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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Souvenirs d'une actrice (2/3) + +Author: Louise Fusil + +Release Date: September 28, 2008 [EBook #26720] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UNE ACTRICE (2/3) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +SOUVENIRS D'UNE ACTRICE + +PAR + +Mme LOUISE FUSIL. + + «Les années, les heures ne sont pas des mesures de la durée de la + vie; une longue vie est celle dans laquelle nous nous sentons + vivre; c'est une vie composée de sensations fortes et rapides, où + tous les sentiments conservent leur fraîcheur à l'aide des + associations du passé. + + «LADY MORGAN.» + +TOME 2 + +PARIS, + +DUMONT, ÉDITEUR, + +1841. + + + + +I + +Boulogne-sur-Mer.--L'officier municipal maître d'anglais.--Arrivée de +Pereyra, agent du comité de salut public.--Une famille d'émigrés.--Avis +important.--Arrivée de Joseph Lebon.--Liste des suspects.--Stupeur +causée par les arrestations pendant la nuit.--Le perruquier Agneret.--Je +suis arrêtée ainsi que la famille de lady Montaigue. On nous conduit +dans la cathédrale.--La soeur de mademoiselle Desgarcins.--J'obtiens une +entrevue avec Joseph Lebon.--Manière dont je me tire d'affaire.--Un bal +de section. + + +À notre retour il y avait beaucoup d'Anglais à Boulogne-sur-Mer, et +notre société fut aussi agréable et aussi paisible qu'on pouvait +l'espérer à une pareille époque, jusqu'à l'arrivée d'un commissaire de +la convention. + +C'était un nommé Pereyra, ce même juif portugais qui avait accompagné +Marat chez Talma. Je le connaissais donc de vue et de réputation; il +avait de l'esprit et beaucoup d'astuce, de bonnes manières, des formes +convenables; enfin c'était un homme dangereux. Il parlait parfaitement +anglais. Il chercha à s'introduire dans plusieurs maisons anglaises, ce +qui ne lui fut pas difficile. Quelqu'un me dit d'avertir mes amis de +prendre garde à ce qu'ils diraient devant lui, parce que c'était un +espion du comité de salut public. Je m'en doutais du reste, car j'avais +remarqué qu'à table il trouvait le moyen de griser promptement ces +messieurs, et que tout en buvant autant et même plus qu'eux, il +conservait toute sa tête et son sang-froid. Je les en avertis plusieurs +fois; mais ce Pereyra profitait de l'usage qui oblige les dames de +quitter la table, au dessert, tandis que les hommes restent à fumer, à +boire et à parler politique. Plusieurs de ceux qui furent arrêtés dans +la suite ne le durent qu'à cette circonstance. + +Quant à moi, il cherchait à m'effrayer sur le sort à venir des personnes +de ma connaissance ou de mes amis, peut-être dans l'espoir de me faire +parler aussi, mais nous jouions au plus fin, car je causais volontiers +avec lui dans la même intention. Il y avait à Boulogne une famille +d'émigrés; je ne la connaissais pas, mais lorsque nous nous rencontrions +à la promenade nous nous saluions. Pereyra parlant souvent d'eux, je +cherchai l'occasion de leur dire en passant un mot, pour les avertir de +se tenir sur leurs gardes. Je fus assez long-temps sans pouvoir y +parvenir: enfin, un jour que Pereyra me plaisantait, en les appelant mes +amis, car il avait remarqué que je leur portais intérêt, je cherchai à +lui faire dire quelque chose de plus. + +--Que pourrait-il donc leur arriver de si fâcheux, s'ils étaient +arrêtés? lui dis-je en m'efforçant de sourire. + +--Ah! une misère! ils seraient fusillés. + +Je fis un mouvement. + +--Je croyais qu'ils seraient seulement enfermés jusqu'à la paix, +repris-je. + +--Du tout; la loi sur les émigrés est précise. Il n'en manque pas ici: +c'est le foyer de l'émigration. + +Je fus fort effrayée, et il me sembla que je me ferais un reproche toute +ma vie, s'il leur arrivait malheur. J'écrivis au crayon, sur un petit +morceau de papier: «_Ne restez pas ici, vous seriez arrêtés_.» + +À la nuit tombante, nous les rencontrâmes sur la grève, où nous nous +promenions tous les soirs. Je glissai ce papier à celui qui passait le +plus près de moi, en lui faisant un signe de garder le silence; il parut +surpris, mais je vis qu'il cachait mon papier. Sans doute qu'ils +profitèrent de l'avis, car, à mon grand contentement, je ne les revis +plus. On pouvait encore échapper alors: un peu plus tard cela devint +très difficile. Combien de fois, depuis, je me suis félicitée d'avoir +pris sur moi de faire cette démarche, surtout lorsqu'on arrêta ce +malheureux M. de Flahaut, qui n'eut pas le même bonheur! Il était arrivé +à Boulogne dans la matinée, et comptait repartir le même soir; mais il +eut l'imprudence de donner une pièce d'or à un commissionnaire pour +porter une lettre. Cet homme, ayant conçu des soupçons, fut porter la +lettre à la municipalité ou aux autorités compétentes. M. de Flahaut fut +arrêté et périt sur l'échafaud quelques jours après. Ce fut le premier +indice de malheur et le terme de notre sécurité. + +Boulogne était en effet le point par lequel les émigrés allaient et +venaient avec le plus de facilité, en s'embarquant par les paquebots. La +surveillance y fut, pendant long-temps, moins rigoureuse qu'ailleurs, et +beaucoup de gens s'enrichirent par ce moyen: les autorités peut-être les +premières. + +Cela me rappelle un monsieur de Macarty, qui émigrait chapeau sous le +bras; il était toujours poudré, musqué et habillé avec un soin extrême. +Il avait dans sa poche deux chemises, deux cravates, deux mouchoirs et +deux paires de bas: c'était tout son bagage, et il le portait toujours +sur lui. Dès qu'il commençait à être remarqué dans une ville, il en +sortait en se promenant, une badine à la main, de l'air le plus dégagé; +il causait même quelquefois avec la sentinelle et lui demandait son +chemin. Il s'en allait ensuite dans la ville voisine, y entrait avec le +même air d'insouciance, en fredonnant un air de vaudeville ou d'opéra. +Après avoir ainsi parcouru Montreuil-sur-Mer, Samée, Calais, il vint à +Boulogne. Il était fort amusant, et dînait souvent chez lady Montaigue; +mais, à l'arrivée de Pereyra, il prit un bateau pêcheur avec lequel, je +pense, il gagna les côtes d'Angleterre, car on ne le revit plus, et bien +lui en prit! Une fois en mer, il fut en sûreté, les vaisseaux anglais +recueillant toutes ces petites embarcations. + +Sur ces entrefaites, on nous annonça Joseph Lebon; Pereyra l'avait +précédé comme l'éclair précède la foudre, car il partit aussitôt son +arrivée. Nous avions appris cette nouvelle d'avance par un officier +municipal, mon maître d'anglais; cet officier municipal était un fort +bon homme; il nous laissait chanter très gaiement: + + Cadet-Roussel a un cheval + Qu'est officier-municipal, + +et rire de l'accent circonflexe que les jeunes gens avaient mis sur la +loge de la municipalité: _Lôge de la municipalité_. + +Comme nous ne prévoyions pas ce qui devait arriver, nous ne fûmes pas +fort alarmés de l'arrivée du proconsul. Notre fonctionnaire public nous +dit en plaisantant: Si je suis chargé de vous arrêter, je vous le ferai +savoir d'avance, afin que vous puissiez faire vos dispositions. + +--C'est très obligeant, lui dis-je, mais ne badinez pas ainsi: cela nous +porterait peut-être malheur. Ce brave homme ne savait guère qu'il +prophétisait! + +Joseph arriva le surlendemain dans la soirée et fit illuminer toute la +ville, non pour sa réception, mais pour y voir plus clair à ce qu'il +voulait faire, et afin que personne ne pût lui échapper. C'était à +l'époque de la loi sur les _suspects_; Joseph Lebon fut au comité +révolutionnaire pour demander la liste des suspects; mais, comme il n'y +en avait point alors, il s'emporta, dit que, dans une ville comme +Boulogne, le foyer de l'émigration et des conspirations, tous les +habitans étaient coupables ou complices; quant à vos Anglais, ce sont +tous des agens de Pit. Comment, point de liste de suspects! répéta-t-il. +Un des membres du comité (un perruquier gascon), effrayé de ce qu'il +pouvait en résulter pour eux, assura le citoyen représentant qu'on se +trompait; qu'il avait eu cette liste entra les mains; qu'il allait la +chercher à la municipalité, et qu'il la porterait lui-même à son +domicile. Cela calma un peu la colère de Joseph, qui fut s'établir avec +son état-major chez Nols. C'était un des plus beaux hôtels de Boulogne, +et celui où descendaient les étrangers opulents. La dépense de ce nouvel +hôte coûta cher à ceux qui le reçurent. À son départ, la famille entière +fut arrêtée; ils périrent tous à Abbeville, excepté un pauvre petit +enfant dont la femme d'un pêcheur voulut se charger, et dont elle prit +soin comme une mère. Le perruquier s'enferma avec un autre membre du +comité et dressèrent à la hâte une liste sur laquelle ils mirent tous +les noms qui leur vinrent à la mémoire; mais, de préférence, les +personnes étrangères au département, les Anglais et les gens les plus +marquants de la ville, soit par leur fortune, soit par leur position. +Pendant ce temps, on avait fait placer des gardes à toutes les issues, +et, cette liste à la main, on fut arrêter les trois-quarts des +habitants. + +La consternation fut générale. On arrêtait les personnes, et, sans leur +donner le temps de s'expliquer, on les conduisait dans une vieille +église à moitié démolie qui servait de dépôt. Notre officier municipal +tint sa promesse; il nous fit prévenir que nous serions du nombre des +arrêtés; mais je ne sus si ce serait la nuit même ou le lendemain. Je +pris cependant mes précautions; je préparai tout ce qu'il fallait pour +habiller chaudement ma petite fille, et je recommandai à la femme de +chambre de me l'amener où je serais conduite. Je me jetai sur mon lit, +sans me déshabiller, et j'attendis l'événement sans beaucoup de frayeur, +persuadée qu'après une explication je ne pourrais être incarcérée +long-temps. À deux heures, j'entendis frapper assez violemment à la +porte, et des officiers de paix, ou plutôt des membres du comité +révolutionnaire, entrèrent dans ma chambre et me dirent en anglais: il +faut te lever et nous suivre. Je leur répondis en français, car dans les +occasions majeures je n'aime à me servir que d'une langue dans laquelle +je puisse comprendre la conséquence d'une phrase qui peut quelquefois +avoir une autre interprétation. Je leur répondis que j'étais prête à les +suivre, mais que, si c'était comme anglaise qu'ils m'arrêtaient: ils +devaient voir qu'ils se trompaient. + +«Tu diras tes raisons quand tu seras interrogée, me dirent-ils.» + +Les domestiques étaient tellement effrayés de cet appareil militaire, +que la femme de chambre, au lieu de m'apporter ma fille, s'était enfuie +avec elle dans le grenier. Nous partîmes donc avec lady Montaigue qui +m'attendait au bas de l'escalier. Le mari de cette dame et son frère +avaient été emmenés les premiers. À peine si on nous avait laissé le +temps de prendre nos manteaux et nos chapeaux. Nous fûmes conduites dans +l'église dont j'ai parlé, qui était très froide, car nous étions au mois +d'octobre. Le tableau qui s'offrait à nos yeux était à la fois triste et +bizarre: cette église ressemblait à une ruine, et, à l'exception du +maître-autel, ce qui tenait au culte avait disparu. Je regardais +douloureusement ces froides dalles, ces longs arceaux, ces portiques +sous lesquels des malheureux erraient comme des ombres, pleurant et se +livrant au désespoir, lorsque j'aperçus une femme ou plutôt une espèce +de folle que j'avais rencontrée quelquefois depuis son retour +d'Angleterre. C'était la soeur de mademoiselle Desgarcins, du +Théâtre-Français, et la veuve d'un capitaine de vaisseau. Elle se tenait +sur les marches de l'autel, une guitare à la main. Je lui dis qu'elle +était bien heureuse d'avoir pu emporter sa guitare, tandis qu'on m'avait +à peine permis de me munir des choses les plus nécessaires. Ah! me +répondit-elle d'un ton emphatique, cette guitare m'est bien nécessaire, +car la musique seule calme mes nerfs; mais j'ai cassé mon _mi_, et +j'attends qu'il fasse jour pour prier un de ces _messieurs_ de m'en +procurer un autre. En attendant je vais baisser le ton, et elle +essayait, malgré l'absence de son _mi_, de chanter: + + L'infortuné David au pied du saint autel + Par ces mots en pleurant implorait l'Éternel: + Je suis puni, je perds ce que j'adore. + +Plusieurs personnes l'ayant priée de se taire, elle se plaignit +amèrement de l'injustice et de l'inhumanité des hommes qui voulaient lui +ôter la seule consolation qui lui restât. Je quittai cette folle et je +fus m'asseoir près de lady Montaigue. Cette pauvre femme pleurait et +répétait douloureusement: «_Ah! mé chère, c'est le péroqué qui en est lé +cause_.» Malgré le malheur de notre situation, je ne pus m'empêcher de +sourire, car c'était le perruquier gascon, auteur de cette fatale liste, +qu'elle appelait le _péroqué_. + +--Ah! me dit-elle, pouvez-vous rire ainsi quand il y va de notre tête. + +--Tout ce qui peut vous arriver, c'est d'être renvoyée en Angleterre; +quant à moi qui suis artiste, on me fera partir pour Paris, mais il y a +ici des malheureux pour lesquels j'ai des craintes réelles. + +J'attendis le jour avec impatience. Lorsque le crépuscule commença à +paraître, je vis entrer un militaire qui venait donner quelques ordres. +Sa figure étant douce et prévenante, je me hasardai à l'aborder. + +--Monsieur, lui dis-je, on m'a conduite ici sans doute par erreur, car +je suis artiste et étrangère à cette ville. J'ai été arrêtée comme +anglaise, et cependant il me serait facile de prouver que je ne le suis +pas, si je pouvais parler au représentant. + +--Cela ne se peut guère, répondit-il, mais on entendra tout le monde à +Abbeville, où vous devez être transférées demain. + +--Mon Dieu! mais c'est justement ce que je ne voudrais pas, monsieur, +ajoutai-je d'un ton suppliant; ne pourrais-je par votre entremise parler +au citoyen Lebon? Je suis persuadée qu'il ne me ferait pas partir. + +Il secoua la tête en signe d'incrédulité. Cependant, après avoir +réfléchi un moment, il me dit: + +--Attendez, je vais voir si cela est possible. + +Après un quart d'heure, qui me parut un siècle, il rentra, me prit par +le bras, et nous sortîmes ensemble. On me regardait avec envie, et +cependant je traversais cette église avec tristesse: il est des moments +où l'on a presque de la honte d'être plus heureux que les autres, car il +semble qu'on leur dérobe quelque chose. La maison habitée par Joseph +Lebon étant en face de notre église, nous y fûmes bientôt rendus. Il +était devant la cheminée, mais il se retourna lorsque j'entrai, et il +dit en riant: «Ah çà! toutes les jolies femmes m'en veulent donc +aujourd'hui.» Cela m'ayant enhardie un peu, je répondis modestement que +l'obscurité m'était favorable. Voyant qu'il était d'assez bonne humeur, +je repris de l'assurance et résolus de ne pas me laisser intimider. +Joseph Lebon était d'une taille moyenne et assez bien prise; sa figure +douce et agréable avait cependant quelque chose de sournois et de +diabolique. Il régnait dans sa mise une sorte de coquetterie; sa +carmagnole était d'un beau drap gris et son linge d'une grande +blancheur; le col de sa chemise était ouvert, et il portait l'écharpe de +député en sautoir; ses mains étaient très soignées, et on disait qu'il +mettait du rouge. Quel bizarre assemblage de férocité et d'envie de +plaire!... On ne le connaissait pas encore pour ce qu'il s'est montré +depuis; ce n'est qu'à Abbeville et à Arras qu'il a commencé son horrible +carrière de meurtre. Il commença la conversation par me faire des +plaisanteries assez grossières sur le jeune officier qui m'avait amenée, +puis se retournant brusquement vers moi, il me dit: en définitive, que +me veux-tu? + +--Mais un passeport pour retourner à Paris. + +--Rien que cela? pas davantage! tu n'es pas dégoûtée. Mais étant +étrangère au département, pourquoi te trouves-tu ici parmi des +aristocrates? + +--D'abord, citoyen, ce ne sont pas des aristocrates, ce sont des +Anglais. + +--Parbleu! belle preuve. + +--Toute leur famille est dans l'opposition au parlement d'Angleterre. + +--Beaux patriotes que vos Anglais, des patriotes à l'eau rose. Enfin +pourquoi te trouves-tu ici? + +--Je suis venue y prendre les bains de mer pour ma santé. + +--Tu n'as pas l'air malade. + +--C'est qu'ils m'ont fait du bien. Citoyen, lui dis-je pour donner un +autre cours à cet entretien, mon mari étant à l'armée de la Vendée, vous +voyez... + +--Oui, je vois, interrompit-il, que, pendant que ton mari se bat contre +les ennemis, tu t'arranges assez bien avec eux. + +--Du tout, citoyen, les artistes sont cosmopolites, et j'avais +d'ailleurs le dessein de donner un concert au bénéfice des veuves et des +orphelins des citoyens morts en défendant la patrie. + +--Bien, mais pourquoi ne l'as-tu pas fait? + +--C'est qu'il n'y a pas ici un musicien capable de jouer _Dupont, mon +ami_ (cela le fit rire). + +--As-tu des enfants? + +--Oui, citoyen, j'ai une petite fille. + +--Alors il faut venir ce soir au bal de la société patriotique, et +l'amener avec toi. + +--Mais, ma fille n'ayant que quatre ans, ne danse encore que sur les +genoux. + +--Eh bien! je la ferai danser. + +Puisqu'il aimait les enfants, il aurait bien dû prendre plus de pitié de +ceux qui en avaient. + +--Allons, c'est convenu, tu danseras avec ce joli garçon, ajouta-t-il en +me montrant l'officier qui m'avait amenée. + +--Oui, citoyen représentant. + +--Tu es une aristocrate, tu ne tutoies pas. + +--Vous avez trop d'esprit pour vous arrêter à ces misères, lui dis-je +sans me déconcerter; qu'est-ce que ça prouve? que je n'en ai pas +l'habitude, et que je n'ai jamais tutoyé que mon amant (il fallait bien +lui parler son langage). + +--Tu as l'air d'un fameux sans-souci. + +--J'en prends le moins que je peux, mais je serais bien plus gaie au bal +de ce soir, lui dis-je en me rapprochant de lui d'un air suppliant, si +vous vouliez me donner quelque espoir pour mes amis? + +--Ne parlons pas de cela, s'écria-t-il d'un ton sévère. + +Je le saluai et retournai chez moi, bien triste de n'avoir rien pu +obtenir pour mes amis; car je craignais qu'ils ne fussent condamnés à +une longue réclusion. Ils obtinrent heureusement quelque temps après la +permission de retourner chez eux, mais avec un gardien à leurs frais. Ce +fut le procureur de la commune qui la leur fit obtenir. + +Je me disposai donc à aller à ce bal, dans la toilette la plus simple, +car outre que j'étais peu disposée à briller, je ne voulais pas qu'on +pût m'appeler _muscadine_. J'habillai ma petite fille et la fis bien +gentille: son élégance ne pouvait la compromettre. À huit heures je me +rendis avec elle à la section. Tous les hommes, à l'exception des +militaires, étaient en carmagnoles. J'étais fort peu en train de danser, +mais il me fallut faire contre fortune bon coeur. Plus d'une dame m'envia +l'honneur de danser avec le représentant, et cependant je leur aurais +cédé volontiers cet honneur. Il fit beaucoup de caresses à ma fille; +sous prétexte qu'elle était fatiguée je me retirai de bonne heure. Je ne +partis néanmoins qu'après qu'il eut autorisé le procureur de la commune +à me délivrer un passeport. C'était un fort honnête homme que ce +fonctionnaire; il eût été à souhaiter que beaucoup d'hommes en place de +ce temps lui eussent ressemblé, car il a fait tout le bien qu'il a pu, +et empêché le mal, lorsque cela lui était possible. Je l'ai revu depuis +avec bien du plaisir. Joseph Lebon m'avait invitée à lui faire mes +adieux avant mon départ; mais je m'en gardai bien, car je craignais +qu'il ne lui vînt quelque réminiscence. Je partis le coeur navré de +n'avoir pu revoir mes amis; j'étais loin de m'attendre à ce qui devait +arriver, je n'en sus même les détails que long-temps après. Lady +Montaigue, son mari et son frère, qui se félicitaient que j'eusse +échappé à la triste destinée de nos compagnons de malheur, furent +envoyés à Abbeville, jetés sur des charrettes les uns sur les autres +comme des moutons qu'on envoie à la boucherie. La crainte des +représailles leur sauva la vie, mais ils eurent beaucoup à souffrir dans +les prisons. De tous les malheureux envoyés à Abbeville puis à Arras, +pas un n'en revint. Un pauvre médecin de ma connaissance, M. Butor, dont +l'amabilité contrastait tant avec son nom, et qui était le plus honnête +des hommes, était de ce nombre. Je suis encore à me demander comment +j'ai pu me tirer des mains de cet homme féroce; à la vérité j'étais sans +crainte, car je ne me doutais pas du danger, et je crois qu'il y a une +espèce de magnétisme qui agit sans qu'on s'en rende compte, et qui fait +qu'on en impose à ceux dont on n'a pas peur. Le ton de franchise et +d'assurance manque rarement de produire cet effet. Mais si j'avais été +emmenée à Arras avec les autres, je n'aurais pu parler à Joseph Lebon, +et d'ailleurs la terreur de son nom m'aurait causé la même frayeur qu'à +tous ces malheureux[1]. Enfin quand je réfléchis à tout ce qui aurait pu +m'arriver alors, je suis comme quelqu'un qui regarde un précipice qui +devait l'engloutir et auquel il a échappé par miracle. Combien de +circonstances dans la vie sont inexplicables et confondent tous les +raisonnements. + +J'arrivai à Paris à la fin d'octobre 1793 et fort à propos pour chanter +les solos dans les choeurs du _Timoléon_ de Chénier, qui devait être joué +au Théâtre de la République. + + + +II + +Je reviens à Paris.--Répétition générale de la tragédie de +_Timoléon_.--Chénier invite plusieurs députés à y assister.--Au moment +du couronnement de Timophane, le député Albite fait une sortie +violente.--On s'enfuit en tumulte.--On joue le lendemain +_Caïus-Gracchus_.--Albite renouvelle la scène de la veille, et jette sa +carte de député dans le parterre.--Manière dont madame de Genlis raconte +dans ses mémoires l'anecdote relative à Chénier, avec mademoiselle +Dumesnil, à laquelle il avait rendu un service Important.--Fusil et +Martainville.--Fusil fait enfuir Martainville proscrit. Il le déguise en +paysan et lui donne de l'argent pour son voyage.--Reconnaissance de +Martainville.--Fusil à l'armée de Vendée.--Il rencontre le général +d'Autichamp, chef des Vendéens, blessé.--Épisode. + + +Chénier avait invité plusieurs députés à venir assister à la répétition +de _Timoléon_, que l'on faisait ordinairement le soir. Albite et Julien +de Toulouse, je crois, étaient du nombre; je ne me rappelle pas les +autres. Au moment où l'on couronne Timophane, Albite, interrompant +l'action, fit une sortie virulente contre la pièce et contre l'auteur. +Choeur[2] et comparses, tout le monde s'enfuit en tumulte, comme à +l'Opéra, lorsque le grand-prêtre prononce un anathème. La salle et les +loges furent bientôt désertes. Chénier parla d'une manière très animée à +ces députés et chercha à justifier ce couronnement par l'événement de la +fin, mais ces messieurs ne voulurent rien entendre. Nous crûmes que +Chénier serait arrêté dans la nuit, et il le pensait lui-même; cependant +il n'en fut rien; on donna même le surlendemain son _Caïus-Gracchus_ à +la place de _Timoléon_; mais il paraît qu'Albite était décidé à le +poursuivre dans tous ses ouvrages, car à ce vers, + + Des lois et non du sang, + +comme il partait un applaudissement général, ce député se leva du balcon +où il était placé, en criant au parterre: «_Le sang des conspirateurs!_» +et il jeta sa carte de député au public, auquel il adressa un long +discours sur l'inconvenance de ce vers, ajoutant que l'auteur ne pouvait +être qu'un mauvais citoyen, et qu'il le signalait comme tel[3]. On +regarda dès-lors Chénier comme un homme proscrit, et tout le monde +s'éloigna de lui. Quelques amis et les femmes, qu'on trouve toujours +dans le malheur, ne l'abandonnèrent pas et lui restèrent fidèles. + +À cette époque, André Chénier, frère de l'auteur, attendait son jugement +d'un jour à l'autre. Si Marie-Joseph Chénier eût tenté la moindre +démarche en sa faveur, il n'eût fait qu'avancer sa perte; on sait +d'ailleurs que, dans ces temps malheureux, il n'y avait de salut que +pour ceux qu'on oubliait, car les choses pouvaient changer par l'excès +même où elles étaient parvenues. Un nommé Labossière, qui était employé +au comité du salut public, a sauvé plusieurs personnes en remettant leur +acte d'accusation en-dessous, lorsqu'ils se présentaient dans les +cartons. Le 9 thermidor arriva, et ils échappèrent à la mort. Ce jour, +hélas! vint trop tard pour André Chénier, et pour tant d'autres; il +périt la veille de ce jour, et ce qu'il y eut d'affreux pour son frère, +c'est que cette tragédie de _Timoléon_ qui devait le perdre, si les +choses n'eussent changé, fut le sujet des calomnies les plus affreuses +et des fables les plus absurdes répandues par ses ennemis et accueillies +par les gens qui n'examinent rien, et croient le mal sans chercher à +approfondir la vérité. + + * * * * * + +Je voyais peu Chénier avant cette époque, mais lorsqu'il fut traité avec +tant d'injustice et accusé d'une aussi horrible action, moi qui tant de +fois l'avais entendu gémir de la mort de son frère, ce fut un motif pour +que je le visse plus souvent. Il est si facile de faire adopter une +impression fâcheuse dans les moments de trouble, que celui qui en est +accablé ne peut plus se relever; il semble que l'on se plaise à chercher +des faits à l'appui pour y donner de la vraisemblance. Les écrits +restent et se relisent quelquefois après un long espace de temps; bien +souvent aussi les histoires contemporaines les recueillent. Madame de +Genlis, dans ses _Mémoires_ ne cite-t-elle pas une anecdote aussi fausse +qu'invraisemblable, et qu'elle place même dans un temps où il n'y avait +pas de terreur, car la révolution commençait à peine. Chénier à cette +époque n'avait encore occupé qu'une place à l'Institut, et André Chénier +n'était pas arrêté. Je veux parler de l'entrevue de mademoiselle +Dumesnil avec le poète Chénier. J'ai si souvent entendu raconter cette +anecdote à madame Vestris, la tragédienne, soeur de Dugazon, et par +Chénier lui-même, que je n'ai pu en oublier les détails, les voici: + +Madame Vestris était très liée avec mademoiselle Dumesnil, que son grand +âge et ses infirmités retenaient dans son lit. M. Chénier parlait sans +cesse à madame Vestris du regret qu'il éprouvait de n'avoir jamais vu +cette célèbre actrice. Cela paraissait assez difficile à obtenir; +cependant un jour madame Vestris, parlant à mademoiselle Dumesnil des +jeunes auteurs sur lesquels on pouvait fonder quelque espérance pour +soutenir la scène française, nomma Chénier. On avait donné de lui +_Charles IX_ et _Henri VIII_ (mademoiselle Dumesnil s'était fait lire +ces deux ouvrages). + +«Nous espérons beaucoup de ce jeune poète, ajouta madame Vestris, et +elle saisit cette occasion pour lui apprendre que c'était à lui qu'elle +devait le retour de sa pension, qu'il n'avait cessé de solliciter à +l'Institut, et de l'extrême désir qu'il avait de la voir. Mademoiselle +Dumesnil n'hésita plus. + +«Amenez-le ce soir, lui dit-elle, afin qu'il puisse voir Agrippine +infirme.» + +Ils vinrent en effet; il faisait petit jour dans la chambre; mais en +voyant entrer Chénier elle se leva sur son séant, et avançant la main +avec grâce, elle lui récita tout le grand couplet d'Agrippine. Le jeune +poète était dans une telle extase, qu'il osait à peine respirer, dans la +crainte de l'interrompre; elle avait cessé de parler, qu'il écoutait +encore[4]. + +En rectifiant des faits dénaturés avec tant de malveillance pour Chénier +et pour d'autres personnes, on ne s'étonnera pas que je veuille rétablir +ceux qui concernent Fusil; je ne répondrai que par des faits. + +Peu d'hommes dans la révolution ont été plus faussement jugés par les +uns ou plus souvent calomniés par les autres, et cela se conçoit, car +quoique son coeur fût plein d'humanité, il était de la plus grande +exagération dans ses paroles. Il se serait fait assommer plutôt que de +manquer à sa conviction, mais il était incapable de faire du mal à qui +que ce soit. Julie Talma, qui l'aimait et lui rendait justice, lui +disait sans cesse: «Mais taisez-vous donc, _méchant bonhomme!_ vous +rendez service à tous ces gens-là, et vous querellez avec eux; ils +tairont vos bonnes actions et répéteront vos mauvaises paroles. Les +ennemis se retrouvent dans tous les temps: ils tourmentent les vivants +et troublent la cendre des morts.» + +Hélas! elle prophétisait! l'un lui a prêté de fausses anecdotes et +l'autre le met hors la loi (ainsi que l'a dit M. Arnault dans ses +_Mémoires_), dans un temps où Fusil était à l'armée de l'Ouest avec le +général Tureau. J'ai ses états de service, et je peux en montrer les +dates. + +Si je n'ai pas répondu aux imputations dirigées contre mon mari, c'est +que, quand la fureur des partis est encore dans toute sa force et que la +haine ou l'exagération dirige la plume des écrivains, on voudrait en +vain se faire entendre. Il faut pourtant faire la part de l'époque, de +la jeunesse, de l'exaltation des idées, de cette fièvre et de ce +fanatisme républicain qui s'était emparé de toutes les têtes. Les hommes +sont souvent ce que leur position les fait et vont où les pousse la +société qui les entoure. Fusil n'étant pas d'ailleurs un personnage +historique, j'avais le droit de penser que, lorsque les passions +s'apaiseraient, le temps, qui remet tout à sa place, viendrait à mon +aide, mais je me trompais. Les animosités d'opinion survivent à la +jeunesse et se retrouvent au bord de la tombe; on recueille avec soin +dans les écrits et dans les journaux du temps ce que des haines +particulières avaient pu envenimer; on s'inquiète peu de savoir si ces +faits ont été rapportés d'une manière inexacte. Il est si facile de +donner à un fait une couleur odieuse, en dénaturant une circonstance et +en la racontant avec malveillance (_comme on l'a vu pour Chénier et pour +M. de Caulincourt, et pour tant d'autres_). Ne peut-on se tromper +d'ailleurs sur des événements qui ont quarante ans de date, lorsque tous +les jours on se trompe sur des événements qui se passent sous nos yeux. + +Le premier écrit contre Fusil, après la réaction, celui qui a toujours +été reproduit depuis, venait d'un homme qui lui devait la vie, et à qui +il avait donné de l'argent pour qu'il pût quitter Paris. + +En 89, Martainville et Fusil étaient intimement liés. À peu près du même +âge, ils se convenaient et s'aimaient, quoique leurs opinions +différassent déjà. Rien ne m'amusait plus que de les entendre se donner +mutuellement de ces dénominations dont les mots, inusités jusqu'alors, +commençaient à passer dans toutes les classes de la société, et souvent +arrivaient à des gens qui ne les comprenaient pas: «Tu es un +aristocrate! Tu es un démocrate!...» Enfin cela voulait dire qu'on +n'était pas du même avis, et, plus tard, cela voulut dire qu'il fallait +tomber sur des gens qui ne pensaient pas les uns comme les autres; mais +à cette époque il n'y avait encore aucun danger: aussi, après avoir +discuté long-temps, ils finissaient par rire eux-mêmes d'avoir fait de la +politique en pure perte. + +--Mais dis-moi pourquoi, disait Martainville à Fusil, tu cries contre la +noblesse, toi qui par état as dû en être mieux traité qu'un autre? + +--C'est ce qui te trompe!... J'ai été vexé, méprisé pour ce même état +que tu me vantes... Ces gens-là nous applaudissaient au théâtre, parce +que nous les amusions, mais, hors de là, nous n'étions pour eux que des +parias et des bohémiens. Le plus petit noble croyait avoir le droit de +nous insulter, et si nous voulions qu'ils nous en fissent raison, on +nous répondait par les fers et les cachots. + +--Ah! voilà de l'exagération!... + +--Nullement!... Écoute ce qui m'est arrivé en 87... Ce temps n'est pas +encore bien éloigné! Avant que je ne connusse mademoiselle Fleury, +j'étais à Besançon, et je devais me marier avec mademoiselle Castello +(depuis madame Darboville ). J'étais fort aimé dans cette ville, et tout +le monde connaissait mes intentions. Cette demoiselle, ainsi que sa I +famille, était fort considérée. Un soir que je la reconduisais avec sa +mère, des gardes-du-corps l'insultèrent par les propos les plus +obscènes, et voulurent l'arracher de mon bras. Pensant qu'ils étaient +gris, je cherchai à leur faire entendre raison, mais j'étais dans +l'erreur. L'un d'eux ayant levé la main pour me frapper, je me jetai sur +lui et le saisis à la gorge. Quelques personnes étant accourues au bruit +que cela avait causé, je remis ces dames à un de mes amis, et le priai +de les ramener chez elles. J'offris alors à l'officier de lui rendre +raison: il me répondit qu'il ne se battrait pas avec un saltimbanque, et +qu'il y avait d'autres moyens de châtier un vil histrion!... Tu juges de +ma fureur!... Les jeunes gens de la ville, qui m'aimaient beaucoup, et +parmi lesquels se trouvaient plusieurs de mes amis, voulurent prendre +parti pour moi. Une affaire entre militaires et bourgeois pouvant +devenir une chose très grave, un homme plus raisonnable qui se trouvait +là, un avocat très estimé, calma les esprits, et ces messieurs se +retirèrent en proférant des injures et des menaces. + +Mademoiselle Castello ni moi ne jouâmes le lendemain, afin d'éviter le +bruit qu'aurait pu causer notre entrée en scène. Je passai la journée +avec mes amis, et le soir ils voulurent m'accompagner, persuadés que ces +gardes-du-corps ne s'en tiendraient pas la. Je refusai et je pris une +épée sous ma redingote, pour me défendre en cas d'attaque. En effet, je +fus assailli sur le rempart par des gens qui semblaient m'avoir attendu. +C'étaient ces mêmes officiers, mais en plus grand nombre et sans +uniformes; ils étaient armés de bâtons. Je tirai mon épée et m'adossai à +un arbre, en leur criant que, s'ils m'attaquaient, je vendrais cher ma +vie. Cette menace ne parut faire aucune impression sur eux, et j'étais +perdu sans M. d'Autichamp, que le hasard avait amené de ce côté, et qui, +voyant un homme assailli par plusieurs, s'écria: + +--Eh! quoi, messieurs, avez-vous l'intention de l'assassiner?... + +--Non!... répondirent-ils, nous voulons punir son insolence!... + +--J'ignore, reprit M. d'Autichamp, le sujet de la querelle, mais je suis +résolu de m'opposer à tout acte de violence. Venez, monsieur, je vais +vous accompagner jusque chez vous!... + +Chemin faisant, je lui racontai ce qui m'était arrivé la veille. + +--Il faut apaiser cette affaire, me dit-il, car elle peut devenir +fâcheuse pour vous, mais je prévois que vous serez obligé de quitter +Besançon. J'en parlerai demain au vicomte de Puységur (c'était le +commandant); ne sortez pas que je ne vous aie vu. + +Mais avant que M. d'Autichamp eût pu faire aucune démarche, je fus +arrêté; on me mit les fers aux pieds et aux mains, comme à un criminel, +et je fus jeté dans un cachot, dont je ne sortis que pour quitter la +ville: tout cela, sans être entendu et quoique les témoignages eussent +été en ma faveur. Cet événement fit manquer mon mariage et me laissa +long-temps sans existence. + +Ceci se passait en 1787; crois-tu que cela m'ait donné un grand amour +pour le despotisme de la noblesse? + +--Tu vois cependant que M. d'Autichamp s'est conduit en homme +d'honneur!... + +--Je ne prétends pas te dire qu'il n'y ait pas de gens d'honneur parmi +eux; il y a peut-être moins de morgue dans la haute noblesse que dans la +petite; mais ils se croyaient tous le droit de nous écraser. Lorsque +l'on nous insultera maintenant, nous pourrons en avoir raison. + +Voilà les premiers motifs qui rendirent Fusil républicain; mais il eût +sans doute été moins exalté, s'il ne fût pas venu au théâtre de la +République, où il était entouré de gens qui lui montaient la tête, et +dont la plupart l'ont désavoué. + +Nous étions alors en 91, et les événements marchaient à grands pas. +Non-seulement il était dangereux d'émettre, mais d'être cité pour avoir +une opinion. Fusil avait souvent averti Martainville de se tenir sur ses +gardes, de ne pas parler aussi légèrement, surtout lorsque le vin de +Champagne lui montait à la tête. Martainville n'en avait pas tenu +compte. Un jour cependant il arriva fort alarmé et me dit qu'il était +persuadé qu'il ne tarderait pas à être arrêté. J'arrivais de la Belgique +et je ne savais rien de ce qui se passait à Paris, où j'avais éprouvé +beaucoup de chagrins et d'inquiétudes. + +--Attendez, lui dis-je, que mon mari soit rentré, il vous donnera +quelques bons conseils et pourra peut-être vous être utile. + +J'aimais assez Martainville, parce qu'il avait un caractère qui +m'amusait, et que je lui croyais un bon coeur, quoiqu'en général il fût +peu estimé. Mon mari rentra avec Michot; ils furent d'avis qu'il fallait +que Martainville quittât Paris, où il ne serait pas en sûreté; mais +c'était chose assez difficile de se procurer les papiers nécessaires, +même pour passer la barrière. + +--Tu resteras chez moi, lui dit Fusil, jusqu'à ce que j'aie pris des +renseignements à ce sujet. Je vais voir quelqu'un de ta section, qui +pourra m'en donner. + +Le soir il lui annonça qu'il avait été dénoncé, et qu'il ne pourrait +passer la barrière que déguisé. On avait été dans sa maison pour +s'informer de l'heure à laquelle il devait rentrer. + +--Tu attendras chez moi, ajouta Fusil, jusqu'à jeudi, jour où je serai +de garde à la barrière. Voyons, endosse un de mes habits de paysan, pour +t'accoutumer aux allures qu'il te faut prendre; et il lui fit répéter +son rôle. Je ne pouvais, en le voyant ainsi, m'empêcher de rire, et cela +mettait Fusil en colère. Il est certain que la circonstance n'était rien +moins que gaie. Martainville n'avait jamais d'argent, et Fusil, dont les +appointements étaient presque entièrement saisis, n'en avait guère. +Cependant il lui donna trois cents francs qu'il venait de recevoir. Le +lendemain étant le jour de garde de mon mari, Martainville s'achemina à +la barrière, le dos voûté, comme on le lui avait recommandé, avec un +grand panier rempli de provisions, au bras. Nous lui avions fait +emporter des provisions, afin que, tant qu'il serait près de Paris, il +n'entrât pas dans les auberges ou dans les cabarets. Son permis était en +règle. Il ne lui arriva rien de fâcheux, et il sortit de Paris sans +obstacle. Mais si l'on avait soupçonné Fusil d'avoir favorisé sa fuite, +Dieu sait ce qui lui serait arrivé, car à cette époque nulle opinion ne +vous défendait. Michot en fit l'observation à mon mari, et je n'ai pas +oublié qu'il ajouta: + +--C'est un vilain monsieur, que ton ami Martainville; il n'en ferait pas +autant pour toi, et s'il peut un jour te faire du mal, il n'y manquera +pas. + +Lorsqu'en 1802 on me montra l'article écrit par Martainville contre +Fusil, je ne pus en croire mes yeux; je restai confondue. Je fus chez +lui le voir, et lui parodiai ce vers de Tartufe: + + Mais t'es-tu souvenu que sa main charitable, + Ingrat, t'a retiré d'un état misérable? + +--Oui, me dit-il, je sais tout ce que vous pouvez me dire, et il est à +ma connaissance que Fusil n'a jamais fait de mal, mais c'était un +braillard, un nigaud, qui pouvait s'enrichir et qui ne l'a pas fait. + +--Oui, je crois en effet que, s'il eût suivi l'exemple de tant d'autres, +on ne se serait pas informé d'où serait venue sa fortune. S'il avait pu +surtout prêter de l'argent à ses anciens amis, et qu'il eût eu une bonne +table, aucun d'eux ne l'eût attaqué; mais il n'a jamais voulu accepter +de place, et il a abandonné son état pour défendre son pays. + +--Je vous disais bien, interrompit Martainville, que c'était un nigaud. +Croyez-vous qu'on lui sache gré de ne s'être pas enrichi? + +--Mais ce n'était pas une raison pour rapporter qu'il était d'une +commission dont il n'a jamais fait partie; Duviquet vous l'a dit +lui-même, et il le savait mieux que personne. Pourquoi donc répéter un +fait qui a été démenti le lendemain? Vous savez bien que c'est à +l'Opéra-Comique et non au Théâtre de la République qu'un jeune homme est +monté sur une banquette pour lire l'article que vous citez et qui +concernait Trial. + +--C'est possible, reprit Martainville, mais d'ailleurs pourquoi vous en +prendre à moi? J'ai un collaborateur. + +--Ce collaborateur était trop jeune alors pour avoir eu ces détails +autrement que par vous; d'ailleurs, si vous lui eussiez dit les +obligations que vous aviez à mon mari, il eût trouvé tout naturel votre +réclamation contre cet article. + +C'est cependant cette première version de Martainville, dont on s'est +emparée et qui a été répétée: «Quand un homme est placé sous le poids +d'une accusation odieuse, il se trouve toujours des gens qui prétendent +en avoir été témoins; mais s'il a fait quelque bonne action, personne ne +s'en souvient.» + +Il est un fait remarquable, c'est que, dans le _Moniteur_ et dans les +journaux officiels du temps, cités par les historiens, le nom de Fusil +ne s'est jamais rencontré. Ce n'est donc que dans ces scènes de théâtre, +répétées de tant de manières, et dans lesquelles on a mis sur le compte +des uns ce qui appartenait aux autres, qu'il en a été question; on les +retrouve encore sous la plume de quelques Girondins rancuneux qui ont +déversé sur Fusil la haine qu'ils portaient aux républicains. + +La première impression reste toujours, même après qu'on en a bien +démontré la fausseté; je puis en citer une preuve convaincante. + +Une artiste de mes amies intimes, qui eut jadis une grande célébrité, +avait une soeur à Bordeaux. Ainsi que la plupart des artistes du +Grand-Théâtre, elle fut arrêtée pendant le temps de la terreur. Comme il +y avait à cette époque un nommé Fusier, remplissant l'emploi de +basse-taille et qui était fort lié avec Tallien, lorsque ce député vint +en mission à Bordeaux, on soupçonna ce chanteur d'avoir contribué à +faire arrêter ses camarades, pour servir les intérêts du second théâtre, +dont il voulait être directeur. Je n'examinerai point si cette +accusation était fondée: j'aime mieux croire qu'elle ne l'était pas; +mais, bien des années après, me trouvant avec cette amie qui m'a +toujours témoigné un vif intérêt: + +--Il faut que je vous aime bien, s'écria-t-elle un jour, pour avoir pu +oublier que vous êtes la femme de celui qui a fait arrêter ma soeur à +Bordeaux; je ne vous l'ai jamais dit, mais... + +--À Bordeaux? interrompis-je, Fusil n'a jamais été dans cette ville. + +--Si fait, si fait, il a chanté les basses-tailles. + +--J'aurais plaint ceux qui l'auraient entendu chanter, repris-je en +riant, c'est _Fusier_ que vous voulez dire, un chanteur du Midi, qui n'a +jamais quitté Bordeaux. + +--Ah! c'est possible, pardon, ma chère amie, j'ai toujours cru que +c'était votre mari, d'après ce qu'a dit Martainville. + +Voilà comme on écrit l'histoire. + +Depuis cette explication, elle m'a répété plusieurs fois: + +«--Il faut que je vous aime bien.» + +--Mais si vous m'aimez, ayez un peu plus de mémoire. + +--Ah! c'est vrai, c'est vrai, quand on s'est habitué à croire quelque +chose, c'est terrible. + +Et elle m'embrasse. + +Lorsque Fusil était dans la Vendée en 95, comme aide-de-camp du général +Turreau, il rencontra ce même M. d'Autichamp, devenu chef vendéen, qui +était blessé et pouvait à peine se tenir sur son cheval; ils +s'arrêtèrent et se reconnurent aussitôt. + +--Eh quoi! lui dit cet officier, c'est vous, Fusil, qui vous battez +contre nous? + +--Fuyez! s'écria Fusil, f... le camp, car je n'ai d'autre alternative +que de vous faire prisonnier ou de passer devant un conseil de guerre. + +Il était temps, en effet, car à peine ce chef vendéen avait-il disparu, +que les troupes républicaines arrivèrent. + +C'est M. d'Autichamp qui a raconté cette circonstance. Fusil n'en avait +jamais parlé, pas même à moi. + +Dans ce même temps, où l'on incendiait tout ce pays, il trouva un pauvre +enfant abandonné au pied d'un arbre, près d'un village en flammes. Il le +prit sous son manteau, le porta dans la ville de Chollet, et fit +aussitôt chercher une nourrice, car son intention était de me l'envoyer +à Paris; mais la femme du général lui ayant demandé avec instance cet +enfant, Fusil pensa qu'il serait plus heureux avec elle, et consentit à +le lui laisser. + +Par une destinée bizarre, il avait arraché un petit garçon des flammes; +vingt ans plus tard j'ai trouvé une petite fille au milieu des neiges, +et je l'ai sauvée. Tristes épisodes des guerres!... + + + + +III + +La terreur.