diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:26:46 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:26:46 -0700 |
| commit | 6cfe29e122d931d13464f0d5809b918a9ebdb455 (patch) | |
| tree | 6792564cd957a80d74cd0f715eb64848869fdf76 | |
131 files changed, 14318 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/26418-8.txt b/26418-8.txt new file mode 100644 index 0000000..68304e5 --- /dev/null +++ b/26418-8.txt @@ -0,0 +1,6403 @@ +The Project Gutenberg EBook of L'âne mort, by Jules Janin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'âne mort + +Author: Jules Janin + +Illustrator: Tony Johannot + +Release Date: August 24, 2008 [EBook #26418] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÂNE MORT *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +[Illustration] + +L'ANE MORT + +PAR JULES JANIN. + +ÉDITION ILLUSTRÉE + +PAR TONY JOHANNOT. + +Paris, + +ERNEST BOURDIN, ÉDITEUR + +51, RUE DE SEINE-SAINT-GERMAIN. + +1842. + + +[Illustration: Portrait de l'Auteur en regard du frontispice.] + +[Illustration: Frontispice] + + + + +PRÉFACE. + + +La présente histoire n'est pas écrite par un de ces auteurs qui +refusent à la Critique le droit d'interroger un écrivain sur son +oeuvre, et de lui demander, avant que de lire son livre:--À quoi +bon tel sujet? pourquoi ce héros? d'où vient-il? et enfin, où donc me +conduisez-vous? + +Au contraire, l'auteur reconnaît à la Critique son droit +imprescriptible de complète interrogation, et il le reconnaît dans son +entier; seulement il se permet de trouver que, dans bien des cas, la +question: où allez-vous? qui êtes-vous? que demandez-vous? est des +plus embarrassantes.--À de pareilles questions, l'auteur ne saurait +que répondre, en vérité. + +Cependant il n'ignore pas que même, critique à part, il y a dans le +monde une race oisive et redoutable d'innocents gentilshommes qui +ne savent pas d'autre occupation que celle de vous interroger à tout +propos; ces gens-là vous les trouverez en tous lieux, sous la forme +inquiétante d'un point d'interrogation?--hommes d'autant plus gênants, +qu'ils peuvent vous être fort utiles, car, pour si peu que vous +soyez dociles à leurs questions, pour un rien, ils vous suivent +très-volontiers partout où vous voulez les conduire. Ces braves gens +suivront, tête baissée, votre imagination vagabonde, comme autant de +moutons de Panurge; ils lui tiendront l'étrier au besoin; seulement +il est bien entendu que si vous tenez à en être applaudi longtemps +et suivi longtemps, il est absolument indispensable que vous leur +expliquiez au préalable le _qui?_ le _quoi?_ le _où?_ le _pourquoi?_ +le _comment?_ et le _quand?_ de votre livre; et, je le répète, par la +littérature qui court, rien n'est plus difficile que ces explications +au préalable. + +Je sais, il est vrai, aussi bien que personne, qu'à son premier voyage +dans le domaine des inventions, il serait facile à un écrivain peu +timoré d'aborder ces gentilshommes le chapeau à la main; puis, avec +l'humilité d'une préface du dix-septième siècle ou d'un couplet final +de vaudeville moderne, on pourrait leur promettre effrontément de les +conduire à Séville ou à Londres, au Kremlin ou à Saint-Pierre de Rome, +par les plus beaux sentiers, les mieux connus et les plus frayés, et +alors, les honnêtes gens qu'ils sont, ils vous suivraient, et sans nul +doute, tout d'abord, les yeux fermés. + +Mais ce n'est pas tout que d'entreprendre un voyage, il faut +l'achever. Que le plus malheureux coucou de Saint-Denis me charge +pour la vallée de Montmorency ou pour les eaux d'Enghien, et qu'il me +dépose au milieu de la route poudreuse de Pontoise, j'imagine que je +serai fort mécontent. De même si, après vos belles promesses, au lieu +de jeter votre lecteur dans quelque ville morte de l'Orient, au milieu +de ces palais et de ces sphinx contemporains de Sésostris, vous lui +faites passer la nuit dans quelque misérable auberge mal servie par +une vachère en haillons, à la lueur d'une lampe enfumée, vous verrez +si vous le trouverez disposé à vous suivre une seconde fois. + +D'où je conclus, à coup sûr, qu'à cette première question que la +Critique adresse nécessairement à un livre nouveau: _où allez-vous?_ +c'est non-seulement pour l'auteur un devoir de répondre, mais encore +une bonne précaution à prendre, un passe-port qui peut lui être d'une +grande utilité plus tard, dans cette route si incertaine, si mal +entretenue, si obscure, de la faveur populaire. + +Ainsi fais-je aujourd'hui; cependant c'est à peine si je sais moi-même +ce que c'est que mon livre; + +Si, par exemple, je n'ai fait là qu'un roman frivole, + +Ou une longue dissertation littéraire; + +Ou bien encore un sanguinaire plaidoyer en faveur de la peine de mort; + +Ou même une histoire personnelle; + +Ou, si vous aimez mieux, quelque long rêve commencé dans une nuit +d'été lourde et chaude, achevé au milieu de l'orage. + +Quoi qu'il en soit, mon livre est fait; le voici: maintenant, à la +grâce de Dieu et du lecteur! + +À peine sorti de ma retraite, mon oeuvre à la main, j'ai rencontré +tout à coup la Critique, cette capricieuse déesse dont on parle en +sens si divers; je l'ai reconnue à son air ennuyé; dès le premier +abord, elle a été impitoyable à mon égard; c'était pourtant la +première fois qu'elle me voyait. + +Elle a commencé par me demander si j'étais un poëte; et lorsque dans +toute l'humilité de mon âme je lui eus répondu que non-seulement je ne +l'étais pas, mais que je ne l'avais jamais été, elle est devenue plus +affable; seulement elle m'a conseillé de prendre un air plus grave et +moins content de moi-même, et surtout de me couvrir d'un manteau plus +prosaïque pour le voyage périlleux que je voulais accomplir. + +Après quoi elle a voulu savoir le nom de mon oeuvre; quand elle a su +que je l'avais intitulée: _l'Ane mort et la Femme guillotinée_[1], +son front est redevenu sévère; elle a trouvé que ce n'était là qu'une +bizarrerie usée, sans vouloir comprendre que je n'avais pas trouvé de +titre plus exact. + +[Note 1: Cette fois, arrivé à la septième édition, l'auteur a fait +disparaître ce second titre du frontispice de son livre, et il pense +qu'il a bien fait.] + +Elle a repris son air affable quand je lui ai juré sur mon âme et +conscience que, malgré ce titre bizarre, il ne s'agissait rien moins +que d'une parodie; que le métier de loustic littéraire ne convenait +nullement à mon caractère et à ma position; que j'avais fait un livre +sans vouloir nuire à personne; que si mon livre était par malheur une +parodie, c'était une parodie sérieuse, une parodie malgré moi, comme +en font aujourd'hui tant de grands auteurs qui ne s'en doutent pas +plus que moi-même je ne m'en suis douté. + +Mais tout à coup son visage redevint sombre et soucieux quand, forcé +de lui répondre de nouveau, je lui expliquai que j'avais écrit de +sang-froid l'histoire d'un homme triste et atrabilaire, pendant que +dans le fait je n'étais qu'un gai et jovial garçon de la plus belle +santé et de la meilleure humeur; que je m'étais plongé dans le sang +sans avoir aucun droit à ce triste plaisir, moi qui, de toutes les +sociétés savantes de l'Europe, ne suis encore que membre très-innocent +de la société d'Agronomie pratique qui m'a fait l'honneur, il y a +deux mois, de m'admettre dans son sein, le jour même où M. Etienne fut +reçu. + +Cet air fâché de la Critique me fit grand mal; je vis renaître le +sourire sur ses lèvres quand, pour m'excuser de l'affreux cauchemar +que je m'étais donné à moi-même, je lui racontai que pour n'être pas +la dupe de ces émotions fatigantes d'une douleur factice, dont on +abuse à la journée, j'avais voulu m'en rassasier une fois pour toutes, +et démontrer invinciblement aux âmes compatissantes, que rien n'est +d'une fabrication facile comme la grosse terreur. Dans ce genre, Anne +Radcliffe, si méprisée aujourd'hui, est un véritable chef de secte. +Bien longtemps avant le cabinet d'anatomie de Dupont, elle avait +deviné les pustules sanguinolentes et les écorchés en cire; nous +n'avons fait que creuser plus avant à mesure que nous avons mieux +appris l'anatomie. J'ai voulu profiter comme les autres des progrès de +la science; au lieu de tailler ma plume avec un canif, je l'ai taillée +avec un scalpel, voilà tout. + +Puis la Critique me prit en grande pitié quand je lui expliquai par +quels efforts incroyables j'étais arrivé à l'horrible, quelle peine je +m'étais donnée pour mêler quelque chose de moi à mon atroce fable. Sa +pitié alla jusqu'aux larmes quand elle sut que le coeur et l'âme +de mon héroïne n'étaient peut-être qu'une triste réalité, et que mon +livre était non-seulement une étude poétique que j'avais voulu faire, +mais encore les mémoires exacts de ma jeunesse: elle n'eut presque +plus la force de me gronder. + +Toutefois elle s'emporta violemment lorsqu'au milieu de tous ces +récits et au plus fort de tout ce fracas de style qui lui plut d'abord +et qui finit par la fatiguer, la Critique ne trouva pas une idée +morale, pas un mot qui allât au-delà du fait matériel; rien, au milieu +de tant de descriptions complètes, que des formes et des couleurs; +tout ce qui fait le monde physique, rien de l'autre monde, rien +de l'âme; elle fut prête un instant à s'éloigner de mon livre avec +dédain. + +Comme c'était là le reproche qui m'était le plus sensible et le défaut +dont je rougissais le plus, intérieurement, je tombai aux pieds de mon +juge, et, tout tremblant, je lui expliquai comment ce vice dans mon +livre n'était pas le vice de mon coeur; comment il appartenait +entièrement au genre que j'avais voulu exploiter; comment mon but +aurait été tout à fait dépassé si j'avais parlé d'autre chose que +des choses qui tiennent aux sens; et à ce propos j'invoquai la poésie +descriptive, telle qu'on l'a faite depuis M. Delille jusqu'à nos +jours, et je parvins à faire comprendre à mon juge qu'il fallait +accuser de cette sécheresse le genre d'émotions auxquelles je m'étais +livré dans un moment de désespoir, pour n'y plus revenir, n'en doutez +pas. + +Ici la conversation devint amicale et plus intime entre moi et mon +juge. Je n'étais ni un chef de secte ni un séïde littéraire; j'étais +un de ces simples écrivains qui vont où ils peuvent, qui ne font pas +école, qui n'engendrent pas de schismes, dont on s'occupe quand on a +le temps, et qui ont autre chose à faire eux-mêmes que de pousser +à une renommée à laquelle d'ailleurs ils ont la bonne foi de ne +prétendre pas. + +Nous eûmes donc, la Critique et moi, une grande dispute sur ce qu'on +appelle _la vérité dans l'art_. Je lui expliquai que, dans le système +moderne, le vieil Homère n'aurait pas pu arriver à cette espèce de +vérité, par la seule raison qu'Homère était aveugle. Qu'en effet (je +parle toujours dans le système moderne), il fallait voir avec les yeux +du corps bien plus qu'avec les yeux de l'esprit, pour être dans le +vrai; que lorsqu'on avait vu il fallait dire ce qu'on avait vu, tout +ce que l'on avait vu, rien que ce qu'on avait vu; que l'art était +là tout entier; que Milton en a menti quand il a déchaîné son armée +d'anges et de diables; que le Tasse en a menti quand il a élevé dans +les airs l'élégant palais d'Armide; que toute la poésie épique en a +menti en masse quand elle s'est lancée dans le monde invisible, et +qu'enfin il n'y avait de vrai que _la Pucelle_ de Voltaire et le +_Charnier des Innocents_.