summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/26749-h
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '26749-h')
-rw-r--r--26749-h/26749-h.htm4763
1 files changed, 4763 insertions, 0 deletions
diff --git a/26749-h/26749-h.htm b/26749-h/26749-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..cbf32d4
--- /dev/null
+++ b/26749-h/26749-h.htm
@@ -0,0 +1,4763 @@
+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=windows-1252">
+<title>The Project Gutenberg eBook of La rêverie esthétique; essai sur la psychologie du poète, by Paul Souriau</title>
+<style type="text/css">
+ body {margin-top:100px;
+ margin-left:10%;
+ margin-right:10%;
+ text-align:justify}
+ hr { width: 100%;
+ height: 5px; }
+ a:link {color:blue;
+ text-decoration:none}
+ link {color:blue;
+ text-decoration:none}
+ a:visited {color:blue;
+ text-decoration:none}
+ a:hover {color:red}
+ pre {font-size: 85%;}
+</style>
+</head>
+<body>
+<h1 align="center">The Project Gutenberg eBook, La rêverie esthétique; essai sur la
+psychologie du poète, by Paul Souriau</h1>
+<pre>
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at <a href = "http://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a></pre>
+<p>Title: La rêverie esthétique; essai sur la psychologie du poète</p>
+<p>Author: Paul Souriau</p>
+<p>Release Date: September 28, 2008 [eBook #26749]</p>
+<p>Language: French</p>
+<p>Character set encoding: Windows-1252</p>
+<p>***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RêVERIE ESTHéTIQUE; ESSAI SUR LA PSYCHOLOGIE DU POèTE***</p>
+<br><br><center><h3>E-text prepared by Ruth Hart</h3></center><br><br>
+<p>&nbsp;</p>
+<table border=0 bgcolor="ccccff" cellpadding=10>
+ <tr>
+ <td align="center">
+ Transcriber's Note:
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td>
+ In the original book, the Table de Matières was located
+ at the end of the text, but for this online version I
+ have placed it at the beginning of the text.
+ </td>
+ </tr>
+</table>
+<p>&nbsp;</p>
+<hr class="full" noshade>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<center>
+<p>LA RÈVERIE ESTHÉTIQUE<br>
+ESSAI SUR LA PSYCHOLOGIE DU POÈTE</p>
+
+<p>PAR</p>
+
+<p>PAUL SOURIAU<br>
+Professeur à l'Université de Nancy.<br>
+&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>PARIS<br>
+FÉLIX ALCAN, EDITEUR<br>
+LIBRAIRIES FÉLIX ALCAN ET GUILLAUMIN RÉUNIES<br>
+408,
+BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108<br>
+&nbsp;</p>
+
+<p>1906<br>
+Tous droits réservés.</p>
+<br>
+
+<p>TABLE DES MATIÈRES</p>
+
+<br>
+<table>
+<tr>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#1">Introduction</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;1</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">Chapitre I.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#2">Définition Psychologique de la Poésie</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">§ 1.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#3">Éléments intellectuels. — La rêverie</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;6</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">§ 2.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#4">Éléments esthétiques</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;14</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">Chapitre II.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#5">La Poésie Intérieure</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;28</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">Chapitre III.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#6">La Poésie de la Nature</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;42</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">Chapitre IV.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#7">La Poésie dans l'Art</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;55</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">Chapitre V.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#8">La Poésie Littéraire</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">§ 1.&nbsp;</td>
+<td><a href="#8">Effet sur l'Intelligence</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;83</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">§ 2.&nbsp;</td>
+<td><a href="#9">Valeur Poétique de la Pensée</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;92</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">§ 3.&nbsp;</td>
+<td><a href="#10">Valeur Poétique du
+Sentiment</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;101</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">Chapitre VI.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#11">La Composition Poétique</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">§ 1.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#11">La Méthode d'Inspiration</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;115</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">§ 2.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#12">La Méthode de Réflexion</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;129</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">Chapitre VII.</td>
+<td><a href="#13">La Question du Vers et l'Avenir de la Poésie</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;151</td>
+</tr>
+
+</table>
+</center>
+
+
+<br>
+<a name="1"></a>
+<br>
+<br>
+INTRODUCTION
+<br>
+
+<p>Ce livre est une enquête de pure psychologie. Nous voulons nous rendre compte,
+le plus exactement que nous le pourrons, des effets que produit sur nous la
+poésie, et du travail intérieur par lequel elle s'élabore dans notre esprit.</p>
+<p>Doit-on craindre que cette exploration indiscrète ne retire à la poésie
+quelque chose de son charme? Nous ne le pensons pas. Seules les choses vulgaires
+perdent à ce qu'on les explique. La poésie, si réellement elle mérite d'être
+admirée, doit résister à cette épreuve.</p>
+<p>Soit par exemple le sentiment poétique que nous donne la contemplation de la
+nature. On se sait gré à soi-même de l'éprouver, comme s'il avait un caractère
+de noblesse et de dignité. Pour savoir si cet état d'âme particulier mérite
+qu'on lui attache tant de prix, il faut chercher en quoi il consiste. Peut-être
+n'est-il qu'un état passif où la conscience s'engourdit, quelque chose
+d'analogue à l'extase béate de l'ivresse. Alors cette impression que l'on a de
+s'élever à un état supérieur où le Moi se dilate et s'amplifie n'est plus qu'une
+illusion. Mais si l'on discerne dans ce sentiment une réelle activité mentale,
+un afflux d'idées motions, un chant intérieur dont nous accompagnons notre
+contemplation, alors il reprend toute sa valeur. — Soit encore le travail de
+l'invention poétique. Nous n'entendons nullement le déprécier en l'analysant par
+le détail; car la suite d'opérations mentales qui aboutit à la composition d'un
+poème est une chose aussi intéressante en soi, aussi curieuse, aussi admirable
+que le poème lui-même.</p>
+<p>Qu'un poète médiocre défende le secret de son travail avec un soin jaloux!
+Son œuvre en effet nous paraîtra d'autant plus mesquine que nous en démêlerons
+mieux l'artifice. Mais un grand poète pourrait impunément nous faire assister à
+la genèse de ses poèmes. Ses hésitations, ses reprises, ses scrupules d'écrivain
+témoignent de sa conscience artistique; les ratures même de son manuscrit sont à
+sa gloire.</p>
+<p>Il nous faut dire maintenant quelques mots de la méthode que nous comptons
+employer.</p>
+<p>La poésie est une chose idéale et purement psychique que nous ne pouvons
+percevoir au dehors, mais seulement en nous-mêmes, au plus profond de notre
+conscience. Qui ne la trouverait pas en soi ne pourrait même s'en faire une
+idée. C'est donc en soi-même que chacun devra l'observer tout d'abord.</p>
+<p>Cette observation est difficile et délicate. Dans nos moments de
+contemplation poétique ou d'inspiration, nous ne songeons guère à nous analyser.
+Bon nombre de faits ne peuvent être étudiés qu'après coup, dans le rappel plus
+ou moins fidèle de nos impressions antérieures. Il faut en prendre notre parti.
+L'expérience personnelle, quels que soient ses défauts, peut seule nous faire
+percevoir ce qu'il y a d'essentiel et de caractéristique dans la poésie.</p>
+<p>Est-ce à dire que nous ne puissions user d'aucun autre procédé d'information?
+Non sans doute. Nous échangerons nos confidences. Chacun pourra s'informer de ce
+qu'auront observé les autres.</p>
+<p>Nous aurons, pour élargir notre enquête, l'œuvre écrite des poètes et des
+romanciers: source précieuse d'informations où nous puiserons à loisir. Une page
+de roman, une pièce de vers est un document psychologique de premier ordre. Les
+poètes sont de fins analystes, aussi exercés que les psychologues de profession
+à l'observation intérieure et à la description des états de conscience. Nous les
+relirons, pour retrouver dans cette sorte de lecture expérimentale les émotions
+qu'ils nous avaient autrefois données, et que cette fois notre attention avertie
+saura mieux percevoir.</p>
+<p>Nous mettrons aussi à contribution, chaque fois que cela nous sera possible,
+les plus récentes enquêtes de la psychologie. Peut-être ne nous fourniront-elles,
+sur le sujet qui nous occupe, qu'un petit nombre d'observations rigoureuses,
+scientifiquement établies. Si brèves qu'elles soient, ces indications nous
+seront précieuses. Elles nous permettront de reprendre pied sur un terrain plus
+ferme; elles nous apprendront à ne rien affirmer à la légère. Plus les faits que
+nous aurons à étudier seront indécis et difficilement observables, plus nous
+devrons nous efforcer de mettre de précision et de méthode dans notre
+investigation. Nous allons entrer dans le domaine des vagues rêveries, des
+illusions et des mirages: nous risquerions d'y perdre l'esprit de précision. La
+psychologie expérimentale nous le rendra. Celui qui chemine hésitant dans le
+brouillard, s'il aperçoit à travers ces vapeurs flottantes quelque objet fixe et
+connu sur lequel il puisse s'orienter, se rassure et marche d'un pas plus ferme:
+ainsi, dans les régions un peu troubles de la psychologie que nous allons
+explorer, nous serons heureux de rencontrer quelques faits solides, précis, qui
+nous servent de points de repère et nous rendent le sentiment de la réalité.</p>
+<p>Telle est donc la méthode qui nous est imposée par la nature même de notre
+sujet. D'abord l'observation intime. Puis, pour la contrôler et la compléter,
+l'information extérieure.</p>
+
+
+<a name="2"></a>
+<br>
+<br>
+CHAPITRE PREMIER
+<br>
+<br>
+DÉFINITION PSYCHOLOGIQUE DE LA POÉSIE
+<br>
+
+<p>Le sens même du mot de poésie étant quelque peu flottant, il est bon
+d'indiquer en quel sens nous comptons le prendre. Le mot de poète a été pris à
+l'origine dans un sens assez restreint, pour désigner l'auteur d'un ouvrage en
+vers. Si l'on s'en tenait à cette signification, nous pourrions marquer d'un
+trait net le champ de la poésie: elle serait tout entière contenue dans l'art
+des vers.</p>
+<p>Mais le sens du mot s'est peu à peu déplacé.</p>
+<p>L'usage est venu d'appeler poétiques tous les objets qui produisent sur nous
+une impression analogue à celle que produisent les beaux vers; en eux tous nous
+disons qu'il y a de la poésie. C'est en ce sens large que nous prendrons le mot;
+autrement dit, c'est de cette poésie-là que nous entendons parler.</p>
+<p>On voit comme s'amplifie le champ de notre enquête. Nous n'aurons plus à
+étudier seulement la poésie des vers, mais aussi celle de la prose. Prise même
+dans son ensemble, l'œuvre écrite de tous les prosateurs et versificateurs
+réunis ne représente qu'une infime partie de là poésie totale qui sous les
+forces les plus diverses émane incessamment de l'âme humaine. N'oublions pas
+celle que nous mettons dans l'art, dans la contemplation de la nature, dans nos
+souvenirs, dans nos regrets, nos espoirs et nos amours, dans toutes les belles
+heures de noire existence: poésie non écrite, poésie vivante, qui dépasse
+infiniment l'autre! C'est sur ces modes étrangement variés de la conception
+poétique que devra porter notre étude. Cette variété du reste ne doit pas nous
+inquiéter. Elle ne peut que faciliter notre tâche. Plus il y aura de diversité
+entre les objets que nous qualifions de poétiques, plus il y aura chance pour
+que le caractère commun et peut être unique par lequel ils doivent tous se
+ressembler nous apparaisse en pleine évidence.</p>
+
+
+<a name="3"></a>
+<br>
+<br>
+§ 1. — ELÉMENT INTELLECTUEL. — LA RÊVERIE.
+<br>
+
+<p>Songeons à
+diverses occasions où il nous ait été donné
+d'éprouver une impression vraiment poétique; recueillons-nous dans ces
+souvenirs, et essayons de nous définir ce qu'il y avait alors de <i>particulier</i>
+dans notre disposition mentale. Nous reconnaîtrons qu'elle se caractérisait
+par l'allure particulière que prenait notre pensée. Cette
+disposition intellectuelle est assez connue, assez nettement différenciée pour
+que nous puissions la désigner d'un mot: <i>c'est un état de rêverie</i>.
+Essayons d'en
+déterminer les caractères psychologiques.</p>
+
+<p>De la pleine lucidité d'esprit à l'activité mentale qui peut subsister dans
+le sommeil profond, il y a des degrés à l'infini. La rêverie est dans les degrés
+intermédiaires. Pour la caractériser, il faut la différencier des deux états
+extrêmes entre lesquels elle est comme balancée, la réflexion et le songe.</p>
+<p>Réfléchir, c'est appliquer son esprit à un sujet précis. Le plus souvent,
+c'est se poser une question déterminée, à laquelle il faut trouver une réponse.
+Plus l'effort de réflexion est intense, plus étroit est le champ dans lequel on
+laisse l'esprit se mouvoir, l'effort consistant justement à s'interdire toute
+distraction et à resserrer autant que possible sa pensée, en la rappelant, dès
+qu'elle tente de s'en écarter, à la question. La réflexion marche vers un but;
+elle s'impatiente des retards et des détours; elle veut arriver; elle a hâte
+d'en finir. Le plus souvent même, elle se fixe un dernier délai pour arrêter sa
+décision.</p>
+
+<p>Laissez la réflexion se détendre un peu, vous aurez la méditation. On pense,
+mais à loisir. On enferme encore son esprit dans une enceinte limitée, mais
+assez large pour qu'il puisse s'y mouvoir avec une certaine aisance. L'allure
+mentale est différente. Les pensées de réflexion convergent vers un centre. Les
+pensées de méditation sont plutôt divergentes. Elles se forment par perpétuelle
+digression, en s'écartant de l'idée centrale et fixe, qui est l'objet propre de
+notre méditation. On les croirait incohérentes. Elles peuvent en effet n'avoir
+entre elles d'autre rapport que leur communauté d'origine, comme ces étoiles
+filantes qui par les belles nuits d'août s'éparpillent dans le ciel, émanant
+toutes d'un même radiant.</p>
+<p>La rêverie est toute spontanée. Aucun effort. Aucune contrainte. Plus de
+limites tracées d'avance. Les images se suivent, l'une appelant l'autre, au
+hasard des associations. La rêverie n'a pas de but; elle ne cherche rien;
+insouciante, distraite, elle suit sa pente; elle va où la mène son caprice.
+C'est le laisser aller mental. Quand après quelques instants de contemplation
+rêveuse on revient à soi, on est toujours surpris du chemin que l'esprit a
+parcouru sans y penser.</p>
+<p>Une des particularités de l'état de rêverie, c'est le caractère concret de
+ses représentations. Dans l'acte de réflexion, quand nous pensons aux choses,
+nous ne prenons pas la peine d'en évoquer l'image intégrale. Notre but étant
+pratique, nous cherchons à abréger le plus possible l'opération mentale, à
+l'alléger de toute représentation inutile. Loin d'appeler les images, nous les
+écartons plutôt, nous les tenons à l'état virtuel, nous les représentons par de
+simples figures schématiques, par des signes conventionnels, par des mots, par
+de pures idées. Dans la rêverie au contraire les représentations n'ont plus rien
+d'abstrait; elles ne nous donnent plus l'idée, mais la vision des choses. La
+rêverie, étant un congé que se donne l'esprit, écarte d'instinct tout ce qui
+pourrait ressembler au travail de la réflexion. La pensée, cherchant le repos,
+doit le trouver dans un mode d'activité aussi éloigné que possible de celui dont
+elle est lasse; elle se détend en sens inverse, en se laissant aller au cours
+des images.</p>
+<p>La pensée se portera aussi sur des objets différents<a href="#note01"><u>[1]</u></a>. Dans l'état de
+réflexion, elle va aux faits récents ou prochains, à ce que l'on vient de voir,
+d'entendre ou de lire, à ce que l'on doit faire, au rendez-vous pris, à la
+lettre qu'il faut écrire, aux préoccupations de la lâche quotidienne.</p>
+<p>La rêverie s'en détourne. Elle contemple le passé, de préférence le plus
+lointain<a href="#note02"><u>[2]</u></a>. Si elle se porte vers l'avenir, elle ne cherche pas à le préparer;
+elle suppose les difficultés de l'existence résolues, tous les possibles
+réalisés, et elle s'en donne avec délices la représentation.</p>
+<p>Un fait important à signaler, dans le passage de l'état lucide à la rêverie
+et finalement au songe, c'est l'abolition progressive de la mémoire.</p>
+<p>Etant en pleine activité d'esprit, faites un effort pour imaginer quelque
+chose: vous retomberez sur quelque souvenir. Toutes les images qui vous
+apparaîtront seront des réminiscences de choses vues, des rappels de la réalité.
+Pour les modifier si peu que ce soit, à plus forte raison pour en créer de
+toutes nouvelles, il vous faudrait une grande application. Et plus nous sommes
+lucides, plus nos souvenirs ont de tendance à se reconstituer intégralement.
+Dans la rêverie, il n'en est pas de même. L'imagination ne s'en tient plus aux
+souvenirs; elle s'émancipe; elle prend le pas sur la mémoire. Si nous évoquons
+quelque épisode de notre vie passée, nous ne prenons pas la peine de le
+reconstituer exactement; nous avons plutôt une tendance à le dramatiser. Nous
+nous replaçons en imagination devant les mêmes objets, dans la même situation;
+et puis nous brodons sur ce thème; nous nous donnons de la scène une
+représentation pathétique, où la fantaisie joue le plus grand rôle.</p>
+<p>Je constate aussi que les souvenirs, bien qu'ils ne manquent pas tout à fait
+de mouvement, ne me représentent que très rarement un mouvement continu, une
+action suivie; ce seront plutôt des gestes, des attitudes, des scènes morcelées,
+fragmentaires, espacées, quelque chose comme les vignettes qui illustrent un
+roman ou comme une série de clichés. Les visions de souvenir sont d'ordinaire
+discontinues; on dirait que la mémoire ne sait bien prendre que des instantanés.
+Quant à la suite des événements, nous ne nous la représentons pas, nous la
+reconstituons plutôt par induction.</p>
+<p>Plus cette reconstitution du passé sera vivante et formera un tout suivi,
+plus il sera vraisemblable qu'elle est l'œuvre de l'imagination pure, comme ces
+drames soi-disant historiques où n'entrent que quelques vagues réminiscences de
+la réalité. Songer au passé, ce n'est pas s'en souvenir, cela demanderait trop
+d'effort; c'est le faire entrer dans un rêve où-il se transfigure. Et plus la
+rêverie se prolongera, moindre y deviendra la part du souvenir. De tant de
+scènes auxquelles la vie nous a fait assister et qui pourtant nous avaient émus,
+que gardons-nous dans notre mémoire? Un certain nombre de souvenirs abstraits,
+qui d'ailleurs nous suffisent pour la pratique; ajoutons-y le souvenir même de
+cette émotion. Mais comme visions précises? Quelques tableaux. Bien peu de
+chose. En quelques minutes à peine, nous aurions récapitulé tous les souvenirs
+précis qui nous restent de la journée la plus pleine d'incidents. Si donc nous y
+songeons pendant des heures, il faut bien que l'imagination créatrice fasse
+presque tous les frais de nos représentations.</p>
+<p>Enfonçons-nous d'un degré encore dans la rêverie. Approchons-nous dé
+l'hypnose. Les souvenirs s'allèrent davantage; les images perdent leur
+consistance; elles tendent à se dissocier. A la moindre secousse cérébrale,
+leurs précaires architectures s'écroulent, comme le morceau de sucre qui se
+désagrège en ruines bizarres au fond d'un verre d'eau. Elles se décomposent,
+pour former, au gré d'associations fortuites, des composés nouveaux. La pensée
+prend ainsi une plasticité étonnante. Un peu plus, elle retournerait à l'état
+fluide. De là cette facilité d'invention et cette allure fantasque qui
+caractérise la rêverie. James Sully explique la facilité avec laquelle les
+enfants admettent le merveilleux par l'inconsistance de leurs images mentales;
+dans le conte le plus fantastique, à peine s'aperçoivent-ils que la réalité soit
+altérée. Il en est de même pour l'adulte, quand il s'abandonne au jeu
+spontané de l'imagination. Nos rêveries sont plus jeunes que nous; elles gardent
+une fraîcheur et une naïveté que n'a plus notre pensée réfléchie. On a depuis
+longtemps signalé le caractère primitif des conceptions du poète. Dans cette
+tendance à penser par mythes et par images, à prendre les fables au sérieux, à
+faire entrer l'imaginaire dans le réel au point de ne plus bien les distinguer
+l'un de l'autre, il ne faut pas voir un retour à nos lointaines origines. Le
+poète n'a pas besoin de remonter si loin pour retrouver cet état d'esprit. Il
+lui suffit de revenir, comme nous y revenons dans toutes nos rêveries, aux
+façons de penser de l'enfance.</p>
+<p>Dans le sommeil profond, la mémoire est abolie. C'est du moins ce que j'ai
+constaté en moi-même. Il m'est impossible de me rappeler un seul rêve où soit
+entré un souvenir précis et exact de la vie réelle. S'il m'arrive, chose
+d'ailleurs assez rare, de revenir pendant le sommeil à des scènes de la vie
+réelle qui m'avaient frappé, je ne les retrouve dans mes songes que déformées,
+transposées. Les personnages connus qui interviennent dans l'action gardent
+assez bien leur caractère, leurs façons de parler et d'agir: mais leurs traits
+sont toujours si étrangement modifiés, que j'en suis à me demander à quoi je les
+reconnais dans mon rêve. Il m'arrive parfois en songe de me trouver dans une
+situation telle que j'aie besoin de retrouver un souvenir précis; je rêve par
+exemple que je fais une conférence; alors je constate avec angoisse que mes
+souvenirs s'enfuient, et je me sens réduit à un état d'abjecte ignorance. Si la
+mémoire est abolie, en revanche l'imagination prend une aisance surprenante; on
+invente constamment, par impuissance à se souvenir. Je me souviens d'avoir une
+fois rêvé que je feuilletais un beau livre illustré: à chaque feuille que je
+tournais, c'était une gravure nouvelle qui m'apparaissait, et que je trouvais
+merveilleuse. Je m'en exagérais sans doute la beauté. Toujours est-il qu'à
+l'état de veille il me serait absolument impossible d'inventer ainsi, coup sur
+coup, et presque instantanément, des images ayant ce caractère de bizarre
+nouveauté.</p>
+<p>Nous déterminerons enfin, par le même procédé de comparaison, le degré
+d'illusion que produisent les images de la rêverie. Quand nous sommes à l'état
+de veille, notre pensée, lucide et volontaire, a pleinement conscience de son
+activité. S'il nous plaît de nous représenter un objet, nous sentons l'effort de
+vision mentale par lequel nous évoquons l'image; pas un instant nous ne songeons
+à la prendre pour un objet réel; elle nous apparaît comme un objet purement
+idéal, que nous situons dans un monde à part, en dehors de toute réalité. Les
+images du songe, au contraire, nous font complètement illusion. Elles se
+présentent à nous toutes faites, comme le feraient des objets matériels. Le
+monde extérieur est d'ailleurs si loin de nous, depuis si longtemps nous avons
+perdu tout contact avec les choses, que rien ne peut plus rectifier l'illusion
+qui tend à se produire. Comment discernerions-nous le caractère idéal et
+subjectif de ces représentations? Tout terme de comparaison nous fait défaut;
+elles sont pour nous toute la réalité. Si par hasard, dans les profondeurs du
+sommeil, quelques perceptions ou impressions réelles arrivent jusqu'à la
+conscience, nous les faisons entrer dans notre rêve; elles ne font que donner
+plus de force à l'illusion. Pouvons-nous, en dormant, avoir conscience de rêver?
+Sans mer la possibilité du fait, je crois qu'il ne doit se produire que
+lorsqu'on se réveille à demi, ou encore dans le rêve matinal, c'est-à-dire aux
+approches du réveil spontané. Dans les songes du sommeil profond, l'illusion est
+complète. Nous sommes vraiment hallucinés.</p>
+<p>La rêverie, étant un état intermédiaire, nous donnera l'illusion à
+demi-consciente. N'ayant pas eu le temps de perdre tout à fait le sentiment de
+la réalité, nous nous rendons encore vaguement compte du caractère idéal de nos
+représentations. Parfois, il est vrai, nous nous oublions dans notre rêverie; en
+se prolongeant, elle prend peu à peu les caractères du véritable rêve. Alors
+d'ordinaire elle finit tout à coup; sentant que l'on va perdre conscience de la
+réalité, on revient à soi d'un brusque effort, d'une sorte de secousse, comme
+celui qui lutte contre le sommeil et se réveille en sursaut chaque fois qu'il a
+manqué de s'endormir.</p>
+<p>Tel est le mode d'activité intellectuelle qui caractérise selon nous l'état
+poétique. Toujours, sans exception, nous constaterons que la poésie a pour effet
+de déterminer en nous cette disposition spéciale: détente intellectuelle,
+absence de tout effort de réflexion ou d'abstraction, tendance à s'absorber dans
+la contemplation des images qui défilent d'un mouvement spontané dans la
+conscience.</p>
+<p>Faisons la contre-épreuve. Considérons un état de conscience dans lequel
+l'intelligence combine des idées, réfléchisse, fasse effort pour se souvenir ou
+pour comprendre. Personne n'admettra que ce soient là des dispositions
+poétiques. Nous constatons en somme que dans tous les cas où nous éprouvons un
+sentiment de poésie, nous sommes en dispositions rêveuses; et que dans tous les
+cas où nous n'avons aucune tendance à la rêverie, la poésie fait défaut. En
+bonne logique, cela nous autorise à affirmer que le mode d'activité
+intellectuelle qui correspond à la poésie est essentiellement un état de rêverie.
+</p>
+
+<a name="4"></a>
+<br>
+<br>
+§ 2. — ÉLÉMENT ESTHÉTIQUE.
+<br>
+
+<p>Notre définition est évidemment incomplète. Dans l'analyse que nous avons
+faite de l'état de conscience poétique, nous n'avons signale que la modification
+produite dans le fonctionnement de l'intelligence. Nous devons trouver autre
+chose, et nous savons d'avance de quel côté nous devons chercher. Il serait trop
+étrange que dans une théorie psychologique de la poésie, le sentiment ne tint
+aucune place. C'est un nouvel élément psychique qu'il nous faut rétablir dans
+notre définition. En l'omettant jusqu'ici, nous avons mieux fait sentir son
+importance.</p>
+
+<p>La poésie nous
+donne d'abord et à tout le moins un sentiment particulier, qui doit se retrouver dans toute
+rêverie et ne pas se rencontrer ailleurs, le <i>sentiment de
+rêver</i>. Il est impossible en effet qu'un mode d'activité
+mentale aussi déterminé ne donne pas à notre conscience une teinte de sentiment
+particulière<a href="#note03"><u>[3]</u></a>. Mais ce
+sentiment, si caractéristique qu'il soit, est évidemment
+chose secondaire: il est l'effet consécutif de la modification survenue dans
+notre activité psychique; il nous
+fait prendre conscience de cette modification, il n'y
+ajoute presque rien. Dans nos moments de poésie,
+nous sentons bien qu'il y a en nous tout autre chose
+que cette simple impression; nous avons conscience
+d'un changement plus important dans notre manière
+d'être.</p>
+
+<p>Dans nos contemplations les plus poétiques, toujours nous trouverons quelque
+sentiment pénétrant, qui peu à peu nous envahit tout entiers, au point de
+remplir pour ainsi dire la conscience, d'en déborder, et de nous donner le
+besoin d'exhaler en un soupir, en une brève exclamation, en quelques paroles
+expressives, cet excès d'émotion. Quand cet état contemplatif aura pris fin, les
+images qu'il aura fait passer dans notre esprit seront peut-être oubliées, mais
+l'émotion subsistera: longtemps encore après que nous serons rentrés dans la vie
+réelle, notre disposition morale se ressentira des sentiments dont nous étions
+imprégnés pendant notre rêverie; et nous garderons au cœur des regrets confus,
+de vagues espérances, des tristesses, des pitiés, des angoisses inexplicables,
+une impression d'avoir trouvé ou perdu quelque indicible bonheur.</p>
+<p>La rêverie procède d'ordinaire du sentiment; c'est parce que quelque
+événement ou quelque vision nous a émus, que notre imagination est ébranlée et
+se met en mouvement. Les images qu'elle nous apporte se mettent en harmonie avec
+ce sentiment; elles en accentuent le caractère; nous en recevons un surcroît
+d'émotion; et le sentiment initial, ainsi exalté par son expression même, se
+trouve porté rapidement à son maximum d'intensité.</p>
+<p>Chez tout homme l'état de rêverie est déjà par lui-même favorable au
+développement des sentiments; il donne à nos représentations un réalisme plus
+saisissant; nous ne nous faisons pas seulement une idée des choses qui peuvent
+nous émouvoir, nous les voyons, nous en avons la sensation. Par cela même que
+notre intelligence est engourdie et l'activité de l'imagination dominante, tous
+nos sentiments tendront plutôt à s'exagérer. En même temps ils seront plus <i>saturés</i>,
+plus chargés de pathétique, mieux dégagés de l'élément purement intellectuel que
+ceux que nous pouvons éprouver dans notre état de pleine lucidité.</p>
+<p>Chez le poète, c'est-à-dire chez l'homme exceptionnellement imaginatif et qui
+par un véritable entraînement professionnel a exagéré encore cette particularité
+de son tempérament, les mêmes phénomènes se reproduiront à une plus haute
+puissance. La sensibilité sera en équilibre instable, prête à s'exalter ou à se
+déprimer sous le moindre prétexte; ce seront de brusques explosions
+d'enthousiasme, d'allégresse triomphante ou des désespoirs, des prostrations
+absolues; toutes les passions prendront le ton lyrique.</p>
+<p>La poésie nous apparaît donc comme présentant ce caractère spécial, d'agir
+profondément sur la sensibilité: c'est une rêverie sentimentale. Ces mots, je le
+reconnais, ont quelque mollesse; ils tendraient plutôt à désigner un état faible
+de l'imagination et du cœur qu'un état fort et actif: en les prononçant, on se
+figure un esprit qui s'en va à la dérive, des visions inconsistantes, des
+sentiments fades et affectés. Il est trop évident que ce n'est pas ainsi qu'il
+faut concevoir la vraie poésie. Elle nous apporte aussi, avec des images
+éclatantes, des sentiments intenses; ce ne sera plus alors une rêverie
+sentimentale; ce serait plutôt un rêve passionné. Ce qu'il nous faut retenir
+pour le mettre dans notre définition, c'est ce caractère pathétique que
+présentent les images suggérées par la poésie. Disons donc, pour éviter toute
+équivoque, qu'elle doit être une rêverie <i>émue</i>.</p>
+<p>Sommes-nous arrivés au terme de notre analyse? Suffit-il de nous laisser
+aller à une rêverie quelconque pour nous sentir en état poétique? Quelque chose
+nous manque encore, quelque chose d'essentiel, et que pourtant par un oubli
+singulier un certain nombre de théoriciens ont négligé de faire entrer dans leur
+définition de la poésie: l'élément esthétique.</p>
+<p>Si toute poésie est rêveuse, toute rêverie n'est pas poétique. Il y a donc
+quelque chose qui différencie la rêverie spécialement poétique de la rêverie
+banale et vulgaire, et c'est son caractère de beauté. Une rêverie dans laquelle
+il nous serait impossible de trouver quoi que ce soit d'esthétique, dans
+laquelle tout serait trivial ou laid, serait assurément dépourvue de toute
+poésie.</p>
+<p>Toute poésie éveille en nous le sentiment du beau. Ceci n'est pas une
+conjecture, une théorie plus ou moins péniblement déduite. C'est un fait
+d'observation. Dans la contemplation poétique, nous ne nous contentons pas de
+jouir de notre propre état de conscience. Nous sentons qu'il y a dans cette
+jouissance même quelque chose d'élevé; elle n'est pas seulement délicieuse, elle
+est de celles que nous nous savons gré à nous-mêmes de ressentir. C'est presque
+une jouissance d'art, que peuvent seules éprouver les âmes éprises de beauté.
+</p>
+<p>Dans une œuvre d'art, il est bien évident que la poésie est un mérite de
+plus, qu'elle augmente la valeur artistique de l'œuvre, qu'elle la rend plus
+admirable, qu'elle est par conséquent un véritable apport de beauté.</p>
+<p>De même et à plus forte raison dans les vers. Quelles que soient leurs
+qualités de facture, jamais nous ne les trouverons parfaitement beaux s'ils ne
+sont pas vraiment poétiques; et les plus poétiques sont ceux qui nous semblent
+avoir la suprême beauté.</p>
+<p>Il est certain que dans l'usage courant on ne désigne pas tout à fait la même
+chose par les deux mots de poésie et de beauté.</p>
+<p>L'habitude s'est établie de prendre plutôt le mot de beauté dans un sens
+assez restreint, celui de beauté de la forme, ou de beauté plastique. La beauté
+étant ainsi conçue, il est trop clair qu'elle diffère de ce que nous trouvons
+dans la poésie; et l'on pourra établir entre ces deux idées toutes les
+oppositions que l'on voudra. — La beauté, dira-t-on, est objective; elle
+consiste dans un certain nombre de qualités qui se perçoivent immédiatement, ou
+dont nous pouvons juger par l'intelligence; nous ne sommes pas libres de les
+attribuer ou non à l'objet, elles se constatent, on peut démontrer leur réalité,
+et tout appréciateur compétent et de bonne foi devra la reconnaître. La poésie
+est tout autre chose. Elle est subjective. Seul je puis savoir si un objet est
+poétique ou non, puisqu'il ne l'est que pour moi et dans la mesure où il me
+donne une impression de poésie. C'est donc un caractère tout différent. Et c'est
+aussi à des objets tout différents que nous l'attribuerons. Une statue
+irréprochable de forme sera dite belle; une statue gauchement exécutée, dénuée
+de toute beauté plastique, mais dans laquelle l'artiste aura mis une expression
+touchante et élevée, nous semblera poétique. Un édifice neuf et intact est plus
+beau; délabré par le temps, il est plus poétique. Un paysage peut être très beau
+sans être poétique: ainsi une plantureuse vallée normande. Il peut être très
+poétique sans être beau: ainsi un étang morne, une terre triste et désolée, le
+désert, la mer sauvage. Sans doute le même objet peut être à la fois poétique et
+beau; il n'y a pas incompatibilité entre les deux caractères. Mais quand un
+objet présente à la fois ces deux caractères, on les distingue encore l'un de
+l'autre; on les attribue à des qualités différentes de l'objet. Ainsi, quand un
+vers admirablement fait est en outre d'un sentiment exquis, c'est pour les
+qualités de facture qu'on le déclarera beau, et pour les qualités de sentiment
+qu'on le trouvera poétique.</p>
+<p>Mais si la poésie n'est pas la beauté, au sens exclusif et abusivement
+restreint du mot, il est impossible de lui dénier un caractère de beauté,
+puisqu'on fait elle nous donne le sentiment du beau. Beauté objective de forme
+ou beauté subjective d'expression, c'est toujours de la beauté au sens large du
+mot. Ce ne sont même pas deux espèces de beauté différentes; ce sont plutôt deux
+choses différentes auxquelles nous reconnaissons une même qualité esthétique. Il
+m'en coûte un peu d'entrer dans ces distinctions verbales; mais si faute de les
+faire on commet de graves erreurs d'esthétique, si la confusion des termes
+trouble l'observation elle-même, elles ne sont pas inutiles.</p>
+<p>Ne tenons pourtant pas notre analyse pour terminée avant de l'avoir amenée à
+toute la précision désirable. J'ai dit qu'une rêverie, pour nous paraître
+poétique, devait nous donner le sentiment du beau à quelque degré. Est-ce tout à
+fait ce sentiment-là que nous donne en réalité la poésie? Qu'elle éveille en
+nous un sentiment très analogue à celui que nous donnent les belles choses,
+voilà ce que nous pouvons tenir pour accordé. Mais enfin, n'y a-t-il pas une
+différence? Si légère qu'elle soit, elle vaudrait d'être signalée, car ce serait
+alors une différence spécifique, dont nous devrions tenir compte dans notre
+définition. Or, il semble bien que cette différence existe, et qu'il y a, dans
+la contemplation poétique, une nuance de sentiment particulière, quelque chose
+de spécial, de caractéristique, que nous n'éprouvons pas devant les choses qui
+nous donnent une impression de beauté. Il y aurait donc un sentiment du
+poétique, distinct du sentiment du beau, et qui donnerait à la poésie sa nuance
+particulière.</p>
+<p>Pour savoir ce que nous en devons penser, quelques mots d'explication sont
+nécessaires. Nous en sommes arrivés au moment où il faudra arrêter notre
+définition, et c'est ici ou jamais qu'il importe d'éviter toute équivoque.</p>
+<p>On parle trop souvent de ce <i>sentiment du beau</i> comme d'un sentiment simple
+et irréductible, aussi déterminé que l'est par exemple la sensation du bleu ou
+du rouge, et tellement caractéristique de la beauté qu'il nous la ferait
+reconnaître par sa seule présence; quelques esthéticiens iront même jusqu'à dire
+qu'il la constitue vraiment, la beauté n'étant que la propriété qu'ont certains
+objets d'éveiller en nous ce sentiment. C'est là de l'esthétique bien
+rudimentaire, et surtout de la psychologie bien simpliste. En présence des
+belles choses, nous éprouvons, non pas <i>un sentiment</i>, mais un ensemble de
+sentiments très complexe et très variable où l'on peut distinguer de l'attrait
+sensible, du charme, de l'admiration, de la satisfaction intellectuelle, un
+plaisir de jeu, de la sympathie et de l'amour, sans compter toutes les émotions
+accessoires que l'objet nous donne par son expression morale particulière, et
+qui colorent d'une façon différente tous ces sentiments. Il est clair par
+exemple que nous ne trouverons pas le même charme à un chant triste qu'à un
+chant d'allégresse, et que si nous admirons autant l'un que l'autre, ce ne sera
+pas de la même manière. Il est impossible que deux objets différents, un tableau
+et une statue par exemple, affectent notre sensibilité de la même manière. Il y
+aura donc autant de variétés de sentiment du beau qu'il peut y avoir de belles
+choses en un genre quelconque. Certains objets exciteront plutôt la satisfaction
+intellectuelle, d'autres auront plus de charme; enfin les sentiments
+élémentaires que nous avons énumérés, et qui eux-mêmes paraîtraient assez
+complexes à l'analyse, entreront à tous les degrés et en proportions
+indéfiniment variables dans l'émotion résultante. Ce qui fait l'unité de
+sentiments aussi divers et permet de les faire entrer dans une même catégorie,
+ce n'est donc pas leur ressemblance; c'est leur communauté d'origine. Nous les
+disons tous esthétiques, parce que tous ils se rapportent à la beauté, autrement
+dit parce que nous les éprouvons en présence des choses que nous trouvons
+belles. Par beauté nous entendons donc autre chose que la propriété d'exciter
+tel ou tel sentiment; et ce quelque chose, je crois l'avoir surabondamment
+établi ailleurs<a href="#note04"><u>[4]</u></a>, c'est un caractère de perfection de l'objet. C'est autour de
+cette idée de perfection que se groupent et se rallient tous les sentiments
+esthétiques.</p>
+<p>Revenons maintenant au sentiment du poétique. Nous en comprendrons mieux la
+nature. La lecture de vers très poétiques éveille-t-elle en nous quelque sent
+ment spécial, distinct de ceux que nous donnerait une chose très belle, mais
+dépourvue de toute poésie, par exemple un tableau admirablement dessiné et
+peint, mais dont le sujet ne parlerait en rien à l'imagination? Sans aucun
+doute. L'œuvre poétique, étant de caractère tout différent, valant par de tout
+autres qualités, ne peut nous donner les mômes impressions que le tableau. Comme
+l'admiration est ici accompagnée d'émotions diverses, elle-même sera plus émue;
+elle prendra la teinte pathétique de ces sentiments. Il ne faut pas se figurer
+en effet que le sentiment de beauté, qu'excite en nous une œuvre pathétique par
+son expression morale, c'est-à-dire par les émotions diverses qu'elle nous
+donne, soit un phénomène tout à fait distinct, qui viendrait se plaquer en
+quelque sorte sur ces émotions, sans se confondre avec elles. Il entre dans
+notre état d'âme pour le modifier; nous ne percevons, de ces sentiments divers,
+que la résultante commune. L'admiration que nous éprouvons pour une chose belle,
+étant due aux qualités intrinsèques de l'objet, nous détache de nous-mêmes, nous
+porte vers lui. L'admiration que nous inspire un objet poétique est plus
+recueillie, plus intime, et tournée plutôt vers le dedans. Se produisant dans un
+moment de détente intellectuelle, elle ne sera pas vive, mais plutôt méditative,
+songeuse, et comme teintée elle-même de rêverie.</p>
+<p>Non seulement la poésie nous donne des sentiments de nature spéciale, mais
+chaque œuvre poétique, on peut le dire, a sa teinte de sentiment particulière
+qui la caractérise; et dans chaque occasion où nous éprouverons une impression
+de poésie, cette impression aura un caractère propre. Ainsi, quand ce seront nos
+propres rêveries qui prendront une tournure poétique, nous en serons plutôt
+charmés; nous sentirons bien qu'il y a en elles quelque chose d'esthétique,
+d'harmonieux, mais nous n'aurons pas la fatuité de nous en admirer nous-mêmes. Quand au contraire nous lisons une page poétique, nous lui accordons sans
+réserve notre admiration.</p>
+<p>Il y a donc bien un sentiment du poétique, très complexe lui-même et de
+formule variable. Mais diffère-t-il du sentiment du beau? Il n'est qu'une des
+innombrables variétés de ce sentiment. C'est un sentiment esthétique, qui
+diffère des autres, comme diffèrent les uns des autres tous les sentiments
+esthétiques, en ce qu'il a sa nuance propre; mais qui leur ressemble, comme tous
+se ressemblent entre eux, en ce qu'il implique une idée de perfection et de
+beauté.</p>
+<p>Voici donc une première indication à retenir: c'est que la rêverie poétique
+nous apparaît toujours avec un certain caractère de beauté.</p>
+<p>Mais d'où tient-elle ce caractère? Et qu'y a-t-il précisément de beau dans
+cet état psychique?</p>
+<p>La beauté peut être dans les images qu'évoque notre rêverie<a href="#note05"><u>[5]</u></a>.</p>
+<p>Il est certainement des cas où nos représentations, par le don d'invention
+qu'elles décèlent, par leur originalité, par leur caractère idéal ou
+merveilleux, prennent une haute valeur esthétique.</p>
+<p>Cette seule remarque nous permet déjà d'expliquer un certain nombre de faits
+qui, autrement, pourraient surprendre. Des vers que nous lisons nous donneront
+une impression de poésie par le seul éclat des images. Les mômes objets, que
+nous nous contenterions de trouver jolis ou agréables à voir dans la nature,
+nous sembleront poétiques dans une évocation littéraire, parce qu'alors leur
+beauté sera celle d'une représentation. Une description sera plus poétique du
+seul fait que l'objet décrit aura en lui-même plus de beauté. Il est plus
+poétique de penser à quelque admirable paysage ou à quelque chef-d'œuvre de
+l'art qu'à des choses insignifiantes ou vulgaires. Une statue de femme en
+attitude pensive nous semblera plus poétique si ses formes sont élégantes et sa
+pose gracieuse.</p>
+<p>Les belles choses en général sont plus favorables que les autres à la
+contemplation poétique; les rêveries qu'elles peuvent provoquer, débutant sur
+une impression de beauté, ont chance de garder longtemps encore un caractère
+esthétique; de nous-mêmes nous nous appliquons à leur conserver ce caractère, en
+écartant les images triviales qui seraient en discordance avec l'objet de notre
+contemplation. Un objet de beauté médiocre pourra se transfigurer dans la
+contemplation poétique au point de prendre un caractère idéal, une sorte de
+beauté de rêve; mais s'il était décidément trop laid, il nous serait très
+difficile de le trouver poétique, notre imagination se refusant en sa présence à
+évoquer des images d'un caractère esthétique. Tous ces faits se peuvent ramener
+à la même loi: un objet nous paraîtra d'autant plus poétique qu'il y aura, dans
+les images qui accompagnent sa contemplation, plus de beauté.</p>
+<p>Il est pourtant des rêveries éminemment poétiques dans lesquelles nous
+n'évoquons que le souvenir d'objets vulgaires, d'événements familiers, auxquels
+il serait bien difficile d'attribuer un caractère esthétique. En quoi donc
+consistera la beauté de telles rêveries?</p>
+<p>Elle sera dans quelque chose de plus profond encore que les représentations
+intérieures, dans les émotions intimes qui accompagnent l'apparition des images.