--Visites domiciliaires.--La romance du Pauvre Jacques.--On +joue au tribunal révolutionnaire.--Le président Bonhomme.--Réunion des +proscrits chez Talma.--Marchenna.--Un mot de Riouffe.--La fête de +l'Être-Suprême.--Dîner patriotique devant les portes.--_Épicharis et +Néron_, tragédie de Legouvé.--Allusions à Robespierre.--Après le 9 +thermidor.--Talma amoureux. + + +Le temps qui précéda la fête de l'Être-Suprême fut celui des plus +monstrueuses extravagances. On serait tenté de croire qu'un esprit de +vertige s'empare quelquefois des hommes; privés de religion, ils furent +sur le point de diviniser Lepelletier et Marat. L'hymne des Marseillais +était devenue la prière du soir; à la dernière strophe, _Amour sacré de +la patrie_, on criait: «À genoux!» et il eût été dangereux de ne pas se +conformer à cet ordre. Les chants peignent les époques. Je me rappelle +un couplet chanté dans une pièce du Vaudeville où l'on inaugurait les +bustes de Marat et de Lepelletier. Le voici: + + Ces martyrs de la Liberté, + Patriotes sincères, + Chez l'ami de l'égalité, + Sont des dieux qu'on révère. + Mais les modérés doucereux, + Les aristocrates peureux, + Sans les aimer, les ont chez eux, + Comme un paratonnerre. + +C'est dans ce même temps qu'on faisait des visites domiciliaires. Un +détachement du comité révolutionnaire de la section, se trouvant de +service pour une de ces visites, chez mademoiselle Arnould, aperçut le +buste de Marat coiffé d'un turban. + +«Tiens, t'as Marat, t'es donc une bonne patriote, toi?» + +Ces visites se faisaient la nuit, et l'on peut penser que l'on avait +grand soin de brûler tous les papiers qui pouvaient paraître le moins du +monde suspects. J'avais quelques couplets faits dans un temps où l'on ne +prévoyait pas qu'ils deviendraient un arrêt de mort. Ils m'avaient été +donnés pendant que j'étais à Tournay; ils étaient conformes aux idées +d'alors. Je croyais les avoir brûlés depuis long-temps, mais comme toute +ma vie j'ai été distraite et brouillonne, ils m'avaient échappé +jusqu'alors. + +J'étais couchée lorsque ces messieurs vinrent me faire leur visite; je +me levai, et j'ouvris mon secrétaire. Ils lurent des lettres de mon +mari, qui était alors à l'armée; ils regardèrent ensuite minutieusement +chaque papier, introduisirent de petites pointes de fer dans les +fauteuils et jusque dans les matelas. Ne trouvant rien de suspect, ils +me souhaitèrent une bonne nuit. + +Le lendemain matin, voulant remettre en ordre tous ces papiers épars, la +première chose qui me tomba sous la main fut une parodie de la romance +de _Pauvre Jacques_, romance fort en vogue trois ans auparavant, mais +dont les strophes parodiées pouvaient m'envoyer au tribunal +révolutionnaire. Voici les paroles de la véritable romance: + + Pauvre Jacques, quand j'étais près de toi, + je ne sentais pas la misère; + Mais à présent que je vis loin de toi, + Je manque de tout sur la terre. + +Et voici la parodie: + + Pauvre peuple, quand tu n'avais qu'un roi, + Tu ne sentais pas la misère; + Mais à présent, sans monarque et sans loi, + Tu manques de tout sur la terre. + +J'ignore par quel miracle cette feuille leur était échappée, car j'étais +à mille lieues de croire qu'elle se trouvât dans ces chiffons de papier. +Quant à la romance du _Pauvre Jacques_, on sait qu'elle devait son +origine à une jeune laitière suisse, que madame Élisabeth avait fait +venir pour la mettre à la tête de sa laiterie, et qui regrettait +toujours son amoureux. + +Cependant, malgré cet état d'anxiété continuelle, les amis, les +connaissances intimes aimaient à se réunir; l'on éprouvait un besoin de +se communiquer les craintes qui vous poursuivaient et qui n'étaient, +hélas! que trop souvent réalisées. Les amis qui s'étaient séparés la +veille étaient-ils sûrs de se revoir le lendemain? Il semblait qu'en se +tenant serrés les uns près des autres, l'on attendait avec plus de +courage le coup qui devait vous frapper. On prenait son parti sur le peu +de temps qui restait à vivre: c'était une abnégation complète de +soi-même. L'on ne se disait point en se séparant: _À bientôt, au +revoir_; mais: _À peut-être jamais, ou dans un meilleur monde_. + +Dans cet état si nouveau pour la société entière, on retrouvait encore +des moments de gaieté, et cet esprit français qui ne nous abandonne +jamais se montrait parfois, lorsqu'on était réunis entre amis qui +couraient les mêmes dangers. On jouait au tribunal révolutionnaire, pour +s'accoutumer à le voir sans trembler. Chez Talma l'on distribuait les +rôles pour la répétition. C'était _Bonhomme_ (un grand chien de +Terre-Neuve) qui faisait le président; grande injustice que l'on +commettait en donnant un tel rôle à ce pauvre animal, car c'était bien +la meilleure bête que j'aie jamais connue: enfin il s'en acquittait +convenablement. Quand il fallait juger en dernier ressort, on lui +pinçait l'oreille ou la queue pour le faire aboyer, ce qui voulait dire: +«_À la mort._» Marchenna se chargeait de ce soin. Marchenna était un +Espagnol passionné pour la liberté: il avait eu la singulière idée de +venir la chercher en France, où il n'avait pas tardé à être proscrit +comme ami des Girondins. Il était intimement lié avec Souque[5], et +Riouffe dont la gaieté ne s'est jamais démentie, quoiqu'il fût certain +du sort qui l'attendait, car il pouvait être envoyé à l'échafaud d'un +moment à l'autre. C'était lui qui nous disait: «Je suis venu par les +rues détournées, parce que la guillotine court après le monde.» + +Ils avaient obtenu tous les deux de rester libres, sous la surveillance +d'un gendarme qui ne les quittait jamais; l'on accordait assez +facilement cette faveur, car l'on savait toujours où vous prendre en cas +de besoin, et d'ailleurs il était impossible de s'enfuir ni de se +cacher. + +Riouffe faisait la cour à toutes les femmes; il prétendait qu'un homme à +moitié condamné ne devait point trouver de cruelles, car ça le rendait +intéressant, et qu'une conversation d'amour, un tête-à-tête accompagné +d'un gendarme, avait quelque chose de pittoresque. Le fait est que, s'il +trouvait des cruelles, comme il s'en plaignait, il trouvait aussi toutes +les femmes disposées à s'intéresser à son sort, et moi la première. +J'éprouvais pour ce pauvre garçon un intérêt bien pur; sa gaieté me +faisait mal, quoique je ne pusse m'empêcher de rire de toutes ses +folies. + +Un jour qu'il m'avait tourmentée pour venir à un théâtre qui se trouvait +au Palais-Royal, et où l'on ne jouait que des pantomimes, nous entrâmes, +toujours accompagnés de son garde. + +«Madame, dit-il, à l'ouvreuse de loges, nous sommes des jeunes gens qui +échappons à nos parents pour venir au spectacle: ainsi, placez-nous +bien, pas trop en vue.» + +Il fut peu de temps après conduit à la Conciergerie; fort heureusement +c'était quelque temps avant le 9 thermidor. C'est là qu'il a écrit ses +_Mémoires d'un détenu_. + +Ce fut au mois de mai que l'on rendit ce fameux décret par lequel le +peuple français reconnaissait l'Être-Suprême et l'immortalité de l'âme. + +On ne pouvait être attaché avec avantage à aucune administration +théâtrale, sans faire partie de l'Institut de musique, Conservatoire +d'alors, payé par le gouvernement, et qui, par conséquent, était +toujours de service pour les fêtes nationales. Je n'ai échappé qu'à +celle de Marat, parce qu'heureusement j'étais malade. + +Chénier, David, Méhul, Lesueur, Gossec, des artistes et des gens de +lettres, étaient à la tête de cette administration. David composait le +plan, indiquait les costumes et les programmes, désignait la marche des +fêtes. Lesueur, et Méhul particulièrement, composaient les hymnes que +nous y chantions, le chant _du Départ_, la ronde _de Grandpré_, et les +hymnes de _la fête de l'Être-Suprême_. + +Cette fête fut sans contredit la plus belle de cette époque. On avait +pratiqué sur la terrasse du château des Tuileries une rotonde qui +s'avançait en amphithéâtre. De chaque côté on descendait par un escalier +ayant une rampe pour soutenir les femmes, qui étaient échelonnées deux à +deux du haut en bas, et chantaient les hymnes. Elles étaient vêtues +d'une tunique blanche, portaient une écharpe transversale sur la +poitrine, une couronne de roses sur la tête, et une corbeille remplie de +feuilles de roses, dans les mains. + +Cette conformité de costumes formait un coup-d'oeil ravissant. Un +orchestre nombreux, composé de tout ce que la capitale possédait de +célébrités musicales, et présidé par Lesueur, remplissait le devant de +la rotonde. Les députés de la Convention, en grand costume, étaient sur +le balcon. Près des carrés, en face, on voyait la statue de l'Athéisme. +Ce fut celle à laquelle Robespierre, un flambeau à la main, vint mettre +le feu et dont il partit une espèce d'artifice. Cette effigie fut +remplacée par une statue de la Raison, qui se découvrit toute noircie +des flammes de l'Athéisme et du Fanatisme. Le changement de décoration +eut peu de succès. + +Cette cérémonie accomplie, le cortège se mit en marche, et Dieu sait la +fatigue et la chaleur que nous éprouvâmes jusqu'au Champ-de-Mars. Ce fut +sous l'arbre qui était au sommet de la Montagne que nous chantâmes: + + Père de l'univers, suprême intelligence, + Bienfaiteur ignoré des aveugles mortels, + Tu révélas ton être à la reconnaissance, etc. + +Cette cérémonie finit fort tard. Nous mourions de soif et de faim; Talma +et David eurent grand'peine à nous trouver quelque chose à manger; +encore fûmes-nous obligées de nous cacher, car cela aurait pu paraître +trop prosaïque à Robespierre, qui, placé au sommet de la Montagne, +croyait sans doute que cette nourriture d'encens devait nous suffire. Ce +fut là, a-t-on rapporté depuis, que Bourdon (de l'Oise) lui dit: + +«Robespierre, la roche Tarpéïenne est près du Capitole![6]» + +C'est la première fois que je vis de près ce député qui faisait trembler +tout le monde. Je le vis encore le jour où l'on mangea devant les +portes. Des tables étaient placées rue Richelieu, devant le théâtre de +la République. Il s'arrêta pour parler, je ne sais plus à qui. Il avait +l'air de fort mauvaise humeur, et ne semblait pas approuver ce burlesque +festin, commandé par la commune de Paris. Aussi nous permit-on de +quitter la table de bonne heure, à notre grand contentement. + +Je n'ai jamais vu Robespierre dans les coulisses du Théâtre de la +République, quoique j'aie lu quelque part qu'il y venait tous les jours. + +Le comité de salut public, devant qui tout tremblait, finit enfin par +inspirer des craintes sérieuses aux plus chauds démocrates, surtout +lorsqu'ils se virent attaqués directement. Plusieurs d'entre eux avaient +été envoyés à l'échafaud; les autres en étaient menacés. Une telle +violence ne pouvait plus avoir une longue durée; on commençait donc à +entrevoir quelque faible espoir. Le 8 thermidor, jour où Robespierre fut +attaqué par ses collègues, Talma jouait au Théâtre de la République la +tragédie d'_Épicharis et Néron_, de Legouvé. Une foule de vers portaient +à faire des applications sur la circonstance, tels que ceux-ci, par +exemple: + + Eh! pourquoi voulez-vous, Romains, qu'on se sépare! + Quelle indigne terreur de votre âme s'empare? + Voilà donc ces grands coeurs qui devaient tout souffrir! + Ils osent conspirer et craignent de mourir. + [...] + Croyez-vous du péril par là vous délivrer? + Non, si Néron sait tout, votre impuissante fuite + Ne dérobera pas vos jours à sa poursuite... + [...] + Courez tous au Forum; moi, d'un zèle aussi prompt, + Je monte à la tribune et j'accuse Néron. + Je harangue le peuple et lui peins sa misère; + J'enflamme tous les coeurs de haine et de colère. + +À ce vers, les applaudissements, long-temps comprimés, éclatèrent +tumultueusement; puis il se fit tout à coup un grand silence, et l'on +semblait frappé de terreur. On laissa continuer la pièce; mais le +lendemain, 9 thermidor, on donna de nouveau l'ouvrage, et les +applications furent saisies avec fureur. + + [...] + la force! eh! qui t'a dit que tu l'aurais toujours? + [...] + C'est demander la mort que m'inspirer la crainte. + [...] + J'assieds sur l'échafaud mon trône ensanglanté, + Et je veux que toujours le monde épouvanté + Redoute, en me voyant, le signal du supplice, + Et que l'avenir même à mon nom seul pâlisse. + [...] + Quand ils le verront mort, ils oseront s'armer; + Mais, tant qu'il règnera, n'ayez pas l'espérance + Que d'un maître implacable ils bravent la puissance. + [...] + Dans le fond de leur âme ils cachent leur fureur, + Et n'attendent qu'un chef pour montrer tout leur coeur. + [...] + Une voix même crie en mon coeur oppressé; + Tremble, tremble, Néron: ton empire est passé. + [...] + Me voilà seul portant ma haine universelle. + [...] + Tous les morts aujourd'hui sortent-ils du tombeau? + Meurs! meurs! criez-vous tous... + [...] + Décret du sénat qui condamne Néron. + + +Il éclata un applaudissement de rage à ce vers, de même qu'aux vers +suivants: + + Quoi! tout souillé du sang des malheureux humains, + Ton sang, lâche Néron, épouvante tes mains. + [...] + Je n'aurai pas su suivre et ne sais pas mourir. + [...] + Et mourant dans la fange, on ne le plaindra pas. + +Le spectacle dura jusqu'à une heure du matin, car chaque vers fut +interrompu et redemandé. + +Après une si longue terreur, cette horrible position finit enfin; les +prisons s'ouvrirent, et l'on reprit l'espoir d'un meilleur avenir. + +Bientôt on éprouva le besoin de revoir sa famille, ses amis éloignés, de +compter ceux qui avaient échappé à la mort. On voulut voyager, changer +de lieux. L'Italie, dont nos armées occupaient les principales villes, +avait attiré une grande partie des proscrits; ils y avaient pris du +service militaire ou administratif. Les intimes connaissances s'étaient +éparpillées peu à peu, et il n'était resté que ceux que leur état ou +leurs affaires empêchaient de quitter Paris. + +C'est de cette époque que Talma commença à négliger sa femme: il +rentrait tard les jours qu'il n'était pas occupé au théâtre. Lorsqu'ils +avaient du monde à dîner, on l'attendait souvent en vain. Sa Julie +trouvait toujours quelques motifs pour l'excuser: Il était bien naturel, +disait-elle, que son mari éprouvât, comme les autres, le besoin de se +distraire après les chagrins et les dangers de toute espèce auxquels on +venait d'échapper. Cette pauvre femme, sans prévoir le sort qui la +menaçait, était confiante et paisible; mais moi, qui voyais Talma très +assidu auprès d'une jolie petite personne qu'il avait enlevée à son ami +Michot, et dont il paraissait fort épris, je ne partageais pas sa +confiance; nous en parlions souvent avec Souque, qui s'en apercevait +aussi, mais nous avions grand soin de ne pas montrer nos craintes à +madame Talma. Je savais que cette seule idée empoisonnerait sa vie, et +qu'il fallait la tromper pour ne pas détruire son bonheur et lui ravir +sa tranquillité: ce qu'on ignore n'existe pas. Je pensai d'ailleurs que +cela ne pouvait avoir une longue durée, ce grand artiste étant trop +occupé de son art, pour faire de l'amour une affaire sérieuse; il nous +en avait déjà donné la preuve avec mademoiselle Desgarcins, sa touchante +Desdemone. Son amour s'était évanoui avec la nouveauté de la pièce +d'_Othello_. + + + + +IV + +_La jeunesse dorée_ de Fréron.--Louvet.--Lodoïska.--Les voleurs de +diligences.--Aventure à Tournay.--Les faux assignats.--Le chevalier +Blondel.--Aigré. + + +À la terreur succéda une réaction qui ne fut pas moins cruelle, mais +comme elle se répandit dans les départements, dans les campagnes, sur +les grandes routes, et ne se manifesta à Paris que par les extravagances +de ceux que l'on nomma _la jeunesse dorée de Fréron_, cela eut moins de +retentissement dans la capitale, mais ce n'en fut pas moins fâcheux pour +ceux qui en furent victimes. + +Fréron était un député de la Montagne; il avait été envoyé avec Tallien +en mission à Bordeaux, où il ne s'était pas fait remarquer par une +extrême philanthropie. Cependant il fut un de ceux qui attaquèrent +Robespierre, lorsqu'ils craignirent pour leur propre sûreté. + +Après la réaction, Fréron fut l'étendard autour duquel se rallièrent les +jeunes gens qui allaient dresser leurs plans de bataille dans les cafés, +et les mettre à exécution sur les théâtres, dans les rues et chez les +particuliers. Louvet, député de la Gironde, qui avait échappé +miraculeusement à la proscription, ne put se soustraire à celle de ces +messieurs, pour avoir fait chanter la _Marseillaise_ au Théâtre de la +République. + +Je ne connaissais point ce député; je savais seulement qu'il était lié +avec Talma, mais je ne l'avais jamais rencontré chez lui, lorsque je +voyais le plus habituellement Julie. + +On sait combien son roman du _Chevalier de Faublas_ a fait de bruit; le +joli opéra de _Lodoïska_ en était un épisode. Cependant, aucune jeune +femme n'eût osé avouer qu'elle avait lu cet ouvrage. Je me figurais que +l'auteur devait être un cavalier charmant, aux manières élégantes et +nobles; enfin un homme accompli. Un jour, j'entendis prononcer le nom de +Louvet chez madame de Condorcet, où j'étais avec Julie Talma. C'était en +1794, après la terreur; on parlait de la proscription de ce député, et +d'une brochure qu'il venait de publier. Dans cet opuscule, il faisait +connaître minutieusement la manière dont il avait échappé à la mort par +les soins et la tendre sollicitude d'une femme, qui depuis fut la +sienne, et qu'il nommait Lodoïska. Je voulus avoir cette brochure, et je +la lus avec un vif intérêt. On ne manque jamais de se tracer en idée, +sous des couleurs ravissantes, l'image des héros dont on sait +l'histoire. Je m'imaginais que le chevalier de Faublas était devenu un +homme politique; que la légèreté de son âge était remplacée par des +formes plus sérieuses et plus nobles, et que sa Lodoïska était toujours +belle et toujours adorée. Cette fiction donnait plus de prix à l'ouvrage +que je lisais. Je parlai de cette brochure à Julie, et de l'intérêt que +ce récit m'avait fait éprouver, sans y ajouter mes suppositions; je lui +dis seulement combien je désirais pouvoir rencontrer M. et madame +Louvet. + +«Rien n'est plus facile, car ils dînent demain chez moi, et je comptais +t'inviter.» + +J'acceptai avec empressement, et j'arrivai de bonne heure, tant mon +impatience était grande de voir mes héros. Lorsqu'on les annonça, la +maîtresse de la maison se leva pour aller au-devant d'eux, et je la +suivis par un mouvement presque involontaire; mais je ne fus pas peu +surprise de trouver, à la place du Faublas que je m'étais dessiné avec +tant de complaisance, un petit homme maigre, à la figure bilieuse, au +mauvais maintien, à la mise plus que négligée. Et cette belle +Lodoïska!... laide, noire, marquée de petite vérole, et de la tournure +la plus commune[7]. Je fus tellement désenchantée, que je n'en pouvais +croire mes yeux, et je regrettais encore mon illusion. + +Après les premières félicitations sur les dangers auxquels ils avaient +échappé, sur le courage et l'admirable dévouement de madame Louvet, +Julie me présenta à ce couple charmant. + +«--Voilà, leur dit-elle, une de mes amies qui avait un bien grand désir +de vous voir; elle a lu avec avidité le récit touchant de vos dangers, +et n'a respiré que lorsqu'elle vous a vus sauvés.» + +Louvet me fit un salut de la tête, accompagné d'un sourire qui voulait +dire: «_Tu croyais rencontrer un Faublas!_...» + +Je pense qu'il avait lu mon étonnement sur ma figure. On parla de +nouveau de ce temps de malheur et d'alarme, et de la façon ingénieuse +avec laquelle Lodoïska avait soustrait à la mort ce malheureux proscrit, +ce qui finit par m'intéresser beaucoup, car Louvet était un homme +d'esprit et de mérite, et sa femme, malgré son physique peu agréable, +n'en était pas moins une personne remarquable. La maladresse de son mari +fut d'en faire une héroïne de roman et de la peindre sous des couleurs +si séduisantes, dans son Faublas; s'il l'avait appelée tout bonnement +madame Louvet, elle n'en aurait été que plus intéressante, et il lui +aurait évité un ridicule qu'elle n'avait pas provoqué. + +Riouffe venait aussi de publier ses _Mémoires d'un détenu_; je les +préfère maintenant de beaucoup à ceux de Louvet. Riouffe était à cette +époque un charmant garçon[8], et je me le rappelle encore avec intérêt, +sous la surveillance de son gendarme, et lorsqu'il pouvait, d'un moment +à l'autre, porter sa tête sur l'échafaud. + +J'avais fait la musique de la romance qu'il avait composée en prison, et +qui se trouve dans les _Mémoires d'un détenu_. Quoique je ne fusse pas +très forte sur les règles de la composition, je la fis d'inspiration, et +la chantai avec ce sentiment qui part du coeur: aussi plut-elle beaucoup +à tous ses amis. + +Louvet ayant peu de moyens d'existence, voulut former un établissement +de librairie. Il prit un magasin sous la galerie qui donnait alors sur +la place, en face du libraire Barba et de la porte des artistes du +Théâtre-Français. La belle jeunesse de Fréron ne manqua pas de venir +assiéger la boutique du libraire qui avait fait chanter _la +Marseillaise_ au Théâtre de la République, et d'assaillir la belle +Lodoïska de mille quolibets offensants. + +En voyant ce rassemblement à sa porte, madame Louvet s'était retirée +dans son arrière-magasin, et son mari se promenait comme un lion qui +ronge son frein. Lorsque ces messieurs n'eurent plus la facilité +d'attaquer madame Louvet en face, ils se tournèrent contre son mari. + +«Eh bien! chante donc _la Marseillaise_, lui crièrent-ils.» + +Alors, dans un mouvement de rage, d'autant plus violent que depuis +long-temps il le concentrait, il ouvre la porte en s'écriant d'un air de +mépris: + + Que veut cette horde d'esclaves?... + +Ce beau mouvement de courage interdit un moment cette foule qui se +réunissait contre un seul homme; mais bientôt après ils se mirent à +vociférer de nouveau. + +Fort heureusement la patrouille, appelée par les voisins, parvint à les +dissiper, mais Louvet ne put conserver son établissement, car de +semblables scènes se renouvelèrent tous les jours. + +J'appris sa mort à mon retour de Bordeaux; cette pauvre madame Louvet +était restée sans fortune. Je ne sais ce qu'elle est devenue et je ne +l'ai rencontrée nulle part depuis. + +Après les dévaliseurs de diligences à main armée, vinrent les compagnies +de Jésus, _les chauffeurs_, dont on parle si peu dans les écrits que +l'on publie maintenant, et qui remplacèrent les républicains exaltés +dont on parle tant. + +Les voleurs de diligences voulaient, disaient-ils, se dédommager de la +perte de leurs biens, confisqués par la Convention; mais la plupart +cependant n'avaient rien perdu, attendu qu'ils n'avaient rien à perdre, +et les chauffeurs, ni vengeance ni représailles à exercer. Ils ne +voulaient autre chose que le pillage et l'incendie. Lorsqu'ils +attaquaient les habitations des propriétaires et des malheureux +fermiers, ils s'inquiétaient peu de leurs opinions. Ceux qui avaient +perdu leur famille et leurs biens à la révolution étaient d'honnêtes +gens qui ne cherchaient point à s'en dédommager par de semblables +moyens; mais, dans tous les partis, on a toujours cherché à couvrir de +mauvaises actions par des sophismes. Lorsque les assignats parurent, il +se forma une compagnie pour en fabriquer de faux, afin de les +discréditer. Ces messieurs se chargeaient de les faire colporter; tout +cela avec les meilleures intentions du monde, et pour ruiner la +République qui les avait ruinés. Mais ils ne songeaient probablement pas +que la fortune des particuliers, qui en étaient fort innocents, se +perdait également. + +Voici une aventure qui m'arriva en ce temps-là même, et lorsque j'étais +à Lille. Il y a une très petite distance de cette ville à celle de +Tournay, qui appartenait alors à l'Autriche, et, avant l'émigration, on +y allait très fréquemment. Un simple poteau séparait les deux pays. Les +communications étaient si faciles, que plusieurs habitants de Lille y +avaient même des maisons de plaisance, et on se croisait sans cesse sur +cette route. Les douaniers ne faisaient attention qu'aux voyageurs qui +pouvaient y passer des marchandises. Le théâtre de Lille y donnait des +concerts et des représentations. Les émigrés étaient persuadés alors +qu'il leur suffirait de se montrer aux portes de Paris, avec l'armée de +Condé, pour y entrer, et qu'on les recevrait comme des libérateurs. +Leurs biens n'étant point encore confisqués, ils avaient de l'argent, et +ils en usaient comme si cela eût dû ne jamais finir: d'ailleurs ils +avaient, quelques-uns du moins, pour s'en procurer, des moyens que l'on +ignorait encore. + +Ce fut à cette époque que le sacre de l'empereur d'Allemagne eut lieu. +Cette solennité attira un monde prodigieux à Tournay: les concerts, les +bals, les fêtes, s'organisaient d'avance. Je partis donc pour cette +ville avec une dame artiste comme moi. Nous étions persuadées que nous +trouverions des logements, ou tout au moins une chambre, dans la maison +où nous avions l'habitude de descendre; mais tout avait été pris de vive +force, et il y avait tellement de monde, que l'on couchait dans les +granges, dans les écuries, et les tables étaient dressées dans les cours +et dans les corridors. + +Nous étions dans un fort grand embarras, et nous pensions déjà à +retourner à Lille, lorsque nous rencontrâmes deux dames de nos +connaissances de Paris; elles nous dirent qu'elles habitaient avec leurs +maris une petite maison de campagne tout près de la ville; qu'elles nous +y donneraient l'hospitalité pour la journée, et que l'on pourrait +peut-être nous trouver un gîte pour la nuit; en pareille circonstance, +on se contente de ce que l'on trouve. Le mari d'une de ces dames, M. +Aigré, dans un voyage qu'il avait fait à Lille quelque temps auparavant, +était venu me voir et m'avait confié qu'il émigrait. Mais, comme on +fouillait à la frontière, et qu'il était défendu d'emporter de l'argent, +il me pria de vouloir bien lui coudre dans une ceinture un jeu de +cartes, comme il le disait en riant: c'étaient trente-deux assignats de +mille francs. Cette somme, pour un si court voyage, pouvait faire +soupçonner qu'il avait le projet de rejoindre l'armée de Condé: aussi je +ne fus pas surprise de rencontrer sa femme à Tournay. Ils me dirent que +le chevalier Blondel était avec eux et M. de *** avec sa femme, qu'ainsi +j'allais me trouver en pays de connaissance. + +Nous nous apprêtâmes donc à passer une journée fort agréable. Ce +chevalier de Blondel avait l'esprit le plus gai et le plus original que +l'on puisse rencontrer. Après le dîner, on alla se promener; mais ces +messieurs restèrent pour fumer des cigares et jouer à la bouillotte. Je +ne sais plus quel motif, ou plutôt quelle inspiration, nous poussa à +venir chercher quelque chose à la maison. Nous nous trompâmes +d'escalier, et nous montâmes dans un petit corps de logis qu'on ne nous +avait pas montré. Ayant trouvé une porte qui n'était qu'entrebâillée, +j'entre, et je vois des petits pots, des petites bouteilles avec du +noir, du rouge et des papiers. Au premier coup-d'oeil, je crus que +c'était pour dessiner; mais en avançant je reconnus des assignats; les +uns commencés, les autres achevés. J'appelai ma compagne. J'étais, je +crois, pâle comme la mort, et elle le devint elle-même en me regardant. +Nous n'eûmes pas la force de nous communiquer nos pensées, et nous +descendîmes les escaliers comme la belle Isaure descendit ceux du +cabinet de _la Barbe-Bleue_. + +--Ah! mon Dieu! lui dis-je, où sommes-nous? Il paraît que c'est une de +ces réunions dont nous avions entendu parler et auxquelles nous ne +voulions pas croire; mais qu'allons-nous faire? S'ils se doutent que +nous avons découvert ce secret, ils nous tueront peut-être, pour nous +empêcher d'en parler. Partons, car il nous serait impossible de nous +contraindre et de conserver notre sang-froid. Il leur suffirait de nous +voir un moment pour se douter de la vérité. Mais, comment faire? partir +sans rien dire, c'est aussi dangereux; je vais écrire. + +--Que penseront-ils? + +--Ma foi, ce qu'ils voudront. J'aimerais mieux passer la nuit sur la +route que de rester ici; d'ailleurs on trouve plus de voitures pour +retourner que pour venir. + +J'écrivis donc que, dans la crainte d'être indiscrètes, et ne voulant +point les gêner, nous avions pris le parti de nous dérober à leurs +instances pour ne pas céder à la séduction. Je laissai ce sot billet sur +la table, et nous partîmes avec plus de vitesse que nous n'étions +venues, et croyant toujours qu'on nous poursuivait. + +Lorsque nous fûmes en sûreté, je me rappelai les trente-deux assignats +que j'avais cousus dans l'élégante ceinture de M. Aigré. Long-temps +après j'appris qu'il avait été arrêté à Paris, ainsi que M. Blondel, et +qu'ils avaient été jugés sous la prévention de fabrication de faux +assignats. Comme c'était après le 10 avril, cela ne m'étonna point. Ce +même Blondel, qui était encore à Sainte-Pélagie lors des horribles +massacres de septembre, trouva le moyen d'échapper. Il harangua les gens +assemblés autour de lui, leur dit qu'il était prisonnier pour avoir +défendu leur cause; enfin il les persuada si bien par son éloquence, que +plusieurs de ceux qui l'écoutaient le prirent sur leurs épaules et le +portèrent en triomphe comme un martyr de la liberté. Il ne se laissa pas +enivrer par cette ovation, et gagna au large aussitôt qu'ils l'eurent +quitté. Lorsqu'on en vint à lire son écrou et que l'on vit qu'il était +détenu pour faux assignats, on voulut le retrouver: fort heureusement il +était alors à l'abri de toute poursuite. Les deux dames avaient été +confrontées avec le chevalier Aigré, lors de son jugement; mais comme il +s'était bien gardé de les compromettre, elles s'en étaient fort +adroitement tirées. La femme de Blondel, qui était jolie et très +spirituelle, avait victorieusement plaidé sa cause et celle de sa soeur. +Ils trouvèrent tous trois le moyen de passer en Angleterre; mais le +malheureux Aigré avait porté sa tête sur l'échafaud. + + + + +V + +Je vais à Bordeaux.--Disette.--Arrivée dans une ferme.--Famille +villageoise.--Ma guitare.--Puissance de la musique.--Je donne des +représentations à la Rochelle.--Les fichus verts.--L'argent et les +assignats. + + +Mon mari devant partir pour l'armée d'Italie, je me décidai à accepter +un engagement à Bordeaux; mais une femme ne pouvait guère voyager seule +à cette époque, même en diligence. Je ne savais quel parti prendre, +lorsque je rencontrai, chez une personne de notre connaissance, un +négociant qui partait pour la Rochelle. Il avait une très bonne voiture, +et désirait lui-même trouver quelqu'un pour voyager à frais communs. Nos +arrangements furent bientôt faits; mais, dans la crainte de manquer de +chevaux de poste, car ils étaient souvent en réquisition, nous prîmes un +voiturier, qui nous assura qu'il trouverait des relais sur la route. +Nous nous munîmes de provisions, autant qu'il nous fut possible d'en +emporter, car ce n'était pas chose facile: non-seulement elles étaient +rares, mais on les enlevait à ceux qu'on supposait en avoir. + +En faisant nos arrangements dans la voiture, mon compagnon de voyage +voulut absolument me faire prendre ma guitare; je m'en souciais d'autant +moins que c'était un embarras inutile. + +--Qui sait, me dit-il, si nous étions obligés de rester en route, cela +vous amuserait. + +Ne pouvant la mettre dans un étui qui aurait tenu trop de place, on la +suspendit au-dessus de nos têtes. Par un singulier hasard, ce fut une +heureuse prévision d'avoir emporté cet instrument. + +Tant que nous fûmes près de Paris, nous eûmes beaucoup de peine à nous +procurer ce dont nous avions besoin; mais à mesure que nous avancions, +cela devenait plus facile. Cependant, nos provisions commençant à +s'épuiser, notre postillon nous conseilla d'en chercher d'autres avant +d'aller plus loin, et nous indiqua une habitation où nous pourrions nous +en procurer. + +C'était une riche ferme, dans une position charmante. Mon compagnon de +voyage descendit pour parler au maître de la maison. + +«--J'ai dans ma voiture, dit-il à ce bon fermier, une dame fort +indisposée par les fatigues et les privations de toute espèce que nous +avons déjà endurées depuis notre départ.» + +Il lui en fit un tableau touchant, et je crois même que, pour +l'attendrir, il l'assura que j'étais enceinte. + +«--Voyons, dit le vieux fermier, en se levant de son fauteuil et venant +à la voiture. Descendez vous reposer, madame, et venez prendre des oeufs +frais et du bon lait, cela vous rafraîchira.» + +Il me conduisit dans une grande chambre où toute la famille était +rassemblée. Cette belle ferme me rappelait nos opéras-comiques, surtout +_les Trois Fermiers_, de Monvel. + +Une jeune femme bien fraîche allaitait son enfant: c'était la bru. Une +vieille mère, deux jeunes filles, un grand garçon et plusieurs petits +enfants, composaient cette belle famille. Il y avait dans tout cela un +air de propreté, d'aisance, qui faisait plaisir à voir. Le vieux père +était du Languedoc; il me parla le patois de Toulouse, que j'avais +habitée quelque temps. + +Nous en revînmes aux difficultés du voyage, à la peine que l'on avait de +se procurer les choses les plus simples, et nous demandâmes comment nous +pourrions faire pour les acheter. + +--Nous ne vendons rien, répondit le fermier, mais si madame veut nous +jouer un petit air de c'te machine que j'ai vue dans la voiture: je ne +sais pas comment vous appelez ça. + +--Une guitare. + +--Une guitare, soit. Eh ben, jouez-nous-en un petit brin, et j'vous +donnerons des provisions pour votre voyage. + +Mon compagnon, enchanté de cette représentation à notre bénéfice, courut +vite chercher l'instrument[9]. + +Je leur chantai ce qui me vint à l'esprit de chansonnettes villageoises: + + Sans un petit brin d'amour, + On s'ennuierait même à la cour. + +Cela les égaya fort, et me fit penser à la chanson du _Misanthrope_: + + Si le roi m'avait donné + Paris, sa grand'ville. + +Mais ce qui enchanta surtout mon vieux fermier, ce fut une romance +languedocienne, de Goudoulis, célèbre par ses poésies languedociennes: + + Tircis est mort pécaïre: osulous ploura lous. + +Je crois qu'il m'aurait donné sa ferme, et m'aurait gardée toute ma vie, +si j'avais voulu y rester. + +«--Saperbleu, madame, vous chantez joliment ça, me dit-il, j'en ai la +chair de poulet.» + +Les succès flattent, de quelque part qu'ils viennent, et ce n'est pas +celui qui me flatta le moins, car il partait du coeur: c'est pour cela +que je m'en vante. + +Cette guitare devait être pour moi un talisman dans mon voyage. Elle me +fut encore favorable à la Rochelle. M. D..., en me la faisant emporter, +eut une prévision bien heureuse. + +Comme il habitait la Rochelle, et que j'étais obligée d'attendre la +diligence de Bordeaux, il me fit descendre à l'hôtel où elle devait +arriver. On ôta de la voiture tout ce qui m'appartenait, excepté mes +malles, qui devaient m'être envoyées dans la soirée. + +Les garçons, ayant mis dans une salle basse le sac de nuit, la guitare +et plusieurs autres bagatelles, ils furent avertir la maîtresse de la +maison. + +L'hôtesse, élégante et belle dame, me voyant un si mince bagage, +n'augura pas beaucoup de mon séjour dans sa maison. Comme il était +presque nuit, je lui demandai une chambre pour attendre l'arrivée de la +diligence. + +--Ah! Dieu sait quand elle viendra, me dit-elle. + +--J'attendrai, lui répondis-je. + +--Je ne puis vous donner de chambre à présent, car il n'y en a qu'une de +libre, et le voyageur qui l'occupe ne part qu'après le souper; il est +maintenant au spectacle. + +--Il m'est cependant impossible de rester dans la salle à manger. + +Elle m'ouvrit une pièce qui donnait sur cette salle. + +--Veuillez, lui dis-je, m'envoyer de l'encre, du papier et de la +lumière. + +Cette dame avait l'air de mauvaise humeur et elle était assez peu polie; +mais, en voyage, il faut prendre le temps comme il vient. + +En attendant qu'on m'apportât de la lumière, ne sachant que faire, je +pris ma guitare et me mis à fredonner et à essayer un accompagnement. +Insensiblement, et sans même m'en apercevoir, je finis par chanter, mais +à demi-voix. En me retournant, je crus voir de la lumière à travers les +fentes de la porte; je me levai pour l'ouvrir, et je trouvai ma peu +gracieuse hôtesse qui m'écoutait. + +--Ah! pardonnez-moi, madame, me dit-elle, mais je craignais de vous +interrompre, et j'avais tant de plaisir à vous entendre, que je serais +restée là une heure. + +De ce moment, elle me traita avec une politesse extrême, et ce fut bien +autre chose lorsque l'on vit dessus mes caisses: «ARTISTE VENANT DE +PARIS ET ALLANT À BORDEAUX.» À cette époque, le théâtre de cette ville +était un des meilleurs de la province. + +La nouvelle qu'une artiste de Paris était à la Rochelle se répandit +bientôt. En province, les moindres choses deviennent importantes. + +--J'espère, me dit mon hôtesse, que madame soupera à table d'hôte. + +--Vous voyez, lui dis-je, car je ne me souciais pas de souper à table +d'hôte, que je suis en habit de voyage, et je sais qu'il est d'usage en +province d'avoir des habitués de la ville. + +--Comme on ne soupe qu'à dix heures, madame a le temps de faire un peu +de toilette; d'ailleurs, il y aura des dames à table, et moi-même j'en +ferai les honneurs. + +Je me laissai persuader. Elle m'aida à chercher ce qui m'était +nécessaire pour un négligé de voyage, et fut aussi prévenante qu'elle +l'avait été peu à mon arrivée. Elle s'extasiait sur chaque pièce de mon +ajustement. + +«--Ah! comme on voit que madame est une Parisienne, nos dames vont-elles +vous regarder demain, au spectacle!» + +Tout le monde arriva pour souper, et mon compagnon de voyage, tout +fatigué qu'il devait être, ne manqua pas de s'y rendre. Il avait, à ce +qu'il paraît, raconté mes succès dans la ferme. S'il n'avait cependant +jugé mes talents que d'après cela, il ne pouvait s'en faire qu'une +médiocre idée. Je ne m'attendais pas à ce qui allait arriver. + +Il vint me chercher pour me placer à table, et me mit entre lui et un +monsieur que je sus bientôt après être le directeur du théâtre, qu'on +avait amené tout exprès pour me faire la proposition de jouer deux ou +trois représentations. Je m'en défendis, prétextant mon engagement à +Bordeaux, où j'étais attendue pour le commencement de mai. + +--Pouvez-vous répondre des événements? me dit le directeur, et s'il n'y +a pas de chevaux. + +--Mais il en viendra, repris-je. + +--Non pas de trois ou quatre jours, répliqua-t-il. + +Enfin, on me fit des propositions si séduisantes, que je cédai, et l'on +fixa le spectacle au surlendemain. Il fut question de trois traductions +italiennes: _le Marquis de Tulipano_ d'abord, _la Frasquatane_ et _la +Servante maîtresse_. M. de D... vint me voir le lendemain, et me dit: + +--Vous faites révolution parmi nos dames: elles ne tarissent pas sur +l'élégance de la Parisienne. + +--C'est fort bien, repris-je, mais quel malheur pour mon élégance, que +je n'aie pas ici de ces jolis fichus de taffetas vert: c'est un peu +séditieux, mais c'est de la dernière mode. + +--Eh bien! il faut acheter du taffetas et les faire vous-même; on croira +que vous les avez apportés de Paris. + +Nous courûmes en vain tous les magasins: il nous fut impossible de +trouver un seul morceau de taffetas vert, de la nuance que je cherchais. + +--Mais, s'écria tout à coup M. D..., il me vient une idée: vous faut-il +beaucoup de taffetas? + +--Non, vraiment, un carré suffit: cela se coupe en fichu simple. + +--En ce cas, venez avec moi chez un marchand de parapluies. + +--Auriez-vous un coupon de taffetas vert? demandai-je au marchand. + +Il m'en montra un qui était précisément ce qu'il me fallait, et il ne +lui restait que celui-là. Je m'emparai bien vite de ce trésor, puis je +fus acheter de la petite blonde pour garnir mes fichus, et je m'enfermai +afin que personne ne me vît travailler. J'en posai un coquettement sur +ma tête et mis l'autre sur mon cou. J'étais bien sûre qu'on ne pourrait +imiter ces fichus, de quelques jours, car personne n'aurait la pensée de +les chercher chez un marchand de parapluies. Les femmes qui liront cela +me comprendront facilement, car les femmes sont femmes dans tous les +temps. J'eus un si brillant succès dans l'opéra de _Tulipano_, qu'on +voulut me faire rompre mon engagement avec le théâtre de Bordeaux et +m'en faire contracter un avec celui de la Rochelle, où les négociants +m'assuraient la valeur de mon traitement au pair. C'était un grand +avantage dans un temps où les assignats perdaient tous les jours. + +--Vous avez, me dit un de ces messieurs, douze mille francs +d'appointements, eh bien! dans trois mois, vos douze mille francs ne +vaudront pas deux louis d'or. + +Cela ne fut que trop vrai; à la vérité, on nous augmentait à mesure que +les assignats baissaient, mais que faire avec du papier lorsque le pain +se payait cinquante francs la livre, une douzaine d'oeufs cent écus, et +un poulet cinq cents francs. Si j'avais gardé les reçus des centaines de +mille francs que j'ai gagnés, pour les montrer à mes petits-enfants, ils +auraient eu une haute idée d'une mère dont les appointements étaient +aussi considérables. Je ne pus accepter les propositions qu'on me fit à +la Rochelle, quelqu'avantageuses qu'elles fussent, parce qu'un +engagement ne se rompt pas ainsi, lorsque l'on a de la probité et de la +délicatesse. + +Les assignats, qui, à cette époque, ruinèrent tant de personnes, +causèrent aussi la ruine de ma famille. + + + + +VI + +Scènes tumultueuses à Bordeaux.