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+ <title>The Project Gutenberg eBook of La mort de Lucrèce, par Shakespeare</title>
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+Project Gutenberg's La mort de Lucrèce, by William Shakespeare, 1564-1616
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+Title: La mort de Lucrèce
+
+Author: William Shakespeare, 1564-1616
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874
+
+Release Date: October 3, 2008 [EBook #26757]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE LUCRÈCE ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+<br><br>
+
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+<pre>
+ Note du transcripteur.
+
+ ===============================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES.
+
+ Volume 8
+ La vie et la mort du roi Richard III
+ Le roi Henri VIII.--<b>Titus Andronicus</b>
+
+ POEMES ET SONNETS:
+ Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce
+ La plainte d'une amante
+ Le Pèlerin amoureux.--Sonnets.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+ =================================================
+</pre>
+
+
+<h1>LA MORT DE LUCRÈCE<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a></h1>
+
+<h3>POËME.</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> The Rape of Lucrece, le Viol de Lucrèce.</blockquote>
+
+<h3>AU TRÈS-HONORABLE HENRY WRIOTHESLY,<br>
+
+COMTE DE SOUTHAMPTON ET BARON DE TICHFIELD.</h3>
+<br><br>
+
+<p>Très-honorable seigneur,</p>
+
+<p>L'affection que je voue à Votre Seigneurie est sans fin. Cet écrit,
+sans commencement, n'en est qu'une partie superflue: La confiance.
+que j'ai en votre honorable caractère, et non le mérite de mes vers
+imparfaits, me fait espérer qu'ils seront agréés. Ce que j'ai fait vous
+appartient, ce que je ferai vous appartient encore, comme partie du
+tout que je vous ai consacré. Si mon mérite était plus grand, mon
+zèle se montrerait davantage: en attendant, tel qu'il est, il est dû à
+Votre Seigneurie, à qui je souhaite de longs jours, embellis par
+toutes sortes de félicités.</p>
+
+<p>De Votre Seigneurie le dévoué serviteur,</p>
+
+<p>W. SHAKSPEARE.</p>
+<br><br>
+
+<h3>ARGUMENT</h3>
+
+<p>Lucius Tarquinius (surnommé le Superbe, à cause de son orgueil
+excessif), après avoir été cause du meurtre cruel de son beau-père
+Servius Tullius, et s'être emparé du trône, contre les lois
+et les coutumes de Rome, sans demander ni attendre les suffrages
+du peuple, alla mettre le siége devant Ardéa, accompagné de ses
+fils et des nobles romains.</p>
+
+<p>Pendant le siége, les principaux officiers de l'armée, réunis un
+soir dans la tente de Sextus Tarquinius, le fils du roi, et s'entretenant
+après le souper, se mirent à vanter la vertu de leurs femmes;
+entre autres, Collatin vanta l'incomparable chasteté de son
+épouse Lucrèce. Dans cette joyeuse humeur, ils partirent tous
+pour Rome avec l'intention, par une arrivée soudaine et imprévue,
+de vérifier ce que chacun avait avancé; le seul Collatin trouva sa
+femme (quoique ce fût tard dans la nuit) occupée à filer parmi ses
+suivantes, tandis que les autres dames étaient à danser ou livrées à
+d'autres distractions. Là-dessus, les seigneurs cédèrent la victoire
+à Collatin, et la gloire à sa femme.</p>
+
+<p>Sextus Tarquin devint épris de la beauté de Lucrèce; mais,
+étouffant sa passion pour le moment, il retourna au camp avec les
+autres. Bientôt après il repart secrètement, et, à cause de son rang,
+il est reçu et logé royalement par Lucrèce, à <i>Collatium</i>. Dès la
+première nuit, il se glisse traîtreusement dans sa chambre, lui fait
+violence, et s'enfuit de bon matin. Lucrèce, dans cette lamentable
+situation, dépêche deux messagers, l'un à Rome, à son père,
+l'autre au camp, à Collatin. Ils arrivent tous deux, accompagnés, l'un
+de Junius Brutus, l'autre de Publius Valérius, et trouvant Lucrèce
+en habits de deuil, ils lui demandent la cause de sa douleur. Elle
+leur fait d'abord prononcer le serment de la venger, révèle le coupable,
+les détails de son attentat, puis se poignarde du consentement
+de tous et avec d'unanimes acclamations.</p>
+
+<p>D'une voix unanime, les témoins de cet acte de désespoir jurent
+de détruire toute l'odieuse famille des Tarquins. Ils portent le
+cadavre à Rome, Brutus raconte au peuple le forfait et le nom du
+criminel, et termine par d'amères invectives contre la tyrannie du
+roi. Le peuple est tellement irrité que l'exil des Tarquins est
+proclamé et la monarchie convertie en république.</p>
+<br><br>
+
+<h1>LA MORT DE LUCRÈCE</h1>
+
+<h3>POËME.</h3>
+<br>
+
+<p>I.--S'éloignant avec rapidité de l'armée romaine, campée
+sous les remparts d'Ardéa qu'elle assiége, l'impudique Tarquin,
+sur les ailes perfides d'un désir coupable, porte à Collatium le
+feu obscur qui, caché sous de pâles cendres, se prépare à s'élever
+et à entourer de flammes ardentes les formes de la belle
+épouse de Collatin, Lucrèce la chaste.</p>
+
+<p>II.--C'est sous ce titre malheureux de «chaste» qui a aiguisé
+ses désirs voluptueux, lorsque Collatin vanta imprudemment
+l'incomparable incarnat et la blancheur qui brillaient
+dans ce ciel de sa félicité, où des astres mortels, aussi beaux
+que les astres des cieux; réservaient à lui seul le pur éclat de
+leurs rayons.</p>
+
+<p>III.--C'était lui-même qui, la nuit précédente, dans la tente
+de Tarquin, avait révélé le trésor de son heureux hymen; faisant
+connaître quelle richesse inestimable les dieux lui avaient
+accordée dans la possession de sa belle compagne, et estimant
+sa fortune si haut, que les rois pouvaient bien avoir en partage
+plus de gloire, mais que ni roi ni seigneur n'avait une dame
+aussi incomparable.</p>
+
+<p>IV.--O bonheur, que si peu de mortels connaissent, et qui,
+lorsqu'on te possède, t'évanouis aussi vite que la rosée argentée
+du matin devant les rayons d'or du soleil! Date effacée
+avant même d'être commencée! L'honneur et la beauté, entre
+les bras de celui qui en jouit, sont bien mal fortifiés contre
+un monde rempli de dangers.</p>
+
+<p>IV.--La beauté persuade elle-même les yeux des hommes
+sans avoir besoin d'un orateur; quel besoin donc de faire le
+panégyrique d'un objet si remarquable, ou pourquoi Collatin
+est-il le premier à publier ce riche bijou, qu'il devrait garder
+bien loin de l'oreille des ravisseurs, puisqu'il est tout à lui?</p>
+
+<p>VI.--Peut-être cet éloge de la supériorité de Lucrèce fut-il ce
+qui tenta ce fils orgueilleux d'un roi; car c'est souvent par nos
+oreilles que nos coeurs sont séduits. Peut-être un si riche trésor,
+au-dessus de toute comparaison, excita-t-il la superbe jalousie
+de Tarquin, indigné qu'un inférieur se vantât de posséder
+ce riche trésor dont ses supérieurs étaient privés.</p>
+
+<p>VII.--Mais quelque coupable pensée excita sa passion impatiente:
+il négligea son honneur, ses affaires, ses amis, le
+soin de son rang, et partit au plus vite pour éteindre le feu qui
+brûle dans son coeur. O ardeur trompeuse et téméraire qu'attend
+le froid repentir, ton printemps hâtif se flétrit toujours
+et jamais ne vieillit!</p>
+
+<p>VIII.--Arrivé à Collatium, ce perfide prince fut bien accueilli
+par la dame romaine, sur le visage de laquelle la vertu
+et la beauté se disputent à qui des deux soutiendra le mieux sa
+gloire: quand la vertu faisait la fière, la beauté rougissait de
+honte; quand la beauté se vantait de sa pudique rougeur, la
+vertu dépitée la couvrait d'une pâleur argentée.</p>
+
+<p>IX.--Mais la beauté, à qui cette blanche couleur fut aussi
+donnée par les colombes de Vénus, accepte le défi: alors la
+vertu réclame de la beauté ce vermillon qu'elle lui a donné au
+temps de l'âge d'or pour en parer ses joues argentées, et qu'elle
+appelait alors son bouclier, lui apprenant à s'en servir dans
+le combat, afin que, lorsque la honte attaquerait, le rouge défendit
+le blanc.</p>
+
+<p>X.--Ce blason se voyait sur les joues de Lucrèce, discuté
+par le rouge de la beauté et le blanc de la vertu: chacune était
+la reine de sa couleur; depuis la minorité du monde leurs
+droits étaient prouvés; cependant leur ambition leur fait encore
+engager le combat, leur souveraineté réciproque étant si
+grande, que souvent elles changent de trône entre elles.</p>
+
+<p>XI.--Le traître regard de Tarquin embrasse dans leurs
+chastes rangs cette guerre silencieuse des lis et des roses qu'il
+contemple sur le champ de bataille de ce beau visage; et là de
+peur d'y être tué, le lâche vaincu et captif se rend aux deux
+armées, qui aimeraient mieux le laisser aller que de triompher
+d'un ennemi si perfide.</p>
+
+<p>XII.--Il trouve que son époux, cet avare prodigue qui l'a
+tant louée, a dans une tâche si difficile fait tort à sa beauté,
+dont l'éclat surpasse de beaucoup ses stériles louanges. C'est
+pourquoi Tarquin, dans son imagination, supplée à ce qui
+manquait au panégyrique de Collatin, dans la muette extase
+de ses yeux ravis.</p>
+
+<p>XIII.--Cette sainte terrestre, adorée par ce démon, est loin
+de soupçonner le perfide adorateur; car de chastes pensées ne
+rêvent guère au mal. Les oiseaux qui n'ont jamais été pris à
+la glu ne craignent aucune embûche dans les buissons. C'est
+ainsi que Lucrèce, dans son innocence, fait un accueil respectueux
+à son hôte royal, dont le vice caché n'exprime aucune
+mauvaise intention au dehors.</p>
+
+<p>XIV.--Il masquait adroitement son vil dessein sous la dignité
+de son rang, et l'enveloppait de sa majesté; tout en lui
+paraissait réglé, excepté parfois un excès d'admiration dans
+ses regards; car en embrassant tout ils ne pouvaient se satisfaire:
+mais le riche manque de tant de choses, que malgré son
+abondance il désire encore davantage.</p>
+
+<p>XV.--Lucrèce, qui ne répondit jamais aux yeux d'un étranger,
+ne pouvait deviner le sens de leurs éloquents regards, ni
+lire les secrets subtils gravés sur les marges de cristal de semblables
+livres. Elle ne touchait point d'appâts inconnus et ne
+craignait pas d'hameçon; elle ne pouvait interpréter ses regards
+voluptueux; elle voyait seulement que ses yeux étaient
+ouverts à la lumière.</p>
+
+<p>XVI.--Tarquin lui raconte la gloire acquise par son époux
+dans les plaines de la fertile Italie; il vante le nom de Collatin,
+rendu glorieux par ses mâles exploits, ses armes brisées et
+ses lauriers victorieux. Elle exprime sa joie en levant les
+mains au ciel, et le remercie silencieusement de ces heureux
+succès.</p>
+
+<p>XVII.--Sans révéler le projet qui l'amène, il demande excuse
+de se trouver à Collatium. Aucun indice d'orage ne se
+montre dans son beau ciel, jusqu'à ce que la sombre nuit,
+mère de la terreur et de la crainte, déploie ses ténèbres sur le
+monde, et enferme le jour dans sa prison souterraine.</p>
+
+<p>XVIII.--Enfin Tarquin se fait conduire à son lit, affectant
+la fatigue et le besoin du sommeil; car après le souper il avait
+passé une partie de la soirée à causer avec la modeste Lucrèce.
+Maintenant le sommeil de plomb lutte avec les forces de la
+vie; chacun va s'endormir, excepté les voleurs, les soucis et
+les esprits troublés qui veillent.</p>
+
+<p>XIX.--Dans ce nombre, Tarquin repasse en lui-même tous
+les périls qu'il court pour satisfaire ses désirs; cependant il
+reste résolu de les satisfaire, quoique ses faibles espérances lui
+conseillent d'y renoncer. Le désespoir est souvent invoqué pour
+réussir: et quand un grand trésor est le prix qu'on attend, en
+vain il y va de la mort, on ne suppose pas que la mort
+existe.</p>
+
+<p>XX.--Ceux qui désirent beaucoup sont si avides d'obtenir,
+qu'ils laissent échapper ce qu'ils n'ont pas et ce qu'ils ont; et
+ainsi plus ils espèrent, moins ils ont; ou s'ils gagnent, le résultat
+de l'excès n'est que de rassasier et d'amener de tels
+chagrins, qu'ils font encore banqueroute dans leurs pauvres
+profits.</p>
+
+<p>XXI.--Le but de tous est de couler une vie pleine d'honneur,
+de richesse et de bonheur; et dans ce but nous rencontrons
+tant de difficultés, que nous jouons un contre tout, ou
+bien tout contre un. Les uns jouent la vie contre l'honneur,
+les autres l'honneur contre la richesse, et souvent la richesse
+cause la mort et la perte de tout.</p>
+
+<p>XXII.--De sorte qu'en risquant tout, nous abandonnons ce
+que nous sommes pour être ce que nous espérons; et cette faiblesse
+ambitieuse de tout posséder nous tourmente de l'imperfection
+de ce que nous avons, et nous le fait négliger pour
+réduire dans notre folie quelque chose à rien en voulant l'augmenter.</p>
+
+<p>XXIII.--Tel est le hasard que l'insensé Tarquin va courir,
+en sacrifiant son honneur pour satisfaire son incontinence;
+c'est pour lui-même qu'il va se perdre. A qui donc pourra-t-on
+se fier, si l'on ne peut plus se fier à soi-même? où trouvera-t-il
+un étranger juste, celui qui se trahit lui-même et se
+condamne aux paroles calomnieuses et aux jours misérables?</p>
+
+<p>XXIV.--Le temps amène enfin cette heure obscure de la
+nuit, où un profond sommeil ferme les yeux des mortels; aucune
+étoile secourable ne prêtait sa lumière; point d'autre
+bruit que les cris des hibous et des loups qui présagent la mort.