+Ce sera une beauté d'expression morale.</p>
+<p>Il faut compter, parmi les causes qui contribuent le plus efficacement à
+déterminer la valeur esthétique de nos rêveries, le caractère plus ou moins
+élevé de ces sentiments. Si le niveau moyen de nos sentiments est bas, nos
+rêveries seront dépourvues de noblesse; elles-mêmes seront viles ou tout au
+moins mesquines. Il est au contraire des âmes naturellement si délicates, si
+élevées, qu'il n'en saurait rien sortir que de généreux; ce sont par excellence
+les âmes de poètes.</p>
+<p>Il ne sera pas facile, je le sais, de s'entendre sur les conditions de beauté
+des sentiments. C'est là un des plus hauts problèmes de l'esthétique rationnelle.
+Chacun sera tenté de le résoudre selon ses préférences personnelles. Pour les
+uns, l'idéal sera l'exquise délicatesse des impressions; ils n'admettront qu'une
+poésie subtile, raffinée, toute en nuances. Pour les autres, la poésie devra
+être exaltée, passionnée, montée constamment au ton lyrique. Celui-ci ne sentira
+de poésie que dans l'amour; celui-là, que dans les sentiments héroïques. Mais
+dans tous les cas, chacun déclarera poétiques par excellence les sentiments
+qu'il estimera les plus beaux, c'est-à-dire les plus conformes à son idéal.</p>
+<p>Maintenant nous disposons d'informations suffisantes pour compléter notre
+définition. A notre première formule, qui définissait psychologiquement la
+poésie comme un état de rêverie, nous avons compris qu'il fallait ajouter
+quelque chose, et nous avons reconnu que ce devait être un sentiment de beauté.
+Cette beauté, nous avons constaté qu'elle était en partie dans les images que
+nous apporte notre rêverie, mais surtout dans les sentiments qui accompagnent
+leur représentation. La poésie peut donc être définie psychologiquement une
+rêverie accompagnée de sentiments qui nous donnent une impression de beauté.
+Plus simplement, nous dirons qu'elle est une rêverie <i>esthétique</i>. Ce mot, tel
+qu'il est généralement employé, désigne suffisamment ce que nous voulons dire:
+on l'emploie en effet de préférence pour désigner la beauté d'expression morale;
+il implique à la fois l'émotion, et un certain caractère de beauté dû à cette
+émotion même. Dans tous les cas, c'est en ce sens que nous convenons de
+l'employer.</p>
+<p>Notre définition se trouve ainsi complète. Nous croyons avoir déterminé
+l'ensemble des conditions nécessaires et suffisantes pour que se produise
+l'impression poétique. Toute poésie est rêverie esthétique, toute rêverie
+esthétique est poésie.</p>
+<p>J'ai affirmé jusqu'ici plutôt que je ne prouvais. J'ai posé cette première et
+essentielle définition sans la justifier. Elle implique une généralisation qui
+aurait besoin d'être appuyée à tout le moins sur de nombreux exemples. C'est ce
+livre entier qui doit en apporter la preuve, par l'analyse détaillée que nous
+ferons des divers modes de la conception poétique.</p>
+
+
+<a name="5"></a>
+<br>
+<br>
+CHAPITRE II
+<br>
+<br>
+LA POÉSIE INTÉRIEURE
+<br>
+
+<p>Par poésie intérieure j'entends celle que nous créons pour nous-mêmes, sans
+aucune intention de l'utiliser dans une œuvre artistique quelconque. Elle est le
+produit le plus spontané de la rêverie. C'est elle qu'il nous faut étudier en
+premier lieu, car elle est le point de départ, la source de toute inspiration;
+elle est la poésie originelle dont tout le reste n'est que le développement.</p>
+<p>Nous ne pouvons songer à déterminer la part que tient la libre rêverie dans
+notre existence. Il va de soi qu'elle variera avec le tempérament de chacun,
+avec les circonstances, avec le genre de vie que nous menons par choix ou par
+nécessité. La tendance à la rêverie devra être réduite au minimum chez les
+hommes très occupés, très affairés, chez ceux en qui domine la raison pratique,
+chez les hommes d'action dont toute l'énergie est tournée vers le dehors. Elle
+sera très forte chez les personnes douées d'une imagination active, d'une vive
+sensibilité, qui vivent surtout de la vie intérieure, et qui ont le loisir de
+s'y adonner. Il serait vain de chercher à établir une moyenne. Mais en général,
+je crois que la rêverie lient dans notre vie intellectuelle plus de place qu'on
+ne se le figure communément. Nous réfléchissons beaucoup moins, nous rêvons
+beaucoup plus que nous ne voudrions le reconnaître. L'attention est forcément
+intermittente; la réflexion agit par efforts discontinus. Au cours même du
+travail mental le plus attentif, que de distractions, que de déviations de la
+pensée, que d'échappées dans le monde imaginaire! Pendant que j'écris ces
+lignes, auxquelles je m'applique pourtant, que d'images me passent par l'esprit,
+que je ne remarque pas, portant toute mon attention sur les idées utilisables
+que je puis rencontrer! Ces représentations confuses, incohérentes forment le
+fond obscur de la pensée, sur lequel se détachent de temps à autre quelques
+jugements nets. Si l'on pouvait faire exactement le compte de nos réflexions et
+de nos rêver ries, on trouverait, j'en suis certain, une disproportion
+singulière. L'intelligence la plus active, la plus lucide, la plus féconde ne
+réfléchit que par à-coups; son état normal n'est pas la tension, elle se
+briserait à cet effort continu, mais bien plutôt la détente. Au cours de la
+journée, à quelque moment que je m'observe, j'ai conscience de déranger des
+images, qui disparaissent aussitôt, dans l'effort que je fais pour les
+apercevoir. A quoi rêvais-je donc? Je ne saurais le dire. Ce sont des rêveries
+trop vagues pour que la pensée lucide puisse se les représenter, et justement
+leur disparition coïncide avec la reprise de conscience. — Il n'est même pas
+certain que la réflexion interrompe la rêverie. Pendant que je réfléchis à une
+chose, je puis très bien me donner à son sujet tout un jeu de représentations.
+Dans l'expression de la pensée la plus abstraite entrent des symboles, des
+comparaisons, des métaphores qui prouvent que, pendant que l'intelligence
+fonctionne, l'imagination ne reste pas pour cela inactive. On dirait même que,
+dans l'effort que nous faisons pour concevoir les idées abstraites,
+l'imagination s'inquiète, s'agite, cherche à comprendre les choses à sa façon,
+travaille à se les représenter, et qu'ainsi se produit spontanément un afflux
+d'images, plus ou moins applicables à l'objet de notre réflexion.</p>
+<p>Plus mon attention se porte sur ce point, mieux il me semble qu'au delà du
+cercle de clarté que projette ma conscience actuelle, dans les régions obscures
+de l'esprit, j'entrevois cette multitude confuse des images toujours présentes:
+images de souvenir que je sens toujours prêtes à reparaître au premier appel,
+comme si je n'avais cessé de quelque manière d'y penser toujours; images de
+rêve, vagues projets d'avenir, espoirs et craintes, ébauches d'œuvres à venir,
+visions fantasques.</p>
+<p>Ainsi nous en arriverons à poser, sous toutes réserves, cette hypothèse, que
+peut-être le cours de la rêverie est, de notre premier à notre dernier jour,
+ininterrompu. On a dit que nous rêvons toute la nuit. Cela est en effet
+soutenable, puisque dans le sommeille plus profond doit subsister un minimum
+d'activité cérébrale. Mais il est plus vraisemblable encore que nous rêvons tout
+le jour. Il n'y a aucune raison pour que l'activité de l'imagination soit
+moindre pendant la veille que pendant le sommeil; il est plus probable que les
+opérations de la pensée lucide sont un surcroît d'activité, quelque chose qui
+s'ajoute à ce travail latent de l'imagination mais ne l'interrompt pas. Dans
+cette conception, le sommeil laisserait paraître les images qui s'élaborent
+incessamment au plus profond de nous-mêmes; les perceptions de la veille ne
+feraient que les recouvrir.</p>
+<p>Au moment où nous ouvrons les yeux, les fantômes du rêve pâlissent et
+semblent s'effacer. Est-il certain qu'ils ne subsistent pas, invisibles mais
+réels encore, comme la veilleuse que l'on a oublié d'éteindre à l'aube garde son
+invisible clarté dans la lumière du grand jour? Encore une fois, on ne peut
+hasarder à ce sujet que des hypothèses. Si ce mouvement d'imagination se
+continue à l'état de veille, il s'abaisse sans aucun doute au-dessous de la
+conscience distincte; son existence reste encore conjecturale.</p>
+<p>De ce que nous venons de dire, on pourrait être tenté de conclure qu'à ce
+compte la poésie intérieure devrait jaillir à flot constant et déborder de toute
+âme humaine. Puisque nous rêvons tous et presque toujours, ne sommes-nous pas
+tous et presque constamment poètes?</p>
+<p>La conclusion serait précipitée. Définissant la poésie, nous avons eu soin de
+remarquer que ce n'était pas une rêverie quelconque, mais un mode de rêverie
+particulier, présentant un caractère spécial, le caractère esthétique.</p>
+<p>Je sais que souvent l'on parle de la rêverie comme si elle était esthétique
+par essence; on ne peut se la figurer comme dépourvue de beauté. De la
+conception même que certains théoriciens se font de l'activité esthétique,
+qu'ils définissent comme le jeu des facultés représentatives, il s'ensuivrait
+que la rêverie est la chose esthétique par excellence.</p>
+<p>Laissant de côté les théories, nous allons reconnaître que la libre rêverie
+n'est pas esthétique en soi, mais qu'elle peut le devenir dans certaines
+conditions, qu'il s'agit de déterminer.</p>
+<p>Demandons-nous d'abord jusqu'à quel point elle est agréable. Le charme n'est
+pas la beauté; mais il en est au moins une condition, et même le premier degré.
+</p>
+<p>Sur ce point, tous les rêveurs sont unanimes: ils parlent de la rêverie comme
+ayant par elle-même un charme incomparable.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quel esprit ne bat la campagne?<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Qui ne fait châteaux en Espagne,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Autant les sages que les fous?<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Chacun songe en veillant: il n'est rien de plus doux.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; LA FONTAINE.</p>
+<p>Est-il bien nécessaire de décrire et d'expliquer le charme particulier de cet
+état de rêverie? Si nous voulons savoir jusqu'où peut aller le plaisir de rêver,
+il nous suffira de relire J.-J. Rousseau<a href="#note06"><u>[6]</u></a>. Nul poète, nul écrivain ne l'a
+ressenti plus profondément, et ne l'a exprimé en termes plus poétiques.</p>
+<p>«Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'île et j'allais
+volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché; là
+le bruit des vagues et l'agitation de l'eau, fixant mes sens et chassant démon
+âme toute autre agitation, la plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la
+nuit me surprenait souvent sans que je m'en lusse aperçu. Le flux et le reflux
+de cette eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans
+relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes, que la
+rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon
+existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque
+faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde, dont la
+surface des eaux m'offrait l'image; mais bientôt ces impressions légères
+s'effaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui, sans
+aucun concours actif de mon âme, ne laissait pas de m'attacher au point
+qu'appelé par l'heure et par le signal convenu je ne pouvais m'arracher de là
+sans effort.»</p>
+<p>Quand on relit ces descriptions et ces confidences, quand on se rappelle, car
+de telles pages ont la propriété d'éveiller les souvenirs profonds, les
+impressions analogues que l'on a pu éprouver, on est tenté de se dire que
+décidément la rêverie est une chose délicieuse de par sa nature propre.</p>
+<p>Il ne faut pourtant pas exagérer. Gardons-nous ici d'un mirage. Quand on
+parle ainsi de la rêverie, on pense à la rêverie des rêveurs, c'est-à-dire des
+contemplatifs et des poètes, de ceux qui s'y complaisent et y sont entraînés, de
+ceux qui en ont fait comme le but de leur existence. Ou bien encore, on pense
+aux heures exceptionnelles, où par un concours de circonstances particulièrement
+favorable, bien-être physique, quiétude morale, impressions de nature,
+stimulation artistique, on s'est trouvé porté en pleine rêverie. Alors en effet
+c'était délicieux. Et cela prouve que la rêverie peut avoir à l'occasion un
+charme exquis. Mais il n'est pas vraisemblable qu'elle nous donne constamment
+telle béatitude.</p>
+<p>Nous avons reconnu dans la rêverie un mode normal, habituel et peut-être même
+constant de l'activité mentale. A ce titre, il est possible qu'elle nous soit
+constamment agréable, mais comme l'est tout exercice naturel d'une activité
+psychique ou d'une fonction vitale, sans qu'il y ait rien de particulier dans ce
+plaisir, ni qu'il s'élève beaucoup au-dessus de l'indifférence.</p>
+<p>Une suite d'images n'a rien de plus attrayant en soi qu'une suite de
+perceptions.</p>
+<p>La rêverie se caractérise par l'absence d'effort intellectuel. Ce serait une
+raison suffisante pour la déclarer souverainement agréable, si le moindre effort
+était notre suprême idéal, et la loi même de notre activité. Singulière loi pour
+une activité! En réalité on ne constate pas que tout état psychique dont
+l'effort est absent soit par cela même agréable. On ne constate pas non plus que
+l'effort soit dans tous les cas pénible. Tout dépend des conditions physiques et
+morales dans lesquelles nous nous trouvons et de ce que nous avons d'énergie
+disponible: il est des cas où rien ne peut nous plaire plus que l'activité
+allant même jusqu'au maximum d'effort; d'autres où nous préférerons le repos, la
+léthargie et le rêve.</p>
+<p>Je n'accepterais pas non plus sans réserves la théorie qui fait de la rêverie
+une activité essentiellement agréable sous le prétexte qu'elle constitue un
+libre jeu de représentations. Suis-je vraiment libre quand je rêve? J'en doute
+fort. C'est ma rêverie qui est libre, ce n'est pas moi. Elle m'emporte je ne
+sais où. Elle-même n'est libre qu'en ce sens qu'elle n'a pas de but fixé
+d'avance. Elle va, comme le ballon libre, où le vent la pousse. Quand on parle
+d'un libre jeu d'imagination, on suppose que j'appelle ou repousse, que je
+combine, que je construis les images selon mon bon plaisir. C'est dans la
+réflexion volontaire que je suis ainsi maître de mes idées. Dans la pure rêverie
+au contraire, je me laisse aller; j'assiste à un spectacle, dont les péripéties
+sont pour moi de l'imprévu. Je ne rectifie rien, je ne conseille rien; je suis
+les événements; je me demande ce qui va arriver. Il n'y a là rien de comparable
+au jeu, si ce n'est l'illusion consciente et à demi-volontaire, le
+faire-semblant, le parti pris de se laisser prendre à des événements fictifs
+comme s'ils étaient réels, le sérieux affecté qui se retrouve dans toute
+activité de jeu; et cette analogie même ne prouve nullement que la rêverie est
+une sorte de jeu, mais seulement que dans nos jeux, c'est-à-dire dans le
+développement libre et joyeux que nous donnons à notre activité pour le seul
+plaisir d'agir, nous faisons toujours entrer une part d'illusion volontaire et
+de rêverie.</p>
+<p>Nous serons, je crois, dans la juste mesure en disant qu'en somme l'activité
+qui constitue la rêverie n'a rien de désagréable en soi, qu'elle peut se
+prolonger indéfiniment sans nous apporter aucune fatigue, et qu'en général, sauf
+les cas exceptionnels de délire fiévreux ou d'images obsédantes, elle est plutôt
+accompagnée d'un certain bien-être. Ce qui détermine vraiment sa qualité
+affective, c'est la nature des images qu'elle nous apporte. La rêverie sera
+agréable ou désagréable, selon que nous nous représenterons des choses gaies ou
+des choses tristes. On ne peut dire qu'en général nous ayons une tendance à
+pencher d'un côté plutôt que de l'autre. Tout dépend évidemment de notre
+tempérament, de notre caractère, de notre âge, de notre humeur du jour, des
+circonstances. Il est assez vraisemblable que la rêverie est plutôt optimiste
+quand la courbe générale de notre vie est en voie ascendante, pessimiste quand
+la courbe s'abaisse. Les rêveries de l'enfance sont plutôt faites d'espoirs,
+celles de la vieillesse d'appréhensions et de regrets; mais cette loi même
+comporte bien des exceptions. Peut-être pourrait-on mesurer le plaisir qu'un
+homme trouve dans la rêverie à la part qu'il lui accorde dans sa vie; il est
+probable en effet que ceux qui s'adonnent à la contemplation intérieure le font
+parce qu'ils y trouvent un plaisir particulier, soit que leur imagination
+exubérante éprouve le besoin de se dépenser en représentations, soit que la
+rêverie ait chez eux une tendance optimiste qui la rend plus agréable, soit
+qu'ils aient été amenés par les mécomptes de la vie réelle à se réfugier dans le
+monde des souvenirs, des illusions et des rêves. Et cela même n'est pas bien sûr.
+N'arrive-t-il pas que l'on s'enfonce dans la rêverie sans même y trouver «le
+sombre plaisir des cœurs mélancoliques,» par simple découragement?</p>
+<p>La rêverie n'est pas plus belle en soi qu'elle n'est agréable en soi. Elle le
+deviendra dans certaines conditions.</p>
+<p>Puisque nous ne composons pas nos rêveries, puisqu'elles se produisent
+spontanément, il n'y a aucune raison pour qu'elles répondent à nos goûts
+personnels et à nos préférences esthétiques, comme elles le feraient si nous les
+tenions tout à fait à notre disposition. Les images se construisent au hasard,
+comme les figures que forment les nuages dans le ciel, ou le lichen sur les
+vieux murs: on remarque celles qui ont un semblant de composition; en général
+elles sont assez insignifiantes. De la masse confuse de toutes nos rêveries, il
+doit être exceptionnel que se dégage quelques représentations d'une réelle
+valeur esthétique. La rêverie moyenne, j'entends par là ces images fugitives et
+pâles qui nous passent incessamment par l'esprit, est pure divagation. Aussi en
+détournons-nous notre attention.</p>
+<p>Pouvons-nous, par cette invention spontanée, qui ne comporte aucune retouche
+volontaire, aucune élaboration artistique, imaginer rien de très beau, de plus
+beau que nature? Cela n'est pas vraisemblable, et aucune observation authentique
+ne nous autorise à affirmer que cela se produise en fait.</p>
+<p>Il nous arrive sans doute, dans nos rêves ou nos rêveries, de nous
+représenter de beaux paysages, des architectures magnifiques, des fleurs
+merveilleuses, des figures idéales. Mais ces visions, qui nous laissent
+l'impression d'une surnaturelle beauté, sont-elles réellement aussi belles que
+cela? Ce sont des images diaprées, brillantes, de couleurs vives, analogues à
+celles que nous pouvons concevoir en contemplant des points lumineux et
+scintillants ou les braises incandescentes du foyer; il est assez vraisemblable
+que nous y faisons entrer les bluettes lumineuses qui fourmillent dans le champ
+rétinien<a href="#note07"><u>[7]</u></a>. Les formes sont plutôt fantastiques qu'élégantes, plus bizarres que
+vraiment artistiques.</p>
+<p>Les édifices que fait surgir l'imagination pure, ce sont ces palais de
+l'Orlando furioso, prodigieux, féeriques, étincelants de pierreries,
+invraisemblables. Ces images, au moment où elles nous apparaissent, excitent
+sans doute un sentiment d'admiration intense; nous leur trouvons une beauté
+merveilleuse. Elles sont en effet ce que nous pouvons, dans de telles conditions
+cérébrales, imaginer de plus beau. Elles ont toutes les conditions de la beauté,
+sauf le goût et l'art. Nous nous en apercevons quand nous avons repris notre
+sang-froid; nous sommes surpris de voir quel étrange objet nous avait ainsi mis
+en extase.</p>
+<p>J'en dirai autant de ces figures idéales, qui parfois hantent nos rêveries.
+Telles que nous les imaginons, valent-elles l'admiration qu'elles nous inspirent?
+Dans notre rêve nous les trouvons infiniment belles. En elles-mêmes, elles sont
+si vagues, si indécises de traits, qu'à peine pourrait-on les qualifier au point
+de vue esthétique. Aussi pâle est l'image que nous concevons quand dans un conte
+de fées apparaît une princesse «aussi belle que le jour».</p>
+<p>Un des exemples les plus curieux et les plus typiques que l'on puisse citer
+de ces produits spontanés de l'imagination idéaliste, c'est ce personnage
+étrange qui hanta l'esprit de George Sand<a href="#note08"><u>[8]</u></a>. «Dès ma première enfance, j'avais
+besoin de me faire un monde intérieur à ma guise, un monde fantastique et
+poétique... Me voilà donc, enfant rêveur, candide, isolé, abandonnée à moi-même,
+lancée à la recherche d'un idéal et ne pouvant pas rêver un monde, une humanité
+idéalisée, sans placer au faîte un Dieu, l'idéal même... Et voilà qu'en rêvant
+la nuit, il me vint une figure et un nom. Le nom ne signifiait rien que je sache;
+c'était un assemblage fortuit de syllabes comme il s'en forme dans le rêve. Mon
+fantôme s'appelait <i>Corambé</i> et ce nom lui resta... Je voulais l'aimer comme un
+ami, comme une sœur, en même temps que le révérer comme un Dieu. Je ne voulais
+pas le craindre et, à cet effet, je souhaitais qu'il eût quelques-unes de nos
+erreurs et de nos faiblesses. Je cherchai celle qui pouvait se concilier avec sa
+perfection et je trouvai l'excès de l'indulgence et de la bonté<a href="#note09"><u>[9]</u></a>. Ceci me plut
+particulièrement et son existence, en se déroulant dans mon imagination (je
+n'oserais dire par l'effet de ma volonté, tant ces rêves me parurent bientôt se
+formuler d'eux-mêmes), m'offrit une série d'épreuves, de souffrances, de
+persécutions et de martyres... Le rêve arriva à une sorte d'hallucination douce,
+mais si fréquente et si complète parfois que j'en étais comme ravie hors du
+monde réel.» L'imagination de l'enfant s'exalte; elle dresse un autel à l'objet
+secret de son adoration. Puis la vision commence à se dissoudre; née de la libre
+rêverie, trop inconsistante pour durer longtemps, elle s'efface peu à peu, et <i>Corambé</i> rentre
+dans l'inconscient dont il était sorti<a href="#note10"><u>[10]</u></a>.</p>
+<p>Il était important de signaler cette illusion, pour montrer que très rarement
+la libre rêverie fournit au poète ou à l'artiste une matière artistique tout
+élaborée. Mais cette tendance que nous avons à trouver charmantes lus images de
+rêverie, bien que fondée sur une illusion, est pourtant à retenir. Du moment, en
+effet, qu'il ne s'agit pas d'utiliser ces images dans un but artistique, peu
+importe que leur beauté soit subjective et qu'elles ne puissent avoir de charme
+que pour celui qui les conçoit. C'est pour nous-mêmes qu'elles sont faites.
+Mieux elles seront adaptées à notre goût personnel, autrement dit plus leur
+valeur esthétique sera subjective, et plus elles auront de prix dans la
+contemplation intérieure.</p>
+<p>S'il nous est impossible de donner volontairement à nos rêveries un caractère
+esthétique, nous pouvons obtenir ce résultat indirectement, en nous mettant dans
+les conditions reconnues favorables. Ces belles heures de contemplation rêveuse,
+nous les recherchons; nous prenons nos dispositions pour que rien ne vienne les
+gâter. Nous nous recueillons. Nous nous prêtons à certaines pensées, nous en
+écartons d'autres. Nous cherchons d'instinct à établir dans notre conscience
+cette harmonie, durable parce qu'elle est parfaite, qui constitue l'état
+esthétique. Dans la rêverie la plus libre, nous arrivons ainsi à mettre un peu
+d'art.</p>
+<p>Souvent même le rêveur cherche une sorte de mise en scène, il aime à
+s'entourer des objets dont il a éprouvé par expérience la vertu poétique; il ira
+chercher la rêverie dans les lieux où il l'a rencontrée déjà; il y retrouvera
+des images éparses et flottantes, fils légers auxquels-il renouera ses nouveaux
+rêves.</p>
+<p>La nature plus ou moins esthétique des images primitives sur lesquelles
+l'imagination opère, et qui sont comme la matière qu'elle met en œuvre,
+déterminera en grande partie la qualité de nos rêveries. Si constamment nous
+avons sous les yeux des spectacles de misère, de laideur, de vulgarité, noire
+imagination, hantée de ces images, aura peine à en extraire de la beauté. S'il
+se trouve que par faveur du sort nous avons vécu dans la sérénité et la joie,
+entourés de gracieuses images, nos pensées prendront d'elles-mêmes une allure
+esthétique. La culture artistique et littéraire contribuera à mettre de l'idéal
+dans notre vie intérieure: elle nous fournira des images déjà élaborées dans le
+sens de la beauté, qui entreront dans nos représentations personnelles et en
+relèveront le caractère.</p>
+
+<a name="6"></a>
+<br>
+<br>
+CHAPITRE III
+<br>
+<br>
+LA POESIE DE LA NATURE
+<br>
+
+<p>Considérons d'abord les impressions que nous recevons de la nature quand nous
+sommes devant elle en simple contemplation.</p>
+<p>Nous reposons notre vue sur les choses avec béatitude. Nous ne les scrutons
+pas du regard, nous ne les étudions pas, nous ne nous posons à leur sujet aucune
+question. La détente cérébrale est parfaite; et c'est justement de cette détente
+que nous jouissons; c'est elle que nous venons chercher aux champs, sur les
+grèves ou dans les bois; c'est elle que nous demandons aux paisibles spectacles
+de la nature. Notre esprit se donne congé; et il peut se faire que vraiment,
+pendant un certain temps, nous ne pensions à rien. Mais pour peu que cette
+contemplation oisive se prolonge, dans cet état de distraction où s'endort
+l'intelligence, il est impossible que n'apparaissent pas les images; elles se
+produisent, évoquées spontanément par association d'idées, à peine conscientes,
+attirant d'autant moins notre attention qu'elles sont plus en harmonie avec les
+objets que nous avons devant les yeux; et peu à peu notre contemplation devient
+rêverie.</p>
+<p>L'expression même de notre regard, dans la contemplation poétique, suffirait
+à déceler ce changement dans notre état de conscience; il est songeur, distrait,
+ou étrangement fixe: on voit bien que notre pensée est ailleurs. Notre attitude
+est celle du recueillement ou de la méditation intérieure. C'est alors que nous
+nous laissons aller à ces illusions que tous les contemplateurs et poètes se
+sont plu à nous décrire: diffusion du moi dans les choses, perte du sentiment de
+la personnalité, tendance du spectateur à s'identifier avec les objets de sa
+contemplation. Nos représentations, devenues plus vives, ne se distinguent plus
+nettement de nos perceptions, devenues plus distraites; la différence que dans
+notre état lucide nous maintenons entre l'imaginaire et le réel tend à
+s'effacer; et nous aimons cette indécision; nous nous y perdons à plaisir.</p>
+<p>De là cet attrait particulier qu'ont pour le poète les spectacles de la
+nature qui par leur caractère étrange, indécis, mystérieux, font l'effet de
+choses imaginées plutôt que perçues: mirages, échos, reflets, vagues apparitions
+d'objets dans la brume, clairs de lune féeriques, bizarres édifices de nuées au
+soleil couchant, rumeurs confuses du vent qui passe sur la forêt. Ce sont de ces
+choses qui entrent d'elles-mêmes dans la contemplation poétique, parce que dans
+la nature même et pendant que nous les percevons elles font déjà l'effet d'un
+rêve.</p>
+<p>Les objets lointains, inaccessibles, qui nous apparaissent par delà de vastes
+plaines, aux confins de l'horizon, ont au plus haut degré ce caractère. Aussi la
+poésie d'un paysage est-elle presque toujours dans ses lointains. Aux premiers
+plans, les objets sont solides, tangibles, bien matériels; à mesure qu'ils
+s'éloignent, ils perdent de leur relief et de leur réalité; ils ne font plus
+l'effet que de visions, d'apparitions vagues, de choses à demi-imaginaires<a href="#note11"><u>[11]</u></a>.
+C'est la zone indécise où les couleurs des objets s'effacent, où les colorations
+deviennent étranges et fantastiques, où la terre se fond en couches vaporeuses
+et rejoint le ciel; c'est la région enchantée vers laquelle s'en vont nos rêves.
+</p>
+<p>Mais plus encore que l'éloignement, l'absence poétise les choses. Les
+spectacles qui lorsque nous les avons réellement perçus nous ont paru seulement
+agréables, deviennent charmants lorsque nous nous en donnons la vision mentale.
+Un objet même vulgaire prend une certaine poésie dans le souvenir: c'est
+qu'alors il n'est plus qu'une image; ce qu'il pouvait avoir de trivial dans la
+réalité s'oublie; notre représentation l'épure.</p>
+<p>De tout temps l'imagination poétique s'est complu à diviniser la nature, à la
+personnifier, à l'animer. C'est encore une manière de mettre de l'imaginaire
+dans le réel, et du merveilleux dans le monde. Ce serait en effet méconnaître
+étrangement l'état d'esprit des poètes primitifs, que de supposer qu'ils
+prenaient tout à fait au sérieux et dans un sens réaliste les conceptions de
+l'antique mythologie. Je ne sais s'il y a jamais eu un temps où l'on croyait que
+Zeus brandissait réellement la foudre, que vraiment Poséidon soulevait les flots
+de son trident, que les dieux tenaient leur assemblée sur la cime du mont Olympe.
+A coup sûr les poètes ne l'ont jamais cru: ils devaient trop bien sentir ce
+qu'il y avait d'imaginatif dans ces mythes dont ils s'inspiraient, et ce qu'ils
+y mettaient eux-mêmes d'imagination en les développant. S'ils avaient pris cette
+légende dorée pour de l'histoire, ils s'en seraient désintéressés, car elle eût
+alors perdu pour eux tout son charme poétique. S'ils se donnaient l'illusion d'y
+croire, c'était pour trouver plus d'intérêt à ce jeu d'imagination. De même,
+quand le poète moderne personnifie les forces de la nature, quand il leur donne
+une sorte de vie, des sentiments avec lesquels il sympathise, lui aussi sait
+bien que ce n'est qu'un jeu, une illusion dans laquelle il s'enfonce à plaisir,
+par attrait du merveilleux, pour se, donner la représentation d'un état d'âme
+étrange et surprenant, celui que l'on pourrait prêter aux choses.</p>
+<p>Il faut d'ailleurs le remarquer. Ce n'est pas en présence des objets réels
+que cette illusion tend à se produire. L'objet perçu dans sa réalité se prête
+mal à ces personnifications et ces métamorphoses.</p>
+<p>C'est dans les souvenirs du poète, c'est dans ses descriptions que la nature
+se transforme à ce point. Alors elle n'est plus que représentée par des images
+plastiques, transformables, que l'on peut modifier dans le sens du merveilleux;
+et les êtres fictifs que la fantaisie du poète peut concevoir trouveront
+facilement place dans ce monde imaginaire. Quand sur le bord de l'océan je
+regarde les vagues qui déferlent sur la grève, j'y vois des masses d'eau
+croulantes; quand je les imagine, je puis leur prêter une voix lamentable qui
+parle de naufrages et de morts:</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Où sont-ils, les marins sombres dans les nuits noires?<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+O flots, que vous savez de lugubres histoires,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Flots profonds, redoutés des mères à genoux!<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Vous vous les racontez en montant les marées,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Que vous avez le soir, quand vous venez vers nous!<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; V. HUGO.</p>
+<p>Dans les représentations de ce genre, on peut constater une tendance presque
+fatale de l'imagination à l'anthropomorphisme.</p>
+<p>Animer la nature, ce sera toujours prêter aux choses ou aux êtres inférieurs
+des sentiments plus ou moins analogues à ceux de l'homme, les seuls que nous
+puissions nettement nous représenter; et avec la représentation de tels
+sentiments apparaîtront presque fatalement, évoquées par analogie, recherchées
+par le poète pour rendre plus dramatique l'expression qu'il prête aux choses,
+des images de la forme humaine. Toute personnification intense des forces de la
+nature, par la pente naturelle de la rêverie, devient donc anthropomorphique.
