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+The Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'une actrice (2/3), by Louise Fusil
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Souvenirs d'une actrice (2/3)
+
+Author: Louise Fusil
+
+Release Date: September 28, 2008 [EBook #26720]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UNE ACTRICE (2/3) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+SOUVENIRS D'UNE ACTRICE
+
+PAR
+
+Mme LOUISE FUSIL.
+
+ «Les années, les heures ne sont pas des mesures de la durée de la
+ vie; une longue vie est celle dans laquelle nous nous sentons
+ vivre; c'est une vie composée de sensations fortes et rapides, où
+ tous les sentiments conservent leur fraîcheur à l'aide des
+ associations du passé.
+
+ «LADY MORGAN.»
+
+TOME 2
+
+PARIS,
+
+DUMONT, ÉDITEUR,
+
+1841.
+
+
+
+
+I
+
+Boulogne-sur-Mer.--L'officier municipal maître d'anglais.--Arrivée de
+Pereyra, agent du comité de salut public.--Une famille d'émigrés.--Avis
+important.--Arrivée de Joseph Lebon.--Liste des suspects.--Stupeur
+causée par les arrestations pendant la nuit.--Le perruquier Agneret.--Je
+suis arrêtée ainsi que la famille de lady Montaigue. On nous conduit
+dans la cathédrale.--La soeur de mademoiselle Desgarcins.--J'obtiens une
+entrevue avec Joseph Lebon.--Manière dont je me tire d'affaire.--Un bal
+de section.
+
+
+À notre retour il y avait beaucoup d'Anglais à Boulogne-sur-Mer, et
+notre société fut aussi agréable et aussi paisible qu'on pouvait
+l'espérer à une pareille époque, jusqu'à l'arrivée d'un commissaire de
+la convention.
+
+C'était un nommé Pereyra, ce même juif portugais qui avait accompagné
+Marat chez Talma. Je le connaissais donc de vue et de réputation; il
+avait de l'esprit et beaucoup d'astuce, de bonnes manières, des formes
+convenables; enfin c'était un homme dangereux. Il parlait parfaitement
+anglais. Il chercha à s'introduire dans plusieurs maisons anglaises, ce
+qui ne lui fut pas difficile. Quelqu'un me dit d'avertir mes amis de
+prendre garde à ce qu'ils diraient devant lui, parce que c'était un
+espion du comité de salut public. Je m'en doutais du reste, car j'avais
+remarqué qu'à table il trouvait le moyen de griser promptement ces
+messieurs, et que tout en buvant autant et même plus qu'eux, il
+conservait toute sa tête et son sang-froid. Je les en avertis plusieurs
+fois; mais ce Pereyra profitait de l'usage qui oblige les dames de
+quitter la table, au dessert, tandis que les hommes restent à fumer, à
+boire et à parler politique. Plusieurs de ceux qui furent arrêtés dans
+la suite ne le durent qu'à cette circonstance.
+
+Quant à moi, il cherchait à m'effrayer sur le sort à venir des personnes
+de ma connaissance ou de mes amis, peut-être dans l'espoir de me faire
+parler aussi, mais nous jouions au plus fin, car je causais volontiers
+avec lui dans la même intention. Il y avait à Boulogne une famille
+d'émigrés; je ne la connaissais pas, mais lorsque nous nous rencontrions
+à la promenade nous nous saluions. Pereyra parlant souvent d'eux, je
+cherchai l'occasion de leur dire en passant un mot, pour les avertir de
+se tenir sur leurs gardes. Je fus assez long-temps sans pouvoir y
+parvenir: enfin, un jour que Pereyra me plaisantait, en les appelant mes
+amis, car il avait remarqué que je leur portais intérêt, je cherchai à
+lui faire dire quelque chose de plus.
+
+--Que pourrait-il donc leur arriver de si fâcheux, s'ils étaient
+arrêtés? lui dis-je en m'efforçant de sourire.
+
+--Ah! une misère! ils seraient fusillés.
+
+Je fis un mouvement.
+
+--Je croyais qu'ils seraient seulement enfermés jusqu'à la paix,
+repris-je.
+
+--Du tout; la loi sur les émigrés est précise. Il n'en manque pas ici:
+c'est le foyer de l'émigration.
+
+Je fus fort effrayée, et il me sembla que je me ferais un reproche toute
+ma vie, s'il leur arrivait malheur. J'écrivis au crayon, sur un petit
+morceau de papier: «_Ne restez pas ici, vous seriez arrêtés_.»
+
+À la nuit tombante, nous les rencontrâmes sur la grève, où nous nous
+promenions tous les soirs. Je glissai ce papier à celui qui passait le
+plus près de moi, en lui faisant un signe de garder le silence; il parut
+surpris, mais je vis qu'il cachait mon papier. Sans doute qu'ils
+profitèrent de l'avis, car, à mon grand contentement, je ne les revis
+plus. On pouvait encore échapper alors: un peu plus tard cela devint
+très difficile. Combien de fois, depuis, je me suis félicitée d'avoir
+pris sur moi de faire cette démarche, surtout lorsqu'on arrêta ce
+malheureux M. de Flahaut, qui n'eut pas le même bonheur! Il était arrivé
+à Boulogne dans la matinée, et comptait repartir le même soir; mais il
+eut l'imprudence de donner une pièce d'or à un commissionnaire pour
+porter une lettre. Cet homme, ayant conçu des soupçons, fut porter la
+lettre à la municipalité ou aux autorités compétentes. M. de Flahaut fut
+arrêté et périt sur l'échafaud quelques jours après. Ce fut le premier
+indice de malheur et le terme de notre sécurité.
+
+Boulogne était en effet le point par lequel les émigrés allaient et
+venaient avec le plus de facilité, en s'embarquant par les paquebots. La
+surveillance y fut, pendant long-temps, moins rigoureuse qu'ailleurs, et
+beaucoup de gens s'enrichirent par ce moyen: les autorités peut-être les
+premières.
+
+Cela me rappelle un monsieur de Macarty, qui émigrait chapeau sous le
+bras; il était toujours poudré, musqué et habillé avec un soin extrême.
+Il avait dans sa poche deux chemises, deux cravates, deux mouchoirs et
+deux paires de bas: c'était tout son bagage, et il le portait toujours
+sur lui. Dès qu'il commençait à être remarqué dans une ville, il en
+sortait en se promenant, une badine à la main, de l'air le plus dégagé;
+il causait même quelquefois avec la sentinelle et lui demandait son
+chemin. Il s'en allait ensuite dans la ville voisine, y entrait avec le
+même air d'insouciance, en fredonnant un air de vaudeville ou d'opéra.
+Après avoir ainsi parcouru Montreuil-sur-Mer, Samée, Calais, il vint à
+Boulogne. Il était fort amusant, et dînait souvent chez lady Montaigue;
+mais, à l'arrivée de Pereyra, il prit un bateau pêcheur avec lequel, je
+pense, il gagna les côtes d'Angleterre, car on ne le revit plus, et bien
+lui en prit! Une fois en mer, il fut en sûreté, les vaisseaux anglais
+recueillant toutes ces petites embarcations.
+
+Sur ces entrefaites, on nous annonça Joseph Lebon; Pereyra l'avait
+précédé comme l'éclair précède la foudre, car il partit aussitôt son
+arrivée. Nous avions appris cette nouvelle d'avance par un officier
+municipal, mon maître d'anglais; cet officier municipal était un fort
+bon homme; il nous laissait chanter très gaiement:
+
+ Cadet-Roussel a un cheval
+ Qu'est officier-municipal,
+
+et rire de l'accent circonflexe que les jeunes gens avaient mis sur la
+loge de la municipalité: _Lôge de la municipalité_.
+
+Comme nous ne prévoyions pas ce qui devait arriver, nous ne fûmes pas
+fort alarmés de l'arrivée du proconsul. Notre fonctionnaire public nous
+dit en plaisantant: Si je suis chargé de vous arrêter, je vous le ferai
+savoir d'avance, afin que vous puissiez faire vos dispositions.
+
+--C'est très obligeant, lui dis-je, mais ne badinez pas ainsi: cela nous
+porterait peut-être malheur. Ce brave homme ne savait guère qu'il
+prophétisait!
+
+Joseph arriva le surlendemain dans la soirée et fit illuminer toute la
+ville, non pour sa réception, mais pour y voir plus clair à ce qu'il
+voulait faire, et afin que personne ne pût lui échapper. C'était à
+l'époque de la loi sur les _suspects_; Joseph Lebon fut au comité
+révolutionnaire pour demander la liste des suspects; mais, comme il n'y
+en avait point alors, il s'emporta, dit que, dans une ville comme
+Boulogne, le foyer de l'émigration et des conspirations, tous les
+habitans étaient coupables ou complices; quant à vos Anglais, ce sont
+tous des agens de Pit. Comment, point de liste de suspects! répéta-t-il.
+Un des membres du comité (un perruquier gascon), effrayé de ce qu'il
+pouvait en résulter pour eux, assura le citoyen représentant qu'on se
+trompait; qu'il avait eu cette liste entra les mains; qu'il allait la
+chercher à la municipalité, et qu'il la porterait lui-même à son
+domicile. Cela calma un peu la colère de Joseph, qui fut s'établir avec
+son état-major chez Nols. C'était un des plus beaux hôtels de Boulogne,
+et celui où descendaient les étrangers opulents. La dépense de ce nouvel
+hôte coûta cher à ceux qui le reçurent. À son départ, la famille entière
+fut arrêtée; ils périrent tous à Abbeville, excepté un pauvre petit
+enfant dont la femme d'un pêcheur voulut se charger, et dont elle prit
+soin comme une mère. Le perruquier s'enferma avec un autre membre du
+comité et dressèrent à la hâte une liste sur laquelle ils mirent tous
+les noms qui leur vinrent à la mémoire; mais, de préférence, les
+personnes étrangères au département, les Anglais et les gens les plus
+marquants de la ville, soit par leur fortune, soit par leur position.
+Pendant ce temps, on avait fait placer des gardes à toutes les issues,
+et, cette liste à la main, on fut arrêter les trois-quarts des
+habitants.
+
+La consternation fut générale. On arrêtait les personnes, et, sans leur
+donner le temps de s'expliquer, on les conduisait dans une vieille
+église à moitié démolie qui servait de dépôt. Notre officier municipal
+tint sa promesse; il nous fit prévenir que nous serions du nombre des
+arrêtés; mais je ne sus si ce serait la nuit même ou le lendemain. Je
+pris cependant mes précautions; je préparai tout ce qu'il fallait pour
+habiller chaudement ma petite fille, et je recommandai à la femme de
+chambre de me l'amener où je serais conduite. Je me jetai sur mon lit,
+sans me déshabiller, et j'attendis l'événement sans beaucoup de frayeur,
+persuadée qu'après une explication je ne pourrais être incarcérée
+long-temps. À deux heures, j'entendis frapper assez violemment à la
+porte, et des officiers de paix, ou plutôt des membres du comité
+révolutionnaire, entrèrent dans ma chambre et me dirent en anglais: il
+faut te lever et nous suivre. Je leur répondis en français, car dans les
+occasions majeures je n'aime à me servir que d'une langue dans laquelle
+je puisse comprendre la conséquence d'une phrase qui peut quelquefois
+avoir une autre interprétation. Je leur répondis que j'étais prête à les
+suivre, mais que, si c'était comme anglaise qu'ils m'arrêtaient: ils
+devaient voir qu'ils se trompaient.
+
+«Tu diras tes raisons quand tu seras interrogée, me dirent-ils.»
+
+Les domestiques étaient tellement effrayés de cet appareil militaire,
+que la femme de chambre, au lieu de m'apporter ma fille, s'était enfuie
+avec elle dans le grenier. Nous partîmes donc avec lady Montaigue qui
+m'attendait au bas de l'escalier. Le mari de cette dame et son frère
+avaient été emmenés les premiers. À peine si on nous avait laissé le
+temps de prendre nos manteaux et nos chapeaux. Nous fûmes conduites dans
+l'église dont j'ai parlé, qui était très froide, car nous étions au mois
+d'octobre. Le tableau qui s'offrait à nos yeux était à la fois triste et
+bizarre: cette église ressemblait à une ruine, et, à l'exception du
+maître-autel, ce qui tenait au culte avait disparu. Je regardais
+douloureusement ces froides dalles, ces longs arceaux, ces portiques
+sous lesquels des malheureux erraient comme des ombres, pleurant et se
+livrant au désespoir, lorsque j'aperçus une femme ou plutôt une espèce
+de folle que j'avais rencontrée quelquefois depuis son retour
+d'Angleterre. C'était la soeur de mademoiselle Desgarcins, du
+Théâtre-Français, et la veuve d'un capitaine de vaisseau. Elle se tenait
+sur les marches de l'autel, une guitare à la main. Je lui dis qu'elle
+était bien heureuse d'avoir pu emporter sa guitare, tandis qu'on m'avait
+à peine permis de me munir des choses les plus nécessaires. Ah! me
+répondit-elle d'un ton emphatique, cette guitare m'est bien nécessaire,
+car la musique seule calme mes nerfs; mais j'ai cassé mon _mi_, et
+j'attends qu'il fasse jour pour prier un de ces _messieurs_ de m'en
+procurer un autre. En attendant je vais baisser le ton, et elle
+essayait, malgré l'absence de son _mi_, de chanter:
+
+ L'infortuné David au pied du saint autel
+ Par ces mots en pleurant implorait l'Éternel:
+ Je suis puni, je perds ce que j'adore.
+
+Plusieurs personnes l'ayant priée de se taire, elle se plaignit
+amèrement de l'injustice et de l'inhumanité des hommes qui voulaient lui
+ôter la seule consolation qui lui restât. Je quittai cette folle et je
+fus m'asseoir près de lady Montaigue. Cette pauvre femme pleurait et
+répétait douloureusement: «_Ah! mé chère, c'est le péroqué qui en est lé
+cause_.» Malgré le malheur de notre situation, je ne pus m'empêcher de
+sourire, car c'était le perruquier gascon, auteur de cette fatale liste,
+qu'elle appelait le _péroqué_.
+
+--Ah! me dit-elle, pouvez-vous rire ainsi quand il y va de notre tête.
+
+--Tout ce qui peut vous arriver, c'est d'être renvoyée en Angleterre;
+quant à moi qui suis artiste, on me fera partir pour Paris, mais il y a
+ici des malheureux pour lesquels j'ai des craintes réelles.
+
+J'attendis le jour avec impatience. Lorsque le crépuscule commença à
+paraître, je vis entrer un militaire qui venait donner quelques ordres.
+Sa figure étant douce et prévenante, je me hasardai à l'aborder.
+
+--Monsieur, lui dis-je, on m'a conduite ici sans doute par erreur, car
+je suis artiste et étrangère à cette ville. J'ai été arrêtée comme
+anglaise, et cependant il me serait facile de prouver que je ne le suis
+pas, si je pouvais parler au représentant.
+
+--Cela ne se peut guère, répondit-il, mais on entendra tout le monde à
+Abbeville, où vous devez être transférées demain.
+
+--Mon Dieu! mais c'est justement ce que je ne voudrais pas, monsieur,
+ajoutai-je d'un ton suppliant; ne pourrais-je par votre entremise parler
+au citoyen Lebon? Je suis persuadée qu'il ne me ferait pas partir.
+
+Il secoua la tête en signe d'incrédulité. Cependant, après avoir
+réfléchi un moment, il me dit:
+
+--Attendez, je vais voir si cela est possible.
+
+Après un quart d'heure, qui me parut un siècle, il rentra, me prit par
+le bras, et nous sortîmes ensemble. On me regardait avec envie, et
+cependant je traversais cette église avec tristesse: il est des moments
+où l'on a presque de la honte d'être plus heureux que les autres, car il
+semble qu'on leur dérobe quelque chose. La maison habitée par Joseph
+Lebon étant en face de notre église, nous y fûmes bientôt rendus. Il
+était devant la cheminée, mais il se retourna lorsque j'entrai, et il
+dit en riant: «Ah çà! toutes les jolies femmes m'en veulent donc
+aujourd'hui.» Cela m'ayant enhardie un peu, je répondis modestement que
+l'obscurité m'était favorable. Voyant qu'il était d'assez bonne humeur,
+je repris de l'assurance et résolus de ne pas me laisser intimider.
+Joseph Lebon était d'une taille moyenne et assez bien prise; sa figure
+douce et agréable avait cependant quelque chose de sournois et de
+diabolique. Il régnait dans sa mise une sorte de coquetterie; sa
+carmagnole était d'un beau drap gris et son linge d'une grande
+blancheur; le col de sa chemise était ouvert, et il portait l'écharpe de
+député en sautoir; ses mains étaient très soignées, et on disait qu'il
+mettait du rouge. Quel bizarre assemblage de férocité et d'envie de
+plaire!... On ne le connaissait pas encore pour ce qu'il s'est montré
+depuis; ce n'est qu'à Abbeville et à Arras qu'il a commencé son horrible
+carrière de meurtre. Il commença la conversation par me faire des
+plaisanteries assez grossières sur le jeune officier qui m'avait amenée,
+puis se retournant brusquement vers moi, il me dit: en définitive, que
+me veux-tu?
+
+--Mais un passeport pour retourner à Paris.
+
+--Rien que cela? pas davantage! tu n'es pas dégoûtée. Mais étant
+étrangère au département, pourquoi te trouves-tu ici parmi des
+aristocrates?
+
+--D'abord, citoyen, ce ne sont pas des aristocrates, ce sont des
+Anglais.
+
+--Parbleu! belle preuve.
+
+--Toute leur famille est dans l'opposition au parlement d'Angleterre.
+
+--Beaux patriotes que vos Anglais, des patriotes à l'eau rose. Enfin
+pourquoi te trouves-tu ici?
+
+--Je suis venue y prendre les bains de mer pour ma santé.
+
+--Tu n'as pas l'air malade.
+
+--C'est qu'ils m'ont fait du bien. Citoyen, lui dis-je pour donner un
+autre cours à cet entretien, mon mari étant à l'armée de la Vendée, vous
+voyez...
+
+--Oui, je vois, interrompit-il, que, pendant que ton mari se bat contre
+les ennemis, tu t'arranges assez bien avec eux.
+
+--Du tout, citoyen, les artistes sont cosmopolites, et j'avais
+d'ailleurs le dessein de donner un concert au bénéfice des veuves et des
+orphelins des citoyens morts en défendant la patrie.
+
+--Bien, mais pourquoi ne l'as-tu pas fait?
+
+--C'est qu'il n'y a pas ici un musicien capable de jouer _Dupont, mon
+ami_ (cela le fit rire).
+
+--As-tu des enfants?
+
+--Oui, citoyen, j'ai une petite fille.
+
+--Alors il faut venir ce soir au bal de la société patriotique, et
+l'amener avec toi.
+
+--Mais, ma fille n'ayant que quatre ans, ne danse encore que sur les
+genoux.
+
+--Eh bien! je la ferai danser.
+
+Puisqu'il aimait les enfants, il aurait bien dû prendre plus de pitié de
+ceux qui en avaient.
+
+--Allons, c'est convenu, tu danseras avec ce joli garçon, ajouta-t-il en
+me montrant l'officier qui m'avait amenée.
+
+--Oui, citoyen représentant.
+
+--Tu es une aristocrate, tu ne tutoies pas.
+
+--Vous avez trop d'esprit pour vous arrêter à ces misères, lui dis-je
+sans me déconcerter; qu'est-ce que ça prouve? que je n'en ai pas
+l'habitude, et que je n'ai jamais tutoyé que mon amant (il fallait bien
+lui parler son langage).
+
+--Tu as l'air d'un fameux sans-souci.
+
+--J'en prends le moins que je peux, mais je serais bien plus gaie au bal
+de ce soir, lui dis-je en me rapprochant de lui d'un air suppliant, si
+vous vouliez me donner quelque espoir pour mes amis?
+
+--Ne parlons pas de cela, s'écria-t-il d'un ton sévère.
+
+Je le saluai et retournai chez moi, bien triste de n'avoir rien pu
+obtenir pour mes amis; car je craignais qu'ils ne fussent condamnés à
+une longue réclusion. Ils obtinrent heureusement quelque temps après la
+permission de retourner chez eux, mais avec un gardien à leurs frais. Ce
+fut le procureur de la commune qui la leur fit obtenir.
+
+Je me disposai donc à aller à ce bal, dans la toilette la plus simple,
+car outre que j'étais peu disposée à briller, je ne voulais pas qu'on
+pût m'appeler _muscadine_. J'habillai ma petite fille et la fis bien
+gentille: son élégance ne pouvait la compromettre. À huit heures je me
+rendis avec elle à la section. Tous les hommes, à l'exception des
+militaires, étaient en carmagnoles. J'étais fort peu en train de danser,
+mais il me fallut faire contre fortune bon coeur. Plus d'une dame m'envia
+l'honneur de danser avec le représentant, et cependant je leur aurais
+cédé volontiers cet honneur. Il fit beaucoup de caresses à ma fille;
+sous prétexte qu'elle était fatiguée je me retirai de bonne heure. Je ne
+partis néanmoins qu'après qu'il eut autorisé le procureur de la commune
+à me délivrer un passeport. C'était un fort honnête homme que ce
+fonctionnaire; il eût été à souhaiter que beaucoup d'hommes en place de
+ce temps lui eussent ressemblé, car il a fait tout le bien qu'il a pu,
+et empêché le mal, lorsque cela lui était possible. Je l'ai revu depuis
+avec bien du plaisir. Joseph Lebon m'avait invitée à lui faire mes
+adieux avant mon départ; mais je m'en gardai bien, car je craignais
+qu'il ne lui vînt quelque réminiscence. Je partis le coeur navré de
+n'avoir pu revoir mes amis; j'étais loin de m'attendre à ce qui devait
+arriver, je n'en sus même les détails que long-temps après. Lady
+Montaigue, son mari et son frère, qui se félicitaient que j'eusse
+échappé à la triste destinée de nos compagnons de malheur, furent
+envoyés à Abbeville, jetés sur des charrettes les uns sur les autres
+comme des moutons qu'on envoie à la boucherie. La crainte des
+représailles leur sauva la vie, mais ils eurent beaucoup à souffrir dans
+les prisons. De tous les malheureux envoyés à Abbeville puis à Arras,
+pas un n'en revint. Un pauvre médecin de ma connaissance, M. Butor, dont
+l'amabilité contrastait tant avec son nom, et qui était le plus honnête
+des hommes, était de ce nombre. Je suis encore à me demander comment
+j'ai pu me tirer des mains de cet homme féroce; à la vérité j'étais sans
+crainte, car je ne me doutais pas du danger, et je crois qu'il y a une
+espèce de magnétisme qui agit sans qu'on s'en rende compte, et qui fait
+qu'on en impose à ceux dont on n'a pas peur. Le ton de franchise et
+d'assurance manque rarement de produire cet effet. Mais si j'avais été
+emmenée à Arras avec les autres, je n'aurais pu parler à Joseph Lebon,
+et d'ailleurs la terreur de son nom m'aurait causé la même frayeur qu'à
+tous ces malheureux[1]. Enfin quand je réfléchis à tout ce qui aurait pu
+m'arriver alors, je suis comme quelqu'un qui regarde un précipice qui
+devait l'engloutir et auquel il a échappé par miracle. Combien de
+circonstances dans la vie sont inexplicables et confondent tous les
+raisonnements.
+
+J'arrivai à Paris à la fin d'octobre 1793 et fort à propos pour chanter
+les solos dans les choeurs du _Timoléon_ de Chénier, qui devait être joué
+au Théâtre de la République.
+
+
+
+II
+
+Je reviens à Paris.--Répétition générale de la tragédie de
+_Timoléon_.--Chénier invite plusieurs députés à y assister.--Au moment
+du couronnement de Timophane, le député Albite fait une sortie
+violente.--On s'enfuit en tumulte.--On joue le lendemain
+_Caïus-Gracchus_.--Albite renouvelle la scène de la veille, et jette sa
+carte de député dans le parterre.--Manière dont madame de Genlis raconte
+dans ses mémoires l'anecdote relative à Chénier, avec mademoiselle
+Dumesnil, à laquelle il avait rendu un service Important.--Fusil et
+Martainville.--Fusil fait enfuir Martainville proscrit. Il le déguise en
+paysan et lui donne de l'argent pour son voyage.--Reconnaissance de
+Martainville.--Fusil à l'armée de Vendée.--Il rencontre le général
+d'Autichamp, chef des Vendéens, blessé.--Épisode.
+
+
+Chénier avait invité plusieurs députés à venir assister à la répétition
+de _Timoléon_, que l'on faisait ordinairement le soir. Albite et Julien
+de Toulouse, je crois, étaient du nombre; je ne me rappelle pas les
+autres. Au moment où l'on couronne Timophane, Albite, interrompant
+l'action, fit une sortie virulente contre la pièce et contre l'auteur.
+Choeur[2] et comparses, tout le monde s'enfuit en tumulte, comme à
+l'Opéra, lorsque le grand-prêtre prononce un anathème. La salle et les
+loges furent bientôt désertes. Chénier parla d'une manière très animée à
+ces députés et chercha à justifier ce couronnement par l'événement de la
+fin, mais ces messieurs ne voulurent rien entendre. Nous crûmes que
+Chénier serait arrêté dans la nuit, et il le pensait lui-même; cependant
+il n'en fut rien; on donna même le surlendemain son _Caïus-Gracchus_ à
+la place de _Timoléon_; mais il paraît qu'Albite était décidé à le
+poursuivre dans tous ses ouvrages, car à ce vers,
+
+ Des lois et non du sang,
+
+comme il partait un applaudissement général, ce député se leva du balcon
+où il était placé, en criant au parterre: «_Le sang des conspirateurs!_»
+et il jeta sa carte de député au public, auquel il adressa un long
+discours sur l'inconvenance de ce vers, ajoutant que l'auteur ne pouvait
+être qu'un mauvais citoyen, et qu'il le signalait comme tel[3]. On
+regarda dès-lors Chénier comme un homme proscrit, et tout le monde
+s'éloigna de lui. Quelques amis et les femmes, qu'on trouve toujours
+dans le malheur, ne l'abandonnèrent pas et lui restèrent fidèles.
+
+À cette époque, André Chénier, frère de l'auteur, attendait son jugement
+d'un jour à l'autre. Si Marie-Joseph Chénier eût tenté la moindre
+démarche en sa faveur, il n'eût fait qu'avancer sa perte; on sait
+d'ailleurs que, dans ces temps malheureux, il n'y avait de salut que
+pour ceux qu'on oubliait, car les choses pouvaient changer par l'excès
+même où elles étaient parvenues. Un nommé Labossière, qui était employé
+au comité du salut public, a sauvé plusieurs personnes en remettant leur
+acte d'accusation en-dessous, lorsqu'ils se présentaient dans les
+cartons. Le 9 thermidor arriva, et ils échappèrent à la mort. Ce jour,
+hélas! vint trop tard pour André Chénier, et pour tant d'autres; il
+périt la veille de ce jour, et ce qu'il y eut d'affreux pour son frère,
+c'est que cette tragédie de _Timoléon_ qui devait le perdre, si les
+choses n'eussent changé, fut le sujet des calomnies les plus affreuses
+et des fables les plus absurdes répandues par ses ennemis et accueillies
+par les gens qui n'examinent rien, et croient le mal sans chercher à
+approfondir la vérité.
+
+ * * * * *
+
+Je voyais peu Chénier avant cette époque, mais lorsqu'il fut traité avec
+tant d'injustice et accusé d'une aussi horrible action, moi qui tant de
+fois l'avais entendu gémir de la mort de son frère, ce fut un motif pour
+que je le visse plus souvent. Il est si facile de faire adopter une
+impression fâcheuse dans les moments de trouble, que celui qui en est
+accablé ne peut plus se relever; il semble que l'on se plaise à chercher
+des faits à l'appui pour y donner de la vraisemblance. Les écrits
+restent et se relisent quelquefois après un long espace de temps; bien
+souvent aussi les histoires contemporaines les recueillent. Madame de
+Genlis, dans ses _Mémoires_ ne cite-t-elle pas une anecdote aussi fausse
+qu'invraisemblable, et qu'elle place même dans un temps où il n'y avait
+pas de terreur, car la révolution commençait à peine. Chénier à cette
+époque n'avait encore occupé qu'une place à l'Institut, et André Chénier
+n'était pas arrêté. Je veux parler de l'entrevue de mademoiselle
+Dumesnil avec le poète Chénier. J'ai si souvent entendu raconter cette
+anecdote à madame Vestris, la tragédienne, soeur de Dugazon, et par
+Chénier lui-même, que je n'ai pu en oublier les détails, les voici:
+
+Madame Vestris était très liée avec mademoiselle Dumesnil, que son grand
+âge et ses infirmités retenaient dans son lit. M. Chénier parlait sans
+cesse à madame Vestris du regret qu'il éprouvait de n'avoir jamais vu
+cette célèbre actrice. Cela paraissait assez difficile à obtenir;
+cependant un jour madame Vestris, parlant à mademoiselle Dumesnil des
+jeunes auteurs sur lesquels on pouvait fonder quelque espérance pour
+soutenir la scène française, nomma Chénier. On avait donné de lui
+_Charles IX_ et _Henri VIII_ (mademoiselle Dumesnil s'était fait lire
+ces deux ouvrages).
+
+«Nous espérons beaucoup de ce jeune poète, ajouta madame Vestris, et
+elle saisit cette occasion pour lui apprendre que c'était à lui qu'elle
+devait le retour de sa pension, qu'il n'avait cessé de solliciter à
+l'Institut, et de l'extrême désir qu'il avait de la voir. Mademoiselle
+Dumesnil n'hésita plus.
+
+«Amenez-le ce soir, lui dit-elle, afin qu'il puisse voir Agrippine
+infirme.»
+
+Ils vinrent en effet; il faisait petit jour dans la chambre; mais en
+voyant entrer Chénier elle se leva sur son séant, et avançant la main
+avec grâce, elle lui récita tout le grand couplet d'Agrippine. Le jeune
+poète était dans une telle extase, qu'il osait à peine respirer, dans la
+crainte de l'interrompre; elle avait cessé de parler, qu'il écoutait
+encore[4].
+
+En rectifiant des faits dénaturés avec tant de malveillance pour Chénier
+et pour d'autres personnes, on ne s'étonnera pas que je veuille rétablir
+ceux qui concernent Fusil; je ne répondrai que par des faits.
+
+Peu d'hommes dans la révolution ont été plus faussement jugés par les
+uns ou plus souvent calomniés par les autres, et cela se conçoit, car
+quoique son coeur fût plein d'humanité, il était de la plus grande
+exagération dans ses paroles. Il se serait fait assommer plutôt que de
+manquer à sa conviction, mais il était incapable de faire du mal à qui
+que ce soit. Julie Talma, qui l'aimait et lui rendait justice, lui
+disait sans cesse: «Mais taisez-vous donc, _méchant bonhomme!_ vous
+rendez service à tous ces gens-là, et vous querellez avec eux; ils
+tairont vos bonnes actions et répéteront vos mauvaises paroles. Les
+ennemis se retrouvent dans tous les temps: ils tourmentent les vivants
+et troublent la cendre des morts.»
+
+Hélas! elle prophétisait! l'un lui a prêté de fausses anecdotes et
+l'autre le met hors la loi (ainsi que l'a dit M. Arnault dans ses
+_Mémoires_), dans un temps où Fusil était à l'armée de l'Ouest avec le
+général Tureau. J'ai ses états de service, et je peux en montrer les
+dates.
+
+Si je n'ai pas répondu aux imputations dirigées contre mon mari, c'est
+que, quand la fureur des partis est encore dans toute sa force et que la
+haine ou l'exagération dirige la plume des écrivains, on voudrait en
+vain se faire entendre. Il faut pourtant faire la part de l'époque, de
+la jeunesse, de l'exaltation des idées, de cette fièvre et de ce
+fanatisme républicain qui s'était emparé de toutes les têtes. Les hommes
+sont souvent ce que leur position les fait et vont où les pousse la
+société qui les entoure. Fusil n'étant pas d'ailleurs un personnage
+historique, j'avais le droit de penser que, lorsque les passions
+s'apaiseraient, le temps, qui remet tout à sa place, viendrait à mon
+aide, mais je me trompais. Les animosités d'opinion survivent à la
+jeunesse et se retrouvent au bord de la tombe; on recueille avec soin
+dans les écrits et dans les journaux du temps ce que des haines
+particulières avaient pu envenimer; on s'inquiète peu de savoir si ces
+faits ont été rapportés d'une manière inexacte. Il est si facile de
+donner à un fait une couleur odieuse, en dénaturant une circonstance et
+en la racontant avec malveillance (_comme on l'a vu pour Chénier et pour
+M. de Caulincourt, et pour tant d'autres_). Ne peut-on se tromper
+d'ailleurs sur des événements qui ont quarante ans de date, lorsque tous
+les jours on se trompe sur des événements qui se passent sous nos yeux.
+
+Le premier écrit contre Fusil, après la réaction, celui qui a toujours
+été reproduit depuis, venait d'un homme qui lui devait la vie, et à qui
+il avait donné de l'argent pour qu'il pût quitter Paris.
+
+En 89, Martainville et Fusil étaient intimement liés. À peu près du même
+âge, ils se convenaient et s'aimaient, quoique leurs opinions
+différassent déjà. Rien ne m'amusait plus que de les entendre se donner
+mutuellement de ces dénominations dont les mots, inusités jusqu'alors,
+commençaient à passer dans toutes les classes de la société, et souvent
+arrivaient à des gens qui ne les comprenaient pas: «Tu es un
+aristocrate! Tu es un démocrate!...» Enfin cela voulait dire qu'on
+n'était pas du même avis, et, plus tard, cela voulut dire qu'il fallait
+tomber sur des gens qui ne pensaient pas les uns comme les autres; mais
+à cette époque il n'y avait encore aucun danger: aussi, après avoir
+discuté long-temps, ils finissaient par rire eux-mêmes d'avoir fait de la
+politique en pure perte.
+
+--Mais dis-moi pourquoi, disait Martainville à Fusil, tu cries contre la
+noblesse, toi qui par état as dû en être mieux traité qu'un autre?
+
+--C'est ce qui te trompe!... J'ai été vexé, méprisé pour ce même état
+que tu me vantes... Ces gens-là nous applaudissaient au théâtre, parce
+que nous les amusions, mais, hors de là, nous n'étions pour eux que des
+parias et des bohémiens. Le plus petit noble croyait avoir le droit de
+nous insulter, et si nous voulions qu'ils nous en fissent raison, on
+nous répondait par les fers et les cachots.
+
+--Ah! voilà de l'exagération!...
+
+--Nullement!... Écoute ce qui m'est arrivé en 87... Ce temps n'est pas
+encore bien éloigné! Avant que je ne connusse mademoiselle Fleury,
+j'étais à Besançon, et je devais me marier avec mademoiselle Castello
+(depuis madame Darboville ). J'étais fort aimé dans cette ville, et tout
+le monde connaissait mes intentions. Cette demoiselle, ainsi que sa I
+famille, était fort considérée. Un soir que je la reconduisais avec sa
+mère, des gardes-du-corps l'insultèrent par les propos les plus
+obscènes, et voulurent l'arracher de mon bras. Pensant qu'ils étaient
+gris, je cherchai à leur faire entendre raison, mais j'étais dans
+l'erreur. L'un d'eux ayant levé la main pour me frapper, je me jetai sur
+lui et le saisis à la gorge. Quelques personnes étant accourues au bruit
+que cela avait causé, je remis ces dames à un de mes amis, et le priai
+de les ramener chez elles. J'offris alors à l'officier de lui rendre
+raison: il me répondit qu'il ne se battrait pas avec un saltimbanque, et
+qu'il y avait d'autres moyens de châtier un vil histrion!... Tu juges de
+ma fureur!... Les jeunes gens de la ville, qui m'aimaient beaucoup, et
+parmi lesquels se trouvaient plusieurs de mes amis, voulurent prendre
+parti pour moi. Une affaire entre militaires et bourgeois pouvant
+devenir une chose très grave, un homme plus raisonnable qui se trouvait
+là, un avocat très estimé, calma les esprits, et ces messieurs se
+retirèrent en proférant des injures et des menaces.
+
+Mademoiselle Castello ni moi ne jouâmes le lendemain, afin d'éviter le
+bruit qu'aurait pu causer notre entrée en scène. Je passai la journée
+avec mes amis, et le soir ils voulurent m'accompagner, persuadés que ces
+gardes-du-corps ne s'en tiendraient pas la. Je refusai et je pris une
+épée sous ma redingote, pour me défendre en cas d'attaque. En effet, je
+fus assailli sur le rempart par des gens qui semblaient m'avoir attendu.
+C'étaient ces mêmes officiers, mais en plus grand nombre et sans
+uniformes; ils étaient armés de bâtons. Je tirai mon épée et m'adossai à
+un arbre, en leur criant que, s'ils m'attaquaient, je vendrais cher ma
+vie. Cette menace ne parut faire aucune impression sur eux, et j'étais
+perdu sans M. d'Autichamp, que le hasard avait amené de ce côté, et qui,
+voyant un homme assailli par plusieurs, s'écria:
+
+--Eh! quoi, messieurs, avez-vous l'intention de l'assassiner?...
+
+--Non!... répondirent-ils, nous voulons punir son insolence!...
+
+--J'ignore, reprit M. d'Autichamp, le sujet de la querelle, mais je suis
+résolu de m'opposer à tout acte de violence. Venez, monsieur, je vais
+vous accompagner jusque chez vous!...
+
+Chemin faisant, je lui racontai ce qui m'était arrivé la veille.
+
+--Il faut apaiser cette affaire, me dit-il, car elle peut devenir
+fâcheuse pour vous, mais je prévois que vous serez obligé de quitter
+Besançon. J'en parlerai demain au vicomte de Puységur (c'était le
+commandant); ne sortez pas que je ne vous aie vu.
+
+Mais avant que M. d'Autichamp eût pu faire aucune démarche, je fus
+arrêté; on me mit les fers aux pieds et aux mains, comme à un criminel,
+et je fus jeté dans un cachot, dont je ne sortis que pour quitter la
+ville: tout cela, sans être entendu et quoique les témoignages eussent
+été en ma faveur. Cet événement fit manquer mon mariage et me laissa
+long-temps sans existence.
+
+Ceci se passait en 1787; crois-tu que cela m'ait donné un grand amour
+pour le despotisme de la noblesse?
+
+--Tu vois cependant que M. d'Autichamp s'est conduit en homme
+d'honneur!...
+
+--Je ne prétends pas te dire qu'il n'y ait pas de gens d'honneur parmi
+eux; il y a peut-être moins de morgue dans la haute noblesse que dans la
+petite; mais ils se croyaient tous le droit de nous écraser. Lorsque
+l'on nous insultera maintenant, nous pourrons en avoir raison.
+
+Voilà les premiers motifs qui rendirent Fusil républicain; mais il eût
+sans doute été moins exalté, s'il ne fût pas venu au théâtre de la
+République, où il était entouré de gens qui lui montaient la tête, et
+dont la plupart l'ont désavoué.
+
+Nous étions alors en 91, et les événements marchaient à grands pas.
+Non-seulement il était dangereux d'émettre, mais d'être cité pour avoir
+une opinion. Fusil avait souvent averti Martainville de se tenir sur ses
+gardes, de ne pas parler aussi légèrement, surtout lorsque le vin de
+Champagne lui montait à la tête. Martainville n'en avait pas tenu
+compte. Un jour cependant il arriva fort alarmé et me dit qu'il était
+persuadé qu'il ne tarderait pas à être arrêté. J'arrivais de la Belgique
+et je ne savais rien de ce qui se passait à Paris, où j'avais éprouvé
+beaucoup de chagrins et d'inquiétudes.
+
+--Attendez, lui dis-je, que mon mari soit rentré, il vous donnera
+quelques bons conseils et pourra peut-être vous être utile.
+
+J'aimais assez Martainville, parce qu'il avait un caractère qui
+m'amusait, et que je lui croyais un bon coeur, quoiqu'en général il fût
+peu estimé. Mon mari rentra avec Michot; ils furent d'avis qu'il fallait
+que Martainville quittât Paris, où il ne serait pas en sûreté; mais
+c'était chose assez difficile de se procurer les papiers nécessaires,
+même pour passer la barrière.
+
+--Tu resteras chez moi, lui dit Fusil, jusqu'à ce que j'aie pris des
+renseignements à ce sujet. Je vais voir quelqu'un de ta section, qui
+pourra m'en donner.
+
+Le soir il lui annonça qu'il avait été dénoncé, et qu'il ne pourrait
+passer la barrière que déguisé. On avait été dans sa maison pour
+s'informer de l'heure à laquelle il devait rentrer.
+
+--Tu attendras chez moi, ajouta Fusil, jusqu'à jeudi, jour où je serai
+de garde à la barrière. Voyons, endosse un de mes habits de paysan, pour
+t'accoutumer aux allures qu'il te faut prendre; et il lui fit répéter
+son rôle. Je ne pouvais, en le voyant ainsi, m'empêcher de rire, et cela
+mettait Fusil en colère. Il est certain que la circonstance n'était rien
+moins que gaie. Martainville n'avait jamais d'argent, et Fusil, dont les
+appointements étaient presque entièrement saisis, n'en avait guère.
+Cependant il lui donna trois cents francs qu'il venait de recevoir. Le
+lendemain étant le jour de garde de mon mari, Martainville s'achemina à
+la barrière, le dos voûté, comme on le lui avait recommandé, avec un
+grand panier rempli de provisions, au bras. Nous lui avions fait
+emporter des provisions, afin que, tant qu'il serait près de Paris, il
+n'entrât pas dans les auberges ou dans les cabarets. Son permis était en
+règle. Il ne lui arriva rien de fâcheux, et il sortit de Paris sans
+obstacle. Mais si l'on avait soupçonné Fusil d'avoir favorisé sa fuite,
+Dieu sait ce qui lui serait arrivé, car à cette époque nulle opinion ne
+vous défendait. Michot en fit l'observation à mon mari, et je n'ai pas
+oublié qu'il ajouta:
+
+--C'est un vilain monsieur, que ton ami Martainville; il n'en ferait pas
+autant pour toi, et s'il peut un jour te faire du mal, il n'y manquera
+pas.
+
+Lorsqu'en 1802 on me montra l'article écrit par Martainville contre
+Fusil, je ne pus en croire mes yeux; je restai confondue. Je fus chez
+lui le voir, et lui parodiai ce vers de Tartufe:
+
+ Mais t'es-tu souvenu que sa main charitable,
+ Ingrat, t'a retiré d'un état misérable?
+
+--Oui, me dit-il, je sais tout ce que vous pouvez me dire, et il est à
+ma connaissance que Fusil n'a jamais fait de mal, mais c'était un
+braillard, un nigaud, qui pouvait s'enrichir et qui ne l'a pas fait.
+
+--Oui, je crois en effet que, s'il eût suivi l'exemple de tant d'autres,
+on ne se serait pas informé d'où serait venue sa fortune. S'il avait pu
+surtout prêter de l'argent à ses anciens amis, et qu'il eût eu une bonne
+table, aucun d'eux ne l'eût attaqué; mais il n'a jamais voulu accepter
+de place, et il a abandonné son état pour défendre son pays.
+
+--Je vous disais bien, interrompit Martainville, que c'était un nigaud.
+Croyez-vous qu'on lui sache gré de ne s'être pas enrichi?
+
+--Mais ce n'était pas une raison pour rapporter qu'il était d'une
+commission dont il n'a jamais fait partie; Duviquet vous l'a dit
+lui-même, et il le savait mieux que personne. Pourquoi donc répéter un
+fait qui a été démenti le lendemain? Vous savez bien que c'est à
+l'Opéra-Comique et non au Théâtre de la République qu'un jeune homme est
+monté sur une banquette pour lire l'article que vous citez et qui
+concernait Trial.
+
+--C'est possible, reprit Martainville, mais d'ailleurs pourquoi vous en
+prendre à moi? J'ai un collaborateur.
+
+--Ce collaborateur était trop jeune alors pour avoir eu ces détails
+autrement que par vous; d'ailleurs, si vous lui eussiez dit les
+obligations que vous aviez à mon mari, il eût trouvé tout naturel votre
+réclamation contre cet article.
+
+C'est cependant cette première version de Martainville, dont on s'est
+emparée et qui a été répétée: «Quand un homme est placé sous le poids
+d'une accusation odieuse, il se trouve toujours des gens qui prétendent
+en avoir été témoins; mais s'il a fait quelque bonne action, personne ne
+s'en souvient.»
+
+Il est un fait remarquable, c'est que, dans le _Moniteur_ et dans les
+journaux officiels du temps, cités par les historiens, le nom de Fusil
+ne s'est jamais rencontré. Ce n'est donc que dans ces scènes de théâtre,
+répétées de tant de manières, et dans lesquelles on a mis sur le compte
+des uns ce qui appartenait aux autres, qu'il en a été question; on les
+retrouve encore sous la plume de quelques Girondins rancuneux qui ont
+déversé sur Fusil la haine qu'ils portaient aux républicains.
+
+La première impression reste toujours, même après qu'on en a bien
+démontré la fausseté; je puis en citer une preuve convaincante.
