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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:26:55 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'esclave religieux et ses avantures + +Author: Antoine Quartier + +Release Date: August 25, 2008 [EBook #26432] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESCLAVE RELIGIEUX *** + + + + +Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + L'ESCLAVE + RELIGIEUX, + ET + SES AVANTURES. + + A PARIS, + Chez DANIEL HORTEMELS, + ruë S. Jacques, au Mécenas. + + M. DC. XC. + + _Avec Privilege du Roy._ + + + + +A MADAME LA MARQUISE DE L'HOPITAL. + +MADAME, + +_Je n'aurois pas osé vous dédier la Relation de mon Esclavage, si les +témoignages que j'ay receus de vos bontez ne m'en avoient inspiré la +hardiesse; J'ay crû aussi que je ne pouvois mieux vous en marquer ma +reconnoissance qu'en vous offrant le seul bien dont mon estat me laisse +la disposition, & que la peinture des miseres des Captifs devoit estre +presentée à une personne qui s'interesse si chrétiennement à leur +liberté. C'est icy, MADAME, où vostre solide pieté & vostre humeur bien +faisante, me fourniroient une ample matiere d'Eloge, si vostre modestie +ne s'opposoit à mon zele; mais quelque silence qu'elle m'inpose, je ne +sçaurois oublier que vous estes la digne Epouse d'un mary dont la +naissance & le merite, sont également recommandables; Les grands Employs +dans lesquels la Maison de l'Hopital a servy la France, la font +considerer avec la distinction du monde la plus glorieuse, & le +Gouvernement dont le Roy vient d'honnorer Monsieur le Marquis vostre +Epoux, est une preuve certaine de son merite; ce qui fait esperer qu'il +succédera aux honneurs de ses Ancestres, dont il possede la vertu. Si je +ne puis contribuer à sa gloire, souffrez du moins que je fasse des voeux +dans l'Auguste Sacrifice de nos Autels, pour sa conservation & pour la +vôtre, & que je me dise avec respect,_ + +_MADAME,_ + +Vostre tres humble & tres-obeïssant serviteur, + +F. A. Q. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +Ce n'est ny le desir d'écrire, ny l'ambition de faire connoistre mon +nom, qui me fait donner au publicq cét Ouvrage, que j'ay intitulé +l'Esclave Religieux, parce que ce fut dans les fers que je formay la +resolution de renoncer au monde. Je n'ay point d'autre dessein que +d'exciter les Chrétiens au soulagement des Captifs, en exposant à leurs +yeux le fidele Tableau de leurs miseres. Je puis dire avec verité, +qu'encore que j'aye extrêmement souffert durant huit années d'Esclavage, +ma plus grande peine a toûjours esté d'en voir beaucoup d'autres plus +malheureux que moy, soit qu'ils n'eussent pas la mesme force pour +supporter leurs maux, soit que le Ciel ne leur accordât pas le secours +dont il m'a favorisé de temps en temps; puisque ce n'est point parmy les +Chrétiens détenus en Barbarie, que le proverbe à lieu, que la +consolation d'un malheureux est d'en voir de plus miserables que luy. +Comme la porte de la liberté est ouverte à tous ceux qui renoncent à +leur Religion, il ne reste dans les fers que ceux lesquels animez de +l'esprit de JESUS-CHRIST, demeurent unis & fermes dans les plus cruelles +persecutions; ainsi la pesanteur de leurs chaînes leurs devient commune, +parce qu'ils se regardent comme des enfans qui souffrent pour la querele +d'un mesme pere, & ils assistent les plus foibles pour les empécher de +tomber dans l'infidelité. + +J'admire en France la charité des Chrétiens, qui les fait descendre dans +les Cachots les plus obcurs pour assister le plus souvent des inconnus; +on les console, on les soulage, on se charge de leurs interests, on +solicite leurs procés, on les tire de prison en payant leurs dettes, & +on rachepte quelque fois leur ban à quoy la Justice les a condamnez. On +ne peut assez loüer ces exercices de charité envers le prochain; mais +peut-on s'empécher de se plaindre qu'on oublie ses compatriotes, ses +amis, ses parens, ses freres, de jeunes enfans, des filles foibles, des +Religieux, des Prestres & des personnes d'un merite extraordinaire. On +ne songe pas qu'ils sont à toute heure en danger d'abandonner la Foy, & +de succomber sous la rigueur des tourmens qu'ils endurent. On peut dire +que ces tourmens ne sont pas moins cruels que ceux des premiers Martyrs, +il est vray que les Esclaves peuvent finir leurs souffrances lors qu'ils +ont dequoy se racheter, mais ils ne sont pas moins Martyrs que ceux de +la primitive Eglise, puisqu'ils souffrent pour le nom & la Foy de +Jesus-Christ, & qu'ils peuvent briser leurs chaînes en renonçant au +Christianisme; leur martyre est mesme plus long, car les premiers ne +souffroient la prison que peu de temps, & souvent on les faisoit mourir +aussi-tost qu'ils étoient arrestez, au lieu que les Captifs souffrent +toute leur vie; ils n'ont point d'autre lict que la terre, la faim, le +soif & la nudité, sont attachez comme des ombres à leur personne, les +alimens qu'on leur donne suffisent à peine pour éloigner la mort, & +conserver une vie qui devient tous les jours plus malheureuse; Cependant +ils sont obligez de travailler sans aucun relâche, le baston & les +cordages sont les seuls instrumens qui donnent le signal de ce qu'il +faut faire, ces Infidels n'ont point d'égard à l'indisposition, à la +foiblesse & à l'impuissance; ils frappent également & sans distinction, +lorsqu'on n'a point fait ce qui est commandé, & ordinairement ils +commandent plus qu'on ne peut faire, afin d'avoir un pretexte de +maltraiter les Captifs, & les obliger à prendre le Turban. + +Les plus dangereuses persecutions sont les caresses dont ils se servent +pour seduire les Esclaves, qu'ils n'ont pû ébranler par les souffrances. +Il n'est point de douceur ny de tendresse apparente, qu'ils ne mettent +en usage pour les mieux tromper, ils s'appliquent à découvrir leur +inclination dominante, & tâchent de les surprendre par leur foible; si +le Captif aime les plaisirs, ils employent la bonne chere, & tout ce +qu'il y a de plus voluptueux; Si l'interest le touche, & s'il a perdu +l'esperance d'estre racheté, on luy promet des grandeurs, on fait +semblant de compatir à sa disgrace, on luy témoigne de l'estime & de +l'affection, & on luy offre sa liberté; Sur tout les Renegats font +gloire de pervertir les Chrétiens, ils se persuadent que les chaînes des +Esclaves leur reprochent incessamment leur apostasie, & que leur crime +diminuë quand ils le partagent avec plusieurs autres coupables. C'est +pourquoy ils n'épargnent ny la violence, ny la cruauté, ny la clemence, +ny les festins, ny les presens, ny le temps, ny la peine, pour les +forcer à suivre les réveries de l'Alcoran. Ces Infidels sont tout +ensemble les Juges & les Boureaux des Captifs qui leur resistent, & +jamais ils ne se lassent de continuer leurs souffrances. Ceux au +contraire qui par un horrible blaspheme declarent qu'ils veulent +embrasser la Loy de Mahomet, sont libres dés le moment. Leurs Patrons +leur donnent leurs filles en mariage & leur font obtenir des Employs +considerables, ce qui fait que ces Apostats se voyant en peu de temps +comblez de richesses & d'honneur, & élevez aux premieres Charges, +oublient facillement leur Foy & leur patrie, & deviennent les plus +grands persecuteurs des Chrétiens. Ce qui m'a semblé de plus déplorable +est d'avoir veu de jeunes garçons & de jeunes filles, estre aussi +maltraitez que les autres Esclaves, sans que la foiblesse de l'âge, la +delicatesse du sexe, & tout ce que la nature pouvoit inspirer en leur +faveur, fussent capables d'attendrir le coeur de ces Tigres. Mais ce qui +donne de la consolation est qu'il se trouve tous les jours de jeunes +enfans que la grace fortifie de telle maniere, qu'elle les fait chanter +les loüanges de Dieu au milieu des plus rudes tourmens. J'ay veu un +garçon de quinze ans durant qu'on luy donnoit la bastonnade pour +l'obliger à renier, s'écrier, _qu'il est doux de mourir pour +Jesus-Christ_. Toute l'Europe Chrétienne est instruite de ce qui se +passe dans la Turquie, dans les Royaumes de Tripoly, de Thunis, d'Alger, +de Maroc & de Fez, & sur les costes de la Mediteranée, & +particulierement la France en a sceu le détail des RR. PP. de la Mercy, +qui ont fait plusieurs Redemptions celebres depuis peu d'années, de +sorte qu'on peut dire qu'elle entend la voix & les gemissemens de ces +Infortunez; Malheurs donc aux Chrétiens qui sont insensibles aux +plaintes & aux disgraces de leurs freres. + +Je m'estimerois heureux si le recit de ma Captivité pouvoit faire +impression sur l'esprit de mes Lecteurs, & exciter leur charité pour les +Esclaves. Je décris la Ville de Tripoly, l'estat du Royaume & les moeurs +des Habitans, & dis quelque chose de Thunis, d'Alger & du grand Caire; +Je rapporte les avantures de quelques Chrétiens, parce qu'elles ont de +la liaison avec les miennes, & qu'elles en composent une partie. Le +Lecteur ne doit point s'étonner s'il en trouve qui approchent du Roman; +le païs des Corsaires est le theatre de toutes sortes d'évenemens & de +nouveautez, la moindre capture qu'ils font sur les Chrétiens, fournit +souvent des matieres merveilleuses & capables de remplir des volumes. Je +n'ay rien ajoûté du mien, & j'ay obmis exprés bien des choses qui +auroient pû embelir mon Ouvrage. Je ne me flatte point qu'il ait du +succés; nous vivons dans un Siecle où de tant de Livres qu'on publie, il +y en a peu qui meritent de l'estime. Je me suis rendu justice là dessus, +& j'ay jugé que le mien augmenteroit le nombre de ceux qui ne paroissent +que comme des enfans plus propres à contribuer à la honte, qu'à +l'honneur de leur pere. Des raisons moins puissantes m'auroient empéché +d'estre Auteur, si je n'avois consideré que j'ay receu trop de graces de +Dieu, pour ne luy pas faire un Sacrifice de loüanges, en rendant +publiques les marques de ma reconnoissance, _Dirupisti Domine vincula +mea, tibi sacrificabo hostiam laudis_. + + + + +TABLE DES CHAPITRES. + + +Chap. I. _Voyage de l'Auteur en Italie; Son séjour à Venise; Son +Embarquement pour Constantinople; Combat contre quatre Corsaires de +Tripoly; Recit de ce qui se passa sur Mer jusqu'à son arrivée à Tripoly, +où il est vendu à un Arabe._ page 1. + +Chap. II. _Description de Tripoly, Moeurs, Commerce & Richesses de ses +Habitans, son Gouvernement, ses diverses revolutions; Mehemet Renegat +Grec en est fait Bacha, sa bonté pour les Captifs; Adresse d'un Esclave +qui luy vole son Turban & ses Souliers; Captivité d'un Evesque, & sa +charité._ 18. + +Chap. III. _Conversion d'un Renegat, son martire; Bon dessein de Mehemet +traversé, sa mort funeste, ses qualitez; Osman son cousin est mis en sa +place, ses cruautez, Il viole la foy qu'il avoit jurée au Caya son amy, +& luy fait couper la teste._ 35. + +Chap. IV. _Deux sortes d'Esclaves; l'Auteur fait un rude apprentissage +de sa captivité; Monsieur Gabaret vient à Tripoly avec quinze Vaisseaux, +demande la liberté des Captifs François; Refus du Bacha par la trahison +d'un Capitaine Provençal; Un Parisien Captif s'empoisonne; Vingt jeunes +Chrétiens sont conduits à Constantinople, & six au Grand Caire; l'Auteur +est envoyé en Alexandrie, au retour son Patron luy fait couper de la +pierre; Fuite des Captifs qui sont ramenez & punis; Martyre d'un +Ethyopien qui estoit du nombre des fugitifs; penible travail de +l'Auteur._ 50. + +Chap. V. _Prise d'un Navire François, un Religieux & deux Armeniens y +sont faits Esclaves; On dérobe au Religieux mil Sultanins d'or qu'un des +Armeniens luy avoit donnez à garder; Peste à Tripoly; mort d'une femme & +d'un fils du Patron de l'Auteur, de quelle maniere on enterre les Turcs: +Histoire d'un faux Dervis; la femme de Salem tâche de faire prendre le +Turban à l'Auteur; Description de la Maison de Campagne de Salem, il +employe l'Auteur à de rudes travaux pour l'obliger à changer de +Religion; Sa servante luy fait des plaintes de l'Auteur; Salem luy fait +donner de la bastonnade; l'Auteur est en danger de perdre la vie, & est +sauvé par la mort de Salem._ 67. + +Chap. VI. _Le Bacha s'empare des Biens & des Esclaves de Salem; l'Auteur +est vendu à Moustafa Renegat Grec; Politique de Moustafa; Perte d'un +Navire de Tripoly; Prise d'un Renegat Hollandois; Un Captif Maltois +trahit les Chrétiens qui meditoient une seconde fuite, leurs suplices; +mort de deux freres Chrétiens: l'Auteur est mal traité par son Patron; +Artifices des Turcs pour obliger vingt jeunes Captifs à prendre le +Turban; Histoire d'un Juif qui se disoit estre le Messie._ 87. + +Chap. VII. _La fatigue du travail fait tomber l'Auteur malade, à peine +est il guery qu'il est frapé de la peste; Mort épouvantable de Mehemet +Caya, neveu du Bacha, qui mit en sa place un autre de ses neveux; +Circoncision de deux enfans du Bacha, les réjoüissances qu'on fait à +cette ceremonie; Retour de l'Auteur à Tripoly aprés la peste; mort de +Moustafa son Patron; l'Auteur devient Captif du Bacha._ 103. + +Chap. VIII. _Inconstances des actions humaines; Histoire à ce sujet d'un +Seigneur Piedmontois, & de Dom Philippes fils du Bacha de Thunis; Le +Bacha fait changer le Cimetiere des Juifs; Translation des os dans le +nouveau; tromperie faite aux Juifs dans cette Translation par les +Captifs Chrétiens; Autre tromperie faite à un Capitaine Flamand par des +Esclaves Vénitiens, qui sont découverts._ 116. + +Chap IX. _Travail precipité où plusieurs Captifs perissent; Les +Corsaires font une prise considerable. Different entre le Bacha & le +Consul Anglois; Plaisant entretien du Bacha avec les Consuls & les +Marchands de diverses Nations; Mariage de la fille du Bacha; l'Auteur +est mal-traité, & exposé à de rudes travaux, la necessité l'oblige à +dérober les viandes qu'on portoit sur les tombeaux des morts; de quelle +maniere les femmes vont prier sur les sepulchres._ 131. + +Chap. X. _L'Auteur est envoyé dans les campagnes éloignees de Tripoly, +où il demeure huit mois à labourer la terre, semer les grains, arracher +du jonc & faire la moisson; rencontre qu'il fait d'un Marabous qui avoit +demeuré en Espagne, & qui veut luy donner sa fille en mariage; Avantures +qui arrivent en ces Pays abandonnez; retour de l'Auteur à +Tripoly._ 155. + +Chap. XI. _L'Auteur au retour de la Campagne est occupé à la +construction d'une nouvelle Prison pour les Captifs, dont il refuse +d'estre l'écrivain; Revolte des Gibelins Sujets de Tripoly; Regep Bé met +ces Rebelles à la raison; Son entrée à Tripoly aprés sa victoire; +l'Auteur paye deux écus par mois pour estre exempt du travail; Il fait +divers mestiers; Une Barque de Malte sauve deux Captifs pour lesquels +elle n'estoit pas venuë; Le Bacha s'en vange sur le Capitaine Augustin +Maltois; Avantures d'un Savoyard qui avoit esté fait Captif avec +l'Auteur._ 179. + +Chap. XII. _Les Galeres du Grand Duc de Toscanne font Esclave un Chaoux +que le Grand Seigneur envoyoit au Bacha de Tripoly, lequel fut obligé de +luy procurer la liberté. Captivité d'un Religieux Augustin, amitié +fraternelle; souffrances des Captifs dans un travail extraordinaire, & +dans le Bastiment d'une Maison que Soliman Caya fait faire à la +Campagne; l'Auteur se vange des Juifs qui luy avoient pris son Bestial; +le danger auquel il s'expose proche d'une Mosquée; une Barque arrive de +Marseille, le Capitaine luy donne esperance de sa liberté._ 203. + +Chap. XIII. _De quelle maniere les Mahometans vont en pelerinage à la +Meque; Le Capitaine Mirangal presente l'Auteur au Bacha pour convenir de +sa rançon; Comment le rachapt des Esclaves Chrétiens se fait en +Barbarie; Les desordres que commettent les Turcs pendant leur Ramadan ou +Caresme, & les réjoüissances qu'ils font au temps de leur Pasque._ 220. + +Chap. XIV. _Les avantures d'un Provençal & de sa niéce; celles d'un +Majorquin & de sa soeur._ 244. + +Chap. XV. _L'Auteur régale ses amis Esclaves avant son départ de +Tripoly; Plaisanterie d'un Arabe pris de vin; Un Captif Chrétien +bastonné, pour n'avoir pas couché dans la Prison; Embarquement de +l'Auteur, tempeste, voeu à Saint Joseph arrivé à Marseille, le voeu +qu'on avoit fait sur Mer à Saint Joseph est accomply; Origine de la +devotion que les Provençaux ont à ce Saint; Histoire de treize Esclaves +qui se sauverent de Tripoly; Exortation aux Chrétiens de racheter les +Captifs._ 272. + +FIN. + + + + +_Extrait du Privilege._ + + +Par Privilege du Roy donné à Versailles le neufiéme jour d'Avril 1688. +Signé, LE PETIT. & Scellé; Il est permis à Daniel Hortemels, Marchand +Libraire de la Ville de Paris, d'Imprimer ou faire Imprimer, vendre & +débiter un Livre Intitulé _l'Esclave Religieux, qui raconte les peines +qu'il a souffertes dans Tripoly, pendant huit années de Captivité, ses +avantures, avec un fidele Recit de tout ce qui s'est passé de plus +remarquable dans ce Royaume, pendant le séjour qu'il a fait en +Affrique_, & ce pour le temps de six années à compter du jour qu'il sera +achevé; avec deffences à tous Imprimeurs, Libraires & autres, d'Imprimer +ou faire Imprimer, vendre & distribuer ledit Livre pendant ledit temps à +peine de quinze cent livres d'amande applicable ainsi qu'il est porté +par ledit Privilege, de confiscation des Exemplaires contrefaits & de +tous dépens, dommages & interests; le tout ainsi qu'il est plus +amplement declaré audit Privilege; La Copie ou l'Extrait duquel mis au +commencement ou fin dudit Livre, Sa Majesté veut estre tenu pour bien & +deuëment signifié, & que foy y soit ajoûtée comme à l'Original. + +_Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs & Libraires de +Paris, le vingt-deuxiéme jour d'Avril 1688. suivant l'Arrest du +Parlement du 8. Avril 1653. & celuy du Conseil Privé du Roy du 27. +Février 1665. & l'Edit de Sa Majesté donné à Versailles au mois d'Aoust +1686._ + +Signé, J. B. COIGNARD SYNDIC. + +Achevé d'Imprimer pour la premiere fois le 22. May 1690. + +_Les Exemplaires ont esté fournis._ + + + + +LES VOYAGES ET AVANTURES D'UN ESCLAVE DE TRIPOLY. + + + + +Chapitre premier. + +_Voyage de l'Auteur en Italie; Son séjour à Venise; Son Embarquement +pour Constantinople; Combat contre quatre Corsaires de Tripoly; Recit de +ce qui se passa sur Mer jusqu'à son arrivée à Tripoly, où il est vendu à +un Arabe._ + + +Le desir de voyager a esté la passion dominante de ma jeunesse, quand on +m'enseignoit au College la Geographie, je m'imaginois que les Villes +celebres marquées dans la Carte, estoient autant de lieux enchantez, & +que Paris qui fait l'admiration des étrangers, n'estoit rien en +comparaison. Je ne pûs resister à la violence de ma curiosité, & je +passay en Italie en l'année 1659. Je n'en décriray point les +particularitez que tant d'Auteurs ont données au public. Je me rendis au +plûtost à Rome, afin d'y voir les Ceremonies de la Semaine Sainte, & +l'Entrée de l'Ambassadeur de Portugal qui se fit avec beaucoup de +magnificence, sous le Pontificat d'Alexandre VII. Apres avoir veu les +ruines venerables des Ouvrages de l'Antiquité, admiré les modernes, & +visité les Lieux Saints, je vis Naples, prés de laquelle est le Tombeau +de Virgile, & la Grotte de la Sibille Cumée; Je vis aussi le Mont-Vesuve +qui estoit tranquile, mais l'abondance des cendres qui l'environnent +m'empécherent d'en visiter le sommet d'où sort quelque fois un si grand +feu, qu'il donne l'épouvante à dix lieuës à la ronde: De Naples je vins +à Lorette pour honorer la Mere de Dieu dans sa propre Maison; on sçait +qu'elle a esté aportée de la Terre Sainte par le ministere des Anges +dans les Estats du S. Pere en la marche d'Ancone. Avant l'hyver +j'arrivay à Venise pour voir le Carnaval, que les Dames souhaiteroient +durer plus long-temps, à cause de la liberté qu'elles ont depuis le +commencement de l'année, jusqu'au premier Dimanche de Caresme. + +Pendant qu'on équipoit à Venise un Navire pour Constantinople, où je me +proposois d'aller, j'eûs le temps de considerer les beautez de cette +Ville qui est l'unique dans le monde, assise au milieu de la Mer, toutes +les ruës sont remplies de Canaux, & chaque Habitant a sa Gondole, les +Eglises, les Places & les Palais y sont magnifiques, sur tout la Place +de Saint Marc, où l'on voit deux Colomnes qui ont servy au Temple de +Sainte Sophie de Constantinople. La Ville est environnée de petites +Isles agreables, on voit dans les unes des Jardins de Plaisance, dans +les autres des Monasteres qui servent de Forteresses spirituelles à la +Republique, sans compter les Tours & les Bastions garnis de Canons, pour +s'opposer aux insultes des Turcs. Il y a dans l'Arsenal dequoy armer +quarante mil hommes, & un nombre infiny d'Ouvriers destinez pour les +Ouvrages de la Marine: On y garde quantité d'Etendars, comme des +Monumens éternels de la valeur des Generaux de la Republique & des +Victoires memorables qu'ils ont remportées sur les Infideles. Si Rome +est appellée la Sainte, Naples la Gentille, Florence la Belle, Gennes la +Superbe, Venise se peut vanter d'estre la Riche. Je finiray l'éloge de +Venise par six Vers Latins d'un Poëte Italien, qui fut recompensé par le +Senat de six cens Sequins d'or. + +Le long séjour que je fis à Venise pour attendre le départ du Vaisseau +où je devois m'embarquer, me donna le loisir de voir en l'Eglise de S. +Marc, la Pompe funebre du Prince Almeric de la Maison de Modene, qui +estoit mort en Candie pour le Service de la Republique, & la Sortie du +Bucentaure le jour de l'Ascension, lorsque le Doge va en Ceremonie +Epouser la Mer. Ce superbe Bastiment que les Estrangers appellent la +Montagne d'or, porte six cent personnes, sans les Rameurs & les Matelots +necessaires pour son équipage. Le Doge accompagné de tous les +Ambassadeurs & du Senat, monte le Bucentaure, dont les Cordages sont de +Soye, les Voiles & les Etendars de Broderie: Estant arrivé au lieu +destiné, le Patriarche benit un Anneau, & le met au doigt du Doge qui le +jette aussi-tost dans la Mer. Apres la Ceremonie le Bucentaure retourne +dans la Ville suivy de dix à douze mil Gondoles, & de plusieurs +Galiotes, Brigantins & Galeres qui luy font la Cour comme à leur +Souverain. Ces petites Gondoles qu'on appelle ordinairement les +Carrosses de Venise, tiennent leur rang prés de leur Prince selon la +qualité de ceux qui les montent; Elles sont ornées d'Armes, de Flâmes, +de Pavillons, & couvertes de Tapis de Turquie, & semblent à leur retour +témoigner par mille Fanfares & Concerts differents, que le Roy de la Mer +a eû pour agreable le mariage du Doge avec elle. + + _Viderat Adriaticis Venetam Neptunus in undis + Stare urbem, & toto ponere jura mari + Nunc mihi Tarpejas quantumvis Jupiter arces + Jactet, & illa sui moenia Martis ait, + Si Tiberim pelago praefers en aspice utramque, + Illam homines dicas, hanc posuisse Deos._ + +Le Vaisseau Hollandois sur lequel je m'embarquay pour aller à +Constantinople, s'appelloit la Fleur de Lys, il estoit moitié armé en +Guerre, & moitié chargé en Marchandises, & portoit des Passagers de +Diverses Nations; Une Dame Greque y estoit, & deux petites Filles âgées +de huit à dix ans, qu'elle avoit euës d'un Noble Venitien qui l'avoit +enlevée pour sa beauté & emmenée à Venise, aprés sa mort elle se +retiroit en son Païs. Dés que le Vaisseau fut en estat de se mettre à la +voile, nous partismes de la grande rade avec un vent assez favorable qui +nous fit arriver en peu de temps à Zante: Nous n'y fismes pas de séjour +à cause des tremblemens de terre qui arrivent souvent dans cette isle +comme les Habitans nous le firent remarquer par les ruines des Terres +voisines de la Ville, & de quelques maisons depuis peu renversées. Un +jour que nous nous divertissions aprés le disner, la chambre où nous +estions trembla si rudement, que les pierres de la porte se separerent; +ce qui nous obligea d'en sortir promptement; & à peine fûmes nous +embarquez que la maison abisma. Nous rendismes graces au Ciel de nous +avoir preservez de ce peril, & continuâmes nostre route du costé de +Candie, où toutes les forces Ottomanes estoient pour le Siege de la +Capitale. Il y a bien de la difference entre les Voyages qu'on fait par +Terre & ceux qu'on fait sur Mer; dans les premiers la diversité des +moeurs & des coûtumes des Peuples, & les beautez singulieres des Païs, +font oublier une partie des fatigues que souffre le Voyageur; au lieu +que sur Mer on est dans un repos continuel, n'ayant point d'autre +occupation qu'à passer le temps, & à faire part de ses avantures à ses +Compagnons de Vaisseau. Depuis Venise jusqu'à l'Archipel, on découvre à +droite les Terres de la Republique, la Marche d'Ancone, Lorette, & les +Provinces de l'Abruze, de la Poüille & de Calabre dans le Royaume de +Naples; A gauche, la Dalmatie, la Republique de Raguze, l'Albanie, +l'Epire, la Bossine, la Morée & la Candie. + +L'approche de Candie nous fit tenir sur nos gardes, le bruit du Canon +des Turcs venoit jusqu'à nous, & nous avions sujet d'apprehender leur +Armée Navalle. Nous commencions à costoyer les Isles de l'Archipel, lors +qu'un soir nostre Capitaine dit qu'il s'estimoit heureux d'estre venu +d'Hollande à Venise sans danger, nonobstant la quantité de Pirates qui +courent la Mediteranée. On le felicita de son bon-heur, & pour en +témoigner sa reconnoissance, il fit apporter la Collation & deux +bouteilles de Malvoisie. Ce Regal se passa joyeusement, parce qu'il y +avoit des personnes de differentes Nations, qui firent un concert assez +bizare de leurs langages: Ce qui augmenta le plaisir, Un Prestre Flamand +apres avoir bien beu avoüa qu'il alloit exprés en Grece ou en Armenie +pour s'y établir, à cause que les Prestres s'y marient, & qu'il avoit +dessein d'entrer dans ce Sacrement avant que de mourir. + +Comme nous estions prests de nous retirer, la Sentinelle qui descendoit +du Perroquet, assûra le Capitaine qu'il avoit aperceu de loin quelques +voiles. Nous nous retirasmes dans l'esperance que la nuit nous en +éloigneroit; mais à la pointe du jour nous vismes quatre Vaisseaux qui +n'estoient eloignez de nostre Navire que de dix mille, & qui venoient +fondre sur nous à toutes voiles. Leur diligence nous fit juger qu'ils +estoient Corsaires; ce qui obligea le Capitaine de donner ses ordres. Il +fit faire une Priere publique, exhorta un chacun de garder son poste & +de deffendre sa vie & sa liberté contre les ennemis des Chrestiens, & +disposa si bien toutes choses, que nous fûmes en estat de combattre. Une +Barque Italienne que nous avions trouvée dans le Golphe de Venise deux +jours apres nostre départ avoit esté prise par ces Pirates, qui ayant +esté par elle avertis de nostre passage, ils mirent toutes les Voiles au +vent pour nous joindre avant que nous pussions moüiller l'Ancre aux +Isles de l'Archipel, & par cette retraite éviter le Combat; Mais toute +la diligence que nous pûmes apporter fut inutile à cause de la pesanteur +de nostre Vaisseau qui estoit chargé de marchandises. Le plus hardy des +quatre Corsaires nommé Beyrant Rais Renegat Provençal, nous vint salüer +de vingt-quatre canonades, mais celles de la Poupe nous firent plus de +ravage que toute la bande; Hally Rais Renegat Grec fit en suite sa +passade du mesme bord; Morat Renegat Hollandois, qui commandoit un +Vaisseau à la Françoise, monté de quarante-huit pieces de Canon, nous +maltraita beaucoup, & enfin nous essuyâmes les Canonades des ennemis +suivies de mousqueterie, de fléches & de grenades. + +On se donne quelque tréve dans ces occasions, pour descendre les blessez +à fond de calle, & jetter en Mer les corps morts dont profitent les +Poissons, qui ne manquent jamais de se rendre prés des Navires au bruit +du Canon. Pendant ce temps nostre Capitaine, qui estoit un tres brave +homme, parcourut le Vaisseau, & voyant que le flanc de Tribord estoit +maltraité, les Canons en partie démontez, & sans secours, il fit armer +l'autre bande pour faire paroistre aux ennemis une force égale, bien +qu'ils fussent quatre Pirates contre un Vaisseau Marchand. + +Tandis qu'un des Corsaires nous donna la passade, Beyram Rais vint nous +aramber, apres que les acrots furent jettez, nous fismes retraite à la +poupe pour surprendre ces Infideles, dont trente entrerent dans nostre +Navire le Sabre à la main, le feu de nostre Mousquerie & de deux Periers +chargez à Cartouches, fit un tel effet, qu'il ne s'en sauva que six. Un +d'eux receut en se retirant un coup de Ponton au travers du corps, & un +coup de Sabre sur la teste, ces blessures ne l'empécherent pas de courir +apres celuy qui l'avoit blessé, & il tomba roide mort à six pas de là. +L'opium que les Turcs mangent avant que de combattre les rend furieux, & +les fait aller au combat la teste baissée sans craindre le danger, +heurlans comme des bestes feroces, pour donner de la terreur aux +Chrestiens. + +Nostre Capitaine crût que les Barbares n'hazarderoient pas une autre +attaque; mais picquez d'une retraite si honteuse, ils tenterent une +seconde fois de nous acrocher; nostre Mousqueterie fit tant de feu & si +à propos, qu'ils furent encore obligez de se retirer avec une perte +considerable. Je fûs blessé en cette occasion d'un coup de fléche dans +l'estomac & d'un éclat de bois aux reins, j'aurois esté tué si le +baudrier n'avoit paré le coup; un de mes intimes amis fut tué à ma +droite d'une mousquetade qu'il receut dans le bas ventre, & à ma gauche +un Gentilhomme nommé de Grimonville, natif de Rennes en Bretagne, fut +blessé dangereusement au visage, les RR. PP. de la Mercy de la +Redemption des Captifs, l'ont rachepté depuis ma sortie de Tripoly de +Barbarie. + +Quoy que je fusse blessé, le Capitaine me donna la Proüe à garder, & +durant que les ennemis s'éloignoient un peu afin de tenir conseil, il me +pria de voir pourquoy le Canon ne tiroit point. Je descendis dans le +fond du Vaisseau où je ne trouvay que des morts & des mourans, les affus +des Canons estoient brisez & renversez sur des personnes expirantes, je +n'entendois que des plaintes, des cris & des gemissemens, & je voyois +par tout des spectacles d'horreur: J'arrivay mesme fort-à-propos pour +empécher un Hollandois de mettre le feu aux Poudres, ce desesperé aimoit +mieux nous faire perir que de permettre nostre esclavage. Estant +remonté, j'entendis le Lieutenant qui proposoit au Capitaine de se +sauver dans la Chaloupe, parce que la proüe estoit en feu, la poupe +fracassée, & nostre perte inévitable. Comme je leur representois que +c'estoit s'exposer à tomber és mains des Grecs de l'Archipel, qui sont +sans Religion & sans pitié, une Canonade mit en deux le corps du +Capitaine, dont la teste & les épaules furent emportées dans la Mer, & +le reste tomba à mes pieds: Jugez si je fus alarmé de ce coup fatal qui +nous osta toute esperance. Le Lieutenant entra dans la chambre du +Capitaine où je le suivis, un boulet de Canon y avoit mis en pieces son +coffre, & dispersé quantité de Sequins d'or, ceux que je pris par le +conseil du Lieutenant, penserent me faire perdre la vie. + +La sortie de la chambre ne fut pas si favorable que l'entrée, le pauvre +Lieutenant eût la cuisse droite emportée d'un coup de Canon, & comme je +le consolois on arbora un Pavillon blanc à la Poupe, qui estoit le +signal que nous nous rendions à discretion: Lorsque les Turcs entroient +dans nostre Navire, le Lieutenant m'embrassa, & me dit qu'il aimoit +mieux se jetter en Mer, que d'aller finir ses jours en Barbarie, dans +l'estat déplorable où il se voyoit reduit: Je le conjuray de ne pas +s'abandonner au desespoir, mais si tost que je l'eûs quitté pour songer +à moy, il se precipita dans la Mer. Je fus d'abord arresté par 2. Turcs +qui se contenterent de me foüiller legerement, & prirent la valeur de 2. +écus que j'avois dans mes poches; deux Renegats me foüillerent plus +exactement & trouverent ce qu'ils cherchoient; les deux Turcs qui +m'avoient arresté les premiers se trouverent là presens, l'un d'eux +enragé d'avoir si peu profité de ma dépoüille, me porta un coup de Sabre +que j'évitay par la fuite: Les Chrestiens furent derechef visitez, & les +Officiers & les Marchands dépoüillez de leurs plus beaux Habits. Nous +nous trouvasmes soixante-dix échapez du Combat, parmy lesquels il y +avoit trente blessez, & nous y avions perdu plus de cinquante hommes. +Estant descendus des premiers dans la principale Chaloupe des ennemis, +je fus aperceu par la Dame Grecque, qui avoit à ses costez ses deux +filles, elle me pria de luy ayder à descendre & à son aisnée, & donna la +jeune à un nouveau Captif, qui en descendant tomba sur le bord de la +Chaloupe & se cassa la teste, cela luy fit quitter la fille laquelle +chut dans la Mer d'où l'on ne pût la sauver. La mere accablée de douleur +par la perte de sa fille, de ses biens & de sa liberté, jetta des cris +pitoyables vers le Ciel, & son malheur toucha les Corsaires les plus +insensibles. Cette desolée mourut de tristesse dans le Serrail du Bacha +de Tripoly apres trois ans de captivité, & pour derniere disgrace, elle +veit sa fille qu'elle avoit élevée à Venise dans la veritable Religion +embrasser la Mahometane. + +Nous fûmes conduits vingt Captifs au Vaisseau de Morat Rais Chef +d'Escadre, Nous y fûmes à peine arrivez qu'on nous foüilla pour la +troisiéme fois, cette derniere me fut plus sensible que les deux autres, +les Matelots m'osterent jusqu'au Calleçon, & ne me laisserent que la +Chemise. Je demeuray dans la posture d'un Criminel qui va faire amande +honorable, & sans le secours d'un Renegat Italien qui me couvrit de +vieux haillons, j'aurois souffert plus de misere dans le reste du +Voyage: Les Corsaires en retournant à Tripoly firent encore une prise +d'un Navire Chrestien qui portoit des Vivres & des Munitions en Candie. +Avant que d'attaquer ce Vaisseau qui se deffendit avec beaucoup de +vigueur, ils nous enfermerent dans le fonds de Calle, on nous fit +souffrir dans ce lieu de tenebres toutes les miseres imaginables, la +faim, la soif, les plaintes continuelles des blessez, & une chaleur +excessive nous reduisirent presque aux abois. Pendant le Combat qui dura +plus de huit heures, nous fismes des veux inutils pour nos freres; car +ne pouvans plus resister aux attaques des Infideles, & voyant leur +Navire prest à faire naufrage, ils furent contraints de se rendre. Dés +qu'il fut au pouvoir des Turcs, ils nous permirent de monter entre les +deux Ponts afin de respirer l'air. Je fus obligé de coucher sur des +Cordages durant le sejour que nous fismes sur Mer, qui estoit au temps +de la Canicule, le matin en me levant la poix & le goudron m'enlevoient +des morceaux de chair, ce qui augmenta mes blessures. Nous arrivasmes à +la fin du mois de Juillet 1660. à Tripoly, dont Osman Renegat Grec +estoit lors Bacha. Les Barbares firent de grandes réjoüissances de deux +prises si considerables; ils trouverent dans les Navires plus de +quarante mil écus, sans les marchandises estimées davantage, & cent +cinquante Chrestiens qui font la richesse du Païs. Tous les nouveaux +Captifs furent conduits au Chasteau pour estre presentez au Bacha, +devant lequel un Escrivain Chrestien s'informa du nom, de l'âge, du +païs, de la Religion, de l'art, & des qualitez de chaque Captif en +particulier. La richesse du butin consola le Bacha de la mort des +Officiers qui avoient esté tuez dans le Combat, parmy lesquels on +comptoit deux Lieutenans, huit Canoniers, trente Turcs, & prés de +quarante Renegats, outre les blessez, dont le nombre égaloit celuy des +morts. Aprés que le Bacha se fût reservé les plus beaux & les plus +jeunes Chrestiens pour son Palais & pour le service de ses Femmes, il +nous fit distribüer un habit de toille, une paire de souliers & un +Capot. On nous fit retirer le soir dans les prisons où nous trouvâmes +plusieurs Captifs qui nous exhorterent à la patience. Le matin les +Gardes de la Prison, nous conduisirent au Bazar qui est une Place +publique pour y estre vendus; là les Captifs à demy nuds passent en +reveuë devant un grand nombre de Turcs, d'Arabes & de Juifs, qui se font +un plaisir de faire promener, & d'examiner ceux qu'ils veulent acheter; +ils sçavent bien distinguer les personnes de qualité de celles du +commun, par les pieds, les mains, & la phisionomie. Le Bacha s'empare du +reste des Esclaves, à condition d'en tenir compte aux Levantis, lesquels +sont les Soldats de la Mer, qui participent à toutes les prises; Un +Arabe nommé Salem Chatel m'achepta cent cinquante écus. Me conduisant en +sa maison, il entra dans un Cafegy pour me faire voir à ses amis qui +fumoient & buvoient le Café, ils le feliciterent de l'achapt qu'il avoit +fait de moy & prierent leur Prophete de me vouloir inspirer leur +Religion. + + + + +Chapitre II. + +_Description de Tripoly, Moeurs, Commerce & Richesse de ses Habitans, +son Gouvernement, ses diverses revolutions; Mehemet Renegat Grec en est +fait Bacha; sa bonté pour les Captifs; Adresse d'un Esclave qui luy vole +son Turban & ses Souliers; Captivité d'un Evesque, sa Charité._ + + +Avant que de parler des miseres & des avantures de ma captivité, il est +à propos de donner au Lecteur la Description de la Ville de Tripoly, +qu'on appelle de Barbarie, pour la distinguer de celles de Sirie & de la +Romanie, qui portent le mesme nom. Elle est sçituée sur la Mer d'Afrique +entre Thunis & Alexandrie d'Egypte, la Ville est assés bien bastie, les +Maisons y sont fort basses, & ressemblent à des Monasteres de Filles, de +sorte que les Femmes n'y peuvent estre veuës. A l'Orient sur le bord de +la Mer est le Chasteau qui commande au Port, & où le Bacha fait sa +residence avec ses Femmes. A droite est la Porte de la Ville, qui est +unique depuis plus de quarante ans, les Turcs en ayant fait fermer une +du costé de Terre, que les Arabes de la campagne ont attaquée plusieurs +fois, pour se rendre Maistres de Tripoly. A gauche est l'Arsenal, proche +d'une Place appellée la Fosse, où l'on construit les Navires. A +l'Occident, il y a une vieille Forteresse qui commande à la Ville, & +dont les Murs sont de terre, les Juifs n'en sont pas esloignez, & +habitent seuls cette extremité de la Ville, comme Gens infames & +méprisables. Le Port est spacieux, & les Vaisseaux y sont en seureté, +estant environné de Rochers & deffendu par le Chasteau, & par une autre +Forteresse qu'on nomme Mandrix, qui commande à la grande Rade. On compte +dans Tripoly dix-huit Mosquées, sans celles de la Campagne, qui sont +plus magnifiques, dont les Tours sont plus hautes, & qui sont plus +frequentées par les Mahometans, parce que le grand Marabout y fait sa +demeure, & que dans la Ville les Renegats vivent sans Religion. Le +climat est fort chaud & il y pleut rarement, mais le serain y est si +grand pendant la nuit, qu'il fertilise la terre, & la fait porter trois +fois l'année. Chaque Jardin à la Campagne & les Terres qui sont aux +environs de la Ville ont leurs puits avec leurs bassins pour les arroser +dans la necessité. On n'y voit point pendant l'Hyver de Neiges ny de +Glace, & les Habitans s'estiment heureux quand il y pleut deux ou trois +fois l'année. Les fruits tels que produisent les Païs chauds, y sont en +abondance & si excellens, qu'une personne peut en manger dix livres le +jour sans estre incommodé; Entr'autres il y vient beaucoup de dattes qui +sont fruits de Palmiers, elles durent toute l'année, & sans leur +secours, les Esclaves seroient en danger de mourir de faim. Cét Arbre +paye de tribut par an au Bacha cinq sols, & chaque puits deux écus, ce +qui fait un revenu considerable par la quantité qu'il y en a dans les +Campagnes de Tripoly. A sept ou huit lieuës de la Ville le païs est +desert, & les Arabes ne logent que sous des Pavillons comme dans +l'Egypte & dans les autres païs abandonnez de l'Afrique. + +Tripoly est habité par toutes sortes de Nations, tous les travaux de la +Ville, de la Marine, & des Jardins se font par les Captifs, car les +veritables Turcs menent une vie molle & effeminée; les Barbares sont +féneans, sans art & sans industrie, se contentent de peu de chose, & ne +travaillent que dans la necessité. Toute la science de ces Infideles est +de garder la Loy du Prophete, d'avoir autant de Femmes qu'ils en peuvent +nourrir, & de cacher leurs tresors dans l'esperance d'en joüir en +l'autre monde, comme Mahomet leur a promis dans son Alcoran s'ils +observent exactement sa Loy. A l'égard des Renegats, ils sont libertins, +& ne s'adonnent qu'à pirater pour avoir dequoy fournir à leurs +desordres: Ces Scelerats apres avoir apostasié font une guerre +continuelle aux Chrestiens, ils fuyent la compagnie des Turcs, afin de +vivre entierement dans le libertinage, se moquent des resveries de +l'Alcoran, & méprisent les Arabes. + +Les Juifs font la pluspart du Commerce, & tiennent toutes les Doüanes du +Bacha, qui sçait bien les trouver quand il a besoin d'argent. Outre les +Laines & les Cuirs de Barbarie qui sont estimez, en France, le plus +grand Commerce de Tripoly est le debit des Marchandises que les +Corsaires prennent sur Mer aux Marchands Chrestiens, & celles que les +Pelerins de toute l'Afrique apportent de la Meque au retour de leur +Pelerinage qu'ils y font tous les ans pour voir le Tombeau de leur +Prophete. Les Captifs font la principale Richesse du Païs, & +appartiennent presque tous au Bacha: Il est vray que les Capitaines & +les Officiers en peuvent avoir pour leur service; mais les Marchands du +Païs & les Juifs n'achetent des Esclaves que pour en trafiquer. Ces +Infortunez couchent dans trois Prisons differentes; il y en a encore une +dans le Chasteau, ou ceux destinez pour le service du Bacha & de ses +Femmes sont obligez de se retirer la nuit, & une autre hors de la Ville, +qu'on appelle la Galere de Terre de Tripoly, dans laquelle couchent les +Chrestiens qui travaillent à la Campagne. + +Toutes les Charges sont occupées par les Renegats qui commandent aux +Travaux de la Marine, de l'Arsenal & des Manufactures; Les Turcs & les +Arabes exercent les Offices de Police & de Justice, que le Bacha rend +trois fois la semaine en presence de ses Cadis. Dans tout le Royaume de +Tripoly il n'y a que quatre Gouverneurs dans les Villes Maritimes de +Bengaze & de Derne du costé d'Alexandrie, de Zoara & de Gerbes du costé +de Thunis. Pour la Terre, excepté la Province de Gibel païs assés +fertile, tout le reste est desert & les Arabes ne logent que sous des +Pavillons. Ils sont rebelles au Bacha, & l'on y leve les Contributions +les armes à la main. Tripoly estoit gouverné du temps de ma captivité +par les Renegats Grecs, comme Thunis par les Renegats Italiens & +Insulaires, & Alger par les Andalous & Grenadins sortis d'Espagne. Quoy +que l'Estat de Tripoly porte le nom de Royaume, son Gouvernement tient +moins de la Monarchie que de la Republique, & le Grand Seigneur en est +plûtost le Protecteur que le Souverain. Les Renegats & la Milice y ont +toute l'authorité; Ils choisissent leur Bacha, & n'ont point d'autre +Maître que celuy qu'ils se donnent eux-mesmes; Ce Bacha gouverne +absolument, ne reconnoist le Grand Seigneur qu'en apparence & par +politique, & ne défere que quand il veut aux ordres de la Porte: Mais +souvent les Auteurs de sa fortune détruisent leur propre ouvrage, & +l'immolent à leur interest & à leur fureur; De sorte que l'avarice, la +rebellion & la cruauté peuvent estre appellées les veritables Reynes de +Tripoly. Les Renegats François & Hollandois montent les meilleurs +Vaisseaux de Guerre, comme les plus vaillans & les plus experimentez sur +la Mediteranée. Ceux qui sont de Provence sont assés méchans pour y +enlever leurs parens & leurs amis pour se vanger de ne les avoir pas +rachetez, sans considerer qu'ils ont esté peut-estre dans l'impuissance +de le faire. C'est pourquoy on les appelle le fleau des Villes de +Marseille, de Laciouta & de Toulon, d'où sont la pluspart des Mariniers +détenus Captifs à Tripoly. Ces Barbares sont mesmes dévenus si insolens +des prises qu'ils font sur les Chrétiens, que Loüis le Grand nostre +Invincible Monarque, leur a fait donner la chasse dans l'Archipel, & les +a contraints depuis trois ans de rendre tous les Esclaves François. Ils +ont appris à leurs dépens à respecter une Puissance aussi redoutable que +la sienne, & qui a fait trembler Alger, Thunis & Maroc. + +La Ville de Tripoly a eû differens Maistres, & a souffert diverses +revolutions; Elle a esté tributaire des Romains; Elle a esté depuis le +débris de leur Empire, possedée par les Roys de Maroc, de Fez, & de +Thunis: La tyrannie de ces Roys Afriquains l'a fait revolter; elle a eû +quelques uns de ses Habitans pour ses Princes; ils en ont esté chassez +par les Turcs, & eux par l'Empereur Charles-Quint, qui donna Malte & +Tripoly aux Chevaliers de l'Ordre de Saint Jean de Hierusalem, ceux-cy +la conserverent jusqu'à ce qu'elle fut reprise par les Turcs, sous la +conduite du Bacha Sinan: Quelques années aprés Mustapha General de +l'Armée de Soliman assiegea la Ville de Malte; Le Grand Maistre de la +Valete & les Chevaliers firent une resistance si vigoureuse, que les +Turcs furent obligez de lever le Siege, qui a esté un des plus fameux du +dernier Siecle. Mustafa indigné du mauvais succés de son entreprise, +alla décharger sa colere sur les Gouverneurs de la Coste de Barbarie, +qu'il accusoit de n'avoir pas executé ses Ordres, & d'estre rebeles au +Grand Seigneur. Il fit étrangler Occhialy Bacha de Tripoly, & passer par +le fil de l'espée ses Partisans, s'empara de leur dépoüille, & établit +pour Gouverneurs les Cherifs qui l'avoient servy au Siege de Malte, & y +avoient donné des marques de leur zele pour le Prophete: Ils se disent +parens de Mahomet, & portent le Turban verd pour se distinguer des +Marabous & des autres Officiers de la Mosquée, & sur tout de la +populace, qui a pour ces Musulmans beaucoup de veneration & de +confiance. Le Gouvernement des Cherifs fut au commencement assez +tranquile, ils laisserent en paix les Arabes dans les campagnes voisines +de Tripoly, que les Turcs avoient plusieurs fois ravagées, & ne +s'occuperent qu'à faire la guerre aux Chrétiens afin d'avoir des Captifs +comme ceux de Thunis & d'Alger: Ce dessein que les Renegats leur avoient +inspiré, eut une reüssite extraordinaire, les Navires qu'ils avoient +armez en courses firent des prises considerables; les Renegats +accoururent de toutes parts à Tripoly pour faire fortune; les Peuples +qui aiment la nouveauté, passerent les Mers dans l'esperance de s'y +enrichir; Les Juifs y établirent le Commerce, & la Ville devint opulente +en peu de temps. + +Les Grecs trouverent le moyen de s'y rendre les plus puissans, parce que +les principales Charges estoient possedées par les Renegats de leur +Nation. Ceux de l'Isle de Chio acquirent tant de credit & d'authorité, +qu'ils formerent un party contre les Cherifs, les égorgerent avec leurs +Creatures, & mirent en leur place Mehemet Renegat Grec, qui estoit natif +de Chio, & parent des Justiniens d'Italie. Le nouveau Bacha s'assûra des +Forteresses de la Ville, establit des Gouverneurs dans les Places +Maritimes, & fit Osman Bé son Cousin, General de la Campagne, tous deux +avoient esté pris le mesme jour par les Corsaires de Tripoly comme ils +alloient estudier en Italie, & tous deux aprés dix ans de captivité, +furent violentez de prendre le Turban; Les Cherifs n'ayans jamais voulu +les mettre en liberté quelques offres qu'on fît pour leur rançon. +Mehemet estoit humain & bien-faisant, les Arabes sous son Gouvernement +vécurent en paix à la Campagne, & cesserent les pillages qu'ils +faisoient de temps en temps aux environs de Tripoly. Il reforma les abus +que les Cherifs avoient tolerez, & sa conduite fut si juste & si sage, +qu'il se fit aimer également des Turcs, des Arabes, des Renegats, & des +Captifs; Sur tout il prit plaisir à soulager les derniers, & rendre +leurs chaisnes moins pesantes; Il permit mesmes aux Chrestiens de +celebrer leurs festes, & ordonna que les Prestres fussent respectez, +exempts de travaux, & tranquilles dans la fonction de leur ministere. +Quand les Captifs se plaignoient de la cruauté de leurs Gardes, le Bacha +donnoit ordre à ceux qui les accompagnoient dans le travail, de les +traiter plus doucement; Si les Turcs les accusoient de quelques +desordres ou de quelques larcins, il faisoit bastonner les coupables +pour satisfaire ces Infideles, qui les voyant souffrir constamment +demandoient grace pour eux. Si le Criminel meritoit la mort, il +obligeoit les accusateurs de payer sa rançon avant que de l'exposer au +dernier suplice, & par ce moyen sauvoit la vie à l'accusé; car les Turcs +qui sont naturellement avares aimoient mieux abandonner leur vengeance +que de faire une telle perte, tellement qu'il estoit le Maistre, le Juge +& le Pere des Captifs. + +Mehemet estoit curieux de sçavoir comme l'on traitoit les Captifs dans +les travaux, & les visitoit toutes les semaines dans les lieux où ils +estoient le plus exposez à la fureur des Barbares. Un jour il se rendit +à l'Arsenal pour voir mettre en Mer un Navire à la Françoise de +trente-six piéces de Canon, les machines n'ayant pas réüssi dans le +commencement il fut obligé d'y faire plus long séjour qu'il ne croyoit; +Cependant le Marabous annonça du haut de la Tour du Chasteau l'heure +destinée pour la priere que les Turcs font cinq fois le jour; Quoy qu'il +fût proche de son Palais, il ne voulut pas aller à la Mosquée & afin de +donner l'exemple aux veritables Turcs qui l'accompagnoient, il se retira +sur le bord de la Mer dans des Roches derriere le Chasteau pour se laver +selon la coûtume des Musulmans, qui n'entrent jamais en leurs Mosquées +qu'ils ne se soient auparavant lavé les pieds, les mains, la teste & une +partie du corps, dans la croyance qu'ils se purifient de leurs pechez. +Bien que le Bacha n'eût pas grande devotion pour les ceremonies Turques +il quitta son Turban & ses Babouches pour se laver plus commodément, & +les laissa sur le Rocher; durant qu'il se lavoit, un Captif se mit à la +nage de l'autre costé du Chasteau qui les emporta sans qu'aucun Turc +s'en apperceût. Mehemet ayant finy sa priere & ne trouvant plus ce qu'il +avoit laissé sur le Rocher fut trouver les Turcs pour leur en demander +des nouvelles; Aussi-tost ces Infideles ne manquerent pas d'accuser les +Chrestiens de ce larcin, & déja les Gardes commançoient à décharger des +bastonnades sur plusieurs innocens, lorsque le Bacha leur deffendit +d'user de pareilles violences envers les Chrestiens, leur representant +qu'il n'y avoit qu'un seul coupable, dont l'action estoit remissible +pourveu qu'il avoüât son vol, & de quelle maniere il avoit enlevé son +Turban & ses souliers; le Captif qui avoit fait le coup assûré sur la +parole & clemence du Bacha vint se prosterner à ses pieds, & Mehemet se +fit un plaisir de luy faire raconter sa subtilité. + +Le Chrestien avoüa ingenuement qu'il estoit venu à la nage de l'autre +costé du Chasteau, qu'avec un baston il avoit pris le Turban qu'il avoit +mis sur sa teste sans sortir de la Mer, & qu'avec un soulier à chaque +main il s'en estoit retourné de la mesme façon qu'il estoit venu; Le +Bacha n'en fit que rire, & commanda au Casanadal de luy donner quatre +écus pour avoir avoüé son vol, & le nomma Loup-marin, sans sçavoir que +veritablement il s'appelloit le Loup, Italien de Nation, qui pouvoit +passer pour le plus adroit voleur du Siecle, & que les Juifs ont voulu +acheter du Bacha pour le faire mourir, parce qu'il desoloit toute la +Sinagogue par ses frequens larcins. Aprés que le Navire eût glissé en +Mer & que les autres eurent fait selon la coûtume une décharge de leurs +Canons, le Bacha fit distribuer à chaque Captif dix sols, ordonna qu'à +l'avenir les travaux cesseroient de bonne heure, afin que les Captifs +eussent le temps de se reposer, & recommanda aux Gardes de ne les point +maltraiter sans cause legitime à peine d'estre punis eux-mesmes. + +En ce temps-là les Corsaires de Tripoly prirent une Barque de Genes qui +portoit à Majorque un Evêque de l'ancienne famille des Justiniens de +Grece, & parent du Bacha qui estoit de celle des Justiniens de Chio. Il +ne fut point connu pour ce qu'il estoit, & les Matelots qui avoient esté +pris avec luy tinrent la parolle qu'ils luy avoient donnée de ne le +point découvrir, & luy executa la promesse qu'il leur avoit faite de les +racheter avant luy. Ce Prelat s'estima heureux de passer à Tripoly pour +un simple Captif sans naissance & sans qualité, il fut employé aux plus +vils travaux, comme à servir les Massons, à porter les immondices de la +prison, & à d'autres emplois qui excédoient ses forces; mais les +Chrétiens touchez des miseres qu'il souffroit, & voyans qu'il +succomberoit bientost sous la pesanteur de ses fers, ils l'obligerent de +declarer qu'il estoit Prestre. Sa declaration fut avantageuse aux +Captifs, il visitoit les malades détenus dans les cachots, leur +administroit les Sacremens, leur distribüoit les aumônes qu'il recevoit +des Marchans Chrestiens, consoloit les affligez, & remplissoit tous les +devoirs du Sacerdoce avec tant de ferveur & de pieté, qu'il n'estoit pas +moins estimé des Infideles que des Chrestiens. Il vit avec douleur que +dans la prison où il couchoit il n'y avoit point de Chapelle, son zele +luy fit demander permission au Bacha d'en faire bastir une à ses dépens +qu'il dedia sous le titre de Saint Antoine, afin que les Captifs pussent +en leurs miseres avoir recours à Dieu dans son Sanctuaire. Ce ne fut pas +la seule grace que Mehemet luy accorda en faveur des Captifs, il luy +octroya encore une place qu'il luy permit de benir & d'en faire un +Cimetiere pour les Chrétiens, qui n'avoient pas de lieu certain pour +inhumer leurs morts; elle estoit scituée dans les fossez de la Ville du +costé de l'Occident, & tres-commode aux Chrestiens, qui n'y estoient +point troublez dans leurs ceremonies, ausquelles les Arabes assistent +souvent & sans jamais commettre d'insolence. + +La puissance des hommes a ses limites, mais la charité n'en souffre +point; Nostre charitable Evêque avoit consommé tout l'argent qu'on luy +avoit envoyé d'Italie à racheter les Matelots qui avoient esté faits +Captifs avec luy, & quantité de jeunes Esclaves qui estoient en danger +de renier leur Religion; Ses amis avoient épuisé leurs bourses pour +entretenir sa charité, ils luy representoient qu'il procuroit tous les +jours la liberté à des personnes inconnuës pendant qu'il gemissoit sous +le poids de ses fers, qu'il devoit au Bacha plusieurs rançons, & qu'il +couroit risque d'estre retenu des Turcs s'il sejournoit plus long-temps +à Tripoly. Dans cét estat d'impuissance il s'abandonna aux ordres du +Ciel, & apporta tous ses soins pour faire joüir les Esclaves dans leurs +chaînes de la liberté des enfans de Dieu. Comme les Turcs employent +toutes sortes de moyens & d'artifices pour seduire les Captifs, le zelé +Prelat ne cessoit point d'exorter à la perseverance ceux qui +chanceloient dans la foy. Il leur disoit que les cachots les plus +affreux n'estoient que de foibles idées de ces lieux où les Impenitens +estoient enfermez aprés leur mort; qu'ils y trouveroient des maistres +dépourveus de toute compassion, & que s'ils estoient assez malheureux +pour vouloir obtenir une apparente liberté par un execrable blaspheme, +ils tomberoient dans un esclavage éternel, & dont aucune puissance +n'estoit capable de les délivrer. Enfin nostre Illustre Captif aprés +avoir exercé la fonction de Missionnaire à Tripoly pendant deux années, +se fit racheter par le Consul de Venise pour aller consoler les Oüailles +de son Diocese, & laissa les Captifs inconsolables de la perte qu'ils +faisoient; Le Bacha consentit à son départ & se contenta de sa parole +pour les rançons dont il avoit répondu: L'Evêque ne fut pas plustost +arrivé en son païs qu'il envoya au Bacha ce qu'il luy devoit avec des +presens pour marque de sa reconnoissance. Mehemet ayant appris qu'il +avoit eû pour Captif son parent en fut si sensiblement touché que peu +s'en fallut qu'il ne fît maltraiter les Gardes de la prison pour ne +l'avoir point averty de la verité, leur reprochant qu'ils devoient +connoître le merite & la qualité des Chrestiens Captifs qui estoient +sous leur conduite; Il luy fit écrire une Lettre par laquelle il luy +demandoit pardon des miseres qu'il avoit souffertes, & qu'il n'auroit +pas manqué d'empécher s'il l'avoit connu, & luy renvoya l'argent de son +rachat avec de tres-riches presens, le priant de demander la liberté des +Captifs de son Diocese qui seroient à Tripoly. + + + + +Chapitre III. + +_Conversion d'un Renegat, son martire, bon dessein de Mehemet traversé, +sa mort funeste, ses qualitez, Osman son cousin est mis en sa place, ses +cruautez; Il viole la foy qu'il avoit jurée au Caya son Amy & luy fait +couper la teste._ + + +La Charité du Prelat dont je viens de parler n'avoit pas eû seulement +pour objet le soulagement & la liberté des Esclaves Chrestiens, elle +s'estoit encore estenduë à la conversion des Renegats ausquels il ne +cessoit de reprocher les desordres de leur vie scandaleuse: Ce qui luy +attira la haine de plusieurs qui luy dresserent des pieges pour le +perdre; Mais nonobstant leurs persecutions il en convertit un qui eut la +constance de souffrir le martyre. C'estoit un Religieux de la Ville de +Perouse dans le Duché de Spolette proche d'Assise en Italie. Le dépit +d'avoir esté abandonné par son Ordre & ses Parens le fit tomber dans +l'infidelité sous le gouvernement des Cherifs. Les Turcs firent de +grandes réjoüissances à sa Circoncision, on luy fit apprendre +l'escriture & les langues du Pays en quoy conciste toute la science des +Mahométans, & il se rendit si habille qu'il disputa de l'Alcoran avec +les Docteurs de la Loy, & que les Cherifs le choisirent pour estre le +Marabous de la Mosquée du Chasteau; Estimans qu'il estoit glorieux à +leur Religion que cette Charge fût exercée par un Prestre des +Chrestiens. Aprés la mort des Cherifs, les Turcs demanderent pour luy un +office de Cady à Mehemet, qui en ayant besoin & connoissant son merite +mieux qu'eux luy donna une place dans son Conseil. + +Le Prelat ne fut pas plustost libre qu'il chercha l'occasion d'avoir +quelque entretien avec luy afin de le convertir, il jeusna & pria le +Pere de Misericorde de favoriser son dessein: Sa priere fut exaucée, le +Renegat touché du Ciel le vint trouver de nuit lorsqu'il y pensoit le +moins, les Exortations vives & pressantes du Prelat le persuaderent +tellement qu'il promit de quitter son libertinage & d'abjurer les +réveries de l'Alcoran; de peur d'estre veû des Turcs avec un Chrestien, +il prit congé de l'Evesque qui lors espera retirer cette brebis égarée +de l'empire du Demon, & passa le reste de la nuit en oraison. Le +lendemain à la mesme heure il receut visite de nostre Penitent, qui se +prosternant à ses pieds & versant des larmes en abondance le pria de +vouloir l'entendre en Confession, ce que le Prelat, reconnoissant en luy +une sincere Conversion, fit avec sa charité accoustumée; Il luy ordonna +pour expier son crime qui estoit public de se retracter de son +infidelité en presence du Bacha & de toute sa Cour, & de détester la +Secte de Mahomet en foulant aux pieds le Turban, ce qui est le plus +grand affront qu'on puisse faire aux Musulmans. Il luy remonstra qu'il +ne devoit point aprehender les suplices qu'on luy feroit souffrir, qu'il +ne devoit craindre que Dieu qu'il avoit offensé par son apostasie, & qui +seul pouvoit procurer à son ame une éternité bien-heureuse. Nostre +Converty se retira dans la resolution d'executer ce qui luy avoit esté +ordonné pour son Salut. Il demeura jusqu'au départ du Prelat en sa +maison de campagne où il demandoit à Dieu avec ferveur le pardon de ses +crimes & la Grace de mourir pour sa gloire. Il differa l'execution de +son dessein pendant quelques jours, de crainte que les Turcs +n'attribuassent sa Conversion au Prelat qui auroit esté en danger de +perdre la vie; Mais de bonheur le Vaisseau sur lequel il s'estoit +embarqué estant à la voile, nostre Converty quitta sa retraite & vint au +Chasteau avec ses plus beaux habits qu'il ne portoit qu'aux jours de +Ceremonie, à peine parut-il dans la Chambre que le Bacha luy demanda ce +qui l'avoit empesché depuis quelques jours de venir au Palais, il +répondit hardiment que durant ce temps là il avoit fait une retraite où +Dieu luy avoit fait connoistre l'estat déplorable dans lequel il estoit +depuis qu'il avoit abandonné la veritable Religion, & qu'il n'en +reconnoissoit point d'autre que la Chrestienne, pour laquelle il estoit +prest d'endurer tous les suplices imaginables, en proferant ces paroles +il tira de la manche de son Caffetan un Crucifix, & exorta le Bacha & la +compagnie de reconnoistre & d'adorer un Dieu mort en Croix pour les +pechez des hommes; Puis jettant son Turban par terre il dit hautement, +qu'il renonçoit de tout son coeur à Mahomet. Les Turcs irritez de ce +mespris contre l'honneur de leur Prophete voulurent le massacrer sur le +champ; Mais le Bacha pour arrester leur colere leur representa qu'il +avoit perdu l'esprit: Cependant pour les satisfaire il commanda qu'il +fût enchaîné dans la prison des Captifs, esperant qu'il pourroit faire +changer de sentiment à nostre Converty, lequel avant que de sortir de sa +presence luy jetta quelques Sultannins d'or, & l'asseura que c'estoit le +seul argent criminel qui luy restoit, & qu'il avoit destiné pour acheter +le bois dont il devoit estre brûlé si Mehemet refusoit d'en faire la +dépense. Le Bacha qui l'aimoit ne voulut pas d'abord l'abandonner à la +cruauté des Turcs qui accoururent à la prison pour le mettre à mort, si +les Gardes ne se fusent opposez à leur violence. Le Divan qui represente +la Justice du Grand Seigneur, craignant une sedition populaire, fut le +lendemain au Palais pour demander à Mehemet la punition de cét attentat, +le Bacha vit bien qu'il ne pouvoit plus le sauver, & ayant esté informé +par les Gardes de la prison qu'il avoit passé la nuit en prieres & en +exortations aux Captifs, laissa aux Juges la liberté de Juger selon +leurs Loix le Coupable qu'on fit sortir de la prison chargé de fers pour +estre conduit au Chasteau. Les opprobres qu'on luy fit dans les rües ne +furent point capables d'ébranler sa constance, l'augmentation des biens +& des honneurs qu'on luy offrit ne purent ny changer son esprit ny +toûcher son coeur, le suplice qu'on luy preparoit luy sembloit doux pour +son crime: Enfin les Cadis voyans que la populace assemblée devant le +Palais demandoit Justice, ils le condamnerent à estre brûlé vif. La +Sentence ne fut pas plustot prononcée qu'on le dépoüilla des habits +Turcs qu'il portoit, & quon le conduisit au lieu destiné pour son +suplice. Il n'y arriva pas sans peine, car ces Barbares le mirent dans +un estat pitoyable par une gresle de pierres, de crachats & de +bastonnades qu'ils luy déchargerent le long du chemin. Ces confusions +n'empescherent point que quand il fut arrivé au lieu il ne continuât ses +exortations aux Captifs, il en fit mesme une au Turcs en langue +Arabesque, & ne cessa jusqu'au dernier soûpir de prier Dieu pour la +conversion de ses Boureaux qui le jetterent au feu dans lequel il fut +purifié de son infidelité. Les Chrétiens qui assisterent à sa mort +recueillirent quelques ossemens qui n'avoient point été consommez par le +feu; des Captifs qui avoient esté presens à son martyre m'ont assuré +qu'un Chrestien, son amy, trouva parmy les cendres son coeur aussi +vermeil & aussi entier que s'il n'eût point passé par les flâmes. + +Mehemet eut du déplaisir de la mort du Marabous, les Turcs l'accuserent +de luy avoir voulu faire grace & d'estre amy des Chrestiens; En effet le +Bacha n'estoit Mahometan que des lévres, & les Semences du Christianisme +où il avoit esté élevé, estoient demeurées si vives dans son coeur qu'il +avoit fait amitié avec quelques Princes Chrestiens, & formé depuis +quelques années le dessein de se retirer dans un païs fidele. Quand il +crut estre en estat de l'executer avec succés, il en écrivit à Malte, & +pria le Grand Maître d'envoyer à Tripoly quand les Corsaires seroient en +Mer, des Brigantins & des Galeres pour embarquer sa famille, ses +richesses & la pluspart des Renegats qu'il avoit gagnez & des Captifs. +Il offrit mesme de livrer la Ville & le Chasteau aux Chevaliers s'ils +amenoient les forces necessaires, ne demandant point d'autre recompense +que d'estre honnoré de la grande Croix de l'Ordre. Le Grand Maistre +aprés avoir consulté long-temps refusa les offres de Mehemet, son avis +fut qu'il y auroit de l'imprudence de se confier dans une entreprise si +perilleuse à la foy d'un Renegat. + +Ce refus donna du chagrin à Mehemet & fut cause de sa perte. Car les +Turcs soit qu'ils se doutassent de son dessein, ou qu'ils l'eussent +découvert, empoisonnerent Sidy Hally son fils unique âgé de quinze ans. +Son pere avoit eu un soin particulier de son éducation & luy avoit donné +pour Gouverneur un Captif tres-habile homme; il n'avoit rien de Barbare +& quoy qu'on dise ordinairement que l'Afrique ne produit que des +Monstres, Sidy Hally faisoit déja paroistre toutes les vertus des +honnestes gens de l'Europe; son divertissement aprés ses exercices +estoit de visiter les Esclaves dans leurs travaux, & jamais il ne les +quittoit sans leur avoir témoigné sa liberalité. Mehemet fut +inconsolable de la mort de son fils sur lequel il fondoit toutes ses +esperances, il ne luy survécut que deux mois & fut empoisonné avec des +fruits par un Captif Calabrois qui exerçoit la Pharmacie dans le +Chasteau. Peu de temps avant sa mort il dit en soûpirant, que la demande +qu'il avoit faite aux Chrestiens estoit juste & avantageuse, qu'on +devoit luy donner un azile & à ceux de sa compagnie, parce qu'il +procuroit la liberté à grand nombre de Captifs, enlevoit un tresor qui +seroit demeuré chez les Chrestiens, & contribuoit à la conversion & au +salut de plusieurs Renegats; Et que lorsqu'il seroit arrivé à Malte, on +luy auroit fait connoistre qu'il ne meritoit pas l'honneur d'estre grand +Croix, ayant persecuté pendant quarante ans ceux qui la reverent. +Mehemet possedoit toutes les qualitez d'un bon Prince, il estoit doux, +affable, moderé, juste, peu sensible aux plaisirs que les Turcs aiment, +& n'ayant dans son Serail que trois femmes donc deux estoient Greques +Chrestiennes; Ses Ennemis l'accuserent d'avoir esté trop attaché à ses +interests, d'avoir mis des Impots extraordinaires à la Campagne, d'avoir +méprisé la Loy du Prophete, d'avoir eû des intelligences secretes avec +les Princes Chrestiens, d'avoir fait jetter en Mer une de ses femmes & +d'avoir pardonné à sa compagne qui estoit Chrestienne. On soupçonna la +premiere d'avoir donné un rendez-vous à un Turc des plus puissans de la +Ville dans un aman-lieu destiné pour les bains où souvent il se pratique +des amourettes. Le Turc se nommoit Chabam Goul grand Fermier du Royaume, +ses richesses ne purent le sauver, il luy en cousta la vie qu'il finit +malheureusement dans le puits de sa maison; l'Eunuque qui accompagnoit +les Sultanes fut empalé à la porte du Chasteau pour avoir receu des +presens du Turc, & n'avoir pas esté fidelle gardien des femmes du Bacha. +Osman qui estoit General de la Campagne & qui avoit fait empoisonner +Mehemet son cousin par le Calabrois fut mis en sa place. Ce nouveau +Bacha fit étrangler les principaux Renegats qui avoient esté dans la +confidence de son predecesseur, avec quelques Chrestiens qu'il aimoit. +Il donna des Charges à ses favoris, pour avoir des Officiers fideles +pour la garde du Chasteau, comme le Caya qui reside à la porte du Palais +& prend connoissance des affaires avant le Bacha, & le Gouverneur de la +Marine; Il fit prendre le Turban à ses neveux qui menoient une vie +libertine avec les Renegats Grecs, & les honnora de ces deux Charges +importantes. Il establit Regepbé son parent General de la Campagne, qui +est la premiere dignité du Royaume, mit de nouveaux Gouverneurs dans les +Villes Maritimes & changea les Garnisons des Forteresses, afin d'estre +Maistre de toutes les Places du Royaume. Tandis qu'Osman estoit occupé à +son establissement, deux Corsaires arriverent avec une riche prise; Les +principaux Officiers de ces Navires qui avoient esté dans les interests +de Mehemet furent affligez de la nouvelle de sa mort. Mais les presens +que fit Osman Bacha de cette prise estimée cent mil écus, arresta les +Levantis qui vouloient se mettre à la Voile pour prendre party ailleurs; +Cela pourtant n'empécha point que beaucoup de Renegats ne desertassent +de peur de souffrir les mesmes disgraces que leurs compagnons. Les +Arabes de la campagne voisine de Tripoly, regreterent aussi Mehemet & se +souleverent contre Osman qui eut bien de la peine à les remettre dans +l'obeïssance. Comme la douleur de la mort du Bacha estoit generalle, les +Marchands Estrangers & les Captifs faisoient tous les jours des insultes +à l'Apoticaire Calabrois qui l'avoit empoisonné, ce qui estant venu à la +connoissance d'Osman, l'obligea de luy donner la liberté & de le +renvoyer en Italie. Ce perfide s'embarqua de nuit de crainte des +Captifs, sans songer que son crime ne demeureroit point impuny & qu'il +ne joüiroit pas long-temps de l'argent & des presens qu'il avoit receus +d'Osman. Dés qu'il fut arrivé au Royaume de Naples, où l'on avoit fait +sçavoir sa perfidie envers Mehemet, l'Amy des Crestiens, & le Pere +commun des Captifs, il fut assommé par les femmes qui avoient leurs +maris, leurs parens, leurs enfans & leurs Compatriotes Esclaves à +Tripoly. + +Les Usurpateurs sont dans une perpetuelle deffiance, tout leur fait +ombrage, ils violent toutes sortes de devoirs pour se maintenir dans le +rang qu'ils ont aquis par le crime, & dés qu'une personne leur est +devenüe suspecte, c'est une Victime qu'ils ne manquent jamais d'immoler +à leurs soupçons. Osman resolut de sacrifier à sa seureté Regep Caya qui +avoit suivy le party de Mehemet; Il apprehendoit son credit & son +ressentiment, parce qu'il l'avoit dépoüillé de sa Charge qu'il avoit +donnée à son neveu. Mais comme ils s'estoient jurez de ne point attenter +à la vie l'un de l'autre, Osman pour estre dispensé de son serment alla +trouver le Grand Marabous du Royaume qui demeure à la Campagne; Ce +Docteur de la Loy luy deffendit de la part du Prophete de faire mourir +Regep, & le conjura de ne pas commencer son Gouvernement par un parjure, +& d'exiler plustost le Caya que de fausser la parolle qu'il luy avoit +donnée. Quoy que la fermeté du Marabous ne plût pas au Bacha, il se +contenta de s'emparer de la dépoüille de Regep & de l'envoyer à Thunis +avec un seul Eunuque & une vieille Mule pour son service; Le malheur du +Caya toucha le peuple qui l'avoit soûhaité pour Maistre & ne fut pas +moins sensible aux Captifs qu'il avoit protegez durant sa faveur. Le +jour qu'il partit quelques flateurs, dont les Cours des Grands sont +toûjours remplies, dirent au Bacha que le simple exil de Regep estoit +contre les Regles de la politique, que sa mort estoit necessaire pour la +conservation de sa personne & du Royaume, qu'il pourroit se refugier à +Constantinople où il ne manqueroit pas d'avertir le grand Visir de ce +qui s'estoit passé à Tripoly & des tresors laissez par Mehemet; Et +qu'enfin pour lever tous les soupçons que le Bacha pouvoit avoir à cause +de son serment, il falloit oster la vie à Regep pendant la nuit, auquel +temps l'homme est reputé mort. Ces pernicieux conseils persuaderent +Osman de s'en défaire malgré les deffenses du Marabous auquel les +Renegats n'ont pas tant de foy que les Turcs naturels; Le l'endemain il +envoya quatre Officiers & un Capigy qui est l'Executeur de la Justice du +Prince. Ces Ministres ayant suivy à Cheval la route de Regep arriverent +de nuit le mesme jour à Tripoly le vieux, & l'y trouverent chez le +Gouverneur qui luy donnoit à souper. Le Capigy mit és mains du +Gouverneur son Ordre, dont Regep ayant eu avis il se leva de table, +assûra les Turcs qu'il estoit prest d'obeïr & demanda seulement la +permission de se laver & de faire sa priere dans une Mosquée voisine, ce +qu'ayant obtenu & executé le Capigy luy coupa la teste. Aprés +l'execution les Turcs ayant voulu obliger l'Eunuque de retourner à la +Ville suivant les ordres du Bacha, ce fidele domestique leur dit dans sa +douleur, qu'il estoit resolu de ne pas survivre à son Maistre & les pria +de luy donner la mort: Ils userent de violence pour le faire mettre en +campagne, & voyans qu'il estoit impossible de luy faire abandonner le +corps de son Patron, on luy coupa aussi la teste, ce qu'il souffrit +constament. Depuis cette action le grand Marabous n'a point entré dans +la Ville du vivant d'Osman, il se contentoit de venir aux environs où le +Bacha faisoit dresser des Tentes pour le consulter sur les affaires de +la Religion. Quand les Capitaines des Navires sont prests d'aller en +course, ils vont rendre visite à ce grand Prestre de Mahomet au lieu de +sa residence, & recevoir ses oracles sur les évenemens de la Mer; On +tient que la pluspart des Marabous se servent de l'Art magique, sur tout +lorsqu'il s'agit d'attaquer les Chrestiens. + + + + +Chapitre IV. + +_Deux sortes d'Esclaves, l'Autheur fait un rude apprentissage de sa +captivité, Monsieur Gabaret vient à Tripoly avec quinze Vaisseaux, +demande la liberté des Captifs François, refus du Bacha par la trahison +d'un Capitaine Provençal, un Parisien Captif s'empoisonne, vingt jeunes +Chrestiens sont conduits à Constantinople, & six au Grand Caire, +l'Autheur est envoyé en Alexandrie, au retour son Patron luy fait couper +de la pierre, fuite des Captifs qui sont r'amenez & punis, Martyre d'un +Ethyopien qui estoit du nombre des fugitifs, penible travail de +l'Autheur._ + + +Quoy que l'esclavage passe pour le plus grand des maux, & que la figure +d'un homme dans les fers soit le Tableau le plus naturel du peché qui a +causé la captivité du genre humain. Il faut pourtant avoüer que les +chaînes & les cachots ne font pas la plus grande misere des Captifs, & +que pendant que leurs corps sont dans les liens, leurs ames éprouvent +quelquefois la rigueur d'un empire plus insuportable que celuy des +Barbares. Le long séjour que j'ay fait en Barbarie me permet d'avancer +qu'il y a deux sortes d'Esclaves, le Juste & l'Impie. Le premier méne +une vie innocente, endure les souffrances avec une soumission +respecteuse à la volonté de Dieu, les reçoit comme une matiere de +satisfaction & de penitence & espere toûjours en la misericorde Divine. +Le second s'abandonne à la débauche & au déreglement, souffre sans amour +comme les damnez, vomit incessamment des imprecations & des blasphémes & +desespere de sa liberté. Le Juste imite Joseph dans les fers, il se +sanctifie dans le cachot, & tâche de gagner le Ciel par sa penitence, & +l'Impie le perd par son libertinage, qui souvent luy ouvre la porte à +l'Apostasie & le rend esclave du Demon, suivant cét oracle de +Jesus-Christ, qui commet le peché est esclave du peché. Ainsi l'on peut +dire de l'usage different que les Captifs font des mesmes chaisnes ce +que Saint Thomas Daquin dit de ceux qui reçoivent l'Eucharistie _Mors +est malis vita bonis_. Il faut encore avoüer que la plus cruelle peine +des Captifs est le chagrin qu'ils ont d'avoir abusé de leur liberté, & +d'avoir eux-mesmes forgé leurs fers par un pur caprice & une folle +curiosité, & que la servitude est plus fâcheuse à une personne de +naissance qu'à une de condition accoûtumée dés sa jeunesse à la fatigue; +Car un Matelot va sur Mer avec les Corsaires pour le service des +Navires, & un Artisan gaigne par son travail dequoy s'exempter de la +faim. Cependant le Juste de quelque condition qu'il soit souffre +constamment & sans murmurer contre le Ciel, au lieu que l'Impie continuë +ses blasphémes & ses crimes & attire sur sa teste la faim, la peste & le +desespoir qui sont les fleaux dont la Justice Divine punit de temps en +temps les mauvais Chrétiens dans la Barbarie. + +Aprés ces reflexions il est à propos que je commence la Relation de ce +qui m'est arrivé & de ce que j'ay veû pendant prés de huit années de +captivité dans Tripoly. Salem Chastel mon premier Maistre exerçoit la +charge de grand Prevost, & avoit soin des Esclaves noirs dont le Bacha +trafiquoit au Levant, & des biens qui luy appartenoient par la mort des +chefs de famille. Il faisoit bastir une maison à la campagne & une +Mosquée afin d'y faire ses prieres & de luy servir de Sepulture. Quoy +que je ne fusse pas guery de mes blessures on ne laissa pas de me donner +un travail aussi penible que si j'eusse esté en parfaite santé; mon +Patron pour mon apprentissage me fit vuider les lieux secrets de sa +maison & creuser les fondemens de son nouvel Edifice, je fus trois fois +employé à ce travail parmy des infections & des ordures capables de me +faire mourir. On m'employa en suite à servir des Massons qui estoient +Turcs, Arabes & Noirs, & qui parloient leur langue naturelle que je +n'entendois point. Je m'imaginay servir à la construction d'une seconde +Tour de Babel à cause de la confusion de leur langage. Comme chacun me +commandoit, & que je ne pouvois d'abord comprendre ce qu'ils desiroient, +ils ne me parloient le plus souvent que par des bastonnades qui +m'obligerent d'apprendre en peu de temps leur jargon pour m'en exempter. +Heureusement pour moy un Tagarin conducteur de l'ouvrage & qui avoit +demeuré longtemps en Espagne, me prit en affection & me protegea contre +des Noirs qui pour complaire au Patron & faire les bons valets me +faisoient des insultes, parce que j'estois Chrestien. Ces mauvais +traitemens de mon apprentissage me firent apprendre en moins d'un an à +servir les Massons, tailler les pierres & blanchir les maisons. Dans les +travaux l'Esclave n'a par jour que trois petits pains du poids d'une +livre qu'on distribuë le soir à l'entrée de la prison, on luy donne à +midy pour potage du bled cuit appellé dans le Pays Bourgoul, ou bien de +la Basine faite avec de la farine d'orge assaisonnée d'un peu d'huile, +ou de boüillon de Chameau, ou de quelqu'autre vielle beste inutile, ce +Mets est extrémement grossier & l'on est obligé de le manger avec les +doigts. + +A la fin de l'Automne il arriva de Candie à Tripoly une Barque de +Marseille, le Capitaine qui estoit Provençal ne vint que pour avertir le +Bacha qu'il avoit laissé au Port de cette Ville quinze Navires de France +chargez d'infanterie que le Roy envoyoit pour la secourir, & que +Monsieur Gabaret qui commandoit cette Flotte devoit en retournant en +France passer à Tripoly pour demander les Captifs François; Mais qu'il +n'avoit aucun ordre de Sa Majesté, & que ce n'estoit que pour donner de +la terreur; le Bacha fit recompenser ce perfide qui se mit à la voile +crainte d'estre surpris des Navires de France. Et voyant qu'il n'avoit +point de temps à perdre il commanda de garnir de Canons les Rempars de +la Marine, fit fortifier l'entrée du Port où deux Navires furent coulez +à fonds, & demanda du secours aux Arabes de la campagne contre les +Chrestiens leurs Ennemis communs. O Ciel! quel spectacle de voir les +pauvres Captifs tirer des Canons comme des bestes, démaster les Navires, +en mettre la proüe contre terre à l'abry du Chasteau de peur qu'ils ne +fussent brûlez, & travailler avec tant de precipitation & si peu de +relâche que plusieurs succomberent sous le fais, & payerent par avance +la bravoure que les François venoient montrer à Tripoly! Dés que +l'Escadre de leurs Vaisseaux parut en Mer, nous fûmes enchaînez dans les +Prisons, où la faim la soif & la chaleur nous reduisirent presqu'à +l'extrémité. Monsieur Gabaret à son arrivée fit moüiller l'Ancre à la +grande Rade, où le Bacha l'envoya complimenter par le Gouverneur de la +Marine qui conduisit Monsieur le Chevallier de Labat dans sa Chaloupe +avec quantité de Noblesse Françoise. Ayant mis pied à Terre ils +trouverent depuis la Marine jusqu'au Chasteau les Levantis que le Bacha +avoit fait mettre en haye pour leur faire voir ses meilleurs Troupes. +Osman donna Audience à Monsieur de Labat qui luy demanda de la part du +Roy tous les François qui estoient Captifs dans la Ville & le Royaume de +Tripoly. Le Bacha, sans faire connoistre qu'il sçavoit le Mystere, dit +qu'il ne pouvoit donner sans argent ou sans échange les Captifs qui luy +estoient necessaires tant pour les travaux de la Ville que pour le +service de la Mer; & le Chevalier s'estant contenté de luy demander les +Marchands, il répondit qu'ils étoient dans la puissance de payer une +bonne Rançon. Sur ce refus les François se retirerent & en avertirent +Monsieur Gabaret qui donnoit déja ses Ordres pour canoner la Ville, +lorsqu'on vit partir du Port deux Barques & un Brigantin chargez de +toutes sortes de rafraichissemens que le Bacha luy envoyoit, ils les +accepta dans l'esperance que la nuit donneroit conseil à Osman. Le +lendemain le Chevalier fit une seconde tentative aussi inutile que la +premiere: Pendant qu'il s'entretenoit avec Osman, les Renegats +assûrerent les Gentils-Hommes François que plus ils demeureroient devant +Tripoly, plus les Esclaves souffriroient dans leurs Cachots, que le +Capitaine d'une Barque Françoise avoit averty le Bacha de leur arrivée & +qu'ils n'avoient point d'ordre du Roy: Nous eûmes permission de donner +avis à Monsieur Gabaret des miseres que nous endurions depuis son +arrivée, & qu'il ne pouvoit finir qu'en abandonnant le Pays. Ce General +toûché de compassion nous fit écrire une lettre par laquelle il nous +exortoit à la patience, & nous assûroit d'un second voyage plus +avantageux que le premier. Avant que de se mettre à la Voile il fit +saluer à bales, ce qui donna une telle épouvante aux Barbares que +plusieurs abandonnerent la Ville. Un Turc & deux Arabes furent tuez de +boulets de Canon, les Captifs François en payerent les funerailles à +coups de bastons, & on leur reprochoit que leurs Capitaines avoient +embarqué des Bestes au lieu de Chrestiens; il est vray que le Bacha leur +fit present de Boeufs, de Moutons, de Gazelles & d'Autruches de +Barbarie. + +Monsieur Gabaret estant arrivé en Provence fit chercher le Capitaine de +cette Barque nouvellement arrivée du Levant, il avoit débarqué à +Marseille où il fût arresté & tiré dans le Port à quatre Galeres. Ainsi +fut puny d'un horrible suplice ce traitre qui par un lâche motif +d'interest avoit empêché la liberté des Esclaves de sa Nation. Le Bacha +craignant le retour des François fit fortifier la Ville Capitale, mit +garnison dans les Places frontieres, donna Retraite aux Renegats, & fit +construire une Forteresse sur un Rocher qui avance en Mer du costé du +Ponant, afin d'assûrer les Navires dans le Port & de commander la grande +Rade, où les Vaisseaux passagers sont obligez de moüiller l'Ancre quand +ils ne doivent pas faire long séjour à Tripoly. On employa tous les +Chrestiens à ces Fortifications durant six mois, les Prestres, les +Chevaliers de Malte & les personnes de Qualité n'en furent point +dispensez, & le travail fut si rude que beaucoup de Captifs arroserent +la Forteresse de leurs sueurs & de leur sang & perirent accablez de +miseres. Les Fortifications achevées je retournay à la Campagne chez +Salem mon Patron, qui me fit couper la Pierre dans la Carriere avec +quatre autres Captifs proche de ceux qui travailloient pour le Bacha, +chaque Chrestien estoit obligé de tailler par jour dix pierres de deux +pieds de long & d'un pied de large à peine de la bastonnade; on nous +gardoit à veuë parce que ce lieu est sur la Mer, esloigné de la Ville de +deux lieuës. + +Il arriva un Navire de France dont le Capitaine causa autant de joye aux +Chrétiens que le Provençal avoit causé de douleur; il avoit ordre de +Rachepter plusieurs Captifs du nombre desquels estoit un nommé Gonneau +Parisien. L'Art d'Horloger qu'il exerçoit le rendoit si necessaire au +Bacha qu'il refusa cinq cens Escus pour sa Rançon, & voulut l'obliger à +demeurer encore huit années à son service, luy promettant de luy donner +la liberté gratuitement. Gonneau chagrin du refus du Bacha luy dit +hardiment que dans peu de jours il n'auroit ny Captif ny argent. Estant +sorty du Chasteau & ayant receu du Capitaine deux cens Piastres sous +pretexte de les faire profiter, il traita la nuit suivante cinq cens +Captifs qui logeoient avec luy dans la même Prison proche du Chasteau, +rien ne manqua au Régal & jamais Gonneau n'avoit paru de si bonne +humeur. Le lendemain avant que d'aller au travail chacun s'empressant de +remercier Gonneau, on le trouva mort; Ce malheureux garçon desesperé de +la continuation de son Esclavage s'estoit empoisonné, Osman affligé de +sa mort dit publiquement qu'il avoit perdu vingt Captifs en la personne +du seul Gonneau, il pensa décharger sa colere sur des Officiers Renegats +qui avoient mis obstacle à sa liberté à cause qu'il travailloit pour eux +aux heures dérobées. + +Bien que les Bachas de Barbarie ne soient pas dans la dépendance absoluë +du Grand Seigneur, & que les Villes Maritimes de Tripoly, de Thunis & +d'Alger s'erigent en Republiques, ils ne laissent pas d'envoyer tous les +ans une espece de Tribut à Constantinople avec des presens au Grand +Visir & aux Principaux Officiers de la Porte pour conserver leur amitié. +Les Corsaires de Tripoly avoient depuis peu fait de riches prises, Osman +resolut d'y envoyer vingt jeunes Captifs des plus beaux, & cent Negres +que mon Patron eut ordre de tenir prests pour embarquer sur le Gal d'Or +Navire pris sur les Hollandois. Que de larmes répendirent les Chrestiens +qui furent choisis, & qui n'ignoroient pas qu'ils estoient destinez à +demeurer toute leur vie dans le Serail sans aucune esperance de liberté! +Il y en eut quatre qui pour s'exempter du Voyage userent d'artifice, les +uns se firent des playes, & les autres se défigurerent le visage afin de +paroistre diformes au Bacha, qui fût insensible à leurs plaintes & les +obligea de partir. Salem mon Patron eut encore ordre de faire Equiper +une Barque sur laquelle on devoit aussi embarquer cinquante Negres avec +trois Hollandois, deux Italiens & un Savoyard, duquel je raconteray +cy-aprés les avantures. Le Bacha envoyoit ce present au Visir du Grand +Caire qui estoit son amy intime. Mon Patron me fit embarquer sur cette +Barque pour avoir soin des Esclaves. Nous partîmes de Tripoly avec un +vent favorable qui nous fit arriver en peu de jours au Port +d'Alexandrie, où nous laissames les Captifs à un Chef de Caravanne qui +devoit les conduire par terre au Grand Caire, & le Gal d'Or qui nous +avoit escorté prit la route de Constantinople. Nostre Capitaine avoit +ordre