qui ne pense point à mal ne saurait-il
+éviter que sa sincérité ne soit mal interprétée par de fourbes et
+insinuants faquins vêtus de soie?
+
+GREY.--A qui, dans cette assemblée, Votre Grâce nous fait-elle l'honneur
+de s'adresser?
+
+GLOCESTER.--A toi, qui n'as pas plus de probité que[4] d'honneur. Quand
+t'ai-je fait tort? ou à toi, ou à toi (_en montrant les autres lords_),
+à aucun de votre cabale? Dieu vous confonde tous! Sa Majesté..... (que
+Dieu veuille conserver plus longtemps que vous ne le souhaitez!) ne peut
+respirer un moment tranquille, que vous n'alliez la fatiguer de vos
+infâmes délations.
+
+[Note 4:
+
+ _To whom in all this presence speaks your grace?_
+ _--To thee that hast nor honesty nor grace_.
+
+Il a fallu, pour conserver quelque chose de la forme de cette réplique
+de Glocester, substituer le mot _honneur_ au mot _grâce_, qui ne peut
+s'entendre en français dans le sens qu'il a ici en anglais.]
+
+ÉLISABETH.--Mon frère de Glocester, vous avez mal pris la chose. Le roi,
+de sa propre et royale volonté, et sans en avoir été sollicité par
+personne, ayant en vue, apparemment, la haine que vous nourrissez dans
+votre coeur, et qui éclate dans votre conduite, contre mes enfants, mes
+frères et moi-même, vous mande auprès de lui, afin de prendre
+connaissance des motifs de votre mauvaise volonté pour travailler à les
+écarter.
+
+GLOCESTER.--Je ne saurais dire, mais le monde est devenu si pervers, que
+le roitelet vient picoter là où n'oserait percher l'aigle.--Depuis que
+tant de Gros-Jean sont devenus gentilshommes, bien des gentilshommes
+sont redevenus Gros-Jean.
+
+ÉLISABETH.--Allons, allons, mon frère Glocester, nous devinons votre
+pensée. Vous êtes blessé de mon élévation et de l'avancement de mes
+amis: Dieu nous fasse la grâce de n'avoir jamais besoin de vous!
+
+GLOCESTER.--En attendant, Dieu nous fait la grâce, madame, d'avoir
+besoin de vous: c'est par vos menées que mon frère est emprisonné, que
+je suis moi-même disgracié, et que la noblesse du royaume est tenue en
+mépris; tandis qu'on fait tous les jours de nombreuses promotions pour
+anoblir des personnages qui, deux jours auparavant, avaient à peine un
+noble.
+
+ÉLISABETH.--Au nom de Celui qui, du sein de la destinée tranquille où je
+vivais satisfaite, m'a élevée à cette grandeur pleine d'inquiétudes, je
+jure que jamais je n'ai aigri Sa Majesté contre le duc de Clarence, et
+qu'au contraire j'ai plaidé sa cause avec chaleur. Milord, vous me
+faites une honteuse injure de jeter sur moi, contre toute vérité, ces
+soupçons déshonorants.
+
+GLOCESTER.--Vous êtes capable de nier que vous avez été la cause de
+l'emprisonnement de milord Hastings?
+
+RIVERS.--Elle le peut, milord; car...
+
+GLOCESTER.--Elle le peut, lord Rivers? et qui ne le sait pas qu'elle le
+peut? Elle peut vraiment faire bien plus que le nier: elle peut encore
+vous faire obtenir nombre d'importantes faveurs et nier après que sa
+main vous ait secondé, et faire honneur de toutes ces dignités à votre
+rare mérite. Que ne peut-elle pas? Elle peut!... oui, par la messe[5],
+elle peut...
+
+[Note 5:
+
+ _Ay marry may she_!
+ --_What marry may she_?
+ --_What marry may she? marry with a king_.
+
+Il y a ici un jeu de mots entre le mot _marry_, espèce de serment, et
+_marry_, qui signifie marier, épouser. Il a fallu, pour conserver
+quelque sens à cette partie du dialogue, substituer à _marry_ le serment
+par la _messe_, assez familier aux Anglais de cette époque.]
+
+RIVERS.--Eh bien! par la messe, que peut-elle?...
+
+GLOCESTER.--Ce qu'elle peut, par la messe! épouser un roi, un beau jeune
+adolescent. Nous savons que votre grand'mère n'a pas trouvé un si bon
+parti.
+
+ÉLISABETH.--Milord de Glocester, j'ai trop longtemps enduré vos insultes
+grossières, et vos brocards amers. Par le ciel! j'informerai Sa Majesté
+de ces odieux outrages que j'ai tant de fois soufferts avec patience.
+J'aimerais mieux être servante de ferme que d'être une grande reine à
+cette condition d'être ainsi tourmentée, insultée, et en butte à vos
+emportements. Je trouve bien peu de joie à être reine d'Angleterre!
+
+(Entre la reine Marguerite, qui demeure en arrière).
+
+MARGUERITE.--Et ce peu, puisse-t-il être encore diminué! Mon Dieu, je te
+le demande! Tes honneurs, ta grandeur, et le trône où tu t'assieds, sont
+à moi.
+
+GLOCESTER, _à Élisabeth_.--Quoi! vous me menacez de vous plaindre au
+roi? Allez l'instruire, et ne m'épargnez pas: comptez que ce que je vous
+ai dit, je le soutiendrai en présence du roi: je brave le danger d'être
+envoyé à la Tour. Il est temps que je parle: on a tout à fait oublié mes
+travaux.
+
+MARGUERITE, _toujours derrière_.--Odieux démon! Je ne m'en souviens que
+trop. Tu as tué, dans la Tour, mon époux Henri, et mon pauvre fils
+Édouard à Tewksbury.
+
+GLOCESTER, _à Élisabeth_.--Avant que vous fussiez reine, ou votre époux
+roi, j'étais le cheval de peine dans toutes ses affaires,
+l'exterminateur de ses fiers ennemis, le rémunérateur prodigue de ses
+amis; pour couronner son sang, j'ai versé le mien.
+
+MARGUERITE.--Oui, et un sang bien meilleur que le sien ou le tien.
+
+GLOCESTER, _à Élisabeth_.--Et pendant tout ce temps, vous et votre mari
+Grey, combattiez pour la maison de Lancastre; et vous aussi,
+Rivers.--Votre mari n'a-t-il pas été tué dans le parti de Marguerite, à
+la bataille de Saint-Albans? Laissez-moi vous remettre en mémoire, si
+vous l'oubliez, ce que vous étiez alors, et ce que vous êtes
+aujourd'hui; et en même temps ce que j'étais moi, et ce que je suis.
+
+MARGUERITE.--Un infâme meurtrier, et tu l'es encore.
+
+GLOCESTER.--Le pauvre Clarence abandonna son père Warwick, et se rendit
+parjure. Que Jésus le lui pardonne!....
+
+MARGUERITE.--Que Dieu l'en punisse!
+
+GLOCESTER.--Pour combattre en faveur des droits d'Édouard à la couronne,
+et pour son salaire, ce pauvre lord est dans les fers! Plût à Dieu que
+j'eusse comme Édouard un coeur de roche, ou que celui d'Édouard fût
+tendre et compatissant comme le mien! Je suis, pour le monde où nous
+vivons, d'une sensibilité vraiment trop puérile.
+
+MARGUERITE.--Fuis donc aux enfers, de par l'honneur, et quitte ce monde,
+démon infernal; c'est là qu'est ton royaume.
+
+RIVERS.--Milord de Glocester, dans ces temps difficiles, où vous nous
+reprochez d'avoir été les ennemis de votre maison, nous avons suivi
+notre maître, notre légitime souverain; nous en ferions de même pour
+vous si vous deveniez notre roi.
+
+GLOCESTER.--Si je le devenais? J'aimerais mieux être porte-balle: loin
+de mon coeur une pareille pensée!
+
+ÉLISABETH.--Milord, quand vous vous figurez qu'il y ait si peu de joie à
+être roi d'Angleterre, vous pouvez vous figurer aussi que je n'ai pas
+plus de joie à en être reine.
+
+MARGUERITE.--La reine d'Angleterre goûte, en effet, très peu de joie,
+car c'est moi qui le suis, et je n'en ai plus aucune.--Je ne peux me
+contenir plus longtemps. (_Elle s'avance_.) Écoutez-moi, pirates
+querelleurs, qui vous disputez le partage des dépouilles que vous m'avez
+enlevées: qui de vous peut me regarder sans trembler? Si vous ne vous
+inclinez pas comme des sujets soumis, devant moi votre reine, c'est
+comme des rebelles que vous frissonnez devant moi que vous avez déposée.
+(_A Glocester_.) Ah! brigand de noble race, ne te détourne pas.
+
+GLOCESTER.--Abominable sorcière ridée, que viens-tu offrir à ma vue?
+
+MARGUERITE.--L'image de ce que tu as détruit; c'est là ce que je veux
+faire, avant de te laisser partir.
+
+GLOCESTER.--N'as-tu pas été bannie sous peine de mort?
+
+MARGUERITE.--Oui, je l'ai été: mais je trouve l'exil plus cruel que ne
+serait la mort pour être restée en ces lieux.--Tu me dois un époux et un
+fils!--(_à la reine Élisabeth_) et toi, un royaume; (_à l'assemblée_) et
+vous tous l'obéissance: mes douleurs vous appartiennent de droit, et
+tous les biens que vous usurpez sont à moi.
+
+GLOCESTER.--La malédiction qu'appela sur toi mon noble père, lorsque tu
+ceignis son front belliqueux d'une couronne de papier, et que par tes
+outrages tu fis couler de ses yeux des torrents de larmes, et
+qu'ensuite, pour les essuyer, tu lui présentas un mouchoir trempé dans
+le sang innocent du charmant Rutland; ces malédictions que, dans
+l'amertume de son coeur, il invoqua contre toi, sont tombées sur sa
+tête: c'est Dieu, et non pas nous, qui a puni ton action sanguinaire.
+
+ÉLISABETH.--Dieu montre sa justice en faisant droit à l'innocent!
+
+HASTINGS.--Oh! ce fut l'action la plus odieuse, d'égorger cet enfant; le
+trait le plus impitoyable dont on ait jamais entendu parler!
+
+RIVERS.--Les tyrans mêmes pleurèrent, quand on leur en fit le récit.
+
+DORSET.--Il n'est personne qui n'en ait prédit la vengeance.
+
+BUCKINGHAM.--Northumberland qui y était présent en pleura.
+
+MARGUERITE.--Quoi! vous étiez à vous quereller et tout prêts à vous
+prendre à la gorge avant que j'arrivasse, et maintenant vous tournez
+toutes vos haines contre moi! Les malédictions d'York ont-elles donc eu
+tant de pouvoir sur le ciel, que la mort de Henri, la mort de mon
+aimable Édouard, la perte de leur couronne, et mon déplorable
+bannissement aient seulement servi de satisfaction pour la mort de ce
+méchant petit morveux? Les malédictions peuvent-elles percer les nuages
+et pénétrer dans les cieux? S'il en est ainsi, nuages épais, donnez
+passage à mes rapides imprécations.--Qu'au défaut de la guerre, votre
+roi périsse par la débauche, comme le nôtre a péri par le meurtre, pour
+le faire roi! (_A la reine_.) Qu'Édouard ton fils, aujourd'hui prince de
+Galles, pour me payer Édouard, mon fils, avant lui prince de Galles,
+périsse dans sa jeunesse, par une fin violente! Et toi, qui es reine,
+pour ma vengeance à moi qui étais reine, puisses-tu survivre à tes
+grandeurs, comme moi, malheureuse que je suis! Puisses-tu vivre
+longtemps pour pleurer longtemps la perte de tes enfants, et en voir une
+autre parée de tes dépouilles, comme je te vois aujourd'hui à ma place!
+Que tes jours de bonheur expirent longtemps avant ta mort, et après de
+longues heures de peine; meurs après avoir cessé d'être mère, d'être
+épouse, d'être reine d'Angleterre! Rivers, et toi, vous étiez présents,
+et tu l'étais aussi, lord Hastings, lorsque mon fils fut percé de leurs
+poignards sanglants. Que Dieu, je l'en conjure, ne laisse vivre aucun de
+vous, jusqu'au terme naturel de sa vie, mais qu'un accident imprévu
+tranche vos jours!
+
+GLOCESTER.--Mégère, as-tu fini ta conjuration, vieille et détestable
+sorcière que tu es?
+
+MARGUERITE.--Et je t'oublierais, toi! Arrête, chien: il faut que tu
+m'entendes. Si le Ciel tient en réserve quelques châtiments douloureux,
+plus cruels que ceux que je peux te souhaiter, oh! qu'il les retienne
+encore jusqu'à ce que la mesure de tes forfaits soit comblée, et
+qu'alors il précipite sur toi leur indignation, perturbateur du repos de
+ce triste univers! Que le ver de la conscience ronge ton âme sans
+relâche! que, tant que tu vivras, tes amis te soient suspects comme
+traîtres, et que les traîtres les plus perfides soient pris par toi pour
+tes meilleurs amis! Que jamais le sommeil ne ferme ton oeil de mort, si
+ce n'est pour qu'un songe terrible t'épouvante d'une troupe infernale de
+hideux démons; avorton dévoué par les fées, pourceau dévastateur[6],
+marqué à ta naissance pour être le rebut de la nature, et le fils de
+l'enfer! toi, l'opprobre du ventre pesant de ta mère, fruit abhorré des
+reins de ton père, lambeau déshonoré! détestable....
+
+[Note 6: Richard portait dans ses armes un sanglier que Marguerite, pour
+l'insulter davantage transforme ici en pourceau (_hog_).]
+
+GLOCESTER.--Marguerite!
+
+MARGUERITE.--Richard!
+
+GLOCESTER.--Quoi?
+
+MARGUERITE.--Je ne t'appelle point.
+
+GLOCESTER.--En ce cas, pardonne; j'avais cru que tous ces noms odieux
+s'adressaient à moi.
+
+MARGUERITE.--Oui, c'était à toi; mais je n'attendais pas de
+réponse.--Oh! laisse-moi finir mon imprécation.
+
+GLOCESTER.--Je l'ai finie, moi; elle se termine par ce nom: Marguerite.
+
+ÉLISABETH.--Ainsi, toutes vos imprécations retombent sur vous-même.
+
+MARGUERITE.--Pauvre reine en peinture! Vain fantôme de mes grandeurs!
+pourquoi répandre le sucre devant cette araignée au large ventre[7] dont
+la toile funeste t'enveloppe de toutes parts? Insensée, insensée! tu
+aiguises le couteau qui doit t'égorger! Un jour viendra où tu imploreras
+mon secours pour t'aider à maudire ce venimeux crapaud de bossu.
+
+[Note 7: _Bouttled spider_, araignée en forme de bouteille.]
+
+HASTINGS.--Fausse prophétesse, finis tes frénétiques imprécations, ou
+crains, pour ton malheur, de lasser notre patience.
+
+MARGUERITE.--Opprobre sur vous tous: vous avez tous lassé la mienne.
+
+RIVERS.--Si l'on vous faisait justice, on vous apprendrait votre devoir.
+
+MARGUERITE.--Pour me faire justice, vous devriez tous me rendre vos
+devoirs, m'enseigner à être votre reine, et apprendre, vous, à être mes
+sujets: oh! faites-moi justice, et apprenez vous-mêmes à observer ce
+devoir.
+
+DORSET.--Ne disputez point avec elle; c'est une lunatique.
+
+MARGUERITE.--Silence, maître marquis; point tant d'insolence. Vos
+dignités, tout nouvellement frappées, commencent à peine à avoir cours.
+Oh! si votre noblesse toute jeune encore pouvait juger ce que c'est que
+de perdre son rang, et de tomber dans la misère! Ceux qui se trouvent
+placés sur les hauteurs sont exposés à un bien plus grand nombre de
+coups de vents, et s'ils tombent, ils se brisent en mille morceaux.
+
+GLOCESTER.--Le conseil est bon, vraiment! retenez-le, retenez-le,
+marquis.
+
+DORSET.--Il vous regarde, milord, autant que moi.
+
+GLOCESTER.--Sans doute, et beaucoup plus. Mais je suis né à une telle
+élévation que notre nid, bâti sur la cime du cèdre, se joue dans les
+vents et brave le soleil.
+
+MARGUERITE.--Et le plonge dans les ténèbres.--Hélas, hélas! témoin mon
+fils, qui maintenant est plongé dans les ombres de la mort, lui, dont ta
+rage ténébreuse a enveloppé les purs et brillants rayons dans une nuit
+éternelle. Votre aire a été bâtie dans notre nid aérien[8]. O Dieu qui
+le vois, ne le souffre pas! Il a été conquis par le sang; qu'il soit
+perdu de même.
+
+[Note 8: _Your aiery buildeth in our aiery nest_, jeu de mots entre
+_aiery_ (aire) et _aiery_ (aérien).]
+
+BUCKINGHAM.--Cessez, cessez, par pudeur, si ce n'est par charité.
+
+MARGUERITE.--Ne me parlez ni de charité ni de pudeur. Vous en avez agi
+avec moi sans charité, et vous avez sans pudeur moissonné cruellement
+toutes mes espérances. Ma charité, c'est l'outrage; si je rougis, c'est
+de vivre; et puisse ma honte entretenir à jamais la rage de ma douleur!
+
+BUCKINGHAM.--Finissez, finissez.
+
+MARGUERITE.--Oh! noble Buckingham! je baise ta main en signe d'union et
+d'amitié avec toi. Que le bonheur te suive, toi et ton illustre maison!
+Tes vêtements ne sont pas teints de notre sang, et tu n'es pas compris
+dans mes malédictions.
+
+BUCKINGHAM.--Non, ni personne de ceux qui sont ici: les malédictions
+expirent en sortant de la bouche qui les exhale dans l'air.
+
+MARGUERITE.--Moi, je ne puis m'empêcher de croire qu'elles s'élèvent au
+ciel, et qu'elles y interrompent le doux sommeil de la miséricorde de
+Dieu. O Buckingham! prends garde à ce chien; sois sûr que quand il
+flatte c'est pour mordre, et que quand il mord, le venin de sa dent
+s'aigrit jusqu'à causer la mort. N'aie rien à démêler avec lui; prends
+garde à lui: le péché, le crime et l'enfer l'ont marqué de leur sceau,
+et tous leurs ministres l'environnent.
+
+GLOCESTER.--Que dit-elle, milord Buckingham?
+
+BUCKINGHAM.--Rien qui arrête mon attention, mon gracieux lord.
+
+MARGUERITE.--Quoi! tu payes de mépris mes conseils bienveillants, et tu
+flattes le démon que je t'avertis d'éviter! Oh! ne manque pas de te le
+rappeler un jour, lorsqu'il brisera ton coeur d'amertume; et dis alors:
+l'infortunée Marguerite l'avait prédit. Vivez tous pour être les objets
+de sa haine, lui de la vôtre, et tous, tant que vous êtes, de celle de
+Dieu.
+
+(Elle sort.)
+
+BUCKINGHAM.--Mes cheveux se dressent d'entendre ses imprécations.
+
+RIVERS.--Et les miens aussi: je m'étonne de ce qu'on la laisse en
+liberté.
+
+GLOCESTER.--Je ne puis la blâmer. Par la sainte mère de Dieu, elle a
+essuyé de trop cruels outrages, et je me repens, en mon particulier, du
+mal que je lui ai fait.
+
+ÉLISABETH.--Je ne me rappelle pas, moi, lui avoir jamais fait aucun
+tort.
+
+GLOCESTER.--Et cependant vous recueillez tout le profit de ses pertes.
+Moi, j'ai été trop ardent à servir les intérêts de quelqu'un qui est
+trop froid pour s'en souvenir encore. C'est comme Clarence: vraiment, il
+en est bien récompensé! Voilà, pour sa peine, qu'on l'a mis à engraisser
+sous le toit à porcs. Dieu veuille pardonner à ceux qui en sont la
+cause!
+
+RIVERS.--C'est finir vertueusement et chrétiennement, que de prier pour
+ceux qui nous ont fait du mal.
+
+GLOCESTER.--C'est toujours ma coutume, et je la crois sage (_à part_),
+car si j'avais maudit en ce moment, je me serais maudit moi-même.
+
+(Entre Catesby.)
+
+CATESBY.--Madame, Sa Majesté vous demande, (_à Richard_) ainsi que Votre
+Grâce; et vous aussi, mes nobles lords.
+
+ÉLISABETH.--Catesby, je vous suis.--Lords, voulez-vous venir avec moi?
+
+RIVERS.--Madame, nous allons accompagner Votre Majesté.
+
+(Ils sortent tous, excepté Glocester.)
+
+GLOCESTER.--Je fais le mal, et je crie le premier. Toutes les
+méchancetés que j'ourdis en secret, je les fais peser sur le compte des
+autres. Clarence, que moi seul j'ai fait mettre à l'ombre, je le pleure
+devant quantité de pauvres oisons comme Stanley, Hastings, Buckingham;
+et je leur dis que c'est la reine et sa famille qui aigrissent le roi
+contre le duc mon frère: les en voilà tous persuadés; et ils m'excitent
+à me venger de Rivers, de Vaughan et de Grey; mais je leur réponds, avec
+un soupir accompagné d'un lambeau de l'Écriture, que Dieu nous ordonne
+de rendre le bien pour le mal: c'est ainsi que je couvre la nudité de ma
+scélératesse de quelque vain bout de phrase volé aux livres sacrés, et
+je parais un saint, précisément lorsque je joue le mieux le rôle du
+diable!--Mais, silence; voilà mes exécuteurs. (_Entrent deux
+assassins_.) Eh bien, mes braves, mes robustes et résolus compagnons,
+êtes-vous prêts à finir cette affaire?
+
+PREMIER ASSASSIN.--Tout prêts, milord; et nous venons chercher un ordre
+qui nous autorise à pénétrer jusqu'aux lieux où il est.
+
+GLOCESTER.--J'y ai bien pensé: je l'ai ici sur moi. (_Il leur donne
+l'ordre_.) Dès que vous aurez fini, réfugiez-vous à Crosby. Mais,
+messieurs, de la promptitude dans l'exécution, et soyez inexorables. Ne
+vous arrêtez point à l'entendre plaider; car Clarence parle bien, et
+peut-être finirait-il par exciter vos coeurs à la pitié, si vous
+écoutiez ses discours.
+
+SECOND ASSASSIN.--Allez, allez, milord, nous ne nous amuserons pas à
+babiller: les grands parleurs ne sont pas bons pour l'action. Soyez
+certain que nous allons agir du bras, et non pas de la langue.
+
+GLOCESTER.--Oui, vos yeux pleurent des meules de moulin, quand les
+imbéciles versent des larmes. Vous me plaisez tout à fait, mes enfants.
+Sur-le-champ à l'ouvrage... Allez, allez, dépêchez.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Nous y allons, mon noble lord.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+A Londres.--Une chambre dans la Tour.
+
+_Entrent_ CLARENCE ET BRAKENBURY.
+
+
+BRAKENBURY.--D'où vous vient aujourd'hui, milord, cet air si abattu?
+
+CLARENCE.--Oh! j'ai passé une nuit déplorable, une nuit si pleine de
+songes effrayants et de fantômes hideux, qu'en vérité, comme je suis un
+fidèle chrétien, je ne voudrais pas en passer une autre semblable,
+dussé-je acheter à ce prix une éternité d'heureux jours! tant j'ai été
+pendant toute la soirée assiégé d'affreuses terreurs!
+
+BRAKENBURY.--Quel était votre songe, milord? Je vous prie,
+racontez-le-moi.
+
+CLARENCE.--Je me croyais échappé de la Tour et embarqué pour me rendre
+en Bourgogne, ayant mon frère de Glocester avec moi. Il est venu me
+chercher dans mon cabinet, pour nous promener sur le tillac du vaisseau,
+d'où nous jetions nos regards sur l'Angleterre, et nous nous rappelions
+l'un l'autre mille mauvais moments que nous avons eus à passer pendant
+les guerres d'York et de Lancastre. Tandis que nous arpentions le sol
+tremblant du tillac, j'ai cru voir Glocester faire un faux pas; comme je
+voulais le retenir, il m'a poussé par-dessus le bord, dans les vagues
+amoncelées de l'Océan. O Dieu! qu'il m'a semblé que c'était une mort
+douloureuse que de se noyer! Quel vacarme effrayant des eaux dans mes
+oreilles! Sous combien de formes hideuses la mort s'offrit à mes yeux!
+Je m'imaginai voir les effroyables débris de mille naufrages, des
+milliers d'hommes que rongeaient les poissons, des lingots d'or, des
+ancres énormes, des monceaux de perles, des pierres inestimables, des
+joyaux sans prix semés au fond de la mer; quelques-uns dans des têtes de
+morts; et là, dans les ouvertures qu'avaient occupées les yeux,
+s'étaient introduites à leur place, comme par dérision, des pierres
+brillantes qui semblaient contempler avec ardeur le fond fangeux de
+l'abîme, et se rire des os des morts répandus de tous côtés.
+
+BRAKENBURY.--Mais pouviez-vous ainsi, en mourant, contempler les secrets
+de l'abîme?
+
+CLARENCE.--Il me semblait le pouvoir. Et plusieurs fois je m'efforçai de
+rendre l'âme: mais toujours les flots jaloux laissaient vivre mon âme
+malgré moi, et ne voulaient point lui permettre d'aller au dehors errer
+dans les vastes et vides espaces de l'air; mais ils la retenaient dans
+mon sein haletant, prêt à se briser pour l'exhaler dans les ondes.
+
+BRAKENBURY.--Et vous ne vous êtes pas éveillé dans cette cruelle agonie?
+
+CLARENCE.--Oh! non: mon songe s'est prolongé au delà de ma vie; et c'est
+alors qu'ont commencé les orages de mon âme. Il me sembla que, conduit
+par le sombre nocher dont nous parlent les poëtes, je passais le fleuve
+mélancolique, et j'entrais dans le royaume de l'éternelle nuit. La
+première ombre qui salua mon âme à son arrivée fut celle de mon illustre
+beau-père, le renommé Warwick, qui s'écria d'une voix forte: _Quel
+supplice propre au parjure ce sombre royaume pourra-t-il fournir pour le
+perfide Clarence?_ Et elle s'évanouit. Ensuite je vis s'approcher,
+errant çà et là, une ombre semblable à un ange; sa brillante chevelure
+était trempée de sang, et elle cria fortement: _Clarence est arrivé!--Le
+traître, l'inconstant, le parjure Clarence, qui m'a poignardé dans les
+champs de Tewksbury! Saisissez-le, furies, livrez-le à vos
+tourments._--A ces mots, il m'a semblé qu'une légion de démons hideux
+m'environnait, hurlant à mes oreilles des cris si affreux qu'à ce bruit
+je me suis éveillé tremblant, et longtemps après je ne pouvais me
+persuader que je ne fusse pas en enfer, tant ce songe m'avait laissé une
+impression terrible!
+
+BRAKENBURY.--Je ne m'étonne pas, milord, qu'il vous ait épouvanté: il me
+semble que je le suis moi-même de vous l'avoir entendu raconter.
+
+CLARENCE.--O Brakenbury, toutes ces choses qui maintenant déposent
+contre mon âme, je les ai faites pour l'amour d'Édouard; et tu vois
+comme il m'en récompense! O Dieu, si mes prières élevées du fond du
+coeur ne te peuvent apaiser, et que tu veuilles être vengé de mes
+offenses, n'exécute que sur moi l'oeuvre de ta colère. Oh! épargne mon
+innocente femme et mes pauvres enfants!--Je te prie, cher gardien,
+demeure auprès de moi. Mon âme est appesantie, et je voudrais dormir.
+
+BRAKENBURY.--Je resterai, milord; que Dieu accorde à Votre Grâce un
+sommeil paisible! (_Clarence s'endort sur une chaise._) Le chagrin
+intervertit les temps et les heures du repos. Il fait de la nuit le
+matin, et du midi la nuit. La gloire des princes se réduit à leurs
+titres; des honneurs extérieurs pour des peines intérieures, et pour des
+rêveries imaginaires, ils sentent souvent un monde de soucis inquiets;
+en sorte qu'entre leurs titres et un nom obscur, il n'y a d'autre
+différence que la renommée extérieure.
+
+(Entrent les deux assassins.)
+
+PREMIER ASSASSIN.--Holà! y a-t-il quelqu'un ici?
+
+BRAKENBURY.--Que veux-tu, mon ami? Et comment es-tu arrivé jusqu'ici?
+
+SECOND ASSASSIN.--Je voulais parler à Clarence.--Et je suis arrivé sur
+mes jambes.
+
+BRAKENBURY.--Quoi! le ton si bref?
+
+PREMIER ASSASSIN.--Oh! ma foi, il vaut mieux être bref qu'ennuyeux. (_A
+son camarade._) Montre-lui notre commission, et trêve de discours.
+
+(On remet un papier à Brakenbury qui le lit.)
+
+BRAKENBURY.--Cet ordre m'enjoint de remettre le noble duc de Clarence
+entre vos mains.--Je ne ferai point de réflexions sur les intentions qui
+l'ont dicté, je veux les ignorer pour en être innocent. Voilà les
+clefs,--et voici le duc endormi. Je vais trouver le roi, et lui rendre
+compte de la manière dont je vous ai remis mes fonctions.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Vous le pouvez, mon cher, et c'est un acte de
+prudence. Adieu.
+
+(Brakenbury sort.)
+
+SECOND ASSASSIN.--Eh quoi, le tuerons-nous endormi?
+
+PREMIER ASSASSIN.--Non, il dirait à son réveil que nous l'avons tué en
+lâches.