--La Critique m'écoutait comme si elle eût +entendu parler un fou. + +Et pour preuve, je lui racontai l'histoire d'une tête coupée dans le +Sérail, et le Grand-Seigneur montrant à un peintre français comment +les veines d'un homme décapité se resserrent au lieu de se dilater. +Avant ce terrible mahométan tous les peintres qui avaient représenté +la décollation de saint Jean-Baptiste, Poussin lui-même, en avaient +donc menti par la gorge de leur martyr! + +D'où il suit, encore une fois, qu'avant de parler d'une chose, il faut +la voir de ses yeux, la toucher de ses mains. Vous parlez d'un mort, +allez à l'amphithéâtre; d'un cadavre, déterrez le cadavre; des vers +qui le rongent, ouvrez le cadavre. Si, par hasard, vous trouvez +que c'est là rétrécir singulièrement le monde poétique, que de le +renfermer dans les étroites limites de vos cinq sens, de le rapetisser +assez pour qu'il tienne dans vos deux mains, ou que votre rayon visuel +puisse l'embrasser tout entier, on vous répondra qu'à cet inconvénient +dans le vrai, il existe un remède, la description. Maintenant qu'il +vous est défendu d'avoir la vue très-longue et en même temps de vous +servir du télescope, la loupe vous reste; ainsi armé, vous serez +l'homme des infiniment petits; vous serez le poëte, ou, ce qui revient +au même, l'anatomiste des détails; votre domaine, pour être ainsi +rétréci, n'en sera pas moins un vaste domaine. Allons donc! Vous +passiez autrefois de la masse aux détails, de la façade aux corniches, +du tout à la partie; aujourd'hui la marche est changée. Une ruine +imposante s'élève là-haut au sommet de cette montagne; si vous voulez +la bien voir, commencez par étudier ce petit fragment de pierre; cette +pierre s'est détachée de cette petite fenêtre à ogives qui éclairait +la vieille chapelle du château; la chapelle touche aux tourelles, les +tourelles touchent à la place d'armes... si bien que voilà tout un +monde retrouvé à propos de ce fragment; vous n'avez plus qu'à grimper +ainsi quelque temps, du grain de sable au rocher, pour atteindre cet +homme à _festons_ et à _astragales_, dont se moquait Despréaux. + +Vous voyez que ceci n'est pas une nouveauté déjà si nouvelle, et +que dans la poésie moderne tout se compense: le tout par l'unité, le +monument entier par un fragment brisé, les faits par la parole, la +pensée par la description, le drame par le récit, la poésie par la +prose, l'imagination par le coup d'oeil, le monde moral par le monde +physique, l'infini par le fini, l'_Art poétique_ par la préface du +premier venu. + +J'ai donc usé de mon droit de nouveau venu et de la nouvelle charte +poétique, en mettant le rien à la place du quelque chose; et si par +hasard, même de ce néant où je me suis placé, je rencontrais quelque +possesseur jaloux qui, avec la hardiesse du premier occupant, vînt +me dire: _Ote-toi de mon chaos!_ comme Diogène disait à Alexandre: +_Ote-toi de mon soleil!_ je représenterais humblement à ce maître +du vide, qu'il a tort de se mettre ainsi en colère; que le chaos +appartient à tout le monde, surtout quand il n'y a plus que du chaos; +que pour être le premier qui se soit logé dans ce je ne sais quoi sans +forme et sans couleur, il n'est pas le premier, à coup sûr; que je +pourrais lui en nommer bien d'autres qui y sont restés embourbés avant +lui, et qu'enfin les ténèbres sont assez vastes pour que lui et moi +nous nous bâtissions dans ces Landes ténébreuses chacun un beau palais +de nuages, où nous logerons à notre gré des bourreaux, des forçats, +des sorcières, des cadavres, et autres agréables habitants bien dignes +de cet Éden. Pour moi, dans la construction de mon château gothique, +je n'irais pas nonchalamment. + +D'abord je choisirais, sur le haut de quelque montagne ou sur le bord +de quelque rivière, un vaste emplacement; et quand mon emplacement +serait trouvé, je creuserais un large fossé, que le temps remplirait +d'une boue noire et verte; sous ce fossé je placerais une prison +féodale aux murs suintants, et pour tout meuble, quelque gril de +quatre pieds pour y brûler à petit feu le juif vagabond; au-dessus de +ma prison, de larges salles pour mes archers et mes hommes d'armes; +et sur les murs, en guise de tableaux, des armets, des cuirasses, des +cuissards, des gantelets, des arquebuses aux mèches flamboyantes, +des arcs détendus aux cordes sonores, du fer partout, des fenêtres +ouvertes à tous les vents. + +Après la salle des feudataires viendrait une salle de cérémonie tout +enveloppée d'une vaste tapisserie soulevée, par la bise du soir et +animée par de gigantesques figures de l'Histoire sainte, lente et +formidable création de l'aiguille de nos grand'mères. Je vois déjà les +vastes fauteuils, l'âtre immense, les torches attachées à des bras de +fer aux murs de cette demeure féodale; puis, à côté de cette salle si +favorable aux fantômes, une autre salle pavée de grosses dalles, pour +servir aux banquets; la table est chargée de viandes et de vins; les +paladins s'y pressent en masse, chacun vêtu de son écharpe et portant +les couleurs de sa dame; on mange, on boit, on s'enivre, on se bat, +on blasphème. Cependant les tours s'élèvent, lourdes, meurtrières, +percées de trous, jusqu'à ce qu'enfin le château étant achevé, +l'architecte s'aperçoive qu'il a perdu son temps à élever une masse +inutile, et qu'il eût bien mieux fait, puisqu'il en voulait au +moyen-âge, de se construire à meilleur marché un moyen-âge de carton +ou de terre cuite. + +Il faut, en général, se méfier des mauvais tours de l'imagination; +car si elle n'est un peu guidée par le bon sens, l'imagination est +un pauvre architecte. Laissez-la faire, cette folle du logis, elle va +changer tous les temps, dénaturer tous les lieux, effacer, niveler à +tout hasard. Elle placera des créneaux au troisième étage d'une maison +bourgeoise; elle entourera de fossés le demi-arpent de salade d'un +fermier de Nanterre; folâtre et insouciante comme une fille qui +n'a pas à s'occuper d'amour, l'imagination prend la forme de ruines +amoncelées à la chapelle moderne, les blancs fantômes à la chambre +dorée où tout est marbre et acajou. De là résulte souvent une espèce +de _donquichottisme_ littéraire, plus ridicule mille fois que tout ce +que nous savions en fait d'anachronismes. + +À tout prendre, ce paladin de la Manche qui s'en va dans la campagne, +cherchant des torts à redresser, des géants à pourfendre, et tout prêt +à se faire tuer pour la veuve, pour l'orphelin, pour la dame de ses +pensées, est une figure respectable dont on est fâché de s'être moqué, +lorsqu'on vient à réfléchir quel noble coeur recouvrait cette armure +de carton, quel brave homme portait ce cheval efflanqué, quel bon +maître servait cet écuyer grotesque; on est irrité contre soi-même du +plaisir qu'on a pris à cette admirable histoire, parce qu'il y a là, +en effet, beaucoup plus de l'homme moral que d'autre chose, et qu'un +seul discours du héros compense à merveille les moulins à vent et +l'armet de Membrin. + +Mais, au lieu de ce chevalier nomade, la fleur de la chevalerie, +donnez-moi quelque don Quichotte domestique, un don Quichotte en +bonnet de coton, chevalier errant comme don Quichotte, moins le +courage, le dévouement, l'esprit, la grâce, l'honneur, la gaieté, +l'abnégation de soi-même, la piété, le pur amour de don Quichotte; +faites que ce don Quichotte bourgeois, laissant de côté les actions +de bravoure, ne songe qu'à imiter ce côté ridicule et bouffon que tout +valet de chambre sait trouver à coup sûr aux personnes et aux choses +héroïques; qu'il brise le joli pont vert de sa demeure pour le +remplacer par un pont-levis de charpentier de village, suspendu à +des cordes à puits; qu'il se plaise à la lueur verdâtre des vitraux +peints; qu'il mette à la place des poissons de ses étangs une boue peu +chevaleresque; qu'il coupe le cou à sa basse-cour comme trop champêtre +pour sa féodalité; qu'il se fasse traîner en police correctionnelle +pour avoir voulu user de son droit de _nopçage_ ou de tout autre droit +seigneurial aussi bien prouvé; alors vous aurez en effet le véritable +don Quichotte, le don Quichotte matériel, l'homme justement ridicule +des temps chevaleresques; vous aurez un fou rire de bon aloi, qui ne +vous laissera pas de remords; vous vous moquerez à coeur ouvert d'un +fou qui n'aura rien de respectable. Mais, croyez-moi, il faut avoir un +bien mauvais coeur pour ne pas verser de véritables larmes quand le +bon héros de la Manche, cet excellent chevalier de la _Triste Figure_, +est ramené meurtri de coups dans sa demeure. Je le vois encore doux et +fier, triste et non pas abattu, disant bonjour à son ami le barbier, +prenant la main du bon curé, rentrant chez soi par la petite porte +de son jardin, traversant ses carrés de choux ombragés par les +tournesols, dont les jolies têtes semblent garder leur maître avec +amour et pitié; du jardin, le voilà dans sa basse-cour. + +À l'approche de Rossinante, l'ânesse pousse un hennissement de joie +auquel répondent en choeur les trois ânons que le chevalier donna +à son page; puis arrivent à sa rencontre, son vieux chien, son vieux +coq, sa vieille soeur, sa jeune nièce, tout son monde à lui, toute +sa petite maison de pauvre campagnard, et le voilà tout à coup +à l'abri de toutes les atteintes de la Critique. C'est là, le +savez-vous? une comédie manquée; c'est comme si l'Avare donnait sa +cassette à un mendiant, comme si Tartufe respectait la femme de +son ami; sous ce rapport, le _Don Quichotte_ de Cervantes est un +excellent, un admirable livre, un livre de la famille des comédies de +Molière; mais c'est une mauvaise action. + +Il serait donc à désirer, avant que de nous faire rétrograder ainsi +dans le temps, de se demander: à quoi bon? et de ne pas s'exposer, +comme fit Robinson Crusoé, à laisser sur le chantier une frégate +inutile. Quant à la vérité littéraire comme on l'entend de nos jours, +c'est un véritable guet-apens tendu à la poésie. De bonne foi, où donc +cette rage d'être _vrais_ nous conduira-t-elle? À mon sens, il devrait +être permis d'être moins cruellement exact, de n'être pas forcé, +à tout propos, de dire au lecteur: _ceci est rouge_, ou _ceci est +blanc_, ou même encore de décomposer la couleur pour lui dire: _ceci +est violet_; les chefs de l'école devraient en même temps ne pas +exiger que, lorsqu'il est en présence d'un monument, le romancier +compte, par exemple, le nombre des portes et fenêtres de l'édifice +aussi exactement que le receveur de l'impôt direct. + +Quant aux héros modernes, comme ils sont en très-petit nombre, comme +nous avons déjà passé à travers toutes les modifications de l'homme +physique, blancs, noirs, poitrinaires, lépreux, forçats, bourreaux, +vampires, et que je ne sache plus que les Albinos, les castrats et les +hydrophobes qui n'aient pas été exploités en grand, je voudrais aussi +que chacun pût emprunter à son voisin le héros exceptionnel de son +histoire, sans que le voisin eût le droit de s'écrier:--_Je suis +volé!