de charger la Barque de Ris, de Féves & de Beure, ce qui nous +obligea d'aller en Sirie où les Legumes sont en abondance. Je vis de +loin la Palestine sans qu'il me fût permis de mettre pied à terre pour +voir les Saints lieux où se sont passez les Mysteres de nostre +Redemption. Dans cét estat je me consideray comme un Israëlite qui ne +pouvoit entrer dans la Terre de Promission que les Infideles possedent +de puis tant de Siecles à la confusion des Chrestiens, je me contentay +de verser des larmes demandant pardon à Dieu de mes péchez qui m'en +deffendoient l'entrée, & le priant de me donner les graces necessaires +pour supporter patiemment ma captivité. Aprés avoir chargé la Barque +nous partîmes pour Tripoly où nous arrivâmes sans danger. + +Au retour d'Alexandrie mon Patron jugeant que je n'avois pas beaucoup +fatigué dans ce Voyage qui avoit duré quarante jours, me fit de rechef +couper la pierre, une Barque armée de Mores & de Chrestiens venoit tous +les Vendredys enlever les pierres que les Captifs avoient taillées +pendant la semaine, pour les conduire à Tripoly. Des Captifs de +condition qui ne pouvoient esperer la liberté qu'en payant de grosses +Rançons, resolurent de s'emparer de cette Barque & de se sauver; +S'estants munis de quelques provisions, de deux Mousquets & d'un peu de +poudre, ils se rendirent avec d'autres Captifs qu'ils avoient gagnez, +dans le voisinage de ce travail esloigné de la Ville de deux lieuës. La +Barque y estant arrivée ils s'en saisirent, chasserent les Mores, +deschaînerent les Captifs qui tailloient la pierre pour le Bacha, les +firent embarquer & se mirent à la voile avec le secours des Avirons. +Comme Nous estions un peu esloignez des Captifs du Bacha, nous courûmes +au bruit vers la Barque pour estre de la partie; mais nostre diligence +fut inutile, car heureusement pour nous les Mores qui avoient esté +chassez de la Barque nous arresterent aydez des Barbares qui accouroient +de toutes parts pour s'opposer à la fuite des Chrestiens. Ces Infideles +voyant les Esclaves à la voile déchargerent sur nous leur colere & nous +conduisirent à coups de baston jusques dans la Ville. Si-tost que le +Bacha eût appris l'entreprise des Captifs, il fit partir ses Barques +legeres & ses Brigantins pour les ramener. Les Chrestiens se +deffendirent avec tant de vigueur & de courage que les Turcs sembloient +presque desesperer de la Victoire, & malgré l'inégalité de la partie ils +resisterent pendant quatre heures à douze Barques & Brigantins; enfin +ces Vaillans hommes se voyans le vent contraire, sans voile, sans timon +& sans autres armes que des pierres & leurs mains, furent obligez de se +rendre à la mercy de leurs ennemis. Il y eût trois Chrestiens de tuez & +quelques blessez, les Barbares perdirent deux Lieutenans de Navire, +quatre Turcs, & six Levantis sans compter les blessez; on ramena ces +Fugitifs, & depuis la Marine jusqu'au Chasteau il n'y en eût pas un qui +ne commençât son suplice par les pierres, les crachats & les +bastonnades. Le Bacha fit recevoir à chaque Captif le châtiment selon +qu'il s'estoit deffendu dans le combat, ou qu'il avoit contribué à la +fuite. On commença la Tragedie par un Pere Cordelier Italien qui dans le +combat animoit les Chrestiens le Crucifix à la main, ce bon Religieux +eut la gloire d'estre moulu comme le grain de Froment par une gresle de +bastonnades, six autres Captifs en moururent aussi, quatre eurent le nez +& les oreilles coupez, les moins coupables receurent deux cent coups de +baston, les Gens de qualité n'en furent point exempts & le Bacha les fit +enchaîner doublement avec deffenses de sortir des Prisons; j'ay aidé +cent fois au Comte Bizare, Vicentin, à porter ses fers, à l'égard de +nous autres Captifs de Salem nous en fûmes quittes pour cent bastonnades +à la priere de nostre Patron qui remonstra les mauvais traitemens que +nous avions receus de ceux qui nous avoient amenez à Tripoly. La +Tragedie finit par le Martyre de Marc Etiopien de Nation, qui ayant esté +autrefois Captif a Tripoly avoit esté pris par les Venitiens sur un +Navire chargé de Negres que le Bacha envoyoit par present à +Constantinople. Il s'estoit fait Chrestien à Venise, & estant sur Mer au +service de la Republique il avoit été fait Esclave par les Corsaires de +Tripoly, où il fut reconnu & employé aux travaux les plus penibles. Les +Turcs qui avoient esté témoins de sa valeur dans le Combat luy offrirent +sa grace & des Charges s'il vouloit abjurer le Christianisme, ce +qu'ayant refusé il receut trois cens bastonnades & fut livré aux Negres +qui le bruslerent dans la grande place; Marc souffrit son Martyre avec +une constance heroïque & mourut pour la Foy dans une Ville où +l'infidelité triomphe. A mon égard je demeuray dans la Prison plus d'un +mois avant que d'estre guery de mes blessures, je ne l'estois pas +entierement qu'on me mit à tourner la Roüe d'un Cordier qui faisoit les +Cables des Navires, & à peine fus-je rétably que mon Patron me fit +derechef couper la pierre, j'estois enchaîné avec un Hollandois plus +méchant ouvrier que moy, qui quelque fois me faisoit essuyer la +bastonnade; j'eus besoin de toute la force de ma jeunesse pour resister +à cause des chaleurs qui sont excessives en Barbarie, & de la faim que +je souffrois dans ce travail. + + + + +Chapitre V. + +_Prise d'un Navire François, un Religieux & deux Armeniens y sont faits +Esclaves, on dérobe au Religieux mil Sultanins d'or qu'un des Armeniens +luy avoit donnez à garder; Peste à Tripoly, mort d'une femme & d'un fils +du Patron de l'Auteur, de quelle maniere on enterre les Turcs: Histoire +d'un faux Dervis, la femme de Salem tâche de faire prendre le Turban à +l'Auteur; Description de la Maison de Campagne de Salem, il employe +l'Auteur à de rudes travaux pour l'obliger à changer de Religion. Sa +servante luy fait des plaintes de l'Auteur, Salem luy fait donner de la +bastonnade; l'Auteur est en danger de perdre la vie, est sauvé par la +mort de Salem._ + + +Les Corsaires de Tripoly prirent un Navire François qui negotioit pour +la Ville de Ligourne, un Religieux de Saint François Italien fut fait +Esclave avec deux Maronites qui alloient à Rome estudier dans un College +fondé par le Pape Urbain huitiéme pour les pauvres Habitans Catholiques +de la Terre Sainte. Il y avoit encore deux Armeniens qui se retiroient +en France avec de pretieuses Marchandises; Ces Peuples quoy que sujets +du Grand Seigneur sont faits Captifs par les Corsaires de Barbarie, +lorsqu'ils se retirent en terre Chrétienne avec leurs richesses. Un de +ces Armeniens sauva de sa perte mil Sultanins d'or qu'il donna en garde +au Religieux qui ne fut point visité par le respect que les Corsaires +portent à l'habit de S. François. Cette somme ayant esté dérobée au Pere +par un Esclave Italien qui le frequentoit, l'Armenien apprit avec +douleur le vol de ses Sultanins qu'il destinoit pour sa liberté. Il +differa quelque temps à demander justice au Bacha de peur de mettre en +danger le Religieux, le desir neanmoins de la liberté qui est naturel à +tous les Hommes, l'obligea d'en porter ses plaintes à Osman qui fît +donner la bastonnade à des Italiens qui frequentoient le Pere, & +n'épargna rien pour découvrir le voleur; Il resolut mesme d'attaquer le +Religieux qu'il menaça de mort si les Captifs ne rendoient les +Sultanins, dans la pensée que les Chrestiens qui ont de la veneration +pour leurs Prestres ne l'abandonneroient pas à la cruauté des supplices. +Le Bacha voyant que ses menaces estoient incapables d'attendrir le coeur +du Criminel, il fit donner au Religieux des bastonnades sous les pieds, +le lendemain il les fit reïterer sur les reims, & jura que le troisiéme +jour il en recevroit autant sur le ventre & seroit brûlé. La veille du +martyre du Religieux deux Marabous vinrent de la part du Bacha dans la +prison des Captifs pour y faire des sortileges, ces Ministres d'iniquité +exorterent d'abord les Chrétiens à ne point laisser perir leur Religieux +qui estoit l'unique pour les consoler dans leur captivité; ils +visiterent les quatre coins de la prison où ils profererent des paroles, +& principallement aux environs de la Chappelle, & se retirerent faisant +cent imprecations contre le laron. Aprés que les portes de la prison +furent fermées chacun tâcha de consoler le Religieux, qui ne démentit +point l'honneur & la pureté de son Caractere, exortant les Captifs à la +perseverance, & priant Dieu de donner la liberté à l'autheur de sa mort; +Nous fismes tous des voeux au Ciel pour sa délivrance, & plusieurs +passerent la nuit en prieres. A peine fut-il jour que les Satelites du +Bacha entrerent & se saisirent du Religieux, les Captifs accoururent +pour donner le dernier baiser à leur Prestre que le Bacha vouloit +sacrifier à son avarice, & déja l'on traînoit cét innocent au suplice, +lorsqu'un Captif qui avoit prié toute la nuit dans la Chapelle trouva +proche de l'Autel une bourse où les Sultanins estoient; Elle fut mise és +mains de Salem mon Patron & portée au Bacha qui la retint pour luy sans +se mettre en peine de l'Armenien qu'il laissa dans les fers. Les +Marabous firent courir le bruit que leurs prieres avoient fait trouver +les Sultanins, comme si les faux Prophetes de Mahomet avoient quelque +puissance dans le Temple de Dieu. Osman les ayant fait compter & s'en +estant trouvé manquer deux cent il dit en riant que le voleur avoit bien +fait de les avoir gardez pour s'en racheter. En effet le Captif Italien +qui les avoit pris en paya sa rançon deux ans aprés, ne l'ayant pas +voulu faire plûtost de peur d'estre reconnu; Pour le Religieux il mourut +depuis de la peste à Tripoly, en assistant les Chrestiens frappez de +cette maladie. + +Le Vaisseau du Gal d'or qui avoit porté le present au Grand Seigneur, +fut au retour de Constantinople chargé dans l'Egypte & le Damas de +marchandises & de legumes pour la nourriture des Levantis; Mais au lieu +d'apporter à Tripoly les alimens pour conserver la vie, il y apporta la +peste qui causa la mort à une infinité de Barbares. Cinq Turcs en +moururent à l'arrivée du Navire, ce qui donna de la terreur à la Ville: +Le Caya craignant d'estre chastié de ses impietez fut d'avis qu'on +brûlast le Navire & toutes les marchandises; les Interessez demanderent +qu'il fût éloigné de Tripoly, & le Bacha qui en estoit le principal le +fit conduire du costé d'Alexandrie dans les deserts de la Barbarie. Dans +cette retraite les Turcs ne purent s'empécher de venir de nuit à la nage +sur le bord de la Mer pour y faire des provisions & voir leurs parens & +leurs amis, ce commerce ne dura pas quinze jours que la Campagne & la +Ville furent empestées, & la maladie fit tant de ravage que le Caya fit +brûler le Navire & les marchandises. Il ne faut pas s'estonner du +désordre que la peste fait chez les Turcs, ils commercent à l'ordinaire, +boivent & mangent ensemble, visitent les pestiferez, lavent leurs corps +morts, & les portent en terre. L'entestement qu'ils ont de la +predestination les en fait mépriser le peril, ils disent que Dieu écrit +sur le front de l'homme naissant les biens & les maux qui luy doivent +arriver, & de quelle mort il doit mourir sans qu'il puisse en éviter la +necessité. + +Mon Patron voyant sa Maison de Campagne bastie fit travailler à la +Mosquée, sans songer qu'il y seroit bientost inhumé. On égorgea dans les +fondemens des Moutons qui servirent de nourriture à ses Esclaves; Il +nous faisoit donner tous les Vendredis quelques bestes qui ne pouvoient +plus suivre le troupeau, où quelque vieux Chameau, pillier d'écurie qui +avoit tourné la meule du Moulin pendant vingt années, quoy que la chair +n'en fût guere agreable nous ne laissions pas de nous estimer heureux +d'avoir une fois la semaine de la viande dont la pluspart de nos freres +estoient privez. Salem avoit eu soin de faire assembler les matereaux +necessaires pour l'edifice de la Mosquée, c'est pourquoy il eut besoin +de tous ses Esclaves. A mon égard je fus tiré de la carriere & employé à +preparer la chaux avec le sable, la fatigue & la precipitation de ce +travail me donnerent la fiévre; je puis dire qu'elle me fut favorable, +puisque les six accés que j'en eûs me donnerent le temps de guerir des +blessures que la chaux m'avoit faites aux pieds, aux mains & au visage. + +La Peste devint si violente dans Tripoly que les Barbares se retirerent +sur le rivage de la Mer où ils esperoient trouver un air moins infecté, +& plus propre à temperer l'ardeur du Soleil que celuy de la Ville. Ces +aveugles ne voyoient pas qu'il leur estoit impossible de se dérober au +Soleil de Justice, qui les punit de leurs abominations par ce Fleau +frequent dans l'Affrique. La mort d'une femme de mon Patron l'obligea +aussi de se retirer à sa Maison de Campagne avec Hally son fils unique, +il laissa dans Tripoly ses autres femmes, une grande fille appellée +Solima, & des Esclaves Noires pour leur service, ausquelles il envoyoit +tous les jours des vivres. Salem fit peu de sejour en sa maison qu'il +quitta pour aller dans les Provinces lever les dépoüilles qui +appartenoient au Bacha par la mort des Chefs de Famille. Peu de temps +aprés son retour la Peste emporta son fils qu'il aimoit tendrement, ses +funerailles furent magnifiques, & l'on y distribua tant de charitez que +les Captifs s'en ressentirent. Les Personnes du commun sont portées en +Terre sur les épaules; Celles de qualité sur la palme de la main, & les +Princes sur les extrémitez des doigts, ils ont tous la face découverte, +& sont vestus de leurs plus riches Habits; Ceux qui assistent aux +funerailles se font honneur de porter le deffunct, les Turcs & les +Arabes sont Inhumez sur le costé droit, afin, disent les Musulmans, +qu'ils reposent plus doucement jusqu'au jour du Jugement, au lieu qu'on +enterre les Juifs la face contre terre, comme si eux-mesmes s'estimoient +indignes de voir le veritable Messie qu'ils ont Crucifié. Lorsque ces +insensez portent un corps, si quelque Chrestien passe dessous la Bierre, +la Loy leur deffend de passer outre & leur commande de reporter le corps +du deffunt au logis. + +Zoes premiere Femme de mon Patron vint visiter la Maison de Campagne +accompagnée de ses Parentes, elle pleuroit incessamment sur le Tombeau +de son Fils, & ses Compagnes joignoient leurs cris & leurs gemissemens à +ses larmes; cela déplut à son Mary qui la r'envoya malgré elle, car les +Dames Turques ont plus de liberté aux Champs qu'à la Ville, où elles +sont enfermées avec des Eunuques & des Servantes noires, qui sont les +plus desagreables objets de la Nature. Mon Maistre me voyant assidu au +travail eut tant d'affection pour moy qu'il m'envoyoit porter des +provisions à sa Maison de Tripoly, & me donnoit ordre de m'informer de +la santé de ses femmes qui demeuroient separément dans le mesme logis. +Califa son Eunuqe se contentoit au commancement de me recevoir à la +porte sans qu'il me fût permis de passer outre; Mais aprés quelques +visites Zoes luy commanda de me faire parler à elle toutes les fois que +je viendrois à la Maison. L'Eunuque sçachant que Salem m'estimoit, ne +fit point de difficulté de m'en permettre l'entrée, quelques entretiens +m'ayant fait connoistre le dessein qu'avoit Zoes de me surprendre, je +m'abstins pendant quelques jours de la voir, un soir Califa ne voulut +jamais recevoir un panier de fruits que j'apportois, il me dit de le +presenter moy-mesme à Zoes, qu'il n'y avoit point de danger, qu'elle +estoit en compagnie, qu'il avoit ordre de me faire entrer. Elle me +receut bien, s'enquit des coutumes de mon Païs & me pria d'en raconter +les galanteries à ses Parentes qui sçavoient un peu la langue Franque. +Je leur parlay du bonheur des Dames Françoises qui avoient la liberté de +voir le monde & de se divertir au jeu, à la promenade, au bal & à la +Comedie, & je déploray le malheur des Afriquaines qui estoient +perpetuellement enfermées & exposées à la jalousie & aux caprices de +leurs Maris qui les traitoient en Esclaves, outre quelles estoient +toûjours dans l'aprehension d'estre repudiées. Comme je voulois prendre +congé de Zoes, Solima sa fille qui travailloit dans un coing de la +Chambre m'appela, je la trouvay de son long sur un Tapis de Turquie +appuyée sur un Carreau de Brocard. Sa Mere prit la parole & me dit que +je passois ma jeunesse dans une dure servitude, que mes parens m'avoient +abandonné, ou qu'ils estoient dans l'impuissance de me rachepter, qu'il +ne tenoit qu'à moy de rompre mes Chaînes, & que Solima meritoit bien que +je prisse le Turban. Cette belle fille témoigna par ses soûpirs qu'elle +agréoit les offres de sa mere, & se leva pour me monstrer un Diamant de +prix qu'elle avoit à la teste, me faisant remarquer sa coiffure, & la +propreté de son habit. Il est bien difficile de resister à l'amour & aux +carresses d'une jeune & charmante personne; Mais quand elle offre son +coeur & sa main à un miserable Captif & qu'elle veut briser ses fers & +le combler d'honneurs & de Richesses, il est presque impossible qu'un +malheureux qui gemit sous le poids de l'Esclavage renonce aux plaisirs & +à sa fortune, & qu'il s'obstine à languir dans la misere; Cependant il +est vray que je fus insensible aux charmes de Solima, que les offres de +Zoes ne me donnerent pas la moindre pensée contre les devoirs de ma +Religion, & que je les quittay sans aucun engagement. + +Tandis que Zoes employoit l'artifice pour me faire épouser sa Fille, son +Mary de concert avec elle m'occupoit aux plus fâcheux travaux, afin +aussi de m'y obliger, & de temps en temps il m'en donnoit des attaintes. +Un jour que nous terrassions la chambre des bains proche de la Mosquée, +le Marabous appella le Peuple du voisinage à la priere, Salem qui +assistoit au travail s'estant contenté de se mettre à genoux & de faire +sa priere devant les Ouvriers, un Chrestien Flamand luy dit en sa Langue +qu'il prioit le Demon, Salem à ma priere luy pardonna sa temerité & +l'exempta de la bastonnade. Le soir avant que je me retirasse à la +Prison il m'entretint des preceptes de l'Alcoran, me fit l'éloge de la +Religion de Mahomet, & me promit toutes sortes d'avantages si je voulois +l'embrasser. D'un autre costé Zoes n'oublia aucuns moyens pour me faire +consentir à son Alliance, Califa son Eunuque & Zercoma sa Servante me +firent souvent de sa part des visites qui furent inutiles. Cette Noire +qui n'avoit rien que d'agreable excepté la couleur, m'ayant une fois +trouvé seul me déclara qu'elle avoit de la passion pour moy, j'avoüe, me +dit-elle, que la Nature m'a donné un Corps noir; Mais en recompense j'ay +une ame toute blanche & toute plaine de tendresse pour toy, je me moquay +d'elle & de son amour, & mon mépris l'offensa tellement que deslors elle +resolut de s'en vanger. + +Il m'arriva une plaisante rencontre en allant à le Ville porter du fruit +au logis du Patron. J'apperceus le Chien de la maison qui aboyoit aprés +un Dervis, c'est un Ordre de Religieux reveré parmy les Turcs; m'estant +approché j'entendis le Dervis qui faisoit des menaces au Chien en langue +Françoise, luy ayant témoigné ma surprise d'entendre parler François un +Religieux Turc, mon compliment luy déplut, il me répondit des injures en +langue Turquesque, & voulut me fraper de sa Tapouë qui est un marteau +d'armes; Je ramassay des pierres pour me défendre, & luy dis que +j'appartenois à un Maistre qui connoistroit de nostre different & qui le +feroit repentir de sa violence. Le Dervis reconnoissant son imprudence +me pria d'excuser son emportement, m'avoüa qu'il estoit François +Chrestien, me dit qu'il craignoit de me parler dans le lieu où nous +estions, que ce seroit à la premiere occasion & me donna une piastre. +Quelques jours aprés je rencontray le faux Dervis dans les ruës, il me +fit signe d'entrer dans un cabaret Grec, où collationnant il me dit +qu'il estoit Provençal, & son compagnon Genois, qu'ils faisoient les +Dervis dans la Turquie & dans l'Afrique, les personnes de qualité dans +l'Asie, & les pelerins dans l'Europe, que contrefaisans les Dervis avec +leurs habits grotesques ils avoient l'entrée des Palais & mesme des +Serails, qu'ils estoient bien venus par tout, respectez de la populace +qui les écoutoit comme des Oracles & des Apostres du Prophete, & que +dans l'Empire Othoman ils rendoient visite aux Bachas des Provinces qui +leur faisoient des presens. Il parloit Turc, Grec, Arabe, Persan, +Espagnol, Italien, Allemand, Polonois & Latin. L'habit de Dervis est +ridicule, nostre Provençal portoit une veste de peau de Tigre, un gros +chapelet à son col qu'il tournoit sans cesse disant par fois tout haut +sur chaque grain leur priere ordinaire, _stafre valla_. Il avoit un +bonnet garny de croissans verts, & étoit armé d'un marteau d'armes; Il +m'avoüa que le plaisir de voyager & l'honneur qu'il recevoit des Grands, +luy faisoient oublier les fatigues des longs voyages qu'il avoit faits +depuis trente ans, je receus de luy deux écus qui servirent à m'habiller +& à ma nourriture. + +Mon Patron estant obligé de retourner dans les Provinces pour les +affaires du Bacha, fit diligenter les ouvriers qui travailloient aux +ornemens des chambres de sa maison de Campagne. Pour les encourager il +fit tuer quelques animaux à la dedicasse de sa Mosquée, & nous +profitâmes du sacrifice, parce qu'il nous donna un jour de repos pour +manger les viandes. Il pouvoit se vanter que sa maison estoit une des +plus belles des environs de Tripoly; il y avoit cinq Jardins differens, +le premier estoit pour les fleurs embelly de Jets d'eau & de palissades +de toutes sortes de fruits, avec un puits, un grand bassin entouré de +colomnes de marbre, & deux Pavillons aux extremitez. Le second estoit +pour les Orangers, & les allées estoient garnies de Citronniers doux. Le +troisiéme pour les Grenadiers, avec des berceaux de vignes. Le quatriéme +pour les Palmiers, dont le fruit est excellent. Et le cinquiéme pour les +Figues & les raisins de Corinthe, de Damas, Pergorestes & autres sans +pepins. Proche de la maison estoit la Mosquée, avec les bains +necessaires pour se laver selon la coûtume des Turcs, il y avoit encore +un aman ou étuve, de laquelle ils se servent en tout temps dans la +croyance qu'ils se purifient de leurs péchez. + +En l'absence de Salem qui estoit allé dans les Provinces pour les +affaires d'Osman, Zoes continua ses artifices pour me faire épouser sa +fille; Mais je tombay malade & il semble que Dieu voulut m'envoyer cette +infirmité pour me preserver d'une plus dangereuse. Je gueris en peu de +temps, par les soins & les assistances de l'Eunuque Califa, qui ne me +laissa manquer de rien. Zoes informée que j'estois retourné au travail, +vint à la maison de plaisance suivie de ses parentes; à leur arrivée je +me retiray dans le dernier Jardin, où je fus trouvé par Califa qui +m'obligea de presenter à sa maistresse un panier de fruits. Elle +m'assûra qu'elle plaignoit mon sort & mon opiniâtreté, que son mary +avoit de l'affection pour moy, que si je voulois estre son gendre il +avoit assez de credit pour me procurer un employ considerable auprés du +Bacha, & m'exempter des perils de la Mer. Sa cousine femme d'un Renegat +Provençal, laquelle parloit un peu la langue Franque prit la parole & me +dit que je n'estois pas de meilleure condition que tant de Captifs qui +lassez de trainer leurs chaînes, avoient preferé le Turban aux rigueurs +de la servitude, que la liberté étoit le plus precieux de tous les biens +de la vie, & que je ne devois pas mépriser les offres de Zoes, qui +attendoit de moy une réponse favorable pour en parler à Salem au retour +de son voyage. Je me recommenday lors à Nostre Seigneur, & le priay de +proteger un mal-heureux accablé de misere & de chagrin contre ces +pernicieuses seductrices. Je répondis à la parente de Zoes que je +conserverois toûjours la memoire des bienfaits de mon Patron, que +j'estois prest de me sacrifier pour son service, pourveu que Dieu ne fût +point offensé, que je la priois de faire cesser les poursuites de sa +cousine, que je n'abandonnerois jamais ma Religion, & que je ne trouvois +dans la Barbarie aucuns charmes privé des delices de la France & de la +compagnie de mes parens, qui sans la peste n'auroient pas manqué de me +racheter. Zoes & ses parentes retournerent le mesme jour à la Ville. Le +lendemain elle m'envoya l'Eunuque qui m'avertit qu'elle estoit au +desespoir de ma resolution, & qu'elle avoit dessein de me faire perir, +tant il est dangereux d'irriter une femme qui a de l'autorité & qui est +passionnée pour le succés de ce qu'elle a entrepris. Dans le temps que +Califa me parloit, il arriva un More de la Campagne, qui l'assûra que +Salem devoit revenir le soir, ce qui l'obligea de retourner promptement +à Tripoly, pour porter à Zoes les nouvelles du retour de son mary & de +ma perseverance. Pendant huit jours Salem témoigna toute la joye +possible des ouvrages que les Captifs avoient faits en son absence; mais +à mon égard elle fut troublée, car Zercoma enragée du mépris que j'avois +fait de sa passion, luy fit des plaintes de ma conduite & m'accusa +d'avoir pris trop de liberté dans sa maison. Salem qui estoit peut-estre +bien aise de trouver un pretexte de me maltraiter afin de m'obliger à +suivre ses sentimens, ou si je persistois dans le refus de son alliance +d'en vanger l'injure par ma mort, donna le soir ordre aux Gardes de la +prison de ne me point laisser aller le lendemain à la maison de +Campagne. Un Garde au retour du travail me déchargea huit à dix +bastonnades, me traitant de chien, qui dans vingt-quatre heures ne +seroit pas en vie. A peine les Esclaves furent-ils partagez le matin +pour aller au travail, que Salem suivy de deux Mores se rendit à la +prison, jamais je ne fus plus surpris que quand Abdala le plus cruel des +Gardes de la prison m'en tira, pour me conduire devant Salem, aprés +avoir répondu à plusieurs demandes & justifié mon innocence, il ne +laissa pas de me faire donner cent bastonnades, partie sur le corps & +partie sous les pieds qu'il compta sur les grains de son chapelet, & me +dit que je devois me preparer à une plus rigoureuse Justice en presence +du Bacha, & que je n'avois qu'un jour à me resoudre si je voulois +conserver ma vie. Je fus en suite enchaîné avec des Arabes, qui estoient +détenus dans la prison pour leurs brigandages, ausquels je servis de +risée durant tout le temps que je demeuray avec eux; il est vray que je +ne manquay point de consolation de la part des Chrestiens, mais ils +estoient dans l'impuissance de me donner du soulagement; il n'y avoit +que Dieu seul qui pouvoit arrester la fureur de mon Patron & sauver un +innocent opprimé. La nuit me fut encore plus ennuyeuse que le jour, +parce que je n'avois pas assez de place pour me coucher, & que je fus +contraint de passer une partie de la nuit sur mes chaînes, qui me +servirent de matelats. Le matin je crus que c'estoit fait de moy, voyant +entrer Abdala qui se contenta de me salüer d'une douzaine de +bastonnades; toute la matinée se passa sans recevoir d'autre visite que +du Chirurgien qui vint penser mes blessures; je fus le reste du jour +dans une perpetuelle inquietude, il me sembloit que les Turcs & les +Mores qui entroient dans la prison, estoient autant de boureaux envoyez +pour me faire mourir. Ma crainte dura jusqu'au soir, qu'un Esclave qui +venoit de la maison de Campagne de Salem, m'assûra qu'il s'y estoit +retiré avec sa famille frappée de la peste. Les Gardes de la prison +sçachant sa maladie cesserent leurs mauvais traitemens, & Dieu permit +qu'en deux jours Salem, Zoes & Zercoma, furent emportez de la peste. Par +cette mort je fus délivré des suplices qu'on me preparoit, & le Ciel +vengea par trois morts si precipitées l'injuste persecution qu'on +faisoit à un Chrestien. + + + + +Chapitre VI. + +_Le Bacha s'empare des Biens & des Esclaves de Salem; l'Auteur est vendu +à Moustafa Renegat Grec, politique de Moustafa; perte d'un Navire de +Tripoly, prise d'un Renegat Hollandois, Un Captif Maltois trahit les +Chrestiens qui meditoient une seconde fuite, leurs suplices, mort de +deux freres Chrétiens: l'Auteur est maltraité par son Patron; artifices +des Turcs pour obliger vingt jeunes Captifs à prendre le Turban; +Histoire d'un Juif qui se disoit estre le Messie._ + + +Aprés la mort de Salem le Bacha s'empara de son bien & de ses Esclaves, +il reserva ceux qui sçavoient des arts & des mestiers, & fit vendre les +autres. Pour moy je tombay entre les mains de Moustafa Renegat Grec, qui +m'acheta cent cinquante écus. Il avoit la direction des Forges d'Osman, +qui luy avoit fait épouser une femme de feu Mehemet Bacha, le premier +travail où mon nouveau Patron m'employa, fut à conduire deux soufflets +dans les Forges où l'on travaille aux équipages des Navires. Je ne fus +pas long-temps Esclave d'Eole, Moustafa qui commandoit nostre compagnie +de Forgerons, me fit armer d'un marteau pour battre sur l'enclume. +Jamais travail ne me parut si rude dans le commencement, & l'excessive +chaleur que je ressentis en ce lieu, me défigura tellement que je +n'estois pas reconnoissable, la faim qui me tourmentoit me fit presque +regreter mon premier Patron, & oublier ses dernieres injustices. Salem +nourrissoit mieux les Captifs que Moustafa, qui retranchoit la +nourriture des Chrestiens pour subvenir à ses desordres & à son +ivrognerie. Moustafa passoit pour un politique, & c'estoit un fourbe +achevé en matiere de Religion. Avec les Turcs il estoit Musulman, avec +les Renegats impie & débauché, & avec les Chrestiens Romain, il recitoit +son chappelet en leur presence & ne parloit que de devotion. Il m'a +témoigné cent fois que la Barbarie estoit un triste séjour pour luy, & +qu'il avoit dessein de se retirer en terre Chrétienne si l'occasion s'en +presentoit. Il nous fit mesme deterrer son fils qui estoit mort de la +peste depuis un mois à la Campagne, & l'inhumer en secret dans la Ville, +afin, disoit-il, que son ame eût part au merite des souffrances des +Chrestiens, & aux prieres qui se faisoient dans leurs Chapelles, parce +que les Mosquées de Tripoly, avoient esté consacrées au vray Dieu, quand +les Chrestiens estoient Maîtres du Royaume. Toutes ces belles apparences +n'empéchoient pas Moustafa de nous maltraiter pour mieux faire sa Cour +au Bacha, qui haïssoit les Chrestiens. + +Les Corsaires voyant que la peste augmentoit, & que leurs meilleurs +Soldats diminuoient tous les jours, resolurent d'aller en course pour +l'éviter. Ces Scelerats plus rebelles que Pharaon se persuadoient que +Dieu n'exerceroit pas sa Justice contr'eux aussi severement sur la mer +que sur la terre. En quatre jours il nous fallut espalmer les Vaisseaux +& faire la provision d'eau qui nous fit beaucoup souffrir à cause de +l'entrée & sortie continuelle de la mer. Trois Vaisseaux de nos +Corsaires se mirent à la voile, & aprés avoir couru tout l'Archipel sans +faire fortune, entrerent dans le Golphe de Venise. Ils y rencontrerent +un Navire de la Republique armé en guerre nommé la Justice qui la rendit +aux Pirates à leur confusion; sa resistance fut vigoureuse & il les +maltraita tellement qu'ils furent contraints de l'abandonner. Morat +Rais, ce Renegat Hollandois qui m'avoit fait Esclave, eut honte de +quitter la partie & indigné de ce que les deux Capitaines ses compagnons +fuyoient le combat, il prit la resolution d'aller attaquer seul le +Venitien. Son courage fut cause de sa perte, il le poursuivit trop +vivement proche de terre & echoüa le lendemain dans la Calabre prés +d'Otrante, sans pouvoir estre secouru des siens qui aprirent trop tard +son naufrage. O Ciel quel revers de fortune! les Corsaires qui +ordinairement enferment dans le fond de cale avant le combat les +Matelots Captifs destinez pour le service du Navire, furent trop heureux +d'implorer la misericorde des Chrestiens, quelle joye à ces Esclaves de +voir à leurs pieds leurs Maistres briser les fers avec lesquels ils +devoient eux mesmes estre enchaisnez. Le vent estoit si impetueux que la +plus part des Turcs perirent dans le naufrage du Vaisseau, & pour les +Chrestiens il n'y en eut que deux de noyez. Lorsque ceux qui s'estoient +sauvez à la nage furent arivez sur le bord de la mer, les Chretiens avec +le secours des habitans du Païs qui estoient accourus pour profiter du +débris du Navire, arresterent les Turcs qu'ils conduisirent à Naples +enchaisnez deux à deux; Le Vice-Roy les fit mettre aux Galeres, à +l'exception de Morat qui fut emprisonné dans le Chasteau d'Oeuf. Morat +pour se vanger du retardement que ses parens avoient apporté à le +retirer de Barbarie s'estoit fait Renegat, avec serment de faire une +cruelle guerre à ceux de sa Nation & aux autres Chrestiens; il n'avoit +que trop exactement tenu sa parole, & il y avoit dans les prisons de +Tripoly plus de cinq cens Chrestiens que Morat avoit pris sur mer, sans +compter ceux qu'il avoit perverty dans la débauche. Ainsi par la prise +de Morat la mer fût delivrée d'un puissant écumeur, les terres +Chrestiennes voisines de la Barbarie d'un insigne voleur, & les +Chrestiens d'un cruel ennemy. Si-tost que la nouvelle de sa disgrace fut +venuë à Tripoly, le grand Marabous fit faire pour luy des prieres +publiques jour & nuit. Le Peuple alloit en procession sur les Ramparts +de la Ville & sur le bord de la Mer, & demandoit en vain son retour au +Prophete. La reputation qu'avoit aquise Morat d'estre le plus redoutable +& le plus determiné Corsaire de Tripoly, empécha le Vice-Roy d'écouter +les offres que fit Osman de donner vingt Napolitains pour la rançon de +Morat, qui depuis quelques années est mort à Naples dans l'impenitence & +l'infidelité. Le Vice-Roy fit distribuer de l'argent aux Chrestiens qui +s'estoient sauvez du naufrage, & leur permit de retourner en leur chere +Patrie: Avant leur départ la charité les obligea de rendre témoignage +des violences que Morat avoit faites à quatre jeunes Hollandois pour les +faire Mahometans, on les tira des Galeres, & l'Inquisition informée du +fait les condamna à une penitence de trois mois, laquelle accomplie ils +abjurerent la Secte de Mahomet & le Calvinisme où ils avoient esté +eslevez, & se firent Catholiques à la satisfaction du Peuple de Naples +qui obtint la grace de ces nouveaux Convertis. + +L'absence des Corsaires & des Soldats de la Marine qui font la +principalle force du Pays, la continuation de la peste qui ravageoit les +familles entieres, & la retraite des Turcs en leurs maisons de campagne +pour l'éviter, avoient rendu la Ville de Tripoly presque déserte & dans +l'impuissance de résister à ses ennemis. Une conjoncture si favorable +fit former aux Esclaves le dessein d'une seconde fuite. Il y avoit parmy +les entrepreneurs le Comte Bizare natif de Vicence duquel j'ay déjà +parlé, plusieurs personnes de qualité de la République de Venise, le +Seigneur Altophe neveu du Duc de la Mirande que le Consul Anglois +retiroit chez luy pour son service afin de le r'achepter plus +facilement, les Chevaliers de la Barre & Gonneau François, avec quelques +Cabaretiers & Matelots qui devoient fournir la plus grande partie des +choses nécessaires pour l'expédition. Les Captifs avoient concerté +d'enlever deux Brigantins quand les Turcs seroient occupez à faire leurs +prieres dans les Mosquées un jour de Vendredy qui est leur Dimanche, +l'entreprise estoit en cet estat & la réüssite en estoit infaillible, +lorsqu'elle fut découverte par un Maltois qui s'appelloit Benedite ou +plûtost Maledite. Ses crimes l'avoient fait fuir de Malte, & dans sa +fuite les Corsaires de Tripoly l'avoient fait Esclave avec son fils qui +avoit renié & servoit de valet de chambre au Caya; il avoit demandé +plusieurs fois d'estre auprés de son fils, mais il estoit si vicieux +qu'on avoit differé de luy donner le Turban. La veille de l'execution +Benedite desesperé d'avoir perdu son argent au jeu dans un Cabaret Grec +commit un Sacrilege envers une Image de la Sainte Vierge, & se détermina +la nuit à trahir ses freres. Au point du jour il alla au Chasteau & +avertit le Bacha de toute l'affaire qu'on avoit imprudemment communiquée +à ce méchant homme: Osman donna ordre incontinant de garder la Marine où +estoit le rendez-vous, & fit arrester les entrepreneurs à la sortie de +la Prison. Les bastonnades ne leur furent pas épargnées, les personnes +de condition en eurent leur part & leurs chaînes furent redoublées, le +Patron Honnorat Provençal qui devoit fournir l'Equipage des Brigantins +eût le nez & les oreilles couppez, les plus malheureux furent deux +freres Grecs qui depuis trente ans d'esclavage avoient preferé le +Christianisme aux premiers Emplois du Royaume. Jany l'aisné fut assommé +à coups de bastons, Demetré le plus jeune eut le nez & les oreilles +couppez, la mort de son frere le toûcha si sensiblement qu'il mourut de +douleur deux jours aprés. Osman tout cruel qu'il estoit témoigna du +chagrin de la mort des deux freres dont le martyre inspira de la +constance aux Captifs les plus timides. Le matin j'eus la curiosité +d'aller à la Marine pour m'informer de la disposition de l'affaire, sans +sçavoir qu'elle avoit esté découverte, par malheur je fus rencontré dans +le chemin par les Gardes qu'on avoit envoyez pour faire retirer aux +Prisons les Chrestiens qui seroient dans les ruës. Je fus regalé d'une +volée de bastonnades qui de temps en temps redoubloient sur mes épaules +à mesure que nous passions par les places, & j'eus de la peine à gagner +la Prison pour me mettre à couvert des insultes des Barbares. Le Bacha +recompensa le Maltois du Turban & luy donna la conduitte des Ouvriers +Captifs qui travailloient à la Marine, sa trahison ne demeura pas +long-temps impunie, il mourut de peste deux mois aprés dans la rage & le +desespoir. Le lendemain je retournay à mon travail de forgeron où +Moustapha me fit ressentir à loisir la sortie du jour precedent, il me +fit la guerre durant trois mois, ne me donnant pas la liberté de +converser avec les autres Captifs, & me reprochant que j'estois +bien-heureux de n'avoir point esté découvert, que j'estois un des plus +coupables, & que j'avois un Demon qui m'avoit preservé du suplice. +L'arrivée des Corsaires avec la prise d'un Navire qui venoit du Levant +chargé de riches marchandises, consola les Turcs de la perte de Morat +Rais Chef-d'Escadre de Tripoly qui faisoit penitence à Naples de son +apostasie. + +La haine des Turcs contre les Chrestiens ne se modere point par les +fatigues qu'ils leurs font endurer dans les travaux, elle devient mesme +fureur contre ceux qu'ils veulent rendre partisans de Mahomet. Voicy un +exemple qui confirme cette verité. Le Bacha desirant témoigner son zele +envers le Prophete, & augmenter sa Cour de Renegats, entreprit au temps +de la Pasque des Turcs, de faire renier vingt jeunes Captifs des plus +beaux qui fussent en son Palais. Le sort tomba sur six François, six +Hollandois, quatre Anglois & quatre Italiens. Les jeux, les festins & +les plaisirs, sont les artifices ordinaires dont les Infideles se +servent en de semblables occasions, on les mit entre les mains des plus +débauchez Renegats, qui les conduisirent dans un Jardin de plaisance à +la Campagne. Ces jeunes hommes se voyant au milieu des divertissemens, +se douterent qu'on en vouloit à leur Religion, & declarerent hautement +qu'ils perdroient plûtost la vie que d'y renoncer. Le Bacha irrité de +leur resistance les eût fait perir sans les Officiers Renegats ses +Courtisans, qui l'assûrerent que s'il leur permettoit d'aller au Jardin, +il auroit bien-tost la satisfaction de voir les Chrestiens soûmis à ses +volontez; ce qu'il accorda volontiers à ces Ministres d'iniquité, +lesquels à leur arrivée firent continüer le regal, où le vin, l'eau de +vie, & les liqueurs du païs estoient en abondance. Mais toutes leurs +adresses n'ayant point réüssy, ils eurent recours à la plus noire des +perfidies; ils enyvrerent les Captifs, les habillerent à la Turque +durant leur sommeil, & le lendemain les menerent en triomphe au +Chasteau. Ces malheureuses victimes eurent la fermeté de se dépoüiller +de leurs vestes en presence du Bacha, & de jetter par terre leur Turban. +Les menaces que le Bacha leur fit de punir leur desobeïssance & leur +mépris par de rudes suplices n'ébranlerent point la constance de +quelques uns qui publierent devant toute la Cour qu'ils estoient +Chrestiens & qu'ils detestoient Mahomet: Dequoy le Bacha indigné en +condamna quatre des plus resolus à la bastonnade & commanda que tous +fussent enchaisnez dans la Prison des Captifs. La nuit fut employée à +les encourager à la perseverance, & nos prieres furent exaucées pour les +quatre ausquels le Bacha fit le jour suivant réiterer les bastonnades +avec tant de barbarie qu'ils expirerent dans le suplice. Les autres +intimidez de la mort de leur freres reprirent le Turban qu'ils avoient +foulé aux pieds & prefererent une vie perissable à l'éternelle. + +On fit en ce temps-là une agreable tromperie aux Juifs de Tripoly. Un de +leur Nation nommé Sabatay parcouroit l'Egypte & se disoit le Messie, les +Juifs en estoient tellement persuadez qu'ils fournissoient à sa dépence, +l'attendoient dans les lieux où ils estoient establis, & se vantoient +qu'ils ne seroient plus le scandale des peuples, que la fin de leur +servitude aprochoit, & qu'ils rentreroient dans la possession des +Royaumes qu'on leur avoit usurpez depuis tant de Siecles. Il y avoit +trois mois que les Juifs de Tripoly attendoient leur pretendu Messie, & +qu'ils luy avoient preparé un logis proche de la Sinagogue, lorsqu'Osman +Rais Renegat Portugais qui commandoit à la Marine trouva le moyen de se +moquer des Juifs à leurs dépens. Ces insensez ne manquoient jamais de se +trouver sur le Port à l'arrivée des Vaisseaux du Levant; un jour que les +Matelots estoient occupez aux travaux des Navires, on apperceut de loing +une Barque qui venoit d'Alexandrie, le Commandant de la Marine fit +habiller à la Juifve un Lionnois appellé Barat qui avoit esté Esclave +d'un Juif à Thunis plusieurs années & qui parloit en perfection les +langues Arabesque & Hebraïque. Ce Chrestien estoit adroit, & joüa si +bien son personnage que la Barque passant au milieu des Navires, il se +glissa dedans. Osman Rais fit publier à la Marine & dans la Ville que le +Messie des Juifs arrivoit, & afin qu'ils n'en doutassent point il fit +arborer à la poupe un Pavillon bizare pour signal de sa venuë. Le +Brigantin qui avoit esté reconnoistre la Barque disposa si bien les +choses que les Matelots aiderent à duper les Juifs qui accoururent de la +Ville pour recevoir leur Roy chimerique. Le Capitaine Turc ne voulut pas +qu'il mît pied à terre qu'il n'eût auparavant payé pour son passage deux +cens écus, que Marsove Juif Receveur des fermes fit compter pendant que +les principaux de la Sinagogue l'enleverent pour le conduire en son +logis. Il n'y fut pas plustost arrivé que trois Arabes qu'on croyoit de +sa compagnie se sauverent parmy la foule du Peuple & le laisserent sans +suite. Le Bacha instruit du mystere envoya le soir deux Turcs +complimenter le faux Sabatay & feliciter les Juifs du bonheur qu'ils +avoient de le posseder. Quoyque Barat fût regalé en Prince par les +Juifs, il s'ennuya d'estre enfermé, & craignit l'importunité