+
+Une artiste de mes amies intimes, qui eut jadis une grande célébrité,
+avait une soeur à Bordeaux. Ainsi que la plupart des artistes du
+Grand-Théâtre, elle fut arrêtée pendant le temps de la terreur. Comme il
+y avait à cette époque un nommé Fusier, remplissant l'emploi de
+basse-taille et qui était fort lié avec Tallien, lorsque ce député vint
+en mission à Bordeaux, on soupçonna ce chanteur d'avoir contribué à
+faire arrêter ses camarades, pour servir les intérêts du second théâtre,
+dont il voulait être directeur. Je n'examinerai point si cette
+accusation était fondée: j'aime mieux croire qu'elle ne l'était pas;
+mais, bien des années après, me trouvant avec cette amie qui m'a
+toujours témoigné un vif intérêt:
+
+--Il faut que je vous aime bien, s'écria-t-elle un jour, pour avoir pu
+oublier que vous êtes la femme de celui qui a fait arrêter ma soeur à
+Bordeaux; je ne vous l'ai jamais dit, mais...
+
+--À Bordeaux? interrompis-je, Fusil n'a jamais été dans cette ville.
+
+--Si fait, si fait, il a chanté les basses-tailles.
+
+--J'aurais plaint ceux qui l'auraient entendu chanter, repris-je en
+riant, c'est _Fusier_ que vous voulez dire, un chanteur du Midi, qui n'a
+jamais quitté Bordeaux.
+
+--Ah! c'est possible, pardon, ma chère amie, j'ai toujours cru que
+c'était votre mari, d'après ce qu'a dit Martainville.
+
+Voilà comme on écrit l'histoire.
+
+Depuis cette explication, elle m'a répété plusieurs fois:
+
+«--Il faut que je vous aime bien.»
+
+--Mais si vous m'aimez, ayez un peu plus de mémoire.
+
+--Ah! c'est vrai, c'est vrai, quand on s'est habitué à croire quelque
+chose, c'est terrible.
+
+Et elle m'embrasse.
+
+Lorsque Fusil était dans la Vendée en 95, comme aide-de-camp du général
+Turreau, il rencontra ce même M. d'Autichamp, devenu chef vendéen, qui
+était blessé et pouvait à peine se tenir sur son cheval; ils
+s'arrêtèrent et se reconnurent aussitôt.
+
+--Eh quoi! lui dit cet officier, c'est vous, Fusil, qui vous battez
+contre nous?
+
+--Fuyez! s'écria Fusil, f... le camp, car je n'ai d'autre alternative
+que de vous faire prisonnier ou de passer devant un conseil de guerre.
+
+Il était temps, en effet, car à peine ce chef vendéen avait-il disparu,
+que les troupes républicaines arrivèrent.
+
+C'est M. d'Autichamp qui a raconté cette circonstance. Fusil n'en avait
+jamais parlé, pas même à moi.
+
+Dans ce même temps, où l'on incendiait tout ce pays, il trouva un pauvre
+enfant abandonné au pied d'un arbre, près d'un village en flammes. Il le
+prit sous son manteau, le porta dans la ville de Chollet, et fit
+aussitôt chercher une nourrice, car son intention était de me l'envoyer
+à Paris; mais la femme du général lui ayant demandé avec instance cet
+enfant, Fusil pensa qu'il serait plus heureux avec elle, et consentit à
+le lui laisser.
+
+Par une destinée bizarre, il avait arraché un petit garçon des flammes;
+vingt ans plus tard j'ai trouvé une petite fille au milieu des neiges,
+et je l'ai sauvée. Tristes épisodes des guerres!...
+
+
+
+
+III
+
+La terreur.--Visites domiciliaires.--La romance du Pauvre Jacques.--On
+joue au tribunal révolutionnaire.--Le président Bonhomme.--Réunion des
+proscrits chez Talma.--Marchenna.--Un mot de Riouffe.--La fête de
+l'Être-Suprême.--Dîner patriotique devant les portes.--_Épicharis et
+Néron_, tragédie de Legouvé.--Allusions à Robespierre.--Après le 9
+thermidor.--Talma amoureux.
+
+
+Le temps qui précéda la fête de l'Être-Suprême fut celui des plus
+monstrueuses extravagances. On serait tenté de croire qu'un esprit de
+vertige s'empare quelquefois des hommes; privés de religion, ils furent
+sur le point de diviniser Lepelletier et Marat. L'hymne des Marseillais
+était devenue la prière du soir; à la dernière strophe, _Amour sacré de
+la patrie_, on criait: «À genoux!» et il eût été dangereux de ne pas se
+conformer à cet ordre. Les chants peignent les époques. Je me rappelle
+un couplet chanté dans une pièce du Vaudeville où l'on inaugurait les
+bustes de Marat et de Lepelletier. Le voici:
+
+ Ces martyrs de la Liberté,
+ Patriotes sincères,
+ Chez l'ami de l'égalité,
+ Sont des dieux qu'on révère.
+ Mais les modérés doucereux,
+ Les aristocrates peureux,
+ Sans les aimer, les ont chez eux,
+ Comme un paratonnerre.
+
+C'est dans ce même temps qu'on faisait des visites domiciliaires. Un
+détachement du comité révolutionnaire de la section, se trouvant de
+service pour une de ces visites, chez mademoiselle Arnould, aperçut le
+buste de Marat coiffé d'un turban.
+
+«Tiens, t'as Marat, t'es donc une bonne patriote, toi?»
+
+Ces visites se faisaient la nuit, et l'on peut penser que l'on avait
+grand soin de brûler tous les papiers qui pouvaient paraître le moins du
+monde suspects. J'avais quelques couplets faits dans un temps où l'on ne
+prévoyait pas qu'ils deviendraient un arrêt de mort. Ils m'avaient été
+donnés pendant que j'étais à Tournay; ils étaient conformes aux idées
+d'alors. Je croyais les avoir brûlés depuis long-temps, mais comme toute
+ma vie j'ai été distraite et brouillonne, ils m'avaient échappé
+jusqu'alors.
+
+J'étais couchée lorsque ces messieurs vinrent me faire leur visite; je
+me levai, et j'ouvris mon secrétaire. Ils lurent des lettres de mon
+mari, qui était alors à l'armée; ils regardèrent ensuite minutieusement
+chaque papier, introduisirent de petites pointes de fer dans les
+fauteuils et jusque dans les matelas. Ne trouvant rien de suspect, ils
+me souhaitèrent une bonne nuit.
+
+Le lendemain matin, voulant remettre en ordre tous ces papiers épars, la
+première chose qui me tomba sous la main fut une parodie de la romance
+de _Pauvre Jacques_, romance fort en vogue trois ans auparavant, mais
+dont les strophes parodiées pouvaient m'envoyer au tribunal
+révolutionnaire. Voici les paroles de la véritable romance:
+
+ Pauvre Jacques, quand j'étais près de toi,
+ je ne sentais pas la misère;
+ Mais à présent que je vis loin de toi,
+ Je manque de tout sur la terre.
+
+Et voici la parodie:
+
+ Pauvre peuple, quand tu n'avais qu'un roi,
+ Tu ne sentais pas la misère;
+ Mais à présent, sans monarque et sans loi,
+ Tu manques de tout sur la terre.
+
+J'ignore par quel miracle cette feuille leur était échappée, car j'étais
+à mille lieues de croire qu'elle se trouvât dans ces chiffons de papier.
+Quant à la romance du _Pauvre Jacques_, on sait qu'elle devait son
+origine à une jeune laitière suisse, que madame Élisabeth avait fait
+venir pour la mettre à la tête de sa laiterie, et qui regrettait
+toujours son amoureux.
+
+Cependant, malgré cet état d'anxiété continuelle, les amis, les
+connaissances intimes aimaient à se réunir; l'on éprouvait un besoin de
+se communiquer les craintes qui vous poursuivaient et qui n'étaient,
+hélas! que trop souvent réalisées. Les amis qui s'étaient séparés la
+veille étaient-ils sûrs de se revoir le lendemain? Il semblait qu'en se
+tenant serrés les uns près des autres, l'on attendait avec plus de
+courage le coup qui devait vous frapper. On prenait son parti sur le peu
+de temps qui restait à vivre: c'était une abnégation complète de
+soi-même. L'on ne se disait point en se séparant: _À bientôt, au
+revoir_; mais: _À peut-être jamais, ou dans un meilleur monde_.
+
+Dans cet état si nouveau pour la société entière, on retrouvait encore
+des moments de gaieté, et cet esprit français qui ne nous abandonne
+jamais se montrait parfois, lorsqu'on était réunis entre amis qui
+couraient les mêmes dangers. On jouait au tribunal révolutionnaire, pour
+s'accoutumer à le voir sans trembler. Chez Talma l'on distribuait les
+rôles pour la répétition. C'était _Bonhomme_ (un grand chien de
+Terre-Neuve) qui faisait le président; grande injustice que l'on
+commettait en donnant un tel rôle à ce pauvre animal, car c'était bien
+la meilleure bête que j'aie jamais connue: enfin il s'en acquittait
+convenablement. Quand il fallait juger en dernier ressort, on lui
+pinçait l'oreille ou la queue pour le faire aboyer, ce qui voulait dire:
+«_À la mort._» Marchenna se chargeait de ce soin. Marchenna était un
+Espagnol passionné pour la liberté: il avait eu la singulière idée de
+venir la chercher en France, où il n'avait pas tardé à être proscrit
+comme ami des Girondins. Il était intimement lié avec Souque[5], et
+Riouffe dont la gaieté ne s'est jamais démentie, quoiqu'il fût certain
+du sort qui l'attendait, car il pouvait être envoyé à l'échafaud d'un
+moment à l'autre. C'était lui qui nous disait: «Je suis venu par les
+rues détournées, parce que la guillotine court après le monde.»
+
+Ils avaient obtenu tous les deux de rester libres, sous la surveillance
+d'un gendarme qui ne les quittait jamais; l'on accordait assez
+facilement cette faveur, car l'on savait toujours où vous prendre en cas
+de besoin, et d'ailleurs il était impossible de s'enfuir ni de se
+cacher.
+
+Riouffe faisait la cour à toutes les femmes; il prétendait qu'un homme à
+moitié condamné ne devait point trouver de cruelles, car ça le rendait
+intéressant, et qu'une conversation d'amour, un tête-à-tête accompagné
+d'un gendarme, avait quelque chose de pittoresque. Le fait est que, s'il
+trouvait des cruelles, comme il s'en plaignait, il trouvait aussi toutes
+les femmes disposées à s'intéresser à son sort, et moi la première.
+J'éprouvais pour ce pauvre garçon un intérêt bien pur; sa gaieté me
+faisait mal, quoique je ne pusse m'empêcher de rire de toutes ses
+folies.
+
+Un jour qu'il m'avait tourmentée pour venir à un théâtre qui se trouvait
+au Palais-Royal, et où l'on ne jouait que des pantomimes, nous entrâmes,
+toujours accompagnés de son garde.
+
+«Madame, dit-il, à l'ouvreuse de loges, nous sommes des jeunes gens qui
+échappons à nos parents pour venir au spectacle: ainsi, placez-nous
+bien, pas trop en vue.»
+
+Il fut peu de temps après conduit à la Conciergerie; fort heureusement
+c'était quelque temps avant le 9 thermidor. C'est là qu'il a écrit ses
+_Mémoires d'un détenu_.
+
+Ce fut au mois de mai que l'on rendit ce fameux décret par lequel le
+peuple français reconnaissait l'Être-Suprême et l'immortalité de l'âme.
+
+On ne pouvait être attaché avec avantage à aucune administration
+théâtrale, sans faire partie de l'Institut de musique, Conservatoire
+d'alors, payé par le gouvernement, et qui, par conséquent, était
+toujours de service pour les fêtes nationales. Je n'ai échappé qu'à
+celle de Marat, parce qu'heureusement j'étais malade.
+
+Chénier, David, Méhul, Lesueur, Gossec, des artistes et des gens de
+lettres, étaient à la tête de cette administration. David composait le
+plan, indiquait les costumes et les programmes, désignait la marche des
+fêtes. Lesueur, et Méhul particulièrement, composaient les hymnes que
+nous y chantions, le chant _du Départ_, la ronde _de Grandpré_, et les
+hymnes de _la fête de l'Être-Suprême_.
+
+Cette fête fut sans contredit la plus belle de cette époque. On avait
+pratiqué sur la terrasse du château des Tuileries une rotonde qui
+s'avançait en amphithéâtre. De chaque côté on descendait par un escalier
+ayant une rampe pour soutenir les femmes, qui étaient échelonnées deux à
+deux du haut en bas, et chantaient les hymnes. Elles étaient vêtues
+d'une tunique blanche, portaient une écharpe transversale sur la
+poitrine, une couronne de roses sur la tête, et une corbeille remplie de
+feuilles de roses, dans les mains.
+
+Cette conformité de costumes formait un coup-d'oeil ravissant. Un
+orchestre nombreux, composé de tout ce que la capitale possédait de
+célébrités musicales, et présidé par Lesueur, remplissait le devant de
+la rotonde. Les députés de la Convention, en grand costume, étaient sur
+le balcon. Près des carrés, en face, on voyait la statue de l'Athéisme.
+Ce fut celle à laquelle Robespierre, un flambeau à la main, vint mettre
+le feu et dont il partit une espèce d'artifice. Cette effigie fut
+remplacée par une statue de la Raison, qui se découvrit toute noircie
+des flammes de l'Athéisme et du Fanatisme. Le changement de décoration
+eut peu de succès.
+
+Cette cérémonie accomplie, le cortège se mit en marche, et Dieu sait la
+fatigue et la chaleur que nous éprouvâmes jusqu'au Champ-de-Mars. Ce fut
+sous l'arbre qui était au sommet de la Montagne que nous chantâmes:
+
+ Père de l'univers, suprême intelligence,
+ Bienfaiteur ignoré des aveugles mortels,
+ Tu révélas ton être à la reconnaissance, etc.
+
+Cette cérémonie finit fort tard. Nous mourions de soif et de faim; Talma
+et David eurent grand'peine à nous trouver quelque chose à manger;
+encore fûmes-nous obligées de nous cacher, car cela aurait pu paraître
+trop prosaïque à Robespierre, qui, placé au sommet de la Montagne,
+croyait sans doute que cette nourriture d'encens devait nous suffire. Ce
+fut là, a-t-on rapporté depuis, que Bourdon (de l'Oise) lui dit:
+
+«Robespierre, la roche Tarpéïenne est près du Capitole![6]»
+
+C'est la première fois que je vis de près ce député qui faisait trembler
+tout le monde. Je le vis encore le jour où l'on mangea devant les
+portes. Des tables étaient placées rue Richelieu, devant le théâtre de
+la République. Il s'arrêta pour parler, je ne sais plus à qui. Il avait
+l'air de fort mauvaise humeur, et ne semblait pas approuver ce burlesque
+festin, commandé par la commune de Paris. Aussi nous permit-on de
+quitter la table de bonne heure, à notre grand contentement.
+
+Je n'ai jamais vu Robespierre dans les coulisses du Théâtre de la
+République, quoique j'aie lu quelque part qu'il y venait tous les jours.
+
+Le comité de salut public, devant qui tout tremblait, finit enfin par
+inspirer des craintes sérieuses aux plus chauds démocrates, surtout
+lorsqu'ils se virent attaqués directement. Plusieurs d'entre eux avaient
+été envoyés à l'échafaud; les autres en étaient menacés. Une telle
+violence ne pouvait plus avoir une longue durée; on commençait donc à
+entrevoir quelque faible espoir. Le 8 thermidor, jour où Robespierre fut
+attaqué par ses collègues, Talma jouait au Théâtre de la République la
+tragédie d'_Épicharis et Néron_, de Legouvé. Une foule de vers portaient
+à faire des applications sur la circonstance, tels que ceux-ci, par
+exemple:
+
+ Eh! pourquoi voulez-vous, Romains, qu'on se sépare!
+ Quelle indigne terreur de votre âme s'empare?
+ Voilà donc ces grands coeurs qui devaient tout souffrir!
+ Ils osent conspirer et craignent de mourir.
+ [...]
+ Croyez-vous du péril par là vous délivrer?
+ Non, si Néron sait tout, votre impuissante fuite
+ Ne dérobera pas vos jours à sa poursuite...
+ [...]
+ Courez tous au Forum; moi, d'un zèle aussi prompt,
+ Je monte à la tribune et j'accuse Néron.
+ Je harangue le peuple et lui peins sa misère;
+ J'enflamme tous les coeurs de haine et de colère.
+
+À ce vers, les applaudissements, long-temps comprimés, éclatèrent
+tumultueusement; puis il se fit tout à coup un grand silence, et l'on
+semblait frappé de terreur. On laissa continuer la pièce; mais le
+lendemain, 9 thermidor, on donna de nouveau l'ouvrage, et les
+applications furent saisies avec fureur.
+
+ [...]
+ la force! eh! qui t'a dit que tu l'aurais toujours?
+ [...]
+ C'est demander la mort que m'inspirer la crainte.
+ [...]
+ J'assieds sur l'échafaud mon trône ensanglanté,
+ Et je veux que toujours le monde épouvanté
+ Redoute, en me voyant, le signal du supplice,
+ Et que l'avenir même à mon nom seul pâlisse.
+ [...]
+ Quand ils le verront mort, ils oseront s'armer;
+ Mais, tant qu'il règnera, n'ayez pas l'espérance
+ Que d'un maître implacable ils bravent la puissance.
+ [...]
+ Dans le fond de leur âme ils cachent leur fureur,
+ Et n'attendent qu'un chef pour montrer tout leur coeur.
+ [...]
+ Une voix même crie en mon coeur oppressé;
+ Tremble, tremble, Néron: ton empire est passé.
+ [...]
+ Me voilà seul portant ma haine universelle.
+ [...]
+ Tous les morts aujourd'hui sortent-ils du tombeau?
+ Meurs! meurs! criez-vous tous...
+ [...]
+ Décret du sénat qui condamne Néron.
+
+
+Il éclata un applaudissement de rage à ce vers, de même qu'aux vers
+suivants:
+
+ Quoi! tout souillé du sang des malheureux humains,
+ Ton sang, lâche Néron, épouvante tes mains.
+ [...]
+ Je n'aurai pas su suivre et ne sais pas mourir.
+ [...]
+ Et mourant dans la fange, on ne le plaindra pas.
+
+Le spectacle dura jusqu'à une heure du matin, car chaque vers fut
+interrompu et redemandé.
+
+Après une si longue terreur, cette horrible position finit enfin; les
+prisons s'ouvrirent, et l'on reprit l'espoir d'un meilleur avenir.
+
+Bientôt on éprouva le besoin de revoir sa famille, ses amis éloignés, de
+compter ceux qui avaient échappé à la mort. On voulut voyager, changer
+de lieux. L'Italie, dont nos armées occupaient les principales villes,
+avait attiré une grande partie des proscrits; ils y avaient pris du
+service militaire ou administratif. Les intimes connaissances s'étaient
+éparpillées peu à peu, et il n'était resté que ceux que leur état ou
+leurs affaires empêchaient de quitter Paris.
+
+C'est de cette époque que Talma commença à négliger sa femme: il
+rentrait tard les jours qu'il n'était pas occupé au théâtre. Lorsqu'ils
+avaient du monde à dîner, on l'attendait souvent en vain. Sa Julie
+trouvait toujours quelques motifs pour l'excuser: Il était bien naturel,
+disait-elle, que son mari éprouvât, comme les autres, le besoin de se
+distraire après les chagrins et les dangers de toute espèce auxquels on
+venait d'échapper. Cette pauvre femme, sans prévoir le sort qui la
+menaçait, était confiante et paisible; mais moi, qui voyais Talma très
+assidu auprès d'une jolie petite personne qu'il avait enlevée à son ami
+Michot, et dont il paraissait fort épris, je ne partageais pas sa
+confiance; nous en parlions souvent avec Souque, qui s'en apercevait
+aussi, mais nous avions grand soin de ne pas montrer nos craintes à
+madame Talma. Je savais que cette seule idée empoisonnerait sa vie, et
+qu'il fallait la tromper pour ne pas détruire son bonheur et lui ravir
+sa tranquillité: ce qu'on ignore n'existe pas. Je pensai d'ailleurs que
+cela ne pouvait avoir une longue durée, ce grand artiste étant trop
+occupé de son art, pour faire de l'amour une affaire sérieuse; il nous
+en avait déjà donné la preuve avec mademoiselle Desgarcins, sa touchante
+Desdemone. Son amour s'était évanoui avec la nouveauté de la pièce
+d'_Othello_.
+
+
+
+
+IV
+
+_La jeunesse dorée_ de Fréron.--Louvet.--Lodoïska.--Les voleurs de
+diligences.--Aventure à Tournay.--Les faux assignats.--Le chevalier
+Blondel.--Aigré.
+
+
+À la terreur succéda une réaction qui ne fut pas moins cruelle, mais
+comme elle se répandit dans les départements, dans les campagnes, sur
+les grandes routes, et ne se manifesta à Paris que par les extravagances
+de ceux que l'on nomma _la jeunesse dorée de Fréron_, cela eut moins de
+retentissement dans la capitale, mais ce n'en fut pas moins fâcheux pour
+ceux qui en furent victimes.
+
+Fréron était un député de la Montagne; il avait été envoyé avec Tallien
+en mission à Bordeaux, où il ne s'était pas fait remarquer par une
+extrême philanthropie. Cependant il fut un de ceux qui attaquèrent
+Robespierre, lorsqu'ils craignirent pour leur propre sûreté.
+
+Après la réaction, Fréron fut l'étendard autour duquel se rallièrent les
+jeunes gens qui allaient dresser leurs plans de bataille dans les cafés,
+et les mettre à exécution sur les théâtres, dans les rues et chez les
+particuliers. Louvet, député de la Gironde, qui avait échappé
+miraculeusement à la proscription, ne put se soustraire à celle de ces
+messieurs, pour avoir fait chanter la _Marseillaise_ au Théâtre de la
+République.
+
+Je ne connaissais point ce député; je savais seulement qu'il était lié
+avec Talma, mais je ne l'avais jamais rencontré chez lui, lorsque je
+voyais le plus habituellement Julie.
+
+On sait combien son roman du _Chevalier de Faublas_ a fait de bruit; le
+joli opéra de _Lodoïska_ en était un épisode. Cependant, aucune jeune
+femme n'eût osé avouer qu'elle avait lu cet ouvrage. Je me figurais que
+l'auteur devait être un cavalier charmant, aux manières élégantes et
+nobles; enfin un homme accompli. Un jour, j'entendis prononcer le nom de
+Louvet chez madame de Condorcet, où j'étais avec Julie Talma. C'était en
+1794, après la terreur; on parlait de la proscription de ce député, et
+d'une brochure qu'il venait de publier. Dans cet opuscule, il faisait
+connaître minutieusement la manière dont il avait échappé à la mort par
+les soins et la tendre sollicitude d'une femme, qui depuis fut la
+sienne, et qu'il nommait Lodoïska. Je voulus avoir cette brochure, et je
+la lus avec un vif intérêt. On ne manque jamais de se tracer en idée,
+sous des couleurs ravissantes, l'image des héros dont on sait
+l'histoire. Je m'imaginais que le chevalier de Faublas était devenu un
+homme politique; que la légèreté de son âge était remplacée par des
+formes plus sérieuses et plus nobles, et que sa Lodoïska était toujours
+belle et toujours adorée. Cette fiction donnait plus de prix à l'ouvrage
+que je lisais. Je parlai de cette brochure à Julie, et de l'intérêt que
+ce récit m'avait fait éprouver, sans y ajouter mes suppositions; je lui
+dis seulement combien je désirais pouvoir rencontrer M. et madame
+Louvet.
+
+«Rien n'est plus facile, car ils dînent demain chez moi, et je comptais
+t'inviter.»
+
+J'acceptai avec empressement, et j'arrivai de bonne heure, tant mon
+impatience était grande de voir mes héros. Lorsqu'on les annonça, la
+maîtresse de la maison se leva pour aller au-devant d'eux, et je la
+suivis par un mouvement presque involontaire; mais je ne fus pas peu
+surprise de trouver, à la place du Faublas que je m'étais dessiné avec
+tant de complaisance, un petit homme maigre, à la figure bilieuse, au
+mauvais maintien, à la mise plus que négligée. Et cette belle
+Lodoïska!... laide, noire, marquée de petite vérole, et de la tournure
+la plus commune[7]. Je fus tellement désenchantée, que je n'en pouvais
+croire mes yeux, et je regrettais encore mon illusion.
+
+Après les premières félicitations sur les dangers auxquels ils avaient
+échappé, sur le courage et l'admirable dévouement de madame Louvet,
+Julie me présenta à ce couple charmant.
+
+«--Voilà, leur dit-elle, une de mes amies qui avait un bien grand désir
+de vous voir; elle a lu avec avidité le récit touchant de vos dangers,
+et n'a respiré que lorsqu'elle vous a vus sauvés.»
+
+Louvet me fit un salut de la tête, accompagné d'un sourire qui voulait
+dire: «_Tu croyais rencontrer un Faublas!_...»
+
+Je pense qu'il avait lu mon étonnement sur ma figure. On parla de
+nouveau de ce temps de malheur et d'alarme, et de la façon ingénieuse
+avec laquelle Lodoïska avait soustrait à la mort ce malheureux proscrit,
+ce qui finit par m'intéresser beaucoup, car Louvet était un homme
+d'esprit et de mérite, et sa femme, malgré son physique peu agréable,
+n'en était pas moins une personne remarquable. La maladresse de son mari
+fut d'en faire une héroïne de roman et de la peindre sous des couleurs
+si séduisantes, dans son Faublas; s'il l'avait appelée tout bonnement
+madame Louvet, elle n'en aurait été que plus intéressante, et il lui
+aurait évité un ridicule qu'elle n'avait pas provoqué.
+
+Riouffe venait aussi de publier ses _Mémoires d'un détenu_; je les
+préfère maintenant de beaucoup à ceux de Louvet. Riouffe était à cette
+époque un charmant garçon[8], et je me le rappelle encore avec intérêt,
+sous la surveillance de son gendarme, et lorsqu'il pouvait, d'un moment
+à l'autre, porter sa tête sur l'échafaud.
+
+J'avais fait la musique de la romance qu'il avait composée en prison, et
+qui se trouve dans les _Mémoires d'un détenu_. Quoique je ne fusse pas
+très forte sur les règles de la composition, je la fis d'inspiration, et
+la chantai avec ce sentiment qui part du coeur: aussi plut-elle beaucoup
+à tous ses amis.
+
+Louvet ayant peu de moyens d'existence, voulut former un établissement
+de librairie. Il prit un magasin sous la galerie qui donnait alors sur
+la place, en face du libraire Barba et de la porte des artistes du
+Théâtre-Français. La belle jeunesse de Fréron ne manqua pas de venir
+assiéger la boutique du libraire qui avait fait chanter _la
+Marseillaise_ au Théâtre de la République, et d'assaillir la belle
+Lodoïska de mille quolibets offensants.
+
+En voyant ce rassemblement à sa porte, madame Louvet s'était retirée
+dans son arrière-magasin, et son mari se promenait comme un lion qui
+ronge son frein. Lorsque ces messieurs n'eurent plus la facilité
+d'attaquer madame Louvet en face, ils se tournèrent contre son mari.
+
+«Eh bien! chante donc _la Marseillaise_, lui crièrent-ils.»
+
+Alors, dans un mouvement de rage, d'autant plus violent que depuis
+long-temps il le concentrait, il ouvre la porte en s'écriant d'un air de
+mépris:
+
+ Que veut cette horde d'esclaves?...
+
+Ce beau mouvement de courage interdit un moment cette foule qui se
+réunissait contre un seul homme; mais bientôt après ils se mirent à
+vociférer de nouveau.
+
+Fort heureusement la patrouille, appelée par les voisins, parvint à les
+dissiper, mais Louvet ne put conserver son établissement, car de
+semblables scènes se renouvelèrent tous les jours.
+
+J'appris sa mort à mon retour de Bordeaux; cette pauvre madame Louvet
+était restée sans fortune. Je ne sais ce qu'elle est devenue et je ne
+l'ai rencontrée nulle part depuis.
+
+Après les dévaliseurs de diligences à main armée, vinrent les compagnies
+de Jésus, _les chauffeurs_, dont on parle si peu dans les écrits que
+l'on publie maintenant, et qui remplacèrent les républicains exaltés
+dont on parle tant.
+
+Les voleurs de diligences voulaient, disaient-ils, se dédommager de la
+perte de leurs biens, confisqués par la Convention; mais la plupart
+cependant n'avaient rien perdu, attendu qu'ils n'avaient rien à perdre,
+et les chauffeurs, ni vengeance ni représailles à exercer. Ils ne
+voulaient autre chose que le pillage et l'incendie. Lorsqu'ils
+attaquaient les habitations des propriétaires et des malheureux
+fermiers, ils s'inquiétaient peu de leurs opinions. Ceux qui avaient
+perdu leur famille et leurs biens à la révolution étaient d'honnêtes
+gens qui ne cherchaient point à s'en dédommager par de semblables
+moyens; mais, dans tous les partis, on a toujours cherché à couvrir de
+mauvaises actions par des sophismes. Lorsque les assignats parurent, il
+se forma une compagnie pour en fabriquer de faux, afin de les
+discréditer. Ces messieurs se chargeaient de les faire colporter; tout
+cela avec les meilleures intentions du monde, et pour ruiner la
+République qui les avait ruinés. Mais ils ne songeaient probablement pas
+que la fortune des particuliers, qui en étaient fort innocents, se
+perdait également.
+
+Voici une aventure qui m'arriva en ce temps-là même, et lorsque j'étais
+à Lille. Il y a une très petite distance de cette ville à celle de
+Tournay, qui appartenait alors à l'Autriche, et, avant l'émigration, on
+y allait très fréquemment. Un simple poteau séparait les deux pays. Les
+communications étaient si faciles, que plusieurs habitants de Lille y
+avaient même des maisons de plaisance, et on se croisait sans cesse sur
+cette route. Les douaniers ne faisaient attention qu'aux voyageurs qui
+pouvaient y passer des marchandises. Le théâtre de Lille y donnait des
+concerts et des représentations. Les émigrés étaient persuadés alors
+qu'il leur suffirait de se montrer aux portes de Paris, avec l'armée de
+Condé, pour y entrer, et qu'on les recevrait comme des libérateurs.
+Leurs biens n'étant point encore confisqués, ils avaient de l'argent, et
+ils en usaient comme si cela eût dû ne jamais finir: d'ailleurs ils
+avaient, quelques-uns du moins, pour s'en procurer, des moyens que l'on
+ignorait encore.
+
+Ce fut à cette époque que le sacre de l'empereur d'Allemagne eut lieu.
+Cette solennité attira un monde prodigieux à Tournay: les concerts, les
+bals, les fêtes, s'organisaient d'avance. Je partis donc pour cette
+ville avec une dame artiste comme moi. Nous étions persuadées que nous
+trouverions des logements, ou tout au moins une chambre, dans la maison
+où nous avions l'habitude de descendre; mais tout avait été pris de vive
+force, et il y avait tellement de monde, que l'on couchait dans les
+granges, dans les écuries, et les tables étaient dressées dans les cours
+et dans les corridors.
+
+Nous étions dans un fort grand embarras, et nous pensions déjà à
+retourner à Lille, lorsque nous rencontrâmes deux dames de nos
+connaissances de Paris; elles nous dirent qu'elles habitaient avec leurs
+maris une petite maison de campagne tout près de la ville; qu'elles nous
+y donneraient l'hospitalité pour la journée, et que l'on pourrait
+peut-être nous trouver un gîte pour la nuit; en pareille circonstance,
+on se contente de ce que l'on trouve. Le mari d'une de ces dames, M.
+Aigré, dans un voyage qu'il avait fait à Lille quelque temps auparavant,
+était venu me voir et m'avait confié qu'il émigrait. Mais, comme on
+fouillait à la frontière, et qu'il était défendu d'emporter de l'argent,
+il me pria de vouloir bien lui coudre dans une ceinture un jeu de
+cartes, comme il le disait en riant: c'étaient trente-deux assignats de
+mille francs. Cette somme, pour un si court voyage, pouvait faire
+soupçonner qu'il avait le projet de rejoindre l'armée de Condé: aussi je
+ne fus pas surprise de rencontrer sa femme à Tournay. Ils me dirent que
+le chevalier Blondel était avec eux et M. de *** avec sa femme, qu'ainsi
+j'allais me trouver en pays de connaissance.
+
+Nous nous apprêtâmes donc à passer une journée fort agréable. Ce
+chevalier de Blondel avait l'esprit le plus gai et le plus original que
+l'on puisse rencontrer. Après le dîner, on alla se promener; mais ces
+messieurs restèrent pour fumer des cigares et jouer à la bouillotte. Je
+ne sais plus quel motif, ou plutôt quelle inspiration, nous poussa à
+venir chercher quelque chose à la maison. Nous nous trompâmes
+d'escalier, et nous montâmes dans un petit corps de logis qu'on ne nous
+avait pas montré. Ayant trouvé une porte qui n'était qu'entrebâillée,
+j'entre, et je vois des petits pots, des petites bouteilles avec du
+noir, du rouge et des papiers. Au premier coup-d'oeil, je crus que
+c'était pour dessiner; mais en avançant je reconnus des assignats; les
+uns commencés, les autres achevés. J'appelai ma compagne. J'étais, je
+crois, pâle comme la mort, et elle le devint elle-même en me regardant.
+Nous n'eûmes pas la force de nous communiquer nos pensées, et nous
+descendîmes les escaliers comme la belle Isaure descendit ceux du
+cabinet de _la Barbe-Bleue_.
+
+--Ah! mon Dieu! lui dis-je, où sommes-nous? Il paraît que c'est une de
+ces réunions dont nous avions entendu parler et auxquelles nous ne
+voulions pas croire; mais qu'allons-nous faire? S'ils se doutent que
+nous avons découvert ce secret, ils nous tueront peut-être, pour nous
+empêcher d'en parler. Partons, car il nous serait impossible de nous
+contraindre et de conserver notre sang-froid. Il leur suffirait de nous
+voir un moment pour se douter de la vérité. Mais, comment faire? partir
+sans rien dire, c'est aussi dangereux; je vais écrire.
+
+--Que penseront-ils?
+
+--Ma foi, ce qu'ils voudront. J'aimerais mieux passer la nuit sur la
+route que de rester ici; d'ailleurs on trouve plus de voitures pour
+retourner que pour venir.
+
+J'écrivis donc que, dans la crainte d'être indiscrètes, et ne voulant
+point les gêner, nous avions pris le parti de nous dérober à leurs
+instances pour ne pas céder à la séduction. Je laissai ce sot billet sur
+la table, et nous partîmes avec plus de vitesse que nous n'étions
+venues, et croyant toujours qu'on nous poursuivait.
+
+Lorsque nous fûmes en sûreté, je me rappelai les trente-deux assignats
+que j'avais cousus dans l'élégante ceinture de M. Aigré. Long-temps
+après j'appris qu'il avait été arrêté à Paris, ainsi que M. Blondel, et
+qu'ils avaient été jugés sous la prévention de fabrication de faux
+assignats. Comme c'était après le 10 avril, cela ne m'étonna point. Ce
+même Blondel, qui était encore à Sainte-Pélagie lors des horribles
+massacres de septembre, trouva le moyen d'échapper. Il harangua les gens
+assemblés autour de lui, leur dit qu'il était prisonnier pour avoir
+défendu leur cause; enfin il les persuada si bien par son éloquence, que
+plusieurs de ceux qui l'écoutaient le prirent sur leurs épaules et le
+portèrent en triomphe comme un martyr de la liberté. Il ne se laissa pas
+enivrer par cette ovation, et gagna au large aussitôt qu'ils l'eurent
+quitté. Lorsqu'on en vint à lire son écrou et que l'on vit qu'il était
+détenu pour faux assignats, on voulut le retrouver: fort heureusement il
+était alors à l'abri de toute poursuite. Les deux dames avaient été
+confrontées avec le chevalier Aigré, lors de son jugement; mais comme il
+s'était bien gardé de les compromettre, elles s'en étaient fort
+adroitement tirées. La femme de Blondel, qui était jolie et très
+spirituelle, avait victorieusement plaidé sa cause et celle de sa soeur.
+Ils trouvèrent tous trois le moyen de passer en Angleterre; mais le
+malheureux Aigré avait porté sa tête sur l'échafaud.
+
+
+
+
+V
+
+Je vais à Bordeaux.--Disette.--Arrivée dans une ferme.--Famille
+villageoise.--Ma guitare.--Puissance de la musique.--Je donne des
+représentations à la Rochelle.--Les fichus verts.--L'argent et les
+assignats.
+
+
+Mon mari devant partir pour l'armée d'Italie, je me décidai à accepter
+un engagement à Bordeaux; mais une femme ne pouvait guère voyager seule
+à cette époque, même en diligence. Je ne savais quel parti prendre,
+lorsque je rencontrai, chez une personne de notre connaissance, un
+négociant qui partait pour la Rochelle. Il avait une très bonne voiture,
+et désirait lui-même trouver quelqu'un pour voyager à frais communs. Nos
+arrangements furent bientôt faits; mais, dans la crainte de manquer de
+chevaux de poste, car ils étaient souvent en réquisition, nous prîmes un
+voiturier, qui nous assura qu'il trouverait des relais sur la route.
+Nous nous munîmes de provisions, autant qu'il nous fut possible d'en
+emporter, car ce n'était pas chose facile: non-seulement elles étaient
+rares, mais on les enlevait à ceux qu'on supposait en avoir.
+
+En faisant nos arrangements dans la voiture, mon compagnon de voyage
+voulut absolument me faire prendre ma guitare; je m'en souciais d'autant
+moins que c'était un embarras inutile.
+
+--Qui sait, me dit-il, si nous étions obligés de rester en route, cela
+vous amuserait.
+
+Ne pouvant la mettre dans un étui qui aurait tenu trop de place, on la
+suspendit au-dessus de nos têtes. Par un singulier hasard, ce fut une
+heureuse prévision d'avoir emporté cet instrument.
+
+Tant que nous fûmes près de Paris, nous eûmes beaucoup de peine à nous
+procurer ce dont nous avions besoin; mais à mesure que nous avancions,
+cela devenait plus facile. Cependant, nos provisions commençant à
+s'épuiser, notre postillon nous conseilla d'en chercher d'autres avant
+d'aller plus loin, et nous indiqua une habitation où nous pourrions nous
+en procurer.
+
+C'était une riche ferme, dans une position charmante. Mon compagnon de
+voyage descendit pour parler au maître de la maison.
+
+«--J'ai dans ma voiture, dit-il à ce bon fermier, une dame fort
+indisposée par les fatigues et les privations de toute espèce que nous
+avons déjà endurées depuis notre départ.»
+
+Il lui en fit un tableau touchant, et je crois même que, pour
+l'attendrir, il l'assura que j'étais enceinte.
+
+«--Voyons, dit le vieux fermier, en se levant de son fauteuil et venant
+à la voiture. Descendez vous reposer, madame, et venez prendre des oeufs
+frais et du bon lait, cela vous rafraîchira.»
+
+Il me conduisit dans une grande chambre où toute la famille était
+rassemblée. Cette belle ferme me rappelait nos opéras-comiques, surtout
+_les Trois Fermiers_, de Monvel.
+
+Une jeune femme bien fraîche allaitait son enfant: c'était la bru. Une
+vieille mère, deux jeunes filles, un grand garçon et plusieurs petits
+enfants, composaient cette belle famille. Il y avait dans tout cela un
+air de propreté, d'aisance, qui faisait plaisir à voir. Le vieux père
+était du Languedoc; il me parla le patois de Toulouse, que j'avais
+habitée quelque temps.
+
+Nous en revînmes aux difficultés du voyage, à la peine que l'on avait de
+se procurer les choses les plus simples, et nous demandâmes comment nous
+pourrions faire pour les acheter.
+
+--Nous ne vendons rien, répondit le fermier, mais si madame veut nous
+jouer un petit air de c'te machine que j'ai vue dans la voiture: je ne
+sais pas comment vous appelez ça.
+
+--Une guitare.
+
+--Une guitare, soit. Eh ben, jouez-nous-en un petit brin, et j'vous
+donnerons des provisions pour votre voyage.
+
+Mon compagnon, enchanté de cette représentation à notre bénéfice, courut
+vite chercher l'instrument[9].
+
+Je leur chantai ce qui me vint à l'esprit de chansonnettes villageoises:
+
+ Sans un petit brin d'amour,
+ On s'ennuierait même à la cour.
+
+Cela les égaya fort, et me fit penser à la chanson du _Misanthrope_:
+
+ Si le roi m'avait donné
+ Paris, sa grand'ville.
+
+Mais ce qui enchanta surtout mon vieux fermier, ce fut une romance
+languedocienne, de Goudoulis, célèbre par ses poésies languedociennes:
+
+ Tircis est mort pécaïre: osulous ploura lous.
+
+Je crois qu'il m'aurait donné sa ferme, et m'aurait gardée toute ma vie,
+si j'avais voulu y rester.
+
+«--Saperbleu, madame, vous chantez joliment ça, me dit-il, j'en ai la
+chair de poulet.»
+
+Les succès flattent, de quelque part qu'ils viennent, et ce n'est pas
+celui qui me flatta le moins, car il partait du coeur: c'est pour cela
+que je m'en vante.
+
+Cette guitare devait être pour moi un talisman dans mon voyage. Elle me
+fut encore favorable à la Rochelle. M. D..., en me la faisant emporter,
+eut une prévision bien heureuse.
+
+Comme il habitait la Rochelle, et que j'étais obligée d'attendre la
+diligence de Bordeaux, il me fit descendre à l'hôtel où elle devait
+arriver. On ôta de la voiture tout ce qui m'appartenait, excepté mes
+malles, qui devaient m'être envoyées dans la soirée.
+
+Les garçons, ayant mis dans une salle basse le sac de nuit, la guitare
+et plusieurs autres bagatelles, ils furent avertir la maîtresse de la
+maison.
+
+L'hôtesse, élégante et belle dame, me voyant un si mince bagage,
+n'augura pas beaucoup de mon séjour dans sa maison. Comme il était
+presque nuit, je lui demandai une chambre pour attendre l'arrivée de la
+diligence.
+
+--Ah! Dieu sait quand elle viendra, me dit-elle.
+
+--J'attendrai, lui répondis-je.
+
+--Je ne puis vous donner de chambre à présent, car il n'y en a qu'une de
+libre, et le voyageur qui l'occupe ne part qu'après le souper; il est
+maintenant au spectacle.
+
+--Il m'est cependant impossible de rester dans la salle à manger.
+
+Elle m'ouvrit une pièce qui donnait sur cette salle.
+
+--Veuillez, lui dis-je, m'envoyer de l'encre, du papier et de la
+lumière.
+
+Cette dame avait l'air de mauvaise humeur et elle était assez peu polie;
+mais, en voyage, il faut prendre le temps comme il vient.
+
+En attendant qu'on m'apportât de la lumière, ne sachant que faire, je
+pris ma guitare et me mis à fredonner et à essayer un accompagnement.
+Insensiblement, et sans même m'en apercevoir, je finis par chanter, mais
+à demi-voix. En me retournant, je crus voir de la lumière à travers les
+fentes de la porte; je me levai pour l'ouvrir, et je trouvai ma peu
+gracieuse hôtesse qui m'écoutait.
+
+--Ah! pardonnez-moi, madame, me dit-elle, mais je craignais de vous
+interrompre, et j'avais tant de plaisir à vous entendre, que je serais
+restée là une heure.
+
+De ce moment, elle me traita avec une politesse extrême, et ce fut bien
+autre chose lorsque l'on vit dessus mes caisses: «ARTISTE VENANT DE
+PARIS ET ALLANT À BORDEAUX.» À cette époque, le théâtre de cette ville
+était un des meilleurs de la province.
+
+La nouvelle qu'une artiste de Paris était à la Rochelle se répandit
+bientôt. En province, les moindres choses deviennent importantes.
+
+--J'espère, me dit mon hôtesse, que madame soupera à table d'hôte.
+
+--Vous voyez, lui dis-je, car je ne me souciais pas de souper à table
+d'hôte, que je suis en habit de voyage, et je sais qu'il est d'usage en
+province d'avoir des habitués de la ville.
+
+--Comme on ne soupe qu'à dix heures, madame a le temps de faire un peu
+de toilette; d'ailleurs, il y aura des dames à table, et moi-même j'en
+ferai les honneurs.
+
+Je me laissai persuader. Elle m'aida à chercher ce qui m'était
+nécessaire pour un négligé de voyage, et fut aussi prévenante qu'elle
+l'avait été peu à mon arrivée. Elle s'extasiait sur chaque pièce de mon
+ajustement.
+
+«--Ah! comme on voit que madame est une Parisienne, nos dames vont-elles
+vous regarder demain, au spectacle!»
+
+Tout le monde arriva pour souper, et mon compagnon de voyage, tout
+fatigué qu'il devait être, ne manqua pas de s'y rendre. Il avait, à ce
+qu'il paraît, raconté mes succès dans la ferme. S'il n'avait cependant
+jugé mes talents que d'après cela, il ne pouvait s'en faire qu'une
+médiocre idée. Je ne m'attendais pas à ce qui allait arriver.