+
+SECOND ASSASSIN.--A son réveil! imbécile. Il ne se réveillera jamais
+qu'au grand jour du jugement.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Eh bien, il dirait alors que nous l'avons tué pendant
+qu'il dormait.
+
+SECOND ASSASSIN.--Ce mot de jugement, que je viens de prononcer, a fait
+naître en moi une espèce de remords.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Quoi! as-tu peur?
+
+SECOND ASSASSIN.--Non pas de le tuer, puisque nous avons notre ordre
+pour garantie, mais d'être damné pour l'avoir tué: ce dont aucun ordre
+ne pourrait me sauver.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Je t'aurais cru plus résolu.
+
+SECOND ASSASSIN.--Je suis résolu de le laisser vivre.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Je vais retourner trouver le duc de Glocester, et lui
+conter cela.
+
+SECOND ASSASSIN.--Non, je te prie: arrête un moment. J'espère que cet
+accès de dévotion me passera; il n'a pas coutume de me tenir plus de
+temps qu'un homme n'en mettrait à compter vingt.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Eh bien, comment te sens-tu maintenant?
+
+SECOND ASSASSIN.--Ma foi, je sens encore en moi quelque résidu de
+conscience.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Songe à notre récompense quand l'action sera faite.
+
+SECOND ASSASSIN.--Allons, il va mourir: j'avais oublié la récompense.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Où est ta conscience à présent?
+
+SECOND ASSASSIN.--Dans la bourse du duc de Glocester.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Ainsi dès que sa bourse s'ouvrira pour nous donner
+notre salaire, voilà ta conscience partie.
+
+SECOND ASSASSIN.--Cela m'est bien égal.--Qu'elle s'en aille; elle ne
+trouvera pas beaucoup de gens, ou même pas du tout, qui veuillent
+l'héberger.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Mais si elle allait te revenir?
+
+SECOND ASSASSIN.--Je n'irai pas me commettre avec elle: c'est une
+dangereuse espèce. Elle vous fait d'un homme un poltron: on ne peut pas
+voler qu'elle ne vous accuse; on ne peut pas jurer qu'elle ne vous
+gourmande; on ne peut pas coucher avec la femme du voisin qu'elle ne
+vous trahisse: c'est un lutin au visage timide et toujours prêt à
+rougir, qui est sans cesse à se mutiner dans le sein d'un homme; elle
+vous remplit partout d'obstacles; elle m'a fait restituer une fois une
+bourse d'or que j'avais trouvée par hasard; elle réduit à la mendicité
+quiconque la garde chez soi; aussi est-elle bannie de toutes les villes
+et cités comme une chose dangereuse; et tout homme qui veut vivre à son
+aise doit s'arranger pour ne s'en rapporter qu'à soi et se passer
+d'elle.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Corbleu! la voilà précisément à mon oreille qui veut
+me persuader de ne pas tuer le duc.
+
+SECOND ASSASSIN.--Renferme ce diable-là dans ton esprit, et ne l'écoute
+pas; il ne veut s'insinuer auprès de toi que pour te coûter ensuite des
+soupirs.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Je suis robuste de ma nature: elle n'aura pas le
+dessus.
+
+SECOND ASSASSIN.--C'est parler en brave compagnon jaloux de sa
+réputation. Allons, nous mettrons-nous à l'ouvrage?
+
+PREMIER ASSASSIN.--Attrape-le-moi par le haut de la tête avec la poignée
+de ton épée, et ensuite jetons-le dans cette tonne de malvoisie qui est
+dans la chambre voisine.
+
+SECOND ASSASSIN.--O l'excellente idée! Nous en ferons une soupe.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Doucement. Il s'éveille....
+
+SECOND ASSASSIN.--Frappe.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Non; raisonnons un peu avec lui.
+
+CLARENCE.--Où es-tu, gardien? Donne-moi un verre de vin.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Vous allez tout à l'heure, milord, avoir du vin tant
+que vous en voudrez.
+
+CLARENCE.--Au nom de Dieu, qui es-tu?
+
+PREMIER ASSASSIN.--Un homme, comme vous en êtes un.
+
+CLARENCE.--Mais non pas, comme moi, du sang royal.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Et vous n'êtes pas, comme nous, un homme loyal.
+
+CLARENCE.--Ta voix est un tonnerre: mais ton regard est humble!
+
+PREMIER ASSASSIN.--Ma voix est celle du roi: mes regards sont de moi.
+
+CLARENCE.--Que tes réponses sont obscures, mais qu'elles sont sinistres!
+vos yeux me menacent: pourquoi êtes-vous si pâles? Qui vous a envoyés
+ici? Pourquoi venez-vous?
+
+LES DEUX ASSASSINS.--Pour... pour... pour...
+
+CLARENCE.--Pour m'assassiner?
+
+LES DEUX ASSASSINS.--Oui. Oui.
+
+CLARENCE.--A peine avez-vous le coeur de me le dire; vous n'aurez donc
+pas le coeur de le faire. En quoi, mes amis, vous ai-je offensés?
+
+PREMIER ASSASSIN.--Nous? vous ne nous avez pas offensés: mais c'est le
+roi.
+
+CLARENCE.--Je suis sûr d'être bientôt réconcilié avec lui.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Jamais, milord. Ainsi, préparez-vous à mourir.
+
+CLARENCE.--Êtes-vous donc choisis entre tous les hommes pour égorger
+l'innocent? Quel est mon crime? où sont les preuves qui m'accusent? quel
+jury légal a donné son verdict à mon juge? qui a prononcé l'amère
+sentence de mort du pauvre Clarence? Avant que je sois convaincu d'un
+crime par la loi, me menacer de la mort est un acte illégal. Je vous
+enjoins, sur vos espérances de rédemption, et par le précieux sang du
+Christ versé pour nos graves péchés, de sortir d'ici, et de ne me pas
+toucher. L'action que vous voulez faire est une action damnable.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Ce que nous voulons faire, nous le faisons par ordre.
+
+SECOND ASSASSIN.--Et celui qui l'a donné est notre roi.
+
+CLARENCE.--Sujet insensé! Le grand Roi des rois a dit dans les tables de
+sa loi: «Tu ne commettras pas de meurtre.»--Veux-tu donc mépriser son
+ordre pour obéir à celui d'un homme? Prends garde; il tient dans sa main
+la vengeance, pour la précipiter sur la tête de ceux qui violent sa loi.
+
+SECOND ASSASSIN.--Et c'est cette vengeance qu'il précipite sur toi,
+comme sur un traître parjure et sur un meurtrier: tu avais fait le
+serment sacré de combattre pour la cause de la maison de Lancastre.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Et, traître au nom de Dieu, tu as violé ton serment,
+et avec ton épée perfide tu as percé les entrailles du fils de ton
+souverain.
+
+SECOND ASSASSIN.--Que tu avais juré de soutenir et de défendre.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Comment peux-tu nous opposer la loi redoutable de
+Dieu, après l'avoir violée à tel point?
+
+CLARENCE.--Hélas! pour l'amour de qui ai-je commis cette mauvaise
+action? Pour Édouard, pour mon frère, pour lui seul: et ce n'est pas
+pour cela qu'il vous envoie m'assassiner: car il est dans ce péché tout
+aussi avant que moi. Si Dieu veut en tirer vengeance, sachez qu'il se
+venge publiquement; n'ôtez pas à son bras puissant le soin de sa
+querelle; il n'a pas besoin de moyens indirects et illégaux pour
+retrancher du monde ceux qui l'ont offensé.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Qui donc t'a chargé de te faire son ministre
+sanglant, en frappant à mort le brave Plantagenet, ce noble adolescent,
+qui s'élevait avec tant de vigueur?
+
+CLARENCE.--Mon amour pour mon frère, le diable et ma rage.
+
+PREMIER ASSASSIN.--C'est notre amour pour ton frère, notre obéissance et
+ton crime, qui nous amènent ici pour t'égorger.
+
+CLARENCE.--Si vous aimez mon frère, ne me haïssez pas. Je suis son
+frère, et je l'aime beaucoup. Si vous êtes payés pour cette action,
+allez-vous-en, et je vous enverrai de ma part à mon frère Glocester, qui
+vous récompensera bien mieux pour m'avoir laissé vivre qu'Édouard ne
+vous payera la nouvelle de ma mort.
+
+SECOND ASSASSIN.--Vous êtes dans l'erreur: votre frère Glocester vous
+hait.
+
+CLARENCE.--Oh! cela n'est pas. Il m'aime, et je lui suis cher: allez le
+trouver de ma part.
+
+LES DEUX ASSASSINS.--Oui, nous irons.
+
+CLARENCE.--Dites-lui que lorsque notre illustre père York bénit ses
+trois fils de sa main victorieuse, et nous recommanda du fond de son
+coeur de nous aimer mutuellement, il ne prévoyait guère cette discorde
+dans notre amitié: dites à Glocester de se souvenir de cela, et il
+pleurera.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Oui, des meules de moulin: voilà les pleurs qu'il
+nous a enseignés à verser.
+
+CLARENCE.--Oh! ne le calomniez pas; il est bon.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Précisément, comme la neige sur la récolte.--Tenez,
+vous vous trompez; c'est lui qui nous envoie ici pour vous tuer.
+
+CLARENCE.--Cela ne peut pas être, car il a gémi de ma disgrâce, et, me
+serrant dans ses bras, il m'a juré, avec des sanglots, qu'il
+travaillerait à ma délivrance.
+
+PREMIER ASSASSIN.--C'est ce qu'il fait aussi lorsqu'il veut vous
+délivrer de l'esclavage de ce monde, pour vous envoyer aux joies du
+ciel.
+
+SECOND ASSASSIN.--Faites votre paix avec Dieu; car il vous faut mourir,
+milord.
+
+CLARENCE.--Comment, ayant dans l'âme cette sainte pensée de m'engager à
+faire ma prière avec Dieu, peux-tu être toi-même assez aveugle sur les
+intérêts de ton âme pour faire la guerre à Dieu en m'assassinant? O mes
+amis, réfléchissez, et songez bien que celui qui vous a envoyés pour
+commettre ce forfait vous haïra pour l'avoir commis.
+
+SECOND ASSASSIN.--Que devons-nous faire?
+
+CLARENCE.--Vous laisser toucher et sauver vos âmes.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Nous laisser toucher! ce serait une lâcheté, une
+faiblesse de femme.
+
+CLARENCE.--Ne se point laisser toucher est d'un être brutal, sauvage,
+diabolique.--Qui de vous deux, s'il était fils d'un roi, privé de sa
+liberté comme je le suis à présent, voyant venir à lui deux assassins
+tels que vous, ne plaiderait pas pour sa vie? Mon ami, j'entrevois
+quelque pitié dans tes regards. Oh! si ton oeil n'est pas hypocrite,
+range-toi de mon côté, et demande grâce pour moi comme tu la demanderais
+si tu étais dans la même détresse.--Quel homme, réduit à mendier sa vie,
+n'aurait pas pitié d'un prince réduit à prier pour la sienne[9]!
+
+SECOND ASSASSIN.--Détournez la tête, milord.
+
+PREMIER ASSASSIN, _le poignardant_.--Tiens, tiens encore; et si tout
+cela ne suffit pas, je vais vous noyer dans ce tonneau de malvoisie qui
+est ici à côté.
+
+(Il sort avec le corps.)
+
+SECOND ASSASSIN.--O action sanguinaire, et bien imprudemment précipitée!
+Que je voudrais, comme Pilate, pouvoir me laver les mains de cet odieux
+et coupable meurtre[10]!
+
+[Note 9: _A begging prince what beggar pities not?_]
+
+[Note 10: Clarence ne périt point de cette manière ni par le fait seul
+du duc de Glocester, mais de concert avec le roi qui, aigri par Richard
+et par la reine, et d'ailleurs toujours disposé à se méfier de Clarence,
+le fit condamner à mort par la chambre des pairs, instrument servile, à
+cette époque, des actes de tyrannie les plus odieux envers les
+particuliers, en même temps qu'elle était presque intraitable sur les
+subsides. Clarence fut condamné pour de simples propos qu'on avait eu
+soin de provoquer.]
+
+(Rentre le premier assassin.)
+
+PREMIER ASSASSIN.--Eh bien, à quoi penses-tu donc de ne pas m'aider? Par
+le ciel! le duc saura comme tu as été lâche.
+
+SECOND ASSASSIN.--Je voudrais qu'il pût savoir que j'ai sauvé son
+frère.--Va recevoir seul la récompense, et rends-lui ce que je dis là;
+car je me repens de la mort du duc.
+
+(Il sort.)
+
+PREMIER ASSASSIN.--Et moi, non.--Va, poltron que tu es.--Allons, je vais
+cacher ce cadavre dans quelque trou, jusqu'à ce que le duc donne des
+ordres pour sa sépulture. Et lorsque j'aurai reçu mon salaire je
+disparaîtrai; car ceci va éclater, et alors il ne serait pas bon que je
+restasse ici.
+
+(Il sort.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Toujours à Londres.--Un appartement dans le palais.
+
+_Entrent_ LE ROI ÉDOUARD, _malade et soutenu_; LA REINE ÉLISABETH,
+DORSET, RIVERS, HASTINGS, BUCKINGHAM, GREY _et autres lords_.
+
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Allons, je suis satisfait; j'ai fait un bon emploi de
+ma journée.--Conservez, nobles pairs, cette étroite union. J'attends de
+jour en jour un message de mon Rédempteur, pour m'élargir de ce monde:
+mon âme le quittera avec plus de paix pour aller au ciel, puisque j'ai
+rétabli la paix entre mes amis sur la terre. Rivers, et vous, Hastings,
+prenez-vous la main. Ne gardez plus de haine dissimulée: jurez-vous une
+amitié mutuelle.
+
+RIVERS.--Le ciel m'est témoin que mon âme est purgée de tout secret
+venin de haine, et de ma main je scelle la sincère amitié de mon coeur.
+
+HASTINGS.--Puissé-je prospérer comme je fais avec sincérité le même
+serment!
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Gardez-vous de vous jouer de votre roi, de peur que
+Celui qui est le suprême Roi des rois ne confonde votre fausseté cachée,
+et ne vous condamne à périr l'un par l'autre.
+
+HASTINGS.--Puissé-je ne prospérer qu'autant que je jure avec sincérité
+une affection parfaite!
+
+RIVERS.--Et moi, comme il est vrai que j'aime Hastings du fond de mon
+coeur.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Madame, vous n'êtes pas non plus étrangère à ceci... ni
+votre fils Dorset... ni vous, Buckingham. Vous avez tous agi les uns
+contre les autres. Ma femme, aimez lord Hastings; donnez-lui votre main
+à baiser, et ce que vous faites, faites-le sincèrement.
+
+ÉLISABETH.--Voilà ma main, Hastings.--Jamais je ne me souviendrai de nos
+anciennes haines: j'en jure par mon bonheur et celui des miens.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Dorset, embrassez-le.--Hastings, soyez l'ami du marquis
+Dorset.
+
+DORSET.--Je proteste ici que de ma part ce traité d'amitié sera
+inviolable.
+
+HASTINGS.--Et je fais le même serment.
+
+(Il embrasse Dorset.)
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Maintenant c'est à toi, illustre Buckingham, à mettre
+le sceau à cette union, en embrassant les parents de mon épouse, et en
+me donnant le bonheur de vous voir amis.
+
+BUCKINGHAM, _à la reine_.--Si jamais Buckingham tourne son ressentiment
+contre Votre Majesté, s'il ne vous rend pas à vous et aux vôtres tous
+les soins et les devoirs de l'attachement, que Dieu m'en punisse par la
+haine de ceux de qui j'attends le plus d'amitié. Que dans l'instant où
+j'aurai le plus besoin d'employer un ami, où je compterai le plus sur
+son zèle, je le trouve faux, perfide, traître et plein d'artifices
+envers moi! Voilà ce que je demande au ciel aussitôt que je me montrerai
+froid dans mes affections pour vous et les vôtres.
+
+(Il embrasse Rivers.)
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Noble Buckingham, ce voeu que tu viens de faire est un
+doux cordial pour mon âme malade. Il ne manque plus ici que notre frère
+Glocester, pour achever de couronner l'ouvrage de cette heureuse paix.
+
+BUCKINGHAM.--Voici le noble duc qui arrive tout à propos.
+
+(Entre Glocester.)
+
+GLOCESTER.--Bonjour, mes souverains roi et reine, et vous, illustres
+pairs; que cette heure du jour vous soit heureuse!
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Elle est heureuse par l'emploi que nous avons fait de
+ce jour. Mon frère, nous avons accompli des oeuvres de charité. Nous
+avons, entre ces pairs irrités de ressentiments toujours croissants,
+fait succéder la paix aux inimitiés, l'amitié à la haine.
+
+GLOCESTER.--C'est une oeuvre de bénédiction, mon souverain seigneur. Si
+dans cette assemblée princière, il est quelqu'un qui, trompé par de faux
+rapports ou par d'injustes soupçons, m'ait tenu pour son ennemi; si j'ai
+fait à mon insu ou dans un moment de colère quelque action qui ait
+offensé aucun de ceux qui sont ici présents, je désire sincèrement me
+remettre avec lui en paix et amitié. C'est la mort pour moi que d'être
+en inimitié avec quelqu'un; je déteste cela, et je désire l'amitié de
+tous les gens de bien.--Je commence par vous, madame, et je vous demande
+une paix sincère, que j'aurai soin d'entretenir par un respectueux
+dévouement.--Je vous la demande aussi à vous, mon noble cousin
+Buckingham, si jamais il a existé entre nous quelque secret
+mécontentement.--A vous, lord Rivers, et lord Grey, qui m'avez toujours,
+sans que je l'aie mérité, regardé d'un oeil malveillant.--En un mot à
+vous tous, ducs, comtes, lords, gentilshommes. Je ne connais pas un seul
+Anglais vivant contre qui mon âme renferme, sur quelque point que ce
+soit, plus d'aigreur que n'en a l'enfant qui naquit cette nuit; et je
+remercie Dieu de m'avoir donné ces sentiments d'humilité.
+
+ÉLISABETH.--Ce jour sera consacré pour être désormais un jour de fête.
+Plût à Dieu que toutes les querelles fussent accommodées!--Mon souverain
+seigneur, je conjure Votre Majesté de recevoir en grâce notre frère
+Clarence.
+
+GLOCESTER.--Quoi, madame, suis-je donc venu vous offrir ici mon amitié
+pour me voir ainsi bafoué en présence du roi? Qui ne sait que cet
+aimable duc est mort? (_Tous tressaillent._) C'est l'outrager que
+d'insulter ainsi à son cadavre.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Qui ne sait qu'il est mort? Eh! qui sait qu'il le soit?
+
+ÉLISABETH.--O ciel qui vois tout, quel monde est celui-ci!
+
+BUCKINGHAM.--Lord Dorset, suis-je aussi pâle que les autres?
+
+DORSET.--Oui, mon bon lord; et il n'est personne dans cette assemblée
+dont les joues n'aient perdu leur couleur.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Est-il vrai que Clarence soit mort?--L'ordre avait été
+révoqué.
+
+GLOCESTER.--Mais le pauvre malheureux a été mis à mort sur le premier
+ordre, il avait été porté sur les ailes de Mercure; le second ordre est
+arrivé lentement par quelque messager boiteux survenu trop tard, et
+seulement pour le voir ensevelir.--Dieu veuille que quelqu'un, moins
+noble et moins fidèle que Clarence, moins proche du roi par le sang,
+mais d'un coeur plus sanguinaire, et cependant encore exempt de
+soupçons, n'ait pas mérité bien pis que le malheureux Clarence!
+
+(Entre Stanley.)
+
+STANLEY.--Une grâce, mon souverain, pour tous mes services.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Je t'en prie, laisse-moi: mon âme est pleine de
+douleur.
+
+STANLEY.--Je ne me relève point que Votre Majesté ne m'ait entendu.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Dis donc en peu de mots ce que tu demandes.
+
+STANLEY.--La grâce, mon souverain, d'un de mes serviteurs qui a tué
+aujourd'hui un gentilhomme querelleur, depuis peu attaché au duc de
+Norfolk.
+
+LE ROI ÉDOUARD.--Ma langue aura prononcé l'arrêt de mort de mon frère,
+et l'on veut que cette même langue prononce le pardon d'un valet? Mon
+frère n'avait tué personne: son crime ne fut qu'une pensée; et cependant
+il a été puni par une mort cruelle. Qui de vous m'a sollicité pour lui?
+Qui, dans ma colère, s'est jeté à mes pieds, et m'a engagé à réfléchir?
+Qui m'a parlé des liens fraternels? Qui m'a parlé de notre affection?
+Qui m'a rappelé comment le pauvre malheureux avait abandonné le puissant
+Warwick, et avait combattu pour moi? Qui m'a rappelé que dans les champs
+de Tewksbury, lorsque Oxford m'avait terrassé, il me sauva la vie, en
+disant: _Cher frère, vivez, et soyez roi_? Qui m'a rappelé comment,
+lorsque couchés tous deux sur la terre, nous étions presque morts de
+froid, il m'enveloppa de ses propres vêtements, et s'exposa nu et sans
+force au froid pénétrant de la nuit? Hélas! ma brutale colère avait
+criminellement arraché tout cela de mon souvenir, et pas un de vous n'a
+eu la charité de me le remettre.... Mais lorsqu'un de vos palefreniers
+ou de vos valets de pied a commis un meurtre dans l'ivresse, et défiguré
+la précieuse image de notre bien-aimé Rédempteur, vous voilà aussitôt à
+mes genoux demandant pardon, pardon; et il faut qu'injuste autant que
+vous, je vous l'accorde!--Mais pour mon frère, personne n'a élevé la
+voix, ni moi non plus, ingrat! je ne me suis rien dit en faveur de ce
+pauvre malheureux!--Les plus fiers d'entre vous ont été ses obligés
+pendant sa vie, et pas un de vous n'aurait parlé pour le défendre.--O
+Dieu! je crains bien que ta justice ne venge ce crime sur moi, sur vous,
+sur les miens et les vôtres!--Venez, Hastings; aidez-moi à regagner mon
+cabinet.--O pauvre Clarence!....
+
+(Sortent le roi et la reine, Hastings, Rivers, Dorset et Grey.)
+
+GLOCESTER.--Voilà les fruits d'une aveugle colère!--N'avez-vous pas
+remarqué comme tous ces coupables parents de la reine ont pâli à la
+nouvelle de la mort de Clarence! Oh! ils n'ont cessé de la solliciter
+auprès du roi. Dieu en tirera vengeance.--Allons, milord, voulez-vous
+venir avec moi tenir compagnie à Édouard, pour soulager sa douleur?
+
+BUCKINGHAM.--Nous suivons Votre Grâce.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Toujours à Londres.
+
+_Entre_ LA DUCHESSE D'YORK, _avec_ LE FILS ET LA FILLE DE CLARENCE.
+
+
+LE FILS.--Bonne grand'maman, dites-nous si notre père est mort.
+
+LA DUCHESSE.--Non, mon enfant.
+
+LA FILLE.--Pourquoi donc pleurez-vous si souvent, et frappez-vous votre
+poitrine, en criant: _O Clarence! ô mon malheureux fils!_
+
+LE FILS.--Pourquoi nous regardez-vous en secouant la tête, et nous
+appelez-vous _orphelins, infortunés dans l'abandon_, si notre père est
+encore en vie?
+
+LA DUCHESSE.--Mes chers enfants, vous vous méprenez tous deux: je pleure
+la maladie du roi que je crains de perdre, et non la mort de votre père:
+ce seraient des larmes perdues que de pleurer un homme mort.
+
+LE FILS.--Ainsi donc, grand'maman, vous convenez enfin qu'il est
+mort.--Le roi mon oncle est bien condamnable pour cette action: Dieu la
+vengera, et je l'importunerai de pressantes prières, et toutes pour
+qu'il la venge.
+
+LA FILLE.--Et j'en ferai autant.
+
+LA DUCHESSE.--Paix, mes enfants, paix! Le roi vous aime bien tous deux.
+Pauvres innocents, simples et sans expérience, vous ne pouvez guère
+deviner qui a causé la mort de votre père.
+
+LE FILS.--Nous le pouvons très-bien, grand'maman; car mon bon oncle
+Glocester m'a dit que le roi, poussé à cela par la reine, avait inventé
+des prétextes pour l'emprisonner; et quand mon oncle me dit cela, il
+pleurait et me plaignait, et il me baisait tendrement la joue; et il me
+disait de compter sur lui comme sur mon père, et qu'il m'aimerait aussi
+tendrement que si j'étais son fils.
+
+LA DUCHESSE.--Ah! est-il possible que la perfidie emprunte des formes si
+douces, et cache la profondeur de ses vices sous le masque de la vertu?
+Il est mon fils... et ma honte; mais ce n'est pas dans mon sein qu'il
+puisa cet art de feindre.
+
+LE FILS.--Croyez-vous, grand'mère, que mon oncle ne fût pas sincère?
+
+LA DUCHESSE.--Oui, mon fils, je le crois.
+
+LE FILS.--Moi, je ne le puis croire.--Écoutez... Quel est ce bruit?
+
+(Entrent la reine Élisabeth dans le désespoir. Rivers et Dorset la
+suivent.)
+
+ÉLISABETH.--Ah! qui pourra m'empêcher de gémir et de pleurer, de
+m'irriter contre mon sort, et de me désespérer? Oui, je veux seconder le
+noir désespoir qui attaque mon âme, et devenir ennemie de moi-même.
+
+LA DUCHESSE.--A quoi tendent ces furieux transports?
+
+ÉLISABETH.--A quelque acte de violence tragique... Édouard, mon
+seigneur, ton fils, notre roi, est mort.--Pourquoi les rameaux
+croissent-ils encore quand le tronc est abattu? Pourquoi les fleurs ne
+périssent-elles pas quand la sève est tarie? Si vous voulez vivre,
+pleurez: si vous voulez mourir, hâtez-vous; et que nos âmes dans leur
+vol rapide puissent encore atteindre celle du roi, ou le suivre, en
+sujets fidèles, dans son nouveau royaume de l'éternel repos.
+
+LA DUCHESSE.--Ah! j'ai autant de part dans ta douleur que j'avais de
+droits sur ton noble mari. J'ai pleuré la mort d'un époux vertueux, et
+je ne conservais la vie qu'en contemplant encore ses images: mais
+maintenant la mort ennemie a brisé en pièces deux des miroirs où se
+retraçaient ses traits augustes; et il ne me reste pour toute
+consolation qu'une glace infidèle qui m'afflige de la vue de mon
+opprobre. Tu es veuve, mais tu es mère, et tes enfants te restent pour
+consolation. Mais moi, la mort a enlevé de mes bras mon époux, et
+arraché de mes faibles mains les deux appuis qui me soutenaient,
+Clarence et Édouard. Oh! puisque ta perte n'est que la moitié de la
+mienne, qu'il est donc juste que mes plaintes surmontent les tiennes, et
+étouffent tes cris!
+
+LE FILS.--Ah! ma tante, vous n'avez pas pleuré la mort de notre père!
+Comment pouvons-nous vous aider de nos larmes?
+
+LA FILLE.--On a vu sans gémir nos pleurs d'orphelins; votre douleur de
+veuve demeurera de même sans larmes.
+
+ÉLISABETH.--Ne m'aidez point à me plaindre; je ne serai pas stérile de
+lamentations. Puisse le cours de tous les ruisseaux venir aboutir à mes
+yeux! et puissé-je, ainsi gouvernée par l'humide influence de la lune,
+verser des larmes assez abondantes pour submerger le monde! Ah! mon
+mari! Ah! mon cher seigneur Édouard!
+
+LES DEUX ENFANTS.--Ah! notre tendre père! Notre cher seigneur Clarence!
+
+LA DUCHESSE.--Hélas! je pleure sur tous deux: tous deux étaient à moi.
+Mon Édouard! mon Clarence!
+
+ÉLISABETH.--Quel appui avais-je qu'Édouard? Et il m'a quittée!
+
+LES ENFANTS.--Quel appui avions-nous que Clarence? et il nous a quittés!
+
+LA DUCHESSE.--Quels appuis avais-je qu'eux deux? Et ils m'ont quittée!
+
+ÉLISABETH.--Jamais veuve n'a tant perdu.
+
+LES ENFANTS.--Jamais orphelins n'ont tant perdu.
+
+LA DUCHESSE.--Jamais mère n'a tant perdu. Hélas! Je suis la mère de
+toutes ces douleurs. Leurs pertes sont partagées entre eux: la mienne
+les embrasse toutes. Elle pleure un Édouard, et moi aussi: je pleure un
+Clarence, et elle n'a point de Clarence à pleurer. Ces enfants pleurent
+Clarence, et moi aussi: mais je pleure un Édouard, et ces enfants n'ont
+point d'Édouard à pleurer. Hélas! c'est sur moi, trois fois malheureuse!
+que vous faites tomber toutes vos larmes; c'est moi qui suis chargée de
+vos douleurs, et je les nourrirai par mes lamentations.
+
+DORSET.--Prenez courage, ma bonne mère. Dieu s'offense de vous voir vous
+révolter avec tant d'ingratitude contre sa volonté. Dans le monde, les
+hommes taxent d'ingratitude celui qui se refuse de mauvaise grâce à
+rendre la dette qu'une main libérale lui a généreusement prêtée: c'en
+est une plus grande que de disputer ainsi contre le Ciel, parce qu'il
+vous redemande ce prêt royal qu'il vous a fait.