des Rabins +qui luy demandoient des signes de sa Mission & une conference sur les +principaux points de la Loy. Il escalada de nuit les murailles de la +maison & se retira chez Berant Rais son Patron qui estoit Capitaine de +Navire. Tout le monde se moqua des Juifs lesquels pour couvrir la fuite +de leur Messie dirent qu'il estoit devenu invisible, ayant ordre de +l'Eternel de continuer sa route dans la Barbarie; Ils n'oserent se +plaindre qu'il avoit emporté pour cent écus d'argenterie, que Barat fit +si bien profiter qu'il paya sa rançon quelques années aprés cette +avanture. A l'égard du veritable Sabatay ses voyages dans la Turquie +avoient fait tant de bruit que le Grand Seigneur eut la curiosité de le +voir & le fit venir à Andrinople où il prenoit le divertissement de la +Chasse; le Kaim Kam avant qu'on le mena à l'Empereur luy envoya le +premier Medecin de sa Hautesse pour apprendre ses sentimens: Le Medecin +qui estoit un Juif renié luy dit qu'il devoit faire paroistre sa +puissance par des miracles, sinon qu'on le promeneroit dans la Ville +comme un imposteur avec des Flambeaux ardens attachez à ses membres qui +le consommeroient peu à peu. Sabatay épouvanté de ce genre de suplice +s'abandonna aux larmes, avoüa qu'il estoit fils d'un pauvre Juif de +Smirne, & pria le Medecin de luy donner les moyens de se tirer du +mauvais pas où l'ambition l'avoit engagé; le Medecin luy répondit qu'il +n'y en avoit point d'autre que de se faire Turc, à quoy il consentit; Sa +Hautesse informée de son changement ayant ordonné qu'on le fît entrer, +Sabatay jetta le Bonnet Juif à terre & le foula aux pieds, en mesme +temps un Page luy mit un Turban sur la teste, le dépoüilla de le Veste +Juive de Drap noir, & le revestit d'une autre avec laquelle il fut +introduit en la presence du Sultan qui le fit Capigy Bachy à cent +cinquante écus de pension par mois; ce fut le dénoüement de la comedie, +& ce fourbe qui osoit se dire le liberateur des Juifs se fit luy mesme +Esclave de Mahomet, il contrefit longtemps le zelé Musulman; Mais le +Grand Seigneur averty de l'Atheïsme de Sabatay & de la continuation de +ses impostures l'envoya prisonnier au Chasteau de dulcigno dans la Morée +où il est mort en 1676. + + + + +Chapitre VII. + +_La fatigue du travail fait tomber l'Auteur malade, à peine est-il guery +qu'il est frappé de la peste; Mort épouventable de Mehemet Caya, neveu +du Bacha, qui mit en sa place un autre de ses neveux; Circoncision de +deux enfans du Bacha, les réjoüissances qu'on fait à cette ceremonie: +Retour de l'Auteur à Tripoly aprés la peste, mort de Moustafa son +Patron, l'Auteur devient Captif du Bacha._ + + +La faim & les peines que j'enduray au service de Moustafa mon Patron, me +firent tomber malade, & je serois mort sans l'assistance & les soins +d'un Captif Chirurgien du Chasteau, nommé Moreau, d'Antibes en Provence. +J'eus encore l'affliction de ne point recevoir de nouvelles de mes +parents qui m'avoient donné esperance de ma liberté, par la commodité de +Thunis où estoit Esclave le Chevalier de Tonnerre, qu'on devoit +bien-tost racheter, à cause que la peste avoit fait cesser le commerce +de cette Ville avec Tripoly. Je suis obligé de reconnoistre que ny ma +jeunesse ny ma force, n'estoient pas capables de resister aux maux dont +j'estois accablé, sans les prieres de tout le peuple de Chably où j'ay +pris naissance, Ville assez connuë par l'excellence de son vin. Son +vigilant Pasteur avoit la charité de me recommander dans ses Prônes aux +prieres publiques, & à tous les Saints Sacrifices qui se celebroient +dans son Eglise. Les Venerables Chanoines de Saint Martin, m'ont aussi +assisté de leurs prieres; Sur tout je suis obligé à ma mere, qui par ses +aumônes, ses prieres & ses larmes, m'a obtenu du Ciel la liberté des +enfans de Dieu, comme Sainte Monique obtint celle de Saint Augustin son +fils, dont j'ay embrassé la Regle. + +Lorsque ma santé fut rétablie je fus employé aux reparations d'une +maison pestiferée, avec des Noirs qui avoient la maladie, & je n'eus pas +continué huit jours ce travail, que je m'en sentis attaqué, ce qui +m'obligea de me retirer à la prison pour me reposer le reste du jour. Il +me fut impossible de dormir la nuit suivante, les Captifs qui estoient +proche de moy entendans mes plaintes, se douterent de mon malheur & me +conduisirent prés de la Chapelle, où je passay le reste de la nuit à me +preparer à bien mourir. Le matin nous nous trouvâmes deux Hollandois & +moy frappez de la maladie, Abdala le plus inhumain des Gardes, eut ordre +de nous mener à l'Infirmerie de la Campagne, parce que celle de la Ville +estoit remplie. Par bonheur avant que de partir je receus visite du Pere +Sarde Cordelier qui m'entendit en Confession, les Hollandois qui étoient +Calvinistes s'estans mis en chemin, Abdala entra dans la prison pour +m'en faire sortir, & me trouvant à genoux devant le Confesseur, il me +déchargea six bastonnades, me traitant de chien, qui estoit indigne de +vivre plus long-temps; Le Pere ne m'imposa point d'autre penitence que +celle que je venois de recevoir par les mains du cruel Abdala, & eut la +bonté de m'aider à charger mon grabat sur mes épaules. Puis m'embrassant +il me dit les paroles que le Fils de Dieu dit au Paralitique, _tolle +grabatum tuum & ambula in pace_. Le lieu où nous allions estoit éloigné +d'un quart de lieuë de Tripoly, je ne vis en chemin que des convois de +pestiferez, qu'on portoit en terre; Ces objets m'épouvanterent, & ma +crainte augmenta en entrant dans l'Infirmerie où j'aperceus un de mes +amis qui expiroit de la peste, laquelle jusques alors avoit eu quelque +respect pour les Chrestiens. + +La premiere nuit que je passay dans ce triste séjour j'eus une si grande +soif, que pour me rafraichir la bouche, je fus obligé d'aller boire +l'eau de la lampe qui nous éclairoit, parce qu'on ne donne pas aux +malades toute la boisson qu'ils soûhaiteroient. Je crus avoir jetté +l'huile, mais un quart d'heure aprés je vomis jusques au sang; ce +vomissement me sauva la vie, & le Chirurgien y attribua ma guerison. Je +regagnay avec bien de la peine mon lit, dont s'estoit emparé un malade +furieux que je n'en pus chasser, & lequel y mourut le lendemain. Ceux +qui deviennent furieux ou qui boivent trop dans cette maladie, & les +personnes grasses ne durent pas long-temps, les deux Hollandois avec qui +j'estois venu, moururent à mes costez au bout de vingt-quatre heures. +Comme j'estois dans la force de mon âge & d'un temperamment sec, je +resistay plus facilement au mal, & je ne fus pas huit jours dans +l'Infirmerie qu'on me fit l'incision: Elle me causa une extréme douleur, +par l'ignorance & la brutalité du Chirurgien Arabe, qui ne faisoit +jamais d'operation qu'il ne fût yvre d'eau de vie. La joye d'estre hors +de danger & les visites du Pere Sarde, me firent prendre courage. Ce bon +Religieux qui estoit l'unique Prestre à Tripoly, nous visitoit trois +fois la semaine, & nous distribüoit les charitez que les Consuls & les +Marchands Chrestiens luy confioient pour le soulagement des malades. A +peine fus-je guery qu'on me chargea de la conduite de l'Infirmerie qui +n'estoit pas un petit travail, car outre le soin que j'avois de la +nourriture des malades, pour laquelle l'on ne me donnoit que de la +Chévre & le reste infecté de la boucherie, il me falloit encore faire +enterrer les morts dans la Campagne, au lieu destiné par le Bacha pour +inhumer les Captifs. Quoy que cette terre ne fût pas benite, on peut +dire qu'elle fut santifiée lorsqu'on y enterra le Pere Sarde qui mourut +de la peste; c'est luy auquel on avoit dérobé les Sultanins du Marchand +Armenien. Nous separions dans nostre Cimetiere les Romains d'avec les +Heretiques, & enterrions ceux-cy sans prieres la face contre terre, au +lieu que les Catholiques regardoient le Ciel, qui devoit estre la +recompense de leurs peines. Je me souviens d'une priere que me fit un +Esclave de Moustapha, de la Comté d'Avignon qui s'appelloit la Rose, il +me pria dans la violence de la fiévre de l'enterrer dans le sable, afin, +me disoit-il, qu'estant devenu Momie, je pusse le vendre à des Marchands +François, qui le transporteroient en son païs. Il avoit veu à Tripoly +les Pelerins venans de la Meque, vendre des Momies qu'ils trouvent dans +les Sables d'Egypte, au retour de leur pelerinage; Il me fut impossible +d'executer entierement sa derniere volonté, parce que les bestes +devorerent son corps avec bien d'autres, qu'on avoit mis dans les terres +des environs de Tripoly, qui sont des Sables mouvans que le vent fait +changer de place incessamment. + +A la fin de l'Automne la peste diminua, mais il semble qu'elle ne voulut +point quitter le Royaume, sans emmener avec elle quelques personnes de +la premiere qualité. Elle fit d'estranges ravages dans le Serrail du +Bacha, & emporta cinq de ses femmes & trois de ses enfans. Sidy Hally +fils unique de Mehemet Caya, fut emporté en mesme temps, son pere fit +distribüer à ses funerailles plus de mil écus en charitez, dont se +ressentirent les Captifs. Le Caya n'estoit pas encore consolé de la mort +de son fils, qu'il fut attaqué de la maladie; Il se glorifioit que la +peste n'osoit l'attaquer au milieu de ses Gardes, & qu'elle respectoit +ceux qui gouvernent les peuples. Cependant il fut puny de son orgueil & +de ses sacrileges, de mesme que le fut autrefois Baltazar Roy de +Babylone, pour avoir prophané dans un festin les Vases sacrez qui +avoient servy au Temple de Dieu; car le Caya qui avoit osé prophaner de +jeunes Captifs Chrestiens, Vases sacrez du Temple de Jesus-Christ, fut +frappé dans une débauche qu'il faisoit à la Campagne, & mourut trois +jours aprés d'une maniere épouventable; Pendant sa maladie il ne voulut +se servir que de Chrestiens qu'il fit assembler si-tost qu'il fut arrivé +à son Palais; il leur dit qu'il avoit confiance en leurs prieres, & +qu'ils étoient les seuls qui pouvoient appaiser la colere de Dieu +justement irrité contre luy, leur promit la liberté & de se convertir +s'il réchapoit. Le second jour il fit venir ses Eunuques & ses Esclaves +Noirs, & leur réprocha qu'ils estoient incapables de luy donner du +soulagement; le dernier jour de sa maladie il se moqua d'un Marabous qui +l'exortoit à mourir en veritable Musulman, & profera souvent en sa +presence ces paroles Greques, _Matapani, Matachristo_, appellant Dieu & +la Sainte Vierge à son secours, dequoy le Marabous indigné s'écria en +Arabe, _Valla loucan mout, mont ut quel stafre valla ya Mahomet_, ha +Dieu! quand Mehemet mourra je ne doute pas qu'il ne meure comme un +chien, à Dieu ne plaise, grand Prophete: Mehemet se voyant à +l'extremité, se fit apporter par son Casanadal ou Tresorier un sac plain +d'argent qu'il répandit luy-mesme sur un tapis proche de son lit, puis +le regardant avec mépris il cracha dessus, comme ayant esté l'objet de +son insatiable avarice & la cause de son infidelité; enfin il devint si +furieux qu'il ne put souffrir personne dans sa chambre, & mourut en +desesperé. Sa fin malheureuse fit juger que le repentir qu'il avoit +témoigné ne provenoit que d'une crainte servile; en effet sa vie avoit +esté une perpetuelle suite de dissolutions & d'impietez, & jamais le +Christianisme n'eut dans Tripoly un plus grand adversaire que ce Caya, +qui n'épargnoit ny artifices ny tourmens, pour augmenter le nombre des +Renegats. Il estoit de l'Isle de Chio, d'où il vint à Tripoly, pour +participer à la fortune de son oncle, qui luy donna le Turban & la +Charge de Caya. Le Bacha ne fut gueres affligé de sa mort, parce qu'il +estoit informé de son ingratitude & du dessein qu'il avoit eu de le +déposseder; il mit en sa place un autre de ses neveux, qui depuis un an +s'estoit retiré à Tripoly. Ce Schismatique ne fit aucun scrupule de se +faire Turc, & ne voulut pas faire mentir le proverbe Italien, _Nasche un +Greco, Nasche un Turco_, naist un Grec, naist un Turc. Il prit le nom de +Soliman, & s'aquita si dignement de son employ, qu'il aquit l'amitié du +peuple que le deffunt avoit persecuté dans toutes les occasions; Le +Bacha fut satisfait de sa conduite, quoy qu'il n'aprouvât point ses +débauches avec le Consul Anglois qu'il visitoit de nuit, pour avoir la +liberté de boire du vin. + +Le Grand Marabous ordonna des prieres publiques en action de graces de +ce que la peste estoit cessée; Le Bacha voulut en augmenter la feste & +les réjoüissances, par la circoncision de deux de ses enfans & de +quelques Renegats destinez pour leur service. Le jour de la ceremonie le +rendez-vous de l'assemblée fut sur une hauteur d'où l'on découvre toute +la Ville, & à main droite la Mer. Pendant que la Cavalerie & +l'Infanterie de Tripoly descendirent de cette hauteur dans une plaine +qui a prés d'une lieuë, & qu'en la compagnie de ces deux jeunes victimes +qu'on alloit sacrifier à Mahomet, elles se mirent en marche vers la +Ville; Les Navires ornez de leurs Paviosades & Etendars, firent une +décharge de leurs Canons, qui fut suivie de celle du Chasteau & des +Ramparts de Tripoly. On entendoit de tous costez des cris de joye, l'air +retentissoit du bruit des Tambours & des fanfares des Trompetes, & de +cent pas en cent pas on avoit preparé des divertissemens aux petits +Princes. Tantost des Luteurs à demy nuds leur faisoient paroistre leur +force & leur subtilité, & tantost ils estoient charmez par des concerts +& des danses à la mode du païs. Sur tout on admiroit l'adresse des +Arabes & la vitesse de leurs chevaux, ces Cavaliers aprés avoir lancé +leurs Lances les attrapoient avant qu'elles tombassent à terre; Ils +courent sans scelle, sans bride, sans étriez, à genoux sur le cheval ou +debout. A l'entrée de la Ville le Chasteau fit une décharge de son +Canon, & l'Infanterie une salve de Mousqueterie. L'on a de coûtume à la +circoncision des Renegats, de faire courir des bassins pour recevoir les +liberalitez des Turcs, & l'argent qu'on trouve est distribué aux +nouveaux circoncis, on les regale le reste du jour afin de leur faire +oublier la douleur de ce baptéme de sang, qui est plus sanglant que +celuy des Juifs, & le plus rude commandement de la Loy Mahometane; Si +quelqu'un apprehende l'operation, on luy donne un breuvage pour +l'endormir & pendant le sommeil on le circoncit, j'ay veu des personnes +âgées en estre incommodées durant quatre mois. + +La peste estant finie, les Captifs qui avoient esté employez au service +de l'Infirmerie retournerent à la Ville; j'apris qu'il y estoit mort +plus de six mil Turcs, outre ceux de la Campagne qui montoient à +davantage. Dieu protegea visiblement les Captifs Chrestiens, puisque +dans trois prisons differentes où la chaleur & la puanteur estoient +seules capables de les étouffer, il n'en mourut que cinq cens, quoy +qu'ils fussent obligez de converser, boire & manger avec toutes sortes +de Nations & de personnes infectées, & de se trouver dans les occasions +les plus perilleuses. Les Turcs avoüerent à leur confusion, qu'il y +avoit du prodige, mais il tâcherent de nous persuader que Mahomet nous +avoit conservez pour avoir soin d'eux & leur rendre service. La maladie +ne fit pas aussi de grands desordres chez les Grecs, les Armeniens & les +Marchands Chrestiens, & dans plus de deux cens familles il ne mourut que +trente personnes, Babba Basili Caloriri Prestre des Grecs, fut le plus +regreté. Moustafa mon Patron m'avoit souvent menacé de me vendre au +Levant, si mes parens differoient de me racheter, la peste dont il +mourut me délivra de ses fers, pour me faire rentrer dans ceux du Bacha; +lequel s'empara de plusieurs Captifs des particuliers, sous pretexte +qu'il estoit mort quantité des siens, & qu'il en avoit besoin pour ses +travaux. Je ne sçaurois exprimer les richesses & le nombre des Chameaux, +des Dromadaires & des autres bestes, dont profita Osman aprés la +contagion. Les Gardes de la prison me destinerent pour le travail de la +Marine, parce que les Maistres ouvriers demanderent vingt Captifs pour +leur fournir le bois necessaire à la fabrique qu'ils faisoient d'un +Navire qui devoit estre le Chef d'Escadre de Tripoly; Nous servions de +portefais & faisions ce que les chevaux font en France, comme de porter +les Balots de marchandises, de tirer des Magasins les bois, & de traîner +les Canons avec tous les équipages des Vaisseaux, qu'on veut épargner. +Quoy que ce travail fût penible, il ne me parut pas si fâcheux que celuy +de forgeron, où Moustafa avoit mis ma patience à l'épreuve. + + + + +Chapitre VIII. + +_Inconstance des actions humaines, Histoire à ce sujet d'un Seigneur +Piedmontois, & de Dom Philippes fils du Bacha de Tunis, le Bacha fait +changer le Cimetiere des Juifs, translation des os dans le nouveau; +tromperie faite aux Juifs dans cette translation par les Captifs +Chrestiens. Autre tromperie faite à un Capitaine Flamand par des +Esclaves Venitiens qui sont découverts._ + + +L'homme joüe sur le Theatre de la vie des personnages si differens, & +l'inconstance à tant d'empire sur sa conduite qu'on ne sçauroit asseoir +de jugement certain ny sur ses moeurs ny sur sa fortune, tel paroist sur +la Scene avec des qualitez & des inclinations vertueuses qui en sort +avec la réputation d'un scelerat & d'un perfide, & tel commence son +entrée dans le monde par le libertinage qui meurt dans la penitence, de +sorte qu'il faut attendre la mort pour donner à un homme le titre de bon +ou de meschant, d'heureux ou d'infortuné. Les deux Histoires suivantes +qui sont arrivées dans la Barbarie justifieront ces veritez. Un Seigneur +Piedmontois qui estoit dans les bonnes graces de son Prince devint +tellement jaloux de sa femme qu'il ne pût resister à cette passion +violente qui cause tant desordres, aprés l'avoir maltraitée il luy prit +ses bijoux & ce qu'elle avoit de plus precieux, il voyagea en plusieurs +Royaumes où il ne pût trouver un azile asseuré, ce qui l'obligea dans +son desespoir de gagner Ligourne où il se mit sur une Barque qui vint à +Tripoly; d'abord il feignit de chercher commodité pour aller à la Terre +Sainte, & ne frequenta que les Consuls & les Marchands Chrestiens sans +se faire connoistre; Mais ne pouvant goûter avec eux tous les plaisirs +qu'il souhaitoit, il visita les Renegats qui reconnoissant son humeur +portée à la débauche se promirent de l'enrôler bientost dans leur party, +& le regalerent souvent dans des jardins à la campagne. Le Bacha informé +qu'il estoit de qualité donna ordre aux Renegats de ne rien espargner +pour le rendre Mahometan. Un jour dans l'excez & l'emportement d'une +débauche ils le prierent de s'habiller à la Turque, ce qu'ayant fait ils +le menerent en cét équipage au Chasteau, où le Bacha le complimenta sur +son changement; quelques jours aprés il fut circoncis & nommé Regep. Les +Turcs en firent de grandes réjoüissances tandis que le nouveau partisan +de leur Prophete commançoit à porter la peine de son crime par la +douleur qu'il souffroit, car la circoncision fait bien plus de mal aux +personnes âgées qu'aux jeunes. Le Bacha le gratifia de deux écus par +jour & de six plats de sa table, luy fit épouser une Russiote, le logea +dans le Casteau, & luy donna deux Esclaves pour son service; l'un d'eux +estoit Esclavon & luy servoit de truchement auprés de sa femme, laquelle +ne parloit que la langue Turque que l'Esclave sçavoit & qu'il expliquoit +à son Maistre en Italien. J'ay appris depuis ma sortie de Barbarie que +ce pauvre Esclavon a esté écorché vif pour s'estre rendu le chef de +trente Captifs qui couchoient au Chasteau & qui avoit entrepris de +s'enfuir de nuit. + +Regep estoit plus Courtisan que Guerrier, il crût que faisant sa cour au +Bacha il avanceroit sa fortune; Mais Osman eut peu de consideration pour +luy à cause de ses débauches qui scandaliserent les Turcs & consommerent +ce qu'il avoit apporté du Piedmont. Ainsi Regep se voyant negligé du +Bacha, sans argent & abandonné des Marchands Chrestiens qui luy en +refusoient, il resolut de chercher party ailleurs. C'est le sort des +Renegats mécontens de changer de Royaume, quoy qu'il y ait quelquefois +du danger dans ce changement. Dieu permit sans doute qu'il eust ces +chagrins qui le firent repentir de son infidelité & luy inspirerent +l'envie de se retirer en terre Chrestienne. Il obtint du Bacha +permission d'aller à Thunis sous pretexte qu'il y avoit affaire. Son +dessein estoit de parler à Dom Philippes dont l'histoire suit celle de +Regep, afin de trouver les moyens de se sauver en Chrestienté. Estant +arrivé Thunis il ne pust conferer librement avec Dom Philippes que sa +mere tenoit enfermé dans son Palais avec des Marabous qui ne luy +preschoient que l'Alcoran auquel il avoit renoncé. Ce qui obligea Regep +de retourner à Tripoly, où il fit paroistre une conduite toute opposée à +celle qu'il avoit euë auparavant, il ne vécut plus dans le desordre & +observa la Loy si exactement qu'il aquit l'estime & la confiance du +Bacha. Comme il n'estoit pas propre à commander un Navire en course, +Osman le choisit pour Gouverneur de la Ville de Bengase scituée entre +Tripoly & Alexandrie, il y ménagea si bien ses interests pendant quatre +années qu'il amassa de quoy faire sa retraite dont il avoit toûjours +conservé le dessein. Afin de l'executer plus aisément il envoya les +meilleurs Soldats de sa Garnison à la campagne pour chasser les Arabes +qui ravageoient les environs de la Ville, & durant l'absence de ces +Troupes il fit équiper un Brigantin de Captifs & de Noirs dans lequel il +s'embarqua avec sa femme ses servantes & ses richesses. Le vent luy fut +si favorable qu'il vint prendre terre à Lipary en Sicile aprés huit +jours de navigation. Il n'y fut pas plustost arrivé qu'il recompensa les +Chrestiens qui l'avoient assisté dans sa fuite, & fit instruire les +Noirs qui receurent le Baptesme & leur donna de l'argent avec permission +de s'establir où bon leur sembleroit, sa femme & ses servantes se firent +aussi Chrétiennes & se voüerent dans un Monastere de Religieuses auquel +Regep destina le reste de ce qu'il avoit apporté de Barbarie. Pour luy +il prit l'habit chez les Capucins de Lipary, afin d'expier dans un Ordre +si austere le crime de son infidelité. + +L'Histoire de Dom Philippes ne confirme pas moins que celle de Regep +l'inconstance des actions humaines. Il est fils d'un Renegat Corse qui +merita par sa valeur de gouverner la Ville & le Royaume de Thunis. Parmy +ceux que son pere avoit choisis pour l'eslever il y avoit un vieux +Captif Espagnol, qui luy inspira de l'affection pour le Christianisme. +On luy avoit équipé un Brigantin afin de l'accoustumer à la mer, ses +courses ordinaires estoient à la Goulette où souvent il alloit visiter +les Navires Chrétiens qui y venoient moüiller l'Ancre. Les Capitaines se +faisoient honneur de recevoir dans leur bord le fils du Bacha de Thunis, +& le regaloient le mieux qu'il leur étoit possible. Les manieres civiles +des Chrestiens & les conseils du Captif Espagnol firent prendre la +resolution à Dom Philippes d'abandonner l'Afrique & de s'enfuir en +Espagne. L'entreprise fut executée avec tant de bonheur que Dom Philipes +ayant receu d'un Capitaine de Navire Chrétien les provisions necessaires +pour son voyage, s'embarqua sur son Brigantin avec sa suite qui luy +estoit fidele, & arriva en deux jours à Cartagene dans le Royaume de +Valence en Espagne. Le Gouverneur fit avertir sa Majesté Catholique de +la qualité du fugitif, & receut ordre de le faire conduire à Madrid, où +toute la Cour admira le courage & le zele de ce jeune Afriquain qui +avoit quitté Pays, parens, richesses & dignitez pour embrasser la +Religion Chrestienne. Philippes IV. qui regnoit lors en Espagne luy +donna son Nom au Baptesme & le fit mettre à l'Academie; aprés avoir +appris parfaitement ses Exercices le Roy luy permit d'aller en Italie. +Il fut bien receu du Pape, aux pieds duquel il renouvela les voeux de +son Baptesme, & ayant sejourné quelque temps dans Naples le Vice-Roy luy +fit épouser une personne de condition. Il y avoit huit ans que Dom +Philippes estoit marié lorsqu'il obtint permission du Vice-Roy de +retourner à Madrid pour y faire sa Cour & remercier le Roy de ses +bien-faits & de la pension qu'il luy avoit assignée sur le Royaume de +Naples; comme les Pirates de Barbarie ravageoient lors la Mediteranée il +resolut d'aller par terre pour éviter les perils de la mer, & voir le +reste de l'Italie & la France. + +Pendant que Dom Philippes voyageoit dans l'Europe son pere mourut à +Thunis, la mere passionnée pour le retour de son fils & n'ayant point de +ses nouvelles eut recours à l'art magique dont les Afriquains se servent +sans scrupule dans les affaires desesperées. Les Magiciens qu'elle +consulta luy dirent qu'il avoit quitté le Turban & qu'il voyageoit dans +l'Europe Chrestienne. Un Navire Hollandois estoit lors à la Goulette, +Elle fit venir le Capitaine & luy promit une grande recompense s'il +pouvoit ramener son fils. L'interest qui est la passion dominante de la +Nation Hollandoise aveugla tellement ce perfide qu'il convint avec la +mere, & laissa dans Thunis deux personnes de son Equipage pour seureté +de sa parole. Le Capitaine se mit à la voile & ayant appris en Italie +que Dom Philippes estoit en Espagne il vint aborder au Port de +Cartagene. Il feignit de venir d'Hollande dans le dessein d'aller +trafiquer au Levant; on le pria d'attendre une personne de qualité qui +devoit arriver de Madrid dans peu de jours pour passer en Italie. Le +Hollandois qui avoit sceu adroitement que c'estoit celuy qu'il cherchoit +receut la priere de bonne grace & attendit avec joye l'arrivée de Dom +Philippes qui s'embarqua sur son Vaisseau. Durant le voyage l'Afriquain +qui avoit quelque connoissance de la Navigation ayant témoigné sa +surprise de ce qu'on tenoit des routes contraires à la Mediterannée, le +Capitaine luy dit que leur maniere de Naviger sur l'Occean estoit +differente de celle des Italiens sur les mers du Levant. Un jour il +s'esleva une si furieuse tempeste qu'on fut obligé de s'esloigner des +Isles de Majorque & de Minorque, le jour suivant & la nuit le vent fut +si favorable que le Navire se trouva sur les costes de Barbarie. Dom +Philippes estonné de se voir si prés de son Pays pria le Capitaine de +s'en esloigner l'assûrant qu'il y avoit du danger pour sa personne. Sur +son refus il pleure, il gemit, il luy conte ses avantures & déplore sa +destinée; Mais ce Tigre se moque de ses larmes & luy donne des Gardes +pour empêcher son desespoir. Le Navire arrive à la Goulette & Dom +Philippes est conduit à Thunis où sa mere l'a tenu enfermé pendant +plusieurs années en la compagnie de Marabous qui jour & nuit luy +preschoient l'Alcoran. C'est pour cette raison que Regep ne put avoir +audiance de luy. La mere pour recompense fit empoisonner le Capitaine, +tant il est vray que la trahison est de tous les crimes celuy qui +demeure le moins impuny. Chose estrange! Dom Philippes qui avoit +supporté si long-temps les duretez de sa mere reprens le Turban & est +devenu le plus grand ennemy des Chrestiens & le plus cruel aux Captifs +qui soit dans toute la Barbarie. Son changement fait voir qu'il n'y à +rien d'assûré dans les plus fermes resolutions des hommes. + +Proche de la porte de Tripoly il y a un petit Cimetiere où l'on +n'enterre que des Cherifs qui se disent parens de Mahomet & des +Marabous. Les Turcs au lever du Soleil vont en ce lieu faire leurs +prieres, le Cimetiere des Juifs en estoit peu esloigné; les Turcs +representerent au Bacha qu'ils estoient interrompus par les Juifs dans +leurs prieres, qu'il n'estoit pas juste qu'ils fussent troublez par +leurs ceremonies, que les Juifs estoient indignes de les regarder durant +qu'ils honoroient leur Prophete, & qu'on ne manquoit pas de terrain dans +les environs de la Ville pour les inhumer. Osman ordonna qu'il fût +changé du Levant au Ponant quoy que ces malheureux offrissent une somme +considerable pour l'empescher. Les Juifs jaloux de conserver les os de +leurs Ancestres demanderent au Bacha la permission de les faire +transporter dans le nouveau Cimetiere, & le prierent de commander des +Esclaves pour achever plus viste le travail. Cent cinquante Chrétiens +creuserent & renverserent en quatre jours de temps trois arpens de terre +pour en tirer les ossemens que les Juifs avoient soin de partager en +deux tas. On trouva dans les Tombeaux des plus riches familles des +Anneaux & des Medailles que les Juifs acheterent au double à cause de la +veneration qu'ils ont pour les morts. Ce travail fut un perpetuel +divertissement, parce qu'il estoit taxé aux Captifs dix écus pour +chacune charge d'ossemens. Vingt Esclaves furent destinez pour faire +deux fosses dans la nouvelle Place afin d'y enterrer les os des Tribus +de Ruben & de Manassé que les Juifs de Tripoly reverent. On fit la +translation des os le jour du Sabat afin que les Juifs ne s'y +trouvassent pas & qu'ils ne reconnussent point l'adresse des Captifs qui +avoient meslé des os de divers animaux parmy ceux des Juifs. Le jour +suivant comme les Cacans qui sont leurs Prestres les inhumoient, ils en +trouverent quantité de Chameau, ce qui leur fit croire qu'on se moquoit +d'eux & que les Chrestiens l'avoient fait pour augmenter leur salaire. +Les Juifs touchez de cét affront en firent porter une charge proche la +porte du Chasteau pour la monstrer au Bacha qui n'en fit que rire & leur +demanda la difference de ces os d'avec ceux de leurs parens, & s'ils +croyoient que les Chrestiens en eussent fait le meslange. Marsoure qui +estoit le plus puissant d'entre eux, & qui faisoit plus de bruit, fit +réponce qu'il n'y avoit qu'eux qui fussent capables de leur faire cette +injure. Osman qui estoit de bonne humeur ce jour là & qui vouloit +divertir à leurs dépens les Consuls & les Marchands Chrestiens qui +estoient au Palais, dit à Marsoure, tu ne sçais peut-estre pas que mes +Esclaves ont appris par inspiration que les os de ces animaux dont vous +autres vous plaignez, sont ceux qui porterent le bagage de vos parens +dans les deserts aprés la sortie d'Egypte, & ainsi vous devez les +respecter & avoir de la joye qu'ils soient mis avec les vostres, les +Juifs se retirerent en colere & pour se vanger des Chrestiens ils +porterent de nuit ces os dans leur Cimetiere. Ils sont plus haïs que les +Chrétiens dans l'Empire Ottoman & les Bachas les maltraitent s'ils ne +payent de temps en temps les sommes d'argent qu'ils exigent d'eux. + +Il arriva une Barque de Genes, le Capitaine qui s'apelloit Henric +Flamand de nation, & qui s'estoit étably dans cette Ville, vint à +Tripoly pour acheter un Navire nouvellement pris par les Pirates, quoy +qu'il fût armé de vingt-quatre pieces de Canon, & prest à estre mis à la +voile, le Bacha luy donna pour vingt mil livres avec ses équipages, +parce qu'il n'étoit pas propre pour la Course. Henric n'ayant pas assez +de Matelots pour son Navire, fut contraint de faire plus long séjour à +Tripoly. Pendant ce temps quelques Captifs Venitiens qui avoient déja +tenté deux fois de s'enfuir, s'insinuerent si bien dans ses bonnes +graces, qu'il ne put se passer d'eux dans ses divertissemens. Comme les +Esclaves meditent sans cesse les moyens de rompre leurs fers, il n'y a +point d'artifices dont il ne se servent pour obtenir leur liberté. Les +Venitiens ayant receu quelque argent du Consul de leur Republique, qui +avoit ordre de les assister dans leur captivité, engagerent le Capitaine +dans plusieurs débauches, afin de venir plus facilement à bout de leur +dessein, & userent d'un plaisant stratageme. Ils remplirent de terre un +vase qui contenoit six seaux d'eau, à l'embouchure duquel ils mirent +cent Piastres, & le donnerent à garder à un Captif qui avoit soin d'un +Jardin à la Campagne. Un jour ayant convié Henric de voir les Maisons de +plaisance des environs de la Ville; Ils le menerent dans le Jardin où +l'on avoit caché le vase, aprés l'avoir regalé, ils l'assûrerent qu'il y +avoit un tresor dont il seroit le maistre, à condition de n'y point +toucher tant qu'il seroit à Tripoly, & de racheter six Italiens; ces +conditions furent acceptées par le Capitaine auquel on monstra le vase, +qui fut porté chez luy le mesme jour. Le Capitaine racheta six Italiens +qui luy coûterent plus de 20000. liv. & ne voulut point toucher au vase +pour satisfaire à sa parole. Les nouveaux affranchis qui logeoient en sa +maison & mangeoient à sa table, le sollicitoient tous les jours de se +mettre à la voile, de crainte qu'il ne rendît visite au vase, pour payer +les rançons qu'il devoit au Bacha. En effet, Henric ne recevant aucunes +nouvelles d'Italie, & se voyant dans l'impuissance de payer ses dettes & +de sortir de Barbarie, eut recours au pretendu tresor & découvrit la +tromperie qu'on luy avoit faite. Il en porta ses plaintes à Soliman Caya +son amy, qui ne pût s'empécher de rire de la fourberie Italienne. Il +parla en sa faveur au Bacha son oncle, lequel aprés avoir raillé le +Capitaine de sa credulité, fit donner la bastonnade aux Captifs & les +renvoya dans les prisons, avec ordre aux Gardes de les employer aux +travaux les plus penibles. + + + + +Chapitre IX. + +_Travail precipité où plusieurs Captifs perissent; Les Corsaires font +une prise considerable. Different entre le Bacha & le Consul Anglois; +Plaisant entretien du Bacha avec les Consuls & les Marchands de diverses +Nations; mariage de la fille du Bacha, l'Auteur est maltraité, & exposé +à de rudes travaux, la necessité l'oblige à derober les viandes qu'on +portoit sur les tombeaux des morts, de quelle maniere les femmes vont +prier sur les sepulchres._ + + +Les Captifs sembloient avoir joüy de quelque douceur depuis la peste à +cause du grand nombre de personnes qu'elle avoit emporté: Lorsque cette +douceur fut troublée par la cheute de vingt-cinq toises de murailles de +la Ville, proche de la Mer du costé de l'Occident. Jamais les Barbares +ne firent paroistre plus de precipitation que dans ce travail, parce que +c'estoit dans le temps que l'Armée Navale de France, se disposoit pour +aller à Gigery en Afrique, sous la conduite de Monsieur le Duc de +Beaufort; ce qui donnoit l'épouvante à toute la Mediteranée, & à toutes +les Villes Maritimes de la Barbarie. Osman Bacha crût qu'elle venoit +fondre à Tripoly, & qu'il falloit reparer promptement cette bréche que +la fortune avoit déja preparée à la Flote Françoise. Helas! quelle +épreuve ne fit-on pas de la patience des Chrétiens dans un si rude +travail! on leur faisoit payer par avance à coups de baston, la valeur +que les François alloient témoigner dans l'Afrique. + +Il n'y eut personne exempt de cette reparation, qu'on ne croyoit pas +pouvoir estre parachevée assez-tost; Les murs n'estoient pas élevez à +dix toises de terre qu'un furieux orage ruina tout ce qu'on avoit fait, +ce qui augmenta la rage des Barbares, qui s'imaginerent que les +Chrestiens empéchoient par leurs sortileges l'accomplissement de +l'ouvrage; on vit derechef les gens de qualité & les Prestres, chargez +de terre & de pierre trainer avec peine leurs chaînes, & peu s'en fallut +que dans les derniers fondemens le desespoir des Turcs ne leur fît +sacrifier avec les animaux quelques Esclaves François pour se vanger +d'eux; superstition qu'ils observent quelquefois dans les édifices des +Palais, des Mosquées & des Forteresses. Le travail n'estoit rien en +comparaison de la faim & de la soif que nous souffrîmes pendant quatre +mois. Je fus employé sur la fin de l'ouvrage à preparer la terre & le +sable; comme je chargeois un aprés midy les animaux, dans une profonde +fosse, une partie de la butte abisma & ensevelit trois Captifs, j'eusse +aussi perdu la vie sans le mulet que je devois charger qui para le coup. +La muraille ayant esté achevée, les Captifs retournerent à leurs travaux +ordinaires, avec esperance d'estre bien-tost visitez par nostre Armée, +qui fut obligée d'abandonner Gigery, comme le lieu le moins propre de +toute la Barbarie pour y faire un établissement, à cause que la chaleur +y est insupportable & la peste presque continuelle. + +En ce temps les Corsaires de Tripoly arriverent avec une prise estimée +cent mil écus d'un Navire Venitien, qui alloit à la Foire de Messine +plus marchande que celle de Beaucaire en Languedoc. Depuis que la peste +avoit cessé à Tripoly, les Marchands Chrestiens estoient venus de +l'Europe pour acheter les marchandises prises sur Mer, que le Bacha fit +vendre publiquement afin d'en tenir compte aux Corsaires. En la premiere +vente Osman fit exposer plusieurs tableaux de devotion que les Turcs +méprisent, la Loy leur deffendant d'avoir des portraits; Et voyant que +les Marchands Chrestiens ne s'empressoient pas de les acheter, il +commanda d'allumer un grand feu pour les brûler, accusant les Consuls de +lâcheté de laisser leurs Saints dans l'esclavage; ces paroles obligerent +les Chrestiens à les acheter, & sans doute ils n'apporterent ce +retardement que pour les avoir à meilleur marché, quoy qu'ils en eussent +offert deux mil écus. Le Consul Anglois ne se trouva pas à la premiere +vente, parce qu'il n'avoit nulle devotion aux Mysteres de nostre +Religion, qui estoient representez dans ces peintures; il se disoit de +la famille des Cromvels, & s'estoit retiré à Tripoly pour sauver sa +teste: il eut la temerité de se trouver le lendemain au Chasteau à la +seconde vente en sortant de débauche, Soliman Caya son amy qui gardoit +la porte, reconnoissant à son compliment qu'il avoit beu, luy donna deux +Turcs pour l'accompagner sous les bras suivant la coûtume, jusqu'en la +presence du Bacha, qui dans l'entretien s'apperceut que le Consul avoit +beu d'autres liqueurs que celles commandées par le Prophete; Et voyant +que les Turcs s'en railloient il luy dit, _Seignor Consule per que non +restar à casa tova quando ti estar sacran?