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diff --git a/26608-8.txt b/26608-8.txt new file mode 100644 index 0000000..bcaff0f --- /dev/null +++ b/26608-8.txt @@ -0,0 +1,5926 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le trésor de la cité des dames de degré en +degré et de tous estatz, by Christine de Pisan + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le trésor de la cité des dames de degré en degré et de tous estatz + +Author: Christine de Pisan + +Release Date: September 13, 2008 [EBook #26608] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRESOR DE LA CITE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +Le tresor de la cité des dames de degré en degré: et de tous estatz +selon dame cristine + +[Illustration] + + + + +Prologue. + + +Et si par divin vouloir l'estat de majesté royalle & de seigneurie est +eslevé sur tous estatz mondains & que a la conduyte & doctrine d'iceluy +soit regi & gouverné le petit & menu peuple pour au monde estre en union +paix & concorde / bien licite est & convenable que ceulx et celles tant +femmes comme hommes que dieu a establis es haulx sieges de puissance & +domination de tant plus soient mieulx moriginés que autre gent & aornés +de belles doctrines & de bonnes meurs affin que la reputation de eulx en +soit plus venerable / & que comme ilz sont ensuys et imitez aux choses +mondaines et temporelles / pareillement en vie spirituelle soient a +toutes gens miroir & exemple de toutes beneuretez & faitz vertueux. Et +pource ma treschiere & tressouveraine dame Anne Royne de france +treschrestienne que vostre tresbenigne et royalle majesté tousjours +desire veoir bonnes choses et vertueuses. Je vostre treshumble et +tresobeissant serviteur a l'honneur & magnificence de vostre +trestriumphante souveraine je ay fait le livre des trois dames de +vertus / c'est assavoir Raison droicture & justice souveraines dames de +la noble cité des dames de vertus. Lequel livre fist & composa +tresredoubtee dame cristine a l'enseignement et exhortacion des Roynes +haultes dames et princesses par le commandement d'icelles nobles vertus. +Ad ce que lesdictes Roynes haultes dames & princesses soyent convocquees +a estre souveraines citoyennes / et comme telles mises & fichees en la +noble cité des dames de vertus. Et a l'exemple d'icelles les aultres +dames / damoiselles / bourgoises et femmes de commun peuple. Et si +demontre comment les bonnes princesses doivent aymer et craindre dieu +pour le premier et principal enseignement. Et qu'elles doivent prendre +le bon & saint advertissement qui vient pour l'amour & crainte de +nostreseigneur. Avecques plusieurs beaulx & vertueux enseignemens +contenus en celuy livre. Ainsi que vostre tresglorifique et beneuree +dignité en lisant le livre ou faisant lire par maniere de recreation +pourra veoir & congnoistre. + +¶ Or dit dame cristine. + +Aprés ce que j'eus edifié a l'aide & par le commandement des trois dames +de vertus / c'est assavoir Raison droicture & justice la cité des dames +par la forme & maniere que au contenu de ladicte cité est declairé. Je +comme personne, travaillee de si grant labeur avoir accomply et mis sus +mes membres & mon corps lassé pour cause du long & continuel excercite +estant en oyseuse et querant repos s'apparurent a moy gueres ne +tarderent les dessusdictes trois glorieuses en disant toutes trois +parolles d'une mesmes substance en telle maniere. Comment fille d'estude +as tu ja remis & fiché en mue l'ostil de ton entendement & delaissé en +secheressse encre plume & le labour de ta main dextre auquel tant te +soulois deliter. Veulx tu doncques donner oreille a la leçon de paresse +qui te chantera se croyre le veulx / tu as assez fait / temps est que tu +te reposes Comme ne scés / tu que doncques dit / que quoy que +l'entendement du sage aprés grant labeur se repose. Si n'est il nul +temps remis d'aulcune bonne oeuvre / non mie a toy appartient estre au +mombre d'iceulx qui emmy chemin sont trouvés recreans. Male honte ayt +chevalier qui se despart de la bataille ains la fin de la victoire. Car +a ceulx appartient la couronne de lorier qui perseverent. Or sus baille +ta main dresse toy / plus ne soyes accopie en la pouldriere de +recreantise. Entens nos sermons et tu feras bonne oeuvre / nous ne +sommes encores ressasiees ou saoulees de te mettre en besongne comme +chamberiere de nos vertueux labours avons advisé preparlé & conclud au +conseil de vertu et a l'exemple de dieu qui au commencement du siecle +qu'il eut creé vit son oeuvre bonne / la beneist. Puis fist homme & +femme & les animaulx. Ainsi nostredicte oeuvre precedente / ceste de la +cité des dames qui est bonne & utile soit benie et exaulcee par tout +l'universel monde que encores a l'acroissement d'icelle nous plaist que +tout ainsi comme le sage oyseleulx apppreste sa cage ains qu'il prengne +ses oyselons. Voulons que aprés ce que le heberge des dames honnorees +est faicte et preparee soyent semblablement que devant par tout ayde +pourpensés faitz & quis engins trebuchetz & rethz beaulx & nobles laciez +& ouvrez a neudz d'amours que nous te livrerons & tu les estendras par +la terre es lieux & es places et es angletz par ou les dames & +generallement toutes femmes passent et courent affin que celles qui sont +farouches et dures a dominer puissent estre happees prinses & trebuchees +en nos latz si que nulle ou pou qui s'embate ne puisse eschapper & que +toutes ou la plus grant partie d'elles soyent fichees en la caige de +nostre glorieuse cité / ou le doulx chant aprengnent de celles qui desja +y sont hebergees comme souveraines / et qui sans cesser deschantent +alleluya avecques la teneur des beneurés anges. Lors moy christine oyant +les voix series de mes tresreverables maistresses remplye de joye en +tressaillant / tost me dreçay & agenoillee devant elles m'offry a +l'obeissance de leurs dignes vouloirs. Et adonc je receu d'elles tel +commandement. Pren ta plume & escrips. Beneurez seront celles qui +habiteront en nostre cité pour acroistre le nombre des cytoyens de +vertu. A tout le college femenin & a leur devote religion soit notifié +le sermon et la leçon de sapience. Et tout premierement aux roynes +princesses & haultes dames. Et puis ensuyvant de degré en degré +chanterons semblablement nostre doctrine aux autres dames en toutes les +damoiselles & estatz des femmes affin que la discipline de nostre +escolle puisse estre a tous vaillable. + +¶ Cy finist le prologue + + + + +¶ Cy commence la table de ce present livre du tresor de la cité des +dames / & contient trois parties a la premiere y a .xxvi. chapitres A la +deuxiesme .xiiii. chapitres / & a la troisiesme & derniere partie xiiii. +chapitres. Et premierement. + +¶ Comment les haultes roynes & princesses doivent aymer & craindre dieu +Chap. premier. + +¶ Comment les temptations pevent venir a haulte princesse. Chapitre. ii. + +¶ Comment la bonne princesse qui aymera & craindra nostreseigneur pourra +resister aux temptations par divine inspiration. Chapitre. iii. + +¶ Le bon & saint advertissement & congnoissance qui vient a la bonne +princesse par l'amour & crainte de nostreseigneur. chap. iiii. + +¶ Des deux sainctes vies / c'est assavoir de la vie active & de la vie +comtemplative. chap. v. + +¶ Cy devise la voye que la bonne princesse se delibere a tenir. Chapitre +vi. + +¶ Comment la bonne princesse vouldra attraire a soy toutes vertus. Cha. +vii. + +¶ Comment la saige princesse ou dame se peinera de mettre la paix entre +le prince & les barons s'il y a aulcun discord. cha. viii. + +¶ Des voyes de devote charité que la bonne princesse tiendra. Chapitre. +ix. + +¶ Des enseignemens moraulx que prudence mondaine prendra a la saige +princesse. chap. x. + +¶ La maniere de vivre de la saige princesse par l'admonnestement de +prudence. chap. xi. + +¶ Des sept principaulx enseignemens de prudence qui sont necessaires a +retenir a toute princesse qui ayme honneur. le premier est comment se +tiendra vers son seigneur generallement & particulierement. chap. xii. + +¶ Le deuxiesme enseignement de prudence qui est comment la saige +princesse se contiendra vers les parens & amys de son seigneur Chapitre. +xiii. + +¶ Le troisiesme enseignement de prudence qui est comment la sage +princesse sera songneuse de se prendre garde sur l'estat & gouvernement +de ses enfans. chap. xiiii. + +¶ Le quatriesme enseignement de prudence qui est comment la princesse +tiendra discrette maniere vers ceulx qui ne l'aymeront pas & qui auront +envye sur elle. chap. xv. + +¶ Le .v. enseignement de prudence qui est comment la sage princesse +mettra peine comment elle soit en la grace & benivolence de tous les +estatz de ses subjetz. chap. xvi. + +¶ Le .vi. enseignement comment la sage princesse tiendra en belle +ordonnance les femmes de sa court. cha. xvii. + +¶ Le .vii. enseignement devise comment la sage princesse se prendra +garde sur ces revenues & de ses finances & de l'estat de sa court. +Chapitre. xviii. + +¶ En quelle maniere se doit estendre sa largesse et liberalité de la +saige princesse. chap. xix. + +¶ Les excusations qui affierent aux bonnes princesses qui ne pourroyent +pour aucunes causes mettre a effect les choses dessusdictes. chap. xx. + +¶ Du gouvernement a la sage princesse demouree vefve. ch. xxi. + +¶ De ce mesmes a l'enseignement des jeunes princesses vefves. Chapitre. +xxii. + +¶ Du gouvernement qui doit estre baillé & tenu a jeune princesse +nouvelle mariee. chap. xxiii. + +¶ Les manieres que la sage dame ou damoiselle qui a en gouvernement +jeune princesse doit tenir pour maintenir sa maistresse en bonne +renommee & en l'amour de son seigneur. chap. xxiiii. + +¶ De la jeune haulte dame qui se vouldroit esvoyer en folle amour & +l'enseignement que prudence donne a la dame ou damoiselle qui l'aura en +gouvernement. chap. xxv. + +¶ La maniere des lectres que la sage dame peut envoyer a sa maistresse. +chapitre xxvi. + +¶ Cy commence la deuxiesme partie de ce livre laquelle s'adresse aux +dames & damoiselles Et premierement a celles qui demeurent a court de +princesse ou haulte dame. + +¶ Le premier chapitre parle comment les trois dames / c'est assavoir / +raison / droicture & justice recapitullent en brief ce qui est dit +devant. chap. xxvii. + +¶ Des quatre pointz les deux bons a tenir / & les deux autres a +eschever. & comment dames & damoiselles de court doyvent aymer leur +maistresse & ce est le premier point. chap. xxviii. + +¶ Le deuxiesme point qui est bon a tenir aux femmes de court qui est +comment elles doyvent eschever trop d'acointances. chap. xxix. + +¶ Le .iii. point qui est le premier des deux qui sont a eschever parlant +de l'envye qui regne en court & dequoy elle vient. chap. xxx. + +¶ De ce mesmes enseignement aux femmes comment se garderont entre elles +d'avoir le vice d'envye. chap. xxxi + +¶ Le .iiii. point qui est le deuxiesme des deux qui sont a eschever & +parle comment femmes de court se doivent bien garder de mesdire et de +quelle chose vient mesdit ne a quelle cause ne occasion. Chapitre. xxxii + +¶ De mesmes comment femmes de court se doyvent bien garder de dire mal +de leur maistresse. chap. xxxiii + +¶ Comment il ne appartient a femmes de diffamer l'une l'autre ne dire +mal. chap. xxxiiii. + +¶ Des dames baronnesses la maniere du sçavoir qui leur appartient. chap. +xxxv. + +¶ Comment il appartient que les dames & damoiselles qui demeurent sur +les manoirs se gouvernent au fait de mesnage. ch. xxxvi. + +¶ Des dames qui sont oultrageuses en leurs habitz atours et habillemens. +chap. xxxvii. + +¶ Contre l'orgueil d'aucunes. chap. xxxviii + +¶ Des manieres qui appartiennent a dames de religion. c. xxxix. + +¶ Cy commence la tierce partie. + +¶ Comment tout ce qui est dit devant peut toucher aussi bien les unes +comme les autres des femmes & de la maniere & gouvernement que femme +d'estat doit tenir au fait de son mesnage. Chapitre. xl. + +¶ Comment femmes d'estat doivent estre ordonnees en leur habit et +comment se garderont de ceulx qui tachent a les decevoir. Chapitre. xli. + +¶ Des femmes des marchans. chap. xlii. + +¶ Des femmes vefves vieilles & jeunes. chap. xliii. + +¶ Des jeunes filles & vieilles estans en l'estat de virginité. Chapitre. +xliiii. + +¶ Comment anciennes femmes se doyvent maintenir vers les jeunes & des +meurs que avoir doyvent. chap. xlv + +¶ Comment jeunes femmes se doivent maintenir vers les anciennes. chap. +xlvi. + +¶ Des femmes des mestiers / comment gouverner se doyvent. Chapitre. +xlvii. + +¶ Des femmes servantes & chamberieres. chap. xlviii + +¶ Des femmes de folle vie. chap. xlix. + +¶ Des femmes honnestes & chastes. chap. l. + +¶ Des femmes des laboureurs. chap. li. + +¶ De l'estat des povres. chap. lii. + +¶ La fin & conclusion du livre. chap. liii. + +¶ Cy fine la table de ce present livre. + + + + +¶ Cy commence le livre que fist dame cristine pour toutes roynes haultes +dames & princesses. Et premierement. Comment ilz doyvent aymer et +craindre dieu. chap. premier. + + +De par nous troys seurs filles de dieu nommees raison / droicture / & +justice. a toutes princesses empereys / roynes / duchesses / & haultes +dames en domination regnans sur la terre crestienne & generalement a +toutes femmes. Salut & dilection. Sçavoir faisons que comme amour +charitable nous contraigne a desirer le bien & accroissement l'honneur & +prosperité de l'université des femmes & a vouloir le decheement & +destruction de toutes les choses qui y pourroyent empescher / sommes +meuz a vous declairer & dire parolles de doctrine. Venes doncques toutes +a l'escolle de sapience dames esleues es haultz estatz & n'ayez honte +pour vous grandeurs de vous humilier & descendre aseoir bas pour ouÿr +noz leçons. Car selon la parolle de dieu Qui se humiliera sera exaulcé +quel chose est il en ce monde plus plaisant ne plus delectable a ceulx +qui desirent richesses mondaines / que or & pierres precieuses. mais ne +leur pourroient mye pourtant si embellir que font vertus aux corps qui +desirent bien vivre. car de tant que vertus sont plus nobles pource que +elles durent sans fin. & sont les tresors de l'ame qui est perpetuel & +les autres passent comme fumee de tant ceulx qui le goust en sentent & +assaveurent les desirent ardamment plus que autre chose mondaine ne +pourroit estre desiree. Et doncques n'appartient il a ceulx & a celles +qui sont assis par grace & bonne fortune es plus haultz estatz que ilz +soyent servis de tresmeilleurs choses. Et pource que vertus sont les +maitz de nostre table nous plaist il en distribuer premierement a celles +a qui nous parlons. C'est assavoir ausdictes princesses se fera le +fondement de nostre doctrine tout premierement sur l'amour de crainte de +nostreseigneur. Car celuy point est le principe de sapience dont toutes +les autres vertus yssent & dependent. Entendés doncques princesses & +dames honnorees sur la terre comment tout premierement sur toutes choses +vous advint amer & craindre nostreseigneur. Amer pourquoy pour son +infinie bonté & les tresgrans benefices que vous en recevés. Et craindre +pour sa divine & saincte justice qui riens ne laisse impugny. Et si +ceste amour & crainte avés bien devant les yeulx / sans faulte vous +estes au chemin qui conduyra au lieu dont nous vous preschons c'est +assavoir aux vertus. Or est il ainsi & n'est nulle doubte que il +convient que tout cueur qui bien ayme le demonstre par oeuvre. Sicomme +il mesme dit en l'evangille. Les ouailles de mon pere me ayment / & je +les garde Cest a dire que les creatures qui l'ayment suyvent les traces +que sont de vertu & il les garde de tous perilz / doncques est il ainsi +qui la princesse qui l'aymera le demonstrera si que pour quelconques +charges ou occupations que elle ayt a cause de la magnificence de son +estat ne se departira devant les yeulx la lumiere de droit chemin. +Laquelle lumiere se combatra contre les temptations & tenebres de pechés +& de vices & les vaincra & chassera selon la maniere que cy aprés est +contenue. + + + + +¶ Cy devise la maniere des temptations qui pevent venir a haulte +princesse. Chapitre .ii. + + +Quant la princesse ou haulte dame sera en son lict au matin reveillee de +son somme / & elle se verra couchee en son lit mol entre souefz draps +environnee de riches paremens & de toutes choses pour ayse du corps +dames & damoiselles entour elle qui l'ueil n'ont a autre chose fors a +adviser que riens ne lui faille de tous delices prestes de courir a elle +si elle souspire tant soit soit petit / ou s'elle sonne mot / les +genoulx flexis pour luy administrer tout service & obeir a tous ses +commandemens. Adonc souventesfois adviendra que temptation l'assauldra +qui luy chantera la leçon. Beau sire dieu est il en ce monde plus grant +maistresse de toy / ne plus auctorisee. de qui dois tu tenir compte ne +iroyes tu devant les autres ceste cy celle la quoy que elle soit mariee +a hault prince n'est point acomparee a toy / tu es plus riche ou plus +haultement en lignage / ou plus prisee pour tes enfans plus crainte et +plus renommee & auctorisee pour la puissance de ton seigneur. Qui seroit +ce doncques qui te oseroit faire quelconque desplaisir / ne t'en +vengerois tu pas bien par telle puissance et par telle. Il n'est si +grant doncques tu ne venisse bien a chief. Toutesfois tieulx & tieulx ou +telles & telles ont eu arrogance contre toy & ont cuydé par leur +oultrecuydance povoir a toy. & ont fait telz & telz choses en ton +desplaisir & prejudice. si t'en vengeras se tu peux ung temps viendra. & +a ce pourras tu moult bien faire par tel ayde & par telle puissance / +mais que convient il a ce faire nul ne fait riens tant soit grant +maistre ne riens n'est craint s'il n'a argent & grant finance. Si te +convient mettre peine a amasser tresor affin que en ton besoing tu t'en +puisses ayder / c'est le meilleur amy & plus seur moyen que tu puisses +avoir. qui sera celluy qui te desobeyra mais que tu ayes largement que +donner. pose que n'en donnasses se petit non. Si seroys tu voulentiers +servie en esperance & attendant d'en avoir mieulx puis que renom seroit +de ta richesse. Or soit elle morte qui ne tirera doncques a soy a toutes +mains qui que en soy grevé ne a qui il en desplaise. Ce pourras tu bien +faire mais que peine y mettes que as tu affaire si on en parle telz +parleurs ne te pevent nuyre ne grever. Quel soussy doibs tu avoir. Il ne +te fault sinon adviser a toutes choses qui plaire te pourront. Tu n'as +que ta vie en ce monde / vis a repos / de quoy te doibs tu embesongner +vins & viandes ne te pevent faillir / de ce peuz tu avoir a ta plaisance +& tous autres delices. Brief il ne te fault penser fors d'avoir toute la +joye et tous les esbatemens que tu pourras en ce monde. Nul n'a bon +temps s'il ne le se donne / aulcune gratieuse pensee te fault avoir qui +te resjouyra pour qui seras jolye / tieulx robbes tieulx paremens & +tieulx joyaulx tieulx abillemens / ainsi & ainsi fais et de tel devise +te fault avoir / tu n'en as nulz de si noble façon. + + + + +¶ Cy devise comment la bonne princesse qui aymera & craindra nostre +seigneur pourra resister aux temptations par divine insparation. +Chapitre .iii. + + +Toutes les choses dessusdictes ou les semblables sont les metz que +temptation administre a toute creature vivant en ayse & delices / mais +que fera la bonne princesse quant ainsi temptee se sentira Adoncques +sauldra en place l'amour et crainte de nostre seigneur dieu jhesucrist +qui luy chantera une autre leçon en disant en ceste maniere. Ha fole +musarde mal advisee que as tu pensé en petit de heure avoyes oublié la +congnoissance de toymesmes / ne scés tu pas bien que tu es une miserable +et povre creature fresle debile & subjecte a toutes enfermetez a toutes +passions maladies & autres douleurs que corps mortel peut souffrir / +quel avantage as tu ne que ung autre / neant plus que auroit ung tas de +terre couvert d'ung parement de celluy qui seroit soubz une povre +flessoie. Ha dolente creature encline a pecher & a tout vice te veulx tu +doncques mescongnoistre & oublier comment ce chetif vessel vuit de toute +vertu qui tant veult d'honneurs & d'aises deffauldra & mourra en peu de +terme sera viande aux vers / & aussi bien pourrira en terre que celluy +de la plus povre femme qui soit & que la lasse ame n'en portera riens ne +mais le bien ou le mal que le chetif corps aura commis sur terre / que +te vauldront lors honneurs avoirs ne ton grant parenté desquelles choses +en ce monde tu te aloses te yront ilz secourir en la peine ou tu seras +si tu as mal vescu en ce monde / certes non Ainçoys tout ce dequoy tu +auras mal use te tournera a ruyne Helasse dolente mieulx fust pour toy +avoir usé ta vie en l'estat d'une trespovre femme que estre eslevee en +tant d'estas qui seront / se tu ne t'en prens garde / la cause de ta +dampnation. Car forte chose seroit d'estre entre les flammes sans +brusler. Ne scés tu que dieu dist en l'evangile. que les povres seront +bieneurez / et que le royaulme des cieulx est pour eulx. Et ailleurs il +dist que neant plus que ung chamel chargié entreroit au pertuys de +l'eguille n'iroit ung riche en paradis. O dolente tu es si aveugle que +tu n'avises ton grant peril / mais ce fait le grant orgueil qui pour +cause de ses vains honneurs ou tu te vois envelopé estaint en toy si +toute raison que te semble il que tu ne cuydes mye seullement estre +princesse ne grant dame / mais comme une droicte deesse en ce monde. Ha +ce faulx orgueil comment le seuffres tu en toy et si scés par le raport +de l'escripture dieu le hayt tant qu'il ne le peut souffrir. Car pour +celle cause tresbucha il lucifer le prince des ennemys du ciel en enfer. +Et certes aussi fera il toy se tu ne te gardes. O orgueil racine de tous +maulx certainement je congnois que de toy viennent tous les aultres +vices et ce puis je congnoistre en moymesmes / car pour cause de toy & +non pour autre achoison je suis souvent embatue en ire desirant +vengance / sicomme je pensoye nagueres. & me fais sembler que je doye +estre redoubtee & prisee sur toutes les autres / & que je doye chascun +supediter & que pource je ne doy riens souffrir qui me desplaise / mais +tantost me venger tant soit le meffait petit. O vent perilleux en fleure +de couraige boce plaine de venin & de pourriture la chair ou tu es +fichee est en plus grant adventure que celle ou est la boce qui vient +d'epidimie. Perverse creature tu desire vengeance pource que il te +semble que es si grant que nul quoy que tu faces ne doit oser contredire +ne groucier a tes vouloirs / mais ton aveuglee ygnorance conduycte +d'orguelleuse arrogance te fait mecongnoistre comment toute personne +soit grant ou petite qui mauvaisement use ses jours dessert que toute +chose luy doye estre contraire si n'avises point en toy comment tu as +desservy & dessers par la maniere que tu tiens que tu ne soyes point en +la grace de maint. Par-*quoy n'est sans cause se plusieurs sont rebelles +et contredisans a tes voulentés & opinions & ainsi ton tort tu n'avises +point. Mais a tous propos quoy que tu faces te semble qu'il te laise a +supediter toutes autres voulentes & oppinions Et si aucuns y regibent ou +contredient tu les hés & pourpenses mal contre eulx & leur pourchasses +en secret ou en appert sans adviser le mal & le tresgrant peril qui s'en +pourroit ensuyvre a toy mesmes en ame & corps & a infinis autres / ou si +tu ne leur pourchasse pource que tu ne peuz au moins leur portes tu +mortel haine. En ce desloyal orgueil qui te fiche en la mer de perdicion +ne te met il aussi en teste a cause des boubans pour le desirer de +povoir accomplir ou tes vengences ou autres superfluités / comme tu +amasseras tresors sans regard de conscience. Ha doloreux tresor c'est +chose comme impossible que tu puisses estre amassé sans le prejudice de +plusieurs & contre leur vouloir pour alouer maulvaisement a ton +singulier vouloir. Saiches certainement & ne doubte du contraire que +l'avoir acquis & amasse indeuement tu ne useras ja joyeusement. Car la +ou tu l'auras assemblé en entente de l'employer en aucunes choses a ton +plaisir dieu t'envoyera d'aultre costé tant d'adversité ou de maladies +ou d'autre charges que il conviendra que ce mauldit tresor soit desploye +& mis en usage doloreux tout au contraire de ce que tu pensoyes. que +feras tu doncques de ce maudit tresor l'emporteras tu quant tu mourras. +Certes non ne mais autant que tu emporteras la charge de ce que +malacquis & usé l'auras. Mais regarde de rechief ou t'a bouté & empaint +ce maudit orgueil pource qu'il te fait acroire que tu passez les autres +en grandeur & auctorité. il fait ton cueur & de frire de paour que autre +te puisse actaindre & avenir en si hault estat que tu es. Pource que il +te fait tousjours desirer a estre la plus grant & s'il advient que tu +voyes ou saches personne plus ou tant auctorisee ou honnoré nulle peine +ne pourroit estre plus grande que le dueil que ton cueur emporte & ce te +faict devenir mesdisant ireuse & rancuneuse une autre infernalle flamete +te met orgueil en couraige. C'est que tu dis a toymesmes tu n'as mestier +de labourer ne de riens faire il ne te fault ne mais querir tes ayses +gesir grant matinee / puis aprés disner & reposer visiter tes coffres a +tes joyaulx & a tes paremens ce doit estre ton ouvrage. Et ainsi +maleureuse forcenee creature que tu es te semble il que dieu qui a donné +le temps a toute personne pour employer a bon usaige t'aye donné +auctorité de le passer en oyseuse plus que ung autre. Ha meschante +creature & tu as ouÿ prescher aultre-*fois que saint bernard sur +cantiques dit que oysiveté est la mere de toutes truffes & la marastre +des vertus. C'est celle qui mesmement l'omme fort & constant fait +tresbucher en peché qui estaint toutes les vertus nourrist orgueil & +fait le chemin d'enfer mais encore que advient il. Cestuy orgueil qui +ainsi te fait querir tes aises / et iceulx aises qui tant nourrissent +cel orgueil te font desirer les lescheries friandes en boires & en +mengiers / non mye des choses communes ne de viandes acoustumees. car de +ce es tu toute ennuyee / mais il fault que les queux pour te complaire & +pour bien desservir leurs gages pourpensent saveurs saulces & mistions +nouvelles pour plus plaire la viande a ton goust & ainsi des vins. Ha +doloreuse fault il ainsi emplir ce sac qui est viande a vers & vassel de +toute iniquité. Mais que en advient il quant il est ainsi emply que +demande il se maistre dieu tout ainsi que la bouche qui est le +nourrissement du feu lescherie & friandise & superfluités de vins & de +viandes est le nourrissement de charnalité c'est ce qui enflame +l'orgueil & qui fait encliner le courage a desirer en toutes voyes tout +ce qui au corps peut deliter / & certes la chair ainsi nourrie ressemble +le cheval lequel quant son maistre a bien tasché a l'engresser il est si +dru et si mignot que quant il se cuide aider il ne le peut tenir & le +maine maulgré qu'il en ait les voyes qui luy sont prejudiciables & a la +fin par son regibement et par ses saulx luy rompt le col. Tout ainsi tue +l'ame & les vertus le corps trop souef nourry & engressé de viandes +lecheresses mais l'orgueil qui se fiche en ce gras nourrissement te +faict tant desirer et vouloir superflux habitz joyaulx et paremens que a +pou tu ne penses a autres choses ne quoy qu'il doye couster ne dont il +doyve venir comment que tu les ayes a ton vouloir. Et avec cestuy vice & +les autres inconveniens malhonnestes et infinis ou il te maine il te +faict tant estre desdaigneuse et dangereuse a servir que a peine pourra +l'en trouver joyel habit ou parement qui te puist souffrir ne ou on ne +treuve a redire et ne sera ame qui te puisse faire ton gré & avecques +toutes ces choses tu es si oultrecuidee & presumptueuse que il ne te +semble mye que a peine dieu ny autre chose quelconques te peust grever. +O miserable chetive & adveuglee creature comment peut avoir en toy tant +de force cest oultrageulx orgueil que il te fait oblier les pugnitions +de dieu nonobstant qu'il te seuffre si longuement demourer plungé en +tant de deffaulx sans te payer de tes desertes / mais ne sçay tu que ung +saint docteur dit que de tant que la vengence de dieu plus retarde a +venir de tant est elle plus perilleuse quant elle vient / ainsi comme +l'arc qui est le plus fort tendu de tant est la fleche plus perçant +quant elle vient / as tu oublyé comme nostreseigneur pugnit par son +orgueil nabugodonosor qui estoit roy de babiloine & si grant prince que +il ne redoubtoit tout le monde semblablement le grant roy de perse +anthiochus. & aussi l'empereur xercés & grant nombre d'autres qui tant +estoyent grans & puissans que il n'estoit quelconque chose au ciel ne en +terre que ilz redoubtassent & toutes voyes furent par vengence & +voulenté de dieu par leurs desertes tant humiliez & ramenez a telz +perplexités que il n'estoit au monde homme ne plus miserable ne plus +infortuné que ilz se virent. Ha ne te souvient a ce propos que il est +escript ou livre de eclesiaste ou .x. chapitre si que tu as oy dire a +ton beau pere que dieu a destruyt les sieges des ducz orgueilleux & a +fait seoir les debonnaires pour eulx & sechié les racines des arrogans & +a planté les humiliez en leur lieu qui n'est autre chose a entendre fors +qu'il confont les orgueilleux & exaulce les humiliez. Si t'est bien +advenu si tu veulx estre confondue. O beau sire dieu a toy qui est une +simple femmelette qui n'as force puissance ne auctorité si elle ne t'est +donnee d'autruy / cuides tu pourtant si tu es voix envelopee en aises & +honneurs suppediter & surmonter le monde a ton vouloir. + + + + +Cy devise le bon & saint avertissement & congnoissance qui vient a la +bonne princesse par l'amour & crainte de nostreseigneur. chap. iiii + + +Ainsi la bonne princesse de dieu amonnestee qui aymera & craindra +nostreseigneur se reviendra a soy & quelque bonne qu'elle soit se +reputera estre la pire de toutes et aprés les subdictes choses pensees +elle dira a soymesmes. Or vois tu & congnois par grace de dieu les +tresgrans & espoventables perilz ou tu t'es fichee tout a cause de ce +dampnable orgueil que feras tu doncques le contumeras tu ainsi veulx tu +estre dampnee lequel te vault mieulx ou vivre a cestuy monde ung petit +espace de temps a ton ayse & non mye du tout a ton aise. car de tant que +plus te ficheras es delices du monde & plus te souviendra de divers +desirs / lesquelz te tourmenteront le cueur pource que acomplir ne les +pourras ne du tout avenir a tes vouloirs ne jamais ton cueur n'aura +souffisance et estre dampnee perpetuellement ou te refraindre de tes +superflues delices & vivre en l'amour et crainte de nostre seigneur & +estre sauvee ou royaulme sans fin. Helasse dampnee & qu'esse d'estre +dampnee. La saincte escripture dit que c'est estre privee a tousjours +sans fin de la vision de dieu & en tenebres espoventables en la +compaignie des horribles deables ennemys de nature humaine avecques les +ames dampnees qui gectent voix cris & plaintz terribles maudissans dieu +& leurs parens & eulx mesmes en torment inestimable en feu ardant et a +brief dire comment jacob en pueur merveilleuse & en perpetuelle orreur & +avec qui plus engrege le mal en esperance de jamais n'en yssir. O +dolente te veulx tu aller ficher en tel dampnation & perdre par ta folie +la grace que dieu te promet se tu la veulx deservir pour bien petit de +labour & que te promet il. il t'a promis par les merites de sa saincte +passion que si tu veulx garder ses saintz commandemens tu iras en +paradis. Saint gregoire es omelies en parlant de celle saincte cité de +paradis dit en brief qui est la langue & l'entendement qui peut +comprendre ne dire quelles ne comment grandes sont les joyes de paradis +estre tousjours present en la compaignie des anges avecques les benoitz +saintz fichés en la gloire de nostre createur veoir le visaige plain de +gloire de dieu & de la benoiste trinité face a face regarder veoir & +sentir sa lumiere incomprehensible estre asovy de tout desir avoir +congnoissance de toute science en repos eternel n'avoir jamais paour de +la mort & estre asseure de tousjours estre sans partir & remaindre en +celle gloire beneuree. O vois la difference des deux chemins lequel +prendras tu seras tu enragee que tu te fiches en la bourbe pour te noyer +& perir & laisses la saine belle & seure voye qui conduyt a sauvete / +nennil nennil tu ne seras pas si mal conseillee que tu laisses le bien +pour prendre le mal. O saincte trinité ung dieu en unité souverainne +puissance parfaicte sapience & infinie bonté conseillés moy et me +secourez aidés a saillir hors des tenebres d'ignorance qui tant m'ont +aveuglee vierge digne pure & sacree confort des desolez esperance des +biens creans tens moy la main de ta saincte misericorde si me tire hors +du palu de pechié & d'iniquité. Tressaint beneure colliege & court de +paradis anges & archanges cherubins & seraphins trosnes & dominations. +Sains apostres de dieu martirs confesseurs et toute l'université des +beneures martires vierges et continentes prieres pour moy & soyez en mon +ayde. + + + + +¶ Cy devise des deux sainctes vies / c'est assavoir de la vie active et +de la vie contemplative. Chap. v. + + +Or regardez doncques que tu as affaire se veux estre sauvee. +L'escripture fait mention de deux voyes qui mainent ou ciel & sans +suyvre les sentes d'icelles impossible est d'y entrer l'une s'appelle la +vie contemplative & l'autre la vie active. Et que est a dire la vie +contemplative & la vie active. La vie contemplative est une maniere & +estat de servir dieu ouquel la personne qui est amy tant & si ardamment +nostre seigneur que elle oublye entierement pere mere enfans tout le +monde & soymesmes pour la tresgrant et embrasee entente que elle a a son +createur sans cesser ne ailleurs ne pense et toutes aultres choses ne +luy sont riens ne il n'est povreté tribulation ne autre torment dequoy +autre creature puisse estre grevee qui au droit cueur contemplatif puist +estre empeschement ne dequoy il fist compte sa maniere de vivre & +despriser parfaictement tout ce qui est du monde & les joyes d'icelluy +se tenir solitaire & sustrait de toute gent les genoulx a terre les +mains joinctes les yeulx ou ciel le cueur eslevé par si haulte pensee +que elle va devant dieu contempler & regarder par saincte inspiration la +benoiste trinité la court du ciel & les joyes qui y sont & en cel estat +est le parfait contemplatif souventeffois tellement que il semble qu'il +ne soit mie en soymesmes & la consolation doulceur & joye que il sent +adonc ne pourroit estre a celle comparee. Car il sent ja & gouste des +gloires & joyes de paradis c'est assavoir il voit dieu en esperit par +contemplation il art a son amour si a souffisance parfaicte en ce monde. +car il ne veult ne desire autre chose & dieu le reconforte. Car il est +son servant & le repaist des doulx metz de son saint paradis c'est de +pures & des choses qui sont ou ciel et de parfaicte esperance d'aller a +celle joyeuse compaignie. Si n'est nulle joye pareille a celle. Ceulx +qui le scevent qui l'ont essayé combien que parler je n'en puis dont il +me poise fors ainsy que l'aveugle des couleurs. Et ceste vie soyt sur +toutes autres aggreable a dieu est apparu maintes fois au monde +visiblement si comme il est apparu & escript de plusieurs saintz & +sainctes contemplatis qui ont esté veuz quant ilz estoyent en leur +contemplation eslevés dessus terre par miracle de dieu si que il +sembloit que le corps voulsist suyvre la pensee qui montee estoit au +ciel de ceste saincte & treslevee vie ne suis digne assez de a son droit +parler ne la descripre si que a sa dignité appartient. mais de ce treuve +l'en assez de sainctes escriptures plaines qui plus en vouldra veoir. La +vie active est ung aultre estat de servir dieu qui est telle que la +personne qui la veult suyvre sera tant charitable que elle vouldroit si +elle povoit a tous servir pour l'amour de dieu. Si cerche les hospitaulx +visite les malades & les povres & les sequeure du sien et de la peine de +son corps pour l'amour de dieu selon son povoir / a si grant pitié des +creatures que elle voit en pechié ou en misere & tribulation que elle en +pleure comme de son mesmes fait ayme le bien de son prouchain comme le +sien propre tousjours est en labour de bien faire ne jamais n'est +oyseuse son cueur art sans cesser de desirer de acomplir les oeuvres de +misericorde esquelles s'employe de tout son povoir. Telle creature porte +toutes injures & tribulations paciemment pour l'amour de dieu & ceste +vie active sert sicomme tu peulx veoir plus au monde que la devantdicte. +Si sont toutes deux de grant excellence mais de la plus parfaictes des +deux nostreseigneur Jhesucrist luy mesmes donna la sentence lorsque +marie magdalene en qui est figuree la vie contemplative estoit seant aux +piez de nostre seigneur comme celle qui n'avoit le cueur a aultre chose +et qui toute ardoit de sa saincte amour et Marie marthe sa seur de +laquelle est entendue de la vie active qui estoit hostesse de nostre +seigneur et besongnoit aval l'hostel pour le service de luy et de ses +apostres se plaingnit a nostreseigner de ce que marie la sa seur ne luy +aydoit & nostreseigneur l'excusa en disant marie tu es moult dilligente +et ton oeuvre bonne & necessaire mais non pourtant marie a esleu la +meilleur partie pour laquelle partie de luy on peut sçavoir que non +obstant que la vie active soit de grant excellence / & necessaire pour +l'ayde & secours de plusieurs Toutesfoys la contemplation qui est de +laisser tout le monde & les embesongnemens qui y sont pour seullement +penser a luy est de plus grant dignité et plus parfaicte & pour celle +cause furent trouvez & establies des saintz prudhommes jadis les +religions qui est le plus hault estat vers dieu qui soit qui en faict +son devoir affin que ceulx qui vouldront vivre a contemplation puissent +la estre separés du monde au service de dieu sans autre soing & pleust a +eulx mesmes / car a dieu plairoit bien que chascun y fist son devoir. + + + + +¶ Cy devise de la voye que la bonne princesse se delibere a tenir. +Chapitre. vi + + +Adviser te convient ce dit a soymesmes la bonne princesse de dieu +inspiree laquelle de ses subdictes voyes tu veulx tenir il est dit +communement / et il est vray que discrecion est mere des vertus. Et +pourquoy est elle mere / pource que elle conduyt & maine les autres & +qui n'entreprent par elle quelconques chose que l'en veult faire tout +l'ouvraige vient a neant et est de nul effect / pource n'est necessaire +ouvrer par discrecion / comment par discrecion / c'est ce que doy +adviser ains que j'entrepreigne quelconque chose. Premierement la force +ou foiblesse de mon povre corps & la fragilité a qui je suis encline & +aussi a quel subgection il convient que je obeysse selon l'estat ou dieu +en ce monde m'a appellee & commise & si je considere au vray ces choses +je me treuve quelque bonne voulente que j'ay tresfoible de corps pour +souffrir grant abstinence & grant peine & foible d'esperit par fragilité +& inconstance & puis que je me sens telle je ne doy mye de moy mesmes +preserver que je soye de tel vertu non obstant que dieu dit tu lairras +pere & mere pour mon nom que je me pense du tout a ce disposer & laisser +mary enfans estat mondain & toutes occupations terriennes pour entendre +du tout a servir dieu en la vie contemplative sicomme ont fait les plus +perfaictes creatures. Si ne doy entreprendre chose ou a le perseverer je +peusse suffire. Que feray doncques chemineraige par voye active. Helas +heureulx sont ceulx qui prennent les oeuvres qui ont esté commandés +excercer Hé dieu que me eusses tu ores establie ou monde en l'estat +d'une povre femme affin que je te peusse en ycelle a tout le moins +parfaictement servir en administrant et faisant service a tes membres se +sont les povres pour l'amour de toy. Helas comment acomplirayge ce que +je ne me sens mye du tout disposee a vouloir a toutes fins de laisser +tout estat pour moy employer / beau sire dieu conseilles moy et me +inspires que je doy faire pour me saulver. Car quoy que je sache bien +que autre chose ne fait a aymer ne desirer que toy seul & que toute +aultre joye est neant je n'ay force en moy que je puisse du tout le +monde relenquir. Si suis moult espoventee que je feray / car tu dis que +impossible est que le riche soit saulvé. Adonc vient saincte informacion +a la bonne princesse qui luy dist en telle maniere. Or vecy que tu feras +dieu ne commande mye que on laisse tout pour le suyvre si ce n'est a +ceulx qui du tout veullent estre de la tresplus parfaicte vie. Si ce +peut chascun saulver en son estat & ce que dieu dist que impossible est +que ung riche soit saulvé est a entendre des riches sans vertus se leurs +richesses ne distribuent en aulmosnes & biensfais desquelz toute leur +felicité est en leur avoir n'est mye doubte que telz gens dieu hét & que +ja n'enterons ou ciel tant qu'ilz soyent telz et des povres dont il dit +que ilz sont bieneurez / c'est a entendre de povres d'esperit laquelle +chose peut estre mesmement ung tresriche et habondant homme. C'est +assavoir celluy qui ne prisera riens les richesses du monde & se il a il +les distribuera en bonnes oeuvres & au service de dieu ne pour honneur +ne se orgueillist ne pour richesse ne se tient plus grant et telle +creature quoy que elle habonde en biens mondains et povre d'esperit et +possedera le royaume des cieulx & tu le peuz veoir n'a il pas esté grant +foison de roys et de princes qui sont sains en paradis si comme sainct +loys de france et plusieurs aultres qui ne laissoyent pas le monde +ensois regnoyent & possedoyent leurs seigneuries au plaisir de dieu mais +ilz vivoyent justement ne pource n'assavouroyent en vaine gloire ne en +boubant les honneurs que on leur faisoit et reputoyent que l'honneur +fust a l'estat de sa seigneurie dont ilz estoyent vicaires de dieu en +terre et non mye a leurs personnes et semblablement a esté de roynes de +princesses moult grant foison qui sont sainctes en paradis si comme la +femme du roy de france aussi saincte baudour saincte helysabeth royne de +hongrie & assez d'autres. Si n'ayez point de doubte que dieu veult estre +servy de gens de tous estatz et en chascun estat on se peut saulver qui +veult. Car l'estat ne fait mye le dampnement mais n'en sçauroit user +sagement c'est ce qui damne la creature pource en conclusion je voy bien +que puis que je ne me sens de tel force que je puisse du tout en tout +eslire & suyvre l'une des deux dessusdictes vies je mettray peine a tout +le moins de tenir le moyen si comme saint pol le conseille & prendre de +l'une & de l'autre vie selon ma possibilité le plus que je pourray. + + + + +¶ Cy devise comment la bonne princesse vouldra attraire a soy toutes +vertus. Chapitre .vii. + + +Toutes ces choses ou les semblables pensera la bonne princesse par +divine information & pour les mettre a effet tiendra tel voye elle +vouldra estre bien informee par bons & saiges que est bien & que est mal +affin que le bien puist eslire & le mal eschever & quoy que toute +personne mortelle soit par nature encline en peché se gardera a son +povoir par especial de peschié mortel et vouldra faire tout ainsi que +faict le bon medecin qui cure la maladie par son contraire Si ensuyvra +la parolle de Crisostome sur l'evangille sainct Mathieu qui dit que qui +veult avoir la princesse celleste il luy convient ensuyvre humilité +terrestre. Car envers dieu n'est pas celluy le plus hault qui est icy le +plus grant & le plus eslevé en honneurs mais celluy qui est le plus +juste en terre est le greigneur ou ciel pource que elle congoistra que +les honneurs communement eslievent en orgueil son cueur se disposera en +toute humilité et pensera en soymesmes que non obstant que il +appartiengne a l'estat de son seigneur et du degré dont elle est que des +honneurs reçoyvent ja en quelque dominacion que elle se voye son cueur +n'en sera blecié en arrogance ne eslevé en pensee ains rendra graces a +dieu & luy attribuera tout l'honneur & de son cueur ne partira point la +pensee de congnoistre que elle est une povre creature mortelle fresle et +pecheresse & que l'estat que elle reçoit n'est que ung office dont luy +conviendra a dieu en brief temps luy en rendre compte. Car sa vie au +regard du perpetuel siecle n'est que ung petit trespas ceste noble +princesse doncques quoy que la dignité de son estat requiert que elle +reçoyve des gens grant reverence n'y prendra point de delict quand on +les luy fera & tout au moins que elle se pourra passer garde l'honneur +de son estat vouldra que on luy face son maintien son parler son port +sera doulx & benigne la chiere plaisante a yeulx baissez reddant salut a +toute creature qui la luy baillera en parolle tant humaine tant doulce +que aggreable soit a dieu & au monde. Et