+
+RIVERS.--Madame, songez, comme le doit une tendre mère, au jeune prince
+votre fils: envoyez-le chercher sans délai, pour le faire couronner roi:
+c'est en lui que réside votre consolation. Ensevelissez cette douleur
+désespérée dans le tombeau d'Édouard mort, et replacez votre bonheur sur
+le trône d'Édouard vivant.
+
+(Entrent Glocester, Buckingham, Stanley, Hastings, Ratcliff et autres.)
+
+GLOCESTER.--Consolez-vous, ma soeur; tous tant que nous sommes, nous
+avons tous sujet de déplorer l'obscurcissement de l'étoile qui brillait
+sur nous. Mais nul ne peut guérir ses maux avec des larmes. Madame ma
+mère, je vous demande pardon: je n'avais pas aperçu Votre Grâce.--Je
+demande humblement à vos genoux votre bénédiction.
+
+LA DUCHESSE.--Dieu te bénisse et mette dans ton coeur la bonté, la
+bienveillance, la charité, l'obéissance et la fidélité à ton devoir.
+
+GLOCESTER, _à part.--Amen_, et qu'il me fasse la grâce de mourir vieux
+et bon homme; c'est à cela que tend la bénédiction d'une mère: je suis
+étonné que Sa Grâce l'ait oublié.
+
+BUCKINGHAM.--O vous, princes en deuil, pairs au coeur rempli de
+tristesse, qui tous partagez le poids de la douleur commune, cherchez
+maintenant votre consolation dans une amitié réciproque. Nous perdons,
+il est vrai, la récolte que nous offrait ce roi: mais il nous reste
+l'espérance de celle que nous promet son fils. Il faut maintenant
+conserver et maintenir soigneusement l'union et le lien si récemment
+formés entre vos coeurs naguère gonflés de ressentiments qui viennent
+d'être apaisés.--Je crois qu'il conviendrait d'envoyer chercher dès à
+présent le jeune prince qui est à Ludlow, et de l'amener à Londres avec
+peu de suite pour le faire couronner roi.
+
+RIVERS.--Et pourquoi avec peu de suite, milord de Buckingham?
+
+BUCKINGHAM.--De peur, milord, que dans une foule considérable les
+blessures de la haine, trop nouvellement fermées, ne trouvassent
+occasion de se rouvrir, ce qui serait d'autant plus dangereux que le
+royaume est dans un état d'enfance, et encore sans maître. Quand chacun
+des chevaux dispose du frein qui le contient, et peut diriger sa course
+comme il lui plaît, on doit, à mon avis, prévenir avec autant de soin la
+crainte du mal que le mal lui-même.
+
+GLOCESTER.--Je me flatte que le roi nous a tous réconciliés; et quant à
+moi, la réconciliation est solide et sincère de ma part.
+
+RIVERS.--J'en peux dire autant de moi, et, je crois, de nous tous. Mais
+puisque le lien de notre amitié est si frais encore, il ne faut pas
+l'exposer à la plus légère occasion de rupture; danger qui serait
+peut-être plus à craindre si le cortége était nombreux: ainsi, je pense,
+comme le noble Buckingham, qu'il est prudent de n'envoyer que peu de
+monde pour chercher le jeune prince.
+
+HASTINGS.--C'est aussi mon avis.
+
+GLOCESTER.--Eh bien, soit; allons délibérer sur le choix de ceux que
+nous enverrons à l'heure même à Ludlow.--(_A la reine._) Madame, et
+vous, ma mère, voulez-vous venir donner vos avis sur cette affaire
+importante?
+
+(Tous sortent, excepté Buckingham et Glocester.)
+
+BUCKINGHAM.--Milord, quels que soient ceux qui seront envoyés vers le
+prince, au nom de Dieu, songez bien qu'il ne faut pas que nous restions
+ici ni l'un ni l'autre. Je veux, chemin faisant, pour prélude du projet
+dont nous avons parlé, trouver l'occasion d'écarter du jeune prince
+l'ambitieuse parente de la reine.
+
+GLOCESTER.--Oh! mon second moi-même, mon conseil tout entier, mon
+oracle, mon prophète, mon cher cousin, je suivrai tes avis avec la
+docilité d'un enfant. Rendons-nous donc à Ludlow, car il ne faut pas
+rester en arrière.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+Toujours à Londres.--Une rue.
+
+_Entrent_ DEUX CITOYENS _se rencontrant_.
+
+
+PREMIER CITOYEN.--Bonjour, voisin. Où allez-vous si vite?
+
+SECOND CITOYEN.--Je vous jure que je ne le sais pas trop moi-même.
+Savez-vous les nouvelles?
+
+PREMIER CITOYEN.--Oui, le roi est mort.
+
+SECOND CITOYEN.--Funeste nouvelle, par Notre-Dame! Rarement le
+successeur est meilleur. Je crains, je crains bien que le monde n'aille
+de travers.
+
+(Entre un troisième citoyen.)
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Voisins, Dieu vous garde!
+
+PREMIER CITOYEN.--Je vous donne le bonjour, mon cher.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--La nouvelle de la mort du bon roi Édouard se
+confirme-t-elle?
+
+SECOND CITOYEN.--Oui; elle n'est que trop vraie. Dieu veuille nous
+assister!
+
+TROISIÈME CITOYEN.--En ce cas, messieurs, attendez-vous à voir du
+trouble dans le royaume.
+
+PREMIER CITOYEN.--Non, non, s'il plaît à Dieu, son fils régnera.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Malheur au pays qui est gouverné par un enfant!
+
+SECOND CITOYEN.--Il peut nous donner l'espérance d'être bien gouvernés:
+d'abord par un conseil sous son nom, pendant sa minorité; et ensuite par
+lui-même, quand l'âge l'aura mûri. N'en doutez pas, il gouvernera bien.
+
+PREMIER CITOYEN.--Telle était la situation de l'État, lorsque Henri VI
+fut couronné à Paris, à l'âge de neuf mois.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Telle était la situation de l'État, dites-vous? Non,
+mes bons amis, Dieu le sait; car alors ce pays-ci était singulièrement
+bien fourni de sages politiques, et le roi avait des oncles vertueux
+pour le soutenir.
+
+PREMIER CITOYEN.--Celui-ci en a aussi, tant du côté paternel que du côté
+maternel.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Il vaudrait bien mieux ou qu'il n'en eût que du côté
+paternel, ou qu'il n'eût aucun parent de ce côté; car la rivalité des
+prétentions, à qui sera le plus près du roi, nous causera bien des maux
+si Dieu n'y met la main. Oh! le duc de Glocester est un homme bien
+dangereux, et les fils et frères de la reine sont superbes et hautains.
+Si, au lieu de gouverner, ils étaient tous contenus dans l'obéissance,
+ce pays languissant pourrait encore avoir de bons moments comme par le
+passé.
+
+PREMIER CITOYEN.--Allons, allons; nous voyons au pis. Tout ira bien.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Quand on voit paraître des nuages, les hommes sages
+prennent leur manteau. Quand les grandes feuilles commencent à tomber,
+l'hiver n'est pas loin. Quand le soleil se couche, qui ne s'attend à la
+nuit? Les orages hors de saison menacent d'une disette. Tout peut aller
+bien: mais si Dieu nous fait cette grâce, c'est plus que nous ne
+méritons, et que je n'espère.
+
+SECOND CITOYEN.--Au fait, tous les coeurs sont agités de crainte. Vous
+ne pouvez vous entretenir avec personne qui ne vous paraisse triste et
+rempli de frayeur.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--C'est ce qui arrive toujours à la veille des jours
+de révolution. L'esprit de l'homme, par un instinct divin, pressent le
+danger qui s'avance, comme nous voyons l'eau s'enfler à l'approche d'une
+violente tempête. Mais laissons tout entre les mains de Dieu. Où
+allez-vous?
+
+SECOND CITOYEN.--Eh! vraiment, nous sommes mandés par les juges.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Et moi aussi. Je vous tiendrai compagnie.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+Toujours à Londres.--Un appartement du palais.
+
+_Entrent_ L'ARCHEVÊQUE D'YORK, LE JEUNE DUC D'YORK, LA REINE, LA
+DUCHESSE D'YORK.
+
+
+L'ARCHEVÊQUE.--On m'a dit qu'ils avaient couché la nuit dernière à
+Stony-Stratford et qu'ils devaient coucher ce soir à Northampton[11].
+Demain, ou après-demain, ils seront ici.
+
+[Note 11: Stony-Stratford est plus près de Londres que Northampton; mais
+le duc de Glocester ayant fait arrêter Rivers, Grey, etc., à
+Stony-Stratford, où ils avaient passé la nuit avec le jeune roi, ramena
+celui-ci à Northampton où lui-même avait couché la veille, et ce fut de
+là qu'ils se rendirent à Londres. Au reste, on fait observer que
+l'archevêque ne pouvait encore être instruit de cette marche, puisqu'il
+ne sait pas l'arrestation des lords, ou bien, s'il en est instruit sans
+en connaître la cause, il devrait, ainsi que les autres personnages, en
+témoigner quelque étonnement.]
+
+LA DUCHESSE.--Je brûle d'impatience de voir le prince. J'espère qu'il
+aura beaucoup grandi depuis la dernière fois que je l'ai vu.
+
+ÉLISABETH.--Mais j'ai ouï dire que non. On assure même que mon fils York
+l'a presque regagné pour la taille.
+
+YORK.--On le dit, ma mère; mais j'aurais voulu que cela fût autrement.
+
+LA DUCHESSE.--Eh! pourquoi donc, mon enfant? Il est bon de grandir.
+
+YORK.--Grand'maman, un soir que nous étions à souper, mon oncle Rivers
+disait que je grandissais beaucoup plus vite que mon frère: «Ah! dit mon
+oncle Glocester, ce sont les petites plantes qui sont bonnes à quelque
+chose, et les mauvaises herbes croissent rapidement;» et depuis ce temps
+il me semble que j'aimerais mieux ne pas grandir si vite, puisque les
+belles fleurs viennent lentement, et que les mauvaises herbes se
+dépêchent.
+
+LA DUCHESSE.--Vraiment, vraiment, celui qui t'a dit cela est lui-même
+une exception au proverbe: c'était dans son enfance l'être le plus
+chétif, le plus lent à croître et le moins avancé; si sa règle était
+vraie, il devrait être rempli de qualités.
+
+L'ARCHEVÊQUE.--Et il n'est pas douteux qu'il ne le soit, ma gracieuse
+dame.
+
+LA DUCHESSE.--Je veux bien l'espérer, mais permettez l'inquiétude aux
+mères.
+
+YORK.--Oh! si je m'en étais souvenu, j'aurais pu lancer à Sa Grâce, mon
+oncle, sur sa croissance, une épigramme bien meilleure que celle qu'il
+m'a dite sur la mienne.
+
+LA DUCHESSE.--Et comment, mon petit York? Dis-le-moi, je t'en prie.
+
+YORK.--Vraiment, l'on dit que mon oncle grandissait si vite, que deux
+heures après sa naissance il pouvait ronger une croûte, tandis que moi,
+à deux ans, je n'avais pas encore fait seulement une dent. N'est-ce pas
+grand'maman, ç'aurait été une bonne plaisanterie pour le faire enrager?
+
+LA DUCHESSE.--Eh! je t'en prie, mon cher petit York, qui est-ce qui t'a
+raconté cela?
+
+YORK.--Sa nourrice, grand'maman.
+
+LA DUCHESSE.--Sa nourrice? Eh bon!... elle était morte avant que tu
+fusses né.
+
+YORK.--Si ce n'est pas elle, je ne me rappelle pas qui me l'a dit.
+
+ÉLISABETH.--Petit raisonneur!--Allons, pas tant de malice, je vous prie.
+
+L'ARCHEVÊQUE.--Ma bonne madame, ne le grondez pas.
+
+ÉLISABETH.--Les murs[12] ont des oreilles.
+
+[Note 12: _Pitchers have ears_.
+
+_Les pots ont des oreilles_. Le proverbe anglais est: _Les petits pots
+ont de grandes oreilles_.]
+
+(Entre un messager.)
+
+L'ARCHEVÊQUE.--Voici un messager.--Quelles nouvelles?
+
+LE MESSAGER.--De telles nouvelles qu'il m'est pénible, milord, de vous
+les annoncer.
+
+ÉLISABETH.--Comment se porte le prince?
+
+LE MESSAGER.--Bien, madame, il est en bonne santé.
+
+LA DUCHESSE.--Quelles sont donc tes nouvelles?
+
+LE MESSAGER.--Lord Rivers et lord Grey ont été conduits en prison à
+Pomfret, et avec eux sir Thomas Vaughan.
+
+LA DUCHESSE.--Et par quel ordre?
+
+LE MESSAGER.--Par ordre des puissants ducs de Glocester et de
+Buckingham.
+
+ÉLISABETH.--Et pour quel crime?
+
+LE MESSAGER.--Je vous ai dit tout ce que j'en sais. Par quel motif ou
+dans quelle intention ces nobles ducs ont été emprisonnés, c'est, ma
+gracieuse dame, ce que j'ignore absolument.
+
+ÉLISABETH.--Hélas! je prévois la ruine de ma maison. Le tigre a saisi la
+brebis sans défense. L'insolente tyrannie commence à s'élever sur le
+trône qu'un innocent enfant ne peut faire respecter. Arrivez donc,
+destruction, carnage, massacre. Je vois tracée, comme sur une carte, la
+fin de tout ceci.
+
+LA DUCHESSE.--Exécrables jours de troubles et de discorde, combien de
+fois mes yeux vous ont vus renaître! Mon époux a perdu la vie pour
+gagner la couronne; et mes fils ont été, haut et bas, battus de la
+fortune, me donnant tantôt à jouir de leurs succès, tantôt à pleurer
+leurs malheurs. Établis enfin lorsque toutes les querelles domestiques
+sont entièrement dissipées, voilà que, devenus les maîtres, ils se font
+la guerre les uns aux autres, frère contre frère, sang contre sang,
+chacun contre soi-même!--Oh! frénétiques insultes à la nature, cessez
+vos fureurs maudites, ou laissez-moi mourir; que je n'aie plus la mort
+devant les yeux!
+
+ÉLISABETH.--Viens, viens, mon enfant; allons nous renfermer dans le
+sanctuaire.--Adieu, madame.
+
+LA DUCHESSE.--Attendez, je veux vous suivre.
+
+ÉLISABETH.--Vous n'avez rien à craindre.
+
+L'ARCHEVÊQUE, _à la reine_.--Venez, ma gracieuse dame, et apportez vos
+trésors et tout ce que vous possédez. Pour moi, je veux remettre entre
+vos mains les sceaux qui m'étaient confiés; et puisse-t-il m'advenir
+selon que je me conduirai envers vous et les vôtres! Venez, je vais vous
+conduire au sanctuaire.
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Toujours à Londres.--Une rue.
+
+_On entend les trompettes. Entrent_ LE PRINCE DE GALLES, GLOCESTER,
+BUCKINGHAM, LE CARDINAL BOUCHIER (_le même que_ L'ARCHEVÊQUE), _et
+autres_.
+
+BUCKINGHAM.--Soyez le bienvenu, aimable prince, dans votre ville de
+Londres, votre demeure[13].
+
+[Note 13: _Your chamber_: Votre chambre.]
+
+GLOCESTER.--Soyez le bienvenu, cher cousin, souverain de mes pensées. Il
+paraît que la fatigue de la route vous a rendu mélancolique.
+
+LE PRINCE.--Non, mon oncle. Mais les douloureux incidents de notre
+voyage me l'ont rendu ennuyeux, pénible et fatigant. Je voudrais voir
+ici plus d'oncles pour me recevoir.
+
+GLOCESTER.--Cher prince, l'innocente pureté de votre âge n'a pas encore
+pénétré les mensonges du monde. Vous ne pouvez discerner dans un homme
+que ce que son extérieur offre à vos yeux; et les dehors, Dieu le sait,
+s'accordent rarement, pour ne pas dire jamais, avec le coeur. Ces
+oncles, que vous auriez voulu voir ici, étaient des hommes dangereux.
+Votre Grâce ne sentait que le miel de leurs paroles, et n'apercevait pas
+le poison de leurs coeurs. Dieu vous préserve d'eux, et d'amis aussi
+perfides!
+
+LE PRINCE.--Dieu me préserve d'amis perfides! Mais ils ne l'étaient pas.
+
+GLOCESTER.--Milord, voici le maire de Londres qui vient vous rendre son
+hommage.
+
+(Entre le lord maire et son cortége.)
+
+LE MAIRE.--Que le Ciel accorde à Votre Grâce la santé et des jours
+prospères!
+
+LE PRINCE.--Je vous remercie tous. (_Sortent le maire_, etc.)--Je
+croyais que ma mère et mon frère York seraient venus, il y a longtemps,
+nous joindre en chemin.--Quel indigne paresseux que ce Hastings, qui ne
+vient pas nous dire s'ils arrivent ou non!
+
+(Entre Hastings.)
+
+BUCKINGHAM.--Le voici fort à propos, et tout en nage.
+
+LE PRINCE.--Soyez le bienvenu, milord. Eh bien, notre mère vient-elle?
+
+HASTINGS.--La reine votre mère, et votre frère York, ont été, à propos
+de quoi, Dieu le sait et non pas moi, se réfugier dans le
+sanctuaire.--Le jeune prince aurait bien souhaité venir avec moi
+au-devant de Votre Grâce, mais sa mère l'a retenu malgré lui.
+
+BUCKINGHAM.--Fi donc! quelle conduite déplacée et maussade! (_A
+l'archevêque_.) Lord cardinal, Votre Grâce veut-elle aller déterminer la
+reine à envoyer sur-le-champ le duc d'York à son auguste frère? Si elle
+s'y oppose, milord Hastings, allez avec le cardinal, et alors
+arrachez-le par force de ses bras jaloux.
+
+L'ARCHEVÊQUE.--Milord Buckingham, si ma faible éloquence peut obtenir de
+sa mère le jeune duc d'York, attendez-vous à le voir ici dans un moment:
+mais, si elle s'obstine à résister à des instances amicales, que le Dieu
+du ciel ne permette pas que nous violions jamais le saint privilége du
+bienheureux sanctuaire! Pour le royaume entier, je ne voudrais pas me
+rendre coupable d'un si noir péché.
+
+BUCKINGHAM.--Vous vous entêtez ici contre toute raison, milord, pour de
+pures formes et de vieilles traditions. Considérez la chose même
+conformément aux idées grossières de ce siècle, vous trouverez que vous
+ne violez point les droits du sanctuaire en forçant le prince d'en
+sortir. Le bénéfice de l'asile n'est accordé qu'à ceux à qui leurs
+actions l'ont rendu nécessaire, et qui ont assez de jugement pour le
+réclamer. Mais le prince ne peut ni le réclamer ni en avoir besoin. Il
+n'est donc pas, à mon avis, en droit de l'obtenir; ainsi, en le faisant
+sortir de là où il ne peut être, vous ne violez aucun privilège, aucune
+charte. J'ai souvent ouï parler d'hommes réfugiés dans le sanctuaire;
+mais d'enfants, jamais jusqu'à présent.
+
+L'ARCHEVÊQUE.--Milord, pour cette fois votre opinion l'emporte sur la
+mienne[14].--Allons, milord Hastings, voulez-vous venir avec moi?
+
+[Note 14: L'archevêque ne céda point ainsi, mais voyant que, malgré ses
+protestations, on était résolu à employer la force, il fit comprendre à
+la reine que la résistance était inutile.]
+
+HASTINGS.--Je vous suis, milord.
+
+LE PRINCE.--Chers lords, faites, je vous prie, toute la diligence qui
+vous sera possible. (_Sortent le cardinal et Hastings._) Dites, mon
+oncle Glocester, si notre frère vient, où logerons-nous jusqu'au jour de
+notre couronnement?
+
+GLOCESTER.--Dans le lieu qui plaira le plus à Votre Altesse. Si vous
+voulez suivre mon conseil, vous vous reposerez un ou deux jours à la
+Tour, et ensuite dans le lieu qui vous plaira, et qui sera jugé le plus
+favorable à votre santé et à vos amusements.
+
+LE PRINCE.--La Tour est l'endroit du monde qui me plaît le
+moins.--Est-il vrai, mon oncle, que ce soit Jules César qui l'ait bâtie?
+
+GLOCESTER.--C'est lui, mon gracieux seigneur, qui l'a bâtie d'abord;
+puis dans la suite des siècles elle a été rebâtie plusieurs fois.
+
+LE PRINCE.--Ce fait est-il constaté par des actes, ou bien a-t-on
+seulement raconté d'âge en âge que c'est lui qui l'avait bâtie?
+
+BUCKINGHAM.--Par des actes, milord.
+
+LE PRINCE.--Mais supposez, milord, que cela n'eût pas été consigné dans
+les archives, il me semble que la vérité devrait vivre d'âge en âge,
+comme un héritage transmis à la postérité, jusqu'au jour de la fin
+universelle.
+
+GLOCESTER, _à part_.--Des enfants si précoces et si sages, dit-on, ne
+vivent pas longtemps.
+
+LE PRINCE.--Que dites-vous, mon oncle?
+
+GLOCESTER.--Je disais que, sans le secours des caractères, la renommée
+vit longtemps[15]. (_A part._) Ainsi, comme l'Iniquité personnifiée sur
+nos théâtres, je moralise avec des mots à double sens.
+
+[Note 15: Without characters, fame lives long.]
+
+LE PRINCE.--Ce Jules César était un homme bien fameux! Sa valeur a
+illustré son génie, et son génie a déposé dans ses écrits de quoi faire
+vivre sa valeur. La mort n'a pu faire de ce conquérant sa conquête, car
+il est encore vivant par la gloire, bien qu'il ait perdu la vie.--Je
+veux vous dire une chose, mon cousin Buckingham.
+
+BUCKINGHAM.--Quoi, mon gracieux seigneur?
+
+LE PRINCE.--Si j'atteins l'âge d'homme, je veux ou reconquérir nos
+anciens droits sur la France, ou mourir en soldat, comme j'aurai vécu en
+roi.
+
+GLOCESTER.--Les courts étés ont eu ordinairement un printemps
+très-précoce.
+
+(Entre York, Hastings et le cardinal.)
+
+BUCKINGHAM.--Ah! voici le duc d'York qui vient comme nous l'avions
+désiré.
+
+LE PRINCE.--Richard d'York, comment se porte notre cher frère?
+
+YORK.--Bien, mon redouté seigneur; car c'est ainsi que je dois vous
+nommer désormais.
+
+LE PRINCE.--Oui, mon frère, à notre grande douleur ainsi qu'à la vôtre:
+il est trop vrai qu'il vient de mourir celui qui eût dû plus longtemps
+conserver ce titre, auquel sa mort a ôté beaucoup de majesté.
+
+GLOCESTER.--Comment se porte notre cousin le noble duc d'York?
+
+YORK.--Je vous remercie, cher oncle. O milord! c'est vous qui avez dit
+que mauvaise herbe croît bien vite: le prince, mon frère, a grandi
+beaucoup plus que moi.
+
+GLOCESTER.--Il est vrai, milord.
+
+YORK.--Il est donc mauvais?
+
+GLOCESTER.--O mon beau cousin! je ne dis pas cela du tout.
+
+YORK.--En ce cas, il vous a plus d'obligation que moi.
+
+GLOCESTER.--Il peut me commander, lui, à titre de mon souverain; et
+vous, vous avez sur moi le pouvoir d'un parent.
+
+YORK.--Je vous prie, mon oncle, donnez-moi ce poignard.
+
+GLOCESTER.--Mon poignard, petit cousin? De tout mon coeur.
+
+LE PRINCE.--Mendie-t-on comme cela, mon frère?
+
+YORK.--Ce n'est qu'à mon cher oncle, qui, je le sais bien, me le donnera
+volontiers: ce n'est qu'une bagatelle qu'il ne peut pas avoir de peine à
+me donner.
+
+GLOCESTER.--Je veux faire à mon cousin un plus beau présent.
+
+YORK.--Un plus beau présent! Oh! vous voulez donc y joindre l'épée?
+
+GLOCESTER.--Oui, mon beau cousin, si elle était assez légère.
+
+YORK.--Oh! je vois bien que vous n'aimez à me faire que des dons légers;
+et, dans des demandes d'un plus grand poids, vous refuseriez au
+mendiant.
+
+GLOCESTER.--Mais elle est, pour vous, trop pesante à porter.
+
+YORK.--Fût-elle plus pesante, je la manierais très-facilement.
+
+GLOCESTER.--Quoi! vous voudriez avoir mon épée, petit lord?
+
+YORK.--Oui, je le voudrais, pour vous remercier de l'épithète que vous
+me donnez.
+
+GLOCESTER.--Quelle épithète?
+
+YORK.--Petit.
+
+LE PRINCE.--Milord d'York sera toujours contrariant dans ses discours:
+mais, mon oncle, Votre Grâce sait comment le supporter.
+
+YORK.--Vous voulez dire me porter, et non pas me supporter.--Mon oncle,
+mon frère se moque de vous et de moi. Parce que je suis aussi petit
+qu'un singe, il croit que vous pourriez me porter sur votre épaule.
+
+BUCKINGHAM, _à part_.--Avec quelle finesse et quelle promptitude
+d'esprit il raisonne! Pour adoucir le sarcasme qu'il lance à son oncle,
+il se raille lui-même avec toute sorte de grâce et d'adresse. Tant de
+malice à cet âge est une chose étonnante!
+
+GLOCESTER.--Mon gracieux seigneur, voulez-vous continuer votre route?
+Mon bon cousin Buckingham et moi, nous allons nous rendre auprès de
+votre mère pour la presser de venir vous trouver à la Tour et vous
+féliciter sur votre arrivée.
+
+YORK.--Quoi! vous voulez aller à la Tour, mon prince?
+
+LE PRINCE.--Milord protecteur dit qu'il le faut.
+
+YORK.--Je ne dormirai pas tranquillement dans la Tour.
+
+GLOCESTER.--Et pourquoi, mon ami? Qu'y voyez-vous à craindre?
+
+YORK.--Vraiment, l'âme irritée de mon oncle Clarence. Ma grand'mère m'a
+dit qu'il y avait été assassiné.
+
+LE PRINCE.--Je ne crains pas les oncles morts.
+
+GLOCESTER.--Ni les vivants non plus, je m'en flatte.
+
+LE PRINCE.--Oui, s'ils vivent, je n'ai, je l'espère, rien à
+craindre.--Mais marchons, milord: et, le coeur plein de tristesse, je
+vais, en songeant à eux, me rendre à la Tour.
+
+(Sortent le prince, York, Hastings et le cardinal.)
+
+BUCKINGHAM.--Pensez-vous, milord, que ce petit babillard d'York n'ait
+pas été excité par son artificieuse mère à vous poursuivre de ses
+sarcasmes insultants?
+
+GLOCESTER.--Il n'y a pas de doute, il n'y a pas de doute. C'est un petit
+raisonneur, hardi, vif, spirituel, prompt et capable. C'est tout le
+portrait de sa mère, de la tête aux pieds.
+
+BUCKINGHAM.--Laissons-les pour ce qu'ils sont.--Approche, cher Catesby.
+Tu t'es engagé aussi fortement à exécuter les intentions que nous
+t'avons communiquées, qu'à garder soigneusement le secret de la
+confidence que nous t'avons faite. Tu as entendu nos raisons pendant la
+route?--Qu'en penses-tu? Serait-il si difficile de faire entrer le lord
+Hastings dans le projet que nous avons d'installer cet illustre duc sur
+le trône royal de cette île fameuse?
+
+CATESBY.--Il aime si tendrement le jeune prince, à cause de son père,
+qu'il ne sera pas possible de l'engager à rien de contraire à ses
+intérêts.
+
+BUCKINGHAM.--Et Stanley, qu'en penses-tu? S'y refusera-t-il?
+
+CATESBY.--Stanley fera tout ce que fera Hastings.
+
+BUCKINGHAM.--En ce cas, il faut s'en tenir à ceci. Va, cher Catesby,
+sonde de loin lord Hastings pour savoir de quel oeil il verrait notre
+projet; et invite-le à se rendre demain à la Tour, pour assister au
+couronnement. Si tu trouves qu'on puisse le disposer pour nous, alors
+encourage-le, et dis-lui toutes nos raisons. S'il est de plomb, de
+glace, froid, et mal disposé, sois de même, romps aussitôt l'entretien,
+et viens nous instruire de ses dispositions.--Demain nous tenons deux
+conseils séparés où tu joueras un grand rôle.
+
+GLOCESTER.--Assure lord William de mon attachement, et dis-lui, Catesby,
+que l'ancienne ligue de ses dangereux ennemis va verser son sang demain
+au château de Pomfret; et recommande de ma part à mon ami de donner, en
+signe de joie de cette bonne nouvelle, un doux baiser de plus à mistriss
+Shore[16].
+
+[Note 16: Jeanne Shore avait été maîtresse d'Edouard, et à ce qu'il
+paraît de lord Hastings. Elle fut comprise dans l'accusation intentée
+contre lui après sa mort, et subit une pénitence publique. Elle mourut
+dans la misère, abandonnée de tous ceux auxquels elle avait rendu des
+services pendant sa faveur.]
+
+BUCKINGHAM.--Va, cher Catesby: exécute habilement ta commission.
+
+CATESBY.--Mes bons lords, je vous promets à tous deux d'y donner tous
+les soins dont je suis capable.
+
+GLOCESTER.--Catesby, aurons-nous de vos nouvelles, avant de nous mettre
+au lit?
+
+CATESBY.--Vous en aurez, milord.
+
+GLOCESTER.--A Crosby: tu nous trouveras là tous deux.
+
+(Catesby sort.)