--L'opéra de _la Pauvre +femme_.--Rencontre de Fusil et de madame Bonaparte sur la route de +Milan.--Lettre de Julie Talma à ce sujet.--M. et madame Dauberval.--Le +ballet du _Page inconstant_.--Anecdote.--Lettre de madame Talma sur son +divorce. + + +J'arrivai donc à Bordeaux en mai 1795, c'était au plus fort de la +disette et dans un moment où les esprits méridionaux étaient en +fermentation, et où il y avait tous les jours des scènes tumultueuses. +La terreur, quoique passée, pesait encore de tout son poids sur ces +coeurs ulcérés, et cette disette factice, dont les effets n'étaient que +trop réels, tenait les esprits dans une inquiétude continuelle. Le pain, +comme je l'ai dit, coûtait cinquante francs la livre; il était plus rare +encore qu'à Paris. Je me rappelle que, lorsque je venais dîner chez +madame Talma, elle me disait en entrant: + +«Apportes-tu ton pain?» + +Lorsque j'avais l'étourderie de l'oublier, le poète Lebrun, Bitaubé ou +Fenouillot de Falbert, me faisaient une petite part du leur, et j'avais +vraiment honte de l'accepter; mais à Bordeaux on n'était point aussi +hospitalier. Cependant d'aimables _muscadins_ (comme on les appelait +alors) nous apportaient de temps en temps un morceau de pain blanc +soigneusement enveloppé dans du papier, et cela s'acceptait comme on +accepte des oranges, des bonbons ou des fleurs. Je m'attendais qu'on +finirait par nous offrir des pommes de terre ou des oignons. Si les +poètes lauréats avaient pu trouver là-dessus le sujet d'un madrigal ou +d'un bouquet à Chloris, il aurait fallu qu'ils eussent l'imagination +bien vive. + +Jusqu'à cette époque j'avais peu joué la comédie, si ce n'est au Théâtre +de la République, où je m'étais essayée dans ce genre; je n'étais donc +connue que pour avoir chanté les traductions italiennes dans les opéras. +J'allais à Bordeaux remplir l'emploi dit des Dugazon. On donnait à cette +époque beaucoup de pièces de circonstance, et l'on sait que les pauvres +acteurs sont obligés de chanter sur tous les tons: _Vive le roi! Vive la +ligue!_ La pièce de _la Pauvre femme_, opéra de Marsollier, était un des +ouvrages les plus courus à mon départ de Paris; madame Dugazon y était +admirable: on voulut voir cette pièce à Bordeaux. Madame Dugazon ayant +vieilli et étant devenue d'un embonpoint excessif, les auteurs étaient +obligés de travailler uniquement pour elle: mais l'administration ne fut +pas arrêtée par cette considération; elle me fit jouer _la Pauvre +femme_, rôle qui aurait mieux convenu à une duègne, et cela parce que ce +rôle portait le nom de madame Dugazon. + + * * * * * + +Les esprits étaient encore en fermentation, et les opinions divergentes. +Ne pouvant attaquer l'auteur, on voulut s'en prendre à l'actrice: au +moment où la pauvre femme s'écrie: + +«La terreur ne reviendra jamais, j'en prends à témoin tous mes +concitoyens.» + +On applaudit avec fureur et l'on cria _bis_. Je répétai avec un très +grand plaisir, et m'avançant sur la scène, je dis avec beaucoup +d'énergie: + + «Non, la terreur ne reviendra jamais!» + +À peine avais-je terminé cette phrase, qu'on me lança une pièce de +monnaie en cuivre, appelée _monneron_, et presque aussi grosse qu'un écu +de cinq francs; elle me tomba sur la poitrine et me fit perdre +l'équilibre. Fort heureusement j'avais un fichu très épais, mais si je +l'eusse reçue à la tête, j'étais tuée. On ne peut se faire une idée des +vociférations et du tumulte que cela occasionna: si l'on eût trouvé +celui qui avait jeté ce _monneron_, il eût été écharpé. J'en éprouvai +cependant beaucoup moins de mal qu'on pouvait le craindre ou qu'on +l'avait espéré. On rejoua cette pièce le lendemain, et l'on peut penser +combien je fus applaudie; mais lorsque je redisais les mêmes phrases, je +jetais involontairement un coup-d'oeil furtif vers l'endroit d'où était +parti le projectile. + +«N'ayez pas peur, me criait-on, ils ne s'en aviseront pas.» + +En effet, tout se passa sans opposition. On rejoua plusieurs fois cette +pièce, et chaque soir j'étais accompagnée par une foule de jeunes gens +qui me suivaient jusque chez moi, dans la crainte qu'il ne m'arrivât +malheur. M. Brochon, ami de Barbaroux et de M. Ravez, me reconduisit +pendant long-temps. C'était un avocat d'autant plus estimé à Bordeaux, +qu'il avait été le défenseur officieux de plusieurs accusés, dans un +temps où cette noble mission n'était pas sans danger; il fallait même +avoir du courage pour accepter. Il eut le bonheur de sauver un assez +grand nombre d'accusés: aussi était-il adoré des jeunes gens et +considéré dans toute la ville. + +On donna dans ce même temps l'opéra du _Brigand_, de Hoffmann; je me +rappelle ce couplet, parce que c'était à moi qu'il s'adressait dans la +pièce: + + Plus de pitié, plus de clémence; + Quand nous trouvons des factieux, + Envoyons-les en diligence + Aux enfers revoir leurs aïeux. + + Des cris de ces jeunes vipères + Que nos coeurs ne soient point émus; + Ces enfans vengeraient leurs pères, + Mais les morts ne se vengent plus. + +L'auteur avait voulu faire allusion à ces mots de Barrère: «Il n'y a que +les morts qui ne reviennent pas.» + +J'étais encore à Bordeaux, lorsque le bruit des conquêtes du général +Bonaparte en Italie donnait un démenti formel à ce mauvais jeu de mots: + +«Il reviendra _sans gêne_, et fera la paix dans _mille ans_.» + +Mon mari faisait partie d'une administration qui allait en Italie; +c'était peu de temps avant l'affaire de Viterbe. Comme madame Bonaparte +devait rejoindre le général à Milan, madame Talma et son mari donnèrent +à Fusil des lettres où ils le recommandèrent auprès d'elle. + +Les routes d'Italie étaient alors fort dangereuses; les _barbets_, +troupe de pillards, y assassinaient journellement, arrêtaient les +convois et commettaient toute sorte de désordres. + +On sait que M. Méchin, sa femme, ainsi que ceux qui les accompagnaient, +furent renfermés dans Viterbe, et ne durent leur salut qu'à l'évêque: +sans lui, ils eussent été massacrés. + +Ce fut par une lettre de madame Talma que j'appris tous ces détails. + +«Ton mari, me disait-elle, ainsi que ses camarades, ont été dépouillés +et maltraités par les _barbets_; ils ont voulu se faire recevoir dans +une ambulance, mais on n'a admis que ceux qui, ne pouvant plus marcher, +étaient hors d'état de se soutenir: on n'a pas voulu recevoir les +autres. Le pauvre Fusil, qui était de ce nombre, s'est traîné comme il a +pu le long de la lisière d'un bois, sur la grande route, afin d'éviter +les partisans et dans l'espoir qu'il pourrait rencontrer quelqu'équipage +allant à Milan; mais, épuisé de fatigue et ne se sentant plus la force +de marcher, il allait succomber, lorsque le ciel prit pitié de lui, et +lui envoya un secours inespéré. Il était depuis quelque temps sur la +grande route, lorsqu'il vit à travers un nuage de poussière plusieurs +voitures escortées par des militaires. Ne doutant pas que ce ne fussent +des Français, il pensa qu'il pourrait obtenir quelque secours et demanda +à un soldat quels étaient les personnes qui venaient de ce côté: + +«Camarade, lui dit le soldat, ce sont les équipages de la femme du +général en chef. + +«Madame Bonaparte! s'écria-t-il.» Se souvenant aussitôt que fort +heureusement nos lettres se trouvaient dans son portefeuille, il les +prit, et les élevant en l'air, il fit signe qu'il voulait les remettre à +madame Bonaparte. Cette dame fit arrêter sa voiture, et s'empressa de +les ouvrir. Lorsqu'elle aperçut le nom de Talma, elle jeta les yeux sur +celui qui lui avait présenté ces lettres, et le voyant dans un état +aussi misérable, elle se douta de ce qui lui était arrivé. «Mon Dieu, +monsieur, lui dit cette excellente femme, combien je me félicite de +m'être rencontrée assez à temps pour vous secourir.» Elle le fit placer +dans la voiture de mademoiselle Louise Davrignon, qui en prit le plus +grand soin. À la station, il fut pansé par le docteur Yvan, qui +accompagnait madame Bonaparte. + +Ainsi la fortune, toujours capricieuse et bizarre, avait refusé la +veille au pauvre soldat une place dans une ambulance, et le faisait +entrer le lendemain à Milan, dans les équipages du général en chef. + +Madame Bonaparte retint Fusil près d'elle tout le temps qu'elle resta à +Milan; ces dames ayant eu la fantaisie de jouer la comédie pour se +désennuyer, ce fut mon mari qui organisa leur spectacle, et il eut de +charmantes écolières. Mademoiselle Paulette[10], qui était du nombre, +avait de l'affection pour son professeur, parce qu'il la faisait rire et +l'amusait beaucoup; elle lui donna pour moi une très belle parure en +camée, et ce fut Julie qui me l'envoya. Ces dames avaient engagé mon +mari à me faire venir en Italie; je l'aurais bien désiré, mais on +courait de si grands dangers sur les routes, qu'il n'aurait pas été +prudent d'entreprendre ce voyage. + +La bienveillance de madame Bonaparte pour Fusil lui fut plus nuisible +qu'avantageuse, car elle lui fit abandonner la place pour laquelle il +avait fait le voyage d'Italie. «Je veux, lui avait-elle dit, vous en +faire avoir une autre dont les appointements puissent vous être plus +profitables; car vous êtes trop honnête homme pour tirer bon parti de +celle qu'on vous a donnée.» Elle en parla à M. Alaire, je crois; mais au +lieu de se la faire obtenir avant le départ de madame Bonaparte, il se +reposa sur la parole du chef d'administration, qui, lorsqu'elle fut +éloignée, oublia toutes ses promesses. + +Il a conservé pendant bien long-temps dans son portefeuille une demande +apostillée par le général Bonaparte, pour avoir de l'avancement dans les +équipages d'artillerie; mais il n'en a jamais fait usage. J'aurais voulu +au moins qu'il gardât cette apostille comme un autographe, mais je ne +sais pas ce qu'il en a fait. + +Fusil fut trop heureux de reprendre du service militaire auprès du +général Muller. + +Madame Talma m'avait donné une lettre charmante pour M. et madame +Dauberval, que, d'après ce qu'elle m'en avait dit, je brûlais de +connaître. Ce n'était plus cette jeune femme dont Julie m'avait fait le +portrait, mais elle jouait avec tant d'art et de talent, qu'au théâtre +elle faisait oublier son âge. + +M. Dauberval était le plus habile chorégraphe que nous ayons eu: ses +ballets étaient des poëmes. C'est à Bordeaux qu'il en a composé la plus +grande partie. + +Sa pastorale de _la Fille mal gardée_ est restée au théâtre, et l'on a +fait sur ce sujet un vaudeville et un opéra; c'est surtout dans ce rôle +de Lise et celui de Louise, du _Déserteur_, que madame Dauberval était +admirable; c'est aussi dans ces deux rôles que madame Quiriau, que nous +avons admirée à Paris, a le mieux suivi les traces de son modèle. + +_Paul et Virginie_, et plusieurs autres ouvrages du même auteur, ont été +remis à la Porte Saint-Martin en 1804, par M. Homère, élève de M. +Dauberval, et y ont obtenu un grand succès; mais _le Page inconstant_, +qui a fait courir tout Paris, mérite une mention particulière par +l'anecdote qui a engagé M. Dauberval à composer ce charmant ballet pour +le théâtre de Bordeaux. + +À cette époque, il y avait dans cette ville un luxe de spectacle qui +rivalisait avec Paris; mais quoique l'Opéra de Bordeaux eût d'excellents +chanteurs, on avait toujours donné la préférence aux ballets. La plupart +des sujets qui ont brillé dans la capitale s'étaient formés dans cette +ville, surtout dans le temps de M. Dauberval, dont la réputation a été +européenne. Il avait composé pour sa femme ses plus jolis ballets. Dans +la Suzanne du _Page inconstant_, elle était si ravissante, que personne +ne pouvait lui être comparé; il y avait une telle expression sur sa +spirituelle figure, que l'on aurait pu écrire le dialogue de sa scène +avec le page, de même que celle de la comtesse avec Marceline. + +On venait de défendre _le Mariage de Figaro_ dans toutes les villes de +province; le roi cependant en avait permis la représentation à Paris. +Les Bordelais étaient désespérés de ne pouvoir faire représenter sur +leur théâtre, un ouvrage dont le spectacle se prêtait si bien à leur +goût pour la danse: d'ailleurs ce qui est défendu aiguillonne bien plus +la curiosité. M. et madame Dauberval, étant un jour à dîner chez un des +premiers négociants de la ville, la conversation tomba naturellement sur +le sujet qui occupait tout le monde, la pièce interdite qui faisait un +si grand bruit. + +«--Vous devriez nous la mettre en ballet, monsieur Dauberval, dit en +riant un de ces messieurs (comme il lui aurait dit: vous devriez mettre +l'_Encyclopédie_ en vaudeville). + +--Pourquoi pas, répondit l'artiste en continuant la plaisanterie.» + +Dès ce moment, sa tête commença à travailler, il devint pensif, lui si +gai, si aimable d'ordinaire, et il ne proféra plus une parole jusqu'à la +fin du dîner. Rentré chez lui, il prend la pièce de _Figaro_, la relit, +et passe la nuit à calculer le parti qu'il en peut tirer; il dresse son +plan, fait ses notes, écrit une espèce de programme qu'il communique le +lendemain à sa femme; elle trouve l'idée parfaite, rectifie, donne ses +avis; Dauberval se dit malade, afin de pouvoir se livrer tout entier à +son travail. + +Une semaine après, _Le Page inconstant_ étant presque achevé, il fait +venir chez lui les premiers sujets, distribue les rôles, cherche surtout +à leur faire bien comprendre le caractère et l'esprit de chaque +personnage. Labory, beau danseur et fort joli homme, bien connu alors à +Paris, fut chargé du rôle de Figaro, et il le jouait d'une manière +charmante. J'ai déjà dit combien madame Dauberval était admirable dans +celui de Suzanne; ce ballet produisit un grand enthousiasme et fit la +fortune du théâtre de Bordeaux; on venait des villes environnantes pour +connaître l'ouvrage de M. Caron de Beaumarchais, que sous cette nouvelle +forme on ne pouvait plus défendre. + +Vingt ans plus tard, et sous le même attrait de curiosité, cet ouvrage +produisit un grand effet à Paris; madame Dauberval y était toujours +charmante, ainsi que dans le rôle d'Isaure, de _Raoul Barbe-Bleue_. Elle +n'avait pas besoin de parler pour être comprise et attendrir. + +Quoique le ballet de _la Fille mal gardée_ soit un ouvrage bien ancien, +ce petit tableau pastoral n'en a pas mains la fraîcheur des tableaux du +Poussin, et Fanny Essler a su le rajeunir encore par le charme qu'elle +répand sur tous ses rôles. + +Je recevais souvent des lettres de madame Talma. Le besoin d'épancher +son coeur dans celui d'une amie avait établi entre nous une +correspondance suivie. Avant mon départ, Talma n'était déjà plus un mari +fidèle: il se laissait facilement séduire, mais elle l'ignorait. Il +était rempli d'égards pour sa femme et lui cachait ce qui aurait pu +l'affliger. Ses amis lui en dérobaient la connaissance par la même +raison, car du moment qu'elle l'aurait appris, son bonheur eût été +détruit. Une personne indiscrète se chargea de ce soin; elle crut bien +faire peut-être; mais dès ce moment la jalousie s'empara du coeur de +cette pauvre femme, incapable de la dissimuler. Les reproches se +succédèrent; les reproches ne ramènent pas celui qui n'a plus d'amour: +aussi dès que son mari se vit découvert, il ne se contraignit plus. +Cette conduite amena une rupture; il quitta la maison et fit demander +ses meubles; Julie, si généreuse, si délicate, si désintéressée, se +sentit cependant blessée d'une semblable réclamation; elle lui écrivit +que, s'il voulait bien désigner les meubles qu'il avait apportés, elle +s'empresserait de les lui faire remettre. + +Comme Talma avait trouvé la maison toute meublée, la liste de ce qui lui +appartenait ne fut pas longue à faire. Sa femme lui renvoya ses casques, +ses armures, tout cet attirail théâtral qui meublait une très grande +pièce, et qui avait coûté tant d'argent. Quant à la maison de la rue +Chantereine, elle appartenait à Julie avant son mariage. Ce fut elle qui +la vendit au général Bonaparte, à son retour d'Égypte. J'ai vu signer le +contrat de vente et je me rappelle fort bien l'homme d'affaire qui fit +le marché pour le général. Après avoir quitté cette maison, elle fut +loger rue de Matignon, chez madame de Condorcet, qui avait beaucoup +d'estime et d'amitié pour elle, de même que madame de Staël, qui la +voyait souvent. Lorsque son divorce fut prononcé, elle me l'écrivit. + +«Nous avons été, me disait-elle, à la municipalité dans la même voiture; +nous avons causé, pendant tout le trajet, de choses indifférentes, comme +des gens qui iraient à la campagne; mon mari m'a donné la main pour +descendre, nous nous sommes assis l'un à côté de l'autre, et nous avons +signé comme si c'eût été un contrat ordinaire que nous eussions à +passer. En nous quittant il m'a accompagnée jusqu'à ma voiture. + +«--_J'espère_, lui ai-je dit, _que vous ne me priverez pas tout à fait +de votre présence, cela serait trop cruel; vous reviendrez me voir +quelquefois, n'est-ce pas?_ + +«--_Certainement_, a-t-il répondu d'un air embarrassé, _toujours avec un +grand plaisir_. + +«J'étais pâle, et ma voix était émue malgré tous les efforts que je +faisais pour me contraindre. Enfin je suis rentrée chez moi, et j'ai pu +me livrer tout entière à ma douleur. Plains-moi, car je suis bien +malheureuse.» + +Lorsque je revins à Paris, je trouvai Julie entourée de ses enfants et +de ses amies; elle était calme, mais on voyait qu'elle cachait sa +blessure au fond de son coeur, et qu'elle n'en guérirait jamais. Talma la +voyait souvent, et sa présence était toujours un adoucissement à ses +chagrins. + + + + +VII + +Paris sous le Directoire.--Les Incroyables et les merveilleuses.--Le +Jardin Boutin.--Frascati.--Carnaval de Venise à +l'Élysée-Bourbon.--Concerts Feydeau.--Concerts Cléry.--Garat.--Une nuit +au violon.--Les soirées du grand monde.--M. de Trénis. + + +La rapidité des événements a été telle, que je suis quelquefois tentée +de croire que j'ai vu plusieurs siècles passer devant moi. La plupart +des noms que j'ai entendus retentir à mon oreille ne se retrouvent plus +maintenant que dans les générations qui leur ont succédé: ils +appartiennent déjà à la postérité. Les révolutions emportent rapidement +les hommes; celle de 89 a même emporté les femmes. Mais une époque porte +long-temps l'empreinte de celle qui l'a précédée. 88 se ressentait +encore du contact du règne de Louis XV et des Dubarry par ses modes, sa +littérature, bien qu'une jeune reine en eût déjà commencé la réforme. 91 +nous transforma en Spartiates et en Romains; tout nous rappelait les +temps antiques, les tableaux de David, les meubles des appartements, les +costumes de Talma, le théâtre, où l'on ne jouait guère que des sujets +analogues, _Brutus, la Mort de César, Manlius, Caïus-Gracchus, Épicharis +et Néron_; à l'Opéra, _Milthiade à Marathon, Horatius Coclès_, etc., +etc. Les femmes s'occupaient de l'histoire romaine, dont beaucoup +d'entre nous, et moi la première, se souvenaient à peine d'avoir lu un +abrégé qui s'était légèrement gravé dans notre mémoire; mais quand les +proscriptions de Marius et de Sylla n'eurent que trop d'imitateurs, nous +apprîmes ces siècles par un triste parallèle. Quant aux années 93, 94 et +95, elles traînèrent tant de calamités à leur suite, que chacun ne fut +occupé que du soin de sa propre conservation, car on avait à trembler à +tout moment pour sa famille, pour ses amis et pour soi-même. C'est avec +une grande conviction que madame Roland a dit sur l'échafaud: + +«Ô liberté! que de crimes on commet en ton nom.» + +Après les échafauds, nous reprîmes un peu de calme, et avec ce calme un +besoin de distraction, de plaisir même; on voulait tâcher de s'étourdir +et d'oublier cet affreux cauchemar. Les privations amènent souvent un +excès contraire; nous sortions d'un temps où la toilette la plus simple +faisait crier haro sur les _muscadins_ et les _muscadines_, pour peu que +leur tournure fût un peu distinguée; mais, sous le directoire, en 97, +nous nous transformâmes en Athéniens. La poésie, la littérature, +Périclès, Socrate, Aspasie, Alcibiade, les tuniques, les peplums, les +bandeaux, les sandales, les camées, tout fut grec. + +Un auteur à dit, je ne sais où: «On sait que, dans ces temps de trouble, +nos généraux avaient conquis leurs titres à la pointe de leur épée; leur +gloire empêchait d'apercevoir ce qui manquait à leur éducation.» + +Mais leurs femmes n'avaient pas le même avantage, et leurs manières +n'étaient rien moins qu'en harmonie avec leur fortune: aussi leurs +brillantes toilettes prêtaient-elles souvent à la plaisanterie, et +l'esprit français, qui se retrouve dans toutes les circonstances, ne les +ménageait pas. Les costumes grecs et romains avaient été mis en vogue +par Joséphine Beauharnais, mesdames Tallien, Regnault Saint-Jean +d'Angely, Enguerlo, et autres femmes du monde élégant. Toutes les +nouvelles enrichies n'avaient pas manqué de les adopter. Parmi elles, il +s'en trouvait beaucoup dont les maris avaient fait fortune à la bourse +ou dans les fournitures et les _riz-pain-sel_, et leurs femmes étaient +l'objet de tous les quolibets auxquels ces dernières surtout donnaient +un vaste champ par leurs manières et leurs façons de s'exprimer. Voici +des vers qui peignent parfaitement ce temps où l'on disait toujours: +«C'est incoyable, c'est impaable.» Ils sont intitulés _le monde +incroyable_. J'en donne les fragments tels que je me les rappelle, mais +il y manque plusieurs vers: + + Le Monde incroyable. + + Liberté, voilà ma devise; + Tous les costumes sont décents. + Pourquoi porterions-nous des gants? + Ces dames sont bien sans chemise. + Dans le pays des Esquimaux + On a sous le bras sa culotte + Comme nous avons nos chapeaux; + Il se peut faire qu'on y vienne! + À propos de culotte, eh! mais, + Il n'est pas sûr que désormais + Chacun de nous garde la sienne. + Aux moyens de vivre exigus + Qui restent à maint pauvre diable + Dont on sabra les revenus[11], + Il me paraît presque incroyable + Qu'ils soient encore un peu vêtus. + [...] + Arrière ces faits désastreux + Que retracera notre histoire, + Ces noms horriblement fameux + Et qui souilleront notre gloire + Jusques à nos derniers neveux. + J'aime bien mieux pour ma santé + M'amuser de nos ridicules + Qui pour avoir plus de gaîté + Pourront chez la postérité + Trouver encor des incrédules, + Quelle est cette grecque aux gros bras? + L'art qui nuance sa parure + Distingue fort peu sa figure + Et ses très rustiques appas. + Elle singe la financière, + Mais un invincible embarras + Trahit sa contenance altière + Et la décèle à chaque pas. + À table hier elle feignait + De ne pas voir monsieur son frère + Dans le laquais qui la servait: + Feu son époux très misérable + À la Bourse très lestement + S'enrichit incroyablement + Avec un honneur incroyable. + Plaisant séjour que ce Paris! + Je suis badaud, moi, tout m'étonne, + Et sur tout ce qui m'environne + Je porte des yeux ébahis, + Et plus je vois, plus je soupçonne + Qu'il est des vertus, des talents + Et des mérites éminents + Dont ne s'était douté personne. + Nos plans pour réformer l'état + Sont d'une incroyable évidence, + Et quelques membres du sénat + D'une incroyable intelligence. + On ne rencontre qu'orateurs + D'une faconde inconcevable. + Que jouvenceaux littérateurs + D'une modestie incroyable. + À voir nos bals, nos bigarrures, + Nos cent mille caricatures, + Le scandale de nos gaîtés + La moralité de nos drames + Puis le trafic de nos beautés, + Et le sel de nos épigrammes, + [...] + À voir nos laquais financiers + Dans des wiskis inexcusables, + La cuisine de nos rentiers + Qu'on paie en billets impayables, + Et nous, au sein de tout cela, + Faisant les beaux, les agréables, + Sur le cratère de l'Etna, + Sans boussole et sans almanach, + Dansant gaîment sur le tillac, + Quand des forbans coupent les câbles + De notre nef en désarroi, + Prête d'aller à tous les diables. + À voir enfin ce que je voi, + Mes chers concitoyens, ma foi! + Nous sommes tous bien incroyables! + +Les tuniques de ces dames étaient en effet tellement claires, que l'on +ne pouvait pas leur dire, comme Pygmalion à Galathée: + +«Ce vêtement couvre trop le nud, il faut l'échancrer davantage.» + +Elles étaient en mousseline légère; on portait des bandeaux, des +diadèmes, des bracelets à la Cléopâtre, des ceintures agrafées par une +antique, les châles de cachemire drapés en manteau, ou des manteaux de +drap brodés en or et jetés sur l'épaule, des sandales avec des plaques +de diamants; telle était la toilette des femmes riches et de bon goût; +mais celles qui étaient plus raisonnables suivaient cette mode de +loin[12]. Une simple tunique avec des arabesques en laine de couleur, +attachée par une cordelière pareille, fermée par une agrafe en or, les +cheveux relevés à la grecque et retenus par un réseau, les écharpes +jetées sur les épaules, telle était l'élégance de ces dames à ce beau +Tivoli, nommé primitivement _Jardin Boutin_, où l'on payait six francs +d'entrée. Il n'y avait ni danses ni consommation; mais une très bonne +musique et un feu d'artifice qui se tirait à minuit. + +La grande allée du milieu, plus éclairée que les autres, était bordée de +chaises, où toutes les dames formaient un charmant coup-d'oeil. Les +autres se promenaient au milieu d'un foyer de lumière et d'une musique +harmonieuse. Lorsque le feu d'artifice était tiré, on montait en voiture +pour se faire conduire au Frascati de la rue de Richelieu, chez Carchi, +où l'on prenait d'excellentes glaces dans un fort joli jardin; on y +prenait aussi des fluxions de poitrine dont on mourait fréquemment. Mais +la mode exigeait que l'on eût les bras nus et que l'on fût très +légèrement couverte. Les médecins ont prêché long-temps sans se faire +écouter. L'expérience a fini cependant par être plus forte, et elle a +convaincu. Il y eut à peu près dans ce temps-là aussi des fêtes +charmantes à l'Élysée-Bourbon, mais elles coûtèrent si cher, que +l'entrepreneur se ruina. Voici en quoi elles consistaient. C'était un +carnaval de Venise; on avait placé un théâtre immense sur la pelouse qui +fait face au palais. Cette fête commençait par l'arrivée de l'empereur +et de l'impératrice de la Chine, et leur nombreux cortège qui exécutait +des danses chinoises. Venait ensuite la Folie suivie du Carnaval, et les +quadrilles commençaient. Ils étaient formés par des Polichinelles, des +dames Gigognes et leurs enfants, des Arlequins, Arlequines, Isabelles, +Colombines, Gilles, Gillettes, des Cassandres, des Mézetins, des +Pierrots, des Pierrettes, des Crispins, des Matamores et autres costumes +de caractère. Tout ce joyeux cortège exécutait des pantomimes fort +amusantes et analogues à leur rôle. Ces pantomimes terminées, la Folie +passait au milieu d'eux en agitant ses grelots; alors s'allumaient de +tous côtés des feux de Bengale, et une danse générale commençait sur une +musique qui invitait à la gaieté. C'était un coup-d'oeil ravissant, et +véritablement le temple de la Folie. Par exemple, il y avait un +inconvénient: c'est que, le théâtre n'étant pas couvert, on avait à +craindre l'orage ou la pluie. À ces belles fêtes, qui réunissaient le +monde le plus choisi, succéda le Hameau de Chantilly; mais il tomba +ainsi que Tivoli. D'autres jardins, dans les prix de deux francs, +s'ouvrirent et furent fréquentés par une autre classe; mais les +entrepreneurs gagnèrent davantage et cela leur suffit. La modicité du +prix fit qu'il se forma une multitude d'entreprises de ce genre, telles +que le jardin Marbeuf, Paphos, Idalie, Mousseaux, mais elles firent +toutes de mauvaises affaires. + +On chantait au Vaudeville: + + À Paphos on s'ennuie. + On s'ennuie à Mousseaux. + Le Jardin d'Idalie + Remplume ses oiseaux, + + Dans la foule abusée + J'ai vu des curieux + Bâiller à l'Élysée + Comme des bienheureux. + +Le beau monde ne fut plus qu'à Frascati et dans l'allée du boulevart qui +est encore en vogue aujourd'hui, et que l'on nommait dans le temps +l'allée de Coblentz. + +Les concerts de la rue de Cléry se donnaient le matin; ils eurent une +grande vogue, ainsi que ceux du théâtre Feydeau, qui étaient publics. +Les billets se payaient six francs à toutes places, encore fallait-il +s'y prendre du matin pour en avoir de bonnes; les trois rangs de loges +étaient loués. La salle était resplendissante de lumière, et les +toilettes des femmes de la plus grande élégance. + +Lorsque le parterre, qui était composé d'hommes, s'ennuyait d'attendre, +il examinait les dames, et les accueillait à leur entrée par un murmure +flatteur ou improbateur. + +C'était à l'époque la plus brillante de Garat; ses succès étaient +d'autant plus grands, qu'il avait failli être une des victimes de la +terreur. Il avait été dénoncé et arrêté, mais grâce à son talent il +s'était heureusement tiré de ce mauvais pas. + +C'était à l'occasion de cette aventure qu'il avait composé sa romance du +_Troubadour en prison_, qu'il chantait d'une manière charmante. On lui +demandait toujours cette romance à la fin du concert. + + Vous qui savez ce qu'on endure + Loin de l'objet de son amour, + Oyez la piteuse aventure + D'un infortuné troubadour. + En butte à notre calomnie, + Bien qu'innocent, est arrêté; + Il a perdu sa douce amie + Son talent et sa liberté. + + Le troubadour, dans son enfance, + Douces chansons d'amour chantait, + Et quand ce vint l'adolescence, + L'amour à son tour il faisait; + Fut toujours heureux dans sa vie, + Pourvu que sa belle il chantât; + Las! chanter, aimer son amie, + Ce ne sont là crimes d'état. + + Quand il vit contre sa patrie + S'armer de méchants étrangers, + Le troubadour quitta sa mie + Pour chanter chansons aux guerriers. + Mais vieux troubadour, par envie, + Du juge a surpris l'équité, + Et la liberté fut ravie, + À qui chantait la liberté. + +Garat se mettait de la manière la plus recherchée; il exagérait les +modes des dandys d'alors, prononçait les mots à moitié, disait: «ma +_paole_ d'honneur, c'est _incoyable_,» et portait un habit bleu barbot. +Il était extrêmement laid, et semblait prendre plaisir à se rendre +ridicule; mais lorsqu'il chantait: + + Laissez-vous toucher par mes pleurs, + +on ne voyait plus qu'Orphée, et on l'écoutait toujours avec un nouveau +plaisir. + +Dans le temps qu'on ne pouvait sortir la nuit sans une carte de sûreté, +Garat, ayant oublié la sienne, fut arrêté par une patrouille, qui le +conduisit au corps-de-garde le plus voisin. Il pensa qu'il lui suffirait +de se nommer pour être mis en liberté; mais les gardes nationaux du +poste, qui l'avaient fort bien reconnu, firent semblant, pour s'amuser, +de douter qu'il fût véritablement Garat, comme il le disait; il eut beau +protester qu'il était bien lui, ils voulurent toujours avoir l'air de +n'en rien croire. + +--Vous n'avez qu'un moyen de nous le prouver, lui dit l'officier de +service. + +--Et lequel? + +--Chantez-nous quelque chose, et nous verrons bientôt si vous êtes en +effet Garat. + +--Volontiers. + +Et il leur chanta la _Gasconne_. + + Un soir de cet automne, + De Bordeaux revenant. + +On applaudit beaucoup. + +--Ah! c'est fort bien, dit l'officier; mais ne pensez-vous pas, mes +camarades, qu'il faudrait encore quelque chose pour nous convaincre tout +à fait. + +--Cela est vrai, répondirent les autres; l'officier a raison. + +Garat se prêta de fort bonne grâce à la plaisanterie. Pendant ce temps, +on avait envoyé chercher du vin de Champagne, et il passa gaiement la +nuit au corps-de-garde. + +C'est Garat lui-même qui nous raconta le lendemain cette aventure +nocturne. + +On a parlé de tant de façons différentes des personnes de cette époque, +que je n'en veux rien dire que d'après les rapports directs ou indirects +que j'ai eus avec elles, et l'impression que j'ai pu en éprouver. + +La musique a le privilège de réunir ceux qui aiment à la cultiver; elle +ouvre la porte des salons aux artistes, et les met en relation intime +avec les dilettanti et les amateurs. J'étais accueillie avec une +bienveillante amitié dans la maison de madame de P..., qui occupait tout +le premier étage des bâtiments qu'on nommait alors les _Écuries +d'Orléans_, rue Saint-Thomas du-Louvre; j'y logeais moi-même depuis le +départ de mon mari pour l'armée. Je donnais des leçons de chant à +mademoiselle de P..., et nous exécutions ensemble des duos, des +nocturnes et des romances à deux voix, dans les soirées que donnait sa +mère, qui recevait beaucoup de monde. + +Je connaissais à peu près toutes les dames de la société d'alors. +J'avais souvent entendu parler de madame de Récamier, mais je ne l'avais +jamais vue que de loin; c'était au temps du Directoire. Madame de P... +avait projeté une soirée de musique et de danse; deux Directeurs y +étaient attendus, car on traitait ces messieurs avec beaucoup de +cérémonie: c'étaient les souverains du moment. Cette soirée promettait +donc d'être extrêmement brillante. Nous étions sur l'estrade de +l'orchestre; je m'étais établie dans un coin, à l'abri d'une +contrebasse, afin de mieux observer les arrivants. J'aime à me trouver +ainsi, seule au milieu du monde, lorsque chacun, occupé du mouvement +d'une grande réunion, ne pense qu'à soi. À cette époque, la danse était +une véritable frénésie; elle faisait un des points principaux de +l'éducation; on s'en occupait comme à l'Opéra. Il y avait des +réputations de salon, et chaque mère briguait cet honneur pour sa fille. +On réglait les pas comme ceux d'un ballet; on faisait des battements. On +se réunissait le matin pour répéter, et le coeur palpitait de l'espoir +d'être engagée par M. de Trénis, célèbre danseur de salon. Il +n'accordait cette faveur qu'avec _un extrême discernement_, et +choisissait, après un _mûr examen_, les danseuses qui devaient faire +partie de la contre-danse dans laquelle il voulait bien avoir la +_condescendance_ de danser. + +J'avais connu M. de Trénis[13] à Bordeaux; il était alors beaucoup plus +accessible, car il ne prévoyait pas les grandes destinées qui +l'attendaient; cependant je dois dire que, malgré l'encens qui lui +montait à la tête, il était toujours rempli de _bienveillance_ pour moi. +Il venait souvent me voir, et je savais quelles étaient ses danseuses de +prédilection, car j'aimais à le faire causer: aussi m'amusais-je +beaucoup de voir toutes ces demoiselles et ces jeunes dames flottant +entre l'espérance et la crainte. + +Ces prêtresses de la danse arrivaient en habit de bal, dont les jupons +étaient bien courts, pour prêter un serment de fidélité (comme l'avait +dit M. de Talleyrand d'une jeune mariée); ces robes étaient lamées, +garnies en fleurs ou en épis de diamants, en fruits d'émeraudes, de +rubis: c'était tout un Olympe où Flore, Vénus, Hébé, Cérès, étaient +réunies; il y avait bien quelques Cybèles, mais elles se cachaient sous +des pampres et des grappes de grenats. + +J'examinais cette profusion de dorures, dont l'éclat mêlé à celui des +bougies éblouissait et fatiguait les yeux, lorsque je vis entrer une +femme qui semblait, au milieu de cet Olympe, une émanation aérienne, une +véritable sylphide. On portait alors des tuniques à la grecque; la +sienne, qui rasait la terre, était de mousseline de l'inde, et garnie +par le bas d'une petite frange légère en coton, que l'on nommait +_muguet_, et qui formait comme une guirlande autour de sa robe; des +manches courtes laissaient apercevoir son beau bras. Sa tunique était +attachée sur ses épaules par des antiques, et un simple rang de perles +fines entourait son cou de cygne; elle était coiffée de ses cheveux d'un +noir de jais: c'étaient là ses seuls ornements. Sa démarche noble, son +sourire gracieux, cette délicieuse simplicité de si bon goût, au milieu +de cette profusion de fleurs, de dorures, de pierreries, la séparait +tellement des autres femmes, que, du moment qu'on l'avait regardée, on +ne voyait plus qu'elle. Il n'était pas besoin de la nommer; on la +devinait à la première vue: c'est ce que je dis à mademoiselle de P..., +qui accourait vers moi pour me la montrer. Madame de Récamier resta peu +de temps; mais son apparition s'est tellement gravée dans ma mémoire, +que j'aurais pu la peindre de souvenir. + +Cette soirée fut brillante; quelques amateurs chantèrent avec un +véritable talent. Mademoiselle de P. exécuta avec moi quelques morceaux +et la romance qui a été si long-temps en vogue: + + S'il est vrai que d'être deux[14] + +Bouffé fit entendre de vieilles paroles sur lesquelles il avait fait une +nouvelle musique, et Garat chanta: + + Ô ma tendre musette, + +dont il s'était bien gardé de gâter la simplicité, et qu'il avait +rajeunie d'une manière ravissante, tant il est vrai que ce qui est bien +exécuté acquiert un nouveau prix. + +Mademoiselle de P. avait une charmante voix. Cette aimable personne, qui +n'a pas changé la lettre initiale de son nom en se mariant avec M. de +Portalis, dont j'ai beaucoup connu le père, cette aimable personne, +dis-je, est morte quelque temps après mon retour des pays étrangers, de +même que madame la princesse de Broglie (mademoiselle de Staël), si +bonne et si charmante, que j'avais vue souvent chez madame de Staël, sa +mère, à Clichy-la-Garenne. Ce sont deux pertes douloureuses pour ceux +qui ont eu le bonheur de les connaître, et je me suis souvent félicitée, +depuis mon retour, de n'avoir point cédé au désir de les revoir: les +regrets sont plus vifs, lorsqu'on se rapproche des personnes que l'on a +connues et aimées dans leur jeunesse. + + + + +VIII + +Les proscriptions.--La momie.--M. Pallier, membre du conseil des +Cinq-Cents.--Fouché et un proscrit.--Le journal en vaudevilles.--La +machine infernale.--Le projet de Moreau.--Pichegru.--Georges +Cadoudal.--Sa ressemblance avec Michot.--Anecdotes.