+</p>
+<p>Cette tendance, que l'on a reprochée à la mythologie grecque, ne lui est pas
+spéciale: elle se retrouvera dans toute poésie.</p>
+<p>Nous avons renoncé aux formes du merveilleux antique, à Cybèle, à Phœbus, à
+Borée, à Amphitrite, aux Naïades, etc. Et nous avons bien fait d'y renoncer,
+parce que ce sont des formes surannées, dont l'art a épuisé, à force de s'en
+servir, toute la vertu suggestive: c'est à nous, si nous voulons faire vraiment
+œuvre de poésie, d'imaginer des mythes nouveaux. Mais nous aurons beau nous
+ingénier, par la force des choses nous reviendrons toujours à des procédés
+d'invention analogues. Dans nos personnifications se retrouvera forcément un
+rappel de la forme humaine. La nature sera représentée maternelle, berçant les
+hommes sur son sein; ou cruelle, absorbée dans son œuvre, indifférente à nos
+joies ou nos tristesses, mais toujours avec quelque trait qui l'humanise. Le
+vent, ce sera le berger indolent, indécis dont parle Shelley, qui pousse devant
+lui le troupeau des nuages; ou quand il s'irritera, il évoquera vaguement
+l'image d'une figure hurlante, d'un génie ailé qui passe emporté dans un
+tourbillon. Dans les litanies de la mer, qu'a chantées Richepin, reparaît
+jusqu'à l'obsession la forme féminine. Prenez une phrase poétique quelconque
+impliquant une personnification de la nature, et vous verrez s'y dessiner, plus
+ou moins effacée, parfois presque évanouissante, une image humaine.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le printemps inquiet parait à l'horizon.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; A. DE MUSSET.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et l'aube douce et pâle, en attendant son heure,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Semble toute la nuit errer au bas du ciel.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+V. HUGO.</p>
+<p>Ce ne sont pas là de simples métaphores verbales, mais des <i>figures de pensée</i>,
+dans lesquelles l'image réaliste des choses tend à se métamorphoser en une image
+plus vivante, plus animée, avancée de plusieurs étapes dans la progression des
+êtres, et par conséquent plus rapprochée de l'homme.</p>
+<p>Cette métamorphose comporte bien des degrés. On peut pousser le jeu plus ou
+moins avant, s'enfoncer dans le merveilleux ou s'en retirer. Dans la lutte
+d'Achille contre le Xanthe (Iliade, ch. XXI), d'abord le fleuve se personnifie
+pour parler d'une voix humaine, puis il se liquéfie en quelque sorte et n'est
+plus qu'un torrent débordé dont les eaux grondent et mugissent. Cette
+instabilité des images qui se succèdent en tableaux fondants a toutes les
+allures du rêve. De même dans les descriptions de nos modernes poètes, nous
+passons par transitions insensibles des personnifications les plus fantaisistes
+de la nature à sa représentation réaliste; et parfois les deux modes de
+représentation se superposent, transparaissent l'un à travers l'autre, comme il
+arrive pour les deux courants de pensée qui se développent simultanément dans
+une phrase métaphorique.</p>
+<p>Ainsi le monde réel, en passant par notre esprit, s'y charge de poésie; et
+c'est cette poésie qu'ensuite nous retrouvons dans les choses.</p>
+<p>Tout ce que nous avons mis de nous-mêmes dans la nature, toutes les rêveries
+qu'elle nous a suggérées, toutes les émotions qu'elle nous a données ou que nous
+lui avons prêtées, tout cela nous revient au cœur quand nous la contemplons. De
+là son attrait esthétique. Nos rêveries font les fleurs plus charmantes, le ciel
+plus profond, les couchants plus diaprés, les voix de la nature plus émouvantes.
+Elles embellissent le monde de toute la poésie dont elles le pénètrent.</p>
+<p>Y a-t-il des objets poétiques en eux-mêmes? On le dit. On le croit. Mais ce
+n'est qu'une illusion. Un objet perçu dans sa réalité, si charmant, si admirable
+qu'il puisse être, ne donne jamais une impression de poésie. Nulle réalité
+matérielle n'est poétique. Il n'y a de poétique que l'imaginaire.</p>
+<p>«Je ne peux pas, écrivait A. Daudet<a href="#note12"><u>[12]</u></a>, me rappeler sans sourire le
+désenchantement que j'ai eu en mettant le pied pour la première fois dans un
+caravansérail d'Algérie. Ce joli mot de caravansérail, que traverse comme un
+éblouissement tout l'Orient féerique des <i>Mille et une Nuits</i>, avait dressé dans
+mon imagination des enfilades de galeries découpées en ogives, des cours
+mauresques plantées de palmiers, où la fraîcheur d'un mince filet d'eau
+s'égrenait en gouttes mélancoliques sur des carreaux de faïence émaillée; tout
+autour, des voyageurs en babouches, étendus sur des nattes, fumaient leurs pipes
+à l'ombre des terrasses, et de cette halte montait sous le grand soleil des
+caravanes une odeur lourde de musc, de cuir brûlé, d'essence de rosé et de tabac
+doré... Les mots sont toujours plus poétiques que les choses. Au lieu du
+caravansérail que j'imaginais, je trouvai une ancienne auberge de l'Ile de
+France, l'auberge du grand chemin, station de rouliers, relai de poste, avec sa
+branche de houx, son banc de pierre à côté du portail, et tout un monde de cours,
+de hangars, de granges, d'écuries.» Les mots sont-ils en effet plus poétiques
+que les choses? Disons plutôt que l'idée que nous nous faisons des choses est
+toujours plus poétique que la réalité; il ne peut même y avoir de poétique dans
+les choses que l'idée que nous nous en faisons.</p>
+<p>Il est seulement des objets qui plus que les autres mettent l'imagination en
+mouvement; qui nous rappellent des souvenirs plus chers, auxquels nous revenons
+plus volontiers; qui se sont trouvés sous nos yeux dans nos heures de joie ou de
+mélancolie; qui grâce à leur beauté intrinsèque donnent aux rêveries qu'ils nous
+suggèrent une allure plus esthétique. Ceux là nous semblent en effet avoir une
+sorte de poésie propre, qui émanerait d'eux comme d'une source vive. En réalité
+il en est d'eux comme des autres. Toute leur poésie vient de nous. Elle est en
+nous. Eux-mêmes ne nous donneront une impression poétique que dans la mesure où
+la série des images qu'ils peuvent nous suggérer se développera réellement en
+nous dans la contemplation rêveuse.</p>
+<p>La source véritable de toute poésie, c'est l'âme humaine.</p>
+<p>On a discuté, entre esthéticiens, pour savoir s'il peut y avoir autant de
+poésie dans ce qui est artificiel que dans ce qui est naturel. Quelques puristes
+estiment que l'homme, avec son industrie encombrante, ne peut que faire tache au
+milieu des libres productions de la nature: aies en croire, toute poésie fuirait
+devant cet être brutal, brusque et accapareur; il n'interviendrait que pour
+rompre l'harmonie des choses. — Pourquoi l'homme gâterait-il forcément la
+nature? Il en fait partie. Des travailleurs dans les champs, le laboureur penché
+sur sa charrue, des marins sur la grève, un pâtre dans les prés de la montagne
+ne rompent pas l'harmonie d'un paysage. Ce qui fait fuir la rêverie, c'est ce
+qui est grossier, c'est-à-dire ce qui appartenant à un milieu inférieur se
+trouve transporté dans un milieu supérieur. L'homme dans son milieu naturel
+n'est pas vulgaire.</p>
+<p>L'accoutumance ici doit jouer un rôle; il faut que l'adaptation se soit faite.
+Ce que nous trouvons prosaïque, c'est moins ce qui est artificiel que ce qui est
+trop neuf. L'automobile paraît moins poétique que la diligence; le steamer ne
+parle pas encore à l'imagination comme l'antique navire à voiles. Les premières
+cheminées d'usine se dressant à l'horizon ont paru insolites et discordantes:
+peu à peu, le regard s'y est fait, l'harmonie s'est rétablie. Ces disgracieux
+objets ont pris quelque chose de la poésie des grandes plaines au milieu
+desquels ils s'élèvent; maintenant ils se mêlent à des impressions de nature.
+Pour quiconque s'est habitué dès son enfance à les voir, ils ont un charme de
+souvenir. Ils nous font déjà l'effet de ces choses qui semblent avoir de tout
+temps existé.</p>
+<p>En somme dans tout objet, si vulgaire qu'il semble, il y a comme une
+possibilité permanente de poésie.</p>
+<p>Il est des choses artificielles qui non seulement restent en parfaite
+harmonie avec la nature et ne lui retirent rien de son charme, mais qui lui
+ajoutent autant de poésie qu'elles en reçoivent. Dans sa première lettre à John
+Murray, Byron a plaidé avec éloquence la cause de l'artificiel et de l'humain.
+«Il y a autant de poésie, dit-il, dans le Parthénon que dans le rocher qui le
+porte; une digue puissante, repoussant l'assaut des vagues, est aussi poétique
+que les masses d'eau dont elle est frappée. Un mât de vaisseau avec tous ses
+cordages peut aussi bien inspirer le poète qu'un sapin d'Ecosse ou qu'un cèdre
+du Liban». Dans ses <i>Problèmes de l'esthétique contemporaine</i>, Guyau défend
+contre Sully-Prudhomme la poésie des machines modernes, de la locomotive
+«courant sur les rails de fer qu'elle fait trembler, puissante comme la volonté
+humaine», des escadres qui échangent leur salut, du canon qui tonne. Le plus
+fervent adorateur de la nature qui fut jamais, John Ruskin, a senti aussi
+profondément que personne la poésie de l'architecture.</p>
+<p>Tout ce que nous venons de dire de la poésie de la nature nous permet de nous
+prononcer avec certitude sur la question présente.</p>
+<p>Toute poésie étant subjective, et consistant dans une attitude mentale que
+nous prenons en présence des choses plutôt que dans une qualité qui leur serait
+inhérente, il n'y a aucune raison pour que la nature ait le privilège de
+déterminer en nous cette attitude. Qu'un objet soit naturel ou artificiel, peu
+importe, il sera poétique dans la mesure où il pourra nous inciter à la rêverie.
+Pourquoi l'œuvre des hommes, qui nous touche de si près, qui peut évoquer tant
+de souvenirs, qui devrait éveiller tant de sympathies, parlerait-elle moins à
+notre imagination que la nature inanimée?</p>
+<p>Ce qu'il y a de plus poétique au monde, c'est l'homme même. Où pouvons-nous
+trouver une plus riche matière à représentations que dans l'être qui a lui même
+la vie psychique la plus intense, la plus riche, la plus harmonieuse et la plus
+belle?</p>
+<p>On s'attendrit sur la fleur qui va s'épanouir; et c'est en effet une chose
+qui prête à la rêverie: la vue d'un enfant au berceau, de ce petit être qui
+s'ouvre peu à peu à la vie consciente, qui commence à s'avancer, souriant et
+indécis, vers ses mystérieuses destinées, est un objet de contemplation
+autrement poétique. Rien dans la nature inanimée n'a plus de grâce qu'une
+adolescence, plus de majesté qu'une âme dans son plein développement, plus de
+mélancolie que le déclin d'une existence humaine.</p>
+<p>Sans doute, ici encore, nous avons une tendance, aisément explicable, à
+trouver l'image des choses plus poétique que la réalité: nous rêverons
+longuement sur des personnages de drame ou de roman; leur vie fictive, leurs
+passions et leurs amours, les péripéties de leur existence nous sembleront très
+poétiques, et quand nous reviendrons au spectacle de l'existence réelle, nous
+n'y trouverons que de la prose très vulgaire.</p>
+<p>C'est que nous ne sommes pas assez poètes. Si nous l'étions davantage, nous
+saurions transfigurer même cette réalité. Il est des heures exceptionnelles où
+cette métamorphose s'opère d'elle-même, où la poésie déborde tellement en nous
+que la vie réelle nous semble plus belle que le plus beau rêve; ainsi dans
+l'ivresse de l'adolescence; ainsi dans l'éveil d'un grand amour.</p>
+<p>Il ne faut d'ailleurs pas être injuste. Même considéré tel qu'il est, sans
+qu'il soit nécessaire de se faire illusion sur son compte, l'homme a sa noblesse
+et sa dignité. Dans l'existence la plus vulgaire il y a encore une place pour
+l'idéal. Il y a dans la vie, telle qu'elle est, un élément de poésie pure; ce
+sont toutes les affections, toutes les tendresses, toutes les passions
+généreuses, toutes les nobles aspirations, dont seul un pessimisme injuste
+pourrait nier l'existence; c'est toute la vie du cœur.</p>
+<p>On s'indigne parfois de ce qui se fait chez les hommes, on en détourne les
+yeux, on se réfugie dans la sérénité de la nature.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Oh, laissez-moi fouler les feuilles desséchées<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et m'égarer au fond des bois!</p>
+<p>Dans la nature entière on ne trouvera rien qui vaille plus et mieux que ces
+êtres que l'on méprise.</p>
+<p>Que l'on cesse donc d'opposer, comme on le fait parfois, le prosaïsme de la
+vie humaine à la poésie de la nature. Tout peut être matière à poésie, et par
+excellence le spectacle de la vie humaine.</p>
+
+
+<a name="7"></a>
+<br>
+<br>
+CHAPITRE IV
+<br>
+<br>
+LA POÉSIE DANS L'ART
+<br>
+
+<p>Déplaçons notre enquête. Sortons de la nature. Nous trouverons encore de la
+poésie dans l'art; et toujours cette poésie nous apparaîtra comme déterminant
+des états de conscience analogues à ceux que nous venons de décrire. En toute
+occasion où nous éprouvons une impression vraiment poétique, nous pourrons
+constater que notre état mental est caractérisé par une tendance à la pure
+rêverie, d'autant mieux marquée que le sentiment de poésie est plus intense.</p>
+<p>Certaines formes d'art, la peinture, le dessin, la sculpture, la mimique,
+l'art dramatique, ont ce caractère distinctif qui leur confère une valeur
+poétique particulière, d'être des <i>représentations</i>. L'objet matériel qui nous
+est mis devant les yeux ne doit pas être regardé pour son compte et perçu dans
+sa réalité; ce n'est qu'un simulacre, une image faite à la ressemblance d'un
+autre objet, naturel ou fictif, dans tous les cas absent, et que nous sommes
+invités à nous représenter. Dans quelques linéaments tracés au crayon sur le
+papier, nous reconnaissons un visage humain; à l'instant où se produit cette
+interprétation, nous ne les voyons plus du même œil; nous ne les prenons plus au
+propre, mais au figuré; ce trait indique un contour, celui-là est une ombre; ici,
+c'est une boucle de cheveux, un pli du vêtement. De même pour le tableau ou la
+statue; si loin que soit poussée l'imitation, elle laisse toujours à
+l'imagination quelque chose à faire; elle est toujours conventionnelle et
+symbolique par quelque endroit. L'acteur lui-même, au moment où il joue son
+rôle, ne nous apparaît plus tel qu'il est; nous ne voyons plus en lui que le
+personnage qu'il veut figurer, le personnage imaginaire à l'imitation duquel il
+essaie de modeler ses traits et compose ses attitudes, pour nous en présenter
+l'effigie vivante. Tout ce qui se passe sur la scène, ces paroles qui se
+prononcent, ces gestes, ces mouvements passionnés, ces cris et ces larmes, et le
+drame entier dont nous voyons se dérouler devant nous les péripéties, tout cela
+est pure fiction; rien de cela ne doit être perçu au sens réel; ce n'est qu'une
+<i>représentation</i> au sens le plus précis du mot, c'est-à-dire la simple image
+d'un drame idéal, que nous substituons mentalement au spectacle réel.</p>
+<p>Dans ces diverses œuvres d'art il serait difficile de préciser le degré de
+l'illusion produite. Il peut varier beaucoup, selon les dispositions du
+spectateur et le réalisme plus ou moins accusé de l'imitation. Le plus souvent
+on s'en tiendra au degré intermédiaire, à l'illusion consciente et volontaire,
+qui est d'ailleurs la mieux faite pour donner une impression d'art. Nous nous
+complaisons surtout dans les œuvres qui poussent l'imitation assez loin pour
+évoquer immédiatement l'image intégrale de l'objet, sans pourtant aller jusqu'à
+nous faire oublier un seul instant que nous sommes en présence d'une simple
+représentation. Dans les œuvres ainsi présentées nous ne songeons même pas à
+distinguer quelle est la part de perception réelle, quelle est la part de
+l'imagination. Croyons-nous voir ce que nous ne faisons qu'imaginer,
+croyons-nous imaginer ce que nous percevons vraiment? Entre ces deux
+interprétations, nous ne nous prononçons pas. Nous avons plutôt l'impression de
+nous trouver en présence d'un objet étrange, de nature indécise, ni tout à l'ait
+idéal, ni tout à l'ait réel, que nous pouvons à volonté porter dans un sens ou
+dans l'autre par un simple jeu d'imagination. Quand bien même l'objet représenté
+serait de ceux que dans la réalité nous trouvons vulgaires et prosaïques parce
+qu'ils ne disent rien à l'imagination, le seul fait qu'il nous apparaisse ici
+dans un mirage, à travers une illusion, l'allège de son plat réalisme. La
+transformation d'art l'idéalise. Contempler de telles images, c'est déjà sortir
+de la réalité positive, c'est faire un premier pas dans le monde imaginaire.</p>
+<p>Il faut l'avouer. L'imitation artistique ne peut atteindre à la plénitude, à
+l'intensité des effets que produit la nature. La nature dispose de moyens
+autrement puissants; elle nous enveloppe, elle nous enchante, elle nous séduit
+par tous nos sens; elle agit sur notre organisme entier, pour nous mettre dans
+les dispositions physiologiques les plus favorables à la contemplation rêveuse;
+elle nous donne des heures d'ivresse, dans lesquelles notre imagination, exaltée
+jusqu'au lyrisme, donne à toutes nos sensations une magnifique résonance
+poétique. Mais que l'art nous fasse entendre seulement un écho affaibli de ces
+accords sublimes; qu'il puisse nous rendre à un degré atténué cette harmonie
+intérieure et le souvenir de ces heures exquises, c'est déjà beaucoup. Un cas
+peut se présenter d'ailleurs, où l'art nous révélera la poésie des choses et
+nous la fera mieux sentir: c'est le cas où l'artiste sera plus poète que nous ne
+le sommes nous-mêmes. Alors il nous communiquera des émotions que nous n'avions
+jamais éprouvées à ce degré; il nous fera contempler la nature à travers ses
+rêves; il nous en présentera une image transfigurée, toute pénétrée de poésie,
+qui parlera plus à notre imagination que n'a jamais fait la réalité. Nous étions
+froids devant la nature, parce que nous la regardions de nos yeux; ici nous la
+voyons par les siens. Il nous en signale les beautés. Il nous en fait comprendre
+le charme. Quand il n'aurait fait passer dans son œuvre et ne nous
+communiquerait qu'une infime partie du sentiment dont il était pénétré en la
+composant, ce serait plus encore que ce que nous éprouvions de nous-mêmes,
+devant le spectacle le plus émouvant de la nature. Ainsi s'explique ce fait en
+apparence étrange, que l'art, image nécessairement appauvrie de la nature, nous
+puisse parfois sembler plus riche de poésie.</p>
+<p>Cette poésie, d'ordinaire, ne se dégage que lentement. L'imagination se met
+progressivement en activité. Essayons de montrer, en un cas particulier où elles
+se succèdent assez nettement pour pouvoir être observées, les diverses phases de
+cette évolution mentale.</p>
+<p>Je prendrai pour exemple la contemplation d'un tableau.</p>
+<p>Le premier moment est de perception positive et de jugement lucide. Nous
+regardons. Nous cherchons à nous rendre compte. Qu'est-ce que cette toile
+représente? Nous émettons une hypothèse, d'après les indications qui nous sont
+fournies. C'est un travail d'interprétation.</p>
+<p>Nous avons à résoudre empiriquement ce problème qui consiste, étant donnée la
+projection perspective d'un objet, à déterminer en géométral la forme solide de
+cet objet. Une première image nous est suggérée, que nous projetons mentalement
+dans le tableau, la retouchant au besoin pour l'adapter à toutes les données du
+tracé perspectif. Après quelques tâtonnements, que l'art du peintre cherche à
+nous épargner en nous donnant des indications assez claires<a href="#note13"><u>[13]</u></a>, l'emboîtement
+se fait. Dès lors, l'image se fixe d'une manière définitive; l'interprétation ne
+se modifiera plus. L'aspect du tableau s'est transformé. Nous ne voyons plus
+devant nous une surface plane, nous voyons à leur vraie distance, en grandeur
+naturelle et dans leur forme juste, les objets représentés. Le moment précis où
+cette opération de restitution visuelle est achevée se marque par ce fait,
+qu'aucune des parties de l'image ne nous paraît plus déformée.</p>
+<p>L'habitude de regarder des dessins nous a d'ailleurs rendu ce travail
+d'interprétation si facile qu'il s'effectue comme de lui-même. Nous jetons un
+coup d'œil sur le tableau, avec un léger effort pour le voir dans l'espace: et
+l'image objective nous apparaît.</p>
+<p>Alors nous contemplons à loisir. Nous nous donnons le plaisir d'entrer dans
+le tableau, de porter l'illusion à un plus haut degré, de nous figurer ce que
+nous éprouverions, si nous assistions réellement à la scène représentée. Nous
+évoquons le souvenir d'impressions analogues, qui puissent nous aider à
+reconstituer l'image intégrale de l'objet; car c'est à cette intégration que
+tend d'elle-même notre pensée dans la contemplation artistique.</p>
+<p>Voyons-nous figuré sur la toile quelque objet qui nous soit connu? Nous le
+reconnaissons, et nous en trouvons la représentation plus ou moins exacte,
+c'est-à-dire que nous la comparons à l'image de l'objet lui-même, auquel se reporte
+notre pensée. En même temps reparaît en nous quelque chose des impressions
+diverses que nous en avions reçues en réalité.</p>
+<p>L'objet est-il nouveau pour nous? Il ne l'est jamais absolument. Dans toute
+représentation artistique il y a quelque chose de <i>déjà vu</i>, qui nous rappellera
+quelque impression analogue. Que pourrait nous dire une image qui ne
+ressemblerait à aucun objet connu? On peut même remarquer que nous nous plaisons
+surtout à la représentation des sites qui nous sont le plus familiers, des
+scènes qui évoquent en nous le plus de souvenirs.</p>
+<p>Supposons un tableau composé sur ce thème: <i>un étang, le soir</i>. Le peintre
+nous montre une surface grise sur laquelle se détache en noir la silhouette de
+quelques roseaux; au-dessus un ciel sombre, qui s'éclaire seulement à l'horizon
+d'une vague lueur. Mais cela, ce n'est pas un étang le soir; ce n'en est que
+l'apparence visible fixée en un instant de la durée. Pour que cette scène de la
+nature à laquelle nous nous souvenons d'avoir assisté nous fût rendue dans sa
+réalité, il nous faudrait encore le dernier appel des oiseaux de rivage, le
+froissement des roseaux qu'écartait quelque bête invisible, l'eau qui clapotait
+sous un bond brusque, la brise du soir qui s'élevait et faisait passer des
+moires sur cette nappe grise; la senteur de l'eau stagnante, la fraîcheur humide
+qui peu à peu nous pénétrait, la descente lente de la nuit, et ce sentiment de
+solitude qui commençait à nous serrer le cœur. Toutes ces sensations nous
+manquent; et c'est pour cela que nous voulons les retrouver. Le désir que nous
+avons de rectifier, de compléter, d'enrichir notre représentation pour la porter
+à toute son intensité, évoque de lui-même nos souvenirs; ils s'élèvent des
+profondeurs de notre mémoire, nous rendant jusqu'à ces confuses réminiscences du
+passé, ces lointaines impressions d'enfance qui entrent pour une si grande part
+dans notre sentiment de la nature.</p>
+<p>Enfin l'imagination, continuant à fonctionner de la sorte et se complaisant
+dans sa propre activité, fait surgir par jeu des images. Dans le loisir
+intellectuel que nous laisse une contemplation prolongée, nous nous abandonnons
+à la pente de la rêverie. Notre pensée devient aberrante. Nous nous rappelons
+une excursion que nous avons faite autrefois, un site qui ressemblait à celui-là
+et dont le caractère sauvage nous avait frappés, les incidents de la route. Ou
+bien, sous le coup de l'émotion que nous venons d'éprouver, nos pensées
+prendront une teinte triste; nous nous enfoncerons à plaisir dans cette
+tristesse, pour en mieux savourer le charme mélancolique; d'instinct nous
+évoquerons des images lugubres, qui nous entretiennent dans cette disposition
+mentale, et nous nous perdrons dans leur contemplation. Le tableau est oublié.
+Nous ne le regardons plus qu'avec des yeux vagues. Notre pensée s'en retire,
+distraite par les images que lui-même nous a suggérées. Elle s'abandonne au
+hasard des associations d'idées. Nous avons l'esprit ailleurs. Nous rêvons.</p>
+<p>Ainsi nous avons passé de l'exercice actif de la pensée à une contemplation
+rêveuse, dans laquelle nous avons fini par perdre conscience de la réalité.</p>
+<p>Il va sans dire que ce passage ne s'effectuera pas toujours suivant la
+progression que nous venons d'indiquer, par périodes aussi tranchées: la
+première de réflexion, la seconde de contemplation, la troisième de pure
+rêverie. Il arrive assez souvent que ces périodes se confondent, ou se succèdent
+dans un ordre différent. Notre esprit s'enfonce dans l'illusion et s'en retire,
+s'abandonne et se reprend; il entremêle les réflexions et les rêveries. Nous
+avons indiqué la marche typique, dans laquelle l'imagination atteint par degrés
+son plein développement. Elle est aussi la plus naturelle. Une œuvre d'art que
+nous contemplons, c'est un spectacle auquel nous allons assister pour notre plus
+grand agrément, et dont nous voulons retirer toute la jouissance esthétique
+qu'il comporte. Nous connaissons par expérience le charme de cette contemplation
+rêveuse; il est donc tout naturel que nous la cherchions, et la prolongions à
+plaisir. Ainsi nous ne nous détacherons de l'œuvre qui commence à mettre en jeu
+notre imagination qu'après en avoir relire tout ce qu'elle peut nous donner
+d'illusion et de poésie.</p>
+<p>Dans toute œuvre d'art qui peut être qualifiée de poétique nous trouverons
+des suggestions de même ordre, un semblable appel à l'imagination; et toujours
+le caractère poétique de l'œuvre sera d'autant mieux accusé que l'état de
+conscience, auquel elle nous convie, se rapprochera davantage de la pure
+rêverie.</p>
+<p>L'œuvre prosaïque est celle qui nous dit immédiatement et complètement tout
+ce qu'elle peut nous dire. Elle nous présente, avec une sèche précision, quelque
+objet peu intéressant en soi. Nous la regardons avec un détachement parfait;
+nous constatons qu'elle existe, et nous passons. Pourquoi nous attarderions-nous
+à la contempler? Ce serait toujours la même chose.</p>
+<p>L'œuvre poétique nous retient. On peut même la reconnaître à ce signe, que
+seule elle comporte une contemplation prolongée. Non seulement les rêveries
+qu'elle nous suggère, et qui sont en harmonie avec elle, lui donnent plus de
+charme; mais elles soutiennent son intérêt; elles nous préservent du
+désœuvrement mental où nous laisserait la simple vision. C'est un mouvement de
+pensée lent et paisible, qui sans effort nous porte d'une image à l'autre,
+occupe notre esprit sans lui donner de fatigue, et nous distrait assez de notre
+contemplation pour que nous puissions la prolonger indéfiniment sans ennui.</p>
+<p>Comment l'artiste produira-t-il cet effet? Ce sera quelquefois par la facture
+même de son œuvre. On sait combien un tableau, une statue gagne en poésie à ne
+rappeler la nature que par des indications sommaires, que nous soyons obligés de
+compléter en imagination. Ce sont précisément les sous-entendus de l'exécution
+qui donnent à l'œuvre son surcroît de valeur expressive. Un rendu plus minutieux
+serait moins suggestif. L'essentiel est que l'artiste nous donne la première
+impulsion, en accentuant dans son œuvre les traits expressifs, qui entraîneront
+notre pensée dans un sens déterminé. Une fois lancée, elle va de son propre
+élan. On sait l'effet d'une statue qui n'est pas encore tout à fait dépouillée
+de sa gangue de marbre ou que de parti pris on a laissée engagée dans le bloc,
+comme les colosses égyptiens, les captifs de Michel-Ange, les puissantes
+ébauches de Rodin.</p>
+<p>Certains peintres aiment à nous faire entrevoir les objets dans un
+clair-obscur ou à travers une sorte de brume qui les rend mystérieux (Léonard de
+Vinci, Rembrandt, Carrière). Au jour cru qui accentue leur réalité ils préfèrent
+la lueur matinale ou crépusculaire qui les idéalise (Corot, Pointelin). Ils les
+peindront en nuances pâlies et atténuées à l'extrême (Puvis de Chavannes) ou
+plus chatoyantes que nature, étrangement somptueuses, et même exaspérées
+(Watteau, Gustave Moreau, Besnard) comme pour nous avertir que les scènes
+représentées ne se passent pas dans le monde réel, mais dans le monde des
+symboles, de la fantaisie et du rêve.</p>
+<p>L'art décoratif doit en grande partie sa vertu poétique au style
+conventionnel que sa technique lui impose; ne pouvant représenter les choses que
+par des symboles, il est plus qu'un autre obligé de faire appel à l'imagination.
+</p>
+<p>L'effet poétique d'une œuvre d'art pourra tenir encore au caractère propre
+des objets représentés. En reproduisant les spectacles de la nature qui sont le
+plus capables de nous charmer ou de nous émouvoir; en s'inspirant de l'antique
+mythologie, de la légende, de l'œuvre écrite des romanciers et des poètes, en se
+faisant lui-même créateur de mythes et de symboles, l'artiste agira sur notre
+imagination; et son œuvre sera poétique dans la mesure où elle présentera ce
+caractère imaginatif.</p>
+<p>Une des attitudes que l'art représente le plus volontiers est celle de la
+méditation; ce n'est pas seulement parce qu'elle est noble et calme, et qu'elle
+peut être longtemps soutenue; c'est surtout pour son effet poétique. Par
+sympathie elle détermine chez le spectateur un état d'âme analogue. La Polymnie
+accoudée à son socle nous invite à rêver avec elle. Ces figures pensives, ces
+yeux dont le regard se perd au delà du monde réel, ces attitudes de mélancolie
+apaisent notre pensée; libérée du souci de la réflexion, elle se laisse aller à
+la contemplation rêveuse. — Comme figures analogues à celles du rêve et nous
+transportant par simple contemplation dans ce monde de l'imagination pure, je
+citerai certaines compositions de Bœcklin. D'autres peintres feront travailler
+leur imagination sur un thème littéraire, comme Burne Jones dans ses allégories;
+ou bien, comme Gustave Moreau, ils reprendront les mythes qui ont autrefois
+passé par l'imagination humaine où ils se sont chargés de poésie, et
+s'ingénieront à les réaliser en visions intenses, à la fois précises et
+fantastiques; ou bien encore, comme Klinger en quelques-unes de ses admirables
+gravures, ils traduiront en symboles expressifs leur conception de la vie
+humaine. Ce sont là des œuvres d'imagination, mais qui ont été composées, sinon
+à froid, du moins en pleine lucidité, avec un souci d'art et des intentions
+philosophiques. Bœcklin procède autrement. Que signifient cette femme aux yeux
+fixes, montée sur une hideuse licorne, qui passe dans le silence de la forêt? Et
+ce centaure qui tranquillement se fait ferrer en plein village moderne,
+dédaigneux de l'anachronisme? Et cette nymphe qui fuit épouvantée dans les
+vagues, ce centaure marin qui la poursuit, ce vieux triton jovial et cynique qui
+lui offre sa protection? A chaque tableau ce seront de ces visions,
+déconcertantes pour la pensée logique, mais qui dans l'hypnose semblent toutes
+naturelles. Et c'est bien dans l'hypnose commençante qu'elles doivent avoir été
+conçues. On ne les inventerait pas de sang-froid. Ce sont de ces choses comme on
+en voit en songe, images fantasques qui se forment spontanément dans le cerveau
+un peu congestionné et lourd de rêverie. Ce sont des rêves transportés sur la
+toile, avec l'étrangeté radicale qui caractérise les purs produits de
+l'imagination, et qui est comme leur marque de fabrique.</p>
+<p>Pour agir sur l'imagination, l'art dramatique dispose de moyens
+exceptionnels: les artifices du décor, les costumes, la mimique, l'action
+théâtrale, au besoin l'orchestre et le chant, et par-dessus tout la parole
+humaine avec son incomparable puissance d'évocation poétique. Les arts les plus
+divers s'unissent ainsi dans le drame, chacun lui apportant ses moyens
+d'expression particuliers: il en résulte des effets pathétiques d'une
+extraordinaire intensité. Si la valeur d'un art se mesurait à la force des
+émotions qu'il peut produire, l'art dramatique tiendrait sans concurrence
+possible le premier rang. Il peut agir sur l'imagination et même sur les nerfs
+avec plus d'énergie que ne le fera jamais le roman ou le poème le plus
+passionné. Lui accorderons-nous la même primauté au point de vue de l'effet
+poétique? Ici l'on peut hésiter. Considérons d'abord ce que j'appellerai le
+contenu poétique de l'œuvre, c'est-à-dire ce que l'auteur y a pu mettre de
+poésie en la composant. En fait, la représentation théâtrale, qui est
+l'achèvement de l'œuvre dramatique, est toujours précédée d'une longue période
+de pure élaboration mentale. Avant de faire jouer une pièce, on commence par
+l'écrire. Un drame est donc une œuvre littéraire, que l'on met en scène après
+coup, qui peut-être n'arrivera jamais à la rampe, et qui le plus souvent,
+remarquons-le, ne nous est connue que par la lecture. Nous n'avons donc pas
+besoin d'un grand effort d'abstraction pour nous rendre compte de l'effet que
+peut produire le drame en soi, indépendamment de sa réalisation scénique.</p>
+<p>Ainsi considéré en lui-même et dans son contenu, le drame est une œuvre
+littéraire comme une autre, où l'on peut mettre autant de poésie que dans un
+roman ou dans un poème. Si le dramaturge a l'âme d'un poète, il donnera cette
+âme à ses personnages; il en fera des créatures idéales, tout imprégnées de
+grâce et de charme, ou vibrantes d'émotions lyriques; il leur fera dire les mots
+magiques qui enchantent l'imagination. Tout dans son œuvre, situations,
+caractères, langage, pourra être de pure poésie. Il est des drames où vraiment
+déborde l'imagination lyrique: pour en évoquer des exemples saisissants, il me
+suffira de prononcer les noms d'Eschyle, de Shakespeare, de Gœthe, de Byron, de
+Musset, de Victor Hugo, de Wagner, d'Annunzio. Ainsi donc, que les fictions
+dramatiques puissent contenir en elles-mêmes la plus haute poésie, cela ne peut
+être mis en doute.</p>
+<p>Maintenant demandons-nous si le drame idéal qu'a conçu le poète gagne à être
+réalisé en une action scénique; car, ne l'oublions pas, il est fait pour cela;
+ce n'est qu'à cette condition qu'il sera vraiment un drame, et non simplement
+une œuvre littéraire rédigée par caprice du poète en forme dramatique. Voilà que
+ces fictions, dont la simple représentation mentale nous enchantait, sont
+transportées sur la scène. Je me demande jusqu'à quel point les décors, les
+costumes, le jeu des acteurs me rendront cet enchantement. Que l'œuvre gagne en
+vie, en émotion, en plénitude et intensité d'effet, cela est indéniable. Mais en
+effet poétique? J'ai bien des doutes. Il est rare que la mise en scène puisse
+réaliser pleinement la conception du poète. Ou plutôt elle la réalisera trop.
+Elle l'alourdira. Il n'est personne qui n'ait éprouvé cette impression, ayant lu
+une pièce de théâtre et la voyant à la scène, d'être en un sens déçu. Ce n'est
+plus ce que l'on rêvait.</p>
+<p>Le fait d'être incarnées en un acteur ôte à ces figures idéales quelque chose
+de leur attrait; elles ne sont plus aussi poétiques, n'étant plus aussi
+imaginaires. Le comédien, bien qu'il soit transfiguré jusqu'à un certain point
+par son rôle et que sur la scène il prenne quelque chose de l'idéalité de son
+personnage, nous en présente néanmoins une image trop précise encore, trop
+limitée, trop objective: quoi qu'il fasse, il ne saurait nous rendre à chacun
+notre rêve. L'œuvre pathétique gagnera à l'exécution intégrale. L'œuvre poétique
+y perdra, et d'autant plus qu'elle sera plus poétique. Que devient par exemple,
+à la représentation, le symbolisme des drames d'Ibsen? Quel effet poétique peut
+produire le fondeur de boulons qui propose à Peer Gynt de le remettre dans la
+cuiller, ou la chute de Solness le constructeur, ou Rubeck entraînant Irène vers
+les sommets glacés de l'idéal tandis que Maïa portée par son rude compagnon
+redescend vers la vie? Ce sont là des métaphores qui représentées idéalement
+garderaient le sens symbolique qu'elles avaient dans l'esprit du dramaturge,
+mais qui figurées sur la scène et prises au sens réel déconcertent le spectateur
+par leur bizarrerie. Que reste-t-il, dans la mise en scène la plus ingénieuse,
+de la féerie des drames wagnériens? Des tableaux rêvés par le dramaturge à ceux
+qui nous sont réellement présentés, il y a un déchet effrayant<a href="#note14"><u>[14]</u></a>. La moitié du
+Faust de Gœthe, la plus poétique, est injouable. Il se trouve donc que si le
+dramaturge s'est laissé trop librement aller à sa fantaisie, il sera très
+difficile de réaliser au théâtre ses conceptions. Il devra s'en rendre compte
+d'avance, s'il est vraiment un homme de théâtre, qui voit toujours ses
+personnages en scène et compose au point de vue de l'effet scénique. Et cette
+préoccupation tendra à limiter son inspiration. L'imagination du dramaturge est
+donc moins libre que celle du pur poète; elle se meut dans un champ moins vaste;
+les exigences de la mise en scène la rappellent à la réalité.</p>
+<p>L'épreuve de la représentation réelle nous fera constater encore une chose
+peut-être plus grave, c'est que trop de poésie peut nuire au théâtre, et même
+qu'il y a dans une certaine mesure conflit entre l'effet poétique et l'effet
+dramatique. Les scènes de pure poésie, qui nous charment le plus à la lecture,
+risquent à la représentation de paraître languissantes: elles suspendent
+l'action. Le drame demande du mouvement, de la passion, des conflits d'âme, non
+de la contemplation et du rêve. Il est rare qu'au théâtre les beaux vers soient
+en situation et que les créatures poétiques nous semblent assez vivantes. «L'art
+théâtral, disait Joubert, n'a pour objet que la représentation. Un acteur doit
+donc avoir l'air demi-ombre et demi-réalité. Ses larmes, ses cris, son langage,
+ses gestes, doivent sembler demi-feints et demi-vrais. Il faut enfin, pour qu'un
+spectacle soit beau, qu'on croit imaginer ce qu'on y entend, ce qu'on y voit, et
+que tout nous y semble un beau songe<a href="#note15"><u>[15]</u></a>.» On ne saurait indiquer avec plus de
+finesse la condition requise pour qu'une pièce de théâtre produise un effet
+poétique. Mais on sait aussi combien cet idéal est opposé aux réelles tendances
+de l'art dramatique. La poésie veut l'illusion consciente. Le drame tend à se
+rapprocher toujours davantage de la réalité et de la vie.</p>
+<p>Dans la musique au contraire, nous allons voir la tendance poétique devenir
+dominante. Il n'est pas de forme d'art qui lui soit comparable à ce point de vue.