+
+BUCKINGHAM.--Que ferons-nous, milord, si nous voyons que Hastings ne se
+prête pas à nos projets?
+
+GLOCESTER.--Nous ferons tomber sa tête, mon cher.--Nous viendrons à bout
+de quelque chose.--Et souviens-toi, lorsque je serai roi, de me demander
+le comté d'Hereford, dont le roi mon frère était en possession, avec
+toutes ses dépendances.
+
+BUCKINGHAM.--Je réclamerai de Votre Grâce l'effet de cette promesse.
+
+GLOCESTER.--Et compte qu'elle te sera accordée en toute
+affection.--Allons, il faut souper de bonne heure afin d'avoir ensuite
+le temps de digérer nos projets et de leur donner une certaine forme.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Devant la maison de lord Hastings.
+
+_Entre_ UN MESSAGER.
+
+
+LE MESSAGER, _frappant à la porte_.--Milord, milord?
+
+HASTINGS, _en dedans_.--Qui est là?
+
+LE MESSAGER.--Quelqu'un de la part de lord Stanley.
+
+HASTINGS.--Quelle heure est-il?
+
+LE MESSAGER.--Vous allez entendre sonner quatre heures.
+
+(Entre Hastings.)
+
+HASTINGS.--Ton maître trouve-t-il donc la nuit trop longue pour dormir?
+
+LE MESSAGER.--Il y a toute apparence, d'après ce que j'ai à vous dire.
+D'abord, il me charge de présenter ses salutations à Votre Seigneurie.
+
+HASTINGS.--Et après...
+
+LE MESSAGER.--Ensuite il vous annonce qu'il a rêvé, cette nuit, que le
+sanglier lui avait jeté son casque à bas. Il vous informe aussi qu'on
+tient deux conseils, et qu'il serait possible que, dans l'un des deux,
+on prît un parti qui pourrait à tous deux vous faire déplorer l'autre.
+C'est ce qui l'a déterminé à m'envoyer savoir vos intentions; et si, à
+l'instant même, vous voulez monter à cheval avec lui, et vous réfugier
+en toute hâte dans le nord pour éviter le danger que pressent son âme.
+
+HASTINGS.--Va, mon ami, retourne vers ton maître. Dis-lui que nous
+n'avons rien à craindre de ces deux conseils séparés. Son Honneur et moi
+nous serons de l'un des deux, et mon bon ami Catesby doit se trouver à
+l'autre; il ne peut rien s'y passer relativement à nous que je n'en sois
+instruit. Dis-lui que ses craintes sont vaines et sans motifs; et quant
+à ses songes, je m'étonne qu'il soit assez simple pour ajouter foi aux
+illusions d'un sommeil agité. Fuir le sanglier avant qu'il nous
+poursuive, ce serait l'exciter à courir sur nous, et diriger sa
+poursuite vers la proie qu'il n'avait pas intention de chasser. Va, dis
+à ton maître de se lever, et de venir me joindre; nous irons ensemble à
+la Tour, où il verra que le sanglier nous traitera bien.
+
+LE MESSAGER.--J'y vais, milord; et lui rapporterai vos paroles.
+
+(Il sort.)
+
+(Entre Catesby.)
+
+CATESBY.--Mille bonjours à mon noble lord.
+
+HASTINGS.--Bonjour, Catesby. Vous êtes bien matinal aujourd'hui. Quelles
+sont les nouvelles, dans ce temps d'incertitude?
+
+CATESBY.--En effet, milord, les choses sont peu stables; et je crois
+qu'elles ne reprendront point de solidité, que Richard ne porte le
+bandeau royal.
+
+HASTINGS.--Comment! le bandeau royal? Veux-tu dire la couronne?
+
+CATESBY.--Oui, mon bon lord.
+
+HASTINGS.--La couronne de ma tête tombera de dessus mes épaules avant
+que je voie la couronne si odieusement déplacée. Mais crois-tu
+t'apercevoir qu'il y vise?
+
+CATESBY.--Oui, sur ma vie: il se flatte de vous voir ardent à le
+soutenir dans ses projets pour y parvenir; et c'est dans cette confiance
+qu'il m'envoie vous apprendre l'agréable nouvelle que, ce jour même, vos
+ennemis, les parents de la reine, doivent mourir à Pomfret.
+
+HASTINGS.--J'avoue que cette nouvelle ne m'afflige pas, car ils ont
+toujours été mes ennemis; mais que je donne jamais ma voix à Richard, au
+préjudice du droit des légitimes héritiers de mon maître! Dieu sait que
+je n'en ferai rien, dût-il m'en coûter la vie.
+
+CATESBY.--Dieu conserve Votre Seigneurie dans ces bons sentiments!
+
+HASTINGS.--Mais je rirai pendant un an d'avoir assez vécu pour voir la
+fin tragique de ceux qui m'avaient attiré la haine de mon maître. Va,
+va, Catesby, avant que je sois plus vieux de quinze jours, j'en ferai
+dépêcher encore quelques-uns qui ne s'y attendent guère.
+
+CATESBY.--C'est une vilaine chose, mon cher lord, de mourir sans
+préparation, et lorsqu'on s'y attend le moins.
+
+HASTINGS.--Oh! affreux, affreux. Et c'est pourtant ce qui arrive à
+Rivers, Vaughan et Grey; et il en arrivera autant à quelques autres, qui
+se croient aussi en sûreté que toi et moi, qui, tu le sais, sommes aimés
+du prince Richard et de Buckingham.
+
+CATESBY.--Oh! ils vous tiennent en très-haute estime, (_à part_) car ils
+estiment que sa tête sera bientôt sur le pont.
+
+HASTINGS.--Je sais qu'il en est ainsi, et je l'ai bien mérité. (_Entre
+Stanley._) Comment! comment! mon cher, où est donc votre épieu, mon
+cher? Quoi! vous craignez le sanglier, et vous marchez sans armes?
+
+STANLEY.--Bonjour, milord.--Bonjour, Catesby.--Vous pouvez plaisanter;
+mais, par la sainte croix, je n'aime point ces conseils séparés, moi.
+
+HASTINGS.--Milord, j'aime autant ma vie, que vous la vôtre; et même je
+vous proteste qu'elle ne me fut jamais aussi précieuse qu'elle me l'est
+en ce moment. Croyez-vous, de bonne foi, que, si je n'étais pas certain
+de notre sûreté, vous me verriez un air aussi triomphant?
+
+STANLEY.--Les lords qui sont à Pomfret étaient joyeux aussi, lorsqu'ils
+partirent de Londres; ils s'y croyaient bien en sûreté; ils n'avaient,
+en effet, aucun sujet de défiance, et pourtant vous voyez combien
+promptement le jour s'est obscurci pour eux: ce coup, si soudainement
+porté par la haine, éveille mes inquiétudes; veuille le Ciel que ma peur
+n'ait pas le sens commun!--Eh bien! nous rendrons-nous à la Tour? Le
+jour s'avance.
+
+HASTINGS.--Allons, allons; j'ai quelque chose à vous dire...
+Devinez-vous ce que c'est, milord? Aujourd'hui, les lords dont vous
+parlez sont décapités.
+
+STANLEY.--Hélas! pour la fidélité, ils méritent mieux de porter leurs
+têtes que quelques-uns de ceux qui les ont accusés de porter leurs
+chapeaux. Mais, venez, milord; partons.
+
+(Entre un sergent d'armes.)
+
+HASTINGS.--Allez toujours devant, je veux dire un mot à ce brave homme.
+(_Sortent Stanley et Catesby._)--Eh bien, ami, comment va?
+
+LE SERGENT.--D'autant mieux, que Votre Seigneurie veut bien s'en
+informer.
+
+HASTINGS.--Je te dirai, mon ami, que les choses vont mieux pour moi,
+aujourd'hui, que la dernière fois que tu me rencontras ici. On me
+conduisait en prison à la Tour où j'étais envoyé par les menées des
+parents de la reine; mais maintenant je te dirai (garde cela pour toi)
+qu'aujourd'hui ces mêmes ennemis sont mis à mort, et que je suis en
+meilleure position que je n'étais alors.
+
+LE SERGENT.--Dieu veuille vous y maintenir, à la satisfaction de Votre
+Honneur.
+
+HASTINGS.--Mille grâces, ami. Tiens, bois à ma santé.
+
+(Il lui jette sa bourse.)
+
+LE SERGENT.--Je remercie Votre Honneur.
+
+(Sort le sergent.)
+
+(Entre un prêtre.)
+
+LE PRÊTRE.--Bienheureux de vous rencontrer, milord, je suis fort aise de
+voir Votre Honneur.
+
+HASTINGS.--Je te remercie de tout mon coeur, mon bon sir John. Je vous
+suis redevable pour votre dernier office. Venez chez moi dimanche
+prochain, et je m'acquitterai avec vous.
+
+(Entre Buckingham.)
+
+BUCKINGHAM.--Quoi! en conversation avec un prêtre, lord chambellan? Ce
+sont vos amis de Pomfret qui ont besoin du ministère d'un prêtre; mais
+vous, je ne crois pas que vous ayez occasion de vous confesser.
+
+HASTINGS.--Non, ma foi; et lorsque j'ai rencontré ce saint homme, j'ai
+songé à ceux dont vous parlez.--Eh bien, allez-vous à la Tour?
+
+BUCKINGHAM.--J'y vais, milord: mais je n'y resterai pas longtemps; j'en
+reviendrai avant vous.
+
+HASTINGS.--Cela est assez probable; car j'y resterai à dîner.
+
+BUCKINGHAM, _à part_.--Et à souper aussi, quoique tu ne t'en doutes
+pas.--Allons, voulez-vous venir?
+
+HASTINGS.--Je vous suis, milord.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+A Pomfret.--Devant le château.
+
+_Entre_ RATCLIFF, _conduisant, avec une escorte_, RIVERS, GREY ET
+VAUGHAN _à la mort_.
+
+
+RATCLIFF.--Allons, conduisez les prisonniers.
+
+RIVERS.--Sir Richard Ratcliff, laisse-moi te dire ceci: tu vois mourir
+aujourd'hui un sujet fidèle, puni de son zèle et de sa loyauté.
+
+GREY.--Dieu garde le prince de votre clique à tous! Vous êtes là une
+troupe liguée de damnés vampires.
+
+VAUGHAN.--Il y en a parmi vous qui un jour crieront malheur sur tout
+ceci.
+
+RATCLIFF.--Dépêchons; le terme de votre vie est arrivé.
+
+RIVERS.--O Pomfret, Pomfret! ô toi, prison sanglante, prison fatale et
+de mauvais augure aux nobles pairs de ce royaume! Dans la coupable
+enceinte de tes murs fut massacré Richard II; et pour rendre plus odieux
+ton sinistre séjour, nous allons te donner à boire encore notre sang
+innocent.
+
+GREY.--C'est maintenant que tombe sur nos têtes la malédiction de
+Marguerite, lorsqu'elle reprocha à Hastings, à vous et à moi, d'être
+restés spectateurs tranquilles, pendant que Richard poignardait son
+fils.
+
+RIVERS.--Elle maudit aussi Hastings, elle maudit Buckingham, elle maudit
+Richard. Souviens-toi, ô Dieu, d'exaucer contre eux ses prières, comme
+tu les exauces contre nous!--Mais ma soeur, et les princes ses
+enfants... ô Dieu miséricordieux, contente-toi de notre sang fidèle,
+qui, tu le vois, va être injustement versé!
+
+RATCLIFF.--Finissons: l'heure marquée pour votre mort est déjà passée.
+
+RIVERS.--Allons, Grey,--allons, Vaughan. Embrassons-nous ici.--Adieu,
+jusqu'à notre réunion dans le ciel.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+A Londres.--Un appartement dans la Tour.
+
+BUCKINGHAM, STANLEY, HASTINGS, L'ÉVÊQUE D'ÉLY, CATESBY, LOVEL _et
+autres, autour d'une table, les officiers du conseil sont présents_.
+
+
+HASTINGS.--Nobles pairs, nous sommes ici rassemblés pour fixer le jour
+du couronnement; au nom de Dieu, parlez, quel jour nommez-vous pour
+cette auguste cérémonie?
+
+BUCKINGHAM.--Tout est-il préparé pour ce grand jour?
+
+STANLEY.--Tout: il ne reste plus qu'à le fixer.
+
+L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--Demain serait, ce me semble, un jour heureusement
+choisi.
+
+BUCKINGHAM.--Qui de vous ici connaît les intentions du protecteur? quel
+est le confident le plus intime du noble duc?
+
+L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--C'est vous, milord, à ce que nous croyons, qui
+connaissez le mieux sa pensée.
+
+BUCKINGHAM.--Nous connaissons tous les visages l'un de l'autre: mais
+pour nos coeurs.... Il ne connaît pas plus le mien que moi le vôtre: et
+je ne connais pas plus le sien, milord, que vous le mien.--Lord
+Hastings, vous êtes liés tous deux d'une étroite amitié.
+
+HASTINGS.--Je sais que Sa Grâce a la bonté de m'accorder beaucoup
+d'affection. Mais quant à ses vues sur le couronnement, je ne l'ai point
+sondé, et il ne m'a fait connaître en aucune manière ses gracieuses
+volontés à ce sujet. Mais vous, noble lord, vous pourriez nommer le
+jour: et je donnerai ma voix au nom du duc; j'ose espérer qu'il ne le
+prendra pas en mauvaise part.
+
+(Entre Glocester.)
+
+L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--Voici le duc lui-même, qui vient fort à propos.
+
+GLOCESTER--Mes nobles lords et cousins, je vous souhaite à tous le
+bonjour. J'ai dormi tard; mais je me flatte que mon absence n'a pas
+empêché qu'on s'occupât d'aucun des objets importants qui devaient se
+régler en ma présence.
+
+BUCKINGHAM.--Si vous n'aviez pas fait votre entrée à point nommé,
+milord, voilà lord Hastings qui allait se charger de votre rôle; je veux
+dire qu'il aurait donné votre voix pour le couronnement du roi.
+
+GLOCESTER.--Personne ne pouvait le faire avec plus de confiance que
+milord Hastings. Il me connaît bien; il m'est tendrement
+attaché.--Milord d'Ély, la dernière fois que je me trouvai à Holborn, je
+vis des fraises dans votre jardin[17]. Je vous prie, envoyez-m'en
+quelques-unes.
+
+[Note 17: La demande des fraises est historique, et donnée comme un
+échantillon de la bonne humeur qu'affecta ce jour-là Richard au
+commencement du conseil. Probablement Shakspeare en a profité pour faire
+sortir l'évêque d'Ély, afin qu'il ne s'établît pas de discussion entre
+ce prélat, qui a demandé que le couronnement d'Édouard V eût lieu le
+lendemain, et Stanley à qui un instant de prudence fait exprimer le
+désir qu'il soit retardé. C'est ce que n'ont point aperçu les
+commentateurs.]
+
+L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--Oui-dà, milord, et de tout mon coeur.
+
+(L'évêque d'Ély sort.)
+
+GLOCESTER.--Cousin Buckingham, un mot. (_Il le prend à part:_)--Catesby
+a sondé Hastings sur notre projet, et il a trouvé cet entêté-là si
+violent qu'il perdra, dit-il, sa tête avant de consentir à ce que le
+fils de son maître, comme il l'appelle respectueusement, perde la
+souveraineté du trône d'Angleterre.
+
+BUCKINGHAM.--Sortez un moment, je vous accompagnerai.
+
+(Sortent Glocester et Buckingham.)
+
+STANLEY.--Nous n'avons pas encore fixé ce jour solennel. Demain, à mon
+avis, est trop précipité. Pour moi, je ne suis pas aussi bien préparé
+que je le serais si l'on éloignait ce jour.
+
+(Rentre l'évêque d'Ély.)
+
+L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--Où est milord protecteur? Je viens d'envoyer chercher
+les fraises.
+
+HASTINGS.--Le duc paraît ce matin bien disposé et de bonne humeur. Il
+faut qu'il soit occupé de quelque idée qui lui plaît, pour nous avoir
+souhaité le bonjour d'un air si animé. Je ne crois pas qu'il y ait, dans
+toute la chrétienté, un homme moins capable de cacher sa haine ou son
+amitié que lui: vous lisez d'abord sur son visage ce qu'il a dans le
+coeur.
+
+STANLEY.--Et quels traits de son âme voyez-vous donc aujourd'hui sur son
+visage, d'après les apparences qu'il a laissé voir?
+
+HASTINGS.--Hé! j'y vois clairement qu'il n'est irrité contre personne,
+car, si cela était, on l'aurait vu dans ses yeux.
+
+(Rentrent Richard et Buckingham.)
+
+GLOCESTER.--Je vous le demande à tous, dites-moi ce que méritent ceux
+qui conspirent ma mort par les pratiques diaboliques d'une damnable
+sorcellerie, et qui sont parvenus à soumettre mon corps à leurs charmes
+infernaux?
+
+HASTINGS.--Le tendre attachement que j'ai pour Votre Grâce, milord,
+m'enhardit à prononcer le premier, dans cette illustre assemblée,
+l'arrêt des coupables. Quels qu'ils soient, je soutiens, milord, qu'ils
+ont mérité la mort.
+
+GLOCESTER.--Eh bien, que vos yeux soient donc témoins du mal qu'ils
+m'ont fait. Voyez comme ils m'ont ensorcelé: regardez, mon bras est
+desséché comme une jeune perche frappée de la gelée. C'est l'ouvrage de
+cette épouse d'Édouard, de cette horrible sorcière, liguée avec cette
+malheureuse, cette prostituée, la Shore: ce sont elles qui m'ont ainsi
+marqué de leurs sortilèges.
+
+HASTINGS.--Si elles sont les auteurs de ce forfait, milord....
+
+GLOCESTER.--Si! que prétends-tu avec tes si, toi, le protecteur de cette
+odieuse prostituée?--Tu es un traître.--A bas sa tête.--Oui, je jure ici
+par saint Paul, que je ne dînerai pas que je ne l'aie vue à bas.--Lovel
+et Catesby, ayez soin que cela s'exécute.--Pour vous autres, qui m'aime
+se lève et me suive.
+
+(Tout le conseil se lève, et suit Richard et Buckingham.)
+
+HASTINGS.--Malheur, malheur à l'Angleterre! car de moi je n'en donnerais
+pas cela. Imbécile que je suis, j'aurais pu prévenir ce qui m'arrive.
+Stanley avait vu en songe le sanglier lui abattre son casque; mais j'ai
+méprisé cet avis, et j'ai dédaigné de fuir. Trois fois aujourd'hui mon
+cheval caparaçonné a bronché et a fait un écart à l'aspect de la Tour,
+comme s'il eût refusé de me mener à la boucherie.--Ah! j'ai besoin
+maintenant du prêtre à qui je parlais tantôt. Je me repens à présent
+d'avoir dit à ce sergent, d'un air de triomphe, que mes ennemis
+périssaient aujourd'hui à Pomfret d'une mort sanglante, et que moi
+j'étais sûr d'être en grâce et en faveur. O Marguerite, Marguerite!
+c'est maintenant que ta funeste malédiction tombe sur la tête infortunée
+du pauvre Hastings!
+
+CATESBY.--Allons, milord, abrégez: le duc attend pour dîner. Faites une
+courte confession; il est pressé de voir votre tête.
+
+HASTINGS.--O faveur momentanée des mortels que nous poursuivons avec
+plus d'ardeur que la grâce de Dieu! Celui qui bâtit son espérance sur
+ton fantastique sourire est comme le matelot ivre au haut d'un mât,
+toujours prêt à tomber à la moindre secousse, dans les fatales
+entrailles de l'abîme.
+
+LOVEL.--Allons, allons, finissons: ces lamentations sont inutiles.
+
+HASTINGS.--O sanguinaire Richard!--Malheureuse Angleterre! je te prédis
+les jours les plus effroyables qu'aient encore vus les siècles les plus
+malheureux.--Allons, conduisez-moi à l'échafaud: portez-lui ma
+tête.--J'en vois sourire à mon malheur qui ne me survivront pas
+longtemps.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE V
+
+Toujours à Londres.--Les murs de la Tour.
+
+_Entrent_ GLOCESTER ET BUCKINGHAM _vêtus d'armures rouillées et
+singulièrement en désordre_.
+
+
+GLOCESTER.--Dis-moi, cousin, peux-tu trembler et changer de couleur,
+perdre la respiration au milieu d'un mot, recommencer ton discours et
+t'arrêter encore comme si tu avais la tête perdue, l'esprit égaré de
+frayeur?
+
+BUCKINGHAM.--Bon! je suis en état d'égaler le plus grand tragédien, de
+parler en regardant en arrière, et promenant autour de moi un oeil
+inquiet, de trembler et tressaillir au mouvement d'un brin de paille,
+comme assailli d'une crainte profonde. Le regard épouvanté et le sourire
+forcé sont également à mes ordres; ils sont toujours prêts, chacun dans
+son emploi, à donner à mes stratagèmes l'apparence convenable. Mais
+Catesby est-il parti?
+
+GLOCESTER.--Oui, et le voilà qui ramène avec lui le maire.
+
+BUCKINGHAM.--Laissez-moi lui parler. (_Entrent le lord maire et
+Catesby._) Lord maire....
+
+GLOCESTER.--Prenez garde au pont.
+
+BUCKINGHAM.--Écoutez, écoutez le tambour.
+
+GLOCESTER.--Catesby, veillez sur les remparts.
+
+BUCKINGHAM.--Lord maire, la raison qui nous a fait vous mander....
+
+GLOCESTER.--Prends garde, défends-toi....--Voilà les ennemis.
+
+BUCKINGHAM.--Que Dieu et notre innocence nous défendent et nous
+protègent!
+
+(Entrent Lovel et Catesby, portant la tête de Hastings.)
+
+GLOCESTER.--Non, rassurez-vous, ce sont nos amis: Lovel et Catesby.
+
+LOVEL.--Voilà la tête de cet ignoble traître, de ce dangereux Hastings
+qu'on était si loin de soupçonner.
+
+GLOCESTER.--J'ai tant aimé cet homme que je ne puis m'empêcher de
+pleurer. Je l'avais toujours cru le plus sincère et le meilleur humain
+qui jamais sur terre ait porté le nom de chrétien. Il était pour moi
+comme un livre où mon âme déposait le récit de ses plus secrètes
+pensées. Il savait couvrir ses vices d'un vernis de vertu si séduisant,
+que, sauf une faute notoire et visible à tous les yeux (je parle de son
+commerce déclaré avec la femme de Shore), il vivait à l'abri du plus
+léger soupçon.
+
+BUCKINGHAM.--Oh! c'était bien le traître le plus caché, le plus
+habilement déguisé qui ait jamais vécu!--Voyez, lord maire, auriez-vous
+jamais imaginé, et pourriez-vous même le croire encore, si la Providence
+ne nous avait pas conservés vivants pour vous le dire, que ce rusé
+traître avait comploté de nous assassiner, moi et le bon duc de
+Glocester, aujourd'hui même dans la chambre du conseil?
+
+LE MAIRE.--Quoi, est-il vrai?
+
+GLOCESTER.--Quoi? nous prenez-vous pour des Turcs et des infidèles? Et
+pensez-vous que nous eussions ainsi, contre la forme des lois, procédé
+si violemment à la mort du scélérat, si l'extrême danger de la chose, le
+repos de l'Angleterre et la sûreté de nos personnes ne nous eussent pas
+forcés à cette rapide exécution?
+
+LE MAIRE.--Puisse-t-il vous bien arriver! Il a mérité la mort; et Vos
+Grâces ont très-sagement procédé, en faisant un exemple capable
+d'effrayer les faux traîtres qui voudraient renouveler de pareilles
+tentatives. Je n'ai rien espéré de mieux de sa part, depuis que je l'ai
+vu en relation avec mistriss Shore.
+
+BUCKINGHAM.--Et cependant notre intention n'était pas qu'il fût exécuté
+avant que vous fussiez arrivé, milord, pour être présent à sa fin. Mais
+le zèle affectionné de nos amis a empêché, un peu contre notre
+intention, que cela ne fût ainsi. Nous aurions été bien aises que vous
+eussiez entendu le traître parler, et confesser en tremblant les détails
+et le but de sa trahison, afin que vous eussiez pu en rendre compte aux
+citoyens qui seraient peut-être tentés de mal interpréter cette
+exécution, et de plaindre sa mort.
+
+LE MAIRE.--La parole de Votre Grâce, mon bon lord, vaudra autant que si
+je l'avais vu et entendu parler: et ne doutez nullement ni l'un ni
+l'autre, nobles princes, que je n'informe nos fidèles citoyens de la
+justice avec laquelle vous avez agi en cette occasion.
+
+GLOCESTER.--C'était pour cela que nous souhaitions la présence de Votre
+Seigneurie, afin d'éviter la censure des langues mal intentionnées.
+
+BUCKINGHAM.--Mais enfin, puisque vous êtes arrivé trop tard pour remplir
+nos intentions, vous pouvez du moins attester tout ce que nous venons de
+vous en apprendre. Et sur ce, mon bon lord maire, nous vous souhaitons
+le bonjour.
+
+(Le lord maire sort.)
+
+GLOCESTER.--Allons, suivez, suivez-le, cousin Buckingham. Le maire va se
+rendre en diligence à Guild-Hall. Là, lorsque vous trouverez le moment
+favorable, mettez en avant la bâtardise des enfants d'Edouard.
+Dites-leur comment Edouard fit mettre à mort un citoyen[18], pour avoir
+dit qu'il ferait son fils héritier de la couronne, lorsqu'il n'entendait
+parler que de sa maison, dont l'enseigne portait ce nom. Ensuite
+insistez sur ses abominables débauches, et la brutalité de ses penchants
+inconstants, qui s'étendaient jusqu'à leurs servantes, leurs filles,
+leurs femmes, partout où son oeil lascif et son coeur dévorant
+s'arrêtaient pour chercher une proie. De là vous pouvez, dans un besoin,
+ramener le discours sur ma personne.--Dites-leur que, lorsque ma mère
+devint grosse de cet insatiable Édouard, le duc d'York, mon illustre
+père, était occupé dans les guerres de France; et qu'en faisant une
+supputation exacte des dates, il reconnut évidemment que l'enfant ne lui
+appartenait pas; vérité confirmée encore par sa physionomie, qui n'avait
+aucun des traits du noble duc mon père; cependant touchez cela
+légèrement, et comme en passant, car vous savez, milord, que ma mère vit
+encore.
+
+[Note 18: Un riche mercier de la Cité, nommé Walker. Ce fut en chaire
+que Richard fit d'abord attaquer les actes d'Édouard, la légitimité de
+ses enfants, et la sienne propre, par un docteur Shand, frère du maire
+de Londres.]
+
+BUCKINGHAM.--Reposez-vous sur moi, milord; je vais parler avec autant
+d'éloquence que si la brillante récompense qui fait l'objet de mon
+plaidoyer devait être pour moi-même; et sur ce, adieu, milord.
+
+GLOCESTER.--Si vous réussissez, amenez-les au château de Baynard; vous
+m'y trouverez vertueusement entouré de révérends pères et de savants
+évêques.
+
+BUCKINGHAM.--Je pars; et comptez que vers les trois ou quatre heures,
+vous recevrez des nouvelles de ce qui se sera passé à Guild-Hall.
+
+(Buckingham sort.)
+
+GLOCESTER.--Lovel, allez chercher promptement le docteur Shaw.--Et vous,
+Catesby, amenez-moi le moine Penker. Dites-leur de venir me trouver
+avant une heure d'ici, au château de Baynard. (_Lovel et Catesby
+sortent._) Je vais rentrer. Il faut que je donne des ordres secrets pour
+mettre hors de vue cette petite race de Clarence, et recommander qu'on
+ne souffre pas que personne au monde approche les princes.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+Une rue de Londres.
+
+_Entre_ UN CLERC.
+
+
+LE CLERC.--Voilà les chefs d'accusation intentés contre ce bon lord
+Hastings, grossoyés dans une belle écriture à main posée, pour être lus
+tantôt publiquement dans l'église de Saint-Paul! Et remarquez comme tout
+cela est d'accord!--J'ai employé onze heures entières à les mettre au
+net; car ce n'est que d'hier au soir que Catesby me les a envoyés;
+l'original avait coûté au moins autant de temps à rédiger, et pourtant
+il n'y a pas cinq heures que Hastings vivait encore, et sans avoir été
+ni accusé, ni interrogé, en pleine liberté. Il faut avouer que nous
+sommes dans un joli monde!--Qui serait assez stupide pour ne pas voir ce
+grossier artifice? Et cependant qui serait assez hardi pour avoir le
+courage de ne pas dire qu'il ne le voit pas? Le monde est mauvais; et
+tout est perdu sans ressource, quand il faut, en voyant de pareilles
+actions, se contenter de penser.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+Toujours à Londres.--La cour du château de Baynard[19].
+
+GLOCESTER ET BUCKINGHAM _entrent par différents côtés_.
+
+[Note 19: Le château de Baynard était, à ce qu'il paraît, une habitation
+fortifiée, bâtie par un des gentilshommes qui accompagnèrent Guillaume
+le Conquérant. Elle était située dans Londres même, au bord de la
+Tamise, où l'on en aperçoit encore les fondations lorsque les eaux sont
+basses.]
+
+
+GLOCESTER.--Eh bien? eh bien? Que disent nos bourgeois?
+
+BUCKINGHAM.--Par la sainte Mère de notre Sauveur, les bourgeois ont la
+bouche close, et ne disent pas un mot!
+
+GLOCESTER.--Avez-vous touché l'article de la bâtardise des enfants
+d'Édouard?