_ + +L'égoïsme dans les arts est le plus triste des égoïsmes; c'est surtout +dans la poésie moderne qu'on serait mal venu de dire à un confrère: +_Laisse-moi mes morts!_ + +Voilà ce que je dis à la Critique pour ma défense et pour me faire +pardonner tout ce qu'elle aurait pu appeler dans mon livre: imitation, +incertitude, plagiat. Elle m'écouta tant bien que mal, et quand j'eus +tout dit, elle ajouta que j'étais terriblement obscur. + +--C'est le beau d'une préface, lui répondis-je effrontément. + +Elle me dit encore que c'était une insolence à faire à mes lecteurs. + +Je sautai de joie, comme si j'avais reçu le plus flatteur des éloges. + +Alors elle s'approcha de moi; elle me serra dans ses deux bras longs +et secs comme les bras des fantômes de Louis Boulanger; puis elle me +donna le baiser de paix, en appliquant sur mon visage un visage d'un +âge, d'un embonpoint et d'une fraîcheur très-équivoques. + +Cependant je la remerciais de ses caresses, quand, portant la main à +ma joue, je trouvai que ma joue était sanglante: la cruelle m'avait +donné le baiser de Judas. + +Mais, Dieu merci! je fus bien vite consolé en songeant que dans ma +manière d'être isolé, et d'écrire au hasard, et peut-être aussi avec +les haines dont on commence déjà à m'honorer, la Critique ne pouvait +guère m'embrasser autrement. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +I. + +LA BARRIÈRE DU COMBAT. + +[Illustration] + + +Vous parlez de l'âne de Sterne;--un temps fut où cette mort et +cette touchante oraison funèbre faisaient répandre de douces larmes. +J'écris, moi aussi, l'histoire d'un âne, mais soyez tranquilles, je +ne m'en tiendrai pas à la simplicité du _Voyage sentimental_, et cela +pour de bonnes raisons. D'abord, cette nature, qui est la nature +de tout le monde, nous paraît fade aujourd'hui; elle est d'un trop +difficile accès pour qu'un écrivain qui sait son métier s'amuse à +cette poursuite, avec la certitude de n'arriver, en dernier résultat, +qu'au ridicule et à l'ennui. Parlez-moi au contraire d'une nature bien +terrible, bien rembrunie, bien sanglante: voilà ce qui est facile à +reproduire, voilà ce qui excite les transports! Courage donc! le +vin de Bordeaux ne vous grise plus, avalez-moi ce grand verre +d'eau-de-vie. Nous avons même dépassé l'eau-de-vie; nous en sommes à +l'esprit-de-vin; il ne nous manque plus que d'avaler l'éther tout pur; +seulement, à force d'excès, prenons garde de donner dans l'opium. + +D'ailleurs, qu'est-ce que la coupe même de Rodogune et le poison +aristotélien qui la remplit jusqu'aux bords, comparés à des flots de +sang noir qui se tracent un sillon obstiné dans la poussière, pendant +qu'autour du cirque romain, les chrétiens, brûlés vifs dans leur +enveloppe de poix et de soufre, servent de flambeaux à ces combats +nocturnes; pendant que le robuste athlète, terrassé et cherchant de +son dernier regard le doux ciel de l'Argolide, ne rencontre que le +regard avide de la jeune vierge romaine dont la main blanche et frêle +le condamne à mourir? Alors le héros de cette étrange fête arrange sa +mort; il s'étudie à rendre harmonieux son dernier soupir, à mériter +encore une fois les applaudissements de cette foule satisfaite! + +Hélas! nous n'avons pas encore le cirque où les hommes se dévorent +entre eux, comme dans le cirque des Romains, mais nous avons déjà la +Barrière du Combat: + +[Illustration] + +Une enceinte pauvre et délabrée, de grosses portes grossières et une +vaste cour garnie de molosses jeunes et vieux, les yeux rouges, la +bouche écumante, de cette écume blanchâtre qui descend lentement à +travers les lèvres livides. Surtout, parmi les hôtes dramatiques de +cette basse-cour, il y en avait un qui faisait silence dans son coin. +C'était une horrible bête fauve,--un géant hérissé! mais l'âge et la +bataille lui avaient dégarni les mâchoires; vous eussiez dit le frère +aîné de quelque sultan retranché du nombre des hommes, ou bien un +ancien roi des Francs à la tête rasée. Ce dogue émérite était affreux +à voir, aussi affreux que Bajazet dans sa cage, avec quelque chose +du cardinal de la Balue dans la sienne; fier et bas, impuissant +et hargneux, colère et rampant, aussi prêt à vous lécher qu'à vous +mordre: le digne comédien d'un pareil théâtre. Dans un coin de ces +coulisses infectes, de vieux morceaux de cheval, des crânes à demi +rongés, des cuisses saignantes, des entrailles déchirées, des morceaux +de foie réservés aux chiennes en gésine. Ces affreux débris arrivaient +en droite ligne de Montfaucon: c'est à Montfaucon que se rendent, +pour y mourir, tous les coursiers de Paris. Ils arrivent attachés à +la queue l'un de l'autre, tristes, maigres, vieux, faibles, épuisés de +travail et de coups. Quand ils ont dépassé la porte et la cabane de +la vieille châtelaine, qui, l'oeil fixé sur les victimes, les voit +défiler avec ce sourire ridé de vieille femme qui épouvanterait +un mort, ils se placent au milieu de la cour, vis-à-vis d'une mare +violette dans laquelle nage un sang coagulé; alors le massacre +commence: un homme armé d'un couteau, les bras nus, les frappe l'un +après l'autre: ils tombent en silence, ils meurent; et, quand tout est +fini, tout se vend de ces cadavres, le cuir, le crin, le sabot, les +vers pour les faisans du roi, et la chair pour les comédiens dévorants +de la Barrière du Combat. + +[Illustration] + +[Illustration] + +J'étais donc à la Barrière du Combat, à l'entrée du théâtre, un jour +de relâche, pour mon malheur. Les aboiements des chiens avaient attiré +le directeur du chenil; un petit homme sec et maigre, des cheveux roux +et rares, de l'importance dans toute sa personne, un ton solennel de +commandement et en même temps plusieurs rides obséquieuses, un genou +très-souple, une épine dorsale raisonnablement voûtée, un juste et +agréable milieu entre le commissaire royal et l'ouvreuse de loges. +Cependant cet homme fut très-poli à mon égard.--Je ne puis vous +montrer aujourd'hui toute la compagnie, me dit-il; mon ours blanc est +malade, l'autre se repose; mon boule-dogue nous dévorerait tous les +deux; on est en ce moment occupé à traire mon taureau sauvage; mais, +cependant, je puis vous faire dévorer un âne si le coeur vous en +dit--Va donc pour l'âne à dévorer, dis-je à l'_imprésario_, et du même +pas j'entrai dans l'enceinte silencieuse, moi tout seul, tout comme si +on eût joué _Athalie_ ou _Rodogune_. + +[Illustration] + +Je pris donc place dans cette enceinte muette, sans que même un +honnête boucher se trouvât derrière moi, escorté de quelque bonne +exclamation admirative. J'étais dans une atmosphère d'égoïsme +difficile à décrire. Cependant une porte s'ouvrit lentement, et je vis +entrer..... + +Un pauvre âne! + +Il avait été fier et robuste; il était triste, infirme, et ne se +tenait plus que sur trois pieds; le pied gauche de devant avait été +cassé par un tilbury de louage; c'était tout au plus si l'animal avait +pu se traîner jusqu'à cette arène. + +Je vous assure que c'était un lamentable spectacle. Le malheureux +âne commença d'abord par chercher l'équilibre; il fit un pas, puis +un autre pas, puis il avança autant que possible sa jambe droite de +devant, puis il baissa la tête, prêt à tout. Au même instant quatre +dogues affreux s'élancent; ils s'approchent, ils reculent et enfin ils +hésitent; ils s'enhardissent, ils se jettent sur le pauvre animal. +La résistance était impossible, l'âne ne pouvait que mourir. Ils +déchirent son corps en lambeaux; ils le percent de leurs dents aiguës; +l'honorable athlète reste calme et tranquille: pas une ruade, car il +serait tombé, et, comme Marc-Aurèle, il voulait mourir debout. +Bientôt le sang coule, le patient verse des larmes, ses poumons +s'entre-choquent avec un bruit sourd; et j'étais seul! Enfin l'âne +tombe sous leurs dents; alors, misérable! je jetai un cri perçant: +dans ce héros vaincu je venais de reconnaître un ami! + +[Illustration] + +En effet, et à n'en pas douter... c'était lui! + +C'était Charlot! voilà sa tête allongée, son calme regard, sa robe +grisonnante!... C'est bien lui! Le pauvre diable! il avait joué un +rôle trop important dans ma vie pour que le moindre accident de sa +personne ne fût pas présent à mon souvenir. Digne Charlot, c'est donc +moi qui devais être la cause, le prétexte et le témoin impassible de +ta mort! Le voilà gisant sur la terre sanglante, mon pauvre ami, que +naguère j'avais flatté d'une main caressante! Et sa maîtresse, sa +jeune maîtresse, où est-elle à présent? où est-elle? Ainsi agité, +je me précipitai dans l'arène pour fuir plus vite. En passant devant +Charlot, je vis qu'il se débattait sous le poids de l'horrible agonie; +même dans un de ces derniers bonds d'une mort qui s'approche, je reçus +de sa jambe cassée un faible coup, un coup inoffensif qui ressemblait +à un reproche doux et tendre, au dernier et triste adieu d'un ami que +vous avez offensé et qui vous pardonne. + +Je sortis, en étouffant, de ce lieu fatal. + +--Charlot, Charlot! m'écriai-je, est-ce donc toi, Charlot? Toi, mort! +mort pour mon passe-temps d'un quart d'heure! toi, jadis si fringant +et si leste! Et sans le vouloir je me rappelai tant de bonheur +décevant, tant d'agacerie innocente, tant de grâce décente et jeune, +qui un jour m'étaient arrivés au petit trot sur le dos de ce pauvre +âne! C'est là une attendrissante et mélancolique histoire! Deux héros +bien différents, sans doute, mais pourtant deux héros inséparables +dans mon souvenir et dans mes larmes. L'un s'appelait Charlot, comme +vous savez; l'autre se nommait Henriette. Je vais dire leur histoire; +je la dirai pour moi d'abord, pour vous ensuite, si vous voulez. + +Pauvre Charlot! malheureuse Henriette! moi cependant qui les ai perdus +l'un et l'autre, je suis encore le plus à plaindre des trois! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +II. + +LE BON LAPIN + + +Vienne le 2 mai, et de cela il y aura deux ans, j'étais sur la route +de Vanves, montagne pelée, à la portée de Paris; campagnes équivoques, +à l'usage des blanchisseuses, des meuniers, des romanciers en plein +vent et de tous les poëtes ordinaires du Pont-Neuf. J'étais, ce +jour-là, tout entier au bonheur de vivre, de respirer, d'être jeune, +de sentir un air pur et chaud circuler autour de moi, admirant comme +un enfant la moindre fleur qui s'épanouissait lentement, restant des +quarts d'heure entiers à voir tourner les jolis moulins à vent avec +une gravité magistrale. Tout à coup, justement à l'encoignure de cette +route si mal tenue, si étroite, si rocailleuse, et pourtant si aimée, +qui conduit à la taverne du _Bon Lapin_, j'aperçus une jeune fille sur +un âne qui l'emportait et qui s'emportait. O le ravissant spectacle! +j'y serai toute ma vie. La jeune enfant était rose, animée, assez +grande, à la gorge naissante, mais qui déjà battait aux champs; +dans sa terreur, elle avait perdu son chapeau de paille, ses cheveux +étaient en désordre, et elle criait avec une bonne voix: _Arrête! +arrête!_ Mais le maudit âne allait toujours, et moi je le laissais +courir. La jeune fille, pour être un peu effrayée, n'était pas en +grand danger. J'étais si heureux de la savoir à ma merci! Pour la +secourir, il n'y avait là que moi, le hasard et mon chien. À la fin je +crie à Roustan: _Arrête, Roustan!_ Aussitôt Roustan s'élance droit à +l'âne; l'âne s'arrête brusquement, la jeune fille tombe, nous poussons +un cri, je cours à elle, elle est à moi, l'âne s'enfuit à travers +champs. + +[Illustration] + +À peine je la tenais sur mes bras, la contemplant déjà comme mon +bien, qu'elle se releva brusquement et se mit à courir après son +âne:--Charlot! Charlot! disait-elle. Et cependant mon chien courait +aussi en aboyant: Charlot courait de plus belle; le moyen d'aller, à +pas égal, à la poursuite d'un chien qui court, d'un âne qui trotte, et +surtout d'une fille qui ne pense pas à vous! + +J'allai d'abord ramasser le chapeau de la belle enfant; un chapeau +d'une paille commune, un ruban fané, une mauvaise fleur bleue, et +pourtant quelque chose qui révélait une bonne et bienveillante nature +de jeune fille. La jeune fille était bien loin de moi! + +--Charlot! Charlot! criait-elle. + +Cependant Roustan, l'intelligent animal, courait toujours après l'âne; +il me le ramenait par le plus court et justement du côté du chapeau. +Il y avait entre l'âne, sa jeune maîtresse et moi, une ligne courbe +très-prononcée; j'arrêtai l'âne au bord du chemin, derrière un large +buisson, et, pendant que la jeune fille criait: Charlot! Charlot! +je montai sur le grison, le chapeau de paille sur la tête, et, +m'enfonçant dans un petit bois, j'allai au pas. + +Elle criait toujours _Charlot! Charlot!_ et je faisais sonner bien +fort la sonnette à Charlot, cherchant quelque gros arbre derrière +lequel je pusse la laisser approcher. Elle était au bord du bois, +plus rose que jamais, haletante d'inquiétude, et quand enfin elle +nous revit, l'âne et moi, elle se précipita sur lui, l'embrassant, +l'appelant par mille noms divers:--Te voilà, lui disait-elle, Charlot! +et elle prenait de ses deux petites mains cette grosse tête; l'animal +se laissait faire, pendant que moi, toujours à cheval sur notre âne, +j'aurais donné ma vie pour obtenir un de ces frais baisers que la +jeune fille prodiguait à Charlot. Charlot absorbait toute sa pensée. + +[Illustration] + +À la fin elle leva la tête:--Ah! voici mon chapeau, s'écria-t-elle +d'un air joyeux; puis elle me regarda avec de grands yeux noirs bien +limpides, et, comme je restais en possession de sa monture, elle +s'assit sur le gazon en face de moi et de l'âne, elle remit en ordre +ses beaux cheveux; puis quand elle eut essuyé son front de sa main, +elle replaça son chapeau sur sa tête, et avec un gros soupir de +fatigue, elle se leva sur ses deux petits pieds comme pour me dire: +_Otez-vous de là!_ Elle avait l'air déterminée à ne pas me laisser son +Charlot plus longtemps. + +Je mis pied à terre; elle bondit sur son âne. + +Un coup de bride, un grand coup de pied, et adieu ma vision! Jamais +je n'avais vu de fille plus séduisante, plus riante, plus fraîchement +épanouie. Du reste, elle n'eut pour moi ni un mot, ni un regard. Moi +je fus tout regard; mais pas un mot pour elle. Que lui aurais-je dit? +Elle était si occupée de Charlot et de son chapeau de paille! Non, +certes, je ne suis pas de ces promeneurs sans moralité qui se figurent +qu'il n'y a qu'une manière de s'intéresser à une femme; moi, j'en +sais mille très innocentes! Eh! je vous prie, n'est-ce pas déjà un +ineffable bonheur, l'avoir surprise dans sa terreur si animée, avoir +entendu son petit cri d'oiseau, moitié effrayé, moitié joyeux? Et +comme elle courait, et s'arrêtait; comme elle était bien assise sur +le gazon, et comme elle s'est relevée d'un seul bond! Et comme elle +appelait: Charlot! Charlot! Et d'ailleurs, ne suis-je pas monté sur +son âne? Ne me suis-je pas assis à la même place qu'elle? Elle ne +m'a pas vu, mais qu'importe? j'ai couvert ma tête de son chapeau de +paille, j'ai passé sous mon menton le ruban qui avait touché le sien; +j'ai été penché sur elle quand elle embrassait Charlot, et ce tendre +baiser, c'est presque moi qui l'ai reçu! Ainsi pensant et méditant, +je regagnai le bienveillant cabaret du _Bon Lapin_, tout entier à mon +bonheur de la matinée. + +[Illustration: Henriette et l'âne] + +J'aime le cabaret du _Bon Lapin_. Vous le trouverez, comme je vous +le disais, au bas de la montagne de Vanves, adossé à un moulin et +hospitalièrement situé entre une cour et un jardin; la cour est +ombragée d'arbres, et protégée, quand il fait chaud, par une +tente épaisse sous laquelle s'abritent les dîneurs; cette cour +est d'ordinaire la salle à manger des commères de Paris, qui, peu +soucieuses de n'être pas vues, aiment à voir passer, sur la grande +route, les allants et les venants. De ce côté-là, se dirigent +incessamment le gros vin, le pain bis, l'épaule de mouton et le +rosbif. Le jardin prête son ombre à des gastronomes moins carnivores; +de jeunes filles et de jeunes hommes, de jeunes filles et des +vieillards, de jeunes filles et des militaires, de jeunes filles +et des gens de robe. Je suis étonné, en vérité, qu'il y ait tant +de jeunes filles dans le monde; il faut qu'elles se multiplient +terriblement pour suffire à toutes choses. C'est comme un civet de +lièvre à la taverne du _Bon Lapin_. + +J'allai m'asseoir dans un coin du jardin, moi tout seul, sans jeune +fille, mais, en réalité, maître absolu de toutes celles qui étaient +là et qui vraiment, dans le fond de l'âme, auraient voulu être autre +part. Les joyeux plaisirs du cabaret ne sont pas encore à notre +hauteur. Ce qui fait la fortune d'un bouchon en plein vent, ce n'est +pas l'amour: l'amour se cache; l'ivresse se montre au grand jour. +Est-il donc moins honteux de perdre sa raison près d'une femme que +de la laisser au fond d'un verre? Explique qui pourra le problème. +Je n'ai rencontré que deux heureux au _Bon Lapin_. Dans le bosquet +le plus reculé s'étaient réfugiés un jeune adolescent et sa cousine: +dix-sept ans l'un et l'autre! Ils n'avaient pour tout mets qu'une +pomme et du pain; mais ils mangeaient avec appétit et gaieté, mordant +dans leur pain et changeant de morceau à chaque bouchée: on ne fait +pas deux fois un pareil repas dans sa vie. + +[Illustration] + +La jeune fille et Charlot me revenaient toujours au coeur. Les +grâces de l'un, vif, pimpant, hardi, léger; la beauté de l'autre, +vive, agaçante, hardie, légère; ces fières oreilles qui menaçaient les +cieux, ce sourire folâtre qui défiait le malheur; ce trot si élégant +et si doux, cette course si svelte et si animée! J'étais fou de l'un +et fou de l'autre; d'ailleurs ils se comprenaient si bien! le nom de +Charlot sortait si naturellement de sa bouche! Heureux couple! + +Cependant je revenais sur mes pas, par le plus court, ne regardant +plus ni l'herbe naissante, ni les moulins à vent, ni rien de ce beau +paysage qui m'enchantait le matin; j'étais triste et boudeur comme +un homme tout étonné de se trouver seul. Un incident imprévu me vint +tirer de ma rêverie. Je passais auprès d'un lourd paysan, un rustre +dans la force du terme, précédé par un vil baudet chargé de fumier; +le paysan battait le baudet à outrance.--_Ah! Charlot_, cria-t-il une +fois. Charlot!... Je me retourne, je regarde: le malheureux! c'était +bien lui; tout courbé sous cette paille infecte!... et tout à l'heure +encore, il caracolait sous cette idéale figure. Quelle brusque +transition, quelle métamorphose inattendue! Je passai devant Charlot, +jetant au pauvre âne un regard de compassion qu'il me rendit de son +mieux. Je fus malheureux pendant huit jours. Quoi donc! passer ainsi +de cette belle enfant à ce vil fardeau, de ces tendres caresses à ces +coups de bâton, de cette voix câline qui disait si bien _Charlot!_ +à cette grosse voix brutale qui jure et qui blasphème en +criant:--Charlot! C'était là trop de joie et trop de misère à la fois, +même pour Charlot. + +En vain, depuis ce jour et dès que je fus un peu remis de mon +aventure, je repris mes lentes promenades autour de Vanves et du _Bon +Lapin_; en vain j'allai souvent m'asseoir au pied du buisson en fleurs +qui la vit tomber; je rencontrai, chemin faisant, plus d'un âne et +plus d'une jeune fille; hélas! ce n'était ni Henriette, ni Charlot. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +III. + +LES SYSTÈMES. + + +De ce jour seulement je devins triste, ou plutôt, j'en ai bien peur, +je me fis triste. Il faut dire que le moment était bien choisi pour +renoncer ainsi, de gaieté de coeur, à toutes les joies de mes vingt +ans. Joies innocentes, joies printanières que je retrouvais chaque +matin à mon réveil, et qui m'accompagnaient de leurs doux éclats de +rire jusqu'à l'heure tournoyante du sommeil. Mais, à mon insu, déjà +une grande révolution s'était opérée dans la vieille gaieté française. +La nouvelle poésie envahissait tous les esprits; je ne sais quel +reflet ténébreux d'une passion à la Werther me saisit, moi aussi, tout +à coup, mais je ne fus plus le même jeune homme. Jadis gai, jovial et +dispos; à présent triste, morose, ennuyé; naguère, l'ami de la joie, +des gros éclats de rire et d'une délirante chanson bachique, lorsque, +les deux coudes sur la table, on se presse, sans y songer, à côté +d'une taille féminine artistement rebondie, et que du pied droit on +presse furtivement un petit pied qui s'en aperçoit à peine. Adieu donc +à toutes mes douces joies, à mes joyeux refrains! Le drame remplace +la chanson, et Dieu sait quels drames! J'en ai construit, moi qui vous +parle, de terribles; vous eussiez pris le premier acte pour le sixième +acte de la _septième journée_, ou de la _septième année_, tant il y +avait de sang! En ce genre, j'ai fait des découvertes incroyables, +j'ai trouvé un nouveau filon à la douleur: je me suis bâti un Olympe +d'une architecture funeste, entassant les vices sur les crimes, +l'infection physique sur la bassesse morale. Pour la mieux voir, j'ai +écorché la nature, afin que, privé de cette peau blanche et veloutée +que recouvre de son doux incarnat le fin duvet de la pêche, le triste +cadavre me révélât tous ses mystères de sang, d'artères, de poumons, +de tendons, de viscères; j'ai fait subir à la poésie une véritable +autopsie: un homme fort et jeune est étendu sur une large pierre +noire, pendant que deux bourreaux habiles enlèvent sa peau chaude et +sanglante comme celle d'un lièvre, sans qu'un seul lambeau de cette +peau reste sur la chair vive! Voilà pourtant la nature qu'on +avait faite en mon absence, et voilà la nature que j'adoptai, moi +malheureux, pour n'avoir pas retrouvé assez vite mon double rêve: +Henriette et Charlot! + +[Illustration] + +Malheureusement on n'arrive pas tout d'un coup à un résultat si +complet. Il faut plus de temps, plus de soins, plus d'attention sur +son âme et son coeur, sur l'esprit et sur les sens, pour pervertir +ainsi ses sensations honnêtes, pour faner entièrement cette naïveté +innocente de l'âme, douce pudeur difficile à perdre. Moi surtout qui, +tout jeune, aimais à lire Fontenelle et Segrais, j'ai dû bien souffrir +avant d'arriver à cette perfection poétique. Hélas! je me souviens en +effet que ces bergers en chemise de batiste, ces bergères en paniers, +ces moutons poudrés, ces houlettes ornées de rubans roses, ces +pâturages dressés comme des sofas, ce soleil qui n'avait pas de hâle, +ce ciel qui n'avait pas de nuages, me faisaient passer des moments +d'extase indicible; j'ai aussi beaucoup aimé la _Galatée_ de Virgile +et les _Deux Pêcheurs_ de Théocrite, et cette délicieuse comédie des +_Deux Femmes Athéniennes_! Pardon, j'étais faux alors. La vérité! la +vérité! ne sortez pas de la vérité, mes amis, quand vous devriez +en mourir. En effet, qu'est-ce qu'un berger, dans la vie réelle? +un malheureux en haillons et mourant de faim, qui gagne cinq sous +à conduire quelques brebis galeuses sur le pavé des grandes routes. +Qu'est-ce qu'une bergère _véritable_? un gros morceau de chair mal +taillée, qui a le visage roux, les mains rouges, les cheveux gras, +qui sent l'ail et le lait rance. Oui, certes, Théocrite et Virgile ont +menti. Que nous parlent-ils de laboureurs! Le laboureur n'est qu'un +marchand comme un autre marchand, qui spécule sur le bétail comme +l'épicier spécule sur le sucre et la cannelle. Du courage donc! +et puisqu'il le faut, donnons le baiser de paix à cette nature +dépouillée, que nous avons eu les premiers l'honneur de découvrir. + +[Illustration] + +D'ailleurs, en fait de bonnes fortunes, le tout est de savoir s'y +prendre; une main serrée à propos, un regard lancé en temps et lieu, +un soupir habilement ménagé, vous avancent souvent et beaucoup une +intrigue d'amour. La première fois que j'ai pris la main à la nature +vraie, ce fut à la Morgue, et, comme vous le pensez bien, avant que +d'en venir à cette témérité, j'avais déjà fait une longue cour. + +[Illustration] + +D'abord j'avais renoncé à la campagne, aux fleurs, à Vanves, au +_Bon Lapin_, et à cette route monotone de la paix du coeur, de +l'enthousiasme pour les belles actions et pour les beaux ouvrages, +dans laquelle je marchais heureux, sans m'apercevoir que mon bonheur +était vieux comme le premier printemps de ce monde. Quand je me fus +bien corrigé de ma naïveté ridicule, je me mis à envisager la nature +sous un aspect tout contraire; je changeai le côté de ma lunette, et +au même instant, par ce verre grossissant, je découvris des choses +horribles. Ainsi donc chaque matin, quand la tête enfermée dans le +moelleux coton surmonté d'une mèche flottante, et les yeux encore +appesantis d'un bon gros sommeil que j'ai perdu depuis, je me mettais +à la fenêtre, en ce temps-là, mon regard bienveillant et limpide avait +coutume de n'apercevoir, dans ce premier mouvement d'une ville qui +s'éveille, qu'une paix encore innocente; j'interrogeais le vaste hôtel +dont les larges portes s'ouvraient à peine; je soulevais par la pensée +ses doubles rideaux blancs et rouges; je me figurais, sur l'éclatant +tapis d'Aubusson, la jolie pantoufle jaune, le beau châle jeté sur le +sofa, et dans ce lit somptueux quelque jeune duchesse de la cour de +Charles X, plongée dans un sommeil souriant comme elle, et retenant +par ses blanches ailes le songe si court de sa nuit d'été. Cinq étages +plus haut, dans la mansarde... dans le nuage! c'était une jeune fille, +quelque bel enfant trouvé de l'amour et du hasard, une grisette, pour +tout dire. Elle se levait en chantant comme l'oiseau que frappe le +soleil; et même sans passer un jupon, tant pis pour qui regarde! elle +se met à sa toilette du matin, sur sa fenêtre. Quand ses innocentes +ablutions étaient faites, faites en riant, comme la grisette fait +toutes choses, elle arrêtait ses longs cheveux avec un peigne de corne +aux dents inégales; elle couvrait sa jolie tête du bonnet rond de la +lingère, et après avoir salué sa beauté, une dernière fois, dans un +fragment de miroir, elle se rendait gaiement à l'ouvrage. Dans la +rue, glissait d'un pas réservé et modeste le vieux célibataire, pauvre +homme courbé sous l'âge et sous sa liberté; un pot fêlé à la main, +il était en quête de son déjeuner de chaque jour. Il fallait voir +son petit oeil gris s'animer au seul aspect de la jeune femme de +chambre, coquette charitable qui faisait à ce bon homme l'aumône d'un +regard. Cependant la vieille laitière, en suspens au milieu de ses +pratiques, était flanquée de sa petite charrette et de son gros chien; +puis un mendiant, vert encore, flatteur de toutes les cuisines, +et rassurant par sa bonne mine ceux qu'aurait pu attrister sa voix +plaintive, recueillait une abondante aumône; et dans le lointain, la +pauvre fille du hasard et de la joie, pâle, vagabonde, ruinée, l'habit +en désordre, rentrait furtivement dans sa demeure honteuse, pour y +déplorer le jeu fatal de la nuit, un jeu dont elle a été la dupe, +car elle a joué autre chose que ses baisers. Chaque matin j'avais une +heure de ce plat bonheur; après quoi j'arrosais mes oeillets, je +taillais mes roses, j'arrangeais mes jardins, je parais mes domaines, +je taillais les hautes futaies de ma fenêtre, tout en lisant quelque +vieux chef-d'oeuvre des anciens temps. J'étais donc, à tout jamais, +et pour le reste de mes jours, un homme incomplet, un homme perdu, un +homme sans poésie, si je ne m'étais pas avisé à temps de ma duperie, +si je n'avais pas rencontré la jeune Henriette sur un âne, et, +l'instant d'après, cet âne sous du fumier. + +[Illustration] + +[Illustration] + +À quoi tiennent les choses! Quand, après de violents combats avec +moi-même, j'eus renoncé à mes douces joies du matin, à ma fenêtre, +à mes roses, à mes oeillets, à ma naïve contemplation, aux +chefs-d'oeuvre des grands siècles; quand je me fus bien persuadé +que l'adultère habitait ces somptueuses demeures; que ma grisette se +livrait au premier venu qui voulait la mener danser à la barrière; que +ce célibataire à la crème n'avait jamais été qu'un pauvre égoïste dont +la politesse était encore de la bassesse; que cette femme de chambre, +élevée par sa maîtresse, lui enlevait son mari et débauchait son plus +jeune fils; que tous ces vils marchands se levaient de si grand +matin pour falsifier leurs drogues et qu'ils faisaient l'aumône par +superstition, je me mis à chercher quelque chose qui pût remplacer mon +beau rêve matinal, et j'allai au Palais-de-Justice,--à midi:--c'est +le bon moment. Un avocat monte le large perron, un autre avocat le +descend,--orateurs imberbes, à l'air affairé et n'ayant rien à faire; +des magistrats que l'ennuie cloue sur leurs siéges, des huissiers à la +voix glapissante, de lourdes charrettes chargées d'accusés; malheureux +qui jouent leur vie ou leur liberté sur l'éloquence du premier venu! +J'en vis tant, que du sanctuaire de la justice j'admirai tout au plus +la grille, qui est toute en fer, toute dorée, et ce faisant, je me +figurai, devant cette grille, quelque jeune forgeron attaché au poteau +infamant pour avoir volé un morceau de fer; hélas! le voilà qui se met +à songer que s'il avait été le maître d'une partie de cette grille +en fer il serait encore heureux et libre au milieu de sa jeune +famille;--au plus fort de ses regrets, le misérable est arrêté tout à +coup par un froid subit sur l'épaule, suivi d'une douleur cuisante et +d'une infamie éternelle! + +[Illustration] + +Autrefois j'aimais le quai aux Fleurs. C'est une véritable guirlande +qui tient enchaînées, par un lien d'oeillets, de myrtes et de roses, +les deux rives de la Seine; c'est le rendez-vous de tous les amateurs +de la nature à bon marché: là, sans contrat, sans notaire, sans +enquête, vous achetez une terre, un verger, un jardin que vous +emportez triomphant dans vos bras;--des renoncules, de pâles lauriers, +de simples fleurs bleues sans odeur, de blanches marguerites à la +jaune corolle, des oeillets s'élargissant sur le carton; quel +appui pour la belle fleur, une carte à jouer, une de ces puissances +infernales de trente et quarante, qui vous envoient un homme aux +galères ou au fond de l'eau! Le quai aux Fleurs m'attriste, maintenant +que je le regarde de plus près. À deux pas du gibet, sur le chemin de +la Grève, vis-à-vis la _Gazette des Tribunaux_, bordé d'huissiers, de +recors, d'avoués, de notaires,--sans compter, au fond de chaque pot, +l'essence de chaux qui rend la fleur plus brillante, et qui la tue. +Ainsi ils font mentir même la rose. + +Voilà comment tout se dénature, grâce à cette rage d'être _vrai_. +La vérité tant recherchée par les faiseurs de poétiques est une +effrayante chose; je la compare à ces larges miroirs destinés à +l'Observatoire. Vous approchez en toute assurance, et déjà vous vous +commencez à vous-même un gracieux petit sourire, mais soudain vous +reculez d'épouvante à l'aspect de cet oeil sanglant, de cette peau +sillonnée, de ces dents couvertes de tartre, de ces lèvres gercées; +toute cette horreur qui sent la vieillesse, c'est pourtant votre plus +beau et plus blanc visage de jeune homme: que ceci vous apprenne à ne +pas regarder même votre brune jeunesse de trop près. + +Mes affreux progrès dans le vrai n'avaient été que trop rapides; +bientôt je n'eus plus sous les yeux qu'une nature contrefaite. Mon +inflexible analyse se glissait en tous lieux et sous toutes choses, +déchirant effrontément les vêtements les mieux taillés, brisant le +moindre lacet, dévoilant à plaisir l'infirmité la plus cachée; et dans +sa maligne joie elle s'estimait heureuse de trouver tant d'exceptions +dans le beau.