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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:32:43 -0700
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+The Project Gutenberg eBook, La rêverie esthétique; essai sur la
+psychologie du poète, by Paul Souriau
+
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+
+
+
+Title: La rêverie esthétique; essai sur la psychologie du poète
+
+
+Author: Paul Souriau
+
+
+
+Release Date: September 28, 2008 [eBook #26749]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+
+***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RêVERIE ESTHéTIQUE; ESSAI SUR
+LA PSYCHOLOGIE DU POèTE***
+
+
+E-text prepared by Ruth Hart
+
+
+
+Transcriber's note:
+
+In the original book, the Table de Matières was located at the end
+of the text, but for this online version I have placed it at the
+beginning of the text.
+
+
+
+
+
+LA RÈVERIE ESTHÉTIQUE
+ESSAI SUR LA PSYCHOLOGIE DU POÈTE
+
+par
+
+PAUL SOURIAU
+Professeur à l'Université de Nancy.
+
+
+
+
+
+
+
+Paris
+Félix Alcan, Editeur
+Librairies Félix Alcan et Guillaumin Réunies
+408, Boulevard Saint-Germain, 108
+
+1906
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+Introduction 1
+Chapitre I. Définition Psychologique de la Poésie
+ § 1. Éléments intellectuels. -- La rêverie 6
+ § 2. Éléments esthétiques 14
+Chapitre II. La Poésie Intérieure 28
+Chapitre III. La Poésie de la Nature 42
+Chapitre IV. La Poésie dans l'Art 55
+Chapitre V. La Poésie Littéraire
+ § 1. Effet sur l'Intelligence 83
+ § 2. Valeur Poétique de la Pensée 92
+ § 3. Valeur Poétique du Sentiment 101
+Chapitre VI. La Composition Poétique
+ § 1. La Méthode d'Inspiration 115
+ § 2. La Méthode de Réflexion 129
+Chapitre VII. La Question du Vers et l'Avenir de la Poésie 151
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+Ce livre est une enquête de pure psychologie. Nous voulons nous
+rendre compte, le plus exactement que nous le pourrons, des effets
+que produit sur nous la poésie, et du travail intérieur par lequel elle
+s'élabore dans notre esprit.
+
+Doit-on craindre que cette exploration indiscrète ne retire à la
+poésie quelque chose de son charme? Nous ne le pensons pas.
+Seules les choses vulgaires perdent à ce qu'on les explique. La
+poésie, si réellement elle mérite d'être admirée, doit résister à cette
+épreuve.
+
+Soit par exemple le sentiment poétique que nous donne la
+contemplation de la nature. On se sait gré à soi-même de l'éprouver,
+comme s'il avait un caractère de noblesse et de dignité. Pour savoir
+si cet état d'âme particulier mérite qu'on lui attache tant de prix, il
+faut chercher en quoi il consiste. Peut-être n'est-il qu'un état passif
+où la conscience s'engourdit, quelque chose d'analogue à l'extase
+béate de l'ivresse. Alors cette impression que l'on a de s'élever à un
+état supérieur où le Moi se dilate et s'amplifie n'est plus qu'une
+illusion. Mais si l'on discerne dans ce sentiment une réelle activité
+mentale, un afflux d'idées motions, un chant intérieur dont nous
+accompagnons notre contemplation, alors il reprend toute sa valeur.
+-- Soit encore le travail de l'invention poétique. Nous n'entendons
+nullement le déprécier en l'analysant par le détail; car la suite
+d'opérations mentales qui aboutit à la composition d'un poème est
+une chose aussi intéressante en soi, aussi curieuse, aussi admirable
+que le poème lui-même.
+
+Qu'un poète médiocre défende le secret de son travail avec un soin
+jaloux! Son oeuvre en effet nous paraîtra d'autant plus mesquine
+que nous en démêlerons mieux l'artifice. Mais un grand poète
+pourrait impunément nous faire assister à la genèse de ses poèmes.
+Ses hésitations, ses reprises, ses scrupules d'écrivain témoignent de
+sa conscience artistique; les ratures même de son manuscrit sont à
+sa gloire.
+
+Il nous faut dire maintenant quelques mots de la méthode que nous
+comptons employer.
+
+La poésie est une chose idéale et purement psychique que nous ne
+pouvons percevoir au dehors, mais seulement en nous-mêmes, au
+plus profond de notre conscience. Qui ne la trouverait pas en soi ne
+pourrait même s'en faire une idée. C'est donc en soi-même que
+chacun devra l'observer tout d'abord.
+
+Cette observation est difficile et délicate. Dans nos moments de
+contemplation poétique ou d'inspiration, nous ne songeons guère à
+nous analyser. Bon nombre de faits ne peuvent être étudiés
+qu'après coup, dans le rappel plus ou moins fidèle de nos
+impressions antérieures. Il faut en prendre notre parti. L'expérience
+personnelle, quels que soient ses défauts, peut seule nous faire
+percevoir ce qu'il y a d'essentiel et de caractéristique dans la poésie.
+
+Est-ce à dire que nous ne puissions user d'aucun autre procédé
+d'information? Non sans doute. Nous échangerons nos confidences.
+Chacun pourra s'informer de ce qu'auront observé les autres.
+
+Nous aurons, pour élargir notre enquête, l'oeuvre écrite des poètes
+et des romanciers: source précieuse d'informations où nous
+puiserons à loisir. Une page de roman, une pièce de vers est un
+document psychologique de premier ordre. Les poètes sont de fins
+analystes, aussi exercés que les psychologues de profession à
+l'observation intérieure et à la description des états de conscience.
+Nous les relirons, pour retrouver dans cette sorte de lecture
+expérimentale les émotions qu'ils nous avaient autrefois données,
+et que cette fois notre attention avertie saura mieux percevoir.
+
+Nous mettrons aussi à contribution, chaque fois que cela nous sera
+possible, les plus récentes enquêtes de la psychologie. Peut-être ne
+nous fourniront-elles, sur le sujet qui nous occupe, qu'un petit
+nombre d'observations rigoureuses, scientifiquement établies. Si
+brèves qu'elles soient, ces indications nous seront précieuses. Elles
+nous permettront de reprendre pied sur un terrain plus ferme; elles
+nous apprendront à ne rien affirmer à la légère. Plus les faits que
+nous aurons à étudier seront indécis et difficilement observables,
+plus nous devrons nous efforcer de mettre de précision et de
+méthode dans notre investigation. Nous allons entrer dans le
+domaine des vagues rêveries, des illusions et des mirages: nous
+risquerions d'y perdre l'esprit de précision. La psychologie
+expérimentale nous le rendra. Celui qui chemine hésitant dans le
+brouillard, s'il aperçoit à travers ces vapeurs flottantes quelque
+objet fixe et connu sur lequel il puisse s'orienter, se rassure et
+marche d'un pas plus ferme: ainsi, dans les régions un peu troubles
+de la psychologie que nous allons explorer, nous serons heureux de
+rencontrer quelques faits solides, précis, qui nous servent de points
+de repère et nous rendent le sentiment de la réalité.
+
+Telle est donc la méthode qui nous est imposée par la nature même
+de notre sujet. D'abord l'observation intime. Puis, pour la contrôler
+et la compléter, l'information extérieure.
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+DÉFINITION PSYCHOLOGIQUE DE LA POÉSIE
+
+Le sens même du mot de poésie étant quelque peu flottant, il est
+bon d'indiquer en quel sens nous comptons le prendre. Le mot de
+poète a été pris à l'origine dans un sens assez restreint, pour
+désigner l'auteur d'un ouvrage en vers. Si l'on s'en tenait à cette
+signification, nous pourrions marquer d'un trait net le champ de la
+poésie: elle serait tout entière contenue dans l'art des vers.
+
+Mais le sens du mot s'est peu à peu déplacé.
+
+L'usage est venu d'appeler poétiques tous les objets qui produisent
+sur nous une impression analogue à celle que produisent les beaux
+vers; en eux tous nous disons qu'il y a de la poésie. C'est en ce sens
+large que nous prendrons le mot; autrement dit, c'est de cette
+poésie-là que nous entendons parler.
+
+On voit comme s'amplifie le champ de notre enquête. Nous
+n'aurons plus à étudier seulement la poésie des vers, mais aussi
+celle de la prose. Prise même dans son ensemble, l'oeuvre écrite de
+tous les prosateurs et versificateurs réunis ne représente qu'une
+infime partie de là poésie totale qui sous les forces les plus diverses
+émane incessamment de l'âme humaine. N'oublions pas celle que
+nous mettons dans l'art, dans la contemplation de la nature, dans
+nos souvenirs, dans nos regrets, nos espoirs et nos amours, dans
+toutes les belles heures de noire existence: poésie non écrite,
+poésie vivante, qui dépasse infiniment l'autre! C'est sur ces modes
+étrangement variés de la conception poétique que devra porter
+notre étude. Cette variété du reste ne doit pas nous inquiéter. Elle
+ne peut que faciliter notre tâche. Plus il y aura de diversité entre les
+objets que nous qualifions de poétiques, plus il y aura chance pour
+que le caractère commun et peut être unique par lequel ils doivent
+tous se ressembler nous apparaisse en pleine évidence.
+
+
+
+§ 1. -- ELÉMENT INTELLECTUEL. -- LA RÊVERIE.
+
+Songeons à diverses occasions où il nous ait été donné d'éprouver
+une impression vraiment poétique; recueillons-nous dans ces
+souvenirs, et essayons de nous définir ce qu'il y avait alors de
+_particulier_ dans notre disposition mentale. Nous reconnaîtrons
+qu'elle se caractérisait par l'allure particulière que prenait notre
+pensée. Cette disposition intellectuelle est assez connue, assez
+nettement différenciée pour que nous puissions la désigner d'un
+mot: _c'est un état de rêverie_. Essayons d'en déterminer les
+caractères psychologiques.
+
+De la pleine lucidité d'esprit à l'activité mentale qui peut subsister
+dans le sommeil profond, il y a des degrés à l'infini. La rêverie est
+dans les degrés intermédiaires. Pour la caractériser, il faut la
+différencier des deux états extrêmes entre lesquels elle est comme
+balancée, la réflexion et le songe.
+
+Réfléchir, c'est appliquer son esprit à un sujet précis. Le plus
+souvent, c'est se poser une question déterminée, à laquelle il faut
+trouver une réponse. Plus l'effort de réflexion est intense, plus
+étroit est le champ dans lequel on laisse l'esprit se mouvoir, l'effort
+consistant justement à s'interdire toute distraction et à resserrer
+autant que possible sa pensée, en la rappelant, dès qu'elle tente de
+s'en écarter, à la question. La réflexion marche vers un but; elle
+s'impatiente des retards et des détours; elle veut arriver; elle a hâte
+d'en finir. Le plus souvent même, elle se fixe un dernier délai pour
+arrêter sa décision.
+
+Laissez la réflexion se détendre un peu, vous aurez la méditation.
+On pense, mais à loisir. On enferme encore son esprit dans une
+enceinte limitée, mais assez large pour qu'il puisse s'y mouvoir
+avec une certaine aisance. L'allure mentale est différente. Les
+pensées de réflexion convergent vers un centre. Les pensées de
+méditation sont plutôt divergentes. Elles se forment par perpétuelle
+digression, en s'écartant de l'idée centrale et fixe, qui est l'objet
+propre de notre méditation. On les croirait incohérentes. Elles
+peuvent en effet n'avoir entre elles d'autre rapport que leur
+communauté d'origine, comme ces étoiles filantes qui par les belles
+nuits d'août s'éparpillent dans le ciel, émanant toutes d'un même
+radiant.
+
+La rêverie est toute spontanée. Aucun effort. Aucune contrainte.
+Plus de limites tracées d'avance. Les images se suivent, l'une
+appelant l'autre, au hasard des associations. La rêverie n'a pas de
+but; elle ne cherche rien; insouciante, distraite, elle suit sa pente;
+elle va où la mène son caprice. C'est le laisser aller mental. Quand
+après quelques instants de contemplation rêveuse on revient à soi,
+on est toujours surpris du chemin que l'esprit a parcouru sans y
+penser.
+
+Une des particularités de l'état de rêverie, c'est le caractère concret
+de ses représentations. Dans l'acte de réflexion, quand nous
+pensons aux choses, nous ne prenons pas la peine d'en évoquer
+l'image intégrale. Notre but étant pratique, nous cherchons à
+abréger le plus possible l'opération mentale, à l'alléger de toute
+représentation inutile. Loin d'appeler les images, nous les écartons
+plutôt, nous les tenons à l'état virtuel, nous les représentons par de
+simples figures schématiques, par des signes conventionnels, par
+des mots, par de pures idées. Dans la rêverie au contraire les
+représentations n'ont plus rien d'abstrait; elles ne nous donnent plus
+l'idée, mais la vision des choses. La rêverie, étant un congé que se
+donne l'esprit, écarte d'instinct tout ce qui pourrait ressembler au
+travail de la réflexion. La pensée, cherchant le repos, doit le
+trouver dans un mode d'activité aussi éloigné que possible de celui
+dont elle est lasse; elle se détend en sens inverse, en se laissant
+aller au cours des images.
+
+La pensée se portera aussi sur des objets différents[1]. Dans l'état
+de réflexion, elle va aux faits récents ou prochains, à ce que l'on
+vient de voir, d'entendre ou de lire, à ce que l'on doit faire, au
+rendez-vous pris, à la lettre qu'il faut écrire, aux préoccupations de
+la lâche quotidienne.
+
+La rêverie s'en détourne. Elle contemple le passé, de préférence le
+plus lointain[2]. Si elle se porte vers l'avenir, elle ne cherche pas à
+le préparer; elle suppose les difficultés de l'existence résolues, tous
+les possibles réalisés, et elle s'en donne avec délices la
+représentation.
+
+Un fait important à signaler, dans le passage de l'état lucide à la
+rêverie et finalement au songe, c'est l'abolition progressive de la
+mémoire.
+
+Etant en pleine activité d'esprit, faites un effort pour imaginer
+quelque chose: vous retomberez sur quelque souvenir. Toutes les
+images qui vous apparaîtront seront des réminiscences de choses
+vues, des rappels de la réalité. Pour les modifier si peu que ce soit,
+à plus forte raison pour en créer de toutes nouvelles, il vous
+faudrait une grande application. Et plus nous sommes lucides, plus
+nos souvenirs ont de tendance à se reconstituer intégralement.
+Dans la rêverie, il n'en est pas de même. L'imagination ne s'en tient
+plus aux souvenirs; elle s'émancipe; elle prend le pas sur la
+mémoire. Si nous évoquons quelque épisode de notre vie passée,
+nous ne prenons pas la peine de le reconstituer exactement; nous
+avons plutôt une tendance à le dramatiser. Nous nous replaçons en
+imagination devant les mêmes objets, dans la même situation; et
+puis nous brodons sur ce thème; nous nous donnons de la scène
+une représentation pathétique, où la fantaisie joue le plus grand
+rôle.
+
+Je constate aussi que les souvenirs, bien qu'ils ne manquent pas
+tout à fait de mouvement, ne me représentent que très rarement un
+mouvement continu, une action suivie; ce seront plutôt des gestes,
+des attitudes, des scènes morcelées, fragmentaires, espacées,
+quelque chose comme les vignettes qui illustrent un roman ou
+comme une série de clichés. Les visions de souvenir sont
+d'ordinaire discontinues; on dirait que la mémoire ne sait bien
+prendre que des instantanés. Quant à la suite des événements, nous
+ne nous la représentons pas, nous la reconstituons plutôt par
+induction.
+
+Plus cette reconstitution du passé sera vivante et formera un tout
+suivi, plus il sera vraisemblable qu'elle est l'oeuvre de l'imagination
+pure, comme ces drames soi-disant historiques où n'entrent que
+quelques vagues réminiscences de la réalité. Songer au passé, ce
+n'est pas s'en souvenir, cela demanderait trop d'effort; c'est le faire
+entrer dans un rêve où-il se transfigure. Et plus la rêverie se
+prolongera, moindre y deviendra la part du souvenir. De tant de
+scènes auxquelles la vie nous a fait assister et qui pourtant nous
+avaient émus, que gardons-nous dans notre mémoire? Un certain
+nombre de souvenirs abstraits, qui d'ailleurs nous suffisent pour la
+pratique; ajoutons-y le souvenir même de cette émotion. Mais
+comme visions précises? Quelques tableaux. Bien peu de chose.
+En quelques minutes à peine, nous aurions récapitulé tous les
+souvenirs précis qui nous restent de la journée la plus pleine
+d'incidents. Si donc nous y songeons pendant des heures, il faut
+bien que l'imagination créatrice fasse presque tous les frais de nos
+représentations.
+
+Enfonçons-nous d'un degré encore dans la rêverie. Approchons-nous
+dé l'hypnose. Les souvenirs s'allèrent davantage; les images
+perdent leur consistance; elles tendent à se dissocier. A la moindre
+secousse cérébrale, leurs précaires architectures s'écroulent,
+comme le morceau de sucre qui se désagrège en ruines bizarres au
+fond d'un verre d'eau. Elles se décomposent, pour former, au gré
+d'associations fortuites, des composés nouveaux. La pensée prend
+ainsi une plasticité étonnante. Un peu plus, elle retournerait à l'état
+fluide. De là cette facilité d'invention et cette allure fantasque qui
+caractérise la rêverie. James Sully explique la facilité avec laquelle
+les enfants admettent le merveilleux par l'inconsistance de leurs
+images mentales; dans le conte le plus fantastique, à peine
+s'aperçoivent-ils que la réalité soit altérée. Il en est de même pour
+l'adulte, quand il s'abandonne au jeu spontané de l'imagination.
+Nos rêveries sont plus jeunes que nous; elles gardent une fraîcheur
+et une naïveté que n'a plus notre pensée réfléchie. On a depuis
+longtemps signalé le caractère primitif des conceptions du poète.
+Dans cette tendance à penser par mythes et par images, à prendre
+les fables au sérieux, à faire entrer l'imaginaire dans le réel au point
+de ne plus bien les distinguer l'un de l'autre, il ne faut pas voir un
+retour à nos lointaines origines. Le poète n'a pas besoin de
+remonter si loin pour retrouver cet état d'esprit. Il lui suffit de
+revenir, comme nous y revenons dans toutes nos rêveries, aux
+façons de penser de l'enfance.
+
+Dans le sommeil profond, la mémoire est abolie. C'est du moins ce
+que j'ai constaté en moi-même. Il m'est impossible de me rappeler
+un seul rêve où soit entré un souvenir précis et exact de la vie
+réelle. S'il m'arrive, chose d'ailleurs assez rare, de revenir pendant
+le sommeil à des scènes de la vie réelle qui m'avaient frappé, je ne
+les retrouve dans mes songes que déformées, transposées. Les
+personnages connus qui interviennent dans l'action gardent assez
+bien leur caractère, leurs façons de parler et d'agir: mais leurs traits
+sont toujours si étrangement modifiés, que j'en suis à me demander
+à quoi je les reconnais dans mon rêve. Il m'arrive parfois en songe
+de me trouver dans une situation telle que j'aie besoin de retrouver
+un souvenir précis; je rêve par exemple que je fais une conférence;
+alors je constate avec angoisse que mes souvenirs s'enfuient, et je
+me sens réduit à un état d'abjecte ignorance. Si la mémoire est
+abolie, en revanche l'imagination prend une aisance surprenante;
+on invente constamment, par impuissance à se souvenir. Je me
+souviens d'avoir une fois rêvé que je feuilletais un beau livre
+illustré: à chaque feuille que je tournais, c'était une gravure
+nouvelle qui m'apparaissait, et que je trouvais merveilleuse. Je
+m'en exagérais sans doute la beauté. Toujours est-il qu'à l'état de
+veille il me serait absolument impossible d'inventer ainsi, coup sur
+coup, et presque instantanément, des images ayant ce caractère de
+bizarre nouveauté.
+
+Nous déterminerons enfin, par le même procédé de comparaison,
+le degré d'illusion que produisent les images de la rêverie. Quand
+nous sommes à l'état de veille, notre pensée, lucide et volontaire, a
+pleinement conscience de son activité. S'il nous plaît de nous
+représenter un objet, nous sentons l'effort de vision mentale par
+lequel nous évoquons l'image; pas un instant nous ne songeons à la
+prendre pour un objet réel; elle nous apparaît comme un objet
+purement idéal, que nous situons dans un monde à part, en dehors
+de toute réalité. Les images du songe, au contraire, nous font
+complètement illusion. Elles se présentent à nous toutes faites,
+comme le feraient des objets matériels. Le monde extérieur est
+d'ailleurs si loin de nous, depuis si longtemps nous avons perdu
+tout contact avec les choses, que rien ne peut plus rectifier
+l'illusion qui tend à se produire. Comment discernerions-nous le
+caractère idéal et subjectif de ces représentations? Tout terme de
+comparaison nous fait défaut; elles sont pour nous toute la réalité.
+Si par hasard, dans les profondeurs du sommeil, quelques
+perceptions ou impressions réelles arrivent jusqu'à la conscience,
+nous les faisons entrer dans notre rêve; elles ne font que donner
+plus de force à l'illusion. Pouvons-nous, en dormant, avoir
+conscience de rêver? Sans mer la possibilité du fait, je crois qu'il
+ne doit se produire que lorsqu'on se réveille à demi, ou encore dans
+le rêve matinal, c'est-à-dire aux approches du réveil spontané. Dans
+les songes du sommeil profond, l'illusion est complète. Nous
+sommes vraiment hallucinés.
+
+La rêverie, étant un état intermédiaire, nous donnera l'illusion à
+demi-consciente. N'ayant pas eu le temps de perdre tout à fait le
+sentiment de la réalité, nous nous rendons encore vaguement
+compte du caractère idéal de nos représentations. Parfois, il est vrai,
+nous nous oublions dans notre rêverie; en se prolongeant, elle
+prend peu à peu les caractères du véritable rêve. Alors d'ordinaire
+elle finit tout à coup; sentant que l'on va perdre conscience de la
+réalité, on revient à soi d'un brusque effort, d'une sorte de secousse,
+comme celui qui lutte contre le sommeil et se réveille en sursaut
+chaque fois qu'il a manqué de s'endormir.
+
+Tel est le mode d'activité intellectuelle qui caractérise selon nous
+l'état poétique. Toujours, sans exception, nous constaterons que la
+poésie a pour effet de déterminer en nous cette disposition spéciale:
+détente intellectuelle, absence de tout effort de réflexion ou
+d'abstraction, tendance à s'absorber dans la contemplation des
+images qui défilent d'un mouvement spontané dans la conscience.
+
+Faisons la contre-épreuve. Considérons un état de conscience dans
+lequel l'intelligence combine des idées, réfléchisse, fasse effort
+pour se souvenir ou pour comprendre. Personne n'admettra que ce
+soient là des dispositions poétiques. Nous constatons en somme
+que dans tous les cas où nous éprouvons un sentiment de poésie,
+nous sommes en dispositions rêveuses; et que dans tous les cas où
+nous n'avons aucune tendance à la rêverie, la poésie fait défaut. En
+bonne logique, cela nous autorise à affirmer que le mode d'activité
+intellectuelle qui correspond à la poésie est essentiellement un état
+de rêverie.
+
+
+
+§ 2. -- ÉLÉMENT ESTHÉTIQUE.
+
+Notre définition est évidemment incomplète. Dans l'analyse que
+nous avons faite de l'état de conscience poétique, nous n'avons
+signale que la modification produite dans le fonctionnement de
+l'intelligence. Nous devons trouver autre chose, et nous savons
+d'avance de quel côté nous devons chercher. Il serait trop étrange
+que dans une théorie psychologique de la poésie, le sentiment ne
+tint aucune place. C'est un nouvel élément psychique qu'il nous
+faut rétablir dans notre définition. En l'omettant jusqu'ici, nous
+avons mieux fait sentir son importance.
+
+La poésie nous donne d'abord et à tout le moins un sentiment
+particulier, qui doit se retrouver dans toute rêverie et ne pas se
+rencontrer ailleurs, le _sentiment de rêver_. Il est impossible en
+effet qu'un mode d'activité mentale aussi déterminé ne donne pas à
+notre conscience une teinte de sentiment particulière[3]. Mais ce
+sentiment, si caractéristique qu'il soit, est évidemment chose
+secondaire: il est l'effet consécutif de la modification survenue
+dans notre activité psychique; il nous fait prendre conscience de
+cette modification, il n'y ajoute presque rien. Dans nos moments de
+poésie, nous sentons bien qu'il y a en nous tout autre chose que
+cette simple impression; nous avons conscience d'un changement
+plus important dans notre manière d'être.
+
+Dans nos contemplations les plus poétiques, toujours nous
+trouverons quelque sentiment pénétrant, qui peu à peu nous envahit
+tout entiers, au point de remplir pour ainsi dire la conscience, d'en
+déborder, et de nous donner le besoin d'exhaler en un soupir, en
+une brève exclamation, en quelques paroles expressives, cet excès
+d'émotion. Quand cet état contemplatif aura pris fin, les images
+qu'il aura fait passer dans notre esprit seront peut-être oubliées,
+mais l'émotion subsistera: longtemps encore après que nous serons
+rentrés dans la vie réelle, notre disposition morale se ressentira des
+sentiments dont nous étions imprégnés pendant notre rêverie; et
+nous garderons au coeur des regrets confus, de vagues espérances,
+des tristesses, des pitiés, des angoisses inexplicables, une
+impression d'avoir trouvé ou perdu quelque indicible bonheur.
+
+La rêverie procède d'ordinaire du sentiment; c'est parce que
+quelque événement ou quelque vision nous a émus, que notre
+imagination est ébranlée et se met en mouvement. Les images
+qu'elle nous apporte se mettent en harmonie avec ce sentiment;
+elles en accentuent le caractère; nous en recevons un surcroît
+d'émotion; et le sentiment initial, ainsi exalté par son expression
+même, se trouve porté rapidement à son maximum d'intensité.
+
+Chez tout homme l'état de rêverie est déjà par lui-même favorable
+au développement des sentiments; il donne à nos représentations
+un réalisme plus saisissant; nous ne nous faisons pas seulement une
+idée des choses qui peuvent nous émouvoir, nous les voyons, nous
+en avons la sensation. Par cela même que notre intelligence est
+engourdie et l'activité de l'imagination dominante, tous nos
+sentiments tendront plutôt à s'exagérer. En même temps ils seront
+plus _saturés_, plus chargés de pathétique, mieux dégagés de
+l'élément purement intellectuel que ceux que nous pouvons
+éprouver dans notre état de pleine lucidité.
+
+Chez le poète, c'est-à-dire chez l'homme exceptionnellement
+imaginatif et qui par un véritable entraînement professionnel a
+exagéré encore cette particularité de son tempérament, les mêmes
+phénomènes se reproduiront à une plus haute puissance. La
+sensibilité sera en équilibre instable, prête à s'exalter ou à se
+déprimer sous le moindre prétexte; ce seront de brusques
+explosions d'enthousiasme, d'allégresse triomphante ou des
+désespoirs, des prostrations absolues; toutes les passions prendront
+le ton lyrique.
+
+La poésie nous apparaît donc comme présentant ce caractère
+spécial, d'agir profondément sur la sensibilité: c'est une rêverie
+sentimentale. Ces mots, je le reconnais, ont quelque mollesse; ils
+tendraient plutôt à désigner un état faible de l'imagination et du
+coeur qu'un état fort et actif: en les prononçant, on se figure un
+esprit qui s'en va à la dérive, des visions inconsistantes, des
+sentiments fades et affectés. Il est trop évident que ce n'est pas
+ainsi qu'il faut concevoir la vraie poésie. Elle nous apporte aussi,
+avec des images éclatantes, des sentiments intenses; ce ne sera plus
+alors une rêverie sentimentale; ce serait plutôt un rêve passionné.
+Ce qu'il nous faut retenir pour le mettre dans notre définition, c'est
+ce caractère pathétique que présentent les images suggérées par la
+poésie. Disons donc, pour éviter toute équivoque, qu'elle doit être
+une rêverie _émue_.
+
+Sommes-nous arrivés au terme de notre analyse? Suffit-il de nous
+laisser aller à une rêverie quelconque pour nous sentir en état
+poétique? Quelque chose nous manque encore, quelque chose
+d'essentiel, et que pourtant par un oubli singulier un certain nombre
+de théoriciens ont négligé de faire entrer dans leur définition de la
+poésie: l'élément esthétique.
+
+Si toute poésie est rêveuse, toute rêverie n'est pas poétique. Il y a
+donc quelque chose qui différencie la rêverie spécialement
+poétique de la rêverie banale et vulgaire, et c'est son caractère de
+beauté. Une rêverie dans laquelle il nous serait impossible de
+trouver quoi que ce soit d'esthétique, dans laquelle tout serait
+trivial ou laid, serait assurément dépourvue de toute poésie.
+
+Toute poésie éveille en nous le sentiment du beau. Ceci n'est pas
+une conjecture, une théorie plus ou moins péniblement déduite.
+C'est un fait d'observation. Dans la contemplation poétique, nous
+ne nous contentons pas de jouir de notre propre état de conscience.
+Nous sentons qu'il y a dans cette jouissance même quelque chose
+d'élevé; elle n'est pas seulement délicieuse, elle est de celles que
+nous nous savons gré à nous-mêmes de ressentir. C'est presque une
+jouissance d'art, que peuvent seules éprouver les âmes éprises de
+beauté.
+
+Dans une oeuvre d'art, il est bien évident que la poésie est un mérite
+de plus, qu'elle augmente la valeur artistique de l'oeuvre, qu'elle la
+rend plus admirable, qu'elle est par conséquent un véritable apport
+de beauté.
+
+De même et à plus forte raison dans les vers. Quelles que soient
+leurs qualités de facture, jamais nous ne les trouverons
+parfaitement beaux s'ils ne sont pas vraiment poétiques; et les plus
+poétiques sont ceux qui nous semblent avoir la suprême beauté.
+
+Il est certain que dans l'usage courant on ne désigne pas tout à fait
+la même chose par les deux mots de poésie et de beauté.
+
+L'habitude s'est établie de prendre plutôt le mot de beauté dans un
+sens assez restreint, celui de beauté de la forme, ou de beauté
+plastique. La beauté étant ainsi conçue, il est trop clair qu'elle
+diffère de ce que nous trouvons dans la poésie; et l'on pourra
+établir entre ces deux idées toutes les oppositions que l'on voudra.
+-- La beauté, dira-t-on, est objective; elle consiste dans un certain
+nombre de qualités qui se perçoivent immédiatement, ou dont nous
+pouvons juger par l'intelligence; nous ne sommes pas libres de les
+attribuer ou non à l'objet, elles se constatent, on peut démontrer
+leur réalité, et tout appréciateur compétent et de bonne foi devra la
+reconnaître. La poésie est tout autre chose. Elle est subjective. Seul
+je puis savoir si un objet est poétique ou non, puisqu'il ne l'est que
+pour moi et dans la mesure où il me donne une impression de
+poésie. C'est donc un caractère tout différent. Et c'est aussi à des
+objets tout différents que nous l'attribuerons. Une statue
+irréprochable de forme sera dite belle; une statue gauchement
+exécutée, dénuée de toute beauté plastique, mais dans laquelle
+l'artiste aura mis une expression touchante et élevée, nous semblera
+poétique. Un édifice neuf et intact est plus beau; délabré par le
+temps, il est plus poétique. Un paysage peut être très beau sans être
+poétique: ainsi une plantureuse vallée normande. Il peut être très
+poétique sans être beau: ainsi un étang morne, une terre triste et
+désolée, le désert, la mer sauvage. Sans doute le même objet peut
+être à la fois poétique et beau; il n'y a pas incompatibilité entre les
+deux caractères. Mais quand un objet présente à la fois ces deux
+caractères, on les distingue encore l'un de l'autre; on les attribue à
+des qualités différentes de l'objet. Ainsi, quand un vers
+admirablement fait est en outre d'un sentiment exquis, c'est pour
+les qualités de facture qu'on le déclarera beau, et pour les qualités
+de sentiment qu'on le trouvera poétique.
+
+Mais si la poésie n'est pas la beauté, au sens exclusif et
+abusivement restreint du mot, il est impossible de lui dénier un
+caractère de beauté, puisqu'on fait elle nous donne le sentiment du
+beau. Beauté objective de forme ou beauté subjective d'expression,
+c'est toujours de la beauté au sens large du mot. Ce ne sont même
+pas deux espèces de beauté différentes; ce sont plutôt deux choses
+différentes auxquelles nous reconnaissons une même qualité
+esthétique. Il m'en coûte un peu d'entrer dans ces distinctions
+verbales; mais si faute de les faire on commet de graves erreurs
+d'esthétique, si la confusion des termes trouble l'observation
+elle-même, elles ne sont pas inutiles.
+
+Ne tenons pourtant pas notre analyse pour terminée avant de l'avoir
+amenée à toute la précision désirable. J'ai dit qu'une rêverie, pour
+nous paraître poétique, devait nous donner le sentiment du beau à
+quelque degré. Est-ce tout à fait ce sentiment-là que nous donne en
+réalité la poésie? Qu'elle éveille en nous un sentiment très
+analogue à celui que nous donnent les belles choses, voilà ce que
+nous pouvons tenir pour accordé. Mais enfin, n'y a-t-il pas une
+différence? Si légère qu'elle soit, elle vaudrait d'être signalée, car
+ce serait alors une différence spécifique, dont nous devrions tenir
+compte dans notre définition. Or, il semble bien que cette
+différence existe, et qu'il y a, dans la contemplation poétique, une
+nuance de sentiment particulière, quelque chose de spécial, de
+caractéristique, que nous n'éprouvons pas devant les choses qui
+nous donnent une impression de beauté. Il y aurait donc un
+sentiment du poétique, distinct du sentiment du beau, et qui
+donnerait à la poésie sa nuance particulière.
+
+Pour savoir ce que nous en devons penser, quelques mots
+d'explication sont nécessaires. Nous en sommes arrivés au moment
+où il faudra arrêter notre définition, et c'est ici ou jamais qu'il
+importe d'éviter toute équivoque.
+
+On parle trop souvent de ce _sentiment du beau_ comme d'un
+sentiment simple et irréductible, aussi déterminé que l'est
+par exemple la sensation du bleu ou du rouge, et tellement
+caractéristique de la beauté qu'il nous la ferait reconnaître par sa
+seule présence; quelques esthéticiens iront même jusqu'à dire qu'il
+la constitue vraiment, la beauté n'étant que la propriété qu'ont
+certains objets d'éveiller en nous ce sentiment. C'est là de
+l'esthétique bien rudimentaire, et surtout de la psychologie bien
+simpliste. En présence des belles choses, nous éprouvons, non pas
+_un sentiment_, mais un ensemble de sentiments très complexe et
+très variable où l'on peut distinguer de l'attrait sensible, du charme,
+de l'admiration, de la satisfaction intellectuelle, un plaisir de jeu, de
+la sympathie et de l'amour, sans compter toutes les émotions
+accessoires que l'objet nous donne par son expression morale
+particulière, et qui colorent d'une façon différente tous ces
+sentiments. Il est clair par exemple que nous ne trouverons pas le
+même charme à un chant triste qu'à un chant d'allégresse, et que si
+nous admirons autant l'un que l'autre, ce ne sera pas de la même
+manière. Il est impossible que deux objets différents, un tableau et
+une statue par exemple, affectent notre sensibilité de la même
+manière. Il y aura donc autant de variétés de sentiment du beau
+qu'il peut y avoir de belles choses en un genre quelconque.
+Certains objets exciteront plutôt la satisfaction intellectuelle,
+d'autres auront plus de charme; enfin les sentiments élémentaires
+que nous avons énumérés, et qui eux-mêmes paraîtraient assez
+complexes à l'analyse, entreront à tous les degrés et en proportions
+indéfiniment variables dans l'émotion résultante. Ce qui fait l'unité
+de sentiments aussi divers et permet de les faire entrer dans une
+même catégorie, ce n'est donc pas leur ressemblance; c'est leur
+communauté d'origine. Nous les disons tous esthétiques, parce que
+tous ils se rapportent à la beauté, autrement dit parce que nous les
+éprouvons en présence des choses que nous trouvons belles. Par
+beauté nous entendons donc autre chose que la propriété d'exciter
+tel ou tel sentiment; et ce quelque chose, je crois l'avoir
+surabondamment établi ailleurs[4], c'est un caractère de perfection
+de l'objet. C'est autour de cette idée de perfection que se groupent
+et se rallient tous les sentiments esthétiques.
+
+Revenons maintenant au sentiment du poétique. Nous en
+comprendrons mieux la nature. La lecture de vers très poétiques
+éveille-t-elle en nous quelque sent ment spécial, distinct de ceux
+que nous donnerait une chose très belle, mais dépourvue de toute
+poésie, par exemple un tableau admirablement dessiné et peint,
+mais dont le sujet ne parlerait en rien à l'imagination? Sans aucun
+doute. L'oeuvre poétique, étant de caractère tout différent,
+valant par de tout autres qualités, ne peut nous donner les
+mômes impressions que le tableau. Comme l'admiration est ici
+accompagnée d'émotions diverses, elle-même sera plus émue; elle
+prendra la teinte pathétique de ces sentiments. Il ne faut pas se
+figurer en effet que le sentiment de beauté, qu'excite en nous une
+oeuvre pathétique par son expression morale, c'est-à-dire par les
+émotions diverses qu'elle nous donne, soit un phénomène tout à
+fait distinct, qui viendrait se plaquer en quelque sorte sur ces
+émotions, sans se confondre avec elles. Il entre dans notre état
+d'âme pour le modifier; nous ne percevons, de ces sentiments
+divers, que la résultante commune. L'admiration que nous
+éprouvons pour une chose belle, étant due aux qualités intrinsèques
+de l'objet, nous détache de nous-mêmes, nous porte vers lui.
+L'admiration que nous inspire un objet poétique est plus recueillie,
+plus intime, et tournée plutôt vers le dedans. Se produisant dans un
+moment de détente intellectuelle, elle ne sera pas vive, mais plutôt
+méditative, songeuse, et comme teintée elle-même de rêverie.
+
+Non seulement la poésie nous donne des sentiments de nature
+spéciale, mais chaque oeuvre poétique, on peut le dire, a sa teinte
+de sentiment particulière qui la caractérise; et dans chaque
+occasion où nous éprouverons une impression de poésie, cette
+impression aura un caractère propre. Ainsi, quand ce seront nos
+propres rêveries qui prendront une tournure poétique, nous en
+serons plutôt charmés; nous sentirons bien qu'il y a en elles
+quelque chose d'esthétique, d'harmonieux, mais nous n'aurons pas
+la fatuité de nous en admirer nous-mêmes. Quand au contraire
+nous lisons une page poétique, nous lui accordons sans réserve
+notre admiration.
+
+Il y a donc bien un sentiment du poétique, très complexe lui-même
+et de formule variable. Mais diffère-t-il du sentiment du beau? Il
+n'est qu'une des innombrables variétés de ce sentiment. C'est un
+sentiment esthétique, qui diffère des autres, comme diffèrent les
+uns des autres tous les sentiments esthétiques, en ce qu'il
+a sa nuance propre; mais qui leur ressemble, comme tous se
+ressemblent entre eux, en ce qu'il implique une idée de perfection
+et de beauté.
+
+Voici donc une première indication à retenir: c'est que la rêverie
+poétique nous apparaît toujours avec un certain caractère de beauté.
+
+Mais d'où tient-elle ce caractère? Et qu'y a-t-il précisément de beau
+dans cet état psychique?
+
+La beauté peut être dans les images qu'évoque notre rêverie[5].
+
+Il est certainement des cas où nos représentations, par le don
+d'invention qu'elles décèlent, par leur originalité, par leur caractère
+idéal ou merveilleux, prennent une haute valeur esthétique.
+
+Cette seule remarque nous permet déjà d'expliquer un certain
+nombre de faits qui, autrement, pourraient surprendre. Des vers
+que nous lisons nous donneront une impression de poésie par
+le seul éclat des images. Les mômes objets, que nous nous
+contenterions de trouver jolis ou agréables à voir dans la nature,
+nous sembleront poétiques dans une évocation littéraire, parce
+qu'alors leur beauté sera celle d'une représentation. Une description
+sera plus poétique du seul fait que l'objet décrit aura en lui-même
+plus de beauté. Il est plus poétique de penser à quelque admirable
+paysage ou à quelque chef-d'oeuvre de l'art qu'à des choses
+insignifiantes ou vulgaires. Une statue de femme en attitude
+pensive nous semblera plus poétique si ses formes sont élégantes et
+sa pose gracieuse.
+
+Les belles choses en général sont plus favorables que les autres à la
+contemplation poétique; les rêveries qu'elles peuvent provoquer,
+débutant sur une impression de beauté, ont chance de garder
+longtemps encore un caractère esthétique; de nous-mêmes nous
+nous appliquons à leur conserver ce caractère, en écartant les
+images triviales qui seraient en discordance avec l'objet de notre
+contemplation. Un objet de beauté médiocre pourra se transfigurer
+dans la contemplation poétique au point de prendre un caractère
+idéal, une sorte de beauté de rêve; mais s'il était décidément trop
+laid, il nous serait très difficile de le trouver poétique, notre
+imagination se refusant en sa présence à évoquer des images d'un
+caractère esthétique. Tous ces faits se peuvent ramener à la même
+loi: un objet nous paraîtra d'autant plus poétique qu'il y aura, dans
+les images qui accompagnent sa contemplation, plus de beauté.
+
+Il est pourtant des rêveries éminemment poétiques dans lesquelles
+nous n'évoquons que le souvenir d'objets vulgaires, d'événements
+familiers, auxquels il serait bien difficile d'attribuer un caractère
+esthétique. En quoi donc consistera la beauté de telles rêveries?
+
+Elle sera dans quelque chose de plus profond encore que les
+représentations intérieures, dans les émotions intimes qui
+accompagnent l'apparition des images. Ce sera une beauté
+d'expression morale.
+
+Il faut compter, parmi les causes qui contribuent le plus
+efficacement à déterminer la valeur esthétique de nos rêveries, le
+caractère plus ou moins élevé de ces sentiments. Si le niveau
+moyen de nos sentiments est bas, nos rêveries seront dépourvues
+de noblesse; elles-mêmes seront viles ou tout au moins mesquines.
+Il est au contraire des âmes naturellement si délicates, si élevées,
+qu'il n'en saurait rien sortir que de généreux; ce sont par excellence
+les âmes de poètes.
+
+Il ne sera pas facile, je le sais, de s'entendre sur les conditions de
+beauté des sentiments. C'est là un des plus hauts problèmes de
+l'esthétique rationnelle. Chacun sera tenté de le résoudre selon ses
+préférences personnelles. Pour les uns, l'idéal sera l'exquise
+délicatesse des impressions; ils n'admettront qu'une poésie subtile,
+raffinée, toute en nuances. Pour les autres, la poésie devra être
+exaltée, passionnée, montée constamment au ton lyrique. Celui-ci
+ne sentira de poésie que dans l'amour; celui-là, que dans les
+sentiments héroïques. Mais dans tous les cas, chacun déclarera
+poétiques par excellence les sentiments qu'il estimera les plus
+beaux, c'est-à-dire les plus conformes à son idéal.
+
+Maintenant nous disposons d'informations suffisantes pour
+compléter notre définition. A notre première formule, qui
+définissait psychologiquement la poésie comme un état de rêverie,
+nous avons compris qu'il fallait ajouter quelque chose, et nous
+avons reconnu que ce devait être un sentiment de beauté. Cette
+beauté, nous avons constaté qu'elle était en partie dans les images
+que nous apporte notre rêverie, mais surtout dans les sentiments
+qui accompagnent leur représentation. La poésie peut donc être
+définie psychologiquement une rêverie accompagnée de sentiments
+qui nous donnent une impression de beauté. Plus simplement, nous
+dirons qu'elle est une rêverie _esthétique_. Ce mot, tel qu'il est
+généralement employé, désigne suffisamment ce que nous voulons
+dire: on l'emploie en effet de préférence pour désigner la beauté
+d'expression morale; il implique à la fois l'émotion, et un certain
+caractère de beauté dû à cette émotion même. Dans tous les cas,
+c'est en ce sens que nous convenons de l'employer.
+
+Notre définition se trouve ainsi complète. Nous croyons avoir
+déterminé l'ensemble des conditions nécessaires et suffisantes pour
+que se produise l'impression poétique. Toute poésie est rêverie
+esthétique, toute rêverie esthétique est poésie.
+
+J'ai affirmé jusqu'ici plutôt que je ne prouvais. J'ai posé cette
+première et essentielle définition sans la justifier. Elle implique une
+généralisation qui aurait besoin d'être appuyée à tout le moins sur
+de nombreux exemples. C'est ce livre entier qui doit en apporter la
+preuve, par l'analyse détaillée que nous ferons des divers modes de
+la conception poétique.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA POÉSIE INTÉRIEURE
+
+Par poésie intérieure j'entends celle que nous créons pour
+nous-mêmes, sans aucune intention de l'utiliser dans une oeuvre
+artistique quelconque. Elle est le produit le plus spontané de la
+rêverie. C'est elle qu'il nous faut étudier en premier lieu, car elle est
+le point de départ, la source de toute inspiration; elle est la poésie
+originelle dont tout le reste n'est que le développement.
+
+Nous ne pouvons songer à déterminer la part que tient la libre
+rêverie dans notre existence. Il va de soi qu'elle variera avec le
+tempérament de chacun, avec les circonstances, avec le genre de
+vie que nous menons par choix ou par nécessité. La tendance à la
+rêverie devra être réduite au minimum chez les hommes très
+occupés, très affairés, chez ceux en qui domine la raison pratique,
+chez les hommes d'action dont toute l'énergie est tournée vers le
+dehors. Elle sera très forte chez les personnes douées d'une
+imagination active, d'une vive sensibilité, qui vivent surtout de la
+vie intérieure, et qui ont le loisir de s'y adonner. Il serait vain de
+chercher à établir une moyenne. Mais en général, je crois que la
+rêverie lient dans notre vie intellectuelle plus de place qu'on ne se
+le figure communément. Nous réfléchissons beaucoup moins, nous
+rêvons beaucoup plus que nous ne voudrions le reconnaître.
+L'attention est forcément intermittente; la réflexion agit par efforts
+discontinus. Au cours même du travail mental le plus attentif, que
+de distractions, que de déviations de la pensée, que d'échappées
+dans le monde imaginaire! Pendant que j'écris ces lignes,
+auxquelles je m'applique pourtant, que d'images me passent par
+l'esprit, que je ne remarque pas, portant toute mon attention sur les
+idées utilisables que je puis rencontrer! Ces représentations
+confuses, incohérentes forment le fond obscur de la pensée, sur
+lequel se détachent de temps à autre quelques jugements nets. Si
+l'on pouvait faire exactement le compte de nos réflexions et de nos
+rêver ries, on trouverait, j'en suis certain, une disproportion
+singulière. L'intelligence la plus active, la plus lucide, la plus
+féconde ne réfléchit que par à-coups; son état normal n'est pas la
+tension, elle se briserait à cet effort continu, mais bien plutôt
+la détente. Au cours de la journée, à quelque moment que
+je m'observe, j'ai conscience de déranger des images, qui
+disparaissent aussitôt, dans l'effort que je fais pour les apercevoir.
+A quoi rêvais-je donc? Je ne saurais le dire. Ce sont des rêveries
+trop vagues pour que la pensée lucide puisse se les représenter, et
+justement leur disparition coïncide avec la reprise de conscience.
+-- Il n'est même pas certain que la réflexion interrompe la rêverie.
+Pendant que je réfléchis à une chose, je puis très bien me donner à
+son sujet tout un jeu de représentations. Dans l'expression de la
+pensée la plus abstraite entrent des symboles, des comparaisons,
+des métaphores qui prouvent que, pendant que l'intelligence
+fonctionne, l'imagination ne reste pas pour cela inactive. On dirait
+même que, dans l'effort que nous faisons pour concevoir les idées
+abstraites, l'imagination s'inquiète, s'agite, cherche à comprendre
+les choses à sa façon, travaille à se les représenter, et qu'ainsi se
+produit spontanément un afflux d'images, plus ou moins applicables
+à l'objet de notre réflexion.
+
+Plus mon attention se porte sur ce point, mieux il me semble qu'au
+delà du cercle de clarté que projette ma conscience actuelle, dans
+les régions obscures de l'esprit, j'entrevois cette multitude confuse
+des images toujours présentes: images de souvenir que je sens
+toujours prêtes à reparaître au premier appel, comme si je n'avais
+cessé de quelque manière d'y penser toujours; images de rêve,
+vagues projets d'avenir, espoirs et craintes, ébauches d'oeuvres à
+venir, visions fantasques.
+
+Ainsi nous en arriverons à poser, sous toutes réserves, cette
+hypothèse, que peut-être le cours de la rêverie est, de notre premier
+à notre dernier jour, ininterrompu. On a dit que nous rêvons toute
+la nuit. Cela est en effet soutenable, puisque dans le sommeille
+plus profond doit subsister un minimum d'activité cérébrale. Mais
+il est plus vraisemblable encore que nous rêvons tout le jour. Il n'y
+a aucune raison pour que l'activité de l'imagination soit moindre
+pendant la veille que pendant le sommeil; il est plus probable que
+les opérations de la pensée lucide sont un surcroît d'activité,
+quelque chose qui s'ajoute à ce travail latent de l'imagination mais
+ne l'interrompt pas. Dans cette conception, le sommeil laisserait
+paraître les images qui s'élaborent incessamment au plus profond
+de nous-mêmes; les perceptions de la veille ne feraient que les
+recouvrir.
+
+Au moment où nous ouvrons les yeux, les fantômes du rêve
+pâlissent et semblent s'effacer. Est-il certain qu'ils ne subsistent pas,
+invisibles mais réels encore, comme la veilleuse que l'on a oublié
+d'éteindre à l'aube garde son invisible clarté dans la lumière du
+grand jour? Encore une fois, on ne peut hasarder à ce sujet que des
+hypothèses. Si ce mouvement d'imagination se continue à l'état de
+veille, il s'abaisse sans aucun doute au-dessous de la conscience
+distincte; son existence reste encore conjecturale.
+
+De ce que nous venons de dire, on pourrait être tenté de conclure
+qu'à ce compte la poésie intérieure devrait jaillir à flot constant et
+déborder de toute âme humaine. Puisque nous rêvons tous et
+presque toujours, ne sommes-nous pas tous et presque constamment poètes?
+
+La conclusion serait précipitée. Définissant la poésie, nous avons
+eu soin de remarquer que ce n'était pas une rêverie quelconque,
+mais un mode de rêverie particulier, présentant un caractère spécial,
+le caractère esthétique.
+
+Je sais que souvent l'on parle de la rêverie comme si elle était
+esthétique par essence; on ne peut se la figurer comme dépourvue
+de beauté. De la conception même que certains théoriciens se font
+de l'activité esthétique, qu'ils définissent comme le jeu des facultés
+représentatives, il s'ensuivrait que la rêverie est la chose esthétique
+par excellence.
+
+Laissant de côté les théories, nous allons reconnaître que la libre
+rêverie n'est pas esthétique en soi, mais qu'elle peut le devenir dans
+certaines conditions, qu'il s'agit de déterminer.
+
+Demandons-nous d'abord jusqu'à quel point elle est agréable. Le
+charme n'est pas la beauté; mais il en est au moins une condition,
+et même le premier degré.
+
+Sur ce point, tous les rêveurs sont unanimes: ils parlent de la
+rêverie comme ayant par elle-même un charme incomparable.
+
+ Quel esprit ne bat la campagne?
+ Qui ne fait châteaux en Espagne,
+ Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,
+ Autant les sages que les fous?
+ Chacun songe en veillant: il n'est rien de plus doux.
+ LA FONTAINE.
+
+Est-il bien nécessaire de décrire et d'expliquer le charme particulier
+de cet état de rêverie? Si nous voulons savoir jusqu'où peut aller le
+plaisir de rêver, il nous suffira de relire J.-J. Rousseau[6]. Nul
+poète, nul écrivain ne l'a ressenti plus profondément, et ne l'a
+exprimé en termes plus poétiques.
+
+«Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'île et
+j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans
+quelque asile caché; là le bruit des vagues et l'agitation de l'eau,
+fixant mes sens et chassant démon âme toute autre agitation, la
+plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenait
+souvent sans que je m'en lusse aperçu. Le flux et le reflux de cette
+eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans
+relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements
+internes, que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me
+faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de
+penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion
+sur l'instabilité des choses de ce monde, dont la surface des eaux
+m'offrait l'image; mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient
+dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui,
+sans aucun concours actif de mon âme, ne laissait pas de
+m'attacher au point qu'appelé par l'heure et par le signal convenu je
+ne pouvais m'arracher de là sans effort.»
+
+Quand on relit ces descriptions et ces confidences, quand on se
+rappelle, car de telles pages ont la propriété d'éveiller les souvenirs
+profonds, les impressions analogues que l'on a pu éprouver, on est
+tenté de se dire que décidément la rêverie est une chose délicieuse
+de par sa nature propre.
+
+Il ne faut pourtant pas exagérer. Gardons-nous ici d'un mirage.
+Quand on parle ainsi de la rêverie, on pense à la rêverie des rêveurs,
+c'est-à-dire des contemplatifs et des poètes, de ceux qui s'y
+complaisent et y sont entraînés, de ceux qui en ont fait
+comme le but de leur existence. Ou bien encore, on pense aux
+heures exceptionnelles, où par un concours de circonstances
+particulièrement favorable, bien-être physique, quiétude morale,
+impressions de nature, stimulation artistique, on s'est trouvé porté
+en pleine rêverie. Alors en effet c'était délicieux. Et cela prouve
+que la rêverie peut avoir à l'occasion un charme exquis. Mais il
+n'est pas vraisemblable qu'elle nous donne constamment telle
+béatitude.
+
+Nous avons reconnu dans la rêverie un mode normal, habituel et
+peut-être même constant de l'activité mentale. A ce titre, il est
+possible qu'elle nous soit constamment agréable, mais comme l'est
+tout exercice naturel d'une activité psychique ou d'une fonction
+vitale, sans qu'il y ait rien de particulier dans ce plaisir, ni qu'il
+s'élève beaucoup au-dessus de l'indifférence.
+
+Une suite d'images n'a rien de plus attrayant en soi qu'une suite de
+perceptions.
+
+La rêverie se caractérise par l'absence d'effort intellectuel. Ce serait
+une raison suffisante pour la déclarer souverainement agréable, si
+le moindre effort était notre suprême idéal, et la loi même de notre
+activité. Singulière loi pour une activité! En réalité on ne constate
+pas que tout état psychique dont l'effort est absent soit par cela
+même agréable. On ne constate pas non plus que l'effort soit dans
+tous les cas pénible. Tout dépend des conditions physiques et
+morales dans lesquelles nous nous trouvons et de ce que nous
+avons d'énergie disponible: il est des cas où rien ne peut nous
+plaire plus que l'activité allant même jusqu'au maximum d'effort;
+d'autres où nous préférerons le repos, la léthargie et le rêve.
+
+Je n'accepterais pas non plus sans réserves la théorie qui fait de la
+rêverie une activité essentiellement agréable sous le prétexte
+qu'elle constitue un libre jeu de représentations. Suis-je vraiment
+libre quand je rêve? J'en doute fort. C'est ma rêverie qui est libre,
+ce n'est pas moi. Elle m'emporte je ne sais où. Elle-même n'est
+libre qu'en ce sens qu'elle n'a pas de but fixé d'avance. Elle va,
+comme le ballon libre, où le vent la pousse. Quand on parle d'un
+libre jeu d'imagination, on suppose que j'appelle ou repousse, que
+je combine, que je construis les images selon mon bon plaisir. C'est
+dans la réflexion volontaire que je suis ainsi maître de mes idées.
+Dans la pure rêverie au contraire, je me laisse aller; j'assiste à un
+spectacle, dont les péripéties sont pour moi de l'imprévu. Je ne
+rectifie rien, je ne conseille rien; je suis les événements; je me
+demande ce qui va arriver. Il n'y a là rien de comparable au jeu, si
+ce n'est l'illusion consciente et à demi-volontaire, le faire-semblant,
+le parti pris de se laisser prendre à des événements fictifs comme
+s'ils étaient réels, le sérieux affecté qui se retrouve dans toute
+activité de jeu; et cette analogie même ne prouve nullement que la
+rêverie est une sorte de jeu, mais seulement que dans nos jeux,
+c'est-à-dire dans le développement libre et joyeux que nous
+donnons à notre activité pour le seul plaisir d'agir, nous faisons
+toujours entrer une part d'illusion volontaire et de rêverie.
+
+Nous serons, je crois, dans la juste mesure en disant qu'en somme
+l'activité qui constitue la rêverie n'a rien de désagréable en soi,
+qu'elle peut se prolonger indéfiniment sans nous apporter aucune
+fatigue, et qu'en général, sauf les cas exceptionnels de délire
+fiévreux ou d'images obsédantes, elle est plutôt accompagnée d'un
+certain bien-être. Ce qui détermine vraiment sa qualité affective,
+c'est la nature des images qu'elle nous apporte. La rêverie sera
+agréable ou désagréable, selon que nous nous représenterons des
+choses gaies ou des choses tristes. On ne peut dire qu'en général
+nous ayons une tendance à pencher d'un côté plutôt que de l'autre.
+Tout dépend évidemment de notre tempérament, de notre caractère,
+de notre âge, de notre humeur du jour, des circonstances. Il est
+assez vraisemblable que la rêverie est plutôt optimiste quand la
+courbe générale de notre vie est en voie ascendante, pessimiste
+quand la courbe s'abaisse. Les rêveries de l'enfance sont plutôt
+faites d'espoirs, celles de la vieillesse d'appréhensions et de regrets;
+mais cette loi même comporte bien des exceptions. Peut-être
+pourrait-on mesurer le plaisir qu'un homme trouve dans la rêverie à
+la part qu'il lui accorde dans sa vie; il est probable en effet que
+ceux qui s'adonnent à la contemplation intérieure le font parce
+qu'ils y trouvent un plaisir particulier, soit que leur imagination
+exubérante éprouve le besoin de se dépenser en représentations,
+soit que la rêverie ait chez eux une tendance optimiste qui la rend
+plus agréable, soit qu'ils aient été amenés par les mécomptes de la
+vie réelle à se réfugier dans le monde des souvenirs, des illusions
+et des rêves. Et cela même n'est pas bien sûr. N'arrive-t-il pas que
+l'on s'enfonce dans la rêverie sans même y trouver «le sombre
+plaisir des coeurs mélancoliques,» par simple découragement?
+
+La rêverie n'est pas plus belle en soi qu'elle n'est agréable en soi.
+Elle le deviendra dans certaines conditions.
+
+Puisque nous ne composons pas nos rêveries, puisqu'elles se
+produisent spontanément, il n'y a aucune raison pour qu'elles
+répondent à nos goûts personnels et à nos préférences esthétiques,
+comme elles le feraient si nous les tenions tout à fait à notre
+disposition. Les images se construisent au hasard, comme les
+figures que forment les nuages dans le ciel, ou le lichen
+sur les vieux murs: on remarque celles qui ont un semblant de
+composition; en général elles sont assez insignifiantes. De la masse
+confuse de toutes nos rêveries, il doit être exceptionnel que se
+dégage quelques représentations d'une réelle valeur esthétique. La
+rêverie moyenne, j'entends par là ces images fugitives et pâles qui
+nous passent incessamment par l'esprit, est pure divagation. Aussi
+en détournons-nous notre attention.
+
+Pouvons-nous, par cette invention spontanée, qui ne comporte
+aucune retouche volontaire, aucune élaboration artistique, imaginer
+rien de très beau, de plus beau que nature? Cela n'est pas
+vraisemblable, et aucune observation authentique ne nous autorise
+à affirmer que cela se produise en fait.
+
+Il nous arrive sans doute, dans nos rêves ou nos rêveries, de nous
+représenter de beaux paysages, des architectures magnifiques, des
+fleurs merveilleuses, des figures idéales. Mais ces visions, qui nous
+laissent l'impression d'une surnaturelle beauté, sont-elles
+réellement aussi belles que cela? Ce sont des images diaprées,
+brillantes, de couleurs vives, analogues à celles que nous pouvons
+concevoir en contemplant des points lumineux et scintillants ou les
+braises incandescentes du foyer; il est assez vraisemblable que
+nous y faisons entrer les bluettes lumineuses qui fourmillent dans
+le champ rétinien[7]. Les formes sont plutôt fantastiques
+qu'élégantes, plus bizarres que vraiment artistiques.
+
+Les édifices que fait surgir l'imagination pure, ce sont ces palais de
+l'Orlando furioso, prodigieux, féeriques, étincelants de
+pierreries, invraisemblables. Ces images, au moment où elles nous
+apparaissent, excitent sans doute un sentiment d'admiration intense;
+nous leur trouvons une beauté merveilleuse. Elles sont en effet ce
+que nous pouvons, dans de telles conditions cérébrales, imaginer
+de plus beau. Elles ont toutes les conditions de la beauté, sauf le
+goût et l'art. Nous nous en apercevons quand nous avons repris
+notre sang-froid; nous sommes surpris de voir quel étrange objet
+nous avait ainsi mis en extase.
+
+J'en dirai autant de ces figures idéales, qui parfois hantent nos
+rêveries. Telles que nous les imaginons, valent-elles l'admiration
+qu'elles nous inspirent? Dans notre rêve nous les trouvons
+infiniment belles. En elles-mêmes, elles sont si vagues, si indécises
+de traits, qu'à peine pourrait-on les qualifier au point de vue
+esthétique. Aussi pâle est l'image que nous concevons quand dans
+un conte de fées apparaît une princesse «aussi belle que le jour».
+
+Un des exemples les plus curieux et les plus typiques que l'on
+puisse citer de ces produits spontanés de l'imagination idéaliste,
+c'est ce personnage étrange qui hanta l'esprit de George Sand[8].
+«Dès ma première enfance, j'avais besoin de me faire un monde
+intérieur à ma guise, un monde fantastique et poétique... Me voilà
+donc, enfant rêveur, candide, isolé, abandonnée à moi-même,
+lancée à la recherche d'un idéal et ne pouvant pas rêver un monde,
+une humanité idéalisée, sans placer au faîte un Dieu, l'idéal même...
+Et voilà qu'en rêvant la nuit, il me vint une figure et un nom. Le
+nom ne signifiait rien que je sache; c'était un assemblage fortuit de
+syllabes comme il s'en forme dans le rêve. Mon fantôme s'appelait
+_Corambé_ et ce nom lui resta... Je voulais l'aimer comme un ami,
+comme une soeur, en même temps que le révérer comme un Dieu.
+Je ne voulais pas le craindre et, à cet effet, je souhaitais qu'il eût
+quelques-unes de nos erreurs et de nos faiblesses. Je cherchai celle
+qui pouvait se concilier avec sa perfection et je trouvai l'excès de
+l'indulgence et de la bonté[9]. Ceci me plut particulièrement et son
+existence, en se déroulant dans mon imagination (je n'oserais dire
+par l'effet de ma volonté, tant ces rêves me parurent bientôt se
+formuler d'eux-mêmes), m'offrit une série d'épreuves, de
+souffrances, de persécutions et de martyres... Le rêve arriva à une
+sorte d'hallucination douce, mais si fréquente et si complète parfois
+que j'en étais comme ravie hors du monde réel.» L'imagination de
+l'enfant s'exalte; elle dresse un autel à l'objet secret de son
+adoration. Puis la vision commence à se dissoudre; née de la libre
+rêverie, trop inconsistante pour durer longtemps, elle s'efface peu à
+peu, et _Corambé_ rentre dans l'inconscient dont il était sorti[10].
+
+Il était important de signaler cette illusion, pour montrer que très
+rarement la libre rêverie fournit au poète ou à l'artiste une matière
+artistique tout élaborée. Mais cette tendance que nous avons à
+trouver charmantes lus images de rêverie, bien que fondée sur une
+illusion, est pourtant à retenir. Du moment, en effet, qu'il ne s'agit
+pas d'utiliser ces images dans un but artistique, peu importe que
+leur beauté soit subjective et qu'elles ne puissent avoir de charme
+que pour celui qui les conçoit. C'est pour nous-mêmes qu'elles sont
+faites. Mieux elles seront adaptées à notre goût personnel,
+autrement dit plus leur valeur esthétique sera subjective, et plus
+elles auront de prix dans la contemplation intérieure.
+
+S'il nous est impossible de donner volontairement à nos rêveries
+un caractère esthétique, nous pouvons obtenir ce résultat
+indirectement, en nous mettant dans les conditions reconnues
+favorables. Ces belles heures de contemplation rêveuse, nous les
+recherchons; nous prenons nos dispositions pour que rien ne
+vienne les gâter. Nous nous recueillons. Nous nous prêtons à
+certaines pensées, nous en écartons d'autres. Nous cherchons
+d'instinct à établir dans notre conscience cette harmonie, durable
+parce qu'elle est parfaite, qui constitue l'état esthétique. Dans la
+rêverie la plus libre, nous arrivons ainsi à mettre un peu d'art.
+
+Souvent même le rêveur cherche une sorte de mise en scène, il
+aime à s'entourer des objets dont il a éprouvé par expérience la
+vertu poétique; il ira chercher la rêverie dans les lieux où il l'a
+rencontrée déjà; il y retrouvera des images éparses et flottantes, fils
+légers auxquels-il renouera ses nouveaux rêves.
+
+La nature plus ou moins esthétique des images primitives sur
+lesquelles l'imagination opère, et qui sont comme la matière qu'elle
+met en oeuvre, déterminera en grande partie la qualité de nos
+rêveries. Si constamment nous avons sous les yeux des spectacles
+de misère, de laideur, de vulgarité, noire imagination, hantée de ces
+images, aura peine à en extraire de la beauté. S'il se trouve que par
+faveur du sort nous avons vécu dans la sérénité et la joie, entourés
+de gracieuses images, nos pensées prendront d'elles-mêmes une
+allure esthétique. La culture artistique et littéraire contribuera à
+mettre de l'idéal dans notre vie intérieure: elle nous fournira des
+images déjà élaborées dans le sens de la beauté, qui entreront dans
+nos représentations personnelles et en relèveront le caractère.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA POESIE DE LA NATURE
+
+Considérons d'abord les impressions que nous recevons de la
+nature quand nous sommes devant elle en simple contemplation.
+
+Nous reposons notre vue sur les choses avec béatitude. Nous ne les
+scrutons pas du regard, nous ne les étudions pas, nous ne nous
+posons à leur sujet aucune question. La détente cérébrale est
+parfaite; et c'est justement de cette détente que nous jouissons; c'est
+elle que nous venons chercher aux champs, sur les grèves ou dans
+les bois; c'est elle que nous demandons aux paisibles spectacles de
+la nature. Notre esprit se donne congé; et il peut se faire que
+vraiment, pendant un certain temps, nous ne pensions à rien. Mais
+pour peu que cette contemplation oisive se prolonge, dans cet état
+de distraction où s'endort l'intelligence, il est impossible que
+n'apparaissent pas les images; elles se produisent, évoquées
+spontanément par association d'idées, à peine conscientes, attirant
+d'autant moins notre attention qu'elles sont plus en harmonie avec
+les objets que nous avons devant les yeux; et peu à peu notre
+contemplation devient rêverie.
+
+L'expression même de notre regard, dans la contemplation
+poétique, suffirait à déceler ce changement dans notre état de
+conscience; il est songeur, distrait, ou étrangement fixe: on voit
+bien que notre pensée est ailleurs. Notre attitude est celle du
+recueillement ou de la méditation intérieure. C'est alors que nous
+nous laissons aller à ces illusions que tous les contemplateurs et
+poètes se sont plu à nous décrire: diffusion du moi dans les choses,
+perte du sentiment de la personnalité, tendance du spectateur à
+s'identifier avec les objets de sa contemplation. Nos représentations,
+devenues plus vives, ne se distinguent plus nettement de nos
+perceptions, devenues plus distraites; la différence que dans notre
+état lucide nous maintenons entre l'imaginaire et le réel tend à
+s'effacer; et nous aimons cette indécision; nous nous y perdons à
+plaisir.
+
+De là cet attrait particulier qu'ont pour le poète les spectacles de la
+nature qui par leur caractère étrange, indécis, mystérieux, font
+l'effet de choses imaginées plutôt que perçues: mirages, échos,
+reflets, vagues apparitions d'objets dans la brume, clairs de lune
+féeriques, bizarres édifices de nuées au soleil couchant, rumeurs
+confuses du vent qui passe sur la forêt. Ce sont de ces choses qui
+entrent d'elles-mêmes dans la contemplation poétique, parce que
+dans la nature même et pendant que nous les percevons elles font
+déjà l'effet d'un rêve.
+
+Les objets lointains, inaccessibles, qui nous apparaissent par delà
+de vastes plaines, aux confins de l'horizon, ont au plus haut degré
+ce caractère. Aussi la poésie d'un paysage est-elle presque toujours
+dans ses lointains. Aux premiers plans, les objets sont solides,
+tangibles, bien matériels; à mesure qu'ils s'éloignent, ils perdent de
+leur relief et de leur réalité; ils ne font plus l'effet que de visions,
+d'apparitions vagues, de choses à demi-imaginaires[11]. C'est la
+zone indécise où les couleurs des objets s'effacent, où les
+colorations deviennent étranges et fantastiques, où la terre se fond
+en couches vaporeuses et rejoint le ciel; c'est la région enchantée
+vers laquelle s'en vont nos rêves.
+
+Mais plus encore que l'éloignement, l'absence poétise les choses.
+Les spectacles qui lorsque nous les avons réellement perçus nous
+ont paru seulement agréables, deviennent charmants lorsque nous
+nous en donnons la vision mentale. Un objet même vulgaire prend
+une certaine poésie dans le souvenir: c'est qu'alors il n'est plus
+qu'une image; ce qu'il pouvait avoir de trivial dans la réalité
+s'oublie; notre représentation l'épure.
+
+De tout temps l'imagination poétique s'est complu à diviniser la
+nature, à la personnifier, à l'animer. C'est encore une manière de
+mettre de l'imaginaire dans le réel, et du merveilleux dans le
+monde. Ce serait en effet méconnaître étrangement l'état d'esprit
+des poètes primitifs, que de supposer qu'ils prenaient tout à fait au
+sérieux et dans un sens réaliste les conceptions de l'antique
+mythologie. Je ne sais s'il y a jamais eu un temps où l'on croyait
+que Zeus brandissait réellement la foudre, que vraiment Poséidon
+soulevait les flots de son trident, que les dieux tenaient leur
+assemblée sur la cime du mont Olympe. A coup sûr les poètes ne
+l'ont jamais cru: ils devaient trop bien sentir ce qu'il y avait
+d'imaginatif dans ces mythes dont ils s'inspiraient, et ce qu'ils y
+mettaient eux-mêmes d'imagination en les développant. S'ils
+avaient pris cette légende dorée pour de l'histoire, ils s'en seraient
+désintéressés, car elle eût alors perdu pour eux tout son charme
+poétique. S'ils se donnaient l'illusion d'y croire, c'était pour trouver
+plus d'intérêt à ce jeu d'imagination. De même, quand le poète
+moderne personnifie les forces de la nature, quand il leur donne
+une sorte de vie, des sentiments avec lesquels il sympathise, lui
+aussi sait bien que ce n'est qu'un jeu, une illusion dans laquelle il
+s'enfonce à plaisir, par attrait du merveilleux, pour se, donner la
+représentation d'un état d'âme étrange et surprenant, celui que l'on
+pourrait prêter aux choses.
+
+Il faut d'ailleurs le remarquer. Ce n'est pas en présence des objets
+réels que cette illusion tend à se produire. L'objet perçu dans sa
+réalité se prête mal à ces personnifications et ces métamorphoses.
+
+C'est dans les souvenirs du poète, c'est dans ses descriptions que la
+nature se transforme à ce point. Alors elle n'est plus que
+représentée par des images plastiques, transformables, que l'on
+peut modifier dans le sens du merveilleux; et les êtres fictifs que la
+fantaisie du poète peut concevoir trouveront facilement place dans
+ce monde imaginaire. Quand sur le bord de l'océan je regarde les
+vagues qui déferlent sur la grève, j'y vois des masses d'eau
+croulantes; quand je les imagine, je puis leur prêter une voix
+lamentable qui parle de naufrages et de morts:
+
+ Où sont-ils, les marins sombres dans les nuits noires?
+ O flots, que vous savez de lugubres histoires,
+ Flots profonds, redoutés des mères à genoux!
+ Vous vous les racontez en montant les marées,
+ Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées
+ Que vous avez le soir, quand vous venez vers nous!
+ V. HUGO.
+
+Dans les représentations de ce genre, on peut constater une
+tendance presque fatale de l'imagination à l'anthropomorphisme.
+
+Animer la nature, ce sera toujours prêter aux choses ou aux êtres
+inférieurs des sentiments plus ou moins analogues à ceux de
+l'homme, les seuls que nous puissions nettement nous représenter;
+et avec la représentation de tels sentiments apparaîtront presque
+fatalement, évoquées par analogie, recherchées par le poète pour
+rendre plus dramatique l'expression qu'il prête aux choses, des
+images de la forme humaine. Toute personnification intense des
+forces de la nature, par la pente naturelle de la rêverie, devient
+donc anthropomorphique.
+
+Cette tendance, que l'on a reprochée à la mythologie grecque, ne
+lui est pas spéciale: elle se retrouvera dans toute poésie.
+
+Nous avons renoncé aux formes du merveilleux antique, à Cybèle,
+à Phoebus, à Borée, à Amphitrite, aux Naïades, etc. Et nous avons
+bien fait d'y renoncer, parce que ce sont des formes surannées, dont
+l'art a épuisé, à force de s'en servir, toute la vertu suggestive: c'est à
+nous, si nous voulons faire vraiment oeuvre de poésie, d'imaginer
+des mythes nouveaux. Mais nous aurons beau nous ingénier, par la
+force des choses nous reviendrons toujours à des procédés
+d'invention analogues. Dans nos personnifications se retrouvera
+forcément un rappel de la forme humaine. La nature sera
+représentée maternelle, berçant les hommes sur son sein; ou cruelle,
+absorbée dans son oeuvre, indifférente à nos joies ou nos tristesses,
+mais toujours avec quelque trait qui l'humanise. Le vent, ce sera le
+berger indolent, indécis dont parle Shelley, qui pousse devant lui le
+troupeau des nuages; ou quand il s'irritera, il évoquera vaguement
+l'image d'une figure hurlante, d'un génie ailé qui passe emporté
+dans un tourbillon. Dans les litanies de la mer, qu'a chantées
+Richepin, reparaît jusqu'à l'obsession la forme féminine. Prenez
+une phrase poétique quelconque impliquant une personnification
+de la nature, et vous verrez s'y dessiner, plus ou moins effacée,
+parfois presque évanouissante, une image humaine.
+
+ Le printemps inquiet parait à l'horizon.
+ A. DE MUSSET.
+
+ Et l'aube douce et pâle, en attendant son heure,
+ Semble toute la nuit errer au bas du ciel.
+ V. HUGO.
+
+Ce ne sont pas là de simples métaphores verbales, mais des
+_figures de pensée_, dans lesquelles l'image réaliste des choses
+tend à se métamorphoser en une image plus vivante, plus animée,
+avancée de plusieurs étapes dans la progression des êtres, et par
+conséquent plus rapprochée de l'homme.
+
+Cette métamorphose comporte bien des degrés. On peut pousser le
+jeu plus ou moins avant, s'enfoncer dans le merveilleux ou s'en
+retirer. Dans la lutte d'Achille contre le Xanthe (Iliade, ch. XXI),
+d'abord le fleuve se personnifie pour parler d'une voix humaine,
+puis il se liquéfie en quelque sorte et n'est plus qu'un torrent
+débordé dont les eaux grondent et mugissent. Cette instabilité des
+images qui se succèdent en tableaux fondants a toutes les allures
+du rêve. De même dans les descriptions de nos modernes poètes,
+nous passons par transitions insensibles des personnifications les
+plus fantaisistes de la nature à sa représentation réaliste; et parfois
+les deux modes de représentation se superposent, transparaissent
+l'un à travers l'autre, comme il arrive pour les deux courants de
+pensée qui se développent simultanément dans une phrase
+métaphorique.