--Mort de Julie +Talma. + + +Le temps qui succéda à cette époque ne fut plus pour moi, comme pour +beaucoup de femmes d'alors, qu'un besoin de ressaisir la vie. Notre +première jeunesse s'était écoulée au milieu des craintes et des alarmes. +À peine avions-nous entrevu le monde en 1788, qu'une scène nouvelle +s'était offerte à nous et avait amené tous les malheurs qui en furent la +suite. + +Cet état violent eût voulu du repos comme après une longue maladie; +mais, semblables aux convalescents qui abusent de la santé lorsqu'elle +leur revient, on se livrait avec fureur au tourbillon du monde qui vous +entraînait; on usait du temps, comme s'il eût dû nous échapper encore. +Les modes les plus extravagantes, les bals, les fêtes champêtres, +mettaient la vie dans un danger d'une autre espèce. L'excès du plaisir +est souvent plus dangereux que l'excès de la douleur: il faut du courage +pour supporter l'un; l'autre est un abandon sans calcul qui nous +subjugue. Ces modes, ces fêtes, contribuèrent à tuer plus d'une jeune +folle. Ce genre de mort était plus gai; mais il n'était pas moins +prompt, et les résultats étaient les mêmes pour ceux qui les +regrettaient. + +Tout ce qui se passa pendant ce temps rentre dans le cours ordinaire des +choses. Nous avions cependant encore de loin en loin quelques-uns de ces +événements remarquables qui suivent les orages des révolutions, lorsque +les gouvernements ne sont pas encore bien affermis sur leurs bases, et +que les partis ne sont pas calmés. Mais ces orages passaient au-dessus +de nos têtes sans atteindre la multitude, et ne tombaient que sur des +personnages placés au haut de l'échelle sociale. Il n'était guère dans +la nature des femmes de s'occuper de ces événements, à moins qu'ils ne +touchassent leur famille ou leurs amis. + +Ne me mêlant guère de la politique, je ne dirai pas grand chose du 18 +fructidor. Comme nous sortions à peine d'une révolution, on s'effrayait +de tout ce qui pouvait y ramener. C'étaient des proscriptions d'un autre +genre, qui atteignaient des personnes auxquelles on s'intéressait, ou +tombaient sur des hommes d'un nom marquant; il n'en fallait pas +davantage pour alarmer ceux qui n'en voyaient que les résultats, sans en +connaître positivement les causes. Plusieurs des proscrits qui eurent le +temps de se cacher échappèrent à la déportation. M. Millin, chez qui +j'allais fréquemment, avait recueilli dans sa maison un député proscrit, +de ses amis, nommé Pallier; nous passions nos soirées à jouer ou à +causer, et lorsqu'on entendait sonner, on faisait entrer M. Pallier dans +une boîte à momie, qui était dans un coin de la bibliothèque; alors il +me faisait une peur horrible, car il avait véritablement l'air de la +momie dont il tenait la place. + +Ce pauvre M. Pallier était bien l'être le plus inoffensif, et je ne sais +vraiment ce qui lui avait valu les honneurs de la proscription. +Plusieurs journalistes furent arrêtés; d'autres prirent la fuite et +furent jugés par contumace. J'en connaissais un qui n'avait pas quitté +Paris et qui n'avait pris d'autres précautions que de changer ses +cheveux noirs contre une perruque blonde. Comme il avait la peau très +brune, cela lui changeait entièrement la figure. C'était une espèce +d'original qui, lorsqu'il passait la nuit devant une sentinelle qui lui +criait: «Qui vive!» répondait: «Contumace!» Il se mettait, à +l'Opéra-Comique, à côté de la loge de Fouché, alors ministre de la +police, et, malgré cette imprudence, il n'a jamais été inquiété: la +fortune couronne l'audace. + +Un jour cependant, ennuyé d'être obligé de se cacher, il va chez Fouché, +et demande à lui parler en particulier. + +--Je suis un tel, lui dit-il; cette existence d'oiseau de nuit m'est +insupportable et me fatigue; faites-moi arrêter ou rendez-moi ma +liberté. + +--Monsieur, lui dit le ministre furieux, voyez dans quelle position vous +me mettez; vous vous livrez à moi. Sortez, monsieur, sortez! + +--Où voulez-vous que j'aille? + +--Eh! allez au diable, mais sortez de chez moi, continua-t-il +impatienté. + +Il retourna chez lui et y demeura fort tranquille, sans que personne +s'en inquiétât. + +Mon mari l'aimait beaucoup, parce qu'il avait de l'esprit, qu'il était +fort amusant et d'un courage à toute épreuve. Il venait souvent dîner +avec nous dans le temps même de sa proscription. Tout à coup nous +cessâmes de le voir. Nous savions qu'il ne pouvait être arrêté, car on +n'aurait pas manqué de le dire. J'engageai mon mari à s'enquérir de lui +et à savoir s'il n'était pas malade. Ce même jour il le rencontra dans +la rue. + +--Pourquoi donc, lui dit Fusil, ne vous voit-on plus? + +--Ma foi, mon cher, je suis amoureux de votre femme; elle ne veut pas de +moi. Que voulez-vous que j'aille faire chez vous? + +Après les journées de St-Cloud, il fit un journal en vaudevilles qu'il +annonçait par ce couplet: + + Sitôt qu'on verra paraître + Le premier de Floréal, + Vous verrez aussi renaître + Les feuilles de ce journal. + +Le 18 brumaire vint ensuite changer la forme d'un gouvernement qu'on +estimait peu, et nous donna pour chef l'homme dont on admirait les +exploits et le génie. + +Nous ne vîmes, nous autres femmes un peu frivoles, que le côté le plus +gai des choses. Les applications que l'on fait au théâtre montrent +l'esprit public. Nous aimions mieux le chercher là qu'ailleurs. + +Je me rappelle par exemple que, le lendemain du 18 brumaire, on donnait +l'opéra des _Prétendus_, de Lemoine, et que les paroles du quatuor +furent saisies pour en faire une application qui se trouvait placée +d'une manière assez comique. + +Lorsque les amans commencèrent à dire: + + Victoire! victoire éclatante! + +on applaudit. + + C'est notre retraite qu'on chante, + +répondent les vieux prétendus. Les applaudissements redoublèrent, +surtout lorsqu'ils ajoutèrent: + + Mais attendez du moins que nous soyons partis. + +Quant à la machine infernale, + + Cette invention d'enfer + Avait un cercle de fer, + +comme le disait la complainte du 3 nivôse. Cet horrible événement +inspira un sentiment d'effroi unanime. Chacun voulait le lendemain avoir +couru les plus grands dangers en passant au moment même de l'explosion +dans la rue St-Nicaise. Je ne me vanterai point de mon courage dans +cette circonstance. J'étais fort paisible chez moi, ne me doutant de +rien. Assez de malheurs réels arrivèrent sans y joindre des récits +imaginaires. + +Bientôt après, le public eut à s'occuper d'autre chose. On peut se faire +une idée de la sensation que produisit le procès du général Moreau en +1804; je crois qu'il eût été dangereux de le condamner à mort. Il y +avait une grande fermentation dans Paris; les avenues du palais étaient +encombrées par la foule; et cette foule, parmi laquelle on voyait des +gens distingués, des militaires de tous grades, resta toute la nuit à +attendre les résultats du jugement. On se passait de bouche en bouche +les nouvelles qui arrivaient de l'intérieur du palais, et elles +parvenaient ainsi comme l'éclair jusqu'au point le plus éloigné. Cela +rappelait le jour de la mort de Mirabeau. + +Lorsqu'enfin l'on apprit que Moreau n'était condamné qu'à l'exil, on +respira plus librement; car il est à remarquer que, dans les jugements +auxquels on s'intéresse aussi vivement, ce n'est que la mort qu'on +appréhende; tout le zèle se calme dès que la vie est assurée, et +cependant il est des jugements qui sont plus cruels que la mort, car ils +flétrissent ou brisent l'existence: celui-là était du nombre. Quant à +Pichegru, il fut livré par un misérable dans lequel il avait mis sa +confiance; il a dû changer de nom, car on n'en a jamais entendu parler +depuis; il n'aurait pu reparaître sans inspirer l'horreur qu'on éprouve +pour un dénonciateur. + +On sait quelle fut la fin de Pichegru: on le trouva étranglé dans sa +prison. Plusieurs versions ont été faites à ce sujet. Quant à Georges +Cadoudal, on ne parlait que de la manière adroite dont il s'était +soustrait aux recherches pendant si long-temps, des différents +travestissements qu'il avait employés; de ses réponses au tribunal, qui +étaient parfois si comiques; de l'indignation qu'il témoignait au nom +d'assassin. + +«Je suis un conspirateur, disait-il, mais non un vil assassin. J'ai pu +maintes et maintes fois tuer votre empereur; je voulais le combattre et +non le frapper en lâche.» + +Et il rappelait les diverses circonstances où il s'était rencontré près +de Napoléon, sous quel déguisement il était alors, tantôt en feutier, +tantôt portant quelques charges sur les épaules; il ne compromettait +personne, ne disait jamais un mot qu'on pût interpréter contre +quelqu'un. + +Il fut très comique le jour où l'on vint déclarer au tribunal que +Pichegru s'était étranglé dans sa prison; l'interrogatoire et l'audience +terminés, il allait être reconduit par les gardes, lorsqu'il revint sur +ses pas et dit au président: + +»Je vous préviens, messieurs, que, si l'on me trouve étranglé, ce ne +sera pas moi qui aurai pris cette peine.» + +Les femmes aiment à trouver dans un homme un grand caractère, et +lorsqu'un accusé se défend aussi noblement que le fit Georges, il ne +peut manquer de les intéresser. Aussi espérions-nous, connaissant la +générosité de l'empereur, qu'il lui accorderait sa grâce. Cet accusé +avait souvent répété, lorsqu'on lui en donnait l'espoir: + +»Je ne la demanderai pas, je ne ferai aucune démarche pour racheter ma +vie, mais si votre empereur me l'accorde, je le dis du fond du coeur, je +n'entreprendrai jamais rien ni ne tremperai dans aucun complot contre la +sienne.» + +Il y avait une ressemblance extraordinaire entre lui et Michot. Elle +était telle que, lorsqu'on cherchait Georges, Michot fut arrêté et +conduit, par une patrouille, au corps-de-garde, où il fut bientôt +reconnu et mis en liberté. + +Le commencement de ce siècle fut fatal à cette excellente madame Talma; +elle perdit un de ses fils. Je n'essaierai pas de peindre sa douleur: il +est des malheurs qui renouvellent des souvenirs trop cruels. +Mademoiselle Contat, dont elle était restée l'amie, l'emmena à sa +campagne d'Ivry. Elle y demeura assez long-temps, et elle commençait à +reprendre quelque calme, lorsque son second fils tomba malade. La +frayeur de cette tendre mère fut extrême; elle tremblait de le perdre +comme le premier, d'autant plus qu'on le croyait attaqué de la poitrine. +Julie l'emmena en Suisse, espérant que le climat le rétablirait. Ce fut +là que ce fils mourut et qu'elle gagna sa maladie. C'était sans doute +son plus cher désir; car, sans cesse penchée sur lui, respirant son +haleine, elle ne pouvait manquer d'y puiser la mort. + +De retour à Paris, sa douleur s'était changée en une espèce +d'anéantissement. Lorsqu'on cherchait à la distraire de cette +continuelle rêverie: + +--Je pense à Félix, disait-elle. + +Une autre fois: + +--Je pense à Alexis. + +--Mais vous vous tuez! + +--Non, cela me fait plaisir. + +Elle avait une si intime conviction qu'elle devait bientôt rejoindre ses +enfans, qu'elle ne les regrettait plus. Talma la voyait aussi souvent +que ses occupations le lui permettaient. Un jour qu'elle paraissait plus +tranquille, elle lui dit: + +--Voulez-vous venir dîner avec moi jeudi prochain, cela me fera grand +plaisir? + +--Jeudi, je ne le peux, mais lundi pour sûr. + +--Eh bien! lundi. + +Ils se quittèrent avec une sorte d'émotion, et malgré sa faiblesse, elle +l'accompagna aussi loin qu'elle le put voir. Il retourna plusieurs fois +la tête et lui fit un dernier adieu de la main. Fidèle à sa promesse, il +revint le lundi; mais quels furent son effroi et sa stupeur en trouvant +le cercueil de cette pauvre femme sous la porte cochère. Il fut +tellement frappé de cette mort si prompte, qu'il tomba dans une espèce +de spleen. Il ne pouvait se dissimuler qu'il était la première cause de +sa mort. + +Elle mourut en 1805. Je n'étais pas à Paris. J'en éprouvai bien du +regret, car c'était une amie comme on n'en rencontre pas deux fois dans +le cours d'une longue vie. + + + + +IX + +M. Audras, homme de confiance de M. de Talleyrand.--Son originalité.--Le +vieux Durand.--Un départ pour l'étranger.--Mayence.--Francfort.--Le +général Augereau.--M. Haüy.--Mon oncle et ma tante. + + +Je rencontrais souvent la marquise de la Maisonfort chez madame de P...; +c'était une charmante personne. Son mari avait émigré en 1791. Comme la +plus grande partie de la fortune venait de la marquise, elle était +demeurée en France pour conserver ses propriétés. M. de la Maisonfort +était au service du duc de Brunswick; c'était en qualité d'envoyé de +cette cour qu'il était en Russie. + +Lorsque je dus partir pour aller dans ce pays, la marquise me dit +qu'elle me donnerait une lettre pour son mari. + +--C'est un galant chevalier, ajouta-t-elle, toutes les dames se +l'arrachent; il pourra vous être utile auprès d'elles. + +Elle me conseilla en même temps d'emporter le plus de lettres de +recommandation que je pourrais m'en procurer, chose indispensable +lorsqu'on voyage à l'étranger. + +Je rencontrais souvent dans la société une espère d'original qui y était +très recherché, M. Audras. + +C'était un gros homme d'assez peu d'apparence et auquel l'on n'aurait +certainement pas pris garde, si l'on n'eût su d'avance qu'il était l'ami +de M. de Talleyrand, et la personne en laquelle il avait le plus de +confiance, et qui faisait toutes ses affaires. M. Audras était l'homme +le plus fantasque du monde, ne se gênant pour personne et s'embarrassant +fort peu, lorsqu'il était dans un salon, de plaire ou de déplaire; il +laissait apercevoir sans se gêner tout l'ennui que lui causait tel ou +tel personnage; alors il se retirait dans un coin, s'étendait sur un +canapé, et appelait à lui ceux avec lesquels il voulait causer. Il était +d'une franchise souvent peu polie, mois on lui passait tout. C'est à ces +caractères-là que l'on accorde ce privilège, tandis que l'on est +exigeant et susceptible pour les autres. Il m'avait prise dans une sorte +d'affection, sauf à dire souvent devant moi qu'il détestait les femmes +maigres; mais comme il était d'un embonpoint assez disgracieux, je lui +rendais ses aimables observations par des contrastes. + +«--Je le crois bien, lui disais-je, par la même raison je n'aime pas les +gros hommes, surtout lorsqu'ils sont mal faits et impolis.» + +Alors il se mettait à rire. Il aimait assez qu'on lui répondît, et il ne +s'en fâchait jamais. + +Une fois sa brusquerie et son originalité acceptées, il ne manquait pas +de succès, car il était fort amusant. On recherchait son approbation et +sa franche amitié qu'il n'accordait pas du reste facilement. Nous étions +toujours lui et moi en guerre ouverte; comme je l'ai déjà dit, il +m'aimait assez, parce que je n'avais pas peur de lui, et que j'étais +toujours prompte à la réplique. + +«--Je me tiens sur la défensive, lui disais-je, je n'attaque pas; mais +je ne me laisse point attaquer. Il me provoquait et ne faisait que rire +d'une réponse piquante. Nous nous quittions quelquefois brouillés; mais +c'était moi qui boudais. Le lendemain, il m'écrivait une lettre +charmante, pleine de grâce et de finesse. On était vraiment surpris +qu'un esprit aussi aimable parfois pût se trouver sous une semblable +enveloppe. Aussi lui disais-je que j'étais persuadée qu'il était sous +l'influence d'une mauvaise petite fée qui nous le rendrait un jour sous +sa forme première.» + +Comme je devais séjourner quelque temps à Hambourg, où j'avais des +affaires à terminer avant de m'embarquer, M. Audras me dit qu'il +m'adresserait à quelqu'un qui pourrait m'être fort utile; cela me fit +d'autant plus de plaisir que je ne connaissais personne dans cette +ville, et que des recommandations sont chose indispensable à l'étranger. +La veille de mon départ il vint me voir et me faire ses adieux. + +--M'apportez-vous votre lettre pour Hambourg? lui dis-je. + +--Une lettre? + +--Oui. + +--Ah! c'est inutile, vous demanderez le vieux Durand. + +--Mais où, et dans quel quartier de la ville loge-t-il. Donnez-moi du +moins son adresse et un mot qui lui annonce que je viens de votre part. + +--Cela n'est pas nécessaire; demandez, comme je vous le dis, le vieux +Durand. + +Je crus que c'était une de ces lubies comme il lui en prenait souvent; +je n'insistai pas davantage, et je n'y pensai plus. + +Jusqu'à cette époque, je n'avais quitté la France que pour le voyage que +j'avais fait en Belgique: c'était un précédent peu encourageant. Je ne +partais point en touriste pour décrire les sites, les paysages, le ciel +bleu et les arbres verts; assez d'autres l'ont fait avant moi en style +pittoresque et élégant. Je ne dirai donc que les incidents et les +événements qui se rencontrèrent sur mon chemin. Je voyageais comme une +artiste, allant chercher la fortune, ou tout au moins l'aisance que +j'avais perdue et que j'espérais retrouver ailleurs: léger bagage que +l'espérance! quand la moindre circonstance peut influer sur votre +destinée et sur les talents que vous allez exploiter. Aussi mes +descriptions seront-elles moins poétiques que celles de nos aimables +touristes. Je tâcherai de remplacer les tableaux par la réalité, si voir +c'est savoir, comme le dit un vieil adage. + +Je commencerai donc par Mayence et Francfort. Je passai le magnifique +pont placé sur le Rhin, ce beau fleuve dont les bords fleuris sont si +admirables en été, et les glaces si effrayantes en hiver! surtout +lorsqu'il faut les traverser dans un frêle esquif, et qu'il faut +éloigner les glaçons avec des pieux ferrés pour les empêcher de fondre +sur votre barque, et de vous engloutir. + +À cette époque les chemins étaient presqu'impraticables en Allemagne. +Lorsqu'on n'avait point de voiture, on était obligé de se servir de +celles que l'on décorait du nom d'_extra-poste_. Ce n'étaient la plupart +du temps que de mauvaises charrettes, sur lesquelles on plaçait un banc +à dossier. Ces voitures entièrement découvertes ne vous mettaient à +l'abri ni de la pluie ni du soleil. On m'avait prévenue à Mayence de +tous les désagréments de ce voyage; mais la réalité surpassa mon +attente. + +Lorsque je fus au moment d'entrer à Francfort, sur cette abominable +charrette, plutôt faite pour transporter du fumier que des créatures +humaines, j'eus un moment de désespoir! Il me semblait que tout le monde +allait regarder mon entrée comme une chose extraordinaire; que je ne +pourrais jamais marcher dans cette charmante ville, aux rues si larges +et décorées de si belles maisons et de si beaux magasins, sons être +reconnue pour la _dame à la charrette_; que chacun allait me montrer au +doigt et qu'on ne voudrait me recevoir dans aucun hôtel. Les femmes sont +étranges dans la jeunesse, elles croient qu'elles ne peuvent paraître +nulle part, sans qu'on s'occupe d'elles et qu'elles ne fassent une sorte +de sensation, soit en bien, soit en mal, mais elles ne peuvent se +résigner à passer inaperçues. + +J'arrivai à la porte de l'hôtel d'Angleterre, sans que le flegme +germanique en fût troublé le moins du monde; personne ne prit garde à +moi, et je fus aussi bien reçue par le maître que si je fusse venue en +berline; je dirai même qu'il me fit payer tout aussi cher. + +Lorsque je fus installée, reposée de cette horrible fatigue, je me fis +conduire chez mon oncle qui avait quitte le duché de Deux-Ponts depuis +l'entrée de l'armée française. + +Mon oncle, qui ne m'avait vue que dans mon enfance, m'accueillit avec +bonté. Depuis qu'il avait quitté les Deux-Ponts et perdu sa fortune, il +s'était établi à Francfort, où il donnait des leçons de mathématiques, +et ma tante, excellente musicienne, élève des grands maîtres de l'école +allemande, donnait des leçons de chant. Ils jouissaient d'une grande +considération et faisaient fort bien leurs affaires, mais ils n'en +regrettaient pas moins leur duché, car ce n'était plus la manière de +vivre à laquelle ils étaient accoutumés. + +Ils me conduisirent au Casino, où se réunit toute la société élégante de +Francfort; c'est dans cette belle salle que se donnent les concerts. +Comme je n'avais avec moi que des toilettes de voyage, et qu'en 1806 on +portait des robes à demi-queue, même en négligé, je me mis dans un +endroit retiré, pour n'être pas remarquée, ce qui arrive presque +toujours lorsque l'on voit une étrangère, venant de Paris surtout. + +J'entendis tout à coup un bruit sourd causé par l'entrée du général +Augereau, qui était alors comme vice-roi de Francfort. Il était suivi de +son brillant état-major, composé de jeunes gens des grandes familles. +Leur éducation et leurs manières contrastaient beaucoup avec celles de +leur chef; mais c'était une espèce de coquetterie de nos généraux de +l'empire de s'entourer ainsi; leur haute réputation militaire couvrait +suffisamment ce qui manquait à l'éducation privée de quelques-uns +d'entre eux. + +Après le premier intermède, on se leva, et le général, m'ayant aperçue, +me reconnut et enjamba les bancs pour venir à moi. + +--Comment, madame, me dit-il, vous êtes à Francfort, et vous ne m'avez +pas fait l'honneur de venir me voir? + +Je m'excusai sur le peu de temps que j'avais à rester dans cette ville, +où je n'étais demeurée que pour ma famille. + +--Je ne me paie point de cette raison, et j'espère bien que j'aurai +l'avantage de vous avoir demain à dîner, ainsi que monsieur et madame +Fleury. + +Je m'excusai encore sur ma toilette de voyageuse; mais il n'en tint +compte, et comme sa superbe habitation était à quelques milles de la +ville, il me demanda la permission de m'envoyer chercher. Mon oncle me +fit signe d'accepter; quant à ma tante, pour rien au monde elle ne +voulut m'accompagner: elle avait en horreur tous ces militaires qui +étaient venus ravager son duché des Deux-Ponts, et elle les confondait +tous dans le même anathème. M. Fleury ne les aimait pas trop non plus; +mais il ne voulut pas me laisser aller seule, pour la première fois du +moins. Il vint donc le lendemain à mon hôtel d'Angleterre, et bientôt +nous vîmes arriver un superbe landau à quatre chevaux, et deux jeunes +aides-de-camp à cheval, qui venaient nous chercher. Nous brûlions le +pavé; tous les chapeaux se levaient à notre passage. Je riais en +moi-même, en pensant que c'était au landau du général que s'adressaient +ces honneurs, et je comparais cette course triomphale avec la charrette +dans laquelle j'avais fait mon entrée à Francfort. Jeu bizarre de la +fortune! Nous trouvâmes chez le général des ambassadeurs et tous les +grands dignitaires du pays; mais celui que nous fûmes charmés de +rencontrer parmi eux, fut M. Haüy, l'instituteur des aveugles, qui +allait en Russie, où il était appelé par l'empereur Alexandre. C'était +un homme très remarquable. Mon oncle et lui étaient bien faits pour +s'apprécier, et, comme la femme de M. Haüy était avec lui, nous allions +ensemble chez le général, où je faisais de la musique presque tous les +soirs; car, parmi ces messieurs, il y avait d'excellents amateurs. + +Je quittai ces bons parents, que j'avais si peu connus, au moment où +j'étais d'âge à les apprécier et lorsqu'ils venaient de me revoir avec +tant d'intérêt. + + + + +X + +Mon arrivée à Hambourg.--Le vieux Durand.--M. de Bourienne.--Les émigrés +français, commerçants à Hambourg.--Mon arrivée à Saint-Pétersbourg.--Le +marquis de la Maisonfort.--La princesse Serge Galitzine.--La princesse +Nathalie Kourakine.--Le comte Théodore Golofkine. + + +Arrivée à Hambourg, quelques Français de ma connaissance vinrent me +voir. C'étaient des émigrés qui s'étaient faits négociants. + +--Comment, me dit-on, n'avez-vous pas demandé des lettres de +recommandation, il n'y a pas de pays où l'on en ait plus besoin. + +--Je ne connaissais personne, répondis-je, qui pût m'en donner, excepté +M. Audras. + +--M. Audras! celui qui fait toutes les affaires de M. Talleyrand? + +--Justement! + +--Eh bien! c'était lui qui pouvait vous être le plus utile ici. + +--Mais ne savez-vous donc pas que c'est un original! il se met dans la +tête des lubies dont on ne peut jamais le faire départir. Savez-vous ce +qu'il m'a dit lorsque je l'ai prié de m'adresser à quelqu'un?--Vous +demanderez le vieux Durand. L'on m'aurait prise pour une folle comme M. +Audras. + +--Le vieux Durand! mais c'est ce qu'il vous faut, il peut tout ici. +C'est la plus belle connaissance qu'il ait pu vous donner. Un +millionnaire, un homme excellent d'ailleurs, et qui jouit de la plus +grande considération. Il est l'ami intime de M. Audras. + +--Il me suffira de demander le vieux Durand et il ne se fâchera pas? + +--Mais non. + +--Il paraît que ce nom est aussi puissant à Hambourg, que celui +d'Ilbondokani, du _Calife de Bagdad_. + +Le lendemain je fus chez le vieux Durand, qui me reçut parfaitement; il +me rendit tous les services dont j'eus besoin, et m'aplanit toutes les +difficultés qui se présentèrent sur mon chemin. + +Son abord n'était pas imposant: il avait l'air d'un ancien drapier de la +rue Saint-Denis, retiré du commerce. Il allait toujours à pied, un +parapluie sous le bras, mais il avait une voiture pour ses amis et pour +les dames qui lui faisaient l'_honneur_ de venir dîner chez lui (comme +il me le dit fort obligeamment). Il recevait tout ce qu'il y avait de +personnes marquantes à Hambourg. Je dînai chez lui avec M. de Bourienne, +qui paraissait avoir de l'humeur contre le gouvernement français, +quoiqu'il fût au service de la France. + +--Les artistes quittent la France pour l'étranger, me dit-il, cela ne +prouve pas qu'ils y soient heureux. + +--Cela prouve aussi qu'ils sont trop nombreux et qu'ils ne peuvent pas +tous être au premier rang, lui répondis-je. + +Le vieux Durand recevait tous les émigrés qui lui étaient recommandés. +Ceux que je rencontrai à l'étranger avaient changé d'état, souvent d'une +manière fort bizarre. Un maistre-de-camp était marchand de vin, un +colonel tenait un café, d'autres faisaient ce qu'on appelait des +affaires. Le marquis d'Osmont, ambassadeur à Londres, nous à raconté +qu'il ne faisait pas d'autre industrie que de raccommoder des +parapluies. + +Je vis chez le vieux Durand un chevalier de Saint-Louis, homme fort +aimable, dont M. Durand faisait grand cas. Il voyageait pour des +affaires de commerce, et connaissait parfaitement la Russie. On m'assura +un passage sur le vaisseau à bord duquel il devait partir, et l'on me +recommanda particulièrement à ses soins. + +Je souffris beaucoup dans le voyage. Enfin, après bien des fatigues, +j'arrivai à Saint-Pétersbourg. J'apportais de Paris les plus élégantes +toilettes, les modes les plus nouvelles. Qui aurait dit, en voyant cette +belle dame descendre de voiture, parée d'un châle de cachemire, d'un +voile d'Angleterre sur un très beau chapeau de paille d'Italie[15], que +le joli petit sac qu'elle tenait à la main renfermait toute sa +fortune... Vingt ducats de Hollande, à huit cent lieues de mon pays, de +ma famille, de mes amis, et dans une ville où je ne connaissais +personne; car celles auxquelles j'étais recommandée étaient dans leurs +terres ou en voyage. + +Je ne perdis pas courage. Je me rappelai qu'en partant de Paris, une +dame m'avait priée de me charger d'une lettre pour sa soeur, marchande de +mode sur la perspective de Newsky. Je pensai qu'elle pourrait peut-être +me donner les renseignements dont j'avais besoin. Comme j'étais dans ce +moment sur le canal de la Moïka, et qu'il fallait le traverser en +bateau, je renvoyai ma voiture. Je réfléchissais à la manière dont je +m'y prendrais pour me faire comprendre de ces mariniers, lorsqu'un +monsieur qui m'examinait fort attentivement m'offrit ses services. + +C'était le docteur Legros, excellent chirurgien, et, de plus, homme +d'esprit, ce qui ne gâte rien. Nous avons ri souvent de notre première +rencontre _sur les bords escarpés de la Moïka_. Il me conduisit chez +cette dame qui m'accueillit comme une bonne compatriote, et m'offrit ses +services. + +Elle me combla de prévenances et m'apprit que M. de la Maisonfort était +en ville. Je lui écrivis pour le prévenir que j'avais une lettre pour +lui. + +Comme j'avais donné mon adresse chez une marchande de modes, il pensa +que j'étais venue à Saint-Pétersbourg pour être demoiselle de magasin; +il ne crut donc pas devoir agir avec beaucoup de cérémonie. Quoique M. +de la Maisonfort ne fût plus jeune, c'était encore un de ces charmants +Français de l'ancien régime, de ces caractères légers à la Bièvre; il +passait pour un homme d'esprit, et il avait fait quelques mauvaises +pièces et de jolies chansons. Il arriva le lendemain, et s'annonça d'une +manière assez bruyante. Étant à broder dans une pièce voisine du +magasin, j'entendis qu'il disait: + +«--Une dame qui doit me remettre une lettre, elle aurait bien pu me +l'envoyer. Où donc est-elle, cette dame?» + +Je me levai pour le recevoir, et lui dis avec beaucoup de dignité: + +«--Cette lettre est de madame de la Maisonfort, monsieur le marquis; +comme il n'y est question que de moi, j'ai dû vous la remettre +moi-même.» + +Madame de la Maisonfort faisait de moi un éloge que la modestie +m'empêche de répéter, mais qui produisit sur son mari une métamorphose +complète. + +--Je suis trop heureux, madame, que la marquise de la Maisonfort m'ait +procuré l'avantage de pouvoir faire quelque chose pour une personne à +laquelle elle s'intéresse aussi vivement. Je suis assez répandu dans la +société russe pour pouvoir vous y être utile. + +M. de la Maisonfort me quitta en me disant qu'il allait réfléchir à ce +qui pourrait me convenir le mieux.--J'aurai l'honneur de vous revoir +dans quelques jours, ajouta-t-il. + +Il revint en effet; il avait parlé de moi à la maréchale Koutouzoff, à +la princesse Nathalie Kourakine, mais surtout à la princesse Serge G... +C'était sur elle qu'il réunissait tous ses projets pour moi. Elle avait +témoigné un grand désir de me connaître, d'après ce que lui avait dit M. +de la Maisonfort. Il vint donc me prendre le lendemain pour me conduire +à la Carpofka, maison de campagne de la princesse, à quelques verstes de +la ville. + +--C'est une charmante personne, me dit-il, chemin faisant, fort +instruite, qui a beaucoup voyagé, une personne d'un grand nom; mais elle +a quelque chose d'original; elle ne fait rien comme une autre, et +rarement on la voit dans le jour. On se réunit chez elle à minuit, on +soupe à deux ou trois heures du matin, et l'on ne se sépare qu'au grand +jour. + +Nous fûmes reçus par la comtesse Wraschka, dame polonaise qui demeurait +avec elle: c'était une personne charmante, remplie de grâce, et +possédant des talents d'agrément. + +Après le déjeuner elle me fit voir le jardin et de jolis kiosques placés +sur les îles. Cette campagne était ravissante, comme toutes celles des +alentours de Saint-Pétersbourg. M. de la Maisonfort était retourné en +ville. La princesse, en ma faveur, descendit un peu plus tôt que de +coutume. Je trouvai que le portrait qu'on m'avait fait d'elle n'était +pas flatté. Ses beaux cheveux d'un noir d'ébène, si soyeux et si fins, +tombaient en boucles sur un cou bien arrondi; sa figure était pleine de +charme et d'expression; il y avait un mol abandon dans sa taille et dans +sa démarche, qui n'était pas sans grâce; et lorsqu'elle levait ses +grands yeux noirs, on retrouvait cet air inspiré que lui a donné Gérard +dans un de ses beaux tableaux où il l'a représentée. + +Lorsque je la vis arriver au jardin, elle était vêtue de mousseline de +l'Inde qui se drapait élégamment autour d'elle. Dans aucun temps sa mise +n'a été semblable à celle des autres femmes; mais, jeune et belle comme +elle l'était alors, cette simplicité des statues antiques lui seyait à +merveille. Elle m'adressa les choses les plus obligeantes et m'engagea à +venir tous les jours. + +--Je ne sais pas encore, me dit-elle, si je passerai l'hiver à +Saint-Pétersbourg; j'ai le projet d'aller en Grèce et à Constantinople. +Aimeriez-vous à faire ce voyage? + +Je l'assurai que j'en serais enchantée, et qu'il me serait extrêmement +agréable. La princesse se retira chez elle, car elle paraissait rarement +à dîner, et je restai avec madame Wraschka. La promenade, la lecture et +la causerie nous occupèrent jusqu'au moment où le monde commença à +arriver. Nous étions dans un cabinet d'étude donnant sur le jardin; une +petite bibliothèque, des portefeuilles, des gravures, une multitude +d'instruments de musique auxquels la princesse ne touchait presque +jamais, et quelques corbeilles de fleurs, en faisaient l'ornement. Elle +ne pinçait de la harpe ou de la guitare que lorsqu'elle était seule; +elle n'en faisait jamais jouir les autres. + +Le prince d'E... nous a raconté que, pendant une saison de Toeplitz, où +était la princesse, on l'avait vainement sollicitée de chanter la _Belle +de Scio_; qu'on s'était mis à ses genoux, qu'on avait employé toutes les +séductions sans pouvoir rien obtenir; mais que, quand tout le monde se +fut retiré, et qu'elle supposa qu'on était enseveli dans un profond +sommeil, elle ouvrit ses fenêtres, prit sa harpe, et se mit à chanter +non-seulement le morceau pour lequel on l'avait vainement sollicitée, +mais une foule d'autres, et finit par réveiller tous ses voisins. + +La princesse ne parut que lorsque tout le monde fut rassemblé. On servit +des mousses de chocolat, des fruits glacés. On se répandit çà et là dans +les jardins, au bord des îles. Nous étions alors en juin, le plus joli +mois de l'année en Russie, et où il n'y a pas de nuits, le soleil se +couchant vers dix heures et demie du soir, le crépuscule commençant à +minuit. + +Lorsque M. de la Maisonfort, qui était revenu, me ramena en ville, il +faisait grand jour. Il fut convenu que dorénavant on m'enverrait une +voiture pour me conduire chez ces dames. + +Ce fut chez elles que je rencontrai cette charmante princesse Nathalie +Kourakine, et le comte Théodore Golofkine, qu'on aimait tant à Paris, et +qui ont fait le charme de la société, pendant leur séjour en France. +Comme ils recherchaient les artistes et les gens de lettres, on les +rencontrait souvent aux soirées du madame Lebrun-Vigée et du peintre +Gérard. Ils avaient l'un et l'autre des talents que l'on ne trouve pas +toujours chez les personnes du grand monde. La princesse Nathalie était +excellente musicienne, composait de fort jolies romances et jouait de +plusieurs instruments. Le comte était littérateur agréable, et dessinait +très bien pour un amateur. Il avait été ambassadeur à Naples, et parlait +parfaitement l'italien. + +Il avait la réputation de dire rarement la vérité; mais ses mensonges +étaient si spirituellement racontés, qu'on ne pouvait lui en vouloir +d'improviser des romans comme tant d'autres en composent avec la plume, +et qui souvent ne sont pas aussi amusants. + +Lorsque je vis pour la première fois le comte Théodore Golofkine, je le +pris pour un Français. Il m'a assuré depuis qu'il en avait été +extrêmement flatté. Le fait est que, connaissant alors peu de Russes, je +ne m'étais pas aperçue que la plupart s'énoncent avec grâce, facilité, +et qu'ils parlent notre langue avec beaucoup de pureté. Mais la petite +gloriole et l'amour du pays font que l'on est toujours tenté de +s'approprier ce que l'on trouve de remarquable chez les autres. Je +voyais souvent le comte Théodore pendant mon séjour à Pétersbourg, et +lorsqu'il vint à Moscou j'étais depuis long-temps admise dans la maison +de sa femme, la comtesse Golofkine, ce qui me mit à même d'apprécier +mieux encore les qualités aimables de son mari. + + + + +XI + +Saint-Pétersbourg.--La musique de cors russes.--La fête de +Péterhoff.--Détails.--La nappe d'eau.--Les costumes.--La Niouka.--Les +plaisirs de l'hiver.--Les Glaces.--La foire de Noël.--Le froid en +Russie.--Les parties de traîneaux.--Les émigrés.--Madame de Staël. + + +L'année 1806, que je passai à Saint-Pétersbourg, fut pour moi un temps +d'enchantement, et j'en jouissais comme si j'eusse prévu qu'il ne devait +pas avoir une longue durée; tant il est dans notre nature de n'éprouver +un bonheur qu'avec la crainte de le perdre. + +Saint-Pétersbourg est une magnifique cité, et tout y annonce la +richesse: c'est le séjour de la cour. Tous les agréments y sont réunis, +et les modes les plus nouvelles y arrivent en dix jours. Les spectacles +sont splendides et les salles magnifiques; les danseurs français, les +chanteurs allemands et italiens viennent y apporter le tribut de leurs +talents. Cette ville renferme les plus beaux monuments, et les quais de +granit qui bordent la Néva ont un aspect grandiose. La place où +Pierre-le-Grand gravit un rocher[16], l'Amirauté, les ponts jetés sur la +Néva, le palais de marbre, la grille du Jardin d'été, sont si +remarquables, que je ne pouvais me lasser de parcourir cette superbe +ville, la plus extraordinaire et la plus belle que j'aie rencontrée dans +les pays étrangers. + +Comme chaque chose était nouvelle pour moi, on se plaisait à me montrer +tout ce qui pouvait m'intéresser. + +Le mois de juin n'ayant presque pas de nuits, ainsi que l'ai déjà dit, +les promenades sur la Néva, dans des gondoles à la vénitienne, avaient +un charme qui échappe aux détails, car il faut l'avoir éprouvé pour le +comprendre. + +Comment peindre cette atmosphère si pure, ce calme, ce paysage qu'on +entrevoit à la lueur du crépuscule, comme à travers une gaze légère; +cette musique de cors, particulière à la Russie, dont l'harmonie, qui +s'entend de loin sur l'eau, semble venir du ciel. + +Quarante musiciens ont chacun un tube plus ou moins long, qui donne le +ton le plus grave ou le plus aigu, et tous les tons intermédiaires; mais +il ne peut en donner qu'un seul. Leur musique n'est pas notée, et cela +serait inutile, puisque le musicien peut ignorer et ignore souvent +quelle note il fait; il suffit que celui qui en est le chef compte ses +mesures bien ostensiblement: c'est là seulement ce qui guide le musicien +pour donner la note, lorsque son tour vient. + +La magie de cette musique est telle, qu'à une certaine distance on +n'imaginerait jamais une composition d'orchestre aussi bizarre. La +précision de ces musiciens est si grande qu'ils peuvent exécuter toute +sorte de musique. La musique de l'empereur Alexandre était de plus de +trois cents cors, celle du régiment des gardes était aussi fort belle. + +Bientôt arriva la fête de Péterhoff, qui a lieu au mois de juillet, et +dont j'entendais parler depuis long-temps. Cette fête, l'objet de la +curiosité de tous les étrangers, est une véritable féerie, où la nature +est venue en aide à l'art. Ces grottes, ces rochers, semblent appartenir +à une île enchantée, tant ils sont éclairés d'une manière savante par +des lampions que l'on n'aperçoit pas, et dont la lumière fait +scintiller, comme une cristallisation, l'eau qui jaillit de tous côtés, +et jusque dans les profondeurs de la grotte; mais ce que l'on ne peut +comparer à rien, c'est une nappe d'eau qui s'élance du haut d'un rocher +dons un canal, avec un bruit épouvantable, et forme une voûte sous +laquelle on peut passer sans se mouiller. L'illumination que l'on +aperçoit à travers cette nappe est d'un effet magique. Une musique de +cors russes, dispersée de différents côtés, et cachée par des arbustes, +laisse parvenir à l'oreille une harmonie douce et suave. + +Lorsque le temps le permet, on fait venir de Saint-Pétersbourg le corps +de ballets et les enfants de l'école de danse, habillés en nymphes, en +dryades, en faunes et en sylvains, pour compléter l'illusion. La cour +assiste toujours à cette fête, où l'on passe la nuit; on y est costumé +comme pour un bal, mais personne ne porte de masque. + +Ces costumes de caractère sont riches et élégants; le soir, on illumine +les bâtiments, ainsi que le château et le parc. + +Les personnes aisées louent une maison ou un logement pour une semaine; +car autrement il serait difficile de s'en procurer; c'est ce que +faisaient toujours les dames qui me menèrent à cette fête. Nous restâmes +deux jours, afin de voir tout en détail. + +Au temps de la moisson nous parcourions les campagnes avec la princesse +Kourakine, dont la conversation était si aimable, les connaissances si +étendues, et l'esprit rempli de poésie. Elle me faisait remarquer ces +costumes qui nous reportent aux beaux jours de la Grèce antique. En +apercevant au milieu d'un champ de blé les moissonneuses couvertes d'une +courte tunique de lin, attachée sous le sein avec une ceinture, les +cheveux séparés et les tresses pendantes; les hommes, vêtus de même, la +tunique serrée sur les reins par une ceinture de cuir, les jambes nues, +et des sandales aux pieds, faites d'écorce de bouleau, et rattachées par +des courroies, et les cheveux coupés en rond, on se serait cru dans les +champs de l'Arcadie. Les costumes en général ont une variété agréable, +et chaque classe en a un qui lui est particulier. Celui des marchandes +russes est riche, celui des jeunes filles est joli, celui des nourrices +est le plus élégant. Leur saraphane est d'une belle étoffe, ou de +velours, garnie de galons d'or. Leur bonnet a la forme d'un diadème; il +est couvert le plus souvent de pierreries et de perles fines, suivant la +fortune de ceux auxquels elles appartiennent; car on met un grand luxe à +les parer. Elles accompagnent toujours la mère à la promenade ou dans +ses visites, mais il y a une femme, que l'on nomme la nienka, qui suit +la nourrice et prend soin de l'enfant. Cette nienka reste attachée à la +famille, qui la regarde comme la véritable nourrice; elle conserve +toujours une grande influence sur les enfants, et possède toute leur +confiance, surtout près des jeunes demoiselles, qu'elle soigne jusqu'à +ce qu'elles aient une gouvernante. + +Vers la fin d'août, le temps commença à se refroidir. J'avais vu tout ce +qui peut exciter la curiosité d'une étrangère pendant l'été. Bientôt +vinrent les plaisirs de l'hiver. On ne peut se faire une idée de la +beauté de ces sites glacés sans les avoir vus, non pas au travers des +doubles croisées, mais dans les jardins, dans la campagne, sur les lacs, +dans les forêts qui semblent être de stuc, tant le givre en enveloppe la +moindre branche, et que le soleil fait scintiller comme des diamants et +des émeraudes. C'est surtout sur cette belle rivière de la Neva qu'il +fallait voir dans le temps dont je parle la foire de Noël. + +On pratique sur la Neva, lorsqu'elle est entièrement glacée, des allées +d'arbres de sapins, plantés à quelques pieds dans la glace; comme c'est +au fort de l'hiver, les provisions qui arrivent de toutes les parties +septentrionales de l'empire sont entièrement gelées, et se conservent +ainsi pendant plusieurs mois. + +L'un des carêmes russes finissant à cette époque, le peuple, qui les +observe régulièrement, cherche à se dédommager de la mauvaise chère +qu'il a faite. C'est dans ces allées pratiquées sur la glace que ces +provisions sont rangées. Les animaux de toute espèce y sont placés avec +symétrie; le nombre des boeufs, cochons, volailles, gibier, moutons, +daims, chevreuils, est considérable. Ils sont posés sur leurs pattes +dans ce parc d'une nouvelle espèce, et forment un coup-d'oeil fort +bizarre. Comme c'est un but de promenade, on voit à la file les plus +riches traîneaux, recouverts de belles fourrures; des voitures sur +patins, à quatre et même à six chevaux. + +Les plus grands seigneurs viennent par plaisir faire leurs emplettes à +cette foire, et il est assez commun de les voir revenir avec un boeuf ou +un cochon gelé, debout derrière la voiture comme un laquais, ou un coq +perché sur l'impériale. + +La perspective de Newsky est bordée de monde des deux côtés; les +domestiques portent des flambeaux devant, pour éclairer cette marche +triomphale, qui fait toujours beaucoup rire les spectateurs. «--Ah! +c'est le comte un tel, avec un veau, dit l'un.