+Nous arriverons même, en analysant les effets qu'elle produit, à constater que
+vraiment elle est plus poétique que la poésie même, je veux dire que l'art des
+vers. Nous nous trouvons donc en présence d'un cas éminent auquel il faut que
+notre définition de la poésie, si elle est exacte, s'adapte d'emblée. Supposons
+en effet qu'elle se justifie moins aisément dans le cas spécial où précisément
+le sentiment poétique acquiert toute sa pureté, l'épreuve serait suffisante:
+elle serait condamnée.</p>
+<p>Dans le chant, nous trouvons la musique unie à la poésie verbale. Le seul
+fait de cette union, si intime qu'il en résulte une œuvre d'une homogénéité
+parfaite, prouve entre les deux arts une singulière affinité de nature. Ce n'est
+pas seulement par la forme qu'ils se ressemblent, par la commune recherche de
+l'harmonie sonore, par l'aisance avec laquelle ils s'adaptent aux mêmes rythmes;
+c'est bien par le fond et par leur essence intime. Il serait absolument
+impossible de mettre en musique une ligne de vraie prose, par exemple l'énoncé
+d'un théorème de géométrie; des vers un peu prosaïques se laissent difficilement
+chanter; les beaux vers semblent appeler d'eux-mêmes, pour développer toute leur
+poésie, l'expression musicale. Il y a donc affinité entre la poésie verbale dans
+ce qu'elle a de plus poétique, et la musique dans ce qu'elle a de plus musical.
+Les deux arts se rejoignent dans leur plus haute expression. En s'unissant à la
+poésie verbale, la musique donne, à tous les sentiments qu'exprime la parole, sa
+résonance profonde et prolongée; elle donne à la voix humaine une richesse de
+timbre, une variété d'intonations, une vibration, une ampleur, une puissance à
+laquelle ne saurait atteindre le simple parler: elle augmente d'une façon
+étonnante la valeur expressive de chaque mot prononcé. En même temps, par son
+charme propre, par l'harmonie dans laquelle elle nous enveloppe, elle nous amène
+rapidement à une sorte d'extase et d'ivresse lyrique dans laquelle notre
+imagination est prête à réagir d'une manière intense à toute suggestion verbale.
+Dans de telles dispositions physiques et morales, les images surgissent
+d'elles-mêmes, et prennent le charme de la mélodie qui accompagne leur évocation.
+On s'explique ainsi que le vers chanté produise un effet poétique que la simple
+lecture ne lui donnerait pas.</p>
+<p>Mais la musique n'a pas besoin de l'aide de la parole pour exprimer ce
+qu'elle veut nous dire. Livrée à elle-même, par ses propres moyens, elle peut
+évoquer des images. A ce titre elle a droit d'être comptée parmi les arts <i>représentatifs</i>.
+</p>
+<p>Elle nous suggérera, par le moyen des sons, des images sonores. L'imagination
+auditive en effet joue un certain rôle dans la perception des sons eux-mêmes.
+Quand par exemple un instrumentiste veut nous faire entendre une note
+déterminée, ce que nous percevons, c'est moins le son réellement émis que la
+sonorité idéale qu'il a la prétention de représenter; pourvu que l'exécution ne
+soit pas décidément trop défectueuse, nous nous contentons d'un à peu près dans
+la représentation; nous rectifions mentalement la note, de même que lorsqu'on
+nous parle une langue qui nous est très familière, nous suppléons par la pensée
+aux défauts de l'émission vocale, et croyons entendre intégralement des mots
+dont on ne prononce que la moitié. C'est cette sorte de restitution mentale qui
+nous permet d'entendre avec plaisir un air joué sur un instrument un peu
+faux<a href="#note16"><u>[16]</u></a>. Même phénomène se produit pour toute imitation musicale. Il nous
+suffit de reconnaître le son que la musique veut imiter pour nous imaginer que
+nous le percevons vraiment: l'image sonore que l'on veut nous suggérer est
+tellement présente à notre esprit, qu'à peine nous apercevons-nous de
+l'insuffisance de l'imitation. Le musicien pourra donc dessiner des images
+sonores d'un trait musical aussi bref, aussi sommaire, aussi conventionnel que
+la ligne par laquelle le dessinateur représente une image visuelle; notre
+imagination complète cette figure schématique, la remplit de ses
+représentations, et nous fait apparaître l'image intégrale de l'objet. C'est
+ainsi que la musique représente sans les reproduire tout à fait les bruits de la
+nature, les murmures de la forêt, le chant des oiseaux, le rythme des vagues, le
+sifflement du vent, le tonnerre, le grondement du canon, le tintement des
+cloches, les accents d'une voix joyeuse, irritée ou plaintive. On a beaucoup
+discuté sur la légitimité de ces imitations. Quelques esthéticiens sévères n'y
+veulent voir qu'un divertissement puéril. Je crois qu'à la critiquer ainsi ils
+perdent leur temps. En fait les plus grands musiciens, dans des œuvres très
+sérieuses, l'ont pratiquée. L'imitation musicale est possible, nous y prenons
+plaisir et nous sommes libres. Il n'est donc pas probable que nous y renoncions
+jamais. Quand elle ne serait qu'un jeu, l'art a droit au caprice. Tout ce que
+l'on peut lui demander, c'est d'être discrète, et plus symbolique que littérale.
+Mais il serait tout à fait injuste de méconnaître ce qu'il y a de poétique dans
+ces réminiscences de la nature qui passent de temps à autre dans la musique
+instrumentale.</p>
+<p>Avec ces images sonores apparaîtront en même temps, évoquées par association
+d'idées, les images visuelles correspondantes. Ainsi une imitation même très
+discrète du bruit rythmé des vagues qui battent une falaise nous les fera voir,
+glauques, écumantes, bondissant à l'assaut des rochers. Nous ne pouvons entendre
+une marche funèbre sans nous représenter des images de deuil. Le timbre de
+certains instruments agit sur l'imagination visuelle d'une manière spéciale.
+«Les masses d'instruments de cuivre, dans les grandes symphonies militaires,
+éveillent l'idée d'une troupe guerrière couverte d'armures étincelantes,
+marchant à la gloire ou à la mort<a href="#note17"><u>[17]</u></a>.» La harpe éveille des idées de triomphe,
+de gloire et de splendeur. «Les sons de la région aiguë ont un éclat cristallin
+et rayonnant, qui évoque à l'esprit l'idée de fêtes brillantes, de banquets
+magnifiques inondés de lumière, ou qui transporte notre imagination dans le
+monde gracieux de la féerie<a href="#note18"><u>[18]</u></a>.» Le cor est un instrument essentiellement
+poétique. «Aucun instrument peut-être n'agit aussi puissamment sur la fantaisie
+de l'auditeur. Les sons du cor transportent l'esprit au loin, dans les libres
+espaces, au sein des vastes forêts, sous l'ombrage des chênes séculaires, ou
+dans les pays charmants du rêve et de la féerie, aux bords des claires fontaines
+où l'on entend par les belles nuits d'été résonner les notes mystérieuses du cor
+d'Obéron<a href="#note19"><u>[19]</u></a>».</p>
+<p>Telle peut être la puissance de la suggestion musicale, que les images
+secondaires passent au premier plan de la conscience, et nous fassent oublier la
+musique même; nous ne l'entendons plus que d'une oreille distraite, comme un
+accompagnement à notre rêverie; ou bien encore nous la faisons entrer dans notre
+songe, dans lequel elle se fond et se transforme. Ainsi le dormeur qui rêve de
+batailles pendant que la pluie fouette les vitres perçoit ce bruit sans en avoir
+conscience; il l'utilise en quelque sorte pour donner plus d'intensité à ses
+représentations; et ce qu'il croit entendre réellement, c'est le crépitement de
+la fusillade.</p>
+<p>Jamais bien entendu ces suggestions de la musique n'auront la netteté que
+peut avoir une description verbale. La musique purement instrumentale ne doit
+même pas chercher à suggérer des images trop précises. Elle n'y réussirait que
+très difficilement, et pour l'avoir tenté risquerait d'être obscure. On peut
+dire que toujours, dans la musique descriptive à programme précis, quelque chose
+des intentions du musicien échappe à l'auditeur. Le mal ne serait pas très grand
+si la composition, abstraction faite de toute intention descriptive, restait
+assez musicale pour intéresser par elle-même. Mais cela précisément n'est
+possible que si l'auteur s'est abandonné à son inspiration sans chercher à
+rendre avec précision telle ou telle image, c'est-à-dire s'il n'a pas suivi un
+programme trop déterminé. S'il a voulu représenter formellement quelque chose,
+voilà des intentions, étrangères à la musique pure, qui interviennent dans son
+inspiration; intentions qui peuvent donner à l'œuvre plus de richesse et
+d'intérêt si elles sont comprises, mais qui troublent et inquiètent l'auditeur
+si elles ne le sont pas. On ne se laisse plus aller à ses impressions. On sent
+bien que cette musique à des prétentions symboliques, qu'elle veut dire quelque
+chose, mais quoi? Le sens échappe; et si l'on renonce à le chercher, l'œuvre,
+prise au sens propre, écoutée comme de la pure musique, paraîtra bizarre et
+incohérente. La musique descriptive devra donc se contenter d'entraîner l'esprit
+de l'auditeur dans une certaine direction, en laissant toujours à la fantaisie
+individuelle un certain jeu. Dans l'<i>Andante</i> de la symphonie pastorale, il
+n'est pas douteux d'abord que Beethoven n'ait voulu donner à sa scène musicale
+un caractère représentatif; il l'a bien située mentalement <i>au bord du ruisseau</i>,
+et je puis ajouter en toute certitude, d'après le caractère de la phrase
+mélodique qui donne son accent à toute la scène, <i>dans la profondeur des bois</i>.
+Maintenant s'est-il proposé cette gageure puérile, de figurer aussi exactement
+que possible, par le moyen des sons, un tableau déterminé? Ce serait lui faire
+injure, car ce serait supposer qu'il n'était ni musicien, ni poète. Nous devons
+concevoir tout autrement, et l'état d'âme dans lequel il a composé son œuvre, et
+la nature des suggestions qu'il veut nous donner. Il s'est transporté en
+imagination, comme fait le poète, au sein de la nature; il a prêté l'oreille au
+chant des oiseaux, à leur appel mélancolique, aux rumeurs profondes de la forêt;
+il s'est rappelé ses rêveries de promeneur solitaire; il a recueilli en lui-même,
+pour s'en pénétrer davantage, toutes les émotions qu'il en avait reçues. Et
+librement, pendant que passaient en lui ces images d'allégresse ou de mélancolie,
+il a chanté. Et de lui-même, parce que son âme était toute musicale, ce chant
+intérieur s'est mis en harmonie avec ces images. Il n'a voulu rendre ni le
+murmure du ruisseau, ni les rides légères qui passent à sa surface; mais la
+mélodie qui s'est alors présentée spontanément à son esprit était celle que l'on
+peut concevoir, en pensant à ces choses; elle était inspirée de ces rêveries, et
+elle les inspirait aussi, tantôt subordonnée, tantôt dominante, en sorte que
+parfois les réminiscences de la nature affleurent en quelque sorte dans la
+composition, que parfois elles s'effacent pour faire place à la musique pure.
+Qui pourrait déterminer le rapport qui s'établit entre ces images poétiques,
+fuyantes et mobiles, et le chant qui les accompagne? Il doit être aussi variable
+que celui qui s'établit dans la parole émue, par exemple lorsque nous décrivons
+un spectacle émouvant auquel nous avons assisté, entre la pensée que nous
+voulons exprimer et les intonations de notre voix; tantôt ces intonations
+répondent à l'émotion que nous avons éprouvée, tantôt par une sorte de mimique
+symbolique elles se font semblables aux objets dont nous parlons, elles en
+figurent de quelque manière le mouvement, la grandeur, le caractère et jusqu'à
+la forme même. Il ne faut donc pas se demander si tel effet musical exprime le
+miroitement de l'eau, ou son murmure, ou l'impression que nous en recevons; il
+exprime un peu de tout cela, parce que tout cela était présent à l'esprit du
+musicien au moment de l'inspiration.</p>
+<p>Il doit en être de même dans une description musicale quelconque. Si elle est
+vraiment musicale, elle ne reproduira littéralement aucun des bruits que nous
+pouvons percevoir dans la réalité, la caractéristique de ces bruits étant de
+n'être pas musicaux; elle les transposera; elle ne nous en présentera qu'un
+équivalent. Et de même, ce sera par une transposition symbolique, par de
+véritables métaphores qu'elle représentera l'apparence visible des choses. Ce
+qu'elle nous fera percevoir en réalité, ce ne seront jamais que des notes, des
+accords musicaux, des mélodies et de l'harmonie, en un mot de la musique pure.
+Cette musique sera toujours de quelque manière en correspondance avec les
+visions qui l'ont inspirée. Mais le seul rapport constant que l'on puisse exiger
+entre ces deux termes, le seul d'ailleurs qui naturellement s'établisse, c'est
+un rapport d'<i>harmonie</i>. — Maintenant, que se passera-t-il dans l'esprit
+de l'auditeur, quand l'œuvre ainsi composée lui sera soumise? Ici le mouvement
+psychique s'opère en sens inverse. Le compositeur allait de l'image au motif
+musical<a href="#note20"><u>[20]</u></a>; l'auditeur devra aller du motif musical, qui seul lui est donné, à
+l'image. Il a peu de chances pour la retrouver exactement telle que le
+compositeur l'avait conçue. Que cela ne nous tourmente pas. N'essayons pas de
+deviner. La musique a bien autre chose à faire que d'exercer notre sagacité.
+Laissons-nous aller, sans nous imposer aucun effort de pensée, à la simple
+contemplation. Écoutons cette phrase musicale qui nous enchante comme nous
+écouterions le bruissement du feuillage, sans plus nous préoccuper de lui
+trouver un sens. D'elle-même la pente de la rêverie entraînera notre imagination
+dans le sens voulu. Les images qui spontanément nous apparaîtront se mettront en
+accord avec la mélodie; elles en prendront l'allure, le caractère, la teinte
+sentimentale; et il se trouvera que sans l'avoir cherché nous nous
+représenterons des scènes de la nature, sinon identiques, du moins analogues à
+celles que le musicien avait conçues. Nous sommes ainsi entrés dans son œuvre
+plus profondément que nous n'aurions fait, si nous nous étions appliqués à
+l'interpréter: nous en avons retrouvé l'intime poésie.</p>
+<p>On s'expliquera de la même manière comment la musique arrive à représenter
+des sentiments complexes tels que l'espérance, le regret, le désespoir, la
+fureur, la haine ou l'amour.</p>
+<p>Par les mêmes procédés qui lui servent à décrire les scènes de la nature,
+elle évoquera les drames de la vie intérieure. Le compositeur, pénétré du
+sentiment qu'il veut exprimer, et se donnant l'intense représentation de la
+scène morale qu'il veut décrire, se laissera simplement aller à l'inspiration
+musicale; il ne cherchera pas des accords qui signifient qu'il éprouve cette
+émotion, mais des accords qui soient en harmonie avec elle et qui la lui rendent
+amplifiée de leur expression. Tous les mouvements de la passion qu'il éprouve
+pour son compte ou qu'il prêle à son personnage imaginaire, élans ou
+prostrations, tensions et détentes, auront leur contre-coup dans le tracé de sa
+phrase mélodique; ils s'y inscriront comme dans un graphique; ils détermineront
+les intonations de ce chant intérieur, thème initial, <i>toujours improvisé</i>,
+qu'ensuite on développe à loisir. L'auditeur à son tour, s'il a lui-même une âme
+passionnée en qui ces accents pathétiques doivent trouver un écho, éprouvera par
+contre-coup des émotions analogues; et ce sont celles-là que la musique lui
+semblera exprimer.</p>
+<p>Nous avons à chercher enfin quel état d'âme correspond à l'audition de la
+musique purement musicale, de celle qui n'a l'intention de figurer quoi que ce
+soit, et nous fait simplement percevoir des formes sonores en dehors desquelles
+nous n'avons rien à nous représenter.</p>
+<p>Elle est poétique, elle aussi. Elle peut l'être à un degré éminent. Je ne
+sais si aucun poème, aucune œuvre d'art, aucun spectacle de la nature donne une
+impression de poésie comparable à celle que produisent certaines œuvres
+musicales, dont pourtant il serait impossible de dire ce qu'elles représentent
+ou ce qu'elles expriment. Notre théorie psychologique semble ici se trouver en
+défaut. Nous nous trouvons en présence d'une œuvre d'art à la perception de
+laquelle ne semble s'ajouter aucune rêverie, et pourtant elle est poétique. À
+quel titre, et j'allais dire de quel droit l'est-elle?</p>
+<p>La musique non descriptive a déjà cela de la rêverie, qu'elle ne fait aucun
+appel à la réflexion. Rien ici à interpréter, rien à expliquer. On parle bien
+d'idées musicales; ce n'est qu'une façon de parler, assez défectueuse d'ailleurs;
+ces prétendues idées ne sont que des thèmes musicaux, des formes sonores, qui
+n'ont avec une conception intellectuelle aucune analogie. Après quelques
+instants d'audition, la pensée, comprenant qu'elle n'a rien à faire ici, se
+désintéresse de ce qui se passe; elle s'accorde un répit, et s'endort. On entre
+dans l'état purement contemplatif. On assiste au défilé des images sonores. Et
+ce défilé, lent ou précipité, a toujours quelque chose d'émouvant, de pathétique.
+Car la musique non descriptive est néanmoins expressive. Elle l'est puissamment
+et constamment, au point qu'il n'est pas un accent de la mélodie, pas un accent
+rythmique, pas un accord qui ne corresponde à une nuance d'émotion particulière.
+</p>
+<p>«La musique, dit Taine, a cela d'exquis qu'elle n'éveille pas en nous des <i>
+formes</i>, tel paysage, telle physionomie d'homme, tel événement ou situation
+distincte, mais les états de l'âme, telle nuance d'allégresse ou de mélancolie,
+tel degré de tension ou d'abandon, la plus riche plénitude de sérénité ou une
+mortelle défaillance de tristesse. Toute la population ordinaire d'idées a été
+balayée, il ne reste que le fonds humain, la puissance infinie de jouir et de
+souffrir, les soulèvements et les apaisements de la créature nerveuse et
+sentante, les variations et les harmonies innombrables de son agitation et de
+son calme<a href="#note21"><u>[21]</u></a>.» Tels sont bien les sentiments dont nous affecte immédiatement la
+musique.</p>
+<p>Mais agissant à ce point sur la sensibilité, comment n'exercerait-elle pas
+indirectement une action sur l'imagination? Comment, nous trouvant dans cet état
+de détente intellectuelle si favorable au rêve, et par surcroît vibrants, émus,
+ne rêverions-nous pas? Ce ne sera rien de précis. Mais il est impossible que ces
+accents pathétiques n'éveillent pas en nous des espoirs, des désirs, des
+regrets, des nostalgies, qui comme tous nos sentiments tendront à s'épanouir en
+souvenirs et en images. Cela bien entendu n'est pas obligatoire. Nous avons
+parfaitement le droit de prendre la musique au sens propre, d'en goûter la
+facture, l'élégance, la beauté, l'expression purement musicale, et de ne pas
+nous dépenser à son sujet en émotions ou rêveries supplémentaires. Mais nous
+appellerons au contraire ces émotions et ces rêveries de tout notre cœur, si
+nous sommes poètes. Nous profiterons de cette occasion qui nous est donnée de
+mettre en jeu notre imagination. Nous irons au-devant des suggestions, loin de
+leur résister. Nous voyons donc que la musique non descriptive est éminemment
+poétique en ce sens que plus qu'aucune autre elle nous incite à la libre rêverie.
+</p>
+<p>Elle l'est encore en ce sens qu'elle nous donnera, plus que des tableaux et
+des statues, plus qu'une action dramatique, plus qu'un poème, <i>la sensation de
+l'imaginaire</i>. La musique est toute d'invention humaine; elle ne ressemble à
+rien. Le trait mélodique dessine son arabesque, reste un instant tout entier
+présent à la conscience, et s'évanouit. Des voix s'élèvent, frémissantes et
+passionnées, qui ne sont la voix d'aucun être. Parfois s'édifient de
+merveilleuses architectures; l'instant d'après elles se trouvent différentes,
+plus mobiles et décevantes que les palais de la fée Morgane. La musique nous
+transporte dans un monde étrange et merveilleux, où nous perdons conscience de
+toutes les réalités. Après quelques minutes d'audition, quand elle nous a saisis
+tout entiers, elle ne nous donne plus l'impression d'un bruit réel que nous
+percevrions au dehors; elle devient intérieure et toute psychique. Elle nous
+fait l'effet d'un rêve, plus riche, plus coloré, plus pathétique, plus délirant
+que ceux que peuvent suggérer le haschich ou la fièvre.</p>
+<p>Je me souviens de m'être un jour trouvé dans cet état d'esprit, d'une manière
+bien caractérisée, au cours d'une audition musicale. Ce jour-là s'était produit
+ce phénomène bien connu, cette émotion intense qui parfois prend un auditoire et
+revient aux exécutants, dont le jeu devient plus expressif encore: alors l'effet
+est incomparable. On ne voit plus rien. La foule pressée sur les gradins, les
+instruments, la salle, le scintillement des lustres, tout disparaît. Seule, la
+grande voix de l'orchestre s'élève comme d'elle-même, et plane dans le silence
+absolu. J'étais donc perdu dans cette extase. A quoi pensais-je? A rien je crois.
+C'était un état de pure contemplation musicale. Mais pendant que je me laissais
+ainsi aller à cette contemplation, peu à peu, je m'en suis rendu compte après
+coup, mon attention achevait de se détendre; je ne m'appliquais même plus à
+percevoir les formes sonores; les sons, ne m'affectant plus que comme sensation,
+devenaient eux aussi un simple état de conscience. Et tout à coup je revins à la
+réalité. Qui m'y avait ramené? Peut-être un incident extérieur, un bruit
+insolite, une sensation de gène physique due à une immobilité prolongée;
+peut-être un retour spontané de l'activité mentale, comme lorsqu'on se réveille
+simplement parce qu'on a assez dormi. Je regardai autour de moi. L'aspect de la
+salle, à ce moment; était curieux. Un millier d'êtres humains étaient là
+immobiles, les yeux fixes, en état d'hypnose, pendant que de son bâton le chef
+d'orchestre, avec de grands gestes, semblait épandre sur eux le fluide musical.
+Quelle chose étrange que la musique! Vraiment je ne sais si nous pouvons jamais
+nous trouver, tout éveillés, dans un état mental aussi voisin du rêve proprement
+dit que dans l'audition musicale. Enfin ce rêve est esthétique de sa nature; il
+l'est par obligation, il ne peut pas ne pas l'être. La musique en effet se meut
+dans l'harmonie; elle n'emploie que des combinaisons sonores qui présentent par
+elles-mêmes un caractère de beauté. La matière première qu'elle met en œuvre, le
+simple son musical est déjà quelque chose d'esthétique; chacune des notes dont
+se compose une mélodie est en elle-même un pur accord; dans son émission même il
+y a de l'art. Une ligne peut être dépourvue de beauté; un motif musical ne le
+peut pas. Ainsi la musique est esthétique par essence. Je ne parle pas seulement
+de la grande expression pathétique qui sort de l'ensemble d'une œuvre donnée;
+mais dans le détail, dans chaque mesure, dans chaque accord, il y a une beauté
+d'expression. Dans les belles œuvres musicales tout concourt à porter
+l'impression de poésie à son plus haut degré. Certaines symphonies doivent
+compter parmi les plus beaux rêves que l'homme ait jamais conçus.</p>
+
+
+<a name="8"></a>
+<br>
+<br>
+CHAPITRE V
+<br>
+<br>
+LA POÉSIE LITTÉRAIRE
+<br>
+<br>
+§ 1. — EFFET SUR L'INTELLIGENCE.
+<br>
+
+<p>Nous considérerons enfin une œuvre littéraire, et chercherons à nous rendre
+compte de ce qui se passe en nous au cours de notre lecture.</p>
+<p>Quand je lis une page de <i>prose prosaïque</i>, mon esprit travaille. Je
+cherche à comprendre les phrases, à m'assimiler les idées. Alors même que l'on
+me parlerait de choses concrètes qu'il faut que je me représente (description
+d'une machine, récit d'un fait historique, etc.), je me sers de mon imagination
+pour me figurer les choses dans leur réalité. Jusqu'au terme de ma lecture, j'ai
+gardé ma pleine lucidité d'esprit.</p>
+<p>Même effet si je lis des vers d'un caractère technique, didactique,
+philosophique, de ceux en un mot où l'auteur s'est proposé d'exprimer des idées.
+Je puis les lire avec intérêt, admirer leur ingéniosité, leurs qualités de
+facture, la justesse, la profondeur de la pensée. Ils peuvent exciter mon
+intelligence; mais en fait, et pour cette raison même, ils ne me donnent à aucun
+degré l'impression de poésie.</p>
+<p>Je dois faire encore à ce sujet une remarque dont on verra tout à l'heure
+l'utilité: c'est que le sens d'une phrase abstraite et prosaïque est conçu par
+un acte très rapide de l'esprit et comme dans un éclair. On peut rester quelque
+temps avant de comprendre; mais dès que l'intellection se produit, c'est une
+illumination brusque, instantanée. C'est que de telles phrases nous donnent
+seulement une <i>idée</i> des choses, et l'idée a cette particularité, de ne
+pouvoir séjourner dans l'esprit; elle ne peut que passer; elle est le moment de
+l'aperception.</p>
+<p>Soit au contraire une œuvre poétique. L'allure qu'elle donnera à ma pensée
+sera toute différente.</p>
+<p>Je prendrai à dessein mes exemples dans des œuvres très connues, que chacun
+ait présentes à l'esprit et sur lesquelles il soit facile de refaire
+l'expérience.</p>
+<p>J'ouvre la Légende des siècles. Je relis le Petit roi de Galice:</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ils sont là tous les dix, les enfants d'Àsturie.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+La même affaire unit dans la même prairie<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Les cinq de Santillane aux cinq d'Oviedo.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+C'est midi; les mulets, très las, ont besoin d'eau,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+L'âne a soif, le cheval souffle et baisse un œil terne,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et la troupe a fait halte auprès d'une citerne.</p>
+<p>Quand je commence à lire ces vers, ma pensée est lucide, mon attention
+excitée. Il me faut interpréter ce texte, comprendre ce que le poète veut dire,
+me mettre au courant de la situation. Je suis encore moi. J'ai conscience d'être
+dans ma chambre, un livre en main. Je vois la page imprimée. J'articule en
+moi-même les mots que je lis. Mais bientôt la suggestion poétique tend à se
+produire. Des images m'apparaissent, encore vagues et indécises:</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Vers le Nord, le troupeau des nuages qui passe,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Poursuivi par le vent, chien hurlant de l'espace,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+S'enfuit, à tous les pics laissant de sa toison.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Le Corcova remplit le fond de l'horizon.</p>
+<p>Mais je m'enfonce davantage dans ma lecture. L'intérêt dramatique du poème
+devient plus intense; la suggestion opère avec plus de force:</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Alerte! Un cavalier passe dans le chemin.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+C'est l'heure où les soldats, aux yeux lourds, aux fronts blêmes,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+La sieste finissant, se réveillent d'eux-mêmes.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Le cavalier qui passe est habillé de fer;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Il vient par le sentier du côté de la mer;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Il entre dans le val; il franchit la chaussée;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Calme, il approche . . . </p>
+<p>A partir de ce moment, le cours de ma pensée est décidément orienté dans le
+sens de la rêverie; et ce moment précis, que l'on pourrait marquer dans toute
+œuvre d'imagination, est celui où le lecteur éprouve, pour un des personnages
+mis en scène, une émotion sympathique. Jusque-là, on pensait, on imaginait
+volontairement. À partir de ce moment, on est pris, saisi, entraîné. On entre
+dans l'état second, dans une sorte de transe, où l'on devient docile à toutes
+les suggestions. Nous nous plaçons au point de vue de ce personnage. Nous voyons
+de ses yeux, et avec la netteté que l'émotion donne à nos représentations, les
+événements qui vont se dérouler. Ces images visuelles, les premières apparues,
+vont amener les autres à leur suite. Quand s'engagera la scène épique, héroïque,
+où Roland, seul contre cent, tranchera de ses grands coups d'épée géants et
+bandits, je n'aurai plus conscience de me la figurer, je croirai la percevoir.
+Qu'elle soit merveilleuse, invraisemblable, peu importe maintenant, puisque j'y
+assiste! J'entends les chocs d'armure, les gémissements, les clameurs de la
+bataille.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Durandal, à tuer ces coquins s'ébréchant,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Avait jonché de morts la terre, et fait ce champ<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Plus vermeil qu'un nuage où le soleil se couche;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Elle s'était rompue en ce labeur farouche;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Ce qui n'empêchait pas Roland de s'avancer;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Les bandits, le croyant prêt à recommencer,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Tremblants comme des bœufs qu'on ramène à l'étable,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+A chaque mouvement de son bras redoutable,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Reculaient, lui montrant de loin leurs coutelas;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et, pas à pas, Roland, sanglant, terrible, las,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Les chassait devant lui parmi les fondrières;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et, n'ayant plus d'épée, il leur jetait des pierres.</p>
+<p>Longtemps encore après que la lecture est terminée, on est hanté de cette
+tragique vision, d'autant plus obsédante qu'elle reste inachevée. Elle subsiste
+au plus profond de nous-mêmes alors même que nous n'y pensons plus, comme une
+chose réelle quand nous en détournons les yeux.</p>
+<p>La poésie, avons-nous remarqué, n'est pas inhérente à la forme du vers. Nous
+aurions pu tout aussi bien en demander des exemples à la prose. Il est des pages
+de J.-J. Rousseau, de Chateaubriand, de Guyau, de Loti, de Maeterlinck, qui ont
+un charme comparable à celui des plus beaux poèmes.</p>
+<p>Veut-on des exemples de la suggestion portée à son degré le plus intense?
+C'est dans l'épopée en prose, dans le roman que nous en pourrions trouver. Pour
+des raisons diverses sur lesquelles nous aurons à revenir, la prose peut
+ébranler l'imagination plus fortement encore que le vers. La lecture d'un roman
+peut déterminer en nous de véritables hallucinations. Nous ne vivons plus de
+notre vie propre, mais de la vie des personnages dont nous suivons l'existence
+aventureuse. Nous souffrons de leur souffrance, nous nous épouvantons de leurs
+terreurs, nous aimons de leurs amours. Nous les voyons agir devant nous, et
+pourtant nous sentons que nous sommes en eux, comme dans notre double, comme
+dans un Moi qui nous serait extérieur. Notre rêverie prend absolument les
+caractères du songe; nous sommes aussi étrangers aux réalités extérieures, aussi
+isolés dans nos représentations que nous pouvons l'être dans le sommeil le plus
+profond. Et de fait, sommes-nous vraiment éveillés? Il me semble plutôt que nous
+entrons dans un état d'hypnose, accompagné de sensations assez particulières qui
+montrent que quelque chose dans les fonctions physiologiques du cerveau est
+modifié: c'est dans la tête une sensation de tiédeur un peu fiévreuse et
+pourtant agréable; c'est une allure particulière des images qui se présentent
+par tableaux tout faits, comme des <i>images coloriées</i> que l'on regarderait
+et non comme de simples représentations. C'est à un degré à peine atténué ce qui
+se produit dans la somnolence d'une lourde après-midi d'été, quand sans fermer
+tout à fait les yeux on s'accorde quelques minutes de rêvasserie; ou bien en
+wagon, dans cette sorte d'excitation cérébrale un peu trouble que cause la
+trépidation du train, dans cette demi-fièvre qui brouille et accélère les
+associations d'idées, qui fait apparaître et disparaître brusquement les images,
+«comme si l'on avait secoué la boîte à souvenirs de l'esprit<a href="#note22"><u>[22]</u></a>»; ou bien
+encore au coin du feu, après une longue marche par la pluie et le vent, quand on
+s'engourdit dans le bien-être de la réaction physique, et que l'afflux du sang
+au cerveau fait reparaître en demi-hallucination les souvenirs de la journée.
+Tel est bien l'effet des romans, surtout lorsqu'il s'agit de ces récits
+merveilleux qui ont déjà par eux-mêmes l'allure du rêve: les Mille et une nuits,
+Cyrano de Bergerac aux pays du soleil, Gulliver à Lilliput, les Contes
+fantastiques d'Hoffmann, Andersen, E. Poe, Rudyard Kipling! Visions
+hallucinantes qui nous font entrer si profondément dans le monde imaginaire,
+qu'il nous faudra un effort presque douloureux pour revenir à la réalité.
+Pendant que nous sommes ainsi hypnotisés, qu'un incident quelconque, une
+sonnette qui tinte, une voix qui nous interpelle, nous tire brusquement de notre
+rêve: nous avons ce regard effaré du dormeur qui se réveille en sursaut. Nous
+considérons avec stupeur les objets qui nous entourent, ne les reconnaissant
+plus. Nous revenons de si loin!</p>
+<p>Nous avons étudié l'effet de la poésie dans des formes assez variées pour
+pouvoir en déterminer la nature.</p>
+<p>Nous voyons d'abord que dans la lecture d'une œuvre poétique, notre esprit
+est plus actif qu'il ne le croit lui-même. Il nous semble que toute notre
+activité se réduit à la contemplation des images qui nous seraient présentées
+toutes formées dans l'œuvre même. C'est en effet de cet acte de vision
+intérieure que nous avons surtout conscience; mais le meilleur de notre activité
+est consacré à la formation même de ces images. Elles sont en effet notre œuvre.
+Nous les attribuons au poète lui-même, parce que c'est lui qui les a le premier
+inventées; nous nous figurons même, par une illusion presque irrésistible, les
+voir dans le texte que nous avons sous les yeux, comme si elles en faisaient
+partie intégrante. Mais cette page imprimée n'est qu'une surface blanche maculée
+de noir. Ce n'est pas là qu'est le poème qui nous enchante: il est dans les
+pensées que nous suggère notre lecture, et ces pensées, nous ne pouvons les
+retrouver qu'en nous-mêmes, en les concevant à notre tour, c'est-à-dire en
+concevant des pensées analogues à celles que l'auteur avait dans l'esprit quand
+il écrivait ces lignes. Lire un poète, c'est faire œuvre de poésie; c'est
+imaginer des tableaux conformément aux indications parfois très brèves qui nous
+sont fournies. Nous le faisons sans effort, car l'art du poète consiste
+justement à nous épargner tout effort; il procède par suggestions si délicates
+que nous n'en prenons même pas conscience; d'un mot, d'une inflexion de voix il
+sait réveiller la poésie latente dans l'âme la plus vulgaire. Je ne dis donc pas
+que nous ayons grand mérite à ce travail de restauration mentale. Je constate
+qu'il est bien notre œuvre, et que c'est bien dans notre propre esprit que se
+déroulent toutes les phases du poème, par une incessante création d'images qui
+est dirigée sans doute, déterminée en grande partie, mais qui demande pourtant
+une certaine initiative intellectuelle.</p>
+<p>En second lieu, nous observons que d'ordinaire la phrase poétique ne nous
+livre toute sa signification que peu à peu, souvent même après coup. Il nous
+faut un certain temps pour entrer dans cet état de rêverie qui caractérise la
+contemplation poétique. Au moment où nous lisons un vers, nous n'en apercevons
+que le sens littéral: et puis les images apparaissent, en suggèrent d'autres,
+qui ouvrent à notre imagination des perspectives illimitées. Les beaux vers ne
+peuvent se lire que lentement. Il faut que nous ayons le temps d'en évoquer
+toute la poésie latente. Les plus poétiques nous font le plus longtemps rêver.
+Après qu'on les a dits, on peut faire silence; le poème ne sera pas pour cela
+interrompu; longtemps encore il continuera de se développer en nous-mêmes par
+son mouvement propre; et c'est peut-être dans cette période qu'il nous donnera
+l'impression la plus poétique. Ainsi le tintement d'une coupe de cristal se
+prolonge en vibrations d'une exquise pureté, dont nous entendons encore la
+résonance idéale quand déjà notre oreille ne les perçoit plus.</p>
+<p>Nous pouvons déterminer enfin avec quelle force une œuvre littéraire doit
+agir sur l'imagination pour produire l'effet le plus poétique.</p>
+<p>Entre les œuvres purement intellectuelles que nous avons citées d'abord comme
+exemple de prosaïsme absolu, et les œuvres purement imaginatives qui déterminent
+de véritables hallucinations, il est des degrés à l'infini.</p>
+<p>De ces degrés divers, quel est le plus favorable? Examen fait, on reconnaîtra
+que c'est le degré moyen, où ne se produit que l'illusion consciente et lucide,
+caractéristique de l'état de rêverie.</p>
+<p>Les poètes s'ingénient à donner à leurs œuvres les titres les plus divers; ce
+seront des Harmonies, des Voix intérieures, des Chants du crépuscule, des
+Méditations, des Contemplations: en réalité, toutes pourraient aussi bien être
+intitulées des Rêveries, car elles ne sont pas autre chose.</p>
+<p>Les suggestions trop intenses nous émeuvent comme le ferait la réalité, niais
+elles ne nous semblent pas plus poétiques. Relisez un poème très dramatique,
+vous reconnaîtrez que l'impression poétique se produit surtout dans les instants
+où l'action se ralentit, et laisse la pensée prendre l'attitude contemplative:
+par exemple dans les descriptions qui servent de pause au récit. Alors les
+images se développent à loisir. Rappelons-nous quelques vers qui nous aient paru
+d'un charme poétique particulier: nous trouverons que ce sont des vers
+contemplatifs plutôt que dramatiques, qui ont dû être conçus dans un état de
+vague rêverie auquel ils nous ramènent.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle voulut aller sur les flots de la mer,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et comme un vent bénin soufflait une embellie<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et nous voilà marchant par le chemin amer.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et dans ses cheveux blonds c'étaient des rayons d'or<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Si bien que nous suivions son pas plus calme encor<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Que le déroulement des vagues, ô délice!</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Des oiseaux blancs volaient alentour mollement<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et des voiles au loin s'inclinaient toutes blanches.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Parfois de grands varechs filaient en longues branches,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Nos pieds glissaient d'un pur et large mouvement.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle se retourna, doucement inquiète<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+De ne nous croire pas pleinement rassurés,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Mais nous voyant joyeux d'être ses préférés,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Elle reprit sa route et portait haut sa tête.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; VERLAINE,
+<i>Romances sans paroles</i>.</p>
+<p>Ce sont bien là de ces visions comme on en peut avoir, au cours d'une
+paisible traversée, en contemplant la mer bleue.</p>
+<p>De toutes les pages vraiment poétiques que nous avons pu lire, en prose ou en
+vers, prenons les plus délicates, les plus exquises, celles qui nous donnent la
+plus pure impression de poésie.</p>
+<p>Nous constaterons, le fait est significatif, que ce sont précisément celles
+où l'auteur <i>décrit un état de rêverie</i>. Parfois il parle en son nom
+personnel, se met lui-même en scène; parfois il nous présente quelque personnage
+imaginaire, dont il nous décrit les pensées. Dans tous les cas les
+représentations auxquelles on nous convie sont de même ordre. L'état d'âme qui
+est exprimé dans ces pages, c'est bien la rêverie. On n'y voit pas la pensée au
+travail, faisant effort pour découvrir la vérité ou la démontrer, mais l'esprit
+détendu, se laissant aller a la contemplation de la nature, au songe intérieur,
+au jeu des pures représentations. Nous-mêmes, nous nous donnons cet état d'âme
+en nous le représentant, avec une vague conscience de ne nous en donner que le
+spectacle. Nous faisons les mêmes songes, mais sans les prendre tout à fait pour
+notre compte, puisque nous les rapportons à un personnage imaginaire. Alors même
+que l'auteur parle en son nom personnel, il n'est par rapport à nous qu'une âme
+étrangère à laquelle nous ne pouvons nous identifier qu'à demi. De là le
+caractère idéal de ces pages de pure rêverie, et l'exquise délicatesse des
+impressions qu'elles nous donnent; en nous qui les lisons, elles sont la
+représentation imaginaire d'un état purement imaginatif: le rêve d'un rêve.</p>
+
+<a name="9"></a>
+<br>
+<br>
+§ 2. — VALEUR POÉTIQUE DE LA PENSÉE.