+
+Ainsi le monde réel, en passant par notre esprit, s'y charge de
+poésie; et c'est cette poésie qu'ensuite nous retrouvons dans les
+choses.
+
+Tout ce que nous avons mis de nous-mêmes dans la nature, toutes
+les rêveries qu'elle nous a suggérées, toutes les émotions qu'elle
+nous a données ou que nous lui avons prêtées, tout cela nous
+revient au coeur quand nous la contemplons. De là son attrait
+esthétique. Nos rêveries font les fleurs plus charmantes, le ciel plus
+profond, les couchants plus diaprés, les voix de la nature plus
+émouvantes. Elles embellissent le monde de toute la poésie dont
+elles le pénètrent.
+
+Y a-t-il des objets poétiques en eux-mêmes? On le dit. On le croit.
+Mais ce n'est qu'une illusion. Un objet perçu dans sa réalité, si
+charmant, si admirable qu'il puisse être, ne donne jamais une
+impression de poésie. Nulle réalité matérielle n'est poétique. Il n'y
+a de poétique que l'imaginaire.
+
+«Je ne peux pas, écrivait A. Daudet[12], me rappeler sans sourire
+le désenchantement que j'ai eu en mettant le pied pour la première
+fois dans un caravansérail d'Algérie. Ce joli mot de caravansérail,
+que traverse comme un éblouissement tout l'Orient féerique des
+_Mille et une Nuits_, avait dressé dans mon imagination des
+enfilades de galeries découpées en ogives, des cours mauresques
+plantées de palmiers, où la fraîcheur d'un mince filet d'eau
+s'égrenait en gouttes mélancoliques sur des carreaux de faïence
+émaillée; tout autour, des voyageurs en babouches, étendus sur des
+nattes, fumaient leurs pipes à l'ombre des terrasses, et de cette halte
+montait sous le grand soleil des caravanes une odeur lourde de
+musc, de cuir brûlé, d'essence de rosé et de tabac doré... Les mots
+sont toujours plus poétiques que les choses. Au lieu du
+caravansérail que j'imaginais, je trouvai une ancienne auberge de
+l'Ile de France, l'auberge du grand chemin, station de rouliers, relai
+de poste, avec sa branche de houx, son banc de pierre à côté du
+portail, et tout un monde de cours, de hangars, de granges,
+d'écuries.» Les mots sont-ils en effet plus poétiques que les choses?
+Disons plutôt que l'idée que nous nous faisons des choses est
+toujours plus poétique que la réalité; il ne peut même y avoir de
+poétique dans les choses que l'idée que nous nous en faisons.
+
+Il est seulement des objets qui plus que les autres mettent
+l'imagination en mouvement; qui nous rappellent des souvenirs
+plus chers, auxquels nous revenons plus volontiers; qui se sont
+trouvés sous nos yeux dans nos heures de joie ou de mélancolie;
+qui grâce à leur beauté intrinsèque donnent aux rêveries qu'ils nous
+suggèrent une allure plus esthétique. Ceux là nous semblent en
+effet avoir une sorte de poésie propre, qui émanerait d'eux comme
+d'une source vive. En réalité il en est d'eux comme des autres.
+Toute leur poésie vient de nous. Elle est en nous. Eux-mêmes ne
+nous donneront une impression poétique que dans la mesure où la
+série des images qu'ils peuvent nous suggérer se développera
+réellement en nous dans la contemplation rêveuse.
+
+La source véritable de toute poésie, c'est l'âme humaine.
+
+On a discuté, entre esthéticiens, pour savoir s'il peut y avoir autant
+de poésie dans ce qui est artificiel que dans ce qui est naturel.
+Quelques puristes estiment que l'homme, avec son industrie
+encombrante, ne peut que faire tache au milieu des libres
+productions de la nature: aies en croire, toute poésie fuirait devant
+cet être brutal, brusque et accapareur; il n'interviendrait que pour
+rompre l'harmonie des choses. -- Pourquoi l'homme gâterait-il
+forcément la nature? Il en fait partie. Des travailleurs dans les
+champs, le laboureur penché sur sa charrue, des marins sur la grève,
+un pâtre dans les prés de la montagne ne rompent pas l'harmonie
+d'un paysage. Ce qui fait fuir la rêverie, c'est ce qui est grossier,
+c'est-à-dire ce qui appartenant à un milieu inférieur se trouve
+transporté dans un milieu supérieur. L'homme dans son milieu
+naturel n'est pas vulgaire.
+
+L'accoutumance ici doit jouer un rôle; il faut que l'adaptation se
+soit faite. Ce que nous trouvons prosaïque, c'est moins ce qui est
+artificiel que ce qui est trop neuf. L'automobile paraît moins
+poétique que la diligence; le steamer ne parle pas encore à
+l'imagination comme l'antique navire à voiles. Les premières
+cheminées d'usine se dressant à l'horizon ont paru insolites et
+discordantes: peu à peu, le regard s'y est fait, l'harmonie s'est
+rétablie. Ces disgracieux objets ont pris quelque chose de la poésie
+des grandes plaines au milieu desquels ils s'élèvent; maintenant ils
+se mêlent à des impressions de nature. Pour quiconque s'est habitué
+dès son enfance à les voir, ils ont un charme de souvenir. Ils nous
+font déjà l'effet de ces choses qui semblent avoir de tout temps
+existé.
+
+En somme dans tout objet, si vulgaire qu'il semble, il y a comme
+une possibilité permanente de poésie.
+
+Il est des choses artificielles qui non seulement restent en parfaite
+harmonie avec la nature et ne lui retirent rien de son charme, mais
+qui lui ajoutent autant de poésie qu'elles en reçoivent. Dans sa
+première lettre à John Murray, Byron a plaidé avec éloquence la
+cause de l'artificiel et de l'humain. «Il y a autant de poésie, dit-il,
+dans le Parthénon que dans le rocher qui le porte; une digue
+puissante, repoussant l'assaut des vagues, est aussi poétique que les
+masses d'eau dont elle est frappée. Un mât de vaisseau avec tous
+ses cordages peut aussi bien inspirer le poète qu'un sapin d'Ecosse
+ou qu'un cèdre du Liban». Dans ses _Problèmes de l'esthétique
+contemporaine_, Guyau défend contre Sully-Prudhomme la poésie
+des machines modernes, de la locomotive «courant sur les rails de
+fer qu'elle fait trembler, puissante comme la volonté humaine», des
+escadres qui échangent leur salut, du canon qui tonne. Le plus
+fervent adorateur de la nature qui fut jamais, John Ruskin, a senti
+aussi profondément que personne la poésie de l'architecture.
+
+Tout ce que nous venons de dire de la poésie de la nature nous
+permet de nous prononcer avec certitude sur la question présente.
+
+Toute poésie étant subjective, et consistant dans une attitude
+mentale que nous prenons en présence des choses plutôt que dans
+une qualité qui leur serait inhérente, il n'y a aucune raison pour que
+la nature ait le privilège de déterminer en nous cette attitude. Qu'un
+objet soit naturel ou artificiel, peu importe, il sera poétique dans la
+mesure où il pourra nous inciter à la rêverie. Pourquoi l'oeuvre des
+hommes, qui nous touche de si près, qui peut évoquer tant de
+souvenirs, qui devrait éveiller tant de sympathies, parlerait-elle
+moins à notre imagination que la nature inanimée?
+
+Ce qu'il y a de plus poétique au monde, c'est l'homme même. Où
+pouvons-nous trouver une plus riche matière à représentations que
+dans l'être qui a lui même la vie psychique la plus intense, la plus
+riche, la plus harmonieuse et la plus belle?
+
+On s'attendrit sur la fleur qui va s'épanouir; et c'est en effet une
+chose qui prête à la rêverie: la vue d'un enfant au berceau, de ce
+petit être qui s'ouvre peu à peu à la vie consciente, qui commence à
+s'avancer, souriant et indécis, vers ses mystérieuses destinées, est
+un objet de contemplation autrement poétique. Rien dans la nature
+inanimée n'a plus de grâce qu'une adolescence, plus de majesté
+qu'une âme dans son plein développement, plus de mélancolie que
+le déclin d'une existence humaine.
+
+Sans doute, ici encore, nous avons une tendance, aisément
+explicable, à trouver l'image des choses plus poétique que la réalité:
+nous rêverons longuement sur des personnages de drame ou de
+roman; leur vie fictive, leurs passions et leurs amours, les
+péripéties de leur existence nous sembleront très poétiques, et
+quand nous reviendrons au spectacle de l'existence réelle, nous n'y
+trouverons que de la prose très vulgaire.
+
+C'est que nous ne sommes pas assez poètes. Si nous l'étions
+davantage, nous saurions transfigurer même cette réalité. Il est des
+heures exceptionnelles où cette métamorphose s'opère d'elle-même,
+où la poésie déborde tellement en nous que la vie réelle nous
+semble plus belle que le plus beau rêve; ainsi dans l'ivresse de
+l'adolescence; ainsi dans l'éveil d'un grand amour.
+
+Il ne faut d'ailleurs pas être injuste. Même considéré tel qu'il est,
+sans qu'il soit nécessaire de se faire illusion sur son compte,
+l'homme a sa noblesse et sa dignité. Dans l'existence la plus
+vulgaire il y a encore une place pour l'idéal. Il y a dans la vie, telle
+qu'elle est, un élément de poésie pure; ce sont toutes les affections,
+toutes les tendresses, toutes les passions généreuses, toutes les
+nobles aspirations, dont seul un pessimisme injuste pourrait nier
+l'existence; c'est toute la vie du coeur.
+
+On s'indigne parfois de ce qui se fait chez les hommes, on en
+détourne les yeux, on se réfugie dans la sérénité de la nature.
+
+ Oh, laissez-moi fouler les feuilles desséchées
+ Et m'égarer au fond des bois!
+
+Dans la nature entière on ne trouvera rien qui vaille plus et mieux
+que ces êtres que l'on méprise.
+
+Que l'on cesse donc d'opposer, comme on le fait parfois, le
+prosaïsme de la vie humaine à la poésie de la nature. Tout peut être
+matière à poésie, et par excellence le spectacle de la vie humaine.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA POÉSIE DANS L'ART
+
+Déplaçons notre enquête. Sortons de la nature. Nous trouverons
+encore de la poésie dans l'art; et toujours cette poésie nous
+apparaîtra comme déterminant des états de conscience analogues à
+ceux que nous venons de décrire. En toute occasion où nous
+éprouvons une impression vraiment poétique, nous pourrons
+constater que notre état mental est caractérisé par une tendance à la
+pure rêverie, d'autant mieux marquée que le sentiment de poésie
+est plus intense.
+
+Certaines formes d'art, la peinture, le dessin, la sculpture, la
+mimique, l'art dramatique, ont ce caractère distinctif qui
+leur confère une valeur poétique particulière, d'être des
+_représentations_. L'objet matériel qui nous est mis devant les
+yeux ne doit pas être regardé pour son compte et perçu dans sa
+réalité; ce n'est qu'un simulacre, une image faite à la ressemblance
+d'un autre objet, naturel ou fictif, dans tous les cas absent, et que
+nous sommes invités à nous représenter. Dans quelques linéaments
+tracés au crayon sur le papier, nous reconnaissons un visage
+humain; à l'instant où se produit cette interprétation, nous ne les
+voyons plus du même oeil; nous ne les prenons plus au propre,
+mais au figuré; ce trait indique un contour, celui-là est une ombre;
+ici, c'est une boucle de cheveux, un pli du vêtement. De même
+pour le tableau ou la statue; si loin que soit poussée l'imitation, elle
+laisse toujours à l'imagination quelque chose à faire; elle est
+toujours conventionnelle et symbolique par quelque endroit.
+L'acteur lui-même, au moment où il joue son rôle, ne nous apparaît
+plus tel qu'il est; nous ne voyons plus en lui que le personnage qu'il
+veut figurer, le personnage imaginaire à l'imitation duquel il essaie
+de modeler ses traits et compose ses attitudes, pour nous en
+présenter l'effigie vivante. Tout ce qui se passe sur la scène, ces
+paroles qui se prononcent, ces gestes, ces mouvements passionnés,
+ces cris et ces larmes, et le drame entier dont nous voyons se
+dérouler devant nous les péripéties, tout cela est pure fiction; rien
+de cela ne doit être perçu au sens réel; ce n'est qu'une
+_représentation_ au sens le plus précis du mot, c'est-à-dire la
+simple image d'un drame idéal, que nous substituons mentalement
+au spectacle réel.
+
+Dans ces diverses oeuvres d'art il serait difficile de préciser le degré
+de l'illusion produite. Il peut varier beaucoup, selon les dispositions
+du spectateur et le réalisme plus ou moins accusé de l'imitation. Le
+plus souvent on s'en tiendra au degré intermédiaire, à l'illusion
+consciente et volontaire, qui est d'ailleurs la mieux faite pour
+donner une impression d'art. Nous nous complaisons surtout dans
+les oeuvres qui poussent l'imitation assez loin pour évoquer
+immédiatement l'image intégrale de l'objet, sans pourtant aller
+jusqu'à nous faire oublier un seul instant que nous sommes en
+présence d'une simple représentation. Dans les oeuvres ainsi
+présentées nous ne songeons même pas à distinguer quelle est la
+part de perception réelle, quelle est la part de l'imagination.
+Croyons-nous voir ce que nous ne faisons qu'imaginer, croyons-nous
+imaginer ce que nous percevons vraiment? Entre ces deux interprétations,
+nous ne nous prononçons pas. Nous avons plutôt l'impression
+de nous trouver en présence d'un objet étrange, de nature
+indécise, ni tout à l'ait idéal, ni tout à l'ait réel, que nous
+pouvons à volonté porter dans un sens ou dans l'autre par un
+simple jeu d'imagination. Quand bien même l'objet représenté
+serait de ceux que dans la réalité nous trouvons vulgaires et
+prosaïques parce qu'ils ne disent rien à l'imagination, le seul fait
+qu'il nous apparaisse ici dans un mirage, à travers une illusion,
+l'allège de son plat réalisme. La transformation d'art l'idéalise.
+Contempler de telles images, c'est déjà sortir de la réalité positive,
+c'est faire un premier pas dans le monde imaginaire.
+
+Il faut l'avouer. L'imitation artistique ne peut atteindre à la
+plénitude, à l'intensité des effets que produit la nature. La nature
+dispose de moyens autrement puissants; elle nous enveloppe, elle
+nous enchante, elle nous séduit par tous nos sens; elle agit sur notre
+organisme entier, pour nous mettre dans les dispositions
+physiologiques les plus favorables à la contemplation rêveuse; elle
+nous donne des heures d'ivresse, dans lesquelles notre imagination,
+exaltée jusqu'au lyrisme, donne à toutes nos sensations une
+magnifique résonance poétique. Mais que l'art nous fasse entendre
+seulement un écho affaibli de ces accords sublimes; qu'il puisse
+nous rendre à un degré atténué cette harmonie intérieure et le
+souvenir de ces heures exquises, c'est déjà beaucoup. Un cas peut
+se présenter d'ailleurs, où l'art nous révélera la poésie des choses et
+nous la fera mieux sentir: c'est le cas où l'artiste sera plus poète que
+nous ne le sommes nous-mêmes. Alors il nous communiquera des
+émotions que nous n'avions jamais éprouvées à ce degré; il nous
+fera contempler la nature à travers ses rêves; il nous en présentera
+une image transfigurée, toute pénétrée de poésie, qui parlera plus à
+notre imagination que n'a jamais fait la réalité. Nous étions froids
+devant la nature, parce que nous la regardions de nos yeux; ici
+nous la voyons par les siens. Il nous en signale les beautés. Il nous
+en fait comprendre le charme. Quand il n'aurait fait passer dans son
+oeuvre et ne nous communiquerait qu'une infime partie du
+sentiment dont il était pénétré en la composant, ce serait plus
+encore que ce que nous éprouvions de nous-mêmes, devant le
+spectacle le plus émouvant de la nature. Ainsi s'explique ce fait en
+apparence étrange, que l'art, image nécessairement appauvrie de la
+nature, nous puisse parfois sembler plus riche de poésie.
+
+Cette poésie, d'ordinaire, ne se dégage que lentement.
+L'imagination se met progressivement en activité. Essayons de
+montrer, en un cas particulier où elles se succèdent assez nettement
+pour pouvoir être observées, les diverses phases de cette évolution
+mentale.
+
+Je prendrai pour exemple la contemplation d'un tableau.
+
+Le premier moment est de perception positive et de jugement
+lucide. Nous regardons. Nous cherchons à nous rendre compte.
+Qu'est-ce que cette toile représente? Nous émettons une hypothèse,
+d'après les indications qui nous sont fournies. C'est un travail
+d'interprétation.
+
+Nous avons à résoudre empiriquement ce problème qui consiste,
+étant donnée la projection perspective d'un objet, à déterminer en
+géométral la forme solide de cet objet. Une première image nous
+est suggérée, que nous projetons mentalement dans le tableau, la
+retouchant au besoin pour l'adapter à toutes les données du tracé
+perspectif. Après quelques tâtonnements, que l'art du peintre
+cherche à nous épargner en nous donnant des indications assez
+claires[13], l'emboîtement se fait. Dès lors, l'image se fixe d'une
+manière définitive; l'interprétation ne se modifiera plus. L'aspect
+du tableau s'est transformé. Nous ne voyons plus devant nous une
+surface plane, nous voyons à leur vraie distance, en grandeur
+naturelle et dans leur forme juste, les objets représentés. Le
+moment précis où cette opération de restitution visuelle est
+achevée se marque par ce fait, qu'aucune des parties de l'image ne
+nous paraît plus déformée.
+
+L'habitude de regarder des dessins nous a d'ailleurs rendu ce travail
+d'interprétation si facile qu'il s'effectue comme de lui-même. Nous
+jetons un coup d'oeil sur le tableau, avec un léger effort pour le voir
+dans l'espace: et l'image objective nous apparaît.
+
+Alors nous contemplons à loisir. Nous nous donnons le plaisir
+d'entrer dans le tableau, de porter l'illusion à un plus haut degré, de
+nous figurer ce que nous éprouverions, si nous assistions
+réellement à la scène représentée. Nous évoquons le souvenir
+d'impressions analogues, qui puissent nous aider à reconstituer
+l'image intégrale de l'objet; car c'est à cette intégration que tend
+d'elle-même notre pensée dans la contemplation artistique.
+
+Voyons-nous figuré sur la toile quelque objet qui nous soit connu?
+Nous le reconnaissons, et nous en trouvons la représentation plus
+ou moins exacte, c'est-à-dire que nous la comparons à l'image de
+l'objet lui-même, auquel se reporte notre pensée. En même temps
+reparaît en nous quelque chose des impressions diverses que nous
+en avions reçues en réalité.
+
+L'objet est-il nouveau pour nous? Il ne l'est jamais absolument.
+Dans toute représentation artistique il y a quelque chose de _déjà
+vu_, qui nous rappellera quelque impression analogue. Que
+pourrait nous dire une image qui ne ressemblerait à aucun objet
+connu? On peut même remarquer que nous nous plaisons surtout à
+la représentation des sites qui nous sont le plus familiers, des
+scènes qui évoquent en nous le plus de souvenirs.
+
+Supposons un tableau composé sur ce thème: _un étang, le soir_.
+Le peintre nous montre une surface grise sur laquelle se détache en
+noir la silhouette de quelques roseaux; au-dessus un ciel sombre,
+qui s'éclaire seulement à l'horizon d'une vague lueur. Mais cela, ce
+n'est pas un étang le soir; ce n'en est que l'apparence visible fixée
+en un instant de la durée. Pour que cette scène de la nature à
+laquelle nous nous souvenons d'avoir assisté nous fût rendue dans
+sa réalité, il nous faudrait encore le dernier appel des oiseaux de
+rivage, le froissement des roseaux qu'écartait quelque bête invisible,
+l'eau qui clapotait sous un bond brusque, la brise du soir qui
+s'élevait et faisait passer des moires sur cette nappe grise; la
+senteur de l'eau stagnante, la fraîcheur humide qui peu à peu nous
+pénétrait, la descente lente de la nuit, et ce sentiment de solitude
+qui commençait à nous serrer le coeur. Toutes ces sensations nous
+manquent; et c'est pour cela que nous voulons les retrouver. Le
+désir que nous avons de rectifier, de compléter, d'enrichir notre
+représentation pour la porter à toute son intensité, évoque de
+lui-même nos souvenirs; ils s'élèvent des profondeurs de notre
+mémoire, nous rendant jusqu'à ces confuses réminiscences du
+passé, ces lointaines impressions d'enfance qui entrent pour une si
+grande part dans notre sentiment de la nature.
+
+Enfin l'imagination, continuant à fonctionner de la sorte et se
+complaisant dans sa propre activité, fait surgir par jeu des images.
+Dans le loisir intellectuel que nous laisse une contemplation
+prolongée, nous nous abandonnons à la pente de la rêverie. Notre
+pensée devient aberrante. Nous nous rappelons une excursion que
+nous avons faite autrefois, un site qui ressemblait à celui-là et dont
+le caractère sauvage nous avait frappés, les incidents de la route.
+Ou bien, sous le coup de l'émotion que nous venons d'éprouver,
+nos pensées prendront une teinte triste; nous nous enfoncerons à
+plaisir dans cette tristesse, pour en mieux savourer le charme
+mélancolique; d'instinct nous évoquerons des images lugubres, qui
+nous entretiennent dans cette disposition mentale, et nous nous
+perdrons dans leur contemplation. Le tableau est oublié. Nous ne le
+regardons plus qu'avec des yeux vagues. Notre pensée s'en retire,
+distraite par les images que lui-même nous a suggérées. Elle
+s'abandonne au hasard des associations d'idées. Nous avons l'esprit
+ailleurs. Nous rêvons.
+
+Ainsi nous avons passé de l'exercice actif de la pensée à une
+contemplation rêveuse, dans laquelle nous avons fini par perdre
+conscience de la réalité.
+
+Il va sans dire que ce passage ne s'effectuera pas toujours suivant
+la progression que nous venons d'indiquer, par périodes aussi
+tranchées: la première de réflexion, la seconde de contemplation, la
+troisième de pure rêverie. Il arrive assez souvent que ces périodes
+se confondent, ou se succèdent dans un ordre différent. Notre esprit
+s'enfonce dans l'illusion et s'en retire, s'abandonne et se reprend; il
+entremêle les réflexions et les rêveries. Nous avons indiqué la
+marche typique, dans laquelle l'imagination atteint par degrés son
+plein développement. Elle est aussi la plus naturelle. Une oeuvre
+d'art que nous contemplons, c'est un spectacle auquel nous allons
+assister pour notre plus grand agrément, et dont nous voulons
+retirer toute la jouissance esthétique qu'il comporte. Nous
+connaissons par expérience le charme de cette contemplation
+rêveuse; il est donc tout naturel que nous la cherchions, et la
+prolongions à plaisir. Ainsi nous ne nous détacherons de l'oeuvre
+qui commence à mettre en jeu notre imagination qu'après en avoir
+relire tout ce qu'elle peut nous donner d'illusion et de poésie.
+
+Dans toute oeuvre d'art qui peut être qualifiée de poétique nous
+trouverons des suggestions de même ordre, un semblable appel à
+l'imagination; et toujours le caractère poétique de l'oeuvre sera
+d'autant mieux accusé que l'état de conscience, auquel elle nous
+convie, se rapprochera davantage de la pure rêverie.
+
+L'oeuvre prosaïque est celle qui nous dit immédiatement et
+complètement tout ce qu'elle peut nous dire. Elle nous présente,
+avec une sèche précision, quelque objet peu intéressant en soi.
+Nous la regardons avec un détachement parfait; nous constatons
+qu'elle existe, et nous passons. Pourquoi nous attarderions-nous à
+la contempler? Ce serait toujours la même chose.
+
+L'oeuvre poétique nous retient. On peut même la reconnaître à ce
+signe, que seule elle comporte une contemplation prolongée. Non
+seulement les rêveries qu'elle nous suggère, et qui sont en
+harmonie avec elle, lui donnent plus de charme; mais elles
+soutiennent son intérêt; elles nous préservent du désoeuvrement
+mental où nous laisserait la simple vision. C'est un mouvement de
+pensée lent et paisible, qui sans effort nous porte d'une image à
+l'autre, occupe notre esprit sans lui donner de fatigue, et nous
+distrait assez de notre contemplation pour que nous puissions la
+prolonger indéfiniment sans ennui.
+
+Comment l'artiste produira-t-il cet effet? Ce sera quelquefois par la
+facture même de son oeuvre. On sait combien un tableau, une
+statue gagne en poésie à ne rappeler la nature que par des
+indications sommaires, que nous soyons obligés de compléter en
+imagination. Ce sont précisément les sous-entendus de l'exécution
+qui donnent à l'oeuvre son surcroît de valeur expressive. Un rendu
+plus minutieux serait moins suggestif. L'essentiel est que l'artiste
+nous donne la première impulsion, en accentuant dans son oeuvre
+les traits expressifs, qui entraîneront notre pensée dans un sens
+déterminé. Une fois lancée, elle va de son propre élan. On sait
+l'effet d'une statue qui n'est pas encore tout à fait dépouillée de sa
+gangue de marbre ou que de parti pris on a laissée engagée dans le
+bloc, comme les colosses égyptiens, les captifs de Michel-Ange,
+les puissantes ébauches de Rodin.
+
+Certains peintres aiment à nous faire entrevoir les objets dans un
+clair-obscur ou à travers une sorte de brume qui les rend
+mystérieux (Léonard de Vinci, Rembrandt, Carrière). Au jour cru
+qui accentue leur réalité ils préfèrent la lueur matinale ou
+crépusculaire qui les idéalise (Corot, Pointelin). Ils les peindront en
+nuances pâlies et atténuées à l'extrême (Puvis de Chavannes) ou
+plus chatoyantes que nature, étrangement somptueuses, et même
+exaspérées (Watteau, Gustave Moreau, Besnard) comme pour nous
+avertir que les scènes représentées ne se passent pas dans le monde
+réel, mais dans le monde des symboles, de la fantaisie et du rêve.
+
+L'art décoratif doit en grande partie sa vertu poétique au style
+conventionnel que sa technique lui impose; ne pouvant représenter
+les choses que par des symboles, il est plus qu'un autre obligé de
+faire appel à l'imagination.
+
+L'effet poétique d'une oeuvre d'art pourra tenir encore au caractère
+propre des objets représentés. En reproduisant les spectacles de la
+nature qui sont le plus capables de nous charmer ou de nous
+émouvoir; en s'inspirant de l'antique mythologie, de la légende, de
+l'oeuvre écrite des romanciers et des poètes, en se faisant lui-même
+créateur de mythes et de symboles, l'artiste agira sur notre
+imagination; et son oeuvre sera poétique dans la mesure où elle
+présentera ce caractère imaginatif.
+
+Une des attitudes que l'art représente le plus volontiers est celle de
+la méditation; ce n'est pas seulement parce qu'elle est noble et
+calme, et qu'elle peut être longtemps soutenue; c'est surtout pour
+son effet poétique. Par sympathie elle détermine chez le spectateur
+un état d'âme analogue. La Polymnie accoudée à son socle nous
+invite à rêver avec elle. Ces figures pensives, ces yeux dont le
+regard se perd au delà du monde réel, ces attitudes de mélancolie
+apaisent notre pensée; libérée du souci de la réflexion, elle se laisse
+aller à la contemplation rêveuse. -- Comme figures analogues à
+celles du rêve et nous transportant par simple contemplation dans
+ce monde de l'imagination pure, je citerai certaines compositions
+de Boecklin. D'autres peintres feront travailler leur imagination sur
+un thème littéraire, comme Burne Jones dans ses allégories; ou
+bien, comme Gustave Moreau, ils reprendront les mythes qui ont
+autrefois passé par l'imagination humaine où ils se sont chargés de
+poésie, et s'ingénieront à les réaliser en visions intenses, à la fois
+précises et fantastiques; ou bien encore, comme Klinger en
+quelques-unes de ses admirables gravures, ils traduiront en
+symboles expressifs leur conception de la vie humaine. Ce sont là
+des oeuvres d'imagination, mais qui ont été composées, sinon à
+froid, du moins en pleine lucidité, avec un souci d'art et des
+intentions philosophiques. Boecklin procède autrement. Que
+signifient cette femme aux yeux fixes, montée sur une hideuse
+licorne, qui passe dans le silence de la forêt? Et ce centaure qui
+tranquillement se fait ferrer en plein village moderne, dédaigneux
+de l'anachronisme? Et cette nymphe qui fuit épouvantée dans les
+vagues, ce centaure marin qui la poursuit, ce vieux triton jovial et
+cynique qui lui offre sa protection? A chaque tableau ce seront de
+ces visions, déconcertantes pour la pensée logique, mais qui dans
+l'hypnose semblent toutes naturelles. Et c'est bien dans l'hypnose
+commençante qu'elles doivent avoir été conçues. On ne les
+inventerait pas de sang-froid. Ce sont de ces choses comme on en
+voit en songe, images fantasques qui se forment spontanément
+dans le cerveau un peu congestionné et lourd de rêverie. Ce sont
+des rêves transportés sur la toile, avec l'étrangeté radicale qui
+caractérise les purs produits de l'imagination, et qui est comme leur
+marque de fabrique.
+
+Pour agir sur l'imagination, l'art dramatique dispose de moyens
+exceptionnels: les artifices du décor, les costumes, la mimique,
+l'action théâtrale, au besoin l'orchestre et le chant, et
+par-dessus tout la parole humaine avec son incomparable puissance
+d'évocation poétique. Les arts les plus divers s'unissent ainsi dans
+le drame, chacun lui apportant ses moyens d'expression particuliers:
+il en résulte des effets pathétiques d'une extraordinaire intensité. Si
+la valeur d'un art se mesurait à la force des émotions qu'il peut
+produire, l'art dramatique tiendrait sans concurrence possible le
+premier rang. Il peut agir sur l'imagination et même sur les nerfs
+avec plus d'énergie que ne le fera jamais le roman ou le poème le
+plus passionné. Lui accorderons-nous la même primauté au point
+de vue de l'effet poétique? Ici l'on peut hésiter. Considérons
+d'abord ce que j'appellerai le contenu poétique de l'oeuvre,
+c'est-à-dire ce que l'auteur y a pu mettre de poésie en la composant. En
+fait, la représentation théâtrale, qui est l'achèvement de l'oeuvre
+dramatique, est toujours précédée d'une longue période de pure
+élaboration mentale. Avant de faire jouer une pièce, on commence
+par l'écrire. Un drame est donc une oeuvre littéraire, que l'on met en
+scène après coup, qui peut-être n'arrivera jamais à la rampe, et qui
+le plus souvent, remarquons-le, ne nous est connue que par la
+lecture. Nous n'avons donc pas besoin d'un grand effort
+d'abstraction pour nous rendre compte de l'effet que peut produire
+le drame en soi, indépendamment de sa réalisation scénique.
+
+Ainsi considéré en lui-même et dans son contenu, le drame est une
+oeuvre littéraire comme une autre, où l'on peut mettre autant de
+poésie que dans un roman ou dans un poème. Si le dramaturge a
+l'âme d'un poète, il donnera cette âme à ses personnages; il en fera
+des créatures idéales, tout imprégnées de grâce et de charme, ou
+vibrantes d'émotions lyriques; il leur fera dire les mots magiques
+qui enchantent l'imagination. Tout dans son oeuvre, situations,
+caractères, langage, pourra être de pure poésie. Il est des drames où
+vraiment déborde l'imagination lyrique: pour en évoquer des
+exemples saisissants, il me suffira de prononcer les noms d'Eschyle,
+de Shakespeare, de Goethe, de Byron, de Musset, de Victor Hugo,
+de Wagner, d'Annunzio. Ainsi donc, que les fictions dramatiques
+puissent contenir en elles-mêmes la plus haute poésie, cela ne peut
+être mis en doute.
+
+Maintenant demandons-nous si le drame idéal qu'a conçu le poète
+gagne à être réalisé en une action scénique; car, ne l'oublions pas,
+il est fait pour cela; ce n'est qu'à cette condition qu'il sera vraiment
+un drame, et non simplement une oeuvre littéraire rédigée par
+caprice du poète en forme dramatique. Voilà que ces fictions, dont
+la simple représentation mentale nous enchantait, sont transportées
+sur la scène. Je me demande jusqu'à quel point les décors, les
+costumes, le jeu des acteurs me rendront cet enchantement. Que
+l'oeuvre gagne en vie, en émotion, en plénitude et intensité d'effet,
+cela est indéniable. Mais en effet poétique? J'ai bien des doutes. Il
+est rare que la mise en scène puisse réaliser pleinement la
+conception du poète. Ou plutôt elle la réalisera trop. Elle l'alourdira.
+Il n'est personne qui n'ait éprouvé cette impression, ayant lu une
+pièce de théâtre et la voyant à la scène, d'être en un sens déçu. Ce
+n'est plus ce que l'on rêvait.
+
+Le fait d'être incarnées en un acteur ôte à ces figures idéales
+quelque chose de leur attrait; elles ne sont plus aussi poétiques,
+n'étant plus aussi imaginaires. Le comédien, bien qu'il soit
+transfiguré jusqu'à un certain point par son rôle et que sur la scène
+il prenne quelque chose de l'idéalité de son personnage, nous en
+présente néanmoins une image trop précise encore, trop limitée,
+trop objective: quoi qu'il fasse, il ne saurait nous rendre à chacun
+notre rêve. L'oeuvre pathétique gagnera à l'exécution intégrale.
+L'oeuvre poétique y perdra, et d'autant plus qu'elle sera plus
+poétique. Que devient par exemple, à la représentation, le
+symbolisme des drames d'Ibsen? Quel effet poétique peut produire
+le fondeur de boulons qui propose à Peer Gynt de le remettre dans
+la cuiller, ou la chute de Solness le constructeur, ou Rubeck
+entraînant Irène vers les sommets glacés de l'idéal tandis que Maïa
+portée par son rude compagnon redescend vers la vie? Ce sont là
+des métaphores qui représentées idéalement garderaient le sens
+symbolique qu'elles avaient dans l'esprit du dramaturge, mais qui
+figurées sur la scène et prises au sens réel déconcertent le
+spectateur par leur bizarrerie. Que reste-t-il, dans la mise en scène
+la plus ingénieuse, de la féerie des drames wagnériens? Des
+tableaux rêvés par le dramaturge à ceux qui nous sont réellement
+présentés, il y a un déchet effrayant[14]. La moitié du Faust de
+Goethe, la plus poétique, est injouable. Il se trouve donc que si le
+dramaturge s'est laissé trop librement aller à sa fantaisie, il sera très
+difficile de réaliser au théâtre ses conceptions. Il devra s'en rendre
+compte d'avance, s'il est vraiment un homme de théâtre, qui voit
+toujours ses personnages en scène et compose au point de vue de
+l'effet scénique. Et cette préoccupation tendra à limiter son
+inspiration. L'imagination du dramaturge est donc moins libre que
+celle du pur poète; elle se meut dans un champ moins vaste; les
+exigences de la mise en scène la rappellent à la réalité.
+
+L'épreuve de la représentation réelle nous fera constater encore une
+chose peut-être plus grave, c'est que trop de poésie peut nuire au
+théâtre, et même qu'il y a dans une certaine mesure conflit entre
+l'effet poétique et l'effet dramatique. Les scènes de pure poésie, qui
+nous charment le plus à la lecture, risquent à la représentation de
+paraître languissantes: elles suspendent l'action. Le drame
+demande du mouvement, de la passion, des conflits d'âme, non de
+la contemplation et du rêve. Il est rare qu'au théâtre les beaux vers
+soient en situation et que les créatures poétiques nous semblent
+assez vivantes. «L'art théâtral, disait Joubert, n'a pour objet que la
+représentation. Un acteur doit donc avoir l'air demi-ombre et
+demi-réalité. Ses larmes, ses cris, son langage, ses gestes, doivent
+sembler demi-feints et demi-vrais. Il faut enfin, pour qu'un
+spectacle soit beau, qu'on croit imaginer ce qu'on y entend, ce
+qu'on y voit, et que tout nous y semble un beau songe[15].» On ne
+saurait indiquer avec plus de finesse la condition requise pour
+qu'une pièce de théâtre produise un effet poétique. Mais on sait
+aussi combien cet idéal est opposé aux réelles tendances de l'art
+dramatique. La poésie veut l'illusion consciente. Le drame tend à
+se rapprocher toujours davantage de la réalité et de la vie.
+
+Dans la musique au contraire, nous allons voir la tendance
+poétique devenir dominante. Il n'est pas de forme d'art qui lui soit
+comparable à ce point de vue. Nous arriverons même, en analysant
+les effets qu'elle produit, à constater que vraiment elle est plus
+poétique que la poésie même, je veux dire que l'art des vers. Nous
+nous trouvons donc en présence d'un cas éminent auquel il faut que
+notre définition de la poésie, si elle est exacte, s'adapte d'emblée.
+Supposons en effet qu'elle se justifie moins aisément dans le cas
+spécial où précisément le sentiment poétique acquiert toute sa
+pureté, l'épreuve serait suffisante: elle serait condamnée.
+
+Dans le chant, nous trouvons la musique unie à la poésie verbale.
+Le seul fait de cette union, si intime qu'il en résulte une oeuvre
+d'une homogénéité parfaite, prouve entre les deux arts une
+singulière affinité de nature. Ce n'est pas seulement par la forme
+qu'ils se ressemblent, par la commune recherche de l'harmonie
+sonore, par l'aisance avec laquelle ils s'adaptent aux mêmes
+rythmes; c'est bien par le fond et par leur essence intime. Il serait
+absolument impossible de mettre en musique une ligne de vraie
+prose, par exemple l'énoncé d'un théorème de géométrie; des vers
+un peu prosaïques se laissent difficilement chanter; les beaux vers
+semblent appeler d'eux-mêmes, pour développer toute leur poésie,
+l'expression musicale. Il y a donc affinité entre la poésie verbale
+dans ce qu'elle a de plus poétique, et la musique dans ce qu'elle a
+de plus musical. Les deux arts se rejoignent dans leur plus haute
+expression. En s'unissant à la poésie verbale, la musique donne, à
+tous les sentiments qu'exprime la parole, sa résonance profonde et
+prolongée; elle donne à la voix humaine une richesse de timbre,
+une variété d'intonations, une vibration, une ampleur, une
+puissance à laquelle ne saurait atteindre le simple parler: elle
+augmente d'une façon étonnante la valeur expressive de chaque
+mot prononcé. En même temps, par son charme propre, par
+l'harmonie dans laquelle elle nous enveloppe, elle nous amène
+rapidement à une sorte d'extase et d'ivresse lyrique dans laquelle
+notre imagination est prête à réagir d'une manière intense à toute
+suggestion verbale. Dans de telles dispositions physiques et
+morales, les images surgissent d'elles-mêmes, et prennent
+le charme de la mélodie qui accompagne leur évocation. On
+s'explique ainsi que le vers chanté produise un effet poétique que la
+simple lecture ne lui donnerait pas.
+
+Mais la musique n'a pas besoin de l'aide de la parole pour exprimer
+ce qu'elle veut nous dire. Livrée à elle-même, par ses propres
+moyens, elle peut évoquer des images. A ce titre elle a droit d'être
+comptée parmi les arts _représentatifs_.
+
+Elle nous suggérera, par le moyen des sons, des images sonores.
+L'imagination auditive en effet joue un certain rôle dans
+la perception des sons eux-mêmes. Quand par exemple un instrumentiste
+veut nous faire entendre une note déterminée, ce que nous
+percevons, c'est moins le son réellement émis que la sonorité
+idéale qu'il a la prétention de représenter; pourvu que l'exécution
+ne soit pas décidément trop défectueuse, nous nous contentons d'un
+à peu près dans la représentation; nous rectifions mentalement la
+note, de même que lorsqu'on nous parle une langue qui nous est
+très familière, nous suppléons par la pensée aux défauts de
+l'émission vocale, et croyons entendre intégralement des mots dont
+on ne prononce que la moitié. C'est cette sorte de restitution
+mentale qui nous permet d'entendre avec plaisir un air joué sur un
+instrument un peu faux[16]. Même phénomène se produit pour
+toute imitation musicale. Il nous suffit de reconnaître le son que la
+musique veut imiter pour nous imaginer que nous le percevons
+vraiment: l'image sonore que l'on veut nous suggérer est tellement
+présente à notre esprit, qu'à peine nous apercevons-nous de
+l'insuffisance de l'imitation. Le musicien pourra donc dessiner des
+images sonores d'un trait musical aussi bref, aussi sommaire, aussi
+conventionnel que la ligne par laquelle le dessinateur représente
+une image visuelle; notre imagination complète cette figure
+schématique, la remplit de ses représentations, et nous fait
+apparaître l'image intégrale de l'objet. C'est ainsi que la musique
+représente sans les reproduire tout à fait les bruits de la nature, les
+murmures de la forêt, le chant des oiseaux, le rythme des vagues,
+le sifflement du vent, le tonnerre, le grondement du canon, le
+tintement des cloches, les accents d'une voix joyeuse, irritée ou
+plaintive. On a beaucoup discuté sur la légitimité de ces imitations.
+Quelques esthéticiens sévères n'y veulent voir qu'un divertissement
+puéril. Je crois qu'à la critiquer ainsi ils perdent leur temps. En fait
+les plus grands musiciens, dans des oeuvres très sérieuses, l'ont
+pratiquée. L'imitation musicale est possible, nous y prenons plaisir
+et nous sommes libres. Il n'est donc pas probable que nous y
+renoncions jamais. Quand elle ne serait qu'un jeu, l'art a droit au
+caprice. Tout ce que l'on peut lui demander, c'est d'être discrète, et
+plus symbolique que littérale. Mais il serait tout à fait injuste de
+méconnaître ce qu'il y a de poétique dans ces réminiscences de la
+nature qui passent de temps à autre dans la musique instrumentale.
+
+Avec ces images sonores apparaîtront en même temps, évoquées
+par association d'idées, les images visuelles correspondantes. Ainsi
+une imitation même très discrète du bruit rythmé des vagues qui
+battent une falaise nous les fera voir, glauques, écumantes,
+bondissant à l'assaut des rochers. Nous ne pouvons entendre une
+marche funèbre sans nous représenter des images de deuil. Le
+timbre de certains instruments agit sur l'imagination visuelle d'une
+manière spéciale. «Les masses d'instruments de cuivre, dans les
+grandes symphonies militaires, éveillent l'idée d'une troupe
+guerrière couverte d'armures étincelantes, marchant à la gloire ou à
+la mort[17].» La harpe éveille des idées de triomphe, de gloire et
+de splendeur. «Les sons de la région aiguë ont un éclat cristallin et
+rayonnant, qui évoque à l'esprit l'idée de fêtes brillantes, de
+banquets magnifiques inondés de lumière, ou qui transporte notre
+imagination dans le monde gracieux de la féerie[18].» Le cor est
+un instrument essentiellement poétique. «Aucun instrument peut-être
+n'agit aussi puissamment sur la fantaisie de l'auditeur. Les sons
+du cor transportent l'esprit au loin, dans les libres espaces, au sein
+des vastes forêts, sous l'ombrage des chênes séculaires, ou dans les
+pays charmants du rêve et de la féerie, aux bords des claires
+fontaines où l'on entend par les belles nuits d'été résonner les notes
+mystérieuses du cor d'Obéron[19]».
+
+Telle peut être la puissance de la suggestion musicale, que les
+images secondaires passent au premier plan de la conscience, et
+nous fassent oublier la musique même; nous ne l'entendons plus
+que d'une oreille distraite, comme un accompagnement à notre
+rêverie; ou bien encore nous la faisons entrer dans notre songe,
+dans lequel elle se fond et se transforme. Ainsi le dormeur qui rêve
+de batailles pendant que la pluie fouette les vitres perçoit ce bruit
+sans en avoir conscience; il l'utilise en quelque sorte pour donner
+plus d'intensité à ses représentations; et ce qu'il croit entendre
+réellement, c'est le crépitement de la fusillade.
+
+Jamais bien entendu ces suggestions de la musique n'auront la
+netteté que peut avoir une description verbale. La musique
+purement instrumentale ne doit même pas chercher à suggérer des
+images trop précises. Elle n'y réussirait que très difficilement, et
+pour l'avoir tenté risquerait d'être obscure. On peut dire que
+toujours, dans la musique descriptive à programme précis, quelque
+chose des intentions du musicien échappe à l'auditeur. Le mal ne
+serait pas très grand si la composition, abstraction faite de toute
+intention descriptive, restait assez musicale pour intéresser par
+elle-même. Mais cela précisément n'est possible que si l'auteur s'est
+abandonné à son inspiration sans chercher à rendre avec précision
+telle ou telle image, c'est-à-dire s'il n'a pas suivi un programme
+trop déterminé. S'il a voulu représenter formellement quelque
+chose, voilà des intentions, étrangères à la musique pure, qui
+interviennent dans son inspiration; intentions qui peuvent donner à
+l'oeuvre plus de richesse et d'intérêt si elles sont comprises, mais
+qui troublent et inquiètent l'auditeur si elles ne le sont pas. On ne
+se laisse plus aller à ses impressions. On sent bien que cette
+musique à des prétentions symboliques, qu'elle veut dire quelque
+chose, mais quoi? Le sens échappe; et si l'on renonce à le chercher,
+l'oeuvre, prise au sens propre, écoutée comme de la pure musique,
+paraîtra bizarre et incohérente. La musique descriptive devra donc
+se contenter d'entraîner l'esprit de l'auditeur dans une certaine
+direction, en laissant toujours à la fantaisie individuelle un certain
+jeu. Dans l'_Andante_ de la symphonie pastorale, il n'est pas
+douteux d'abord que Beethoven n'ait voulu donner à sa scène
+musicale un caractère représentatif; il l'a bien située mentalement
+_au bord du ruisseau_, et je puis ajouter en toute certitude, d'après
+le caractère de la phrase mélodique qui donne son accent à toute la
+scène, _dans la profondeur des bois_. Maintenant s'est-il proposé
+cette gageure puérile, de figurer aussi exactement que possible, par
+le moyen des sons, un tableau déterminé? Ce serait lui faire injure,
+car ce serait supposer qu'il n'était ni musicien, ni poète. Nous
+devons concevoir tout autrement, et l'état d'âme dans lequel il a
+composé son oeuvre, et la nature des suggestions qu'il veut nous
+donner. Il s'est transporté en imagination, comme fait le poète, au
+sein de la nature; il a prêté l'oreille au chant des oiseaux, à leur
+appel mélancolique, aux rumeurs profondes de la forêt; il s'est
+rappelé ses rêveries de promeneur solitaire; il a recueilli en
+lui-même, pour s'en pénétrer davantage, toutes les émotions qu'il en
+avait reçues. Et librement, pendant que passaient en lui ces images
+d'allégresse ou de mélancolie, il a chanté. Et de lui-même, parce
+que son âme était toute musicale, ce chant intérieur s'est mis en
+harmonie avec ces images. Il n'a voulu rendre ni le murmure du
+ruisseau, ni les rides légères qui passent à sa surface; mais la
+mélodie qui s'est alors présentée spontanément à son esprit était
+celle que l'on peut concevoir, en pensant à ces choses; elle était
+inspirée de ces rêveries, et elle les inspirait aussi, tantôt
+subordonnée, tantôt dominante, en sorte que parfois les
+réminiscences de la nature affleurent en quelque sorte dans la
+composition, que parfois elles s'effacent pour faire place à la
+musique pure. Qui pourrait déterminer le rapport qui s'établit entre
+ces images poétiques, fuyantes et mobiles, et le chant qui les
+accompagne? Il doit être aussi variable que celui qui s'établit dans
+la parole émue, par exemple lorsque nous décrivons un spectacle
+émouvant auquel nous avons assisté, entre la pensée que nous
+voulons exprimer et les intonations de notre voix; tantôt ces
+intonations répondent à l'émotion que nous avons éprouvée, tantôt
+par une sorte de mimique symbolique elles se font semblables aux
+objets dont nous parlons, elles en figurent de quelque manière le
+mouvement, la grandeur, le caractère et jusqu'à la forme même. Il
+ne faut donc pas se demander si tel effet musical exprime le
+miroitement de l'eau, ou son murmure, ou l'impression que nous en
+recevons; il exprime un peu de tout cela, parce que tout cela était
+présent à l'esprit du musicien au moment de l'inspiration.
+
+Il doit en être de même dans une description musicale quelconque.
+Si elle est vraiment musicale, elle ne reproduira littéralement aucun
+des bruits que nous pouvons percevoir dans la réalité, la
+caractéristique de ces bruits étant de n'être pas musicaux; elle les
+transposera; elle ne nous en présentera qu'un équivalent. Et de
+même, ce sera par une transposition symbolique, par de véritables
+métaphores qu'elle représentera l'apparence visible des choses. Ce
+qu'elle nous fera percevoir en réalité, ce ne seront jamais que des
+notes, des accords musicaux, des mélodies et de l'harmonie, en un
+mot de la musique pure. Cette musique sera toujours de quelque
+manière en correspondance avec les visions qui l'ont inspirée. Mais
+le seul rapport constant que l'on puisse exiger entre ces deux
+termes, le seul d'ailleurs qui naturellement s'établisse, c'est un
+rapport d'_harmonie_. -- Maintenant, que se passera-t-il dans
+l'esprit de l'auditeur, quand l'oeuvre ainsi composée lui sera
+soumise? Ici le mouvement psychique s'opère en sens inverse. Le
+compositeur allait de l'image au motif musical[20]; l'auditeur devra
+aller du motif musical, qui seul lui est donné, à l'image. Il a peu de
+chances pour la retrouver exactement telle que le compositeur
+l'avait conçue. Que cela ne nous tourmente pas. N'essayons pas de
+deviner. La musique a bien autre chose à faire que d'exercer notre
+sagacité. Laissons-nous aller, sans nous imposer aucun effort de
+pensée, à la simple contemplation. Écoutons cette phrase musicale
+qui nous enchante comme nous écouterions le bruissement du
+feuillage, sans plus nous préoccuper de lui trouver un sens.
+D'elle-même la pente de la rêverie entraînera notre imagination dans le
+sens voulu. Les images qui spontanément nous apparaîtront se
+mettront en accord avec la mélodie; elles en prendront l'allure, le
+caractère, la teinte sentimentale; et il se trouvera que sans l'avoir
+cherché nous nous représenterons des scènes de la nature, sinon
+identiques, du moins analogues à celles que le musicien
+avait conçues. Nous sommes ainsi entrés dans son oeuvre plus
+profondément que nous n'aurions fait, si nous nous étions
+appliqués à l'interpréter: nous en avons retrouvé l'intime poésie.
+
+On s'expliquera de la même manière comment la musique arrive à
+représenter des sentiments complexes tels que l'espérance, le regret,
+le désespoir, la fureur, la haine ou l'amour.
+
+Par les mêmes procédés qui lui servent à décrire les scènes de la
+nature, elle évoquera les drames de la vie intérieure. Le
+compositeur, pénétré du sentiment qu'il veut exprimer, et se
+donnant l'intense représentation de la scène morale qu'il veut
+décrire, se laissera simplement aller à l'inspiration musicale; il ne
+cherchera pas des accords qui signifient qu'il éprouve cette
+émotion, mais des accords qui soient en harmonie avec elle et qui
+la lui rendent amplifiée de leur expression. Tous les mouvements
+de la passion qu'il éprouve pour son compte ou qu'il prêle à son
+personnage imaginaire, élans ou prostrations, tensions et détentes,
+auront leur contre-coup dans le tracé de sa phrase mélodique; ils
+s'y inscriront comme dans un graphique; ils détermineront les
+intonations de ce chant intérieur, thème initial, _toujours
+improvisé_, qu'ensuite on développe à loisir. L'auditeur à son tour,
+s'il a lui-même une âme passionnée en qui ces accents pathétiques
+doivent trouver un écho, éprouvera par contre-coup des émotions
+analogues; et ce sont celles-là que la musique lui semblera
+exprimer.
+
+Nous avons à chercher enfin quel état d'âme correspond à
+l'audition de la musique purement musicale, de celle qui n'a
+l'intention de figurer quoi que ce soit, et nous fait simplement
+percevoir des formes sonores en dehors desquelles nous n'avons
+rien à nous représenter.
+
+Elle est poétique, elle aussi. Elle peut l'être à un degré éminent. Je
+ne sais si aucun poème, aucune oeuvre d'art, aucun spectacle de la
+nature donne une impression de poésie comparable à celle que
+produisent certaines oeuvres musicales, dont pourtant il serait
+impossible de dire ce qu'elles représentent ou ce qu'elles expriment.
+Notre théorie psychologique semble ici se trouver en défaut. Nous
+nous trouvons en présence d'une oeuvre d'art à la perception de
+laquelle ne semble s'ajouter aucune rêverie, et pourtant elle est
+poétique. À quel titre, et j'allais dire de quel droit l'est-elle?
+
+La musique non descriptive a déjà cela de la rêverie, qu'elle ne fait
+aucun appel à la réflexion. Rien ici à interpréter, rien à expliquer.
+On parle bien d'idées musicales; ce n'est qu'une façon de parler,
+assez défectueuse d'ailleurs; ces prétendues idées ne sont que des
+thèmes musicaux, des formes sonores, qui n'ont avec une
+conception intellectuelle aucune analogie. Après quelques instants
+d'audition, la pensée, comprenant qu'elle n'a rien à faire ici, se
+désintéresse de ce qui se passe; elle s'accorde un répit, et s'endort.
+On entre dans l'état purement contemplatif. On assiste au défilé des
+images sonores. Et ce défilé, lent ou précipité, a toujours quelque
+chose d'émouvant, de pathétique. Car la musique non descriptive
+est néanmoins expressive. Elle l'est puissamment et constamment,
+au point qu'il n'est pas un accent de la mélodie, pas un accent
+rythmique, pas un accord qui ne corresponde à une nuance
+d'émotion particulière.
+
+«La musique, dit Taine, a cela d'exquis qu'elle n'éveille pas en
+nous des _formes_, tel paysage, telle physionomie d'homme, tel
+événement ou situation distincte, mais les états de l'âme, telle
+nuance d'allégresse ou de mélancolie, tel degré de tension ou
+d'abandon, la plus riche plénitude de sérénité ou une mortelle
+défaillance de tristesse. Toute la population ordinaire d'idées a été
+balayée, il ne reste que le fonds humain, la puissance infinie de
+jouir et de souffrir, les soulèvements et les apaisements de la
+créature nerveuse et sentante, les variations et les harmonies
+innombrables de son agitation et de son calme[21].» Tels sont bien
+les sentiments dont nous affecte immédiatement la musique.
+
+Mais agissant à ce point sur la sensibilité, comment n'exercerait-elle
+pas indirectement une action sur l'imagination? Comment,
+nous trouvant dans cet état de détente intellectuelle si favorable au
+rêve, et par surcroît vibrants, émus, ne rêverions-nous pas? Ce ne
+sera rien de précis. Mais il est impossible que ces accents
+pathétiques n'éveillent pas en nous des espoirs, des désirs, des
+regrets, des nostalgies, qui comme tous nos sentiments tendront à
+s'épanouir en souvenirs et en images. Cela bien entendu n'est pas
+obligatoire. Nous avons parfaitement le droit de prendre la
+musique au sens propre, d'en goûter la facture, l'élégance, la beauté,
+l'expression purement musicale, et de ne pas nous dépenser à son
+sujet en émotions ou rêveries supplémentaires. Mais nous
+appellerons au contraire ces émotions et ces rêveries de tout notre
+coeur, si nous sommes poètes. Nous profiterons de cette occasion
+qui nous est donnée de mettre en jeu notre imagination. Nous irons
+au-devant des suggestions, loin de leur résister. Nous voyons donc
+que la musique non descriptive est éminemment poétique en ce
+sens que plus qu'aucune autre elle nous incite à la libre rêverie.
+
+Elle l'est encore en ce sens qu'elle nous donnera, plus que des
+tableaux et des statues, plus qu'une action dramatique, plus qu'un
+poème, _la sensation de l'imaginaire_. La musique est toute
+d'invention humaine; elle ne ressemble à rien. Le trait mélodique
+dessine son arabesque, reste un instant tout entier présent à la
+conscience, et s'évanouit. Des voix s'élèvent, frémissantes et
+passionnées, qui ne sont la voix d'aucun être. Parfois s'édifient de
+merveilleuses architectures; l'instant d'après elles se trouvent
+différentes, plus mobiles et décevantes que les palais de la fée
+Morgane. La musique nous transporte dans un monde étrange et
+merveilleux, où nous perdons conscience de toutes les réalités.
+Après quelques minutes d'audition, quand elle nous a saisis tout
+entiers, elle ne nous donne plus l'impression d'un bruit réel que
+nous percevrions au dehors; elle devient intérieure et toute
+psychique. Elle nous fait l'effet d'un rêve, plus riche, plus coloré,
+plus pathétique, plus délirant que ceux que peuvent suggérer le
+haschich ou la fièvre.
+
+Je me souviens de m'être un jour trouvé dans cet état d'esprit, d'une
+manière bien caractérisée, au cours d'une audition musicale. Ce
+jour-là s'était produit ce phénomène bien connu, cette émotion
+intense qui parfois prend un auditoire et revient aux exécutants,
+dont le jeu devient plus expressif encore: alors l'effet est
+incomparable. On ne voit plus rien. La foule pressée sur les gradins,
+les instruments, la salle, le scintillement des lustres, tout disparaît.
+Seule, la grande voix de l'orchestre s'élève comme d'elle-même, et
+plane dans le silence absolu. J'étais donc perdu dans cette extase. A
+quoi pensais-je? A rien je crois. C'était un état de pure
+contemplation musicale. Mais pendant que je me laissais ainsi aller
+à cette contemplation, peu à peu, je m'en suis rendu compte après
+coup, mon attention achevait de se détendre; je ne m'appliquais
+même plus à percevoir les formes sonores; les sons, ne m'affectant
+plus que comme sensation, devenaient eux aussi un simple état de
+conscience. Et tout à coup je revins à la réalité. Qui m'y avait
+ramené? Peut-être un incident extérieur, un bruit insolite, une
+sensation de gène physique due à une immobilité prolongée;
+peut-être un retour spontané de l'activité mentale, comme lorsqu'on se
+réveille simplement parce qu'on a assez dormi. Je regardai autour
+de moi. L'aspect de la salle, à ce moment; était curieux. Un millier
+d'êtres humains étaient là immobiles, les yeux fixes, en état
+d'hypnose, pendant que de son bâton le chef d'orchestre, avec de
+grands gestes, semblait épandre sur eux le fluide musical. Quelle
+chose étrange que la musique! Vraiment je ne sais si nous pouvons
+jamais nous trouver, tout éveillés, dans un état mental aussi voisin
+du rêve proprement dit que dans l'audition musicale. Enfin ce rêve
+est esthétique de sa nature; il l'est par obligation, il ne peut pas ne
+pas l'être. La musique en effet se meut dans l'harmonie; elle
+n'emploie que des combinaisons sonores qui présentent par
+elles-mêmes un caractère de beauté. La matière première qu'elle met en
+oeuvre, le simple son musical est déjà quelque chose d'esthétique;
+chacune des notes dont se compose une mélodie est en elle-même
+un pur accord; dans son émission même il y a de l'art. Une ligne
+peut être dépourvue de beauté; un motif musical ne le peut pas.
+Ainsi la musique est esthétique par essence. Je ne parle pas
+seulement de la grande expression pathétique qui sort de
+l'ensemble d'une oeuvre donnée; mais dans le détail, dans chaque
+mesure, dans chaque accord, il y a une beauté d'expression. Dans
+les belles oeuvres musicales tout concourt à porter l'impression de
+poésie à son plus haut degré. Certaines symphonies doivent
+compter parmi les plus beaux rêves que l'homme ait jamais conçus.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA POÉSIE LITTÉRAIRE
+
+§ 1. -- EFFET SUR L'INTELLIGENCE.
+
+Nous considérerons enfin une oeuvre littéraire, et chercherons à
+nous rendre compte de ce qui se passe en nous au cours de notre
+lecture.
+
+Quand je lis une page de _prose prosaïque_, mon esprit travaille.
+Je cherche à comprendre les phrases, à m'assimiler les idées. Alors
+même que l'on me parlerait de choses concrètes qu'il faut que je me
+représente (description d'une machine, récit d'un fait historique,
+etc.), je me sers de mon imagination pour me figurer les choses
+dans leur réalité. Jusqu'au terme de ma lecture, j'ai gardé ma pleine
+lucidité d'esprit.
+
+Même effet si je lis des vers d'un caractère technique, didactique,
+philosophique, de ceux en un mot où l'auteur s'est proposé
+d'exprimer des idées. Je puis les lire avec intérêt, admirer leur
+ingéniosité, leurs qualités de facture, la justesse, la profondeur de
+la pensée. Ils peuvent exciter mon intelligence; mais en fait, et
+pour cette raison même, ils ne me donnent à aucun degré
+l'impression de poésie.
+
+Je dois faire encore à ce sujet une remarque dont on verra tout à
+l'heure l'utilité: c'est que le sens d'une phrase abstraite et prosaïque
+est conçu par un acte très rapide de l'esprit et comme dans un éclair.
+On peut rester quelque temps avant de comprendre; mais dès que
+l'intellection se produit, c'est une illumination brusque, instantanée.
+C'est que de telles phrases nous donnent seulement une _idée_ des
+choses, et l'idée a cette particularité, de ne pouvoir séjourner dans
+l'esprit; elle ne peut que passer; elle est le moment de l'aperception.
+
+Soit au contraire une oeuvre poétique. L'allure qu'elle donnera à ma
+pensée sera toute différente.
+
+Je prendrai à dessein mes exemples dans des oeuvres très connues,
+que chacun ait présentes à l'esprit et sur lesquelles il soit facile de
+refaire l'expérience.
+
+J'ouvre la Légende des siècles. Je relis le Petit roi de Galice:
+
+ Ils sont là tous les dix, les enfants d'Àsturie.
+ La même affaire unit dans la même prairie
+ Les cinq de Santillane aux cinq d'Oviedo.
+ C'est midi; les mulets, très las, ont besoin d'eau,
+ L'âne a soif, le cheval souffle et baisse un oeil terne,
+ Et la troupe a fait halte auprès d'une citerne.
+
+Quand je commence à lire ces vers, ma pensée est lucide, mon
+attention excitée. Il me faut interpréter ce texte, comprendre ce que
+le poète veut dire, me mettre au courant de la situation. Je suis
+encore moi. J'ai conscience d'être dans ma chambre, un livre en
+main. Je vois la page imprimée. J'articule en moi-même les mots
+que je lis. Mais bientôt la suggestion poétique tend à se produire.
+Des images m'apparaissent, encore vagues et indécises:
+
+ Vers le Nord, le troupeau des nuages qui passe,
+ Poursuivi par le vent, chien hurlant de l'espace,
+ S'enfuit, à tous les pics laissant de sa toison.
+ Le Corcova remplit le fond de l'horizon.
+
+Mais je m'enfonce davantage dans ma lecture. L'intérêt dramatique
+du poème devient plus intense; la suggestion opère avec plus de
+force:
+
+ Alerte! Un cavalier passe dans le chemin.
+ C'est l'heure où les soldats, aux yeux lourds, aux fronts blêmes,
+ La sieste finissant, se réveillent d'eux-mêmes.
+ Le cavalier qui passe est habillé de fer;
+ Il vient par le sentier du côté de la mer;
+ Il entre dans le val; il franchit la chaussée;
+ Calme, il approche . . .
+
+A partir de ce moment, le cours de ma pensée est décidément
+orienté dans le sens de la rêverie; et ce moment précis, que l'on
+pourrait marquer dans toute oeuvre d'imagination, est celui où le
+lecteur éprouve, pour un des personnages mis en scène, une
+émotion sympathique. Jusque-là, on pensait, on imaginait
+volontairement. À partir de ce moment, on est pris, saisi, entraîné.
+On entre dans l'état second, dans une sorte de transe, où l'on
+devient docile à toutes les suggestions. Nous nous plaçons au point
+de vue de ce personnage. Nous voyons de ses yeux, et avec la
+netteté que l'émotion donne à nos représentations, les événements
+qui vont se dérouler. Ces images visuelles, les premières apparues,
+vont amener les autres à leur suite. Quand s'engagera la scène
+épique, héroïque, où Roland, seul contre cent, tranchera de ses
+grands coups d'épée géants et bandits, je n'aurai plus conscience de
+me la figurer, je croirai la percevoir. Qu'elle soit merveilleuse,
+invraisemblable, peu importe maintenant, puisque j'y assiste!
+J'entends les chocs d'armure, les gémissements, les clameurs de la
+bataille.
+
+ Durandal, à tuer ces coquins s'ébréchant,
+ Avait jonché de morts la terre, et fait ce champ
+ Plus vermeil qu'un nuage où le soleil se couche;
+ Elle s'était rompue en ce labeur farouche;
+ Ce qui n'empêchait pas Roland de s'avancer;
+ Les bandits, le croyant prêt à recommencer,
+ Tremblants comme des boeufs qu'on ramène à l'étable,
+ A chaque mouvement de son bras redoutable,
+ Reculaient, lui montrant de loin leurs coutelas;
+ Et, pas à pas, Roland, sanglant, terrible, las,
+ Les chassait devant lui parmi les fondrières;
+ Et, n'ayant plus d'épée, il leur jetait des pierres.
+
+Longtemps encore après que la lecture est terminée, on est hanté de
+cette tragique vision, d'autant plus obsédante qu'elle reste
+inachevée. Elle subsiste au plus profond de nous-mêmes alors
+même que nous n'y pensons plus, comme une chose réelle quand
+nous en détournons les yeux.
+
+La poésie, avons-nous remarqué, n'est pas inhérente à la forme du
+vers. Nous aurions pu tout aussi bien en demander des exemples à
+la prose. Il est des pages de J.-J. Rousseau, de Chateaubriand, de
+Guyau, de Loti, de Maeterlinck, qui ont un charme comparable à
+celui des plus beaux poèmes.
+
+Veut-on des exemples de la suggestion portée à son degré le plus
+intense? C'est dans l'épopée en prose, dans le roman que nous en
+pourrions trouver. Pour des raisons diverses sur lesquelles nous
+aurons à revenir, la prose peut ébranler l'imagination plus
+fortement encore que le vers. La lecture d'un roman peut
+déterminer en nous de véritables hallucinations. Nous ne vivons
+plus de notre vie propre, mais de la vie des personnages dont nous
+suivons l'existence aventureuse. Nous souffrons de leur souffrance,
+nous nous épouvantons de leurs terreurs, nous aimons de leurs
+amours. Nous les voyons agir devant nous, et pourtant nous
+sentons que nous sommes en eux, comme dans notre double,
+comme dans un Moi qui nous serait extérieur. Notre rêverie prend
+absolument les caractères du songe; nous sommes aussi étrangers
+aux réalités extérieures, aussi isolés dans nos représentations que
+nous pouvons l'être dans le sommeil le plus profond. Et de fait,
+sommes-nous vraiment éveillés? Il me semble plutôt que nous
+entrons dans un état d'hypnose, accompagné de sensations assez
+particulières qui montrent que quelque chose dans les fonctions
+physiologiques du cerveau est modifié: c'est dans la tête une
+sensation de tiédeur un peu fiévreuse et pourtant agréable; c'est une
+allure particulière des images qui se présentent par tableaux tout
+faits, comme des _images coloriées_ que l'on regarderait et non
+comme de simples représentations. C'est à un degré à peine atténué
+ce qui se produit dans la somnolence d'une lourde après-midi d'été,
+quand sans fermer tout à fait les yeux on s'accorde quelques
+minutes de rêvasserie; ou bien en wagon, dans cette sorte
+d'excitation cérébrale un peu trouble que cause la trépidation du
+train, dans cette demi-fièvre qui brouille et accélère les
+associations d'idées, qui fait apparaître et disparaître brusquement
+les images, «comme si l'on avait secoué la boîte à souvenirs de
+l'esprit[22]»; ou bien encore au coin du feu, après une longue
+marche par la pluie et le vent, quand on s'engourdit dans le
+bien-être de la réaction physique, et que l'afflux du sang au cerveau fait
+reparaître en demi-hallucination les souvenirs de la journée. Tel est
+bien l'effet des romans, surtout lorsqu'il s'agit de ces récits
+merveilleux qui ont déjà par eux-mêmes l'allure du rêve: les Mille
+et une nuits, Cyrano de Bergerac aux pays du soleil, Gulliver à
+Lilliput, les Contes fantastiques d'Hoffmann, Andersen, E. Poe,
+Rudyard Kipling! Visions hallucinantes qui nous font entrer si
+profondément dans le monde imaginaire, qu'il nous faudra un
+effort presque douloureux pour revenir à la réalité. Pendant que
+nous sommes ainsi hypnotisés, qu'un incident quelconque, une
+sonnette qui tinte, une voix qui nous interpelle, nous tire
+brusquement de notre rêve: nous avons ce regard effaré du
+dormeur qui se réveille en sursaut. Nous considérons avec stupeur
+les objets qui nous entourent, ne les reconnaissant plus. Nous
+revenons de si loin!
+
+Nous avons étudié l'effet de la poésie dans des formes assez
+variées pour pouvoir en déterminer la nature.
+
+Nous voyons d'abord que dans la lecture d'une oeuvre poétique,
+notre esprit est plus actif qu'il ne le croit lui-même. Il nous semble
+que toute notre activité se réduit à la contemplation des images qui
+nous seraient présentées toutes formées dans l'oeuvre même. C'est
+en effet de cet acte de vision intérieure que nous avons surtout
+conscience; mais le meilleur de notre activité est consacré à la
+formation même de ces images. Elles sont en effet notre oeuvre.
+Nous les attribuons au poète lui-même, parce que c'est lui qui les a
+le premier inventées; nous nous figurons même, par une illusion
+presque irrésistible, les voir dans le texte que nous avons sous les
+yeux, comme si elles en faisaient partie intégrante. Mais cette page
+imprimée n'est qu'une surface blanche maculée de noir. Ce n'est
+pas là qu'est le poème qui nous enchante: il est dans les pensées
+que nous suggère notre lecture, et ces pensées, nous ne pouvons les
+retrouver qu'en nous-mêmes, en les concevant à notre tour, c'est-à-dire
+en concevant des pensées analogues à celles que l'auteur avait
+dans l'esprit quand il écrivait ces lignes. Lire un poète, c'est faire
+oeuvre de poésie; c'est imaginer des tableaux conformément aux
+indications parfois très brèves qui nous sont fournies. Nous le
+faisons sans effort, car l'art du poète consiste justement à nous
+épargner tout effort; il procède par suggestions si délicates que
+nous n'en prenons même pas conscience; d'un mot, d'une inflexion
+de voix il sait réveiller la poésie latente dans l'âme la plus vulgaire.
+Je ne dis donc pas que nous ayons grand mérite à ce travail de
+restauration mentale. Je constate qu'il est bien notre oeuvre, et que
+c'est bien dans notre propre esprit que se déroulent toutes les
+phases du poème, par une incessante création d'images qui est
+dirigée sans doute, déterminée en grande partie, mais qui demande
+pourtant une certaine initiative intellectuelle.
+
+En second lieu, nous observons que d'ordinaire la phrase poétique
+ne nous livre toute sa signification que peu à peu, souvent même
+après coup. Il nous faut un certain temps pour entrer dans cet état
+de rêverie qui caractérise la contemplation poétique. Au moment
+où nous lisons un vers, nous n'en apercevons que le sens littéral: et
+puis les images apparaissent, en suggèrent d'autres, qui ouvrent à
+notre imagination des perspectives illimitées. Les beaux vers ne
+peuvent se lire que lentement. Il faut que nous ayons le temps d'en
+évoquer toute la poésie latente. Les plus poétiques nous font le plus
+longtemps rêver. Après qu'on les a dits, on peut faire silence; le
+poème ne sera pas pour cela interrompu; longtemps encore il
+continuera de se développer en nous-mêmes par son mouvement
+propre; et c'est peut-être dans cette période qu'il nous donnera
+l'impression la plus poétique. Ainsi le tintement d'une coupe de
+cristal se prolonge en vibrations d'une exquise pureté, dont nous
+entendons encore la résonance idéale quand déjà notre oreille ne
+les perçoit plus.
+
+Nous pouvons déterminer enfin avec quelle force une oeuvre
+littéraire doit agir sur l'imagination pour produire l'effet le plus
+poétique.
+
+Entre les oeuvres purement intellectuelles que nous avons citées
+d'abord comme exemple de prosaïsme absolu, et les oeuvres
+purement imaginatives qui déterminent de véritables hallucinations,
+il est des degrés à l'infini.
+
+De ces degrés divers, quel est le plus favorable? Examen fait, on
+reconnaîtra que c'est le degré moyen, où ne se produit que l'illusion
+consciente et lucide, caractéristique de l'état de rêverie.
+
+Les poètes s'ingénient à donner à leurs oeuvres les titres les plus
+divers; ce seront des Harmonies, des Voix intérieures, des Chants
+du crépuscule, des Méditations, des Contemplations: en réalité,
+toutes pourraient aussi bien être intitulées des Rêveries, car elles ne
+sont pas autre chose.
+
+Les suggestions trop intenses nous émeuvent comme le ferait la
+réalité, niais elles ne nous semblent pas plus poétiques. Relisez un
+poème très dramatique, vous reconnaîtrez que l'impression
+poétique se produit surtout dans les instants où l'action se ralentit,
+et laisse la pensée prendre l'attitude contemplative: par exemple
+dans les descriptions qui servent de pause au récit. Alors les
+images se développent à loisir. Rappelons-nous quelques vers qui
+nous aient paru d'un charme poétique particulier: nous trouverons
+que ce sont des vers contemplatifs plutôt que dramatiques, qui ont
+dû être conçus dans un état de vague rêverie auquel ils nous
+ramènent.
+
+ Elle voulut aller sur les flots de la mer,
+ Et comme un vent bénin soufflait une embellie
+ Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie
+ Et nous voilà marchant par le chemin amer.
+
+ Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse
+ Et dans ses cheveux blonds c'étaient des rayons d'or
+ Si bien que nous suivions son pas plus calme encor
+ Que le déroulement des vagues, ô délice!
+
+ Des oiseaux blancs volaient alentour mollement
+ Et des voiles au loin s'inclinaient toutes blanches.
+ Parfois de grands varechs filaient en longues branches,
+ Nos pieds glissaient d'un pur et large mouvement.
+
+ Elle se retourna, doucement inquiète
+ De ne nous croire pas pleinement rassurés,
+ Mais nous voyant joyeux d'être ses préférés,
+ Elle reprit sa route et portait haut sa tête.
+
+ VERLAINE, _Romances sans paroles_.
+
+Ce sont bien là de ces visions comme on en peut avoir, au cours
+d'une paisible traversée, en contemplant la mer bleue.
+
+De toutes les pages vraiment poétiques que nous avons pu lire, en
+prose ou en vers, prenons les plus délicates, les plus exquises,
+celles qui nous donnent la plus pure impression de poésie.
+
+Nous constaterons, le fait est significatif, que ce sont précisément
+celles où l'auteur _décrit un état de rêverie_. Parfois il parle en son
+nom personnel, se met lui-même en scène; parfois il nous présente
+quelque personnage imaginaire, dont il nous décrit les pensées.
+Dans tous les cas les représentations auxquelles on nous convie
+sont de même ordre. L'état d'âme qui est exprimé dans ces pages,
+c'est bien la rêverie. On n'y voit pas la pensée au travail, faisant
+effort pour découvrir la vérité ou la démontrer, mais l'esprit
+détendu, se laissant aller a la contemplation de la nature, au songe
+intérieur, au jeu des pures représentations. Nous-mêmes, nous nous
+donnons cet état d'âme en nous le représentant, avec une vague
+conscience de ne nous en donner que le spectacle. Nous faisons les
+mêmes songes, mais sans les prendre tout à fait pour notre compte,
+puisque nous les rapportons à un personnage imaginaire. Alors
+même que l'auteur parle en son nom personnel, il n'est par rapport
+à nous qu'une âme étrangère à laquelle nous ne pouvons nous
+identifier qu'à demi. De là le caractère idéal de ces pages de pure
+rêverie, et l'exquise délicatesse des impressions qu'elles nous
+donnent; en nous qui les lisons, elles sont la représentation
+imaginaire d'un état purement imaginatif: le rêve d'un rêve.
+
+
+
+§ 2. -- VALEUR POÉTIQUE DE LA PENSÉE.
+
+Mais avant d'aller plus loin il importe de nous assurer que notre
+thèse jusqu'ici ne donne pas prise à la critique.
+
+Que l'imagination joue en poésie un rôle prépondérant, le fait ne
+saurait être mis en doute. On trouvera sans peine des poèmes de
+grande valeur littéraire qui ne sont que des rêves; au lieu qu'il
+serait impossible de citer un seul poème fait uniquement d'idées
+pures et de conceptions abstraites: s'il en était de tels, ils n'auraient
+de la poésie que la forme verbale; ils ne seraient que de la prose
+rythmée. On conçoit fort bien une poésie qui ne mette en jeu que
+l'imagination, on n'en conçoit pas qui exerce l'intelligence seule: et
+cela suffit à prouver que l'image est en poésie la chose essentielle,
+l'idée étant tout au plus de luxe. Avec une intelligence moyenne et
+une imagination vive, on peut être poète; avec l'intelligence la plus
+lucide et la plus forte, si l'on est dépourvu d'imagination, on devra
+renoncer à écrire un vers. Nous pouvons aussi poser en fait, sans
+crainte d'être contredits, que la poésie attirera plutôt à elle les
+Imaginatifs que les intellectuels, et qu'en nous mettant à son école
+nous tendrons plutôt à devenir des rêveurs que des penseurs. Mais
+nous sommes allés plus loin, nous avons dit qu'en poésie l'idée
+n'est rien, que l'image est tout. Non seulement la poésie s'adresse à
+l'imagination de préférence, mais elle est toute dans l'effet qu'elle
+produit sur l'imagination. Elle est pure rêverie.
+
+Cette thèse semblera peut-être trop exclusive.
+
+De quel droit, nous dira-t-on, restreignez-vous à ce point la
+fonction du poète? Quoi donc? N'admettez-vous pas qu'il ait des
+idées, et les mette dans son oeuvre? Quand il vous en apporte, les
+accueillerez-vous avec défiance, comme un élément étranger à la
+véritable poésie? Et réserverez-vous votre admiration pour le poète
+incomplet, déséquilibré, en qui l'imagination s'est démesurément
+développée aux dépens de l'intelligence? En fait il est des poètes,
+de très grands poètes qui n'ont pas dédaigné de penser, et qui nous
+donnent à réfléchir[23]. Il y a de fortes pensées dans Lucrèce; il y
+en a de profondes dans Goethe; d'ingénieuses et subtiles dans
+Sully-Prudhomme. L'historien de la philosophie ne saurait négliger
+la philosophie des poètes. Ainsi votre définition, que vous avez
+voulu faire aussi large que possible, est en réalité bien étroite, au
+point de choquer les véritables amis de la poésie.
+
+Je suis allé au devant des objections. Maintenant il faut tirer ces
+idées au clair.
+
+Qu'on ne se méprenne pas sur ce que je veux affirmer. Jamais je
+n'ai songé à dire que la pensée pure ne jouait et n'avait à jouer
+aucun rôle dans l'art des vers. Sur la part qu'il convient de lui
+attribuer, je n'ai pas à me prononcer ici. Nous ne nous faisons pas
+tous de la fonction du poète le même idéal, et par conséquent des
+divergences se produiront toujours quand il faudra décider si telle
+oeuvre donnée est ou n'est pas de bonne et vraie poésie. Les uns
+demanderont au poète de la pensée, les autres des images, les
+autres du sentiment, les autres de la musique.
+
+Entre ceux qui admirent Victor Hugo, ceux qui s'enchantent de
+Lamartine ou qui se délectent dans Mallarmé, il ne sera pas facile
+de s'entendre. Il est clair que chacun, jugeant des effets que doit
+produire la poésie d'après les impressions qu'il reçoit de son poète
+favori, les décrira différemment. Il est des vers, tels ceux de la
+poésie philosophique au XVIIIe siècle, qui n'évoquent que l'idée
+des choses et ne s'adressent qu'à l'entendement. À la fin du XIXe
+siècle, en France, la poésie se charge d'images, de représentations
+concrètes; certaine école affectera même d'en éliminer la pensée, et
+se complaira dans des séries d'images juxtaposées sans aucun lien
+logique. Nous nous trouvons donc en présence d'un certain nombre
+d'oeuvres de caractère très différent, où l'élément pensée et
+l'élément image sont dosés en toutes proportions. Chacune a ses
+admirateurs, qui la tiennent pour le type exemplaire de la poésie.
+Choisirons-nous entre elles, en décidant que celle-ci représente la
+poésie plutôt que celle-là? Un tel choix serait arbitraire. De ce
+qu'un idéal est le nôtre, il ne s'ensuit pas qu'il soit le vrai.
+
+Quand on voit les goûts se partager à ce point, quand on constate
+de telles divergences entre esprits également sincères, également
+épris du beau, on comprend que l'on aurait mauvaise grâce à
+prétendre imposer son opinion personnelle: la conciliation s'impose.
+Faute de pouvoir choisir entre les diverses conceptions de la poésie,
+le psychologue les tiendra pour équivalentes.
+
+Il les étudiera toutes avec un égal intérêt: aucune ne devra être
+exclue de ses analyses. Nous n'avons donc à entrer dans aucune
+querelle d'école. Nous faisons ici de l'esthétique expérimentale,
+non de l'esthétique rationnelle. Nous cherchons d'où vient en fait,
+dans une couvre poétique quelconque, l'impression de poésie. Nos
+préférences esthétiques n'ont que faire dans cette enquête, et ne
+doivent influer en rien sur le résultat.
+
+Ce que j'ai voulu dire, c'est que la pensée pure n'a rien de poétique,
+et par conséquent qu'elle ne doit pas entrer dans notre définition de
+la poésie.
+
+Quand nous disons que la poésie ne s'adresse pas à l'intelligence
+mais seulement à l'imagination, on comprendra que ce qu'il y a de
+vraiment poétique dans un poème, ce ne sont pas les idées, mais les
+images: et je crois que personne ne fera difficulté de l'admettre. On
+ne nous objectera plus que certains poèmes valent aussi par la
+pensée, et ne nous font pas seulement rêver, mais encore réfléchir.
+Je suis le premier à le reconnaître. Je sais de très beaux vers qui ne
+disent rien à l'imagination; ils valent par la beauté même de l'idée:
+mais personne ne songerait à dire qu'ils sont vraiment poétiques;
+aussi devra-t-on être d'accord avec moi, quand je dirai que _cela
+n'est pas de la poésie_. Que le poète soit en même temps un
+penseur, rien de mieux: nous ne tenons nullement, en matière d'art,
+à la division du travail et à la séparation des genres. Nous
+n'exigeons pas que le poète soit uniquement poète, et le soit
+toujours, sans répit ni défaillance, à jet continu. Etant plus varié, il
+fatiguera moins. Etant plus complet, il produira une impression
+esthétique plus puissante. Tout ce qu'il mettra d'idées dans son
+oeuvre nous la fera davantage admirer; ses vers en seront d'autant
+plus beaux: mais ils n'en seront pas plus poétiques.
+
+Toutes les observations que nous venons de faire sur la poésie des
+poètes, nous les aurions pu faire aussi bien sur la poésie des
+prosateurs. Car elle est essentiellement de même nature. Peut-être
+même nous serait-il plus facile, sur des exemples empruntés aux
+prosateurs, de faire accepter notre définition de la poésie. On est
+accoutumé en effet, quand il s'agit des vers, à ne pas considérer à
+part l'élément spécialement poétique; idées abstraites, images, tout
+cela pêle-mêle contribue à nous donner une impression d'ensemble;
+on est donc porté à croire que tout le contenu des vers est de la
+poésie. De là les confusions que nous signalions tout à l'heure, et la
+résistance qu'on nous opposait. Considérant en bloc la manière de
+penser des poètes, on n'a plus pour la caractériser d'autre ressource
+que de l'opposer à la manière de penser des prosateurs; mais les
+différences ne sont pas très nettes; on voit bien d'une façon
+générale que la poésie agit davantage sur l'imagination; mais
+qu'elle consiste exclusivement dans l'effet produit sur l'imagination,
+cela paraît paradoxal et inadmissible.
+
+Quand au contraire on parle de la poésie des prosateurs, il n'y a pas
+de méprise possible. Chacun comprend qu'il la doit chercher
+spécialement dans les passages qui produisent à son plus haut
+degré l'impression poétique, par opposition à ceux qui ne la
+produisent à aucun degré. On conçoit plus facilement que cette
+poésie doit consister dans une façon de penser particulière, dans un
+élément psychique spécial qu'il est possible de dégager, au moins
+par abstraction.
+
+Nous maintiendrons donc en toute rigueur notre théorie, affirmant
+que la poésie est faite d'imagination, et non de pensée. Les idées
+peuvent être très belles, elles ne sont jamais poétiques. Tout au
+plus peuvent-elles servir comme d'introduction à la poésie, quand
+elles sont de nature à frapper l'imagination et à déterminer un
+courant de représentations concrètes; souvent une réflexion
+s'achève en rêverie, et finit ainsi par prendre le caractère poétique.
+
+L'idée générale est si l'on veut de la poésie latente; elle enferme à
+l'état virtuel, condensées en une brève formule, une multitude
+d'images que nous pourrions développer si nous en avions le loisir.
+Mais c'est précisément parce qu'elle les tient à l'état virtuel qu'elle
+est une pure idée générale: développez son contenu, ce n'est plus
+elle que vous concevez. La pensée réfléchie est une concentration;
+la poésie est une expansion. Les deux mouvements sont inverses.
+Ils peuvent alterner, ils peuvent même s'appeler l'un l'autre; mais
+ils s'excluent nécessairement. Toujours la poésie commence au
+moment où l'on cesse de penser et de réfléchir pour ne plus faire
+que rêver.
+
+Je sais que pratiquement il est assez difficile, dans une oeuvre
+donnée, de distinguer l'idée de l'image, la conception abstraite de la
+représentation concrète. Dans presque toute oeuvre littéraire,
+l'intelligence et l'imagination travaillent en synergie[24]. Il est très
+rare que l'idée se présente à l'état pur; dans l'expression de la
+pensée la plus abstraite, on trouverait encore les métaphores
+inhérentes au langage, qui prouvent une intervention de
+l'imagination; et d'autre part, dans l'interprétation de la phrase la
+plus imagée, l'intelligence joue toujours un rôle. Il y a d'ailleurs des
+degrés à l'infini dans l'abstraction; on ne saurait dire exactement où
+elle commence et où elle finit. Il est pourtant un moyen empirique
+d'opérer cette distinction. En fait l'idée est plus engagée dans les
+mots que l'image; elle est à peu près inséparable dans notre esprit
+de son expression verbale. Essayez de concevoir isolément le sens
+d'un mol abstrait, votre intelligence s'y refuse. Lisez une page de
+philosophie abstraite et demandez-vous, sans articuler en vous-même
+aucune phrase, ce que cela veut dire, c'est le vide mental,
+vous êtes impuissants à rien concevoir. Pour une raison ou pour
+une autre, peut-être parce qu'elle n'est elle-même qu'une
+abstraction, peut-être parce qu'elle est pure virtualité, l'idée des
+choses abstraites ne peut être réalisée dans la conscience en un acte
+distinct; elle n'est conçue qu'en fonction des mots qui l'expriment.
+Il n'en est pas de même des images. Nous n'avons que faire du
+langage pour nous les représenter. Ce sont des états de conscience
+réels, concrets, isolables, indépendants de toute expression verbale,
+au point que le difficile n'est pas de les dégager de la parole
+intérieure, mais plutôt de trouver des mots pour les rendre. Nous ne
+parlons pas nos rêveries. Les images passent; et silencieux,
+charmés, nous les suivons du regard. Nous avons donc ici un signe
+qui nous permet d'isoler par analyse dans une oeuvre littéraire
+l'élément purement poétique. Seules sont poétiques les pensées qui
+pourraient être aussi bien conçues sans le secours d'aucune
+expression verbale. Laissez tomber tout ce qui doit être dit pour
+être pensé; conservez ce qu'il est plus facile de se représenter que
+d'exprimer: ce qui restera sera précisément l'élément poétique.
+
+Nous disions tout à l'heure que la poésie n'est pas dans les livres;
+nous comprenons maintenant à quel point elle est indépendante des
+mots eux-mêmes, et des artifices du style, et de toute forme verbale.
+
+Peut-être Schiller avait-il raison de dire _qu'au point de vue de
+l'art_ le fond n'est rien, que la forme est tout. Au point de vue
+poétique c'est tout le contraire: le fond est tout, la forme verbale
+n'est rien. La pensée poétique n'est pas contenue dans le vers
+comme dans un vase dont elle prendrait la forme plus ou moins
+élégante; elle est simplement suggérée par le vers; les mots que le
+poète assemble avec tant de soin ne sont que des signes
+conventionnels qu'il fera passer devant nos yeux pour déterminer
+en nous, par réflexe psychique, certaines représentations.
+
+Certes on peut exiger que le poète soit passé maître dans l'art de
+manier les mots; on comprend même qu'il ait, plus encore que le
+prosateur, le souci de l'expression verbale, les pensées qu'il veut
+nous suggérer étant de celles qui trouvent le plus difficilement une
+expression adéquate. Mais nous ne devons pas oublier que la façon
+dont l'image poétique nous est suggérée est chose après tout
+secondaire; les effets de style sont un moyen d'expression, ils ne
+doivent pas être un but.
+
+Aussi nous garderons-nous de leur attribuer trop d'importance;
+nous nous rappellerons qu'en poésie surtout les mots ne doivent
+pas attirer l'attention; ils sont laits pour être oubliés; seule importe
+la qualité poétique des représentations qu'ils nous auront suggérées,
+après leur passage dans l'esprit.
+
+
+
+§ 3. -- VALEUR POÉTIQUE DU SENTIMENT.
+
+Il nous reste à déterminer quel est dans la poésie littéraire le rôle
+du sentiment.
+
+Sur ce point les avis sont très partagés. Toute une école littéraire se
+refuserait à attribuer une réelle valeur poétique au sentiment. Elle
+concevrait plutôt la poésie comme un art de pure représentation,
+tout objectif, dont les sentiments personnels du poète devraient être
+autant que possible exclus. C'est une vieille idée d'Aristote. Le
+poète est par définition un imitateur. En composant sa fable, il doit
+se mettre les choses sous les yeux le plus exactement qu'il peut, et
+les décrire en termes tels, que nous nous imaginions assister à la
+réalité même. Personnellement il ne doit prendre la parole que le
+plus rarement qu'il peut; car ce n'est point quand il parle en son
+nom qu'il est imitateur.
+
+Nous retrouvons ces mêmes idées dans Goethe. La mission du
+poète est la représentation. Cette représentation est parfaite quand
+elle rivalise avec la réalité, c'est-à-dire quand ses peintures sont
+animées par le génie de manière à faire croire à la présence des
+objets. La poésie, à son plus haut degré d'élévation, est tout
+extérieure. Lorsqu'elle se retire au dedans de l'âme, elle est en voie
+de déclin. Le poète se mettrait donc au dessus et en dehors de son
+oeuvre; il animerait ses personnages d'une vie intense et passionnée
+sans se départir lui-même de son olympienne sérénité. Pour
+conserver toute sa liberté de création, pour que les produits de son
+génie puissent se développer avec un calme artistique, dans la paix
+et l'harmonie, il s'affranchira de toute préoccupation pratique, il
+contemplera le monde d'un oeil calme et libre.
+
+Je cherche ce qu'il peut y avoir de juste dans cette théorie. En
+l'examinant, j'y vois l'exagération de quelques idées justes, et
+finalement une méprise.
+
+Je lui donnerais raison si elle se contentait d'affirmer qu'il ne faut
+pas abuser de la poésie subjective et du sentiment personnel. Il est
+certain que trop de poètes restent enfermés dans leur Moi,
+s'analysant avec complaisance, épiant leurs moindres sensations
+pour nous les décrire, ramenant avec une regrettable insistance la
+conversation sur leurs peines de coeur et leurs déceptions en amour.
+Ces confidences intimes sont de la poésie; elles ne peuvent être
+toute la poésie. La description d'un Moi est décidément un sujet
+trop mince. Le poète, reclus en lui-même, n'a plus aucune occasion
+de se renouveler, de se développer; il tourne dans un cercle d'idées
+et de sentiments de plus en plus étroit. En même temps qu'il se
+retire de nous, il nous éloigne de lui. Quelle sympathie réelle peut
+nous porter vers cet homme qui n'a pas une pensée pour nous? Il
+restera donc enfermé dans son splendide isolement, et perdra
+presque toute action sur les âmes. -- Que le poète commence donc
+par vivre sa vie personnelle; que jeune il chante son amour, ses
+désirs et ses mélancolies. Mais cette poésie de la vingtième année
+ne saurait lui suffire. Qu'ensuite il sorte de lui-même. Qu'il
+s'aperçoive que les hommes existent, qu'il y a d'autres intérêts que
+les siens, d'autres souffrances que les siennes. Qu'il nous parle de
+nous-mêmes; qu'il s'intéresse à tous les problèmes pour lesquels se
+passionne l'humanité; ou qu'il se fasse créateur, qu'il compose une
+oeuvre épique ou romanesque; qu'il donne à ces êtres de fiction
+qu'il met en scène une telle intensité de vie, qu'à jamais ils
+resteront dans la mémoire des hommes, plus vivants qu'aucun être
+réel. L'heure de la poésie objective est venue. On a raison d'y voir
+un élargissement et une forme supérieure de la poésie: jusqu'ici
+nous sommes pleinement d'accord. Mais de ce que le poète
+s'affranchit des égoïsmes du sentiment personnel, on conclut à son
+impassibilité. C'est ici que commence la méprise, et que nous
+devrons nous séparer. Ce qu'on ne voit pas, c'est que si le poète se
+détache ainsi de lui-même, ce n'est pas par indifférence, c'est par
+désintéressement et générosité de coeur. Ce passage à la poésie
+objective ne marque pas une restriction, mais au contraire une
+extension, un suprême épanouissement de la sensibilité. Comme le
+disait Guyau, dans son émouvant adieu à la poésie personnelle:
+
+ Quand on s'oublie assez soi-même
+ On tait sa joie et ses douleurs;
+ Les yeux tournes vers ceux qu'on aime
+ On n'a d'autres maux que les leurs.
+
+ L'art est trop vain, et solitaire;
+ Rêver est doux, agir meilleur;
+ En ce monde j'ai mieux à faire
+ Que d'écouter battre mon coeur.
+
+ Que l'amour aux autres me lie!...
+ Dans le coeur d'autrui je me perds;
+ --Rires ou larmes de ma vie,
+ Valiez-vous seulement un vers[25]!
+
+Ce n'est pas d'un oeil calme et libre que le poète contemple le
+monde; c'est avec un intérêt passionné, avec une large sympathie.
+Sa fonction n'est pas de nous représenter les choses telles qu'elles
+sont, ou telles qu'elles nous apparaissent vues du dehors: un miroir
+y suffirait. Il faut qu'il nous présente une oeuvre vivante et
+passionnée, qui frappe l'imagination en touchant le coeur; il n'y
+réussira pas, s'il est lui-même rebelle à l'émotion et incapable
+d'aimer. L'impassibilité sied au savant, peut-être au philosophe.
+Elle conviendrait mal au poète.
+
+J'admets encore que la poésie ne requiert pas des émotions d'une
+intensité extrême. Trop poignantes, elles nous saisiraient avec tant
+de force que nous ne pourrions plus en faire un objet de
+contemplation, et que toute impression de beauté disparaîtrait.
+Nous sortirions de la poésie, pour rentier dans la vie réelle. Le seul
+fait de composer un poème suppose un certain calme, une
+possession de soi, un souci d'art, incompatible avec les crises de la
+passion. La sensibilité indispensable au poète est une sensibilité
+d'artiste, qui dans ses émotions les plus sincères garde le besoin de
+l'harmonie et le sens de la beauté. Certains sentiments sont trop
+intenses pour se traduire en vers. L'extrême douleur s'exprimera
+par un cri, par une plainte, par des paroles amères, par un
+mouvement de révolte, non par de la poésie. C'est quatre ans après
+la mort de sa fille, que Victor Hugo pouvait écrire les vers
+sublimes où s'est exhalée sa douleur de père.
+
+ Maintenant que du deuil qui m'a fait l'âme obscure
+ Je sors pâle et vainqueur,
+ Et que je sens la paix de l'immense nature
+ Qui m'entre dans le coeur...
+ _Contemplations: à Villequier_.
+
+Il fallait que sa douleur se fut apaisée, qu'elle fût devenue résignée,
+contemplative et comme stagnante pour comporter une expression
+poétique.
+
+Tout cela est vrai; mais tout ce que l'on en peut conclure, c'est que
+le sentiment poétique ne doit pas avoir une violence telle, qu'il
+exclue la libre rêverie ou qu'il enlève au poète tout son sang-froid.
+De là jusqu'à l'impassibilité, il y a loin.
+
+Il est bien rare en somme que nos sentiments atteignent ce degré
+d'intensité, où ils cesseraient d'être poétiques. Le poète pourra
+même sans inconvénient dépasser un peu la mesure, aller au-delà
+de la poésie, oublier qu'il fait oeuvre d'art, et mettre tout son coeur
+dans ses vers. Ces sentiments, qui ne sont plus poétiques pour lui,
+le seront encore pour nous, qui ne les éprouvons en effet que par
+sympathie, et par conséquent à un degré assez atténué pour pouvoir
+en faire, si intenses, si violents, si déchirants qu'ils soient, un objet
+de contemplation.
+
+Nous n'avons donc aucune raison pour regarder le sentiment avec
+défiance, comme un élément perturbateur, que le poète doit autant
+que possible éliminer de son oeuvre. L'excès de sensibilité est un
+défaut rare, et qui d'ailleurs, au point de vue poétique, n'aurait pas
+de grands inconvénients. Nous craindrions beaucoup plus la
+froideur, le défaut d'émotion.
+
+Quand le sentiment décroît, l'effet poétique est moindre. Un poète
+qui réussirait à s'interdire toute émotion n'aurait fait que renoncer à
+son moyen d'action le plus efficace. A la rigueur il pourrait
+suppléer à ce défaut par d'autres qualités poétiques. S'il joignait à
+une certaine sécheresse de coeur une intelligence souveraine, une
+extraordinaire puissance d'imagination, il pourrait encore écrire de
+très beaux vers, magnifiques d'images, superbes de pensée; mais il
+y manquerait toujours quelque chose, cette puissance d'émotion
+sans laquelle il n'y a pas de complète poésie. Nous aussi nous
+contemplerons son oeuvre d'un oeil calme; elle nous restera
+étrangère, ne nous touchant pas le coeur. Ou bien il faudra que le
+poète réussisse à nous émouvoir sans être ému lui-même, et cela
+est possible à force d'art. On peut composer à froid des vers
+passionnés. On peut jouer magistralement du coeur humain sans se
+laisser prendre soi-même à ce jeu. Mais cette sorte de ruse est-elle
+bien digne du poète? Peut-elle réussir tout à fait? Il sera bien
+difficile de donner aux émotions feintes l'intonation de l'émotion
+vraie. On les mettra trop en dehors, à la façon romantique, et elles
+se trahiront par leur emphase; ou bien on affectera de les refouler
+en soi-même, de les comprimer par un puissant effort de volonté,
+et ici encore on mettra de l'exagération. Il est malaisé de jouer
+parfaitement la comédie; le plus habile simulateur finit toujours par
+laisser percer l'artifice. Le plus sûr moyen d'avoir l'air ému, c'est
+encore d'éprouver une émotion réelle. -- Mais s'il n'est pas dans
+mon tempérament d'en éprouver? -- Alors n'écrivez pas de vers; ou
+faites de la poésie pittoresque, descriptive, didactique,
+philosophique. Le champ de la poésie est large; il n'y manque pas
+de débouchés, même pour les esprits secs et les impassibles. Seules
+les régions supérieures leur sont interdites.
+
+Je doute que l'on puisse citer un seul poète, vraiment poète, qui ait
+été dépourvu de sensibilité, un seul vers vraiment poétique d'où
+l'émotion soit absente. Je n'en trouve pas pour mon compte. Je ne
+crois même pas que la chose soit possible[26]. Il y aurait vraiment
+contradiction. Je vois seulement quelques poètes, quelques
+écrivains qui ont affecté l'impassibilité, d'ordinaire avec une
+exagération voulue, comme s'ils craignaient qu'on ne s'y trompât.
+Quant à ce ton d'ironie que prennent parfois les poètes les plus
+impressionnables pour parler de leurs émotions, il ne faut même
+pas y voir une affectation de froideur; ce n'est qu'un effort pour
+refouler un sentiment excessif auquel ils craindraient de
+s'abandonner: ainsi l'on sourit quand on sent venir les larmes, pour
+réagir contre son émotion; et c'est précisément quand on lutte
+contre elle qu'on en sent mieux la force.
+
+Il nous paraît impossible en définitive d'exclure le sentiment de la
+définition delà poésie.
+
+Nous nous garderons aussi de l'excès contraire, de celui qui
+consisterait à ne voir dans la poésie que l'exaltation du sentiment.
+L'attention des théoriciens et des critiques s'est en général portée
+trop exclusivement sur les effets pathétiques de la poésie. Ils
+verront dans l'aptitude à être vivement ému la qualité essentielle du
+poète, et dans la transmission de ces émotions la fin suprême de
+son art. La valeur d'une oeuvre se mesurera à l'effet qu'elle produit
+sur le sentiment. Ce sont là des idées courantes. Ce préjugé est
+tellement enraciné, que les réserves que je vais être obligé de faire
+sembleront à plusieurs choquantes; elles feront l'effet d'une hérésie.
+
+Il le faut reconnaître pourtant. Le sentiment n'est pas et ne peut pas
+être en poésie la chose essentielle.
+
+Avant d'exprimer des émotions, il faut que la poésie existe. La
+musique en exprime également; et la peinture; et la sculpture. Bien
+plus, ces différents arts pourront exprimer des sentiments de même
+nature. Ils diffèrent pourtant les uns des autres. Les définir
+principalement par la propriété qu'ils ont d'agir sur le sentiment,
+leur assigner cette fonction comme leur fin suprême, ce serait
+négliger justement ce qui les différencie les uns des autres, ce qui
+caractérise chacun d'eux et constitue leur essence propre. La vertu
+pathétique est une propriété commune à toute oeuvre d'art; une
+qualité que la poésie, elle aussi, doit posséder, sous peine d'être
+inférieure aux autres arts: ce n'est pas sa qualité essentielle et
+distinctive.
+
+L'émotion qui nous reste de la lecture d'un poème est chose aussi
+précieuse que l'on voudra. La regarder comme la fin même pour
+laquelle a travaillé le poète; ne voir, dans les vers qu'il nous
+présente, qu'un moyen d'exprimer cette émotion, ce serait un
+contresens esthétique. Appliquez cette conception à l'art. Quand
+vous regardez une oeuvre sculpturale d'une expression pénétrante,
+par exemple le Monument aux morts de Bartholdi, estimerez-vous
+que la tristesse qui s'en dégage est le véritable objet de cette
+représentation, et la seule chose que nous en devions retenir?
+Evidemment non. Tant de marbre, d'études successives, d'efforts
+de composition, pour nous suggérer seulement cette pensée, qu'il
+est triste de mourir, ce serait un labeur presque dérisoire. Quelques
+mots pathétiques, quelques accords musicaux suffiraient pour nous
+communiquer à moins de frais une émotion aussi intense. Dégager
+de l'ensemble des suggestions produites, par une sorte d'abstraction,
+la tristesse que l'oeuvre exprime, et n'y plus voir que cela, comme si
+c'était la chose principale et essentielle, c'est intervertir absolument
+les valeurs. Ce que l'artiste nous apporte, ce n'est pas de la douleur,
+c'est une magnifique et douloureuse vision. Il en est de même pour
+la poésie. Ce n'est qu'exceptionnellement qu'elle exprime des
+sentiments purs; elle nous suggère des images toutes pénétrées de
+sentiment et qui doivent à cette expression un surcroît de valeur
+esthétique, mais qui ont une valeur en elles-mêmes, abstraction
+faite de ce sentiment.
+
+L'émotion, directement exprimée, n'a en soi aucune valeur
+poétique. «J'aime! Je souffre!» Ces émotions, exprimées avec force,
+ou bien analysées dans leurs nuances, peuvent être très
+intéressantes en elles-mêmes, exciter une vive sympathie: je ne
+vois là rien qui ressemble à de la poésie. Le sentiment, même le
+plus profond, le plus tendre, le plus délicat, n'est poétique que par
+son retentissement dans l'imagination; et c'est précisément la
+fonction du poète, de développer ces images consécutives ou
+déterminantes de l'émotion. C'est en cela qu'il fait oeuvre de poésie.
+
+On ne peut dire qu'une oeuvre d'art sera poétique par le seul fait
+qu'elle sera très pathétique. Il est des romans et des drames où
+l'émotion est portée à son maximum d'intensité, et qui pourtant ne
+nous donnent aucune impression de poésie. Cela pourtant devrait
+être impossible si la fin suprême de la poésie était d'exalter le
+sentiment.
+
+On ne peut même admettre que toute émotion augmente la valeur
+poétique de l'objet qui nous la donne. Le sentiment n'a donc pas en
+lui-même et par essence une vertu de poésie. Il sera poétique dans
+certaines conditions qu'il s'agit de déterminer. Mais dès maintenant
+nous pouvons regarder la discussion de principe comme close.
+
+Le sentiment, disaient les uns, n'est rien en poésie. Il est tout,
+disaient les autres. Nous avons reconnu que les deux thèses étaient
+exagérées. La vérité est entre ces deux extrêmes. Nous regardons
+comme établi ce moyen terme, que la poésie, pour atteindre son
+optimum d'effet, doit de quelque manière toucher le coeur; et c'est à
+cette formule que nous nous en tiendrons. Cela posé, nous pouvons
+avancer dans notre enquête, en cherchant de quelle nature sont ces
+émotions qui concourent de façon indéniable à l'effet poétique.
+
+Nous avons déjà montré quel devait être leur degré d'intensité. Ce
+que nous cherchons ici, c'est quelle doit être leur nature. La
+poésie trouvera de préférence son aliment dans les sentiments
+contemplatifs, qui ne nous portent pas à l'action, et qui supposent
+plutôt un certain détachement de tout intérêt pratique; car ce sont
+ceux-là qui sont le plus favorables à la rêverie. L'inquiétude,
+l'angoisse, la peur n'ont rien de poétique; ce sont des sentiments
+qui donnent trop à réfléchir: ils tiennent l'esprit cruellement éveillé,
+ils donnent envie de se débattre contre l'avenir.
+
+Dans sa _Jeune captive_, André Chénier, avec un tact exquis de
+poète, s'en est tenu au ton de la mélancolie; ces belles stances
+n'expriment que le regret anticipé de la vie: la moindre allusion au
+supplice, un simple frisson en gâterait le charme.
+
+Bien des poètes, en strophes désespérées, ont chanté la mort; ils
+pouvaient la chanter parce qu'elle est fatale, et qu'il n'y a rien à
+faire contre elle; la tombe est d'avance ouverte; tous y viendront;
+un à un les vivants sont engloutis; c'est une chose à laquelle on
+assiste, un lugubre objet de contemplation, qui n'inspire pas la
+terreur, mais plutôt la pitié, une large pitié qui s'étend sur
+l'humanité entière. La crainte d'un danger terrible, mais évitable, et
+surtout d'un danger personnel, produirait un effet beaucoup plus
+dramatique, mais beaucoup moins poétique.
+
+Il est toute une catégorie de sentiments qui sont provoqués par de
+simples représentations. Ce sont ceux qui se rapportent à quelque
+chose de passé, ou de futur, ou de lointain, ou de fictif. Ils sont
+moins vifs mais plus poétiques que ceux qui impliquent la présence
+effective de l'objet. Cela se conçoit sans peine, la nette conscience
+de la réalité étant incompatible avec la condition essentielle de la
+poésie, qui est l'état de rêverie. Les regrets, les espoirs, les
+nostalgies sont au contraire très poétiques comme étant des
+sentiments rêveurs qui se rapportent à un objet tout idéal.
+
+La plus exquise poésie sentimentale est celle des _sentiments
+imaginaires_; j'entends par là ceux qui non seulement se rapportent
+à un objet idéal, mais qui sont eux-mêmes imaginés.
+
+Quand par exemple on me montre un personnage de roman engagé
+dans quelque situation pathétique, en même temps que je me
+représente les objets dont il est ému, je me figure ses émotions;
+elles deviennent pour moi un objet de contemplation; et cette
+représentation du sentiment est plus poétique que le sentiment
+même. Elle lui donne l'idéalité des pures images, le charme de
+l'irréel. On dira peut-être, pour expliquer ce singulier état d'âme,
+que ces prétendus sentiments imaginaires sont tout simplement des
+émotions très réelles, que j'éprouve par sympathie en me
+représentant la situation du personnage, et que j'objective en les lui
+attribuant; à ce compte, l'effet de la lecture serait d'exciter en moi
+des sentiments vrais, joie, tristesse, crainte, amour, que j'utiliserais
+en les faisant entrer dans les phrases où l'écrivain décrit l'étal d'âme
+de son héros. Mais cette analyse me semble très défectueuse. Je ne
+me pas la possibilité de ce contre-coup sympathique des sentiments
+exprimés; il est très vrai que parfois, me mettant en imagination à
+la place du personnage romanesque, je finis par me laisser
+entraîner; je me fais, des sentiments décrits, une émotion
+personnelle, qui m'étreint réellement le coeur; comme le spectateur
+trop impressionnable quand vient une scène attendrissante,
+j'accorde de vraies larmes à de simples représentations. Mais ce
+n'est pas par là que je débute. Avant de sympathiser avec une
+émotion, il faut bien que nous ayons commencé par nous la
+représenter. Le plus souvent même, nous en restons là. Nous
+n'allons pas jusqu'à prendre à notre compte tout ce pathétique; il
+reste pour nous un spectacle; ou si ce spectacle nous émeut, notre
+émotion personnelle différera de celle que l'on nous représente, en
+sorte qu'il sera impossible de les confondre; ainsi un poème
+douloureux m'inspirera de la pitié, une scène pathétique de
+l'admiration. On ne le peut nier: il y a des sentiments imaginaires,
+ou des images de sentiments, qui psychiquement diffèrent d'un
+sentiment réel autant que la simple représentation d'un objet diffère
+de sa réelle vision.
+
+La différence n'est pas seulement dans le degré d'intensité. Se
+représenter la souffrance par exemple, ce n'est pas réellement
+souffrir, même à un degré atténué et d'une manière superficielle:
+c'est tout autre chose. Se rappeler une joie qu'on a eue, ce n'est pas
+se réjouir; quelquefois même c'est s'attrister. -- Cette faculté de
+représentation concrète du sentiment comporte bien entendu des
+degrés divers; elle doit être, comme les facultés de vision ou
+d'audition mentale, très inégalement répartie. On doit la supposer
+particulièrement développée chez les romanciers, chez les poètes,
+et chez toute personne qui se complait dans la lecture des poèmes
+et des romans, car c'est dans de telles oeuvres que l'imagination
+sentimentale trouve le plus d'occasion de s'exercer.
+
+J'indiquerais encore, parmi les caractères qui contribuent à rendre
+un sentiment plus poétique, le fait qu'il sait comme on dit
+_sympathique_, c'est-à-dire qu'il soit de ceux que nous comprenons,
+que nous admettons, et dans lesquels nous entrons volontiers.
+
+Quand par exemple, lisant une oeuvre d'imagination, nous y
+trouvons exprimés des sentiments qui sont en concordance avec les
+nôtres, l'expression la plus discrète de ces sentiments est
+immédiatement saisie; nous la comprenons à demi-mot; elle trouve
+dans notre propre coeur un écho qui la prolonge et achève de la
+développer. Si par excellence l'émotion exprimée est de celles qui
+sont universellement sympathiques, c'est-à-dire que tout homme
+est disposé à partager, l'expression pathétique de l'oeuvre s'amplifie
+encore du sentiment de cet unisson moral.
+
+Toute parole exprimant des sentiments égoïstes ou antipathiques a
+des intonations sèches: elle semble tomber, isolée, dans un silence
+froid. Toute parole exprimant un sentiment généreux nous semble
+plus vibrante. Les grands poètes sont ceux qui nous donnent ces
+grandes émotions collectives. Leurs sentiments les plus personnels
+sont toujours largement humains; ils enveloppent et engendrent
+d'autres sentiments à l'infini. De là cette magnifique sonorité que
+prend leur voix, comme si toujours un choeur invisible chantait
+avec eux.
+
+Nous voici amenés ainsi à poser le caractère vraiment distinctif des
+sentiments poétiques, le caractère de beauté. Il faut que nous
+puissions trouver en eux quelque chose de charmant, de délicat, de
+touchant, de noble, d'élevé, en un mot que nous puissions leur
+appliquer quelque qualificatif d'ordre esthétique.
+
+Dès que dans les sentiments qu'exprime une oeuvre littéraire, nous
+pouvons soupçonner quelque chose de mesquin ou de bas, toute
+impression de poésie s'évanouit.
+
+Ce caractère de beauté prime tous les autres; il les résume et les
+implique. Le degré d'intensité des sentiments, leur caractère
+égoïste ou désintéressé, le rôle plus ou moins actif qu'y joue
+l'imagination, cela est secondaire; cela n'a d'importance qu'autant
+que nous y pouvons voir une condition de beauté. Au point de vue
+de la poésie, seule la qualité esthétique des sentiments importe.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LA COMPOSITION POÉTIQUE
+
+§ 1. -- MÉTHODE D'INSPIRATION.
+
+Nous avons considéré l'oeuvre poétique du dehors, cherchant à
+nous rendre compte de l'effet qu'elle produit au cours de la lecture
+sur notre imagination. Essayons de l'étudier du dedans, au cours de
+son élaboration, dans l'esprit du poète qui la compose.
+
+On dit bien quelquefois que la véritable oeuvre d'art doit être
+conçue d'ensemble, par synthèse immédiate, non par élaboration
+progressive, et que cette composition instantanée, si étonnante, si
+mystérieuse, si miraculeuse qu'elle soit, est justement la
+caractéristique de l'invention esthétique.
+
+Je ne discuterai pas la possibilité de ce miracle; je demanderais
+seulement qu'on voulût bien citer un seul exemple authentique
+d'une oeuvre de quelque importance obtenue ainsi. L'inspiration
+apportera bien au poète un vers tout fait, une strophe peut-être,
+conçue tout d'un coup dans son ensemble, mais non un poème
+épique. Nous admettons ces intuitions d'ensemble; nous croyons
+qu'elles sont en effet nécessaires à la composition de l'oeuvre d'art;
+nous aurons occasion de les signaler; mais nous montrerons
+justement qu'elles exigent un effort de réflexion intense, et que ce
+qu'elles nous font apercevoir, ce n'est pas l'oeuvre toute faite, toute
+élaborée, dans sa forme d'art définitive, mais l'oeuvre encore
+abstraite et en voie de formation.
+
+Cela n'a donc aucun rapport avec ces prétendues illuminations de
+l'esprit, qui brusquement, comme un éclair dans la nuit, lui feraient
+apparaître des images merveilleuses.
+
+Pour composer une oeuvre poétique, deux méthodes sont possibles:
+on peut faire plutôt appel à l'inspiration ou se servir plutôt de la
+réflexion. Chaque poète, selon son tempérament, et aussi selon la
+nature de l'oeuvre à composer, emploiera de préférence l'une ou
+l'autre méthode.
+
+Parlons d'abord de la méthode d'inspiration.
+
+Nous considérerons l'oeuvre poétique aux diverses phases de sa
+genèse depuis l'apparition de l'idée première jusqu'au dernier
+travail de la mise en forme. La première période est de création
+toute spontanée. D'où le poète tirera-t-il son idée initiale, qui est le
+sujet même de son oeuvre? Il ne peut la chercher, n'en ayant encore
+aucune notion.
+
+Quelques écrivains affirment pourtant avoir obtenu l'idée initiale
+d'une oeuvre littéraire par voie de déduction, en commençant par
+déterminer les conditions générales auxquelles l'oeuvre devait
+répondre. Leur première attitude mentale serait donc celle du
+géomètre qui s'applique à résoudre un problème, c'est-à-dire
+l'effort de réflexion[27]. C'est bien possible. Il y a des types
+intellectuels très divers. La réflexion peut intervenir dans
+l'élaboration d'une oeuvre d'art en toutes proportions, et à un
+moment quelconque.
+
+Mais en général l'idée première n'est pas obtenue par réflexion.
+Elle apparaît spontanément dans la libre rêverie. Tout ce que peut
+faire l'écrivain, pour en faciliter l'apparition, c'est de se mettre dans
+les conditions les plus favorables à la formation spontanée des
+images. L'imagination ne peut rien tirer du néant. Dans ses
+productions les plus originales on trouverait des réminiscences
+d'oeuvres étrangères, un apport de l'expérience, des rappels de la
+réalité. L'invention poétique a besoin d'aliments. Pour être créateur,
+il faut que l'esprit soit nourri d'observations, de faits intéressants et
+suggestifs, de visions, de réminiscences de la nature et de la vie,
+tout cela bien assimilé, matière plastique qui s'organisera en
+formes nouvelles. Ces images latentes que le poète porte en lui se
+décomposent, se recomposent, se soudent l'une à l'autre dans un
+travail mystérieux dont la psychologie ignore encore les lois, mais
+où le hasard joue certainement un rôle. En nous s'élaborent
+incessamment des images confuses, incohérentes, que nous ne
+daignons pas remarquer et qui, a peine formées, se désagrègent,
+n'étant pas viables. Mais qu'au milieu de ces conceptions
+fantasques apparaisse une idée utilisable, nous la tirons à part,
+l'examinons un instant, et avant de la laisser aller, la marquons d'un
+effort d'attention pour la retrouver au besoin. Ainsi l'esprit du poète
+est hanté d'idées conçues par hasard, de projets d'oeuvres auxquels
+il n'a pas donné suite, d'images qu'il a laissées à l'état d'ébauches.
+Exercé comme il l'est, par entraînement professionnel, à
+surveiller en lui-même l'apparition des idées et à retenir par un
+effort de mémoire spécial celles qui lui semblent comporter un
+développement artistique, il en a toujours en lui-même une réserve
+dans laquelle il n'a qu'à puiser. Le plus souvent, il a plutôt
+l'embarras de choisir entre les idées diverses qui le sollicitent.
+
+ Dis-moi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer?
+ D'où vont venir les pleurs que nous allons verser,
+ Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie?...
+
+Ainsi la Muse de la _Nuit de mai_ fait passer dans l'esprit du poète
+une série d'images qu'elle développe un instant pour le tenter,
+symbole poétique de ces suggestions spontanées de l'inspiration.
+Très souvent les meilleures idées sont trouvées par distraction,
+pendant que l'on travaille à en développer d'autres, comme si par
+une sorte d'irradiation nerveuse l'excès d'activité d'un des lobes du
+cerveau se propageait aux lobes voisins et les mettait en activité à
+leur tour. Ou bien c'est au cours d'une promenade, pendant que l'on
+croit ne penser à rien; les idées viennent, justement parce que
+l'esprit se laisse aller à la libre rêverie. Le fait est même si fréquent
+que l'on pourrait voir dans la marche un des procédés les plus
+usités pour stimuler la faculté d'invention[28].
+
+Le sujet est enfin choisi. Une idée s'est imposée à l'esprit et veut
+être réalisée, développée. Alors on se met sérieusement à l'oeuvre
+et la période de composition commence. Voici quel sera, dans la
+méthode d'inspiration, le procédé de développement: on attendra
+les idées, et quand elles seront venues on fera un tri entre celles qui
+se présenteront, pour conserver celles qui sont le plus utilisables.
+Tant que l'on sentira que l'imagination s'oriente dans le sens voulu,
+on se gardera d'intervenir. Si elle tend à s'écarter du sujet, ou si les
+conceptions qu'elle apporte manquent à quelque exigence artistique,
+on l'arrêtera net, on la remettra sur la voie pour de nouveau la
+laisser aller. Quand on aura tiré du sujet tous les développements
+qu'il comporte, autrement dit quand l'idée initiale n'en suggérera
+plus d'autres, on s'arrêtera. Comme on le voit, je n'admets pas que
+même dans ce genre de composition on reste tout à fait passif. Je
+suppose que l'on ne rêve pas seulement, mais que vraiment on
+compose. La volonté, l'intelligence, le goût critique interviennent
+donc de quelque manière, autant qu'il le faut pour stimuler et
+utiliser au mieux le travail spontané de l'imagination. Il reste
+cependant que ce travail est tout spontané, aussi spontané que peut
+l'être la germination d'une graine ou l'éclosion d'une fleur. La
+formation même des images reste absolument inconsciente. Tout le
+positif de la composition, tout ce qui est réellement trouvé a été
+obtenu par ce procédé. On invente par une libre improvisation dont
+après coup seulement on contrôle les résultats. L'imagination
+propose, l'intelligence et le goût disposent.
+
+C'est bien ainsi, je crois, que l'on se représente communément la
+composition poétique, ce qui tend à prouver que cette méthode est
+en fait très usitée. Elle a bien des avantages.
+
+Nous avons vu combien le laisser aller de la rêverie est
+favorable à la dissolution et recomposition spontanée des
+images. En s'abandonnant à son inspiration, le poète trouvera des
+combinaisons d'idées originales, que la réflexion ne lui fournirait
+pas[29]. La méthode d'inspiration est particulièrement féconde. Les
+poètes qui l'ont employée de préférence ont eu une production plus
+abondante et plus riche. Leurs oeuvres ont un développement plus
+large. Leur phrase même, considérée à part, se fait remarquer par
+son ampleur., l'idée principale se présentant toujours accompagnée
+de tout un cortège d'idées accessoires. Autant la phrase de
+l'écrivain réfléchi est nette, courte et ramassée, autant celle de
+l'écrivain inspiré est complexe.
+
+ Pour moi quand je verrais dans les célestes plaines
+ Les astres s'écartant de leurs roules certaines,
+ Dans les champs de l'éther l'un par l'autre heurtés,
+ Parcourir au hasard les cieux épouvantés;
+ Quand j'entendrais gémir et se briser la terre;
+ Quand je verrais son globe errant et solitaire,
+ Flottant loin des soleils, pleurant l'homme détruit,
+ Se perdre dans les champs de l'éternelle nuit;
+ Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres,
+ Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres,
+ Seul je serais debout, seul malgré mon effroi,
+ Être infaillible et bon, j'espérerais en toi,
+ Et, certain du retour de l'éternelle aurore,
+ Sur les mondes détruits je t'attendrais encore!
+ Lamartine (_L'immortalité_).
+
+Quand on trouve, chez un poète, de ces suites de vers qui se
+déroulent en une magnifique période, on peut être certain qu'elles
+n'ont pas été écrites lentement, laborieusement, mais sans effort, à
+la volée, dans un superbe élan d'inspiration. On constatera aussi
+que presque toujours ce sont des périodes émues, très pathétiques,
+qui procèdent par conséquent d'un sentiment intense qui de lui-même
+a suscité les images.
+
+L'inspiration, ne demandant aucun effort intellectuel, n'apporte
+aucune fatigue. Accueillir les images qui se présentent d'elles-mêmes,
+ce n'est pas un travail, c'est une joie. Sentir en soi les idées
+affluer, c'est un ravissement. Le labeur de la composition réfléchie
+est plus pénible que tout effort musculaire ou tout travail manuel; il
+semble que l'on s'arrache de force les idées de la tête; chez certains
+écrivains, c'est une véritable agonie[30]. L'écrivain qui ne
+prémédite pas d'effets, qui ne s'astreint pas à un travail de
+combinaison intellectuelle, mais se livre à son imagination,
+compose dans l'allégresse. Écrit-il des vers? Dans une sorte
+d'extase, il écoute ses voix; comme Lamartine, il se recueille pour
+percevoir ce chant intérieur, cette harmonie profonde qui
+d'elle-même se développe en lui. Compose-t-il un roman? Comme
+Alexandre Dumas il sourira en voyant ses héros se lancer si
+témérairement dans de folles aventures, et contre toute
+vraisemblance en sortir à leur gloire. Comme George Sand, il se
+contera à lui-même de belles aventures, et pendant que sa plume
+court sur le papier, il se perdra dans ces visions romanesques.
+Dramaturge, il assistera avec curiosité aux évolutions de ses
+personnages, comme s'il était lui-même au spectacle.
+
+L'aisance avec laquelle un poème est composé n'est pas chose
+indifférente au point de vue artistique. Elle ajoute à l'attrait de
+l'oeuvre. Elle lui donne de la grâce. Le lecteur en jouit par
+sympathie. Parlant de Virgile et de Racine, Lamennais remarque
+que «les lignes de leur style ondulent avec la même pureté, la
+même finesse, la même grâce exquise, que celles des plus belles
+statues grecques[31]». Telle est bien l'impression que donne cette
+allure souple et naturelle de la pensée qui se laisse aller à
+l'inspiration. L'effet à produire sur l'esprit du lecteur étant de
+l'amener à l'état de contemplation rêveuse, on conçoit qu'il sera
+plus facile d'obtenir ce résultat quand le poème lui-même aura ce
+caractère de libre rêverie: alors il nous suffira d'en suivre le
+mouvement, d'en prendre l'unisson. En le lisant, nous n'y sentirons
+aucune contrainte, aucun effort. Etant oeuvre de pure poésie, il
+nous donnera une impression plus purement poétique.
+
+Constatons encore que l'oeuvre d'inspiration aura cette qualité
+éminente, la sincérité. Nous serons plus disposés à entrer dans
+l'état d'âme du poète, si nous sentons qu'il parle sans préparation,
+sans artifice, sous l'influence directe des sentiments qu'il exprime,
+dans la vision réelle des images qu'il nous décrit. -- La poésie
+lyrique en particulier n'est possible que comme expression d'une
+effervescence intérieure, d'un sentiment exalté qui déborde en
+images. Elle ne saurait être préméditée, composée à froid. Soient
+par exemple ces belles stances lyriques.
+
+ L'abîme, où les soleils sont les égaux des mouches,
+ Nous tient; nous n'entendons que des sanglots farouches
+ Ou des rires moqueurs;
+ Vers la cible d'en haut qui dans l'azur s'élève,
+ Nous lançons nos projets, nos voeux, l'espoir, le rêve,
+ Ces flèches de nos coeurs.
+
+ Nous montons à l'assaut du temps comme une armée.
+ Sur nos groupes confus que voile la fumée
+ Des jours évanouis,
+ L'énorme éternité luit, splendide et stagnante;
+ Le cadran, bouclier de l'heure rayonnante,
+ Nous terrasse éblouis!
+ V. HUGO. _Contemplations_.
+ _Pleurs dans la nuit_.
+
+La pièce a plus de 600 vers. D'un bout à l'autre c'est ainsi; une suite
+ininterrompue de visions, évoquées avec une fécondité d'invention
+inouïe, chaque vers faisant surgir brusquement une image; entre
+ces images, aucun lien; elles se succèdent d'un mouvement
+indépendant, parfois glissant l'une sur l'autre, se fondant l'une dans
+l'autre de telle façon que l'une commence à se projeter sur le fond
+mental quand l'autre ne s'en est pas encore effacée, à peine reliées
+entre elles par ces rapports mystérieux d'association qui semblent
+tout naturels au rêveur et qui échappent à la pensée lucide; dans la
+suite des strophes, aucune trace de plan. Evidemment le poète n'a
+rien prémédité. Ce qui achève de le prouver c'est que la pièce
+n'aboutit à aucune conclusion; après quelques strophes de mise en
+train, elle atteint rapidement son maximum d'effet, et finit par
+épuisement. Comment le poète a-t-il procédé? On peut se le
+représenter assez aisément. Il a senti s'abattre sur lui des idées
+sombres, et il a commencé à écrire; les premières images qui se
+sont présentées à lui en ont appelé d'autres à leur suite, plus
+lamentables encore. Le rythme même de ses vers, le balancement
+monotone de la strophe ont fait sur lui l'impression d'un glas
+funèbre. Il s'est ainsi enfoncé dans une méditation de plus en plus
+lugubre. La réflexion n'avait pas à intervenir. C'est l'imagination,
+stimulée par une émotion intense, qui a tout fait. De là
+l'incohérence, l'illogisme, le caractère presque délirant des images;
+de là leur puissance d'expression et leur incomparable lyrisme.
+
+Il est encore une occasion où la méthode d'inspiration s'impose:
+c'est dans le développement de l'action dramatique. Soit un
+personnage de tragédie ou de roman qui se trouve engagé dans une
+situation déterminée. Il s'agit de trouver ce qu'il doit penser, ce
+qu'il doit sentir, comment il doit s'exprimer. Cela n'est pas
+arbitraire. Les personnages dramatiques, si l'auteur disposait
+arbitrairement de leur vie intime, ne seraient plus des êtres vivants,
+mais de simples marionnettes dont il tirerait les fils. Mais d'autre
+part, il est impossible de déduire, du caractère que l'on a prêté au
+personnage, le détail des pensées qu'il concevrait, des sentiments
+qu'il éprouverait et qu'il exprimerait dans cette circonstance. Nous
+ne pouvons le savoir de science certaine, quelle que puisse être
+notre expérience de la vie et notre connaissance du coeur
+humain[32].
+
+Telle est donc la situation paradoxale faite au poète; dans le
+développement de l'action dramatique, il faut qu'il se conforme à
+des lois qu'il ignore. Ce problème, qui pour l'intelligence lucide
+serait insoluble, ne sera pour l'imagination qu'un jeu. Le romancier,
+le dramaturge s'efforcera d'entrer dans ses personnages, de
+s'identifiera eux; il se pénétrera de leurs sentiments; et puis il
+s'abandonnera au mouvement spontané des idées et des émotions
+que la situation lui suggérera[33]. L'oeuvre qu'il aura ainsi
+composée sera forcément vivante, puisqu'elle aura été réellement
+vécue. La suite des sentiments qu'il prêtera à ses personnages ne
+pourra manquer d'être conforme aux lois de la psychologie,
+puisqu'il aura fait jouer ces lois en lui-même.
+
+Le seul inconvénient possible de cette méthode, c'est que le
+dramaturge, en se mettant dans ses personnages, risque de les faire
+trop semblables à lui-même. Beaumarchais leur prêtera son esprit,
+Dumas sa verve caustique, Hugo sa grandiloquence, Musset son
+humour fantasque[34]. Il est bien rare que le romancier femme ne
+donne pas à ses héroïnes quelque chose de sa mentalité propre et
+même de ses traits physiques. Mais même dans ce cas on peut dire
+que si le poète est en défaut, ce n'est pas pour avoir appliqué la
+méthode imaginative, c'est pour n'avoir pas fait un suffisant effort
+d'imagination. Il ne s'est pas assez identifié à ses personnages pour
+se détacher de lui-même. Ce détachement de soi n'est vraiment
+accompli que lorsque, dans l'esprit du dramaturge, les êtres qu'il a
+créés commencent à s'objectiver, à vivre d'une vie indépendante,
+au point que désormais on ne leur fera plus faire ce qu'on veut: ils
+se refuseraient à accomplir des actions qui ne seraient pas dans leur
+caractère.
+
+Alors le poète n'a plus à penser pour eux, à chercher ce qu'ils
+peuvent dire et faire. Il les laisse aller. Il n'a besoin d'intervenir que
+d'une manière intermittente, pour les remettre dans leur rôle s'ils
+s'en écartent. «Pendant que j'écris, dit F. de Curel, je ne suis pas
+absorbé du tout, mes personnages parlent pour leur compte, je ne
+suis là que pour juger les choses de style, de scénario, de
+convenances, etc. Presque un rôle de pion. Il m'arrive très bien,
+tout en écrivant, de me surprendre pensant à des choses, peu
+compliquées évidemment, mais absolument étrangères à mon
+travail. Je suis là comme une Providence qui gouverne ses
+créatures sans annihiler leur liberté. Mes personnages vont,
+viennent, discutent comme ils l'entendent». Une fois le plan
+général d'une scène établi, non seulement le développement n'exige
+plus grande réflexion, mais il sera plus naturel, plus vivant, plus
+pathétique, s'il est fait en dehors de toute réflexion, par inspiration
+pure. Les scènes dialoguées, dans un roman, sont de beaucoup les
+plus faciles à écrire, et ne peuvent même être bien écrites que de
+verve.
+
+Enfin l'inspiration est indispensable, dans toute composition
+littéraire, quand on en arrive au détail de l'exécution. Si préméditée
+que soit une oeuvre, elle ne peut l'être que dans son ensemble; les
+détails se trouvent sur le moment; il faut bien qu'ils soient
+improvisés: si l'on s'imposait ce programme, de ne pas écrire une
+ligne sans savoir d'avance très exactement ce qu'on va dire, on ne
+commencerait jamais. Il arrivera donc toujours un moment, dans
+l'élaboration de l'oeuvre poétique, où l'on devra laisser
+l'imagination fonctionner d'elle-même, conformément à ses propres
+lois.
+
+Nous avons admis qu'à la rigueur le sujet d'une oeuvre pouvait être
+déduit de considérations abstraites; mais il ne peut en être ainsi de
+toute la suite du développement; autrement l'oeuvre entière
+garderait ce caractère sec et abstrait; à aucun moment elle ne serait
+artistique et vivante. Qu'une oeuvre à composer se présente d'abord
+comme un problème à résoudre, soit. La réflexion peut poser le
+problème, ce n'est pas elle qui le résoudra. Cela est vrai d'un
+problème géométrique: si précises qu'en soient les données, la
+solution n'en ressort jamais par pure déduction: elle ne peut se
+trouver que par tâtonnement intellectuel, en choisissant parmi les
+idées qui se présenteront au hasard, dans cette méditation
+inconsciente qui est la rêverie du penseur. A plus forte raison cela
+sera-t-il vrai des problèmes d'art, qui sont autrement complexes, et
+ne comportent pas une solution déterminée, mais une infinité de
+solutions à peu près équivalentes. Pourquoi Edgar Poe, se
+proposant d'écrire un poème de l'effet poétique le plus intense,
+c'est-à-dire court, original, d'un caractère mélancolique, avec
+refrains, est-il justement tombé sur son poème du Corbeau? C'est
+évidemment par une suite de hasards, c'est-à-dire parce que ces
+images se sont présentées spontanément à lui au cours de sa
+méditation, et lui ont paru répondre assez bien aux données du
+problème. Peut-être même cette idée le hantait-elle déjà, depuis
+quelque temps, et lui a-t-elle suggéré elle-même les raisons qu'il
+s'est données de la choisir. Si, partant de son intention initiale
+d'écrire un poème aussi esthétique que possible, il était vraiment
+arrivé par déduction rigoureuse à l'idée qu'il a mise en oeuvre, il
+s'ensuivrait que le Corbeau est le poème par excellence, et que se
+proposant d'écrire un beau poème on n'en saurait écrire d'autre. En
+réalité, par la même méthode qu'a employée E. Boutroux pour
+démontrer la contingence des lois de la nature, on pourrait prouver
+que la genèse d'une oeuvre d'art n'est jamais déterminée par une
+nécessité logique; à chaque progrès qu'elle fait apparaissent en elle
+des éléments nouveaux, inattendus, produits de la pensée libre, qui
+pour son auteur même sont une surprise.
+
+
+
+§ 2. -- MÉTHODE DE RÉFLEXION.
+
+Nous avons fait à l'inspiration sa part. Il nous reste à chercher quel
+rôle peut et doit jouer, dans la genèse de l'oeuvre poétique, la
+pensée lucide et consciente.
+
+Certains théoriciens seraient disposés à ne lui en accorder aucun.
+«Le génie doit créer comme l'imagination travaille, obéissant à une
+loi, poursuivant un but sans avoir conscience de l'un ni de l'autre.
+Une oeuvre d'art, où nous constaterons l'action d'une réflexion
+consciente sur la disposition de l'ensemble, nous paraîtra
+pauvre[35].» Ce serait donc précisément par la portion qui échappe
+aux aperçus conscients de l'intelligence que l'oeuvre d'art produirait
+son effet esthétique.
+
+Nous reconnaîtrons volontiers que dans une oeuvre d'art il ne doit
+pas subsister trace de l'effort intellectuel qu'elle a coûté; et cela est
+vrai surtout de l'oeuvre destinée à donner une impression de poésie.
+S'ensuit-il que l'effort soit inutile? En dissuader le poète, ce serait
+le priver d'un de ses plus puissants instruments de travail.
+S'imaginer qu'une oeuvre poétique de quelque importance, un
+drame, un poème épique, a jamais été obtenu par élaboration
+spontanée et inconsciente, sans calcul, ni réflexion, par une pure
+intuition du génie, c'est se placer en dehors de toute réalité. C'est
+supposer qu'un édifice peut se construire sans plan ni calcul, sans
+fondations ni échafaudages, à la façon dont s'édifiaient les palais
+d'Aladin. La production toute spontanée d'une grande oeuvre
+poétique ne serait pas plus merveilleuse. Je me demande même
+comment cette étrange hypothèse a jamais pu être soutenue; car
+enfin on devrait se douter de la façon dont les écrivains composent;
+on les voit au travail; on sait quel a été le labeur des grands
+romanciers et des grands poètes. Laissons donc de côté cette
+théorie du génie qui n'a avec la psychologie d'observation aucun
+rapport.
+
+L'inspiration a un inconvénient, c'est de n'être pas à nos ordres; il
+faut l'attendre, elle peut ne pas venir. Le compositeur qui ne
+compterait que sur elle risquerait fort de perdre bien des journées
+en flânerie intellectuelle; son esprit se disperserait, s'éparpillerait,
+irait d'un sujet à l'autre sans en approfondir aucun.
+
+La méthode d'inspiration a encore ce grave défaut, c'est
+d'abandonner au hasard la composition de l'oeuvre. L'auteur ne sait
+d'avance où il va; il s'engage dans des impasses; d'ordinaire il
+commence bien, parce que l'inspiration est encore fraîche et vive;
+puis tout se gâte. (Les romans de George Sand, par exemple,
+se ressentent trop du défaut de composition; de même bien
+des poèmes de Lamartine). Au cours de la composition, le
+développement risque fort de dévier; l'idée principale se perd sous
+les idées parasites. L'imagination a vite fait d'entraîner l'auteur loin
+de son sujet, car elle est de sa nature distraite et aberrante.
+L'excitation même du travail mental développe cette tendance des
+images à la prolifération spontanée. Sans doute l'écrivain peut
+renoncer à ces idées rencontrées chemin faisant, les éliminer après
+coup; il est rare pourtant qu'il le fasse: ces idées de distraction sont
+d'ordinaire si intéressantes qu'il en coûterait trop de les sacrifier.
+De là ces développements à côté, ces hors-d'oeuvre, ces digressions
+dont s'encombre l'oeuvre des conteurs ou des poètes à l'imagination
+trop féconde[36].
+
+On ne peut donc abandonner tout à fait l'imagination à elle-même.
+Une oeuvre poétique, qui prétend à produire une impression d'art,
+doit être _composée_.
+
+Si nous nous observons d'un peu près, au cours d'un travail qui
+semblerait au premier abord ne mettre en exercice que notre
+imagination, nous n'aurons pas de peine à saisir en nous-mêmes
+tout un jeu subtil de pensées, qui enveloppent comme d'un réseau
+délié les images en voie de formation, qui les relient les unes aux
+autres, qui les attirent ou les écartent. Dans l'improvisation la plus
+rapide, quand nous pourrions croire que les images apparaissent
+spontanément et au hasard, nous pourrons nous rendre compte que
+leur formation est dirigée, surveillée, motivée; elle répond à un
+programme, elle réalise des intentions, elle est intelligente et
+préméditée en grande partie. Nous pouvons tenir pour certain que
+dans toute élaboration littéraire il en est de même. Dans
+l'oeuvre qui semble emportée du mouvement le plus puissant, on
+discernerait de même des calculs secrets, de petites ruses, des
+artifices de composition destinés à ménager un effet, à produire un
+contraste, à tenir la curiosité en suspens. Le véritable artiste,
+l'homme de génie sait ce qu'il fait; quand on parle de son
+inconscience, il laisse dire, puisque c'est un compliment que l'on
+entend lui faire; mais que l'on fasse mine de critiquer un détail
+quelconque de son oeuvre, il sera prêt à en donner les raisons.
+Signalez-lui une faute, il répondra qu'il l'a faite exprès. Le dernier
+reproche qu'il accepte, c'est celui d'inadvertance.
+
+Dans ce travail mental, il y a des moments pénibles, où l'effort
+intellectuel est porté à une telle intensité, qu'il en devient presque
+douloureux. C'est dans ces moments qu'il est le plus intéressant de
+l'étudier. Voyons donc, des diverses opérations intellectuelles que
+requiert l'invention consciente et réfléchie, quelles sont celles qui
+coûtent le plus d'effort.
+
+Il faut d'abord s'obliger à penser sur le sujet choisi. C'est en partie
+un effort d'inhibition. Il s'agit, chaque fois que l'imagination part
+sur de fausses pistes, de couper court à ces digressions, de la
+remettre sur la voie. C'est déjà une tâche pénible; il nous en coûte
+toujours de résister aux idées qui nous sollicitent. Mais cela même
+ne suffit pas. Il faut accomplir encore un effort positif, concentrer
+les pensées qui tendent à s'éparpiller, enfermer l'intelligence dans
+un cycle de plus en plus étroit; pour cela, se bien définir ce que l'on
+cherche, se poser des questions précises. Le danger est que, plus
+les conditions de l'idée que l'on cherche sont déterminées, moins il
+y a de chance pour que le mouvement spontané de la pensée amène
+justement celle-là; en même temps, on s'est interdit de penser à
+autre chose. Alors l'intelligence se rebute, on a la sensation
+douloureuse de l'effort à vide; on se creuse en vain la tête. Parfois
+cet état se prolonge longtemps, c'est une véritable angoisse, jusqu'à
+ce qu'enfin l'idée féconde se présente d'elle-même. (Ainsi Zola
+travaillant à grand-peine à composer son Assommoir, jusqu'au
+moment où l'idée lui est venue de faire rentrer Lantier dans le
+ménage de Gervaise). L'important, dans cette recherche des idées,
+c'est de les saisir au seuil même de la conscience, quand elles y
+apparaissent encore indécises, et de les tirer à soi de force. Souvent
+on a cette impression, que l'idée cherchée est prête à venir, qu'elle
+commence à se former, qu'elle affleure presque dans la conscience.
+On sent qu'il suffirait d'un léger surcroît d'effort pour la faire
+décidément apparaître, comme lorsqu'on cherche à se rappeler un
+mot que l'on a comme on dit sur les lèvres; mais cet effort, on n'a
+pas l'énergie de le faire, et l'idée s'évanouit[37].
+
+Les idées principales une fois trouvées, on peut songer à établir le
+plan de l'oeuvre future. C'est une opération indispensable dans toute
+composition de quelque importance[38]. Pendant qu'on y travaille,
+les idées s'éclaircissent, se complètent; une fois effectuée, elle
+donne une plus grande facilité de développement; elle permet de
+préparer des effets, d'amener une conclusion. Il faut même que
+cette opération soit bien nécessaire pour qu'un écrivain et surtout
+un poète s'y résigne; car de tout le labeur littéraire, c'est la partie la
+plus ingrate, la plus pénible de beaucoup et la moins poétique. Il
+faut mettre en ordre, disposer en série linéaire des idées qui se sont
+présentées à peu près au hasard, enchevêtrées l'une dans l'autre, en
+dépendance mutuelle; il faut essayer toutes les combinaisons
+possibles, répondre à des exigences complexes et souvent
+inconciliables; il faut faire un effort pour tenir simultanément
+présentes à l'esprit les images à disposer, ce que l'on ne peut faire
+que dans l'abstrait, en les réduisant à l'état de simples schèmes,
+sous peine d'encombrer l'esprit qui ne saurait embrasser à la fois
+plusieurs représentations concrètes. Souvent il est indispensable,
+pour préparer une situation ou un effet, de composer par
+régression: comme le disait Pascal, la dernière chose que l'on
+trouve en composant, c'est celle qui doit être mise la première.
+Toutes ces opérations doivent s'exécuter à froid, en pleine lucidité
+d'esprit, autant que possible avec l'intellect seul: car ce n'est qu'une
+sorte de géométrie, une _ars combinatoria_, où tout se fait dans
+l'abstrait[39]. L'imagination représentative n'a pas à intervenir, si
+ce n'est tout au plus pour _visualiser_ ces combinaisons: on se fera
+souvent du plan de l'oeuvre projetée une sorte de figure
+schématique, dans laquelle on cherchera à mettre, comme dans un
+plan architectural, une certaine symétrie. Mais ce n'est pas là le
+mode d'imagination que l'on mettra en oeuvre au cours de la
+composition.
+
+On voit combien ces opérations mentales, qui mettent surtout en
+jeu les facultés logiques, doivent coûter à un imaginatif; et ce qu'il
+y a de plus irritant, c'est que ce labeur est au moins en apparence
+stérile; de tant d'efforts, de tant d'heures passées en tâtonnements et
+en essais de combinaisons, il ne reste rien que quelques sèches
+formules, et une grande fatigue.
+
+Le plan de l'oeuvre une fois arrêté dans ses grandes lignes, l'oeuvre
+de développement commence: ici encore la réflexion peut et doit
+intervenir pour forcer en quelque sorte l'inspiration. Il faut obliger
+l'imagination à remplir ce programme; il faut la faire travailler sur
+commande.
+
+Le difficile, c'est de l'astreindre à développer les idées dans l'ordre
+qu'on s'est fixé d'avance. Toutes les parties du plan, que l'on a
+simultanément présentes à l'esprit, sollicitent également la pensée;
+elles tendent d'elles-mêmes à se développer; spontanément elles
+nous suggèrent des images. On serait toujours tenté, quand on écrit,
+de vouloir tout dire à la fois; et ce qu'il y a de plus gênant pour
+l'esprit, c'est qu'il est surtout sollicité par les idées finales,
+auxquelles il serait tenté d'arriver tout de suite, puisqu'elles sont le
+but.
+
+Il y aurait bien un moyen d'éluder cette difficulté; ce serait d'écrire
+son oeuvre à rebours, en développant d'abord ces idées finales.
+Dans la composition d'un drame ou d'un roman, par exemple, on
+traiterait d'abord les scènes essentielles, qui doivent être le point
+culminant de l'oeuvre. Dans un poème lyrique on écrirait en
+premier lieu la dernière strophe; dans un distique, le second vers.
+Ce procédé est tentant; mais expérience faite, on y renoncera
+toujours; il ne saurait donner que des résultats défectueux. Il ne
+serait praticable que si l'on avait d'avance dans la tête un plan de
+l'oeuvre assez détaillé, assez déterminé, pour être sûr de n'avoir à
+lui faire subir, au cours du développement, aucune modification
+essentielle; alors en effet, l'oeuvre serait vraiment composée
+d'avance, il n'y aurait plus qu'à l'écrire, et peu importerait par quel
+bout on commencerait. Mais il s'agit précisément ici de trouver ces
+détails; nous devons supposer que l'on n'a arrêté encore que le
+scénario du drame, que le plan général du poème. Forcément, au
+cours de l'exécution, les idées se transformeront un peu; les détails
+que l'on imaginera ne peuvent répondre absolument aux simples
+intentions que l'on avait, puisqu'elles les dépassent. Les situations,
+en se précisant, se compliqueront; le caractère des personnages, qui
+se réduisait dans le scénario projeté à une définition verbale, à une
+brève formule, achèvera de se déterminer; il prendra la complexité
+de la vie. L'oeuvre s'enrichira donc, au cours de la composition, de
+détails imprévus qui devront entrer dans la composition des scènes
+finales, et contribuer à la déterminer. Ces dernières scènes, point
+culminant de l'oeuvre, en sont en même temps la synthèse; elles ne
+peuvent donc être écrites tout d'abord. Si l'on avait eu l'imprudence
+de les rédiger les premières, quand le moment serait venu de les
+mettre à leur place, on s'apercevrait qu'elles ne sont plus dans le
+ton, et il faudrait les recommencer. On peut préparer d'avance et
+tenir en réserve, pour l'intercaler au bon moment, un mot à effet,
+un vers, une phrase peut-être, mais non tout un développement.
+Une oeuvre d'imagination ne peut croître que par développement
+progressif. Il faudra donc en revenir à la méthode commune, et
+commencer par le commencement. On tiendra ses idées en suspens
+jusqu'à ce que le moment soit venu de les développer. On
+s'appliquera à ne pas engager trop tôt ses réserves. L'écrivain qui
+ne peut penser qu'à ce qu'il écrit actuellement est incapable de
+composer une oeuvre. Le véritable compositeur est celui qui peut
+disposer d'avance dans sa tête, en une perspective illimitée, toute
+une série d'idées, qu'il développera l'une après l'autre; ainsi il
+s'avance avec certitude; toute son activité mentale, orientée dans
+une même direction, est régie par une loi de finalité; il tend vers un
+but qu'il a constamment présent à l'esprit, dans un perpétuel effort
+de préméditation.
+
+Dans toutes les opérations intellectuelles que nous venons de
+signaler, et qui constituent la composition réfléchie, l'allure
+mentale est toujours la même. L'esprit va de l'abstrait au concret, et
+c'est justement en cela que consiste son labeur. Dans des analyses
+d'une étonnante pénétration, H. Bergson a montré comment s'opère
+cette évolution psychique[40].
+
+De l'oeuvre préméditée, que peut-on concevoir avant de l'avoir
+réalisée? Une idée abstraite, qui contient à l'état de pure virtualité
+les développements futurs; une brève formule; tout au plus une
+image brouillée, confuse, informe, qui demande à être précisée,
+complétée: quelque chose comme ces griffonnages qu'un dessinateur
+trace sur le papier quand il cherche à établir sa composition,
+simples figures schématiques dont on pourrait dire avec
+ H. Bergson qu'elles contiennent moins l'image elle-même que
+l'indication des opérations à faire pour la reconstituer. Tout le
+travail de la composition réfléchie consistera dans l'effort de l'idée
+pour se développer en images de plus en plus concrètes et
+déterminées.
+
+Telle est la fonction des métaphores, dont le poète fait
+constamment usage et dont il tire ses plus magnifiques effets de
+poésie.
+
+On a grand tort de les regarder parfois comme de simples formes
+verbales, ne correspondant pas à une pensée réelle. Si elles ne
+servaient qu'à rendre l'idée principale, ou ce que l'on peut appeler
+le gros sens de la phrase, sans lui rien ajouter, leur usage serait peu
+recommandable; mieux vaudrait cent fois l'expression directe.
+Mais quand j'exprime métaphoriquement une idée, je mets plus
+dans ma phrase que cette idée; j'y mets aussi une image; et cette
+image, au moment où je l'exprime, est présente à mon esprit; elle
+fait partie de ma pensée. La phrase métaphorique n'exprime donc
+pas en termes plus compliqués la même chose que la phrase directe;
+elle exprime une pensée plus riche, plus pleine, harmonieux
+composé d'idées et d'images. Il est même des écrivains chez qui
+l'imagination est à ce point dominante que leur pensée s'enveloppe
+toujours de symboles. Ils pensent par images. Un écrivain ainsi
+constitué ne pourra s'exprimer exactement qu'en métaphores. Son
+style, qui nous semblera figuré à outrance, ne fera que rendre
+strictement l'allure normale de sa pensée.
+
+Quand on dit que _le temps vole_, on n'exprime pas par un terme
+figuré cette idée, qu'il passe; on exprime par un terme très précis
+cette idée, qu'il a des ailes. On veut réellement susciter cette image,
+et on emploie le mot technique qui la désigne. C'est cette image
+même qui est symbolique; le mot ne l'est pas[41]. Si subtile que
+puisse paraître cette distinction, il faut la faire, pour pouvoir
+maintenir en toute rigueur ce principe, qu'il n'y a pas et ne doit pas
+y avoir de poésie verbale. Les mots ne doivent être qu'un
+instrument de transmission, la poésie étant exclusivement dans les
+sentiments et les images suggérés.