avecques ceste vertu d'humilité +la noble dame vouldra tant estre paciente que quoy que le monde livre +assez d'aversitez aussi bien aux grans seigneurs et aux grans dames que +aux petites gens selon leurs estatz pour chose qui luy adviengne ne sera +mené a impacience et toutes adversitez prendre en gré pour l'amour de +nostre seigneur. Et l'en remercyra de bon cueur Et mesmement tellement +se disposera en ceste vertu de pacience. que s'il advenoit ores que elle +receust aucun tord ou grief de quelque personne ou de quelques gens +comme on fait plusieursfois a maintes dames sans cause si ne querra elle +leur pugnicion ne pouchassera ne vouldra et s'il advient que pugnis +soyent par droit & par justice elle en aura pitié pensant que dieu +commande que on ayme ses enemys & que saint pol dit que cherité ne +quiert mye mesmes ce qui est sien. Si portera a dieu pour eulx qui leur +donne pacience et en ait mercy. Ceste noble dame ainsi disposee par +grant constance & force de courage ne fera pas grant compte des dars des +envieux. C'est assavoir que si elle sçoit ores que aucunes parolles +ayent esté dictes contre elle sicomme on fait tous les jours des +meilleurs ja si grans ne seront pourtant ne s'en troublera ne le tiendra +a grant meffait / ains le pardonnera de legier ne ja pour sa haultesse +ne reputera pou de mesprison se aulcun luy fait par grant injure pensant +les grans injures que nostre seigneur souffrit pour nous & si pria pour +ceulx qui le tourmentoyent. Si pensera la tresbonne dame que en aucune +maniere le peut avoir desservy & ainsi tiendra par vertu l'enseignement +de senecque qui dit en parlant aux princes & princesses ou puissans +personnes que c'est moult grant merite envers dieu louange au monde & +signe de noble vertu que de laissoir aller legierement le meffait dequoy +on se pourroit legierement venger & est chose de bon exemple aux petites +gens Et ce mesmes temoigne saint gregoire ou .xxii. livre de moralles +qui dit que nul n'est parfaict s'il n'a pacience sur les maulx que ses +prochains luy font. Car qui ne porte souffraument les maulx d'aultruy +est impatient & tesmoigne que il est loing de la plenitude des vertus & +en louant les patiens dit icelluy mesmes sainct que tout ainsi que la +rose fleure souef et est belle entre les espines poignans la patiente +creature resplandist victorieusement entre ceulx qui s'efforcent de luy +nuyre. Ceste princesse qui vouldra et se penera d'amasser vertus sus +vertus aura bien reccort que sainct pol dit que qui auroit en luy toutes +aultres vertus ne finast d'aourer allast en pelerinage fist grans jeunes +et grant abstinences & tout le bien que faire se pourroit & n'auroit en +soy charité tout ce ne luy prouffiteroit riens. Et pource elle de ce +tresbien informee vouldra avoir celle belle vertu en telle maniere que +elle sera tant piteuse envers toutes gens que le mal d'aultruy luy +vouldra comme le sien propre & ne luy souffira mie seullement en avoir +la desplaisance de veoir gens en desolation se elle mesmes ne met main a +la paste de tout son povoir pour leur ayder. Et si comme dit ung +tressaige docteur. Charité s'estent en plusieurs manieres et ne s'estent +mye seullement que on doye aultruy ayder de l'argent de sa bourse mais +aussi de l'ayde et reconfort de sa parolle & de son conseil ou il +eschiet & de tout le bien que on peut faire. Si fera ceste dame par pure +benigne & saincte charité advocate & moyenne entre le prince son mary & +son enfant se elle est veufve et son peuple ou toute gent a qui en bien +faisant selon que a elle appartiendra pourra ayder aucunesfoys adviendra +par adventure que le dit prince par maulvais conseil ou pour aulcune +cause vouldra grever son peuple d'aulcune charge par quoy les subjetz +qui sentiront leur dame plaine de pitié de bonté et de charité viendront +vers elle & treshumblement la supplieront que il luy plaise estre pour +eulx vers le prince. Car ilz sont trespovres & ne pourroyent sans trop +grant grief ou estre desers suffire a tel finance ou se il advient que +ilz soyent en aucune indignation vers le prince ou par maulvais raport +ou par aulcune deserte luy viendront supplier que elle face leur paix ou +se ilz ont a faire d'aucune grace ou d'aucun previliege la bonne +princesse parlera a eulx sans nul refus ne sans trop grant magnificence +de longue actente les recevera tresbenignement & orra a leur loysir & +bien entendra tout ce qu'ilz vouldront dire & sera acompaignee de saiges +preudhommes & de bonne vie qui seront de son conseil. Si fera sa +responce sage & convenable par le bon advis d'iceulx excusera son +seigneur et en dira bien si aulcunement pour quelque cas s'en tiennent +mal contens dira que elle se charge de tout son pevoir de en faire la +paix ou d'estre leur bonne amye en la peticion que ilz demandent & en +toutes autres choses a son povoir les prira que tousjours soyent loyaulx +& bons obeissans vers son seigneur et que a toutes heures pourront vers +elle a leurs besoings recourir & que point ne leur fauldra de chose que +elle puisse. Ainsi celle noble dame respondra tant sagement aux +embassadeurs du peuple ou des subgetz que quant ilz s'en partiront ilz +seront contens que se ilz avoyent devant aucune rancune rebellion ou +murmure en courage ilz seront tous pacifiez & la bonne dame ne les fera +mye muser en vaine esperance ains leur tiendra bien ce que promis leur +aura sans longue dilacion parlera a son seigneur bien & saigement & y +appellera des autres sages se mestier est treshumblement suppliera pour +le peuple. Monstrera les raisons dequoy elle sera tresbien informee +comment il est necessaire que prince se longuement il veult regner en +paix & glorieusement soit amé de ses subgetz & de son peuple luy +ramentera parolles selon la forme que senecque dit ou troisiesme livre +de ire / qu'il dit que quoy qu'il soit bien seant a toute personne +d'avoir benignité par espicial il est advisant a prince l'avoir vers ses +subjetz & a brief dire tant fera & tant pourparlera que elle aura tout +ou partie de sa requeste et si sagement le raportera ausdictz subgetz +que ilz se tiendront pour contens du prince & d'elle & treshumblement +l'en mercieront. + + + + +¶ Ce devise comment la sage princesse ou dame se pourra de mettre la +paix entre le prince & les barons s'il y a aucun discord. chap. viii + + +Ou s'il advient cas que aucun prince voisin ou estranger vueille mouvoir +guerre pour aucune chalange a son seigneur ou que son seigneur la +vueille mouvoir a autruy la bonne dame pesera moult ceste chose en +pensant les grans maulx et infinies cruaultés pertes occision de pays et +detraction de pays & de gens qui a cause de guerre viennent a la fin que +souventesfois en est merveilleuse / & advisera de toute sa puissance se +elle pourra tant faire en gardant l'honneur de son seigneur que ceste +guerre puisse estre eschevee & en ce vouldra travailler et labourer +songnousement en appellant dieu a son ayde et par bon conseil & tant +fera si elle peut que voye de paix sera trouvee Ou s'il advient que +aucun des princes du royaulme ou pays ou des barons ou des chevaliers ou +subgetz qui ayt puissance se soit d'aucune chose meffait mesmement +contre la magesté de son seigneur ou que il en soit en coulpe. Et elle +voit que de le prendre & pugnir ou movoir contre luy guerre peut venir +grant mal en la terre sicomme en cas pareil on a veu maintesfois en +france et ailleurs par les contes d'ung bien petit baron ou chevalier au +regard du roy de france qui est ung grant prince sont venus mains grans +maulx & dommages au royaulme sicomme racomptent les cronicques de france +du conte de corbeil du seigneur de montlehery & de plusieurs autres. Et +mesmement advint n'a pas long temps de messeir robert d'artoys lequel +par le contenus que le roy ot a luy dommaiga moult le royaulme de france +a l'ayde des angloys. Et pource la bonne dame qui aura regard a ces +choses et pitié de la destruction du peuple se vouldra travailler d'y +mettre paix si admonnestera le peuple son seigneur & son conseil d'avoir +sur ceste chose regard avant que on l'entreprengne veu le mal qui en +pourroit venir & ce que tout prince doit a son povoir eschever effusion +de sang & par especial sur les subgetz. Si n'est mye peu de chose +d'entreprendre nouvelle guerre qui ne se doit faire sans grant advis et +meure deliberation & que mieulx vauldroit adviser aulcune plus +convenable voye pour traire a accord par aucuns bons moyens. Ceste dame +ne s'en souffrira mye a tant ains fera tant qu'elle parlera ou fera +parler gardant son honneur et celle de seigneur a celluy ou ceulx qui +auront commis le meffait & les en reprendra en pongnant & en oygnant +disant que le meffaict est moult grant et que a bonne cause en est le +prince indignes & que sentence est de s'en venger sicomme il est raison +mais non pourtant elle qui tousjours vouldroit le bien de paix en cas +que ilz se vouldroyent amender ou en faire amende convenable mettroit +voulentiers peine d'essaier se pacifier les pourroit vers son seigneur +par telz voyes ou par telz parolles ou semblables la bonne princesse +sera tousjours moyenne de paix a son povoir sicomme estoit jadis la +bonne royne blanche mere de sainct loys qui en ceste maniere se penoit +tousjours de mettre accord entre le roy & les barons sicomme elle fist +du conte de champaigne & d'autres laquelle chose est le droit office de +saige & bonne royne & princesse d'estre moyenne de paix et concorde de +travailler que guerre soit eschevee pour les inconveniens qui advenir en +pevent & ad ce doyvent adviser principallement les dames. Car les hommes +sont par nature plus courageulx & plus chaulx & le grant desir qu'ilz +ont d'eulx venger ne leur laisse aviser les perilz ne les maulx qui +advenir en pevent / mais nature de femme est plus poureuse & aussi de +plus doulce condicion. Et pource si elles sont saiges si elles veullent +elles pevent estre le meilleur moyen a pacifier l'homme. Et a ce propos +dit salomon es proverbes au. xxvi chapitre. Doulceur & humilité +assouagist le prince & la langue mole. C'estadire la doulce parolle +fleichist & brise sa dureté. tout ainsi comme l'eaue par sa moisteur & +froidure estaint la chaleur de feu. O de quans grans biens ont +maintesfois esté cause au monde roynes & princesses en mettant paix +entre ennemys entre princes & barons & entre peuple rebelle & leurs +seigneurs les escriptures en sont toutes plaines. Si n'est en terre si +grant bien que de princesse & haulte dame bonne & saige. Eureux est le +païs & la contree qui telle l'a & de ce donnasse plusieurs exemples / +mais de ce est assez parlé a ce propos ou livre de la cité des dames Et +que advient il de tel princesse / il advient que tous les subgetz qui la +sentent de tel sçavoir & bonté afuient a elle a refuge non mye seulement +comme a leur maistresse mais ce semble a leur deesse en terre a qui ilz +ont souveraine esperance & fiance & elle est cause de maintenir la +contree en paix. Si ne sont mye ses oeuvres sans charité / ains sont +tant meritoires que plus grant bien ne pourroit estre fait. + + + + +¶ Cy devise des voyes de devote charité que la bonne princesse tendra. +Chap. ix. + + +Par ceste voye qui est de charité cheminera la bonne princesse. mais +avec ce encores fera elle plus sicomme si elle reputast en sa personne +dicte la parolle que dit saint basille ou y dit au riche ainsi si tu te +congnois & confesses que ses biens temporelz te soyent venuz de dieu & +tousjours tu scés bien que tu as plus largement que n'ont assez d'autres +qui sont meilleurs de toy penserois tu pour ceste cause que dieu ne fist +pas justice qui ne les a partis esgaument. Mais ce ne doit mye pourtant +estre pensé. car il a fait affin que en donnant & distribuant aux povres +tu puisses desservir / que dieu le te rende & que le povre puist estre +par sa souffrance & couronné du diademe de pacience. Si gardes que le +pain du fameilleux ne moisisse en ta huche que le costé du nu tu ne +laisses mengier aux vers que tu ne tienges enclos le soulier du +deschaulx & que tu ne possides l'argent du souffreteux. Car saches de +vray que les biens dont tu as trop grant largesse sont aux povres & +nonpas tiens si es larron ou laronnesse & embles a dieu si tu peux +secourir ton prouchain & tu ne le secours Et pour ce la bonne princesse +de ce bien advertie / affin que elle acomplisse les euvres de +misericorde nonobstant soit elle seant en sa magesté garde la vertu de +son estat elle aura tresbons ministres environ soy. car quoy qu'on die +des princes que ilz ont mauvais conseil ou mauvaise gent ou mauvais +ministres / je croy que ceulx de qui la voulenté est toute bonne leurs +conseilliers ne les oseroyent mesconseiller Et communement le maistre +quiert servant selon la condicion si le conseillent bien ou mal selon +qu'ilz sentent la voulenté du seigneur Pource ceste dame toute bonne +aura servant selon elle. A ceulx elle commetra que ilz sachent & +enquierent par la ville & par tout ou elle sera ou sont povres honteux +povres gentilz hommes ou povre gentis femmes malades ou dechus de leur +estat povres vefves mesnagiers souffreteux povres pucelles a marier +femmes acouchees escolliers prestres ou religieux en povreté a ceulx par +son aulmosnier que elle aura sceu devot charitable preudhomme & sans +couvoitise ains que en tel estat l'ait mis non mie comme plusieurs +seigneurs qui font du plus larron maistre. Car dieu scet comment il en +va du gouvernement d'aulcuns aulmosniers de seigneurs ou de prelatz par +icelluy ou par ung autre a ce commis evoyera a iceulx bonnes gens tout +secrettement sans que les povres mesmes saichent dont l'aumosne leur +vendra a l'exemple de monseigneur saint nicolas Et mesmement n'aura mye +honte la bonne princesse de visiter aucuneffois les hospitaulx & les +povres a tout son estat acompaignee grandement comme il appartient +parlera aux povres & aux malades les couchera & les reconfortera +doulcement en faisant son aumosne. & en ce fera elle son aumosne +souveraine & fleurie. car le povre est trop plus reconforté & plus prent +en gré la doulce parolle la visitacion & le reconfort d'une grant & +puissant personne que d'une autre / la cause si est qu'il luy est avis +et il est vray que tout se monde le desprise & luy semble que quant +personne puissant la daigne visiter ou la reforcer qu'il a recouvré +aucun honneur qui est chose que naturellement chascun desire & ainsi la +princesse ou grant maistresse en ce faisant acquiert plus grant merite +que une maindre en cas semblable ne feroit pour trois principalles +raisons. La premiere est que de tant que la personne est plus grant & +plus se humilie de tant plus croist sa bonté. La .ii. que elle donne +plus grant reconfort aux povres sicomme dist est. Et la tierce qui dit +que ce n'est mie petite raison que elle donne bonne exemple a ceulx qui +la voient faire telle euvre & si grant humilité. Car il n'est riens que +les subgetz et le peuple tire tant en exemple comme ce que faire vois a +son seigneur ou a sa dame. & pource est grant bien quant seigneurs & +dames & toutes gens qui ont a seigneurir autruy sont bien moriginez & +grant meschief du contraire. Et ne cuide point nulle tant soit grant +maistresse que se soit honte ne contre son estat d'aler elle mesmes +devotement & humblement aucunesfois visiter les pardons les eglises & +les sainctes places ne telz pensees ne sont que abusions / car se elle a +honte de bien faire elle a honte de soy sauver. mais tu me diras comment +fait la grant dame ses aulmosnes & ces choses se elle n'a argent. car +devant est dit que il y a peril a amasser tresors si te respons a ce que +n'est point de mal que la princesse ou grant dame amasse tresor de +l'argent ou de la revenue ou pension qui luy peut venir licitement de +son droit & sans extorcion faire. mais de ce tresor que fera elle. Sans +faille elle n'est point tenue mesmement selon dieu se elle ne veult de +donner tout aux povres. Mais en peult garder licitement pour ses +necessaires pour son estat et pour payer ses servans faire deux quant il +est expedient et payer ce qui est prins pour elle et ses debtes doibvent +estre payees. Car neant vauldroit faire aulmosne de l'autrui / mais si +la bonne dame restraint des superfluités que elle pourroit bien faire si +elle voulloit de tant de robbes / et de tant de joyaulx qui ne luy sont +necessaires pour employer en telz usaiges la ou est la pure et droicte +aulmosne et le grant merite. O comme est grant et bien conseillee celle +qui se fait celle peut par exemple estre comparee a ungz sages hommes de +qui il est escript que une fois il fut esleu pour estre maistre +gouverneur d'une cité luy qui estoit prudent et saige advisa que +plusieurs autres hommes qui avoyent esté mis & eslus en ce mesme office +en avoyent depuis esté deposez bennys povres & mis de tous biens en exil +en une certaine povre contree ou ilz mouroient de fain. Si dist a +soymesmes que il pourvoiroit tellement a celluy inconvenient que ou cas +que il seroit la envoyé. Il n'y mourroit pas de fain Si ordonna +tellement l'argent & l'avoir qui luy venoit de ses gaiges & de sa +revenue tandis que il fut en l'office que aprés son estat ric a ric +tenu. mettoit tout le demourant apert en lieu sauf. Si fut a la parfin +fait de luy comme des autres / mais la saige provision qu'il avoit +espergnee le sauva & garda de necessité. Tout ainsi l'avoir que on +restraint de superflu doit estre pour donner aux povres & bien faire +C'est le tresor qui est mis apart en saincte huche qui sert aprés la +mort / et garde l'exil d'enfer & ceste chose chante l'evangille qui ne +fait que crier. Thesaurisés en terre ou thesaurisés ou ciel Helas autre +chose on en emporte que iceluy tresor. C'est chose vroye si que +tesmoigne la saincte escripture. Si est sans faille souverainement bonne +mesnagere la princesse & toute femme qui entent a icelluy espargner. Et +a brief dire ceste noble vertu de charité qui ainsi comme dit est sera +entee au cueur de la bone princesse avec les autres choses dessusdictes +la rendra de si tresbonne voulenté envers toutes gens qu'il luy sera +avis que chascune personne vaille mieulx que elle Et pource son cueur +s'esjoyra du bien d'autruy comme du sien propre & la bonne renommee des +aultres luy sera tresdelectable chose a oÿr et a son povoir en toutes +choses donnera occasion aux bons de perseverer & au maulvais pour eulx +retraire. + + + + +¶ Cy commence a parler des enseignemens moraulx que prudence donna a la +sage princesse. Chap. .x. + + +Nous autres assés devise ce qui touche principallement les enseignemens +que l'amour & crainte de nostre seigneur donne & amonneste a la bonne +princesse ou haulte dame / si que devant fut touché. Si nous convient +doresnavant parler de la leçon & des enseignemens que prudence mondaine +luy admonneste lesquelz enseignemens & amonicions ne se despartent de +ceulx de dieu ains en viennent & dependent. Si parlerons du sage +gouvernement & maniere de vivre qui luy advisent selon prudence +premierement enseigne a la princesse ou haulte dame convient sur toutes +les choses de ce bas monde doit aimer honneur & bonne renommee & luy +dira il ne desplaist mye a dieu que creature vive en ce monde moralement +& si elle vit morallement elle aymera le bien de renommee / qui est +honneur & ce tesmoigne saint augustin ou livre de correction qui dit que +deux choses sont necessaires a bien c'est conscience & bonne renommee. +Et a ce s'accorde le saige ou livre de ecclesiastique qui dit ayes euvre +de bonne renommee car elle te demourra plus longuement que quelconques +autre tresor / pource dira la saige princesse a soy mesmes. Sur toutes +choses terrestres n'est nulle qui autant affiere a haulte gent que fait +honneur & quelz choses dira elle convient il a droit honneur. Certes a +proprement dire ce ne sont mye richesses mondaines au moins si elles y +servent selon la commune maniere du monde toutesvoyes a aller au droit +ce doit estre toute la maindre partie qui serve a parfaire l'honneur. Et +quelle chose doncques y sont plus convenables en verité ce sont bonnes +meurs elles parfont la creature noble & la font estre bien renommee. et +la est le droit parfait honneur / car il n'est point de doubte que +quelconques richesses qui soyent en prince ou en princesse ou d'autre se +il ne maine vie par laquelle on acquiert par bien faire bonne renommee +et los honneur ne luy affiert / ne il ne l'a que pour luy blandir & +avoir du sien quoy que on luy face acroyre. car droit honneur doit estre +sans reproche. Et combien doit aymer la haulte dame cest honneur Certes +plus que sa vie. Car plus chier a perdre la devroit que honneur La +raison y est bonne. car qui bien meurt il est sauvé. mais qui est +deshonnoré il reproche mort et vif a tousjours tant que de luy sera +memoire. O le tresgrant tresor de princesse & de toute autre dame que +bonne renommee. Certes nul si grant en ce monde ne pourroit avoir ne que +elle doie tant aymer amasser. Car le tressor commun ne le peut servir +que environ elle mais celuy de bon renom luy sert & pres & loing qui +eslieve son honneur par toute la terre. & est ainsi de bonne renommee en +une personne comme se il estoit possible que du corps d'une creature +yssist si grant odeur que elle s'espandist par tout le monde si que +toutes gens le fleurassent. Tout ainsi par l'odeur de la renommee qui +par tout court d'une vaillable personne toute gent peut avoir le goust & +le flair de bon exemple. De ces choses advertira prudence la saige +princesse & que fera elle pour les mettre a oeuvre elle disposera son +vivre principalement en deux choses l'une appartiendra aux meurs qu'elle +vouldra tenir & excercer. & l'autre en la maniere & ordre de vivre en +quoy elle vouldra estre riglee. Et quant aux meurs ensuyvans les vertus +dessusdictes deux autres par especial sont necessaires a princesse & a +toute haulte dame voire a toute femme qui desire grans honneurs avoir & +sans lesquelles ne le pourroit avoir vouldra tressingulierement en +especiaulté avoir / l'une est sobresse & l'autre est chateté. Icelle +sobresse qui est la premiere ne s'estendra pas seullement en boire ne en +menger / mais en toutes autres choses / esquelles elle pourra servir & +restaindre & de rapeticier superfluités. Icelle sobrieté la fera estre +non dangereuse a servir. Car elle ne vouldra point de service plus que +raison ne demande / nonobstant son grant estat elle le fera estre +contente de telz vins & de telles viandes que on luy administrera. Car +en ce n'aura tant soit petite son entente & encores ne prendra fors ric +a ric tant que necessité de vivre peut requerir elle la gardera de trop +dormir / pource que prudence luy dira que trop grant repos engendre +pechié & vice / & la gardera du vice d'avarice Car le pou d'avoir luy +donnera grant souffisance Superflus & oultrageux habis joyeulx a tous & +estat plus que raison luy deffendra a avoir sur toutes riens par +l'admonnestement de prudence qui ainsi luy dira sans faille il +appartient bien que toute princesse ou dame terrienne selon son degré +que elle soit richement atournee / tant de vestemens d'atours de +paremens & de joyaulx comme de grant court & de gent ou d'estat pour +l'honneur de l'office ou dieu l'a assise. mais ne doubtes pas que se toy +ou aultre n'estoyes contente de tel estat & abillemens que tes nobles +davanciers ont porté que tu voulsisses avoir plus grant ou commencer +nouvelles choses tu mesprendroyes & ferois contre ton honneur & contre +le bien de sobresse si ne le feras mye Car il n'appartient pas a nulle +de ainsi faire / voire se ce n'est par tel si que son seigneur par qui +elle doit estre riglee le voulsist a toutes fins ne doit riens +entreprendre sans bon advis ne conseil & ne juste cause. Ceste dicte +sobresse monstre en tous les sens de la dame aussi bien que es faitz & +habitz par dehors. Car elle luy rendra le regard tardif arresté & sans +vaqueté la gardera de curiosité de moult de souefves odeurs en quoy +assés de dames ont mis grant cure & despendu foison d'argent pource +qu'elle luy dira que l'on ne doit mye procurer ne donner au corps tant +de delices et que mieulx vault que tel argent soit donné aux povres et +aux indigens. Et avec ce ceste sobresse corrigera & chastira tellement & +ordonnera la bouche & le parler de la dame saige qu'elle la gardera +principallement de trop parler / qui moult est messeant chose a haulte +dame. voire en toute femme de value luy fera haïr de tout son cueur le +vice de mensonge & aymer verité laquelle sera tant acoustumement en sa +bouche que on croyra ce qu'elle dira & y adjoustera l'on foy comme a +elle que jamais on n'orra mentir / laquelle dicte vertu de verité affier +plus en bouche de prince & de princesse que en autres gens. pource que +il appartient que on le croye luy deffendra qu'elle ne dye parolle par +especial en lieu ou elle puisse estre pesee & raportee qu'elle n'ayt +avant bien examinee prudence & sobreté aprendront a la dame a avoir +parler ordonné & sage eloquence. & non pas mignote / mais rassise & +quoye assez basse & beaulx traitz sans faire mouvement du corps des +mains & grimaces du visaige la gardera de trop rire & non pas sans cause +luy deffendra sur toute rien que nullement ne mesdie d'autruy ne parolle +en blasmant / mais en exaulçant le bien & voulentiers tiengne en frain +parolles vagues & non honnestes ne luy souffrira a dire & en ses +joyeusetés luy conviendra a garder toute mesure & honnesteté luy +appartiendra a dire entre ses femmes & autre part quant il escherra et +sera bien seant parolles vertueuses & de bon exemple & telles que ceulx +& celles qui les orront ou seront raportees diront que c'est parolle +yssue de tresbonne sage & honneste dame la gardera de parler a ses +femmes & a ses servans maulgratieusement ne en tençant ne disant +villanie / mais les enseignera doulcement & les reprendra de leurs +deffaulx courtoisement les menaçant de les mettre hors s'ilz ne se +corrigent ou de les pugnir / ou par quelque autre maniere. mais +toutesvoyes le parler d'elle sera tousjours quoy & sans villanye. car la +vilanie yssue de bouche de dame ou de quelconque femme retourne plus a +elle mesmes que a ceulx a qui elle la dit fera ses commandemens +raisonnables en lieu et en temps et a ceulx a qui il appartient chascun +en son office. Ceste dame lira voulentiers livres d'enseignemens et de +bonnes meurs. et aucuneffois de devotion et ceulx de deshonnesteté et +lubreté harra parfaictement et ne les vouldra avoir a sa court ne +souffrir que ilz soyent portés ne leuz devant fille parente ne femme +qu'ilz elle ait Car ce n'est point de doubte que les exemples soit de +bien ou de mal atraient les cueurs couraiges et voulentés de tous ceulx +ou celles qui les voyent ou oyent. & si ceste noble dame prent plaisir +en recorder bonnes parolles & dire fera semblant de les ouÿr & par +especial la parolle de dieu. Car elle qui sera de dieu orra voulentiers +la parolle en la maniere qui le tesmoigne en l'evangelle ou il dit. +Ceulx qui me ayment oyent voulentiers ma parolle & la gardent. Si orra +souvent par notables & bons clercz sermons & collations aux festes +annees & en tous temps. Et semblablement vouldra que ses filles & femmes +& toute sa famille y soit vouldra estre bien informee de tout ce qui +touche a nostre foy des articles & des commandemens & de tout ce qui +acquiert a sauvemen Et de ce qui appartient aux choses mondaines orra +voulentiers parler des vaillans gens / des preux chevaliers & gentilz +hommes de leurs faitz & de leurs proesses / de grans clercz & de leurs +sciences. de tous preudes hommes & de toutes preudes femmes / de leur +sens & de leur belle vie & iceulx aymera & leur fera grant honneur & +bonne chiere & beaulx dons leur donnera. Item avecques ce de gens de +belle & esleue vie en fait de devotion s'acointera & vouldra avoir leur +amitié humblement les recevera & parlera a eulx a secret / & moult +voulentiers les orra se recommandera a leurs prieres. Et ainsi par ceste +voye la vertu de sobresse reglera la bonne princesse. Si s'ensuyvra de +ceste regle. La .ii. des deux vertus que nous avons dit qu'elle vouldra +singulierement avoir / c'est assavoir chasteté de laquelle elle sera par +ceste maniere de vivre tant remplye & ramenee a telle purté que en fait +n'en dit semblant atour ne contenance maintien estat regard n'aura riens +ou il y ait a redire ne reprochier. + + + + +¶ La maniere de vivre par l'admonnestement de prudence. chap. .xi. + + +Prudence sicomme j'ay dit devant avertira la sage princesse comment +l'ordre de son vivre sera riglé et par elle par son ennortement tiendra +telle maniere elle se levera tous les jours assez matin & seront les +premieres parolles adressans a dieu en disant. Daigne nous sire garder +huy ceste journee de pechié de mort soudaine & de toute mauvaise +aventure ainsi soit il a tous nos parens & amys aux tespassés pardon & a +nos subjectz paix & transquilité amen. pater noster. Et au surplus +d'oraisons ce que devotion luy administrera ne requerra avoir entour +elle moult grant affaire de service. & ceste voye tenoit n'a pas moult +de temps qu'elle vivoit la bonne & saige royne Jehanne femme jadis du +roy charles de france .v. de ce nom qui se levoit tous les jours devant +le jour / allumoit ellemesmes sa chandelle pour dire ses heures & ne +souffroit que femme qu'elle eust se levast ne perdist son somme. Aprés +qu'elle sera preste ira ouÿr ses messes tant et en telle maniere & +quantité que sa devotion sera & que temps & loysir luy donnera. Car +n'est mie doubte que ceste dame a qui sont commis grans gouvernemens +comme plusieurs seigneurs font & ont fait a leurs femmes quant les +voyent bonnes & saiges & ilz alloyent hors ou estoyent occupés ailleurs +ilz bailloyent la charge a elles & auctorité de gouverner le fait de +leur seigneurie et estre chief du conseil. Et telles dames sont plus a +excuser mesmes depuis devers dieu se tant n'emploient de temps en +longues oraisons que celles qui plus ont loisir ne elles n'ont pas moins +de merite de bien et justement entendre a la chose publicque a leur +povoir qu'elles auroient de plus longuement vacquer en oraisons se ce +n'estoit qu'elles voulsissent du tout entendre a la contemplative & +laisser la vie active. Si que j'ay devant dit / car la vie contemplative +peut bien sans l'active. Mais la droicte bonne active ne peut sans +aucune partie de la contemplative. Ceste dame aura donné ordonnance / +que a l'issue de la chapelle soyent aulcuns povres a qui elle mesmes par +humilité & devotion / & en memoire & signe que elle ne doye mie +despriser les povres donnera de sa main l'aumosne & la endroit se +aucunes piteuses requestes luy sont affaire / elles les orra benignement +et donnera a chascun gracieuse responce & ceulx qu'elle pourra en brief +temps expedier ne tiendra pas longue dilation / & de ce faire croistra +l'aumosne & aussi la renommee Si y aura aulcuns preudhommes / pource +qu'elle ne pourroit par adventure entendre a toutes les requestes qui +luy viendront. Lesquelz preudhommes seront commis a y entendre. Et +vouldra que iceulx soyent charitables & tost expediens / & ellemesmes de +leurs meurs s'en prendra garde. Ces choses faictes si elle est dame qui +se mesle du gouvernement / comme dit est / elle s'en ira au conseil aux +jours que tenir se devera / l'aura a tel port telle maniere et telle +contenance quant en son hault siege sera assise que elle semblera bien +estre dame & maistresse de tous. Et chascun l'aura en grant reverence +comme leur sage maistresse de grant auctorité. Et si orra diligemment ce +qui sera propice et l'oppinion de tous et tant bien y mettra son entente +qu'elle entendra les principaulx pointz des matieres & des conclusions & +bien notera lesquelz diront mieulx & par la meilleur consideration & +advis & qui luy apperront les plus saiges & de la plus vive oppinion. Et +aussi notera en la diversité des oppinions quelz causes & quelz raisons +pourroyent mouvoir les disans. Et ainsi en toutes choses sera advisee / +& quant viendra a elle a parler ou respondre selon le cas qui escharra +si sagement se advisera du faire que elle ne puisse estre reputee simple +ygnorante / & se advant la main elle peut estre informee de ce qu'on +devera & que proposer sur ce se choses pesantes sont & elle se pourvoit +par sage conseil de responce ce n'est que bien. Avec ce ceste dame +establira certains preudhommes saiges en certaines quantités qui seront +de son conseil qu'elle sentira bons loyaulx de bonne vie & non trop +couvoiteux / car c'est ce qui honnit tout en tout plusieurs princes & +princesses que conseilliers remplis de couvoitise. Car selon leur +inclinacion ilz induysent & ennortent ceulx qui conseillent / & sans +faille ceulx qui habondent en tel vice ne pourroyent bien loyaument ne +au proffit de l'ame & honneur du corps conseiller & qu'ilz soyent de +bonne vie & de ce doit bien enquerir la prudente dame a ceulx elle se +conseillera par chascun jour a certaine heure des besongnes qu'elle aura +a faire aprés ce conseil du matin ira a table qui sera par especial aux +jours solennelz & aux festes voire le plus communement en salle ou +seront assises les dames & damoiselles & les personne a qui il +appartiendra par ordre selon leur estat / la sera servie selon qu'il +appartient a tel estat / & tandis que l'assiete durera selon la belle +ancienne coustume des roynes & des princesses aura ung preudhomme en +estat au chief du doy qui dira d'anciennes gestes d'aucuns bons +trespassés ou d'aucunes belles moralités ou exemples / la n'aura mye +grant noyse menee. Et aprés les tables levees & graces dictes s'il y a +princes ou seigneurs dames ou damoiselles ou d'aultres estranges vers +elle. Adonc celle qui sera en toutes choses enseignee & aprinse recepvra +chascun en tel honneur comme il luy appartiendra. Si que tous se +tendront pour contens parlera a eulx par maniere rassise a joyeulx +visaige aux anciens d'une guise plus pesante aux jeunes d'une aultre +plus riant et ce adonc vient la a parler ou a ouÿr d'aucuns esbatemens +ou d'aucunes joyeusetés elle s'i saura contenir par si plaisant maniere +que tous diront que c'est une gratieuse dame & qui bien scet son +maintien en tous endrois. Aprés les espices prises & qu'il sera temps de +retraire la dame s'en ira a sa chambre la ung petit se reposera se +besoing en a / puis aprés se il est jour ouvrier & elle n'a aucune autre +plus grande occupacion pour eschever oysiveté a aucun ouvraige se +prendra & environ elle fera semblablement ouvrer ses filles & ses femmes +& la a privé vouldra que chascune devise hardiment de toutes honnestes +joyeusetés si que il luy plaira & elle mesmes rira avecques elles & +s'esbatra en devisant si familierement que toute loueront sa grant +priveté & benigneté & l'aymeront de tout leur courage ainsi fera jusques +a heure de vespres que elle les yra oÿr en sa chapelle se il est jour de +feste se aucune grande occupation ne les empesche ou les dira sans +faillir avecques la chapellaine & aprés ce fait s'il est esté s'en ira +esbatre en aucun jardin jusques a heure de souper l'en viendra & ira +pour sa santé. Si vouldra que si aucuns ont a besongner a elle pour +certaines causes que ilz soyent lassez entrer & les orra. Vers le +coucher sera a dieu en oraisons & ainsi se finera l'ordre des communes +journees de la prudente princesse vivant en bonne & saincte activeté. +quant est d'autres esbatemens a quoy dames seulent prendre esbatemens & +plaisir sicomme de aller a la chasse aucunesfois voler en riviere ou a +autres jeux. Ces choses nous ne mettons point en l'ordre de nostre +discipline & enseignement. Car nous les laissons en la distribution & +vouloir de leurs maris & du leur aussi desquelles choses aucune licence +peut bien estre donnee en temps & en luy mesmes aux dames tresvertueuses +sans mesprendre mais que ce soit sans trop et que mesure soit gardee. + + + + +¶ Cy commence a parler des sept principaulx enseignemens de prudence qui +sont necessaires a retenir a toute princesse qui ayme honneur & est +premier comment se contiendra vers son seigneur generallement & +particulierement. Chapitre .xii. + + +Or avons assez devisé en termes generaulx & particulierement aussi tant +ce qui touche vers dieu premierement & les bonnes meurs comme la maniere +& ordre de leur vivre. Si nous plaise encores a deviser pour leur +ennortement sept principaulx enseignemens lesquelz selon prudence leur +sont necessaires a celles qui desirent sagement vivre et honneur veulent +avoir. Si prions & enjoingnons a elles & semblablement a toutes femmes +grandes moyennes & petites a qui se pourra apartenir que ces sept +enseignemens veullent bien retenir noter & mettre a effet car pour neant +oit doctrine qui ne la met a oeuvre. Le premier de ces sept pointz & +rigles que nous enseignons & que toute dame & semblablement toute femme +estant en ordre de mariage il appartient que elle ayme son mary & vivre +en en paix avecques luy ou autrement elle a ja trouvé les tourments +d'enfer ou n'a fors que toute tempeste. Et pource qu'il n'est point de +doubte que assez de femmes de tous estatz non obstant que elles les +ayment chierement ne scevent pas toutes les rigles ou par jeunesse ou +aultrement de le bien demonstrer vecy nostre leçon qui leur aprendra / +la noble princesse qui en toutes ces choses vouldra suyvre la rigle +d'onneur si maintiendra vers son seigneur vieil ou jeune en toutes les +manieres que en tel cas bonne foy & vraye amour commande. C'est assavoir +se rendre humble vers luy en fait en reverence et parolle l'obeyra sans +murmuration et gardera sa paix a son povoir curieusement par la maniere +que faisoit la bonne & sage royne hester sicomme il est escript en la +bible au premier chapitre. Et pource tant aymee & honnouree de son +seigneur que il n'estoit chose que elle voulsist que il luy veast +avecques ce demonstrera l'amour en ce que elle sera soygneuse et +curieuse de toutes les choses qui pourront appartenir au bien de sa +personne tant a l'ame comme au corps. A l'ame elle tiendra en amour son +confesseur parquoy se elle voit en son dit seigneur aucune tache de lait +peché duquel la coustumance luy peut tourner a dampnation & elle ne luy +osast dire de doubte que il ne luy en despleust & aussi qu'il ne luy +appartient pas elle luy fera dire par icelluy & luy dira que il luy +admonneste bien d'estre tousjours serf de nostreseigneur. Et aussy en +toutes ses aumosnes & biens fais dira priés Dieu pour monseigneur & pour +moy. Avecques la pourvoyance de l'ame sera ceste dame tressoygneuse du +corps de sondit seigneur. C'est assavoir qu'il soit en santé maintenu & +conservement de longue vie. Si vouldra souvent parler a ses phisiens / +leur enquerre de son estat & comme saige que elle sera vouldra ouÿr de +leurs oppinions & que present elle soyent faictes aucunesfois leurs +collations sur le fait de la dicte santé. Item vouldra sçavoir comment +il sera servy & de ce n'aura pas honte de s'en prendre garde +soygneusement quelques autres qui y soyent commis. Et pource que ce +n'est mie l'ordre d'estat royal que les dames soyent si communement +entour eulx que aultres femmes sont vers leurs marys elle enquerra +souventesfoys aux chambellans & aux autres d'environ luy de son estat +verra le plus souvent que elle pourra & du veoir sera tresjoyeuse & +quant elle sera vers luy dira a son povoir toutes choses qui plaire luy +devront & a joyeulx visaige se contiendra. mais pource que aucunnes nous +pourroyent par adventure icy respondre que nous comptons sans rabatre. +C'est assavoir que nous disons a toutes fins que les dames doyvent tant +aymer leurs seigneurs et en monstrer les signes. Mais nous ne parlons +mye se tous deservent vers leurs femmes que on le doye ainsi faire +Pource que on scet bien que il en est de telz qui se portent vers elle +tresfelonneusement & sans signe de nulle amour ou bien petite. Si +respondrons a icelles que nostre doctrine en ceste presente euvre ne +s'adrece point aux hommes quoy qu'il en fust besoing a plusieurs que ilz +fussent bien endottrinez. Et pource que nous parlons aux femmes tant +seulement tendons a leur prouffit pour enseigner les remedes qui pevent +estre vaillables a eschever deshonneur & donner bon conseil d'ensuyvre +bonne voye qui ne face le contraire & du bien & du mal leur prouffit. +Poson que le mary fust de merveilleuses meurs pervers et rudes +malamoureulx vers sa femme de quelque estat qu'il fust ou desvoyé en +amour d'autre femme qui que elle soit quant elle scet tout ce porter & +dissimuler sagement faire semblant que elle ne s'en apperçoit & que elle +n'en scet riens voirement s'il est ainsi que elle n'y peust mettre +remede. Car elle si pensera comme saige si tu luy disoyes rudement tu +n'y gaigneroys riens & s'il t'en menoit male vie tu poindroyes contre +l'aguillon il t'en eslongneroit par adventure & tant plus les gens s'en +mocqueroyent & croistroit la honte & le diffame & t'en pourroit encores +estre de pis il fault que tu vives & meures avecques luy quel qu'il +soit. Ces choses considerees la saige dame mettra peine par bel & par +doulceur de l'atraire a soy & se elle congnoist que ce soit le meilleur +de luy en dire quelque chose elle luy en touchera apart doulcement & +benignement une fois l'amonnestera par devocion / autre fois par pitié +qu'il doit avoir d'elle / autre fois en riant comme si elle se jouast / +avec ce luy fera dire par bonnes gens et par son confesseur / & avec ce +autre vertus ceste noble dame l'excusera se elle en ot parler aux autres +ne pourra souffrir ouÿr dire mal de luy ne aura cure que on luy en +raporte riens & elle deffendra. Car elle comme sage pensera que du +savoir n'aura fors tristesse et riens n'y gaigneroit / et quant toutes +ses voyes elle aura ung temps tenues & verra que il ne s'en vouldra +amender son refuge sera a dieu mettra toute peine de s'en mettre en paix +sans plus luy en parler Et celle dame ou femme qui qu'elle soit qui +ainsi fera soit certaine que ja l'homme si pervers ne sera que a la +parfin conscience & raison ne luy dye tu as grant tort & grant peché +contre ta bonne & honneste femme & que il ne s'amende & l'ayme plus ou +tant que font ceulx qui oncques ne se desvoyerent en ainsi aura sa cause +gaignee par bien souffrir. Et s'il advient que ledit seigneur voyse en +aulcun voyage loingtain ou perilleux ou en quelque guerre la bonne dame +priera dieu devottement & fera prier pour luy en processions & oblations +tressongneusement & croistra le nombre de ses aulmosnes se tendra +humblement et simplement d'estat de maintien & d'abit en tandis & a son +retour en grant joye & honneur le recevera et a toute sa compaignie fera +chiere joyeuse & bien vouldra estre informee des meilleurs de ses gens +des plus preux & des plus vaillans & comment ilz se seront portés & +tresvoulentiers en orra racompter si les recevera a grant honneur & +beaulx dons leur donra aussi vouldra sçavoir comment ceulx qui avoyent +la garde de son corps auront fait leur devoir & se seront vers luy +portez. Si guerdonnera les biensfaitz aux bons & aux plus songneux & +cestes manieres tenir sont de grant honneur a dames. Et pource quoy que +elle les face de bon cueur. Et vouldra elle bien toutesvoyes que elles +soyent manifestees & sceues au monde & non mye celees la cause si est +que elle ayme honneur & le bien de renommee comme dit est si luy +aprendra prudence que plus grant honneur ne peut estre dit de dame & de +toute femme que dire que elle soit vraye & loyalle vers son seigneur & +que bien fait semblant que elle l'ayme & par consequent luy est loyalle. +Car il est a penser a ung chascun que femme qui bien ayme son mary ne +luy fera ja faulceté. si ne peut faire autre certification de sa +loyaulté fors par l'amour qu'elle luy monstre & les signes de par dehors +par lesquelz on juge communement du couraige. Car autrement ne peut on +juger de l'entention des gens fors par les oeuvres lesquelles si elles +sont bonnes tesmoigne la personne bonne & aussi au contraire. Si +souffise quant a ce premier enseignement lequel est convenable a toute +preude femme que qu'elle soit. + + + + +¶ Cy devise le deuxiesme enseignement de prudence qui est comment la +saige princesse se contiendra vers les parens & amys de son seigneur. +Chap. .xiii. + + +Le deuxiesme point & enseignement que prudence demonstre a la princesse +& generallement a toute femme saige est qui se elle a chier honneur par +quoy bien veult que on sache que elle ayme son mary si que dit est cy +devant elle aymera & honnorera les parens de son seigneur & demonstrera +en tel maniere elle leur fera honneur & tresbonne chiere de toutes pars +que ilz vendront & devant les gens meilleur que aux siens propres si +mettra peine en toutes manieres raisonnables & licites de les complaire +& faire leur gré les attrayra amyablement & a