+
+BUCKINGHAM.--Oui; j'ai parlé de son contrat de mariage avec lady Lucy,
+et de celui qui a été fait en France par ses ambassadeurs; de
+l'insatiable voracité de ses désirs, et de ses violences sur les femmes
+de la Cité; de sa tyrannie à propos de rien; j'ai dit que lui-même était
+bâtard puisqu'il avait été conçu lorsque votre père était en France;
+qu'il n'avait point de ressemblance avec le duc; j'ai en même temps
+rappelé vos traits et je vous ai montré comme la véritable image de
+votre père, tant par la physionomie que par la noblesse de l'âme. J'ai
+fait valoir toutes vos victoires dans l'Écosse, votre science dans la
+guerre, votre sagesse dans la paix, vos vertus, la bonté de votre
+naturel, et votre humble modestie; enfin, rien de ce qui pouvait tendre
+à vos vues n'a été laissé de côté dans ma harangue, ni touché avec
+négligence. Et lorsque je suis venu à la fin, j'ai sommé ceux qui
+aimaient le bien de leur pays, de crier: Dieu conserve Richard, roi
+d'Angleterre!
+
+GLOCESTER.--Et l'ont-ils fait?
+
+BUCKINGHAM.--Non. Que Dieu me soit aide! ils n'ont pas dit un mot. Mais
+tous, comme de muettes statues ou des pierres insensibles, sont demeurés
+à se regarder l'un l'autre, et pâles comme des morts.--Quand j'ai vu
+cela, je les ai réprimandés, et j'ai demandé au maire ce que signifiait
+ce silence obstiné. Sa réponse a été, que le peuple n'était pas
+accoutumé à se voir haranguer par d'autres que par le greffier. Alors on
+l'a pressé de répéter mon discours: mais il n'a parlé que d'après moi;
+_voilà ce qu'a dit le duc, voilà comment le duc a conclu_; sans rien
+prendre sur lui. Lorsqu'il a eu fini, un certain nombre de mes gens,
+apostés dans le bas de la salle, ont jeté leurs bonnets en l'air, et
+environ une douzaine de voix ont crié: _Dieu conserve le roi Richard!_
+J'ai saisi l'occasion qu'ils me donnaient. _Je vous remercie, bons
+citoyens, braves amis, leur ai-je dit. Cette acclamation générale et ces
+cris de joie prouvent votre discernement, et votre affection pour
+Richard:_ et j'ai fini là, et me suis retiré.
+
+GLOCESTER.--Quels muets imbéciles! Quoi! Ils n'ont pas voulu
+parler?--Mais le maire et ses adjoints ne viendront-ils pas?
+
+BUCKINGHAM.--Le maire est tout près d'ici, milord. Montrez quelque
+crainte. Ne leur donnez audience qu'après de vives instances; et ayez
+soin, mon bon lord, de paraître devant eux un livre de prières à la
+main, et entre deux ecclésiastiques: car je veux sur ce texte faire un
+sermon édifiant. Et ne vous laissez pas aisément gagner à nos
+sollicitations. Jouez le rôle de la jeune fille: répondez toujours non,
+tout en acceptant.
+
+GLOCESTER.--Je rentre: et, si vous plaidez aussi bien pour eux que je
+saurai répondre non pour mon propre compte, nul doute que nous ne
+conduisions notre projet à une heureuse issue.
+
+BUCKINGHAM.--Allez, allez, montez sur la terrasse; voilà le maire qui
+frappe. (_Sort Glocester._)--(_Entrent le lord maire, les aldermen, des
+citoyens._)--Soyez le bienvenu, milord. Je perds mon temps à attendre le
+duc. Je ne crois pas qu'il veuille nous recevoir. (_Entre Catesby,
+venant du château._) Eh bien, Catesby, qu'a répondu le duc à ma requête?
+
+CATESBY.--Il prie Votre Grâce, mon noble lord, de remettre votre visite
+à demain, ou au jour suivant. Il est enfermé avec deux vénérables
+ecclésiastiques, et saintement occupé de méditations, et désire
+qu'aucune affaire temporelle ne vienne le distraire de son pieux
+exercice.
+
+BUCKINGHAM.--Retournez, bon Catesby, vers le gracieux duc. Dites-lui que
+le maire, les aldermen et moi, nous sommes venus pour conférer avec Sa
+Grâce sur des affaires de la dernière conséquence, sur des projets
+très-importants, et qui se rattachent au bien général de l'État.
+
+CATESBY.--Je vais l'en instruire sur-le-champ.
+
+(Il sort.)
+
+BUCKINGHAM, _au maire_.--Ha! ha! milord: ce prince-là n'est pas un
+Edouard. Il n'est pas à se bercer sur un voluptueux canapé. Il est sur
+ses genoux, occupé à la contemplation. On ne le trouve pas se
+divertissant avec une couple de courtisanes: mais il médite avec deux
+profonds et savants docteurs. Il n'est pas à dormir pour engraisser son
+corps indolent: mais il prie pour enrichir son âme vigilante. Heureuse
+l'Angleterre, si ce vertueux prince voulait se charger d'en être le
+souverain! Mais, je le crains bien, jamais nous n'obtiendrons cela de
+lui.
+
+LE MAIRE.--Vraiment, Dieu nous préserve d'un refus de sa part!
+
+BUCKINGHAM.--Ah! je crains bien qu'il ne refuse.--Voilà Catesby qui
+revient. (_Entre Catesby._) Eh bien, Catesby, que dit Sa Grâce?
+
+CATESBY.--Elle ne conçoit pas dans quel but vous avez réuni un si grand
+nombre de citoyens, pour les amener chez elle, sans l'en avoir prévenue
+auparavant; elle craint, milord, que vous n'ayez de mauvais desseins
+contre elle.
+
+BUCKINGHAM.--Je suis mortifié que mon noble cousin puisse me soupçonner
+de mauvais desseins contre lui. Par le ciel! nous venons à lui remplis
+d'affection; retournez encore, je vous prie, et assurez-en Sa Grâce.
+(_Catesby sort._) Quand ces hommes pieux et d'une dévotion profonde sont
+à leur chapelet, il est bien difficile de les en retirer: tant sont doux
+les plaisirs d'une fervente contemplation.
+
+(Glocester paraît sur un balcon élevé, entre deux évêques. Catesby
+revient avec lui.)
+
+LE MAIRE.--Eh! tenez, voilà Sa Grâce qui arrive entre deux
+ecclésiastiques.
+
+BUCKINGHAM.--Deux appuis pour la vertu d'un prince chrétien, et qui le
+préservent des chutes de la vanité! Voyez! dans sa main un livre de
+prières: ce sont là les véritables parures auxquelles se fait
+reconnaître un saint.--Fameux Plantagenet, très-gracieux prince, prête
+une oreille favorable à notre requête, et pardonne-nous d'interrompre
+les dévots exercices de ton zèle vraiment chrétien.
+
+GLOCESTER.--Milord, vous n'avez pas besoin d'apologie. C'est moi qui
+vous prie de m'excuser si mon ardeur pour le service de mon Dieu m'a
+fait négliger la visite de mes amis. Mais laissons cela; que désire
+Votre Grâce?
+
+BUCKINGHAM.--Une chose qui, j'espère, sera agréable à Dieu, et réjouira
+tous les bons citoyens de cette île dans l'anarchie.
+
+GLOCESTER.--Vous me faites craindre d'avoir commis quelque faute
+répréhensible aux yeux de cette ville, et vous venez sans doute me
+reprocher mon ignorance?
+
+BUCKINGHAM.--Vous avez deviné juste, milord. Votre Grâce
+daignerait-elle, à nos instantes prières, réparer sa faute?
+
+GLOCESTER.--Comment pourrais-je autrement vivre dans un pays chrétien?
+
+BUCKINGHAM.--Sachez donc que vous êtes coupable d'abandonner le siége
+suprême, le trône majestueux, les fonctions souveraines de vos ancêtres,
+les grandeurs qui vous appartiennent, les droits de votre naissance et
+la gloire héréditaire de votre royale maison, au rejeton corrompu d'une
+tige souillée; tandis que vous êtes plongé dans le calme de vos pensées
+assoupies, dont nous venons de vous réveiller aujourd'hui pour le bien
+de notre patrie, cette belle île se voit mutilée dans plusieurs de ses
+membres, son visage est défiguré par des marques d'infamie, la tige de
+ses rois est greffée sur d'ignobles sauvageons, et elle-même se voit
+presque entièrement ensevelie dans l'abîme profond de la honte et de
+l'oubli. C'est pour la sauver que nous venons vous solliciter ardemment,
+gracieux seigneur, de prendre sur vous le fardeau et le gouvernement de
+ce pays qui est le vôtre, non plus comme protecteur, régent, lieutenant,
+ou comme agent subalterne qui travaille pour le profit d'un autre, mais
+comme héritier qui a reçu de génération en génération les droits
+successifs à un empire qui vous appartient en propre. Voilà ce que,
+d'accord avec les citoyens, vos amis sincères et dévoués, et sur leurs
+ardentes sollicitations, je suis venu demander à Votre Grâce avec de
+légitimes instances.
+
+GLOCESTER.--Je suis incertain, s'il convient mieux à mon rang et aux
+sentiments où vous êtes, que je me retire en silence, ou que je réponde
+pour vous adresser d'amers reproches. Car, si je ne réponds pas, vous
+pourriez peut-être imaginer que ma langue, liée par l'ambition, consent
+par son silence à ce joug doré de la souveraineté, que vous voulez
+follement m'imposer ici. Et si, d'un autre côté, je vous reproche les
+offres que vous me faites, et qui me touchent par l'expression de votre
+fidèle attachement pour moi, j'aurai maltraité mes amis.... Pour vous
+répondre donc et éviter ce premier inconvénient, et ne pas tomber, en
+m'expliquant, dans le second, voici définitivement ma réponse. Votre
+amour mérite mes remerciements; mais mon mérite, qui n'est d'aucune
+valeur, se refuse à de si hautes propositions. D'abord, quand tous les
+obstacles seraient écartés, et que le chemin au trône me serait aplani,
+quand il me reviendrait comme une succession ouverte, et par les droits
+de ma naissance, telle est la pauvreté de mes talents, et telles sont la
+grandeur et la multitude de mes imperfections, que je chercherais à me
+dérober à mon élévation, frêle barque que je suis, peu faite pour
+affronter une mer puissante, plutôt que de m'exposer à me voir caché
+sous ma grandeur, et englouti dans les vapeurs de ma gloire. Mais, Dieu
+merci, on n'a pas besoin de moi; et je répondrais bien peu à votre
+besoin, si c'était à moi à vous secourir. La tige royale nous a laissé
+un fruit royal, qui, mûri par les heures que nous dérobe le temps, sera
+digne de la majesté du trône, et nous rendra, je n'en doute point, tous
+heureux sous son règne. C'est sur lui que je dépose ce que vous voudriez
+placer sur moi, ce qui lui appartient par les droits de sa naissance, et
+par son heureuse étoile.--Et Dieu me préserve de vouloir le lui ravir.
+
+BUCKINGHAM.--Milord, c'est une preuve des délicatesses de la conscience
+de Votre Grâce; mais ses scrupules sont frivoles et sans importance, dès
+qu'on vient à bien considérer les choses. Vous dites qu'Édouard est le
+fils de votre frère: nous en convenons avec vous; mais il n'est pas né
+de l'épouse légitime d'Édouard; car celui-ci s'était engagé auparavant
+avec lady Lucy; et votre mère peut servir de témoin à son
+engagement[20]. Ensuite il s'est fiancé par ambassadeur à la princesse
+Bonne, soeur du roi de France. Ces deux épouses mises à l'écart, il
+s'est présenté une pauvre suppliante, une mère accablée des soins d'une
+nombreuse famille, une veuve dans la détresse, qui, bien que sur le
+déclin de sa beauté, a conquis et charmé l'oeil lascif d'Édouard, et l'a
+fait tomber de la hauteur et de l'élévation de ses premières pensées,
+dans le honteux abaissement d'une dégoûtante et vile bigamie: c'est de
+cette veuve, et dans sa couche illégitime, qu'il a engendré cet Édouard,
+que, par courtoisie, nous appelons le prince. Je pourrais m'en plaindre
+ici en termes plus amers, si, retenu par les égards que je dois à
+certaine personne vivante, je n'imposais à ma langue une prudente
+circonspection. Ainsi, mon bon seigneur, prenez pour votre royale
+personne cette dignité qui vous est offerte; si ce n'est pour nous
+rendre heureux, et avec nous tout le pays, que ce soit du moins pour
+retirer votre noble race de la corruption que lui ont fait contracter
+les abus du temps, et pour la rendre à son cours direct et légitime.
+
+[Note 20: On voulut en effet arguer de cet argument pour empêcher le
+mariage d'Édouard avec lady Grey. Mais lady Lucy, sommée sous serment de
+dire la vérité, déclara qu'elle n'avait reçu aucune promesse d'Edouard.]
+
+LE MAIRE.--Acceptez, mon bon seigneur: vos citoyens de la ville de
+Londres vous en conjurent.
+
+BUCKINGHAM.--Ne refusez pas, puissant prince, l'offre de notre amour.
+
+CATESBY.--Oh! rendez-les heureux, en souscrivant à leur juste requête!
+
+GLOCESTER.--Hélas! pourquoi voulez-vous m'accabler de ce fardeau
+d'inquiétudes? Je ne suis pas fait pour les grandeurs et la majesté d'un
+trône.--Je vous en prie, ne le prenez pas en mauvaise part, mais je ne
+puis ni ne veux céder à vos désirs.
+
+BUCKINGHAM.--Si vous vous obstinez à le refuser, si par sensibilité et
+par attachement vous répugnez à déposer un enfant, un fils de votre
+frère; car nous connaissons bien la tendresse de votre coeur, et cette
+pitié douce et efféminée, que nous avons toujours remarquée en vous pour
+vos proches, et qui au reste s'étend également à toutes les classes
+d'hommes:.... eh bien, apprenez, que, soit que vous acceptiez nos offres
+ou non, jamais le fils de votre frère ne régnera sur nous comme notre
+roi; mais que nous placerons quelque autre sur le trône, à la disgrâce
+et à la ruine de votre maison;--et c'est dans cette résolution que nous
+vous quittons.--Venez, citoyens; nous ne le solliciterons pas plus
+longtemps.
+
+(Buckingham sort avec le maire et sa suite.)
+
+CATESBY.--Rappelez-les, cher prince; acceptez leur demande: si vous la
+refusez, tout le pays en portera la peine.
+
+GLOCESTER.--Voulez-vous donc me précipiter dans un monde de soucis? Eh
+bien, rappelez-les: je ne suis pas fait de pierre, et je sens que mon
+coeur est touché de vos tendres sollicitations (_sort Catesby_), quoique
+ce soit contre ma conscience et mon inclination. (_Entrent Buckingham et
+les autres._) Cousin Buckingham.... et vous, hommes sages et
+respectables, puisque vous voulez charger mes épaules du fardeau de la
+grandeur, et me le faire porter, que je le veuille ou non, il faut bien
+que je m'y soumette avec résignation. Mais si la noire calomnie, ou le
+blâme au visage odieux, sont un jour la conséquence du devoir que vous
+m'imposez, la violence que vous me faites me sauvera de toutes les
+censures, et de toutes les taches d'ignominie qui pourraient en
+résulter; car Dieu m'est témoin, et vous le voyez en quelque sorte
+vous-mêmes, combien je suis loin de désirer ce qui m'arrive.
+
+LE MAIRE.--Que Dieu bénisse Votre Grâce! Nous le voyons, et nous le
+publierons.
+
+GLOCESTER.--En le disant, vous ne direz que la vérité.
+
+BUCKINGHAM.--Je vous salue donc de ce titre royal. Longue vie au roi
+Richard, le digne souverain de l'Angleterre!
+
+TOUS.--_Amen._
+
+BUCKINGHAM.--Vous plairait-il d'être couronné demain?
+
+GLOCESTER.--Ce sera quand il vous plaira, puisque vous le voulez
+absolument.
+
+BUCKINGHAM.--Nous viendrons donc demain pour accompagner Votre Grâce: et
+nous prenons congé de vous, le coeur rempli de joie.
+
+GLOCESTER, _aux ecclésiastiques qui sont avec lui_.--Venez: allons
+reprendre nos pieux exercices.--Adieu, bon cousin.--Adieu, chers amis.
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Devant la Tour.
+
+_Entrent d'un côté_ LA REINE ÉLISABETH, LA DUCHESSE D'YORK, ET LE
+MARQUIS DE DORSET, ET _de l'autre_ ANNE, DUCHESSE DE GLOCESTER, _menant_
+LADY MARGUERITE PLANTAGENET, _fille du duc de Clarence_.
+
+
+LA DUCHESSE.--Qui rencontrons-nous ici?--Ma nièce Plantagenet que
+conduit par la main sa bonne tante de Glocester! Sur ma vie, elle se
+rend à la Tour par pure tendresse de coeur pour y saluer le jeune
+prince.--Ma fille, je me félicite de vous trouver ici.
+
+ANNE, _à Élisabeth et à la duchesse_.--Que le ciel vous soit propice à
+toutes deux dans cette heure du jour!
+
+ÉLISABETH.--Je vous en souhaite autant, bonne soeur! Où donc allez-vous?
+
+ANNE.--Pas plus loin qu'à la Tour; et, à ce que je présume, dans le même
+sentiment qui vous y mène, pour y féliciter les jeunes princes.
+
+ÉLISABETH.--Je vous en remercie, ma chère soeur: nous y entrerons de
+compagnie. Et voilà fort à propos le lieutenant qui arrive. (_Entre
+Brakenbury._) Monsieur le lieutenant, avec votre permission, dites-moi,
+je vous prie, comment se portent le prince, et mon jeune fils York.
+
+BRAKENBURY.--Très-bien, madame.... Mais, soit dit sans vous offenser, je
+ne puis vous permettre de les voir: le roi l'a sévèrement défendu.
+
+ÉLISABETH.--Le roi? quel roi?
+
+BRAKENBURY.--C'est du lord protecteur que je parle.
+
+ÉLISABETH.--La protection du Seigneur le préserve de ce titre de
+roi!--A-t-il donc élevé une barrière entre la tendresse de mes enfants
+et moi? Je suis leur mère. Qui pourra m'empêcher d'arriver jusqu'à eux?
+
+LA DUCHESSE.--Je suis mère de leur père, et je prétends les voir.
+
+ANNE.--Je suis leur tante par alliance, et leur mère par ma tendresse:
+ainsi conduisez-moi vers eux; je me charge de la faute, et je t'absous
+de l'ordre à mes périls.
+
+BRAKENBURY.--Non, madame, je ne puis me départir ainsi de ma charge: je
+suis lié par serment; ainsi daignez m'excuser.
+
+(Il sort.) (Entre Stanley.)
+
+STANLEY, _à la duchesse_.--Mesdames, si je vous rencontre dans une heure
+d'ici, je pourrai saluer dans Sa Grâce la duchesse d'York, la
+respectable mère de deux belles reines qu'elle aura vues régner l'une
+après l'autre. (_A la duchesse de Glocester._) Venez, madame; il faut
+vous rendre sans délai à Westminster, pour y être couronnée reine comme
+épouse de Richard.
+
+ÉLISABETH.--Ah! coupez mon lacet, afin que mon coeur oppressé puisse
+battre en liberté... ou je sens que je vais m'évanouir à cette mortelle
+nouvelle.
+
+ANNE.--Odieuse nouvelle! ô sinistre événement!
+
+DORSET, _à Élisabeth_.--Prenez courage, ma mère: comment se trouve Votre
+Grâce?
+
+ÉLISABETH.--O Dorset, ne me parle pas; va-t'en. La mort et la
+destruction sont à ta poursuite et prêtes à te saisir. Le nom de ta mère
+est fatal à ses enfants: si tu veux échapper à la mort qui te poursuit,
+traverse les mers, et va vivre avec Richmond hors des atteintes de
+l'enfer. Va, hâte-toi, hâte-toi de fuir cette boucherie, si tu ne veux
+pas augmenter le nombre des morts, et me faire mourir selon la
+malédiction de Marguerite, n'étant plus ni mère, ni femme, ni reine
+actuelle de l'Angleterre.
+
+STANLEY.--Votre conseil, madame, est dicté par de très-sages
+craintes.--Dorset, saisissez rapidement l'avantage que vous laissent
+quelques heures. Je vous donnerai des lettres de recommandation pour mon
+fils, et lui écrirai de venir au-devant de vous; ne vous laissez pas
+surprendre par un imprudent délai.
+
+LA DUCHESSE.--O vent funeste du malheur qui nous disperse tous!--O
+entrailles maudites, couches de mort, vous avez donné le jour à un
+serpent dont le regard est mortel à qui n'a pas su l'éviter!
+
+STANLEY.--Allons, madame, venez; j'ai été envoyé en toute hâte.
+
+ANNE.--Et je vais vous suivre à contre-coeur. Oh! plût à Dieu que le
+cercle d'or, qui va ceindre mon front, fût un fer rouge qui me brûlât
+jusqu'au cerveau! Puissé-je être ointe d'un poinçon meurtrier, qui me
+fasse expirer avant qu'on ait pu dire: Dieu conserve la reine!
+
+ÉLISABETH.--Va, va, pauvre créature; je n'envie pas ta gloire; ma
+douleur ne désire pas se repaître de tes maux.
+
+ANNE.--Eh! pourquoi pas?--Lorsqu'au moment où je suivais le cercueil de
+Henri, celui qui est aujourd'hui mon époux vint me trouver, les mains à
+peine lavées du sang de cet ange qui fut mon premier époux, et de celui
+du saint défunt que j'accompagnais en pleurant; lorsqu'en ce moment,
+dis-je, je fixai mes yeux sur Richard, voici quel fut mon voeu: «Sois
+maudit pour m'avoir condamnée, moi si jeune, à un si long veuvage; et,
+quand tu te marieras, que la douleur assiége ta couche, et que ton
+épouse (s'il est une femme assez folle pour le devenir) soit plus
+malheureuse par ta vie[21] que tu ne m'as rendue malheureuse par le
+meurtre de mon cher époux!» Hélas! avant que je pusse répéter cette
+malédiction, dans cet espace de temps si court, mon coeur de femme
+s'était laissé si grossièrement surprendre par ses mielleuses paroles,
+et avait fait de moi l'objet de ma propre malédiction. Depuis ce moment
+elle a privé mes yeux de tout repos: je n'ai pas encore joui une heure
+dans sa couche des précieuses vapeurs du sommeil, sans être réveillée
+par les songes effrayants qui agitent Richard. Je sais d'ailleurs qu'il
+me hait, par la haine qu'il portait à mon père Warwick, et sans doute il
+ne tardera pas à se défaire de moi.
+
+[Note 21: La malédiction d'Anne fut: Sois plus malheureuse par ta mort,
+etc.]
+
+ÉLISABETH.--Pauvre chère âme, adieu. Je plains tes douleurs.
+
+ANNE.--Pas plus que mon coeur ne gémit sur les vôtres.
+
+DORSET.--Adieu, toi qui accueilles si tristement les grandeurs.
+
+ANNE, _à Dorset_.--Adieu, pauvre malheureux qui vas prendre congé
+d'elles.
+
+LA DUCHESSE, _à Dorset_.--Va joindre Richmond, et qu'une heureuse
+fortune guide tes pas! (_A lady Anne._) Va joindre Richard, et que les
+anges gardiens veillent sur tes jours! (_A la reine._) Va au sanctuaire,
+et que de bonnes pensées s'emparent de toi! Moi je vais à mon tombeau,
+et puissent le repos et la paix y descendre avec moi. J'ai vu
+quatre-vingts tristes années de chagrins, et chacune de mes heures de
+joie est toujours venue s'abîmer dans une semaine de douleurs.
+
+ÉLISABETH.--Arrêtez, encore.--Jetons encore un regard sur la Tour.--O
+vous, pierres antiques, prenez en compassion ces tendres enfants, que la
+haine a renfermés dans vos murs! Berceau bien rude pour de si jolis
+petits enfants! dure et sauvage nourrice! vieille et triste compagne de
+jeu pour de jeunes princes, traite bien mes enfants! Pierres, c'est
+ainsi qu'une douleur insensée prend congé de vous.
+
+(Ils sortent tous.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Une salle d'apparat dans le palais.
+
+_Fanfares et trompettes_. RICHARD _en habits royaux, sur son trône_,
+BUCKINGHAM, CATESBY, UN PAGE _autres personnages_.
+
+
+LE ROI RICHARD, _à sa suite_.--Écartez-vous tous.--Cousin Buckingham?
+
+BUCKINGHAM.--Mon gracieux souverain?
+
+LE ROI RICHARD.--Donne-moi ta main.--C'est par tes conseils et par ton
+assistance que le roi Richard se voit placé si haut. Mais ces grandeurs
+ne vivront-elles qu'un jour? ou seront-elles durables, et pourrons-nous
+en jouir avec satisfaction?
+
+BUCKINGHAM.--Puissent-elles être permanentes et durer toujours!
+
+LE ROI RICHARD.--Ah! Buckingham, c'est en ce moment que je vais employer
+la pierre de touche pour savoir si ton or est vraiment de bon aloi.--Le
+jeune Édouard vit. Cherche maintenant dans ta pensée ce que je veux
+dire.
+
+BUCKINGHAM.--Dites-le, cher seigneur.
+
+LE ROI RICHARD.--Buckingham, je te dis que je voudrais être roi.
+
+BUCKINGHAM.--Eh! mais vous l'êtes en effet, mon trois fois renommé
+souverain.
+
+LE ROI RICHARD.--Ah! suis-je vraiment roi?--Oui, je le suis, mais
+Édouard vit!
+
+BUCKINGHAM.--Il est vrai, noble prince.
+
+LE ROI RICHARD.--Et voilà donc la cruelle conséquence de ce qu'il vit
+encore, il est vrai, noble prince.--Cousin, tu n'avais pas coutume
+d'avoir l'esprit si lent. Faut-il que je te parle ouvertement? Je désire
+la mort de ces bâtards, et je voudrais voir la chose exécutée
+sur-le-champ. Que dis-tu, maintenant? Parle vite et en peu de mots.
+
+BUCKINGHAM.--Votre Grâce peut tout ce qui lui plaît.
+
+LE ROI RICHARD.--Allons, allons. Te voilà tout de glace: ton amitié se
+refroidit. Parle, ai-je ton consentement à leur mort?
+
+BUCKINGHAM.--Donnez-moi le temps de respirer: un moment de réflexion,
+cher lord, avant que je vous donne là-dessus une réponse positive. Je
+vais dans un instant satisfaire à la question de Votre Grâce.
+
+(Buckingham sort.)
+
+CATESBY, à part.--Le roi est offensé; voyez: il mord ses lèvres.
+
+LE ROI RICHARD.--Je veux m'adresser à des têtes de fer, à quelqu'un de
+ces gens qui vont sans y regarder. Quiconque examine les choses d'un
+oeil si prudent n'est point mon homme.--L'ambitieux Buckingham devient
+circonspect.--Page?
+
+LE PAGE.--Seigneur?
+
+LE ROI RICHARD.--Ne connais-tu point quelque homme que l'or corrupteur
+puisse induire à se charger d'un secret exploit de mort?
+
+LE PAGE.--Je connais un gentilhomme mécontent, dont l'humble fortune est
+peu d'accord avec la hauteur de ses pensées. L'or vaut autant près de
+lui que vingt orateurs; il le déterminera, je n'en doute point, à tout
+faire.
+
+LE ROI RICHARD.--Quel est son nom?
+
+LE PAGE.--Son nom, seigneur, est Tyrrel.
+
+LE ROI RICHARD.--Je connais un peu cet homme. Va, page, fais-le-moi
+venir ici. (_Le page sort._) Cet habile et profond penseur de Buckingham
+ne sera plus le confident de mes secrets. Quoi! il aura si longtemps
+suivi mes pas sans se lasser, et il s'arrête à présent pour
+respirer?--Eh bien, soit. (_Entre Stanley._) Eh bien, lord Stanley,
+quelles nouvelles?
+
+STANLEY.--Vous saurez, mon cher seigneur, que le marquis de Dorset, à ce
+que j'apprends, s'est sauvé pour aller joindre Richmond dans le pays où
+il s'est fixé.
+
+LE ROI RICHARD.--Écoute, Catesby; répands dans le public que Anne, ma
+femme, est dangereusement malade. Je pourvoirai à ce qu'elle se tienne
+renfermée: cherche-moi quelque mince gentilhomme à qui je puisse marier
+promptement la fille de Clarence. Pour le fils, il est imbécile[22], je
+n'en ai pas peur.--Eh bien, à quoi rêves-tu? Je te le répète, fais
+courir le bruit que Anne, ma femme, est malade, et qu'elle a bien l'air
+d'en mourir. Occupe-toi de cela sur-le-champ: car il m'importe beaucoup
+d'arrêter toutes les espérances qui pourraient se fortifier à mon
+désavantage.--(_Catesby sort._) Il faut que j'épouse la fille de mon
+frère, ou mon trône ne posera que sur un verre fragile.--Égorger ses
+frères, et puis l'épouser! ce n'est pas là une route bien sûre pour y
+parvenir. Mais me voilà entré si avant dans le sang, qu'il faut qu'un
+crime chasse l'autre. La pitié larmoyante n'habita jamais dans ces yeux.
+(_Entre le page avec Tyrrel._) T'appelles-tu Tyrrel?