--En vérité, m'écriais-je tout bas, crois-tu donc qu'il +y ait en ce monde quelque chose de beau et quelque chose de vrai? +le laid et le mensonge, à la bonne heure! et encore sont-ils de +très-moderne découverte. Ainsi pensant, j'allais aux Quinze-Vingts, et +je me bouchais les oreilles à cette musique d'aveugles; j'allais aux +Sourds-Muets, et je fermais les yeux à cette métaphysique de sourds; +j'allais dans les maisons d'orthopédie, et je pensais amèrement que +toutes ces déviations vertébrales seraient bientôt assez dissimulées +pour que j'y pusse être pris, moi le premier: alors je me représentais +mon étonnement et mon effroi, quand, dans le délire légitime de mes +noces, voulant embrasser ma jeune compagne, soudain je sentirais +ses reins menteurs s'enfuir entre mes mains tremblantes, sa taille +disparaître, et qu'à la place de cette élégante beauté, je ne +trouverais plus qu'un corps difforme et contrefait. + +J'ai étudié entre autres laideurs, un beau jour de conscription, les +défenseurs de la patrie. On les avait dépouillés de tout vêtement, et +ils exposaient, à qui mieux mieux, en s'en vantant, comme le riche se +vante de sa fortune, toutes leurs infirmités cachées, pour échapper à +la gloire. Les uns avaient des chemises sales; les autres des chemises +trouées; quelques-uns, c'étaient les plus élégants, n'avaient pas +de chemise, et sous ces haillons des corps si laids! des regards si +misérables! Un homme était là qui les toisait, les étudiant avec moins +de soin qu'on ne ferait un cheval de coucou! Pauvre race humaine! race +perdue. L'âme s'en est allée d'abord, le corps ensuite. Et il faut que +la gloire se contente de ces cadavres-là! + +Et quand venait le soir, je retrouvais mon atroce joie; je sortais +seul, et à la porte des théâtres, je voyais des malheureux s'arracher +une place pour applaudir un empoisonneur ou un diable, un parricide +ou un lépreux, un incendiaire ou un vampire; sur le théâtre, je voyais +circuler des hommes qui n'avaient pas d'autre métier que d'être tour +à tour brigands, gendarmes, paysans, grands seigneurs, Grecs, Turcs, +ours blancs, ours noirs, tout ce qu'on voulait qu'ils fussent; sans +compter qu'ils exposaient sur ces planches malsaines, leurs femmes et +leurs petits enfants et leur vieil aïeul; sans compter qu'ils avaient +de la vanité! Ce plaisir dramatique, soulevé par de pareils agents, +me répugnait; mais il entrait dans mon système d'observer l'ignoble +s'amusant, riant, vivant, ayant des théâtres, des comédiens, des +comédiennes, et des hommes d'un génie fait tout exprès pour lui +distiller le vice et l'horreur. + +[Illustration] + +Après quoi, je parcourais ces magnifiques boulevards d'un bout à +l'autre; ils ont pour point de départ une ruine, la Bastille; ils +aboutissent à une autre ruine, une église inachevée. J'observais dans +ses moindres phases la prostitution parisienne. D'abord, à commencer +seulement à la Bastille, elle semble essayer ses forces, elle est +timide encore; elle se fait en petit, commençant par quelque jeune +enfant qui chante une chanson obscène pour divertir les hommes du port +et les commis de l'octroi. Vous avancez, la femme vénale change de +face: le tablier noir, le bas de coton blanc, le bonnet sans rubans, +le regard modeste et furtif, un pas lent et inquiet rasant la +muraille, comme s'il s'agissait d'éviter un pestiféré. Plus loin, la +dame est parée, à demi nue, en cheveux, elle a des refrains chantés +faux, une voix enrouée, elle laisse après elle une épaisse traînée +de musc et d'ambre: c'est le vice à l'usage des amateurs les plus +avancés. Un degré de plus, et voilà que nous avons un beau châle +de cachemire, et que nous allons en fiacre; louez une place à +l'avant-scène du Gymnase, vous aurez presqu'à vous tout seul, pour +vingt-quatre heures, les trente-six ans et le cachemire; oui, mais +aussi, étudiant, mon bel ami, vous serez ruiné pour tout le trimestre. + +[Illustration] + +Puis enfin, faites silence, et si vous êtes sage, tenez votre coeur +à deux mains. Il s'agit cette fois d'une espèce de grande dame qui +sera difficile à dompter. Voyez vous, dans un lointain équivoque, tout +rempli de riches présents, de trahisons, de billets doux et de tendres +soupirs, la maîtresse du grand seigneur, une femme dressée de longue +main, qui est jeune et belle, séduisante et parée; que vous dirai-je? +une danseuse de l'Opéra ou quelque ingénuité du Théâtre-Français. Ah! +cette femme ne serait pas si recherchée si elle n'avait pas chaque +soir un habit et un visage de rechange; si elle n'était pas mêlée +incessamment à toutes sortes de passions menteuses, si tout le +parterre haletant n'était pas là pour lui dire: _Je t'aime!_ Et dans +son orgueil l'amant de cette femme répond au parterre: _Aimez-la, mais +c'est moi qu'elle aime!_ Insensé! comme si la femme de théâtre aimait +jamais autre chose que le parterre! Vivat! à cette heure, sept heures +du soir, dans tout Paris la prostitution est la reine de la ville: aux +coins des rues, une vieille femme met en vente sa propre fille; à la +porte des loteries, de vieilles femmes prostituent même le hasard. +Levez la tête; tout cet éclat, d'où vient-il? Il s'exhale des maisons +de jeu et de débauche. Tout au bas de cette tour, un homme fabrique de +la fausse monnaie; à cet angle obscur, une femme égorge son mari, un +enfant vole son père. Écoutez: quel bruit affreux! un bruit massif +vient de tomber du haut du pont dans les flots de la Seine; ô misère! +ce noyé-là, était peut-être un jeune homme! Passez votre chemin et +soyez sans inquiétude: rien ne se perd dans les ténèbres et dans les +flots. + +[Illustration] + +Et voilà comment, de ces sensations incomplètes et de cette horreur +bâtarde, infortuné! je tombai dans cette affreuse vérité qui, +semblable à la tache d'huile, allait s'étendant toujours. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +IV. + +LA MORGUE. + + +J'avais beau m'abandonner corps et âme à ces horribles distractions, +j'avais beau dénaturer toutes choses sans pitié ni miséricorde, faire +du beau le laid, de la vertu le vice, du jour la nuit, c'était en +vain; plus mes progrès dans l'horrible étaient rapides, et plus je me +sentais découragé et malheureux. Il me restait toujours, au fond de +l'âme, je ne sais quel regret, sinon un remords. À la vie nouvelle +que je m'étais imposée il manquait un but, une héroïne; il manquait +la jeune fille de Vanves.--Par un malheur inespéré, je la retrouvai +un matin au détour de la rue Taranne, près de la fontaine, où elle +regardait couler l'eau. Sur sa tête vous eussiez vainement cherché +l'honnête chapeau d'une paille fanée, sur ses joues le coloris et +l'animation des beaux jours, sur ses deux bras le hâle vigoureux de la +santé et du soleil. Toutefois, c'était bien la jeune fille de Vanves; +la voici telle que la ville nous l'a faite:--des gants sales, de vieux +souliers, un chapeau neuf, une robe étriquée, une collerette à petits +plis passés à l'empois; moitié richesse et moitié misère! C'était +Henriette! Elle marchait avec une dignité compassée; bien qu'elle +s'arrêtât à tous les magasins de modes et partout où il y avait +quelque chose à voir, elle avait cependant l'air d'une femme qui +veut aller vite; mais quoi! le moment présent était plus fort que sa +volonté. Du reste, son air modeste, sa démarche décente, la réserve un +peu maniérée dont était empreinte toute sa personne, me firent juger +que déjà et sans retour le vice avait passé par là. + +[Illustration] + +Je la suivis. Elle marchait d'un pas tantôt lent, tantôt rapide; +tantôt regardant, tantôt regardée; jamais étonnée, jamais émue. Elle +arriva ainsi tout au bas de la rue Saint-Jacques. La foule assiégeait +la porte d'une maison d'assez pauvre apparence où se faisait une +invasion par _autorité de justice_; les spéculateurs remplissaient +cette maison. De chaque côté de la rue se voyait étalé l'attirail +ordinaire des commerçants ambulants: quelques miroirs tout neufs, de +vieux livres de messe; les plus sales outils de la vie matérielle; +quelques tableaux sans cadres, des cadres sans tableaux; il s'agissait +d'un pauvre diable arrêté pour dettes et dont on faisait vendre tous +les meubles, ces meubles de nulle valeur, si précieux pour lui, ce +pauvre rien qui faisait tout son avoir, son lit si dur qui fut son lit +de noces, la table de bois blanc sur laquelle il écrivait ses livres, +le vieux fauteuil qui vit mourir sa grand'mère, le portrait qu'il fit +de sa femme avant que cette femme adorée ne suivît son séducteur à +Bruxelles, ces bonnes gravures fixées sur le mur avec des épingles: +tout cela se trouvait sous la main de la justice. La justice était +représentée par une voix criarde et par d'autres voix en faux-bourdon +qui mettaient aux enchères. Tout se vendit, jusqu'au petit serin qui +était suspendu dans sa cage; il n'y eut que le chien du digne homme +dont personne ne voulut pour rien; son chien et son enfant restaient +dans un coin sans que la justice songeât à eux! Il fallut une heure, +tout autant, pour dépouiller ce malheureux dans les formes; +personne ne pensa à tant de misère, à tant d'abandon, aux verroux de +Sainte-Pélagie, à ces cinq ans de prison qui devaient le rendre à +une vie sans asile, à une liberté sans ressources, à cet enfant... +personne, pas même la jeune Henriette! Je l'observai longtemps; mais +sa curiosité était sans intelligence et sans pitié; dans tous ses +traits je ne pus découvrir un seul mouvement de compassion, rien +de l'âme; elle sortit de cette misère comme on sort d'un spectacle +gratis, tout en relevant dans les airs ses larges manches; à