chere joyeuse sera +procureresse pour eulx vers son seigneur si besoing est & s'il advenoit +qu'il y eust aucun contens entre eulx elle se mettra en peine d'en faire +la paix elle dira bien de eulx & les essaucera. si gardera bien d'y +prendre estrif de parolles & en toutes manieres eschevera a son povoir +que contens ne aucune rancune naisse ou sourde entre elle & eulx. Poson +que aucun feust dangereux & maltraictable mettra peine a le sçavoir +avoir par la meilleur voye selon sa condicion en gardant toutes voyes +l'honneur que a elle appartient si n'aymera mie seullement les parens de +son seigneur. mais aussi tous que elle sçaura qu'il ayme. suppose ores +qu'elle sceust qu'il en y eust de maulvais si leur fera elle bonne +chiere la cause si pource que elle ne les pourroit faire estre bons ne +aussi par adventure empescher ne destourner l'amour & la hantise que son +seigneur y a Si ne seroit que riote & noise s'elle leur monstroit +mauvais semblant & acqueroit tant plus d'ennemys. Et si diroit on que +voirement est il vray que femme n'aimera ja personne que son mary ayme / +bien est la verité que se elle sçait que son seigneur soit encliné a la +croire & elle soit certaine que iceulx soyent vicieulx & mauvais & que +mal en faict ou en murs puisse venir a sondit seigneur par les hanter +elle luy dira & monstrera appert coyment & doulcement ou fera dire. Et +de tenir ces manieres sondit seigneur luy sçaura tresgrant gré aura la +grace & benivolence de ses parens qui moult luy pourra valoir & garder +de mains autres perilz & encombriers & plus seure sera quand elle aura +la seureur des parens de son seigneur. Car on a veu maint mal avoir a +femmes maintes fois a cause des parens de leurs maris. Et cestuy signe +avec les autres donnera plus grant certification de l'amour & loyaulté +que elle a son seigneur. + + + + +¶ Cy devise du .iii. enseignement de prudence qui est comment la saige +princesse sera songneuse de se prendre garde sur l'estat et gouvernement +de ses enfans. chap. .xiiii. + + +Le troisiesme enseignement de prudence a la princesse saige est que +s'elle a enfans de se prendre garde d'eulx & de leur gouvernement aux +filz non obstant qu'il appartiengne au pere de leur querir maistre & +bailler telz gouverneurs qui soyent bons & convenables toutesvoyes la +dame qui maine par adventure tant de charge de diverses choses & que +aussi nature de mere est communement plus encline au regard de ses +enfans doit moult adviser tout ce qui leur appartient & plus a ce qui +touche discipline de meurs & d'enseignemens que au gouvernement du +corps. Et pource la saige princesse prendra garde comment on les +ordonnera quelz sont ceulx qui les auront en gouvernement & comment ilz +en feront leur devoir et non mye s'en attendre au rapport d'autruy / +mais elle mesmes souvent les visitera en leurs chambres les verra +coucher & lever & comment ilz seront ordonnés & telle chose faire a +princesse n'est ce honneur non. Car c'est le plus grant port seureté & +parement que elle puisse avoir que enfans & tel par aventure souvent +avient vouldroit bien nuyre a la mere qui n'endureroit pour la doubte +des enfans si les dois bien tenir chierement & est grant los de dire que +elle en soit soigneuse. Car c'est signe que elle est sage & bonne. +doncques la sage dame qui chierement les aymera sera diligente que ilz +soyent endoctrinés & que ilz aprengnent tout premierement a servir dieu +soyent enseignes en lettres & que le maistre soit songneux de les faire +aprendre aux heures competentes mettra peine la saige dame qu'il plaise +au pere qu'ilz soyent introduitz en latin & que aucunement s'entendent +es sciences. Laquelle chose est moult convenable a enfans de princes et +de seigneurs. Elle vouldra aussi quant leur aage croistra & qu'ilz +auront entendement qu'ilz soyent admonnestés des choses du monde du +gouvernement qui leur affiert / et de toutes choses qui a sçavoir a +princes appartiennent que tous admonnestemens de vertus leur soyent dis +& demonstrés enseigner la voye de fuyr les vices. Ceste dame se prendra +bien garde des meurs du maistre & de la sapience aussi des autres qui +seront entour eulx. Si les fera oster s'ilz ne sont bons & mettre +nouveaulx / vouldra que lesditz enfans soyent souvent menez vers elle. +Considerera leurs manieres & faitz & ditz & les reprendera ellemesmes +tresfort s'ilz mesprennent / se fera craindre a eulx & vouldra qu'ilz +luy portent grant honneur / elle les arraisonnera pour sentir de leur +entendement & de leur sçavoir saigement les enseignera. Ses filles fera +gouverner par bonnes & sages dames & ainçois qu'elle commette a nulle le +gouvernement sera bien informee du sens des moeurs & de la vie d'elle. +Car a ceste chose doit bien prendre garde & que la dame ou damoyselle a +qui baillera en gouvernement sa fille soit de bon renom & devote envers +dieu & de sens & honneur mondain sage & prudente affin qu'elle luy sache +bien monstrer le bien & la contenance & maintien qui appartient a fille +de prince a avoir & sçavoir / & doit estre icelle assez agee / affin +qu'elle soit plus saige en meurs & plus prisee & doubtee mesmes de +l'enfant qu'elle gouvernera / & aussi de tous les autres de la court +plus auctorisee & crainte. Car il appartient a dame qui a tel charge +qu'elle se prengne bien garde que environ la fille du prince ne repaire +fille ne femme ou y ait reproche ne qui soit mal conditionee legiere ou +folle ne de layde maniere affin que l'enfant n'y peust prendre aucun +maulvais exemple. Et vouldra la princesse que quant elle sera en aagee +qu'elle apreigne a lire aprés qu'elle sçaura ses heures & son service +qu'on luy baille et administre livres de devotion et contemplation / ou +qui parlent de bonnes meurs / ne nulz de choses vaines de folies ou de +dissolution ne souffrera que devant elle soyent portés pour ce que la +doctrine & enseignement que l'enfant retient en sa premiere jeunesse il +en est communement recors toute sa vie aussi saige princesse se prendra +bien garde du gouvernement et de la doctrine de ses filles & autant que +leur aage croistra tant plus en sera songneuse. Si les aura le plus du +temps environ soy les tiendra en crainte & le saige maintien & vaillance +d'elle sera exemple aux filles de semblablement eulx gouverner. + + + + +¶ Cy devise le .iiii. enseignement de prudence qui est comment la +princesse tiendra discrete maniere vers ceulx qui ne l'aymeront pas et +qui auront envye sur elle. Chapitre .xv. + + +Le quatriesme enseignement de prudence a la sage princesse est tout +d'autre matiere & tout soit il differencié du dessusdit se n'est il mye +de moindre maistrise a le sçavoir bien conduyre / car l'autre est +naturel comme ce soit chose acoustumee que toute saige mere a soing du +gouvernement & de la doctrine de ses enfans / mais cestuy qui est de +sçavoir vaincre & corriger le propre couraige & voulenté de soy mesmes +est chose comme par dessus nature. Et pource de tant que plus est fort a +faire de tant est plus digne de recommandation / & la personne qui bien +en scet user en fait plus a louer. Car c'est signe de tresgrant force & +constance de courage qui est entre les vertus cardinalles de grant +excellence & toutesfois n'est mye doubte qu'il est necessité a toute +sage princesse qui ayme le pris d'honneur & de renommee sçavoir user de +ceste force ou autrement sa prudence ne se peut bonnement ne du tout +monstrer ne faire congnoistre n'estre parfaicte. Si nous convient plus +particulierement declarer a ce que nous voulons dire. Il n'est point de +doubte que selon le corps du monde & les mouvemens de fortune il n'est +nul si grant prince en ce monde / tant soit juste ne fut oncques prince +seigneur ne dame ne aultre homme ne femme qui ayt peu estre ne soit de +tous aymé. Car posons que une creature fust toute parfaicte si ne +souffiroit point la despitable envie qui se fiche en cueur humain que la +personne fust au gré de tous ne aymee de chascun. Et ce povons veoir par +la personne de Jhesucrist qui fut seul tout parfait / & toutesfois envye +le fist mourir / & si a elle faict mains autres bons vaillans que je +pourroye traire a exemple. Et de tant que la personne est meilleure & +plus vertueuse de tant plus fait envye bien souvent greigneur guerre & +si n'est nul ne nulle tant puissant ne oncques ne fut fors dieu qui de +tous se peut venger. Et pource a nostre propos la saige princesse & +semblablement toutes celles que vouldront ouvrer de prudence sera de ce +tresbien avertie & pourveue de remede / dont s'il advient que fortune la +vueille assaillir par aucun endroit si qu'elle a fait & fait mainte +bonne gent et elle apperçoyve & saiche que aucun ou aulcunes personnes +puissans ne luy veullent point de bien l'ayent en male grace & qu'ils +luy nuyroyent s'ilz povoyent & s'eslongeroyent de l'amour & de la grace +de son seigneur qui les croyroit par adventure pour leurs blandices & +flateries ou la mettoyent par les faulx rapors mal des barons des +subgetz ou du peuple elle ne fera de ce nul semblant qu'on s'en +aperçoive ne que on les repute ne tienne ses ennemys Ainçois pour la +bonne chere qu'elle leur monstrera donnera a croyre qu'elle tient +grandement ses amys & jamais ne croyroit que aultrement fust & que plus +que en autre y a fiance / mais il conviendra que celle de bonne chere +soit ordonnee par tel sens et si rassise que nul ne puisse appercevoir +que sainctement le face. Car si une fois estoit trop grande & autre fois +a yeulx felons sicomme de cueur qui est plain qu'on voit bien que le ris +en est a force tout seroit honny pource est le sens a garder mesure en +cest endroit & fault bien que le courage en soit pourveu avant le coup / +si faindra qu'elle se veult gouverner par eulx & par leur conseil & les +appellera en ses estroitz conseilz comme elle monstrera a semblant leur +dira des choses communes par grant secret & fiance qui seront contre sa +pensee / mais conviendra que ce soit fait par bonne maniere qu'ilz ne +s'en donnent de garde & qu'elle soit maistresse de sa bouche. Car se +aucun mot disoit d'eulx en derriere contraire a ses semblans qui fust +raporté ce seroit peril / car il n'est si grant seigneur ne si grant +dame a qui tous ses servans soyent loyaulx. Si doit on bien regarder +devant qui on parle / mais cueur qui est gros & plain a peine seuffre la +bouche tousjours taire de ce qui luy desplaist Et la est la maistresse +elle gasteroit tout son affaire. Car ce seroit sa honte & amenuisant sa +grandeur que ces ennemys apperceussent que elle sceust qu'ilz ne +l'aymeroyent pas & leur fist tel semblant. Car ilz penseroyent que elle +le fist par crainte. Si en seroyent plus orgueilleux et plus hardis de +luy nuyre. Et l'en priseroyent moins / si se sçaura bien de ce garder. +Et se aucune personne luy en rapporte riens et elle pense que a iceulx +sa responce puist estre raportee / elle blasmera les rapporteurs & dira +qu'elle scet bien que ceulx de qui ilz parlent vouldroyent son bien & +son honneur / & qu'ilz sont tresbons et loyaulx & ses amys. Et pensons +que iceulx ennemys fissent ou dissent aucune chose a son prejudice de la +chose se peut couvrir nullement que pour aucune autre cause que pour mal +d'elle l'ayent fait ou dit. Encores fera elle si la simple ou ygnorante +que ne l'aperçoyve & monstrera semblant que ce ne luy touche point & +qu'elle n'a nulle pensee ne suspecion contre eulx / mais nonobstant +toutes ces choses & ses grans dissimulations se guettera d'eulx de tout +ce qu'elle pourra & sera dessus ses gardes. Ainsi la sage dame usera de +ceste discrete dissimulation & prudence cautelle laquelle chose ne croye +nul que ce soit vice mais c'est grant vertu quant faicte est pour cause +de bien & de paix & sans faire a nul injure pour eschever greigneur +inconveniens. Et voicy le mal qu'elle eschevera et le bien qui luy en +suyvra se semblant faisoit qu'elle apperceust leur crisme. Ce seroit +raison qu'elle print debat & contens a eulx & mist peine a s'en venger. +Si conviendroit qu'elle en emeust grant noise & mist en guerre & en +peril ses amys / & peut estre que son seigneur les croyroit mieulx que +elle ou les autres barons & subgetz. Si engregeroit adoncques le contens +& viendroit a plus grant meschief & si ne s'en verroit ja par adventure +vengee / si auroit de tant plus grant dueil / & par la susdicte voye de +souffrance & dissimulation est a presumer qu'elle appaisera l'ire et le +maltalant de ses ennemys / & a tout le moins n'auroient ilz jamais le +cueur de tant luy nuyre comme s'elle se monstroit ennemye. Car trop +seroit desloyal celluy qui vouldroit faire mal a la personne qui le +reputast son amy. Et posons qu'ilz ne s'en souffrissent leur trahyson & +leur maulvaistie sera de trop plus grande & de plus apparoit au monde / +si en seroyent de tant plus reprins & plus deshonnorez & moins +viendroyent a leur entente. Car chascun leur donneroit le tort / & ne +peut a toutes fins que la dame ne gaigne plus en tel cas a tenir si +saincte maniere que par voye de rigueur & n'est pas doubte que cest +enseignement affiere a tenir / non mye seullement aux princesses & +dames / mais aussi generallement a toutes femmes. car en mains contens +viennent en mariage par faulx rappors de flateurs aux maris que maintes +ne scevent pas bien ou ne pevent dissimuler / ce scet dieu aussi font +autres. + + + + +¶ Cy devise le v. enseignement de prudence qui est comment la saige +princesse mettra peine comment elle soit en la grace & benivolence de +tous les estatz de ses subgetz Chapitre .xvi. + + +Pource qu'il appartient a la sage princesse qui par prudence veult +ordonner tous ses faictz qu'elle quiere et tienne toutes les voyes que +honneur demander vouldra pour ceste cause qui est le cinquiesme +enseignement estre bien du clergié / & en leur grace tant de gens des +religions & des docteurs comme des prelatz & des gens du conseil & aussi +des bourgois & mesmes de ceux du peuple. Mais aucuns se pourroient +merveiller pourquoy nous disons plus nommeement de ceulx icy que des +barons & des nobles. Si est la responce pource que nous suposons qu'elle +en ja en soit bien si que c'est plus de commun usaige que lesditz barons +& nobles elle frequente Si vouldra estre des dessus nommés bien pour +deux principaulx causes L'une si est affin que les bons & devots prient +dieu pour elle. & l'autre pource qu'elle soit louee d'eulx en leurs +sermens et collations si que leurs voix & parolles luy puissent estre se +mestier est escu & deffence contre les murmures & rappors de ses ennemys +mesdisans. & les puissent estaindre par quoy elle en ait mieulx l'amour +de son seigneur & aussi du commun peuple qui bien leur dame orra dire & +qu'elle fust soustenue des plus puissans se besoing luy en venoit. Si +sera bien informee lesquelz des clercz & des maistres tant des religieux +comme d'autres seront les plus souffisans & de la greigneur auctorité & +a qui on adjouste plus de foy a leurs ditz Iceulx mandera de fois a +autre vers elle puis les ungs puis les autres parlera a eux moult +amyablement vouldra avoir leur conseil & en user les fera aucunefois +disner a sa court acompaignés de son confesseur & des gens de sa +chappelle qui tous seront honnorables gens leur portera grant honneur / +& vouldra que des siens soient honnorés qui est chose qui bien affiert. +Car vrayment ceulx qui sont anoblis de science doivent estre honnorés / +leur fera du bien de sa puissance donnera a leurs colleges & a leurs +convens. Et combien que aulmosne doye estre faicte secrettement la cause +si est telle / affin que la personne qui la fait n'en puisse monter en +vaine gloire qui est trop mortel peché. mais se ladicte personne n'en +n'avoit nulle elevation en son cueur mieulx seroit la donner +publicquement que en secret pource qu'elle donneroit bon exemple a +aultruy. & qui en celle intencion le fait double son merite & fait +bien / dont ceste sage dame qui bien se sçaura garder d'icelluy vice +vouldra bien que les dons & aulmosnes qu'elle fera par celle voye soyent +sceuz & registrez s'ilz sont notables comme pour refaire leurs eglises & +leurs convens ou autres necessaires en perpetuelle memoire en tableaulx +en leurs eglises / affin que les gens prient dieu / ou autres registres +ou ilz le dient publicquement / si y prendront exemple de pareillement +donner d'avoir accointance mieulx pour avoir renommee par eulx s'il +semble qu'elle touche aucun rain d'ypocrisie ou qu'elle en prengne le +nom. toutesfois se peut elle nommer par maniere de parler juste +ypocrisie. Car elle tend affin de bien & eschevement de mal. Car nous +n'entendons mye que soubz umbre de ceste chose maulx et pechiez se +doivent commettre ne que une grant vaine gloire en doyve sourdre en +courage. Si disons de rechief que ceste maniere de juste ypocrisie est +comme necessaire par especial a princes & princesses qui ont a dominer +autruy a qui plus reverence affiert que a autre & certainement aussi ne +messiet elle point a toute personne qui desire honneur le faisant a +cause de bien. Et a ce propos il est escript au livre de valere que +anciennement les princes faignoient qu'ilz fussent parens aux dieux +affin que leurs subgetz les eussent en plus grant reverence & plus les +craingnissent. Aussi vouldra la sage dame estre bien des gens du conseil +de son seigneur soient prelatz chanceliers ou autres ordonnera qu'ilz +viennent vers elle / les recevera honnorablement & parlera a eulx par +sages parolles & le plus qu'elle pourra les tiendra en amour et ceste +maniere de tenir luy sera vaillable en plusieurs choses. C'est assavoir +car ilz loueront le sens & gouvernement d'elle qu'ilz verront notable. +Aussi s'il advenoit que aucun envieux voulsisse quelque chose machiner +contre elle ilz ne souffreroient passer en conseil riens a son prejudice +et desmouveroyent le prince s'il estoit mal informé par aucuns autres / +& aussi s'elle desiroit aucune chose estre passee en conseil ilz luy +seroyent amys & plus favorables. Avec ce ladicte dame vouldra avoir la +bien vueillance des clercz qui se meslent des causes comme du peuple +comme nous dirions a paris avocas en parlement & ailleurs de tieulx +semblables deffendeurs des causes si vouldra veoir a certains jours les +presidens & principaulx d'entre eulx & des autres plus notables avec +eulx & devisera a eulx amiablement & vouldra qu'ilz sachent & voyent de +son honnorable estat non mye qu'elle leur die par maniere de vengence +mais qu'ilz apperçoyvent par l'effet de son maintien & grant sçavoir & +telle maniere tenir pourra estre vaillable a l'acroissement de son +honneur et los / & la cause si est pource que tous estatz & de toutes +manieres de gens de justice les principaulx bourgois des cités & villes +de sa seigneurie de son seigneur & aussi des gros marchans & mesmement +aucuns des plus honnestes des gens de mestier vouldra qu'ilz viengnent +de fois a autre vers elle si leur fera tresbonne chere & mettra peine a +estre bien d'eulx affin que s'elle avoit aucun affaire qu'ilz fussent +devers elle & que se necessité leur venoit de quelque finance faire +qu'elle peust par lesditz marchans de leur bon gré & voulentiers estre +secourue laquelle chose il convient qu'elle emprunte se elle veult bien +garder tous les termes & pointz de honneur doit rendre sans faillir a +jour nommé affin que la verité de sa parolle soit tousjours tenue en +toutes choses entieres & sans faillir & que plus grant foy on y +adjouste. Pource que nous avons dit en cestuy chapitre .v. des .vii. +enseignemens comment la saige princesse doit estre bien de ses subgetz +si que dit est & pourroit sembler a aulcuns mal advisés que chose +superflue soit de ce dire & que il n'appartiengne que princesses prengne +cure de atraire ses subgés ains doit commander baudement ses plaisirs & +que ilz doivent obeir & mettre peine de l'attraire a amour & non mye +elle eulx ou autrement ne seront ilz mye subgés & elle maistresse mais a +ce nous respondrons que sauve la grace des diseurs ce appartient a faire +non mye seulement a princesses mais aux princes par maintes raisons / +mais de deux nous passerons. Car moult se pourroit ceste matiere plus +eslargir. L'une si est que quoy que le prince soit seigneur maistre des +subgetz / toutesfois les subgetz font le seigneur & non mye le seigneur +les subgetz. Et trouveroient trop plus legierement qui les reputeroit a +subgetz se ils luy vouloyent estre mauvais que il ne trouveroit qui le +recepveroit a seigneur & pour celle cause & aussi qu'il ne pourroit luy +tout seul forçoyer contre eulx si luy estoient rebelles / & s'il avoit +ores la puissance de les destruyre il mesmes se deffendroit. Et s'il est +necessité que il les tiengne a amour en telle maniere que de celle amour +viengne crainte plus que par rigueur ou autrement sa seigneurie est en +balence. Si est vray le proverbe commun que l'en dit / il n'est mye sire +de son païs qui de ses hommes est haÿs. Et de les tenir en amour +vrayement plus grant sens ne pourroit faire se a droit veult estre nommé +seigneur Car il ne pourroit avoir cité ne forteresse d'aussi grant +deffence force & puissance comme luy peut estre l'amour & benivolence +des vrays subgetz. L'autre raison si est pource que poson que subgetz +ayent bonne voulenté vers prince & princesse si n'auroyent ilz jamais le +hardement d'aler familierement vers eulx se ilz ne les mandoient ne il +n'appartiendroit aussi. Si doit doncques venir le premier acueil du +prince ou de la princesse mais il est bien raison que les subgetz facent +de ce tresgrant joye & feste & qu'i s'en tiennent bien honnorez & en +doit doubler en eulx leur amour & loyaulté tant que plus de doulceur & +trouvent. Et a ce propos dit ung saige qu'il n'est chose qui plus +suprengne le cueur des subgetz ne qui tant les tire vers leur seigneur +comme quant ilz treuvent benignité et doulceur en luy si que il est +escript d'un bon empereur qui disoit qu'il vouloit estre tel a ses +subgetz que eulx mesmes desiroyent qu'il leur fust. & de ceste chose +bien advisee la sage princesse le fera ainsi leurs femmes la visiteront +aucunesfois & elle leur fera tresbonne chere et parlera a toutes si +amyablement que tres contentes se tendront & loueront son sçavoir et sa +tresgrant court tiendra et feste a ses gesines et aux nopces de ses +enfans vouldra que elles soyent en la compaignie des dames & des +damoiselles. Pour laquelle chose elle acquerra moult amour de tous & de +toutes. + + + + +¶ Cy devise comment la saige princesse tiendra en belle ordonnance ses +femmes de sa court. Chapitre xvii. + + +Le vi. enseignement de prudence est que la saige princesse tout ainsi +que le bon pasteur se prent garde que ses brebis soyent maintenues en +santé & se aucune en devient rongneuse il la separe du troupel de peur +qu'elle peust empirer les autres elle se prendra garde sur le +gouvernement de ses femmes lesquelles aura terres a son povoir toutes +bonnes & honnestes car aultres ne vouldra avoir en tour elle. Et pource +que c'est chose assez acoustumee que chevaliers et escuyers et tous +hommes qui frequentent en tour femmes par especial les aucuns ont +maniere de les prier d'amours & de les attraire se ilz pevent / la saige +princesse par ses ordonnances tiendra telle maniere qu'il n'aura nul +repairant a sa court si hardy qui a nulle de ses femmes ose conseiller +apart ne faire semblant d'atrait & se il le fait ou que il soit apperceu +en aucun signe que tantost telle chere luy soit monstree qu'il ne s'i +osera plus embatre. Et ainsi selon seigneur maisgnee duicte la dame qui +toute honneste sera vouldra que toutes ses femmes le soyent sur peine +d'estre mises hors de sa compaignie si vouldra qu'elles s'ebatent a +jeulx honnestes & non tieulx que hommes s'en puissent mocquer ne tenir +leurs parolles ainsi que voulentiers font de femmes quoy qu'ilz s'en +rient & jouent avecques elles se contiennent entre chevaliers & escuyers +& tous hommes par beau maintien dient leurs parolles coyment & +simplement s'esbatent & solacent soit en dances ou autres esbatemens +gracieusement & sans liberté ne soyent baudes saillans n'effrayees en +parolles contenance maintien ris & ne voysent la teste levee comme cerfz +ramages lesquelles contenances seroyent trop mal seans & grant mocquerie +a femmes de court ou plus doibt avoir honnesteté bonnes meurs & courtois +maintiens que en nulles autres. Car la ou est le plus d'onneur doivent +estre les plus parfaictes meurs & maintiens & de ce deceveroient trop +les femmes de court se aucun païs en avoit de telle opinion qui +cuydassent que plus leur apartenist a estre baudes & saillans que autres +femmes / mais pource que nous esperons que yceste nostre doctrine soit +portee par le temps advenir en mains royaulmes affin que en tous lieux +ou il auroit en cest endroit aucune deffaulte peust estre vaillable. +Nous disons generaument a toutes & de tous pays que il appartient a +toute dame & damoiselle de court estre plus saige plus rassise & mieulx +moriginee en toutes choses soit jeune ou vieille que autre. Car elles +doyvent estre exemplaire de tout bien & de tout honneur aux autres +femmes & se autrement le foisoient point ne feroyent d'honneur a leur +maistresse ne a elle mesmes. Avecques ce vouldra la sage princesse affin +que toutes choses en honnesteté se correspondent que les robes & les +atours de ses femmes quoy qu'ilz soyent beaulx & riches comme il +appartient bien soyent d'honneste façon bien mis & bien seans +honnestement & nettement maintenus mais n'y ait nulle desguisure ne +deshonnesteté de trop grans collectz ou d'autres oultaiges & en toutes +choses la saige princesse ordonnera ses femmes / tout ainsi que la +prudente & bonne abbesse fait son convent en telle maniere que mauvais +rapport en estranges contrees ne aval la ville ne autre part n'en puisse +estre fait / & sera ladicte princesse tant crainte & redoubtee par le +sage gouvernement que on luy verra tenir que nul ne nulle ne sera si +hardy aucunement desobeir a ses commandemens ne lever l'ueil +senestrement ne mal apoint / car il n'est nulle doubte que une dame est +plus crainte & doubtee & tenue en plus grant reverence quant on la voit +saige & de pesans meurs & honneste / & posons que elle soit benigne & +doulce que ne seroit male & diverse / car le seul regard de la saige & +chiere attrempee est assés souffisant signe pour corriger ceulx & celles +qui mesprennent & les faire craindre. + + + + +¶ Cy devise comment la sage princesse se prendra garde sur ses revenues +& de ses finances & de l'estat de sa court. + + +Le .vii. enseignement de prudence a la sage princesse est que elle +prendra garde soigneusement au fait de sa revenue & de sa despence +laquelle chose doyvent adviser nonpas seullement princes & princesses / +mais semblablement toutes gens que veulent vivre par ordre de saigesse +n'aura point de honte elle mesmes de vouloir sçavoir la somme de ses +revenues ou de ses pensions & que les comptes de ses receveurs & +despenciers de ses finances soyent a certains jours fais devant elle +vouldra sçavoir comment ses maistres d'ostel gouvernent ses gens & +ordonnent son commun & distribuent les viandes & semblablement des +autres offices de sa court dont elle ne vueille bien estre informee que +ilz soyent prudens de bonne vie & prudens hommes ains que les prengne & +se le contraire scet que tost ne les mette hors si sçaura combien monte +la despence de son hostel vouldra sçavoir ce que on a prins des marchans +& sus le peuple pour elle & pour sa despence & ordonnera qu'il soit bien +payé a certain jour / car nullement ne vouldra leurs mauldissons ne +estre a leur haine. si ne vouldra riens devoir mieulx aimera se passer a +moins & plus sobrement despendre. deffendra qu'on ne prengne riens sus +le peuple maulgré eulx & que ce ne soit a juste pris tantost payer & non +mye faire aller les povres gens des villaiges & d'ailleurs a leur grant +coust & destourbier & frais. Cent fois et plus a tout une cedule en sa +chambre aux dames & a ses receveurs ains qu'ilz puissent estre payés ne +vouldra point que ses tresoriers ou distributeurs de finances usent du +stille commun / c'est assavoir soyent menteurs ne pourmenans les gens de +terme en terme comme ilz pourront penser que ilz puissent payer. Ceste +sage dame ordonnera l'avoir de ses revenues en la maniere qui s'ensuyt. +Elle le partira en cinq parties. La premiere sera la part & porcion que +elle vouldra mettre en aulmosnes & donner aux povres. La seconde en la +despence de son hostel la somme elle sçaura que elle monte / voire s'il +est ainsi que sur sa revenue & pention la doye querir et que son +seigneur ne luy administre sans que elle s'en mesle. La tierce a payer +ses officiers & ses femmes. La quarte en dons a estrangiers ou autres +qui luy auront desservy extraordinairement. Et La .v. mettra en tresor & +dessus prendra a sa plaisance ce que elle vouldra mettre pour elle en +joyaulx robes & autres abillemens & sera chascune part & portion de +telle quantité comme elle verra que elle puisse faire selon sa revenue. +Et ainsi par ceste voye tenir riglement pourra avoir droit ordre en +toutes ses choses sans confusion ne que argent faille pour assovyr +aucunes des dessusdictes choses parquoy il convient faire finances +estranges ou chevances non licites a grans dommaiges & frais. En ceste +maniere par les sept dessusditz enseignemens de prudence tenir avec les +autres vertus lesquelles choses ne sont mye fortes a faire / ains +embellissent & sont plaisans mais que bon cueur s'i vueille disposer & +que ung petit l'ait acoustumé pourra la saige dame acquerir la gloire +renommee & grant honneur au monde & a la fin paradis qui est promis aux +biens vivans. + + + + +¶ Cy devise en quelle maniere se doit estendre la largesse & liberalité +de la saige princesse. Chap. .xix. + + +Et pource que nous avons parlé des autres vertus convenables a princesse +assés au long & plus en brief avons touché la largesse mondaine qui en +dons luy affiert a avoir hors l'ordre commune de sa despence & +extraordinairement comme ce soit chose advisant a princesse que en ce +soit advisee en parlerons plus au large la saige princesse qui vouldra +qu'il n'y ait riens a reproucher en ses faitz se gardera bien que le +vice de chetiveté & de non deue echarceté ne soit point veu en elle & +aussi de folle largesse qui n'est mye maindre vice. Et pourtant par +grant discretion & prudence usera & fera de ces dons / car c'est une des +choses du monde qui plus exaulce la renommee des grans seigneurs & dames +que largesse & ce tesmoigne jehan de sabberieuse en policraticion ou +tiers livre ou .xiiii. chapitre a demonstrer que la vertu de largesse +soit necessaire a ceulx qui ont le gouvernement sur la chose publicque. +exemple de titus le noble empereur qui acquist telle renommee par sa +largesse que on l'apelloit le secours & l'aide de toute personne & il +avoit tel amour a ceste vertu de largesse que le jour qu'il n'avoit fait +don aucun il ne povoit estre joyeulx & pour ce aquist la generalle amour +de tous. Si demonsterra la sage dame sa largesse en telle maniere se +elle a puissance de donner & il luy vient a congnoissance se que elle +soit bien informee que aucuns gentilz hommes estrangiers ou aultres +aient par longue prison ou rançon moult perdu du leur ou soient a grant +souffreté elle leur aidera voulentiers du sien & de bon usaige largement +selon son povoir. & pource que largesse ne s'estend mie tant seulement +en dons comme dit ung saige / mais aussi en reconfort de parolles en +leur donnant esperance elle les confortera de meilleur fortune & ce +reconfort par adventure leur fera autant ou plus de bien que l'argent +que elle leur donra car moult est chose agreable a personne si que ja +est touché si devant quant prince ou princesse luy donne reconfort & +mesmes de sa parolle. Et aussi si ceste dame voit aucun gentilhomme soit +chevalier de bon couraige qui ait grant voulenté de soy avancer en +honneur. mais n'ait mye grant chevance pour soy habiller si qu'il +affiert & elle voit que de luy ayder soit bien employé & que il le +vaille la gentille dame qui aura en soy toutes nobles meurs pour +honneurs de gentillesse & pour tousjours eslever noblesse de vaillance +luy aidera. Et ainsi en divers cas qui peut advenir s'estendra la saige +& bien ordonnee largesse de ceste dame & s'il advient que aucuns presens +ou dons luy soyent faitz de par aucuns grans seigneurs elle donnera si +grandement aux messagiers que ilz s'en puissent louer & plus se ilz sont +estrangiers que aux autres affin que en leurs païs en facent mention a +leurs seigneurs & vouldra que tous soyent expediez. Et se les presens +viennent de grans dames elle leur envoyera semblablement de ses joyaulx +& de ses belles choses plus largement Mais se povre ou simple personne +luy fait aucun service ou luy presente quelque chose estrange par bon +vouloir elle regardera la faculté de la personne & son estat & la +grandeur du service ou la value ou bonté ou beaulté ou estrangeté du don +selon le cas si le remunerera quoyque ce soit si grandement que l'en +s'en puisse & doye louer & avec ce par si joyeuse chere recevra la chose +que ce sera a pou moitié poiment. Et non mie sera sicomme nous veismes +une fois & n'a pas moult de nos yeulx avenir dont moult nous pesa a une +court du monde de prince ou de princesse que ce fust la fut mandee une +personne que on reputoit a saige pour oÿr & congnoistre de son sçavoir. +Si y frequanta plusieurs fois / & se tenoit on tresfort content de ses +faitz & de ses ditz & de l'effect de son sçavoir duquel il avoit fait +audit prince ou princesse aucuns services justes bons & loysibles dignes +de recommandation & desserte. En cestuy mesmes temps & espace +frequentoit a icelle mesme court une autre persone qu'on reputoit a +folle qui a coustume avoit de servir les seigneurs & dames de bourdes & +rappors de ce qu'on faisoit par tout & de parolles de nulle value +sicomme par maniere de truffes & de faire rire. Advint que on voult +remunerer & faire dons a la personne que on reputoit a saige & qui avoit +desservy de son sçavoir & a la personne qu'on reputoit a folle qui avoit +servy seulement de dire les bourdes / si fut donné a ladicte folle ung +don qui fut extimé a la value de .vl. escus. & a l'autre ung don de +douze escus / de laquelle chose quant ce vismes entre nous troys seurs / +raison / doctrine & justice muçasmes nos faces de honte de veoir si +desconvenable extimation et tant aveuglee descongnoissance en court que +on dit autentique. non mye pour la value du don / mais pour l'extimation +des personnes & de leurs faitz Si ne fera mye ainsi la saige princesse +qui des folz ou des folles ou qui le contrefont / ou de raporteurs de +parolles et de choses de nulle value gueres ne s'acointera ne la +estandra mye ses dons mais aux vertueux & a ceulx a qui le bien est +employé. + + + + +¶ Cy devisent les excusations qui affierent aux bonnes princesses qui ne +pourroyent pour aucunes causes mettre a effect les choses dessusdictes. +Cha .xx. + +Or avons dit ce qui appartient & touche a la largesse de la saige +princesse / mais avant que nous passions oultre affin que oblié ne soit +nous convient icy toucher par especial questions qui nous pourroient +estre faictes sur deux pointz que touchié avons cy devant C'est assavoir +l'un que nous avons dit & devisé comme il appartient que la saige +princesse se face accointer des gens de tous les estatz & subgetz. Et +l'autre a la liberalité que doit avoir. si que dernierement avons dit du +premier point. Pourroit souldre telle question vous dictes qu'il +appartient a saige princesse d'avoir la benivolence des subgetz pource +se doit d'eulx accointer. Mais comment pourroit cestuy enseignement +servir a toutes car il n'est point de doubte qu'il est assés que quoy +qu'elles soyent tressaiges & prudentes si ont elles maris de +merveilleuses meurs & qui si court les tiennent que a peine osent elles +parler mesmes a leurs serviteurs et aux gens de leur ostel. si ne se +pourroient icelles femmes de nul acointer & ne sert a nul envers elle +cestuy enseignement. Item a l'autre point semblablement qu'il est assés +de princes & d'autres hommes qui tant tiennent leurs femmes courtes +d'argent qu'elles n'ont ung denier. Si ne pourroient celles par effect +quelque bon vouloir qu'elles eussent user de celle vertu de largesse. Si +respondrons a ces deux questions ensemble tout en unemesmes sentence. +c'est assavoir que nous n'entendons mye de celles qui sont gardees par +telles extremités. Car aux dames & princesses ou autres tenues en tel +servage prudence ne peut donner autre enseignement & sil n'est il pas +petit fors prendre en pacience faire tousjours bien a leur povoir & +obeir pour avoir paix. Mais parlons a celles que nous supposons qui +ayent auctorité sens & puissance de ce faire si que ja avons dit. Et +aussi n'entendons mye des jeunes qui encores sont soubz l'administration +d'autres dames vray est que cest nostre doctrine s'elles l'estudient & +retiennent leur pourra servir d'aprendre a elles gouverner par telle +prudence que quant seront en aage de plus grant discrection les maris & +seigneurs qui les verront de semblable ordonnance & gouvernement leur +pourront bien donner auctorité de faire & gouverner semblablement qu'il +est dit & que nous dirons cy aprés en temps & en lieu a leur ennortement +& l'homme est trop fol de quelque estat qu'il soit quant il voit qu'il a +bonne femme & saige s'il ne luy donne auctorité de gouverner se besoing +est. combien qu'il en soit assés de si malostrus & de si descongnoissans +qu'ilz ne sçavent veoir ne congnoistre / ou bonté & sens sont assis & se +fondent sur l'oppinion que en sens de femme ne peut avoir grant +gouvernement. de laquelle chose nous veons souvent le contraire. Si +disons de rechief en concluant que se celles dames ainsi courtes tenues +ne pevent en ces pointz mettre a effect leur prudence tant en ce qui +touche d'elles faire a congnoistre a leurs subgectz & aussi en faisant +largesse elles en sont a excuser. mais neant plus que une grant lumiere +se pourroit si fort mucier que par aulcun anglet ne fust apperceue ne +les pourront tant empescher leurs maris que s'elles sont bonnes saiges & +de bon amour a leurs subgetz que elles ne soyent bien aymees de tous & +reputé leur bonne voulenté pour faict pour les discretes et bonnes +apparences qu'on verra d'elles / & que louees & renommees ne soyent en +tous lieux Et souffice quant a ce propos. + + + +¶ Cy devise du gouvernement a la saige princesse demouree vefve. chap. +.xxi. + + +Parlé avons assés de ce qui touche les enseignemens des princesses +mariees / mais affin que nostre doctrine soit en tous les estatz des +dames vaillable dirons encore a ce propos parlant aux dames & princesses +vefves tant aux jeunes comme aux anciennes en differences de leurs aages +Si disons ainsi s'il advient que la saige princesse demeure vefve n'est +point de doubte qu'elle plorera sa partie si que bonne foy le donne se +tiendra close ung temps. aprés le service & obseques a petite lumiere de +jour en piteux & dolent habit selon honneste usaige. Si n'oubliera pas +la bonne ame de son seigneur / ains en priera & fera prier +tresdevottement par grant soing en mesmes services aulmosnes offrandes +et oblations. & moult la fera recommander a toutes gens de devotion / et +ne durera pas ung pou de temps ceste memoire & ses biensfaitz / mais +tant comme elle vivra. Neantmoins a ceste dame qui sera de grant sçavoir +prudente dira / & l'admonnesteront souvent son beau pere & ceulx a qui +il appartiendra que nonobstant sa tresgrant perte & son grant dueil & +regretz de la mort de son seigneur & de la bonne lealle amour qu'elle +luy portoit il convient estre pacient de tout ce qui plaist au seigneur +estre faist & que nous sommes nez pour aller celle voye quant il luy +plaira. Si pourroit bien pecher & courroucer nostreseigneur de tant +estre adolee & par si long temps & espace Si convient qu'elle prengne +autre maniere de vivre ou grever pourroit son ame & sa santé. si n'en +seroit mye de mieulx a ses nobles enfans qui encores ont tout mestier +d'elle. Ceste dame ainsi admonnestee de raison & de bon conseil pour +aucunement mieulx passer ceste grant tribulation se prendra a se donner +de garde de ses besongnes. Tout premierement vouldra avoir congnoissance +du testament de son seigneur & mettra toute sa peine au plustost que +faire ce pourra pour allegier la benoiste ame de celluy qu'elle aymoit +qu'il soit accomply. Apres s'elle a des enfans & le pere ne les a partis +en son vivant prendra grant cure que les partaiges des terres et des +seigneuries soyent faitz entre eulx par bon regard & advis des barons & +des saiges du conseil si que au gré d'un chascun soit s'elle peut s'en +travaillera de tout son povoir de les tenir en amour sans debat ensemble +& que tous les moindres servent & honnorent l'aisné leur seigneur si que +raison est. Avec ce advisera ce que a elle apartient tant au faict de +meubles comme a son douaire. Et s'elle n'a nulz enfans & aucun luy +vueille faire tort de ce qu'il luy appartient / sicomme souventesfois on +fait aux dames vefves soyent grandes ou petites elle appellera bon +conseil & en usera en gardant et deffendant son droit hardiment par +droit & raison sans s'eschauffer en hastiveté de parolles vers nulluy. +ains dira sa raison ou fera dire courtoisement a tous. mais elle gardera +son droit & tant comme elle vivra tiendra en amour a son pouvoir les +parens de son seigneur & grant honneur leur portera. & de ce faire sera +grandement louee & prisee Mais s'il advient cas que la princesse demeure +vefve a tout son aisné filz encores jeune & moindre de aage et que par +adventure guerre & contens sourde entre les barons. et pour cause du +gouvernement la convient il qu'elle employe toute sa prudence & son +sçavoir pour les mettre & les tenir en paix. car nulle guerre +d'estranges ennemys ne luy pourroit estre tant perilleuse comme ceste. +Et pource la saige dame qui toute sera saige sera si bonne moyenne entre +eulx par son prudent maintien & sçavoir pensant le mal qui pourroit +venir de leurs debatz / veu son enfant encores petit & jeune que bien +les sçaura apaiser. Et pource faire querre les plus convenables manieres +& le plus qu'elle pourra le traictera par doulceur & par bel. & vouldra +que tout soit fait par bon & loyal conseil / ou s'il advient que +aulcunes terres se rebellent ou que la contree soit assaillie d'ennemys. +sicomme souventesfois advient aprés mort de prince a enfans moindres +d'eage pourquoy conviengne avoir et maintenir guerre / bien aura besoing +la prudente dame & princesse qui desirera a garder le bien des enfans +que elle mette a oeuvre son grant sçavoir. Adonc luy aura mestier tenir +en amour les barons chevaliers & seigneurs de son païs affin que +tousjours soyent bons & loyaulx & de bon conseil a son enfant. Aussi les +chevaliers escuyers & gentilz hommes / affin que de plus grant cueur +voulentiers & hardiement se combatent se mestier est / & maintenant la +guerre pour leur jeune seigneur le peuple aussi affin que plus +voulentiers y aydent du leur se besoing est pour maintenir la guerre. Et +pource affin qu'ilz soyent tousjours plus loyaulx subgetz & que autre ne +les peust esmouvoir au contraire parlera a eulx aucunesfois par bel en +disant par doulces parolles qu'il ne leur vueille ennuyer se adonc sont +aucunement grevez pour la grant charge de la guerre & d'autres affaires +que si dieu plaist ce ne durera mye longuement & que bien luy en +souviendra et ramentevera a son filz le bien & la loyaulté qui est +trouvee entre eulx Et telle maniere de parler leur dira la saige dame & +princesse qui pourront estre vaillables en tel cas. Car ce les esmouvera +a plus voulentiers y mettre du leur & a les garder de rebellion +Lesquelles rebellions adviennent le plus souvent en peuple par estre +trop oppressé de seigneurs & mené par rudesse. Et n'est pas de doubte +que estre extimé ne pourroit le bien que telle princesse peut faire en +royaulme & contree. + + + + +Cy dit de ce mesmes a l'enseignement des jeunes princesses vefves Chap. +.xxii. + + +MAis se la princesse demeure vefve sans enfans ou qu'elle vueille vivre +plus a son aise et en paix quant revestue sera de ce qu'il appartient Et +du douaire assigné elle ira demourer sur la terre & la advisera comment +elle se gouvernera bien & sagement selon sa revenue. Si mandera tantost +les principaulx de ses hommes & aussi tous les prevotz & baillifz de ses +chastellenies. Si vouldra sçavoir par bonne enqueste comment ilz se +seront gouvernez et portés le temps passé & s'ilz sont preudommes se +informera des coustumes du pays & se iceulx officiers sont bons ilz ne +se bougeront / & se mauvais sont les ostera & mettra nouveaulx desquelz +elle aura bonne relation. Et ne vouldra nullement que ses prevostez +soyent baillees pour argent aux plus offrans & derniers encherissans / +sicomme on fait maintenant communement en france. Et pource en sieges en +beaucop de lieux a de tresmauvaise ribauldaille mengeurs de gens & pires +que ne sont larrons / car il n'est mauvaistie qu'ilz ne facent pour +tirer argent Et pour sçavoir le vray / l'experience commune le demonstre +& certifie. Pource ne vouldra la bonne dame qui sera informee & avertie +que sesdictes prevostés soyent loués vendues ne baillees a ferme / mais +baillees par election aux plus preudhommes & aux plus sages ainsi que +faire se doit. si leur conviendra expressement qu'ilz gardent que +justice soit bien gardee / ou que autrement elle les desposeroit & +pugniroit / & avec ses officiers fera expresse deffence & aux gens de +son hostel que nul ne soit si hardy de faire grief a nul de ses subgetz +ne prengnent riens sans payer / car elle ne vouldra pas son ame charger +de l'avoir des povres gens pource que toute informee sera des grans +excions que preneurs de seigneurs & de dames font souvent sus le +commun / desquelles extortions pourtant s'ilz ne le servent ne seront +pas excusés vers dieu lesditz seigneurs & dames Car ilz le doivent +sçavoir & ne le souffrir pas: les vouldra tenir en paix & garder de tous +maulx a son povoir. Et a brief dire de toutes choses les tiendra en +amour / vouldra estre par eulx & par leurs femmes visitee souvent & +bonne chere leur fera. Les dames & damoiselles du pays & les bourgoises +semblablement viendront vers elle si les recevra joyeusement & honnorera +chascune selon son droit. & les mandera pour en estre acompaigniee quant +seigneurs ou estrangiers vouldront venir vers elle a ceste noble dame +mesmement les petites femmes de village qui l'aymeront de tout leur +cueur luy apporteront de leurs petis presens comme fruytz ou autres +choses. & elle les fera venir vers elle et les vouldra veoir / recevra +leurs chosettes joyeusement & de pou de chose fera grand compte et grant +feste / & dira qu'il n'est riens si bon ne si beau. si les remercira +cherement parlera avec elle / & leur tiendra parolles du faict de leur +nourriture de leur mesnage / parquoy les bonnes femmes quant seront a +leurs maisons feront grant feste & parlement de la chere que leur dame +leur aura faicte & moult honnorees s'en tiendront. & grant quaquet en +meneront avecques leurs voisins. Ceste noble dame n'aura pas honte de +visiter les acouchees & povres et riches. aux povres donnera pour dieu / +& les riches honnorera / tiendra sur fons de leurs enfans / & a brief +dire en toutes choses bonnes se tiendra & demonstrera tant +charitablement tant doulce & humaine vers ses subgetz qu'ilz ne +parleront que d'elle prians pour elle & de tout leur cueur l'aymeront. +Ces voyes bonnes sçavoyent bien tenir les tresnobles roynes de france & +princesses en leurs veufvages que j'ay cy devant nommés / c'est assavoir +la royne Jehanne la royne blanche la duchesse d'orleans fille jadis du +roy charles .iiii. & semblablement d'autres que en telle maniere se +gouvernent en toute bonté & saigeté qu'a tousjoursmais pourront estre +exemplaire de bien et sagement vivre a celles advenir. Et cy est la fin +des enseignemens que prudence donne a la saige princesse qui est en aage +de congnoistre bien & mal. Si dirons ung petit puis que entrees ou +propos sommes de la jeune princesse vefve & puis dirons des jeunes +mariees il apartient a jeune princesse vefve que tant qu'elle sera en +tel estat soit soubz la baille de ses parens obeysse a leurs vouloirs & +se gouverne toute par eulx & par leur ordonance ne riens n'entrepreigne +sans leur sceu & voulenté. Tenir se doit simplement d'abit & d'atour +selon les usaiges des pays ou elle est coyment & doulcement en +contenance que maintien jeux trop renvoisiés toutes dances estroictes +robes & toutes jolivetés luy sont deffendues & quoy qu'elle soit joyeuse +par nature & que jeunesse l'amonneste de rire de jouer & chanter. Si +convient il si elle veult garder son honneur qu'elle s'en deporte au +moins se ce n'est bien a son privé & non devant hommes & doit par +especial entre segneurs & dames ou chevaliers estranges ou autres +gentilz hommes moult faire le sage avoir contenance rassise pour parler +& simplement regarder. Et lors diront les gens que c'est moult belle +chose a si jeune dame avoir si beau maintien & si asseuree contenance il +ne luy apartient point de tenir parolles appart ne conseil a hommes +quelz qu'ilz soyent ne que chevaliers escuyers ne autres frequentent +trop ne sans raisonnables achoisons environ elle ne a sa chambre / car +par telz choses son bien en pourroit estre desavencé & cheoir en aucunes +parolles qui moult tost & a peu d'achoison sont levees & de ce doit bien +prendre garde la principal dame qui l'a en gouvernement mais pour +eschever ennuy & oyseuse elle se doibt aux festes esbatre et jouer aux +martres avec ses femmes & autres jeux simples & cois et aux jours +ouvriers a faire aucuns ouvraiges elle se doit bien garder que elle ne +tiengne parolles de mariage a quelconque personne a part en recelé ne +sans le sceu de ses amys ne qu'elle en escoute nulles parolles se on les +vouloit dire. Car ce ne seroit mye son honneur & si pourroit bien estre +deceue. Si s'en doit du tout attendre a sesdis amys & bien garder que +riens n'en face sans eulx car de se marier a sa voulenté sans leur bon +consentement acquerroit grant blasme & se elle assenoit a mauvaise +partie & que mal luy en prensist jamais ne seroit plainte & si perdroit +leur grace. Si doit penser que ilz sauront mieulx congnoistre ce que luy +est bon que elle mesmes ne feroit + + + + +¶ Cy devise du gouvernement qui doit estre baillé & tenu a jeune +princesse nouvelle mariee. Chapitre .xxiii + + +Nous commençasmes cy devant a dire le maniere comment la sage princesse +veult & ordonne que ses filles soyent nourries & introduyctes en enfance +& jeunesse. Si nous convient en continuant ceste matiere parler et +deviser de l'ordonnance qui a la fille appartient a tenir c'est assavoir +a la jeune princesse qui veult vivre si qu'il appartient depuis le temps +qu'elle est mariee & hors le bail de ses parens si dirons ainsi il +appartient a la jeune princesse qui de nouvel est mariee luy soit baillé +estat d'hommes & de femmes tel & si grant comme a la haultesse du prince +et seigneur a qui elle est donnee appartient. Si seront esleuz pour +estre ses serviteurs gentilz hommes non mye trop jeunes ne trop emperlez +ne mygnons mais sages & attrempés & preudhommes & s'ilz sont mariés tant +mieulx vault & par especial ceulx qui la serviront a table & qui plus +frequenteront environ elle & de ses femmes & se il eschiet est bien +seant que leurs femmes demeurent semblablement a court les maistres +d'hostel gens meurs & de bon sçavoir & pour la jeune princesse mieulx +aprendre & endoctriner de ce qui apartient au sauvement de l'ame & de sa +conscience luy doit on eslire confesseur religieux sage clerc en +divinité prudent en meurs & de sens naturel preudhomme d'onneste & de +bonne vie. Et au fait de ses femmes pource que c'est droit que des +anciennes dames & damoyselles & aussi des jeunes y soyent mises doibt +bien estre advisee quelles de quel sens et estat et vie sont & ont esté +celles ains que mises y soyent trop plus y doit estre visité que a +celles que on prent a court de plus ancienne princesse. Car nonobstant +que en toutes cours soit bien seant que les femmes y soyent de honnestes +meurs. Toutes voyes pourroit cheoir plus grant peril en compaignie de +jeune princesse que en aultre pour deux especiaulx raisons. L'une que on +juge communement a l'estat & maintien que on voit a la maisgnie de +l'estre & condicion du seigneur ou de la dame pourquoy se les femmes +n'estoyent de belle ordonnance aucuns pourroyent supposer que non feust +la maistresse laquelle chose pourroit estre le descroissement de +l'honneur d'elle. Item la deuxiesme raison est que mesmement ladicte +maistresse jeune & enfant y pourroit prendre aucun enseignement & +exemple non bien convenable entre ses femmes doibt avoir une dame ou +damoiselle assez d'aage saige prudente bonne honneste & devote a qui on +aura beillé par fiance le gouvernement de la jeune dame combien que par +adventure en y aura a la court maintes de plus grant lignage & des +parentes peut estre a ladicte princesse mises par honneur & compaignie & +neantmoins ceste aura le soing & la garde principal d'elle. Si n'aura +mye ceste dame cy se bien veult faire son devoir petite charge ne peu de +soing ne regard. Car il convient que elle tende a deux choses +principalles. L'une est qu'elle induyse & maintiengne sa maistresse en +sage gouvernement & bonnes meurs & telles que nulles voix ne parolles +puissent souldre contre son honneur & l'autre que elle la tiengne en +amour & qu'elle ayt tousjours sa grace. Lesquelles deux choses c'est +assavoir donner correction & enseignement a jeune gent & avoir ensemble +leur amour & grace est souvent moult fort a faire si y convient ouvrer +par grant discretion & ce peut faire par tel maniere. C'est trop plus +fort chose d'estaindre le feu quant il a emprins & embrasé une maison / +que il n'est a garder que il ne s'i esprengne Et pource la sage +mesnagere qui a toutes heures est sur sa garde d'eschever les perilz qui +pevent advenir cerche souvent par sa maison par especial au soir de +paour que aulcune mesgnie mal songneuse ayt laissé chandelle ou +moucheron ou autre chose dont dommage puisse venir tout ainsi ceste dame +pourveue de ce qu'elle aura a faire en la maniere que on ploye la verge +quant elle est jeune sicomme on veult adviser a son povoir de mettre en +tel ploy sadicte maistresse se qu'a tousjours mais y puisse demourer. Et +pource de loings & non mye tout a coup que la verge ne brise ira querre +ses commencemens pour venir & attaindre a ses conclusions & a ce qu'elle +vouldra mettre a fin. Car tout premierement elle prendra toute la peine +qu'elle pourra par belle et courtoise maniere & par luy donner aucunes +chosettes qui plaisent a jeunes gens & par ce monstrer amiable pour +avoir l'amour de sa jeune maistresse & commandera que la bonne dame qui +sera ja de aage ou ancienne aucunesfois en jeux ou esbatemens quant ilz +seront a part & a prime ainsi que l'enfant & la jeune dira aucuneffois +des fables & des comptes que on dit a enfans. Et tout ce fera elle pour +attraire sa maistresse affin qu'elle prengne mieulx en gré quant il +conviendra que elle la reprengne et corrige / car se elle se monstroit +tousjours de pesant maniere sans ris & sans jeux jeunesse qui est +encline a joye & soulas ne la pourroit souffrir & l'airoit en si grant +crainte que desplaisance y prendroit & mal en gré ses corrections. Et +quant elle verra que elle sera bien en sa grace & que elle sera ainsi +que toute mignote sur elle / adonc selon l'eage ou le sentement que +appercevera en elle luy prendra a compter comptes quant ilz seront en +leurs chambres et a leurs devis de dames & damoiselles qui se sont bien +gouvernees comment il leur est bien prins & l'onneur que elles en ont & +par le contraire comment mal est ensuyvy a celles qui follement se sont +portees dira que elle l'a veu advenir de son temps & les fera avant tous +nouveaulx que elle n'en dye pour autre chose fors ainsi que l'en compte +des aventures & de si bonne maniere les sçaura dire que elle mouvera le +courage de sa maistre & des autres qui l'orront & seront toutes +atroupelees entour elle & voulentiers l'escouteront dira aucunesfois +histoires de sains & de saintes de leurs vies & passions & aucunesfois +parmy pource que devis n'ennuye dira quelque truffe a rire & ainsi +vouldra que les autres dient affin que chascune devise a son tour / +icestes manieres tiendra la sage dame quant au fait d'actraire la jeune +princesse a elle aimer / mais a ce qui touche a la correction & +enseignement elle introduira par belles & courtoises parolles qu'elle se +lieve assés de bonne heure. Si luy apprendra quelques bonnes & briefves +oraisons et l'enortera qu'elle les dye en se levant. Salve premierement +nostreseigneur & la vierge marie & dira que elle a ouÿ dire que personne +qui a de coustume d'adresser ses premieres parolles de bon cueur a +nostreseigneur en se levant n'aura ja la journee mauvaise adventure & de +ce dira elle verité Car ainsi le tiengnent plusieurs & est la coustume +moult bonne la fera vestir & atourner sicomme il appartiendra sans y +mettre si longuement que assés de dames font qui est une si grant perte +de temps & une coustume malordonnee aler a la messe & dire ses heures +devottement & songneusement & avecques ses choses tout le bel maintien +ou parler contenance atours & vestemens qui appartiennent a princesse de +hault paraige luy ennortera a faire et maintenir en telle maniere qu'il +n'y ait que redire & tant fera a brief dire par ses saiges +ammonnestemens qu'elle la mettra en tel division que chascun dira que de +son jeune aage on ne vit oncques dame de tel maintien ne mieulx aprinse. +& diront d'elle les gens. O comment affiert grant louenge a jeune cueur +estre viel & meur par bonnes meurs voire je supose que ladicte jeune +dame soit de si bonne condicion que elle vueille et seuffre estre +introduyte & vueille bien retenir. car estre pourroit si diverse que la +dame seroit a excuser s'elle ne la povoit duire ne mettre en bonne +rigle. Si doivent estre les menaces de la sage dame telles quant elle +reprent sa maistresse de quelque faulte sicomme jeunes gens font. Il +n'est si parfait si elle est bonne & doulce & que bien l'ait a main que +se elle fait autrement ou que plus face ou die telles choses que la +lairra & s'en ira chés elle ne jamais ne la servira & que ce n'est pas +belle chose ne bien fait a telle dame comme elle est d'ainsi se +gouverner & adonc se la jeune princesse est bonne & doulce & que elle +aime la dame aura paour que elle la laisse & se chastiera de pou de +menaces mais se elle est revesche & de diverses condicions despite & de +pou d'amour elle luy dira a part tout asprement sache bon gré ou mal gré +& que elle le dira a ses parens & amis ou son seigneur se besoing est se +autrement ne se gouverne. Et quoy que ceste dicte dame ait la charge +d'endoctriner & aprendre tel maintien qu'il convient a sa jeune +maistresse nonpourtant elle qui sera saige sçaura bien qu'il convient +jeunesse se joue & rie si luy en donra & souffrera assés espace +convenablement a certaines heures avec les jeunes de ses femmes & qu'il +n'y ait ame estrange selon la condicion & que elle verra encline sadicte +maistresse. Car on ne peut mye ne ne doit on voer aux jeunes gens tous +leurs plaisirs mais que ilz ne soyent mal honnestes ne desconvenables. +Et de ce propos / c'est assavoir des meurs & contenances qui affierent a +la bien ordonnee jeune princesse ne parlerons plus cy endroit pource que +si aprés en l'espitre que la dame ancienne envoye a sa maistresse se en +sera parlé. + + + + +Cy devise les manieres que la sage dame ou damoiselle qui a en +gouvernement jeune princesse doit tenir pour maintenir sa maistresse en +bonne renommee & en l'amour de son seigneur. chap. .xxiiii + + +Et avec ces choses / pource que jeunesse nourrie en grans delices +aucunesfois peut de legier estre encline a trop grant gayeté pourroit +desvoyer la jeune personne qui point n'a de malice de se garder convient +par especial mettre frain de longue main si que ja est touché si devant +ains que l'inconvenient adviengne Si peut estre le remede tel la saige +dame qui aura en gouvernement la jeune princesse qui verra amour entre +le prince son seigneur & sa maistresse si que communement jeunes gens +nouveaulx mariés ont ensemble mettra toute la peine que elle pourra & +les nourrira en celle amour & les ennortera de dire doulces parolles & +amoureuses tousjours l'un a l'autre & faire tous plaisirs & prendra +grant cure de elle mesmes rapporter entre eulx gratieulx messages & dons +de choses plaisans recommandations & salus pour les nourrir tousjours en +celle paix & amour & bien se traveillera que toutes choses au contraire +soyent destourbees & eschevees & a part quant le seigneur n'y sera & la +jeune princesse se couchera l'ancienne dame luy en tiendra plait en la +ramentevant & devisant les bons motz qu'elle luy aura ouÿ dire de +l'amour qu'il a en elle et comment il est bon & comme il est bel & +gratieulx que bonne nuyt luy doint dieu & toutes telles choses. Et +avecques ce pource que est de coustume que les seigneurs chevaliers & +escuyers estranges et autres vont aucuneffois devers les princesses & +dames & que leurs seigneurs & parens mesmes les y mainent il convient +que elles voient & parlent a plusieurs & qu'elles les festoyent sicomme +il apartient en festes & en dances aucunesfois ou parler ou autres +esbatemens / si que il eschiet donc il avient aucuneffois que aucuns +d'iceulx a telles assembles sont ferus de l'amour des dames ou veulent +faire semblant que ilz le soyent donc la saige gouverneresse qui +tousjours sera pres de sa maistresse prendra bien garde aux semblans & +manieres de tous se elle pourra appercevoir par quelque semblant que +aucuns ou aucun y voulsist penser & s'il advient que il luy semble en +apercevoir quelque chose n'en dira riens a personne ains les tiendra +secret a son couraige. Et quant vendra que ilz seront departis & la +feste faillie & sa maistresse sera retraicte pourra advenir se sadicte +maistresse est privee d'elle luy entrera elle mesmes en parolles disans +nous avons bien dancé telz & telz sont gracieulx ou ilz ne sont mye en +quelque autre chose. & adonc la saige princesse pourra respondre telz +manieres de parolles je ne sçay que c'est / mais je ne voy nul qui me +semble tant plaisant ne tant bel & gratieux que fait monsieur & m'en +suis bien prinse garde / mais il m'est advis que entre les autres c'est +celuy a qui plus advient toutes choses a faire. Et se ledit seigneur est +vieil ou lait dira. certes je ne prenois garde a nul de la compaignie +sinon a monseigneur. Car il m'est advis que entre les autres il sembloit +si bien seigneur & prince / & comment le fait il si bon ouÿr parler qui +parle sagement. Et posons qu'il n'y ait esté si le pourra elle +ramentevoir en quelque guise disant bien de luy. mais de ce que pensé +aura ne dira riens & se prendra bien garde se celuy ou ceulx de qui elle +aura ymaginé se mettent en peine de frequenter entour sa maistresse & se +ilz querront voyes & manieres cy avoir acointance ou aux parens ou +autres qui les y puisse mener ou se eulx ou aucuns de leurs gens si +vouldront acointer d'aulcunes des femmes Et se elle voit que aprés +ladicte feste ou assemblee nul de ceulx qu'elle a pensé ne se traveille +par choses qu'elle y voye s'en mettra en paix & hors de suspection. Mais +se elle apperçoit les signes dessusditz ou semblables elle ne aura pas +euvre laissee ne son couraige sans grant soing ou cure se pener se veult +de y mettre remede a faire son devoir Si conviendra que elle oeuvre bien +sagement. Car de le descouvrir a personne s'elle est sage & prudente se +gardera bien / & seroit trop mal fait. Mais que fera elle pour le mieulx +et pour ouvrer plus sagement / quant verra bien que ce sera a certes que +aulcun par grant diligence se vouldra mettre en peine d'estre en grace +pour telle amour de sa maistresse ains qu'il ait eu espace de luy en +touchier aucune chose. posons qu'il eust le hardement elle luy fera si +bel acueil que achoison luy donnera que il s'acointe d'elle / et ce fera +il moult voulentiers / car il cuydera pource que c'est la plus prochaine +de la dame que sa besoigne en doyve mieulx valoir & pourrira la chose +qu'il s'enhardira de luy dire ce qu'il aura sur le cueur avec les grans +offres des services & de tous biens qu'il luy fera selon la coustume des +hommes en tel cas. Adonc la dame qui sera pourveue de sa responce & qui +parlera a luy sans le sceu de la dame & le moins qu'elle pourra luy +repondra sans nul effroy bassement par telles parolles. & s'il est tel +qu'il appartient dira: monseigneur vrayement je me suis bien donné garde +par voz semblans que vous aviez en couraige ce que vous m'avez dit. & +pource que vouloye que telles parolles venissent de vous premierement je +desiroye que j'eusse telle acointance de vous que le me dissiés affin +que je le sceusse ains que aulcune autre personne par qui la chose peut +estre raportee & mal selee la sceust ou s'en apperceust. si suis bien +ayse que j'ay a present advisé de vous faire la responce sur ce que dit +m'avez telle qu'elle est affermee en mon courage & qui jour de ma vie +pour mourir en ce prometz je a dieu & a vous ne changera & sans vous +faire de ce long sermon ne tenir trop de parolles vous dy tout a ung +brief mot & une fois pour toutes que tant que je soye vivant & je soye +en sa compaignie ceste jeune dame qui par la fiance que ses amys & son +seigneur ont en moy tant n'en soye digne m'ont baillé en gouvernement / +ne fera mal ne chose dont reproches ne parolles autres qu'il appartient +a avoir a dame telle qu'elle est & du noble sang dont elle est yssue / +car de ce a l'ayde de dieu la cuyderay je bien deffendre nonobstant +qu'elle en est legiere a garder. Car je sçay bien que toute s'amour est +en son seigneur ainsi qu'elle doit estre & qu'elle est toute bonne & +bien condicionnee / ne que de telz amours elle n'a que faire ne n'y +pense. & si sçay bien tant d'elle que se vous ou autre luy aviez dit ou +qu'elle s'en apperceust qu'elle hairoit sur toutes choses celluy qu'elle +cuyderoit qui a telle chose vers elle pensast. Si vous suplie +monseigneur tant comme je puis que vous en vueillés oster du tout & plus +n'y penser. Car je vous jure ma crestienté que vous perdriés vostre +peine. Et affin que vous n'y ayez plus nulle esperance pour veoir dire. +Je vous jure mon ame que posons qu'elle le voulsist / ce que je sçay +bien que jamais ne feroit: j'y mettroye telles barres qu'elle ne +pourroit. Si me croyés seurement & plus ne faictes telz allees ne telz +venues ne telz semblans que sur l'ame de moy je ne les pourroye souffrir +& conviendroit que je le disse a telz qui ne vous en sçauroyent nul gré +& qui bien la garderoye de voz mains. Car je n'ay que d'une mort a +mourir / laquelle chose aymeroye mieulx que il me advint que je +consentisse ne veisse le deshonneur de ma maistresse. Si vault mieulx +que n'en soit plus & que la chose demeure a tant. Telle responce ou +semblable fera la sage dame / ne pour promesse don ofre ne menace ne +changera son propos ne lors ne autres fois ne riens ne fera qui la +puisse flechir au contraire. Si se gardera bien que n'ayt point la chere +muee ne enflambee ne les yeulx felons quant elle partira de luy / mais +aura le visaige rassis et la maniere asseuree sicomme se de autres +choses eussent parlé. affin que personne ne se peust de ce appercevoir. +Aussi ladicte dame se gardera bien que nul mot n'en sonnera a sa +maistresse ne a autre soit son privé ou privee / ne nul semblant n'en +fera / mais ne la laissera tant soit pou / & se prendra bien garde que +nulle femme ou des servans ou aultre ne conseille a elle en maniere +qu'elle puisse apercevoir que telle chose peust toucher. Car tantost +l'appercevra a la maniere du rire & du parler / posons que elle ne les +ouÿst & s'elle en aperçoit certainement quelque chose ne s'en taire mye +ains menacera la personne de la faire bouter hors s'elle se mesle de +plus conseiller a sa maistresse car ce n'appartient mye & si de pres +s'en prendra garde que personne ne aura loisir de luy faire aulcun +rapport. Si pourra advenir que celluy ne se souffrera mye pourtant & yra +& viendra par aulcune voye cautelleuse qu'il aura trouvee de quelque +acointance parquoy de foys a autre y pourra hanter & ce ne pourra la +dame pas bien empescher / car se elle ce disoit trop grant mal en +pourroit venir / si s'en souffrera. & de pres gardera sa dame et +maistresse / mais s'il advient que de si pres ne la puisse garder qu'il +ne conviengne que sadicte maistresse apperçoyve ou voye par les semblans +ou parolles couvertes que celluy dira l'intencion & voulenté de luy +encores ne s'en effroyera elle de riens pource que bien sçaura que +maintes dames & damoiselles sont aymees & priees a qui bien petit en +chault. & qui pourtant ne les ayme mye. Mais elle se prendra bien garde +se elle pourra appercevoir que la jeune dame ou princesse y prengne +aucun plaisir. & si elle en parlera plus voulentiers que d'ung autre ou +si elle s'esjouyra quant elle le verra / ou s'elle muera aulcune +contenance Si mettra toute peine par belles & doulces parolles de traire +de sa bouche a privé qu'il n'y ayt que elles deux ce qu'elle aura sur +son cueur de celluy homme / & s'il luy en aura point touché ou parle. Et +adoncques selon ce qu'elle chantera ou dira elle luy pourra respondre. +Et s'il advient qu'elle mesmes die que voyrement l'apperçoyve ou que il +luy ayt dit / et qu'elle en est bien troublee & courroucee / & qu'il luy +en poise la dame qui sera saige & discrete appercevera bien aucunement +des parolles s'elle la veult bien sagement enquerre & par bonne maniere +sans se monstrer au commencement trop rebelle si la dame le dit +fainctement & pour luy donner acroire qu'elle n'y veult point penser ou +s'elle le dit tout a certes / dont s'il advient qu'elle congnoisse +qu'elle ayt bonne voulenté de non y avoir aucune pensee elle sera bien +joyeuse & l'ennortera de toute sa puissance que se tienne en son bon +propos / si luy dira de tous exemples du mal qui peut advenir & qui +maintesfois est advenu a plusieurs par telles follies le grant +deshonneur & reproches qui en sourdent & les decevemens qui sont en +hommes. Si l'ennortera qu'elle garde bien comment elle respondera +saigement a celluy toutes les fois qui luy en parlera & luy die tout a +ung mot qu'il pert sa peine / & luy jure & afferme bien a certes que +jamais pour toute sa puissance ne l'en demouvera qu'il luy desplaise de +telles parolles ne de ses semblans n'a que faire / & avec ces parolles +qu'elle l'estrange & eslongne tout le plus qu'elle pourra. Et qu'elle se +garde bien que des yeulx de parolle de ris ne de contenance quelconques +ne luy face nul semblant parquoy le puist attraire ne luy donner aucune +esperance. Ainsi luy toute la maniere que tenir devra pour courtoisement +l'estranger luy fera dire quant il viendra qu'elle se repose ou qu'elle +est occuppee d'aulcune chose & qu'il ne luy desplaise qu'elle ne le peut +veoir pour ceste foys. Et ainsi luy face dire par plusieursfoys que par +la continuation de tenir tieulx manieres longuement il apperçoyve bien +qu'il perdroit sa peine de plus y muser. Et avecques ces choses la sage +dame ennortera bien a sadicte maistresse qu'elle se garde bien que de +ceste chose ne parle a homme ne a femme. car mal en pourroit venir & que +c'est le plus grant sens de s'en taire / & n'est point honneur a femme +se vanter de telle chose. Et ceste deffence luy fera pource qu'elle le +disoit se pourroit adresser a tel ou a telle qui ne luy donneroit mye +bon conseil ains la conforteroit par adventure & ficheroit en la follie. +ou qui le celeroit maulvaisement Si en pourroit saillir aucune fumee & +venir mal / & ainsi par ceste saige tenue fera tant la bonne dame +qu'elle estaindera & aneantira toute ceste chose & n'en fera plus qui +que l'en doye haïr ou luy chaudra de telle hayne & ne la craindra pour +bien faire. Car qui que l'en hait au premier l'en aymera au dernier & +prisera mille foys plus quant on verra sa grant prudence & sa constant +bonté car bien fait vault tousjours quoy qu'il demeure. Si fera cause +que ladicte jeune princesse soit en son temps une tressage bonne & +honneste dame & ayt les belles vertus que declairees avons cy devant. + + + + +¶ Cy devise de la jeune haulte dame qui se vouldroit esvoyer en fole +amour & l'enseignement que prudence donne a la dame ou damoyselle qui +l'aura en gouvernement. Chapitre .xxv. + + +Mais pource que toutes gens ne sont pas d'une condition / & qu'il est +assez de hommes & de femmes si pervers que quelque bonne correction & +enseignement que on leur donne si suyvront ilz tousjours leur mauvaise +inclination / & leur monstrer n'est que chose perdue & ne acquiert on +que leur haine. Dirons icy a l'enseignement de la bonne dame qui aura en +garde et gouvernement aulcune jeune princesse ou dame la maniere qu'elle +devera tenir au cas que la maistresse verroit desvoyer en folle amour & +qui ne vouldroit user de son saige & bon conseil. Si disons ainsi Et +s'il advient que aucune jeune princesse ou haulte dame ne soit mye de +tel sçavoir ne constance qu'elle puisse ou saiche ou vueille resister +aux admonnestemens que celluy qui met toute sa peine a l'attraire a +s'amour par divers semblans & manieres sicomme hommes scevent bien faire +en tel cas. & que la dame qui l'a en garde voye & aperçoyve par signes & +semblans que son cueur y trait quoy qu'elle luy face entendre & qu'elle +luy die le contraire elle sera dolente de ceste chose de tout son cueur. +mais non obstant quelque haine que avoir en doye d'elle fera son devoir +de l'admonnester de son bien ne point ne dissimulera ne luy celera de +luy dire a part puis par bel puis par menaces. s'elle l'avoit continué +luy monstrer le grant mal & peril & le tresgrant prejudice qui en peut +venir & sans cesser de ce la tournera tant par adventure que pour la +destourber de faict & par l'admonition de ses parolles la pourra +demouvoir et oster de celle pensee ains que la folie soit allee plus +avant mais s'il advient que tout ne vaille riens & que elle la voye +conseiller a part a aulcunes de ses autres femmes qu'elle pourra penser +qui saiche de sa convenue & intencion & qu'on mettra peine de conseiller +a messaiges qui viendront dehors & qu'on fera divers signes & se gardera +l'en d'elle sur toutes riens & que ja sa maistresse qui sera fiere & de +haultain couraige ne vueille plus souffrir d'elle / ains luy semble +qu'elle n'est plus enfant pour estre en sa gouvernance & correction & +que mal prendra en gré ce qu'elle luy dira / respondra fierement demy en +menaçant / & qu'elle luy rechignera & grongnera. parquoy on pourra +apparcevoir qu'elle sera en sa male grace & qu'elle en vouldroit estre +delivre a toutes fins pour mieulx faire a sa voulenté. & orra par +adventure qu'elle dira aucuneffois a part aucunes de ses femmes jeunes +qui mieulx sera en sa grace que dyable ferons nous de ceste vieille elle +ne fait que rechigner le feu d'enfer l'arde / ja n'en serons delivres. +Et l'autre respondra Se m'aist dieu ma dame il fault semer des pois sur +les degrés si se rompra le col. Et telles manieres de parolles. Que fera +doncques la saige dame puis qu'elle verra que remede n'y peut estre mis +& que elle a fait tout son devoir & a quite sa conscience de luy avoir +monstré & luy fait dire par son beau pere les maulx qui pour ceste folie +faire luy pourroient advenir / et que sadicte maistresse est si attainte +que remede n'y pourroit estre mis. & a ja la voye trouvee de faire sa +voulenté vueille ou ne vueille & a qui que doye desplaire. Car +impossible est de garder personne qui ne veult garder d'elle mesmes / et +que on en commence ja a murmurer & a s'en appercevoir & mesmes entre ses +femmes par l'envye qu'elles ont sur celle ou celles qui scevent du +secret a la jeune dame qui sont les mieulx aymees et en orra ja dire +plusieurs nouvelles qui moult luy feront grant mal Adoncques quoy que +son cueur en soit dolent merueillesement elle comme sage advisera la +meilleure partie en pensant le mal et peril qui luy pourroit advenir de +ceste chose se plus demouroit en court. Car posons que elle ne fust pas +consentant du fait / laquelle chose ne consentiroit pour mourir & la +chose venoit a congnoissance ou des parens ou du mary elle en auroit +toute la charge. car ilz diroient / pourquoy ne le nous disiés vous / +nous y eussions mis remede. Car nous nous en attendions a vous. Laquelle +chose pour riens ne diroit pour les perilz & maulx qui s'en pourroyent +ensuyvre. Car qui a conscience & sens doit bien redoubter a faire +rapport de telles choses aux maris ne aux amis / ne qui que ce soit / & +qui plus est d'y demourer ne seroit mie sans ung autre grant peril qui +luy pourroit venir de par la haine de sa maistresse / ou de celuy a qui +auroit son cueur. Pource que aulcunnement ilz la doubteroyent & leur +seroit advis qu'elle les empescheroit. Et pource elle qui sera sur +toutes choses advisee usera a ceste fois de son grant savoir & mestier +en sera. si se taira du tout de ceste chose / ne bien ne mal plus a sa +maistresse n'en parlera. et ne fera chiere ne semblant que au cueur en +ait nul desplaisir / mais tout au plus tost qu'elle pourra par aucune +bonne voye que ja de loings aura ouverte des le commencement que les +condicions de sa maistresse vit changier se departira de court par le +bon vouloir du seigneur se elle peut / mais se elle est bonne & saige se +gardera bien que ne puisse appercevoir pourquoy se veult partir. si +trouvera achoison se elle scet que il la voulsist a toutes fins retenir +ou de maladie ou vieillesse ou d'aucune impotence & inconvenient qui luy +soit venu a son propre corps ou se il vuloit trop enquerir de la cause +de sa despartie dira avant que congé ne ayt du partir que elle n'est +propice d'estre entour telle dame pour aulcun mal qui luy est venu tant +qu'elle soit garie. Et ainsi se excusera & pourra advenir que sa mesme +maistresse pource que veu aura que elle ne luy en parlera plus sera +courroucee de sa despartie pource que elle penseroit que meilleur loysir +auroit de faire ce que elle vouldroit tant qu'elle fust avecques elle. +Car les gens ne parleroyent my sitost quant acompaignee seroit d'une +telle dame si la vouldra flater & luy fera promesses affin qu'elle +demeure. Mais la bonne dame de ce bien & saigement se sçaura excuser en +disant que sans faulte elle est malade / mais elle guarie pourra bien +retourner ne pour chose que le cueur luy face mal du partir ne pour +tendreté qu'elle ayt a sa maistresse se gardera bien se elle est sage de +demourer pour quelconques blandissemens. car aprés s'en repentiroit. +Mais s'il advient que la dame soit joyeuse de sa despartie quant viendra +au despartir / l'ancienne dame parlera a elle a part agenoillee +humblement la remercyera des biens et des honneurs qu'elle luy a faitz +luy priera que pardonner luy vueille & si bien & deuement ne l'a servye +comme a l'estat d'elle luy appartiendroit ou s'elle a faict ou dit chose +aulcune qui luy soit desplaisante que ce luy a fait faire la grant amour +& jalousie qu'elle avoit a elle & qu'il luy fait bien mal de laisser. +mais qu'elle est vieille & impotent & ne peut plus servir ou que par +adventure vieillesse la fait estre rechinee & si maugratieuse qu'elle ne +scet suporter ainsi que devroit les esbatemens des jeunes et pource a +plus cher se partir & que ce soit par son bon congié & que elle luy +supplie que elle se parte a tout sa bonne grace. car de tant peut bien +estre certaine que jamais jour de sa vie n'aura femme qui mieulx ne plus +loyaulment ayme elle ne son honneur que elle a fait & fera toute sa vie +& que tousjours sera en celle voulenté. Telles manieres de parolles la +dame dira a sa maistresse au departir / laquelle par adventure luy +respondra belles parolles pour la joye que de sa departie aura / ou par +adventure qu'elle l'aura longuement gouvernee & peut estre de son +enfance le cueur luy sera mal. Et luy dira peut estre que de riens ne +luy a sceu mauvais gré fors de ce que elle ne pensa oncques / et telles +manieres de excusations aux quelles choses la dame qui point ne vouldra +arguer a elle pource que bien sçaura que riens ne vouldra respondre que +voirement peut bien estre advenu que de sa folie pour la grant paour +qu'elle avoit d'elle avoit eu aucunes suspections. Si luy priera que +tout luy vueille pardonner & que elle soit certaine que jamais jour de +sa vie quelque suspection que elle y ait eu ne quoy qu'il en ait esté sa +bouche n'en mouvera a personne ne oncques ne feist fors a elle pour son +bien & ainsi se departira. Pource que l'espitre qui est contenue au +livre du duc des vrays amans ou il est mis que Sebille de la tour +l'envoya a la duchesse peut servir au propos que au chapitre cy aprés +ensuyt sera de rechief recordé si la peut passer oultre qui veult si au +lire luy ennuye ou se autreffois l'a veue quoy qu'elle soit bonne & +prouffitable a ouÿr & noter a toutes dames & autres a qui ce peut +appartenir. + + + + +¶ Cy devise la maniere des lettres que la saige dame peut envoyer a sa +maistresse Chapitre. xxvi. + + +Si pourra advenir aprés ces subzdictes choses que la jeune dame se +gouvernera si mal advisement despuys la departie de celle qui gouverner +la souloit que parolles seront eslevees contre l'onneur d'elle & tant se +multiplieront que la bonne sage dame dessusdicte qui l'avoit en +gouvernement et ores demeure a son mesnaige en orra parler / de laquelle +chose sera tant doulente de ainsi veoir amendrir l'honneur de sa +maistresse qui tant a mis peine de bien l'endoctriner enseigner & +apprendre que plus ne pourra. Si ne sçaura bonnement que faire de ceste +chose & conclusion quant assez aura pensé sur ceste chose sera +contraincte par grant amour quel que bon gré ou maulgré que avoir en +doye pource que ce qui est escript en lettres est aucunesfoys mieulx +retenu et plus perce le cueur que ce qui est dit de bouche de luy +escripre & signifier par lettres de rechief l'amonnestement que dire luy +souloit pour veoir se aulcune chose y pourroit prouffiter. Si escripra +telles ou les semblables parolles en une lettre & par ung prestre qui +escriptes en confession les aura tressecretement les luy envoyera. +Maistresse doubtee dame je me recommande a vous tant & si treshumblement +comme je puis ma tresredoubtee dame plaise vous a ne me sçavoir aucun +mauvais gré se je me suys a present meue de vous escripre pour vostre +bien ce que grant aymer me contraint a faire. Car ma tresredoubtee dame +il m'est advis que je suis jeune de vous admonnester vostre bien comme a +celle qui a esté en ma gouvernance depuis enfance jusques a ores tout +n'en feusse je mye digne me semble que je mesprendroye de moy taire de +ce que sçauroye qui vous peust tourner a aucun grief se ne le vous +signifioye. Et pource chere dame je escrips en ces presentes ce qui +s'ensuyt de laquelle chose treshumblement je vous prie derechief que +maulvais gré ne m'en vueillés sçavoir aucunement. Car vous povez estre +trescertaine que tresgrant amour & desir de l'acroissement de mieulx en +mieulx de vostre noble renommee & honneur me meut a ce faire. ma dame +j'ay entendu aucunes nouvelles de vostre gouvernement telles que j'en +suis dolente de tout mon cueur pour la peur que j'ay du decheement de +vostre bon los & sont telles comme il me semble que comme il soit de +droit & de raison que toute princesse & haulte dame tout ainsi comme +elle est hault eslevee en honneur & estat sur les autres qu'elle doye +estre en bonne sagesse meurs conditions & manieres excellente sur toutes +affin qu'elle soit exemplaire par lequel les autres dames et mesmement +toutes femmes se doibvent rigler en tout maintien & comme il +appartiengne qu'elle soit devote vers dieu & quelle ayt contenance +asseuree quoye & rassise en ses esbatemens attrempee et sans effroy rie +bas & non sans cause ayt haulte maniere humble chere & grant port. Soit +a tous doulce responce & aymable parolle son habit & atour riche & non +trop cointe. A estrangiers d'acueil seignery parlant a dangier non trop +acointable de regard tardif & non volage. A nulle heure n'appaire male +felle ne despite ne a servir trop dangereuse a ses femmes & serviteurs +humaines & amiables non trop haultaine en dons large par raison +ordonnee. Saiche congnoistre de toutes gens lesquelz sont les plus +dignes en bonté et preudhommie & de ses servans les meilleurs & ceulx & +celles tire vers soy & leur guerdonne selon leurs merites ne croire ne +adjouster foy a flateurs ne flateuses ains les congnoisse & chasse de +soy ne croire de legier parolles raportees / n'ait coustume de souvent +conseiller a estrange ne privé en lieu secret ne apart mesmement a nul +de ses gens ou de ses femmes si que on ne puisse juger que plus sache de +son secret l'une que l'autre & ne dye devant gens a personne quelconques +en riant aucuns motz couvers que chascun n'entende / affin que les oyans +ne supposent aucun vice secret entre eulx trop enclose en chambre ne +trop solitaire ne se doit tenir / ne aussi trop commune a la veue des +gens. Mais a certaine heure retraire & aucuneffois plus convenables. Et +comme sesdictes condicions & toutes autres manieres convenables a haulte +princesse feussent en vous le temps passé estes a present toute changee +sicomme on dit. Car vous estes devenue trop plus esgaree plus emparlee & +plus jolie que ne souliés estre & c'est ce qui faict communement jugier. +les cueurs changent quant les contenances se changent / car vous voules +estre seulle & retraire de gens fors d'une ou de deux de vos femmes ou +aucuns de vos serviteurs a qui vous conseillés & riés mesmes devant gens +& dictes parolles couvertes comme se vous vous entre entendissiés bien & +ne vous plaist fors la compaignie d'iceulx / ne les autres ne vous +pevent servir a gré. Lesquelles choses & contenances sont cause de +mouvoir a envye vos autres servans & de juger que vostre cueur soit en +amouré ou que ce soit a ma tresredoubtee dame pour dieu mercy prenés +garde qui vous estes a la haultesse ou dieu vous a eslevee ne ne vueille +vostre ame & vostre honneur pour aucune vaine plaisance mettre en oubly +& ne vous fiés en vaines pensees que plusieurs jeunes femmes ont qui se +donnent a croire que ce n'est point mal d'aymer par amours / mais qu'il +n'y ait villenie car je me rens certaine que autrement ne le vouldriés +penser pour mourir & que on vit plus liement & que de ce faire on faict +ung homme vaillant & renommé a tousjours. Ha ma chere dame il va tout +autrement. Et pour dieu ne vous y decevés ne laissés decevoir & prenes +exemples a de telles grans maistresses avés vous veu en vostre temps qui +pour seullement estre souppesonnees de telle amour sans que la verité en +fust oncques attaincte en perdoyent l'honneur & la vie de telles y eut. +Et si tiens sur mon ame que peché ne coulpe vilanie n'y avoyent & leurs +enfans en avés reprouchiés & moins prisés / et combien que a toute femme +soit povre ou riche telle folle amour deshonnorable encores trop plus +est messeant & prejudiciable en princesse ou haulte dame de tant que est +plus grande / & la raison y est bonne / car le nom d'une princesse est +porté par tout le monde parquoy s'il y a en son renom aucune chose a +redire plus est sceu par les estranges contrees que des simples femmes. +Et aussi pour cause de leurs enfans qui doyvent seigneurir les terres & +estre princes de aultres gens. Si est grant meschief quant il y a aucune +suspection qu'ilz ne soyent droitz hoirs & maint meschief en peut venir. +car posons qu'il n'y ait meffait de corps si ne le croyroient mye ceulx +qui seullement l'orront dire telle dame est amoureuse. Et pour ung petit +de vice semblant par adventure fait par jeunesse & sans malices +mauvaises langues jugeront & y adjousteront des choses qui oncques ne +furent ne faictes ne pensees / & ainsi va tel langaige de bouche en +bouche qui mye n'est apeticié ains est acreu. Et ainsi est necessaire a +une chascune grant maistresse avoir plus grant regard en toutes ses +manieres contenantes & paraboles que a autres femmes. La cause si est / +car quant on vient en la presence d'une haulte dame toute personne +adresse son regard a elle & ses oreilles a ouÿr ce qu'elle dira & son +entendement a noter tout son fait. Si ne peut la dame ouvrir l'ueil dire +parolle rire ou faire semblant a aucun que tout ne soit recueilly & +retenu de plusieurs personnes & puis raporté en maintes places. Et que +cuidés vous ma treschiere dame que ce soit mauvaise contenance a une +grant maistresse voire a toute femme quant plus qu'elle ne seul deul +devient esgaree jolye & plus veult oÿr parler d'amours & puis quant son +cueur se change pour aucun cas tout a coup devient rechinee malgratieuse +tenceresse & ne la peut on servir a gré & ne luy chault de son habit & +atour. Certes adonc dient les gens que elle souloit estre amoureuse. +mais ne l'est plus. Ma dame si n'est mye maniere que dame doye avoir Car +elle doit prendre garde encore quelque pensee qu'elle ait que tousjours +soit d'un maintien et contenance a celle fin que telz jugemens ne +puissent estre faitz sur elle. Mais peut bien estre que fort seroit en +la vie amoureuse garder telle mesure. Et pource le plus seur est du tout +l'eschever & fuir. Si povés veoir chiere dame que toute grant maistresse +& semblablement toute femme doit trop plus estre couvoiteuse d'acquerir +bon renom que quelconques autre tresor. Car il la fait reluyre en +honneur & demeure tousjours a elle & ses enfans redoubtee dame ainsi +comme devant est touchié / je suppose bien et pense les raisons qui +pevent mouvoir la jeune dame a soy encliner a si faicte amour aise & +joyeuseté luy fait penser Tu es jeune il ne te fault fors que ta +plaisance tu peulz bien aymer sans villanie & n'est point de mal puis +qu'il n'y ait peché tu feras ung vaillant homme on n'en sçaura riens tu +en vivras plus joyeusement & auras acquis ung vray serviteur & loyal amy +& ainsi telles choses. Ha ma dame pour dieu soiés advisee que telles +folles oppinions ne vous deçoyvent. Car quant a la plaisance soyés +certaine que en amours a deux foys plus de dueil nuysances & dangiers +perilleux par especial du costé des dames qu'il n'y a de plaisance. Car +avec ce amours livre de soy maintes diverses amertumes la peur de perdre +honneur & qu'il soit sceu leur demeure ou cueur qui chier acheter leur +fait telle plaisance. Et quant a dire ce ne sera mye mal puis que fait +de peché n'y a. Helas ma dame ne soit nul ne nulle si asseuree de soy +qu'elle se rende certaine quelque bon propos qu'elle ait de garder +tousjours mesure en si faicte amour et que ne soit sceu comme j'ay cy +devant dit. Certes c'est chose impossible. Car feu n'est point sans +fumee. mais fumee est souvent sans feu. Et a dire je feray ung homme +vaillant. Certes je dis que c'est trop grant folie de soy destruyre pour +accoistre ung autre. Posons que vaillant en deust devenir & celle bien +se destruyt qui pour refaire ung aultre se deshonnoure. Et quant a dire +j'auray acquis ung vray amy et serviteur dieu dequoy pourroit servir si +fait amy a la dame. car s'elle avoit aulcun afaire il ne se feroit +porter en nul cas pour elle / pour peur de son deshonneur dequoy +doncques luy pourra servir si fait serviteur qui s'osera employer pour +le bien d'elle. mais ilz sont aucuns qui dient qu'ilz servent leur dames +quant ilz font beaucoup de choses soit en armes ou autrefois. Mais je dy +qu'ilz servent eulx mesmes. Car l'honneur & le preu leur est demouré & +non mye a la dame. Encores ma dame se vous ou autres vous voulés excuser +en disant j'ay mauvaise partie qui pou de loyaulté & de plaisir me fait. +pource puis je sans mesprendre avoir plaisir en aucun autre pour oublier +melencolie & passer le temps. mais certes telles excusations / saulve +vostre bonne reverence & de toutes autres qui ce dient / ne vallent +riens. car trop fait grant folie celluy qui met le feu en sa maison pour +ardoir celle de son voisin. mais se celle qui a tel mary le porte +patiemment & sans soy empirer tant acroist plus le merite de son ame & +son honneur en bon los & quant a avoir plaisance. Certainement une si +grant maistresse voire toute femme s'elle veult elle peut assés trouver +de loisibles & bonnes plaisances a quoy s'entendre & passer le temps +sans melencolie sans telle amour. Celles qui ont enfans plus gratieuse +plaisance & plus delectable peut on demander que de souvent les veoir & +prendre garde que bien soyent nourris & endoctrinés sicomme il +appartient a leur haultesse & estat. & les filles ordonner en telle +maniere que en enfance prengnent rigle de bien & de deuement vivre par +exemple de suyvre & estre en bonne compaignie. Helas & se la mere +n'estoit toute saige quel exemple seroit ce aux filles & a celles qui +enfans n'ont. Certes n'est ce honneur non a tout haulte dame. Aprés ce +qu'elle a dit son service de soy prendre & faire aulcun ouvraige ou +besongne pour eviter oysiveté ou faire faire fins linges estrangement +ouvrés / ou draps de soye ou autre choses dequoy elle peust user +justement. & telles occupations sont bonnes / & destourbent a penser +choses vaines. Et je ne dis mye que une grant maistresse ne se puisse +bien esbatre rire & jouer en temps & en lieu mesmement ou il y ait +seigneurs & gentilz hommes / & qu'elle ne doye honnorer les estrangiers +selon que a sa haultesse appartient chascun selon son degré / mais ce +doit estre fait si rassisement & de si beau maintien qu'il n'y ait ung +seul regard ne ris ne parolle que tout ne soit a mesure & par raison. +Assés & tousjours doibt estre sur sa garde que on ne puisse appercevoir +en parolle ou regard ou contenance en elle chose desconvenable ne mal +seant. Ha dieu se toute grande maistresse voire toute femme sçavoit bien +comment beau maintien luy est advenant plus mettroit peine a l'avoir que +quelque autre parement. Car il n'est joyau precieux qui tant la peust +parer Et encores ma tresredoubtee dame reste a parler des perilz et +dangiers qui sont en celle amour / lesquelz sont sans nombre. Le premier +et greigneur est que l'en courrouce dieu. Aprés que se le mary s'en +appercevoit ou les parens la femme est morte ou cheute en reproche ne +jamais puis n'aura bien. Et encores suppose que n'aviengne disons du +costé des amans encores que tous fussent loyaulx secretz vrays disans ce +qu'ilz ne sont mye / ainçois scet on assés qui comunement sont faintz & +pour les dames decevoir dient ce qu'ilz ne pensent ne vouldroient faire. +Touteffois c'est chose vraye que l'ardeur de / telle amour ne dure mye +longuement mesmes aux plus loyaulx & est ceste chose certaine. Ha chiere +dame comment cuydés vous que quant il advient que celle amour est +deffaillie & que la dame qui aura esté aveuglee par l'enveloppement de +folle plaisance s'en repent durement quant elle s'avertist & pourpense +les follies & divers perilz ou maintes fois s'est trouvee / & combien +elle vouldroit qui luy eust cousté & oncques ne luy fust advenu & que +tel reproche de elle ne peust estre dicte. Certes vous ne pourriez +penser la grant repentance & desplaisant pensee qui au cueur leur en +demeure Et oultre se vous & toutes les autres povés veoir quelle follie +c'est de mettre son corps et son honneur es dangiers de langues & es +mains de telz servanz puis que serviteurs s'apellent / mais la fin du +service est communement telle que quoy qu'ilz vous ayent promis & juré +de tenir secret ilz ne s'en taisent mye & en la fin de telle amour +souventesfois le blasme & parler de gens aux dames en demeure ou a tout +le moins la crainte & paour en leurs cueurs que ceulx mesmes en qui se +sont fiees le dient & s'en vantent ou aulcun autre qui le fait saiche / +et ainsi se sont mises de franchise en servaige & veés la fin du service +de celle amour. Comment cuydés vous ma Dame qu'il semble a ses servans +grant honneur de dire et eulx vanter qu'ilz soyent aimés ou ayent esté +d'une grant maistresse ou femme de renom. Et comment en tairoient ilz la +verité. car dieu scet comment ilz mentent. Et que pleust a dieu que +entre vous mes dames le sceussiés bien. Car cause auriés de vous en +garder. Oultreplus les servans qui scevent vos secretz & en qui convient +que vous vous fiez cuydez vous qu'ilz s'en taisent. combien que leur +ayés fait jurer. Certes la plus grant partie sont telz qu'ils seroyent +bien dolens que l'on ne sceust que plus grant priveté & hardiesse ont +vers vous que les autres. et s'ilz ne dient de bouche vos secretz ils +les monstreront au doy par divers semblans couvers qui veullent bien que +on note. He dieu quel servitude a une dame & a toute autre femme en tel +cas qui n'osera reprendre ne blasmer son servant ou sa servante posons +qu'elle les voye grandement mesprendre quant elle se sent en leur +dangier & seront montés contre elle en tel orgueil que mot n'osera +sonner ains conviendra qu'elle leur seuffre a faire et dire chose +qu'elle n'endureroit de nul autre. Et que pensés vous que dient ceulx & +celles qui ce voyent & notent ilz ne pensent fors ce qui y est & soyés +certaine qu'ilz en murmurent assés. Et s'il advient que la dame se +courrouce ou donne congié a telz servans / dieu scet se tout est revelé +& dit en plusieurs places. et toutesfois souvent advient qu'ilz sont & +ont esté moyens & procureurs d'icelle amour bastir / laquelle chose ilz +ont voulentiers pourchassee & a grant diligence pour traire a eulx dons +ou offices ou autres emolumens. Tresredoubtee dame que vous en dirois +je / soyés certaine que aussi tost espuiseroit on une abisme comme on +pourroit racompter tous les perilz et maulx qui sont en ceste vie +amoureuse. & ne doubtés du contraire. Car il est ainsi. Et pource +treschiere dame ne vous vueillés ficher en si fait peril. Et se aulcune +pensee y avés eue / pour dieu vueillés vous en retraire ainçois que plus +grant mal vous en ensuyve. Car trop mieulx vault tost que tard / & tard +que jamais. Et ja povés veoir quelz parolles en seroyent se plus ce +continuoyent vos nouvelles manieres quant ja sont apperceues parquoy +parolles s'en espandent en maint lieu. Si ne vous sçay plus que +respondre fors que de toute ma puissance vous supplye humblement que de +ce ne me sachez aucun maulvais gré / mais vous plaise de adviser le bon +vouloir qui le me fait dire / & au fort mieulx doit vouloir faire mon +devoir & vous loyaulment admonnester & en deusse avoir vostre mal talent +que de vous conseiller vostre destruction ou de l'attraire pour avoir +vostre bon gré. Tresresoubtee princesse & ma treschere dame je prie a +dieu qu'il vous doint bonne vie et longue / et en la fin paradis. +Escript. &c. + + + + +¶ Cy commence la deuxiesme partie de ce livre laquelle s'adresse aux +dames & damoiselles. Et premierement a celles qui demeurent a court de +princesse ou haulte dame. Le premier chapitre parle comment les trois +dames / c'est assavoir raison droicture et justice recapitulent en brief +ce qui est dit devant. chap. .xxvii. + + +Apres ce que avons parlé aux roynes princesses & haultes dames / c'est +assavoir en ce qui touche la doctrine qui est proprice tant aux +enseignemens de ce qui affiert a l'ame comme aux meurs vertueux & bons +qui leur sont propices & appartiennent a leur haulte noblesse & a leur +estat qui d'honneur est adornee sur toutes autres s'adressera nostre +leçon doresenavant en ceste .ii. partie de la presente collation aux +dames & damoiselles & femmes tant a celles qui sont demourans a court de +princesses pour leur service & estat comme a celles qui demeurent sur +leurs terres en chasteaulx manoirs villes fermes & bours / mais a ce +commencement faisons protestation que nonobstant qu'il appartienne & +affiere une mesmes doctrine par especial en plusieurs choses tant a +l'ame comme aux vertus & meurs aussi bien aux dames & damoiselles & a +toutes femmes comme aux princesses ne pensons mye a relater & dire de +rechief tout ce qui est dit devant / car peine seroit sans necessité & a +ennuy pourroit tourner aux lisans si serve ce que dit est pour toutes ou +il eschiet & en prengne chascune ce dequoy sentira que elle ayt besoing +au bien & au proffit de son ame & de ses meurs. Car semblablement que +aux plus grans maistresses est mestier aux dames damoiselles & autres +femmes qu'elles ayent tousjours & en tous leurs faitz devant les yeulx & +en leur memoire l'amour & crainte de nostreseigneur qui leur ramentoyve +les biens qu'elles reçoyvent de luy / c'est assavoir l'ame qui est creé +a son ymage laquelle s'elles y veullent mettre peine possedera a +tousjours le royaulme des cieulx. Ce n'est mye petit don l'entendement +pour congnoistre dieu & que est bien & mal force de corps pour mettre le +bien a effect santé & foison d'autres grans graces parquoy l'amour a +quoy elles sont obligees vers luy qui est mesmes ung des commandemens de +la foy et le premier qui dit tu aimeras dieu sur toutes choses ne doit +jamais partir de leur memoire La crainte aussi en pensant la grant +punition de sa justice en quoy se mettent en peril les creatures qui ne +vont droite voye Ceste amour & crainte se a droit & en leurs couraiges +les deffendra de vices & conduyra aux vertus / abessera en elles orgueil +& essaucera humilité chassera ire & amenera pacience deboutera avarice & +y mettra charité. leur tollira envye & leur donnera amour vers leurs +prochains. eslongnera paresse & approuchera diligence de bien faire Leur +fera haÿr gloutonnye et aymer sobrieté. bennira luxure et attraira +chasteté Et ainsi donera toutes les vertus propice a l'ame. & chassera +les vices qui nuyre y pourroyent. Et avec ce aussi bien & +semblablemement affiert aux dames damoiselles & autres femmes avoir +prudence mondaine pour ordonner en bonne guise leur maniere de vivre +chascune selon son estat & qu'elles ayment honheur le bien de renommee & +de bon los que aux princesses. Si commencerons ainsi + + + + +Cy devise des quatre pointz les deux bons a tenir & les deux autres a +eschever & comment dames & demoiselles de court doivent aymer leur +maistresse. & ce est le premier point. chap. .xxviii. + + +Derechief disons nous trois seurs / filles de dieu nommees raison / +droicture / & justice comme dessus. Premierement a vous dames +damoiselles & femmes de court au service de princesses et haultes dames +tout ce que dit avons qui toucher peut au bien de vos dames & a +l'acroissement de vos meurs Mais avec les bons admonnestemens dessusditz +adjousterons quatre pointz les deux premiers bons a suyvre / & les +autres a eschever. & ne sont pas simplement ne sans plus les deux +premiers bons a tenir / mais vous sont tresnecessaires pour le bien de +voz ames & l'honneur de vos personnes. De ces deux pointz le premier est +que de tout vostre cueur devés amer comme vous mesmes vostre maistresse. +c'est assavoir la princesse / auquel service ou compaignie vous estes. +L'autre point est que vous devés estre en vos manieres parolles & tous +faitz non trop acointables ne privees a divers hommes. Et des causes qui +nous meuvent vous enseignerons les raisons cy aprés. Et quant est des +autres belles manieres qui a tenir vous affierent pource qu'il est ja +dit cy devant comment la saige princesse vous maintiendra en bel ordre +en habitz simples & beaulx sans desguiseure. mais riches assés / & bien +ordonnez sicomme il affiert comme en contenances rassises & coyes en +parolles maintiens jeux & ris honnestes passerons oultre ces pointz +pource que cy devant au xviii. chap. de la premiere partie de ce livre +la peut on veoir qui veult. Selon nostre premier point & enseignement +des deux dessusditz la dame ou damoiselle de court ou toute servante est +tenue de aymer tresfort & de tout son cueur sa dame & maistresse soit +bonne ou mauvaise / ou doulce / ou autrement elle se dampne et faict que +tresmauvaise creature & semblablement je dis de tous servans puis que +ilz sont aux gaiges pensions ou loyer de qui que ce soit. & si tu +vouloies dire voire mais si mon maistre ou maistresse est mauvaise +personne ou ne me fait gueres de bien suis je doncques tenue a l'aymer / +nous te respondons que ouÿ sans faulte / car s'il te semble qu'ilz +soyent mauvais & que n'y faces ton proffit: tu t'en dois partir se bonté +semble non mye y demourer pour mal y faire ton devoir & ne luy porter +tel amour & tel foy que tu doibs. posons qu'il face mal son debvoir +pourtant ne doibs laisser a faire le tien tant que tu y es / ou t'en +aller. Car saches si ainsi ne le fais tu te dampnes en servant. Si est a +declairer nostre propos en quoy s'estendra celle amour que la dame ou +damoyselle de court aura a sa maistresse sera en luy portant foy & +loyaulté en toutes manieres / comment foy & loyaulté. c'est qu'elle +aymera premierement le bien de son ame. en telle maniere qu'elle luy +procurera et ennortera de son povoir & que a elle appartiendra tout bien +a faire & ne luy donnera ocasion du contraire. gardera sa paix a son +povoir en bien faisant. Et en ces choses icy fait entendre qu'elle ne +luy fera rapors nulz quelz qu'ilz soyent qui a l'empirement de son ame +puisse tourner / c'est assavoir ne en mesdisant d'autruy ne contre le +bien de honnesteté ne de honneur. ne aussi en parolles felonnesses ou +responces parquoy elle puisse troubler sadicte maistresse. Avecques ce +elle gardera sauvement le sien en ce qu'il appartiendra a elle a faire & +en destournant les autres a son povoir se oultrages non convenables +appartenoyent en aucuns. & sur toutes riens soustiendra son honneur de +toute sa puissance en fait en dit & en parolle plus en derriere que en +devant & essaucera sa bonne renommee. Se gardera bien pourtant sur ce +qu'elle ayme le bien de son ame que vers elle ne use de flaterie pour +mieulx avoir sa grace. si que font plusieurs servans de tous estatz +maistres & maistresses et par especial a grans seigneurs & dames qui est +chose qui trop desplaist a dieu & que la saincte escripture blasme a +merveilles. Mais pour plus proprement declarer que c'est flaterie affin +que nul ne soit deceu de entendre. dirons la difference d'entre bien +servir & flater. Si est assavoir que si tu sers bien & loyaulment de +tout ton povoir & tressongneusement garde bien l'honneur & proffit en +toutes manieres de maistre & maistresse & metz grant cure & dilligence +de luy faire plaisir & service en toutes choses licites & honnestes. +Mesmement tant pour faire ton devoir comme pour acquerir sa grace affin +qu'il t'en face mieulx pource qu'il t'en est besoing & que se il a mal & +desplaisir que tu en soyes dolent ou dolente comme du tien propre & +semblablement joyeulx ou joyeuse de son bien & prosperité & soyes triste +a mathe chiere quant luy voys avoir desplaisir & joyeulx quant bien luy +vient & non mye devant luy seullement. mais plus en derriere & le +excuses se mal oys dire & luy portes honneur & bonne renommee telz +choses faictes de bon cueur ne sont mie flateries ains est vraye amour & +pure loyaulté portee de bon servant ou servante a maistre ou a +maistresse & ce en sont les signes. Le pur flateur est si tu sçayes que +ton maistre ou maistresse eust aucune inclination vicieuse & contre le +bien de son ame & de son honneur & bonnes meurs & se sur ce tu le +confortoyes. en luy donnant conseil qui le peust soustenir & nourrir en +son vice & peché & que tu portasses ses mesmes faitz en dit & en fait ou +que tu luy ouÿsses dire parolles non vrayes contre le bien d'autruy ou +soustenir oppinions mauvaises ou deshonnestes & tu disoyes monseigneur +ou ma dame dit voir ou que tu luy feisses entendant qu'il soit bel ou +bon ou saige ou que bien seroit que il fist quelque chose que tu +penseroyes qui luy plairoit et ta conscience te disoit tout le contraire +se telz choses & aultres semblables qui pourroyent advenir faisoyes +vrayement tu flateroyes & pecheroye tresmortellement & avec ce que tu te +dampneroyes pareillement seroyes cause de son dampnement. Mais non +pourtant dieu scet tout comment plusieurs servans de jeunes gens & +d'autres se gouvernent en telz cas car pour avoir leur grace & traire +d'eulx plusieurs y a ne les soustiennent pas seullement en maulx faire +ains eulx mesmes quierent & pourchassent les voyes de tirer & faire +mettre maistres & mesmement maistresses aucunesfois en plusieurs vices & +laiz pechés & telz gens ne sont pas loyaulx servans ains sont faulx & +maulvais / mais ceux qui les treuvent quant ilz les scevent telz sont +eulx mesmes si aveuglez qu'ilz ne s'en donnent de garde. Et pource dist +trop bien ung saint docteur que le flateur par sa parolle fait tout +ainsi que se il fichoit ung clou en l'oeil de son maistre ou maistresse +c'est a dire qu'il l'aveugle par ses blandices. Mais a descendre a +nostre propos on pourroit icy faire une telle question sçavoir mon se +une dame ou damoiselle sert une princesse ou aultre dame quelle que elle +soit & il advient que sa maistresse vueille mettre son cueur en folle +amour vers quelque homme si la servante est tenue par la loyaulté que +elle luy doit de la soustenir & porter en son fait / car peut estre que +aulcuns ne cuyderoyent mye mesprendre en pensant j'ay pluscher a garder +l'honneur de ma maistresse & celer son faict mesmement veu que je n'ay +mye bastie la chose / mais elle la veult faire & si en moy elle ne se +fioyt en quelque autre se fieroit qui par adventure ne la celeroit mye +si bien que je feroye. La vraye responce a ceste question est que elle +feroit mal quelque cas qui y peust advenir & mal faire n'a point +d'excusation si ne peux porter ne soustenir ta maistresse en peché +faisant que toy mesmes ne peches ne soye participant du mal. Et avecques +ce posons que tu dies que pour garder son honneur le faces si tu +espeluches bien ta conscience tu trouveras que aultre cause te y encline +plus c'est assavoir pour avoir mieulx sa grace & en prouffiter en +chevance. Mais quelque cause qui t'y maine tu fais mal & en ce faisant +resembles l'aveugle qui maine ung autre aveugle & tous deux trebuchent +en la fosse. Mais vecy que tu feras si tu veulx user de sens & de bonne +conscience se ta maistresse se fie de tant en toy qu'elle te die son +secret en tel cas tu luy feras si faicte ou semblable responce / ma dame +je vous mercye dont tel fiance avez en moy que tant me dictes de vostre +tresprivé secret & si vous n'aviés fiance en moy ne le me diriés si +n'ayez jour de vostre vie quelconque doubte qui ne soit bien celé. Car +je vous prometz loyaulment que tant que je vivray ne sera par moy sceu / +mais vrayement il me poise de tout mon cueur de ce que vostre entente +avez mise ou voulez mettre en tel chose. Car il ne vous en peut venir +fors dampnement a l'ame & grant peril & deshonneur au corps & se par +nulle voye estoit en ma puissance de vous oster de celle voulenté & +pensee il n'est riens que je n'en feisse. Mais quant est de moy & me +pardonnés je aymeroye mieulx le bien de mon ame & de ma consciece qui en +seroit chargee que je ne fais vostre service et m'en deussiés vous haÿr +& bouter hors. Car je doy avoir pluscher vostre hayne pour bien faire +que vostre grace pour consentir mal si ne m'en mesleroye nullement +mieulx vouldroye mourir / je sçay bien que je suis a vous & que obeyr je +vous doy mais en tel cas je pecheroye laquelle chose je ne suis tenu de +faire pour personne vivant. Telle responce doit faire la bonne servante +en tel cas a sa maistresse / mais s'elle est sage & vraye se gardera +bien pourtant de l'aler disant ça & la pour soy aloser comme assez en +est par adventure qui pour faire les bonnes y soyent disant elle m'a +requise de tel chose / mais je l'ay bien & bel escondite je aymeroye +mieulx que elle fust arse & telz choses dont mieulx leur vauldroit taire +ainsi se doit gouverner la bonne & discrete dame ou damoyselle ou autre +vers sa maistresse. mais non pourtant affin que nous n'oublions riens a +dire que bon soit a ce propos n'est mye a entendre cest admonnestement +que s'il advenoit aucun inconvenient a la maistresse par quelque cas que +la bonne servante ne la doye garder en tous perilz & deffendre comme +elle feroit son enfant sicomme il est dit d'une dame qui fut gardee +d'estre sourprise en cas dont elle eust perdu son honneur par sa +damoiselle laquelle quant elle sceut l'adventure ala tantost comme bien +advisee bouter le feu a la granche affin que tout courussent la & que sa +maistresse en ce tandis se peust descouvrir. Et comme une autre qui +trouva sa maistresse qui se vouloit desesperer & occire ellemesmes de +honte que elle avoit de ce qu'elle estoit grosse sans estre mariee si la +reconforta & l'osta de ce maulvais vouloir & ellemesmes affin que quant +l'enfant viendroit qu'elle peust dire que il fust sien fist entendant +qu'elle estoit grosse & par celle voye la saulva de mort & garda de +deshonneur & telz choses faire puis que la chose est faicte & le conseil +en est prins pour garder autruy de desesperance ou de prendre mauvaise +voye mais que au fait de peché on ne soit consentant n'est pas mal. mais +est tresgrant charité & doit chascun avoir pitié du pecheur. Car dieu ne +veult pas sa mort. mais que il se convertise & vive. Et tel est cheu en +peché que aprés se relieve & maine juste vie & non mye seullement en cas +d'amours ne doibt estre consentant la servante de la maistresse: mais +aussi en tous autres ou il pourroit avoir peché & vice. car nul n'est +tenu d'obeyr a aultruy pour desobeyr a dieu. + + + + +¶ Cy devise du .ii. point qui est bon a tenir aux femmes de court qui +est comment elles doibvent eschever trop d'acointances. Chapitre .xxix. + + +Le .ii. point & enseignement si que nous avons dit est que femmes de +court de quelque estat qu'elles soyent se doivent garder de trop avoir +d'acointances a divers hommes nous convient dire les raisons qui nous +meuvent Car maintes par aventure pourroyent suposer & cuider que plus +leur loysist & apartenist est acointables que autres femmes: mais celles +qui le penseroyent se deceveroient & nous le te monstrerons par deux +principaulx raisons / l'une est pource que sur toutes autres les femmes +de court ont a garder honneur / l'autre raison te dirons aprés. Quant a +ceste pourquoy disons nous que plus que autres ont a garder honneur +pource que leur honneur ou deshonneur refiert & redonde en leur +maistresse. car se ilz sont ou bien ou mal ordonnees elle en aura le los +ou le blasme si que ja est touché en la premiere partie de ce livre. Or +il est ainsi que il n'est autre dame a qui tant d'honneur soit deue +comme a princesse si seroit a son empirement si aucune tache avoit en +femmes. Car on diroit selon seigneur meisgnie duite. Et pource je +conclus que plus que autres se doivent garder. Si n'est point de doubte +a venir a nostre propos que femmes qui que elles soyent qui se delictent +avoir plusieurs acointances a hommes & suppose qu'elles n'y pensent a +nul mal ne mais pour rire & esbatre a peine le pourront continuer qu'il +n'en soit senestrement parlé & non mye seullement des estrangiers +envyeulx qui sans cesser avisent comment pourront aultruy mordre / mais +certes de plusieurs de ceulx mesmes a qui elles feront bonne chiere. Car +ne pensent point le contraire femmes ne si aveuglent que ja hommes +plusieurs ne les frequentent longuement que aucuns ou le plus d'iceulx +ne pensent a elles atraire si pevent & quant ils voyent que plusieurs +hantent ou lieu ou chascun voulsist estre seul receu ilz en parlent mal +& contreuvent l'ung sur l'autre & en derriere s'en rigollent quelque +chere que aux dames & damoiselles facent en devant ne quoy que ils se +monstrent bien gracieulx & c'est chose vraye lesquelz rigolages & +parolles sont raportees en ville de bouche en bouche par les tavernes & +ailleurs & chascun y adjouste & met du sien Et par telle voye sans cause +& sans raison quant a pechié / mais seullement par la simplesse des +femmes qui n'y pensent sont souvent plusieurs a tort blasmés mesmes de +ceulx a qui elles font bonne chiere et qui ne le croit si en enquiere. +Car pleust a nostre seigneur que dames & damoiselles de court / voire +toutes femmes d'ailleurs sceussent bien que telz acomtes dient d'elles +cause auroient d'elles retraire de si faictes bonnes chiere. & mieulx +leur vauldroit moins d'esbatement que de tant de parolles & par ce que +ilz leur rient en devant & promettent corps & service a peine le +pourroyent croyre. mais tu nous pourroyes demander comment ne vault il +pas mieulx mesmes a honneur garder faire bonne chiere a chascun & que +autant en emporte l'un que l'autre seullement que le faire a ung ou a +deux & aussi que les autres puissent dire il ne hante en tel lieu que +telz ou telz ilz sont en grace autres n'y sont congnuz. Nous te +respondons que sans faille de ces deux maulx il n'y a nul qui face a +tenir / car mal est / c'est assavoir contre honneur si plusieurs en +hantent si que dit est & mal seroit ou est si on n'y voit frequenter +seullement ung deux ou trois en maniere que on y peust avoir souspecion. +Si n'est l'une maniere ne l'autre bonne. Mais tu nous diras comment +seront doncques femmes par especial de court si subgetz que elles ne +oseront ame veoir ne elle esbatre sans mal penser a compaignie ou il y +ait gentilz hommes. Si te respons a ce que la subgection est bonne quoy +que elle desplaise quant elle garde de plus grant inconvenient tout +ainsi que la bride ennuye & desplaist au cheval mais non pourtant elle +le garde aucunesfois de trebucher ou fossé. Et quant est que elles ne +facent bonne chiere ou il appartient & en temps & en lieu s'esbatent +convenablement en compaignie d'honneur n'est pas nostre entente de les +vouloir a ce restraindre. Et ne disons pas que s'il advient a quelque +court que ce soit en france ou autre part que le prince ou princesse +reçoyve estrangiers ou princes ou autres vaillans chevaliers ou escuyers +que il n'apartiengne bien qu'ilz soient festoyés & entre dames & +damoiselles bien venus / car ce seroit contre honneur qui ne le feroit / +mais entendons seullement de ceulx qui par droictes bauldes +acoustumeement frequenteroyent sans autre achoison y avoir fors de jouer +& esbatre es chambres de l'estat des dames & damoiselles. Et ces choses +que nous disons ne doyvent ennuyer a nulle soit jeune ou joyeuse ou +autre si elle ayme honneur ne que il doit desplaire a celuy qui sa santé +a chiere quant le medecin luy dit vous userés de tel remede contre telle +maladie & suffise quant a la premiere raison. Mais a venir a l'autre +laquelle peut aussi bien toucher aux autres femmes d'onneur comme a +celles de court est telle. Chascun qui tant est une chose plus digne +plus noble & de greigneur value plus doit estre tenue en grant chierté & +moins commune. Or est il ainsi que toute femme honnorable bonne et saige +doit este reputee comme ung beau tresor & une notable & singuliere chose +digne d'onneur & de reverence. doncques puis que elle est telle et y +veult estre tenue il n'appartient point que trop grant marché ne +largesse face de ses tresgrans tresors c'est assavoir de l'acointance de +sa treshonnorable personne. Car de tant que elle la tiendra en plus +grant charté vers tous hommes non mye par orgueil / mais par une +grandeur bien seant a femme de tant sera elle tenue en plus grant +reverence & en fera l'en plus grant compte / car chose n'est tant +voulentiers veue ne desiree que celle que on voit a dangier quant elle +est bonne & belle. pource disons que non estre trop accointable a femme +bien siet & que largesse de langaige & d'atrais accueillans luy +messieent. + + + + +¶ Cy dit du .iii. point qui est le premier des deux qui sont a eschever +parlant de l'envye qui regne en court & dequoy elle vient. cha. xxx. + + +Or viendrons aux autres deux dessusditz poins lesquelz a femmes de court +principallement & aprés a toutes femmes d'onneur sont a eschever. +lesquelz quoy qu'ilz soyent assés communs par tout regnans par especial +treshabondeement a toutes cours plus que autre part. ce sont deux vices +mauvais & dampnables merveilleusement & en attrayent infinis d'aultres. +L'un & le principal des deux mortelz vices est le trespiteable & de dieu +hay pechié d'envye / & l'autre est le vice de mesdire. Et du premier +dirons & de l'autre aprés Et pource que nous tendons a bien de vous +toutes nous plaist vous admonnester les remedes que nous enseignons a +toute personne qui user veult de justice & de bonne conscience. Et tout +premierement pour mieulx congnoistre la qualité ou nature de ceste +faulce envye est a adviser de quelle chose & a quel cause elle naist si +disons sans faille qu'elle sourt & vient purement d'orgueil qui +l'engendre es creatures qui ne sont sur leurs gardes d'avoir tousjours +devant leurs yeulx leur povre fragilité & leur venue de neant ains +s'oultrecuident par une arrogance fole que orgueilleux met en teste si +qu'ilz oublient leurs miseres & leurs vices & reputent & cuident estre +dignes de grans honneurs et de grans biens mesmes sans l'avoir desservy. +Et pource que le plus communement toute creature est en soy mesmes ainsi +deceue / advient que chascun tend a suppediter son prochain & le +surmonter / non mye en vertus / mais en grandeur d'estat de honneur ou +d'avoir / mais quant il advient qu'il y fault & qu'il y voit autre plus +avancé de luy ou qu'il cuyde ou qu'il a paour qu'il adviengne aussi +hault. la est l'envye toute formee. En pourtant que a la court des +princes & des princesses les honneurs et les estatz mondains sont +distribués plus generallement que une aultre part disons nous / & il est +vray que la regne principallement envye pource que chascun qui y +frequente vouldroit avoir d'iceulx biens et honneurs la plus grant part. +Mais a descendre a nostre propos en parlant a toute femme de court de +quelque estat qu'elle soit qui soit la demourant pour estat ou pour +service de princesse que se elle veult user de bon conseil pourvoyera si +bien son couraige de saige & de bon advis que elle n'aura en soy le +mortel ver de celle faulce envye qui destruyt l'ame a qui la porte & +ronge & desfait l'intention. + + + + +¶ Cy dit encores de ce mesmes enseignement aux femmes comment se +garderont entre elles d'avoir le vice d'envye. chap. xxxi + + +Que fera doncques pour eschever ce faulx arcison d'envye & qu'il ne soit +nullement en son couraige la saige & bonne dame ou autre demourant en +court elle estrivera par bon remede contre les choses qui s'ensuyvent +lesquelles sont les causes dont sourt envye a court de princesse en +couraige / c'est assavoir que quelque grande qu'elle soit s'il advient +qu'elle voye ou apperçoyve ou qu'il luy soit advis que sa maistresse ait +plus en grace quelque autre que elle ou souvent l'appelle en ses conselz +& vueille le plus sache de son secret & soit plus entour elle ja pource +le cueur ne luy vouldra / ne le vice d'envye ne la surmontera. +nonobstant que les aguillons & poinctures en couraige de celle faulce +envye en tel cas soyent telz. Et pourquoy peut ce estre que ma dame a +plus en grace ceste icy ou ceste la que toy & plus la veult & plus +l'appelle en ses secretz & environ soy / n'es tu de son lignaige ou plus +noble que celle n'est si en fust mieulx paree / ou tu es plus sage ou +plus preudefemme ou mieulx taillee de y estre. Et appartient il aussi +que telle & telle qui est venue de neant / ou qui ne scet ou qui ne +vault ne peut de se mettre si avant ne qu'elle prengne tel peine d'estre +en grace devant les autres / ne aussi que ma dame la doyve tant avancer +ne faire telle chiere qu'elle luy faict ne tel harnois / & luy baille +tel estat. Ja est plus avancee en ce pou de temps qu'elle y a demouré +que toy qui y es de ton enfance / pourquoy peut ce estre quelque cause y +a. mais je y mettray barres se je puis & la desavanceray Je sçay bien +comment telles choses & telles sçay sur elle / & si je ne le sçay si le +controuveray ou mettray du sel plus que je ne sçay avant que je ne la +desavance. elle se veult trop mallement mettre avant et ja fait la +maistresse & veult supediter les autres & mettre arriere mais je y +mettray barres se je sçay quoy que advenir en doye. ne quelque peine que +je y doye mettre. Je n'en pourroye plus souffrir en mon renc mesme se +veult elle ja mettre / et ma dame luy souffre & la porte & veult qu'elle +voise devant les autres mais ainsi n'ira mye. Telz ou semblans sont les +admonnestemens de envye. mais tantost par bon advis & juste conscience +les boutera arriere la saige dame ou damoiselle de court qui se +reviendra a soy Ha folle musarde & dequoy t'es tu advisee mais pour dieu +que te chault il de toutes ces faulsetés si tu fais ce que tu peulx +loyaulment en toutes choses & tu n'en as si grans guerdons en ce monde +comme ung autre dieu qui seul est juste & vray juge & qui congnoist tous +couraiges. & a qui riens ne peut estre celé le scet bien si le te rendra +& n'y fauldra point. & en luy seul dois avoir ton esperance. Car celluy +est mauldit qui a son esperance & la fiance es princes ne es hommes. Et +pourtant se ung autre a bien en ce monde qui n'est que ung trespas comme +ung pelerinaige des biens de fortune plus que a toy ce te semble. que +t'en apartient il a murmurer ne en avoir dueil. veulx tu garder les +princes & les princesses & les puissans personnes qu'ilz ne facent du +leur a leur voulenté: Si ta maistresse ou dame donne du sien a ung autre +plus que a toy quel tort te faict elle. certes nul. Et de ce donna bien +exemple nostreseigneur en la parolle dont l'evangille parle des ouvriers +qui furent mis en la vigne / dont les aucuns vindrent a soleil levant. +les autres a midy & les autres a vespres. Et quant vint a faire le +payement de leur journee le seigneur de la vigne partit & donna tout +autant a ceulx qui estoyent venus a vespres comme a ceulx du point du +jour de laquelle chose les premiers murmuroyent / & le seigneur leur +respondist. Mes amys quel tort vous fais je. Je vous paye de vostre +journee bien & bel ce que avez esté louez. & s'il me plaist de donner a +ceulx icy autant ou plus comme a vous ce n'est riens du vostre si n'avez +cause d'en parler. Tout ainsi & semblablement n'as tu nulle cause de +groucier si ta maistresse donne le sien ou il luy plaist quand ce n'est +rien du tien. Et aultre si peut advenir que toymesmes ne congnois pas +tes propres deffaulx par ce que tu es envers toy trop favorable & ta +dame les congnoist bien qui voit ung autre plus saige plus abille & +mieulx condicionnee & plus parfaicte de toy quoy qu'il te semble que tu +vaille mieulx s'il a plus chere environ soy. Et aussi si tu veulx bien +regarder au vray de ta conscience & lire en tes faitz tu trouveras ce +peut estre que tu le peves bien avoir desservy pour telle chose et telle +que tu fais. & telles parolles que tu dis luy furent rapportees / dont +elle se courrouça qui ne fut bien fait ne dit a toy / & elle ne t'en +ayme mye mieulx. assez d'autres t'eussent mise hors si est par ta +coulpe. pource tu n'as cause de tant t'en courroucer tu estoyes trop +ayse & trop orgueilleuse. & te sembloit que riens ne te povoit nuyre / +or en prens ce que tu en as & ne te en plains que a toy. Et avec ce que +scés tu: quel bien & quel service vers dieu peut avoir fait ceste +creature qui tant est en grace quoy qu'il te semble qu'elle n'en soye +mye digne. Parquoy il la veult par ceste voye en ce monde guerredonner. +car tu as ouÿ dire comment sont couvers les secretz de dieu / si +n'appartient a personne de en juger pour chose qu'il voye tant luy apere +merveilleuse Et pour ce ne te dois empescher d'estat d'autruy / mais +pense de ton ame & de te gouverner sagement & faire tousjours bien ton +devoir / si le congnoistra bien dieu & tel maistre fait il bon servir +qui est tout saige tout bon & tout puissant & tout autre service n'est +que vent & empeschement. Et gardes bien sur quanques vers luy tu peulx +meffaire que ne muses a autruy par faulse envie en faict en dit ne en +quelconques pourchas / car tu te dampneroyes. posons que on le te eust +desservy. Car dieu ne veult pas que l'on se venge de tant que en as +pensé crie en mercy a nostreseigneur. & ne te chaille qui va devant ne +qui va derriere. qui soit en grace ne qui non. car de chose qui faicte +en soit tu n'en vauldras de riens pis. Et avec ce ceulx & celles qui te +verront ainsi gracieusement suporter l'orgueil & oultrecuydance d'autruy +sans en faire parolles ne semblans t'en priseront & aymeront mieulx. Et +si tu veulx garder ton reng entre les autres que il te appartient sans +vouloir supediter autruy si le gardes gracieusement. Mais prens toy bien +garde que ta conscience ne soit point blessee pour telz fatras / ne que +tu donnes cause a autruy de troublemens ne de empeschemens car le peché +en descenderoit sur toy. Telz & semblables sont les remedes que la saige +dame de court bien pourveue si peut mettre contre les pointures & +aguillons d'envie. Et de cestuy mauvais peché pour demonstrer comment +toute personne le doit fuyr dict ung saige: Je ne sçay fait il comment +toute creature raisonnable deboute de soy sur tous autres vices le peché +d'envie / car a adviser la qualité de tous les autres peches il n'y a +celluy qui en l'exerçant ou faisant n'ayt aucun delit comme en vaine +gloire ou orgueil ou a delit d'honneurs en gloutonnie plaisir ou menger +en charnalité delit de corps & ainsi aux autres / lesquelz plaisirs +pevent attraire la creature a les aymer quoy qu'ilz soyent l'ame +deffendus. Mais celluy dyabolicque peché d'envie il ne fait ne donne a +la personne qui plus en est souprinse nul plaisir ne mais dueil de +pensee & deffrichement de couraige triste et desguise de visaige +tourment qui perce l'ame & tous maulx & tous desplaisirs. Et a brief +dire encline a tous maulx & a toutes felonnies. ne autre bien ne rend a +son maistre cestuy infernal vice. Et que les envieux facent a haïr dit +contre eulx de rechief ung autre saige pleust a dieu que l'envieux eust +si grans yeulx qu'il peust veoir toute la prosperité & la joye qui est +esparse par tout le monde. & plusieurs gens a celle fin qu'il eust cause +d'estre plus tourmentés. + + + + +¶ Cy dit du quatriesme point qui est le deuxiesme des deux qui sont a +eschever. Et parle comment femmes de court se doibvent bien garder de +mesdire / et de quelle chose vient mesdit ne a quelle cause ne occasion. +Chap. .xxxii. + + +Nous venons au deuxiesme point qui est l'autre vice duquel la dame ou +damoiselle & femme de court & toute autre se doibt garder. c'est +assavoir du peché de mesdire. Et tout premierement pource que mesdit ne +peut estre excusé par nulle bonne raison / & aussi pour mieulx venir a +noz termes toucherons trois causes / dont communement il vient & sourt & +qui toutes sont communes a court & aucunesfois de toutes troys ensemble. +L'une des causes si est par hayne. la .ii. pour cause d'oppinion. & +l'autre pour pure envye. Si sont ces trois causes maulvaises / mais non +pourtant celle qui vient d'envie faict le moins a excuser. Et pource que +tous trois sont a eschever et que en nul cas mesdire ne est loisible / +ains est peché mortel tresdeffendu Car c'est contre des deux des +commandemens de dieu l'ung qui dit. Ne fais a aultruy ne que tu +vouldrois qu'il te fist. Et l'autre / ayme ton prochain comme toymesmes: +nous en dirons & enseignerons aux dessusdictes dames les remedes de s'en +garder. Et premierement toucherons sur la premiere cause qui est hayne & +sur ce formerons quattre principalles a demonstrer pourquoy par hayne on +ne doit mesdire d'autruy quelque injure que on ayt receue. On ne hait +point de fformee hayne communement si ce n'est a cause d'aucune injure +receue d'aultruy ou que on la se repute avoir receue soit a tort ou a +droit en la personne qui est ou qui se tient injuriee. Adonc est +tresencline par la haine & mal talent qu'elle porte de mesdire dont elle +se repute estre blessee comme quoy & a nostre propos qui est chose qui +souvent advient a court une dame ou autre femme de court sçaura que +aucunes gens ou certaine personne luy nuyra & la tiendra a la faire mal +de sa maistresse ou du seigneur ou des amys d'elle ou de la faire bouter +hors & par adventure viendra a son entente parquoy ladicte dame ou +damoyselle en perdra son service son bien & son estat / & par adventure +son honneur par les choses qui luy seront mises sus / peut estre sans +cause / & posons que a cause fust: si herra elle la personne qui ce luy +aura pourchassé: si mesdira n'est pas doubte a part et en publicque si +la personne n'est si grant qu'elle n'ose. Mais trop fort fera si +aulcunement n'en murmure / car le cueur luy deuldra trop & n'est +merveille en disant de ladicte personne mal & villennie & ce qu'elle +sçaura & ce qu'elle ne sçaura mye. Ceste cause de mesdire c'est assavoir +par hayne par quelque meffaict sembleroit a aucunes gens qu'elle peut +estre juste. mais sans faille non est. Et voicy nostre premiere raison +qui le demonstre. Dieu veult et commande expressement qu'on ayme son +ennemy & qu'on luy rende bien pour mal. & qui fait contre le +commandement de dieu se dampne & si ne gaigne riens: pourquoy seroit +mieulx son prouffit se taire. Item avec ce ung autre inconvenient luy en +vient / & est nostre .ii. raison c'est qu'il fait ou elle fait contre +son honneur / & voicy la raison. une personne de grant couraige jamais +ne mesdiroit de son ennemy / pource que elle scet bien qu'il pourroit +sembler aux gens que vengier se vouldroit de parolles laquelle chose est +la vengeance des gens de pou de puissance & de foible de cueur et de +quoy pou de saiges gens usent. Item la .iii. raison est que ceulx qui +orront mesdire aux hayneulx de son adversaire ou ennemy ne la croyront +mye / car ilz diront qu'i le dist par hayne si ne doibt estre creu. Et +la quarte raison est que la personne qui ja luy a nuy ou peu nuyre sera +de tant plus indignee contre luy quant dire orra qu'elle en mesdit / si +purra engreger l'injure & luy faire encores pis si seroit moins mal +recevoir ung desplaisir que deux. Et pource en concluant fut trop bien +comparé par exemple a mesdit ce qui est escript d'un qui vouloit prendre +guerre au ciel / & tiroit d'ung arc contre les nues et les fleches +retournoyent sur son chief & le navroyent. Tout ainsi le mesdit que le +haineux fait de son adversaire retourne sur luy & navre son ame & son +honneur / sicomme