_ Monsieur le Consul pourquoy +ne demeurez-vous pas en vostre logis quand vous estes pris de vin? vous +m'auriez infiniment obligé d'y rester, de crainte que les Turcs qui +m'environnent ne soient scandalisez de vostre procedé. Je crois +pieusement qu'il vous est permis de boire, mais non pas de vous enyvrer; +Le Consul qui n'estoit pas d'humeur à souffrir, piqué de ces paroles, & +le vin luy faisant oublier son devoir, répondit hardiment au Bacha, +_Saper Sultan que gente comme mi bever vin, & bestie comme ti bever +aqua_. Sache Sultan que les hommes comme moy boivent le vin, & que les +bestes comme toy boivent l'eau. Le Bacha en colere d'estre maltraité +dans son Palais par un Chrestien, tira sur le champ de sa couteliere un +Damas pour luy percer le ventre; mais le coup fut arresté par les +Officiers Renegats qui participoient aux débauches du Consul, & qui le +firent retirer du Chasteau, de peur que les Turcs ne vengeassent +l'injure faite par un Chrestien à leur Bacha, que les prieres des +Marchands appaiserent un peu. Le reste du jour fut employé à demander +grace pour le Consul, laquelle Soliman Caya ne put obtenir que moyennant +trois mil Piastres, que l'Anglois aprés avoir cuvé son vin paya +volontiers, s'estimant heureux d'en estre quitte à si bon marché. + +Le jour suivant comme l'on exposoit en vente les plus riches +marchandises, le Consul eut ordre de se rendre au Palais avec les autres +Marchands, estant arrivé à la premiere porte il y demeura quelque temps +pour remercier le Caya du service qu'il luy avoit rendu; il est vray que +Soliman le visitoit de nuit pour avoir la liberté de boire du vin, qui +ne luy estoit pas permis au Chasteau. Pendant qu'il arrestoit le Consul, +le Bacha s'entretenoit avec les Marchands de diverses Nations, il leur +dit qu'il estoit dans le dernier étonnement d'estre obligé de croire +qu'il n'y avoit qu'un Paradis pour tant de peuples de differentes +Religions, qui tous y tendoient par des routes bien contraires; Et +voulant se divertir il s'adressa premierement à Marsoue le plus puissant +des Juifs, & luy demanda s'il pretendoit avoir part au Paradis. Ce +Prince de la Sinagogue luy répondit que Dieu avoit honoré la Judée d'un +grand nombre de Patriarches & de Prophetes, qui leur en devoient +procurer l'entrée, aprés avoir observé en ce monde la loy que leurs +peres avoient receuë du tout Puissant, & que pour marque certaine le +Messie devoit naistre parmy eux. Le Bacha luy repliqua que le Messie +estoit venu il y avoit plusieurs Siecles, & reconnu par tout l'Univers; +mais qu'eux pour ne l'avoir point voulu reconnoistre lorsqu'il vivoit +parmy eux, & l'avoir fait mourir d'une mort honteuse, ils avoient esté +abandonnez par l'Eternel, & reduits à estre esclaves par toute la terre, +& le mépris des peuples: Jugez si cette replique fut capable d'imposer +silence au Docteur de la Sinagogue. Le Bacha pria en suite un Turc de +luy dire s'il esperoit d'avoir place en Paradis; Sultan, répondit le +Mahometan, ce qui me fait croire que ma Religion est bonne, est qu'une +infinité de Chrestiens abandonnent la leur pour embrasser celle de +Mahomet qui est tout puissant dans le Paradis; vous m'avoüerez que Dieu +protege les Nations qui le servent selon ses Commandemens, & nostre +prosperité fait connoistre que le Prophete est maistre du Ciel, comme +nous le sommes de la Terre. Il est vray, dit le Bacha, que depuis +cinquante ans que je suis à Tripoly le Royaume s'est bien peuplé, & que +des Chrestiens des quatre parties du monde, ont pris le Turban dans +l'esperance de se sauver, ce qui fait voir que Dieu & Mahomet nous +favorisent, & qu'ils nous logeront en Paradis. Il fit la mesme priere à +Dom George Marchand Grec de l'Isle de Chio, qui s'estoit retiré à +Tripoly depuis quelques années, pour s'exempter des avanies que l'Aga de +cette Isle luy faisoit de temps en temps, à cause qu'il trafiquoit dans +tout le Levant. Ce Schismatique voulut persuader au Bacha que l'Eglise +Greque avoit l'honneur d'estre l'aisnée de l'Eglise Romaine, qui luy +avoit obligation des Ouvrages de la pluspart des Saints Peres, & qu'elle +avoit toûjours triomphé de ses ennemis & demeuré dans sa pureté. Le +Bacha qui estoit Grec Renegat, & sçavoit la malheureuse destinée de ceux +de sa Nation, luy dit qu'à la verité il restoit aux Grecs un peu de +Religion; mais qu'ils avoient imité Esaü, qui avoit vendu à son frere sa +primogeniture pour peu de chose; que les Guerres continuelles qu'ils +avoient entrepris & leurs impietez avoient attiré sur eux la colere de +Dieu, qui les avoit dépoüillez pour jamais du grand Empire d'Orient, & +que pour punition de leurs crimes la Justice Divine les avoit reduits à +estre esclaves dans leur propre patrie. Osman voulut donner le +divertissement entier à la compagnie, car il demanda aussi à un Renegat +Italien s'il pretendoit avoir place dans le Paradis, cét apostat ne +manqua pas de dire oüy, l'assûrant que depuis qu'il estoit en Barbarie, +il avoit esté inspiré de Mahomet de se faire Turc, dans la croyance de +se sauver plus facilement dans la loy du Prophete que dans celle des +Chrestiens. Le Bacha luy dit que ce n'estoit qu'un pur libertinage qui +obligeoit les Captifs de se faire Mahometans, afin de rompre leurs fers +& de s'exempter des peines de la captivité, qu'on luy faisoit tous les +jours des plaintes de leurs desordres, & que Mahomet auroit bien de la +peine à leur obtenir l'entrée du Paradis. Cet Impie repliqua que Dieu se +garderoit bien de refuser aucune grace à leur Prophete, de peur qu'il +n'y eût combat entre luy & le Prophete des Chrestiens, ce qui causeroit +du divorce dans le Paradis. Le Seigneur Bajoque Consul de Venise, ayant +esté prié comme les autres de dire son sentiment, il le fit en ces +termes, Sultan vous avez esté Chrestien, vous sçavez la sainteté de +nostre Religion, qui est reconnuë par tout le monde, & que dans les plus +cruelles persecutions elle a toûjours esté victorieuse; Combien +d'Illustres personnages dont nous honnorons la memoire, ont paru dans +tous les Siécles, avant & depuis la naissance de Jesus-Christ? Combien +de Martyrs ont répandu leur sang, pour en soûtenir la verité? Combien +d'Apostres & de Saints sont nos intercesseurs envers Dieu, pour nous +ayder à obtenir l'entrée du Ciel? Jugez je vous prie, si nous ne devons +pas esperer d'y avoir meilleure part que tous les autres, puisqu'il est +vray, & je ne crains point de vous le dire, qu'il n'y a qu'un Paradis, +dont l'heritage appartient à ceux qui suivent l'Eglise Romaine. A ces +paroles le Bacha ne pût s'empécher de répondre au Seigneur Bajoque, +qu'il en disoit trop. Il avoüa que la Religion Chrestienne estoit plus +estimée que les autres, & envisageant les Marchands, il leur dit qu'ils +avoient beaucoup dégeneré de leur premiere fidelité, & qu'on ne trouvoit +plus parmy eux, la sincerité qu'ils avoient autrefois dans leur +commerce. + +Les Turcs commençoient à murmurer de ce que le Seigneur Bajoque avoit +avancé, quand Soliman entra dans la Salle avec ses Gardes pour presenter +au Bacha le Consul Anglois: Un chacun demeura dans le silence pour +entendre son compliment. Il demanda pardon à Osman de son imprudence, +avoüant que le vin luy avoit fait perdre le respect; le Bacha luy dit +qu'il devoit rendre grace à l'assemblée de ce qu'il avoit évité sa +Justice, sur quoy l'Anglois ne pût s'empécher de répondre qu'il devoit +premierement remercier sa bourse qui l'avoit desarmé, & que par malheur +il estoit dans un Païs où l'on ne reconnoissoit pas le merite des +beuveurs de vin, ce qui donna occasion de rire à toute la compagnie. Le +Bacha voyant qu'il estoit plus raisonable que le jour précedent luy fit +le détail de l'entretien qu'on avoit eû en son absence, & luy demenda +pareillement son avis, un chacun fut curieux d'entendre raisonner +Monsieur le Consul, qui dit d'une maniere galante au Bacha, Sultan +est-tu à sçavoir que nous sommes ces Puritains d'Angleterre qui se sont +separez des Papistes & de plusieurs autres Religions contraires à la +nostre? sçais-tu que nostre Roy nous gouverne tant pour le temporel que +pour le spirituel sans que nous ayons besoin d'aller à Rome chercher des +Indulgences, & que la parfaite union qui regne dans nostre Royaume nous +rend les Maistres de la Mer, & fait que tout les Politiques admirent +nostre Gouvernement? Je demeure d'accord, repliqua le Bacha au Consul, +que la Politique d'Angleterre est admirable; Mais permets moy de te dire +que la Religion Romaine dont vous vous estes separez est plus ancienne +que celle que vous professez, & qu'elle est en plus grande estime; car +un chacun m'a fait voir la Sainteté & la pureté de la sienne & tous +m'ont assûré qu'ils ont des Protecteurs dans le Paradis pour leur en +faciliter l'entrée, au-lieu que chez vous on ne reconnoist qu'un Luter, +qu'un Calvin & qu'un Beze Apostats de la Religion Catholique; quel +credit ont-ils dans le Paradis, eux qui sont condamnez aux flâmes de +l'Enfer pour une éternité? C'est ainsi que le Bacha finit l'entretien à +la confusion du Consul, qui se retira du Chasteau tout en colere, & +avoüa depuis que l'affront qu'il avoit receu en presence de tant de +monde luy avoit esté plus sensible que l'argent qu'il avoit débourcé +pour obtenir sa grace; de dépit il ne voulut plus se trouver à aucune +assemblée ny à vente de Marchandises, quoy qu'il y eût un guain +considerable à esperer. Il sçavoit sans doute se recompenser d'une autre +façon sans qu'il y parût, car ayant esté averty par le Capitaine de +Vaisseau nouvellement fait Esclave qu'il y avoit une balle de coton +empoisonnée, laquelle r'enfermoit la valeur de quarente mil livres en +soye, perles & diamans, il fit acheter sous main tout ce qui se trouva +de coton dans les Magazins du Bacha. Cette maniere d'empoisonner qui se +pratique dans le commerce pour s'exempter de la Doüane, n'est pas tant à +craindre que celle qui cause la mort, exposant ceux qui s'en servent à +d'horribles suplices au lieu que l'autre enrichit les hommes; De sorte +que par cette adresse le Consul sceut se recompenser de sa perte & +dissiper le chagrin que le Bacha luy avoit causé. + +Quoy que la peste eût fait du ravage dans le Serrail du Bacha, il luy +restoit encore une fille âgée de dix-huit ans laquelle fut recherchée en +mariage par le fils d'un Renegat Italien qui estoit la seconde personne +de Thunis. Ce jeune homme qui s'appelloit Ibrahim vint par terre à +Tripoly accompagné de cent Cavalliers pour son escorte, sans compter les +Eunuques & les Esclaves. Osman luy fit faire une superbe entrée, & +commanda de le regaler avec toute la magnificence possible à la mode du +Païs. Ibrahim avoit de l'esprit, & tant de force & d'adresse qu'il gagna +la pluspart des prix que le Bacha proposa pour le divertir. Un jeune +Turc nommé Aly de la suite d'Ibrahim devint amoureux de Themis que +Soliman Caya neveu d'Osman avoit aimée avant son apostasie. Cette Dame +passoit pour une des belles Courtisanes de la Ville, elle receut avec +joye cét étranger qui estoit le mieux fait & le plus galand de la suite +d'Ibrahim. L'Amour qui est aussi ingenieux dans ces Climats barbares que +dans nostre Europe ne manqua pas d'artifice pour faciliter à Themis les +moyens de voir ce nouvel Amant, & de cacher leurs entreveuës à ceux de +la Ville. Elle luy donna plusieurs rendez-vous en des amans, qui sont +proprement des Estuves destinées pour prendre le bain; Aly se trouvoit +sous l'habit de femme moyennant les presens qu'il faisoit aux Officiers +qui sont pour le service de celles qui frequentent ces lieux, où il +arrive bien des avantures amoureuses, quoy que l'entrée en soit +deffenduë aux Turcs qui ont leurs bains separez; Mais comme ces lieux +estoient suspects, qu'Aly n'y avoit pas une entiere liberté, & qu'il +craignoit d'y estre surpris, ce qui pouvoit luy attirer quelque +disgrace, l'Amour inventa d'autres moyens en faveur de nos amans. Un +jour que le Bacha traitoit Ibrahim à la campagne en un Jardin où les +principaux Officiers avoient esté conviez, Aly quitta le divertissement +au milieu du Festin pour se rendre à la Ville, il trouva dans le chemin +un Negre que lui envoyoit Themis pour l'avertir du rendez-vous, où il se +rendit en diligence: Quelques Turcs du Regal s'apercevans qu'Aly avoit +quitté la compagnie le suivirent pour estre de la partie, & ne l'ayant +point trouvé chez Themis, ils se douterent bien du lieu où cette femme +étoit, y étant arrivez ils la trouverent toute mélancolique avec une +servante qui avoit caché Aly dans une grande Cuve de cuivre destinée +pour le bain, & qui voulut persuader aux Turcs que Themis estoit dans un +chagrin mortel de ce que toute la campagne estoit dans la joye pendant +que la Ville estoit deserte; sur quoy ils firent cent galanteries pour +divertir Themis qui faisoit la malade. Par malheur la Monstre d'Aly vint +à sonner comme il estoit dans la Cuve, cela obligea les Turcs de +commander à la suivante d'allumer du feu pour la chauffer, témoignans +avoir dessein de se laver. Aly qui estoit dedans crût que c'estoit tout +de bon, & craignant d'y avoir trop chaud il en sortit, demandant par +grace à ses amis de le laisser en paix joüir des doux entretiens de sa +chere Themis. Les Turcs aprés avoir esté quelque temps avec eux +retournerent au Jardin, où ils apprirent à la compagnie le sujet de +l'absence d'Ibrahim, qui fut agreablement raillé parce qu'il se vantoit +d'estre heureux en ses amours. + +Quand toutes les choses furent preparées pour la Ceremonie du Mariage, +le Bacha donna ordre de faire passer en parade par la Ville tout ce +qu'il donnoit à son Gendre, ce n'estoit que rejoüissance depuis le +Chasteau jusqu'au Palais d'Ibrahim, & tout le Cortege estoit accompagné +de Trompettes & d'Instrumens de Musique. La Cavalcade commença par les +Esclaves Noirs & par les Eunuqes qui conduisoient les Chameaux & les +Dromadaires chargez de bagage; en suitte alloient les Chevaux +magnifiquement équipez & conduits par des Esclaves Chrétiens, les Turcs +portoient les habits que le Bacha donnoit à Ibrahim avec les +Coutelieres, dont les guaînes étoient garnies de Diamans, & les Armes +pour son service; les principaux Officiers portoient en des Corbeilles & +des Bassins de vermeil les Vestemens que la Fille devoit porter le jour +de son Mariage, on y voyoit deux Caffetans ou Robes Turques enrichies de +Perles & de Diamans, & deux paires de Babouches ou Souliers estimez dix +mil Piastres, & quantité de Bijoux; le Bacha fit donner un Caffetan avec +les armes & l'Equipage des Chevaux à tous ceux qui accompagnoient +Ibrahim. Le lendemain le Divan, les Capitaines de Navire & les Officiers +du Bacha furent en ceremonie au Palais d'Ibrahim pour le conduire au +Chasteau où se devoit consommer le Mariage. Les Sultanes firent aussi +des réjoüissances dans leur Serail avec plusieurs Dames de la Ville pour +divertir la fille d'Osman, laquelle ne pouvoit se resoudre à quitter +Tripoly. A la fin du souper deux vieilles Matrônes entrerent au son des +Instrumens dans la Salle où les hommes estoient assemblez, & convierent +Ibrahim de les suivre dans la chambre de son Epouse; Mais la feste fut +troublée lorsque l'Epoux s'en excusa, disant que son pere luy avoit +deffendu sous peine d'encourir sa disgrace, parce qu'il desiroit que le +Mariage fût consommé à Thunis. Ce refus surprit la compagnie, & le Bacha +fut si touché de voir sortir son Gendre du Chasteau sans remplir ses +souhaits, qu'il resolut, s'il ne changeoit d'avis, de le renvoyer comme +il estoit venu. Il est bon de sçavoir qu'en ces occasions le Marié est +enlevé aprés le Festin par ces Matrônes qui le conduisent dans la +chambre de sa Femme, aprés quelque temps elles reviennent trouver +l'assemblée avec des cris & des acclamations suivies de leur Musique, & +font des prieres à Mahomet de donner prosperité & lignée aux nouveaux +Mariez. Le jour suivant le Bacha voyant que son Gendre estoit dans la +mesme resolution que le soir precedent, usa d'artifice: Il le convia de +prendre le divertissement dans un Jardin, où il se trouva peu de +personnes de sa suite. Les Turcs inventerent dans ce lieu toutes sortes +de plaisirs pour luy faire oublier les deffenses de son pere, & à peine +Ibrahim fut retiré dans sa chambre qu'on y fit entrer sa femme habillée +en Turc, pendant que les Eunuques du Bacha regaloient les siens, de +crainte qu'elle ne fût reconnuë par ces vilains Gardes du Corps, qui +dans la débauche beuvoient d'autres liqueurs que celles qui sont +permises par l'Alcoran. Ibrahim receut son Epouse avec toute la joye +imaginable, & témoigna le lendemain qu'il avoit de l'obligation à ceux +qui luy avoient fait une si agreable surprise. La femme se retira du +matin de peur d'estre veuë des Eunuques qui n'avoient pas encore cuvé +leur vin, & se rendit au Chasteau pour assûrer le Bacha que sa volonté +avoit esté accomplie. Osman défraya son Gendre & sa suite jusqu'à son +départ & luy donna sa meilleure Cavallerie pour l'accompagner jusqu'aux +confins du Royaume de Tripoly, & pour le deffendre contre les Arabes, +qui dans ces Provinces font une guerre continuelle aux Turcs. Il est +vray que ceux-cy sont sans misericorde envers les Arabes qu'ils +appellent Caïns, parcequ'ils sont vagabons & logent sous des Tantes +comme faisoit Caïn aprés son fratricide. + +Toutes ces Réjoüissances ne diminuerent point les travaux des Captifs, +le Turc qui nous commandoit devint plus inhumain qu'auparavant, parce +qu'un ouvrage qu'il avoit entrepris pour la Marine n'avoit pas réussi +par son extrême avarice, qui luy faisoit retrancher une partie des +ouvriers qu'il occupoit à sa maison de campagne. Cela le rendoit si +furieux qu'il déchargeoit quelquefois sa colere sur les premiers Captifs +qui se trouvoient devant luy. Un Vendredy jour de Dimanche pour les +Mahometans il me rencontra par la Ville comme il venoit de la Mosquée +faire son Salem. Et à peine fus-je retourné au travail qu'il me donna +trente bastonnades, me reprochant que je ne devois pas me promener +durant qu'il estoit à loüer Dieu, quoy qu'il n'eût pas grande devotion à +Mahomet estant Renegat Grec. Je fus plus de quinze jours sans pouvoir +marcher, ce qui n'empécha pas qu'il ne me fît tourner la roüe d'un +Cordier jusques à ce que je fusse entierement guery. Le Bacha entretient +ordinairement à deux lieuës de Tripoly deux cens Captifs qui sont +destinez aux travaux de la campagne, comme pour tailler la pierre dans +la carriere, faire la chaux, labourer la terre, cultiver les Jardins, & +sur tout faire des cordages de jonc pour ancrer les Navires au Port +durant l'Hyver. Le Bacha y envoya cinquante Captifs au lieu de ceux qui +estoient morts de la peste, je fus du nombre des exilez dans ce triste +sejour qu'on appelle la galere de Tripoly; où les Chrestiens sont +exposez à toutes sortes de miseres & esloignez de tout secours humain, +ne pouvans aller à la Ville sans donner quinze sols aux Gardes de cette +prison. Les Esclaves qui sont dans Tripoly souffrent bien moins que ceux +qui sont dans la galere à cause que les Marchands libres assistent les +malades, & les prises que font les Pirates avec les travaux aux heures +dérobées leur donnent de l'employ & du profit. J'avois fait des voeux au +Ciel pour estre délivré de la tyrannie du Barbare qui me commandoit au +travail de la Marine; Mais helas! je tombay entre les mains du plus +cruel ennemy des Chrestiens qu'il y eust dans toute l'Afrique. Comme +j'abandonnois les travaux des cordages remplis de poix & de goudran qui +m'avoient tout défiguré, Mehemet garde de cette prison me dit en +raillant qu'il vouloit me blanchir; il avoit raison, car il m'occupa +pendant l'Esté au travail des fours à chaux. La faim que j'y enduray fut +si grande que pour m'en exempter je fus obligé d'avoir recours au pain & +à la viande que les femmes Turques portent aux morts dans la croyance +qu'ils mangent. Je n'estois pas beaucoup esloigné d'un Cimetiere où l'on +avoit inhumé les plus puissans de la Ville qui estoient morts de la +peste; j'y allois de nuit habillé à la Moresque afin de n'estre pas +reconnu, & la seule visite du Vendredy me fournissoit la provision de +quatre jours. Un soir j'y menay un Captif qui conduisoit les Chameaux +lesquels apportoient le bois pour chaufer les fours, c'estoit par +bonheur pendant la semaine qu'on celebroit la nativité du Prophete, dans +laquelle les Musulmans regalent les morts mieux qu'à l'ordinaire, je +trouvay plusieurs plats plains de viande & de fruits qui servirent a +traiter mon amy. Le lendemain s'en retournant de nuit à la campagne il +entra dans le mesme Cimetiere à dessein d'y faire sa provision pour son +voyage, aprés avoir long-temps cherché dans les lieux où l'on enfermoit +les viandes il fut contraint de se retirer parce que le jour venoit, & +estant fâché de n'avoir pas fait grand butin il eut la temerité de +mettre de l'ordure dans un plat qu'il trouva vuide à la teste du +sepulcre d'un Marabous. Les Turcs s'en estant apperceus porterent leurs +plaintes au Bacha qui s'emporta contre cette irreverence & leur commenda +de faire garde pour en découvrir l'autheur. L'avis que j'eus de ces +ordres me fit quitter le Cimetiere & me contenter des fruits que le Pays +produit en abondance. Encore que les femmes des Turcs soient dans une +retraite perpetuelle, & qu'il ne leur soit pas permis d'entrer dans les +Mosquées pour y faire leur salem qu'elles font en leurs maisons aux +heures accoûtumées, elles ne laissent pas d'avoir la liberté d'aller une +fois la sepmaine visiter les Sepulcres de leurs parens. Estant arrivées +au Cimetiere elles font un cercle au tour des Tombeaux, & aprés avoir +versé des larmes & poussé des cris au Ciel, elles se plaignent de ce +qu'ils les ont abandonnez, & les conjurent de les entretenir de l'autre +Monde & de leur faire part de l'estat où ils se trouvent, enfin aprés +leur avoir rendu compte de ce qui se passe dans la famille elles les +prient de recevoir les mets qu'elles ont apporté, dont elles mangent une +partie & enferment le reste dans un lieu fait exprés à la teste du +Tombeau. Les femmes des Marabous allument une lampe pour les éclairer la +nuit dans la pensée qu'ils en ont besoin pour reciter les Pseaumes de +l'Alcoran. Les femmes des Arabes dansent autour du sepulcre au son d'un +Tambour de Basque, heurlans comme des bestes sauvages, & s'égratignant +le visage jusqu'à ce que la douleur & la foiblesse les fassent tomber à +terre, dans cette posture elles font leurs plaintes aux morts, leur font +part de toutes leurs affaires domestiques, & jamais n'abandonnent le +tombeau qu'elles n'y laissent du pain & des fruits. Il ne faut donc pas +s'estonner si les Vendredis les Sepulcres sont chargez de fleurs & de +viande, où non-seulement les pauvres viennent se nourir, mais encore les +chiens & les oyseaux y sont bien receus, car les Turcs tiennent que +l'aumône qu'on fait aux bestes n'est pas moins agreable à Dieu que celle +qu'on fait aux hommes à cause, disent-ils, que les bestes ne possedent +rien. + + + + +Chapitre X. + +_L'Autheur est envoyé dans les campagnes esloignées de Tripoly où il +demeure huit mois à labourer la terre, semer les grains, arracher du +jonc & faire la moisson; rencontre qu'il fait d'un Marabous qui avoit +demeuré en Espagne & qui veut luy donner sa fille en mariage; Avantures +qui arrivent en ce Pays abandonnez; retour de l'Autheur à Tripoly._ + + +Tous les ans à la fin de l'Automne le Bacha envoye cent Captifs dans les +campagnes esloignées de Tripoly, du costé d'Alexandrie, proche la petite +Riviere de Mesrata, pour labourer des plaines plus fertiles que celles +des environs de la Ville où il ne se trouve que des sables mouvans. +Aprés que les Captifs ont fait la semence, ils sont occupez pendant +l'Hyver & jusqu'à la moisson à arracher du jonc à force de bras pour en +faire des cordages qui servent au Navires durant qu'ils demeurent au +Port; Le temps de la recolte estant venu ils amassent les grains qu'on +transporte à Tripoly. Je fus à mon ordinaire du nombre des malheureux +destinez à ce fâcheux travail qui dure huit mois. Avant nostre départ on +nous permit d'aller à la Ville dire adieu à nos amis, les Marchands +Chrestiens qui n'ignorent pas les miseres que souffrent les Captifs dans +ce voyage, ne manquent pas de les assister de biscuit & de quelqu'autre +nourriture; un Chirurgien de ma connoissance me donna quelques Onguents +& eut encore la charité de m'instruire de la maniere de m'en servir, +m'asseurant que les Arabes auroient recours à moy dans la necessité & +que je ferois quelque profit avec eux; il fut Prophete, car j'exerçay la +Chirurgie sans payer de Maistrise, & en peu de temps je passay pour +habile homme. Nous partîmes de Tripoly sur la fin du mois de Decembre +avec deux cens Chameaux qui portoient les grains que nous devions semer +& nos provisions qui ne consistoient qu'en biscuit, huile, oignon & sel; +à la sortie de la Ville il se trouva un peuple infiny qui fut curieux de +nous voir mettre en Campagne en forme de caravanne qui va à la Méque. +Aprés huit jours de marche nous arrivâmes au rendez-vous, n'ayans trouvé +en chemin qu'un puits pour abreuver nos animaux & nous pourvoir d'eau +pour le reste du voyage. Nous eûmes une fausse allarme que nous +donnerent des Arabes qui alloient chercher des paturages pour leurs +bestiaux; ils sont obligez de changer de logemens trois ou quatre fois +l'année, & de choisir des Campagnes fertiles où il y ait des Puits qui +sont rares dans ces Deserts. Ils ne logent que sous des Pavillons, & +lorsqu'ils décampent un Chameau porte la femme, les enfans, un Moulin à +bras & tout leur équipage. Le premier jour de nostre arrivée nous fûmes +occupez à dresser nos Pavillons & à faire un rempart de terre avec de +grands fossez, afin de nous mettre à couvert non-seulement des Arabes, +mais encore des Lions qui nous donnerent plusieurs allarmes durant le +sejour que nous y fismes. Le lendemain nous commençâmes à labourer la +terre avec cinquante Chameaux, pendant que les autres Captifs étoient +employez à tailler les buissons faire les fossez & à semer les grains, +ce qui fut expedié en vingt jours. C'est une chose surprenante de voir +qu'une terre deserte, qui n'est cultivée qu'à la negligence, produise si +abondamment. Il ne faut pas neanmoins s'en estonner, Dieu benit le +travail des Captifs qui l'ont arrousée de leurs sueurs, mélées des +larmes que ces Barbares leur font verser, en exigeant d'eux des choses +au dessus de leurs forces. A la fin de la semence, nous fûmes regalez +d'un Chameau, qui par hazard s'estoit rompu la jambe dans le bassin où +l'on abreuvoit les bestes. Ce fut un regal pour nous, car depuis nôtre +départ nous n'avions mangé que des Couleuvres, des Lezards, & des +Crocodiles; la faim nous fit trouver la chair du Chameau excellente, +parce que la nourriture qu'on distribuoit n'estoit pas capable de nous +donner la vigueur necessaire pour resister à la violence du travail; +Tous les matins avant que d'y aller on donnoit à chaque Captif une livre +de biscuit, à midy au retour un potage, fait de gros bled, assaisonné +d'un peu d'huile, avec du piment d'Espagne, ou bien de la basine faite +avec de la farine d'orge; le soir nous n'avions que des racines ou bien +des animaux immondes que nous trouvions. Les Arabes du voisinage campez +comme nous sous des Pavillons, venoient trois fois la semaine faire leur +provision d'eau, & apportoient du laict, des dattes, des quartiers +d'Autruche, & des petits pains d'orge, que nous troquions avec eux pour +des épingles, des ciseaux, des rubans, & d'autres bagatelles que nous +avions apportez & que nous vendions au centuple, à cause que ces choses +sont rares dans le païs. Les Turcs qui nous gardoient n'étoient pas +fâchez de ce petit commerce, ils obligeoient quelquefois les Arabes à +laisser leurs vivres, quand les Captifs ne pouvoient pas les acheter, +pour recompense de la peine qu'ils avoient à remplir les bassins d'eau, +& mesme les faisoient contribüer pour l'entretien des Pavillons. Les +animaux sont deux ou trois jours sans boire, & j'ay veu des Chevaux ne +se nourrir dans leurs courses que de laict; on trouve peu d'eau dans la +Barbarie, c'est pourquoy les Bachas sont obligez d'entretenir à leur +dépens dans leurs Provinces, des puits avec des bassins pour la +commodité des pelerins qui vont à la Meque visiter le tombeau de +Mahomet; Il seroit impossible sans cela de traverser ces deserts, +puisqu'il n'y a ny Villes ny Villages, & que le nombre des pelerins est +si grand, qu'ils sont obligez de porter avec eux, des vivres pour huit à +dix jours. + +Un Captif nommé Genty, natif de la Ville de Salins en Franche-Comté, qui +depuis sa liberté s'est rendu Capucin dans sa patrie, ne manquoit pas de +faire la priere le matin & le soir; Cét homme craignant Dieu, & imitant +Tobie dans sa captivité, éxortoit ses freres à mener une vie innocente, +& à se conformer à la volonté de Dieu, qui nous protegeoit visiblement +dans ces lieux abandonnez, comme il avoit fait autrefois le Peuple +d'Israel, en des Provinces voisines de celles où nous gemissions. Quatre +Turcs gardoient le Camp, parce qu'il y avoit souvent des Chrestiens +malades, & six battoient sans cesse la Campagne, pour prendre garde à la +conduite des Captifs. On n'eût pas plûtost semé les grains qu'il fallut +cueillir du Jonc, mais avant que de commencer, les Gardes nous +deffendirent sous de grandes peines, de nous éloigner de nos Pavillons +de plus de trois à quatre milles. Ce n'est pas qu'il ne soit presque +impossible de s'enfüir; car du costé de la Mer d'où nous estions +éloignez de vingt lieuës, si les Arabes trouvent des Captifs fugitifs, +ils les ramenent à Tripoly, afin de recevoir trente Piastres que le +Bacha donne de recompense; & le moindre châtiment que reçoit le +Chrestien, est d'avoir le nez & les oreilles coupez, avec la bastonnade; +Si quelque desesperé tente de s'enfüir par terre, les Arabes le tuent +pour profiter de sa dépoüille; c'est ce qui est arrivé de mon temps à +plusieurs, dont on n'a pû apprendre aucunes nouvelles. + +Je me mis en la compagnie de deux François qui avoient des jambes aussi +bonnes que les miennes pour cueillir ensemble le jonc, aprés avoir +parcouru divers endroits pendant quelque temps, nous en trouvâmes en des +lieux marécageux proche la petite Riviere de Mesrata, il y en avoit une +si grande quantité, que nous en cueillîmes durant trois mois. La faim +nous obligeoit de retourner au Camp à midy, chargez de six paquets de +jonc, & autant le soir, qui estoit le travail journalier que nous avions +à faire pour nous sauver de la bastonnade; plusieurs Captifs demeuroient +souvent en chemin accablez de fatigue & de la pesanteur de leur fardeau. +Pour moy aprés avoir guery quelques Arabes de maladies & de petites +blessures, j'eus la liberté d'entrer dans leurs Tentes, où je me +reposois & mangeois avec eux, en consideration des cures que j'avois +faites, & qui me firent passer pour habille Chirurgien. Mais aprés avoir +fait des guerisons corporelles, je tâchay d'en faire de spirituelles; & +comme il n'est pas permis de disputer de la foy avec les Mahometans, je +cherchay les occasions favorables pour baptiser les petits enfans en des +maladies desesperées à l'insceu de leur famille; Cela me réüssit, & j'en +baptisay quatre qui moururent aprés leur baptéme, je croy que c'est par +leur intercession que j'ay obtenu de Dieu, la perseverance & la force de +resister aux maux que je souffris dans ce malheureux voyage, où +succomberent des personnes plus robustes que moy. + +Je rencontray dans les Pavillons des Arabes, un Marabous appellé Isouf, +âgé de soixante-dix ans, qui s'y estoit retiré depuis quelques années; +Il parloit Latin, Espagnol, Turc, Arabe, & la langue Franque, qui est +commune dans les Villes Maritimes à cause du commerce. Il me dit qu'il +estoit fils d'un Tagarin, & né dans l'Andalousie, où l'inquisition avoit +fait brûler son pere pour l'avoir reconnu Mahometan, que pour éviter un +pareil suplice il s'estoit retiré en Afrique, que d'abord il s'estoit +estably à Thunis, où les Turcs qui ne le croyoient pas veritable +Musulman à cause qu'il estoit né en Espagne, l'avoient extrémement +persecuté; & qu'estant sorty de Thunis pour aller à la Meque, il s'étoit +au retour habitué dans ces deserts pour y exercer la fonction de +Marabous. Il ajoûta que sa femme estoit morte, qu'elle luy avoit laissé +deux filles, que la premiere estoit veuve d'un Renegat Italien qui avoit +esté tué sur Mer en piratant, & que la derniere n'estoit âgée que de +vingt ans. Isouf aprés quelques visites, eut tant de confiance en moy +qu'il me les fit voir contre la coûtume du païs; Alima la plus jeune qui +passoit pour la plus belle des Pavillons, avoit les mains & une partie +du visage remplies de vermillon & de cicatrices à leur mode, ce qui la +rendoit fort laide; elle ne fit point scrupule de lever son voile, quoy +qu'il leur soit deffendu de se montrer aux Chrétiens, & comme elle +parloit un peu la langue Franque, elle se fit un plaisir d'entretenir +mon compagnon qui se railloit d'elle, pendant que son pere me faisoit +part de ses avantures; Genty s'ennuyant en la compagnie d'Alima, me fit +signe de m'aprocher pour finir leur entretien. Le Marabous ayant sceu +que j'avois fait quelques operations dans le voisinage, me pria d'aller +avec luy chez un de ses amis, qu'une Autruche avoit blessé à la cuisse +lorsqu'il la poursuivoit à la chasse; ces animaux se sentant pressez +sont si adroits, qu'ils lancent des pierres avec leurs ergots, d'une +maniere qu'il n'y a point de fléche ny de balle de Mousquet qui aillent +plus juste; Je gueris en peu de jours le malade de sa playe, ce qui me +donna du credit parmy les Arabes, qui me convioient souvent à manger +avec eux; mais les ragouts qu'ils me presentoient & que la faim me +pressoit de manger, m'estoient peu agreables, parce qu'ils sont mal +propres, & que le repas finy, les conviez se lavent les mains dans le +mesme plat de bois où les viandes ont esté servies, & que le maistre en +presente l'eau à boire à la compagnie qui l'estime une boisson +delicieuse. + +Au temps du carnaval le Marabous chercha l'occasion de me traiter chez +luy, & pour en venir à bout plus facilement, il convia un de nos Gardes +qui fut bien aise d'estre de la partie. L'Arabe que j'avois guery s'y +rendit avec un de ses amis, de sorte que nous fûmes six à manger contre +terre sur des peaux de Lion. On nous servit de la basine, du courcousou, +un bacalaverd qui est un espece de tourte garnie de sauterelles, & un +quartier d'Autruche roty. Sur la fin du repas nostre Garde s'ennuyant de +ce que le Marabous nous parloit en un langage qui luy étoit inconnu, +prit congé de la compagnie & alla rendre visite aux filles d'Isouf, +lequel nous conjura de nous bien divertir; mais quel plaisir parmy des +Barbares & en des lieux où nous endurions tout ce que l'esclavage à de +plus sensible, outre que nous n'avions point de vin & que nous ne +buvions que du sorbec fait avec du miel sauvage. Le Marabous pour +témoigner la joye qu'il avoit de nous posseder, leva cent fois les yeux +au Ciel, priant Dieu & son Prophete de nous donner la liberté; il avoüa +qu'il avoit esté en sa jeunesse élevé dans un Convent à Seville, où sans +doute il se seroit voüé, sans le suplice qu'on fit souffrir à son pere +en cette Ville, qu'il avoit de la veneration pour la Religion +Chrétienne, & qu'afin de ne point voir les miseres que les Captifs +souffrent dans les Villes Maritimes, il s'estoit retiré dans ces +deserts. Ayant esté lors averty que nostre Garde s'en estoit allé, il +fit venir dans le Pavillon où nous estions ses deux filles, qui ce jour +là s'estoient parées. Alima la plus jeune nous presenta son maramas, +c'est à dire son mouchoir, plain de dattes & de sauterelles nouvellement +cuittes, & nous assûra en langue Franque avoir eu grande envie depuis +nostre arrivée de joüir de la conversation des Chrestiens, dont sa soeur +luy avoit dit tous les biens imaginables. Pendant que ces deux +Bohémiennes disoient la bonne avanture à mon compagnon, leur pere me +prit en particulier pour me parler avec plus de liberté, il me rendit +compte des Chévres, des Moutons, des Chameaux & des Dromadaires qui luy +appartenoient, me fit voir son équipage & ses Pavillons, & aprés m'avoir +assûré de son amitié & de l'estime qu'il avoit conceuë pour moy, il +offrit de me racheter du Bacha, si je voulois luy promettre de prendre +le Turban & d'épouser Alima sa fille. Je le remerciay de ses offres, & +luy dis que rien au monde n'estoit capable de me faire commettre +infidelité, & que j'esperois de retourner bien-tost en mon païs. Le +discours d'Isouf m'obligea d'aller aussi-tost retrouver Genty, lequel +jugeant à mon visage que j'avois du mécontentement, & se doutant du +sujet de nostre entretien, ne pût s'empécher de faire des reproches à +Isouf. Alima de son costé m'ayant joint, me dit que mes parens m'avoient +abandonné ou bien qu'ils estoient dans l'impuissance de me racheter, +qu'il ne tenoit qu'à moy de rompre mes fers, que je ne devois point +douter de son amitié, ny refuser les offres de son pere; Je ne luy fis +point d'autre réponse sinon qu'il se faisoit tard, & que nous estions +obligez de nous retirer de bonne heure de peur d'estre maltraitez, & +pris congé de son pere le remerciant de sa bonne chere, mais d'une façon +à luy faire connoistre que j'estois mal satisfait de ses discours & de +ceux de sa fille. + +Les Turcs exemptent ordinairement les Captifs de travailler pendant les +jours de Noël & de Pasques, afin qu'ils puissent celebrer ces festes en +repos. Comme le travail nous avoit extrémement fatiguez, ils nous +accorderent deux jours à Noël pour nous délasser, & nous firent present +d'un vieux Chameau, qui ne pouvoit plus rendre de service. Deux jours +devant la feste, quelques Captifs déroberent aux Arabes des Pavillons +voisins, un Mouton & une Chévre, qu'ils cacherent dans le ventre du +Chameau qu'on avoit preparé pour nous; Ces Infideles vinrent s'en +plaindre & chercherent dans tous nos Pavillons, mais leurs plaintes & +leurs recherches furent inutiles, & quoy qu'ils soient les plus grands +voleurs du monde & qu'ils fassent profession de larcin, ils ne +s'aviserent jamais de regarder dans le ventre du Chameau qui estoit le +dépositaire du vol qu'on leur avoit fait. Les deux jours de repos qu'on +donna aux Captifs leur firent oublier une partie de leurs miseres, les +Catholiques s'efforcerent de celebrer la feste le mieux qu'ils pûrent, +bien qu'ils fussent privez des Sacremens, & chaque Chrestien en +particulier offrit à Dieu ses souffrances en satisfaction de ses pechez, +le priant de luy accorder les graces necessaires pour souffrir avec +patience les maux qui l'accabloient dans ces païs sauvages. Comme nous +avions mangé de la viande le jour de la Nativité, nous tâchâmes d'avoir +du poisson pour la feste des Rois qui arrivoit un Samedy, la veille +aprés avoir arraché du jonc proche la Riviere de Mesrata, je m'occupay +pendant quelque temps avec mes compagnons à pécher du poisson qui est +rare dans cette Riviere, où nous ne pûmes prendre que des petites +Anguilles & des Couleuvres, & faute d'armes nous manquâmes à prendre un +Crocodille qui blessa un Esclave à la cuisse pour l'avoir poursuivy de +trop prés. La fatigue que nous avions euë nous ayant obligé de nous +reposer sur le rivage, nous apperceûmes deux Lions qui poursuivoient +quatre Autruches leurs ennemis mortels, qui par bonheur ayant le vent +favorable se sauverent. Il faut avoüer que dans cette rencontre Dieu +nous marqua une protection singuliere, car ces bestes feroces & +furieuses d'avoir manqué leur proye, s'arresterent quelque temps proche +de nous & se retirerent sans nous avoir fait la moindre insulte. La même +veille des Rois trois Captifs retournant de leur travail, dévaliserent +un Arabe qui portoit la moitié d'un Crocodile qu'il avoit tué à la +chasse, c'estoit la partie de la queuë laquelle pesoit quinze à vingt +livres. Les Chrestiens ne furent pas plutost arrivez aux Tentes, qu'ils +cacherent leur larcin sous les cendres, prés de la marmite qui +boüilloit; L'Arabe vint faire du bruit au Camp, & demanda la restitution +de sa chasse aux Turcs qui luy permirent de chercher par tout, mais ses +plaintes & ses peines furent aussi inutiles qu'avoient esté celles de +ses compatriotes. Le lendemain nous fîmes festin en poisson, nous avions +des Couleuvres d'une grandeur prodigieuse, des Anguilles, des Leynods & +la moitié du Crocodile, dont nous fîmes une compote qui fut trouvée +excellente, il se peut faire que la faim nous la fit trouver meilleure +qu'elle n'estoit. + +La force de ma jeunesse & la resignation que j'avois aux ordres de la +Providence m'avoient fait resister jusqu'alors à la peine du travail qui +avoit déja mis plusieurs Captifs aux abois; Mais dans le mois de Mars où +les chaleurs commencent à estre excessives dans les lieux où nous +estions, je tombay malade avec vingt Captifs. Nous fûmes tous attaquez +d'une douleur violente dans le costé & d'une fiévre maligne dont huit +moururent en peu de jours, quelques uns furent gueris pour avoir +souffert les operations des Arabes, qui appliquent des boutons de feu +sur la partie douloureuse, les autres se rétablirent par le repos & je +fus de ce nombre. Pendant ma convalescence qui estoit au temps du +Ramadan que les Mahometans ne mangent que la nuit, le Marabous +m'envoyoit tous les soirs quelque plat de sa table. Un jour il me vint +visiter avec l'Arabe que j'avois guery de sa blessure, lequel m'apporta +un quartier d'Autruche avec des Sauterelles par rareté: Parce que +c'estoit au commencement du Printemps que ces petites bestes multiplient +& cherchent des Campagnes fertiles, il y en a une si grande quantité que +l'air en est remply, & qu'elles empeschent quelquefois de voir le +Soleil, elles ravagent les Provinces entieres quand elles changent de +climat, & malheur aux campagnes où elles s'abaissent, on est souvent +obligé de mettre des gardes armez dans les plaines afin de s'opposer par +le feu de leurs armes à ce qu'elles prennent terre, ou du moins il faut +infecter l'air par une fumée empoisonnée. Les Arabes de la campagne en +font si grand commerce dans les Villes Maritimes de la Barbarie qu'ils +en profitent considerablement, & il est certain qu'elles sont estimées +dans la nouveauté comme les petits poids verds à Paris; Les Barbares +s'en nourrissent à la campagne plus de quatre mois l'année, & se font un +plaisir d'en manger comme l'on fait en France des Cailles & des +Ortolans. Le revenu des Sauterelles à Tripoly vaut mieux que celuy des +Cailles aux Habitans de l'Isle de Capra dans le Royaume de Naples, où le +principal revenu de l'Evesque consiste en ces Oyseaux qui tous les ans +viennent prendre terre en cette Isle, & c'est pour cette raison qu'on +l'appelle l'Evesque de la Caille. A peine le travail du jonc fut achevé +qu'il fallut le charger sur des Chameaux qui le portoient sur le bord de +la Mer où les Barques de Tripoly, venoient le prendre pour le conduire à +la Ville. Nous fûmes occupez pendant vingt jours à ce travail en des +terres incultes où nous n'avions d'autre compagnie que celle des Bestes +feroces, qui nous donnerent souvent des attaques dont Dieu nous +preserva. Nostre nourriture estoit un peu de Biscuit avec des Racines & +des oeufs d'Autruches que ces oiseaux abandonnoient dans les Sables & +que le Soleil fait éclore sans leur secours. Ce travail ne fut pas +plustost finy que nous commençâmes la Moisson. C'estoit un spectacle +digne de pitié de voir des gens attenuez par de longues & continuelles +fatigues moissonner durant une chaleur insuportable; quelle soif ne +souffrîmes nous point! puisque plusieurs Arabes en moururent pour +n'avoir pas voulu transgresser la loy de Mahomet qui leur deffend de +manger & de boire le jour pendant leur Caresme. Nous ne laissions pas de +nous consoler & de nous animer les uns & les autres dans l'esperance de +quitter bien tost ces Deserts pour retourner à Tripoly, où la pesanteur +de nos fers seroit moins fâcheuse. A mesure que l'on sioit les Bleds, +les Animaux les fouloient aux pieds au milieu de la campagne afin de les +transporter à la Ville avec la Paille qui sert de nourriture aux Bestes, +n'y ayant point de Foin ny de Pasturage aux environs de Tripoly. + +Le Marabous ayant sceu que nous devions bien-tost partir, vint me prier +de l'aller visiter en son Pavillon pour la derniere fois; Je priay nos +Gardes de m'en donner la permission, & je feignis qu'il y avoit quelque +Arabe malade qui avoit besoin de moy. Aprés le travail du matin, je me +rendis chez luy avec Genty, qui fut bien-aise d'avoir une occasion +favorable pour dire adieu au Marabous, qu'il entretint durant la plus +grande partie du repas, Ce Captif qui estoit extrémement zelé pour sa +Religion, luy reprocha son égarement, & la vie miserable qu'il menoit +dans ces deserts, il plaignit son sort, & le blâma d'avoir quitté +l'Espagne, & l'avantage qu'il avoit d'embrasser une Religion dans +laquelle il se seroit sanctifié. Encore qu'Isouf fut mécontent des +remontrances de mon compagnon, il ne pût s'empécher à la fin du repas de +me témoigner qu'il m'avoit exprés convié pour me faire les mesmes +propositions qu'il m'avoit faites auparavant, que je devois estre +persuadé de son amitié puisqu'il promettoit de procurer ma liberté, +qu'estant abandonné de mes parens il m'estoit permis de changer de +Religion pour me vanger d'eux, & que si je voulois épouser sa fille, il +se retireroit à Tripoly avec tout son bien, où il me feroit avoir un +employ considerable. Je luy representay que la peste ayant rompu le +commerce avec les Chrestiens, ma liberté avoit esté seulement retardée, +mais qu'il étoit témoin que j'avois toûjours eû confiance en Dieu, qui +ne m'avoit point abandonné dans les disgraces qui m'estoient arrivées en +ces deserts, & qu'il ne me conseilleroit pas de preferer la Barbarie au +païs des Chrestiens, qu'il avoit quitté dans un âge où il ne connoissoit +pas ce qui luy estoit avantageux, & que depuis il en avoit eu du regret. +Durant nostre entretien j'entendis sa fille Alima supplier son Prophete +d'exaucer ses voeux, & d'empécher mon départ; comme je craignois qu'elle +ne vint verser des larmes dans le Pavillon où j'estois, je remerciay +Isouf, & pris congé de luy. Avant que de partir Genty luy fit encore des +reproches de son infidelité, & le pria pour la derniere fois de faire +reflexion qu'il n'y avoit point de salut pour luy, s'il n'abjuroit le +Mahometisme dont il connoissoit la fausseté. Le lendemain comme nous +chargions les Chevaux pour partir, je vis arriver Isouf qui venoit +exprés pour me dire adieu; ses discours me furent plus agreables que +ceux du jour precédent; Il me demanda pardon du chagrin qu'il m'avoit +causé, & me fit present d'un panier de dattes, de sauterelles, & de +quelques pains d'orge pour m'ayder à traverser les lieux steriles où +nous devions passer; Il m'embrassa cent fois, me souhaitant un heureux +voyage & la liberté. Alors je le remerciay de tout mon coeur de tant de +bontez qu'il avoit eu pour moy, & l'assuray que je n'oublierois jamais +les services qu'il m'avoit rendus; En effet je serois un ingrat si j'en +perdois la memoire, & j'ay souvent fait des voeux au Ciel pour la +conversion de ce pauvre Marabous, qui étoit charitable & vivoit +morallement bien. Sur les quatre heures aprés midy nous partîmes en +presence des Arabes des Pavillons voisins, qui regreterent nostre +départ, parce que nous les avions preservez des insultes de ceux qui +ravageoient la campagne. C'est la coûtume de Barbarie de cheminer de +nuit, afin de se reposer dans les grandes chaleurs du jour; Ce ne fut +pas sans de grandes peines que nous arrivâmes à Tripoly en si mauvais +équipage, que nous donnâmes mesme de la compassion aux Turcs. +Heureusement pour nous le Bacha retournant de la Ville, nous vit proche +du Chasteau, si maltraitez du voyage qu'il commanda de nous donner à +chacun une chemise, un callesson de toille, une paire de souliers, & +trente sols. + +Les Captifs accoururent pour nous embrasser, & nous témoigner la joye +qu'ils avoient de nostre retour. Ces malheureux compagnons de nostre +esclavage voyant nos visages si défigurez, que nous ressemblions plûtost +à des squelettes animées qu'à des hommes vivans, furent sensiblement +touchez de nos miseres, & se consolerent de ce que leurs chaînes avoient +esté moins pesantes que les nostres; Le souvenir des maux que nous +avions endurez nous imposoit tellement silence, que semblables à Job, +visité par ses amis, il nous fut impossible de proferer aucunes paroles, +& de leur rendre raison de ce qu'ils nous demandoient, tant nostre +douleur estoit violente. Il y a bien de la difference du séjour de +Tripoly à celuy des lieux d'où nous venions. Les Captifs qui habitent +dans la Ville, reçoivent de la consolation & de l'assistance de +plusieurs Chrestiens lesquels y trafiquent, & les Marchands députent une +personne qui visite les Navires passagers, & y queste des charitez pour +le soulagement des malades; au lieu que les Captifs qui sont envoyez +dans les deserts, n'ont point d'autre compagnie que celle des Arabes & +des bestes, telles que produit l'Afrique. Nos freres aprés avoir +travaillé le jour, ont une retraite paisible & assurée dans leurs +cachots pour se reposer la nuit, & manger en repos si peu qu'on leur +donne; au lieu que les autres aprés la fatigue du jour n'ont que des +Serpens, des Lezards, & des Crocodiles pour nourriture, & sont obligez +de combatre la nuit pour s'exempter de la gueule des Lions, qui nous +donnerent plus de cent attaques dans nostre Camp, & nous tuerent +plusieurs animaux. Enfin ceux de la Ville peuvent dans leurs afflictions +se prosterner aux pieds des Autels, & implorer le secours du Pere de +misericorde, qui protege visiblement tant d'infortunez qui souffrent +pour sa gloire, au lieu que parmy les Barbares, il n'y a ny Autel ny +Temple, tout y manquant hormis l'infidelité. Combien de fois accablé de +travail & de chagrin, ay-je poussé des soupirs vers le Ciel, sur le bord +de la petite Riviere de Mesrata, à l'exemple du Peuple Juif dans sa +captivité sur les rivages de l'Eufrate, regretant sa chere patrie, & se +voyant dans l'impuissance de chanter les Cantiques de Sion, dans une +terre étrangere. + + + + +Chapitre XI. + +_L'Auteur au retour de la Campagne est occupé à la construction d'une +nouvelle prison pour les Captifs, dont il refuse d'estre l'écrivain; +Revolte des Gibelins sujets de Tripoly; Regep Bé met ces Rebelles à la +raison; Son entrée à Tripoly aprés sa victoire; l'Auteur paye deux écus +par mois pour être exempt du travail; Il fait divers mestiers; Une +Barque de Malte sauve deux Captifs pour lesquels elle n'estoit pas +venuë; Le Bacha s'en vange sur le Capitaine Augustin Maltois; Avantures +d'un Savoyard qui avoit esté fait Captif avec l'Auteur._ + + +Pendant nostre absence les Corsaires de Tripoly firent plusieurs prises, +ce qui augmenta tellement le nombre des Esclaves, que le Bacha fut +obligé de faire bastir une nouvelle prison, à la construction de +laquelle je fus employé aprés mon retour. Le travail fut beaucoup +precipité selon la coûtume des Turcs, & il fut achevé en trois mois de +temps; il est vray que les murailles estoient de terre, mais elles +estoient cimentées par les dehors. On y logea d'abord quatre cent +Captifs de toutes Nations, & les Gardes m'en voulurent faire l'écrivain; +je refusay cét employ, parce que le Chrestien qui l'exerce ne peut +esperer la liberté, & les Gardes l'obligent à découvrir les fautes des +autres Chrestiens. Baba Manoly Grec, pere de Regep Bé General de la +Campagne, y fit faire une Chapelle qui fut dediée à Dieu, sous +l'invocation de Saint Michel, par le Papas des Grecs. Baba Manoly estoit +de l'Isle de Chio, & cousin du Bacha; Il s'estoit retiré à Tripoly pour +profiter de la fortune de son fils qui estoit des premiers de la Ville. +Regep entretenoit un frere qui s'appelloit Jacomin, & qui estoit aussi +Turc que luy, bien qu'il ne portast pas le Turban. Leur pere frequentoit +les Sacremens avec les Catholiques Romains, jeunoit regulierement comme +eux, assistoit à leurs ceremonies, leur rendoit tous les offices +imaginables, & les estimoit plus que ceux de sa Nation, quoy qu'il en +fût le protecteur. Les Turcs le souffroient parmy eux à cause de +l'autorité de son fils, & Osman le consideroit non-seulement parce qu'il +estoit son cousin, mais encore parce qu'il attiroit chez luy ses parens +qui venoient à Tripoly dans le dessein de s'y establir; Regep & Jacomin +ses enfans estoient de veritables Ministres d'iniquité, & se servoient +de toutes sortes de moyens pour faire renier leurs parens, afin de +fortifier le party d'Osman, qui craignoit une revolte des Renegats +François & Italiens. En ce temps-là, deux jeunes Grecs de l'Isle de +Chio, qui sortoient de l'Accademie de Gennes, eurent la curiosité s'en +retournant en Grece de passer à Tripoly, pour voir le Bacha qui estoit +leur oncle. Il les receut avec bien de la joye, les fit loger chez Baba +Manoly, & commanda aux Renegats Grecs de ne rien épargner pour les +divertir & pour les faire demeurer à Tripoly. Le Capitaine qui les +devoit rendre à Chio, se plaignit de ce qu'on retenoit des passagers de +qualité qui luy estoient recommandez par la Republique de Gennes, & quoy +qu'il assûrast qu'il en devoit répondre au peril de sa vie, on ne +l'écoûta point; & mesme le Gouverneur de la Marine luy commanda de se +mettre au plûtost à la Voile s'il ne vouloit encourir la disgrace du +Bacha, qui ne manqueroit pas de s'emparer de son Navire & de le faire +Esclave avec tous les Chrestiens. A peine fut-il party que l'on enferma +les deux Grecs dans un Jardin à la Campagne, où Osman Caya leur cousin +leur fit gouter tous les plaisirs qu'il put inventer pour leur faire +oublier leur païs, mais au milieu du divertissement ils ne purent +s'empécher de verser des larmes, quand ils aprirent que le Vaisseau +n'estoit plus au Port, & peu s'en fallut que le plus jeune par desespoir +ne se precipitast dans un puits. Neanmoins aprés une longue resistance, +ces infortunez se voyant entre les mains de parens impitoyables, & dans +l'impuissance de retourner en Grece, furent contraints de prendre le +Turban, & le Bacha les honnora des plus importantes Charges de la Ville. + +Les Gibelins peuples Arabes, sujets de Tripoly, ayant receu plusieurs +mauvais traitemens des Turcs se revolterent contr'eux, Osman envoya +Regep Bé, General de la Campagne, pour reduire ces Rebelles qui se +promettoient de venir jusques aux portes de la Ville, & qui s'estoient +déja fortifiez dans leurs montagnes avec d'autres mécontens du Royaume. +Afin que l'Armée de Regep fût capable de donner de la terreur aux +Gibelins, le Bacha y joignit les Levantis, c'est à dire les Soldats de +la Mer. Le General se mit en campagne portant l'épouvante par tout où il +passoit, mais les aproche de Gibel ne luy furent pas si favorables, les +Rebelles taillerent en piéces les deux meilleures Compagnies de son +Armée, qui estoient composées des troupes de la Mer, & sortirent +victorieux de diverses attaques, de sorte que les Turcs furent +contraints de se retirer avec une perte assez considerables. Regep +voyant que les Ennemis se deffendoient vigoureusement, depécha un +Courier pour donner avis à Osman de ce qui s'estoit passé, & le pria de +luy envoyer quelques piéces de Canon. Osman apprit avec chagrin la +déroute des siens, il ne croyoit pas que les Arabes deussent faire teste +à son Armée, & craignant que les Soldats de la Mer ne quittassent la +partie, il envoya sur des Chameaux quatre petites Coulevrines pour +épouvanter les Gibelins, qui dans leur païs n'avoient jamais veu +d'artillerie, & commanda cent Captifs Chrestiens pour la conduire, +lesquels trouverent l'invention de la pointer sur des montagnes, où l'on +voyoit quelques débris de Forteresses; Pendant que l'Infanterie Turque +attiroit les Rebelles au combat, l'Artillerie fit si grand feu qu'elle +donna de la terreur aux Gibelins. + +Les Chrestiens se signalerent en cette occasion, faisant joüer +l'Artillerie si à propos, & se mélant avec tant d'ordre & de valeur dans +les attaques les plus perilleuses, qu'ils se rendirent plus redoutables +aux Gibelins que les Levantis, & les obligerent d'abandonner leurs +Forts. Le lendemain Regep apprit par des Transfuges que les Rebelles se +retiroient, & que les Chefs avoient pris la fuite; ainsi les Turcs se +voyant maistres du Champ de bataille, les poursuivirent si vivement +qu'ils en passerent plusieurs par le fil de l'épée, & firent des +prisonniers qui promirent le soir à Regep de luy livrer les deux +principaux Chefs. Regep les ayant en son pouvoir fit enchaîner vingt +Arabes des plus seditieux qu'il fit conduire à la Ville, & aprés s'estre +emparé des richesses & des bestiaux des vaincus, il alla du costé de +Bengase, de Derne, & de Mesrata, pour lever la garamme ou la taille des +fruits, & se saisir en mesme temps des biens de ceux qui estoient morts +de la peste, laquelle estoit cessée il y avoit plus de deux ans. J'ay +déja dit que suivant la coûtume de Barbarie, les Bachas aprés la mort +des Chefs de famille prennent leur dépoülle, & font telle part qu'ils +veulent aux heritiers, sans qu'il soit permis de se plaindre du partage, +quelque injuste qu'il soit; Et c'est pourquoy les Barbares enterrent +leur argent & tuent l'Esclave dont ils se sont servis pour faire la +fosse, de crainte qu'il ne revéle le tresor au Bacha, dans l'esperance +qu'ils en joüiront en l'autre monde, selon les promesses de leur +Prophete. + +Regep à la fin de l'Automne retourna victorieux à Tripoly. Le jour qu'il +y fit son entrée, l'Infanterie parut le matin sur une hauteur proche +d'une Mosquée, où tous les Marabous de la Ville s'estoient assemblez +pour donner leur benediction à cette Armée triomphante. La marche +commençoit par les Soldats qui conduisoient les animaux qu'on avoit pris +aux Gibelins, c'estoit des Chévres, des Moutons, des Boeufs, des Lions, +des Gazelles & des Autruches; en suite une partie de la Cavallerie +conduisoit les Chameaux & les Dromadaires chargez du butin des Ennemis; +l'autre accompagnoit le bagage avec les Chevaux Barbes, les plus beaux +qu'on avoit pû trouver dans la Province de Gibel; Regep au milieu d'un +gros Escadron finissoit la marche, il estoit environné des Officiers, & +derriere luy estoient les deux Chefs des Rebelles, avec les vingt Arabes +prisonniers enchaînez deux à deux, qui augmentoient la gloire du +Vainqueur; Il ne fut pas plûtost arrivé dans la plaine proche de la Mer, +qu'il fut salué par le Divan & par les Capitaines des Navires, & +complimenté par Osman Gouverneur de la Marine; On fit alors une décharge +de Canons du Chasteau, qui fut suivie de ceux des Vaisseaux, & Regep fut +diverty jusque à la Ville par des courses de Chevaux, & par des tireurs +de Lances; Le Bacha vint le recevoir à la porte du Palais, & aprés luy +avoir témoigné la joye qu'il avoit de son glorieux retour, il l'honora +de sa Campanisse ou manteau garny de perles & de diamans, & luy fit +d'autres presens tres-riches, en reconnoissance des obligations qu'il +luy avoit d'avoir delivré la Capitale, des courses continuelles des +Arabes, qui avoient tâché plusieurs fois de s'en rendre les Maistres. Le +lendemain le Bacha fit distribuer aux Soldats le butin des Rebelles, on +en fit part aux Captifs Chrestiens, qui avoient beaucoup contribué à la +victoire. Quelque temps aprés ces réjoüissances, le Bacha voyant que les +Arabes prisonniers ne pouvoient se racheter, leur fit couper les bras & +les jambres hors la Ville, avec deffenses de leur donner à manger; quoy +que les Turcs soient de mesme Religion que les Arabes, ils ont moins de +pitié d'eux, que des Chrestiens. A l'égard des deux Chefs de la +sedition, ils demeurerent enchaînez dans la prison du Chasteau, jusques +à ce que le Bacha eût receu une grande somme d'argent pour leur liberté; +mais au lieu de tenir la parole qu'il leur en avoit donnée, il les fit +étrangler de nuit, & jetter leurs corps dans la Mer. Cela fait bien +connoistre que le Bacha de Tripoly n'avoit ny foy ny humanité. + +Depuis mon retour de la Campagne, je logeay dans la nouvelle prison dont +j'avois refusé d'estre l'écrivain, les Gardes pour se vanger de mon +refus me mirent au travail de la Marine, qui est un des plus penibles +des Captifs, aprés celuy de la moisson dans les deserts. J'y aurois sans +doute succombé sans le secours de Baba Manoly, qui me donna le moyen de +m'en retirer; il avoit sceu que j'avois pris soin d'allumer une lampe +dans la Chappelle du nouveau Cachot, & de faire la priere tous les soirs +aprés la retraite des Chrestiens, afin de les exciter à quelque +devotion, parce que nous n'avions point de Prestres, & que par +consequent nous estions privez de la consolation des Sacremens; Ce bon +homme me prit en affection, & me donna quatre écus pour faire quelque +petit trafic & m'exempter du travail, en payant deux Piastres par mois +aux Gardes de la prison. Plus de cent Captifs trafiquent dans la Ville +de cette maniere, les uns sont pour le service des Marchands Chrestiens, +les autres sont Cordonniers, Tailleurs d'habits, Barbiers, & la plus +grande partie fait Cabaret; Il est vray que tous sont obligez de +travailler quand on frete les Navires pour aller en course. Mon premier +métier fut de blanchir le linge des Marchands Chrestiens, avec lesquels +je gagnay quatre écus en deux mois. Ce petit gain & quelque autre +fortune me firent entreprendre de donner à manger, non-seulement aux +Chrestiens, mais encore aux Levantis & aux Renegats. Je fis la cuisine à +la Françoise, ce qui m'attira la pluspart des Renegats, lesquels +quittoient leur mauvaise chere pour venir manger de mes ragouts; Il est +vray que j'y mélois de la chair de Porc, qui est deffenduë par +l'Alcoran. Les prises continuelles que faisoient les Pirates, me firent +gagner dix écus en trois mois. Mais je fus obligé d'abandonner le +Cabaret, parce que malheureusement un Eunuque de la Sultanne s'estant +apperceu qu'il avoit souvent mangé de cette viande deffenduë, voulut me +poignarder, & sans le secours de deux Renegats qui n'estoient pas si +scrupuleux que luy, il m'auroit assassiné. Cette disgrace m'obligea de +quitter l'Auberge, de peur d'estre maltraité par ces odieux Gardes du +Serrail, que je ne pus appaiser qu'avec des presens. Je fis en suite le +Boucher à l'insceu des Turcs, ausquels il n'est pas permis de manger la +chair des animaux qui ont esté tuez par les Chrestiens. Les Marchands & +les Consuls aimoient mieux acheter de moy que des Barbares, qui n'ayant +plus le debit des viandes qu'ils destinoient pour les Chrestiens, se +douterent qu'il y avoit quelque Captif qui se méloit de faire boucherie. +Ils avertirent les Juifs qui afferment les Gabelles de la Ville, de +prendre garde à l'entrée des bestiaux, ce que les Juifs firent avec tant +d'exactitude qu'ils me surprirent en faute. N'ayant pû un Vendredy +arriver à temps pour faire entrer dans la Ville un Boeuf, six Moutons & +quatre Chévres, par une fausse porte proche du Chasteau, laquelle étoit +gardée par un Renegat qui m'en facilitoit l'entrée, pendant que la +grande porte de la Ville estoit fermée, & que les Turcs estoient occupez +à faire leur priere; les Juifs qui faisoient sentinelle virent proche du +bord de la mer mes bestiaux dont je m'estois eloigné, & s'en saisirent. +Je n'osay les reclamer de crainte de l'amende & de la bastonnade, estant +deffendu d'en faire entrer par cette fausse porte; ainsi je perdis en un +jour ce que j'avois eu bien de la peine à gagner en six mois. + +Quelques Esclaves de qualité qui se croyoient dans l'impuissance d'estre +rachetez, à cause des grandes sommes que le Bacha leur demandoit, +écrivirent à leurs amis Chevaliers qui estoient à Malte pour y faire +leur caravane, & les prierent d'envoyer une Barque avec un signal, dans +laquelle ils pussent se sauver; Les frequentes sorties des Corsaires +empécherent plusieurs fois que la Barque envoyée aux Captifs, ne parut +sur les costes aux jours assignez; Un apres midy que les pécheurs +retournoient de la Mer, elle se trouva parmy eux sans qu'elle fut +reconnuë. Il ne parut d'abord qu'un vieillard habillé à la Moresque, qui +vint prendre terre au dessus du Chasteau, proche duquel il feignit de +pécher. Aprés avoir demeuré quelque temps sur le rivage de la Mer, il +apperceut deux Captifs qui se retiroient à la Ville, lesquels il convia +de s'embarquer. Vous pouvez juger avec quelle joye ils accepterent les +offres de leur liberateur, qui apprit d'eux avec déplaisir que les +Captifs qu'il cherchoit estoient ce jour-la enfermez dans les prisons, +parce que c'estoit un Vendredy, auquel jour les Turcs croyent qu'ils +seront exterminez par les Chrestiens dans leurs Mosquées. Ceux de la +Barque Maltoise qui s'estoient mis le ventre contre terre de peur +d'estre reconnus des Barbares que entroient dans la Ville ou qui en +sortoient, descendirent pour aller recevoir les deux Captifs, qui +avertirent le Capitaine du danger qu'il y avoit, s'il demeuroit plus +longtemps en ce lieu, & aprés avoir fait embarquer par force un jeune +Turc qui s'en retournoit à la Campagne, ils se servirent de leurs rames +pour se retirer en diligence; la sortie de la Barque avec precipitation, +fit connoistre aux Turcs qui gardoient la Marine, qu'elle estoit +étrangere. C'est pourquoy le Commandant voyant la vitesse avec laquelle +elle fit le trajet pour se mettre à la voile, fit partir en diligence +des Barques legeres pour arrester cette fugitive, mais ce fut +inutilement, & avant que les Turcs arrivassent aux Ecueils, ils +perdirent de veuë la Barque Chrestienne que Dieu conduisoit, & +retournerent à la Ville où ils déchargerent leur colere sur les Captifs +qui tomberent sous leurs mains. + +Le Bacha sceut bien se vanger de cette bravade dans la suite, le +Capitaine Augustin Maltois qui trafiquoit sur la coste de Barbarie, +estant venu peu de temps aprés cette action à Zoara, Ville du Royaume de +Tripoly, où sont les plus belles salines de l'Afrique, se saisit de sa +personne par l'ordre du Bacha, & sur de fausses accusations d'avoir fait +des descentes en terre & d'y avoir causé du desordre, il le fit mourir +cruellement; & tous les Chrestiens de son équipage furent faits Captifs. +L'un de ces heureux Esclaves qui s'estoient sauvez estoit Maltois, & +avoit eu le nez & les oreilles coupez pour avoir voulu s'enfuir; l'autre +estoit Italien & Tailleur d'habits, qui travailloit dans le Chasteau. +Dieu voulut recompenser ce dernier de la liberté, pour les charitez +qu'il avoit exercées durant son esclavage, non-seulement envers les +Chrestiens, mais encore envers les Oyseaux; Il se retranchoit le +necessaire pour acheter des Cailles, des Tourterelles, des Pigeons, & +autres en vie, ausquels il donnoit la liberté, priant Dieu de la luy +donner de mesme, puisque ses parens estoient dans l'impuissance de le +délivrer. Je puis dire à sa loüange, qu'il se privoit de sa nourriture +pour soulager les malades. Aussi le Pere de misericorde luy procura +cette occasion favorable, dans le temps qu'il l'esperoit le moins, +estant veritable que la Barque n'estoit point venuë pour luy. + +Dans le mesme temps les Corsaires de Tripoly prirent un Navire François +qui venoit d'Alexandrie, le Capitaine s'apelloit Jean Seaume de la Ville +de la Ciouta, & il trafiquoit pour Messine. Parmy ceux qu'on avoit fait +Captifs dans ce Navire, il y avoit un Religieux de l'Ordre de Saint +François, nommé le Pere Philippes de la Ville de Pontoise, qui avoit +demeuré trois ans en la Terre Sainte, pour le service des Chrestiens qui +visitent les Saints Lieux où se sont passez les Mysteres de nostre +redemption; Ce bon Pere fut racheté par son Ordre, aprés huit mois de +captivité. Un si fidelle témoin des miseres que je souffrois estant +arrivé en France, avança beaucoup ma liberté; mes parens qui n'avoient +point eû de mes nouvelles depuis trois ans, me croyoient ensevely parmy +ceux qui estoient morts de la peste; Il disposa si bien les choses en ma +faveur, & leur donna de si bonnes instructions de ce qu'ils devoient +faire pour me racheter, qu'ils changerent la commodité de Thunis où le +Chevalier de Tonnere estoit Captif, & me retirerent de la Barbarie par +d'autres voyes, comme je feray voir dans la suite. Un jeune Savoyard +natif de Montmelian, qui avoit esté fait Esclave sur Mer avec moy, fut +reconnu parmy ces nouveaux Captifs, c'est celuy duquel je vous ay promis +l'Histoire, dans le quatriéme Chapitre de la presente Relation. Comme il +estoit jeune & bien fait, Osman Bacha de Tripoly, le choisit avec +d'autres Captifs & des Noirs, pour en faire un present au Bacha d'Egypte +son amy. Il ne demeura pas six mois au grand Caire qu'on le fit renoncer +à sa Religion par la rigueur & l'artifice, & on luy donna le nom de +Selim; Le Bacha fit bien élever nostre jeune Renegat, qui se rendit +habile dans l'écriture & dans le langage du païs, en quoy conciste toute +la doctrine des sçavans de l'Egypte. Le Bacha qui l'aymoit à cause de +son merite, luy donna la Charge de Casanadal ou Tresorier du Serail, +sans neanmoins avoir permission d'y entrer, qu'en la compagnie des +Eunuques. Ces deffences n'empécherent pas Selim de satisfaire sa +curiosité au peril de sa vie, & de voir ce qui se passoit dans le +Serrail; Un jour comme il se promenoit dans un Jardin proche de ce +Palais, Astera la plus belle des Sultanes luy jetta un billet dans +lequel il y avoit un Diamant, elle luy marquoit l'estime qu'elle avoit +pour luy depuis qu'il portoit le Turban, qu'elle desiroit le voir +habillé à la Turque, & le conjuroit de tout entreprendre pour luy rendre +visite & répondre à sa tendresse. Selim s'estant retiré dans un Jardin +d'Orangers pour mediter sur le billet de la Sultane, un Eunuque le vint +avertir de sa part, que le Bacha devoit aller l'aprés midy se promener à +la Campagne avec des Turcs qui estoient arrivez de Constantinople, +qu'Astera preparoit une comedie dans son appartement, pour divertir le +Bacha qui la devoit visiter dans peu de jours, & que pour donner de +l'ombre elle avoit besoin de grandes toilles, dans lesquelles on +l'enveloperoit pour faciliter son entrée. Selim ne sçavoit à quoy se +resoudre, d'un costé le danger d'une mort cruelle l'épouvantoit, de +l'autre il craignoit d'encourir la haine d'Astera qui l'avoit protegé +depuis son arrivée au Caire, & qui luy donnoit des marques si touchantes +de son amitié. Mais l'amour qu'il avoit pour Astera dont il connoissoit +les charmes, ne le laissa pas long-temps dans cette irresolution, il se +détermina en faveur de sa maistresse, & dit à l'Eunuque que la perte de +sa vie, n'estoit pas capable de l'empécher d'obeïr aux volontez de la +Sultane. Pendant que le Bacha traitoit ses amis hors la Ville, l'Eunuque +vint trouver Selim qu'il chargea sur un Chameau envelopé de toille, & le +conduisit au Serrail, où deux Officiers Noirs l'enleverent comme un +precieux paquet qui appartenoit à la Sultane. Ne troublons point +l'entretien de ces amans, & contentons nous d'apprendre que Selim sortit +du Serrail aussi heureusement qu'il y estoit entré, & qu'il fut mis dans +une grande corbeille couverte d'un riche ouvrage de soye, que la Sultane +avoit fait de sa main, & qu'elle envoyoit en present au Bacha. Le jour +qu'on representoit la Comedie dans l'appartement d'Astera, estant arrivé +elle demanda permission au Bacha d'avoir les joüeurs d'Instrumens, parmy +lesquels il y avoit trois jeunes Turcs, quatre Eunuques & Selim qui +conduisoit la Musique, parce qu'il la sçavoit & qu'il joüoit des +Instrumens. Selim ne devoit entrer au Serrail qu'avec le Bacha, qui +commanda aux autres Musiciens de s'y rendre de bonne heure, afin de +donner quelques Preludes aux Sultanes en attendant la compagnie; Cette +repetition fut ennuyeuse à Astera, à cause de l'absence du principal +Acteur qui entra au Serrail avec le Bacha, mais comme le Bacha fut +obligé de demeurer dans l'appartement de quelques femmes qui devoient +sortir le mesme jour du Serrail, dont il gratifioit ses amis; Astera eut +l'adresse de tirer Selim à l'écart, & de menager avec luy quelques +momens de conversation, celle qu'ils eurent ensemble leur fit presque +oublier que le Bacha n'estoit pas éloigné, & sans la garde des servantes +qui les avertirent à propos de son approche, ils eussent esté surpris. +Astera estoit Armenienne & plus Chrestienne dans l'ame que Mahometane, +sa beauté la faisoit distinguer des autres femmes du Serrail qui en +avoient de la jalousie; ses intrigues avec Selim furent conduites avec +tant de precaution, & elle se servit de mediateurs si fideles, que Selim +ne fut jamais découvert. L'amour & la fortune sont ordinairement pour +les jeunes & agreables personnes, & se plaisent à favoriser la hardiesse +de leurs entreprises. Cependant soit que la passion de Selim fut +diminuée, ou qu'il craignît qu'elle ne l'entraînast dans le precipice, +ou pour mieux dire le remords qu'il eut de son libertinage, le fit +resoudre d'abandonner Astera, l'Egypte & le Mahometisme. Il confia son +secret à un Maronite agent des Chrestiens de Jerusalem, qui faisoit +souvent le voyage du Caire & de Babylone, pour rendre service aux +Marchands Chrestiens qui negocioient dans ces Villes. Le Maronite fut +ravy de sçavoir la resolution de Selim, qu'il conseilla de se retirer +chez les Religieux de Saint François de Jerusalem; il offrit mesme de +l'accompagner, & luy dit qu'il devoit esperer d'obtenir la liberté, dans +la mesme Ville où Dieu avoit délivré le genre humain de l'esclavage du +Demon. Selim s'abandonna entierement à sa conduite, & aprés avoir pris +leurs mesures & fait quelques provisions pour traverser le desert, ils +partirent du Caire à pied habillez en Arabes, leur voyage fut si heureux +qu'ils éviterent les voleurs qui errent sans cesse dans le chemin, & se +rendirent en dix jours au Convent des Cordeliers, qui receurent Selim +avec bien de la joye. Ces bons Peres reçoivent à bras ouverts, ceux qui +rentrent dans le sein de l'Eglise, de quelques endroits de la Turquie +qu'ils puissent venir, & quand ils reconnoissent que leur conversion est +veritable, ils leur procurent un embarquement pour retourner en terre +Chrestienne, quoy qu'il y ait beaucoup de danger pour eux, & pour les +Capitaines qui reçoivent dans leurs Navires des passagers qui sont +circoncis, & qui ont porté le Turban en Barbarie. Selim aprés avoir +séjourné trois mois en Jerusalem, & édifié par l'austerité de sa +penitence, les Chrestiens qui visitoient lors les Saints Lieux, fut +envoyé en Alexandrie travesty en Matelot, pour s'embarquer sur un Navire +qui attendoit le vent favorable, afin de se mettre à la voile pour +Messine; & en cét équipage le Capitaine le receut en son bord, à la +recommandation des Religieux. + +Ce mesme Navire fut par malheur pris par les Corsaires Tripolins, & +Selim se vit une seconde fois Captif dans la même Ville. Les Turcs & les +Renegats qui l'avoient reconnu, ne furent pas plûtost arrivez à Tripoly +qu'ils en avertirent le Bacha, lequel fit assembler le Divan & les +Cadis, pour juger le criminel selon la Loy de Mahomet, Selim ayant avoüé +volontairement qu'il avoit vescu dans la Religion Mahometane pendant +cinq années & qu'il s'estoit converty depuis peu, les Juges le +condamnerent à estre bruslé vif. La rigueur de cét Arrest n'estonna +point sa constance, il méprisa égallement les promesses & les menaces +des Turcs, & demeura ferme dans la resolution qu'il avoit prise d'expier +par sa mort les desordres de sa vie. Déja le bucher estoit preparé & il +sortoit du Chasteau pour aller au lieu de son suplice, lorsque le Bacha +fut averty qu'on avoit fait Esclave sur le mesme Vaisseau un Armenien +qu'on croyoit aussi estre Renegat, cela fit remettre l'execution au +lendemain. A la verité l'Armenien portoit la Tuppe afin de passer plus +facilement dans l'Europe Chrestienne où il se retiroit avec de riches +marchandises; Mais on reconnut qu'il n'avoit point esté Circoncis, ce +qui luy sauva la vie & Osman se contenta de son esclavage & de s'emparer +de sa dépoüille. Il est deffendu aux Grecs, aux Maronites, aux Georgiens +& aux Armeniens de se retirer parmy les Chrestiens avec leur bien, c'est +pourquoy les Pirates de Barbarie les font Captifs quoy qu'ils soient +sujets du Grand Seigneur comme je l'ay déja remarqué. + +Dans cette conjoncture Baba Manoly Grec, & un Officier qui estoit +veritable Turc furent toûchez de la disgrace de Selim & resolurent +d'aller ensemble au Palais pour obtenir sa grace; Ils representerent au +Bacha que les cendres de Selim ne serviroient qu'à infecter l'air qui +n'estoit pas trop purifié depuis la Peste, qu'il seroit assez puny par +les miseres qu'on luy feroit souffrir dans les plus rudes travaux, & que +les Princes Chrétiens pouroient se ressentir de cette cruauté aux dépens +des Turcs qui estoient Captifs dans leurs Estats. Deux Marabous qui +avoient esté toute la nuit dans la Prison pour tâcher de le pervertir +assûrerent aussi le Bacha qu'on luy avoit fait prendre le Turban par +force. Ces choses jointes aux prieres de la principalle Sultane que +Selim avoit servie avant que d'estre envoyé au grand Caire, appaiserent +Osman qui accorda sa grace. Il fut chargé de fers & conduit en la Prison +voisine du Chasteau avec ordre aux Gardes de l'employer dans les travaux +les plus penibles. Il ma protesté plusieurs fois avant mon départ que +les plus horribles tourmens estoient incapables de le faire changer, & +que puisque ses péchez l'avoient rendu indigne de la gloire du Martyre, +il acceptoit avec joye les peines de sa captivité pour la satisfaction +de ses crimes. + + + + +Chapitre XII. + +_Les Galeres du Grand Duc de Toscanne font Esclave un Chaoux que le +Grand Seigneur envoyoit au Bacha de Tripoly, lequel fut obligé de luy +procurer la liberté; Captivité d'un Religieux Augustin; amitié +fraternelle; souffrances des Captifs dans un travail extraordinaire, & +dans le Bastiment d'une Maison que Soliman Caya fait faire à la +Campagne; l'Autheur se vange des Juifs qui luy avoient pris son Bestial; +le danger auquel il s'expose proche d'une Mosquée; une Barque arrive de +Marseille dont le Capitaine luy donne esperance de sa liberté._ + + +Le Grand Visir ayant appris que les Corsaires de Tripoly avoient fait +sur Mer des prises Considerables, & qu'Osman ne s'empressoit pas de +payer le tribut à la Porte comme les autres Bachas, luy envoya de +Constantinople un Chaoux pour le faire ressouvenir de son devoir, & +peut-estre pour luy demander sa teste. Ce n'est pas pourtant que les +Renegats qui gouvernent dans la Barbarie obeïssent facilement aux ordres +de la Porte, & qu'ils ayent autant de foy aux réveries de l'Alcoran que +les Musulmans, lesquels à la premiere demande du Grand Seigneur se +laissent couper la teste dans l'esperance d'estre plus heureux & plus +riches en l'autre Monde qu'en celuy cy. Le Navire qui conduisoit le +Chaoux fut pris par les Galeres du Grand Duc de Toscanne, Osman n'en fut +pas fâché quoy qu'il fût obligé de payer la Rançon du Chaoux & de sa +suitte, parce que les Gouverneurs des Provinces à qui ces Officiers sont +envoyez, leurs doivent procurer la liberté à quelque prix que ce soit. +Comme le Bacha entretenoit à Florence des intelligences secretes, il ne +luy fut pas difficile d'obtenir la liberté du Chaoux; comme aussi il +sçavoit que le Grand Duc avoit pour son divertissement un Parc remply de +Bestes sauvages, il luy envoya deux Lions masle & femele, deux Leopards, +deux Tigres, une Civette, deux Chameaux, deux Dromadaires masle & +femele, six Gazeles, six Autruches, des Singes, des Monines, des +Bragons, des Sapajoux, plusieurs Oyseaux de diverses couleurs, six +Chevaux Barbes richement équipez & six Esclaves Chrestiens sujets du +Grand Duc pour avoir soin de cette arche de Barbarie. Le present étant +arrivé à Florence le Grand Duc ne pût s'empécher de dire qu'il recevoit +plus de bestes qu'il n'en donnoit, & qu'il auroit le plaisir de les voir +dans son Parc, au lieu de voir dans ses Galeres des Turcs enchaisnez. Le +Chaoux aprés avoir veû les beautez de Florence, de Pise & de Ligourne +fut embarqué sur le mesme Navire avec sa suitte pour estre conduit à +Constantinople. Ce fut un effet de l'adresse & de la Politique du Bacha +qui en avoit prié le Grand Duc, parce qu'il craignoit, si l'échange +venoit à Tripoly, de recevoir chez luy un hoste qui pour remerciment +feroit peut-estre executer des ordres qui luy seroient funestes. + +La Captivité d'un Religieux Augustin de Sicile, nommé Daniel, & qui +n'estoit que Soûdiacre, merite d'avoir icy sa place pour avoir esté la +cause d'une action memorable d'amitié fraternelle. Il y avoit dix ans +qu'il souffroit à Tripoly toutes les miseres de la servitude, la +delicatesse de son aage & de son temperament ne l'avoit pas empesché +durant la Peste de servir avec zele les Chrestiens qui en estoient +frappez, & les Turcs luy avoient fait en vain toutes les persecutions +imaginables pour en faire d'un Ministre de Jesus-Christ un Marabous de +la Mosquée. Pour comble de malheurs il voyoit qu'il n'y avoit pas +d'apparence qu'il fût racheté ny par son Ordre ny par ses Parens; Mais +Dieu qui n'abandonne jamais ceux qui ont confiance en sa misericorde, +inspira son frere de venir à Tripoly pour contribuer à sa liberté. Il +estoit Charpentier de Navire, & ces Ouvriers sont rares & necessaires +dans la Barbarie; Aussi les offres que ce frere charitable fit de rester +en ostage pour le Religieux pendant qu'il iroit en Sicile ramasser des +Charitez pour payer sa Rançon, furent acceptées par le Bacha qui permit +à Frere Daniel d'aller en son Pays. Ce bon Religieux ayant amassé en +trois mois de temps quatre cens écus dont il estoit convenu pour sa +Rançon, ne manqua pas de retourner à Tripoly & de retirer son frere. Les +Turcs admirerent la tendresse & la confiance des deux freres & +demeurerent d'accord qu'il falloit estre Chrestien pour estre capable +d'une pareille generosité. Osman pria le Religieux de séjourner quelque +temps à Tripoly pour y faire la fonction de Prestre, parce qu'il n'y en +avoit point, Frere Daniel representa au Bacha qu'il n'en pouvoit pas +faire le Ministere & qu'il estoit obligé de retourner en son Pays pour +s'y faire ordonner, le Bacha en presence de plusieurs Consuls & +Marchands Chrestiens luy dit serieusement qu'il luy donnoit permission +de dire la Messe, & de faire toutes les fonctions du Sacerdoce, ce qui +donna occasion de rire à la compagnie. Frere Daniel répondit au Bacha +que son autorité ne s'estendoit point sur l'Eglise Romaine, & qu'il y +avoit bien de la difference entre les Prestres des Chrestiens & les +Marabous des Turcs. Osman voyant qu'il ne pouvoit rien obtenir du +Religieux offrit a son frere de luy donner les quatre cens écus s'il +vouloit travailler de son mestier à Tripoly pendant six ans, dequoy le +Sicilien s'excusa sur ce qu'il estoit marié, & qu'il luy estoit deffendu +d'exercer son Art dans la Turquie sous des peines trés-rigoureuses. Ces +refus ne retarderent point le départ des deux freres ausquels le Bacha +fit des presens & donna des provisions pour s'en retourner en Sicile où +ils arriverent heureusement. Frere Daniel s'est occupé depuis son retour +à recueillir des aumosnes pour racheter plusieurs Captifs de ses amis +qui chanceloient dans leur Religion. + +Un Vaisseau de Tripoly qui venoit de la Mer au delà de Constantinople +chargé de bois pour la construction des Navires échoüa à terre à deux +lieux de la Ville aprés avoir essuyé une furieuse tempeste. Nous fûmes +deux cent Captifs occupez à sauver du Naufrage ces bois qui sont rares +en Barbarie & qu'on est obligé d'aller chercher en des Pays esloignez. +C'estoit au commencement de l'Esté que les chaleurs sont excessives, & +par malheur il s'esleva un vent du Midy que les Arabes appellent vent de +Bournon qui dura trois mois. Les Esclaves pendant ce temps-là endurerent +beaucoup à cause de l'entrée & de la sortie de la mer, & l'air fut si +chaud que tous les fruits de la Campagne furent bruslez, excepté celuy +du Palmier qui se nourrit de chaleur. A peine pouvions-nous le soir +retourner à la Ville, les sables nous brusloient les pieds, & +generallement la chaleur fut si violente que les oyseaux moururent à la +Campagne avec une infinité de bestes qui ne purent trouver d'azile pour +s'exempter de l'ardeur du Soleil. Trois Esclaves & six Arabes qui +conduisoient des Chameaux chargez de bois & de charbon pour le Chasteau +furent bien heureux de trouver une Grotte pour se mettre à couvert; +comme ils se disposoient d'en partir de nuit, ils apperceurent deux +Lions qui s'y estoient retirez pour le mesme sujet, ces bestes +oublierent tellement leur ferocité naturelle qu'elles ne firent point de +difficulté de les suivre paisiblement à la Ville. A la verité c'estoit +de jeunes Lions qui se rendirent si familiers qu'on les laissa promener +par les ruës; Mais estans devenus grands ils firent plusieurs massacres +& on fut obligé de les enfermer. A peine ce travail fut achevé que nous +fûmes occupez à éparmer quatre Navires qui alloient en course. Les +Barbares precipitent toûjours ces travaux, Car en deux jours il fallut +changer les Equipages, décharger les Canons & faire la provision d'eau +qu'on prend en des bassins proche de la Mer & qu'on porte avec des +cruches dans les Barques qui sont exposées aux vagues de la Mer. + +Soliman Caya ne discontinuoit point de faire la débauche avec le Consul +Anglois & des Renegats Officiers de la Marine. Le Bacha son oncle luy +témoigna plusieurs fois que cette conduite ne luy estoit pas agreable & +que les Musulmans en estoient scandalisez; Ce qui obligea Soliman +d'aller en des Jardins afin d'y avoir la liberté de boire du vin, & +mesme if resolut de faire bastir une Maison de Campagne pour mieux se +cacher au Bacha. On commença l'ouvrage qui devoit estre composé de +quatre Pavillons & de six Jardins differens ornez de ce qu'il y avoit de +plus rare dans le Pays sans comprendre les curiositez qu'il avoit fait +venir de l'Europe. Nous fûmes quatre cens Chrestiens occupez à ce +travail, outre les Turcs, les Arabes, les Grecs & les Negres qui furent +destinez à la construction de toutes les Murailles, les Chrestiens +eurent pour leur partage le bastiment de la Maison, la peinture des +chambres & tout ce qui estoit necessaire pour la beauté des appartemens +& des Jardins. Un jour les murailles d'un Pavillon fort élevé tomberent +& trente Negres furent ensevelis sous les ruines sans incommoder les +Chrestiens qui travailloient aux environs. Le bruit courut que l'endroit +où les murailles estoient tombées appartenoit à un Marabous lequel +s'estoit servy de l'art Magique qu'il sçavoit pour ce vanger du Caya qui +luy avoit usurpé son heritage. Soliman n'osa s'en plaindre, & satisfit +le Marabous parce qu'il estoit Officier de la principalle Mosquée, & de +peur aussi qu'il ne fît derechef perir ses Esclaves Negres qui firent +difficulté de continuer cét ouvrage, & se plaignirent que les Chrestiens +estoient preferez aux Mahometans; Mais la response de Soliman, qu'il +estimoit plus un Captif Chrétien que vingt Negres leur imposa silence. +Les Pauvres Esclaves souffrirent une faim extrême dans ce travail, parce +que le Caya pour satisfaire à sa débauche leur retranchoit une partie de +leur subsistance, & que le vent de Bournon avoit bruslé les fruits qui +dans cette saison devoient estre leur principale nouriture. + +Depuis la prise de mon bestial dont je ne pûs avoir raison parce que le +Bacha favorise les Juifs qui tiennent les Gabelles, je fus employé à la +Marine, sans jamais perdre l'esperance que Dieu finiroit bientost ma +captivité. Pendant l'Hyver je cherchay les occasions de reparer la perte +que les Juifs m'avoient causée. Un Vendredy qu'ils faisoient blanchir +des toiles sur un Rocher proche de la Mer, je fus les amuser du costé de +terre pendant que Grimonville mon camarade vint à la nage derriere un +tonneau, pour mieux joüer son personnage, il ne fut pas plustost arrivé +à l'autre extremité du Rocher que jettant un petit crampon de fer +attaché à une corde il tira une piece de toille qu'il mit dans le +tonneau & s'en retourna à la faveur du vent à la Marine; les Juifs qui +ne s'estoient pas apperceus de la ruse, me dirent des injures sur ce que +je voulus leur persuader que leur toile avoit esté emportée par quelque +Monstre marin. Le soir retournant à ma Prison je passay par la +Juifverie, où je donnay quelques allarmes prés de la Sinagogue pendant +que Grimonville & d'autres Captifs firent un bon butin chez un des plus +puissans Marchands de la Ville. En suite j'aperceus un Juif qui +conduisoit un Mouton avec une corde, je ne fis point d'autre ceremonie +que de la couper par derriere & de le suivre en tenant le bout tandis +que mon compagnon s'enfuit avec l'animal qu'il avoit chargé sur ses +épaules. Si-tost que je le vis hors de danger je quittay la corde & fis +semblant de suivre le Juif, lequel se retournant pour en sçavoir le +sujet fut bien surpris de ne plus trouver le Mouton. Son plus grand +chagrin estoit qu'il l'avoit destiné pour les Cacans qui ne mangent que +de la viande approuvée par le Sacrificateur; cét officier aprés avoir +égorgé la beste regarde s'il n'y a point d'impureté dans les intestins, +& s'il en trouve, il déclare qu'elle n'est pas selon la Loy; cette +Sentence oblige le Boucher de la vendre à vil prix aux Arabes ou aux +Esclaves qui ne font pas difficulté d'en manger. Les riches & les devots +de la Sinagogue font faire la dissection des viandes par des Officiers, +sur tout de la cuisse où ils ne laissent ny graisse, ny nerfs, ny +muscles en memoire de ce que le Patriache Jacob y fut blessé en +combattant contre l'Ange, & parce qu'ils sont dans l'incertitude en +laquelle des deux cuisses il fut blessé, ils les purifient égallement de +peur de transgresser la Loy. Huit jours aprés Grimonville se vestit à la +Moresque, & passans ensemble le soir devant une Mosquée où les Turcs +s'assembloient pour faire leur Salem, il eut la temerité d'y entrer +quand la priere fut commencée. Les Turcs ont coûtume de se laver avant +que d'y entrer, & de laisser leurs Babouches proche de la porte en des +lieux faits exprés; durant que Grimonville prit quinze paires de +souliers je fis la garde, & jamais sentinelle perduë n'a esté si en +danger que je le fus ce jour-là puisque nous nous exposions à estre +supliciez; les Juifs acheterent nostre larcin qui servit en partie pour +nous habiller de toile. Le Bacha se fit un plaisir d'entendre le recit +de cette avanture, & railla les Turcs qui avoient perdu leurs Babouches; +ils demandoient justice du sacrilege qu'ils disoient avoir esté commis +dans la Mosquée; mais le Bacha leur répondit que le vol des souliers +estoit pardonnable à des personnes qui en avoient besoin. + +Au commancement de la huitiéme année de mon Esclavage je fus accablé de +toutes les miseres imaginables, & j'avoüe à ma confusion, que dans le +temps que je perdois presque l'esperance que j'avois toûjours euë de ma +liberté, le Ciel disposoit en ma faveur les moyens de l'obtenir. Le Pere +Philipes de Pontoise Religieux de Saint François estant arrivé en France +solicita si vivement mes Parens qu'ils n'épargnerent rien pour me +retirer au plustost; Nicolas Baudeau fils d'un Orfévre de Paris, qui fut +racheté aprés la cessation de la Peste, les assura que j'en avois esté +preservé. La liberté du sieur Remy de la Tille de Noyon me fut un sujet +de consolation dans ma misere, par malheur la Barque de Marseille qui +apportoit sa rançon fut prise par les Corsaires de Thunis; à la verité +l'argent estoit asseuré à Marseille, mais le retardement de sa liberté +le mit en danger