+
+Il vint me chercher pour me placer à table, et me mit entre lui et un
+monsieur que je sus bientôt après être le directeur du théâtre, qu'on
+avait amené tout exprès pour me faire la proposition de jouer deux ou
+trois représentations. Je m'en défendis, prétextant mon engagement à
+Bordeaux, où j'étais attendue pour le commencement de mai.
+
+--Pouvez-vous répondre des événements? me dit le directeur, et s'il n'y
+a pas de chevaux.
+
+--Mais il en viendra, repris-je.
+
+--Non pas de trois ou quatre jours, répliqua-t-il.
+
+Enfin, on me fit des propositions si séduisantes, que je cédai, et l'on
+fixa le spectacle au surlendemain. Il fut question de trois traductions
+italiennes: _le Marquis de Tulipano_ d'abord, _la Frasquatane_ et _la
+Servante maîtresse_. M. de D... vint me voir le lendemain, et me dit:
+
+--Vous faites révolution parmi nos dames: elles ne tarissent pas sur
+l'élégance de la Parisienne.
+
+--C'est fort bien, repris-je, mais quel malheur pour mon élégance, que
+je n'aie pas ici de ces jolis fichus de taffetas vert: c'est un peu
+séditieux, mais c'est de la dernière mode.
+
+--Eh bien! il faut acheter du taffetas et les faire vous-même; on croira
+que vous les avez apportés de Paris.
+
+Nous courûmes en vain tous les magasins: il nous fut impossible de
+trouver un seul morceau de taffetas vert, de la nuance que je cherchais.
+
+--Mais, s'écria tout à coup M. D..., il me vient une idée: vous faut-il
+beaucoup de taffetas?
+
+--Non, vraiment, un carré suffit: cela se coupe en fichu simple.
+
+--En ce cas, venez avec moi chez un marchand de parapluies.
+
+--Auriez-vous un coupon de taffetas vert? demandai-je au marchand.
+
+Il m'en montra un qui était précisément ce qu'il me fallait, et il ne
+lui restait que celui-là. Je m'emparai bien vite de ce trésor, puis je
+fus acheter de la petite blonde pour garnir mes fichus, et je m'enfermai
+afin que personne ne me vît travailler. J'en posai un coquettement sur
+ma tête et mis l'autre sur mon cou. J'étais bien sûre qu'on ne pourrait
+imiter ces fichus, de quelques jours, car personne n'aurait la pensée de
+les chercher chez un marchand de parapluies. Les femmes qui liront cela
+me comprendront facilement, car les femmes sont femmes dans tous les
+temps. J'eus un si brillant succès dans l'opéra de _Tulipano_, qu'on
+voulut me faire rompre mon engagement avec le théâtre de Bordeaux et
+m'en faire contracter un avec celui de la Rochelle, où les négociants
+m'assuraient la valeur de mon traitement au pair. C'était un grand
+avantage dans un temps où les assignats perdaient tous les jours.
+
+--Vous avez, me dit un de ces messieurs, douze mille francs
+d'appointements, eh bien! dans trois mois, vos douze mille francs ne
+vaudront pas deux louis d'or.
+
+Cela ne fut que trop vrai; à la vérité, on nous augmentait à mesure que
+les assignats baissaient, mais que faire avec du papier lorsque le pain
+se payait cinquante francs la livre, une douzaine d'oeufs cent écus, et
+un poulet cinq cents francs. Si j'avais gardé les reçus des centaines de
+mille francs que j'ai gagnés, pour les montrer à mes petits-enfants, ils
+auraient eu une haute idée d'une mère dont les appointements étaient
+aussi considérables. Je ne pus accepter les propositions qu'on me fit à
+la Rochelle, quelqu'avantageuses qu'elles fussent, parce qu'un
+engagement ne se rompt pas ainsi, lorsque l'on a de la probité et de la
+délicatesse.
+
+Les assignats, qui, à cette époque, ruinèrent tant de personnes,
+causèrent aussi la ruine de ma famille.
+
+
+
+
+VI
+
+Scènes tumultueuses à Bordeaux.--L'opéra de _la Pauvre
+femme_.--Rencontre de Fusil et de madame Bonaparte sur la route de
+Milan.--Lettre de Julie Talma à ce sujet.--M. et madame Dauberval.--Le
+ballet du _Page inconstant_.--Anecdote.--Lettre de madame Talma sur son
+divorce.
+
+
+J'arrivai donc à Bordeaux en mai 1795, c'était au plus fort de la
+disette et dans un moment où les esprits méridionaux étaient en
+fermentation, et où il y avait tous les jours des scènes tumultueuses.
+La terreur, quoique passée, pesait encore de tout son poids sur ces
+coeurs ulcérés, et cette disette factice, dont les effets n'étaient que
+trop réels, tenait les esprits dans une inquiétude continuelle. Le pain,
+comme je l'ai dit, coûtait cinquante francs la livre; il était plus rare
+encore qu'à Paris. Je me rappelle que, lorsque je venais dîner chez
+madame Talma, elle me disait en entrant:
+
+«Apportes-tu ton pain?»
+
+Lorsque j'avais l'étourderie de l'oublier, le poète Lebrun, Bitaubé ou
+Fenouillot de Falbert, me faisaient une petite part du leur, et j'avais
+vraiment honte de l'accepter; mais à Bordeaux on n'était point aussi
+hospitalier. Cependant d'aimables _muscadins_ (comme on les appelait
+alors) nous apportaient de temps en temps un morceau de pain blanc
+soigneusement enveloppé dans du papier, et cela s'acceptait comme on
+accepte des oranges, des bonbons ou des fleurs. Je m'attendais qu'on
+finirait par nous offrir des pommes de terre ou des oignons. Si les
+poètes lauréats avaient pu trouver là-dessus le sujet d'un madrigal ou
+d'un bouquet à Chloris, il aurait fallu qu'ils eussent l'imagination
+bien vive.
+
+Jusqu'à cette époque j'avais peu joué la comédie, si ce n'est au Théâtre
+de la République, où je m'étais essayée dans ce genre; je n'étais donc
+connue que pour avoir chanté les traductions italiennes dans les opéras.
+J'allais à Bordeaux remplir l'emploi dit des Dugazon. On donnait à cette
+époque beaucoup de pièces de circonstance, et l'on sait que les pauvres
+acteurs sont obligés de chanter sur tous les tons: _Vive le roi! Vive la
+ligue!_ La pièce de _la Pauvre femme_, opéra de Marsollier, était un des
+ouvrages les plus courus à mon départ de Paris; madame Dugazon y était
+admirable: on voulut voir cette pièce à Bordeaux. Madame Dugazon ayant
+vieilli et étant devenue d'un embonpoint excessif, les auteurs étaient
+obligés de travailler uniquement pour elle: mais l'administration ne fut
+pas arrêtée par cette considération; elle me fit jouer _la Pauvre
+femme_, rôle qui aurait mieux convenu à une duègne, et cela parce que ce
+rôle portait le nom de madame Dugazon.
+
+ * * * * *
+
+Les esprits étaient encore en fermentation, et les opinions divergentes.
+Ne pouvant attaquer l'auteur, on voulut s'en prendre à l'actrice: au
+moment où la pauvre femme s'écrie:
+
+«La terreur ne reviendra jamais, j'en prends à témoin tous mes
+concitoyens.»
+
+On applaudit avec fureur et l'on cria _bis_. Je répétai avec un très
+grand plaisir, et m'avançant sur la scène, je dis avec beaucoup
+d'énergie:
+
+ «Non, la terreur ne reviendra jamais!»
+
+À peine avais-je terminé cette phrase, qu'on me lança une pièce de
+monnaie en cuivre, appelée _monneron_, et presque aussi grosse qu'un écu
+de cinq francs; elle me tomba sur la poitrine et me fit perdre
+l'équilibre. Fort heureusement j'avais un fichu très épais, mais si je
+l'eusse reçue à la tête, j'étais tuée. On ne peut se faire une idée des
+vociférations et du tumulte que cela occasionna: si l'on eût trouvé
+celui qui avait jeté ce _monneron_, il eût été écharpé. J'en éprouvai
+cependant beaucoup moins de mal qu'on pouvait le craindre ou qu'on
+l'avait espéré. On rejoua cette pièce le lendemain, et l'on peut penser
+combien je fus applaudie; mais lorsque je redisais les mêmes phrases, je
+jetais involontairement un coup-d'oeil furtif vers l'endroit d'où était
+parti le projectile.
+
+«N'ayez pas peur, me criait-on, ils ne s'en aviseront pas.»
+
+En effet, tout se passa sans opposition. On rejoua plusieurs fois cette
+pièce, et chaque soir j'étais accompagnée par une foule de jeunes gens
+qui me suivaient jusque chez moi, dans la crainte qu'il ne m'arrivât
+malheur. M. Brochon, ami de Barbaroux et de M. Ravez, me reconduisit
+pendant long-temps. C'était un avocat d'autant plus estimé à Bordeaux,
+qu'il avait été le défenseur officieux de plusieurs accusés, dans un
+temps où cette noble mission n'était pas sans danger; il fallait même
+avoir du courage pour accepter. Il eut le bonheur de sauver un assez
+grand nombre d'accusés: aussi était-il adoré des jeunes gens et
+considéré dans toute la ville.
+
+On donna dans ce même temps l'opéra du _Brigand_, de Hoffmann; je me
+rappelle ce couplet, parce que c'était à moi qu'il s'adressait dans la
+pièce:
+
+ Plus de pitié, plus de clémence;
+ Quand nous trouvons des factieux,
+ Envoyons-les en diligence
+ Aux enfers revoir leurs aïeux.
+
+ Des cris de ces jeunes vipères
+ Que nos coeurs ne soient point émus;
+ Ces enfans vengeraient leurs pères,
+ Mais les morts ne se vengent plus.
+
+L'auteur avait voulu faire allusion à ces mots de Barrère: «Il n'y a que
+les morts qui ne reviennent pas.»
+
+J'étais encore à Bordeaux, lorsque le bruit des conquêtes du général
+Bonaparte en Italie donnait un démenti formel à ce mauvais jeu de mots:
+
+«Il reviendra _sans gêne_, et fera la paix dans _mille ans_.»
+
+Mon mari faisait partie d'une administration qui allait en Italie;
+c'était peu de temps avant l'affaire de Viterbe. Comme madame Bonaparte
+devait rejoindre le général à Milan, madame Talma et son mari donnèrent
+à Fusil des lettres où ils le recommandèrent auprès d'elle.
+
+Les routes d'Italie étaient alors fort dangereuses; les _barbets_,
+troupe de pillards, y assassinaient journellement, arrêtaient les
+convois et commettaient toute sorte de désordres.
+
+On sait que M. Méchin, sa femme, ainsi que ceux qui les accompagnaient,
+furent renfermés dans Viterbe, et ne durent leur salut qu'à l'évêque:
+sans lui, ils eussent été massacrés.
+
+Ce fut par une lettre de madame Talma que j'appris tous ces détails.
+
+«Ton mari, me disait-elle, ainsi que ses camarades, ont été dépouillés
+et maltraités par les _barbets_; ils ont voulu se faire recevoir dans
+une ambulance, mais on n'a admis que ceux qui, ne pouvant plus marcher,
+étaient hors d'état de se soutenir: on n'a pas voulu recevoir les
+autres. Le pauvre Fusil, qui était de ce nombre, s'est traîné comme il a
+pu le long de la lisière d'un bois, sur la grande route, afin d'éviter
+les partisans et dans l'espoir qu'il pourrait rencontrer quelqu'équipage
+allant à Milan; mais, épuisé de fatigue et ne se sentant plus la force
+de marcher, il allait succomber, lorsque le ciel prit pitié de lui, et
+lui envoya un secours inespéré. Il était depuis quelque temps sur la
+grande route, lorsqu'il vit à travers un nuage de poussière plusieurs
+voitures escortées par des militaires. Ne doutant pas que ce ne fussent
+des Français, il pensa qu'il pourrait obtenir quelque secours et demanda
+à un soldat quels étaient les personnes qui venaient de ce côté:
+
+«Camarade, lui dit le soldat, ce sont les équipages de la femme du
+général en chef.
+
+«Madame Bonaparte! s'écria-t-il.» Se souvenant aussitôt que fort
+heureusement nos lettres se trouvaient dans son portefeuille, il les
+prit, et les élevant en l'air, il fit signe qu'il voulait les remettre à
+madame Bonaparte. Cette dame fit arrêter sa voiture, et s'empressa de
+les ouvrir. Lorsqu'elle aperçut le nom de Talma, elle jeta les yeux sur
+celui qui lui avait présenté ces lettres, et le voyant dans un état
+aussi misérable, elle se douta de ce qui lui était arrivé. «Mon Dieu,
+monsieur, lui dit cette excellente femme, combien je me félicite de
+m'être rencontrée assez à temps pour vous secourir.» Elle le fit placer
+dans la voiture de mademoiselle Louise Davrignon, qui en prit le plus
+grand soin. À la station, il fut pansé par le docteur Yvan, qui
+accompagnait madame Bonaparte.
+
+Ainsi la fortune, toujours capricieuse et bizarre, avait refusé la
+veille au pauvre soldat une place dans une ambulance, et le faisait
+entrer le lendemain à Milan, dans les équipages du général en chef.
+
+Madame Bonaparte retint Fusil près d'elle tout le temps qu'elle resta à
+Milan; ces dames ayant eu la fantaisie de jouer la comédie pour se
+désennuyer, ce fut mon mari qui organisa leur spectacle, et il eut de
+charmantes écolières. Mademoiselle Paulette[10], qui était du nombre,
+avait de l'affection pour son professeur, parce qu'il la faisait rire et
+l'amusait beaucoup; elle lui donna pour moi une très belle parure en
+camée, et ce fut Julie qui me l'envoya. Ces dames avaient engagé mon
+mari à me faire venir en Italie; je l'aurais bien désiré, mais on
+courait de si grands dangers sur les routes, qu'il n'aurait pas été
+prudent d'entreprendre ce voyage.
+
+La bienveillance de madame Bonaparte pour Fusil lui fut plus nuisible
+qu'avantageuse, car elle lui fit abandonner la place pour laquelle il
+avait fait le voyage d'Italie. «Je veux, lui avait-elle dit, vous en
+faire avoir une autre dont les appointements puissent vous être plus
+profitables; car vous êtes trop honnête homme pour tirer bon parti de
+celle qu'on vous a donnée.» Elle en parla à M. Alaire, je crois; mais au
+lieu de se la faire obtenir avant le départ de madame Bonaparte, il se
+reposa sur la parole du chef d'administration, qui, lorsqu'elle fut
+éloignée, oublia toutes ses promesses.
+
+Il a conservé pendant bien long-temps dans son portefeuille une demande
+apostillée par le général Bonaparte, pour avoir de l'avancement dans les
+équipages d'artillerie; mais il n'en a jamais fait usage. J'aurais voulu
+au moins qu'il gardât cette apostille comme un autographe, mais je ne
+sais pas ce qu'il en a fait.
+
+Fusil fut trop heureux de reprendre du service militaire auprès du
+général Muller.
+
+Madame Talma m'avait donné une lettre charmante pour M. et madame
+Dauberval, que, d'après ce qu'elle m'en avait dit, je brûlais de
+connaître. Ce n'était plus cette jeune femme dont Julie m'avait fait le
+portrait, mais elle jouait avec tant d'art et de talent, qu'au théâtre
+elle faisait oublier son âge.
+
+M. Dauberval était le plus habile chorégraphe que nous ayons eu: ses
+ballets étaient des poëmes. C'est à Bordeaux qu'il en a composé la plus
+grande partie.
+
+Sa pastorale de _la Fille mal gardée_ est restée au théâtre, et l'on a
+fait sur ce sujet un vaudeville et un opéra; c'est surtout dans ce rôle
+de Lise et celui de Louise, du _Déserteur_, que madame Dauberval était
+admirable; c'est aussi dans ces deux rôles que madame Quiriau, que nous
+avons admirée à Paris, a le mieux suivi les traces de son modèle.
+
+_Paul et Virginie_, et plusieurs autres ouvrages du même auteur, ont été
+remis à la Porte Saint-Martin en 1804, par M. Homère, élève de M.
+Dauberval, et y ont obtenu un grand succès; mais _le Page inconstant_,
+qui a fait courir tout Paris, mérite une mention particulière par
+l'anecdote qui a engagé M. Dauberval à composer ce charmant ballet pour
+le théâtre de Bordeaux.
+
+À cette époque, il y avait dans cette ville un luxe de spectacle qui
+rivalisait avec Paris; mais quoique l'Opéra de Bordeaux eût d'excellents
+chanteurs, on avait toujours donné la préférence aux ballets. La plupart
+des sujets qui ont brillé dans la capitale s'étaient formés dans cette
+ville, surtout dans le temps de M. Dauberval, dont la réputation a été
+européenne. Il avait composé pour sa femme ses plus jolis ballets. Dans
+la Suzanne du _Page inconstant_, elle était si ravissante, que personne
+ne pouvait lui être comparé; il y avait une telle expression sur sa
+spirituelle figure, que l'on aurait pu écrire le dialogue de sa scène
+avec le page, de même que celle de la comtesse avec Marceline.
+
+On venait de défendre _le Mariage de Figaro_ dans toutes les villes de
+province; le roi cependant en avait permis la représentation à Paris.
+Les Bordelais étaient désespérés de ne pouvoir faire représenter sur
+leur théâtre, un ouvrage dont le spectacle se prêtait si bien à leur
+goût pour la danse: d'ailleurs ce qui est défendu aiguillonne bien plus
+la curiosité. M. et madame Dauberval, étant un jour à dîner chez un des
+premiers négociants de la ville, la conversation tomba naturellement sur
+le sujet qui occupait tout le monde, la pièce interdite qui faisait un
+si grand bruit.
+
+«--Vous devriez nous la mettre en ballet, monsieur Dauberval, dit en
+riant un de ces messieurs (comme il lui aurait dit: vous devriez mettre
+l'_Encyclopédie_ en vaudeville).
+
+--Pourquoi pas, répondit l'artiste en continuant la plaisanterie.»
+
+Dès ce moment, sa tête commença à travailler, il devint pensif, lui si
+gai, si aimable d'ordinaire, et il ne proféra plus une parole jusqu'à la
+fin du dîner. Rentré chez lui, il prend la pièce de _Figaro_, la relit,
+et passe la nuit à calculer le parti qu'il en peut tirer; il dresse son
+plan, fait ses notes, écrit une espèce de programme qu'il communique le
+lendemain à sa femme; elle trouve l'idée parfaite, rectifie, donne ses
+avis; Dauberval se dit malade, afin de pouvoir se livrer tout entier à
+son travail.
+
+Une semaine après, _Le Page inconstant_ étant presque achevé, il fait
+venir chez lui les premiers sujets, distribue les rôles, cherche surtout
+à leur faire bien comprendre le caractère et l'esprit de chaque
+personnage. Labory, beau danseur et fort joli homme, bien connu alors à
+Paris, fut chargé du rôle de Figaro, et il le jouait d'une manière
+charmante. J'ai déjà dit combien madame Dauberval était admirable dans
+celui de Suzanne; ce ballet produisit un grand enthousiasme et fit la
+fortune du théâtre de Bordeaux; on venait des villes environnantes pour
+connaître l'ouvrage de M. Caron de Beaumarchais, que sous cette nouvelle
+forme on ne pouvait plus défendre.
+
+Vingt ans plus tard, et sous le même attrait de curiosité, cet ouvrage
+produisit un grand effet à Paris; madame Dauberval y était toujours
+charmante, ainsi que dans le rôle d'Isaure, de _Raoul Barbe-Bleue_. Elle
+n'avait pas besoin de parler pour être comprise et attendrir.
+
+Quoique le ballet de _la Fille mal gardée_ soit un ouvrage bien ancien,
+ce petit tableau pastoral n'en a pas mains la fraîcheur des tableaux du
+Poussin, et Fanny Essler a su le rajeunir encore par le charme qu'elle
+répand sur tous ses rôles.
+
+Je recevais souvent des lettres de madame Talma. Le besoin d'épancher
+son coeur dans celui d'une amie avait établi entre nous une
+correspondance suivie. Avant mon départ, Talma n'était déjà plus un mari
+fidèle: il se laissait facilement séduire, mais elle l'ignorait. Il
+était rempli d'égards pour sa femme et lui cachait ce qui aurait pu
+l'affliger. Ses amis lui en dérobaient la connaissance par la même
+raison, car du moment qu'elle l'aurait appris, son bonheur eût été
+détruit. Une personne indiscrète se chargea de ce soin; elle crut bien
+faire peut-être; mais dès ce moment la jalousie s'empara du coeur de
+cette pauvre femme, incapable de la dissimuler. Les reproches se
+succédèrent; les reproches ne ramènent pas celui qui n'a plus d'amour:
+aussi dès que son mari se vit découvert, il ne se contraignit plus.
+Cette conduite amena une rupture; il quitta la maison et fit demander
+ses meubles; Julie, si généreuse, si délicate, si désintéressée, se
+sentit cependant blessée d'une semblable réclamation; elle lui écrivit
+que, s'il voulait bien désigner les meubles qu'il avait apportés, elle
+s'empresserait de les lui faire remettre.
+
+Comme Talma avait trouvé la maison toute meublée, la liste de ce qui lui
+appartenait ne fut pas longue à faire. Sa femme lui renvoya ses casques,
+ses armures, tout cet attirail théâtral qui meublait une très grande
+pièce, et qui avait coûté tant d'argent. Quant à la maison de la rue
+Chantereine, elle appartenait à Julie avant son mariage. Ce fut elle qui
+la vendit au général Bonaparte, à son retour d'Égypte. J'ai vu signer le
+contrat de vente et je me rappelle fort bien l'homme d'affaire qui fit
+le marché pour le général. Après avoir quitté cette maison, elle fut
+loger rue de Matignon, chez madame de Condorcet, qui avait beaucoup
+d'estime et d'amitié pour elle, de même que madame de Staël, qui la
+voyait souvent. Lorsque son divorce fut prononcé, elle me l'écrivit.
+
+«Nous avons été, me disait-elle, à la municipalité dans la même voiture;
+nous avons causé, pendant tout le trajet, de choses indifférentes, comme
+des gens qui iraient à la campagne; mon mari m'a donné la main pour
+descendre, nous nous sommes assis l'un à côté de l'autre, et nous avons
+signé comme si c'eût été un contrat ordinaire que nous eussions à
+passer. En nous quittant il m'a accompagnée jusqu'à ma voiture.
+
+«--_J'espère_, lui ai-je dit, _que vous ne me priverez pas tout à fait
+de votre présence, cela serait trop cruel; vous reviendrez me voir
+quelquefois, n'est-ce pas?_
+
+«--_Certainement_, a-t-il répondu d'un air embarrassé, _toujours avec un
+grand plaisir_.
+
+«J'étais pâle, et ma voix était émue malgré tous les efforts que je
+faisais pour me contraindre. Enfin je suis rentrée chez moi, et j'ai pu
+me livrer tout entière à ma douleur. Plains-moi, car je suis bien
+malheureuse.»
+
+Lorsque je revins à Paris, je trouvai Julie entourée de ses enfants et
+de ses amies; elle était calme, mais on voyait qu'elle cachait sa
+blessure au fond de son coeur, et qu'elle n'en guérirait jamais. Talma la
+voyait souvent, et sa présence était toujours un adoucissement à ses
+chagrins.
+
+
+
+
+VII
+
+Paris sous le Directoire.--Les Incroyables et les merveilleuses.--Le
+Jardin Boutin.--Frascati.--Carnaval de Venise à
+l'Élysée-Bourbon.--Concerts Feydeau.--Concerts Cléry.--Garat.--Une nuit
+au violon.--Les soirées du grand monde.--M. de Trénis.
+
+
+La rapidité des événements a été telle, que je suis quelquefois tentée
+de croire que j'ai vu plusieurs siècles passer devant moi. La plupart
+des noms que j'ai entendus retentir à mon oreille ne se retrouvent plus
+maintenant que dans les générations qui leur ont succédé: ils
+appartiennent déjà à la postérité. Les révolutions emportent rapidement
+les hommes; celle de 89 a même emporté les femmes. Mais une époque porte
+long-temps l'empreinte de celle qui l'a précédée. 88 se ressentait
+encore du contact du règne de Louis XV et des Dubarry par ses modes, sa
+littérature, bien qu'une jeune reine en eût déjà commencé la réforme. 91
+nous transforma en Spartiates et en Romains; tout nous rappelait les
+temps antiques, les tableaux de David, les meubles des appartements, les
+costumes de Talma, le théâtre, où l'on ne jouait guère que des sujets
+analogues, _Brutus, la Mort de César, Manlius, Caïus-Gracchus, Épicharis
+et Néron_; à l'Opéra, _Milthiade à Marathon, Horatius Coclès_, etc.,
+etc. Les femmes s'occupaient de l'histoire romaine, dont beaucoup
+d'entre nous, et moi la première, se souvenaient à peine d'avoir lu un
+abrégé qui s'était légèrement gravé dans notre mémoire; mais quand les
+proscriptions de Marius et de Sylla n'eurent que trop d'imitateurs, nous
+apprîmes ces siècles par un triste parallèle. Quant aux années 93, 94 et
+95, elles traînèrent tant de calamités à leur suite, que chacun ne fut
+occupé que du soin de sa propre conservation, car on avait à trembler à
+tout moment pour sa famille, pour ses amis et pour soi-même. C'est avec
+une grande conviction que madame Roland a dit sur l'échafaud:
+
+«Ô liberté! que de crimes on commet en ton nom.»
+
+Après les échafauds, nous reprîmes un peu de calme, et avec ce calme un
+besoin de distraction, de plaisir même; on voulait tâcher de s'étourdir
+et d'oublier cet affreux cauchemar. Les privations amènent souvent un
+excès contraire; nous sortions d'un temps où la toilette la plus simple
+faisait crier haro sur les _muscadins_ et les _muscadines_, pour peu que
+leur tournure fût un peu distinguée; mais, sous le directoire, en 97,
+nous nous transformâmes en Athéniens. La poésie, la littérature,
+Périclès, Socrate, Aspasie, Alcibiade, les tuniques, les peplums, les
+bandeaux, les sandales, les camées, tout fut grec.
+
+Un auteur à dit, je ne sais où: «On sait que, dans ces temps de trouble,
+nos généraux avaient conquis leurs titres à la pointe de leur épée; leur
+gloire empêchait d'apercevoir ce qui manquait à leur éducation.»
+
+Mais leurs femmes n'avaient pas le même avantage, et leurs manières
+n'étaient rien moins qu'en harmonie avec leur fortune: aussi leurs
+brillantes toilettes prêtaient-elles souvent à la plaisanterie, et
+l'esprit français, qui se retrouve dans toutes les circonstances, ne les
+ménageait pas. Les costumes grecs et romains avaient été mis en vogue
+par Joséphine Beauharnais, mesdames Tallien, Regnault Saint-Jean
+d'Angely, Enguerlo, et autres femmes du monde élégant. Toutes les
+nouvelles enrichies n'avaient pas manqué de les adopter. Parmi elles, il
+s'en trouvait beaucoup dont les maris avaient fait fortune à la bourse
+ou dans les fournitures et les _riz-pain-sel_, et leurs femmes étaient
+l'objet de tous les quolibets auxquels ces dernières surtout donnaient
+un vaste champ par leurs manières et leurs façons de s'exprimer. Voici
+des vers qui peignent parfaitement ce temps où l'on disait toujours:
+«C'est incoyable, c'est impaable.» Ils sont intitulés _le monde
+incroyable_. J'en donne les fragments tels que je me les rappelle, mais
+il y manque plusieurs vers:
+
+ Le Monde incroyable.
+
+ Liberté, voilà ma devise;
+ Tous les costumes sont décents.
+ Pourquoi porterions-nous des gants?
+ Ces dames sont bien sans chemise.
+ Dans le pays des Esquimaux
+ On a sous le bras sa culotte
+ Comme nous avons nos chapeaux;
+ Il se peut faire qu'on y vienne!
+ À propos de culotte, eh! mais,
+ Il n'est pas sûr que désormais
+ Chacun de nous garde la sienne.
+ Aux moyens de vivre exigus
+ Qui restent à maint pauvre diable
+ Dont on sabra les revenus[11],
+ Il me paraît presque incroyable
+ Qu'ils soient encore un peu vêtus.
+ [...]
+ Arrière ces faits désastreux
+ Que retracera notre histoire,
+ Ces noms horriblement fameux
+ Et qui souilleront notre gloire
+ Jusques à nos derniers neveux.
+ J'aime bien mieux pour ma santé
+ M'amuser de nos ridicules
+ Qui pour avoir plus de gaîté
+ Pourront chez la postérité
+ Trouver encor des incrédules,
+ Quelle est cette grecque aux gros bras?
+ L'art qui nuance sa parure
+ Distingue fort peu sa figure
+ Et ses très rustiques appas.
+ Elle singe la financière,
+ Mais un invincible embarras
+ Trahit sa contenance altière
+ Et la décèle à chaque pas.
+ À table hier elle feignait
+ De ne pas voir monsieur son frère
+ Dans le laquais qui la servait:
+ Feu son époux très misérable
+ À la Bourse très lestement
+ S'enrichit incroyablement
+ Avec un honneur incroyable.
+ Plaisant séjour que ce Paris!
+ Je suis badaud, moi, tout m'étonne,
+ Et sur tout ce qui m'environne
+ Je porte des yeux ébahis,
+ Et plus je vois, plus je soupçonne
+ Qu'il est des vertus, des talents
+ Et des mérites éminents
+ Dont ne s'était douté personne.
+ Nos plans pour réformer l'état
+ Sont d'une incroyable évidence,
+ Et quelques membres du sénat
+ D'une incroyable intelligence.
+ On ne rencontre qu'orateurs
+ D'une faconde inconcevable.
+ Que jouvenceaux littérateurs
+ D'une modestie incroyable.
+ À voir nos bals, nos bigarrures,
+ Nos cent mille caricatures,
+ Le scandale de nos gaîtés
+ La moralité de nos drames
+ Puis le trafic de nos beautés,
+ Et le sel de nos épigrammes,
+ [...]
+ À voir nos laquais financiers
+ Dans des wiskis inexcusables,
+ La cuisine de nos rentiers
+ Qu'on paie en billets impayables,
+ Et nous, au sein de tout cela,
+ Faisant les beaux, les agréables,
+ Sur le cratère de l'Etna,
+ Sans boussole et sans almanach,
+ Dansant gaîment sur le tillac,
+ Quand des forbans coupent les câbles
+ De notre nef en désarroi,
+ Prête d'aller à tous les diables.
+ À voir enfin ce que je voi,
+ Mes chers concitoyens, ma foi!
+ Nous sommes tous bien incroyables!
+
+Les tuniques de ces dames étaient en effet tellement claires, que l'on
+ne pouvait pas leur dire, comme Pygmalion à Galathée:
+
+«Ce vêtement couvre trop le nud, il faut l'échancrer davantage.»
+
+Elles étaient en mousseline légère; on portait des bandeaux, des
+diadèmes, des bracelets à la Cléopâtre, des ceintures agrafées par une
+antique, les châles de cachemire drapés en manteau, ou des manteaux de
+drap brodés en or et jetés sur l'épaule, des sandales avec des plaques
+de diamants; telle était la toilette des femmes riches et de bon goût;
+mais celles qui étaient plus raisonnables suivaient cette mode de
+loin[12]. Une simple tunique avec des arabesques en laine de couleur,
+attachée par une cordelière pareille, fermée par une agrafe en or, les
+cheveux relevés à la grecque et retenus par un réseau, les écharpes
+jetées sur les épaules, telle était l'élégance de ces dames à ce beau
+Tivoli, nommé primitivement _Jardin Boutin_, où l'on payait six francs
+d'entrée. Il n'y avait ni danses ni consommation; mais une très bonne
+musique et un feu d'artifice qui se tirait à minuit.
+
+La grande allée du milieu, plus éclairée que les autres, était bordée de
+chaises, où toutes les dames formaient un charmant coup-d'oeil. Les
+autres se promenaient au milieu d'un foyer de lumière et d'une musique
+harmonieuse. Lorsque le feu d'artifice était tiré, on montait en voiture
+pour se faire conduire au Frascati de la rue de Richelieu, chez Carchi,
+où l'on prenait d'excellentes glaces dans un fort joli jardin; on y
+prenait aussi des fluxions de poitrine dont on mourait fréquemment. Mais
+la mode exigeait que l'on eût les bras nus et que l'on fût très
+légèrement couverte. Les médecins ont prêché long-temps sans se faire
+écouter. L'expérience a fini cependant par être plus forte, et elle a
+convaincu. Il y eut à peu près dans ce temps-là aussi des fêtes
+charmantes à l'Élysée-Bourbon, mais elles coûtèrent si cher, que
+l'entrepreneur se ruina. Voici en quoi elles consistaient. C'était un
+carnaval de Venise; on avait placé un théâtre immense sur la pelouse qui
+fait face au palais. Cette fête commençait par l'arrivée de l'empereur
+et de l'impératrice de la Chine, et leur nombreux cortège qui exécutait
+des danses chinoises. Venait ensuite la Folie suivie du Carnaval, et les
+quadrilles commençaient. Ils étaient formés par des Polichinelles, des
+dames Gigognes et leurs enfants, des Arlequins, Arlequines, Isabelles,
+Colombines, Gilles, Gillettes, des Cassandres, des Mézetins, des
+Pierrots, des Pierrettes, des Crispins, des Matamores et autres costumes
+de caractère. Tout ce joyeux cortège exécutait des pantomimes fort
+amusantes et analogues à leur rôle. Ces pantomimes terminées, la Folie
+passait au milieu d'eux en agitant ses grelots; alors s'allumaient de
+tous côtés des feux de Bengale, et une danse générale commençait sur une
+musique qui invitait à la gaieté. C'était un coup-d'oeil ravissant, et
+véritablement le temple de la Folie. Par exemple, il y avait un
+inconvénient: c'est que, le théâtre n'étant pas couvert, on avait à
+craindre l'orage ou la pluie. À ces belles fêtes, qui réunissaient le
+monde le plus choisi, succéda le Hameau de Chantilly; mais il tomba
+ainsi que Tivoli. D'autres jardins, dans les prix de deux francs,
+s'ouvrirent et furent fréquentés par une autre classe; mais les
+entrepreneurs gagnèrent davantage et cela leur suffit. La modicité du
+prix fit qu'il se forma une multitude d'entreprises de ce genre, telles
+que le jardin Marbeuf, Paphos, Idalie, Mousseaux, mais elles firent
+toutes de mauvaises affaires.
+
+On chantait au Vaudeville:
+
+ À Paphos on s'ennuie.
+ On s'ennuie à Mousseaux.
+ Le Jardin d'Idalie
+ Remplume ses oiseaux,
+
+ Dans la foule abusée
+ J'ai vu des curieux
+ Bâiller à l'Élysée
+ Comme des bienheureux.
+
+Le beau monde ne fut plus qu'à Frascati et dans l'allée du boulevart qui
+est encore en vogue aujourd'hui, et que l'on nommait dans le temps
+l'allée de Coblentz.
+
+Les concerts de la rue de Cléry se donnaient le matin; ils eurent une
+grande vogue, ainsi que ceux du théâtre Feydeau, qui étaient publics.
+Les billets se payaient six francs à toutes places, encore fallait-il
+s'y prendre du matin pour en avoir de bonnes; les trois rangs de loges
+étaient loués. La salle était resplendissante de lumière, et les
+toilettes des femmes de la plus grande élégance.
+
+Lorsque le parterre, qui était composé d'hommes, s'ennuyait d'attendre,
+il examinait les dames, et les accueillait à leur entrée par un murmure
+flatteur ou improbateur.
+
+C'était à l'époque la plus brillante de Garat; ses succès étaient
+d'autant plus grands, qu'il avait failli être une des victimes de la
+terreur. Il avait été dénoncé et arrêté, mais grâce à son talent il
+s'était heureusement tiré de ce mauvais pas.
+
+C'était à l'occasion de cette aventure qu'il avait composé sa romance du
+_Troubadour en prison_, qu'il chantait d'une manière charmante. On lui
+demandait toujours cette romance à la fin du concert.
+
+ Vous qui savez ce qu'on endure
+ Loin de l'objet de son amour,
+ Oyez la piteuse aventure
+ D'un infortuné troubadour.
+ En butte à notre calomnie,
+ Bien qu'innocent, est arrêté;
+ Il a perdu sa douce amie
+ Son talent et sa liberté.
+
+ Le troubadour, dans son enfance,
+ Douces chansons d'amour chantait,
+ Et quand ce vint l'adolescence,
+ L'amour à son tour il faisait;
+ Fut toujours heureux dans sa vie,
+ Pourvu que sa belle il chantât;
+ Las! chanter, aimer son amie,
+ Ce ne sont là crimes d'état.
+
+ Quand il vit contre sa patrie
+ S'armer de méchants étrangers,
+ Le troubadour quitta sa mie
+ Pour chanter chansons aux guerriers.
+ Mais vieux troubadour, par envie,
+ Du juge a surpris l'équité,
+ Et la liberté fut ravie,
+ À qui chantait la liberté.
+
+Garat se mettait de la manière la plus recherchée; il exagérait les
+modes des dandys d'alors, prononçait les mots à moitié, disait: «ma
+_paole_ d'honneur, c'est _incoyable_,» et portait un habit bleu barbot.
+Il était extrêmement laid, et semblait prendre plaisir à se rendre
+ridicule; mais lorsqu'il chantait:
+
+ Laissez-vous toucher par mes pleurs,
+
+on ne voyait plus qu'Orphée, et on l'écoutait toujours avec un nouveau
+plaisir.
+
+Dans le temps qu'on ne pouvait sortir la nuit sans une carte de sûreté,
+Garat, ayant oublié la sienne, fut arrêté par une patrouille, qui le
+conduisit au corps-de-garde le plus voisin. Il pensa qu'il lui suffirait
+de se nommer pour être mis en liberté; mais les gardes nationaux du
+poste, qui l'avaient fort bien reconnu, firent semblant, pour s'amuser,
+de douter qu'il fût véritablement Garat, comme il le disait; il eut beau
+protester qu'il était bien lui, ils voulurent toujours avoir l'air de
+n'en rien croire.
+
+--Vous n'avez qu'un moyen de nous le prouver, lui dit l'officier de
+service.
+
+--Et lequel?
+
+--Chantez-nous quelque chose, et nous verrons bientôt si vous êtes en
+effet Garat.
+
+--Volontiers.
+
+Et il leur chanta la _Gasconne_.
+
+ Un soir de cet automne,
+ De Bordeaux revenant.
+
+On applaudit beaucoup.
+
+--Ah! c'est fort bien, dit l'officier; mais ne pensez-vous pas, mes
+camarades, qu'il faudrait encore quelque chose pour nous convaincre tout
+à fait.
+
+--Cela est vrai, répondirent les autres; l'officier a raison.
+
+Garat se prêta de fort bonne grâce à la plaisanterie. Pendant ce temps,
+on avait envoyé chercher du vin de Champagne, et il passa gaiement la
+nuit au corps-de-garde.
+
+C'est Garat lui-même qui nous raconta le lendemain cette aventure
+nocturne.
+
+On a parlé de tant de façons différentes des personnes de cette époque,
+que je n'en veux rien dire que d'après les rapports directs ou indirects
+que j'ai eus avec elles, et l'impression que j'ai pu en éprouver.
+
+La musique a le privilège de réunir ceux qui aiment à la cultiver; elle
+ouvre la porte des salons aux artistes, et les met en relation intime
+avec les dilettanti et les amateurs. J'étais accueillie avec une
+bienveillante amitié dans la maison de madame de P..., qui occupait tout
+le premier étage des bâtiments qu'on nommait alors les _Écuries
+d'Orléans_, rue Saint-Thomas du-Louvre; j'y logeais moi-même depuis le
+départ de mon mari pour l'armée. Je donnais des leçons de chant à
+mademoiselle de P..., et nous exécutions ensemble des duos, des
+nocturnes et des romances à deux voix, dans les soirées que donnait sa
+mère, qui recevait beaucoup de monde.
+
+Je connaissais à peu près toutes les dames de la société d'alors.
+J'avais souvent entendu parler de madame de Récamier, mais je ne l'avais
+jamais vue que de loin; c'était au temps du Directoire. Madame de P...
+avait projeté une soirée de musique et de danse; deux Directeurs y
+étaient attendus, car on traitait ces messieurs avec beaucoup de
+cérémonie: c'étaient les souverains du moment. Cette soirée promettait
+donc d'être extrêmement brillante. Nous étions sur l'estrade de
+l'orchestre; je m'étais établie dans un coin, à l'abri d'une
+contrebasse, afin de mieux observer les arrivants. J'aime à me trouver
+ainsi, seule au milieu du monde, lorsque chacun, occupé du mouvement
+d'une grande réunion, ne pense qu'à soi. À cette époque, la danse était
+une véritable frénésie; elle faisait un des points principaux de
+l'éducation; on s'en occupait comme à l'Opéra. Il y avait des
+réputations de salon, et chaque mère briguait cet honneur pour sa fille.
+On réglait les pas comme ceux d'un ballet; on faisait des battements. On
+se réunissait le matin pour répéter, et le coeur palpitait de l'espoir
+d'être engagée par M. de Trénis, célèbre danseur de salon. Il
+n'accordait cette faveur qu'avec _un extrême discernement_, et
+choisissait, après un _mûr examen_, les danseuses qui devaient faire
+partie de la contre-danse dans laquelle il voulait bien avoir la
+_condescendance_ de danser.
+
+J'avais connu M. de Trénis[13] à Bordeaux; il était alors beaucoup plus
+accessible, car il ne prévoyait pas les grandes destinées qui
+l'attendaient; cependant je dois dire que, malgré l'encens qui lui
+montait à la tête, il était toujours rempli de _bienveillance_ pour moi.
+Il venait souvent me voir, et je savais quelles étaient ses danseuses de
+prédilection, car j'aimais à le faire causer: aussi m'amusais-je
+beaucoup de voir toutes ces demoiselles et ces jeunes dames flottant
+entre l'espérance et la crainte.
+
+Ces prêtresses de la danse arrivaient en habit de bal, dont les jupons
+étaient bien courts, pour prêter un serment de fidélité (comme l'avait
+dit M. de Talleyrand d'une jeune mariée); ces robes étaient lamées,
+garnies en fleurs ou en épis de diamants, en fruits d'émeraudes, de
+rubis: c'était tout un Olympe où Flore, Vénus, Hébé, Cérès, étaient
+réunies; il y avait bien quelques Cybèles, mais elles se cachaient sous
+des pampres et des grappes de grenats.
+
+J'examinais cette profusion de dorures, dont l'éclat mêlé à celui des
+bougies éblouissait et fatiguait les yeux, lorsque je vis entrer une
+femme qui semblait, au milieu de cet Olympe, une émanation aérienne, une
+véritable sylphide. On portait alors des tuniques à la grecque; la
+sienne, qui rasait la terre, était de mousseline de l'inde, et garnie
+par le bas d'une petite frange légère en coton, que l'on nommait
+_muguet_, et qui formait comme une guirlande autour de sa robe; des
+manches courtes laissaient apercevoir son beau bras. Sa tunique était
+attachée sur ses épaules par des antiques, et un simple rang de perles
+fines entourait son cou de cygne; elle était coiffée de ses cheveux d'un
+noir de jais: c'étaient là ses seuls ornements. Sa démarche noble, son
+sourire gracieux, cette délicieuse simplicité de si bon goût, au milieu
+de cette profusion de fleurs, de dorures, de pierreries, la séparait
+tellement des autres femmes, que, du moment qu'on l'avait regardée, on
+ne voyait plus qu'elle. Il n'était pas besoin de la nommer; on la
+devinait à la première vue: c'est ce que je dis à mademoiselle de P...,
+qui accourait vers moi pour me la montrer. Madame de Récamier resta peu
+de temps; mais son apparition s'est tellement gravée dans ma mémoire,
+que j'aurais pu la peindre de souvenir.
+
+Cette soirée fut brillante; quelques amateurs chantèrent avec un
+véritable talent. Mademoiselle de P. exécuta avec moi quelques morceaux
+et la romance qui a été si long-temps en vogue:
+
+ S'il est vrai que d'être deux[14]
+
+Bouffé fit entendre de vieilles paroles sur lesquelles il avait fait une
+nouvelle musique, et Garat chanta:
+
+ Ô ma tendre musette,
+
+dont il s'était bien gardé de gâter la simplicité, et qu'il avait
+rajeunie d'une manière ravissante, tant il est vrai que ce qui est bien
+exécuté acquiert un nouveau prix.
+
+Mademoiselle de P. avait une charmante voix. Cette aimable personne, qui
+n'a pas changé la lettre initiale de son nom en se mariant avec M. de
+Portalis, dont j'ai beaucoup connu le père, cette aimable personne,
+dis-je, est morte quelque temps après mon retour des pays étrangers, de
+même que madame la princesse de Broglie (mademoiselle de Staël), si
+bonne et si charmante, que j'avais vue souvent chez madame de Staël, sa
+mère, à Clichy-la-Garenne. Ce sont deux pertes douloureuses pour ceux
+qui ont eu le bonheur de les connaître, et je me suis souvent félicitée,
+depuis mon retour, de n'avoir point cédé au désir de les revoir: les
+regrets sont plus vifs, lorsqu'on se rapproche des personnes que l'on a
+connues et aimées dans leur jeunesse.