vingt pas +de là elle s'arrêtait de nouveau vis-à-vis la préfecture de police, où +deux recors entraînaient un mendiant qui n'avait plus de patente pour +mendier. + +[Illustration] + +Jusqu'à ce jour fatal, ce mendiant avait été le plus heureux des +mortels; il avait mendié toute sa vie; son bisaïeul, son aïeul, son +grand-père, son père, tous ses ascendants paternels et maternels +étaient fils et petits-fils légitimes et illégitimes de mendiants. +La mendicité était le domaine à jamais substitué de cette famille de +pairs de la borne. Notre homme, à peine âgé de quinze jours, mendiait +déjà sur le sein de sa mère. À deux ans il tendait sa petite main aux +passants, tranquillement assis sur les degrés du Pont-Neuf, entre une +cage remplie de chiens et une marchande de décrets républicains. Jeune +homme, il avait eu le talent d'être assez contrefait pour se dérober +à la gloire militaire de l'Empire; il mendiait alors au nom de la +royauté perdue et des malheurs de notre antique noblesse. Quand la +royauté nous fut rendue, il se fit soldat mutilé d'Austerlitz et +d'Arcole, il tendit la main au nom de la gloire française et des +revers de Waterloo; de sorte que jamais la pitié publique ne lui avait +manqué. L'histoire contemporaine était pour lui une source inépuisable +d'abondantes charités et de respectueuses aumônes. Quand son impôt +quotidien était prélevé, il restait immobile sur quelque place +publique, se moquant intérieurement de la course empressée de tant +d'hommes qui se dirigent vers un but inconnu, et qui courent, à +perdre haleine, après je ne sais quel bonheur qu'il avait trouvé si +facilement en restant toujours à la même place. Il était fier de sa +vie à l'égal d'un savant du quinzième siècle; véritable sage en effet, +il avait deviné le bonheur qui était à sa portée; du reste, servant +l'État de tous ses moyens, enrichissant sa patrie à sa manière, +à force de donner à l'impôt indirect; car le matin il se livrait +volontiers à de longues et intéressantes libations, bien faites pour +plaire à l'octroi municipal. À midi, quand le soleil était beau, +l'air calme et pur, une pipe courte et noire à la bouche, il aimait +à s'enivrer des vapeurs du tabac, à s'environner des riantes images +d'une ondulante fumée si profitable à la régie; et comme d'ailleurs, +pour l'ordinaire de ses repas, il ne se servait que de viandes salées, +il soutenait avec raison qu'il était le plus utile citoyen de la +France, puisqu'il était un de ceux qui usaient le plus de vin, +de tabac et de sel, les trois denrées les plus profitables à un +gouvernement représentatif. Ce qui n'était pas trop mal raisonner. + +[Illustration] + +[Illustration] + +Aussi fut-il atterré quand on lui annonça que désormais il serait +logé, nourri, chauffé, blanchi, sans avoir besoin de mendier. + +Nous le vîmes passer pour se rendre au dépôt de mendicité; sa figure +était sereine encore, son attitude était calme, il avait une noble +tristesse; et comme, après tout, il s'agissait pour lui de la liberté, +j'en eus pitié. Henriette détourna les yeux avec indifférence et elle +reprit sa course; je la suivis, elle s'arrêta à la Morgue. + +La Morgue est un petit bâtiment carré, placé comme en vedette +vis-à-vis un hôpital; le toit forme un dôme revêtu d'herbes marines et +d'une plante toujours verte qui est d'un charmant effet. On aperçoit +la Morgue de très-loin; les flots qui roulent à ses pieds sont noirs +et chargés d'immondices. On entre dans ce lieu librement, mort ou vif, +à toute heure de la nuit et du jour; la porte basse en est toujours +ouverte; les murs suintent; sur quatre ou cinq larges dalles noires, +les seuls meubles de cette caverne, sont étendus autant de cadavres; +quelquefois, dans les grandes chaleurs et à tous les mélodrames +nouveaux, il y a deux cadavres par chaque dalle. On n'en comptait que +trois ce jour-là: le premier était un vieux manoeuvre, qui s'était +écrasé la tête en tombant d'un troisième étage, au moment de finir sa +journée et d'aller en recevoir le faible salaire. Il était évident que +ce malheureux, après de longues années de travail, était devenu trop +faible pour son rude métier; les commères de l'endroit, et cet endroit +était pour elles un délicieux rendez-vous de divertissement et de +bavardage, racontaient entre elles que de trois enfants qu'avait +laissés et élevés le vieillard, aucun d'eux n'avait voulu reconnaître +son père, pour éviter les frais de sépulture. À côté du pauvre maçon, +un jeune enfant, écrasé par la voiture d'une comtesse de la rue du +Helder, était étendu, à demi caché par un cuir noir et gluant qui +voilait sa large blessure; vous auriez dit que l'enfant dormait, +oubliant la leçon et la férule du maître d'école; au-dessus de sa tête +étaient suspendus sa casquette, son carnet vert, sa blouse brodée, +souillée de poussière et de sang, le léger panier qui renfermait +son goûter. Sur la pierre du milieu, entre l'enfant et le vieillard, +moisissait le corps d'un beau jeune homme déjà saisi par le violet +de la mort. Henriette s'arrêta devant cette pierre funèbre, et, sans +changer de couleur, se dit à elle-même à demi voix:--_C'est bien lui!_ + +[Illustration] + +Et en effet, le malheureux insensé! le croiriez-vous? il s'était +tué pour cette femme. Il avait été dans les mains de cette femme le +premier jouet de sa beauté, et elle l'avait brisé comme fait l'enfant +à qui chaque lendemain rend le jouet brisé la veille. Il y a toujours +ainsi, dans la vie de chaque femme, un malheureux dont elle abuse sans +pitié, sans miséricorde, sans reconnaissance, et bien souvent +c'est celui-là même qui l'aurait le plus aimée. Ainsi avait fait ce +malheureux suicide. Il avait rencontré cette femme, et il l'avait tout +d'un coup trop aimée, comme on aime. Pour elle il avait oublié son +gothique manoir, son vaste comté, son bel avenir à la Chambre des +Pairs d'Angleterre, son nom, que l'Amérique ne prononce pas sans +baisser la tête! C'est qu'il l'avait vue comme moi sur Charlot! Il +l'avait vue dans sa beauté virginale, et sous ces formes si pures +il avait cru trouver une âme! L'âme s'était enfuie, et lui, il était +mort. Elle ne dit donc pas autre chose que ces mots:--_C'est lui!_ et +désormais, bien assurée d'être enfin délivrée de ce grand amour et de +cet immense dévouement, elle parut respirer plus à l'aise!--Il ne sera +plus là pour l'aimer, Dieu merci! Comme elle allait pour sortir de +la Morgue, deux hommes encore jeunes se présentèrent sur le seuil de +cette porte; celui-ci avait l'air empesé d'un valet de bonne maison: +ce n'était rien moins qu'un savant précoce; on eût pris celui-là pour +un grand seigneur: c'était le domestique du noyé. + +Au premier coup d'oeil il reconnut son maître: ils avaient eu, sinon +la même mère, tout au moins la même nourrice, la même enfance, la même +jeunesse; ils s'attendaient à mourir toi aujourd'hui et moi demain; +ils étaient presque deux frères; si bien que lui, le valet, il +n'aurait pas voulu être le maître, tant il aimait son frère! Il alla +se placer aux pieds du mort, se plongeant lentement dans sa douleur +muette, pendant que la foule hébétée, cette ignoble foule qui +fut pendant un temps la nation française, avait l'air de ne rien +comprendre à ce silencieux désespoir. + +Ce jour-là c'était la fête patronymique du gardien de la Morgue; +sa famille et ses amis s'étaient réunis autour de sa table; on lui +chantait des couplets faits exprès pour lui; il était tout entier à la +commune ivresse; seulement, de temps à autre il levait le rideau rouge +de la salle à manger, comme pour voir si l'on ne venait pas voler ses +morts. + +Cependant, le premier de ces nouveaux venus s'approchant de +l'Anglais:--Voulez-vous revoir votre maître debout? lui dit-il.--Mon +maître! revoir mon maître! s'écriait le malheureux.--Oui, votre +maître, lui-même, le geste à la main, le sourire à la lèvre, le regard +dans les yeux, le voulez-vous? À ces mots, vous eussiez vu sur la +figure de l'Anglais épouvanté, un air d'incrédulité inquiète et +malheureuse qui l'eût fait prendre, lui aussi, pour un homme de +l'autre monde.--Ce soir, reprit l'inconnu, apportez-moi ce cadavre +à neuf heures, et je vous tiendrai parole.--Il prit en tremblant +l'adresse qu'on lui présentait, et, comme vaincu par tant d'assurance +et par cette promesse solennelle, il répondit:--J'irai. En même temps +l'inconnu, Henriette et moi, comme si nous eussions agi de concert, +nous sortîmes tous les trois de la Morgue. + +À peine sorti, je m'avançai vers le faiseur de miracles; je ne pensais +plus à Henriette; j'étais tout entier à ce cadavre qui devait revivre +le soir même.--Monsieur, dis-je au jeune homme avec assurance, +oserais-je vous prier de m'admettre ce soir à la résurrection que vous +avez promise tout à l'heure?--Très-volontiers, Monsieur, répondit-il; +et comme il pensait qu'Henriette était avec moi, il se retourna vers +elle pour l'inviter à la fête de ce soir; mais Dieu sait comment cette +aimable invitation fut formulée!--Pour moi, à la seule idée de ce que +j'allais voir, les cheveux me dressaient sur la tête.--Courage donc! +m'écriai-je; allons, maintenant tu vas jouer avec les cadavres!--Voilà +un grand pas de fait dans l'horreur! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +V. + +LA SOIRÉE MÉDICALE + + +J'appelai à mon aide tout mon courage; le soir était venu, le soleil +se retirait du ciel brusquement et d'une façon menaçante; j'avais +froid, j'avais peur, j'avais honte; l'approche d'un crime ne m'eût pas +troublé davantage. Je me suis fait une théorie en matière criminelle +qui pourrait fournir le sujet d'un gros livre. J'imagine que si tous +les hommes pouvaient habiter de vastes appartements, ils seraient bien +moins accessibles au crime, bien plus sujets aux remords. Nous avons +tout rétréci de nos jours. Un homme s'enterre dans un espace de six +pieds de long sur six pieds de large qu'il appelle sa maison; il +amoindrit cet espace, déjà si étroit, par des tableaux, par des livres +poudreux, par des statues d'après l'antique; il s'étouffe sous le luxe +et sous le produit des arts, pour trouver à chaque mouvement de tête +une distraction nouvelle; ainsi assiégé, le moyen d'avoir une pensée +de vertu ou de terreur? Parlez-moi d'un vaste salon où le jour entre à +peine, tapissé de panneaux d'un chêne noir! Là tout devient solennel; +là un écho religieux répète le moindre battement du coeur; là vous +sentez tout votre isolement, toute votre faiblesse, la faiblesse +d'un être qui ne suffit pas à remplir la demeure qu'il occupe; là +le silence même a son langage et sa leçon. Je comprenais toutes ces +misères; mais, partisan dévoué du terrible, comment refuser cette +initiation dernière? Savoir le grec et ne pas lire l'_Iliade_? c'était +impossible! Neuf heures sonnaient, je partis donc. + +Mon cheval allait au galop et le chemin me paraissait bien long; +arrivé à la porte, je trouvai que j'étais arrivé trop vite. La maison +avait bonne apparence; je montai. Dans un salon bien éclairé se +tenaient des jeunes gens de bonne humeur; le maître du logis me fit +assez bon accueil; mais, ô ciel! cette femme à demi couchée sur une +chaise longue, c'est Henriette? elle ici! Ne dirait-on pas qu'elle est +souveraine maîtresse dans ce lieu depuis huit jours? + +La conversation était fort animée et fort gaie, on parlait de tout +et très bien; vous auriez dit une de nos fêtes de chaque soir, et +que l'on n'attendait plus que madame Damoreau ou le petit Litz, quand +soudain dans l'escalier nous entendîmes des pas sourds, un grand +bruit à la porte de l'appartement, les deux battants du salon qui +s'ouvrirent: c'était le jeune homme de la Morgue. Il portait le corps +de son maître sur ses épaules; comme il ne trouva rien de préparé pour +recevoir le cadavre, il fronça le sourcil, et sur le canapé où était +couchée mademoiselle Henriette il plaça son triste fardeau; ainsi la +tête du noyé était sur le même coussin, à côté de la tête de la même +fille pour qui et par qui ce malheureux était mort! + +Cependant on préparait une table; cette table était chargée de +journaux, de gravures, de musique nouvelle; il fallut du temps pour +la débarrasser de cet encombrement. L'Anglais s'était retourné vers le +sofa et tenait toujours cette fille ingrate sous son regard. + +Quand tout fut préparé, on plaça le cadavre du noyé sur la table, +on rapprocha du tronc le membre qui lui manquait, et l'art se mit à +opérer. + + * * * * * + +Le cadavre s'agita, les deux mâchoires s'entre-choquèrent, la cuisse +brisée retomba lourdement sur le parquet; à ce choc mou et flasque, le +piano rendit un son plaintif, et tout fut dit! + +[Illustration: Magnétisme] + +Le jeune Anglais était hors de lui. D'abord, en retrouvant cette frêle +et horrible apparence de la vie, il avait poussé un cri de joie; mais, +hélas! ce dernier bond de la pourriture humaine avait à peine duré +une seconde.--Il se précipita sur le cadavre insulté; il prit sa +main, cette main était froide; il se frotta les yeux comme s'il était +tourmenté par un mauvais songe, et il voulut fuir. Je le suivais, +je le soutenais. Déjà nous étions à la porte du salon, lorsque se +retournant avec un regard menaçant:--Monsieur, dit-il au maître du +logis, je reviendrai demain à huit heures; mais, jusqu'à mon retour, +éloignez cette femme du cadavre, par pitié et par respect! + +Et je l'entraînai hors de ce lieu funeste. + +Nous pensâmes renverser, sur l'escalier, un valet de la maison qui +portait une jatte de punch enflammé. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +VI. + +LA QUÊTEUSE. + + +Je me représentai à moi-même que vraiment je faisais dans l'horreur +des progrès trop rapides. + +Non, certes, ce n'était pas ainsi que procédaient les anciens maîtres +en fait de douleur; l'_OEdipe sur le mont Cithéron_, l'_Hécube_, +l'_Andromaque_, la _Didon_, la mort d'Hector, et le vieux Priam aux +genoux d'Achille, auraient dû me suffire; et d'ailleurs la douleur +morale n'était-elle pas autrement puissante en émotions vives et +fortes que la douleur physique? Enfin, jusqu'au jour où l'opération +de la pierre obtiendrait l'honneur du drame ou du poëme épique, je +résolus d'être un peu plus un homme comme tout le monde. + +Mais, hélas! malgré tous mes efforts, je revenais bientôt à mon étude +favorite: le vrai dans l'horrible, l'horrible dans le vrai. Justement +nous étions dans une société trop égoïste pour que les malheurs +d'autrui nous pussent toucher; la pitié pour les maux imaginaires nous +paraissait un abus révoltant; se contenter aujourd'hui des passions de +l'ancien univers poétique, c'était se rayer du nombre des vivants dans +un monde qui, las de demander ses émotions aux héros de l'histoire, +n'a rien trouvé de mieux, pour se distraire, que des forçats et des +bourreaux. J'en revenais toujours à mon premier calcul. + +--Il est vrai que, grâce à ces âcres douleurs, je ne pleurerai pas, +me disais-je en gémissant. Insensé, orgueilleux que j'étais! ne pas +pleurer! le beau triomphe! jouer au stoïcisme et retenir dans le fond +de mon coeur les gouttes d'eau qui le brisent! Renoncer, si jeune, +à la douce volupté des larmes, et encore me vanter de ce progrès-là +comme d'une action de vertu! Voilà pourtant à quel charlatanisme +misérable le nouvel art poétique m'avait poussé! J'étais comme un +homme mourant de soif qui tient à la main une bouteille pleine d'une +eau salutaire; mais cette bouteille, trop violemment portée à ses +lèvres avides, ne donne pas une goutte d'eau, elle est trop pleine. + +D'ailleurs, et à tout prix et même au prix de ma damnation sur la +terre, je voulais savoir ce que deviendrait l'héroïne de mon histoire; +je voulais trouver un sens à cette triste énigme, comme si j'eusse été +sûr que cette énigme eût un sens. + +Pauvre femme, elle avait eu le sort des femmes perdues, tantôt haut, +tantôt bas; aujourd'hui dans la soie, demain dans la boue; passant de +la misère à l'opulence, de l'opulence à la misère, jusqu'à ce que la +beauté s'en aille; alors il faut tomber dans une misère sans fond. +Comme elle faisait chaque jour de nouveaux progrès dans l'exploitation +de ses attraits et de sa jeunesse, elle était devenue une façon de +grande dame, c'est-à-dire qu'elle était presque une femme honorable; +car, dans le vice, il y a telle position presque aussi honorée que la +vertu; à une certaine hauteur, le vice n'est plus un objet de +mépris, c'est tout au plus un sujet de scandale; le mépris reste; au +contraire, peu à peu le scandale s'efface. Henriette, ainsi posée dans +une sphère élevée, protégée par un amant d'un grand nom, qui lui-même +était protégé et défendu par son amour, s'était faite dame de charité, +pour être autre chose encore que la maîtresse d'un gentilhomme de +la chambre du roi. Elle avait mêlé un grain d'encens à l'ambre de sa +toilette, sa profane beauté s'était agenouillée sur un prie-dieu, et +elle n'en avait paru que plus élégante. En ce temps-là, la beauté, +même profane, tout comme la noblesse, tout comme la fortune, était +un titre à être bien reçu dans la maison du Seigneur. Henriette eut +bientôt ses grandes et ses petites entrées et son banc officiel dans +l'église. Le suisse agitait devant elle les plumes de son chapeau et +le fer sonore de sa hallebarde. Elle demandait l'aumône d'une main +si petite, d'une voix si douce! Je la vois encore à toutes les belles +fêtes, tenant dans sa main blanche, ornée de diamants, un sac de +velours violet, appelant par un sourire la vaniteuse charité des +hommes, par un salut, la mesquine charité des femmes. Un jour elle +entra chez moi pour quêter à domicile; j'étais seul! + +[Illustration: La quêteuse] + +Il était deux heures de l'après-midi; un ardent soleil d'été dévorait +toute ma rue; mes volets étaient fermés, j'avais sur ma table un +charmant bouquet de roses, l'appartement était frais et brillant, +éclairé seulement par un indiscret rayon du soleil, qui, vainqueur de +tous les obstacles, bleu et blanc comme les rideaux, allait justement +prendre ses ébats sur une délicieuse tête de madone qu'on dirait +échappée au pinceau de Raphaël. Elle entra donc chez moi, cette jeune +beauté devenue si brillante; elle était seule, elle était parée; elle +agita l'air embaumé de mon salon, et sur sa tête émue, je retrouvai +comme un reflet printanier du vif incarnat que je lui avais vu le +premier jour. Je fus poli, je fus empressé et même tendre. Elle qui +n'avait pas fait attention à moi, homme de la foule, elle venait +aujourd'hui chez moi, à une heure aussi indue que si c'eût été le +soir; elle était assise là, enfin; me regardant enfin, m'adressant la +parole, enfin; là pour moi, pour implorer mon aumône! J'oubliais un +instant toute sa vie présente pour ne plus me souvenir que de l'enfant +et des premiers jours de Charlot. + +--Vous venez donc enfin me voir, ma jeune Henriette, lui dis-je en la +faisant asseoir, comme un homme qui parle à une vieille connaissance, +ou encore comme un homme qui sait à qui il parle et qui débute sans +façon. + +--Henriette! ma chère Henriette! reprit-elle presque indignée; mais, +Monsieur, vous savez donc mon nom de baptême? + +--Et Charlot, Henriette? Savez-vous ce qu'il est devenu, Charlot? + +--Charlot! Elle me regardait avec une attention trop calme pour être +jouée, soit qu'elle cherchât à s'expliquer si elle me connaissait, +soit qu'en effet, l'ingrate et oublieuse fille, elle ne se souvînt pas +de Charlot. Cet oubli si complet me fendit le coeur. + +--Oui, ce pauvre Charlot, repris-je plus ému, le pimpant Charlot, que +vous aimiez tant, que vous embrassiez avec transport; Charlot, cet +éveillé Charlot, sur lequel vous galopiez de si bon coeur dans la +plaine de Vanves, Charlot le fantasque, qui vous a fait perdre un jour +votre chapeau de paille; le laborieux Charlot qui portait le fumier de +monsieur votre père; l'infortuné Charlot que j'ai vu!.. Hélas! si vous +saviez, Henriette, où je l'ai retrouvé, Charlot! + +Elle tira de son mouchoir brodé un petit souvenir en maroquin, garni +en or, et sans me répondre:--Je quête pour l'oeuvre des enfants +trouvés; combien Monsieur me donne-t-il? + +--Rien, Madame. + +--Je vous en prie, donnez-leur pour l'amour de moi; à la dernière +quête j'ai eu trois cents francs de plus que Madame de***, je serais +désolée d'être vaincue par elle aujourd'hui. + +--Savez-vous ce que c'est qu'un enfant trouvé? m'écriai-je violemment. + +--Pas encore, me répondit-elle. + +--Allez l'apprendre, Madame; et alors, en passant par le chemin de +l'hôpital, pauvre, fanée, malade, vieillie, couverte de honte et de +boue, revenez ici, appelez mon valet, parlez-lui de Charlot, et par +amour pour Charlot, je ferai l'aumône à votre enfant. + +Elle se leva, non sans remettre dans le plus bel ordre les plis de sa +robe de soie; elle sortit lentement de ma chambre, regardant sa bourse +avec regret, jetant un coup d'oeil satisfait sur la glace du salon, +puis un autre regard sur moi-même; elle aurait bien voulu charger son +regard de mépris, elle n'y trouva même pas de la colère; la colère est +la dernière des vertus qui veulent du coeur. + +Quand elle fut sortie, j'eus du regret de l'avoir ainsi reçue pour la +première fois. