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+Project Gutenberg's L'esclave religieux et ses avantures, by Antoine Quartier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: L'esclave religieux et ses avantures
+
+Author: Antoine Quartier
+
+Release Date: August 25, 2008 [EBook #26432]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESCLAVE RELIGIEUX ***
+
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+
+Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
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+
+
+ L'ESCLAVE
+ RELIGIEUX,
+ ET
+ SES AVANTURES.
+
+ A PARIS,
+ Chez DANIEL HORTEMELS,
+ ruë S. Jacques, au Mécenas.
+
+ M. DC. XC.
+
+ _Avec Privilege du Roy._
+
+
+
+
+A MADAME LA MARQUISE DE L'HOPITAL.
+
+MADAME,
+
+_Je n'aurois pas osé vous dédier la Relation de mon Esclavage, si les
+témoignages que j'ay receus de vos bontez ne m'en avoient inspiré la
+hardiesse; J'ay crû aussi que je ne pouvois mieux vous en marquer ma
+reconnoissance qu'en vous offrant le seul bien dont mon estat me laisse
+la disposition, & que la peinture des miseres des Captifs devoit estre
+presentée à une personne qui s'interesse si chrétiennement à leur
+liberté. C'est icy, MADAME, où vostre solide pieté & vostre humeur bien
+faisante, me fourniroient une ample matiere d'Eloge, si vostre modestie
+ne s'opposoit à mon zele; mais quelque silence qu'elle m'inpose, je ne
+sçaurois oublier que vous estes la digne Epouse d'un mary dont la
+naissance & le merite, sont également recommandables; Les grands Employs
+dans lesquels la Maison de l'Hopital a servy la France, la font
+considerer avec la distinction du monde la plus glorieuse, & le
+Gouvernement dont le Roy vient d'honnorer Monsieur le Marquis vostre
+Epoux, est une preuve certaine de son merite; ce qui fait esperer qu'il
+succédera aux honneurs de ses Ancestres, dont il possede la vertu. Si je
+ne puis contribuer à sa gloire, souffrez du moins que je fasse des voeux
+dans l'Auguste Sacrifice de nos Autels, pour sa conservation & pour la
+vôtre, & que je me dise avec respect,_
+
+_MADAME,_
+
+Vostre tres humble & tres-obeïssant serviteur,
+
+F. A. Q.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+Ce n'est ny le desir d'écrire, ny l'ambition de faire connoistre mon
+nom, qui me fait donner au publicq cét Ouvrage, que j'ay intitulé
+l'Esclave Religieux, parce que ce fut dans les fers que je formay la
+resolution de renoncer au monde. Je n'ay point d'autre dessein que
+d'exciter les Chrétiens au soulagement des Captifs, en exposant à leurs
+yeux le fidele Tableau de leurs miseres. Je puis dire avec verité,
+qu'encore que j'aye extrêmement souffert durant huit années d'Esclavage,
+ma plus grande peine a toûjours esté d'en voir beaucoup d'autres plus
+malheureux que moy, soit qu'ils n'eussent pas la mesme force pour
+supporter leurs maux, soit que le Ciel ne leur accordât pas le secours
+dont il m'a favorisé de temps en temps; puisque ce n'est point parmy les
+Chrétiens détenus en Barbarie, que le proverbe à lieu, que la
+consolation d'un malheureux est d'en voir de plus miserables que luy.
+Comme la porte de la liberté est ouverte à tous ceux qui renoncent à
+leur Religion, il ne reste dans les fers que ceux lesquels animez de
+l'esprit de JESUS-CHRIST, demeurent unis & fermes dans les plus cruelles
+persecutions; ainsi la pesanteur de leurs chaînes leurs devient commune,
+parce qu'ils se regardent comme des enfans qui souffrent pour la querele
+d'un mesme pere, & ils assistent les plus foibles pour les empécher de
+tomber dans l'infidelité.
+
+J'admire en France la charité des Chrétiens, qui les fait descendre dans
+les Cachots les plus obcurs pour assister le plus souvent des inconnus;
+on les console, on les soulage, on se charge de leurs interests, on
+solicite leurs procés, on les tire de prison en payant leurs dettes, &
+on rachepte quelque fois leur ban à quoy la Justice les a condamnez. On
+ne peut assez loüer ces exercices de charité envers le prochain; mais
+peut-on s'empécher de se plaindre qu'on oublie ses compatriotes, ses
+amis, ses parens, ses freres, de jeunes enfans, des filles foibles, des
+Religieux, des Prestres & des personnes d'un merite extraordinaire. On
+ne songe pas qu'ils sont à toute heure en danger d'abandonner la Foy, &
+de succomber sous la rigueur des tourmens qu'ils endurent. On peut dire
+que ces tourmens ne sont pas moins cruels que ceux des premiers Martyrs,
+il est vray que les Esclaves peuvent finir leurs souffrances lors qu'ils
+ont dequoy se racheter, mais ils ne sont pas moins Martyrs que ceux de
+la primitive Eglise, puisqu'ils souffrent pour le nom & la Foy de
+Jesus-Christ, & qu'ils peuvent briser leurs chaînes en renonçant au
+Christianisme; leur martyre est mesme plus long, car les premiers ne
+souffroient la prison que peu de temps, & souvent on les faisoit mourir
+aussi-tost qu'ils étoient arrestez, au lieu que les Captifs souffrent
+toute leur vie; ils n'ont point d'autre lict que la terre, la faim, le
+soif & la nudité, sont attachez comme des ombres à leur personne, les
+alimens qu'on leur donne suffisent à peine pour éloigner la mort, &
+conserver une vie qui devient tous les jours plus malheureuse; Cependant
+ils sont obligez de travailler sans aucun relâche, le baston & les
+cordages sont les seuls instrumens qui donnent le signal de ce qu'il
+faut faire, ces Infidels n'ont point d'égard à l'indisposition, à la
+foiblesse & à l'impuissance; ils frappent également & sans distinction,
+lorsqu'on n'a point fait ce qui est commandé, & ordinairement ils
+commandent plus qu'on ne peut faire, afin d'avoir un pretexte de
+maltraiter les Captifs, & les obliger à prendre le Turban.
+
+Les plus dangereuses persecutions sont les caresses dont ils se servent
+pour seduire les Esclaves, qu'ils n'ont pû ébranler par les souffrances.
+Il n'est point de douceur ny de tendresse apparente, qu'ils ne mettent
+en usage pour les mieux tromper, ils s'appliquent à découvrir leur
+inclination dominante, & tâchent de les surprendre par leur foible; si
+le Captif aime les plaisirs, ils employent la bonne chere, & tout ce
+qu'il y a de plus voluptueux; Si l'interest le touche, & s'il a perdu
+l'esperance d'estre racheté, on luy promet des grandeurs, on fait
+semblant de compatir à sa disgrace, on luy témoigne de l'estime & de
+l'affection, & on luy offre sa liberté; Sur tout les Renegats font
+gloire de pervertir les Chrétiens, ils se persuadent que les chaînes des
+Esclaves leur reprochent incessamment leur apostasie, & que leur crime
+diminuë quand ils le partagent avec plusieurs autres coupables. C'est
+pourquoy ils n'épargnent ny la violence, ny la cruauté, ny la clemence,
+ny les festins, ny les presens, ny le temps, ny la peine, pour les
+forcer à suivre les réveries de l'Alcoran. Ces Infidels sont tout
+ensemble les Juges & les Boureaux des Captifs qui leur resistent, &
+jamais ils ne se lassent de continuer leurs souffrances. Ceux au
+contraire qui par un horrible blaspheme declarent qu'ils veulent
+embrasser la Loy de Mahomet, sont libres dés le moment. Leurs Patrons
+leur donnent leurs filles en mariage & leur font obtenir des Employs
+considerables, ce qui fait que ces Apostats se voyant en peu de temps
+comblez de richesses & d'honneur, & élevez aux premieres Charges,
+oublient facillement leur Foy & leur patrie, & deviennent les plus
+grands persecuteurs des Chrétiens. Ce qui m'a semblé de plus déplorable
+est d'avoir veu de jeunes garçons & de jeunes filles, estre aussi
+maltraitez que les autres Esclaves, sans que la foiblesse de l'âge, la
+delicatesse du sexe, & tout ce que la nature pouvoit inspirer en leur
+faveur, fussent capables d'attendrir le coeur de ces Tigres. Mais ce qui
+donne de la consolation est qu'il se trouve tous les jours de jeunes
+enfans que la grace fortifie de telle maniere, qu'elle les fait chanter
+les loüanges de Dieu au milieu des plus rudes tourmens. J'ay veu un
+garçon de quinze ans durant qu'on luy donnoit la bastonnade pour
+l'obliger à renier, s'écrier, _qu'il est doux de mourir pour
+Jesus-Christ_. Toute l'Europe Chrétienne est instruite de ce qui se
+passe dans la Turquie, dans les Royaumes de Tripoly, de Thunis, d'Alger,
+de Maroc & de Fez, & sur les costes de la Mediteranée, &
+particulierement la France en a sceu le détail des RR. PP. de la Mercy,
+qui ont fait plusieurs Redemptions celebres depuis peu d'années, de
+sorte qu'on peut dire qu'elle entend la voix & les gemissemens de ces
+Infortunez; Malheurs donc aux Chrétiens qui sont insensibles aux
+plaintes & aux disgraces de leurs freres.
+
+Je m'estimerois heureux si le recit de ma Captivité pouvoit faire
+impression sur l'esprit de mes Lecteurs, & exciter leur charité pour les
+Esclaves. Je décris la Ville de Tripoly, l'estat du Royaume & les moeurs
+des Habitans, & dis quelque chose de Thunis, d'Alger & du grand Caire;
+Je rapporte les avantures de quelques Chrétiens, parce qu'elles ont de
+la liaison avec les miennes, & qu'elles en composent une partie. Le
+Lecteur ne doit point s'étonner s'il en trouve qui approchent du Roman;
+le païs des Corsaires est le theatre de toutes sortes d'évenemens & de
+nouveautez, la moindre capture qu'ils font sur les Chrétiens, fournit
+souvent des matieres merveilleuses & capables de remplir des volumes. Je
+n'ay rien ajoûté du mien, & j'ay obmis exprés bien des choses qui
+auroient pû embelir mon Ouvrage. Je ne me flatte point qu'il ait du
+succés; nous vivons dans un Siecle où de tant de Livres qu'on publie, il
+y en a peu qui meritent de l'estime. Je me suis rendu justice là dessus,
+& j'ay jugé que le mien augmenteroit le nombre de ceux qui ne paroissent
+que comme des enfans plus propres à contribuer à la honte, qu'à
+l'honneur de leur pere. Des raisons moins puissantes m'auroient empéché
+d'estre Auteur, si je n'avois consideré que j'ay receu trop de graces de
+Dieu, pour ne luy pas faire un Sacrifice de loüanges, en rendant
+publiques les marques de ma reconnoissance, _Dirupisti Domine vincula
+mea, tibi sacrificabo hostiam laudis_.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES.
+
+
+Chap. I. _Voyage de l'Auteur en Italie; Son séjour à Venise; Son
+Embarquement pour Constantinople; Combat contre quatre Corsaires de
+Tripoly; Recit de ce qui se passa sur Mer jusqu'à son arrivée à Tripoly,
+où il est vendu à un Arabe._ page 1.
+
+Chap. II. _Description de Tripoly, Moeurs, Commerce & Richesses de ses
+Habitans, son Gouvernement, ses diverses revolutions; Mehemet Renegat
+Grec en est fait Bacha, sa bonté pour les Captifs; Adresse d'un Esclave
+qui luy vole son Turban & ses Souliers; Captivité d'un Evesque, & sa
+charité._ 18.
+
+Chap. III. _Conversion d'un Renegat, son martire; Bon dessein de Mehemet
+traversé, sa mort funeste, ses qualitez; Osman son cousin est mis en sa
+place, ses cruautez, Il viole la foy qu'il avoit jurée au Caya son amy,
+& luy fait couper la teste._ 35.
+
+Chap. IV. _Deux sortes d'Esclaves; l'Auteur fait un rude apprentissage
+de sa captivité; Monsieur Gabaret vient à Tripoly avec quinze Vaisseaux,
+demande la liberté des Captifs François; Refus du Bacha par la trahison
+d'un Capitaine Provençal; Un Parisien Captif s'empoisonne; Vingt jeunes
+Chrétiens sont conduits à Constantinople, & six au Grand Caire; l'Auteur
+est envoyé en Alexandrie, au retour son Patron luy fait couper de la
+pierre; Fuite des Captifs qui sont ramenez & punis; Martyre d'un
+Ethyopien qui estoit du nombre des fugitifs; penible travail de
+l'Auteur._ 50.
+
+Chap. V. _Prise d'un Navire François, un Religieux & deux Armeniens y
+sont faits Esclaves; On dérobe au Religieux mil Sultanins d'or qu'un des
+Armeniens luy avoit donnez à garder; Peste à Tripoly; mort d'une femme &
+d'un fils du Patron de l'Auteur, de quelle maniere on enterre les Turcs:
+Histoire d'un faux Dervis; la femme de Salem tâche de faire prendre le
+Turban à l'Auteur; Description de la Maison de Campagne de Salem, il
+employe l'Auteur à de rudes travaux pour l'obliger à changer de
+Religion; Sa servante luy fait des plaintes de l'Auteur; Salem luy fait
+donner de la bastonnade; l'Auteur est en danger de perdre la vie, & est
+sauvé par la mort de Salem._ 67.
+
+Chap. VI. _Le Bacha s'empare des Biens & des Esclaves de Salem; l'Auteur
+est vendu à Moustafa Renegat Grec; Politique de Moustafa; Perte d'un
+Navire de Tripoly; Prise d'un Renegat Hollandois; Un Captif Maltois
+trahit les Chrétiens qui meditoient une seconde fuite, leurs suplices;
+mort de deux freres Chrétiens: l'Auteur est mal traité par son Patron;
+Artifices des Turcs pour obliger vingt jeunes Captifs à prendre le
+Turban; Histoire d'un Juif qui se disoit estre le Messie._ 87.
+
+Chap. VII. _La fatigue du travail fait tomber l'Auteur malade, à peine
+est il guery qu'il est frapé de la peste; Mort épouvantable de Mehemet
+Caya, neveu du Bacha, qui mit en sa place un autre de ses neveux;
+Circoncision de deux enfans du Bacha, les réjoüissances qu'on fait à
+cette ceremonie; Retour de l'Auteur à Tripoly aprés la peste; mort de
+Moustafa son Patron; l'Auteur devient Captif du Bacha._ 103.
+
+Chap. VIII. _Inconstances des actions humaines; Histoire à ce sujet d'un
+Seigneur Piedmontois, & de Dom Philippes fils du Bacha de Thunis; Le
+Bacha fait changer le Cimetiere des Juifs; Translation des os dans le
+nouveau; tromperie faite aux Juifs dans cette Translation par les
+Captifs Chrétiens; Autre tromperie faite à un Capitaine Flamand par des
+Esclaves Vénitiens, qui sont découverts._ 116.
+
+Chap IX. _Travail precipité où plusieurs Captifs perissent; Les
+Corsaires font une prise considerable. Different entre le Bacha & le
+Consul Anglois; Plaisant entretien du Bacha avec les Consuls & les
+Marchands de diverses Nations; Mariage de la fille du Bacha; l'Auteur
+est mal-traité, & exposé à de rudes travaux, la necessité l'oblige à
+dérober les viandes qu'on portoit sur les tombeaux des morts; de quelle
+maniere les femmes vont prier sur les sepulchres._ 131.
+
+Chap. X. _L'Auteur est envoyé dans les campagnes éloignees de Tripoly,
+où il demeure huit mois à labourer la terre, semer les grains, arracher
+du jonc & faire la moisson; rencontre qu'il fait d'un Marabous qui avoit
+demeuré en Espagne, & qui veut luy donner sa fille en mariage; Avantures
+qui arrivent en ces Pays abandonnez; retour de l'Auteur à
+Tripoly._ 155.
+
+Chap. XI. _L'Auteur au retour de la Campagne est occupé à la
+construction d'une nouvelle Prison pour les Captifs, dont il refuse
+d'estre l'écrivain; Revolte des Gibelins Sujets de Tripoly; Regep Bé met
+ces Rebelles à la raison; Son entrée à Tripoly aprés sa victoire;
+l'Auteur paye deux écus par mois pour estre exempt du travail; Il fait
+divers mestiers; Une Barque de Malte sauve deux Captifs pour lesquels
+elle n'estoit pas venuë; Le Bacha s'en vange sur le Capitaine Augustin
+Maltois; Avantures d'un Savoyard qui avoit esté fait Captif avec
+l'Auteur._ 179.
+
+Chap. XII. _Les Galeres du Grand Duc de Toscanne font Esclave un Chaoux
+que le Grand Seigneur envoyoit au Bacha de Tripoly, lequel fut obligé de
+luy procurer la liberté. Captivité d'un Religieux Augustin, amitié
+fraternelle; souffrances des Captifs dans un travail extraordinaire, &
+dans le Bastiment d'une Maison que Soliman Caya fait faire à la
+Campagne; l'Auteur se vange des Juifs qui luy avoient pris son Bestial;
+le danger auquel il s'expose proche d'une Mosquée; une Barque arrive de
+Marseille, le Capitaine luy donne esperance de sa liberté._ 203.
+
+Chap. XIII. _De quelle maniere les Mahometans vont en pelerinage à la
+Meque; Le Capitaine Mirangal presente l'Auteur au Bacha pour convenir de
+sa rançon; Comment le rachapt des Esclaves Chrétiens se fait en
+Barbarie; Les desordres que commettent les Turcs pendant leur Ramadan ou
+Caresme, & les réjoüissances qu'ils font au temps de leur Pasque._ 220.
+
+Chap. XIV. _Les avantures d'un Provençal & de sa niéce; celles d'un
+Majorquin & de sa soeur._ 244.
+
+Chap. XV. _L'Auteur régale ses amis Esclaves avant son départ de
+Tripoly; Plaisanterie d'un Arabe pris de vin; Un Captif Chrétien
+bastonné, pour n'avoir pas couché dans la Prison; Embarquement de
+l'Auteur, tempeste, voeu à Saint Joseph arrivé à Marseille, le voeu
+qu'on avoit fait sur Mer à Saint Joseph est accomply; Origine de la
+devotion que les Provençaux ont à ce Saint; Histoire de treize Esclaves
+qui se sauverent de Tripoly; Exortation aux Chrétiens de racheter les
+Captifs._ 272.
+
+FIN.
+
+
+
+
+_Extrait du Privilege._
+
+
+Par Privilege du Roy donné à Versailles le neufiéme jour d'Avril 1688.
+Signé, LE PETIT. & Scellé; Il est permis à Daniel Hortemels, Marchand
+Libraire de la Ville de Paris, d'Imprimer ou faire Imprimer, vendre &
+débiter un Livre Intitulé _l'Esclave Religieux, qui raconte les peines
+qu'il a souffertes dans Tripoly, pendant huit années de Captivité, ses
+avantures, avec un fidele Recit de tout ce qui s'est passé de plus
+remarquable dans ce Royaume, pendant le séjour qu'il a fait en
+Affrique_, & ce pour le temps de six années à compter du jour qu'il sera
+achevé; avec deffences à tous Imprimeurs, Libraires & autres, d'Imprimer
+ou faire Imprimer, vendre & distribuer ledit Livre pendant ledit temps à
+peine de quinze cent livres d'amande applicable ainsi qu'il est porté
+par ledit Privilege, de confiscation des Exemplaires contrefaits & de
+tous dépens, dommages & interests; le tout ainsi qu'il est plus
+amplement declaré audit Privilege; La Copie ou l'Extrait duquel mis au
+commencement ou fin dudit Livre, Sa Majesté veut estre tenu pour bien &
+deuëment signifié, & que foy y soit ajoûtée comme à l'Original.
+
+_Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs & Libraires de
+Paris, le vingt-deuxiéme jour d'Avril 1688. suivant l'Arrest du
+Parlement du 8. Avril 1653. & celuy du Conseil Privé du Roy du 27.
+Février 1665. & l'Edit de Sa Majesté donné à Versailles au mois d'Aoust
+1686._
+
+Signé, J. B. COIGNARD SYNDIC.
+
+Achevé d'Imprimer pour la premiere fois le 22. May 1690.
+
+_Les Exemplaires ont esté fournis._
+
+
+
+
+LES VOYAGES ET AVANTURES D'UN ESCLAVE DE TRIPOLY.
+
+
+
+
+Chapitre premier.
+
+_Voyage de l'Auteur en Italie; Son séjour à Venise; Son Embarquement
+pour Constantinople; Combat contre quatre Corsaires de Tripoly; Recit de
+ce qui se passa sur Mer jusqu'à son arrivée à Tripoly, où il est vendu à
+un Arabe._
+
+
+Le desir de voyager a esté la passion dominante de ma jeunesse, quand on
+m'enseignoit au College la Geographie, je m'imaginois que les Villes
+celebres marquées dans la Carte, estoient autant de lieux enchantez, &
+que Paris qui fait l'admiration des étrangers, n'estoit rien en
+comparaison. Je ne pûs resister à la violence de ma curiosité, & je
+passay en Italie en l'année 1659. Je n'en décriray point les
+particularitez que tant d'Auteurs ont données au public. Je me rendis au
+plûtost à Rome, afin d'y voir les Ceremonies de la Semaine Sainte, &
+l'Entrée de l'Ambassadeur de Portugal qui se fit avec beaucoup de
+magnificence, sous le Pontificat d'Alexandre VII. Apres avoir veu les
+ruines venerables des Ouvrages de l'Antiquité, admiré les modernes, &
+visité les Lieux Saints, je vis Naples, prés de laquelle est le Tombeau
+de Virgile, & la Grotte de la Sibille Cumée; Je vis aussi le Mont-Vesuve
+qui estoit tranquile, mais l'abondance des cendres qui l'environnent
+m'empécherent d'en visiter le sommet d'où sort quelque fois un si grand
+feu, qu'il donne l'épouvante à dix lieuës à la ronde: De Naples je vins
+à Lorette pour honorer la Mere de Dieu dans sa propre Maison; on sçait
+qu'elle a esté aportée de la Terre Sainte par le ministere des Anges
+dans les Estats du S. Pere en la marche d'Ancone. Avant l'hyver
+j'arrivay à Venise pour voir le Carnaval, que les Dames souhaiteroient
+durer plus long-temps, à cause de la liberté qu'elles ont depuis le
+commencement de l'année, jusqu'au premier Dimanche de Caresme.
+
+Pendant qu'on équipoit à Venise un Navire pour Constantinople, où je me
+proposois d'aller, j'eûs le temps de considerer les beautez de cette
+Ville qui est l'unique dans le monde, assise au milieu de la Mer, toutes
+les ruës sont remplies de Canaux, & chaque Habitant a sa Gondole, les
+Eglises, les Places & les Palais y sont magnifiques, sur tout la Place
+de Saint Marc, où l'on voit deux Colomnes qui ont servy au Temple de
+Sainte Sophie de Constantinople. La Ville est environnée de petites
+Isles agreables, on voit dans les unes des Jardins de Plaisance, dans
+les autres des Monasteres qui servent de Forteresses spirituelles à la
+Republique, sans compter les Tours & les Bastions garnis de Canons, pour
+s'opposer aux insultes des Turcs. Il y a dans l'Arsenal dequoy armer
+quarante mil hommes, & un nombre infiny d'Ouvriers destinez pour les
+Ouvrages de la Marine: On y garde quantité d'Etendars, comme des
+Monumens éternels de la valeur des Generaux de la Republique & des
+Victoires memorables qu'ils ont remportées sur les Infideles. Si Rome
+est appellée la Sainte, Naples la Gentille, Florence la Belle, Gennes la
+Superbe, Venise se peut vanter d'estre la Riche. Je finiray l'éloge de
+Venise par six Vers Latins d'un Poëte Italien, qui fut recompensé par le
+Senat de six cens Sequins d'or.
+
+Le long séjour que je fis à Venise pour attendre le départ du Vaisseau
+où je devois m'embarquer, me donna le loisir de voir en l'Eglise de S.
+Marc, la Pompe funebre du Prince Almeric de la Maison de Modene, qui
+estoit mort en Candie pour le Service de la Republique, & la Sortie du
+Bucentaure le jour de l'Ascension, lorsque le Doge va en Ceremonie
+Epouser la Mer. Ce superbe Bastiment que les Estrangers appellent la
+Montagne d'or, porte six cent personnes, sans les Rameurs & les Matelots
+necessaires pour son équipage. Le Doge accompagné de tous les
+Ambassadeurs & du Senat, monte le Bucentaure, dont les Cordages sont de
+Soye, les Voiles & les Etendars de Broderie: Estant arrivé au lieu
+destiné, le Patriarche benit un Anneau, & le met au doigt du Doge qui le
+jette aussi-tost dans la Mer. Apres la Ceremonie le Bucentaure retourne
+dans la Ville suivy de dix à douze mil Gondoles, & de plusieurs
+Galiotes, Brigantins & Galeres qui luy font la Cour comme à leur
+Souverain. Ces petites Gondoles qu'on appelle ordinairement les
+Carrosses de Venise, tiennent leur rang prés de leur Prince selon la
+qualité de ceux qui les montent; Elles sont ornées d'Armes, de Flâmes,
+de Pavillons, & couvertes de Tapis de Turquie, & semblent à leur retour
+témoigner par mille Fanfares & Concerts differents, que le Roy de la Mer
+a eû pour agreable le mariage du Doge avec elle.
+
+ _Viderat Adriaticis Venetam Neptunus in undis
+ Stare urbem, & toto ponere jura mari
+ Nunc mihi Tarpejas quantumvis Jupiter arces
+ Jactet, & illa sui moenia Martis ait,
+ Si Tiberim pelago praefers en aspice utramque,
+ Illam homines dicas, hanc posuisse Deos._
+
+Le Vaisseau Hollandois sur lequel je m'embarquay pour aller à
+Constantinople, s'appelloit la Fleur de Lys, il estoit moitié armé en
+Guerre, & moitié chargé en Marchandises, & portoit des Passagers de
+Diverses Nations; Une Dame Greque y estoit, & deux petites Filles âgées
+de huit à dix ans, qu'elle avoit euës d'un Noble Venitien qui l'avoit
+enlevée pour sa beauté & emmenée à Venise, aprés sa mort elle se
+retiroit en son Païs. Dés que le Vaisseau fut en estat de se mettre à la
+voile, nous partismes de la grande rade avec un vent assez favorable qui
+nous fit arriver en peu de temps à Zante: Nous n'y fismes pas de séjour
+à cause des tremblemens de terre qui arrivent souvent dans cette isle
+comme les Habitans nous le firent remarquer par les ruines des Terres
+voisines de la Ville, & de quelques maisons depuis peu renversées. Un
+jour que nous nous divertissions aprés le disner, la chambre où nous
+estions trembla si rudement, que les pierres de la porte se separerent;
+ce qui nous obligea d'en sortir promptement; & à peine fûmes nous
+embarquez que la maison abisma. Nous rendismes graces au Ciel de nous
+avoir preservez de ce peril, & continuâmes nostre route du costé de
+Candie, où toutes les forces Ottomanes estoient pour le Siege de la
+Capitale. Il y a bien de la difference entre les Voyages qu'on fait par
+Terre & ceux qu'on fait sur Mer; dans les premiers la diversité des
+moeurs & des coûtumes des Peuples, & les beautez singulieres des Païs,
+font oublier une partie des fatigues que souffre le Voyageur; au lieu
+que sur Mer on est dans un repos continuel, n'ayant point d'autre
+occupation qu'à passer le temps, & à faire part de ses avantures à ses
+Compagnons de Vaisseau. Depuis Venise jusqu'à l'Archipel, on découvre à
+droite les Terres de la Republique, la Marche d'Ancone, Lorette, & les
+Provinces de l'Abruze, de la Poüille & de Calabre dans le Royaume de
+Naples; A gauche, la Dalmatie, la Republique de Raguze, l'Albanie,
+l'Epire, la Bossine, la Morée & la Candie.
+
+L'approche de Candie nous fit tenir sur nos gardes, le bruit du Canon
+des Turcs venoit jusqu'à nous, & nous avions sujet d'apprehender leur
+Armée Navalle. Nous commencions à costoyer les Isles de l'Archipel, lors
+qu'un soir nostre Capitaine dit qu'il s'estimoit heureux d'estre venu
+d'Hollande à Venise sans danger, nonobstant la quantité de Pirates qui
+courent la Mediteranée. On le felicita de son bon-heur, & pour en
+témoigner sa reconnoissance, il fit apporter la Collation & deux
+bouteilles de Malvoisie. Ce Regal se passa joyeusement, parce qu'il y
+avoit des personnes de differentes Nations, qui firent un concert assez
+bizare de leurs langages: Ce qui augmenta le plaisir, Un Prestre Flamand
+apres avoir bien beu avoüa qu'il alloit exprés en Grece ou en Armenie
+pour s'y établir, à cause que les Prestres s'y marient, & qu'il avoit
+dessein d'entrer dans ce Sacrement avant que de mourir.
+
+Comme nous estions prests de nous retirer, la Sentinelle qui descendoit
+du Perroquet, assûra le Capitaine qu'il avoit aperceu de loin quelques
+voiles. Nous nous retirasmes dans l'esperance que la nuit nous en
+éloigneroit; mais à la pointe du jour nous vismes quatre Vaisseaux qui
+n'estoient eloignez de nostre Navire que de dix mille, & qui venoient
+fondre sur nous à toutes voiles. Leur diligence nous fit juger qu'ils
+estoient Corsaires; ce qui obligea le Capitaine de donner ses ordres. Il
+fit faire une Priere publique, exhorta un chacun de garder son poste &
+de deffendre sa vie & sa liberté contre les ennemis des Chrestiens, &
+disposa si bien toutes choses, que nous fûmes en estat de combattre. Une
+Barque Italienne que nous avions trouvée dans le Golphe de Venise deux
+jours apres nostre départ avoit esté prise par ces Pirates, qui ayant
+esté par elle avertis de nostre passage, ils mirent toutes les Voiles au
+vent pour nous joindre avant que nous pussions moüiller l'Ancre aux
+Isles de l'Archipel, & par cette retraite éviter le Combat; Mais toute
+la diligence que nous pûmes apporter fut inutile à cause de la pesanteur
+de nostre Vaisseau qui estoit chargé de marchandises. Le plus hardy des
+quatre Corsaires nommé Beyrant Rais Renegat Provençal, nous vint salüer
+de vingt-quatre canonades, mais celles de la Poupe nous firent plus de
+ravage que toute la bande; Hally Rais Renegat Grec fit en suite sa
+passade du mesme bord; Morat Renegat Hollandois, qui commandoit un
+Vaisseau à la Françoise, monté de quarante-huit pieces de Canon, nous
+maltraita beaucoup, & enfin nous essuyâmes les Canonades des ennemis
+suivies de mousqueterie, de fléches & de grenades.
+
+On se donne quelque tréve dans ces occasions, pour descendre les blessez
+à fond de calle, & jetter en Mer les corps morts dont profitent les
+Poissons, qui ne manquent jamais de se rendre prés des Navires au bruit
+du Canon. Pendant ce temps nostre Capitaine, qui estoit un tres brave
+homme, parcourut le Vaisseau, & voyant que le flanc de Tribord estoit
+maltraité, les Canons en partie démontez, & sans secours, il fit armer
+l'autre bande pour faire paroistre aux ennemis une force égale, bien
+qu'ils fussent quatre Pirates contre un Vaisseau Marchand.
+
+Tandis qu'un des Corsaires nous donna la passade, Beyram Rais vint nous
+aramber, apres que les acrots furent jettez, nous fismes retraite à la
+poupe pour surprendre ces Infideles, dont trente entrerent dans nostre
+Navire le Sabre à la main, le feu de nostre Mousquerie & de deux Periers
+chargez à Cartouches, fit un tel effet, qu'il ne s'en sauva que six. Un
+d'eux receut en se retirant un coup de Ponton au travers du corps, & un
+coup de Sabre sur la teste, ces blessures ne l'empécherent pas de courir
+apres celuy qui l'avoit blessé, & il tomba roide mort à six pas de là.
+L'opium que les Turcs mangent avant que de combattre les rend furieux, &
+les fait aller au combat la teste baissée sans craindre le danger,
+heurlans comme des bestes feroces, pour donner de la terreur aux
+Chrestiens.
+
+Nostre Capitaine crût que les Barbares n'hazarderoient pas une autre
+attaque; mais picquez d'une retraite si honteuse, ils tenterent une
+seconde fois de nous acrocher; nostre Mousqueterie fit tant de feu & si
+à propos, qu'ils furent encore obligez de se retirer avec une perte
+considerable. Je fûs blessé en cette occasion d'un coup de fléche dans
+l'estomac & d'un éclat de bois aux reins, j'aurois esté tué si le
+baudrier n'avoit paré le coup; un de mes intimes amis fut tué à ma
+droite d'une mousquetade qu'il receut dans le bas ventre, & à ma gauche
+un Gentilhomme nommé de Grimonville, natif de Rennes en Bretagne, fut
+blessé dangereusement au visage, les RR. PP. de la Mercy de la
+Redemption des Captifs, l'ont rachepté depuis ma sortie de Tripoly de
+Barbarie.
+
+Quoy que je fusse blessé, le Capitaine me donna la Proüe à garder, &
+durant que les ennemis s'éloignoient un peu afin de tenir conseil, il me
+pria de voir pourquoy le Canon ne tiroit point. Je descendis dans le
+fond du Vaisseau où je ne trouvay que des morts & des mourans, les affus
+des Canons estoient brisez & renversez sur des personnes expirantes, je
+n'entendois que des plaintes, des cris & des gemissemens, & je voyois
+par tout des spectacles d'horreur: J'arrivay mesme fort-à-propos pour
+empécher un Hollandois de mettre le feu aux Poudres, ce desesperé aimoit
+mieux nous faire perir que de permettre nostre esclavage. Estant
+remonté, j'entendis le Lieutenant qui proposoit au Capitaine de se
+sauver dans la Chaloupe, parce que la proüe estoit en feu, la poupe
+fracassée, & nostre perte inévitable. Comme je leur representois que
+c'estoit s'exposer à tomber és mains des Grecs de l'Archipel, qui sont
+sans Religion & sans pitié, une Canonade mit en deux le corps du
+Capitaine, dont la teste & les épaules furent emportées dans la Mer, &
+le reste tomba à mes pieds: Jugez si je fus alarmé de ce coup fatal qui
+nous osta toute esperance. Le Lieutenant entra dans la chambre du
+Capitaine où je le suivis, un boulet de Canon y avoit mis en pieces son
+coffre, & dispersé quantité de Sequins d'or, ceux que je pris par le
+conseil du Lieutenant, penserent me faire perdre la vie.
+
+La sortie de la chambre ne fut pas si favorable que l'entrée, le pauvre
+Lieutenant eût la cuisse droite emportée d'un coup de Canon, & comme je
+le consolois on arbora un Pavillon blanc à la Poupe, qui estoit le
+signal que nous nous rendions à discretion: Lorsque les Turcs entroient
+dans nostre Navire, le Lieutenant m'embrassa, & me dit qu'il aimoit
+mieux se jetter en Mer, que d'aller finir ses jours en Barbarie, dans
+l'estat déplorable où il se voyoit reduit: Je le conjuray de ne pas
+s'abandonner au desespoir, mais si tost que je l'eûs quitté pour songer
+à moy, il se precipita dans la Mer. Je fus d'abord arresté par 2. Turcs
+qui se contenterent de me foüiller legerement, & prirent la valeur de 2.
+écus que j'avois dans mes poches; deux Renegats me foüillerent plus
+exactement & trouverent ce qu'ils cherchoient; les deux Turcs qui
+m'avoient arresté les premiers se trouverent là presens, l'un d'eux
+enragé d'avoir si peu profité de ma dépoüille, me porta un coup de Sabre
+que j'évitay par la fuite: Les Chrestiens furent derechef visitez, & les
+Officiers & les Marchands dépoüillez de leurs plus beaux Habits. Nous
+nous trouvasmes soixante-dix échapez du Combat, parmy lesquels il y
+avoit trente blessez, & nous y avions perdu plus de cinquante hommes.
+Estant descendus des premiers dans la principale Chaloupe des ennemis,
+je fus aperceu par la Dame Grecque, qui avoit à ses costez ses deux
+filles, elle me pria de luy ayder à descendre & à son aisnée, & donna la
+jeune à un nouveau Captif, qui en descendant tomba sur le bord de la
+Chaloupe & se cassa la teste, cela luy fit quitter la fille laquelle
+chut dans la Mer d'où l'on ne pût la sauver. La mere accablée de douleur
+par la perte de sa fille, de ses biens & de sa liberté, jetta des cris
+pitoyables vers le Ciel, & son malheur toucha les Corsaires les plus
+insensibles. Cette desolée mourut de tristesse dans le Serrail du Bacha
+de Tripoly apres trois ans de captivité, & pour derniere disgrace, elle
+veit sa fille qu'elle avoit élevée à Venise dans la veritable Religion
+embrasser la Mahometane.
+
+Nous fûmes conduits vingt Captifs au Vaisseau de Morat Rais Chef
+d'Escadre, Nous y fûmes à peine arrivez qu'on nous foüilla pour la
+troisiéme fois, cette derniere me fut plus sensible que les deux autres,
+les Matelots m'osterent jusqu'au Calleçon, & ne me laisserent que la
+Chemise. Je demeuray dans la posture d'un Criminel qui va faire amande
+honorable, & sans le secours d'un Renegat Italien qui me couvrit de
+vieux haillons, j'aurois souffert plus de misere dans le reste du
+Voyage: Les Corsaires en retournant à Tripoly firent encore une prise
+d'un Navire Chrestien qui portoit des Vivres & des Munitions en Candie.
+Avant que d'attaquer ce Vaisseau qui se deffendit avec beaucoup de
+vigueur, ils nous enfermerent dans le fonds de Calle, on nous fit
+souffrir dans ce lieu de tenebres toutes les miseres imaginables, la
+faim, la soif, les plaintes continuelles des blessez, & une chaleur
+excessive nous reduisirent presque aux abois. Pendant le Combat qui dura
+plus de huit heures, nous fismes des veux inutils pour nos freres; car
+ne pouvans plus resister aux attaques des Infideles, & voyant leur
+Navire prest à faire naufrage, ils furent contraints de se rendre. Dés
+qu'il fut au pouvoir des Turcs, ils nous permirent de monter entre les
+deux Ponts afin de respirer l'air. Je fus obligé de coucher sur des
+Cordages durant le sejour que nous fismes sur Mer, qui estoit au temps
+de la Canicule, le matin en me levant la poix & le goudron m'enlevoient
+des morceaux de chair, ce qui augmenta mes blessures. Nous arrivasmes à
+la fin du mois de Juillet 1660. à Tripoly, dont Osman Renegat Grec
+estoit lors Bacha. Les Barbares firent de grandes réjoüissances de deux
+prises si considerables; ils trouverent dans les Navires plus de
+quarante mil écus, sans les marchandises estimées davantage, & cent
+cinquante Chrestiens qui font la richesse du Païs. Tous les nouveaux
+Captifs furent conduits au Chasteau pour estre presentez au Bacha,
+devant lequel un Escrivain Chrestien s'informa du nom, de l'âge, du
+païs, de la Religion, de l'art, & des qualitez de chaque Captif en
+particulier. La richesse du butin consola le Bacha de la mort des
+Officiers qui avoient esté tuez dans le Combat, parmy lesquels on
+comptoit deux Lieutenans, huit Canoniers, trente Turcs, & prés de
+quarante Renegats, outre les blessez, dont le nombre égaloit celuy des
+morts. Aprés que le Bacha se fût reservé les plus beaux & les plus
+jeunes Chrestiens pour son Palais & pour le service de ses Femmes, il
+nous fit distribüer un habit de toille, une paire de souliers & un
+Capot. On nous fit retirer le soir dans les prisons où nous trouvâmes
+plusieurs Captifs qui nous exhorterent à la patience. Le matin les
+Gardes de la Prison, nous conduisirent au Bazar qui est une Place
+publique pour y estre vendus; là les Captifs à demy nuds passent en
+reveuë devant un grand nombre de Turcs, d'Arabes & de Juifs, qui se font
+un plaisir de faire promener, & d'examiner ceux qu'ils veulent acheter;
+ils sçavent bien distinguer les personnes de qualité de celles du
+commun, par les pieds, les mains, & la phisionomie. Le Bacha s'empare du
+reste des Esclaves, à condition d'en tenir compte aux Levantis, lesquels
+sont les Soldats de la Mer, qui participent à toutes les prises; Un
+Arabe nommé Salem Chatel m'achepta cent cinquante écus. Me conduisant en
+sa maison, il entra dans un Cafegy pour me faire voir à ses amis qui
+fumoient & buvoient le Café, ils le feliciterent de l'achapt qu'il avoit
+fait de moy & prierent leur Prophete de me vouloir inspirer leur
+Religion.
+
+
+
+
+Chapitre II.
+
+_Description de Tripoly, Moeurs, Commerce & Richesse de ses Habitans,
+son Gouvernement, ses diverses revolutions; Mehemet Renegat Grec en est
+fait Bacha; sa bonté pour les Captifs; Adresse d'un Esclave qui luy vole
+son Turban & ses Souliers; Captivité d'un Evesque, sa Charité._
+
+
+Avant que de parler des miseres & des avantures de ma captivité, il est
+à propos de donner au Lecteur la Description de la Ville de Tripoly,
+qu'on appelle de Barbarie, pour la distinguer de celles de Sirie & de la
+Romanie, qui portent le mesme nom. Elle est sçituée sur la Mer d'Afrique
+entre Thunis & Alexandrie d'Egypte, la Ville est assés bien bastie, les
+Maisons y sont fort basses, & ressemblent à des Monasteres de Filles, de
+sorte que les Femmes n'y peuvent estre veuës. A l'Orient sur le bord de
+la Mer est le Chasteau qui commande au Port, & où le Bacha fait sa
+residence avec ses Femmes. A droite est la Porte de la Ville, qui est
+unique depuis plus de quarante ans, les Turcs en ayant fait fermer une
+du costé de Terre, que les Arabes de la campagne ont attaquée plusieurs
+fois, pour se rendre Maistres de Tripoly. A gauche est l'Arsenal, proche
+d'une Place appellée la Fosse, où l'on construit les Navires. A
+l'Occident, il y a une vieille Forteresse qui commande à la Ville, &
+dont les Murs sont de terre, les Juifs n'en sont pas esloignez, &
+habitent seuls cette extremité de la Ville, comme Gens infames &
+méprisables. Le Port est spacieux, & les Vaisseaux y sont en seureté,
+estant environné de Rochers & deffendu par le Chasteau, & par une autre
+Forteresse qu'on nomme Mandrix, qui commande à la grande Rade. On compte
+dans Tripoly dix-huit Mosquées, sans celles de la Campagne, qui sont
+plus magnifiques, dont les Tours sont plus hautes, & qui sont plus
+frequentées par les Mahometans, parce que le grand Marabout y fait sa
+demeure, & que dans la Ville les Renegats vivent sans Religion. Le
+climat est fort chaud & il y pleut rarement, mais le serain y est si
+grand pendant la nuit, qu'il fertilise la terre, & la fait porter trois
+fois l'année. Chaque Jardin à la Campagne & les Terres qui sont aux
+environs de la Ville ont leurs puits avec leurs bassins pour les arroser
+dans la necessité. On n'y voit point pendant l'Hyver de Neiges ny de
+Glace, & les Habitans s'estiment heureux quand il y pleut deux ou trois
+fois l'année. Les fruits tels que produisent les Païs chauds, y sont en
+abondance & si excellens, qu'une personne peut en manger dix livres le
+jour sans estre incommodé; Entr'autres il y vient beaucoup de dattes qui
+sont fruits de Palmiers, elles durent toute l'année, & sans leur
+secours, les Esclaves seroient en danger de mourir de faim. Cét Arbre
+paye de tribut par an au Bacha cinq sols, & chaque puits deux écus, ce
+qui fait un revenu considerable par la quantité qu'il y en a dans les
+Campagnes de Tripoly. A sept ou huit lieuës de la Ville le païs est
+desert, & les Arabes ne logent que sous des Pavillons comme dans
+l'Egypte & dans les autres païs abandonnez de l'Afrique.
+
+Tripoly est habité par toutes sortes de Nations, tous les travaux de la
+Ville, de la Marine, & des Jardins se font par les Captifs, car les
+veritables Turcs menent une vie molle & effeminée; les Barbares sont
+féneans, sans art & sans industrie, se contentent de peu de chose, & ne
+travaillent que dans la necessité. Toute la science de ces Infideles est
+de garder la Loy du Prophete, d'avoir autant de Femmes qu'ils en peuvent
+nourrir, & de cacher leurs tresors dans l'esperance d'en joüir en
+l'autre monde, comme Mahomet leur a promis dans son Alcoran s'ils
+observent exactement sa Loy. A l'égard des Renegats, ils sont libertins,
+& ne s'adonnent qu'à pirater pour avoir dequoy fournir à leurs
+desordres: Ces Scelerats apres avoir apostasié font une guerre
+continuelle aux Chrestiens, ils fuyent la compagnie des Turcs, afin de
+vivre entierement dans le libertinage, se moquent des resveries de
+l'Alcoran, & méprisent les Arabes.
+
+Les Juifs font la pluspart du Commerce, & tiennent toutes les Doüanes du
+Bacha, qui sçait bien les trouver quand il a besoin d'argent. Outre les
+Laines & les Cuirs de Barbarie qui sont estimez, en France, le plus
+grand Commerce de Tripoly est le debit des Marchandises que les
+Corsaires prennent sur Mer aux Marchands Chrestiens, & celles que les
+Pelerins de toute l'Afrique apportent de la Meque au retour de leur
+Pelerinage qu'ils y font tous les ans pour voir le Tombeau de leur
+Prophete. Les Captifs font la principale Richesse du Païs, &
+appartiennent presque tous au Bacha: Il est vray que les Capitaines &
+les Officiers en peuvent avoir pour leur service; mais les Marchands du
+Païs & les Juifs n'achetent des Esclaves que pour en trafiquer. Ces
+Infortunez couchent dans trois Prisons differentes; il y en a encore une
+dans le Chasteau, ou ceux destinez pour le service du Bacha & de ses
+Femmes sont obligez de se retirer la nuit, & une autre hors de la Ville,
+qu'on appelle la Galere de Terre de Tripoly, dans laquelle couchent les
+Chrestiens qui travaillent à la Campagne.