+
+
+
+
+VIII
+
+Les proscriptions.--La momie.--M. Pallier, membre du conseil des
+Cinq-Cents.--Fouché et un proscrit.--Le journal en vaudevilles.--La
+machine infernale.--Le projet de Moreau.--Pichegru.--Georges
+Cadoudal.--Sa ressemblance avec Michot.--Anecdotes.--Mort de Julie
+Talma.
+
+
+Le temps qui succéda à cette époque ne fut plus pour moi, comme pour
+beaucoup de femmes d'alors, qu'un besoin de ressaisir la vie. Notre
+première jeunesse s'était écoulée au milieu des craintes et des alarmes.
+À peine avions-nous entrevu le monde en 1788, qu'une scène nouvelle
+s'était offerte à nous et avait amené tous les malheurs qui en furent la
+suite.
+
+Cet état violent eût voulu du repos comme après une longue maladie;
+mais, semblables aux convalescents qui abusent de la santé lorsqu'elle
+leur revient, on se livrait avec fureur au tourbillon du monde qui vous
+entraînait; on usait du temps, comme s'il eût dû nous échapper encore.
+Les modes les plus extravagantes, les bals, les fêtes champêtres,
+mettaient la vie dans un danger d'une autre espèce. L'excès du plaisir
+est souvent plus dangereux que l'excès de la douleur: il faut du courage
+pour supporter l'un; l'autre est un abandon sans calcul qui nous
+subjugue. Ces modes, ces fêtes, contribuèrent à tuer plus d'une jeune
+folle. Ce genre de mort était plus gai; mais il n'était pas moins
+prompt, et les résultats étaient les mêmes pour ceux qui les
+regrettaient.
+
+Tout ce qui se passa pendant ce temps rentre dans le cours ordinaire des
+choses. Nous avions cependant encore de loin en loin quelques-uns de ces
+événements remarquables qui suivent les orages des révolutions, lorsque
+les gouvernements ne sont pas encore bien affermis sur leurs bases, et
+que les partis ne sont pas calmés. Mais ces orages passaient au-dessus
+de nos têtes sans atteindre la multitude, et ne tombaient que sur des
+personnages placés au haut de l'échelle sociale. Il n'était guère dans
+la nature des femmes de s'occuper de ces événements, à moins qu'ils ne
+touchassent leur famille ou leurs amis.
+
+Ne me mêlant guère de la politique, je ne dirai pas grand chose du 18
+fructidor. Comme nous sortions à peine d'une révolution, on s'effrayait
+de tout ce qui pouvait y ramener. C'étaient des proscriptions d'un autre
+genre, qui atteignaient des personnes auxquelles on s'intéressait, ou
+tombaient sur des hommes d'un nom marquant; il n'en fallait pas
+davantage pour alarmer ceux qui n'en voyaient que les résultats, sans en
+connaître positivement les causes. Plusieurs des proscrits qui eurent le
+temps de se cacher échappèrent à la déportation. M. Millin, chez qui
+j'allais fréquemment, avait recueilli dans sa maison un député proscrit,
+de ses amis, nommé Pallier; nous passions nos soirées à jouer ou à
+causer, et lorsqu'on entendait sonner, on faisait entrer M. Pallier dans
+une boîte à momie, qui était dans un coin de la bibliothèque; alors il
+me faisait une peur horrible, car il avait véritablement l'air de la
+momie dont il tenait la place.
+
+Ce pauvre M. Pallier était bien l'être le plus inoffensif, et je ne sais
+vraiment ce qui lui avait valu les honneurs de la proscription.
+Plusieurs journalistes furent arrêtés; d'autres prirent la fuite et
+furent jugés par contumace. J'en connaissais un qui n'avait pas quitté
+Paris et qui n'avait pris d'autres précautions que de changer ses
+cheveux noirs contre une perruque blonde. Comme il avait la peau très
+brune, cela lui changeait entièrement la figure. C'était une espèce
+d'original qui, lorsqu'il passait la nuit devant une sentinelle qui lui
+criait: «Qui vive!» répondait: «Contumace!» Il se mettait, à
+l'Opéra-Comique, à côté de la loge de Fouché, alors ministre de la
+police, et, malgré cette imprudence, il n'a jamais été inquiété: la
+fortune couronne l'audace.
+
+Un jour cependant, ennuyé d'être obligé de se cacher, il va chez Fouché,
+et demande à lui parler en particulier.
+
+--Je suis un tel, lui dit-il; cette existence d'oiseau de nuit m'est
+insupportable et me fatigue; faites-moi arrêter ou rendez-moi ma
+liberté.
+
+--Monsieur, lui dit le ministre furieux, voyez dans quelle position vous
+me mettez; vous vous livrez à moi. Sortez, monsieur, sortez!
+
+--Où voulez-vous que j'aille?
+
+--Eh! allez au diable, mais sortez de chez moi, continua-t-il
+impatienté.
+
+Il retourna chez lui et y demeura fort tranquille, sans que personne
+s'en inquiétât.
+
+Mon mari l'aimait beaucoup, parce qu'il avait de l'esprit, qu'il était
+fort amusant et d'un courage à toute épreuve. Il venait souvent dîner
+avec nous dans le temps même de sa proscription. Tout à coup nous
+cessâmes de le voir. Nous savions qu'il ne pouvait être arrêté, car on
+n'aurait pas manqué de le dire. J'engageai mon mari à s'enquérir de lui
+et à savoir s'il n'était pas malade. Ce même jour il le rencontra dans
+la rue.
+
+--Pourquoi donc, lui dit Fusil, ne vous voit-on plus?
+
+--Ma foi, mon cher, je suis amoureux de votre femme; elle ne veut pas de
+moi. Que voulez-vous que j'aille faire chez vous?
+
+Après les journées de St-Cloud, il fit un journal en vaudevilles qu'il
+annonçait par ce couplet:
+
+ Sitôt qu'on verra paraître
+ Le premier de Floréal,
+ Vous verrez aussi renaître
+ Les feuilles de ce journal.
+
+Le 18 brumaire vint ensuite changer la forme d'un gouvernement qu'on
+estimait peu, et nous donna pour chef l'homme dont on admirait les
+exploits et le génie.
+
+Nous ne vîmes, nous autres femmes un peu frivoles, que le côté le plus
+gai des choses. Les applications que l'on fait au théâtre montrent
+l'esprit public. Nous aimions mieux le chercher là qu'ailleurs.
+
+Je me rappelle par exemple que, le lendemain du 18 brumaire, on donnait
+l'opéra des _Prétendus_, de Lemoine, et que les paroles du quatuor
+furent saisies pour en faire une application qui se trouvait placée
+d'une manière assez comique.
+
+Lorsque les amans commencèrent à dire:
+
+ Victoire! victoire éclatante!
+
+on applaudit.
+
+ C'est notre retraite qu'on chante,
+
+répondent les vieux prétendus. Les applaudissements redoublèrent,
+surtout lorsqu'ils ajoutèrent:
+
+ Mais attendez du moins que nous soyons partis.
+
+Quant à la machine infernale,
+
+ Cette invention d'enfer
+ Avait un cercle de fer,
+
+comme le disait la complainte du 3 nivôse. Cet horrible événement
+inspira un sentiment d'effroi unanime. Chacun voulait le lendemain avoir
+couru les plus grands dangers en passant au moment même de l'explosion
+dans la rue St-Nicaise. Je ne me vanterai point de mon courage dans
+cette circonstance. J'étais fort paisible chez moi, ne me doutant de
+rien. Assez de malheurs réels arrivèrent sans y joindre des récits
+imaginaires.
+
+Bientôt après, le public eut à s'occuper d'autre chose. On peut se faire
+une idée de la sensation que produisit le procès du général Moreau en
+1804; je crois qu'il eût été dangereux de le condamner à mort. Il y
+avait une grande fermentation dans Paris; les avenues du palais étaient
+encombrées par la foule; et cette foule, parmi laquelle on voyait des
+gens distingués, des militaires de tous grades, resta toute la nuit à
+attendre les résultats du jugement. On se passait de bouche en bouche
+les nouvelles qui arrivaient de l'intérieur du palais, et elles
+parvenaient ainsi comme l'éclair jusqu'au point le plus éloigné. Cela
+rappelait le jour de la mort de Mirabeau.
+
+Lorsqu'enfin l'on apprit que Moreau n'était condamné qu'à l'exil, on
+respira plus librement; car il est à remarquer que, dans les jugements
+auxquels on s'intéresse aussi vivement, ce n'est que la mort qu'on
+appréhende; tout le zèle se calme dès que la vie est assurée, et
+cependant il est des jugements qui sont plus cruels que la mort, car ils
+flétrissent ou brisent l'existence: celui-là était du nombre. Quant à
+Pichegru, il fut livré par un misérable dans lequel il avait mis sa
+confiance; il a dû changer de nom, car on n'en a jamais entendu parler
+depuis; il n'aurait pu reparaître sans inspirer l'horreur qu'on éprouve
+pour un dénonciateur.
+
+On sait quelle fut la fin de Pichegru: on le trouva étranglé dans sa
+prison. Plusieurs versions ont été faites à ce sujet. Quant à Georges
+Cadoudal, on ne parlait que de la manière adroite dont il s'était
+soustrait aux recherches pendant si long-temps, des différents
+travestissements qu'il avait employés; de ses réponses au tribunal, qui
+étaient parfois si comiques; de l'indignation qu'il témoignait au nom
+d'assassin.
+
+«Je suis un conspirateur, disait-il, mais non un vil assassin. J'ai pu
+maintes et maintes fois tuer votre empereur; je voulais le combattre et
+non le frapper en lâche.»
+
+Et il rappelait les diverses circonstances où il s'était rencontré près
+de Napoléon, sous quel déguisement il était alors, tantôt en feutier,
+tantôt portant quelques charges sur les épaules; il ne compromettait
+personne, ne disait jamais un mot qu'on pût interpréter contre
+quelqu'un.
+
+Il fut très comique le jour où l'on vint déclarer au tribunal que
+Pichegru s'était étranglé dans sa prison; l'interrogatoire et l'audience
+terminés, il allait être reconduit par les gardes, lorsqu'il revint sur
+ses pas et dit au président:
+
+»Je vous préviens, messieurs, que, si l'on me trouve étranglé, ce ne
+sera pas moi qui aurai pris cette peine.»
+
+Les femmes aiment à trouver dans un homme un grand caractère, et
+lorsqu'un accusé se défend aussi noblement que le fit Georges, il ne
+peut manquer de les intéresser. Aussi espérions-nous, connaissant la
+générosité de l'empereur, qu'il lui accorderait sa grâce. Cet accusé
+avait souvent répété, lorsqu'on lui en donnait l'espoir:
+
+»Je ne la demanderai pas, je ne ferai aucune démarche pour racheter ma
+vie, mais si votre empereur me l'accorde, je le dis du fond du coeur, je
+n'entreprendrai jamais rien ni ne tremperai dans aucun complot contre la
+sienne.»
+
+Il y avait une ressemblance extraordinaire entre lui et Michot. Elle
+était telle que, lorsqu'on cherchait Georges, Michot fut arrêté et
+conduit, par une patrouille, au corps-de-garde, où il fut bientôt
+reconnu et mis en liberté.
+
+Le commencement de ce siècle fut fatal à cette excellente madame Talma;
+elle perdit un de ses fils. Je n'essaierai pas de peindre sa douleur: il
+est des malheurs qui renouvellent des souvenirs trop cruels.
+Mademoiselle Contat, dont elle était restée l'amie, l'emmena à sa
+campagne d'Ivry. Elle y demeura assez long-temps, et elle commençait à
+reprendre quelque calme, lorsque son second fils tomba malade. La
+frayeur de cette tendre mère fut extrême; elle tremblait de le perdre
+comme le premier, d'autant plus qu'on le croyait attaqué de la poitrine.
+Julie l'emmena en Suisse, espérant que le climat le rétablirait. Ce fut
+là que ce fils mourut et qu'elle gagna sa maladie. C'était sans doute
+son plus cher désir; car, sans cesse penchée sur lui, respirant son
+haleine, elle ne pouvait manquer d'y puiser la mort.
+
+De retour à Paris, sa douleur s'était changée en une espèce
+d'anéantissement. Lorsqu'on cherchait à la distraire de cette
+continuelle rêverie:
+
+--Je pense à Félix, disait-elle.
+
+Une autre fois:
+
+--Je pense à Alexis.
+
+--Mais vous vous tuez!
+
+--Non, cela me fait plaisir.
+
+Elle avait une si intime conviction qu'elle devait bientôt rejoindre ses
+enfans, qu'elle ne les regrettait plus. Talma la voyait aussi souvent
+que ses occupations le lui permettaient. Un jour qu'elle paraissait plus
+tranquille, elle lui dit:
+
+--Voulez-vous venir dîner avec moi jeudi prochain, cela me fera grand
+plaisir?
+
+--Jeudi, je ne le peux, mais lundi pour sûr.
+
+--Eh bien! lundi.
+
+Ils se quittèrent avec une sorte d'émotion, et malgré sa faiblesse, elle
+l'accompagna aussi loin qu'elle le put voir. Il retourna plusieurs fois
+la tête et lui fit un dernier adieu de la main. Fidèle à sa promesse, il
+revint le lundi; mais quels furent son effroi et sa stupeur en trouvant
+le cercueil de cette pauvre femme sous la porte cochère. Il fut
+tellement frappé de cette mort si prompte, qu'il tomba dans une espèce
+de spleen. Il ne pouvait se dissimuler qu'il était la première cause de
+sa mort.
+
+Elle mourut en 1805. Je n'étais pas à Paris. J'en éprouvai bien du
+regret, car c'était une amie comme on n'en rencontre pas deux fois dans
+le cours d'une longue vie.
+
+
+
+
+IX
+
+M. Audras, homme de confiance de M. de Talleyrand.--Son originalité.--Le
+vieux Durand.--Un départ pour l'étranger.--Mayence.--Francfort.--Le
+général Augereau.--M. Haüy.--Mon oncle et ma tante.
+
+
+Je rencontrais souvent la marquise de la Maisonfort chez madame de P...;
+c'était une charmante personne. Son mari avait émigré en 1791. Comme la
+plus grande partie de la fortune venait de la marquise, elle était
+demeurée en France pour conserver ses propriétés. M. de la Maisonfort
+était au service du duc de Brunswick; c'était en qualité d'envoyé de
+cette cour qu'il était en Russie.
+
+Lorsque je dus partir pour aller dans ce pays, la marquise me dit
+qu'elle me donnerait une lettre pour son mari.
+
+--C'est un galant chevalier, ajouta-t-elle, toutes les dames se
+l'arrachent; il pourra vous être utile auprès d'elles.
+
+Elle me conseilla en même temps d'emporter le plus de lettres de
+recommandation que je pourrais m'en procurer, chose indispensable
+lorsqu'on voyage à l'étranger.
+
+Je rencontrais souvent dans la société une espère d'original qui y était
+très recherché, M. Audras.
+
+C'était un gros homme d'assez peu d'apparence et auquel l'on n'aurait
+certainement pas pris garde, si l'on n'eût su d'avance qu'il était l'ami
+de M. de Talleyrand, et la personne en laquelle il avait le plus de
+confiance, et qui faisait toutes ses affaires. M. Audras était l'homme
+le plus fantasque du monde, ne se gênant pour personne et s'embarrassant
+fort peu, lorsqu'il était dans un salon, de plaire ou de déplaire; il
+laissait apercevoir sans se gêner tout l'ennui que lui causait tel ou
+tel personnage; alors il se retirait dans un coin, s'étendait sur un
+canapé, et appelait à lui ceux avec lesquels il voulait causer. Il était
+d'une franchise souvent peu polie, mois on lui passait tout. C'est à ces
+caractères-là que l'on accorde ce privilège, tandis que l'on est
+exigeant et susceptible pour les autres. Il m'avait prise dans une sorte
+d'affection, sauf à dire souvent devant moi qu'il détestait les femmes
+maigres; mais comme il était d'un embonpoint assez disgracieux, je lui
+rendais ses aimables observations par des contrastes.
+
+«--Je le crois bien, lui disais-je, par la même raison je n'aime pas les
+gros hommes, surtout lorsqu'ils sont mal faits et impolis.»
+
+Alors il se mettait à rire. Il aimait assez qu'on lui répondît, et il ne
+s'en fâchait jamais.
+
+Une fois sa brusquerie et son originalité acceptées, il ne manquait pas
+de succès, car il était fort amusant. On recherchait son approbation et
+sa franche amitié qu'il n'accordait pas du reste facilement. Nous étions
+toujours lui et moi en guerre ouverte; comme je l'ai déjà dit, il
+m'aimait assez, parce que je n'avais pas peur de lui, et que j'étais
+toujours prompte à la réplique.
+
+«--Je me tiens sur la défensive, lui disais-je, je n'attaque pas; mais
+je ne me laisse point attaquer. Il me provoquait et ne faisait que rire
+d'une réponse piquante. Nous nous quittions quelquefois brouillés; mais
+c'était moi qui boudais. Le lendemain, il m'écrivait une lettre
+charmante, pleine de grâce et de finesse. On était vraiment surpris
+qu'un esprit aussi aimable parfois pût se trouver sous une semblable
+enveloppe. Aussi lui disais-je que j'étais persuadée qu'il était sous
+l'influence d'une mauvaise petite fée qui nous le rendrait un jour sous
+sa forme première.»
+
+Comme je devais séjourner quelque temps à Hambourg, où j'avais des
+affaires à terminer avant de m'embarquer, M. Audras me dit qu'il
+m'adresserait à quelqu'un qui pourrait m'être fort utile; cela me fit
+d'autant plus de plaisir que je ne connaissais personne dans cette
+ville, et que des recommandations sont chose indispensable à l'étranger.
+La veille de mon départ il vint me voir et me faire ses adieux.
+
+--M'apportez-vous votre lettre pour Hambourg? lui dis-je.
+
+--Une lettre?
+
+--Oui.
+
+--Ah! c'est inutile, vous demanderez le vieux Durand.
+
+--Mais où, et dans quel quartier de la ville loge-t-il. Donnez-moi du
+moins son adresse et un mot qui lui annonce que je viens de votre part.
+
+--Cela n'est pas nécessaire; demandez, comme je vous le dis, le vieux
+Durand.
+
+Je crus que c'était une de ces lubies comme il lui en prenait souvent;
+je n'insistai pas davantage, et je n'y pensai plus.
+
+Jusqu'à cette époque, je n'avais quitté la France que pour le voyage que
+j'avais fait en Belgique: c'était un précédent peu encourageant. Je ne
+partais point en touriste pour décrire les sites, les paysages, le ciel
+bleu et les arbres verts; assez d'autres l'ont fait avant moi en style
+pittoresque et élégant. Je ne dirai donc que les incidents et les
+événements qui se rencontrèrent sur mon chemin. Je voyageais comme une
+artiste, allant chercher la fortune, ou tout au moins l'aisance que
+j'avais perdue et que j'espérais retrouver ailleurs: léger bagage que
+l'espérance! quand la moindre circonstance peut influer sur votre
+destinée et sur les talents que vous allez exploiter. Aussi mes
+descriptions seront-elles moins poétiques que celles de nos aimables
+touristes. Je tâcherai de remplacer les tableaux par la réalité, si voir
+c'est savoir, comme le dit un vieil adage.
+
+Je commencerai donc par Mayence et Francfort. Je passai le magnifique
+pont placé sur le Rhin, ce beau fleuve dont les bords fleuris sont si
+admirables en été, et les glaces si effrayantes en hiver! surtout
+lorsqu'il faut les traverser dans un frêle esquif, et qu'il faut
+éloigner les glaçons avec des pieux ferrés pour les empêcher de fondre
+sur votre barque, et de vous engloutir.
+
+À cette époque les chemins étaient presqu'impraticables en Allemagne.
+Lorsqu'on n'avait point de voiture, on était obligé de se servir de
+celles que l'on décorait du nom d'_extra-poste_. Ce n'étaient la plupart
+du temps que de mauvaises charrettes, sur lesquelles on plaçait un banc
+à dossier. Ces voitures entièrement découvertes ne vous mettaient à
+l'abri ni de la pluie ni du soleil. On m'avait prévenue à Mayence de
+tous les désagréments de ce voyage; mais la réalité surpassa mon
+attente.
+
+Lorsque je fus au moment d'entrer à Francfort, sur cette abominable
+charrette, plutôt faite pour transporter du fumier que des créatures
+humaines, j'eus un moment de désespoir! Il me semblait que tout le monde
+allait regarder mon entrée comme une chose extraordinaire; que je ne
+pourrais jamais marcher dans cette charmante ville, aux rues si larges
+et décorées de si belles maisons et de si beaux magasins, sons être
+reconnue pour la _dame à la charrette_; que chacun allait me montrer au
+doigt et qu'on ne voudrait me recevoir dans aucun hôtel. Les femmes sont
+étranges dans la jeunesse, elles croient qu'elles ne peuvent paraître
+nulle part, sans qu'on s'occupe d'elles et qu'elles ne fassent une sorte
+de sensation, soit en bien, soit en mal, mais elles ne peuvent se
+résigner à passer inaperçues.
+
+J'arrivai à la porte de l'hôtel d'Angleterre, sans que le flegme
+germanique en fût troublé le moins du monde; personne ne prit garde à
+moi, et je fus aussi bien reçue par le maître que si je fusse venue en
+berline; je dirai même qu'il me fit payer tout aussi cher.
+
+Lorsque je fus installée, reposée de cette horrible fatigue, je me fis
+conduire chez mon oncle qui avait quitte le duché de Deux-Ponts depuis
+l'entrée de l'armée française.
+
+Mon oncle, qui ne m'avait vue que dans mon enfance, m'accueillit avec
+bonté. Depuis qu'il avait quitté les Deux-Ponts et perdu sa fortune, il
+s'était établi à Francfort, où il donnait des leçons de mathématiques,
+et ma tante, excellente musicienne, élève des grands maîtres de l'école
+allemande, donnait des leçons de chant. Ils jouissaient d'une grande
+considération et faisaient fort bien leurs affaires, mais ils n'en
+regrettaient pas moins leur duché, car ce n'était plus la manière de
+vivre à laquelle ils étaient accoutumés.
+
+Ils me conduisirent au Casino, où se réunit toute la société élégante de
+Francfort; c'est dans cette belle salle que se donnent les concerts.
+Comme je n'avais avec moi que des toilettes de voyage, et qu'en 1806 on
+portait des robes à demi-queue, même en négligé, je me mis dans un
+endroit retiré, pour n'être pas remarquée, ce qui arrive presque
+toujours lorsque l'on voit une étrangère, venant de Paris surtout.
+
+J'entendis tout à coup un bruit sourd causé par l'entrée du général
+Augereau, qui était alors comme vice-roi de Francfort. Il était suivi de
+son brillant état-major, composé de jeunes gens des grandes familles.
+Leur éducation et leurs manières contrastaient beaucoup avec celles de
+leur chef; mais c'était une espèce de coquetterie de nos généraux de
+l'empire de s'entourer ainsi; leur haute réputation militaire couvrait
+suffisamment ce qui manquait à l'éducation privée de quelques-uns
+d'entre eux.
+
+Après le premier intermède, on se leva, et le général, m'ayant aperçue,
+me reconnut et enjamba les bancs pour venir à moi.
+
+--Comment, madame, me dit-il, vous êtes à Francfort, et vous ne m'avez
+pas fait l'honneur de venir me voir?
+
+Je m'excusai sur le peu de temps que j'avais à rester dans cette ville,
+où je n'étais demeurée que pour ma famille.
+
+--Je ne me paie point de cette raison, et j'espère bien que j'aurai
+l'avantage de vous avoir demain à dîner, ainsi que monsieur et madame
+Fleury.
+
+Je m'excusai encore sur ma toilette de voyageuse; mais il n'en tint
+compte, et comme sa superbe habitation était à quelques milles de la
+ville, il me demanda la permission de m'envoyer chercher. Mon oncle me
+fit signe d'accepter; quant à ma tante, pour rien au monde elle ne
+voulut m'accompagner: elle avait en horreur tous ces militaires qui
+étaient venus ravager son duché des Deux-Ponts, et elle les confondait
+tous dans le même anathème. M. Fleury ne les aimait pas trop non plus;
+mais il ne voulut pas me laisser aller seule, pour la première fois du
+moins. Il vint donc le lendemain à mon hôtel d'Angleterre, et bientôt
+nous vîmes arriver un superbe landau à quatre chevaux, et deux jeunes
+aides-de-camp à cheval, qui venaient nous chercher. Nous brûlions le
+pavé; tous les chapeaux se levaient à notre passage. Je riais en
+moi-même, en pensant que c'était au landau du général que s'adressaient
+ces honneurs, et je comparais cette course triomphale avec la charrette
+dans laquelle j'avais fait mon entrée à Francfort. Jeu bizarre de la
+fortune! Nous trouvâmes chez le général des ambassadeurs et tous les
+grands dignitaires du pays; mais celui que nous fûmes charmés de
+rencontrer parmi eux, fut M. Haüy, l'instituteur des aveugles, qui
+allait en Russie, où il était appelé par l'empereur Alexandre. C'était
+un homme très remarquable. Mon oncle et lui étaient bien faits pour
+s'apprécier, et, comme la femme de M. Haüy était avec lui, nous allions
+ensemble chez le général, où je faisais de la musique presque tous les
+soirs; car, parmi ces messieurs, il y avait d'excellents amateurs.
+
+Je quittai ces bons parents, que j'avais si peu connus, au moment où
+j'étais d'âge à les apprécier et lorsqu'ils venaient de me revoir avec
+tant d'intérêt.
+
+
+
+
+X
+
+Mon arrivée à Hambourg.--Le vieux Durand.--M. de Bourienne.--Les émigrés
+français, commerçants à Hambourg.--Mon arrivée à Saint-Pétersbourg.--Le
+marquis de la Maisonfort.--La princesse Serge Galitzine.--La princesse
+Nathalie Kourakine.--Le comte Théodore Golofkine.
+
+
+Arrivée à Hambourg, quelques Français de ma connaissance vinrent me
+voir. C'étaient des émigrés qui s'étaient faits négociants.
+
+--Comment, me dit-on, n'avez-vous pas demandé des lettres de
+recommandation, il n'y a pas de pays où l'on en ait plus besoin.
+
+--Je ne connaissais personne, répondis-je, qui pût m'en donner, excepté
+M. Audras.
+
+--M. Audras! celui qui fait toutes les affaires de M. Talleyrand?
+
+--Justement!
+
+--Eh bien! c'était lui qui pouvait vous être le plus utile ici.
+
+--Mais ne savez-vous donc pas que c'est un original! il se met dans la
+tête des lubies dont on ne peut jamais le faire départir. Savez-vous ce
+qu'il m'a dit lorsque je l'ai prié de m'adresser à quelqu'un?--Vous
+demanderez le vieux Durand. L'on m'aurait prise pour une folle comme M.
+Audras.
+
+--Le vieux Durand! mais c'est ce qu'il vous faut, il peut tout ici.
+C'est la plus belle connaissance qu'il ait pu vous donner. Un
+millionnaire, un homme excellent d'ailleurs, et qui jouit de la plus
+grande considération. Il est l'ami intime de M. Audras.
+
+--Il me suffira de demander le vieux Durand et il ne se fâchera pas?
+
+--Mais non.
+
+--Il paraît que ce nom est aussi puissant à Hambourg, que celui
+d'Ilbondokani, du _Calife de Bagdad_.
+
+Le lendemain je fus chez le vieux Durand, qui me reçut parfaitement; il
+me rendit tous les services dont j'eus besoin, et m'aplanit toutes les
+difficultés qui se présentèrent sur mon chemin.
+
+Son abord n'était pas imposant: il avait l'air d'un ancien drapier de la
+rue Saint-Denis, retiré du commerce. Il allait toujours à pied, un
+parapluie sous le bras, mais il avait une voiture pour ses amis et pour
+les dames qui lui faisaient l'_honneur_ de venir dîner chez lui (comme
+il me le dit fort obligeamment). Il recevait tout ce qu'il y avait de
+personnes marquantes à Hambourg. Je dînai chez lui avec M. de Bourienne,
+qui paraissait avoir de l'humeur contre le gouvernement français,
+quoiqu'il fût au service de la France.
+
+--Les artistes quittent la France pour l'étranger, me dit-il, cela ne
+prouve pas qu'ils y soient heureux.
+
+--Cela prouve aussi qu'ils sont trop nombreux et qu'ils ne peuvent pas
+tous être au premier rang, lui répondis-je.
+
+Le vieux Durand recevait tous les émigrés qui lui étaient recommandés.
+Ceux que je rencontrai à l'étranger avaient changé d'état, souvent d'une
+manière fort bizarre. Un maistre-de-camp était marchand de vin, un
+colonel tenait un café, d'autres faisaient ce qu'on appelait des
+affaires. Le marquis d'Osmont, ambassadeur à Londres, nous à raconté
+qu'il ne faisait pas d'autre industrie que de raccommoder des
+parapluies.
+
+Je vis chez le vieux Durand un chevalier de Saint-Louis, homme fort
+aimable, dont M. Durand faisait grand cas. Il voyageait pour des
+affaires de commerce, et connaissait parfaitement la Russie. On m'assura
+un passage sur le vaisseau à bord duquel il devait partir, et l'on me
+recommanda particulièrement à ses soins.
+
+Je souffris beaucoup dans le voyage. Enfin, après bien des fatigues,
+j'arrivai à Saint-Pétersbourg. J'apportais de Paris les plus élégantes
+toilettes, les modes les plus nouvelles. Qui aurait dit, en voyant cette
+belle dame descendre de voiture, parée d'un châle de cachemire, d'un
+voile d'Angleterre sur un très beau chapeau de paille d'Italie[15], que
+le joli petit sac qu'elle tenait à la main renfermait toute sa
+fortune... Vingt ducats de Hollande, à huit cent lieues de mon pays, de
+ma famille, de mes amis, et dans une ville où je ne connaissais
+personne; car celles auxquelles j'étais recommandée étaient dans leurs
+terres ou en voyage.
+
+Je ne perdis pas courage. Je me rappelai qu'en partant de Paris, une
+dame m'avait priée de me charger d'une lettre pour sa soeur, marchande de
+mode sur la perspective de Newsky. Je pensai qu'elle pourrait peut-être
+me donner les renseignements dont j'avais besoin. Comme j'étais dans ce
+moment sur le canal de la Moïka, et qu'il fallait le traverser en
+bateau, je renvoyai ma voiture. Je réfléchissais à la manière dont je
+m'y prendrais pour me faire comprendre de ces mariniers, lorsqu'un
+monsieur qui m'examinait fort attentivement m'offrit ses services.
+
+C'était le docteur Legros, excellent chirurgien, et, de plus, homme
+d'esprit, ce qui ne gâte rien. Nous avons ri souvent de notre première
+rencontre _sur les bords escarpés de la Moïka_. Il me conduisit chez
+cette dame qui m'accueillit comme une bonne compatriote, et m'offrit ses
+services.
+
+Elle me combla de prévenances et m'apprit que M. de la Maisonfort était
+en ville. Je lui écrivis pour le prévenir que j'avais une lettre pour
+lui.
+
+Comme j'avais donné mon adresse chez une marchande de modes, il pensa
+que j'étais venue à Saint-Pétersbourg pour être demoiselle de magasin;
+il ne crut donc pas devoir agir avec beaucoup de cérémonie. Quoique M.
+de la Maisonfort ne fût plus jeune, c'était encore un de ces charmants
+Français de l'ancien régime, de ces caractères légers à la Bièvre; il
+passait pour un homme d'esprit, et il avait fait quelques mauvaises
+pièces et de jolies chansons. Il arriva le lendemain, et s'annonça d'une
+manière assez bruyante. Étant à broder dans une pièce voisine du
+magasin, j'entendis qu'il disait:
+
+«--Une dame qui doit me remettre une lettre, elle aurait bien pu me
+l'envoyer. Où donc est-elle, cette dame?»
+
+Je me levai pour le recevoir, et lui dis avec beaucoup de dignité:
+
+«--Cette lettre est de madame de la Maisonfort, monsieur le marquis;
+comme il n'y est question que de moi, j'ai dû vous la remettre
+moi-même.»
+
+Madame de la Maisonfort faisait de moi un éloge que la modestie
+m'empêche de répéter, mais qui produisit sur son mari une métamorphose
+complète.
+
+--Je suis trop heureux, madame, que la marquise de la Maisonfort m'ait
+procuré l'avantage de pouvoir faire quelque chose pour une personne à
+laquelle elle s'intéresse aussi vivement. Je suis assez répandu dans la
+société russe pour pouvoir vous y être utile.
+
+M. de la Maisonfort me quitta en me disant qu'il allait réfléchir à ce
+qui pourrait me convenir le mieux.--J'aurai l'honneur de vous revoir
+dans quelques jours, ajouta-t-il.
+
+Il revint en effet; il avait parlé de moi à la maréchale Koutouzoff, à
+la princesse Nathalie Kourakine, mais surtout à la princesse Serge G...
+C'était sur elle qu'il réunissait tous ses projets pour moi. Elle avait
+témoigné un grand désir de me connaître, d'après ce que lui avait dit M.
+de la Maisonfort. Il vint donc me prendre le lendemain pour me conduire
+à la Carpofka, maison de campagne de la princesse, à quelques verstes de
+la ville.
+
+--C'est une charmante personne, me dit-il, chemin faisant, fort
+instruite, qui a beaucoup voyagé, une personne d'un grand nom; mais elle
+a quelque chose d'original; elle ne fait rien comme une autre, et
+rarement on la voit dans le jour. On se réunit chez elle à minuit, on
+soupe à deux ou trois heures du matin, et l'on ne se sépare qu'au grand
+jour.
+
+Nous fûmes reçus par la comtesse Wraschka, dame polonaise qui demeurait
+avec elle: c'était une personne charmante, remplie de grâce, et
+possédant des talents d'agrément.
+
+Après le déjeuner elle me fit voir le jardin et de jolis kiosques placés
+sur les îles. Cette campagne était ravissante, comme toutes celles des
+alentours de Saint-Pétersbourg. M. de la Maisonfort était retourné en
+ville. La princesse, en ma faveur, descendit un peu plus tôt que de
+coutume. Je trouvai que le portrait qu'on m'avait fait d'elle n'était
+pas flatté. Ses beaux cheveux d'un noir d'ébène, si soyeux et si fins,
+tombaient en boucles sur un cou bien arrondi; sa figure était pleine de
+charme et d'expression; il y avait un mol abandon dans sa taille et dans
+sa démarche, qui n'était pas sans grâce; et lorsqu'elle levait ses
+grands yeux noirs, on retrouvait cet air inspiré que lui a donné Gérard
+dans un de ses beaux tableaux où il l'a représentée.
+
+Lorsque je la vis arriver au jardin, elle était vêtue de mousseline de
+l'Inde qui se drapait élégamment autour d'elle. Dans aucun temps sa mise
+n'a été semblable à celle des autres femmes; mais, jeune et belle comme
+elle l'était alors, cette simplicité des statues antiques lui seyait à
+merveille. Elle m'adressa les choses les plus obligeantes et m'engagea à
+venir tous les jours.
+
+--Je ne sais pas encore, me dit-elle, si je passerai l'hiver à
+Saint-Pétersbourg; j'ai le projet d'aller en Grèce et à Constantinople.
+Aimeriez-vous à faire ce voyage?
+
+Je l'assurai que j'en serais enchantée, et qu'il me serait extrêmement
+agréable. La princesse se retira chez elle, car elle paraissait rarement
+à dîner, et je restai avec madame Wraschka. La promenade, la lecture et
+la causerie nous occupèrent jusqu'au moment où le monde commença à
+arriver. Nous étions dans un cabinet d'étude donnant sur le jardin; une
+petite bibliothèque, des portefeuilles, des gravures, une multitude
+d'instruments de musique auxquels la princesse ne touchait presque
+jamais, et quelques corbeilles de fleurs, en faisaient l'ornement. Elle
+ne pinçait de la harpe ou de la guitare que lorsqu'elle était seule;
+elle n'en faisait jamais jouir les autres.
+
+Le prince d'E... nous a raconté que, pendant une saison de Toeplitz, où
+était la princesse, on l'avait vainement sollicitée de chanter la _Belle
+de Scio_; qu'on s'était mis à ses genoux, qu'on avait employé toutes les
+séductions sans pouvoir rien obtenir; mais que, quand tout le monde se
+fut retiré, et qu'elle supposa qu'on était enseveli dans un profond
+sommeil, elle ouvrit ses fenêtres, prit sa harpe, et se mit à chanter
+non-seulement le morceau pour lequel on l'avait vainement sollicitée,
+mais une foule d'autres, et finit par réveiller tous ses voisins.
+
+La princesse ne parut que lorsque tout le monde fut rassemblé. On servit
+des mousses de chocolat, des fruits glacés. On se répandit çà et là dans
+les jardins, au bord des îles. Nous étions alors en juin, le plus joli
+mois de l'année en Russie, et où il n'y a pas de nuits, le soleil se
+couchant vers dix heures et demie du soir, le crépuscule commençant à
+minuit.
+
+Lorsque M. de la Maisonfort, qui était revenu, me ramena en ville, il
+faisait grand jour. Il fut convenu que dorénavant on m'enverrait une
+voiture pour me conduire chez ces dames.
+
+Ce fut chez elles que je rencontrai cette charmante princesse Nathalie
+Kourakine, et le comte Théodore Golofkine, qu'on aimait tant à Paris, et
+qui ont fait le charme de la société, pendant leur séjour en France.
+Comme ils recherchaient les artistes et les gens de lettres, on les
+rencontrait souvent aux soirées du madame Lebrun-Vigée et du peintre
+Gérard. Ils avaient l'un et l'autre des talents que l'on ne trouve pas
+toujours chez les personnes du grand monde. La princesse Nathalie était
+excellente musicienne, composait de fort jolies romances et jouait de
+plusieurs instruments. Le comte était littérateur agréable, et dessinait
+très bien pour un amateur. Il avait été ambassadeur à Naples, et parlait
+parfaitement l'italien.
+
+Il avait la réputation de dire rarement la vérité; mais ses mensonges
+étaient si spirituellement racontés, qu'on ne pouvait lui en vouloir
+d'improviser des romans comme tant d'autres en composent avec la plume,
+et qui souvent ne sont pas aussi amusants.
+
+Lorsque je vis pour la première fois le comte Théodore Golofkine, je le
+pris pour un Français. Il m'a assuré depuis qu'il en avait été
+extrêmement flatté. Le fait est que, connaissant alors peu de Russes, je
+ne m'étais pas aperçue que la plupart s'énoncent avec grâce, facilité,
+et qu'ils parlent notre langue avec beaucoup de pureté. Mais la petite
+gloriole et l'amour du pays font que l'on est toujours tenté de
+s'approprier ce que l'on trouve de remarquable chez les autres. Je
+voyais souvent le comte Théodore pendant mon séjour à Pétersbourg, et
+lorsqu'il vint à Moscou j'étais depuis long-temps admise dans la maison
+de sa femme, la comtesse Golofkine, ce qui me mit à même d'apprécier
+mieux encore les qualités aimables de son mari.
+
+
+
+
+XI
+
+Saint-Pétersbourg.--La musique de cors russes.--La fête de
+Péterhoff.--Détails.--La nappe d'eau.--Les costumes.--La Niouka.--Les
+plaisirs de l'hiver.--Les Glaces.--La foire de Noël.--Le froid en
+Russie.--Les parties de traîneaux.--Les émigrés.--Madame de Staël.
+
+
+L'année 1806, que je passai à Saint-Pétersbourg, fut pour moi un temps
+d'enchantement, et j'en jouissais comme si j'eusse prévu qu'il ne devait
+pas avoir une longue durée; tant il est dans notre nature de n'éprouver
+un bonheur qu'avec la crainte de le perdre.
+
+Saint-Pétersbourg est une magnifique cité, et tout y annonce la
+richesse: c'est le séjour de la cour. Tous les agréments y sont réunis,
+et les modes les plus nouvelles y arrivent en dix jours. Les spectacles
+sont splendides et les salles magnifiques; les danseurs français, les
+chanteurs allemands et italiens viennent y apporter le tribut de leurs
+talents. Cette ville renferme les plus beaux monuments, et les quais de
+granit qui bordent la Néva ont un aspect grandiose. La place où
+Pierre-le-Grand gravit un rocher[16], l'Amirauté, les ponts jetés sur la
+Néva, le palais de marbre, la grille du Jardin d'été, sont si
+remarquables, que je ne pouvais me lasser de parcourir cette superbe
+ville, la plus extraordinaire et la plus belle que j'aie rencontrée dans
+les pays étrangers.
+
+Comme chaque chose était nouvelle pour moi, on se plaisait à me montrer
+tout ce qui pouvait m'intéresser.
+
+Le mois de juin n'ayant presque pas de nuits, ainsi que l'ai déjà dit,
+les promenades sur la Néva, dans des gondoles à la vénitienne, avaient
+un charme qui échappe aux détails, car il faut l'avoir éprouvé pour le
+comprendre.
+
+Comment peindre cette atmosphère si pure, ce calme, ce paysage qu'on
+entrevoit à la lueur du crépuscule, comme à travers une gaze légère;
+cette musique de cors, particulière à la Russie, dont l'harmonie, qui
+s'entend de loin sur l'eau, semble venir du ciel.
+
+Quarante musiciens ont chacun un tube plus ou moins long, qui donne le
+ton le plus grave ou le plus aigu, et tous les tons intermédiaires; mais
+il ne peut en donner qu'un seul. Leur musique n'est pas notée, et cela
+serait inutile, puisque le musicien peut ignorer et ignore souvent
+quelle note il fait; il suffit que celui qui en est le chef compte ses
+mesures bien ostensiblement: c'est là seulement ce qui guide le musicien
+pour donner la note, lorsque son tour vient.
+
+La magie de cette musique est telle, qu'à une certaine distance on
+n'imaginerait jamais une composition d'orchestre aussi bizarre. La
+précision de ces musiciens est si grande qu'ils peuvent exécuter toute
+sorte de musique. La musique de l'empereur Alexandre était de plus de
+trois cents cors, celle du régiment des gardes était aussi fort belle.
+
+Bientôt arriva la fête de Péterhoff, qui a lieu au mois de juillet, et
+dont j'entendais parler depuis long-temps. Cette fête, l'objet de la
+curiosité de tous les étrangers, est une véritable féerie, où la nature
+est venue en aide à l'art. Ces grottes, ces rochers, semblent appartenir
+à une île enchantée, tant ils sont éclairés d'une manière savante par
+des lampions que l'on n'aperçoit pas, et dont la lumière fait
+scintiller, comme une cristallisation, l'eau qui jaillit de tous côtés,
+et jusque dans les profondeurs de la grotte; mais ce que l'on ne peut
+comparer à rien, c'est une nappe d'eau qui s'élance du haut d'un rocher
+dons un canal, avec un bruit épouvantable, et forme une voûte sous
+laquelle on peut passer sans se mouiller. L'illumination que l'on
+aperçoit à travers cette nappe est d'un effet magique. Une musique de
+cors russes, dispersée de différents côtés, et cachée par des arbustes,
+laisse parvenir à l'oreille une harmonie douce et suave.
+
+Lorsque le temps le permet, on fait venir de Saint-Pétersbourg le corps
+de ballets et les enfants de l'école de danse, habillés en nymphes, en
+dryades, en faunes et en sylvains, pour compléter l'illusion. La cour
+assiste toujours à cette fête, où l'on passe la nuit; on y est costumé
+comme pour un bal, mais personne ne porte de masque.
+
+Ces costumes de caractère sont riches et élégants; le soir, on illumine
+les bâtiments, ainsi que le château et le parc.
+
+Les personnes aisées louent une maison ou un logement pour une semaine;
+car autrement il serait difficile de s'en procurer; c'est ce que
+faisaient toujours les dames qui me menèrent à cette fête. Nous restâmes
+deux jours, afin de voir tout en détail.
+
+Au temps de la moisson nous parcourions les campagnes avec la princesse
+Kourakine, dont la conversation était si aimable, les connaissances si
+étendues, et l'esprit rempli de poésie. Elle me faisait remarquer ces
+costumes qui nous reportent aux beaux jours de la Grèce antique. En
+apercevant au milieu d'un champ de blé les moissonneuses couvertes d'une
+courte tunique de lin, attachée sous le sein avec une ceinture, les
+cheveux séparés et les tresses pendantes; les hommes, vêtus de même, la
+tunique serrée sur les reins par une ceinture de cuir, les jambes nues,
+et des sandales aux pieds, faites d'écorce de bouleau, et rattachées par
+des courroies, et les cheveux coupés en rond, on se serait cru dans les
+champs de l'Arcadie. Les costumes en général ont une variété agréable,
+et chaque classe en a un qui lui est particulier. Celui des marchandes
+russes est riche, celui des jeunes filles est joli, celui des nourrices
+est le plus élégant. Leur saraphane est d'une belle étoffe, ou de
+velours, garnie de galons d'or. Leur bonnet a la forme d'un diadème; il
+est couvert le plus souvent de pierreries et de perles fines, suivant la
+fortune de ceux auxquels elles appartiennent; car on met un grand luxe à
+les parer. Elles accompagnent toujours la mère à la promenade ou dans
+ses visites, mais il y a une femme, que l'on nomme la nienka, qui suit
+la nourrice et prend soin de l'enfant. Cette nienka reste attachée à la
+famille, qui la regarde comme la véritable nourrice; elle conserve
+toujours une grande influence sur les enfants, et possède toute leur
+confiance, surtout près des jeunes demoiselles, qu'elle soigne jusqu'à
+ce qu'elles aient une gouvernante.