+<br>
+
+<p>Mais avant d'aller plus loin il importe de nous assurer que notre thèse
+jusqu'ici ne donne pas prise à la critique.</p>
+<p>Que l'imagination joue en poésie un rôle prépondérant, le fait ne saurait
+être mis en doute. On trouvera sans peine des poèmes de grande valeur littéraire
+qui ne sont que des rêves; au lieu qu'il serait impossible de citer un seul
+poème fait uniquement d'idées pures et de conceptions abstraites: s'il en était
+de tels, ils n'auraient de la poésie que la forme verbale; ils ne seraient que
+de la prose rythmée. On conçoit fort bien une poésie qui ne mette en jeu que
+l'imagination, on n'en conçoit pas qui exerce l'intelligence seule: et cela
+suffit à prouver que l'image est en poésie la chose essentielle, l'idée étant
+tout au plus de luxe. Avec une intelligence moyenne et une imagination vive, on
+peut être poète; avec l'intelligence la plus lucide et la plus forte, si l'on
+est dépourvu d'imagination, on devra renoncer à écrire un vers. Nous pouvons
+aussi poser en fait, sans crainte d'être contredits, que la poésie attirera
+plutôt à elle les Imaginatifs que les intellectuels, et qu'en nous mettant à son
+école nous tendrons plutôt à devenir des rêveurs que des penseurs. Mais nous
+sommes allés plus loin, nous avons dit qu'en poésie l'idée n'est rien, que
+l'image est tout. Non seulement la poésie s'adresse à l'imagination de
+préférence, mais elle est toute dans l'effet qu'elle produit sur l'imagination.
+Elle est pure rêverie.</p>
+<p>Cette thèse semblera peut-être trop exclusive.</p>
+<p>De quel droit, nous dira-t-on, restreignez-vous à ce point la fonction du
+poète? Quoi donc? N'admettez-vous pas qu'il ait des idées, et les mette dans son
+œuvre? Quand il vous en apporte, les accueillerez-vous avec défiance, comme un
+élément étranger à la véritable poésie? Et réserverez-vous votre admiration pour
+le poète incomplet, déséquilibré, en qui l'imagination s'est démesurément
+développée aux dépens de l'intelligence? En fait il est des poètes, de très
+grands poètes qui n'ont pas dédaigné de penser, et qui nous donnent à
+réfléchir<a href="#note23"><u>[23]</u></a>. Il y a de fortes pensées dans Lucrèce; il y en a de profondes
+dans Gœthe; d'ingénieuses et subtiles dans Sully-Prudhomme. L'historien de la
+philosophie ne saurait négliger la philosophie des poètes. Ainsi votre
+définition, que vous avez voulu faire aussi large que possible, est en réalité
+bien étroite, au point de choquer les véritables amis de la poésie.</p>
+<p>Je suis allé au devant des objections. Maintenant il faut tirer ces idées au
+clair.</p>
+<p>Qu'on ne se méprenne pas sur ce que je veux affirmer. Jamais je n'ai songé à
+dire que la pensée pure ne jouait et n'avait à jouer aucun rôle dans l'art des
+vers. Sur la part qu'il convient de lui attribuer, je n'ai pas à me prononcer
+ici. Nous ne nous faisons pas tous de la fonction du poète le même idéal, et par
+conséquent des divergences se produiront toujours quand il faudra décider si
+telle œuvre donnée est ou n'est pas de bonne et vraie poésie. Les uns
+demanderont au poète de la pensée, les autres des images, les autres du
+sentiment, les autres de la musique.</p>
+<p>Entre ceux qui admirent Victor Hugo, ceux qui s'enchantent de Lamartine ou
+qui se délectent dans Mallarmé, il ne sera pas facile de s'entendre. Il est
+clair que chacun, jugeant des effets que doit produire la poésie d'après les
+impressions qu'il reçoit de son poète favori, les décrira différemment. Il est
+des vers, tels ceux de la poésie philosophique au XVIIIe siècle, qui n'évoquent
+que l'idée des choses et ne s'adressent qu'à l'entendement. À la fin du XIXe
+siècle, en France, la poésie se charge d'images, de représentations concrètes;
+certaine école affectera même d'en éliminer la pensée, et se complaira dans des
+séries d'images juxtaposées sans aucun lien logique. Nous nous trouvons donc en
+présence d'un certain nombre d'œuvres de caractère très différent, où l'élément
+pensée et l'élément image sont dosés en toutes proportions. Chacune a ses
+admirateurs, qui la tiennent pour le type exemplaire de la poésie.
+Choisirons-nous entre elles, en décidant que celle-ci représente la poésie
+plutôt que celle-là? Un tel choix serait arbitraire. De ce qu'un idéal est le
+nôtre, il ne s'ensuit pas qu'il soit le vrai.</p>
+<p>Quand on voit les goûts se partager à ce point, quand on constate de telles
+divergences entre esprits également sincères, également épris du beau, on
+comprend que l'on aurait mauvaise grâce à prétendre imposer son opinion
+personnelle: la conciliation s'impose. Faute de pouvoir choisir entre les
+diverses conceptions de la poésie, le psychologue les tiendra pour équivalentes.
+</p>
+<p>Il les étudiera toutes avec un égal intérêt: aucune ne devra être exclue de
+ses analyses. Nous n'avons donc à entrer dans aucune querelle d'école. Nous
+faisons ici de l'esthétique expérimentale, non de l'esthétique rationnelle. Nous
+cherchons d'où vient en fait, dans une couvre poétique quelconque, l'impression
+de poésie. Nos préférences esthétiques n'ont que faire dans cette enquête, et ne
+doivent influer en rien sur le résultat.</p>
+<p>Ce que j'ai voulu dire, c'est que la pensée pure n'a rien de poétique, et par
+conséquent qu'elle ne doit pas entrer dans notre définition de la poésie.</p>
+<p>Quand nous disons que la poésie ne s'adresse pas à l'intelligence mais
+seulement à l'imagination, on comprendra que ce qu'il y a de vraiment poétique
+dans un poème, ce ne sont pas les idées, mais les images: et je crois que
+personne ne fera difficulté de l'admettre. On ne nous objectera plus que
+certains poèmes valent aussi par la pensée, et ne nous font pas seulement rêver,
+mais encore réfléchir. Je suis le premier à le reconnaître. Je sais de très
+beaux vers qui ne disent rien à l'imagination; ils valent par la beauté même de
+l'idée: mais personne ne songerait à dire qu'ils sont vraiment poétiques; aussi
+devra-t-on être d'accord avec moi, quand je dirai que <i>cela n'est pas de la
+poésie</i>. Que le poète soit en même temps un penseur, rien de mieux: nous ne
+tenons nullement, en matière d'art, à la division du travail et à la séparation
+des genres. Nous n'exigeons pas que le poète soit uniquement poète, et le soit
+toujours, sans répit ni défaillance, à jet continu. Etant plus varié, il
+fatiguera moins. Etant plus complet, il produira une impression esthétique plus
+puissante. Tout ce qu'il mettra d'idées dans son œuvre nous la fera davantage
+admirer; ses vers en seront d'autant plus beaux: mais ils n'en seront pas plus
+poétiques.</p>
+<p>Toutes les observations que nous venons de faire sur la poésie des poètes,
+nous les aurions pu faire aussi bien sur la poésie des prosateurs. Car elle est
+essentiellement de même nature. Peut-être même nous serait-il plus facile, sur
+des exemples empruntés aux prosateurs, de faire accepter notre définition de la
+poésie. On est accoutumé en effet, quand il s'agit des vers, à ne pas considérer
+à part l'élément spécialement poétique; idées abstraites, images, tout cela
+pêle-mêle contribue à nous donner une impression d'ensemble; on est donc porté à
+croire que tout le contenu des vers est de la poésie. De là les confusions que
+nous signalions tout à l'heure, et la résistance qu'on nous opposait.
+Considérant en bloc la manière de penser des poètes, on n'a plus pour la
+caractériser d'autre ressource que de l'opposer à la manière de penser des
+prosateurs; mais les différences ne sont pas très nettes; on voit bien d'une
+façon générale que la poésie agit davantage sur l'imagination; mais qu'elle
+consiste exclusivement dans l'effet produit sur l'imagination, cela paraît
+paradoxal et inadmissible.</p>
+<p>Quand au contraire on parle de la poésie des prosateurs, il n'y a pas de
+méprise possible. Chacun comprend qu'il la doit chercher spécialement dans les
+passages qui produisent à son plus haut degré l'impression poétique, par
+opposition à ceux qui ne la produisent à aucun degré. On conçoit plus facilement
+que cette poésie doit consister dans une façon de penser particulière, dans un
+élément psychique spécial qu'il est possible de dégager, au moins par
+abstraction.</p>
+<p>Nous maintiendrons donc en toute rigueur notre théorie, affirmant que la
+poésie est faite d'imagination, et non de pensée. Les idées peuvent être très
+belles, elles ne sont jamais poétiques. Tout au plus peuvent-elles servir comme
+d'introduction à la poésie, quand elles sont de nature à frapper l'imagination
+et à déterminer un courant de représentations concrètes; souvent une réflexion
+s'achève en rêverie, et finit ainsi par prendre le caractère poétique.</p>
+<p>L'idée générale est si l'on veut de la poésie latente; elle enferme à l'état
+virtuel, condensées en une brève formule, une multitude d'images que nous
+pourrions développer si nous en avions le loisir. Mais c'est précisément parce
+qu'elle les tient à l'état virtuel qu'elle est une pure idée générale:
+développez son contenu, ce n'est plus elle que vous concevez. La pensée
+réfléchie est une concentration; la poésie est une expansion. Les deux
+mouvements sont inverses. Ils peuvent alterner, ils peuvent même s'appeler l'un
+l'autre; mais ils s'excluent nécessairement. Toujours la poésie commence au
+moment où l'on cesse de penser et de réfléchir pour ne plus faire que rêver.</p>
+<p>Je sais que pratiquement il est assez difficile, dans une œuvre donnée, de
+distinguer l'idée de l'image, la conception abstraite de la représentation
+concrète. Dans presque toute œuvre littéraire, l'intelligence et l'imagination
+travaillent en synergie<a href="#note24"><u>[24]</u></a>. Il est très rare que l'idée se présente à l'état
+pur; dans l'expression de la pensée la plus abstraite, on trouverait encore les
+métaphores inhérentes au langage, qui prouvent une intervention de l'imagination;
+et d'autre part, dans l'interprétation de la phrase la plus imagée,
+l'intelligence joue toujours un rôle. Il y a d'ailleurs des degrés à l'infini
+dans l'abstraction; on ne saurait dire exactement où elle commence et où elle
+finit. Il est pourtant un moyen empirique d'opérer cette distinction. En fait
+l'idée est plus engagée dans les mots que l'image; elle est à peu près
+inséparable dans notre esprit de son expression verbale. Essayez de concevoir
+isolément le sens d'un mol abstrait, votre intelligence s'y refuse. Lisez une
+page de philosophie abstraite et demandez-vous, sans articuler en vous-même
+aucune phrase, ce que cela veut dire, c'est le vide mental, vous êtes
+impuissants à rien concevoir. Pour une raison ou pour une autre, peut-être
+parce qu'elle n'est elle-même qu'une abstraction, peut-être parce qu'elle est
+pure virtualité, l'idée des choses abstraites ne peut être réalisée dans la
+conscience en un acte distinct; elle n'est conçue qu'en fonction des mots qui
+l'expriment. Il n'en est pas de même des images. Nous n'avons que faire du
+langage pour nous les représenter. Ce sont des états de conscience réels,
+concrets, isolables, indépendants de toute expression verbale, au point que le
+difficile n'est pas de les dégager de la parole intérieure, mais plutôt de
+trouver des mots pour les rendre. Nous ne parlons pas nos rêveries. Les images
+passent; et silencieux, charmés, nous les suivons du regard. Nous avons donc ici
+un signe qui nous permet d'isoler par analyse dans une œuvre littéraire
+l'élément purement poétique. Seules sont poétiques les pensées qui pourraient
+être aussi bien conçues sans le secours d'aucune expression verbale. Laissez
+tomber tout ce qui doit être dit pour être pensé; conservez ce qu'il est plus
+facile de se représenter que d'exprimer: ce qui restera sera précisément
+l'élément poétique.</p>
+<p>Nous disions tout à l'heure que la poésie n'est pas dans les livres; nous
+comprenons maintenant à quel point elle est indépendante des mots eux-mêmes, et
+des artifices du style, et de toute forme verbale.</p>
+<p>Peut-être Schiller avait-il raison de dire <i>qu'au point de vue de l'art</i>
+le fond n'est rien, que la forme est tout. Au point de vue poétique c'est tout
+le contraire: le fond est tout, la forme verbale n'est rien. La pensée poétique
+n'est pas contenue dans le vers comme dans un vase dont elle prendrait la forme
+plus ou moins élégante; elle est simplement suggérée par le vers; les mots que
+le poète assemble avec tant de soin ne sont que des signes conventionnels qu'il
+fera passer devant nos yeux pour déterminer en nous, par réflexe psychique,
+certaines représentations.</p>
+<p>Certes on peut exiger que le poète soit passé maître dans l'art de manier les
+mots; on comprend même qu'il ait, plus encore que le prosateur, le souci de
+l'expression verbale, les pensées qu'il veut nous suggérer étant de celles qui
+trouvent le plus difficilement une expression adéquate. Mais nous ne devons pas
+oublier que la façon dont l'image poétique nous est suggérée est chose après
+tout secondaire; les effets de style sont un moyen d'expression, ils ne doivent
+pas être un but.</p>
+<p>Aussi nous garderons-nous de leur attribuer trop d'importance; nous nous
+rappellerons qu'en poésie surtout les mots ne doivent pas attirer l'attention;
+ils sont laits pour être oubliés; seule importe la qualité poétique des
+représentations qu'ils nous auront suggérées, après leur passage dans l'esprit.
+</p>
+
+<a name="10"></a>
+<br>
+<br>
+§ 3. – VALEUR POÉTIQUE DU SENTIMENT.
+<br>
+
+
+<p>Il nous reste à déterminer quel est dans la poésie littéraire le rôle du
+sentiment.</p>
+<p>Sur ce point les avis sont très partagés. Toute une école littéraire se
+refuserait à attribuer une réelle valeur poétique au sentiment. Elle concevrait
+plutôt la poésie comme un art de pure représentation, tout objectif, dont les
+sentiments personnels du poète devraient être autant que possible exclus. C'est
+une vieille idée d'Aristote. Le poète est par définition un imitateur. En
+composant sa fable, il doit se mettre les choses sous les yeux le plus exactement
+qu'il peut, et les décrire en termes tels, que nous nous imaginions assister à
+la réalité même. Personnellement il ne doit prendre la parole que le plus
+rarement qu'il peut; car ce n'est point quand il parle en son nom qu'il est
+imitateur.</p>
+<p>Nous retrouvons ces mêmes idées dans Gœthe. La mission du poète est la
+représentation. Cette représentation est parfaite quand elle rivalise avec la
+réalité, c'est-à-dire quand ses peintures sont animées par le génie de manière à
+faire croire à la présence des objets. La poésie, à son plus haut degré
+d'élévation, est tout extérieure. Lorsqu'elle se retire au dedans de l'âme, elle
+est en voie de déclin. Le poète se mettrait donc au dessus et en dehors de son
+œuvre; il animerait ses personnages d'une vie intense et passionnée sans se
+départir lui-même de son olympienne sérénité. Pour conserver toute sa liberté de
+création, pour que les produits de son génie puissent se développer avec un
+calme artistique, dans la paix et l'harmonie, il s'affranchira de toute
+préoccupation pratique, il contemplera le monde d'un œil calme et libre.</p>
+<p>Je cherche ce qu'il peut y avoir de juste dans cette théorie. En l'examinant,
+j'y vois l'exagération de quelques idées justes, et finalement une méprise.</p>
+<p>Je lui donnerais raison si elle se contentait d'affirmer qu'il ne faut pas
+abuser de la poésie subjective et du sentiment personnel. Il est certain que
+trop de poètes restent enfermés dans leur Moi, s'analysant avec complaisance,
+épiant leurs moindres sensations pour nous les décrire, ramenant avec une
+regrettable insistance la conversation sur leurs peines de cœur et leurs
+déceptions en amour. Ces confidences intimes sont de la poésie; elles ne peuvent
+être toute la poésie. La description d'un Moi est décidément un sujet trop
+mince. Le poète, reclus en lui-même, n'a plus aucune occasion de se renouveler,
+de se développer; il tourne dans un cercle d'idées et de sentiments de plus en
+plus étroit. En même temps qu'il se retire de nous, il nous éloigne de lui.
+Quelle sympathie réelle peut nous porter vers cet homme qui n'a pas une pensée
+pour nous? Il restera donc enfermé dans son splendide isolement, et perdra
+presque toute action sur les âmes. — Que le poète commence donc par vivre sa
+vie personnelle; que jeune il chante son amour, ses désirs et ses mélancolies.
+Mais cette poésie de la vingtième année ne saurait lui suffire. Qu'ensuite il
+sorte de lui-même. Qu'il s'aperçoive que les hommes existent, qu'il y a d'autres
+intérêts que les siens, d'autres souffrances que les siennes. Qu'il nous parle
+de nous-mêmes; qu'il s'intéresse à tous les problèmes pour lesquels se passionne
+l'humanité; ou qu'il se fasse créateur, qu'il compose une œuvre épique ou
+romanesque; qu'il donne à ces êtres de fiction qu'il met en scène une telle
+intensité de vie, qu'à jamais ils resteront dans la mémoire des hommes, plus
+vivants qu'aucun être réel. L'heure de la poésie objective est venue. On a
+raison d'y voir un élargissement et une forme supérieure de la poésie: jusqu'ici
+nous sommes pleinement d'accord. Mais de ce que le poète s'affranchit des
+égoïsmes du sentiment personnel, on conclut à son impassibilité. C'est ici que
+commence la méprise, et que nous devrons nous séparer. Ce qu'on ne voit pas,
+c'est que si le poète se détache ainsi de lui-même, ce n'est pas par
+indifférence, c'est par désintéressement et générosité de cœur. Ce passage à la
+poésie objective ne marque pas une restriction, mais au contraire une extension,
+un suprême épanouissement de la sensibilité. Comme le disait Guyau, dans son
+émouvant adieu à la poésie personnelle:</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quand on s'oublie assez soi-même<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+On tait sa joie et ses douleurs;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Les yeux tournes vers ceux qu'on aime<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+On n'a d'autres maux que les leurs.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; L'art est trop vain, et solitaire;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Rêver est doux, agir meilleur;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+En ce monde j'ai mieux à faire<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Que d'écouter battre mon cœur.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Que l'amour aux autres me lie!...<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Dans le cœur d'autrui je me perds;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+—Rires ou larmes de ma vie,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Valiez-vous seulement un vers<a href="#note25"><u>[25]</u></a>!</p>
+<p>Ce n'est pas d'un œil calme et libre que le poète contemple le monde; c'est
+avec un intérêt passionné, avec une large sympathie. Sa fonction n'est pas de
+nous représenter les choses telles qu'elles sont, ou telles qu'elles nous
+apparaissent vues du dehors: un miroir y suffirait. Il faut qu'il nous présente
+une œuvre vivante et passionnée, qui frappe l'imagination en touchant le cœur;
+il n'y réussira pas, s'il est lui-même rebelle à l'émotion et incapable d'aimer.
+L'impassibilité sied au savant, peut-être au philosophe. Elle conviendrait mal
+au poète.</p>
+<p>J'admets encore que la poésie ne requiert pas des émotions d'une intensité
+extrême. Trop poignantes, elles nous saisiraient avec tant de force que nous ne
+pourrions plus en faire un objet de contemplation, et que toute impression de
+beauté disparaîtrait. Nous sortirions de la poésie, pour rentier dans la vie
+réelle. Le seul fait de composer un poème suppose un certain calme, une
+possession de soi, un souci d'art, incompatible avec les crises de la passion.
+La sensibilité indispensable au poète est une sensibilité d'artiste, qui dans
+ses émotions les plus sincères garde le besoin de l'harmonie et le sens de la
+beauté. Certains sentiments sont trop intenses pour se traduire en vers.
+L'extrême douleur s'exprimera par un cri, par une plainte, par des paroles
+amères, par un mouvement de révolte, non par de la poésie. C'est quatre ans
+après la mort de sa fille, que Victor Hugo pouvait écrire les vers sublimes où
+s'est exhalée sa douleur de père.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Maintenant que du deuil qui m'a fait l'âme obscure<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je sors pâle et vainqueur,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et que je sens la paix de l'immense nature<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Qui m'entre dans le cœur...<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <i>Contemplations: à Villequier</i>.</p>
+<p>Il fallait que sa douleur se fut apaisée, qu'elle fût devenue résignée,
+contemplative et comme stagnante pour comporter une expression poétique.</p>
+<p>Tout cela est vrai; mais tout ce que l'on en peut conclure, c'est que le
+sentiment poétique ne doit pas avoir une violence telle, qu'il exclue la libre
+rêverie ou qu'il enlève au poète tout son sang-froid. De là jusqu'à
+l'impassibilité, il y a loin.</p>
+<p>Il est bien rare en somme que nos sentiments atteignent ce degré d'intensité,
+où ils cesseraient d'être poétiques. Le poète pourra même sans inconvénient
+dépasser un peu la mesure, aller au-delà de la poésie, oublier qu'il fait œuvre
+d'art, et mettre tout son cœur dans ses vers. Ces sentiments, qui ne sont plus
+poétiques pour lui, le seront encore pour nous, qui ne les éprouvons en effet
+que par sympathie, et par conséquent à un degré assez atténué pour pouvoir en
+faire, si intenses, si violents, si déchirants qu'ils soient, un objet de
+contemplation.</p>
+<p>Nous n'avons donc aucune raison pour regarder le sentiment avec défiance,
+comme un élément perturbateur, que le poète doit autant que possible éliminer de
+son œuvre. L'excès de sensibilité est un défaut rare, et qui d'ailleurs, au
+point de vue poétique, n'aurait pas de grands inconvénients. Nous craindrions
+beaucoup plus la froideur, le défaut d'émotion.</p>
+<p>Quand le sentiment décroît, l'effet poétique est moindre. Un poète qui
+réussirait à s'interdire toute émotion n'aurait fait que renoncer à son moyen
+d'action le plus efficace. A la rigueur il pourrait suppléer à ce défaut par
+d'autres qualités poétiques. S'il joignait à une certaine sécheresse de cœur une
+intelligence souveraine, une extraordinaire puissance d'imagination, il pourrait
+encore écrire de très beaux vers, magnifiques d'images, superbes de pensée; mais
+il y manquerait toujours quelque chose, cette puissance d'émotion sans laquelle
+il n'y a pas de complète poésie. Nous aussi nous contemplerons son œuvre d'un
+œil calme; elle nous restera étrangère, ne nous touchant pas le cœur. Ou bien il
+faudra que le poète réussisse à nous émouvoir sans être ému lui-même, et cela
+est possible à force d'art. On peut composer à froid des vers passionnés. On
+peut jouer magistralement du cœur humain sans se laisser prendre soi-même à ce
+jeu. Mais cette sorte de ruse est-elle bien digne du poète? Peut-elle réussir
+tout à fait? Il sera bien difficile de donner aux émotions feintes l'intonation
+de l'émotion vraie. On les mettra trop en dehors, à la façon romantique, et
+elles se trahiront par leur emphase; ou bien on affectera de les refouler en
+soi-même, de les comprimer par un puissant effort de volonté, et ici encore on
+mettra de l'exagération. Il est malaisé de jouer parfaitement la comédie; le
+plus habile simulateur finit toujours par laisser percer l'artifice. Le plus sûr
+moyen d'avoir l'air ému, c'est encore d'éprouver une émotion réelle. — Mais
+s'il n'est pas dans mon tempérament d'en éprouver? — Alors n'écrivez pas de
+vers; ou faites de la poésie pittoresque, descriptive, didactique,
+philosophique. Le champ de la poésie est large; il n'y manque pas de débouchés,
+même pour les esprits secs et les impassibles. Seules les régions supérieures
+leur sont interdites.</p>
+<p>Je doute que l'on puisse citer un seul poète, vraiment poète, qui ait été
+dépourvu de sensibilité, un seul vers vraiment poétique d'où l'émotion soit
+absente. Je n'en trouve pas pour mon compte. Je ne crois même pas que la chose
+soit possible<a href="#note26"><u>[26]</u></a>. Il y aurait vraiment contradiction. Je vois seulement
+quelques poètes, quelques écrivains qui ont affecté l'impassibilité, d'ordinaire
+avec une exagération voulue, comme s'ils craignaient qu'on ne s'y trompât. Quant
+à ce ton d'ironie que prennent parfois les poètes les plus impressionnables pour
+parler de leurs émotions, il ne faut même pas y voir une affectation de
+froideur; ce n'est qu'un effort pour refouler un sentiment excessif auquel ils
+craindraient de s'abandonner: ainsi l'on sourit quand on sent venir les larmes,
+pour réagir contre son émotion; et c'est précisément quand on lutte contre elle
+qu'on en sent mieux la force.</p>
+<p>Il nous paraît impossible en définitive d'exclure le sentiment de la
+définition delà poésie.</p>
+<p>Nous nous garderons aussi de l'excès contraire, de celui qui consisterait à
+ne voir dans la poésie que l'exaltation du sentiment. L'attention des
+théoriciens et des critiques s'est en général portée trop exclusivement sur les
+effets pathétiques de la poésie. Ils verront dans l'aptitude à être vivement ému
+la qualité essentielle du poète, et dans la transmission de ces émotions la fin
+suprême de son art. La valeur d'une œuvre se mesurera à l'effet qu'elle produit
+sur le sentiment. Ce sont là des idées courantes. Ce préjugé est tellement
+enraciné, que les réserves que je vais être obligé de faire sembleront à
+plusieurs choquantes; elles feront l'effet d'une hérésie.</p>
+<p>Il le faut reconnaître pourtant. Le sentiment n'est pas et ne peut pas être
+en poésie la chose essentielle.</p>
+<p>Avant d'exprimer des émotions, il faut que la poésie existe. La musique en
+exprime également; et la peinture; et la sculpture. Bien plus, ces différents
+arts pourront exprimer des sentiments de même nature. Ils diffèrent pourtant les
+uns des autres. Les définir principalement par la propriété qu'ils ont d'agir
+sur le sentiment, leur assigner cette fonction comme leur fin suprême, ce serait
+négliger justement ce qui les différencie les uns des autres, ce qui caractérise
+chacun d'eux et constitue leur essence propre. La vertu pathétique est une
+propriété commune à toute œuvre d'art; une qualité que la poésie, elle aussi,
+doit posséder, sous peine d'être inférieure aux autres arts: ce n'est pas sa
+qualité essentielle et distinctive.</p>
+<p>L'émotion qui nous reste de la lecture d'un poème est chose aussi précieuse
+que l'on voudra. La regarder comme la fin même pour laquelle a travaillé le
+poète; ne voir, dans les vers qu'il nous présente, qu'un moyen d'exprimer cette
+émotion, ce serait un contresens esthétique. Appliquez cette conception à l'art.
+Quand vous regardez une œuvre sculpturale d'une expression pénétrante, par
+exemple le Monument aux morts de Bartholdi, estimerez-vous que la tristesse qui
+s'en dégage est le véritable objet de cette représentation, et la seule chose
+que nous en devions retenir? Evidemment non. Tant de marbre, d'études
+successives, d'efforts de composition, pour nous suggérer seulement cette pensée,
+qu'il est triste de mourir, ce serait un labeur presque dérisoire. Quelques mots
+pathétiques, quelques accords musicaux suffiraient pour nous communiquer à moins
+de frais une émotion aussi intense. Dégager de l'ensemble des suggestions
+produites, par une sorte d'abstraction, la tristesse que l'œuvre exprime, et n'y
+plus voir que cela, comme si c'était la chose principale et essentielle, c'est
+intervertir absolument les valeurs. Ce que l'artiste nous apporte, ce n'est pas
+de la douleur, c'est une magnifique et douloureuse vision. Il en est de même
+pour la poésie. Ce n'est qu'exceptionnellement qu'elle exprime des sentiments
+purs; elle nous suggère des images toutes pénétrées de sentiment et qui doivent
+à cette expression un surcroît de valeur esthétique, mais qui ont une valeur en
+elles-mêmes, abstraction faite de ce sentiment.</p>
+<p>L'émotion, directement exprimée, n'a en soi aucune valeur poétique. «J'aime!
+Je souffre!» Ces émotions, exprimées avec force, ou bien analysées dans leurs
+nuances, peuvent être très intéressantes en elles-mêmes, exciter une vive
+sympathie: je ne vois là rien qui ressemble à de la poésie. Le sentiment, même
+le plus profond, le plus tendre, le plus délicat, n'est poétique que par son
+retentissement dans l'imagination; et c'est précisément la fonction du poète, de
+développer ces images consécutives ou déterminantes de l'émotion. C'est en cela
+qu'il fait œuvre de poésie.</p>
+<p>On ne peut dire qu'une œuvre d'art sera poétique par le seul fait qu'elle
+sera très pathétique. Il est des romans et des drames où l'émotion est portée à
+son maximum d'intensité, et qui pourtant ne nous donnent aucune impression de
+poésie. Cela pourtant devrait être impossible si la fin suprême de la poésie
+était d'exalter le sentiment.</p>
+<p>On ne peut même admettre que toute émotion augmente la valeur poétique de
+l'objet qui nous la donne. Le sentiment n'a donc pas en lui-même et par essence
+une vertu de poésie. Il sera poétique dans certaines conditions qu'il s'agit de
+déterminer. Mais dès maintenant nous pouvons regarder la discussion de principe
+comme close.</p>
+<p>Le sentiment, disaient les uns, n'est rien en poésie. Il est tout, disaient
+les autres. Nous avons reconnu que les deux thèses étaient exagérées. La vérité
+est entre ces deux extrêmes. Nous regardons comme établi ce moyen terme, que la
+poésie, pour atteindre son optimum d'effet, doit de quelque manière toucher le
+cœur; et c'est à cette formule que nous nous en tiendrons. Cela posé, nous
+pouvons avancer dans notre enquête, en cherchant de quelle nature sont ces
+émotions qui concourent de façon indéniable à l'effet poétique.</p>
+<p>Nous avons déjà montré quel devait être leur degré d'intensité. Ce que nous
+cherchons ici, c'est quelle doit être leur nature. La poésie trouvera de
+préférence son aliment dans les sentiments contemplatifs, qui ne nous portent
+pas à l'action, et qui supposent plutôt un certain détachement de tout intérêt
+pratique; car ce sont ceux-là qui sont le plus favorables à la rêverie.
+L'inquiétude, l'angoisse, la peur n'ont rien de poétique; ce sont des sentiments
+qui donnent trop à réfléchir: ils tiennent l'esprit cruellement éveillé, ils
+donnent envie de se débattre contre l'avenir.</p>
+<p>Dans sa <i>Jeune captive</i>, André Chénier, avec un tact exquis de poète,
+s'en est tenu au ton de la mélancolie; ces belles stances n'expriment que le
+regret anticipé de la vie: la moindre allusion au supplice, un simple frisson en
+gâterait le charme.</p>
+<p>Bien des poètes, en strophes désespérées, ont chanté la mort; ils pouvaient
+la chanter parce qu'elle est fatale, et qu'il n'y a rien à faire contre elle; la
+tombe est d'avance ouverte; tous y viendront; un à un les vivants sont engloutis;
+c'est une chose à laquelle on assiste, un lugubre objet de contemplation, qui
+n'inspire pas la terreur, mais plutôt la pitié, une large pitié qui s'étend sur
+l'humanité entière. La crainte d'un danger terrible, mais évitable, et surtout
+d'un danger personnel, produirait un effet beaucoup plus dramatique, mais
+beaucoup moins poétique.</p>
+<p>Il est toute une catégorie de sentiments qui sont provoqués par de simples
+représentations. Ce sont ceux qui se rapportent à quelque chose de passé, ou de
+futur, ou de lointain, ou de fictif. Ils sont moins vifs mais plus poétiques que
+ceux qui impliquent la présence effective de l'objet. Cela se conçoit sans peine,
+la nette conscience de la réalité étant incompatible avec la condition
+essentielle de la poésie, qui est l'état de rêverie. Les regrets, les espoirs,
+les nostalgies sont au contraire très poétiques comme étant des sentiments
+rêveurs qui se rapportent à un objet tout idéal.</p>
+<p>La plus exquise poésie sentimentale est celle des <i>sentiments imaginaires</i>;
+j'entends par là ceux qui non seulement se rapportent à un objet idéal, mais qui
+sont eux-mêmes imaginés.</p>
+<p>Quand par exemple on me montre un personnage de roman engagé dans quelque
+situation pathétique, en même temps que je me représente les objets dont il est
+ému, je me figure ses émotions; elles deviennent pour moi un objet de
+contemplation; et cette représentation du sentiment est plus poétique que le
+sentiment même. Elle lui donne l'idéalité des pures images, le charme de
+l'irréel. On dira peut-être, pour expliquer ce singulier état d'âme, que ces
+prétendus sentiments imaginaires sont tout simplement des émotions très réelles,
+que j'éprouve par sympathie en me représentant la situation du personnage, et
+que j'objective en les lui attribuant; à ce compte, l'effet de la lecture serait
+d'exciter en moi des sentiments vrais, joie, tristesse, crainte, amour, que
+j'utiliserais en les faisant entrer dans les phrases où l'écrivain décrit l'étal
+d'âme de son héros. Mais cette analyse me semble très défectueuse. Je ne me pas
+la possibilité de ce contre-coup sympathique des sentiments exprimés; il est
+très vrai que parfois, me mettant en imagination à la place du personnage
+romanesque, je finis par me laisser entraîner; je me fais, des sentiments
+décrits, une émotion personnelle, qui m'étreint réellement le cœur; comme le
+spectateur trop impressionnable quand vient une scène attendrissante, j'accorde
+de vraies larmes à de simples représentations. Mais ce n'est pas par là que je
+débute. Avant de sympathiser avec une émotion, il faut bien que nous ayons
+commencé par nous la représenter. Le plus souvent même, nous en restons là. Nous
+n'allons pas jusqu'à prendre à notre compte tout ce pathétique; il reste pour
+nous un spectacle; ou si ce spectacle nous émeut, notre émotion personnelle
+différera de celle que l'on nous représente, en sorte qu'il sera impossible de
+les confondre; ainsi un poème douloureux m'inspirera de la pitié, une scène
+pathétique de l'admiration. On ne le peut nier: il y a des sentiments
+imaginaires, ou des images de sentiments, qui psychiquement diffèrent d'un
+sentiment réel autant que la simple représentation d'un objet diffère de sa
+réelle vision.</p>
+<p>La différence n'est pas seulement dans le degré d'intensité. Se représenter
+la souffrance par exemple, ce n'est pas réellement souffrir, même à un degré
+atténué et d'une manière superficielle: c'est tout autre chose. Se rappeler une
+joie qu'on a eue, ce n'est pas se réjouir; quelquefois même c'est s'attrister.
+— Cette faculté de représentation concrète du sentiment comporte bien entendu
+des degrés divers; elle doit être, comme les facultés de vision ou d'audition
+mentale, très inégalement répartie. On doit la supposer particulièrement
+développée chez les romanciers, chez les poètes, et chez toute personne qui se
+complait dans la lecture des poèmes et des romans, car c'est dans de telles
+œuvres que l'imagination sentimentale trouve le plus d'occasion de s'exercer.
+</p>
+<p>J'indiquerais encore, parmi les caractères qui contribuent à rendre un
+sentiment plus poétique, le fait qu'il sait comme on dit <i>sympathique</i>,
+c'est-à-dire qu'il soit de ceux que nous comprenons, que nous admettons, et dans
+lesquels nous entrons volontiers.</p>
+<p>Quand par exemple, lisant une œuvre d'imagination, nous y trouvons exprimés
+des sentiments qui sont en concordance avec les nôtres, l'expression la plus
+discrète de ces sentiments est immédiatement saisie; nous la comprenons à
+demi-mot; elle trouve dans notre propre cœur un écho qui la prolonge et achève
+de la développer. Si par excellence l'émotion exprimée est de celles qui sont
+universellement sympathiques, c'est-à-dire que tout homme est disposé à
+partager, l'expression pathétique de l'œuvre s'amplifie encore du sentiment de
+cet unisson moral.</p>
+<p>Toute parole exprimant des sentiments égoïstes ou antipathiques a des
+intonations sèches: elle semble tomber, isolée, dans un silence froid. Toute
+parole exprimant un sentiment généreux nous semble plus vibrante. Les grands
+poètes sont ceux qui nous donnent ces grandes émotions collectives. Leurs
+sentiments les plus personnels sont toujours largement humains; ils enveloppent
+et engendrent d'autres sentiments à l'infini. De là cette magnifique sonorité
+que prend leur voix, comme si toujours un chœur invisible chantait avec eux.</p>
+<p>Nous voici amenés ainsi à poser le caractère vraiment distinctif des
+sentiments poétiques, le caractère de beauté. Il faut que nous puissions trouver
+en eux quelque chose de charmant, de délicat, de touchant, de noble, d'élevé, en
+un mot que nous puissions leur appliquer quelque qualificatif d'ordre
+esthétique.</p>
+<p>Dès que dans les sentiments qu'exprime une œuvre littéraire, nous pouvons
+soupçonner quelque chose de mesquin ou de bas, toute impression de poésie
+s'évanouit.</p>
+<p>Ce caractère de beauté prime tous les autres; il les résume et les implique.
+Le degré d'intensité des sentiments, leur caractère égoïste ou désintéressé, le
+rôle plus ou moins actif qu'y joue l'imagination, cela est secondaire; cela n'a
+d'importance qu'autant que nous y pouvons voir une condition de beauté. Au point
+de vue de la poésie, seule la qualité esthétique des sentiments importe.</p>
+
+<a name="11"></a>
+<br>
+<br>
+CHAPITRE VI
+<br>
+<br>
+LA COMPOSITION POÉTIQUE
+<br>
+<br>
+§ 1. – MÉTHODE D'INSPIRATION.
+<br>
+
+<p>Nous avons considéré l'œuvre poétique du dehors, cherchant à nous rendre
+compte de l'effet qu'elle produit au cours de la lecture sur notre imagination.
+Essayons de l'étudier du dedans, au cours de son élaboration, dans l'esprit du
+poète qui la compose.</p>
+<p>On dit bien quelquefois que la véritable œuvre d'art doit être conçue
+d'ensemble, par synthèse immédiate, non par élaboration progressive, et que
+cette composition instantanée, si étonnante, si mystérieuse, si miraculeuse
+qu'elle soit, est justement la caractéristique de l'invention esthétique.</p>
+<p>Je ne discuterai pas la possibilité de ce miracle; je demanderais seulement
+qu'on voulût bien citer un seul exemple authentique d'une œuvre de quelque
+importance obtenue ainsi. L'inspiration apportera bien au poète un vers tout
+fait, une strophe peut-être, conçue tout d'un coup dans son ensemble, mais non
+un poème épique. Nous admettons ces intuitions d'ensemble; nous croyons qu'elles
+sont en effet nécessaires à la composition de l'œuvre d'art; nous aurons
+occasion de les signaler; mais nous montrerons justement qu'elles exigent un
+effort de réflexion intense, et que ce qu'elles nous font apercevoir, ce n'est
+pas l'œuvre toute faite, toute élaborée, dans sa forme d'art définitive, mais
+l'œuvre encore abstraite et en voie de formation.</p>
+<p>Cela n'a donc aucun rapport avec ces prétendues illuminations de l'esprit,
+qui brusquement, comme un éclair dans la nuit, lui feraient apparaître des
+images merveilleuses.</p>
+<p>Pour composer une œuvre poétique, deux méthodes sont possibles: on peut faire
+plutôt appel à l'inspiration ou se servir plutôt de la réflexion. Chaque poète,
+selon son tempérament, et aussi selon la nature de l'œuvre à composer, emploiera
+de préférence l'une ou l'autre méthode.</p>
+<p>Parlons d'abord de la méthode d'inspiration.</p>
+<p>Nous considérerons l'œuvre poétique aux diverses phases de sa genèse depuis
+l'apparition de l'idée première jusqu'au dernier travail de la mise en forme. La
+première période est de création toute spontanée. D'où le poète tirera-t-il son
+idée initiale, qui est le sujet même de son œuvre? Il ne peut la chercher, n'en
+ayant encore aucune notion.</p>
+<p>Quelques écrivains affirment pourtant avoir obtenu l'idée initiale d'une
+œuvre littéraire par voie de déduction, en commençant par déterminer les
+conditions générales auxquelles l'œuvre devait répondre. Leur première attitude
+mentale serait donc celle du géomètre qui s'applique à résoudre un problème,
+c'est-à-dire l'effort de réflexion<a href="#note27"><u>[27]</u></a>. C'est bien
+possible. Il y a des types intellectuels très divers. La réflexion peut
+intervenir dans l'élaboration
+d'une œuvre d'art en toutes proportions, et à un moment quelconque.</p>
+<p>Mais en général l'idée première n'est pas obtenue par réflexion. Elle
+apparaît spontanément dans la libre rêverie. Tout ce que peut faire l'écrivain,
+pour en faciliter l'apparition, c'est de se mettre dans les conditions les plus
+favorables à la formation spontanée des images. L'imagination ne peut rien tirer
+du néant. Dans ses productions les plus originales on trouverait des
+réminiscences d'œuvres étrangères, un apport de l'expérience, des rappels de la
+réalité. L'invention poétique a besoin d'aliments. Pour être créateur, il faut
+que l'esprit soit nourri d'observations, de faits intéressants et suggestifs, de
+visions, de réminiscences de la nature et de la vie, tout cela bien assimilé,
+matière plastique qui s'organisera en formes nouvelles. Ces images latentes que
+le poète porte en lui se décomposent, se recomposent, se soudent l'une à l'autre
+dans un travail mystérieux dont la psychologie ignore encore les lois, mais où
+le hasard joue certainement un rôle. En nous s'élaborent incessamment des images
+confuses, incohérentes, que nous ne daignons pas remarquer et qui, a peine
+formées, se désagrègent, n'étant pas viables. Mais qu'au milieu de ces
+conceptions fantasques apparaisse une idée utilisable, nous la tirons à part,
+l'examinons un instant, et avant de la laisser aller, la marquons d'un effort
+d'attention pour la retrouver au besoin. Ainsi l'esprit du poète est hanté
+d'idées conçues par hasard, de projets d'œuvres auxquels il n'a pas donné suite,
+d'images qu'il a laissées à l'état d'ébauches. Exercé comme il l'est, par
+entraînement professionnel, à surveiller en lui-même l'apparition des idées et à
+retenir par un effort de mémoire spécial celles qui lui semblent comporter un
+développement artistique, il en a toujours en lui-même une réserve dans laquelle
+il n'a qu'à puiser. Le plus souvent, il a plutôt l'embarras de choisir entre les
+idées diverses qui le sollicitent.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dis-moi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer?<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+D'où vont venir les pleurs que nous allons verser,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie?...</p>
+<p>Ainsi la Muse de la <i>Nuit de mai</i> fait passer dans l'esprit du poète une
+série d'images qu'elle développe un instant pour le tenter, symbole poétique de
+ces suggestions spontanées de l'inspiration. Très souvent les meilleures idées
+sont trouvées par distraction, pendant que l'on travaille à en développer
+d'autres, comme si par une sorte d'irradiation nerveuse l'excès d'activité d'un
+des lobes du cerveau se propageait aux lobes voisins et les mettait en activité
+à leur tour. Ou bien c'est au cours d'une promenade, pendant que l'on croit ne
+penser à rien; les idées viennent, justement parce que l'esprit se laisse aller
+à la libre rêverie. Le fait est même si fréquent que l'on pourrait voir dans la
+marche un des procédés les plus usités pour stimuler la faculté d'invention<a href="#note28"><u>[28]</u></a>.
+</p>
+<p>Le sujet est enfin choisi. Une idée s'est imposée à l'esprit et veut être
+réalisée, développée. Alors on se met sérieusement à l'œuvre et la période de
+composition commence. Voici quel sera, dans la méthode d'inspiration, le procédé
+de développement: on attendra les idées, et quand elles seront venues on fera un
+tri entre celles qui se présenteront, pour conserver celles qui sont le plus
+utilisables. Tant que l'on sentira que l'imagination s'oriente dans le sens
+voulu, on se gardera d'intervenir. Si elle tend à s'écarter du sujet, ou si les
+conceptions qu'elle apporte manquent à quelque exigence artistique, on
+l'arrêtera net, on la remettra sur la voie pour de nouveau la laisser aller.
+Quand on aura tiré du sujet tous les développements qu'il comporte, autrement
+dit quand l'idée initiale n'en suggérera plus d'autres, on s'arrêtera. Comme on
+le voit, je n'admets pas que même dans ce genre de composition on reste tout à
+fait passif. Je suppose que l'on ne rêve pas seulement, mais que vraiment on
+compose. La volonté, l'intelligence, le goût critique interviennent donc de
+quelque manière, autant qu'il le faut pour stimuler et utiliser au mieux le
+travail spontané de l'imagination. Il reste cependant que ce travail est tout
+spontané, aussi spontané que peut l'être la germination d'une graine ou
+l'éclosion d'une fleur. La formation même des images reste absolument
+inconsciente. Tout le positif de la composition, tout ce qui est réellement
+trouvé a été obtenu par ce procédé. On invente par une libre improvisation dont
+après coup seulement on contrôle les résultats. L'imagination propose,
+l'intelligence et le goût disposent.</p>
+<p>C'est bien ainsi, je crois, que l'on se représente communément la composition
+poétique, ce qui tend à prouver que cette méthode est en fait très usitée. Elle
+a bien des avantages.</p>
+<p>Nous avons vu combien le laisser aller de la rêverie est favorable à la
+dissolution et recomposition spontanée des images. En s'abandonnant à son
+inspiration, le poète trouvera des combinaisons d'idées originales, que la
+réflexion ne lui fournirait pas<a href="#note29"><u>[29]</u></a>. La méthode d'inspiration est
+particulièrement féconde. Les poètes qui l'ont employée de préférence ont eu une
+production plus abondante et plus riche. Leurs œuvres ont un développement plus
+large. Leur phrase même, considérée à part, se fait remarquer par son ampleur.,
+l'idée principale se présentant toujours accompagnée de tout un cortège d'idées
+accessoires. Autant la phrase de l'écrivain réfléchi est nette, courte et
+ramassée, autant celle de l'écrivain inspiré est complexe.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pour moi quand je verrais dans les célestes plaines<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Les astres s'écartant de leurs roules certaines,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Dans les champs de l'éther l'un par l'autre heurtés,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Parcourir au hasard les cieux épouvantés;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Quand j'entendrais gémir et se briser la terre;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Quand je verrais son globe errant et solitaire,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Flottant loin des soleils, pleurant l'homme détruit,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Se perdre dans les champs de l'éternelle nuit;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Seul je serais debout, seul malgré mon effroi,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Être infaillible et bon, j'espérerais en toi,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et, certain du retour de l'éternelle aurore,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Sur les mondes détruits je t'attendrais encore!<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Lamartine (<i>L'immortalité</i>).</p>
+<p>Quand on trouve, chez un poète, de ces suites de vers qui se déroulent en une
+magnifique période, on peut être certain qu'elles n'ont pas été écrites
+lentement, laborieusement, mais sans effort, à la volée, dans un superbe élan
+d'inspiration. On constatera aussi que presque toujours ce sont des périodes
+émues, très pathétiques, qui procèdent par conséquent d'un sentiment intense qui
+de lui-même a suscité les images.</p>
+<p>L'inspiration, ne demandant aucun effort intellectuel, n'apporte aucune
+fatigue. Accueillir les images qui se présentent d'elles-mêmes, ce n'est pas un
+travail, c'est une joie. Sentir en soi les idées affluer, c'est un ravissement.
+Le labeur de la composition réfléchie est plus pénible que tout effort
+musculaire ou tout travail manuel; il semble que l'on s'arrache de force les
+idées de la tête; chez certains écrivains, c'est une véritable agonie<a href="#note30"><u>[30]</u></a>.
+L'écrivain qui ne prémédite pas d'effets, qui ne s'astreint pas à un travail de
+combinaison intellectuelle, mais se livre à son imagination, compose dans
+l'allégresse. Écrit-il des vers? Dans une sorte d'extase, il écoute ses voix;
+comme Lamartine, il se recueille pour percevoir ce chant intérieur, cette
+harmonie profonde qui d'elle-même se développe en lui. Compose-t-il un roman?
+Comme Alexandre Dumas il sourira en voyant ses héros se lancer si témérairement
+dans de folles aventures, et contre toute vraisemblance en sortir à leur gloire.
+Comme George Sand, il se contera à lui-même de belles aventures, et pendant que
+sa plume court sur le papier, il se perdra dans ces visions romanesques.
+Dramaturge, il assistera avec curiosité aux évolutions de ses personnages, comme
+s'il était lui-même au spectacle.</p>
+<p>L'aisance avec laquelle un poème est composé n'est pas chose indifférente au
+point de vue artistique. Elle ajoute à l'attrait de l'œuvre. Elle lui donne de
+la grâce. Le lecteur en jouit par sympathie. Parlant de Virgile et de Racine,
+Lamennais remarque que «les lignes de leur style ondulent avec la même pureté,
+la même finesse, la même grâce exquise, que celles des plus belles statues
+grecques<a href="#note31"><u>[31]</u></a>». Telle est bien l'impression que donne cette allure souple et
+naturelle de la pensée qui se laisse aller à l'inspiration. L'effet à produire
+sur l'esprit du lecteur étant de l'amener à l'état de contemplation rêveuse, on
+conçoit qu'il sera plus facile d'obtenir ce résultat quand le poème lui-même
+aura ce caractère de libre rêverie: alors il nous suffira d'en suivre le
+mouvement, d'en prendre l'unisson. En le lisant, nous n'y sentirons aucune
+contrainte, aucun effort. Etant œuvre de pure poésie, il nous donnera une
+impression plus purement poétique.</p>
+<p>Constatons encore que l'œuvre d'inspiration aura cette qualité éminente, la
+sincérité. Nous serons plus disposés à entrer dans l'état d'âme du poète, si
+nous sentons qu'il parle sans préparation, sans artifice, sous l'influence
+directe des sentiments qu'il exprime, dans la vision réelle des images qu'il
+nous décrit. — La poésie lyrique en particulier n'est possible que comme
+expression d'une effervescence intérieure, d'un sentiment exalté qui déborde en
+images. Elle ne saurait être préméditée, composée à froid. Soient par exemple
+ces belles stances lyriques.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; L'abîme, où les soleils sont les égaux des mouches,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Nous tient; nous n'entendons que des sanglots farouches<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ou des rires moqueurs;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Vers la cible d'en haut qui dans l'azur s'élève,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Nous lançons nos projets, nos vœux, l'espoir, le rêve,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ces flèches de nos cœurs.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Nous montons à l'assaut du temps comme une armée.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Sur nos groupes confus que voile la fumée<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Des jours évanouis,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+L'énorme éternité luit, splendide et stagnante;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Le cadran, bouclier de l'heure rayonnante,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Nous terrasse éblouis!<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; V. HUGO. <i>Contemplations</i>.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <i>Pleurs dans la nuit</i>.</p>
+<p>La pièce a plus de 600 vers. D'un bout à l'autre c'est ainsi; une suite
+ininterrompue de visions, évoquées avec une fécondité d'invention inouïe, chaque
+vers faisant surgir brusquement une image; entre ces images, aucun lien; elles
+se succèdent d'un mouvement indépendant, parfois glissant l'une sur l'autre, se
+fondant l'une dans l'autre de telle façon que l'une commence à se projeter sur
+le fond mental quand l'autre ne s'en est pas encore effacée, à peine reliées
+entre elles par ces rapports mystérieux d'association qui semblent tout naturels
+au rêveur et qui échappent à la pensée lucide; dans la suite des strophes,
+aucune trace de plan. Evidemment le poète n'a rien prémédité. Ce qui achève de
+le prouver c'est que la pièce n'aboutit à aucune conclusion; après quelques
+strophes de mise en train, elle atteint rapidement son maximum d'effet, et finit
+par épuisement. Comment le poète a-t-il procédé? On peut se le représenter assez
+aisément. Il a senti s'abattre sur lui des idées sombres, et il a commencé à
+écrire; les premières images qui se sont présentées à lui en ont appelé d'autres
+à leur suite, plus lamentables encore. Le rythme même de ses vers, le
+balancement monotone de la strophe ont fait sur lui l'impression d'un glas
+funèbre. Il s'est ainsi enfoncé dans une méditation de plus en plus lugubre. La
+réflexion n'avait pas à intervenir. C'est l'imagination, stimulée par une
+émotion intense, qui a tout fait. De là l'incohérence, l'illogisme, le caractère
+presque délirant des images; de là leur puissance d'expression et leur
+incomparable lyrisme.</p>
+<p>Il est encore une occasion où la méthode d'inspiration s'impose: c'est dans
+le développement de l'action dramatique. Soit un personnage de tragédie ou de
+roman qui se trouve engagé dans une situation déterminée. Il s'agit de trouver
+ce qu'il doit penser, ce qu'il doit sentir, comment il doit s'exprimer. Cela
+n'est pas arbitraire. Les personnages dramatiques, si l'auteur disposait
+arbitrairement de leur vie intime, ne seraient plus des êtres vivants, mais de
+simples marionnettes dont il tirerait les fils. Mais d'autre part, il est
+impossible de déduire, du caractère que l'on a prêté au personnage, le détail
+des pensées qu'il concevrait, des sentiments qu'il éprouverait et qu'il
+exprimerait dans cette circonstance. Nous ne pouvons le savoir de science
+certaine, quelle que puisse être notre expérience de la vie et notre
+connaissance du cœur humain<a href="#note32"><u>[32]</u></a>.</p>
+<p>Telle est donc la situation paradoxale faite au poète; dans le développement
+de l'action dramatique, il faut qu'il se conforme à des lois qu'il ignore. Ce
+problème, qui pour l'intelligence lucide serait insoluble, ne sera pour
+l'imagination qu'un jeu. Le romancier, le dramaturge s'efforcera d'entrer dans
+ses personnages, de s'identifiera eux; il se pénétrera de leurs sentiments; et
+puis il s'abandonnera au mouvement spontané des idées et des émotions que la
+situation lui suggérera<a href="#note33"><u>[33]</u></a>. L'œuvre qu'il aura ainsi composée sera forcément
+vivante, puisqu'elle aura été réellement vécue. La suite des sentiments qu'il
+prêtera à ses personnages ne pourra manquer d'être conforme aux lois de la
+psychologie, puisqu'il aura fait jouer ces lois en lui-même.</p>
+<p>Le seul inconvénient possible de cette méthode, c'est que le dramaturge, en
+se mettant dans ses personnages, risque de les faire trop semblables à lui-même.
+Beaumarchais leur prêtera son esprit, Dumas sa verve caustique, Hugo sa
+grandiloquence, Musset son humour fantasque<a href="#note34"><u>[34]</u></a>. Il est bien rare que le
+romancier femme ne donne pas à ses héroïnes quelque chose de sa mentalité propre
+et même de ses traits physiques. Mais même dans ce cas on peut dire que si le
+poète est en défaut, ce n'est pas pour avoir appliqué la méthode imaginative,
+c'est pour n'avoir pas fait un suffisant effort d'imagination. Il ne s'est pas
+assez identifié à ses personnages pour se détacher de lui-même. Ce détachement
+de soi n'est vraiment accompli que lorsque, dans l'esprit du dramaturge, les
+êtres qu'il a créés commencent à s'objectiver, à vivre d'une vie indépendante,
+au point que désormais on ne leur fera plus faire ce qu'on veut: ils se
+refuseraient à accomplir des actions qui ne seraient pas dans leur caractère.
+</p>
+<p>Alors le poète n'a plus à penser pour eux, à chercher ce qu'ils peuvent dire
+et faire. Il les laisse aller. Il n'a besoin d'intervenir que d'une manière
+intermittente, pour les remettre dans leur rôle s'ils s'en écartent. «Pendant
+que j'écris, dit F. de Curel, je ne suis pas absorbé du tout, mes personnages
+parlent pour leur compte, je ne suis là que pour juger les choses de style, de
+scénario, de convenances, etc. Presque un rôle de pion. Il m'arrive très bien,
+tout en écrivant, de me surprendre pensant à des choses, peu compliquées
+évidemment, mais absolument étrangères à mon travail. Je suis là comme une
+Providence qui gouverne ses créatures sans annihiler leur liberté. Mes
+personnages vont, viennent, discutent comme ils l'entendent». Une fois le plan
+général d'une scène établi, non seulement le développement n'exige plus grande
+réflexion, mais il sera plus naturel, plus vivant, plus pathétique, s'il est
+fait en dehors de toute réflexion, par inspiration pure. Les scènes dialoguées,
+dans un roman, sont de beaucoup les plus faciles à écrire, et ne peuvent même
+être bien écrites que de verve.</p>
+<p>Enfin l'inspiration est indispensable, dans toute composition littéraire,
+quand on en arrive au détail de l'exécution. Si préméditée que soit une œuvre,
+elle ne peut l'être que dans son ensemble; les détails se trouvent sur le
+moment; il faut bien qu'ils soient improvisés: si l'on s'imposait ce programme,
+de ne pas écrire une ligne sans savoir d'avance très exactement ce qu'on va
+dire, on ne commencerait jamais. Il arrivera donc toujours un moment, dans
+l'élaboration de l'œuvre poétique, où l'on devra laisser l'imagination
+fonctionner d'elle-même, conformément à ses propres lois.</p>
+<p>Nous avons admis qu'à la rigueur le sujet d'une œuvre pouvait être déduit de
+considérations abstraites; mais il ne peut en être ainsi de toute la suite du
+développement; autrement l'œuvre entière garderait ce caractère sec et abstrait;
+à aucun moment elle ne serait artistique et vivante. Qu'une œuvre à composer se
+présente d'abord comme un problème à résoudre, soit. La réflexion peut poser le
+problème, ce n'est pas elle qui le résoudra. Cela est vrai d'un problème
+géométrique: si précises qu'en soient les données, la solution n'en ressort
+jamais par pure déduction: elle ne peut se trouver que par tâtonnement
+intellectuel, en choisissant parmi les idées qui se présenteront au hasard, dans
+cette méditation inconsciente qui est la rêverie du penseur. A plus forte raison
+cela sera-t-il vrai des problèmes d'art, qui sont autrement complexes, et ne
+comportent pas une solution déterminée, mais une infinité de solutions à peu
+près équivalentes. Pourquoi Edgar Poe, se proposant d'écrire un poème de l'effet
+poétique le plus intense, c'est-à-dire court, original, d'un caractère
+mélancolique, avec refrains, est-il justement tombé sur son poème du Corbeau?
+C'est évidemment par une suite de hasards, c'est-à-dire parce que ces images se
+sont présentées spontanément à lui au cours de sa méditation, et lui ont paru
+répondre assez bien aux données du problème. Peut-être même cette idée le
+hantait-elle déjà, depuis quelque temps, et lui a-t-elle suggéré elle-même les
+raisons qu'il s'est données de la choisir. Si, partant de son intention initiale
+d'écrire un poème aussi esthétique que possible, il était vraiment arrivé par
+déduction rigoureuse à l'idée qu'il a mise en œuvre, il s'ensuivrait que le
+Corbeau est le poème par excellence, et que se proposant d'écrire un beau poème
+on n'en saurait écrire d'autre. En réalité, par la même méthode qu'a employée E.
+Boutroux pour démontrer la contingence des lois de la nature, on pourrait
+prouver que la genèse d'une œuvre d'art n'est jamais déterminée par une
+nécessité logique; à chaque progrès qu'elle fait apparaissent en elle des
+éléments nouveaux, inattendus, produits de la pensée libre, qui pour son auteur
+même sont une surprise.</p>
+
+<a name="12"></a>
+<br>
+<br>
+§ 2. – MÉTHODE DE RÉFLEXION.
+<br>
+
+
+<p>Nous avons fait à l'inspiration sa part. Il nous reste à chercher quel rôle
+peut et doit jouer, dans la genèse de l'œuvre poétique, la pensée lucide et
+consciente.</p>
+<p>Certains théoriciens seraient disposés à ne lui en accorder aucun. «Le génie
+doit créer comme l'imagination travaille, obéissant à une loi, poursuivant un
+but sans avoir conscience de l'un ni de l'autre. Une œuvre d'art, où nous
+constaterons l'action d'une réflexion consciente sur la disposition de
+l'ensemble, nous paraîtra pauvre<a href="#note35"><u>[35]</u></a>.» Ce serait donc précisément par la portion
+qui échappe aux aperçus conscients de l'intelligence que l'œuvre d'art
+produirait son effet esthétique.</p>
+<p>Nous reconnaîtrons volontiers que dans une œuvre d'art il ne doit pas
+subsister trace de l'effort intellectuel qu'elle a coûté; et cela est vrai
+surtout de l'œuvre destinée à donner une impression de poésie. S'ensuit-il que
+l'effort soit inutile? En dissuader le poète, ce serait le priver d'un de ses
+plus puissants instruments de travail. S'imaginer qu'une œuvre poétique de
+quelque importance, un drame, un poème épique, a jamais été obtenu par
+élaboration spontanée et inconsciente, sans calcul, ni réflexion, par une pure
+intuition du génie, c'est se placer en dehors de toute réalité. C'est supposer
+qu'un édifice peut se construire sans plan ni calcul, sans fondations ni
+échafaudages, à la façon dont s'édifiaient les palais d'Aladin. La production
+toute spontanée d'une grande œuvre poétique ne serait pas plus merveilleuse. Je
+me demande même comment cette étrange hypothèse a jamais pu être soutenue; car
+enfin on devrait se douter de la façon dont les écrivains composent; on les voit
+au travail; on sait quel a été le labeur des grands romanciers et des grands
+poètes. Laissons donc de côté cette théorie du génie qui n'a avec la psychologie
+d'observation aucun rapport.</p>
+<p>L'inspiration a un inconvénient, c'est de n'être pas à nos ordres; il faut
+l'attendre, elle peut ne pas venir. Le compositeur qui ne compterait que sur
+elle risquerait fort de perdre bien des journées en flânerie intellectuelle; son
+esprit se disperserait, s'éparpillerait, irait d'un sujet à l'autre sans en
+approfondir aucun.</p>
+<p>La méthode d'inspiration a encore ce grave défaut, c'est d'abandonner au
+hasard la composition de l'œuvre. L'auteur ne sait d'avance où il va; il
+s'engage dans des impasses; d'ordinaire il commence bien, parce que
+l'inspiration est encore fraîche et vive; puis tout se gâte. (Les romans de
+George Sand, par exemple, se ressentent trop du défaut de composition; de même
+bien des poèmes de Lamartine). Au cours de la composition, le développement
+risque fort de dévier; l'idée principale se perd sous les idées parasites.
+L'imagination a vite fait d'entraîner l'auteur loin de son sujet, car elle est
+de sa nature distraite et aberrante. L'excitation même du travail mental
+développe cette tendance des images à la prolifération spontanée. Sans doute
+l'écrivain peut renoncer à ces idées rencontrées chemin faisant, les éliminer
+après coup; il est rare pourtant qu'il le fasse: ces idées de distraction sont
+d'ordinaire si intéressantes qu'il en coûterait trop de les sacrifier. De là ces
+développements à côté, ces hors-d'œuvre, ces digressions dont s'encombre l'œuvre
+des conteurs ou des poètes à l'imagination trop féconde<a href="#note36"><u>[36]</u></a>.</p>
+<p>On ne peut donc abandonner tout à fait l'imagination à elle-même. Une œuvre
+poétique, qui prétend à produire une impression d'art, doit être <i>composée</i>.
+</p>
+<p>Si nous nous observons d'un peu près, au cours d'un travail qui semblerait au
+premier abord ne mettre en exercice que notre imagination, nous n'aurons pas de
+peine à saisir en nous-mêmes tout un jeu subtil de pensées, qui enveloppent
+comme d'un réseau délié les images en voie de formation, qui les relient les
+unes aux autres, qui les attirent ou les écartent. Dans l'improvisation la plus
+rapide, quand nous pourrions croire que les images apparaissent spontanément et
+au hasard, nous pourrons nous rendre compte que leur formation est dirigée,
+surveillée, motivée; elle répond à un programme, elle réalise des intentions,
+elle est intelligente et préméditée en grande partie. Nous pouvons tenir pour
+certain que dans toute élaboration littéraire il en est de même. Dans l'œuvre
+qui semble emportée du mouvement le plus puissant, on discernerait de même des
+calculs secrets, de petites ruses, des artifices de composition destinés à
+ménager un effet, à produire un contraste, à tenir la curiosité en suspens. Le
+véritable artiste, l'homme de génie sait ce qu'il fait; quand on parle de son
+inconscience, il laisse dire, puisque c'est un compliment que l'on entend lui
+faire; mais que l'on fasse mine de critiquer un détail quelconque de son œuvre,
+il sera prêt à en donner les raisons. Signalez-lui une faute, il répondra qu'il
+l'a faite exprès. Le dernier reproche qu'il accepte, c'est celui d'inadvertance.
+</p>
+<p>Dans ce travail mental, il y a des moments pénibles, où l'effort intellectuel
+est porté à une telle intensité, qu'il en devient presque douloureux. C'est dans
+ces moments qu'il est le plus intéressant de l'étudier. Voyons donc, des
+diverses opérations intellectuelles que requiert l'invention consciente et
+réfléchie, quelles sont celles qui coûtent le plus d'effort.</p>
+<p>Il faut d'abord s'obliger à penser sur le sujet choisi. C'est en partie un
+effort d'inhibition. Il s'agit, chaque fois que l'imagination part sur de
+fausses pistes, de couper court à ces digressions, de la remettre sur la voie.
+C'est déjà une tâche pénible; il nous en coûte toujours de résister aux idées
+qui nous sollicitent. Mais cela même ne suffit pas. Il faut accomplir encore un
+effort positif, concentrer les pensées qui tendent à s'éparpiller, enfermer
+l'intelligence dans un cycle de plus en plus étroit; pour cela, se bien définir
+ce que l'on cherche, se poser des questions précises. Le danger est que, plus
+les conditions de l'idée que l'on cherche sont déterminées, moins il y a de
+chance pour que le mouvement spontané de la pensée amène justement celle-là; en
+même temps, on s'est interdit de penser à autre chose. Alors l'intelligence se
+rebute, on a la sensation douloureuse de l'effort à vide; on se creuse en vain
+la tête. Parfois cet état se prolonge longtemps, c'est une véritable angoisse,
+jusqu'à ce qu'enfin l'idée féconde se présente d'elle-même. (Ainsi Zola
+travaillant à grand-peine à composer son Assommoir, jusqu'au moment où l'idée
+lui est venue de faire rentrer Lantier dans le ménage de Gervaise). L'important,
+dans cette recherche des idées, c'est de les saisir au seuil même de la
+conscience, quand elles y apparaissent encore indécises, et de les tirer à soi
+de force. Souvent on a cette impression, que l'idée cherchée est prête à venir,
+qu'elle commence à se former, qu'elle affleure presque dans la conscience. On
+sent qu'il suffirait d'un léger surcroît d'effort pour la faire décidément
+apparaître, comme lorsqu'on cherche à se rappeler un mot que l'on a comme on dit
+sur les lèvres; mais cet effort, on n'a pas l'énergie de le faire, et l'idée
+s'évanouit<a href="#note37"><u>[37]</u></a>.</p>
+<p>Les idées principales une fois trouvées, on peut songer à établir le plan de
+l'œuvre future. C'est une opération indispensable dans toute composition de
+quelque importance<a href="#note38"><u>[38]</u></a>. Pendant qu'on y travaille, les idées s'éclaircissent, se
+complètent; une fois effectuée, elle donne une plus grande facilité de
+développement; elle permet de préparer des effets, d'amener une conclusion. Il
+faut même que cette opération soit bien nécessaire pour qu'un écrivain et
+surtout un poète s'y résigne; car de tout le labeur littéraire, c'est la partie
+la plus ingrate, la plus pénible de beaucoup et la moins poétique. Il faut
+mettre en ordre, disposer en série linéaire des idées qui se sont présentées à
+peu près au hasard, enchevêtrées l'une dans l'autre, en dépendance mutuelle; il
+faut essayer toutes les combinaisons possibles, répondre à des exigences
+complexes et souvent inconciliables; il faut faire un effort pour tenir
+simultanément présentes à l'esprit les images à disposer, ce que l'on ne peut
+faire que dans l'abstrait, en les réduisant à l'état de simples schèmes, sous
+peine d'encombrer l'esprit qui ne saurait embrasser à la fois plusieurs
+représentations concrètes. Souvent il est indispensable, pour préparer une
+situation ou un effet, de composer par régression: comme le disait Pascal, la
+dernière chose que l'on trouve en composant, c'est celle qui doit être mise la
+première. Toutes ces opérations doivent s'exécuter à froid, en pleine lucidité
+d'esprit, autant que possible avec l'intellect seul: car ce n'est qu'une sorte
+de géométrie, une <i>ars combinatoria</i>, où tout se fait dans l'abstrait<a href="#note39"><u>[39]</u></a>.
+L'imagination représentative n'a pas à intervenir, si ce n'est tout au plus pour
+<i>visualiser</i> ces combinaisons: on se fera souvent du plan de l'œuvre
+projetée une sorte de figure schématique, dans laquelle on cherchera à mettre,
+comme dans un plan architectural, une certaine symétrie. Mais ce n'est pas là le
+mode d'imagination que l'on mettra en œuvre au cours de la composition.</p>
+<p>On voit combien ces opérations mentales, qui mettent surtout en jeu les
+facultés logiques, doivent coûter à un imaginatif; et ce qu'il y a de plus
+irritant, c'est que ce labeur est au moins en apparence stérile; de tant
+d'efforts, de tant d'heures passées en tâtonnements et en essais de
+combinaisons, il ne reste rien que quelques sèches formules, et une grande
+fatigue.</p>
+<p>Le plan de l'œuvre une fois arrêté dans ses grandes lignes, l'œuvre de
+développement commence: ici encore la réflexion peut et doit intervenir pour
+forcer en quelque sorte l'inspiration. Il faut obliger l'imagination à remplir
+ce programme; il faut la faire travailler sur commande.</p>
+<p>Le difficile, c'est de l'astreindre à développer les idées dans l'ordre qu'on
+s'est fixé d'avance. Toutes les parties du plan, que l'on a simultanément
+présentes à l'esprit, sollicitent également la pensée; elles tendent
+d'elles-mêmes à se développer; spontanément elles nous suggèrent des images. On
+serait toujours tenté, quand on écrit, de vouloir tout dire à la fois; et ce
+qu'il y a de plus gênant pour l'esprit, c'est qu'il est surtout sollicité par
+les idées finales, auxquelles il serait tenté d'arriver tout de suite,
+puisqu'elles sont le but.</p>
+<p>Il y aurait bien un moyen d'éluder cette difficulté; ce serait d'écrire son
+œuvre à rebours, en développant d'abord ces idées finales. Dans la composition
+d'un drame ou d'un roman, par exemple, on traiterait d'abord les scènes
+essentielles, qui doivent être le point culminant de l'œuvre. Dans un poème
+lyrique on écrirait en premier lieu la dernière strophe; dans un distique, le
+second vers. Ce procédé est tentant; mais expérience faite, on y renoncera
+toujours; il ne saurait donner que des résultats défectueux. Il ne serait
+praticable que si l'on avait d'avance dans la tête un plan de l'œuvre assez
+détaillé, assez déterminé, pour être sûr de n'avoir à lui faire subir, au cours
+du développement, aucune modification essentielle; alors en effet, l'œuvre
+serait vraiment composée d'avance, il n'y aurait plus qu'à l'écrire, et peu
+importerait par quel bout on commencerait. Mais il s'agit précisément ici de
+trouver ces détails; nous devons supposer que l'on n'a arrêté encore que le
+scénario du drame, que le plan général du poème. Forcément, au cours de
+l'exécution, les idées se transformeront un peu; les détails que l'on imaginera
+ne peuvent répondre absolument aux simples intentions que l'on avait,
+puisqu'elles les dépassent. Les situations, en se précisant, se compliqueront;
+le caractère des personnages, qui se réduisait dans le scénario projeté à une
+définition verbale, à une brève formule, achèvera de se déterminer; il prendra
+la complexité de la vie. L'œuvre s'enrichira donc, au cours de la composition,
+de détails imprévus qui devront entrer dans la composition des scènes finales,
+et contribuer à la déterminer. Ces dernières scènes, point culminant de l'œuvre,
+en sont en même temps la synthèse; elles ne peuvent donc être écrites tout
+d'abord. Si l'on avait eu l'imprudence de les rédiger les premières, quand le
+moment serait venu de les mettre à leur place, on s'apercevrait qu'elles ne sont
+plus dans le ton, et il faudrait les recommencer. On peut préparer d'avance et
+tenir en réserve, pour l'intercaler au bon moment, un mot à effet, un vers, une
+phrase peut-être, mais non tout un développement. Une œuvre d'imagination ne
+peut croître que par développement progressif. Il faudra donc en revenir à la
+méthode commune, et commencer par le commencement. On tiendra ses idées en
+suspens jusqu'à ce que le moment soit venu de les développer. On s'appliquera à
+ne pas engager trop tôt ses réserves. L'écrivain qui ne peut penser qu'à ce
+qu'il écrit actuellement est incapable de composer une œuvre. Le véritable
+compositeur est celui qui peut disposer d'avance dans sa tête, en une
+perspective illimitée, toute une série d'idées, qu'il développera l'une après
+l'autre; ainsi il s'avance avec certitude; toute son activité mentale, orientée
+dans une même direction, est régie par une loi de finalité; il tend vers un but
+qu'il a constamment présent à l'esprit, dans un perpétuel effort de
+préméditation.</p>
+<p>Dans toutes les opérations intellectuelles que nous venons de signaler, et
+qui constituent la composition réfléchie, l'allure mentale est toujours la même.
+L'esprit va de l'abstrait au concret, et c'est justement en cela que consiste
+son labeur. Dans des analyses d'une étonnante pénétration, H. Bergson a montré
+comment s'opère cette évolution psychique<a href="#note40"><u>[40]</u></a>.</p>
+<p>De l'œuvre préméditée, que peut-on concevoir avant de l'avoir réalisée? Une
+idée abstraite, qui contient à l'état de pure virtualité les développements
+futurs; une brève formule; tout au plus une image brouillée, confuse, informe,
+qui demande à être précisée, complétée: quelque chose comme ces griffonnages
+qu'un dessinateur trace sur le papier quand il cherche à établir sa composition,
+simples figures schématiques dont on pourrait dire avec H. Bergson qu'elles
+contiennent moins l'image elle-même que l'indication des opérations à faire pour
+la reconstituer. Tout le travail de la composition réfléchie consistera dans
+l'effort de l'idée pour se développer en images de plus en plus concrètes et
+déterminées.</p>
+<p>Telle est la fonction des métaphores, dont le poète fait constamment usage et
+dont il tire ses plus magnifiques effets de poésie.</p>
+<p>On a grand tort de les regarder parfois comme de simples formes verbales, ne
+correspondant pas à une pensée réelle. Si elles ne servaient qu'à rendre l'idée
+principale, ou ce que l'on peut appeler le gros sens de la phrase, sans lui rien
+ajouter, leur usage serait peu recommandable; mieux vaudrait cent fois
+l'expression directe. Mais quand j'exprime métaphoriquement une idée, je mets
+plus dans ma phrase que cette idée; j'y mets aussi une image; et cette image, au
+moment où je l'exprime, est présente à mon esprit; elle fait partie de ma pensée.