+
+Toutes les Charges sont occupées par les Renegats qui commandent aux
+Travaux de la Marine, de l'Arsenal & des Manufactures; Les Turcs & les
+Arabes exercent les Offices de Police & de Justice, que le Bacha rend
+trois fois la semaine en presence de ses Cadis. Dans tout le Royaume de
+Tripoly il n'y a que quatre Gouverneurs dans les Villes Maritimes de
+Bengaze & de Derne du costé d'Alexandrie, de Zoara & de Gerbes du costé
+de Thunis. Pour la Terre, excepté la Province de Gibel païs assés
+fertile, tout le reste est desert & les Arabes ne logent que sous des
+Pavillons. Ils sont rebelles au Bacha, & l'on y leve les Contributions
+les armes à la main. Tripoly estoit gouverné du temps de ma captivité
+par les Renegats Grecs, comme Thunis par les Renegats Italiens &
+Insulaires, & Alger par les Andalous & Grenadins sortis d'Espagne. Quoy
+que l'Estat de Tripoly porte le nom de Royaume, son Gouvernement tient
+moins de la Monarchie que de la Republique, & le Grand Seigneur en est
+plûtost le Protecteur que le Souverain. Les Renegats & la Milice y ont
+toute l'authorité; Ils choisissent leur Bacha, & n'ont point d'autre
+Maître que celuy qu'ils se donnent eux-mesmes; Ce Bacha gouverne
+absolument, ne reconnoist le Grand Seigneur qu'en apparence & par
+politique, & ne défere que quand il veut aux ordres de la Porte: Mais
+souvent les Auteurs de sa fortune détruisent leur propre ouvrage, &
+l'immolent à leur interest & à leur fureur; De sorte que l'avarice, la
+rebellion & la cruauté peuvent estre appellées les veritables Reynes de
+Tripoly. Les Renegats François & Hollandois montent les meilleurs
+Vaisseaux de Guerre, comme les plus vaillans & les plus experimentez sur
+la Mediteranée. Ceux qui sont de Provence sont assés méchans pour y
+enlever leurs parens & leurs amis pour se vanger de ne les avoir pas
+rachetez, sans considerer qu'ils ont esté peut-estre dans l'impuissance
+de le faire. C'est pourquoy on les appelle le fleau des Villes de
+Marseille, de Laciouta & de Toulon, d'où sont la pluspart des Mariniers
+détenus Captifs à Tripoly. Ces Barbares sont mesmes dévenus si insolens
+des prises qu'ils font sur les Chrétiens, que Loüis le Grand nostre
+Invincible Monarque, leur a fait donner la chasse dans l'Archipel, & les
+a contraints depuis trois ans de rendre tous les Esclaves François. Ils
+ont appris à leurs dépens à respecter une Puissance aussi redoutable que
+la sienne, & qui a fait trembler Alger, Thunis & Maroc.
+
+La Ville de Tripoly a eû differens Maistres, & a souffert diverses
+revolutions; Elle a esté tributaire des Romains; Elle a esté depuis le
+débris de leur Empire, possedée par les Roys de Maroc, de Fez, & de
+Thunis: La tyrannie de ces Roys Afriquains l'a fait revolter; elle a eû
+quelques uns de ses Habitans pour ses Princes; ils en ont esté chassez
+par les Turcs, & eux par l'Empereur Charles-Quint, qui donna Malte &
+Tripoly aux Chevaliers de l'Ordre de Saint Jean de Hierusalem, ceux-cy
+la conserverent jusqu'à ce qu'elle fut reprise par les Turcs, sous la
+conduite du Bacha Sinan: Quelques années aprés Mustapha General de
+l'Armée de Soliman assiegea la Ville de Malte; Le Grand Maistre de la
+Valete & les Chevaliers firent une resistance si vigoureuse, que les
+Turcs furent obligez de lever le Siege, qui a esté un des plus fameux du
+dernier Siecle. Mustafa indigné du mauvais succés de son entreprise,
+alla décharger sa colere sur les Gouverneurs de la Coste de Barbarie,
+qu'il accusoit de n'avoir pas executé ses Ordres, & d'estre rebeles au
+Grand Seigneur. Il fit étrangler Occhialy Bacha de Tripoly, & passer par
+le fil de l'espée ses Partisans, s'empara de leur dépoüille, & établit
+pour Gouverneurs les Cherifs qui l'avoient servy au Siege de Malte, & y
+avoient donné des marques de leur zele pour le Prophete: Ils se disent
+parens de Mahomet, & portent le Turban verd pour se distinguer des
+Marabous & des autres Officiers de la Mosquée, & sur tout de la
+populace, qui a pour ces Musulmans beaucoup de veneration & de
+confiance. Le Gouvernement des Cherifs fut au commencement assez
+tranquile, ils laisserent en paix les Arabes dans les campagnes voisines
+de Tripoly, que les Turcs avoient plusieurs fois ravagées, & ne
+s'occuperent qu'à faire la guerre aux Chrétiens afin d'avoir des Captifs
+comme ceux de Thunis & d'Alger: Ce dessein que les Renegats leur avoient
+inspiré, eut une reüssite extraordinaire, les Navires qu'ils avoient
+armez en courses firent des prises considerables; les Renegats
+accoururent de toutes parts à Tripoly pour faire fortune; les Peuples
+qui aiment la nouveauté, passerent les Mers dans l'esperance de s'y
+enrichir; Les Juifs y établirent le Commerce, & la Ville devint opulente
+en peu de temps.
+
+Les Grecs trouverent le moyen de s'y rendre les plus puissans, parce que
+les principales Charges estoient possedées par les Renegats de leur
+Nation. Ceux de l'Isle de Chio acquirent tant de credit & d'authorité,
+qu'ils formerent un party contre les Cherifs, les égorgerent avec leurs
+Creatures, & mirent en leur place Mehemet Renegat Grec, qui estoit natif
+de Chio, & parent des Justiniens d'Italie. Le nouveau Bacha s'assûra des
+Forteresses de la Ville, establit des Gouverneurs dans les Places
+Maritimes, & fit Osman Bé son Cousin, General de la Campagne, tous deux
+avoient esté pris le mesme jour par les Corsaires de Tripoly comme ils
+alloient estudier en Italie, & tous deux aprés dix ans de captivité,
+furent violentez de prendre le Turban; Les Cherifs n'ayans jamais voulu
+les mettre en liberté quelques offres qu'on fît pour leur rançon.
+Mehemet estoit humain & bien-faisant, les Arabes sous son Gouvernement
+vécurent en paix à la Campagne, & cesserent les pillages qu'ils
+faisoient de temps en temps aux environs de Tripoly. Il reforma les abus
+que les Cherifs avoient tolerez, & sa conduite fut si juste & si sage,
+qu'il se fit aimer également des Turcs, des Arabes, des Renegats, & des
+Captifs; Sur tout il prit plaisir à soulager les derniers, & rendre
+leurs chaisnes moins pesantes; Il permit mesmes aux Chrestiens de
+celebrer leurs festes, & ordonna que les Prestres fussent respectez,
+exempts de travaux, & tranquilles dans la fonction de leur ministere.
+Quand les Captifs se plaignoient de la cruauté de leurs Gardes, le Bacha
+donnoit ordre à ceux qui les accompagnoient dans le travail, de les
+traiter plus doucement; Si les Turcs les accusoient de quelques
+desordres ou de quelques larcins, il faisoit bastonner les coupables
+pour satisfaire ces Infideles, qui les voyant souffrir constamment
+demandoient grace pour eux. Si le Criminel meritoit la mort, il
+obligeoit les accusateurs de payer sa rançon avant que de l'exposer au
+dernier suplice, & par ce moyen sauvoit la vie à l'accusé; car les Turcs
+qui sont naturellement avares aimoient mieux abandonner leur vengeance
+que de faire une telle perte, tellement qu'il estoit le Maistre, le Juge
+& le Pere des Captifs.
+
+Mehemet estoit curieux de sçavoir comme l'on traitoit les Captifs dans
+les travaux, & les visitoit toutes les semaines dans les lieux où ils
+estoient le plus exposez à la fureur des Barbares. Un jour il se rendit
+à l'Arsenal pour voir mettre en Mer un Navire à la Françoise de
+trente-six piéces de Canon, les machines n'ayant pas réüssi dans le
+commencement il fut obligé d'y faire plus long séjour qu'il ne croyoit;
+Cependant le Marabous annonça du haut de la Tour du Chasteau l'heure
+destinée pour la priere que les Turcs font cinq fois le jour; Quoy qu'il
+fût proche de son Palais, il ne voulut pas aller à la Mosquée & afin de
+donner l'exemple aux veritables Turcs qui l'accompagnoient, il se retira
+sur le bord de la Mer dans des Roches derriere le Chasteau pour se laver
+selon la coûtume des Musulmans, qui n'entrent jamais en leurs Mosquées
+qu'ils ne se soient auparavant lavé les pieds, les mains, la teste & une
+partie du corps, dans la croyance qu'ils se purifient de leurs pechez.
+Bien que le Bacha n'eût pas grande devotion pour les ceremonies Turques
+il quitta son Turban & ses Babouches pour se laver plus commodément, &
+les laissa sur le Rocher; durant qu'il se lavoit, un Captif se mit à la
+nage de l'autre costé du Chasteau qui les emporta sans qu'aucun Turc
+s'en apperceût. Mehemet ayant finy sa priere & ne trouvant plus ce qu'il
+avoit laissé sur le Rocher fut trouver les Turcs pour leur en demander
+des nouvelles; Aussi-tost ces Infideles ne manquerent pas d'accuser les
+Chrestiens de ce larcin, & déja les Gardes commançoient à décharger des
+bastonnades sur plusieurs innocens, lorsque le Bacha leur deffendit
+d'user de pareilles violences envers les Chrestiens, leur representant
+qu'il n'y avoit qu'un seul coupable, dont l'action estoit remissible
+pourveu qu'il avoüât son vol, & de quelle maniere il avoit enlevé son
+Turban & ses souliers; le Captif qui avoit fait le coup assûré sur la
+parole & clemence du Bacha vint se prosterner à ses pieds, & Mehemet se
+fit un plaisir de luy faire raconter sa subtilité.
+
+Le Chrestien avoüa ingenuement qu'il estoit venu à la nage de l'autre
+costé du Chasteau, qu'avec un baston il avoit pris le Turban qu'il avoit
+mis sur sa teste sans sortir de la Mer, & qu'avec un soulier à chaque
+main il s'en estoit retourné de la mesme façon qu'il estoit venu; Le
+Bacha n'en fit que rire, & commanda au Casanadal de luy donner quatre
+écus pour avoir avoüé son vol, & le nomma Loup-marin, sans sçavoir que
+veritablement il s'appelloit le Loup, Italien de Nation, qui pouvoit
+passer pour le plus adroit voleur du Siecle, & que les Juifs ont voulu
+acheter du Bacha pour le faire mourir, parce qu'il desoloit toute la
+Sinagogue par ses frequens larcins. Aprés que le Navire eût glissé en
+Mer & que les autres eurent fait selon la coûtume une décharge de leurs
+Canons, le Bacha fit distribuer à chaque Captif dix sols, ordonna qu'à
+l'avenir les travaux cesseroient de bonne heure, afin que les Captifs
+eussent le temps de se reposer, & recommanda aux Gardes de ne les point
+maltraiter sans cause legitime à peine d'estre punis eux-mesmes.
+
+En ce temps-là les Corsaires de Tripoly prirent une Barque de Genes qui
+portoit à Majorque un Evêque de l'ancienne famille des Justiniens de
+Grece, & parent du Bacha qui estoit de celle des Justiniens de Chio. Il
+ne fut point connu pour ce qu'il estoit, & les Matelots qui avoient esté
+pris avec luy tinrent la parolle qu'ils luy avoient donnée de ne le
+point découvrir, & luy executa la promesse qu'il leur avoit faite de les
+racheter avant luy. Ce Prelat s'estima heureux de passer à Tripoly pour
+un simple Captif sans naissance & sans qualité, il fut employé aux plus
+vils travaux, comme à servir les Massons, à porter les immondices de la
+prison, & à d'autres emplois qui excédoient ses forces; mais les
+Chrétiens touchez des miseres qu'il souffroit, & voyans qu'il
+succomberoit bientost sous la pesanteur de ses fers, ils l'obligerent de
+declarer qu'il estoit Prestre. Sa declaration fut avantageuse aux
+Captifs, il visitoit les malades détenus dans les cachots, leur
+administroit les Sacremens, leur distribüoit les aumônes qu'il recevoit
+des Marchans Chrestiens, consoloit les affligez, & remplissoit tous les
+devoirs du Sacerdoce avec tant de ferveur & de pieté, qu'il n'estoit pas
+moins estimé des Infideles que des Chrestiens. Il vit avec douleur que
+dans la prison où il couchoit il n'y avoit point de Chapelle, son zele
+luy fit demander permission au Bacha d'en faire bastir une à ses dépens
+qu'il dedia sous le titre de Saint Antoine, afin que les Captifs pussent
+en leurs miseres avoir recours à Dieu dans son Sanctuaire. Ce ne fut pas
+la seule grace que Mehemet luy accorda en faveur des Captifs, il luy
+octroya encore une place qu'il luy permit de benir & d'en faire un
+Cimetiere pour les Chrétiens, qui n'avoient pas de lieu certain pour
+inhumer leurs morts; elle estoit scituée dans les fossez de la Ville du
+costé de l'Occident, & tres-commode aux Chrestiens, qui n'y estoient
+point troublez dans leurs ceremonies, ausquelles les Arabes assistent
+souvent & sans jamais commettre d'insolence.
+
+La puissance des hommes a ses limites, mais la charité n'en souffre
+point; Nostre charitable Evêque avoit consommé tout l'argent qu'on luy
+avoit envoyé d'Italie à racheter les Matelots qui avoient esté faits
+Captifs avec luy, & quantité de jeunes Esclaves qui estoient en danger
+de renier leur Religion; Ses amis avoient épuisé leurs bourses pour
+entretenir sa charité, ils luy representoient qu'il procuroit tous les
+jours la liberté à des personnes inconnuës pendant qu'il gemissoit sous
+le poids de ses fers, qu'il devoit au Bacha plusieurs rançons, & qu'il
+couroit risque d'estre retenu des Turcs s'il sejournoit plus long-temps
+à Tripoly. Dans cét estat d'impuissance il s'abandonna aux ordres du
+Ciel, & apporta tous ses soins pour faire joüir les Esclaves dans leurs
+chaînes de la liberté des enfans de Dieu. Comme les Turcs employent
+toutes sortes de moyens & d'artifices pour seduire les Captifs, le zelé
+Prelat ne cessoit point d'exorter à la perseverance ceux qui
+chanceloient dans la foy. Il leur disoit que les cachots les plus
+affreux n'estoient que de foibles idées de ces lieux où les Impenitens
+estoient enfermez aprés leur mort; qu'ils y trouveroient des maistres
+dépourveus de toute compassion, & que s'ils estoient assez malheureux
+pour vouloir obtenir une apparente liberté par un execrable blaspheme,
+ils tomberoient dans un esclavage éternel, & dont aucune puissance
+n'estoit capable de les délivrer. Enfin nostre Illustre Captif aprés
+avoir exercé la fonction de Missionnaire à Tripoly pendant deux années,
+se fit racheter par le Consul de Venise pour aller consoler les Oüailles
+de son Diocese, & laissa les Captifs inconsolables de la perte qu'ils
+faisoient; Le Bacha consentit à son départ & se contenta de sa parole
+pour les rançons dont il avoit répondu: L'Evêque ne fut pas plustost
+arrivé en son païs qu'il envoya au Bacha ce qu'il luy devoit avec des
+presens pour marque de sa reconnoissance. Mehemet ayant appris qu'il
+avoit eû pour Captif son parent en fut si sensiblement touché que peu
+s'en fallut qu'il ne fît maltraiter les Gardes de la prison pour ne
+l'avoir point averty de la verité, leur reprochant qu'ils devoient
+connoître le merite & la qualité des Chrestiens Captifs qui estoient
+sous leur conduite; Il luy fit écrire une Lettre par laquelle il luy
+demandoit pardon des miseres qu'il avoit souffertes, & qu'il n'auroit
+pas manqué d'empécher s'il l'avoit connu, & luy renvoya l'argent de son
+rachat avec de tres-riches presens, le priant de demander la liberté des
+Captifs de son Diocese qui seroient à Tripoly.
+
+
+
+
+Chapitre III.
+
+_Conversion d'un Renegat, son martire, bon dessein de Mehemet traversé,
+sa mort funeste, ses qualitez, Osman son cousin est mis en sa place, ses
+cruautez; Il viole la foy qu'il avoit jurée au Caya son Amy & luy fait
+couper la teste._
+
+
+La Charité du Prelat dont je viens de parler n'avoit pas eû seulement
+pour objet le soulagement & la liberté des Esclaves Chrestiens, elle
+s'estoit encore estenduë à la conversion des Renegats ausquels il ne
+cessoit de reprocher les desordres de leur vie scandaleuse: Ce qui luy
+attira la haine de plusieurs qui luy dresserent des pieges pour le
+perdre; Mais nonobstant leurs persecutions il en convertit un qui eut la
+constance de souffrir le martyre. C'estoit un Religieux de la Ville de
+Perouse dans le Duché de Spolette proche d'Assise en Italie. Le dépit
+d'avoir esté abandonné par son Ordre & ses Parens le fit tomber dans
+l'infidelité sous le gouvernement des Cherifs. Les Turcs firent de
+grandes réjoüissances à sa Circoncision, on luy fit apprendre
+l'escriture & les langues du Pays en quoy conciste toute la science des
+Mahométans, & il se rendit si habille qu'il disputa de l'Alcoran avec
+les Docteurs de la Loy, & que les Cherifs le choisirent pour estre le
+Marabous de la Mosquée du Chasteau; Estimans qu'il estoit glorieux à
+leur Religion que cette Charge fût exercée par un Prestre des
+Chrestiens. Aprés la mort des Cherifs, les Turcs demanderent pour luy un
+office de Cady à Mehemet, qui en ayant besoin & connoissant son merite
+mieux qu'eux luy donna une place dans son Conseil.
+
+Le Prelat ne fut pas plustost libre qu'il chercha l'occasion d'avoir
+quelque entretien avec luy afin de le convertir, il jeusna & pria le
+Pere de Misericorde de favoriser son dessein: Sa priere fut exaucée, le
+Renegat touché du Ciel le vint trouver de nuit lorsqu'il y pensoit le
+moins, les Exortations vives & pressantes du Prelat le persuaderent
+tellement qu'il promit de quitter son libertinage & d'abjurer les
+réveries de l'Alcoran; de peur d'estre veû des Turcs avec un Chrestien,
+il prit congé de l'Evesque qui lors espera retirer cette brebis égarée
+de l'empire du Demon, & passa le reste de la nuit en oraison. Le
+lendemain à la mesme heure il receut visite de nostre Penitent, qui se
+prosternant à ses pieds & versant des larmes en abondance le pria de
+vouloir l'entendre en Confession, ce que le Prelat, reconnoissant en luy
+une sincere Conversion, fit avec sa charité accoustumée; Il luy ordonna
+pour expier son crime qui estoit public de se retracter de son
+infidelité en presence du Bacha & de toute sa Cour, & de détester la
+Secte de Mahomet en foulant aux pieds le Turban, ce qui est le plus
+grand affront qu'on puisse faire aux Musulmans. Il luy remonstra qu'il
+ne devoit point aprehender les suplices qu'on luy feroit souffrir, qu'il
+ne devoit craindre que Dieu qu'il avoit offensé par son apostasie, & qui
+seul pouvoit procurer à son ame une éternité bien-heureuse. Nostre
+Converty se retira dans la resolution d'executer ce qui luy avoit esté
+ordonné pour son Salut. Il demeura jusqu'au départ du Prelat en sa
+maison de campagne où il demandoit à Dieu avec ferveur le pardon de ses
+crimes & la Grace de mourir pour sa gloire. Il differa l'execution de
+son dessein pendant quelques jours, de crainte que les Turcs
+n'attribuassent sa Conversion au Prelat qui auroit esté en danger de
+perdre la vie; Mais de bonheur le Vaisseau sur lequel il s'estoit
+embarqué estant à la voile, nostre Converty quitta sa retraite & vint au
+Chasteau avec ses plus beaux habits qu'il ne portoit qu'aux jours de
+Ceremonie, à peine parut-il dans la Chambre que le Bacha luy demanda ce
+qui l'avoit empesché depuis quelques jours de venir au Palais, il
+répondit hardiment que durant ce temps là il avoit fait une retraite où
+Dieu luy avoit fait connoistre l'estat déplorable dans lequel il estoit
+depuis qu'il avoit abandonné la veritable Religion, & qu'il n'en
+reconnoissoit point d'autre que la Chrestienne, pour laquelle il estoit
+prest d'endurer tous les suplices imaginables, en proferant ces paroles
+il tira de la manche de son Caffetan un Crucifix, & exorta le Bacha & la
+compagnie de reconnoistre & d'adorer un Dieu mort en Croix pour les
+pechez des hommes; Puis jettant son Turban par terre il dit hautement,
+qu'il renonçoit de tout son coeur à Mahomet. Les Turcs irritez de ce
+mespris contre l'honneur de leur Prophete voulurent le massacrer sur le
+champ; Mais le Bacha pour arrester leur colere leur representa qu'il
+avoit perdu l'esprit: Cependant pour les satisfaire il commanda qu'il
+fût enchaîné dans la prison des Captifs, esperant qu'il pourroit faire
+changer de sentiment à nostre Converty, lequel avant que de sortir de sa
+presence luy jetta quelques Sultannins d'or, & l'asseura que c'estoit le
+seul argent criminel qui luy restoit, & qu'il avoit destiné pour acheter
+le bois dont il devoit estre brûlé si Mehemet refusoit d'en faire la
+dépense. Le Bacha qui l'aimoit ne voulut pas d'abord l'abandonner à la
+cruauté des Turcs qui accoururent à la prison pour le mettre à mort, si
+les Gardes ne se fusent opposez à leur violence. Le Divan qui represente
+la Justice du Grand Seigneur, craignant une sedition populaire, fut le
+lendemain au Palais pour demander à Mehemet la punition de cét attentat,
+le Bacha vit bien qu'il ne pouvoit plus le sauver, & ayant esté informé
+par les Gardes de la prison qu'il avoit passé la nuit en prieres & en
+exortations aux Captifs, laissa aux Juges la liberté de Juger selon
+leurs Loix le Coupable qu'on fit sortir de la prison chargé de fers pour
+estre conduit au Chasteau. Les opprobres qu'on luy fit dans les rües ne
+furent point capables d'ébranler sa constance, l'augmentation des biens
+& des honneurs qu'on luy offrit ne purent ny changer son esprit ny
+toûcher son coeur, le suplice qu'on luy preparoit luy sembloit doux pour
+son crime: Enfin les Cadis voyans que la populace assemblée devant le
+Palais demandoit Justice, ils le condamnerent à estre brûlé vif. La
+Sentence ne fut pas plustot prononcée qu'on le dépoüilla des habits
+Turcs qu'il portoit, & quon le conduisit au lieu destiné pour son
+suplice. Il n'y arriva pas sans peine, car ces Barbares le mirent dans
+un estat pitoyable par une gresle de pierres, de crachats & de
+bastonnades qu'ils luy déchargerent le long du chemin. Ces confusions
+n'empescherent point que quand il fut arrivé au lieu il ne continuât ses
+exortations aux Captifs, il en fit mesme une au Turcs en langue
+Arabesque, & ne cessa jusqu'au dernier soûpir de prier Dieu pour la
+conversion de ses Boureaux qui le jetterent au feu dans lequel il fut
+purifié de son infidelité. Les Chrétiens qui assisterent à sa mort
+recueillirent quelques ossemens qui n'avoient point été consommez par le
+feu; des Captifs qui avoient esté presens à son martyre m'ont assuré
+qu'un Chrestien, son amy, trouva parmy les cendres son coeur aussi
+vermeil & aussi entier que s'il n'eût point passé par les flâmes.
+
+Mehemet eut du déplaisir de la mort du Marabous, les Turcs l'accuserent
+de luy avoir voulu faire grace & d'estre amy des Chrestiens; En effet le
+Bacha n'estoit Mahometan que des lévres, & les Semences du Christianisme
+où il avoit esté élevé, estoient demeurées si vives dans son coeur qu'il
+avoit fait amitié avec quelques Princes Chrestiens, & formé depuis
+quelques années le dessein de se retirer dans un païs fidele. Quand il
+crut estre en estat de l'executer avec succés, il en écrivit à Malte, &
+pria le Grand Maître d'envoyer à Tripoly quand les Corsaires seroient en
+Mer, des Brigantins & des Galeres pour embarquer sa famille, ses
+richesses & la pluspart des Renegats qu'il avoit gagnez & des Captifs.
+Il offrit mesme de livrer la Ville & le Chasteau aux Chevaliers s'ils
+amenoient les forces necessaires, ne demandant point d'autre recompense
+que d'estre honnoré de la grande Croix de l'Ordre. Le Grand Maistre
+aprés avoir consulté long-temps refusa les offres de Mehemet, son avis
+fut qu'il y auroit de l'imprudence de se confier dans une entreprise si
+perilleuse à la foy d'un Renegat.
+
+Ce refus donna du chagrin à Mehemet & fut cause de sa perte. Car les
+Turcs soit qu'ils se doutassent de son dessein, ou qu'ils l'eussent
+découvert, empoisonnerent Sidy Hally son fils unique âgé de quinze ans.
+Son pere avoit eu un soin particulier de son éducation & luy avoit donné
+pour Gouverneur un Captif tres-habile homme; il n'avoit rien de Barbare
+& quoy qu'on dise ordinairement que l'Afrique ne produit que des
+Monstres, Sidy Hally faisoit déja paroistre toutes les vertus des
+honnestes gens de l'Europe; son divertissement aprés ses exercices
+estoit de visiter les Esclaves dans leurs travaux, & jamais il ne les
+quittoit sans leur avoir témoigné sa liberalité. Mehemet fut
+inconsolable de la mort de son fils sur lequel il fondoit toutes ses
+esperances, il ne luy survécut que deux mois & fut empoisonné avec des
+fruits par un Captif Calabrois qui exerçoit la Pharmacie dans le
+Chasteau. Peu de temps avant sa mort il dit en soûpirant, que la demande
+qu'il avoit faite aux Chrestiens estoit juste & avantageuse, qu'on
+devoit luy donner un azile & à ceux de sa compagnie, parce qu'il
+procuroit la liberté à grand nombre de Captifs, enlevoit un tresor qui
+seroit demeuré chez les Chrestiens, & contribuoit à la conversion & au
+salut de plusieurs Renegats; Et que lorsqu'il seroit arrivé à Malte, on
+luy auroit fait connoistre qu'il ne meritoit pas l'honneur d'estre grand
+Croix, ayant persecuté pendant quarante ans ceux qui la reverent.
+Mehemet possedoit toutes les qualitez d'un bon Prince, il estoit doux,
+affable, moderé, juste, peu sensible aux plaisirs que les Turcs aiment,
+& n'ayant dans son Serail que trois femmes donc deux estoient Greques
+Chrestiennes; Ses Ennemis l'accuserent d'avoir esté trop attaché à ses
+interests, d'avoir mis des Impots extraordinaires à la Campagne, d'avoir
+méprisé la Loy du Prophete, d'avoir eû des intelligences secretes avec
+les Princes Chrestiens, d'avoir fait jetter en Mer une de ses femmes &
+d'avoir pardonné à sa compagne qui estoit Chrestienne. On soupçonna la
+premiere d'avoir donné un rendez-vous à un Turc des plus puissans de la
+Ville dans un aman-lieu destiné pour les bains où souvent il se pratique
+des amourettes. Le Turc se nommoit Chabam Goul grand Fermier du Royaume,
+ses richesses ne purent le sauver, il luy en cousta la vie qu'il finit
+malheureusement dans le puits de sa maison; l'Eunuque qui accompagnoit
+les Sultanes fut empalé à la porte du Chasteau pour avoir receu des
+presens du Turc, & n'avoir pas esté fidelle gardien des femmes du Bacha.
+Osman qui estoit General de la Campagne & qui avoit fait empoisonner
+Mehemet son cousin par le Calabrois fut mis en sa place. Ce nouveau
+Bacha fit étrangler les principaux Renegats qui avoient esté dans la
+confidence de son predecesseur, avec quelques Chrestiens qu'il aimoit.
+Il donna des Charges à ses favoris, pour avoir des Officiers fideles
+pour la garde du Chasteau, comme le Caya qui reside à la porte du Palais
+& prend connoissance des affaires avant le Bacha, & le Gouverneur de la
+Marine; Il fit prendre le Turban à ses neveux qui menoient une vie
+libertine avec les Renegats Grecs, & les honnora de ces deux Charges
+importantes. Il establit Regepbé son parent General de la Campagne, qui
+est la premiere dignité du Royaume, mit de nouveaux Gouverneurs dans les
+Villes Maritimes & changea les Garnisons des Forteresses, afin d'estre
+Maistre de toutes les Places du Royaume. Tandis qu'Osman estoit occupé à
+son establissement, deux Corsaires arriverent avec une riche prise; Les
+principaux Officiers de ces Navires qui avoient esté dans les interests
+de Mehemet furent affligez de la nouvelle de sa mort. Mais les presens
+que fit Osman Bacha de cette prise estimée cent mil écus, arresta les
+Levantis qui vouloient se mettre à la Voile pour prendre party ailleurs;
+Cela pourtant n'empécha point que beaucoup de Renegats ne desertassent
+de peur de souffrir les mesmes disgraces que leurs compagnons. Les
+Arabes de la campagne voisine de Tripoly, regreterent aussi Mehemet & se
+souleverent contre Osman qui eut bien de la peine à les remettre dans
+l'obeïssance. Comme la douleur de la mort du Bacha estoit generalle, les
+Marchands Estrangers & les Captifs faisoient tous les jours des insultes
+à l'Apoticaire Calabrois qui l'avoit empoisonné, ce qui estant venu à la
+connoissance d'Osman, l'obligea de luy donner la liberté & de le
+renvoyer en Italie. Ce perfide s'embarqua de nuit de crainte des
+Captifs, sans songer que son crime ne demeureroit point impuny & qu'il
+ne joüiroit pas long-temps de l'argent & des presens qu'il avoit receus
+d'Osman. Dés qu'il fut arrivé au Royaume de Naples, où l'on avoit fait
+sçavoir sa perfidie envers Mehemet, l'Amy des Crestiens, & le Pere
+commun des Captifs, il fut assommé par les femmes qui avoient leurs
+maris, leurs parens, leurs enfans & leurs Compatriotes Esclaves à
+Tripoly.
+
+Les Usurpateurs sont dans une perpetuelle deffiance, tout leur fait
+ombrage, ils violent toutes sortes de devoirs pour se maintenir dans le
+rang qu'ils ont aquis par le crime, & dés qu'une personne leur est
+devenüe suspecte, c'est une Victime qu'ils ne manquent jamais d'immoler
+à leurs soupçons. Osman resolut de sacrifier à sa seureté Regep Caya qui
+avoit suivy le party de Mehemet; Il apprehendoit son credit & son
+ressentiment, parce qu'il l'avoit dépoüillé de sa Charge qu'il avoit
+donnée à son neveu. Mais comme ils s'estoient jurez de ne point attenter
+à la vie l'un de l'autre, Osman pour estre dispensé de son serment alla
+trouver le Grand Marabous du Royaume qui demeure à la Campagne; Ce
+Docteur de la Loy luy deffendit de la part du Prophete de faire mourir
+Regep, & le conjura de ne pas commencer son Gouvernement par un parjure,
+& d'exiler plustost le Caya que de fausser la parolle qu'il luy avoit
+donnée. Quoy que la fermeté du Marabous ne plût pas au Bacha, il se
+contenta de s'emparer de la dépoüille de Regep & de l'envoyer à Thunis
+avec un seul Eunuque & une vieille Mule pour son service; Le malheur du
+Caya toucha le peuple qui l'avoit soûhaité pour Maistre & ne fut pas
+moins sensible aux Captifs qu'il avoit protegez durant sa faveur. Le
+jour qu'il partit quelques flateurs, dont les Cours des Grands sont
+toûjours remplies, dirent au Bacha que le simple exil de Regep estoit
+contre les Regles de la politique, que sa mort estoit necessaire pour la
+conservation de sa personne & du Royaume, qu'il pourroit se refugier à
+Constantinople où il ne manqueroit pas d'avertir le grand Visir de ce
+qui s'estoit passé à Tripoly & des tresors laissez par Mehemet; Et
+qu'enfin pour lever tous les soupçons que le Bacha pouvoit avoir à cause
+de son serment, il falloit oster la vie à Regep pendant la nuit, auquel
+temps l'homme est reputé mort. Ces pernicieux conseils persuaderent
+Osman de s'en défaire malgré les deffenses du Marabous auquel les
+Renegats n'ont pas tant de foy que les Turcs naturels; Le l'endemain il
+envoya quatre Officiers & un Capigy qui est l'Executeur de la Justice du
+Prince. Ces Ministres ayant suivy à Cheval la route de Regep arriverent
+de nuit le mesme jour à Tripoly le vieux, & l'y trouverent chez le
+Gouverneur qui luy donnoit à souper. Le Capigy mit és mains du
+Gouverneur son Ordre, dont Regep ayant eu avis il se leva de table,
+assûra les Turcs qu'il estoit prest d'obeïr & demanda seulement la
+permission de se laver & de faire sa priere dans une Mosquée voisine, ce
+qu'ayant obtenu & executé le Capigy luy coupa la teste. Aprés
+l'execution les Turcs ayant voulu obliger l'Eunuque de retourner à la
+Ville suivant les ordres du Bacha, ce fidele domestique leur dit dans sa
+douleur, qu'il estoit resolu de ne pas survivre à son Maistre & les pria
+de luy donner la mort: Ils userent de violence pour le faire mettre en
+campagne, & voyans qu'il estoit impossible de luy faire abandonner le
+corps de son Patron, on luy coupa aussi la teste, ce qu'il souffrit
+constament. Depuis cette action le grand Marabous n'a point entré dans
+la Ville du vivant d'Osman, il se contentoit de venir aux environs où le
+Bacha faisoit dresser des Tentes pour le consulter sur les affaires de
+la Religion. Quand les Capitaines des Navires sont prests d'aller en
+course, ils vont rendre visite à ce grand Prestre de Mahomet au lieu de
+sa residence, & recevoir ses oracles sur les évenemens de la Mer; On
+tient que la pluspart des Marabous se servent de l'Art magique, sur tout
+lorsqu'il s'agit d'attaquer les Chrestiens.
+
+
+
+
+Chapitre IV.
+
+_Deux sortes d'Esclaves, l'Autheur fait un rude apprentissage de sa
+captivité, Monsieur Gabaret vient à Tripoly avec quinze Vaisseaux,
+demande la liberté des Captifs François, refus du Bacha par la trahison
+d'un Capitaine Provençal, un Parisien Captif s'empoisonne, vingt jeunes
+Chrestiens sont conduits à Constantinople, & six au Grand Caire,
+l'Autheur est envoyé en Alexandrie, au retour son Patron luy fait couper
+de la pierre, fuite des Captifs qui sont r'amenez & punis, Martyre d'un
+Ethyopien qui estoit du nombre des fugitifs, penible travail de
+l'Autheur._
+
+
+Quoy que l'esclavage passe pour le plus grand des maux, & que la figure
+d'un homme dans les fers soit le Tableau le plus naturel du peché qui a
+causé la captivité du genre humain. Il faut pourtant avoüer que les
+chaînes & les cachots ne font pas la plus grande misere des Captifs, &
+que pendant que leurs corps sont dans les liens, leurs ames éprouvent
+quelquefois la rigueur d'un empire plus insuportable que celuy des
+Barbares. Le long séjour que j'ay fait en Barbarie me permet d'avancer
+qu'il y a deux sortes d'Esclaves, le Juste & l'Impie. Le premier méne
+une vie innocente, endure les souffrances avec une soumission
+respecteuse à la volonté de Dieu, les reçoit comme une matiere de
+satisfaction & de penitence & espere toûjours en la misericorde Divine.
+Le second s'abandonne à la débauche & au déreglement, souffre sans amour
+comme les damnez, vomit incessamment des imprecations & des blasphémes &
+desespere de sa liberté. Le Juste imite Joseph dans les fers, il se
+sanctifie dans le cachot, & tâche de gagner le Ciel par sa penitence, &
+l'Impie le perd par son libertinage, qui souvent luy ouvre la porte à
+l'Apostasie & le rend esclave du Demon, suivant cét oracle de
+Jesus-Christ, qui commet le peché est esclave du peché. Ainsi l'on peut
+dire de l'usage different que les Captifs font des mesmes chaisnes ce
+que Saint Thomas Daquin dit de ceux qui reçoivent l'Eucharistie _Mors
+est malis vita bonis_. Il faut encore avoüer que la plus cruelle peine
+des Captifs est le chagrin qu'ils ont d'avoir abusé de leur liberté, &
+d'avoir eux-mesmes forgé leurs fers par un pur caprice & une folle
+curiosité, & que la servitude est plus fâcheuse à une personne de
+naissance qu'à une de condition accoûtumée dés sa jeunesse à la fatigue;
+Car un Matelot va sur Mer avec les Corsaires pour le service des
+Navires, & un Artisan gaigne par son travail dequoy s'exempter de la
+faim. Cependant le Juste de quelque condition qu'il soit souffre
+constamment & sans murmurer contre le Ciel, au lieu que l'Impie continuë
+ses blasphémes & ses crimes & attire sur sa teste la faim, la peste & le
+desespoir qui sont les fleaux dont la Justice Divine punit de temps en
+temps les mauvais Chrétiens dans la Barbarie.
+
+Aprés ces reflexions il est à propos que je commence la Relation de ce
+qui m'est arrivé & de ce que j'ay veû pendant prés de huit années de
+captivité dans Tripoly. Salem Chastel mon premier Maistre exerçoit la
+charge de grand Prevost, & avoit soin des Esclaves noirs dont le Bacha
+trafiquoit au Levant, & des biens qui luy appartenoient par la mort des
+chefs de famille. Il faisoit bastir une maison à la campagne & une
+Mosquée afin d'y faire ses prieres & de luy servir de Sepulture. Quoy
+que je ne fusse pas guery de mes blessures on ne laissa pas de me donner
+un travail aussi penible que si j'eusse esté en parfaite santé; mon
+Patron pour mon apprentissage me fit vuider les lieux secrets de sa
+maison & creuser les fondemens de son nouvel Edifice, je fus trois fois
+employé à ce travail parmy des infections & des ordures capables de me
+faire mourir. On m'employa en suite à servir des Massons qui estoient
+Turcs, Arabes & Noirs, & qui parloient leur langue naturelle que je
+n'entendois point. Je m'imaginay servir à la construction d'une seconde
+Tour de Babel à cause de la confusion de leur langage. Comme chacun me
+commandoit, & que je ne pouvois d'abord comprendre ce qu'ils desiroient,
+ils ne me parloient le plus souvent que par des bastonnades qui
+m'obligerent d'apprendre en peu de temps leur jargon pour m'en exempter.
+Heureusement pour moy un Tagarin conducteur de l'ouvrage & qui avoit
+demeuré longtemps en Espagne, me prit en affection & me protegea contre
+des Noirs qui pour complaire au Patron & faire les bons valets me
+faisoient des insultes, parce que j'estois Chrestien. Ces mauvais
+traitemens de mon apprentissage me firent apprendre en moins d'un an à
+servir les Massons, tailler les pierres & blanchir les maisons. Dans les
+travaux l'Esclave n'a par jour que trois petits pains du poids d'une
+livre qu'on distribuë le soir à l'entrée de la prison, on luy donne à
+midy pour potage du bled cuit appellé dans le Pays Bourgoul, ou bien de
+la Basine faite avec de la farine d'orge assaisonnée d'un peu d'huile,
+ou de boüillon de Chameau, ou de quelqu'autre vielle beste inutile, ce
+Mets est extrémement grossier & l'on est obligé de le manger avec les
+doigts.
+
+A la fin de l'Automne il arriva de Candie à Tripoly une Barque de
+Marseille, le Capitaine qui estoit Provençal ne vint que pour avertir le
+Bacha qu'il avoit laissé au Port de cette Ville quinze Navires de France
+chargez d'infanterie que le Roy envoyoit pour la secourir, & que
+Monsieur Gabaret qui commandoit cette Flotte devoit en retournant en
+France passer à Tripoly pour demander les Captifs François; Mais qu'il
+n'avoit aucun ordre de Sa Majesté, & que ce n'estoit que pour donner de
+la terreur; le Bacha fit recompenser ce perfide qui se mit à la voile
+crainte d'estre surpris des Navires de France. Et voyant qu'il n'avoit
+point de temps à perdre il commanda de garnir de Canons les Rempars de
+la Marine, fit fortifier l'entrée du Port où deux Navires furent coulez
+à fonds, & demanda du secours aux Arabes de la campagne contre les
+Chrestiens leurs Ennemis communs. O Ciel! quel spectacle de voir les
+pauvres Captifs tirer des Canons comme des bestes, démaster les Navires,
+en mettre la proüe contre terre à l'abry du Chasteau de peur qu'ils ne
+fussent brûlez, & travailler avec tant de precipitation & si peu de
+relâche que plusieurs succomberent sous le fais, & payerent par avance
+la bravoure que les François venoient montrer à Tripoly! Dés que
+l'Escadre de leurs Vaisseaux parut en Mer, nous fûmes enchaînez dans les
+Prisons, où la faim la soif & la chaleur nous reduisirent presqu'à
+l'extrémité. Monsieur Gabaret à son arrivée fit moüiller l'Ancre à la
+grande Rade, où le Bacha l'envoya complimenter par le Gouverneur de la
+Marine qui conduisit Monsieur le Chevallier de Labat dans sa Chaloupe
+avec quantité de Noblesse Françoise. Ayant mis pied à Terre ils
+trouverent depuis la Marine jusqu'au Chasteau les Levantis que le Bacha
+avoit fait mettre en haye pour leur faire voir ses meilleurs Troupes.
+Osman donna Audience à Monsieur de Labat qui luy demanda de la part du
+Roy tous les François qui estoient Captifs dans la Ville & le Royaume de
+Tripoly. Le Bacha, sans faire connoistre qu'il sçavoit le Mystere, dit
+qu'il ne pouvoit donner sans argent ou sans échange les Captifs qui luy
+estoient necessaires tant pour les travaux de la Ville que pour le
+service de la Mer; & le Chevalier s'estant contenté de luy demander les
+Marchands, il répondit qu'ils étoient dans la puissance de payer une
+bonne Rançon. Sur ce refus les François se retirerent & en avertirent
+Monsieur Gabaret qui donnoit déja ses Ordres pour canoner la Ville,
+lorsqu'on vit partir du Port deux Barques & un Brigantin chargez de
+toutes sortes de rafraichissemens que le Bacha luy envoyoit, ils les
+accepta dans l'esperance que la nuit donneroit conseil à Osman. Le
+lendemain le Chevalier fit une seconde tentative aussi inutile que la
+premiere: Pendant qu'il s'entretenoit avec Osman, les Renegats
+assûrerent les Gentils-Hommes François que plus ils demeureroient devant
+Tripoly, plus les Esclaves souffriroient dans leurs Cachots, que le
+Capitaine d'une Barque Françoise avoit averty le Bacha de leur arrivée &
+qu'ils n'avoient point d'ordre du Roy: Nous eûmes permission de donner
+avis à Monsieur Gabaret des miseres que nous endurions depuis son
+arrivée, & qu'il ne pouvoit finir qu'en abandonnant le Pays. Ce General
+toûché de compassion nous fit écrire une lettre par laquelle il nous
+exortoit à la patience, & nous assûroit d'un second voyage plus
+avantageux que le premier. Avant que de se mettre à la Voile il fit
+saluer à bales, ce qui donna une telle épouvante aux Barbares que
+plusieurs abandonnerent la Ville. Un Turc & deux Arabes furent tuez de
+boulets de Canon, les Captifs François en payerent les funerailles à
+coups de bastons, & on leur reprochoit que leurs Capitaines avoient
+embarqué des Bestes au lieu de Chrestiens; il est vray que le Bacha leur
+fit present de Boeufs, de Moutons, de Gazelles & d'Autruches de
+Barbarie.
+
+Monsieur Gabaret estant arrivé en Provence fit chercher le Capitaine de
+cette Barque nouvellement arrivée du Levant, il avoit débarqué à
+Marseille où il fût arresté & tiré dans le Port à quatre Galeres. Ainsi
+fut puny d'un horrible suplice ce traitre qui par un lâche motif
+d'interest avoit empêché la liberté des Esclaves de sa Nation. Le Bacha
+craignant le retour des François fit fortifier la Ville Capitale, mit
+garnison dans les Places frontieres, donna Retraite aux Renegats, & fit
+construire une Forteresse sur un Rocher qui avance en Mer du costé du
+Ponant, afin d'assûrer les Navires dans le Port & de commander la grande
+Rade, où les Vaisseaux passagers sont obligez de moüiller l'Ancre quand
+ils ne doivent pas faire long séjour à Tripoly. On employa tous les
+Chrestiens à ces Fortifications durant six mois, les Prestres, les
+Chevaliers de Malte & les personnes de Qualité n'en furent point
+dispensez, & le travail fut si rude que beaucoup de Captifs arroserent
+la Forteresse de leurs sueurs & de leur sang & perirent accablez de
+miseres. Les Fortifications achevées je retournay à la Campagne chez
+Salem mon Patron, qui me fit couper la Pierre dans la Carriere avec
+quatre autres Captifs proche de ceux qui travailloient pour le Bacha,
+chaque Chrestien estoit obligé de tailler par jour dix pierres de deux
+pieds de long & d'un pied de large à peine de la bastonnade; on nous
+gardoit à veuë parce que ce lieu est sur la Mer, esloigné de la Ville de
+deux lieuës.
+
+Il arriva un Navire de France dont le Capitaine causa autant de joye aux
+Chrétiens que le Provençal avoit causé de douleur; il avoit ordre de
+Rachepter plusieurs Captifs du nombre desquels estoit un nommé Gonneau
+Parisien. L'Art d'Horloger qu'il exerçoit le rendoit si necessaire au
+Bacha qu'il refusa cinq cens Escus pour sa Rançon, & voulut l'obliger à
+demeurer encore huit années à son service, luy promettant de luy donner
+la liberté gratuitement. Gonneau chagrin du refus du Bacha luy dit
+hardiment que dans peu de jours il n'auroit ny Captif ny argent. Estant
+sorty du Chasteau & ayant receu du Capitaine deux cens Piastres sous
+pretexte de les faire profiter, il traita la nuit suivante cinq cens
+Captifs qui logeoient avec luy dans la même Prison proche du Chasteau,
+rien ne manqua au Régal & jamais Gonneau n'avoit paru de si bonne
+humeur. Le lendemain avant que d'aller au travail chacun s'empressant de
+remercier Gonneau, on le trouva mort; Ce malheureux garçon desesperé de
+la continuation de son Esclavage s'estoit empoisonné, Osman affligé de
+sa mort dit publiquement qu'il avoit perdu vingt Captifs en la personne
+du seul Gonneau, il pensa décharger sa colere sur des Officiers Renegats
+qui avoient mis obstacle à sa liberté à cause qu'il travailloit pour eux
+aux heures dérobées.
+
+Bien que les Bachas de Barbarie ne soient pas dans la dépendance absoluë
+du Grand Seigneur, & que les Villes Maritimes de Tripoly, de Thunis &
+d'Alger s'erigent en Republiques, ils ne laissent pas d'envoyer tous les
+ans une espece de Tribut à Constantinople avec des presens au Grand
+Visir & aux Principaux Officiers de la Porte pour conserver leur amitié.
+Les Corsaires de Tripoly avoient depuis peu fait de riches prises, Osman
+resolut d'y envoyer vingt jeunes Captifs des plus beaux, & cent Negres
+que mon Patron eut ordre de tenir prests pour embarquer sur le Gal d'Or
+Navire pris sur les Hollandois. Que de larmes répendirent les Chrestiens
+qui furent choisis, & qui n'ignoroient pas qu'ils estoient destinez à
+demeurer toute leur vie dans le Serail sans aucune esperance de liberté!