--C'est le prince un tel, +avec un mouton, dit l'autre.--La princesse a pris un boeuf.» Cela dure +une partie de la nuit. Les navires qui avoisinent cette foire sont +illuminés en verres de couleur: c'est la chose la plus originale à voir. + +* * * * * * + +Le froid n'est jamais dangereux; il faut seulement se prémunir contre +ses effets. Quelquefois les étrangers veulent braver les usages reçus et +se vêtissent comme dans les climats tempérés: ils sont souvent dupes de +cette petite gloriole, et paient la leçon un peu cher. Les appartements +sont ordinairement chauffés à douze ou quinze degrés réaumur, et la +chaleur ne varie pas. Les poêles, car on n'y connaît les cheminées que +comme un objet d'agrément, sont faits avec les fondements de la maison; +le tuyau circule dans la cheminée, de manière que la chaleur parcourt +beaucoup de chemin avant de sortir de l'appartement. Si l'on restait +enfermé pendant l'hiver, ce serait un printemps continuel. + +On souffre beaucoup moins du froid, en Russie, que dans les autres pays; +et si l'on n'apercevait pas à travers des fenêtres la neige, les +traîneaux et les mougicks (paysans) avec leur barbe couverte de glaçons, +rien ne rappellerait la saison où l'on se trouve. + +Au reste, cette saison n'est pas désagréable: le soleil est +ordinairement clair, le ciel pur, l'air calme. En se couvrant de +fourrures légères et chaudes, on a du plaisir à marcher. + +On fait des parties charmantes au clair de la lune, ou le matin, et l'on +va déjeuner à un but désigné. + +Vingt ou trente traîneaux partent ensemble, un en tête avec des +musiciens; je n'ai jamais pu comprendre comment leurs doigts ne gèlent +pas lorsqu'ils jouent. Il y a aussi des courses dans des traîneaux très +élégants, attelés de deux jolis chevaux. Le brillant de l'attelage +consiste à avoir un excellent trotteur dans les brancards, et un cheval +de côté, dont le cocher tient les rênes pour tourner sa tête en le +faisant aller au galop; souvent un postillon court à cheval pour faire +ranger les curieux. + +Les chevaux sont couverts d'une large housse qui empêche celui de côté +d'envoyer de la neige à la figure; il n'y a que la noblesse qui puisse +avoir des housses blanches, toutes les autres sont en couleur. + +Le comte Palphi, riche polonais, avait les siennes en cachemire blanc, +et la baguette qui les tient étendues était en or. + +J'ai souvent entendu demander comment les pauvres gens pouvaient se +garantir du froid dans un climat aussi rigoureux: d'abord, comme ils +appartiennent tous à un maître, il est dans l'obligation de pourvoir à +leurs besoins, et jamais on ne rencontre de mendiants. Ils ont tous un +état qu'ils exercent à leur compte, en payant la redevance à leurs +seigneurs. Les paysans ont dans leur hisbach un poêle en brique de la +même dimension que les poêles en faïence; ils se chauffent de la même +manière et sont tellement brûlants, qu'on ne peut tenir dans leur +chambre; d'autant plus qu'il y a une espèce de four constamment allumé, +dans lequel ils font leur pain et préparent leurs aliments: aussi +dit-on, d'une chambre trop chaude: «C'est comme un hisbach.» + +Les Russes passent d'une température à une autre, sans le moindre +danger; vous voyez les _dwarnick_ (les portiers des maisons) travailler +dans la cour, dégager la neige, en manche de chemise, et cependant ils +sortent d'une chambre où vous étoufferiez. Leurs travaux terminés, ils +remettent leur _tourloupe_ doublée de peau de mouton, et vont se coucher +sur le haut du poêle, qui est brûlant. + +Je n'étais que depuis un an à Saint-Pétersbourg, lorsque la guerre vint +changer tous mes projets; les étrangers durent se naturaliser ou quitter +le pays. La plupart, espérant que cette guerre ne serait pas de longue +durée, partirent, les uns pour Hambourg ou pour quelqu'autre pays voisin +de la Russie, d'autres retournèrent en France. Ceux qui étaient établis +depuis long-temps en Russie se naturalisèrent; les artistes seuls furent +exempts de cette mesure. + +Madame Philis était adorée à la cour; pour rien au monde on n'aurait +voulu se priver de son talent. Ce fut en sa faveur probablement que +cette mesure exceptionnelle fut prise pour les artistes. + +Madame Philis Andrieux a laissé une réputation trop bien établie pour +qu'il soit nécessaire d'entrer dans de grands détails sur ses premiers +essais; on sait avec quel bonheur elle a créé le rôle de Kaisie, dans le +_Calife de Bagdad_, de même que celui de la soubrette, de _ma Tante +Aurore_. Sa soeur, madame Bertin, actrice très remarquable, surtout dans +le genre dramatique, épousa en secondes noces Boïeldieu. + +Ce compositeur célèbre a fait en Russie une partie des jolis ouvrages +qu'il a rapportés en France, _les Voitures versées_, _la Jeune femme +colère_, _L'un pour l'autre_, _Télémaque_. C'est dans cette pièce +surtout que madame Bertin se montra supérieure dans le rôle de Calypso, +et madame Andrieux était pleine de grâce dans celui d'Eucharis, qu'elle +chantait à ravir. Il est fâcheux que ce sujet qui déjà avait été traité +à Paris, ait empêché l'auteur d'y faire connaître ce bel ouvrage. C'est +ce qui est arrivé aussi pour la _Cendrillon_ de Stebelt, dont la musique +était bien supérieure à colle qui a été exécutée à Paris. On se souvient +encore à Saint-Pétersbourg des acteurs qui composaient la comédie à +cette époque; Ducroisy, excellent financier; Dégligny, qui avait joué +les pères nobles au Théâtre-Français, et Calan, très bon comique; +Frogère était la charge de son beau-frère Dugazon, et plutôt farceur de +société que bon comédien. + +Tout le monde me conseilla de rentrer au théâtre; mais les emplois que +j'aurais pu remplir étaient occupés, et je n'avais pas assez de voix +pour chanter sur le théâtre de Saint-Pétersbourg, où le diapason est +d'un quart de ton plus haut qu'à l'Opéra-Comique. Je demandai donc à +aller au théâtre impérial de Moscou; ce que j'eus assez de peine à +obtenir du grand chambellan, Alexandre Narichkine, qui était à la tête +des théâtres impériaux. + +La Russie de 1806 est déjà l'ancienne Russie pour la génération +actuelle, car quantité de choses qui existaient alors ont totalement +changé; il y en a qui valent autant, peut-être mieux, mais enfin ce ne +sont plus celles-là. C'est ce que me disait un Russe de beaucoup +d'esprit, auquel je communiquai divers fragments de mon journal. Il +m'encouragea à le continuer. + +«--Peu d'étrangers, me dit-il, ont été à même de connaître aussi bien +que vous la société d'alors, puisque vous viviez dans l'intérieur non +seulement d'une famille, mais de plusieurs.» + +Comme j'ai par goût l'esprit observateur, ce monde nouveau m'enchanta; +je retrouvais la vie des salons les plus brillants de Paris, réunie aux +usages, aux habitudes d'une contrée éloignée, ces cérémonies, qui +tiennent au culte, au climat; ces costumes du peuple, si différents des +autres nations, qui, à cette époque surtout, rappelaient les moeurs de la +Grèce et de l'Asie. Les traditions se sont affaiblies depuis que les +marchandes ont changé leur manière de vivre. Dans toutes les classes +d'étrangers qui ont habité la Russie, chacun en a parlé d'après le monde +qu'il voyait et le point de vue où il était placé. L'hospitalité, la +cordialité qui règnent dans ce pays, sont envisagées sous différents +aspects, qui tous se rapportent à la vie qu'on y a menée. + + + + +XII + +Mon départ pour Moscou.--M. Lekain.--Madame Divoff, née comtesse +Boutourline.--M. Effimowith.--Soirées d'artistes.--Tonchi.--Ses +caricatures.--Rodde.--Anecdotes. + + +Je quittai Saint-Pétersbourg pendant l'hiver de 1807. Tout le monde me +voyait partir avec un regret que je partageais vivement, et auquel +j'étais bien sensible. Le prince Dolgourouky ayant des propriétés à +Moscou, me donna un de ses gens pour m'accompagner, car j'aurais été +fort embarrassée si j'eusse été seule, ne comprenant pas un mot de la +langue du pays, et cette manière de voyager étant toute nouvelle pour +moi. + +M. Demetry Narichkine[17] avait fait garnir mon kibick avec des peaux de +loup de Sibérie, dont beaucoup d'honnêtes bourgeois se seraient +contentés pour leurs fourrures d'hiver. J'avais des couvertures +d'oursin. Le grand-veneur m'avait même proposé un joli petit louveteau +vivant, pour me tenir les pieds chauds, mais je m'en souciais peu. + +Mon kibick était rempli de provisions de toute espèce, mais la plupart +gelèrent en route. Par bonheur Ivan, garçon intelligent, savait y +suppléer. Je voyageais connue un portemanteau, ne sachant rien, ne +comprenant rien. Je dormais dans mon kibick comme dans mon lit, et je +n'en sortais que pour manger et marcher un peu, car je me sentais +engourdie. Enfin ce fut vers le soir que j'entrai dans cette ville, où +il devait m'arriver tant de choses extraordinaires, et que j'étais loin +de prévoir!... Je descendis chez M. Lekain, Français qui logeait toutes +les personnes du théâtre impérial, à leur arrivée. M. Lekain avait la +prétention de descendre en droite ligne de l'acteur célèbre de ce nom, +ce qu'il ne manquait jamais d'apprendre aux nouveaux arrivés. C'était +bien le cas de lui dire: + + Quoi! le ciel a permis + Que ce vertueux père eût cet indigne fils! + +Il ne se vantait point d'une parenté aussi rapprochée: il disait qu'il +n'était qu'un arrière-petit-cousin. + +Je restai chez lui jusqu'à ce que je fusse logée assez convenablement +pour recevoir. J'avais une quantité de lettres pour des personnes de la +société de Moscou, et cette fois je trouvai tout le monde. Je fus +d'abord chez madame Divoff, née comtesse Boutourline: c'était une +personne charmante qui avait été élevée à la cour de la grande Catherine +et en avait conservé la grâce, le bon goût et la magnificence. Madame +Divoff fut pour moi non-seulement un puissant appui, mais une véritable +amie, car c'est toujours ainsi que j'ai été traitée par elle et son +aimable famille[18]. + +Le comte Théodore m'avait aussi donné des lettres pour plusieurs +personnes, et particulièrement pour madame de Golofkine. Ce n'était pas +de ces vaines formules de grand seigneur; elles étaient remplies d'un +intérêt qui ne manque jamais son effet, surtout lorsqu'il vient d'un +homme aussi distingué sous tous les rapports que l'était le comte +Théodore. + +La comtesse était une personne de beaucoup d'esprit, fort instruite, +connaissant parfaitement notre littérature, ayant même composé quelques +jolis ouvrages en français. Ses soirées étaient agréables, quoiqu'on +l'accusât d'être un peu madame Dudeffant; mais il faut bien qu'il se +mêle toujours de la jalousie dans les succès, même dans ceux de société; +la médiocrité ne souffrant rien qui la dépasse. + +Depuis que j'avais perdu une partie de l'étendue de ma voix, je m'étais +attachée à perfectionner les cordes du médium, et surtout à faire valoir +la musique expressive; c'est celle qui influe le plus sur les organes de +la multitude, et il n'est pas nécessaire d'être connaisseur pour la +comprendre. La romance exige de jolies paroles, une musique simple et +analogue au sujet; elle veut surtout être dite avec expression. J'étais +à Moscou lorsque la romance de _Joseph_ me fut envoyée. Je ne puis +rendre l'effet qu'elle produisit, de même que l'_Émigré montagnard_, de +M. de Chateaubriand. + + Combien j'ai douce souvenance + Du joli lieu de ma naissance! + +M. Effimowith avait composé un air simple et touchant, bien adapté aux +paroles. Je ne le chantais jamais sans voir couler des larmes: c'était +surtout sur mes compatriotes qu'elle produisait le plus d'effet. Ces +talents de société sont fort recherchés à l'étranger, où ils ne sont pas +en aussi grand nombre qu'en France. J'avais apporté de Paris de la +musique nouvelle, qui avait eu un grand succès de salon à +Saint-Pétersbourg, et par cela même ne pouvait manquer d'obtenir son +effet à Moscou. Je devins bientôt la chanteuse à la mode; mes +chansonnettes faisaient fureur, et on en dessinait les sujets dans les +albums. Tous nos chants d'alors n'étaient que des peintures de +chevaliers, de bachelettes, de damoiselles. J'avais sur mon album _la +Sentinelle appuyée sur sa lance, le Départ pour la Syrie, le Troubadour, +son épée et sa harpe se croisant sur son coeur_. + +Si mes légers talents commencèrent mes succès et me firent désirer, je +dois dire qu'avec le temps je fus admise dans de grandes familles, comme +une amie de la maison. Je donnais aux jeunes demoiselles des leçons de +lecture à haute voix; je dirigeais le choix des ouvrages qu'on mettait +entre leurs mains, et leur faisais chanter les morceaux de musique qui +étaient le plus en vogue. Il y avait en Russie de charmants compositeurs +dans la haute société: M. Effimowith, le prince Galitzine et beaucoup +d'autres. + +Je ne mettais à ma complaisance d'autre prix et d'autre intérêt que +celui de répondre à l'accueil que je recevais de ces dames. C'était en +1807, les artistes qui méritaient d'être distingués par leur éducation, +par leurs moeurs et leur tenue dans le monde y étaient parfaitement +appréciés et traités avec considération. + +Lorsque j'avais bénéfice ou concert, c'étaient ces dames qui plaçaient +mes loges ou mes billets de souscription, toujours payés fort au-dessus +du prix annoncé. Je n'ai jamais été aussi heureuse à Moscou que dans ces +premiers temps où je n'avais encore aucun établissement. Insouciante et +rieuse, je ne songeais pas au lendemain. + +Nous avions dans la colonie française une foule de gens aimables, et on +se réunissait les uns chez les autres. Chacun prenait son jour et +choisissait sa société. Comme le dimanche il n'y a pas de leçons, et que +les affaires de commerce sont suspendues, c'était mon jour de réception. +Mon cercle se trouvait souvent plus nombreux que l'exiguïté de mon +appartement ne le permettait, quoique j'eusse plusieurs pièces, mais +elles étaient petites. Heureusement elles donnaient l'une dans l'autre, +et n'étaient séparées que par des portières qu'on enlevait ce jour-là +pour faciliter la circulation. J'étais logée dans la maison d'un +pope[19]; j'occupais seule un joli pavillon entre cour et jardin. +C'était charmant l'été, mais l'hiver, lorsque la neige arrivait à une +certaine hauteur, j'aurais risqué d'y rester enterrée comme dans une +hutte de Lapons, si l'on ne fût venu la déblayer pour rendre le jour à +mes fenêtres. + +Ma société se composait d'artistes de tous pays, d'émigrés donnant des +leçons, en faisant le commerce. Je veux faire connaître à mes lecteurs +les personnes qui composaient ce petit cercle du dimanche: elles en +valent bien la peine, et d'ailleurs j'aurai plus d'une fois l'occasion +d'en parler. D'abord Fild et mademoiselle Percheron de Mouchi, qui +auront plus loin un chapitre à part; Tonchi, peintre d'histoire, d'un +talent distingué, aimable, rempli de gaieté, de trait; il avait de ces +mots piquants qui se retiennent et courent tous les salons. Musicien, +comme tous les Italiens, il chantait d'une façon charmante des petits +airs de sa composition, en s'accompagnant sur la guitare; il faisait de +jolis contes dans le genre de Boccace. Il avait la prétention d'être +philosophe à sa manière, et déraisonnait avec beaucoup d'esprit. + +Tonchi était l'âme de toutes les sociétés; mais il était bien plus +aimable encore dans la nôtre, car il apportait plus d'abandon et de +gaieté que dans les soirées de grands seigneurs, où il savait conserver +la dignité d'artiste. Fait comme un modèle d'académie, son oeil d'aigle, +sa chevelure de neige, sa belle taille, ses dents blanches, en +faisaient, à soixante ans, un homme remarquable. + +C'est à cet âge qu'il a fait la conquête de la princesse Gagarine, plus +jeune que lui, et qui l'a épousé, malgré tous les efforts de sa famille +pour empêcher ce mariage. + +Il y avait à cette époque, dans tous les salons, une table couverte +d'albums, de papiers, d'écritoires, de crayons. Ceux qui ne faisaient +pas de musique écoutaient en dessinant, ou bien écrivaient quelques +folies. + +Nos albums étaient remplis de dessins fantasques, de caricatures de +Tonchi. Il avait fait dans le mien un diable qui s'enfuyait par la +croisée, emportant la figure de son ami Garenghi, architecte de la cour, +qu'il avait placée sur une partie du corps que le diable et l'amour ont +seuls le droit de montrer à nu. Il avait fait aussi mon coeur à +compartiments, partagé par la moitié. Dans la première, chaque case +portait le nom d'un de mes amis, et l'autre moitié était pour le comte +Théodore Golofkine, qu'il savait que j'aimais beaucoup, et Tonchi en +petites lettres imperceptibles. + +J'avais la prétention de donner à souper à ma société, quoique mon +ménage fût assez mal monté. Je plaçais les dames autour d'une table +ronde et les hommes où ils pouvaient: sur un coin de mon piano, sur ma +toilette et sur une jardinière, dont ils froissaient impitoyablement les +fleurs. Parlait-on d'un rondeau, d'un duo de Boïeldieu, le mélomane +Ducret[20] quittait son aile de poulet pour se mettre au piano, +dérangeait les soupeurs, et nous chantait: + + De toi, Frontin, je me défie. + +On lui répondait de la table des dames: + + Tu crois du moins à tes appas: + Comme toi, quand on est jolie... + +Alors les possesseurs du piano le chassaient et reprenaient leurs +places. Ces messieurs se disaient: «Passez-moi le couteau.» (Je n'en +avais que quatre à leur service.) + +M. Moreau[21] nous racontait l'inconvénient de porter le même nom, quand +il y a deux églises catholiques où l'on baptise, où l'on marie et où +l'on enterre; deux églises enfin où les chefs sont à l'affût des +événements de ce genre, afin de se gagner de primauté. + +Le père de M. Moreau avait été fort malade, mais il était parfaitement +rétabli: il logeait dans le quartier de l'église française. Une autre +personne du nom de Moreau vint à mourir à quelque temps de là. L'église +de la Slabode allemande, située à l'autre bout de la ville, en ayant +connaissance, accourt avec tout son bagage, pour réclamer la préférence, +et veut absolument rendre les honneurs de la sépulture au père de notre +ami.--Mais, leur dit ce brave homme, qui déjeunait en ce moment de fort +bon appétit, je ne puis me rendre à votre invitation, car vous voyez que +je ne suis rien moins que mort. + +L'envoyé n'en voulait rien croire, il prétendait qu'on s'entendait avec +ceux de l'église française pour frauder les Allemands. On eut beaucoup +de peine à s'en débarrasser. + +«À propos d'histoires de mort, nous dit Antonolini[22], savez-vous celle +qui arriva à Rodde pendant son voyage à Kiow, où il allait donner des +concerts. Il fut pris par un fort mauvais temps, et obligé de s'arrêter +dans un _hisbach_ de paysan, où de loin il avait aperçu de la lumière. +Après avoir frappé assez long-temps, une vieille femme aux yeux +éraillés, à la figure ridée, véritable portrait d'une sorcière de +_Macbeth_, vient entr'ouvrir la porte. Le domestique de Rodde lui +demande si elle peut donner à coucher à son maître. Elle semble se +consulter, elle hésite; enfin on lui offre dix roubles, somme énorme +pour une pauvre paysanne. + +«Je n'ai que mon lit, dit-elle, je le donnerai à ce monsieur, et je +coucherai par terre dans l'autre chambre.--Vous irez à l'écurie si vous +voulez.» + +Les domestiques et les paysans ne sont pas difficiles pour leur coucher; +ils dorment fort bien par terre ou sur une planche. + +Rodde tombait de fatigue. Son domestique mit la voiture et le cheval +dans un hangar, et fut s'y coucher. Son maître se jette tout habillé sur +ce lit, qui était très bas. À moitié endormi, il étend le bras, comme +pour chercher quelque chose, et saisit une main glacée. La frayeur le +réveille en sursaut, et oubliant fatigue et sommeil, il saute à bas du +lit, et découvrant un corps mort, il se croit dans un coupe-gorge. Il +appelle à grands cris et en jurant comme un possédé: la vieille accourt +plus morte que vive. + +«--Misérable! s'écrie-t-il, il y a sous ce lit un homme assassiné? + +«--Hélas! monsieur, pardonnez-moi; c'est mon mari. Il est mort ce matin, +et, pour gagner les dix roubles, je vous ai donné son lit, et je l'ai +fourré dessous.» + +Vous devez penser que Rodde s'empressa de quitter le toit hospitalier de +cette épouse inconsolable, et que, malgré le mauvais temps, il se remit +en route. + +Les moindres choses servent de pâture à la conversation, dans l'étranger +comme en province. Mes soirées occupaient beaucoup ces dames. Elles +n'eussent certainement pas produit cet effet, si elles eussent été comme +celles de tout le monde; mais la gaieté en faisait seule les frais. +Chaque dimanche madame Divoff m'envoyait des glaces, des confitures et +des pâtisseries de toute espèce. La comtesse de Broglie m'avait fait +cadeau de plusieurs douzaines de couteaux et de fourchettes anglaises de +ses manufactures. Ma maison commençait à se monter sur un pied imposant. + +Quelques Russes fort aimables me reprochaient de ne pas les inviter: + +--Non, leur disais-je, point d'étrangers, c'est convenu entre nous; s'il +en était autrement, ces soirées seraient comme toutes les autres: vous +feriez fuir la gaieté et le sans-façon, et vous ne vous amuseriez pas. + +--Mais, me disait M. Effimowith, je suis un artiste, ne chantons-nous +pas ensemble mes romances à deux voix? + +--Oui, et même avec grand plaisir, car elles sont charmantes, et vous +les chantez à ravir; mais chez moi nous faisons de la musique pour rire. + +Il y avait à Moscou dans ce même temps un certain M. Relly, homme riche, +magnifique, et tenant un très grand état de maison; il possédait le +meilleur cuisinier de la ville: aussi tous les grands seigneurs (qui +sont assez gourmands) allaient-ils dîner chez lui. On le croyait Anglais +ou Italien, car il parlait parfaitement ces deux langues; il allait dans +la haute société, et jouait gros jeu. + +Comme je le voyais souvent chez ces dames, il me demanda la permission +de me faire faire un petit pâté aux truffes, par son cuisinier, pour mes +_petits soupers_, dont on n'avait pas manqué de lui parler. J'acceptai, +et j'eus grand soin d'en prévenir mes convives, car les truffes étaient +un grand luxe dans un temps où les communications n'étaient ni si +promptes ni si faciles qu'à présent. On ne pouvait s'imaginer d'où +venait cette magnificence. + +On commençait à se rassembler, lorsque le fameux petit pâté arriva; il +était d'une telle dimension, qu'on fut obligé de le pencher sur le côté +pour le faire passer par la porte; je vis le moment où la salle à manger +ne pourrait le contenir. On rassembla force papier pour le couper sur le +rond de bois qui avait servi à le transporter. + +On ne peut se faire une idée de toutes les folies qui furent dites +autour de ce pâté. Je fus généreuse: le lendemain j'en envoyai à toutes +mes connaissances. Ce pâté avait fait du bruit, car, lorsque M. de +Narichkine vint à Moscou, il me parla de mon petit pâté. Il était +connaisseur, et dans le cas d'apprécier le mérite d'un semblable cadeau. + +--Je suis seulement inquiet, me dit-il, de savoir comment vous avez pu +vous en tirer avec vos trois couteaux. + +--La comtesse de Broglie y avait pourvu. + +--Savez-vous, me dit le grand-chambellan, que vous devriez me remercier +de vous avoir laissé venir à Moscou, car il paraît que vous y passez +joyeusement la vie. + +--C'est à peu de frais, excellence; quand je n'ai qu'un mauvais souper à +donner à mes convives, je fais comme la veuve Scarron: je leur raconte +des histoires. + + + + +XIII + +Fild et Percherette. + + +Quel est l'étranger ayant habité la Russie en 1806, s'il a vécu dans le +monde des artistes, qui n'ait connu Fild et Percherette, cette miniature +si bien proportionnée dans sa petite taille si gracieuse, et dont la +physionomie spirituelle et les yeux à demi fermés annonçaient l'esprit +et la malice d'un _blue devel_ (petit diable bleu). + +Le nom de Fild était peu connu en France, lorsqu'il vint y faire une +courte apparition; mais sa réputation était européenne dans le monde +musical. + +Fild a toujours habité les pays étrangers, et particulièrement la +Russie, où il aurait pu acquérir une grande fortune, s'il n'eût eu toute +la singularité des artistes, et l'originalité que l'on rencontre souvent +dans les personnes de sa nation; il en portait le cachet, même dans ses +compositions. Anglais d'origine, élève de Clémenti, il avait surpassé +son maître, et l'emportait de beaucoup sur Stebelt pour l'exécution. + +Fild avait de l'esprit, et son accent, qu'il avait conservé dans toute +sa pureté, son bégaiement, rendaient fort comiques ses reparties +remplies de finesse. Il était d'une figure agréable, et son regard +annonçait du génie; mais c'était bien de lui qu'on aurait pu dire: +«qu'il était le gentilhomme le plus débraillé...» Distrait, indolent, +paresseux, on ne concevait pas comment le génie avait pu se loger au +milieu de tant de désordre. Son indolence et son insouciance étaient +telles, que c'était pour lui un supplice d'aller dans le monde, où il +fallait avoir un peu de tenue, à cette époque surtout, car les +pantalons, les bottes, les cravates de couleur, ne se portaient que le +matin, dans un très grand négligé, ou chez des amis. Lorsque Fild était +forcé d'aller le soir dans un salon, soit pour un concert, soit pour +faire entendre une écolière, il arrivait avec ses bas mal tirés ou mis à +l'envers (comme le bon Lafontaine), une cravate blanche, dont les deux +bouts menaçaient, l'un la terre et l'autre le ciel; son gilet boutonné +de travers et son chapeau sur le haut de la tête, à la Colin; mais on +était tellement accoutumé à ses manières fantasques, qu'on n'y prenait +plus garde. Quoiqu'il eût mis ses leçons à un très haut prix, dans +l'espoir qu'on y renoncerait, il n'en avait pas moins un grand nombre +d'élèves. + +La riche comtesse Orloff était une de ses écolières de prédilection, non +pour sa grande fortune, car c'était la chose à laquelle il pensait le +moins, mais parce qu'elle était la seule qui eût véritablement le +sentiment de la musique, et que d'ailleurs il n'était pas obligé de se +gêner pour sa toilette: elle le laissait entièrement libre, sachant bien +que c'était le seul moyen de le rendre plus exact. Lorsqu'elle jouait +avec lui des morceaux à deux pianos, s'il avait une observation à lui +faire, un doigté ou un tril à lui montrer, il roulait le piano de la +comtesse jusqu'à la portée de sa main, pour ne pas se déranger; mais +tout cela était charmant et amusait beaucoup ces dames: pourvu qu'elles +fussent sûres de le posséder, elles lui passaient tout. + +Lorsqu'il sortait le matin avec sa voiture (car il avait une voiture), +il marchait à côté de son équipage, et son valet de chambre y montait +jusqu'à ce qu'il plût à monsieur de le remplacer; alors Saint-Jean lui +disait d'un air grave: + +--Chez quelle écolière faut-il conduire monsieur? + +--Où tu voudras, répondait-il en bégayant. + +Comme on savait que c'était toujours à peu près le même dialogue, on +payait le domestique, afin qu'il se décidât en faveur de telle ou telle +famille; car, une fois qu'il était là, il y passait la journée, et +n'allait plus ailleurs. Il arrivait sa pelisse couverte de neige, ayant +traîné ses bottes de laine blanche, qu'on appelle bottes de Moscou, et +qui sont très chaudes; jetant tout cela dans l'antichambre, il entrait +en se dandinant et mettait quelques minutes à bégayer sa première +phrase. + +Malgré cette indolente paresse, il était amoureux (à sa manière) de +mademoiselle Percheron, qu'il a épousée, et qui, de son côté, avait une +dose d'originalité qui n'a pas laissé que d'être assez piquante, tant +qu'elle a été accompagnée de cette grâce qui embellit la jeunesse, mais +qui, lorsque nous ne sommes plus jeunes, est appelée minauderie, et plus +tard grimaces, par ces mêmes adulateurs qui brisent l'idole qu'ils ont +encensée. + +Mademoiselle Percheron, que l'on nommait _Percherette_ dans la société, +possédait un magnétisme de coquetterie qui attirait tous les hommes vers +elle, et malgré cela elle avait des principes très sévères. Quelques-uns +de ses adorateurs avaient eu la maladresse d'en devenir très +sérieusement amoureux, malgré l'expérience des autres papillons qui +étaient venus se brûler à ce petit flambeau: aussi s'en faisait-elle de +mortels ennemis. + +Je me rappelle qu'un jour, dans le salon de la comtesse Golofkine, une +des victimes de Percherette, se plaignant à moi de sa perfide +coquetterie, me disait: + +«--Un chapeau au bout d'un bâton suffirait pour lui donner l'envie de +faire ses petites grâces. Tenez, reprit-il furieux, en la voyant causer +très bas et d'une manière animée avec Lafont, le violon, quand je vous +le disais!» + +Fild, au reste, ne faisait pas beaucoup d'attention à ce petit manège: +cela l'aurait dérangé. + +Mademoiselle Percheron était une personne bien élevée, instruite, et +l'une des plus fortes écolières de son prétendu; mais elle n'avait aucun +ordre, aucune économie... Deux personnes qui se ressemblaient sous +autant de rapports ne pouvaient faire un heureux ménage, car il faut des +contrastes: une femme raisonnable aurait eu plus d'empire sur son mari. + +Fild ne travaillait que lorsqu'il y était forcé par l'approche de ses +concerts (il n'y jouait jamais que sa musique); mais il fallait qu'il +fût long-temps stimulé par ses amis, pour se décider à se mettre à son +piano et à travailler. Il commençait par se faire apporter un bol de +grog, dont il faisait un assez fréquent usage (sans se griser, +cependant), et il relevait ses manches. Alors ce n'était plus l'homme +paresseux, c'était l'artiste, le compositeur inspiré; il écrivait, et +jetait ses feuillets au vent, comme la sybille ses oracles, et ses amis +les recueillaient et les mettaient en ordre. Il fallait être habile pour +déchiffrer ce qu'il notait; car ce n'étaient que des traits à peine +formés, mais ils en avaient l'habitude. À mesure qu'il avançait dans son +oeuvre, son génie s'échauffait à un tel point que ses copistes n'avaient +presque plus la force de le suivre. Il essayait ensuite ce qu'il venait +de jeter sur le papier, et c'était admirable, surtout exécuté par lui. +Un piano n'était pas un instrument ordinaire sous ses doigts. À trois ou +quatre heures du matin, il tombait enfin épuisé sur son divan, et +s'endormait. Pendant ce temps, on achevait de mettre les parties au net. +Le lendemain matin, à son réveil, il prenait plusieurs tasses de café, +et travaillait de nouveau. Il ne fallait pas alors s'aviser de lui +parler, fût-ce pour la chose la plus urgente. Ses amis, qui étaient tous +des gens de mérite, le comprenaient et gardaient un religieux silence, +car ils savaient apprécier son talent à sa juste valeur. + +Quant au produit de son concert, c'est ce qui l'occupait le moins; ses +billets étaient pris à l'avance, et payés très généreusement. + +La réputation de Fild eût été bien plus étendue, s'il avait voulu +voyager; mais on eut bien de la peine à l'engager à quitter Moscou pour +aller à Saint-Pétersbourg; et encore ne s'y décida-t-il que long-temps +après son mariage, lorsqu'à l'exemple de Belzébuth il voulut fuir madame +Honesta. + +Un des amis les plus intimes de Fild, en 1806, et qui faisait partie de +notre société, était un célèbre harpiste nommé Adams, Anglais comme lui. +Cet ami faisait tout au monde pour l'empêcher d'épouser Percherette, et +s'appuyait pour cela sur son extrême coquetterie, prétendant qu'elle +n'était sage que dans le but de se faire épouser par un artiste qui eût +un nom, et que, si lui, Adams, voulait lui faire sérieusement la cour, +elle l'écouterait favorablement. Fild fumait son cigare pendant ce +dialogue, avec un admirable sang-froid: ce qui mettait Adams en fureur, +car il avait autant de pétulance que l'autre avait de calme. Cependant, +à force de lui répéter la même chose, ils se firent un défi, et un pari +s'ensuivit. + +Comme ils n'avaient jamais d'argent ni l'un ni l'autre, ils s'avisèrent +d'un singulier marché: ce fut de donner à eux trois, Fild, Adams et +Romberg, un concert dans le carême. Mademoiselle Percheron, n'étant pas +riche, quoiqu'elle gagnât beaucoup à donner des leçons, on résolut +qu'elle en ferait partie. Il fut convenu entre les trois associés qu'ils +paieraient conjointement les frais de la toilette de Percherette; mais +que, si Adams parvenait à se faire aimer d'elle, il paierait ses atours; +sinon, ce serait Fild. Romberg, qui n'était pour rien dans cette +affaire, se trouvait hors de cause, quoi qu'il arrivât. + +Quoiqu'Adams n'eût que trois mois pour se faire aimer de Percherette, il +prétendit que ce temps était plus que suffisant; mais il se trompa. Pour +s'en dédommager il voulut s'amuser un moment aux dépens de son ami, et +savoir jusqu'où pouvait aller son sang-froid. Il arrive un matin chez +Fild, et le trouve étendu nonchalamment, comme à son ordinaire, et +fumant à côté d'un bol de grog, avec la gravité d'un _hidalgo_. + +--Eh bien, mon cher, dit-il à son ami en jetant son chapeau et ses gants +sur la table, vous étiez si sur de votre fait! Je savais bien, moi, que +cette coquette serait facile à persuader. + +L'autre fumait toujours sans répondre et sans se déranger. Cette +immobilité met Adams hors de lui et le pousse à dire des choses si +extraordinaires et si positives, tout en se promenant et se démenant +dans la chambre, qu'enfin Fild, se redressant de toute sa hauteur, lui +crie: + +--Vous paierez la robe! + +Mademoiselle Percheron, qui venait travailler, ouvrit la porte dans le +même moment, et, voyant Adams qui riait à se rouler par terre, elle ne +comprit rien à cette scène; Fild, furieux et aussi rouge qu'il était +pâle d'ordinaire, bégayait plus que d'habitude et faisait des +contorsions épouvantables pour articuler des mots, de sorte qu'Adams fut +long-temps sans pouvoir persuader à ce pauvre Fild que c'était une +plaisanterie. + +Cela courut la ville et le mot passa en proverbe; lorsque l'occasion +s'en présentait, on disait: «_Il paiera la robe_.» + +Le ciel, qui se joue de nos vains projets, ne permit pas que ce concert +eût lieu. Mademoiselle Percheron tomba sérieusement malade, et, +lorsqu'elle commençait à entrer en convalescence, Adams fut pris d'une +fièvre chaude, causée par une imprudence; on n'en fait pas impunément +dans un climat comme celui de la Russie. Adams était l'homme pour lequel +Fild avait le plus d'attachement; il était son compatriote, et ils +s'appréciaient l'un l'autre, malgré l'extrême différence de leurs +caractères, et peut-être à cause de cela. Au moment où sa maladie +présentait le plus de danger, mademoiselle Percheron entrait à peine en +convalescence; sans cet excellent docteur Rhéman, depuis médecin de +l'empereur[23], elle aurait succombé. Il avait recommandé sur toutes +choses que l'on ne parlât point à cette jeune personne de l'état +désespéré où se trouvait Adams. Fild se partageait entre son ami et sa +maîtresse, et, malgré son insouciance habituelle, on voyait facilement +qu'il était très affecté. Je venais le remplacer auprès de Percherette +toutes les fois que cela m'était possible, car j'étais très occupée +alors, et ne pouvais lui donner que quelques heures. + +Un jour que, toute parée, j'attendais Fild depuis long-temps pour me +conduire dans une maison, je le vis entrer. Je lui demandai avec +empressement comment se trouvait son ami. Il ne répondit pas et baissa +la tête pour cacher les larmes qui roulaient dans ses yeux. Mademoiselle +Percheron lui relève les cheveux, et, portant la main sur son front: + +--Qu'avez-vous, mon cher? lui dit-elle avec ce ton mignard qui lui +allait si bien alors; est-ce qu'Adams n'est pas mieux? Il ne faut pas +vous tourmenter ainsi. Et elle lui répéta tous les lieux communs usités +en pareille circonstance. Il a un habile médecin, ajouta-t-elle, et, à +son âge, on revient de loin. + +Alors il la regarde avec cet air étonné qui était l'expression assez +habituelle de ses yeux: + +--Comment voulez-vous qu'il en revienne, puisqu'il est mort! + +Il fallait que la nouvelle fût aussi triste pour qu'elle ne nous fît pas +rire, dans le premier moment, par la manière dont elle nous fut +annoncée. Nous en fûmes très affectés, car c'était une chose horrible de +voir un jeune homme aussi rempli d'avenir et de talent mourir par une +imprudence. Adams était d'ailleurs celui qui avait la plus d'empire sur +son ami, et l'empêchait souvent de faire des sottises ou d'être la dupe +des autres. + +Le mariage projeté depuis si long-temps fut enfin fixé au mois de +septembre 1807. + +Il y avait à Moscou un vieux Français nommé M. Dizarn, ancien émigré, +négociant estimé et le doyen de la colonie française. C'était à lui que +mademoiselle Percheron avait été recommandée à son arrivée en Russie, et +il lui portait un intérêt paternel. + +Il vint avec elle pour me prier de lui servir de mère à la cérémonie +nuptiale; M. Dizarn devait servir de père à Fild. Nous convînmes +ensemble de nous occuper des préparatifs nécessaires, présumant qu'aucun +des deux n'était capable de le faire. Nous voulûmes d'abord leur avoir +un logement convenable, car Fild ne pouvait guère recevoir sa nouvelle +épousée dans le sien, quoiqu'il ne manquât pas d'un certain luxe dans +son genre, mais il portait le cachet d'originalité du possesseur. Une +grande pièce entourée de divans très bas, avec des piles de coussins +comme on en rencontre dans la plupart des logements en Russie, servait +merveilleusement l'indolente paresse de Fild, et lui donnait l'air d'un +pacha, lorsqu'il fumait une longue pipe de bois de sandal, enveloppé +dans sa robe de chambre fourrée de petit-gris; près de lui était une +petite table sur laquelle se trouvaient un plateau, des carafons de +rhum, et un réchaud à l'esprit-de-vin. + +Les murailles étaient tapissées de porte-cigares, de pipes de tous les +pays et de toutes les formes, de petits sacs à tabac turc, en cachemire, +de cigares de la Havane; tout cela était d'un très grand luxe, car il y +a des pipes et des porte-cigares qui sont d'un prix énorme. Des +yatagans, des poignards damasquinés et ornés de pierreries; quelques +objets en fer et or, de la manufacture de Toula; tous ces présents, qui +lui avaient été faits par les admirateurs de son talent, étaient placés +sans ordre çà et là dans la chambre. Une grande table ronde, couverte de +musique, d'écritoires à moitié renversées, et de plumes pittoresquement +jetées; des chaises mal rangées; quatre croisées sans rideaux, et pour +les amis un très beau piano, tel était l'ameublement de ce pacha d'une +nouvelle espèce. + +C'est ainsi que nous le trouvâmes lorsque nous vînmes le chercher pour +lui faire voir l'appartement qu'il devait occuper le jour de son +mariage. Nous eûmes beaucoup de peine à le découvrir au milieu du +brouillard de fumée dont lui et ses amis s'encensaient gravement. Une +pareille habitation n'eût guère convenu à une petite maîtresse comme +Percherette. Lorsque nous lui eûmes fait voir le logement, il le trouva +beaucoup trop beau pour lui, et il fut inquiet de savoir où il pourrait +recevoir ses amis et placer son chien. Nous lui montrâmes une pièce +disposée tout exprès, et absolument semblable à celle qu'il regrettait; +alors il ne s'embarrassa plus de rien. + +Comme nous logions tous trois près les uns des autres, ils dînèrent chez +moi le jour du mariage, qui devait se célébrer le soir, avec un M. +Jonhes, qui avait en quelque façon remplacé Adams auprès de son ami, à +l'exception cependant que celui-ci était aussi flegmatique que l'autre +l'était peu. + +Jonhes devait être un de leurs témoins. Après le dîner, je suivis +mademoiselle Percheron pour présider à sa toilette. Fild se mit à mon +piano et s'étudia à jouer faux et hors de mesure, pour imiter une +demoiselle de la société. J'engageai son ami à ne pas le laisser se +livrer trop long-temps à cette intéressante occupation, car il était +capable d'oublier qu'il se mariait le soir, d'autant plus qu'il m'avait +raconté quelques jours auparavant une anecdote qui n'était pas faite +pour me rassurer. + +--Comment, depuis que vous êtes ici, n'avez-vous jamais eu l'envie +d'aller faire un voyage en Angleterre? lui disais-je. + +--Oh! oui, j'en ai eu le désir, mais je n'ai pu le faire. J'ai commis un +crime dans ce pays. + +--Ah! mon Dieu, vous me faites peur; qu'avez-vous donc fait? + +--J'ai fait une promesse de mariage à une demoiselle, et la veille de la +noce j'ai réfléchi que je ne voulais pas me marier, et je suis parti +pour la Russie. + +Je craignais qu'il ne lui prît fantaisie d'en faire autant. Cette fois, +s'il n'oublia pas la femme, il oublia l'heure de la cérémonie. Étant +revenue chez moi pour chercher quelque chose, je le retrouvai à la même +place. Je me fâchai sérieusement, et l'envoyai faire sa toilette de +marié. + +En arrivant à l'église, nous l'aperçûmes à côté de M. Dizarn; il avait +l'air d'un petit garçon qui va faire sa première communion. + +Notre excellent pasteur, l'abbé Surrugue, curé de l'église catholique, +avait voulu se signaler, en leur faisant un service en musique. Fild +vint tout doucement auprès de moi, et me dit: + +--Il chante faux, M. le curé. + +Il ne leur en fit pas moins un discours touchant sur l'harmonie du +mariage et sur toutes les harmonies. Pendant ce temps, le marié s'était +aperçu qu'il avait oublié l'anneau d'alliance, et qu'il n'avait point +emporté d'argent. On courut chercher l'anneau; quant à l'argent, M. +Dizarn y suppléa. La cérémonie terminée, nous nous réunîmes pour souper, +dans leur nouvelle habitation. Lorsqu'on voulut se mettre à table, on +chercha le marié; il était resté dans le milieu du salon, l'examinant +dans tous ses détails: le moment était bien choisi. + +Au dessert, Jonhes se mit à nous raconter une histoire fort longue, et +qui commençait un peu à languir. Fild se lève tout à coup, et dit à +l'abbé Surrugue, placé près de lui: + +--J'ai bien retenu cette histoire; je la raconterai à Jonhes le jour de +ses noces. + +C'est ainsi que se termina ce singulier mariage. Je trouvai Fild le +lendemain matin, déjeunant avec sa femme, et enveloppé d'une superbe +robe de chambre d'étoffe turque, dont le comte Soltikof lui avait fait +cadeau; ainsi que d'une de ces pipes, que l'on fume dans un bocal de +cristal. + + + + +XIV + +Le printemps en Russie.--Costumes nationaux dans les villages.--Les +tsigansky.--Leurs danses et leurs chants.--Leurs usages.--La fête du 1er +mai.--Les marchands russes. + + +Lorsque le mois de mai ramène le printemps, cette saison, désirée dans +toutes les contrées, acquiert un charme plus particulier dans un pays où +le soleil, qui commence à adoucir la température, fait disparaître cette +neige qui vous a fatigué les yeux pendant huit mois. Ce changement +s'opère comme par un coup de baguette, et fait succéder un tapis de +verdure au linceul qui ensevelissait la terre. De jeunes bourgeons se +laissent bientôt apercevoir sur les arbres. Je n'ai jamais éprouvé un +plaisir aussi vif à voir renaître la verdure. La végétation est +tellement active, qu'elle fait en trois mois ce qui ne se produit qu'en +six dans les climats tempérés, où cette verdure ne nous quitte que +partiellement. Les privations font mieux apprécier les douceurs de la +vie: Aussi ce 1er mai est-il célébré dans toutes les villes de la Russie +par une promenade à peu près semblable à celle de Longchamps. À +Pétersbourg, ainsi qu'à Moscou, elle se compose d'une file de brillantes +voitures: Cela n'a rien d'extraordinaire, mais au temps dont je parle on +avait encore à Moscou tous les anciens usages, et les anciens costumes, +qui ont tant de charme pour les étrangers et surtout pour les artistes. + +Depuis que le commerce russe a voulu adopter les habits européens, +Moscou a perdu le cachet qui allait si bien à cette ville, d'un aspect +asiatique, aux coupoles dorées et dont le croissant surmonté d'une croix +rappelait la conquête de la foi, sur la loi Musulmane. Le premier jour +de mai était consacré à la noblesse et le lendemain aux marchands +russes, classe plus riche que beaucoup de grandes familles nobles. Comme +à cette époque de l'année il ne fait pas encore très chaud, les +seigneurs faisaient d'avance dresser des tentes magnifiques, et de beaux +tapis de Perse couvraient la terre et garantissaient de l'humidité. Un +lustre était placé au milieu, et un peu plus loin, il y avait une autre +tente, dans laquelle on disposait le service. + +Après s'être promené dans des voitures élégantes ou à pied, on se +réunissait pour dîner: le soir on relevait les portières des +_Marquises_, et on se rendait des visites. C'est alors que les tsigansky +venaient danser la tsigansky et jouer de la _balalaye_ et du tambourin: +c'est surtout à cette fête de mai qu'elles portent le costume de leur +nation le plus élégant. Il se compose d'une tunique ou d'une jupe noire +bordée de galons, sur laquelle elles mettent un corsage d'une étoffe +riche, et lacé sur le devant ou rattaché avec de brillantes agrafes. +Leur poitrine est couverte de colliers en ambre, ou en coraux retenus +avec des chaînettes d'argent; leurs bras sont entourés de perles de +couleur et de bracelets; et elles ont des boucles d'oreilles très +longues. Plus elles peuvent réunir de bijoux, de dorures et de perles, +et plus leur costume est de bon goût, par la manière dont elles +disposent ces ornements; aussi les plus célèbres reçoivent-elles +beaucoup de cadeaux, même des dames, lorsqu'elles sont en vogue. + +Les tsigansky portent sur l'épaule un manteau d'un léger tissu rouge, +attaché avec une agrafe, et découpé en pointes dont chacune est garnie +de piécettes, qu'elles percent et qu'elles cousent ensuite comme une +frange: ce sont souvent des ducats qu'on leur donne, qu'elles y +emploient. Leur cheveux, d'un noir d'ébène, sont partagés sur le milieu +et retombent en tresses sur leurs épaules; elles portent une petite +couronne d'où s'échappent des boules creuses, remplies de baumes ou de +parfums. + +Lorsqu'elles commencent à danser, elles détachent avec grâce leur petit +manteau et le font tourner comme dans un pas de châle. Quoiqu'elles n'y +mettent aucune étude et que le caprice seul dirige leurs mouvements, +cela ne laisse pas que d'avoir beaucoup de charme. Quand elles agitent +leur manteau au-dessus de la tête, les piécettes dont il est frangé, +font un petit bruit fort bizarre. Les hommes qui les accompagnent, +chantent parfois en second dessus et même en trio avec la basse, ce qui +produit une jolie harmonie. La danse des hommes ressemble alors à la +Cosaque, et les motifs des airs se reproduisent comme dans les chants +russes, mais les chanteurs habiles ou bien organisés les varient à +l'infini. + +C'est surtout l'air de la tsigansky qui a inspiré les compositeurs; ils +ont puisé dans les motifs des airs russes un thème à de charmantes +variations. + + _Ya tsigansky Maladoï + Ya tsigansky ni prostoï._ + + «Je suis une jeune tsigansky, + Je ne suis pas à dédaigner[24].» + +Les Tsigansky sont des bohémiens, espèce de parias chassés de l'Inde +dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Cette race nomade s'est +répandue dans plusieurs contrées de l'Europe sous différents noms, pris +dans les pays qui les accueillaient, ou pour mieux dire, les toléraient; +mais les tsigansky furent les premiers qui vinrent en Russie il y a +plusieurs siècles. + +Ces peuples arrivent avec leurs tentes et campent à la porte des villes +lorsqu'ils en ont obtenu l'agrément de la police. On ne leur permet +jamais d'occuper aucune maison dans les villes, car on connaît trop bien +leur adresse à s'emparer du bien d'autrui, et l'on est toujours en +défiance. Malgré la surveillance qu'on exerce sur eux et même en dehors +des portes, les paysans ont souvent à regretter quelques volailles, +quelques lapins, et leurs provisions disparaissent comme par +enchantement. + +Le comte Théodore Golofkine, avant son départ pour les pays étrangers, +voulut me mener voir leur camp placé hors de la Porte Rouge. + +Comme nous étions dans l'hiver, les hommes travaillaient au dehors, +soignaient les chevaux et le bétail et fendaient du bois. Ils étaient +vêtus de la chemise rayée sur le pantalon, et du cafetan doublé de peau +comme les mougicks[25]. Les vieilles femmes, affublées de tous les +haillons qu'on leur avait donnés, étaient vraiment hideuses à voir; +elles étaient restées dans les tentes pour préparer les aliments. On +apercevait grimpant sur les chariots, comme des écureuils, tous les +petits enfants en chemises, la tête et les pieds nus: ils couraient dans +la neige pour demander l'aumône aux passants et aux curieux; tout ce +petit peuple cuivré ressemblait à des singes. Il y a cependant parmi eux +de belles filles et de beaux garçons. + +Les tentes dans lesquelles on faisait venir les tsigansky étaient +rangées dans le bois de Marienroche, dont les arbres bordant les allées, +étaient illuminés en verres de couleur: cela formait un fort beau +coup-d'oeil. Le public qui venait prendre part à ces jeux, y restait +jusqu'à ce que la file de voitures se fût reformée pour rentrer en +ville. Le lendemain, les allées du bois de Marienroche, prenaient un +nouvel aspect; elles appartenaient alors aux marchands russes, qui +n'avaient point encore changé leurs riches costumes pour le frac et les +robes. Les grandes dames venaient à cette promenade en négligé et comme +spectatrices; les marchands arrivaient dans des droschkis traînés par +deux beaux chevaux qu'ils conduisaient eux-mêmes. Ils portaient le +cafetan de drap bleu doublé de soie, et serré sur les reins par une +écharpe d'étoffe turque, tramée d'or et d'argent; pantalon large et des +bottines; les cheveux coupés en rond; la barbe et le chapeau qui ont une +forme particulière à ce costume. + +Les femmes, au fond de leur droschkis, avaient une cadsaveka de brocard +ou de velours, doublée d'une belle fourrure; une robe en damas vert ou +cerise, bordée d'un large galon d'or et de deux autres sur le devant, +séparés par une rangée de boutons. Leur cakochnique (coiffure du pays), +était fermé et couvert de pierreries, de perles fines, de petites +franges en perles pendantes sur le front; (les femmes ne montrent pas +leur cheveux); elles avaient des boucles d'oreilles, des chaînes; enfin +le costume le plus riche. Quelques-unes portaient un voile lamé sur le +cakochnique; c'étaient les femmes de Casan ou de Thwer: ce coup-d'oeil +était magnifique. + +Maintenant, les marchands russes donnent une brillante éducation à leurs +enfants, qui font presque tous de grands mariages; car leur fortune est +considérable; mais les pères ont encore, pour la plupart du moins, +conservé jusqu'à présent la vie simple et le costume primitif de leurs +ancêtres. De jour en jour, cette classe change ses habitudes, et bientôt +il ne restera plus que les petits boutiquiers qui rappelleront ce qu'ils +étaient il y a trente ans. Je conçois que la civilisation y gagne, mais +on y perd le charme de la nationalité. + + + + +XV + +La comtesse Strogonoff.--Son château.--Les fêtes d'hiver.--Jardin +factice.--Fêtes d'été. + + +Cette première année passée, mon existence devint plus posée. + +J'étais très répandue dans la société russe, et l'on m'y traitait avec +une grande bienveillance. + +La comtesse Strogonoff, personne âgée et infirme, mais aimable et gaie, +m'avait prise en amitié. Comme elle aimait les arts, la poésie, je lui +lisais souvent les ouvrages de nos meilleurs auteurs, qu'elle était fort +à même d'apprécier. Tout ce qui paraissait de nouveau en France, lui +était aussitôt envoyé. + +La comtesse possédait une grande fortune, et elle en usait avec +magnificence. Sa maison de ville était riche, élégante et de bon goût. +Sa campagne, à Bradzoff, était une véritable petite Suisse; on y avait +réuni les fêtes les plus pittoresques, et cela faisait d'autant plus +illusion, que le climat de Moscou est beaucoup plus doux que celui de +Saint-Pétersbourg. + +Elle donnait des fêtes charmantes l'été, et lorsqu'on la voyait au +milieu de la société brillante qu'elle avait rassemblée, courir les +jardins, les labyrinthes, les forêts, dans une chaise roulante qui avait +un mouvement très rapide, on eût pris cette bonne petite vieille pour la +fée de cette île enchantée, tant elle était mignonne et soignée. + +Elle m'avait proposé sa maison, une voiture et des gens à mes ordres, si +je voulais entrer chez elle en qualité de lectrice, et je l'avais +accepté; mais je ne voulus recevoir aucun traitement, car c'eût été +enchaîner ma liberté. + +Je vaquais à mes occupations du théâtre, je voyais mes amis et les +personnes de la société auxquelles je ne voulais point renoncer. Je +mettais d'ailleurs beaucoup de complaisance à lui faire des lectures ou +de la musique, surtout les jours où elle recevait. + +La comtesse avait dans sa maison de ville un pavillon chinois, dont les +meubles, les tentures, les tableaux, avaient été apportés par des +marchands de Canton, qui venaient chaque année à la foire de Makarieff. +Près de ce pavillon se trouvait une magnifique serre, dans laquelle on +donnait les fêtes d'hiver. Des arbres d'une assez grande hauteur +semblaient y avoir pris racine et formaient de belles allées. On +rencontrait à chaque pas des caisses d'orangers, des fleurs de toutes +les saisons, des arbres couverts de fruits, que l'on attachait d'une +manière très adroite. + +Cette serre avait une assez grande dimension, et était éclairée par le +haut avec des verres dépolis qui renvoyaient une lumière semblable au +crépuscule du mois de juin. Aucun poêle, aucun feu, ne se laissant +apercevoir, on eût dit la température du printemps. Des oiseaux +voltigeaient dans les arbres, et de temps en temps on entendait leurs +chants. + +Lorsqu'on regardait à travers les doubles croisées, dont les carreaux +étaient d'un seul jet de verre de Bohême, on voyait la neige qui +couvrait les maisons; on entendait les roues des voitures crier sur la +glace, et l'on apercevait la barbe des cochers ainsi que leurs chevaux +couverts de givre. + +Ce sont là de ces merveilles que l'on ne peut apprécier que dans un +climat glacé, où l'on aime à rappeler, par des contrastes, les douceurs +des pays méridionaux et l'âpreté des contrées du Nord, réunie à force +d'art. + + + + +XVI + +Club de la noblesse.--Les théâtres particuliers des seigneurs.--Les +artistes.--Soirée chez la comtesse de Broglie.--La romance d'_Atala_ de +M. de Chateaubriand.--M. de Lagear.--Le Kremlin.--M. de Rostopschin. + + +Les plaisirs d'hiver, tels que les montagnes de glace, les parties de +traîneaux, remplacèrent les fêtes de l'été. La noblesse de Moscou +pouvait donner une idée des satrapes de l'Orient. L'assemblée des nobles +avait lieu en hiver, une fois par semaine, depuis six heures du soir +jusqu'à deux ou trois heures du matin. Ce club n'était composé +absolument que de nobles; les banquiers, même les plus renommés, n'y +entraient pas. Il y avait dans cette assemblée qui ne peut se comparer à +aucune autre, environ deux mille six cents abonnés, dont dix-sept cents +femmes. La raison de la différence qui existait entre le nombre des +hommes et celui des femmes, c'est que tous les jeunes gens appartenant à +la noblesse, étaient au service et presque toujours à leur corps. Les +hommes payaient vingt-cinq roubles par an, les femmes dix. On y trouvait +toutes sortes de rafraîchissements, et l'on y soupait à douze roubles +par tête. L'emplacement était superbe, et construit aux frais de la +noblesse. La grande salle était soutenue par vingt-huit colonnes jointes +ensemble par une balustrade et une galerie dans laquelle on avait un +coup-d'oeil magnifique; on n'y entrait que par billets. + +Beaucoup de grands seigneurs avaient des salles de spectacle, et +quelques-uns donnaient des opéras et des ballets. Ceux qui composaient +ces troupes, appartenaient au seigneur, qui désignait à chacun le rôle +qu'il devait jouer. Au gré du maître, l'un avait été fait acteur, +l'autre chanteur, celui-ci danseur, celui-là musicien! + +Comme pendant le carême on ne joue pas la comédie, ces salles étaient +données alors par les seigneurs aux artistes pour y donner des concerts +de souscription; lorsque j'annonçais quelques-unes de ces soirées du +carême, elles avaient lieu dans une de ces salles, et le plus souvent +dans les plus brillants salons et sous le patronage des dames. C'était +une manière honnête de payer le prix de ma complaisance; et les +souscriptions me rapportaient beaucoup d'argent et de nombreux cadeaux. +Je ne me dissimulais pas que parmi elles, il y en avait qui ne me +recherchaient que parce que j'étais à la mode, mais elles avaient assez +de tact pour ne pas le laisser apercevoir. Comme les demoiselles et même +les jeunes dames de la maison chantaient avec moi, je ne pouvais me +plaindre que parfois on abusait de ma complaisance; mais toutes +cependant n'avaient pas le même tact, et la petite anecdote que je vais +rapporter me donna l'occasion de déployer ce sentiment de dignité qui +devrait toujours être dans le coeur des artistes. + +J'étais très bien reçue chez la comtesse de Broglie[26], dont le mari +était un homme d'esprit et de goût. Elle m'écrivit un jour, que voulant +me faire rencontrer avec un de mes compatriotes, M. le comte de Lagear, +qui revenait de Constantinople, elle m'enverrait chercher à six heures. + +Ce genre d'invitation, me parut assez bizarre de la part d'une personne +chez laquelle j'étais habituellement reçue. Il est d'usage dans les +maisons russes, qu'une fois admis, vous y veniez sans invitation, et +l'on vous saurait mauvais gré si vous n'y alliez pas assez souvent: +c'est une des vieilles coutumes de l'hospitalité qui se pratique +toujours. + +À peine arrivée, la comtesse vint à moi, «J'ai tant parlé de vous à M. +de Lagear, me dit-elle, je lui ai tant vanté votre extrême complaisance, +et vos jolies romances, que je lui ai donné un vif désir de vous +entendre. + +Je ne trouvai pas cette invitation fort obligeante; il suffisait, pour +que j'en fusse blessée, que celui devant qui elle désirait que je me +fisse entendre, fût un Français, que je voyais pour la première fois, et +qui ne connaissait pas encore la manière dont j'étais reçue dans le +monde; je ne voulais pas qu'on eût l'air de me faire venir pour amuser +M. le comte de Lagear. Cette invitation étant faite d'une manière à +laquelle je n'étais pas accoutumée, je pris la ferme résolution de ne +pas chanter. Je fus placée à table près de M. de Lagear, qui était un +homme très aimable, et nous causâmes pendant tout le dîner. Je n'en fus +que plus résolue à me faire voir avec quelqu'avantage aux yeux de mon +compatriote. + +Aussitôt après le dîner, la comtesse fut chercher une harpe, et vint +elle-même la mettre dans mes mains... + +--Ah! madame la comtesse, j'ai un regret infini de ne pouvoir répondre à +votre attente, mais vous savez que je ne suis pas assez forte sur cet +instrument et que je n'en joue que pour m'accompagner. + +--Mais je le pense bien ainsi, et c'est pour cela que je vous l'apporte. + +--Je suis horriblement enrhumée, madame la comtesse, et il me serait +impossible de chanter. + +--Vous ne vous fatiguerez pas, vous chanterez tout bas, ce que vous +voudrez. + +--Vous compromettriez, si je chantais, cette brillante réputation que +vous avez bien voulu me faire, car il m'est impossible de donner un son. + +Toutes les instances, toutes les flatteries que l'on put employer, +furent inutiles, je ne voulus point céder. + +La comtesse se mordait les lèvres, et je voyais à sa figure, combien +elle était désappointée; je m'attendais à quelques mots piquants; mais +j'étais disposée à répondre, quoique avec politesse, et à ne pas me +laisser humilier, dussé-je me brouiller avec elle. Je savais me tenir à +ma place, quelque avance qu'ont pût me faire, mais je n'aurais pas +souffert non plus qu'on m'en fît sortir. + +Quand, dans un concert, on invite un artiste pour chanter, il aurait +mauvaise grâce à se faire prier; mais lorsqu'on le reçoit en tout temps, +en ami de la maison, on doit lui demander plus convenablement un acte de +complaisance: aussi, lorsque la comtesse me dit avec assez d'amertume. + +--Quand on veut inspirer de l'intérêt dans la société, il faut au moins +faire quelque chose pour elle. + +--Je pensais, madame la comtesse, lui répondis-je, n'y avoir pas manqué +jusqu'à présent, et je croyais que la complaisance ne devait point aller +jusqu'à compromettre ma santé; cependant, ajoutai-je, je veux vous +prouver ma bonne volonté à vous être agréable; même aux dépends de mon +amour-propre. + +On battit des mains, et me levant aussitôt, je fus chercher une guitare +placée à l'autre extrémité du salon; je préludai pour me remettre un +peu, car j'étais très émue. Je chantai ces strophes d'_Atala_, pour +lesquelles on m'avait fait une charmante musique: + + Heureux qui n'a point vu l'étranger dans ses fêtes, + Qui, ne connaissant point les secours dédaigneux, + A toujours respiré, même au sein des tempêtes, + L'air que respiraient ses aïeux. + La nonpareille des Florides, + Satisfaite de ces forêts, + Ne quitte pas ces eaux limpides, + Ces bois ni ces bocages frais; + Dans sa retraite toujours belle, + Le ciel brille d'un jour serein, + En d'autres pays aurait-elle + Son nid parfumé de jasmin. + +Nous échangeâmes un coup-d'oeil avec M. de Lagear, et je vis qu'il était +très satisfait de mon chant. La comtesse avait trop d'esprit pour se +fâcher de l'à-propos. + +--Ô ma chère _Fleurichette_[27], me dit-elle en riant, les nids de votre +pays ne sont point parfumés de jasmin. + +--J'en conviens, repris-je, continuant la plaisanterie, mais vous ne +pouvez me reprocher d'être venue les chercher dans le vôtre. + +--Vous êtes une mauvaise tête, me dit-elle en m'embrassant. + +De ce moment, je chantai tout ce qu'on voulut. Cette petite anecdote se +répandit promptement et ne me fut point défavorable, car elle me donna +une attitude dont personne n'essaya de me faire sortir. + +Je voyais souvent chez ces dames, M. Demetrieff, homme très instruit et +très savant; je lui témoignai le désir que j'avais de voir le Kremlin, +et il eut la complaisance d'être mon cicérone. Il entra dans tous les +détails qui pouvaient m'intéresser sur les choses curieuses que +renfermait cet édifice, palais des tzars, qui fut pris et brûlé par les +tartares et reconstruit peu de temps après. Je fis des notes en rentrant +chez moi, et je m'en félicite doublement, car bientôt après on enleva +tous les objets pour les soustraire à l'armée qui s'approchait. La +richesse des tombeaux, les ornements de l'église sont d'une magnificence +idéale, surtout le jour de la résurrection. + +Le trésor est dans des chambres voûtées qui renferment plusieurs +armoires remplies de différents ornements d'églises; de forts beaux +manuscrits avec des perles orientales sur les couvertures; des crucifix +d'or garnis de perles et de diamants; des habits de pope, enrichis de la +même manière; deux calices en fort belle agathe; des vases de jaspe, et +beaucoup d'autres objets extrêmement riches. + +C'est dans l'église de Saint-Michel, que l'on enterrait les tzars, et +Pierre II est le dernier qui y ait été déposé. L'on voit sur l'autel le +dais qui a servi à son enterrement. À côté de la cathédrale est l'ancien +palais des patriarches; c'est là que l'on conserve toutes les richesses +de l'église. + +Le palais métropolitain a aussi son trésor et ses ornements. Le bonnet +que porta Platon serait bien extraordinaire, si la pierre du milieu +était naturelle comme on me l'a dit; c'est une agathe dans laquelle on +aperçoit un petit crucifix très bien dessiné, et au bas, un moine en +prières. + +Le palais des tzars est un édifice gothique; auquel on monte par un +escalier en pierre, qui est en dehors; il est célèbre pour avoir été le +théâtre des massacres commis par les Strelitz sur la personne de +Narechekine et sur d'autres grands de l'empire. Dans la première +chambre, on voit les habillements de Catherine Ie, d'Élisabeth, de +Pierre Ier, de Pierre II, de l'impératrice Anne: tous ces habits sont +riches et bien conservés. À droite est un trône à deux places, qui a +servi à Pierre Ier. J'ai remarqué aussi une paire de bottes qu'il +mettait les jours de cérémonie, et une autre ayant des clous fort +pointus sous le talon pour la fête de l'Épiphanie: ce jour est consacré +à la bénédiction des eaux sur la glace, les mères vont plonger leurs +enfants dans le trou pratiqué pour cette cérémonie. Cet antique usage +s'observe encore aujourd'hui. + +Le manteau de Catherine II a, m'a-t-on dit, quarante-quatre pieds de +longueur; douze chambellans le portaient les jours de cérémonie. Il y a +aussi dans ce palais une prodigieuse quantité de vases, de candélabres, +des bassins en or massif, un trône en même métal donné par un sophi de +Perse et qui a servi au couronnement de Catherine II; les couronnes de +Sibérie, d'Astracan de Casan, celle qui fut envoyée par l'empereur de +Constantinople lors de sa conversion à l'église grecque: que cette +couronne est d'or, et aux trois branches, il y a des perles orientales, +qui par leur grosseur, sont d'un très grand prix, et une croix pectorale +en diamants. L'armoire qui renferme les couronnes est la plus riche de +ce trésor. Dans une autre armoire vitrée, sont les habits qui ont servi +au sacre de Paul Pétrowitch, d'Alexandre Pawlotzki; une poupée en cire, +représentant l'impératrice Élisabeth, encore enfant, dans le costume du +temps; une horloge dans laquelle est un pape et des cardinaux qui le +saluent en passant devant lui, et près de là une toilette tout en ambre. +Dans la salle du bas sont des guerriers à pied et à cheval, armés à +l'antique; l'armure complète d'Alexandre Newsky, et des sabres enrichis +de diamants, etc., etc. + +C'est sous le règne de l'impératrice Anne, qu'eut lieu le spectacle +burlesque des noces d'un de ses bouffons avec une fille du peuple. + +Les fêtes de ce mariage se donnèrent dans un palais de glace construit à +cet effet. Tous les ornements, les meubles du palais, le lit même +étaient de glace, ainsi que les canons et mortiers, dont on fit quelques +décharges pendant la fête. Il s'y trouva des personnes des deux sexes de +chaque gouvernement des contrées soumises à la Russie, toutes vêtues du +costume de leur pays. Les époux furent promenés dans la ville, +accompagnés de ce cortège bizarre, et enfermés dans une cage portée par +un éléphant. Cette fête ne fut remarquable qu'à cause de ce singulier +palais de glace, qui était, dit-on, un chef-d'oeuvre dans son genre, et +qui fixa les regards des curieux jusqu'au dégel suivant. La rigueur de +l'hiver de 1740 avait beaucoup aidé au succès de cette folle entreprise. + +Mais revenons à la société russe de 1808, dont je me suis fort éloignée; +je vais terminer par quelques mots sur M. de Rostopschin. Je voyais +beaucoup cet homme célèbre dans les maisons que je fréquentais le plus +habituellement, et je ne sais pourquoi j'éprouvais pour lui un sentiment +de répulsion que je ne pouvais définir. Cependant j'avais du plaisir à +l'entendre causer, car sa conversation était instructive, attachante, +piquante même, et parfois entrecoupée par un de ces traits saillants, +qui ne manquent jamais de produire leur effet. Je me suis souvent +rappelée une réponse qu'il fit au comte Rasomosky. Le comte se plaignait +de ne pouvoir se débarrasser d'une famille à laquelle il avait permis +d'habiter un pavillon dans son château de Petrosky en attendant que leur +maison fût libre. + +--Je m'y suis pris de toutes les façons, disait-il, pour leur faire +entendre que ce pavillon m'est nécessaire; mais je n'ai pu trouver un +moyen honnête pour les engager à déguerpir. + +--Ma foi, répond le comte Rostopschin, je ne vois qu'un parti à prendre, +et je n'y manquerais pas. + +--Lequel? + +--C'est de mettre le feu à votre château? + +Il paraît que ce moyen était dans ses principes. + +Pour faire le portrait d'un pareil homme, il faudrait avoir eu avec lui +de longues relations, et les miennes n'ont pas été d'une nature assez +agréable pour en avoir conservé un très doux souvenir. Il en est des +mobilités morales comme des mobilités physiques, elles échappent au +pinceau. Je me trouverais d'ailleurs peu d'accord avec ceux de mes +compatriotes qui en ont fait l'objet de leur admiration, et je ne +pourrais que leur répéter: Vous êtes fort heureux que votre connaissance +avec cet homme que vous admirez ne date que du temps où vous l'avez +rencontré en France; mais vous ne parviendrez jamais à me faire partager +votre enthousiasme. + +M. de Rostopschin a dû être bien surpris de produire un semblable effet, +et il a dû souvent en rire dans sa barbe de Tartare; je dis Tartare, +parce qu'il tenait à grand honneur de descendre de Gengiskan. Au reste, +si l'on se connaît assez soi-même pour se bien peindre; voici une +esquisse que je livre aux lecteurs, et qui ne laisse pas d'être +piquante. + +Une dame ayant engagé M. de Rostopschin à écrire ses Mémoires, car ils +ne pouvaient manquer d'avoir un grand intérêt pour le public, il arriva +quelques jours après un petit manuscrit à la main. + +--Je me suis conformé à vos ordres, lui dit-il; j'ai rédigé mes +Mémoires: les voici avec la dédicace. + + Mémoires du comte de Rostopschin, écrits par lui-même. + + I. + + «En 1765, le 12 de mars, je sortis des ténèbres pour être au grand + jour. On me mesura, on me pesa, on me baptisa. Je naquis sans + savoir pourquoi, et mes parents remercièrent le ciel sans savoir de + quoi.» + + II.--_Mon éducation_. + + «On m'apprit toutes sortes de choses et toute espèce de langues. À + force d'être impudent et charlatan, je passais quelquefois pour un + savant. Ma tête est devenue une bibliothèque brouillée dont j'ai + gardé la clef.» + + III. _Mes souffrances_. + + «Je fus tourmenté par les maîtres, par les tailleurs qui me + faisaient des habits étroits, par les femmes, par l'ambition, par + l'amour-propre, par les regrets inutiles, par les souverains et les + souvenirs.» + + IV.--_Privations_. + + «J'ai été privé de trois grandes jouissances de l'espèce humaine: + du vol, de la gourmandise et de l'orgueil.» + + V.--_Époques mémorables_. + + «À trente ans j'ai renoncé à la danse, à quarante ans à plaire au + beau sexe, à cinquante à l'opinion, à soixante à penser, et je suis + devenu un vrai sage ou égoïste, ce qui est synonyme.» + + VI.--_Portrait au moral_. + + «Je suis entêté comme une mule, capricieux comme une coquette, gai + comme un enfant, paresseux comme une marmotte, actif comme + Bonaparte, et le tout à volonté.» + + VII.--_Résolution importante_. + + «N'ayant jamais pu me rendre maître de ma physionomie, je lâchai la + bride à ma langue, et je contractai la mauvaise habitude de penser + tout haut, cela me procura quelques jouissances et beaucoup + d'ennemis.» + + VIII.--_Ce que je fus et ce que j'aurais pu être_. + + «J'ai été très sensible à l'amitié, à la confiance, et si je fusse + né pendant l'âge d'or, j'aurais peut-être été un bonhomme tout à + fait.» + + IX.--_Principes respectables_. + + «Je n'ai jamais été impliqué dans aucun mariage ni aucun commérage. + Je n'ai jamais recommandé ni cuisiniers, ni médecins; par + conséquent, je n'ai attenté à la vie de personne.» + + X.--_Mes goûts_. + + «J'ai aimé les petites sociétés, une promenade dans les bois. + J'avais une vénération involontaire pour le soleil, et son coucher + m'attristait souvent. + + «En couleurs c'était le bleu, en manger le boeuf au raifort, en + boisson l'eau froide, en spectacles la comédie et la farce, en + hommes et en femmes les physionomies ouvertes et expressives. + + «Les bossus des deux sexes avaient pour moi un charme que je n'ai + jamais pu définir.» + + XI.--_Mes aversions_. + + «J'avais de l'éloignement pour les sots et les faquins, pour les + femmes intrigantes qui jouent la vertu; un dégoût pour + l'affectation; de la pitié pour les hommes teints et les femmes + fardées; de l'aversion pour les rats, les liqueurs, la métaphysique + et la rhubarbe; de l'effroi pour la justice et les bêtes enragées.» + + XII.--_Analyse de ma vie_. + + «J'attends la mort sans crainte, comme sans impatience. Ma vie a + été un mauvais mélodrame à grand spectacle où j'ai joué les héros, + les tyrans, les amoureux, les pères nobles, mais jamais les + valets.» + + XIII.--_Récompenses du ciel_. + + «Mon grand bonheur est d'être indépendant des trois individus qui + régissent l'Europe. Comme je suis assez riche le dos tourné aux + affaires, et assez indifférent à la musique, je n'ai, par + conséquent, rien à démêler avec Rotschild, Metternich et Rossini.» + + XIV.--_Mon épitaphe_. + + Ici on a posé + Pour se reposer + Avec une âme blasée, + Un coeur épuré, + Et un corps usé, + Un vieux drôle trépassé, + Mesdames et messieurs, passez. + + XV.--_Épître dédicatoire au public._ + + «Chien de public! organe discordant des passions, toi qui élèves au + ciel et plonges dans la boue, qui prônes et calomnies sans savoir + pourquoi. Image du tocsin, écho de toi-même, tyran absurde échappé + des petites-maisons, extrait des venins les plus subtils et des + aromates les plus suaves; représentant du diable auprès de l'espèce + humaine, furie masquée en charité chrétienne; public que j'ai + craint dans ma jeunesse, respecté dans l'âge mûr et méprisé dans ma + vieillesse, c'est à toi que je dédie mes Mémoires, gentil public. + Enfin, je suis hors de ton atteinte, car je suis mort, et par + conséquent sourd et muet, puisses-tu jouir de ces avantages pour + ton repos et celui du genre humain. + + + + +XVII + +La colonie française à Moscou.--La veille du jour de l'an +(1812).--Mascarades.--Mademoiselle Rossignolette. + + +Je vais parler d'une personne de la colonie française, de madame de +Sévolosky, femme aimable et spirituelle, mariée à un des Russes les plus +distingués par son esprit et par les vastes connaissances qu'il avait +acquises dans ses voyages en Europe et en Asie. M. de Sévolosky, étant +resté veuf avec deux filles charmantes, choisit pour les élever une dame +française qui avait toutes les qualités nécessaires pour remplir cet +emploi. + +Comme on ne peut être admis dans aucune branche d'enseignement public ou +particulier sans un diplôme et sans avoir passé un examen devant les +membres de l'Université, ces places sont plus difficiles à obtenir et +plus honorables qu'autrefois. M. de Sévolosky sut bientôt apprécier +l'aimable caractère de la seconde mère de ses enfants, et, comme Louis +XIV, il l'épousa, non pas de la main gauche; mais de toutes les deux, +par reconnaissance des soins qu'elle leur prodiguait. + +Madame Sévolosky[28] recevait tous les étrangers, mais surtout ses +compatriotes dont elle avait su faire un choix, je lui fus présentée à +mon arrivée à Moscou: c'était la veille du jour de l'an qu'elle +réunissait ses plus intimes connaissances. + +Depuis long-temps M. de Sévolosky nous promettait un bal paré et masqué. +Ce fut donc le 31 décembre 1811, veille de 1812, qu'il voulut nous +réunir. Les lettres d'invitation portaient que la réunion aurait lieu à +huit heures, et que l'on quitterait son masque à minuit. Il fallait donc +s'empresser de bien employer son temps, car il était assez difficile de +se déguiser de manière à n'être pas reconnu dans une société où tout le +monde se connaissait. Je m'étais concertée pour cela avec un ami de la +maison qui avait l'esprit du bal et qui était fort spirituel sous le +masque. Nous étions convenus de disparaître et d'aller changer de +costume dans le vestiaire qu'on avait établi, aussitôt que l'un de nous +deux serait reconnu. + +Nous commençâmes par nous déguiser, moi en marchande de chansons, et lui +en paillasse; j'étais mademoiselle Rossignolette. Avant de débiter ma +marchandise, il était convenu qu'il l'annoncerait. Pendant quinze jours +nous avions mis notre mémoire à la torture pour rassembler toutes les +strophes des couplets qui pouvaient s'appliquer aux personnes de notre +société. Elles étaient écrites sur d'élégantes petites feuilles de +papier et portaient le nom de ceux ou de celles auxquels elles étaient +adressées; mon tablier vert à poches sur le devant en était rempli. Nous +étions montés sur une grande table qui nous servait de tréteau; c'était +de là que mon compagnon faisait la parade avec un rare talent, il faut +lui rendre cette justice; et il s'écriait: Approchez, messieurs, +mesdames, approchez. Tous les bras se tendaient alors vers nous; chacun +voulait avoir la strophe qui lui était destinée, et l'on avait beaucoup +de peine à maintenir l'ordre. + +Voici quelle était celle des maîtres de la maison: + + Que l'on goûte ici de plaisirs! + Où pourrions-nous mieux être? + Tout y satisfait nos désirs, + Et tout les fait renaître: + N'est-ce pas ici le jardin + Où notre premier père + Trouvait sans cesse sous sa main + De quoi se satisfaire. + +À l'un de nos amis qui aimait mieux le vin de Champagne que sa femme, +nous avions adressé le second couplet de la même chanson: + + Il buvait de l'eau tristement, + Auprès de sa compagne; + Ici l'on s'amuse gaîment + En sablant le champagne. + Il n'avait qu'une femme à lui, + Encor c'était la sienne: + Ici je vois celle d'autrui + Et n'y vois pas la mienne. + +Nous avions donné à un vieux négociant fort gai et fort bon convive ces +deux vers du _Tableau parlant_: + + Il est certains barbons + Qui sont encor bien bons. + +À une jeune demoiselle ceux-ci du même opéra: + + Je suis jeune, je suis fille. + On me trouve assez gentille. + +À une dame de quarante ans fort occupée de ses atours, ce couplet de +_Jadis et Aujourd'hui_: + + J'avais mis mon petit chapeau, + Ma robe de crêpe amarante, + Mon châle et mes souliers ponceau; + Ma tournure était ravissante. + Eh bien! les dames du pays + Ont critiqué cette toilette, + Et pourtant j'en ai fait l'emplette + Au Palais-Royal à Paris. + +Enfin, à un émigré, le dandy des salons, cette parodie de l'air des +_Visitandines_: + + Enfant chéri des dames. + Des feux toujours nouveaux + Brûlent pour nous les femmes + Du pont des Maréchaux.[29] + +Cette mascarade eut un grand succès, et pendant qu'on s'occupait à +relire les strophes, nous nous échappâmes pour aller changer de costume. + +À minuit, ceux qui avaient un masque sur le visage l'ôtèrent et l'on +s'embrassa cordialement en se disant: il faut espérer que cette année +sera aussi heureuse; que nous nous trouverons tous réunis à la même +époque, etc. + +Lorsque je rentrai chez moi, il était presque jour; je restai pensive à +réfléchir sur cette année 1812 qui commençait. Rien ne pouvait encore +faire présager les malheurs qui nous attendaient! Nous étions gais, +heureux en nous quittant. Je ne sais pourquoi, mais en trouvant sous ma +main un album dans lequel j'avais l'habitude de jeter mes pensées sans +ordre, à l'aventure, j'écrivis presque machinalement: + +«Pourquoi donc cette année 1812 m'occupe-t-elle plus que celles qui l'on +précédée? Pourquoi éprouvai-je le besoin de la fixer dans ma mémoire.» +Puis, j'ajoutais plus bas: «Il faut peu compter sur la durée du bonheur! +Nous verrons bien! à 1813!» + +À la fin de cette année, la plus grande partie de ceux avec lesquels +nous l'avions commencée, n'existaient plus!... + + + + +XVIII + +Moscou.--Fuite de la population emportant ses images.--Commencement de +l'incendie--Entrée des Français.--Tableau d'une rue incendiée.--Dîner au +milieu des ruines.--L'enceinte de l'église catholique.--L'abbé +Surrugue.--Le général Chartran.--Le général Curial.--On nous fait jouer +la comédie.--Représentation à laquelle assiste Napoléon.--Départ des +Français de Moscou.--Anecdotes. + + +Je fis un voyage de quelques mois, et à mon retour je trouvai Moscou en +émoi, et les étrangers fort inquiets. La prise de Smolensk ne contribua +pas à calmer les esprits. Toute la noblesse partait, et l'on enlevait le +trésor du Kremlin et les richesses déposées aux Enfants-Trouvés. C'était +une procession continuelle de voitures, de chariots, de meubles, de +tableaux, d'effets de toute espèce; la ville était déjà déserte, et à +mesure que l'armée française avançait, l'émigration devenait plus +considérable. Étant née dans le duché de Wurtemberg, à Stutgard, +j'espérais obtenir par la protection de l'impératrice-mère, qui était +aussi de ce pays, un passe-port pour Saint-Pétersbourg où je voulais +aller. Malgré la recommandation du comte Markoff, ancien ambassadeur de +Russie en France, on me le refusa. Quoique le théâtre impérial de Moscou +ne jouât plus depuis quelque temps, plusieurs artistes ayant fini leur +contrat, mais n'étant pas encore remplacés, aucun ne pouvait s'absenter +sans une permission formelle du chambellan; et sans en être muni, il +était même impossible d'avoir des chevaux à la poste. M. de Maïkoff, le +chambellan de service, objectait qu'il venait déjà de m'accorder un +congé de quelques mois. Si M. de Maïkoff eût présumé que le refus de ce +nouveau congé pût me causer de si grands malheurs, j'aime à croire qu'il +me l'eût accordé. Cela me fit perdre ma fortune et détruisit mon avenir +en me privant de ma pension. + +Comme l'on craignait de manquer de vivres, chacun faisait ses +provisions. L'alarme devint bientôt générale, car on parlait de +s'ensevelir sous les ruines de la ville. On se retirait dans les +quartiers éloignés, et comme Moscou est extrêmement grand, on calculait +que le côté par lequel l'armée passerait serait le premier et peut-être +le seul incendié. On ne pouvait penser que cette ville immense pût être +entièrement sacrifiée; mais on fuyait les quartiers où se trouvaient des +maisons en bois. Tous ces palais en pierres recouverts en tôles +semblaient ne devoir jamais brûler, et l'on s'y réfugiait de préférence. + + * * * * * + +J'avais quitté la maison que j'habitais pour me réunir à une famille +d'artistes, que demeurait dans un palais immense, appartenant au prince +Galitzin, situé à la Bosman, quartier très isolé et tout à fait opposé à +celui par lequel devait entrer l'armée. Le mari de mon amie, M. +Vendramini, avait été chargé par le prince de graver sa superbe galerie +de tableaux. Il habitait avec sa famille une petite aile de son palais, +donnant sur un vaste jardin, également favorable pour nous cacher, si le +peuple se portait à quelque extrémité, et à nous préserver en cas de +feu. + +Outre plusieurs serres dans lesquelles on pouvait trouver un abri contre +toutes recherches, nous avions encore le palais qui tenait à lui seul un +coté de la rue, et celui du prince Alexandre Kourakin qui était de +l'autre côté, et dans lequel nous pouvions aussi nous sauver: ces palais +étaient abandonnés par leur propriétaires. + +Nous nous crûmes donc dans un fort impénétrable, et ne nous occupâmes +plus qu'à nous y pourvoir des objets nécessaires. J'y fis porter une +partie de mes effets, et j'abandonnai follement une maison qui resta +intacte, pour me réfugier dans une autre qui devint la proie des +flammes; mais je n'ai pas été la seule aussi mal inspirée: Il semblait +qu'un mauvais génie me fît rencontrer le danger dans ce qui devait +assurer ma tranquillité. + +Quand je traversai la ville, pour aller rejoindre mes amis à la Bosman, +les rues étaient désertes, à peine y rencontrait-on quelques personnes +du peuple. Je marchais depuis quelque temps, lorsque tout à coup +j'entendis un chant triste dans l'éloignement, puis peu d'instants après +le spectacle le plus extraordinaire et le plus touchant s'offrit à mes +yeux. Une foule immense, précédée de prêtres en habits pontificaux, +portaient des images; hommes femmes, enfants, tous pleuraient et +chantaient des hymnes saintes. Ce tableau d'une population abandonnant +sa ville et emportant ses pénates, était déchirant. Je me prosternai, et +me mis à pleurer et à prier comme eux. J'arrivai chez mes amis encore +tout attendrie de ce touchant spectacle. + +Nous fûmes assez tranquilles pendant huit ou dix jours; c'était vers la +fin d'août (style russe), mais au bout de ce temps, on vint nous dire +que l'armée approchait. + +Nous montions à chaque instant au sommet de la maison avec une longue +vue: nous aperçûmes un soir le feu des bivouacs. Nos domestiques +entrèrent tout effrayés dans nos chambres, et nous dirent que la police +avait été frapper à toutes les portes pour engager les habitants à +partir, car on allait brûler la ville; et qu'on avait emmené les pompes: +nous ne voulons plus rester ici, ajoutèrent-ils. En effet, nous apprîmes +que la police était partie; ce qui n'était pas fort rassurant. + +À l'exception d'une grosse servante qui faisait le pain, et qui s'était +enivrée pour se guérir de la peur, nous nous trouvâmes sans domestiques: +cette femme nous fut bien utile par la suite. Ma compagne étant fort +peureuse je ne me couchais pas de toute la nuit. Je n'osais lui faire +part de mes réflexions, car je craignais les attaques de nerfs. Notre +quartier était isolé, et j'entendais de temps en temps des gens ivres, +qui juraient. Nous passâmes encore cette journée dans une grande +inquiétude, car nous avions appris qu'on avait pillé les cabarets. La +nuit suivante, il me sembla que le bruit augmentait, et que j'entendais +crier _fransouski_. Je m'attendais à chaque instant qu'on viendrait +enfoncer notre porte. + +Nous passâmes ces deux nuits dans une horrible situation, et la +troisième commençait sans apporter aucun changement à notre position; +car nous ignorions ce qui se passait dans l'intérieur de la ville. Comme +j'étais malade et fatiguée, je me jetai de bonne heure sur mon lit, et +mes amis montèrent au sommet de la maison, comme les jours précédents. +Tout à coup madame Vendramini redescend précipitamment, en me disant: +«Venez, je vous prie, voir un météore dans le ciel; c'est une chose +singulière, on dirait une épée flamboyante: cette circonstance nous +annonce quelque malheur.» + +Sachant que cette dame était fort superstitieuse, je ne me souciais pas +trop de me déranger; cependant, entraînée par elle, je montai, et vis en +effet quelque chose de fort extraordinaire. Nous raisonnâmes là-dessus +sans y rien comprendre, et finîmes par nous endormir. À six heures du +matin, on vint frapper plusieurs coups à la porte de la rue. Je courus à +la chambre de mes amis: «Pour le coup, leur dis-je, nous sommes perdus, +on enfonce la porte.» J'entendis cependant qu'on appelait le maître de +la maison par son nom. Nous regardâmes à travers le volet, et nous vîmes +une personne de notre connaissance. C'était M. de Tauriac, émigré, +ancien officier du régiment du roi. «Ah! bon Dieu! m'écriai-je, on +massacre dans l'autre quartier, et on se sauve ici.» + +Ce monsieur nous dit que le feu s'étant manifesté près de sa maison, il +craignait qu'elle ne devînt aussi la proie des flammes, et qu'il venait +demander un asile pour lui et deux autres personnes. On le lui accorda +aussitôt, et il retourna les chercher. M. Vendramini se hasarda d'aller +jusqu'au bout de la rue, et revint nous dire que le fameux prodige que +sa femme avait vu n'était autre chose qu'un petit ballon rempli de +fusées à la Congrève, qui était tombé sur la maison du prince +Troubertskoï, à la Pakrofka (quartier très près de chez nous), et +qu'elle était en feu, ainsi que les maisons environnantes. Il paraissait +certain que la ville allait être brûlée. Il sortit de nouveau pour +apprendre des nouvelles, et nous nous hasardâmes à mettre la tête à la +fenêtre. Je vis un soldat à cheval, et je l'entendis demander en +français: «Est-ce de ce côté?» Jugez de mon étonnement. Toujours un peu +moins poltronne que ma compagne, je lui criai: «Monsieur le soldat, +est-ce que vous êtes Français?--Oui, madame.--Les Français sont donc +ici?--Ils sont entrés hier à trois heures dans les +faubourgs.--Tous?--Tous.» «Devons-nous, dis-je à ma compagne, nous +réjouir ou nous alarmer? nous sortons d'un danger pour retomber +peut-être dans un autre plus grand.» Nos réflexions étaient fort +tristes, et l'événement nous prouva que ce pressentiment n'était que +trop fondé. + +Les trois personnes qui nous avaient demandé asile arrivèrent chargées +de leurs effets, ceux du moins qu'elles avaient pu sauver. Elles nous +apprirent que le feu était déjà dans plusieurs endroits et qu'on +cherchait à l'éteindre, mais comme on n'avait pas de pompes, cela était +très difficile. Il me tardait de sortir pour savoir s'il n'était rien +arrivé à mes amis et à ma maison, où j'avais encore mes meubles et tous +les effets que je n'avais pu faire transporter. On me dit qu'il était +prudent que je sortisse à pied; car on prenait tous les chevaux, attendu +que l'armée en manquait. «Cependant, ajouta l'un deux, comme les +Français sont galants, peut-être ne prendront-ils pas les vôtres. Je ne +veux pas hasarder les miens; car, si nous étions obligés de sauver nos +effets, ils nous seraient d'un grand secours.» Il semblait qu'il +prophétisait. + +Dans l'après-midi je pris le droschki (voiture russe) d'un de ces +messieurs, et j'allai dans la ville. Toutes les maisons étaient remplies +de militaires, et dans la mienne, il y avait deux capitaines de +gendarmerie de la garde; tout était sens dessus dessous. Ce désordre, me +dirent-ils, avait eu lieu avant leur arrivée. On n'avait trouvé dans la +maison que des domestiques russes, et comme on ne les comprenait pas, on +avait pensé que cet hôtel était abandonné. Ils m'engagèrent beaucoup à +reprendre mon appartement, m'assurant que je n'avais plus rien à +craindre. J'en étais fort peu tentée, car le feu qui était dans le +voisinage pouvait à chaque instant gagner la maison. Je revins chez mes +amis à la lueur des maisons incendiées. Le vent soufflant avec violence, +le feu gagnait avec une effrayante rapidité: il semblait que tout fût +d'accord pour brûler cette malheureuse ville. L'automne est superbe en +Russie, et nous n'étions qu'au 15 septembre. La soirée était belle; nous +parcourûmes toutes les rues voisines du palais du prince Troubetskoï +pour voir les progrès de l'incendie. Ce spectacle était beau et terrible +à la fois. Nous fûmes quatre nuits sans avoir besoin de lumière, car il +faisait plus clair qu'en plein midi. De temps en temps on entendait une +légère explosion, à peu près semblable à un coup de fusil, et l'on +voyait alors sortir une fumée très noire. Au bout de quelques minutes +elle devenait rougeâtre, ensuite couleur de feu, et bientôt succédait un +gouffre de flammes. Quelques heures après les maisons étaient consumées. + +Je trouvai, en rentrant, madame Vendramini causant avec un officier +blessé. «J'ai prié monsieur, me dit-elle, de vouloir bien accepter un +logement chez nous. Notre maison étant dans une rue isolée, il peut nous +arriver mille accidents. Monsieur me conseille même de demander une +sauve-garde.» + +Je sortis le lendemain matin dans le dessein de prendre des +informations. Le côté du boulevart que je traversai n'était qu'un vaste +embrasement; plusieurs soldats polonais parcouraient les rues, et tout +alors avait pris l'aspect d'une ville au pillage. Je me rendis chez le +gouverneur; mais il y avait un monde infini à sa porte, et je ne pus lui +parler. Je reprenais le chemin de ma maison, lorsqu'un jeune officier +fort poli m'arrêta pour m'avertir qu'il était dangereux d'aller seule, +et s'offrit de m'accompagner. Le moment était trop critique pour que je +n'acceptasse pas avec empressement. Il voulut mettre pied à terre et +marcher près de moi; mais je m'y opposai. Au détour d'une rue, des +femmes éplorées ayant réclamé sa protection contre des soldats qui +pillaient leur maison, il ne tarda pas à les disperser. + +Je me pressai d'arriver, car je craignais de trouver aussi notre demeure +au pillage, mais, jusqu'à ce moment, son éloignement nous en avait +préservés. Notre officier pouvait, pour quelque temps encore, contenir +les soldats; mais la ville continuant à brûler, bientôt il n'allait plus +être possible de les arrêter. Mon jeune conducteur dîna avec nous, fut +très spirituel, parla modes, théâtres, et je ne tardai pas à reconnaître +un aimable de la Chaussée-d'Antin, sous la moustache d'un soldat. Il +partit peu de temps après pour le camp de Petrowski, et je ne l'ai pas +revu depuis. Je serais fâchée qu'il lui fût arrivé quelque malheur, car +il aimait sa mère. Napoléon, craignant que le Kremlin ne fût miné, avait +été habiter Petrowski. Nous résolûmes donc, madame Vendramini, moi et +notre officier blessé, d'aller le lendemain à Petrowski pour demander +une sauve-garde. + +Ce fut un jour mémorable pour moi, que celui où nous entreprîmes ce +voyage. À notre départ, notre maison était intacte, et il n'y avait pas +même apparence de feu dans aucune des rues adjacentes. La fille de +madame Vendramini, jeune enfant de treize ans, était avec nous; elle +n'avait encore vu l'incendie que de loin. Le premier qui la frappa fut +celui de la Porte-Rouge, la plus ancienne porte de Moscou. Nous voulûmes +prendre le chemin ordinaire du boulevart, mais il nous fut impossible de +passer; le feu était partout. Nous remontâmes la Twerscoye; là il était +encore plus intense, et le grand théâtre où nous allâmes ensuite, +n'était plus qu'un gouffre de flammes. La provision de bois d'une année +y était adossée, et le théâtre qui était en bois, alimentait ce terrible +incendie. Nous tournâmes à droite, ce côté nous paraissait moins +enflammé. Lorsque nous fûmes à la moitié de la rue, le vent poussa la +flamme avec une telle force, qu'elle rejoignit l'autre côté, et forma un +dôme de feu. Cela peu paraître une exagération, mais c'est pourtant +l'exacte vérité. Nous ne pouvions aller ni en avant, ni de côté, et nous +n'avions d'autre parti à prendre que de revenir par le chemin que nous +avions déjà pris. Mais de minute en minute le feu gagnait et les +flammèches tombaient jusque dans notre calèche, le cocher, posé de côté +sur un siège, tenait les rênes avec un mouvement convulsif et sa figure +tournée vers nous, peignait un grand effroi. Nous lui criâmes: +«_Nazad!_» (retourne). C'était difficile, mais il parvint, par le +sentiment de la peur, à prendre assez de force pour maintenir ses +chevaux. Il les mit au grand galop, et nous parvînmes à regagner le +boulevart. Nous reprîmes le chemin de notre quartier, nous félicitant de +pouvoir reposer enfin nos yeux fatigués de la poussière et de la flamme. + +Je n'oublierai jamais l'impression que me fit alors le spectacle qui +s'offrit à nous. Cette maison, dans laquelle nous comptions rentrer +paisiblement, où, une heure auparavant, il n'y avait pas l'apparence +d'une étincelle, était en feu. Il fallait qu'on l'y eût mis depuis peu, +car les personnes qui étaient dans l'intérieur de la petite maison ne +s'en étaient pas encore aperçues. Ce furent les cris de la jeune fille +de madame Vendramini qui les firent accourir. Cette enfant avait tout à +fait perdu la tête; elle criait: «Sauvez maman, sauvez tout; ah! mon +Dieu! nous sommes perdues!» Ces cris et le spectacle que j'avais sous +les yeux me déchirèrent le coeur. Je pensai à ma fille, et je remerciai +le ciel d'être seule, au moins dans ce cruel moment. + +Comme j'ai le bonheur de conserver mon sang-froid dans le danger, je +m'occupai de la sûreté des autres, et ensuite je cherchai à sauver ce +que j'avais de plus précieux. La grosse servante, qui seule nous était +restée, m'aida à porter mes effets dans le jardin. Ces messieurs, et +même notre officier blessé, avaient presque perdu la tête; ils allaient +à droite, à gauche, et n'avançaient rien. Ils faisaient briser une porte +à coups de hache, tandis qu'il y en avait une ouverte à côté. Plusieurs +officiers entrèrent dans le jardin, et nous offrirent des soldats pour +nous aider. Il était d'autant moins nécessaire de se presser ainsi, que +le palais était séparé de la petite maison par le jardin et les serres. +À la vérité le feu pouvait gagner par les serres, comme cela est arrivé +en effet, mais ce ne fut que le lendemain. Si l'on eût mieux raisonné, +on eût beaucoup moins perdu. Mais la peur ne raisonne pas, et d'ailleurs +les cris de la mère et de la fille bouleversaient tout le monde. + +Lorsque j'eus tout fait transporter dans le jardin, je fus m'assoir à +côté du portrait de ma fille aînée dont je n'avais pas voulu me séparer, +et j'examinai à loisir tout ce qui se passait autour de moi. N'ayant +plus ni droschki, ni calèche, je risquais fort de ne rien sauver. Je +pris aussitôt mon parti; je fis un léger paquet des choses qui m'étaient +le plus nécessaires, et je le plaçai sur le droschki de l'un de nos +compagnons d'infortune; j'en fis un autre plus petit que je mis sur +celui de l'officier, qui était conduit par un soldat, M. Martinot, +excellent garçon, et d'une grande obligeance. Mes petites affaires ainsi +arrangées, je mis dans le sac que j'avais à la main, mes bijoux, mon +argent, et j'attendis tranquillement ce qu'il plairait à Dieu de +décider. «À qui donc sont ces coffres? dit l'officier qui commandait le +quartier.--À moi, monsieur, lui répondis-je.--Eh bien! madame, vous les +abandonnez ainsi?--Où voulez-vous que je les mette? je n'ai ni voiture, +ni chevaux.--Parbleu! monsieur (désignant l'officier) en prendra bien +une partie. Des effets sont plus utiles à une femme que des matelas à un +homme; d'ailleurs il faut bien s'entr'aider.» + +Je me vis donc à moitié sauvée, quoique je perdisse un mobilier +considérable et des coffres remplis d'effets. J'abandonnai tout le +reste, et laissai le portrait de ma fille dans le coin d'une serre. Je +m'en séparai en pleurant, car je prévoyais que je ne le reverrais plus. +Combien j'étais fâchée qu'il ne fût pas en miniature! + +Nous quittâmes la maison, et bientôt tout devint la proie des soldats. +Rien n'était plus triste à voir que ces femmes, ces enfants, ces +vieillards, fuyant, ainsi que nous, leurs maisons incendiées. Une file +nombreuse de militaires, qui allaient au camp, marchaient en même temps, +et nous proposaient de les suivre. Enfin, après avoir erré long-temps, +nous trouvâmes une rue qui ne brûlait pas encore. Nous entrâmes dans la +première maison (elles étaient toutes désertes) et nous nous jetâmes sur +des canapés, tandis que les hommes gardaient les équipages dans la cour, +examinaient si le feu ne gagnait pas la maison. Telle fut la fin de +cette triste journée, dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma +mémoire. + +Nous passâmes, comme on peut le penser, une pénible nuit; nous ne +savions plus où trouver un asile, car on m'avait assuré que ma maison +avait été consumée. Les deux maisons adjacentes étant en feu, tout le +monde l'avait abandonnée, cependant elle n'était point atteinte par +l'incendie. + +Nous ne pouvions aller à Petrowski sans un officier, et le nôtre ne +voulait point y venir. Nous errions de rue en rue, de maison en maison. +Tout portait les marques de la dévastation; et cette ville que j'avais +vue, peu de temps auparavant, si riche et si brillante, n'était plus +qu'un monceau de cendres et de ruines, où nous errions comme des +fantômes. + +Enfin, nous eûmes l'envie de retourner dans notre ancienne maison, car +nous pensions qu'elle n'était pas encore brûlée. En effet, elle était +telle que nous l'avions laissée, avec cette différence, que les soldats +avaient tout brisé. Nous y retrouvâmes encore des vivres que l'on y +avait cachés, et qui n'avaient pas été découverts. Comme depuis la +veille, nous n'avions presque rien pris, notre officier parla de dîner. +On descendit une table, quelques chaises qui étaient restées entières, +et l'on fit une espèce de dîner que l'on servit au milieu de la rue. + +Qu'on se figure une table au milieu d'une rue où de tous côtés on voyait +des maisons en flammes ou des ruines fumantes, une poussière de feu que +le vent nous portait dans les yeux, des incendiaires fusillés près de +nous; des soldats ivres emportant le butin qu'ils venaient de piller: +voilà quel était le théâtre de ce triste festin. + +Hélas! le temps n'était pas éloigné où nous devions voir un spectacle +plus affreux encore. Après ce dîner, nous avisâmes de nouveau au moyen +de nous procurer un asile. On nous conseilla d'aller parler au colonel +qui commandait ce quartier, et de le prier de nous donner un officier +pour nous conduire au camp. Ma compagne était tout à fait découragée et +ne se souciait pas d'y aller. Mais comme il fallait prendre un parti, je +me décidai à aller trouver ce colonel (le colonel Sicard, tué en 1813), +l'homme le plus honnête et le meilleur que j'aie jamais rencontré, et +qui fut notre sauveur. + +Après plusieurs jours d'interruption, je reprends ce triste journal. Je +ne suis point encore assez familiarisée avec ma position pour ne pas +faire quelque retour sur le passé; mais j'éprouve cependant que l'on +peut tirer un avantage quelconque de toutes les circonstances de la vie. +J'ai acquis par mes malheurs une sorte de philosophie qui me fait +envisager les événements sans trouble et sans inquiétude. Avant tout +ceci, j'avais mille besoins d'aisance et d'agrément dont il m'eût coûté +d'être privée; mais je sens qu'avec un peu de courage on peut tout +supporter. Quand on a souffert pendant deux mois, la soif, la faim, le +froid, la fatigue et la privation de tout ce qui contribue à rendre la +vie paisible et agréable, on peut défier le sort et voir l'avenir avec +calme. + +On a écrit beaucoup d'ouvrages sur l'incendie de Moscou. Les +particularités qu'on y trouve sur ce qui s'est passé dans l'intérieur de +la ville, depuis le départ des Russes jusqu'à l'entrée des Français sont +généralement inexactes. Les étrangers renfermés dans Moscou ont pu seuls +en parler avec connaissance de cause. Celui qui a donné les détails les +plus intéressants, c'est l'abbé Surrugue, curé de l'église catholique. +Sa modestie lui a fait passer sous silence tout le bien qu'il a fait aux +malheureux. Je me fais un devoir de le rappeler ici: + +L'enceinte de l'église formait un terrain assez spacieux, qui était +rempli de petites maisons en bois, où les étrangers peu fortunés +trouvaient un asile en tout temps. Pendant que la ville était en feu, +les soldats la parcouraient pour piller. Tout ce qui restait de femmes, +d'enfants, de vieillards, se réfugièrent dans le temple. Lorsque les +soldats se présentèrent, l'abbé Surrugue fit ouvrir les portes, et, +revêtu de ses habits sacerdotaux, le crucifix dans les mains, entouré de +ces malheureux dont il était le seul appui, il s'avança avec assurance +au-devant de ces furieux, qui reculèrent avec respect. Comment ne +s'est-il pas trouvé un peintre pour retracer ce tableau. Cela eût bien +valu les tableaux que quelques peintres ont faits sur des incendies +qu'ils n'avaient pas vus? + +L'abbé Surrugue ayant demandé une sauve-garde pour préserver toutes ces +malheureuses familles, elle lui fut promptement accordée. L'empereur +Napoléon voulut le voir, et lui fit toutes les instances possibles pour +l'engager à rentrer en France. «Non, lut répondit-il, je ne veux pas +quitter mon troupeau, car je peux lui être encore utile.» Quoique les +vivres fussent très rares, on en envoya à l'abbé Surrugue, qui les +distribua comme un bon pasteur. + +Quand les Français entrèrent à Moscou, j'étais dans la maison du général +Divoff. Madame Divoff, née comtesse Boutourlin, m'y avait laissée en +partant, espérant que j'y courrais moins de danger, et que je pourrais +rappeler aux officiers Français combien l'impératrice Joséphine avait +témoigné d'amitié à cette famille pendant son séjour à Paris. +Malheureusement, en pareil cas, ce ne sont pas toujours des officiers +que l'on rencontre, et les soldats ont peu d'égards pour les +recommandations, quelque brillantes qu'elles puissent être. Je m'étais +réfugiée, ainsi que je l'ai déjà dit, dans un quartier plus éloigné du +danger; et je ne revins dans cette maison, que j'avais cru la proie des +flammes, que lorsque l'ordre fut un peu rétabli dans la ville. Quand +j'entrai chez moi, je vis un officier assis près de ma toilette. Il +était tellement occupé à lire des papiers, que, tournant le dos à la +porte, il ne me vit pas. «Monsieur, lui dis-je, je suis bien fâchée de +vous déranger; mais vous êtes ici chez moi... + +--Ah! parbleu, madame, j'en suis charmé, reprit-il, sans se lever, c'est +mademoiselle Betzi, à qui j'ai l'avantage de parler? + +--Non, monsieur, fis-je toute étonnée.--Mademoiselle Henriette?--C'est +ma fille, dis-je, sans trop savoir ce que je répondais. + +--Et est-elle ici? + +--Mais, monsieur, je ne vois pas trop en quoi cela peut vous intéresser, +pour me faire une semblable question. + +--Pardonnez-moi, cela m'intéresse beaucoup, car je viens de trouver là +des lettres charmantes!... + +Pour rendre ceci plus clair, il faut que je dise que ma fille était +partie pour la France au mois de mai 1812, et qu'étant en correspondance +avec une de ses amies, mariée depuis peu de temps, ces jeunes femmes +s'écrivaient des plaisanteries auxquelles les maris prenaient part, et +qu'elles ne pensaient pas devoir être lues par un officier de cavalerie. +Elles s'y appelaient Henriette, Betzi, de leurs noms de baptême. Ces +lettres, dont j'ignorais l'existence, étaient restées dans un tiroir de +ma toilette, pour en faire des papillottes. Je vis l'effet qu'elles +avaient produit sur l'esprit du colonel, à l'air léger qu'il prit avec +moi. «Je vous cède la place, monsieur, lui dis-je, vous pouvez continuer +vos investigations, mais j'ai cru jusqu'à ce jour que des militaires +devaient protéger les femmes et non les insulter. + +--Restez chez vous, madame, reprit-il d'un air un peu confus, je me +retire: d'ailleurs je dois céder cette maison à un général. Et il +sortit. + +La femme du concierge vint pour m'aider à remettre un peu d'ordre chez +moi et me raconta ce qui s'était passé en mon absence. J'avais à peine +eu le temps de réparer le désordre de mon appartement qui consistait en +deux chambres, que je vis entrer un autre officier: c'était ce pauvre +général Chartran, qui a été fusillé dans la citadelle de Lille, et que +j'ai bien pleuré. Son vieux père est mort de douleur en apprenant sa +condamnation. C'était un militaire d'un abord peu agréable pour ceux qui +ne le connaissaient pas; mais il était estimé comme un brave par ses +camarades: il avait fait un chemin très rapide. + +--Madame, me dit-il assez brusquement, j'en suis bien fâché, mais nous +avons besoin de toute la maison, et à peine si elle suffira pour loger +notre monde. + +--C'est-à-dire, monsieur, que vous me mettez à la porte de chez moi. + +--De chez vous, je l'ignore... mais cet hôtel appartient à un général, +et c'est un général qui vient l'occuper: d'ailleurs il y a des salles +d'asile pour les réfugiés. + +--Mais, monsieur, les réfugiés sont ceux dont les habitations sont +brûlées, et ce n'est pas ici le cas; je loge dans cet hôtel depuis +long-temps, et par la volonté des maîtres. La ville, il me semble, n'est +point prise d'assaut et d'ailleurs ne sommes-nous pas des Français? + +--Oui, des Français russes. Pourquoi ne vous êtes-vous pas en allée? + +--Ah! je n'aurais pas demandé mieux, et ce n'est pas pour mon plaisir +que je suis demeurée. Il me paraît que tout est bien changé depuis que +j'ai quitté la France; alors les hommes y étaient polis. + +--Oh! madame, on n'est pas poli en campagne, et d'ailleurs nous avons +besoin de la maison; voilà tout. + +--Eh bien, monsieur, puisque vous le prenez sur ce ton, je vous préviens +que je ne la quitterai pas, à moins que vous ne m'en fassiez emporter +par vos soldats: ce sera un bel exploit! + +Il sortit en murmurant des paroles que je n'entendis pas. J'étais +furieuse. J'envoyai la femme du concierge m'allumer une bougie. Elle +prit un flambeau, et rentra bientôt après en me disant qu'on venait de +le lui arracher des mains. Je montai au premier et rencontrai ce bon +général Curial, que je ne connaissais pas alors, le meilleur des hommes, +mais d'un sang-froid désespérant. + +--C'est donc un pillage, lui dis-je, général! Comment, un de vos +officiers vient chez moi pour me mettre à la porte; on enlève un +flambeau dans les mains de ma femme de chambre... + +--On va vous le rendre, madame; quant à votre appartement, comme je n'ai +pas de quoi loger tout mon monde, je suis forcé de le garder; mais rien +ne vous oblige à le quitter aujourd'hui: on vous donnera le temps d'en +chercher un autre. + +--Ah! je vous assure, général, que ce sera le plus tôt possible, et que +je n'ai pas envie de rester ici. + +M. le capitaine L..., le fils du sénateur, qui était aide-de-camp du +général Curial, m'accompagna chez moi avec un flambeau et me laissa en +me saluant avec une extrême politesse. Sa famille m'a comblée de bontés +et m'a témoigné le plus vif intérêt à mon retour en France. + +Une demi-heure après, ce même officier revint et me dit que le général +me priait de lui faire l'honneur de dîner avec lui. J'avais bien envie +de refuser, mais je pensai qu'il était prudent de ne pas me mettre trop +en hostilité avec ces officiers, et j'acceptai. M. L..., ayant vu une +guitare chez moi, me dit: + +--Ah! madame est musicienne? + +--Je chante l'opéra, lui répondis-je. + +--On nous a fait espérer que nous aurions le plaisir de vous entendre. + +Je ne répondis point. En attendant le dîner, je fis un peu de toilette. +M. L... vint me chercher. Et le général Curial me fit placer à côté de +lui. M. Chartran, qui était en face de moi, cherchait sans cesse +l'occasion de m'adresser la parole. Je lui répondais froidement et +seulement par un léger signe de tête. + +--Ah! vous boudez Chartran? me dit le général? + +--Moi? pas le moins du monde. Quoique M. le colonel ne soit pas venu +chez moi comme un représentant de la galanterie française et qu'il m'ait +traitée militairement, je n'ai pas le droit de m'en plaindre. + +Voyant qu'il avait l'air embarrassé, je ne poussai pas plus loin cette +plaisanterie, et l'on parla d'autre chose. Je montai chez moi après +qu'on eût pris le café, et cette fois ce fut le frère du général Curial +(commissaire des guerres tué à Glogau) qui me conduisit. Il me dit des +choses fort obligeantes et voulut bien me promettre que mon séjour dans +cette maison ne serait pas troublé. Je lui répondis en riant que j'y +tenais peu. Au milieu de tant d'anxiétés, on avait fait chercher les +artistes qui étaient encore à Moscou, et l'on avait donné aux uns +l'ordre de venir chanter au château et aux autres de jouer la comédie. +Cela était assez difficile dans une ville pillée de fond en comble, où +les femmes n'avaient plus de robes ni de souliers, les hommes plus +d'habits ni de bottes, où il n'y avait point de clous pour les +décorations, point d'huile pour les lampes, et ainsi du reste. + +M. le comte de Bausset me fit prier de passer chez lui. + +--Nous voulons, me dit-il, rassembler ce qui reste ici d'artistes pour +donner quelques représentations et pour faire de la musique chez +l'empereur. Tarquini nous a assuré que vous étiez une agréable +chanteuse. + +--Moi, chanter chez l'empereur? mais, monsieur, je suis une très modeste +chanteuse de romances, de petits airs, et je ne chante plus la musique +italienne depuis que j'ai perdu ma voix. + +--Mais vous avez chanté des duos avec Tarquini? + +--Oui, chez des dames qui savaient que c'était sans prétention, et qui +me jugeaient d'après la complaisance que j'y mettais; mais arriver avec +un titre de chanteuse chez l'empereur, rien que la peur me paralyserait. +Il est difficile et connaisseur; pour Dieu, laissez-moi dans mon +obscurité. + +--Alors, me dit M. de Bausset, rejetons-nous sur le vaudeville et sur la +comédie. + +--Ah! pour cela, c'est autre chose! Je dis à M. le comte de Bausset que, +puisqu'il voulait m'employer, je le priais au moins de me faire donner +un logement. Il m'assura qu'il allait s'en occuper, et je rentrai toute +fière de pouvoir faire mes adieux à ces messieurs; mais j'y mis une +coquetterie de femme. + +Au dîner je fus fort gaie: on parla théâtre, musique, et lorsque nous +fûmes sortis de table, l'on me supplia de chanter. Je ne me fis pas +prier. Quand on m'eût bien accablée de compliments, je me levai et leur +dis: «Messieurs, je vous fais mes adieux; vous pourrez disposer demain +de mon appartement.--Oh! pour cela non, me dit le général Curial, nous +nous y opposons.--Comment, messieurs, vous vouliez me renvoyer avec la +force armée.--Et à présent nous l'emploierons pour vous empêcher de +sortir.» + +Le lendemain, M. de Bausset vint chez moi avec le colonel Chartran, qui +me fit quelques excuses polies. Je restai donc par le conseil même de M. +de Bausset. + +J'ai déjà dit que les grands seigneurs russes avaient des théâtres +particuliers dans leur palais: celui de M. de Posnekoff était un des +plus beaux, et n'avait point été brûlé; on le fit disposer. Ce fut là +qu'on nous fit jouer. On trouva des rubans et des fleurs dans les +casernes des soldats, et l'on dansa sur des ruines encore fumantes. Nous +jouâmes jusqu'à la veille du départ, et Napoléon fut très généreux +envers nous. Il vint peu au spectacle, mais voici ce qui m'arriva, un +jour qu'il lui avait pris fantaisie d'assister à une représentation. On +donnait la pièce de _Guerre ouverte_: à la scène de la fenêtre, je +chantais une romance que j'avais choisie et qui m'avait valu de beaux +succès dans les salons de Moscou; elle était de Ficher, compositeur +allemand, et tout-à-fait inédite. + +On n'applaudissait point lorsque l'empereur était au théâtre, mais cette +romance, que personne ne connaissait, fit une espèce de sensation. +Napoléon étant à causer, ne l'avait point écoutée. Il demanda ce que +c'était, et M. de Bausset, le préfet du palais, vint me dire de la +recommencer. Il me prit alors une telle émotion que je sentis ma voix +trembler, et je crus que je ne pourrais jamais m'en tirer. Je me remis +cependant; et dès ce moment cette romance devint tellement à la mode, +qu'on ne cessait de me la faire chanter, et que le roi de Naples me la +fit demander pour sa musique. C'était une romance chevaleresque, dont +les paroles sont assez jolies. C'est moi qui l'ai apportée à Paris. + + Un chevalier qui volait aux combats, + Par ses adieux consolait son amie, + «Au champ d'honneur l'amour guide mes pas, + Arme mon bras, ne crains rien pour ma vie. + Je reviendrai ceint d'un double laurier, + Un amant que l'amour inspire, + Du troubadour sait accorder la lyre, + Et diriger la lance du guerrier + Bientôt vainqueur, je reviendrai vers toi, + Et j'obtiendrai le pris de ma vaillance, + Mon coeur sera le gage de ta foi, + Et mon amour celui de ta constance. + Je reviendrai ceint d'un double laurier, etc. + + Il faut, hélas! abandonner ces lieux. + Sur ma valeur que ton coeur se rassure. + Dis!... pour garant de nos derniers adieux, + C'est de ma main qu'il reçut son armure, + Il reviendra ceint d'un double laurier; + Un amant que l'amour inspire + Du troubadour sait accorder la lyre + Et diriger la lance du guerrier. + +Au moment où nous nous y attendions le moins, on parla de départ. Les +officiers et les généraux, ne virent pas sans pitié qu'un grand nombre +de ceux qu'ils appelaient les _Français russes_, pouvaient devenir +victimes de la fureur des soldats; ils nous engageaient à quitter le +pays, ou tout au moins à venir jusqu'en Pologne. Les femmes surtout +excitaient la compassion, car les unes ne trouvaient pas de chevaux, les +autres n'avaient pas d'argent pour les payer. J'étais d'autant moins +disposée à m'en aller, que mes intérêts devaient me faire désirer de +rester en Russie; mais on me fit une telle frayeur de tout ce qui +pouvait arriver, que je me décidai enfin à partir. + +M. Clément de Tintigni, officier d'ordonnance de l'empereur, et neveu de +M. de Caulincourt, mit à ma disposition ses gens et sa voilure: c'était +une fort bonne dormeuse. J'avais conservé mes fourrures, et j'étais +aussi bien que l'on pouvait le désirer en semblable circonstance. Tout +le monde se disposant à quitter la ville, je fus rejoindre ces messieurs +au rendez-vous qu'ils m'avaient assigné. J'avais envoyé d'avance ce que +je pouvais emporter, et j'abandonnai le reste. Je fus obligée de +traverser le boulevart de la Twerkoy, qui était absolument désert, +attendu que les troupes se portaient de l'autre côté; j'avais passé par +là pour éviter l'encombrement du pont. J'examinais avec une sorte +d'effroi cette ville où je ne rencontrais que des ruines, lorsqu'une +multitude de chiens se jetèrent sur moi pour me dévorer. Les chiens, en +Russie, sont les gardiens des maisons, et restent la nuit sur la porte +d'entrée; ils sont si dangereux que les hommes, même lorsqu'ils sont à +pied, ne marchent jamais sans un bâton. S'il faut prendre de telles +précautions en tout temps, que l'on juge du danger qu'il y avait à les +rencontrer dans un moment où ils ne trouvaient rien à manger. + +Lorsqu'ils m'assaillirent, j'éprouvai une frayeur qui me fit presque +tomber; cependant j'eus la précaution de me jeter hors de leur palier, +car c'est ordinairement cet espace qu'ils défendent. Mais ceux-ci +étaient tellement affamés, qu'ils me poursuivirent et se jetèrent sur +mon châle, qu'ils mirent en pièces, ainsi que ma robe, qui cependant +était ouatée et d'une étoffe assez forte... Je ne savais plus à quel +saint me vouer, quand enfin mes cris attirèrent un homme, qui semblait +m'être envoyé du ciel, car je ne pense pas qu'on eût pu en trouver un +autre de ce côté de la ville. C'était un mougick, armé d'un gros bâton, +dont il se servit pour disperser ces chiens, mais ce ne fut pas sans +peine. Je fus obligée de revenir dans ma maison, que je ne croyais plus +revoir, et je fus bien heureuse d'y retrouver les habits que j'y avais +laissés; les miens étaient en lambeaux. Je frémis encore lorsque je +pense que ces chiens pouvaient être enragés... Ce commencement de voyage +n'était pas un heureux présage. Quand je rejoignis la voiture des +officiers d'ordonnance, ils étaient déjà partis avec l'empereur. + +Le temps était superbe, et j'étais loin de prévoir alors les désastres +qui arrivèrent, car si je m'en étais doutée rien au monde n'aurait pu +m'engager à quitter Moscou. Je comptais aller jusqu'à Mensky ou Vilna, +et attendre là un moment plus tranquille. + + + + +XIX + +Départ de Moscou.--Douze jours d'agonie.--Les vieilles moustaches en +pelisses de satin rose.--Le colonel blessé.--Je traverse la ville de +Krasnoy en flammes.--Je suis asphyxiée par le froid.--Je suis sauvée par +le duc de Dantzick.--Passage de la Bérésina.--Napoléon.--Le roi de +Naples.--Rupture du pont.--Désastres. + + +Trois jours s'étaient à peine écoulés, que nous courûmes les plus grands +dangers, et cela ne fit qu'aller en augmentant. Je ne parlerai que de ce +qui m'est personnel, et des douze jours qui furent pour moi une agonie +continuelle. Je me disais en commençant la journée: Il est bien certain +que je ne la finirai pas; mais par quel genre de mort la terminerai-je? +Ce fut près de Smolensko que les grands désastres commencèrent. + +Je datai cette série de jours malheureux, du 6 novembre 1812; c'était un +vendredi, et nous étions très près de Smolensko. L'officier dans la +voiture duquel j'étais partie, avait donné l'ordre à son cocher d'y +arriver le soir. C'était un Polonais, le plus lent et le plus maladroit +que j'aie jamais rencontré. Il passa toute la nuit, à ce qu'il dit, à +aller au fourrage, et laissa ses chevaux se geler à leur aise. Lorsqu'il +voulut les faire marcher, ils ne pouvaient plus remuer les jambes; de +sorte que nous en perdîmes deux: ces deux-là une fois morts, il nous fut +impossible d'avancer avec les trois autres. Nous restâmes à l'entrée +d'un pont extrêmement encombré, jusqu'au samedi 7. Je réfléchis au parti +que je pourrais prendre, et je me décidai, aussitôt qu'il ferait jour, à +abandonner la calèche et à traverser le pont à pied, pour aller demander +du secours ou une place dans une autre voiture, au général qui +commandait de l'autre côté du pont, mais en ouvrant le vasistas, le +cocher me dit qu'il avait trouvé deux chevaux. Je pensai bien qu'il les +avait volés, mais dans ce malheureux temps, rien n'était plus commun; on +se dérobait réciproquement toutes les choses dont on avait besoin avec +une sécurité charmante. Il n'y avait d'autre danger que d'être pris sur +le fait, car alors le voleur courait risque d'être rossé. On entendait +dire toute la journée: «Ah! mon Dieu! on a volé mon porte-manteau; on a +volé mon sac; on a volé mon pain, mon cheval»; et cela depuis le général +jusqu'au soldat. Un jour Napoléon voyant un de ses officiers couvert +d'une très belle fourrure, lui dit en riant: «--Où avez-vous volé +cela?--Sire, je l'ai achetée.--Vous l'avez achetée de quelqu'un qui +dormait.» On peut juger si ce mot fut répété; et c'est ainsi qu'il est +venu jusqu'à moi. + +Nous nous mimes en route, sans pousser plus loin nos recherches, trop +heureux de pouvoir traverser le pont. Ce qu'il y avait de fâcheux, c'est +que le vol n'était pas brillant, car nos chevaux n'étaient rien moins +que bons. Nous essayâmes en vain d'avancer; à tout moment nous étions +repoussés: «Laissez passer, disait-on, les équipages du maréchal, ceux +du général un tel et puis d'un autre. Je me désespérais, lorsque +j'aperçus près de moi celui qui commandait le pont de notre côté (le +général la Riboissière). Pour Dieu, monsieur, lui dis-je, faites passer +ma voiture, car je suis là depuis hier au matin et mes chevaux ne +peuvent presque plus aller. Je suis perdue si je ne rejoins pas le +quartier-général, et je ne saurai plus que devenir.» Je pleurais, car je +perds plus facilement courage pour les petits événements que pour les +grands: «Attendez un moment, madame, me dit-il, je vais faire mon +possible pour vous faire passer.» + +Il parla à un gendarme, et lui dit de comprendre ma voiture dans les +équipages du prince d'Eckmulh. Ce gendarme, je ne sais pas trop +pourquoi, me prit pour la femme du général Lauriston, et il se perdit en +belles phrases. Lorsqu'enfin nous passâmes le pont, il était bordé de +chaque côté, de généraux, de colonels et d'officiers, qui depuis +long-temps attendaient et étaient là pour faire presser la marche; car, +ainsi que je l'ai su depuis, les cosaques n'étaient pas loin. À peine +fûmes-nous au quart du pont, que nos chevaux ne voulurent plus aller. +Toute voiture qui entravait la marche dans un passage difficile devait +être brûlée; c'était un ordre positif. Je me voyais dans une plus +mauvaise position que la veille; on criait de tous les côtés: «Cette +calèche empêche de passer; il faut la brûler.» Les soldats, qui ne +demandaient pas mieux, parce que les voitures étaient alors pillées, +criaient aussi: «Brûlez! brûlez!» Quelques officiers, enfin, eurent +pitié de moi, et s'écrièrent: «Allons, des soldats aux roues.» + +On s'y mit en effet, et eux-mêmes eurent la bonté de les pousser. +Lorsque nous fûmes arrivés à l'autre bout du pont, le gendarme vint à +moi. Je n'osais lui proposer de l'argent, car c'était la chose dont on +faisait le moins de cas, et je n'avais pas d'eau-de-vie, encore moins de +pain. «Mon Dieu! lui dis-je, monsieur le gendarme, je ne sais comment +reconnaître...--Ah! madame, la femme du général... Madame la générale a +tant de moyens... Qu'elle me permette de me réclamer d'elle.--Vous le +pouvez, monsieur le gendarme, lui dis-je en riant,» et il s'en fut bien +content. + +J'examinais le spectacle bizarre que présentait cette malheureuse armée. +Chaque soldat avait emporté ce qu'il avait pu du pillage: Les uns +couverts d'un cafetan de Mougick ou de la robe courte et doublée de +fourrure d'une grosse cuisinière; les autres de l'habit d'une riche +marchande, et presque tous, de manteaux de satin doublés de fourrures. +Les dames ne se servant de manteaux que pour se garantir du froid, les +portent noirs; mais les femmes de chambre, les marchandes, toutes les +classes du peuple enfin, en font une affaire de luxe, et les portent +roses, bleus, lilas ou blancs. Rien n'eût été plus plaisant (si la +circonstance n'avait pas été aussi triste) que de voir un vieux +grenadier, avec ses moustaches et son bonnet, couvert d'une pelisse de +satin rose. Les malheureux se garantissaient du froid comme ils le +pouvaient; mais ils riaient souvent eux-mêmes de cette bizarre +mascarade. Cela me rappelle une histoire assez drôle. Un colonel de la +garde avait arrêté ma voiture, parce qu'il avait fait faire halte à son +régiment. Mon domestique s'efforça de lui persuader que cette voiture +appartenait à M. de Tintigni, neveu de M. le grand-écuyer. «Je +m'embarrasse bien de cela, répondit-il, tu ne passeras pas.» Je me +réveillai au bruit de cette discussion; et sans doute qu'en ce moment le +colonel m'aperçut, car il me dit: «Ah! pardon, j'ignorais qu'il y eût +une dame dans la voiture.» Je le regardai et le voyant couvert d'une +pelisse de satin bleu, je me mis à sourire. En cet instant il dut se +rappeler son costume; car à son tour il éclata de rire. Ce ne fut +qu'après avoir laissé un libre cours à cet accès de gaieté, que nous +nous expliquâmes. «Il est certain, me dit-il, qu'un colonel de +grenadiers, vêtu de satin bleu, est en costume assez comique; mais ma +foi! je mourais de froid, et je l'ai achetée d'un soldat.» Nous causâmes +assez long-temps, et il finit par m'engager à partager quelques chétives +provisions qui lui restaient encore. On fit du feu, on coupa des sapins, +et l'on nous fit ce qu'il nomma la cabane d'Annette et Lubin. Hélas! sa +triste verdure ne garantissait pas du froid les bergers qu'elle +abritait, et le chant du rossignol était remplacé par le cri lugubre du +corbeau. + +J'arrivai à Smolensko, à trois heures après midi; on me croyait déjà +perdue. On avait fait partir la veille des domestiques avec des chevaux, +mais ils avaient trouvé bon de coucher en route, et de ne revenir que le +lendemain matin. Nous ne comptions plus sur la calèche; cependant elle +arriva le soir, mais dans un fâcheux état. Malgré les contes que nous +firent les domestiques, il est clair que c'étaient eux qui nous avaient +volés. Je perdis, pour mon compte, tout ce que j'avais, et mes malles, +que j'avais mises sur des voitures appartenant à des officiers, avaient +été prises par les cosaques. Il ne me restait plus qu'un coffre sur +celle qui venait d'arriver et dans laquelle étaient des châles, des +bijoux et de l'argent. Je m'attendais à tout perdre, j'en avais pris mon +parti, mais M. de Tintigni me rassura en me disant: «Je vais vous donner +un de mes camarades qui, bien que blessé, saura faire aller mes gens. +Vous descendrez chaque soir dans les endroits où nous nous arrêterons; +de cette manière, j'espère qu'il ne vous arrivera pas d'accident. Je me +reposai à Smolensko toute la journée, et nous ne repartîmes que le +lendemain matin. + +Le mardi 10 novembre, nous remontâmes en voiture à quatre heures après +midi, avec le camarade de M. de Tintigni. «C'est un autre moi-même, me +dit-il, vous n'avez plus rien à craindre maintenant.» Il ne se rendait +guère justice, en se comparant à ce monsieur, car il y avait une bien +grande différence. Malgré cet éloge, il me déplut dès le premier moment. +Quoique ce fût un homme assez mal élevé et très occupé de lui-même, je +lui donnai cependant tous les soins qu'exigeait son état. + +Je m'aperçus bientôt que nos chevaux ne valaient guère mieux que les +premiers; du reste ces malheureuses bêtes étaient si mal nourries +qu'elles pouvaient à peine marcher. Nous allâmes fort lentement jusqu'au +jeudi 14. Mon compagnon enrageait d'être monté dans la calèche, et +craignait beaucoup la rencontre des cosaques. «Si j'avais mon cheval, je +m'en moquerais, disait-il; mais je ne vois pas mon domestique, qui +devait me l'amener.» Ce n'était pas très-rassurant pour moi; je +l'excusai pourtant, car sa blessure était tellement grave qu'il ne +pouvait marcher. Nous prîmes enfin le parti d'envoyer au +quartier-général, pour dire à M. de Tintigni, que s'il n'avait pas +d'autres chevaux à nous donner, il était impossible d'avancer. Mais, +pour éviter la négligence du domestique, nous envoyâmes celui qui était +chargé des chevaux de selle, et nous fîmes aller l'autre au fourrage +avec le cocher. + +Me voilà de nouveau restée au milieu du grand chemin; mais au moins je +n'étais pas seule; il passait quelques troupes, et des soldais +bivouaquaient à coté de nous. + +Nos gens ne revenant pas du fourrage, nous craignîmes qu'ils n'eussent +été pris. Sur les dix heures, mon aimable compagnon de voyage rencontra +son colonel, et j'entendis qu'il lui dit: + +--Mon colonel, j'ai été blessé, et on m'a mis dans cette voiture, mais +les chevaux ne pouvant aller plus loin, j'ai envoyé mes gens chercher du +fourrage; je pense qu'ils nous ont abandonnés, car ils ne reviennent +pas. + +--Je vous conseille, répondit le colonel, de monter à cheval et de +brûler la calèche. + +--Je vous suis très obligé de ce conseil, lui dis-je; mais je vous ferai +observer que monsieur n'a aucun droit sur cette calèche, et que c'est à +moi seule qu'on l'a donnée. + +Et sur cela je me retournai et m'endormis profondément. Vers minuit, mon +compagnon de voyage ayant retrouvé son domestique et son cheval, il +descendit de la calèche avec tant de précipitation, qu'il n'eut pas le +temps de me dire un mot d'excuse; il n'oublia pas cependant d'emporter +le seul pain qui restât. J'étais indignée, mais je me sentais presque +fière d'avoir plus de courage qu'un homme. Je ne me dissimulais pas +cependant que ma position n'était rien moins que gaie; mais, selon mon +usage, je repris mon sang-froid, et j'attendis le jour assez +tranquillement. + +La lune jetait assez de clarté pour que je pusse apercevoir des soldats +qui dormaient à vingt pas de moi. Je me décidai à attendre encore une +heure, et si au bout de ce temps je ne voyais arriver personne, à m'en +aller à pied jusqu'à ce que je rencontrasse une voiture ou une charrette +où je pusse monter. + +Comme je délibérais, le domestique et le cocher revinrent du fourrage. +J'étais si contente de revoir des figures de connaissance, que je ne +pensai pas à les gronder. Il faut s'être trouvé dans une pareille +situation pour sentir combien l'apparence du mieux paraît un grand bien; +il faut n'avoir eu pour toute boisson que de l'eau où des cadavres ont +séjourné, pour connaître le plaisir que l'on éprouve à boire un verre +d'une eau pure; et avoir éprouvé la faim, pour connaître le prix d'un +morceau de pain. Il y a dans la vie des jouissances dont les gens +heureux ne se doutent pas. + +Je racontai à mes gens la manière dont le camarade de leur maître +m'avait abandonnée. Ils en furent indignés, mais ils le furent bien +davantage quand ils apprirent qu'il avait emporté notre pain, car ils +espéraient en avoir leur part; ils savaient que quand j'en avais je le +partageais avec eux. Les cosaques n'étant pas éloignés de nous, nous +résolûmes d'atteler les chevaux de selle à la calèche. + +Nous allions prendre ce parti, quand nous vîmes arriver le domestique +avec les chevaux. On les fit reposer et nous nous remîmes en route. + +Nous fûmes toute la journée du lendemain entourés de cosaques, et nous +fîmes tant de détours pour les éviter, que nous n'avançâmes pas d'un +quart de lieue. Les retards que nous avions éprouvés nous avaient encore +rejetés à l'arrière-garde; et nous étions dans ce moment, comme je l'ai +su depuis, avec la colonne des traînards. C'étaient des soldats de +toutes les nations, n'appartenant à aucun corps, ou qui du moins les +avaient quittés, les uns parce que leurs régiments étaient presque +détruits, les autres parce qu'ils ne voulaient plus se battre. Ils +avaient jeté leurs fusils, et ils marchaient à l'aventure; mais ils +étaient tellement nombreux, qu'ils entravaient la marche dans les +endroits étroits ou difficiles. + +Ils volaient, pillaient depuis leurs chefs jusqu'à leurs camarades, et +mettaient le désordre partout où ils passaient. On avait tenté souvent +de les réunir en corps; mais on n'avait jamais pu y parvenir; c'était en +partie avec ces gens-là, et en partie avec l'arrière-garde que nous +marchions. Nous cheminâmes ainsi jusqu'à minuit, précédés par une grande +berline. Mes gens me dirent qu'elle était au comte de Narbonne et qu'il +y avait une dame dedans. + +Un colonel qui venait d'avoir le bras emporté, vint me demander une +place dans ma voiture. Je m'empressai d'accéder à sa demande, mais je +lui fis observer que mes chevaux étant épuisés de fatigue j'allais être +forcée de l'abandonner. À peine une demi-heure s'était écoulée, qu'on +s'arrêta. Un officier étant venu parler à l'oreille du colonel, il +descendit de voiture: j'en fis autant, et j'abordai la dame de la +berline. En pareille circonstance on a bientôt fait connaissance; rien +ne réunit plus vite que le malheur. «Je pense, lui dis-je, madame, que +les cosaques sont très près de nous, car un officier est venu parler bas +à un colonel blessé qui était dans ma calèche, et ce dernier après +m'avoir balbutié quelques excuses, est monté sur son cheval, quoiqu'il +pût à peine s'y tenir.» Au même instant nos gens vinrent nous dire qu'il +y avait un ravin qu'il était impossible de passer en voiture, et que les +cosaques étant dans les environs, il fallait monter à cheval et se +sauver. Nous cherchâmes à leur inspirer un peu de courage. «Essayons au +moins, leur dis-je; il sera toujours temps, si la voiture se brise, de +l'abandonner.--Venez vous-même, nous répondirent-ils, et vous verrez que +cela est impossible.» Nous y allâmes, et nous convînmes qu'en effet ils +avaient raison. Il y avait bien très près de là une grande route, mais +les boulets la traversaient à chaque instant. Nous primes un parti +décisif; nous cheminâmes dans la neige à travers champs, car il n'y +avait point de chemins battus. Les pauvres chevaux en avaient jusqu'au +ventre, et ils étaient sans force, n'ayant pas mangé de la journée. Me +voilà donc à cheval à minuit, ne possédant plus rien que ce que j'avais +sur moi, ne sachant quel chemin suivre et mourant de froid. À deux +heures du matin nous atteignîmes une colonne qui traînait des pièces de +canon: c'était le samedi 14. + +Je demandai à l'officier qui la commandait si nous avions loin pour +rejoindre le quartier-général. «Ah! vous pouvez être tranquille, me +dit-il avec humeur, nous ne le rejoindrons pas, car si nous ne sommes +pas pris cette nuit, nous le serons demain matin: nous ne pouvons +l'échapper.» Ne sachant plus par où il pourrait passer, il fit faire +halte à sa troupe. Les soldats voulurent allumer du feu pour se +chauffer, mais il s'y opposa en leur disant que leurs feux les feraient +découvrir par l'ennemi. Je descendis de cheval et fus m'asseoir sur un +monceau de paille qu'on avait mis sur la neige. J'éprouvai là un moment +de découragement. + +Le cocher ayant ramené la voiture, nous marchâmes fort lentement toute +la nuit, à la lueur des villages incendiés, et au bruit du canon. Je +voyais sortir des rangs de malheureux blessés; les uns exténués de faim, +nous demandant à manger, les autres mourant de froid, suppliant qu'on +les prît dans la voiture et implorant des secours qu'on ne pouvait leur +donner: ils étaient en si grand nombre! Ceux qui suivaient l'armée nous +priaient de prendre des enfants qu'ils n'avaient plus la force de +porter: c'était une scène de désolation; on souffrait de ses maux et de +ceux des autres. + +Lorsque nous fûmes en vue de Krasnoï, le cocher me dit que les chevaux +ne pouvaient plus aller. Je descendis, espérant trouver le +quartier-général dans la ville. Il commençait à faire petit jour. Je +suivis le chemin que prenaient les soldats, et j'arrivai à une pente +extrêmement rapide; c'était comme une montagne de glace que les soldats +descendaient en glissant sur leurs genoux. N'ayant pas envie d'en faire +autant, je pris un détour et j'arrivai sans accident. Je demandai à un +officier le quartier-général. «Je crois qu'il est encore ici, me dit-il, +mais il n'y sera pas long-temps, car la ville commence à brûler.» + +Le feu gagnait d'autant plus rapidement que cette petite ville était en +bois, et les rues extrêmement étroites: je la traversai en courant; les +poutres embrasées menaçaient de me tomber sur la tête. Un gendarme eut +la complaisance de m'accompagner et de me soutenir jusqu'à la sortie de +la ville, car la foule était tellement compacte qu'on était heurté de +tous côtés. Il me demanda pourquoi j'avais traversé la ville. Je lui +répondis que c'était pour y trouver des officiers de la maison de +l'Empereur.»--Il y a long-temps, reprit-il, que l'Empereur est parti, et +vous ne pourrez plus les rejoindre.--Eh bien! lui dis-je, je n'ai plus +qu'à mourir, car je n'ai pas la force d'aller plus loin.» + +Je sentais que le froid m'engourdissait le sang. On prétend que cette +asphyxie est une mort très douce, et je le crois. J'entendais bourdonner +à mon oreille: «Ne restez pas là!... Levez-vous!...» On me secouait le +bras; ce dérangement m'était désagréable. J'éprouvais ce doux abandon +d'une personne qui s'endort d'un sommeil paisible. Je finis par ne rien +entendre, et je perdis tout sentiment. Lorsque je sortis de cet +engourdissement, j'étais dans une maison de paysan. On m'avait +enveloppée de fourrures, et quelqu'un me tenait le bras et me tâtait le +pouls: c'était le baron Desgenettes. J'étais entourée de monde, et je +croyais sortir d'un rêve; mais je ne pouvais faire un mouvement, tant ma +faiblesse était grande. J'examinais tous ces uniformes. Le général +Burmann, que je ne connaissais pas alors, me regardait avec intérêt. Le +vieux maréchal Lefebvre s'avança et me dit: «Eh bien! ça va-t-il? Vous +revenez de loin.» + +J'appris qu'on m'avait ramassée sur la neige. On avait voulu d'abord me +mettre auprès d'un grand feu, mais le baron Desgenettes s'était écrié: +«Gardez-vous-en bien, vous la tueriez sur-le-champ; enveloppez-la de +toutes les fourrures que vous pourrez trouver, et mettez-la dans une +chambre sans feu.» + +Je restai ainsi assez long-temps. Lorsque je commençai à reprendre un +peu de chaleur, le maréchal m'apporta une grande timbale de café très +fort. Cela me ranima et fit circuler mon sang. «Gardez cette timbale, me +dit le maréchal, elle sera historique dans votre famille... si vous la +revoyez,» ajouta-t-il plus bas. + +Je repartis quelques heures après dans la voiture du maréchal. Nous nous +arrêtâmes le soir dans un village désert pour y passer la nuit. Nous +étions tout près de la Bérésina. Le lendemain de grand matin l'on donna +l'ordre du départ, mais il fut si prompt qu'il occasionna un assez grand +désordre. Le jour commençait à poindre dans un ciel brumeux. Mes forces +étaient revenues, car j'avais pris de la nourriture. Je montai dans la +calèche, précédée d'un détachement de la garde. + +L'empereur était debout à l'entrée du pont pour faire presser la marche. +Je pus l'examiner avec attention, car nous allions doucement: il me +parut aussi calme qu'à une revue des Tuileries. Le pont était si étroit +que notre voiture touchait presque l'empereur. «N'ayez pas peur, dit +Napoléon; allez, allez, n'ayez pas peur.» Ces mots qu'il semblait +m'adresser particulièrement, car il n'y avait pas d'autres femmes, me +firent penser qu'il devait y avoir du danger. + +Le roi de Naples tenait son cheval en laisse, et sa main était appuyée +sur la portière de ma calèche. Il dit un mot obligeant en me regardant. +Son costume me parut des plus bizarres pour un semblable moment et par +un froid de vingt degrés. Son col ouvert, son manteau de velours jeté +négligemment sur une épaule, ses cheveux bouclés, sa toque de velours +noire ornée d'une plume blanche, lui donnaient l'air d'un héros de +mélodrame. Je ne l'avais jamais vu d'aussi près, et je ne pouvais me +lasser de le regarder: lorsqu'il fut un peu en arrière de la voiture, je +me retournai pour le voir de face. Il s'en aperçut et me fit un gracieux +salut de la main. Il était très coquet, et il aimait que les femmes +prissent garde à lui. + +Plusieurs officiers supérieurs tenaient aussi leurs chevaux en laisse, +car on ne pouvait aller à cheval sur ce pont; il était si fragile, qu'il +tremblait sous les roues de ma voiture. Le temps qui s'était adouci, +avait fait un peu fondre les glaces de la rivière, ce qui la rendait +bien plus dangereuse. Lorsqu'on eut atteint le village, on s'y arrêta +comme l'avait ordonné l'empereur, et tous les officiers retournèrent +près de la Bérésina. Je pris le bras du général Lefebvre (fils du +maréchal), pour aller voir ce qui se passait. Lorsque le pont se rompit, +nous entendîmes un cri, un seul cri poussé par la multitude, un cri +indéfinissable! il retentit encore à mon oreille, toutes les fois que +j'y pense. Tous les malheureux restés sur l'autre bord de la rivière, +tombaient écrasés par la mitraille. C'est alors que nous pûmes +comprendre l'étendue de ce désastre. La glace n'étant pas assez forte, +elle se rompait et engloutissait hommes, femmes, chevaux, voitures. Les +militaires, le sabre à la main, abattaient tout ce qui s'opposait à leur +salut, car l'extrême danger ne connaît pas les lois de l'humanité; on +sacrifie tout à sa propre conservation. Nous vîmes une belle femme, +tenant son enfant dans ses bras, prise entre deux glaçons, comme dans un +étau. Pour la sauver, on lui tendit une crosse de fusil et la poignée +d'un sabre, afin qu'elle pût s'en faire un appui; mais elle fut bientôt +engloutie par le mouvement même qu'elle fit pour les saisir. Je +m'éloignai en sanglotant de ce triste spectacle. Le général Lefebvre, +qui n'était pas fort tendre, était pâle, comme la mort et répétait: «Ah! +quel malheur horrible! ces pauvres gens qui sont là sous le feu de +l'ennemi!» + +Cependant, quelques-uns de ces malheureux parvinrent, en passant sur la +glace, à franchir la rive; ceux qui nous rejoignirent à Vilna, nous +racontèrent des scènes qui nous firent frémir. + +Quelle singulière et inexplicable chose que la destinée! si je n'avais +pas été abandonnée comme asphyxiée sur la neige, je n'aurais pas été +recueillie par le maréchal Lefebvre, et, comme la plupart des réfugiés +de Moscou, j'aurais immanquablement péri dans la Bérésina. + +À mon retour en France, lorsqu'on voulait me présenter ou me recommander +à quelques puissants du jour, on employait cette formule: «Elle a passé +la Bérésina!» + + + + +XX + +Départ pour Vilna.--Désastres aux portes de la ville.--Maladie du +général Lefebvre.--Entrée des Cosaques.--Les prisonniers français.--Mort +du général Lefebvre.--Arrivée de l'empereur Alexandre et du général +Koutouzoff.--L'orpheline de Vilna.--Mort de Nadèje.--Son épitaphe par +madame Desbordes-Valmore. + + +Je continuai mon voyage dans la voiture du maréchal, jusqu'à Vilna. De +ce moment je fus à l'abri du danger, mais j'eus beaucoup à souffrir; +j'étais entourée de gens qui m'étaient entièrement inconnus. Lorsque je +voyageais sous la protection des officiers d'ordonnance, ma vie avait +été plus de vingt fois en péril, mais comme c'étaient des jeunes gens +bien nés, bien élevés, leur humanité me dédommageait, en quelque sorte, +des souffrances que j'éprouvai journellement. Je leur racontais assez +gaîment mes désastres; et la manière dont je prenais mon parti les +engageait à imiter ma philosophie. Nous songions au temps où nous +reverrions nos familles, et où nous pourrions trouver à manger, car +c'était l'affaire principale. J'ai vécu de chocolat et de sucre pendant +un mois. «Pour peu que cela dure, leur disais-je, vous me ramènerez +comme Vert-Vert: vous m'aurez nourrie de bonbons, et j'entends jurer +dans toutes les langues.» + +Nous arrivâmes à Vilna, le 9 décembre, à onze heures du soir; les portes +de la ville étaient tellement encombrées par la foule qui se pressait, +croyant atteindre à la terre promise, que nous eûmes toutes les peines +du monde à la traverser. Ce fut là que périrent presque tous les +Français de Moscou, qui, luttant contre le froid et la faim, ne purent +pénétrer dans la ville. Ceux qui échappèrent étaient si changés et si +vieillis, que six semaines après j'avais peine à les reconnaître. Nous +allâmes loger chez la comtesse de Kasakoska, où M. le duc de Dantzick +avait logé à son premier passage; mais la maison était dans le plus +grand désordre. M. le comte de Kasakoska étant au service de Napoléon, +s'apprêtait à quitter Vilna; nous ne pûmes trouver un domestique pour +nous donner à manger et nous faire du feu. Le froid était à vingt-huit +degrés, nous passâmes une nuit affreuse. + +Je voyais d'après l'agitation qui régnait sur les visages, qu'on ne +resterait pas long-temps dans la ville. Le fils de M. le duc de Dantzick +était blessé, et hors d'état d'être transporté; son malheureux père +était à tout moment obligé de le quitter pour aller donner des ordres. +Il revint enfin le soir nous apprendre que l'on allait partir, et il +écrivit au général russe qui commandait les avant-postes que, forcé de +laisser son fils dans la ville, il se fiait à sa loyauté, pour le +traiter en ennemi généreux. Ses yeux étaient mouillés de larmes: «M. le +maréchal, lui dis-je, toute émue, je resterai près de votre fils, et +j'en aurai les soins d'une mère.» Il me fit de vifs remerciements et +accepta ma proposition. + +Je pressentais bien les nouveaux dangers que nous allions courir; mais +je voulus lui faire ce sacrifice. Son aide-de-camp, le colonel Viriau +(le même qui sauva un régiment resté sur la place de Vilna) et son +intendant restèrent aussi. Il leur laissa de l'argent, des lettres de +crédit, et partit la mort dans le coeur; il semblait avoir un +pressentiment qu'il ne reverrait plus son fils. + +Nous passâmes la nuit sans dormir; et le lendemain, à onze heures du +matin, les troupes russes entrèrent. Nous n'avions pas encore reçu de +réponse à la lettre du maréchal, et nous étions fort inquiets. À une +heure cependant, un aide-de-camp du général russe vint nous dire qu'il +avait reçu la lettre que M. le maréchal lui avait adressée, et qu'il +aurait tous les égards dus au malheur et au fils d'un brave militaire +qu'il estimait beaucoup; il ajouta qu'on allait nous envoyer une +sauve-garde. + +Une demi-heure après nous vîmes arriver quelques cosaques. On eut +l'imprudence de les faire entrer dans la chambre où était le jeune +comte; son aide-de-camp, pour les intéresser à notre sûreté, leur donna +quelques pièces d'argent. Dès que ces cosaques eurent aperçu des piles +d'écus sur la cheminée, et de l'argenterie sur la table, ils ne +songèrent qu'à s'en emparer; et je vis à leur figure et à leur avidité +qu'ils allaient nous faire un mauvais parti. Je fus m'asseoir près du +lit du jeune comte, et, en faisant semblant de le couvrir et d'arranger +son oreiller, je jetai sa montre, sa pelisse et quelques autres objets +dans la ruelle. Ils menacèrent de leurs lances les deux personnes qui +étaient vis-à-vis de nous, ensuite ils les quittèrent pour venir au lit +du général, et le menacèrent aussi, en lui disant en russe: «De +l'argent.» Je détachai de mon col une petite vierge de Kiow que madame +la princesse Koutouzoff m'avait donnée en Russie, comme un préservatif +de malheur; elle en fut un en effet, pour nous. Je la posai sur le +général: «Comment osez-vous, leur dis-je, attaquer un homme mourant? +Dieu vous punira.» Les Russes ont une grande vénération pour les images, +et particulièrement pour la vierge de Kiow. Ma présence d'esprit nous +sauva; mais la révolution que cela fit à ce pauvre jeune homme rendit +son mal sans remède. + +Vers quatre heures, le général russe Tithakow arriva, et on lui raconta +ce qui s'était passé. Il nous laissa dix-huit hommes, dont il nous +répondit, et nous fûmes un peu plus tranquilles pour nous-mêmes; mais ce +que nous apprenions par les domestiques de la maison, nous faisait +frémir pour les autres. Des malheureux sans asile erraient dans les +rues, repoussés par les habitants, qui craignaient, en les recevant, de +faire piller leurs maisons, mais bientôt ils étaient dépouillés, et +mouraient de froid: les rues en étaient remplies. Ce désordre dura +jusqu'à l'arrivée de M. le maréchal Koutouzoff, et encore ne put-il pas +le réprimer entièrement. + +Nous étions logés près d'un couvent de Bénédictins, et nous entendions +la nuit les gémissements de ces malheureux. J'attendais que les soldats +se fussent retirés, et j'allais toute tremblante voir s'il ne restait +pas encore à quelques-uns d'eux un signe de vie. Hélas! j'étais toujours +trompée dans mon espoir: et lorsque j'étais de retour, on me grondait +d'avoir l'imprudence de sortir ainsi, et de risquer d'attirer les +soldats sur mes pas. + +La maladie du jeune comte augmentait de jour en jour. Il avait pour +médecin un Polonais, et le baron Desgenettes, qui était prisonnier à +Vilna, venait le voir fréquemment. + +Dès le premier moment, il nous dit que son mal était sans remède, et +qu'on pouvait lui donner ce qu'il demanderait. Il n'entendit que cette +dernière phrase et ne me laissa plus de repos que je ne lui eusse été +chercher ce dont il avait envie. Il était difficile de se procurer la +moindre chose, car les domestiques français ne pouvaient sortir sans +danger, et les Juifs, qui servent de commissionnaires dans ce pays, +revenaient en disant qu'on leur avait pris ce qu'ils apportaient. Ce fut +donc encore moi qui essayai d'aller chercher ce qui était prescrit par +les ordonnances des médecins. Je passai au milieu des soldats et des +chevaux qui étaient attachés au milieu des rues; je disais aux cosaques, +d'un air gracieux: «Je t'en prie, range tes chevaux,» et ils les +rangeaient. Je m'habituai à aller ainsi dans la ville acheter ce qui +nous était indispensable, et c'est ainsi que j'ai pu voir de près ce +tableau de désolation. + +Enfin ce pauvre jeune homme mourut le 19 décembre 1812, à trois heures +du matin; il avait conservé la connaissance jusqu'au dernier moment. +Quelques heures avant sa mort, tout le monde dormant autour de lui, il +m'appela, et me dit à voix basse: «Je ne passerai pas cette nuit.» +J'employai tous les moyens pour le rassurer, et je lui dis ce qu'on peut +dire en pareille circonstance. «Comme il est probable, reprit-il, que +vous retournerez bientôt en France, car on ne retiendra pas les femmes, +coupez une boucle de mes cheveux, car après ma mort vous aurez peur de +moi: dites à mes parents que je vous recommande à eux. Si j'en avais la +force, j'écrirais à ma mère. Vous avez tout perdu; elle est riche, elle +n'oubliera pas votre dévouement. Il me dit ensuite beaucoup de choses +touchantes qui m'émurent profondément. + + * * * * * + +Il fut enterré d'une manière décente pour un pareil moment; et, selon +l'usage du pays, on le couvrit de ses habits. Lorsque j'entrai dans la +chambre où il était exposé, je fus frappée en le voyant. La première +fois que je le vis dans la maison qu'habitait son père, il était minuit, +et il dormait couché sur un banc; il avait le même costume et la même +attitude. Cette conformité de situation, ce passage de la vie à la mort +en si peu de temps me fit fondre en larmes. + +Lorsque j'eus rempli tous les devoirs de cette triste circonstance, je +songeai enfin à moi. J'étais sans argent et sans aucun moyen d'en +gagner. On me conseilla de m'adresser à l'empereur Alexandre, car ayant +été huit ans à son service, au théâtre impérial, j'avais quelques droits +à sa protection. Si j'avais eu le courage de lui demander audience, +comme plusieurs de mes compagnes, il me l'aurait accordée, car il ne +s'occupait que d'adoucir le sort de tous les infortunés. + +Lors de l'arrivée de l'empereur Alexandre à Vilna, on voulut lui donner +une fête. «Non, dit-il, employez cet argent à soulager les malheureux +qui sont sans pain et sans asile. Qui pourrait se réjouir au milieu de +tant de souffrances? ce serait insulter au malheur.» + +Ce fût le maréchal Koutouzoff qui me protégea pendant mon séjour à +Vilna. J'avais été si bien accueillie par sa famille à +Saint-Pétersbourg, que ce fut un titre de plus à sa bienveillance. Ne +pouvant ni ne voulant rester dans la maison du général Lefebvre, après +sa mort, j'allai loger chez une veuve qui avait recueilli beaucoup de +Français, hommes et femmes, et qui presque tous étaient dans un état +déplorable. Ma santé ne s'étant point ressentie de tant de peines et de +fatigues, je secourais ceux qui, plus malheureux que moi, étaient +malades. Un officier, témoin des soins que je leur prodiguais, me parla +d'un enfant que l'on croyait encore vivant, quoique ceux qui +l'entouraient fussent morts de fatigue ou de faim. + +Cet officier m'en fit un récit déchirant: «Ah! monsieur, courons-y, lui +dis-je.» Nous fûmes bientôt aux portes de la ville. Je ne puis me +représenter ce tableau sans frémir. Je pris l'enfant dans mon manteau et +me sauvai avec tant de vitesse, que mon compagnon pouvait à peine me +suivre. J'avais peu d'espérance de rappeler cette petite créature à la +vie; cependant j'eus le bonheur de lui voir reprendre un peu de chaleur, +grâce aux soins du docteur Desgenettes. Elle n'était qu'engourdie par le +froid. Il fallait de grands ménagements pour lui faire prendre de la +nourriture, car elle avait dû souffrir long-temps de la faim. On fut +obligé d'accoutumer peu à peu son petit estomac à supporter les +aliments. Tout porte à croire qu'elle appartenait à des parents français +habitant Moscou; car, parmi les femmes qui étaient venues volontairement +de France avec leurs maris, et celles qui s'étaient sauvées, aucune je +pense, n'aurait abandonné son enfant. + +«--Pourquoi ne vous en chargeriez-vous pas, me dit cet officier, vous +qui êtes si bonne.--Je ne demanderais pas mieux, mais je ne possède plus +rien, que puis-je faire pour elle?--Ce que vous faites pour tous ces +malheureux, lui donner vos soins.--Des soins ne procurent pas +l'existence.--Ils la soulagent, répondit-il, et nous ferons en nous +réunissant le peu qui sera en notre pouvoir: ce sera le denier de la +veuve.» + +Mes yeux se remplirent de larmes en contemplant cette jolie petite +compagne d'infortune, pour laquelle j'éprouvais déjà un bien vif +intérêt. Un de ses pieds était presque gelé.--Comme j'avais guéri +plusieurs personnes avec un remède fort simple, du jus de pomme de +terre, je l'employai pour elle, et cela me réussit. + +J'allai le lendemain chez le maréchal Koutouzoff. Je fus reçue par son +gendre, le prince Goudachoff. «Vous ne savez pas, lui dis-je, ce qui +m'arrive: vous connaissez une petite pièce jouée par Brun? et _la +banqueroute du Savetier_. Ce pauvre homme se lamente de ne pouvoir +nourrir son enfant et il en trouve deux exposées à sa porte. C'est à peu +près mon histoire; depuis que je n'ai plus rien au monde, il m'est +survenu un enfant.--Comment un enfant?--Hélas! oui, une jolie petite +créature tombée sur la neige comme un oiseau de son nid.» + +Il se mit à rire. «Il faut conter cela au maréchal Koutouzoff, me +dit-il.--Oui, c'est fort gai; mais faites-moi le plaisir de me dire ce +que je vais faire d'elle et moi?--Je vais en parler à mon beau-père; +amenez-nous votre petit oiseau.» + +J'y allai le même jour. J'avais fait ma petite fille bien jolie pour la +présenter à M. de Koutousoff. Pendant que j'attendais, je jetai les yeux +sur un livre resté ouvert. C'étaient les poésies de Clotilde. Je lus +cette strophe: + + Enfançon malheuré + M'est assurance, + Que Dieu m'envoye + Pour être ton pavoi. + +«--Voyez, monseigneur, dis-je au maréchal qui entrait en ce moment, ne +semble-t-il pas que ce soit une prédiction?--En effet, répondit-il, +c'est un singulier à-propos: eh bien! je veux être son pavoi et son +parrain!» Il la nomma _Nadèje_ (espérance). Il lui donna cinq cents +roubles, et son gendre trois cents. «Servez-vous toujours de cela, me +dirent-ils, pour ses premiers besoins.» + +Je fus, toute joyeuse, apprendre cette bonne fortune à nos amis, qui en +furent charmés. + +J'étais embarrassée de ce que j'en ferais, lorsque je serais obligée de +partir, car avec une existence aussi incertaine que la mienne, et par un +hiver très rigoureux, l'emmener avec moi était impossible, et je ne +pouvais ni ne voulais l'abandonner. Le prince Goudachoff me tira encore +de cet embarras. Il connaissait une Allemande qui lui avait des +obligations, et à laquelle il avait fait obtenir un passeport pour +retourner dans son pays. Une de mes parentes demeurait à Luxembourg; le +prince m'assura que cette femme se chargerait d'emmener l'enfant et de +la lui remettre en sûreté avec une lettre de moi, pour qu'elle en prît +soin jusqu'à mon retour. «Nous lui paierons son voyage, me dit-il, et je +vous réponds d'elle.» En effet, elle s'acquitta de cette commission de +la manière la plus satisfaisante. Tranquille sur ce point, je la gardai +avec moi jusqu'au moment de son départ et du mien. Lorsqu'il fallut m'en +séparer, j'éprouvai une peine très vive, et quand je la retrouvai, ce +fut avec une joie que je ne puis exprimer. + +J'avais quitté mon état, sacrifié mon avenir pour m'occuper de cette +enfant que j'aimais d'un amour de mère. Son enfance fut entourée de tout +l'intérêt que sa position pouvait inspirer. Mais ce n'eût été que +l'intérêt du moment, si sa gentillesse et ses dispositions ne l'eussent +prolongé. Elle faisait le charme des salons en France et en Angleterre, +par son intelligence et sa grâce dans les petites scènes que je lui +faisais jouer. Lorsqu'elle exécutait la danse nationale russe dans le +costume des paysannes, elle était devenue tellement à la mode, qu'il +n'était plus possible de se passer de la petite Nadèje dans une soirée +brillante. Elle a occupé tous les souverains au congrès +d'Aix-la-Chapelle, dans les fêtes données par la soeur du Roi de Prusse, +la princesse de La Tour-Taxis. Frédéric-Guillaume daigna m'adresser, au +sujet de mon élève, une lettre flatteuse que j'ai conservée +précieusement. + +Lorsque nous allâmes en Pologne, nous passâmes par Berlin. Nadèje avait +alors quatorze ans. Le roi voulut la voir et nous fit l'accueil le plus +flatteur. Nous donnâmes une soirée à Postdam. Il n'y avait que la cour +et les ambassadeurs. + +Sa Majesté m'accorda la faveur d'amener des artistes, à mon retour de +Varsovie, pour jouer la comédie française à Berlin et à Charlottembourg. +C'est depuis ce temps qu'il y a un théâtre français en Prusse. À notre +représentation d'adieu, on nous jeta des vers qui finissaient ainsi: + + N'oubliez pas vos succès en ces lieux + Emportez nos regrets, laissez-nous l'_Espérance_. + +On prétendit que c'était un calembourg pour Nadèje. + +Je la fis débuter à l'âge de quinze ans, à la Comédie-Française, sous +les plus heureux auspices... + +Je n'ai pas le courage de compléter cette biographie, et je ne puis que +rapporter ces lignes d'un journal de 1832, sur sa mort: + +_C'est cette intéressante orpheline qui, par les soins de madame Fusil, +était devenue une actrice charmante, et dont tous les journaux ont parlé +lors de son début au Théâtre-Français. Elle était la gloire et +l'espérance de sa mère adoptive, qui l'a perdue à l'âge de vingt ans. +Voici quelques vers touchants que sa mort a inspirés à madame +Desbordes-Valmore, et qui ont été gravés sur sa tombe:_ + + Elle est aux cieux, la douce fleur des neiges, + Elle se fond aux bords de son printemps. + Voit-on mourir d'aussi jeunes instans! + Mais ils souffraient, mon Dieu! tu les abrèges. + + Son sort a mis des pleurs dans tous les yeux: + C'était, je crois, l'auréole d'un ange + Tombée à l'ombre et regrettée aux cieux; + D'un peu de vie, oh! que la mort te venge. + + Fleur dérobée au front d'un séraphin; + Reprends, ton rang avec un saint mystère, + Et ce fil d'or dont nous pleurons la fin + Va l'attacher autre part qu'à la terre! + +FIN. + + + + +NOTES + + +[1: Je me souviens d'une pauvre dame qui s'avança timidement, tenant par +la main deux jolies personnes dont les frères étaient émigrés. Elles ne +parent obtenir de Joseph qu'une réponse brusque et décourageante. +Combien j'aurais voulu pouvoir parler pour elles! Je me hasardai à dire: +«Ce n'est pas leur faute si leurs frères ont émigré.» Joseph Lebon me +lança un coup-d'oeil foudroyant. Il s'écria: «Mêle-toi de tes affaires.» +Ces jeunes personnes se nommaient _du Soulier_. Je n'ai pas su ce +qu'elles sont devenues.] + +[2: La musique des choeurs était une très belle composition de Méhul.] + +[3: C'est à cela que Chénier crut faire allusion dans ces vers de son +épître à la Calomnie: + + Proscrit par mes discours, proscrit par mon silence, + Seul, attendant la mort, quand leur coupable voix + Demandait à grands cris du sang et non des lois. +] + +[4: On se demande pourquoi madame de Genlis a écrit que mademoiselle +Dumesnil avait eu l'intention de faire à Chénier l'application de ce +vers: + + «Approchez-vous, Néron, et prenez votre place,» + +car la révolution commençait à peine, et Chénier n'occupait aucun poste +éminent; il n'avait d'ailleurs d'autre pouvoir que celui que lui donnait +sa place à l'Institut, celui de solliciter en faveur des artistes +retirés ou sexagénaires qui avaient perdu leur pension. Mademoiselle +Dumesnil était donc bien loin de vouloir insulter un homme auquel elle +avait des obligations.] + +[5: L'auteur du _Chevalier de Canole_.] + +[6: Cela se répétait le lendemain.] + +[7: J'ai été bien étonnée de lire dans un feuilleton sur Louvet un récit +relatif à la beauté de Lodoïska. Celui qui a écrit cela se rappelait +probablement la Lodoïska de l'opéra ou du roman; à coup sûr il n'avait +pas vu la véritable.] + +[8: Riouffe a été depuis tribun et préfet à Nancy.] + +[9: Les chanteurs sont comme les francs-maçons, ils trouvent toujours +quelqu'un pour les comprendre. Le _God save the King_ m'a fait des amis +de tous les matelots anglais, lorsque je voyageais sur mer; et un air +russe m'a valu la bienveillance des Cosaques en France.] + +[10: Depuis madame Leclerc.] + +[11: C'était au moment de la réduction des rentes.] + +[12: On a mal imité ce costume au théâtre du Vaudeville, dans la pièce +de _Pierre-le-Rouge_. Ces peplums à pointe ne se sont guère vus qu'au +bal, encore n'étaient-ils pas de bon goût pour les femmes élégantes, +mais il est à remarquer que, lorsqu'on a voulu prendre les costumes de +ce temps-là, ce sont toujours ceux des hommes et des femmes ridicules +qu'on a adoptés.] + +[13: Madame la duchesse d'Abrantès a fait de lui un portrait très +fidèle.] + +[14: Romance de Boïeldieu.] + +[15: Ces trois objets étaient alors un grand luxe et coûtaient fort +cher.] + +[16: Bloc transporté à grands frais de la Suède.] + +[17: Grand-veneur, frère du grand-chambellan Alexandre Narichkine, qui +dirigeait les théâtres impériaux.] + +[18: Madame Divoff vint en France dans le temps de l'empire; elle était +journellement chez l'impératrice Joséphine. Son séjour à Paris a été +remarquable par l'agrément de sa maison et la société qui s'y +réunissait.] + +[19: Prêtre de la religion grecque.] + +[20: Émigré, professeur de piano.] + +[21: Émigré. Il ne s'appelait pas Moreau; il cachait son nom sous ce +pseudonyme. Il était gouverneur d'un jeune prince.] + +[22: Compositeur, célèbre professeur de chant.] + +[23: Il est mort du choléra en 1831.] + +[24: M. Alexandre Dumas, dans le _Maître d'armes_, nous à peint +admirablement les bayadères; mais il n'avait probablement pas vu les +tsigansky dont il leur donne le nom; d'ailleurs pour les rencontrer dans +toute leur élégance, il fallait que ce fût à Moscou, à la fête du +premier mai, et dans les tentes de la noblesse. Celles qui venaient se +mêler au public étaient les mêmes qu'on rencontrait dans les rues. Ce +que je dis ici date de 1807; tout a bien changé depuis ce temps.] + +[25: Leur chef a souvent un manteau brun garni de franges et un bonnet +particulier.] + +[26: C'était une princesse russe qui avait épousé le comte de Broglie +pendant l'émigration.] + +[27: J'ai déjà dit que ces diminutifs s'employaient dans l'intimité.] + +[28: Elle avait marié la fille de son premier mari, à M. Semen, qui est +à la tête d'une des plus belles librairies de Moscou.] + +[29: Le pont des Maréchaux est le quartier des marchandes de modes.] + + + + + +End of Project Gutenberg's Souvenirs d'une actrice (2/3), by Louise Fusil + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UNE ACTRICE (2/3) *** + +***** This file should be named 26720-8.txt or 26720-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/6/7/2/26720/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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