+
+Vers la fin d'août, le temps commença à se refroidir. J'avais vu tout ce
+qui peut exciter la curiosité d'une étrangère pendant l'été. Bientôt
+vinrent les plaisirs de l'hiver. On ne peut se faire une idée de la
+beauté de ces sites glacés sans les avoir vus, non pas au travers des
+doubles croisées, mais dans les jardins, dans la campagne, sur les lacs,
+dans les forêts qui semblent être de stuc, tant le givre en enveloppe la
+moindre branche, et que le soleil fait scintiller comme des diamants et
+des émeraudes. C'est surtout sur cette belle rivière de la Neva qu'il
+fallait voir dans le temps dont je parle la foire de Noël.
+
+On pratique sur la Neva, lorsqu'elle est entièrement glacée, des allées
+d'arbres de sapins, plantés à quelques pieds dans la glace; comme c'est
+au fort de l'hiver, les provisions qui arrivent de toutes les parties
+septentrionales de l'empire sont entièrement gelées, et se conservent
+ainsi pendant plusieurs mois.
+
+L'un des carêmes russes finissant à cette époque, le peuple, qui les
+observe régulièrement, cherche à se dédommager de la mauvaise chère
+qu'il a faite. C'est dans ces allées pratiquées sur la glace que ces
+provisions sont rangées. Les animaux de toute espèce y sont placés avec
+symétrie; le nombre des boeufs, cochons, volailles, gibier, moutons,
+daims, chevreuils, est considérable. Ils sont posés sur leurs pattes
+dans ce parc d'une nouvelle espèce, et forment un coup-d'oeil fort
+bizarre. Comme c'est un but de promenade, on voit à la file les plus
+riches traîneaux, recouverts de belles fourrures; des voitures sur
+patins, à quatre et même à six chevaux.
+
+Les plus grands seigneurs viennent par plaisir faire leurs emplettes à
+cette foire, et il est assez commun de les voir revenir avec un boeuf ou
+un cochon gelé, debout derrière la voiture comme un laquais, ou un coq
+perché sur l'impériale.
+
+La perspective de Newsky est bordée de monde des deux côtés; les
+domestiques portent des flambeaux devant, pour éclairer cette marche
+triomphale, qui fait toujours beaucoup rire les spectateurs. «--Ah!
+c'est le comte un tel, avec un veau, dit l'un.--C'est le prince un tel,
+avec un mouton, dit l'autre.--La princesse a pris un boeuf.» Cela dure
+une partie de la nuit. Les navires qui avoisinent cette foire sont
+illuminés en verres de couleur: c'est la chose la plus originale à voir.
+
+* * * * * *
+
+Le froid n'est jamais dangereux; il faut seulement se prémunir contre
+ses effets. Quelquefois les étrangers veulent braver les usages reçus et
+se vêtissent comme dans les climats tempérés: ils sont souvent dupes de
+cette petite gloriole, et paient la leçon un peu cher. Les appartements
+sont ordinairement chauffés à douze ou quinze degrés réaumur, et la
+chaleur ne varie pas. Les poêles, car on n'y connaît les cheminées que
+comme un objet d'agrément, sont faits avec les fondements de la maison;
+le tuyau circule dans la cheminée, de manière que la chaleur parcourt
+beaucoup de chemin avant de sortir de l'appartement. Si l'on restait
+enfermé pendant l'hiver, ce serait un printemps continuel.
+
+On souffre beaucoup moins du froid, en Russie, que dans les autres pays;
+et si l'on n'apercevait pas à travers des fenêtres la neige, les
+traîneaux et les mougicks (paysans) avec leur barbe couverte de glaçons,
+rien ne rappellerait la saison où l'on se trouve.
+
+Au reste, cette saison n'est pas désagréable: le soleil est
+ordinairement clair, le ciel pur, l'air calme. En se couvrant de
+fourrures légères et chaudes, on a du plaisir à marcher.
+
+On fait des parties charmantes au clair de la lune, ou le matin, et l'on
+va déjeuner à un but désigné.
+
+Vingt ou trente traîneaux partent ensemble, un en tête avec des
+musiciens; je n'ai jamais pu comprendre comment leurs doigts ne gèlent
+pas lorsqu'ils jouent. Il y a aussi des courses dans des traîneaux très
+élégants, attelés de deux jolis chevaux. Le brillant de l'attelage
+consiste à avoir un excellent trotteur dans les brancards, et un cheval
+de côté, dont le cocher tient les rênes pour tourner sa tête en le
+faisant aller au galop; souvent un postillon court à cheval pour faire
+ranger les curieux.
+
+Les chevaux sont couverts d'une large housse qui empêche celui de côté
+d'envoyer de la neige à la figure; il n'y a que la noblesse qui puisse
+avoir des housses blanches, toutes les autres sont en couleur.
+
+Le comte Palphi, riche polonais, avait les siennes en cachemire blanc,
+et la baguette qui les tient étendues était en or.
+
+J'ai souvent entendu demander comment les pauvres gens pouvaient se
+garantir du froid dans un climat aussi rigoureux: d'abord, comme ils
+appartiennent tous à un maître, il est dans l'obligation de pourvoir à
+leurs besoins, et jamais on ne rencontre de mendiants. Ils ont tous un
+état qu'ils exercent à leur compte, en payant la redevance à leurs
+seigneurs. Les paysans ont dans leur hisbach un poêle en brique de la
+même dimension que les poêles en faïence; ils se chauffent de la même
+manière et sont tellement brûlants, qu'on ne peut tenir dans leur
+chambre; d'autant plus qu'il y a une espèce de four constamment allumé,
+dans lequel ils font leur pain et préparent leurs aliments: aussi
+dit-on, d'une chambre trop chaude: «C'est comme un hisbach.»
+
+Les Russes passent d'une température à une autre, sans le moindre
+danger; vous voyez les _dwarnick_ (les portiers des maisons) travailler
+dans la cour, dégager la neige, en manche de chemise, et cependant ils
+sortent d'une chambre où vous étoufferiez. Leurs travaux terminés, ils
+remettent leur _tourloupe_ doublée de peau de mouton, et vont se coucher
+sur le haut du poêle, qui est brûlant.
+
+Je n'étais que depuis un an à Saint-Pétersbourg, lorsque la guerre vint
+changer tous mes projets; les étrangers durent se naturaliser ou quitter
+le pays. La plupart, espérant que cette guerre ne serait pas de longue
+durée, partirent, les uns pour Hambourg ou pour quelqu'autre pays voisin
+de la Russie, d'autres retournèrent en France. Ceux qui étaient établis
+depuis long-temps en Russie se naturalisèrent; les artistes seuls furent
+exempts de cette mesure.
+
+Madame Philis était adorée à la cour; pour rien au monde on n'aurait
+voulu se priver de son talent. Ce fut en sa faveur probablement que
+cette mesure exceptionnelle fut prise pour les artistes.
+
+Madame Philis Andrieux a laissé une réputation trop bien établie pour
+qu'il soit nécessaire d'entrer dans de grands détails sur ses premiers
+essais; on sait avec quel bonheur elle a créé le rôle de Kaisie, dans le
+_Calife de Bagdad_, de même que celui de la soubrette, de _ma Tante
+Aurore_. Sa soeur, madame Bertin, actrice très remarquable, surtout dans
+le genre dramatique, épousa en secondes noces Boïeldieu.
+
+Ce compositeur célèbre a fait en Russie une partie des jolis ouvrages
+qu'il a rapportés en France, _les Voitures versées_, _la Jeune femme
+colère_, _L'un pour l'autre_, _Télémaque_. C'est dans cette pièce
+surtout que madame Bertin se montra supérieure dans le rôle de Calypso,
+et madame Andrieux était pleine de grâce dans celui d'Eucharis, qu'elle
+chantait à ravir. Il est fâcheux que ce sujet qui déjà avait été traité
+à Paris, ait empêché l'auteur d'y faire connaître ce bel ouvrage. C'est
+ce qui est arrivé aussi pour la _Cendrillon_ de Stebelt, dont la musique
+était bien supérieure à colle qui a été exécutée à Paris. On se souvient
+encore à Saint-Pétersbourg des acteurs qui composaient la comédie à
+cette époque; Ducroisy, excellent financier; Dégligny, qui avait joué
+les pères nobles au Théâtre-Français, et Calan, très bon comique;
+Frogère était la charge de son beau-frère Dugazon, et plutôt farceur de
+société que bon comédien.
+
+Tout le monde me conseilla de rentrer au théâtre; mais les emplois que
+j'aurais pu remplir étaient occupés, et je n'avais pas assez de voix
+pour chanter sur le théâtre de Saint-Pétersbourg, où le diapason est
+d'un quart de ton plus haut qu'à l'Opéra-Comique. Je demandai donc à
+aller au théâtre impérial de Moscou; ce que j'eus assez de peine à
+obtenir du grand chambellan, Alexandre Narichkine, qui était à la tête
+des théâtres impériaux.
+
+La Russie de 1806 est déjà l'ancienne Russie pour la génération
+actuelle, car quantité de choses qui existaient alors ont totalement
+changé; il y en a qui valent autant, peut-être mieux, mais enfin ce ne
+sont plus celles-là. C'est ce que me disait un Russe de beaucoup
+d'esprit, auquel je communiquai divers fragments de mon journal. Il
+m'encouragea à le continuer.
+
+«--Peu d'étrangers, me dit-il, ont été à même de connaître aussi bien
+que vous la société d'alors, puisque vous viviez dans l'intérieur non
+seulement d'une famille, mais de plusieurs.»
+
+Comme j'ai par goût l'esprit observateur, ce monde nouveau m'enchanta;
+je retrouvais la vie des salons les plus brillants de Paris, réunie aux
+usages, aux habitudes d'une contrée éloignée, ces cérémonies, qui
+tiennent au culte, au climat; ces costumes du peuple, si différents des
+autres nations, qui, à cette époque surtout, rappelaient les moeurs de la
+Grèce et de l'Asie. Les traditions se sont affaiblies depuis que les
+marchandes ont changé leur manière de vivre. Dans toutes les classes
+d'étrangers qui ont habité la Russie, chacun en a parlé d'après le monde
+qu'il voyait et le point de vue où il était placé. L'hospitalité, la
+cordialité qui règnent dans ce pays, sont envisagées sous différents
+aspects, qui tous se rapportent à la vie qu'on y a menée.
+
+
+
+
+XII
+
+Mon départ pour Moscou.--M. Lekain.--Madame Divoff, née comtesse
+Boutourline.--M. Effimowith.--Soirées d'artistes.--Tonchi.--Ses
+caricatures.--Rodde.--Anecdotes.
+
+
+Je quittai Saint-Pétersbourg pendant l'hiver de 1807. Tout le monde me
+voyait partir avec un regret que je partageais vivement, et auquel
+j'étais bien sensible. Le prince Dolgourouky ayant des propriétés à
+Moscou, me donna un de ses gens pour m'accompagner, car j'aurais été
+fort embarrassée si j'eusse été seule, ne comprenant pas un mot de la
+langue du pays, et cette manière de voyager étant toute nouvelle pour
+moi.
+
+M. Demetry Narichkine[17] avait fait garnir mon kibick avec des peaux de
+loup de Sibérie, dont beaucoup d'honnêtes bourgeois se seraient
+contentés pour leurs fourrures d'hiver. J'avais des couvertures
+d'oursin. Le grand-veneur m'avait même proposé un joli petit louveteau
+vivant, pour me tenir les pieds chauds, mais je m'en souciais peu.
+
+Mon kibick était rempli de provisions de toute espèce, mais la plupart
+gelèrent en route. Par bonheur Ivan, garçon intelligent, savait y
+suppléer. Je voyageais connue un portemanteau, ne sachant rien, ne
+comprenant rien. Je dormais dans mon kibick comme dans mon lit, et je
+n'en sortais que pour manger et marcher un peu, car je me sentais
+engourdie. Enfin ce fut vers le soir que j'entrai dans cette ville, où
+il devait m'arriver tant de choses extraordinaires, et que j'étais loin
+de prévoir!... Je descendis chez M. Lekain, Français qui logeait toutes
+les personnes du théâtre impérial, à leur arrivée. M. Lekain avait la
+prétention de descendre en droite ligne de l'acteur célèbre de ce nom,
+ce qu'il ne manquait jamais d'apprendre aux nouveaux arrivés. C'était
+bien le cas de lui dire:
+
+ Quoi! le ciel a permis
+ Que ce vertueux père eût cet indigne fils!
+
+Il ne se vantait point d'une parenté aussi rapprochée: il disait qu'il
+n'était qu'un arrière-petit-cousin.
+
+Je restai chez lui jusqu'à ce que je fusse logée assez convenablement
+pour recevoir. J'avais une quantité de lettres pour des personnes de la
+société de Moscou, et cette fois je trouvai tout le monde. Je fus
+d'abord chez madame Divoff, née comtesse Boutourline: c'était une
+personne charmante qui avait été élevée à la cour de la grande Catherine
+et en avait conservé la grâce, le bon goût et la magnificence. Madame
+Divoff fut pour moi non-seulement un puissant appui, mais une véritable
+amie, car c'est toujours ainsi que j'ai été traitée par elle et son
+aimable famille[18].
+
+Le comte Théodore m'avait aussi donné des lettres pour plusieurs
+personnes, et particulièrement pour madame de Golofkine. Ce n'était pas
+de ces vaines formules de grand seigneur; elles étaient remplies d'un
+intérêt qui ne manque jamais son effet, surtout lorsqu'il vient d'un
+homme aussi distingué sous tous les rapports que l'était le comte
+Théodore.
+
+La comtesse était une personne de beaucoup d'esprit, fort instruite,
+connaissant parfaitement notre littérature, ayant même composé quelques
+jolis ouvrages en français. Ses soirées étaient agréables, quoiqu'on
+l'accusât d'être un peu madame Dudeffant; mais il faut bien qu'il se
+mêle toujours de la jalousie dans les succès, même dans ceux de société;
+la médiocrité ne souffrant rien qui la dépasse.
+
+Depuis que j'avais perdu une partie de l'étendue de ma voix, je m'étais
+attachée à perfectionner les cordes du médium, et surtout à faire valoir
+la musique expressive; c'est celle qui influe le plus sur les organes de
+la multitude, et il n'est pas nécessaire d'être connaisseur pour la
+comprendre. La romance exige de jolies paroles, une musique simple et
+analogue au sujet; elle veut surtout être dite avec expression. J'étais
+à Moscou lorsque la romance de _Joseph_ me fut envoyée. Je ne puis
+rendre l'effet qu'elle produisit, de même que l'_Émigré montagnard_, de
+M. de Chateaubriand.
+
+ Combien j'ai douce souvenance
+ Du joli lieu de ma naissance!
+
+M. Effimowith avait composé un air simple et touchant, bien adapté aux
+paroles. Je ne le chantais jamais sans voir couler des larmes: c'était
+surtout sur mes compatriotes qu'elle produisait le plus d'effet. Ces
+talents de société sont fort recherchés à l'étranger, où ils ne sont pas
+en aussi grand nombre qu'en France. J'avais apporté de Paris de la
+musique nouvelle, qui avait eu un grand succès de salon à
+Saint-Pétersbourg, et par cela même ne pouvait manquer d'obtenir son
+effet à Moscou. Je devins bientôt la chanteuse à la mode; mes
+chansonnettes faisaient fureur, et on en dessinait les sujets dans les
+albums. Tous nos chants d'alors n'étaient que des peintures de
+chevaliers, de bachelettes, de damoiselles. J'avais sur mon album _la
+Sentinelle appuyée sur sa lance, le Départ pour la Syrie, le Troubadour,
+son épée et sa harpe se croisant sur son coeur_.
+
+Si mes légers talents commencèrent mes succès et me firent désirer, je
+dois dire qu'avec le temps je fus admise dans de grandes familles, comme
+une amie de la maison. Je donnais aux jeunes demoiselles des leçons de
+lecture à haute voix; je dirigeais le choix des ouvrages qu'on mettait
+entre leurs mains, et leur faisais chanter les morceaux de musique qui
+étaient le plus en vogue. Il y avait en Russie de charmants compositeurs
+dans la haute société: M. Effimowith, le prince Galitzine et beaucoup
+d'autres.
+
+Je ne mettais à ma complaisance d'autre prix et d'autre intérêt que
+celui de répondre à l'accueil que je recevais de ces dames. C'était en
+1807, les artistes qui méritaient d'être distingués par leur éducation,
+par leurs moeurs et leur tenue dans le monde y étaient parfaitement
+appréciés et traités avec considération.
+
+Lorsque j'avais bénéfice ou concert, c'étaient ces dames qui plaçaient
+mes loges ou mes billets de souscription, toujours payés fort au-dessus
+du prix annoncé. Je n'ai jamais été aussi heureuse à Moscou que dans ces
+premiers temps où je n'avais encore aucun établissement. Insouciante et
+rieuse, je ne songeais pas au lendemain.
+
+Nous avions dans la colonie française une foule de gens aimables, et on
+se réunissait les uns chez les autres. Chacun prenait son jour et
+choisissait sa société. Comme le dimanche il n'y a pas de leçons, et que
+les affaires de commerce sont suspendues, c'était mon jour de réception.
+Mon cercle se trouvait souvent plus nombreux que l'exiguïté de mon
+appartement ne le permettait, quoique j'eusse plusieurs pièces, mais
+elles étaient petites. Heureusement elles donnaient l'une dans l'autre,
+et n'étaient séparées que par des portières qu'on enlevait ce jour-là
+pour faciliter la circulation. J'étais logée dans la maison d'un
+pope[19]; j'occupais seule un joli pavillon entre cour et jardin.
+C'était charmant l'été, mais l'hiver, lorsque la neige arrivait à une
+certaine hauteur, j'aurais risqué d'y rester enterrée comme dans une
+hutte de Lapons, si l'on ne fût venu la déblayer pour rendre le jour à
+mes fenêtres.
+
+Ma société se composait d'artistes de tous pays, d'émigrés donnant des
+leçons, en faisant le commerce. Je veux faire connaître à mes lecteurs
+les personnes qui composaient ce petit cercle du dimanche: elles en
+valent bien la peine, et d'ailleurs j'aurai plus d'une fois l'occasion
+d'en parler. D'abord Fild et mademoiselle Percheron de Mouchi, qui
+auront plus loin un chapitre à part; Tonchi, peintre d'histoire, d'un
+talent distingué, aimable, rempli de gaieté, de trait; il avait de ces
+mots piquants qui se retiennent et courent tous les salons. Musicien,
+comme tous les Italiens, il chantait d'une façon charmante des petits
+airs de sa composition, en s'accompagnant sur la guitare; il faisait de
+jolis contes dans le genre de Boccace. Il avait la prétention d'être
+philosophe à sa manière, et déraisonnait avec beaucoup d'esprit.
+
+Tonchi était l'âme de toutes les sociétés; mais il était bien plus
+aimable encore dans la nôtre, car il apportait plus d'abandon et de
+gaieté que dans les soirées de grands seigneurs, où il savait conserver
+la dignité d'artiste. Fait comme un modèle d'académie, son oeil d'aigle,
+sa chevelure de neige, sa belle taille, ses dents blanches, en
+faisaient, à soixante ans, un homme remarquable.
+
+C'est à cet âge qu'il a fait la conquête de la princesse Gagarine, plus
+jeune que lui, et qui l'a épousé, malgré tous les efforts de sa famille
+pour empêcher ce mariage.
+
+Il y avait à cette époque, dans tous les salons, une table couverte
+d'albums, de papiers, d'écritoires, de crayons. Ceux qui ne faisaient
+pas de musique écoutaient en dessinant, ou bien écrivaient quelques
+folies.
+
+Nos albums étaient remplis de dessins fantasques, de caricatures de
+Tonchi. Il avait fait dans le mien un diable qui s'enfuyait par la
+croisée, emportant la figure de son ami Garenghi, architecte de la cour,
+qu'il avait placée sur une partie du corps que le diable et l'amour ont
+seuls le droit de montrer à nu. Il avait fait aussi mon coeur à
+compartiments, partagé par la moitié. Dans la première, chaque case
+portait le nom d'un de mes amis, et l'autre moitié était pour le comte
+Théodore Golofkine, qu'il savait que j'aimais beaucoup, et Tonchi en
+petites lettres imperceptibles.
+
+J'avais la prétention de donner à souper à ma société, quoique mon
+ménage fût assez mal monté. Je plaçais les dames autour d'une table
+ronde et les hommes où ils pouvaient: sur un coin de mon piano, sur ma
+toilette et sur une jardinière, dont ils froissaient impitoyablement les
+fleurs. Parlait-on d'un rondeau, d'un duo de Boïeldieu, le mélomane
+Ducret[20] quittait son aile de poulet pour se mettre au piano,
+dérangeait les soupeurs, et nous chantait:
+
+ De toi, Frontin, je me défie.
+
+On lui répondait de la table des dames:
+
+ Tu crois du moins à tes appas:
+ Comme toi, quand on est jolie...
+
+Alors les possesseurs du piano le chassaient et reprenaient leurs
+places. Ces messieurs se disaient: «Passez-moi le couteau.» (Je n'en
+avais que quatre à leur service.)
+
+M. Moreau[21] nous racontait l'inconvénient de porter le même nom, quand
+il y a deux églises catholiques où l'on baptise, où l'on marie et où
+l'on enterre; deux églises enfin où les chefs sont à l'affût des
+événements de ce genre, afin de se gagner de primauté.
+
+Le père de M. Moreau avait été fort malade, mais il était parfaitement
+rétabli: il logeait dans le quartier de l'église française. Une autre
+personne du nom de Moreau vint à mourir à quelque temps de là. L'église
+de la Slabode allemande, située à l'autre bout de la ville, en ayant
+connaissance, accourt avec tout son bagage, pour réclamer la préférence,
+et veut absolument rendre les honneurs de la sépulture au père de notre
+ami.--Mais, leur dit ce brave homme, qui déjeunait en ce moment de fort
+bon appétit, je ne puis me rendre à votre invitation, car vous voyez que
+je ne suis rien moins que mort.
+
+L'envoyé n'en voulait rien croire, il prétendait qu'on s'entendait avec
+ceux de l'église française pour frauder les Allemands. On eut beaucoup
+de peine à s'en débarrasser.
+
+«À propos d'histoires de mort, nous dit Antonolini[22], savez-vous celle
+qui arriva à Rodde pendant son voyage à Kiow, où il allait donner des
+concerts. Il fut pris par un fort mauvais temps, et obligé de s'arrêter
+dans un _hisbach_ de paysan, où de loin il avait aperçu de la lumière.
+Après avoir frappé assez long-temps, une vieille femme aux yeux
+éraillés, à la figure ridée, véritable portrait d'une sorcière de
+_Macbeth_, vient entr'ouvrir la porte. Le domestique de Rodde lui
+demande si elle peut donner à coucher à son maître. Elle semble se
+consulter, elle hésite; enfin on lui offre dix roubles, somme énorme
+pour une pauvre paysanne.
+
+«Je n'ai que mon lit, dit-elle, je le donnerai à ce monsieur, et je
+coucherai par terre dans l'autre chambre.--Vous irez à l'écurie si vous
+voulez.»
+
+Les domestiques et les paysans ne sont pas difficiles pour leur coucher;
+ils dorment fort bien par terre ou sur une planche.
+
+Rodde tombait de fatigue. Son domestique mit la voiture et le cheval
+dans un hangar, et fut s'y coucher. Son maître se jette tout habillé sur
+ce lit, qui était très bas. À moitié endormi, il étend le bras, comme
+pour chercher quelque chose, et saisit une main glacée. La frayeur le
+réveille en sursaut, et oubliant fatigue et sommeil, il saute à bas du
+lit, et découvrant un corps mort, il se croit dans un coupe-gorge. Il
+appelle à grands cris et en jurant comme un possédé: la vieille accourt
+plus morte que vive.
+
+«--Misérable! s'écrie-t-il, il y a sous ce lit un homme assassiné?
+
+«--Hélas! monsieur, pardonnez-moi; c'est mon mari. Il est mort ce matin,
+et, pour gagner les dix roubles, je vous ai donné son lit, et je l'ai
+fourré dessous.»
+
+Vous devez penser que Rodde s'empressa de quitter le toit hospitalier de
+cette épouse inconsolable, et que, malgré le mauvais temps, il se remit
+en route.
+
+Les moindres choses servent de pâture à la conversation, dans l'étranger
+comme en province. Mes soirées occupaient beaucoup ces dames. Elles
+n'eussent certainement pas produit cet effet, si elles eussent été comme
+celles de tout le monde; mais la gaieté en faisait seule les frais.
+Chaque dimanche madame Divoff m'envoyait des glaces, des confitures et
+des pâtisseries de toute espèce. La comtesse de Broglie m'avait fait
+cadeau de plusieurs douzaines de couteaux et de fourchettes anglaises de
+ses manufactures. Ma maison commençait à se monter sur un pied imposant.
+
+Quelques Russes fort aimables me reprochaient de ne pas les inviter:
+
+--Non, leur disais-je, point d'étrangers, c'est convenu entre nous; s'il
+en était autrement, ces soirées seraient comme toutes les autres: vous
+feriez fuir la gaieté et le sans-façon, et vous ne vous amuseriez pas.
+
+--Mais, me disait M. Effimowith, je suis un artiste, ne chantons-nous
+pas ensemble mes romances à deux voix?
+
+--Oui, et même avec grand plaisir, car elles sont charmantes, et vous
+les chantez à ravir; mais chez moi nous faisons de la musique pour rire.
+
+Il y avait à Moscou dans ce même temps un certain M. Relly, homme riche,
+magnifique, et tenant un très grand état de maison; il possédait le
+meilleur cuisinier de la ville: aussi tous les grands seigneurs (qui
+sont assez gourmands) allaient-ils dîner chez lui. On le croyait Anglais
+ou Italien, car il parlait parfaitement ces deux langues; il allait dans
+la haute société, et jouait gros jeu.
+
+Comme je le voyais souvent chez ces dames, il me demanda la permission
+de me faire faire un petit pâté aux truffes, par son cuisinier, pour mes
+_petits soupers_, dont on n'avait pas manqué de lui parler. J'acceptai,
+et j'eus grand soin d'en prévenir mes convives, car les truffes étaient
+un grand luxe dans un temps où les communications n'étaient ni si
+promptes ni si faciles qu'à présent. On ne pouvait s'imaginer d'où
+venait cette magnificence.
+
+On commençait à se rassembler, lorsque le fameux petit pâté arriva; il
+était d'une telle dimension, qu'on fut obligé de le pencher sur le côté
+pour le faire passer par la porte; je vis le moment où la salle à manger
+ne pourrait le contenir. On rassembla force papier pour le couper sur le
+rond de bois qui avait servi à le transporter.
+
+On ne peut se faire une idée de toutes les folies qui furent dites
+autour de ce pâté. Je fus généreuse: le lendemain j'en envoyai à toutes
+mes connaissances. Ce pâté avait fait du bruit, car, lorsque M. de
+Narichkine vint à Moscou, il me parla de mon petit pâté. Il était
+connaisseur, et dans le cas d'apprécier le mérite d'un semblable cadeau.
+
+--Je suis seulement inquiet, me dit-il, de savoir comment vous avez pu
+vous en tirer avec vos trois couteaux.
+
+--La comtesse de Broglie y avait pourvu.
+
+--Savez-vous, me dit le grand-chambellan, que vous devriez me remercier
+de vous avoir laissé venir à Moscou, car il paraît que vous y passez
+joyeusement la vie.
+
+--C'est à peu de frais, excellence; quand je n'ai qu'un mauvais souper à
+donner à mes convives, je fais comme la veuve Scarron: je leur raconte
+des histoires.
+
+
+
+
+XIII
+
+Fild et Percherette.
+
+
+Quel est l'étranger ayant habité la Russie en 1806, s'il a vécu dans le
+monde des artistes, qui n'ait connu Fild et Percherette, cette miniature
+si bien proportionnée dans sa petite taille si gracieuse, et dont la
+physionomie spirituelle et les yeux à demi fermés annonçaient l'esprit
+et la malice d'un _blue devel_ (petit diable bleu).
+
+Le nom de Fild était peu connu en France, lorsqu'il vint y faire une
+courte apparition; mais sa réputation était européenne dans le monde
+musical.
+
+Fild a toujours habité les pays étrangers, et particulièrement la
+Russie, où il aurait pu acquérir une grande fortune, s'il n'eût eu toute
+la singularité des artistes, et l'originalité que l'on rencontre souvent
+dans les personnes de sa nation; il en portait le cachet, même dans ses
+compositions. Anglais d'origine, élève de Clémenti, il avait surpassé
+son maître, et l'emportait de beaucoup sur Stebelt pour l'exécution.
+
+Fild avait de l'esprit, et son accent, qu'il avait conservé dans toute
+sa pureté, son bégaiement, rendaient fort comiques ses reparties
+remplies de finesse. Il était d'une figure agréable, et son regard
+annonçait du génie; mais c'était bien de lui qu'on aurait pu dire:
+«qu'il était le gentilhomme le plus débraillé...» Distrait, indolent,
+paresseux, on ne concevait pas comment le génie avait pu se loger au
+milieu de tant de désordre. Son indolence et son insouciance étaient
+telles, que c'était pour lui un supplice d'aller dans le monde, où il
+fallait avoir un peu de tenue, à cette époque surtout, car les
+pantalons, les bottes, les cravates de couleur, ne se portaient que le
+matin, dans un très grand négligé, ou chez des amis. Lorsque Fild était
+forcé d'aller le soir dans un salon, soit pour un concert, soit pour
+faire entendre une écolière, il arrivait avec ses bas mal tirés ou mis à
+l'envers (comme le bon Lafontaine), une cravate blanche, dont les deux
+bouts menaçaient, l'un la terre et l'autre le ciel; son gilet boutonné
+de travers et son chapeau sur le haut de la tête, à la Colin; mais on
+était tellement accoutumé à ses manières fantasques, qu'on n'y prenait
+plus garde. Quoiqu'il eût mis ses leçons à un très haut prix, dans
+l'espoir qu'on y renoncerait, il n'en avait pas moins un grand nombre
+d'élèves.
+
+La riche comtesse Orloff était une de ses écolières de prédilection, non
+pour sa grande fortune, car c'était la chose à laquelle il pensait le
+moins, mais parce qu'elle était la seule qui eût véritablement le
+sentiment de la musique, et que d'ailleurs il n'était pas obligé de se
+gêner pour sa toilette: elle le laissait entièrement libre, sachant bien
+que c'était le seul moyen de le rendre plus exact. Lorsqu'elle jouait
+avec lui des morceaux à deux pianos, s'il avait une observation à lui
+faire, un doigté ou un tril à lui montrer, il roulait le piano de la
+comtesse jusqu'à la portée de sa main, pour ne pas se déranger; mais
+tout cela était charmant et amusait beaucoup ces dames: pourvu qu'elles
+fussent sûres de le posséder, elles lui passaient tout.
+
+Lorsqu'il sortait le matin avec sa voiture (car il avait une voiture),
+il marchait à côté de son équipage, et son valet de chambre y montait
+jusqu'à ce qu'il plût à monsieur de le remplacer; alors Saint-Jean lui
+disait d'un air grave:
+
+--Chez quelle écolière faut-il conduire monsieur?
+
+--Où tu voudras, répondait-il en bégayant.
+
+Comme on savait que c'était toujours à peu près le même dialogue, on
+payait le domestique, afin qu'il se décidât en faveur de telle ou telle
+famille; car, une fois qu'il était là, il y passait la journée, et
+n'allait plus ailleurs. Il arrivait sa pelisse couverte de neige, ayant
+traîné ses bottes de laine blanche, qu'on appelle bottes de Moscou, et
+qui sont très chaudes; jetant tout cela dans l'antichambre, il entrait
+en se dandinant et mettait quelques minutes à bégayer sa première
+phrase.
+
+Malgré cette indolente paresse, il était amoureux (à sa manière) de
+mademoiselle Percheron, qu'il a épousée, et qui, de son côté, avait une
+dose d'originalité qui n'a pas laissé que d'être assez piquante, tant
+qu'elle a été accompagnée de cette grâce qui embellit la jeunesse, mais
+qui, lorsque nous ne sommes plus jeunes, est appelée minauderie, et plus
+tard grimaces, par ces mêmes adulateurs qui brisent l'idole qu'ils ont
+encensée.
+
+Mademoiselle Percheron, que l'on nommait _Percherette_ dans la société,
+possédait un magnétisme de coquetterie qui attirait tous les hommes vers
+elle, et malgré cela elle avait des principes très sévères. Quelques-uns
+de ses adorateurs avaient eu la maladresse d'en devenir très
+sérieusement amoureux, malgré l'expérience des autres papillons qui
+étaient venus se brûler à ce petit flambeau: aussi s'en faisait-elle de
+mortels ennemis.
+
+Je me rappelle qu'un jour, dans le salon de la comtesse Golofkine, une
+des victimes de Percherette, se plaignant à moi de sa perfide
+coquetterie, me disait:
+
+«--Un chapeau au bout d'un bâton suffirait pour lui donner l'envie de
+faire ses petites grâces. Tenez, reprit-il furieux, en la voyant causer
+très bas et d'une manière animée avec Lafont, le violon, quand je vous
+le disais!»
+
+Fild, au reste, ne faisait pas beaucoup d'attention à ce petit manège:
+cela l'aurait dérangé.
+
+Mademoiselle Percheron était une personne bien élevée, instruite, et
+l'une des plus fortes écolières de son prétendu; mais elle n'avait aucun
+ordre, aucune économie... Deux personnes qui se ressemblaient sous
+autant de rapports ne pouvaient faire un heureux ménage, car il faut des
+contrastes: une femme raisonnable aurait eu plus d'empire sur son mari.
+
+Fild ne travaillait que lorsqu'il y était forcé par l'approche de ses
+concerts (il n'y jouait jamais que sa musique); mais il fallait qu'il
+fût long-temps stimulé par ses amis, pour se décider à se mettre à son
+piano et à travailler. Il commençait par se faire apporter un bol de
+grog, dont il faisait un assez fréquent usage (sans se griser,
+cependant), et il relevait ses manches. Alors ce n'était plus l'homme
+paresseux, c'était l'artiste, le compositeur inspiré; il écrivait, et
+jetait ses feuillets au vent, comme la sybille ses oracles, et ses amis
+les recueillaient et les mettaient en ordre. Il fallait être habile pour
+déchiffrer ce qu'il notait; car ce n'étaient que des traits à peine
+formés, mais ils en avaient l'habitude. À mesure qu'il avançait dans son
+oeuvre, son génie s'échauffait à un tel point que ses copistes n'avaient
+presque plus la force de le suivre. Il essayait ensuite ce qu'il venait
+de jeter sur le papier, et c'était admirable, surtout exécuté par lui.
+Un piano n'était pas un instrument ordinaire sous ses doigts. À trois ou
+quatre heures du matin, il tombait enfin épuisé sur son divan, et
+s'endormait. Pendant ce temps, on achevait de mettre les parties au net.
+Le lendemain matin, à son réveil, il prenait plusieurs tasses de café,
+et travaillait de nouveau. Il ne fallait pas alors s'aviser de lui
+parler, fût-ce pour la chose la plus urgente. Ses amis, qui étaient tous
+des gens de mérite, le comprenaient et gardaient un religieux silence,
+car ils savaient apprécier son talent à sa juste valeur.
+
+Quant au produit de son concert, c'est ce qui l'occupait le moins; ses
+billets étaient pris à l'avance, et payés très généreusement.
+
+La réputation de Fild eût été bien plus étendue, s'il avait voulu
+voyager; mais on eut bien de la peine à l'engager à quitter Moscou pour
+aller à Saint-Pétersbourg; et encore ne s'y décida-t-il que long-temps
+après son mariage, lorsqu'à l'exemple de Belzébuth il voulut fuir madame
+Honesta.
+
+Un des amis les plus intimes de Fild, en 1806, et qui faisait partie de
+notre société, était un célèbre harpiste nommé Adams, Anglais comme lui.
+Cet ami faisait tout au monde pour l'empêcher d'épouser Percherette, et
+s'appuyait pour cela sur son extrême coquetterie, prétendant qu'elle
+n'était sage que dans le but de se faire épouser par un artiste qui eût
+un nom, et que, si lui, Adams, voulait lui faire sérieusement la cour,
+elle l'écouterait favorablement. Fild fumait son cigare pendant ce
+dialogue, avec un admirable sang-froid: ce qui mettait Adams en fureur,
+car il avait autant de pétulance que l'autre avait de calme. Cependant,
+à force de lui répéter la même chose, ils se firent un défi, et un pari
+s'ensuivit.
+
+Comme ils n'avaient jamais d'argent ni l'un ni l'autre, ils s'avisèrent
+d'un singulier marché: ce fut de donner à eux trois, Fild, Adams et
+Romberg, un concert dans le carême. Mademoiselle Percheron, n'étant pas
+riche, quoiqu'elle gagnât beaucoup à donner des leçons, on résolut
+qu'elle en ferait partie. Il fut convenu entre les trois associés qu'ils
+paieraient conjointement les frais de la toilette de Percherette; mais
+que, si Adams parvenait à se faire aimer d'elle, il paierait ses atours;
+sinon, ce serait Fild. Romberg, qui n'était pour rien dans cette
+affaire, se trouvait hors de cause, quoi qu'il arrivât.
+
+Quoiqu'Adams n'eût que trois mois pour se faire aimer de Percherette, il
+prétendit que ce temps était plus que suffisant; mais il se trompa. Pour
+s'en dédommager il voulut s'amuser un moment aux dépens de son ami, et
+savoir jusqu'où pouvait aller son sang-froid. Il arrive un matin chez
+Fild, et le trouve étendu nonchalamment, comme à son ordinaire, et
+fumant à côté d'un bol de grog, avec la gravité d'un _hidalgo_.
+
+--Eh bien, mon cher, dit-il à son ami en jetant son chapeau et ses gants
+sur la table, vous étiez si sur de votre fait! Je savais bien, moi, que
+cette coquette serait facile à persuader.
+
+L'autre fumait toujours sans répondre et sans se déranger. Cette
+immobilité met Adams hors de lui et le pousse à dire des choses si
+extraordinaires et si positives, tout en se promenant et se démenant
+dans la chambre, qu'enfin Fild, se redressant de toute sa hauteur, lui
+crie:
+
+--Vous paierez la robe!
+
+Mademoiselle Percheron, qui venait travailler, ouvrit la porte dans le
+même moment, et, voyant Adams qui riait à se rouler par terre, elle ne
+comprit rien à cette scène; Fild, furieux et aussi rouge qu'il était
+pâle d'ordinaire, bégayait plus que d'habitude et faisait des
+contorsions épouvantables pour articuler des mots, de sorte qu'Adams fut
+long-temps sans pouvoir persuader à ce pauvre Fild que c'était une
+plaisanterie.
+
+Cela courut la ville et le mot passa en proverbe; lorsque l'occasion
+s'en présentait, on disait: «_Il paiera la robe_.»
+
+Le ciel, qui se joue de nos vains projets, ne permit pas que ce concert
+eût lieu. Mademoiselle Percheron tomba sérieusement malade, et,
+lorsqu'elle commençait à entrer en convalescence, Adams fut pris d'une
+fièvre chaude, causée par une imprudence; on n'en fait pas impunément
+dans un climat comme celui de la Russie. Adams était l'homme pour lequel
+Fild avait le plus d'attachement; il était son compatriote, et ils
+s'appréciaient l'un l'autre, malgré l'extrême différence de leurs
+caractères, et peut-être à cause de cela. Au moment où sa maladie
+présentait le plus de danger, mademoiselle Percheron entrait à peine en
+convalescence; sans cet excellent docteur Rhéman, depuis médecin de
+l'empereur[23], elle aurait succombé. Il avait recommandé sur toutes
+choses que l'on ne parlât point à cette jeune personne de l'état
+désespéré où se trouvait Adams. Fild se partageait entre son ami et sa
+maîtresse, et, malgré son insouciance habituelle, on voyait facilement
+qu'il était très affecté. Je venais le remplacer auprès de Percherette
+toutes les fois que cela m'était possible, car j'étais très occupée
+alors, et ne pouvais lui donner que quelques heures.
+
+Un jour que, toute parée, j'attendais Fild depuis long-temps pour me
+conduire dans une maison, je le vis entrer. Je lui demandai avec
+empressement comment se trouvait son ami. Il ne répondit pas et baissa
+la tête pour cacher les larmes qui roulaient dans ses yeux. Mademoiselle
+Percheron lui relève les cheveux, et, portant la main sur son front:
+
+--Qu'avez-vous, mon cher? lui dit-elle avec ce ton mignard qui lui
+allait si bien alors; est-ce qu'Adams n'est pas mieux? Il ne faut pas
+vous tourmenter ainsi. Et elle lui répéta tous les lieux communs usités
+en pareille circonstance. Il a un habile médecin, ajouta-t-elle, et, à
+son âge, on revient de loin.
+
+Alors il la regarde avec cet air étonné qui était l'expression assez
+habituelle de ses yeux:
+
+--Comment voulez-vous qu'il en revienne, puisqu'il est mort!
+
+Il fallait que la nouvelle fût aussi triste pour qu'elle ne nous fît pas
+rire, dans le premier moment, par la manière dont elle nous fut
+annoncée. Nous en fûmes très affectés, car c'était une chose horrible de
+voir un jeune homme aussi rempli d'avenir et de talent mourir par une
+imprudence. Adams était d'ailleurs celui qui avait la plus d'empire sur
+son ami, et l'empêchait souvent de faire des sottises ou d'être la dupe
+des autres.
+
+Le mariage projeté depuis si long-temps fut enfin fixé au mois de
+septembre 1807.
+
+Il y avait à Moscou un vieux Français nommé M. Dizarn, ancien émigré,
+négociant estimé et le doyen de la colonie française. C'était à lui que
+mademoiselle Percheron avait été recommandée à son arrivée en Russie, et
+il lui portait un intérêt paternel.
+
+Il vint avec elle pour me prier de lui servir de mère à la cérémonie
+nuptiale; M. Dizarn devait servir de père à Fild. Nous convînmes
+ensemble de nous occuper des préparatifs nécessaires, présumant qu'aucun
+des deux n'était capable de le faire. Nous voulûmes d'abord leur avoir
+un logement convenable, car Fild ne pouvait guère recevoir sa nouvelle
+épousée dans le sien, quoiqu'il ne manquât pas d'un certain luxe dans
+son genre, mais il portait le cachet d'originalité du possesseur. Une
+grande pièce entourée de divans très bas, avec des piles de coussins
+comme on en rencontre dans la plupart des logements en Russie, servait
+merveilleusement l'indolente paresse de Fild, et lui donnait l'air d'un
+pacha, lorsqu'il fumait une longue pipe de bois de sandal, enveloppé
+dans sa robe de chambre fourrée de petit-gris; près de lui était une
+petite table sur laquelle se trouvaient un plateau, des carafons de
+rhum, et un réchaud à l'esprit-de-vin.
+
+Les murailles étaient tapissées de porte-cigares, de pipes de tous les
+pays et de toutes les formes, de petits sacs à tabac turc, en cachemire,
+de cigares de la Havane; tout cela était d'un très grand luxe, car il y
+a des pipes et des porte-cigares qui sont d'un prix énorme. Des
+yatagans, des poignards damasquinés et ornés de pierreries; quelques
+objets en fer et or, de la manufacture de Toula; tous ces présents, qui
+lui avaient été faits par les admirateurs de son talent, étaient placés
+sans ordre çà et là dans la chambre. Une grande table ronde, couverte de
+musique, d'écritoires à moitié renversées, et de plumes pittoresquement
+jetées; des chaises mal rangées; quatre croisées sans rideaux, et pour
+les amis un très beau piano, tel était l'ameublement de ce pacha d'une
+nouvelle espèce.
+
+C'est ainsi que nous le trouvâmes lorsque nous vînmes le chercher pour
+lui faire voir l'appartement qu'il devait occuper le jour de son
+mariage. Nous eûmes beaucoup de peine à le découvrir au milieu du
+brouillard de fumée dont lui et ses amis s'encensaient gravement. Une
+pareille habitation n'eût guère convenu à une petite maîtresse comme
+Percherette. Lorsque nous lui eûmes fait voir le logement, il le trouva
+beaucoup trop beau pour lui, et il fut inquiet de savoir où il pourrait
+recevoir ses amis et placer son chien. Nous lui montrâmes une pièce
+disposée tout exprès, et absolument semblable à celle qu'il regrettait;
+alors il ne s'embarrassa plus de rien.
+
+Comme nous logions tous trois près les uns des autres, ils dînèrent chez
+moi le jour du mariage, qui devait se célébrer le soir, avec un M.
+Jonhes, qui avait en quelque façon remplacé Adams auprès de son ami, à
+l'exception cependant que celui-ci était aussi flegmatique que l'autre
+l'était peu.
+
+Jonhes devait être un de leurs témoins. Après le dîner, je suivis
+mademoiselle Percheron pour présider à sa toilette. Fild se mit à mon
+piano et s'étudia à jouer faux et hors de mesure, pour imiter une
+demoiselle de la société. J'engageai son ami à ne pas le laisser se
+livrer trop long-temps à cette intéressante occupation, car il était
+capable d'oublier qu'il se mariait le soir, d'autant plus qu'il m'avait
+raconté quelques jours auparavant une anecdote qui n'était pas faite
+pour me rassurer.
+
+--Comment, depuis que vous êtes ici, n'avez-vous jamais eu l'envie
+d'aller faire un voyage en Angleterre? lui disais-je.
+
+--Oh! oui, j'en ai eu le désir, mais je n'ai pu le faire. J'ai commis un
+crime dans ce pays.
+
+--Ah! mon Dieu, vous me faites peur; qu'avez-vous donc fait?
+
+--J'ai fait une promesse de mariage à une demoiselle, et la veille de la
+noce j'ai réfléchi que je ne voulais pas me marier, et je suis parti
+pour la Russie.
+
+Je craignais qu'il ne lui prît fantaisie d'en faire autant. Cette fois,
+s'il n'oublia pas la femme, il oublia l'heure de la cérémonie. Étant
+revenue chez moi pour chercher quelque chose, je le retrouvai à la même
+place. Je me fâchai sérieusement, et l'envoyai faire sa toilette de
+marié.
+
+En arrivant à l'église, nous l'aperçûmes à côté de M. Dizarn; il avait
+l'air d'un petit garçon qui va faire sa première communion.
+
+Notre excellent pasteur, l'abbé Surrugue, curé de l'église catholique,
+avait voulu se signaler, en leur faisant un service en musique. Fild
+vint tout doucement auprès de moi, et me dit:
+
+--Il chante faux, M. le curé.
+
+Il ne leur en fit pas moins un discours touchant sur l'harmonie du
+mariage et sur toutes les harmonies. Pendant ce temps, le marié s'était
+aperçu qu'il avait oublié l'anneau d'alliance, et qu'il n'avait point
+emporté d'argent. On courut chercher l'anneau; quant à l'argent, M.
+Dizarn y suppléa. La cérémonie terminée, nous nous réunîmes pour souper,
+dans leur nouvelle habitation. Lorsqu'on voulut se mettre à table, on
+chercha le marié; il était resté dans le milieu du salon, l'examinant
+dans tous ses détails: le moment était bien choisi.
+
+Au dessert, Jonhes se mit à nous raconter une histoire fort longue, et
+qui commençait un peu à languir. Fild se lève tout à coup, et dit à
+l'abbé Surrugue, placé près de lui:
+
+--J'ai bien retenu cette histoire; je la raconterai à Jonhes le jour de
+ses noces.
+
+C'est ainsi que se termina ce singulier mariage. Je trouvai Fild le
+lendemain matin, déjeunant avec sa femme, et enveloppé d'une superbe
+robe de chambre d'étoffe turque, dont le comte Soltikof lui avait fait
+cadeau; ainsi que d'une de ces pipes, que l'on fume dans un bocal de
+cristal.
+
+
+
+
+XIV
+
+Le printemps en Russie.--Costumes nationaux dans les villages.--Les
+tsigansky.--Leurs danses et leurs chants.--Leurs usages.--La fête du 1er
+mai.--Les marchands russes.
+
+
+Lorsque le mois de mai ramène le printemps, cette saison, désirée dans
+toutes les contrées, acquiert un charme plus particulier dans un pays où
+le soleil, qui commence à adoucir la température, fait disparaître cette
+neige qui vous a fatigué les yeux pendant huit mois. Ce changement
+s'opère comme par un coup de baguette, et fait succéder un tapis de
+verdure au linceul qui ensevelissait la terre. De jeunes bourgeons se
+laissent bientôt apercevoir sur les arbres. Je n'ai jamais éprouvé un
+plaisir aussi vif à voir renaître la verdure. La végétation est
+tellement active, qu'elle fait en trois mois ce qui ne se produit qu'en
+six dans les climats tempérés, où cette verdure ne nous quitte que
+partiellement. Les privations font mieux apprécier les douceurs de la
+vie: Aussi ce 1er mai est-il célébré dans toutes les villes de la Russie
+par une promenade à peu près semblable à celle de Longchamps. À
+Pétersbourg, ainsi qu'à Moscou, elle se compose d'une file de brillantes
+voitures: Cela n'a rien d'extraordinaire, mais au temps dont je parle on
+avait encore à Moscou tous les anciens usages, et les anciens costumes,
+qui ont tant de charme pour les étrangers et surtout pour les artistes.
+
+Depuis que le commerce russe a voulu adopter les habits européens,
+Moscou a perdu le cachet qui allait si bien à cette ville, d'un aspect
+asiatique, aux coupoles dorées et dont le croissant surmonté d'une croix
+rappelait la conquête de la foi, sur la loi Musulmane. Le premier jour
+de mai était consacré à la noblesse et le lendemain aux marchands
+russes, classe plus riche que beaucoup de grandes familles nobles. Comme
+à cette époque de l'année il ne fait pas encore très chaud, les
+seigneurs faisaient d'avance dresser des tentes magnifiques, et de beaux
+tapis de Perse couvraient la terre et garantissaient de l'humidité. Un
+lustre était placé au milieu, et un peu plus loin, il y avait une autre
+tente, dans laquelle on disposait le service.
+
+Après s'être promené dans des voitures élégantes ou à pied, on se
+réunissait pour dîner: le soir on relevait les portières des
+_Marquises_, et on se rendait des visites. C'est alors que les tsigansky
+venaient danser la tsigansky et jouer de la _balalaye_ et du tambourin:
+c'est surtout à cette fête de mai qu'elles portent le costume de leur
+nation le plus élégant. Il se compose d'une tunique ou d'une jupe noire
+bordée de galons, sur laquelle elles mettent un corsage d'une étoffe
+riche, et lacé sur le devant ou rattaché avec de brillantes agrafes.
+Leur poitrine est couverte de colliers en ambre, ou en coraux retenus
+avec des chaînettes d'argent; leurs bras sont entourés de perles de
+couleur et de bracelets; et elles ont des boucles d'oreilles très
+longues. Plus elles peuvent réunir de bijoux, de dorures et de perles,
+et plus leur costume est de bon goût, par la manière dont elles
+disposent ces ornements; aussi les plus célèbres reçoivent-elles
+beaucoup de cadeaux, même des dames, lorsqu'elles sont en vogue.
+
+Les tsigansky portent sur l'épaule un manteau d'un léger tissu rouge,
+attaché avec une agrafe, et découpé en pointes dont chacune est garnie
+de piécettes, qu'elles percent et qu'elles cousent ensuite comme une
+frange: ce sont souvent des ducats qu'on leur donne, qu'elles y
+emploient. Leur cheveux, d'un noir d'ébène, sont partagés sur le milieu
+et retombent en tresses sur leurs épaules; elles portent une petite
+couronne d'où s'échappent des boules creuses, remplies de baumes ou de
+parfums.
+
+Lorsqu'elles commencent à danser, elles détachent avec grâce leur petit
+manteau et le font tourner comme dans un pas de châle. Quoiqu'elles n'y
+mettent aucune étude et que le caprice seul dirige leurs mouvements,
+cela ne laisse pas que d'avoir beaucoup de charme. Quand elles agitent
+leur manteau au-dessus de la tête, les piécettes dont il est frangé,
+font un petit bruit fort bizarre. Les hommes qui les accompagnent,
+chantent parfois en second dessus et même en trio avec la basse, ce qui
+produit une jolie harmonie. La danse des hommes ressemble alors à la
+Cosaque, et les motifs des airs se reproduisent comme dans les chants
+russes, mais les chanteurs habiles ou bien organisés les varient à
+l'infini.
+
+C'est surtout l'air de la tsigansky qui a inspiré les compositeurs; ils
+ont puisé dans les motifs des airs russes un thème à de charmantes
+variations.
+
+ _Ya tsigansky Maladoï
+ Ya tsigansky ni prostoï._
+
+ «Je suis une jeune tsigansky,
+ Je ne suis pas à dédaigner[24].»
+
+Les Tsigansky sont des bohémiens, espèce de parias chassés de l'Inde
+dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Cette race nomade s'est
+répandue dans plusieurs contrées de l'Europe sous différents noms, pris
+dans les pays qui les accueillaient, ou pour mieux dire, les toléraient;
+mais les tsigansky furent les premiers qui vinrent en Russie il y a
+plusieurs siècles.
+
+Ces peuples arrivent avec leurs tentes et campent à la porte des villes
+lorsqu'ils en ont obtenu l'agrément de la police. On ne leur permet
+jamais d'occuper aucune maison dans les villes, car on connaît trop bien
+leur adresse à s'emparer du bien d'autrui, et l'on est toujours en
+défiance. Malgré la surveillance qu'on exerce sur eux et même en dehors
+des portes, les paysans ont souvent à regretter quelques volailles,
+quelques lapins, et leurs provisions disparaissent comme par
+enchantement.
+
+Le comte Théodore Golofkine, avant son départ pour les pays étrangers,
+voulut me mener voir leur camp placé hors de la Porte Rouge.
+
+Comme nous étions dans l'hiver, les hommes travaillaient au dehors,
+soignaient les chevaux et le bétail et fendaient du bois. Ils étaient
+vêtus de la chemise rayée sur le pantalon, et du cafetan doublé de peau
+comme les mougicks[25]. Les vieilles femmes, affublées de tous les
+haillons qu'on leur avait donnés, étaient vraiment hideuses à voir;
+elles étaient restées dans les tentes pour préparer les aliments. On
+apercevait grimpant sur les chariots, comme des écureuils, tous les
+petits enfants en chemises, la tête et les pieds nus: ils couraient dans
+la neige pour demander l'aumône aux passants et aux curieux; tout ce
+petit peuple cuivré ressemblait à des singes. Il y a cependant parmi eux
+de belles filles et de beaux garçons.
+
+Les tentes dans lesquelles on faisait venir les tsigansky étaient
+rangées dans le bois de Marienroche, dont les arbres bordant les allées,
+étaient illuminés en verres de couleur: cela formait un fort beau
+coup-d'oeil. Le public qui venait prendre part à ces jeux, y restait
+jusqu'à ce que la file de voitures se fût reformée pour rentrer en
+ville. Le lendemain, les allées du bois de Marienroche, prenaient un
+nouvel aspect; elles appartenaient alors aux marchands russes, qui
+n'avaient point encore changé leurs riches costumes pour le frac et les
+robes. Les grandes dames venaient à cette promenade en négligé et comme
+spectatrices; les marchands arrivaient dans des droschkis traînés par
+deux beaux chevaux qu'ils conduisaient eux-mêmes. Ils portaient le
+cafetan de drap bleu doublé de soie, et serré sur les reins par une
+écharpe d'étoffe turque, tramée d'or et d'argent; pantalon large et des
+bottines; les cheveux coupés en rond; la barbe et le chapeau qui ont une
+forme particulière à ce costume.
+
+Les femmes, au fond de leur droschkis, avaient une cadsaveka de brocard
+ou de velours, doublée d'une belle fourrure; une robe en damas vert ou
+cerise, bordée d'un large galon d'or et de deux autres sur le devant,
+séparés par une rangée de boutons. Leur cakochnique (coiffure du pays),
+était fermé et couvert de pierreries, de perles fines, de petites
+franges en perles pendantes sur le front; (les femmes ne montrent pas
+leur cheveux); elles avaient des boucles d'oreilles, des chaînes; enfin
+le costume le plus riche. Quelques-unes portaient un voile lamé sur le
+cakochnique; c'étaient les femmes de Casan ou de Thwer: ce coup-d'oeil
+était magnifique.
+
+Maintenant, les marchands russes donnent une brillante éducation à leurs
+enfants, qui font presque tous de grands mariages; car leur fortune est
+considérable; mais les pères ont encore, pour la plupart du moins,
+conservé jusqu'à présent la vie simple et le costume primitif de leurs
+ancêtres. De jour en jour, cette classe change ses habitudes, et bientôt
+il ne restera plus que les petits boutiquiers qui rappelleront ce qu'ils
+étaient il y a trente ans. Je conçois que la civilisation y gagne, mais
+on y perd le charme de la nationalité.
+
+
+
+
+XV
+
+La comtesse Strogonoff.--Son château.--Les fêtes d'hiver.--Jardin
+factice.--Fêtes d'été.
+
+
+Cette première année passée, mon existence devint plus posée.
+
+J'étais très répandue dans la société russe, et l'on m'y traitait avec
+une grande bienveillance.
+
+La comtesse Strogonoff, personne âgée et infirme, mais aimable et gaie,
+m'avait prise en amitié. Comme elle aimait les arts, la poésie, je lui
+lisais souvent les ouvrages de nos meilleurs auteurs, qu'elle était fort
+à même d'apprécier. Tout ce qui paraissait de nouveau en France, lui
+était aussitôt envoyé.
+
+La comtesse possédait une grande fortune, et elle en usait avec
+magnificence. Sa maison de ville était riche, élégante et de bon goût.
+Sa campagne, à Bradzoff, était une véritable petite Suisse; on y avait
+réuni les fêtes les plus pittoresques, et cela faisait d'autant plus
+illusion, que le climat de Moscou est beaucoup plus doux que celui de
+Saint-Pétersbourg.
+
+Elle donnait des fêtes charmantes l'été, et lorsqu'on la voyait au
+milieu de la société brillante qu'elle avait rassemblée, courir les
+jardins, les labyrinthes, les forêts, dans une chaise roulante qui avait
+un mouvement très rapide, on eût pris cette bonne petite vieille pour la
+fée de cette île enchantée, tant elle était mignonne et soignée.
+
+Elle m'avait proposé sa maison, une voiture et des gens à mes ordres, si
+je voulais entrer chez elle en qualité de lectrice, et je l'avais
+accepté; mais je ne voulus recevoir aucun traitement, car c'eût été
+enchaîner ma liberté.
+
+Je vaquais à mes occupations du théâtre, je voyais mes amis et les
+personnes de la société auxquelles je ne voulais point renoncer. Je
+mettais d'ailleurs beaucoup de complaisance à lui faire des lectures ou
+de la musique, surtout les jours où elle recevait.
+
+La comtesse avait dans sa maison de ville un pavillon chinois, dont les
+meubles, les tentures, les tableaux, avaient été apportés par des
+marchands de Canton, qui venaient chaque année à la foire de Makarieff.
+Près de ce pavillon se trouvait une magnifique serre, dans laquelle on
+donnait les fêtes d'hiver. Des arbres d'une assez grande hauteur
+semblaient y avoir pris racine et formaient de belles allées. On
+rencontrait à chaque pas des caisses d'orangers, des fleurs de toutes
+les saisons, des arbres couverts de fruits, que l'on attachait d'une
+manière très adroite.
+
+Cette serre avait une assez grande dimension, et était éclairée par le
+haut avec des verres dépolis qui renvoyaient une lumière semblable au
+crépuscule du mois de juin. Aucun poêle, aucun feu, ne se laissant
+apercevoir, on eût dit la température du printemps. Des oiseaux
+voltigeaient dans les arbres, et de temps en temps on entendait leurs
+chants.
+
+Lorsqu'on regardait à travers les doubles croisées, dont les carreaux
+étaient d'un seul jet de verre de Bohême, on voyait la neige qui
+couvrait les maisons; on entendait les roues des voitures crier sur la
+glace, et l'on apercevait la barbe des cochers ainsi que leurs chevaux
+couverts de givre.
+
+Ce sont là de ces merveilles que l'on ne peut apprécier que dans un
+climat glacé, où l'on aime à rappeler, par des contrastes, les douceurs
+des pays méridionaux et l'âpreté des contrées du Nord, réunie à force
+d'art.
+
+
+
+
+XVI
+
+Club de la noblesse.--Les théâtres particuliers des seigneurs.--Les
+artistes.--Soirée chez la comtesse de Broglie.--La romance d'_Atala_ de
+M. de Chateaubriand.--M. de Lagear.--Le Kremlin.--M. de Rostopschin.
+
+
+Les plaisirs d'hiver, tels que les montagnes de glace, les parties de
+traîneaux, remplacèrent les fêtes de l'été. La noblesse de Moscou
+pouvait donner une idée des satrapes de l'Orient. L'assemblée des nobles
+avait lieu en hiver, une fois par semaine, depuis six heures du soir
+jusqu'à deux ou trois heures du matin. Ce club n'était composé
+absolument que de nobles; les banquiers, même les plus renommés, n'y
+entraient pas. Il y avait dans cette assemblée qui ne peut se comparer à
+aucune autre, environ deux mille six cents abonnés, dont dix-sept cents
+femmes. La raison de la différence qui existait entre le nombre des
+hommes et celui des femmes, c'est que tous les jeunes gens appartenant à
+la noblesse, étaient au service et presque toujours à leur corps. Les
+hommes payaient vingt-cinq roubles par an, les femmes dix. On y trouvait
+toutes sortes de rafraîchissements, et l'on y soupait à douze roubles
+par tête. L'emplacement était superbe, et construit aux frais de la
+noblesse. La grande salle était soutenue par vingt-huit colonnes jointes
+ensemble par une balustrade et une galerie dans laquelle on avait un
+coup-d'oeil magnifique; on n'y entrait que par billets.
+
+Beaucoup de grands seigneurs avaient des salles de spectacle, et
+quelques-uns donnaient des opéras et des ballets. Ceux qui composaient
+ces troupes, appartenaient au seigneur, qui désignait à chacun le rôle
+qu'il devait jouer. Au gré du maître, l'un avait été fait acteur,
+l'autre chanteur, celui-ci danseur, celui-là musicien!
+
+Comme pendant le carême on ne joue pas la comédie, ces salles étaient
+données alors par les seigneurs aux artistes pour y donner des concerts
+de souscription; lorsque j'annonçais quelques-unes de ces soirées du
+carême, elles avaient lieu dans une de ces salles, et le plus souvent
+dans les plus brillants salons et sous le patronage des dames. C'était
+une manière honnête de payer le prix de ma complaisance; et les
+souscriptions me rapportaient beaucoup d'argent et de nombreux cadeaux.
+Je ne me dissimulais pas que parmi elles, il y en avait qui ne me
+recherchaient que parce que j'étais à la mode, mais elles avaient assez
+de tact pour ne pas le laisser apercevoir. Comme les demoiselles et même
+les jeunes dames de la maison chantaient avec moi, je ne pouvais me
+plaindre que parfois on abusait de ma complaisance; mais toutes
+cependant n'avaient pas le même tact, et la petite anecdote que je vais
+rapporter me donna l'occasion de déployer ce sentiment de dignité qui
+devrait toujours être dans le coeur des artistes.
+
+J'étais très bien reçue chez la comtesse de Broglie[26], dont le mari
+était un homme d'esprit et de goût. Elle m'écrivit un jour, que voulant
+me faire rencontrer avec un de mes compatriotes, M. le comte de Lagear,
+qui revenait de Constantinople, elle m'enverrait chercher à six heures.
+
+Ce genre d'invitation, me parut assez bizarre de la part d'une personne
+chez laquelle j'étais habituellement reçue. Il est d'usage dans les
+maisons russes, qu'une fois admis, vous y veniez sans invitation, et
+l'on vous saurait mauvais gré si vous n'y alliez pas assez souvent:
+c'est une des vieilles coutumes de l'hospitalité qui se pratique
+toujours.
+
+À peine arrivée, la comtesse vint à moi, «J'ai tant parlé de vous à M.
+de Lagear, me dit-elle, je lui ai tant vanté votre extrême complaisance,
+et vos jolies romances, que je lui ai donné un vif désir de vous
+entendre.
+
+Je ne trouvai pas cette invitation fort obligeante; il suffisait, pour
+que j'en fusse blessée, que celui devant qui elle désirait que je me
+fisse entendre, fût un Français, que je voyais pour la première fois, et
+qui ne connaissait pas encore la manière dont j'étais reçue dans le
+monde; je ne voulais pas qu'on eût l'air de me faire venir pour amuser
+M. le comte de Lagear. Cette invitation étant faite d'une manière à
+laquelle je n'étais pas accoutumée, je pris la ferme résolution de ne
+pas chanter. Je fus placée à table près de M. de Lagear, qui était un
+homme très aimable, et nous causâmes pendant tout le dîner. Je n'en fus
+que plus résolue à me faire voir avec quelqu'avantage aux yeux de mon
+compatriote.
+
+Aussitôt après le dîner, la comtesse fut chercher une harpe, et vint
+elle-même la mettre dans mes mains...
+
+--Ah! madame la comtesse, j'ai un regret infini de ne pouvoir répondre à
+votre attente, mais vous savez que je ne suis pas assez forte sur cet
+instrument et que je n'en joue que pour m'accompagner.
+
+--Mais je le pense bien ainsi, et c'est pour cela que je vous l'apporte.
+
+--Je suis horriblement enrhumée, madame la comtesse, et il me serait
+impossible de chanter.
+
+--Vous ne vous fatiguerez pas, vous chanterez tout bas, ce que vous
+voudrez.
+
+--Vous compromettriez, si je chantais, cette brillante réputation que
+vous avez bien voulu me faire, car il m'est impossible de donner un son.
+
+Toutes les instances, toutes les flatteries que l'on put employer,
+furent inutiles, je ne voulus point céder.
+
+La comtesse se mordait les lèvres, et je voyais à sa figure, combien
+elle était désappointée; je m'attendais à quelques mots piquants; mais
+j'étais disposée à répondre, quoique avec politesse, et à ne pas me
+laisser humilier, dussé-je me brouiller avec elle. Je savais me tenir à
+ma place, quelque avance qu'ont pût me faire, mais je n'aurais pas
+souffert non plus qu'on m'en fît sortir.
+
+Quand, dans un concert, on invite un artiste pour chanter, il aurait
+mauvaise grâce à se faire prier; mais lorsqu'on le reçoit en tout temps,
+en ami de la maison, on doit lui demander plus convenablement un acte de
+complaisance: aussi, lorsque la comtesse me dit avec assez d'amertume.
+
+--Quand on veut inspirer de l'intérêt dans la société, il faut au moins
+faire quelque chose pour elle.
+
+--Je pensais, madame la comtesse, lui répondis-je, n'y avoir pas manqué
+jusqu'à présent, et je croyais que la complaisance ne devait point aller
+jusqu'à compromettre ma santé; cependant, ajoutai-je, je veux vous
+prouver ma bonne volonté à vous être agréable; même aux dépends de mon
+amour-propre.
+
+On battit des mains, et me levant aussitôt, je fus chercher une guitare
+placée à l'autre extrémité du salon; je préludai pour me remettre un
+peu, car j'étais très émue. Je chantai ces strophes d'_Atala_, pour
+lesquelles on m'avait fait une charmante musique:
+
+ Heureux qui n'a point vu l'étranger dans ses fêtes,
+ Qui, ne connaissant point les secours dédaigneux,
+ A toujours respiré, même au sein des tempêtes,
+ L'air que respiraient ses aïeux.
+ La nonpareille des Florides,
+ Satisfaite de ces forêts,
+ Ne quitte pas ces eaux limpides,
+ Ces bois ni ces bocages frais;
+ Dans sa retraite toujours belle,
+ Le ciel brille d'un jour serein,
+ En d'autres pays aurait-elle
+ Son nid parfumé de jasmin.
+
+Nous échangeâmes un coup-d'oeil avec M. de Lagear, et je vis qu'il était
+très satisfait de mon chant. La comtesse avait trop d'esprit pour se
+fâcher de l'à-propos.
+
+--Ô ma chère _Fleurichette_[27], me dit-elle en riant, les nids de votre
+pays ne sont point parfumés de jasmin.
+
+--J'en conviens, repris-je, continuant la plaisanterie, mais vous ne
+pouvez me reprocher d'être venue les chercher dans le vôtre.
+
+--Vous êtes une mauvaise tête, me dit-elle en m'embrassant.
+
+De ce moment, je chantai tout ce qu'on voulut. Cette petite anecdote se
+répandit promptement et ne me fut point défavorable, car elle me donna
+une attitude dont personne n'essaya de me faire sortir.
+
+Je voyais souvent chez ces dames, M. Demetrieff, homme très instruit et
+très savant; je lui témoignai le désir que j'avais de voir le Kremlin,
+et il eut la complaisance d'être mon cicérone. Il entra dans tous les
+détails qui pouvaient m'intéresser sur les choses curieuses que
+renfermait cet édifice, palais des tzars, qui fut pris et brûlé par les
+tartares et reconstruit peu de temps après. Je fis des notes en rentrant
+chez moi, et je m'en félicite doublement, car bientôt après on enleva
+tous les objets pour les soustraire à l'armée qui s'approchait. La
+richesse des tombeaux, les ornements de l'église sont d'une magnificence
+idéale, surtout le jour de la résurrection.
+
+Le trésor est dans des chambres voûtées qui renferment plusieurs
+armoires remplies de différents ornements d'églises; de forts beaux
+manuscrits avec des perles orientales sur les couvertures; des crucifix
+d'or garnis de perles et de diamants; des habits de pope, enrichis de la
+même manière; deux calices en fort belle agathe; des vases de jaspe, et
+beaucoup d'autres objets extrêmement riches.
+
+C'est dans l'église de Saint-Michel, que l'on enterrait les tzars, et
+Pierre II est le dernier qui y ait été déposé. L'on voit sur l'autel le
+dais qui a servi à son enterrement. À côté de la cathédrale est l'ancien
+palais des patriarches; c'est là que l'on conserve toutes les richesses
+de l'église.
+
+Le palais métropolitain a aussi son trésor et ses ornements. Le bonnet
+que porta Platon serait bien extraordinaire, si la pierre du milieu
+était naturelle comme on me l'a dit; c'est une agathe dans laquelle on
+aperçoit un petit crucifix très bien dessiné, et au bas, un moine en
+prières.
+
+Le palais des tzars est un édifice gothique; auquel on monte par un
+escalier en pierre, qui est en dehors; il est célèbre pour avoir été le
+théâtre des massacres commis par les Strelitz sur la personne de
+Narechekine et sur d'autres grands de l'empire. Dans la première
+chambre, on voit les habillements de Catherine Ie, d'Élisabeth, de
+Pierre Ier, de Pierre II, de l'impératrice Anne: tous ces habits sont
+riches et bien conservés. À droite est un trône à deux places, qui a
+servi à Pierre Ier. J'ai remarqué aussi une paire de bottes qu'il
+mettait les jours de cérémonie, et une autre ayant des clous fort
+pointus sous le talon pour la fête de l'Épiphanie: ce jour est consacré
+à la bénédiction des eaux sur la glace, les mères vont plonger leurs
+enfants dans le trou pratiqué pour cette cérémonie. Cet antique usage
+s'observe encore aujourd'hui.
+
+Le manteau de Catherine II a, m'a-t-on dit, quarante-quatre pieds de
+longueur; douze chambellans le portaient les jours de cérémonie. Il y a
+aussi dans ce palais une prodigieuse quantité de vases, de candélabres,
+des bassins en or massif, un trône en même métal donné par un sophi de
+Perse et qui a servi au couronnement de Catherine II; les couronnes de
+Sibérie, d'Astracan de Casan, celle qui fut envoyée par l'empereur de
+Constantinople lors de sa conversion à l'église grecque: que cette
+couronne est d'or, et aux trois branches, il y a des perles orientales,
+qui par leur grosseur, sont d'un très grand prix, et une croix pectorale
+en diamants. L'armoire qui renferme les couronnes est la plus riche de
+ce trésor. Dans une autre armoire vitrée, sont les habits qui ont servi
+au sacre de Paul Pétrowitch, d'Alexandre Pawlotzki; une poupée en cire,
+représentant l'impératrice Élisabeth, encore enfant, dans le costume du
+temps; une horloge dans laquelle est un pape et des cardinaux qui le
+saluent en passant devant lui, et près de là une toilette tout en ambre.
+Dans la salle du bas sont des guerriers à pied et à cheval, armés à
+l'antique; l'armure complète d'Alexandre Newsky, et des sabres enrichis
+de diamants, etc., etc.
+
+C'est sous le règne de l'impératrice Anne, qu'eut lieu le spectacle
+burlesque des noces d'un de ses bouffons avec une fille du peuple.
+
+Les fêtes de ce mariage se donnèrent dans un palais de glace construit à
+cet effet. Tous les ornements, les meubles du palais, le lit même
+étaient de glace, ainsi que les canons et mortiers, dont on fit quelques
+décharges pendant la fête. Il s'y trouva des personnes des deux sexes de
+chaque gouvernement des contrées soumises à la Russie, toutes vêtues du
+costume de leur pays. Les époux furent promenés dans la ville,
+accompagnés de ce cortège bizarre, et enfermés dans une cage portée par
+un éléphant. Cette fête ne fut remarquable qu'à cause de ce singulier
+palais de glace, qui était, dit-on, un chef-d'oeuvre dans son genre, et
+qui fixa les regards des curieux jusqu'au dégel suivant. La rigueur de
+l'hiver de 1740 avait beaucoup aidé au succès de cette folle entreprise.
+
+Mais revenons à la société russe de 1808, dont je me suis fort éloignée;
+je vais terminer par quelques mots sur M. de Rostopschin. Je voyais
+beaucoup cet homme célèbre dans les maisons que je fréquentais le plus
+habituellement, et je ne sais pourquoi j'éprouvais pour lui un sentiment
+de répulsion que je ne pouvais définir. Cependant j'avais du plaisir à
+l'entendre causer, car sa conversation était instructive, attachante,
+piquante même, et parfois entrecoupée par un de ces traits saillants,
+qui ne manquent jamais de produire leur effet. Je me suis souvent
+rappelée une réponse qu'il fit au comte Rasomosky. Le comte se plaignait
+de ne pouvoir se débarrasser d'une famille à laquelle il avait permis
+d'habiter un pavillon dans son château de Petrosky en attendant que leur
+maison fût libre.
+
+--Je m'y suis pris de toutes les façons, disait-il, pour leur faire
+entendre que ce pavillon m'est nécessaire; mais je n'ai pu trouver un
+moyen honnête pour les engager à déguerpir.
+
+--Ma foi, répond le comte Rostopschin, je ne vois qu'un parti à prendre,
+et je n'y manquerais pas.
+
+--Lequel?
+
+--C'est de mettre le feu à votre château?
+
+Il paraît que ce moyen était dans ses principes.
+
+Pour faire le portrait d'un pareil homme, il faudrait avoir eu avec lui
+de longues relations, et les miennes n'ont pas été d'une nature assez
+agréable pour en avoir conservé un très doux souvenir. Il en est des
+mobilités morales comme des mobilités physiques, elles échappent au
+pinceau. Je me trouverais d'ailleurs peu d'accord avec ceux de mes
+compatriotes qui en ont fait l'objet de leur admiration, et je ne
+pourrais que leur répéter: Vous êtes fort heureux que votre connaissance
+avec cet homme que vous admirez ne date que du temps où vous l'avez
+rencontré en France; mais vous ne parviendrez jamais à me faire partager
+votre enthousiasme.
+
+M. de Rostopschin a dû être bien surpris de produire un semblable effet,
+et il a dû souvent en rire dans sa barbe de Tartare; je dis Tartare,
+parce qu'il tenait à grand honneur de descendre de Gengiskan. Au reste,
+si l'on se connaît assez soi-même pour se bien peindre; voici une
+esquisse que je livre aux lecteurs, et qui ne laisse pas d'être
+piquante.
+
+Une dame ayant engagé M. de Rostopschin à écrire ses Mémoires, car ils
+ne pouvaient manquer d'avoir un grand intérêt pour le public, il arriva
+quelques jours après un petit manuscrit à la main.
+
+--Je me suis conformé à vos ordres, lui dit-il; j'ai rédigé mes
+Mémoires: les voici avec la dédicace.
+
+ Mémoires du comte de Rostopschin, écrits par lui-même.
+
+ I.
+
+ «En 1765, le 12 de mars, je sortis des ténèbres pour être au grand
+ jour. On me mesura, on me pesa, on me baptisa. Je naquis sans
+ savoir pourquoi, et mes parents remercièrent le ciel sans savoir de
+ quoi.»
+
+ II.--_Mon éducation_.
+
+ «On m'apprit toutes sortes de choses et toute espèce de langues. À
+ force d'être impudent et charlatan, je passais quelquefois pour un
+ savant. Ma tête est devenue une bibliothèque brouillée dont j'ai
+ gardé la clef.»
+
+ III. _Mes souffrances_.
+
+ «Je fus tourmenté par les maîtres, par les tailleurs qui me
+ faisaient des habits étroits, par les femmes, par l'ambition, par
+ l'amour-propre, par les regrets inutiles, par les souverains et les
+ souvenirs.»
+
+ IV.--_Privations_.
+
+ «J'ai été privé de trois grandes jouissances de l'espèce humaine:
+ du vol, de la gourmandise et de l'orgueil.»
+
+ V.--_Époques mémorables_.
+
+ «À trente ans j'ai renoncé à la danse, à quarante ans à plaire au
+ beau sexe, à cinquante à l'opinion, à soixante à penser, et je suis
+ devenu un vrai sage ou égoïste, ce qui est synonyme.»
+
+ VI.--_Portrait au moral_.
+
+ «Je suis entêté comme une mule, capricieux comme une coquette, gai
+ comme un enfant, paresseux comme une marmotte, actif comme
+ Bonaparte, et le tout à volonté.»
+
+ VII.--_Résolution importante_.
+
+ «N'ayant jamais pu me rendre maître de ma physionomie, je lâchai la
+ bride à ma langue, et je contractai la mauvaise habitude de penser
+ tout haut, cela me procura quelques jouissances et beaucoup
+ d'ennemis.»
+
+ VIII.--_Ce que je fus et ce que j'aurais pu être_.
+
+ «J'ai été très sensible à l'amitié, à la confiance, et si je fusse
+ né pendant l'âge d'or, j'aurais peut-être été un bonhomme tout à
+ fait.»
+
+ IX.--_Principes respectables_.
+
+ «Je n'ai jamais été impliqué dans aucun mariage ni aucun commérage.
+ Je n'ai jamais recommandé ni cuisiniers, ni médecins; par
+ conséquent, je n'ai attenté à la vie de personne.»
+
+ X.--_Mes goûts_.
+
+ «J'ai aimé les petites sociétés, une promenade dans les bois.
+ J'avais une vénération involontaire pour le soleil, et son coucher
+ m'attristait souvent.
+
+ «En couleurs c'était le bleu, en manger le boeuf au raifort, en
+ boisson l'eau froide, en spectacles la comédie et la farce, en
+ hommes et en femmes les physionomies ouvertes et expressives.
+
+ «Les bossus des deux sexes avaient pour moi un charme que je n'ai
+ jamais pu définir.»
+
+ XI.--_Mes aversions_.
+
+ «J'avais de l'éloignement pour les sots et les faquins, pour les
+ femmes intrigantes qui jouent la vertu; un dégoût pour
+ l'affectation; de la pitié pour les hommes teints et les femmes
+ fardées; de l'aversion pour les rats, les liqueurs, la métaphysique
+ et la rhubarbe; de l'effroi pour la justice et les bêtes enragées.»
+
+ XII.--_Analyse de ma vie_.
+
+ «J'attends la mort sans crainte, comme sans impatience. Ma vie a
+ été un mauvais mélodrame à grand spectacle où j'ai joué les héros,
+ les tyrans, les amoureux, les pères nobles, mais jamais les
+ valets.»
+
+ XIII.--_Récompenses du ciel_.
+
+ «Mon grand bonheur est d'être indépendant des trois individus qui
+ régissent l'Europe. Comme je suis assez riche le dos tourné aux
+ affaires, et assez indifférent à la musique, je n'ai, par
+ conséquent, rien à démêler avec Rotschild, Metternich et Rossini.»
+
+ XIV.--_Mon épitaphe_.
+
+ Ici on a posé
+ Pour se reposer
+ Avec une âme blasée,
+ Un coeur épuré,
+ Et un corps usé,
+ Un vieux drôle trépassé,
+ Mesdames et messieurs, passez.
+
+ XV.--_Épître dédicatoire au public._
+
+ «Chien de public! organe discordant des passions, toi qui élèves au
+ ciel et plonges dans la boue, qui prônes et calomnies sans savoir
+ pourquoi. Image du tocsin, écho de toi-même, tyran absurde échappé
+ des petites-maisons, extrait des venins les plus subtils et des
+ aromates les plus suaves; représentant du diable auprès de l'espèce
+ humaine, furie masquée en charité chrétienne; public que j'ai
+ craint dans ma jeunesse, respecté dans l'âge mûr et méprisé dans ma
+ vieillesse, c'est à toi que je dédie mes Mémoires, gentil public.
+ Enfin, je suis hors de ton atteinte, car je suis mort, et par
+ conséquent sourd et muet, puisses-tu jouir de ces avantages pour
+ ton repos et celui du genre humain.
+
+
+
+
+XVII
+
+La colonie française à Moscou.--La veille du jour de l'an
+(1812).--Mascarades.--Mademoiselle Rossignolette.
+
+
+Je vais parler d'une personne de la colonie française, de madame de
+Sévolosky, femme aimable et spirituelle, mariée à un des Russes les plus
+distingués par son esprit et par les vastes connaissances qu'il avait
+acquises dans ses voyages en Europe et en Asie. M. de Sévolosky, étant
+resté veuf avec deux filles charmantes, choisit pour les élever une dame
+française qui avait toutes les qualités nécessaires pour remplir cet
+emploi.
+
+Comme on ne peut être admis dans aucune branche d'enseignement public ou
+particulier sans un diplôme et sans avoir passé un examen devant les
+membres de l'Université, ces places sont plus difficiles à obtenir et
+plus honorables qu'autrefois. M. de Sévolosky sut bientôt apprécier
+l'aimable caractère de la seconde mère de ses enfants, et, comme Louis
+XIV, il l'épousa, non pas de la main gauche; mais de toutes les deux,
+par reconnaissance des soins qu'elle leur prodiguait.
+
+Madame Sévolosky[28] recevait tous les étrangers, mais surtout ses
+compatriotes dont elle avait su faire un choix, je lui fus présentée à
+mon arrivée à Moscou: c'était la veille du jour de l'an qu'elle
+réunissait ses plus intimes connaissances.
+
+Depuis long-temps M. de Sévolosky nous promettait un bal paré et masqué.
+Ce fut donc le 31 décembre 1811, veille de 1812, qu'il voulut nous
+réunir. Les lettres d'invitation portaient que la réunion aurait lieu à
+huit heures, et que l'on quitterait son masque à minuit. Il fallait donc
+s'empresser de bien employer son temps, car il était assez difficile de
+se déguiser de manière à n'être pas reconnu dans une société où tout le
+monde se connaissait. Je m'étais concertée pour cela avec un ami de la
+maison qui avait l'esprit du bal et qui était fort spirituel sous le
+masque. Nous étions convenus de disparaître et d'aller changer de
+costume dans le vestiaire qu'on avait établi, aussitôt que l'un de nous
+deux serait reconnu.
+
+Nous commençâmes par nous déguiser, moi en marchande de chansons, et lui
+en paillasse; j'étais mademoiselle Rossignolette. Avant de débiter ma
+marchandise, il était convenu qu'il l'annoncerait. Pendant quinze jours
+nous avions mis notre mémoire à la torture pour rassembler toutes les
+strophes des couplets qui pouvaient s'appliquer aux personnes de notre
+société. Elles étaient écrites sur d'élégantes petites feuilles de
+papier et portaient le nom de ceux ou de celles auxquels elles étaient
+adressées; mon tablier vert à poches sur le devant en était rempli. Nous
+étions montés sur une grande table qui nous servait de tréteau; c'était
+de là que mon compagnon faisait la parade avec un rare talent, il faut
+lui rendre cette justice; et il s'écriait: Approchez, messieurs,
+mesdames, approchez. Tous les bras se tendaient alors vers nous; chacun
+voulait avoir la strophe qui lui était destinée, et l'on avait beaucoup
+de peine à maintenir l'ordre.
+
+Voici quelle était celle des maîtres de la maison:
+
+ Que l'on goûte ici de plaisirs!
+ Où pourrions-nous mieux être?
+ Tout y satisfait nos désirs,
+ Et tout les fait renaître:
+ N'est-ce pas ici le jardin
+ Où notre premier père
+ Trouvait sans cesse sous sa main
+ De quoi se satisfaire.
+
+À l'un de nos amis qui aimait mieux le vin de Champagne que sa femme,
+nous avions adressé le second couplet de la même chanson:
+
+ Il buvait de l'eau tristement,
+ Auprès de sa compagne;
+ Ici l'on s'amuse gaîment
+ En sablant le champagne.
+ Il n'avait qu'une femme à lui,
+ Encor c'était la sienne:
+ Ici je vois celle d'autrui
+ Et n'y vois pas la mienne.
+
+Nous avions donné à un vieux négociant fort gai et fort bon convive ces
+deux vers du _Tableau parlant_:
+
+ Il est certains barbons
+ Qui sont encor bien bons.
+
+À une jeune demoiselle ceux-ci du même opéra:
+
+ Je suis jeune, je suis fille.
+ On me trouve assez gentille.
+
+À une dame de quarante ans fort occupée de ses atours, ce couplet de
+_Jadis et Aujourd'hui_:
+
+ J'avais mis mon petit chapeau,
+ Ma robe de crêpe amarante,
+ Mon châle et mes souliers ponceau;
+ Ma tournure était ravissante.
+ Eh bien! les dames du pays
+ Ont critiqué cette toilette,
+ Et pourtant j'en ai fait l'emplette
+ Au Palais-Royal à Paris.
+
+Enfin, à un émigré, le dandy des salons, cette parodie de l'air des
+_Visitandines_:
+
+ Enfant chéri des dames.
+ Des feux toujours nouveaux
+ Brûlent pour nous les femmes
+ Du pont des Maréchaux.[29]
+
+Cette mascarade eut un grand succès, et pendant qu'on s'occupait à
+relire les strophes, nous nous échappâmes pour aller changer de costume.
+
+À minuit, ceux qui avaient un masque sur le visage l'ôtèrent et l'on
+s'embrassa cordialement en se disant: il faut espérer que cette année
+sera aussi heureuse; que nous nous trouverons tous réunis à la même
+époque, etc.
+
+Lorsque je rentrai chez moi, il était presque jour; je restai pensive à
+réfléchir sur cette année 1812 qui commençait. Rien ne pouvait encore
+faire présager les malheurs qui nous attendaient! Nous étions gais,
+heureux en nous quittant. Je ne sais pourquoi, mais en trouvant sous ma
+main un album dans lequel j'avais l'habitude de jeter mes pensées sans
+ordre, à l'aventure, j'écrivis presque machinalement:
+
+«Pourquoi donc cette année 1812 m'occupe-t-elle plus que celles qui l'on
+précédée? Pourquoi éprouvai-je le besoin de la fixer dans ma mémoire.»
+Puis, j'ajoutais plus bas: «Il faut peu compter sur la durée du bonheur!
+Nous verrons bien! à 1813!»
+
+À la fin de cette année, la plus grande partie de ceux avec lesquels
+nous l'avions commencée, n'existaient plus!...
+
+
+
+
+XVIII
+
+Moscou.--Fuite de la population emportant ses images.--Commencement de
+l'incendie--Entrée des Français.--Tableau d'une rue incendiée.--Dîner au
+milieu des ruines.--L'enceinte de l'église catholique.--L'abbé
+Surrugue.--Le général Chartran.--Le général Curial.--On nous fait jouer
+la comédie.--Représentation à laquelle assiste Napoléon.--Départ des
+Français de Moscou.--Anecdotes.
+
+
+Je fis un voyage de quelques mois, et à mon retour je trouvai Moscou en
+émoi, et les étrangers fort inquiets. La prise de Smolensk ne contribua
+pas à calmer les esprits. Toute la noblesse partait, et l'on enlevait le
+trésor du Kremlin et les richesses déposées aux Enfants-Trouvés. C'était
+une procession continuelle de voitures, de chariots, de meubles, de
+tableaux, d'effets de toute espèce; la ville était déjà déserte, et à
+mesure que l'armée française avançait, l'émigration devenait plus
+considérable. Étant née dans le duché de Wurtemberg, à Stutgard,
+j'espérais obtenir par la protection de l'impératrice-mère, qui était
+aussi de ce pays, un passe-port pour Saint-Pétersbourg où je voulais
+aller. Malgré la recommandation du comte Markoff, ancien ambassadeur de
+Russie en France, on me le refusa. Quoique le théâtre impérial de Moscou
+ne jouât plus depuis quelque temps, plusieurs artistes ayant fini leur
+contrat, mais n'étant pas encore remplacés, aucun ne pouvait s'absenter
+sans une permission formelle du chambellan; et sans en être muni, il
+était même impossible d'avoir des chevaux à la poste. M. de Maïkoff, le
+chambellan de service, objectait qu'il venait déjà de m'accorder un
+congé de quelques mois. Si M. de Maïkoff eût présumé que le refus de ce
+nouveau congé pût me causer de si grands malheurs, j'aime à croire qu'il
+me l'eût accordé. Cela me fit perdre ma fortune et détruisit mon avenir
+en me privant de ma pension.
+
+Comme l'on craignait de manquer de vivres, chacun faisait ses
+provisions. L'alarme devint bientôt générale, car on parlait de
+s'ensevelir sous les ruines de la ville. On se retirait dans les
+quartiers éloignés, et comme Moscou est extrêmement grand, on calculait
+que le côté par lequel l'armée passerait serait le premier et peut-être
+le seul incendié. On ne pouvait penser que cette ville immense pût être
+entièrement sacrifiée; mais on fuyait les quartiers où se trouvaient des
+maisons en bois. Tous ces palais en pierres recouverts en tôles
+semblaient ne devoir jamais brûler, et l'on s'y réfugiait de préférence.
+
+ * * * * *
+
+J'avais quitté la maison que j'habitais pour me réunir à une famille
+d'artistes, que demeurait dans un palais immense, appartenant au prince
+Galitzin, situé à la Bosman, quartier très isolé et tout à fait opposé à
+celui par lequel devait entrer l'armée. Le mari de mon amie, M.
+Vendramini, avait été chargé par le prince de graver sa superbe galerie
+de tableaux. Il habitait avec sa famille une petite aile de son palais,
+donnant sur un vaste jardin, également favorable pour nous cacher, si le
+peuple se portait à quelque extrémité, et à nous préserver en cas de
+feu.
+
+Outre plusieurs serres dans lesquelles on pouvait trouver un abri contre
+toutes recherches, nous avions encore le palais qui tenait à lui seul un
+coté de la rue, et celui du prince Alexandre Kourakin qui était de
+l'autre côté, et dans lequel nous pouvions aussi nous sauver: ces palais
+étaient abandonnés par leur propriétaires.
+
+Nous nous crûmes donc dans un fort impénétrable, et ne nous occupâmes
+plus qu'à nous y pourvoir des objets nécessaires. J'y fis porter une
+partie de mes effets, et j'abandonnai follement une maison qui resta
+intacte, pour me réfugier dans une autre qui devint la proie des
+flammes; mais je n'ai pas été la seule aussi mal inspirée: Il semblait
+qu'un mauvais génie me fît rencontrer le danger dans ce qui devait
+assurer ma tranquillité.
+
+Quand je traversai la ville, pour aller rejoindre mes amis à la Bosman,
+les rues étaient désertes, à peine y rencontrait-on quelques personnes
+du peuple. Je marchais depuis quelque temps, lorsque tout à coup
+j'entendis un chant triste dans l'éloignement, puis peu d'instants après
+le spectacle le plus extraordinaire et le plus touchant s'offrit à mes
+yeux. Une foule immense, précédée de prêtres en habits pontificaux,
+portaient des images; hommes femmes, enfants, tous pleuraient et
+chantaient des hymnes saintes. Ce tableau d'une population abandonnant
+sa ville et emportant ses pénates, était déchirant. Je me prosternai, et
+me mis à pleurer et à prier comme eux. J'arrivai chez mes amis encore
+tout attendrie de ce touchant spectacle.
+
+Nous fûmes assez tranquilles pendant huit ou dix jours; c'était vers la
+fin d'août (style russe), mais au bout de ce temps, on vint nous dire
+que l'armée approchait.
+
+Nous montions à chaque instant au sommet de la maison avec une longue
+vue: nous aperçûmes un soir le feu des bivouacs. Nos domestiques
+entrèrent tout effrayés dans nos chambres, et nous dirent que la police
+avait été frapper à toutes les portes pour engager les habitants à
+partir, car on allait brûler la ville; et qu'on avait emmené les pompes:
+nous ne voulons plus rester ici, ajoutèrent-ils. En effet, nous apprîmes
+que la police était partie; ce qui n'était pas fort rassurant.
+
+À l'exception d'une grosse servante qui faisait le pain, et qui s'était
+enivrée pour se guérir de la peur, nous nous trouvâmes sans domestiques:
+cette femme nous fut bien utile par la suite. Ma compagne étant fort
+peureuse je ne me couchais pas de toute la nuit. Je n'osais lui faire
+part de mes réflexions, car je craignais les attaques de nerfs. Notre
+quartier était isolé, et j'entendais de temps en temps des gens ivres,
+qui juraient. Nous passâmes encore cette journée dans une grande
+inquiétude, car nous avions appris qu'on avait pillé les cabarets. La
+nuit suivante, il me sembla que le bruit augmentait, et que j'entendais
+crier _fransouski_. Je m'attendais à chaque instant qu'on viendrait
+enfoncer notre porte.
+
+Nous passâmes ces deux nuits dans une horrible situation, et la
+troisième commençait sans apporter aucun changement à notre position;
+car nous ignorions ce qui se passait dans l'intérieur de la ville. Comme
+j'étais malade et fatiguée, je me jetai de bonne heure sur mon lit, et
+mes amis montèrent au sommet de la maison, comme les jours précédents.
+Tout à coup madame Vendramini redescend précipitamment, en me disant:
+«Venez, je vous prie, voir un météore dans le ciel; c'est une chose
+singulière, on dirait une épée flamboyante: cette circonstance nous
+annonce quelque malheur.»
+
+Sachant que cette dame était fort superstitieuse, je ne me souciais pas
+trop de me déranger; cependant, entraînée par elle, je montai, et vis en
+effet quelque chose de fort extraordinaire. Nous raisonnâmes là-dessus
+sans y rien comprendre, et finîmes par nous endormir. À six heures du
+matin, on vint frapper plusieurs coups à la porte de la rue. Je courus à
+la chambre de mes amis: «Pour le coup, leur dis-je, nous sommes perdus,
+on enfonce la porte.» J'entendis cependant qu'on appelait le maître de
+la maison par son nom. Nous regardâmes à travers le volet, et nous vîmes
+une personne de notre connaissance. C'était M. de Tauriac, émigré,
+ancien officier du régiment du roi. «Ah! bon Dieu! m'écriai-je, on
+massacre dans l'autre quartier, et on se sauve ici.»
+
+Ce monsieur nous dit que le feu s'étant manifesté près de sa maison, il
+craignait qu'elle ne devînt aussi la proie des flammes, et qu'il venait
+demander un asile pour lui et deux autres personnes. On le lui accorda
+aussitôt, et il retourna les chercher. M. Vendramini se hasarda d'aller
+jusqu'au bout de la rue, et revint nous dire que le fameux prodige que
+sa femme avait vu n'était autre chose qu'un petit ballon rempli de
+fusées à la Congrève, qui était tombé sur la maison du prince
+Troubertskoï, à la Pakrofka (quartier très près de chez nous), et
+qu'elle était en feu, ainsi que les maisons environnantes. Il paraissait
+certain que la ville allait être brûlée. Il sortit de nouveau pour
+apprendre des nouvelles, et nous nous hasardâmes à mettre la tête à la
+fenêtre. Je vis un soldat à cheval, et je l'entendis demander en
+français: «Est-ce de ce côté?» Jugez de mon étonnement. Toujours un peu
+moins poltronne que ma compagne, je lui criai: «Monsieur le soldat,
+est-ce que vous êtes Français?--Oui, madame.--Les Français sont donc
+ici?--Ils sont entrés hier à trois heures dans les
+faubourgs.--Tous?--Tous.» «Devons-nous, dis-je à ma compagne, nous
+réjouir ou nous alarmer? nous sortons d'un danger pour retomber
+peut-être dans un autre plus grand.» Nos réflexions étaient fort
+tristes, et l'événement nous prouva que ce pressentiment n'était que
+trop fondé.
+
+Les trois personnes qui nous avaient demandé asile arrivèrent chargées
+de leurs effets, ceux du moins qu'elles avaient pu sauver. Elles nous
+apprirent que le feu était déjà dans plusieurs endroits et qu'on
+cherchait à l'éteindre, mais comme on n'avait pas de pompes, cela était
+très difficile. Il me tardait de sortir pour savoir s'il n'était rien
+arrivé à mes amis et à ma maison, où j'avais encore mes meubles et tous
+les effets que je n'avais pu faire transporter. On me dit qu'il était
+prudent que je sortisse à pied; car on prenait tous les chevaux, attendu
+que l'armée en manquait. «Cependant, ajouta l'un deux, comme les
+Français sont galants, peut-être ne prendront-ils pas les vôtres. Je ne
+veux pas hasarder les miens; car, si nous étions obligés de sauver nos
+effets, ils nous seraient d'un grand secours.» Il semblait qu'il
+prophétisait.
+
+Dans l'après-midi je pris le droschki (voiture russe) d'un de ces
+messieurs, et j'allai dans la ville. Toutes les maisons étaient remplies
+de militaires, et dans la mienne, il y avait deux capitaines de
+gendarmerie de la garde; tout était sens dessus dessous. Ce désordre, me
+dirent-ils, avait eu lieu avant leur arrivée. On n'avait trouvé dans la
+maison que des domestiques russes, et comme on ne les comprenait pas, on
+avait pensé que cet hôtel était abandonné. Ils m'engagèrent beaucoup à
+reprendre mon appartement, m'assurant que je n'avais plus rien à
+craindre. J'en étais fort peu tentée, car le feu qui était dans le
+voisinage pouvait à chaque instant gagner la maison. Je revins chez mes
+amis à la lueur des maisons incendiées. Le vent soufflant avec violence,
+le feu gagnait avec une effrayante rapidité: il semblait que tout fût
+d'accord pour brûler cette malheureuse ville. L'automne est superbe en
+Russie, et nous n'étions qu'au 15 septembre. La soirée était belle; nous
+parcourûmes toutes les rues voisines du palais du prince Troubetskoï
+pour voir les progrès de l'incendie. Ce spectacle était beau et terrible
+à la fois. Nous fûmes quatre nuits sans avoir besoin de lumière, car il
+faisait plus clair qu'en plein midi. De temps en temps on entendait une
+légère explosion, à peu près semblable à un coup de fusil, et l'on
+voyait alors sortir une fumée très noire. Au bout de quelques minutes
+elle devenait rougeâtre, ensuite couleur de feu, et bientôt succédait un
+gouffre de flammes. Quelques heures après les maisons étaient consumées.
+
+Je trouvai, en rentrant, madame Vendramini causant avec un officier
+blessé. «J'ai prié monsieur, me dit-elle, de vouloir bien accepter un
+logement chez nous. Notre maison étant dans une rue isolée, il peut nous
+arriver mille accidents. Monsieur me conseille même de demander une
+sauve-garde.»
+
+Je sortis le lendemain matin dans le dessein de prendre des
+informations. Le côté du boulevart que je traversai n'était qu'un vaste
+embrasement; plusieurs soldats polonais parcouraient les rues, et tout
+alors avait pris l'aspect d'une ville au pillage. Je me rendis chez le
+gouverneur; mais il y avait un monde infini à sa porte, et je ne pus lui
+parler. Je reprenais le chemin de ma maison, lorsqu'un jeune officier
+fort poli m'arrêta pour m'avertir qu'il était dangereux d'aller seule,
+et s'offrit de m'accompagner. Le moment était trop critique pour que je
+n'acceptasse pas avec empressement. Il voulut mettre pied à terre et
+marcher près de moi; mais je m'y opposai. Au détour d'une rue, des
+femmes éplorées ayant réclamé sa protection contre des soldats qui
+pillaient leur maison, il ne tarda pas à les disperser.
+
+Je me pressai d'arriver, car je craignais de trouver aussi notre demeure
+au pillage, mais, jusqu'à ce moment, son éloignement nous en avait
+préservés. Notre officier pouvait, pour quelque temps encore, contenir
+les soldats; mais la ville continuant à brûler, bientôt il n'allait plus
+être possible de les arrêter. Mon jeune conducteur dîna avec nous, fut
+très spirituel, parla modes, théâtres, et je ne tardai pas à reconnaître
+un aimable de la Chaussée-d'Antin, sous la moustache d'un soldat. Il
+partit peu de temps après pour le camp de Petrowski, et je ne l'ai pas
+revu depuis. Je serais fâchée qu'il lui fût arrivé quelque malheur, car
+il aimait sa mère. Napoléon, craignant que le Kremlin ne fût miné, avait
+été habiter Petrowski. Nous résolûmes donc, madame Vendramini, moi et
+notre officier blessé, d'aller le lendemain à Petrowski pour demander
+une sauve-garde.
+
+Ce fut un jour mémorable pour moi, que celui où nous entreprîmes ce
+voyage. À notre départ, notre maison était intacte, et il n'y avait pas
+même apparence de feu dans aucune des rues adjacentes. La fille de
+madame Vendramini, jeune enfant de treize ans, était avec nous; elle
+n'avait encore vu l'incendie que de loin. Le premier qui la frappa fut
+celui de la Porte-Rouge, la plus ancienne porte de Moscou. Nous voulûmes
+prendre le chemin ordinaire du boulevart, mais il nous fut impossible de
+passer; le feu était partout. Nous remontâmes la Twerscoye; là il était
+encore plus intense, et le grand théâtre où nous allâmes ensuite,
+n'était plus qu'un gouffre de flammes. La provision de bois d'une année
+y était adossée, et le théâtre qui était en bois, alimentait ce terrible
+incendie. Nous tournâmes à droite, ce côté nous paraissait moins
+enflammé. Lorsque nous fûmes à la moitié de la rue, le vent poussa la
+flamme avec une telle force, qu'elle rejoignit l'autre côté, et forma un
+dôme de feu. Cela peu paraître une exagération, mais c'est pourtant
+l'exacte vérité. Nous ne pouvions aller ni en avant, ni de côté, et nous
+n'avions d'autre parti à prendre que de revenir par le chemin que nous
+avions déjà pris. Mais de minute en minute le feu gagnait et les
+flammèches tombaient jusque dans notre calèche, le cocher, posé de côté
+sur un siège, tenait les rênes avec un mouvement convulsif et sa figure
+tournée vers nous, peignait un grand effroi. Nous lui criâmes:
+«_Nazad!_» (retourne). C'était difficile, mais il parvint, par le
+sentiment de la peur, à prendre assez de force pour maintenir ses
+chevaux. Il les mit au grand galop, et nous parvînmes à regagner le
+boulevart. Nous reprîmes le chemin de notre quartier, nous félicitant de
+pouvoir reposer enfin nos yeux fatigués de la poussière et de la flamme.
+
+Je n'oublierai jamais l'impression que me fit alors le spectacle qui
+s'offrit à nous. Cette maison, dans laquelle nous comptions rentrer
+paisiblement, où, une heure auparavant, il n'y avait pas l'apparence
+d'une étincelle, était en feu. Il fallait qu'on l'y eût mis depuis peu,
+car les personnes qui étaient dans l'intérieur de la petite maison ne
+s'en étaient pas encore aperçues. Ce furent les cris de la jeune fille
+de madame Vendramini qui les firent accourir. Cette enfant avait tout à
+fait perdu la tête; elle criait: «Sauvez maman, sauvez tout; ah! mon
+Dieu! nous sommes perdues!» Ces cris et le spectacle que j'avais sous
+les yeux me déchirèrent le coeur. Je pensai à ma fille, et je remerciai
+le ciel d'être seule, au moins dans ce cruel moment.
+
+Comme j'ai le bonheur de conserver mon sang-froid dans le danger, je
+m'occupai de la sûreté des autres, et ensuite je cherchai à sauver ce
+que j'avais de plus précieux. La grosse servante, qui seule nous était
+restée, m'aida à porter mes effets dans le jardin. Ces messieurs, et
+même notre officier blessé, avaient presque perdu la tête; ils allaient
+à droite, à gauche, et n'avançaient rien. Ils faisaient briser une porte
+à coups de hache, tandis qu'il y en avait une ouverte à côté. Plusieurs
+officiers entrèrent dans le jardin, et nous offrirent des soldats pour
+nous aider. Il était d'autant moins nécessaire de se presser ainsi, que
+le palais était séparé de la petite maison par le jardin et les serres.
+À la vérité le feu pouvait gagner par les serres, comme cela est arrivé
+en effet, mais ce ne fut que le lendemain. Si l'on eût mieux raisonné,
+on eût beaucoup moins perdu. Mais la peur ne raisonne pas, et d'ailleurs
+les cris de la mère et de la fille bouleversaient tout le monde.
+
+Lorsque j'eus tout fait transporter dans le jardin, je fus m'assoir à
+côté du portrait de ma fille aînée dont je n'avais pas voulu me séparer,
+et j'examinai à loisir tout ce qui se passait autour de moi. N'ayant
+plus ni droschki, ni calèche, je risquais fort de ne rien sauver. Je
+pris aussitôt mon parti; je fis un léger paquet des choses qui m'étaient
+le plus nécessaires, et je le plaçai sur le droschki de l'un de nos
+compagnons d'infortune; j'en fis un autre plus petit que je mis sur
+celui de l'officier, qui était conduit par un soldat, M. Martinot,
+excellent garçon, et d'une grande obligeance. Mes petites affaires ainsi
+arrangées, je mis dans le sac que j'avais à la main, mes bijoux, mon
+argent, et j'attendis tranquillement ce qu'il plairait à Dieu de
+décider. «À qui donc sont ces coffres? dit l'officier qui commandait le
+quartier.--À moi, monsieur, lui répondis-je.--Eh bien! madame, vous les
+abandonnez ainsi?--Où voulez-vous que je les mette? je n'ai ni voiture,
+ni chevaux.--Parbleu! monsieur (désignant l'officier) en prendra bien
+une partie. Des effets sont plus utiles à une femme que des matelas à un
+homme; d'ailleurs il faut bien s'entr'aider.»
+
+Je me vis donc à moitié sauvée, quoique je perdisse un mobilier
+considérable et des coffres remplis d'effets. J'abandonnai tout le
+reste, et laissai le portrait de ma fille dans le coin d'une serre. Je
+m'en séparai en pleurant, car je prévoyais que je ne le reverrais plus.
+Combien j'étais fâchée qu'il ne fût pas en miniature!
+
+Nous quittâmes la maison, et bientôt tout devint la proie des soldats.
+Rien n'était plus triste à voir que ces femmes, ces enfants, ces
+vieillards, fuyant, ainsi que nous, leurs maisons incendiées. Une file
+nombreuse de militaires, qui allaient au camp, marchaient en même temps,
+et nous proposaient de les suivre. Enfin, après avoir erré long-temps,
+nous trouvâmes une rue qui ne brûlait pas encore. Nous entrâmes dans la
+première maison (elles étaient toutes désertes) et nous nous jetâmes sur
+des canapés, tandis que les hommes gardaient les équipages dans la cour,
+examinaient si le feu ne gagnait pas la maison. Telle fut la fin de
+cette triste journée, dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma
+mémoire.
+
+Nous passâmes, comme on peut le penser, une pénible nuit; nous ne
+savions plus où trouver un asile, car on m'avait assuré que ma maison
+avait été consumée. Les deux maisons adjacentes étant en feu, tout le
+monde l'avait abandonnée, cependant elle n'était point atteinte par
+l'incendie.
+
+Nous ne pouvions aller à Petrowski sans un officier, et le nôtre ne
+voulait point y venir. Nous errions de rue en rue, de maison en maison.
+Tout portait les marques de la dévastation; et cette ville que j'avais
+vue, peu de temps auparavant, si riche et si brillante, n'était plus
+qu'un monceau de cendres et de ruines, où nous errions comme des
+fantômes.
+
+Enfin, nous eûmes l'envie de retourner dans notre ancienne maison, car
+nous pensions qu'elle n'était pas encore brûlée. En effet, elle était
+telle que nous l'avions laissée, avec cette différence, que les soldats
+avaient tout brisé. Nous y retrouvâmes encore des vivres que l'on y
+avait cachés, et qui n'avaient pas été découverts. Comme depuis la
+veille, nous n'avions presque rien pris, notre officier parla de dîner.
+On descendit une table, quelques chaises qui étaient restées entières,
+et l'on fit une espèce de dîner que l'on servit au milieu de la rue.
+
+Qu'on se figure une table au milieu d'une rue où de tous côtés on voyait
+des maisons en flammes ou des ruines fumantes, une poussière de feu que
+le vent nous portait dans les yeux, des incendiaires fusillés près de
+nous; des soldats ivres emportant le butin qu'ils venaient de piller:
+voilà quel était le théâtre de ce triste festin.
+
+Hélas! le temps n'était pas éloigné où nous devions voir un spectacle
+plus affreux encore. Après ce dîner, nous avisâmes de nouveau au moyen
+de nous procurer un asile. On nous conseilla d'aller parler au colonel
+qui commandait ce quartier, et de le prier de nous donner un officier
+pour nous conduire au camp. Ma compagne était tout à fait découragée et
+ne se souciait pas d'y aller. Mais comme il fallait prendre un parti, je
+me décidai à aller trouver ce colonel (le colonel Sicard, tué en 1813),
+l'homme le plus honnête et le meilleur que j'aie jamais rencontré, et
+qui fut notre sauveur.
+
+Après plusieurs jours d'interruption, je reprends ce triste journal. Je
+ne suis point encore assez familiarisée avec ma position pour ne pas
+faire quelque retour sur le passé; mais j'éprouve cependant que l'on
+peut tirer un avantage quelconque de toutes les circonstances de la vie.
+J'ai acquis par mes malheurs une sorte de philosophie qui me fait
+envisager les événements sans trouble et sans inquiétude. Avant tout
+ceci, j'avais mille besoins d'aisance et d'agrément dont il m'eût coûté
+d'être privée; mais je sens qu'avec un peu de courage on peut tout
+supporter. Quand on a souffert pendant deux mois, la soif, la faim, le
+froid, la fatigue et la privation de tout ce qui contribue à rendre la
+vie paisible et agréable, on peut défier le sort et voir l'avenir avec
+calme.
+
+On a écrit beaucoup d'ouvrages sur l'incendie de Moscou. Les
+particularités qu'on y trouve sur ce qui s'est passé dans l'intérieur de
+la ville, depuis le départ des Russes jusqu'à l'entrée des Français sont
+généralement inexactes. Les étrangers renfermés dans Moscou ont pu seuls
+en parler avec connaissance de cause. Celui qui a donné les détails les
+plus intéressants, c'est l'abbé Surrugue, curé de l'église catholique.
+Sa modestie lui a fait passer sous silence tout le bien qu'il a fait aux
+malheureux. Je me fais un devoir de le rappeler ici:
+
+L'enceinte de l'église formait un terrain assez spacieux, qui était
+rempli de petites maisons en bois, où les étrangers peu fortunés
+trouvaient un asile en tout temps. Pendant que la ville était en feu,
+les soldats la parcouraient pour piller. Tout ce qui restait de femmes,
+d'enfants, de vieillards, se réfugièrent dans le temple. Lorsque les
+soldats se présentèrent, l'abbé Surrugue fit ouvrir les portes, et,
+revêtu de ses habits sacerdotaux, le crucifix dans les mains, entouré de
+ces malheureux dont il était le seul appui, il s'avança avec assurance
+au-devant de ces furieux, qui reculèrent avec respect. Comment ne
+s'est-il pas trouvé un peintre pour retracer ce tableau. Cela eût bien
+valu les tableaux que quelques peintres ont faits sur des incendies
+qu'ils n'avaient pas vus?
+
+L'abbé Surrugue ayant demandé une sauve-garde pour préserver toutes ces
+malheureuses familles, elle lui fut promptement accordée. L'empereur
+Napoléon voulut le voir, et lui fit toutes les instances possibles pour
+l'engager à rentrer en France. «Non, lut répondit-il, je ne veux pas
+quitter mon troupeau, car je peux lui être encore utile.» Quoique les
+vivres fussent très rares, on en envoya à l'abbé Surrugue, qui les
+distribua comme un bon pasteur.
+
+Quand les Français entrèrent à Moscou, j'étais dans la maison du général
+Divoff. Madame Divoff, née comtesse Boutourlin, m'y avait laissée en
+partant, espérant que j'y courrais moins de danger, et que je pourrais
+rappeler aux officiers Français combien l'impératrice Joséphine avait
+témoigné d'amitié à cette famille pendant son séjour à Paris.
+Malheureusement, en pareil cas, ce ne sont pas toujours des officiers
+que l'on rencontre, et les soldats ont peu d'égards pour les
+recommandations, quelque brillantes qu'elles puissent être. Je m'étais
+réfugiée, ainsi que je l'ai déjà dit, dans un quartier plus éloigné du
+danger; et je ne revins dans cette maison, que j'avais cru la proie des
+flammes, que lorsque l'ordre fut un peu rétabli dans la ville. Quand
+j'entrai chez moi, je vis un officier assis près de ma toilette. Il
+était tellement occupé à lire des papiers, que, tournant le dos à la
+porte, il ne me vit pas. «Monsieur, lui dis-je, je suis bien fâchée de
+vous déranger; mais vous êtes ici chez moi...
+
+--Ah! parbleu, madame, j'en suis charmé, reprit-il, sans se lever, c'est
+mademoiselle Betzi, à qui j'ai l'avantage de parler?
+
+--Non, monsieur, fis-je toute étonnée.--Mademoiselle Henriette?--C'est
+ma fille, dis-je, sans trop savoir ce que je répondais.
+
+--Et est-elle ici?
+
+--Mais, monsieur, je ne vois pas trop en quoi cela peut vous intéresser,
+pour me faire une semblable question.
+
+--Pardonnez-moi, cela m'intéresse beaucoup, car je viens de trouver là
+des lettres charmantes!...
+
+Pour rendre ceci plus clair, il faut que je dise que ma fille était
+partie pour la France au mois de mai 1812, et qu'étant en correspondance
+avec une de ses amies, mariée depuis peu de temps, ces jeunes femmes
+s'écrivaient des plaisanteries auxquelles les maris prenaient part, et
+qu'elles ne pensaient pas devoir être lues par un officier de cavalerie.
+Elles s'y appelaient Henriette, Betzi, de leurs noms de baptême. Ces
+lettres, dont j'ignorais l'existence, étaient restées dans un tiroir de
+ma toilette, pour en faire des papillottes. Je vis l'effet qu'elles
+avaient produit sur l'esprit du colonel, à l'air léger qu'il prit avec
+moi. «Je vous cède la place, monsieur, lui dis-je, vous pouvez continuer
+vos investigations, mais j'ai cru jusqu'à ce jour que des militaires
+devaient protéger les femmes et non les insulter.
+
+--Restez chez vous, madame, reprit-il d'un air un peu confus, je me
+retire: d'ailleurs je dois céder cette maison à un général. Et il
+sortit.
+
+La femme du concierge vint pour m'aider à remettre un peu d'ordre chez
+moi et me raconta ce qui s'était passé en mon absence. J'avais à peine
+eu le temps de réparer le désordre de mon appartement qui consistait en
+deux chambres, que je vis entrer un autre officier: c'était ce pauvre
+général Chartran, qui a été fusillé dans la citadelle de Lille, et que
+j'ai bien pleuré. Son vieux père est mort de douleur en apprenant sa
+condamnation. C'était un militaire d'un abord peu agréable pour ceux qui
+ne le connaissaient pas; mais il était estimé comme un brave par ses
+camarades: il avait fait un chemin très rapide.
+
+--Madame, me dit-il assez brusquement, j'en suis bien fâché, mais nous
+avons besoin de toute la maison, et à peine si elle suffira pour loger
+notre monde.
+
+--C'est-à-dire, monsieur, que vous me mettez à la porte de chez moi.
+
+--De chez vous, je l'ignore... mais cet hôtel appartient à un général,
+et c'est un général qui vient l'occuper: d'ailleurs il y a des salles
+d'asile pour les réfugiés.
+
+--Mais, monsieur, les réfugiés sont ceux dont les habitations sont
+brûlées, et ce n'est pas ici le cas; je loge dans cet hôtel depuis
+long-temps, et par la volonté des maîtres. La ville, il me semble, n'est
+point prise d'assaut et d'ailleurs ne sommes-nous pas des Français?
+
+--Oui, des Français russes. Pourquoi ne vous êtes-vous pas en allée?
+
+--Ah! je n'aurais pas demandé mieux, et ce n'est pas pour mon plaisir
+que je suis demeurée. Il me paraît que tout est bien changé depuis que
+j'ai quitté la France; alors les hommes y étaient polis.
+
+--Oh! madame, on n'est pas poli en campagne, et d'ailleurs nous avons
+besoin de la maison; voilà tout.
+
+--Eh bien, monsieur, puisque vous le prenez sur ce ton, je vous préviens
+que je ne la quitterai pas, à moins que vous ne m'en fassiez emporter
+par vos soldats: ce sera un bel exploit!
+
+Il sortit en murmurant des paroles que je n'entendis pas. J'étais
+furieuse. J'envoyai la femme du concierge m'allumer une bougie. Elle
+prit un flambeau, et rentra bientôt après en me disant qu'on venait de
+le lui arracher des mains. Je montai au premier et rencontrai ce bon
+général Curial, que je ne connaissais pas alors, le meilleur des hommes,
+mais d'un sang-froid désespérant.
+
+--C'est donc un pillage, lui dis-je, général! Comment, un de vos
+officiers vient chez moi pour me mettre à la porte; on enlève un
+flambeau dans les mains de ma femme de chambre...
+
+--On va vous le rendre, madame; quant à votre appartement, comme je n'ai
+pas de quoi loger tout mon monde, je suis forcé de le garder; mais rien
+ne vous oblige à le quitter aujourd'hui: on vous donnera le temps d'en
+chercher un autre.
+
+--Ah! je vous assure, général, que ce sera le plus tôt possible, et que
+je n'ai pas envie de rester ici.
+
+M. le capitaine L..., le fils du sénateur, qui était aide-de-camp du
+général Curial, m'accompagna chez moi avec un flambeau et me laissa en
+me saluant avec une extrême politesse. Sa famille m'a comblée de bontés
+et m'a témoigné le plus vif intérêt à mon retour en France.
+
+Une demi-heure après, ce même officier revint et me dit que le général
+me priait de lui faire l'honneur de dîner avec lui. J'avais bien envie
+de refuser, mais je pensai qu'il était prudent de ne pas me mettre trop
+en hostilité avec ces officiers, et j'acceptai. M. L..., ayant vu une
+guitare chez moi, me dit:
+
+--Ah! madame est musicienne?
+
+--Je chante l'opéra, lui répondis-je.
+
+--On nous a fait espérer que nous aurions le plaisir de vous entendre.
+
+Je ne répondis point. En attendant le dîner, je fis un peu de toilette.
+M. L... vint me chercher. Et le général Curial me fit placer à côté de
+lui. M. Chartran, qui était en face de moi, cherchait sans cesse
+l'occasion de m'adresser la parole. Je lui répondais froidement et
+seulement par un léger signe de tête.
+
+--Ah! vous boudez Chartran? me dit le général?
+
+--Moi? pas le moins du monde. Quoique M. le colonel ne soit pas venu
+chez moi comme un représentant de la galanterie française et qu'il m'ait
+traitée militairement, je n'ai pas le droit de m'en plaindre.
+
+Voyant qu'il avait l'air embarrassé, je ne poussai pas plus loin cette
+plaisanterie, et l'on parla d'autre chose. Je montai chez moi après
+qu'on eût pris le café, et cette fois ce fut le frère du général Curial
+(commissaire des guerres tué à Glogau) qui me conduisit. Il me dit des
+choses fort obligeantes et voulut bien me promettre que mon séjour dans
+cette maison ne serait pas troublé. Je lui répondis en riant que j'y
+tenais peu. Au milieu de tant d'anxiétés, on avait fait chercher les
+artistes qui étaient encore à Moscou, et l'on avait donné aux uns
+l'ordre de venir chanter au château et aux autres de jouer la comédie.
+Cela était assez difficile dans une ville pillée de fond en comble, où
+les femmes n'avaient plus de robes ni de souliers, les hommes plus
+d'habits ni de bottes, où il n'y avait point de clous pour les
+décorations, point d'huile pour les lampes, et ainsi du reste.
+
+M. le comte de Bausset me fit prier de passer chez lui.
+
+--Nous voulons, me dit-il, rassembler ce qui reste ici d'artistes pour
+donner quelques représentations et pour faire de la musique chez
+l'empereur. Tarquini nous a assuré que vous étiez une agréable
+chanteuse.
+
+--Moi, chanter chez l'empereur? mais, monsieur, je suis une très modeste
+chanteuse de romances, de petits airs, et je ne chante plus la musique
+italienne depuis que j'ai perdu ma voix.
+
+--Mais vous avez chanté des duos avec Tarquini?
+
+--Oui, chez des dames qui savaient que c'était sans prétention, et qui
+me jugeaient d'après la complaisance que j'y mettais; mais arriver avec
+un titre de chanteuse chez l'empereur, rien que la peur me paralyserait.
+Il est difficile et connaisseur; pour Dieu, laissez-moi dans mon
+obscurité.
+
+--Alors, me dit M. de Bausset, rejetons-nous sur le vaudeville et sur la
+comédie.
+
+--Ah! pour cela, c'est autre chose! Je dis à M. le comte de Bausset que,
+puisqu'il voulait m'employer, je le priais au moins de me faire donner
+un logement. Il m'assura qu'il allait s'en occuper, et je rentrai toute
+fière de pouvoir faire mes adieux à ces messieurs; mais j'y mis une
+coquetterie de femme.
+
+Au dîner je fus fort gaie: on parla théâtre, musique, et lorsque nous
+fûmes sortis de table, l'on me supplia de chanter. Je ne me fis pas
+prier. Quand on m'eût bien accablée de compliments, je me levai et leur
+dis: «Messieurs, je vous fais mes adieux; vous pourrez disposer demain
+de mon appartement.--Oh! pour cela non, me dit le général Curial, nous
+nous y opposons.--Comment, messieurs, vous vouliez me renvoyer avec la
+force armée.--Et à présent nous l'emploierons pour vous empêcher de
+sortir.»
+
+Le lendemain, M. de Bausset vint chez moi avec le colonel Chartran, qui
+me fit quelques excuses polies. Je restai donc par le conseil même de M.
+de Bausset.
+
+J'ai déjà dit que les grands seigneurs russes avaient des théâtres
+particuliers dans leur palais: celui de M. de Posnekoff était un des
+plus beaux, et n'avait point été brûlé; on le fit disposer. Ce fut là
+qu'on nous fit jouer. On trouva des rubans et des fleurs dans les
+casernes des soldats, et l'on dansa sur des ruines encore fumantes. Nous
+jouâmes jusqu'à la veille du départ, et Napoléon fut très généreux
+envers nous. Il vint peu au spectacle, mais voici ce qui m'arriva, un
+jour qu'il lui avait pris fantaisie d'assister à une représentation. On
+donnait la pièce de _Guerre ouverte_: à la scène de la fenêtre, je
+chantais une romance que j'avais choisie et qui m'avait valu de beaux
+succès dans les salons de Moscou; elle était de Ficher, compositeur
+allemand, et tout-à-fait inédite.
+
+On n'applaudissait point lorsque l'empereur était au théâtre, mais cette
+romance, que personne ne connaissait, fit une espèce de sensation.
+Napoléon étant à causer, ne l'avait point écoutée. Il demanda ce que
+c'était, et M. de Bausset, le préfet du palais, vint me dire de la
+recommencer. Il me prit alors une telle émotion que je sentis ma voix
+trembler, et je crus que je ne pourrais jamais m'en tirer. Je me remis
+cependant; et dès ce moment cette romance devint tellement à la mode,
+qu'on ne cessait de me la faire chanter, et que le roi de Naples me la
+fit demander pour sa musique. C'était une romance chevaleresque, dont
+les paroles sont assez jolies. C'est moi qui l'ai apportée à Paris.
+
+ Un chevalier qui volait aux combats,
+ Par ses adieux consolait son amie,
+ «Au champ d'honneur l'amour guide mes pas,
+ Arme mon bras, ne crains rien pour ma vie.
+ Je reviendrai ceint d'un double laurier,
+ Un amant que l'amour inspire,
+ Du troubadour sait accorder la lyre,
+ Et diriger la lance du guerrier
+ Bientôt vainqueur, je reviendrai vers toi,
+ Et j'obtiendrai le pris de ma vaillance,
+ Mon coeur sera le gage de ta foi,
+ Et mon amour celui de ta constance.
+ Je reviendrai ceint d'un double laurier, etc.
+
+ Il faut, hélas! abandonner ces lieux.
+ Sur ma valeur que ton coeur se rassure.
+ Dis!... pour garant de nos derniers adieux,
+ C'est de ma main qu'il reçut son armure,
+ Il reviendra ceint d'un double laurier;
+ Un amant que l'amour inspire
+ Du troubadour sait accorder la lyre
+ Et diriger la lance du guerrier.
+
+Au moment où nous nous y attendions le moins, on parla de départ. Les
+officiers et les généraux, ne virent pas sans pitié qu'un grand nombre
+de ceux qu'ils appelaient les _Français russes_, pouvaient devenir
+victimes de la fureur des soldats; ils nous engageaient à quitter le
+pays, ou tout au moins à venir jusqu'en Pologne. Les femmes surtout
+excitaient la compassion, car les unes ne trouvaient pas de chevaux, les
+autres n'avaient pas d'argent pour les payer. J'étais d'autant moins
+disposée à m'en aller, que mes intérêts devaient me faire désirer de
+rester en Russie; mais on me fit une telle frayeur de tout ce qui
+pouvait arriver, que je me décidai enfin à partir.
+
+M. Clément de Tintigni, officier d'ordonnance de l'empereur, et neveu de
+M. de Caulincourt, mit à ma disposition ses gens et sa voilure: c'était
+une fort bonne dormeuse. J'avais conservé mes fourrures, et j'étais
+aussi bien que l'on pouvait le désirer en semblable circonstance. Tout
+le monde se disposant à quitter la ville, je fus rejoindre ces messieurs
+au rendez-vous qu'ils m'avaient assigné. J'avais envoyé d'avance ce que
+je pouvais emporter, et j'abandonnai le reste. Je fus obligée de
+traverser le boulevart de la Twerkoy, qui était absolument désert,
+attendu que les troupes se portaient de l'autre côté; j'avais passé par
+là pour éviter l'encombrement du pont. J'examinais avec une sorte
+d'effroi cette ville où je ne rencontrais que des ruines, lorsqu'une
+multitude de chiens se jetèrent sur moi pour me dévorer. Les chiens, en
+Russie, sont les gardiens des maisons, et restent la nuit sur la porte
+d'entrée; ils sont si dangereux que les hommes, même lorsqu'ils sont à
+pied, ne marchent jamais sans un bâton. S'il faut prendre de telles
+précautions en tout temps, que l'on juge du danger qu'il y avait à les
+rencontrer dans un moment où ils ne trouvaient rien à manger.
+
+Lorsqu'ils m'assaillirent, j'éprouvai une frayeur qui me fit presque
+tomber; cependant j'eus la précaution de me jeter hors de leur palier,
+car c'est ordinairement cet espace qu'ils défendent. Mais ceux-ci
+étaient tellement affamés, qu'ils me poursuivirent et se jetèrent sur
+mon châle, qu'ils mirent en pièces, ainsi que ma robe, qui cependant
+était ouatée et d'une étoffe assez forte... Je ne savais plus à quel
+saint me vouer, quand enfin mes cris attirèrent un homme, qui semblait
+m'être envoyé du ciel, car je ne pense pas qu'on eût pu en trouver un
+autre de ce côté de la ville. C'était un mougick, armé d'un gros bâton,
+dont il se servit pour disperser ces chiens, mais ce ne fut pas sans
+peine. Je fus obligée de revenir dans ma maison, que je ne croyais plus
+revoir, et je fus bien heureuse d'y retrouver les habits que j'y avais
+laissés; les miens étaient en lambeaux. Je frémis encore lorsque je
+pense que ces chiens pouvaient être enragés... Ce commencement de voyage
+n'était pas un heureux présage. Quand je rejoignis la voiture des
+officiers d'ordonnance, ils étaient déjà partis avec l'empereur.
+
+Le temps était superbe, et j'étais loin de prévoir alors les désastres
+qui arrivèrent, car si je m'en étais doutée rien au monde n'aurait pu
+m'engager à quitter Moscou. Je comptais aller jusqu'à Mensky ou Vilna,
+et attendre là un moment plus tranquille.
+
+
+
+
+XIX
+
+Départ de Moscou.--Douze jours d'agonie.--Les vieilles moustaches en
+pelisses de satin rose.--Le colonel blessé.--Je traverse la ville de
+Krasnoy en flammes.--Je suis asphyxiée par le froid.--Je suis sauvée par
+le duc de Dantzick.--Passage de la Bérésina.--Napoléon.--Le roi de
+Naples.--Rupture du pont.--Désastres.
+
+
+Trois jours s'étaient à peine écoulés, que nous courûmes les plus grands
+dangers, et cela ne fit qu'aller en augmentant. Je ne parlerai que de ce
+qui m'est personnel, et des douze jours qui furent pour moi une agonie
+continuelle. Je me disais en commençant la journée: Il est bien certain
+que je ne la finirai pas; mais par quel genre de mort la terminerai-je?
+Ce fut près de Smolensko que les grands désastres commencèrent.
+
+Je datai cette série de jours malheureux, du 6 novembre 1812; c'était un
+vendredi, et nous étions très près de Smolensko. L'officier dans la
+voiture duquel j'étais partie, avait donné l'ordre à son cocher d'y
+arriver le soir. C'était un Polonais, le plus lent et le plus maladroit
+que j'aie jamais rencontré. Il passa toute la nuit, à ce qu'il dit, à
+aller au fourrage, et laissa ses chevaux se geler à leur aise. Lorsqu'il
+voulut les faire marcher, ils ne pouvaient plus remuer les jambes; de
+sorte que nous en perdîmes deux: ces deux-là une fois morts, il nous fut
+impossible d'avancer avec les trois autres. Nous restâmes à l'entrée
+d'un pont extrêmement encombré, jusqu'au samedi 7. Je réfléchis au parti
+que je pourrais prendre, et je me décidai, aussitôt qu'il ferait jour, à
+abandonner la calèche et à traverser le pont à pied, pour aller demander
+du secours ou une place dans une autre voiture, au général qui
+commandait de l'autre côté du pont, mais en ouvrant le vasistas, le
+cocher me dit qu'il avait trouvé deux chevaux. Je pensai bien qu'il les
+avait volés, mais dans ce malheureux temps, rien n'était plus commun; on
+se dérobait réciproquement toutes les choses dont on avait besoin avec
+une sécurité charmante. Il n'y avait d'autre danger que d'être pris sur
+le fait, car alors le voleur courait risque d'être rossé. On entendait
+dire toute la journée: «Ah! mon Dieu! on a volé mon porte-manteau; on a
+volé mon sac; on a volé mon pain, mon cheval»; et cela depuis le général
+jusqu'au soldat. Un jour Napoléon voyant un de ses officiers couvert
+d'une très belle fourrure, lui dit en riant: «--Où avez-vous volé
+cela?--Sire, je l'ai achetée.--Vous l'avez achetée de quelqu'un qui
+dormait.» On peut juger si ce mot fut répété; et c'est ainsi qu'il est
+venu jusqu'à moi.
+
+Nous nous mimes en route, sans pousser plus loin nos recherches, trop
+heureux de pouvoir traverser le pont. Ce qu'il y avait de fâcheux, c'est
+que le vol n'était pas brillant, car nos chevaux n'étaient rien moins
+que bons. Nous essayâmes en vain d'avancer; à tout moment nous étions
+repoussés: «Laissez passer, disait-on, les équipages du maréchal, ceux
+du général un tel et puis d'un autre. Je me désespérais, lorsque
+j'aperçus près de moi celui qui commandait le pont de notre côté (le
+général la Riboissière). Pour Dieu, monsieur, lui dis-je, faites passer
+ma voiture, car je suis là depuis hier au matin et mes chevaux ne
+peuvent presque plus aller. Je suis perdue si je ne rejoins pas le
+quartier-général, et je ne saurai plus que devenir.» Je pleurais, car je
+perds plus facilement courage pour les petits événements que pour les
+grands: «Attendez un moment, madame, me dit-il, je vais faire mon
+possible pour vous faire passer.»
+
+Il parla à un gendarme, et lui dit de comprendre ma voiture dans les
+équipages du prince d'Eckmulh. Ce gendarme, je ne sais pas trop
+pourquoi, me prit pour la femme du général Lauriston, et il se perdit en
+belles phrases. Lorsqu'enfin nous passâmes le pont, il était bordé de
+chaque côté, de généraux, de colonels et d'officiers, qui depuis
+long-temps attendaient et étaient là pour faire presser la marche; car,
+ainsi que je l'ai su depuis, les cosaques n'étaient pas loin. À peine
+fûmes-nous au quart du pont, que nos chevaux ne voulurent plus aller.
+Toute voiture qui entravait la marche dans un passage difficile devait
+être brûlée; c'était un ordre positif. Je me voyais dans une plus
+mauvaise position que la veille; on criait de tous les côtés: «Cette
+calèche empêche de passer; il faut la brûler.» Les soldats, qui ne
+demandaient pas mieux, parce que les voitures étaient alors pillées,
+criaient aussi: «Brûlez! brûlez!» Quelques officiers, enfin, eurent
+pitié de moi, et s'écrièrent: «Allons, des soldats aux roues.»
+
+On s'y mit en effet, et eux-mêmes eurent la bonté de les pousser.
+Lorsque nous fûmes arrivés à l'autre bout du pont, le gendarme vint à
+moi. Je n'osais lui proposer de l'argent, car c'était la chose dont on
+faisait le moins de cas, et je n'avais pas d'eau-de-vie, encore moins de
+pain. «Mon Dieu! lui dis-je, monsieur le gendarme, je ne sais comment
+reconnaître...--Ah! madame, la femme du général... Madame la générale a
+tant de moyens... Qu'elle me permette de me réclamer d'elle.--Vous le
+pouvez, monsieur le gendarme, lui dis-je en riant,» et il s'en fut bien
+content.
+
+J'examinais le spectacle bizarre que présentait cette malheureuse armée.
+Chaque soldat avait emporté ce qu'il avait pu du pillage: Les uns
+couverts d'un cafetan de Mougick ou de la robe courte et doublée de
+fourrure d'une grosse cuisinière; les autres de l'habit d'une riche
+marchande, et presque tous, de manteaux de satin doublés de fourrures.
+Les dames ne se servant de manteaux que pour se garantir du froid, les
+portent noirs; mais les femmes de chambre, les marchandes, toutes les
+classes du peuple enfin, en font une affaire de luxe, et les portent
+roses, bleus, lilas ou blancs. Rien n'eût été plus plaisant (si la
+circonstance n'avait pas été aussi triste) que de voir un vieux
+grenadier, avec ses moustaches et son bonnet, couvert d'une pelisse de
+satin rose. Les malheureux se garantissaient du froid comme ils le
+pouvaient; mais ils riaient souvent eux-mêmes de cette bizarre
+mascarade. Cela me rappelle une histoire assez drôle. Un colonel de la
+garde avait arrêté ma voiture, parce qu'il avait fait faire halte à son
+régiment. Mon domestique s'efforça de lui persuader que cette voiture
+appartenait à M. de Tintigni, neveu de M. le grand-écuyer. «Je
+m'embarrasse bien de cela, répondit-il, tu ne passeras pas.» Je me
+réveillai au bruit de cette discussion; et sans doute qu'en ce moment le
+colonel m'aperçut, car il me dit: «Ah! pardon, j'ignorais qu'il y eût
+une dame dans la voiture.» Je le regardai et le voyant couvert d'une
+pelisse de satin bleu, je me mis à sourire. En cet instant il dut se
+rappeler son costume; car à son tour il éclata de rire. Ce ne fut
+qu'après avoir laissé un libre cours à cet accès de gaieté, que nous
+nous expliquâmes. «Il est certain, me dit-il, qu'un colonel de
+grenadiers, vêtu de satin bleu, est en costume assez comique; mais ma
+foi! je mourais de froid, et je l'ai achetée d'un soldat.» Nous causâmes
+assez long-temps, et il finit par m'engager à partager quelques chétives
+provisions qui lui restaient encore. On fit du feu, on coupa des sapins,
+et l'on nous fit ce qu'il nomma la cabane d'Annette et Lubin. Hélas! sa
+triste verdure ne garantissait pas du froid les bergers qu'elle
+abritait, et le chant du rossignol était remplacé par le cri lugubre du
+corbeau.
+
+J'arrivai à Smolensko, à trois heures après midi; on me croyait déjà
+perdue. On avait fait partir la veille des domestiques avec des chevaux,
+mais ils avaient trouvé bon de coucher en route, et de ne revenir que le
+lendemain matin. Nous ne comptions plus sur la calèche; cependant elle
+arriva le soir, mais dans un fâcheux état. Malgré les contes que nous
+firent les domestiques, il est clair que c'étaient eux qui nous avaient
+volés. Je perdis, pour mon compte, tout ce que j'avais, et mes malles,
+que j'avais mises sur des voitures appartenant à des officiers, avaient
+été prises par les cosaques. Il ne me restait plus qu'un coffre sur
+celle qui venait d'arriver et dans laquelle étaient des châles, des
+bijoux et de l'argent. Je m'attendais à tout perdre, j'en avais pris mon
+parti, mais M. de Tintigni me rassura en me disant: «Je vais vous donner
+un de mes camarades qui, bien que blessé, saura faire aller mes gens.
+Vous descendrez chaque soir dans les endroits où nous nous arrêterons;
+de cette manière, j'espère qu'il ne vous arrivera pas d'accident. Je me
+reposai à Smolensko toute la journée, et nous ne repartîmes que le
+lendemain matin.
+
+Le mardi 10 novembre, nous remontâmes en voiture à quatre heures après
+midi, avec le camarade de M. de Tintigni. «C'est un autre moi-même, me
+dit-il, vous n'avez plus rien à craindre maintenant.» Il ne se rendait
+guère justice, en se comparant à ce monsieur, car il y avait une bien
+grande différence. Malgré cet éloge, il me déplut dès le premier moment.
+Quoique ce fût un homme assez mal élevé et très occupé de lui-même, je
+lui donnai cependant tous les soins qu'exigeait son état.
+
+Je m'aperçus bientôt que nos chevaux ne valaient guère mieux que les
+premiers; du reste ces malheureuses bêtes étaient si mal nourries
+qu'elles pouvaient à peine marcher. Nous allâmes fort lentement jusqu'au
+jeudi 14. Mon compagnon enrageait d'être monté dans la calèche, et
+craignait beaucoup la rencontre des cosaques. «Si j'avais mon cheval, je
+m'en moquerais, disait-il; mais je ne vois pas mon domestique, qui
+devait me l'amener.» Ce n'était pas très-rassurant pour moi; je
+l'excusai pourtant, car sa blessure était tellement grave qu'il ne
+pouvait marcher. Nous prîmes enfin le parti d'envoyer au
+quartier-général, pour dire à M. de Tintigni, que s'il n'avait pas
+d'autres chevaux à nous donner, il était impossible d'avancer. Mais,
+pour éviter la négligence du domestique, nous envoyâmes celui qui était
+chargé des chevaux de selle, et nous fîmes aller l'autre au fourrage
+avec le cocher.
+
+Me voilà de nouveau restée au milieu du grand chemin; mais au moins je
+n'étais pas seule; il passait quelques troupes, et des soldais
+bivouaquaient à coté de nous.
+
+Nos gens ne revenant pas du fourrage, nous craignîmes qu'ils n'eussent
+été pris. Sur les dix heures, mon aimable compagnon de voyage rencontra
+son colonel, et j'entendis qu'il lui dit:
+
+--Mon colonel, j'ai été blessé, et on m'a mis dans cette voiture, mais
+les chevaux ne pouvant aller plus loin, j'ai envoyé mes gens chercher du
+fourrage; je pense qu'ils nous ont abandonnés, car ils ne reviennent
+pas.
+
+--Je vous conseille, répondit le colonel, de monter à cheval et de
+brûler la calèche.
+
+--Je vous suis très obligé de ce conseil, lui dis-je; mais je vous ferai
+observer que monsieur n'a aucun droit sur cette calèche, et que c'est à
+moi seule qu'on l'a donnée.
+
+Et sur cela je me retournai et m'endormis profondément. Vers minuit, mon
+compagnon de voyage ayant retrouvé son domestique et son cheval, il
+descendit de la calèche avec tant de précipitation, qu'il n'eut pas le
+temps de me dire un mot d'excuse; il n'oublia pas cependant d'emporter
+le seul pain qui restât. J'étais indignée, mais je me sentais presque
+fière d'avoir plus de courage qu'un homme. Je ne me dissimulais pas
+cependant que ma position n'était rien moins que gaie; mais, selon mon
+usage, je repris mon sang-froid, et j'attendis le jour assez
+tranquillement.
+
+La lune jetait assez de clarté pour que je pusse apercevoir des soldats
+qui dormaient à vingt pas de moi. Je me décidai à attendre encore une
+heure, et si au bout de ce temps je ne voyais arriver personne, à m'en
+aller à pied jusqu'à ce que je rencontrasse une voiture ou une charrette
+où je pusse monter.
+
+Comme je délibérais, le domestique et le cocher revinrent du fourrage.
+J'étais si contente de revoir des figures de connaissance, que je ne
+pensai pas à les gronder. Il faut s'être trouvé dans une pareille
+situation pour sentir combien l'apparence du mieux paraît un grand bien;
+il faut n'avoir eu pour toute boisson que de l'eau où des cadavres ont
+séjourné, pour connaître le plaisir que l'on éprouve à boire un verre
+d'une eau pure; et avoir éprouvé la faim, pour connaître le prix d'un
+morceau de pain. Il y a dans la vie des jouissances dont les gens
+heureux ne se doutent pas.
+
+Je racontai à mes gens la manière dont le camarade de leur maître
+m'avait abandonnée. Ils en furent indignés, mais ils le furent bien
+davantage quand ils apprirent qu'il avait emporté notre pain, car ils
+espéraient en avoir leur part; ils savaient que quand j'en avais je le
+partageais avec eux. Les cosaques n'étant pas éloignés de nous, nous
+résolûmes d'atteler les chevaux de selle à la calèche.
+
+Nous allions prendre ce parti, quand nous vîmes arriver le domestique
+avec les chevaux. On les fit reposer et nous nous remîmes en route.
+
+Nous fûmes toute la journée du lendemain entourés de cosaques, et nous
+fîmes tant de détours pour les éviter, que nous n'avançâmes pas d'un
+quart de lieue. Les retards que nous avions éprouvés nous avaient encore
+rejetés à l'arrière-garde; et nous étions dans ce moment, comme je l'ai
+su depuis, avec la colonne des traînards. C'étaient des soldats de
+toutes les nations, n'appartenant à aucun corps, ou qui du moins les
+avaient quittés, les uns parce que leurs régiments étaient presque
+détruits, les autres parce qu'ils ne voulaient plus se battre. Ils
+avaient jeté leurs fusils, et ils marchaient à l'aventure; mais ils
+étaient tellement nombreux, qu'ils entravaient la marche dans les
+endroits étroits ou difficiles.
+
+Ils volaient, pillaient depuis leurs chefs jusqu'à leurs camarades, et
+mettaient le désordre partout où ils passaient. On avait tenté souvent
+de les réunir en corps; mais on n'avait jamais pu y parvenir; c'était en
+partie avec ces gens-là, et en partie avec l'arrière-garde que nous
+marchions. Nous cheminâmes ainsi jusqu'à minuit, précédés par une grande
+berline. Mes gens me dirent qu'elle était au comte de Narbonne et qu'il
+y avait une dame dedans.
+
+Un colonel qui venait d'avoir le bras emporté, vint me demander une
+place dans ma voiture. Je m'empressai d'accéder à sa demande, mais je
+lui fis observer que mes chevaux étant épuisés de fatigue j'allais être
+forcée de l'abandonner. À peine une demi-heure s'était écoulée, qu'on
+s'arrêta. Un officier étant venu parler à l'oreille du colonel, il
+descendit de voiture: j'en fis autant, et j'abordai la dame de la
+berline. En pareille circonstance on a bientôt fait connaissance; rien
+ne réunit plus vite que le malheur. «Je pense, lui dis-je, madame, que
+les cosaques sont très près de nous, car un officier est venu parler bas
+à un colonel blessé qui était dans ma calèche, et ce dernier après
+m'avoir balbutié quelques excuses, est monté sur son cheval, quoiqu'il
+pût à peine s'y tenir.» Au même instant nos gens vinrent nous dire qu'il
+y avait un ravin qu'il était impossible de passer en voiture, et que les
+cosaques étant dans les environs, il fallait monter à cheval et se
+sauver. Nous cherchâmes à leur inspirer un peu de courage. «Essayons au
+moins, leur dis-je; il sera toujours temps, si la voiture se brise, de
+l'abandonner.--Venez vous-même, nous répondirent-ils, et vous verrez que
+cela est impossible.» Nous y allâmes, et nous convînmes qu'en effet ils
+avaient raison. Il y avait bien très près de là une grande route, mais
+les boulets la traversaient à chaque instant. Nous primes un parti
+décisif; nous cheminâmes dans la neige à travers champs, car il n'y
+avait point de chemins battus. Les pauvres chevaux en avaient jusqu'au
+ventre, et ils étaient sans force, n'ayant pas mangé de la journée. Me
+voilà donc à cheval à minuit, ne possédant plus rien que ce que j'avais
+sur moi, ne sachant quel chemin suivre et mourant de froid. À deux
+heures du matin nous atteignîmes une colonne qui traînait des pièces de
+canon: c'était le samedi 14.
+
+Je demandai à l'officier qui la commandait si nous avions loin pour
+rejoindre le quartier-général. «Ah! vous pouvez être tranquille, me
+dit-il avec humeur, nous ne le rejoindrons pas, car si nous ne sommes
+pas pris cette nuit, nous le serons demain matin: nous ne pouvons
+l'échapper.» Ne sachant plus par où il pourrait passer, il fit faire
+halte à sa troupe. Les soldats voulurent allumer du feu pour se
+chauffer, mais il s'y opposa en leur disant que leurs feux les feraient
+découvrir par l'ennemi. Je descendis de cheval et fus m'asseoir sur un
+monceau de paille qu'on avait mis sur la neige. J'éprouvai là un moment
+de découragement.
+
+Le cocher ayant ramené la voiture, nous marchâmes fort lentement toute
+la nuit, à la lueur des villages incendiés, et au bruit du canon. Je
+voyais sortir des rangs de malheureux blessés; les uns exténués de faim,
+nous demandant à manger, les autres mourant de froid, suppliant qu'on
+les prît dans la voiture et implorant des secours qu'on ne pouvait leur
+donner: ils étaient en si grand nombre! Ceux qui suivaient l'armée nous
+priaient de prendre des enfants qu'ils n'avaient plus la force de
+porter: c'était une scène de désolation; on souffrait de ses maux et de
+ceux des autres.
+
+Lorsque nous fûmes en vue de Krasnoï, le cocher me dit que les chevaux
+ne pouvaient plus aller. Je descendis, espérant trouver le
+quartier-général dans la ville. Il commençait à faire petit jour. Je
+suivis le chemin que prenaient les soldats, et j'arrivai à une pente
+extrêmement rapide; c'était comme une montagne de glace que les soldats
+descendaient en glissant sur leurs genoux. N'ayant pas envie d'en faire
+autant, je pris un détour et j'arrivai sans accident. Je demandai à un
+officier le quartier-général. «Je crois qu'il est encore ici, me dit-il,
+mais il n'y sera pas long-temps, car la ville commence à brûler.»
+
+Le feu gagnait d'autant plus rapidement que cette petite ville était en
+bois, et les rues extrêmement étroites: je la traversai en courant; les
+poutres embrasées menaçaient de me tomber sur la tête. Un gendarme eut
+la complaisance de m'accompagner et de me soutenir jusqu'à la sortie de
+la ville, car la foule était tellement compacte qu'on était heurté de
+tous côtés. Il me demanda pourquoi j'avais traversé la ville. Je lui
+répondis que c'était pour y trouver des officiers de la maison de
+l'Empereur.»--Il y a long-temps, reprit-il, que l'Empereur est parti, et
+vous ne pourrez plus les rejoindre.--Eh bien! lui dis-je, je n'ai plus
+qu'à mourir, car je n'ai pas la force d'aller plus loin.»
+
+Je sentais que le froid m'engourdissait le sang. On prétend que cette
+asphyxie est une mort très douce, et je le crois. J'entendais bourdonner
+à mon oreille: «Ne restez pas là!... Levez-vous!...» On me secouait le
+bras; ce dérangement m'était désagréable. J'éprouvais ce doux abandon
+d'une personne qui s'endort d'un sommeil paisible. Je finis par ne rien
+entendre, et je perdis tout sentiment. Lorsque je sortis de cet
+engourdissement, j'étais dans une maison de paysan. On m'avait
+enveloppée de fourrures, et quelqu'un me tenait le bras et me tâtait le
+pouls: c'était le baron Desgenettes. J'étais entourée de monde, et je
+croyais sortir d'un rêve; mais je ne pouvais faire un mouvement, tant ma
+faiblesse était grande. J'examinais tous ces uniformes. Le général
+Burmann, que je ne connaissais pas alors, me regardait avec intérêt. Le
+vieux maréchal Lefebvre s'avança et me dit: «Eh bien! ça va-t-il? Vous
+revenez de loin.»
+
+J'appris qu'on m'avait ramassée sur la neige. On avait voulu d'abord me
+mettre auprès d'un grand feu, mais le baron Desgenettes s'était écrié:
+«Gardez-vous-en bien, vous la tueriez sur-le-champ; enveloppez-la de
+toutes les fourrures que vous pourrez trouver, et mettez-la dans une
+chambre sans feu.»
+
+Je restai ainsi assez long-temps. Lorsque je commençai à reprendre un
+peu de chaleur, le maréchal m'apporta une grande timbale de café très
+fort. Cela me ranima et fit circuler mon sang. «Gardez cette timbale, me
+dit le maréchal, elle sera historique dans votre famille... si vous la
+revoyez,» ajouta-t-il plus bas.
+
+Je repartis quelques heures après dans la voiture du maréchal. Nous nous
+arrêtâmes le soir dans un village désert pour y passer la nuit. Nous
+étions tout près de la Bérésina. Le lendemain de grand matin l'on donna
+l'ordre du départ, mais il fut si prompt qu'il occasionna un assez grand
+désordre. Le jour commençait à poindre dans un ciel brumeux. Mes forces
+étaient revenues, car j'avais pris de la nourriture. Je montai dans la
+calèche, précédée d'un détachement de la garde.
+
+L'empereur était debout à l'entrée du pont pour faire presser la marche.
+Je pus l'examiner avec attention, car nous allions doucement: il me
+parut aussi calme qu'à une revue des Tuileries. Le pont était si étroit
+que notre voiture touchait presque l'empereur. «N'ayez pas peur, dit
+Napoléon; allez, allez, n'ayez pas peur.» Ces mots qu'il semblait
+m'adresser particulièrement, car il n'y avait pas d'autres femmes, me
+firent penser qu'il devait y avoir du danger.
+
+Le roi de Naples tenait son cheval en laisse, et sa main était appuyée
+sur la portière de ma calèche. Il dit un mot obligeant en me regardant.
+Son costume me parut des plus bizarres pour un semblable moment et par
+un froid de vingt degrés. Son col ouvert, son manteau de velours jeté
+négligemment sur une épaule, ses cheveux bouclés, sa toque de velours
+noire ornée d'une plume blanche, lui donnaient l'air d'un héros de
+mélodrame. Je ne l'avais jamais vu d'aussi près, et je ne pouvais me
+lasser de le regarder: lorsqu'il fut un peu en arrière de la voiture, je
+me retournai pour le voir de face. Il s'en aperçut et me fit un gracieux
+salut de la main. Il était très coquet, et il aimait que les femmes
+prissent garde à lui.
+
+Plusieurs officiers supérieurs tenaient aussi leurs chevaux en laisse,
+car on ne pouvait aller à cheval sur ce pont; il était si fragile, qu'il
+tremblait sous les roues de ma voiture. Le temps qui s'était adouci,
+avait fait un peu fondre les glaces de la rivière, ce qui la rendait
+bien plus dangereuse. Lorsqu'on eut atteint le village, on s'y arrêta
+comme l'avait ordonné l'empereur, et tous les officiers retournèrent
+près de la Bérésina. Je pris le bras du général Lefebvre (fils du
+maréchal), pour aller voir ce qui se passait. Lorsque le pont se rompit,
+nous entendîmes un cri, un seul cri poussé par la multitude, un cri
+indéfinissable! il retentit encore à mon oreille, toutes les fois que
+j'y pense. Tous les malheureux restés sur l'autre bord de la rivière,
+tombaient écrasés par la mitraille. C'est alors que nous pûmes
+comprendre l'étendue de ce désastre. La glace n'étant pas assez forte,
+elle se rompait et engloutissait hommes, femmes, chevaux, voitures. Les
+militaires, le sabre à la main, abattaient tout ce qui s'opposait à leur
+salut, car l'extrême danger ne connaît pas les lois de l'humanité; on
+sacrifie tout à sa propre conservation. Nous vîmes une belle femme,
+tenant son enfant dans ses bras, prise entre deux glaçons, comme dans un
+étau. Pour la sauver, on lui tendit une crosse de fusil et la poignée
+d'un sabre, afin qu'elle pût s'en faire un appui; mais elle fut bientôt
+engloutie par le mouvement même qu'elle fit pour les saisir. Je
+m'éloignai en sanglotant de ce triste spectacle. Le général Lefebvre,
+qui n'était pas fort tendre, était pâle, comme la mort et répétait: «Ah!
+quel malheur horrible! ces pauvres gens qui sont là sous le feu de
+l'ennemi!»
+
+Cependant, quelques-uns de ces malheureux parvinrent, en passant sur la
+glace, à franchir la rive; ceux qui nous rejoignirent à Vilna, nous
+racontèrent des scènes qui nous firent frémir.
+
+Quelle singulière et inexplicable chose que la destinée! si je n'avais
+pas été abandonnée comme asphyxiée sur la neige, je n'aurais pas été
+recueillie par le maréchal Lefebvre, et, comme la plupart des réfugiés
+de Moscou, j'aurais immanquablement péri dans la Bérésina.
+
+À mon retour en France, lorsqu'on voulait me présenter ou me recommander
+à quelques puissants du jour, on employait cette formule: «Elle a passé
+la Bérésina!»
+
+
+
+
+XX
+
+Départ pour Vilna.--Désastres aux portes de la ville.--Maladie du
+général Lefebvre.--Entrée des Cosaques.--Les prisonniers français.--Mort
+du général Lefebvre.--Arrivée de l'empereur Alexandre et du général
+Koutouzoff.--L'orpheline de Vilna.--Mort de Nadèje.--Son épitaphe par
+madame Desbordes-Valmore.
+
+
+Je continuai mon voyage dans la voiture du maréchal, jusqu'à Vilna. De
+ce moment je fus à l'abri du danger, mais j'eus beaucoup à souffrir;
+j'étais entourée de gens qui m'étaient entièrement inconnus. Lorsque je
+voyageais sous la protection des officiers d'ordonnance, ma vie avait
+été plus de vingt fois en péril, mais comme c'étaient des jeunes gens
+bien nés, bien élevés, leur humanité me dédommageait, en quelque sorte,
+des souffrances que j'éprouvai journellement. Je leur racontais assez
+gaîment mes désastres; et la manière dont je prenais mon parti les
+engageait à imiter ma philosophie. Nous songions au temps où nous
+reverrions nos familles, et où nous pourrions trouver à manger, car
+c'était l'affaire principale. J'ai vécu de chocolat et de sucre pendant
+un mois. «Pour peu que cela dure, leur disais-je, vous me ramènerez
+comme Vert-Vert: vous m'aurez nourrie de bonbons, et j'entends jurer
+dans toutes les langues.»
+
+Nous arrivâmes à Vilna, le 9 décembre, à onze heures du soir; les portes
+de la ville étaient tellement encombrées par la foule qui se pressait,
+croyant atteindre à la terre promise, que nous eûmes toutes les peines
+du monde à la traverser. Ce fut là que périrent presque tous les
+Français de Moscou, qui, luttant contre le froid et la faim, ne purent
+pénétrer dans la ville. Ceux qui échappèrent étaient si changés et si
+vieillis, que six semaines après j'avais peine à les reconnaître. Nous
+allâmes loger chez la comtesse de Kasakoska, où M. le duc de Dantzick
+avait logé à son premier passage; mais la maison était dans le plus
+grand désordre. M. le comte de Kasakoska étant au service de Napoléon,
+s'apprêtait à quitter Vilna; nous ne pûmes trouver un domestique pour
+nous donner à manger et nous faire du feu. Le froid était à vingt-huit
+degrés, nous passâmes une nuit affreuse.
+
+Je voyais d'après l'agitation qui régnait sur les visages, qu'on ne
+resterait pas long-temps dans la ville. Le fils de M. le duc de Dantzick
+était blessé, et hors d'état d'être transporté; son malheureux père
+était à tout moment obligé de le quitter pour aller donner des ordres.
+Il revint enfin le soir nous apprendre que l'on allait partir, et il
+écrivit au général russe qui commandait les avant-postes que, forcé de
+laisser son fils dans la ville, il se fiait à sa loyauté, pour le
+traiter en ennemi généreux. Ses yeux étaient mouillés de larmes: «M. le
+maréchal, lui dis-je, toute émue, je resterai près de votre fils, et
+j'en aurai les soins d'une mère.» Il me fit de vifs remerciements et
+accepta ma proposition.
+
+Je pressentais bien les nouveaux dangers que nous allions courir; mais
+je voulus lui faire ce sacrifice. Son aide-de-camp, le colonel Viriau
+(le même qui sauva un régiment resté sur la place de Vilna) et son
+intendant restèrent aussi. Il leur laissa de l'argent, des lettres de
+crédit, et partit la mort dans le coeur; il semblait avoir un
+pressentiment qu'il ne reverrait plus son fils.
+
+Nous passâmes la nuit sans dormir; et le lendemain, à onze heures du
+matin, les troupes russes entrèrent. Nous n'avions pas encore reçu de
+réponse à la lettre du maréchal, et nous étions fort inquiets. À une
+heure cependant, un aide-de-camp du général russe vint nous dire qu'il
+avait reçu la lettre que M. le maréchal lui avait adressée, et qu'il
+aurait tous les égards dus au malheur et au fils d'un brave militaire
+qu'il estimait beaucoup; il ajouta qu'on allait nous envoyer une
+sauve-garde.
+
+Une demi-heure après nous vîmes arriver quelques cosaques. On eut
+l'imprudence de les faire entrer dans la chambre où était le jeune
+comte; son aide-de-camp, pour les intéresser à notre sûreté, leur donna
+quelques pièces d'argent. Dès que ces cosaques eurent aperçu des piles
+d'écus sur la cheminée, et de l'argenterie sur la table, ils ne
+songèrent qu'à s'en emparer; et je vis à leur figure et à leur avidité
+qu'ils allaient nous faire un mauvais parti. Je fus m'asseoir près du
+lit du jeune comte, et, en faisant semblant de le couvrir et d'arranger
+son oreiller, je jetai sa montre, sa pelisse et quelques autres objets
+dans la ruelle. Ils menacèrent de leurs lances les deux personnes qui
+étaient vis-à-vis de nous, ensuite ils les quittèrent pour venir au lit
+du général, et le menacèrent aussi, en lui disant en russe: «De
+l'argent.» Je détachai de mon col une petite vierge de Kiow que madame
+la princesse Koutouzoff m'avait donnée en Russie, comme un préservatif
+de malheur; elle en fut un en effet, pour nous. Je la posai sur le
+général: «Comment osez-vous, leur dis-je, attaquer un homme mourant?
+Dieu vous punira.» Les Russes ont une grande vénération pour les images,
+et particulièrement pour la vierge de Kiow. Ma présence d'esprit nous
+sauva; mais la révolution que cela fit à ce pauvre jeune homme rendit
+son mal sans remède.
+
+Vers quatre heures, le général russe Tithakow arriva, et on lui raconta
+ce qui s'était passé. Il nous laissa dix-huit hommes, dont il nous
+répondit, et nous fûmes un peu plus tranquilles pour nous-mêmes; mais ce
+que nous apprenions par les domestiques de la maison, nous faisait
+frémir pour les autres. Des malheureux sans asile erraient dans les
+rues, repoussés par les habitants, qui craignaient, en les recevant, de
+faire piller leurs maisons, mais bientôt ils étaient dépouillés, et
+mouraient de froid: les rues en étaient remplies. Ce désordre dura
+jusqu'à l'arrivée de M. le maréchal Koutouzoff, et encore ne put-il pas
+le réprimer entièrement.
+
+Nous étions logés près d'un couvent de Bénédictins, et nous entendions
+la nuit les gémissements de ces malheureux. J'attendais que les soldats
+se fussent retirés, et j'allais toute tremblante voir s'il ne restait
+pas encore à quelques-uns d'eux un signe de vie. Hélas! j'étais toujours
+trompée dans mon espoir: et lorsque j'étais de retour, on me grondait
+d'avoir l'imprudence de sortir ainsi, et de risquer d'attirer les
+soldats sur mes pas.
+
+La maladie du jeune comte augmentait de jour en jour. Il avait pour
+médecin un Polonais, et le baron Desgenettes, qui était prisonnier à
+Vilna, venait le voir fréquemment.
+
+Dès le premier moment, il nous dit que son mal était sans remède, et
+qu'on pouvait lui donner ce qu'il demanderait. Il n'entendit que cette
+dernière phrase et ne me laissa plus de repos que je ne lui eusse été
+chercher ce dont il avait envie. Il était difficile de se procurer la
+moindre chose, car les domestiques français ne pouvaient sortir sans
+danger, et les Juifs, qui servent de commissionnaires dans ce pays,
+revenaient en disant qu'on leur avait pris ce qu'ils apportaient. Ce fut
+donc encore moi qui essayai d'aller chercher ce qui était prescrit par
+les ordonnances des médecins. Je passai au milieu des soldats et des
+chevaux qui étaient attachés au milieu des rues; je disais aux cosaques,
+d'un air gracieux: «Je t'en prie, range tes chevaux,» et ils les
+rangeaient. Je m'habituai à aller ainsi dans la ville acheter ce qui
+nous était indispensable, et c'est ainsi que j'ai pu voir de près ce
+tableau de désolation.
+
+Enfin ce pauvre jeune homme mourut le 19 décembre 1812, à trois heures
+du matin; il avait conservé la connaissance jusqu'au dernier moment.
+Quelques heures avant sa mort, tout le monde dormant autour de lui, il
+m'appela, et me dit à voix basse: «Je ne passerai pas cette nuit.»
+J'employai tous les moyens pour le rassurer, et je lui dis ce qu'on peut
+dire en pareille circonstance. «Comme il est probable, reprit-il, que
+vous retournerez bientôt en France, car on ne retiendra pas les femmes,
+coupez une boucle de mes cheveux, car après ma mort vous aurez peur de
+moi: dites à mes parents que je vous recommande à eux. Si j'en avais la
+force, j'écrirais à ma mère. Vous avez tout perdu; elle est riche, elle
+n'oubliera pas votre dévouement. Il me dit ensuite beaucoup de choses
+touchantes qui m'émurent profondément.
+
+ * * * * *
+
+Il fut enterré d'une manière décente pour un pareil moment; et, selon
+l'usage du pays, on le couvrit de ses habits. Lorsque j'entrai dans la
+chambre où il était exposé, je fus frappée en le voyant. La première
+fois que je le vis dans la maison qu'habitait son père, il était minuit,
+et il dormait couché sur un banc; il avait le même costume et la même
+attitude. Cette conformité de situation, ce passage de la vie à la mort
+en si peu de temps me fit fondre en larmes.
+
+Lorsque j'eus rempli tous les devoirs de cette triste circonstance, je
+songeai enfin à moi. J'étais sans argent et sans aucun moyen d'en
+gagner. On me conseilla de m'adresser à l'empereur Alexandre, car ayant
+été huit ans à son service, au théâtre impérial, j'avais quelques droits
+à sa protection. Si j'avais eu le courage de lui demander audience,
+comme plusieurs de mes compagnes, il me l'aurait accordée, car il ne
+s'occupait que d'adoucir le sort de tous les infortunés.
+
+Lors de l'arrivée de l'empereur Alexandre à Vilna, on voulut lui donner
+une fête. «Non, dit-il, employez cet argent à soulager les malheureux
+qui sont sans pain et sans asile. Qui pourrait se réjouir au milieu de
+tant de souffrances? ce serait insulter au malheur.»
+
+Ce fût le maréchal Koutouzoff qui me protégea pendant mon séjour à
+Vilna. J'avais été si bien accueillie par sa famille à
+Saint-Pétersbourg, que ce fut un titre de plus à sa bienveillance. Ne
+pouvant ni ne voulant rester dans la maison du général Lefebvre, après
+sa mort, j'allai loger chez une veuve qui avait recueilli beaucoup de
+Français, hommes et femmes, et qui presque tous étaient dans un état
+déplorable. Ma santé ne s'étant point ressentie de tant de peines et de
+fatigues, je secourais ceux qui, plus malheureux que moi, étaient
+malades. Un officier, témoin des soins que je leur prodiguais, me parla
+d'un enfant que l'on croyait encore vivant, quoique ceux qui
+l'entouraient fussent morts de fatigue ou de faim.
+
+Cet officier m'en fit un récit déchirant: «Ah! monsieur, courons-y, lui
+dis-je.» Nous fûmes bientôt aux portes de la ville. Je ne puis me
+représenter ce tableau sans frémir. Je pris l'enfant dans mon manteau et
+me sauvai avec tant de vitesse, que mon compagnon pouvait à peine me
+suivre. J'avais peu d'espérance de rappeler cette petite créature à la
+vie; cependant j'eus le bonheur de lui voir reprendre un peu de chaleur,
+grâce aux soins du docteur Desgenettes. Elle n'était qu'engourdie par le
+froid. Il fallait de grands ménagements pour lui faire prendre de la
+nourriture, car elle avait dû souffrir long-temps de la faim. On fut
+obligé d'accoutumer peu à peu son petit estomac à supporter les
+aliments. Tout porte à croire qu'elle appartenait à des parents français
+habitant Moscou; car, parmi les femmes qui étaient venues volontairement
+de France avec leurs maris, et celles qui s'étaient sauvées, aucune je
+pense, n'aurait abandonné son enfant.
+
+«--Pourquoi ne vous en chargeriez-vous pas, me dit cet officier, vous
+qui êtes si bonne.--Je ne demanderais pas mieux, mais je ne possède plus
+rien, que puis-je faire pour elle?--Ce que vous faites pour tous ces
+malheureux, lui donner vos soins.--Des soins ne procurent pas
+l'existence.--Ils la soulagent, répondit-il, et nous ferons en nous
+réunissant le peu qui sera en notre pouvoir: ce sera le denier de la
+veuve.»
+
+Mes yeux se remplirent de larmes en contemplant cette jolie petite
+compagne d'infortune, pour laquelle j'éprouvais déjà un bien vif
+intérêt. Un de ses pieds était presque gelé.--Comme j'avais guéri
+plusieurs personnes avec un remède fort simple, du jus de pomme de
+terre, je l'employai pour elle, et cela me réussit.
+
+J'allai le lendemain chez le maréchal Koutouzoff. Je fus reçue par son
+gendre, le prince Goudachoff. «Vous ne savez pas, lui dis-je, ce qui
+m'arrive: vous connaissez une petite pièce jouée par Brun? et _la
+banqueroute du Savetier_. Ce pauvre homme se lamente de ne pouvoir
+nourrir son enfant et il en trouve deux exposées à sa porte. C'est à peu
+près mon histoire; depuis que je n'ai plus rien au monde, il m'est
+survenu un enfant.--Comment un enfant?--Hélas! oui, une jolie petite
+créature tombée sur la neige comme un oiseau de son nid.»
+
+Il se mit à rire. «Il faut conter cela au maréchal Koutouzoff, me
+dit-il.--Oui, c'est fort gai; mais faites-moi le plaisir de me dire ce
+que je vais faire d'elle et moi?--Je vais en parler à mon beau-père;
+amenez-nous votre petit oiseau.»
+
+J'y allai le même jour. J'avais fait ma petite fille bien jolie pour la
+présenter à M. de Koutousoff. Pendant que j'attendais, je jetai les yeux
+sur un livre resté ouvert. C'étaient les poésies de Clotilde. Je lus
+cette strophe:
+
+ Enfançon malheuré
+ M'est assurance,
+ Que Dieu m'envoye
+ Pour être ton pavoi.
+
+«--Voyez, monseigneur, dis-je au maréchal qui entrait en ce moment, ne
+semble-t-il pas que ce soit une prédiction?--En effet, répondit-il,
+c'est un singulier à-propos: eh bien! je veux être son pavoi et son
+parrain!» Il la nomma _Nadèje_ (espérance). Il lui donna cinq cents
+roubles, et son gendre trois cents. «Servez-vous toujours de cela, me
+dirent-ils, pour ses premiers besoins.»
+
+Je fus, toute joyeuse, apprendre cette bonne fortune à nos amis, qui en
+furent charmés.
+
+J'étais embarrassée de ce que j'en ferais, lorsque je serais obligée de
+partir, car avec une existence aussi incertaine que la mienne, et par un
+hiver très rigoureux, l'emmener avec moi était impossible, et je ne
+pouvais ni ne voulais l'abandonner. Le prince Goudachoff me tira encore
+de cet embarras. Il connaissait une Allemande qui lui avait des
+obligations, et à laquelle il avait fait obtenir un passeport pour
+retourner dans son pays. Une de mes parentes demeurait à Luxembourg; le
+prince m'assura que cette femme se chargerait d'emmener l'enfant et de
+la lui remettre en sûreté avec une lettre de moi, pour qu'elle en prît
+soin jusqu'à mon retour. «Nous lui paierons son voyage, me dit-il, et je
+vous réponds d'elle.» En effet, elle s'acquitta de cette commission de
+la manière la plus satisfaisante. Tranquille sur ce point, je la gardai
+avec moi jusqu'au moment de son départ et du mien. Lorsqu'il fallut m'en
+séparer, j'éprouvai une peine très vive, et quand je la retrouvai, ce
+fut avec une joie que je ne puis exprimer.
+
+J'avais quitté mon état, sacrifié mon avenir pour m'occuper de cette
+enfant que j'aimais d'un amour de mère. Son enfance fut entourée de tout
+l'intérêt que sa position pouvait inspirer. Mais ce n'eût été que
+l'intérêt du moment, si sa gentillesse et ses dispositions ne l'eussent
+prolongé. Elle faisait le charme des salons en France et en Angleterre,
+par son intelligence et sa grâce dans les petites scènes que je lui
+faisais jouer. Lorsqu'elle exécutait la danse nationale russe dans le
+costume des paysannes, elle était devenue tellement à la mode, qu'il
+n'était plus possible de se passer de la petite Nadèje dans une soirée
+brillante. Elle a occupé tous les souverains au congrès
+d'Aix-la-Chapelle, dans les fêtes données par la soeur du Roi de Prusse,
+la princesse de La Tour-Taxis. Frédéric-Guillaume daigna m'adresser, au
+sujet de mon élève, une lettre flatteuse que j'ai conservée
+précieusement.
+
+Lorsque nous allâmes en Pologne, nous passâmes par Berlin. Nadèje avait
+alors quatorze ans. Le roi voulut la voir et nous fit l'accueil le plus
+flatteur. Nous donnâmes une soirée à Postdam. Il n'y avait que la cour
+et les ambassadeurs.
+
+Sa Majesté m'accorda la faveur d'amener des artistes, à mon retour de
+Varsovie, pour jouer la comédie française à Berlin et à Charlottembourg.
+C'est depuis ce temps qu'il y a un théâtre français en Prusse. À notre
+représentation d'adieu, on nous jeta des vers qui finissaient ainsi:
+
+ N'oubliez pas vos succès en ces lieux
+ Emportez nos regrets, laissez-nous l'_Espérance_.
+
+On prétendit que c'était un calembourg pour Nadèje.
+
+Je la fis débuter à l'âge de quinze ans, à la Comédie-Française, sous
+les plus heureux auspices...
+
+Je n'ai pas le courage de compléter cette biographie, et je ne puis que
+rapporter ces lignes d'un journal de 1832, sur sa mort:
+
+_C'est cette intéressante orpheline qui, par les soins de madame Fusil,
+était devenue une actrice charmante, et dont tous les journaux ont parlé
+lors de son début au Théâtre-Français. Elle était la gloire et
+l'espérance de sa mère adoptive, qui l'a perdue à l'âge de vingt ans.
+Voici quelques vers touchants que sa mort a inspirés à madame
+Desbordes-Valmore, et qui ont été gravés sur sa tombe:_
+
+ Elle est aux cieux, la douce fleur des neiges,
+ Elle se fond aux bords de son printemps.
+ Voit-on mourir d'aussi jeunes instans!
+ Mais ils souffraient, mon Dieu! tu les abrèges.
+
+ Son sort a mis des pleurs dans tous les yeux:
+ C'était, je crois, l'auréole d'un ange
+ Tombée à l'ombre et regrettée aux cieux;
+ D'un peu de vie, oh! que la mort te venge.
+
+ Fleur dérobée au front d'un séraphin;
+ Reprends, ton rang avec un saint mystère,
+ Et ce fil d'or dont nous pleurons la fin
+ Va l'attacher autre part qu'à la terre!
+
+FIN.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: Je me souviens d'une pauvre dame qui s'avança timidement, tenant par
+la main deux jolies personnes dont les frères étaient émigrés. Elles ne
+parent obtenir de Joseph qu'une réponse brusque et décourageante.
+Combien j'aurais voulu pouvoir parler pour elles! Je me hasardai à dire:
+«Ce n'est pas leur faute si leurs frères ont émigré.» Joseph Lebon me
+lança un coup-d'oeil foudroyant. Il s'écria: «Mêle-toi de tes affaires.»
+Ces jeunes personnes se nommaient _du Soulier_. Je n'ai pas su ce
+qu'elles sont devenues.]
+
+[2: La musique des choeurs était une très belle composition de Méhul.]
+
+[3: C'est à cela que Chénier crut faire allusion dans ces vers de son
+épître à la Calomnie:
+
+ Proscrit par mes discours, proscrit par mon silence,
+ Seul, attendant la mort, quand leur coupable voix
+ Demandait à grands cris du sang et non des lois.
+]
+
+[4: On se demande pourquoi madame de Genlis a écrit que mademoiselle
+Dumesnil avait eu l'intention de faire à Chénier l'application de ce
+vers:
+
+ «Approchez-vous, Néron, et prenez votre place,»
+
+car la révolution commençait à peine, et Chénier n'occupait aucun poste
+éminent; il n'avait d'ailleurs d'autre pouvoir que celui que lui donnait
+sa place à l'Institut, celui de solliciter en faveur des artistes
+retirés ou sexagénaires qui avaient perdu leur pension. Mademoiselle
+Dumesnil était donc bien loin de vouloir insulter un homme auquel elle
+avait des obligations.]
+
+[5: L'auteur du _Chevalier de Canole_.]
+
+[6: Cela se répétait le lendemain.]
+
+[7: J'ai été bien étonnée de lire dans un feuilleton sur Louvet un récit
+relatif à la beauté de Lodoïska. Celui qui a écrit cela se rappelait
+probablement la Lodoïska de l'opéra ou du roman; à coup sûr il n'avait
+pas vu la véritable.]
+
+[8: Riouffe a été depuis tribun et préfet à Nancy.]
+
+[9: Les chanteurs sont comme les francs-maçons, ils trouvent toujours
+quelqu'un pour les comprendre. Le _God save the King_ m'a fait des amis
+de tous les matelots anglais, lorsque je voyageais sur mer; et un air
+russe m'a valu la bienveillance des Cosaques en France.]
+
+[10: Depuis madame Leclerc.]
+
+[11: C'était au moment de la réduction des rentes.]
+
+[12: On a mal imité ce costume au théâtre du Vaudeville, dans la pièce
+de _Pierre-le-Rouge_. Ces peplums à pointe ne se sont guère vus qu'au
+bal, encore n'étaient-ils pas de bon goût pour les femmes élégantes,
+mais il est à remarquer que, lorsqu'on a voulu prendre les costumes de
+ce temps-là, ce sont toujours ceux des hommes et des femmes ridicules
+qu'on a adoptés.]
+
+[13: Madame la duchesse d'Abrantès a fait de lui un portrait très
+fidèle.]
+
+[14: Romance de Boïeldieu.]
+
+[15: Ces trois objets étaient alors un grand luxe et coûtaient fort
+cher.]
+
+[16: Bloc transporté à grands frais de la Suède.]
+
+[17: Grand-veneur, frère du grand-chambellan Alexandre Narichkine, qui
+dirigeait les théâtres impériaux.]
+
+[18: Madame Divoff vint en France dans le temps de l'empire; elle était
+journellement chez l'impératrice Joséphine. Son séjour à Paris a été
+remarquable par l'agrément de sa maison et la société qui s'y
+réunissait.]
+
+[19: Prêtre de la religion grecque.]
+
+[20: Émigré, professeur de piano.]
+
+[21: Émigré. Il ne s'appelait pas Moreau; il cachait son nom sous ce
+pseudonyme. Il était gouverneur d'un jeune prince.]
+
+[22: Compositeur, célèbre professeur de chant.]
+
+[23: Il est mort du choléra en 1831.]
+
+[24: M. Alexandre Dumas, dans le _Maître d'armes_, nous à peint
+admirablement les bayadères; mais il n'avait probablement pas vu les
+tsigansky dont il leur donne le nom; d'ailleurs pour les rencontrer dans
+toute leur élégance, il fallait que ce fût à Moscou, à la fête du
+premier mai, et dans les tentes de la noblesse. Celles qui venaient se
+mêler au public étaient les mêmes qu'on rencontrait dans les rues. Ce
+que je dis ici date de 1807; tout a bien changé depuis ce temps.]
+
+[25: Leur chef a souvent un manteau brun garni de franges et un bonnet
+particulier.]
+
+[26: C'était une princesse russe qui avait épousé le comte de Broglie
+pendant l'émigration.]
+
+[27: J'ai déjà dit que ces diminutifs s'employaient dans l'intimité.]
+
+[28: Elle avait marié la fille de son premier mari, à M. Semen, qui est
+à la tête d'une des plus belles librairies de Moscou.]
+
+[29: Le pont des Maréchaux est le quartier des marchandes de modes.]
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Souvenirs d'une actrice (2/3), by Louise Fusil
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UNE ACTRICE (2/3) ***
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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