+
+La métaphore se trouve donc en définitive justifiée comme la seule
+forme de style qui puisse rendre intégralement la pensée imagée,
+dont elle est l'expression adéquate. Si le poète fait des métaphores,
+s'il les accumule, ce n'est pas pour le plaisir de jongler avec les
+mots ou de les poser à côté du sens; c'est pour faire passer ses idées
+de l'abstrait au concret; c'est pour profiter de chaque occasion qu'il
+trouve pour faire surgir de nouvelles images.
+
+Il en est de même des comparaisons poétiques. Avant d'être un
+procédé de style, une figure de luxe, un ornement du discours, la
+comparaison est une façon pratique de s'exprimer. Elle surgit
+d'elle-même, dans l'effort que l'on fait pour rendre une image
+nouvelle qu'aucun mot usuel ne peut suggérer directement; on
+s'ingénie à trouver des images plus familières, plus facilement
+exprimables, qui puissent donner une idée de celle-là. Cette sorte
+d'excitation et d'impatience qui fait affluer les comparaisons est
+portée à son maximum quand il s'agit d'exprimer une souffrance
+physique intense ou une forte émotion morale, telle que
+l'admiration, le désespoir ou l'exaltation de l'amour. Alors on
+cherche ce que l'on peut imaginer de plus saisissant pour rendre ce
+que l'on éprouve, et ce sont des litanies d'images presque délirantes
+et toujours hyperboliques. Car les comparaisons sont de leur nature
+exagérées; elles demandent le plus pour obtenir le moins; il faut
+que de gré ou de force elles mettent l'imagination en mouvement.
+Le poète usera plus fréquemment que personne de ce procédé. Il
+s'en servira par besoin d'exhaler en les exprimant sous des formes
+multiples les sentiments qui l'oppressent. Il s'en servira aussi par
+jeu, pour le plaisir d'élargir ses représentations, défaire surgir par
+couples des images de la nature entière. La comparaison poétique
+se distingue de la comparaison utilitaire en ce qu'elle est de luxe,
+poussée plus avant qu'il ne serait nécessaire, prolongée au delà de
+ce qui serait suffisant pour exprimer complètement l'idée. Parfois
+même, comme dans les comparaisons homériques, le poète perd
+pied, il ne s'inquiète plus de conserver entre les deux termes de sa
+comparaison une symétrie quelconque, il se laisse entraîner par la
+nouvelle image et la développe pour son compte. La comparaison
+est devenue digression. Mais on le voit, l'allure mentale est
+toujours la même, le but poursuivi est toujours le même:
+développer les images, les intensifier, les transporter «à travers des
+plans de conscience différents», de l'abstrait au concret.
+
+Où le poète prend-il les images qui développent son idée? Le plus
+souvent c'est dans son idée même.
+
+Nulle idée n'est absolument abstraite. L'abstrait ne peut être tiré
+que du concret, et il faut bien qu'il en garde quelque chose, au
+moins un schème, un symbole quelconque, quelque chose qui
+puisse de quelque manière se représenter[42]. Le langage courant
+est plein de métaphores dégradées, atténuées, dernier résidu de ces
+images dont on s'était servi comme de symbole, dans la transition
+du concret à l'abstrait. Ces métaphores, la prose les laisse dormir.
+La poésie en reprend conscience. Cherchant constamment les
+images, elle les trouve là où elles existent à l'état latent. Elle les
+ramène au jour. Elle leur rend la force et la vie.
+
+Ainsi ce magnifique développement d'images que nous admirons
+chez les poètes est d'ordinaire issu d'une de ces petites métaphores
+banales que le parler courant nous apporte constamment sans que
+nous y pensions. Songeons-y d'ailleurs. Si l'idée, telle que nous la
+concevons avant de l'exprimer, n'était pas imagée déjà, aucune
+métaphore, aucune comparaison empruntée aux choses concrètes
+ne pourrait jamais l'exprimer. Métaphore et comparaison supposent
+une analogie. Entre une idée pure et une image visuelle, il n'y en
+aurait aucune l'expression métaphorique de cette idée ne serait
+donc pas possible. On ne pourrait que la désigner d'un mot spécial.
+Si l'un des termes de la comparaison est concret, il faut que l'autre
+le soit aussi de quelque manière.
+
+L'opération mentale qui suggère au poète ses comparaisons et ses
+métaphores revient donc d'ordinaire à remplacer les images vagues
+et pâles qui accompagnent la pensée courante par des images plus
+intenses, plus pittoresques, ayant pourtant avec les premières une
+suffisante analogie.
+
+La conception des idées abstraites, ne mettant en oeuvre qu'une
+partie trop restreinte de notre activité intellectuelle, nous fatigue
+vite. Quand nous nous sommes adonnés quelque temps à un tel
+travail, nous avons la sensation de penser à vide; ce perpétuel
+déroulement de formules que nous ne pouvons réaliser en une
+intuition actuelle, nous devient presque intolérable. Il faut que
+l'imagination fonctionne, elle aussi. Elle fait ce qu'elle peut pour
+intervenir. Elle s'ingénie à _illustrer_ notre pensée, à traduire ce
+texte abstrait en images symboliques. De là un courant de
+représentations, parallèle à celui des idées pures, et qui vient
+l'enrichir. Ce courant de pensée imagée, qui chez la plupart d'entre
+nous reste inconscient, les poètes le portent à la surface; ils le
+mettent en évidence. Tandis que l'homme positif met ses rêves au
+service de sa réflexion, le poète met sa réflexion au service de ses
+rêves. Il s'exerce et s'entraîne constamment à réaliser ses idées en
+images. Il arrive ainsi à se créer une mentalité nouvelle,
+correspondant à sa fonction spéciale et à son idéal d'art: il se fait
+une âme de pur imaginatif.
+
+Dans mainte période poétique, nous pouvons saisir sur le fait ce
+passage de la conception abstraite à la conception imaginative, qui
+caractérise la composition réfléchie. La pensée poétique est
+surprise en voie d'évolution. La période débute par un terme
+abstrait, se continue par une métaphore et s'achève sur une image.
+Il peut arriver que le poète renverse cet ordre et nous présente
+l'image la première; mais ce ne sera que par exception, par artifice
+de style et pour obtenir un effet de surprise. Ce ne peut être son
+procédé usuel, car ce n'est pas la marche normale de sa pensée.
+Chez lui l'idée s'épanouit en images plus facilement que les images
+ne se contractent en idée.
+
+Remarquons en outre que la marche de l'abstrait au concret étant
+progressive, est esthétiquement supérieure. Si l'image nous est
+présentée la première, nous avons le regret de la voir se décolorer,
+perdre la netteté de ses contours, se fondre en simples métaphores,
+et finalement faire place à la pensée abstraite: c'est la poésie qui
+finit en prose, la source qui tarit et se perd dans les sables. Si l'on
+nous présente au contraire en dernier lieu le terme qui doit le plus
+frapper l'imagination, il y a progression; nous prenons plaisir à voir
+la pensée s'enrichir, l'imagination entrer en jeu, s'exalter, devenir
+dominante: la période poétique, d'abord calme et posée, s'élève par
+élans, et finit en pleine poésie.
+
+Nous arrivons à la dernière période de la composition poétique:
+celle où l'on donne à la pensée sa forme verbale définitive.
+
+Cet enveloppement de la pensée dans les mots est toujours une
+opération délicate. Il s'agit d'exprimer son idée; cela supposa
+qu'elle est vraiment donnée, et l'on croit en effet l'avoir présente à
+l'esprit, puisqu'on cherche à l'exprimer; mais dès qu'on s'y applique,
+on s'aperçoit, à une résistance inattendue, que le travail n'est pas
+aussi avancé qu'on se le figurait. L'idée n'est pas encore exprimable.
+Elle est encore très incomplète, ou bien elle est confuse,
+enveloppée, enchevêtrée. Elle ne prendra une forme arrêtée que
+lorsqu'elle se sera moulée dans une phrase. Mais il faudrait en
+avoir arrêté la forme pour lui trouver une phrase à sa mesure. On
+ne pourra donc la bien exprimer que lorsqu'on l'aura nettement
+conçue, et la nettement concevoir que lorsqu'on l'aura bien
+exprimée. C'est un cercle vicieux si jamais il en fut.
+
+Aussi l'auteur est-il souvent bien embarrassé. Il ne sait par où
+commencer. Il tâtonne. Il va de l'idée à la phrase, s'efforçant tant
+bien que mal d'ajuster l'une à l'autre. Il retouche. Il rature. C'est
+parfois très laborieux. Les manuscrits des poètes, ceux surtout
+qu'ils n'aiment pas à montrer, la feuille de travail, le brouillon, en
+feraient foi.
+
+Nous nous étonnerons moins maintenant de l'effort que requiert
+cette dernière période de la composition. On serait tenté de sourire
+de l'écrivain qui se donne tant de mal pour mettre sur pied
+quelques phrases. S'il sait son métier, pourquoi cherche-t-il si
+longtemps ses mots? Il faut mieux comprendre sa situation. En
+somme, dans cette mise en oeuvre définitive, il doit mener de front,
+au moins par alternances rapides, deux besognes distinctes: travail
+de l'expression verbale proprement dite; travail d'invention
+supplémentaire.
+
+Entre le moment où nous prenons la plume pour exprimer notre
+idée, et celui où nous achevons d'écrire notre phrase, si court que
+soit l'intervalle, si simple que soit la phrase, nous avons accompli
+un travail intellectuel considérable; notre pensée s'est complétée,
+achevée; l'idée s'est épanouie en image; à vrai dire, c'est dans cette
+opération ultime que s'effectue la majeure partie du travail total
+requis parla composition littéraire.
+
+A supposer même que l'on sache bien d'avance ce que l'on veut
+dire, il faut trouver des mots pour rendre son idée. Or le
+vocabulaire le plus riche est bien pauvre encore pour noter les
+nuances indéfiniment variables de la pensée. Quoi que l'on fasse,
+quelque chose en sera toujours perdu. Les formes de phrase usitées
+ne peuvent non plus nous suffire: il est impossible que les
+tournures de phrase toutes faites dont nous disposons rendent
+exactement le mouvement actuel de notre pensée. Il faudra donc
+nous ingénier, essayer de combinaisons inédites et, par un effort
+d'invention verbale, briser les clichés du langage courant pour
+trouver à nos idées une forme satisfaisante; et cet effort doit être
+d'autant plus grand que la pensée à exprimer est plus originale.
+
+Mais cette tâche devient particulièrement ardue lorsqu'il s'agit de
+donner une expression verbale à des images concrètes, à des
+impressions, à des sentiments, ce qui est la matière propre du
+développement poétique. Nous avons remarqué que presque
+toujours les idées abstraites se présentent à nous avec leur
+enveloppe verbale. Le plus souvent, sinon toujours, elles
+apparaissent dans notre esprit avec quelque phrase qui les exprime,
+au moins sommairement. Il ne nous reste plus qu'à retoucher un
+peu cette formule pour la rendre parfaite. Quand nous concevons
+nettement une idée abstraite, non seulement on peut dire que les
+mots pour l'exprimer arrivent aisément, mais il est impossible
+qu'ils ne soient pas déjà venus. Il n'en est pas de même des images,
+des sentiments. Je puis me représenter très nettement un objet
+coloré sans trouver aucun terme qui explique sa forme ou sa
+couleur; je puis éprouver un sentiment passionné et être incapable
+de le formuler en phrases. Quand donc l'écrivain s'est donné la
+représentation intense des choses qu'il veut nous décrire ou des
+sentiments qu'il veut exprimer, tout reste à faire pour leur donner
+une forme verbale; on peut même dire que jamais il n'y réussira
+entièrement. Quels mots exprimeront jamais avec une exactitude
+parfaite une vision mentale donnée, un état d'âme donné? La tâche
+est donc autrement ardue que lorsqu'il s'agissait seulement d'écrire
+sous la dictée rapide de la parole intérieure.
+
+Voici encore une difficulté particulière à l'expression poétique. S'il
+ne s'agissait que de donner une idée des choses, en y mettant le
+temps, on y arriverait toujours. On fournirait aux lecteurs toutes les
+indications nécessaires pour leur permettre de prendre de l'objet
+décrit une connaissance exacte. Mais cela exigerait d'eux un labeur
+intellectuel, incompatible avec l'effet poétique. Il faudra donc faire
+surgir autant que possible l'image d'un mot. Chaque phrase devra
+apporter une représentation, à laquelle il sera presque impossible
+de faire des retouches. C'est comme dans le travail de la fresque, il
+faut peindre au premier coup. Seuls quelques écrivains, doués du
+génie de l'expression verbale, trouvent du premier coup le mot
+juste qui fait voir immédiatement les choses. En général, on
+pourrait poser cette loi, que l'aisance du style est plutôt en raison
+inverse de sa puissance d'évocation. C'est dire que le poète ne sera
+presque jamais dispensé de l'effort d'expression verbale.
+
+Ces difficultés, remarquons-le, n'existent pas pour l'écrivain
+d'inspiration, qui accepte les phrases en même temps que les idées,
+comme elles lui viennent. De là d'ordinaire la grâce et l'aisance de
+son style. La phrase de réflexion sera plus écrite, plus artificielle,
+plus laborieuse. Mais voici la contre-partie. Si la réflexion donne
+d'abord des résultats inférieurs à l'inspiration, par un effort de plus
+elle reprend la supériorité.
+
+La phrase improvisée, irréfléchie, a parfois de véritables trouvailles
+d'expression, mais aussi bien souvent des faiblesses, des
+négligences. La parole suit le cours de la pensée, énonçant les
+idées à mesure qu'elles se produisent, une à une, en série linéaire,
+n'usant jamais que des constructions les plus directes et retombant
+presque toujours sur les mêmes types de phrase.
+
+Quand on compose sa phrase à loisir, on n'accepte pas si aisément
+les premiers mots venus. Le vocabulaire gagne en richesse, en
+puissance de suggestion. La phrase devient plus variée de
+tournures, et par conséquent plus expressive. Elle se resserre en
+formules brèves, ou s'organise en périodes composées avec art. On
+peut préméditer des effets, tenir en réserve les mots de valeur
+jusqu'au moment où ils produiront l'impression la plus forte, briser
+les expressions toutes faites, contrarier les habitudes de la langue
+pour réveiller ses énergies.
+
+Les poètes-stylistes ont été les plus ingénieux inventeurs de
+langage. C'est d'eux que procèdent tous les raffinements du style,
+les effets de rythme, d'harmonie imitative, les inversions
+expressives, le développement de la métaphore, etc.
+
+C'est grâce à eux que la prose même, inspirée de leurs exemples,
+profitant de leurs découvertes, est devenue un art. C'est même chez
+eux que l'on retrouverait la suprême aisance de style. Quand à
+force d'exercice on se sera rompu à ces allures artificielles que
+l'écriture d'art donne à la pensée, l'esprit reprendra sa liberté
+d'allures, et le style acquerra une valeur esthétique que le langage
+improvisé ne saurait atteindre.
+
+Ainsi, par un incessant labeur, se constituera peu à peu cette oeuvre
+dont le lecteur, qui reçoit les images toutes faites et passe sans
+effort de l'une à l'autre, recevra une impression de pure poésie.
+
+Sans doute cette méthode est très pénible. L'inspiration est
+certainement plus commode: si elle suffisait toujours, il est bien
+évident qu'on ne se fatiguerait jamais la tête à réfléchir. Mais
+encore une fois, il est des cas où la réflexion est nécessaire. Au
+cours de la composition poétique, il est des opérations
+indispensables que seule elle peut effectuer.
+
+La pratique même indiquera à l'écrivain dans quels cas il doit y
+recourir. Au cours d'un long travail de composition, il ira d'une
+méthode à l'autre, selon les besoins du moment. Ce changement se
+fait d'instinct. On accueille l'idée qui se présente, si elle est de tout
+point satisfaisante; si elle ne suffît pas, on cherche, on s'ingénie, on
+raisonne, on réfléchit jusqu'à ce qu'on ait trouvé. Mais surtout il
+faut résister à ce préjugé, en vertu duquel on attribue aux
+productions spontanées de l'imagination une supériorité littéraire.
+Un chef-d'oeuvre ne se crée pas sans travail.
+
+ Rien ne peut s'accomplir sans lutte et sans douleur.
+ Quel patient effort pour que s'ouvre une fleur!
+ M. BOUCHOR, _Les Mystères d'Eleusis_.
+
+Le génie, c'est un grand effort.
+
+Il se produit d'ailleurs, à la suite d'efforts cérébraux intenses, un
+phénomène psychique remarquable: c'est cette sorte d'excitation
+des facultés inventives, que finit par provoquer la réflexion même.
+L'inspiration, dit E. Pailleron, peut être comparée à la mise en train
+des hauts fourneaux: «quand c'est rouge, tout va bien[43]». Selon
+A. Daudet et quelques autres écrivains, ce phénomène se produirait
+soudainement, comme une crise. «Tout à coup, brusquement, sans
+qu'on sache pourquoi ni comment, la crise du travail commence.
+C'est comme un surcroît de chaleur vitale qui monte au cerveau; on
+est pris, envahi par son sujet et on se met à écrire avec lièvre. Alors
+rien ne vous arrête; l'encrier est vide, le crayon est cassé; peu
+importe, on va toujours. On s'irrite contre la nuit qui tombe, et l'on
+se crève les yeux dans le crépuscule en attendant la lampe qui ne
+vient pas. On dispute le temps au sommeil et aux repas. S'il faut
+partir, aller à la campagne, faire un voyage, on ne peut pas se
+décider à quitter le travail, on écrit encore debout, sur un coin de sa
+malle[44].» Ainsi, à force de réflexion, on arrive à déterminer une
+sorte d'inspiration supérieure, parfois pénible encore, quelques
+écrivains en parlent comme d'un état d'obsession et de fièvre, mais
+productive, féconde, dans laquelle toutes les facultés s'exaltent à la
+fois.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA QUESTION DU VERS ET L'AVENIR DE LA POÉSIE
+
+Une dernière question nous reste à résoudre, celle de savoir s'il est
+bon que la pensée poétique se donne une expression verbale
+particulière.
+
+Il est naturel qu'ayant à exprimer des pensées et des sentiments
+d'une nature spéciale, les poètes se soient fait leurs procédés
+d'expression spéciaux. Jamais ils n'ont parlé tout à fait la même
+langue que le vulgaire.
+
+Sans doute la différence entre la langue usuelle et la langue
+poétique tend à s'atténuer.
+
+Les temps sont passés où le vocabulaire de la poésie se
+différenciait de celui de la prose au point de devenir un véritable
+idiome. Les poètes ont également renoncé à ce purisme, à ce souci
+d'élégance et de noblesse, qui leur faisait écarter comme indigne
+d'eux le mot précis, technique. Ils dédaignent la périphrase. Ils ne
+craignent pas d'appeler les choses par leur nom. Entre la prose et la
+poésie il n'y a plus de cloisons étanches; les deux vocabulaires
+tendent à s'unifier.
+
+Cependant il y aura toujours, par la force des choses, des mots
+poétiques, c'est-à-dire particulièrement suggestifs, évocateurs de
+sentiments et d'images, et des mots prosaïques, qui ne peuvent
+éveiller que des idées positives ou vulgaires. Naturellement les
+premiers se rencontreront en plus forte proportion chez les poètes,
+tandis que les seconds y seront plus rares.
+
+Le poète a aussi une prédilection d'artiste pour les mots bien faits,
+conformes au génie de la langue; pour les mots esthétiques, dont la
+structure ou la sonorité est en secrète harmonie avec l'objet qu'ils
+désignent[45].
+
+Entre la prose et la poésie, voici une nouvelle différence qui n'est
+pas dans les mots eux-mêmes, mais dans la façon de les poser. La
+prose vise plutôt à l'exactitude. Etant donné qu'elle a pour but la
+transmission fidèle et économique de la pensée, elle a raison de le
+faire. Si nous avons pour exprimer notre idée un mot précis,
+technique, spécial, qui dit exactement ce que nous voulons dire,
+pourquoi en employer un autre? Des écrivains qu'on ne s'attendrait
+pas à trouver si rigoristes, Fénelon par exemple, ou Renan, ont été
+pris de scrupule quand ils ont pensé aux pures élégances de style,
+et ont estimé qu'il vaudrait mieux y renoncer décidément. Rivarol a
+donné de forts arguments en faveur du style direct, utilitaire. Les
+principes mêmes de l'esthétique rationnelle, qui nous montrent la
+réelle beauté dans l'exacte adaptation de chaque chose à sa fin, ne
+nous obligeront-ils pas à adopter cet idéal, en apparence un peu
+austère, de l'expression stricte et adéquate? Exprimer sa pensée,
+toute sa pensée, rien que sa pensée, c'est bien la règle à laquelle le
+prosateur se sent astreint.
+
+Ce n'est pas du tout l'idéal du poète. Il tient moins à transmettre
+intégralement la pensée qu'il a dans l'esprit qu'à frapper
+l'imagination. Que la conception qu'il nous suggère soit un peu
+différente de la sienne propre, peu lui importe, pourvu qu'elle soit
+poétiquement équivalente. Il aimera suggérer plus d'images qu'il
+n'en exprime formellement, abandonnant en partie le lecteur à sa
+libre fantaisie, et par conséquent laissant indécise et inexprimée
+une partie de sa pensée. On a bien des fois remarqué que
+l'expression adéquate de l'idée était par essence prosaïque. Une
+phrase nette, claire comme eau de roche, qui dit avec une netteté
+parfaite ce qu'elle veut dire, et rien d'autre, aura toujours peine à
+nous donner une impression de poésie.
+
+Je me rends compte que la parfaite précision du style, pour être
+maintenue, exige un effort, une maîtrise de soi, qui n'est pas
+compatible avec la rêverie; on ne doit donc pas la demander au
+poète; il ne doit même pas en donner l'impression. De tout temps
+on l'a autorisé à ne pas trop resserrer ses expressions, à leur donner
+un certain jeu. Il ne faudrait pourtant pas abuser de ce
+droit. L'usage trop constant de cette licence poétique aurait
+l'inconvénient de faire perdre à l'écrivain tout souci de précision
+dans l'expression de sa pensée. Il en viendrait à se complaire dans
+les transpositions de termes, dans les à-peu-près. La tentation est si
+forte! Le mot juste est parfois si difficile à amener dans un vers!
+
+L'usage même de la métaphore incite les poètes à faire porter à
+faux leurs expressions; et ce qui est le plus dangereux, c'est qu'il
+couvre toutes les négligences; quand le poète a pris un mot pour
+l'autre, il en est quitte pour dire que c'est une métaphore. Les
+poètes d'inspiration sont particulièrement exposés à ces divagations
+de la parole. Quelques contemporains les ont recherchées
+systématiquement. Us leur ont trouvé un charme particulier. Us
+s'en sont fait un programme.
+
+ Il faut aussi que tu n'ailles point
+ Choisir tes mots sans quelque méprise:
+ Rien de plus cher que la chanson grise
+ Où l'Indécis au Précis se joint.
+ VERLAINE.
+
+Ce procédé de style n'est pas tout à fait absurde. On en peut obtenir
+certains effets. Pour exprimer des idées très vagues, des sentiments
+très nébuleux, les mots les moins précis ont un sens trop déterminé
+encore. En posant franchement et de parti pris tous les mots à faux,
+on abaisse leur vertu suggestive à l'extrême limite, passée laquelle
+ils ne signifieraient plus rien du tout. Le lecteur perd l'habitude
+d'en interpréter aucun à la lettre; la pensée se trouve ainsi délivrée
+de l'obligation de prendre une forme définie; l'idée reste flottante,
+indécise et libre entre ces mots dont aucun n'a de prise sur elle. Il
+est en tout cas un état d'âme que cette façon d'écrire exprimera
+parfaitement: c'est celui du poète fatigué, qui n'a même plus la
+force de chercher ses mots.
+
+Les oeuvres composées suivant ce système resteront comme un
+curieux exemple des effets littéraires que l'on peut tirer du _laisser
+aller_ verbal.
+
+Peut-être est-il bon que l'expérience ait été faite. Mais c'est assez
+pour une fois, il est à souhaiter qu'on n'y revienne plus.
+
+Mais voici la différence essentielle, fondamentale qui sépare la
+poésie de la prose. La poésie s'est donné une forme qui est bien à
+elle, qu'elle se réserve pour son usage particulier, et dans laquelle
+elle s'enferme plus volontiers que dans toute autre. C'est la forme
+du vers.
+
+D'où vient le plaisir particulier que nous éprouvons à lire ou
+entendre des vers? A cette question, nous serions tentés de
+répondre immédiatement: de leur contenu poétique. S'ils
+produisent un tel effet esthétique, n'est-ce pas par la vertu qu'ils ont
+d'agir sur l'imagination, par la splendeur des visions qu'ils nous
+suggèrent, par ce luxe de comparaisons et de métaphores, par la
+profondeur ou la noblesse des sentiments qu'ils expriment, par leur
+poésie en un mot? Rien de plus juste. Mais on n'a pas répondu à la
+question. La poésie en effet n'est pas chose essentielle au vers, et
+qui explique son attrait particulier. Comme nous l'avons constaté,
+on trouve aussi de la poésie dans la prose. D'autre part, le vers n'est
+pas nécessairement poétique; il en est d'excellents qui valent par de
+tout autres qualités que celle-là.
+
+Dans ce vers de Racine qu'admirait tant Flaubert,
+
+ La fille de Minos et de Pasiphaë!
+
+où est la poésie?
+
+Peut-être la poésie produit-elle plus d'effet dans les vers que dans
+la prose, et s'y rencontre-t-elle plus fréquemment, pour des raisons
+qui restent à expliquer. Mais ce n'est pas dans cette prédominance
+que peut consister l'attrait très spécial des vers. Il le faut chercher
+dans quelque chose d'inhérent à la versification; et cette chose est
+évidente; elle saute aux yeux par la seule disposition typographique
+des vers; c'est le rythme.
+
+La parole humaine a naturellement un certain rythme. Les phrases
+que nous prononçons, bien qu'elles ne soient assujetties à aucune
+cadence prédéterminée, ont cependant une tendance à prendre une
+longueur moyenne, et à se construire suivant un même type,
+ramenant à intervalles à peu près égaux des intonations à peu près
+semblables. Toute émotion tend à accentuer encore cette
+périodicité. Dans l'émotion extrême, la parole devient absolument
+rythmique, comme l'est une plainte, un rire d'allégresse ou une
+adjuration passionnée. Dès que l'on a songé à mettre de l'art dans la
+parole, l'idée devait donc tout naturellement venir de régulariser ce
+chant spontané de la voix, et d'en fixer le rythme. On a essayé de
+bien des systèmes de versification; actuellement encore on
+trouverait chez les différents peuples une grande variété de formes
+poétiques, combinées de manière plus ou moins ingénieuse; mais
+le but poursuivi est toujours le même: donner à la parole humaine
+un rythme défini.
+
+Le plaisir essentiel que peut donner le vers est donc celui que peut
+donner le rythme. L'oreille s'adapte à cette cadence qui lui devient
+un besoin; elle attend avec une sorte d'anxiété le retour de
+l'impression sonore qu'elle se tient d'avance toute prête à recevoir,
+et c'est chaque fois qu'elle la retrouve un plaisir d'attente satisfaite.
+L'intelligence jouit de l'aisance avec laquelle la phrase ainsi
+scandée se perçoit et se retient; objectivement et d'une manière
+toute désintéressée, elle admire la régularité de ces formes sonores,
+leurs qualités de facture, l'ingéniosité de leurs combinaisons. Que
+la phrase poétique, sans rien perdre de sa logique et de son
+expression, puisse se prêter ainsi aux exigences du vers, qu'elle
+change de pied quand il le faut, retombe avec tant de grâce sur le
+rythme voulu, c'est un jeu difficile, un véritable tour de force dont
+les initiés savent apprécier le mérite. Enfin et surtout, dans le
+rythme poétique, nous jouissons de la régularité, de la mise en
+ordre, de la cadence des pensées elles-mêmes. Ne parlons pas
+toujours des mots et des phrases. Qu'est-ce que cela quand nous
+lisons des vers? Le mot n'est qu'un signe; l'essentiel est la pensée,
+l'image, le sentiment exprimé.
+
+Ce qu'il y a de merveilleux dans le vers, c'est qu'en rythmant les
+phrases il rythme le sentiment et la pensée. Le récitant, et par
+sympathie l'auditeur, est entraîné, porté par ce mouvement sonore;
+son être entier en prend la cadence; de chaque vers il reçoit un élan;
+et périodiquement, suivant un plus large rythme, chaque stance lui
+apporte un nouvel afflux d'émotions et de pensées. C'est une houle
+puissante comme celle de l'Océan, qui le soulève et le berce. Dans
+l'audition d'un poème, ce ne sont donc pas seulement nos
+perceptions auditives, c'est notre activité cérébrale toute entière qui
+prend la forme périodique et s'ordonne suivant un rythme
+régulier[46]; on a réussi, chose qui eût pu sembler tout d'abord
+impossible, à donner une sorte de beauté plastique à de simples
+états de conscience.
+
+Le vers est donc esthétiquement plus riche que la prose; il met en
+harmonie des éléments plus nombreux. Il contient en somme plus
+de beauté.
+
+Nous nous expliquons son attrait et sa valeur esthétique. Montrons
+maintenant quelle est sa valeur poétique. Si les poètes l'ont choisi
+de préférence pour exprimer la pensée rêveuse, c'est sans doute
+qu'il se prête, mieux que toute autre forme verbale, à l'expression
+de cette pensée.
+
+Le bercement rythmique du vers est fait, comme tout rythme, pour
+engourdir la réflexion. «Valse mélancolique et langoureux vertige»,
+il empêche l'esprit de trop suivre ses idées.
+
+Le vers a encore cette particularité, qu'il doit être lu plus lentement
+que la prose, puisqu'il oblige le lecteur à articuler chaque syllabe; il
+lui fait prendre des temps. Dans la stance lyrique, le poète nous
+accorde à intervalles égaux une pause, un instant de silence et de
+recueillement, qui nous permette de développer à loisir les images
+suggérées, de nous pénétrer de notre émotion.
+
+Le poète lui-même, pendant qu'il compose, subit cet effet du vers.
+On a accusé le vers et notamment la rime d'amener entre les idées
+des associations bizarres et d'introduire le hasard comme facteur
+essentiel dans la composition poétique. Le poète écrit dans le
+bruissement des rimes, qui l'étourdit. De là des digressions
+inattendues, des impropriétés d'expression, des déviations de
+pensée, et pour dire le mot, une certaine incohérence dans le
+développement. C'est là en effet un danger. Mais en revanche, que
+de trouvailles faites au cours de la composition! La forme du vers
+est en elle-même suggestive de poésie. Par cela même qu'elle
+déconcerte la pensée logique, elle oblige l'esprit à se donner une
+tout autre allure mentale, plus spontanée, plus capricieuse, et
+vraiment plus poétique.
+
+Une question doit pourtant se poser ici, qui remet tout en question.
+Si le vers est très poétique, à certains points de vue la prose
+n'est-elle pas plus poétique encore? De nos jours, elle a fait de tels
+progrès, elle s'est assouplie, elle s'est enrichie, elle a augmenté sa
+puissance d'expression à un tel point, que l'on peut se demander si
+dès maintenant elle ne pourrait pas remplacer avantageusement le
+vers. Peut-être donne-t-elle une sensation d'art moins caractérisée.
+Sa beauté propre, perceptible aux seuls initiés, ne se remarque
+qu'après coup. En revanche, comme son rythme fluide et souple se
+prêté à toutes les évolutions de la pensée! La prose est plus limpide
+encore, plus transparente que le vers, plus naturelle et plus
+spontanée; notre attention, qui dans les vers est toujours quelque
+peu distraite par les artifices de la forme, se porte ici tout entière
+sur les pensées exprimées. Aussi la prose peut obtenir des effets
+d'émotion que la lecture d'aucun poème ne nous procurera. Sa
+puissance d'expression pathétique est incomparable. C'est elle, et
+non le vers, qui pourrait nous transmettre, dans leur poignante
+sincérité, les émotions intimes du poète. «Il nous semble, dit
+Guyau, qu'un vrai poète devrait trembler à la pensée qu'un seul
+jour, dans un seul de ses vers, il ait pu changer ou dénaturer sa
+pensée en vue de la sonorité; quelle misérable chose que de se dire:
+Cette larme-là ou ce sanglot vient pour la rime riche! La position
+du poète rimant ses douleurs ou ses joies est déjà assez
+choquante par moment, sans qu'on en exagère encore l'embarras en
+demandant à la rime une lettre de plus qu'il n'en fallait jadis[47].»
+Le mieux serait encore, semble-t-il, de ne pas rimer du tout, de
+renoncer à toute forme artificielle, et de donner à sa pensée
+l'expression qu'elle prend le plus naturellement.
+
+Oui, s'il s'agissait d'arriver à la parfaite justesse de l'idée, à la
+parfaite clarté de l'expression; oui, s'il fallait obtenir le plus
+puissant effet pathétique, la prose devrait être préférée. Mais la
+poésie n'est ni la vérité, ni le pathétique extrême: elle est la rêverie
+esthétique. Or c'est le vers qui nous amène le mieux à l'état de
+rêverie. C'est lui, par la beauté propre de sa forme, et même par ce
+qu'elle a d'artificiel, qui maintient le mieux notre rêverie, et les
+sentiments mêmes qui l'accompagnent, à l'état esthétique. Elle en
+fait une pure représentation. Elle les transporte en dehors du
+monde réel; et c'est dans ces conditions que nous en pouvons
+recevoir une pure impression de beauté. J'adhérerais pleinement à
+cette pensée d'E. Poe: «Je désigne la beauté comme le domaine de
+la poésie... Or, l'objet-vérité, ou satisfaction de l'intellect, et
+l'objet-passion, ou excitation du coeur, sont beaucoup plus faciles à
+atteindre par le moyen de la prose. En somme, la vérité réclame
+une précision, et la passion une _familiarité_ (les hommes
+vraiment passionnés me comprendront), absolument contraires à
+cette beauté qui n'est autre chose, je le répète, que l'excitation ou le
+délicieux enlèvement de l'âme»[48].
+
+Reste le reproche qu'on a fait au vers, de nuire à la sincérité du
+sentiment. Nulle critique ne saurait être plus grave, si celle-là était
+fondée. Ce serait-là, pour l'art des vers, une tare morale que nulle
+qualité esthétique ne saurait compenser. Mais l'on se fait une idée
+fausse de l'état mental du poète, si l'on s'imagine que parce qu'il
+s'applique à rythmer ses vers, il est incapable d'éprouver en même
+temps une émotion sincère. Pour le vrai poète, la poésie n'est pas
+un jeu, mais une chose sérieuse; il ne craint pas de lui confier ses
+sentiments les plus chers. L'habitude même de composer des vers
+fait disparaître cette sorte de gêne que l'on a pu éprouver au début,
+et le sentiment de ce qu'il y a d'artificiel dans cette forme verbale.
+Il y a des vers absolument sincères; nous ne nous y trompons pas,
+et ce sont ceux-là qui nous vont au coeur. -- Mais le fait démettre
+ses sentiments en vers n'en fait-il pas une sorte d'objet idéal? Ne
+prendront-ils pas, dans cette transcription d'art, une apparence
+d'irréalité? -- Sans doute. Mais c'est peut-être pour cette raison
+même que le poète ose confier au vers des pensées si intimes, des
+sentiments si personnels, qu'il hésiterait à exprimer dans la langue
+commune. Certaines choses peuvent se chanter qu'on ne dirait pas,
+même à voix basse.
+
+Le vers reste donc la forme d'art la plus admirable dont le poète
+puisse revêtir sa pensée.
+
+Il serait très intéressant d'étudier, au point de vue de l'effet
+poétique, les divers systèmes de versification qui ont été
+successivement usités, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. En
+France même, actuellement, le poète dispose d'un grand nombre de
+combinaisons rythmiques, qui chacune ont leur expression
+particulière. Je dirai seulement quelques mots de notre alexandrin
+classique, qui reste jusqu'à nouvel ordre le vers typique et normal
+de la poésie française. Je voudrais répondre à une critique qu'on lui
+a adressée.
+
+Parce que sa mesure est très régulière, on l'a accusé de monotonie.
+Mais c'est cette régularité même qui permet d'obtenir des effets de
+rythme si variés et si puissants, par les diverses façons dont cette
+cadence uniforme du vers se combine avec le rythme propre et
+indéfiniment variable de la phrase. Tantôt en effet la phrase tombe
+parfaitement en mesure avec le vers; tantôt elle est avec lui en
+différence de phase, et ce sont des effets de contre-temps d'une
+singulière intensité d'expression. Soient ces lignes de prose: «Le
+duel reprend; la mort plane; le sang ruisselle. Durandal heurte et
+suit Closamont. L'étincelle jaillit.» C'est une phrase qui a son
+rythme propre, bref, saccadé, assez expressif, mais en somme de
+médiocre valeur esthétique. Soient maintenant ces vers:
+
+ Le duel reprend, la mort plane, le sang ruisselle.
+ Durandal heurte et suit Closamont. L'étincelle
+ Jaillit...
+
+C'est tout autre chose, et c'est bien mieux. Ici en effet vous avez
+deux rythmes, celui de la phrase et celui du vers, tantôt s'accordant,
+tantôt se contrariant comme deux forces indépendantes, et toujours
+s'accentuant l'un l'autre, par leurs oppositions aussi bien que par
+leurs rencontres. Quelle valeur incomparable prennent les mots par
+la façon dont ils tombent en mesure ou à contre-temps, en fin de
+vers ou en rejet! Tous ces effets de rythme disparaissent si l'on n'a
+pas constamment présente à l'esprit la cadence du vers, surtout aux
+moments où elle ne coïncide pas avec la coupe de la phrase[49]. Le
+rythme régulier est la mesure normale.
+
+Il va de soi qu'on ne pourrait s'en contenter. Pour satisfaire à notre
+besoin de variété et pour les nécessités de l'expression, on pourra
+en déranger la cadence, la ralentir, la précipiter, et par
+instants même, pour porter l'émotion à son maximum, la briser
+brusquement. Mais pas un instant on ne nous la fera oublier. Les
+accidents rythmiques, les variations du mouvement sonore, sa plus
+ou moins grande rapidité n'ont évidemment d'expression que par
+rapport au mouvement normal, comme exception à une loi dont
+nous devons garder la notion. Et notre vers français, tel que l'ont
+forgé nos grands poètes, est précisément construit de manière à
+nous la conserver toujours.
+
+On a beaucoup travaillé de nos jours à le perfectionner encore. On
+a constaté que dans le vers classique, et même dans le vers
+romantique, il y avait beaucoup trop de règles arbitraires, de
+prohibitions irrationnelles, d'entraves toutes gratuites à la liberté de
+l'écrivain.
+
+Pourquoi admettre certains effets de contre-temps et n'en pas
+admettre d'autres? Pourquoi l'interdiction absolue de l'hiatus?
+Pourquoi l'alternance obligatoire des rimes masculines et des rimes
+féminines? Tout cela est arbitraire. Nos poètes contemporains se
+sont affranchis de ces vaines prohibitions. La rime même s'est
+détendue; dans certains cas on se contente de l'assonance. On a eu
+cent fois raison de briser cet étroit formalisme, et de laisser au
+poète plus d'initiative.
+
+Serait-il possible d'imaginer des formes de vers, toutes différentes
+de l'alexandrin régulier, et capables de produire des effets
+équivalents? Rien ne coûte d'essayer, et l'on ne s'en est pas fait
+faute[50]. Dans la fièvre de rénovation qui a pris depuis vingt ou
+trente ans nos versificateurs, que de formes nouvelles nous avons
+vues apparaître! Vers en assonances; vers de neuf pieds, de onze
+ou de treize; vers non scandés; vers de longueur arbitrairement
+variable; vers amorphes, etc. Je ne vois pas jusqu'ici que de toutes
+ces tentatives soit sortie une forme de vers supérieure dans son
+principe à l'alexandrin, offrant une somme de qualités plus grande
+et capable de le supplanter comme type normal du vers français:
+de-ci de-là quelques trouvailles exquises, des formes d'un charme
+subtil et délicat, applicables à l'expression de certains états d'âme
+très particuliers et surtout à l'expression du vague dans l'âme; mais
+rien de solide, de fort, de définitif. Il faut chercher encore.
+
+Peut-être n'a-t-on pas cherché du bon côté. Il me semble que la
+plupart des novateurs se sont surtout proposé comme programme
+de réagir en poésie contre la beauté géométrique, et de trouver des
+formes de vers plus souples que le vers classique, de rythme moins
+régulier, moins artificiel, mieux capable de s'adapter au rythme
+spontané de la phrase. Par une coïncidence singulière, en même
+temps que la poésie tendait à rapprocher son rythme de celui de la
+prose, la prose, sous prétexte d'_écriture artiste_, se faisait de plus
+en plus artificielle, en sorte que ces deux formes d'expression de la
+pensée humaine semblaient vouloir se rapprocher de plus en plus.
+Je crois que c'était là une méprise. L'idéal ne me semble pas que la
+poésie et la prose aillent se rapprochant, mais au contraire qu'elles
+se différencient le plus possible. Il est facile d'imaginer entre les
+deux autant de formes intermédiaires que l'on voudra; toutes seront
+admissibles à la rigueur, mais avec quelque chose d'équivoque et
+de bâtard; aucune ne vaudra la prose simple ou la franche
+versification. Le vers amorphe notamment, le vers qui ne serait
+astreint à aucun rythme régulier, est un non-sens. Bouleversez
+comme vous l'entendrez toutes les règles de la prosodie, mais ne
+louchez pas au rythme. Nul n'a jamais réussi et ne réussira à faire
+des vers sans rythme défini, par cette raison toute simple que ce ne
+seraient plus des vers. Loin de donner la préférence aux formes
+poétiques où le rythme est le moins accusé, j'accorderais la plus
+haute valeur à celles qui l'accentuent le plus franchement, aux
+formes très artificielles, qui pas un instant ne prennent l'allure de la
+prose. Ainsi notre grande strophe lyrique. Dans cette forme
+superbe qui lui est préparée d'avance, comment le poète pourrait-il
+exprimer autre chose que ses plus nobles pensées? Sur un tel
+rythme, sur ces larges accords qui accompagnent sa voix, basse
+obligée de son chant, comment mettrait-ils de mesquins et grêles
+motifs? Ce sont donc les formes de vers les plus fortement
+rythmées qui produiront la plus puissante émotion esthétique. Ce
+sont elles qui mettent le mieux en évidence la beauté propre du
+vers, l'effet qu'elles produisent étant tout à fait spécial, et tel que
+l'on ne saurait lui trouver dans la prose aucun équivalent. Ce sont
+donc les formes typiques auxquelles doit plutôt tendre la poésie.
+
+Le vers ne saurait donc être trop bien rythmé. Le véritable progrès,
+ce serait de trouver d'autres rythmes, et si possible _des rythmes
+plus beaux_. Quand on compare la musique et la poésie au point de
+vue du rythme, on est frappé de l'immense supériorité de la
+musique. Le musicien tire du rythme des effets surprenants. Quelle
+variété de cadences, si ingénieusement combinées, si caractérisées,
+si expressives! Comme la rythmique des vers est pauvre et presque
+rudimentaire en comparaison! Cette pénurie relative me semble
+pouvoir être attribuée à deux causes.
+
+Notre vers français actuel est fondé en principe sur la simple
+numération des syllabes. Des sons en nombre fixe occupant une
+durée variable, tel est notre rythme poétique. -- On pourrait
+concevoir un système tout différent: des sons en nombre variable
+occupant une durée fixe. C'est précisément le principe du rythme
+musical. Et c'était aussi le principe du vers gréco-latin, où deux
+syllabes brèves pouvaient tenir la place d'une longue, de telle sorte
+que le vers conservât sa cadence régulière quel que fût le nombre
+total de syllabes émises. -- Je n'ai pas à établir pour quelles raisons
+le premier système a prévalu dans la prosodie moderne, et s'est
+définitivement imposé en France, au point de faire disparaître de
+notre vers toute combinaison rythmique fondée sur la quantité des
+syllabes. Nous savons quel parti ont tiré de ce rythme les poètes
+contemporains. Mais je crois bien qu'ils lui ont fait rendre tout ce
+que le principe comportait, et que, pour réaliser un progrès
+nouveau, il faudra chercher ailleurs. En fait, en optant pour le
+principe de la simple numération des syllabes, on s'est engagé dans
+une impasse. L'avenir du vers est à mon sens, non pas dans des
+perfectionnements de détail désormais presque impossibles, tout
+ayant été essayé, mais dans une révolution du vers, dans le retour
+au principe du rythme musical: nombre variable de sons réparti sur
+une durée fixe. Ce principe serait autrement fécond. Le poète
+tiendrait compte de la durée relative des syllabes, élément très
+important qu'il ferait entrer dans ses combinaisons rythmiques. Il
+pourrait imposer au récitant un débit plus ou moins rapide, obliger
+la voix à appuyer sur certains mots et à passer vite sur d'autres; il
+aurait en un mot à sa disposition tous les effets de rythme dont
+actuellement le musicien dispose. Il ne suffit pas, bien entendu, de
+poser le principe; il faudrait trouver les voies et moyens; mais si
+l'ingéniosité de nos versificateurs s'exerçait en ce sens, je suis
+persuadé que pour commencer, ils auraient bien vite trouvé des
+formes de vers au moins équivalentes aux formes actuelles.
+Comme notre oreille s'est faite à la mesure arithmétique de nos
+vers, elle se ferait à cette cadence vraiment rythmique.
+
+Mais pour que ces progrès dans le rythme poétique soient possibles,
+il sera indispensable que la mesure des vers soit notée de quelque
+manière. Actuellement les poètes dédaignent de le faire.
+Nous indiquer comment nous devons scander leurs vers, quel
+enfantillage! L'oreille, semble-t-il, doit suffire. Oui, elle suffit,
+pour les rythmes très simples, très connus, très uniformes, qui ont
+été jusqu'ici usités. Mais déjà elle a des perplexités devant les
+rythmes inattendus que nous soumettent parfois les poètes
+contemporains. On vient de lire une pièce de vers écrite en
+octosyllabes; quand on est encore accordé au rythme de ce vers,
+brusquement on tombe sur une pièce écrite en vers de neuf, de
+onze, ou de treize pieds. L'oreille est choquée; ces rythmes impairs
+la déconcertent: nous avons peine à en prendre la cadence. Un
+signe quelconque, qui nous indiquerait comment ces vers doivent
+être scandés, nous éviterait cette impression fâcheuse. A plus forte
+raison sera-t-il nécessaire de multiplier les indications quand on en
+arrivera à des rythmes absolument nouveaux. L'absence de toute
+notation, telle me semble être la seconde cause qui a réduit la
+poésie à une telle pénurie de rythmes. Figurons-nous en quel état
+d'enfance serait encore la musique, si les musiciens eux aussi
+s'étaient abstenus d'indiquer en quelle mesure un morceau doit être
+joué, quelle durée précise il faut donner à chaque note, quand il
+faut précipiter le mouvement, quand il faut le ralentir! C'est
+justement grâce à l'emploi d'une notation très détaillée qu'ils ont pu
+varier indéfiniment leur rythmique, et la porter à son degré de
+perfection actuel. S'ils s'étaient contentés, à la manière des poètes,
+de nous donner la série des notes qui composent un air, s'en
+remettant à l'oreille du soin d'en trouver la cadence, il est probable
+que les rythmes musicaux en seraient encore au point où en sont
+les rythmes poétiques. Autant que l'on peut entrevoir l'avenir, je
+me représente la poésie future comme établie sur des rythmes aussi
+variés, aussi expressifs par eux-mêmes, aussi soigneusement notés
+que ceux de la musique. C'est avec la musique que l'art des vers
+avait autrefois les rapports les plus étroits: qu'il s'en rapproche
+de nouveau; que la poésie redevienne lyrique! Les poètes
+contemporains obéissent à un sûr instinct artistique, quand ils
+réclament une versification plus musicale que la nôtre. Que ne se
+font-ils musiciens vraiment? La poésie musicale qu'ils rêvent n'est
+plus à inventer; ils l'ont souvent entendue sans la reconnaître; cette
+poésie suprême, qui aurait la force de suggestion de la parole et
+l'expression pathétique de la musique pure, c'est le chant!
+
+Je parle d'une poésie de l'avenir. Ici se pose une question
+inquiétante. On s'est demandé si l'avenir était à la poésie. Quelques
+prophètes pessimistes nous menacent d'un retour à la prose, à la
+prose utilitaire. Ne devenons-nous pas de jour en jour plus
+pratiques, moins disposés à accorder dans notre vie affairée une
+place à l'art, à l'idéal, à la poésie? -- On n'a pas le droit de parler
+ainsi. Aujourd'hui comme autrefois, ce que nous voulons, c'est le
+progrès. Notre attention est peut-être spécialement attirée en ce
+moment sur d'autres réformes, plus urgentes encore que celle de la
+versification: sur des transformations sociales à accomplir, sur des
+injustices à réparer, sur des souffrances, des misères, des
+ignorances et autres très laides choses, que nous aurions envie de
+voir disparaître. En ce sens nous devenons pratiques, songeant au
+principal avant de songer au superflu. Ce n'est pas le signe d'une
+moindre élévation de goûts. Je suis persuadé que l'art, loin d'aller
+baissant de valeur, ira toujours prenant dans la vie humaine une
+importance plus grande. Le seul fait que la poésie soit d'art pur
+n'est pas ce qui peut nous inquiéter sur son avenir. D'autre part
+nous avons vu qu'ayant son domaine propre, elle ne risquait pas
+d'être évincée par quelque forme d'art plus pure, remplissant mieux
+qu'elle les mêmes fonctions. Elle subsistera donc. Elle subsistera
+pour son charme, pour sa noblesse, pour sa difficulté même qui la
+réserve à l'expression de nos sentiments les plus élevés, pour le
+rythme et l'harmonie qu'elle met dans toute notre âme. Mais pour
+acquérir ainsi son plein droit à la survivance, il faut que loin de se
+rapprocher de la prose, elle aille plutôt s'en différenciant plus
+encore, de peur de jamais faire double emploi avec elle.
+
+
+[NOTES AU BAS DE LA PAGE]
+
+1 Il est certaines opérations intellectuelles que l'on n'effectuera
+jamais en rêve, parce qu'elles impliqueraient un effort d'abstraction
+incompatible avec l'activité cérébrale dont nous disposons alors.
+Dans une enquête faite sur cette question: _Avez-vous quelquefois
+rêvé mathématiques_? on a reçu 27 réponses, toutes, sauf une,
+négatives. _L'Intermédiaire des mathématiciens_, t. IX, 1902, p.
+339-340.
+
+2 «Plus le sommeil est profond, plus les rêves concernent une
+partie antérieure de notre existence et sont loin de la réalité; au
+contraire, plus le sommeil est superficiel, plus les sensations
+journalières apparaissent et plus les rêves reflètent les
+préoccupations et les émotions de la veille.» Vaschide.
+_Recherches expérimentales sur les rêves_. Comptes rendus de
+l'Académie des sciences, 17 juillet 1899.
+
+3 C'est ce sentiment particulier que M. Braunschvig doit avoir en
+vue dans la définition qu'il donne du sentiment poétique: «Le
+sentiment poétique consiste dans l'impression que nous laissent des
+séries d'associations qui, s'éveillant dans notre esprit délivré de
+toute inquiétude pratique, y demeurent pour ainsi dire ouvertes.»
+_Le sentiment du beau et le sentiment poétique_. F. Alcan, 1904, p.
+207.
+
+4 _La Beauté rationnelle_. F. Alcan, 1904, deuxième partie, ch. II.
+III, IV.
+
+5 C'est la qualité des images suggérées qui importe, non leur
+quantité. Si la poésie ne consistait que dans le pouvoir d'évoquer
+une série indéfinie de représentations quelconques, rien ne serait
+plus poétique que le mot _et cetera_.
+
+6 Voir notamment les Rêveries du promeneur solitaire (au
+promenade) et la _Lettre à M. de Malesherbes_, 26 janvier 1762.
+Pour établir la balance du bonheur que peut nous apporter la
+rêverie, il faudrait montrer, chez J.-J. Rousseau même, la
+prostration qui suit ces élans de l'imagination. La rêverie, à ce
+degré, est une sorte d'ivresse qui se paie. Elle décolore la vie réelle
+et en éloigne. Elle n'augmente pas tant notre bonheur qu'elle ne le
+déplace, en le reportant tout entier dans notre vie d'imagination.
+
+7 C'est à cette intervention des phosphènes dans la composition
+mentale que j'attribuerais en partie les visions lumineuses de
+l'Apocalypse, ou encore la description éblouissante que donne
+Dante de la Rosé mystique, à la fin de son poème. Goethe avait la
+faculté de faire apparaître dans le champ rétinien, par un effort de
+vision mentale, des images colorées (sur les faits de ce genre, v.
+Helmholtz, _Optique physiologique_, 2e partie, § 17) Cette faculté
+a dû avoir une influence sur la genèse des images dans ses contes
+merveilleux: ainsi, dans le Nouveau Paris, ces trois pommes rouge,
+jaune et verte, transparentes comme des pierres précieuses, qui se
+changent en petites dames qui voltigent sur le bout de ses doigts;
+ainsi encore, dans les Entretiens d'émigrés allemands, le beau
+serpent vert qui avale de l'or et devient lumineux et transparent, ou
+qui se change en un pont d'émeraude, de chrysoprase et de
+chrysolithe. Voici une métamorphose caractéristique: «Son beau
+corps, à la forme élancée, s'était séparé en mille et mille brillantes
+pierreries; la vieille, en voulant prendre sa corbeille, l'avait heurté
+par mégarde, et l'on ne voyait plus rien de la forme du serpent,
+mais seulement un beau cercle de pierres étincelantes, semées sur
+le gazon.»
+
+De telles images, quel que puisse être leur sens symbolique, ont été
+évidemment inspirées de ces phosphènes que la circulation du sang
+sur la rétine fait spontanément apparaître.
+
+8 _Histoire de ma vie_, 3e partie, VIII.
+
+9 N'est-ce pas ainsi que Renan a composé sa vie de Jésus?
+
+10 A comparer, pour l'inconsistance et l'évanouissement progressif
+de l'idéal rêvé, ces vers de la Ctesse Mathieu de Noailles.
+
+ Le visage de ceux qu'on n'aime pas encor
+ Apparaît quelquefois aux fenêtres des rêves
+ Et va s'illuminant sur de pâles décors
+ Dans un argentement de lune qui se lève.
+
+ Ils ont des gestes lents, doux et silencieux,
+ Notre vie uniment vers leur attente afflue:
+ Il semble que les corps s'unissent par les jeux
+ Et que les âmes sont des pages qu'on a lues.
+
+ Ce sont des frôlements dont on ne peut guérir,
+ Où l'on se sent le coeur trop las pour se défendre,
+ Où l'âme est triste ainsi qu'an moment de mourir;
+ Ce sont des unions lamentables et tendres...
+
+ Et ceux-là resteront quand le rêve aura fui
+ Mystérieusement les élus du mensonge,
+ Ceux à qui nous aurons, dans le secret des nuits,
+ Offert nos lèvres d'ombre, ouvert nos bras de songe.
+ _Le coeur innombrable_.
+
+On trouverait, dans ce même recueil poétique, de beaux exemples
+de la poésie des objets familiers, qui, pour les âmes prosaïques,
+restent vulgaires.
+
+11 A signaler dans Chateaubriand cette épithète significative
+d'_imaginaires_, appliquée aux lointains. «L'arbre décrépit se
+rompt; il tombe. Les forêts mugissent; mille voix s'élèvent. Bientôt
+les, bruits s'affaiblissent; ils meurent dans des lointains presque
+imaginaires: le silence envahit de nouveau le désert.» _Journal de
+voyage_.
+
+12 _Contes du lundi_, Le caravansérail.
+
+13 V. Helmholtz, conférence sur l'optique et la peinture, annexée
+aux _Principes scientifiques des Beaux-Arts_, Bibliothèque
+scientifique internationale, F. Alcan, 5e éd., 1902.
+
+14 Voir à ce sujet les amusantes boutades de Tolstoï (_Qu'est-ce
+que l'art_, trad. Halpérine-Kaminsky, Ollendorf 1898, p. 210 et
+suivantes).
+
+15 _Pensées_, titre XX, p. 260. Cette remarque pourrait être
+étendue à toute représentation artistique. Non seulement la
+convention est permise dans l'art, mais elle y est obligatoire si l'on
+tient à produire un effet poétique. Il faut que l'on garde cette
+impression, que le tableau n'est qu'un tableau, que la statue n'est
+qu'une statue, et que tout cela est imaginaire.
+
+16 V. Paul Roy, _Enseignement rationnel de la musique_, A.-H.
+Simon. Paris 1875, pp. 121 et 122.
+
+17 Berlioz, _Grand traité d'instrumentation et d'orchestration
+modernes_, p. 138.
+
+18 F.-A. Gevaert, _Nouveau traité d'instrumentation_, Lemerre
+1885, p. 93.
+
+19 _Ibid_., p. 210.
+
+20 Wagner a observé sur lui-même ce procédé de composition. Au
+sujet du prélude instrumental qui accompagne l'apparition d'Elsa
+sur le balcon, au deuxième acte de _Lohengrin_, il écrit à son ami
+Uhlig: «Je me suis rendu compte en revoyant ce passage de la
+façon dont les thèmes se forment en moi: ils se rattachent toujours
+à une apparition plastique et se conforment au caractère de
+celle-ci.» Cité par Maurice Kufferath. _Le Théâtre de R. Wagner.
+Lohengrin_, Paris, Fischbacher, 1891, p. 134.
+
+21 _Vie et opinions de M. Frédéric-Thomas Graindorge_, ch.
+XXIV.
+
+22 André Chevrillon, _Dans l'Inde_. Hachette, 1891, p. 250.
+
+23 On trouvera dans l'_Esthétique_ d'Eugène Véron un intéressant
+plaidoyer en ce sens. Il loue la poésie d'avoir, seule de tous les arts,
+le privilège d'exprimer directement des pensées et de s'adresser
+sans intermédiaire à l'intelligence. «L'effort pour exprimer
+directement une pensée par la sculpture ou la peinture est presque
+fatalement condamné à l'insuccès. La fusion entre les deux
+éléments ne se fait pas ou se fait mal, et laisse l'impression d'une
+sorte de placage. La poésie se prête bien plus facilement au
+mélange de l'idée et du sentiment. Elle passe de l'un à l'autre sans
+effort et souvent tire de cette union d'admirables effets. Quand le
+poète joint aux facultés spéciales de l'artiste la hauteur et la
+générosité de la pensée, il nous paraît deux fois grand et l'oeuvre
+gagne à cette impression un redoublement de puissance... Les idées,
+en somme, ont leur poésie comme les sentiments, et il n'y a pas de
+raison pour que l'art néglige cette source d'émotions.»
+L'_Esthétique_, Reinwald, 1878, p. 606.
+
+24 Il est à remarquer que chez les philosophes la profondeur de la
+pensée n'exclut nullement l'imagination. Il y aurait une étude
+spéciale à faire de la poésie des philosophes. Quelques-uns ont eu
+une merveilleuse imagination; il y a peu de choses plus poétiques
+dans la littérature grecque que les mythes de Platon. Guyau, dans
+tous ses ouvrages, a fait une large place à la poésie (Voir par
+exemple, dans l'_Irréligion de l'avenir_, l'allégorie de la fiancée
+toujours déçue qui tous les matins revêt sa robe blanche, ou du
+voyageur épuisé de fièvre qui suit des yeux l'onduleuse caravane
+de ses frères en marche vers les pays inconnus; dans la _Morale,
+sans obligation ni sanction_, la page vraiment sublime qui dans les
+flots en mouvement nous montre le symbole du roulis éternel qui
+berce les êtres). Le style de H. Bergson est aussi très richement
+imagé.
+
+25 _Vers d'un philosophe_. V. Alcan, 1896, derniers vers.
+
+26 Th. Ribot a bien montré que l'imagination inventive doit
+toujours être stimulée par quelque émotion. «Toutes les formes de
+l'imagination créatrice impliquent des éléments affectifs. Toutes
+les dispositions affectives quelles qu'elles soient peuvent influer
+sur l'imagination créatrice.» _Essai sur l'imagination créatrice_. F.
+Alcan, 1900, p. 27 et 28.
+
+27 Voir par exemple l'analyse que donne E. Poe de la genèse de
+son poème du Corbeau, ou les procédés de composition de Paul
+Hervieu (A. Binet, La création littéraire, _Année psychologique_,
+1903).
+
+28 Voici à ce sujet un certain nombre de témoignages: «La marche
+a quelque chose qui anime et avive mes idées; je ne puis presque
+penser quand je suis en place; il faut que mon corps soit en branle
+pour y mettre mon esprit.» J.-J. Rousseau, _Confessions_, 1re
+partie, livre IX.
+
+G. Tarde trouve, _au cours d'une promenade_, sa théorie de
+l'imitation (Cité par F. Paulhan, _Psychologie de l'invention_, p. 19.
+F. Alcan, 1901).
+
+«La promenade facilite singulièrement le travail d'assimilation des
+matériaux intellectuels et leur mise en oeuvre . . . J'avoue, pour
+mon compte, que toutes les idées neuves que j'ai eu le bonheur de
+découvrir me sont venues dans mes promenades.» J. Payot,
+_L'éducation de la volonté_. Alcan, 1894, p. 154 et 176.
+
+«J'ai gardé de mon enfance le besoin de marcher rapidement
+lorsque je cherche à inventer quelque chose: c'est une façon de
+séquestrer mon esprit très facile à distraire.» F. de Curel (cité par A.
+Binet et J. Passy, Études de psychologie sur les auteurs
+dramatiques. _Année psychologique_, 1894, p. 187).
+
+On pourrait multiplier à l'infini ces citations.
+
+29 «Ce n'est pas tant par son jeu régulier, par un développement
+normal que l'intelligence invente, que par le profit qu'elle sait tirer
+de l'activité relativement libre et parfois capricieuse de ses
+éléments... L'idée directrice générale intervient pour choisir, pour
+accepter ou rejeter les éléments qui lui sont offerts, mais ces
+éléments ce n'est généralement pas elle qui les évoque. Ils sont en
+bien des cas le produit du jeu spontané, quoique surveillé, des
+idées et des images, de tous les petits systèmes qui vivent dans
+l'esprit... Si les éléments ne s'affranchissaient pas parfois quelque
+peu, s ils ne se livraient pas à leurs affinités propres en rompant les
+associations logiques habituelles, si la coordination de l'esprit était
+trop serrée et trop raide, trop uniformément persistante, l'invention
+serait beaucoup plus rare et resterait trop simple». F. Paulhan,
+_Psychologie de l'invention_, F. Alcan 1901, pp. 4, 43, 56.
+
+Voir aussi dans le reste de l'ouvrage un grand nombre
+d'observations très intéressantes sur les procédés intimes de
+l'invention littéraire.
+
+30 On trouvera cités des exemples intéressants de cette difficulté
+de la composition dans _Le labeur de la prose_, de G. Abel. Paris,
+Stock, 1902. Voir notamment le fac-similé d'une épreuve corrigée
+de Balzac.
+
+31 _De l'art et du beau_. Garnier, 1872, p. 170.
+
+32 Voir le développement de l'opinion contraire par Paul Janet, La
+psychologie dans les tragédies de Racine. _Revue des Deux
+Mondes_, 15 septembre 1875, p. 267.
+
+33 Sur l'objectivation des personnages dramatiques, voir F. de
+Curel (Lettre citée par A. Binet, _Année psychologique_, 1894, p.
+133.) Ces observations, faites sur lui-même par F. de Curel,
+témoignent d'une remarquable faculté d'introspection et sont de
+précieux documents psychologiques. A remarquer tout ce qui a
+trait à l'utilisation de la rêverie, comme procédé d'invention.
+
+34 «Ce n'est pas à dire que les romanciers se mettent en scène
+dans leurs livres, mais, dans les personnages qu'ils nous présentent
+et dans la façon dont ils nous les présentent, si minutieusement
+observés qu'ils soient d'ailleurs, il y a toujours quelque chose de
+leur âme. Ils sont pour ainsi dire marqués du sceau de la
+personnalité de leur père spirituel». L. Prat, _Le caractère
+empirique et la personne_, F. Alcan, 1906, p. 152.
+
+35 H. Helmholtz, _Théorie physiologique de la musique_, trad.
+Guéroult, Masson, 1868, p. 479.
+
+36 V. par exemple les contes emboîtés l'un dans l'autre du
+Pantcha-Tantra et des Mille et une Nuits, les récits parasites qui se
+greffent sur le récit principal dans le Don Quichotte, les
+monumentales digressions de Notre-Dame de Paris et des Misérables.
+
+37 La réflexion jouera un rôle important, qui n'a pas toujours été
+suffisamment étudié, dans la genèse des types romanesques ou
+dramatiques. Nous avons vu comment ils se développent dans
+l'esprit du poète, par la méthode d'inspiration. Mais d'où
+proviennent-ils? Il est assez rare qu'ils soient fournis directement
+par l'observation. Cela n'arrive guère que pour les personnages
+secondaires, épisodiques, que le poète fait intervenir dans son
+oeuvre comme de simples figurants, pour faire nombre. Les
+personnages principaux sont presque toujours le produit d'une
+élaboration artistique, où la réflexion intervient. Ils sont inventés
+pour tenir un emploi, pour amener certaines situations, pour
+remplir un cadre déterminé d'avance. Celui-ci devra être
+l'Hypocrite (le _Tartuffe_ de Molière, le _Begears_ de Beaumarchais,
+le _Sampson Brass_ de Dickens). Celui-là sera le Distrait,
+ou le Rêveur. Parfois l'auteur se proposera de représenter
+un type ethnique (l'Américain dans le _Roi de la mer_ de Vogué, le
+Basque dans _Ramuntcho_, le Slave dans l'_Aventure de Ladislas
+Bolscki_) ou un type social (Balzac, Zola) ou encore un type
+professionnel (le clergé, dans _Mon oncle Célestin_ ou dans
+_Lucifer_; la magistrature, dans _La robe rouge_, etc.). Dans
+toutes les oeuvres à thèse (ainsi dans l'_Etape_ de Bourget) les
+caractères sont composés précisément de manière à justifier les
+théories de l'auteur. Étant donné un type comique, le dramaturge
+aura soin dégrouper autour de lui les types accessoires qui en sont
+comme les variétés (v. des exemples significatifs de cette théorie
+dans l'_Essai sur le rire_ de H. Bergson). Un procédé très usité est
+la création des types par contraste. Don Quichotte exige Sancho
+pour lui faire pendant. Etant donné le caractère d'Augustin de
+Chanteprie, dans le beau roman de la _Maison du Péché_ de
+Marcelle Tinayre, il fallait que Fanny Manolé eût son âme tendre,
+aimante et païenne. La petite Dorrit de Dickens étant toute
+abnégation, il fallait que son père fût tout égoïsme. On peut
+remarquer que dans les comédies et les romans, le mari et la
+femme ont toujours des caractères opposés. Tous ces exemples
+achèvent de prouver que le personnage romanesque ou dramatique
+apparaît tout d'abord au poète comme une formule abstraite,
+comme une sorte d'être schématique, produit de la réflexion, qu'il
+complétera ensuite, et auquel il infusera la vie.
+
+38 Le but que l'on se propose, en composant un plan, n'est pas le
+même, selon qu'il s'agit d'une oeuvre didactique, ou d'une oeuvre
+d'imagination. Si l'on compose un livre de science, un livre
+d'histoire, c'est à fin de le rendre plus compréhensible et plus
+assimilable. Une oeuvre d'imagination est surtout composée pour
+l'effet. Il résulte de cette différence dans la fin poursuivie des
+différences essentielles dans la forme du plan.
+
+39 V. Sardou, en composant son scénario, évite avec soin de céder
+à sa verve. «Jusque-là, dit-il, j'ai écrit par raisonnement, j'ai fait des
+mathématiques et je me suis défendu contre l'entraînement de
+l'écriture. Je craindrais de mettre dans l'ébauche une certaine
+chaleur qui ne se trouverait plus dans l'exécution.» _Année
+psychologique_, 1894, p. 68.
+
+40 Donnons, en quelques citations morcelées, un aperçu de sa
+théorie:
+
+«Nous nous bornerons pour le moment à donner à la représentation
+simple, développable en images multiples, un nom qui la fasse
+reconnaître: nous dirons que c'est un schéma dynamique. Nous
+entendons par là que cette représentation contient moins les images
+elles-mêmes que l'indication des directions à suivre et des
+opérations à faire pour les reconstituer... L'effort de rappel consiste
+à convertir une représentation schématique, dont les cléments
+s'entre pénètrent, en une représentation imagée dont les parties se
+juxtaposent... L'effort intellectuel pour interpréter, comprendre,
+faire attention, est donc un mouvement du «schéma dynamique»
+dans la direction de l'image qui le développe... Le sentiment de
+l'effort d'intellection se produit toujours sur le trajet du schéma à
+l'image...
+
+Travailler intellectuellement consiste à conduire une même
+représentation à travers des plans de conscience différents, dans
+une direction qui va de l'abstrait au concret, du schéma à l'image.»
+
+H. Bergson, l'effort intellectuel. _Revue philosophique_, 1902, t. I,
+pp. 6, 11, 15, 16, 17.
+
+41 On pourrait même avancer, contre l'opinion courante, que les
+poètes emploient assez rarement le style figuré; plus en effet les
+pensées à exprimer sont concrètes, moins il est nécessaire de les
+exprimer par symboles. On peut en faire l'expérience. On
+reconnaîtra que c'est dans les pages de la philosophie abstraite que
+pullulent les expressions métaphoriques: il est même parfois
+amusant de les réaliser en images. D'où vient cependant qu'étant en
+réalité plus métaphorique que les vers, la prose semble l'être moins?
+C'est que chez le prosateur l'image ne sert qu'à présenter l'idée et
+s'efface devant elle. La poésie se sert moins souvent de figures,
+mais donne aux images évoquées une intensité plus grande. La
+prose est donc faite d'images en voie de disparition, la poésie
+d'images en voie de développement.
+
+42 «Il est probable que chacun de nous a sa manière de se
+représenter les idées abstraites, qui lui appartient en propre et
+n'appartient qu'à lui.» F. Paulhan, _Revue philosophique_, XXVII,
+p. 176.
+
+43 Cité par A. Binet, _Année psychologique_, 1894, p. 100.
+
+44 _Ibid_., p. 92.
+
+45 V. à ce sujet des remarques originales, exposées en une
+terminologie un peu étrange, dans la _Phonologie esthétique de la
+langue française_, par J.-B. Blondel, Guillaumin, 1897.
+
+46 Voir le remarquable chapitre qu'a consacré M. Guyau, dans ses
+_Problèmes de l'esthétique contemporaine_, à cette question des
+effets psychologiques du vers (livre III, derniers chapitres) Paris,
+Alcan, 1884.
+
+47 _Les problèmes de l'esthétique contemporaine_, p. 240.
+
+48 _La genèse d'un poème_, trad. Baudelaire.
+
+49 Voir à ce sujet d'excellentes analyses de Raoul de la Grasserie,
+_Des principes esthétiques de la versification française_,
+Maisonneuve, 1900. C'est un des traités les plus complets qui aient
+été publiés sur ce sujet.
+
+50 En réalité, le besoin d'une révolution ne se fait pas encore
+sentir. Il est probable que nous garderons notre système prosodique,
+sous la réserve de quelques remaniements de détail, tant que ne
+surviendra pas dans la langue, et surtout dans l'état social, une
+modification considérable, qui exigera des moyens d'expression
+nouveaux.
+
+
+
+
+
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+PSYCHOLOGIE DU POèTE***
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+
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+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
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+<title>The Project Gutenberg eBook of La rêverie esthétique; essai sur la psychologie du poète, by Paul Souriau</title>
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+<h1 align="center">The Project Gutenberg eBook, La rêverie esthétique; essai sur la
+psychologie du poète, by Paul Souriau</h1>
+<pre>
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at <a href = "http://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a></pre>
+<p>Title: La rêverie esthétique; essai sur la psychologie du poète</p>
+<p>Author: Paul Souriau</p>
+<p>Release Date: September 28, 2008 [eBook #26749]</p>
+<p>Language: French</p>
+<p>Character set encoding: Windows-1252</p>
+<p>***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RêVERIE ESTHéTIQUE; ESSAI SUR LA PSYCHOLOGIE DU POèTE***</p>
+<br><br><center><h3>E-text prepared by Ruth Hart</h3></center><br><br>
+<p>&nbsp;</p>
+<table border=0 bgcolor="ccccff" cellpadding=10>
+ <tr>
+ <td align="center">
+ Transcriber's Note:
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td>
+ In the original book, the Table de Matières was located
+ at the end of the text, but for this online version I
+ have placed it at the beginning of the text.
+ </td>
+ </tr>
+</table>
+<p>&nbsp;</p>
+<hr class="full" noshade>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<center>
+<p>LA RÈVERIE ESTHÉTIQUE<br>
+ESSAI SUR LA PSYCHOLOGIE DU POÈTE</p>
+
+<p>PAR</p>
+
+<p>PAUL SOURIAU<br>
+Professeur à l'Université de Nancy.<br>
+&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>PARIS<br>
+FÉLIX ALCAN, EDITEUR<br>
+LIBRAIRIES FÉLIX ALCAN ET GUILLAUMIN RÉUNIES<br>
+408,
+BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108<br>
+&nbsp;</p>
+
+<p>1906<br>
+Tous droits réservés.</p>
+<br>
+
+<p>TABLE DES MATIÈRES</p>
+
+<br>
+<table>
+<tr>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#1">Introduction</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;1</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">Chapitre I.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#2">Définition Psychologique de la Poésie</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">§ 1.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#3">Éléments intellectuels. — La rêverie</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;6</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">§ 2.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#4">Éléments esthétiques</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;14</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">Chapitre II.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#5">La Poésie Intérieure</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;28</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">Chapitre III.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#6">La Poésie de la Nature</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;42</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">Chapitre IV.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#7">La Poésie dans l'Art</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;55</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">Chapitre V.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#8">La Poésie Littéraire</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">§ 1.&nbsp;</td>
+<td><a href="#8">Effet sur l'Intelligence</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;83</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">§ 2.&nbsp;</td>
+<td><a href="#9">Valeur Poétique de la Pensée</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;92</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">§ 3.&nbsp;</td>
+<td><a href="#10">Valeur Poétique du
+Sentiment</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;101</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">Chapitre VI.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#11">La Composition Poétique</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">§ 1.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#11">La Méthode d'Inspiration</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;115</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">§ 2.&nbsp;&nbsp;</td>
+<td><a href="#12">La Méthode de Réflexion</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;129</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right">Chapitre VII.</td>
+<td><a href="#13">La Question du Vers et l'Avenir de la Poésie</a></td>
+<td align="right">&nbsp;&nbsp;151</td>
+</tr>
+
+</table>
+</center>
+
+
+<br>
+<a name="1"></a>
+<br>
+<br>
+INTRODUCTION
+<br>
+
+<p>Ce livre est une enquête de pure psychologie. Nous voulons nous rendre compte,
+le plus exactement que nous le pourrons, des effets que produit sur nous la
+poésie, et du travail intérieur par lequel elle s'élabore dans notre esprit.</p>
+<p>Doit-on craindre que cette exploration indiscrète ne retire à la poésie
+quelque chose de son charme? Nous ne le pensons pas. Seules les choses vulgaires
+perdent à ce qu'on les explique. La poésie, si réellement elle mérite d'être
+admirée, doit résister à cette épreuve.</p>
+<p>Soit par exemple le sentiment poétique que nous donne la contemplation de la
+nature. On se sait gré à soi-même de l'éprouver, comme s'il avait un caractère
+de noblesse et de dignité. Pour savoir si cet état d'âme particulier mérite
+qu'on lui attache tant de prix, il faut chercher en quoi il consiste. Peut-être
+n'est-il qu'un état passif où la conscience s'engourdit, quelque chose
+d'analogue à l'extase béate de l'ivresse. Alors cette impression que l'on a de
+s'élever à un état supérieur où le Moi se dilate et s'amplifie n'est plus qu'une
+illusion. Mais si l'on discerne dans ce sentiment une réelle activité mentale,
+un afflux d'idées motions, un chant intérieur dont nous accompagnons notre
+contemplation, alors il reprend toute sa valeur. — Soit encore le travail de
+l'invention poétique. Nous n'entendons nullement le déprécier en l'analysant par
+le détail; car la suite d'opérations mentales qui aboutit à la composition d'un
+poème est une chose aussi intéressante en soi, aussi curieuse, aussi admirable
+que le poème lui-même.</p>
+<p>Qu'un poète médiocre défende le secret de son travail avec un soin jaloux!
+Son œuvre en effet nous paraîtra d'autant plus mesquine que nous en démêlerons
+mieux l'artifice. Mais un grand poète pourrait impunément nous faire assister à
+la genèse de ses poèmes. Ses hésitations, ses reprises, ses scrupules d'écrivain
+témoignent de sa conscience artistique; les ratures même de son manuscrit sont à
+sa gloire.</p>
+<p>Il nous faut dire maintenant quelques mots de la méthode que nous comptons
+employer.</p>
+<p>La poésie est une chose idéale et purement psychique que nous ne pouvons
+percevoir au dehors, mais seulement en nous-mêmes, au plus profond de notre
+conscience. Qui ne la trouverait pas en soi ne pourrait même s'en faire une
+idée. C'est donc en soi-même que chacun devra l'observer tout d'abord.</p>
+<p>Cette observation est difficile et délicate. Dans nos moments de
+contemplation poétique ou d'inspiration, nous ne songeons guère à nous analyser.
+Bon nombre de faits ne peuvent être étudiés qu'après coup, dans le rappel plus
+ou moins fidèle de nos impressions antérieures. Il faut en prendre notre parti.
+L'expérience personnelle, quels que soient ses défauts, peut seule nous faire
+percevoir ce qu'il y a d'essentiel et de caractéristique dans la poésie.</p>
+<p>Est-ce à dire que nous ne puissions user d'aucun autre procédé d'information?
+Non sans doute. Nous échangerons nos confidences. Chacun pourra s'informer de ce
+qu'auront observé les autres.</p>
+<p>Nous aurons, pour élargir notre enquête, l'œuvre écrite des poètes et des
+romanciers: source précieuse d'informations où nous puiserons à loisir. Une page
+de roman, une pièce de vers est un document psychologique de premier ordre. Les
+poètes sont de fins analystes, aussi exercés que les psychologues de profession
+à l'observation intérieure et à la description des états de conscience. Nous les
+relirons, pour retrouver dans cette sorte de lecture expérimentale les émotions
+qu'ils nous avaient autrefois données, et que cette fois notre attention avertie
+saura mieux percevoir.</p>
+<p>Nous mettrons aussi à contribution, chaque fois que cela nous sera possible,
+les plus récentes enquêtes de la psychologie. Peut-être ne nous fourniront-elles,
+sur le sujet qui nous occupe, qu'un petit nombre d'observations rigoureuses,
+scientifiquement établies. Si brèves qu'elles soient, ces indications nous
+seront précieuses. Elles nous permettront de reprendre pied sur un terrain plus
+ferme; elles nous apprendront à ne rien affirmer à la légère. Plus les faits que
+nous aurons à étudier seront indécis et difficilement observables, plus nous
+devrons nous efforcer de mettre de précision et de méthode dans notre
+investigation. Nous allons entrer dans le domaine des vagues rêveries, des
+illusions et des mirages: nous risquerions d'y perdre l'esprit de précision. La
+psychologie expérimentale nous le rendra. Celui qui chemine hésitant dans le
+brouillard, s'il aperçoit à travers ces vapeurs flottantes quelque objet fixe et
+connu sur lequel il puisse s'orienter, se rassure et marche d'un pas plus ferme:
+ainsi, dans les régions un peu troubles de la psychologie que nous allons
+explorer, nous serons heureux de rencontrer quelques faits solides, précis, qui
+nous servent de points de repère et nous rendent le sentiment de la réalité.</p>
+<p>Telle est donc la méthode qui nous est imposée par la nature même de notre
+sujet. D'abord l'observation intime. Puis, pour la contrôler et la compléter,
+l'information extérieure.</p>
+
+
+<a name="2"></a>
+<br>
+<br>
+CHAPITRE PREMIER
+<br>
+<br>
+DÉFINITION PSYCHOLOGIQUE DE LA POÉSIE
+<br>
+
+<p>Le sens même du mot de poésie étant quelque peu flottant, il est bon
+d'indiquer en quel sens nous comptons le prendre. Le mot de poète a été pris à
+l'origine dans un sens assez restreint, pour désigner l'auteur d'un ouvrage en
+vers. Si l'on s'en tenait à cette signification, nous pourrions marquer d'un
+trait net le champ de la poésie: elle serait tout entière contenue dans l'art
+des vers.</p>
+<p>Mais le sens du mot s'est peu à peu déplacé.</p>
+<p>L'usage est venu d'appeler poétiques tous les objets qui produisent sur nous
+une impression analogue à celle que produisent les beaux vers; en eux tous nous
+disons qu'il y a de la poésie. C'est en ce sens large que nous prendrons le mot;
+autrement dit, c'est de cette poésie-là que nous entendons parler.</p>
+<p>On voit comme s'amplifie le champ de notre enquête. Nous n'aurons plus à
+étudier seulement la poésie des vers, mais aussi celle de la prose. Prise même
+dans son ensemble, l'œuvre écrite de tous les prosateurs et versificateurs
+réunis ne représente qu'une infime partie de là poésie totale qui sous les
+forces les plus diverses émane incessamment de l'âme humaine. N'oublions pas
+celle que nous mettons dans l'art, dans la contemplation de la nature, dans nos
+souvenirs, dans nos regrets, nos espoirs et nos amours, dans toutes les belles
+heures de noire existence: poésie non écrite, poésie vivante, qui dépasse
+infiniment l'autre! C'est sur ces modes étrangement variés de la conception
+poétique que devra porter notre étude. Cette variété du reste ne doit pas nous
+inquiéter. Elle ne peut que faciliter notre tâche. Plus il y aura de diversité
+entre les objets que nous qualifions de poétiques, plus il y aura chance pour
+que le caractère commun et peut être unique par lequel ils doivent tous se
+ressembler nous apparaisse en pleine évidence.</p>
+
+
+<a name="3"></a>
+<br>
+<br>
+§ 1. — ELÉMENT INTELLECTUEL. — LA RÊVERIE.
+<br>
+
+<p>Songeons à
+diverses occasions où il nous ait été donné
+d'éprouver une impression vraiment poétique; recueillons-nous dans ces
+souvenirs, et essayons de nous définir ce qu'il y avait alors de <i>particulier</i>
+dans notre disposition mentale. Nous reconnaîtrons qu'elle se caractérisait
+par l'allure particulière que prenait notre pensée. Cette
+disposition intellectuelle est assez connue, assez nettement différenciée pour
+que nous puissions la désigner d'un mot: <i>c'est un état de rêverie</i>.
+Essayons d'en
+déterminer les caractères psychologiques.</p>
+
+<p>De la pleine lucidité d'esprit à l'activité mentale qui peut subsister dans
+le sommeil profond, il y a des degrés à l'infini. La rêverie est dans les degrés
+intermédiaires. Pour la caractériser, il faut la différencier des deux états
+extrêmes entre lesquels elle est comme balancée, la réflexion et le songe.</p>
+<p>Réfléchir, c'est appliquer son esprit à un sujet précis. Le plus souvent,
+c'est se poser une question déterminée, à laquelle il faut trouver une réponse.
+Plus l'effort de réflexion est intense, plus étroit est le champ dans lequel on
+laisse l'esprit se mouvoir, l'effort consistant justement à s'interdire toute
+distraction et à resserrer autant que possible sa pensée, en la rappelant, dès
+qu'elle tente de s'en écarter, à la question. La réflexion marche vers un but;
+elle s'impatiente des retards et des détours; elle veut arriver; elle a hâte
+d'en finir. Le plus souvent même, elle se fixe un dernier délai pour arrêter sa
+décision.</p>
+
+<p>Laissez la réflexion se détendre un peu, vous aurez la méditation. On pense,
+mais à loisir. On enferme encore son esprit dans une enceinte limitée, mais
+assez large pour qu'il puisse s'y mouvoir avec une certaine aisance. L'allure
+mentale est différente. Les pensées de réflexion convergent vers un centre. Les
+pensées de méditation sont plutôt divergentes. Elles se forment par perpétuelle
+digression, en s'écartant de l'idée centrale et fixe, qui est l'objet propre de
+notre méditation. On les croirait incohérentes. Elles peuvent en effet n'avoir
+entre elles d'autre rapport que leur communauté d'origine, comme ces étoiles
+filantes qui par les belles nuits d'août s'éparpillent dans le ciel, émanant
+toutes d'un même radiant.</p>
+<p>La rêverie est toute spontanée. Aucun effort. Aucune contrainte. Plus de
+limites tracées d'avance. Les images se suivent, l'une appelant l'autre, au
+hasard des associations. La rêverie n'a pas de but; elle ne cherche rien;
+insouciante, distraite, elle suit sa pente; elle va où la mène son caprice.
+C'est le laisser aller mental. Quand après quelques instants de contemplation
+rêveuse on revient à soi, on est toujours surpris du chemin que l'esprit a
+parcouru sans y penser.</p>
+<p>Une des particularités de l'état de rêverie, c'est le caractère concret de
+ses représentations. Dans l'acte de réflexion, quand nous pensons aux choses,
+nous ne prenons pas la peine d'en évoquer l'image intégrale. Notre but étant
+pratique, nous cherchons à abréger le plus possible l'opération mentale, à
+l'alléger de toute représentation inutile. Loin d'appeler les images, nous les
+écartons plutôt, nous les tenons à l'état virtuel, nous les représentons par de
+simples figures schématiques, par des signes conventionnels, par des mots, par
+de pures idées. Dans la rêverie au contraire les représentations n'ont plus rien
+d'abstrait; elles ne nous donnent plus l'idée, mais la vision des choses. La
+rêverie, étant un congé que se donne l'esprit, écarte d'instinct tout ce qui
+pourrait ressembler au travail de la réflexion. La pensée, cherchant le repos,
+doit le trouver dans un mode d'activité aussi éloigné que possible de celui dont
+elle est lasse; elle se détend en sens inverse, en se laissant aller au cours
+des images.</p>
+<p>La pensée se portera aussi sur des objets différents<a href="#note01"><u>[1]</u></a>. Dans l'état de
+réflexion, elle va aux faits récents ou prochains, à ce que l'on vient de voir,
+d'entendre ou de lire, à ce que l'on doit faire, au rendez-vous pris, à la
+lettre qu'il faut écrire, aux préoccupations de la lâche quotidienne.</p>
+<p>La rêverie s'en détourne. Elle contemple le passé, de préférence le plus
+lointain<a href="#note02"><u>[2]</u></a>. Si elle se porte vers l'avenir, elle ne cherche pas à le préparer;
+elle suppose les difficultés de l'existence résolues, tous les possibles
+réalisés, et elle s'en donne avec délices la représentation.</p>
+<p>Un fait important à signaler, dans le passage de l'état lucide à la rêverie
+et finalement au songe, c'est l'abolition progressive de la mémoire.</p>
+<p>Etant en pleine activité d'esprit, faites un effort pour imaginer quelque
+chose: vous retomberez sur quelque souvenir. Toutes les images qui vous
+apparaîtront seront des réminiscences de choses vues, des rappels de la réalité.
+Pour les modifier si peu que ce soit, à plus forte raison pour en créer de
+toutes nouvelles, il vous faudrait une grande application. Et plus nous sommes
+lucides, plus nos souvenirs ont de tendance à se reconstituer intégralement.
+Dans la rêverie, il n'en est pas de même. L'imagination ne s'en tient plus aux
+souvenirs; elle s'émancipe; elle prend le pas sur la mémoire. Si nous évoquons
+quelque épisode de notre vie passée, nous ne prenons pas la peine de le
+reconstituer exactement; nous avons plutôt une tendance à le dramatiser. Nous
+nous replaçons en imagination devant les mêmes objets, dans la même situation;
+et puis nous brodons sur ce thème; nous nous donnons de la scène une
+représentation pathétique, où la fantaisie joue le plus grand rôle.</p>
+<p>Je constate aussi que les souvenirs, bien qu'ils ne manquent pas tout à fait
+de mouvement, ne me représentent que très rarement un mouvement continu, une
+action suivie; ce seront plutôt des gestes, des attitudes, des scènes morcelées,
+fragmentaires, espacées, quelque chose comme les vignettes qui illustrent un
+roman ou comme une série de clichés. Les visions de souvenir sont d'ordinaire
+discontinues; on dirait que la mémoire ne sait bien prendre que des instantanés.
+Quant à la suite des événements, nous ne nous la représentons pas, nous la
+reconstituons plutôt par induction.</p>
+<p>Plus cette reconstitution du passé sera vivante et formera un tout suivi,
+plus il sera vraisemblable qu'elle est l'œuvre de l'imagination pure, comme ces
+drames soi-disant historiques où n'entrent que quelques vagues réminiscences de
+la réalité. Songer au passé, ce n'est pas s'en souvenir, cela demanderait trop
+d'effort; c'est le faire entrer dans un rêve où-il se transfigure. Et plus la
+rêverie se prolongera, moindre y deviendra la part du souvenir. De tant de
+scènes auxquelles la vie nous a fait assister et qui pourtant nous avaient émus,
+que gardons-nous dans notre mémoire? Un certain nombre de souvenirs abstraits,
+qui d'ailleurs nous suffisent pour la pratique; ajoutons-y le souvenir même de
+cette émotion. Mais comme visions précises? Quelques tableaux. Bien peu de
+chose. En quelques minutes à peine, nous aurions récapitulé tous les souvenirs
+précis qui nous restent de la journée la plus pleine d'incidents. Si donc nous y
+songeons pendant des heures, il faut bien que l'imagination créatrice fasse
+presque tous les frais de nos représentations.</p>
+<p>Enfonçons-nous d'un degré encore dans la rêverie. Approchons-nous dé
+l'hypnose. Les souvenirs s'allèrent davantage; les images perdent leur
+consistance; elles tendent à se dissocier. A la moindre secousse cérébrale,
+leurs précaires architectures s'écroulent, comme le morceau de sucre qui se
+désagrège en ruines bizarres au fond d'un verre d'eau. Elles se décomposent,
+pour former, au gré d'associations fortuites, des composés nouveaux. La pensée
+prend ainsi une plasticité étonnante. Un peu plus, elle retournerait à l'état
+fluide. De là cette facilité d'invention et cette allure fantasque qui
+caractérise la rêverie. James Sully explique la facilité avec laquelle les
+enfants admettent le merveilleux par l'inconsistance de leurs images mentales;
+dans le conte le plus fantastique, à peine s'aperçoivent-ils que la réalité soit
+altérée. Il en est de même pour l'adulte, quand il s'abandonne au jeu
+spontané de l'imagination. Nos rêveries sont plus jeunes que nous; elles gardent
+une fraîcheur et une naïveté que n'a plus notre pensée réfléchie. On a depuis
+longtemps signalé le caractère primitif des conceptions du poète. Dans cette
+tendance à penser par mythes et par images, à prendre les fables au sérieux, à
+faire entrer l'imaginaire dans le réel au point de ne plus bien les distinguer
+l'un de l'autre, il ne faut pas voir un retour à nos lointaines origines. Le
+poète n'a pas besoin de remonter si loin pour retrouver cet état d'esprit. Il
+lui suffit de revenir, comme nous y revenons dans toutes nos rêveries, aux
+façons de penser de l'enfance.</p>
+<p>Dans le sommeil profond, la mémoire est abolie. C'est du moins ce que j'ai
+constaté en moi-même. Il m'est impossible de me rappeler un seul rêve où soit
+entré un souvenir précis et exact de la vie réelle. S'il m'arrive, chose
+d'ailleurs assez rare, de revenir pendant le sommeil à des scènes de la vie
+réelle qui m'avaient frappé, je ne les retrouve dans mes songes que déformées,
+transposées. Les personnages connus qui interviennent dans l'action gardent
+assez bien leur caractère, leurs façons de parler et d'agir: mais leurs traits
+sont toujours si étrangement modifiés, que j'en suis à me demander à quoi je les
+reconnais dans mon rêve. Il m'arrive parfois en songe de me trouver dans une
+situation telle que j'aie besoin de retrouver un souvenir précis; je rêve par
+exemple que je fais une conférence; alors je constate avec angoisse que mes
+souvenirs s'enfuient, et je me sens réduit à un état d'abjecte ignorance. Si la
+mémoire est abolie, en revanche l'imagination prend une aisance surprenante; on
+invente constamment, par impuissance à se souvenir. Je me souviens d'avoir une
+fois rêvé que je feuilletais un beau livre illustré: à chaque feuille que je
+tournais, c'était une gravure nouvelle qui m'apparaissait, et que je trouvais
+merveilleuse. Je m'en exagérais sans doute la beauté. Toujours est-il qu'à
+l'état de veille il me serait absolument impossible d'inventer ainsi, coup sur
+coup, et presque instantanément, des images ayant ce caractère de bizarre
+nouveauté.</p>
+<p>Nous déterminerons enfin, par le même procédé de comparaison, le degré
+d'illusion que produisent les images de la rêverie. Quand nous sommes à l'état
+de veille, notre pensée, lucide et volontaire, a pleinement conscience de son
+activité. S'il nous plaît de nous représenter un objet, nous sentons l'effort de
+vision mentale par lequel nous évoquons l'image; pas un instant nous ne songeons
+à la prendre pour un objet réel; elle nous apparaît comme un objet purement
+idéal, que nous situons dans un monde à part, en dehors de toute réalité. Les
+images du songe, au contraire, nous font complètement illusion. Elles se
+présentent à nous toutes faites, comme le feraient des objets matériels. Le
+monde extérieur est d'ailleurs si loin de nous, depuis si longtemps nous avons
+perdu tout contact avec les choses, que rien ne peut plus rectifier l'illusion
+qui tend à se produire. Comment discernerions-nous le caractère idéal et
+subjectif de ces représentations? Tout terme de comparaison nous fait défaut;
+elles sont pour nous toute la réalité. Si par hasard, dans les profondeurs du
+sommeil, quelques perceptions ou impressions réelles arrivent jusqu'à la
+conscience, nous les faisons entrer dans notre rêve; elles ne font que donner
+plus de force à l'illusion. Pouvons-nous, en dormant, avoir conscience de rêver?
+Sans mer la possibilité du fait, je crois qu'il ne doit se produire que
+lorsqu'on se réveille à demi, ou encore dans le rêve matinal, c'est-à-dire aux
+approches du réveil spontané. Dans les songes du sommeil profond, l'illusion est
+complète. Nous sommes vraiment hallucinés.</p>
+<p>La rêverie, étant un état intermédiaire, nous donnera l'illusion à
+demi-consciente. N'ayant pas eu le temps de perdre tout à fait le sentiment de
+la réalité, nous nous rendons encore vaguement compte du caractère idéal de nos
+représentations. Parfois, il est vrai, nous nous oublions dans notre rêverie; en
+se prolongeant, elle prend peu à peu les caractères du véritable rêve. Alors
+d'ordinaire elle finit tout à coup; sentant que l'on va perdre conscience de la
+réalité, on revient à soi d'un brusque effort, d'une sorte de secousse, comme
+celui qui lutte contre le sommeil et se réveille en sursaut chaque fois qu'il a
+manqué de s'endormir.</p>
+<p>Tel est le mode d'activité intellectuelle qui caractérise selon nous l'état
+poétique. Toujours, sans exception, nous constaterons que la poésie a pour effet
+de déterminer en nous cette disposition spéciale: détente intellectuelle,
+absence de tout effort de réflexion ou d'abstraction, tendance à s'absorber dans
+la contemplation des images qui défilent d'un mouvement spontané dans la
+conscience.</p>
+<p>Faisons la contre-épreuve. Considérons un état de conscience dans lequel
+l'intelligence combine des idées, réfléchisse, fasse effort pour se souvenir ou
+pour comprendre. Personne n'admettra que ce soient là des dispositions
+poétiques. Nous constatons en somme que dans tous les cas où nous éprouvons un
+sentiment de poésie, nous sommes en dispositions rêveuses; et que dans tous les
+cas où nous n'avons aucune tendance à la rêverie, la poésie fait défaut. En
+bonne logique, cela nous autorise à affirmer que le mode d'activité
+intellectuelle qui correspond à la poésie est essentiellement un état de rêverie.
+</p>
+
+<a name="4"></a>
+<br>
+<br>
+§ 2. — ÉLÉMENT ESTHÉTIQUE.
+<br>
+
+<p>Notre définition est évidemment incomplète. Dans l'analyse que nous avons
+faite de l'état de conscience poétique, nous n'avons signale que la modification
+produite dans le fonctionnement de l'intelligence. Nous devons trouver autre
+chose, et nous savons d'avance de quel côté nous devons chercher. Il serait trop
+étrange que dans une théorie psychologique de la poésie, le sentiment ne tint
+aucune place. C'est un nouvel élément psychique qu'il nous faut rétablir dans
+notre définition. En l'omettant jusqu'ici, nous avons mieux fait sentir son
+importance.</p>
+
+<p>La poésie nous
+donne d'abord et à tout le moins un sentiment particulier, qui doit se retrouver dans toute
+rêverie et ne pas se rencontrer ailleurs, le <i>sentiment de
+rêver</i>. Il est impossible en effet qu'un mode d'activité
+mentale aussi déterminé ne donne pas à notre conscience une teinte de sentiment
+particulière<a href="#note03"><u>[3]</u></a>. Mais ce
+sentiment, si caractéristique qu'il soit, est évidemment
+chose secondaire: il est l'effet consécutif de la modification survenue dans
+notre activité psychique; il nous
+fait prendre conscience de cette modification, il n'y
+ajoute presque rien. Dans nos moments de poésie,
+nous sentons bien qu'il y a en nous tout autre chose
+que cette simple impression; nous avons conscience
+d'un changement plus important dans notre manière
+d'être.</p>
+
+<p>Dans nos contemplations les plus poétiques, toujours nous trouverons quelque
+sentiment pénétrant, qui peu à peu nous envahit tout entiers, au point de
+remplir pour ainsi dire la conscience, d'en déborder, et de nous donner le
+besoin d'exhaler en un soupir, en une brève exclamation, en quelques paroles
+expressives, cet excès d'émotion. Quand cet état contemplatif aura pris fin, les
+images qu'il aura fait passer dans notre esprit seront peut-être oubliées, mais
+l'émotion subsistera: longtemps encore après que nous serons rentrés dans la vie
+réelle, notre disposition morale se ressentira des sentiments dont nous étions
+imprégnés pendant notre rêverie; et nous garderons au cœur des regrets confus,
+de vagues espérances, des tristesses, des pitiés, des angoisses inexplicables,
+une impression d'avoir trouvé ou perdu quelque indicible bonheur.</p>
+<p>La rêverie procède d'ordinaire du sentiment; c'est parce que quelque
+événement ou quelque vision nous a émus, que notre imagination est ébranlée et
+se met en mouvement. Les images qu'elle nous apporte se mettent en harmonie avec
+ce sentiment; elles en accentuent le caractère; nous en recevons un surcroît
+d'émotion; et le sentiment initial, ainsi exalté par son expression même, se
+trouve porté rapidement à son maximum d'intensité.</p>
+<p>Chez tout homme l'état de rêverie est déjà par lui-même favorable au
+développement des sentiments; il donne à nos représentations un réalisme plus
+saisissant; nous ne nous faisons pas seulement une idée des choses qui peuvent
+nous émouvoir, nous les voyons, nous en avons la sensation. Par cela même que
+notre intelligence est engourdie et l'activité de l'imagination dominante, tous
+nos sentiments tendront plutôt à s'exagérer. En même temps ils seront plus <i>saturés</i>,
+plus chargés de pathétique, mieux dégagés de l'élément purement intellectuel que
+ceux que nous pouvons éprouver dans notre état de pleine lucidité.</p>
+<p>Chez le poète, c'est-à-dire chez l'homme exceptionnellement imaginatif et qui
+par un véritable entraînement professionnel a exagéré encore cette particularité
+de son tempérament, les mêmes phénomènes se reproduiront à une plus haute
+puissance. La sensibilité sera en équilibre instable, prête à s'exalter ou à se
+déprimer sous le moindre prétexte; ce seront de brusques explosions
+d'enthousiasme, d'allégresse triomphante ou des désespoirs, des prostrations
+absolues; toutes les passions prendront le ton lyrique.</p>
+<p>La poésie nous apparaît donc comme présentant ce caractère spécial, d'agir
+profondément sur la sensibilité: c'est une rêverie sentimentale. Ces mots, je le
+reconnais, ont quelque mollesse; ils tendraient plutôt à désigner un état faible
+de l'imagination et du cœur qu'un état fort et actif: en les prononçant, on se
+figure un esprit qui s'en va à la dérive, des visions inconsistantes, des
+sentiments fades et affectés. Il est trop évident que ce n'est pas ainsi qu'il
+faut concevoir la vraie poésie. Elle nous apporte aussi, avec des images
+éclatantes, des sentiments intenses; ce ne sera plus alors une rêverie
+sentimentale; ce serait plutôt un rêve passionné. Ce qu'il nous faut retenir
+pour le mettre dans notre définition, c'est ce caractère pathétique que
+présentent les images suggérées par la poésie. Disons donc, pour éviter toute
+équivoque, qu'elle doit être une rêverie <i>émue</i>.</p>
+<p>Sommes-nous arrivés au terme de notre analyse? Suffit-il de nous laisser
+aller à une rêverie quelconque pour nous sentir en état poétique? Quelque chose
+nous manque encore, quelque chose d'essentiel, et que pourtant par un oubli
+singulier un certain nombre de théoriciens ont négligé de faire entrer dans leur
+définition de la poésie: l'élément esthétique.</p>
+<p>Si toute poésie est rêveuse, toute rêverie n'est pas poétique. Il y a donc
+quelque chose qui différencie la rêverie spécialement poétique de la rêverie
+banale et vulgaire, et c'est son caractère de beauté. Une rêverie dans laquelle
+il nous serait impossible de trouver quoi que ce soit d'esthétique, dans
+laquelle tout serait trivial ou laid, serait assurément dépourvue de toute
+poésie.</p>
+<p>Toute poésie éveille en nous le sentiment du beau. Ceci n'est pas une
+conjecture, une théorie plus ou moins péniblement déduite. C'est un fait
+d'observation. Dans la contemplation poétique, nous ne nous contentons pas de
+jouir de notre propre état de conscience. Nous sentons qu'il y a dans cette
+jouissance même quelque chose d'élevé; elle n'est pas seulement délicieuse, elle
+est de celles que nous nous savons gré à nous-mêmes de ressentir. C'est presque
+une jouissance d'art, que peuvent seules éprouver les âmes éprises de beauté.
+</p>
+<p>Dans une œuvre d'art, il est bien évident que la poésie est un mérite de
+plus, qu'elle augmente la valeur artistique de l'œuvre, qu'elle la rend plus
+admirable, qu'elle est par conséquent un véritable apport de beauté.</p>
+<p>De même et à plus forte raison dans les vers. Quelles que soient leurs
+qualités de facture, jamais nous ne les trouverons parfaitement beaux s'ils ne
+sont pas vraiment poétiques; et les plus poétiques sont ceux qui nous semblent
+avoir la suprême beauté.</p>
+<p>Il est certain que dans l'usage courant on ne désigne pas tout à fait la même
+chose par les deux mots de poésie et de beauté.</p>
+<p>L'habitude s'est établie de prendre plutôt le mot de beauté dans un sens
+assez restreint, celui de beauté de la forme, ou de beauté plastique. La beauté
+étant ainsi conçue, il est trop clair qu'elle diffère de ce que nous trouvons
+dans la poésie; et l'on pourra établir entre ces deux idées toutes les
+oppositions que l'on voudra. — La beauté, dira-t-on, est objective; elle
+consiste dans un certain nombre de qualités qui se perçoivent immédiatement, ou
+dont nous pouvons juger par l'intelligence; nous ne sommes pas libres de les
+attribuer ou non à l'objet, elles se constatent, on peut démontrer leur réalité,
+et tout appréciateur compétent et de bonne foi devra la reconnaître. La poésie
+est tout autre chose. Elle est subjective. Seul je puis savoir si un objet est
+poétique ou non, puisqu'il ne l'est que pour moi et dans la mesure où il me
+donne une impression de poésie. C'est donc un caractère tout différent. Et c'est
+aussi à des objets tout différents que nous l'attribuerons. Une statue
+irréprochable de forme sera dite belle; une statue gauchement exécutée, dénuée
+de toute beauté plastique, mais dans laquelle l'artiste aura mis une expression
+touchante et élevée, nous semblera poétique. Un édifice neuf et intact est plus
+beau; délabré par le temps, il est plus poétique. Un paysage peut être très beau
+sans être poétique: ainsi une plantureuse vallée normande. Il peut être très
+poétique sans être beau: ainsi un étang morne, une terre triste et désolée, le
+désert, la mer sauvage. Sans doute le même objet peut être à la fois poétique et
+beau; il n'y a pas incompatibilité entre les deux caractères. Mais quand un
+objet présente à la fois ces deux caractères, on les distingue encore l'un de
+l'autre; on les attribue à des qualités différentes de l'objet. Ainsi, quand un
+vers admirablement fait est en outre d'un sentiment exquis, c'est pour les
+qualités de facture qu'on le déclarera beau, et pour les qualités de sentiment
+qu'on le trouvera poétique.</p>
+<p>Mais si la poésie n'est pas la beauté, au sens exclusif et abusivement
+restreint du mot, il est impossible de lui dénier un caractère de beauté,
+puisqu'on fait elle nous donne le sentiment du beau. Beauté objective de forme
+ou beauté subjective d'expression, c'est toujours de la beauté au sens large du
+mot. Ce ne sont même pas deux espèces de beauté différentes; ce sont plutôt deux
+choses différentes auxquelles nous reconnaissons une même qualité esthétique. Il
+m'en coûte un peu d'entrer dans ces distinctions verbales; mais si faute de les
+faire on commet de graves erreurs d'esthétique, si la confusion des termes
+trouble l'observation elle-même, elles ne sont pas inutiles.</p>
+<p>Ne tenons pourtant pas notre analyse pour terminée avant de l'avoir amenée à
+toute la précision désirable. J'ai dit qu'une rêverie, pour nous paraître
+poétique, devait nous donner le sentiment du beau à quelque degré. Est-ce tout à
+fait ce sentiment-là que nous donne en réalité la poésie? Qu'elle éveille en
+nous un sentiment très analogue à celui que nous donnent les belles choses,
+voilà ce que nous pouvons tenir pour accordé. Mais enfin, n'y a-t-il pas une
+différence? Si légère qu'elle soit, elle vaudrait d'être signalée, car ce serait
+alors une différence spécifique, dont nous devrions tenir compte dans notre
+définition. Or, il semble bien que cette différence existe, et qu'il y a, dans
+la contemplation poétique, une nuance de sentiment particulière, quelque chose
+de spécial, de caractéristique, que nous n'éprouvons pas devant les choses qui
+nous donnent une impression de beauté. Il y aurait donc un sentiment du
+poétique, distinct du sentiment du beau, et qui donnerait à la poésie sa nuance
+particulière.</p>
+<p>Pour savoir ce que nous en devons penser, quelques mots d'explication sont
+nécessaires. Nous en sommes arrivés au moment où il faudra arrêter notre
+définition, et c'est ici ou jamais qu'il importe d'éviter toute équivoque.</p>
+<p>On parle trop souvent de ce <i>sentiment du beau</i> comme d'un sentiment simple
+et irréductible, aussi déterminé que l'est par exemple la sensation du bleu ou
+du rouge, et tellement caractéristique de la beauté qu'il nous la ferait
+reconnaître par sa seule présence; quelques esthéticiens iront même jusqu'à dire
+qu'il la constitue vraiment, la beauté n'étant que la propriété qu'ont certains
+objets d'éveiller en nous ce sentiment. C'est là de l'esthétique bien
+rudimentaire, et surtout de la psychologie bien simpliste. En présence des
+belles choses, nous éprouvons, non pas <i>un sentiment</i>, mais un ensemble de
+sentiments très complexe et très variable où l'on peut distinguer de l'attrait
+sensible, du charme, de l'admiration, de la satisfaction intellectuelle, un
+plaisir de jeu, de la sympathie et de l'amour, sans compter toutes les émotions
+accessoires que l'objet nous donne par son expression morale particulière, et
+qui colorent d'une façon différente tous ces sentiments. Il est clair par
+exemple que nous ne trouverons pas le même charme à un chant triste qu'à un
+chant d'allégresse, et que si nous admirons autant l'un que l'autre, ce ne sera
+pas de la même manière. Il est impossible que deux objets différents, un tableau
+et une statue par exemple, affectent notre sensibilité de la même manière. Il y
+aura donc autant de variétés de sentiment du beau qu'il peut y avoir de belles
+choses en un genre quelconque. Certains objets exciteront plutôt la satisfaction
+intellectuelle, d'autres auront plus de charme; enfin les sentiments
+élémentaires que nous avons énumérés, et qui eux-mêmes paraîtraient assez
+complexes à l'analyse, entreront à tous les degrés et en proportions
+indéfiniment variables dans l'émotion résultante. Ce qui fait l'unité de
+sentiments aussi divers et permet de les faire entrer dans une même catégorie,
+ce n'est donc pas leur ressemblance; c'est leur communauté d'origine. Nous les
+disons tous esthétiques, parce que tous ils se rapportent à la beauté, autrement
+dit parce que nous les éprouvons en présence des choses que nous trouvons
+belles. Par beauté nous entendons donc autre chose que la propriété d'exciter
+tel ou tel sentiment; et ce quelque chose, je crois l'avoir surabondamment
+établi ailleurs<a href="#note04"><u>[4]</u></a>, c'est un caractère de perfection de l'objet. C'est autour de
+cette idée de perfection que se groupent et se rallient tous les sentiments
+esthétiques.</p>
+<p>Revenons maintenant au sentiment du poétique. Nous en comprendrons mieux la
+nature. La lecture de vers très poétiques éveille-t-elle en nous quelque sent
+ment spécial, distinct de ceux que nous donnerait une chose très belle, mais
+dépourvue de toute poésie, par exemple un tableau admirablement dessiné et
+peint, mais dont le sujet ne parlerait en rien à l'imagination? Sans aucun
+doute. L'œuvre poétique, étant de caractère tout différent, valant par de tout
+autres qualités, ne peut nous donner les mômes impressions que le tableau. Comme
+l'admiration est ici accompagnée d'émotions diverses, elle-même sera plus émue;
+elle prendra la teinte pathétique de ces sentiments. Il ne faut pas se figurer
+en effet que le sentiment de beauté, qu'excite en nous une œuvre pathétique par
+son expression morale, c'est-à-dire par les émotions diverses qu'elle nous
+donne, soit un phénomène tout à fait distinct, qui viendrait se plaquer en
+quelque sorte sur ces émotions, sans se confondre avec elles. Il entre dans
+notre état d'âme pour le modifier; nous ne percevons, de ces sentiments divers,
+que la résultante commune. L'admiration que nous éprouvons pour une chose belle,
+étant due aux qualités intrinsèques de l'objet, nous détache de nous-mêmes, nous
+porte vers lui. L'admiration que nous inspire un objet poétique est plus
+recueillie, plus intime, et tournée plutôt vers le dedans. Se produisant dans un
+moment de détente intellectuelle, elle ne sera pas vive, mais plutôt méditative,
+songeuse, et comme teintée elle-même de rêverie.</p>
+<p>Non seulement la poésie nous donne des sentiments de nature spéciale, mais
+chaque œuvre poétique, on peut le dire, a sa teinte de sentiment particulière
+qui la caractérise; et dans chaque occasion où nous éprouverons une impression
+de poésie, cette impression aura un caractère propre. Ainsi, quand ce seront nos
+propres rêveries qui prendront une tournure poétique, nous en serons plutôt
+charmés; nous sentirons bien qu'il y a en elles quelque chose d'esthétique,
+d'harmonieux, mais nous n'aurons pas la fatuité de nous en admirer nous-mêmes. Quand au contraire nous lisons une page poétique, nous lui accordons sans
+réserve notre admiration.</p>
+<p>Il y a donc bien un sentiment du poétique, très complexe lui-même et de
+formule variable. Mais diffère-t-il du sentiment du beau? Il n'est qu'une des
+innombrables variétés de ce sentiment. C'est un sentiment esthétique, qui
+diffère des autres, comme diffèrent les uns des autres tous les sentiments
+esthétiques, en ce qu'il a sa nuance propre; mais qui leur ressemble, comme tous
+se ressemblent entre eux, en ce qu'il implique une idée de perfection et de
+beauté.</p>
+<p>Voici donc une première indication à retenir: c'est que la rêverie poétique
+nous apparaît toujours avec un certain caractère de beauté.</p>
+<p>Mais d'où tient-elle ce caractère? Et qu'y a-t-il précisément de beau dans
+cet état psychique?</p>
+<p>La beauté peut être dans les images qu'évoque notre rêverie<a href="#note05"><u>[5]</u></a>.</p>
+<p>Il est certainement des cas où nos représentations, par le don d'invention
+qu'elles décèlent, par leur originalité, par leur caractère idéal ou
+merveilleux, prennent une haute valeur esthétique.</p>
+<p>Cette seule remarque nous permet déjà d'expliquer un certain nombre de faits
+qui, autrement, pourraient surprendre. Des vers que nous lisons nous donneront
+une impression de poésie par le seul éclat des images. Les mômes objets, que
+nous nous contenterions de trouver jolis ou agréables à voir dans la nature,
+nous sembleront poétiques dans une évocation littéraire, parce qu'alors leur
+beauté sera celle d'une représentation. Une description sera plus poétique du
+seul fait que l'objet décrit aura en lui-même plus de beauté. Il est plus
+poétique de penser à quelque admirable paysage ou à quelque chef-d'œuvre de
+l'art qu'à des choses insignifiantes ou vulgaires. Une statue de femme en
+attitude pensive nous semblera plus poétique si ses formes sont élégantes et sa
+pose gracieuse.</p>
+<p>Les belles choses en général sont plus favorables que les autres à la
+contemplation poétique; les rêveries qu'elles peuvent provoquer, débutant sur
+une impression de beauté, ont chance de garder longtemps encore un caractère
+esthétique; de nous-mêmes nous nous appliquons à leur conserver ce caractère, en
+écartant les images triviales qui seraient en discordance avec l'objet de notre
+contemplation. Un objet de beauté médiocre pourra se transfigurer dans la
+contemplation poétique au point de prendre un caractère idéal, une sorte de
+beauté de rêve; mais s'il était décidément trop laid, il nous serait très
+difficile de le trouver poétique, notre imagination se refusant en sa présence à
+évoquer des images d'un caractère esthétique. Tous ces faits se peuvent ramener
+à la même loi: un objet nous paraîtra d'autant plus poétique qu'il y aura, dans
+les images qui accompagnent sa contemplation, plus de beauté.</p>
+<p>Il est pourtant des rêveries éminemment poétiques dans lesquelles nous
+n'évoquons que le souvenir d'objets vulgaires, d'événements familiers, auxquels
+il serait bien difficile d'attribuer un caractère esthétique. En quoi donc
+consistera la beauté de telles rêveries?</p>
+<p>Elle sera dans quelque chose de plus profond encore que les représentations
+intérieures, dans les émotions intimes qui accompagnent l'apparition des images.
+Ce sera une beauté d'expression morale.</p>
+<p>Il faut compter, parmi les causes qui contribuent le plus efficacement à
+déterminer la valeur esthétique de nos rêveries, le caractère plus ou moins
+élevé de ces sentiments. Si le niveau moyen de nos sentiments est bas, nos
+rêveries seront dépourvues de noblesse; elles-mêmes seront viles ou tout au
+moins mesquines. Il est au contraire des âmes naturellement si délicates, si
+élevées, qu'il n'en saurait rien sortir que de généreux; ce sont par excellence
+les âmes de poètes.</p>
+<p>Il ne sera pas facile, je le sais, de s'entendre sur les conditions de beauté
+des sentiments. C'est là un des plus hauts problèmes de l'esthétique rationnelle.
+Chacun sera tenté de le résoudre selon ses préférences personnelles. Pour les
+uns, l'idéal sera l'exquise délicatesse des impressions; ils n'admettront qu'une
+poésie subtile, raffinée, toute en nuances. Pour les autres, la poésie devra
+être exaltée, passionnée, montée constamment au ton lyrique. Celui-ci ne sentira
+de poésie que dans l'amour; celui-là, que dans les sentiments héroïques. Mais
+dans tous les cas, chacun déclarera poétiques par excellence les sentiments
+qu'il estimera les plus beaux, c'est-à-dire les plus conformes à son idéal.</p>
+<p>Maintenant nous disposons d'informations suffisantes pour compléter notre
+définition. A notre première formule, qui définissait psychologiquement la
+poésie comme un état de rêverie, nous avons compris qu'il fallait ajouter
+quelque chose, et nous avons reconnu que ce devait être un sentiment de beauté.
+Cette beauté, nous avons constaté qu'elle était en partie dans les images que
+nous apporte notre rêverie, mais surtout dans les sentiments qui accompagnent
+leur représentation. La poésie peut donc être définie psychologiquement une
+rêverie accompagnée de sentiments qui nous donnent une impression de beauté.
+Plus simplement, nous dirons qu'elle est une rêverie <i>esthétique</i>. Ce mot, tel
+qu'il est généralement employé, désigne suffisamment ce que nous voulons dire:
+on l'emploie en effet de préférence pour désigner la beauté d'expression morale;
+il implique à la fois l'émotion, et un certain caractère de beauté dû à cette
+émotion même. Dans tous les cas, c'est en ce sens que nous convenons de
+l'employer.</p>
+<p>Notre définition se trouve ainsi complète. Nous croyons avoir déterminé
+l'ensemble des conditions nécessaires et suffisantes pour que se produise
+l'impression poétique. Toute poésie est rêverie esthétique, toute rêverie
+esthétique est poésie.</p>
+<p>J'ai affirmé jusqu'ici plutôt que je ne prouvais. J'ai posé cette première et
+essentielle définition sans la justifier. Elle implique une généralisation qui
+aurait besoin d'être appuyée à tout le moins sur de nombreux exemples. C'est ce
+livre entier qui doit en apporter la preuve, par l'analyse détaillée que nous
+ferons des divers modes de la conception poétique.</p>
+
+
+<a name="5"></a>
+<br>
+<br>
+CHAPITRE II
+<br>
+<br>
+LA POÉSIE INTÉRIEURE
+<br>
+
+<p>Par poésie intérieure j'entends celle que nous créons pour nous-mêmes, sans
+aucune intention de l'utiliser dans une œuvre artistique quelconque. Elle est le
+produit le plus spontané de la rêverie. C'est elle qu'il nous faut étudier en
+premier lieu, car elle est le point de départ, la source de toute inspiration;
+elle est la poésie originelle dont tout le reste n'est que le développement.</p>
+<p>Nous ne pouvons songer à déterminer la part que tient la libre rêverie dans
+notre existence. Il va de soi qu'elle variera avec le tempérament de chacun,
+avec les circonstances, avec le genre de vie que nous menons par choix ou par
+nécessité. La tendance à la rêverie devra être réduite au minimum chez les
+hommes très occupés, très affairés, chez ceux en qui domine la raison pratique,
+chez les hommes d'action dont toute l'énergie est tournée vers le dehors. Elle
+sera très forte chez les personnes douées d'une imagination active, d'une vive
+sensibilité, qui vivent surtout de la vie intérieure, et qui ont le loisir de
+s'y adonner. Il serait vain de chercher à établir une moyenne. Mais en général,
+je crois que la rêverie lient dans notre vie intellectuelle plus de place qu'on
+ne se le figure communément. Nous réfléchissons beaucoup moins, nous rêvons
+beaucoup plus que nous ne voudrions le reconnaître. L'attention est forcément
+intermittente; la réflexion agit par efforts discontinus. Au cours même du
+travail mental le plus attentif, que de distractions, que de déviations de la
+pensée, que d'échappées dans le monde imaginaire! Pendant que j'écris ces
+lignes, auxquelles je m'applique pourtant, que d'images me passent par l'esprit,
+que je ne remarque pas, portant toute mon attention sur les idées utilisables
+que je puis rencontrer! Ces représentations confuses, incohérentes forment le
+fond obscur de la pensée, sur lequel se détachent de temps à autre quelques
+jugements nets. Si l'on pouvait faire exactement le compte de nos réflexions et
+de nos rêver ries, on trouverait, j'en suis certain, une disproportion
+singulière. L'intelligence la plus active, la plus lucide, la plus féconde ne
+réfléchit que par à-coups; son état normal n'est pas la tension, elle se
+briserait à cet effort continu, mais bien plutôt la détente. Au cours de la
+journée, à quelque moment que je m'observe, j'ai conscience de déranger des
+images, qui disparaissent aussitôt, dans l'effort que je fais pour les
+apercevoir. A quoi rêvais-je donc? Je ne saurais le dire. Ce sont des rêveries
+trop vagues pour que la pensée lucide puisse se les représenter, et justement
+leur disparition coïncide avec la reprise de conscience. — Il n'est même pas
+certain que la réflexion interrompe la rêverie. Pendant que je réfléchis à une
+chose, je puis très bien me donner à son sujet tout un jeu de représentations.
+Dans l'expression de la pensée la plus abstraite entrent des symboles, des
+comparaisons, des métaphores qui prouvent que, pendant que l'intelligence
+fonctionne, l'imagination ne reste pas pour cela inactive. On dirait même que,
+dans l'effort que nous faisons pour concevoir les idées abstraites,
+l'imagination s'inquiète, s'agite, cherche à comprendre les choses à sa façon,
+travaille à se les représenter, et qu'ainsi se produit spontanément un afflux
+d'images, plus ou moins applicables à l'objet de notre réflexion.</p>
+<p>Plus mon attention se porte sur ce point, mieux il me semble qu'au delà du
+cercle de clarté que projette ma conscience actuelle, dans les régions obscures
+de l'esprit, j'entrevois cette multitude confuse des images toujours présentes:
+images de souvenir que je sens toujours prêtes à reparaître au premier appel,
+comme si je n'avais cessé de quelque manière d'y penser toujours; images de
+rêve, vagues projets d'avenir, espoirs et craintes, ébauches d'œuvres à venir,
+visions fantasques.</p>
+<p>Ainsi nous en arriverons à poser, sous toutes réserves, cette hypothèse, que
+peut-être le cours de la rêverie est, de notre premier à notre dernier jour,
+ininterrompu. On a dit que nous rêvons toute la nuit. Cela est en effet
+soutenable, puisque dans le sommeille plus profond doit subsister un minimum
+d'activité cérébrale. Mais il est plus vraisemblable encore que nous rêvons tout
+le jour. Il n'y a aucune raison pour que l'activité de l'imagination soit
+moindre pendant la veille que pendant le sommeil; il est plus probable que les
+opérations de la pensée lucide sont un surcroît d'activité, quelque chose qui
+s'ajoute à ce travail latent de l'imagination mais ne l'interrompt pas. Dans
+cette conception, le sommeil laisserait paraître les images qui s'élaborent
+incessamment au plus profond de nous-mêmes; les perceptions de la veille ne
+feraient que les recouvrir.</p>
+<p>Au moment où nous ouvrons les yeux, les fantômes du rêve pâlissent et
+semblent s'effacer. Est-il certain qu'ils ne subsistent pas, invisibles mais
+réels encore, comme la veilleuse que l'on a oublié d'éteindre à l'aube garde son
+invisible clarté dans la lumière du grand jour? Encore une fois, on ne peut
+hasarder à ce sujet que des hypothèses. Si ce mouvement d'imagination se
+continue à l'état de veille, il s'abaisse sans aucun doute au-dessous de la
+conscience distincte; son existence reste encore conjecturale.</p>
+<p>De ce que nous venons de dire, on pourrait être tenté de conclure qu'à ce
+compte la poésie intérieure devrait jaillir à flot constant et déborder de toute
+âme humaine. Puisque nous rêvons tous et presque toujours, ne sommes-nous pas
+tous et presque constamment poètes?</p>
+<p>La conclusion serait précipitée. Définissant la poésie, nous avons eu soin de
+remarquer que ce n'était pas une rêverie quelconque, mais un mode de rêverie
+particulier, présentant un caractère spécial, le caractère esthétique.</p>
+<p>Je sais que souvent l'on parle de la rêverie comme si elle était esthétique
+par essence; on ne peut se la figurer comme dépourvue de beauté. De la
+conception même que certains théoriciens se font de l'activité esthétique,
+qu'ils définissent comme le jeu des facultés représentatives, il s'ensuivrait
+que la rêverie est la chose esthétique par excellence.</p>
+<p>Laissant de côté les théories, nous allons reconnaître que la libre rêverie
+n'est pas esthétique en soi, mais qu'elle peut le devenir dans certaines
+conditions, qu'il s'agit de déterminer.</p>
+<p>Demandons-nous d'abord jusqu'à quel point elle est agréable. Le charme n'est
+pas la beauté; mais il en est au moins une condition, et même le premier degré.
+</p>
+<p>Sur ce point, tous les rêveurs sont unanimes: ils parlent de la rêverie comme
+ayant par elle-même un charme incomparable.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quel esprit ne bat la campagne?<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Qui ne fait châteaux en Espagne,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Autant les sages que les fous?<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Chacun songe en veillant: il n'est rien de plus doux.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; LA FONTAINE.</p>
+<p>Est-il bien nécessaire de décrire et d'expliquer le charme particulier de cet
+état de rêverie? Si nous voulons savoir jusqu'où peut aller le plaisir de rêver,
+il nous suffira de relire J.-J. Rousseau<a href="#note06"><u>[6]</u></a>. Nul poète, nul écrivain ne l'a
+ressenti plus profondément, et ne l'a exprimé en termes plus poétiques.</p>
+<p>«Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'île et j'allais
+volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché; là
+le bruit des vagues et l'agitation de l'eau, fixant mes sens et chassant démon
+âme toute autre agitation, la plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la
+nuit me surprenait souvent sans que je m'en lusse aperçu. Le flux et le reflux
+de cette eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans
+relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes, que la
+rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon
+existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque
+faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde, dont la
+surface des eaux m'offrait l'image; mais bientôt ces impressions légères
+s'effaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui, sans
+aucun concours actif de mon âme, ne laissait pas de m'attacher au point
+qu'appelé par l'heure et par le signal convenu je ne pouvais m'arracher de là
+sans effort.»</p>
+<p>Quand on relit ces descriptions et ces confidences, quand on se rappelle, car
+de telles pages ont la propriété d'éveiller les souvenirs profonds, les
+impressions analogues que l'on a pu éprouver, on est tenté de se dire que
+décidément la rêverie est une chose délicieuse de par sa nature propre.</p>
+<p>Il ne faut pourtant pas exagérer. Gardons-nous ici d'un mirage. Quand on
+parle ainsi de la rêverie, on pense à la rêverie des rêveurs, c'est-à-dire des
+contemplatifs et des poètes, de ceux qui s'y complaisent et y sont entraînés, de
+ceux qui en ont fait comme le but de leur existence. Ou bien encore, on pense
+aux heures exceptionnelles, où par un concours de circonstances particulièrement
+favorable, bien-être physique, quiétude morale, impressions de nature,
+stimulation artistique, on s'est trouvé porté en pleine rêverie. Alors en effet
+c'était délicieux. Et cela prouve que la rêverie peut avoir à l'occasion un
+charme exquis. Mais il n'est pas vraisemblable qu'elle nous donne constamment
+telle béatitude.</p>
+<p>Nous avons reconnu dans la rêverie un mode normal, habituel et peut-être même
+constant de l'activité mentale. A ce titre, il est possible qu'elle nous soit
+constamment agréable, mais comme l'est tout exercice naturel d'une activité
+psychique ou d'une fonction vitale, sans qu'il y ait rien de particulier dans ce
+plaisir, ni qu'il s'élève beaucoup au-dessus de l'indifférence.</p>
+<p>Une suite d'images n'a rien de plus attrayant en soi qu'une suite de
+perceptions.</p>
+<p>La rêverie se caractérise par l'absence d'effort intellectuel. Ce serait une
+raison suffisante pour la déclarer souverainement agréable, si le moindre effort
+était notre suprême idéal, et la loi même de notre activité. Singulière loi pour
+une activité! En réalité on ne constate pas que tout état psychique dont
+l'effort est absent soit par cela même agréable. On ne constate pas non plus que
+l'effort soit dans tous les cas pénible. Tout dépend des conditions physiques et
+morales dans lesquelles nous nous trouvons et de ce que nous avons d'énergie
+disponible: il est des cas où rien ne peut nous plaire plus que l'activité
+allant même jusqu'au maximum d'effort; d'autres où nous préférerons le repos, la
+léthargie et le rêve.</p>
+<p>Je n'accepterais pas non plus sans réserves la théorie qui fait de la rêverie
+une activité essentiellement agréable sous le prétexte qu'elle constitue un
+libre jeu de représentations. Suis-je vraiment libre quand je rêve? J'en doute
+fort. C'est ma rêverie qui est libre, ce n'est pas moi. Elle m'emporte je ne
+sais où. Elle-même n'est libre qu'en ce sens qu'elle n'a pas de but fixé
+d'avance. Elle va, comme le ballon libre, où le vent la pousse. Quand on parle
+d'un libre jeu d'imagination, on suppose que j'appelle ou repousse, que je
+combine, que je construis les images selon mon bon plaisir. C'est dans la
+réflexion volontaire que je suis ainsi maître de mes idées. Dans la pure rêverie
+au contraire, je me laisse aller; j'assiste à un spectacle, dont les péripéties
+sont pour moi de l'imprévu. Je ne rectifie rien, je ne conseille rien; je suis
+les événements; je me demande ce qui va arriver. Il n'y a là rien de comparable
+au jeu, si ce n'est l'illusion consciente et à demi-volontaire, le
+faire-semblant, le parti pris de se laisser prendre à des événements fictifs
+comme s'ils étaient réels, le sérieux affecté qui se retrouve dans toute
+activité de jeu; et cette analogie même ne prouve nullement que la rêverie est
+une sorte de jeu, mais seulement que dans nos jeux, c'est-à-dire dans le
+développement libre et joyeux que nous donnons à notre activité pour le seul
+plaisir d'agir, nous faisons toujours entrer une part d'illusion volontaire et
+de rêverie.</p>
+<p>Nous serons, je crois, dans la juste mesure en disant qu'en somme l'activité
+qui constitue la rêverie n'a rien de désagréable en soi, qu'elle peut se
+prolonger indéfiniment sans nous apporter aucune fatigue, et qu'en général, sauf
+les cas exceptionnels de délire fiévreux ou d'images obsédantes, elle est plutôt
+accompagnée d'un certain bien-être. Ce qui détermine vraiment sa qualité
+affective, c'est la nature des images qu'elle nous apporte. La rêverie sera
+agréable ou désagréable, selon que nous nous représenterons des choses gaies ou
+des choses tristes. On ne peut dire qu'en général nous ayons une tendance à
+pencher d'un côté plutôt que de l'autre. Tout dépend évidemment de notre
+tempérament, de notre caractère, de notre âge, de notre humeur du jour, des
+circonstances. Il est assez vraisemblable que la rêverie est plutôt optimiste
+quand la courbe générale de notre vie est en voie ascendante, pessimiste quand
+la courbe s'abaisse. Les rêveries de l'enfance sont plutôt faites d'espoirs,
+celles de la vieillesse d'appréhensions et de regrets; mais cette loi même
+comporte bien des exceptions. Peut-être pourrait-on mesurer le plaisir qu'un
+homme trouve dans la rêverie à la part qu'il lui accorde dans sa vie; il est
+probable en effet que ceux qui s'adonnent à la contemplation intérieure le font
+parce qu'ils y trouvent un plaisir particulier, soit que leur imagination
+exubérante éprouve le besoin de se dépenser en représentations, soit que la
+rêverie ait chez eux une tendance optimiste qui la rend plus agréable, soit
+qu'ils aient été amenés par les mécomptes de la vie réelle à se réfugier dans le
+monde des souvenirs, des illusions et des rêves. Et cela même n'est pas bien sûr.
+N'arrive-t-il pas que l'on s'enfonce dans la rêverie sans même y trouver «le
+sombre plaisir des cœurs mélancoliques,» par simple découragement?</p>
+<p>La rêverie n'est pas plus belle en soi qu'elle n'est agréable en soi. Elle le
+deviendra dans certaines conditions.</p>
+<p>Puisque nous ne composons pas nos rêveries, puisqu'elles se produisent
+spontanément, il n'y a aucune raison pour qu'elles répondent à nos goûts
+personnels et à nos préférences esthétiques, comme elles le feraient si nous les
+tenions tout à fait à notre disposition. Les images se construisent au hasard,
+comme les figures que forment les nuages dans le ciel, ou le lichen sur les
+vieux murs: on remarque celles qui ont un semblant de composition; en général
+elles sont assez insignifiantes. De la masse confuse de toutes nos rêveries, il
+doit être exceptionnel que se dégage quelques représentations d'une réelle
+valeur esthétique. La rêverie moyenne, j'entends par là ces images fugitives et
+pâles qui nous passent incessamment par l'esprit, est pure divagation. Aussi en
+détournons-nous notre attention.</p>
+<p>Pouvons-nous, par cette invention spontanée, qui ne comporte aucune retouche
+volontaire, aucune élaboration artistique, imaginer rien de très beau, de plus
+beau que nature? Cela n'est pas vraisemblable, et aucune observation authentique
+ne nous autorise à affirmer que cela se produise en fait.</p>
+<p>Il nous arrive sans doute, dans nos rêves ou nos rêveries, de nous
+représenter de beaux paysages, des architectures magnifiques, des fleurs
+merveilleuses, des figures idéales. Mais ces visions, qui nous laissent
+l'impression d'une surnaturelle beauté, sont-elles réellement aussi belles que
+cela? Ce sont des images diaprées, brillantes, de couleurs vives, analogues à
+celles que nous pouvons concevoir en contemplant des points lumineux et
+scintillants ou les braises incandescentes du foyer; il est assez vraisemblable
+que nous y faisons entrer les bluettes lumineuses qui fourmillent dans le champ
+rétinien<a href="#note07"><u>[7]</u></a>. Les formes sont plutôt fantastiques qu'élégantes, plus bizarres que
+vraiment artistiques.</p>
+<p>Les édifices que fait surgir l'imagination pure, ce sont ces palais de
+l'Orlando furioso, prodigieux, féeriques, étincelants de pierreries,
+invraisemblables. Ces images, au moment où elles nous apparaissent, excitent
+sans doute un sentiment d'admiration intense; nous leur trouvons une beauté
+merveilleuse. Elles sont en effet ce que nous pouvons, dans de telles conditions
+cérébrales, imaginer de plus beau. Elles ont toutes les conditions de la beauté,
+sauf le goût et l'art. Nous nous en apercevons quand nous avons repris notre
+sang-froid; nous sommes surpris de voir quel étrange objet nous avait ainsi mis
+en extase.</p>
+<p>J'en dirai autant de ces figures idéales, qui parfois hantent nos rêveries.
+Telles que nous les imaginons, valent-elles l'admiration qu'elles nous inspirent?
+Dans notre rêve nous les trouvons infiniment belles. En elles-mêmes, elles sont
+si vagues, si indécises de traits, qu'à peine pourrait-on les qualifier au point
+de vue esthétique. Aussi pâle est l'image que nous concevons quand dans un conte
+de fées apparaît une princesse «aussi belle que le jour».</p>
+<p>Un des exemples les plus curieux et les plus typiques que l'on puisse citer
+de ces produits spontanés de l'imagination idéaliste, c'est ce personnage
+étrange qui hanta l'esprit de George Sand<a href="#note08"><u>[8]</u></a>. «Dès ma première enfance, j'avais
+besoin de me faire un monde intérieur à ma guise, un monde fantastique et
+poétique... Me voilà donc, enfant rêveur, candide, isolé, abandonnée à moi-même,
+lancée à la recherche d'un idéal et ne pouvant pas rêver un monde, une humanité
+idéalisée, sans placer au faîte un Dieu, l'idéal même... Et voilà qu'en rêvant
+la nuit, il me vint une figure et un nom. Le nom ne signifiait rien que je sache;
+c'était un assemblage fortuit de syllabes comme il s'en forme dans le rêve. Mon
+fantôme s'appelait <i>Corambé</i> et ce nom lui resta... Je voulais l'aimer comme un
+ami, comme une sœur, en même temps que le révérer comme un Dieu. Je ne voulais
+pas le craindre et, à cet effet, je souhaitais qu'il eût quelques-unes de nos
+erreurs et de nos faiblesses. Je cherchai celle qui pouvait se concilier avec sa
+perfection et je trouvai l'excès de l'indulgence et de la bonté<a href="#note09"><u>[9]</u></a>. Ceci me plut
+particulièrement et son existence, en se déroulant dans mon imagination (je
+n'oserais dire par l'effet de ma volonté, tant ces rêves me parurent bientôt se
+formuler d'eux-mêmes), m'offrit une série d'épreuves, de souffrances, de
+persécutions et de martyres... Le rêve arriva à une sorte d'hallucination douce,
+mais si fréquente et si complète parfois que j'en étais comme ravie hors du
+monde réel.» L'imagination de l'enfant s'exalte; elle dresse un autel à l'objet
+secret de son adoration. Puis la vision commence à se dissoudre; née de la libre
+rêverie, trop inconsistante pour durer longtemps, elle s'efface peu à peu, et <i>Corambé</i> rentre
+dans l'inconscient dont il était sorti<a href="#note10"><u>[10]</u></a>.</p>
+<p>Il était important de signaler cette illusion, pour montrer que très rarement
+la libre rêverie fournit au poète ou à l'artiste une matière artistique tout
+élaborée. Mais cette tendance que nous avons à trouver charmantes lus images de
+rêverie, bien que fondée sur une illusion, est pourtant à retenir. Du moment, en
+effet, qu'il ne s'agit pas d'utiliser ces images dans un but artistique, peu
+importe que leur beauté soit subjective et qu'elles ne puissent avoir de charme
+que pour celui qui les conçoit. C'est pour nous-mêmes qu'elles sont faites.
+Mieux elles seront adaptées à notre goût personnel, autrement dit plus leur
+valeur esthétique sera subjective, et plus elles auront de prix dans la
+contemplation intérieure.</p>
+<p>S'il nous est impossible de donner volontairement à nos rêveries un caractère
+esthétique, nous pouvons obtenir ce résultat indirectement, en nous mettant dans
+les conditions reconnues favorables. Ces belles heures de contemplation rêveuse,
+nous les recherchons; nous prenons nos dispositions pour que rien ne vienne les
+gâter. Nous nous recueillons. Nous nous prêtons à certaines pensées, nous en
+écartons d'autres. Nous cherchons d'instinct à établir dans notre conscience
+cette harmonie, durable parce qu'elle est parfaite, qui constitue l'état
+esthétique. Dans la rêverie la plus libre, nous arrivons ainsi à mettre un peu
+d'art.</p>
+<p>Souvent même le rêveur cherche une sorte de mise en scène, il aime à
+s'entourer des objets dont il a éprouvé par expérience la vertu poétique; il ira
+chercher la rêverie dans les lieux où il l'a rencontrée déjà; il y retrouvera
+des images éparses et flottantes, fils légers auxquels-il renouera ses nouveaux
+rêves.</p>
+<p>La nature plus ou moins esthétique des images primitives sur lesquelles
+l'imagination opère, et qui sont comme la matière qu'elle met en œuvre,
+déterminera en grande partie la qualité de nos rêveries. Si constamment nous
+avons sous les yeux des spectacles de misère, de laideur, de vulgarité, noire
+imagination, hantée de ces images, aura peine à en extraire de la beauté. S'il
+se trouve que par faveur du sort nous avons vécu dans la sérénité et la joie,
+entourés de gracieuses images, nos pensées prendront d'elles-mêmes une allure
+esthétique. La culture artistique et littéraire contribuera à mettre de l'idéal
+dans notre vie intérieure: elle nous fournira des images déjà élaborées dans le
+sens de la beauté, qui entreront dans nos représentations personnelles et en
+relèveront le caractère.</p>
+
+<a name="6"></a>
+<br>
+<br>
+CHAPITRE III
+<br>
+<br>
+LA POESIE DE LA NATURE
+<br>
+
+<p>Considérons d'abord les impressions que nous recevons de la nature quand nous
+sommes devant elle en simple contemplation.</p>
+<p>Nous reposons notre vue sur les choses avec béatitude. Nous ne les scrutons
+pas du regard, nous ne les étudions pas, nous ne nous posons à leur sujet aucune
+question. La détente cérébrale est parfaite; et c'est justement de cette détente
+que nous jouissons; c'est elle que nous venons chercher aux champs, sur les
+grèves ou dans les bois; c'est elle que nous demandons aux paisibles spectacles
+de la nature. Notre esprit se donne congé; et il peut se faire que vraiment,
+pendant un certain temps, nous ne pensions à rien. Mais pour peu que cette
+contemplation oisive se prolonge, dans cet état de distraction où s'endort
+l'intelligence, il est impossible que n'apparaissent pas les images; elles se
+produisent, évoquées spontanément par association d'idées, à peine conscientes,
+attirant d'autant moins notre attention qu'elles sont plus en harmonie avec les
+objets que nous avons devant les yeux; et peu à peu notre contemplation devient
+rêverie.</p>
+<p>L'expression même de notre regard, dans la contemplation poétique, suffirait
+à déceler ce changement dans notre état de conscience; il est songeur, distrait,
+ou étrangement fixe: on voit bien que notre pensée est ailleurs. Notre attitude
+est celle du recueillement ou de la méditation intérieure. C'est alors que nous
+nous laissons aller à ces illusions que tous les contemplateurs et poètes se
+sont plu à nous décrire: diffusion du moi dans les choses, perte du sentiment de
+la personnalité, tendance du spectateur à s'identifier avec les objets de sa
+contemplation. Nos représentations, devenues plus vives, ne se distinguent plus
+nettement de nos perceptions, devenues plus distraites; la différence que dans
+notre état lucide nous maintenons entre l'imaginaire et le réel tend à
+s'effacer; et nous aimons cette indécision; nous nous y perdons à plaisir.</p>
+<p>De là cet attrait particulier qu'ont pour le poète les spectacles de la
+nature qui par leur caractère étrange, indécis, mystérieux, font l'effet de
+choses imaginées plutôt que perçues: mirages, échos, reflets, vagues apparitions
+d'objets dans la brume, clairs de lune féeriques, bizarres édifices de nuées au
+soleil couchant, rumeurs confuses du vent qui passe sur la forêt. Ce sont de ces
+choses qui entrent d'elles-mêmes dans la contemplation poétique, parce que dans
+la nature même et pendant que nous les percevons elles font déjà l'effet d'un
+rêve.</p>
+<p>Les objets lointains, inaccessibles, qui nous apparaissent par delà de vastes
+plaines, aux confins de l'horizon, ont au plus haut degré ce caractère. Aussi la
+poésie d'un paysage est-elle presque toujours dans ses lointains. Aux premiers
+plans, les objets sont solides, tangibles, bien matériels; à mesure qu'ils
+s'éloignent, ils perdent de leur relief et de leur réalité; ils ne font plus
+l'effet que de visions, d'apparitions vagues, de choses à demi-imaginaires<a href="#note11"><u>[11]</u></a>.
+C'est la zone indécise où les couleurs des objets s'effacent, où les colorations
+deviennent étranges et fantastiques, où la terre se fond en couches vaporeuses
+et rejoint le ciel; c'est la région enchantée vers laquelle s'en vont nos rêves.
+</p>
+<p>Mais plus encore que l'éloignement, l'absence poétise les choses. Les
+spectacles qui lorsque nous les avons réellement perçus nous ont paru seulement
+agréables, deviennent charmants lorsque nous nous en donnons la vision mentale.
+Un objet même vulgaire prend une certaine poésie dans le souvenir: c'est
+qu'alors il n'est plus qu'une image; ce qu'il pouvait avoir de trivial dans la
+réalité s'oublie; notre représentation l'épure.</p>
+<p>De tout temps l'imagination poétique s'est complu à diviniser la nature, à la
+personnifier, à l'animer. C'est encore une manière de mettre de l'imaginaire
+dans le réel, et du merveilleux dans le monde. Ce serait en effet méconnaître
+étrangement l'état d'esprit des poètes primitifs, que de supposer qu'ils
+prenaient tout à fait au sérieux et dans un sens réaliste les conceptions de
+l'antique mythologie. Je ne sais s'il y a jamais eu un temps où l'on croyait que
+Zeus brandissait réellement la foudre, que vraiment Poséidon soulevait les flots
+de son trident, que les dieux tenaient leur assemblée sur la cime du mont Olympe.
+A coup sûr les poètes ne l'ont jamais cru: ils devaient trop bien sentir ce
+qu'il y avait d'imaginatif dans ces mythes dont ils s'inspiraient, et ce qu'ils
+y mettaient eux-mêmes d'imagination en les développant. S'ils avaient pris cette
+légende dorée pour de l'histoire, ils s'en seraient désintéressés, car elle eût
+alors perdu pour eux tout son charme poétique. S'ils se donnaient l'illusion d'y
+croire, c'était pour trouver plus d'intérêt à ce jeu d'imagination. De même,
+quand le poète moderne personnifie les forces de la nature, quand il leur donne
+une sorte de vie, des sentiments avec lesquels il sympathise, lui aussi sait
+bien que ce n'est qu'un jeu, une illusion dans laquelle il s'enfonce à plaisir,
+par attrait du merveilleux, pour se, donner la représentation d'un état d'âme
+étrange et surprenant, celui que l'on pourrait prêter aux choses.</p>
+<p>Il faut d'ailleurs le remarquer. Ce n'est pas en présence des objets réels
+que cette illusion tend à se produire. L'objet perçu dans sa réalité se prête
+mal à ces personnifications et ces métamorphoses.</p>
+<p>C'est dans les souvenirs du poète, c'est dans ses descriptions que la nature
+se transforme à ce point. Alors elle n'est plus que représentée par des images
+plastiques, transformables, que l'on peut modifier dans le sens du merveilleux;
+et les êtres fictifs que la fantaisie du poète peut concevoir trouveront
+facilement place dans ce monde imaginaire. Quand sur le bord de l'océan je
+regarde les vagues qui déferlent sur la grève, j'y vois des masses d'eau
+croulantes; quand je les imagine, je puis leur prêter une voix lamentable qui
+parle de naufrages et de morts:</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Où sont-ils, les marins sombres dans les nuits noires?<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+O flots, que vous savez de lugubres histoires,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Flots profonds, redoutés des mères à genoux!<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Vous vous les racontez en montant les marées,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Que vous avez le soir, quand vous venez vers nous!<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; V. HUGO.</p>
+<p>Dans les représentations de ce genre, on peut constater une tendance presque
+fatale de l'imagination à l'anthropomorphisme.</p>
+<p>Animer la nature, ce sera toujours prêter aux choses ou aux êtres inférieurs
+des sentiments plus ou moins analogues à ceux de l'homme, les seuls que nous
+puissions nettement nous représenter; et avec la représentation de tels
+sentiments apparaîtront presque fatalement, évoquées par analogie, recherchées
+par le poète pour rendre plus dramatique l'expression qu'il prête aux choses,
+des images de la forme humaine. Toute personnification intense des forces de la
+nature, par la pente naturelle de la rêverie, devient donc anthropomorphique.
+</p>
+<p>Cette tendance, que l'on a reprochée à la mythologie grecque, ne lui est pas
+spéciale: elle se retrouvera dans toute poésie.</p>
+<p>Nous avons renoncé aux formes du merveilleux antique, à Cybèle, à Phœbus, à
+Borée, à Amphitrite, aux Naïades, etc. Et nous avons bien fait d'y renoncer,
+parce que ce sont des formes surannées, dont l'art a épuisé, à force de s'en
+servir, toute la vertu suggestive: c'est à nous, si nous voulons faire vraiment
+œuvre de poésie, d'imaginer des mythes nouveaux. Mais nous aurons beau nous
+ingénier, par la force des choses nous reviendrons toujours à des procédés
+d'invention analogues. Dans nos personnifications se retrouvera forcément un
+rappel de la forme humaine. La nature sera représentée maternelle, berçant les
+hommes sur son sein; ou cruelle, absorbée dans son œuvre, indifférente à nos
+joies ou nos tristesses, mais toujours avec quelque trait qui l'humanise. Le
+vent, ce sera le berger indolent, indécis dont parle Shelley, qui pousse devant
+lui le troupeau des nuages; ou quand il s'irritera, il évoquera vaguement
+l'image d'une figure hurlante, d'un génie ailé qui passe emporté dans un
+tourbillon. Dans les litanies de la mer, qu'a chantées Richepin, reparaît
+jusqu'à l'obsession la forme féminine. Prenez une phrase poétique quelconque
+impliquant une personnification de la nature, et vous verrez s'y dessiner, plus
+ou moins effacée, parfois presque évanouissante, une image humaine.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le printemps inquiet parait à l'horizon.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; A. DE MUSSET.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et l'aube douce et pâle, en attendant son heure,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Semble toute la nuit errer au bas du ciel.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+V. HUGO.</p>
+<p>Ce ne sont pas là de simples métaphores verbales, mais des <i>figures de pensée</i>,
+dans lesquelles l'image réaliste des choses tend à se métamorphoser en une image
+plus vivante, plus animée, avancée de plusieurs étapes dans la progression des
+êtres, et par conséquent plus rapprochée de l'homme.</p>
+<p>Cette métamorphose comporte bien des degrés. On peut pousser le jeu plus ou
+moins avant, s'enfoncer dans le merveilleux ou s'en retirer. Dans la lutte
+d'Achille contre le Xanthe (Iliade, ch. XXI), d'abord le fleuve se personnifie
+pour parler d'une voix humaine, puis il se liquéfie en quelque sorte et n'est
+plus qu'un torrent débordé dont les eaux grondent et mugissent. Cette
+instabilité des images qui se succèdent en tableaux fondants a toutes les
+allures du rêve. De même dans les descriptions de nos modernes poètes, nous
+passons par transitions insensibles des personnifications les plus fantaisistes
+de la nature à sa représentation réaliste; et parfois les deux modes de
+représentation se superposent, transparaissent l'un à travers l'autre, comme il
+arrive pour les deux courants de pensée qui se développent simultanément dans
+une phrase métaphorique.</p>
+<p>Ainsi le monde réel, en passant par notre esprit, s'y charge de poésie; et
+c'est cette poésie qu'ensuite nous retrouvons dans les choses.</p>
+<p>Tout ce que nous avons mis de nous-mêmes dans la nature, toutes les rêveries
+qu'elle nous a suggérées, toutes les émotions qu'elle nous a données ou que nous
+lui avons prêtées, tout cela nous revient au cœur quand nous la contemplons. De
+là son attrait esthétique. Nos rêveries font les fleurs plus charmantes, le ciel
+plus profond, les couchants plus diaprés, les voix de la nature plus émouvantes.
+Elles embellissent le monde de toute la poésie dont elles le pénètrent.</p>
+<p>Y a-t-il des objets poétiques en eux-mêmes? On le dit. On le croit. Mais ce
+n'est qu'une illusion. Un objet perçu dans sa réalité, si charmant, si admirable
+qu'il puisse être, ne donne jamais une impression de poésie. Nulle réalité
+matérielle n'est poétique. Il n'y a de poétique que l'imaginaire.</p>
+<p>«Je ne peux pas, écrivait A. Daudet<a href="#note12"><u>[12]</u></a>, me rappeler sans sourire le
+désenchantement que j'ai eu en mettant le pied pour la première fois dans un
+caravansérail d'Algérie. Ce joli mot de caravansérail, que traverse comme un
+éblouissement tout l'Orient féerique des <i>Mille et une Nuits</i>, avait dressé dans
+mon imagination des enfilades de galeries découpées en ogives, des cours
+mauresques plantées de palmiers, où la fraîcheur d'un mince filet d'eau
+s'égrenait en gouttes mélancoliques sur des carreaux de faïence émaillée; tout
+autour, des voyageurs en babouches, étendus sur des nattes, fumaient leurs pipes
+à l'ombre des terrasses, et de cette halte montait sous le grand soleil des
+caravanes une odeur lourde de musc, de cuir brûlé, d'essence de rosé et de tabac
+doré... Les mots sont toujours plus poétiques que les choses. Au lieu du
+caravansérail que j'imaginais, je trouvai une ancienne auberge de l'Ile de
+France, l'auberge du grand chemin, station de rouliers, relai de poste, avec sa
+branche de houx, son banc de pierre à côté du portail, et tout un monde de cours,
+de hangars, de granges, d'écuries.» Les mots sont-ils en effet plus poétiques
+que les choses? Disons plutôt que l'idée que nous nous faisons des choses est
+toujours plus poétique que la réalité; il ne peut même y avoir de poétique dans
+les choses que l'idée que nous nous en faisons.</p>
+<p>Il est seulement des objets qui plus que les autres mettent l'imagination en
+mouvement; qui nous rappellent des souvenirs plus chers, auxquels nous revenons
+plus volontiers; qui se sont trouvés sous nos yeux dans nos heures de joie ou de
+mélancolie; qui grâce à leur beauté intrinsèque donnent aux rêveries qu'ils nous
+suggèrent une allure plus esthétique. Ceux là nous semblent en effet avoir une
+sorte de poésie propre, qui émanerait d'eux comme d'une source vive. En réalité
+il en est d'eux comme des autres. Toute leur poésie vient de nous. Elle est en
+nous. Eux-mêmes ne nous donneront une impression poétique que dans la mesure où
+la série des images qu'ils peuvent nous suggérer se développera réellement en
+nous dans la contemplation rêveuse.</p>
+<p>La source véritable de toute poésie, c'est l'âme humaine.</p>
+<p>On a discuté, entre esthéticiens, pour savoir s'il peut y avoir autant de
+poésie dans ce qui est artificiel que dans ce qui est naturel. Quelques puristes
+estiment que l'homme, avec son industrie encombrante, ne peut que faire tache au
+milieu des libres productions de la nature: aies en croire, toute poésie fuirait
+devant cet être brutal, brusque et accapareur; il n'interviendrait que pour
+rompre l'harmonie des choses. — Pourquoi l'homme gâterait-il forcément la
+nature? Il en fait partie. Des travailleurs dans les champs, le laboureur penché
+sur sa charrue, des marins sur la grève, un pâtre dans les prés de la montagne
+ne rompent pas l'harmonie d'un paysage. Ce qui fait fuir la rêverie, c'est ce
+qui est grossier, c'est-à-dire ce qui appartenant à un milieu inférieur se
+trouve transporté dans un milieu supérieur. L'homme dans son milieu naturel
+n'est pas vulgaire.</p>
+<p>L'accoutumance ici doit jouer un rôle; il faut que l'adaptation se soit faite.
+Ce que nous trouvons prosaïque, c'est moins ce qui est artificiel que ce qui est
+trop neuf. L'automobile paraît moins poétique que la diligence; le steamer ne
+parle pas encore à l'imagination comme l'antique navire à voiles. Les premières
+cheminées d'usine se dressant à l'horizon ont paru insolites et discordantes:
+peu à peu, le regard s'y est fait, l'harmonie s'est rétablie. Ces disgracieux
+objets ont pris quelque chose de la poésie des grandes plaines au milieu
+desquels ils s'élèvent; maintenant ils se mêlent à des impressions de nature.
+Pour quiconque s'est habitué dès son enfance à les voir, ils ont un charme de
+souvenir. Ils nous font déjà l'effet de ces choses qui semblent avoir de tout
+temps existé.</p>
+<p>En somme dans tout objet, si vulgaire qu'il semble, il y a comme une
+possibilité permanente de poésie.</p>
+<p>Il est des choses artificielles qui non seulement restent en parfaite
+harmonie avec la nature et ne lui retirent rien de son charme, mais qui lui
+ajoutent autant de poésie qu'elles en reçoivent. Dans sa première lettre à John
+Murray, Byron a plaidé avec éloquence la cause de l'artificiel et de l'humain.
+«Il y a autant de poésie, dit-il, dans le Parthénon que dans le rocher qui le
+porte; une digue puissante, repoussant l'assaut des vagues, est aussi poétique
+que les masses d'eau dont elle est frappée. Un mât de vaisseau avec tous ses
+cordages peut aussi bien inspirer le poète qu'un sapin d'Ecosse ou qu'un cèdre
+du Liban». Dans ses <i>Problèmes de l'esthétique contemporaine</i>, Guyau défend
+contre Sully-Prudhomme la poésie des machines modernes, de la locomotive
+«courant sur les rails de fer qu'elle fait trembler, puissante comme la volonté
+humaine», des escadres qui échangent leur salut, du canon qui tonne. Le plus
+fervent adorateur de la nature qui fut jamais, John Ruskin, a senti aussi
+profondément que personne la poésie de l'architecture.</p>
+<p>Tout ce que nous venons de dire de la poésie de la nature nous permet de nous
+prononcer avec certitude sur la question présente.</p>
+<p>Toute poésie étant subjective, et consistant dans une attitude mentale que
+nous prenons en présence des choses plutôt que dans une qualité qui leur serait
+inhérente, il n'y a aucune raison pour que la nature ait le privilège de
+déterminer en nous cette attitude. Qu'un objet soit naturel ou artificiel, peu
+importe, il sera poétique dans la mesure où il pourra nous inciter à la rêverie.
+Pourquoi l'œuvre des hommes, qui nous touche de si près, qui peut évoquer tant
+de souvenirs, qui devrait éveiller tant de sympathies, parlerait-elle moins à
+notre imagination que la nature inanimée?</p>
+<p>Ce qu'il y a de plus poétique au monde, c'est l'homme même. Où pouvons-nous
+trouver une plus riche matière à représentations que dans l'être qui a lui même
+la vie psychique la plus intense, la plus riche, la plus harmonieuse et la plus
+belle?</p>
+<p>On s'attendrit sur la fleur qui va s'épanouir; et c'est en effet une chose
+qui prête à la rêverie: la vue d'un enfant au berceau, de ce petit être qui
+s'ouvre peu à peu à la vie consciente, qui commence à s'avancer, souriant et
+indécis, vers ses mystérieuses destinées, est un objet de contemplation
+autrement poétique. Rien dans la nature inanimée n'a plus de grâce qu'une
+adolescence, plus de majesté qu'une âme dans son plein développement, plus de
+mélancolie que le déclin d'une existence humaine.</p>
+<p>Sans doute, ici encore, nous avons une tendance, aisément explicable, à
+trouver l'image des choses plus poétique que la réalité: nous rêverons
+longuement sur des personnages de drame ou de roman; leur vie fictive, leurs
+passions et leurs amours, les péripéties de leur existence nous sembleront très
+poétiques, et quand nous reviendrons au spectacle de l'existence réelle, nous
+n'y trouverons que de la prose très vulgaire.</p>
+<p>C'est que nous ne sommes pas assez poètes. Si nous l'étions davantage, nous
+saurions transfigurer même cette réalité. Il est des heures exceptionnelles où
+cette métamorphose s'opère d'elle-même, où la poésie déborde tellement en nous
+que la vie réelle nous semble plus belle que le plus beau rêve; ainsi dans
+l'ivresse de l'adolescence; ainsi dans l'éveil d'un grand amour.</p>
+<p>Il ne faut d'ailleurs pas être injuste. Même considéré tel qu'il est, sans
+qu'il soit nécessaire de se faire illusion sur son compte, l'homme a sa noblesse
+et sa dignité. Dans l'existence la plus vulgaire il y a encore une place pour
+l'idéal. Il y a dans la vie, telle qu'elle est, un élément de poésie pure; ce
+sont toutes les affections, toutes les tendresses, toutes les passions
+généreuses, toutes les nobles aspirations, dont seul un pessimisme injuste
+pourrait nier l'existence; c'est toute la vie du cœur.</p>
+<p>On s'indigne parfois de ce qui se fait chez les hommes, on en détourne les
+yeux, on se réfugie dans la sérénité de la nature.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Oh, laissez-moi fouler les feuilles desséchées<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et m'égarer au fond des bois!</p>
+<p>Dans la nature entière on ne trouvera rien qui vaille plus et mieux que ces
+êtres que l'on méprise.</p>
+<p>Que l'on cesse donc d'opposer, comme on le fait parfois, le prosaïsme de la
+vie humaine à la poésie de la nature. Tout peut être matière à poésie, et par
+excellence le spectacle de la vie humaine.</p>
+
+
+<a name="7"></a>
+<br>
+<br>
+CHAPITRE IV
+<br>
+<br>
+LA POÉSIE DANS L'ART
+<br>
+
+<p>Déplaçons notre enquête. Sortons de la nature. Nous trouverons encore de la
+poésie dans l'art; et toujours cette poésie nous apparaîtra comme déterminant
+des états de conscience analogues à ceux que nous venons de décrire. En toute
+occasion où nous éprouvons une impression vraiment poétique, nous pourrons
+constater que notre état mental est caractérisé par une tendance à la pure
+rêverie, d'autant mieux marquée que le sentiment de poésie est plus intense.</p>
+<p>Certaines formes d'art, la peinture, le dessin, la sculpture, la mimique,
+l'art dramatique, ont ce caractère distinctif qui leur confère une valeur
+poétique particulière, d'être des <i>représentations</i>. L'objet matériel qui nous
+est mis devant les yeux ne doit pas être regardé pour son compte et perçu dans
+sa réalité; ce n'est qu'un simulacre, une image faite à la ressemblance d'un
+autre objet, naturel ou fictif, dans tous les cas absent, et que nous sommes
+invités à nous représenter. Dans quelques linéaments tracés au crayon sur le
+papier, nous reconnaissons un visage humain; à l'instant où se produit cette
+interprétation, nous ne les voyons plus du même œil; nous ne les prenons plus au
+propre, mais au figuré; ce trait indique un contour, celui-là est une ombre; ici,
+c'est une boucle de cheveux, un pli du vêtement. De même pour le tableau ou la
+statue; si loin que soit poussée l'imitation, elle laisse toujours à
+l'imagination quelque chose à faire; elle est toujours conventionnelle et
+symbolique par quelque endroit. L'acteur lui-même, au moment où il joue son
+rôle, ne nous apparaît plus tel qu'il est; nous ne voyons plus en lui que le
+personnage qu'il veut figurer, le personnage imaginaire à l'imitation duquel il
+essaie de modeler ses traits et compose ses attitudes, pour nous en présenter
+l'effigie vivante. Tout ce qui se passe sur la scène, ces paroles qui se
+prononcent, ces gestes, ces mouvements passionnés, ces cris et ces larmes, et le
+drame entier dont nous voyons se dérouler devant nous les péripéties, tout cela
+est pure fiction; rien de cela ne doit être perçu au sens réel; ce n'est qu'une
+<i>représentation</i> au sens le plus précis du mot, c'est-à-dire la simple image
+d'un drame idéal, que nous substituons mentalement au spectacle réel.</p>
+<p>Dans ces diverses œuvres d'art il serait difficile de préciser le degré de
+l'illusion produite. Il peut varier beaucoup, selon les dispositions du
+spectateur et le réalisme plus ou moins accusé de l'imitation. Le plus souvent
+on s'en tiendra au degré intermédiaire, à l'illusion consciente et volontaire,
+qui est d'ailleurs la mieux faite pour donner une impression d'art. Nous nous
+complaisons surtout dans les œuvres qui poussent l'imitation assez loin pour
+évoquer immédiatement l'image intégrale de l'objet, sans pourtant aller jusqu'à
+nous faire oublier un seul instant que nous sommes en présence d'une simple
+représentation. Dans les œuvres ainsi présentées nous ne songeons même pas à
+distinguer quelle est la part de perception réelle, quelle est la part de
+l'imagination. Croyons-nous voir ce que nous ne faisons qu'imaginer,
+croyons-nous imaginer ce que nous percevons vraiment? Entre ces deux
+interprétations, nous ne nous prononçons pas. Nous avons plutôt l'impression de
+nous trouver en présence d'un objet étrange, de nature indécise, ni tout à l'ait
+idéal, ni tout à l'ait réel, que nous pouvons à volonté porter dans un sens ou
+dans l'autre par un simple jeu d'imagination. Quand bien même l'objet représenté
+serait de ceux que dans la réalité nous trouvons vulgaires et prosaïques parce
+qu'ils ne disent rien à l'imagination, le seul fait qu'il nous apparaisse ici
+dans un mirage, à travers une illusion, l'allège de son plat réalisme. La
+transformation d'art l'idéalise. Contempler de telles images, c'est déjà sortir
+de la réalité positive, c'est faire un premier pas dans le monde imaginaire.</p>
+<p>Il faut l'avouer. L'imitation artistique ne peut atteindre à la plénitude, à
+l'intensité des effets que produit la nature. La nature dispose de moyens
+autrement puissants; elle nous enveloppe, elle nous enchante, elle nous séduit
+par tous nos sens; elle agit sur notre organisme entier, pour nous mettre dans
+les dispositions physiologiques les plus favorables à la contemplation rêveuse;
+elle nous donne des heures d'ivresse, dans lesquelles notre imagination, exaltée
+jusqu'au lyrisme, donne à toutes nos sensations une magnifique résonance
+poétique. Mais que l'art nous fasse entendre seulement un écho affaibli de ces
+accords sublimes; qu'il puisse nous rendre à un degré atténué cette harmonie
+intérieure et le souvenir de ces heures exquises, c'est déjà beaucoup. Un cas
+peut se présenter d'ailleurs, où l'art nous révélera la poésie des choses et
+nous la fera mieux sentir: c'est le cas où l'artiste sera plus poète que nous ne
+le sommes nous-mêmes. Alors il nous communiquera des émotions que nous n'avions
+jamais éprouvées à ce degré; il nous fera contempler la nature à travers ses
+rêves; il nous en présentera une image transfigurée, toute pénétrée de poésie,
+qui parlera plus à notre imagination que n'a jamais fait la réalité. Nous étions
+froids devant la nature, parce que nous la regardions de nos yeux; ici nous la
+voyons par les siens. Il nous en signale les beautés. Il nous en fait comprendre
+le charme. Quand il n'aurait fait passer dans son œuvre et ne nous
+communiquerait qu'une infime partie du sentiment dont il était pénétré en la
+composant, ce serait plus encore que ce que nous éprouvions de nous-mêmes,
+devant le spectacle le plus émouvant de la nature. Ainsi s'explique ce fait en
+apparence étrange, que l'art, image nécessairement appauvrie de la nature, nous
+puisse parfois sembler plus riche de poésie.</p>
+<p>Cette poésie, d'ordinaire, ne se dégage que lentement. L'imagination se met
+progressivement en activité. Essayons de montrer, en un cas particulier où elles
+se succèdent assez nettement pour pouvoir être observées, les diverses phases de
+cette évolution mentale.</p>
+<p>Je prendrai pour exemple la contemplation d'un tableau.</p>
+<p>Le premier moment est de perception positive et de jugement lucide. Nous
+regardons. Nous cherchons à nous rendre compte. Qu'est-ce que cette toile
+représente? Nous émettons une hypothèse, d'après les indications qui nous sont
+fournies. C'est un travail d'interprétation.</p>
+<p>Nous avons à résoudre empiriquement ce problème qui consiste, étant donnée la
+projection perspective d'un objet, à déterminer en géométral la forme solide de
+cet objet. Une première image nous est suggérée, que nous projetons mentalement
+dans le tableau, la retouchant au besoin pour l'adapter à toutes les données du
+tracé perspectif. Après quelques tâtonnements, que l'art du peintre cherche à
+nous épargner en nous donnant des indications assez claires<a href="#note13"><u>[13]</u></a>, l'emboîtement
+se fait. Dès lors, l'image se fixe d'une manière définitive; l'interprétation ne
+se modifiera plus. L'aspect du tableau s'est transformé. Nous ne voyons plus
+devant nous une surface plane, nous voyons à leur vraie distance, en grandeur
+naturelle et dans leur forme juste, les objets représentés. Le moment précis où
+cette opération de restitution visuelle est achevée se marque par ce fait,
+qu'aucune des parties de l'image ne nous paraît plus déformée.</p>
+<p>L'habitude de regarder des dessins nous a d'ailleurs rendu ce travail
+d'interprétation si facile qu'il s'effectue comme de lui-même. Nous jetons un
+coup d'œil sur le tableau, avec un léger effort pour le voir dans l'espace: et
+l'image objective nous apparaît.</p>
+<p>Alors nous contemplons à loisir. Nous nous donnons le plaisir d'entrer dans
+le tableau, de porter l'illusion à un plus haut degré, de nous figurer ce que
+nous éprouverions, si nous assistions réellement à la scène représentée. Nous
+évoquons le souvenir d'impressions analogues, qui puissent nous aider à
+reconstituer l'image intégrale de l'objet; car c'est à cette intégration que
+tend d'elle-même notre pensée dans la contemplation artistique.</p>
+<p>Voyons-nous figuré sur la toile quelque objet qui nous soit connu? Nous le
+reconnaissons, et nous en trouvons la représentation plus ou moins exacte,
+c'est-à-dire que nous la comparons à l'image de l'objet lui-même, auquel se reporte
+notre pensée. En même temps reparaît en nous quelque chose des impressions
+diverses que nous en avions reçues en réalité.</p>
+<p>L'objet est-il nouveau pour nous? Il ne l'est jamais absolument. Dans toute
+représentation artistique il y a quelque chose de <i>déjà vu</i>, qui nous rappellera
+quelque impression analogue. Que pourrait nous dire une image qui ne
+ressemblerait à aucun objet connu? On peut même remarquer que nous nous plaisons
+surtout à la représentation des sites qui nous sont le plus familiers, des
+scènes qui évoquent en nous le plus de souvenirs.</p>
+<p>Supposons un tableau composé sur ce thème: <i>un étang, le soir</i>. Le peintre
+nous montre une surface grise sur laquelle se détache en noir la silhouette de
+quelques roseaux; au-dessus un ciel sombre, qui s'éclaire seulement à l'horizon
+d'une vague lueur. Mais cela, ce n'est pas un étang le soir; ce n'en est que
+l'apparence visible fixée en un instant de la durée. Pour que cette scène de la
+nature à laquelle nous nous souvenons d'avoir assisté nous fût rendue dans sa
+réalité, il nous faudrait encore le dernier appel des oiseaux de rivage, le
+froissement des roseaux qu'écartait quelque bête invisible, l'eau qui clapotait
+sous un bond brusque, la brise du soir qui s'élevait et faisait passer des
+moires sur cette nappe grise; la senteur de l'eau stagnante, la fraîcheur humide
+qui peu à peu nous pénétrait, la descente lente de la nuit, et ce sentiment de
+solitude qui commençait à nous serrer le cœur. Toutes ces sensations nous
+manquent; et c'est pour cela que nous voulons les retrouver. Le désir que nous
+avons de rectifier, de compléter, d'enrichir notre représentation pour la porter
+à toute son intensité, évoque de lui-même nos souvenirs; ils s'élèvent des
+profondeurs de notre mémoire, nous rendant jusqu'à ces confuses réminiscences du
+passé, ces lointaines impressions d'enfance qui entrent pour une si grande part
+dans notre sentiment de la nature.</p>
+<p>Enfin l'imagination, continuant à fonctionner de la sorte et se complaisant
+dans sa propre activité, fait surgir par jeu des images. Dans le loisir
+intellectuel que nous laisse une contemplation prolongée, nous nous abandonnons
+à la pente de la rêverie. Notre pensée devient aberrante. Nous nous rappelons
+une excursion que nous avons faite autrefois, un site qui ressemblait à celui-là
+et dont le caractère sauvage nous avait frappés, les incidents de la route. Ou
+bien, sous le coup de l'émotion que nous venons d'éprouver, nos pensées
+prendront une teinte triste; nous nous enfoncerons à plaisir dans cette
+tristesse, pour en mieux savourer le charme mélancolique; d'instinct nous
+évoquerons des images lugubres, qui nous entretiennent dans cette disposition
+mentale, et nous nous perdrons dans leur contemplation. Le tableau est oublié.
+Nous ne le regardons plus qu'avec des yeux vagues. Notre pensée s'en retire,
+distraite par les images que lui-même nous a suggérées. Elle s'abandonne au
+hasard des associations d'idées. Nous avons l'esprit ailleurs. Nous rêvons.</p>
+<p>Ainsi nous avons passé de l'exercice actif de la pensée à une contemplation
+rêveuse, dans laquelle nous avons fini par perdre conscience de la réalité.</p>
+<p>Il va sans dire que ce passage ne s'effectuera pas toujours suivant la
+progression que nous venons d'indiquer, par périodes aussi tranchées: la
+première de réflexion, la seconde de contemplation, la troisième de pure
+rêverie. Il arrive assez souvent que ces périodes se confondent, ou se succèdent
+dans un ordre différent. Notre esprit s'enfonce dans l'illusion et s'en retire,
+s'abandonne et se reprend; il entremêle les réflexions et les rêveries. Nous
+avons indiqué la marche typique, dans laquelle l'imagination atteint par degrés
+son plein développement. Elle est aussi la plus naturelle. Une œuvre d'art que
+nous contemplons, c'est un spectacle auquel nous allons assister pour notre plus
+grand agrément, et dont nous voulons retirer toute la jouissance esthétique
+qu'il comporte. Nous connaissons par expérience le charme de cette contemplation
+rêveuse; il est donc tout naturel que nous la cherchions, et la prolongions à
+plaisir. Ainsi nous ne nous détacherons de l'œuvre qui commence à mettre en jeu
+notre imagination qu'après en avoir relire tout ce qu'elle peut nous donner
+d'illusion et de poésie.</p>
+<p>Dans toute œuvre d'art qui peut être qualifiée de poétique nous trouverons
+des suggestions de même ordre, un semblable appel à l'imagination; et toujours
+le caractère poétique de l'œuvre sera d'autant mieux accusé que l'état de
+conscience, auquel elle nous convie, se rapprochera davantage de la pure
+rêverie.</p>
+<p>L'œuvre prosaïque est celle qui nous dit immédiatement et complètement tout
+ce qu'elle peut nous dire. Elle nous présente, avec une sèche précision, quelque
+objet peu intéressant en soi. Nous la regardons avec un détachement parfait;
+nous constatons qu'elle existe, et nous passons. Pourquoi nous attarderions-nous
+à la contempler? Ce serait toujours la même chose.</p>
+<p>L'œuvre poétique nous retient. On peut même la reconnaître à ce signe, que
+seule elle comporte une contemplation prolongée. Non seulement les rêveries
+qu'elle nous suggère, et qui sont en harmonie avec elle, lui donnent plus de
+charme; mais elles soutiennent son intérêt; elles nous préservent du
+désœuvrement mental où nous laisserait la simple vision. C'est un mouvement de
+pensée lent et paisible, qui sans effort nous porte d'une image à l'autre,
+occupe notre esprit sans lui donner de fatigue, et nous distrait assez de notre
+contemplation pour que nous puissions la prolonger indéfiniment sans ennui.</p>
+<p>Comment l'artiste produira-t-il cet effet? Ce sera quelquefois par la facture
+même de son œuvre. On sait combien un tableau, une statue gagne en poésie à ne
+rappeler la nature que par des indications sommaires, que nous soyons obligés de
+compléter en imagination. Ce sont précisément les sous-entendus de l'exécution
+qui donnent à l'œuvre son surcroît de valeur expressive. Un rendu plus minutieux
+serait moins suggestif. L'essentiel est que l'artiste nous donne la première
+impulsion, en accentuant dans son œuvre les traits expressifs, qui entraîneront
+notre pensée dans un sens déterminé. Une fois lancée, elle va de son propre
+élan. On sait l'effet d'une statue qui n'est pas encore tout à fait dépouillée
+de sa gangue de marbre ou que de parti pris on a laissée engagée dans le bloc,
+comme les colosses égyptiens, les captifs de Michel-Ange, les puissantes
+ébauches de Rodin.</p>
+<p>Certains peintres aiment à nous faire entrevoir les objets dans un
+clair-obscur ou à travers une sorte de brume qui les rend mystérieux (Léonard de
+Vinci, Rembrandt, Carrière). Au jour cru qui accentue leur réalité ils préfèrent
+la lueur matinale ou crépusculaire qui les idéalise (Corot, Pointelin). Ils les
+peindront en nuances pâlies et atténuées à l'extrême (Puvis de Chavannes) ou
+plus chatoyantes que nature, étrangement somptueuses, et même exaspérées
+(Watteau, Gustave Moreau, Besnard) comme pour nous avertir que les scènes
+représentées ne se passent pas dans le monde réel, mais dans le monde des
+symboles, de la fantaisie et du rêve.</p>
+<p>L'art décoratif doit en grande partie sa vertu poétique au style
+conventionnel que sa technique lui impose; ne pouvant représenter les choses que
+par des symboles, il est plus qu'un autre obligé de faire appel à l'imagination.
+</p>
+<p>L'effet poétique d'une œuvre d'art pourra tenir encore au caractère propre
+des objets représentés. En reproduisant les spectacles de la nature qui sont le
+plus capables de nous charmer ou de nous émouvoir; en s'inspirant de l'antique
+mythologie, de la légende, de l'œuvre écrite des romanciers et des poètes, en se
+faisant lui-même créateur de mythes et de symboles, l'artiste agira sur notre
+imagination; et son œuvre sera poétique dans la mesure où elle présentera ce
+caractère imaginatif.</p>
+<p>Une des attitudes que l'art représente le plus volontiers est celle de la
+méditation; ce n'est pas seulement parce qu'elle est noble et calme, et qu'elle
+peut être longtemps soutenue; c'est surtout pour son effet poétique. Par
+sympathie elle détermine chez le spectateur un état d'âme analogue. La Polymnie
+accoudée à son socle nous invite à rêver avec elle. Ces figures pensives, ces
+yeux dont le regard se perd au delà du monde réel, ces attitudes de mélancolie
+apaisent notre pensée; libérée du souci de la réflexion, elle se laisse aller à
+la contemplation rêveuse. — Comme figures analogues à celles du rêve et nous
+transportant par simple contemplation dans ce monde de l'imagination pure, je
+citerai certaines compositions de Bœcklin. D'autres peintres feront travailler
+leur imagination sur un thème littéraire, comme Burne Jones dans ses allégories;
+ou bien, comme Gustave Moreau, ils reprendront les mythes qui ont autrefois
+passé par l'imagination humaine où ils se sont chargés de poésie, et
+s'ingénieront à les réaliser en visions intenses, à la fois précises et
+fantastiques; ou bien encore, comme Klinger en quelques-unes de ses admirables
+gravures, ils traduiront en symboles expressifs leur conception de la vie
+humaine. Ce sont là des œuvres d'imagination, mais qui ont été composées, sinon
+à froid, du moins en pleine lucidité, avec un souci d'art et des intentions
+philosophiques. Bœcklin procède autrement. Que signifient cette femme aux yeux
+fixes, montée sur une hideuse licorne, qui passe dans le silence de la forêt? Et
+ce centaure qui tranquillement se fait ferrer en plein village moderne,
+dédaigneux de l'anachronisme? Et cette nymphe qui fuit épouvantée dans les
+vagues, ce centaure marin qui la poursuit, ce vieux triton jovial et cynique qui
+lui offre sa protection? A chaque tableau ce seront de ces visions,
+déconcertantes pour la pensée logique, mais qui dans l'hypnose semblent toutes
+naturelles. Et c'est bien dans l'hypnose commençante qu'elles doivent avoir été
+conçues. On ne les inventerait pas de sang-froid. Ce sont de ces choses comme on
+en voit en songe, images fantasques qui se forment spontanément dans le cerveau
+un peu congestionné et lourd de rêverie. Ce sont des rêves transportés sur la
+toile, avec l'étrangeté radicale qui caractérise les purs produits de
+l'imagination, et qui est comme leur marque de fabrique.</p>
+<p>Pour agir sur l'imagination, l'art dramatique dispose de moyens
+exceptionnels: les artifices du décor, les costumes, la mimique, l'action
+théâtrale, au besoin l'orchestre et le chant, et par-dessus tout la parole
+humaine avec son incomparable puissance d'évocation poétique. Les arts les plus
+divers s'unissent ainsi dans le drame, chacun lui apportant ses moyens
+d'expression particuliers: il en résulte des effets pathétiques d'une
+extraordinaire intensité. Si la valeur d'un art se mesurait à la force des
+émotions qu'il peut produire, l'art dramatique tiendrait sans concurrence
+possible le premier rang. Il peut agir sur l'imagination et même sur les nerfs
+avec plus d'énergie que ne le fera jamais le roman ou le poème le plus
+passionné. Lui accorderons-nous la même primauté au point de vue de l'effet
+poétique? Ici l'on peut hésiter. Considérons d'abord ce que j'appellerai le
+contenu poétique de l'œuvre, c'est-à-dire ce que l'auteur y a pu mettre de
+poésie en la composant. En fait, la représentation théâtrale, qui est
+l'achèvement de l'œuvre dramatique, est toujours précédée d'une longue période
+de pure élaboration mentale. Avant de faire jouer une pièce, on commence par
+l'écrire. Un drame est donc une œuvre littéraire, que l'on met en scène après
+coup, qui peut-être n'arrivera jamais à la rampe, et qui le plus souvent,
+remarquons-le, ne nous est connue que par la lecture. Nous n'avons donc pas
+besoin d'un grand effort d'abstraction pour nous rendre compte de l'effet que
+peut produire le drame en soi, indépendamment de sa réalisation scénique.</p>
+<p>Ainsi considéré en lui-même et dans son contenu, le drame est une œuvre
+littéraire comme une autre, où l'on peut mettre autant de poésie que dans un
+roman ou dans un poème. Si le dramaturge a l'âme d'un poète, il donnera cette
+âme à ses personnages; il en fera des créatures idéales, tout imprégnées de
+grâce et de charme, ou vibrantes d'émotions lyriques; il leur fera dire les mots
+magiques qui enchantent l'imagination. Tout dans son œuvre, situations,
+caractères, langage, pourra être de pure poésie. Il est des drames où vraiment
+déborde l'imagination lyrique: pour en évoquer des exemples saisissants, il me
+suffira de prononcer les noms d'Eschyle, de Shakespeare, de Gœthe, de Byron, de
+Musset, de Victor Hugo, de Wagner, d'Annunzio. Ainsi donc, que les fictions
+dramatiques puissent contenir en elles-mêmes la plus haute poésie, cela ne peut
+être mis en doute.</p>
+<p>Maintenant demandons-nous si le drame idéal qu'a conçu le poète gagne à être
+réalisé en une action scénique; car, ne l'oublions pas, il est fait pour cela;
+ce n'est qu'à cette condition qu'il sera vraiment un drame, et non simplement
+une œuvre littéraire rédigée par caprice du poète en forme dramatique. Voilà que
+ces fictions, dont la simple représentation mentale nous enchantait, sont
+transportées sur la scène. Je me demande jusqu'à quel point les décors, les
+costumes, le jeu des acteurs me rendront cet enchantement. Que l'œuvre gagne en
+vie, en émotion, en plénitude et intensité d'effet, cela est indéniable. Mais en
+effet poétique? J'ai bien des doutes. Il est rare que la mise en scène puisse
+réaliser pleinement la conception du poète. Ou plutôt elle la réalisera trop.
+Elle l'alourdira. Il n'est personne qui n'ait éprouvé cette impression, ayant lu
+une pièce de théâtre et la voyant à la scène, d'être en un sens déçu. Ce n'est
+plus ce que l'on rêvait.</p>
+<p>Le fait d'être incarnées en un acteur ôte à ces figures idéales quelque chose
+de leur attrait; elles ne sont plus aussi poétiques, n'étant plus aussi
+imaginaires. Le comédien, bien qu'il soit transfiguré jusqu'à un certain point
+par son rôle et que sur la scène il prenne quelque chose de l'idéalité de son
+personnage, nous en présente néanmoins une image trop précise encore, trop
+limitée, trop objective: quoi qu'il fasse, il ne saurait nous rendre à chacun
+notre rêve. L'œuvre pathétique gagnera à l'exécution intégrale. L'œuvre poétique
+y perdra, et d'autant plus qu'elle sera plus poétique. Que devient par exemple,
+à la représentation, le symbolisme des drames d'Ibsen? Quel effet poétique peut
+produire le fondeur de boulons qui propose à Peer Gynt de le remettre dans la
+cuiller, ou la chute de Solness le constructeur, ou Rubeck entraînant Irène vers
+les sommets glacés de l'idéal tandis que Maïa portée par son rude compagnon
+redescend vers la vie? Ce sont là des métaphores qui représentées idéalement
+garderaient le sens symbolique qu'elles avaient dans l'esprit du dramaturge,
+mais qui figurées sur la scène et prises au sens réel déconcertent le spectateur
+par leur bizarrerie. Que reste-t-il, dans la mise en scène la plus ingénieuse,
+de la féerie des drames wagnériens? Des tableaux rêvés par le dramaturge à ceux
+qui nous sont réellement présentés, il y a un déchet effrayant<a href="#note14"><u>[14]</u></a>. La moitié du
+Faust de Gœthe, la plus poétique, est injouable. Il se trouve donc que si le
+dramaturge s'est laissé trop librement aller à sa fantaisie, il sera très
+difficile de réaliser au théâtre ses conceptions. Il devra s'en rendre compte
+d'avance, s'il est vraiment un homme de théâtre, qui voit toujours ses
+personnages en scène et compose au point de vue de l'effet scénique. Et cette
+préoccupation tendra à limiter son inspiration. L'imagination du dramaturge est
+donc moins libre que celle du pur poète; elle se meut dans un champ moins vaste;
+les exigences de la mise en scène la rappellent à la réalité.</p>
+<p>L'épreuve de la représentation réelle nous fera constater encore une chose
+peut-être plus grave, c'est que trop de poésie peut nuire au théâtre, et même
+qu'il y a dans une certaine mesure conflit entre l'effet poétique et l'effet
+dramatique. Les scènes de pure poésie, qui nous charment le plus à la lecture,
+risquent à la représentation de paraître languissantes: elles suspendent
+l'action. Le drame demande du mouvement, de la passion, des conflits d'âme, non
+de la contemplation et du rêve. Il est rare qu'au théâtre les beaux vers soient
+en situation et que les créatures poétiques nous semblent assez vivantes. «L'art
+théâtral, disait Joubert, n'a pour objet que la représentation. Un acteur doit
+donc avoir l'air demi-ombre et demi-réalité. Ses larmes, ses cris, son langage,
+ses gestes, doivent sembler demi-feints et demi-vrais. Il faut enfin, pour qu'un
+spectacle soit beau, qu'on croit imaginer ce qu'on y entend, ce qu'on y voit, et
+que tout nous y semble un beau songe<a href="#note15"><u>[15]</u></a>.» On ne saurait indiquer avec plus de
+finesse la condition requise pour qu'une pièce de théâtre produise un effet
+poétique. Mais on sait aussi combien cet idéal est opposé aux réelles tendances
+de l'art dramatique. La poésie veut l'illusion consciente. Le drame tend à se
+rapprocher toujours davantage de la réalité et de la vie.</p>
+<p>Dans la musique au contraire, nous allons voir la tendance poétique devenir
+dominante. Il n'est pas de forme d'art qui lui soit comparable à ce point de vue.
+Nous arriverons même, en analysant les effets qu'elle produit, à constater que
+vraiment elle est plus poétique que la poésie même, je veux dire que l'art des
+vers. Nous nous trouvons donc en présence d'un cas éminent auquel il faut que
+notre définition de la poésie, si elle est exacte, s'adapte d'emblée. Supposons
+en effet qu'elle se justifie moins aisément dans le cas spécial où précisément
+le sentiment poétique acquiert toute sa pureté, l'épreuve serait suffisante:
+elle serait condamnée.</p>
+<p>Dans le chant, nous trouvons la musique unie à la poésie verbale. Le seul
+fait de cette union, si intime qu'il en résulte une œuvre d'une homogénéité
+parfaite, prouve entre les deux arts une singulière affinité de nature. Ce n'est
+pas seulement par la forme qu'ils se ressemblent, par la commune recherche de
+l'harmonie sonore, par l'aisance avec laquelle ils s'adaptent aux mêmes rythmes;
+c'est bien par le fond et par leur essence intime. Il serait absolument
+impossible de mettre en musique une ligne de vraie prose, par exemple l'énoncé
+d'un théorème de géométrie; des vers un peu prosaïques se laissent difficilement
+chanter; les beaux vers semblent appeler d'eux-mêmes, pour développer toute leur
+poésie, l'expression musicale. Il y a donc affinité entre la poésie verbale dans
+ce qu'elle a de plus poétique, et la musique dans ce qu'elle a de plus musical.
+Les deux arts se rejoignent dans leur plus haute expression. En s'unissant à la
+poésie verbale, la musique donne, à tous les sentiments qu'exprime la parole, sa
+résonance profonde et prolongée; elle donne à la voix humaine une richesse de
+timbre, une variété d'intonations, une vibration, une ampleur, une puissance à
+laquelle ne saurait atteindre le simple parler: elle augmente d'une façon
+étonnante la valeur expressive de chaque mot prononcé. En même temps, par son
+charme propre, par l'harmonie dans laquelle elle nous enveloppe, elle nous amène
+rapidement à une sorte d'extase et d'ivresse lyrique dans laquelle notre
+imagination est prête à réagir d'une manière intense à toute suggestion verbale.
+Dans de telles dispositions physiques et morales, les images surgissent
+d'elles-mêmes, et prennent le charme de la mélodie qui accompagne leur évocation.
+On s'explique ainsi que le vers chanté produise un effet poétique que la simple
+lecture ne lui donnerait pas.</p>
+<p>Mais la musique n'a pas besoin de l'aide de la parole pour exprimer ce
+qu'elle veut nous dire. Livrée à elle-même, par ses propres moyens, elle peut
+évoquer des images. A ce titre elle a droit d'être comptée parmi les arts <i>représentatifs</i>.
+</p>
+<p>Elle nous suggérera, par le moyen des sons, des images sonores. L'imagination
+auditive en effet joue un certain rôle dans la perception des sons eux-mêmes.
+Quand par exemple un instrumentiste veut nous faire entendre une note
+déterminée, ce que nous percevons, c'est moins le son réellement émis que la
+sonorité idéale qu'il a la prétention de représenter; pourvu que l'exécution ne
+soit pas décidément trop défectueuse, nous nous contentons d'un à peu près dans
+la représentation; nous rectifions mentalement la note, de même que lorsqu'on
+nous parle une langue qui nous est très familière, nous suppléons par la pensée
+aux défauts de l'émission vocale, et croyons entendre intégralement des mots
+dont on ne prononce que la moitié. C'est cette sorte de restitution mentale qui
+nous permet d'entendre avec plaisir un air joué sur un instrument un peu
+faux<a href="#note16"><u>[16]</u></a>. Même phénomène se produit pour toute imitation musicale. Il nous
+suffit de reconnaître le son que la musique veut imiter pour nous imaginer que
+nous le percevons vraiment: l'image sonore que l'on veut nous suggérer est
+tellement présente à notre esprit, qu'à peine nous apercevons-nous de
+l'insuffisance de l'imitation. Le musicien pourra donc dessiner des images
+sonores d'un trait musical aussi bref, aussi sommaire, aussi conventionnel que
+la ligne par laquelle le dessinateur représente une image visuelle; notre
+imagination complète cette figure schématique, la remplit de ses
+représentations, et nous fait apparaître l'image intégrale de l'objet. C'est
+ainsi que la musique représente sans les reproduire tout à fait les bruits de la
+nature, les murmures de la forêt, le chant des oiseaux, le rythme des vagues, le
+sifflement du vent, le tonnerre, le grondement du canon, le tintement des
+cloches, les accents d'une voix joyeuse, irritée ou plaintive. On a beaucoup
+discuté sur la légitimité de ces imitations. Quelques esthéticiens sévères n'y
+veulent voir qu'un divertissement puéril. Je crois qu'à la critiquer ainsi ils
+perdent leur temps. En fait les plus grands musiciens, dans des œuvres très
+sérieuses, l'ont pratiquée. L'imitation musicale est possible, nous y prenons
+plaisir et nous sommes libres. Il n'est donc pas probable que nous y renoncions
+jamais. Quand elle ne serait qu'un jeu, l'art a droit au caprice. Tout ce que
+l'on peut lui demander, c'est d'être discrète, et plus symbolique que littérale.
+Mais il serait tout à fait injuste de méconnaître ce qu'il y a de poétique dans
+ces réminiscences de la nature qui passent de temps à autre dans la musique
+instrumentale.</p>
+<p>Avec ces images sonores apparaîtront en même temps, évoquées par association
+d'idées, les images visuelles correspondantes. Ainsi une imitation même très
+discrète du bruit rythmé des vagues qui battent une falaise nous les fera voir,
+glauques, écumantes, bondissant à l'assaut des rochers. Nous ne pouvons entendre
+une marche funèbre sans nous représenter des images de deuil. Le timbre de
+certains instruments agit sur l'imagination visuelle d'une manière spéciale.
+«Les masses d'instruments de cuivre, dans les grandes symphonies militaires,
+éveillent l'idée d'une troupe guerrière couverte d'armures étincelantes,
+marchant à la gloire ou à la mort<a href="#note17"><u>[17]</u></a>.» La harpe éveille des idées de triomphe,
+de gloire et de splendeur. «Les sons de la région aiguë ont un éclat cristallin
+et rayonnant, qui évoque à l'esprit l'idée de fêtes brillantes, de banquets
+magnifiques inondés de lumière, ou qui transporte notre imagination dans le
+monde gracieux de la féerie<a href="#note18"><u>[18]</u></a>.» Le cor est un instrument essentiellement
+poétique. «Aucun instrument peut-être n'agit aussi puissamment sur la fantaisie
+de l'auditeur. Les sons du cor transportent l'esprit au loin, dans les libres
+espaces, au sein des vastes forêts, sous l'ombrage des chênes séculaires, ou
+dans les pays charmants du rêve et de la féerie, aux bords des claires fontaines
+où l'on entend par les belles nuits d'été résonner les notes mystérieuses du cor
+d'Obéron<a href="#note19"><u>[19]</u></a>».</p>
+<p>Telle peut être la puissance de la suggestion musicale, que les images
+secondaires passent au premier plan de la conscience, et nous fassent oublier la
+musique même; nous ne l'entendons plus que d'une oreille distraite, comme un
+accompagnement à notre rêverie; ou bien encore nous la faisons entrer dans notre
+songe, dans lequel elle se fond et se transforme. Ainsi le dormeur qui rêve de
+batailles pendant que la pluie fouette les vitres perçoit ce bruit sans en avoir
+conscience; il l'utilise en quelque sorte pour donner plus d'intensité à ses
+représentations; et ce qu'il croit entendre réellement, c'est le crépitement de
+la fusillade.</p>
+<p>Jamais bien entendu ces suggestions de la musique n'auront la netteté que
+peut avoir une description verbale. La musique purement instrumentale ne doit
+même pas chercher à suggérer des images trop précises. Elle n'y réussirait que
+très difficilement, et pour l'avoir tenté risquerait d'être obscure. On peut
+dire que toujours, dans la musique descriptive à programme précis, quelque chose
+des intentions du musicien échappe à l'auditeur. Le mal ne serait pas très grand
+si la composition, abstraction faite de toute intention descriptive, restait
+assez musicale pour intéresser par elle-même. Mais cela précisément n'est
+possible que si l'auteur s'est abandonné à son inspiration sans chercher à
+rendre avec précision telle ou telle image, c'est-à-dire s'il n'a pas suivi un
+programme trop déterminé. S'il a voulu représenter formellement quelque chose,
+voilà des intentions, étrangères à la musique pure, qui interviennent dans son
+inspiration; intentions qui peuvent donner à l'œuvre plus de richesse et
+d'intérêt si elles sont comprises, mais qui troublent et inquiètent l'auditeur
+si elles ne le sont pas. On ne se laisse plus aller à ses impressions. On sent
+bien que cette musique à des prétentions symboliques, qu'elle veut dire quelque
+chose, mais quoi? Le sens échappe; et si l'on renonce à le chercher, l'œuvre,
+prise au sens propre, écoutée comme de la pure musique, paraîtra bizarre et
+incohérente. La musique descriptive devra donc se contenter d'entraîner l'esprit
+de l'auditeur dans une certaine direction, en laissant toujours à la fantaisie
+individuelle un certain jeu. Dans l'<i>Andante</i> de la symphonie pastorale, il
+n'est pas douteux d'abord que Beethoven n'ait voulu donner à sa scène musicale
+un caractère représentatif; il l'a bien située mentalement <i>au bord du ruisseau</i>,
+et je puis ajouter en toute certitude, d'après le caractère de la phrase
+mélodique qui donne son accent à toute la scène, <i>dans la profondeur des bois</i>.
+Maintenant s'est-il proposé cette gageure puérile, de figurer aussi exactement
+que possible, par le moyen des sons, un tableau déterminé? Ce serait lui faire
+injure, car ce serait supposer qu'il n'était ni musicien, ni poète. Nous devons
+concevoir tout autrement, et l'état d'âme dans lequel il a composé son œuvre, et
+la nature des suggestions qu'il veut nous donner. Il s'est transporté en
+imagination, comme fait le poète, au sein de la nature; il a prêté l'oreille au
+chant des oiseaux, à leur appel mélancolique, aux rumeurs profondes de la forêt;
+il s'est rappelé ses rêveries de promeneur solitaire; il a recueilli en lui-même,
+pour s'en pénétrer davantage, toutes les émotions qu'il en avait reçues. Et
+librement, pendant que passaient en lui ces images d'allégresse ou de mélancolie,
+il a chanté. Et de lui-même, parce que son âme était toute musicale, ce chant
+intérieur s'est mis en harmonie avec ces images. Il n'a voulu rendre ni le
+murmure du ruisseau, ni les rides légères qui passent à sa surface; mais la
+mélodie qui s'est alors présentée spontanément à son esprit était celle que l'on
+peut concevoir, en pensant à ces choses; elle était inspirée de ces rêveries, et
+elle les inspirait aussi, tantôt subordonnée, tantôt dominante, en sorte que
+parfois les réminiscences de la nature affleurent en quelque sorte dans la
+composition, que parfois elles s'effacent pour faire place à la musique pure.
+Qui pourrait déterminer le rapport qui s'établit entre ces images poétiques,
+fuyantes et mobiles, et le chant qui les accompagne? Il doit être aussi variable
+que celui qui s'établit dans la parole émue, par exemple lorsque nous décrivons
+un spectacle émouvant auquel nous avons assisté, entre la pensée que nous
+voulons exprimer et les intonations de notre voix; tantôt ces intonations
+répondent à l'émotion que nous avons éprouvée, tantôt par une sorte de mimique
+symbolique elles se font semblables aux objets dont nous parlons, elles en
+figurent de quelque manière le mouvement, la grandeur, le caractère et jusqu'à
+la forme même. Il ne faut donc pas se demander si tel effet musical exprime le
+miroitement de l'eau, ou son murmure, ou l'impression que nous en recevons; il
+exprime un peu de tout cela, parce que tout cela était présent à l'esprit du
+musicien au moment de l'inspiration.</p>
+<p>Il doit en être de même dans une description musicale quelconque. Si elle est
+vraiment musicale, elle ne reproduira littéralement aucun des bruits que nous
+pouvons percevoir dans la réalité, la caractéristique de ces bruits étant de
+n'être pas musicaux; elle les transposera; elle ne nous en présentera qu'un
+équivalent. Et de même, ce sera par une transposition symbolique, par de
+véritables métaphores qu'elle représentera l'apparence visible des choses. Ce
+qu'elle nous fera percevoir en réalité, ce ne seront jamais que des notes, des
+accords musicaux, des mélodies et de l'harmonie, en un mot de la musique pure.
+Cette musique sera toujours de quelque manière en correspondance avec les
+visions qui l'ont inspirée. Mais le seul rapport constant que l'on puisse exiger
+entre ces deux termes, le seul d'ailleurs qui naturellement s'établisse, c'est
+un rapport d'<i>harmonie</i>. — Maintenant, que se passera-t-il dans l'esprit
+de l'auditeur, quand l'œuvre ainsi composée lui sera soumise? Ici le mouvement
+psychique s'opère en sens inverse. Le compositeur allait de l'image au motif
+musical<a href="#note20"><u>[20]</u></a>; l'auditeur devra aller du motif musical, qui seul lui est donné, à
+l'image. Il a peu de chances pour la retrouver exactement telle que le
+compositeur l'avait conçue. Que cela ne nous tourmente pas. N'essayons pas de
+deviner. La musique a bien autre chose à faire que d'exercer notre sagacité.
+Laissons-nous aller, sans nous imposer aucun effort de pensée, à la simple
+contemplation. Écoutons cette phrase musicale qui nous enchante comme nous
+écouterions le bruissement du feuillage, sans plus nous préoccuper de lui
+trouver un sens. D'elle-même la pente de la rêverie entraînera notre imagination
+dans le sens voulu. Les images qui spontanément nous apparaîtront se mettront en
+accord avec la mélodie; elles en prendront l'allure, le caractère, la teinte
+sentimentale; et il se trouvera que sans l'avoir cherché nous nous
+représenterons des scènes de la nature, sinon identiques, du moins analogues à
+celles que le musicien avait conçues. Nous sommes ainsi entrés dans son œuvre
+plus profondément que nous n'aurions fait, si nous nous étions appliqués à
+l'interpréter: nous en avons retrouvé l'intime poésie.</p>
+<p>On s'expliquera de la même manière comment la musique arrive à représenter
+des sentiments complexes tels que l'espérance, le regret, le désespoir, la
+fureur, la haine ou l'amour.</p>
+<p>Par les mêmes procédés qui lui servent à décrire les scènes de la nature,
+elle évoquera les drames de la vie intérieure. Le compositeur, pénétré du
+sentiment qu'il veut exprimer, et se donnant l'intense représentation de la
+scène morale qu'il veut décrire, se laissera simplement aller à l'inspiration
+musicale; il ne cherchera pas des accords qui signifient qu'il éprouve cette
+émotion, mais des accords qui soient en harmonie avec elle et qui la lui rendent
+amplifiée de leur expression. Tous les mouvements de la passion qu'il éprouve
+pour son compte ou qu'il prêle à son personnage imaginaire, élans ou
+prostrations, tensions et détentes, auront leur contre-coup dans le tracé de sa
+phrase mélodique; ils s'y inscriront comme dans un graphique; ils détermineront
+les intonations de ce chant intérieur, thème initial, <i>toujours improvisé</i>,
+qu'ensuite on développe à loisir. L'auditeur à son tour, s'il a lui-même une âme
+passionnée en qui ces accents pathétiques doivent trouver un écho, éprouvera par
+contre-coup des émotions analogues; et ce sont celles-là que la musique lui
+semblera exprimer.</p>
+<p>Nous avons à chercher enfin quel état d'âme correspond à l'audition de la
+musique purement musicale, de celle qui n'a l'intention de figurer quoi que ce
+soit, et nous fait simplement percevoir des formes sonores en dehors desquelles
+nous n'avons rien à nous représenter.</p>
+<p>Elle est poétique, elle aussi. Elle peut l'être à un degré éminent. Je ne
+sais si aucun poème, aucune œuvre d'art, aucun spectacle de la nature donne une
+impression de poésie comparable à celle que produisent certaines œuvres
+musicales, dont pourtant il serait impossible de dire ce qu'elles représentent
+ou ce qu'elles expriment. Notre théorie psychologique semble ici se trouver en
+défaut. Nous nous trouvons en présence d'une œuvre d'art à la perception de
+laquelle ne semble s'ajouter aucune rêverie, et pourtant elle est poétique. À
+quel titre, et j'allais dire de quel droit l'est-elle?</p>
+<p>La musique non descriptive a déjà cela de la rêverie, qu'elle ne fait aucun
+appel à la réflexion. Rien ici à interpréter, rien à expliquer. On parle bien
+d'idées musicales; ce n'est qu'une façon de parler, assez défectueuse d'ailleurs;
+ces prétendues idées ne sont que des thèmes musicaux, des formes sonores, qui
+n'ont avec une conception intellectuelle aucune analogie. Après quelques
+instants d'audition, la pensée, comprenant qu'elle n'a rien à faire ici, se
+désintéresse de ce qui se passe; elle s'accorde un répit, et s'endort. On entre
+dans l'état purement contemplatif. On assiste au défilé des images sonores. Et
+ce défilé, lent ou précipité, a toujours quelque chose d'émouvant, de pathétique.
+Car la musique non descriptive est néanmoins expressive. Elle l'est puissamment
+et constamment, au point qu'il n'est pas un accent de la mélodie, pas un accent
+rythmique, pas un accord qui ne corresponde à une nuance d'émotion particulière.
+</p>
+<p>«La musique, dit Taine, a cela d'exquis qu'elle n'éveille pas en nous des <i>
+formes</i>, tel paysage, telle physionomie d'homme, tel événement ou situation
+distincte, mais les états de l'âme, telle nuance d'allégresse ou de mélancolie,
+tel degré de tension ou d'abandon, la plus riche plénitude de sérénité ou une
+mortelle défaillance de tristesse. Toute la population ordinaire d'idées a été
+balayée, il ne reste que le fonds humain, la puissance infinie de jouir et de
+souffrir, les soulèvements et les apaisements de la créature nerveuse et
+sentante, les variations et les harmonies innombrables de son agitation et de
+son calme<a href="#note21"><u>[21]</u></a>.» Tels sont bien les sentiments dont nous affecte immédiatement la
+musique.</p>
+<p>Mais agissant à ce point sur la sensibilité, comment n'exercerait-elle pas
+indirectement une action sur l'imagination? Comment, nous trouvant dans cet état
+de détente intellectuelle si favorable au rêve, et par surcroît vibrants, émus,
+ne rêverions-nous pas? Ce ne sera rien de précis. Mais il est impossible que ces
+accents pathétiques n'éveillent pas en nous des espoirs, des désirs, des
+regrets, des nostalgies, qui comme tous nos sentiments tendront à s'épanouir en
+souvenirs et en images. Cela bien entendu n'est pas obligatoire. Nous avons
+parfaitement le droit de prendre la musique au sens propre, d'en goûter la
+facture, l'élégance, la beauté, l'expression purement musicale, et de ne pas
+nous dépenser à son sujet en émotions ou rêveries supplémentaires. Mais nous
+appellerons au contraire ces émotions et ces rêveries de tout notre cœur, si
+nous sommes poètes. Nous profiterons de cette occasion qui nous est donnée de
+mettre en jeu notre imagination. Nous irons au-devant des suggestions, loin de
+leur résister. Nous voyons donc que la musique non descriptive est éminemment
+poétique en ce sens que plus qu'aucune autre elle nous incite à la libre rêverie.
+</p>
+<p>Elle l'est encore en ce sens qu'elle nous donnera, plus que des tableaux et
+des statues, plus qu'une action dramatique, plus qu'un poème, <i>la sensation de
+l'imaginaire</i>. La musique est toute d'invention humaine; elle ne ressemble à
+rien. Le trait mélodique dessine son arabesque, reste un instant tout entier
+présent à la conscience, et s'évanouit. Des voix s'élèvent, frémissantes et
+passionnées, qui ne sont la voix d'aucun être. Parfois s'édifient de
+merveilleuses architectures; l'instant d'après elles se trouvent différentes,
+plus mobiles et décevantes que les palais de la fée Morgane. La musique nous
+transporte dans un monde étrange et merveilleux, où nous perdons conscience de
+toutes les réalités. Après quelques minutes d'audition, quand elle nous a saisis
+tout entiers, elle ne nous donne plus l'impression d'un bruit réel que nous
+percevrions au dehors; elle devient intérieure et toute psychique. Elle nous
+fait l'effet d'un rêve, plus riche, plus coloré, plus pathétique, plus délirant
+que ceux que peuvent suggérer le haschich ou la fièvre.</p>
+<p>Je me souviens de m'être un jour trouvé dans cet état d'esprit, d'une manière
+bien caractérisée, au cours d'une audition musicale. Ce jour-là s'était produit
+ce phénomène bien connu, cette émotion intense qui parfois prend un auditoire et
+revient aux exécutants, dont le jeu devient plus expressif encore: alors l'effet
+est incomparable. On ne voit plus rien. La foule pressée sur les gradins, les
+instruments, la salle, le scintillement des lustres, tout disparaît. Seule, la
+grande voix de l'orchestre s'élève comme d'elle-même, et plane dans le silence
+absolu. J'étais donc perdu dans cette extase. A quoi pensais-je? A rien je crois.
+C'était un état de pure contemplation musicale. Mais pendant que je me laissais
+ainsi aller à cette contemplation, peu à peu, je m'en suis rendu compte après
+coup, mon attention achevait de se détendre; je ne m'appliquais même plus à
+percevoir les formes sonores; les sons, ne m'affectant plus que comme sensation,
+devenaient eux aussi un simple état de conscience. Et tout à coup je revins à la
+réalité. Qui m'y avait ramené? Peut-être un incident extérieur, un bruit
+insolite, une sensation de gène physique due à une immobilité prolongée;
+peut-être un retour spontané de l'activité mentale, comme lorsqu'on se réveille
+simplement parce qu'on a assez dormi. Je regardai autour de moi. L'aspect de la
+salle, à ce moment; était curieux. Un millier d'êtres humains étaient là
+immobiles, les yeux fixes, en état d'hypnose, pendant que de son bâton le chef
+d'orchestre, avec de grands gestes, semblait épandre sur eux le fluide musical.
+Quelle chose étrange que la musique! Vraiment je ne sais si nous pouvons jamais
+nous trouver, tout éveillés, dans un état mental aussi voisin du rêve proprement
+dit que dans l'audition musicale. Enfin ce rêve est esthétique de sa nature; il
+l'est par obligation, il ne peut pas ne pas l'être. La musique en effet se meut
+dans l'harmonie; elle n'emploie que des combinaisons sonores qui présentent par
+elles-mêmes un caractère de beauté. La matière première qu'elle met en œuvre, le
+simple son musical est déjà quelque chose d'esthétique; chacune des notes dont
+se compose une mélodie est en elle-même un pur accord; dans son émission même il
+y a de l'art. Une ligne peut être dépourvue de beauté; un motif musical ne le
+peut pas. Ainsi la musique est esthétique par essence. Je ne parle pas seulement
+de la grande expression pathétique qui sort de l'ensemble d'une œuvre donnée;
+mais dans le détail, dans chaque mesure, dans chaque accord, il y a une beauté
+d'expression. Dans les belles œuvres musicales tout concourt à porter
+l'impression de poésie à son plus haut degré. Certaines symphonies doivent
+compter parmi les plus beaux rêves que l'homme ait jamais conçus.</p>
+
+
+<a name="8"></a>
+<br>
+<br>
+CHAPITRE V
+<br>
+<br>
+LA POÉSIE LITTÉRAIRE
+<br>
+<br>
+§ 1. — EFFET SUR L'INTELLIGENCE.
+<br>
+
+<p>Nous considérerons enfin une œuvre littéraire, et chercherons à nous rendre
+compte de ce qui se passe en nous au cours de notre lecture.</p>
+<p>Quand je lis une page de <i>prose prosaïque</i>, mon esprit travaille. Je
+cherche à comprendre les phrases, à m'assimiler les idées. Alors même que l'on
+me parlerait de choses concrètes qu'il faut que je me représente (description
+d'une machine, récit d'un fait historique, etc.), je me sers de mon imagination
+pour me figurer les choses dans leur réalité. Jusqu'au terme de ma lecture, j'ai
+gardé ma pleine lucidité d'esprit.</p>
+<p>Même effet si je lis des vers d'un caractère technique, didactique,
+philosophique, de ceux en un mot où l'auteur s'est proposé d'exprimer des idées.
+Je puis les lire avec intérêt, admirer leur ingéniosité, leurs qualités de
+facture, la justesse, la profondeur de la pensée. Ils peuvent exciter mon
+intelligence; mais en fait, et pour cette raison même, ils ne me donnent à aucun
+degré l'impression de poésie.</p>
+<p>Je dois faire encore à ce sujet une remarque dont on verra tout à l'heure
+l'utilité: c'est que le sens d'une phrase abstraite et prosaïque est conçu par
+un acte très rapide de l'esprit et comme dans un éclair. On peut rester quelque
+temps avant de comprendre; mais dès que l'intellection se produit, c'est une
+illumination brusque, instantanée. C'est que de telles phrases nous donnent
+seulement une <i>idée</i> des choses, et l'idée a cette particularité, de ne
+pouvoir séjourner dans l'esprit; elle ne peut que passer; elle est le moment de
+l'aperception.</p>
+<p>Soit au contraire une œuvre poétique. L'allure qu'elle donnera à ma pensée
+sera toute différente.</p>
+<p>Je prendrai à dessein mes exemples dans des œuvres très connues, que chacun
+ait présentes à l'esprit et sur lesquelles il soit facile de refaire
+l'expérience.</p>
+<p>J'ouvre la Légende des siècles. Je relis le Petit roi de Galice:</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ils sont là tous les dix, les enfants d'Àsturie.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+La même affaire unit dans la même prairie<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Les cinq de Santillane aux cinq d'Oviedo.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+C'est midi; les mulets, très las, ont besoin d'eau,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+L'âne a soif, le cheval souffle et baisse un œil terne,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et la troupe a fait halte auprès d'une citerne.</p>
+<p>Quand je commence à lire ces vers, ma pensée est lucide, mon attention
+excitée. Il me faut interpréter ce texte, comprendre ce que le poète veut dire,
+me mettre au courant de la situation. Je suis encore moi. J'ai conscience d'être
+dans ma chambre, un livre en main. Je vois la page imprimée. J'articule en
+moi-même les mots que je lis. Mais bientôt la suggestion poétique tend à se
+produire. Des images m'apparaissent, encore vagues et indécises:</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Vers le Nord, le troupeau des nuages qui passe,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Poursuivi par le vent, chien hurlant de l'espace,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+S'enfuit, à tous les pics laissant de sa toison.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Le Corcova remplit le fond de l'horizon.</p>
+<p>Mais je m'enfonce davantage dans ma lecture. L'intérêt dramatique du poème
+devient plus intense; la suggestion opère avec plus de force:</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Alerte! Un cavalier passe dans le chemin.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+C'est l'heure où les soldats, aux yeux lourds, aux fronts blêmes,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+La sieste finissant, se réveillent d'eux-mêmes.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Le cavalier qui passe est habillé de fer;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Il vient par le sentier du côté de la mer;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Il entre dans le val; il franchit la chaussée;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Calme, il approche . . . </p>
+<p>A partir de ce moment, le cours de ma pensée est décidément orienté dans le
+sens de la rêverie; et ce moment précis, que l'on pourrait marquer dans toute
+œuvre d'imagination, est celui où le lecteur éprouve, pour un des personnages
+mis en scène, une émotion sympathique. Jusque-là, on pensait, on imaginait
+volontairement. À partir de ce moment, on est pris, saisi, entraîné. On entre
+dans l'état second, dans une sorte de transe, où l'on devient docile à toutes
+les suggestions. Nous nous plaçons au point de vue de ce personnage. Nous voyons
+de ses yeux, et avec la netteté que l'émotion donne à nos représentations, les
+événements qui vont se dérouler. Ces images visuelles, les premières apparues,
+vont amener les autres à leur suite. Quand s'engagera la scène épique, héroïque,
+où Roland, seul contre cent, tranchera de ses grands coups d'épée géants et
+bandits, je n'aurai plus conscience de me la figurer, je croirai la percevoir.
+Qu'elle soit merveilleuse, invraisemblable, peu importe maintenant, puisque j'y
+assiste! J'entends les chocs d'armure, les gémissements, les clameurs de la
+bataille.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Durandal, à tuer ces coquins s'ébréchant,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Avait jonché de morts la terre, et fait ce champ<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Plus vermeil qu'un nuage où le soleil se couche;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Elle s'était rompue en ce labeur farouche;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Ce qui n'empêchait pas Roland de s'avancer;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Les bandits, le croyant prêt à recommencer,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Tremblants comme des bœufs qu'on ramène à l'étable,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+A chaque mouvement de son bras redoutable,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Reculaient, lui montrant de loin leurs coutelas;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et, pas à pas, Roland, sanglant, terrible, las,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Les chassait devant lui parmi les fondrières;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et, n'ayant plus d'épée, il leur jetait des pierres.</p>
+<p>Longtemps encore après que la lecture est terminée, on est hanté de cette
+tragique vision, d'autant plus obsédante qu'elle reste inachevée. Elle subsiste
+au plus profond de nous-mêmes alors même que nous n'y pensons plus, comme une
+chose réelle quand nous en détournons les yeux.</p>
+<p>La poésie, avons-nous remarqué, n'est pas inhérente à la forme du vers. Nous
+aurions pu tout aussi bien en demander des exemples à la prose. Il est des pages
+de J.-J. Rousseau, de Chateaubriand, de Guyau, de Loti, de Maeterlinck, qui ont
+un charme comparable à celui des plus beaux poèmes.</p>
+<p>Veut-on des exemples de la suggestion portée à son degré le plus intense?
+C'est dans l'épopée en prose, dans le roman que nous en pourrions trouver. Pour
+des raisons diverses sur lesquelles nous aurons à revenir, la prose peut
+ébranler l'imagination plus fortement encore que le vers. La lecture d'un roman
+peut déterminer en nous de véritables hallucinations. Nous ne vivons plus de
+notre vie propre, mais de la vie des personnages dont nous suivons l'existence
+aventureuse. Nous souffrons de leur souffrance, nous nous épouvantons de leurs
+terreurs, nous aimons de leurs amours. Nous les voyons agir devant nous, et
+pourtant nous sentons que nous sommes en eux, comme dans notre double, comme
+dans un Moi qui nous serait extérieur. Notre rêverie prend absolument les
+caractères du songe; nous sommes aussi étrangers aux réalités extérieures, aussi
+isolés dans nos représentations que nous pouvons l'être dans le sommeil le plus
+profond. Et de fait, sommes-nous vraiment éveillés? Il me semble plutôt que nous
+entrons dans un état d'hypnose, accompagné de sensations assez particulières qui
+montrent que quelque chose dans les fonctions physiologiques du cerveau est
+modifié: c'est dans la tête une sensation de tiédeur un peu fiévreuse et
+pourtant agréable; c'est une allure particulière des images qui se présentent
+par tableaux tout faits, comme des <i>images coloriées</i> que l'on regarderait
+et non comme de simples représentations. C'est à un degré à peine atténué ce qui
+se produit dans la somnolence d'une lourde après-midi d'été, quand sans fermer
+tout à fait les yeux on s'accorde quelques minutes de rêvasserie; ou bien en
+wagon, dans cette sorte d'excitation cérébrale un peu trouble que cause la
+trépidation du train, dans cette demi-fièvre qui brouille et accélère les
+associations d'idées, qui fait apparaître et disparaître brusquement les images,
+«comme si l'on avait secoué la boîte à souvenirs de l'esprit<a href="#note22"><u>[22]</u></a>»; ou bien
+encore au coin du feu, après une longue marche par la pluie et le vent, quand on
+s'engourdit dans le bien-être de la réaction physique, et que l'afflux du sang
+au cerveau fait reparaître en demi-hallucination les souvenirs de la journée.
+Tel est bien l'effet des romans, surtout lorsqu'il s'agit de ces récits
+merveilleux qui ont déjà par eux-mêmes l'allure du rêve: les Mille et une nuits,
+Cyrano de Bergerac aux pays du soleil, Gulliver à Lilliput, les Contes
+fantastiques d'Hoffmann, Andersen, E. Poe, Rudyard Kipling! Visions
+hallucinantes qui nous font entrer si profondément dans le monde imaginaire,
+qu'il nous faudra un effort presque douloureux pour revenir à la réalité.
+Pendant que nous sommes ainsi hypnotisés, qu'un incident quelconque, une
+sonnette qui tinte, une voix qui nous interpelle, nous tire brusquement de notre
+rêve: nous avons ce regard effaré du dormeur qui se réveille en sursaut. Nous
+considérons avec stupeur les objets qui nous entourent, ne les reconnaissant
+plus. Nous revenons de si loin!</p>
+<p>Nous avons étudié l'effet de la poésie dans des formes assez variées pour
+pouvoir en déterminer la nature.</p>
+<p>Nous voyons d'abord que dans la lecture d'une œuvre poétique, notre esprit
+est plus actif qu'il ne le croit lui-même. Il nous semble que toute notre
+activité se réduit à la contemplation des images qui nous seraient présentées
+toutes formées dans l'œuvre même. C'est en effet de cet acte de vision
+intérieure que nous avons surtout conscience; mais le meilleur de notre activité
+est consacré à la formation même de ces images. Elles sont en effet notre œuvre.
+Nous les attribuons au poète lui-même, parce que c'est lui qui les a le premier
+inventées; nous nous figurons même, par une illusion presque irrésistible, les
+voir dans le texte que nous avons sous les yeux, comme si elles en faisaient
+partie intégrante. Mais cette page imprimée n'est qu'une surface blanche maculée
+de noir. Ce n'est pas là qu'est le poème qui nous enchante: il est dans les
+pensées que nous suggère notre lecture, et ces pensées, nous ne pouvons les
+retrouver qu'en nous-mêmes, en les concevant à notre tour, c'est-à-dire en
+concevant des pensées analogues à celles que l'auteur avait dans l'esprit quand
+il écrivait ces lignes. Lire un poète, c'est faire œuvre de poésie; c'est
+imaginer des tableaux conformément aux indications parfois très brèves qui nous
+sont fournies. Nous le faisons sans effort, car l'art du poète consiste
+justement à nous épargner tout effort; il procède par suggestions si délicates
+que nous n'en prenons même pas conscience; d'un mot, d'une inflexion de voix il
+sait réveiller la poésie latente dans l'âme la plus vulgaire. Je ne dis donc pas
+que nous ayons grand mérite à ce travail de restauration mentale. Je constate
+qu'il est bien notre œuvre, et que c'est bien dans notre propre esprit que se
+déroulent toutes les phases du poème, par une incessante création d'images qui
+est dirigée sans doute, déterminée en grande partie, mais qui demande pourtant
+une certaine initiative intellectuelle.</p>
+<p>En second lieu, nous observons que d'ordinaire la phrase poétique ne nous
+livre toute sa signification que peu à peu, souvent même après coup. Il nous
+faut un certain temps pour entrer dans cet état de rêverie qui caractérise la
+contemplation poétique. Au moment où nous lisons un vers, nous n'en apercevons
+que le sens littéral: et puis les images apparaissent, en suggèrent d'autres,
+qui ouvrent à notre imagination des perspectives illimitées. Les beaux vers ne
+peuvent se lire que lentement. Il faut que nous ayons le temps d'en évoquer
+toute la poésie latente. Les plus poétiques nous font le plus longtemps rêver.
+Après qu'on les a dits, on peut faire silence; le poème ne sera pas pour cela
+interrompu; longtemps encore il continuera de se développer en nous-mêmes par
+son mouvement propre; et c'est peut-être dans cette période qu'il nous donnera
+l'impression la plus poétique. Ainsi le tintement d'une coupe de cristal se
+prolonge en vibrations d'une exquise pureté, dont nous entendons encore la
+résonance idéale quand déjà notre oreille ne les perçoit plus.</p>
+<p>Nous pouvons déterminer enfin avec quelle force une œuvre littéraire doit
+agir sur l'imagination pour produire l'effet le plus poétique.</p>
+<p>Entre les œuvres purement intellectuelles que nous avons citées d'abord comme
+exemple de prosaïsme absolu, et les œuvres purement imaginatives qui déterminent
+de véritables hallucinations, il est des degrés à l'infini.</p>
+<p>De ces degrés divers, quel est le plus favorable? Examen fait, on reconnaîtra
+que c'est le degré moyen, où ne se produit que l'illusion consciente et lucide,
+caractéristique de l'état de rêverie.</p>
+<p>Les poètes s'ingénient à donner à leurs œuvres les titres les plus divers; ce
+seront des Harmonies, des Voix intérieures, des Chants du crépuscule, des
+Méditations, des Contemplations: en réalité, toutes pourraient aussi bien être
+intitulées des Rêveries, car elles ne sont pas autre chose.</p>
+<p>Les suggestions trop intenses nous émeuvent comme le ferait la réalité, niais
+elles ne nous semblent pas plus poétiques. Relisez un poème très dramatique,
+vous reconnaîtrez que l'impression poétique se produit surtout dans les instants
+où l'action se ralentit, et laisse la pensée prendre l'attitude contemplative:
+par exemple dans les descriptions qui servent de pause au récit. Alors les
+images se développent à loisir. Rappelons-nous quelques vers qui nous aient paru
+d'un charme poétique particulier: nous trouverons que ce sont des vers
+contemplatifs plutôt que dramatiques, qui ont dû être conçus dans un état de
+vague rêverie auquel ils nous ramènent.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle voulut aller sur les flots de la mer,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et comme un vent bénin soufflait une embellie<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et nous voilà marchant par le chemin amer.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et dans ses cheveux blonds c'étaient des rayons d'or<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Si bien que nous suivions son pas plus calme encor<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Que le déroulement des vagues, ô délice!</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Des oiseaux blancs volaient alentour mollement<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et des voiles au loin s'inclinaient toutes blanches.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Parfois de grands varechs filaient en longues branches,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Nos pieds glissaient d'un pur et large mouvement.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle se retourna, doucement inquiète<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+De ne nous croire pas pleinement rassurés,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Mais nous voyant joyeux d'être ses préférés,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Elle reprit sa route et portait haut sa tête.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; VERLAINE,
+<i>Romances sans paroles</i>.</p>
+<p>Ce sont bien là de ces visions comme on en peut avoir, au cours d'une
+paisible traversée, en contemplant la mer bleue.</p>
+<p>De toutes les pages vraiment poétiques que nous avons pu lire, en prose ou en
+vers, prenons les plus délicates, les plus exquises, celles qui nous donnent la
+plus pure impression de poésie.</p>
+<p>Nous constaterons, le fait est significatif, que ce sont précisément celles
+où l'auteur <i>décrit un état de rêverie</i>. Parfois il parle en son nom
+personnel, se met lui-même en scène; parfois il nous présente quelque personnage
+imaginaire, dont il nous décrit les pensées. Dans tous les cas les
+représentations auxquelles on nous convie sont de même ordre. L'état d'âme qui
+est exprimé dans ces pages, c'est bien la rêverie. On n'y voit pas la pensée au
+travail, faisant effort pour découvrir la vérité ou la démontrer, mais l'esprit
+détendu, se laissant aller a la contemplation de la nature, au songe intérieur,
+au jeu des pures représentations. Nous-mêmes, nous nous donnons cet état d'âme
+en nous le représentant, avec une vague conscience de ne nous en donner que le
+spectacle. Nous faisons les mêmes songes, mais sans les prendre tout à fait pour
+notre compte, puisque nous les rapportons à un personnage imaginaire. Alors même
+que l'auteur parle en son nom personnel, il n'est par rapport à nous qu'une âme
+étrangère à laquelle nous ne pouvons nous identifier qu'à demi. De là le
+caractère idéal de ces pages de pure rêverie, et l'exquise délicatesse des
+impressions qu'elles nous donnent; en nous qui les lisons, elles sont la
+représentation imaginaire d'un état purement imaginatif: le rêve d'un rêve.</p>
+
+<a name="9"></a>
+<br>
+<br>
+§ 2. — VALEUR POÉTIQUE DE LA PENSÉE.
+<br>
+
+<p>Mais avant d'aller plus loin il importe de nous assurer que notre thèse
+jusqu'ici ne donne pas prise à la critique.</p>
+<p>Que l'imagination joue en poésie un rôle prépondérant, le fait ne saurait
+être mis en doute. On trouvera sans peine des poèmes de grande valeur littéraire
+qui ne sont que des rêves; au lieu qu'il serait impossible de citer un seul
+poème fait uniquement d'idées pures et de conceptions abstraites: s'il en était
+de tels, ils n'auraient de la poésie que la forme verbale; ils ne seraient que
+de la prose rythmée. On conçoit fort bien une poésie qui ne mette en jeu que
+l'imagination, on n'en conçoit pas qui exerce l'intelligence seule: et cela
+suffit à prouver que l'image est en poésie la chose essentielle, l'idée étant
+tout au plus de luxe. Avec une intelligence moyenne et une imagination vive, on
+peut être poète; avec l'intelligence la plus lucide et la plus forte, si l'on
+est dépourvu d'imagination, on devra renoncer à écrire un vers. Nous pouvons
+aussi poser en fait, sans crainte d'être contredits, que la poésie attirera
+plutôt à elle les Imaginatifs que les intellectuels, et qu'en nous mettant à son
+école nous tendrons plutôt à devenir des rêveurs que des penseurs. Mais nous
+sommes allés plus loin, nous avons dit qu'en poésie l'idée n'est rien, que
+l'image est tout. Non seulement la poésie s'adresse à l'imagination de
+préférence, mais elle est toute dans l'effet qu'elle produit sur l'imagination.
+Elle est pure rêverie.</p>
+<p>Cette thèse semblera peut-être trop exclusive.</p>
+<p>De quel droit, nous dira-t-on, restreignez-vous à ce point la fonction du
+poète? Quoi donc? N'admettez-vous pas qu'il ait des idées, et les mette dans son
+œuvre? Quand il vous en apporte, les accueillerez-vous avec défiance, comme un
+élément étranger à la véritable poésie? Et réserverez-vous votre admiration pour
+le poète incomplet, déséquilibré, en qui l'imagination s'est démesurément
+développée aux dépens de l'intelligence? En fait il est des poètes, de très
+grands poètes qui n'ont pas dédaigné de penser, et qui nous donnent à
+réfléchir<a href="#note23"><u>[23]</u></a>. Il y a de fortes pensées dans Lucrèce; il y en a de profondes
+dans Gœthe; d'ingénieuses et subtiles dans Sully-Prudhomme. L'historien de la
+philosophie ne saurait négliger la philosophie des poètes. Ainsi votre
+définition, que vous avez voulu faire aussi large que possible, est en réalité
+bien étroite, au point de choquer les véritables amis de la poésie.</p>
+<p>Je suis allé au devant des objections. Maintenant il faut tirer ces idées au
+clair.</p>
+<p>Qu'on ne se méprenne pas sur ce que je veux affirmer. Jamais je n'ai songé à
+dire que la pensée pure ne jouait et n'avait à jouer aucun rôle dans l'art des
+vers. Sur la part qu'il convient de lui attribuer, je n'ai pas à me prononcer
+ici. Nous ne nous faisons pas tous de la fonction du poète le même idéal, et par
+conséquent des divergences se produiront toujours quand il faudra décider si
+telle œuvre donnée est ou n'est pas de bonne et vraie poésie. Les uns
+demanderont au poète de la pensée, les autres des images, les autres du
+sentiment, les autres de la musique.</p>
+<p>Entre ceux qui admirent Victor Hugo, ceux qui s'enchantent de Lamartine ou
+qui se délectent dans Mallarmé, il ne sera pas facile de s'entendre. Il est
+clair que chacun, jugeant des effets que doit produire la poésie d'après les
+impressions qu'il reçoit de son poète favori, les décrira différemment. Il est
+des vers, tels ceux de la poésie philosophique au XVIIIe siècle, qui n'évoquent
+que l'idée des choses et ne s'adressent qu'à l'entendement. À la fin du XIXe
+siècle, en France, la poésie se charge d'images, de représentations concrètes;
+certaine école affectera même d'en éliminer la pensée, et se complaira dans des
+séries d'images juxtaposées sans aucun lien logique. Nous nous trouvons donc en
+présence d'un certain nombre d'œuvres de caractère très différent, où l'élément
+pensée et l'élément image sont dosés en toutes proportions. Chacune a ses
+admirateurs, qui la tiennent pour le type exemplaire de la poésie.
+Choisirons-nous entre elles, en décidant que celle-ci représente la poésie
+plutôt que celle-là? Un tel choix serait arbitraire. De ce qu'un idéal est le
+nôtre, il ne s'ensuit pas qu'il soit le vrai.</p>
+<p>Quand on voit les goûts se partager à ce point, quand on constate de telles
+divergences entre esprits également sincères, également épris du beau, on
+comprend que l'on aurait mauvaise grâce à prétendre imposer son opinion
+personnelle: la conciliation s'impose. Faute de pouvoir choisir entre les
+diverses conceptions de la poésie, le psychologue les tiendra pour équivalentes.
+</p>
+<p>Il les étudiera toutes avec un égal intérêt: aucune ne devra être exclue de
+ses analyses. Nous n'avons donc à entrer dans aucune querelle d'école. Nous
+faisons ici de l'esthétique expérimentale, non de l'esthétique rationnelle. Nous
+cherchons d'où vient en fait, dans une couvre poétique quelconque, l'impression
+de poésie. Nos préférences esthétiques n'ont que faire dans cette enquête, et ne
+doivent influer en rien sur le résultat.</p>
+<p>Ce que j'ai voulu dire, c'est que la pensée pure n'a rien de poétique, et par
+conséquent qu'elle ne doit pas entrer dans notre définition de la poésie.</p>
+<p>Quand nous disons que la poésie ne s'adresse pas à l'intelligence mais
+seulement à l'imagination, on comprendra que ce qu'il y a de vraiment poétique
+dans un poème, ce ne sont pas les idées, mais les images: et je crois que
+personne ne fera difficulté de l'admettre. On ne nous objectera plus que
+certains poèmes valent aussi par la pensée, et ne nous font pas seulement rêver,
+mais encore réfléchir. Je suis le premier à le reconnaître. Je sais de très
+beaux vers qui ne disent rien à l'imagination; ils valent par la beauté même de
+l'idée: mais personne ne songerait à dire qu'ils sont vraiment poétiques; aussi
+devra-t-on être d'accord avec moi, quand je dirai que <i>cela n'est pas de la
+poésie</i>. Que le poète soit en même temps un penseur, rien de mieux: nous ne
+tenons nullement, en matière d'art, à la division du travail et à la séparation
+des genres. Nous n'exigeons pas que le poète soit uniquement poète, et le soit
+toujours, sans répit ni défaillance, à jet continu. Etant plus varié, il
+fatiguera moins. Etant plus complet, il produira une impression esthétique plus
+puissante. Tout ce qu'il mettra d'idées dans son œuvre nous la fera davantage
+admirer; ses vers en seront d'autant plus beaux: mais ils n'en seront pas plus
+poétiques.</p>
+<p>Toutes les observations que nous venons de faire sur la poésie des poètes,
+nous les aurions pu faire aussi bien sur la poésie des prosateurs. Car elle est
+essentiellement de même nature. Peut-être même nous serait-il plus facile, sur
+des exemples empruntés aux prosateurs, de faire accepter notre définition de la
+poésie. On est accoutumé en effet, quand il s'agit des vers, à ne pas considérer
+à part l'élément spécialement poétique; idées abstraites, images, tout cela
+pêle-mêle contribue à nous donner une impression d'ensemble; on est donc porté à
+croire que tout le contenu des vers est de la poésie. De là les confusions que
+nous signalions tout à l'heure, et la résistance qu'on nous opposait.
+Considérant en bloc la manière de penser des poètes, on n'a plus pour la
+caractériser d'autre ressource que de l'opposer à la manière de penser des
+prosateurs; mais les différences ne sont pas très nettes; on voit bien d'une
+façon générale que la poésie agit davantage sur l'imagination; mais qu'elle
+consiste exclusivement dans l'effet produit sur l'imagination, cela paraît
+paradoxal et inadmissible.</p>
+<p>Quand au contraire on parle de la poésie des prosateurs, il n'y a pas de
+méprise possible. Chacun comprend qu'il la doit chercher spécialement dans les
+passages qui produisent à son plus haut degré l'impression poétique, par
+opposition à ceux qui ne la produisent à aucun degré. On conçoit plus facilement
+que cette poésie doit consister dans une façon de penser particulière, dans un
+élément psychique spécial qu'il est possible de dégager, au moins par
+abstraction.</p>
+<p>Nous maintiendrons donc en toute rigueur notre théorie, affirmant que la
+poésie est faite d'imagination, et non de pensée. Les idées peuvent être très
+belles, elles ne sont jamais poétiques. Tout au plus peuvent-elles servir comme
+d'introduction à la poésie, quand elles sont de nature à frapper l'imagination
+et à déterminer un courant de représentations concrètes; souvent une réflexion
+s'achève en rêverie, et finit ainsi par prendre le caractère poétique.</p>
+<p>L'idée générale est si l'on veut de la poésie latente; elle enferme à l'état
+virtuel, condensées en une brève formule, une multitude d'images que nous
+pourrions développer si nous en avions le loisir. Mais c'est précisément parce
+qu'elle les tient à l'état virtuel qu'elle est une pure idée générale:
+développez son contenu, ce n'est plus elle que vous concevez. La pensée
+réfléchie est une concentration; la poésie est une expansion. Les deux
+mouvements sont inverses. Ils peuvent alterner, ils peuvent même s'appeler l'un
+l'autre; mais ils s'excluent nécessairement. Toujours la poésie commence au
+moment où l'on cesse de penser et de réfléchir pour ne plus faire que rêver.</p>
+<p>Je sais que pratiquement il est assez difficile, dans une œuvre donnée, de
+distinguer l'idée de l'image, la conception abstraite de la représentation
+concrète. Dans presque toute œuvre littéraire, l'intelligence et l'imagination
+travaillent en synergie<a href="#note24"><u>[24]</u></a>. Il est très rare que l'idée se présente à l'état
+pur; dans l'expression de la pensée la plus abstraite, on trouverait encore les
+métaphores inhérentes au langage, qui prouvent une intervention de l'imagination;
+et d'autre part, dans l'interprétation de la phrase la plus imagée,
+l'intelligence joue toujours un rôle. Il y a d'ailleurs des degrés à l'infini
+dans l'abstraction; on ne saurait dire exactement où elle commence et où elle
+finit. Il est pourtant un moyen empirique d'opérer cette distinction. En fait
+l'idée est plus engagée dans les mots que l'image; elle est à peu près
+inséparable dans notre esprit de son expression verbale. Essayez de concevoir
+isolément le sens d'un mol abstrait, votre intelligence s'y refuse. Lisez une
+page de philosophie abstraite et demandez-vous, sans articuler en vous-même
+aucune phrase, ce que cela veut dire, c'est le vide mental, vous êtes
+impuissants à rien concevoir. Pour une raison ou pour une autre, peut-être
+parce qu'elle n'est elle-même qu'une abstraction, peut-être parce qu'elle est
+pure virtualité, l'idée des choses abstraites ne peut être réalisée dans la
+conscience en un acte distinct; elle n'est conçue qu'en fonction des mots qui
+l'expriment. Il n'en est pas de même des images. Nous n'avons que faire du
+langage pour nous les représenter. Ce sont des états de conscience réels,
+concrets, isolables, indépendants de toute expression verbale, au point que le
+difficile n'est pas de les dégager de la parole intérieure, mais plutôt de
+trouver des mots pour les rendre. Nous ne parlons pas nos rêveries. Les images
+passent; et silencieux, charmés, nous les suivons du regard. Nous avons donc ici
+un signe qui nous permet d'isoler par analyse dans une œuvre littéraire
+l'élément purement poétique. Seules sont poétiques les pensées qui pourraient
+être aussi bien conçues sans le secours d'aucune expression verbale. Laissez
+tomber tout ce qui doit être dit pour être pensé; conservez ce qu'il est plus
+facile de se représenter que d'exprimer: ce qui restera sera précisément
+l'élément poétique.</p>
+<p>Nous disions tout à l'heure que la poésie n'est pas dans les livres; nous
+comprenons maintenant à quel point elle est indépendante des mots eux-mêmes, et
+des artifices du style, et de toute forme verbale.</p>
+<p>Peut-être Schiller avait-il raison de dire <i>qu'au point de vue de l'art</i>
+le fond n'est rien, que la forme est tout. Au point de vue poétique c'est tout
+le contraire: le fond est tout, la forme verbale n'est rien. La pensée poétique
+n'est pas contenue dans le vers comme dans un vase dont elle prendrait la forme
+plus ou moins élégante; elle est simplement suggérée par le vers; les mots que
+le poète assemble avec tant de soin ne sont que des signes conventionnels qu'il
+fera passer devant nos yeux pour déterminer en nous, par réflexe psychique,
+certaines représentations.</p>
+<p>Certes on peut exiger que le poète soit passé maître dans l'art de manier les
+mots; on comprend même qu'il ait, plus encore que le prosateur, le souci de
+l'expression verbale, les pensées qu'il veut nous suggérer étant de celles qui
+trouvent le plus difficilement une expression adéquate. Mais nous ne devons pas
+oublier que la façon dont l'image poétique nous est suggérée est chose après
+tout secondaire; les effets de style sont un moyen d'expression, ils ne doivent
+pas être un but.</p>
+<p>Aussi nous garderons-nous de leur attribuer trop d'importance; nous nous
+rappellerons qu'en poésie surtout les mots ne doivent pas attirer l'attention;
+ils sont laits pour être oubliés; seule importe la qualité poétique des
+représentations qu'ils nous auront suggérées, après leur passage dans l'esprit.
+</p>
+
+<a name="10"></a>
+<br>
+<br>
+§ 3. – VALEUR POÉTIQUE DU SENTIMENT.
+<br>
+
+
+<p>Il nous reste à déterminer quel est dans la poésie littéraire le rôle du
+sentiment.</p>
+<p>Sur ce point les avis sont très partagés. Toute une école littéraire se
+refuserait à attribuer une réelle valeur poétique au sentiment. Elle concevrait
+plutôt la poésie comme un art de pure représentation, tout objectif, dont les
+sentiments personnels du poète devraient être autant que possible exclus. C'est
+une vieille idée d'Aristote. Le poète est par définition un imitateur. En
+composant sa fable, il doit se mettre les choses sous les yeux le plus exactement
+qu'il peut, et les décrire en termes tels, que nous nous imaginions assister à
+la réalité même. Personnellement il ne doit prendre la parole que le plus
+rarement qu'il peut; car ce n'est point quand il parle en son nom qu'il est
+imitateur.</p>
+<p>Nous retrouvons ces mêmes idées dans Gœthe. La mission du poète est la
+représentation. Cette représentation est parfaite quand elle rivalise avec la
+réalité, c'est-à-dire quand ses peintures sont animées par le génie de manière à
+faire croire à la présence des objets. La poésie, à son plus haut degré
+d'élévation, est tout extérieure. Lorsqu'elle se retire au dedans de l'âme, elle
+est en voie de déclin. Le poète se mettrait donc au dessus et en dehors de son
+œuvre; il animerait ses personnages d'une vie intense et passionnée sans se
+départir lui-même de son olympienne sérénité. Pour conserver toute sa liberté de
+création, pour que les produits de son génie puissent se développer avec un
+calme artistique, dans la paix et l'harmonie, il s'affranchira de toute
+préoccupation pratique, il contemplera le monde d'un œil calme et libre.</p>
+<p>Je cherche ce qu'il peut y avoir de juste dans cette théorie. En l'examinant,
+j'y vois l'exagération de quelques idées justes, et finalement une méprise.</p>
+<p>Je lui donnerais raison si elle se contentait d'affirmer qu'il ne faut pas
+abuser de la poésie subjective et du sentiment personnel. Il est certain que
+trop de poètes restent enfermés dans leur Moi, s'analysant avec complaisance,
+épiant leurs moindres sensations pour nous les décrire, ramenant avec une
+regrettable insistance la conversation sur leurs peines de cœur et leurs
+déceptions en amour. Ces confidences intimes sont de la poésie; elles ne peuvent
+être toute la poésie. La description d'un Moi est décidément un sujet trop
+mince. Le poète, reclus en lui-même, n'a plus aucune occasion de se renouveler,
+de se développer; il tourne dans un cercle d'idées et de sentiments de plus en
+plus étroit. En même temps qu'il se retire de nous, il nous éloigne de lui.
+Quelle sympathie réelle peut nous porter vers cet homme qui n'a pas une pensée
+pour nous? Il restera donc enfermé dans son splendide isolement, et perdra
+presque toute action sur les âmes. — Que le poète commence donc par vivre sa
+vie personnelle; que jeune il chante son amour, ses désirs et ses mélancolies.
+Mais cette poésie de la vingtième année ne saurait lui suffire. Qu'ensuite il
+sorte de lui-même. Qu'il s'aperçoive que les hommes existent, qu'il y a d'autres
+intérêts que les siens, d'autres souffrances que les siennes. Qu'il nous parle
+de nous-mêmes; qu'il s'intéresse à tous les problèmes pour lesquels se passionne
+l'humanité; ou qu'il se fasse créateur, qu'il compose une œuvre épique ou
+romanesque; qu'il donne à ces êtres de fiction qu'il met en scène une telle
+intensité de vie, qu'à jamais ils resteront dans la mémoire des hommes, plus
+vivants qu'aucun être réel. L'heure de la poésie objective est venue. On a
+raison d'y voir un élargissement et une forme supérieure de la poésie: jusqu'ici
+nous sommes pleinement d'accord. Mais de ce que le poète s'affranchit des
+égoïsmes du sentiment personnel, on conclut à son impassibilité. C'est ici que
+commence la méprise, et que nous devrons nous séparer. Ce qu'on ne voit pas,
+c'est que si le poète se détache ainsi de lui-même, ce n'est pas par
+indifférence, c'est par désintéressement et générosité de cœur. Ce passage à la
+poésie objective ne marque pas une restriction, mais au contraire une extension,
+un suprême épanouissement de la sensibilité. Comme le disait Guyau, dans son
+émouvant adieu à la poésie personnelle:</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quand on s'oublie assez soi-même<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+On tait sa joie et ses douleurs;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Les yeux tournes vers ceux qu'on aime<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+On n'a d'autres maux que les leurs.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; L'art est trop vain, et solitaire;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Rêver est doux, agir meilleur;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+En ce monde j'ai mieux à faire<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Que d'écouter battre mon cœur.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Que l'amour aux autres me lie!...<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Dans le cœur d'autrui je me perds;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+—Rires ou larmes de ma vie,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Valiez-vous seulement un vers<a href="#note25"><u>[25]</u></a>!</p>
+<p>Ce n'est pas d'un œil calme et libre que le poète contemple le monde; c'est
+avec un intérêt passionné, avec une large sympathie. Sa fonction n'est pas de
+nous représenter les choses telles qu'elles sont, ou telles qu'elles nous
+apparaissent vues du dehors: un miroir y suffirait. Il faut qu'il nous présente
+une œuvre vivante et passionnée, qui frappe l'imagination en touchant le cœur;
+il n'y réussira pas, s'il est lui-même rebelle à l'émotion et incapable d'aimer.
+L'impassibilité sied au savant, peut-être au philosophe. Elle conviendrait mal
+au poète.</p>
+<p>J'admets encore que la poésie ne requiert pas des émotions d'une intensité
+extrême. Trop poignantes, elles nous saisiraient avec tant de force que nous ne
+pourrions plus en faire un objet de contemplation, et que toute impression de
+beauté disparaîtrait. Nous sortirions de la poésie, pour rentier dans la vie
+réelle. Le seul fait de composer un poème suppose un certain calme, une
+possession de soi, un souci d'art, incompatible avec les crises de la passion.
+La sensibilité indispensable au poète est une sensibilité d'artiste, qui dans
+ses émotions les plus sincères garde le besoin de l'harmonie et le sens de la
+beauté. Certains sentiments sont trop intenses pour se traduire en vers.
+L'extrême douleur s'exprimera par un cri, par une plainte, par des paroles
+amères, par un mouvement de révolte, non par de la poésie. C'est quatre ans
+après la mort de sa fille, que Victor Hugo pouvait écrire les vers sublimes où
+s'est exhalée sa douleur de père.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Maintenant que du deuil qui m'a fait l'âme obscure<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je sors pâle et vainqueur,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et que je sens la paix de l'immense nature<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Qui m'entre dans le cœur...<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <i>Contemplations: à Villequier</i>.</p>
+<p>Il fallait que sa douleur se fut apaisée, qu'elle fût devenue résignée,
+contemplative et comme stagnante pour comporter une expression poétique.</p>
+<p>Tout cela est vrai; mais tout ce que l'on en peut conclure, c'est que le
+sentiment poétique ne doit pas avoir une violence telle, qu'il exclue la libre
+rêverie ou qu'il enlève au poète tout son sang-froid. De là jusqu'à
+l'impassibilité, il y a loin.</p>
+<p>Il est bien rare en somme que nos sentiments atteignent ce degré d'intensité,
+où ils cesseraient d'être poétiques. Le poète pourra même sans inconvénient
+dépasser un peu la mesure, aller au-delà de la poésie, oublier qu'il fait œuvre
+d'art, et mettre tout son cœur dans ses vers. Ces sentiments, qui ne sont plus
+poétiques pour lui, le seront encore pour nous, qui ne les éprouvons en effet
+que par sympathie, et par conséquent à un degré assez atténué pour pouvoir en
+faire, si intenses, si violents, si déchirants qu'ils soient, un objet de
+contemplation.</p>
+<p>Nous n'avons donc aucune raison pour regarder le sentiment avec défiance,
+comme un élément perturbateur, que le poète doit autant que possible éliminer de
+son œuvre. L'excès de sensibilité est un défaut rare, et qui d'ailleurs, au
+point de vue poétique, n'aurait pas de grands inconvénients. Nous craindrions
+beaucoup plus la froideur, le défaut d'émotion.</p>
+<p>Quand le sentiment décroît, l'effet poétique est moindre. Un poète qui
+réussirait à s'interdire toute émotion n'aurait fait que renoncer à son moyen
+d'action le plus efficace. A la rigueur il pourrait suppléer à ce défaut par
+d'autres qualités poétiques. S'il joignait à une certaine sécheresse de cœur une
+intelligence souveraine, une extraordinaire puissance d'imagination, il pourrait
+encore écrire de très beaux vers, magnifiques d'images, superbes de pensée; mais
+il y manquerait toujours quelque chose, cette puissance d'émotion sans laquelle
+il n'y a pas de complète poésie. Nous aussi nous contemplerons son œuvre d'un
+œil calme; elle nous restera étrangère, ne nous touchant pas le cœur. Ou bien il
+faudra que le poète réussisse à nous émouvoir sans être ému lui-même, et cela
+est possible à force d'art. On peut composer à froid des vers passionnés. On
+peut jouer magistralement du cœur humain sans se laisser prendre soi-même à ce
+jeu. Mais cette sorte de ruse est-elle bien digne du poète? Peut-elle réussir
+tout à fait? Il sera bien difficile de donner aux émotions feintes l'intonation
+de l'émotion vraie. On les mettra trop en dehors, à la façon romantique, et
+elles se trahiront par leur emphase; ou bien on affectera de les refouler en
+soi-même, de les comprimer par un puissant effort de volonté, et ici encore on
+mettra de l'exagération. Il est malaisé de jouer parfaitement la comédie; le
+plus habile simulateur finit toujours par laisser percer l'artifice. Le plus sûr
+moyen d'avoir l'air ému, c'est encore d'éprouver une émotion réelle. — Mais
+s'il n'est pas dans mon tempérament d'en éprouver? — Alors n'écrivez pas de
+vers; ou faites de la poésie pittoresque, descriptive, didactique,
+philosophique. Le champ de la poésie est large; il n'y manque pas de débouchés,
+même pour les esprits secs et les impassibles. Seules les régions supérieures
+leur sont interdites.</p>
+<p>Je doute que l'on puisse citer un seul poète, vraiment poète, qui ait été
+dépourvu de sensibilité, un seul vers vraiment poétique d'où l'émotion soit
+absente. Je n'en trouve pas pour mon compte. Je ne crois même pas que la chose
+soit possible<a href="#note26"><u>[26]</u></a>. Il y aurait vraiment contradiction. Je vois seulement
+quelques poètes, quelques écrivains qui ont affecté l'impassibilité, d'ordinaire
+avec une exagération voulue, comme s'ils craignaient qu'on ne s'y trompât. Quant
+à ce ton d'ironie que prennent parfois les poètes les plus impressionnables pour
+parler de leurs émotions, il ne faut même pas y voir une affectation de
+froideur; ce n'est qu'un effort pour refouler un sentiment excessif auquel ils
+craindraient de s'abandonner: ainsi l'on sourit quand on sent venir les larmes,
+pour réagir contre son émotion; et c'est précisément quand on lutte contre elle
+qu'on en sent mieux la force.</p>
+<p>Il nous paraît impossible en définitive d'exclure le sentiment de la
+définition delà poésie.</p>
+<p>Nous nous garderons aussi de l'excès contraire, de celui qui consisterait à
+ne voir dans la poésie que l'exaltation du sentiment. L'attention des
+théoriciens et des critiques s'est en général portée trop exclusivement sur les
+effets pathétiques de la poésie. Ils verront dans l'aptitude à être vivement ému
+la qualité essentielle du poète, et dans la transmission de ces émotions la fin
+suprême de son art. La valeur d'une œuvre se mesurera à l'effet qu'elle produit
+sur le sentiment. Ce sont là des idées courantes. Ce préjugé est tellement
+enraciné, que les réserves que je vais être obligé de faire sembleront à
+plusieurs choquantes; elles feront l'effet d'une hérésie.</p>
+<p>Il le faut reconnaître pourtant. Le sentiment n'est pas et ne peut pas être
+en poésie la chose essentielle.</p>
+<p>Avant d'exprimer des émotions, il faut que la poésie existe. La musique en
+exprime également; et la peinture; et la sculpture. Bien plus, ces différents
+arts pourront exprimer des sentiments de même nature. Ils diffèrent pourtant les
+uns des autres. Les définir principalement par la propriété qu'ils ont d'agir
+sur le sentiment, leur assigner cette fonction comme leur fin suprême, ce serait
+négliger justement ce qui les différencie les uns des autres, ce qui caractérise
+chacun d'eux et constitue leur essence propre. La vertu pathétique est une
+propriété commune à toute œuvre d'art; une qualité que la poésie, elle aussi,
+doit posséder, sous peine d'être inférieure aux autres arts: ce n'est pas sa
+qualité essentielle et distinctive.</p>
+<p>L'émotion qui nous reste de la lecture d'un poème est chose aussi précieuse
+que l'on voudra. La regarder comme la fin même pour laquelle a travaillé le
+poète; ne voir, dans les vers qu'il nous présente, qu'un moyen d'exprimer cette
+émotion, ce serait un contresens esthétique. Appliquez cette conception à l'art.
+Quand vous regardez une œuvre sculpturale d'une expression pénétrante, par
+exemple le Monument aux morts de Bartholdi, estimerez-vous que la tristesse qui
+s'en dégage est le véritable objet de cette représentation, et la seule chose
+que nous en devions retenir? Evidemment non. Tant de marbre, d'études
+successives, d'efforts de composition, pour nous suggérer seulement cette pensée,
+qu'il est triste de mourir, ce serait un labeur presque dérisoire. Quelques mots
+pathétiques, quelques accords musicaux suffiraient pour nous communiquer à moins
+de frais une émotion aussi intense. Dégager de l'ensemble des suggestions
+produites, par une sorte d'abstraction, la tristesse que l'œuvre exprime, et n'y
+plus voir que cela, comme si c'était la chose principale et essentielle, c'est
+intervertir absolument les valeurs. Ce que l'artiste nous apporte, ce n'est pas
+de la douleur, c'est une magnifique et douloureuse vision. Il en est de même
+pour la poésie. Ce n'est qu'exceptionnellement qu'elle exprime des sentiments
+purs; elle nous suggère des images toutes pénétrées de sentiment et qui doivent
+à cette expression un surcroît de valeur esthétique, mais qui ont une valeur en
+elles-mêmes, abstraction faite de ce sentiment.</p>
+<p>L'émotion, directement exprimée, n'a en soi aucune valeur poétique. «J'aime!
+Je souffre!» Ces émotions, exprimées avec force, ou bien analysées dans leurs
+nuances, peuvent être très intéressantes en elles-mêmes, exciter une vive
+sympathie: je ne vois là rien qui ressemble à de la poésie. Le sentiment, même
+le plus profond, le plus tendre, le plus délicat, n'est poétique que par son
+retentissement dans l'imagination; et c'est précisément la fonction du poète, de
+développer ces images consécutives ou déterminantes de l'émotion. C'est en cela
+qu'il fait œuvre de poésie.</p>
+<p>On ne peut dire qu'une œuvre d'art sera poétique par le seul fait qu'elle
+sera très pathétique. Il est des romans et des drames où l'émotion est portée à
+son maximum d'intensité, et qui pourtant ne nous donnent aucune impression de
+poésie. Cela pourtant devrait être impossible si la fin suprême de la poésie
+était d'exalter le sentiment.</p>
+<p>On ne peut même admettre que toute émotion augmente la valeur poétique de
+l'objet qui nous la donne. Le sentiment n'a donc pas en lui-même et par essence
+une vertu de poésie. Il sera poétique dans certaines conditions qu'il s'agit de
+déterminer. Mais dès maintenant nous pouvons regarder la discussion de principe
+comme close.</p>
+<p>Le sentiment, disaient les uns, n'est rien en poésie. Il est tout, disaient
+les autres. Nous avons reconnu que les deux thèses étaient exagérées. La vérité
+est entre ces deux extrêmes. Nous regardons comme établi ce moyen terme, que la
+poésie, pour atteindre son optimum d'effet, doit de quelque manière toucher le
+cœur; et c'est à cette formule que nous nous en tiendrons. Cela posé, nous
+pouvons avancer dans notre enquête, en cherchant de quelle nature sont ces
+émotions qui concourent de façon indéniable à l'effet poétique.</p>
+<p>Nous avons déjà montré quel devait être leur degré d'intensité. Ce que nous
+cherchons ici, c'est quelle doit être leur nature. La poésie trouvera de
+préférence son aliment dans les sentiments contemplatifs, qui ne nous portent
+pas à l'action, et qui supposent plutôt un certain détachement de tout intérêt
+pratique; car ce sont ceux-là qui sont le plus favorables à la rêverie.
+L'inquiétude, l'angoisse, la peur n'ont rien de poétique; ce sont des sentiments
+qui donnent trop à réfléchir: ils tiennent l'esprit cruellement éveillé, ils
+donnent envie de se débattre contre l'avenir.</p>
+<p>Dans sa <i>Jeune captive</i>, André Chénier, avec un tact exquis de poète,
+s'en est tenu au ton de la mélancolie; ces belles stances n'expriment que le
+regret anticipé de la vie: la moindre allusion au supplice, un simple frisson en
+gâterait le charme.</p>
+<p>Bien des poètes, en strophes désespérées, ont chanté la mort; ils pouvaient
+la chanter parce qu'elle est fatale, et qu'il n'y a rien à faire contre elle; la
+tombe est d'avance ouverte; tous y viendront; un à un les vivants sont engloutis;
+c'est une chose à laquelle on assiste, un lugubre objet de contemplation, qui
+n'inspire pas la terreur, mais plutôt la pitié, une large pitié qui s'étend sur
+l'humanité entière. La crainte d'un danger terrible, mais évitable, et surtout
+d'un danger personnel, produirait un effet beaucoup plus dramatique, mais
+beaucoup moins poétique.</p>
+<p>Il est toute une catégorie de sentiments qui sont provoqués par de simples
+représentations. Ce sont ceux qui se rapportent à quelque chose de passé, ou de
+futur, ou de lointain, ou de fictif. Ils sont moins vifs mais plus poétiques que
+ceux qui impliquent la présence effective de l'objet. Cela se conçoit sans peine,
+la nette conscience de la réalité étant incompatible avec la condition
+essentielle de la poésie, qui est l'état de rêverie. Les regrets, les espoirs,
+les nostalgies sont au contraire très poétiques comme étant des sentiments
+rêveurs qui se rapportent à un objet tout idéal.</p>
+<p>La plus exquise poésie sentimentale est celle des <i>sentiments imaginaires</i>;
+j'entends par là ceux qui non seulement se rapportent à un objet idéal, mais qui
+sont eux-mêmes imaginés.</p>
+<p>Quand par exemple on me montre un personnage de roman engagé dans quelque
+situation pathétique, en même temps que je me représente les objets dont il est
+ému, je me figure ses émotions; elles deviennent pour moi un objet de
+contemplation; et cette représentation du sentiment est plus poétique que le
+sentiment même. Elle lui donne l'idéalité des pures images, le charme de
+l'irréel. On dira peut-être, pour expliquer ce singulier état d'âme, que ces
+prétendus sentiments imaginaires sont tout simplement des émotions très réelles,
+que j'éprouve par sympathie en me représentant la situation du personnage, et
+que j'objective en les lui attribuant; à ce compte, l'effet de la lecture serait
+d'exciter en moi des sentiments vrais, joie, tristesse, crainte, amour, que
+j'utiliserais en les faisant entrer dans les phrases où l'écrivain décrit l'étal
+d'âme de son héros. Mais cette analyse me semble très défectueuse. Je ne me pas
+la possibilité de ce contre-coup sympathique des sentiments exprimés; il est
+très vrai que parfois, me mettant en imagination à la place du personnage
+romanesque, je finis par me laisser entraîner; je me fais, des sentiments
+décrits, une émotion personnelle, qui m'étreint réellement le cœur; comme le
+spectateur trop impressionnable quand vient une scène attendrissante, j'accorde
+de vraies larmes à de simples représentations. Mais ce n'est pas par là que je
+débute. Avant de sympathiser avec une émotion, il faut bien que nous ayons
+commencé par nous la représenter. Le plus souvent même, nous en restons là. Nous
+n'allons pas jusqu'à prendre à notre compte tout ce pathétique; il reste pour
+nous un spectacle; ou si ce spectacle nous émeut, notre émotion personnelle
+différera de celle que l'on nous représente, en sorte qu'il sera impossible de
+les confondre; ainsi un poème douloureux m'inspirera de la pitié, une scène
+pathétique de l'admiration. On ne le peut nier: il y a des sentiments
+imaginaires, ou des images de sentiments, qui psychiquement diffèrent d'un
+sentiment réel autant que la simple représentation d'un objet diffère de sa
+réelle vision.</p>
+<p>La différence n'est pas seulement dans le degré d'intensité. Se représenter
+la souffrance par exemple, ce n'est pas réellement souffrir, même à un degré
+atténué et d'une manière superficielle: c'est tout autre chose. Se rappeler une
+joie qu'on a eue, ce n'est pas se réjouir; quelquefois même c'est s'attrister.
+— Cette faculté de représentation concrète du sentiment comporte bien entendu
+des degrés divers; elle doit être, comme les facultés de vision ou d'audition
+mentale, très inégalement répartie. On doit la supposer particulièrement
+développée chez les romanciers, chez les poètes, et chez toute personne qui se
+complait dans la lecture des poèmes et des romans, car c'est dans de telles
+œuvres que l'imagination sentimentale trouve le plus d'occasion de s'exercer.
+</p>
+<p>J'indiquerais encore, parmi les caractères qui contribuent à rendre un
+sentiment plus poétique, le fait qu'il sait comme on dit <i>sympathique</i>,
+c'est-à-dire qu'il soit de ceux que nous comprenons, que nous admettons, et dans
+lesquels nous entrons volontiers.</p>
+<p>Quand par exemple, lisant une œuvre d'imagination, nous y trouvons exprimés
+des sentiments qui sont en concordance avec les nôtres, l'expression la plus
+discrète de ces sentiments est immédiatement saisie; nous la comprenons à
+demi-mot; elle trouve dans notre propre cœur un écho qui la prolonge et achève
+de la développer. Si par excellence l'émotion exprimée est de celles qui sont
+universellement sympathiques, c'est-à-dire que tout homme est disposé à
+partager, l'expression pathétique de l'œuvre s'amplifie encore du sentiment de
+cet unisson moral.</p>
+<p>Toute parole exprimant des sentiments égoïstes ou antipathiques a des
+intonations sèches: elle semble tomber, isolée, dans un silence froid. Toute
+parole exprimant un sentiment généreux nous semble plus vibrante. Les grands
+poètes sont ceux qui nous donnent ces grandes émotions collectives. Leurs
+sentiments les plus personnels sont toujours largement humains; ils enveloppent
+et engendrent d'autres sentiments à l'infini. De là cette magnifique sonorité
+que prend leur voix, comme si toujours un chœur invisible chantait avec eux.</p>
+<p>Nous voici amenés ainsi à poser le caractère vraiment distinctif des
+sentiments poétiques, le caractère de beauté. Il faut que nous puissions trouver
+en eux quelque chose de charmant, de délicat, de touchant, de noble, d'élevé, en
+un mot que nous puissions leur appliquer quelque qualificatif d'ordre
+esthétique.</p>
+<p>Dès que dans les sentiments qu'exprime une œuvre littéraire, nous pouvons
+soupçonner quelque chose de mesquin ou de bas, toute impression de poésie
+s'évanouit.</p>
+<p>Ce caractère de beauté prime tous les autres; il les résume et les implique.
+Le degré d'intensité des sentiments, leur caractère égoïste ou désintéressé, le
+rôle plus ou moins actif qu'y joue l'imagination, cela est secondaire; cela n'a
+d'importance qu'autant que nous y pouvons voir une condition de beauté. Au point
+de vue de la poésie, seule la qualité esthétique des sentiments importe.</p>
+
+<a name="11"></a>
+<br>
+<br>
+CHAPITRE VI
+<br>
+<br>
+LA COMPOSITION POÉTIQUE
+<br>
+<br>
+§ 1. – MÉTHODE D'INSPIRATION.
+<br>
+
+<p>Nous avons considéré l'œuvre poétique du dehors, cherchant à nous rendre
+compte de l'effet qu'elle produit au cours de la lecture sur notre imagination.
+Essayons de l'étudier du dedans, au cours de son élaboration, dans l'esprit du
+poète qui la compose.</p>
+<p>On dit bien quelquefois que la véritable œuvre d'art doit être conçue
+d'ensemble, par synthèse immédiate, non par élaboration progressive, et que
+cette composition instantanée, si étonnante, si mystérieuse, si miraculeuse
+qu'elle soit, est justement la caractéristique de l'invention esthétique.</p>
+<p>Je ne discuterai pas la possibilité de ce miracle; je demanderais seulement
+qu'on voulût bien citer un seul exemple authentique d'une œuvre de quelque
+importance obtenue ainsi. L'inspiration apportera bien au poète un vers tout
+fait, une strophe peut-être, conçue tout d'un coup dans son ensemble, mais non
+un poème épique. Nous admettons ces intuitions d'ensemble; nous croyons qu'elles
+sont en effet nécessaires à la composition de l'œuvre d'art; nous aurons
+occasion de les signaler; mais nous montrerons justement qu'elles exigent un
+effort de réflexion intense, et que ce qu'elles nous font apercevoir, ce n'est
+pas l'œuvre toute faite, toute élaborée, dans sa forme d'art définitive, mais
+l'œuvre encore abstraite et en voie de formation.</p>
+<p>Cela n'a donc aucun rapport avec ces prétendues illuminations de l'esprit,
+qui brusquement, comme un éclair dans la nuit, lui feraient apparaître des
+images merveilleuses.</p>
+<p>Pour composer une œuvre poétique, deux méthodes sont possibles: on peut faire
+plutôt appel à l'inspiration ou se servir plutôt de la réflexion. Chaque poète,
+selon son tempérament, et aussi selon la nature de l'œuvre à composer, emploiera
+de préférence l'une ou l'autre méthode.</p>
+<p>Parlons d'abord de la méthode d'inspiration.</p>
+<p>Nous considérerons l'œuvre poétique aux diverses phases de sa genèse depuis
+l'apparition de l'idée première jusqu'au dernier travail de la mise en forme. La
+première période est de création toute spontanée. D'où le poète tirera-t-il son
+idée initiale, qui est le sujet même de son œuvre? Il ne peut la chercher, n'en
+ayant encore aucune notion.</p>
+<p>Quelques écrivains affirment pourtant avoir obtenu l'idée initiale d'une
+œuvre littéraire par voie de déduction, en commençant par déterminer les
+conditions générales auxquelles l'œuvre devait répondre. Leur première attitude
+mentale serait donc celle du géomètre qui s'applique à résoudre un problème,
+c'est-à-dire l'effort de réflexion<a href="#note27"><u>[27]</u></a>. C'est bien
+possible. Il y a des types intellectuels très divers. La réflexion peut
+intervenir dans l'élaboration
+d'une œuvre d'art en toutes proportions, et à un moment quelconque.</p>
+<p>Mais en général l'idée première n'est pas obtenue par réflexion. Elle
+apparaît spontanément dans la libre rêverie. Tout ce que peut faire l'écrivain,
+pour en faciliter l'apparition, c'est de se mettre dans les conditions les plus
+favorables à la formation spontanée des images. L'imagination ne peut rien tirer
+du néant. Dans ses productions les plus originales on trouverait des
+réminiscences d'œuvres étrangères, un apport de l'expérience, des rappels de la
+réalité. L'invention poétique a besoin d'aliments. Pour être créateur, il faut
+que l'esprit soit nourri d'observations, de faits intéressants et suggestifs, de
+visions, de réminiscences de la nature et de la vie, tout cela bien assimilé,
+matière plastique qui s'organisera en formes nouvelles. Ces images latentes que
+le poète porte en lui se décomposent, se recomposent, se soudent l'une à l'autre
+dans un travail mystérieux dont la psychologie ignore encore les lois, mais où
+le hasard joue certainement un rôle. En nous s'élaborent incessamment des images
+confuses, incohérentes, que nous ne daignons pas remarquer et qui, a peine
+formées, se désagrègent, n'étant pas viables. Mais qu'au milieu de ces
+conceptions fantasques apparaisse une idée utilisable, nous la tirons à part,
+l'examinons un instant, et avant de la laisser aller, la marquons d'un effort
+d'attention pour la retrouver au besoin. Ainsi l'esprit du poète est hanté
+d'idées conçues par hasard, de projets d'œuvres auxquels il n'a pas donné suite,
+d'images qu'il a laissées à l'état d'ébauches. Exercé comme il l'est, par
+entraînement professionnel, à surveiller en lui-même l'apparition des idées et à
+retenir par un effort de mémoire spécial celles qui lui semblent comporter un
+développement artistique, il en a toujours en lui-même une réserve dans laquelle
+il n'a qu'à puiser. Le plus souvent, il a plutôt l'embarras de choisir entre les
+idées diverses qui le sollicitent.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dis-moi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer?<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+D'où vont venir les pleurs que nous allons verser,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie?...</p>
+<p>Ainsi la Muse de la <i>Nuit de mai</i> fait passer dans l'esprit du poète une
+série d'images qu'elle développe un instant pour le tenter, symbole poétique de
+ces suggestions spontanées de l'inspiration. Très souvent les meilleures idées
+sont trouvées par distraction, pendant que l'on travaille à en développer
+d'autres, comme si par une sorte d'irradiation nerveuse l'excès d'activité d'un
+des lobes du cerveau se propageait aux lobes voisins et les mettait en activité
+à leur tour. Ou bien c'est au cours d'une promenade, pendant que l'on croit ne
+penser à rien; les idées viennent, justement parce que l'esprit se laisse aller
+à la libre rêverie. Le fait est même si fréquent que l'on pourrait voir dans la
+marche un des procédés les plus usités pour stimuler la faculté d'invention<a href="#note28"><u>[28]</u></a>.
+</p>
+<p>Le sujet est enfin choisi. Une idée s'est imposée à l'esprit et veut être
+réalisée, développée. Alors on se met sérieusement à l'œuvre et la période de
+composition commence. Voici quel sera, dans la méthode d'inspiration, le procédé
+de développement: on attendra les idées, et quand elles seront venues on fera un
+tri entre celles qui se présenteront, pour conserver celles qui sont le plus
+utilisables. Tant que l'on sentira que l'imagination s'oriente dans le sens
+voulu, on se gardera d'intervenir. Si elle tend à s'écarter du sujet, ou si les
+conceptions qu'elle apporte manquent à quelque exigence artistique, on
+l'arrêtera net, on la remettra sur la voie pour de nouveau la laisser aller.
+Quand on aura tiré du sujet tous les développements qu'il comporte, autrement
+dit quand l'idée initiale n'en suggérera plus d'autres, on s'arrêtera. Comme on
+le voit, je n'admets pas que même dans ce genre de composition on reste tout à
+fait passif. Je suppose que l'on ne rêve pas seulement, mais que vraiment on
+compose. La volonté, l'intelligence, le goût critique interviennent donc de
+quelque manière, autant qu'il le faut pour stimuler et utiliser au mieux le
+travail spontané de l'imagination. Il reste cependant que ce travail est tout
+spontané, aussi spontané que peut l'être la germination d'une graine ou
+l'éclosion d'une fleur. La formation même des images reste absolument
+inconsciente. Tout le positif de la composition, tout ce qui est réellement
+trouvé a été obtenu par ce procédé. On invente par une libre improvisation dont
+après coup seulement on contrôle les résultats. L'imagination propose,
+l'intelligence et le goût disposent.</p>
+<p>C'est bien ainsi, je crois, que l'on se représente communément la composition
+poétique, ce qui tend à prouver que cette méthode est en fait très usitée. Elle
+a bien des avantages.</p>
+<p>Nous avons vu combien le laisser aller de la rêverie est favorable à la
+dissolution et recomposition spontanée des images. En s'abandonnant à son
+inspiration, le poète trouvera des combinaisons d'idées originales, que la
+réflexion ne lui fournirait pas<a href="#note29"><u>[29]</u></a>. La méthode d'inspiration est
+particulièrement féconde. Les poètes qui l'ont employée de préférence ont eu une
+production plus abondante et plus riche. Leurs œuvres ont un développement plus
+large. Leur phrase même, considérée à part, se fait remarquer par son ampleur.,
+l'idée principale se présentant toujours accompagnée de tout un cortège d'idées
+accessoires. Autant la phrase de l'écrivain réfléchi est nette, courte et
+ramassée, autant celle de l'écrivain inspiré est complexe.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pour moi quand je verrais dans les célestes plaines<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Les astres s'écartant de leurs roules certaines,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Dans les champs de l'éther l'un par l'autre heurtés,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Parcourir au hasard les cieux épouvantés;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Quand j'entendrais gémir et se briser la terre;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Quand je verrais son globe errant et solitaire,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Flottant loin des soleils, pleurant l'homme détruit,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Se perdre dans les champs de l'éternelle nuit;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Seul je serais debout, seul malgré mon effroi,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Être infaillible et bon, j'espérerais en toi,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et, certain du retour de l'éternelle aurore,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Sur les mondes détruits je t'attendrais encore!<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Lamartine (<i>L'immortalité</i>).</p>
+<p>Quand on trouve, chez un poète, de ces suites de vers qui se déroulent en une
+magnifique période, on peut être certain qu'elles n'ont pas été écrites
+lentement, laborieusement, mais sans effort, à la volée, dans un superbe élan
+d'inspiration. On constatera aussi que presque toujours ce sont des périodes
+émues, très pathétiques, qui procèdent par conséquent d'un sentiment intense qui
+de lui-même a suscité les images.</p>
+<p>L'inspiration, ne demandant aucun effort intellectuel, n'apporte aucune
+fatigue. Accueillir les images qui se présentent d'elles-mêmes, ce n'est pas un
+travail, c'est une joie. Sentir en soi les idées affluer, c'est un ravissement.
+Le labeur de la composition réfléchie est plus pénible que tout effort
+musculaire ou tout travail manuel; il semble que l'on s'arrache de force les
+idées de la tête; chez certains écrivains, c'est une véritable agonie<a href="#note30"><u>[30]</u></a>.
+L'écrivain qui ne prémédite pas d'effets, qui ne s'astreint pas à un travail de
+combinaison intellectuelle, mais se livre à son imagination, compose dans
+l'allégresse. Écrit-il des vers? Dans une sorte d'extase, il écoute ses voix;
+comme Lamartine, il se recueille pour percevoir ce chant intérieur, cette
+harmonie profonde qui d'elle-même se développe en lui. Compose-t-il un roman?
+Comme Alexandre Dumas il sourira en voyant ses héros se lancer si témérairement
+dans de folles aventures, et contre toute vraisemblance en sortir à leur gloire.
+Comme George Sand, il se contera à lui-même de belles aventures, et pendant que
+sa plume court sur le papier, il se perdra dans ces visions romanesques.
+Dramaturge, il assistera avec curiosité aux évolutions de ses personnages, comme
+s'il était lui-même au spectacle.</p>
+<p>L'aisance avec laquelle un poème est composé n'est pas chose indifférente au
+point de vue artistique. Elle ajoute à l'attrait de l'œuvre. Elle lui donne de
+la grâce. Le lecteur en jouit par sympathie. Parlant de Virgile et de Racine,
+Lamennais remarque que «les lignes de leur style ondulent avec la même pureté,
+la même finesse, la même grâce exquise, que celles des plus belles statues
+grecques<a href="#note31"><u>[31]</u></a>». Telle est bien l'impression que donne cette allure souple et
+naturelle de la pensée qui se laisse aller à l'inspiration. L'effet à produire
+sur l'esprit du lecteur étant de l'amener à l'état de contemplation rêveuse, on
+conçoit qu'il sera plus facile d'obtenir ce résultat quand le poème lui-même
+aura ce caractère de libre rêverie: alors il nous suffira d'en suivre le
+mouvement, d'en prendre l'unisson. En le lisant, nous n'y sentirons aucune
+contrainte, aucun effort. Etant œuvre de pure poésie, il nous donnera une
+impression plus purement poétique.</p>
+<p>Constatons encore que l'œuvre d'inspiration aura cette qualité éminente, la
+sincérité. Nous serons plus disposés à entrer dans l'état d'âme du poète, si
+nous sentons qu'il parle sans préparation, sans artifice, sous l'influence
+directe des sentiments qu'il exprime, dans la vision réelle des images qu'il
+nous décrit. — La poésie lyrique en particulier n'est possible que comme
+expression d'une effervescence intérieure, d'un sentiment exalté qui déborde en
+images. Elle ne saurait être préméditée, composée à froid. Soient par exemple
+ces belles stances lyriques.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; L'abîme, où les soleils sont les égaux des mouches,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Nous tient; nous n'entendons que des sanglots farouches<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ou des rires moqueurs;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Vers la cible d'en haut qui dans l'azur s'élève,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Nous lançons nos projets, nos vœux, l'espoir, le rêve,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ces flèches de nos cœurs.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Nous montons à l'assaut du temps comme une armée.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Sur nos groupes confus que voile la fumée<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Des jours évanouis,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+L'énorme éternité luit, splendide et stagnante;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Le cadran, bouclier de l'heure rayonnante,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Nous terrasse éblouis!<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; V. HUGO. <i>Contemplations</i>.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <i>Pleurs dans la nuit</i>.</p>
+<p>La pièce a plus de 600 vers. D'un bout à l'autre c'est ainsi; une suite
+ininterrompue de visions, évoquées avec une fécondité d'invention inouïe, chaque
+vers faisant surgir brusquement une image; entre ces images, aucun lien; elles
+se succèdent d'un mouvement indépendant, parfois glissant l'une sur l'autre, se
+fondant l'une dans l'autre de telle façon que l'une commence à se projeter sur
+le fond mental quand l'autre ne s'en est pas encore effacée, à peine reliées
+entre elles par ces rapports mystérieux d'association qui semblent tout naturels
+au rêveur et qui échappent à la pensée lucide; dans la suite des strophes,
+aucune trace de plan. Evidemment le poète n'a rien prémédité. Ce qui achève de
+le prouver c'est que la pièce n'aboutit à aucune conclusion; après quelques
+strophes de mise en train, elle atteint rapidement son maximum d'effet, et finit
+par épuisement. Comment le poète a-t-il procédé? On peut se le représenter assez
+aisément. Il a senti s'abattre sur lui des idées sombres, et il a commencé à
+écrire; les premières images qui se sont présentées à lui en ont appelé d'autres
+à leur suite, plus lamentables encore. Le rythme même de ses vers, le
+balancement monotone de la strophe ont fait sur lui l'impression d'un glas
+funèbre. Il s'est ainsi enfoncé dans une méditation de plus en plus lugubre. La
+réflexion n'avait pas à intervenir. C'est l'imagination, stimulée par une
+émotion intense, qui a tout fait. De là l'incohérence, l'illogisme, le caractère
+presque délirant des images; de là leur puissance d'expression et leur
+incomparable lyrisme.</p>
+<p>Il est encore une occasion où la méthode d'inspiration s'impose: c'est dans
+le développement de l'action dramatique. Soit un personnage de tragédie ou de
+roman qui se trouve engagé dans une situation déterminée. Il s'agit de trouver
+ce qu'il doit penser, ce qu'il doit sentir, comment il doit s'exprimer. Cela
+n'est pas arbitraire. Les personnages dramatiques, si l'auteur disposait
+arbitrairement de leur vie intime, ne seraient plus des êtres vivants, mais de
+simples marionnettes dont il tirerait les fils. Mais d'autre part, il est
+impossible de déduire, du caractère que l'on a prêté au personnage, le détail
+des pensées qu'il concevrait, des sentiments qu'il éprouverait et qu'il
+exprimerait dans cette circonstance. Nous ne pouvons le savoir de science
+certaine, quelle que puisse être notre expérience de la vie et notre
+connaissance du cœur humain<a href="#note32"><u>[32]</u></a>.</p>
+<p>Telle est donc la situation paradoxale faite au poète; dans le développement
+de l'action dramatique, il faut qu'il se conforme à des lois qu'il ignore. Ce
+problème, qui pour l'intelligence lucide serait insoluble, ne sera pour
+l'imagination qu'un jeu. Le romancier, le dramaturge s'efforcera d'entrer dans
+ses personnages, de s'identifiera eux; il se pénétrera de leurs sentiments; et
+puis il s'abandonnera au mouvement spontané des idées et des émotions que la
+situation lui suggérera<a href="#note33"><u>[33]</u></a>. L'œuvre qu'il aura ainsi composée sera forcément
+vivante, puisqu'elle aura été réellement vécue. La suite des sentiments qu'il
+prêtera à ses personnages ne pourra manquer d'être conforme aux lois de la
+psychologie, puisqu'il aura fait jouer ces lois en lui-même.</p>
+<p>Le seul inconvénient possible de cette méthode, c'est que le dramaturge, en
+se mettant dans ses personnages, risque de les faire trop semblables à lui-même.
+Beaumarchais leur prêtera son esprit, Dumas sa verve caustique, Hugo sa
+grandiloquence, Musset son humour fantasque<a href="#note34"><u>[34]</u></a>. Il est bien rare que le
+romancier femme ne donne pas à ses héroïnes quelque chose de sa mentalité propre
+et même de ses traits physiques. Mais même dans ce cas on peut dire que si le
+poète est en défaut, ce n'est pas pour avoir appliqué la méthode imaginative,
+c'est pour n'avoir pas fait un suffisant effort d'imagination. Il ne s'est pas
+assez identifié à ses personnages pour se détacher de lui-même. Ce détachement
+de soi n'est vraiment accompli que lorsque, dans l'esprit du dramaturge, les
+êtres qu'il a créés commencent à s'objectiver, à vivre d'une vie indépendante,
+au point que désormais on ne leur fera plus faire ce qu'on veut: ils se
+refuseraient à accomplir des actions qui ne seraient pas dans leur caractère.
+</p>
+<p>Alors le poète n'a plus à penser pour eux, à chercher ce qu'ils peuvent dire
+et faire. Il les laisse aller. Il n'a besoin d'intervenir que d'une manière
+intermittente, pour les remettre dans leur rôle s'ils s'en écartent. «Pendant
+que j'écris, dit F. de Curel, je ne suis pas absorbé du tout, mes personnages
+parlent pour leur compte, je ne suis là que pour juger les choses de style, de
+scénario, de convenances, etc. Presque un rôle de pion. Il m'arrive très bien,
+tout en écrivant, de me surprendre pensant à des choses, peu compliquées
+évidemment, mais absolument étrangères à mon travail. Je suis là comme une
+Providence qui gouverne ses créatures sans annihiler leur liberté. Mes
+personnages vont, viennent, discutent comme ils l'entendent». Une fois le plan
+général d'une scène établi, non seulement le développement n'exige plus grande
+réflexion, mais il sera plus naturel, plus vivant, plus pathétique, s'il est
+fait en dehors de toute réflexion, par inspiration pure. Les scènes dialoguées,
+dans un roman, sont de beaucoup les plus faciles à écrire, et ne peuvent même
+être bien écrites que de verve.</p>
+<p>Enfin l'inspiration est indispensable, dans toute composition littéraire,
+quand on en arrive au détail de l'exécution. Si préméditée que soit une œuvre,
+elle ne peut l'être que dans son ensemble; les détails se trouvent sur le
+moment; il faut bien qu'ils soient improvisés: si l'on s'imposait ce programme,
+de ne pas écrire une ligne sans savoir d'avance très exactement ce qu'on va
+dire, on ne commencerait jamais. Il arrivera donc toujours un moment, dans
+l'élaboration de l'œuvre poétique, où l'on devra laisser l'imagination
+fonctionner d'elle-même, conformément à ses propres lois.</p>
+<p>Nous avons admis qu'à la rigueur le sujet d'une œuvre pouvait être déduit de
+considérations abstraites; mais il ne peut en être ainsi de toute la suite du
+développement; autrement l'œuvre entière garderait ce caractère sec et abstrait;
+à aucun moment elle ne serait artistique et vivante. Qu'une œuvre à composer se
+présente d'abord comme un problème à résoudre, soit. La réflexion peut poser le
+problème, ce n'est pas elle qui le résoudra. Cela est vrai d'un problème
+géométrique: si précises qu'en soient les données, la solution n'en ressort
+jamais par pure déduction: elle ne peut se trouver que par tâtonnement
+intellectuel, en choisissant parmi les idées qui se présenteront au hasard, dans
+cette méditation inconsciente qui est la rêverie du penseur. A plus forte raison
+cela sera-t-il vrai des problèmes d'art, qui sont autrement complexes, et ne
+comportent pas une solution déterminée, mais une infinité de solutions à peu
+près équivalentes. Pourquoi Edgar Poe, se proposant d'écrire un poème de l'effet
+poétique le plus intense, c'est-à-dire court, original, d'un caractère
+mélancolique, avec refrains, est-il justement tombé sur son poème du Corbeau?
+C'est évidemment par une suite de hasards, c'est-à-dire parce que ces images se
+sont présentées spontanément à lui au cours de sa méditation, et lui ont paru
+répondre assez bien aux données du problème. Peut-être même cette idée le
+hantait-elle déjà, depuis quelque temps, et lui a-t-elle suggéré elle-même les
+raisons qu'il s'est données de la choisir. Si, partant de son intention initiale
+d'écrire un poème aussi esthétique que possible, il était vraiment arrivé par
+déduction rigoureuse à l'idée qu'il a mise en œuvre, il s'ensuivrait que le
+Corbeau est le poème par excellence, et que se proposant d'écrire un beau poème
+on n'en saurait écrire d'autre. En réalité, par la même méthode qu'a employée E.
+Boutroux pour démontrer la contingence des lois de la nature, on pourrait
+prouver que la genèse d'une œuvre d'art n'est jamais déterminée par une
+nécessité logique; à chaque progrès qu'elle fait apparaissent en elle des
+éléments nouveaux, inattendus, produits de la pensée libre, qui pour son auteur
+même sont une surprise.</p>
+
+<a name="12"></a>
+<br>
+<br>
+§ 2. – MÉTHODE DE RÉFLEXION.
+<br>
+
+
+<p>Nous avons fait à l'inspiration sa part. Il nous reste à chercher quel rôle
+peut et doit jouer, dans la genèse de l'œuvre poétique, la pensée lucide et
+consciente.</p>
+<p>Certains théoriciens seraient disposés à ne lui en accorder aucun. «Le génie
+doit créer comme l'imagination travaille, obéissant à une loi, poursuivant un
+but sans avoir conscience de l'un ni de l'autre. Une œuvre d'art, où nous
+constaterons l'action d'une réflexion consciente sur la disposition de
+l'ensemble, nous paraîtra pauvre<a href="#note35"><u>[35]</u></a>.» Ce serait donc précisément par la portion
+qui échappe aux aperçus conscients de l'intelligence que l'œuvre d'art
+produirait son effet esthétique.</p>
+<p>Nous reconnaîtrons volontiers que dans une œuvre d'art il ne doit pas
+subsister trace de l'effort intellectuel qu'elle a coûté; et cela est vrai
+surtout de l'œuvre destinée à donner une impression de poésie. S'ensuit-il que
+l'effort soit inutile? En dissuader le poète, ce serait le priver d'un de ses
+plus puissants instruments de travail. S'imaginer qu'une œuvre poétique de
+quelque importance, un drame, un poème épique, a jamais été obtenu par
+élaboration spontanée et inconsciente, sans calcul, ni réflexion, par une pure
+intuition du génie, c'est se placer en dehors de toute réalité. C'est supposer
+qu'un édifice peut se construire sans plan ni calcul, sans fondations ni
+échafaudages, à la façon dont s'édifiaient les palais d'Aladin. La production
+toute spontanée d'une grande œuvre poétique ne serait pas plus merveilleuse. Je
+me demande même comment cette étrange hypothèse a jamais pu être soutenue; car
+enfin on devrait se douter de la façon dont les écrivains composent; on les voit
+au travail; on sait quel a été le labeur des grands romanciers et des grands
+poètes. Laissons donc de côté cette théorie du génie qui n'a avec la psychologie
+d'observation aucun rapport.</p>
+<p>L'inspiration a un inconvénient, c'est de n'être pas à nos ordres; il faut
+l'attendre, elle peut ne pas venir. Le compositeur qui ne compterait que sur
+elle risquerait fort de perdre bien des journées en flânerie intellectuelle; son
+esprit se disperserait, s'éparpillerait, irait d'un sujet à l'autre sans en
+approfondir aucun.</p>
+<p>La méthode d'inspiration a encore ce grave défaut, c'est d'abandonner au
+hasard la composition de l'œuvre. L'auteur ne sait d'avance où il va; il
+s'engage dans des impasses; d'ordinaire il commence bien, parce que
+l'inspiration est encore fraîche et vive; puis tout se gâte. (Les romans de
+George Sand, par exemple, se ressentent trop du défaut de composition; de même
+bien des poèmes de Lamartine). Au cours de la composition, le développement
+risque fort de dévier; l'idée principale se perd sous les idées parasites.
+L'imagination a vite fait d'entraîner l'auteur loin de son sujet, car elle est
+de sa nature distraite et aberrante. L'excitation même du travail mental
+développe cette tendance des images à la prolifération spontanée. Sans doute
+l'écrivain peut renoncer à ces idées rencontrées chemin faisant, les éliminer
+après coup; il est rare pourtant qu'il le fasse: ces idées de distraction sont
+d'ordinaire si intéressantes qu'il en coûterait trop de les sacrifier. De là ces
+développements à côté, ces hors-d'œuvre, ces digressions dont s'encombre l'œuvre
+des conteurs ou des poètes à l'imagination trop féconde<a href="#note36"><u>[36]</u></a>.</p>
+<p>On ne peut donc abandonner tout à fait l'imagination à elle-même. Une œuvre
+poétique, qui prétend à produire une impression d'art, doit être <i>composée</i>.
+</p>
+<p>Si nous nous observons d'un peu près, au cours d'un travail qui semblerait au
+premier abord ne mettre en exercice que notre imagination, nous n'aurons pas de
+peine à saisir en nous-mêmes tout un jeu subtil de pensées, qui enveloppent
+comme d'un réseau délié les images en voie de formation, qui les relient les
+unes aux autres, qui les attirent ou les écartent. Dans l'improvisation la plus
+rapide, quand nous pourrions croire que les images apparaissent spontanément et
+au hasard, nous pourrons nous rendre compte que leur formation est dirigée,
+surveillée, motivée; elle répond à un programme, elle réalise des intentions,
+elle est intelligente et préméditée en grande partie. Nous pouvons tenir pour
+certain que dans toute élaboration littéraire il en est de même. Dans l'œuvre
+qui semble emportée du mouvement le plus puissant, on discernerait de même des
+calculs secrets, de petites ruses, des artifices de composition destinés à
+ménager un effet, à produire un contraste, à tenir la curiosité en suspens. Le
+véritable artiste, l'homme de génie sait ce qu'il fait; quand on parle de son
+inconscience, il laisse dire, puisque c'est un compliment que l'on entend lui
+faire; mais que l'on fasse mine de critiquer un détail quelconque de son œuvre,
+il sera prêt à en donner les raisons. Signalez-lui une faute, il répondra qu'il
+l'a faite exprès. Le dernier reproche qu'il accepte, c'est celui d'inadvertance.
+</p>
+<p>Dans ce travail mental, il y a des moments pénibles, où l'effort intellectuel
+est porté à une telle intensité, qu'il en devient presque douloureux. C'est dans
+ces moments qu'il est le plus intéressant de l'étudier. Voyons donc, des
+diverses opérations intellectuelles que requiert l'invention consciente et
+réfléchie, quelles sont celles qui coûtent le plus d'effort.</p>
+<p>Il faut d'abord s'obliger à penser sur le sujet choisi. C'est en partie un
+effort d'inhibition. Il s'agit, chaque fois que l'imagination part sur de
+fausses pistes, de couper court à ces digressions, de la remettre sur la voie.
+C'est déjà une tâche pénible; il nous en coûte toujours de résister aux idées
+qui nous sollicitent. Mais cela même ne suffit pas. Il faut accomplir encore un
+effort positif, concentrer les pensées qui tendent à s'éparpiller, enfermer
+l'intelligence dans un cycle de plus en plus étroit; pour cela, se bien définir
+ce que l'on cherche, se poser des questions précises. Le danger est que, plus
+les conditions de l'idée que l'on cherche sont déterminées, moins il y a de
+chance pour que le mouvement spontané de la pensée amène justement celle-là; en
+même temps, on s'est interdit de penser à autre chose. Alors l'intelligence se
+rebute, on a la sensation douloureuse de l'effort à vide; on se creuse en vain
+la tête. Parfois cet état se prolonge longtemps, c'est une véritable angoisse,
+jusqu'à ce qu'enfin l'idée féconde se présente d'elle-même. (Ainsi Zola
+travaillant à grand-peine à composer son Assommoir, jusqu'au moment où l'idée
+lui est venue de faire rentrer Lantier dans le ménage de Gervaise). L'important,
+dans cette recherche des idées, c'est de les saisir au seuil même de la
+conscience, quand elles y apparaissent encore indécises, et de les tirer à soi
+de force. Souvent on a cette impression, que l'idée cherchée est prête à venir,
+qu'elle commence à se former, qu'elle affleure presque dans la conscience. On
+sent qu'il suffirait d'un léger surcroît d'effort pour la faire décidément
+apparaître, comme lorsqu'on cherche à se rappeler un mot que l'on a comme on dit
+sur les lèvres; mais cet effort, on n'a pas l'énergie de le faire, et l'idée
+s'évanouit<a href="#note37"><u>[37]</u></a>.</p>
+<p>Les idées principales une fois trouvées, on peut songer à établir le plan de
+l'œuvre future. C'est une opération indispensable dans toute composition de
+quelque importance<a href="#note38"><u>[38]</u></a>. Pendant qu'on y travaille, les idées s'éclaircissent, se
+complètent; une fois effectuée, elle donne une plus grande facilité de
+développement; elle permet de préparer des effets, d'amener une conclusion. Il
+faut même que cette opération soit bien nécessaire pour qu'un écrivain et
+surtout un poète s'y résigne; car de tout le labeur littéraire, c'est la partie
+la plus ingrate, la plus pénible de beaucoup et la moins poétique. Il faut
+mettre en ordre, disposer en série linéaire des idées qui se sont présentées à
+peu près au hasard, enchevêtrées l'une dans l'autre, en dépendance mutuelle; il
+faut essayer toutes les combinaisons possibles, répondre à des exigences
+complexes et souvent inconciliables; il faut faire un effort pour tenir
+simultanément présentes à l'esprit les images à disposer, ce que l'on ne peut
+faire que dans l'abstrait, en les réduisant à l'état de simples schèmes, sous
+peine d'encombrer l'esprit qui ne saurait embrasser à la fois plusieurs
+représentations concrètes. Souvent il est indispensable, pour préparer une
+situation ou un effet, de composer par régression: comme le disait Pascal, la
+dernière chose que l'on trouve en composant, c'est celle qui doit être mise la
+première. Toutes ces opérations doivent s'exécuter à froid, en pleine lucidité
+d'esprit, autant que possible avec l'intellect seul: car ce n'est qu'une sorte
+de géométrie, une <i>ars combinatoria</i>, où tout se fait dans l'abstrait<a href="#note39"><u>[39]</u></a>.
+L'imagination représentative n'a pas à intervenir, si ce n'est tout au plus pour
+<i>visualiser</i> ces combinaisons: on se fera souvent du plan de l'œuvre
+projetée une sorte de figure schématique, dans laquelle on cherchera à mettre,
+comme dans un plan architectural, une certaine symétrie. Mais ce n'est pas là le
+mode d'imagination que l'on mettra en œuvre au cours de la composition.</p>
+<p>On voit combien ces opérations mentales, qui mettent surtout en jeu les
+facultés logiques, doivent coûter à un imaginatif; et ce qu'il y a de plus
+irritant, c'est que ce labeur est au moins en apparence stérile; de tant
+d'efforts, de tant d'heures passées en tâtonnements et en essais de
+combinaisons, il ne reste rien que quelques sèches formules, et une grande
+fatigue.</p>
+<p>Le plan de l'œuvre une fois arrêté dans ses grandes lignes, l'œuvre de
+développement commence: ici encore la réflexion peut et doit intervenir pour
+forcer en quelque sorte l'inspiration. Il faut obliger l'imagination à remplir
+ce programme; il faut la faire travailler sur commande.</p>
+<p>Le difficile, c'est de l'astreindre à développer les idées dans l'ordre qu'on
+s'est fixé d'avance. Toutes les parties du plan, que l'on a simultanément
+présentes à l'esprit, sollicitent également la pensée; elles tendent
+d'elles-mêmes à se développer; spontanément elles nous suggèrent des images. On
+serait toujours tenté, quand on écrit, de vouloir tout dire à la fois; et ce
+qu'il y a de plus gênant pour l'esprit, c'est qu'il est surtout sollicité par
+les idées finales, auxquelles il serait tenté d'arriver tout de suite,
+puisqu'elles sont le but.</p>
+<p>Il y aurait bien un moyen d'éluder cette difficulté; ce serait d'écrire son
+œuvre à rebours, en développant d'abord ces idées finales. Dans la composition
+d'un drame ou d'un roman, par exemple, on traiterait d'abord les scènes
+essentielles, qui doivent être le point culminant de l'œuvre. Dans un poème
+lyrique on écrirait en premier lieu la dernière strophe; dans un distique, le
+second vers. Ce procédé est tentant; mais expérience faite, on y renoncera
+toujours; il ne saurait donner que des résultats défectueux. Il ne serait
+praticable que si l'on avait d'avance dans la tête un plan de l'œuvre assez
+détaillé, assez déterminé, pour être sûr de n'avoir à lui faire subir, au cours
+du développement, aucune modification essentielle; alors en effet, l'œuvre
+serait vraiment composée d'avance, il n'y aurait plus qu'à l'écrire, et peu
+importerait par quel bout on commencerait. Mais il s'agit précisément ici de
+trouver ces détails; nous devons supposer que l'on n'a arrêté encore que le
+scénario du drame, que le plan général du poème. Forcément, au cours de
+l'exécution, les idées se transformeront un peu; les détails que l'on imaginera
+ne peuvent répondre absolument aux simples intentions que l'on avait,
+puisqu'elles les dépassent. Les situations, en se précisant, se compliqueront;
+le caractère des personnages, qui se réduisait dans le scénario projeté à une
+définition verbale, à une brève formule, achèvera de se déterminer; il prendra
+la complexité de la vie. L'œuvre s'enrichira donc, au cours de la composition,
+de détails imprévus qui devront entrer dans la composition des scènes finales,
+et contribuer à la déterminer. Ces dernières scènes, point culminant de l'œuvre,
+en sont en même temps la synthèse; elles ne peuvent donc être écrites tout
+d'abord. Si l'on avait eu l'imprudence de les rédiger les premières, quand le
+moment serait venu de les mettre à leur place, on s'apercevrait qu'elles ne sont
+plus dans le ton, et il faudrait les recommencer. On peut préparer d'avance et
+tenir en réserve, pour l'intercaler au bon moment, un mot à effet, un vers, une
+phrase peut-être, mais non tout un développement. Une œuvre d'imagination ne
+peut croître que par développement progressif. Il faudra donc en revenir à la
+méthode commune, et commencer par le commencement. On tiendra ses idées en
+suspens jusqu'à ce que le moment soit venu de les développer. On s'appliquera à
+ne pas engager trop tôt ses réserves. L'écrivain qui ne peut penser qu'à ce
+qu'il écrit actuellement est incapable de composer une œuvre. Le véritable
+compositeur est celui qui peut disposer d'avance dans sa tête, en une
+perspective illimitée, toute une série d'idées, qu'il développera l'une après
+l'autre; ainsi il s'avance avec certitude; toute son activité mentale, orientée
+dans une même direction, est régie par une loi de finalité; il tend vers un but
+qu'il a constamment présent à l'esprit, dans un perpétuel effort de
+préméditation.</p>
+<p>Dans toutes les opérations intellectuelles que nous venons de signaler, et
+qui constituent la composition réfléchie, l'allure mentale est toujours la même.
+L'esprit va de l'abstrait au concret, et c'est justement en cela que consiste
+son labeur. Dans des analyses d'une étonnante pénétration, H. Bergson a montré
+comment s'opère cette évolution psychique<a href="#note40"><u>[40]</u></a>.</p>
+<p>De l'œuvre préméditée, que peut-on concevoir avant de l'avoir réalisée? Une
+idée abstraite, qui contient à l'état de pure virtualité les développements
+futurs; une brève formule; tout au plus une image brouillée, confuse, informe,
+qui demande à être précisée, complétée: quelque chose comme ces griffonnages
+qu'un dessinateur trace sur le papier quand il cherche à établir sa composition,
+simples figures schématiques dont on pourrait dire avec H. Bergson qu'elles
+contiennent moins l'image elle-même que l'indication des opérations à faire pour
+la reconstituer. Tout le travail de la composition réfléchie consistera dans
+l'effort de l'idée pour se développer en images de plus en plus concrètes et
+déterminées.</p>
+<p>Telle est la fonction des métaphores, dont le poète fait constamment usage et
+dont il tire ses plus magnifiques effets de poésie.</p>
+<p>On a grand tort de les regarder parfois comme de simples formes verbales, ne
+correspondant pas à une pensée réelle. Si elles ne servaient qu'à rendre l'idée
+principale, ou ce que l'on peut appeler le gros sens de la phrase, sans lui rien
+ajouter, leur usage serait peu recommandable; mieux vaudrait cent fois
+l'expression directe. Mais quand j'exprime métaphoriquement une idée, je mets
+plus dans ma phrase que cette idée; j'y mets aussi une image; et cette image, au
+moment où je l'exprime, est présente à mon esprit; elle fait partie de ma pensée.
+La phrase métaphorique n'exprime donc pas en termes plus compliqués la même
+chose que la phrase directe; elle exprime une pensée plus riche, plus pleine,
+harmonieux composé d'idées et d'images. Il est même des écrivains chez qui
+l'imagination est à ce point dominante que leur pensée s'enveloppe toujours de
+symboles. Ils pensent par images. Un écrivain ainsi constitué ne pourra
+s'exprimer exactement qu'en métaphores. Son style, qui nous semblera figuré à
+outrance, ne fera que rendre strictement l'allure normale de sa pensée.</p>
+<p>Quand on dit que <i>le temps vole</i>, on n'exprime pas par un terme figuré
+cette idée, qu'il passe; on exprime par un terme très précis cette idée, qu'il a
+des ailes. On veut réellement susciter cette image, et on emploie le mot
+technique qui la désigne. C'est cette image même qui est symbolique; le mot ne
+l'est pas<a href="#note41"><u>[41]</u></a>. Si subtile que puisse paraître cette distinction, il faut la
+faire, pour pouvoir maintenir en toute rigueur ce principe, qu'il n'y a pas et
+ne doit pas y avoir de poésie verbale. Les mots ne doivent être qu'un instrument
+de transmission, la poésie étant exclusivement dans les sentiments et les images
+suggérés.</p>
+<p>La métaphore se trouve donc en définitive justifiée comme la seule forme de
+style qui puisse rendre intégralement la pensée imagée, dont elle est
+l'expression adéquate. Si le poète fait des métaphores, s'il les accumule, ce
+n'est pas pour le plaisir de jongler avec les mots ou de les poser à côté du
+sens; c'est pour faire passer ses idées de l'abstrait au concret; c'est pour
+profiter de chaque occasion qu'il trouve pour faire surgir de nouvelles images.