+Voilà l'heure où ils peuvent surprendre les pauvres brebis;
+les pensées innocentes dorment en paix, tandis que la débauche
+et le meurtre veillent pour souiller et pour faire périr.</p>
+
+<p>XXV.--C'est maintenant que ce prince débauché s'élance
+de son lit, et jette brusquement son manteau sur son bras,
+follement agité par le désir et la crainte. Le désir le flatte d'un
+ton doucereux, la crainte lui prédit malheur; mais la simple
+crainte, séduite par les charmes impurs de la luxure, se retire
+battue par la violence du désir insensé.</p>
+
+<p>XXVI.--Il frappe doucement son épée sur un caillou pour
+tirer de la froide pierre des étincelles de feu, dont il allume
+une torche qui va servir d'étoile à ses yeux impudiques; ensuite
+il parle en ces termes à la flamme: «De même que j'ai
+forcé ce feu à sortir de cette pierre, il faut que je force Lucrèce
+à céder à mon désir.»</p>
+
+<p>XXVII.--Ici, pâle de crainte, il réfléchit aux dangers de sa
+coupable entreprise, et discute dans le secret de son coeur les
+malheurs qui peuvent s'ensuivre; et puis, d'un regard plein
+de dédain, il méprise l'armure nue de la débauche, et adresse
+ces justes reproches à ses injustes pensées.</p>
+
+<p>XXVIII.--«Torche brillante, consume ta clarté, ne la prête
+pas pour noircir celle dont l'éclat surpasse le tien; profanes
+pensées, mourez avant de salir de votre infamie ce qui est divin;
+offrez un encens pur sur un si pur autel; que l'humanité
+abhorre un forfait qui souille la fleur modeste de l'amour,
+blanche comme la neige.</p>
+
+<p>XXIX.--«Honte à la chevalerie et aux armes étincelantes!
+déshonneur au tombeau de ma famille! acte impie qui comprend
+tous les attentats! Un brave guerrier être l'esclave d'une
+tendre passion! La véritable valeur devrait se respecter elle-même.
+Oh! mon crime sera si vil et si lâche qu'il restera gravé
+sur mon front.</p>
+
+<p>XXX.--«Oui, j'aurai beau mourir, le déshonneur me
+survivra, et sera une tache sur l'or de ma cotte d'armes. Le
+héraut trouvera quelque honteux écusson pour attester ma
+folle passion, si bien que mes enfants, déshonorés par ce souvenir,
+maudiront mes cendres, et ne croiront pas être coupables
+en souhaitant que leur père n'eût jamais existé.</p>
+
+<p>XXXI.--«Qu'est-ce que je gagne, si j'obtiens ce que je
+cherche? un rêve, un souffle, un plaisir fugitif qui achète la
+joie d'une minute pour gémir une semaine, ou qui vend
+l'éternité pour acquérir une bagatelle? Quel est celui qui,
+pour une douce grappe, voudrait détruire la vigne; ou quel
+est le mendiant insensé qui, pour toucher seulement une
+couronne, consentirait à se laisser frapper à mort par le
+sceptre?</p>
+
+<p>XXXII.--«Si Collatin rêve de mon intention, ne se réveillera-t-il
+pas; et dans sa fureur désespérée n'accourra-t-il
+pas ici pour prévenir ma honteuse entreprise, ce siége qui
+menace son hymen, cette tache pour la jeunesse, cette douleur
+pour le sage, cette vertu mourante, cette honte éternelle, et
+ce crime suivi d'un blâme sans fin?</p>
+
+<p>XXXIII.--«Oh! quelle excuse pourrai-je inventer, quand
+tu m'accuseras de ce noir attentat? ma langue ne sera-t-elle
+pas muette, mes faibles membres ne frémiront-ils pas? mes
+yeux n'oublieront-ils pas de voir, et mon perfide coeur ne
+saignera-t-il pas? Quand le forfait est grand, la crainte le
+surpasse encore, et l'extrême crainte ne peut ni combattre
+ni fuir; mais comme un lâche, elle meurt tremblante de
+terreur.</p>
+
+<p>XXXIV.--Si Collatin avait tué mon fils ou mon père,
+ou bien dressé des embûches contre mes jours; s'il n'était pas
+mon ami, mon désir de corrompre sa femme aurait quelque
+excuse dans la vengeance ou les représailles; mais il est mon
+parent et mon fidèle ami, ce qui rend ma honte et mon
+crime à jamais inexcusables.</p>
+
+<p>XXXV.--C'est un crime honteux,--oui, si le fait est
+connu, il est odieux:--Mais il n'y a point de crime à aimer.
+Je lui demanderai son amour; mais elle ne s'appartient pas;
+le pire sera un refus et des reproches: ma volonté est ferme,
+et la faible raison ne saurait l'ébranler. Celui qui craint une
+sentence ou la morale d'un vieillard se laissera intimider par
+une tapisserie.»</p>
+
+<p>XXXVI.--C'est ainsi que l'infâme balance entre sa froide
+conscience et sa brûlante passion; il congédie enfin ses bonnes
+pensées, dont il cherche même à détourner le sens à son avantage;
+ce qui, dans un moment, confond et détruit l'influence
+de la vertu; et il va si loin, que ce qui est une lâcheté lui
+paraît une action vertueuse.</p>
+
+<p>XXXVII.--«Elle m'a pris tendrement par la main, se
+dit-il, interrogeant mes yeux passionnés, dans la crainte d'apprendre
+de mauvaises nouvelles de l'armée dont son bien-aimé
+Collatin fait partie. Oh! comme la crainte lui donnait des
+couleurs! d'abord ses joues étaient rouges comme les roses
+que nous possédons sur une blanche mousseline, et puis blanches
+comme cette mousseline elle-même.</p>
+
+<p>XXXVIII.--«Puis sa main, serrée dans la mienne, la
+forçait de trembler de ses craintes fidèles; ce qui la frappa de
+tristesse, et la fit encore frémir davantage jusqu'à ce qu'elle
+apprît que son époux était sain et sauf: alors elle sourit avec
+tant de grâce, que si Narcisse l'avait aperçue en ce moment,
+l'amour de lui-même ne l'eût jamais poussé à se noyer.</p>
+
+<p>XXXIX.--«Qu'ai-je besoin de chercher des prétextes ou
+des excuses? Tous les orateurs sont muets quand la beauté
+plaide; les pauvres malheureux éprouvent le remords après
+de légers méfaits. L'amour ne prospère pas dans le coeur qui
+craint les ombres: l'Amour est mon capitaine, et il me
+conduit;--lorsque sa bannière éclatante est déployée, le lâche
+lui-même combat, et ne veut pas être vaincu.</p>
+
+<p>XL.--«Loin de moi, crainte puérile! finissez, vains débats,
+respect et raison, soyez le partage de la vieillesse ridée.
+Mon coeur ne contrariera jamais mes yeux, la triste tentation
+et les réflexions profondes conviennent au sage; mon rôle,
+c'est la jeunesse, et je dois les bannir du théâtre. Le désir est
+mon pilote, la beauté ma prise; qui aurait peur de couler à
+fond quand il s'agit d'un tel trésor?</p>
+
+<p>XLI.--Telle que le froment étouffé par l'ivraie, la crainte
+salutaire est presque détruite par l'irrésistible concupiscence.
+Tarquin se glisse sans bruit, l'oreille aux aguets, plein d'un
+honteux espoir et d'une amoureuse méfiance; l'un et l'autre,
+comme deux serviteurs de l'injustice, le troublent tellement
+de leurs inspirations opposées que tantôt il projette une ligue
+et tantôt une invasion.</p>
+
+<p>XLII.--Dans sa pensée se grave la céleste image de Lucrèce,
+et à côté d'elle est aussi celle de Collatin: celui de ses
+yeux qui la regarde le confond; l'autre, qui considère son
+époux, se refuse comme plus divin à un spectacle si perfide
+et il adresse un appel vertueux au coeur qui une fois corrompu
+choisit la plus mauvaise part.</p>
+
+<p>XLIII.--Là il excite ses serviles agents, qui, flattés par la
+joyeuse apparence de leurs chefs, accroissent encore sa passion
+comme les minutes forment des heures; ils sont si fiers de
+leur capitaine qu'ils lui payent un tribut plus humble que
+celui qu'ils lui doivent. Conduit ainsi en insensé par ses
+désirs infernaux, le prince romain marche au lit de Lucrèce.</p>
+
+<p>XLIV.--Les serrures qui opposent des obstacles entre la
+chambre et sa volonté sont toutes forcées par lui et quittent
+leur poste, mais en s'ouvrant elles font entendre un craquement
+qui tance son mauvais dessein, ce qui fait réfléchir un
+moment le voleur. Le seuil fait grincer la porte pour avertir
+de son approche; les belettes, vagabondes nocturnes, crient
+en le voyant; elles l'effrayent, cependant il dompte son effroi.</p>
+
+<p>XLV.--A chaque porte qui lui cède le passage à regret, à
+travers les fentes et les petites crevasses, le vent lutte avec sa
+torche pour l'arrêter et lui en renvoyant la fumée au visage,
+éteint sa clarté conductrice, mais son coeur brûlant, qu'un
+coupable désir dévore, exhale un autre souffle qui rallume la
+torche.</p>
+
+<p>XLVI.--A la faveur de cette clarté, il aperçoit le gant de
+Lucrèce auquel l'aiguille est encore attachée, il le prend sur
+les nattes où il le trouve et au moment où il le saisit, l'aiguille
+lui pique le doigt, comme si quelqu'un lui disait: ce gant
+n'est point habitué aux licencieux jeux; retire-toi à la hâte,
+tu vois que les ornements de notre maîtresse sont chastes.</p>
+
+<p>XLVII.--Mais tous ces faibles obstacles ne peuvent l'arrêter,
+il interprète leur refus dans le pire de tous les sens; les
+portes, le vent, le gant qui le retardent sont pour lui des
+épreuves accidentelles, ou comme ces rouages qui ralentissent
+l'horloge jusqu'à ce que chaque minute ait payé son tribut à
+l'heure.</p>
+
+<p>XLVIII.--«Sans doute, dit-il, ces empêchements sont là
+comme les petites gelées qui quelquefois menacent le printemps
+pour ajouter encore plus de prix à ses charmes et donner
+aux oiseaux plus de raison de chanter; la peine paye le
+revenu de tout trésor précieux. D'énormes rochers, de grands
+vents, de cruels pirates, des sables et des écueils effrayent le
+marchand avant qu'il entre riche dans le port.»</p>
+
+<p>XLIX.--Le voici arrivé à la porte qui le sépare du ciel de
+sa pensée. Un loquet docile est tout ce qui protège contre
+lui l'objet précieux qu'il cherche. L'impiété a tellement bouleversé
+son coeur qu'il commence à prier pour sa proie, comme
+si les dieux pouvaient approuver son crime.</p>
+
+<p>L.--Mais au milieu de son inutile prière, après avoir demandé
+à l'éternelle puissance que ses criminelles pensées
+triomphent de cette charmante beauté, et prié les dieux de lui
+être propices dans ce moment, il tressaille soudain et dit:
+«Je dois donc déflorer! les dieux que j'invoque abhorrent
+cette action, comment m'aideraient-ils à la commettre?</p>
+
+<p>LI.--«Eh bien, que la Fortune et l'Amour soient mes
+dieux et mon guide; ma volonté est basée sur une ferme résolution;
+les pensées ne sont que des rêves tant que leurs effets
+ne sont pas éprouvés. Le plus noir attentat est lavé par l'absolution;
+le feu de l'amour a pour ennemie la glace de la crainte:
+l'oeil du ciel est fermé, et la nuit bruineuse cache la honte qui
+suit la douce volupté.»</p>
+
+<p>LII.--A ces mots, sa main criminelle lève le loquet, et
+de son genou il ouvre la porte toute grande. Elle dort profondément,
+la colombe que ce hibou nocturne veut saisir;
+c'est ainsi que la trahison surprend dans le sommeil! celui
+qui voit le serpent en embuscade se retire à l'écart; mais
+Lucrèce dort profondément, et sans rien craindre elle est à la
+merci de son dard mortel.</p>
+
+<p>LII.--Le méchant s'avance dans la chambre et contemple
+ce lit encore pur. Les rideaux étant fermés, il erre à l'entour
+roulant ses yeux avides dans leurs orbites, c'est leur trahison
+qui a égaré son coeur. Il donne bientôt à sa main le signal
+d'ouvrir le nuage qui cache la lune argentée.</p>
+
+<p>LIV.--Voyez comment le soleil aux rayons de feu, sortant
+d'un nuage, nous prive de la vue. De même, à peine le rideau
+est tiré, que les yeux de Tarquin commencent à cligner, éblouis
+par trop d'éclat. Soit qu'en effet les traits de Lucrèce réfléchissent
+une éblouissante lumière, soit que quelque reste de
+honte le lui fasse supposer; mais ses yeux sont aveuglés et se
+tiennent fermés.</p>
+
+<p>LV.--O que ne périrent-ils dans leur sombre prison! ils
+auraient vu alors le terme de leur crime, et Collatin aurait
+pu encore reposer tranquille à côté de Lucrèce dans sa couche
+non souillée. Mais ils s'ouvriront pour détruire cette union
+bénie et aux saintes pensées. Lucrèce devra sacrifier à leur vue
+son bonheur, sa vie et son plaisir dans ce monde.</p>
+
+<p>LVI.--Sa main de lis est sous sa joue de rose, privant
+d'un baiser légitime le coussin affligé, qui semble se partager
+en deux et se soulever de chaque côté pour atteindre son bonheur.
+Entre ces deux collines, la tête de Lucrèce est comme
+ensevelie, telle qu'un saint monument placé là pour être admiré
+par des yeux profanes.</p>
+
+<p>LVII.--Son autre main si blanche était hors du lit, sur la
+couverture verte; par sa parfaite blancheur, elle ressemblait
+à une marguerite d'avril sur le gazon humide des perles de la
+rosée. Tels que des soucis, ses yeux avaient abrité leur éclat,
+et reposaient dans les ténèbres jusqu'à ce qu'ils pussent s'ouvrir
+pour embellir le jour.</p>
+
+<p>LVIII.--Ses cheveux, comme des fils d'or, jouaient avec
+son souffle. O modestes voluptés! ô voluptueuse modestie! ils
+montraient le triomphe de la vie dans le sein de la mort et
+déployaient les couleurs sombres de la mort dans l'absence
+passagère de la vie. L'une et l'autre se prêtaient tant de charmes
+dans ce sommeil, qu'on eût dit qu'il n'y avait entre elles
+aucune rivalité, mais que la vie vivait dans la mort, et la
+mort dans la vie.</p>
+
+<p>LIX.--Ses deux seins ressemblaient à des globes d'ivoire
+entourés d'un cercle bleu, c'étaient deux mondes vierges et
+non conquis; ne connaissant d'autre joug que celui de leur
+seigneur à qui leurs serments étaient fidèles. Ces mondes
+inspirent une nouvelle ambition à Tarquin; tel qu'un odieux
+usurpateur, il va tenter de faire descendre de ce beau trône
+le possesseur légitime.</p>
+
+<p>LX.--Que pouvait-il voir qui ne fût digne d'être admiré?