+
+[Note 22: Il ne devint imbécile qu'à la suite de la longue réclusion
+qu'il subit d'abord sous Richard, puis sous Henri VII, et durant
+laquelle son éducation fut entièrement négligée: Henri VII le fit
+assassiner. La fille fut mariée à sir Richard Pole, et décapitée à la
+Tour, à l'âge de soixante-dix ans, par l'ordre de Henri VIII sans forme
+de procès, et sans autre crime que ses droits à la couronne.]
+
+TYRREL.--James Tyrrel, votre dévoué sujet.
+
+LE ROI RICHARD.--L'es-tu en effet?
+
+TYRREL.--Mettez-moi à l'épreuve, mon gracieux seigneur.
+
+LE ROI RICHARD.--Oseras-tu te charger de tuer un de mes amis?
+
+TYRREL.--Comme il vous plaira: mais j'aimerais mieux tuer deux de vos
+ennemis.
+
+LE ROI RICHARD.--Eh bien, c'est cela même. Deux mortels ennemis
+contraires à mon repos, et qui me privent des douceurs du sommeil: voilà
+ceux sur qui je voudrais te faire opérer. Tyrrel, c'est des bâtards qui
+sont dans la Tour que je te parle.
+
+TYRREL.--Donnez-moi les moyens d'arriver jusqu'à eux, et je vous aurai
+bientôt délivré de la crainte qu'ils vous inspirent.
+
+LE ROI RICHARD.--Tu chantes sur un ton qui me plaît.--Écoute,
+approche-toi, Tyrrel. Va, muni de ce gage; lève-toi, et approche ton
+oreille: (_il lui parle bas_) voilà tout.--Viens me dire: C'est fait; et
+je t'aimerai, je t'avancerai.
+
+TYRREL.--Je vais dépêcher l'affaire sur-le-champ.
+
+(Il sort.)
+
+(Rentre Buckingham.)
+
+BUCKINGHAM.--Mon prince, j'ai examiné en moi la proposition sur laquelle
+vous m'avez sondé dernièrement.
+
+LE ROI RICHARD.--Fort bien, n'en parlons plus.--Dorset est en fuite; il
+est allé joindre Richmond.
+
+BUCKINGHAM.--C'est ce que je viens d'apprendre, seigneur.
+
+LE ROI RICHARD.--Stanley, Richmond est le fils de votre femme.--Vous
+m'entendez; ayez l'oeil à cela.
+
+BUCKINGHAM.--Mon prince, je réclame le don auquel j'ai droit en vertu de
+la promesse que vous m'en avez faite sur votre honneur et votre foi...
+Le comté de Hereford avec toutes ses mouvances, dont vous m'avez promis
+la possession.
+
+LE ROI RICHARD.--Stanley, veillez sur votre femme: si elle entretient
+quelque correspondance de lettres avec Richmond, vous m'en répondrez.
+
+BUCKINGHAM.--Que dit Votre Majesté de ma juste requête?
+
+LE ROI RICHARD.--Je me le rappelle: Henri VI a prédit que Richmond
+serait roi; et cela, lorsque Richmond n'était encore qu'un
+polisson.--Roi!--Peut-être...
+
+BUCKINGHAM.--Seigneur...
+
+LE ROI RICHARD.--Et comment arrive-t-il que ce prophète ne m'ait pas dit
+en même temps, à moi qui étais là, que je le tuerais?
+
+BUCKINGHAM.--Seigneur, votre promesse de ce comté...
+
+LE ROI RICHARD.--Richmond!... La dernière fois que j'ai passé par
+Exeter, le maire eut la complaisance de me faire voir le château, qu'il
+appela Rougemont! A ce nom, je frémis, en me rappelant qu'un barde
+irlandais m'avait dit un jour que je ne vivrais pas longtemps après
+avoir vu Richmond.
+
+BUCKINGHAM.--Seigneur...
+
+LE ROI RICHARD.--Ah! quelle heure est-il?
+
+BUCKINGHAM.--J'ose prendre la liberté de rappeler à Votre Grâce la
+promesse qu'elle m'a faite.
+
+LE ROI RICHARD.--Bien; mais, quelle heure est-il?
+
+BUCKINGHAM.--Le coup de dix heures est prêt à frapper.
+
+LE ROI RICHARD.--Eh bien! laisse-le frapper.
+
+BUCKINGHAM.--Pourquoi me dites-vous: Laisse-le frapper?
+
+LE ROI RICHARD.--Parce que, comme une figure d'horloge, tu as tenu le
+coup en suspens entre ta demande et mes réflexions. Je ne suis pas
+aujourd'hui dans mon humeur donnante.
+
+BUCKINGHAM.--Dites-moi donc, décidément, si je dois compter ou non sur
+votre promesse.
+
+LE ROI RICHARD.--Tu m'importunes: je ne suis pas en train de donner[23].
+
+(Sort Richard avec sa suite.)
+
+[Note 23: Il paraîtrait que le comté d'Hereford fut donné à Buckingham,
+et que ce furent d'autres causes qui le brouillèrent avec Richard.]
+
+BUCKINGHAM.--Oui? En est-il ainsi? Est-ce d'un tel mépris qu'il veut
+payer mes importants services? Est-ce pour cela que je l'ai fait roi?
+Oh! souvenons-nous de Hastings, et fuyons vers Brecknock, tandis que
+cette tête tremblante est encore sur mes épaules.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+_Entre_ TYRREL.
+
+
+TYRREL.--L'acte sanglant et tyrannique est consommé; l'action la plus
+perfide, le massacre le plus horrible dont cette terre se soit jamais
+rendue coupable! Dighton et Forrest, que j'ai gagnés pour exécuter cette
+impitoyable scène de boucherie, des scélérats endurcis, des chiens
+sanguinaires, tout pénétrés d'attendrissement et d'une douce pitié, ont
+pleuré comme deux enfants en me faisant le triste récit de leur mort.
+«C'est ainsi, me disait Dighton, qu'étaient couchés ces aimables
+enfants.»--«Ils se tenaient ainsi, disait Forrest, se tenant
+mutuellement dans leurs bras innocents et blancs comme l'albâtre; leurs
+lèvres semblaient quatre roses rouges sur une seule tige, qui, dans leur
+beauté d'été, se baisaient l'une l'autre. Un livre de prières était posé
+sur leur oreiller: cette vue, dit Forrest, a, pendant un moment, presque
+changé mon âme. Mais, oh! le démon...» Le scélérat s'est arrêté à ce
+mot, et Dighton a continué: «Nous avons étouffé le plus parfait, le plus
+charmant ouvrage que la nature ait jamais formé depuis la création!» Ils
+m'ont quitté tous deux si pénétrés de douleur et de remords qu'ils ne
+pouvaient parler; et je les ai laissés aller pour venir apporter cette
+nouvelle à notre roi sanguinaire.--Ah! le voilà. (_Entre le roi
+Richard._) Salut à mon souverain seigneur.
+
+LE ROI RICHARD.--Eh bien, cher Tyrrel, vais-je être heureux par ta
+nouvelle?
+
+TYRREL.--Si l'exécution de l'acte dont vous m'avez chargé doit enfanter
+votre bonheur, soyez donc heureux, car il est consommé.
+
+LE ROI RICHARD.--Mais les as-tu vus morts?
+
+TYRREL.--Oui, seigneur.
+
+LE ROI RICHARD.--Et enterrés, cher Tyrrel?
+
+TYRREL.--Le chapelain de la Tour les a enterrés; mais pour vous dire où,
+j'avoue que je ne le sais pas.
+
+LE ROI RICHARD.--Reviens me trouver, cher Tyrrel, immédiatement après
+mon souper, et tu me conteras alors toutes les circonstances de leur
+mort... En attendant, ne t'occupe qu'à chercher dans ta pensée comment
+je pourrais te faire du bien, et sois sûr de l'accomplissement de tes
+désirs.--Adieu jusqu'à tantôt.
+
+TYRREL.--Je prends humblement congé de vous.
+
+(Il sort.)
+
+LE ROI RICHARD.--Je vous ai bien enfermé le fils de Clarence; j'ai marié
+sa fille en bas lieu. Les fils d'Édouard dorment dans le sein d'Abraham,
+et ma femme Anne a souhaité le bonsoir à ce bas monde. A présent, comme
+je sais que Richmond de Bretagne a des vues sur la jeune Élisabeth, la
+fille de mon frère, et qu'à la faveur de ce noeud il forme des projets
+ambitieux sur la couronne, je vais la trouver, et lui faire ma cour en
+amant heureux et galant.
+
+(Entre Catesby.)
+
+CATESBY.--Mon prince....
+
+LE ROI RICHARD.--Sont-ce de bonnes ou de mauvaises nouvelles que tu
+m'apportes si brusquement?
+
+CATESBY.--Mauvaises, mon prince. Morton[24] s'est enfui vers Richmond;
+et Buckingham, soutenu par les intrépides Gallois, est en campagne; ses
+forces s'accroissent à chaque instant.
+
+[Note 24: L'évêque d'Ély.]
+
+LE ROI RICHARD.--Ély, joint à Richmond, m'inquiète bien plus que
+Buckingham et sa troupe ramassée à la hâte.--Allons, on m'a appris que
+les réflexions que l'on fait sur le danger sont les pesants auxiliaires
+du paresseux délai, et que le délai conduit après lui l'impotente
+indigence au pas de tortue. Volons donc sur les ailes de la rapidité,
+prompte comme la flamme, messagère de Jupiter, et faite pour être le
+héraut d'un roi! Partons, assemblons une armée.--Mon bouclier est mon
+conseil: il faut abréger, quand les traîtres osent se mettre en
+campagne.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+Toujours à Londres.--Devant le palais.
+
+MARGUERITE.
+
+
+MARGUERITE.--Ainsi leur prospérité touche à sa maturité; elle va tomber
+bientôt dans la bouche pourrie de la mort. J'ai erré secrètement à
+l'entour de ces lieux pour observer la ruine de mes ennemis. Je suis
+témoin d'un sinistre début, et je repasserai en France avec l'espoir que
+les scènes qui vont suivre seront aussi funestes, aussi cruelles, aussi
+tragiques.--Éloigne-toi, malheureuse Marguerite, quelqu'un approche.
+
+(Entrent la reine Élisabeth et la duchesse d'York.)
+
+ÉLISABETH.--Ah! mes pauvres princes! mes tendres enfants, fleurs non
+encore épanouies, douces plantes qui ne veniez que d'apparaître; si vos
+âmes chéries volent encore dans les airs, si un éternel arrêt n'a pas
+fixé votre séjour, planez autour de moi sur vos ailes invisibles, et
+écoutez les gémissements de votre mère.
+
+MARGUERITE.--Oui, planez autour d'elle; dites-lui que c'est la justice
+vengeresse du droit qui a couvert votre matin naissant des ombres de la
+vieille nuit.
+
+LA DUCHESSE.--Tant de douleurs ont usé ma voix; que ma langue, fatiguée
+de se plaindre, reste immobile et muette.--Édouard Plantagenet, hélas!
+pourquoi as-tu cessé de vivre?
+
+MARGUERITE.--Plantagenet a vengé Plantagenet; Édouard a payé à Édouard
+sa dette de mort.
+
+ÉLISABETH.--As-tu pu, ô Dieu! abandonner ces tendres agneaux, et les
+jeter dans les entrailles du loup dévorant? Où dormais-tu lorsqu'on a
+commis cet attentat?
+
+MARGUERITE.--Lorsque moururent le pieux Henri et mon cher fils.
+
+LA DUCHESSE.--Vie morte, vue aveugle, pauvre spectre vivant et mortel,
+spectacle de misères, opprobre du monde, propriété du tombeau, qu'usurpe
+la vie, abrégé et monument de jours lamentables, repose ton corps sans
+repos sur cette terre des lois, enivrée, contre toutes les lois, du sang
+de l'innocence.
+
+(Elle s'assied à terre.)
+
+ÉLISABETH.--O terre! que ne peux-tu m'offrir un tombeau, comme tu peux
+m'offrir un triste siége? Je voudrais, non reposer mes os sur ta
+surface, mais les cacher dans ton sein. Ah! qui a sujet de pleurer que
+nous seules?
+
+(Elle s'assied à terre à côté de la duchesse.)
+
+MARGUERITE.--Si la plus ancienne douleur est la plus respectable, cédez
+donc à la mienne l'avantage de la prééminence; et laissez mes douleurs
+étaler les premières leur sombre visage. Si la douleur peut admettre
+quelque société (_elle s'assied à terre à côté des autres_), que la vue
+de mes maux vous répète les vôtres. J'avais un Édouard avant que Richard
+le tuât! J'avais un époux avant que Richard le tuât! Tu avais un Édouard
+avant que Richard le tuât! Tu avais un Richard avant que Richard le
+tuât!
+
+LA DUCHESSE.--J'avais aussi un Richard et tu l'as tué! J'avais aussi un
+Rutland et tu as aidé à le tuer!
+
+MARGUERITE.--Tu avais aussi un Clarence, et Richard l'a tué! De ton
+ventre est sorti rampant, comme de son repaire, ce chien d'enfer qui
+nous poursuit tous à mort. Ce dogue qui eut des dents avant d'ouvrir les
+yeux, pour déchirer les faibles agneaux, et lécher leur sang innocent;
+cet odieux destructeur de l'oeuvre de Dieu, ce tyran par excellence, le
+premier entre ceux de la terre, dont la puissance s'emploie à régner sur
+des yeux fatigués de larmes, c'est ton sein qui l'a déchaîné, pour nous
+donner la chasse jusqu'à notre tombeau. O Dieu juste, équitable et
+fidèle dispensateur! combien je te remercie de ce que ce chien acharné
+dévore le fruit des entrailles de sa mère, et l'associe aux gémissements
+des autres!
+
+LA DUCHESSE.--O femme de Henri, ne triomphe point de mes maux; Dieu
+m'est témoin que j'ai pleuré sur les tiens!
+
+MARGUERITE.--Pardonne-moi. Je suis affamée de ma vengeance, et je me
+repais à la contempler. Ton Édouard est mort, qui avait tué le mien; ton
+autre Édouard est mort aussi pour payer mon Édouard. Le jeune York ne
+sert que d'appoint à la vengeance, car les deux autres ne pouvaient
+ensemble égaler en perfection l'excès de ma perte. Il est mort, ton
+Clarence qui avait poignardé mon Édouard, et avec lui les spectateurs de
+cette scène tragique, l'adultère Hastings, Rivers, Vaughan et Grey sont
+tous prématurément engloutis dans leurs ténébreux tombeaux. Richard seul
+est vivant, noir affidé de l'enfer, réservé comme son agent pour acheter
+des âmes, et les lui envoyer. Mais bientôt, bientôt approche sa fin
+pitoyable et qui sera vue sans pitié. La terre s'ouvre béante, l'enfer
+flambe, les démons rugissent, les saints prient, tous demandent qu'il
+disparaisse précipitamment de ce monde.--Cher Dieu, déchire, je t'en
+conjure, le bail de sa vie, afin que je puisse vivre assez, pour dire:
+Le chien est mort!
+
+ÉLISABETH.--Ah! tu m'avais prédit qu'un temps viendrait, où
+j'implorerais ton secours pour m'aider à maudire cette araignée au large
+ventre, cet odieux crapaud bossu.
+
+MARGUERITE.--Je t'appelais alors une vaine image de ma grandeur, un
+pauvre fantôme, une reine en peinture, pure représentation de ce que
+j'avais été, l'annonce flatteuse d'un horrible spectacle, une femme
+élevée sur le faîte pour en être précipitée, mère seulement par dérision
+de deux beaux enfants, le songe de ce que tu semblais être, une
+brillante enseigne destinée à servir de but aux coups les plus
+dangereux, une reine de théâtre faite uniquement pour remplir la scène.
+Où est ton mari, maintenant? où sont tes frères? où sont tes deux fils?
+De quoi te réjouis-tu? qui vient te prier à genoux, et te dire: Dieu
+conserve la reine? Où sont ces pairs qui venaient te flatter, courbés
+devant toi? où est ce peuple qui suivait en foule tes pas? Renonce à
+tout cela et vois ce que tu es aujourd'hui; non plus une épouse
+heureuse, mais une veuve dans la détresse; non plus une mère joyeuse,
+mais une mère qui en déplore le nom; non plus celle qu'on supplie, mais
+une humble suppliante; non plus une reine, mais une misérable, couronnée
+de maux; non plus celle qui me méprisait, mais celle qui endure mes
+mépris; non plus celle que tous redoutaient, mais celle qui en redoute
+un autre; non plus celle qui commandait à tous, mais celle à qui
+personne n'obéit. C'est ainsi que la roue de la justice a fait sa
+révolution, et t'a laissée la proie du temps, sans autre bien que le
+souvenir de ce que tu fus, pour te faire un plus grand tourment de ce
+que tu es. Tu usurpas ma place, et tu ne prendrais pas la part qui te
+revient de mes maux! Maintenant ton cou superbe porte la moitié du joug
+appesanti sur moi, et, le laissant glisser de dessus ma tête fatiguée,
+j'en rejette sur toi le fardeau tout entier. Adieu, femme d'York, reine
+des tristes infortunes! Ces maux de l'Angleterre me feront sourire en
+France.
+
+ÉLISABETH.--O toi, si habile à maudire, arrête encore un moment, et
+enseigne-moi à maudire mes ennemis.
+
+MARGUERITE.--Laisse passer tes nuits sans sommeil et tes jours sans
+nourriture, compare ton bonheur éteint avec tes vivantes douleurs,
+représente-toi tes enfants plus charmants qu'ils ne l'étaient, et celui
+qui les a tués plus affreux qu'il ne l'est, embellis ce que tu as perdu,
+pour te rendre plus odieux celui qui a causé tes pertes, sois sans cesse
+à retourner toutes ces pensées, et tu apprendras à maudire.
+
+ÉLISABETH.--Mes paroles sont sans force: anime-les de l'énergie des
+tiennes.
+
+MARGUERITE.--Tes douleurs les aiguiseront et les rendront pénétrantes
+comme les miennes.
+
+(La reine Marguerite sort.)
+
+LA DUCHESSE.--Le malheur est-il donc si plein de discours?
+
+ÉLISABETH.--Bruyants avocats de la douleur qui les charge de sa plainte,
+vains héritiers d'un bonheur qui n'a rien laissé après lui, tristes
+orateurs exhalant nos misères, que la liberté leur soit laissée, bien
+qu'ils ne puissent nous donner aucune autre assistance que de soulager
+le coeur.
+
+LA DUCHESSE.--S'il en est ainsi, n'enchaîne point ta langue: suis-moi;
+et de l'amertume qu'exhaleront nos paroles, suffoquons mon détestable
+fils qui a étouffé tes deux aimables enfants. (_Tambours derrière le
+théâtre._) J'entends les tambours. N'épargne pas les imprécations.
+
+(Entrent le roi Richard et sa suite au pas de marche.)
+
+LE ROI RICHARD.--Qui ose m'arrêter dans ma marche guerrière?
+
+LA DUCHESSE.--Celle qui aurait pu, en t'étouffant dans son sein maudit
+de Dieu, t'épargner tous les meurtres que tu as commis, misérable que tu
+es.
+
+ÉLISABETH.--Oses-tu bien couvrir de cette couronne d'or ce front où
+devraient être gravés avec un fer chaud, si l'on te faisait justice, le
+meurtre d'un prince qui possédait cette couronne, et le massacre de mes
+pauvres enfants et de mes frères? Dis-moi, lâche scélérat, où sont mes
+enfants?
+
+LA DUCHESSE.--Crapaud, crapaud que tu es, où est ton frère Clarence, et
+le petit Ned Plantagenet son fils?
+
+LA REINE.--Que sont devenus les nobles Rivers, Vaughan et Grey?
+
+LA DUCHESSE.--Qu'as-tu fait du généreux Hastings?
+
+LE ROI RICHARD.--Sonnez une fanfare, trompettes: tambours, battez
+l'alarme! Que le ciel n'entende pas les rapports de ces femmes qui
+accusent l'oint du Seigneur. Sonnez, vous dis-je. (_Fanfare, alarme._)
+Modérez-vous, et parlez-moi sans invective, ou je vais continuer
+d'étouffer le bruit de vos cris sous la voix bruyante de la guerre.
+
+LA DUCHESSE.--Es-tu mon fils?
+
+LE ROI RICHARD.--Oui, grâce à Dieu, à mon père et à vous.
+
+LA DUCHESSE.--Écoute donc patiemment les expressions de ma colère.
+
+LE ROI RICHARD.--Madame, je tiens de vous un caractère qui ne peut
+supporter l'accent du reproche.
+
+LA DUCHESSE.--Oh! laisse-moi parler.
+
+LE ROI RICHARD.--Parlez, mais je ne vous entendrai pas.
+
+LA DUCHESSE.--Je serai douce et modérée dans mes paroles.
+
+LE ROI RICHARD.--Et brève, ma bonne mère, je suis pressé.
+
+LA DUCHESSE.--Qui te presse si fort?.... Combien de temps t'ai-je
+attendu, moi, Dieu le sait, dans les tourments et l'agonie?
+
+LE ROI RICHARD.--Et ne suis-je pas enfin venu au monde vous consoler de
+vos douleurs?
+
+LA DUCHESSE.--Non; par la sainte croix, tu le sais bien: tu es venu sur
+la terre pour me faire de la terre un enfer. Ta naissance fut un fardeau
+douloureux pour ta mère; ton enfance fut chagrine et colère; les jours
+de ton éducation effrayants, sauvages et furieux. Ta première jeunesse
+fut téméraire, audacieuse, cherchant les dangers; et dans l'âge qui l'a
+suivit, tu fus orgueilleux, subtil, faux et sanguinaire, tu devins plus
+calme, mais plus dangereux, et caressant dans ta haine. Quelle heure de
+consolation, dis-moi, ai-je jamais goûtée dans ta société?
+
+LE ROI RICHARD.--Par ma foi aucune, si ce n'est l'heure d'Humphroy[25],
+qui vous appela une fois à déjeuner pendant que vous étiez avec moi.--Si
+ma vue vous est si désagréable, laissez-moi continuer ma marche, madame,
+et cesser de vous déplaire.--Battez, tambours.
+
+[Note 25: Il paraîtrait que l'heure d'Humphroy, c'était l'heure où l'on
+avait faim. _Dîner_ avec le duc Humphroy était en Angleterre une
+expression proverbiale qui signifiait se passer de dîner. Une des ailes
+de l'ancienne église de Saint-Paul s'appelait la promenade du duc
+Humphroy, et c'était là, à ce qu'il paraît, que se promenaient, à
+l'heure du dîner, ceux qui, n'ayant pas trop de quoi dîner chez eux,
+espéraient peut-être y rencontrer quelqu'un qui les invitât: le proverbe
+est-il venu de là, ou bien le nom de la promenade est-il venu du
+proverbe, c'est ce qu'on ne saurait éclaircir.]
+
+LA DUCHESSE.--Je t'en prie, écoute-moi.
+
+LE ROI RICHARD.--Vous me parlez avec trop d'aigreur.
+
+LA DUCHESSE.--Un mot encore, c'est la dernière fois que tu m'entendras.
+
+LE ROI RICHARD.--Eh bien?
+
+LA DUCHESSE.--Ou par le juste jugement de Dieu tu périras dans cette
+guerre avant de la pouvoir terminer en vainqueur, ou je mourrai de
+douleur et de vieillesse, et jamais je ne reverrai ton visage. Emporte
+donc avec toi mes plus pesantes malédictions, et puissent-elles, au jour
+du combat, t'accabler d'un plus lourd fardeau que l'armure complète dont
+tu es revêtu! Mes prières combattent pour tes adversaires: les jeunes
+âmes des enfants d'Édouard animeront le courage de tes ennemis, et leur
+murmureront à l'oreille des promesses de succès et de victoire. Tu es
+sanguinaire, ta fin sera sanglante; et l'infamie accompagne ta vie et
+suivra la mort.
+
+(Elle sort.)
+
+ÉLISABETH.--Avec bien plus de sujets de te maudire je n'ai pas, autant
+qu'elle, la force nécessaire; mais je réponds: Amen. (Elle va pour
+s'éloigner.)
+
+LE ROI RICHARD.--Arrêtez, madame: j'ai un mot à vous dire.
+
+ÉLISABETH.--Je n'ai plus de fils du sang royal que tu puisses
+assassiner. Pour mes filles, Richard, j'en ferai des religieuses
+consacrées à la prière, et non des reines dans les pleurs. Ne cherche
+donc pas à les frapper.
+
+LE ROI RICHARD.--Vous avez une fille appelée Élisabeth, belle et
+vertueuse, une princesse charmante.
+
+ÉLISABETH.--Et faut-il qu'elle meure pour cela? Oh! laisse-la vivre! Je
+corromprai ses moeurs, je flétrirai sa beauté; je me déshonorerai
+moi-même, en m'accusant d'infidélité à la couche d'Édouard, et je
+jetterai sur elle un voile d'infamie. Qu'à ce prix elle vive à l'abri du
+poignard sanglant: je déclarerai qu'elle n'est pas fille d'Édouard.
+
+LE ROI RICHARD.--Ne faites point affront à sa naissance, elle est du
+sang royal.
+
+ÉLISABETH.--Pour sauver ses jours, je consens à dire qu'elle n'en est
+pas.
+
+LE ROI RICHARD.--Sa naissance seule suffit pour les garantir.
+
+ÉLISABETH.--Eh! c'est seulement à cause de cette garantie que sont morts
+ses frères.
+
+LE ROI RICHARD.--Tenez, les étoiles protectrices s'étaient montrées
+contraires à leur naissance.
+
+ÉLISABETH.--Non, mais de perfides protecteurs[26] ont été contraires à
+leur existence.
+
+LE ROI RICHARD.--Tout ce qui n'a pu être évité était l'arrêt de la
+destinée.
+
+ÉLISABETH.--Oui, quand celui qui évite les chemins de la grâce fait la
+destinée. Mes enfants étaient destinés à une mort plus heureuse, si la
+grâce du ciel t'avait accordé une vie plus vertueuse.
+
+LE ROI RICHARD.--On dirait que c'est moi qui ai tué mes neveux.
+
+ÉLISABETH.--Tes neveux! et c'est bien en effet[27] par leur oncle qu'ils
+ont perdu le bonheur, la couronne, leurs parents, la liberté, la vie.
+Quelles que soient les mains qui percèrent leurs tendres coeurs, c'est
+ta tête qui indirectement a dirigé le coup. Il n'est pas douteux que le
+poignard meurtrier ne soit demeuré impuissant et émoussé jusqu'au moment
+où il a été aiguisé sur ton coeur de pierre, pour s'enfoncer à plaisir
+dans les entrailles de mes agneaux. Ah! si l'habitude de la douleur n'en
+calmait pas les emportements, ma langue ne nommerait point mes enfants à
+ton oreille, que mes ongles ne fussent plantés dans tes yeux, et que
+moi, lancée dans ce golfe désespéré de la mort, pauvre barque à qui l'on
+a enlevé ses voiles et ses cordages, je ne me fusse brisée en morceaux
+sur ton sein de roche.
+
+[Note 26: Shakspeare met en opposition dans les deux répliques _good
+stars_ (bonnes étoiles) et _bad friends_ (mauvais amis), ce qu'il a
+fallu tâcher de rendre par l'opposition des étoiles protectrices et des
+perfides protecteurs.]
+
+[Note 27:
+
+ _You speak as if I had slain my cousins;_
+ _--Cousins indeed, and by their uncle cozen'd,_
+ _Of kingdom, comfort, etc., etc._
+
+Vous parlez comme si j'avais tué mes cousins. _Cousins en effet, et
+filoutés (cozen'd) par leur oncle, de leur royaume, de leur bonheur_,
+etc., etc. Ce jeu de mots était impossible à rendre en français.]
+
+LE ROI RICHARD.--Madame, puissé-je réussir dans mon entreprise, et dans
+les généreux hasards d'une guerre sanglante, comme il est vrai que je
+vous veux plus de bien, et à vous et aux vôtres, que je ne vous ai
+jamais fait de mal, ni à vous, ni à vos enfants!
+
+ÉLISABETH,--Eh! quel bien peut-on encore apercevoir sous la face du ciel
+qui puisse être un bien pour moi?
+
+LE ROI RICHARD.--L'élévation de vos enfants, noble dame.
+
+ÉLISABETH.--Sur quelque échafaud pour y perdre leurs têtes.
+
+LE ROI RICHARD.--Non, mais aux dignités et au faîte de la fortune, pour
+y être le type souverain des gloires de la terre.
+
+ÉLISABETH.--Flatte ma douleur d'un pareil tableau. Dis-moi, quels
+honneurs, quelles dignités, quelle fortune tu peux abandonner à aucun de
+mes enfants?
+
+LE ROI RICHARD.--Tout ce que j'en possède, et moi avec, je veux le
+donner à un de tes enfants. Noie donc dans l'oubli de ton âme irritée le
+triste souvenir des maux que tu supposes que je t'ai faits.
+
+ÉLISABETH.--Explique-toi donc en peu de mots, de crainte que le récit de
+tes projets bienveillants ne dure plus longtemps que ta bonne volonté.
+
+LE ROI RICHARD.--Sache donc que j'aime ta fille de toute la tendresse de
+mon âme.
+
+ÉLISABETH.--La mère de ma fille le pense ainsi du fond de son âme.
+
+LE ROI RICHARD.--Eh bien, que pensez-vous?
+
+ÉLISABETH.--Que tu aimes ma fille de toute la tendresse de ton âme,
+comme tu aimas ses frères avec tout ce que tu as de tendresse dans
+l'âme, et comme je t'en remercie avec toute la tendresse que j'ai pour
+toi[28].