+</p>
+<p>Il en est de même des comparaisons poétiques. Avant d'être un procédé de
+style, une figure de luxe, un ornement du discours, la comparaison est une façon
+pratique de s'exprimer. Elle surgit d'elle-même, dans l'effort que l'on fait
+pour rendre une image nouvelle qu'aucun mot usuel ne peut suggérer directement;
+on s'ingénie à trouver des images plus familières, plus facilement exprimables,
+qui puissent donner une idée de celle-là. Cette sorte d'excitation et
+d'impatience qui fait affluer les comparaisons est portée à son maximum quand il
+s'agit d'exprimer une souffrance physique intense ou une forte émotion morale,
+telle que l'admiration, le désespoir ou l'exaltation de l'amour. Alors on
+cherche ce que l'on peut imaginer de plus saisissant pour rendre ce que l'on
+éprouve, et ce sont des litanies d'images presque délirantes et toujours
+hyperboliques. Car les comparaisons sont de leur nature exagérées; elles
+demandent le plus pour obtenir le moins; il faut que de gré ou de force elles
+mettent l'imagination en mouvement. Le poète usera plus fréquemment que personne
+de ce procédé. Il s'en servira par besoin d'exhaler en les exprimant sous des
+formes multiples les sentiments qui l'oppressent. Il s'en servira aussi par jeu,
+pour le plaisir d'élargir ses représentations, défaire surgir par couples des
+images de la nature entière. La comparaison poétique se distingue de la
+comparaison utilitaire en ce qu'elle est de luxe, poussée plus avant qu'il ne
+serait nécessaire, prolongée au delà de ce qui serait suffisant pour exprimer
+complètement l'idée. Parfois même, comme dans les comparaisons homériques, le
+poète perd pied, il ne s'inquiète plus de conserver entre les deux termes de sa
+comparaison une symétrie quelconque, il se laisse entraîner par la nouvelle
+image et la développe pour son compte. La comparaison est devenue digression.
+Mais on le voit, l'allure mentale est toujours la même, le but poursuivi est
+toujours le même: développer les images, les intensifier, les transporter «à
+travers des plans de conscience différents», de l'abstrait au concret.</p>
+<p>Où le poète prend-il les images qui développent son idée? Le plus souvent
+c'est dans son idée même.</p>
+<p>Nulle idée n'est absolument abstraite. L'abstrait ne peut être tiré que du
+concret, et il faut bien qu'il en garde quelque chose, au moins un schème, un
+symbole quelconque, quelque chose qui puisse de quelque manière se
+représenter<a href="#note42"><u>[42]</u></a>. Le langage courant est plein de métaphores dégradées, atténuées,
+dernier résidu de ces images dont on s'était servi comme de symbole, dans la
+transition du concret à l'abstrait. Ces métaphores, la prose les laisse dormir.
+La poésie en reprend conscience. Cherchant constamment les images, elle les
+trouve là où elles existent à l'état latent. Elle les ramène au jour. Elle leur
+rend la force et la vie.</p>
+<p>Ainsi ce magnifique développement d'images que nous admirons chez les poètes
+est d'ordinaire issu d'une de ces petites métaphores banales que le parler
+courant nous apporte constamment sans que nous y pensions. Songeons-y d'ailleurs.
+Si l'idée, telle que nous la concevons avant de l'exprimer, n'était pas imagée
+déjà, aucune métaphore, aucune comparaison empruntée aux choses concrètes ne
+pourrait jamais l'exprimer. Métaphore et comparaison supposent une analogie.
+Entre une idée pure et une image visuelle, il n'y en aurait aucune l'expression
+métaphorique de cette idée ne serait donc pas possible. On ne pourrait que la
+désigner d'un mot spécial. Si l'un des termes de la comparaison est concret, il
+faut que l'autre le soit aussi de quelque manière.</p>
+<p>L'opération mentale qui suggère au poète ses comparaisons et ses métaphores
+revient donc d'ordinaire à remplacer les images vagues et pâles qui accompagnent
+la pensée courante par des images plus intenses, plus pittoresques, ayant
+pourtant avec les premières une suffisante analogie.</p>
+<p>La conception des idées abstraites, ne mettant en œuvre qu'une partie trop
+restreinte de notre activité intellectuelle, nous fatigue vite. Quand nous nous
+sommes adonnés quelque temps à un tel travail, nous avons la sensation de penser
+à vide; ce perpétuel déroulement de formules que nous ne pouvons réaliser en une
+intuition actuelle, nous devient presque intolérable. Il faut que l'imagination
+fonctionne, elle aussi. Elle fait ce qu'elle peut pour intervenir. Elle
+s'ingénie à <i>illustrer</i> notre pensée, à traduire ce texte abstrait en
+images symboliques. De là un courant de représentations, parallèle à celui des
+idées pures, et qui vient l'enrichir. Ce courant de pensée imagée, qui chez la
+plupart d'entre nous reste inconscient, les poètes le portent à la surface; ils
+le mettent en évidence. Tandis que l'homme positif met ses rêves au service de
+sa réflexion, le poète met sa réflexion au service de ses rêves. Il s'exerce et
+s'entraîne constamment à réaliser ses idées en images. Il arrive ainsi à se
+créer une mentalité nouvelle, correspondant à sa fonction spéciale et à son
+idéal d'art: il se fait une âme de pur imaginatif.</p>
+<p>Dans mainte période poétique, nous pouvons saisir sur le fait ce passage de
+la conception abstraite à la conception imaginative, qui caractérise la
+composition réfléchie. La pensée poétique est surprise en voie d'évolution. La
+période débute par un terme abstrait, se continue par une métaphore et s'achève
+sur une image. Il peut arriver que le poète renverse cet ordre et nous présente
+l'image la première; mais ce ne sera que par exception, par artifice de style et
+pour obtenir un effet de surprise. Ce ne peut être son procédé usuel, car ce
+n'est pas la marche normale de sa pensée. Chez lui l'idée s'épanouit en images
+plus facilement que les images ne se contractent en idée.</p>
+<p>Remarquons en outre que la marche de l'abstrait au concret étant progressive,
+est esthétiquement supérieure. Si l'image nous est présentée la première, nous
+avons le regret de la voir se décolorer, perdre la netteté de ses contours, se
+fondre en simples métaphores, et finalement faire place à la pensée abstraite:
+c'est la poésie qui finit en prose, la source qui tarit et se perd dans les
+sables. Si l'on nous présente au contraire en dernier lieu le terme qui doit le
+plus frapper l'imagination, il y a progression; nous prenons plaisir à voir la
+pensée s'enrichir, l'imagination entrer en jeu, s'exalter, devenir dominante: la
+période poétique, d'abord calme et posée, s'élève par élans, et finit en pleine
+poésie.</p>
+<p>Nous arrivons à la dernière période de la composition poétique: celle où l'on
+donne à la pensée sa forme verbale définitive.</p>
+<p>Cet enveloppement de la pensée dans les mots est toujours une opération
+délicate. Il s'agit d'exprimer son idée; cela supposa qu'elle est vraiment
+donnée, et l'on croit en effet l'avoir présente à l'esprit, puisqu'on cherche à
+l'exprimer; mais dès qu'on s'y applique, on s'aperçoit, à une résistance
+inattendue, que le travail n'est pas aussi avancé qu'on se le figurait. L'idée
+n'est pas encore exprimable. Elle est encore très incomplète, ou bien elle est
+confuse, enveloppée, enchevêtrée. Elle ne prendra une forme arrêtée que
+lorsqu'elle se sera moulée dans une phrase. Mais il faudrait en avoir arrêté la
+forme pour lui trouver une phrase à sa mesure. On ne pourra donc la bien
+exprimer que lorsqu'on l'aura nettement conçue, et la nettement concevoir que
+lorsqu'on l'aura bien exprimée. C'est un cercle vicieux si jamais il en fut.</p>
+<p>Aussi l'auteur est-il souvent bien embarrassé. Il ne sait par où commencer.
+Il tâtonne. Il va de l'idée à la phrase, s'efforçant tant bien que mal d'ajuster
+l'une à l'autre. Il retouche. Il rature. C'est parfois très laborieux. Les
+manuscrits des poètes, ceux surtout qu'ils n'aiment pas à montrer, la feuille de
+travail, le brouillon, en feraient foi.</p>
+<p>Nous nous étonnerons moins maintenant de l'effort que requiert cette dernière
+période de la composition. On serait tenté de sourire de l'écrivain qui se donne
+tant de mal pour mettre sur pied quelques phrases. S'il sait son métier,
+pourquoi cherche-t-il si longtemps ses mots? Il faut mieux comprendre sa
+situation. En somme, dans cette mise en œuvre définitive, il doit mener de
+front, au moins par alternances rapides, deux besognes distinctes: travail de
+l'expression verbale proprement dite; travail d'invention supplémentaire.</p>
+<p>Entre le moment où nous prenons la plume pour exprimer notre idée, et celui
+où nous achevons d'écrire notre phrase, si court que soit l'intervalle, si
+simple que soit la phrase, nous avons accompli un travail intellectuel
+considérable; notre pensée s'est complétée, achevée; l'idée s'est épanouie en
+image; à vrai dire, c'est dans cette opération ultime que s'effectue la majeure
+partie du travail total requis parla composition littéraire.</p>
+<p>A supposer même que l'on sache bien d'avance ce que l'on veut dire, il faut
+trouver des mots pour rendre son idée. Or le vocabulaire le plus riche est bien
+pauvre encore pour noter les nuances indéfiniment variables de la pensée. Quoi
+que l'on fasse, quelque chose en sera toujours perdu. Les formes de phrase
+usitées ne peuvent non plus nous suffire: il est impossible que les tournures de
+phrase toutes faites dont nous disposons rendent exactement le mouvement actuel
+de notre pensée. Il faudra donc nous ingénier, essayer de combinaisons inédites
+et, par un effort d'invention verbale, briser les clichés du langage courant
+pour trouver à nos idées une forme satisfaisante; et cet effort doit être
+d'autant plus grand que la pensée à exprimer est plus originale.</p>
+<p>Mais cette tâche devient particulièrement ardue lorsqu'il s'agit de donner
+une expression verbale à des images concrètes, à des impressions, à des
+sentiments, ce qui est la matière propre du développement poétique. Nous avons
+remarqué que presque toujours les idées abstraites se présentent à nous avec
+leur enveloppe verbale. Le plus souvent, sinon toujours, elles apparaissent dans
+notre esprit avec quelque phrase qui les exprime, au moins sommairement. Il ne
+nous reste plus qu'à retoucher un peu cette formule pour la rendre parfaite.
+Quand nous concevons nettement une idée abstraite, non seulement on peut dire
+que les mots pour l'exprimer arrivent aisément, mais il est impossible qu'ils ne
+soient pas déjà venus. Il n'en est pas de même des images, des sentiments. Je
+puis me représenter très nettement un objet coloré sans trouver aucun terme qui
+explique sa forme ou sa couleur; je puis éprouver un sentiment passionné et être
+incapable de le formuler en phrases. Quand donc l'écrivain s'est donné la
+représentation intense des choses qu'il veut nous décrire ou des sentiments
+qu'il veut exprimer, tout reste à faire pour leur donner une forme verbale; on
+peut même dire que jamais il n'y réussira entièrement. Quels mots exprimeront
+jamais avec une exactitude parfaite une vision mentale donnée, un état d'âme
+donné? La tâche est donc autrement ardue que lorsqu'il s'agissait seulement
+d'écrire sous la dictée rapide de la parole intérieure.</p>
+<p>Voici encore une difficulté particulière à l'expression poétique. S'il ne
+s'agissait que de donner une idée des choses, en y mettant le temps, on y
+arriverait toujours. On fournirait aux lecteurs toutes les indications
+nécessaires pour leur permettre de prendre de l'objet décrit une connaissance
+exacte. Mais cela exigerait d'eux un labeur intellectuel, incompatible avec
+l'effet poétique. Il faudra donc faire surgir autant que possible l'image d'un
+mot. Chaque phrase devra apporter une représentation, à laquelle il sera presque
+impossible de faire des retouches. C'est comme dans le travail de la fresque, il
+faut peindre au premier coup. Seuls quelques écrivains, doués du génie de
+l'expression verbale, trouvent du premier coup le mot juste qui fait voir
+immédiatement les choses. En général, on pourrait poser cette loi, que l'aisance
+du style est plutôt en raison inverse de sa puissance d'évocation. C'est dire
+que le poète ne sera presque jamais dispensé de l'effort d'expression verbale.
+</p>
+<p>Ces difficultés, remarquons-le, n'existent pas pour l'écrivain d'inspiration,
+qui accepte les phrases en même temps que les idées, comme elles lui viennent.
+De là d'ordinaire la grâce et l'aisance de son style. La phrase de réflexion
+sera plus écrite, plus artificielle, plus laborieuse. Mais voici la
+contre-partie. Si la réflexion donne d'abord des résultats inférieurs à
+l'inspiration, par un effort de plus elle reprend la supériorité.</p>
+<p>La phrase improvisée, irréfléchie, a parfois de véritables trouvailles
+d'expression, mais aussi bien souvent des faiblesses, des négligences. La parole
+suit le cours de la pensée, énonçant les idées à mesure qu'elles se produisent,
+une à une, en série linéaire, n'usant jamais que des constructions les plus
+directes et retombant presque toujours sur les mêmes types de phrase.</p>
+<p>Quand on compose sa phrase à loisir, on n'accepte pas si aisément les
+premiers mots venus. Le vocabulaire gagne en richesse, en puissance de
+suggestion. La phrase devient plus variée de tournures, et par conséquent plus
+expressive. Elle se resserre en formules brèves, ou s'organise en périodes
+composées avec art. On peut préméditer des effets, tenir en réserve les mots de
+valeur jusqu'au moment où ils produiront l'impression la plus forte, briser les
+expressions toutes faites, contrarier les habitudes de la langue pour réveiller
+ses énergies.</p>
+<p>Les poètes-stylistes ont été les plus ingénieux inventeurs de langage. C'est
+d'eux que procèdent tous les raffinements du style, les effets de rythme,
+d'harmonie imitative, les inversions expressives, le développement de la
+métaphore, etc.</p>
+<p>C'est grâce à eux que la prose même, inspirée de leurs exemples, profitant de
+leurs découvertes, est devenue un art. C'est même chez eux que l'on retrouverait
+la suprême aisance de style. Quand à force d'exercice on se sera rompu à ces
+allures artificielles que l'écriture d'art donne à la pensée, l'esprit reprendra
+sa liberté d'allures, et le style acquerra une valeur esthétique que le langage
+improvisé ne saurait atteindre.</p>
+<p>Ainsi, par un incessant labeur, se constituera peu à peu cette œuvre dont le
+lecteur, qui reçoit les images toutes faites et passe sans effort de l'une à
+l'autre, recevra une impression de pure poésie.</p>
+<p>Sans doute cette méthode est très pénible. L'inspiration est certainement
+plus commode: si elle suffisait toujours, il est bien évident qu'on ne se
+fatiguerait jamais la tête à réfléchir. Mais encore une fois, il est des cas où
+la réflexion est nécessaire. Au cours de la composition poétique, il est des
+opérations indispensables que seule elle peut effectuer.</p>
+<p>La pratique même indiquera à l'écrivain dans quels cas il doit y recourir. Au
+cours d'un long travail de composition, il ira d'une méthode à l'autre, selon
+les besoins du moment. Ce changement se fait d'instinct. On accueille l'idée qui
+se présente, si elle est de tout point satisfaisante; si elle ne suffît pas, on
+cherche, on s'ingénie, on raisonne, on réfléchit jusqu'à ce qu'on ait trouvé.
+Mais surtout il faut résister à ce préjugé, en vertu duquel on attribue aux
+productions spontanées de l'imagination une supériorité littéraire. Un chef-d'œuvre
+ne se crée pas sans travail.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Rien ne peut s'accomplir sans lutte et sans douleur.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Quel patient effort pour que s'ouvre une fleur!<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; M. BOUCHOR,
+<i>Les Mystères d'Eleusis</i>.</p>
+<p>Le génie, c'est un grand effort.</p>
+<p>Il se produit d'ailleurs, à la suite d'efforts cérébraux intenses, un
+phénomène psychique remarquable: c'est cette sorte d'excitation des facultés
+inventives, que finit par provoquer la réflexion même. L'inspiration, dit E.
+Pailleron, peut être comparée à la mise en train des hauts fourneaux: «quand
+c'est rouge, tout va bien<a href="#note43"><u>[43]</u></a>». Selon A. Daudet et quelques autres écrivains, ce
+phénomène se produirait soudainement, comme une crise. «Tout à coup,
+brusquement, sans qu'on sache pourquoi ni comment, la crise du travail
+commence. C'est comme un surcroît de chaleur vitale qui monte au cerveau; on est
+pris, envahi par son sujet et on se met à écrire avec lièvre. Alors rien ne vous
+arrête; l'encrier est vide, le crayon est cassé; peu importe, on va toujours. On
+s'irrite contre la nuit qui tombe, et l'on se crève les yeux dans le crépuscule
+en attendant la lampe qui ne vient pas. On dispute le temps au sommeil et aux
+repas. S'il faut partir, aller à la campagne, faire un voyage, on ne peut pas se
+décider à quitter le travail, on écrit encore debout, sur un coin de sa
+malle<a href="#note44"><u>[44]</u></a>.» Ainsi, à force de réflexion, on arrive à déterminer une sorte
+d'inspiration supérieure, parfois pénible encore, quelques écrivains en parlent
+comme d'un état d'obsession et de fièvre, mais productive, féconde, dans
+laquelle toutes les facultés s'exaltent à la fois.</p>
+
+<a name="13"></a>
+<br>
+<br>
+CHAPITRE VI
+<br>
+<br>
+LA QUESTION DU VERS ET L'AVENIR DE LA POÉSIE
+<br>
+
+<p>Une dernière question nous reste à résoudre, celle de savoir s'il est bon que
+la pensée poétique se donne une expression verbale particulière.</p>
+<p>Il est naturel qu'ayant à exprimer des pensées et des sentiments d'une nature
+spéciale, les poètes se soient fait leurs procédés d'expression spéciaux. Jamais
+ils n'ont parlé tout à fait la même langue que le vulgaire.</p>
+<p>Sans doute la différence entre la langue usuelle et la langue poétique tend à
+s'atténuer.</p>
+<p>Les temps sont passés où le vocabulaire de la poésie se différenciait de
+celui de la prose au point de devenir un véritable idiome. Les poètes ont
+également renoncé à ce purisme, à ce souci d'élégance et de noblesse, qui leur
+faisait écarter comme indigne d'eux le mot précis, technique. Ils dédaignent la
+périphrase. Ils ne craignent pas d'appeler les choses par leur nom. Entre la
+prose et la poésie il n'y a plus de cloisons étanches; les deux vocabulaires
+tendent à s'unifier.</p>
+<p>Cependant il y aura toujours, par la force des choses, des mots poétiques,
+c'est-à-dire particulièrement suggestifs, évocateurs de sentiments et d'images,
+et des mots prosaïques, qui ne peuvent éveiller que des idées positives ou
+vulgaires. Naturellement les premiers se rencontreront en plus forte proportion
+chez les poètes, tandis que les seconds y seront plus rares.</p>
+<p>Le poète a aussi une prédilection d'artiste pour les mots bien faits,
+conformes au génie de la langue; pour les mots esthétiques, dont la structure ou
+la sonorité est en secrète harmonie avec l'objet qu'ils désignent<a href="#note45"><u>[45]</u></a>.</p>
+<p>Entre la prose et la poésie, voici une nouvelle différence qui n'est pas dans
+les mots eux-mêmes, mais dans la façon de les poser. La prose vise plutôt à
+l'exactitude. Etant donné qu'elle a pour but la transmission fidèle et
+économique de la pensée, elle a raison de le faire. Si nous avons pour exprimer
+notre idée un mot précis, technique, spécial, qui dit exactement ce que nous
+voulons dire, pourquoi en employer un autre? Des écrivains qu'on ne s'attendrait
+pas à trouver si rigoristes, Fénelon par exemple, ou Renan, ont été pris de
+scrupule quand ils ont pensé aux pures élégances de style, et ont estimé qu'il
+vaudrait mieux y renoncer décidément. Rivarol a donné de forts arguments en
+faveur du style direct, utilitaire. Les principes mêmes de l'esthétique
+rationnelle, qui nous montrent la réelle beauté dans l'exacte adaptation de
+chaque chose à sa fin, ne nous obligeront-ils pas à adopter cet idéal, en
+apparence un peu austère, de l'expression stricte et adéquate? Exprimer sa
+pensée, toute sa pensée, rien que sa pensée, c'est bien la règle à laquelle le
+prosateur se sent astreint.</p>
+<p>Ce n'est pas du tout l'idéal du poète. Il tient moins à transmettre
+intégralement la pensée qu'il a dans l'esprit qu'à frapper l'imagination. Que la
+conception qu'il nous suggère soit un peu différente de la sienne propre, peu
+lui importe, pourvu qu'elle soit poétiquement équivalente. Il aimera suggérer
+plus d'images qu'il n'en exprime formellement, abandonnant en partie le lecteur
+à sa libre fantaisie, et par conséquent laissant indécise et inexprimée une
+partie de sa pensée. On a bien des fois remarqué que l'expression adéquate de
+l'idée était par essence prosaïque. Une phrase nette, claire comme eau de roche,
+qui dit avec une netteté parfaite ce qu'elle veut dire, et rien d'autre, aura
+toujours peine à nous donner une impression de poésie.</p>
+<p>Je me rends compte que la parfaite précision du style, pour être maintenue,
+exige un effort, une maîtrise de soi, qui n'est pas compatible avec la rêverie;
+on ne doit donc pas la demander au poète; il ne doit même pas en donner
+l'impression. De tout temps on l'a autorisé à ne pas trop resserrer ses
+expressions, à leur donner un certain jeu. Il ne faudrait pourtant pas abuser de
+ce droit. L'usage trop constant de cette licence poétique aurait l'inconvénient
+de faire perdre à l'écrivain tout souci de précision dans l'expression de sa
+pensée. Il en viendrait à se complaire dans les transpositions de termes, dans
+les à-peu-près. La tentation est si forte! Le mot juste est parfois si difficile
+à amener dans un vers!</p>
+<p>L'usage même de la métaphore incite les poètes à faire porter à faux leurs
+expressions; et ce qui est le plus dangereux, c'est qu'il couvre toutes les
+négligences; quand le poète a pris un mot pour l'autre, il en est quitte pour
+dire que c'est une métaphore. Les poètes d'inspiration sont particulièrement
+exposés à ces divagations de la parole. Quelques contemporains les ont
+recherchées systématiquement. Us leur ont trouvé un charme particulier. Us s'en
+sont fait un programme.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il faut aussi que tu n'ailles point<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Choisir tes mots sans quelque méprise:<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Rien de plus cher que la chanson grise<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Où l'Indécis au Précis se joint.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; VERLAINE.</p>
+<p>Ce procédé de style n'est pas tout à fait absurde. On en peut obtenir
+certains effets. Pour exprimer des idées très vagues, des sentiments très
+nébuleux, les mots les moins précis ont un sens trop déterminé encore. En posant
+franchement et de parti pris tous les mots à faux, on abaisse leur vertu
+suggestive à l'extrême limite, passée laquelle ils ne signifieraient plus rien
+du tout. Le lecteur perd l'habitude d'en interpréter aucun à la lettre; la
+pensée se trouve ainsi délivrée de l'obligation de prendre une forme définie;
+l'idée reste flottante, indécise et libre entre ces mots dont aucun n'a de prise
+sur elle. Il est en tout cas un état d'âme que cette façon d'écrire exprimera
+parfaitement: c'est celui du poète fatigué, qui n'a même plus la force de
+chercher ses mots.</p>
+<p>Les œuvres composées suivant ce système resteront comme un curieux exemple
+des effets littéraires que l'on peut tirer du <i>laisser aller</i> verbal.</p>
+<p>Peut-être est-il bon que l'expérience ait été faite. Mais c'est assez pour
+une fois, il est à souhaiter qu'on n'y revienne plus.</p>
+<p>Mais voici la différence essentielle, fondamentale qui sépare la poésie de la
+prose. La poésie s'est donné une forme qui est bien à elle, qu'elle se réserve
+pour son usage particulier, et dans laquelle elle s'enferme plus volontiers que
+dans toute autre. C'est la forme du vers.</p>
+<p>D'où vient le plaisir particulier que nous éprouvons à lire ou entendre des
+vers? A cette question, nous serions tentés de répondre immédiatement: de leur
+contenu poétique. S'ils produisent un tel effet esthétique, n'est-ce pas par
+la vertu qu'ils ont d'agir sur l'imagination, par la splendeur des visions
+qu'ils nous suggèrent, par ce luxe de comparaisons et de métaphores, par la
+profondeur ou la noblesse des sentiments qu'ils expriment, par leur poésie en un
+mot? Rien de plus juste. Mais on n'a pas répondu à la question. La poésie en
+effet n'est pas chose essentielle au vers, et qui explique son attrait
+particulier. Comme nous l'avons constaté, on trouve aussi de la poésie dans la
+prose. D'autre part, le vers n'est pas nécessairement poétique; il en est
+d'excellents qui valent par de tout autres qualités que celle-là.</p>
+<p>Dans ce vers de Racine qu'admirait tant Flaubert,</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; La fille de Minos et de Pasiphaë!</p>
+<p>où est la poésie?</p>
+<p>Peut-être la poésie produit-elle plus d'effet dans les vers que dans la
+prose, et s'y rencontre-t-elle plus fréquemment, pour des raisons qui restent à
+expliquer. Mais ce n'est pas dans cette prédominance que peut consister
+l'attrait très spécial des vers. Il le faut chercher dans quelque chose
+d'inhérent à la versification; et cette chose est évidente; elle saute aux yeux
+par la seule disposition typographique des vers; c'est le rythme.</p>
+<p>La parole humaine a naturellement un certain rythme. Les phrases que nous
+prononçons, bien qu'elles ne soient assujetties à aucune cadence prédéterminée,
+ont cependant une tendance à prendre une longueur moyenne, et à se construire
+suivant un même type, ramenant à intervalles à peu près égaux des intonations à
+peu près semblables. Toute émotion tend à accentuer encore cette périodicité.
+Dans l'émotion extrême, la parole devient absolument rythmique, comme l'est une
+plainte, un rire d'allégresse ou une adjuration passionnée. Dès que l'on a songé
+à mettre de l'art dans la parole, l'idée devait donc tout naturellement venir de
+régulariser ce chant spontané de la voix, et d'en fixer le rythme. On a essayé
+de bien des systèmes de versification; actuellement encore on trouverait chez
+les différents peuples une grande variété de formes poétiques, combinées de
+manière plus ou moins ingénieuse; mais le but poursuivi est toujours le même:
+donner à la parole humaine un rythme défini.</p>
+<p>Le plaisir essentiel que peut donner le vers est donc celui que peut donner
+le rythme. L'oreille s'adapte à cette cadence qui lui devient un besoin; elle
+attend avec une sorte d'anxiété le retour de l'impression sonore qu'elle se
+tient d'avance toute prête à recevoir, et c'est chaque fois qu'elle la retrouve
+un plaisir d'attente satisfaite. L'intelligence jouit de l'aisance avec laquelle
+la phrase ainsi scandée se perçoit et se retient; objectivement et d'une manière
+toute désintéressée, elle admire la régularité de ces formes sonores, leurs
+qualités de facture, l'ingéniosité de leurs combinaisons. Que la phrase
+poétique, sans rien perdre de sa logique et de son expression, puisse se prêter
+ainsi aux exigences du vers, qu'elle change de pied quand il le faut, retombe
+avec tant de grâce sur le rythme voulu, c'est un jeu difficile, un véritable
+tour de force dont les initiés savent apprécier le mérite. Enfin et surtout,
+dans le rythme poétique, nous jouissons de la régularité, de la mise en ordre,
+de la cadence des pensées elles-mêmes. Ne parlons pas toujours des mots et des
+phrases. Qu'est-ce que cela quand nous lisons des vers? Le mot n'est qu'un
+signe; l'essentiel est la pensée, l'image, le sentiment exprimé.</p>
+<p>Ce qu'il y a de merveilleux dans le vers, c'est qu'en rythmant les phrases il
+rythme le sentiment et la pensée. Le récitant, et par sympathie l'auditeur, est
+entraîné, porté par ce mouvement sonore; son être entier en prend la cadence; de
+chaque vers il reçoit un élan; et périodiquement, suivant un plus large rythme,
+chaque stance lui apporte un nouvel afflux d'émotions et de pensées. C'est une
+houle puissante comme celle de l'Océan, qui le soulève et le berce. Dans
+l'audition d'un poème, ce ne sont donc pas seulement nos perceptions auditives,
+c'est notre activité cérébrale toute entière qui prend la forme périodique et
+s'ordonne suivant un rythme régulier<a href="#note46"><u>[46]</u></a>; on a réussi, chose qui eût pu sembler
+tout d'abord impossible, à donner une sorte de beauté plastique à de simples
+états de conscience.</p>
+<p>Le vers est donc esthétiquement plus riche que la prose; il met en harmonie
+des éléments plus nombreux. Il contient en somme plus de beauté.</p>
+<p>Nous nous expliquons son attrait et sa valeur esthétique. Montrons maintenant
+quelle est sa valeur poétique. Si les poètes l'ont choisi de préférence pour
+exprimer la pensée rêveuse, c'est sans doute qu'il se prête, mieux que toute
+autre forme verbale, à l'expression de cette pensée.</p>
+<p>Le bercement rythmique du vers est fait, comme tout rythme, pour engourdir la
+réflexion. «Valse mélancolique et langoureux vertige», il empêche l'esprit de
+trop suivre ses idées.</p>
+<p>Le vers a encore cette particularité, qu'il doit être lu plus lentement que
+la prose, puisqu'il oblige le lecteur à articuler chaque syllabe; il lui fait
+prendre des temps. Dans la stance lyrique, le poète nous accorde à intervalles
+égaux une pause, un instant de silence et de recueillement, qui nous permette de
+développer à loisir les images suggérées, de nous pénétrer de notre émotion.</p>
+<p>Le poète lui-même, pendant qu'il compose, subit cet effet du vers. On a
+accusé le vers et notamment la rime d'amener entre les idées des associations
+bizarres et d'introduire le hasard comme facteur essentiel dans la composition
+poétique. Le poète écrit dans le bruissement des rimes, qui l'étourdit. De là
+des digressions inattendues, des impropriétés d'expression, des déviations de
+pensée, et pour dire le mot, une certaine incohérence dans le développement.
+C'est là en effet un danger. Mais en revanche, que de trouvailles faites au
+cours de la composition! La forme du vers est en elle-même suggestive de poésie.
+Par cela même qu'elle déconcerte la pensée logique, elle oblige l'esprit à se
+donner une tout autre allure mentale, plus spontanée, plus capricieuse, et
+vraiment plus poétique.</p>
+<p>Une question doit pourtant se poser ici, qui remet tout en question. Si le
+vers est très poétique, à certains points de vue la prose n'est-elle pas plus
+poétique encore? De nos jours, elle a fait de tels progrès, elle s'est assouplie,
+elle s'est enrichie, elle a augmenté sa puissance d'expression à un tel point,
+que l'on peut se demander si dès maintenant elle ne pourrait pas remplacer
+avantageusement le vers. Peut-être donne-t-elle une sensation d'art moins
+caractérisée. Sa beauté propre, perceptible aux seuls initiés, ne se remarque
+qu'après coup. En revanche, comme son rythme fluide et souple se prêté à toutes
+les évolutions de la pensée! La prose est plus limpide encore, plus transparente
+que le vers, plus naturelle et plus spontanée; notre attention, qui dans les
+vers est toujours quelque peu distraite par les artifices de la forme, se porte
+ici tout entière sur les pensées exprimées. Aussi la prose peut obtenir des
+effets d'émotion que la lecture d'aucun poème ne nous procurera. Sa puissance
+d'expression pathétique est incomparable. C'est elle, et non le vers, qui
+pourrait nous transmettre, dans leur poignante sincérité, les émotions intimes
+du poète. «Il nous semble, dit Guyau, qu'un vrai poète devrait trembler à la
+pensée qu'un seul jour, dans un seul de ses vers, il ait pu changer ou dénaturer
+sa pensée en vue de la sonorité; quelle misérable chose que de se dire: Cette
+larme-là ou ce sanglot vient pour la rime riche! La position du poète rimant ses
+douleurs ou ses joies est déjà assez choquante par moment, sans qu'on en exagère
+encore l'embarras en demandant à la rime une lettre de plus qu'il n'en fallait
+jadis<a href="#note47"><u>[47]</u></a>.» Le mieux serait encore, semble-t-il, de ne pas rimer du tout, de
+renoncer à toute forme artificielle, et de donner à sa pensée l'expression
+qu'elle prend le plus naturellement.</p>
+<p>Oui, s'il s'agissait d'arriver à la parfaite justesse de l'idée, à la
+parfaite clarté de l'expression; oui, s'il fallait obtenir le plus puissant
+effet pathétique, la prose devrait être préférée. Mais la poésie n'est ni la
+vérité, ni le pathétique extrême: elle est la rêverie esthétique. Or c'est le
+vers qui nous amène le mieux à l'état de rêverie. C'est lui, par la beauté
+propre de sa forme, et même par ce qu'elle a d'artificiel, qui maintient le
+mieux notre rêverie, et les sentiments mêmes qui l'accompagnent, à l'état
+esthétique. Elle en fait une pure représentation. Elle les transporte en dehors
+du monde réel; et c'est dans ces conditions que nous en pouvons recevoir une
+pure impression de beauté. J'adhérerais pleinement à cette pensée d'E. Poe: «Je
+désigne la beauté comme le domaine de la poésie... Or, l'objet-vérité, ou
+satisfaction de l'intellect, et l'objet-passion, ou excitation du cœur, sont
+beaucoup plus faciles à atteindre par le moyen de la prose. En somme, la vérité
+réclame une précision, et la passion une <i>familiarité</i> (les hommes vraiment
+passionnés me comprendront), absolument contraires à cette beauté qui n'est
+autre chose, je le répète, que l'excitation ou le délicieux enlèvement de
+l'âme»<a href="#note48"><u>[48]</u></a>.</p>
+<p>Reste le reproche qu'on a fait au vers, de nuire à la sincérité du sentiment.
+Nulle critique ne saurait être plus grave, si celle-là était fondée. Ce
+serait-là, pour l'art des vers, une tare morale que nulle qualité esthétique ne
+saurait compenser. Mais l'on se fait une idée fausse de l'état mental du poète,
+si l'on s'imagine que parce qu'il s'applique à rythmer ses vers, il est
+incapable d'éprouver en même temps une émotion sincère. Pour le vrai poète, la
+poésie n'est pas un jeu, mais une chose sérieuse; il ne craint pas de lui
+confier ses sentiments les plus chers. L'habitude même de composer des vers fait
+disparaître cette sorte de gêne que l'on a pu éprouver au début, et le sentiment
+de ce qu'il y a d'artificiel dans cette forme verbale. Il y a des vers
+absolument sincères; nous ne nous y trompons pas, et ce sont ceux-là qui nous
+vont au cœur. — Mais le fait démettre ses sentiments en vers n'en fait-il pas
+une sorte d'objet idéal? Ne prendront-ils pas, dans cette transcription d'art,
+une apparence d'irréalité? — Sans doute. Mais c'est peut-être pour cette raison
+même que le poète ose confier au vers des pensées si intimes, des sentiments si
+personnels, qu'il hésiterait à exprimer dans la langue commune. Certaines choses
+peuvent se chanter qu'on ne dirait pas, même à voix basse.</p>
+<p>Le vers reste donc la forme d'art la plus admirable dont le poète puisse
+revêtir sa pensée.</p>
+<p>Il serait très intéressant d'étudier, au point de vue de l'effet poétique,
+les divers systèmes de versification qui ont été successivement usités, depuis
+l'antiquité jusqu'à nos jours. En France même, actuellement, le poète dispose
+d'un grand nombre de combinaisons rythmiques, qui chacune ont leur expression
+particulière. Je dirai seulement quelques mots de notre alexandrin classique,
+qui reste jusqu'à nouvel ordre le vers typique et normal de la poésie française.
+Je voudrais répondre à une critique qu'on lui a adressée.</p>
+<p>Parce que sa mesure est très régulière, on l'a accusé de monotonie. Mais
+c'est cette régularité même qui permet d'obtenir des effets de rythme si variés
+et si puissants, par les diverses façons dont cette cadence uniforme du vers se
+combine avec le rythme propre et indéfiniment variable de la phrase. Tantôt en
+effet la phrase tombe parfaitement en mesure avec le vers; tantôt elle est avec
+lui en différence de phase, et ce sont des effets de contre-temps d'une
+singulière intensité d'expression. Soient ces lignes de prose: «Le duel reprend;
+la mort plane; le sang ruisselle. Durandal heurte et suit Closamont. L'étincelle
+jaillit.» C'est une phrase qui a son rythme propre, bref, saccadé, assez
+expressif, mais en somme de médiocre valeur esthétique. Soient maintenant ces
+vers:</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le duel reprend, la mort plane, le sang ruisselle.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Durandal heurte et suit Closamont. L'étincelle<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Jaillit...</p>
+<p>C'est tout autre chose, et c'est bien mieux. Ici en effet vous avez deux
+rythmes, celui de la phrase et celui du vers, tantôt s'accordant, tantôt se
+contrariant comme deux forces indépendantes, et toujours s'accentuant l'un
+l'autre, par leurs oppositions aussi bien que par leurs rencontres. Quelle
+valeur incomparable prennent les mots par la façon dont ils tombent en mesure ou
+à contre-temps, en fin de vers ou en rejet! Tous ces effets de rythme
+disparaissent si l'on n'a pas constamment présente à l'esprit la cadence du
+vers, surtout aux moments où elle ne coïncide pas avec la coupe de la
+phrase<a href="#note49"><u>[49]</u></a>. Le rythme régulier est la mesure normale.</p>
+<p>Il va de soi qu'on ne pourrait s'en contenter. Pour satisfaire à notre besoin
+de variété et pour les nécessités de l'expression, on pourra en déranger la
+cadence, la ralentir, la précipiter, et par instants même, pour porter l'émotion
+à son maximum, la briser brusquement. Mais pas un instant on ne nous la fera
+oublier. Les accidents rythmiques, les variations du mouvement sonore, sa plus
+ou moins grande rapidité n'ont évidemment d'expression que par rapport au
+mouvement normal, comme exception à une loi dont nous devons garder la notion.
+Et notre vers français, tel que l'ont forgé nos grands poètes, est précisément
+construit de manière à nous la conserver toujours.</p>
+<p>On a beaucoup travaillé de nos jours à le perfectionner encore. On a constaté
+que dans le vers classique, et même dans le vers romantique, il y avait beaucoup
+trop de règles arbitraires, de prohibitions irrationnelles, d'entraves toutes
+gratuites à la liberté de l'écrivain.</p>
+<p>Pourquoi admettre certains effets de contre-temps et n'en pas admettre
+d'autres? Pourquoi l'interdiction absolue de l'hiatus? Pourquoi l'alternance
+obligatoire des rimes masculines et des rimes féminines? Tout cela est
+arbitraire. Nos poètes contemporains se sont affranchis de ces vaines
+prohibitions. La rime même s'est détendue; dans certains cas on se contente de
+l'assonance. On a eu cent fois raison de briser cet étroit formalisme, et de
+laisser au poète plus d'initiative.</p>
+<p>Serait-il possible d'imaginer des formes de vers, toutes différentes de
+l'alexandrin régulier, et capables de produire des effets équivalents? Rien ne
+coûte d'essayer, et l'on ne s'en est pas fait faute<a href="#note50"><u>[50]</u></a>. Dans la fièvre de
+rénovation qui a pris depuis vingt ou trente ans nos versificateurs, que de
+formes nouvelles nous avons vues apparaître! Vers en assonances; vers de neuf
+pieds, de onze ou de treize; vers non scandés; vers de longueur arbitrairement
+variable; vers amorphes, etc. Je ne vois pas jusqu'ici que de toutes ces
+tentatives soit sortie une forme de vers supérieure dans son principe à
+l'alexandrin, offrant une somme de qualités plus grande et capable de le
+supplanter comme type normal du vers français: de-ci de-là quelques trouvailles
+exquises, des formes d'un charme subtil et délicat, applicables à l'expression
+de certains états d'âme très particuliers et surtout à l'expression du vague
+dans l'âme; mais rien de solide, de fort, de définitif. Il faut chercher encore.
+</p>
+<p>Peut-être n'a-t-on pas cherché du bon côté. Il me semble que la plupart des
+novateurs se sont surtout proposé comme programme de réagir en poésie contre la
+beauté géométrique, et de trouver des formes de vers plus souples que le vers
+classique, de rythme moins régulier, moins artificiel, mieux capable de
+s'adapter au rythme spontané de la phrase. Par une coïncidence singulière, en
+même temps que la poésie tendait à rapprocher son rythme de celui de la prose,
+la prose, sous prétexte d'<i>écriture artiste</i>, se faisait de plus en plus
+artificielle, en sorte que ces deux formes d'expression de la pensée humaine
+semblaient vouloir se rapprocher de plus en plus. Je crois que c'était là une
+méprise. L'idéal ne me semble pas que la poésie et la prose aillent se
+rapprochant, mais au contraire qu'elles se différencient le plus possible. Il
+est facile d'imaginer entre les deux autant de formes intermédiaires que l'on
+voudra; toutes seront admissibles à la rigueur, mais avec quelque chose
+d'équivoque et de bâtard; aucune ne vaudra la prose simple ou la franche
+versification. Le vers amorphe notamment, le vers qui ne serait astreint à aucun
+rythme régulier, est un non-sens. Bouleversez comme vous l'entendrez toutes les
+règles de la prosodie, mais ne louchez pas au rythme. Nul n'a jamais réussi et
+ne réussira à faire des vers sans rythme défini, par cette raison toute simple
+que ce ne seraient plus des vers. Loin de donner la préférence aux formes
+poétiques où le rythme est le moins accusé, j'accorderais la plus haute valeur à
+celles qui l'accentuent le plus franchement, aux formes très artificielles, qui
+pas un instant ne prennent l'allure de la prose. Ainsi notre grande strophe
+lyrique. Dans cette forme superbe qui lui est préparée d'avance, comment le
+poète pourrait-il exprimer autre chose que ses plus nobles pensées? Sur un tel
+rythme, sur ces larges accords qui accompagnent sa voix, basse obligée de son
+chant, comment mettrait-ils de mesquins et grêles motifs? Ce sont donc les
+formes de vers les plus fortement rythmées qui produiront la plus puissante
+émotion esthétique. Ce sont elles qui mettent le mieux en évidence la beauté
+propre du vers, l'effet qu'elles produisent étant tout à fait spécial, et tel
+que l'on ne saurait lui trouver dans la prose aucun équivalent. Ce sont donc les
+formes typiques auxquelles doit plutôt tendre la poésie.</p>
+<p>Le vers ne saurait donc être trop bien rythmé. Le véritable progrès, ce
+serait de trouver d'autres rythmes, et si possible <i>des rythmes plus beaux</i>.
+Quand on compare la musique et la poésie au point de vue du rythme, on est
+frappé de l'immense supériorité de la musique. Le musicien tire du rythme des
+effets surprenants. Quelle variété de cadences, si ingénieusement combinées, si
+caractérisées, si expressives! Comme la rythmique des vers est pauvre et presque
+rudimentaire en comparaison! Cette pénurie relative me semble pouvoir être
+attribuée à deux causes.</p>
+<p>Notre vers français actuel est fondé en principe sur la simple numération des
+syllabes. Des sons en nombre fixe occupant une durée variable, tel est notre
+rythme poétique. — On pourrait concevoir un système tout différent: des sons en
+nombre variable occupant une durée fixe. C'est précisément le principe du rythme
+musical. Et c'était aussi le principe du vers gréco-latin, où deux syllabes
+brèves pouvaient tenir la place d'une longue, de telle sorte que le vers
+conservât sa cadence régulière quel que fût le nombre total de syllabes émises.
+— Je n'ai pas à établir pour quelles raisons le premier système a prévalu dans
+la prosodie moderne, et s'est définitivement imposé en France, au point de faire
+disparaître de notre vers toute combinaison rythmique fondée sur la quantité des
+syllabes. Nous savons quel parti ont tiré de ce rythme les poètes contemporains.
+Mais je crois bien qu'ils lui ont fait rendre tout ce que le principe
+comportait, et que, pour réaliser un progrès nouveau, il faudra chercher
+ailleurs. En fait, en optant pour le principe de la simple numération des
+syllabes, on s'est engagé dans une impasse. L'avenir du vers est à mon sens, non
+pas dans des perfectionnements de détail désormais presque impossibles, tout
+ayant été essayé, mais dans une révolution du vers, dans le retour au principe
+du rythme musical: nombre variable de sons réparti sur une durée fixe. Ce
+principe serait autrement fécond. Le poète tiendrait compte de la durée relative
+des syllabes, élément très important qu'il ferait entrer dans ses combinaisons
+rythmiques. Il pourrait imposer au récitant un débit plus ou moins rapide,
+obliger la voix à appuyer sur certains mots et à passer vite sur d'autres; il
+aurait en un mot à sa disposition tous les effets de rythme dont actuellement le
+musicien dispose. Il ne suffit pas, bien entendu, de poser le principe; il
+faudrait trouver les voies et moyens; mais si l'ingéniosité de nos
+versificateurs s'exerçait en ce sens, je suis persuadé que pour commencer, ils
+auraient bien vite trouvé des formes de vers au moins équivalentes aux formes
+actuelles. Comme notre oreille s'est faite à la mesure arithmétique de nos vers,
+elle se ferait à cette cadence vraiment rythmique.</p>
+<p>Mais pour que ces progrès dans le rythme poétique soient possibles, il sera
+indispensable que la mesure des vers soit notée de quelque manière. Actuellement
+les poètes dédaignent de le faire. Nous indiquer comment nous devons scander
+leurs vers, quel enfantillage! L'oreille, semble-t-il, doit suffire. Oui, elle
+suffit, pour les rythmes très simples, très connus, très uniformes, qui ont été
+jusqu'ici usités. Mais déjà elle a des perplexités devant les rythmes inattendus
+que nous soumettent parfois les poètes contemporains. On vient de lire une pièce
+de vers écrite en octosyllabes; quand on est encore accordé au rythme de ce vers,
+brusquement on tombe sur une pièce écrite en vers de neuf, de onze, ou de treize
+pieds. L'oreille est choquée; ces rythmes impairs la déconcertent: nous avons
+peine à en prendre la cadence. Un signe quelconque, qui nous indiquerait comment
+ces vers doivent être scandés, nous éviterait cette impression fâcheuse. A plus
+forte raison sera-t-il nécessaire de multiplier les indications quand on en
+arrivera à des rythmes absolument nouveaux. L'absence de toute notation, telle
+me semble être la seconde cause qui a réduit la poésie à une telle pénurie de
+rythmes. Figurons-nous en quel état d'enfance serait encore la musique, si les
+musiciens eux aussi s'étaient abstenus d'indiquer en quelle mesure un morceau
+doit être joué, quelle durée précise il faut donner à chaque note, quand il faut
+précipiter le mouvement, quand il faut le ralentir! C'est justement grâce à
+l'emploi d'une notation très détaillée qu'ils ont pu varier indéfiniment leur
+rythmique, et la porter à son degré de perfection actuel. S'ils s'étaient
+contentés, à la manière des poètes, de nous donner la série des notes qui
+composent un air, s'en remettant à l'oreille du soin d'en trouver la cadence, il
+est probable que les rythmes musicaux en seraient encore au point où en sont les
+rythmes poétiques. Autant que l'on peut entrevoir l'avenir, je me représente la
+poésie future comme établie sur des rythmes aussi variés, aussi expressifs par
+eux-mêmes, aussi soigneusement notés que ceux de la musique. C'est avec la
+musique que l'art des vers avait autrefois les rapports les plus étroits: qu'il
+s'en rapproche de nouveau; que la poésie redevienne lyrique! Les poètes
+contemporains obéissent à un sûr instinct artistique, quand ils réclament une
+versification plus musicale que la nôtre. Que ne se font-ils musiciens vraiment?
+La poésie musicale qu'ils rêvent n'est plus à inventer; ils l'ont souvent
+entendue sans la reconnaître; cette poésie suprême, qui aurait la force de
+suggestion de la parole et l'expression pathétique de la musique pure, c'est le
+chant!</p>
+<p>Je parle d'une poésie de l'avenir. Ici se pose une question inquiétante. On
+s'est demandé si l'avenir était à la poésie. Quelques prophètes pessimistes nous
+menacent d'un retour à la prose, à la prose utilitaire. Ne devenons-nous pas de
+jour en jour plus pratiques, moins disposés à accorder dans notre vie affairée
+une place à l'art, à l'idéal, à la poésie? — On n'a pas le droit de parler
+ainsi. Aujourd'hui comme autrefois, ce que nous voulons, c'est le progrès. Notre
+attention est peut-être spécialement attirée en ce moment sur d'autres réformes,
+plus urgentes encore que celle de la versification: sur des transformations
+sociales à accomplir, sur des injustices à réparer, sur des souffrances, des
+misères, des ignorances et autres très laides choses, que nous aurions envie de
+voir disparaître. En ce sens nous devenons pratiques, songeant au principal
+avant de songer au superflu. Ce n'est pas le signe d'une moindre élévation de
+goûts. Je suis persuadé que l'art, loin d'aller baissant de valeur, ira toujours
+prenant dans la vie humaine une importance plus grande. Le seul fait que la
+poésie soit d'art pur n'est pas ce qui peut nous inquiéter sur son avenir.
+D'autre part nous avons vu qu'ayant son domaine propre, elle ne risquait pas
+d'être évincée par quelque forme d'art plus pure, remplissant mieux qu'elle les
+mêmes fonctions. Elle subsistera donc. Elle subsistera pour son charme, pour sa
+noblesse, pour sa difficulté même qui la réserve à l'expression de nos
+sentiments les plus élevés, pour le rythme et l'harmonie qu'elle met dans toute
+notre âme. Mais pour acquérir ainsi son plein droit à la survivance, il faut que
+loin de se rapprocher de la prose, elle aille plutôt s'en différenciant plus
+encore, de peur de jamais faire double emploi avec elle.</p>
+
+<br>
+<p>[NOTES AU BAS DE LA PAGE]</p>
+
+<p><a name="note01"><u>1</u>&nbsp;</a> Il est certaines opérations intellectuelles que l'on n'effectuera jamais
+en rêve, parce qu'elles impliqueraient un effort d'abstraction incompatible avec
+l'activité cérébrale dont nous disposons alors. Dans une enquête faite sur cette
+question: <i>Avez-vous quelquefois rêvé mathématiques</i>? on a reçu 27 réponses,
+toutes, sauf une, négatives. <i>L'Intermédiaire des mathématiciens</i>, t. IX,
+1902, p. 339-340.</p>
+<p><a name="note02"><u>2</u>&nbsp;</a> «Plus le sommeil est profond, plus les rêves concernent une partie
+antérieure de notre existence et sont loin de la réalité; au contraire, plus le
+sommeil est superficiel, plus les sensations journalières apparaissent et plus
+les rêves reflètent les préoccupations et les émotions de la veille.» Vaschide.
+<i>Recherches expérimentales sur les rêves</i>. Comptes rendus de l'Académie des
+sciences, 17 juillet 1899.</p>
+<p><a name="note03"><u>3</u>&nbsp;</a> C'est ce sentiment particulier que M. Braunschvig doit avoir en vue dans
+la définition qu'il donne du sentiment poétique: «Le sentiment poétique consiste
+dans l'impression que nous laissent des séries d'associations qui, s'éveillant
+dans notre esprit délivré de toute inquiétude pratique, y demeurent pour ainsi
+dire ouvertes.» <i>Le sentiment du beau et le sentiment poétique</i>. F. Alcan,
+1904, p. 207.</p>
+<p><a name="note04"><u>4</u>&nbsp;</a> <i>La Beauté rationnelle</i>. F. Alcan, 1904, deuxième partie, ch. II.
+III, IV.</p>
+<p><a name="note05"><u>5</u>&nbsp;</a> C'est la qualité des images suggérées qui importe, non leur quantité. Si
+la poésie ne consistait que dans le pouvoir d'évoquer une série indéfinie de
+représentations quelconques, rien ne serait plus poétique que le mot <i>et
+cetera</i>.</p>
+<p><a name="note06"><u>6</u>&nbsp;</a> Voir notamment les Rêveries du promeneur solitaire (au promenade) et la
+<i>Lettre à M. de Malesherbes</i>, 26 janvier 1762. Pour établir la balance du
+bonheur que peut nous apporter la rêverie, il faudrait montrer, chez J.-J.
+Rousseau même, la prostration qui suit ces élans de l'imagination. La rêverie, à
+ce degré, est une sorte d'ivresse qui se paie. Elle décolore la vie réelle et en
+éloigne. Elle n'augmente pas tant notre bonheur qu'elle ne le déplace, en le
+reportant tout entier dans notre vie d'imagination.</p>
+<p><a name="note07"><u>7</u>&nbsp;</a> C'est à cette intervention des phosphènes
+dans la composition mentale
+que j'attribuerais en partie les visions lumineuses de l'Apocalypse, ou encore
+la description éblouissante que donne Dante de la Rosé mystique, à la fin de son
+poème. Gœthe avait la faculté de faire apparaître dans le champ rétinien, par un
+effort de vision mentale, des images colorées (sur les faits de ce genre, v.
+Helmholtz, <i>Optique physiologique</i>, 2e partie, § 17) Cette faculté a dû
+avoir une influence sur la genèse des images dans ses contes merveilleux: ainsi,
+dans le Nouveau Paris, ces trois pommes rouge, jaune et verte, transparentes
+comme des pierres précieuses, qui se changent en petites dames qui voltigent sur
+le bout de ses doigts; ainsi encore, dans les Entretiens d'émigrés allemands, le
+beau serpent vert qui avale de l'or et devient lumineux et transparent, ou qui
+se change en un pont d'émeraude, de chrysoprase et de chrysolithe. Voici une
+métamorphose caractéristique: «Son beau corps, à la forme élancée, s'était
+séparé en mille et mille brillantes pierreries; la vieille, en voulant prendre
+sa corbeille, l'avait heurté par mégarde, et l'on ne voyait plus rien de la
+forme du serpent, mais seulement un beau cercle de pierres étincelantes, semées
+sur le gazon.»</p>
+<p>De telles images, quel que puisse être leur sens symbolique, ont été
+évidemment inspirées de ces phosphènes que la circulation du sang sur la rétine
+fait spontanément apparaître.</p>
+<p><a name="note08"><u>8</u>&nbsp;</a> <i>Histoire de ma vie</i>, 3e partie, VIII.</p>
+<p><a name="note09"><u>9</u>&nbsp;</a> N'est-ce pas ainsi que Renan a composé sa vie de Jésus?</p>
+<p><a name="note10"><u>10</u>&nbsp;</a> A comparer, pour l'inconsistance et l'évanouissement progressif de
+l'idéal rêvé, ces vers de la Ctesse Mathieu de Noailles.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le visage de ceux qu'on n'aime pas encor<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Apparaît quelquefois aux
+fenêtres des rêves <br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et va s'illuminant sur de pâles décors <br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Dans un argentement de
+lune qui se lève.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ils ont des gestes lents, doux et silencieux,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Notre vie uniment vers
+leur attente afflue: <br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Il semble que les corps s'unissent par les jeux <br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Et que les
+âmes sont des pages qu'on a lues.</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ce sont des frôlements dont on ne peut guérir,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Où l'on se sent le cœur trop
+las pour se défendre,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Où l'âme est triste ainsi qu'an moment de mourir; <br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Ce sont
+des unions lamentables et tendres...</p>
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et ceux-là resteront quand le rêve aura fui<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Mystérieusement les élus du
+mensonge, <br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Ceux à qui nous aurons, dans le secret des nuits,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Offert nos lèvres
+d'ombre, ouvert nos bras de songe. <br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <i>Le cœur innombrable</i>.</p>
+<p>On trouverait, dans ce même recueil poétique, de beaux exemples de la poésie
+des objets familiers, qui, pour les âmes prosaïques, restent vulgaires.</p>
+<p><a name="note11"><u>11</u>&nbsp;</a> A signaler dans Chateaubriand cette épithète significative
+d'<i>imaginaires</i>, appliquée aux lointains. «L'arbre décrépit se rompt; il tombe.
+Les forêts mugissent; mille voix s'élèvent. Bientôt les, bruits s'affaiblissent;
+ils meurent dans des lointains presque imaginaires: le silence envahit de
+nouveau le désert.» <i>Journal de voyage</i>.</p>
+<p><a name="note12"><u>12</u>&nbsp;</a> <i>Contes du lundi</i>, Le caravansérail.</p>
+<p><a name="note13"><u>13</u>&nbsp;</a> V. Helmholtz, conférence sur l'optique et la peinture, annexée aux
+<i>Principes scientifiques des Beaux-Arts</i>, Bibliothèque scientifique
+internationale, F. Alcan, 5e éd., 1902.</p>
+<p><a name="note14"><u>14</u>&nbsp;</a> Voir à ce sujet les amusantes boutades de Tolstoï (<i>Qu'est-ce que l'art</i>,
+trad. Halpérine-Kaminsky, Ollendorf 1898, p. 210 et suivantes).</p>
+<p><a name="note15"><u>15</u>&nbsp;</a> <i>Pensées</i>, titre XX, p. 260. Cette remarque pourrait être étendue à toute
+représentation artistique. Non seulement la convention est permise dans l'art,
+mais elle y est obligatoire si l'on tient à produire un effet poétique. Il faut
+que l'on garde cette impression, que le tableau n'est qu'un tableau, que la
+statue n'est qu'une statue, et que tout cela est imaginaire.</p>
+<p><a name="note16"><u>16</u>&nbsp;</a> V. Paul Roy, <i>Enseignement rationnel de la musique</i>, A.-H. Simon. Paris
+1875, pp. 121 et 122.</p>
+<p><a name="note17"><u>17</u>&nbsp;</a> Berlioz, <i>Grand traité d'instrumentation et d'orchestration modernes</i>, p.
+138.</p>
+<p><a name="note18"><u>18</u>&nbsp;</a> F.-A. Gevaert, <i>Nouveau traité d'instrumentation</i>, Lemerre 1885, p. 93.</p>
+<p><a name="note19"><u>19</u>&nbsp;</a> <i>Ibid</i>., p. 210.</p>
+<p><a name="note20"><u>20</u>&nbsp;</a> Wagner a observé sur lui-même ce procédé de composition. Au sujet du
+prélude instrumental qui accompagne l'apparition d'Elsa sur le balcon, au
+deuxième acte de <i>Lohengrin</i>, il écrit à son ami Uhlig: «Je me suis rendu compte
+en revoyant ce passage de la façon dont les thèmes se forment en moi: ils se
+rattachent toujours à une apparition plastique et se conforment au caractère de
+celle-ci.» Cité par Maurice Kufferath. <i>Le Théâtre de R. Wagner. Lohengrin</i>,
+Paris, Fischbacher, 1891, p. 134.</p>
+<p><a name="note21"><u>21</u>&nbsp;</a> <i>Vie et opinions de M. Frédéric-Thomas Graindorge</i>, ch. XXIV.</p>
+<p><a name="note22"><u>22</u>&nbsp;</a> André Chevrillon, <i>Dans l'Inde</i>. Hachette, 1891, p. 250.</p>
+<p><a name="note23"><u>23</u>&nbsp;</a> On trouvera dans l'<i>Esthétique</i> d'Eugène Véron un intéressant plaidoyer en
+ce sens. Il loue la poésie d'avoir, seule de tous les arts, le privilège
+d'exprimer directement des pensées et de s'adresser sans intermédiaire à
+l'intelligence. «L'effort pour exprimer directement une pensée par la sculpture
+ou la peinture est presque fatalement condamné à l'insuccès. La fusion entre les
+deux éléments ne se fait pas ou se fait mal, et laisse l'impression d'une sorte
+de placage. La poésie se prête bien plus facilement au mélange de l'idée et du
+sentiment. Elle passe de l'un à l'autre sans effort et souvent tire de cette
+union d'admirables effets. Quand le poète joint aux facultés spéciales de
+l'artiste la hauteur et la générosité de la pensée, il nous paraît deux fois
+grand et l'œuvre gagne à cette impression un redoublement de puissance... Les
+idées, en somme, ont leur poésie comme les sentiments, et il n'y a pas de raison
+pour que l'art néglige cette source d'émotions.» L'<i>Esthétique</i>, Reinwald, 1878,
+p. 606.</p>
+<p><a name="note24"><u>24</u>&nbsp;</a> Il est à remarquer que chez les philosophes la profondeur de la pensée
+n'exclut nullement l'imagination. Il y aurait une étude spéciale à faire de la
+poésie des philosophes. Quelques-uns ont eu une merveilleuse imagination; il y a
+peu de choses plus poétiques dans la littérature grecque que les mythes de
+Platon. Guyau, dans tous ses ouvrages, a fait une large place à la poésie (Voir
+par exemple, dans l'<i>Irréligion de l'avenir</i>, l'allégorie de la fiancée toujours
+déçue qui tous les matins revêt sa robe blanche, ou du voyageur épuisé de fièvre
+qui suit des yeux l'onduleuse caravane de ses frères en marche vers les pays
+inconnus; dans la <i>Morale, sans obligation ni sanction</i>, la page vraiment sublime
+qui dans les flots en mouvement nous montre le symbole du roulis éternel qui
+berce les êtres). Le style de H. Bergson est aussi très richement imagé.</p>
+<p><a name="note25"><u>25</u>&nbsp;</a> <i>Vers d'un philosophe</i>. V. Alcan, 1896, derniers vers.</p>
+<p><a name="note26"><u>26</u>&nbsp;</a> Th. Ribot a bien montré que l'imagination inventive doit toujours être
+stimulée par quelque émotion. «Toutes les formes de l'imagination créatrice
+impliquent des éléments affectifs. Toutes les dispositions affectives quelles
+qu'elles soient peuvent influer sur l'imagination créatrice.» <i>Essai sur
+l'imagination créatrice</i>. F. Alcan, 1900, p. 27 et 28.</p>
+<p><a name="note27"><u>27</u>&nbsp;</a> Voir par exemple l'analyse que donne E. Poe de la genèse de son poème du
+Corbeau, ou les procédés de composition de Paul Hervieu (A. Binet, La création
+littéraire, <i>Année psychologique</i>, 1903).</p>
+<p><a name="note28"><u>28</u>&nbsp;</a> Voici à ce sujet un certain nombre de témoignages: «La marche a quelque
+chose qui anime et avive mes idées; je ne puis presque penser quand je suis en
+place; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit.» J.-J.
+Rousseau, <i>Confessions</i>, 1re partie, livre IX.</p>
+<p>G. Tarde trouve, <i>au cours d'une promenade</i>, sa théorie de l'imitation (Cité
+par F. Paulhan, <i>Psychologie de l'invention</i>, p. 19. F. Alcan, 1901).</p>
+<p>«La promenade facilite singulièrement le travail d'assimilation des matériaux
+intellectuels et leur mise en œuvre . . . J'avoue, pour mon compte, que toutes les
+idées neuves que j'ai eu le bonheur de découvrir me sont venues dans mes
+promenades.» J. Payot, <i>L'éducation de la volonté</i>. Alcan, 1894, p. 154 et 176.
+</p>
+<p>«J'ai gardé de mon enfance le besoin de marcher rapidement lorsque je cherche
+à inventer quelque chose: c'est une façon de séquestrer mon esprit très facile à
+distraire.» F. de Curel (cité par A. Binet et J. Passy, Études de psychologie
+sur les auteurs dramatiques. <i>Année psychologique</i>, 1894, p. 187).</p>
+<p>On pourrait multiplier à l'infini ces citations.</p>
+<p><a name="note29"><u>29</u>&nbsp;</a> «Ce n'est pas tant par son jeu régulier, par un développement normal que
+l'intelligence invente, que par le profit qu'elle sait tirer de l'activité
+relativement libre et parfois capricieuse de ses éléments... L'idée directrice
+générale intervient pour choisir, pour accepter ou rejeter les éléments qui lui
+sont offerts, mais ces éléments ce n'est généralement pas elle qui les évoque.
+Ils sont en bien des cas le produit du jeu spontané, quoique surveillé, des
+idées et des images, de tous les petits systèmes qui vivent dans l'esprit... Si
+les éléments ne s'affranchissaient pas parfois quelque peu, s ils ne se
+livraient pas à leurs affinités propres en rompant les associations logiques
+habituelles, si la coordination de l'esprit était trop serrée et trop raide,
+trop uniformément persistante, l'invention serait beaucoup plus rare et
+resterait trop simple». F. Paulhan, <i>Psychologie de l'invention</i>, F. Alcan
+1901, pp. 4, 43, 56.</p>
+<p>Voir aussi dans le reste de l'ouvrage un grand nombre d'observations très
+intéressantes sur les procédés intimes de l'invention littéraire.</p>
+<p><a name="note30"><u>30</u>&nbsp;</a> On trouvera cités des exemples intéressants de cette difficulté de la
+composition dans <i>Le labeur de la prose</i>, de G. Abel. Paris, Stock, 1902. Voir
+notamment le fac-similé d'une épreuve corrigée de Balzac.</p>
+<p><a name="note31"><u>31</u>&nbsp;</a> <i>De l'art et du beau</i>. Garnier, 1872, p. 170.</p>
+<p><a name="note32"><u>32</u>&nbsp;</a> Voir le développement de l'opinion contraire par Paul Janet, La
+psychologie dans les tragédies de Racine. <i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 septembre
+1875, p. 267.</p>
+<p><a name="note33"><u>33</u>&nbsp;</a> Sur l'objectivation des personnages dramatiques, voir F. de Curel
+(Lettre citée par A. Binet, <i>Année psychologique</i>, 1894, p. 133.) Ces
+observations, faites sur lui-même par F. de Curel, témoignent d'une remarquable
+faculté d'introspection et sont de précieux documents psychologiques. A
+remarquer tout ce qui a trait à l'utilisation de la rêverie, comme procédé
+d'invention.</p>
+<p><a name="note34"><u>34</u>&nbsp;</a> «Ce n'est pas à dire que les romanciers se mettent en scène dans leurs
+livres, mais, dans les personnages qu'ils nous présentent et dans la façon dont
+ils nous les présentent, si minutieusement observés qu'ils soient d'ailleurs, il
+y a toujours quelque chose de leur âme. Ils sont pour ainsi dire marqués du
+sceau de la personnalité de leur père spirituel». L. Prat, <i>Le caractère
+empirique et la personne</i>, F. Alcan, 1906, p. 152.</p>
+<p><a name="note35"><u>35</u>&nbsp;</a> H. Helmholtz, <i>Théorie physiologique de la musique</i>, trad. Guéroult,
+Masson, 1868, p. 479.</p>
+<p><a name="note36"><u>36</u>&nbsp;</a> V. par exemple les contes emboîtés l'un dans l'autre du Pantcha-Tantra
+et des Mille et une Nuits, les récits parasites qui se greffent sur le récit
+principal dans le Don Quichotte, les monumentales digressions de Notre-Dame de
+Paris et des Misérables.</p>
+<p><a name="note37"><u>37</u>&nbsp;</a> La réflexion jouera un rôle important, qui n'a pas toujours été
+suffisamment étudié, dans la genèse des types romanesques ou dramatiques. Nous
+avons vu comment ils se développent dans l'esprit du poète, par la méthode
+d'inspiration. Mais d'où proviennent-ils? Il est assez rare qu'ils soient
+fournis directement par l'observation. Cela n'arrive guère que pour les
+personnages secondaires, épisodiques, que le poète fait intervenir dans son
+œuvre comme de simples figurants, pour faire nombre. Les personnages principaux
+sont presque toujours le produit d'une élaboration artistique, où la réflexion
+intervient. Ils sont inventés pour tenir un emploi, pour amener certaines
+situations, pour remplir un cadre déterminé d'avance. Celui-ci devra être
+l'Hypocrite (le <i>Tartuffe</i> de Molière, le <i>Begears</i> de Beaumarchais, le
+<i>Sampson
+Brass</i> de Dickens). Celui-là sera le Distrait, ou le Rêveur. Parfois l'auteur se
+proposera de représenter un type ethnique (l'Américain dans le <i>Roi de la mer</i> de
+Vogué, le Basque dans <i>Ramuntcho</i>, le Slave dans l'<i>Aventure de Ladislas Bolscki</i>)
+ou un type social (Balzac, Zola) ou encore un type professionnel (le clergé,
+dans <i>Mon oncle Célestin</i> ou dans <i>Lucifer</i>; la magistrature, dans <i>La robe rouge</i>,
+etc.). Dans toutes les œuvres à thèse (ainsi dans l'<i>Etape</i> de Bourget) les
+caractères sont composés précisément de manière à justifier les théories de
+l'auteur. Étant donné un type comique, le dramaturge aura soin dégrouper autour
+de lui les types accessoires qui en sont comme les variétés (v. des exemples
+significatifs de cette théorie dans l'<i>Essai sur le rire</i> de H. Bergson). Un
+procédé très usité est la création des types par contraste. Don Quichotte exige
+Sancho pour lui faire pendant. Etant donné le caractère d'Augustin de Chanteprie,
+dans le beau roman de la <i>Maison du Péché</i> de Marcelle Tinayre, il fallait que
+Fanny Manolé eût son âme tendre, aimante et païenne. La petite Dorrit de Dickens
+étant toute abnégation, il fallait que son père fût tout égoïsme. On peut
+remarquer que dans les comédies et les romans, le mari et la femme ont toujours
+des caractères opposés. Tous ces exemples achèvent de prouver que le personnage
+romanesque ou dramatique apparaît tout d'abord au poète comme une formule
+abstraite, comme une sorte d'être schématique, produit de la réflexion, qu'il
+complétera ensuite, et auquel il infusera la vie.</p>
+<p><a name="note38"><u>38</u>&nbsp;</a> Le but que l'on se propose, en composant un plan, n'est pas le même,
+selon qu'il s'agit d'une œuvre didactique, ou d'une oeuvre d'imagination. Si
+l'on compose un livre de science, un livre d'histoire, c'est à fin de le rendre
+plus compréhensible et plus assimilable. Une œuvre d'imagination est surtout
+composée pour l'effet. Il résulte de cette différence dans la fin poursuivie des
+différences essentielles dans la forme du plan.</p>
+<p><a name="note39"><u>39</u>&nbsp;</a> V. Sardou, en composant son scénario, évite avec soin de céder à sa
+verve. «Jusque-là, dit-il, j'ai écrit par raisonnement, j'ai fait des
+mathématiques et je me suis défendu contre l'entraînement de l'écriture. Je
+craindrais de mettre dans l'ébauche une certaine chaleur qui ne se trouverait
+plus dans l'exécution.» <i>Année psychologique</i>, 1894, p. 68.</p>
+<p><a name="note40"><u>40</u>&nbsp;</a> Donnons, en quelques citations morcelées, un aperçu de sa théorie:</p>
+<p>«Nous nous bornerons pour le moment à donner à la représentation simple,
+développable en images multiples, un nom qui la fasse reconnaître: nous dirons
+que c'est un schéma dynamique. Nous entendons par là que cette représentation
+contient moins les images elles-mêmes que l'indication des directions à suivre
+et des opérations à faire pour les reconstituer... L'effort de rappel consiste à
+convertir une représentation schématique, dont les cléments s'entre pénètrent,
+en une représentation imagée dont les parties se juxtaposent... L'effort
+intellectuel pour interpréter, comprendre, faire attention, est donc un
+mouvement du «schéma dynamique» dans la direction de l'image qui le développe...
+Le sentiment de l'effort d'intellection se produit toujours sur le trajet du
+schéma à l'image...</p>
+<p>Travailler intellectuellement consiste à conduire une même représentation à
+travers des plans de conscience différents, dans une direction qui va de
+l'abstrait au concret, du schéma à l'image.»</p>
+<p>H. Bergson, l'effort intellectuel. <i>Revue philosophique</i>, 1902, t. I, pp. 6,
+11, 15, 16, 17.</p>
+<p><a name="note41"><u>41</u>&nbsp;</a> On pourrait même avancer, contre l'opinion courante, que les poètes
+emploient assez rarement le style figuré; plus en effet les pensées à exprimer
+sont concrètes, moins il est nécessaire de les exprimer par symboles. On peut en
+faire l'expérience. On reconnaîtra que c'est dans les pages de la philosophie
+abstraite que pullulent les expressions métaphoriques: il est même parfois
+amusant de les réaliser en images. D'où vient cependant qu'étant en réalité plus
+métaphorique que les vers, la prose semble l'être moins? C'est que chez le
+prosateur l'image ne sert qu'à présenter l'idée et s'efface devant elle. La
+poésie se sert moins souvent de figures, mais donne aux images évoquées une
+intensité plus grande. La prose est donc faite d'images en voie de disparition,
+la poésie d'images en voie de développement.</p>
+<p><a name="note42"><u>42</u>&nbsp;</a> «Il est probable que chacun de nous a sa manière de se représenter les
+idées abstraites, qui lui appartient en propre et n'appartient qu'à lui.» F.
+Paulhan, <i>Revue philosophique</i>, XXVII, p. 176.</p>
+<p><a name="note43"><u>43</u>&nbsp;</a> Cité par A. Binet, <i>Année psychologique</i>, 1894, p. 100.</p>
+<p><a name="note44"><u>44</u>&nbsp;</a> <i>Ibid</i>., p. 92.</p>
+<p><a name="note45"><u>45</u>&nbsp;</a> V. à ce sujet des remarques originales, exposées en une terminologie un
+peu étrange, dans la <i>Phonologie esthétique de la langue française</i>, par J.-B.
+Blondel, Guillaumin, 1897.</p>
+<p><a name="note46"><u>46</u>&nbsp;</a> Voir le remarquable chapitre qu'a consacré M. Guyau, dans ses <i>Problèmes
+de l'esthétique contemporaine</i>, à cette question des effets psychologiques du
+vers (livre III, derniers chapitres) Paris, Alcan, 1884.</p>
+<p><a name="note47"><u>47</u>&nbsp;</a> <i>Les problèmes de l'esthétique contemporaine</i>, p. 240.</p>
+<p><a name="note48"><u>48</u>&nbsp;</a> <i>La genèse d'un poème</i>, trad. Baudelaire.</p>
+<p><a name="note49"><u>49</u>&nbsp;</a> Voir à ce sujet d'excellentes analyses de Raoul de la Grasserie,
+<i>Des principes esthétiques de la versification française</i>, Maisonneuve, 1900. C'est un
+des traités les plus complets qui aient été publiés sur ce sujet.</p>
+<p><a name="note50"><u>50</u>&nbsp;</a> En réalité, le besoin d'une révolution ne se fait pas encore sentir. Il
+est probable que nous garderons notre système prosodique, sous la réserve de
+quelques remaniements de détail, tant que ne surviendra pas dans la langue, et
+surtout dans l'état social, une modification considérable, qui exigera des
+moyens d'expression nouveaux.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<hr class="full" noshade>
+<p>***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RêVERIE ESTHéTIQUE; ESSAI SUR LA PSYCHOLOGIE DU POèTE***</p>
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+<p>Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.</p>
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+<p>Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS,' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
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+
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+<a href="http://www.gutenberg.org/dirs/GUTINDEX.ALL">http://www.gutenberg.org/dirs/GUTINDEX.ALL</a>
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+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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