+La phrase métaphorique n'exprime donc pas en termes plus compliqués la même
+chose que la phrase directe; elle exprime une pensée plus riche, plus pleine,
+harmonieux composé d'idées et d'images. Il est même des écrivains chez qui
+l'imagination est à ce point dominante que leur pensée s'enveloppe toujours de
+symboles. Ils pensent par images. Un écrivain ainsi constitué ne pourra
+s'exprimer exactement qu'en métaphores. Son style, qui nous semblera figuré à
+outrance, ne fera que rendre strictement l'allure normale de sa pensée.</p>
+<p>Quand on dit que <i>le temps vole</i>, on n'exprime pas par un terme figuré
+cette idée, qu'il passe; on exprime par un terme très précis cette idée, qu'il a
+des ailes. On veut réellement susciter cette image, et on emploie le mot
+technique qui la désigne. C'est cette image même qui est symbolique; le mot ne
+l'est pas<a href="#note41"><u>[41]</u></a>. Si subtile que puisse paraître cette distinction, il faut la
+faire, pour pouvoir maintenir en toute rigueur ce principe, qu'il n'y a pas et
+ne doit pas y avoir de poésie verbale. Les mots ne doivent être qu'un instrument
+de transmission, la poésie étant exclusivement dans les sentiments et les images
+suggérés.</p>
+<p>La métaphore se trouve donc en définitive justifiée comme la seule forme de
+style qui puisse rendre intégralement la pensée imagée, dont elle est
+l'expression adéquate. Si le poète fait des métaphores, s'il les accumule, ce
+n'est pas pour le plaisir de jongler avec les mots ou de les poser à côté du
+sens; c'est pour faire passer ses idées de l'abstrait au concret; c'est pour
+profiter de chaque occasion qu'il trouve pour faire surgir de nouvelles images.
+</p>
+<p>Il en est de même des comparaisons poétiques. Avant d'être un procédé de
+style, une figure de luxe, un ornement du discours, la comparaison est une façon
+pratique de s'exprimer. Elle surgit d'elle-même, dans l'effort que l'on fait
+pour rendre une image nouvelle qu'aucun mot usuel ne peut suggérer directement;
+on s'ingénie à trouver des images plus familières, plus facilement exprimables,
+qui puissent donner une idée de celle-là. Cette sorte d'excitation et
+d'impatience qui fait affluer les comparaisons est portée à son maximum quand il
+s'agit d'exprimer une souffrance physique intense ou une forte émotion morale,
+telle que l'admiration, le désespoir ou l'exaltation de l'amour. Alors on
+cherche ce que l'on peut imaginer de plus saisissant pour rendre ce que l'on
+éprouve, et ce sont des litanies d'images presque délirantes et toujours
+hyperboliques. Car les comparaisons sont de leur nature exagérées; elles
+demandent le plus pour obtenir le moins; il faut que de gré ou de force elles
+mettent l'imagination en mouvement. Le poète usera plus fréquemment que personne
+de ce procédé. Il s'en servira par besoin d'exhaler en les exprimant sous des
+formes multiples les sentiments qui l'oppressent. Il s'en servira aussi par jeu,
+pour le plaisir d'élargir ses représentations, défaire surgir par couples des
+images de la nature entière. La comparaison poétique se distingue de la
+comparaison utilitaire en ce qu'elle est de luxe, poussée plus avant qu'il ne
+serait nécessaire, prolongée au delà de ce qui serait suffisant pour exprimer
+complètement l'idée. Parfois même, comme dans les comparaisons homériques, le
+poète perd pied, il ne s'inquiète plus de conserver entre les deux termes de sa
+comparaison une symétrie quelconque, il se laisse entraîner par la nouvelle
+image et la développe pour son compte. La comparaison est devenue digression.
+Mais on le voit, l'allure mentale est toujours la même, le but poursuivi est
+toujours le même: développer les images, les intensifier, les transporter «à
+travers des plans de conscience différents», de l'abstrait au concret.</p>
+<p>Où le poète prend-il les images qui développent son idée? Le plus souvent
+c'est dans son idée même.</p>
+<p>Nulle idée n'est absolument abstraite. L'abstrait ne peut être tiré que du
+concret, et il faut bien qu'il en garde quelque chose, au moins un schème, un
+symbole quelconque, quelque chose qui puisse de quelque manière se
+représenter<a href="#note42"><u>[42]</u></a>. Le langage courant est plein de métaphores dégradées, atténuées,
+dernier résidu de ces images dont on s'était servi comme de symbole, dans la
+transition du concret à l'abstrait. Ces métaphores, la prose les laisse dormir.
+La poésie en reprend conscience. Cherchant constamment les images, elle les
+trouve là où elles existent à l'état latent. Elle les ramène au jour. Elle leur
+rend la force et la vie.</p>
+<p>Ainsi ce magnifique développement d'images que nous admirons chez les poètes
+est d'ordinaire issu d'une de ces petites métaphores banales que le parler
+courant nous apporte constamment sans que nous y pensions. Songeons-y d'ailleurs.
+Si l'idée, telle que nous la concevons avant de l'exprimer, n'était pas imagée
+déjà, aucune métaphore, aucune comparaison empruntée aux choses concrètes ne
+pourrait jamais l'exprimer. Métaphore et comparaison supposent une analogie.
+Entre une idée pure et une image visuelle, il n'y en aurait aucune l'expression
+métaphorique de cette idée ne serait donc pas possible. On ne pourrait que la
+désigner d'un mot spécial. Si l'un des termes de la comparaison est concret, il
+faut que l'autre le soit aussi de quelque manière.</p>
+<p>L'opération mentale qui suggère au poète ses comparaisons et ses métaphores
+revient donc d'ordinaire à remplacer les images vagues et pâles qui accompagnent
+la pensée courante par des images plus intenses, plus pittoresques, ayant
+pourtant avec les premières une suffisante analogie.</p>
+<p>La conception des idées abstraites, ne mettant en œuvre qu'une partie trop
+restreinte de notre activité intellectuelle, nous fatigue vite. Quand nous nous
+sommes adonnés quelque temps à un tel travail, nous avons la sensation de penser
+à vide; ce perpétuel déroulement de formules que nous ne pouvons réaliser en une
+intuition actuelle, nous devient presque intolérable. Il faut que l'imagination
+fonctionne, elle aussi. Elle fait ce qu'elle peut pour intervenir. Elle
+s'ingénie à <i>illustrer</i> notre pensée, à traduire ce texte abstrait en
+images symboliques. De là un courant de représentations, parallèle à celui des
+idées pures, et qui vient l'enrichir. Ce courant de pensée imagée, qui chez la
+plupart d'entre nous reste inconscient, les poètes le portent à la surface; ils
+le mettent en évidence. Tandis que l'homme positif met ses rêves au service de
+sa réflexion, le poète met sa réflexion au service de ses rêves. Il s'exerce et
+s'entraîne constamment à réaliser ses idées en images. Il arrive ainsi à se
+créer une mentalité nouvelle, correspondant à sa fonction spéciale et à son
+idéal d'art: il se fait une âme de pur imaginatif.</p>
+<p>Dans mainte période poétique, nous pouvons saisir sur le fait ce passage de
+la conception abstraite à la conception imaginative, qui caractérise la
+composition réfléchie. La pensée poétique est surprise en voie d'évolution. La
+période débute par un terme abstrait, se continue par une métaphore et s'achève
+sur une image. Il peut arriver que le poète renverse cet ordre et nous présente
+l'image la première; mais ce ne sera que par exception, par artifice de style et
+pour obtenir un effet de surprise. Ce ne peut être son procédé usuel, car ce
+n'est pas la marche normale de sa pensée. Chez lui l'idée s'épanouit en images
+plus facilement que les images ne se contractent en idée.</p>
+<p>Remarquons en outre que la marche de l'abstrait au concret étant progressive,
+est esthétiquement supérieure. Si l'image nous est présentée la première, nous
+avons le regret de la voir se décolorer, perdre la netteté de ses contours, se
+fondre en simples métaphores, et finalement faire place à la pensée abstraite:
+c'est la poésie qui finit en prose, la source qui tarit et se perd dans les
+sables. Si l'on nous présente au contraire en dernier lieu le terme qui doit le
+plus frapper l'imagination, il y a progression; nous prenons plaisir à voir la
+pensée s'enrichir, l'imagination entrer en jeu, s'exalter, devenir dominante: la
+période poétique, d'abord calme et posée, s'élève par élans, et finit en pleine
+poésie.</p>
+<p>Nous arrivons à la dernière période de la composition poétique: celle où l'on
+donne à la pensée sa forme verbale définitive.</p>
+<p>Cet enveloppement de la pensée dans les mots est toujours une opération
+délicate. Il s'agit d'exprimer son idée; cela supposa qu'elle est vraiment
+donnée, et l'on croit en effet l'avoir présente à l'esprit, puisqu'on cherche à
+l'exprimer; mais dès qu'on s'y applique, on s'aperçoit, à une résistance
+inattendue, que le travail n'est pas aussi avancé qu'on se le figurait. L'idée
+n'est pas encore exprimable. Elle est encore très incomplète, ou bien elle est
+confuse, enveloppée, enchevêtrée. Elle ne prendra une forme arrêtée que
+lorsqu'elle se sera moulée dans une phrase. Mais il faudrait en avoir arrêté la
+forme pour lui trouver une phrase à sa mesure. On ne pourra donc la bien
+exprimer que lorsqu'on l'aura nettement conçue, et la nettement concevoir que
+lorsqu'on l'aura bien exprimée. C'est un cercle vicieux si jamais il en fut.</p>
+<p>Aussi l'auteur est-il souvent bien embarrassé. Il ne sait par où commencer.
+Il tâtonne. Il va de l'idée à la phrase, s'efforçant tant bien que mal d'ajuster
+l'une à l'autre. Il retouche. Il rature. C'est parfois très laborieux. Les
+manuscrits des poètes, ceux surtout qu'ils n'aiment pas à montrer, la feuille de
+travail, le brouillon, en feraient foi.</p>
+<p>Nous nous étonnerons moins maintenant de l'effort que requiert cette dernière
+période de la composition. On serait tenté de sourire de l'écrivain qui se donne
+tant de mal pour mettre sur pied quelques phrases. S'il sait son métier,
+pourquoi cherche-t-il si longtemps ses mots? Il faut mieux comprendre sa
+situation. En somme, dans cette mise en œuvre définitive, il doit mener de
+front, au moins par alternances rapides, deux besognes distinctes: travail de
+l'expression verbale proprement dite; travail d'invention supplémentaire.</p>
+<p>Entre le moment où nous prenons la plume pour exprimer notre idée, et celui
+où nous achevons d'écrire notre phrase, si court que soit l'intervalle, si
+simple que soit la phrase, nous avons accompli un travail intellectuel
+considérable; notre pensée s'est complétée, achevée; l'idée s'est épanouie en
+image; à vrai dire, c'est dans cette opération ultime que s'effectue la majeure
+partie du travail total requis parla composition littéraire.</p>
+<p>A supposer même que l'on sache bien d'avance ce que l'on veut dire, il faut
+trouver des mots pour rendre son idée. Or le vocabulaire le plus riche est bien
+pauvre encore pour noter les nuances indéfiniment variables de la pensée. Quoi
+que l'on fasse, quelque chose en sera toujours perdu. Les formes de phrase
+usitées ne peuvent non plus nous suffire: il est impossible que les tournures de
+phrase toutes faites dont nous disposons rendent exactement le mouvement actuel
+de notre pensée. Il faudra donc nous ingénier, essayer de combinaisons inédites
+et, par un effort d'invention verbale, briser les clichés du langage courant
+pour trouver à nos idées une forme satisfaisante; et cet effort doit être
+d'autant plus grand que la pensée à exprimer est plus originale.</p>
+<p>Mais cette tâche devient particulièrement ardue lorsqu'il s'agit de donner
+une expression verbale à des images concrètes, à des impressions, à des
+sentiments, ce qui est la matière propre du développement poétique. Nous avons
+remarqué que presque toujours les idées abstraites se présentent à nous avec
+leur enveloppe verbale. Le plus souvent, sinon toujours, elles apparaissent dans
+notre esprit avec quelque phrase qui les exprime, au moins sommairement. Il ne
+nous reste plus qu'à retoucher un peu cette formule pour la rendre parfaite.
+Quand nous concevons nettement une idée abstraite, non seulement on peut dire
+que les mots pour l'exprimer arrivent aisément, mais il est impossible qu'ils ne
+soient pas déjà venus. Il n'en est pas de même des images, des sentiments. Je
+puis me représenter très nettement un objet coloré sans trouver aucun terme qui
+explique sa forme ou sa couleur; je puis éprouver un sentiment passionné et être
+incapable de le formuler en phrases. Quand donc l'écrivain s'est donné la
+représentation intense des choses qu'il veut nous décrire ou des sentiments
+qu'il veut exprimer, tout reste à faire pour leur donner une forme verbale; on
+peut même dire que jamais il n'y réussira entièrement. Quels mots exprimeront
+jamais avec une exactitude parfaite une vision mentale donnée, un état d'âme
+donné? La tâche est donc autrement ardue que lorsqu'il s'agissait seulement
+d'écrire sous la dictée rapide de la parole intérieure.</p>
+<p>Voici encore une difficulté particulière à l'expression poétique. S'il ne
+s'agissait que de donner une idée des choses, en y mettant le temps, on y
+arriverait toujours. On fournirait aux lecteurs toutes les indications
+nécessaires pour leur permettre de prendre de l'objet décrit une connaissance
+exacte. Mais cela exigerait d'eux un labeur intellectuel, incompatible avec
+l'effet poétique. Il faudra donc faire surgir autant que possible l'image d'un
+mot. Chaque phrase devra apporter une représentation, à laquelle il sera presque
+impossible de faire des retouches. C'est comme dans le travail de la fresque, il
+faut peindre au premier coup. Seuls quelques écrivains, doués du génie de
+l'expression verbale, trouvent du premier coup le mot juste qui fait voir
+immédiatement les choses. En général, on pourrait poser cette loi, que l'aisance
+du style est plutôt en raison inverse de sa puissance d'évocation. C'est dire
+que le poète ne sera presque jamais dispensé de l'effort d'expression verbale.
+</p>
+<p>Ces difficultés, remarquons-le, n'existent pas pour l'écrivain d'inspiration,
+qui accepte les phrases en même temps que les idées, comme elles lui viennent.
+De là d'ordinaire la grâce et l'aisance de son style. La phrase de réflexion
+sera plus écrite, plus artificielle, plus laborieuse. Mais voici la
+contre-partie. Si la réflexion donne d'abord des résultats inférieurs à
+l'inspiration, par un effort de plus elle reprend la supériorité.</p>
+<p>La phrase improvisée, irréfléchie, a parfois de véritables trouvailles
+d'expression, mais aussi bien souvent des faiblesses, des négligences. La parole
+suit le cours de la pensée, énonçant les idées à mesure qu'elles se produisent,
+une à une, en série linéaire, n'usant jamais que des constructions les plus
+directes et retombant presque toujours sur les mêmes types de phrase.</p>
+<p>Quand on compose sa phrase à loisir, on n'accepte pas si aisément les
+premiers mots venus. Le vocabulaire gagne en richesse, en puissance de
+suggestion. La phrase devient plus variée de tournures, et par conséquent plus
+expressive. Elle se resserre en formules brèves, ou s'organise en périodes
+composées avec art. On peut préméditer des effets, tenir en réserve les mots de
+valeur jusqu'au moment où ils produiront l'impression la plus forte, briser les
+expressions toutes faites, contrarier les habitudes de la langue pour réveiller
+ses énergies.</p>
+<p>Les poètes-stylistes ont été les plus ingénieux inventeurs de langage. C'est
+d'eux que procèdent tous les raffinements du style, les effets de rythme,
+d'harmonie imitative, les inversions expressives, le développement de la
+métaphore, etc.</p>
+<p>C'est grâce à eux que la prose même, inspirée de leurs exemples, profitant de
+leurs découvertes, est devenue un art. C'est même chez eux que l'on retrouverait
+la suprême aisance de style. Quand à force d'exercice on se sera rompu à ces
+allures artificielles que l'écriture d'art donne à la pensée, l'esprit reprendra
+sa liberté d'allures, et le style acquerra une valeur esthétique que le langage
+improvisé ne saurait atteindre.</p>
+<p>Ainsi, par un incessant labeur, se constituera peu à peu cette œuvre dont le
+lecteur, qui reçoit les images toutes faites et passe sans effort de l'une à
+l'autre, recevra une impression de pure poésie.</p>
+<p>Sans doute cette méthode est très pénible. L'inspiration est certainement
+plus commode: si elle suffisait toujours, il est bien évident qu'on ne se
+fatiguerait jamais la tête à réfléchir. Mais encore une fois, il est des cas où
+la réflexion est nécessaire. Au cours de la composition poétique, il est des
+opérations indispensables que seule elle peut effectuer.</p>
+<p>La pratique même indiquera à l'écrivain dans quels cas il doit y recourir. Au
+cours d'un long travail de composition, il ira d'une méthode à l'autre, selon
+les besoins du moment. Ce changement se fait d'instinct. On accueille l'idée qui
+se présente, si elle est de tout point satisfaisante; si elle ne suffît pas, on
+cherche, on s'ingénie, on raisonne, on réfléchit jusqu'à ce qu'on ait trouvé.
+Mais surtout il faut résister à ce préjugé, en vertu duquel on attribue aux
+productions spontanées de l'imagination une supériorité littéraire. Un chef-d'œuvre
+ne se crée pas sans travail.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Rien ne peut s'accomplir sans lutte et sans douleur.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Quel patient effort pour que s'ouvre une fleur!<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; M. BOUCHOR,
+<i>Les Mystères d'Eleusis</i>.</p>
+<p>Le génie, c'est un grand effort.</p>
+<p>Il se produit d'ailleurs, à la suite d'efforts cérébraux intenses, un
+phénomène psychique remarquable: c'est cette sorte d'excitation des facultés
+inventives, que finit par provoquer la réflexion même. L'inspiration, dit E.
+Pailleron, peut être comparée à la mise en train des hauts fourneaux: «quand
+c'est rouge, tout va bien<a href="#note43"><u>[43]</u></a>». Selon A. Daudet et quelques autres écrivains, ce
+phénomène se produirait soudainement, comme une crise. «Tout à coup,
+brusquement, sans qu'on sache pourquoi ni comment, la crise du travail
+commence. C'est comme un surcroît de chaleur vitale qui monte au cerveau; on est
+pris, envahi par son sujet et on se met à écrire avec lièvre. Alors rien ne vous
+arrête; l'encrier est vide, le crayon est cassé; peu importe, on va toujours. On
+s'irrite contre la nuit qui tombe, et l'on se crève les yeux dans le crépuscule
+en attendant la lampe qui ne vient pas. On dispute le temps au sommeil et aux
+repas. S'il faut partir, aller à la campagne, faire un voyage, on ne peut pas se
+décider à quitter le travail, on écrit encore debout, sur un coin de sa
+malle<a href="#note44"><u>[44]</u></a>.» Ainsi, à force de réflexion, on arrive à déterminer une sorte
+d'inspiration supérieure, parfois pénible encore, quelques écrivains en parlent
+comme d'un état d'obsession et de fièvre, mais productive, féconde, dans
+laquelle toutes les facultés s'exaltent à la fois.</p>
+
+<a name="13"></a>
+<br>
+<br>
+CHAPITRE VI
+<br>
+<br>
+LA QUESTION DU VERS ET L'AVENIR DE LA POÉSIE
+<br>
+
+<p>Une dernière question nous reste à résoudre, celle de savoir s'il est bon que
+la pensée poétique se donne une expression verbale particulière.</p>
+<p>Il est naturel qu'ayant à exprimer des pensées et des sentiments d'une nature
+spéciale, les poètes se soient fait leurs procédés d'expression spéciaux. Jamais
+ils n'ont parlé tout à fait la même langue que le vulgaire.</p>
+<p>Sans doute la différence entre la langue usuelle et la langue poétique tend à
+s'atténuer.</p>
+<p>Les temps sont passés où le vocabulaire de la poésie se différenciait de
+celui de la prose au point de devenir un véritable idiome. Les poètes ont
+également renoncé à ce purisme, à ce souci d'élégance et de noblesse, qui leur
+faisait écarter comme indigne d'eux le mot précis, technique. Ils dédaignent la
+périphrase. Ils ne craignent pas d'appeler les choses par leur nom. Entre la
+prose et la poésie il n'y a plus de cloisons étanches; les deux vocabulaires
+tendent à s'unifier.</p>
+<p>Cependant il y aura toujours, par la force des choses, des mots poétiques,
+c'est-à-dire particulièrement suggestifs, évocateurs de sentiments et d'images,
+et des mots prosaïques, qui ne peuvent éveiller que des idées positives ou
+vulgaires. Naturellement les premiers se rencontreront en plus forte proportion
+chez les poètes, tandis que les seconds y seront plus rares.</p>
+<p>Le poète a aussi une prédilection d'artiste pour les mots bien faits,
+conformes au génie de la langue; pour les mots esthétiques, dont la structure ou
+la sonorité est en secrète harmonie avec l'objet qu'ils désignent<a href="#note45"><u>[45]</u></a>.</p>
+<p>Entre la prose et la poésie, voici une nouvelle différence qui n'est pas dans
+les mots eux-mêmes, mais dans la façon de les poser. La prose vise plutôt à
+l'exactitude. Etant donné qu'elle a pour but la transmission fidèle et
+économique de la pensée, elle a raison de le faire. Si nous avons pour exprimer
+notre idée un mot précis, technique, spécial, qui dit exactement ce que nous
+voulons dire, pourquoi en employer un autre? Des écrivains qu'on ne s'attendrait
+pas à trouver si rigoristes, Fénelon par exemple, ou Renan, ont été pris de
+scrupule quand ils ont pensé aux pures élégances de style, et ont estimé qu'il
+vaudrait mieux y renoncer décidément. Rivarol a donné de forts arguments en
+faveur du style direct, utilitaire. Les principes mêmes de l'esthétique
+rationnelle, qui nous montrent la réelle beauté dans l'exacte adaptation de
+chaque chose à sa fin, ne nous obligeront-ils pas à adopter cet idéal, en
+apparence un peu austère, de l'expression stricte et adéquate? Exprimer sa
+pensée, toute sa pensée, rien que sa pensée, c'est bien la règle à laquelle le
+prosateur se sent astreint.</p>
+<p>Ce n'est pas du tout l'idéal du poète. Il tient moins à transmettre
+intégralement la pensée qu'il a dans l'esprit qu'à frapper l'imagination. Que la
+conception qu'il nous suggère soit un peu différente de la sienne propre, peu
+lui importe, pourvu qu'elle soit poétiquement équivalente. Il aimera suggérer
+plus d'images qu'il n'en exprime formellement, abandonnant en partie le lecteur
+à sa libre fantaisie, et par conséquent laissant indécise et inexprimée une
+partie de sa pensée. On a bien des fois remarqué que l'expression adéquate de
+l'idée était par essence prosaïque. Une phrase nette, claire comme eau de roche,
+qui dit avec une netteté parfaite ce qu'elle veut dire, et rien d'autre, aura
+toujours peine à nous donner une impression de poésie.</p>
+<p>Je me rends compte que la parfaite précision du style, pour être maintenue,
+exige un effort, une maîtrise de soi, qui n'est pas compatible avec la rêverie;
+on ne doit donc pas la demander au poète; il ne doit même pas en donner
+l'impression. De tout temps on l'a autorisé à ne pas trop resserrer ses
+expressions, à leur donner un certain jeu. Il ne faudrait pourtant pas abuser de
+ce droit. L'usage trop constant de cette licence poétique aurait l'inconvénient
+de faire perdre à l'écrivain tout souci de précision dans l'expression de sa
+pensée. Il en viendrait à se complaire dans les transpositions de termes, dans
+les à-peu-près. La tentation est si forte! Le mot juste est parfois si difficile
+à amener dans un vers!</p>
+<p>L'usage même de la métaphore incite les poètes à faire porter à faux leurs
+expressions; et ce qui est le plus dangereux, c'est qu'il couvre toutes les
+négligences; quand le poète a pris un mot pour l'autre, il en est quitte pour
+dire que c'est une métaphore. Les poètes d'inspiration sont particulièrement
+exposés à ces divagations de la parole. Quelques contemporains les ont
+recherchées systématiquement. Us leur ont trouvé un charme particulier. Us s'en
+sont fait un programme.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il faut aussi que tu n'ailles point<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Choisir tes mots sans quelque méprise:<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Rien de plus cher que la chanson grise<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Où l'Indécis au Précis se joint.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; VERLAINE.</p>
+<p>Ce procédé de style n'est pas tout à fait absurde. On en peut obtenir
+certains effets. Pour exprimer des idées très vagues, des sentiments très
+nébuleux, les mots les moins précis ont un sens trop déterminé encore. En posant
+franchement et de parti pris tous les mots à faux, on abaisse leur vertu
+suggestive à l'extrême limite, passée laquelle ils ne signifieraient plus rien
+du tout. Le lecteur perd l'habitude d'en interpréter aucun à la lettre; la
+pensée se trouve ainsi délivrée de l'obligation de prendre une forme définie;
+l'idée reste flottante, indécise et libre entre ces mots dont aucun n'a de prise
+sur elle. Il est en tout cas un état d'âme que cette façon d'écrire exprimera
+parfaitement: c'est celui du poète fatigué, qui n'a même plus la force de
+chercher ses mots.</p>
+<p>Les œuvres composées suivant ce système resteront comme un curieux exemple
+des effets littéraires que l'on peut tirer du <i>laisser aller</i> verbal.</p>
+<p>Peut-être est-il bon que l'expérience ait été faite. Mais c'est assez pour
+une fois, il est à souhaiter qu'on n'y revienne plus.</p>
+<p>Mais voici la différence essentielle, fondamentale qui sépare la poésie de la
+prose. La poésie s'est donné une forme qui est bien à elle, qu'elle se réserve
+pour son usage particulier, et dans laquelle elle s'enferme plus volontiers que
+dans toute autre. C'est la forme du vers.</p>
+<p>D'où vient le plaisir particulier que nous éprouvons à lire ou entendre des
+vers? A cette question, nous serions tentés de répondre immédiatement: de leur
+contenu poétique. S'ils produisent un tel effet esthétique, n'est-ce pas par
+la vertu qu'ils ont d'agir sur l'imagination, par la splendeur des visions
+qu'ils nous suggèrent, par ce luxe de comparaisons et de métaphores, par la
+profondeur ou la noblesse des sentiments qu'ils expriment, par leur poésie en un
+mot? Rien de plus juste. Mais on n'a pas répondu à la question. La poésie en
+effet n'est pas chose essentielle au vers, et qui explique son attrait
+particulier. Comme nous l'avons constaté, on trouve aussi de la poésie dans la
+prose. D'autre part, le vers n'est pas nécessairement poétique; il en est
+d'excellents qui valent par de tout autres qualités que celle-là.</p>
+<p>Dans ce vers de Racine qu'admirait tant Flaubert,</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; La fille de Minos et de Pasiphaë!</p>
+<p>où est la poésie?</p>
+<p>Peut-être la poésie produit-elle plus d'effet dans les vers que dans la
+prose, et s'y rencontre-t-elle plus fréquemment, pour des raisons qui restent à
+expliquer. Mais ce n'est pas dans cette prédominance que peut consister
+l'attrait très spécial des vers. Il le faut chercher dans quelque chose
+d'inhérent à la versification; et cette chose est évidente; elle saute aux yeux
+par la seule disposition typographique des vers; c'est le rythme.</p>
+<p>La parole humaine a naturellement un certain rythme. Les phrases que nous
+prononçons, bien qu'elles ne soient assujetties à aucune cadence prédéterminée,
+ont cependant une tendance à prendre une longueur moyenne, et à se construire
+suivant un même type, ramenant à intervalles à peu près égaux des intonations à
+peu près semblables. Toute émotion tend à accentuer encore cette périodicité.
+Dans l'émotion extrême, la parole devient absolument rythmique, comme l'est une
+plainte, un rire d'allégresse ou une adjuration passionnée. Dès que l'on a songé
+à mettre de l'art dans la parole, l'idée devait donc tout naturellement venir de
+régulariser ce chant spontané de la voix, et d'en fixer le rythme. On a essayé
+de bien des systèmes de versification; actuellement encore on trouverait chez
+les différents peuples une grande variété de formes poétiques, combinées de
+manière plus ou moins ingénieuse; mais le but poursuivi est toujours le même:
+donner à la parole humaine un rythme défini.</p>
+<p>Le plaisir essentiel que peut donner le vers est donc celui que peut donner
+le rythme. L'oreille s'adapte à cette cadence qui lui devient un besoin; elle
+attend avec une sorte d'anxiété le retour de l'impression sonore qu'elle se
+tient d'avance toute prête à recevoir, et c'est chaque fois qu'elle la retrouve
+un plaisir d'attente satisfaite. L'intelligence jouit de l'aisance avec laquelle
+la phrase ainsi scandée se perçoit et se retient; objectivement et d'une manière
+toute désintéressée, elle admire la régularité de ces formes sonores, leurs
+qualités de facture, l'ingéniosité de leurs combinaisons. Que la phrase
+poétique, sans rien perdre de sa logique et de son expression, puisse se prêter
+ainsi aux exigences du vers, qu'elle change de pied quand il le faut, retombe
+avec tant de grâce sur le rythme voulu, c'est un jeu difficile, un véritable
+tour de force dont les initiés savent apprécier le mérite. Enfin et surtout,
+dans le rythme poétique, nous jouissons de la régularité, de la mise en ordre,
+de la cadence des pensées elles-mêmes. Ne parlons pas toujours des mots et des
+phrases. Qu'est-ce que cela quand nous lisons des vers? Le mot n'est qu'un
+signe; l'essentiel est la pensée, l'image, le sentiment exprimé.</p>
+<p>Ce qu'il y a de merveilleux dans le vers, c'est qu'en rythmant les phrases il
+rythme le sentiment et la pensée. Le récitant, et par sympathie l'auditeur, est
+entraîné, porté par ce mouvement sonore; son être entier en prend la cadence; de
+chaque vers il reçoit un élan; et périodiquement, suivant un plus large rythme,
+chaque stance lui apporte un nouvel afflux d'émotions et de pensées. C'est une
+houle puissante comme celle de l'Océan, qui le soulève et le berce. Dans
+l'audition d'un poème, ce ne sont donc pas seulement nos perceptions auditives,
+c'est notre activité cérébrale toute entière qui prend la forme périodique et
+s'ordonne suivant un rythme régulier<a href="#note46"><u>[46]</u></a>; on a réussi, chose qui eût pu sembler
+tout d'abord impossible, à donner une sorte de beauté plastique à de simples
+états de conscience.</p>
+<p>Le vers est donc esthétiquement plus riche que la prose; il met en harmonie
+des éléments plus nombreux. Il contient en somme plus de beauté.</p>
+<p>Nous nous expliquons son attrait et sa valeur esthétique. Montrons maintenant
+quelle est sa valeur poétique. Si les poètes l'ont choisi de préférence pour
+exprimer la pensée rêveuse, c'est sans doute qu'il se prête, mieux que toute
+autre forme verbale, à l'expression de cette pensée.</p>
+<p>Le bercement rythmique du vers est fait, comme tout rythme, pour engourdir la
+réflexion. «Valse mélancolique et langoureux vertige», il empêche l'esprit de
+trop suivre ses idées.</p>
+<p>Le vers a encore cette particularité, qu'il doit être lu plus lentement que
+la prose, puisqu'il oblige le lecteur à articuler chaque syllabe; il lui fait
+prendre des temps. Dans la stance lyrique, le poète nous accorde à intervalles
+égaux une pause, un instant de silence et de recueillement, qui nous permette de
+développer à loisir les images suggérées, de nous pénétrer de notre émotion.</p>
+<p>Le poète lui-même, pendant qu'il compose, subit cet effet du vers. On a
+accusé le vers et notamment la rime d'amener entre les idées des associations
+bizarres et d'introduire le hasard comme facteur essentiel dans la composition
+poétique. Le poète écrit dans le bruissement des rimes, qui l'étourdit. De là
+des digressions inattendues, des impropriétés d'expression, des déviations de
+pensée, et pour dire le mot, une certaine incohérence dans le développement.
+C'est là en effet un danger. Mais en revanche, que de trouvailles faites au
+cours de la composition! La forme du vers est en elle-même suggestive de poésie.
+Par cela même qu'elle déconcerte la pensée logique, elle oblige l'esprit à se
+donner une tout autre allure mentale, plus spontanée, plus capricieuse, et
+vraiment plus poétique.</p>
+<p>Une question doit pourtant se poser ici, qui remet tout en question. Si le
+vers est très poétique, à certains points de vue la prose n'est-elle pas plus
+poétique encore? De nos jours, elle a fait de tels progrès, elle s'est assouplie,
+elle s'est enrichie, elle a augmenté sa puissance d'expression à un tel point,
+que l'on peut se demander si dès maintenant elle ne pourrait pas remplacer
+avantageusement le vers. Peut-être donne-t-elle une sensation d'art moins
+caractérisée. Sa beauté propre, perceptible aux seuls initiés, ne se remarque
+qu'après coup. En revanche, comme son rythme fluide et souple se prêté à toutes
+les évolutions de la pensée! La prose est plus limpide encore, plus transparente
+que le vers, plus naturelle et plus spontanée; notre attention, qui dans les
+vers est toujours quelque peu distraite par les artifices de la forme, se porte
+ici tout entière sur les pensées exprimées. Aussi la prose peut obtenir des
+effets d'émotion que la lecture d'aucun poème ne nous procurera. Sa puissance
+d'expression pathétique est incomparable. C'est elle, et non le vers, qui
+pourrait nous transmettre, dans leur poignante sincérité, les émotions intimes
+du poète. «Il nous semble, dit Guyau, qu'un vrai poète devrait trembler à la
+pensée qu'un seul jour, dans un seul de ses vers, il ait pu changer ou dénaturer
+sa pensée en vue de la sonorité; quelle misérable chose que de se dire: Cette
+larme-là ou ce sanglot vient pour la rime riche! La position du poète rimant ses
+douleurs ou ses joies est déjà assez choquante par moment, sans qu'on en exagère
+encore l'embarras en demandant à la rime une lettre de plus qu'il n'en fallait
+jadis<a href="#note47"><u>[47]</u></a>.» Le mieux serait encore, semble-t-il, de ne pas rimer du tout, de
+renoncer à toute forme artificielle, et de donner à sa pensée l'expression
+qu'elle prend le plus naturellement.</p>
+<p>Oui, s'il s'agissait d'arriver à la parfaite justesse de l'idée, à la
+parfaite clarté de l'expression; oui, s'il fallait obtenir le plus puissant
+effet pathétique, la prose devrait être préférée. Mais la poésie n'est ni la
+vérité, ni le pathétique extrême: elle est la rêverie esthétique. Or c'est le
+vers qui nous amène le mieux à l'état de rêverie. C'est lui, par la beauté
+propre de sa forme, et même par ce qu'elle a d'artificiel, qui maintient le
+mieux notre rêverie, et les sentiments mêmes qui l'accompagnent, à l'état
+esthétique. Elle en fait une pure représentation. Elle les transporte en dehors
+du monde réel; et c'est dans ces conditions que nous en pouvons recevoir une
+pure impression de beauté. J'adhérerais pleinement à cette pensée d'E. Poe: «Je
+désigne la beauté comme le domaine de la poésie... Or, l'objet-vérité, ou
+satisfaction de l'intellect, et l'objet-passion, ou excitation du cœur, sont
+beaucoup plus faciles à atteindre par le moyen de la prose. En somme, la vérité
+réclame une précision, et la passion une <i>familiarité</i> (les hommes vraiment
+passionnés me comprendront), absolument contraires à cette beauté qui n'est
+autre chose, je le répète, que l'excitation ou le délicieux enlèvement de
+l'âme»<a href="#note48"><u>[48]</u></a>.</p>
+<p>Reste le reproche qu'on a fait au vers, de nuire à la sincérité du sentiment.
+Nulle critique ne saurait être plus grave, si celle-là était fondée. Ce
+serait-là, pour l'art des vers, une tare morale que nulle qualité esthétique ne
+saurait compenser. Mais l'on se fait une idée fausse de l'état mental du poète,
+si l'on s'imagine que parce qu'il s'applique à rythmer ses vers, il est
+incapable d'éprouver en même temps une émotion sincère. Pour le vrai poète, la
+poésie n'est pas un jeu, mais une chose sérieuse; il ne craint pas de lui
+confier ses sentiments les plus chers. L'habitude même de composer des vers fait
+disparaître cette sorte de gêne que l'on a pu éprouver au début, et le sentiment
+de ce qu'il y a d'artificiel dans cette forme verbale. Il y a des vers
+absolument sincères; nous ne nous y trompons pas, et ce sont ceux-là qui nous
+vont au cœur. — Mais le fait démettre ses sentiments en vers n'en fait-il pas
+une sorte d'objet idéal? Ne prendront-ils pas, dans cette transcription d'art,
+une apparence d'irréalité? — Sans doute. Mais c'est peut-être pour cette raison
+même que le poète ose confier au vers des pensées si intimes, des sentiments si
+personnels, qu'il hésiterait à exprimer dans la langue commune. Certaines choses
+peuvent se chanter qu'on ne dirait pas, même à voix basse.</p>
+<p>Le vers reste donc la forme d'art la plus admirable dont le poète puisse
+revêtir sa pensée.</p>
+<p>Il serait très intéressant d'étudier, au point de vue de l'effet poétique,
+les divers systèmes de versification qui ont été successivement usités, depuis
+l'antiquité jusqu'à nos jours. En France même, actuellement, le poète dispose
+d'un grand nombre de combinaisons rythmiques, qui chacune ont leur expression
+particulière. Je dirai seulement quelques mots de notre alexandrin classique,
+qui reste jusqu'à nouvel ordre le vers typique et normal de la poésie française.
+Je voudrais répondre à une critique qu'on lui a adressée.</p>
+<p>Parce que sa mesure est très régulière, on l'a accusé de monotonie. Mais
+c'est cette régularité même qui permet d'obtenir des effets de rythme si variés
+et si puissants, par les diverses façons dont cette cadence uniforme du vers se
+combine avec le rythme propre et indéfiniment variable de la phrase. Tantôt en
+effet la phrase tombe parfaitement en mesure avec le vers; tantôt elle est avec
+lui en différence de phase, et ce sont des effets de contre-temps d'une
+singulière intensité d'expression. Soient ces lignes de prose: «Le duel reprend;
+la mort plane; le sang ruisselle. Durandal heurte et suit Closamont. L'étincelle
+jaillit.» C'est une phrase qui a son rythme propre, bref, saccadé, assez
+expressif, mais en somme de médiocre valeur esthétique. Soient maintenant ces
+vers:</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le duel reprend, la mort plane, le sang ruisselle.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Durandal heurte et suit Closamont. L'étincelle<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Jaillit...</p>
+<p>C'est tout autre chose, et c'est bien mieux. Ici en effet vous avez deux
+rythmes, celui de la phrase et celui du vers, tantôt s'accordant, tantôt se
+contrariant comme deux forces indépendantes, et toujours s'accentuant l'un
+l'autre, par leurs oppositions aussi bien que par leurs rencontres. Quelle
+valeur incomparable prennent les mots par la façon dont ils tombent en mesure ou
+à contre-temps, en fin de vers ou en rejet! Tous ces effets de rythme
+disparaissent si l'on n'a pas constamment présente à l'esprit la cadence du
+vers, surtout aux moments où elle ne coïncide pas avec la coupe de la
+phrase<a href="#note49"><u>[49]</u></a>. Le rythme régulier est la mesure normale.</p>
+<p>Il va de soi qu'on ne pourrait s'en contenter. Pour satisfaire à notre besoin
+de variété et pour les nécessités de l'expression, on pourra en déranger la
+cadence, la ralentir, la précipiter, et par instants même, pour porter l'émotion
+à son maximum, la briser brusquement. Mais pas un instant on ne nous la fera
+oublier. Les accidents rythmiques, les variations du mouvement sonore, sa plus
+ou moins grande rapidité n'ont évidemment d'expression que par rapport au
+mouvement normal, comme exception à une loi dont nous devons garder la notion.