+qu'admirait-il qui n'enflammât son désir? tout ce qu'il contemple
+le fait délirer d'amour, et sa passion fatigue même
+sa vue ravie; il admire avec plus que de l'admiration ses
+veines d'azur, sa peau d'albâtre, ses lèvres de corail, et la fossette
+de son menton blanc comme la neige.</p>
+
+<p>LXI.--Comme le lion farouche caresse sa proie quand sa
+faim cruelle est satisfaite par la victoire, de même Tarquin
+reste penché sur cette âme endormie, calmant par la contemplation
+sa rage amoureuse qu'il contient sans la dissiper; car,
+étant si près d'elle, ses yeux retenus un moment soulèvent
+encore plus violemment ses veines.</p>
+
+<p>LXII.--Celles-ci sont comme des esclaves acharnés au
+pillage, vassaux cruels dont les exploits sont odieux, qui se
+plaisent dans le meurtre et le viol, sans égard pour les larmes
+des enfants et les gémissements des mères: elles s'enflent
+dans leur orgueil, attendant la charge; bientôt son coeur palpitant
+donne le signal du combat, et leur dit d'agir suivant
+leur désir.</p>
+
+<p>LXIII.--Son coeur, qui bat comme un tambour, encourage
+son oeil brûlant, son oeil confie l'attaque à sa main; sa
+main, fière de cette dignité, et fumant d'orgueil, va se poster
+sur la gorge nue de Lucrèce, centre de tous ses domaines; à
+peine l'a-t-elle escaladée, que les rangs des veines d'azur
+abandonnent leurs tourelles pâles et sans défense.</p>
+
+<p>LXIV.--Elle se rendent dans le paisible cabinet où dort
+leur reine chérie, lui disent qu'elle est assiégée par un terrible
+ennemi, et l'épouvantent par leurs cris confus; elle, très-étonnée,
+ouvre ses yeux fermés, qui, en apercevant le tumulte,
+sont obscurcis et domptés par sa torche enflammée.</p>
+
+<p>LXV.--Figurez-vous quelqu'un réveillé au milieu de la nuit
+par un rêve effrayant, et qui croit avoir vu un esprit hideux,
+dont le farouche aspect fait frissonner tous ses membres;
+quelle n'est pas sa terreur! Mais Lucrèce, plus malheureuse,
+et troublée dans son sommeil, voit réellement ce qui serait
+terrible même en supposition.</p>
+
+<p>LXVI.--Accablée, confondue par mille terreurs, elle reste
+tremblante comme l'oiseau blessé qui expire. Elle n'ose regarder;
+cependant, en ouvrant à demi ses yeux, elle voit apparaître
+des fantômes hideux qui passent devant elle. De telles
+ombres sont les impostures d'un faible cerveau, qui, fâché que
+les yeux fuient devant la lumière, les épouvante dans les ténèbres
+par des spectacles plus affreux.</p>
+
+<p>LXVII.--La main de Tarquin demeure sur la gorge de Lucrèce.
+(Cruel bélier, d'ébranler un semblable rempart d'ivoire!)
+Il sent son coeur épouvanté (pauvre citoyen!) se soulever et
+puis retomber, et heurter son sein qui vient frapper la main
+du ravisseur. Ces mouvements excitent sa rage. Plus de pitié;
+il va faire la brèche et entrer dans cette belle ville.</p>
+
+<p>LXVIII.--D'abord, telle qu'une trompette, sa langue commence
+à sonner un pourparler. Elle s'adresse à son ennemi
+timide, qui lève par-dessus des draps blancs son menton plus
+blanc encore, pour demander la raison de cette alarme imprévue,
+ce que Tarquin cherche à expliquer par des gestes muets;
+mais Lucrèce redouble ses ardentes supplications, et veut savoir
+quels sont les motifs de son attentat.</p>
+
+<p>LXIX.--Tarquin répond: «La couleur de ton teint qui fait
+pâlir de dépit le lis lui-même et rougir la rose éclipsée par cet
+incarnat répondra pour moi, et dira mon tendre aveu. C'est
+sous les couleurs de cet étendard que je suis venu escalader
+ton fort non encore conquis; la faute en est à toi, ce sont tes
+yeux qui t'ont trahie eux-mêmes.</p>
+
+<p>LXX.--«Si tu veux me faire des reproches, je t'objecterai
+que c'est ta beauté qui t'a tendu un piége cette nuit où tu dois
+te résigner à subir ma volonté. Je t'ai choisie pour mon plaisir
+sur la terre; c'est de tout mon pouvoir que j'ai cherché à
+vaincre mes désirs; mais à peine les réprimandes et la raison
+les avaient étouffés, que l'éclat de ta beauté les faisait renaître.</p>
+
+<p>LXXI.--«Je vois toutes les difficultés que m'attirera mon
+entreprise. Je sais que des épines défendent la jeune rose; je
+m'attends à trouver le miel gardé par un aiguillon. La réflexion
+m'a représenté tout cela; mais le désir est sourd et
+n'écoute pas de sages amis. Il n'a des yeux que pour contempler
+la beauté et adorer ce qu'il voit, en dépit des lois et du devoir.</p>
+
+<p>LXXII.--«J'ai pesé dans mon âme l'outrage, la honte et
+les chagrins que je puis causer; mais rien ne peut contenir le
+cours de la passion, ni arrêter sa fureur entraînante. Je sais
+que les larmes du repentir, les reproches, le mépris et la haine
+mortelle suivront le crime, mais je veux aller au-devant de
+ma propre infamie.»</p>
+
+<p>LXXIII.--Il dit et agite son épée romaine, qui, semblable à
+un faucon planant dans les airs, couvre sa proie de l'ombre de
+ses ailes, et de son bec recourbé la menace de mort si elle
+veut prendre l'essor. De même sous le glaive terrible, l'innocente
+Lucrèce écoute en tremblant les paroles de Tarquin,
+comme les oiseaux timides écoutent les sonnettes du faucon.</p>
+
+<p>LXXIV.--«Lucrèce, continue-t-il, il faut que cette nuit je
+jouisse de toi; si tu me refuses, la force m'ouvrira la voie; car
+c'est dans ton lit que j'ai l'intention de te détruire; j'égorge
+ensuite un de tes vils esclaves pour t'ôter l'honneur avec la
+vie, et je le place dans tes bras morts, jurant que je l'ai tué en
+te surprenant à l'embrasser.</p>
+
+<p>LXXV.--«De sorte que ton époux deviendra un objet de
+mépris pour tous ceux qui le verront. Tes parents baisseront
+la tête sous le coup du dédain, et tes enfants seront souillés
+par le titre de bâtards. Toi-même, auteur de leur honte, tu
+iras à la postérité dans des chansons qui raconteront ton infamie.</p>
+
+<p>LXXVI.--«Mais, si tu me cèdes, je reste ton ami secret,
+une faute inconnue est comme une pensée non accomplie. Un
+peu de mal fait dans un but grand et utile est permis, et légitime
+en bonne politique. La plante vénéneuse est quelquefois
+distillée en un composé innocent, et son application a des effets
+salutaires.</p>
+
+<p>LXXVII.--«Pour l'amour de ton époux et de tes enfants,
+accorde-moi ce que je demande, ne leur lègue point une honte
+impossible à effacer, une souillure éternelle pire que les défauts
+du corps que l'homme apporte en naissant. Car ceux-ci
+ne sont que la faute de la nature et ne causent point d'infamie.»</p>
+
+<p>LXXIII.--A ces mots il se relève et s'arrête un moment, en
+fixant sur Lucrèce l'oeil mortel d'un basilic, tandis qu'elle,
+image de la chaste piété et telle qu'une biche blanche serrée
+par des griffes meurtrières dans un désert où il n'y a point de
+loi, implore la bête féroce qui ne connaît aucune compassion,
+et n'obéit qu'à son odieux appétit.</p>
+
+<p>LXXIX.--Voyez quand un nuage noir menace le monde,
+cachant dans ses vapeurs sombres les monts ambitieux; si
+quelque douce brise sort du sein obscur de la terre, son souffle
+écarte ces vapeurs dont il empêche momentanément la chute
+en les divisant. De même le profane empressement de Tarquin
+arrête les paroles de Lucrèce, et le farouche Pluton approuve
+tandis qu'Orphée joue de sa lyre.</p>
+
+<p>LXXX.--Cependant, semblable à un chat, rôdeur de nuit,
+Tarquin ne fait que jouer avec la faible souris qui reste tremblante
+entre ses griffes. Sa tristesse nourrit sa fureur de vautour,
+gouffre immense que rien ne parvient à combler. Son
+oreille accueille ses prières, mais son coeur ne se laisse pas
+pénétrer par ses plaintes. Les larmes endurcissent la concupiscence
+quoique la pluie amollisse le marbre.</p>
+
+<p>LXXXI.--Les yeux de Lucrèce qui demandent pitié sont
+douloureusement fixés sur son front inexorable et sourcilleux;
+sa modeste éloquence est mêlée de soupirs qui ajoutent plus
+de grâce à ses paroles. Elle interrompt souvent sa phrase, souvent
+la voix lui manque, et elle est obligée de recommencer.</p>
+
+<p>LXXXII.--Elle le conjure par le grand Jupiter, par la chevalerie,
+par son noble rang, et par le serment de la douce amitié,
+par ses larmes et par l'amour de son époux, par les saintes
+lois de l'humanité et la foi commune, par le ciel, la terre et
+toutes leurs puissances; elle le conjure de se retirer dans le lit
+que l'hospitalité lui accorde, et d'écouter l'honneur plutôt
+qu'un coupable désir.</p>
+
+<p>LXXXIII.--«Ah! lui dit-elle, pourrais-tu bien récompenser
+l'hospitalité par un si noir outrage? ne souille pas la source
+qui a calmé ta soif, ne gâte point ce qui ne saurait être réparé,
+renonce à ton but criminel avant de tirer ton coup. Ce n'est
+pas un archer loyal, celui qui tend son arc pour frapper une
+jeune biche.</p>
+
+<p>LXXXIV.--«Mon époux est ton ami, épargne-moi par amour
+pour lui; toi, tu es prince, par amour pour toi-même laisse-moi.
+Je suis faible; ne me rends point victime d'un piége; tu
+ne ressembles point à la perfidie, ne me trompe donc pas; mes
+soupirs, tels que des tourbillons, s'efforcent de te chasser; si
+jamais mortel fut touché de la douleur d'une femme, sois touché
+de mes larmes, de mes soupirs et de mes sanglots.</p>
+
+<p>LXXXV.--«Comme les flots d'un océan orageux, ils se réunissent
+pour lutter contre le rocher de ton coeur, qui menace
+d'un naufrage, et pour l'adoucir, s'ils peuvent par leur mouvement
+continuel; car les pierres dissoutes se convertissent en
+eau. Oh! si tu n'es pas plus dur qu'une pierre, laisse-toi pénétrer
+par mes larmes et sois compatissant! La douce pitié
+traverse une porte de fer.</p>
+
+<p>LXXXVI.--«J'ai cru recevoir Tarquin en te recevant; as-tu
+pris sa ressemblance pour le déshonorer? Je me plains à toute
+l'armée du ciel; tu outrages son honneur, tu dégrades son nom
+royal, tu n'es point ce que tu sembles, ou tu ne ressembles pas
+à ce que tu es, un roi, un dieu; car les rois comme les dieux
+devraient tout gouverner.</p>
+
+<p>LXXXVII.--«Quelle sera donc ta honte dans ta vieillesse
+puisque déjà tu montres tant de vices dans ton printemps! Que
+n'oseras-tu pas quand tu seras roi, si tu oses tant maintenant
+que tu n'as que l'espérance de l'être! Oh! souviens-toi que
+puisque aucun outrage commis par un vassal ne peut être effacé,
+les mauvaises actions des rois ne sauraient être ensevelies dans
+le silence.</p>
+
+<p>LXXXVIII.--«Ce forfait fera qu'on ne t'aimera plus que par
+crainte, les monarques heureux sont craints par amour. Tu
+seras forcé de tolérer les coupables quand ils te prouveront
+que tu l'es comme eux. Ne serait-ce qu'à cause de cela, retire-toi,
+car les princes sont le miroir, l'école, le livre où les yeux
+des sujets voient, apprennent et lisent.</p>
+
+<p>LXXXIX.--«Voudrais-tu être l'école à laquelle s'instruira
+la débauche? souffriras-tu qu'elle lise en toi ses honteuses leçons?
+consentiras-tu à être le miroir où elle verra une autorité
+pour ses attentats et une garantie contre le blâme? Pour
+donner par ton nom un privilége au déshonneur tu préfères les
+reproches à la louange immortelle, et tu fais de ta bonne réputation
+une vile <i>entremetteuse</i>.</p>
+
+<p>XC.--«As-tu la puissance? Au nom de celui qui te l'a
+donnée, soumets tes désirs rebelles; ne tire point l'épée pour
+protéger l'iniquité, car elle t'a été remise pour en détruire
+l'engeance. Comment pourras-tu remplir tes devoirs de roi
+lorsque, prenant modèle sur ton exemple, le crime pourra
+dire que c'est toi qui lui as enseigné à devenir criminel.</p>
+
+<p>XCI.--«Ah! quel dégradant spectacle ce serait de reconnaître
+ton crime dans un autre! Les fautes des hommes sont
+rarement évidentes pour eux; leur partialité étouffe leurs
+transgressions: ton forfait te semblerait digne de mort dans
+ton frère. Oh! quelle est l'infamie de ceux qui détournent les
+yeux de leurs propres attentats!</p>
+
+<p>XCII.--«C'est vers toi, vers toi que se tournent mes mains
+suppliantes, elles te conjurent de résister aux séductions de
+tes désirs. J'implore le retour de ta dignité bannie; rappelle-la,
+et sache retirer les pensées qui te flattent: sa noble générosité
+emprisonnera le perfide désir, dissipera le nuage qui
+obscurcit tes yeux trompés, afin que tu reconnaisses ta situation,
+et que tu aies pitié de la mienne.»</p>
+
+<p>XCIII.--«Cesse, lui répond Tarquin; l'indomptable torrent
+de mes désirs ne fait que croître par ces retards. De faibles
+lumières sont bientôt éteintes; de grands feux résistent au
+vent, qui ne fait qu'augmenter leur fureur. Des petits ruisseaux
+qui payent leur tribut journalier à leur amère souveraine
+ajoutent à ses eaux, mais n'en changent point le goût.»</p>
+
+<p>XCIV.--«Tu es, lui dit Lucrèce, un océan, un roi souverain,
+et dans ton vaste empire se répandent la noire luxure, le
+déshonneur, la honte, le dérèglement, qui cherchent à souiller
+les flots de ton sang. Si toutes ces faibles sources de mal changent
+ta vertu, la mer est jetée dans la boue d'un bourbier,
+quand la vase devrait se perdre dans la mer.</p>
+
+<p>XCV.--«C'est ainsi que tes esclaves seront rois, et toi leur
+esclave; c'est ainsi que ta noblesse sera dégradée, leur bassesse
+relevée; c'est ainsi que tu seras leur vie, et qu'ils seront
+eux-mêmes ton tombeau; toi, avili dans ta honte; eux, dans
+ton orgueil. Les choses inférieures ne devraient point cacher
+les choses plus grandes. Le cèdre ne s'abaisse point aux pieds
+du buisson, les broussailles se flétrissent aux pieds des cèdres.</p>
+
+<p>XCVI.--«Que tes pensées, fidèles à ton rang.....»--«C'est
+assez, dit Tarquin; par le ciel, je ne t'écoute plus. Cède à mon
+amour, sinon la haine brutale, au lieu du contact timide
+de l'amour, te déchirera cruellement. Après quoi je veux te
+transporter dans le lit de quelque coquin de valet, pour lui faire
+partager ta destinée honteuse.»</p>
+
+<p>XCVII.--A ces mots, il écrase du pied sa torche, car la lumière
+et la débauche sont ennemies mortelles. La honte, enveloppée
+des ombres de l'aveugle nuit, tyrannise d'autant plus
+qu'elle n'est pas aperçue. Le loup a saisi sa proie, le pauvre
+agneau crie jusqu'à ce que sa voix soit arrêtée au passage par
+sa propre toison, qui ensevelit ses cris dans les plis délicats de
+ses lèvres.</p>
+
+<p>XCVIII.--En effet, Tarquin se sert du linge de nuit qu'elle
+porte pour enfermer dans sa bouche ses tristes clameurs; il
+baigne son front brûlant dans les plus chastes larmes qu'aient
+jamais versées les yeux de la modeste douleur. Oh! comment
+la concupiscence désordonnée peut-elle souiller une couche
+si pure? Ah! si les larmes pouvaient en effacer la tache, Lucrèce
+en répandrait à jamais!</p>
+
+<p>XCIX--Mais elle a perdu une chose plus précieuse que la
+vie, et Tarquin a conquis ce qu'il voudrait bien ne plus avoir.
+Cette violence amène une autre lutte; cette jouissance passagère
+engendre des années de regrets: cet ardent désir se
+change en froid dégoût. La pure chasteté est dépouillée de
+son trésor, et la luxure est plus pauvre qu'avant son larcin.</p>
+
+<p>C.--Voyez comme le limier trop nourri ou le faucon rassasié,
+n'ayant plus la même finesse d'odorat, ni la même vitesse,
+poursuivent lentement ou perdent tout à fait la proie dont la
+nature les a rendus avides; de même Tarquin assouvi redoute
+cette nuit. Son goût aigri dévore son désir qui l'a abusé.</p>
+
+<p>CI.--O crime dont l'imagination paisible ne peut comprendre
+la profondeur insondable! Le désir enivré rejette sa proie
+avant de voir sa propre infamie. Tant que la concupiscence
+est dans son orgueil, aucune remontrance ne saurait apaiser
+son ardeur ni maîtriser son téméraire désir, jusqu'à ce que,
+telle qu'un vieux coursier, elle se fatigue elle-même.</p>
+
+<p>CII.--Et alors le désir, aux joues pâles et amaigries, à l'oeil
+pesant, au front sourcilleux, à la démarche défaillante, abattu,
+pauvre et lâche, se lamente comme un mendiant banqueroutier.
+Tant que la chair est fière, le désir lutte avec la pitié, car
+alors il est en joie: mais quand elle perd sa fraîcheur, le rebelle
+coupable demande lui-même grâce d'un ton soumis.</p>
+
+<p>CIII.--C'est ainsi qu'il agit avec ce prince criminel de Rome,
+si ardent à le satisfaire. Le voilà maintenant qui prononce
+contre lui-même cet arrêt: qu'il est déshonoré dans les siècles
+à venir, que le beau temple de son âme est profané, et que sur
+ses ruines accourent des armées de soucis pour demander à
+cette reine souillée ce qu'elle est devenue.</p>
+
+<p>CIV.--L'âme répond que ses sujets insurgés ont renversé son
+mur consacré, et que, par leur faute mortelle, ils ont réduit
+en servitude son immortalité, et l'ont rendue esclave d'une
+mort vivante et d'une douleur éternelle. Avertie par sa prescience,
+elle avait fait résistance; mais sa prévoyance n'avait
+pu faire céder leurs désirs.</p>
+
+<p>CV.--Agité de cette pensée, Tarquin s'esquive dans les ténèbres
+de la nuit, vainqueur captif pour qui la victoire est
+funeste. Il emporte une blessure que rien ne guérit, une cicatrice
+qui restera malgré la guérison, laissant la victime désolée.
+Lucrèce est accablée du poids du crime qu'il laisse derrière
+lui, et lui du fardeau d'une âme coupable.</p>
+
+<p>CVI.--Tarquin, comme un loup ravisseur, s'éloigne furtivement.
+Elle, comme un agneau fatigué, reste étendue, presque
+sans souffle. Il se hait pour son attentat; désespérée, elle déchire
+son beau corps de ses propres mains. Il part effrayé, et
+couvert de la sueur du crime. Elle reste, poussant des cris de
+douleur profonde pendant cette fatale nuit; il fuit, regrettant
+le court plaisir qui ne lui laisse que dégoût.</p>
+
+<p>CVII.--Il part pénitent, accablé. Elle demeure abandonnée
+et sans espoir. Dans sa hâte, il soupire après la clarté du matin;
+elle voudrait ne plus voir le jour. «Pendant le jour, dit-elle,
+les écarts de la nuit se révèlent, et mes yeux sincères
+n'ont jamais appris à masquer mes torts par un regard dissimulé.</p>
+
+<p>CVIII.--«Ils croient que tous les yeux peuvent voir le déshonneur
+qu'ils aperçoivent eux-mêmes, c'est pourquoi ils voudraient
+rester dans l'obscurité pour tenir caché mon outrage,
+car ils se trahiront par leurs larmes; et, comme l'eau qui ronge
+l'acier, ils graveront sur mes joues la honte irréparable que je
+ressens.»</p>
+
+<p>CIX.--Ici elle accuse le repos et le sommeil, condamnant
+ses yeux à être désormais aveugles. Elle réveille son coeur en
+frappant sur son sein, et lui dit d'aller chercher un autre asile
+plus pur et plus digne de lui. Rendue folle par l'excès de sa
+douleur, elle exhale en ces mots ses plaintes contre les secrets
+de la nuit:</p>
+
+<p>CX.--«O nuit ennemie de la paix du coeur! image de l'enfer,
+sombre registre de la honte, obscur théâtre de meurtres
+tragiques, vaste chaos qui cache les crimes, nourrice des outrages,
+entremetteuse couverte d'un manteau! asile d'infamie,
+caverne affreuse de la mort, conspirateur à voix basse, liguée
+avec la trahison et le viol.</p>
+
+<p>CXI.--«Nuit abhorrée, nuit aux ténébreuses vapeurs! puisque
+tu es complice de mon crime irréparable, rassemble tes
+brouillards pour attaquer l'aube matinale et faire la guerre au
+cours réglé du temps! ou si tu souffres que le soleil s'élève jusqu'à
+sa hauteur accoutumée avant qu'il retourne à son humide
+couche, ceins sa tête d'or de nuages empoisonnés.</p>
+
+<p>CXII.--«Corromps l'air du matin avec des exhalaisons fétides;
+par leur haleine empestée, souille la vie de la pureté,
+beauté par excellence, avant que Phébus arrive à sa halte de
+midi; et que tes vapeurs marchent en rangs si serrés, que dans
+leurs ombres brumeuses sa lumière étouffée s'éclipse au milieu
+de sa course et cause une nuit perpétuelle.</p>
+
+<p>CXIII.--«Si Tarquin était la nuit comme il est le fils de la
+nuit, il outragerait la reine au diadème d'argent; ses nymphes
+étincelantes aussi (violées par lui) n'oseraient plus se montrer
+sur le sein noir de la nuit. J'aurais, par ce moyen, des compagnes
+de douleur. Des malheurs partagés sont plus doux à
+supporter, de même que des pèlerins font route ensemble pour
+abréger leur pèlerinage.</p>
+
+<p>CXIV.--«Maintenant je n'ai personne qui puisse rougir
+avec moi, se croiser les bras, pencher humblement la tête, se
+voiler le front et cacher son infamie. Mais moi seule je suis
+condamnée à gémir arrosant la terre de larmes amères, mêlant
+des sanglots à mes plaintes, des gémissements à mes douleurs,
+gages cruels d'un éternel désespoir.</p>
+
+<p>CXV.--«O nuit! fournaise dont la fumée est sanglante, ne
+permets pas que le jour jaloux voie ce visage qui sous ton noir
+manteau a été livré à la dégradation de l'impudicité. Garde
+possession de ton sombre empire, afin que les fautes commises
+sous ton règne puissent également être ensevelies sous tes
+ombres.</p>
+
+<p>CXVI.--«Ne m'expose pas au jour médisant, sa lumière
+montrera gravée sur mon front l'histoire des outrages faits à
+la douce chasteté, et la violation impie des saints serments de
+l'hymen. Oui, jusqu'à l'ignorant qui ne sait pas lire tous verront
+dans mes regards ma honteuse disgrâce.</p>
+
+<p>CXVII.--«Pour apaiser les cris de son enfant, la nourrice lui
+racontera mon histoire, et fera peur du nom de Tarquin à son
+nourrisson qui pleure. L'orateur, pour orner son discours,
+associera mon infamie à celle de Tarquin; les ménestrels,
+pour reconnaître l'hospitalité, chanteront mon infortune et
+diront maintenant que je n'ai personne.</p>
+
+<p>CXVIII.--«Que mon beau nom, que ma réputation reste
+sans tache pour l'amour de mon cher Collatin: si elle devient
+un sujet de calomnie, les branches d'une autre tige sont aussi
+viciées et une honte non méritée s'attachera à son nom qui
+est aussi pur de la tache imposée au mien que j'étais pure
+moi-même hier encore pour Collatin.</p>
+
+<p>CXIX.--«O honte inaperçue! disgrâce invisible; blessure
+non sentie, cicatrice déshonorante! le mépris est imprimé
+sur le front de Collatin, et l'oeil de Tarquin peut reconnaître
+de loin la blessure qu'il a reçue pendant la paix, non à la
+guerre. Hélas! qu'il y a de gens qui portent ces marques
+honteuses que chacun ignore excepté celui qui les a faites!</p>
+
+<p>CXX.--«Collatin, si ton honneur est fondé sur moi, il m'a
+été arraché par un assaut irrésistible. Mon miel est perdu, je
+ne suis plus qu'une abeille semblable à un frelon. Il ne me
+reste plus aucune des perfections de mon côté, je suis dépouillée
+par un outrageant larcin: dans ta faible ruche s'est
+introduite une guêpe errante qui a dévoré le miel gardé par
+ta chaste abeille.</p>
+
+<p>CXXI.--«Cependant ne suis-je pas innocente du naufrage
+de ton honneur! c'est en ton honneur que je l'ai accueilli;
+venant de ta part, pouvais-je le renvoyer? c'eût été un déshonneur
+que de le rejeter. Bien plus, il s'est plaint de lassitude
+et il a parlé de vertu! O forfait imprévu! combien la vertu
+est profanée dans un tel démon!</p>
+
+<p>CXXII.--«Pourquoi le ver s'introduit-il dans le bouton
+vierge? pourquoi l'odieux coucou pond-il ses oeufs dans les
+nids du passereau? pourquoi les crapauds empoisonnent-ils
+les sources pures, par une vase envenimée? pourquoi une démence
+tyrannique se cache-t-elle dans des seins pleins de douceur?
+pourquoi les princes violent-ils leurs devoirs? Mais il n'est
+pas de perfection si absolue que quelque impureté ne la souille.</p>
+
+<p>CXXIII--«Le vieillard qui entasse son or est tourmenté
+de crampes, de la goutte et de douloureuses incommodités.
+A peine a-t-il des yeux pour voir son trésor: mais, comme le
+malheureux Tantale, il maudit l'insuffisance de ses sens,
+n'ayant d'autre plaisir de ses richesses que la douloureuse
+pensée qu'elles ne peuvent guérir ses maux.</p>
+
+<p>CXXIV.--«Il les possède quand il n'en peut jouir et il les
+laisse à ses jeunes fils qui dans leur orgueil se hâtent de les
+prodiguer. Leur père était trop faible, ils sont trop forts pour
+conserver longtemps cette fortune à la fois maudite et bénie.
+Les douceurs que nous désirons s'aigrissent et deviennent
+amères au moment même où elles nous sont accordées.</p>
+
+<p>CXXV.--«Des vents capricieux accompagnent le tendre
+printemps; des plantes nuisibles prennent racine au milieu
+des fleurs précieuses. La vipère siffle là où les charmants
+oiseaux chantent; ce qu'enfante la vertu, l'iniquité le
+dévore. Il n'est aucun bien en notre pouvoir que la malencontreuse
+occasion ne nous le fasse perdre ou n'altère ses qualités.</p>
+
+<p>CXXVI.--«Occasion, ton crime est grand, c'est toi qui exécutes
+la trahison du traître; tu livres l'agneau à la cruauté du
+loup; quelque complot qu'on médite, c'est toi qui le favorises:
+c'est toi qui foules au pied le droit, la justice et la raison;
+c'est toi qui dans ta sombre caverne, où personne ne
+peut te voir, postes le crime, pour dévorer les âmes qui passent
+auprès.</p>
+
+<p>CXXVII.--«Tu persuades à la vestale de violer son voeu;
+tu souffles le feu quand la tempérance fond. Tu étouffes la
+probité, tu immoles la vérité; indigne complice, infâme entremetteuse,
+tu sèmes la calomnie et tu écartes la louange; tu
+t'associes au viol, à la perfidie, aux brigands. Ton miel se
+change en fiel, ta jouissance en douleur.</p>
+
+<p>CXXVIII.--«A tes plaisirs secrets succède la honte publique;
+à tes festins cachés un jeûne solennel, à tes titres flatteurs
+un nom déshonoré, à ta langueur miellée un goût d'absinthe,
+et tes vanités forcées ne sauraient être durables.
+Comment se fait-il donc, vile occasion, qu'étant si méchante,
+il y ait tant de gens qui te recherchent?</p>
+
+<p>CXXIX.--«Quand seras-tu l'ami de l'humble suppliant,
+quand le conduiras-tu au lieu où il obtiendra ce qu'il désire,
+quand amèneras-tu la fin des grands débats, quand délivreras-tu
+l'âme que le malheur enchaîne, quand guériras-tu les
+malades, quand soulageras-tu les affligés? le pauvre, le boiteux,
+l'aveugle languissent, pleurent et t'implorent, mais ils
+ne trouvent jamais l'occasion.</p>
+
+<p>CXXX.--«Le malade meurt pendant que le médecin dort,
+l'orphelin gémit pendant que l'oppresseur est heureux, le
+juge est en festin pendant que la veuve pleure; la prudence
+se divertit pendant que le vice naît, tu n'accordes jamais rien
+aux actions charitables. La colère, l'envie, la trahison, le rapt,
+le meurtre triomphent, tu leur donnes tes heures pour pages.</p>
+
+<p>CXXXI.--«Quand la vertu et la vérité ont affaire à toi,
+mille traverses les privent de ton secours; elles achètent ton
+appui, mais le crime ne le paye jamais; il vient sans frais, et
+tu es satisfaite de l'écouter et de lui accorder ce qu'il demande.
+Mon Collatin aurait pu venir vers moi quand Tarquin
+est venu; c'est toi qui l'as retenu.</p>
+
+<p>CXXXII.--«Tu es coupable de meurtre, de larcin, coupable
+de parjure et de subornation, coupable de trahison, de fausseté
+et d'imposture, coupable de l'abominable inceste. Tu es
+de ton plein gré consentante à tous les crimes passés, et à
+tous les crimes à venir, depuis la création jusqu'à la fin du
+monde.</p>
+
+<p>CXXXIII.--«Temps difforme, compagnon de l'horrible
+nuit, agile coursier du hideux souci, toi qui dévores la jeunesse,
+esclave trompeur des plaisirs trompeurs, lâche sentinelle
+des chagrins, cheval de bât du crime, séducteur de la
+vertu, tu nourris et tu détruis tout ce qui est. Oh! écoute-moi!
+temps méchant et maudit, sois coupable de ma mort,
+puisque tu l'es de mon crime.</p>
+
+<p>CXXXIV.--«Pourquoi ta servante, l'occasion, a-t-elle trahi
+les heures que tu m'avais accordées pour mon repos? pourquoi
+corrompre mon bonheur, et m'enchaîner à une suite
+infinie de maux éternels? Le devoir du Temps est de déjouer
+la haine des ennemis, de détruire les erreurs nées de l'opinion,
+et de ne pas laisser souiller une couche légitime.</p>
+
+<p>CXXXV.--«La gloire du temps, c'est d'apaiser les querelles
+des rois, de démasquer la fausseté, d'amener la vérité au
+jour, et de mettre le sceau des siècles sur les choses antiques,
+de veiller le matin, de faire sentinelle la nuit, de poursuivre
+l'injustice jusqu'à ce qu'elle répare ses torts, de ruiner les
+somptueux édifices et de souiller de poussière leurs dômes
+dorés.</p>
+
+<p>CXXXVI.--«Sa gloire est de remplir de trous de vers les
+vastes monuments, de fournir l'oubli de ruines, d'effacer de
+vieux livres, d'en altérer le contenu, d'arracher les plumes
+aux ailes des vieux corbeaux, d'épuiser la sève des vieux chênes,
+de féconder les printemps et de tourner la roue capricieuse
+de la Fortune.</p>
+
+<p>CXXXVII.--«Sa gloire est de faire voir à l'aïeule les filles de
+sa fille, de faire de l'enfant un homme, de l'homme un enfant;
+de tuer le tigre qui vit de meurtre, d'apprivoiser la licorne
+et le lion farouche; de se jouer de l'homme rusé et de le
+tromper par lui-même, de réjouir le laboureur par d'abondantes
+moissons, et d'user de grosses pierres avec de petites
+gouttes d'eau.</p>
+
+<p>CXXXVIII.--«Pourquoi fais-tu tant de mal dans ton long
+pèlerinage, si tu ne peux revenir pour le réparer? Une pauvre
+minute par siècle t'achèterait un million d'amis, si tu donnais
+de l'esprit à celui qui prête à de mauvais débiteurs! O fatale
+nuit! si tu pouvais rétrograder d'une heure je préviendrais
+cette tempête et j'éviterais le naufrage.</p>
+
+<p>CXXXIX.--«Serviteur sans fin de l'éternité! arrête par
+quelque malheur Tarquin dans sa fuite; invente tout pour lui
+faire maudire cette maudite nuit, que des fantômes hideux
+effrayent ses yeux coupables, et que la sinistre pensée de son
+crime transforme pour lui chaque buisson en démon difforme.</p>
+
+<p>CXL.--«Trouble ses heures de repos par des angoisses incessantes;
+tourmente-le dans son lit par des sanglots qui l'oppressent,
+qu'il pousse des gémissements pitoyables; mais n'en
+aie point pitié, qu'il ne rencontre que des coeurs plus durs que
+le marbre. Que les femmes les plus douces oublient leur douceur
+et soient pour lui plus terribles que des tigres dans le désert!</p>
+
+<p>CXLI.--«Qu'il ait le temps d'arracher sa chevelure bouclée,
+qu'il ait le temps de tourner sa rage contre lui-même, qu'il
+ait le temps de désespérer du secours du temps, qu'il ait Je
+temps de vivre en esclave méprisé, qu'il ait le temps de mendier
+son pain, qu'il ait le temps de voir un mendiant lui refuser
+des restes dédaignés!</p>
+
+<p>CXLII.--«Qu'il ait le temps de voir ses amis devenir ses
+ennemis, et de voir les fous le tourner en dérision; qu'il ait le
+temps d'apprendre combien le temps s'écoule lentement dans
+les regrets, combien il est court et rapide aux heures de la folie
+et du plaisir! Que son crime ineffaçable ait le temps de déplorer
+l'abus de son temps!</p>
+
+<p>CXLIII.--«O temps! précepteur du bon et du méchant,
+apprends-moi à maudire celui à qui tu as appris ce crime.
+Que le scélérat devienne fou de peur en voyant son ombre!
+que lui-même cherche à s'ôter la vie: c'est à ses misérables
+mains qu'il appartient de verser son sang misérable. Y aurait-il
+un homme assez vil pour servir de bourreau à un si vil esclave!</p>
+
+<p>CXLIV.--«Plus vil encore il est, parce qu'il est fils de roi,
+lui qui trompe les espérances de son père par de basses actions!
+Plus l'homme est puissant, plus il mérite de respect ou de
+haine, car la plus grande infamie s'attache au rang le plus
+élevé. La lune a assez d'un grand nuage pour se voiler; les
+petites étoiles se cachent quand elles veulent.</p>
+
+<p>CXLV.--«Le corbeau peut tremper ses ailes noires comme
+le charbon dans un bourbier et s'envoler sans que l'on aperçoive
+la fange qui les tache; mais si le cygne, blanc comme la
+neige, veut en faire de même, la tache se reconnaît sur son
+col argenté. Les pauvres serviteurs sont une nuit obscure, les
+rois sont un jour resplendissant. Les moucherons volent inaperçus,
+les aigles frappent tous les regards.</p>
+
+<p>CXLVI.--«Loin d'ici, vains mots, interprètes des cerveaux
+creux, sons sans utilité, faibles arbitres, allez dans les écoles
+où l'on se fait un art de la dispute; allez servir les insipides
+débats de ceux qui en amusent leurs loisirs: soyez médiateurs
+des clients tremblants de perdre leur cause; pour moi je ne
+ferai pas le moindre argument, puisque je n'ai rien à attendre
+du secours de la loi.</p>
+
+<p>CXLVII.--«En vain je maudis l'occasion, le temps, Tarquin
+et la sombre nuit, en vain je cherche querelle à mon infamie;
+en vain je repousse mon désespoir; cette inutile fumée
+de mots ne me fait aucun bien, le seul remède qui puisse
+me guérir, c'est de verser tout mon sang impur.</p>
+
+<p>CXLVIII.--«Pauvre main, pourquoi frémis-tu à ce décret?
+Honore-toi en me débarrassant de cette honte; car si je meurs,
+mon honneur survit en toi: si je vis, tu as part à mon infamie;
+puisque tu n'as pu défendre ta dame loyale, puisque tu as eu
+peur de déchirer son perfide ennemi, immole-toi avec elle
+pour avoir cédé ainsi.»</p>
+
+<p>CXLIX.--Elle dit et s'élance de sa couche en désordre pour
+saisir dans son désespoir quelque instrument; mais elle n'est
+pas dans une maison de meurtre, et ne trouve aucun instrument
+pour agrandir le passage de son souffle, qui se presse
+entre ses lèvres et s'évanouit comme la fumée de l'Etna, qui
+se consume dans les airs, ou comme celle qu'exhale un canon
+qu'on décharge.</p>
+
+<p>CL.--«Vainement, dit-elle, je vis et je cherche quelque
+bienheureux moyen de finir une malheureuse vie: j'ai eu
+peur d'être tuée par le glaive de Tarquin, et cependant je
+cherche un couteau pour la même intention; mais quand
+j'avais peur, j'étais une femme loyale; je le suis encore: oh
+non! ce ne peut-être: Tarquin m'a dépouillée de ce noble
+titre.</p>
+
+<p>CLI.--«Oh! j'ai perdu ce qui me faisait aimer la vie, je
+n'ai donc plus de motif de craindre la mort; en effaçant ma
+souillure par la mort, du moins je donne un gage de gloire
+aux couleurs de la calomnie, et une vie mourante à l'éternelle
+honte. Ressource insuffisante, après avoir perdu le trésor, que
+de brûler l'innocente cassette où il était!</p>
+
+<p>CLII.--«Eh bien! cher Collatin! tu ne connaîtras pas le
+goût corrompu de la foi violée; je n'outragerai pas ton amour
+sincère; je ne prétendrai pas que mon serment est resté intact.
+Cette greffe bâtarde ne croîtra pas. Celui qui a souillé
+ta tige ne se vantera pas que tu es le tendre père de son
+fruit.</p>
+
+<p>CLIII.--«Il ne rira pas à tes dépens dans sa pensée secrète,
+il n'égayera point ses compagnons de débauche sur ton
+affront: tu sauras que je n'ai point été lâchement achetée
+avec de l'or, mais que la porte a été forcée. Pour moi, je
+suis la maîtresse de mon sort et je ne me pardonnerai que
+lorsque la vie aura payé au trépas mon offense involontaire.</p>
+
+<p>CLIV.--«Je ne t'empoisonnerai point de ma souillure; je
+ne masquerai point ma faute par d'adroites excuses. Je ne
+colorerai pas la noirceur de mon crime pour cacher la vérité
+sur les horreurs de cette perfide nuit. Ma bouche révélera
+tout. Mes yeux, tels que des écluses, ou semblables à la source
+des montagnes, qui arrose un vallon, répandront de purs
+ruisseaux pour laver mon aveu impur.»</p>
+
+<p>CLV.--Cependant la plaintive Philomèle avait terminé le
+chant mélodieux de ses douleurs nocturnes; la nuit solennelle
+descendait d'un pas lent et triste dans les gouffres de l'effroyable
+enfer; l'aurore rougissant prête sa lumière à tous les
+yeux qui la désirent; mais, dans sa douleur, Lucrèce se reproche
+de voir et regrette les ombres de la nuit.</p>
+
+<p>CLVI.--Le jour révélateur épie à travers toutes les fentes et
+semble l'apercevoir au lieu où elle est assise tout en pleurs.
+C'est à lui qu'elle s'adresse en sanglotant: «Oeil des yeux,
+pourquoi cherches-tu à poindre par ma fenêtre? Cesse tes
+regards indiscrets, caresse de tes rayons les yeux qui dorment
+encore, ne brûle pas mon front de ta lumière éblouissante,
+car le jour n'a rien à faire avec ce qui se passe la nuit.»</p>
+
+<p>CLVII.--C'est ainsi que Lucrèce s'en prend à tout ce qu'elle
+voit: le vrai chagrin est radoteur et fantastique comme un
+enfant, qui, une fois qu'il boude, voit tout avec humeur. Ce
+sont les anciennes douleurs et non les douleurs nouvelles qui
+s'adoucissent. La durée dompte les unes, les autres sont
+telles qu'un nageur inhabile, plongeant toujours péniblement
+et se noyant par défaut d'adresse.</p>
+
+<p>CLVIII.--C'est ainsi que Lucrèce, enfoncée dans une mer
+de soucis, se fâche contre tout ce qu'elle voit, et rapporte
+tout à son chagrin; tous les objets viennent les uns après les
+autres accroître la force de son désespoir. Quelquefois il est
+muet et ne parle plus, quelquefois il est en démence et parle
+trop.</p>
+
+<p>CLIX.--Les petits oiseaux qui chantent dans leur joie matinale
+la désolent par leur douce mélodie, car la gaieté est
+alors importune; les âmes tristes souffrent mortellement
+dans les sociétés joyeuses; le chagrin se plaît davantage dans
+la compagnie du chagrin: le chagrin véritable cherche la
+sympathie de son semblable.</p>
+
+<p>CLX.--C'est une double mort de faire naufrage à l'aspect
+du rivage; il languit dix fois celui qui languit en voyant de
+la nourriture: la vue du baume rend la plaie plus douloureuse.
+Les grandes douleurs déplorent surtout ce qui les
+peut soulager. Les profonds regrets s'avancent comme un
+fleuve paisible qui, étant arrêté, franchit ses bords. Le chagrin
+qu'on plaisante ne connaît ni lois ni limites.</p>
+
+<p>CLXI.--«Oiseaux railleurs, dit-elle, renfermez vos accents
+dans vos seins garnis de plumes; soyez silencieux et muets
+en ma présence; mon trouble plein d'angoisse n'aime aucune
+cadence de sons: une hôtesse triste ne peut souffrir des hôtes
+joyeux. Réservez vos accords pour ceux à qui ils plaisent;
+l'infortune aime la mélancolie, qui marque la mesure avec
+des pleurs.</p>
+
+<p>CLXII.--«Viens, Philomèle qui chantes le viol; fais ton
+triste bocage de mes cheveux épars; de même que la terre
+humide pleure sur ta langueur, je verserai une larme à chaque
+son mélancolique, et je soutiendrai le diapason avec mes profonds
+sanglots. Pour refrain, je murmurerai le nom de Tarquin,
+tandis que tu moduleras celui de Térée.</p>
+
+<p>CLXIII.--«Pendant que tu feras ta partie contre un buisson,
+pour entretenir le souvenir de tes maux cuisants, moi,
+malheureuse, afin de t'imiter, je fixerai contre mon coeur un
+couteau acéré pour effrayer mes regards; et s'ils se troublent,
+je tomberai et mourrai. Ces moyens, comme les touches sur
+un instrument, mettront les cordes de nos coeurs au vrai ton
+de la douleur.</p>
+
+<p>CLXIV.--«Pauvre oiseau, puisque tu ne chantes pas pendant
+le jour, comme honteux d'être aperçu, nous choisirons
+quelque désert profond et sombre, écarté de la route, où ne
+pénètrent ni la chaleur brûlante, ni le froid glacial, et là,
+nous adressant aux bêtes féroces, nous leur ferons entendre des
+airs mélancoliques pour les adoucir. Si les hommes sont aussi
+cruels que les bêtes, que les bêtes aient un coeur compatissant.»</p>
+
+<p>CLXV.--Comme la pauvre biche effrayée qui s'arrête et regarde,
+immobile et incertaine de quel côté elle fuira, ou
+comme celui qui, égaré dans un labyrinthe, a peine à reconnaître
+sa route, Lucrèce reste indécise, ne sachant lequel est
+préférable de vivre ou de mourir, quand la vie est honteuse et
+que la mort lui coûte.</p>
+
+<p>CLXVI.--«Me tuer! dit-elle. Hélas! ne serait-ce pas souiller
+à la fois mon âme et mon corps? Ceux qui perdent une
+moitié vivent avec plus de patience que ceux qui sont dépouillés
+du tout: c'est une mère sans raison et sans pitié que celle
+qui, ayant deux aimables enfants, quand la mort lui en enlève
+un, tue l'autre et n'en a plus.</p>
+
+<p>CLXVII.--«De mon corps ou de mon âme, lequel m'était
+le plus cher quand l'un était pur et l'autre céleste? lequel
+préférais-je quand tous deux appartenaient au ciel et à Collatin?
+Hélas! Qu'on déchire l'écorce du pin superbe, ses feuilles
+se flétriront, sa sève se tarira. Il en est ainsi de mon âme
+blessée dans son écorce.</p>
+
+<p>CLXVIII.--«Sa demeure est saccagée, son repos interrompu,
+son asile pris d'assaut par l'ennemi, son saint temple souillé,
+pillé, profane par l'audacieuse infamie; que l'on ne m'accuse
+donc pas d'impiété, si, dans une forteresse ainsi battue en
+ruine, je fais une brèche pour en enlever mon âme malheureuse.</p>
+
+<p>CLXIX.--«Cependant je ne veux pas mourir jusqu'à ce que
+mon Collatin ait appris la cause de ma mort prématurée, afin
+que, dans cette heure de mon agonie, il puisse jurer vengeance
+sur celui qui me force d'abréger mes jours. Je léguerai mon
+sang impur à Tarquin. Souillé par lui, il sera versé par lui,
+et, comme il le mérite, je le dirai dans mon testament.</p>
+
+<p>CLXX.--«Je léguerai mon honneur au couteau qui blessera
+mon corps déshonoré. C'est un honneur de terminer une vie
+déshonorée. L'un vivra quand l'autre ne sera plus. C'est ainsi
+que de mes cendres naîtra ma gloire; car dans ma mort je
+tue le mépris insultant: ma honte étant morte, mon honneur
+renaît.</p>
+
+<p>CLXXI.--«Seigneur adoré de ce trésor que j'ai perdu,
+quel héritage te laisserai-je? Mon courage fera ton orgueil, et
+ton exemple pour te venger. Apprends par ma fin quelle doit
+être celle de Tarquin. <i>Moi</i>, ton amie, j'immolerai <i>moi</i>, ton
+ennemie. Pour l'amour de moi, traite de même le perfide
+Tarquin.</p>
+
+<p>CLXXII.--«J'achève en quelques mots mes dernières volontés:
+mon âme au ciel, mon corps à la terre, et toi, ô mon
+époux, prends mon courage; mon honneur au couteau qui
+m'ouvrira le sein, ma honte à celui qui souilla ma réputation,
+et tout ce qui survivra de ma gloire sera partagé à ceux qui
+vivront et ne penseront pas mal de moi.</p>
+
+<p>CLXXIII.--Toi, Collatin, tu veilleras à l'exécution de ce
+testament. Hélas! pourquoi faut-il que tu le voies! Mon sang
+lavera mon affront; la noble fin de ma vie rachètera l'acte
+impur de ma vie. Ne faiblis pas, faible coeur; mais dis avec
+fermeté: il faut que cela soit. Cède à ma main, ma main te
+vaincra; une fois mort, vous mourrez tous deux, et tous de
+vous serez vainqueurs.»</p>
+
+<p>CLXXIV.--Quand Lucrèce eut tristement délibéré ce plan
+de mort et essuyé la perle amère qui mouillait ses yeux brillants,
+d'une voix entrecoupée elle appela sa suivante. Celle-ci,
+obéissant, accourt promptement auprès de sa maîtresse; car
+le devoir vole avec les ailes de la pensée. Les joues de l'infortunée
+Lucrèce semblent à la suivante comme les prairies d'hiver
+quand le soleil fond leur neige.</p>
+
+<p>CLXXV.--Elle donne à sa maîtresse un grave bonjour avec
+une voix timide, vrai signe de la modestie. Elle prend un air
+triste pour être en harmonie avec la tristesse de sa dame (car
+son visage portait la livrée du chagrin); mais elle n'osa pas lui
+demander pourquoi ses deux soleils étaient ainsi éclipsés par
+des nuages, et ses joues humides des larmes de la douleur.</p>
+
+<p>CLXXVI.--De même que la terre pleure quand le soleil est
+couché, chaque fleur s'humectant comme un oeil attendri, de
+même la suivante commence à inonder ses yeux de grosses
+larmes que fait couler la sympathie de ces beaux soleils éclipsés
+dans le ciel de sa maîtresse. Ils ont éteint leurs clartés
+dans un océan aux vagues salées, ce qui fait pleurer la suivante
+comme une nuit d'abondante rosée.</p>
+
+<p>CLXXVII.--Un moment, ces deux charmantes créatures
+restent immobiles, comme deux aqueducs qui remplissent des
+citernes de corail. L'une d'elles pleure avec raison, l'autre n'a
+d'autre motif de pleurer que celui de mêler ses larmes à celles
+de sa compagne. Ce sexe aimable est souvent porté aux
+larmes, et s'attriste en cherchant à deviner les douleurs des
+autres; puis ses yeux s'inondent de larmes, et son coeur se
+brise.</p>
+
+<p>CLXXVIII.--Les hommes ont des coeurs de marbre, et les
+femmes des coeurs de cire; c'est pourquoi elles sont formées
+au gré du marbre. Leur faiblesse est opprimée; elles reçoivent
+par force les impressions étrangères de la fraude ou de l'adresse.
+Ne les accusez donc pas d'être les auteurs de leurs
+vices, pas plus que vous n'accuseriez la cire d'être coupable de
+méchanceté, parce qu'elle aurait reçu l'empreinte d'un démon.</p>
+
+<p>CLXXIX.--Leur surface, polie comme une riche plaine, est
+ouverte à tous les petits insectes qui rampent. Chez les hommes,
+comme dans un bois touffu, sont maints vices endormis
+dans d'obscures cavernes. A travers des murs de cristal, on
+aperçoit le moindre fétu. Les hommes peuvent masquer leurs
+crimes par de farouches et sombres regards; les visages des
+pauvres femmes sont des livres où elles laissent lire leurs fautes.</p>
+
+<p>CLXXX.--Personne ne déclame contre la fleur flétrie, mais
+bien contre l'hiver qui l'a fait périr; ce n'est pas ce qui est
+dévoré, mais ce qui dévore qui mérite le blâme. Oh! ne
+dites donc pas que c'est la faute des femmes si elles sont
+exposées aux affronts des hommes; ces coupables et orgueilleux
+maîtres rendent les faibles femmes dépendantes de leur
+honte.</p>
+
+<p>CLXXXI.--Vous en avez un exemple dans Lucrèce. Assaillie
+la nuit par la menace d'une mort prompte et de la honte qui
+devait s'ensuivre pour elle et son époux, elle vit qu'il y avait
+tant de dangers dans la résistance, qu'une terreur mortelle se
+répandit dans tout son corps. Qui ne pourrait violer un corps
+sans vie?</p>
+
+<p>CLXXXII.--Cependant sa douce patience fit que Lucrèce
+parla ainsi à sa suivante qui répétait en sa personne la douleur
+de sa maîtresse: «Ma fille, dit-elle, pourquoi verses-tu
+ces larmes qui tombent en pluie sur tes joues? Si tu pleures
+sur mes chagrins, à moi, apprends, douce fille, que j'en retire
+peu d'avantage: si les larmes pouvaient me secourir, les
+miennes y auraient réussi.</p>
+
+<p>CLXXXIII.--«Mais, dis-moi...» A ces mots elle s'arrêta, et
+ne reprit qu'après un profond gémissement. «A quelle heure
+Tarquin est-il parti?»--«Madame, avant que je fusse levée,
+répondit la suivante. Ma négligence paresseuse est bien blâmable;
+cependant je puis m'excuser en disant que je me suis
+levée avant le jour, et que Tarquin était déjà parti.</p>
+
+<p>CLXXXIV.--«Mais, madame, si votre suivante l'osait, elle
+vous demanderait la cause de votre tristesse.»--«Silence!
+reprit Lucrèce, si je te la disais, cette confidence ne la diminuerait
+pas; car elle est plus cruelle que je ne puis l'exprimer,
+et l'on peut bien appeler enfer une torture plus déchirante
+qu'on ne peut dire.</p>
+
+<p>CLXXXV.--«Va, apporte-moi papier, encre et plume; non,
+épargne-toi cette peine, car j'en ai ici... (que voulais-je dire?)
+Va dire à un des domestiques de mon époux de se tenir prêt
+à porter de suite une lettre à mon seigneur, à mon ami, à
+mon bien-aimé, qu'il se prépare à faire hâte, car la missive
+est pressée et sera bientôt écrite.»</p>
+
+<p>CLXXXVI.--Sa suivante est partie; elle se met à écrire,
+promenant d'abord sa plume au-dessus du papier: l'amour-propre
+et la douleur se livrent un combat; ce que la pensée
+trace est effacé aussitôt par sa volonté: cette phrase est trop
+recherchée, cette autre est trop franche; ses idées se pressent
+comme une foule d'hommes assiégeant une porte pour savoir
+à qui passera le premier.</p>
+
+<p>CLXXXVII.--Enfin elle commence ainsi:</p>
+
+<p>«Digne époux de cette indigne femme qui te salue, je te
+souhaite la santé, et puis je te prie (si tu veux revoir encore
+ta Lucrèce) de partir en toute hâte et de venir: je me recommande
+à toi; de notre maison en deuil, mes douleurs
+sont cruelles, quoique mes paroles soient brèves!»</p>
+
+<p>CLXXXVIII.--Elle plie sa lettre, qui n'annonce que vaguement
+son malheur trop certain: par cette courte épître, Collatin
+peut apprendre sa peine, mais non ce qui la cause; elle
+n'ose pas la révéler, de peur d'être soupçonnée d'une dissimulation
+grossière, avant d'avoir lavé son affront dans son
+sang.</p>
+
+<p>CLXXXIX.--D'ailleurs elle réserve l'énergie et la vie de sa
+douleur pour le moment où il pourra l'entendre; alors que
+les soupirs, les sanglots et les larmes aideront à détourner
+d'elle les soupçons que le monde pourrait concevoir: pour les
+éviter, elle n'a pas voulu prodiguer dans sa lettre les explications
+que son désespoir vendra plus certaines.</p>
+
+<p>CXC.--Voir de tristes spectacles touche plus que de les entendre
+raconter<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>; car alors l'oeil interprète à l'oreille les
+gestes qu'il aperçoit: quand chaque sens nous exprime une
+partie de la douleur, nous n'en pouvons entendre ou voir
+qu'une partie; des détroits profonds font moins de bruit que
+des eaux basses, et la douleur reflue par le souffle des mots.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> <i>To see sad sights moves more than hear them told.</i><br>
+
+<p>Peut-être est-ce sans le connaître que Shakspeare a traduit ici
+littéralement Horace.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Segnius irritant animos demissa per aurem</i></p>
+<p><i>Quam quæ sunt oculis subjecta.</i></p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>CXCI.--Sa lettre est cachetée; elle met pour adresse:
+«A Collatin, mon époux; plus que pressée. A Ardéa.» Le
+courrier vient; elle donne sa missive, ordonnant au valet à
+l'air maussade de courir aussi vite que les oiseaux poussés par
+les vents du nord: tant de rapidité lui semble encore trop
+lente; l'excessive infortune ne mesure pas autrement.</p>
+
+<p>CXCII.--Le rustique vassal la salue avec respect et la regarde
+en rougissant; il reçoit le papier sans dire ni non ni oui,
+et aussitôt l'innocence honteuse se retire: mais ceux dont le
+coeur recèle une faute s'imaginent que tous les yeux voient
+leur déshonneur; Lucrèce crut que le valet avait rougi du sien.</p>
+
+<p>CXCIII.--Hélas! pauvre valet, Dieu le sait, c'était chez lui
+défaut d'esprit, d'assurance et de hardiesse. Ces innocentes
+créatures ne parlent qu'en actions respectueuses, tandis que
+d'autres promettent une grande promptitude et prennent leur
+loisir; c'est ainsi que ce modèle des siècles passés offrait un
+air d'honnêteté, mais ne le soutenait point par des paroles.</p>
+
+<p>CXCIV.--Son excès de zèle éveilla la méfiance de Lucrèce,
+et la même rougeur enflamma leurs deux visages: elle crut
+qu'il rougissait, parce qu'il connaissait le crime de Tarquin;
+et, rougissant elle-même, elle le regarda avec attention; son
+oeil scrutateur le rendit encore plus confus; plus elle le vit
+rougir, plus elle pensa qu'il était instruit de son outrage.</p>
+
+<p>CXCV.--Mais elle pense longtemps encore avant son
+retour, et le fidèle vassal ne fait que de partir: elle ne sait
+comment abréger le temps; car elle a tant soupiré, pleuré et
+gémi, que la source de ses sanglots et de ses larmes est
+comme épuisée; elle suspend ses plaintes, cherchant une
+nouvelle manière de s'affliger.</p>
+
+<p>CXCVI.--Enfin, elle se rappelle qu'il y a quelque part un
+beau tableau du siège de Troie; devant la ville est dessinée
+l'armée des Grecs, qui vient la détruire pour venger l'enlèvement
+d'Hélène, et menace de toutes parts la fière Ilion. Le
+peintre avait fuit la cité de Priam si superbe, qu'on eût dit
+que le ciel s'abaissait pour en caresser les tours.</p>
+
+<p>CXCVII.--Rival de la nature, l'art avait donné une vie artificielle
+à mille objets lamentables; on croyait voir plus d'une
+larme véritable versée par une femme sur son mari massacré.