par les dessusdictes quatre raisons est demonstré. + + + + +¶ De mesmes comment femmes de court se doyvent bien garder de dire mal +de leur maistresse. Chap. xxxiii + + +La deuxiesme cause dont vient & sourt mesdit est de oppinion en telle +maniere ou semblable une personne aura oppinion que une autre soit +mauvaise ou deffaillant en aucunes choses ou en toutes / ou que elle ne +se gouverne pas bien en tous cas ou en aucuns & pour ceste cause sans +sçavoir la verité de la chose laquelle est par adventure toute autre +qu'elle ne la pense en mesjurera & mesdira abondamment et plainement a +petite consideration pour bien pou d'achoison. Et tel cas advient +communement par tout. Car sans faille a cause de oppinion et sans +sçavoir de certaine science mesdient plus ceulx qui ont la tache de +mesdire. Si n'est mye communement court de prince & de princesse sans +telz mesdisans / lesquelz a tel cause / c'est assavoir d'oppinion sans +plus n'espargnent ame / et mesmes ne maistre ne maistresse. Et pource en +parlant de ce vice chiet a dire du grant mal que fait toute personne qui +diffame & dit mal d'autruy & par especial de qui le paist & nourrist +dont il a son estat & son vivre / mais nonpourtant il advient a mainte +court que se les servans ou servantes ou ceulx ou celles qui y demeurent +voyent ou leur semble veoir en maistre ou maistresse tant soit petit +signe de quelque vice tantost a cause d'oppinion les chargeront de grant +langaige disant que la chose est faicte que ilz ont pensee. Et a nostre +propos parlant aux femmes quoy qu'il peut aussi bien aux hommes toucher. +Assés de femmes de court en mains pays est il de tous estatz que si +elles voyent leur dame ou maistresse sans plus parler bas a une personne +une fois ou deux ou quelque signe de priveté ou d'amitié ou quelque ris +ou quelque joyeuseté faicte par adventure par jeunesse ou ygnorance & +sans mal penser se ladicte maistresse se est tant soit petit joyeuse ou +en ses habillemens gente & propre qui sont choses qui a mainte personne +viennent de droicte condicion plus aux unes que aux autres tantost ilz +seront prestz d'en mesjuger. & non mye seullement en cestuy cas mais +aussi bien en tous autres dequoy par petite achoison aucunesfois +prendront quelque maulvaise oppinion de leur dicte maistresse mais du +mesjugement c'est du moins ilz feront pis / car pourtant se elle est +leur dame et qu'ilz soyent nourris repeuz & a beaulx gaiges de ses biens +que ilz facent ou qu'elles facent bien les obeissans les genoulx a terre +a grant reverence & assez de flateries si ne s'en tairont ilz mye / ains +diront leur advis l'une a l'autre & s'acointeront a conseil & a brief +dire seront tout ainsi que la maulvaise brebis qui est rongneuse donne & +depart de sa rongne aux autres / mais toutefvoyes bien se garderont que +leur maistresse ne l'apperçoyve ne oye & leur suffira mais que a elle +seulle soit celé & mesmement de ce que eulx ou elles luy accorderont & +soustendront disant que sera bien faict d'ainsi faire s'en mocqueront & +en parleront en derriere & y adjousteront plus qu'il n'y a & qu'il n'y +scevent assez de servans & de servantes le font aussi. mais a nostre +propos les dames damoiselles femmes de court qui ainsi le font trop +grandement mesprennent & font trop plus grant peché que se d'autres ou +d'entre elles mesdisoyent pour cinq principaulx raisons. La premiere +pource que de tant qu'elle est plus grant maistresse son honneur ou +deshonneur est plus renommé par tout pays que d'une autre simple femme +pource fait pis que la diffame car celluy diffame peut voller en maintes +contrees. La deuxiesme pource qu'elles font trahyson a qui ilz monstrent +bel semblant & obeissent. Tiercement ilz font contre leur serment qui +fut tel elles garderoyent son bien & son honneur. Quartement qu'elles +rendent mal pour bien a celles de qui & par qui sont soustenus & +nourries & ont leur estat. Et quintement que elles jugent autruy qui est +contre le commandement de dieu qui dit ne juges si tu ne veulx estre +juge. Et posons ores qu'elles sceussent tout clerement seur leur +maistresse sicomme ja est dit devant / & qu'elle fust une tresmauvaise & +perverse creature si ne la doibvent ilz diffamer ne entre elles ne +aultre part. car parolles ne sçauront ja estre dictes si celeement que +raportees ne soyent & elles sont tenues de garder son honneur & couvrir +sa honte & que se autres en oyent mal dire de abaisser les parolles & +l'excuser. Et en verité celles qui font le contraire font leur grant +deshonneur et les en doibt on mains priser ne excuser ne s'en pevent. +Car se tu nous dis je voy de quoy j'ay cause de parler & mesdire le +service n'est ne bel ne bon nous te respondons si t'en va s'il ne te +plaist. Et s'il te est besoing de servir parquoy ne t'en puisses aller +que trop grant prudence n'y eusses si tentais a tout le moins & fay +semblant que tu n'y voyes goute & que riens n'y apperçoys puis qu'il +n'est en toy d'y mettre remede ne quel ne te appartient fay bien et +loyaulment ce qu'il te appartient & de plus ne te mesle prie dieu qu'il +la vueille amender & luy doint congnoissance se tu y vois mal & se a +autre en oys parler abesse les parolles se tu peulz ou sinon t'en tays & +de ce seras tu mieulx prisee / mais ce que ja devant est dit certes il +va tout autrement Car dieu scet que maintes parlent de leur maistresse +qui le font plus par despit de ce que elles ne sont appellees au secret +et par l'envye que autres femmes en scevent plus que pour autre +precieuté ne cause. Mais toutesfois voicy ce que la bonne & loyalle dame +damoyselle ou autre de court fera qui vouldra user de bonne conscience & +aymera le bien & honneur de sa maistresse que elle verra dechoir de son +honneur & en peril de grant inconvenient si ne luy oseroit dire ne le +admonnester / elle s'en yra au confesseur de sa maistresse & non a autre +si luy dira secrettement & en confession ce que on dit d'elle & le peril +ou elle se met & le mal qui luy en pourroit venir luy priera pour dieu +qu'il luy monstre / & ne l'accuse mye. + + + + +¶ Cy dit comment il n'appartient a femmes de diffamer l'une l'autre ne +dire mal. Chapitre .xxxiiii. + + +Avecques ce que les femmes de court doyvent garder semblablement que dit +est de blasmer ne diffamer l'une l'autre pour le peché & autres causes +ja assignees / comme aussi que qui diffame autruy de secret que luy +mesmes soit diffamé. Car n'est pas doubte que la personne qui sçaura que +on le diffame diffamera aussi celuy ou ceulx qui le diffameront & le +deust controuver ne nul ne nulle n'est si juste qui doye dire je ne +crains ame que pourroit on dire sur moy je me sens net ou nette pource +puis parler des autres hardiement / mais c'est follement penser a ceulx +et celles qui ainsi le cuident / car par tout a a redire & quelque +maniere & ce tesmoigne l'escripture qui dit il n'est homme sans crime +c'estadire sans peché & ce tu n'as ung vice tu en as ung autre par +adventure pire ou deux ou trois & si tu ne lisoyes bien en ta conscience +tu y trouveroyes assés a redire. car pourtant si ton pechié est secret +au monde n'est il pas a dieu mucé & luy seul scet qui est bon pelerin. +Et avec ces choses c'est trop grant honneur que aval la ville ou autre +part on puisse dire les dames & femmes de court mesdient trop bien l'une +de l'autre j'ay ouÿ dire a telle dame ou damoiselle tel chose et telle +de tel autre. Car court de princesse en tel cas doit estre ainsi que une +abbaye bien ordonnee dont les moynes ont serment que aux seculiers ne +dehors ne diront riens de chose qui adviengne entre eulx ne de leurs +secretz tout ainsi se doivent aymer & porter l'une l'autre comme seurs +dames & femmes de court non mye tencer ensemble es chambres des dames ne +de traire en derriere comme feroyent harengieres. Car telles choses sont +trop mal seans a court de princesse & ne les devroit on souffrir. Nous +avons cy devant que la troiziesme cause qui fait mesdire est envye & que +c'est celle qui fait le moins a excuser. C'est assavoir est la plus +mauvaise & la plus loing de droit & de toute raison & il est vray car se +le haineux mesdit de celluy qui luy a meffait c'est chose naturelle que +chascun dueille de sa blessure & si dieu ne le deffendoit par la raison +susdicte selon droit sensuel te seroit chose juste aussi qui mesdit par +oppinion se peut aucunement fonder sur aucune apparence ou couleur qui +luy appert comme il luy semble de ce qu'il dit / mais qui mesdit par +envye il n'a autre cause ne mais pure mauvaistie qui est & habonde en +son courage & pource est le plus dampnable a celle ou celluy qui le dit +& le plus perilleux a celluy ou celle de qui il dit que quelzconques +autres mesdit. Car oncques morsure de serpent coup d'espee ou autre +pointure ne fut venimeuse ne si perilleuse comme langue de personne +envieuse / car elle frape & tue souvent soy & autre & aucuneffois en ame +& corps. Car se nous y voulons regarder beau sire dieu quans royaulmes +quantes contrees & quantes bonnes personnes ont esté destruyctes par +maulvais rapors dont le fondement venoit & sourdoit d'envie a merveilles +nous en trouvons plusieurs exemples lesquelz je laisse pour briefveté. +Et que il est vray que le mesdit de l'envieux viengne par pure +mauvaistie sans autre achoison il y pert. Car dequoy a deservy celuy ou +celle qui est bonne personne ou qui a plusieurs des biens de grace de +nature & de fortune que on die mal de luy ou que il luy pourchasse +encombrier pourtant se ces choses luy viennent bien ou se il est eureux +& bien fortuné cestuy mesdit ne vient de nul droit pource concluons ce +que dit est devant c'est assavoir de pure mauvaistie il vient / & +pourtant est le plus dampnable & de ceste envye pource que cy devant en +est assez parlé au quatriesme & cinquiesme chapitre de ceste deuxiesme +partie n'en dirons plus & suffise a tant quant a parler des dames +damoiselles & femmes de court. + + + + +Cy parle de dames baronesses la maniere du sçavoir qu'il leur +appartient. chap. .xxxv. + + +Or advient a parler aux dames et damoiselles qui demeurent en chasteaulx +ou en autres manoirs sur leurs terres ou en villes fermees ou bours / si +nous fault adviser que nous pourrons dire qui leur soit propice. Et +pource que leurs estatz & puissances soyent differens nous convient +parler en aucunes choses differentement c'est assavoir de l'estat ordre +& maniere de leurs vivre / mais quant aux meurs et biensfaitz vers dieu +tout leur affiert ce que dit est devant aussi bien que aux princesses & +dames de la court. C'est a entendre ensuyvir les vertus & fuyr les vices +si le pourront la veoir si leur plaist. & pource que en diverses +seigneuries sont demourans plusieurs puissans dames. Sicomme baronesses +& grans terriennes qui pourtant ne sont pas appellees princesses lequel +nom de prince n'affiert estre dit ne mais des emperis des roynes & des +duchesses se ce n'est aux femmes de ceulx a qui a cause de leurs terres +sont appellees princesses par le droit nom du lieu sicomme il en a en +ytalie & ailleurs & quoy que les contesses ne soyent mye en tous pays +nommees princesses / mais pource que suyvent assés le renc des duchesses +selon la dignité des terres entendons d'elles ou nombre dessusdit des +princesses parlerons icy premierement ausdictes baronnesses dont assés y +a en france en bretaigne & autre part qui passeroient en honneur & +puissance moult de contesses est il quoy que le nom de baron ne soit si +hault que de conte / mais moult est la puissance grant d'aulcuns barons +a cause de leurs terres & seigneuries & la noblesse qui y est dont leurs +femmes tiennent moult grant estat & a dire d'icelles ce que a leur +gouvernement appartient est assavoir qu'il affiert trespeciallement a +baronnesses qu'elles soyent saiges & prudentes & plus communement que +les autres femmes. Si nous convient deviser comment s'estendra son +sçavoir / ce que elle se sache entendre de toutes choses / car dit le +philozophe que celluy n'est pas saige qui ne congnoist aucune chose de +chascune part. Et aussi luy appartient a avoir sicomme couraige d'homme. +Si n'est mye a dire que elle doye estre nourrie trop en chambre ne soubz +grans & feminines mignotes. Or est a parler des causes [qui nous +meuvent. Il n'est pas doubte que il apertient a tout baron, se il veult +estre honnourez en son degré, que le moins du temps demoure sus ses +manoirs et en son propre lieu, car suivre armes, la court de son prince, +et voyagier sont ses offices. Or demeure la dame, sa compaigne, laquelle +doit representer son lieu: quoy que il ait assez baillis, prevosts, +receveurs et gouverneurs, il affiert que souveraine soit sur tous. Et +pour ce convient ce faire: veult selon son droit que elle se gouverne +par tel savoir que craintte soit et aussi amee. Car c'est la meilleur +craintte qui soit que celle qui vient d'amour, si que dit est devant, et +que ses hommes puissent recourir a elle pour tous reffuges aprés le +seigneur, et en cas que on leur feroit aucun tort: et pour ce est droit +que elle sache de toutes choses, afin que en chascun cas puist donner +response convenable. Soit toute enseignee et aprise des usages, drois et +coustumes du lieu, et quelz choses y apertiennent; bien enlangagee, +haultaine, se besoing est, par bonne discrecion contre ceulx qui la +vouldroient mespriser ou qui aucunement seroient rebarbatis et rebelles, +et doulce, humble, et charitable vers les gens obeissans; si doit ouvrer +par les gens du conseil de son seigneur en tous ses fais, et oïr les +opinions des anciens sages afin que elle ne soit reprise de chose que +elle face ne que on ne die que elle vueille ouvrer de sa teste. Nous +avons dit aussi que elle doit avoir cuer d'omme, c'est qu'elle doit +savoir des drois d'armes et toutes choses qui y affierent afin que elle +soit preste d'ordonner ses hommes se besoings est, et le sache faire +pour assaillir et pour deffendre se le cas s'y adonne; prendre garde que +ses forteresses soient bien garnies; se elle est en aucun doubte ou avis +que elle entrepregne aucun fait, essaie ses gens et sache de leurs +courages et voulentez ains que trop s'y fie, regarde quelle puissance +elle a de gens et quel secours puet avoir se besoing en a; et que elle +en soit certaine, non mie se attendre en vain ne en foibles promesses, +prengne garde comment pourra fournir ains que son seigneur viegne, et +quel finance elle a et puet avoir pour ce faire; se garde le plus que +elle pourra de grever ses hommes, car c'est chose de quoy on acquiert +trop leur haine; parle hardiement et constamment a ses gens de ce qui +sera deliberé par son conseil a faire, non pas die hui une raison et +demain une autre; donne par ses bonnes et belles paroles courage aux +gens] d'armes & a ses hommes d'estre bons & loyaulx et de bien faire +ainsi & par tel voye sont ces manieres convenables a tenir a la saige +baronnesse son mary estant dehors se il luy en a donne la charge & la +commission se il advient que aucun autre baron ou puissant homme luy +vueille faire quelque chalenge d'aucune chose. et avecques ce luy sont +expedians & propices les manieres que avons ja devisees cy devant ou +chap. des princesses vefves lesquelles choses par une autre raison luy +sont prouffitables a aprendre & que elle sache tout le fait de son +gouvernement si que dit est / des le vivant de son mary / c'est assavoir +que se vefve demouroit qu'elle ne fust pas trouvee ignorante de sçavoir +son estre si que chascun la voulsist fouler et emporter sa piece. + + + + +¶ Cy devise la maniere comment il appartient que les dames & damoiselles +qui demeurent sur leurs manoirs se gouvernent ou fait de mesnage. chap. +.xxxvi. + + +Que autre maniere d'estat & de vivre appartient aux simples dames et +damoiselles demourans es fors ou sur leurs terres dehors les bonnes +villes que aux baronnesses mais nonpourtant pource que semblablement que +les barons et encores plus communement les chevaliers escuyers & gentilz +hommes voyagent & suyvent guerres est convenable a leurs femmes qu'elles +soyent sages de grant gouvernement & voyent cler en leurs faitz pource +le plus de temps elles demeurent a leurs mesnaiges sans leurs marys qui +a court sont ou en divers pays. si convient qu'elles ayent tout le soing +de gouvernement & faire valoir leurs revenues et leurs meubles. Si +appartient a chascune dame de tel estat s'elle veult user de sens +qu'elle sache combien monte par an & vault la revenue de sa terre. Et +doit tant faire s'elle peut ceste saige dame vers son mary par doulces +parolles & bons admonnestemens que ilz advisent ensemble & disposent de +tenir tel estat comme leurdicte revenue pourra fournir / & non mye si +grant par dessus que au bout de l'an se treuvent en debtes vers leurs +maisgnies ou autres crediteurs Car sans faille ce n'est point honte de +tenir estat selon sa terre ou rente soit ores petit. Mais c'est honte de +le tenir si grant que les debteurs viennent tous les jours crier & +braire a l'ostel & lever les basteaux telle fois ou qu'il conviengne par +necessité qu'on griefve ses hommes ou ses hostes ou qu'on face quelques +autres extorcions il appartient a telle dame ou damoiselle / qu'elle +soit toute aprinse es droitz des fiefz d'arriere fiefz de censives & +droictures de champars de prises de plusieurs mains / et de toutes +telles choses qui sont en droit de seigneurie selon les coustumes des +pays / affin qu'elle n'y puisse estre deceue. Et pource qu'il est tout +plain de gouverneurs de terres & de jurisdicions de seigneurs qui +voulentiers trompent doit estre de tout ce advisee & bien s'en prendra +garde & ne luy sera point de deshonneur s'elle se congnoist en comptes & +que souvant les oye & vueille sçavoir comment iceulx se gouvernent vers +ces choses ou hommes qu'ilz ne les trompent ne griefvent oultre raison. +Car ce seroit a la charge de l'ame de son mary & d'elle ou fait des +amendes aux povres gens doit estre pour l'amour de dieu plus piteuse que +rigoureuse. Avecques ces choses luy affiert a estre tresbonne +mesnagiere. & qu'elle se congnoisse en labour & en quel temps et en +quelle saison on doit donner aux terres & aux labourages les façons / de +quelle maniere est le meilleur que les talons aillent selon l'assiete du +gueret s'il est en païs sec ou moiste & de la profondeur et qu'ilz +soyent droitz & vivement fais semés a point de telz grains que les +terres desirent et pareillement se congnoistre au labour des vignes se +c'est pays ou il y ait vignoble se doit garder qu'elle ait bons +laboureux & maistres en tel office / & ne prengne pas gens qui changent +maistre de terme en terme / car c'est mauvais signe ne trop vieulx / car +ilz seroyent paresseux & foibles / ne trop jeunes. car trop seroient en +jeux / si soit soigneuse de les faire lever matin / ne s'en attendre a +nul s'elle est droite mesnagere / ains elle mesme se lieve et affuble +une houppelande / voise a sa fenestre & huche tant qu'elle les voye +saillir dehors. car de ce sont ilz le plus volentiers paresseux / se +voise souvent esbatre aux champs veoir comment ilz labourent. Car assés +en est il qui voulentiers se passeroient de grater sans plus la terre +par dessus pour eulx en delivrer s'ilz cuidoient qu'on n'y prenist garde +et qui bien se scevent dormir aux champs soubz l'ombre d'ung arbre et +laisser leurs chevaulx du labour ou les beufz entandis paistre en ung +pré et ne leur chault / mais qu'ilz puissent dire au soir qu'ilz ont +fait leur journee. Et pource la saige mesnagiere s'en prendra garde. +Avec quant les bledz seront sur leur meurir des le mois de may +n'attendra pas la cherté / mais baillera son aoust a soyer a compaignons +bons fors & diligens / a eulx marchandera & composera a argent ou a bled +Et quant viendra au temps qui seront en telle office se prendra garde +qu'ilz ne laissent riens derriere eulx ou qu'ilz ne facent assez +d'autres faulcetés que telz gens scevent bien faire qui n'est dessus & +semblablement es autres labours se lievent voulentiers matin car en +l'hostel ou la dame gist communement grande matinee a peine ira bien le +mesnage / voise aval l'hostel assez trouvera commander. car peu chault a +mesgnie communement comment voise qui n'est dessus / face mettre les +bestes hors a heure. prengne garde au bergier comment il les gouverne. & +s'il en est maistre / & qu'il ne soit despiteux / car il les font +nourrir quant ilz veullent en despit de la maistresse ou du maistre / & +quelles soyent nettement tenues gardees de trop ardant soleil & de pluye +garies de la rongne / elle yra s'elle est saige souvent au toyt avecques +une de ses femmes veoir comment on les ordonne. & ainsi sera le bergier +plus songneux qu'il n'y ayt que redire. en fera bien penser au temps +qu'elles devront agneler. & prendre grant soing des aigneaulx car +souvent se meurent par faulte d'en penser. sera songneuse de lever des +nourritures / soit present au tondre & que ce soit en saison. En ces +hostelz qui seront en pays ou il aura grans praries & herbaiges tiendra +grant foison bestes a cornes. & se foison a avaines qui pou se vendent +tiengne des beufz en creche dont fera grant argent quant seront gras / +s'elle a bocaiges la tiendra haras qui est prouffitable chose a qui bien +s'en scet chevir advisera en yver que les gens sont a bon marché adonc +leur fera coper ses saussoyes ou couldroyes & faire des eschaillas pour +vendre en la saison aussi embesongnera les varletz a coper bois pour le +chauffage de l'hostel ou deffricher quelque champ & s'il fait trop fort +temps les fera batre en granche / & ainsi jamais ne les lerra oyseux. +Car il n'est chose plus gaste en ung hostel que mesgnie oyseuse. Et +semblablement embesongnera ses femmes les chamberieres de penser du +bestial de faire a menger aux laboureux & des letaiges sarcler les +courtilz aller a l'herbe & estre crotees jusques aux genoulx / elle ses +filles & damoiselles s'embesongnera de draper de trier celle laine & +sortir. mettre les coletz & la fine a part pour faire fins draps pour +son mary & pour elle & pour vendre se mestier est. des gros pour les +petis enfans & pour ses femmes et maignie fera des couvertures de gros +bourions de la laine. & des fumiers fera cultiver des chanvres que +toilleront & filleront au soir en yver ses chamberies pour faire des +grosses toilles Et toutes telz choses & autres semblables qui trop long +seroit a dire en plat pays ont mestier a mesnage / & celle qui plus en +est diligente quelque grande qu'elle soit fait le plus que saige & en +doit estre treslouee / & ceste voye tenir a saige mesnagiere rend +aucunesfois plus de prouffit que la droicte revenue de la terre / +sicomme le sçavoit bien faire la saige mesnagiere contesse de Eu mere du +bon jeune conte qui mourut en voyage de hongrie qui n'avoit point de +honte de se employer en tout honneste labeur de mesnaige tant que plus +valoit par an le prouffit qui yssoit que toute la revenue de sa terre. +Et de telle femme se peut bien dire la louenge que recite l'espitre de +salomon de la saige femme. + + + + +¶ Cy devise de celles qui sont oultrageuses en leurs habitz atours & +habillemens. Chap. .xxxvii. + + +ET pource que nous avons touché au chap. sidevant que les dames & +damoiselles demourans dehors sur leurs manoirs & heritages doivent +adviser & conseiller leurs maris de leur estat. C'est assavoir: que plus +grans ne seront tenus que leurs revenues peut fournir. Nous semble bon +admonnester a celles qui saigement veullent vivre & ensuyvre nostre +doctrine qu'elles se veullent garder des superfluités & oultrages que +aucunes font par especial en deux choses venues a cause de grant orgueil +qui court entre plusieurs d'elles quoy que ailleurs soyent assez +communs / mais pource que nostre present propos chiet en la matiere & +que iceulx vices & deffaulx pevent tourner a grant prejudice de leurs +ames et ne sont bons ne beaulx mesmes au corps en parlerons / l'ung est +des tresoultrageux atours & habitz qu'ilz prennent / & l'autre des +harnois qu'ilz font d'aller l'une devant l'autre ensemble sont. Et +premierement de ce qui touche aux habitz a declarer que celles qui tant +se delictent mesprennent n'est pas doubte que par les belles anciennes +coustumes les habitz des roynes n'osassent prendre les duchesses / ne +ceulx des duchesses les contesses. ne ceulx des contesses les simples +dames / ne ceulx des dames les damoiselles / mais a present que tout est +desordonné y pert comment tout va. car il n'y a es habitz ne es atours +rigle tenu / car qui plus en peut faire de quelque estat que ce soit +soyent femmes ou hommes leur semble qu'ilz besongnent le mieulx & tout +ainsi que les brebis suyvent l'une l'autre / s'il y a aucun homme ou +femme qui voye faire a autre quelque oultrage ou desordonnance en habit +tantost les autres le suyvent & dient qu'il fault faire comme les +autres / mais ilz dient voir il fault que ung autre oultrageux suyve ung +autre oultrageux. mais se la plus grant partie des gens estoient bien +amoderés & de bon sçavoir on ne suyvroit point l'un l'autre en faisant +de riens oultraige / ains celluy qui l'auroit commencee en seroit moins +prise & demouroit seul en la follie. Je ne sçay quelle plaisance ce peut +estre & n'est que faulte de sens qui ainsi abuse les creatures / car par +telz oultraiges d'estat d'abitz on n'en est de riens mieulx prisé / mais +moins de ceulx & celles qui ont sens car il n'est plus grant mocquerie +que de veoir a personne qui quelque soit grant & oultrageux estat & on +scet bien qu'il ne luy appartient ou qu'il n'y a dequoy le maintenir et +le temps est ores venu que on ne voit autre chose. Et se telz gens ont +de la povreté par decoste que mal leur en prengne on ne les doibt pas +plaindre car plusieurs en desertent et mettent a povreté par telz +oultraiges qui fussent bien ayses se amoderement voulsissent vivre. & +plus grant honte y a a plusieurs des debtes que souvent sont a +cousturiers peletiers drapiers & orfevres desquelz sont a la fois +executés & fault qu'ilz baillent une robe en gaige pour avoir l'autre. +Et dieu scet se on leur salle bien ce qu'ilz prennent a creance & la +denree leur couste au double. Et ces choses nous disons pour ceulx & +celles qui le font en cuidant par celle voye surmonter leurs voisins. +mais ce fait tout l'abondance du grant orgueil qui regne au jourd'huy +sans faille plus que oncques mais / car a nul ne suffit son estat ains +vouldroyent chascun sembler ung roy / & sera force que tel orgueil dieu +punisse quelque fois lourdement. car il ne le peut souffrir. Et n'est ce +pas grant oultraige voirement & chose superflue ce que comptoit l'autre +jour ung taillandier de robes de paris qu'il avoit fait pour une dame +simple qui demeure en gastinois une cotte hardie ou il a mis cinq aulnes +a la mesure de paris de drap de brouxelles de la grant moison / et +traine bien par terre trois quartiers de queue & aux manches a bonbardes +qui vont jusques aux pedz / mais dieu scet se selon cest habit comment +large atour & haultes cornes qui est en verité ung tres layt habillement +& qui messiet n'est pas doubte a qui cler y voit / le moyen est le plus +doulx & le plus plaisant: Et cecy est quant aux dames de france / car es +autres pays se tiennent plus longuement communement les coustumes que +ont tant hommes que femmes en leurs habillemens non mye changant de an +en an comme icy qui va tousjours en croissans oultraiges. Mais encores +comme il nous semble sont plus a priser les habillemens de ytalie par +especial & d'aucuns aultres lieux voire quant a la coustange car quoy +qu'ilz soyent de plus grant veue couvers de perles d'or & de pierrerie +si ne coustent ilz point tant car c'est chose qui dure et se peut mettre +de robe a autre. Mais telz oultraiges de draps & de pennes trainans se +usent & fault tantost des autres. Et semblablement des atours des testes +sont plus beaulx les leurs. Car il n'est au monde plus gracieulx atour a +femmes que beaulx cheveulx blons. Et ce mesmes tesmoigne assez saint +paul qui dit que cheveulx est le parement des femmes. + + + + +¶ Ce parle contre l'orgueil d'aucunes. Chap. .xxxviii. + + +Mais l'orgueil de ces habitz dessusditz suyt ung aultre oultraige. +certes moult desplaisant a qui droit y vise / c'est le harnoys que +plusieurs font quant es compaignies a nopces & assemblees de femmes +d'aller l'une devant l'autre / dieu scet les envies qui pour ceste cause +sourdent / & les mautalens / & mesmement en laissent plusieurs y a a +acointer l'une a l'autre & faire amytiés ensemble pensant. se je +acointoye celle la qui se tient grande il conviendroit que je allasse au +dessoubz d'elle & que devant moy fust mise / si ne le pourroit mon cueur +souffrir. pource n'iray je point en sa compaignie. Et ainsi pour celle +cause font plusieurs femmes tant estranges l'une de l'autre qu'elles se +entreregardent es compaignies par dessus l'espaulle comme s'elles +voulsissent / dire. celle la ne me vault mye. Et ce tour scevent bien +faire mesmes a paris assez en est il dont qu'elles soient venues mais +que leurs marys soyent ung pou montés par quelque office de roy. mais +qui pir est encores a parler d'icelles dames & damoiselles ou autres de +ce qu'elle en font en l'eglise de dieu auquel lieu par especiaulté doit +estre eschevé tout peche qui plus est grief & grant quant il est fait ou +pensé la que autre part / car c'est la place d'oraison au service de +dieu le createur. sicomme luymesmes tesmoigne en la saincte evangille. +Le harnois qu'elles font de aller a l'offrande l'une devant l'autre qui +est tel & si oultrageux. Et plus est encores ceste coustume maintenue en +picardie & bretaigne que en ceste france. Car on a veu mainte fois +d'aucunes tant oultrecuydees que pour celle cause se prenoyent aux mains +en l'eglise mesmes & s'entrefaisoient & disoyent de grans oultrages. Et +semblablement de prendre le paix. Mais pis y a que les maleureux maris +voire de telz y a la nourrissent & introduisent en celle folie & le +veullent / ou autremens se ainsi ne le faisoient ilz se courrousseroyent +a elles pensant. Je suis plus gentilhomme que tel / si doit ma femme +aller devant la sienne. Et l'autre repensera. Mais moy suis plus riche +ou plus grant en office ou pareil. si ne souffriray point que sa femme +prengne l'honneur devant la mienne. Et par ainsi aucuneffois que pour +ceste cause mesmes les folz hommes s'en entrebatent. Ha dieu quelz +oultrages & quelle faulte de sens & sans faillir on ne deveroit point +souffrir entre crestiens telz oultraiges. Et les curés & prestres ou les +evesques mesmement qui plus ont puissance se les simples prestres +n'osent deveroyent deffendre en leurs jurisdicions telles injures faire +par especial en l'eglise. Car en verité mieulx vauldroit que telles +femmes fussent en leurs maisons que de mener la faitz si oultrageux. Et +les prestres qui a telz boubans les voyent venir a l'autel par semblant +d'offrir a dieu a elles offrent au prince d'enfer qui est pere d'orgueil +se deveroient tourner a n'attendre leur offrende & semblablement de la +paix on leur deveroit attacher a ung clou & l'alast baiser qui +vouldroit. Et sans faille celles dont nous parlons baisent bien l'oustil +que on dit paix / mais pourtant ne la prennent mye ains prennent guerre +puis que leur cueur en est en rancune par l'eslevance de grant orgueil +Et c'est certes une mauvaise & laide coustume d'ainsi s'entreenvoyer la +paix a la messe comme on fait & ung grant destourbier & empeschement de +devotion car tel l'envoye a ung autre qui auroit grant despit s'il la +prenoit Et que vallent donc telz serimonies. Car puis que elle signifie +la communion de paix qui doit estre entre crestiens aussi bien +appartient elle aux petis comme aux grans. Et les choses qui sont de +dieu toute personne a qui elles viennent ne les doit refuser pour +envoyer a ung autre. Et vrayement a tout dire telz coustumes sont a +reprouver entre crestiens. mais pource qu'il ne souffist mye dire de sa +maladie qui ne touche & parle du remede a la curer qui sans faille pour +oster l'enfleure de tel orgueil acoustume a maintenir en ceste maniere / +laquelle chose grant charité et bien seroit pour le prouffit des dames +de plusieurs* si que ja avons touché cy devant que les evesques se +penassent d'oster ces laides coustumes en telle maniere que ilz +excommuniassent aprés la deffence tous ceulx & celles qui maintenir le +vouldront & grant bien seroit. et a parler des creatures qui se veullent +par arrogance eslever en si fais boubans certes grans folye les y +conduyt. Car homme se tu veulx bien adviser la misere de ton +commencement / ou tu es / ou tu yras tu n'auras cause de toy orgueillir. +Et se tu veulx dire que ce fait gentillesse qui te conduyt & maine a +desirer telz honneurs nous te faisons assavoir que il n'est noble si n'a +aultre gentillesse ne mais des vertus & des bonnes meurs & se tu ne les +suis et as en toy qui que tu soyes ne n'est point gentil ne gentillesse. +Et se tu le cuides estre folle opinion te deçoit. Et ce mesmes +tesmoignent tous les sains docteurs qui a ce propos ont parlé en disant +que celuy n'est pas le plus grant qui plus est eslevé en estat. mais +celuy qui est le plus vertueux. Et saint augustin au livre des parolles +de nostreseigneur nommeement parlant a vous. C'est assavoir a ceulx qui +cuident estre nobles seulement pour le sang & ne font force des vertus. +O fait il gent deceue par cuider / vous vous delictes en haultesse & +estre reputés grans & trenchiés a y monter / mais vous n'en sçavés pas +bien le chemin ains vous y forvoyés / car vous cuidés attaindre & monter +hault & vous descendés par ce que le premier degré ou voulés asseoir +vostre pié est orgueil qui est tresbasse & vile fosse / mais je vous +adresseray mieulx au degré par ou on monte se croyre me voulés. C'est le +degré d'humilité qui est le premier & puis les autres vertus ensuyvant & +ce par la montés vous serés tresnobles & yrés tant hault que vous +vouldrés sans que nulle mauvaise fortune vous puist nuyre. Aprés ces +choses reste a parler des dames & damoiselles qui demeurent aux bonnes +villes & es cités fermees affin qu'en difference de toutes pensions dire +quelque chose qui a l'acroissement de leur bien & honneur puist estre. +Si est assavoir qu'il advient aulcunesfois & souvent que les gentilz +hommes marient de leurs filles a de riches hommes demourans es cités & +bonnes villes. dont les ungs sont chevaliers ou officiers du roy. les +autres bourgois ou grans marchans. Et celles ne sont pas tousjours le +pis mariees s'elles le veullent prendre en gré & se oppinion ne les +deçoit / mais il advient aucunesfois a d'aucunes par faulte de sens et +habondance d'orgueil que elles ne s'en tiennent par pour contentes / par +ce qu'elles reputent leurs maris villains envers elles qui est grant +folie si que ja est prouvé si devant / car nul n'est villain s'il ne +fait vilenie ne gentil s'il n'est vertueulx / & pource se elles sont +nobles & gentilz femmes le doivent monstrer par bonnes meurs & oeuvres +vertueuses. Car si que il est contenu ou livre de ecclesiaste Se tu es +grant & tu te humilies de tant croistra plus ta grandeur & ton honneur. +Car de tant seras tu mieulx prisé. A propos icelles gentilz femmes de +tant que plus se humilieront devant leurs marys en obeissance & +reverence & la foy que mariaige requiert de tant plus croistra leur +honneur. Car quoy qu'il appartiengne a toutes femmes la faire encores +icelles plus que les autres en seront prisees. Et se es compaignies des +autres femmes sont trouvees courtoises humbles & humaines & a leur +maisgnie non trop maistriseuses ne trop curieuses de grant service +entour elles & a toutes gens amiables & benignes de honorable port +maintien & habit sans oultrage elles seront de bon exemple aux autres +femmes & dira l'en d'elles ce qui est dit au proverbe commun Qui des +bons est souef flaire. + + + + +¶ Cy devise des manieres qui appartiennent a dames de religion. chap. +.xxxix. + + +Pource que nous avons parlé a la doctrine des dames & damoiselles / +auquel estat noble les dames de religion de qui qu'elles soyent nees +pour reverence de dieu a qui elles sont donnees & mariees pevent bien +aller ou renc voire devant toutes a droit juger quant a honneur / pour +reverence de leur espoux & d'ordre de religion qui est entre les estatz +selon dieu de moult grant hautesse. Et affin que nostre doctrine soit +generalle en tous les estatz des femmes parlerons a elles en ramentevant +la forme de leur vivre. Laquelle nous disons il est vray / doit estre +fondee sur sept principalles vertus desquelles vertus parlerons selon +les ditz de jhesucrist & le tesmoignage des saintz docteurs. Et est a +entendre que par la louenge des vertus sont les vices blasmes. Car se +bien faire est bien il s'ensuyt que mal faire soit mal. Et pource que +c'est plaisant chose d'oïr parler du bien et du mal. Nous plaist pour la +reverence du sainct ordre tenir ceste forme en cestuy procés. Si disons +ainsi a vous dames de religion combien que les leçons de vos status et +rigles de tenir et ensuyvir les institucions establies par voz premiers +fondateurs le vous notent & enseignent assez ne vous soit grief oÿr de +rechief recorder par nous vos aymes si vous plaist les principalles +vertus qui vous conviennent & sont necessaires / lesquelles sont sept +especialles. C'est assavoir la premiere obedience sur laquelle est +fondee toute ordre. La .ii. humilité. La .iii. sobresse. La quarte +pacience. La .v. sollicitude. La .vi. chasteté. La .vii. concorde & +benivolence. Et d'icelles nonobstant que nostre parolle s'adresse a +entre vous religieuses doit estre entendu que semblablement y pevent +tendre l'oreille toutes femmes & prendre ce qui peut toucher a leur +proffit. Et aussi se aucune gouste ou miette en peut cheoir sur les +hommes ne la vueillent pas despris escourre ne gecter la aval. Car bonne +doctrine se peut comparer au bon & loyal amy. Lequel quant il ne peut +ayder aumoins ne nuyst il point de ceste vertu d'obedience surquoy +religion est fondee ne povons dire plusgrant louenge que ce que la +saincte escripture mesmes en dit de nostreseigneur que il mesmes +l'approuvant en sa personne qu'il fut trouvé obedient jusques a la mort. +Si est a entendre obedience en trois choses principalles. C'est assavoir +obeir a dieu en tenant ses commandemens car devant elle ne doit aller +quelconque autre puis aux loys establies & aprés a son souverain. Si est +doncques ainsi que la religieuse doit souverainement garder les +commandemens de dieu. Aprés tenir la loy establye de son ordre qui est a +entendre les pointz & rigles. Et tiercement obeir a son abbeesse ou +prieure. Quant est du premier chascun scet assés quiconques trespasse +commandemens de dieu il peche mortellement. Mais pource que ordre de +religion est plus digne que autre estat & plus grant degré peche plus +mortellement religieux ou religieuse si chiet en pechié que autre ne +fait & y a plusieurs causes dont l'une est ja dicte. C'est assavoir +pource que ilz sont en plus saint estat tout ainsi que pis seroit le +chambellan du roy s'il commettoit quelque crime contre la magesté que ne +feroit celuy qui au roy n'auroit foy ne fiance ne aucun office. Aprés +qu'elles feroient contre leurs veulx qui tous touchent que dieu +serviront singulierement de toute leur force & qui peche ne le sert +pas / ains fait tout le contraire Si devés bien garder entre vous dames +que vous ne trepassés nulz des pointz de vostre ordre. Car durement +pecheriés & tel chose a vous seroit pechié qui aux seculiers ne le +seroit mye pource que ce seroit contre vos institucions a qui +desoberiés. Avecques ce les commandemens de vostre soubz prieure ne vous +doibvent estre griefz pensant la grant merite que en obeissant +humblement acquerés La deuxiesme vertu est humilité sans laquelle se +toutes autres aviés ne pourriés a dieu plaire. Et que ceste vertu soit +aggreable a dieu tesmoigne la saincte escripture que l'humilité de la +vierge marie plus agrea a nostre seigneur que mesmes sa virginité Et +comme elle luy fut agreable le tesmoigne elle mesmes en sa chançon de +magnificat ou elle dit il regarde l'umilité de son ancelle. Et certes +qui vouldroit bien espeluchier & cuillir les louenges de ceste vertu +d'umilité ce que la saincte escripture en dit seroit si comme une +droicte abisme. La tierce vertu est sobrieté en laquelle est contenue +abstine. Et a demonstrer qu'elle vous soit convenable le certifierons +par les parolles de saint augustin ou livre aux sainctes vierges ou il +dit que sobresse est la garde & tutelle de la pensee du sens & de tout +le corps. C'est la custode de chasteté / c'est la voisine de vergongne +la compaigne de paix & d'amistié & l'ensevelissement de tous vices. Item +oregenes de ce mesmes dit que tout ainsi que yvresse est la naissance de +tous vices / aussi sobrieté est la mere de toutes vertus. Pacience en la +quarte qui pourroit tous racompter les grans biens de ceste vertu. Mais +pour tout dire ainsi comme il appert par la vie de nostreseigneur qui en +voult estre le droit acteur si pevent appeller les paciens drois filz de +dieu. Et pource les appelle l'evangille beneurés. Car pour eulx +proprement est le royaulme des cieulx. La quinte vertu qui a religieuse +convient est solicitude ou diligence. Et pour mieulx declarer que elle +luy soit convenable sans que nous querons aultres preuves de ceste vertu +dit saint hierosme sur le psaultier qu'elle vint ce qu'il dit & +suppedite nature par vertueuse diligence affin que les haulx biens ne te +soyent empeschés c'est que tu faces tant que tu maistries mesmes le +sommeil corporel & tous tes sens lesquelles choses tu peulz faire par +diligence. Car mesmes nature peult estre maistrisee et domptee par celle +vertu / c'est a dire par grant cure de vouloir attaindre a gouverner +selon l'esperit son propre corps / lesquelles choses sont necessaires a +bonne religieuse. La sixiesme vertu est chasteté a laquelle se conforme +toute honnesteté tant d'abit & atour comme de parolles et de maintien. +Si vous deffend ceste vertu se a droit la voulés tenir tout vestement & +atour ou il ait tant soit petit de mondanité ne curiosité. ains soit +tres simple et honneste chascune selon son ordre et est contre aucunes +qui veullent estre jolies en leurs vestemens & atours estraintes +espinglees / laquelle chose est treslaide & lubre a dame de religion ne +plus deshonneste chose a veoir ne nulle autre que femme de religion en +habit desordonnee. Mais encores croist trop plus le mechief quant +aucunes veullent dancer baler ou jouer a jeux balufres & entre hommes +certes se me semble ennemys ainsi transfigurés ne riens n'est plus lait +ne plus abhominable que vos parolles se elles se desrivent de la rigle +de pureté & d'onnesteté & celles qui se tiennent en tel estat ne pensent +pas le contraire que l'ennemy d'enfer ne soit entre elles / Si sont ces +choses contre chasteté. Lesquelles pour dieu treschieres amyes ne +veullés avoir en vous. Car vous mesleries poison angoisseuse avec miel +pour vostre dampnement / mais vous delictes en celle vertu de chasteté +de laquelle dit sainct ambroise ou livre de virginité en la louant. +Chateté dit il fait d'homme aignel. Car qui la garde il est aignel / et +qui la pert il est dyable quil la garde il est citoyen & bourgois de +paradis de ceste dit saint bernard que tout ainsi que la baulme a +proprieté de garder char de pourriture chasteté garde l'ame sans +corruption et tient en netteté & conferme la renommee ou bonne odeur. Et +pource fut dit de la bonne dame judith louee de tout le peuple tu es la +gloire de jherusalem tu es la lyesse d'israel tu es l'honneur de nostre +peuple a qui dieu a donné force d'homme de laquelle tu as ouvré pource +que tu as aymé chasteté. La septiesme est concorde ou benivolence +laquelle est necessaire entre vous et que vous la doyés aymer et tenir +chiere en vos couvens comme le droit lien de paix entendés que saint +ambroise ou premier livre des offices dit. Benivolence fait il est ainsi +que la commune mere de tous / car elle couple & ajoint tellement gens +ensemble que ilz sont comme freres loyaulx aymans le bien l'ung de +l'autre & tristes du contraire. Et qui osteroit benivolence d'une +assemblee de gens autant vauldroit que on leur ostast le soleil. Et puis +dist il benivolence est ainsi comme une fontaine qui rassasie ceulx qui +ont soif. Benivolence est une lumiere qui luist a soy & a autruy. +benivolence engendre paix brise le glaive de courroux elle fait tout ung +de plusieurs & a tout dire elle est de si grant puissance qu'elle peut +par sus nature. Par ces choses povés entendre trescheres dames qu'en +vraye loyalle amour devés entendre & vivre ensemble comme seurs en union +de paix. Et a tant souffise la deuxiesme partie de ce livre. Cy fine la +seconde partie. + + + + +¶ Le premier chapitre parle comment tout ce qui est dit devant peut +toucher aussi bien les unes comme les autres des femmes et de la maniere +et gouvernement que femme d'estat doit tenir ou fait de son mesnage. +chap. .xl. + + +Au commencement de ceste .iii. partie suyvant la route des princesses +qui devant vont & puis les dames & damoiselles de court & dehors nous +convient si que nous promismes parler aux femmes d'estat des cités. +C'est assavoir a celles qui sont mariees aux clercz gens de conseil de +roys ou de princes ou gardans justice ou en divers offices & aussi a +celles qui sont mariees au bourgois des cités & bonnes villes qui en +aucuns pays sont appellees nobles quant ilz sont de lignages anciens. Et +aprés dirons aux autres estatz des femmes / affin que toutes se sentent +de nostre doctrine. Et si que ja avons touché plusieurs fois cy devant +c'est nostre entente que tout ce que recordé avons aux autres dames tant +es vertus comme au gouvernement de vivre en ce qui peult a chascune +femme appartenir de quelque estat qu'elle soit / soit aussi bien dit +pour les unes que pour les autres si peut chascune prendre telle piece +qu'elle voit qui luy appartient. et ne vueille mye faire comme aulcune +folz ou folles qui sont trop aises quant ilz sont au sermon & le +prescheur parle sur la charge d'aucun estat qui ne leur touche & trop +bien le notent & dient qu'il dit vray & que c'est bien dit. mais quant +vient a ce qui leur peut appartenir ilz baissent la teste & cloent les +oreilles / & leur semble qu'on leur fait grant tort de en parler & ne +prennent point garde a leurs faictz / mais ouy bien aux autres. Et +pource le saige prescheur doit trop bien adviser quelz estatz de gens a +a son sermon & s'il parle bien aux ungz doit si bien toucher les autres +que l'ung ne se puisse mocquer de l'autre ne murmurer. Si dirons +doncques ainsi de rechief nous troys vertus comme dessus disons a vous +femmes d'estat & bourgoises de cités & bonnes villes que l'oreille +vueillés tendre sur les enseignemens qui vous pevent appartenir +principallement sur .iiii. quoy qu'ilz soyent ailleurs touchés aprés ce +que nous supposons que ja vers dieu soyés bonnes & devotes / mais a ce +qui touche prudence mondaine l'un des quatre. Et le premier est a ce qui +appartient a l'amour & foy que devés avoir a vos maris / et comment vers +eulx vous vous devés porter. Le second point au fait du gouvernement de +vostre mesnaige. Et le tiers touche vos vestures & habillemens. Le quart +comment vous garderés de blasme et de cheoir en diffame Et quant au +premier qui est de l'amour & foy que debvés a vos parties / et comment +vers eulx vous appartient a gouverner soyent vos maris vielz ou jeunes +bons ou mauvais paisibles ou rioteux de petite loyaulté vers vous ou +preudhommes affin que ne redisions ce que devant est ja dit / mais vous +envoyrons cercher au tresiesme chapitre de la premiere partie de cestuy +livre ou la en est assés a plain desclairé. Mais avec ce affin que plus +vous embellisse a tenir vers eulx les manieres qui vous pevent touchier +qui la sont devisees vous reduirons a memoire trois biens qui de vous +gouverner bien et saigement vers eulx qui qu'ilz soyent et leur garder +la foy et loyaulté promise tenir en bonne paix et en toutes choses faire +vos devoirs vous peut venir. L'ung est grant merite a l'ame que acquerés +faisant vos devoirs L'autre est grant honneur au monde. Et le tiers est +que on a veu maintes fois et voit on souvent que quoy que plusieurs +riches hommes de plusieurs et divers estatz ayent esté / et soyent +merveilleux a leurs femmes en tous temps / que quant vient a la mort que +conscience les reprent et advisent le bien de leurs femmes qui si +bonnement les ont supportez et le tort qu'ilz ont eu vers elles que ilz +les laissent dames et maistresses de tout quant qu'ilz ont vaillant. Le +second point de nostre enseignement et doctrine que avons dit qu'il vous +convient qui touche au faict de mesnage / c'est que vous devés mettre +grant cure et diligence de distribuer saigement et mettre au prouffit +les biens et la chevance que vos maris par leur labour office ou rente +amainent ou pourchassent a l'ostel. Et est l'office de l'homme +d'acquerre & faire venir en la maison les provisions / et les femmes les +doivent ordonner et dispenser par bonne discrection & ordre convenable +sans trop grant escharceté. Et aussi bien se doit garder de folle +largesse Car c'est ce qui vuide et desemplit la bource et met la +personne a povreté Bien adviser en toutes choses que degast ne excés +n'en puisse estre faict ne s'en attendre mye du tout a la mesgnie. +Ainçois elle mesmes estre dessus & s'en prendre souvent garde & de ses +choses vouloir avoir le compte. Ceste saige dame ou mesnagiere se doit +congnoistre en toutes choses de mesmement en appareiller a menger affin +qu'elle le sache ordonner & commander a ses servans ou servantes parquoy +elle puist tousjours garder la paix de son mary s'il semons gens +d'honneur en son hostel / si doibt ellemesmes se besoing est aller en la +cuysine & ordonner comment ilz seront servis / doit bien garder que son +hostel & sa maison soit tenue nettement & toutes choses en leur place & +par ordre. ses enfans bien enseignés & endoctrinés ne quoy que qu'ilz +soyent petis que on ne les oye point mignoter ne aussi mener grant +noise. soyent nettement tenus & riglement gouvernez ne que drappeaulx a +nourrices ne riens qui leur appartienne ne traine point aval l'hostel / +doit estre songneuse que son mary soit nettement tenu en robes & aultres +choses. car le nect adornement du mary est l'honneur de la femme qui +soit bien servy & sa paix gardee / & quant il vient a l'hostel pour +prendre son repas que tout soit prest & ordonné tables & dressoir selon +l'estat / & s'elle veult user de prudence & avoir les loz du monde & de +son mary s'il est homme de bien luy soit a toutes heures faire bonne +chiere affin que s'il advient qu'il soit aulcunement troublé en couraige +sicomme en diverses choses que les hommes ont affaire livrent +aucunesfois mains desplaisirs qu'elle luy puisse par son gracieux +accueil faire aulcunement entreoublier. Car n'est point de doubte que +c'est grant recreation a homme de bien quant il vient en son hostel & +s'il a quelque ennuy en pensee & treuve sa femme qui saigement & +gratieusement l'acueille & c'est bien raison que ainsi soit faict. Car +celluy qui pourchasse le vivre & l'estat. & qui en a la peine & le +soussy ne peut au moins que d'estre bien acueilly en son hostel ne doit +point ceste femme tencier / rechigner ne rioter sa maisgnie a table. +mais s'il y a aulcune chose qu'ilz ayent faict mal a point les doit +reprendre en briefves parolles sans tençons. Car a refection laquelle +doit estre prinse joyeusement est trop dure chose a oÿr celle note: Et +se son mary est mauvais ou rioteux le doit appaiser a son povoir par +belles parolles ne luy enquerre point de ses besongnes ne autres choses +aucunement secrettes a tables ne devant mesgnie. mais a part et en sa +chambre. Ceste saige mesnagiere avec ce que dit est sera songneuse de +lever matin. Et quant elle aura ouÿ messe & dictes ses devotions & +retournee a son hostel commandera a ses gens de ce que besoing sera puis +se prendra a faire aucune bonne oeuvre ou a filler ou a couldre quelque +autre chose. Et quant ces chamberieres auront fait leur mesnaige vouldra +que semblablement facent / ne filles ne femmes ne ellemesmes ne vouldra +veoir ne souffrir nulles heures oyseuses / elle achetera du lin a bon +marché aux foires / fera filler en ville aux povres femmes mais se garde +bien que leur peine elle ne retiengne par quelque engignement ou par sa +maistrise. car elle se damneroit ne ja a son proffit n'iroit. Si fera +faire toilles grosses & deliees nappes & touailles & autres linges & de +ce sera tressoigneuse. car c'est le plaisir naturel aux femmes qui n'est +lait ne villain mais honneste & licite si fera tant que elle aura de +tres beau linge delié large a parer & bien ouvrer. Si le tiendra blanc & +souef flairant bien ployé en coffre & de ce sera tressoigneuse si en +seront servis les gens d'honneur que son mary amenera dont elle sera +prisee & louee. Ceste saige femme prendra bien garde que riens ne +pourrisse aval son hostel / & ne voise a gast dequoy povres se peussent +aucunement ayder / ne que relief n'y endurcisse robbes ne soyent mengees +de vers si les fera donnera aux povres. Mais s'elle ayme le bien de son +ame & la vertu de charité ne fera pas seullement de ce ses aulmosnes +mais du vin de sa propre boisson & de la viande de sa table aux povres +acouchees a malades ou a ses povres voisins souventesfoys & ce fera elle +de bon cueur s'elle est saige & a dequoy. Car c'est tout le tresor +qu'elle emportera ne ja plus povre n'en sera / mais toutesvoyes elle +doibt bien regarder a qui & que par discretion soit faict avecques ces +choses ceste femme sera saige gracieuse c'est adire de plaisant chere +honneste a couvert langaige accueildra & recevra les amys & acointes de +son mary / elle parlera beau a toutes gens. se fera aymer de ses voisins +leur fera compaignie & amytié se besoing en ont / ne fera refus de +prester petites chosettes ne a ses maisgnies ne sera male mauldisant ne +disant villennie ne tout le jour rioter pour ung beau neant: mais les +reprendra voirement quant ilz mesprendront / & menacera de les mettre +hors s'ilz ne s'amendent mais ce sera sans tonner ne mener grant harou +si que on ne l'oye de loing. Sicomme aulcunes folles font a qui il +semble que parestre bien malles & tencer fort a leurs maris & a leur +mesgnie de neant que on les tiendra a sages & bonnes mesnagieres & a +faire bien les embesongnees de pou de chose & trouver par tout a redire +& toute jour caqueter / mais ce mesnaige la nest point de nostre +doctrine. Car nous voulons que nos disciples soyent en tous leurs faitz +saiges / & nul sens ne pourroit estre sans attrempance laquelle ne +demande malice ne felonnie ne trop de langaige qui est chose qui moult +messiet a femme. + + + + +¶ Cy devise comment femmes de estat doivent estre ordonnees en leur +habit / et comment se garderont de ceulx qui tachent a les decevoir. +chap. .xli. + + +Le tiers point que voulons notifier a entre vous femmes d'estat de +bonnes villes & aux bourgoises / lequel touche vos vestures & +habillemens est qu'en iceulx ne vueillés point estre oultrageuses tant +es coustumes comme es façons. & y a .v. especialles raisons qui vous +doivent mouvoir a vous en garder. L'une que c'est pechié & chose qui +desplaist a dieu d'estre tant curieux ou curieuse de son corps La .ii. +que de faire oultrage on n'en est ja plus prisié / mais mains / ains que +ailleurs est ja dit. La .iii. que c'est gastement d'argent apovrissement +& vuidenge de bource. La quatriesme que on donne mauvais exemple a +autruy / c'est assavoir cause de ainsi faire ou plus. Car il semblera a +une dame qui verra a une damoiselle prendre si grant estat ou a une +bourgoise que de tant qu'elle est plus grande devera encores plus +croistre son estat / & c'est ce qui fait tous les jours multiplier & +croistre les estatz & les boubans par ce que chascun tend tousjours a +surmonter l'autre / dont maintes gens sont grevés & apovris en france & +autre part. La cinquiesme que on donne par desordonné & oultrageux habit +occasion a aultruy de pechier ou en murmuration ou en couvoitise +desordonnee / qui est chose qui trop desplaist a dieu. Et pource chieres +aymees veu que ce ne vous peut riens valoir & beaucoup nuire ne vous +vueillés en telles faulcetés trop delicter / non pourtant c'est bien +droit que chascune porte tel habit & estat que appartient a son mary & a +elle / mais s'elle est bourgoise qu'elle se porte telle comme une +damoiselle et la damoiselle comme une dame / et ainsi de degré en degré +monstant sans faire c'est chose hors ordre de bonne police en laquelle +s'elle est bien ordonné en quelque pays que ce soit toutes choses +doivent estre limitees. Or vient a parler du quatriesme point qui est +comme vous vous garderés de blasme & de cheoir en diffame. Auquel point +se peult encores touchier le faict de voz habillemens tant en +l'oultraige du trop grant coust comme en la maniere des façons en ceste +maniere il est assavoir que posons que une femme soit de tresbonne +voulenté & sans mauvais fait ne pensee de son corps si ne le croyra pas +le monde puis que desordonnee en habit on la verra & seront fais sur +elle mains mauvais jugemens quelque bonne qu'elle soit Si appartient +doncques a toute femme qui veult garder la bonne renommee qu'elle soit +honneste & sans desguisure en son habit & habillement non trop +estraincte ne trop grans colletz ne autres façons malhonnestes ne grant +trouveresse de choses nouvelles par especial constances & non honnestes +Et avec ce la maniere & contenance y fait moult. Car si que ja est +touchié cy devant il n'est riens plus desseant a femmes que laide +maniere & mal rassise / aussi ne chose plus plaisant que belle +contenance & coy maintien quoy qu'elle soit jeune doibt estre en ses +jeux & ris attrempee & sans desordonnance a les sçavoir prendre par +appoint si qu'ilz soyent bien seans & le parler sans mignotise mais soit +propre & doulx ordonné & attrait en regard simple tardif & non vague & +joyeuse par apoint. Mais ensuyvant la matiere de dessus est assavoir que +avec le mauvais langaige & blasme qui peult sourdre a femme par habit +desordonné & par maniere mal honneste y a ung autre plus perilleux +inconvenient c'est l'amusement des folz hommes qui pevent penser qu'elle +le face pour estre couvoitee & desiree par folle amour. Et elle par +adventure n'y pensera / ains le fera seullement pour la plaisance de +soymesmes & par sa propre condition qui luy enclinera. Si y a des hommes +de mains estatz qui tacheront par grant diligence a les attraire en les +poursuyvant par divers semblans & moult s'en peneront. Mais que doit +faire la saige femme qui cheoir ne veult en blasme & qui bien est +advisee que de tel amour ne peut venir que tout mal prejudice & +deshonneur parquoy nulle voulente n'a d'entendre a telz musars & ne +veult mye faire comme aucunes musardes a qui trop bien plaist que on les +poursuyve par grans semblans & leur semble belle chose de dire si suis +aymee de plusieurs c'est signe que je suis belle & qu'il y a en moy +assez de bien. Je n'aymeray nul pourtant / mais a tous feray bonne +chere / & autant y aura l'ung que l'autre et tous les tiendray en +parolles. ceste voye n'est mye de garder l'honneur ains est impossible +que longuement soit maintenue par femme qui qu'elle soit que n'en chee +en blasme. Et pource la sage dessusdicte si tost qu'elle aperçoit par +aucun signe ou semblance que quelque homme a devers elle pensee elle luy +doit donner toutes occasions de s'en retraire en manieres parolles et +semblans & tant faire qu'il apperçoive qu'elle n'y a courage ne n'y +veult avoir. Et s'il advient qu'il luy die elle luy doit respondre & +dire sur ceste forme et maniere. Sire se vous avés a moy pensee vueillés +vous en retraire / car je vous prometz & jure ma foy que en tel amour +n'ay mon intencion ne n'auray jour de ma vie de ce puys je bien jurer / +car de ce suis je bien affermee en tel voulenté qu'il n'est homme ne +chose nulle qui oster m'en peust & toute ma vie demoureray en ce point +de ce soyés vous certain si perdriez vostre peine tant plus vous y +museriés / & vous prie tant comme je puis que ne me faciés plus telz +semblans ne disiés ces parolles que en bonne foy je y prendroye grant +desplaisir & me garderoye a mon povoir d'aller ou vous seriés. Si le +vous dy une fois pour toutes et croyés fermement que jamais en autre +propos ne me trouverez & a dieu vous dy. Ainsi en brief & sans +longuement escouter doit respondre la bonne & saige jeune femme qui ayme +son honneur a tout homme qu'il la prie & avec ce que aussi soyent les +semblans pareilz aux parolles. C'est assavoir que de regard ne de +maintien ne face aucun semblant parquoy y puisse nullement penser que +jamais y puist advenir. Et s'il y envoye dons quelz qu'ils soyent que +elle garde bien que nulz n'en prengne Car qui don prent se vent Et s'il +advient que aucune personne luy en face quelque messaige que elle die +expressement & a rechinié visaige que jamais plus ne luy en parle. Et se +chamberiere ou varlet qu'elle ait s'en hardist a luy dire qu'elle ne le +tiengne point en son hostel. Car tel maisgnie n'est pas seure si treuve +voye par bonne maniere de le mettre hors pour quelque aultre achoison +sans noise & sans tençon / mais garde bien comment qu'il soit que a son +mary ne le dye. Car quelque bonne voulenté qu'elle ait le pourroit +mettre en tel frenaisie que ne l'en osteroit pas quant elle vouldroit & +est trop grant peril et aussi n'en est nul besoing s'en garde sagement +et s'en taise Car n'en sera ja homme si en grant que s'elle veult au +long aller par tenir saiges manieres qu'il ne s'en retraye ne aussi dire +ne le doit a voisin ne a voisine ne autre / car parolles sont raportees +par quoy il advient aucunesfois que hommes contreuvent mauvaisties sur +les femmes par despit de ce qu'ilz sont refusés & que ilz scevent +qu'elles en parlent ou ont parlé. Si ne griefve riens taire la chose +dequoy on ne peut de riens mieulx valoir la dire. Et n'est point belle +vantance a femme. Avec ce femmes qui se veulent garder de blasme se +doibvent garder d'aler en compaignies qui ne soyent bonnes & honnestes +ne en assemblees faictes en jardins ou en autres lieux par prelatz ou +par seigneurs ou autres faictes soubz quelque umbre ou couverture de +festoier gens & que ce soit pour autre machination de quelque broullerie +ou par elles ou par autres. Et posons que une femme saiche bien que pour +elle ne soit faicte telle assemblee / si se doit elle bien garder +qu'elle ne face umbre a autre. Car cause seroit du mal & du peché si n'y +doit aller se elle le scet ou aucun souppeçon y a / & ains qu'elle voise +nulle part si elle est saige doit bien adviser ou avecques comment et +que doit estre ou elle va ne de trouver ses pelerinages hors la ville a +faire pour aller quelque part jouer / ou mener la galle en quelque +compaignie joyeuse n'est fors peché & mal a qui le fait. Car c'est faire +de dieu umbre & chape a pluye ne sont point bons ne aussi tant aller +trotant par ville a jeunes femmes au lundy a saincte avoye / au jeudy je +ne sçay ou. au vendredy a saincte katherine & ainsi es autres jours si +aucunes le font n'en est ja grant besoing non pas que nous vueillons +empescher le bien a faire. Mais sans faille veu le peril de jeunesse la +legiereté et la grant couvoitise que hommes ont communement a attraire +femmes et les parolles qui tost en sont levees & a pou d'achoison est le +plus seur mesmes pour le prouffit des ames & l'honneur du corps estre +coustumieres de tant troter ça & la. Car dieu est par tout qui exaulce +les oraisons des devotz deprians ou qu'ilz soyent & qui veult que toutes +choses soyent faictes par discretion & non mye du tout a voulenté. Aussi +de baigneries d'estuves et de commerages trop hanter a femmes & telz +compaignies sans necessité ou bonne cause ne sont que despens superflus +sans quelque bien que en peust venir. Et pource de toutes telles choses +& d'autres semblables: femme si elle est saige qui aime honneur et +eschever veult blasme se doit garder. + + + + +¶ Cy devise des femmes des marchans. Chapitre. xlii. + + +Desormais or viendrons a parler des marchans C'est assavoir de femmes +aux hommes qui se meslent de marchandises dont a paris & ailleurs a de +moult riches et desquelz les femmes portent grant & cousteux estat & +plus hault en aucunes autres contrees & villes que a paris sicomme a +venise a jennes a florence a lucques avignon & autre part Mais iceulx +lieux nonobstant que nulle part ne soit oultrage mieulx soit a excuser +ce que elles ne sont que en ces parties de france ne seroit pource qu'il +n'y a pas tant de differences des haulx estatz comme a paris & ceste +part / c'est assavoir roynes et duchesses contesses & autres dames & +damoiselles parquoy les estatz sont plus differenciés Et pource en +france qui est le plus noble royaulme du monde et ou toutes choses +doivent estre les plus ordonnees selon qui est contenu des anciens +usaiges de france n'appartient point quoy qu'elles facent ailleurs si +que ja est plusieursfois touché devant que la femme d'ung laboureur de +plat païs porte tel estat que la femme d'un homme d'honneste mestier de +paris ne celle d'ung homme commun de mestier comme une bourgoise / ne +une bourgoise comme une damoiselle ne la damoiselle comme la dame ne la +dame comme une contesse ou duchesse / ne la contesse comme la royne / +ains se doit chascune tenir en son propre estat & ainsi qu'il y a +difference & maniere de vivre des gens doit avoir es estas / mais ces +rigles ne sont mye bien gardees aujourd'uy ne maintes autres bonnes qui +y souloyent estre. Et pource y pert a l'effect qui ensuyt. Car sans +faille oncques les orgueilz ne les estatz n'y furent en toutes manieres +de gens depuis les grans jusques aux moindres si oultraigeulx que ores +sont & ce peut on veoir par les croniques & anciennes histoires. Et +pource que nous avons dit qu'en ytalie encore les femmes portent plus +grant estat quoy qu'il soit vray ne sont ilz point de si grans frais qui +si endroit sont a tout regarder veu les compaignies & boubans en maintes +manieres & choses que elles font esquelles aussi bien que es robes / +chascune s'efforce de surmonter l'une l'autre. Car puis que nous sommes +a parler des marchandes ne fut ce pas voirement grant oultraige a celle +femme de marchant de vivre voire comme marchant n'est mye comme ceulx de +venise ou de jennes qui vont oultre mer & par tout païs ont leurs +facteurs achetent en gros & font grant faitz. Et puis semblablement +envoyent leurs marchandises en toutes terres a grans fardeaux / et ainsi +gaignent grans richesses & telz sont appellés nobles marchans mais +celles dont nous disons achatte en gros & vent a detail pour quatre +soubz de denrees se besoing est ou pour plus ou pour moins quoy qu'elle +soit riche et portant grant estat & assés de telles y a que elle fist a +une gesine d'ung enfant que elle eut n'a pas longtemps Car ains que on +entrast en sa chambre on passoit par deux aultres chambres moult belles +ou il avoit en chascune ung grant lit de parement bien & richement +encourtiné. Et en la deuxiesme ung grant dressoir couvert comme ung +autel tout chargié de vaisselle d'argent blanche. Et puis de celle on +entroit en la chambre de la gisant laquelle estoit grande et belle toute +encourtinee de tapisserie faicte a la devise d'elle / ouvree +tresrichement de fin or de chippre le lit grant & bel encourtiné tout +d'ung parement / et les tappis d'entour le lit mis par terre sur quoy on +marchoit tous parelz a or ouvrés les grans draps de parement qui +passoient plus d'ung espan par soubz la couverture de si fine toille de +rains que ilz estoient prisez a trois cens frans & tout par dessus ledit +couvertouer a or tissu avoit ung autre grant drap de lin aussi delyé que +soye tout d'une piece et sans cousture / qui est une chose nouvellement +trouvee a faire et de moult grant coust que on prisoit deux cens frans +et plus qui estoit si grant et si large que il crouvroit de tous lez le +grant lit de parement / et passoit le bort dudit couvertouer qui +traisnoit de tous les costés. Et en celle chambre avoit ung grant +dressouer tout paré couvert de vaisselle doree. En ce lit estoit la +gisant vestue de drap de soye taint en cramoisi appuyee de grans +oreillees de pareille soye a gros boutons de perles / atournee comme une +damoiselle et dieu scet les autres superflus despens de festes / +baigneries de diverses assemblees / selon les usaiges & coustumes de +paris a acouchees / les une plus que les autres qui la furent faictes en +celle gesine / et pource que cest oultraige passe les autres quoy que on +en face plusieurs grans est digne d'estre mis en livre. Si fut ceste +chose raportee en la chambre de la royne dont aulcuns dirent que les +gens de paris avoient trop de sang dont l'abondance aucunesfois +engendroit plusieurs maladies. C'estoit a dire que la grant abondance +des richesses les pourroit bien faire desvoyer. Et pource seroit leur +mieulx que le roy les chargast d'aulcun aide emprunt ou taille parquoy +leurs femmes ne se allassent pas comparer a la roine de france gueres +plus n'en feroit. Si sont telz choses desordonnees & viennent de +presumption & non de sens / car ceulx & celles qui les font en +acquierent non mye pris / mais despris / car quoy qui prennent les +estatz des haultes dames ou des princesses si ne le sont elles pas ne on +ne les y appelle pas. ains ne perdent point le non de marchandes ou +femmes de marchans voire telz que on les appelleroit en lombardie non +mye marchans / mais revendeurs / puis qu'ilz vendent a detail. Si est +trop grant folie de revestir d'aultruy habit quant chascun scet bien a +qui il est c'est a entendre de prendre estat qui appartient a aultre non +mye a soy / mais se ceulx et celles qui telz oultrages font soit en +habit ou estat laissoient leur marchandise & prensissent du tout les +grans chevaulx & les estatz des seigneurs leur estre s'ensuyvroit mais +c'est trop sotte chose de n'avoir pas honte de vendre ses denrees & +faire sa marchandise & avoir honte de porter l'abit. Voire qui est bel +grant & honneste qui a droit si maintient & est l'estat de marchant bel +& honnorable en france & en tous païs. Si se pevent telz gens appeller +gens desguisés & ne disons mye pour les amenuisés d'honneur / car ainsi +que dit est estat de marchant est bel & bon qui a droit le maintient +ains le disons en bonne entente affin de donner conseil & advis aux +femmes a qui nous parlons d'elles garder de telz superfluités qui bonnes +ne sont a corps ne ame & pevent estre cause que leurs maris soient +chargés d'aucun nouvel subside. Si est leur meilleur & leur plus grant +sens que leurs habitz propres chascune selon soy qui sont beaulx riches +& honnestes portent sans prendre autres posons que riches soient. Ha +dieu que pevent telz gens faire de bien certes se ilz theraurisoient au +ciel selon l'admonnestement de l'euvangille ilz seroient bien +conseillés / car ceste vie est tresbriefve & celle est a tousjours si +que ja est dit devant si seroit pour eulx bonne espargne pour le temps +advenir que de leurs tresgrans richesses departissent aux povres par +vraye charité & si font les plusieurs n'est pas doubte il est bien +besoing car par celle bonne noble vertu de charité que a tant aggreable +dieu / pevent achater le champ dont l'evangille parle en parolle ou est +le grant tresor mucié c'est la joye de paradis: Et ung noble mot +d'icelle saincte vertu dit leon pape au sermon de l'apparicion ou il dit +tant tresgrande est la vertu de charitable misericorde que sans elle les +autres vertus ne pevent proffiter / car combien que aucune creature soit +abstinent se garde de peché soit devot & ayt toutes autres vertus sans +icelle qui faict les autres valoir tout est neant / car au derrain jour +du jugement elle sera portant la baniere devant toutes vertus pour ceulx +qui en ce monde l'auront exercee & aymee qui les conduyra en paradis & +confondra ceulx nostre seigneur en qui elle n'aura esté trouvee donnant +sa diffinitive semence ce nous tesmoigne le texte de l'evangille. Si +vous povez par celle voye saulver entre vous riches femmes voire en vous +gardant de fraudes & de baratz en voz marchandises contre voz +prouchains. + + + + +¶ Cy devise des femmes veufves vieilles & jeunes. Chap. .xliii. + + +Pour entendre nostre oeuvre plus acomplie au proffit de tous les estatz +des femmes parlerons aux vefves des communs estatz quoy que dessus ayons +dit en l'estat des princesses dirons en telle maniere. Cheres amys nous +mues par pitié de vous cheues en l'estat de vefveté par mort qui +despoullés vous a de voz maris qui qu'ilz soient ou fussent auquel +piteux estat sont livrees communement maintes angoisses & assez +d'enuieux affaires: mais c'est en diverses manieres. Car a celles qui +sont riches d'une guise & a celles qui mye ne le sont en une autre. Si +est livré meschief aux riches par ce que on bee communement a leur oster +& aux povres ou a celles qui ne sont mye riches par ce que en leurs +affaire ne treuvent pitié sicomme en nulluy. Si y a avec la douleur que +avez d'avoir perdu voz parties qui assez deust souffrir trois +principaulx maulx qui moult generaulment soient povres ou riches vous +convient sus. L'ung qui est ja touchié est que vous trouvés communement +durté pou de pris & de pitié en toute personne & telz vous souloyent +honnorer ou temps de voz maris qui officiers ou de grant estat estoyent +qui ores en font pou de compte & pou les trouvés amys. Le deuxiesme mal +dequoy estes assaillies est de divers plais & demandes de plusieurs gens +en faitz de debtes ou de chalenges de terres ou de rentes. Et le tiers +est le maulvais langaige des gens que de commun cours est enclin a vous +courroseure si que a peines sçaurés si bien faire que on n'y trouve a +redire. Et pource que vous avez besoing d'estre armees de bon sens +contre ces pestilences & de toutes autres qui advenir vous pevent nous +plaist vous admonnester de ce qui vous peut estre vaillable combien que +peult estre que en avons ailleurs parlé mais pource qu'il eschiet a +propos de rechief le ramentrons. Quant a la durté que vous trouvés en +toute gent communement qui est le premier des trois dessusditz maulx y a +aussi trois remedes: L'ung que tout premierement vous tourniés vers dieu +qui tant veult souffrir pour creature humaine. & se bien y pensez ce +vous apprendra a estre patientes qui est chose qui bien vous a besoing / +& vous conduyre en point se bien y mettés le cueur que pou tiendrés de +compte du pris & de l'honneur du monde. Car ores a primes pourrés +apprendre comment les choses du monde sont tournables. Le deuxiesme +remede est que il convient que vous disposez vostre cueur a estre +doulces & benignes en parolles & en reverence a toute gent si que par +celle voix vous matiez & flechissiés les couraiges des felons et par +doulces prieres & humbles requestes. Item le troiziesme remede est que +non obstant les dessusdictes choses & que en parolles habitz & +contenance soyent doulces humbles que vous advisiés par bonne prudence & +saige gouvernement comment vous vous deffendrés & garderés de ceulx qui +trop vous vouldront fouller. C'est assavoir que vous escheviez leurs +compaignies n'avoir que faire avecques eulx se vous povez vous tenir +closement en voz hostelz ne prendre debat a voisin ne a ung ne a autre +ne mesmes a varlet ne chamberiere / tousjours parler bel et garder +vostre droit / & par ainsi faire & par pou vous mesler avecques diverses +gens se besoing ne vous en est / escheverés que vous ne soyez foullees +ne suppeditees par autruy. Au fait des plais ceulx qui vous assauldront +qui est le deuxiesme mal debvés sçavoir que eschever debvez plait et +procés le plus que vous povez. car c'est chose qui trop peut grever +femme vefve pour plusieurs raisons. L'une qu'elle ne se congnoit & est +simple en telz choses. L'autre qu'il convient qu'elle se mette en +dangier d'aultruy pour faire solliciter ses besongnes & gens sont +communement mal dilligens des besongnes aux femmes & voulentiers les +trompent & mettent en despens huyt solz pour six. Et l'autre qu'elle n'y +peut a toutes heures aller comme feroit ung homme. Et pource est le +meilleur conseil qu'elle laisse avant aller aucune partie de son droit +mais que ce ne soit a trop grant oultraige que elle si fiche & se doit +metre en tous ses devoirs offrir raisonnables offres par bon conseil de +ce qu'on luy demande ou s'il fault qu'elle soit demanderesse qu'elle +pourchasse avant le sien courtoisement & regarder se par aultre voye ou +moyen le pourra traire. Se on l'assault par debtes regarder quelle +action & quelle cause les demandeurs ont. Et posons toutesfois qu'il n'y +ayt lettre ou tesmoingtz se sa conscience sent que quelque chose soit +deue garde soy bien qu'elle ne retienne le droit d'autruy car elle +chargeroit l'ame de son mary & la sienne & dieu luy sçauroit bien +envoyer tant de pertes au feur l'emplaige d'autre costé que la perte +doubleroit. Mais se saigement se scet garder des cauteleux qui demandent +sans cause elle fait ce qu'elle doit Mais se a toutes fins convient +qu'elle entre en procés doit sçavoir que troys choses principalles sont +necessaires a toute personne qui plaide. L'une est ouvrer par conseil +des saiges coustumiers & clercz bien aprins es sciences de droit & de +loys / l'autre est grant soing & grant dilligence de soliciter la +cause / & l'autre est avoir argent assez pour ce faire. car sans doubte +se l'une de ces trois choses faillent quelque bonne cause que la +personne ayt en peril sera de la perdre. Si est mestier a la femme vefve +en ce party qu'elle se tire vers les anciens coustumiers les plus +usaigiers de diverses causes & non mye devers les plus jeunes leur +monstrer sa raison ses lettres & tiltres entendre bien ce qu'ilz diront +ne leur cele riens de ce qui peut appartenir a la cause / soit pour elle +ou contre elle. Car conseiller ne la pevent fors par ce qu'elle leur dit +& se leur conseil plaide ou accorde aux parties par leur advis / mais se +en procés entreface diligence & paye bien / si en sera meilleure sa +cause. Si luy conviendra bien pour ces choses faire et pour resister a +tous les aultres ennemys se a chief en veult venir qu'elle prengne cueur +de homme / c'est assavoir constant fort & saige pour adviser & pour +poursuyvre ce qui luy est bon a faire non mye comme simple femme +s'acrouppir en plours & en larmes sans autre deffence. comme ung povre +chien qui s'aculle en ung coingnet & tous les autres luy courent sus. +Car par ainsi faire entre vous femmes trouveriés assez de gens sans +pitié qui le pain vous osteroyent de la main et vous reputeroit on +ygnarans & simples / ne ja pource plus de pitié ne trouveriés en ame / +si ne devés pourtant ouvrer de vostre teste ne en vostre sens vous fiez. +Mais tout par bon conseil par especial es grans choses que vous ne +sçavez. Et ainsi par telle voye vous devez gouverner entre vous vefves +en voz affaires c'est a entendre celles qui sont ja d'aage & qui plus +nourir ne se veullent. car quant des jeunes il appartient qu'elles +soyent gouvernees par leurs parens & amys tant que remariees soyent se +tiennent doulcement & simplement avec eulx & en tel guyse que maulvaise +renommee n'en puisse saillir car ce seroit l'achoison de faire perdre +leur bien & avancement. Le tiers remede contre les trois maulx +dessusditz aux femmes vefves qui sont au dangier du mauvais langaige des +gens est qu'elles se doivent garder en toutes manieres de non donner +occasion de mal parler sus elles en contenances maintiens & habitz qui +doibvent estre simples & honnestes coyes doubteuses du fait de leur +corps qu'on ne puisse en mal murmurer. ne soyent trop acointables ne +privees a hommes que on voye frequenter souvent en leur maison s'ilz ne +sont leurs parens. & encores que ce soit fait discretement ne beau pere +prestres ne freres pou ou neant quelque devote qu'elle soit: Pource que +le monde est tant enclin a dire mal & se garder de tenir mesgnie ou l'en +puist avoir aucune suspecion ne moult grant priveté ne familiarité +quelque bons qu'elle les saiche / ne quoy que a nul mal n'y pensast ne +leur face ne au fait de sa despence affin qu'on n'en puist parler & +aussi pour mieulx garder le sien ne tiengne trop grant estat ne en gens +ne en robes ne en viandes car c'est droit estat de femme vefve estre +sobre & sans superfluités de quelque chose. Et pource que en l'estat de +veufveté a tant de durté pour les femmes sicomme nous disons & il est +vray pourroit sembler a aulcunes gens que doncques seroit leur meilleur +que toutes se remariassent. Si pourroit a ceste question estre respondu +que s'il estoit ainsi que en la vie de mariage eust tout repos & paix +vrayement seroit sens a femme de s'i rebouter mais parce qu'on voit tout +le contraire le doit moult eslongner toute femme quoy que aux jeunes +soit chose comme de necessité ou tresconvenable. Mais a celles qui ja +ont passé jeune aage. Et qui assez ont du leur ne povreté ne les y +contraint c'est toute follie quoy que aucunes qui le veullent faire +dient ce n'est riens d'une femme seulle & si pou se fient en leur sens +qu'elles se excusent que gouverner ne sçauroient. mais le comble des +follies & la grant mocquerie est quant une vieille prent ung jeune +homme. dont petit voit on longuement bonne chanson chanter. mais tant y +a que de leur malle meschance on ne les plaint point a bon droit. + + + + +¶ Cy parle a l'enseignement des jeunes filles & vieilles estans en +l'estat de virginité. Chap. .xliiii. + + +Ce n'est mye droit que au procés de noz lecons soyent oubliees les +femmes ou filles qui sont en l'estat de virginité dont on peut parler +d'elles en deux differences d'estas. c'est assavoir de celles qui ont +propos de garder leur virginité tout le temps de leur vie pour l'amour +de nostreseigneur & de celles qui attendent le temps de mariage par +l'ordonnance de voulenté de leurs parens. Et ainsi comme il y a +difference en leur propos doit semblablement avoir en leur habitz +conversation & maniere de vivre mesmement au monde. Car a celles qui du +tout se sont disposees de jamais ne l'enfraindre appartient vie +tresdevote & sollitaire & quoy qu'elle soit a toutes bien seant / +neantmoins a cestes affiert plus que a autres. Et si leur est necessaire +faire aulcun ouvraige pour avoir leur vie ou qu'elles servent en aucun +lieu elles doivent regarder que toute leur occupation soit aprés ce que +leur labour necessaire ont faict au service de dieu en devotes oraisons +et aussi en jeunes & abstinences faictes par discretion non mye aprés +qu'elles ne le puissent porter ne continuer ne que leur serueil en +puisse estre trouble Car riens de trop grant aspreté ne doibt estre +prins sans bon conseil. Si se doibvent garder de tous pechez +singulierement en fait & en pensee affin que le bien qu'elles font de +une part ne perdent pas de l'autre car petit vauldroit estre vierge ou +chaste faire abstinences & devotions & que avec ce on fust ung tresgrant +pecheur ou pecheresse / si doibt toute personne qui se met a bien faire +garder qu'elle offre a dieu offrande nette / car qui presenteroit au roy +une tresbelle & bonne viande toute entremeslee de ordure & punaisie on +ne luy feroit nul plaisir. & si la reffuseroit & a bon droit. Si +doibvent estre leurs parolles bonnes simples devotes & sans trop de +languaige. leur habit honneste & sans nulle cointerie maintien simple & +courtois & treshumble chere les yeulx bessez & la parolle basse / si +doit estre leur joye ouÿr la parolle de dieu & frequenter l'eglise & +celles qui ceste vie ont esleue sont de bonne heure nees. car elles ont +prinse la meilleur partie Les autres pucelles qui attendent l'estat de +mariage autressi doibvent estre en contenances maintiens & belles +parolles attrempees & honnestes & par especial en l'eglise coyes +regardans sur leurs livres ou leurs yeulx abaissiés en rues & par voye +simples & rassises / & a l'hostel non oyseuses / mais soient tousjours +occupees en quelque oeuvre de leur mesnaige leurs habis & vestures bien +faictz jointz & pollis mais que deshonnesteté n'y ayt & nettement tenus +leurs cheveulx bien ordonnés & non mye trainans par les joues ne +sailles / le parler amyable & courtois a toutes gens humble maniere non +trop emparlees. & se a festes sont a dances ou a assemblees la / doivent +bien estre sur leur garde que bien soyent de belle maniere & de beau +maintien / pource que plus de gens ont les yeulx sur elles. et dancent +simplement / chantent bassement ne soit leur regard vague ne traceant ça +ne la qui trop ne s'enpressent entre hommes / mais tousjours se tirent +vers leurs meres ou les autres femmes Cestes pucelles se doivent garder +de prendre debat ne tençon a quelque personne ne a varlet ne a +chamberiere. C'est trop layde chose a pucelle estre tenceresse & +renponneuse & en pourroit perdre son bien par les maulvais & mensongeux +rapors que mesgnies font souventesfois a pou d'achoison. Pucelle ne soit +nullement saillant effrayee ne ribaulde par especial a hommes qui qu'ilz +soyent ne a clercz de l'ostel ne varletz ne autres mesgnies & si ne +seuffre en nulle guise homme la touche ne se joue a elle des mains ne de +trop rigollages. Car ce seroit trop grant empirement de l'honnesteté que +avoir doit & de son bon loz. Si affiert aussi a pucelle estre devote par +especial vers nostre dame vers saincte Katherine & toutes vierges / & +s'elle scet lire en lise voulentiers les vies / jeune aucuns jours & +soit sobre sur toutes riens en boire & en menger & contente d'assez pou +de viande & de foibles vins car gloutonnie a pucelle sur vin & sur +viande sur toutes choses est layde tache. Pource doit bien garder qu'on +ne la voye nulle fois changee par vin prendre trop largement / car se +telle tache avoit on n'y esperoit quelconque autre bien si doit de +droicte coustume toute pucelle mettre largement de l'eaue en son vin / & +acoustumer a petit boire aussi avecques les bonnes taches & manieres qui +luy affierent appartient estre a toute pucelle humble et obeissant a +pere & a mere & les servir diligemment de tout son povoir. s'attendre de +son mariage du tout a eulx & non mye que de elle mesmes le face & sans +leur consentement / ne quelconques parolles n'en doibt tenir ne escouter +personne. Et sont pucelles par ceste maniere aprinses & endoctrinees +sont a desirer aux hommes qui marier se veullent. + + + + +¶ Cy devise comment anciennes femmes se doivent maintenir vers les +jeunes et des meurs que avoir doibvent. Chap. .xlv. + + +Pource que assez communement a debat & discord tant en oppinions comme +en parolles entre vieilles gens & les jeunes si que a peine se pevent +entresouffrir comme s'ilz fussent de deux especes laquelle chose fait +l'aage qui tout ainsi qu'il est differencié met difference en leurs +meurs & condicions nous semble bon pour mettre paix de celle guerre +entre les femmes de divers aages qui nostre doctrine pourront ouÿr que +nous ramentevions aucunes choses qui bonnes y pevent estre. Mais dirons +premierement aux anciennes les meurs qui leur advisent. Il appartient a +toute femme d'aage qu'elle soit sage en fait en habit contenance & +parolle. en fait doibt estre saige / par ce que advis doibt avoir & +memoire des choses que veues a advenir en son temps. Et pource avant +aucune chose qui veult faire ou entreprendre doit ouvrer par l'exemple +d'icelles. car s'elle a veu mal ou bien advenir a elle / ou a autre par +tenir aulcunes manieres penser peult que ainsy luy adviendra par +semblablement faire. Et pource dit on que vieilles gens sont communement +plus saiges que les jeunes. Et est vray pour deux raisons. L'une pource +que leur entendement est plus parfait & a plus grant consideration. Et +l'autre qu'ilz ont plus grant experience des choses passees: pource +qu'ilz ont plus veu. Si leur appartient doncques estre plus saiges / & +s'ilz ne le sont plus sont a reprendre. Et sans faille quant vieilles +gens sont sans sens ou nices ou qu'ilz facent les follies que jeunesse +admonneste aux jeunes & dont mesmes on les reprent il n'est si grant +mocquerie. Et pource l'ancienne femme doibt bien estre pourveue qu'elle +ne face chose dont on y puist noter follie ne luy appartient dancer +baller ne rire follement mais s'elle est joyeuse de sa condicion doit +toutesfoys regarder qu'elle prengne ses joyeusetés par apoint non mye de +la maniere des jeunes gens: mais plus rassisement die ses parolles a +trait & gracieusement face ses esbatemens / & sans nul effroy / car quoy +que nous disons que saige doibt estre & rassise n'entendons par pourtant +que rechignee soit malle ramponneuse ne maulgratieuse pour donner a +croire que c'est tout sens. Car ainçois se doit garder de telles +passions si viennent communement a vieilles gens. C'est assavoir d'estre +ireulx maugracieux & rechinés pource la saige ancienne quant elle +sentira que son couraige sera enclin a tencer ou se courroucer elle la +moderera par telle sage distrecion disant a soy mesmes dieu & que as tu +que demandes tu est ce fait de saige femme d'ainsi se demener ou +troubler se ces choses te semblent maufaictes / il n'est mye en toy de +tout amender soies plus en paix ne parle pas si maugracieusement se tu +te voies comment ta chere est maugracieuse quant tu es en tel despit +grant orreur en auroies soies plus conversable & plus debonnaire a tes +gens et ceulx que tu dois chastier reprens les plus courtoisement et te +garde de tel ire / car c'est chose qui desplaist a dieu & en vault pis +ton corps & moins en es aymee. Il appartient a avoir pacience. Telles +choses & semblables doit dire a soy mesmes la saige femme ancienne quant +les mouvemens d'ire luy viennent avec ce sens doit estre l'ancienne +femme vestue large et d'abillement honneste. Car a ce propos dit ung +vray mot machault vieille coincte et jolie est matiere de mocquerie / sa +contenance de beau port & honnorable. Car en verité quoy que nul die +c'est beau parement et chose de grant honneur et reverence en une place +& qui bien y tient son lieu souventesfois que une ancienne personne soit +homme ou femme quant elle est saige ou de honnorable maniere en toutes +choses la parolle de ceste saige femme ancienne doit estre toute meue +par discretion se garde bien que de sa bouche n'isse folles parolles +deshonnestes / car chose de plus grant derision n'est que sotte parolle +& mal honneste en vieille gens / pource les doit dire toutes de bon +exemple Et a venir a ce que nous avons dit devant. C'est assavoir a +parler du contens et mal accord qui est communement entre vieilles gens +& jeunes gens la saige ancienne femme doit estre sur ce advisee en telle +maniere que quant aucun mouvement luy viendra en pensee ou en parolle +contre jeunes gens pour leurs jeunesses que elles ne puissent pas bien +soufrir pensee en soy mesmes. Beau sire dieu tu as esté jeune advise +bien quelles choses tu faisoies en ce temps eusses tu voulu qu'on +parlast ainsi de toy pourquoy leurs cours tu tant seur advise comment +sont grans les aguillons de jeunesse tu en dois avoir pitié Car tu es +passee par ces pas on doit jeunes gens reprendre & tencer voirement de +leurs follie. Mais non mye pourtant les haïr ne diffamer / car ilz ne +scevent qu'ilz font & ne congnoissent pource les supporteras benignement +& chastieras par bonne maniere ceulx & celles qui te touchent & se les +autres le blasment ou diffament tu les excuseras par pitié advisant +l'ignorance de jeunesse qui leur toust a avoir plus grant congnoissance. +Ha dieu advises en toy mesmes que se tu n'as a present en toy les +mouvemens que jeunesse a ne plus ne te delictes en telz folies par +vieille qui t'a meuree & refroide tu n'es mye pourtant sans pechié ains +en as par adventure de plus grans et de plus gros que tu n'avoyes de tel +aage ou que assés de jeunes gens n'ont & se ces vices la t'ont delaisee +d'autres plus mauvais t'ont acueillie comme envie couvoitise ire +impacience gloutonnie par especial de vins en quoy tu fais souvent de +grans deffaultes. Et toy qui dois estre saige n'a pas puissance de y +resister par ce que l'inclination de vieillesse tire tempte & admonneste +& tu veulx que iceulx jeunes soient plus saiges que toy / c'est assavoir +que ilz resistent aux temptations que jeunesse leur met en couraige et +facent ce que tu ne peus faire si laisses en paix jeunes gens & plus ne +murmures contre eulx. Car se bien te regardes assés as affaire de toy +mesmes. & se les vices de jeunesse t'ont laissee ce n'est mye par ta +vertu / mais par ce que nature plus ne s'i encline et pour ce te +semblent ilz si abhominables. + + + + +¶ Cy devise comment jeunes femmes se doivent maintenir vers les +anciennes. chap. .xlvi + + +Si viendrons aux enseignemens qui pevent garder les jeunes gens de +contendre arguer mesaymer ne despriser les anciens / mais les avoir en +toute reverence. & leur dirons ainsi. O enfans & entre vous jeunes gens +qui estes abilles a retenir & aprendre entendés la leçon qui vous peut +introduire prouffitablement en meurs & coustumes qui a tenir vous +affierent vers les treshonnorables estatz des anciens. Laquelle leçon +vous peut introduire en cinq principaulx pointz. dont le premier point +appartient a la reverence que porter leur devés. Le deuxiesme a +l'obeissance. Le troisiesme a la crainte Le quatriesme en l'aide & +reconfort. Et le cinquiesme a adviser le bien qu'ilz vous font & que par +eulx. dont quant au premier point qui est de la reverence que par +droicte ordonnance leur devés est escript que il fut ung roy en grece +que on nommoit figurgus / qui maintes belles lois trouva & entre les +autres en establit une telle que les jeunes gens portassent tresgrant +honneur & reverence aux anciens. Si advint une fois que celluy roy ou +autre sien successeur avoit envoyé ses ambassadeurs en une autre contree +avec lesquelz estoient alés pour les garder servir & acompaigner de +nobles gens du païs Advint que quant temps fut de faire leur legation la +presse estoit moult grande ou lieu ou assis estoient / car la fut +assemblee la gent pour ouÿr ce que dire vouloyent si estoient les places +toutes prinses. Si y vint ung ancien homme pour ouÿr comme les aucies & +ala traçant tout a l'environ pour trouver a se seoir & nul de sa nation +trouva si courtois qui point de lieu luy presentast mais quant il vint a +l'endroit ou seoient les jeunes estrangiers dessusditz tantost selon les +lois de leur païs se leverent & firent reverence & place au vieillart. +laquelle chose fut tresgrandement notee & prisee de tous. Et ceste +mesmes maniere tenoient semblablement les rommains au temps qui se +gouvernoyent par souveraines ordonnances. Et pourtant entre vous enfans +& jeunes gens cest exemple par enseignement vous soit doctrine / car +sachiés que droit & raison veult que honneur leur soit portee & mesmes +la saincte escripture le tesmoigne & soyés certains que en ce faisant +vostre tresgrant los y sera. Car l'honneur n'est mye a celluy a qui on +le fait. Et s'il est ainsi que honneur leur devés il s'ensuyt que +souverainement vous devés garder de les mocquer ne dire ou faire +derisions injures oultrages ne vilennies quelconques desplaisir ne +arguer a ceulx sicomme font aucuns mauvais enfans qui trop en sont a +reprendre / qui les appellent vieillars ou vieilles / mais c'est ung bel +reproche a qui bien le gouverne. Le deuxiesme point qui est comment leur +devés obeir touche comment devés croire certainement que ilz sont plus +saiges que vous si appartient que vous vous tenés a leurs oppinions plus +que aux vostres / c'est a entendre des anciens saiges que usiés de leur +conseil & de vos plus grans fais ordonnés & riglés par eulx et par ainsi +ne pourrés estre aprins. Le quatreiesme point est que tous ne soient ilz +pas fors de corps pour vous batre / et que ja n'ayés celle doubte si les +devés vous craindre sicomme s'ilz fussent tous vos peres & vos meres. La +raison est pource qu'ilz ont avecques eulx en leurs sens Et sçavoir le +baston de correction qui vous appartient pource vous affiert redoubter +leur presence / c'est assavoir vous garder de mesprendre la ou ilz sont: +car tost l'apercevroient Le quatriesme est que vous leurs devez ayder & +reconforter de la force de vostre corps & aussi de voz biens piteusement +en leurs maladies & foiblesses a ceulx qui besoing en ont par humaine +compassion pensant que semblablement devendrés impotens & foibles se +vous tant vivés si vouldriés bien adonc que on vous reconfortast & aussi +pour la tresgrande charité & aulmosne que c'est envers dieu / car plus +grant enfermeté n'est que vieillesse. Item le cinquiesme point qui est +du bien que par eulx recevés lequel plus vous doit esmouvoir a les +suporter & avoir compassion d'eulx est que ce sont mesmement les loys +par ce estes enseignés & riglés en ordre de droit si ne pourriés jamais +rendre ces grans benefices & qui aussi soustiennent tous les jours en +toutes terres païs & royaulmes les belles rigles & ordonnances du monde. +car non obstant la grant force des jeunes se ne fussent les saiges +anciens le monde yroit a confusion / & ce mesme tesmoigne la saincte +escripture qui dit mal pour la terre dont le roy ou seigneur est enfant +c'est a dire jeune de meurs et aussi & par ces rigles entre vous jeunes +vous devez ordonner & maintenir vers les anciens affin que le bien de +vous & de vostre renommee mesme en croisse. Car moult est grant +auctorité la bonne renommee qui est recitee par la bouche de saige +ancienne personne de la relation d'autruy & y adjouste l'en grant foy +parquoy se les jeunes qui la desirent estoyent bien advisés ilz +devroyent mettre trop grant peine d'estre en leur grace par bonnes meurs +affin que d'eulx ilz fussent loués. Si touche cest admonnestement que +dit avons en ce pas tant les jeunes hommes comme les jeunes femmes. Mais +pour descendre a nostre propos a l'enseignement des femmes pource que +les sens et les biens dessusdictz sont es anciennes / c'est assavoir en +ceulx & celles qui sont honnorables & saiges car nostre entente n'est +mye d'aucuns maleureux vieillars ou vieilles endurcis en leurs pechés & +vices ou n'a quelconques sens ne bonté & ceulx sont a fuyr plus que +chose nee / mais de bonnes & honnestes se doibt voulentiers accointer +toute jeune femme qui desire honneur aller a festes ou a quelconque lieu +que ce soit voulentiers en leur compaignie plus que avec les jeunes / +car plus en sera louee & plus seurement yra & se aulcune chose venoit en +l'assemblee mal apoint ja le diffame ou blasme ne sera sur telle qui en +honnorable compaignie d'ancienne femme bien nommee sera. Si doibt si que +dit est la jeune femme servir & honnorer & porter grant reverence a +l'ancienne & suporter d'elle posons qu'elle feust aucunement male ou +dangereuse recevoir en gré sa correction ne luy respondre point +maulgracieusement mais se taire ou parler courtoisement l'apaisier par +bel se elle peut & se garder de faire les choses qu'elle scet qui la +peut mouvoir a ire & de ce faire sera tres louee. Et par ces voyes tenir +de vieilles gens aux jeunes gens & de jeunes aux vieulx pourra estre +gardee & maintenue[**u/n entre eulx qui souventesfois sont en grans +desaccors. + + + + +¶ Cy devise des femmes des mestiers comment gouverner se doivent. Chap. +.xlvii. + + +Or nous convient parler de l'ordre de vivre des femmes mariees aux +hommes des mestiers qui demeurent es cités & bonnes villes sicomme a la +ville de paris & autre part non obstant que tout le bien que devant est +dit pevent prendre en leur usaige se il leur plaist. mais non pourtant +que les mestriers soyent plus honnestes les ungs que les aultres sicomme +orfevre brodeur armurier tapissier & autres plusieurs que ne sont maçons +cordonniers & telz semblables a toutes appartient que elles soyent +tressoigneuses & dilligentes se chevances veullent avoir par honneur de +solliciter leurs maris ou leurs ouvriers de eulx prendre matin a la +besongne & tard laisser / car sans faille il n'est nul si bon mestier +que qui n'y met dilligences a peines peut on aller de pain a autre. Et +avec ce que tel femme doibt solliciter les aultres a ellemesmes +appartient mettre les mains a la paste tant faire que elle se congnoisse +en l'ouvrage affin que elle saiche deviser a ses ouvriés se le mary n'y +est reprendre s'ilz ne font pas bien doibt estre dessus pour les garder +d'oiseuseté car par ouvriers mausongneux est aucunesfois desert le +maistre & quant marchés viennent a son mary de faire aucun ouvraige +aucunement dangereux & non acoustumé elle le doibt admonnester par bel +que il garde bien que il n'en prengne marché ou il puist perdre & luy +conseille que le moins qu'il puisse face de creances s'il ne scet bien +ou & a qui / car par ce plusieurs viennent a povreté quoy que +aucunesfois la couvoitise de plus gaigner ou de la grant offre que on +leur fait / leur face faire. Avec ce doibt tenir son mary en amour le +plus qu'elle peut a celle fin que plus voulentiers se treuve a l'hostel +& que il n'ayt cause de suyvre les sottes compaignies d'aultres jeunes +hommes en tavernes & autres superflus & oultrageuses despenses si que +assez de gens de mestier & par especial a paris font desquelles par +doulcement traicter le doibt garder le plus que elle peut. Car on dit +que trois choses chassent l'homme de son hostel femme rioteuse cheminee +qui tient fumee & maison ou il pleut. Avec ce elle se doit tenir +voulentiers a l'hostel non mye allant tous les jours trotant ça & la +voisinant pour sçavoir que chascun fait ne visitant souvent commeres / +car c'est faict de maulvaises mesnagieres si ne luy sont bien seans tant +de compaignies faire par ville ne troter a pelerinages trouvés sans +besoing qui ne sont toutes fors despences sans necessité. Avec ce doit +admonnester son mary que ilz vivent si sobrement que la despence ne +passe la gaigne si que au bout de l'an se treuvent en debtes se elle a +enfans leur face aprendre premierement a l'escolle affin qu'ilz puissent +& sachent mieulx servir dieu aprés soyent mis a aulcun mestier par quoy +leur vie puissent avoir. Car grant avoir donne a son enfant qui luy +donne science marchandise ou mestier & les garder de mignotises & de +friandises sur toutes riens. car en verité c'est une chose qui moult +honnist les enfans de bonnes villes qui est grant peché a peres & a +meres lesquelz doibvent estre cause du bien & des bonnes meurs de leurs +enfans & ilz sont aucunesfois achoison par les friandises en quoy ilz +les nourrissent & les grans mignotises que ilz leur font de leur mal & +perdicion. + + + + +¶ Cy devise des femmes servantes & chamberieres. chap. .xlviii. + + +Affin que tout se sente de nostre admonnestement en bien vivre parlerons +mesmement aux femmes servantes & chamberieres de paris & d'aultre part & +pource que en plusieurs lieux la necessité de gaigner leur vie & assez +en est il par ce que elles ont esté mises bien jeunes a servir +l'occupation du service mondain leur a par adventure empeschié de +sçavoir si largement des choses qui appartiennent a sauvement comme +autres font & aussi a servir dieu en oyant messes sermons et disans +patenostres & oraisons dont peut estre desplaisir a auculnes bonnes mais +besoing de servir ne leur seuffre nous semble bon parler ung petit de la +maniere en fait oeuvre ou pensee qui pour leur sauvement a tenir leur +est prouffitable & aussi de ce qu'elles doibvent eschever. Si doit +sçavoir toute femme servante qu'elle faict a excuser de toutes choses +mesmement vers dieu se elle ne les fait que sa maistresse ou autre femme +aisee n'en sera pas excusee / c'est assavoir que se elle est en service +par necessité de son vivre & il convient que pour son service mieulx +acomplir tire grant peine lieve matin & couche tard disne & souppe aprés +les autres & mal a son loysir / mais aille mengeant ça & la tousjours en +servant & par adventure non mye bien largement aura sa substentation / +mais assez escharcement & ric a ric se telle femme ne jeusnes mesmes +tous les jours commandés de l'eglise elle en faict vers dieu a excuser +voire se elle sent que sans grever son corps lequel par adventure +deffauldroit si qu'elle ne pourroit gaigner sa vie ne le peut faire non +mye que elle brise son jeune par gloutonnie & par folle presumption +disant je suis servante je ne doy mye jeusner. Et pource discretion & +bonne conscience doivent faire la difference & en estre juges Car il est +des chamberieres plus aises de toutes choses que assez de mesnagiers est +il qui jeusnent ou font abstinences pour l'amour de dieu si ne le disons +mye pour icelles. Et semblablement disons d'aller en l'eglise & estre en +oraisons. que doit faire la bonne servante qui veult deservir estre +sauvee certainement elle doit avoir que dieu qui tant congnoist voit ne +demande que le bon cueur vers luy ne fauldra a bien ouvrer et pour celle +qui tel aura & se sauvera en tel maniere que elle se gardera de tous +lais & mauvais pechés portera loyaulté en faict & en dict a maistre & a +maistresse et songneusement les servira et mesmes en faisant la la +besongne pourra dire ses patenostres & ses devotions & se elle peut +estre de fait au moustier le cueur y sera par bonne voulenté & +toutesfoys n'est mye a croyre que nulle ou pou soit occupee que s'elle +veult prendre la peine de lever matin qu'elle ne puisse bien avoir +espace d'oÿr une messe le plus des jours se recommander a dieu puis s'en +retourner faire sa besongne & telle voye tenir avec les autres biens que +bonne servante peut faire sans faille les conduyront a sauvement. Mais +tenir la maniere que aucunes gouliardes & mauvaises font est chemin +dampnable. Et pour les reprendre de leurs mauvaisties & follies en +dirons il est aucunes faulces gloutes chamberieres que par ce qu'elles +scevent assez du bas vouler et bien servir pour mieulx flater es grans +hostelz des bourgois & riches gens on leur baille grant gouvernement +pource qu'elles scevent bien faire les bonnes mesnagieres si ont office +d'acheter la viande et aller a la chair ou trop bien batent le cabas qui +est mot communement dit qui est a entendre faire acroire que la chose +couste plus que elle ne fait & retenir l'argent / si font entendant que +le quartier de mouton leur couste quatre soulz que elles ont pour dix +blans ou moins & ainsi des autres choses si pevent par celle voye faire +aval l'annee grant dommaiges / et plus font telz jours est / car elles +apportent a part ung morcellet de friandise si font faire ung pasté et +sur la taille de leur maistre le content au four. Et puis quant leur +maistre est au palais ou en la ville & leur maistresse a l'eglise a la +grant messe la desjeunerie est faicte en la cuisine a bon gaudeamus et +n'est pas sans bien boire et du meilleur et la viennent les autres +chamberieres de la rue qui sont du flot des chamberieres et autres +commeres & dieu scet comme la se fourrent et aucune porte le pasté en la +chambre que elle a en la ville. et la vient le gentil gallant et ainsi +se rigollent / s'il y a femmes qui repairent en l'ostel qui aident a +faire les lessives & a escurer les potz celles sont de la cordelle de la +chamberiere / car elles font la besongne de l'hostel tandis que icelle +va jouer affin que le maistre & la maistresse treuvent tout prest quant +ilz vendront si les envoye bien a heure / mais dieu scet comment boudees +de vin & de viandes si leur servent d'ung autre office. car aucunesfois +quant on fait la lessive a l'hostel & la maistresse qui en sera bien +embesongnee cuidera que sa chamberiere soit a la riviere pour laver la +lessive & elle est aux estuves paix & aise / et a ses femmes qui luy +font sa besongne / mais ne les paye pas du sien / si a ses cousins & ses +comperes qui la viennent demander a l'hostel & veoir aucunesfois & dieu +scet que les cousinages & les chalandises de maintes commeres qu'elles a +en la ville coustent a l'ostel maintes bouteillees de vin / mais s'il +advient quel tel femme serve en lieu ou il y ait jeune maistresse +nouvelle mariee / et ung pou nicette elle est bien arrivee. Car bien se +sçaura pener de flater le maistre & de parler a luy bien en preude femme +& dire fy de flatars / affin que se fie bien a elle de sa femme & de +tout / mais ne fault pas a luy tirer bien les vers du nés / car d'autre +coste raflatera la jeune fille / si que par celle maniere les tendra +tous deux qu'ilz ne croiront a autre dieu & adonc vin & viande chandelle +pain lart sel & toute despence d'ostel sera bien gouverné & se le +maistre dit aucunesfois que les garnisons y faillent trop tost +incontinent aura sa responce preste disant que c'est pource qui faict de +grans disners & semont tant les gens de boire / mais s'il advient que +aucun galant luy promette ou donne chapperon ou robe pour faire ung +message a sa maistresse se elle ne le fait de bonne maniere que elle +soit arse de telles gloutes chambrieres est il aucunesfois si est moult +grant peril en ung hostel. Car par le beau service que elles scevent +faire leurs flateries bien appareiller & beau respondre aveuglent +tellement les gens que on ne se prent garde de leurs mauvaisties / car +elle se meslent de devotion parmy pour mieulx tout couvrir & vont au +monstier a tout patenostres & la est le peril. Si vous en prenés garde +entre vous qui estes servis que ne soyés deceus. Et a vous qui servés le +disons affin que abhomination aiés de telz choses faire. Car sans faille +celles qui le font se damnent & desservent mort d'ame & de corps / car +de telles sont arses ou vives enfouyes qui tant ne l'ont desservy. + + + + +¶ Cy parle a l'enseignement des femmes de folle vie. Chapitre .xlix. + + +Tout ainsi comme le soleil luyst sur les bons & sur les mauvais n'aurons +point de honte d'espandre nostre doctrine mesmes sur les femmes qui sont +folles legeres & desordonnees vie quoy qu'il ne soit riens plus +abhominable & ce ne devons mye avoir pensant que la digne personne de +jesucrist n'eut pas orreur de leur tenir resne en les convertissant +donques pour charité & intention de bien & affin que aucunes d'elles +puist se l'aventure si a donné que elle l'oye recueillir & retenir de +noz enseignemens quelque chose qui puisse estre cause de la retraire de +vie folle. Car plus grant aumosne ne peut estre faicte que de retraire +le pecheur de mal & de peché dirons ainsi ouvrés les yeulx de +congnoissance entre vous miserables femmes donnees a peché tant +deshonnestement retrahés vous tandis que la lumiere du jour avés & ains +que la nue vous surprengne / c'est a dire tandis que vie au corps vous +dure que mort ne vous assaille & prengne em peché qui vous conduise en +enfer. Car nul ne scet l'eure de la fin avisés la grant ordure de vostre +maniere de vivre tant abhominable que avec ce que vous estes en l'ire de +dieu le monde vous desprise que toute personne honneste vous fuyt comme +chose excommuniee & en rue destourne sa veue que ne vous voye. Et +pourquoy dure en vous tant ville couraige que on parle de telle +abhominacion vous tenez plungiees comment peut estre ramenee a tel vice +femme qui de sa nature & condition est honneste simple & honteuse +qu'elle puisse endurer tant de deshonnesteté vivre boire & menger entre +hommes plus vilz que pourceaulx ne d'autre gens n'avez congnissance qui +vous batent traisnent & menassent & desquelz estes tous les jours en +peril d'estre occises. Helas pourquoy est simplesse & honnesteté de +femme ramenee en vous a telle paillardise. A pour dieu femmes qui portés +le nom de crestienté & qui le convertisés en si vil office levez sus +vous sourdés de la boue tant abhominable & ne vueillés plus souffrir voz +povres ames chargees des ordures commises par les villains corps. Car +dieu tout piteux est apareillé vous recevoir a mercy se repentir vous +voulez & criés mercy par grant contriction. Si prenez exemple a la +benoiste marie egiptienne qui de folle vie se repentit & a dieu se +convertit qui est glorieuse saincte en paradis. Semblablement la +benoiste saincte affre qui offrit son corps dequoy elle avoit pechié a +martirer pour honneur de nostre seigneur & autres pareillement qui ont +esté sauvees Et se aucunes de vous se vouloit excuser disant que ce +feroit elle volentiers / mais trois raisons l'en destournent. L'une +pource que les deshonnestes hommes qui la hantent ne luy souffreroyent. +L'autre que le monde qui l'a en abhomination la debouteroit & chasseroit +de tous lez & pource puis qu'elle est tant a honte jamais ne se oseroit +veoir entre gens. La tierce que elle n'airoit dequoy vivre car elle ne +scet nul mestier Si dirons que ces raisons riens ne vallent Car remede +peut avoir en toutes Le premier est tel savoir doivent qu'il n'est point +de doubte que femme n'est tant commune ne acointe de plusieurs que se +elle veult bien a certes se disposer a retraire de pechié quoy que +advenir luy en doye crier mercys a dieu par repentance & se tirer devers +luy par ferme propos de jamais n'y renchoir il la gardera bien de tous +ceulx qui l'en vouldroient destourber / mais que elles mesmes s'en +vueille garder en fait & maintien laisse tantost son tresdehonneste +habit & se veste & affuble de robe large & honneste & fuye les repaires +que hanter souloit se traye vers le monstier & l'eglise en devotes +oraisons suyve les sermons devottement & en grant repentance & +contricion se confesse a saige confesseur. Et a tous ceulx qui +l'admonnesteront de pechié respondre plainement que plus tost offreroit +son corps a martire que elle le souffrist. Car dieu luy a donné grace de +soy repentir & retraire si ne luy adviendra jour de sa vie pour mourir. +Et par celle voye tenir n'est point de doubte apellant dieu a son aide +qu'i n'y aura si grant goliard donc elle bien ne se delivre & se ores +aucun trouvoit si mauvais qu'elle ne peust resister tantost contast son +fait a justice qui pitié en auroit & y seroit pourveu. A l'autre raison +qui est que le monde la despiteroit ne doit avoir telle oppinion ne +pource laisser. Car le vray est tout au contraire & ne face nulle doubte +que toutes les creatures qui la verront ainsi convertie & honteuse de +son peché & folle vie en auroient tresgrant pitié l'appelleroient vers +eulx luy diroient bonnes parolles & luy donroient occasion de perseverer +& bien faire & pourroit estre veue & si bonne & si honneste vie tant +devote doulce & humble que la ou elle souloit estre deboutee de chascun +seroit apellee de toutes bonnes gens & cher tenue & ainsi par bien faire +& la grace de dieu auroit recouvré honneur pour honte. Et pour quoy ne +seroit. Car quant dieu luy auroit pardonné & prinse en grace ne seroit +pas raison que le monde la boutast Helas sans faille toute femme ainsi +donnee a honte & peschié deveroit bien desirer estre remise en cestuy +estat laquelle chose seroit se disposer se vouloit / la tierce raison +qui est qu'elle n'auroit dequoy vivre ne vault. Car se elle a corps fort +& puissant pour mal faire & pour souffrir maintes batures & assez de +mescheances elle l'auroit bien a gaigner sa vie / mais que ainsi fust +disposee comme nous disons / car chascun la prendroit voulentiers a +aider a faire les lessives en ces grans hostelz si en auroient pitié & +voulentiers luy donneroient a gaigner / mais que bien gardast que on ne +veist en elle ordure ne mauvaistie en nul endroit filleroit garderoit +des accouchees & des malades demoureroit en une petite chambre en bonne +rue & entre bonnes gens la vivroit simplement & sobrement si que on la +veist nulle fois yvre ne malle ne tenceresse ne grande quaqueteresse & +gardast bien que de sa bouche n'issist quelconques parolles de lubreté +ne de deshonnesteté / mais tousjours courtoise humble & doulce & de bon +service a toutes bonnes gens & bien se gardast que homme n'attraist. Car +elle perdroit tout Et par ceste voye pourroit servir dieu & gaigner sa +vie si luy feroit plus de bien ung denier que cent receus en pechié. + + + + +¶ Cy parle en louant les femmes honnestes & chastes. Chap. .l. + + +Tout ainsi comme le blanc du noir se differe et que contre l'ung l'autre +mieulx est apperceue la difference nous plaist pour donner plus grant +veue aux femmes chastes & honnestes parler a elles en les louant non mye +pour les orgueillir / mais affin que perseverance de bien faire leur +soit plaisir et que toutes femmes desirent estre de ce renc si en dirons +aprés ce que nous avons parlé aux povres pecheresses. car tout ainsi +comme a icelles deffaillans se pevent par grace de dieu relever +convertir les bonnes par temptation d'ennemy & fragilité pervertir & +estre peries & dampnees. Car point n'est congneue la constance du bon +pelerin jusques a ce qu'il ayt acomply le terme de son voyage. Et pource +considere la povre fragilité humaine tost encline a trebuscher nul ne +doit presumer de soy que il soit plus fort que fut saint pierre ne que +david salomon & aultres de grant sçavoir qui trebucherent en peché. Si +dirons ainsi a vous femmes honnestes de chaste vie. Salut par dilection +amys cheres le plaisir que nous prenons a la lueur de chasteté nous +desduit a vous escripre tant les proprietés d'icelle noble fleur comme +les louenges qui luy sont donnees a celle fin que tout ainsi que quant +on loue le bon ouvrier par le bon ouvraige de plus en plus il se delicte +a bien ouvrer faciés semblablement. Et quoy que assez suffise descripre +toutes ses proprietés seroit fort neantmoins aulcunes belles & bonnes +voulons en brief ramentevoir. Chasteté a telle proprieté qu'elle rend la +personne en qui elle est & demeure agreable devant dieu sans laquelle +nul n'y pourroit plaire. Et il y pert par ce que recite sainct ambroise +quant il dit que de creature humaine fait devenir ange. Et celle mesmes +sentence accorde saint bernard ainsi disant que plus belle chose fait il +peut estre que chasteté qui de creature humaine conceue d'orde matiere & +semence & en peché peut faire ung tresnet & plaisant habitacle a dieu. +Chasteté dit il est la seulle vertu qui mesmes en ce monde mortel +represente l'immortalité de lassus / c'est assavoir que les creatures +qui l'ont en eulx se pevent comparer aux saintz esperitz du ciel si sont +infinies les proprietés & louenges que la saincte escripture recorde de +ceste vertu celeste. Et avec ce que elle est tant tesmoignee estre +haulte devant dieu l'experience nous demonstre semblablement au monde & +a la louenge exaulcee / car il ne sçaura estre creature remplye de tant +de defaulx que s'il est renom que elle soit chaste que on ne l'ait en +reverence & se elle est renommee du contraire d'aucune personne quelque +bien qu'elle face que on ne s'en mocque en derriere & que moins n'en +soit prisee. Si vous y vueillés doncques delicter de plus en plus entre +vous preudes femmes / non mye par faintise montrer par signes & parolles +que le soyés & que couvertement ait en vous le contraire. Car dieu a qui +riens n'est mucé le sçauroit bien qui vous en pugniroit / mais en realle +verité soit telle vostre conscience par droit effect. Et ne faictes +comme aucunes folles qui cuident par parler des aultres mucier leurs +follies ou faire acroire que moult sont preudes femmes & que tel fait +ont en abhomination / mais telle maniere fait a despriser. car quelque +bonne que une femme soit de tant comme elle est bonne luy appartient +plus se taire en tel cas pource que elle doit penser que les autres +pareillement le sont. Car n'est point signe que elle soit quant tant +treuve sur les autres a dire. Car en ce cas luy affiert prendre son +cueur a autruy. Si ne vous devés doncques orgueillir pour vostre +chasteté suppeditant ne mocquant les autres posons que sceussiés de vray +leurs vices n'en parler en mal pour vous aloser & monstrer que mieulx +vaillés pour deux principaulx raisons. L'une car vous ne sçavés qui vous +est a advenir ne comment temptees serés Car dit le proverbe commun. +quant la brebis est vieille si l'emporte aucunesfois le loup L'autre que +si vous n'avez celuy peché vous en avés peut estre d'autres pires envers +dieu si que en ce livre est aucunesfois touché / quoy qu'ilz ne soyent +mye par adventure si deshonnestes au monde. Si devez avoir pitié des +deffaillantes prier pour elles leur donner occasion d'elles retraire & +louer dieu de ce que de tel mal vous a gardés luy prier qu'il vous doint +perseverance / fuir les occasions qui vous pourroient faire encliner a +pechié vous tenir humbles vers dieu & ne vous fier en vous mesmes / mais +tousjours estre craintives & ainsi & par ceste voye tenir pourrés +conduyre vostre charroy jusques a fin & terme de gloire / laquelle dieu +vous ottroit. + + + + +¶ Cy dit des femmes des laboureux. chap. li. + + +Or nous convient tirer vers la fin de nostre procés dont il est temps +desormais parlant aux simples femmes de labour es villages auquelles +n'est mestier deffendre les grans paremens ne oultrageux habitz. Car de +ce sont bien gardees & non pourtant quoy que elles soyent nourries +communement de pain bis de lart de potage & de eaue abuvrees & que assés +de peine trayent est leur vie plus seure & en plusgrant souffisance que +de telles sont bien hault assises. Et pource que toute creature de +quelque estat qu'elle soit a mestier d'introduction & bien vivre nous +plaist que elles soyent participans en nos leçons si leur dirons ainsi +entendés simplettes femmes qui demourés es villaiges es platz païs ou es +montaignes qui ne povez mye souvent ouÿr ce que l'eglise admoneste a +toute creature pour son sauvement si n'est par vos curés ou chapelains +au dimenche au prosne en brief sicomme dire le scevent retenés nostre +leçon a vous adrecee s'il est ainsi que aller puisse jusques a vos +oreilles affin que ignorance qui vous peut decevoir par faulte de plus +sçavoir ne vous destourner de sauvement. Si devés sçavoir tout +premierement qu'il est ung seul dieu tout puissant tout bon tout juste & +tout saige a qui nulles choses sont celees qui rend guerdon a toute +personne ou de bien ou de mal selon ce qu'il a deservy celuy seul doit +estre parfaictement aimé & servy. mais pource qu'il est tant bon qu'il a +aggreable tout service que bon cueur luy presente & tant saige qu'il +scet la possibilite des gens luy suffit que chascun face vers luy selon +sa possibilité & souffist mais que le cueur y soit. Et pource entre vous +de qui il est necessité que le monde soit secouru au labour qui est pour +la sustentacion vie & nourrissement de toute creature humaine parquoy ne +povés tant vacquer ne entendre a le servir en faisant jeusnes disans +oraisons ne aller a l'eglise comme autres femmes de bonnes villes & +toutesvoyes avés aussi bien besoing de sauvement que autres ont comment +doncques qui les servés par autre voye sicomme nous vous dirons / c'est +assavoir en cueur & en voulenté en faitz en dis et en pensee. C'est +assavoir en tant que vous l'aimez de tout vostre cueur vous garderés de +faire a vos voisines ou autres gens ne que vouldriés qu'ilz vous +feissent & que de ce admonnestés bien vos marys / c'est assavoir quant +ilz labourent terres pour autruy qu'ilz le facent bien & loyaulment +comme pour eulx feroient & se c'est a moisson payent leur maistre du +froment qui aura creu en la terre si tel est le marchié & non mye mesler +seigle avec & faire entendant que autre n'a rendu / ne mucent pas les +bonnes brebis ne les meilleurs moutons ches les voisins ou autre part +pour payer le maistre quant vient au partaige des pires ne face acroire +que mortes sont par luy / luy monstrer les peaux d'autres bestes ne le +payent des pires toisons des laines / ne mauvais compte ne luy rendent +de ses voitures ne de ses choses ou de sa volaille. & ne voisent coupper +en aultruy bois sans congié pour lever leurs maisons / & quant vignes +prennent a faire soyent diligent de les faire de toutes façons & en +bonne saison. Et quant ilz seront commis pour leurs maistres de prendre +des autres ouvriers s'ilz les louent six blans le jour ne face mye +acroire que sept coustent et ainsi de toutes telles choses les bonnes +femmes doivent adviser leurs marys qu'ilz s'en gardent / car ilz se +damneroyent & par bien faire & loyaulment leur labeur prennent en gré +leur vie sans faille ilz se sauvent & est vie bonne & aggreable a dieu & +elles mesmes leur doivent aider en ce que elles pevent & bien garder +qu'elles ne voisent ne seuffrent aller leurs enfans rompant hayes pour +en autruy courtilz embler les raisins par nuyt ou par jour / ne autruy +fruitaiges / ne quelconques courtillaiges ne autres choses / ne leurs +bestes ne mettent paistre en gaignages ne au prés de leurs voisins ne +quelconques chose ne tollent autruy ne qu'elles vouldroient que on leur +tollist. voisent a l'eglise le plus qu'elles pourront & payent a dieu +loyaulment leurs dismes & non mye des pires choses & dient des +patenostres paisibles soient avec les voisins sans leur faire dommage en +plait pour pou de chose. Si que assés de villages font que ja ne seront +aises se ilz ne plaident croyent bien en dieu & ayent pitié de ceulx a +qui verront mal avoir & par ces voyes tenir si pourront les bonnes gens +sauver tant hommes comme femmes. + + + + +¶ Cy parle a l'estat des povres. chap. .lii. + + +Si que nous commençasmes aux riches & aprés ce que parlé avons a tous +les communs estas des femmes nous convient terminer nostre euvre aux +estas de dieu aymés & du monde haïs / des povres tant de hommes comme de +femmes en les ennortant de pacience par l'esperance de la couronne qui +leur est promise en disant. O beneurez povres par la sentence de dieu +recordee en l'evangille attendans la possession du ciel par le merite de +povreté paciemment portee resjoyssés vous en ceste haulte promesse de la +joye qui toutes passe & a qui autre n'est comparee & n'est pas promise +aux Roys ne aux princes ne aux riches s'ilz ne sont de vostre regne en +esperit c'est povre de voulenté si que ilz desprisent les richesses & +boubans du monde ne point ne les assavourent. amys treschiers de dieu +aymés plaise vous a retenir nostre admonition se jusques a vostre +congnossance peult aller par quoy elle vous ramentoive ce qui vous peut +aider contre les aguillons d'impacience quant ilz vous poignent de +divers & tresgrans laises que vous portés. C'est assavoir souventesfois +fain & soif froit maulvais logis impotence vieillesse sans amys maladie +sans resconfort & avec ce le despris villennie & deboutemens du monde +sicomme a peu si vous estiés une autre espece de gent & non mye +crestiens. Adonc quant la pointure d'icelle impacience vous assault +affin que par elle ne perdés pas lesditz tresgrans tresors qui promis +vous sont vienne dame esperance aymee de patience atout l'escu de foy +qui fort se combatent contre elle si qu'elle la desconfisse & que la +victoire en soit vostre & l'envaïse fort par telz cinq dars Le premier +qu'elle luy gettera sera tel O povre pecheur ou pecheresse que as tu qui +te complains povreté est il homme au monde qui ne se tenist pour bien +payé d'estre vestu des robbes du roy & de sa livree. He mon createur +tout puissant roy sur tous roys / & moy ta povre creature qui suis +vestue de tes robes en ame & en corps n'ay pas souffisance en ame entant +que tu l'as faicte a ton ymage / en corps que j'ay chair humaine si que +tu veulx avoir & vestu de povreté laquelle robbe tu veulx avoir toute la +vie. Et bien monstras que tu auctorisoyes l'estat de ceste prophecion de +povreté plus que nul aultre quant pour toymesmes l'esleuz or pert il +bien que tes jugemens ne sont pas pareilz a ceulx des hommes. Car qui +fut oncques en ce monde plus povre que toy quant il te pleut naistre en +une povre estable comme en lieu destourné entre bestes mues en temps +d'yver enveloppé en povres drapelletz & toute ta vie user en telle +povreté que oncques n'euz riens propre fortz ce qu'on te donnoit pour +aulmosne souffris maintesfoys fain soif & toutes mesaises vous mourir +tourmenter tout nud & si povre que tu n'avois pas ung povre oreiller a +reposer ton digne chief / helas moy miserable creature me dois je +plaindre d'estre de ton convent. Beau sire dieu je te rens graces quant +tant me daignes honnorer que j'en soye Car tu veulx que par la fain +transitoire que a present je seuffre & endure je soye rassise la sus a +ta saincte table a tousjours s'il me plaist & le vueil tresdoulx sire +que ta saincte voulenté soit faicte. Le deuxiesme dard que elle gettera +sera tel. Et si tu es ores malade & pou reconfortee dieu le veult / +affin que par la pacience que tu y peulx prendre ton merite soit de tant +plus grant. Le troiziesme dard est / se tu es vieil & n'as nulz amys que +te chault / iceulx amys que te feroyent ilz. Certes ta vieillesse ne te +osteroient ilz pas / ne ilz ne te accroisteroyent pas ton merite / & de +tant que tu es plus vieil c'est mieulx pour toy. Car tant es tu plus +pres d'aller au terme de ton voyage & vers ton dieu qui par sa saincte +misericorde se tu es patient te remettra en force & en jeunesse de toute +gloire & felicité. Le quatriesme dard est / se tu gis maintenant sur ung +pou de fiens qui ung petit de temps t'a a durer ou en ung pouvre & +mesaise logis ou tu n'as dequoy te aysier / quel mechief est ce pour toy +advisant le benoist logis de paradis sur tous beau & dectable ou tu ne +peulx faillir se a toy ne tient. Le cinquiesme dard est. se le monde te +desprise ou deboute tu es bien blecé mais pour dieu or advises que +vallent aux roys aux grans & aux riches trespassés les honneurs que en +leurs vies on leur faisoit au siecle. Helas n'est pas doubte que cause +ont esté de dampner mainte a qui mieulx vaulsist avoir esté de ton +estat. Ainsi & par ces dartz entre vous povres & indigens vous povez +vaincre & mater les assaulx de impacience qui ne sont pas petis quant +ilz viennent par grant oppression de necessité par prendre en gré vostre +povreté avoir fiance en dieu ne couvoiter autre chose fors ce qui luy +plaist. Et par ceste voye povez acquerir plus noble possession / & plus +de richesses que cent mille mondes ne pourroient contenir & a tousjours +durer. Si avez cause a tout regarder si bien ne voulez user de louer +dieu de l'estat ou il vous a appellés quoy qu'il soit dur a porter. Et +entre vous bonnes & povres femmes qui voz povres maris avez les devez +par ces poins reconforter & eulx aussi vous servir l'ung l'autre le +mieulx que vous pourrés. Les povres veufves aussi se reconforter en dieu +en attendant la joye qui n'a fin laquelle dieu vous octroye. Et a celluy +mesmes te recommandons christine amye chiere. Et de nostre oeuvre ainsi +nous departons + + + + +¶ La fin & conclusion d'icelluy livre. + + + + +¶ Cy dit des femmes des laboureux. Chap. .liii. + + +A tant se teurent les trois dames qui a coup s'evanoyrent & je christine +demouray presque lassee par longue escripture. mais tresrejouye +regardant la tresbelle oeuvre de leurs dignes leçons lesquelles de moy +racapitulees veues & reveues me apparoient estre de mieulx en mieulx +tresproffitables au bien & augmentation des meurs & vertueux en +accroissement d'honneur aux dames & a toute l'université des femmes +presens & advenir la ou se pourroit ceste dicte oeuvre estendre & estre +veue Et pource se moy leur servante ja ne soye suffisante pour tousjours +selon mon usaige m'employer au service du bien d'elles si que +continuellement je le desire me pensay que ceste noble oeuvre +multipliroye par le monde en plusieurs coppies quelque en fust le coust +seroit presentee en divers lieux. A roynes princesses & haultes dames +affin que plus fust honnoree & essaucee si qu'elle en est digne & que +par elle peusse estre semee entre les autres femmes laquelle dicte +pensee & desir mys a effect si que ja est entreprins sera espandue et +publié en tous pays tant soit elle en langue françoise / mais par ce que +ladicte langue est plus commune par l'universel monde que quelconques +autre ne demoura pourtant vague & non utille nostre dicte oeuvre qui +durera au siecle sans decheement par diverses copies. si la verront & +orront vaillans dames & femmes d'auctorité au temps present & en celluy +advenir qui prieront dieu pour leur servante christine desirans que de +leur temps fust sa vie au siecle ou que veoir la puissent ausquelles +toutes plaise que tant que au monde sera vivant la vueillent avoir en +grace & memoire par amyables salus prians a dieu que par sa pitié soit +favorable de mieulx en mieulx a son entendement si que telle lumiere de +science & vraye sapience luy ottroye que employer le puisse tant que ça +jus aura duree au noble labeur d'estude & l'essaucement & elevation de +vertus en bons exemples a toute humaine creature. Et aprés ce que l'ame +du corps sera partie en merite & guerdon de son service leur laisse +offrir a dieu pour elle patenostres oblacions & devotions pour +l'alegement des peines par ses deffaultes deservies si qu'elle soit +presentee devant dieu au siecle sans fin lequel vous octroit. + +Amen. + + + +¶ Cy finist le tresor de la cité des dames selon dame christine Imprimé +a Paris par Michel le noir libraire demourant sur le pont saint Michel a +l'ymage saint Jehan l'evangeliste. Le .iiii. jour de decembre. L'an mil +cinq cens & trois. + +[Marque d'imprimeur: .Michel. .Lenoir.] + + + + +-------------------------- +NOTES SUR LA TRANSCRIPTION + +L'orthographe et la ponctuation sont conformes à l'original. Néanmoins +pour faciliter la lecture, on a distingué les lettres i/j, u/v, et +introduit cédilles, apostrophes et accents. Les symboles d'abréviation +conventionnels ont été remplacés par les lettres correspondantes +(exemple: Comme au lieu de Cõme). + +Les coquilles les plus manifestes ont été corrigées: interversion de +lettres (p. ex. sinacte pour saincte), substitution entre lettres +semblables (tn pour tu), ou lettres ou mots en double (didire pour +dire), etc. + +Le passage allant de "qui nous meuvent. Il n'est pas doubte" à "courage +aux gens" a été tiré d'une autre édition, la page correspondante du +document d'origine n'étant pas disponible sur Gallica. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le trésor de la cité des dames de +degré en degré et de tous estatz, by Christine de Pisan + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRESOR DE LA CITE *** + +***** This file should be named 26608-8.txt or 26608-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/6/0/26608/ + +Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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