+Et notre vers français, tel que l'ont forgé nos grands poètes, est précisément
+construit de manière à nous la conserver toujours.</p>
+<p>On a beaucoup travaillé de nos jours à le perfectionner encore. On a constaté
+que dans le vers classique, et même dans le vers romantique, il y avait beaucoup
+trop de règles arbitraires, de prohibitions irrationnelles, d'entraves toutes
+gratuites à la liberté de l'écrivain.</p>
+<p>Pourquoi admettre certains effets de contre-temps et n'en pas admettre
+d'autres? Pourquoi l'interdiction absolue de l'hiatus? Pourquoi l'alternance
+obligatoire des rimes masculines et des rimes féminines? Tout cela est
+arbitraire. Nos poètes contemporains se sont affranchis de ces vaines
+prohibitions. La rime même s'est détendue; dans certains cas on se contente de
+l'assonance. On a eu cent fois raison de briser cet étroit formalisme, et de
+laisser au poète plus d'initiative.</p>
+<p>Serait-il possible d'imaginer des formes de vers, toutes différentes de
+l'alexandrin régulier, et capables de produire des effets équivalents? Rien ne
+coûte d'essayer, et l'on ne s'en est pas fait faute<a href="#note50"><u>[50]</u></a>. Dans la fièvre de
+rénovation qui a pris depuis vingt ou trente ans nos versificateurs, que de
+formes nouvelles nous avons vues apparaître! Vers en assonances; vers de neuf
+pieds, de onze ou de treize; vers non scandés; vers de longueur arbitrairement
+variable; vers amorphes, etc. Je ne vois pas jusqu'ici que de toutes ces
+tentatives soit sortie une forme de vers supérieure dans son principe à
+l'alexandrin, offrant une somme de qualités plus grande et capable de le
+supplanter comme type normal du vers français: de-ci de-là quelques trouvailles
+exquises, des formes d'un charme subtil et délicat, applicables à l'expression
+de certains états d'âme très particuliers et surtout à l'expression du vague
+dans l'âme; mais rien de solide, de fort, de définitif. Il faut chercher encore.
+</p>
+<p>Peut-être n'a-t-on pas cherché du bon côté. Il me semble que la plupart des
+novateurs se sont surtout proposé comme programme de réagir en poésie contre la
+beauté géométrique, et de trouver des formes de vers plus souples que le vers
+classique, de rythme moins régulier, moins artificiel, mieux capable de
+s'adapter au rythme spontané de la phrase. Par une coïncidence singulière, en
+même temps que la poésie tendait à rapprocher son rythme de celui de la prose,
+la prose, sous prétexte d'<i>écriture artiste</i>, se faisait de plus en plus
+artificielle, en sorte que ces deux formes d'expression de la pensée humaine
+semblaient vouloir se rapprocher de plus en plus. Je crois que c'était là une
+méprise. L'idéal ne me semble pas que la poésie et la prose aillent se
+rapprochant, mais au contraire qu'elles se différencient le plus possible. Il
+est facile d'imaginer entre les deux autant de formes intermédiaires que l'on
+voudra; toutes seront admissibles à la rigueur, mais avec quelque chose
+d'équivoque et de bâtard; aucune ne vaudra la prose simple ou la franche
+versification. Le vers amorphe notamment, le vers qui ne serait astreint à aucun
+rythme régulier, est un non-sens. Bouleversez comme vous l'entendrez toutes les
+règles de la prosodie, mais ne louchez pas au rythme. Nul n'a jamais réussi et
+ne réussira à faire des vers sans rythme défini, par cette raison toute simple
+que ce ne seraient plus des vers. Loin de donner la préférence aux formes
+poétiques où le rythme est le moins accusé, j'accorderais la plus haute valeur à
+celles qui l'accentuent le plus franchement, aux formes très artificielles, qui
+pas un instant ne prennent l'allure de la prose. Ainsi notre grande strophe
+lyrique. Dans cette forme superbe qui lui est préparée d'avance, comment le
+poète pourrait-il exprimer autre chose que ses plus nobles pensées? Sur un tel
+rythme, sur ces larges accords qui accompagnent sa voix, basse obligée de son
+chant, comment mettrait-ils de mesquins et grêles motifs? Ce sont donc les
+formes de vers les plus fortement rythmées qui produiront la plus puissante
+émotion esthétique. Ce sont elles qui mettent le mieux en évidence la beauté
+propre du vers, l'effet qu'elles produisent étant tout à fait spécial, et tel
+que l'on ne saurait lui trouver dans la prose aucun équivalent. Ce sont donc les
+formes typiques auxquelles doit plutôt tendre la poésie.</p>
+<p>Le vers ne saurait donc être trop bien rythmé. Le véritable progrès, ce
+serait de trouver d'autres rythmes, et si possible <i>des rythmes plus beaux</i>.
+Quand on compare la musique et la poésie au point de vue du rythme, on est
+frappé de l'immense supériorité de la musique. Le musicien tire du rythme des
+effets surprenants. Quelle variété de cadences, si ingénieusement combinées, si
+caractérisées, si expressives! Comme la rythmique des vers est pauvre et presque
+rudimentaire en comparaison! Cette pénurie relative me semble pouvoir être
+attribuée à deux causes.</p>
+<p>Notre vers français actuel est fondé en principe sur la simple numération des
+syllabes. Des sons en nombre fixe occupant une durée variable, tel est notre
+rythme poétique. — On pourrait concevoir un système tout différent: des sons en
+nombre variable occupant une durée fixe. C'est précisément le principe du rythme
+musical. Et c'était aussi le principe du vers gréco-latin, où deux syllabes
+brèves pouvaient tenir la place d'une longue, de telle sorte que le vers
+conservât sa cadence régulière quel que fût le nombre total de syllabes émises.
+— Je n'ai pas à établir pour quelles raisons le premier système a prévalu dans
+la prosodie moderne, et s'est définitivement imposé en France, au point de faire
+disparaître de notre vers toute combinaison rythmique fondée sur la quantité des
+syllabes. Nous savons quel parti ont tiré de ce rythme les poètes contemporains.
+Mais je crois bien qu'ils lui ont fait rendre tout ce que le principe
+comportait, et que, pour réaliser un progrès nouveau, il faudra chercher
+ailleurs. En fait, en optant pour le principe de la simple numération des
+syllabes, on s'est engagé dans une impasse. L'avenir du vers est à mon sens, non
+pas dans des perfectionnements de détail désormais presque impossibles, tout
+ayant été essayé, mais dans une révolution du vers, dans le retour au principe
+du rythme musical: nombre variable de sons réparti sur une durée fixe. Ce
+principe serait autrement fécond. Le poète tiendrait compte de la durée relative
+des syllabes, élément très important qu'il ferait entrer dans ses combinaisons
+rythmiques. Il pourrait imposer au récitant un débit plus ou moins rapide,
+obliger la voix à appuyer sur certains mots et à passer vite sur d'autres; il
+aurait en un mot à sa disposition tous les effets de rythme dont actuellement le
+musicien dispose. Il ne suffit pas, bien entendu, de poser le principe; il
+faudrait trouver les voies et moyens; mais si l'ingéniosité de nos
+versificateurs s'exerçait en ce sens, je suis persuadé que pour commencer, ils
+auraient bien vite trouvé des formes de vers au moins équivalentes aux formes
+actuelles. Comme notre oreille s'est faite à la mesure arithmétique de nos vers,
+elle se ferait à cette cadence vraiment rythmique.</p>
+<p>Mais pour que ces progrès dans le rythme poétique soient possibles, il sera
+indispensable que la mesure des vers soit notée de quelque manière. Actuellement
+les poètes dédaignent de le faire. Nous indiquer comment nous devons scander
+leurs vers, quel enfantillage! L'oreille, semble-t-il, doit suffire. Oui, elle
+suffit, pour les rythmes très simples, très connus, très uniformes, qui ont été
+jusqu'ici usités. Mais déjà elle a des perplexités devant les rythmes inattendus
+que nous soumettent parfois les poètes contemporains. On vient de lire une pièce
+de vers écrite en octosyllabes; quand on est encore accordé au rythme de ce vers,
+brusquement on tombe sur une pièce écrite en vers de neuf, de onze, ou de treize
+pieds. L'oreille est choquée; ces rythmes impairs la déconcertent: nous avons
+peine à en prendre la cadence. Un signe quelconque, qui nous indiquerait comment
+ces vers doivent être scandés, nous éviterait cette impression fâcheuse. A plus
+forte raison sera-t-il nécessaire de multiplier les indications quand on en
+arrivera à des rythmes absolument nouveaux. L'absence de toute notation, telle
+me semble être la seconde cause qui a réduit la poésie à une telle pénurie de
+rythmes. Figurons-nous en quel état d'enfance serait encore la musique, si les
+musiciens eux aussi s'étaient abstenus d'indiquer en quelle mesure un morceau
+doit être joué, quelle durée précise il faut donner à chaque note, quand il faut
+précipiter le mouvement, quand il faut le ralentir! C'est justement grâce à
+l'emploi d'une notation très détaillée qu'ils ont pu varier indéfiniment leur
+rythmique, et la porter à son degré de perfection actuel. S'ils s'étaient
+contentés, à la manière des poètes, de nous donner la série des notes qui
+composent un air, s'en remettant à l'oreille du soin d'en trouver la cadence, il
+est probable que les rythmes musicaux en seraient encore au point où en sont les
+rythmes poétiques. Autant que l'on peut entrevoir l'avenir, je me représente la
+poésie future comme établie sur des rythmes aussi variés, aussi expressifs par
+eux-mêmes, aussi soigneusement notés que ceux de la musique. C'est avec la
+musique que l'art des vers avait autrefois les rapports les plus étroits: qu'il
+s'en rapproche de nouveau; que la poésie redevienne lyrique! Les poètes
+contemporains obéissent à un sûr instinct artistique, quand ils réclament une
+versification plus musicale que la nôtre. Que ne se font-ils musiciens vraiment?
+La poésie musicale qu'ils rêvent n'est plus à inventer; ils l'ont souvent
+entendue sans la reconnaître; cette poésie suprême, qui aurait la force de
+suggestion de la parole et l'expression pathétique de la musique pure, c'est le
+chant!</p>
+<p>Je parle d'une poésie de l'avenir. Ici se pose une question inquiétante. On
+s'est demandé si l'avenir était à la poésie. Quelques prophètes pessimistes nous
+menacent d'un retour à la prose, à la prose utilitaire. Ne devenons-nous pas de
+jour en jour plus pratiques, moins disposés à accorder dans notre vie affairée
+une place à l'art, à l'idéal, à la poésie? — On n'a pas le droit de parler
+ainsi. Aujourd'hui comme autrefois, ce que nous voulons, c'est le progrès. Notre
+attention est peut-être spécialement attirée en ce moment sur d'autres réformes,
+plus urgentes encore que celle de la versification: sur des transformations
+sociales à accomplir, sur des injustices à réparer, sur des souffrances, des
+misères, des ignorances et autres très laides choses, que nous aurions envie de
+voir disparaître. En ce sens nous devenons pratiques, songeant au principal
+avant de songer au superflu. Ce n'est pas le signe d'une moindre élévation de
+goûts. Je suis persuadé que l'art, loin d'aller baissant de valeur, ira toujours
+prenant dans la vie humaine une importance plus grande. Le seul fait que la
+poésie soit d'art pur n'est pas ce qui peut nous inquiéter sur son avenir.
+D'autre part nous avons vu qu'ayant son domaine propre, elle ne risquait pas
+d'être évincée par quelque forme d'art plus pure, remplissant mieux qu'elle les
+mêmes fonctions. Elle subsistera donc. Elle subsistera pour son charme, pour sa
+noblesse, pour sa difficulté même qui la réserve à l'expression de nos
+sentiments les plus élevés, pour le rythme et l'harmonie qu'elle met dans toute
+notre âme. Mais pour acquérir ainsi son plein droit à la survivance, il faut que
+loin de se rapprocher de la prose, elle aille plutôt s'en différenciant plus
+encore, de peur de jamais faire double emploi avec elle.</p>
+
+<br>
+<p>[NOTES AU BAS DE LA PAGE]</p>
+
+<p><a name="note01"><u>1</u>&nbsp;</a> Il est certaines opérations intellectuelles que l'on n'effectuera jamais
+en rêve, parce qu'elles impliqueraient un effort d'abstraction incompatible avec
+l'activité cérébrale dont nous disposons alors. Dans une enquête faite sur cette
+question: <i>Avez-vous quelquefois rêvé mathématiques</i>? on a reçu 27 réponses,
+toutes, sauf une, négatives. <i>L'Intermédiaire des mathématiciens</i>, t. IX,
+1902, p. 339-340.</p>
+<p><a name="note02"><u>2</u>&nbsp;</a> «Plus le sommeil est profond, plus les rêves concernent une partie
+antérieure de notre existence et sont loin de la réalité; au contraire, plus le
+sommeil est superficiel, plus les sensations journalières apparaissent et plus
+les rêves reflètent les préoccupations et les émotions de la veille.» Vaschide.
+<i>Recherches expérimentales sur les rêves</i>. Comptes rendus de l'Académie des
+sciences, 17 juillet 1899.</p>
+<p><a name="note03"><u>3</u>&nbsp;</a> C'est ce sentiment particulier que M. Braunschvig doit avoir en vue dans
+la définition qu'il donne du sentiment poétique: «Le sentiment poétique consiste
+dans l'impression que nous laissent des séries d'associations qui, s'éveillant
+dans notre esprit délivré de toute inquiétude pratique, y demeurent pour ainsi
+dire ouvertes.» <i>Le sentiment du beau et le sentiment poétique</i>. F. Alcan,
+1904, p. 207.</p>
+<p><a name="note04"><u>4</u>&nbsp;</a> <i>La Beauté rationnelle</i>. F. Alcan, 1904, deuxième partie, ch. II.
+III, IV.</p>
+<p><a name="note05"><u>5</u>&nbsp;</a> C'est la qualité des images suggérées qui importe, non leur quantité. Si
+la poésie ne consistait que dans le pouvoir d'évoquer une série indéfinie de
+représentations quelconques, rien ne serait plus poétique que le mot <i>et
+cetera</i>.</p>
+<p><a name="note06"><u>6</u>&nbsp;</a> Voir notamment les Rêveries du promeneur solitaire (au promenade) et la
+<i>Lettre à M. de Malesherbes</i>, 26 janvier 1762. Pour établir la balance du
+bonheur que peut nous apporter la rêverie, il faudrait montrer, chez J.-J.
+Rousseau même, la prostration qui suit ces élans de l'imagination. La rêverie, à
+ce degré, est une sorte d'ivresse qui se paie. Elle décolore la vie réelle et en
+éloigne. Elle n'augmente pas tant notre bonheur qu'elle ne le déplace, en le
+reportant tout entier dans notre vie d'imagination.</p>
+<p><a name="note07"><u>7</u>&nbsp;</a> C'est à cette intervention des phosphènes
+dans la composition mentale
+que j'attribuerais en partie les visions lumineuses de l'Apocalypse, ou encore
+la description éblouissante que donne Dante de la Rosé mystique, à la fin de son
+poème. Gœthe avait la faculté de faire apparaître dans le champ rétinien, par un
+effort de vision mentale, des images colorées (sur les faits de ce genre, v.
+Helmholtz, <i>Optique physiologique</i>, 2e partie, § 17) Cette faculté a dû
+avoir une influence sur la genèse des images dans ses contes merveilleux: ainsi,
+dans le Nouveau Paris, ces trois pommes rouge, jaune et verte, transparentes
+comme des pierres précieuses, qui se changent en petites dames qui voltigent sur
+le bout de ses doigts; ainsi encore, dans les Entretiens d'émigrés allemands, le
+beau serpent vert qui avale de l'or et devient lumineux et transparent, ou qui
+se change en un pont d'émeraude, de chrysoprase et de chrysolithe. Voici une
+métamorphose caractéristique: «Son beau corps, à la forme élancée, s'était
+séparé en mille et mille brillantes pierreries; la vieille, en voulant prendre
+sa corbeille, l'avait heurté par mégarde, et l'on ne voyait plus rien de la
+forme du serpent, mais seulement un beau cercle de pierres étincelantes, semées
+sur le gazon.»</p>
+<p>De telles images, quel que puisse être leur sens symbolique, ont été
+évidemment inspirées de ces phosphènes que la circulation du sang sur la rétine
+fait spontanément apparaître.</p>
+<p><a name="note08"><u>8</u>&nbsp;</a> <i>Histoire de ma vie</i>, 3e partie, VIII.</p>
+<p><a name="note09"><u>9</u>&nbsp;</a> N'est-ce pas ainsi que Renan a composé sa vie de Jésus?</p>
+<p><a name="note10"><u>10</u>&nbsp;</a> A comparer, pour l'inconsistance et l'évanouissement progressif de
+l'idéal rêvé, ces vers de la Ctesse Mathieu de Noailles.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le visage de ceux qu'on n'aime pas encor<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Apparaît quelquefois aux
+fenêtres des rêves <br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et va s'illuminant sur de pâles décors <br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Dans un argentement de
+lune qui se lève.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ils ont des gestes lents, doux et silencieux,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Notre vie uniment vers
+leur attente afflue: <br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Il semble que les corps s'unissent par les jeux <br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et que les
+âmes sont des pages qu'on a lues.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ce sont des frôlements dont on ne peut guérir,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Où l'on se sent le cœur trop
+las pour se défendre,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Où l'âme est triste ainsi qu'an moment de mourir; <br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Ce sont
+des unions lamentables et tendres...</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et ceux-là resteront quand le rêve aura fui<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Mystérieusement les élus du
+mensonge, <br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Ceux à qui nous aurons, dans le secret des nuits,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Offert nos lèvres
+d'ombre, ouvert nos bras de songe. <br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <i>Le cœur innombrable</i>.</p>
+<p>On trouverait, dans ce même recueil poétique, de beaux exemples de la poésie
+des objets familiers, qui, pour les âmes prosaïques, restent vulgaires.</p>
+<p><a name="note11"><u>11</u>&nbsp;</a> A signaler dans Chateaubriand cette épithète significative
+d'<i>imaginaires</i>, appliquée aux lointains. «L'arbre décrépit se rompt; il tombe.
+Les forêts mugissent; mille voix s'élèvent. Bientôt les, bruits s'affaiblissent;
+ils meurent dans des lointains presque imaginaires: le silence envahit de
+nouveau le désert.» <i>Journal de voyage</i>.</p>
+<p><a name="note12"><u>12</u>&nbsp;</a> <i>Contes du lundi</i>, Le caravansérail.</p>
+<p><a name="note13"><u>13</u>&nbsp;</a> V. Helmholtz, conférence sur l'optique et la peinture, annexée aux
+<i>Principes scientifiques des Beaux-Arts</i>, Bibliothèque scientifique
+internationale, F. Alcan, 5e éd., 1902.</p>
+<p><a name="note14"><u>14</u>&nbsp;</a> Voir à ce sujet les amusantes boutades de Tolstoï (<i>Qu'est-ce que l'art</i>,
+trad. Halpérine-Kaminsky, Ollendorf 1898, p. 210 et suivantes).</p>
+<p><a name="note15"><u>15</u>&nbsp;</a> <i>Pensées</i>, titre XX, p. 260. Cette remarque pourrait être étendue à toute
+représentation artistique. Non seulement la convention est permise dans l'art,
+mais elle y est obligatoire si l'on tient à produire un effet poétique. Il faut
+que l'on garde cette impression, que le tableau n'est qu'un tableau, que la
+statue n'est qu'une statue, et que tout cela est imaginaire.</p>
+<p><a name="note16"><u>16</u>&nbsp;</a> V. Paul Roy, <i>Enseignement rationnel de la musique</i>, A.-H. Simon. Paris
+1875, pp. 121 et 122.</p>
+<p><a name="note17"><u>17</u>&nbsp;</a> Berlioz, <i>Grand traité d'instrumentation et d'orchestration modernes</i>, p.
+138.</p>
+<p><a name="note18"><u>18</u>&nbsp;</a> F.-A. Gevaert, <i>Nouveau traité d'instrumentation</i>, Lemerre 1885, p. 93.</p>
+<p><a name="note19"><u>19</u>&nbsp;</a> <i>Ibid</i>., p. 210.</p>
+<p><a name="note20"><u>20</u>&nbsp;</a> Wagner a observé sur lui-même ce procédé de composition. Au sujet du
+prélude instrumental qui accompagne l'apparition d'Elsa sur le balcon, au
+deuxième acte de <i>Lohengrin</i>, il écrit à son ami Uhlig: «Je me suis rendu compte
+en revoyant ce passage de la façon dont les thèmes se forment en moi: ils se
+rattachent toujours à une apparition plastique et se conforment au caractère de
+celle-ci.» Cité par Maurice Kufferath. <i>Le Théâtre de R. Wagner. Lohengrin</i>,
+Paris, Fischbacher, 1891, p. 134.</p>
+<p><a name="note21"><u>21</u>&nbsp;</a> <i>Vie et opinions de M. Frédéric-Thomas Graindorge</i>, ch. XXIV.</p>
+<p><a name="note22"><u>22</u>&nbsp;</a> André Chevrillon, <i>Dans l'Inde</i>. Hachette, 1891, p. 250.</p>
+<p><a name="note23"><u>23</u>&nbsp;</a> On trouvera dans l'<i>Esthétique</i> d'Eugène Véron un intéressant plaidoyer en
+ce sens. Il loue la poésie d'avoir, seule de tous les arts, le privilège
+d'exprimer directement des pensées et de s'adresser sans intermédiaire à
+l'intelligence. «L'effort pour exprimer directement une pensée par la sculpture
+ou la peinture est presque fatalement condamné à l'insuccès. La fusion entre les
+deux éléments ne se fait pas ou se fait mal, et laisse l'impression d'une sorte
+de placage. La poésie se prête bien plus facilement au mélange de l'idée et du
+sentiment. Elle passe de l'un à l'autre sans effort et souvent tire de cette
+union d'admirables effets. Quand le poète joint aux facultés spéciales de
+l'artiste la hauteur et la générosité de la pensée, il nous paraît deux fois
+grand et l'œuvre gagne à cette impression un redoublement de puissance... Les
+idées, en somme, ont leur poésie comme les sentiments, et il n'y a pas de raison
+pour que l'art néglige cette source d'émotions.» L'<i>Esthétique</i>, Reinwald, 1878,
+p. 606.</p>
+<p><a name="note24"><u>24</u>&nbsp;</a> Il est à remarquer que chez les philosophes la profondeur de la pensée
+n'exclut nullement l'imagination. Il y aurait une étude spéciale à faire de la
+poésie des philosophes. Quelques-uns ont eu une merveilleuse imagination; il y a
+peu de choses plus poétiques dans la littérature grecque que les mythes de
+Platon. Guyau, dans tous ses ouvrages, a fait une large place à la poésie (Voir
+par exemple, dans l'<i>Irréligion de l'avenir</i>, l'allégorie de la fiancée toujours
+déçue qui tous les matins revêt sa robe blanche, ou du voyageur épuisé de fièvre
+qui suit des yeux l'onduleuse caravane de ses frères en marche vers les pays
+inconnus; dans la <i>Morale, sans obligation ni sanction</i>, la page vraiment sublime
+qui dans les flots en mouvement nous montre le symbole du roulis éternel qui
+berce les êtres). Le style de H. Bergson est aussi très richement imagé.</p>
+<p><a name="note25"><u>25</u>&nbsp;</a> <i>Vers d'un philosophe</i>. V. Alcan, 1896, derniers vers.</p>
+<p><a name="note26"><u>26</u>&nbsp;</a> Th. Ribot a bien montré que l'imagination inventive doit toujours être
+stimulée par quelque émotion. «Toutes les formes de l'imagination créatrice
+impliquent des éléments affectifs. Toutes les dispositions affectives quelles
+qu'elles soient peuvent influer sur l'imagination créatrice.» <i>Essai sur
+l'imagination créatrice</i>. F. Alcan, 1900, p. 27 et 28.</p>
+<p><a name="note27"><u>27</u>&nbsp;</a> Voir par exemple l'analyse que donne E. Poe de la genèse de son poème du
+Corbeau, ou les procédés de composition de Paul Hervieu (A. Binet, La création
+littéraire, <i>Année psychologique</i>, 1903).</p>
+<p><a name="note28"><u>28</u>&nbsp;</a> Voici à ce sujet un certain nombre de témoignages: «La marche a quelque
+chose qui anime et avive mes idées; je ne puis presque penser quand je suis en
+place; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit.» J.-J.
+Rousseau, <i>Confessions</i>, 1re partie, livre IX.</p>
+<p>G. Tarde trouve, <i>au cours d'une promenade</i>, sa théorie de l'imitation (Cité
+par F. Paulhan, <i>Psychologie de l'invention</i>, p. 19. F. Alcan, 1901).</p>
+<p>«La promenade facilite singulièrement le travail d'assimilation des matériaux
+intellectuels et leur mise en œuvre . . . J'avoue, pour mon compte, que toutes les
+idées neuves que j'ai eu le bonheur de découvrir me sont venues dans mes
+promenades.» J. Payot, <i>L'éducation de la volonté</i>. Alcan, 1894, p. 154 et 176.
+</p>
+<p>«J'ai gardé de mon enfance le besoin de marcher rapidement lorsque je cherche
+à inventer quelque chose: c'est une façon de séquestrer mon esprit très facile à
+distraire.» F. de Curel (cité par A. Binet et J. Passy, Études de psychologie
+sur les auteurs dramatiques. <i>Année psychologique</i>, 1894, p. 187).</p>
+<p>On pourrait multiplier à l'infini ces citations.</p>
+<p><a name="note29"><u>29</u>&nbsp;</a> «Ce n'est pas tant par son jeu régulier, par un développement normal que
+l'intelligence invente, que par le profit qu'elle sait tirer de l'activité
+relativement libre et parfois capricieuse de ses éléments... L'idée directrice
+générale intervient pour choisir, pour accepter ou rejeter les éléments qui lui
+sont offerts, mais ces éléments ce n'est généralement pas elle qui les évoque.
+Ils sont en bien des cas le produit du jeu spontané, quoique surveillé, des
+idées et des images, de tous les petits systèmes qui vivent dans l'esprit... Si
+les éléments ne s'affranchissaient pas parfois quelque peu, s ils ne se
+livraient pas à leurs affinités propres en rompant les associations logiques
+habituelles, si la coordination de l'esprit était trop serrée et trop raide,
+trop uniformément persistante, l'invention serait beaucoup plus rare et
+resterait trop simple». F. Paulhan, <i>Psychologie de l'invention</i>, F. Alcan
+1901, pp. 4, 43, 56.</p>
+<p>Voir aussi dans le reste de l'ouvrage un grand nombre d'observations très
+intéressantes sur les procédés intimes de l'invention littéraire.</p>
+<p><a name="note30"><u>30</u>&nbsp;</a> On trouvera cités des exemples intéressants de cette difficulté de la
+composition dans <i>Le labeur de la prose</i>, de G. Abel. Paris, Stock, 1902. Voir
+notamment le fac-similé d'une épreuve corrigée de Balzac.</p>
+<p><a name="note31"><u>31</u>&nbsp;</a> <i>De l'art et du beau</i>. Garnier, 1872, p. 170.</p>
+<p><a name="note32"><u>32</u>&nbsp;</a> Voir le développement de l'opinion contraire par Paul Janet, La
+psychologie dans les tragédies de Racine. <i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 septembre
+1875, p. 267.</p>
+<p><a name="note33"><u>33</u>&nbsp;</a> Sur l'objectivation des personnages dramatiques, voir F. de Curel
+(Lettre citée par A. Binet, <i>Année psychologique</i>, 1894, p. 133.) Ces
+observations, faites sur lui-même par F. de Curel, témoignent d'une remarquable
+faculté d'introspection et sont de précieux documents psychologiques. A
+remarquer tout ce qui a trait à l'utilisation de la rêverie, comme procédé
+d'invention.</p>
+<p><a name="note34"><u>34</u>&nbsp;</a> «Ce n'est pas à dire que les romanciers se mettent en scène dans leurs
+livres, mais, dans les personnages qu'ils nous présentent et dans la façon dont
+ils nous les présentent, si minutieusement observés qu'ils soient d'ailleurs, il
+y a toujours quelque chose de leur âme. Ils sont pour ainsi dire marqués du
+sceau de la personnalité de leur père spirituel». L. Prat, <i>Le caractère
+empirique et la personne</i>, F. Alcan, 1906, p. 152.</p>
+<p><a name="note35"><u>35</u>&nbsp;</a> H. Helmholtz, <i>Théorie physiologique de la musique</i>, trad. Guéroult,
+Masson, 1868, p. 479.</p>
+<p><a name="note36"><u>36</u>&nbsp;</a> V. par exemple les contes emboîtés l'un dans l'autre du Pantcha-Tantra
+et des Mille et une Nuits, les récits parasites qui se greffent sur le récit
+principal dans le Don Quichotte, les monumentales digressions de Notre-Dame de
+Paris et des Misérables.</p>
+<p><a name="note37"><u>37</u>&nbsp;</a> La réflexion jouera un rôle important, qui n'a pas toujours été
+suffisamment étudié, dans la genèse des types romanesques ou dramatiques. Nous
+avons vu comment ils se développent dans l'esprit du poète, par la méthode
+d'inspiration. Mais d'où proviennent-ils? Il est assez rare qu'ils soient
+fournis directement par l'observation. Cela n'arrive guère que pour les
+personnages secondaires, épisodiques, que le poète fait intervenir dans son
+œuvre comme de simples figurants, pour faire nombre. Les personnages principaux
+sont presque toujours le produit d'une élaboration artistique, où la réflexion
+intervient. Ils sont inventés pour tenir un emploi, pour amener certaines
+situations, pour remplir un cadre déterminé d'avance. Celui-ci devra être
+l'Hypocrite (le <i>Tartuffe</i> de Molière, le <i>Begears</i> de Beaumarchais, le
+<i>Sampson
+Brass</i> de Dickens). Celui-là sera le Distrait, ou le Rêveur. Parfois l'auteur se
+proposera de représenter un type ethnique (l'Américain dans le <i>Roi de la mer</i> de
+Vogué, le Basque dans <i>Ramuntcho</i>, le Slave dans l'<i>Aventure de Ladislas Bolscki</i>)
+ou un type social (Balzac, Zola) ou encore un type professionnel (le clergé,
+dans <i>Mon oncle Célestin</i> ou dans <i>Lucifer</i>; la magistrature, dans <i>La robe rouge</i>,
+etc.). Dans toutes les œuvres à thèse (ainsi dans l'<i>Etape</i> de Bourget) les
+caractères sont composés précisément de manière à justifier les théories de
+l'auteur. Étant donné un type comique, le dramaturge aura soin dégrouper autour
+de lui les types accessoires qui en sont comme les variétés (v. des exemples
+significatifs de cette théorie dans l'<i>Essai sur le rire</i> de H. Bergson). Un
+procédé très usité est la création des types par contraste. Don Quichotte exige
+Sancho pour lui faire pendant. Etant donné le caractère d'Augustin de Chanteprie,
+dans le beau roman de la <i>Maison du Péché</i> de Marcelle Tinayre, il fallait que
+Fanny Manolé eût son âme tendre, aimante et païenne. La petite Dorrit de Dickens
+étant toute abnégation, il fallait que son père fût tout égoïsme. On peut
+remarquer que dans les comédies et les romans, le mari et la femme ont toujours
+des caractères opposés. Tous ces exemples achèvent de prouver que le personnage
+romanesque ou dramatique apparaît tout d'abord au poète comme une formule
+abstraite, comme une sorte d'être schématique, produit de la réflexion, qu'il
+complétera ensuite, et auquel il infusera la vie.</p>
+<p><a name="note38"><u>38</u>&nbsp;</a> Le but que l'on se propose, en composant un plan, n'est pas le même,
+selon qu'il s'agit d'une œuvre didactique, ou d'une oeuvre d'imagination. Si
+l'on compose un livre de science, un livre d'histoire, c'est à fin de le rendre
+plus compréhensible et plus assimilable. Une œuvre d'imagination est surtout
+composée pour l'effet. Il résulte de cette différence dans la fin poursuivie des
+différences essentielles dans la forme du plan.</p>
+<p><a name="note39"><u>39</u>&nbsp;</a> V. Sardou, en composant son scénario, évite avec soin de céder à sa
+verve. «Jusque-là, dit-il, j'ai écrit par raisonnement, j'ai fait des
+mathématiques et je me suis défendu contre l'entraînement de l'écriture. Je
+craindrais de mettre dans l'ébauche une certaine chaleur qui ne se trouverait
+plus dans l'exécution.» <i>Année psychologique</i>, 1894, p. 68.</p>
+<p><a name="note40"><u>40</u>&nbsp;</a> Donnons, en quelques citations morcelées, un aperçu de sa théorie:</p>
+<p>«Nous nous bornerons pour le moment à donner à la représentation simple,
+développable en images multiples, un nom qui la fasse reconnaître: nous dirons
+que c'est un schéma dynamique. Nous entendons par là que cette représentation
+contient moins les images elles-mêmes que l'indication des directions à suivre
+et des opérations à faire pour les reconstituer... L'effort de rappel consiste à
+convertir une représentation schématique, dont les cléments s'entre pénètrent,
+en une représentation imagée dont les parties se juxtaposent... L'effort
+intellectuel pour interpréter, comprendre, faire attention, est donc un
+mouvement du «schéma dynamique» dans la direction de l'image qui le développe...
+Le sentiment de l'effort d'intellection se produit toujours sur le trajet du
+schéma à l'image...</p>
+<p>Travailler intellectuellement consiste à conduire une même représentation à
+travers des plans de conscience différents, dans une direction qui va de
+l'abstrait au concret, du schéma à l'image.»</p>
+<p>H. Bergson, l'effort intellectuel. <i>Revue philosophique</i>, 1902, t. I, pp. 6,
+11, 15, 16, 17.</p>
+<p><a name="note41"><u>41</u>&nbsp;</a> On pourrait même avancer, contre l'opinion courante, que les poètes
+emploient assez rarement le style figuré; plus en effet les pensées à exprimer
+sont concrètes, moins il est nécessaire de les exprimer par symboles. On peut en
+faire l'expérience. On reconnaîtra que c'est dans les pages de la philosophie
+abstraite que pullulent les expressions métaphoriques: il est même parfois
+amusant de les réaliser en images. D'où vient cependant qu'étant en réalité plus
+métaphorique que les vers, la prose semble l'être moins? C'est que chez le
+prosateur l'image ne sert qu'à présenter l'idée et s'efface devant elle. La
+poésie se sert moins souvent de figures, mais donne aux images évoquées une
+intensité plus grande. La prose est donc faite d'images en voie de disparition,
+la poésie d'images en voie de développement.</p>
+<p><a name="note42"><u>42</u>&nbsp;</a> «Il est probable que chacun de nous a sa manière de se représenter les
+idées abstraites, qui lui appartient en propre et n'appartient qu'à lui.» F.
+Paulhan, <i>Revue philosophique</i>, XXVII, p. 176.</p>
+<p><a name="note43"><u>43</u>&nbsp;</a> Cité par A. Binet, <i>Année psychologique</i>, 1894, p. 100.</p>
+<p><a name="note44"><u>44</u>&nbsp;</a> <i>Ibid</i>., p. 92.</p>
+<p><a name="note45"><u>45</u>&nbsp;</a> V. à ce sujet des remarques originales, exposées en une terminologie un
+peu étrange, dans la <i>Phonologie esthétique de la langue française</i>, par J.-B.
+Blondel, Guillaumin, 1897.</p>
+<p><a name="note46"><u>46</u>&nbsp;</a> Voir le remarquable chapitre qu'a consacré M. Guyau, dans ses <i>Problèmes
+de l'esthétique contemporaine</i>, à cette question des effets psychologiques du
+vers (livre III, derniers chapitres) Paris, Alcan, 1884.</p>
+<p><a name="note47"><u>47</u>&nbsp;</a> <i>Les problèmes de l'esthétique contemporaine</i>, p. 240.</p>
+<p><a name="note48"><u>48</u>&nbsp;</a> <i>La genèse d'un poème</i>, trad. Baudelaire.</p>
+<p><a name="note49"><u>49</u>&nbsp;</a> Voir à ce sujet d'excellentes analyses de Raoul de la Grasserie,
+<i>Des principes esthétiques de la versification française</i>, Maisonneuve, 1900. C'est un
+des traités les plus complets qui aient été publiés sur ce sujet.</p>
+<p><a name="note50"><u>50</u>&nbsp;</a> En réalité, le besoin d'une révolution ne se fait pas encore sentir. Il
+est probable que nous garderons notre système prosodique, sous la réserve de
+quelques remaniements de détail, tant que ne surviendra pas dans la langue, et
+surtout dans l'état social, une modification considérable, qui exigera des
+moyens d'expression nouveaux.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<hr class="full" noshade>
+<p>***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RêVERIE ESTHéTIQUE; ESSAI SUR LA PSYCHOLOGIE DU POèTE***</p>
+<p>******* This file should be named 26749-h.txt or 26749-h.zip *******</p>
+<p>This and all associated files of various formats will be found in:<br>
+<a href="http://www.gutenberg.org/dirs/2/6/7/4/26749">http://www.gutenberg.org/2/6/7/4/26749</a></p>
+<p>Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.</p>
+
+<p>Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.</p>
+
+
+
+<pre>
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+<a href="http://www.gutenberg.org/license">http://www.gutenberg.org/license)</a>.
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS,' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://www.gutenberg.org/about/contact
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://www.gutenberg.org/fundraising/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+<a href="http://www.gutenberg.org">http://www.gutenberg.org</a>
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+<a href="http://www.gutenberg.org/dirs/etext06/">http://www.gutenberg.org/dirs/etext06/</a>
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+http://www.gutenberg.org/dirs/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+http://www.gutenberg.org/dirs/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+<a href="http://www.gutenberg.org/dirs/GUTINDEX.ALL">http://www.gutenberg.org/dirs/GUTINDEX.ALL</a>
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+</pre>
+</body>
+</html>