+
+[Note 28: Richard a dit à Élisabeth:
+
+_Then know that from my soul I love thy daughter._
+
+Élisabeth lui répond:
+
+_My daughter's mother thinks it with her soul_.
+
+_From_, en anglais, se met après les verbes de mouvement, et peut
+signifier loin de, comme _go thou from my sight_, éloigne-toi de ma vue.
+Ainsi, dans le langage d'équivoque que Shakspeare durant toute cette
+scène a donné à Élisabeth, _from my soul I love thy daughter_, peut
+également signifier j'aime ta fille de toute mon âme, ou bien _j'aime ta
+fille loin de mon âme_. C'est dans ce dernier sens que le prend
+Élisabeth, et c'est sur cette équivoque que roule le dialogue, jusqu'à
+ces mots de Richard: _Ne soyez pas si prompte_. Il était impossible de
+le rendre en français sans s'écarter un peu du sens littéral.]
+
+LE ROI RICHARD.--Ne soyez pas si prompte à mal interpréter mes paroles.
+Oui, je veux dire que j'aime votre fille de toute mon âme, et je me
+propose de la faire reine d'Angleterre.
+
+ÉLISABETH.--Et dis-moi, quel est celui que tu te proposes de lui donner
+pour roi?
+
+LE ROI RICHARD.--Celui qui la fera reine: quel autre pourrait-ce être?
+
+ÉLISABETH.--Qui, toi?
+
+LE ROI RICHARD.--Moi, oui, moi-même; qu'en pensez-vous, madame?
+
+ÉLISABETH.--Eh! comment pourras-tu lui faire ta cour?
+
+LE ROI RICHARD.--C'est ce que je désirerais apprendre de vous, comme de
+la personne la mieux instruite de ses penchants.
+
+ÉLISABETH.--Veux-tu l'apprendre de moi?
+
+LE ROI RICHARD.--Oui, madame; c'est le désir de mon coeur.
+
+ÉLISABETH.--Envoie-lui, par celui qui a tué ses frères, deux coeurs
+sanglants, où tu auras fait graver les noms d'_Édouard_ et d'_York_,
+peut-être, en les voyant, elle pleurera: alors présente-lui un mouchoir,
+comme autrefois Marguerite présenta à ton père un linge trempé dans le
+sang de Rutland. Dis-lui qu'il a essuyé le sang vermeil qui coulait du
+corps de ses frères chéris, et invite-la à s'en servir pour sécher les
+larmes de ses yeux. Si cela ne suffit pas pour l'engager à t'aimer,
+envoie-lui dans une lettre le détail de tes nobles exploits: dis-lui que
+c'est toi qui as fait périr son oncle Clarence, son oncle Rivers; et que
+de plus, à sa considération, tu as promptement dépêché sa bonne tante
+Anne.
+
+LE ROI RICHARD.--Vous vous moquez de moi, madame: ce n'est pas là le
+moyen de gagner le coeur de votre fille.
+
+ÉLISABETH.--Je n'en connais point d'autre, à moins que tu ne puisses
+emprunter quelque autre figure, et n'être plus le Richard qui a fait
+tout cela.
+
+LE ROI RICHARD.--Dites-lui que j'ai fait tout cela par amour pour elle.
+
+ÉLISABETH.--Vraiment, alors, elle ne peut manquer de t'aimer, après que
+tu as acheté son amour au prix d'un si sanglant butin.
+
+LE ROI RICHARD.--Écoutez: ce qui est fait ne peut se réparer. L'homme
+commet quelquefois sans réflexion des actions dont ensuite il a le temps
+de se repentir. Si j'ai ravi le royaume à vos fils, je veux, en
+réparation, le donner à votre fille; si j'ai fait périr les fruits de
+votre sein, je veux, pour ressusciter votre postérité, me donner avec
+votre fille une postérité formée de votre sang. Le nom d'aïeule n'est
+guère moins doux que le tendre nom de mère: ce seront également vos
+enfants; plus éloignés seulement d'un degré, ils tiendront de même de
+vous: ce sera votre sang; une même douleur les aura mis au monde, en y
+ajoutant seulement une nuit de souffrances qu'endurera celle pour qui
+vous avez subi la même peine. Vos enfants ont fait le malheur de votre
+jeunesse; les miens feront la consolation de votre vieillesse. La perte
+que vous regrettez n'est autre que celle d'un fils roi, et par cette
+perte, votre fille va devenir reine. Je ne puis vous donner tous les
+dédommagements que je voudrais, acceptez donc les offres qui sont en ma
+puissance. Dorset, votre fils, qui, l'âme remplie de crainte, a porté
+ses pas mécontents dans une terre étrangère, aussitôt rappelé, va se
+voir porter par cette heureuse alliance aux plus hautes dignités et à la
+plus brillante fortune. Le roi, qui nommera votre charmante fille son
+épouse, donnera familièrement à votre Dorset le titre de frère: vous
+serez encore la mère d'un roi, et tous les ravages d'un temps de malheur
+seront bientôt réparés par un double trésor de jouissances. Quoi! nous
+pouvons voir couler encore une foule de jours heureux. Chaque goutte des
+pleurs que vous avez versés peut vous revenir changée en perle d'Orient,
+et payée avec usure par les avantages d'un bonheur dix fois redoublé. Va
+donc, ma mère, va trouver ta fille; enhardis, par ton expérience, sa
+timide jeunesse; dispose son oreille à entendre les voeux d'un amant;
+enflamme son tendre coeur du désir ambitieux de la brillante
+souveraineté; révèle à la princesse la douceur de ces heures
+silencieuses des joies du mariage; et, sitôt que mon bras aura châtié ce
+petit rebelle, cet écervelé de Buckingham, je reviendrai couvert de
+lauriers triomphants, et conduirai ta fille à la couche d'un vainqueur:
+c'est à elle que je ferai hommage de mes succès et de mes conquêtes; à
+elle seule appartiendra la victoire; elle sera le César du César.
+
+ÉLISABETH.--Que pourrais-je lui dire?... Que le frère de son père
+voudrait être son époux? ou lui dirai-je son oncle? ou bien celui qui a
+tué ses frères et ses oncles? Sous quel titre lui annoncer tes désirs,
+que Dieu, que les lois, mon honneur et son amour puissent rendre
+agréable à sa tendre jeunesse?
+
+LE ROI RICHARD.--Montrez-lui cette alliance donnant la paix à la belle
+Angleterre.
+
+ÉLISABETH.--Mais elle l'achèterait aux dépens de ses troubles éternels.
+
+LE ROI RICHARD.--Dites-lui que le roi, qui pourrait commander, la
+supplie.
+
+ÉLISABETH.--De consentir à ce que défend le Roi des rois.
+
+LE ROI RICHARD.--Dites-lui qu'elle sera une grande et puissante reine.
+
+ÉLISABETH.--Pour en déplorer le titre comme fait sa mère.
+
+LE ROI RICHARD.--Dites-lui que je l'aimerai toujours.
+
+ÉLISABETH.--Mais combien de temps ce mot toujours conservera-t-il
+quelque valeur?
+
+LE ROI RICHARD.--Autant que durera sa belle vie, et toujours aussi
+tendre.
+
+ÉLISABETH.--Mais sincèrement, combien durera sa douce vie[29]?
+
+[Note 29:
+
+ _Sweetly in force unto her fair life end;_
+ _--But how long fairly shall her sweet life last?_
+
+Ce sont des oppositions qu'il faut renoncer à rendre en français.]
+
+LE ROI RICHARD.--Aussi longtemps que le ciel et la nature la
+prolongeront.
+
+ÉLISABETH.--Aussi longtemps que l'enfer et Richard le trouveront bon.
+
+LE ROI RICHARD.--Dites-lui que moi, son souverain, je suis son humble
+sujet.
+
+ÉLISABETH.--Mais elle, votre sujette, abhorre une pareille souveraineté.
+
+LE ROI RICHARD.--Employez votre éloquence en ma faveur.
+
+ÉLISABETH.--Une proposition honnête réussit mieux exposée simplement.
+
+LE ROI RICHARD.--Eh bien, annoncez-lui simplement l'offre de mon amour.
+
+ÉLISABETH.--Dire simplement ce qui n'est pas honnête, cela est par trop
+grossier.
+
+LE ROI RICHARD.--Vos raisonnements sont superficiels et par trop
+recherchés.
+
+ÉLISABETH.--Oh! non, mes raisons sont trop profondes et trop
+naturelles[30]. Mes pauvres enfants sont trop profondément et trop
+réellement ensevelis dans leurs tombeaux.
+
+[Note 30:
+
+ _Your reasons are too shallow and too quick._
+ _--Oh no! my reasons are too deep and dead._
+
+]
+
+LE ROI RICHARD.--Ne touchez point cette corde, madame; cela est passé.
+
+ÉLISABETH.--Je la toucherai tant qu'il restera dans mon coeur une corde
+sensible.
+
+LE ROI RICHARD.--Oui, par mon saint George, par ma jarretière, par ma
+couronne....
+
+ÉLISABETH.--Tu as profané l'un, déshonoré l'autre, usurpé la troisième.
+
+LE ROI RICHARD.--Je jure....
+
+ÉLISABETH.--Sur rien, ce n'est point là un serment: ton saint George
+profané a perdu sa sainte dignité; ta jarretière ternie est dépouillée
+de sa vertu chevaleresque; ta couronne usurpée est déshonorée dans sa
+gloire: si tu veux faire un serment qui te lie et que je croie, jure
+donc par quelque chose que tu n'aies pas outragé.
+
+LE ROI RICHARD.--Eh bien, par l'univers....
+
+ÉLISABETH.--Il est plein de tes odieux forfaits.
+
+LE ROI RICHARD.--Par la mort de mon père.
+
+ÉLISABETH.--Ta vie l'a déshonorée.
+
+LE ROI RICHARD.--Par moi-même.
+
+ÉLISABETH.--Tu t'es avili toi-même.
+
+LE ROI RICHARD.--Enfin, par le nom de Dieu.
+
+ÉLISABETH.--Dieu a été le plus offensé de tous. Si tu avais craint de
+violer un serment fait au nom de Dieu, l'union que le roi ton frère
+avait formée n'aurait pas été rompue ni mon frère égorgé. Si tu avais
+craint de violer un serment fait au nom de Dieu, cet or, signe du
+pouvoir, qui entoure maintenant ta tête, aurait décoré le jeune front de
+mon enfant; et je verrais ici vivants les deux princes qui, maintenant,
+tendres camarades couchés ensemble dans la poussière du tombeau[31],
+sont par la violation de ta foi devenus la proie des vers. Par quoi
+peux-tu jurer aujourd'hui?
+
+[Note 31:
+
+_Too deep and dead poor infants in their graves._
+
+Encore des oppositions impossibles à rendre tout à fait, même en
+s'écartant un peu du sens littéral.]
+
+LE ROI RICHARD.--Par l'avenir.
+
+ÉLISABETH.--Tu l'as outragé dans le passé, et moi-même j'ai encore bien
+des larmes à verser dans l'avenir pour le passé rempli de tes crimes.
+Les enfants dont tu as massacré les parents passent une jeunesse sans
+conseils et sans guides qu'ils déploreront dans la suite de l'âge; les
+parents dont tu as égorgé les enfants vivent aujourd'hui, plantes
+stériles et desséchées, pour passer leur vieillesse dans les pleurs. Ne
+jure point par l'avenir; tu en as abusé avant de pouvoir en user, par le
+mauvais usage que tu as fait du passé.
+
+LE ROI RICHARD.--Comme il est vrai que je désire prospérer, je veux tout
+réparer, et puissé-je à ce seul prix réussir dans l'entreprise
+dangereuse que je vais tenter contre mes ennemis en armes! Que je sois
+moi-même l'artisan de ma ruine! Que le ciel et la fortune ne m'accordent
+plus un instant de bonheur! Jour, refuse-moi ta lumière; nuit,
+refuse-moi ton doux repos: que tous les astres propices deviennent
+contraires à mes desseins si ce n'est pas avec l'amour le plus pur, le
+dévouement le plus vertueux et les pensées les plus saintes, que
+j'adresse mes voeux à ta belle et noble fille: c'est en elle qu'est
+placé mon bonheur et le tien. Sans elle, je vois tomber sur moi, sur
+vous, sur elle-même, sur l'Angleterre et sur une foule d'âmes
+chrétiennes, la mort, la désolation, la ruine et la destruction. Tous
+ces désastres ne peuvent être prévenus que par cet hymen: ainsi donc,
+chère mère (car c'est le nom qu'il faut que je vous donne), plaidez
+auprès d'elle la cause de mon amour; parlez-lui de ce que je serai, et
+non pas de ce que j'ai été; ne lui parlez pas de mon mérite présent,
+mais de celui que je veux acquérir. Insistez sur les nécessités de
+l'État et des temps, et ne mettez pas de maussades obstacles à de grands
+projets.
+
+ÉLISABETH.--Me laisserai-je donc tenter ainsi par ce démon?
+
+LE ROI RICHARD.--Oui, si ce démon vous tente pour le bien.
+
+ÉLISABETH.--Faudra-t-il m'oublier moi-même, pour me revoir ce que
+j'étais?
+
+LE ROI RICHARD.--Oui, si le souvenir de ce que vous êtes vous nuit à
+vous-même.
+
+ÉLISABETH.--Mais tu as assassiné mes fils.
+
+LE ROI RICHARD.--Mais je les ensevelis dans le sein de votre fille, et
+dans ce nid brûlant ils renaîtront de leurs cendres, pour votre
+consolation et votre félicité.
+
+ÉLISABETH.--Irai-je presser ma fille de céder à tes désirs?
+
+LE ROI RICHARD.--Oui, et par là devenez une heureuse mère.
+
+ÉLISABETH.--Eh bien, j'y vais.--Écris-moi une lettre très-courte, et tu
+connaîtras par moi ses sentiments.
+
+LE ROI RICHARD.--Portez-lui le baiser de mon tendre amour; adieu. (_Il
+l'embrasse; Élisabeth sort._) O femme imbécile, légère, changeante et
+prompte à pardonner! (_Entrent Ratcliff et ensuite Catesby._) Eh bien,
+quelles nouvelles?
+
+RATCLIFF.--Très-puissant souverain, une flotte redoutable paraît sur la
+côte occidentale. Sur le rivage accourent une foule d'amis douteux, au
+coeur dissimulé, sans armes, et ne paraissant pas disposés à s'opposer à
+la descente des ennemis. On croit que Richmond est l'amiral de la
+flotte, et qu'ils longent la côte, en attendant que Buckingham vienne
+leur prêter son appui, et les recevoir sur le rivage.
+
+LE ROI RICHARD.--Que quelque ami rapide dans sa course se rende
+promptement auprès du duc de Norfolk. Ratcliff, que ce soit toi,.... ou
+Catesby: où est-il?
+
+CATESBY.--Ici, mon bon seigneur.
+
+LE ROI RICHARD.--Catesby, vole vers le duc.
+
+CATESBY.--Je pars, seigneur, avec toute la célérité possible.
+
+LE ROI RICHARD.--Ratcliff, approche: cours à Salisbury, et quand tu
+reviendras.... (_A Catesby._) Traître d'imbécile, pourquoi restes-tu là
+au lieu d'aller trouver le duc?
+
+CATESBY.--Dites-moi d'abord, mon souverain, les ordres de Votre Majesté;
+que veut-elle que je dise au duc?
+
+LE ROI RICHARD.--Oh! tu as raison, bon Catesby.--Dis-lui de lever
+sur-le-champ la plus forte armée qu'il pourra rassembler, et de venir me
+joindre au plus tôt à Salisbury.
+
+CATESBY.--Je pars. (Catesby sort.)
+
+RATCLIFF.--Que désirez-vous que je fasse à Salisbury?
+
+LE ROI RICHARD.--Eh! qu'y veux-tu faire, avant que j'y sois arrivé?
+
+RATCLIFF.--Votre Majesté m'avait dit de prendre les devants.
+
+LE ROI RICHARD.--J'ai changé d'avis. (Entre Stanley.) Stanley, quelles
+nouvelles?
+
+STANLEY.--Seigneur, pas d'assez bonnes pour être entendues de vous avec
+plaisir, ni d'assez mauvaises pour qu'on n'ose vous les annoncer.
+
+LE ROI RICHARD.--Bon, des énigmes? Ni bonnes, ni mauvaises! Qu'as-tu
+besoin de venir ainsi d'une lieue, quand tu peux arriver à dire ton
+affaire par le plus court chemin? Encore une fois, quelle nouvelles?
+
+STANLEY.--Richmond est en mer.
+
+LE ROI RICHARD.--Eh bien, qu'il s'y abîme, et que la mer l'engloutisse.
+Que fait là ce vagabond sans courage?
+
+STANLEY.--Mon souverain, je ne le sais que par conjecture.
+
+LE ROI RICHARD.--Eh bien, voyons votre conjecture.
+
+STANLEY.--C'est qu'excité par Buckingham, Dorset et Morton, il fait
+voile vers l'Angleterre pour revendiquer la couronne.
+
+LE ROI RICHARD.--Le trône est-il vacant? l'épée sans maître? le roi
+est-il mort? l'empire sans possesseur? Quel autre héritier d'York est en
+vie que nous? et qui est roi d'Angleterre, que l'héritier du grand York?
+D'après cela dites-moi donc ce qu'il fait sur la mer.
+
+STANLEY.--Si ce n'est pas là son projet, seigneur, j'ignore ses
+desseins.
+
+LE ROI RICHARD.--A moins qu'il ne vienne pour être votre souverain, vous
+ne pouvez deviner ce qui attire ce Gallois sur nos bords?.... Tu te
+révolteras, et tu iras te joindre à lui, j'en ai peur.
+
+STANLEY.--Non, mon puissant souverain: n'ayez donc de moi aucune
+défiance.
+
+LE ROI RICHARD.--En ce cas, où sont tes troupes pour le repousser? où
+sont tes vassaux, tes soldats? Ne sont-ils pas plutôt actuellement sur
+la côte occidentale, à seconder la descente des rebelles sur le rivage?
+
+STANLEY.--Non, mon bon seigneur: tous mes amis sont dans le nord.
+
+LE ROI RICHARD.--De froids amis pour moi! Que font-ils dans le nord,
+lorsqu'ils devraient servir leur souverain dans l'occident?
+
+STANLEY.--Ils n'en ont pas reçu l'ordre, puissant roi. Si Votre Majesté
+veut bien m'y autoriser, je vais rassembler mes amis, et je rejoindrai
+Votre Grâce au temps et dans le lieu qu'il lui plaira de me prescrire.
+
+LE ROI RICHARD.--Oui, oui, tu voudrais déjà être parti pour joindre
+Richmond. Je ne me fierai point à vous, Mortimer.
+
+STANLEY.--Très-puissant souverain, vous n'avez aucun sujet de douter de
+mon attachement: jamais je ne fus et jamais je ne serai un traître.
+
+LE ROI RICHARD.--Allez donc, et rassemblez vos forces.--Mais écoutez;
+laissez avec moi votre fils George Stanley. Songez à être ferme dans
+votre fidélité; autrement la tête de votre fils est mal assurée.
+
+STANLEY.--Agissez avec lui, seigneur, selon que vous me trouverez fidèle
+envers vous.
+
+(Stanley sort.)
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Mon gracieux souverain, j'ai reçu par des amis l'avis
+certain que sir Édouard Courtney, et ce hautain prélat, l'évêque
+d'Exeter, son frère aîné, sont actuellement en armes dans le Devonshire,
+à la tête d'un parti nombreux.
+
+(Entre un autre messager.)
+
+SECOND MESSAGER.--Dans la province de Kent, mon souverain, les Guilford
+sont en armes: et à chaque instant une foule de partisans vient se
+joindre aux rebelles; leur armée grossit de plus en plus.
+
+(Entre un autre messager.)
+
+TROISIÈME MESSAGER.--Seigneur, l'armée du puissant Buckingham...
+
+LE ROI RICHARD.--Soyez maudits, oiseaux de malheur! Quoi, rien que des
+chants de mort! (_Il le frappe._) Tiens, reçois cela jusqu'à ce que tu
+m'apportes de meilleures nouvelles.
+
+TROISIÈME MESSAGER.--La nouvelle que j'apporte à Votre Majesté, c'est
+qu'un violent orage et des débordements soudains ont mis en désordre et
+dispersé l'armée de Buckingham, et qu'il erre abandonné, sans qu'on
+puisse savoir où.
+
+LE ROI RICHARD.--Oh! je te demande pardon. Tiens, voilà ma bourse, pour
+te guérir du coup que je t'ai donné.--Quelque ami bien conseillé a-t-il
+proclamé une récompense pour celui qui m'amènera le traître?
+
+TROISIÈME MESSAGER.--Cette proclamation a été faite, seigneur.
+
+(Entre un autre messager.)
+
+QUATRIÈME MESSAGER.--On dit, mon souverain, que sir Thomas Lovel et le
+lord marquis de Dorset sont soulevés dans la province d'York. Mais j'ai
+une nouvelle consolante à apprendre à Voire Majesté: c'est que la
+tempête a dispersé la flotte de Bretagne. Richmond, sur la côte du comté
+de Dorset, a détaché une chaloupe au rivage pour savoir si ceux qu'il
+voyait sur la côte étaient de son parti. Ils lui ont répondu qu'ils
+venaient de la part de Buckingham pour le seconder. Lui, se méfiant
+d'eux, a remis à la voile, et a repris sa course vers la Bretagne.
+
+LE ROI RICHARD.--Marchons, marchons, puisque nous sommes sur pied, si ce
+n'est pour combattre des ennemis étrangers, du moins pour réprimer les
+rebelles de l'intérieur.
+
+(Entre Catesby.)
+
+CATESBY.--Seigneur, le duc de Buckingham est pris; voilà la meilleure
+nouvelle que j'aie à vous donner, car il y en a une plus fâcheuse, mais
+qu'il faut pourtant vous dire: c'est que le comte de Richmond est
+débarqué à Milford avec une nombreuse armée.
+
+LE ROI RICHARD.--Marchons vers Salisbury: tandis que nous demeurons ici
+à raisonner, une bataille gagnée ou perdue aurait déjà pu affermir une
+couronne.--Que quelqu'un de vous se charge de faire amener Buckingham à
+Salisbury, et que le reste me suive.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE V
+
+Une pièce dans la maison de lord Stanley.
+
+_Entrent_ STANLEY ET SIR CHRISTOPHE URSWICK.
+
+
+STANLEY.--Sir Christophe, dites à Richmond, de ma part, que mon fils
+George Stanley est retenu en otage dans le repaire de ce féroce
+sanglier. Si je me révolte, la tête de mon jeune George va tomber; c'est
+cette crainte qui m'empêche de lui prêter mon appui: mais apprenez-moi
+où est actuellement le noble Richmond.
+
+CHRISTOPHE.--A Pembroke, ou à Harford-West, dans la province de Galles.
+
+STANLEY.--Quels hommes de nom se sont joints à lui?
+
+CHRISTOPHE.--Sir Walter Herbert, guerrier renommé; sir Gilbert Talbot et
+sir William Stanley; Oxford, le terrible Pembroke, sir James Blunt, et
+Ricep Thomas, avec une vaillante troupe, et plusieurs autres guerriers
+de distinction et de mérite. Ils dirigent leur marche vers Londres, si
+on ne leur livre pas bataille en chemin.
+
+STANLEY.--Va, hâte-toi de rejoindre ton seigneur; porte-lui mon hommage,
+et annonce-lui que la reine a consenti avec joie à lui donner pour
+épouse sa fille Élisabeth. Ces lettres l'instruiront de mes
+dispositions. Adieu.
+
+(Il donne des papiers à sir Christophe. Ils sortent.)
+
+FIN DU QUATRIEME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+
+SCÈNE I
+
+A Salisbury.
+
+_Entrent_ LE SHÉRIF _et ses gardes, conduisant_ BUCKINGHAM _au
+supplice_.
+
+
+BUCKINGHAM.--Le roi Richard ne veut donc pas m'accorder un moment
+d'entretien?
+
+LE SHÉRIF.--Non, mon bon lord: ainsi résignez-vous.
+
+BUCKINGHAM.--Hastings, et vous, enfants d'Édouard, Rivers, Grey! saint
+roi Henri! Édouard, son aimable fils! Vaughan! et vous tous qui êtes
+tombés en trahison sous la main corrompue de l'odieuse injustice, si vos
+âmes offensées et irritées contemplent, au travers des nuages, le
+spectacle de cette heure fatale, pour votre vengeance, insultez à ma
+destruction!--Amis, n'est-ce pas aujourd'hui le jour des Morts?
+
+LE SHÉRIF.--Oui, milord.
+
+BUCKINGHAM.--Eh bien, ce jour des Morts est le jour de ma mort. C'est
+aussi le jour que, sous le règne d'Édouard, j'ai prié le Ciel de me
+rendre fatal, si je devenais perfide à ses enfants, ou aux parents de
+son épouse. C'est le jour où je formai le souhait de périr victime de la
+perfidie de l'homme en qui j'aurais le plus de confiance. Ce jour où
+tant d'âmes de morts assiégent mon âme tremblante est le terme marqué à
+mes forfaits. Ce Dieu tout puissant, qui voit tout, et dont je me
+jouais, a fait tomber sur ma tête l'effet de ma feinte prière; et il me
+donne en réalité tout ce que je lui demandais en riant. C'est ainsi
+qu'il force l'épée du méchant de tourner sa pointe contre le sein de son
+maître. Ainsi tombe de tout son poids sur ma tête la malédiction de
+Marguerite. _Lorsqu'il brisera ton coeur de douleur, me disait-elle,
+souviens-toi que Marguerite te l'a prédit._--Allons, conduisez-moi à ce
+honteux échafaud. L'injustice recueille l'injustice, et l'infamie est
+payée par l'infamie.
+
+(Buckingham sort avec le shérif et les gardes.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Une plaine près de Tamworth.
+
+_Entrent avec des tambours et des drapeaux_ RICHMOND, FORD, SIR JAMES
+BLUNT, SIR WALTER HERBERT, _et autres avec des troupes en marche_.
+
+
+RICHMOND.--Mes compagnons d'armes et mes bien chers amis, froissés sous
+le joug de la tyrannie, nous voici parvenus sans obstacle jusque dans le
+sein de l'Angleterre; et nous recevons ici de notre père Stanley une
+lettre bien propre à nous soutenir et à nous encourager. Le sanguinaire
+usurpateur, l'infâme sanglier qui a ravagé vos récoltes de l'été et vos
+vignes fertiles, et va jusque dans vos entrailles, dont il a fait son
+auge, engloutir, comme l'eau immonde dont il se nourrit, votre sang
+encore fumant, cet odieux pourceau est, à ce que nous apprenons, gîté au
+centre de cette île, près de la ville de Leicester; de Tamworth
+jusque-là nous n'avons qu'un jour de marche. Au nom de Dieu, courageux
+amis, allons d'un coeur allègre, dans les sanglants hasards d'un combat
+dangereux, mais unique, recueillir la moisson d'une paix éternelle.
+
+OXFORD.--La conscience de notre droit vaut en chacun de nous mille
+épées, pour combattre ce sanguinaire homicide.
+
+HERBERT.--Je ne doute pas que ses amis ne l'abandonnent pour se joindre
+à nous.
+
+BLUNT.--Il n'a d'amis que ceux que retient la crainte, et qui
+l'abandonneront au moment où il aura le plus besoin de leur secours.
+
+RICHMOND.--Tout est pour nous. Ainsi, marchons au nom de Dieu.
+L'espérance légitime avance rapidement et vole sur les ailes de
+l'hirondelle: des rois elle fait des dieux, et des créatures moins
+nobles elle fait des rois.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE III
+
+La plaine de Bosworth.
+
+_Entrent_ LE ROI RICHARD _et des troupes_; LE DUC DE NORFOLK, LE COMTE
+DE SURREY, _et autres lords_.
+
+
+LE ROI RICHARD.--Plantons ici nos tentes dans la plaine de Bosworth.
+Milord Surrey, pourquoi avez-vous l'air si triste?
+
+SURREY.--Mon coeur est dix fois plus gai que mes yeux.
+
+LE ROI RICHARD.--Milord de Norfolk?
+
+NORFOLK.--Mon souverain?....
+
+LE ROI RICHARD.--Norfolk, nous aurons des coups; ah! n'est-ce pas que
+nous en aurons?
+
+NORFOLK.--Nous en donnerons et nous en recevrons, mon cher seigneur.
+
+LE ROI RICHARD.--Qu'on dresse ma tente. Je passerai la nuit ici. (_Des
+soldats viennent dresser la tente du roi_.) Mais où la passerai-je
+demain?--Allons, n'importe.--Qui de vous a reconnu le nombre des
+rebelles?
+
+NORFOLK.--Ils sont tout au plus six à sept mille hommes.
+
+LE ROI RICHARD.--Eh quoi? notre armée est trois fois plus nombreuse.
+D'ailleurs, le nom du roi est une puissante citadelle qui manque au
+parti de nos ennemis. Dressez cette tente.--Venez, nobles lords, allons
+reconnaître le terrain.--Qu'on fasse appeler quelques hommes de bon
+jugement: observons avec soin la discipline, et ne perdons pas une
+minute; car demain, mes lords, sera une laborieuse journée.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Entrent de l'autre côté du champ de bataille Richmond, sir William
+Brandon, Oxford et d'autres lords. Quelques soldats sont occupés à
+dresser la tente de Richmond.)