+Il y en eut quatre qui pour s'exempter du Voyage userent d'artifice, les
+uns se firent des playes, & les autres se défigurerent le visage afin de
+paroistre diformes au Bacha, qui fût insensible à leurs plaintes & les
+obligea de partir. Salem mon Patron eut encore ordre de faire Equiper
+une Barque sur laquelle on devoit aussi embarquer cinquante Negres avec
+trois Hollandois, deux Italiens & un Savoyard, duquel je raconteray
+cy-aprés les avantures. Le Bacha envoyoit ce present au Visir du Grand
+Caire qui estoit son amy intime. Mon Patron me fit embarquer sur cette
+Barque pour avoir soin des Esclaves. Nous partîmes de Tripoly avec un
+vent favorable qui nous fit arriver en peu de jours au Port
+d'Alexandrie, où nous laissames les Captifs à un Chef de Caravanne qui
+devoit les conduire par terre au Grand Caire, & le Gal d'Or qui nous
+avoit escorté prit la route de Constantinople. Nostre Capitaine avoit
+ordre de charger la Barque de Ris, de Féves & de Beure, ce qui nous
+obligea d'aller en Sirie où les Legumes sont en abondance. Je vis de
+loin la Palestine sans qu'il me fût permis de mettre pied à terre pour
+voir les Saints lieux où se sont passez les Mysteres de nostre
+Redemption. Dans cét estat je me consideray comme un Israëlite qui ne
+pouvoit entrer dans la Terre de Promission que les Infideles possedent
+de puis tant de Siecles à la confusion des Chrestiens, je me contentay
+de verser des larmes demandant pardon à Dieu de mes péchez qui m'en
+deffendoient l'entrée, & le priant de me donner les graces necessaires
+pour supporter patiemment ma captivité. Aprés avoir chargé la Barque
+nous partîmes pour Tripoly où nous arrivâmes sans danger.
+
+Au retour d'Alexandrie mon Patron jugeant que je n'avois pas beaucoup
+fatigué dans ce Voyage qui avoit duré quarante jours, me fit de rechef
+couper la pierre, une Barque armée de Mores & de Chrestiens venoit tous
+les Vendredys enlever les pierres que les Captifs avoient taillées
+pendant la semaine, pour les conduire à Tripoly. Des Captifs de
+condition qui ne pouvoient esperer la liberté qu'en payant de grosses
+Rançons, resolurent de s'emparer de cette Barque & de se sauver;
+S'estants munis de quelques provisions, de deux Mousquets & d'un peu de
+poudre, ils se rendirent avec d'autres Captifs qu'ils avoient gagnez,
+dans le voisinage de ce travail esloigné de la Ville de deux lieuës. La
+Barque y estant arrivée ils s'en saisirent, chasserent les Mores,
+deschaînerent les Captifs qui tailloient la pierre pour le Bacha, les
+firent embarquer & se mirent à la voile avec le secours des Avirons.
+Comme Nous estions un peu esloignez des Captifs du Bacha, nous courûmes
+au bruit vers la Barque pour estre de la partie; mais nostre diligence
+fut inutile, car heureusement pour nous les Mores qui avoient esté
+chassez de la Barque nous arresterent aydez des Barbares qui accouroient
+de toutes parts pour s'opposer à la fuite des Chrestiens. Ces Infideles
+voyant les Esclaves à la voile déchargerent sur nous leur colere & nous
+conduisirent à coups de baston jusques dans la Ville. Si-tost que le
+Bacha eût appris l'entreprise des Captifs, il fit partir ses Barques
+legeres & ses Brigantins pour les ramener. Les Chrestiens se
+deffendirent avec tant de vigueur & de courage que les Turcs sembloient
+presque desesperer de la Victoire, & malgré l'inégalité de la partie ils
+resisterent pendant quatre heures à douze Barques & Brigantins; enfin
+ces Vaillans hommes se voyans le vent contraire, sans voile, sans timon
+& sans autres armes que des pierres & leurs mains, furent obligez de se
+rendre à la mercy de leurs ennemis. Il y eût trois Chrestiens de tuez &
+quelques blessez, les Barbares perdirent deux Lieutenans de Navire,
+quatre Turcs, & six Levantis sans compter les blessez; on ramena ces
+Fugitifs, & depuis la Marine jusqu'au Chasteau il n'y en eût pas un qui
+ne commençât son suplice par les pierres, les crachats & les
+bastonnades. Le Bacha fit recevoir à chaque Captif le châtiment selon
+qu'il s'estoit deffendu dans le combat, ou qu'il avoit contribué à la
+fuite. On commença la Tragedie par un Pere Cordelier Italien qui dans le
+combat animoit les Chrestiens le Crucifix à la main, ce bon Religieux
+eut la gloire d'estre moulu comme le grain de Froment par une gresle de
+bastonnades, six autres Captifs en moururent aussi, quatre eurent le nez
+& les oreilles coupez, les moins coupables receurent deux cent coups de
+baston, les Gens de qualité n'en furent point exempts & le Bacha les fit
+enchaîner doublement avec deffenses de sortir des Prisons; j'ay aidé
+cent fois au Comte Bizare, Vicentin, à porter ses fers, à l'égard de
+nous autres Captifs de Salem nous en fûmes quittes pour cent bastonnades
+à la priere de nostre Patron qui remonstra les mauvais traitemens que
+nous avions receus de ceux qui nous avoient amenez à Tripoly. La
+Tragedie finit par le Martyre de Marc Etiopien de Nation, qui ayant esté
+autrefois Captif a Tripoly avoit esté pris par les Venitiens sur un
+Navire chargé de Negres que le Bacha envoyoit par present à
+Constantinople. Il s'estoit fait Chrestien à Venise, & estant sur Mer au
+service de la Republique il avoit été fait Esclave par les Corsaires de
+Tripoly, où il fut reconnu & employé aux travaux les plus penibles. Les
+Turcs qui avoient esté témoins de sa valeur dans le Combat luy offrirent
+sa grace & des Charges s'il vouloit abjurer le Christianisme, ce
+qu'ayant refusé il receut trois cens bastonnades & fut livré aux Negres
+qui le bruslerent dans la grande place; Marc souffrit son Martyre avec
+une constance heroïque & mourut pour la Foy dans une Ville où
+l'infidelité triomphe. A mon égard je demeuray dans la Prison plus d'un
+mois avant que d'estre guery de mes blessures, je ne l'estois pas
+entierement qu'on me mit à tourner la Roüe d'un Cordier qui faisoit les
+Cables des Navires, & à peine fus-je rétably que mon Patron me fit
+derechef couper la pierre, j'estois enchaîné avec un Hollandois plus
+méchant ouvrier que moy, qui quelque fois me faisoit essuyer la
+bastonnade; j'eus besoin de toute la force de ma jeunesse pour resister
+à cause des chaleurs qui sont excessives en Barbarie, & de la faim que
+je souffrois dans ce travail.
+
+
+
+
+Chapitre V.
+
+_Prise d'un Navire François, un Religieux & deux Armeniens y sont faits
+Esclaves, on dérobe au Religieux mil Sultanins d'or qu'un des Armeniens
+luy avoit donnez à garder; Peste à Tripoly, mort d'une femme & d'un fils
+du Patron de l'Auteur, de quelle maniere on enterre les Turcs: Histoire
+d'un faux Dervis, la femme de Salem tâche de faire prendre le Turban à
+l'Auteur; Description de la Maison de Campagne de Salem, il employe
+l'Auteur à de rudes travaux pour l'obliger à changer de Religion. Sa
+servante luy fait des plaintes de l'Auteur, Salem luy fait donner de la
+bastonnade; l'Auteur est en danger de perdre la vie, est sauvé par la
+mort de Salem._
+
+
+Les Corsaires de Tripoly prirent un Navire François qui negotioit pour
+la Ville de Ligourne, un Religieux de Saint François Italien fut fait
+Esclave avec deux Maronites qui alloient à Rome estudier dans un College
+fondé par le Pape Urbain huitiéme pour les pauvres Habitans Catholiques
+de la Terre Sainte. Il y avoit encore deux Armeniens qui se retiroient
+en France avec de pretieuses Marchandises; Ces Peuples quoy que sujets
+du Grand Seigneur sont faits Captifs par les Corsaires de Barbarie,
+lorsqu'ils se retirent en terre Chrétienne avec leurs richesses. Un de
+ces Armeniens sauva de sa perte mil Sultanins d'or qu'il donna en garde
+au Religieux qui ne fut point visité par le respect que les Corsaires
+portent à l'habit de S. François. Cette somme ayant esté dérobée au Pere
+par un Esclave Italien qui le frequentoit, l'Armenien apprit avec
+douleur le vol de ses Sultanins qu'il destinoit pour sa liberté. Il
+differa quelque temps à demander justice au Bacha de peur de mettre en
+danger le Religieux, le desir neanmoins de la liberté qui est naturel à
+tous les Hommes, l'obligea d'en porter ses plaintes à Osman qui fît
+donner la bastonnade à des Italiens qui frequentoient le Pere, &
+n'épargna rien pour découvrir le voleur; Il resolut mesme d'attaquer le
+Religieux qu'il menaça de mort si les Captifs ne rendoient les
+Sultanins, dans la pensée que les Chrestiens qui ont de la veneration
+pour leurs Prestres ne l'abandonneroient pas à la cruauté des supplices.
+Le Bacha voyant que ses menaces estoient incapables d'attendrir le coeur
+du Criminel, il fit donner au Religieux des bastonnades sous les pieds,
+le lendemain il les fit reïterer sur les reims, & jura que le troisiéme
+jour il en recevroit autant sur le ventre & seroit brûlé. La veille du
+martyre du Religieux deux Marabous vinrent de la part du Bacha dans la
+prison des Captifs pour y faire des sortileges, ces Ministres d'iniquité
+exorterent d'abord les Chrétiens à ne point laisser perir leur Religieux
+qui estoit l'unique pour les consoler dans leur captivité; ils
+visiterent les quatre coins de la prison où ils profererent des paroles,
+& principallement aux environs de la Chappelle, & se retirerent faisant
+cent imprecations contre le laron. Aprés que les portes de la prison
+furent fermées chacun tâcha de consoler le Religieux, qui ne démentit
+point l'honneur & la pureté de son Caractere, exortant les Captifs à la
+perseverance, & priant Dieu de donner la liberté à l'autheur de sa mort;
+Nous fismes tous des voeux au Ciel pour sa délivrance, & plusieurs
+passerent la nuit en prieres. A peine fut-il jour que les Satelites du
+Bacha entrerent & se saisirent du Religieux, les Captifs accoururent
+pour donner le dernier baiser à leur Prestre que le Bacha vouloit
+sacrifier à son avarice, & déja l'on traînoit cét innocent au suplice,
+lorsqu'un Captif qui avoit prié toute la nuit dans la Chapelle trouva
+proche de l'Autel une bourse où les Sultanins estoient; Elle fut mise és
+mains de Salem mon Patron & portée au Bacha qui la retint pour luy sans
+se mettre en peine de l'Armenien qu'il laissa dans les fers. Les
+Marabous firent courir le bruit que leurs prieres avoient fait trouver
+les Sultanins, comme si les faux Prophetes de Mahomet avoient quelque
+puissance dans le Temple de Dieu. Osman les ayant fait compter & s'en
+estant trouvé manquer deux cent il dit en riant que le voleur avoit bien
+fait de les avoir gardez pour s'en racheter. En effet le Captif Italien
+qui les avoit pris en paya sa rançon deux ans aprés, ne l'ayant pas
+voulu faire plûtost de peur d'estre reconnu; Pour le Religieux il mourut
+depuis de la peste à Tripoly, en assistant les Chrestiens frappez de
+cette maladie.
+
+Le Vaisseau du Gal d'or qui avoit porté le present au Grand Seigneur,
+fut au retour de Constantinople chargé dans l'Egypte & le Damas de
+marchandises & de legumes pour la nourriture des Levantis; Mais au lieu
+d'apporter à Tripoly les alimens pour conserver la vie, il y apporta la
+peste qui causa la mort à une infinité de Barbares. Cinq Turcs en
+moururent à l'arrivée du Navire, ce qui donna de la terreur à la Ville:
+Le Caya craignant d'estre chastié de ses impietez fut d'avis qu'on
+brûlast le Navire & toutes les marchandises; les Interessez demanderent
+qu'il fût éloigné de Tripoly, & le Bacha qui en estoit le principal le
+fit conduire du costé d'Alexandrie dans les deserts de la Barbarie. Dans
+cette retraite les Turcs ne purent s'empécher de venir de nuit à la nage
+sur le bord de la Mer pour y faire des provisions & voir leurs parens &
+leurs amis, ce commerce ne dura pas quinze jours que la Campagne & la
+Ville furent empestées, & la maladie fit tant de ravage que le Caya fit
+brûler le Navire & les marchandises. Il ne faut pas s'estonner du
+désordre que la peste fait chez les Turcs, ils commercent à l'ordinaire,
+boivent & mangent ensemble, visitent les pestiferez, lavent leurs corps
+morts, & les portent en terre. L'entestement qu'ils ont de la
+predestination les en fait mépriser le peril, ils disent que Dieu écrit
+sur le front de l'homme naissant les biens & les maux qui luy doivent
+arriver, & de quelle mort il doit mourir sans qu'il puisse en éviter la
+necessité.
+
+Mon Patron voyant sa Maison de Campagne bastie fit travailler à la
+Mosquée, sans songer qu'il y seroit bientost inhumé. On égorgea dans les
+fondemens des Moutons qui servirent de nourriture à ses Esclaves; Il
+nous faisoit donner tous les Vendredis quelques bestes qui ne pouvoient
+plus suivre le troupeau, où quelque vieux Chameau, pillier d'écurie qui
+avoit tourné la meule du Moulin pendant vingt années, quoy que la chair
+n'en fût guere agreable nous ne laissions pas de nous estimer heureux
+d'avoir une fois la semaine de la viande dont la pluspart de nos freres
+estoient privez. Salem avoit eu soin de faire assembler les matereaux
+necessaires pour l'edifice de la Mosquée, c'est pourquoy il eut besoin
+de tous ses Esclaves. A mon égard je fus tiré de la carriere & employé à
+preparer la chaux avec le sable, la fatigue & la precipitation de ce
+travail me donnerent la fiévre; je puis dire qu'elle me fut favorable,
+puisque les six accés que j'en eûs me donnerent le temps de guerir des
+blessures que la chaux m'avoit faites aux pieds, aux mains & au visage.
+
+La Peste devint si violente dans Tripoly que les Barbares se retirerent
+sur le rivage de la Mer où ils esperoient trouver un air moins infecté,
+& plus propre à temperer l'ardeur du Soleil que celuy de la Ville. Ces
+aveugles ne voyoient pas qu'il leur estoit impossible de se dérober au
+Soleil de Justice, qui les punit de leurs abominations par ce Fleau
+frequent dans l'Affrique. La mort d'une femme de mon Patron l'obligea
+aussi de se retirer à sa Maison de Campagne avec Hally son fils unique,
+il laissa dans Tripoly ses autres femmes, une grande fille appellée
+Solima, & des Esclaves Noires pour leur service, ausquelles il envoyoit
+tous les jours des vivres. Salem fit peu de sejour en sa maison qu'il
+quitta pour aller dans les Provinces lever les dépoüilles qui
+appartenoient au Bacha par la mort des Chefs de Famille. Peu de temps
+aprés son retour la Peste emporta son fils qu'il aimoit tendrement, ses
+funerailles furent magnifiques, & l'on y distribua tant de charitez que
+les Captifs s'en ressentirent. Les Personnes du commun sont portées en
+Terre sur les épaules; Celles de qualité sur la palme de la main, & les
+Princes sur les extrémitez des doigts, ils ont tous la face découverte,
+& sont vestus de leurs plus riches Habits; Ceux qui assistent aux
+funerailles se font honneur de porter le deffunct, les Turcs & les
+Arabes sont Inhumez sur le costé droit, afin, disent les Musulmans,
+qu'ils reposent plus doucement jusqu'au jour du Jugement, au lieu qu'on
+enterre les Juifs la face contre terre, comme si eux-mesmes s'estimoient
+indignes de voir le veritable Messie qu'ils ont Crucifié. Lorsque ces
+insensez portent un corps, si quelque Chrestien passe dessous la Bierre,
+la Loy leur deffend de passer outre & leur commande de reporter le corps
+du deffunt au logis.
+
+Zoes premiere Femme de mon Patron vint visiter la Maison de Campagne
+accompagnée de ses Parentes, elle pleuroit incessamment sur le Tombeau
+de son Fils, & ses Compagnes joignoient leurs cris & leurs gemissemens à
+ses larmes; cela déplut à son Mary qui la r'envoya malgré elle, car les
+Dames Turques ont plus de liberté aux Champs qu'à la Ville, où elles
+sont enfermées avec des Eunuques & des Servantes noires, qui sont les
+plus desagreables objets de la Nature. Mon Maistre me voyant assidu au
+travail eut tant d'affection pour moy qu'il m'envoyoit porter des
+provisions à sa Maison de Tripoly, & me donnoit ordre de m'informer de
+la santé de ses femmes qui demeuroient separément dans le mesme logis.
+Califa son Eunuqe se contentoit au commancement de me recevoir à la
+porte sans qu'il me fût permis de passer outre; Mais aprés quelques
+visites Zoes luy commanda de me faire parler à elle toutes les fois que
+je viendrois à la Maison. L'Eunuque sçachant que Salem m'estimoit, ne
+fit point de difficulté de m'en permettre l'entrée, quelques entretiens
+m'ayant fait connoistre le dessein qu'avoit Zoes de me surprendre, je
+m'abstins pendant quelques jours de la voir, un soir Califa ne voulut
+jamais recevoir un panier de fruits que j'apportois, il me dit de le
+presenter moy-mesme à Zoes, qu'il n'y avoit point de danger, qu'elle
+estoit en compagnie, qu'il avoit ordre de me faire entrer. Elle me
+receut bien, s'enquit des coutumes de mon Païs & me pria d'en raconter
+les galanteries à ses Parentes qui sçavoient un peu la langue Franque.
+Je leur parlay du bonheur des Dames Françoises qui avoient la liberté de
+voir le monde & de se divertir au jeu, à la promenade, au bal & à la
+Comedie, & je déploray le malheur des Afriquaines qui estoient
+perpetuellement enfermées & exposées à la jalousie & aux caprices de
+leurs Maris qui les traitoient en Esclaves, outre quelles estoient
+toûjours dans l'aprehension d'estre repudiées. Comme je voulois prendre
+congé de Zoes, Solima sa fille qui travailloit dans un coing de la
+Chambre m'appela, je la trouvay de son long sur un Tapis de Turquie
+appuyée sur un Carreau de Brocard. Sa Mere prit la parole & me dit que
+je passois ma jeunesse dans une dure servitude, que mes parens m'avoient
+abandonné, ou qu'ils estoient dans l'impuissance de me rachepter, qu'il
+ne tenoit qu'à moy de rompre mes Chaînes, & que Solima meritoit bien que
+je prisse le Turban. Cette belle fille témoigna par ses soûpirs qu'elle
+agréoit les offres de sa mere, & se leva pour me monstrer un Diamant de
+prix qu'elle avoit à la teste, me faisant remarquer sa coiffure, & la
+propreté de son habit. Il est bien difficile de resister à l'amour & aux
+carresses d'une jeune & charmante personne; Mais quand elle offre son
+coeur & sa main à un miserable Captif & qu'elle veut briser ses fers &
+le combler d'honneurs & de Richesses, il est presque impossible qu'un
+malheureux qui gemit sous le poids de l'Esclavage renonce aux plaisirs &
+à sa fortune, & qu'il s'obstine à languir dans la misere; Cependant il
+est vray que je fus insensible aux charmes de Solima, que les offres de
+Zoes ne me donnerent pas la moindre pensée contre les devoirs de ma
+Religion, & que je les quittay sans aucun engagement.
+
+Tandis que Zoes employoit l'artifice pour me faire épouser sa Fille, son
+Mary de concert avec elle m'occupoit aux plus fâcheux travaux, afin
+aussi de m'y obliger, & de temps en temps il m'en donnoit des attaintes.
+Un jour que nous terrassions la chambre des bains proche de la Mosquée,
+le Marabous appella le Peuple du voisinage à la priere, Salem qui
+assistoit au travail s'estant contenté de se mettre à genoux & de faire
+sa priere devant les Ouvriers, un Chrestien Flamand luy dit en sa Langue
+qu'il prioit le Demon, Salem à ma priere luy pardonna sa temerité &
+l'exempta de la bastonnade. Le soir avant que je me retirasse à la
+Prison il m'entretint des preceptes de l'Alcoran, me fit l'éloge de la
+Religion de Mahomet, & me promit toutes sortes d'avantages si je voulois
+l'embrasser. D'un autre costé Zoes n'oublia aucuns moyens pour me faire
+consentir à son Alliance, Califa son Eunuque & Zercoma sa Servante me
+firent souvent de sa part des visites qui furent inutiles. Cette Noire
+qui n'avoit rien que d'agreable excepté la couleur, m'ayant une fois
+trouvé seul me déclara qu'elle avoit de la passion pour moy, j'avoüe, me
+dit-elle, que la Nature m'a donné un Corps noir; Mais en recompense j'ay
+une ame toute blanche & toute plaine de tendresse pour toy, je me moquay
+d'elle & de son amour, & mon mépris l'offensa tellement que deslors elle
+resolut de s'en vanger.
+
+Il m'arriva une plaisante rencontre en allant à le Ville porter du fruit
+au logis du Patron. J'apperceus le Chien de la maison qui aboyoit aprés
+un Dervis, c'est un Ordre de Religieux reveré parmy les Turcs; m'estant
+approché j'entendis le Dervis qui faisoit des menaces au Chien en langue
+Françoise, luy ayant témoigné ma surprise d'entendre parler François un
+Religieux Turc, mon compliment luy déplut, il me répondit des injures en
+langue Turquesque, & voulut me fraper de sa Tapouë qui est un marteau
+d'armes; Je ramassay des pierres pour me défendre, & luy dis que
+j'appartenois à un Maistre qui connoistroit de nostre different & qui le
+feroit repentir de sa violence. Le Dervis reconnoissant son imprudence
+me pria d'excuser son emportement, m'avoüa qu'il estoit François
+Chrestien, me dit qu'il craignoit de me parler dans le lieu où nous
+estions, que ce seroit à la premiere occasion & me donna une piastre.
+Quelques jours aprés je rencontray le faux Dervis dans les ruës, il me
+fit signe d'entrer dans un cabaret Grec, où collationnant il me dit
+qu'il estoit Provençal, & son compagnon Genois, qu'ils faisoient les
+Dervis dans la Turquie & dans l'Afrique, les personnes de qualité dans
+l'Asie, & les pelerins dans l'Europe, que contrefaisans les Dervis avec
+leurs habits grotesques ils avoient l'entrée des Palais & mesme des
+Serails, qu'ils estoient bien venus par tout, respectez de la populace
+qui les écoutoit comme des Oracles & des Apostres du Prophete, & que
+dans l'Empire Othoman ils rendoient visite aux Bachas des Provinces qui
+leur faisoient des presens. Il parloit Turc, Grec, Arabe, Persan,
+Espagnol, Italien, Allemand, Polonois & Latin. L'habit de Dervis est
+ridicule, nostre Provençal portoit une veste de peau de Tigre, un gros
+chapelet à son col qu'il tournoit sans cesse disant par fois tout haut
+sur chaque grain leur priere ordinaire, _stafre valla_. Il avoit un
+bonnet garny de croissans verts, & étoit armé d'un marteau d'armes; Il
+m'avoüa que le plaisir de voyager & l'honneur qu'il recevoit des Grands,
+luy faisoient oublier les fatigues des longs voyages qu'il avoit faits
+depuis trente ans, je receus de luy deux écus qui servirent à m'habiller
+& à ma nourriture.
+
+Mon Patron estant obligé de retourner dans les Provinces pour les
+affaires du Bacha, fit diligenter les ouvriers qui travailloient aux
+ornemens des chambres de sa maison de Campagne. Pour les encourager il
+fit tuer quelques animaux à la dedicasse de sa Mosquée, & nous
+profitâmes du sacrifice, parce qu'il nous donna un jour de repos pour
+manger les viandes. Il pouvoit se vanter que sa maison estoit une des
+plus belles des environs de Tripoly; il y avoit cinq Jardins differens,
+le premier estoit pour les fleurs embelly de Jets d'eau & de palissades
+de toutes sortes de fruits, avec un puits, un grand bassin entouré de
+colomnes de marbre, & deux Pavillons aux extremitez. Le second estoit
+pour les Orangers, & les allées estoient garnies de Citronniers doux. Le
+troisiéme pour les Grenadiers, avec des berceaux de vignes. Le quatriéme
+pour les Palmiers, dont le fruit est excellent. Et le cinquiéme pour les
+Figues & les raisins de Corinthe, de Damas, Pergorestes & autres sans
+pepins. Proche de la maison estoit la Mosquée, avec les bains
+necessaires pour se laver selon la coûtume des Turcs, il y avoit encore
+un aman ou étuve, de laquelle ils se servent en tout temps dans la
+croyance qu'ils se purifient de leurs péchez.
+
+En l'absence de Salem qui estoit allé dans les Provinces pour les
+affaires d'Osman, Zoes continua ses artifices pour me faire épouser sa
+fille; Mais je tombay malade & il semble que Dieu voulut m'envoyer cette
+infirmité pour me preserver d'une plus dangereuse. Je gueris en peu de
+temps, par les soins & les assistances de l'Eunuque Califa, qui ne me
+laissa manquer de rien. Zoes informée que j'estois retourné au travail,
+vint à la maison de plaisance suivie de ses parentes; à leur arrivée je
+me retiray dans le dernier Jardin, où je fus trouvé par Califa qui
+m'obligea de presenter à sa maistresse un panier de fruits. Elle
+m'assûra qu'elle plaignoit mon sort & mon opiniâtreté, que son mary
+avoit de l'affection pour moy, que si je voulois estre son gendre il
+avoit assez de credit pour me procurer un employ considerable auprés du
+Bacha, & m'exempter des perils de la Mer. Sa cousine femme d'un Renegat
+Provençal, laquelle parloit un peu la langue Franque prit la parole & me
+dit que je n'estois pas de meilleure condition que tant de Captifs qui
+lassez de trainer leurs chaînes, avoient preferé le Turban aux rigueurs
+de la servitude, que la liberté étoit le plus precieux de tous les biens
+de la vie, & que je ne devois pas mépriser les offres de Zoes, qui
+attendoit de moy une réponse favorable pour en parler à Salem au retour
+de son voyage. Je me recommenday lors à Nostre Seigneur, & le priay de
+proteger un mal-heureux accablé de misere & de chagrin contre ces
+pernicieuses seductrices. Je répondis à la parente de Zoes que je
+conserverois toûjours la memoire des bienfaits de mon Patron, que
+j'estois prest de me sacrifier pour son service, pourveu que Dieu ne fût
+point offensé, que je la priois de faire cesser les poursuites de sa
+cousine, que je n'abandonnerois jamais ma Religion, & que je ne trouvois
+dans la Barbarie aucuns charmes privé des delices de la France & de la
+compagnie de mes parens, qui sans la peste n'auroient pas manqué de me
+racheter. Zoes & ses parentes retournerent le mesme jour à la Ville. Le
+lendemain elle m'envoya l'Eunuque qui m'avertit qu'elle estoit au
+desespoir de ma resolution, & qu'elle avoit dessein de me faire perir,
+tant il est dangereux d'irriter une femme qui a de l'autorité & qui est
+passionnée pour le succés de ce qu'elle a entrepris. Dans le temps que
+Califa me parloit, il arriva un More de la Campagne, qui l'assûra que
+Salem devoit revenir le soir, ce qui l'obligea de retourner promptement
+à Tripoly, pour porter à Zoes les nouvelles du retour de son mary & de
+ma perseverance. Pendant huit jours Salem témoigna toute la joye
+possible des ouvrages que les Captifs avoient faits en son absence; mais
+à mon égard elle fut troublée, car Zercoma enragée du mépris que j'avois
+fait de sa passion, luy fit des plaintes de ma conduite & m'accusa
+d'avoir pris trop de liberté dans sa maison. Salem qui estoit peut-estre
+bien aise de trouver un pretexte de me maltraiter afin de m'obliger à
+suivre ses sentimens, ou si je persistois dans le refus de son alliance
+d'en vanger l'injure par ma mort, donna le soir ordre aux Gardes de la
+prison de ne me point laisser aller le lendemain à la maison de
+Campagne. Un Garde au retour du travail me déchargea huit à dix
+bastonnades, me traitant de chien, qui dans vingt-quatre heures ne
+seroit pas en vie. A peine les Esclaves furent-ils partagez le matin
+pour aller au travail, que Salem suivy de deux Mores se rendit à la
+prison, jamais je ne fus plus surpris que quand Abdala le plus cruel des
+Gardes de la prison m'en tira, pour me conduire devant Salem, aprés
+avoir répondu à plusieurs demandes & justifié mon innocence, il ne
+laissa pas de me faire donner cent bastonnades, partie sur le corps &
+partie sous les pieds qu'il compta sur les grains de son chapelet, & me
+dit que je devois me preparer à une plus rigoureuse Justice en presence
+du Bacha, & que je n'avois qu'un jour à me resoudre si je voulois
+conserver ma vie. Je fus en suite enchaîné avec des Arabes, qui estoient
+détenus dans la prison pour leurs brigandages, ausquels je servis de
+risée durant tout le temps que je demeuray avec eux; il est vray que je
+ne manquay point de consolation de la part des Chrestiens, mais ils
+estoient dans l'impuissance de me donner du soulagement; il n'y avoit
+que Dieu seul qui pouvoit arrester la fureur de mon Patron & sauver un
+innocent opprimé. La nuit me fut encore plus ennuyeuse que le jour,
+parce que je n'avois pas assez de place pour me coucher, & que je fus
+contraint de passer une partie de la nuit sur mes chaînes, qui me
+servirent de matelats. Le matin je crus que c'estoit fait de moy, voyant
+entrer Abdala qui se contenta de me salüer d'une douzaine de
+bastonnades; toute la matinée se passa sans recevoir d'autre visite que
+du Chirurgien qui vint penser mes blessures; je fus le reste du jour
+dans une perpetuelle inquietude, il me sembloit que les Turcs & les
+Mores qui entroient dans la prison, estoient autant de boureaux envoyez
+pour me faire mourir. Ma crainte dura jusqu'au soir, qu'un Esclave qui
+venoit de la maison de Campagne de Salem, m'assûra qu'il s'y estoit
+retiré avec sa famille frappée de la peste. Les Gardes de la prison
+sçachant sa maladie cesserent leurs mauvais traitemens, & Dieu permit
+qu'en deux jours Salem, Zoes & Zercoma, furent emportez de la peste. Par
+cette mort je fus délivré des suplices qu'on me preparoit, & le Ciel
+vengea par trois morts si precipitées l'injuste persecution qu'on
+faisoit à un Chrestien.
+
+
+
+
+Chapitre VI.
+
+_Le Bacha s'empare des Biens & des Esclaves de Salem; l'Auteur est vendu
+à Moustafa Renegat Grec, politique de Moustafa; perte d'un Navire de
+Tripoly, prise d'un Renegat Hollandois, Un Captif Maltois trahit les
+Chrestiens qui meditoient une seconde fuite, leurs suplices, mort de
+deux freres Chrétiens: l'Auteur est maltraité par son Patron; artifices
+des Turcs pour obliger vingt jeunes Captifs à prendre le Turban;
+Histoire d'un Juif qui se disoit estre le Messie._
+
+
+Aprés la mort de Salem le Bacha s'empara de son bien & de ses Esclaves,
+il reserva ceux qui sçavoient des arts & des mestiers, & fit vendre les
+autres. Pour moy je tombay entre les mains de Moustafa Renegat Grec, qui
+m'acheta cent cinquante écus. Il avoit la direction des Forges d'Osman,
+qui luy avoit fait épouser une femme de feu Mehemet Bacha, le premier
+travail où mon nouveau Patron m'employa, fut à conduire deux soufflets
+dans les Forges où l'on travaille aux équipages des Navires. Je ne fus
+pas long-temps Esclave d'Eole, Moustafa qui commandoit nostre compagnie
+de Forgerons, me fit armer d'un marteau pour battre sur l'enclume.
+Jamais travail ne me parut si rude dans le commencement, & l'excessive
+chaleur que je ressentis en ce lieu, me défigura tellement que je
+n'estois pas reconnoissable, la faim qui me tourmentoit me fit presque
+regreter mon premier Patron, & oublier ses dernieres injustices. Salem
+nourrissoit mieux les Captifs que Moustafa, qui retranchoit la
+nourriture des Chrestiens pour subvenir à ses desordres & à son
+ivrognerie. Moustafa passoit pour un politique, & c'estoit un fourbe
+achevé en matiere de Religion. Avec les Turcs il estoit Musulman, avec
+les Renegats impie & débauché, & avec les Chrestiens Romain, il recitoit
+son chappelet en leur presence & ne parloit que de devotion. Il m'a
+témoigné cent fois que la Barbarie estoit un triste séjour pour luy, &
+qu'il avoit dessein de se retirer en terre Chrétienne si l'occasion s'en
+presentoit. Il nous fit mesme deterrer son fils qui estoit mort de la
+peste depuis un mois à la Campagne, & l'inhumer en secret dans la Ville,
+afin, disoit-il, que son ame eût part au merite des souffrances des
+Chrestiens, & aux prieres qui se faisoient dans leurs Chapelles, parce
+que les Mosquées de Tripoly, avoient esté consacrées au vray Dieu, quand
+les Chrestiens estoient Maîtres du Royaume. Toutes ces belles apparences
+n'empéchoient pas Moustafa de nous maltraiter pour mieux faire sa Cour
+au Bacha, qui haïssoit les Chrestiens.
+
+Les Corsaires voyant que la peste augmentoit, & que leurs meilleurs
+Soldats diminuoient tous les jours, resolurent d'aller en course pour
+l'éviter. Ces Scelerats plus rebelles que Pharaon se persuadoient que
+Dieu n'exerceroit pas sa Justice contr'eux aussi severement sur la mer
+que sur la terre. En quatre jours il nous fallut espalmer les Vaisseaux
+& faire la provision d'eau qui nous fit beaucoup souffrir à cause de
+l'entrée & sortie continuelle de la mer. Trois Vaisseaux de nos
+Corsaires se mirent à la voile, & aprés avoir couru tout l'Archipel sans
+faire fortune, entrerent dans le Golphe de Venise. Ils y rencontrerent
+un Navire de la Republique armé en guerre nommé la Justice qui la rendit
+aux Pirates à leur confusion; sa resistance fut vigoureuse & il les
+maltraita tellement qu'ils furent contraints de l'abandonner. Morat
+Rais, ce Renegat Hollandois qui m'avoit fait Esclave, eut honte de
+quitter la partie & indigné de ce que les deux Capitaines ses compagnons
+fuyoient le combat, il prit la resolution d'aller attaquer seul le
+Venitien. Son courage fut cause de sa perte, il le poursuivit trop
+vivement proche de terre & echoüa le lendemain dans la Calabre prés
+d'Otrante, sans pouvoir estre secouru des siens qui aprirent trop tard
+son naufrage. O Ciel quel revers de fortune! les Corsaires qui
+ordinairement enferment dans le fond de cale avant le combat les
+Matelots Captifs destinez pour le service du Navire, furent trop heureux
+d'implorer la misericorde des Chrestiens, quelle joye à ces Esclaves de
+voir à leurs pieds leurs Maistres briser les fers avec lesquels ils
+devoient eux mesmes estre enchaisnez. Le vent estoit si impetueux que la
+plus part des Turcs perirent dans le naufrage du Vaisseau, & pour les
+Chrestiens il n'y en eut que deux de noyez. Lorsque ceux qui s'estoient
+sauvez à la nage furent arivez sur le bord de la mer, les Chretiens avec
+le secours des habitans du Païs qui estoient accourus pour profiter du
+débris du Navire, arresterent les Turcs qu'ils conduisirent à Naples
+enchaisnez deux à deux; Le Vice-Roy les fit mettre aux Galeres, à
+l'exception de Morat qui fut emprisonné dans le Chasteau d'Oeuf. Morat
+pour se vanger du retardement que ses parens avoient apporté à le
+retirer de Barbarie s'estoit fait Renegat, avec serment de faire une
+cruelle guerre à ceux de sa Nation & aux autres Chrestiens; il n'avoit
+que trop exactement tenu sa parole, & il y avoit dans les prisons de
+Tripoly plus de cinq cens Chrestiens que Morat avoit pris sur mer, sans
+compter ceux qu'il avoit perverty dans la débauche. Ainsi par la prise
+de Morat la mer fût delivrée d'un puissant écumeur, les terres
+Chrestiennes voisines de la Barbarie d'un insigne voleur, & les
+Chrestiens d'un cruel ennemy. Si-tost que la nouvelle de sa disgrace fut
+venuë à Tripoly, le grand Marabous fit faire pour luy des prieres
+publiques jour & nuit. Le Peuple alloit en procession sur les Ramparts
+de la Ville & sur le bord de la Mer, & demandoit en vain son retour au
+Prophete. La reputation qu'avoit aquise Morat d'estre le plus redoutable
+& le plus determiné Corsaire de Tripoly, empécha le Vice-Roy d'écouter
+les offres que fit Osman de donner vingt Napolitains pour la rançon de
+Morat, qui depuis quelques années est mort à Naples dans l'impenitence &
+l'infidelité. Le Vice-Roy fit distribuer de l'argent aux Chrestiens qui
+s'estoient sauvez du naufrage, & leur permit de retourner en leur chere
+Patrie: Avant leur départ la charité les obligea de rendre témoignage
+des violences que Morat avoit faites à quatre jeunes Hollandois pour les
+faire Mahometans, on les tira des Galeres, & l'Inquisition informée du
+fait les condamna à une penitence de trois mois, laquelle accomplie ils
+abjurerent la Secte de Mahomet & le Calvinisme où ils avoient esté
+eslevez, & se firent Catholiques à la satisfaction du Peuple de Naples
+qui obtint la grace de ces nouveaux Convertis.
+
+L'absence des Corsaires & des Soldats de la Marine qui font la
+principalle force du Pays, la continuation de la peste qui ravageoit les
+familles entieres, & la retraite des Turcs en leurs maisons de campagne
+pour l'éviter, avoient rendu la Ville de Tripoly presque déserte & dans
+l'impuissance de résister à ses ennemis. Une conjoncture si favorable
+fit former aux Esclaves le dessein d'une seconde fuite. Il y avoit parmy
+les entrepreneurs le Comte Bizare natif de Vicence duquel j'ay déjà
+parlé, plusieurs personnes de qualité de la République de Venise, le
+Seigneur Altophe neveu du Duc de la Mirande que le Consul Anglois
+retiroit chez luy pour son service afin de le r'achepter plus
+facilement, les Chevaliers de la Barre & Gonneau François, avec quelques
+Cabaretiers & Matelots qui devoient fournir la plus grande partie des
+choses nécessaires pour l'expédition. Les Captifs avoient concerté
+d'enlever deux Brigantins quand les Turcs seroient occupez à faire leurs
+prieres dans les Mosquées un jour de Vendredy qui est leur Dimanche,
+l'entreprise estoit en cet estat & la réüssite en estoit infaillible,
+lorsqu'elle fut découverte par un Maltois qui s'appelloit Benedite ou
+plûtost Maledite. Ses crimes l'avoient fait fuir de Malte, & dans sa
+fuite les Corsaires de Tripoly l'avoient fait Esclave avec son fils qui
+avoit renié & servoit de valet de chambre au Caya; il avoit demandé
+plusieurs fois d'estre auprés de son fils, mais il estoit si vicieux
+qu'on avoit differé de luy donner le Turban. La veille de l'execution
+Benedite desesperé d'avoir perdu son argent au jeu dans un Cabaret Grec
+commit un Sacrilege envers une Image de la Sainte Vierge, & se détermina
+la nuit à trahir ses freres. Au point du jour il alla au Chasteau &
+avertit le Bacha de toute l'affaire qu'on avoit imprudemment communiquée
+à ce méchant homme: Osman donna ordre incontinant de garder la Marine où
+estoit le rendez-vous, & fit arrester les entrepreneurs à la sortie de
+la Prison. Les bastonnades ne leur furent pas épargnées, les personnes
+de condition en eurent leur part & leurs chaînes furent redoublées, le
+Patron Honnorat Provençal qui devoit fournir l'Equipage des Brigantins
+eût le nez & les oreilles couppez, les plus malheureux furent deux
+freres Grecs qui depuis trente ans d'esclavage avoient preferé le
+Christianisme aux premiers Emplois du Royaume. Jany l'aisné fut assommé
+à coups de bastons, Demetré le plus jeune eut le nez & les oreilles
+couppez, la mort de son frere le toûcha si sensiblement qu'il mourut de
+douleur deux jours aprés. Osman tout cruel qu'il estoit témoigna du
+chagrin de la mort des deux freres dont le martyre inspira de la
+constance aux Captifs les plus timides. Le matin j'eus la curiosité
+d'aller à la Marine pour m'informer de la disposition de l'affaire, sans
+sçavoir qu'elle avoit esté découverte, par malheur je fus rencontré dans
+le chemin par les Gardes qu'on avoit envoyez pour faire retirer aux
+Prisons les Chrestiens qui seroient dans les ruës. Je fus regalé d'une
+volée de bastonnades qui de temps en temps redoubloient sur mes épaules
+à mesure que nous passions par les places, & j'eus de la peine à gagner
+la Prison pour me mettre à couvert des insultes des Barbares. Le Bacha
+recompensa le Maltois du Turban & luy donna la conduitte des Ouvriers
+Captifs qui travailloient à la Marine, sa trahison ne demeura pas
+long-temps impunie, il mourut de peste deux mois aprés dans la rage & le
+desespoir. Le lendemain je retournay à mon travail de forgeron où
+Moustapha me fit ressentir à loisir la sortie du jour precedent, il me
+fit la guerre durant trois mois, ne me donnant pas la liberté de
+converser avec les autres Captifs, & me reprochant que j'estois
+bien-heureux de n'avoir point esté découvert, que j'estois un des plus
+coupables, & que j'avois un Demon qui m'avoit preservé du suplice.
+L'arrivée des Corsaires avec la prise d'un Navire qui venoit du Levant
+chargé de riches marchandises, consola les Turcs de la perte de Morat
+Rais Chef-d'Escadre de Tripoly qui faisoit penitence à Naples de son
+apostasie.
+
+La haine des Turcs contre les Chrestiens ne se modere point par les
+fatigues qu'ils leurs font endurer dans les travaux, elle devient mesme
+fureur contre ceux qu'ils veulent rendre partisans de Mahomet. Voicy un
+exemple qui confirme cette verité. Le Bacha desirant témoigner son zele
+envers le Prophete, & augmenter sa Cour de Renegats, entreprit au temps
+de la Pasque des Turcs, de faire renier vingt jeunes Captifs des plus
+beaux qui fussent en son Palais. Le sort tomba sur six François, six
+Hollandois, quatre Anglois & quatre Italiens. Les jeux, les festins &
+les plaisirs, sont les artifices ordinaires dont les Infideles se
+servent en de semblables occasions, on les mit entre les mains des plus
+débauchez Renegats, qui les conduisirent dans un Jardin de plaisance à
+la Campagne. Ces jeunes hommes se voyant au milieu des divertissemens,
+se douterent qu'on en vouloit à leur Religion, & declarerent hautement
+qu'ils perdroient plûtost la vie que d'y renoncer. Le Bacha irrité de
+leur resistance les eût fait perir sans les Officiers Renegats ses
+Courtisans, qui l'assûrerent que s'il leur permettoit d'aller au Jardin,
+il auroit bien-tost la satisfaction de voir les Chrestiens soûmis à ses
+volontez; ce qu'il accorda volontiers à ces Ministres d'iniquité,
+lesquels à leur arrivée firent continüer le regal, où le vin, l'eau de
+vie, & les liqueurs du païs estoient en abondance. Mais toutes leurs
+adresses n'ayant point réüssy, ils eurent recours à la plus noire des
+perfidies; ils enyvrerent les Captifs, les habillerent à la Turque
+durant leur sommeil, & le lendemain les menerent en triomphe au
+Chasteau. Ces malheureuses victimes eurent la fermeté de se dépoüiller
+de leurs vestes en presence du Bacha, & de jetter par terre leur Turban.
+Les menaces que le Bacha leur fit de punir leur desobeïssance & leur
+mépris par de rudes suplices n'ébranlerent point la constance de
+quelques uns qui publierent devant toute la Cour qu'ils estoient
+Chrestiens & qu'ils detestoient Mahomet: Dequoy le Bacha indigné en
+condamna quatre des plus resolus à la bastonnade & commanda que tous
+fussent enchaisnez dans la Prison des Captifs. La nuit fut employée à
+les encourager à la perseverance, & nos prieres furent exaucées pour les
+quatre ausquels le Bacha fit le jour suivant réiterer les bastonnades
+avec tant de barbarie qu'ils expirerent dans le suplice. Les autres
+intimidez de la mort de leur freres reprirent le Turban qu'ils avoient
+foulé aux pieds & prefererent une vie perissable à l'éternelle.