+Le sang coulait et fumait comme sur un champ de bataille, et
+des yeux mourants jetaient de ternes clartés comme des
+charbons mourants dans les foyers des nuits d'hiver.</p>
+
+<p>CXCVIII.--Vous auriez vu l'assiégeant humide de sueur et
+tout noir de poussière. Sur les remparts de Troie paraissaient
+les citoyens qui, à travers leurs meurtrières, regardaient les
+Grecs. Tout était si parfait dans ce tableau, que, malgré la
+distance de la perspective, on remarquait la tristesse peinte
+dans leurs yeux.</p>
+
+<p>CXCIX.--Sur le front des chefs grecs, on admirait la grâce,
+la majesté et un air triomphant; les jeunes gens étaient pleins
+d'agilité et de noblesse; et, çà et là, l'artiste avait plaçé des
+lâches, marchant à pas timides, qui ressemblaient si bien à
+des paysans peureux, qu'on aurait juré qu'ils frissonnaient
+en effet.</p>
+
+<p>CC.--Dans Ajax et dans Ulysse! oh! quel art de physionomie!
+le visage de chacun exprimait les sentiments de leur
+coeur; leur figure disait parfaitement leur caractère. Dans les
+yeux d'Ajax brillaient la rage et la rudesse; mais le sourire
+de l'astucieux Ulysse annonçait la prudence et l'autorité
+pleine d'adresse.</p>
+
+<p>CCI.--Vous auriez vu le grave Nestor prêt à haranguer
+pour exciter les Grecs au combat; ses gestes mesurés captivaient
+l'attention et charmaient la vue. Il semblait parler; sa
+barbe blanche était légèrement agitée, et de ses lèvres s'échappait
+un souffle dont le murmure s'élevait au ciel.</p>
+
+<p>CCII.--Autour de lui était une foule qui, la bouche béante,
+semblait se nourrir de ses sages avis. Chacun était dans
+l'attitude de l'attention, comme si une sirène ravissait son
+oreille; quelques-uns étaient d'une haute taille, et d'autres
+moins grands, tant le peintre avait été exact. Les têtes de
+plusieurs, presque cachées derrière les autres, avaient l'air de
+s'élancer.</p>
+
+<p>CIII.--Ici, la main d'un auteur s'appuie sur l'épaule de son
+voisin dont l'oreille masque son nez; là, un autre est rouge et
+haletant; un troisième qu'on étouffe semble se débattre et
+jurer; et dans leur rage, on dirait que, sans les paroles
+douces de Nestor, tous sont prêts à se battre avec le tranchant
+du glaive.</p>
+
+<p>CCIV.--Tant d'animation animait ce chef-d'oeuvre; l'art
+était si trompeur et si bien ménagé, que, pour l'image d'Achille,
+on ne voyait que sa lance tenue par une main armée,
+tandis que lui-même était laissé derrière, invisible, excepté
+par la pensée. Une main, un pied; un profil, une jambe ou
+une tête suffisaient pour faire deviner un personnage.</p>
+
+<p>CCV.--Près des remparts de Troie assiégée, au moment où
+le fier et brave Hector, son espérance, marchait au combat,
+on observait maintes mères troyennes, joyeuses de voir leurs
+jeunes fils manier leurs armes étincelantes; à leur espérance,
+il se mêlait un je ne sais quoi, semblable à une tache sur
+un objet brillant, qui ressemblait à une pénible crainte.</p>
+
+<p>CCVI.--Jusqu'aux bords fumants du Simoïs, théâtre des
+combats, le sang coulait en flots de pourpre qui imitaient le
+combat, en se choquant entre eux. Leurs vagues se brisaient
+sur le rivage, et puis se retiraient jusqu'à ce que, se ralliant à
+d'autres vagues plus nombreuses, elles revinssent mêler leur
+écume à celle du Simoïs.</p>
+
+<p>CCVII.--C'est sur ce chef-d'oeuvre de peinture que Lucrèce
+est venue chercher un visage où toutes les douleurs fussent
+exprimées. Elle en voit plusieurs sillonnés par les soucis;
+mais aucun où elle reconnaisse l'extrême détresse, si ce n'est
+celui d'Hécube, fixant ses regards sur Priam, étendu sanglant
+aux pieds du fier Pyrrhus.</p>
+
+<p>CCVIII.--Le peintre avait retracé en elle les ruines du
+temps, la beauté flétrie, et les soucis déchirants. Ses joues
+étaient couvertes de rides et de gerçures; elle ne ressemblait
+plus à ce qu'elle avait été, son sang bleu s'était noirci dans ses
+veines. Son corps, privé de son ancienne fraîcheur, pouvait
+être comparé à un cadavre dans lequel on aurait empoisonné
+la vie.</p>
+
+<p>CCIX.--C'est sur ce triste fantôme que Lucrèce attache ses
+yeux, modelant son chagrin sur celui de cette reine déchue,
+à qui il ne manque rien que les cris et les reproches amers
+pour maudire ses cruels ennemis. Le peintre n'était pas un
+dieu pour les lui prêter. Lucrèce s'écrie qu'il a été injuste de
+lui donner tant de douleur et point de langue pour s'exprimer.</p>
+
+<p>CCX.--«Pauvre instrument privé de son? dit-elle, je dirai
+tes douleurs avec ma voix plaintive, et je verserai un baume
+sur la blessure peinte de Priam; je maudirai Pyrrhus qui fut
+son meurtrier, j'éteindrai avec mes larmes le long incendie
+de Troie, et avec mon couteau j'arracherai les yeux furieux de
+tous les Grecs qui sont tes ennemis.</p>
+
+<p>CCXI.--«Montre-moi la prostituée qui commença cette
+guerre, afin que mes ongles la défigurent. C'est ton impudicité;
+ô Pâris, insensé! qui attira sur Troie ce poids de colère:
+ton oeil alluma le feu qui brûle ici; et c'est par le crime de
+ton oeil que périssent dans Troie le père, le fils, la mère et la
+fille.</p>
+
+<p>CCXII.--«Pourquoi le plaisir d'un seul homme devient-il
+le fléau d'un si grand nombre? Que le crime commis par un
+seul ne retombe que sur la tête de celui qui l'a commis; que
+les âmes innocentes soient exemptes des malheurs du coupable.
+Pourquoi l'offense d'un mortel détruirait-elle une ville
+et deviendrait-elle une offense générale?</p>
+
+<p>CCXIII.--«Voici Hécube qui pleure, et Priam qui meurt.
+Là, le vaillant Hector succombe, et Troïlus élève la voix. Ici
+l'ami est étendu avec son ami dans une tombe sanglante, et
+quelquefois c'est l'ami qui blesse sans le savoir celui qui lui
+est cher! la licence d'un seul homme cause tous ces trépas.
+Si le vieux Priam eût réprimé la passion de son fils, Troie
+eût brillé des rayons de la gloire et non des flammes de l'incendie.»</p>
+
+<p>CCXIV.--Lucrèce pleure sur les malheurs de Troie en
+peinture: car le chagrin, tel qu'une lourde cloche une fois
+ébranlée, s'agite par son propre poids, et il faut peu de chose
+pour en tirer de lamentables sons. C'est ainsi que Lucrèce gémit
+en s'adressant à la tristesse et aux douleurs tracées par
+l'artiste. Elle leur prête ses paroles et emprunte leurs regards.</p>
+
+<p>CCXV.--Elle parcourt la toile des yeux, et plaint chaque
+figure qu'elle trouve isolée. Enfin elle voit un personnage enchaîné
+qui a l'air malheureux et qui regarde les Phrygiens.
+Son visage, quoique plein de soucis, trahit une espèce de joie.
+Il s'avance vers Troie avec une coupe de bergers, si résigné
+que sa patience semble mépriser ses maux.</p>
+
+<p>CCXVI.--Le peintre avait appelé tout son art à son secours,
+pour lui donner une habile dissimulation, un air d'innocence,
+une démarche humble, un regard calme, des yeux humides de
+larmes, un front ouvert et prêt à accueillir l'infortune, des
+joues ni pâles ni colorées, mais où se mêlaient si bien les deux
+nuances que sa rougeur ne trahissait point le crime, ni sa pâleur
+l'âme perfide des traîtres.</p>
+
+<p>CCXVII.--Mais comme un démon exercé dans son rôle, il
+avait un tel aspect d'innocence, sous lequel se cachaient ses secrets
+desseins, que le soupçon lui-même ne se serait pas douté
+que la ruse perfide et le parjure parvinssent à produire de si
+noirs orages dans un si beau jour, et à souiller d'un crime
+infernal une forme aussi angélique.</p>
+
+<p>CCXVIII.--L'artiste habile avait voulu représenter, par
+cette douce ressemblance, le perfide Sinon, dont le récit séduisit
+et perdit le crédule Priam, et dont les paroles, comme un
+feu dévorant, consumèrent les splendeurs de la riche Ilion,
+aux grands regrets des cieux, tellement que les étoiles s'élancèrent
+de leur sphère fixe, quand elles eurent perdu le miroir
+où elles aimaient à se contempler.</p>
+
+<p>CCXIX.--Lucrèce regarde attentivement cette partie du
+chef-d'oeuvre, et reproche au peintre son admirable talent.
+Selon elle, il s'était trompé dans l'image de Sinon, en donnant
+une âme si noire à un si beau corps. Elle le regarde, et
+puis le regarde encore, trouvant qu'un air de vérité est si
+évident sur ce visage, qu'elle en conclut qu'il est calomnié.</p>
+
+<p>CCXX.--«Il ne se peut, dit-elle, que tant de perfidie...»
+elle voulait ajouter: «se cache sous des traits semblables;»
+mais l'aspect de Tarquin s'offrit à son esprit, et au lieu de
+continuer, elle reprit et changea le sens de ses paroles en disant:
+«Oui, il n'est que trop possible qu'un tel visage cache
+un coeur criminel.</p>
+
+<p>CCXXI.--«Car de même que l'astucieux Sinon est représenté
+si triste, si fatigué et si doux (comme affaibli par la douleur
+et une pénible route), de même je vis arriver Tarquin
+armé, avec la même bonne foi au dehors et les mêmes vices
+au fond du coeur. Priam accueillit Sinon: j'ai aussi accueilli
+Tarquin, et mon Ilion a péri.</p>
+
+<p>CCXXII.--«Voyez, voyez comme Priam en l'écoutant
+pleure touché des larmes feintes de Sinon. Priam! tu es
+vieux, que n'es-Turanian prudent? Pour chaque larme qu'il répand,
+un Troyen doit périr. C'est du feu qui sort de ses yeux et non
+des pleurs. Ces perles liquides qui émeuvent ta pitié sont des
+flammes inextinguibles qui vont brûler ta ville.</p>
+
+<p>CCXXIII.--«De tels démons vont chercher leur ruse dans
+le sombre enfer, car au milieu de la fureur, Sinon tremble
+de froid, et un feu brûlant réside dans cette glace; ces
+contraires s'unissent pour séduire les esprits faibles et leur
+donner du courage. C'est ainsi que les larmes du perfide Sinon
+trompent la bonne foi de Priam, et qu'il trouve moyen
+de brûler sa Troie avec de l'eau.»</p>
+
+<p>CCXXIV.--A ces mots elle est transportée d'une si violente
+colère, que toute patience est bannie de son sein: elle
+déchire Sinon inanimé avec ses ongles, le comparant à cet
+hôte dont le crime la force à se détester elle-même. Enfin,
+elle s'arrête en souriant et dit: «Insensée que je suis, ces blessures
+ne lui feront aucun mal.»</p>
+
+<p>CCXXV.--C'est ainsi que va et vient sa douleur et qu'elle
+fatigue le temps de ses plaintes. Elle désire la nuit et puis
+l'aurore, et accuse la lenteur de l'une et de l'autre: le temps
+si court lui paraît long dans ses angoisses. Quoique le poids
+du chagrin soit accablant, il ne produit guère le sommeil,
+et ceux qui veillent trouvent le temps bien long.</p>
+
+<p>CCXXVI.--Elle a cherche à éluder ses pensées en s'occupant
+d'images peintes, et à se distraire du sentiment de ses maux
+en plaignant ceux des autres et en contemplant le tableau de
+leurs infortunes. Il en est qui sont soulagés, mais jamais guéris,
+en songeant que leurs douleurs ont été éprouvées par
+d'autres.</p>
+
+<p>CCXXVII.--Mais le zélé messager arrive et amène Collatin,
+qui ne vient pas seul. Il trouve sa Lucrèce en noirs habits de
+deuil; et, autour de ses yeux flétris par les larmes, il aperçoit
+des cercles d'azur qui, tels que des arcs-en-ciel sur l'horizon,
+prédisent de nouveaux orages après ceux qui viennent de
+passer.</p>
+
+<p>CCXXVIII.--A cette vue, son époux affligé la regarde avec
+surprise. Les yeux de Lucrèce, quoique inondés de larmes,
+sont rouges et irrités, et son teint si vermeil a été fané par
+les soucis. Collatin n'a pas la force de lui demander comment
+elle se porte, et tous deux restent immobiles comme
+d'anciennes connaissances longtemps absentes et surprises du
+hasard qui les réunit.</p>
+
+<p>CCXXIX.--Enfin il prend sa main pâle, et commence
+en ces termes: «Quel fatal événement est donc survenu, et
+pourquoi trembles-tu, ma bien-aimée? Quel chagrin t'a enlevé
+tes belles couleurs? Pourquoi ce vêtement de deuil? Révèle-nous,
+ma femme chérie, la cause de tant de douleurs, afin
+que nous puissions te secourir.»</p>
+
+<p>CCXXX.--Trois fois elle soupire amèrement avant de pouvoir
+prononcer une parole. Enfin, suppliée de répondre, elle
+se prépare humblement à faire connaître que son honneur a
+été surpris et enlevé par l'ennemi. Collatin et ses compagnons
+attendent impatiemment ses aveux et l'écoutent avec une douloureuse
+attention.</p>
+
+<p>CCXXXI.--Ce pâle cygne, au milieu de l'humide élément
+de ses larmes, commence le mélancolique chant de sa
+mort.</p>
+
+<p>«Peu de mots, dit-elle, suffiront pour la révélation d'un
+attentat qui ne peut être excusé. J'ai maintenant plus de douleurs
+que de paroles, et il serait trop long de raconter toutes
+mes plaintes avec une seule langue.</p>
+
+<p>CCXXXII.--«Qu'il lui soit donc permis de dire seulement,
+cher époux, qu'un étranger est venu et s'est couché sur le
+coussin où tu avais coutume de reposer ta tête fatiguée; et de
+tout ce que tu pourras imaginer que la violence ait pu me
+faire, hélas! rien n'a été épargné à ta Lucrèce.</p>
+
+<p>CCXXXIII.--«A l'heure ténébreuse de minuit, est entré à
+à pas comptés dans ma chambre un homme armé d'un glaive
+étincelant et d'une torche; il m'a dit à voix basse: Réveille-toi,
+dame romaine, accueille mon amour, ou je te livre à une
+éternelle honte, toi et les tiens, si tu contrains ma passion.</p>
+
+<p>CCXXXIV.--«A moins que tu n'accordes tout à mes désirs,
+à-t-il ajouté, je tue un de les plus hideux valets et je t'immole
+ensuite, dans l'intention de jurer que je vous ai surpris
+dans d'impudiques embrassements, et que j'ai frappé les coupables.
+Cet acte fera ma gloire et ton éternelle infamie.</p>
+
+<p>CCXXXV.--«Alors j'ai frémi et crié. Il a fixé son glaive
+sur mon sein, jurant que si je ne cédais pas, je ne vivrais pas
+pour prononcer une autre parole; qu'ainsi ma honte me survivrait,
+et qu'on n'oublierait jamais dans la puissante Rome
+l'adultère de Lucrèce, sa mort et celle de son valet.</p>
+
+<p>CCXXXVI.--«Mon ennemi était fort, et moi, hélas! j'étais
+faible encore par la terreur qui m'agitait; mon juge sanguinaire
+me défendit de parler et de lui faire entendre la voix de
+la justice. Dans sa fureur de débauche, il prétendit que ma
+beauté avait volé ses yeux; et quand le juge se plaint d'avoir
+été volé, le prisonnier meurt.</p>
+
+<p>CCXXXVII.--«Oh! apprenez-moi à m'excuser moi-même,
+ou du moins accordez-moi de pouvoir dire que, si mon sang
+est souillé par cet affront, mon âme est pure et sans tache.
+Mon âme n'a point été contrainte ni complice de ma faiblesse,
+elle est restée innocente et désespérée dans son asile
+empoisonné.»</p>
+
+<p>CCXXXVIII.--Ici le malheureux possesseur de tant d'espérances
+ruinées, la tête penchée, les bras croisés, les yeux tristement
+immobiles, et la voix tremblante de douleur, commence
+à agiter ses lèvres pâles pour exhaler la souffrance qui
+arrête sa réponse; mais, hélas! vains efforts, ses paroles expirent
+sur ses lèvres.</p>
+
+<p>CCXXXIX.--Telle, sous l'arche d'un pont, une onde mugissante
+dépasse la vitesse de l'oeil qui la suit; elle bondit dans
+son orgueil, et rebrousse chemin vers l'étroit passage qui l'a
+forcée à cette fuite rapide; elle s'est élancée furieuse, et revient
+furieuse encore. C'est ainsi que les soupirs et la douleur
+de Collatin pressent les paroles qui rentrent aussitôt dans son
+sein.</p>
+
+<p>CCXL.--Lucrèce, témoin de ce désespoir muet, excite en
+ces termes sa rage: «Cher époux, ta douleur ajoute encore
+à ma douleur; la pluie ne saurait tarir un torrent; ma peine,
+déjà si cruelle, le devient encore davantage à la vue de ta fureur;
+qu'il suffise donc de deux yeux en larmes pour pleurer
+notre commune infortune.</p>
+
+<p>CCXLI.--«Pour l'amour de moi, ou du moins pour l'amour
+de celle qui te charmait alors, de celle qui était ta Lucrèce,
+écoute-moi; venge-toi immédiatement de celui qui s'est fait
+mon ennemi, le tien, le sien; suppose que lu me protèges
+contre le crime déjà commis: il est trop tard, mais que le
+traître meure; car la clémence de la justice alimente l'iniquité.</p>
+
+<p>CCXLI.--«Mais avant que je le nomme, nobles seigneurs,
+ajoute-t-elle en s'adressant à ceux qui étaient venus avec Collatin,
+engagez-moi votre honneur que vous poursuiviez sans
+délai la vengeance de mon affront; car c'est une action méritoire
+de punir l'injustice, et par leur serment les chevaliers
+sont obligés de venger las injures faites aux dames.»</p>
+
+<p>CCXLII.--A cette requête, chacun des seigneurs présents
+s'empresse avec générosité de promettre fidélité aux voeux de
+la chevalerie; chacun est impatient de connaître l'odieux ennemi
+de Lucrèce; mais à peine avait-elle commencé son dernier
+aveu qu'elle l'interrompt: «Oh! parlez, dit-elle, comment
+puis-je me laver de cette tache involontaire?</p>
+
+<p>CCXLIV.--«Quel est le nom que mérite ma faute, à laquelle
+d'horribles circonstances m'ont forcée? mon âme qui
+reste pure est-elle affranchie de cette souillure, ou mon honneur
+est-il à jamais perdu? à quelle condition puis-je le réparer?
+la source empoisonnée se purifie elle-même; pourquoi
+ne le pourrais-je pas comme elle?»</p>
+
+<p>CCXLV.--Là-dessus, tous en même temps lui protestent
+que son âme innocente purifie la tache de son corps, tandis
+qu'avec un triste sourire elle détourne son visage où les larmes
+ont gravé l'impression profonde de l'infortune. «Non, non,
+dit-elle, jamais une femme ne pourra dans l'avenir se prévaloir
+de mon excuse pour s'excuser.»</p>
+
+<p>CCXLVI.--Puis avec un soupir, comme si son coeur allait se
+briser, elle prononce le nom de Tarquin: «C'est lui, lui,»
+dit-elle; mais elle ne put dire autre chose que «lui;» enfin,
+après une longue hésitation et des sanglots: «C'est lui, lui,
+mon noble époux, continua-t-elle; c'est lui qui guide ma main,
+et m'oblige à me faire cette blessure.»</p>
+
+<p>CCXLVII.--Et à ces mots elle enfonça dans son sein innocent
+un coupable couteau qui en fit sortir son âme: ce coup
+la délivra de la profonde inquiétude et de la prison impure
+où elle respirait; ses soupirs repentants aidèrent son essor
+vers les nuages, et la date de sa vie fut effacée par le sang de
+ses blessures.</p>
+
+<p>CCXLVIII.--Collatin et les seigneurs ses amis restèrent pétrifiés
+par cet acte terrible, jusqu'à ce que le père de Lucrèce,
+témoin de sa mort, se précipita sur son cadavre sanglant.
+Brutus tira le couteau de la blessure; et, en ce moment, son
+sang, comme indigné, repoussa le fer meurtrier.</p>
+
+<p>CCXLIX.--Sortant à gros bouillons de son sein, il se divise,
+en deux ruisseaux; ils entourent d'un cercle de pourpre
+son corps isolé, qui demeure au milieu de cette onde effrayante,
+comme une île qu'on vient de ravager et de dépeupler;
+une partie de ce sang reste pur et rouge, et une autre se
+noircit; c'était celui qu'avait souillé le perfide Tarquin.</p>
+
+<p>CCL.--Près des flots gelés de ce sang noir coule une
+eau qui semble pleurer sur sa souillure; et depuis, comme
+plaignant les malheurs de Lucrèce, le sang corrompu a toujours
+une partie aqueuse, et le sang pur conserve sa couleur
+de pourpre, comme s'il rougissait de celui qui est ainsi putréfié.</p>
+
+<p>CCLI.--«Ma fille! ma chère fille! s'écrie le vieux Lucrétius;
+elle m'appartenait cette vie dont tu viens de te dépouiller.
+Si dans l'enfant est l'image du père, où vivrai-je maintenant
+que Lucrèce n'est plus? Ce n'était pas pour cette fin que
+tu étais sortie de mes flancs: si les enfants précèdent les pères
+dans la tombe, nous sommes donc leurs fruits, ils ne sont plus
+les nôtres.</p>
+
+<p>CCLII.--«Pauvre glace brisée, souvent j'ai vu dans ton
+doux visage ma vieillesse qui semblait renaître; ce miroir
+jadis si beau, et maintenant obscurci, ne me montre plus
+qu'un triste squelette usé par le temps; oh! tu as ravi mon
+image à mes yeux, et tellement terni la beauté de mon miroir,
+que je ne puis plus me revoir comme j'étais jadis.</p>
+
+<p>CCLIII.--«O temps! cesse ta course, et ne dure pas plus
+longtemps, si ceux qui devraient survivre cessent ainsi de
+vivre. La mort destructive domptera-t-elle les forts pour laisser
+la vie à la faiblesse chancelante? les vieilles abeilles meurent,
+les jeunes occupent la ruche. Vis donc, chère Lucrèce;
+reviens à la vie, et vois ton père mourir au lieu de toi.»</p>
+
+<p>CCLIV.--Cependant Collatin s'éveille comme d'un songe,
+et dit à Lucrétius de faire place à sa douleur: il tombe dans
+le sang glace de Lucrèce, y colore la pâleur de son visage, et
+semble expirer avec son épouse, jusqu'à ce qu'une honte virile
+le rappelle à lui pour vivre et venger sa mort.</p>
+
+<p>CCLV.--La profonde angoisse de son âme avait mis comme
+un sceau sur sa langue, qui, furieuse que le chagrin arrête si
+longtemps ses paroles consolantes pour le coeur, commence à
+parler; mais sur ses lèvres se pressent de faibles accents, si
+confus que personne ne pouvait en distinguer le sens.</p>
+
+<p>CCLVI.--Cependant le nom de Tarquin était parfois prononcé
+clairement, mais entre ses dents, comme s'il déchirait
+ce nom; c'est une tempête qui se prépare et qui accumule ses
+vents et ses ondes jusqu'à ce que la pluie tombe. Enfin le père
+et le fils pleurent également et à l'envi, l'un sa fille, l'autre
+son épouse.</p>
+
+<p>CCLVII.--Tous deux la réclament, et aucun d'eux ne peut
+plus la posséder; le père dit: «Elle est à moi.»--«Oh! elle
+est à moi, répond l'époux; ne me ravissez pas l'intérêt de ma
+douleur: que personne ne se vante de la pleurer, car elle était
+à moi seul; elle ne doit être pleurée que par Collatin.»</p>
+
+<p>CCLVIII.--«Ah! dit Lucrétius, elle tenait de moi cette vie
+dont elle a tranché le cours trop tôt et trop tard.»--«Malheur,
+malheur, dit Collatin; elle était mon épouse, je la possédais,
+c'est mon bien qu'elle a tué.» Les mots de fille et
+d'épouse déchiraient l'air qui, retenant la vie de Lucrèce, répondait
+à ces cris: «Ma fille» et «mon épouse.»</p>
+
+<p>CCLIX.--Brutus, qui avait arraché le couteau du sein de
+Lucrèce, voyant cette rivalité de douleur, commence à rendre
+à son intelligence son orgueil et sa dignité, et il ensevelit sa
+folie apparente dans la blessure de Lucrèce. Parmi les Romains,
+Brutus était considéré comme les fous à la cour des
+rois, pour ses bons mots et ses extravagantes saillies.</p>
+
+<p>CCLX.--Maintenant il jette de côté ce manteau trompeur
+sous lequel se déguisait une profonde politique, et il fait usage
+de son esprit longtemps caché pour tarir les larmes de Collatin:
+«Romain outragé, dit-il, relève-toi, souffre qu'un fou
+supposé et mal connu donne une leçon à ton expérience.</p>
+
+<p>CCLXI.--«Quoi donc! Collatin, la douleur guérit-elle la
+douleur? les blessures soulagent-elles les blessures? le chagrin
+apporte-t-il un remède au chagrin? est-ce te venger que
+de te frapper toi-même pour cet attentat qui coûte la vie à la
+belle Lucrèce? Cette puérilité vient d'une âme faible. Ta malheureuse
+épouse s'est abusée en se tuant de la main qui aurait
+dû tuer son ennemi.</p>
+
+<p>CCLXII.--«Vaillant Romain, n'abaisse pas ton coeur à ces
+lamentations et à ces larmes; mais fléchis le genou avec moi
+pour m'aider à supplier les dieux de Rome de permettre que
+la force de nos bras bannisse les oppresseurs abominables qui
+déshonorent Rome par leurs forfaits.</p>
+
+<p>CCLXIII.--«Voici, par le Capitole que nous adorons, par
+ce chaste sang si injustement souillé, par le soleil qui nous
+éclaire et renouvelle les richesses de la nature, par tous nos
+droits comme citoyens de Rome, par l'âme de cette chaste
+Lucrèce qui naguère encore nous confiait ses affronts, par ce
+couteau sanglant, nous vengerons la mort de cette femme
+fidèle.»</p>
+
+<p>CCLXIV.--Il dit, appuie sa main sur son coeur et baise le
+fatal couteau pour consacrer son serment: il excite ses amis à
+le répéter avec lui. Tous le regardent avec surprise et l'écoutent
+parler, puis ils s'agenouillent à ses côtés: Brutus répète
+son serment solennel, tous jurent d'y être fidèles.</p>
+
+<p>CCLXV.--Quand ils eurent prononcé ce voeu de vengeance,
+ils résolurent de porter Lucrèce à Rome pour exposer à tous
+les yeux le corps sanglant, et publier ainsi le noir attentat de
+Tarquin. Ce projet s'exécute aussitôt, et les Romains applaudissent
+au décret qui bannit à jamais Tarquin.</p>
+
+<br>
+<p>FIN DE LA MORT DE LUCRÈCE. </p>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La mort de Lucrèce, by
+William Shakespeare, 1564-1616
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE LUCRÈCE ***
+
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+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
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