+
+RICHMOND.--Le soleil fatigué s'est couché dans des nuages d'or, et la
+trace brillante qu'a laissée son char enflammé nous promet pour demain
+un beau jour. Sir William Brandon, vous porterez mon étendard.--Qu'on
+m'apporte de l'encre et du papier dans ma tente.--Je veux tracer le plan
+figuré de notre ordre de bataille, distribuer à chaque chef son poste et
+ses fonctions, et régler sur de justes proportions le partage de notre
+petite armée.--Milord d'Oxford, et vous, sir William Brandon, et vous,
+sir Walter Herbert, restez avec moi. Le comte de Pembroke commandera son
+régiment.--Bon capitaine Blunt, saluez-le de ma part, et priez-le de me
+venir trouver dans ma tente vers deux heures du matin. Faites-moi encore
+un plaisir, mon bon capitaine: où est le quartier de milord Stanley? le
+savez-vous?
+
+BLUNT.--Ou je me suis bien trompé sur ses couleurs, et je suis sûr du
+contraire, ou son régiment est à un demi-mille au moins au midi de la
+puissante armée du roi.
+
+RICHMOND.--S'il était possible, sans danger, cher Blunt, de trouver
+quelque moyen de vous aboucher avec lui, et de lui remettre de ma part
+cette note extrêmement importante....
+
+BLUNT.--Fût-ce au péril de ma vie, milord, je le tenterai; et, sur ce,
+Dieu vous envoie un sommeil tranquille cette nuit!
+
+RICHMOND.--Bonne nuit, mon bon capitaine Blunt!--Venez, messieurs;
+allons nous consulter sur les opérations de demain. Entrons dans ma
+tente; l'air devient âpre et froid.
+
+(Ils se retirent sous la tente du comte.) (Entre dans sa tente le roi
+Richard avec Norfolk, Ratcliff et Catesby.)
+
+LE ROI RICHARD.--Quelle heure est-il?
+
+CATESBY.--Il est temps de souper, seigneur; il est neuf heures.
+
+LE ROI RICHARD.--Je ne soupe point ce soir.--Donne-moi de l'encre et du
+papier.--A-t-on arrangé la visière de mon casque de manière qu'elle ne
+me gêne plus?--Toute mon armure est-elle dans ma tente?
+
+CATESBY.--Oui, mon souverain; et tout est prêt.
+
+LE ROI RICHARD.--Mon bon Norfolk, rends-toi sur-le-champ à ton poste.
+Fais la garde avec soin, choisis des sentinelles sûres.
+
+NORFOLK.--J'y vais, seigneur.
+
+LE ROI RICHARD.--Levez-vous demain avec l'alouette, cher Norfolk.
+
+NORFOLK.--Vous pouvez y compter, mon prince.
+
+(Il sort.)
+
+LE ROI RICHARD.--Ratcliff?
+
+RATCLIFF.--Seigneur?
+
+LE ROI RICHARD.--Envoie un sergent d'armes au quartier de Stanley. Qu'il
+lui porte l'ordre d'amener sa troupe avant le lever du soleil, s'il ne
+veut pas que son fils George tombe dans la sombre caverne de la nuit
+éternelle.--Remplis-moi un verre de vin. Qu'on me donne une garde[32].
+(A Catesby.) Tu selleras mon cheval blanc, Surrey, pour la bataille de
+demain. Aie soin que le bois de mes lances soit solide et point trop
+lourd.--Ratcliff?
+
+[Note 32: Give me a watch.
+
+On est incertain sur le sens de ces paroles. _A watch_ veut dire _une
+montre_, veut dire _une sentinelle_, peut vouloir dire une lumière pour
+passer la nuit, une de ces sortes de bougies sur lesquelles était
+indiqué, par des marques placées de distance en distance, le nombre
+d'heures qu'elles devaient durer. On ne connaissait pas les montres en
+Angleterre du temps de Richard; mais ce ne serait pas une raison pour
+Shakspeare; et d'ailleurs, selon toute apparence, le nom de _watch_
+(veille) avait été donné d'abord aux instruments tels que sabliers,
+clepsydres, destinés à mesurer le temps dans l'absence du soleil. On
+pourrait donc alors assez arbitrairement choisir entre cette
+interprétation du mot watch, et celle par laquelle il signifierait
+_flambeau de veille_. C'est à ce dernier sens que se sont arrêtés les
+commentateurs, observant, sans doute avec beaucoup de raison, qu'il va
+sans dire qu'on mettra une garde à la tente du roi, et qu'il n'a pas
+besoin de la demander. Cependant une autre observation qui leur a
+échappé, c'est le soin qu'a apporté le poëte à mettre en opposition les
+inquiétudes de Richard avec la tranquille confiance de Richmond. La peur
+d'être trahi le poursuit; il va épier ce qui se passe dans le camp,
+avertit le duc de Norfolk de choisir des sentinelles sûres, recommande,
+au moment où l'on se retire, que la garde veille avec soin, tandis que
+Richmond s'endort remettant à Dieu le soin de le garder. Cette
+opposition est trop marquée pour que Shakspeare n'ait pas eu intention
+de la faire ressortir, et rien n'est plus propre à indiquer l'agitation
+de l'esprit de Richard que ce soin inutile de demander une garde. Il
+n'est pas d'ailleurs bien rare de voir Shakspeare sacrifier la
+vraisemblance à l'effet: c'est donc ce sens du mot watch qu'on a cru
+devoir choisir.]
+
+RATCLIFF.--Seigneur?
+
+LE ROI RICHARD.--As-tu vu le mélancolique lord Northumberland?
+
+RATCLIFF.--Je les ai vus, le comte de Surrey et lui, à l'heure du
+crépuscule, aller de quartier en quartier, parcourant l'armée, et
+animant les soldats.
+
+LE ROI RICHARD.--J'en suis bien aise. Donne-moi un verre de vin.--Je ne
+me sens point cette allégresse de coeur, cette gaieté d'esprit à
+laquelle j'étais accoutumé. Bon, mets-le là.--M'as-tu préparé de l'encre
+et du papier?
+
+RATCLIFF.--Oui, seigneur.
+
+LE ROI RICHARD.--Va recommander à ma garde de veiller avec soin, et
+laisse-moi. Vers le milieu de la nuit, tu reviendras dans ma tente, et
+tu m'aideras à m'armer.--Va-t'en, te dis-je.
+
+(Ratcliff sort.)
+
+(La tente de Richmond s'ouvre, on voit le comte avec ses officiers.)
+
+(Entre Stanley.)
+
+STANLEY.--Que la fortune et la victoire reposent sur ton casque!
+
+RICHMOND.--Que tout le bonheur que peut donner la sombre nuit
+t'accompagne, mon noble beau-père!--Dis-moi comment se porte notre
+tendre mère?
+
+STANLEY.--Je suis chargé par procuration de te bénir au nom de ta mère,
+qui ne cesse de prier pour le bonheur de Richmond. C'en est assez
+là-dessus.--Les heures silencieuses de la nuit s'écoulent, et l'ombre
+éclaircie commence à s'entr'ouvrir dans l'Orient. Pour abréger, car le
+temps nous l'ordonne, ce que tu as à faire, c'est de ranger ton armée en
+bataille dès le point du jour, et de confier ta fortune à la sanglante
+décision des coups et de la guerre aux regards meurtriers. Moi, autant
+que je le pourrai (car je ne puis faire tout ce que je désirerais), je
+chercherai les moyens d'éluder et de te secourir dans la confusion du
+combat; mais je ne peux me déclarer trop ouvertement pour toi, de
+crainte que, si mes mouvements étaient aperçus, ton jeune frère George
+ne fût exécuté à la vue de son père. Adieu. Le temps et le danger
+coupent court aux témoignages usités d'attachement; et à cet abondant
+échange de discours affectueux dont auraient besoin des amis séparés
+depuis si longtemps. Dieu veuille nous donner le loisir de vaquer à ce
+culte de l'amitié! Encore une fois, adieu. Vaillance et succès!
+
+RICHMOND.--Chers lords, conduisez-le jusqu'à son quartier. Je vais
+tâcher, au milieu du trouble de mes pensées, de prendre quelque repos,
+de crainte qu'un sommeil de plomb ne m'accable demain, lorsqu'il me
+faudra monter sur les ailes de la Victoire. Encore une fois, bonne nuit,
+chers lords, et messieurs. (Sortent les lords avec Stanley.) O toi dont
+je me regarde ici comme le capitaine, jette sur mes soldats un regard
+favorable! Mets dans leurs mains les massues meurtrières de ta
+vengeance, et que de leur chute pesante elles écrasent les casques
+usurpateurs de nos ennemis! Fais de nous les ministres de ta justice,
+afin que nous puissions te glorifier dans la victoire! C'est sur toi que
+je me repose des soins qui occupent mon âme, tandis que je vais laisser
+tomber le rideau de mes paupières. Soit que je dorme ou que je veille,
+oh! ne cesse pas de me défendre!
+
+(Il s'endort.)
+
+(L'ombre du prince Édouard, fils de Henri VI, sort de terre entre les
+deux tentes.)
+
+L'OMBRE, à Richard.--Que demain je pèse sur ton âme! Souviens-toi comme
+tu m'as assassiné dans la fleur de ma jeunesse à Tewksbury. Désespère
+donc, et meurs. (A Richmond.) Aie bon courage, Richmond: les âmes
+irritées des princes égorgés combattent pour toi: c'est le fils du roi
+Henri, Richmond, qui vient t'encourager.
+
+(L'ombre du roi Henri VI sort de terre.)
+
+L'OMBRE, _à Richard_.--Lorsque j'étais mortel, mon corps oint du
+Seigneur, a été par toi percé de mille coups meurtriers. Songe à la Tour
+et à moi. Désespère et meurs. C'est Henri VI qui vient te le souhaiter;
+désespère et meurs. (_A Richmond._) Vertueux et pieux, tu seras
+vainqueur. Henri, qui t'a prédit que tu serais roi, vient t'encourager
+dans ton sommeil. Vis et prospère.
+
+(L'ombre de Clarence sort de terre.)
+
+L'OMBRE, _à Richard_.--Que demain je pèse sur ton âme! Moi qui péris
+noyé dans un vin doucereux, moi pauvre Clarence, que ta perfidie fit
+tomber dans les piéges de la mort; pense à moi demain dans la bataille,
+et que ton épée tombe émoussée! Désespère et meurs. (_A Richmond._)
+Rejeton de la maison de Lancastre, les héritiers d'York, victimes de
+l'injustice, prient pour toi. Que les anges te protégent dans le combat!
+Vis et prospère.
+
+(Les ombres de Rivers, Grey et Vaughan, sortent de terre.)
+
+L'OMBRE DE RIVERS, _à Richard_.--Que demain je pèse sur ton âme! C'est
+Rivers, mort à Pomfret. Désespère et meurs!
+
+L'OMBRE DE GREY.--Souviens-toi de Grey; et que ton âme désespère!
+
+L'OMBRE DE VAUGHAN.--Souviens-toi de Vaughan; et plein de la terreur du
+crime, laisse tomber ta lance! Désespère et meurs!
+
+TOUTES TROIS, _à Richmond_.--Éveille-toi avec la pensée que nos injures
+attachées au coeur de Richard vont le faire succomber: éveille-toi et
+remporte la victoire.
+
+(L'ombre de lord Hastings sort de terre.)
+
+L'OMBRE, _à Richard_.--Couvert de sang et de crimes, réveille-toi du
+réveil du crime, et finis tes jours dans une bataille sanglante. Pense à
+lord Hastings. Désespère et meurs! (_A Richmond._) Ame calme et
+tranquille, éveille-toi, éveille-toi. Prends tes armes, combats, et
+triomphe pour le bonheur de l'Angleterre!
+
+(Les ombres des deux jeunes princes sortent de terre.)
+
+LES OMBRES, _à Richard_.--Rêve de tes neveux étouffés dans la Tour. Que
+nous soyons dans ton sein, Richard, un plomb qui t'entraîne à ta ruine,
+à l'infamie et à la mort! Les âmes de tes neveux viennent te le
+souhaiter. Désespère et meurs! (_A Richmond._) Dors, Richmond, dors en
+paix, et réveille-toi dans la joie. Que les bons anges te gardent du
+sanglier! Vis et sois le père d'une race heureuse de rois! Les
+malheureux enfants d'Édouard font des voeux pour ta prospérité!
+
+(L'ombre de la reine Anne sort de terre.)
+
+L'OMBRE, _à Richard_.--C'est ta femme, Richard, la malheureuse Anne, ta
+femme, qui ne goûta jamais près de toi une heure d'un tranquille
+sommeil; c'est elle qui remplit ton sommeil de trouble. Pense à moi
+demain dans la bataille, et que ton épée tombe émoussée. Désespère et
+meurs! (_A Richmond._) Et toi, âme paisible, dors d'un paisible sommeil;
+rêve de succès et d'une heureuse victoire. La femme de ton adversaire
+prie pour toi!
+
+(L'ombre de Buckingham sort de terre.)
+
+L'OMBRE, _à Richard_.--C'est moi qui le premier t'aidai à monter sur le
+trône; c'est moi qui le dernier éprouvai ta tyrannie. Oh! pense à
+Buckingham dans la bataille, et meurs dans les terreurs de tes forfaits.
+Rêve, rêve de faits sanglants et de mort, de défaite, de désespoir, et
+dans le désespoir rends ton dernier soupir! (_A Richmond._) J'ai péri
+pour t'avoir voulu seconder, avant que je pusse te prêter mon appui.
+Mais que ton coeur s'affermisse et ne sois point effrayé: Dieu et les
+bons anges combattent pour Richmond, et Richard va tomber de toute la
+hauteur de son orgueil.
+
+(Les ombres disparaissent.)
+
+(Le roi Richard sort en sursaut de son rêve.)
+
+LE ROI RICHARD.--Donnez-moi un autre cheval.--Bandez mes plaies.--Jésus,
+aie pitié de moi!--Mais doucement, ce n'est qu'un rêve. O lâche
+conscience, comme tu me tourmentes! Ce flambeau jette une flamme
+bleuâtre. Nous sommes au plus profond de la nuit. La sueur froide de la
+crainte couvre mon corps tremblant.--De quoi ai-je donc peur? De moi? Il
+n'y a ici que moi. Richard aime Richard.--Y a-t-il ici quelque
+meurtrier? Non.--Oui, moi. Fuyons donc. Quoi, me fuir moi-même? Beau
+projet! et pourquoi? De peur que je ne me venge... Quoi! que je me venge
+sur moi-même? Je m'aime... Et pourquoi? Pour quelque bien que je me sois
+fait à moi-même? Oh! non, hélas! Je me hais plutôt moi-même, pour les
+actions haïssables commises par moi. Je suis un misérable... Mais non,
+je mens, cela n'est pas vrai. Imbécile, parle donc bien de toi...
+Imbécile, pas de flatterie. Ma conscience a mille langues et chacune
+répète son histoire, et chaque histoire me déclare un misérable. Le
+parjure, le parjure au plus haut degré! Le meurtre, le meurtre féroce,
+au degré le plus abominable! Tous les crimes divers, tous commis sous
+toutes les formes, se pressent en foule au tribunal et crient tous:
+Coupable! coupable! Je tomberai dans le désespoir.--Il n'y a pas une
+créature qui m'aime; et si je meurs, pas une âme n'aura pitié de moi...
+Et pourquoi auraient-ils pitié de moi? Moi-même je n'en trouve aucune
+pour moi dans mon coeur. Il m'a semblé que toutes les âmes de ceux que
+j'ai fait périr étaient venues dans ma tente, et chacune d'elles avait
+pour demain crié vengeance sur la tête de Richard.
+
+(Entre Ratcliff.)
+
+RATCLIFF.--Seigneur?...
+
+LE ROI RICHARD.--Qui est là?
+
+RATCLIFF.--Ratcliff, seigneur, c'est moi. Le coq matineux du village a
+déjà salué deux fois l'aurore. Vos amis sont debout et se couvrent de
+leur armure.
+
+LE ROI RICHARD.--O Ratcliff, j'ai eu un songe effrayant.--Qu'en
+penses-tu? Nos amis seront-ils tous fidèles?
+
+RATCLIFF.--N'en doutez pas, seigneur.
+
+LE ROI RICHARD.--Ratcliff, je crains, je crains...
+
+RATCLIFF.--Allons, mon bon seigneur, ne vous laissez pas effrayer par
+des visions.
+
+LE ROI RICHARD.--Par l'apôtre saint Paul! Les ombres que j'ai vues cette
+nuit ont jeté plus de terreur dans l'âme de Richard que ne pourraient
+faire dix mille soldats, en chair et en os, armés à toute épreuve, et
+conduits par l'écervelé Richmond.--Le jour n'est pas encore prêt à
+paraître. Viens avec moi, je vais faire dans le camp le métier
+d'écouteur aux portes, pour savoir s'il y en a qui méditent de
+m'abandonner dans le combat.
+
+(Le roi Richard sort avec Ratcliff.)
+
+(Richmond s'éveille.--Entrent Oxford et autres.)
+
+LES LORDS.--Bonjour, Richmond!
+
+RICHMOND.--Je vous demande pardon, milords, et à vous, officiers
+diligents, de ce que vous surprenez un paresseux dans sa tente.
+
+LES LORDS.--Comment avez-vous dormi, milord?
+
+RICHMOND.--Du plus doux sommeil, depuis l'instant de votre départ,
+milords, et avec les songes les plus favorables qui soient jamais entrés
+dans la tête d'un homme endormi. J'ai cru voir les âmes de tous ceux que
+Richard a assassinés, venir à ma tente, et me crier: Victoire! Je vous
+proteste que mon coeur est tout réjoui du souvenir d'un si beau songe. A
+quelle heure du matin sommes-nous, milords?
+
+LES LORDS.--Quatre heures vont sonner.
+
+RICHMOND.--Allons, il est temps de s'armer, et de donner les ordres pour
+le combat.--(_Il s'avance vers les troupes._) Le temps et la nécessité
+qui nous pressent ne me permettent pas, mes chers compatriotes, de rien
+ajouter à ce que je vous ai dit.--Souvenez-vous seulement de ceci.--Dieu
+et la justice de notre cause combattent pour nous; les prières des
+saints et celles des âmes irritées contre Richard se placent devant nous
+comme un rempart fort élevé. A l'exception du seul Richard, ceux que
+nous allons combattre nous souhaitent la victoire, plutôt qu'à celui qui
+les conduit; car, qui les conduit? vous le savez, messieurs; un tyran
+sanguinaire, un homicide, élevé par le sang, et qui par le sang
+seulement a pu se maintenir; qui, pour parvenir, s'est servi de tous les
+moyens, et a mis à mort ceux qui lui avaient servi de moyen pour
+parvenir; une pierre impure et vile, qui n'est devenue précieuse que par
+l'éclat du trône d'Angleterre dans lequel il s'est illégitimement
+enchâssé; un homme qui a toujours été l'ennemi de Dieu: ainsi, puisque
+vous combattez un ennemi de Dieu, Dieu, dans sa justice, ne manquera pas
+de protéger en vous ses soldats. S'il en coûte des efforts pour
+renverser le tyran, le tyran mort, vous dormez en paix. Si vous
+combattez les ennemis de votre patrie, la prospérité de votre patrie
+vous payera de vos travaux; si vous combattez pour défendre vos femmes,
+vos femmes vous recevront avec joie en vainqueurs; si vous délivrez vos
+enfants du glaive de la tyrannie, les enfants de vos enfants vous en
+récompenseront dans votre vieillesse. Ainsi, au nom de Dieu et de tous
+ces droits, déployez vos étendards, et tirez vos épées de bon coeur.
+Pour moi, si mon entreprise est téméraire, je la payerai de ce corps qui
+demeurera froid sur la froide surface de la terre; mais, si je réussis,
+le dernier de vous tous recueillera sa part des fruits de ma victoire.
+Trompettes et tambours, sonnez hardiment et gaiement, Dieu et saint
+George! Richmond et victoire!
+
+(Ils sortent.)
+
+(Rentrent le roi Richard, Ratcliff, suite, troupes.)
+
+LE ROI RICHARD.--Que disait Northumberland, au sujet de Richmond[33]?
+
+[Note 33: Il ne croyait pas que lord Northumberland combattît pour lui
+de bon coeur. En effet, Northumberland ne donna point dans le combat.]
+
+RATCLIFF.--Qu'il n'a jamais été formé au métier de la guerre.
+
+LE ROI RICHARD.--Il disait la vérité.--Et Surrey, que disait-il?
+
+RATCLIFF.--Il disait, en souriant: Tant mieux pour nous.
+
+LE ROI RICHARD.--Il avait raison, et cela est vrai en
+effet.--(_L'horloge sonne._) Quelle heure est-il? Donnez-moi un
+calendrier.--Qui a vu le soleil aujourd'hui?
+
+RATCLIFF.--Je ne l'ai pas aperçu, seigneur.
+
+LE ROI RICHARD.--Il dédaigne apparemment de se montrer; car, d'après le
+calendrier, il devrait embellir l'orient depuis une heure. Ce jour sera
+lugubre pour quelqu'un.--Ratcliff?
+
+RATCLIFF.--Seigneur?
+
+LE ROI RICHARD.--Le soleil ne veut point se laisser voir aujourd'hui. Le
+ciel se noircit et les nuages s'abaissent sur notre camp. Je voudrais
+que ces gouttes de rosée vinssent de la terre. Point de soleil
+aujourd'hui! Eh bien, que m'importe, à moi, plus qu'à Richmond? Le ciel
+sinistre pour moi est également sinistre pour lui.
+
+NORFOLK.--Aux armes! aux armes, seigneur! l'ennemi nous brave dans la
+plaine.
+
+(Entre Norfolk.)
+
+LE ROI RICHARD.--Allons. En mouvement, en mouvement.--Qu'on caparaçonne
+mon cheval. Allez chercher lord Stanley: dites-lui d'amener ses
+troupes.--Je veux conduire mon armée dans la plaine, et voici mon ordre
+de bataille.--Mon avant-garde se déploiera sur une ligne, composée d'un
+nombre égal de cavalerie et d'infanterie. Nos archers seront placés dans
+le centre. John, duc de Norfolk, et Thomas, comte de Surrey, auront le
+commandement de cette infanterie et de cette cavalerie. Eux ainsi
+placés, nous les suivrons avec le corps de bataille, dont les ailes
+seront fortifiées par nos meilleurs cavaliers. Après cela, que saint
+George nous seconde!--Qu'en penses-tu, Norfolk?
+
+NORFOLK.--C'est un très-bon plan, mon guerrier souverain. J'ai trouvé
+cela ce matin sur ma tente.
+
+(Il lui donne un papier.)
+
+LE ROI RICHARD, _lisant_.--«Jockey de Norfolk, point trop d'audace; ton
+maître Dickon est vendu et acheté.» Invention de l'ennemi.--Allons,
+messieurs, que chacun se place à son poste, ne laissons pas effrayer nos
+âmes par de vains songes. La conscience est un mot à l'usage des lâches,
+et inventé pour tenir le fort en respect; que la vigueur de nos bras
+soit notre conscience, nos épées notre loi. En avant, joignons
+courageusement l'ennemi, jetons-nous dans la mêlée, et si ce n'est au
+ciel, allons ensemble en enfer.--Que vous dirai-je de plus que ce que je
+vous ai dit? Rappelez-vous à qui vous avez affaire. A un ramas de
+vagabonds, de misérables, de proscrits, l'écume de la Bretagne; de vils
+et ignobles paysans, vomis du sein de leur terre surchargée, pour se
+lancer dans les aventures désespérées, où ils vont trouver une perte
+certaine. Vous qui dormiez en paix, ils viennent vous arracher au repos;
+vous qui avez des terres et le bonheur de posséder de belles femmes, ils
+veulent taxer les unes, déshonorer les autres. Et qu'est le chef qui les
+conduit, qu'un pauvre misérable nourri longtemps en Bretagne, aux dépens
+de notre patrie? Une vraie soupe au lait, qui n'a jamais de sa vie senti
+seulement ce qu'on a de froid en enfonçant le pied dans la neige jusque
+par-dessus la chaussure! Repoussons à coups de fouet ces bandits sur les
+mers; chassons à coups de lanières cette canaille téméraire échappée de
+la France; ces mendiants affamés, lassés de vivre, qui, sans le rêve
+insensé qu'ils ont fait sur cette folle entreprise, gueux comme des
+rats, se seraient pendus eux-mêmes. Si nous avons à être vaincus, que ce
+soit du moins par des hommes, et non par ces bâtards de Bretons que nos
+pères ont battus, insultés, assommés, et dont ils ont perpétué la honte
+par des ignominies authentiques. Quoi! ces gens-là prendraient nos
+terres, coucheraient avec nos femmes, raviraient nos filles?--Écoutez,
+j'entends leurs tambours. (On entend les tambours de l'ennemi.) Au
+combat, gentilshommes anglais! au combat, brave milice; tirez, archers,
+vos flèches à la tête. Enfoncez l'éperon dans les flancs de vos fiers
+chevaux et galopez dans le sang. Effrayez le firmament des éclats de vos
+lances. (Entre un messager.) Que dit lord Stanley? il amènera ses
+troupes.
+
+LE MESSAGER.--Seigneur, il refuse de marcher.
+
+LE ROI RICHARD.--Qu'on tranche sur-le-champ la tête à son fils George!
+
+NORFOLK.--Mon prince, l'ennemi a passé le marais. Remettez après la
+bataille à faire mourir George Stanley.
+
+LE ROI RICHARD.--Un millier de coeurs grandissent dans mon sein. En
+avant nos étendards! Fondons sur l'ennemi; que notre ancien cri de
+guerre, beau saint George! nous inspire la rage de dragons enflammés! A
+l'ennemi! La victoire est sur nos panaches.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+Une autre partie du champ de bataille.
+
+_Entrent_ NORFOLK _avec des troupes_; CATESBY _vient à lui_.
+
+
+CATESBY.--Du secours, milord de Norfolk! Du secours! du secours! Le roi
+a fait des prodiges au-dessus des forces d'un homme. Il brave
+audacieusement tous les dangers. Son cheval est tué, et il combat à
+pied, cherchant Richmond jusque dans le sein de la mort. Du secours,
+cher lord, ou la bataille est perdue!
+
+(Une alarme. Entrent le roi Richard, Catesby.)
+
+LE ROI RICHARD.--Un cheval! un cheval! Mon royaume pour un cheval!
+
+CATESBY.--Retirez-vous, seigneur, et je vous ferai trouver un cheval!
+
+LE ROI RICHARD.--Lâche, j'ai joué ma vie sur un coup de dés, j'en veux
+courir les risques.--Je crois en vérité qu'il y a six Richmond sur le
+champ de bataille; j'en ai déjà tué cinq pour celui que je cherche! Un
+cheval! un cheval! mon royaume pour mon cheval!
+
+(Ils sortent.)
+
+(Alarmes. Entrent le roi Richard et Richmond; ils sortent en combattant.
+Retraite et fanfares. Entrent ensuite Richmond, Stanley apportant la
+couronne; plusieurs autres lords et des troupes.)
+
+RICHMOND.--Louange à Dieu, et à vos armes, victorieux amis! La journée
+est à nous; ce chien sanguinaire est mort.
+
+STANLEY.--Vaillant Richmond, tu as bien rempli ton rôle. Tiens, j'ai
+arraché, pour en orner ta tête, du front inanimé de ce misérable couvert
+de sang, la couronne qu'il a si longtemps usurpée. Porte-la, possède-la
+et connais-en tout le prix.
+
+RICHMOND.--Grand Dieu du ciel, je dis amen à tout cela.--Mais, avant
+tout dites-moi, le jeune George Stanley est-il vivant?
+
+STANLEY.--Oui, milord; il est sain et sauf à Leicester, où nous pouvons,
+si vous voulez, nous retirer à présent.
+
+RICHMOND.--Quels hommes de marque ont péri dans l'autre armée?
+
+STANLEY.--John, duc de Norfolk, Walter, lord Ferrers, sir Robert
+Brakenbury et sir William Brandon.
+
+RICHMOND.--Qu'on les enterre avec les honneurs dus à leur
+naissance.--Qu'on proclame le pardon pour les soldats fugitifs qui
+reviendront se soumettre à nous, et ensuite, comme nous en avons pris
+l'engagement sacré, nous réunirons enfin la rose blanche et la rose
+rouge.--Puisse le ciel si longtemps irrité de leurs haines, sourire à la
+beauté de leur union! Quel est le traître qui pourrait m'entendre, et ne
+pas dire amen? Longtemps l'Angleterre en délire s'est déchirée
+elle-même; le frère a versé aveuglément le sang de son frère; le père
+dans son emportement massacrait son fils, et le fils était forcé de
+devenir l'assassin de son père, tous divisés par les détestables
+divisions d'York et de Lancastre. O qu'aujourd'hui enfin, Richmond et
+Élisabeth, légitimes héritiers des deux maisons royales, s'unissent
+ensemble de l'aveu de l'Éternel! Et que leurs successeurs (grand Dieu!
+si c'est ta volonté) donnent aux générations à venir le riche présent de
+la paix au doux visage, de la riante abondance, et des beaux jours de la
+prospérité! fais tomber, ô Dieu bienfaisant, l'épée des traîtres qui
+voudraient ramener ces jours meurtriers, et faire verser à la pauvre
+Angleterre des ruisseaux de larmes sanglantes. Qu'ils ne vivent pas pour
+jouir de la prospérité de leur patrie, ceux qui voudraient par la
+trahison déchirer ce beau pays; enfin les plaies de la guerre civile
+sont fermées, et la paix revit. Puisse-t-elle vivre longtemps! ô Dieu,
+dis-nous amen.
+
+(Tous sortent.)
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La vie et la mort du roi Richard III, by
+William Shakespeare, 1564-1616
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RICHARD III ***
+
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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