+
+On fit en ce temps-là une agreable tromperie aux Juifs de Tripoly. Un de
+leur Nation nommé Sabatay parcouroit l'Egypte & se disoit le Messie, les
+Juifs en estoient tellement persuadez qu'ils fournissoient à sa dépence,
+l'attendoient dans les lieux où ils estoient establis, & se vantoient
+qu'ils ne seroient plus le scandale des peuples, que la fin de leur
+servitude aprochoit, & qu'ils rentreroient dans la possession des
+Royaumes qu'on leur avoit usurpez depuis tant de Siecles. Il y avoit
+trois mois que les Juifs de Tripoly attendoient leur pretendu Messie, &
+qu'ils luy avoient preparé un logis proche de la Sinagogue, lorsqu'Osman
+Rais Renegat Portugais qui commandoit à la Marine trouva le moyen de se
+moquer des Juifs à leurs dépens. Ces insensez ne manquoient jamais de se
+trouver sur le Port à l'arrivée des Vaisseaux du Levant; un jour que les
+Matelots estoient occupez aux travaux des Navires, on apperceut de loing
+une Barque qui venoit d'Alexandrie, le Commandant de la Marine fit
+habiller à la Juifve un Lionnois appellé Barat qui avoit esté Esclave
+d'un Juif à Thunis plusieurs années & qui parloit en perfection les
+langues Arabesque & Hebraïque. Ce Chrestien estoit adroit, & joüa si
+bien son personnage que la Barque passant au milieu des Navires, il se
+glissa dedans. Osman Rais fit publier à la Marine & dans la Ville que le
+Messie des Juifs arrivoit, & afin qu'ils n'en doutassent point il fit
+arborer à la poupe un Pavillon bizare pour signal de sa venuë. Le
+Brigantin qui avoit esté reconnoistre la Barque disposa si bien les
+choses que les Matelots aiderent à duper les Juifs qui accoururent de la
+Ville pour recevoir leur Roy chimerique. Le Capitaine Turc ne voulut pas
+qu'il mît pied à terre qu'il n'eût auparavant payé pour son passage deux
+cens écus, que Marsove Juif Receveur des fermes fit compter pendant que
+les principaux de la Sinagogue l'enleverent pour le conduire en son
+logis. Il n'y fut pas plustost arrivé que trois Arabes qu'on croyoit de
+sa compagnie se sauverent parmy la foule du Peuple & le laisserent sans
+suite. Le Bacha instruit du mystere envoya le soir deux Turcs
+complimenter le faux Sabatay & feliciter les Juifs du bonheur qu'ils
+avoient de le posseder. Quoyque Barat fût regalé en Prince par les
+Juifs, il s'ennuya d'estre enfermé, & craignit l'importunité des Rabins
+qui luy demandoient des signes de sa Mission & une conference sur les
+principaux points de la Loy. Il escalada de nuit les murailles de la
+maison & se retira chez Berant Rais son Patron qui estoit Capitaine de
+Navire. Tout le monde se moqua des Juifs lesquels pour couvrir la fuite
+de leur Messie dirent qu'il estoit devenu invisible, ayant ordre de
+l'Eternel de continuer sa route dans la Barbarie; Ils n'oserent se
+plaindre qu'il avoit emporté pour cent écus d'argenterie, que Barat fit
+si bien profiter qu'il paya sa rançon quelques années aprés cette
+avanture. A l'égard du veritable Sabatay ses voyages dans la Turquie
+avoient fait tant de bruit que le Grand Seigneur eut la curiosité de le
+voir & le fit venir à Andrinople où il prenoit le divertissement de la
+Chasse; le Kaim Kam avant qu'on le mena à l'Empereur luy envoya le
+premier Medecin de sa Hautesse pour apprendre ses sentimens: Le Medecin
+qui estoit un Juif renié luy dit qu'il devoit faire paroistre sa
+puissance par des miracles, sinon qu'on le promeneroit dans la Ville
+comme un imposteur avec des Flambeaux ardens attachez à ses membres qui
+le consommeroient peu à peu. Sabatay épouvanté de ce genre de suplice
+s'abandonna aux larmes, avoüa qu'il estoit fils d'un pauvre Juif de
+Smirne, & pria le Medecin de luy donner les moyens de se tirer du
+mauvais pas où l'ambition l'avoit engagé; le Medecin luy répondit qu'il
+n'y en avoit point d'autre que de se faire Turc, à quoy il consentit; Sa
+Hautesse informée de son changement ayant ordonné qu'on le fît entrer,
+Sabatay jetta le Bonnet Juif à terre & le foula aux pieds, en mesme
+temps un Page luy mit un Turban sur la teste, le dépoüilla de le Veste
+Juive de Drap noir, & le revestit d'une autre avec laquelle il fut
+introduit en la presence du Sultan qui le fit Capigy Bachy à cent
+cinquante écus de pension par mois; ce fut le dénoüement de la comedie,
+& ce fourbe qui osoit se dire le liberateur des Juifs se fit luy mesme
+Esclave de Mahomet, il contrefit longtemps le zelé Musulman; Mais le
+Grand Seigneur averty de l'Atheïsme de Sabatay & de la continuation de
+ses impostures l'envoya prisonnier au Chasteau de dulcigno dans la Morée
+où il est mort en 1676.
+
+
+
+
+Chapitre VII.
+
+_La fatigue du travail fait tomber l'Auteur malade, à peine est-il guery
+qu'il est frappé de la peste; Mort épouventable de Mehemet Caya, neveu
+du Bacha, qui mit en sa place un autre de ses neveux; Circoncision de
+deux enfans du Bacha, les réjoüissances qu'on fait à cette ceremonie:
+Retour de l'Auteur à Tripoly aprés la peste, mort de Moustafa son
+Patron, l'Auteur devient Captif du Bacha._
+
+
+La faim & les peines que j'enduray au service de Moustafa mon Patron, me
+firent tomber malade, & je serois mort sans l'assistance & les soins
+d'un Captif Chirurgien du Chasteau, nommé Moreau, d'Antibes en Provence.
+J'eus encore l'affliction de ne point recevoir de nouvelles de mes
+parents qui m'avoient donné esperance de ma liberté, par la commodité de
+Thunis où estoit Esclave le Chevalier de Tonnerre, qu'on devoit
+bien-tost racheter, à cause que la peste avoit fait cesser le commerce
+de cette Ville avec Tripoly. Je suis obligé de reconnoistre que ny ma
+jeunesse ny ma force, n'estoient pas capables de resister aux maux dont
+j'estois accablé, sans les prieres de tout le peuple de Chably où j'ay
+pris naissance, Ville assez connuë par l'excellence de son vin. Son
+vigilant Pasteur avoit la charité de me recommander dans ses Prônes aux
+prieres publiques, & à tous les Saints Sacrifices qui se celebroient
+dans son Eglise. Les Venerables Chanoines de Saint Martin, m'ont aussi
+assisté de leurs prieres; Sur tout je suis obligé à ma mere, qui par ses
+aumônes, ses prieres & ses larmes, m'a obtenu du Ciel la liberté des
+enfans de Dieu, comme Sainte Monique obtint celle de Saint Augustin son
+fils, dont j'ay embrassé la Regle.
+
+Lorsque ma santé fut rétablie je fus employé aux reparations d'une
+maison pestiferée, avec des Noirs qui avoient la maladie, & je n'eus pas
+continué huit jours ce travail, que je m'en sentis attaqué, ce qui
+m'obligea de me retirer à la prison pour me reposer le reste du jour. Il
+me fut impossible de dormir la nuit suivante, les Captifs qui estoient
+proche de moy entendans mes plaintes, se douterent de mon malheur & me
+conduisirent prés de la Chapelle, où je passay le reste de la nuit à me
+preparer à bien mourir. Le matin nous nous trouvâmes deux Hollandois &
+moy frappez de la maladie, Abdala le plus inhumain des Gardes, eut ordre
+de nous mener à l'Infirmerie de la Campagne, parce que celle de la Ville
+estoit remplie. Par bonheur avant que de partir je receus visite du Pere
+Sarde Cordelier qui m'entendit en Confession, les Hollandois qui étoient
+Calvinistes s'estans mis en chemin, Abdala entra dans la prison pour
+m'en faire sortir, & me trouvant à genoux devant le Confesseur, il me
+déchargea six bastonnades, me traitant de chien, qui estoit indigne de
+vivre plus long-temps; Le Pere ne m'imposa point d'autre penitence que
+celle que je venois de recevoir par les mains du cruel Abdala, & eut la
+bonté de m'aider à charger mon grabat sur mes épaules. Puis m'embrassant
+il me dit les paroles que le Fils de Dieu dit au Paralitique, _tolle
+grabatum tuum & ambula in pace_. Le lieu où nous allions estoit éloigné
+d'un quart de lieuë de Tripoly, je ne vis en chemin que des convois de
+pestiferez, qu'on portoit en terre; Ces objets m'épouvanterent, & ma
+crainte augmenta en entrant dans l'Infirmerie où j'aperceus un de mes
+amis qui expiroit de la peste, laquelle jusques alors avoit eu quelque
+respect pour les Chrestiens.
+
+La premiere nuit que je passay dans ce triste séjour j'eus une si grande
+soif, que pour me rafraichir la bouche, je fus obligé d'aller boire
+l'eau de la lampe qui nous éclairoit, parce qu'on ne donne pas aux
+malades toute la boisson qu'ils soûhaiteroient. Je crus avoir jetté
+l'huile, mais un quart d'heure aprés je vomis jusques au sang; ce
+vomissement me sauva la vie, & le Chirurgien y attribua ma guerison. Je
+regagnay avec bien de la peine mon lit, dont s'estoit emparé un malade
+furieux que je n'en pus chasser, & lequel y mourut le lendemain. Ceux
+qui deviennent furieux ou qui boivent trop dans cette maladie, & les
+personnes grasses ne durent pas long-temps, les deux Hollandois avec qui
+j'estois venu, moururent à mes costez au bout de vingt-quatre heures.
+Comme j'estois dans la force de mon âge & d'un temperamment sec, je
+resistay plus facilement au mal, & je ne fus pas huit jours dans
+l'Infirmerie qu'on me fit l'incision: Elle me causa une extréme douleur,
+par l'ignorance & la brutalité du Chirurgien Arabe, qui ne faisoit
+jamais d'operation qu'il ne fût yvre d'eau de vie. La joye d'estre hors
+de danger & les visites du Pere Sarde, me firent prendre courage. Ce bon
+Religieux qui estoit l'unique Prestre à Tripoly, nous visitoit trois
+fois la semaine, & nous distribüoit les charitez que les Consuls & les
+Marchands Chrestiens luy confioient pour le soulagement des malades. A
+peine fus-je guery qu'on me chargea de la conduite de l'Infirmerie qui
+n'estoit pas un petit travail, car outre le soin que j'avois de la
+nourriture des malades, pour laquelle l'on ne me donnoit que de la
+Chévre & le reste infecté de la boucherie, il me falloit encore faire
+enterrer les morts dans la Campagne, au lieu destiné par le Bacha pour
+inhumer les Captifs. Quoy que cette terre ne fût pas benite, on peut
+dire qu'elle fut santifiée lorsqu'on y enterra le Pere Sarde qui mourut
+de la peste; c'est luy auquel on avoit dérobé les Sultanins du Marchand
+Armenien. Nous separions dans nostre Cimetiere les Romains d'avec les
+Heretiques, & enterrions ceux-cy sans prieres la face contre terre, au
+lieu que les Catholiques regardoient le Ciel, qui devoit estre la
+recompense de leurs peines. Je me souviens d'une priere que me fit un
+Esclave de Moustapha, de la Comté d'Avignon qui s'appelloit la Rose, il
+me pria dans la violence de la fiévre de l'enterrer dans le sable, afin,
+me disoit-il, qu'estant devenu Momie, je pusse le vendre à des Marchands
+François, qui le transporteroient en son païs. Il avoit veu à Tripoly
+les Pelerins venans de la Meque, vendre des Momies qu'ils trouvent dans
+les Sables d'Egypte, au retour de leur pelerinage; Il me fut impossible
+d'executer entierement sa derniere volonté, parce que les bestes
+devorerent son corps avec bien d'autres, qu'on avoit mis dans les terres
+des environs de Tripoly, qui sont des Sables mouvans que le vent fait
+changer de place incessamment.
+
+A la fin de l'Automne la peste diminua, mais il semble qu'elle ne voulut
+point quitter le Royaume, sans emmener avec elle quelques personnes de
+la premiere qualité. Elle fit d'estranges ravages dans le Serrail du
+Bacha, & emporta cinq de ses femmes & trois de ses enfans. Sidy Hally
+fils unique de Mehemet Caya, fut emporté en mesme temps, son pere fit
+distribüer à ses funerailles plus de mil écus en charitez, dont se
+ressentirent les Captifs. Le Caya n'estoit pas encore consolé de la mort
+de son fils, qu'il fut attaqué de la maladie; Il se glorifioit que la
+peste n'osoit l'attaquer au milieu de ses Gardes, & qu'elle respectoit
+ceux qui gouvernent les peuples. Cependant il fut puny de son orgueil &
+de ses sacrileges, de mesme que le fut autrefois Baltazar Roy de
+Babylone, pour avoir prophané dans un festin les Vases sacrez qui
+avoient servy au Temple de Dieu; car le Caya qui avoit osé prophaner de
+jeunes Captifs Chrestiens, Vases sacrez du Temple de Jesus-Christ, fut
+frappé dans une débauche qu'il faisoit à la Campagne, & mourut trois
+jours aprés d'une maniere épouventable; Pendant sa maladie il ne voulut
+se servir que de Chrestiens qu'il fit assembler si-tost qu'il fut arrivé
+à son Palais; il leur dit qu'il avoit confiance en leurs prieres, &
+qu'ils étoient les seuls qui pouvoient appaiser la colere de Dieu
+justement irrité contre luy, leur promit la liberté & de se convertir
+s'il réchapoit. Le second jour il fit venir ses Eunuques & ses Esclaves
+Noirs, & leur réprocha qu'ils estoient incapables de luy donner du
+soulagement; le dernier jour de sa maladie il se moqua d'un Marabous qui
+l'exortoit à mourir en veritable Musulman, & profera souvent en sa
+presence ces paroles Greques, _Matapani, Matachristo_, appellant Dieu &
+la Sainte Vierge à son secours, dequoy le Marabous indigné s'écria en
+Arabe, _Valla loucan mout, mont ut quel stafre valla ya Mahomet_, ha
+Dieu! quand Mehemet mourra je ne doute pas qu'il ne meure comme un
+chien, à Dieu ne plaise, grand Prophete: Mehemet se voyant à
+l'extremité, se fit apporter par son Casanadal ou Tresorier un sac plain
+d'argent qu'il répandit luy-mesme sur un tapis proche de son lit, puis
+le regardant avec mépris il cracha dessus, comme ayant esté l'objet de
+son insatiable avarice & la cause de son infidelité; enfin il devint si
+furieux qu'il ne put souffrir personne dans sa chambre, & mourut en
+desesperé. Sa fin malheureuse fit juger que le repentir qu'il avoit
+témoigné ne provenoit que d'une crainte servile; en effet sa vie avoit
+esté une perpetuelle suite de dissolutions & d'impietez, & jamais le
+Christianisme n'eut dans Tripoly un plus grand adversaire que ce Caya,
+qui n'épargnoit ny artifices ny tourmens, pour augmenter le nombre des
+Renegats. Il estoit de l'Isle de Chio, d'où il vint à Tripoly, pour
+participer à la fortune de son oncle, qui luy donna le Turban & la
+Charge de Caya. Le Bacha ne fut gueres affligé de sa mort, parce qu'il
+estoit informé de son ingratitude & du dessein qu'il avoit eu de le
+déposseder; il mit en sa place un autre de ses neveux, qui depuis un an
+s'estoit retiré à Tripoly. Ce Schismatique ne fit aucun scrupule de se
+faire Turc, & ne voulut pas faire mentir le proverbe Italien, _Nasche un
+Greco, Nasche un Turco_, naist un Grec, naist un Turc. Il prit le nom de
+Soliman, & s'aquita si dignement de son employ, qu'il aquit l'amitié du
+peuple que le deffunt avoit persecuté dans toutes les occasions; Le
+Bacha fut satisfait de sa conduite, quoy qu'il n'aprouvât point ses
+débauches avec le Consul Anglois qu'il visitoit de nuit, pour avoir la
+liberté de boire du vin.
+
+Le Grand Marabous ordonna des prieres publiques en action de graces de
+ce que la peste estoit cessée; Le Bacha voulut en augmenter la feste &
+les réjoüissances, par la circoncision de deux de ses enfans & de
+quelques Renegats destinez pour leur service. Le jour de la ceremonie le
+rendez-vous de l'assemblée fut sur une hauteur d'où l'on découvre toute
+la Ville, & à main droite la Mer. Pendant que la Cavalerie &
+l'Infanterie de Tripoly descendirent de cette hauteur dans une plaine
+qui a prés d'une lieuë, & qu'en la compagnie de ces deux jeunes victimes
+qu'on alloit sacrifier à Mahomet, elles se mirent en marche vers la
+Ville; Les Navires ornez de leurs Paviosades & Etendars, firent une
+décharge de leurs Canons, qui fut suivie de celle du Chasteau & des
+Ramparts de Tripoly. On entendoit de tous costez des cris de joye, l'air
+retentissoit du bruit des Tambours & des fanfares des Trompetes, & de
+cent pas en cent pas on avoit preparé des divertissemens aux petits
+Princes. Tantost des Luteurs à demy nuds leur faisoient paroistre leur
+force & leur subtilité, & tantost ils estoient charmez par des concerts
+& des danses à la mode du païs. Sur tout on admiroit l'adresse des
+Arabes & la vitesse de leurs chevaux, ces Cavaliers aprés avoir lancé
+leurs Lances les attrapoient avant qu'elles tombassent à terre; Ils
+courent sans scelle, sans bride, sans étriez, à genoux sur le cheval ou
+debout. A l'entrée de la Ville le Chasteau fit une décharge de son
+Canon, & l'Infanterie une salve de Mousqueterie. L'on a de coûtume à la
+circoncision des Renegats, de faire courir des bassins pour recevoir les
+liberalitez des Turcs, & l'argent qu'on trouve est distribué aux
+nouveaux circoncis, on les regale le reste du jour afin de leur faire
+oublier la douleur de ce baptéme de sang, qui est plus sanglant que
+celuy des Juifs, & le plus rude commandement de la Loy Mahometane; Si
+quelqu'un apprehende l'operation, on luy donne un breuvage pour
+l'endormir & pendant le sommeil on le circoncit, j'ay veu des personnes
+âgées en estre incommodées durant quatre mois.
+
+La peste estant finie, les Captifs qui avoient esté employez au service
+de l'Infirmerie retournerent à la Ville; j'apris qu'il y estoit mort
+plus de six mil Turcs, outre ceux de la Campagne qui montoient à
+davantage. Dieu protegea visiblement les Captifs Chrestiens, puisque
+dans trois prisons differentes où la chaleur & la puanteur estoient
+seules capables de les étouffer, il n'en mourut que cinq cens, quoy
+qu'ils fussent obligez de converser, boire & manger avec toutes sortes
+de Nations & de personnes infectées, & de se trouver dans les occasions
+les plus perilleuses. Les Turcs avoüerent à leur confusion, qu'il y
+avoit du prodige, mais il tâcherent de nous persuader que Mahomet nous
+avoit conservez pour avoir soin d'eux & leur rendre service. La maladie
+ne fit pas aussi de grands desordres chez les Grecs, les Armeniens & les
+Marchands Chrestiens, & dans plus de deux cens familles il ne mourut que
+trente personnes, Babba Basili Caloriri Prestre des Grecs, fut le plus
+regreté. Moustafa mon Patron m'avoit souvent menacé de me vendre au
+Levant, si mes parens differoient de me racheter, la peste dont il
+mourut me délivra de ses fers, pour me faire rentrer dans ceux du Bacha;
+lequel s'empara de plusieurs Captifs des particuliers, sous pretexte
+qu'il estoit mort quantité des siens, & qu'il en avoit besoin pour ses
+travaux. Je ne sçaurois exprimer les richesses & le nombre des Chameaux,
+des Dromadaires & des autres bestes, dont profita Osman aprés la
+contagion. Les Gardes de la prison me destinerent pour le travail de la
+Marine, parce que les Maistres ouvriers demanderent vingt Captifs pour
+leur fournir le bois necessaire à la fabrique qu'ils faisoient d'un
+Navire qui devoit estre le Chef d'Escadre de Tripoly; Nous servions de
+portefais & faisions ce que les chevaux font en France, comme de porter
+les Balots de marchandises, de tirer des Magasins les bois, & de traîner
+les Canons avec tous les équipages des Vaisseaux, qu'on veut épargner.
+Quoy que ce travail fût penible, il ne me parut pas si fâcheux que celuy
+de forgeron, où Moustafa avoit mis ma patience à l'épreuve.
+
+
+
+
+Chapitre VIII.
+
+_Inconstance des actions humaines, Histoire à ce sujet d'un Seigneur
+Piedmontois, & de Dom Philippes fils du Bacha de Tunis, le Bacha fait
+changer le Cimetiere des Juifs, translation des os dans le nouveau;
+tromperie faite aux Juifs dans cette translation par les Captifs
+Chrestiens. Autre tromperie faite à un Capitaine Flamand par des
+Esclaves Venitiens qui sont découverts._
+
+
+L'homme joüe sur le Theatre de la vie des personnages si differens, &
+l'inconstance à tant d'empire sur sa conduite qu'on ne sçauroit asseoir
+de jugement certain ny sur ses moeurs ny sur sa fortune, tel paroist sur
+la Scene avec des qualitez & des inclinations vertueuses qui en sort
+avec la réputation d'un scelerat & d'un perfide, & tel commence son
+entrée dans le monde par le libertinage qui meurt dans la penitence, de
+sorte qu'il faut attendre la mort pour donner à un homme le titre de bon
+ou de meschant, d'heureux ou d'infortuné. Les deux Histoires suivantes
+qui sont arrivées dans la Barbarie justifieront ces veritez. Un Seigneur
+Piedmontois qui estoit dans les bonnes graces de son Prince devint
+tellement jaloux de sa femme qu'il ne pût resister à cette passion
+violente qui cause tant desordres, aprés l'avoir maltraitée il luy prit
+ses bijoux & ce qu'elle avoit de plus precieux, il voyagea en plusieurs
+Royaumes où il ne pût trouver un azile asseuré, ce qui l'obligea dans
+son desespoir de gagner Ligourne où il se mit sur une Barque qui vint à
+Tripoly; d'abord il feignit de chercher commodité pour aller à la Terre
+Sainte, & ne frequenta que les Consuls & les Marchands Chrestiens sans
+se faire connoistre; Mais ne pouvant goûter avec eux tous les plaisirs
+qu'il souhaitoit, il visita les Renegats qui reconnoissant son humeur
+portée à la débauche se promirent de l'enrôler bientost dans leur party,
+& le regalerent souvent dans des jardins à la campagne. Le Bacha informé
+qu'il estoit de qualité donna ordre aux Renegats de ne rien espargner
+pour le rendre Mahometan. Un jour dans l'excez & l'emportement d'une
+débauche ils le prierent de s'habiller à la Turque, ce qu'ayant fait ils
+le menerent en cét équipage au Chasteau, où le Bacha le complimenta sur
+son changement; quelques jours aprés il fut circoncis & nommé Regep. Les
+Turcs en firent de grandes réjoüissances tandis que le nouveau partisan
+de leur Prophete commançoit à porter la peine de son crime par la
+douleur qu'il souffroit, car la circoncision fait bien plus de mal aux
+personnes âgées qu'aux jeunes. Le Bacha le gratifia de deux écus par
+jour & de six plats de sa table, luy fit épouser une Russiote, le logea
+dans le Casteau, & luy donna deux Esclaves pour son service; l'un d'eux
+estoit Esclavon & luy servoit de truchement auprés de sa femme, laquelle
+ne parloit que la langue Turque que l'Esclave sçavoit & qu'il expliquoit
+à son Maistre en Italien. J'ay appris depuis ma sortie de Barbarie que
+ce pauvre Esclavon a esté écorché vif pour s'estre rendu le chef de
+trente Captifs qui couchoient au Chasteau & qui avoit entrepris de
+s'enfuir de nuit.
+
+Regep estoit plus Courtisan que Guerrier, il crût que faisant sa cour au
+Bacha il avanceroit sa fortune; Mais Osman eut peu de consideration pour
+luy à cause de ses débauches qui scandaliserent les Turcs & consommerent
+ce qu'il avoit apporté du Piedmont. Ainsi Regep se voyant negligé du
+Bacha, sans argent & abandonné des Marchands Chrestiens qui luy en
+refusoient, il resolut de chercher party ailleurs. C'est le sort des
+Renegats mécontens de changer de Royaume, quoy qu'il y ait quelquefois
+du danger dans ce changement. Dieu permit sans doute qu'il eust ces
+chagrins qui le firent repentir de son infidelité & luy inspirerent
+l'envie de se retirer en terre Chrestienne. Il obtint du Bacha
+permission d'aller à Thunis sous pretexte qu'il y avoit affaire. Son
+dessein estoit de parler à Dom Philippes dont l'histoire suit celle de
+Regep, afin de trouver les moyens de se sauver en Chrestienté. Estant
+arrivé Thunis il ne pust conferer librement avec Dom Philippes que sa
+mere tenoit enfermé dans son Palais avec des Marabous qui ne luy
+preschoient que l'Alcoran auquel il avoit renoncé. Ce qui obligea Regep
+de retourner à Tripoly, où il fit paroistre une conduite toute opposée à
+celle qu'il avoit euë auparavant, il ne vécut plus dans le desordre &
+observa la Loy si exactement qu'il aquit l'estime & la confiance du
+Bacha. Comme il n'estoit pas propre à commander un Navire en course,
+Osman le choisit pour Gouverneur de la Ville de Bengase scituée entre
+Tripoly & Alexandrie, il y ménagea si bien ses interests pendant quatre
+années qu'il amassa de quoy faire sa retraite dont il avoit toûjours
+conservé le dessein. Afin de l'executer plus aisément il envoya les
+meilleurs Soldats de sa Garnison à la campagne pour chasser les Arabes
+qui ravageoient les environs de la Ville, & durant l'absence de ces
+Troupes il fit équiper un Brigantin de Captifs & de Noirs dans lequel il
+s'embarqua avec sa femme ses servantes & ses richesses. Le vent luy fut
+si favorable qu'il vint prendre terre à Lipary en Sicile aprés huit
+jours de navigation. Il n'y fut pas plustost arrivé qu'il recompensa les
+Chrestiens qui l'avoient assisté dans sa fuite, & fit instruire les
+Noirs qui receurent le Baptesme & leur donna de l'argent avec permission
+de s'establir où bon leur sembleroit, sa femme & ses servantes se firent
+aussi Chrétiennes & se voüerent dans un Monastere de Religieuses auquel
+Regep destina le reste de ce qu'il avoit apporté de Barbarie. Pour luy
+il prit l'habit chez les Capucins de Lipary, afin d'expier dans un Ordre
+si austere le crime de son infidelité.
+
+L'Histoire de Dom Philippes ne confirme pas moins que celle de Regep
+l'inconstance des actions humaines. Il est fils d'un Renegat Corse qui
+merita par sa valeur de gouverner la Ville & le Royaume de Thunis. Parmy
+ceux que son pere avoit choisis pour l'eslever il y avoit un vieux
+Captif Espagnol, qui luy inspira de l'affection pour le Christianisme.
+On luy avoit équipé un Brigantin afin de l'accoustumer à la mer, ses
+courses ordinaires estoient à la Goulette où souvent il alloit visiter
+les Navires Chrétiens qui y venoient moüiller l'Ancre. Les Capitaines se
+faisoient honneur de recevoir dans leur bord le fils du Bacha de Thunis,
+& le regaloient le mieux qu'il leur étoit possible. Les manieres civiles
+des Chrestiens & les conseils du Captif Espagnol firent prendre la
+resolution à Dom Philippes d'abandonner l'Afrique & de s'enfuir en
+Espagne. L'entreprise fut executée avec tant de bonheur que Dom Philipes
+ayant receu d'un Capitaine de Navire Chrétien les provisions necessaires
+pour son voyage, s'embarqua sur son Brigantin avec sa suite qui luy
+estoit fidele, & arriva en deux jours à Cartagene dans le Royaume de
+Valence en Espagne. Le Gouverneur fit avertir sa Majesté Catholique de
+la qualité du fugitif, & receut ordre de le faire conduire à Madrid, où
+toute la Cour admira le courage & le zele de ce jeune Afriquain qui
+avoit quitté Pays, parens, richesses & dignitez pour embrasser la
+Religion Chrestienne. Philippes IV. qui regnoit lors en Espagne luy
+donna son Nom au Baptesme & le fit mettre à l'Academie; aprés avoir
+appris parfaitement ses Exercices le Roy luy permit d'aller en Italie.
+Il fut bien receu du Pape, aux pieds duquel il renouvela les voeux de
+son Baptesme, & ayant sejourné quelque temps dans Naples le Vice-Roy luy
+fit épouser une personne de condition. Il y avoit huit ans que Dom
+Philippes estoit marié lorsqu'il obtint permission du Vice-Roy de
+retourner à Madrid pour y faire sa Cour & remercier le Roy de ses
+bien-faits & de la pension qu'il luy avoit assignée sur le Royaume de
+Naples; comme les Pirates de Barbarie ravageoient lors la Mediteranée il
+resolut d'aller par terre pour éviter les perils de la mer, & voir le
+reste de l'Italie & la France.
+
+Pendant que Dom Philippes voyageoit dans l'Europe son pere mourut à
+Thunis, la mere passionnée pour le retour de son fils & n'ayant point de
+ses nouvelles eut recours à l'art magique dont les Afriquains se servent
+sans scrupule dans les affaires desesperées. Les Magiciens qu'elle
+consulta luy dirent qu'il avoit quitté le Turban & qu'il voyageoit dans
+l'Europe Chrestienne. Un Navire Hollandois estoit lors à la Goulette,
+Elle fit venir le Capitaine & luy promit une grande recompense s'il
+pouvoit ramener son fils. L'interest qui est la passion dominante de la
+Nation Hollandoise aveugla tellement ce perfide qu'il convint avec la
+mere, & laissa dans Thunis deux personnes de son Equipage pour seureté
+de sa parole. Le Capitaine se mit à la voile & ayant appris en Italie
+que Dom Philippes estoit en Espagne il vint aborder au Port de
+Cartagene. Il feignit de venir d'Hollande dans le dessein d'aller
+trafiquer au Levant; on le pria d'attendre une personne de qualité qui
+devoit arriver de Madrid dans peu de jours pour passer en Italie. Le
+Hollandois qui avoit sceu adroitement que c'estoit celuy qu'il cherchoit
+receut la priere de bonne grace & attendit avec joye l'arrivée de Dom
+Philippes qui s'embarqua sur son Vaisseau. Durant le voyage l'Afriquain
+qui avoit quelque connoissance de la Navigation ayant témoigné sa
+surprise de ce qu'on tenoit des routes contraires à la Mediterannée, le
+Capitaine luy dit que leur maniere de Naviger sur l'Occean estoit
+differente de celle des Italiens sur les mers du Levant. Un jour il
+s'esleva une si furieuse tempeste qu'on fut obligé de s'esloigner des
+Isles de Majorque & de Minorque, le jour suivant & la nuit le vent fut
+si favorable que le Navire se trouva sur les costes de Barbarie. Dom
+Philippes estonné de se voir si prés de son Pays pria le Capitaine de
+s'en esloigner l'assûrant qu'il y avoit du danger pour sa personne. Sur
+son refus il pleure, il gemit, il luy conte ses avantures & déplore sa
+destinée; Mais ce Tigre se moque de ses larmes & luy donne des Gardes
+pour empêcher son desespoir. Le Navire arrive à la Goulette & Dom
+Philippes est conduit à Thunis où sa mere l'a tenu enfermé pendant
+plusieurs années en la compagnie de Marabous qui jour & nuit luy
+preschoient l'Alcoran. C'est pour cette raison que Regep ne put avoir
+audiance de luy. La mere pour recompense fit empoisonner le Capitaine,
+tant il est vray que la trahison est de tous les crimes celuy qui
+demeure le moins impuny. Chose estrange! Dom Philippes qui avoit
+supporté si long-temps les duretez de sa mere reprens le Turban & est
+devenu le plus grand ennemy des Chrestiens & le plus cruel aux Captifs
+qui soit dans toute la Barbarie. Son changement fait voir qu'il n'y à
+rien d'assûré dans les plus fermes resolutions des hommes.
+
+Proche de la porte de Tripoly il y a un petit Cimetiere où l'on
+n'enterre que des Cherifs qui se disent parens de Mahomet & des
+Marabous. Les Turcs au lever du Soleil vont en ce lieu faire leurs
+prieres, le Cimetiere des Juifs en estoit peu esloigné; les Turcs
+representerent au Bacha qu'ils estoient interrompus par les Juifs dans
+leurs prieres, qu'il n'estoit pas juste qu'ils fussent troublez par
+leurs ceremonies, que les Juifs estoient indignes de les regarder durant
+qu'ils honoroient leur Prophete, & qu'on ne manquoit pas de terrain dans
+les environs de la Ville pour les inhumer. Osman ordonna qu'il fût
+changé du Levant au Ponant quoy que ces malheureux offrissent une somme
+considerable pour l'empescher. Les Juifs jaloux de conserver les os de
+leurs Ancestres demanderent au Bacha la permission de les faire
+transporter dans le nouveau Cimetiere, & le prierent de commander des
+Esclaves pour achever plus viste le travail. Cent cinquante Chrétiens
+creuserent & renverserent en quatre jours de temps trois arpens de terre
+pour en tirer les ossemens que les Juifs avoient soin de partager en
+deux tas. On trouva dans les Tombeaux des plus riches familles des
+Anneaux & des Medailles que les Juifs acheterent au double à cause de la
+veneration qu'ils ont pour les morts. Ce travail fut un perpetuel
+divertissement, parce qu'il estoit taxé aux Captifs dix écus pour
+chacune charge d'ossemens. Vingt Esclaves furent destinez pour faire
+deux fosses dans la nouvelle Place afin d'y enterrer les os des Tribus
+de Ruben & de Manassé que les Juifs de Tripoly reverent. On fit la
+translation des os le jour du Sabat afin que les Juifs ne s'y
+trouvassent pas & qu'ils ne reconnussent point l'adresse des Captifs qui
+avoient meslé des os de divers animaux parmy ceux des Juifs. Le jour
+suivant comme les Cacans qui sont leurs Prestres les inhumoient, ils en
+trouverent quantité de Chameau, ce qui leur fit croire qu'on se moquoit
+d'eux & que les Chrestiens l'avoient fait pour augmenter leur salaire.
+Les Juifs touchez de cét affront en firent porter une charge proche la
+porte du Chasteau pour la monstrer au Bacha qui n'en fit que rire & leur
+demanda la difference de ces os d'avec ceux de leurs parens, & s'ils
+croyoient que les Chrestiens en eussent fait le meslange. Marsoure qui
+estoit le plus puissant d'entre eux, & qui faisoit plus de bruit, fit
+réponce qu'il n'y avoit qu'eux qui fussent capables de leur faire cette
+injure. Osman qui estoit de bonne humeur ce jour là & qui vouloit
+divertir à leurs dépens les Consuls & les Marchands Chrestiens qui
+estoient au Palais, dit à Marsoure, tu ne sçais peut-estre pas que mes
+Esclaves ont appris par inspiration que les os de ces animaux dont vous
+autres vous plaignez, sont ceux qui porterent le bagage de vos parens
+dans les deserts aprés la sortie d'Egypte, & ainsi vous devez les
+respecter & avoir de la joye qu'ils soient mis avec les vostres, les
+Juifs se retirerent en colere & pour se vanger des Chrestiens ils
+porterent de nuit ces os dans leur Cimetiere. Ils sont plus haïs que les
+Chrétiens dans l'Empire Ottoman & les Bachas les maltraitent s'ils ne
+payent de temps en temps les sommes d'argent qu'ils exigent d'eux.
+
+Il arriva une Barque de Genes, le Capitaine qui s'apelloit Henric
+Flamand de nation, & qui s'estoit étably dans cette Ville, vint à
+Tripoly pour acheter un Navire nouvellement pris par les Pirates, quoy
+qu'il fût armé de vingt-quatre pieces de Canon, & prest à estre mis à la
+voile, le Bacha luy donna pour vingt mil livres avec ses équipages,
+parce qu'il n'étoit pas propre pour la Course. Henric n'ayant pas assez
+de Matelots pour son Navire, fut contraint de faire plus long séjour à
+Tripoly. Pendant ce temps quelques Captifs Venitiens qui avoient déja
+tenté deux fois de s'enfuir, s'insinuerent si bien dans ses bonnes
+graces, qu'il ne put se passer d'eux dans ses divertissemens. Comme les
+Esclaves meditent sans cesse les moyens de rompre leurs fers, il n'y a
+point d'artifices dont il ne se servent pour obtenir leur liberté. Les
+Venitiens ayant receu quelque argent du Consul de leur Republique, qui
+avoit ordre de les assister dans leur captivité, engagerent le Capitaine
+dans plusieurs débauches, afin de venir plus facilement à bout de leur
+dessein, & userent d'un plaisant stratageme. Ils remplirent de terre un
+vase qui contenoit six seaux d'eau, à l'embouchure duquel ils mirent
+cent Piastres, & le donnerent à garder à un Captif qui avoit soin d'un
+Jardin à la Campagne. Un jour ayant convié Henric de voir les Maisons de
+plaisance des environs de la Ville; Ils le menerent dans le Jardin où
+l'on avoit caché le vase, aprés l'avoir regalé, ils l'assûrerent qu'il y
+avoit un tresor dont il seroit le maistre, à condition de n'y point
+toucher tant qu'il seroit à Tripoly, & de racheter six Italiens; ces
+conditions furent acceptées par le Capitaine auquel on monstra le vase,
+qui fut porté chez luy le mesme jour. Le Capitaine racheta six Italiens
+qui luy coûterent plus de 20000. liv. & ne voulut point toucher au vase
+pour satisfaire à sa parole. Les nouveaux affranchis qui logeoient en sa
+maison & mangeoient à sa table, le sollicitoient tous les jours de se
+mettre à la voile, de crainte qu'il ne rendît visite au vase, pour payer
+les rançons qu'il devoit au Bacha. En effet, Henric ne recevant aucunes
+nouvelles d'Italie, & se voyant dans l'impuissance de payer ses dettes &
+de sortir de Barbarie, eut recours au pretendu tresor & découvrit la
+tromperie qu'on luy avoit faite. Il en porta ses plaintes à Soliman Caya
+son amy, qui ne pût s'empécher de rire de la fourberie Italienne. Il
+parla en sa faveur au Bacha son oncle, lequel aprés avoir raillé le
+Capitaine de sa credulité, fit donner la bastonnade aux Captifs & les
+renvoya dans les prisons, avec ordre aux Gardes de les employer aux
+travaux les plus penibles.
+
+
+
+
+Chapitre IX.
+
+_Travail precipité où plusieurs Captifs perissent; Les Corsaires font
+une prise considerable. Different entre le Bacha & le Consul Anglois;
+Plaisant entretien du Bacha avec les Consuls & les Marchands de diverses
+Nations; mariage de la fille du Bacha, l'Auteur est maltraité, & exposé
+à de rudes travaux, la necessité l'oblige à derober les viandes qu'on
+portoit sur les tombeaux des morts, de quelle maniere les femmes vont
+prier sur les sepulchres._
+
+
+Les Captifs sembloient avoir joüy de quelque douceur depuis la peste à
+cause du grand nombre de personnes qu'elle avoit emporté: Lorsque cette
+douceur fut troublée par la cheute de vingt-cinq toises de murailles de
+la Ville, proche de la Mer du costé de l'Occident. Jamais les Barbares
+ne firent paroistre plus de precipitation que dans ce travail, parce que
+c'estoit dans le temps que l'Armée Navale de France, se disposoit pour
+aller à Gigery en Afrique, sous la conduite de Monsieur le Duc de
+Beaufort; ce qui donnoit l'épouvante à toute la Mediteranée, & à toutes
+les Villes Maritimes de la Barbarie. Osman Bacha crût qu'elle venoit
+fondre à Tripoly, & qu'il falloit reparer promptement cette bréche que
+la fortune avoit déja preparée à la Flote Françoise. Helas! quelle
+épreuve ne fit-on pas de la patience des Chrétiens dans un si rude
+travail! on leur faisoit payer par avance à coups de baston, la valeur
+que les François alloient témoigner dans l'Afrique.
+
+Il n'y eut personne exempt de cette reparation, qu'on ne croyoit pas
+pouvoir estre parachevée assez-tost; Les murs n'estoient pas élevez à
+dix toises de terre qu'un furieux orage ruina tout ce qu'on avoit fait,
+ce qui augmenta la rage des Barbares, qui s'imaginerent que les
+Chrestiens empéchoient par leurs sortileges l'accomplissement de
+l'ouvrage; on vit derechef les gens de qualité & les Prestres, chargez
+de terre & de pierre trainer avec peine leurs chaînes, & peu s'en fallut
+que dans les derniers fondemens le desespoir des Turcs ne leur fît
+sacrifier avec les animaux quelques Esclaves François pour se vanger
+d'eux; superstition qu'ils observent quelquefois dans les édifices des
+Palais, des Mosquées & des Forteresses. Le travail n'estoit rien en
+comparaison de la faim & de la soif que nous souffrîmes pendant quatre
+mois. Je fus employé sur la fin de l'ouvrage à preparer la terre & le
+sable; comme je chargeois un aprés midy les animaux, dans une profonde
+fosse, une partie de la butte abisma & ensevelit trois Captifs, j'eusse
+aussi perdu la vie sans le mulet que je devois charger qui para le coup.
+La muraille ayant esté achevée, les Captifs retournerent à leurs travaux
+ordinaires, avec esperance d'estre bien-tost visitez par nostre Armée,
+qui fut obligée d'abandonner Gigery, comme le lieu le moins propre de
+toute la Barbarie pour y faire un établissement, à cause que la chaleur
+y est insupportable & la peste presque continuelle.
+
+En ce temps les Corsaires de Tripoly arriverent avec une prise estimée
+cent mil écus d'un Navire Venitien, qui alloit à la Foire de Messine
+plus marchande que celle de Beaucaire en Languedoc. Depuis que la peste
+avoit cessé à Tripoly, les Marchands Chrestiens estoient venus de
+l'Europe pour acheter les marchandises prises sur Mer, que le Bacha fit
+vendre publiquement afin d'en tenir compte aux Corsaires. En la premiere
+vente Osman fit exposer plusieurs tableaux de devotion que les Turcs
+méprisent, la Loy leur deffendant d'avoir des portraits; Et voyant que
+les Marchands Chrestiens ne s'empressoient pas de les acheter, il
+commanda d'allumer un grand feu pour les brûler, accusant les Consuls de
+lâcheté de laisser leurs Saints dans l'esclavage; ces paroles obligerent
+les Chrestiens à les acheter, & sans doute ils n'apporterent ce
+retardement que pour les avoir à meilleur marché, quoy qu'ils en eussent
+offert deux mil écus. Le Consul Anglois ne se trouva pas à la premiere
+vente, parce qu'il n'avoit nulle devotion aux Mysteres de nostre
+Religion, qui estoient representez dans ces peintures; il se disoit de
+la famille des Cromvels, & s'estoit retiré à Tripoly pour sauver sa
+teste: il eut la temerité de se trouver le lendemain au Chasteau à la
+seconde vente en sortant de débauche, Soliman Caya son amy qui gardoit
+la porte, reconnoissant à son compliment qu'il avoit beu, luy donna deux
+Turcs pour l'accompagner sous les bras suivant la coûtume, jusqu'en la
+presence du Bacha, qui dans l'entretien s'apperceut que le Consul avoit
+beu d'autres liqueurs que celles commandées par le Prophete; Et voyant
+que les Turcs s'en railloient il luy dit, _Seignor Consule per que non
+restar à casa tova quando ti estar sacran?_ Monsieur le Consul pourquoy
+ne demeurez-vous pas en vostre logis quand vous estes pris de vin? vous
+m'auriez infiniment obligé d'y rester, de crainte que les Turcs qui
+m'environnent ne soient scandalisez de vostre procedé. Je crois
+pieusement qu'il vous est permis de boire, mais non pas de vous enyvrer;
+Le Consul qui n'estoit pas d'humeur à souffrir, piqué de ces paroles, &
+le vin luy faisant oublier son devoir, répondit hardiment au Bacha,
+_Saper Sultan que gente comme mi bever vin, & bestie comme ti bever
+aqua_. Sache Sultan que les hommes comme moy boivent le vin, & que les
+bestes comme toy boivent l'eau. Le Bacha en colere d'estre maltraité
+dans son Palais par un Chrestien, tira sur le champ de sa couteliere un
+Damas pour luy percer le ventre; mais le coup fut arresté par les
+Officiers Renegats qui participoient aux débauches du Consul, & qui le
+firent retirer du Chasteau, de peur que les Turcs ne vengeassent
+l'injure faite par un Chrestien à leur Bacha, que les prieres des
+Marchands appaiserent un peu. Le reste du jour fut employé à demander
+grace pour le Consul, laquelle Soliman Caya ne put obtenir que moyennant
+trois mil Piastres, que l'Anglois aprés avoir cuvé son vin paya
+volontiers, s'estimant heureux d'en estre quitte à si bon marché.
+
+Le jour suivant comme l'on exposoit en vente les plus riches
+marchandises, le Consul eut ordre de se rendre au Palais avec les autres
+Marchands, estant arrivé à la premiere porte il y demeura quelque temps
+pour remercier le Caya du service qu'il luy avoit rendu; il est vray que
+Soliman le visitoit de nuit pour avoir la liberté de boire du vin, qui
+ne luy estoit pas permis au Chasteau. Pendant qu'il arrestoit le Consul,
+le Bacha s'entretenoit avec les Marchands de diverses Nations, il leur
+dit qu'il estoit dans le dernier étonnement d'estre obligé de croire
+qu'il n'y avoit qu'un Paradis pour tant de peuples de differentes
+Religions, qui tous y tendoient par des routes bien contraires; Et
+voulant se divertir il s'adressa premierement à Marsoue le plus puissant
+des Juifs, & luy demanda s'il pretendoit avoir part au Paradis. Ce
+Prince de la Sinagogue luy répondit que Dieu avoit honoré la Judée d'un
+grand nombre de Patriarches & de Prophetes, qui leur en devoient
+procurer l'entrée, aprés avoir observé en ce monde la loy que leurs
+peres avoient receuë du tout Puissant, & que pour marque certaine le
+Messie devoit naistre parmy eux. Le Bacha luy repliqua que le Messie
+estoit venu il y avoit plusieurs Siecles, & reconnu par tout l'Univers;
+mais qu'eux pour ne l'avoir point voulu reconnoistre lorsqu'il vivoit
+parmy eux, & l'avoir fait mourir d'une mort honteuse, ils avoient esté
+abandonnez par l'Eternel, & reduits à estre esclaves par toute la terre,
+& le mépris des peuples: Jugez si cette replique fut capable d'imposer
+silence au Docteur de la Sinagogue. Le Bacha pria en suite un Turc de
+luy dire s'il esperoit d'avoir place en Paradis; Sultan, répondit le
+Mahometan, ce qui me fait croire que ma Religion est bonne, est qu'une
+infinité de Chrestiens abandonnent la leur pour embrasser celle de
+Mahomet qui est tout puissant dans le Paradis; vous m'avoüerez que Dieu
+protege les Nations qui le servent selon ses Commandemens, & nostre
+prosperité fait connoistre que le Prophete est maistre du Ciel, comme
+nous le sommes de la Terre. Il est vray, dit le Bacha, que depuis
+cinquante ans que je suis à Tripoly le Royaume s'est bien peuplé, & que
+des Chrestiens des quatre parties du monde, ont pris le Turban dans
+l'esperance de se sauver, ce qui fait voir que Dieu & Mahomet nous
+favorisent, & qu'ils nous logeront en Paradis. Il fit la mesme priere à
+Dom George Marchand Grec de l'Isle de Chio, qui s'estoit retiré à
+Tripoly depuis quelques années, pour s'exempter des avanies que l'Aga de
+cette Isle luy faisoit de temps en temps, à cause qu'il trafiquoit dans
+tout le Levant. Ce Schismatique voulut persuader au Bacha que l'Eglise
+Greque avoit l'honneur d'estre l'aisnée de l'Eglise Romaine, qui luy
+avoit obligation des Ouvrages de la pluspart des Saints Peres, & qu'elle
+avoit toûjours triomphé de ses ennemis & demeuré dans sa pureté. Le
+Bacha qui estoit Grec Renegat, & sçavoit la malheureuse destinée de ceux
+de sa Nation, luy dit qu'à la verité il restoit aux Grecs un peu de
+Religion; mais qu'ils avoient imité Esaü, qui avoit vendu à son frere sa
+primogeniture pour peu de chose; que les Guerres continuelles qu'ils
+avoient entrepris & leurs impietez avoient attiré sur eux la colere de
+Dieu, qui les avoit dépoüillez pour jamais du grand Empire d'Orient, &
+que pour punition de leurs crimes la Justice Divine les avoit reduits à
+estre esclaves dans leur propre patrie. Osman voulut donner le
+divertissement entier à la compagnie, car il demanda aussi à un Renegat
+Italien s'il pretendoit avoir place dans le Paradis, cét apostat ne
+manqua pas de dire oüy, l'assûrant que depuis qu'il estoit en Barbarie,
+il avoit esté inspiré de Mahomet de se faire Turc, dans la croyance de
+se sauver plus facilement dans la loy du Prophete que dans celle des
+Chrestiens. Le Bacha luy dit que ce n'estoit qu'un pur libertinage qui
+obligeoit les Captifs de se faire Mahometans, afin de rompre leurs fers
+& de s'exempter des peines de la captivité, qu'on luy faisoit tous les
+jours des plaintes de leurs desordres, & que Mahomet auroit bien de la
+peine à leur obtenir l'entrée du Paradis. Cet Impie repliqua que Dieu se
+garderoit bien de refuser aucune grace à leur Prophete, de peur qu'il
+n'y eût combat entre luy & le Prophete des Chrestiens, ce qui causeroit
+du divorce dans le Paradis. Le Seigneur Bajoque Consul de Venise, ayant
+esté prié comme les autres de dire son sentiment, il le fit en ces
+termes, Sultan vous avez esté Chrestien, vous sçavez la sainteté de
+nostre Religion, qui est reconnuë par tout le monde, & que dans les plus
+cruelles persecutions elle a toûjours esté victorieuse; Combien
+d'Illustres personnages dont nous honnorons la memoire, ont paru dans
+tous les Siécles, avant & depuis la naissance de Jesus-Christ? Combien
+de Martyrs ont répandu leur sang, pour en soûtenir la verité? Combien
+d'Apostres & de Saints sont nos intercesseurs envers Dieu, pour nous
+ayder à obtenir l'entrée du Ciel? Jugez je vous prie, si nous ne devons
+pas esperer d'y avoir meilleure part que tous les autres, puisqu'il est
+vray, & je ne crains point de vous le dire, qu'il n'y a qu'un Paradis,
+dont l'heritage appartient à ceux qui suivent l'Eglise Romaine. A ces
+paroles le Bacha ne pût s'empécher de répondre au Seigneur Bajoque,
+qu'il en disoit trop. Il avoüa que la Religion Chrestienne estoit plus
+estimée que les autres, & envisageant les Marchands, il leur dit qu'ils
+avoient beaucoup dégeneré de leur premiere fidelité, & qu'on ne trouvoit
+plus parmy eux, la sincerité qu'ils avoient autrefois dans leur
+commerce.