s'estre envoyé à Constantinople à cause de sa jeunesse, +& l'obligea de séjourner à Tripoly plus qu'il ne s'estoit imaginé. +Lorsqu'il eût pris terre en Provence, ses premiers soins furent en +faveur des François de sa connoissance qu'il avoit laissez dans les +fers, & dans les Villes où il passa pour se rendre en son Pays, il vit +leurs parens & leurs amis qu'il exhorta de les délivrer. Il a eû tant de +charité pour les Esclaves que pour leur estre utile le reste de ses +jours il s'est fait Religieux dans la Congregation des R. R. Peres de +Nostre-Dame de la Mercy de la Redemption des Captifs devant l'Hôtel de +Guise à Paris, où il a donné durant vingt-deux ans des marques de son +zele pour le soulagement des Esclaves, demandant à Dieu dans ses saints +sacrifices la perseverance pour ceux qui chancellent dans la foy. Les +Religieux de cét Ordre qui passent les mers pour la Redemption sont +obligez par un quatriéme Voeu de rester en ostage quand l'argent ne +suffit pas pour satisfaire aux rançons & aux avances, c'est à dire aux +sommes excessives que les Infideles les contraignent de payer pour +racheter leurs Captifs qui sans ce prompt secours tomberoient dans +l'infidelité, ainsi qu'il est arrivé depuis vingt ans dans les Royaumes +d'Alger, de Fez & de Maroc, où les R. R. Peres de la Mercy ont fait +paroistre leur charité envers de jeunes Chrestiens qui estoient sur le +bord du precipice. Ainsi lorsque je me croyois quasi oublié des hommes, +Dieu suscitoit de temps en temps des personnes officieuses qui me +soulageoient dans ma misere & qui tâchoient d'adoucir mes chaînes dans +lesquelles il m'a toûjours protégé. En effet aurois-je pû sans son +assistance resister aux bastonnades, à la faim & aux fatigues que j'ay +souffertes? & ne serois-je pas succombé dans plusieurs occasions où des +Captifs moins coupables que moy ont esté seduits & ont fait nauffrage? +J'ay esté plusieurs fois dangereusement malade, j'ay servy long-temps +dans l'infirmerie, j'ay veu mourir de la peste des gens de toutes les +Nations & de toutes les Sectes, j'en ay esté attaqué, & cependant j'ay +recouvré une santé parfaite contre l'avis des Chirurgiens qui +desesperoient de ma guerison. Ne devois-je pas en deux rencontres estre +envelopé avec les Esclaves fugitifs? & la mort de Salem ne me +conserva-t'elle pas la vie qu'il vouloit me faire perdre pour se vanger +de mon refus? Enfin le Ciel ne m'a-t'il pas fait triompher des caresses +& des rigueurs de mes Patrons, des artifices de Zoes, de la beauté de sa +fille, de la rage de sa servante, de l'affection d'Isouf & d'Alima, & de +tous les charmes de l'amour, de la fortune & de la liberté apparente que +ces Infideles me vouloient procurer? + +L'esperance que j'avois toûjours euë de mon rachapt ne fut pas vaine, +car j'en receus des nouvelles par une Barque de Marseille, dont le sieur +Mirangal Capitaine me mit és mains le 8. Janvier une lettre qui me +donnoit avis qu'il avoit ordre de me rachepter. J'en fis la lecture en +presence de Messieurs de la Barre & Gonneau Chevaliers de Malthe, +Grimonville de Rennes, Guibaudet de Dijon, & Chaillou Parisien de la ruë +Saint Denis prés du Sepulcre, lesquels furent surpris d'apprendre des +nouvelles de Paris à Tripoly en dix-sept jours. Il est vray que Monsieur +Giraud Banquier à Marseille lisant une lettre par laquelle Monsieur de +saint Amand assez connu à Paris, luy recommandoit de ne perdre aucune +occasion de me retirer au plustost de Barbarie, trouva le Capitaine +Mirangal qui attendoit dans l'Hostel de Ville l'expedition de son +Passeport, il le pria de differer quelque temps pour luy compter +l'argent necessaire pour ma rançon, à quoy le Capitaine ayant répondu +qu'il ne pouvoit attendre parce que sa Barque estoit à la voile, le +Banquier se servit de l'authorité de Messieurs les Consuls, lesquels sur +ce qu'il leur representa que j'estois esloigné de Provence & que perdant +une pareille occasion je ne pouvois estre rachepté de long-temps, ne luy +délivrerent point son Passe-port qu'il n'eust receu quatre cens écus du +Banquier qui luy donna ordre de ne rien espargner pour ma liberté. Le +Capitaine s'estant en suite embarqué dans sa Chaloupe, joignit sa Barque +qui avoit déja passé les forteresses des environs de la Ville, & le vent +luy fut si favorable qu'il arriva au Port de Tripoly le huitiéme jour de +son départ de Marseille. Le soir dans la Prison je fis part de ces +bonnes nouvelles à mes amis qui les receurent avec bien de la joye & à +peine la priere fut achevée que les Esclaves de ma connoissance vinrent +me feliciter. Depuis l'arrivée du Capitaine Mirangal je fus exempt du +travail en payant deux écus par mois aux Gardes de la Prison, sans +compter le present que leur fait le Capitaine quand il a rachepté les +Esclaves qui se retirent chez luy jusqu'au départ. Mirangal differa plus +d'un mois à me presenter au Bacha pour convenir du prix de ma rançon, +pendant lequel temps je m'occupay à visiter les Jardins de la Campagne +qui font toute la beauté du Pays. Les Esclaves qui avoient soin de les +cultiver m'en permettoient l'entrée, je trouvay des malheureux qui ne se +souvenoient presque plus des misteres du Christianisme pour estre depuis +trente années de servitude privez des Sacremens; je les consolay du +mieux qu'il m'estoit possible les exortant d'estre patiens dans leurs +disgraces & fermes dans la Religion, & leur souhaitant la liberté comme +à moy. + + + + +Chapitre XIII. + +_De quelle maniere les Mahometans vont en pelerinage à la Meque; Le +Capitaine Mirangal presente l'Autheur au Bacha pour convenir de de sa +rançon; Comment le rachapt des Esclaves Chrestiens se fait en Barbarie; +Les desordres que commettent les Turcs pendant leur Ramadan ou Caresme, +& les réjoüissances qu'ils font au temps de leur Pasque._ + + +J'eus la curiosité d'aller voir une Caravanne des Pelerins de la Meque, +qui vint camper proche de Tripoly, & je me persuade que le recit de la +maniere dont les Turcs font ce pelerinage ne sera pas desagreable au +Lecteur. Il n'y a point de Provinces sujetes à l'Empire Ottoman dans +l'Europe, l'Asie & l'Afrique, qui ne fassent tous les ans un Camp de +Pelerins, lesquels entreprennent le voyage de la Meque, dans la croyance +qu'ils ont de ne pouvoir entrer en Paradis s'ils ne visitent au moins +une fois pendant leur vie le Tombeau de leur Prophete. Il est vray que +l'interest n'y a pas moins de part que la devotion, & que le desir du +gain fait mépriser aux Agis, c'est à dire aux Pelerins de tous les +endroits de la domination du grand Seigneur, les fatigues de ce long +voyage, & les sables mouvans des deserts. Car les Turcs & les Barbares +trafiquent de Ville en Ville tant en allant qu'en retournant, & ne +reviennent jamais en leur païs qu'avec du profit; au lieu que les +Chrestiens, & sur tout les François, font dépense pour satisfaire à leur +devotion, & à l'envie qu'ils ont de voir les Royaumes estrangers. Tous +les ans les Bachas font avertir dans les Villes Capitales de se preparer +au pelerinage de la Meque; un Marabous porte par les ruës l'Etendart que +le Bacha destine pour le voyage, & que l'on arbore hors la Ville dans un +lieu où les Pelerins doivent s'assembler; & dés que le Camp est formé, +on y établit un Commandant qui a tout pouvoir, & auquel chacun obeït. Le +Camp d'Alger arriva au commencement de Janvier à Tripoly, il y fit peu +de sejour, parce que celuy de Tunis suivoit de prés. Les Bachas sont +obligez de leur donner du terrain proche des Villes afin de se reposer, +& de negocier avec les habitans, ausquels ils vendent leurs marchandises +& en achetent, qu'ils débitent dans la route. J'allay voir le Camp +d'Alger, où je rencontray un Esclave qui me montra ce qu'il y avoit de +plus curieux; Les Chameaux & les Dromadaires au nombre de plus de deux +mil formoient tout au tour un espece de palissade; quoy que beaucoup de +Pelerins fussent entrez dans la Ville pour y trafiquer, je ne laissay +pas de voir un peuple infiny dans les Pavillons, les Cafigis, les +Basars, & les Places publiques, qui sont les lieux où ils s'assemblent +pour fumer, boire le Café, vendre des Marchandises, & acheter des +provisions. + +Les Mahometans ne font point de difficulté de mener quelquefois avec eux +leurs femmes, & des Esclaves pour leur service, ausquels la Loy de +Mahomet les oblige de donner la liberté au retour du pelerinage; Mais +souvent ils ne font pas scrupule de la violer en ce point. J'apperceus +un jeune Marabous qui faisoit le muet proche du Pavillon destiné pour la +Mosquée; il avoit au col un Chapelet qu'il tournoit sans cesse, & +faisoit cent singeries selon leur coûtume pour se faire respecter des +Turcs. Je ne fus point surpris de ses grimaces, parce que la pluspart de +ceux qui servent aux Mosquées sont fous ou innocens. Estant retourné à +la Ville je trouvay ce Marabous proche de l'Eglise des Grecs, qui +raisonnoit avec le Papas Dom André, qui m'invita d'assister à cét +entretien. Jamais je ne fus plus surpris que d'entendre parler un muet, +lequel nous avoüa ingenuëment qu'il estoit Espagnol de la Province +d'Andalousie, que depuis deux ans il estoit esclave d'un Turc demeurant +à Tunis, qui l'avoit beaucoup persecuté pour l'obliger à changer de +Religion, que pour éviter ses persecutions il avoit entrepris de suivre +le camp d'Alger, qu'il y gardoit le silence en presence des Turcs, qui +luy fournissoient charitablement les choses necessaires pour son voyage, +afin de le recompenser du service qu'il rendoit à la Mosquée, & que ses +grimaces & ses boufonneries luy donnoient l'entrée des Pavillons, où les +Pelerins le regaloient sans rien exiger de luy, sinon qu'il fît des +voeux pour l'heureux succés de leur voyage. Avant qu'il prît congé de +nous il pria le Religieux Grec de luy donner sa benediction, & de luy +accorder quelque part dans ses prieres, l'asseurant que toutes les fois +qu'il recitoit le Chapelet qu'il portoit au col c'estoit pour honnorer +la Vierge sa protectrice, pour laquelle il avoit une devotion +particuliere, & qu'il esperoit en passant par la Palestine au retour de +la Meque, de se refugier chez les Religieux de la Terre Sainte, qui luy +donneroient les moyens de se retirer en terre Chrestienne. On peut juger +par l'action de cét Espagnol combien la liberté est precieuse, puisqu'un +Captif a contrefait le muet & le bouffon pendant un si long & penible +voyage, qu'il avoit entrepris aux seuls dépens de la Providence. + +Les Pelerins ne se mettent jamais en campagne qu'avec des provisions de +farine, de ris, de biscuit, de beurre, & d'eau, pour traverser les +Provinces desertes de l'Egypte & de la Barbarie, où l'on ne trouve +aucune habitation, & sans les puits avec leurs bassins que les Bachas +sont obligez d'entretenir dans leurs Gouvernemens pour la necessité des +Agis, il seroit impossible d'achever ce voyage, qu'on fait de nuit afin +de se reposer pendant la chaleur, qui est si excessive, que ny les +hommes ny les bestes ne pourroient pas la supporter. Il est bon de +sçavoir que tous les Pelerins de differentes Provinces font leur +possible pour se trouver en mesme temps dans l'Egypte proche d'une +Montagne sur laquelle Mahomet institua la Pasque des sacrifices, afin +quils y celebrent cette feste suivant la loy. Chaque chef de famille +doit en ce lieu sacrifier un animal selon son pouvoir en action de +grace, & en manger la viande avec ses amis. Les plus riches du Camp qui +ont offert en sacrifice des Beufs, des Chameaux ou des Moutons, s'en +reservent une partie, & distribuent le reste aux pauvres qui suivent le +Camp pour le Service des Pelerins, & on laisse sur la Montagne les +pieds, les testes & les intestins de toutes les Bestes qui ont esté +immolées. Plusieurs qui ont fait la voyage, mesme des Chrestiens +esclaves, m'ont asseuré que le lendemain il ne se trouve aucuns restes +de ces issuës, & que les Turcs ont la foiblesse de croire que Mahomet +accompagné de ses Dervis & Marabous vient de nuit manger ce qu'on a +laissé, & qu'en suite il envoye une douce rosée pour purifier le sommet +de la Montagne. Aprés que les Pelerins ont fait des réjoüissances +pendant trois jours ils se mettent en campagne pour se rendre au grand +Caire, où toutes les Caravannes le joignent & composent un corps +d'Armée, afin de resister aux Arabes vagabonds qui ne manquent pas +d'attaquer les Turcs, & de faire un butin considerable malgré leur +resistance & leur grand nombre. Le grand Seigneur nomme dans +Constantinople un Officier pour commander cette Armée de tous les +Pelerins de son Empire. Lorsqu'elle part du grand Caire, le Commandant +met à la teste les gens inutiles & les moindres Soldats, les Turcs ont +la droite, les Afriquains la gauche, l'arriere-garde est deffenduë par +les meilleures Troupes de Cheval, & au milieu sont les presens que +l'Empereur, les Visirs, & les Bachas envoyent à la Meque, & qui sont +gardez par les Marabous, les Santons, les Dervis, & par les principaux +Officiers du Camp. Ces precautions & ces forces n'empéchent pas les +Arabes d'attaquer de nuit le Camp avec huit ou dix mille Chevaux, & de +donner de fausses allarmes tantost à la teste & tantost à +l'arriere-garde, & pendant qu'ils embarrassent ainsi les Turcs, une +partie de leur Cavallerie armée seulement d'une lance, sans selle ny +étriers, & portant en croupe un Soldat, tombe sur eux, & quand elle peut +percer jusques à l'endroit où sont les richesses, le Soldat monte sur un +Chameau, ou sur un Dromadaire chargé de bagage, & le conduit à leur +retraite qui n'est ésloignée que de trois ou quatre lieuës de la marche +du Camp. Les Sables mouvans que les Pelerins sont obligez de traverser +ne sont pas moins à craindre que les Arabes; Car si le vent est +contraire & impetueux, il en perit quelque fois dans un seul voyage plus +de dix mille, outre les animaux & les richesses qui demeurent ensevelis +dans les sables. Aprés tant de dangers, d'allarmes & de fatigues, +l'Armée arrive à Medine, que les Musulmans appellent la Ville du +Prophete. On séjourne en ce lieu, parce que la Meque qui en est éloignée +d'une journée ne peut pas contenir tant de monde. Les Pelerins laissent +à Medine leurs Equipages & leurs Marchandises, pendant qu'ils vont à la +Meque faire leurs devotions dans la Mosquée où l'on voit le tombeau de +Mahomet. Des Esclaves qui ont suivy la Caravane m'ont asseuré qu'il n'y +a point d'Eglise dans l'Europe qui posséde plus de richesses que cette +Mosquée; Il y a par jour sept predications en differentes langues, & le +Turc qui peut entrer dans la Chapelle ou est le Sepulchre de son +Prophete, s'estime bien-heureux. On dit qu'il en sort un animal fait +comme un Chat, qui caresse les veritables Musulmans qui sont dans la +Chapelle, se mettant sur leurs testes ou sur leurs épaules, & que c'est +pour cette raison qu'ils aiment ces bestes plus que les autres, & qu'ils +deffendent aux Captifs de leur faire du mal: Ce sont des rêveries & +d'agreables mensonges que les voyageurs se plaisent ordinairement à +débiter. Il est certain qu'il y a beaucoup de Mahometans qui ont fait +diverses fois ce pelerinage, & que plusieurs de ces devots ont esté si +persuadez des beautez de la Meque, & de la veneration qu'on doit avoir +pour ce lieu, qu'ils se sont crevé les yeux, dans la pensée qu'ils ne +peuvent plus voir dans le monde aucune chose qui soit digne de leur +respect & de leur admiration. + +Lorsque les Pelerins ont achevé leurs devotions ils forment à Medine un +Camp où ils exposent en vente les marchandises de l'Europe que les +peuples esloignez estiment beaucoup, & acheptent d'eux de la soye, des +Indiennes, des tapis, des drogues, des épiceries, des aromats, des +plantes medicinales, de l'ambre, du musc, de la civette, des perles & +des diamans & tout ce que la Turquie, la Perse, les Indes, la Chine & le +Japon ont de plus rare & de plus precieux, parce que le commerce y fait +venir des Marchands de toutes les Contrées du Monde, de sorte que les +Foires de Guibray, de Beaucaire & de Messine ne sont point si marchandes +& si belles que ce Camp qui fournit à nostre Europe tous les ouvrages, +les bijous, les curiositez qui se trouvent dans le Levant. Voila de +quelle maniere les Mahometans font leur pelerinage à la Meque avec plus +d'avarice que de pieté. + +Depuis que le Capitaine Mirangal estoit arrivé à Tripoly, il ne s'estoit +occupé qu'à debiter ses marchandises & à faire achapt de celles qui +estoient propres en France. Il resolut au mois de Février de presenter +au Bacha les Esclaves qu'il avoit ordre de rachepter, & commença par +moy. Je n'allay qu'en tremblant au Chasteau, & il sembloit que j'eusse +preveu les difficultez du Bacha & la Trahison de l'Escrivain de la +Barque nommé Savy de la Ville de Marseille, auquel le Capitaine avoit +revelé les sommes qu'il avoit receuës pour le rachapt des Captifs. Cét +Escrivain avoit un frere Renegat à Tripoly qui s'appelloit Regep & +estoit Valet de Chambre du Bacha, il eut la malice de luy faire part de +la verité des Rançons qu'on avoit délivrez à Mirangal; Regep pour faire +sa cour découvrit au Bacha le secret que luy avoit confié son frere, qui +tous les ans faisoit un voyage à Tripoly pour voir Regep lequel luy +faisoit du bien; Mais ce perfide Chrestien n'eust pas le temps +d'establir sa fortune, car trois ans aprés il mourut de Peste dans la +Ville de Tripoly. Pendant que Mirangal faisoit son compliment, le Bacha +m'examina depuis les pieds jusqu'à la teste, ce qui me donna du chagrin. +Je demeuray plus d'une heure dans le Chasteau à deffendre mes interests, +sans que le Bacha voulût rien diminuer de sa demande, ce qui obligea le +Capitaine qui ne put rien obtenir de luy de sortir du Chasteau. Pour moy +je me retiray à la prison accablé de douleur, sans pourtant perdre +l'esperance que Dieu me délivreroit bientost, & qu'il ne permettoit ce +retardement que pour me faire goûter avec plus de plaisir la douceur de +ma liberté Estant dans la prison je me prosternay dans la Chapelle aux +pieds du Crucifix & j'imploray de tout mon coeur l'assistance de la +Sainte Vierge, qui n'est pas moins la consolatrice que le refuge des +pecheurs, & de qui j'ay si visiblement éprouvé la protection tant durant +ma captivité qu'en plusieurs autres rencontres de ma vie, que je ne puis +m'empescher d'en rendre icy un témoignage public. L'aprés midy nous +retournâmes au Chasteau, où je trouvay quantité de Marchands Chrestiens +qui parlerent pour moy au Bacha, auquel je representay que je l'avois +servy fidellement pendant tout le temps de mon Esclavage, que je ne +pourrois plus resister à l'avenir à la fatigue du travail, que j'avois +passé le terme de la Loy qui n'exige que sept ans de servitude, & que +perdant l'occasion favorable qui se presentoit, je ne pourrois estre +rachepté de mes parens qui estoient fort esloignez de Provence. Ces +raisons ne toûcherent point ce Barbare qui se moqua des larmes que je +versois en implorant sa pitié. De bonheur dans ce moment un de ses fils +vint luy baiser la main avant que de monter à cheval pour aller à ses +exercices. Je me jettay aux pieds de ce jeune Seigneur, suppliant le +Bacha par sa teste de m'accorder la liberté, le fils toûché de +compassion me dit ces paroles Arabes, _Alla ya Meschin timpehy fy +Bledy_, Dieu te face la grace infortuné Chrestien d'aller en ton Pays. +Osman qui aimoit tendrement son fils me dit qu'il se rendoit à ses +souhaits, & qu'à sa priere il me donnoit la liberté moyennant quatre +cens piastres, sans comprendre la sortie des portes & plusieurs autres +frais. Je me retiray incontinant du Chasteau pour en faire part à mes +amis, il m'est impossible d'exprimer la joye que je ressentis pour lors, +car tout les plaisirs du monde ne sont rien en comparaison. Je ne fus +pas plustost arrivé à la prison que j'entray dans la Chappelle pour +remercier Dieu de ma délivrance, le soir un Officier du Bacha vint +assurer le Gardien que j'estois libre, & me conduisit en la maison du +Capitaine Mirangal où je demeuray jusqu'au départ de Tripoly. + +La maniere de rachepter les Esclaves dans la Barbarie n'est pas toûjours +égalle, & change selon la naissance, l'aage & les qualitez des Captifs. +La jeunesse, l'art, la force, la qualité & le Pays sont autant +d'obstacles à la liberté d'un Chrétien, qui ne peut rompre ses fers +qu'il ne paye doublement sa condition ou son merite, à moins qu'il n'ait +la prudence de les cacher. C'est ce qui arriva au sieur Bordier de +Genéve horloger de son mestier que Mirangal presenta au Bacha le mesme +jour que je fus rachepté. Osman qui estoit bien informé qu'il avoit six +cens écus ne voulut rien rabatre de la somme qu'il demanda. Aprés une +longue contestation le Capitaine qui avoit offert cinq cens écus sortit +du Chasteau sans avoir obtenu grace pour le Genevois, lequel avant que +de rentrer dans la prison ne put s'empescher de reprocher à Savy sa +perfidie. Le lendemain on continua les solicitations envers le Bacha +pour le pauvre Bordier qui estoit dans le dernier accablement; Et pour +comble de malheur il fut reconnu par Mimy Renegat de son Païs qui avoit +averty le Bacha que l'horloger avoit à Genéve des freres fort riches qui +pouvoient avancer deux mille piastres pour son rachapt; Bordier eut beau +representer à Osman que quand il fut fait Esclave par les Corsaires en +allant à Constantinople, il avoit fait perte de quatre mil piastres en +quoy consistoit tout son bien. Le Capitaine eut aussi beau assûrer le +Bacha que le refus de la liberté de Bordier le mettroit au desespoir, & +qu'il ne manqueroit pas d'imiter Gonneau Parisien qui pour le mesme +refus s'estoit donné la mort, & l'avoit privé d'un Esclave qu'il aimoit +à cause de son Art, Le Bacha répondit que toutes ces remostrance +estoient inutiles, & que la mort d'un Chrestien luy estoit moins +sensible que celle d'un Autruche qu'il entretenoit dans son Palais pour +son divertissement. Mirangal voyant l'avarice & la dureté du Bacha se +douta bien que son écrivain avoit revelé à Regep son frere les sommes +destinées pour la rançon des Esclaves; c'est pourquoy il donna les six +cens écus qu'il avoit receus en France, outre les portes & les autres +frais que les Capitaines avancent lorsque l'argent ne suffit pas pour +fournir aux dépenses des Captifs qui leur sont recommandez. Aprés tant +de chagrins Bordier sortit du Chasteau plus joyeux qu'il n'y estoit +entré, & assurément sans la recommandation du Consul Anglois qui estoit +le protecteur des Protestans & chez lequel Bordier se retira, il auroit +peut estre fait un long sejour dans la Barbarie. Mirangal ne trouva pas +moins de difficulté dans le rachapt du Capitaine André Hollandois +estably à Marseille, qui avoit esté fait Esclave au retour de la Ville +d'Alexandrie pour laquelle il trafiquoit. André estoit un homme de belle +taille, fort experimenté au fait de la Marine, & capable de commander un +Navire en course. Les Renegats de sa Nation avoient tâché par toutes +sortes de voyes de luy faire prendre le Turban, & sans l'arrivée de +Mirangal il estoit en peril de changer de Religion parce qu'ils l'en +solicitoient incessamment, & que les Turcs vouloient luy persuader qu'il +pouvoit se sauver dans la Secte Mahometane aussi facilement que dans la +Religion des Hollandois. C'est de tous-temps que les Infideles estiment +plus les Catholiques Romains que les Protestans qu'ils acheptent +d'aventage. Le Capitaine Mirangal ayant apris que les Renegats +régaloient nostre Hollandois en des Jardins de plaisance à la Campagne +dans le dessein de le seduire, eut l'adresse de le retirer de la +compagnie de ces libertins pour le presenter au Bacha, qui eust bien de +la peine à consentir à sa liberté. Quoy que Mirangal n'eût receu que +cinq cens piastres pour sa rançon il ne fit point de difficulté d'en +donner six cens, de crainte de laisser en Barbarie un homme de son +experience & de sa valeur, lequel par desespoir de n'avoir pas esté +rachepté, auroit renoncé au Christianisme & fait d'estranges ravages +dans la Provence, ainsi que Morat et Chabam Rais Renegats qui ont pris +plus de mille Chrestiens Esclaves. Le Capitaine André ne fut pas +plustost libre que Mirangal le pria de se retirer au bord de la Barque +jusqu'au départ de Tripoly & de n'en point sortir pour éviter les +surprises que les Renegats luy pourroient faire. En effet ces apostats +indignez de perdre une personne de son merite s'obstinerent plus que +jamais à le pervertir; ils le visiterent dans sa retraite avec divers +rafraichissemens où le vin ne manquoit pas, luy offrirent leurs Maisons, +le prierent de voir les beautez de la Campagne, & firent tous leurs +efforts pour l'obliger à mettre pied à terre. Ce que le Capitaine +Hollandois ayant refusé, ils rodoient sans cesse aux environs de la +Marine pour l'enlever par force, dont Mirangal porta ses plaintes au +Bacha qui leur deffendit de continuer leurs violences. Ces deffenses ne +les empécherent pas d'insulter les Matelots, un soir en allant au bord +de la Barque je rencontray deux de ces Levantis qui me reprocherent de +m'estre opposé à leur dessein, & sans doute ils m'auroient mal-traité, +si Osman qui commandoit à la Marine ne leur eût donné ordre de se +retirer. Par bonheur le Bacha fit équiper deux Navires pour aller en +course sur lesquels s'embarquerent les ennemis du Capitaine André qui +fut ravy d'estre délivré de leurs insultes. + +Il ne restoit plus à Mirangal que de presenter au Bacha deux Esclaves de +la Ville de Marseille qu'il avoit ordre de rachepter de la part des R. +R. P. P. de la Mercy de Paris, qui nonobstant le grand nombre de Captifs +qu'ils vont rachepter en personne dans les Royaumes d'Alger, de Fez & de +Maroc, procurent encore de temps en temps la liberté aux Esclaves +détenus dans les Villes de Thunis & de Tripoly, ainsi qu'il a paru +depuis quinze ans en deux ceremonies fort éclatantes. Le Capitaine +Mirangal pour les avoir à bon marché assura le Bacha qu'ils estoient +pauvres & de basse condition; car l'un estoit Matelot & l'autre +Tonnellier, & depuis dix ans d'esclavage ils avoient esté employez à la +Marine. Il luy representa aussi que l'argent destiné pour le rachapt ne +provenoit que des charitez des Chrestiens qui ont la bonté de retirer de +la Barbarie les Captifs les plus abandonnez. Tes raisons sont bonnes, +dit Osman au Capitaine, mais sçais-tu que la pluspart des Chrestiens se +font de qualité au commencement de leur esclavage, & miserables à la +sortie pour épargner leur bourse; je suis rebatu de tous les artifices +dont se servent les Capitaines quand ils racheptent les Captifs, & je ne +sçaurois me persuader que les aumônes des Chrestiens qui sont si zelez & +si riches, soient limitées pour la rançon de leurs freres; pourquoy donc +est-tu avare d'un argent dont tu seras remboursé? Les Consuls & les +Machands parlerent en faveur des deux Marseillois ausquels le Bacha +donna la liberté pour cinq cens écus parce que l'un d'eux estoit +incommodé & incapable de travailler. + +Quelques affaires survenuës à nostre Capitaine ayant fait differer son +départ, j'eus la commodité de voir le Caresme des Turcs qui arrive +presque dans le mesme temps que celuy des Chrestiens. Le jeûne des +Mahometans est bien different du nostre qui n'est estably que pour +mortifier le corps, au lieu que les Turcs ne s'abstiennent de boire & de +manger pendant le jour, que pour s'abandonner durant la nuit à tous les +desordres & à toutes les infamies qui peuvent flater leurs sens. Le +premier mois de leur jeûne qui s'appelle Beyram est jeûné par les +Cherifs, les Marabous, les Santons & les Dervis; le second qu'on nomme +Chabam est jeûné par les devots & les zelez de la Loy; le troisiéme qui +est le Rhamadam est universel & gardé si exactement par les veritables +Musulmans, que dans quelques Provinces les enfans à la mamelle & mesme +les animaux n'en sont point exempts. Il est deffendu pendant toute la +Lune du Rhamadan de boire & de manger le jour, & les Arabes jeûnent avec +tant d'exactitude qu'ils se privent de tous les plaisirs licites, comme +de sentir les fleurs, de prendre du Tabac & de se rafraichir la bouche +dans la plus grande chaleur du jour. Je me suis trouvé à la Campagne +avec des Mahometans qui ont mieux aimé mourir que de violer la Loy du +Prophete. La superstision ne manque jamais de victimes, & fait des +martyrs dans les Religions les plus fausses & les plus ridicules. Les +Renegats ne se mettent guerres en peine de ces jeûnes, & ils se menagent +des retraites particulieres où pendant le Rhamadan ils se divertissent +en secret; Mais s'il y a des plaintes contr'eux au Divan, ils sont punis +avec rigueur, témoin un Renegat Hollandois qui fut trouvé yvre de jour +par les ruës & auquel on fit avaler du plomb fondu pour punition d'avoir +causé un scandale public, ce breuvage ne luy donna pas le temps de cuver +son vin. Les Barbares ont plus d'horreur pour les yvrognes que pour les +autres coupables, ils les appellent en leur langage Sacran, comme si +c'estoit une chose sacrée dans la Barbarie de voir un homme de la nation +pris de vin. Cependant les Turcs avec toute l'horreur qu'ils témoignent +pour l'yvrognerie, & toute la regularité de leur jeûne pendant le jour +de leur Caresme, ne laissent pas la nuit de faire toutes sortes de +débauches & de commettre les crimes les plus abominables. Le Soleil +n'est pas plustost couché qu'on les voit dans les ruës ou dans leurs +maisons avec des viandes prestes à manger, & dés que les Marabous ont +sur les tours des Mosquées donné le signal par leurs cris qui font +l'office de cloche en Turquie, ils dévorent comme des Loups affamez. Ce +qui fit dire à un Flamand que les cloches de son Païs faisoient des +Concerts agreables, & que celles des Turcs mangeoient. Un de mes amis +Esclave d'un Capitaine de Navire me convia d'aller coucher avec luy afin +que je pusse voir de nuit le Ramadan, il eût ordre le soir aprés soupé +d'aller trouver son Patron dans un Cafegy, je l'accompagnay dans ce lieu +où les Turcs & les Renegats s'assemblent pour se divertir à fumer, à +boire du Caffé & à joüer aux Dames & aux Echets, sans qu'il leur soit +permis de joüer de l'argent parce que la Loy leur deffend. Nous eûmes la +curiosité d'aller au grand Bazart où nous ne trouvâmes que du menu +peuple & de la confusion. Les Places publiques estoient remplies de +joüeurs d'instrumens & de danseurs, les Barbares se divertissent +separement des Turcs, ainsi que les Negres que les Turcs traitent plus +mal que les Chrestiens, quoy qu'ils soient Mahometans. Sitost que ces +infidels ont le ventre plein ils courent par les ruës heurlans comme des +possedez ce qui nous fit retirer de peur d'estre exposez à leurs +insultes, je me contentay d'une premiere nuit & refusay de me trouver à +une Comedie que les Capitaines devoient representer le soir suivant; le +commencement du Ramadan s'annonce par un coup de Canon le premier jour +de la Lune, & les Marabous publient la Pasque avec grande ceremonie. Ils +en celebrent trois par an, la premiere est celle des Sacrifices qu'ils +imitent des Juifs, la seconde des Bacanales, & la troisiéme est la +Nativité de Mahomet. La premiere arrive au temps de la Pasque des +Chrestiens, la seconde deux Lunes aprés & la troisiéme à la fin +d'Octobre. Le jour de la feste le Bacha suivy du Divan & de sa Cour se +rend en ceremonie à la Mosquée principalle pour y faire la priere, +laquelle ce jour là dure plus qu'à l'ordinaire. Pendant qu'il demeure +dans la Mosquée, il se fait un concert au haut de la Tour & à peine +à-t'il achevé son Salem, qu'un Marabous arbore un Etendard rouge que +l'on voit de toute la Ville. Aussi tost les Marabous annoncent sur les +Tours des autres Mosquées la feste au peuple, aprés quoy le Chasteau +fait une descharge de Canons, qui est suivie de celle des Navires. +Durant le bruit de l'artillerie le Bacha est conduit au son de divers +instrumens dans une grande place proche du Palais de Regep Bé où l'on a +preparé sous des Pavillons un festin magnifique à la mode du Païs, & +comme les Turcs ne mangent point sur des tables tous les Mets sont +servis sur des peaux contre terre, le Bacha & les plus considerables +Officiers mangent les premiers, ensuite les Renegats, les Turcs, & les +Arabes de la Campagne qui viennent à la Ville pour y celebrer la feste & +assister au regal où tout le monde trouve à manger abondamment, +puisqu'on y sert quatre ou cinq mil plats de toutes sortes de viandes & +de poisson. Le Bacha n'est pas plustost arrivé en son Palais qu'il fait +ouvrir les prisons aux Captifs qu'on enferme pendant la Ceremonie, afin +qu'ils puissent profiter des restes du festin, qu'ils mangent avec les +Pauvres de la Ville. Les Esclaves sont exempts du travail le jour de la +Pasque & on leur donne la liberté de se promener par les ruës pour voir +les réjoüissances publiques. + + + + +Chapitre XIV. + +_Les avantures d'un Provençal & de sa niéce; celles d'un Majorquin & de +sa soeur._ + + +Avant de quitter la Barbarie il ne sera pas hors de propos de rapporter +les avantures de quelques Esclaves lesquelles y sont arrivées; Mais je +prie le lecteur de croire que bien qu'elles soient assez surprenantes, +elle ne laissent pas d'estre veritables, & que je garderay dans la fin +de cét ouvrage la mesme fidelité que j'ay gardée auparavant. Je +commanceray par l'Histoire du sieur Taulignan que j'ay veû Esclave à +Tripoly, avec lequel j'ay logé dans la mesme prison pendant deux années. +Il est de la Ville de la Ciouta en Provence entre Marseille & Toulon, & +frere du Consul de Zante, Isle qui appartient aux Venitiens dans la +Grece. Ce Consul avoit esté nommé par Sa Majesté pour y conserver les +interests des François à cause de la connoissance qu'il avoit de la +Grece & de tout l'Archipel, à son départ de France avec sa famille il +laissa dans le Convent des Religieuses de la Cioutat une petite fille +que son bas aage rendoit incapable de supporter les incomoditez de la +mer. Dés qu'elle eût atteint l'aage de dix ans le Consul pria son frere +qui demeuroit avec luy à Zante de faire un voyage en France pour +diverses affaires, & principalement pour tirer sa niece du Monastere, & +la mener à Zante sur une Tartane qu'il chargeroit de marchandises +propres au Païs. Taulignan fût bien-aise de faire le voyage dans +l'esperance de voir ses parens & ses amis & de profiter sur les +marchandises qu'il porteroit en France où il arriva heureusement. +Pendant le sejour qu'il fit à la Cioutat il eut de la peine a faire +resoudre sa niece de quitter son Convent comme si elle eût eû quelque +pressentiment des malheurs qui luy devoient arriver. L'ayant fait +embarquer il se mit à la voile avec un vent favorable qui le mit presque +hors de danger des Corsaires de Barbarie, qui pour l'ordinaire croisent +proche des Isles de Majorque, de Minorque, de Sicile & de Sardagne. Le +troisiéme jour de son embarquement il apperceut le soir trois voiles qui +costoyoient cette derniere Isle & leur maniere d'agir luy fit connoistre +que c'estoit des Pirates. La nuit donna esperance à Taulignan qu'il +s'esloigneroit d'eux; Mais à la pointe du jour ces Corsaires qui +estoient Algeriens luy donnerent la chasse avec tant d'ardeur qu'ils +l'obligerent de faire échoüer la Barque. Il se sauva dans l'Esquif avec +sa niece, & le reste de l'Equipage se jetta dans la mer & gagna la +terre, où les Pirates descendirent & poursuivirent les Chrestiens. La +Tour du Cap Teclar dans le Golphe de la Palme n'estoit pas esloignée, +Taulignan & sa niece y estant arrivez eurent le malheur de n'y trouver +personne, parce que la peste qui desoloit lors la Sardagne avoit emporté +la Garnison qu'on tient ordinairement dans cette Tour pour s'opposer à +la descente des Corsaires. Les Algeriens ayant reconnu qu'elle estoit +sans Soldats continuerent leurs poursuites & tirerent sur Taulignan +qu'ils blesserent à la cuisse. Sa blessure, les cris des Turcs & le +bruit des mousquetades donnerent une telle frayeur à la niece qu'elle +demeura immobile sans pouvoir avancer d'un pas, & Taulignan eut bien de +la peine à se retirer dans un Bois qui estoit proche de la Tour, les +Algeriens se saisirent de la fille & pousserent jusqu'au Bois à l'entrée +duquel ils trouverent Taulignan dans un estat si pitoyable qu'ils le +crurent mort, & se contenterent de luy marcher sur le ventre. + +Alors les Chrestiens qui s'estoient ralliez dans le Bois firent tant de +bruit que les Pirates craignirent de tomber dans une embuscade, & +regagnerent leurs Vaisseaux où Soliman leur Chef estoit demeuré pour +faire transporter les marchandises de la Barque qu'il fit couler à +fonds. La fille fut presentée au Capitaine qui la receut avec bien de la +joye dans son bord, & les Corsaires ayant apperceu de loin plusieurs +voiles abandonnerent la Sardagne & avant que d'arriver a Alger prirent +un Navire qui venoit d'Alexandrie. Permettez que je laisse nostre jeune +Captive dans le Serrail de Soliman & que je retourne à son oncle qui +fait le principal sujet de cette Histoire. + +Les Matelots de la Barque assurez de la retraite des Turcs chercherent +leur Capitaine qu'ils trouverent presque mourant à cause de la quantité +de sang qu'il avoit perdu. Ils luy banderent sa playe, & le porterent à +Caillery Capitale de la Sardagne où de bonheur il rencontra des amis qui +luy donnerent toutes les assistances dont il avoit besoin. Dés qu'il fut +guerry il s'embarqua pour Zante où à son arrivée il dit à son frere que +sa fille n'avoit pas voulu sortir de la Religion; Mais comme le danger +estoit pressant, il avoüa la Captivité de sa niece, afin de travailler à +sa liberté avant que son Patron la solicitât d'embrasser le Mahometisme. +La perte de la Barque estimée dix mil écus ne fut pas si sensible au +Consul que celle de sa fille, pour la liberté de laquelle il fit passer +son frere en diligence en France avec des lettres de recommandation à +Messieurs les Commandeurs Paul & de Benonville. Elles eurent tout +l'effet qu'on pouvoit esperer, ces Messieurs luy offrirent un des plus +puissans d'Alger qui estoit dans les Galeres de France, & mesme autant +de Turcs qu'on demanderoit pour la liberté de sa niece. Taulignan ravy +du succés de son voyage partit aussi-tost pour en porter la nouvelle à +son frere lequel en son absence avoit esté à Venise, les services qu'il +avoit rendus à la Republique pendant son Consulat luy avoient fait +obtenir du General Morosiny quatre Turcs d'Alger qui luy donnerent des +lettres pour leurs parens qui avoient du credit dans la Ville. Le Consul +pria son frere de retourner en Provence où l'on trouve facillement des +occasions pour Alger. Il trouva un Vaisseau qu'on équipoit pour cette +Ville à Marseille, & donna au Capitaine les lettres des Turcs qu'on +offroit d'échanger avec la fille. Si tost que leurs parens les eurent +receus ils s'employerent fortement pour leur deslivrance, Soliman qui +aimoit passionement sa belle Captive en fut allarmé, & pour ne la point +rendre commit une perfidie insigne. Il luy fit des carresses +extraordinaires, & l'assura de sa liberté. Un jour il la fit venir dans +sa chambre où en presence de plusieurs personnes Turques de l'un & +l'autre sexe il luy mit entre les mains un écrit qu'elle receut avec +beaucoup de respect & de remerciement dans la pensée que c'estoit la +carte de sa liberté qu'il luy avoit promise, Soliman en fit ensuite +faire la lecture par un de la compagnie & pria la fille de repeter à +haute voix ce que le Turc liroit, la fille prevenuë des fausses caresses +de son Patron ne fit aucune difficulté de luy obeïr, & à peine la +lecture fut achevée que les hommes & les femmes la feliciterent de +s'estre faite Mahometane, car au lieu des parolles qui donnent la +liberté, on luy avoit fait dire celles que les Turcs ont coûtume de +faire prononcer aux Esclaves qui renoncent à la Religion Chrestienne. +Jugez mon cher lecteur, de la douleur & de l'estonnement de cette +infortunée, elle pleure, elle gemit, elle proteste qu'elle est +Chrétienne, & qu'elle abhorre la loy de Mahomet qu'on luy a fait +professer dans un langage qui luy est inconnu, elle regarde les Dames +qui la flattent & la consolent comme ses ennemies & les complices de la +trahison qu'on luy a faite, elle veut sortir de la chambre, elle implore +la justice & la bonne-foy de Soliman qui l'arreste & la fait conduire +dans une chambre voisine où les femmes la parent malgré elle d'habits +magnifiques pour accomplir la Ceremonie. L'action de Soliman luy attira +la haine & la vengence des parens & des amis des Esclaves Turcs, ils +l'accuserent d'avoir empéché leur échange, d'avoir usé de surprise & de +violence pour faire renier son Esclave, & d'avoir pris en course des +Navires Chrestiens amis d'Alger. L'affaire fût poussée si vivement qu'il +fut contraint de s'absenter de la Ville, & il n'y rentra que par la +faveur du Caya qui le fit rappeller d'exil en consideration du present +qu'il luy fit de sa Captive. Cét Officier est un veritable Turc & la +seconde personne d'Alger où la Porte l'envoye pour y conserver ses +interests. + +Taulignan attendoit à Marseille l'effet des lettres qu'il avoit envoyées +à Alger lorsqu'il apprit ce qui estoit arrivé à sa niece par celles +qu'elle eût l'adresse de luy faire tenir quoy qu'elle fut enfermée dans +un Serail. Il porta ces tristes nouvelles au Consul qui fut inconsolable +du malheur de sa fille bien qu'elle l'assurât par ses lettres qu'elle +estoit Chrestienne dans l'ame & qu'elle garderoit toute sa vie la +Religion dans laquelle il l'avoit eslevée. Taulignan reconnoissant que +sa presence augmentoit le chagrin de son frere resolut de trafiquer sur +mer pour se recompenser des pertes qu'il avoit faites, il chargea une +Barque de vivres & de munitions qu'il mena en la Ville de Candie qui +estoit lors assiegée des Turcs, Il y fit plusieurs voyages en l'un +desquels il fut pris sur les Isles de Sapience par les Corsaires de +Tripoly où il a demeuré Captif pendant quatre années. Jean Seaume son +beau-frere qui vint à Tripoly avec une Barque remplie de marchandise ne +pût le racheter, parce qu'il estoit dans l'armée qu'on avoit envoyée +contre les Arabes qui s'estoient, pour la seconde fois, revoltez dans la +Province du Gibel. Le Consul de Zante averty que son frere estoit encore +dans la Barbarie envoya son fils à Tripoly sur une Tartane chargée en +partie de vin de Saragouse en Sicile. Il trouva Taulignan qui estoit de +retour de son voyage du Gibel & qui ne voulut pas qu'il le rachetât +parce qu'il esperoit que les Galeres de France qui deslivroient à Thunis +les Esclaves François, viendroient faire la mesme grace à ceux de +Tripoly. Ainsi le neveu se mit à la voile par l'ordre de l'oncle auquel +il laissa de quoy se racheter si les Galeres ne rendoient point visite +au Bacha de Tripoly, & quatre tonneaux de vin pour faire Cabaret. +Taulignan bien informé que les Galeres avoient pris la route de France, +songea aux moyens de se metre en liberté, & quoy que les Rançons des +Esclaves soient mediocres pendant que les Galeres de France sejournent +en Barbarie, il ne laissa pas de payer pour la sienne quatre cens +piastres parce qu'il estoit estimé trés-habille pour la Marine & qu'il +alloit en mer sur la Capitaine. A son arrivée à Marseille il apprit de +son frere Pilote Real des Galeres de sa Majesté que leur neveu, sa +Tartane, & tout l'équipage avoient pery en mer. Comme le Consul de Zante +avoit beaucoup contribué à sa liberté il y alla pour le remercier; Mais +il n'y fit pas long sejour à cause de l'affliction de son frere que le +naufrage de son fils avoit augmentée, & retourna en France où il a eû +des emplois honnorables. Il a toûjours servy sous le commandement de +Monsieur de Vivonne en qualité de Lieutenant & de Capitaine de Barques & +de Navires, & s'est signalé dans les occasions les plus perilleuses de +Messine, d'Alger & de Thunis, il a mesme parcouru l'Archipel pour +acheter des Corsaires Chrétiens des Turcs Esclaves, afin de renforcer la +Chiourme de nos Galeres, & les a conduits à Marseille avec autant de +succés que de gloire aprés avoir essuyé une escadre de l'Armée navale +Ottomane. Ces dernieres avantures de Taulignan m'ont esté racontées par +luy mesme en la Ville de Paris il y a trois ans, il servoit de +Truchement à l'envoyé de Tripoly qui estoit venu en France pour demander +au Roy une Paix éternelle, & prier Sa Majesté de rendre les Ostages de +cette Ville qui estoient à Toulon depuis la Treve faite par les +Tripolins avec Monsieur le Mareschal d'Estrée Vice-Amiral de France. Il +me dit une particularité assez singuliere & qui merite bien d'avoir icy +sa place, C'est que l'envoyé de Tripoly est celuy auquel Soliman +Corsaire d'Alger fit present il y à vingt-cinq ans de la fille du Consul +qu'il avoit épousée, que son fils qui l'accompagnoit estoit né de cette +Renegate involontaire, & que l'envoyé exerçoit à Tripoly la charge de +Caya qu'il avoit auparavant possedée dans Alger. J'appris aussi de +Taulignan la mort d'Osman Bacha & les revolutions qui estoient arrivées +dans le Gouvernement de Tripoly, voicy de quelle maniere il m'en fit le +recit. Tous les Renegats ennuyez de la domination des Renegats Grecs se +liguerent pour déposseder Osman, ils l'attaquerent dans son Chasteau +qu'ils emporterent de force aprés une resistance de plusieurs jours. Le +Bacha, ses parens, ses creatures & tous les Officiers Grecs furent +passez par le fil de l'espée, & l'on establit pour Gouverneur un Renegat +Italien. Les Esclaves Chrestiens firent paroistre leur valeur dans les +attaques du Chasteau où il en perit beaucoup. L'Italien ne gouverna pas +long-temps, car le Grand Seigneur ayant eû avis qu'Osman avoit laissé +des richesses immenses, envoya un Bacha de la Porte pour commander en sa +place avec des Officiers fidels, ce nouveau Commandant fut bien receu +par les Turcs & les Arabes qui estoient ravis de secoüer le Joug des +Renegats qui leurs estoient devenus insuportables, & il fit mourir +l'Italien & tous les autres qui pouvoient estre suspects. C'est ainsi +que l'autorité de la Porte fut entierement restablie dans la Ville & le +Royaume de Tripoly, & qu'Osman fut puny de sa perfidie & de son +ingratitude envers Mehemet son cousin, & son bienfaicteur qu'il avoit +fait empoisonner. + +J'avois dessein de passer sous silence les avantures de Dom Julio & de +sa soeur à cause du rapport qu'elles ont dans le commencement avec +celles de Taulignan; mais une personne de merite que j'ay consultée là +dessus, m'a conseillé de les inserer dans ce livre parce que j'y ay fait +mon personnage & que les estranges & veritables évenemens qui les +composent peuvent donner de la satisfaction au Lecteur. Dom Julio est de +la Ville de Majorque Capitale de l'Isle de ce nom, il avoit dans sa +jeunesse servy la Republique de Venise en Candie où il avoit fait des +amis & quelque établissement. Il eut envie d'aller dans son Païs pour +visiter ses parens qu'il n'avoit point veus depuis plusieurs années. +Durant le sejour qu'il fit à Majorque il sollicita une soeur qu'il avoit +de venir avec luy en Candie, promettant de la marier avantageusement. Le +plaisir de voyager & les beautez de la Grece dont son frere +l'entretenoit souvent, ne furent point capables d'abord de la faire +consentir au voyage; Mais lorsqu'elle vit une Barque chargée de +provisions & qu'elle devoit estre bientost privée de Dom Julio qu'elle +aimoit tendrement, elle ne resista plus & s'embarqua dés que le vent fut +favorable. Dom Julio eût proche de l'Isle de Malte la chasse par deux +Brigantins de Thunis qui le poursuivirent avec tant de vigueur qu'il fut +contraint déchoüer dans la Sicile, il se sauva dans l'Esquif avec sa +soeur & tous deux mirent pied à terre où les Pirates descendirent afin +de poursuivre les Chrestiens fugitifs dont ils firent quelques uns +Esclaves, Dom Julio en cét extréme danger prit sa soeur par la main, la +conjura de ne point perdre courage & d'avancer jusqu'à un bois qui +n'estoit pas esloigné, luy répresentant que la perte de la Tartane +n'estoit rien en comparaison de la captivité qu'ils ne pouvoient éviter +sans une prompte fuite. Mais ses prieres & ses peines furent inutiles, +car la soeur effrayée des heurlemens des Turcs qui approchoient tomba en +pamoison & sans aucun sentiment. C'est un coup de foudre pour Dom Julio +qui ne sçait quel party prendre, sa tendresse l'empesche de quitter sa +soeur, d'un autre costé il craint de tomber avec elle au pouvoir des +Turcs, dans le mesme instant il fait reflexion aux surprises & aux +violences qui luy seront faites à cause de sa jeunesse & de sa beauté, & +il se la figure exposée aux miseres de l'Esclavage, au peril de +l'apostasie & à la brutalité des infideles qui ont de la passion pour +les femmes Chrestiennes de l'Europe. Ces fâcheuses idées qu'il se forme +dans l'esprit l'aveuglent & le rendent furieux, elles luy font oublier +les devoirs de l'amitié, du sang & de la nature, & dans son desespoir il +donne à sa soeur plusieurs coups de cousteaux dans le sein, aprés quoy +il gagne en diligence le bois & ensuite la Ville de Palerme. + +Les Matelots qui s'estoient sauvez du naufrage arriverent presque +aussi-tost que luy à Palerme & l'assurerent qu'ils avoient veû les +Corsaires enlever sa soeur dans leurs Brigantins. Dom Julio persuadé par +cette nouvelle que sa soeur n'estoit pas morte comme il avoit cru, ne +songea plus qu'à la délivrer afin de reparer en quelques façon l'injure +qu'il luy avoit faite par sa cruauté. Il resolut d'aller en Candie +demander quelque Turc de Thunis Esclave dans l'armée navale de Venise +pour en faire échange avec sa soeur. On équipoit à Palerme deux +Brigantins qui devoient aller en course dans l'Archipel, l'occasion le +fit embarquer avec ces Corsaires Chrestiens qui luy promirent de le +rendre en Candie, ils costoyerent heureusement les Isles de Sicile & de +Malte; Mais proche de la Lampedouze ils furent battus d'une si furieuse +tempeste qu'il leur fût impossible d'y moüiller l'Ancre parce que le +lieu est d'un abord trés difficile. La nuit suivante l'orage augmenta si +horriblement que les Brigantins furent obligez de se separer, l'un +perit, & l'autre sur lequel estoit Dom Julio alla le lendemain se briser +dans l'Isle de la Limose, & de tout l'équipage il ne se sauva que luy & +un Italien qui sur le débris du Brigantin aborderent en cette Isle +deserte. Ce fut dans cette afreuse solitude qu'il s'imagina que Dieu +l'avoit exilé pour le punir d'avoir poignardé une soeur dont il avoit +causé l'infortune, puisqu'il l'avoit obligée de le suivre. Le lieu +estoit steril, sans eau & dépourveu de toutes les commoditez de la vie. +Ses deux nouveaux habitans n'avoient point d'autre occupation que de +chercher des coquillages sur le bord de la mer pour leur servir de +nouriture, se rafraischissans la bouche d'un peu d'eau salée; la nuit +leur estoit encore plus insuportable que le jour parce qu'il se retiroit +dans l'Isle quantité de Gabians qui sont oyseaux de mer lesquels par +leurs cris effroyables interrompoient leur sommeil & sembloient +reprocher à Dom Julio son crime. L'Italien au bout de cinq jours devint +si foible qu'il ne fut plus capable de chercher sa nouriture que son +compagnon luy apportoit charitablement. Un aprés midy Dom Julio ayant +monté sur le sommet d'un Rocher apperceut de loin un Navire qui venoit à +toutes voiles, il ne se mit point en peine s'il estoit Turc ou +Chrestien, il ne songea qu'à sortir de cette malheureuse demeure & pria +Dieu de les en délivrer, ses voeux furent exaucez, le Navire aprochant +de l'Isle le Capitaine vit le signal qu'ils avoient mis pour implorer le +secours des Vaisseaux passagers, & qui est ordinaire à ceux qui se sont +perdus sur mer. Il envoya sa Chaloupe & à mesure qu'elle aprochoit de +l'Isle, Dom Julio qui estoit accouru au devant & qui l'avoit reconnuë +armée de Chrestiens s'écrioit qu'il estoit Chrestien. Celuy qui la +commandoit ayant mis pied à terre, Dom Julio luy compta son naufrage & +le conjura de le conduire au Vaisseau avec son compagnon, ce qui fut +fait. Le Capitaine qui estoit Hollandois les traita si bien qu'ils +recouvrerent leurs forces & leur santé avant que d'arriver en Candie où +le Capitaine s'arresta pour décharger des marchandises, il y laissa Dom +Julio & emmena l'Italien à Venise où il devoit charger son Navire pour +la Hollande. Nostre Majorquin ne fit pas long sejour en Candie car aprés +qu'il eut épuisé la bourse de ses amis & obtenu des Venitiens un Turc +Esclave il s'embarqua sur un Navire François qui negocioit au Levant +pour Messine dans le dessein de le quitter à Malte afin de s'aprocher de +Thunis. Ce Navire se mit à la voile avec un vent Grec qui en six jours +le mit quasi hors du danger des Pirates de Barbarie; Mais par malheur le +mesme jour que le Capitaine esperoit arriver à Malte, il fut attaqué par +les Corsaires Tripolins lesquels aprés un rude combat s'en rendirent les +maistres. Ainsi Dom Julio fut fait Esclave avec une blessure qui faute +d'estre bien pensée le mit en danger de perdre la vie. Nous avons +demeuré trois ans dans la mesme prison où il a eû le loisir de me faire +part de ses avantures. + +Dom Julio ne fut pas plustost guery qu'il fit sçavoir à ses parens sa +captivité & celle de sa soeur, ce qui les toûcha si sensiblement qu'ils +n'espargnerent rien pour luy procurer la liberté afin qu'il pût ensuite +travailler à celle de sa soeur. Comme il estoit de qualité & bien fait +de sa personne ils furent obligez de consigner six cens Piastres és +mains du Lieutenant d'un Navire qui fretoit à Gennes pour la Barbarie. +Ce Genois qui avoit esté autrefois Captif à Tripoly changea en pieces de +cinq sols plus de la moitié de l'argent qu'il avoit receu dans +l'esperance de faire quelque profit. Il ne faut pas s'estonner si l'on +en voit si peu en France, les Marchands Chrestiens les ont transportées +en Turquie parce qu'il n'en faut que dix pour une Piastre dans tout +l'Empire Ottoman. Les femmes Turques estiment tant cette monnoye +qu'elles en mettent à leurs bracelets, à leurs colliers & à leurs +coiffures. Le Capitaine Gennois ne fut pas plustost arrive à Tripoly que +tout les Matelots commencerent à negocier les marchandises qu'ils +avoient apportées d'Italie avec les Turcs, les Grecs, les Arabes, les +Juifs & les Marchands Chrestiens. Le Lieutenant aprés avoir vendu les +siennes acheta des marchandises du Païs pour deux cens écus qu'il paya +en pieces de cinq sols sans sçavoir qu'elles fussent fausses. Les Juifs +qui tiennent les Gabelles de la Ville & qui connoissent toutes sortes de +monnoyes, s'en estant apperceus porterent incontinent leurs plaintes au +Bacha qui donna ordre d'arrester le Lieutenant, & de faire recherche +dans le Navire où l'on trouva le reste des pieces qui furent portées au +Chasteau. Il luy fit donner cent Bastonnades pour sçavoir si le +Capitaine n'estoit point coupable, le Lieutenant le déchargea & dit +qu'il n'en avoit changé que pour trois cens écus, & que c'estoit une +tromperie qu'on luy avoit faite dans son Païs. Le Bacha ordonna une +seconde recherche dans le Navire & fit enchaîner le Lieutenant dans la +Prison voisine du Chasteau. Le lendemain quoy que les Turcs +l'assurassent qu'ils n'avoient trouvé que la quantité de pieces declarée +par le Chrestien, il luy fit de rechef donner de la Bastonnade, & peu +s'en fallut qu'il ne s'emparât de toutes les marchandises du Vaisseau à +la Sollicitation des Juifs qui firent plus de bruit que tous les autres +interessez. Mais comme il y alloit de l'honneur des Consuls, ils se +rendirent au Chasteau & representerent au Bacha qu'il n'y avoit qu'un +coupable qui neanmoins n'avoit point commis d'autre crime que de s'estre +laissé tromper dans son Païs par des personnes qui trafiquent dans les +Villes maritimes du change des monnoyes, & que le Capitaine ignoroit +l'action qui n'estoit point telle que les Juifs la publioient. Ces +remonstrances appaiserent un peu le Bacha qui condamna le Lieutenant à +payer six cent Piastres & d'estre enchaîné dans la Prison jusqu'au +payement. Ainsi par cette disgrace l'argent envoyé pour la Rançon de Dom +Julio fut perdu & sa liberté retardée, parce que le Lieutenant estoit +demeuré dans l'Impuissance de le racheter. + +J'allay voir le Camp des Pelerins de Thunis qui estoit arrivé depuis +huit jours à Tripoly, il est inutile de repeter ce que j'ay dit de cette +armée d'Agis qui tous les ans vont à la Meque & qui trafiquent dans les +Villes où ils passent pour se recompenser de la dépence & des peines du +Voyage. Je rencontray un jeune Captif Italien proche des Pavillons du +Commandant que je priay de me faire voir les beautez du Camp. Il me fit +entrer dans les tentes de son Patron où je vis de riches équipages & de +trés beaux chevaux Barbes. Il ne me fut pas permis d'entrer dans les +Pavillons de sa Patrone qui ne sortoit que deux fois la sepmaine pour +rendre visite aux Sultanes du Bacha de Tripoly. Ensuite il me conduisit +dans le Basar & me convia d'entrer dans un Caffegy pour faire collation +à la mode du Païs qui ne consiste qu'en Tabac & en Caffé, dans +l'entretien je luy demanday s'il se croyoit assez robuste pour supporter +les fatigues d'un si long voyage, il me dit qu'elles luy sembloient +legeres, parce que sa Patrone luy avoit promis la liberté au retour de +la Meque, à laquelle son mary l'avoit voüée pour rendre graces à Mahomet +de la guerison des blessures qu'elle avoit receuës de son frere qui luy +avoit voulu oster la vie dans la Sicile. Il n'en fallut pas davantage +pour me persuader qu'elle estoit la soeur de Dom Julio, c'est pourquoy +feignant d'estre surpris d'une action si extraordinaire, je le priay de +me raconter plus particulierement les avantures de sa Maistresse, ce +qu'il fit de la mesme maniere que Dom Julio me les avoit apprises +jusqu'à l'enlevement de sa soeur dans les Brigantins des Corsaires. A +l'égard de la suite le Captif m'en fit aussi la relation. Les Turcs +visiterent les blessures de la nouvelle Captive qui ne se trouverent +point mortelles, & le Capitaine prit beaucoup de soin de sa guerison. +S'estant rendus à Thunis elle fut mise dans le Serrail du Bé de cette +Ville qui estoit Renegat & la seconde personne du Royaume. A peine fut +elle guerie que Moustafa son fils l'estima digne d'estre son épouse à +cause de sa beauté. Il est certain que les premiers Officiers de Turquie +sont passionnez pour les femmes Chrestiennes qu'ils font eslever dans +toute la molesse du Païs afin de les seduire plus facilement. Moustafa +n'espargna rien pour luy faire renoncer sa Religion, il la donna en +garde à des Renegates qui tantost par des caresses & tantost par des +mauvais traitemens l'obligerent d'obeïr à Moustafa qui l'épousa peu de +temps aprés son infidelité; Il a pour elle une extrême tendresse, & +c'est à cause de sa guerison qu'ils font ensemble le Pelerinage de la +Meque. Je remerciay l'Esclave de toutes ses bontez & m'en retournay +incontinant à la Ville; l'envie que j'avois de parler à Dom Julio me fit +resoudre d'aller coucher la nuit dans la prison où je portay dequoy le +regaler avec mes autres amis. Sur la fin du repas j'assuray Dom Julio +que dans peu je luy ferois part de tres bonnes nouvelles, le lendemain +avant que d'aller à son travail de la Marine il ne manqua pas de me +remercier de la visite que je luy avois renduë, & de me prier de luy +apprendre les nouvelles agreables dont je l'avois flaté le soir +precedent. Je craignis de renouveler son affliction si je luy parlois de +sa soeur; Mais remarquant sur son visage la joye qu'il avoit de me voir, +je luy racontay tout ce que le Captif m'avoit appris dans le Camp des +Pelerins; ce qui le mit dans une telle consternation qu'il demeura +quelque temps immobile. Je le conjuray de ne pas negliger la seule +occasion qui pouvoit rompre ses chaînes, il prit courage & me dit en +prenant congé de moy & versant des larmes que dans cette affaire il +s'abandonnoit entierement à ma conduite. Le mesme jour je retournay au +Camp avec un de mes amis, nous rencontrâmes proche du Pavillon du +Commandant le mesme Esclave auquel je témoignay que celuy qui +m'accompagnoit estoit de son Païs, le desir qu'il avoit de sçavoir des +nouvelles d'Italie l'obligea de luy tenir compagnie & de luy faire voir +ce qu'il y avoit de plus beau, aprés quoy je le conviay d'entrer dans un +Caffegy où nous fîmes collation, je l'assuray que le frere de sa Patrone +estoit Captif à Tripoly depuis trois ans, je luy fis le recit du malheur +qui avoit fait perdre l'argent de sa rançon, & luy demanday si par son +moyen il pouvoit avoir Audiance de sa soeur. Il me répondit qu'il +pouvoit la voir le lendemain vendredy parce que le Bacha regaloit son +Patron avec les Principaux Officiers du Camp, & me promit d'employer le +credit de l'Eunuque pour luy faire parler. Je luy rendis graces de ses +offres & le priay d'avertir sa Patronne des disgraces de son frere, & de +contribuer à la liberté du plus infortuné Captif de la Barbarie qui ne +seroit pas ingrat de ses services. L'Esclave vouloit nous faire passer +la nuit dans le Camp pour y voir luter les Pelerins avec ceux de la +Ville qui s'estoient rendus redoutables dans cét exercice: Ce +divertissement ne fut pas capable de nous arrester, & nous estans rendus +à la Ville je fis provision d'un plat de viande pour aller souper avec +Dom Julio dans la prison où je menay mon amy. Au milieu du repas je +rendis compte de nostre sortie à Dom Julio qui jetta des soupirs & garda +le silence. La Compagnie tâcha de le divertir & luy representa que sa +soeur dans la foiblesse de son sexe n'avoit pû resister aux violences +qu'on luy avoit faites, que l'honneur d'estre Sultane luy feroit oublier +le passé, qu'il devoit luy rendre visite & que le plus grand mal qui luy +pouvoit arriver estoit de ne point sortir d'esclavage, à quoy +j'adjoustay qu'il ne tenoit qu'à luy de parler à sa soeur dont le Captif +nous avoit dit tous les biens imaginables. Avant que de nous retirer il +me promit derechef de suivre mes conseils, ce qui m'obligea de donner le +lendemain une demie Piastre au Gardien de la Prison pour l'exempter ce +jour là de travail. Je fis en sorte de le divertir toute la matinée pour +empescher son chagrin & priay un Esclave nouvellement racheté de venir +avec nous au Camp. A peine fûmes nous sortis de la Ville que Dom Julio +regreta sa sortie & me dit plusieurs fois que j'allois le sacrifier à la +vengence de sa soeur, nous ne laissames pas de le conduire au Camp où je +trouvay le Captif Italien qui nous témoigna la joye qu'il avoit de +nostre arrivée, & assura Dom Julio qu'il avoit parlé à sa soeur en sa +faveur. Aprés nous avoir entretenus quelque temps, il nous posta dans un +lieu où sa Maistresse devoit passer pour aller faire sa priere. +L'Eunuque curieux de sçavoir qui nous estions vint nous aborder & comme +il parloit un peu la langue Franque, commune dans la Barbarie, il prit +plaisir à nous entretenir. Cependant Dom Julio étoit dans une cruelle +inquietude & peu s'en fallut qu'il ne quittât la Partie; Mais par +bonheur l'Eunuque nous avertit que sa Patronne alloit venir. Si-tost +qu'elle parût Dom Julio se prosterna à ses pieds, implora sa misericorde +& la pria de luy pardonner son crime qu'un zele indiscret d'honneur & de +Religion luy avoit fait commetre. La Dame fut touchée de voir son frere +en cette posture & commanda à l'Eunuque de le relever, elle l'embrassa +tendrement & mesla ses larmes avec les siennes, en suite elle luy dit +qu'elle avoit bien de la douleur de le trouver dans les fers aprés +toutes ses disgraces, qu'elle oublioit de tout son coeur le passé, que +les grandeurs dont elle se voyoit environnée ne pouvoient pas la +consoler de la perte qu'elle avoit faite par sa foiblesse de la liberté +des Enfans de Dieu, & qu'elle le conjuroit de ne point tomber dans la +mesme infidelité. Son frere la remercia de ses bontez dont il estoit +indigne, & elle luy demanda des nouvelles de leurs parens, aprés quoy +elle luy témoigna qu'elle avoit un déplaisir sensible de ne pouvoir +alors luy procurer la liberté; Mais qu'elle engageroit une partie de ses +Diamans pour trafiquer dans le voyage afin de le racheter au retour de +la Meque. Le Garde des Pavillons du Commandant vint dire à la Dame qu'il +estoit arrivé dans le Camp plusieurs Cavaliers pour le voir, ce qui +l'obligea de nous congedier. Dom Julio dans le retour à Tripoly parut +aussi gay qu'il avoit esté chagrin en allant au Camp. Le jour suivant +comme je passois par la Marine où il travailloit, il me dit que sa soeur +luy avoit envoyé le matin deux Sultanins qui vallent six écus, avec deux +pendans d'oreilles d'or qu'il vendit dix Piastres à des Marchands +Chrestiens. Depuis ma sortie de Barbarie j'ay appris de personnes dignes +de foy que Dom Julio fut racheté par sa soeur au retour de la Meque, & +qu'elle luy fit un present pour s'en aller à Majorque, sa Patrie, où je +le laisse joüir en repos du bonheur de sa liberté. + + + + +Chapitre XV. + +_L'Auteur régale ses amis, Esclaves, avant son départ de Tripoly; +Plaisanterie d'un Arabe pris de vin, un Captif Chrestien bastonné pour +n'avoir pas couché dans la Prison, embarquement de l'Auteur, tempeste, +Voeu à Saint Joseph, arrivée à Marseille, le Voeu qu'on avoit fait sur +Mer à Saint Joseph est accomply, Origine de la devotion que les +Provençaux ont à ce Saint. Histoire de treize Esclaves qui se sauverent +de Tripoly, exortation aux Chrestiens de racheter les Captifs._ + + +Je priay le Capitaine qui m'avoit racheté de me prester quelque argent +pour régaler mes amis que je laissois Captifs dans Tripoly, ce qu'il +m'accorda volontiers, & afin que je pusse les mieux traiter il me fit +present d'un baril de vin d'environ vingt pintes. Je ne fis pas grande +dépence, parce que c'estoit en Caresme, & que le poisson est à si bon +marché que pour quarante sols je traitay plus de vingt Chrestiens, bien +que j'eusse de trés beaux poissons; Mais pour avoir les Captifs il me +fallut payer quinze sols pour chacun, afin de les exempter du travail. +Le Regal se passa joyeusement, & ce qui augmenta le plaisir ce fut un +jeune Arabe qui conduisoit les Captifs dans leurs travaux, lequel aprés +avoir bû avec excés du vin & de l'eau-de-vie, nous avoüa ingenument que +Mahomet, son Prophete estoit un réveur d'avoir deffendu aux Mahometans +la boisson des Chrestiens qui les rend plus spirituels qu'eux; il eut la +temerité de parcourir toute la Ville en cét estat, & passant proche du +Chasteau il donna le divertissement aux Turcs destinez pour la garde du +Bacha ausquels il voulut persuader qu'il estoit petit fils de Mahomet; +Soliman Caya entendant cette extravagance reconnut qu'il avoit oublié +les deffenses de l'Alcoran & luy fit donner deux cent bastonnades aprés +qu'il eut cuvé son vin. Un Captif qui estoit des conviez quitta la +compagnie sans qu'on s'en aperceût, & alla joüer son roolle d'un autre +costé dont il eut la mesme recompense pour avoir mal fait son +personnage, car cét imprudent animé d'une liqueur qu'il n'avoit pas +coûtume de boire alla dans la Ville & y déroba un Caffetan à un Officier +du Bacha, l'ayant vendu aux Juifs qui achetent toutes les Captures des +Esclaves, il entra dans un cabaret Grec avec quelques Chrestiens qu'il +avoit invitez de profiter de son larcin, il but une si grande quantité +d'eau de vie qu'il luy fut impossible de se retirer dans la Prison à +l'heure ordonnée, ainsi qu'il y estoit obligé sur peine de la +bastonnade. Les Gardes qui devoient répondre des Captifs voyans qu'il en +manquoit un firent une perquisition si exacte qu'ils le trouverent +cuvant son vin dans un marché, ils le réveillerent à coups de bastons & +le conduisirent de mesme à la Prison où le matin il en receut deux cent +par l'ordre du Bacha. L'Ivrognerie de ce Captif pensa me faire de la +peine parce qu'on m'imputoit son absence, ce qui m'obligea de faire +retraite dans la Barque pendant que le Capitaine parleroit aux Gardes +ausquels je donnay quelque argent pour les appaiser, aprés quoy j'eus la +liberté de me promener par la Ville comme auparavant, & d'aller consoler +l'Esclave qui fut guery en peu de temps des bastonnades qu'il avoit +receus parce que je recompensay son Chirurgien. + +Deux inconveniens auroient obligé le Capitaine Mirengal de faire plus +long sejour à Tripoly qu'il n'avoit voulu, le premier fut la maladie de +son Escrivain qu'un Chrestien nouvellement racheté avoit mal-traité de +nuit pour avoir revelé l'argent de sa rençon à son frere le Renegat. Et +l'autre que le Bacha attendoit de jour en jour deux Corsaires qui +estoient en mer, & qui retournerent avec la prise d'une Barque de Sicile +chargée de riches marchandises. Si-tost qu'ils furent arrivez, Osman +Rais qui commandoit à la Marine donna ordre à nostre Capitaine de se +tenir prest pour mettre à la Voile. Ces agreables nouvelles me firent +faire mes adieux à mes freres Captifs que je ne pus quitter sans +répandre des larmes. Plusieurs me donnerent des lettres qui avancerent +beaucoup leur délivrance avec les solicitations que je fis à leurs +parens. Témoins Monsieur André de Saint Maximin, Jean Caumont de +Cavaillon, de Lorme du Pont saint Esprit, Potier de Vienne en Dauphiné, +Barras de Lion, Gibeaudet de Dijon, Chaillou de la ruë saint Denis, & +Grimonville de Rennes. Les lettres que Blauchon natif de Grenoble, +m'avoit données n'eurent pas le mesme effet, il avoit esté Jardinier de +Salem Chastel mon premier Patron & avoit quitté le Calvinisme pour se +faire Catholique pendant la peste qui emporta la famille de nostre +Patron; je sejournay pendant quelques jours à Grenoble pour soliciter sa +mere en faveur de son fils; Mais je ne pus rien obtenir de cette +huguenote obstinée; qui me dit qu'elle l'avoit abandonné depuis qu'elle +avoit appris qu'il n'estoit plus de sa communion. Il n'y a point de joye +égale à celle que ressent un Chrestien racheté lorsqu'il est prest de +quitter la Barbarie pour aller joüir des douceurs de son Païs, cependant +j'ay fait moy-mesme l'experience que sa joye est troublée quand il fait +reflexion au grand nombre de Chrestiens & d'amis qu'il laisse dans les +fers, dont il connoist toute la pesanteur. + +Au commancement du mois de Mars de l'année 1668. un jeudy au soir le +Commandant de la Marine avertit nostre Capitaine de partir le lendemain, +la nuit se passa en rejoüissances & à la pointe du jour les Matelots +commancerent à serper les Ancres & à preparer tout ce qui estoit +necessaire pour se metre à la voile, pendant que le Capitaine fut au +Chasteau avec les nouveaux afranchis pour prendre congé du Bacha qui +nous fit donner un Passe-port en langue Turque. Il me souvient que luy +baisant la main il me dit que je me donnasse bien de garde d'un second +voyage à Tripoly, il ne sçavoit pas que Dieu me destinoit pour aller +racheter les Captifs non-seulement dans sa Capitalle, mais encore dans +toute la Barbarie, il commanda en suite à deux Turcs de nous conduire à +la Barque qu'ils visiterent pour voir s'il n'y avoit point quelque +Esclave caché dans les Equipages; Mirangal leur fit un present pour les +congedier & dés qu'ils furent dans la Chaloupe on salua le Casteau de +trois Periers & de trois coups de Canon. Nous fûmes plus d'une heure +sans pouvoir sortir du Port, parce que les Rochers qui l'environnent en +rendent la sortie difficile, & qu'il nous falut passer au milieu de tous +les Navires de Tripoly. Pendant ce temps nous fîmes une priere à Dieu de +nous accorder un heureux voyage. Le vent nous fut d'abord si favorable +qu'en peu de jours nous arrivâmes proche de Malthe où nous eûmes la +chasse d'un Corsaire qui nous quitta de peur de tomber luy mesme entre +les mains des Chevaliers. Entre cette Isle & la Sicile il se leva un +vent si furieux que nous fûmes contraints de nous en esloigner, & ne +pûmes moüiller l'Ancre dans la Sardagne; Nous demeurames cinq jours dans +un travail continuel à cause de l'eau qui entroit dans la Barque avec +tant d'abondance qu'à tous momens nous pensions perir. Bordier estant +sorty de la chambre à cause d'un coup de mer fut rencontré par Mirangal +qui couroit de poupe à proüe pour donner ses ordres, il luy imputa +l'orage parce qu'il estoit de la Religion & fit semblant de le vouloir +jetter en mer. La tempeste augmentant il sembloit à toute heure que la +Barque alloit abismer. Les Matelots estoient occupez à changer les +voiles à cause de l'inconstance des vents, & les passagers vuidoient +l'eau que les vagues jettoient dans la Barque. La nuit estoit encore +plus à craindre que le jour parce qu'il se trouve sur cét Element cent +precipices inconnus qu'on ne peut éviter dans l'obscurité. Un soir aprés +avoir souffert durant le jour toutes les fatigues imaginables, comme +nous prenions un peu de refection dans la chambre du Capitaine, la +Barque fut agitée d'un si grand coup de mer que nous crûmes tous estre +ensevelis dans les ondes, le Capitaine qui estoit assis sur son coffre +fut renversé sur Bordier auquel il déchargea plusieurs coups de poing, +l'accusant d'estre cause de l'orage, & sans nostre secours il l'eût +mal-traité. Nous passames la nuit en prieres pour implorer la +misericorde Divine, tandis que les Matelots estoient occupez au service +de la Barque qui estoit gouvernée par la seule providence. Il n'y eût +pas un Chrestien qui ne fît un voeu en particulier & mesme les Huguenots +promirent de jeûner le jour suivant, ce qu'ils executerent fidellement, +& ne mangerent qu'aprés Soleil couché. Le Capitaine voyant le lendemain +la mer plus orageuse que jamais fit assembler tout l'Equipage pour faire +une priere publique, aprés laquelle il fit un Voeu à Saint Joseph qui +fut accepté avec beaucoup de respect. Heureusement aprés dix jours de +tempeste la mer se calma un peu, & nous reconnûmes que Dieu avoit exaucé +nos Voeux par l'intercession de Saint Joseph; Car le soir le vent +diminua beaucoup & la nuit fut plus tranquille que les precedentes où +nous avions manqué cent fois de faire naufrage. Le lendemain la +sentinelle avertit qu'il voyoit terre. Je ne sçaurois exprimer avec quel +plaisir on receut cette nouvelle dont nous rendîmes graces à Dieu. +Aprés-midy nous découvrîmes les montagnes de Gennes, & le jour suivant +celles de Savoye. Le Capitaine donna ordre de moüiller l'Ancre à Nisse +qui appartient au Duc de Savoye, mais il fut impossible d'en aprocher +parce que le vent estoit encore trop impetueux, ce qui nous obligea +d'aller à Antibes ville de Provence afin de nous mettre en seureté +proche d'un petit Cap sur lequel il y a une Chapelle dediée à +Nostre-Dame de Graces où nous fûmes de nuit remercier Dieu de nostre +arrivée en France. Nous passâmes tout le jour au Port d'Antibes afin d'y +prendre des rafraichissements & nous delasser des peines que nous avions +endurées depuis nostre départ de Barbarie. Il me souvient que le +Capitaine laissa en cette Ville plusieurs lettres de Captifs qu'on mit +selon la coûtume dans le Vinaigre boüillant avant que de les recevoir, +aussi bien que l'argent dont on payoit les provisions qu'on prenoit. Une +vieille femme aima mieux me donner par charité des figues & des Oranges +que j'avois achetez que de recevoir de l'argent de Barbarie, craignant +en son aage décrepit de mourir de la peste, ce qui fit rire ceux qui le +trouverent sur le Mole. Le lendemain nous partîmes d'Antibes à dessein +d'aller passer la nuit à Toulon; Mais le vent fut si contraire qu'il +nous obligea d'aller moüiller au fort Grimauld où nous arrivâmes un peu +tard. Les Soldats de la Garnison nous saluerent de plusieurs coups de +Mousquets à bale, c'est pourquoy le Capitaine fit metre sa Chaloupe en +mer pour assurer le Gouverneur de la Place qu'il estoit de Marseille & +qu'il cherchoit un azile pour passer la nuit, on n'ajoûta point de foy à +sa parole & il fut contraint de mettre pied à terre & de faire un +present aux Soldats qui estoit le seul moyen de les empescher de faire +plus grand feu. Autre-fois les Corsaires de Barbarie se retiroient en ce +lieu écarté, mettoient la nuit pied à terre & enlevoient les Chrestiens, +mesme les Renegats Provençaux se servoient du langage du Païs pour mieux +tromper leurs compatriotes. J'ay veu dans Tripoly deux freres Renegats +que les Pirates avoient pris dans ce lieu comme ils gardoient les fruits +d'une Bastide à une lieuë de la mer, l'un estoit Maistre de l'Arsenal, & +l'autre Casanadal ou Tresorier d'Osman Bacha, ils sont tous deux peris +avec luy & les Renegats Grecs dans la revolution arrivée à Tripoly. Le +lendemain nous partîmes du fort Grimauld avec un vent favorable qui nous +fit arriver le mesme jour à Marseille, où l'on nous fit garder +exactement la quarentaine parce que nous avions des marchandises +douteuses comme la laine, les cuirs & le cotton qui contractent +facilement le mal contagieux. Les quarentes jours expirez on nous permit +l'entrée du Port, où l'on parfuma la Barque avec tout ceux qui estoient +de dans, cette ceremonie fut agreable à voir parce que nous avions des +animaux de Barbarie, entre autres des Singes qui donnerent bien du +divertissement à la compagnie, il y avoit peu de jours que nous estions +à Marseille lorsque Jean Gal sur lequel le sort estoit tombé pour +l'execution du Voeu fait à Saint Joseph, en partit pour aller +l'accomplir. L'évenement qui a fait naistre la devotion que les +Provençaux ont à ce Saint est trop singulier pour n'estre pas rapporté. +Il y a plus de quarante ans que les Corsaires d'Alger prirent un +Vaisseau Marseillois qui portoit le nom de Saint Joseph, ils l'armerent +en course parce qu'il estoit bon voilier, & osterent de la poupe l'Image +du Saint qu'ils mirent dans le magazin des bois necessaires à la Marine. +Un jour qu'on espalmoit le Vaisseau le Turc qui commandoit aux Captifs +indigné du respect qu'ils portoient à l'Image ordonna de la metre en +pieces & de la brusler. Un Esclave Provençal ayant veû qu'on luy avoit +donné plusieurs coups de hache sans qu'elle en fût endommagée pria le +Commandant de luy vendre l'Image pour quatre Piastres, ce que le Turc +avare luy accorda. Le Captif l'enleva du Vaisseau & trouva le moyen de +l'envoyer en son Païs natal à deux lieuës de Barjos en Provence dans une +Chappelle qui est desservie par les Peres de l'Oratoire. Dieu recompensa +le zele & la pieté du Captif qui deux ans aprés se sauva d'Alger avec +trois Chrestiens dans une Barque qu'il avoit luy mesme construite, & qui +n'estoit composée que de peaux, sans voile, ny timon. Ce qui seroit +incroyable si les Habitans de Toulon ne les avoient veus arriver dans +leur Port, & si l'on ne voyoit encore aujourd'huy la Barque dans une +Chapelle dediée à Sainte Anne hors de la Ville, proche le Jardin de feu +Monsieur le Chevallier Paul. + +Jean Gal neveu de nostre Capitaine, fit le pelerinage de Saint Joseph, +qui est un des plus celebres de Provence, nuds pieds & jeuna au pain & à +l'eau pendant la neuvaine. La délivrance de ce devot pelerin, que j'ay +apprise depuis mon retour en France, n'est pas moins surprenante que +celle que je viens de raconter. Un an aprés mon départ de Barbarie, Jean +Gal fut fait Esclave par les Corsaires de Tripoly. Pendant sa captivité +qui dura huit mois, il servit de Matelot sur le Capitaine, à cause de +l'experience qu'il avoit de la Mediteranée. Comme un jour il travailloit +dans le Navire avec douze Matelots Chrétiens, il leur proposa de se +sauver dans la Chalouppe, tandis que leurs Gardes dormoient; Ses +compagnons n'approuverent pas d'abord son dessein, & luy dirent qu'il y +avoit de la temerité d'entreprendre un voyage aussi perilleux que celuy +qu'il leur proposoit sans armes, sans voiles & sans provisions. Jean Gal +leur ayant répondu que les meilleures armes estoient la foy & +l'esperance, que Dieu seroit leur conducteur, & que prenant Saint Joseph +pour Patron, leur entreprise auroit un heureux succez, ils ne +resisterent plus & se jetterent tous dans la Chaloupe qu'ils mirent à la +voile qu'ils avoient faite de leurs chemises. Les Turcs qui s'estoient +réveillez demanderent en vain du secours aux autres Navires qui par +bonheur estoient fort esloignez, car les Chrestiens avoient déja passé +les Rochers qui environnent le Port, quand le Bacha apprit la fuite des +Chrestiens, & le Ciel favorisa si visiblement leur fuitte qu'ils +échaperent aux Barques legeres qu'on avoit commandées pour les +poursuivre. Ils avoient si peu de provisions dans leur Chaloupe qu'elles +leur manquerent au troisiéme jour, & qu'au septiéme ils furent reduits à +la derniere extremité, ce qui leur fit prendre la cruelle resolution de +tirer au sort à qui serviroit de nouriture à ses compagnons. Il tomba +sur Jean Gal qui leur dit qu'il meritoit d'estre seul sacrifié pour tous +puisqu'il estoit la cause de leur fuite, & qu'il les prioit de differer +sa mort de quelques momens pour voir s'il ne découvriroit point la +terre. Cela luy ayant esté accordé on dressa deux avirons sur lesquels +il monta & n'y demeura pas une demie heure qu'il s'écria qu'il voyoit la +terre. Cette découverte ranima tellement leur vigueur presque esteinte +par l'abstinance qu'ils gagnerent en peu de temps à force de rames +l'Isle deserte de Lampedouze. Il y a dans cette Isle une Grotte où l'on +voit une Chapelle dediée à la Vierge; les Vaisseaux Chrestiens que la +curiosité ou la tempeste obligent d'y moüiller l'Ancre y laissent des +provisions pour les Navires passagers qui en ont besoin, on tient que +ceux qui ont pris quelque choses sans necessité ne peuvent sortir de +l'Isle qu'ils n'ayent intention d'en rendre la valeur à Nostre-Dame de +Trapano en Sicile. Les Turcs ont mesme du respect pour ce lieu & n'y ont +jamais fait aucun desordre ny poursuivy les Chrestiens. Nos treize +fugitifs alerent en la Chapelle rendre graces à Dieu de les avoir +délivrez de leurs Ennemis & de leurs miseres. Ils y trouverent par une +espece de miracle treize poissons secs avec le biscuit qui leur estoit +necessaire pour continuer leur voyage & pour les nourrir un jour qu'ils +demourerent dans l'Isle afin de se delasser de leurs fatigues, ils +aborderent à Malte & saluerent le Grand-Maistre qui admira leur action & +dit qu'il faloit avoir le coeur François pour s'exposer à de si grands +perils. Aprés y avoir esté fort bien traitez par l'ordre du +Grand-Maistre pendant plusieurs jours ils en partirent & tous ariverent +heureusement en leur Païs. + +Quoy que j'eusse dessein de me rendre au plûtost en ma chere patrie, je +ne pus m'empécher de voir le Desert de la Sainte Baume, & de séjourner +en plusieurs Villes pour rendre les lettres des Captifs, & soliciter +leurs parens de les racheter. Enfin j'arrivay en la Ville de ma +naissance, où j'estois attendu de mes parens. Aprés les avoir remercié +des obligations que je leur avois de ma liberté, je vins à Paris pour +rendre graces à un de mes oncles auquel j'estois plus obligé, & pour +executer ce que j'avois promis à Dieu, qui en estoit le premier auteur; +Je me rendis Religieux dans la Congregation des RR. PP. de la Mercy, +afin que dans cette Ordre, qui depuis son établissement s'est toûjours +signalé par la charité qu'il font profession d'exercer envers les +Captifs, je pûsse estre utile aux Chrétiens Esclaves, chargez des mesmes +fers que j'avois portez pendant prés de huit années de captivité. + +Je ne sçaurois finir cét Ouvrage sans vous avertir, Chrétiens, que cette +charité qui fait le merite des Religieux de mon Ordre, fera un jour +vostre condamnation si vous n'estes touchées de la misere des Captifs. +Vous avez la mesme foy & la mesme esperance que ces enfans de Saint +Pierre Nolasque, pourquoy n'avez-vous pas la mesme charité? Vous sçavez +que les Esclaves sont exposez sans cesse au peril de tomber dans +l'infidelité, & qu'ils souffrent pour la foy tous les maux imaginables, +leurs cris passent les Mers pour implorer le secours de vos aumônes; Ils +vous presentent leurs chaînes pour vous émouvoir à compassion. Cependant +vous demeurez insensibles à leurs gemissemens, vos dépenses superfluës +triomphent de leurs larmes, & il semble que vous ayez dessein d'insulter +à leurs miseres, peut-on porter l'insensibilité plus loin dans le temps +mesme que Dieu vous comble de prosperitez & de benedictions? Mais vous +ne triompherez pas toûjours, & vostre dureté ne demeurera point impunie; +Ces cris des Captifs lassez de vous prier inutilement changeront de +route, ils monteront vers le trône de Dieu, & soliciteront sa vengence +contre tant d'insensibles qui laissent perir un si grand nombre d'hommes +rachetez par le sang precieux de Jesus-Christ. Aprés tout, ne vous +flatez pas; car il est dit dans l'écriture, que Dieu au jour terrible de +son Jugement, demandera compte au frere de l'ame de son frere, qui s'est +perduë par sa faute? Que répondrez vous à ce Juge severe, lorsqu'il vous +demandera compte de ce Captif qui l'a renoncé dans l'esclavage, & qui +l'auroit glorifié dans la liberté si vous aviez brisé ses chaînes par +vos aumônes? Mais si les Chrétiens insensibles sont blâmables, quelles +loüanges ne meritent point ceux qui contribüent genereusement à la +liberté des Esclaves; c'est par leur secours que les R. R. P. P. de la +Mercy viennent d'en racheter dans Alger cent cinquante, qui ont beaucoup +souffert, à cause des revolutions arrivées en cette Ville depuis +quelques années. On prie ces charitables personnes de continuer leurs +aumônes en faveur des autres, qui sont demeurez dans les mesmes peines, +& qui implorent leur assistance. En finissant cét Ouvrage nous avons +appris avec regret que le R. P. Charles Piquet, le plus ancien Religieux +de la Congregation de Paris, estoit mort à Pont-sur-Yone proche de Sens, +des fatigues qu'il a souffert dans le voyage d'Alger, où il estoit allé +par ordre de la Majesté, pour le Rachapt des Captifs. + + +FIN. + + +-------------------------- +NOTES SUR LA TRANSCRIPTION + +On a conservé l'orthographe de l'original, avec toutes ses incohérences +(notamment concernant l'usage des accents). Les coquilles les plus +manifestes (interversion de lettres, etc.) ont néanmoins été corrigées. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'esclave religieux et ses avantures, by +Antoine Quartier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESCLAVE RELIGIEUX *** + +***** This file should be named 26432-8.txt or 26432-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/4/3/26432/ + +Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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