+
+Les Turcs commençoient à murmurer de ce que le Seigneur Bajoque avoit
+avancé, quand Soliman entra dans la Salle avec ses Gardes pour presenter
+au Bacha le Consul Anglois: Un chacun demeura dans le silence pour
+entendre son compliment. Il demanda pardon à Osman de son imprudence,
+avoüant que le vin luy avoit fait perdre le respect; le Bacha luy dit
+qu'il devoit rendre grace à l'assemblée de ce qu'il avoit évité sa
+Justice, sur quoy l'Anglois ne pût s'empécher de répondre qu'il devoit
+premierement remercier sa bourse qui l'avoit desarmé, & que par malheur
+il estoit dans un Païs où l'on ne reconnoissoit pas le merite des
+beuveurs de vin, ce qui donna occasion de rire à toute la compagnie. Le
+Bacha voyant qu'il estoit plus raisonable que le jour précedent luy fit
+le détail de l'entretien qu'on avoit eû en son absence, & luy demenda
+pareillement son avis, un chacun fut curieux d'entendre raisonner
+Monsieur le Consul, qui dit d'une maniere galante au Bacha, Sultan
+est-tu à sçavoir que nous sommes ces Puritains d'Angleterre qui se sont
+separez des Papistes & de plusieurs autres Religions contraires à la
+nostre? sçais-tu que nostre Roy nous gouverne tant pour le temporel que
+pour le spirituel sans que nous ayons besoin d'aller à Rome chercher des
+Indulgences, & que la parfaite union qui regne dans nostre Royaume nous
+rend les Maistres de la Mer, & fait que tout les Politiques admirent
+nostre Gouvernement? Je demeure d'accord, repliqua le Bacha au Consul,
+que la Politique d'Angleterre est admirable; Mais permets moy de te dire
+que la Religion Romaine dont vous vous estes separez est plus ancienne
+que celle que vous professez, & qu'elle est en plus grande estime; car
+un chacun m'a fait voir la Sainteté & la pureté de la sienne & tous
+m'ont assûré qu'ils ont des Protecteurs dans le Paradis pour leur en
+faciliter l'entrée, au-lieu que chez vous on ne reconnoist qu'un Luter,
+qu'un Calvin & qu'un Beze Apostats de la Religion Catholique; quel
+credit ont-ils dans le Paradis, eux qui sont condamnez aux flâmes de
+l'Enfer pour une éternité? C'est ainsi que le Bacha finit l'entretien à
+la confusion du Consul, qui se retira du Chasteau tout en colere, &
+avoüa depuis que l'affront qu'il avoit receu en presence de tant de
+monde luy avoit esté plus sensible que l'argent qu'il avoit débourcé
+pour obtenir sa grace; de dépit il ne voulut plus se trouver à aucune
+assemblée ny à vente de Marchandises, quoy qu'il y eût un guain
+considerable à esperer. Il sçavoit sans doute se recompenser d'une autre
+façon sans qu'il y parût, car ayant esté averty par le Capitaine de
+Vaisseau nouvellement fait Esclave qu'il y avoit une balle de coton
+empoisonnée, laquelle r'enfermoit la valeur de quarente mil livres en
+soye, perles & diamans, il fit acheter sous main tout ce qui se trouva
+de coton dans les Magazins du Bacha. Cette maniere d'empoisonner qui se
+pratique dans le commerce pour s'exempter de la Doüane, n'est pas tant à
+craindre que celle qui cause la mort, exposant ceux qui s'en servent à
+d'horribles suplices au lieu que l'autre enrichit les hommes; De sorte
+que par cette adresse le Consul sceut se recompenser de sa perte &
+dissiper le chagrin que le Bacha luy avoit causé.
+
+Quoy que la peste eût fait du ravage dans le Serrail du Bacha, il luy
+restoit encore une fille âgée de dix-huit ans laquelle fut recherchée en
+mariage par le fils d'un Renegat Italien qui estoit la seconde personne
+de Thunis. Ce jeune homme qui s'appelloit Ibrahim vint par terre à
+Tripoly accompagné de cent Cavalliers pour son escorte, sans compter les
+Eunuques & les Esclaves. Osman luy fit faire une superbe entrée, &
+commanda de le regaler avec toute la magnificence possible à la mode du
+Païs. Ibrahim avoit de l'esprit, & tant de force & d'adresse qu'il gagna
+la pluspart des prix que le Bacha proposa pour le divertir. Un jeune
+Turc nommé Aly de la suite d'Ibrahim devint amoureux de Themis que
+Soliman Caya neveu d'Osman avoit aimée avant son apostasie. Cette Dame
+passoit pour une des belles Courtisanes de la Ville, elle receut avec
+joye cét étranger qui estoit le mieux fait & le plus galand de la suite
+d'Ibrahim. L'Amour qui est aussi ingenieux dans ces Climats barbares que
+dans nostre Europe ne manqua pas d'artifice pour faciliter à Themis les
+moyens de voir ce nouvel Amant, & de cacher leurs entreveuës à ceux de
+la Ville. Elle luy donna plusieurs rendez-vous en des amans, qui sont
+proprement des Estuves destinées pour prendre le bain; Aly se trouvoit
+sous l'habit de femme moyennant les presens qu'il faisoit aux Officiers
+qui sont pour le service de celles qui frequentent ces lieux, où il
+arrive bien des avantures amoureuses, quoy que l'entrée en soit
+deffenduë aux Turcs qui ont leurs bains separez; Mais comme ces lieux
+estoient suspects, qu'Aly n'y avoit pas une entiere liberté, & qu'il
+craignoit d'y estre surpris, ce qui pouvoit luy attirer quelque
+disgrace, l'Amour inventa d'autres moyens en faveur de nos amans. Un
+jour que le Bacha traitoit Ibrahim à la campagne en un Jardin où les
+principaux Officiers avoient esté conviez, Aly quitta le divertissement
+au milieu du Festin pour se rendre à la Ville, il trouva dans le chemin
+un Negre que lui envoyoit Themis pour l'avertir du rendez-vous, où il se
+rendit en diligence: Quelques Turcs du Regal s'apercevans qu'Aly avoit
+quitté la compagnie le suivirent pour estre de la partie, & ne l'ayant
+point trouvé chez Themis, ils se douterent bien du lieu où cette femme
+étoit, y étant arrivez ils la trouverent toute mélancolique avec une
+servante qui avoit caché Aly dans une grande Cuve de cuivre destinée
+pour le bain, & qui voulut persuader aux Turcs que Themis estoit dans un
+chagrin mortel de ce que toute la campagne estoit dans la joye pendant
+que la Ville estoit deserte; sur quoy ils firent cent galanteries pour
+divertir Themis qui faisoit la malade. Par malheur la Monstre d'Aly vint
+à sonner comme il estoit dans la Cuve, cela obligea les Turcs de
+commander à la suivante d'allumer du feu pour la chauffer, témoignans
+avoir dessein de se laver. Aly qui estoit dedans crût que c'estoit tout
+de bon, & craignant d'y avoir trop chaud il en sortit, demandant par
+grace à ses amis de le laisser en paix joüir des doux entretiens de sa
+chere Themis. Les Turcs aprés avoir esté quelque temps avec eux
+retournerent au Jardin, où ils apprirent à la compagnie le sujet de
+l'absence d'Ibrahim, qui fut agreablement raillé parce qu'il se vantoit
+d'estre heureux en ses amours.
+
+Quand toutes les choses furent preparées pour la Ceremonie du Mariage,
+le Bacha donna ordre de faire passer en parade par la Ville tout ce
+qu'il donnoit à son Gendre, ce n'estoit que rejoüissance depuis le
+Chasteau jusqu'au Palais d'Ibrahim, & tout le Cortege estoit accompagné
+de Trompettes & d'Instrumens de Musique. La Cavalcade commença par les
+Esclaves Noirs & par les Eunuqes qui conduisoient les Chameaux & les
+Dromadaires chargez de bagage; en suitte alloient les Chevaux
+magnifiquement équipez & conduits par des Esclaves Chrétiens, les Turcs
+portoient les habits que le Bacha donnoit à Ibrahim avec les
+Coutelieres, dont les guaînes étoient garnies de Diamans, & les Armes
+pour son service; les principaux Officiers portoient en des Corbeilles &
+des Bassins de vermeil les Vestemens que la Fille devoit porter le jour
+de son Mariage, on y voyoit deux Caffetans ou Robes Turques enrichies de
+Perles & de Diamans, & deux paires de Babouches ou Souliers estimez dix
+mil Piastres, & quantité de Bijoux; le Bacha fit donner un Caffetan avec
+les armes & l'Equipage des Chevaux à tous ceux qui accompagnoient
+Ibrahim. Le lendemain le Divan, les Capitaines de Navire & les Officiers
+du Bacha furent en ceremonie au Palais d'Ibrahim pour le conduire au
+Chasteau où se devoit consommer le Mariage. Les Sultanes firent aussi
+des réjoüissances dans leur Serail avec plusieurs Dames de la Ville pour
+divertir la fille d'Osman, laquelle ne pouvoit se resoudre à quitter
+Tripoly. A la fin du souper deux vieilles Matrônes entrerent au son des
+Instrumens dans la Salle où les hommes estoient assemblez, & convierent
+Ibrahim de les suivre dans la chambre de son Epouse; Mais la feste fut
+troublée lorsque l'Epoux s'en excusa, disant que son pere luy avoit
+deffendu sous peine d'encourir sa disgrace, parce qu'il desiroit que le
+Mariage fût consommé à Thunis. Ce refus surprit la compagnie, & le Bacha
+fut si touché de voir sortir son Gendre du Chasteau sans remplir ses
+souhaits, qu'il resolut, s'il ne changeoit d'avis, de le renvoyer comme
+il estoit venu. Il est bon de sçavoir qu'en ces occasions le Marié est
+enlevé aprés le Festin par ces Matrônes qui le conduisent dans la
+chambre de sa Femme, aprés quelque temps elles reviennent trouver
+l'assemblée avec des cris & des acclamations suivies de leur Musique, &
+font des prieres à Mahomet de donner prosperité & lignée aux nouveaux
+Mariez. Le jour suivant le Bacha voyant que son Gendre estoit dans la
+mesme resolution que le soir precedent, usa d'artifice: Il le convia de
+prendre le divertissement dans un Jardin, où il se trouva peu de
+personnes de sa suite. Les Turcs inventerent dans ce lieu toutes sortes
+de plaisirs pour luy faire oublier les deffenses de son pere, & à peine
+Ibrahim fut retiré dans sa chambre qu'on y fit entrer sa femme habillée
+en Turc, pendant que les Eunuques du Bacha regaloient les siens, de
+crainte qu'elle ne fût reconnuë par ces vilains Gardes du Corps, qui
+dans la débauche beuvoient d'autres liqueurs que celles qui sont
+permises par l'Alcoran. Ibrahim receut son Epouse avec toute la joye
+imaginable, & témoigna le lendemain qu'il avoit de l'obligation à ceux
+qui luy avoient fait une si agreable surprise. La femme se retira du
+matin de peur d'estre veuë des Eunuques qui n'avoient pas encore cuvé
+leur vin, & se rendit au Chasteau pour assûrer le Bacha que sa volonté
+avoit esté accomplie. Osman défraya son Gendre & sa suite jusqu'à son
+départ & luy donna sa meilleure Cavallerie pour l'accompagner jusqu'aux
+confins du Royaume de Tripoly, & pour le deffendre contre les Arabes,
+qui dans ces Provinces font une guerre continuelle aux Turcs. Il est
+vray que ceux-cy sont sans misericorde envers les Arabes qu'ils
+appellent Caïns, parcequ'ils sont vagabons & logent sous des Tantes
+comme faisoit Caïn aprés son fratricide.
+
+Toutes ces Réjoüissances ne diminuerent point les travaux des Captifs,
+le Turc qui nous commandoit devint plus inhumain qu'auparavant, parce
+qu'un ouvrage qu'il avoit entrepris pour la Marine n'avoit pas réussi
+par son extrême avarice, qui luy faisoit retrancher une partie des
+ouvriers qu'il occupoit à sa maison de campagne. Cela le rendoit si
+furieux qu'il déchargeoit quelquefois sa colere sur les premiers Captifs
+qui se trouvoient devant luy. Un Vendredy jour de Dimanche pour les
+Mahometans il me rencontra par la Ville comme il venoit de la Mosquée
+faire son Salem. Et à peine fus-je retourné au travail qu'il me donna
+trente bastonnades, me reprochant que je ne devois pas me promener
+durant qu'il estoit à loüer Dieu, quoy qu'il n'eût pas grande devotion à
+Mahomet estant Renegat Grec. Je fus plus de quinze jours sans pouvoir
+marcher, ce qui n'empécha pas qu'il ne me fît tourner la roüe d'un
+Cordier jusques à ce que je fusse entierement guery. Le Bacha entretient
+ordinairement à deux lieuës de Tripoly deux cens Captifs qui sont
+destinez aux travaux de la campagne, comme pour tailler la pierre dans
+la carriere, faire la chaux, labourer la terre, cultiver les Jardins, &
+sur tout faire des cordages de jonc pour ancrer les Navires au Port
+durant l'Hyver. Le Bacha y envoya cinquante Captifs au lieu de ceux qui
+estoient morts de la peste, je fus du nombre des exilez dans ce triste
+sejour qu'on appelle la galere de Tripoly; où les Chrestiens sont
+exposez à toutes sortes de miseres & esloignez de tout secours humain,
+ne pouvans aller à la Ville sans donner quinze sols aux Gardes de cette
+prison. Les Esclaves qui sont dans Tripoly souffrent bien moins que ceux
+qui sont dans la galere à cause que les Marchands libres assistent les
+malades, & les prises que font les Pirates avec les travaux aux heures
+dérobées leur donnent de l'employ & du profit. J'avois fait des voeux au
+Ciel pour estre délivré de la tyrannie du Barbare qui me commandoit au
+travail de la Marine; Mais helas! je tombay entre les mains du plus
+cruel ennemy des Chrestiens qu'il y eust dans toute l'Afrique. Comme
+j'abandonnois les travaux des cordages remplis de poix & de goudran qui
+m'avoient tout défiguré, Mehemet garde de cette prison me dit en
+raillant qu'il vouloit me blanchir; il avoit raison, car il m'occupa
+pendant l'Esté au travail des fours à chaux. La faim que j'y enduray fut
+si grande que pour m'en exempter je fus obligé d'avoir recours au pain &
+à la viande que les femmes Turques portent aux morts dans la croyance
+qu'ils mangent. Je n'estois pas beaucoup esloigné d'un Cimetiere où l'on
+avoit inhumé les plus puissans de la Ville qui estoient morts de la
+peste; j'y allois de nuit habillé à la Moresque afin de n'estre pas
+reconnu, & la seule visite du Vendredy me fournissoit la provision de
+quatre jours. Un soir j'y menay un Captif qui conduisoit les Chameaux
+lesquels apportoient le bois pour chaufer les fours, c'estoit par
+bonheur pendant la semaine qu'on celebroit la nativité du Prophete, dans
+laquelle les Musulmans regalent les morts mieux qu'à l'ordinaire, je
+trouvay plusieurs plats plains de viande & de fruits qui servirent a
+traiter mon amy. Le lendemain s'en retournant de nuit à la campagne il
+entra dans le mesme Cimetiere à dessein d'y faire sa provision pour son
+voyage, aprés avoir long-temps cherché dans les lieux où l'on enfermoit
+les viandes il fut contraint de se retirer parce que le jour venoit, &
+estant fâché de n'avoir pas fait grand butin il eut la temerité de
+mettre de l'ordure dans un plat qu'il trouva vuide à la teste du
+sepulcre d'un Marabous. Les Turcs s'en estant apperceus porterent leurs
+plaintes au Bacha qui s'emporta contre cette irreverence & leur commenda
+de faire garde pour en découvrir l'autheur. L'avis que j'eus de ces
+ordres me fit quitter le Cimetiere & me contenter des fruits que le Pays
+produit en abondance. Encore que les femmes des Turcs soient dans une
+retraite perpetuelle, & qu'il ne leur soit pas permis d'entrer dans les
+Mosquées pour y faire leur salem qu'elles font en leurs maisons aux
+heures accoûtumées, elles ne laissent pas d'avoir la liberté d'aller une
+fois la sepmaine visiter les Sepulcres de leurs parens. Estant arrivées
+au Cimetiere elles font un cercle au tour des Tombeaux, & aprés avoir
+versé des larmes & poussé des cris au Ciel, elles se plaignent de ce
+qu'ils les ont abandonnez, & les conjurent de les entretenir de l'autre
+Monde & de leur faire part de l'estat où ils se trouvent, enfin aprés
+leur avoir rendu compte de ce qui se passe dans la famille elles les
+prient de recevoir les mets qu'elles ont apporté, dont elles mangent une
+partie & enferment le reste dans un lieu fait exprés à la teste du
+Tombeau. Les femmes des Marabous allument une lampe pour les éclairer la
+nuit dans la pensée qu'ils en ont besoin pour reciter les Pseaumes de
+l'Alcoran. Les femmes des Arabes dansent autour du sepulcre au son d'un
+Tambour de Basque, heurlans comme des bestes sauvages, & s'égratignant
+le visage jusqu'à ce que la douleur & la foiblesse les fassent tomber à
+terre, dans cette posture elles font leurs plaintes aux morts, leur font
+part de toutes leurs affaires domestiques, & jamais n'abandonnent le
+tombeau qu'elles n'y laissent du pain & des fruits. Il ne faut donc pas
+s'estonner si les Vendredis les Sepulcres sont chargez de fleurs & de
+viande, où non-seulement les pauvres viennent se nourir, mais encore les
+chiens & les oyseaux y sont bien receus, car les Turcs tiennent que
+l'aumône qu'on fait aux bestes n'est pas moins agreable à Dieu que celle
+qu'on fait aux hommes à cause, disent-ils, que les bestes ne possedent
+rien.
+
+
+
+
+Chapitre X.
+
+_L'Autheur est envoyé dans les campagnes esloignées de Tripoly où il
+demeure huit mois à labourer la terre, semer les grains, arracher du
+jonc & faire la moisson; rencontre qu'il fait d'un Marabous qui avoit
+demeuré en Espagne & qui veut luy donner sa fille en mariage; Avantures
+qui arrivent en ce Pays abandonnez; retour de l'Autheur à Tripoly._
+
+
+Tous les ans à la fin de l'Automne le Bacha envoye cent Captifs dans les
+campagnes esloignées de Tripoly, du costé d'Alexandrie, proche la petite
+Riviere de Mesrata, pour labourer des plaines plus fertiles que celles
+des environs de la Ville où il ne se trouve que des sables mouvans.
+Aprés que les Captifs ont fait la semence, ils sont occupez pendant
+l'Hyver & jusqu'à la moisson à arracher du jonc à force de bras pour en
+faire des cordages qui servent au Navires durant qu'ils demeurent au
+Port; Le temps de la recolte estant venu ils amassent les grains qu'on
+transporte à Tripoly. Je fus à mon ordinaire du nombre des malheureux
+destinez à ce fâcheux travail qui dure huit mois. Avant nostre départ on
+nous permit d'aller à la Ville dire adieu à nos amis, les Marchands
+Chrestiens qui n'ignorent pas les miseres que souffrent les Captifs dans
+ce voyage, ne manquent pas de les assister de biscuit & de quelqu'autre
+nourriture; un Chirurgien de ma connoissance me donna quelques Onguents
+& eut encore la charité de m'instruire de la maniere de m'en servir,
+m'asseurant que les Arabes auroient recours à moy dans la necessité &
+que je ferois quelque profit avec eux; il fut Prophete, car j'exerçay la
+Chirurgie sans payer de Maistrise, & en peu de temps je passay pour
+habile homme. Nous partîmes de Tripoly sur la fin du mois de Decembre
+avec deux cens Chameaux qui portoient les grains que nous devions semer
+& nos provisions qui ne consistoient qu'en biscuit, huile, oignon & sel;
+à la sortie de la Ville il se trouva un peuple infiny qui fut curieux de
+nous voir mettre en Campagne en forme de caravanne qui va à la Méque.
+Aprés huit jours de marche nous arrivâmes au rendez-vous, n'ayans trouvé
+en chemin qu'un puits pour abreuver nos animaux & nous pourvoir d'eau
+pour le reste du voyage. Nous eûmes une fausse allarme que nous
+donnerent des Arabes qui alloient chercher des paturages pour leurs
+bestiaux; ils sont obligez de changer de logemens trois ou quatre fois
+l'année, & de choisir des Campagnes fertiles où il y ait des Puits qui
+sont rares dans ces Deserts. Ils ne logent que sous des Pavillons, &
+lorsqu'ils décampent un Chameau porte la femme, les enfans, un Moulin à
+bras & tout leur équipage. Le premier jour de nostre arrivée nous fûmes
+occupez à dresser nos Pavillons & à faire un rempart de terre avec de
+grands fossez, afin de nous mettre à couvert non-seulement des Arabes,
+mais encore des Lions qui nous donnerent plusieurs allarmes durant le
+sejour que nous y fismes. Le lendemain nous commençâmes à labourer la
+terre avec cinquante Chameaux, pendant que les autres Captifs étoient
+employez à tailler les buissons faire les fossez & à semer les grains,
+ce qui fut expedié en vingt jours. C'est une chose surprenante de voir
+qu'une terre deserte, qui n'est cultivée qu'à la negligence, produise si
+abondamment. Il ne faut pas neanmoins s'en estonner, Dieu benit le
+travail des Captifs qui l'ont arrousée de leurs sueurs, mélées des
+larmes que ces Barbares leur font verser, en exigeant d'eux des choses
+au dessus de leurs forces. A la fin de la semence, nous fûmes regalez
+d'un Chameau, qui par hazard s'estoit rompu la jambe dans le bassin où
+l'on abreuvoit les bestes. Ce fut un regal pour nous, car depuis nôtre
+départ nous n'avions mangé que des Couleuvres, des Lezards, & des
+Crocodiles; la faim nous fit trouver la chair du Chameau excellente,
+parce que la nourriture qu'on distribuoit n'estoit pas capable de nous
+donner la vigueur necessaire pour resister à la violence du travail;
+Tous les matins avant que d'y aller on donnoit à chaque Captif une livre
+de biscuit, à midy au retour un potage, fait de gros bled, assaisonné
+d'un peu d'huile, avec du piment d'Espagne, ou bien de la basine faite
+avec de la farine d'orge; le soir nous n'avions que des racines ou bien
+des animaux immondes que nous trouvions. Les Arabes du voisinage campez
+comme nous sous des Pavillons, venoient trois fois la semaine faire leur
+provision d'eau, & apportoient du laict, des dattes, des quartiers
+d'Autruche, & des petits pains d'orge, que nous troquions avec eux pour
+des épingles, des ciseaux, des rubans, & d'autres bagatelles que nous
+avions apportez & que nous vendions au centuple, à cause que ces choses
+sont rares dans le païs. Les Turcs qui nous gardoient n'étoient pas
+fâchez de ce petit commerce, ils obligeoient quelquefois les Arabes à
+laisser leurs vivres, quand les Captifs ne pouvoient pas les acheter,
+pour recompense de la peine qu'ils avoient à remplir les bassins d'eau,
+& mesme les faisoient contribüer pour l'entretien des Pavillons. Les
+animaux sont deux ou trois jours sans boire, & j'ay veu des Chevaux ne
+se nourrir dans leurs courses que de laict; on trouve peu d'eau dans la
+Barbarie, c'est pourquoy les Bachas sont obligez d'entretenir à leur
+dépens dans leurs Provinces, des puits avec des bassins pour la
+commodité des pelerins qui vont à la Meque visiter le tombeau de
+Mahomet; Il seroit impossible sans cela de traverser ces deserts,
+puisqu'il n'y a ny Villes ny Villages, & que le nombre des pelerins est
+si grand, qu'ils sont obligez de porter avec eux, des vivres pour huit à
+dix jours.
+
+Un Captif nommé Genty, natif de la Ville de Salins en Franche-Comté, qui
+depuis sa liberté s'est rendu Capucin dans sa patrie, ne manquoit pas de
+faire la priere le matin & le soir; Cét homme craignant Dieu, & imitant
+Tobie dans sa captivité, éxortoit ses freres à mener une vie innocente,
+& à se conformer à la volonté de Dieu, qui nous protegeoit visiblement
+dans ces lieux abandonnez, comme il avoit fait autrefois le Peuple
+d'Israel, en des Provinces voisines de celles où nous gemissions. Quatre
+Turcs gardoient le Camp, parce qu'il y avoit souvent des Chrestiens
+malades, & six battoient sans cesse la Campagne, pour prendre garde à la
+conduite des Captifs. On n'eût pas plûtost semé les grains qu'il fallut
+cueillir du Jonc, mais avant que de commencer, les Gardes nous
+deffendirent sous de grandes peines, de nous éloigner de nos Pavillons
+de plus de trois à quatre milles. Ce n'est pas qu'il ne soit presque
+impossible de s'enfüir; car du costé de la Mer d'où nous estions
+éloignez de vingt lieuës, si les Arabes trouvent des Captifs fugitifs,
+ils les ramenent à Tripoly, afin de recevoir trente Piastres que le
+Bacha donne de recompense; & le moindre châtiment que reçoit le
+Chrestien, est d'avoir le nez & les oreilles coupez, avec la bastonnade;
+Si quelque desesperé tente de s'enfüir par terre, les Arabes le tuent
+pour profiter de sa dépoüille; c'est ce qui est arrivé de mon temps à
+plusieurs, dont on n'a pû apprendre aucunes nouvelles.
+
+Je me mis en la compagnie de deux François qui avoient des jambes aussi
+bonnes que les miennes pour cueillir ensemble le jonc, aprés avoir
+parcouru divers endroits pendant quelque temps, nous en trouvâmes en des
+lieux marécageux proche la petite Riviere de Mesrata, il y en avoit une
+si grande quantité, que nous en cueillîmes durant trois mois. La faim
+nous obligeoit de retourner au Camp à midy, chargez de six paquets de
+jonc, & autant le soir, qui estoit le travail journalier que nous avions
+à faire pour nous sauver de la bastonnade; plusieurs Captifs demeuroient
+souvent en chemin accablez de fatigue & de la pesanteur de leur fardeau.
+Pour moy aprés avoir guery quelques Arabes de maladies & de petites
+blessures, j'eus la liberté d'entrer dans leurs Tentes, où je me
+reposois & mangeois avec eux, en consideration des cures que j'avois
+faites, & qui me firent passer pour habille Chirurgien. Mais aprés avoir
+fait des guerisons corporelles, je tâchay d'en faire de spirituelles; &
+comme il n'est pas permis de disputer de la foy avec les Mahometans, je
+cherchay les occasions favorables pour baptiser les petits enfans en des
+maladies desesperées à l'insceu de leur famille; Cela me réüssit, & j'en
+baptisay quatre qui moururent aprés leur baptéme, je croy que c'est par
+leur intercession que j'ay obtenu de Dieu, la perseverance & la force de
+resister aux maux que je souffris dans ce malheureux voyage, où
+succomberent des personnes plus robustes que moy.
+
+Je rencontray dans les Pavillons des Arabes, un Marabous appellé Isouf,
+âgé de soixante-dix ans, qui s'y estoit retiré depuis quelques années;
+Il parloit Latin, Espagnol, Turc, Arabe, & la langue Franque, qui est
+commune dans les Villes Maritimes à cause du commerce. Il me dit qu'il
+estoit fils d'un Tagarin, & né dans l'Andalousie, où l'inquisition avoit
+fait brûler son pere pour l'avoir reconnu Mahometan, que pour éviter un
+pareil suplice il s'estoit retiré en Afrique, que d'abord il s'estoit
+estably à Thunis, où les Turcs qui ne le croyoient pas veritable
+Musulman à cause qu'il estoit né en Espagne, l'avoient extrémement
+persecuté; & qu'estant sorty de Thunis pour aller à la Meque, il s'étoit
+au retour habitué dans ces deserts pour y exercer la fonction de
+Marabous. Il ajoûta que sa femme estoit morte, qu'elle luy avoit laissé
+deux filles, que la premiere estoit veuve d'un Renegat Italien qui avoit
+esté tué sur Mer en piratant, & que la derniere n'estoit âgée que de
+vingt ans. Isouf aprés quelques visites, eut tant de confiance en moy
+qu'il me les fit voir contre la coûtume du païs; Alima la plus jeune qui
+passoit pour la plus belle des Pavillons, avoit les mains & une partie
+du visage remplies de vermillon & de cicatrices à leur mode, ce qui la
+rendoit fort laide; elle ne fit point scrupule de lever son voile, quoy
+qu'il leur soit deffendu de se montrer aux Chrétiens, & comme elle
+parloit un peu la langue Franque, elle se fit un plaisir d'entretenir
+mon compagnon qui se railloit d'elle, pendant que son pere me faisoit
+part de ses avantures; Genty s'ennuyant en la compagnie d'Alima, me fit
+signe de m'aprocher pour finir leur entretien. Le Marabous ayant sceu
+que j'avois fait quelques operations dans le voisinage, me pria d'aller
+avec luy chez un de ses amis, qu'une Autruche avoit blessé à la cuisse
+lorsqu'il la poursuivoit à la chasse; ces animaux se sentant pressez
+sont si adroits, qu'ils lancent des pierres avec leurs ergots, d'une
+maniere qu'il n'y a point de fléche ny de balle de Mousquet qui aillent
+plus juste; Je gueris en peu de jours le malade de sa playe, ce qui me
+donna du credit parmy les Arabes, qui me convioient souvent à manger
+avec eux; mais les ragouts qu'ils me presentoient & que la faim me
+pressoit de manger, m'estoient peu agreables, parce qu'ils sont mal
+propres, & que le repas finy, les conviez se lavent les mains dans le
+mesme plat de bois où les viandes ont esté servies, & que le maistre en
+presente l'eau à boire à la compagnie qui l'estime une boisson
+delicieuse.
+
+Au temps du carnaval le Marabous chercha l'occasion de me traiter chez
+luy, & pour en venir à bout plus facilement, il convia un de nos Gardes
+qui fut bien aise d'estre de la partie. L'Arabe que j'avois guery s'y
+rendit avec un de ses amis, de sorte que nous fûmes six à manger contre
+terre sur des peaux de Lion. On nous servit de la basine, du courcousou,
+un bacalaverd qui est un espece de tourte garnie de sauterelles, & un
+quartier d'Autruche roty. Sur la fin du repas nostre Garde s'ennuyant de
+ce que le Marabous nous parloit en un langage qui luy étoit inconnu,
+prit congé de la compagnie & alla rendre visite aux filles d'Isouf,
+lequel nous conjura de nous bien divertir; mais quel plaisir parmy des
+Barbares & en des lieux où nous endurions tout ce que l'esclavage à de
+plus sensible, outre que nous n'avions point de vin & que nous ne
+buvions que du sorbec fait avec du miel sauvage. Le Marabous pour
+témoigner la joye qu'il avoit de nous posseder, leva cent fois les yeux
+au Ciel, priant Dieu & son Prophete de nous donner la liberté; il avoüa
+qu'il avoit esté en sa jeunesse élevé dans un Convent à Seville, où sans
+doute il se seroit voüé, sans le suplice qu'on fit souffrir à son pere
+en cette Ville, qu'il avoit de la veneration pour la Religion
+Chrétienne, & qu'afin de ne point voir les miseres que les Captifs
+souffrent dans les Villes Maritimes, il s'estoit retiré dans ces
+deserts. Ayant esté lors averty que nostre Garde s'en estoit allé, il
+fit venir dans le Pavillon où nous estions ses deux filles, qui ce jour
+là s'estoient parées. Alima la plus jeune nous presenta son maramas,
+c'est à dire son mouchoir, plain de dattes & de sauterelles nouvellement
+cuittes, & nous assûra en langue Franque avoir eu grande envie depuis
+nostre arrivée de joüir de la conversation des Chrestiens, dont sa soeur
+luy avoit dit tous les biens imaginables. Pendant que ces deux
+Bohémiennes disoient la bonne avanture à mon compagnon, leur pere me
+prit en particulier pour me parler avec plus de liberté, il me rendit
+compte des Chévres, des Moutons, des Chameaux & des Dromadaires qui luy
+appartenoient, me fit voir son équipage & ses Pavillons, & aprés m'avoir
+assûré de son amitié & de l'estime qu'il avoit conceuë pour moy, il
+offrit de me racheter du Bacha, si je voulois luy promettre de prendre
+le Turban & d'épouser Alima sa fille. Je le remerciay de ses offres, &
+luy dis que rien au monde n'estoit capable de me faire commettre
+infidelité, & que j'esperois de retourner bien-tost en mon païs. Le
+discours d'Isouf m'obligea d'aller aussi-tost retrouver Genty, lequel
+jugeant à mon visage que j'avois du mécontentement, & se doutant du
+sujet de nostre entretien, ne pût s'empécher de faire des reproches à
+Isouf. Alima de son costé m'ayant joint, me dit que mes parens m'avoient
+abandonné ou bien qu'ils estoient dans l'impuissance de me racheter,
+qu'il ne tenoit qu'à moy de rompre mes fers, que je ne devois point
+douter de son amitié, ny refuser les offres de son pere; Je ne luy fis
+point d'autre réponse sinon qu'il se faisoit tard, & que nous estions
+obligez de nous retirer de bonne heure de peur d'estre maltraitez, &
+pris congé de son pere le remerciant de sa bonne chere, mais d'une façon
+à luy faire connoistre que j'estois mal satisfait de ses discours & de
+ceux de sa fille.
+
+Les Turcs exemptent ordinairement les Captifs de travailler pendant les
+jours de Noël & de Pasques, afin qu'ils puissent celebrer ces festes en
+repos. Comme le travail nous avoit extrémement fatiguez, ils nous
+accorderent deux jours à Noël pour nous délasser, & nous firent present
+d'un vieux Chameau, qui ne pouvoit plus rendre de service. Deux jours
+devant la feste, quelques Captifs déroberent aux Arabes des Pavillons
+voisins, un Mouton & une Chévre, qu'ils cacherent dans le ventre du
+Chameau qu'on avoit preparé pour nous; Ces Infideles vinrent s'en
+plaindre & chercherent dans tous nos Pavillons, mais leurs plaintes &
+leurs recherches furent inutiles, & quoy qu'ils soient les plus grands
+voleurs du monde & qu'ils fassent profession de larcin, ils ne
+s'aviserent jamais de regarder dans le ventre du Chameau qui estoit le
+dépositaire du vol qu'on leur avoit fait. Les deux jours de repos qu'on
+donna aux Captifs leur firent oublier une partie de leurs miseres, les
+Catholiques s'efforcerent de celebrer la feste le mieux qu'ils pûrent,
+bien qu'ils fussent privez des Sacremens, & chaque Chrestien en
+particulier offrit à Dieu ses souffrances en satisfaction de ses pechez,
+le priant de luy accorder les graces necessaires pour souffrir avec
+patience les maux qui l'accabloient dans ces païs sauvages. Comme nous
+avions mangé de la viande le jour de la Nativité, nous tâchâmes d'avoir
+du poisson pour la feste des Rois qui arrivoit un Samedy, la veille
+aprés avoir arraché du jonc proche la Riviere de Mesrata, je m'occupay
+pendant quelque temps avec mes compagnons à pécher du poisson qui est
+rare dans cette Riviere, où nous ne pûmes prendre que des petites
+Anguilles & des Couleuvres, & faute d'armes nous manquâmes à prendre un
+Crocodille qui blessa un Esclave à la cuisse pour l'avoir poursuivy de
+trop prés. La fatigue que nous avions euë nous ayant obligé de nous
+reposer sur le rivage, nous apperceûmes deux Lions qui poursuivoient
+quatre Autruches leurs ennemis mortels, qui par bonheur ayant le vent
+favorable se sauverent. Il faut avoüer que dans cette rencontre Dieu
+nous marqua une protection singuliere, car ces bestes feroces &
+furieuses d'avoir manqué leur proye, s'arresterent quelque temps proche
+de nous & se retirerent sans nous avoir fait la moindre insulte. La même
+veille des Rois trois Captifs retournant de leur travail, dévaliserent
+un Arabe qui portoit la moitié d'un Crocodile qu'il avoit tué à la
+chasse, c'estoit la partie de la queuë laquelle pesoit quinze à vingt
+livres. Les Chrestiens ne furent pas plutost arrivez aux Tentes, qu'ils
+cacherent leur larcin sous les cendres, prés de la marmite qui
+boüilloit; L'Arabe vint faire du bruit au Camp, & demanda la restitution
+de sa chasse aux Turcs qui luy permirent de chercher par tout, mais ses
+plaintes & ses peines furent aussi inutiles qu'avoient esté celles de
+ses compatriotes. Le lendemain nous fîmes festin en poisson, nous avions
+des Couleuvres d'une grandeur prodigieuse, des Anguilles, des Leynods &
+la moitié du Crocodile, dont nous fîmes une compote qui fut trouvée
+excellente, il se peut faire que la faim nous la fit trouver meilleure
+qu'elle n'estoit.
+
+La force de ma jeunesse & la resignation que j'avois aux ordres de la
+Providence m'avoient fait resister jusqu'alors à la peine du travail qui
+avoit déja mis plusieurs Captifs aux abois; Mais dans le mois de Mars où
+les chaleurs commencent à estre excessives dans les lieux où nous
+estions, je tombay malade avec vingt Captifs. Nous fûmes tous attaquez
+d'une douleur violente dans le costé & d'une fiévre maligne dont huit
+moururent en peu de jours, quelques uns furent gueris pour avoir
+souffert les operations des Arabes, qui appliquent des boutons de feu
+sur la partie douloureuse, les autres se rétablirent par le repos & je
+fus de ce nombre. Pendant ma convalescence qui estoit au temps du
+Ramadan que les Mahometans ne mangent que la nuit, le Marabous
+m'envoyoit tous les soirs quelque plat de sa table. Un jour il me vint
+visiter avec l'Arabe que j'avois guery de sa blessure, lequel m'apporta
+un quartier d'Autruche avec des Sauterelles par rareté: Parce que
+c'estoit au commencement du Printemps que ces petites bestes multiplient
+& cherchent des Campagnes fertiles, il y en a une si grande quantité que
+l'air en est remply, & qu'elles empeschent quelquefois de voir le
+Soleil, elles ravagent les Provinces entieres quand elles changent de
+climat, & malheur aux campagnes où elles s'abaissent, on est souvent
+obligé de mettre des gardes armez dans les plaines afin de s'opposer par
+le feu de leurs armes à ce qu'elles prennent terre, ou du moins il faut
+infecter l'air par une fumée empoisonnée. Les Arabes de la campagne en
+font si grand commerce dans les Villes Maritimes de la Barbarie qu'ils
+en profitent considerablement, & il est certain qu'elles sont estimées
+dans la nouveauté comme les petits poids verds à Paris; Les Barbares
+s'en nourrissent à la campagne plus de quatre mois l'année, & se font un
+plaisir d'en manger comme l'on fait en France des Cailles & des
+Ortolans. Le revenu des Sauterelles à Tripoly vaut mieux que celuy des
+Cailles aux Habitans de l'Isle de Capra dans le Royaume de Naples, où le
+principal revenu de l'Evesque consiste en ces Oyseaux qui tous les ans
+viennent prendre terre en cette Isle, & c'est pour cette raison qu'on
+l'appelle l'Evesque de la Caille. A peine le travail du jonc fut achevé
+qu'il fallut le charger sur des Chameaux qui le portoient sur le bord de
+la Mer où les Barques de Tripoly, venoient le prendre pour le conduire à
+la Ville. Nous fûmes occupez pendant vingt jours à ce travail en des
+terres incultes où nous n'avions d'autre compagnie que celle des Bestes
+feroces, qui nous donnerent souvent des attaques dont Dieu nous
+preserva. Nostre nourriture estoit un peu de Biscuit avec des Racines &
+des oeufs d'Autruches que ces oiseaux abandonnoient dans les Sables &
+que le Soleil fait éclore sans leur secours. Ce travail ne fut pas
+plustost finy que nous commençâmes la Moisson. C'estoit un spectacle
+digne de pitié de voir des gens attenuez par de longues & continuelles
+fatigues moissonner durant une chaleur insuportable; quelle soif ne
+souffrîmes nous point! puisque plusieurs Arabes en moururent pour
+n'avoir pas voulu transgresser la loy de Mahomet qui leur deffend de
+manger & de boire le jour pendant leur Caresme. Nous ne laissions pas de
+nous consoler & de nous animer les uns & les autres dans l'esperance de
+quitter bien tost ces Deserts pour retourner à Tripoly, où la pesanteur
+de nos fers seroit moins fâcheuse. A mesure que l'on sioit les Bleds,
+les Animaux les fouloient aux pieds au milieu de la campagne afin de les
+transporter à la Ville avec la Paille qui sert de nourriture aux Bestes,
+n'y ayant point de Foin ny de Pasturage aux environs de Tripoly.
+
+Le Marabous ayant sceu que nous devions bien-tost partir, vint me prier
+de l'aller visiter en son Pavillon pour la derniere fois; Je priay nos
+Gardes de m'en donner la permission, & je feignis qu'il y avoit quelque
+Arabe malade qui avoit besoin de moy. Aprés le travail du matin, je me
+rendis chez luy avec Genty, qui fut bien-aise d'avoir une occasion
+favorable pour dire adieu au Marabous, qu'il entretint durant la plus
+grande partie du repas, Ce Captif qui estoit extrémement zelé pour sa
+Religion, luy reprocha son égarement, & la vie miserable qu'il menoit
+dans ces deserts, il plaignit son sort, & le blâma d'avoir quitté
+l'Espagne, & l'avantage qu'il avoit d'embrasser une Religion dans
+laquelle il se seroit sanctifié. Encore qu'Isouf fut mécontent des
+remontrances de mon compagnon, il ne pût s'empécher à la fin du repas de
+me témoigner qu'il m'avoit exprés convié pour me faire les mesmes
+propositions qu'il m'avoit faites auparavant, que je devois estre
+persuadé de son amitié puisqu'il promettoit de procurer ma liberté,
+qu'estant abandonné de mes parens il m'estoit permis de changer de
+Religion pour me vanger d'eux, & que si je voulois épouser sa fille, il
+se retireroit à Tripoly avec tout son bien, où il me feroit avoir un
+employ considerable. Je luy representay que la peste ayant rompu le
+commerce avec les Chrestiens, ma liberté avoit esté seulement retardée,
+mais qu'il étoit témoin que j'avois toûjours eû confiance en Dieu, qui
+ne m'avoit point abandonné dans les disgraces qui m'estoient arrivées en
+ces deserts, & qu'il ne me conseilleroit pas de preferer la Barbarie au
+païs des Chrestiens, qu'il avoit quitté dans un âge où il ne connoissoit
+pas ce qui luy estoit avantageux, & que depuis il en avoit eu du regret.
+Durant nostre entretien j'entendis sa fille Alima supplier son Prophete
+d'exaucer ses voeux, & d'empécher mon départ; comme je craignois qu'elle
+ne vint verser des larmes dans le Pavillon où j'estois, je remerciay
+Isouf, & pris congé de luy. Avant que de partir Genty luy fit encore des
+reproches de son infidelité, & le pria pour la derniere fois de faire
+reflexion qu'il n'y avoit point de salut pour luy, s'il n'abjuroit le
+Mahometisme dont il connoissoit la fausseté. Le lendemain comme nous
+chargions les Chevaux pour partir, je vis arriver Isouf qui venoit
+exprés pour me dire adieu; ses discours me furent plus agreables que
+ceux du jour precédent; Il me demanda pardon du chagrin qu'il m'avoit
+causé, & me fit present d'un panier de dattes, de sauterelles, & de
+quelques pains d'orge pour m'ayder à traverser les lieux steriles où
+nous devions passer; Il m'embrassa cent fois, me souhaitant un heureux
+voyage & la liberté. Alors je le remerciay de tout mon coeur de tant de
+bontez qu'il avoit eu pour moy, & l'assuray que je n'oublierois jamais
+les services qu'il m'avoit rendus; En effet je serois un ingrat si j'en
+perdois la memoire, & j'ay souvent fait des voeux au Ciel pour la
+conversion de ce pauvre Marabous, qui étoit charitable & vivoit
+morallement bien. Sur les quatre heures aprés midy nous partîmes en
+presence des Arabes des Pavillons voisins, qui regreterent nostre
+départ, parce que nous les avions preservez des insultes de ceux qui
+ravageoient la campagne. C'est la coûtume de Barbarie de cheminer de
+nuit, afin de se reposer dans les grandes chaleurs du jour; Ce ne fut
+pas sans de grandes peines que nous arrivâmes à Tripoly en si mauvais
+équipage, que nous donnâmes mesme de la compassion aux Turcs.
+Heureusement pour nous le Bacha retournant de la Ville, nous vit proche
+du Chasteau, si maltraitez du voyage qu'il commanda de nous donner à
+chacun une chemise, un callesson de toille, une paire de souliers, &
+trente sols.
+
+Les Captifs accoururent pour nous embrasser, & nous témoigner la joye
+qu'ils avoient de nostre retour. Ces malheureux compagnons de nostre
+esclavage voyant nos visages si défigurez, que nous ressemblions plûtost
+à des squelettes animées qu'à des hommes vivans, furent sensiblement
+touchez de nos miseres, & se consolerent de ce que leurs chaînes avoient
+esté moins pesantes que les nostres; Le souvenir des maux que nous
+avions endurez nous imposoit tellement silence, que semblables à Job,
+visité par ses amis, il nous fut impossible de proferer aucunes paroles,
+& de leur rendre raison de ce qu'ils nous demandoient, tant nostre
+douleur estoit violente. Il y a bien de la difference du séjour de
+Tripoly à celuy des lieux d'où nous venions. Les Captifs qui habitent
+dans la Ville, reçoivent de la consolation & de l'assistance de
+plusieurs Chrestiens lesquels y trafiquent, & les Marchands députent une
+personne qui visite les Navires passagers, & y queste des charitez pour
+le soulagement des malades; au lieu que les Captifs qui sont envoyez
+dans les deserts, n'ont point d'autre compagnie que celle des Arabes &
+des bestes, telles que produit l'Afrique. Nos freres aprés avoir
+travaillé le jour, ont une retraite paisible & assurée dans leurs
+cachots pour se reposer la nuit, & manger en repos si peu qu'on leur
+donne; au lieu que les autres aprés la fatigue du jour n'ont que des
+Serpens, des Lezards, & des Crocodiles pour nourriture, & sont obligez
+de combatre la nuit pour s'exempter de la gueule des Lions, qui nous
+donnerent plus de cent attaques dans nostre Camp, & nous tuerent
+plusieurs animaux. Enfin ceux de la Ville peuvent dans leurs afflictions
+se prosterner aux pieds des Autels, & implorer le secours du Pere de
+misericorde, qui protege visiblement tant d'infortunez qui souffrent
+pour sa gloire, au lieu que parmy les Barbares, il n'y a ny Autel ny
+Temple, tout y manquant hormis l'infidelité. Combien de fois accablé de
+travail & de chagrin, ay-je poussé des soupirs vers le Ciel, sur le bord
+de la petite Riviere de Mesrata, à l'exemple du Peuple Juif dans sa
+captivité sur les rivages de l'Eufrate, regretant sa chere patrie, & se
+voyant dans l'impuissance de chanter les Cantiques de Sion, dans une
+terre étrangere.
+
+
+
+
+Chapitre XI.
+
+_L'Auteur au retour de la Campagne est occupé à la construction d'une
+nouvelle prison pour les Captifs, dont il refuse d'estre l'écrivain;
+Revolte des Gibelins sujets de Tripoly; Regep Bé met ces Rebelles à la
+raison; Son entrée à Tripoly aprés sa victoire; l'Auteur paye deux écus
+par mois pour être exempt du travail; Il fait divers mestiers; Une
+Barque de Malte sauve deux Captifs pour lesquels elle n'estoit pas
+venuë; Le Bacha s'en vange sur le Capitaine Augustin Maltois; Avantures
+d'un Savoyard qui avoit esté fait Captif avec l'Auteur._
+
+
+Pendant nostre absence les Corsaires de Tripoly firent plusieurs prises,
+ce qui augmenta tellement le nombre des Esclaves, que le Bacha fut
+obligé de faire bastir une nouvelle prison, à la construction de
+laquelle je fus employé aprés mon retour. Le travail fut beaucoup
+precipité selon la coûtume des Turcs, & il fut achevé en trois mois de
+temps; il est vray que les murailles estoient de terre, mais elles
+estoient cimentées par les dehors. On y logea d'abord quatre cent
+Captifs de toutes Nations, & les Gardes m'en voulurent faire l'écrivain;
+je refusay cét employ, parce que le Chrestien qui l'exerce ne peut
+esperer la liberté, & les Gardes l'obligent à découvrir les fautes des
+autres Chrestiens. Baba Manoly Grec, pere de Regep Bé General de la
+Campagne, y fit faire une Chapelle qui fut dediée à Dieu, sous
+l'invocation de Saint Michel, par le Papas des Grecs. Baba Manoly estoit
+de l'Isle de Chio, & cousin du Bacha; Il s'estoit retiré à Tripoly pour
+profiter de la fortune de son fils qui estoit des premiers de la Ville.
+Regep entretenoit un frere qui s'appelloit Jacomin, & qui estoit aussi
+Turc que luy, bien qu'il ne portast pas le Turban. Leur pere frequentoit
+les Sacremens avec les Catholiques Romains, jeunoit regulierement comme
+eux, assistoit à leurs ceremonies, leur rendoit tous les offices
+imaginables, & les estimoit plus que ceux de sa Nation, quoy qu'il en
+fût le protecteur. Les Turcs le souffroient parmy eux à cause de
+l'autorité de son fils, & Osman le consideroit non-seulement parce qu'il
+estoit son cousin, mais encore parce qu'il attiroit chez luy ses parens
+qui venoient à Tripoly dans le dessein de s'y establir; Regep & Jacomin
+ses enfans estoient de veritables Ministres d'iniquité, & se servoient
+de toutes sortes de moyens pour faire renier leurs parens, afin de
+fortifier le party d'Osman, qui craignoit une revolte des Renegats
+François & Italiens. En ce temps-là, deux jeunes Grecs de l'Isle de
+Chio, qui sortoient de l'Accademie de Gennes, eurent la curiosité s'en
+retournant en Grece de passer à Tripoly, pour voir le Bacha qui estoit
+leur oncle. Il les receut avec bien de la joye, les fit loger chez Baba
+Manoly, & commanda aux Renegats Grecs de ne rien épargner pour les
+divertir & pour les faire demeurer à Tripoly. Le Capitaine qui les
+devoit rendre à Chio, se plaignit de ce qu'on retenoit des passagers de
+qualité qui luy estoient recommandez par la Republique de Gennes, & quoy
+qu'il assûrast qu'il en devoit répondre au peril de sa vie, on ne
+l'écoûta point; & mesme le Gouverneur de la Marine luy commanda de se
+mettre au plûtost à la Voile s'il ne vouloit encourir la disgrace du
+Bacha, qui ne manqueroit pas de s'emparer de son Navire & de le faire
+Esclave avec tous les Chrestiens. A peine fut-il party que l'on enferma
+les deux Grecs dans un Jardin à la Campagne, où Osman Caya leur cousin
+leur fit gouter tous les plaisirs qu'il put inventer pour leur faire
+oublier leur païs, mais au milieu du divertissement ils ne purent
+s'empécher de verser des larmes, quand ils aprirent que le Vaisseau
+n'estoit plus au Port, & peu s'en fallut que le plus jeune par desespoir
+ne se precipitast dans un puits. Neanmoins aprés une longue resistance,
+ces infortunez se voyant entre les mains de parens impitoyables, & dans
+l'impuissance de retourner en Grece, furent contraints de prendre le
+Turban, & le Bacha les honnora des plus importantes Charges de la Ville.
+
+Les Gibelins peuples Arabes, sujets de Tripoly, ayant receu plusieurs
+mauvais traitemens des Turcs se revolterent contr'eux, Osman envoya
+Regep Bé, General de la Campagne, pour reduire ces Rebelles qui se
+promettoient de venir jusques aux portes de la Ville, & qui s'estoient
+déja fortifiez dans leurs montagnes avec d'autres mécontens du Royaume.
+Afin que l'Armée de Regep fût capable de donner de la terreur aux
+Gibelins, le Bacha y joignit les Levantis, c'est à dire les Soldats de
+la Mer. Le General se mit en campagne portant l'épouvante par tout où il
+passoit, mais les aproche de Gibel ne luy furent pas si favorables, les
+Rebelles taillerent en piéces les deux meilleures Compagnies de son
+Armée, qui estoient composées des troupes de la Mer, & sortirent
+victorieux de diverses attaques, de sorte que les Turcs furent
+contraints de se retirer avec une perte assez considerables. Regep
+voyant que les Ennemis se deffendoient vigoureusement, depécha un
+Courier pour donner avis à Osman de ce qui s'estoit passé, & le pria de
+luy envoyer quelques piéces de Canon. Osman apprit avec chagrin la
+déroute des siens, il ne croyoit pas que les Arabes deussent faire teste
+à son Armée, & craignant que les Soldats de la Mer ne quittassent la
+partie, il envoya sur des Chameaux quatre petites Coulevrines pour
+épouvanter les Gibelins, qui dans leur païs n'avoient jamais veu
+d'artillerie, & commanda cent Captifs Chrestiens pour la conduire,
+lesquels trouverent l'invention de la pointer sur des montagnes, où l'on
+voyoit quelques débris de Forteresses; Pendant que l'Infanterie Turque
+attiroit les Rebelles au combat, l'Artillerie fit si grand feu qu'elle
+donna de la terreur aux Gibelins.
+
+Les Chrestiens se signalerent en cette occasion, faisant joüer
+l'Artillerie si à propos, & se mélant avec tant d'ordre & de valeur dans
+les attaques les plus perilleuses, qu'ils se rendirent plus redoutables
+aux Gibelins que les Levantis, & les obligerent d'abandonner leurs
+Forts. Le lendemain Regep apprit par des Transfuges que les Rebelles se
+retiroient, & que les Chefs avoient pris la fuite; ainsi les Turcs se
+voyant maistres du Champ de bataille, les poursuivirent si vivement
+qu'ils en passerent plusieurs par le fil de l'épée, & firent des
+prisonniers qui promirent le soir à Regep de luy livrer les deux
+principaux Chefs. Regep les ayant en son pouvoir fit enchaîner vingt
+Arabes des plus seditieux qu'il fit conduire à la Ville, & aprés s'estre
+emparé des richesses & des bestiaux des vaincus, il alla du costé de
+Bengase, de Derne, & de Mesrata, pour lever la garamme ou la taille des
+fruits, & se saisir en mesme temps des biens de ceux qui estoient morts
+de la peste, laquelle estoit cessée il y avoit plus de deux ans. J'ay
+déja dit que suivant la coûtume de Barbarie, les Bachas aprés la mort
+des Chefs de famille prennent leur dépoülle, & font telle part qu'ils
+veulent aux heritiers, sans qu'il soit permis de se plaindre du partage,
+quelque injuste qu'il soit; Et c'est pourquoy les Barbares enterrent
+leur argent & tuent l'Esclave dont ils se sont servis pour faire la
+fosse, de crainte qu'il ne revéle le tresor au Bacha, dans l'esperance
+qu'ils en joüiront en l'autre monde, selon les promesses de leur
+Prophete.
+
+Regep à la fin de l'Automne retourna victorieux à Tripoly. Le jour qu'il
+y fit son entrée, l'Infanterie parut le matin sur une hauteur proche
+d'une Mosquée, où tous les Marabous de la Ville s'estoient assemblez
+pour donner leur benediction à cette Armée triomphante. La marche
+commençoit par les Soldats qui conduisoient les animaux qu'on avoit pris
+aux Gibelins, c'estoit des Chévres, des Moutons, des Boeufs, des Lions,
+des Gazelles & des Autruches; en suite une partie de la Cavallerie
+conduisoit les Chameaux & les Dromadaires chargez du butin des Ennemis;
+l'autre accompagnoit le bagage avec les Chevaux Barbes, les plus beaux
+qu'on avoit pû trouver dans la Province de Gibel; Regep au milieu d'un
+gros Escadron finissoit la marche, il estoit environné des Officiers, &
+derriere luy estoient les deux Chefs des Rebelles, avec les vingt Arabes
+prisonniers enchaînez deux à deux, qui augmentoient la gloire du
+Vainqueur; Il ne fut pas plûtost arrivé dans la plaine proche de la Mer,
+qu'il fut salué par le Divan & par les Capitaines des Navires, &
+complimenté par Osman Gouverneur de la Marine; On fit alors une décharge
+de Canons du Chasteau, qui fut suivie de ceux des Vaisseaux, & Regep fut
+diverty jusque à la Ville par des courses de Chevaux, & par des tireurs
+de Lances; Le Bacha vint le recevoir à la porte du Palais, & aprés luy
+avoir témoigné la joye qu'il avoit de son glorieux retour, il l'honora
+de sa Campanisse ou manteau garny de perles & de diamans, & luy fit
+d'autres presens tres-riches, en reconnoissance des obligations qu'il
+luy avoit d'avoir delivré la Capitale, des courses continuelles des
+Arabes, qui avoient tâché plusieurs fois de s'en rendre les Maistres. Le
+lendemain le Bacha fit distribuer aux Soldats le butin des Rebelles, on
+en fit part aux Captifs Chrestiens, qui avoient beaucoup contribué à la
+victoire. Quelque temps aprés ces réjoüissances, le Bacha voyant que les
+Arabes prisonniers ne pouvoient se racheter, leur fit couper les bras &
+les jambres hors la Ville, avec deffenses de leur donner à manger; quoy
+que les Turcs soient de mesme Religion que les Arabes, ils ont moins de
+pitié d'eux, que des Chrestiens. A l'égard des deux Chefs de la
+sedition, ils demeurerent enchaînez dans la prison du Chasteau, jusques
+à ce que le Bacha eût receu une grande somme d'argent pour leur liberté;
+mais au lieu de tenir la parole qu'il leur en avoit donnée, il les fit
+étrangler de nuit, & jetter leurs corps dans la Mer. Cela fait bien
+connoistre que le Bacha de Tripoly n'avoit ny foy ny humanité.
+
+Depuis mon retour de la Campagne, je logeay dans la nouvelle prison dont
+j'avois refusé d'estre l'écrivain, les Gardes pour se vanger de mon
+refus me mirent au travail de la Marine, qui est un des plus penibles
+des Captifs, aprés celuy de la moisson dans les deserts. J'y aurois sans
+doute succombé sans le secours de Baba Manoly, qui me donna le moyen de
+m'en retirer; il avoit sceu que j'avois pris soin d'allumer une lampe
+dans la Chappelle du nouveau Cachot, & de faire la priere tous les soirs
+aprés la retraite des Chrestiens, afin de les exciter à quelque
+devotion, parce que nous n'avions point de Prestres, & que par
+consequent nous estions privez de la consolation des Sacremens; Ce bon
+homme me prit en affection, & me donna quatre écus pour faire quelque
+petit trafic & m'exempter du travail, en payant deux Piastres par mois
+aux Gardes de la prison. Plus de cent Captifs trafiquent dans la Ville
+de cette maniere, les uns sont pour le service des Marchands Chrestiens,
+les autres sont Cordonniers, Tailleurs d'habits, Barbiers, & la plus
+grande partie fait Cabaret; Il est vray que tous sont obligez de
+travailler quand on frete les Navires pour aller en course. Mon premier
+métier fut de blanchir le linge des Marchands Chrestiens, avec lesquels
+je gagnay quatre écus en deux mois. Ce petit gain & quelque autre
+fortune me firent entreprendre de donner à manger, non-seulement aux
+Chrestiens, mais encore aux Levantis & aux Renegats. Je fis la cuisine à
+la Françoise, ce qui m'attira la pluspart des Renegats, lesquels
+quittoient leur mauvaise chere pour venir manger de mes ragouts; Il est
+vray que j'y mélois de la chair de Porc, qui est deffenduë par
+l'Alcoran. Les prises continuelles que faisoient les Pirates, me firent
+gagner dix écus en trois mois. Mais je fus obligé d'abandonner le
+Cabaret, parce que malheureusement un Eunuque de la Sultanne s'estant
+apperceu qu'il avoit souvent mangé de cette viande deffenduë, voulut me
+poignarder, & sans le secours de deux Renegats qui n'estoient pas si
+scrupuleux que luy, il m'auroit assassiné. Cette disgrace m'obligea de
+quitter l'Auberge, de peur d'estre maltraité par ces odieux Gardes du
+Serrail, que je ne pus appaiser qu'avec des presens. Je fis en suite le
+Boucher à l'insceu des Turcs, ausquels il n'est pas permis de manger la
+chair des animaux qui ont esté tuez par les Chrestiens. Les Marchands &
+les Consuls aimoient mieux acheter de moy que des Barbares, qui n'ayant
+plus le debit des viandes qu'ils destinoient pour les Chrestiens, se
+douterent qu'il y avoit quelque Captif qui se méloit de faire boucherie.
+Ils avertirent les Juifs qui afferment les Gabelles de la Ville, de
+prendre garde à l'entrée des bestiaux, ce que les Juifs firent avec tant
+d'exactitude qu'ils me surprirent en faute. N'ayant pû un Vendredy
+arriver à temps pour faire entrer dans la Ville un Boeuf, six Moutons &
+quatre Chévres, par une fausse porte proche du Chasteau, laquelle étoit
+gardée par un Renegat qui m'en facilitoit l'entrée, pendant que la
+grande porte de la Ville estoit fermée, & que les Turcs estoient occupez
+à faire leur priere; les Juifs qui faisoient sentinelle virent proche du
+bord de la mer mes bestiaux dont je m'estois eloigné, & s'en saisirent.
+Je n'osay les reclamer de crainte de l'amende & de la bastonnade, estant
+deffendu d'en faire entrer par cette fausse porte; ainsi je perdis en un
+jour ce que j'avois eu bien de la peine à gagner en six mois.
+
+Quelques Esclaves de qualité qui se croyoient dans l'impuissance d'estre
+rachetez, à cause des grandes sommes que le Bacha leur demandoit,
+écrivirent à leurs amis Chevaliers qui estoient à Malte pour y faire
+leur caravane, & les prierent d'envoyer une Barque avec un signal, dans
+laquelle ils pussent se sauver; Les frequentes sorties des Corsaires
+empécherent plusieurs fois que la Barque envoyée aux Captifs, ne parut
+sur les costes aux jours assignez; Un apres midy que les pécheurs
+retournoient de la Mer, elle se trouva parmy eux sans qu'elle fut
+reconnuë. Il ne parut d'abord qu'un vieillard habillé à la Moresque, qui
+vint prendre terre au dessus du Chasteau, proche duquel il feignit de
+pécher. Aprés avoir demeuré quelque temps sur le rivage de la Mer, il
+apperceut deux Captifs qui se retiroient à la Ville, lesquels il convia
+de s'embarquer. Vous pouvez juger avec quelle joye ils accepterent les
+offres de leur liberateur, qui apprit d'eux avec déplaisir que les
+Captifs qu'il cherchoit estoient ce jour-la enfermez dans les prisons,
+parce que c'estoit un Vendredy, auquel jour les Turcs croyent qu'ils
+seront exterminez par les Chrestiens dans leurs Mosquées. Ceux de la
+Barque Maltoise qui s'estoient mis le ventre contre terre de peur
+d'estre reconnus des Barbares que entroient dans la Ville ou qui en
+sortoient, descendirent pour aller recevoir les deux Captifs, qui
+avertirent le Capitaine du danger qu'il y avoit, s'il demeuroit plus
+longtemps en ce lieu, & aprés avoir fait embarquer par force un jeune
+Turc qui s'en retournoit à la Campagne, ils se servirent de leurs rames
+pour se retirer en diligence; la sortie de la Barque avec precipitation,
+fit connoistre aux Turcs qui gardoient la Marine, qu'elle estoit
+étrangere. C'est pourquoy le Commandant voyant la vitesse avec laquelle
+elle fit le trajet pour se mettre à la voile, fit partir en diligence
+des Barques legeres pour arrester cette fugitive, mais ce fut
+inutilement, & avant que les Turcs arrivassent aux Ecueils, ils
+perdirent de veuë la Barque Chrestienne que Dieu conduisoit, &
+retournerent à la Ville où ils déchargerent leur colere sur les Captifs
+qui tomberent sous leurs mains.
+
+Le Bacha sceut bien se vanger de cette bravade dans la suite, le
+Capitaine Augustin Maltois qui trafiquoit sur la coste de Barbarie,
+estant venu peu de temps aprés cette action à Zoara, Ville du Royaume de
+Tripoly, où sont les plus belles salines de l'Afrique, se saisit de sa
+personne par l'ordre du Bacha, & sur de fausses accusations d'avoir fait
+des descentes en terre & d'y avoir causé du desordre, il le fit mourir
+cruellement; & tous les Chrestiens de son équipage furent faits Captifs.
+L'un de ces heureux Esclaves qui s'estoient sauvez estoit Maltois, &
+avoit eu le nez & les oreilles coupez pour avoir voulu s'enfuir; l'autre
+estoit Italien & Tailleur d'habits, qui travailloit dans le Chasteau.
+Dieu voulut recompenser ce dernier de la liberté, pour les charitez
+qu'il avoit exercées durant son esclavage, non-seulement envers les
+Chrestiens, mais encore envers les Oyseaux; Il se retranchoit le
+necessaire pour acheter des Cailles, des Tourterelles, des Pigeons, &
+autres en vie, ausquels il donnoit la liberté, priant Dieu de la luy
+donner de mesme, puisque ses parens estoient dans l'impuissance de le
+délivrer. Je puis dire à sa loüange, qu'il se privoit de sa nourriture
+pour soulager les malades. Aussi le Pere de misericorde luy procura
+cette occasion favorable, dans le temps qu'il l'esperoit le moins,
+estant veritable que la Barque n'estoit point venuë pour luy.
+
+Dans le mesme temps les Corsaires de Tripoly prirent un Navire François
+qui venoit d'Alexandrie, le Capitaine s'apelloit Jean Seaume de la Ville
+de la Ciouta, & il trafiquoit pour Messine. Parmy ceux qu'on avoit fait
+Captifs dans ce Navire, il y avoit un Religieux de l'Ordre de Saint
+François, nommé le Pere Philippes de la Ville de Pontoise, qui avoit
+demeuré trois ans en la Terre Sainte, pour le service des Chrestiens qui
+visitent les Saints Lieux où se sont passez les Mysteres de nostre
+redemption; Ce bon Pere fut racheté par son Ordre, aprés huit mois de
+captivité. Un si fidelle témoin des miseres que je souffrois estant
+arrivé en France, avança beaucoup ma liberté; mes parens qui n'avoient
+point eû de mes nouvelles depuis trois ans, me croyoient ensevely parmy
+ceux qui estoient morts de la peste; Il disposa si bien les choses en ma
+faveur, & leur donna de si bonnes instructions de ce qu'ils devoient
+faire pour me racheter, qu'ils changerent la commodité de Thunis où le
+Chevalier de Tonnere estoit Captif, & me retirerent de la Barbarie par
+d'autres voyes, comme je feray voir dans la suite. Un jeune Savoyard
+natif de Montmelian, qui avoit esté fait Esclave sur Mer avec moy, fut
+reconnu parmy ces nouveaux Captifs, c'est celuy duquel je vous ay promis
+l'Histoire, dans le quatriéme Chapitre de la presente Relation. Comme il
+estoit jeune & bien fait, Osman Bacha de Tripoly, le choisit avec
+d'autres Captifs & des Noirs, pour en faire un present au Bacha d'Egypte
+son amy. Il ne demeura pas six mois au grand Caire qu'on le fit renoncer
+à sa Religion par la rigueur & l'artifice, & on luy donna le nom de
+Selim; Le Bacha fit bien élever nostre jeune Renegat, qui se rendit
+habile dans l'écriture & dans le langage du païs, en quoy conciste toute
+la doctrine des sçavans de l'Egypte. Le Bacha qui l'aymoit à cause de
+son merite, luy donna la Charge de Casanadal ou Tresorier du Serail,
+sans neanmoins avoir permission d'y entrer, qu'en la compagnie des
+Eunuques. Ces deffences n'empécherent pas Selim de satisfaire sa
+curiosité au peril de sa vie, & de voir ce qui se passoit dans le
+Serrail; Un jour comme il se promenoit dans un Jardin proche de ce
+Palais, Astera la plus belle des Sultanes luy jetta un billet dans
+lequel il y avoit un Diamant, elle luy marquoit l'estime qu'elle avoit
+pour luy depuis qu'il portoit le Turban, qu'elle desiroit le voir
+habillé à la Turque, & le conjuroit de tout entreprendre pour luy rendre
+visite & répondre à sa tendresse. Selim s'estant retiré dans un Jardin
+d'Orangers pour mediter sur le billet de la Sultane, un Eunuque le vint
+avertir de sa part, que le Bacha devoit aller l'aprés midy se promener à
+la Campagne avec des Turcs qui estoient arrivez de Constantinople,
+qu'Astera preparoit une comedie dans son appartement, pour divertir le
+Bacha qui la devoit visiter dans peu de jours, & que pour donner de
+l'ombre elle avoit besoin de grandes toilles, dans lesquelles on
+l'enveloperoit pour faciliter son entrée. Selim ne sçavoit à quoy se
+resoudre, d'un costé le danger d'une mort cruelle l'épouvantoit, de
+l'autre il craignoit d'encourir la haine d'Astera qui l'avoit protegé
+depuis son arrivée au Caire, & qui luy donnoit des marques si touchantes
+de son amitié. Mais l'amour qu'il avoit pour Astera dont il connoissoit
+les charmes, ne le laissa pas long-temps dans cette irresolution, il se
+détermina en faveur de sa maistresse, & dit à l'Eunuque que la perte de
+sa vie, n'estoit pas capable de l'empécher d'obeïr aux volontez de la
+Sultane. Pendant que le Bacha traitoit ses amis hors la Ville, l'Eunuque
+vint trouver Selim qu'il chargea sur un Chameau envelopé de toille, & le
+conduisit au Serrail, où deux Officiers Noirs l'enleverent comme un
+precieux paquet qui appartenoit à la Sultane. Ne troublons point
+l'entretien de ces amans, & contentons nous d'apprendre que Selim sortit
+du Serrail aussi heureusement qu'il y estoit entré, & qu'il fut mis dans
+une grande corbeille couverte d'un riche ouvrage de soye, que la Sultane
+avoit fait de sa main, & qu'elle envoyoit en present au Bacha. Le jour
+qu'on representoit la Comedie dans l'appartement d'Astera, estant arrivé
+elle demanda permission au Bacha d'avoir les joüeurs d'Instrumens, parmy
+lesquels il y avoit trois jeunes Turcs, quatre Eunuques & Selim qui
+conduisoit la Musique, parce qu'il la sçavoit & qu'il joüoit des
+Instrumens. Selim ne devoit entrer au Serrail qu'avec le Bacha, qui
+commanda aux autres Musiciens de s'y rendre de bonne heure, afin de
+donner quelques Preludes aux Sultanes en attendant la compagnie; Cette
+repetition fut ennuyeuse à Astera, à cause de l'absence du principal
+Acteur qui entra au Serrail avec le Bacha, mais comme le Bacha fut
+obligé de demeurer dans l'appartement de quelques femmes qui devoient
+sortir le mesme jour du Serrail, dont il gratifioit ses amis; Astera eut
+l'adresse de tirer Selim à l'écart, & de menager avec luy quelques
+momens de conversation, celle qu'ils eurent ensemble leur fit presque
+oublier que le Bacha n'estoit pas éloigné, & sans la garde des servantes
+qui les avertirent à propos de son approche, ils eussent esté surpris.
+Astera estoit Armenienne & plus Chrestienne dans l'ame que Mahometane,
+sa beauté la faisoit distinguer des autres femmes du Serrail qui en
+avoient de la jalousie; ses intrigues avec Selim furent conduites avec
+tant de precaution, & elle se servit de mediateurs si fideles, que Selim
+ne fut jamais découvert. L'amour & la fortune sont ordinairement pour
+les jeunes & agreables personnes, & se plaisent à favoriser la hardiesse
+de leurs entreprises. Cependant soit que la passion de Selim fut
+diminuée, ou qu'il craignît qu'elle ne l'entraînast dans le precipice,
+ou pour mieux dire le remords qu'il eut de son libertinage, le fit
+resoudre d'abandonner Astera, l'Egypte & le Mahometisme. Il confia son
+secret à un Maronite agent des Chrestiens de Jerusalem, qui faisoit
+souvent le voyage du Caire & de Babylone, pour rendre service aux
+Marchands Chrestiens qui negocioient dans ces Villes. Le Maronite fut
+ravy de sçavoir la resolution de Selim, qu'il conseilla de se retirer
+chez les Religieux de Saint François de Jerusalem; il offrit mesme de
+l'accompagner, & luy dit qu'il devoit esperer d'obtenir la liberté, dans
+la mesme Ville où Dieu avoit délivré le genre humain de l'esclavage du
+Demon. Selim s'abandonna entierement à sa conduite, & aprés avoir pris
+leurs mesures & fait quelques provisions pour traverser le desert, ils
+partirent du Caire à pied habillez en Arabes, leur voyage fut si heureux
+qu'ils éviterent les voleurs qui errent sans cesse dans le chemin, & se
+rendirent en dix jours au Convent des Cordeliers, qui receurent Selim
+avec bien de la joye. Ces bons Peres reçoivent à bras ouverts, ceux qui
+rentrent dans le sein de l'Eglise, de quelques endroits de la Turquie
+qu'ils puissent venir, & quand ils reconnoissent que leur conversion est
+veritable, ils leur procurent un embarquement pour retourner en terre
+Chrestienne, quoy qu'il y ait beaucoup de danger pour eux, & pour les
+Capitaines qui reçoivent dans leurs Navires des passagers qui sont
+circoncis, & qui ont porté le Turban en Barbarie. Selim aprés avoir
+séjourné trois mois en Jerusalem, & édifié par l'austerité de sa
+penitence, les Chrestiens qui visitoient lors les Saints Lieux, fut
+envoyé en Alexandrie travesty en Matelot, pour s'embarquer sur un Navire
+qui attendoit le vent favorable, afin de se mettre à la voile pour
+Messine; & en cét équipage le Capitaine le receut en son bord, à la
+recommandation des Religieux.
+
+Ce mesme Navire fut par malheur pris par les Corsaires Tripolins, &
+Selim se vit une seconde fois Captif dans la même Ville. Les Turcs & les
+Renegats qui l'avoient reconnu, ne furent pas plûtost arrivez à Tripoly
+qu'ils en avertirent le Bacha, lequel fit assembler le Divan & les
+Cadis, pour juger le criminel selon la Loy de Mahomet, Selim ayant avoüé
+volontairement qu'il avoit vescu dans la Religion Mahometane pendant
+cinq années & qu'il s'estoit converty depuis peu, les Juges le
+condamnerent à estre bruslé vif. La rigueur de cét Arrest n'estonna
+point sa constance, il méprisa égallement les promesses & les menaces
+des Turcs, & demeura ferme dans la resolution qu'il avoit prise d'expier
+par sa mort les desordres de sa vie. Déja le bucher estoit preparé & il
+sortoit du Chasteau pour aller au lieu de son suplice, lorsque le Bacha
+fut averty qu'on avoit fait Esclave sur le mesme Vaisseau un Armenien
+qu'on croyoit aussi estre Renegat, cela fit remettre l'execution au
+lendemain. A la verité l'Armenien portoit la Tuppe afin de passer plus
+facilement dans l'Europe Chrestienne où il se retiroit avec de riches
+marchandises; Mais on reconnut qu'il n'avoit point esté Circoncis, ce
+qui luy sauva la vie & Osman se contenta de son esclavage & de s'emparer
+de sa dépoüille. Il est deffendu aux Grecs, aux Maronites, aux Georgiens
+& aux Armeniens de se retirer parmy les Chrestiens avec leur bien, c'est
+pourquoy les Pirates de Barbarie les font Captifs quoy qu'ils soient
+sujets du Grand Seigneur comme je l'ay déja remarqué.
+
+Dans cette conjoncture Baba Manoly Grec, & un Officier qui estoit
+veritable Turc furent toûchez de la disgrace de Selim & resolurent
+d'aller ensemble au Palais pour obtenir sa grace; Ils representerent au
+Bacha que les cendres de Selim ne serviroient qu'à infecter l'air qui
+n'estoit pas trop purifié depuis la Peste, qu'il seroit assez puny par
+les miseres qu'on luy feroit souffrir dans les plus rudes travaux, & que
+les Princes Chrétiens pouroient se ressentir de cette cruauté aux dépens
+des Turcs qui estoient Captifs dans leurs Estats. Deux Marabous qui
+avoient esté toute la nuit dans la Prison pour tâcher de le pervertir
+assûrerent aussi le Bacha qu'on luy avoit fait prendre le Turban par
+force. Ces choses jointes aux prieres de la principalle Sultane que
+Selim avoit servie avant que d'estre envoyé au grand Caire, appaiserent
+Osman qui accorda sa grace. Il fut chargé de fers & conduit en la Prison
+voisine du Chasteau avec ordre aux Gardes de l'employer dans les travaux
+les plus penibles. Il ma protesté plusieurs fois avant mon départ que
+les plus horribles tourmens estoient incapables de le faire changer, &
+que puisque ses péchez l'avoient rendu indigne de la gloire du Martyre,
+il acceptoit avec joye les peines de sa captivité pour la satisfaction
+de ses crimes.
+
+
+
+
+Chapitre XII.
+
+_Les Galeres du Grand Duc de Toscanne font Esclave un Chaoux que le
+Grand Seigneur envoyoit au Bacha de Tripoly, lequel fut obligé de luy
+procurer la liberté; Captivité d'un Religieux Augustin; amitié
+fraternelle; souffrances des Captifs dans un travail extraordinaire, &
+dans le Bastiment d'une Maison que Soliman Caya fait faire à la
+Campagne; l'Autheur se vange des Juifs qui luy avoient pris son Bestial;
+le danger auquel il s'expose proche d'une Mosquée; une Barque arrive de
+Marseille dont le Capitaine luy donne esperance de sa liberté._
+
+
+Le Grand Visir ayant appris que les Corsaires de Tripoly avoient fait
+sur Mer des prises Considerables, & qu'Osman ne s'empressoit pas de
+payer le tribut à la Porte comme les autres Bachas, luy envoya de
+Constantinople un Chaoux pour le faire ressouvenir de son devoir, &
+peut-estre pour luy demander sa teste. Ce n'est pas pourtant que les
+Renegats qui gouvernent dans la Barbarie obeïssent facilement aux ordres
+de la Porte, & qu'ils ayent autant de foy aux réveries de l'Alcoran que
+les Musulmans, lesquels à la premiere demande du Grand Seigneur se
+laissent couper la teste dans l'esperance d'estre plus heureux & plus
+riches en l'autre Monde qu'en celuy cy. Le Navire qui conduisoit le
+Chaoux fut pris par les Galeres du Grand Duc de Toscanne, Osman n'en fut
+pas fâché quoy qu'il fût obligé de payer la Rançon du Chaoux & de sa
+suitte, parce que les Gouverneurs des Provinces à qui ces Officiers sont
+envoyez, leurs doivent procurer la liberté à quelque prix que ce soit.
+Comme le Bacha entretenoit à Florence des intelligences secretes, il ne
+luy fut pas difficile d'obtenir la liberté du Chaoux; comme aussi il
+sçavoit que le Grand Duc avoit pour son divertissement un Parc remply de
+Bestes sauvages, il luy envoya deux Lions masle & femele, deux Leopards,
+deux Tigres, une Civette, deux Chameaux, deux Dromadaires masle &
+femele, six Gazeles, six Autruches, des Singes, des Monines, des
+Bragons, des Sapajoux, plusieurs Oyseaux de diverses couleurs, six
+Chevaux Barbes richement équipez & six Esclaves Chrestiens sujets du
+Grand Duc pour avoir soin de cette arche de Barbarie. Le present étant
+arrivé à Florence le Grand Duc ne pût s'empécher de dire qu'il recevoit
+plus de bestes qu'il n'en donnoit, & qu'il auroit le plaisir de les voir
+dans son Parc, au lieu de voir dans ses Galeres des Turcs enchaisnez. Le
+Chaoux aprés avoir veû les beautez de Florence, de Pise & de Ligourne
+fut embarqué sur le mesme Navire avec sa suitte pour estre conduit à
+Constantinople. Ce fut un effet de l'adresse & de la Politique du Bacha
+qui en avoit prié le Grand Duc, parce qu'il craignoit, si l'échange
+venoit à Tripoly, de recevoir chez luy un hoste qui pour remerciment
+feroit peut-estre executer des ordres qui luy seroient funestes.
+
+La Captivité d'un Religieux Augustin de Sicile, nommé Daniel, & qui
+n'estoit que Soûdiacre, merite d'avoir icy sa place pour avoir esté la
+cause d'une action memorable d'amitié fraternelle. Il y avoit dix ans
+qu'il souffroit à Tripoly toutes les miseres de la servitude, la
+delicatesse de son aage & de son temperament ne l'avoit pas empesché
+durant la Peste de servir avec zele les Chrestiens qui en estoient
+frappez, & les Turcs luy avoient fait en vain toutes les persecutions
+imaginables pour en faire d'un Ministre de Jesus-Christ un Marabous de
+la Mosquée. Pour comble de malheurs il voyoit qu'il n'y avoit pas
+d'apparence qu'il fût racheté ny par son Ordre ny par ses Parens; Mais
+Dieu qui n'abandonne jamais ceux qui ont confiance en sa misericorde,
+inspira son frere de venir à Tripoly pour contribuer à sa liberté. Il
+estoit Charpentier de Navire, & ces Ouvriers sont rares & necessaires
+dans la Barbarie; Aussi les offres que ce frere charitable fit de rester
+en ostage pour le Religieux pendant qu'il iroit en Sicile ramasser des
+Charitez pour payer sa Rançon, furent acceptées par le Bacha qui permit
+à Frere Daniel d'aller en son Pays. Ce bon Religieux ayant amassé en
+trois mois de temps quatre cens écus dont il estoit convenu pour sa
+Rançon, ne manqua pas de retourner à Tripoly & de retirer son frere. Les
+Turcs admirerent la tendresse & la confiance des deux freres &
+demeurerent d'accord qu'il falloit estre Chrestien pour estre capable
+d'une pareille generosité. Osman pria le Religieux de séjourner quelque
+temps à Tripoly pour y faire la fonction de Prestre, parce qu'il n'y en
+avoit point, Frere Daniel representa au Bacha qu'il n'en pouvoit pas
+faire le Ministere & qu'il estoit obligé de retourner en son Pays pour
+s'y faire ordonner, le Bacha en presence de plusieurs Consuls &
+Marchands Chrestiens luy dit serieusement qu'il luy donnoit permission
+de dire la Messe, & de faire toutes les fonctions du Sacerdoce, ce qui
+donna occasion de rire à la compagnie. Frere Daniel répondit au Bacha
+que son autorité ne s'estendoit point sur l'Eglise Romaine, & qu'il y
+avoit bien de la difference entre les Prestres des Chrestiens & les
+Marabous des Turcs. Osman voyant qu'il ne pouvoit rien obtenir du
+Religieux offrit a son frere de luy donner les quatre cens écus s'il
+vouloit travailler de son mestier à Tripoly pendant six ans, dequoy le
+Sicilien s'excusa sur ce qu'il estoit marié, & qu'il luy estoit deffendu
+d'exercer son Art dans la Turquie sous des peines trés-rigoureuses. Ces
+refus ne retarderent point le départ des deux freres ausquels le Bacha
+fit des presens & donna des provisions pour s'en retourner en Sicile où
+ils arriverent heureusement. Frere Daniel s'est occupé depuis son retour
+à recueillir des aumosnes pour racheter plusieurs Captifs de ses amis
+qui chanceloient dans leur Religion.
+
+Un Vaisseau de Tripoly qui venoit de la Mer au delà de Constantinople
+chargé de bois pour la construction des Navires échoüa à terre à deux
+lieux de la Ville aprés avoir essuyé une furieuse tempeste. Nous fûmes
+deux cent Captifs occupez à sauver du Naufrage ces bois qui sont rares
+en Barbarie & qu'on est obligé d'aller chercher en des Pays esloignez.
+C'estoit au commencement de l'Esté que les chaleurs sont excessives, &
+par malheur il s'esleva un vent du Midy que les Arabes appellent vent de
+Bournon qui dura trois mois. Les Esclaves pendant ce temps-là endurerent
+beaucoup à cause de l'entrée & de la sortie de la mer, & l'air fut si
+chaud que tous les fruits de la Campagne furent bruslez, excepté celuy
+du Palmier qui se nourrit de chaleur. A peine pouvions-nous le soir
+retourner à la Ville, les sables nous brusloient les pieds, &
+generallement la chaleur fut si violente que les oyseaux moururent à la
+Campagne avec une infinité de bestes qui ne purent trouver d'azile pour
+s'exempter de l'ardeur du Soleil. Trois Esclaves & six Arabes qui
+conduisoient des Chameaux chargez de bois & de charbon pour le Chasteau
+furent bien heureux de trouver une Grotte pour se mettre à couvert;
+comme ils se disposoient d'en partir de nuit, ils apperceurent deux
+Lions qui s'y estoient retirez pour le mesme sujet, ces bestes
+oublierent tellement leur ferocité naturelle qu'elles ne firent point de
+difficulté de les suivre paisiblement à la Ville. A la verité c'estoit
+de jeunes Lions qui se rendirent si familiers qu'on les laissa promener
+par les ruës; Mais estans devenus grands ils firent plusieurs massacres
+& on fut obligé de les enfermer. A peine ce travail fut achevé que nous
+fûmes occupez à éparmer quatre Navires qui alloient en course. Les
+Barbares precipitent toûjours ces travaux, Car en deux jours il fallut
+changer les Equipages, décharger les Canons & faire la provision d'eau
+qu'on prend en des bassins proche de la Mer & qu'on porte avec des
+cruches dans les Barques qui sont exposées aux vagues de la Mer.
+
+Soliman Caya ne discontinuoit point de faire la débauche avec le Consul
+Anglois & des Renegats Officiers de la Marine. Le Bacha son oncle luy
+témoigna plusieurs fois que cette conduite ne luy estoit pas agreable &
+que les Musulmans en estoient scandalisez; Ce qui obligea Soliman
+d'aller en des Jardins afin d'y avoir la liberté de boire du vin, &
+mesme if resolut de faire bastir une Maison de Campagne pour mieux se
+cacher au Bacha. On commença l'ouvrage qui devoit estre composé de
+quatre Pavillons & de six Jardins differens ornez de ce qu'il y avoit de
+plus rare dans le Pays sans comprendre les curiositez qu'il avoit fait
+venir de l'Europe. Nous fûmes quatre cens Chrestiens occupez à ce
+travail, outre les Turcs, les Arabes, les Grecs & les Negres qui furent
+destinez à la construction de toutes les Murailles, les Chrestiens
+eurent pour leur partage le bastiment de la Maison, la peinture des
+chambres & tout ce qui estoit necessaire pour la beauté des appartemens
+& des Jardins. Un jour les murailles d'un Pavillon fort élevé tomberent
+& trente Negres furent ensevelis sous les ruines sans incommoder les
+Chrestiens qui travailloient aux environs. Le bruit courut que l'endroit
+où les murailles estoient tombées appartenoit à un Marabous lequel
+s'estoit servy de l'art Magique qu'il sçavoit pour ce vanger du Caya qui
+luy avoit usurpé son heritage. Soliman n'osa s'en plaindre, & satisfit
+le Marabous parce qu'il estoit Officier de la principalle Mosquée, & de
+peur aussi qu'il ne fît derechef perir ses Esclaves Negres qui firent
+difficulté de continuer cét ouvrage, & se plaignirent que les Chrestiens
+estoient preferez aux Mahometans; Mais la response de Soliman, qu'il
+estimoit plus un Captif Chrétien que vingt Negres leur imposa silence.
+Les Pauvres Esclaves souffrirent une faim extrême dans ce travail, parce
+que le Caya pour satisfaire à sa débauche leur retranchoit une partie de
+leur subsistance, & que le vent de Bournon avoit bruslé les fruits qui
+dans cette saison devoient estre leur principale nouriture.
+
+Depuis la prise de mon bestial dont je ne pûs avoir raison parce que le
+Bacha favorise les Juifs qui tiennent les Gabelles, je fus employé à la
+Marine, sans jamais perdre l'esperance que Dieu finiroit bientost ma
+captivité. Pendant l'Hyver je cherchay les occasions de reparer la perte
+que les Juifs m'avoient causée. Un Vendredy qu'ils faisoient blanchir
+des toiles sur un Rocher proche de la Mer, je fus les amuser du costé de
+terre pendant que Grimonville mon camarade vint à la nage derriere un
+tonneau, pour mieux joüer son personnage, il ne fut pas plustost arrivé
+à l'autre extremité du Rocher que jettant un petit crampon de fer
+attaché à une corde il tira une piece de toille qu'il mit dans le
+tonneau & s'en retourna à la faveur du vent à la Marine; les Juifs qui
+ne s'estoient pas apperceus de la ruse, me dirent des injures sur ce que
+je voulus leur persuader que leur toile avoit esté emportée par quelque
+Monstre marin. Le soir retournant à ma Prison je passay par la
+Juifverie, où je donnay quelques allarmes prés de la Sinagogue pendant
+que Grimonville & d'autres Captifs firent un bon butin chez un des plus
+puissans Marchands de la Ville. En suite j'aperceus un Juif qui
+conduisoit un Mouton avec une corde, je ne fis point d'autre ceremonie
+que de la couper par derriere & de le suivre en tenant le bout tandis
+que mon compagnon s'enfuit avec l'animal qu'il avoit chargé sur ses
+épaules. Si-tost que je le vis hors de danger je quittay la corde & fis
+semblant de suivre le Juif, lequel se retournant pour en sçavoir le
+sujet fut bien surpris de ne plus trouver le Mouton. Son plus grand
+chagrin estoit qu'il l'avoit destiné pour les Cacans qui ne mangent que
+de la viande approuvée par le Sacrificateur; cét officier aprés avoir
+égorgé la beste regarde s'il n'y a point d'impureté dans les intestins,
+& s'il en trouve, il déclare qu'elle n'est pas selon la Loy; cette
+Sentence oblige le Boucher de la vendre à vil prix aux Arabes ou aux
+Esclaves qui ne font pas difficulté d'en manger. Les riches & les devots
+de la Sinagogue font faire la dissection des viandes par des Officiers,
+sur tout de la cuisse où ils ne laissent ny graisse, ny nerfs, ny
+muscles en memoire de ce que le Patriache Jacob y fut blessé en
+combattant contre l'Ange, & parce qu'ils sont dans l'incertitude en
+laquelle des deux cuisses il fut blessé, ils les purifient égallement de
+peur de transgresser la Loy. Huit jours aprés Grimonville se vestit à la
+Moresque, & passans ensemble le soir devant une Mosquée où les Turcs
+s'assembloient pour faire leur Salem, il eut la temerité d'y entrer
+quand la priere fut commencée. Les Turcs ont coûtume de se laver avant
+que d'y entrer, & de laisser leurs Babouches proche de la porte en des
+lieux faits exprés; durant que Grimonville prit quinze paires de
+souliers je fis la garde, & jamais sentinelle perduë n'a esté si en
+danger que je le fus ce jour-là puisque nous nous exposions à estre
+supliciez; les Juifs acheterent nostre larcin qui servit en partie pour
+nous habiller de toile. Le Bacha se fit un plaisir d'entendre le recit
+de cette avanture, & railla les Turcs qui avoient perdu leurs Babouches;
+ils demandoient justice du sacrilege qu'ils disoient avoir esté commis
+dans la Mosquée; mais le Bacha leur répondit que le vol des souliers
+estoit pardonnable à des personnes qui en avoient besoin.
+
+Au commancement de la huitiéme année de mon Esclavage je fus accablé de
+toutes les miseres imaginables, & j'avoüe à ma confusion, que dans le
+temps que je perdois presque l'esperance que j'avois toûjours euë de ma
+liberté, le Ciel disposoit en ma faveur les moyens de l'obtenir. Le Pere
+Philipes de Pontoise Religieux de Saint François estant arrivé en France
+solicita si vivement mes Parens qu'ils n'épargnerent rien pour me
+retirer au plustost; Nicolas Baudeau fils d'un Orfévre de Paris, qui fut
+racheté aprés la cessation de la Peste, les assura que j'en avois esté
+preservé. La liberté du sieur Remy de la Tille de Noyon me fut un sujet
+de consolation dans ma misere, par malheur la Barque de Marseille qui
+apportoit sa rançon fut prise par les Corsaires de Thunis; à la verité
+l'argent estoit asseuré à Marseille, mais le retardement de sa liberté
+le mit en danger s'estre envoyé à Constantinople à cause de sa jeunesse,
+& l'obligea de séjourner à Tripoly plus qu'il ne s'estoit imaginé.
+Lorsqu'il eût pris terre en Provence, ses premiers soins furent en
+faveur des François de sa connoissance qu'il avoit laissez dans les
+fers, & dans les Villes où il passa pour se rendre en son Pays, il vit
+leurs parens & leurs amis qu'il exhorta de les délivrer. Il a eû tant de
+charité pour les Esclaves que pour leur estre utile le reste de ses
+jours il s'est fait Religieux dans la Congregation des R. R. Peres de
+Nostre-Dame de la Mercy de la Redemption des Captifs devant l'Hôtel de
+Guise à Paris, où il a donné durant vingt-deux ans des marques de son
+zele pour le soulagement des Esclaves, demandant à Dieu dans ses saints
+sacrifices la perseverance pour ceux qui chancellent dans la foy. Les
+Religieux de cét Ordre qui passent les mers pour la Redemption sont
+obligez par un quatriéme Voeu de rester en ostage quand l'argent ne
+suffit pas pour satisfaire aux rançons & aux avances, c'est à dire aux
+sommes excessives que les Infideles les contraignent de payer pour
+racheter leurs Captifs qui sans ce prompt secours tomberoient dans
+l'infidelité, ainsi qu'il est arrivé depuis vingt ans dans les Royaumes
+d'Alger, de Fez & de Maroc, où les R. R. Peres de la Mercy ont fait
+paroistre leur charité envers de jeunes Chrestiens qui estoient sur le
+bord du precipice. Ainsi lorsque je me croyois quasi oublié des hommes,
+Dieu suscitoit de temps en temps des personnes officieuses qui me
+soulageoient dans ma misere & qui tâchoient d'adoucir mes chaînes dans
+lesquelles il m'a toûjours protégé. En effet aurois-je pû sans son
+assistance resister aux bastonnades, à la faim & aux fatigues que j'ay
+souffertes? & ne serois-je pas succombé dans plusieurs occasions où des
+Captifs moins coupables que moy ont esté seduits & ont fait nauffrage?
+J'ay esté plusieurs fois dangereusement malade, j'ay servy long-temps
+dans l'infirmerie, j'ay veu mourir de la peste des gens de toutes les
+Nations & de toutes les Sectes, j'en ay esté attaqué, & cependant j'ay
+recouvré une santé parfaite contre l'avis des Chirurgiens qui
+desesperoient de ma guerison. Ne devois-je pas en deux rencontres estre
+envelopé avec les Esclaves fugitifs? & la mort de Salem ne me
+conserva-t'elle pas la vie qu'il vouloit me faire perdre pour se vanger
+de mon refus? Enfin le Ciel ne m'a-t'il pas fait triompher des caresses
+& des rigueurs de mes Patrons, des artifices de Zoes, de la beauté de sa
+fille, de la rage de sa servante, de l'affection d'Isouf & d'Alima, & de
+tous les charmes de l'amour, de la fortune & de la liberté apparente que
+ces Infideles me vouloient procurer?
+
+L'esperance que j'avois toûjours euë de mon rachapt ne fut pas vaine,
+car j'en receus des nouvelles par une Barque de Marseille, dont le sieur
+Mirangal Capitaine me mit és mains le 8. Janvier une lettre qui me
+donnoit avis qu'il avoit ordre de me rachepter. J'en fis la lecture en
+presence de Messieurs de la Barre & Gonneau Chevaliers de Malthe,
+Grimonville de Rennes, Guibaudet de Dijon, & Chaillou Parisien de la ruë
+Saint Denis prés du Sepulcre, lesquels furent surpris d'apprendre des
+nouvelles de Paris à Tripoly en dix-sept jours. Il est vray que Monsieur
+Giraud Banquier à Marseille lisant une lettre par laquelle Monsieur de
+saint Amand assez connu à Paris, luy recommandoit de ne perdre aucune
+occasion de me retirer au plustost de Barbarie, trouva le Capitaine
+Mirangal qui attendoit dans l'Hostel de Ville l'expedition de son
+Passeport, il le pria de differer quelque temps pour luy compter
+l'argent necessaire pour ma rançon, à quoy le Capitaine ayant répondu
+qu'il ne pouvoit attendre parce que sa Barque estoit à la voile, le
+Banquier se servit de l'authorité de Messieurs les Consuls, lesquels sur
+ce qu'il leur representa que j'estois esloigné de Provence & que perdant
+une pareille occasion je ne pouvois estre rachepté de long-temps, ne luy
+délivrerent point son Passe-port qu'il n'eust receu quatre cens écus du
+Banquier qui luy donna ordre de ne rien espargner pour ma liberté. Le
+Capitaine s'estant en suite embarqué dans sa Chaloupe, joignit sa Barque
+qui avoit déja passé les forteresses des environs de la Ville, & le vent
+luy fut si favorable qu'il arriva au Port de Tripoly le huitiéme jour de
+son départ de Marseille. Le soir dans la Prison je fis part de ces
+bonnes nouvelles à mes amis qui les receurent avec bien de la joye & à
+peine la priere fut achevée que les Esclaves de ma connoissance vinrent
+me feliciter. Depuis l'arrivée du Capitaine Mirangal je fus exempt du
+travail en payant deux écus par mois aux Gardes de la Prison, sans
+compter le present que leur fait le Capitaine quand il a rachepté les
+Esclaves qui se retirent chez luy jusqu'au départ. Mirangal differa plus
+d'un mois à me presenter au Bacha pour convenir du prix de ma rançon,
+pendant lequel temps je m'occupay à visiter les Jardins de la Campagne
+qui font toute la beauté du Pays. Les Esclaves qui avoient soin de les
+cultiver m'en permettoient l'entrée, je trouvay des malheureux qui ne se
+souvenoient presque plus des misteres du Christianisme pour estre depuis
+trente années de servitude privez des Sacremens; je les consolay du
+mieux qu'il m'estoit possible les exortant d'estre patiens dans leurs
+disgraces & fermes dans la Religion, & leur souhaitant la liberté comme
+à moy.
+
+
+
+
+Chapitre XIII.
+
+_De quelle maniere les Mahometans vont en pelerinage à la Meque; Le
+Capitaine Mirangal presente l'Autheur au Bacha pour convenir de de sa
+rançon; Comment le rachapt des Esclaves Chrestiens se fait en Barbarie;
+Les desordres que commettent les Turcs pendant leur Ramadan ou Caresme,
+& les réjoüissances qu'ils font au temps de leur Pasque._
+
+
+J'eus la curiosité d'aller voir une Caravanne des Pelerins de la Meque,
+qui vint camper proche de Tripoly, & je me persuade que le recit de la
+maniere dont les Turcs font ce pelerinage ne sera pas desagreable au
+Lecteur. Il n'y a point de Provinces sujetes à l'Empire Ottoman dans
+l'Europe, l'Asie & l'Afrique, qui ne fassent tous les ans un Camp de
+Pelerins, lesquels entreprennent le voyage de la Meque, dans la croyance
+qu'ils ont de ne pouvoir entrer en Paradis s'ils ne visitent au moins
+une fois pendant leur vie le Tombeau de leur Prophete. Il est vray que
+l'interest n'y a pas moins de part que la devotion, & que le desir du
+gain fait mépriser aux Agis, c'est à dire aux Pelerins de tous les
+endroits de la domination du grand Seigneur, les fatigues de ce long
+voyage, & les sables mouvans des deserts. Car les Turcs & les Barbares
+trafiquent de Ville en Ville tant en allant qu'en retournant, & ne
+reviennent jamais en leur païs qu'avec du profit; au lieu que les
+Chrestiens, & sur tout les François, font dépense pour satisfaire à leur
+devotion, & à l'envie qu'ils ont de voir les Royaumes estrangers. Tous
+les ans les Bachas font avertir dans les Villes Capitales de se preparer
+au pelerinage de la Meque; un Marabous porte par les ruës l'Etendart que
+le Bacha destine pour le voyage, & que l'on arbore hors la Ville dans un
+lieu où les Pelerins doivent s'assembler; & dés que le Camp est formé,
+on y établit un Commandant qui a tout pouvoir, & auquel chacun obeït. Le
+Camp d'Alger arriva au commencement de Janvier à Tripoly, il y fit peu
+de sejour, parce que celuy de Tunis suivoit de prés. Les Bachas sont
+obligez de leur donner du terrain proche des Villes afin de se reposer,
+& de negocier avec les habitans, ausquels ils vendent leurs marchandises
+& en achetent, qu'ils débitent dans la route. J'allay voir le Camp
+d'Alger, où je rencontray un Esclave qui me montra ce qu'il y avoit de
+plus curieux; Les Chameaux & les Dromadaires au nombre de plus de deux
+mil formoient tout au tour un espece de palissade; quoy que beaucoup de
+Pelerins fussent entrez dans la Ville pour y trafiquer, je ne laissay
+pas de voir un peuple infiny dans les Pavillons, les Cafigis, les
+Basars, & les Places publiques, qui sont les lieux où ils s'assemblent
+pour fumer, boire le Café, vendre des Marchandises, & acheter des
+provisions.
+
+Les Mahometans ne font point de difficulté de mener quelquefois avec eux
+leurs femmes, & des Esclaves pour leur service, ausquels la Loy de
+Mahomet les oblige de donner la liberté au retour du pelerinage; Mais
+souvent ils ne font pas scrupule de la violer en ce point. J'apperceus
+un jeune Marabous qui faisoit le muet proche du Pavillon destiné pour la
+Mosquée; il avoit au col un Chapelet qu'il tournoit sans cesse, &
+faisoit cent singeries selon leur coûtume pour se faire respecter des
+Turcs. Je ne fus point surpris de ses grimaces, parce que la pluspart de
+ceux qui servent aux Mosquées sont fous ou innocens. Estant retourné à
+la Ville je trouvay ce Marabous proche de l'Eglise des Grecs, qui
+raisonnoit avec le Papas Dom André, qui m'invita d'assister à cét
+entretien. Jamais je ne fus plus surpris que d'entendre parler un muet,
+lequel nous avoüa ingenuëment qu'il estoit Espagnol de la Province
+d'Andalousie, que depuis deux ans il estoit esclave d'un Turc demeurant
+à Tunis, qui l'avoit beaucoup persecuté pour l'obliger à changer de
+Religion, que pour éviter ses persecutions il avoit entrepris de suivre
+le camp d'Alger, qu'il y gardoit le silence en presence des Turcs, qui
+luy fournissoient charitablement les choses necessaires pour son voyage,
+afin de le recompenser du service qu'il rendoit à la Mosquée, & que ses
+grimaces & ses boufonneries luy donnoient l'entrée des Pavillons, où les
+Pelerins le regaloient sans rien exiger de luy, sinon qu'il fît des
+voeux pour l'heureux succés de leur voyage. Avant qu'il prît congé de
+nous il pria le Religieux Grec de luy donner sa benediction, & de luy
+accorder quelque part dans ses prieres, l'asseurant que toutes les fois
+qu'il recitoit le Chapelet qu'il portoit au col c'estoit pour honnorer
+la Vierge sa protectrice, pour laquelle il avoit une devotion
+particuliere, & qu'il esperoit en passant par la Palestine au retour de
+la Meque, de se refugier chez les Religieux de la Terre Sainte, qui luy
+donneroient les moyens de se retirer en terre Chrestienne. On peut juger
+par l'action de cét Espagnol combien la liberté est precieuse, puisqu'un
+Captif a contrefait le muet & le bouffon pendant un si long & penible
+voyage, qu'il avoit entrepris aux seuls dépens de la Providence.
+
+Les Pelerins ne se mettent jamais en campagne qu'avec des provisions de
+farine, de ris, de biscuit, de beurre, & d'eau, pour traverser les
+Provinces desertes de l'Egypte & de la Barbarie, où l'on ne trouve
+aucune habitation, & sans les puits avec leurs bassins que les Bachas
+sont obligez d'entretenir dans leurs Gouvernemens pour la necessité des
+Agis, il seroit impossible d'achever ce voyage, qu'on fait de nuit afin
+de se reposer pendant la chaleur, qui est si excessive, que ny les
+hommes ny les bestes ne pourroient pas la supporter. Il est bon de
+sçavoir que tous les Pelerins de differentes Provinces font leur
+possible pour se trouver en mesme temps dans l'Egypte proche d'une
+Montagne sur laquelle Mahomet institua la Pasque des sacrifices, afin
+quils y celebrent cette feste suivant la loy. Chaque chef de famille
+doit en ce lieu sacrifier un animal selon son pouvoir en action de
+grace, & en manger la viande avec ses amis. Les plus riches du Camp qui
+ont offert en sacrifice des Beufs, des Chameaux ou des Moutons, s'en
+reservent une partie, & distribuent le reste aux pauvres qui suivent le
+Camp pour le Service des Pelerins, & on laisse sur la Montagne les
+pieds, les testes & les intestins de toutes les Bestes qui ont esté
+immolées. Plusieurs qui ont fait la voyage, mesme des Chrestiens
+esclaves, m'ont asseuré que le lendemain il ne se trouve aucuns restes
+de ces issuës, & que les Turcs ont la foiblesse de croire que Mahomet
+accompagné de ses Dervis & Marabous vient de nuit manger ce qu'on a
+laissé, & qu'en suite il envoye une douce rosée pour purifier le sommet
+de la Montagne. Aprés que les Pelerins ont fait des réjoüissances
+pendant trois jours ils se mettent en campagne pour se rendre au grand
+Caire, où toutes les Caravannes le joignent & composent un corps
+d'Armée, afin de resister aux Arabes vagabonds qui ne manquent pas
+d'attaquer les Turcs, & de faire un butin considerable malgré leur
+resistance & leur grand nombre. Le grand Seigneur nomme dans
+Constantinople un Officier pour commander cette Armée de tous les
+Pelerins de son Empire. Lorsqu'elle part du grand Caire, le Commandant
+met à la teste les gens inutiles & les moindres Soldats, les Turcs ont
+la droite, les Afriquains la gauche, l'arriere-garde est deffenduë par
+les meilleures Troupes de Cheval, & au milieu sont les presens que
+l'Empereur, les Visirs, & les Bachas envoyent à la Meque, & qui sont
+gardez par les Marabous, les Santons, les Dervis, & par les principaux
+Officiers du Camp. Ces precautions & ces forces n'empéchent pas les
+Arabes d'attaquer de nuit le Camp avec huit ou dix mille Chevaux, & de
+donner de fausses allarmes tantost à la teste & tantost à
+l'arriere-garde, & pendant qu'ils embarrassent ainsi les Turcs, une
+partie de leur Cavallerie armée seulement d'une lance, sans selle ny
+étriers, & portant en croupe un Soldat, tombe sur eux, & quand elle peut
+percer jusques à l'endroit où sont les richesses, le Soldat monte sur un
+Chameau, ou sur un Dromadaire chargé de bagage, & le conduit à leur
+retraite qui n'est ésloignée que de trois ou quatre lieuës de la marche
+du Camp. Les Sables mouvans que les Pelerins sont obligez de traverser
+ne sont pas moins à craindre que les Arabes; Car si le vent est
+contraire & impetueux, il en perit quelque fois dans un seul voyage plus
+de dix mille, outre les animaux & les richesses qui demeurent ensevelis
+dans les sables. Aprés tant de dangers, d'allarmes & de fatigues,
+l'Armée arrive à Medine, que les Musulmans appellent la Ville du
+Prophete. On séjourne en ce lieu, parce que la Meque qui en est éloignée
+d'une journée ne peut pas contenir tant de monde. Les Pelerins laissent
+à Medine leurs Equipages & leurs Marchandises, pendant qu'ils vont à la
+Meque faire leurs devotions dans la Mosquée où l'on voit le tombeau de
+Mahomet. Des Esclaves qui ont suivy la Caravane m'ont asseuré qu'il n'y
+a point d'Eglise dans l'Europe qui posséde plus de richesses que cette
+Mosquée; Il y a par jour sept predications en differentes langues, & le
+Turc qui peut entrer dans la Chapelle ou est le Sepulchre de son
+Prophete, s'estime bien-heureux. On dit qu'il en sort un animal fait
+comme un Chat, qui caresse les veritables Musulmans qui sont dans la
+Chapelle, se mettant sur leurs testes ou sur leurs épaules, & que c'est
+pour cette raison qu'ils aiment ces bestes plus que les autres, & qu'ils
+deffendent aux Captifs de leur faire du mal: Ce sont des rêveries &
+d'agreables mensonges que les voyageurs se plaisent ordinairement à
+débiter. Il est certain qu'il y a beaucoup de Mahometans qui ont fait
+diverses fois ce pelerinage, & que plusieurs de ces devots ont esté si
+persuadez des beautez de la Meque, & de la veneration qu'on doit avoir
+pour ce lieu, qu'ils se sont crevé les yeux, dans la pensée qu'ils ne
+peuvent plus voir dans le monde aucune chose qui soit digne de leur
+respect & de leur admiration.
+
+Lorsque les Pelerins ont achevé leurs devotions ils forment à Medine un
+Camp où ils exposent en vente les marchandises de l'Europe que les
+peuples esloignez estiment beaucoup, & acheptent d'eux de la soye, des
+Indiennes, des tapis, des drogues, des épiceries, des aromats, des
+plantes medicinales, de l'ambre, du musc, de la civette, des perles &
+des diamans & tout ce que la Turquie, la Perse, les Indes, la Chine & le
+Japon ont de plus rare & de plus precieux, parce que le commerce y fait
+venir des Marchands de toutes les Contrées du Monde, de sorte que les
+Foires de Guibray, de Beaucaire & de Messine ne sont point si marchandes
+& si belles que ce Camp qui fournit à nostre Europe tous les ouvrages,
+les bijous, les curiositez qui se trouvent dans le Levant. Voila de
+quelle maniere les Mahometans font leur pelerinage à la Meque avec plus
+d'avarice que de pieté.
+
+Depuis que le Capitaine Mirangal estoit arrivé à Tripoly, il ne s'estoit
+occupé qu'à debiter ses marchandises & à faire achapt de celles qui
+estoient propres en France. Il resolut au mois de Février de presenter
+au Bacha les Esclaves qu'il avoit ordre de rachepter, & commença par
+moy. Je n'allay qu'en tremblant au Chasteau, & il sembloit que j'eusse
+preveu les difficultez du Bacha & la Trahison de l'Escrivain de la
+Barque nommé Savy de la Ville de Marseille, auquel le Capitaine avoit
+revelé les sommes qu'il avoit receuës pour le rachapt des Captifs. Cét
+Escrivain avoit un frere Renegat à Tripoly qui s'appelloit Regep &
+estoit Valet de Chambre du Bacha, il eut la malice de luy faire part de
+la verité des Rançons qu'on avoit délivrez à Mirangal; Regep pour faire
+sa cour découvrit au Bacha le secret que luy avoit confié son frere, qui
+tous les ans faisoit un voyage à Tripoly pour voir Regep lequel luy
+faisoit du bien; Mais ce perfide Chrestien n'eust pas le temps
+d'establir sa fortune, car trois ans aprés il mourut de Peste dans la
+Ville de Tripoly. Pendant que Mirangal faisoit son compliment, le Bacha
+m'examina depuis les pieds jusqu'à la teste, ce qui me donna du chagrin.
+Je demeuray plus d'une heure dans le Chasteau à deffendre mes interests,
+sans que le Bacha voulût rien diminuer de sa demande, ce qui obligea le
+Capitaine qui ne put rien obtenir de luy de sortir du Chasteau. Pour moy
+je me retiray à la prison accablé de douleur, sans pourtant perdre
+l'esperance que Dieu me délivreroit bientost, & qu'il ne permettoit ce
+retardement que pour me faire goûter avec plus de plaisir la douceur de
+ma liberté Estant dans la prison je me prosternay dans la Chapelle aux
+pieds du Crucifix & j'imploray de tout mon coeur l'assistance de la
+Sainte Vierge, qui n'est pas moins la consolatrice que le refuge des
+pecheurs, & de qui j'ay si visiblement éprouvé la protection tant durant
+ma captivité qu'en plusieurs autres rencontres de ma vie, que je ne puis
+m'empescher d'en rendre icy un témoignage public. L'aprés midy nous
+retournâmes au Chasteau, où je trouvay quantité de Marchands Chrestiens
+qui parlerent pour moy au Bacha, auquel je representay que je l'avois
+servy fidellement pendant tout le temps de mon Esclavage, que je ne
+pourrois plus resister à l'avenir à la fatigue du travail, que j'avois
+passé le terme de la Loy qui n'exige que sept ans de servitude, & que
+perdant l'occasion favorable qui se presentoit, je ne pourrois estre
+rachepté de mes parens qui estoient fort esloignez de Provence. Ces
+raisons ne toûcherent point ce Barbare qui se moqua des larmes que je
+versois en implorant sa pitié. De bonheur dans ce moment un de ses fils
+vint luy baiser la main avant que de monter à cheval pour aller à ses
+exercices. Je me jettay aux pieds de ce jeune Seigneur, suppliant le
+Bacha par sa teste de m'accorder la liberté, le fils toûché de
+compassion me dit ces paroles Arabes, _Alla ya Meschin timpehy fy
+Bledy_, Dieu te face la grace infortuné Chrestien d'aller en ton Pays.
+Osman qui aimoit tendrement son fils me dit qu'il se rendoit à ses
+souhaits, & qu'à sa priere il me donnoit la liberté moyennant quatre
+cens piastres, sans comprendre la sortie des portes & plusieurs autres
+frais. Je me retiray incontinant du Chasteau pour en faire part à mes
+amis, il m'est impossible d'exprimer la joye que je ressentis pour lors,
+car tout les plaisirs du monde ne sont rien en comparaison. Je ne fus
+pas plustost arrivé à la prison que j'entray dans la Chappelle pour
+remercier Dieu de ma délivrance, le soir un Officier du Bacha vint
+assurer le Gardien que j'estois libre, & me conduisit en la maison du
+Capitaine Mirangal où je demeuray jusqu'au départ de Tripoly.
+
+La maniere de rachepter les Esclaves dans la Barbarie n'est pas toûjours
+égalle, & change selon la naissance, l'aage & les qualitez des Captifs.
+La jeunesse, l'art, la force, la qualité & le Pays sont autant
+d'obstacles à la liberté d'un Chrétien, qui ne peut rompre ses fers
+qu'il ne paye doublement sa condition ou son merite, à moins qu'il n'ait
+la prudence de les cacher. C'est ce qui arriva au sieur Bordier de
+Genéve horloger de son mestier que Mirangal presenta au Bacha le mesme
+jour que je fus rachepté. Osman qui estoit bien informé qu'il avoit six
+cens écus ne voulut rien rabatre de la somme qu'il demanda. Aprés une
+longue contestation le Capitaine qui avoit offert cinq cens écus sortit
+du Chasteau sans avoir obtenu grace pour le Genevois, lequel avant que
+de rentrer dans la prison ne put s'empescher de reprocher à Savy sa
+perfidie. Le lendemain on continua les solicitations envers le Bacha
+pour le pauvre Bordier qui estoit dans le dernier accablement; Et pour
+comble de malheur il fut reconnu par Mimy Renegat de son Païs qui avoit
+averty le Bacha que l'horloger avoit à Genéve des freres fort riches qui
+pouvoient avancer deux mille piastres pour son rachapt; Bordier eut beau
+representer à Osman que quand il fut fait Esclave par les Corsaires en
+allant à Constantinople, il avoit fait perte de quatre mil piastres en
+quoy consistoit tout son bien. Le Capitaine eut aussi beau assûrer le
+Bacha que le refus de la liberté de Bordier le mettroit au desespoir, &
+qu'il ne manqueroit pas d'imiter Gonneau Parisien qui pour le mesme
+refus s'estoit donné la mort, & l'avoit privé d'un Esclave qu'il aimoit
+à cause de son Art, Le Bacha répondit que toutes ces remostrance
+estoient inutiles, & que la mort d'un Chrestien luy estoit moins
+sensible que celle d'un Autruche qu'il entretenoit dans son Palais pour
+son divertissement. Mirangal voyant l'avarice & la dureté du Bacha se
+douta bien que son écrivain avoit revelé à Regep son frere les sommes
+destinées pour la rançon des Esclaves; c'est pourquoy il donna les six
+cens écus qu'il avoit receus en France, outre les portes & les autres
+frais que les Capitaines avancent lorsque l'argent ne suffit pas pour
+fournir aux dépenses des Captifs qui leur sont recommandez. Aprés tant
+de chagrins Bordier sortit du Chasteau plus joyeux qu'il n'y estoit
+entré, & assurément sans la recommandation du Consul Anglois qui estoit
+le protecteur des Protestans & chez lequel Bordier se retira, il auroit
+peut estre fait un long sejour dans la Barbarie. Mirangal ne trouva pas
+moins de difficulté dans le rachapt du Capitaine André Hollandois
+estably à Marseille, qui avoit esté fait Esclave au retour de la Ville
+d'Alexandrie pour laquelle il trafiquoit. André estoit un homme de belle
+taille, fort experimenté au fait de la Marine, & capable de commander un
+Navire en course. Les Renegats de sa Nation avoient tâché par toutes
+sortes de voyes de luy faire prendre le Turban, & sans l'arrivée de
+Mirangal il estoit en peril de changer de Religion parce qu'ils l'en
+solicitoient incessamment, & que les Turcs vouloient luy persuader qu'il
+pouvoit se sauver dans la Secte Mahometane aussi facilement que dans la
+Religion des Hollandois. C'est de tous-temps que les Infideles estiment
+plus les Catholiques Romains que les Protestans qu'ils acheptent
+d'aventage. Le Capitaine Mirangal ayant apris que les Renegats
+régaloient nostre Hollandois en des Jardins de plaisance à la Campagne
+dans le dessein de le seduire, eut l'adresse de le retirer de la
+compagnie de ces libertins pour le presenter au Bacha, qui eust bien de
+la peine à consentir à sa liberté. Quoy que Mirangal n'eût receu que
+cinq cens piastres pour sa rançon il ne fit point de difficulté d'en
+donner six cens, de crainte de laisser en Barbarie un homme de son
+experience & de sa valeur, lequel par desespoir de n'avoir pas esté
+rachepté, auroit renoncé au Christianisme & fait d'estranges ravages
+dans la Provence, ainsi que Morat et Chabam Rais Renegats qui ont pris
+plus de mille Chrestiens Esclaves. Le Capitaine André ne fut pas
+plustost libre que Mirangal le pria de se retirer au bord de la Barque
+jusqu'au départ de Tripoly & de n'en point sortir pour éviter les
+surprises que les Renegats luy pourroient faire. En effet ces apostats
+indignez de perdre une personne de son merite s'obstinerent plus que
+jamais à le pervertir; ils le visiterent dans sa retraite avec divers
+rafraichissemens où le vin ne manquoit pas, luy offrirent leurs Maisons,
+le prierent de voir les beautez de la Campagne, & firent tous leurs
+efforts pour l'obliger à mettre pied à terre. Ce que le Capitaine
+Hollandois ayant refusé, ils rodoient sans cesse aux environs de la
+Marine pour l'enlever par force, dont Mirangal porta ses plaintes au
+Bacha qui leur deffendit de continuer leurs violences. Ces deffenses ne
+les empécherent pas d'insulter les Matelots, un soir en allant au bord
+de la Barque je rencontray deux de ces Levantis qui me reprocherent de
+m'estre opposé à leur dessein, & sans doute ils m'auroient mal-traité,
+si Osman qui commandoit à la Marine ne leur eût donné ordre de se
+retirer. Par bonheur le Bacha fit équiper deux Navires pour aller en
+course sur lesquels s'embarquerent les ennemis du Capitaine André qui
+fut ravy d'estre délivré de leurs insultes.
+
+Il ne restoit plus à Mirangal que de presenter au Bacha deux Esclaves de
+la Ville de Marseille qu'il avoit ordre de rachepter de la part des R.
+R. P. P. de la Mercy de Paris, qui nonobstant le grand nombre de Captifs
+qu'ils vont rachepter en personne dans les Royaumes d'Alger, de Fez & de
+Maroc, procurent encore de temps en temps la liberté aux Esclaves
+détenus dans les Villes de Thunis & de Tripoly, ainsi qu'il a paru
+depuis quinze ans en deux ceremonies fort éclatantes. Le Capitaine
+Mirangal pour les avoir à bon marché assura le Bacha qu'ils estoient
+pauvres & de basse condition; car l'un estoit Matelot & l'autre
+Tonnellier, & depuis dix ans d'esclavage ils avoient esté employez à la
+Marine. Il luy representa aussi que l'argent destiné pour le rachapt ne
+provenoit que des charitez des Chrestiens qui ont la bonté de retirer de
+la Barbarie les Captifs les plus abandonnez. Tes raisons sont bonnes,
+dit Osman au Capitaine, mais sçais-tu que la pluspart des Chrestiens se
+font de qualité au commencement de leur esclavage, & miserables à la
+sortie pour épargner leur bourse; je suis rebatu de tous les artifices
+dont se servent les Capitaines quand ils racheptent les Captifs, & je ne
+sçaurois me persuader que les aumônes des Chrestiens qui sont si zelez &
+si riches, soient limitées pour la rançon de leurs freres; pourquoy donc
+est-tu avare d'un argent dont tu seras remboursé? Les Consuls & les
+Machands parlerent en faveur des deux Marseillois ausquels le Bacha
+donna la liberté pour cinq cens écus parce que l'un d'eux estoit
+incommodé & incapable de travailler.
+
+Quelques affaires survenuës à nostre Capitaine ayant fait differer son
+départ, j'eus la commodité de voir le Caresme des Turcs qui arrive
+presque dans le mesme temps que celuy des Chrestiens. Le jeûne des
+Mahometans est bien different du nostre qui n'est estably que pour
+mortifier le corps, au lieu que les Turcs ne s'abstiennent de boire & de
+manger pendant le jour, que pour s'abandonner durant la nuit à tous les
+desordres & à toutes les infamies qui peuvent flater leurs sens. Le
+premier mois de leur jeûne qui s'appelle Beyram est jeûné par les
+Cherifs, les Marabous, les Santons & les Dervis; le second qu'on nomme
+Chabam est jeûné par les devots & les zelez de la Loy; le troisiéme qui
+est le Rhamadam est universel & gardé si exactement par les veritables
+Musulmans, que dans quelques Provinces les enfans à la mamelle & mesme
+les animaux n'en sont point exempts. Il est deffendu pendant toute la
+Lune du Rhamadan de boire & de manger le jour, & les Arabes jeûnent avec
+tant d'exactitude qu'ils se privent de tous les plaisirs licites, comme
+de sentir les fleurs, de prendre du Tabac & de se rafraichir la bouche
+dans la plus grande chaleur du jour. Je me suis trouvé à la Campagne
+avec des Mahometans qui ont mieux aimé mourir que de violer la Loy du
+Prophete. La superstision ne manque jamais de victimes, & fait des
+martyrs dans les Religions les plus fausses & les plus ridicules. Les
+Renegats ne se mettent guerres en peine de ces jeûnes, & ils se menagent
+des retraites particulieres où pendant le Rhamadan ils se divertissent
+en secret; Mais s'il y a des plaintes contr'eux au Divan, ils sont punis
+avec rigueur, témoin un Renegat Hollandois qui fut trouvé yvre de jour
+par les ruës & auquel on fit avaler du plomb fondu pour punition d'avoir
+causé un scandale public, ce breuvage ne luy donna pas le temps de cuver
+son vin. Les Barbares ont plus d'horreur pour les yvrognes que pour les
+autres coupables, ils les appellent en leur langage Sacran, comme si
+c'estoit une chose sacrée dans la Barbarie de voir un homme de la nation
+pris de vin. Cependant les Turcs avec toute l'horreur qu'ils témoignent
+pour l'yvrognerie, & toute la regularité de leur jeûne pendant le jour
+de leur Caresme, ne laissent pas la nuit de faire toutes sortes de
+débauches & de commettre les crimes les plus abominables. Le Soleil
+n'est pas plustost couché qu'on les voit dans les ruës ou dans leurs
+maisons avec des viandes prestes à manger, & dés que les Marabous ont
+sur les tours des Mosquées donné le signal par leurs cris qui font
+l'office de cloche en Turquie, ils dévorent comme des Loups affamez. Ce
+qui fit dire à un Flamand que les cloches de son Païs faisoient des
+Concerts agreables, & que celles des Turcs mangeoient. Un de mes amis
+Esclave d'un Capitaine de Navire me convia d'aller coucher avec luy afin
+que je pusse voir de nuit le Ramadan, il eût ordre le soir aprés soupé
+d'aller trouver son Patron dans un Cafegy, je l'accompagnay dans ce lieu
+où les Turcs & les Renegats s'assemblent pour se divertir à fumer, à
+boire du Caffé & à joüer aux Dames & aux Echets, sans qu'il leur soit
+permis de joüer de l'argent parce que la Loy leur deffend. Nous eûmes la
+curiosité d'aller au grand Bazart où nous ne trouvâmes que du menu
+peuple & de la confusion. Les Places publiques estoient remplies de
+joüeurs d'instrumens & de danseurs, les Barbares se divertissent
+separement des Turcs, ainsi que les Negres que les Turcs traitent plus
+mal que les Chrestiens, quoy qu'ils soient Mahometans. Sitost que ces
+infidels ont le ventre plein ils courent par les ruës heurlans comme des
+possedez ce qui nous fit retirer de peur d'estre exposez à leurs
+insultes, je me contentay d'une premiere nuit & refusay de me trouver à
+une Comedie que les Capitaines devoient representer le soir suivant; le
+commencement du Ramadan s'annonce par un coup de Canon le premier jour
+de la Lune, & les Marabous publient la Pasque avec grande ceremonie. Ils
+en celebrent trois par an, la premiere est celle des Sacrifices qu'ils
+imitent des Juifs, la seconde des Bacanales, & la troisiéme est la
+Nativité de Mahomet. La premiere arrive au temps de la Pasque des
+Chrestiens, la seconde deux Lunes aprés & la troisiéme à la fin
+d'Octobre. Le jour de la feste le Bacha suivy du Divan & de sa Cour se
+rend en ceremonie à la Mosquée principalle pour y faire la priere,
+laquelle ce jour là dure plus qu'à l'ordinaire. Pendant qu'il demeure
+dans la Mosquée, il se fait un concert au haut de la Tour & à peine
+à-t'il achevé son Salem, qu'un Marabous arbore un Etendard rouge que
+l'on voit de toute la Ville. Aussi tost les Marabous annoncent sur les
+Tours des autres Mosquées la feste au peuple, aprés quoy le Chasteau
+fait une descharge de Canons, qui est suivie de celle des Navires.
+Durant le bruit de l'artillerie le Bacha est conduit au son de divers
+instrumens dans une grande place proche du Palais de Regep Bé où l'on a
+preparé sous des Pavillons un festin magnifique à la mode du Païs, &
+comme les Turcs ne mangent point sur des tables tous les Mets sont
+servis sur des peaux contre terre, le Bacha & les plus considerables
+Officiers mangent les premiers, ensuite les Renegats, les Turcs, & les
+Arabes de la Campagne qui viennent à la Ville pour y celebrer la feste &
+assister au regal où tout le monde trouve à manger abondamment,
+puisqu'on y sert quatre ou cinq mil plats de toutes sortes de viandes &
+de poisson. Le Bacha n'est pas plustost arrivé en son Palais qu'il fait
+ouvrir les prisons aux Captifs qu'on enferme pendant la Ceremonie, afin
+qu'ils puissent profiter des restes du festin, qu'ils mangent avec les
+Pauvres de la Ville. Les Esclaves sont exempts du travail le jour de la
+Pasque & on leur donne la liberté de se promener par les ruës pour voir
+les réjoüissances publiques.
+
+
+
+
+Chapitre XIV.
+
+_Les avantures d'un Provençal & de sa niéce; celles d'un Majorquin & de
+sa soeur._
+
+
+Avant de quitter la Barbarie il ne sera pas hors de propos de rapporter
+les avantures de quelques Esclaves lesquelles y sont arrivées; Mais je
+prie le lecteur de croire que bien qu'elles soient assez surprenantes,
+elle ne laissent pas d'estre veritables, & que je garderay dans la fin
+de cét ouvrage la mesme fidelité que j'ay gardée auparavant. Je
+commanceray par l'Histoire du sieur Taulignan que j'ay veû Esclave à
+Tripoly, avec lequel j'ay logé dans la mesme prison pendant deux années.
+Il est de la Ville de la Ciouta en Provence entre Marseille & Toulon, &
+frere du Consul de Zante, Isle qui appartient aux Venitiens dans la
+Grece. Ce Consul avoit esté nommé par Sa Majesté pour y conserver les
+interests des François à cause de la connoissance qu'il avoit de la
+Grece & de tout l'Archipel, à son départ de France avec sa famille il
+laissa dans le Convent des Religieuses de la Cioutat une petite fille
+que son bas aage rendoit incapable de supporter les incomoditez de la
+mer. Dés qu'elle eût atteint l'aage de dix ans le Consul pria son frere
+qui demeuroit avec luy à Zante de faire un voyage en France pour
+diverses affaires, & principalement pour tirer sa niece du Monastere, &
+la mener à Zante sur une Tartane qu'il chargeroit de marchandises
+propres au Païs. Taulignan fût bien-aise de faire le voyage dans
+l'esperance de voir ses parens & ses amis & de profiter sur les
+marchandises qu'il porteroit en France où il arriva heureusement.
+Pendant le sejour qu'il fit à la Cioutat il eut de la peine a faire
+resoudre sa niece de quitter son Convent comme si elle eût eû quelque
+pressentiment des malheurs qui luy devoient arriver. L'ayant fait
+embarquer il se mit à la voile avec un vent favorable qui le mit presque
+hors de danger des Corsaires de Barbarie, qui pour l'ordinaire croisent
+proche des Isles de Majorque, de Minorque, de Sicile & de Sardagne. Le
+troisiéme jour de son embarquement il apperceut le soir trois voiles qui
+costoyoient cette derniere Isle & leur maniere d'agir luy fit connoistre
+que c'estoit des Pirates. La nuit donna esperance à Taulignan qu'il
+s'esloigneroit d'eux; Mais à la pointe du jour ces Corsaires qui
+estoient Algeriens luy donnerent la chasse avec tant d'ardeur qu'ils
+l'obligerent de faire échoüer la Barque. Il se sauva dans l'Esquif avec
+sa niece, & le reste de l'Equipage se jetta dans la mer & gagna la
+terre, où les Pirates descendirent & poursuivirent les Chrestiens. La
+Tour du Cap Teclar dans le Golphe de la Palme n'estoit pas esloignée,
+Taulignan & sa niece y estant arrivez eurent le malheur de n'y trouver
+personne, parce que la peste qui desoloit lors la Sardagne avoit emporté
+la Garnison qu'on tient ordinairement dans cette Tour pour s'opposer à
+la descente des Corsaires. Les Algeriens ayant reconnu qu'elle estoit
+sans Soldats continuerent leurs poursuites & tirerent sur Taulignan
+qu'ils blesserent à la cuisse. Sa blessure, les cris des Turcs & le
+bruit des mousquetades donnerent une telle frayeur à la niece qu'elle
+demeura immobile sans pouvoir avancer d'un pas, & Taulignan eut bien de
+la peine à se retirer dans un Bois qui estoit proche de la Tour, les
+Algeriens se saisirent de la fille & pousserent jusqu'au Bois à l'entrée
+duquel ils trouverent Taulignan dans un estat si pitoyable qu'ils le
+crurent mort, & se contenterent de luy marcher sur le ventre.
+
+Alors les Chrestiens qui s'estoient ralliez dans le Bois firent tant de
+bruit que les Pirates craignirent de tomber dans une embuscade, &
+regagnerent leurs Vaisseaux où Soliman leur Chef estoit demeuré pour
+faire transporter les marchandises de la Barque qu'il fit couler à
+fonds. La fille fut presentée au Capitaine qui la receut avec bien de la
+joye dans son bord, & les Corsaires ayant apperceu de loin plusieurs
+voiles abandonnerent la Sardagne & avant que d'arriver a Alger prirent
+un Navire qui venoit d'Alexandrie. Permettez que je laisse nostre jeune
+Captive dans le Serrail de Soliman & que je retourne à son oncle qui
+fait le principal sujet de cette Histoire.
+
+Les Matelots de la Barque assurez de la retraite des Turcs chercherent
+leur Capitaine qu'ils trouverent presque mourant à cause de la quantité
+de sang qu'il avoit perdu. Ils luy banderent sa playe, & le porterent à
+Caillery Capitale de la Sardagne où de bonheur il rencontra des amis qui
+luy donnerent toutes les assistances dont il avoit besoin. Dés qu'il fut
+guerry il s'embarqua pour Zante où à son arrivée il dit à son frere que
+sa fille n'avoit pas voulu sortir de la Religion; Mais comme le danger
+estoit pressant, il avoüa la Captivité de sa niece, afin de travailler à
+sa liberté avant que son Patron la solicitât d'embrasser le Mahometisme.
+La perte de la Barque estimée dix mil écus ne fut pas si sensible au
+Consul que celle de sa fille, pour la liberté de laquelle il fit passer
+son frere en diligence en France avec des lettres de recommandation à
+Messieurs les Commandeurs Paul & de Benonville. Elles eurent tout
+l'effet qu'on pouvoit esperer, ces Messieurs luy offrirent un des plus
+puissans d'Alger qui estoit dans les Galeres de France, & mesme autant
+de Turcs qu'on demanderoit pour la liberté de sa niece. Taulignan ravy
+du succés de son voyage partit aussi-tost pour en porter la nouvelle à
+son frere lequel en son absence avoit esté à Venise, les services qu'il
+avoit rendus à la Republique pendant son Consulat luy avoient fait
+obtenir du General Morosiny quatre Turcs d'Alger qui luy donnerent des
+lettres pour leurs parens qui avoient du credit dans la Ville. Le Consul
+pria son frere de retourner en Provence où l'on trouve facillement des
+occasions pour Alger. Il trouva un Vaisseau qu'on équipoit pour cette
+Ville à Marseille, & donna au Capitaine les lettres des Turcs qu'on
+offroit d'échanger avec la fille. Si tost que leurs parens les eurent
+receus ils s'employerent fortement pour leur deslivrance, Soliman qui
+aimoit passionement sa belle Captive en fut allarmé, & pour ne la point
+rendre commit une perfidie insigne. Il luy fit des carresses
+extraordinaires, & l'assura de sa liberté. Un jour il la fit venir dans
+sa chambre où en presence de plusieurs personnes Turques de l'un &
+l'autre sexe il luy mit entre les mains un écrit qu'elle receut avec
+beaucoup de respect & de remerciement dans la pensée que c'estoit la
+carte de sa liberté qu'il luy avoit promise, Soliman en fit ensuite
+faire la lecture par un de la compagnie & pria la fille de repeter à
+haute voix ce que le Turc liroit, la fille prevenuë des fausses caresses
+de son Patron ne fit aucune difficulté de luy obeïr, & à peine la
+lecture fut achevée que les hommes & les femmes la feliciterent de
+s'estre faite Mahometane, car au lieu des parolles qui donnent la
+liberté, on luy avoit fait dire celles que les Turcs ont coûtume de
+faire prononcer aux Esclaves qui renoncent à la Religion Chrestienne.
+Jugez mon cher lecteur, de la douleur & de l'estonnement de cette
+infortunée, elle pleure, elle gemit, elle proteste qu'elle est
+Chrétienne, & qu'elle abhorre la loy de Mahomet qu'on luy a fait
+professer dans un langage qui luy est inconnu, elle regarde les Dames
+qui la flattent & la consolent comme ses ennemies & les complices de la
+trahison qu'on luy a faite, elle veut sortir de la chambre, elle implore
+la justice & la bonne-foy de Soliman qui l'arreste & la fait conduire
+dans une chambre voisine où les femmes la parent malgré elle d'habits
+magnifiques pour accomplir la Ceremonie. L'action de Soliman luy attira
+la haine & la vengence des parens & des amis des Esclaves Turcs, ils
+l'accuserent d'avoir empéché leur échange, d'avoir usé de surprise & de
+violence pour faire renier son Esclave, & d'avoir pris en course des
+Navires Chrestiens amis d'Alger. L'affaire fût poussée si vivement qu'il
+fut contraint de s'absenter de la Ville, & il n'y rentra que par la
+faveur du Caya qui le fit rappeller d'exil en consideration du present
+qu'il luy fit de sa Captive. Cét Officier est un veritable Turc & la
+seconde personne d'Alger où la Porte l'envoye pour y conserver ses
+interests.
+
+Taulignan attendoit à Marseille l'effet des lettres qu'il avoit envoyées
+à Alger lorsqu'il apprit ce qui estoit arrivé à sa niece par celles
+qu'elle eût l'adresse de luy faire tenir quoy qu'elle fut enfermée dans
+un Serail. Il porta ces tristes nouvelles au Consul qui fut inconsolable
+du malheur de sa fille bien qu'elle l'assurât par ses lettres qu'elle
+estoit Chrestienne dans l'ame & qu'elle garderoit toute sa vie la
+Religion dans laquelle il l'avoit eslevée. Taulignan reconnoissant que
+sa presence augmentoit le chagrin de son frere resolut de trafiquer sur
+mer pour se recompenser des pertes qu'il avoit faites, il chargea une
+Barque de vivres & de munitions qu'il mena en la Ville de Candie qui
+estoit lors assiegée des Turcs, Il y fit plusieurs voyages en l'un
+desquels il fut pris sur les Isles de Sapience par les Corsaires de
+Tripoly où il a demeuré Captif pendant quatre années. Jean Seaume son
+beau-frere qui vint à Tripoly avec une Barque remplie de marchandise ne
+pût le racheter, parce qu'il estoit dans l'armée qu'on avoit envoyée
+contre les Arabes qui s'estoient, pour la seconde fois, revoltez dans la
+Province du Gibel. Le Consul de Zante averty que son frere estoit encore
+dans la Barbarie envoya son fils à Tripoly sur une Tartane chargée en
+partie de vin de Saragouse en Sicile. Il trouva Taulignan qui estoit de
+retour de son voyage du Gibel & qui ne voulut pas qu'il le rachetât
+parce qu'il esperoit que les Galeres de France qui deslivroient à Thunis
+les Esclaves François, viendroient faire la mesme grace à ceux de
+Tripoly. Ainsi le neveu se mit à la voile par l'ordre de l'oncle auquel
+il laissa de quoy se racheter si les Galeres ne rendoient point visite
+au Bacha de Tripoly, & quatre tonneaux de vin pour faire Cabaret.
+Taulignan bien informé que les Galeres avoient pris la route de France,
+songea aux moyens de se metre en liberté, & quoy que les Rançons des
+Esclaves soient mediocres pendant que les Galeres de France sejournent
+en Barbarie, il ne laissa pas de payer pour la sienne quatre cens
+piastres parce qu'il estoit estimé trés-habille pour la Marine & qu'il
+alloit en mer sur la Capitaine. A son arrivée à Marseille il apprit de
+son frere Pilote Real des Galeres de sa Majesté que leur neveu, sa
+Tartane, & tout l'équipage avoient pery en mer. Comme le Consul de Zante
+avoit beaucoup contribué à sa liberté il y alla pour le remercier; Mais
+il n'y fit pas long sejour à cause de l'affliction de son frere que le
+naufrage de son fils avoit augmentée, & retourna en France où il a eû
+des emplois honnorables. Il a toûjours servy sous le commandement de
+Monsieur de Vivonne en qualité de Lieutenant & de Capitaine de Barques &
+de Navires, & s'est signalé dans les occasions les plus perilleuses de
+Messine, d'Alger & de Thunis, il a mesme parcouru l'Archipel pour
+acheter des Corsaires Chrétiens des Turcs Esclaves, afin de renforcer la
+Chiourme de nos Galeres, & les a conduits à Marseille avec autant de
+succés que de gloire aprés avoir essuyé une escadre de l'Armée navale
+Ottomane. Ces dernieres avantures de Taulignan m'ont esté racontées par
+luy mesme en la Ville de Paris il y a trois ans, il servoit de
+Truchement à l'envoyé de Tripoly qui estoit venu en France pour demander
+au Roy une Paix éternelle, & prier Sa Majesté de rendre les Ostages de
+cette Ville qui estoient à Toulon depuis la Treve faite par les
+Tripolins avec Monsieur le Mareschal d'Estrée Vice-Amiral de France. Il
+me dit une particularité assez singuliere & qui merite bien d'avoir icy
+sa place, C'est que l'envoyé de Tripoly est celuy auquel Soliman
+Corsaire d'Alger fit present il y à vingt-cinq ans de la fille du Consul
+qu'il avoit épousée, que son fils qui l'accompagnoit estoit né de cette
+Renegate involontaire, & que l'envoyé exerçoit à Tripoly la charge de
+Caya qu'il avoit auparavant possedée dans Alger. J'appris aussi de
+Taulignan la mort d'Osman Bacha & les revolutions qui estoient arrivées
+dans le Gouvernement de Tripoly, voicy de quelle maniere il m'en fit le
+recit. Tous les Renegats ennuyez de la domination des Renegats Grecs se
+liguerent pour déposseder Osman, ils l'attaquerent dans son Chasteau
+qu'ils emporterent de force aprés une resistance de plusieurs jours. Le
+Bacha, ses parens, ses creatures & tous les Officiers Grecs furent
+passez par le fil de l'espée, & l'on establit pour Gouverneur un Renegat
+Italien. Les Esclaves Chrestiens firent paroistre leur valeur dans les
+attaques du Chasteau où il en perit beaucoup. L'Italien ne gouverna pas
+long-temps, car le Grand Seigneur ayant eû avis qu'Osman avoit laissé
+des richesses immenses, envoya un Bacha de la Porte pour commander en sa
+place avec des Officiers fidels, ce nouveau Commandant fut bien receu
+par les Turcs & les Arabes qui estoient ravis de secoüer le Joug des
+Renegats qui leurs estoient devenus insuportables, & il fit mourir
+l'Italien & tous les autres qui pouvoient estre suspects. C'est ainsi
+que l'autorité de la Porte fut entierement restablie dans la Ville & le
+Royaume de Tripoly, & qu'Osman fut puny de sa perfidie & de son
+ingratitude envers Mehemet son cousin, & son bienfaicteur qu'il avoit
+fait empoisonner.
+
+J'avois dessein de passer sous silence les avantures de Dom Julio & de
+sa soeur à cause du rapport qu'elles ont dans le commencement avec
+celles de Taulignan; mais une personne de merite que j'ay consultée là
+dessus, m'a conseillé de les inserer dans ce livre parce que j'y ay fait
+mon personnage & que les estranges & veritables évenemens qui les
+composent peuvent donner de la satisfaction au Lecteur. Dom Julio est de
+la Ville de Majorque Capitale de l'Isle de ce nom, il avoit dans sa
+jeunesse servy la Republique de Venise en Candie où il avoit fait des
+amis & quelque établissement. Il eut envie d'aller dans son Païs pour
+visiter ses parens qu'il n'avoit point veus depuis plusieurs années.
+Durant le sejour qu'il fit à Majorque il sollicita une soeur qu'il avoit
+de venir avec luy en Candie, promettant de la marier avantageusement. Le
+plaisir de voyager & les beautez de la Grece dont son frere
+l'entretenoit souvent, ne furent point capables d'abord de la faire
+consentir au voyage; Mais lorsqu'elle vit une Barque chargée de
+provisions & qu'elle devoit estre bientost privée de Dom Julio qu'elle
+aimoit tendrement, elle ne resista plus & s'embarqua dés que le vent fut
+favorable. Dom Julio eût proche de l'Isle de Malte la chasse par deux
+Brigantins de Thunis qui le poursuivirent avec tant de vigueur qu'il fut
+contraint déchoüer dans la Sicile, il se sauva dans l'Esquif avec sa
+soeur & tous deux mirent pied à terre où les Pirates descendirent afin
+de poursuivre les Chrestiens fugitifs dont ils firent quelques uns
+Esclaves, Dom Julio en cét extréme danger prit sa soeur par la main, la
+conjura de ne point perdre courage & d'avancer jusqu'à un bois qui
+n'estoit pas esloigné, luy répresentant que la perte de la Tartane
+n'estoit rien en comparaison de la captivité qu'ils ne pouvoient éviter
+sans une prompte fuite. Mais ses prieres & ses peines furent inutiles,
+car la soeur effrayée des heurlemens des Turcs qui approchoient tomba en
+pamoison & sans aucun sentiment. C'est un coup de foudre pour Dom Julio
+qui ne sçait quel party prendre, sa tendresse l'empesche de quitter sa
+soeur, d'un autre costé il craint de tomber avec elle au pouvoir des
+Turcs, dans le mesme instant il fait reflexion aux surprises & aux
+violences qui luy seront faites à cause de sa jeunesse & de sa beauté, &
+il se la figure exposée aux miseres de l'Esclavage, au peril de
+l'apostasie & à la brutalité des infideles qui ont de la passion pour
+les femmes Chrestiennes de l'Europe. Ces fâcheuses idées qu'il se forme
+dans l'esprit l'aveuglent & le rendent furieux, elles luy font oublier
+les devoirs de l'amitié, du sang & de la nature, & dans son desespoir il
+donne à sa soeur plusieurs coups de cousteaux dans le sein, aprés quoy
+il gagne en diligence le bois & ensuite la Ville de Palerme.
+
+Les Matelots qui s'estoient sauvez du naufrage arriverent presque
+aussi-tost que luy à Palerme & l'assurerent qu'ils avoient veû les
+Corsaires enlever sa soeur dans leurs Brigantins. Dom Julio persuadé par
+cette nouvelle que sa soeur n'estoit pas morte comme il avoit cru, ne
+songea plus qu'à la délivrer afin de reparer en quelques façon l'injure
+qu'il luy avoit faite par sa cruauté. Il resolut d'aller en Candie
+demander quelque Turc de Thunis Esclave dans l'armée navale de Venise
+pour en faire échange avec sa soeur. On équipoit à Palerme deux
+Brigantins qui devoient aller en course dans l'Archipel, l'occasion le
+fit embarquer avec ces Corsaires Chrestiens qui luy promirent de le
+rendre en Candie, ils costoyerent heureusement les Isles de Sicile & de
+Malte; Mais proche de la Lampedouze ils furent battus d'une si furieuse
+tempeste qu'il leur fût impossible d'y moüiller l'Ancre parce que le
+lieu est d'un abord trés difficile. La nuit suivante l'orage augmenta si
+horriblement que les Brigantins furent obligez de se separer, l'un
+perit, & l'autre sur lequel estoit Dom Julio alla le lendemain se briser
+dans l'Isle de la Limose, & de tout l'équipage il ne se sauva que luy &
+un Italien qui sur le débris du Brigantin aborderent en cette Isle
+deserte. Ce fut dans cette afreuse solitude qu'il s'imagina que Dieu
+l'avoit exilé pour le punir d'avoir poignardé une soeur dont il avoit
+causé l'infortune, puisqu'il l'avoit obligée de le suivre. Le lieu
+estoit steril, sans eau & dépourveu de toutes les commoditez de la vie.
+Ses deux nouveaux habitans n'avoient point d'autre occupation que de
+chercher des coquillages sur le bord de la mer pour leur servir de
+nouriture, se rafraischissans la bouche d'un peu d'eau salée; la nuit
+leur estoit encore plus insuportable que le jour parce qu'il se retiroit
+dans l'Isle quantité de Gabians qui sont oyseaux de mer lesquels par
+leurs cris effroyables interrompoient leur sommeil & sembloient
+reprocher à Dom Julio son crime. L'Italien au bout de cinq jours devint
+si foible qu'il ne fut plus capable de chercher sa nouriture que son
+compagnon luy apportoit charitablement. Un aprés midy Dom Julio ayant
+monté sur le sommet d'un Rocher apperceut de loin un Navire qui venoit à
+toutes voiles, il ne se mit point en peine s'il estoit Turc ou
+Chrestien, il ne songea qu'à sortir de cette malheureuse demeure & pria
+Dieu de les en délivrer, ses voeux furent exaucez, le Navire aprochant
+de l'Isle le Capitaine vit le signal qu'ils avoient mis pour implorer le
+secours des Vaisseaux passagers, & qui est ordinaire à ceux qui se sont
+perdus sur mer. Il envoya sa Chaloupe & à mesure qu'elle aprochoit de
+l'Isle, Dom Julio qui estoit accouru au devant & qui l'avoit reconnuë
+armée de Chrestiens s'écrioit qu'il estoit Chrestien. Celuy qui la
+commandoit ayant mis pied à terre, Dom Julio luy compta son naufrage &
+le conjura de le conduire au Vaisseau avec son compagnon, ce qui fut
+fait. Le Capitaine qui estoit Hollandois les traita si bien qu'ils
+recouvrerent leurs forces & leur santé avant que d'arriver en Candie où
+le Capitaine s'arresta pour décharger des marchandises, il y laissa Dom
+Julio & emmena l'Italien à Venise où il devoit charger son Navire pour
+la Hollande. Nostre Majorquin ne fit pas long sejour en Candie car aprés
+qu'il eut épuisé la bourse de ses amis & obtenu des Venitiens un Turc
+Esclave il s'embarqua sur un Navire François qui negocioit au Levant
+pour Messine dans le dessein de le quitter à Malte afin de s'aprocher de
+Thunis. Ce Navire se mit à la voile avec un vent Grec qui en six jours
+le mit quasi hors du danger des Pirates de Barbarie; Mais par malheur le
+mesme jour que le Capitaine esperoit arriver à Malte, il fut attaqué par
+les Corsaires Tripolins lesquels aprés un rude combat s'en rendirent les
+maistres. Ainsi Dom Julio fut fait Esclave avec une blessure qui faute
+d'estre bien pensée le mit en danger de perdre la vie. Nous avons
+demeuré trois ans dans la mesme prison où il a eû le loisir de me faire
+part de ses avantures.
+
+Dom Julio ne fut pas plustost guery qu'il fit sçavoir à ses parens sa
+captivité & celle de sa soeur, ce qui les toûcha si sensiblement qu'ils
+n'espargnerent rien pour luy procurer la liberté afin qu'il pût ensuite
+travailler à celle de sa soeur. Comme il estoit de qualité & bien fait
+de sa personne ils furent obligez de consigner six cens Piastres és
+mains du Lieutenant d'un Navire qui fretoit à Gennes pour la Barbarie.
+Ce Genois qui avoit esté autrefois Captif à Tripoly changea en pieces de
+cinq sols plus de la moitié de l'argent qu'il avoit receu dans
+l'esperance de faire quelque profit. Il ne faut pas s'estonner si l'on
+en voit si peu en France, les Marchands Chrestiens les ont transportées
+en Turquie parce qu'il n'en faut que dix pour une Piastre dans tout
+l'Empire Ottoman. Les femmes Turques estiment tant cette monnoye
+qu'elles en mettent à leurs bracelets, à leurs colliers & à leurs
+coiffures. Le Capitaine Gennois ne fut pas plustost arrive à Tripoly que
+tout les Matelots commencerent à negocier les marchandises qu'ils
+avoient apportées d'Italie avec les Turcs, les Grecs, les Arabes, les
+Juifs & les Marchands Chrestiens. Le Lieutenant aprés avoir vendu les
+siennes acheta des marchandises du Païs pour deux cens écus qu'il paya
+en pieces de cinq sols sans sçavoir qu'elles fussent fausses. Les Juifs
+qui tiennent les Gabelles de la Ville & qui connoissent toutes sortes de
+monnoyes, s'en estant apperceus porterent incontinent leurs plaintes au
+Bacha qui donna ordre d'arrester le Lieutenant, & de faire recherche
+dans le Navire où l'on trouva le reste des pieces qui furent portées au
+Chasteau. Il luy fit donner cent Bastonnades pour sçavoir si le
+Capitaine n'estoit point coupable, le Lieutenant le déchargea & dit
+qu'il n'en avoit changé que pour trois cens écus, & que c'estoit une
+tromperie qu'on luy avoit faite dans son Païs. Le Bacha ordonna une
+seconde recherche dans le Navire & fit enchaîner le Lieutenant dans la
+Prison voisine du Chasteau. Le lendemain quoy que les Turcs
+l'assurassent qu'ils n'avoient trouvé que la quantité de pieces declarée
+par le Chrestien, il luy fit de rechef donner de la Bastonnade, & peu
+s'en fallut qu'il ne s'emparât de toutes les marchandises du Vaisseau à
+la Sollicitation des Juifs qui firent plus de bruit que tous les autres
+interessez. Mais comme il y alloit de l'honneur des Consuls, ils se
+rendirent au Chasteau & representerent au Bacha qu'il n'y avoit qu'un
+coupable qui neanmoins n'avoit point commis d'autre crime que de s'estre
+laissé tromper dans son Païs par des personnes qui trafiquent dans les
+Villes maritimes du change des monnoyes, & que le Capitaine ignoroit
+l'action qui n'estoit point telle que les Juifs la publioient. Ces
+remonstrances appaiserent un peu le Bacha qui condamna le Lieutenant à
+payer six cent Piastres & d'estre enchaîné dans la Prison jusqu'au
+payement. Ainsi par cette disgrace l'argent envoyé pour la Rançon de Dom
+Julio fut perdu & sa liberté retardée, parce que le Lieutenant estoit
+demeuré dans l'Impuissance de le racheter.
+
+J'allay voir le Camp des Pelerins de Thunis qui estoit arrivé depuis
+huit jours à Tripoly, il est inutile de repeter ce que j'ay dit de cette
+armée d'Agis qui tous les ans vont à la Meque & qui trafiquent dans les
+Villes où ils passent pour se recompenser de la dépence & des peines du
+Voyage. Je rencontray un jeune Captif Italien proche des Pavillons du
+Commandant que je priay de me faire voir les beautez du Camp. Il me fit
+entrer dans les tentes de son Patron où je vis de riches équipages & de
+trés beaux chevaux Barbes. Il ne me fut pas permis d'entrer dans les
+Pavillons de sa Patrone qui ne sortoit que deux fois la sepmaine pour
+rendre visite aux Sultanes du Bacha de Tripoly. Ensuite il me conduisit
+dans le Basar & me convia d'entrer dans un Caffegy pour faire collation
+à la mode du Païs qui ne consiste qu'en Tabac & en Caffé, dans
+l'entretien je luy demanday s'il se croyoit assez robuste pour supporter
+les fatigues d'un si long voyage, il me dit qu'elles luy sembloient
+legeres, parce que sa Patrone luy avoit promis la liberté au retour de
+la Meque, à laquelle son mary l'avoit voüée pour rendre graces à Mahomet
+de la guerison des blessures qu'elle avoit receuës de son frere qui luy
+avoit voulu oster la vie dans la Sicile. Il n'en fallut pas davantage
+pour me persuader qu'elle estoit la soeur de Dom Julio, c'est pourquoy
+feignant d'estre surpris d'une action si extraordinaire, je le priay de
+me raconter plus particulierement les avantures de sa Maistresse, ce
+qu'il fit de la mesme maniere que Dom Julio me les avoit apprises
+jusqu'à l'enlevement de sa soeur dans les Brigantins des Corsaires. A
+l'égard de la suite le Captif m'en fit aussi la relation. Les Turcs
+visiterent les blessures de la nouvelle Captive qui ne se trouverent
+point mortelles, & le Capitaine prit beaucoup de soin de sa guerison.
+S'estant rendus à Thunis elle fut mise dans le Serrail du Bé de cette
+Ville qui estoit Renegat & la seconde personne du Royaume. A peine fut
+elle guerie que Moustafa son fils l'estima digne d'estre son épouse à
+cause de sa beauté. Il est certain que les premiers Officiers de Turquie
+sont passionnez pour les femmes Chrestiennes qu'ils font eslever dans
+toute la molesse du Païs afin de les seduire plus facilement. Moustafa
+n'espargna rien pour luy faire renoncer sa Religion, il la donna en
+garde à des Renegates qui tantost par des caresses & tantost par des
+mauvais traitemens l'obligerent d'obeïr à Moustafa qui l'épousa peu de
+temps aprés son infidelité; Il a pour elle une extrême tendresse, &
+c'est à cause de sa guerison qu'ils font ensemble le Pelerinage de la
+Meque. Je remerciay l'Esclave de toutes ses bontez & m'en retournay
+incontinant à la Ville; l'envie que j'avois de parler à Dom Julio me fit
+resoudre d'aller coucher la nuit dans la prison où je portay dequoy le
+regaler avec mes autres amis. Sur la fin du repas j'assuray Dom Julio
+que dans peu je luy ferois part de tres bonnes nouvelles, le lendemain
+avant que d'aller à son travail de la Marine il ne manqua pas de me
+remercier de la visite que je luy avois renduë, & de me prier de luy
+apprendre les nouvelles agreables dont je l'avois flaté le soir
+precedent. Je craignis de renouveler son affliction si je luy parlois de
+sa soeur; Mais remarquant sur son visage la joye qu'il avoit de me voir,
+je luy racontay tout ce que le Captif m'avoit appris dans le Camp des
+Pelerins; ce qui le mit dans une telle consternation qu'il demeura
+quelque temps immobile. Je le conjuray de ne pas negliger la seule
+occasion qui pouvoit rompre ses chaînes, il prit courage & me dit en
+prenant congé de moy & versant des larmes que dans cette affaire il
+s'abandonnoit entierement à ma conduite. Le mesme jour je retournay au
+Camp avec un de mes amis, nous rencontrâmes proche du Pavillon du
+Commandant le mesme Esclave auquel je témoignay que celuy qui
+m'accompagnoit estoit de son Païs, le desir qu'il avoit de sçavoir des
+nouvelles d'Italie l'obligea de luy tenir compagnie & de luy faire voir
+ce qu'il y avoit de plus beau, aprés quoy je le conviay d'entrer dans un
+Caffegy où nous fîmes collation, je l'assuray que le frere de sa Patrone
+estoit Captif à Tripoly depuis trois ans, je luy fis le recit du malheur
+qui avoit fait perdre l'argent de sa rançon, & luy demanday si par son
+moyen il pouvoit avoir Audiance de sa soeur. Il me répondit qu'il
+pouvoit la voir le lendemain vendredy parce que le Bacha regaloit son
+Patron avec les Principaux Officiers du Camp, & me promit d'employer le
+credit de l'Eunuque pour luy faire parler. Je luy rendis graces de ses
+offres & le priay d'avertir sa Patronne des disgraces de son frere, & de
+contribuer à la liberté du plus infortuné Captif de la Barbarie qui ne
+seroit pas ingrat de ses services. L'Esclave vouloit nous faire passer
+la nuit dans le Camp pour y voir luter les Pelerins avec ceux de la
+Ville qui s'estoient rendus redoutables dans cét exercice: Ce
+divertissement ne fut pas capable de nous arrester, & nous estans rendus
+à la Ville je fis provision d'un plat de viande pour aller souper avec
+Dom Julio dans la prison où je menay mon amy. Au milieu du repas je
+rendis compte de nostre sortie à Dom Julio qui jetta des soupirs & garda
+le silence. La Compagnie tâcha de le divertir & luy representa que sa
+soeur dans la foiblesse de son sexe n'avoit pû resister aux violences
+qu'on luy avoit faites, que l'honneur d'estre Sultane luy feroit oublier
+le passé, qu'il devoit luy rendre visite & que le plus grand mal qui luy
+pouvoit arriver estoit de ne point sortir d'esclavage, à quoy
+j'adjoustay qu'il ne tenoit qu'à luy de parler à sa soeur dont le Captif
+nous avoit dit tous les biens imaginables. Avant que de nous retirer il
+me promit derechef de suivre mes conseils, ce qui m'obligea de donner le
+lendemain une demie Piastre au Gardien de la Prison pour l'exempter ce
+jour là de travail. Je fis en sorte de le divertir toute la matinée pour
+empescher son chagrin & priay un Esclave nouvellement racheté de venir
+avec nous au Camp. A peine fûmes nous sortis de la Ville que Dom Julio
+regreta sa sortie & me dit plusieurs fois que j'allois le sacrifier à la
+vengence de sa soeur, nous ne laissames pas de le conduire au Camp où je
+trouvay le Captif Italien qui nous témoigna la joye qu'il avoit de
+nostre arrivée, & assura Dom Julio qu'il avoit parlé à sa soeur en sa
+faveur. Aprés nous avoir entretenus quelque temps, il nous posta dans un
+lieu où sa Maistresse devoit passer pour aller faire sa priere.
+L'Eunuque curieux de sçavoir qui nous estions vint nous aborder & comme
+il parloit un peu la langue Franque, commune dans la Barbarie, il prit
+plaisir à nous entretenir. Cependant Dom Julio étoit dans une cruelle
+inquietude & peu s'en fallut qu'il ne quittât la Partie; Mais par
+bonheur l'Eunuque nous avertit que sa Patronne alloit venir. Si-tost
+qu'elle parût Dom Julio se prosterna à ses pieds, implora sa misericorde
+& la pria de luy pardonner son crime qu'un zele indiscret d'honneur & de
+Religion luy avoit fait commetre. La Dame fut touchée de voir son frere
+en cette posture & commanda à l'Eunuque de le relever, elle l'embrassa
+tendrement & mesla ses larmes avec les siennes, en suite elle luy dit
+qu'elle avoit bien de la douleur de le trouver dans les fers aprés
+toutes ses disgraces, qu'elle oublioit de tout son coeur le passé, que
+les grandeurs dont elle se voyoit environnée ne pouvoient pas la
+consoler de la perte qu'elle avoit faite par sa foiblesse de la liberté
+des Enfans de Dieu, & qu'elle le conjuroit de ne point tomber dans la
+mesme infidelité. Son frere la remercia de ses bontez dont il estoit
+indigne, & elle luy demanda des nouvelles de leurs parens, aprés quoy
+elle luy témoigna qu'elle avoit un déplaisir sensible de ne pouvoir
+alors luy procurer la liberté; Mais qu'elle engageroit une partie de ses
+Diamans pour trafiquer dans le voyage afin de le racheter au retour de
+la Meque. Le Garde des Pavillons du Commandant vint dire à la Dame qu'il
+estoit arrivé dans le Camp plusieurs Cavaliers pour le voir, ce qui
+l'obligea de nous congedier. Dom Julio dans le retour à Tripoly parut
+aussi gay qu'il avoit esté chagrin en allant au Camp. Le jour suivant
+comme je passois par la Marine où il travailloit, il me dit que sa soeur
+luy avoit envoyé le matin deux Sultanins qui vallent six écus, avec deux
+pendans d'oreilles d'or qu'il vendit dix Piastres à des Marchands
+Chrestiens. Depuis ma sortie de Barbarie j'ay appris de personnes dignes
+de foy que Dom Julio fut racheté par sa soeur au retour de la Meque, &
+qu'elle luy fit un present pour s'en aller à Majorque, sa Patrie, où je
+le laisse joüir en repos du bonheur de sa liberté.
+
+
+
+
+Chapitre XV.
+
+_L'Auteur régale ses amis, Esclaves, avant son départ de Tripoly;
+Plaisanterie d'un Arabe pris de vin, un Captif Chrestien bastonné pour
+n'avoir pas couché dans la Prison, embarquement de l'Auteur, tempeste,
+Voeu à Saint Joseph, arrivée à Marseille, le Voeu qu'on avoit fait sur
+Mer à Saint Joseph est accomply, Origine de la devotion que les
+Provençaux ont à ce Saint. Histoire de treize Esclaves qui se sauverent
+de Tripoly, exortation aux Chrestiens de racheter les Captifs._
+
+
+Je priay le Capitaine qui m'avoit racheté de me prester quelque argent
+pour régaler mes amis que je laissois Captifs dans Tripoly, ce qu'il
+m'accorda volontiers, & afin que je pusse les mieux traiter il me fit
+present d'un baril de vin d'environ vingt pintes. Je ne fis pas grande
+dépence, parce que c'estoit en Caresme, & que le poisson est à si bon
+marché que pour quarante sols je traitay plus de vingt Chrestiens, bien
+que j'eusse de trés beaux poissons; Mais pour avoir les Captifs il me
+fallut payer quinze sols pour chacun, afin de les exempter du travail.
+Le Regal se passa joyeusement, & ce qui augmenta le plaisir ce fut un
+jeune Arabe qui conduisoit les Captifs dans leurs travaux, lequel aprés
+avoir bû avec excés du vin & de l'eau-de-vie, nous avoüa ingenument que
+Mahomet, son Prophete estoit un réveur d'avoir deffendu aux Mahometans
+la boisson des Chrestiens qui les rend plus spirituels qu'eux; il eut la
+temerité de parcourir toute la Ville en cét estat, & passant proche du
+Chasteau il donna le divertissement aux Turcs destinez pour la garde du
+Bacha ausquels il voulut persuader qu'il estoit petit fils de Mahomet;
+Soliman Caya entendant cette extravagance reconnut qu'il avoit oublié
+les deffenses de l'Alcoran & luy fit donner deux cent bastonnades aprés
+qu'il eut cuvé son vin. Un Captif qui estoit des conviez quitta la
+compagnie sans qu'on s'en aperceût, & alla joüer son roolle d'un autre
+costé dont il eut la mesme recompense pour avoir mal fait son
+personnage, car cét imprudent animé d'une liqueur qu'il n'avoit pas
+coûtume de boire alla dans la Ville & y déroba un Caffetan à un Officier
+du Bacha, l'ayant vendu aux Juifs qui achetent toutes les Captures des
+Esclaves, il entra dans un cabaret Grec avec quelques Chrestiens qu'il
+avoit invitez de profiter de son larcin, il but une si grande quantité
+d'eau de vie qu'il luy fut impossible de se retirer dans la Prison à
+l'heure ordonnée, ainsi qu'il y estoit obligé sur peine de la
+bastonnade. Les Gardes qui devoient répondre des Captifs voyans qu'il en
+manquoit un firent une perquisition si exacte qu'ils le trouverent
+cuvant son vin dans un marché, ils le réveillerent à coups de bastons &
+le conduisirent de mesme à la Prison où le matin il en receut deux cent
+par l'ordre du Bacha. L'Ivrognerie de ce Captif pensa me faire de la
+peine parce qu'on m'imputoit son absence, ce qui m'obligea de faire
+retraite dans la Barque pendant que le Capitaine parleroit aux Gardes
+ausquels je donnay quelque argent pour les appaiser, aprés quoy j'eus la
+liberté de me promener par la Ville comme auparavant, & d'aller consoler
+l'Esclave qui fut guery en peu de temps des bastonnades qu'il avoit
+receus parce que je recompensay son Chirurgien.
+
+Deux inconveniens auroient obligé le Capitaine Mirengal de faire plus
+long sejour à Tripoly qu'il n'avoit voulu, le premier fut la maladie de
+son Escrivain qu'un Chrestien nouvellement racheté avoit mal-traité de
+nuit pour avoir revelé l'argent de sa rençon à son frere le Renegat. Et
+l'autre que le Bacha attendoit de jour en jour deux Corsaires qui
+estoient en mer, & qui retournerent avec la prise d'une Barque de Sicile
+chargée de riches marchandises. Si-tost qu'ils furent arrivez, Osman
+Rais qui commandoit à la Marine donna ordre à nostre Capitaine de se
+tenir prest pour mettre à la Voile. Ces agreables nouvelles me firent
+faire mes adieux à mes freres Captifs que je ne pus quitter sans
+répandre des larmes. Plusieurs me donnerent des lettres qui avancerent
+beaucoup leur délivrance avec les solicitations que je fis à leurs
+parens. Témoins Monsieur André de Saint Maximin, Jean Caumont de
+Cavaillon, de Lorme du Pont saint Esprit, Potier de Vienne en Dauphiné,
+Barras de Lion, Gibeaudet de Dijon, Chaillou de la ruë saint Denis, &
+Grimonville de Rennes. Les lettres que Blauchon natif de Grenoble,
+m'avoit données n'eurent pas le mesme effet, il avoit esté Jardinier de
+Salem Chastel mon premier Patron & avoit quitté le Calvinisme pour se
+faire Catholique pendant la peste qui emporta la famille de nostre
+Patron; je sejournay pendant quelques jours à Grenoble pour soliciter sa
+mere en faveur de son fils; Mais je ne pus rien obtenir de cette
+huguenote obstinée; qui me dit qu'elle l'avoit abandonné depuis qu'elle
+avoit appris qu'il n'estoit plus de sa communion. Il n'y a point de joye
+égale à celle que ressent un Chrestien racheté lorsqu'il est prest de
+quitter la Barbarie pour aller joüir des douceurs de son Païs, cependant
+j'ay fait moy-mesme l'experience que sa joye est troublée quand il fait
+reflexion au grand nombre de Chrestiens & d'amis qu'il laisse dans les
+fers, dont il connoist toute la pesanteur.
+
+Au commancement du mois de Mars de l'année 1668. un jeudy au soir le
+Commandant de la Marine avertit nostre Capitaine de partir le lendemain,
+la nuit se passa en rejoüissances & à la pointe du jour les Matelots
+commancerent à serper les Ancres & à preparer tout ce qui estoit
+necessaire pour se metre à la voile, pendant que le Capitaine fut au
+Chasteau avec les nouveaux afranchis pour prendre congé du Bacha qui
+nous fit donner un Passe-port en langue Turque. Il me souvient que luy
+baisant la main il me dit que je me donnasse bien de garde d'un second
+voyage à Tripoly, il ne sçavoit pas que Dieu me destinoit pour aller
+racheter les Captifs non-seulement dans sa Capitalle, mais encore dans
+toute la Barbarie, il commanda en suite à deux Turcs de nous conduire à
+la Barque qu'ils visiterent pour voir s'il n'y avoit point quelque
+Esclave caché dans les Equipages; Mirangal leur fit un present pour les
+congedier & dés qu'ils furent dans la Chaloupe on salua le Casteau de
+trois Periers & de trois coups de Canon. Nous fûmes plus d'une heure
+sans pouvoir sortir du Port, parce que les Rochers qui l'environnent en
+rendent la sortie difficile, & qu'il nous falut passer au milieu de tous
+les Navires de Tripoly. Pendant ce temps nous fîmes une priere à Dieu de
+nous accorder un heureux voyage. Le vent nous fut d'abord si favorable
+qu'en peu de jours nous arrivâmes proche de Malthe où nous eûmes la
+chasse d'un Corsaire qui nous quitta de peur de tomber luy mesme entre
+les mains des Chevaliers. Entre cette Isle & la Sicile il se leva un
+vent si furieux que nous fûmes contraints de nous en esloigner, & ne
+pûmes moüiller l'Ancre dans la Sardagne; Nous demeurames cinq jours dans
+un travail continuel à cause de l'eau qui entroit dans la Barque avec
+tant d'abondance qu'à tous momens nous pensions perir. Bordier estant
+sorty de la chambre à cause d'un coup de mer fut rencontré par Mirangal
+qui couroit de poupe à proüe pour donner ses ordres, il luy imputa
+l'orage parce qu'il estoit de la Religion & fit semblant de le vouloir
+jetter en mer. La tempeste augmentant il sembloit à toute heure que la
+Barque alloit abismer. Les Matelots estoient occupez à changer les
+voiles à cause de l'inconstance des vents, & les passagers vuidoient
+l'eau que les vagues jettoient dans la Barque. La nuit estoit encore
+plus à craindre que le jour parce qu'il se trouve sur cét Element cent
+precipices inconnus qu'on ne peut éviter dans l'obscurité. Un soir aprés
+avoir souffert durant le jour toutes les fatigues imaginables, comme
+nous prenions un peu de refection dans la chambre du Capitaine, la
+Barque fut agitée d'un si grand coup de mer que nous crûmes tous estre
+ensevelis dans les ondes, le Capitaine qui estoit assis sur son coffre
+fut renversé sur Bordier auquel il déchargea plusieurs coups de poing,
+l'accusant d'estre cause de l'orage, & sans nostre secours il l'eût
+mal-traité. Nous passames la nuit en prieres pour implorer la
+misericorde Divine, tandis que les Matelots estoient occupez au service
+de la Barque qui estoit gouvernée par la seule providence. Il n'y eût
+pas un Chrestien qui ne fît un voeu en particulier & mesme les Huguenots
+promirent de jeûner le jour suivant, ce qu'ils executerent fidellement,
+& ne mangerent qu'aprés Soleil couché. Le Capitaine voyant le lendemain
+la mer plus orageuse que jamais fit assembler tout l'Equipage pour faire
+une priere publique, aprés laquelle il fit un Voeu à Saint Joseph qui
+fut accepté avec beaucoup de respect. Heureusement aprés dix jours de
+tempeste la mer se calma un peu, & nous reconnûmes que Dieu avoit exaucé
+nos Voeux par l'intercession de Saint Joseph; Car le soir le vent
+diminua beaucoup & la nuit fut plus tranquille que les precedentes où
+nous avions manqué cent fois de faire naufrage. Le lendemain la
+sentinelle avertit qu'il voyoit terre. Je ne sçaurois exprimer avec quel
+plaisir on receut cette nouvelle dont nous rendîmes graces à Dieu.
+Aprés-midy nous découvrîmes les montagnes de Gennes, & le jour suivant
+celles de Savoye. Le Capitaine donna ordre de moüiller l'Ancre à Nisse
+qui appartient au Duc de Savoye, mais il fut impossible d'en aprocher
+parce que le vent estoit encore trop impetueux, ce qui nous obligea
+d'aller à Antibes ville de Provence afin de nous mettre en seureté
+proche d'un petit Cap sur lequel il y a une Chapelle dediée à
+Nostre-Dame de Graces où nous fûmes de nuit remercier Dieu de nostre
+arrivée en France. Nous passâmes tout le jour au Port d'Antibes afin d'y
+prendre des rafraichissements & nous delasser des peines que nous avions
+endurées depuis nostre départ de Barbarie. Il me souvient que le
+Capitaine laissa en cette Ville plusieurs lettres de Captifs qu'on mit
+selon la coûtume dans le Vinaigre boüillant avant que de les recevoir,
+aussi bien que l'argent dont on payoit les provisions qu'on prenoit. Une
+vieille femme aima mieux me donner par charité des figues & des Oranges
+que j'avois achetez que de recevoir de l'argent de Barbarie, craignant
+en son aage décrepit de mourir de la peste, ce qui fit rire ceux qui le
+trouverent sur le Mole. Le lendemain nous partîmes d'Antibes à dessein
+d'aller passer la nuit à Toulon; Mais le vent fut si contraire qu'il
+nous obligea d'aller moüiller au fort Grimauld où nous arrivâmes un peu
+tard. Les Soldats de la Garnison nous saluerent de plusieurs coups de
+Mousquets à bale, c'est pourquoy le Capitaine fit metre sa Chaloupe en
+mer pour assurer le Gouverneur de la Place qu'il estoit de Marseille &
+qu'il cherchoit un azile pour passer la nuit, on n'ajoûta point de foy à
+sa parole & il fut contraint de mettre pied à terre & de faire un
+present aux Soldats qui estoit le seul moyen de les empescher de faire
+plus grand feu. Autre-fois les Corsaires de Barbarie se retiroient en ce
+lieu écarté, mettoient la nuit pied à terre & enlevoient les Chrestiens,
+mesme les Renegats Provençaux se servoient du langage du Païs pour mieux
+tromper leurs compatriotes. J'ay veu dans Tripoly deux freres Renegats
+que les Pirates avoient pris dans ce lieu comme ils gardoient les fruits
+d'une Bastide à une lieuë de la mer, l'un estoit Maistre de l'Arsenal, &
+l'autre Casanadal ou Tresorier d'Osman Bacha, ils sont tous deux peris
+avec luy & les Renegats Grecs dans la revolution arrivée à Tripoly. Le
+lendemain nous partîmes du fort Grimauld avec un vent favorable qui nous
+fit arriver le mesme jour à Marseille, où l'on nous fit garder
+exactement la quarentaine parce que nous avions des marchandises
+douteuses comme la laine, les cuirs & le cotton qui contractent
+facilement le mal contagieux. Les quarentes jours expirez on nous permit
+l'entrée du Port, où l'on parfuma la Barque avec tout ceux qui estoient
+de dans, cette ceremonie fut agreable à voir parce que nous avions des
+animaux de Barbarie, entre autres des Singes qui donnerent bien du
+divertissement à la compagnie, il y avoit peu de jours que nous estions
+à Marseille lorsque Jean Gal sur lequel le sort estoit tombé pour
+l'execution du Voeu fait à Saint Joseph, en partit pour aller
+l'accomplir. L'évenement qui a fait naistre la devotion que les
+Provençaux ont à ce Saint est trop singulier pour n'estre pas rapporté.
+Il y a plus de quarante ans que les Corsaires d'Alger prirent un
+Vaisseau Marseillois qui portoit le nom de Saint Joseph, ils l'armerent
+en course parce qu'il estoit bon voilier, & osterent de la poupe l'Image
+du Saint qu'ils mirent dans le magazin des bois necessaires à la Marine.
+Un jour qu'on espalmoit le Vaisseau le Turc qui commandoit aux Captifs
+indigné du respect qu'ils portoient à l'Image ordonna de la metre en
+pieces & de la brusler. Un Esclave Provençal ayant veû qu'on luy avoit
+donné plusieurs coups de hache sans qu'elle en fût endommagée pria le
+Commandant de luy vendre l'Image pour quatre Piastres, ce que le Turc
+avare luy accorda. Le Captif l'enleva du Vaisseau & trouva le moyen de
+l'envoyer en son Païs natal à deux lieuës de Barjos en Provence dans une
+Chappelle qui est desservie par les Peres de l'Oratoire. Dieu recompensa
+le zele & la pieté du Captif qui deux ans aprés se sauva d'Alger avec
+trois Chrestiens dans une Barque qu'il avoit luy mesme construite, & qui
+n'estoit composée que de peaux, sans voile, ny timon. Ce qui seroit
+incroyable si les Habitans de Toulon ne les avoient veus arriver dans
+leur Port, & si l'on ne voyoit encore aujourd'huy la Barque dans une
+Chapelle dediée à Sainte Anne hors de la Ville, proche le Jardin de feu
+Monsieur le Chevallier Paul.
+
+Jean Gal neveu de nostre Capitaine, fit le pelerinage de Saint Joseph,
+qui est un des plus celebres de Provence, nuds pieds & jeuna au pain & à
+l'eau pendant la neuvaine. La délivrance de ce devot pelerin, que j'ay
+apprise depuis mon retour en France, n'est pas moins surprenante que
+celle que je viens de raconter. Un an aprés mon départ de Barbarie, Jean
+Gal fut fait Esclave par les Corsaires de Tripoly. Pendant sa captivité
+qui dura huit mois, il servit de Matelot sur le Capitaine, à cause de
+l'experience qu'il avoit de la Mediteranée. Comme un jour il travailloit
+dans le Navire avec douze Matelots Chrétiens, il leur proposa de se
+sauver dans la Chalouppe, tandis que leurs Gardes dormoient; Ses
+compagnons n'approuverent pas d'abord son dessein, & luy dirent qu'il y
+avoit de la temerité d'entreprendre un voyage aussi perilleux que celuy
+qu'il leur proposoit sans armes, sans voiles & sans provisions. Jean Gal
+leur ayant répondu que les meilleures armes estoient la foy &
+l'esperance, que Dieu seroit leur conducteur, & que prenant Saint Joseph
+pour Patron, leur entreprise auroit un heureux succez, ils ne
+resisterent plus & se jetterent tous dans la Chaloupe qu'ils mirent à la
+voile qu'ils avoient faite de leurs chemises. Les Turcs qui s'estoient
+réveillez demanderent en vain du secours aux autres Navires qui par
+bonheur estoient fort esloignez, car les Chrestiens avoient déja passé
+les Rochers qui environnent le Port, quand le Bacha apprit la fuite des
+Chrestiens, & le Ciel favorisa si visiblement leur fuitte qu'ils
+échaperent aux Barques legeres qu'on avoit commandées pour les
+poursuivre. Ils avoient si peu de provisions dans leur Chaloupe qu'elles
+leur manquerent au troisiéme jour, & qu'au septiéme ils furent reduits à
+la derniere extremité, ce qui leur fit prendre la cruelle resolution de
+tirer au sort à qui serviroit de nouriture à ses compagnons. Il tomba
+sur Jean Gal qui leur dit qu'il meritoit d'estre seul sacrifié pour tous
+puisqu'il estoit la cause de leur fuite, & qu'il les prioit de differer
+sa mort de quelques momens pour voir s'il ne découvriroit point la
+terre. Cela luy ayant esté accordé on dressa deux avirons sur lesquels
+il monta & n'y demeura pas une demie heure qu'il s'écria qu'il voyoit la
+terre. Cette découverte ranima tellement leur vigueur presque esteinte
+par l'abstinance qu'ils gagnerent en peu de temps à force de rames
+l'Isle deserte de Lampedouze. Il y a dans cette Isle une Grotte où l'on
+voit une Chapelle dediée à la Vierge; les Vaisseaux Chrestiens que la
+curiosité ou la tempeste obligent d'y moüiller l'Ancre y laissent des
+provisions pour les Navires passagers qui en ont besoin, on tient que
+ceux qui ont pris quelque choses sans necessité ne peuvent sortir de
+l'Isle qu'ils n'ayent intention d'en rendre la valeur à Nostre-Dame de
+Trapano en Sicile. Les Turcs ont mesme du respect pour ce lieu & n'y ont
+jamais fait aucun desordre ny poursuivy les Chrestiens. Nos treize
+fugitifs alerent en la Chapelle rendre graces à Dieu de les avoir
+délivrez de leurs Ennemis & de leurs miseres. Ils y trouverent par une
+espece de miracle treize poissons secs avec le biscuit qui leur estoit
+necessaire pour continuer leur voyage & pour les nourrir un jour qu'ils
+demourerent dans l'Isle afin de se delasser de leurs fatigues, ils
+aborderent à Malte & saluerent le Grand-Maistre qui admira leur action &
+dit qu'il faloit avoir le coeur François pour s'exposer à de si grands
+perils. Aprés y avoir esté fort bien traitez par l'ordre du
+Grand-Maistre pendant plusieurs jours ils en partirent & tous ariverent
+heureusement en leur Païs.
+
+Quoy que j'eusse dessein de me rendre au plûtost en ma chere patrie, je
+ne pus m'empécher de voir le Desert de la Sainte Baume, & de séjourner
+en plusieurs Villes pour rendre les lettres des Captifs, & soliciter
+leurs parens de les racheter. Enfin j'arrivay en la Ville de ma
+naissance, où j'estois attendu de mes parens. Aprés les avoir remercié
+des obligations que je leur avois de ma liberté, je vins à Paris pour
+rendre graces à un de mes oncles auquel j'estois plus obligé, & pour
+executer ce que j'avois promis à Dieu, qui en estoit le premier auteur;
+Je me rendis Religieux dans la Congregation des RR. PP. de la Mercy,
+afin que dans cette Ordre, qui depuis son établissement s'est toûjours
+signalé par la charité qu'il font profession d'exercer envers les
+Captifs, je pûsse estre utile aux Chrétiens Esclaves, chargez des mesmes
+fers que j'avois portez pendant prés de huit années de captivité.
+
+Je ne sçaurois finir cét Ouvrage sans vous avertir, Chrétiens, que cette
+charité qui fait le merite des Religieux de mon Ordre, fera un jour
+vostre condamnation si vous n'estes touchées de la misere des Captifs.
+Vous avez la mesme foy & la mesme esperance que ces enfans de Saint
+Pierre Nolasque, pourquoy n'avez-vous pas la mesme charité? Vous sçavez
+que les Esclaves sont exposez sans cesse au peril de tomber dans
+l'infidelité, & qu'ils souffrent pour la foy tous les maux imaginables,
+leurs cris passent les Mers pour implorer le secours de vos aumônes; Ils
+vous presentent leurs chaînes pour vous émouvoir à compassion. Cependant
+vous demeurez insensibles à leurs gemissemens, vos dépenses superfluës
+triomphent de leurs larmes, & il semble que vous ayez dessein d'insulter
+à leurs miseres, peut-on porter l'insensibilité plus loin dans le temps
+mesme que Dieu vous comble de prosperitez & de benedictions? Mais vous
+ne triompherez pas toûjours, & vostre dureté ne demeurera point impunie;
+Ces cris des Captifs lassez de vous prier inutilement changeront de
+route, ils monteront vers le trône de Dieu, & soliciteront sa vengence
+contre tant d'insensibles qui laissent perir un si grand nombre d'hommes
+rachetez par le sang precieux de Jesus-Christ. Aprés tout, ne vous
+flatez pas; car il est dit dans l'écriture, que Dieu au jour terrible de
+son Jugement, demandera compte au frere de l'ame de son frere, qui s'est
+perduë par sa faute? Que répondrez vous à ce Juge severe, lorsqu'il vous
+demandera compte de ce Captif qui l'a renoncé dans l'esclavage, & qui
+l'auroit glorifié dans la liberté si vous aviez brisé ses chaînes par
+vos aumônes? Mais si les Chrétiens insensibles sont blâmables, quelles
+loüanges ne meritent point ceux qui contribüent genereusement à la
+liberté des Esclaves; c'est par leur secours que les R. R. P. P. de la
+Mercy viennent d'en racheter dans Alger cent cinquante, qui ont beaucoup
+souffert, à cause des revolutions arrivées en cette Ville depuis
+quelques années. On prie ces charitables personnes de continuer leurs
+aumônes en faveur des autres, qui sont demeurez dans les mesmes peines,
+& qui implorent leur assistance. En finissant cét Ouvrage nous avons
+appris avec regret que le R. P. Charles Piquet, le plus ancien Religieux
+de la Congregation de Paris, estoit mort à Pont-sur-Yone proche de Sens,
+des fatigues qu'il a souffert dans le voyage d'Alger, où il estoit allé
+par ordre de la Majesté, pour le Rachapt des Captifs.
+
+
+FIN.
+
+
+--------------------------
+NOTES SUR LA TRANSCRIPTION
+
+On a conservé l'orthographe de l'original, avec toutes ses incohérences
+(notamment concernant l'usage des accents). Les coquilles les plus
+manifestes (interversion de lettres, etc.) ont néanmoins été corrigées.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'esclave religieux et ses avantures, by
+Antoine Quartier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESCLAVE RELIGIEUX ***
+
+***** This file should be named 26432-8.txt or 26432-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/6/4/3/26432/
+
+Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+creating derivative works based on this work or any other Project
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+States.
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+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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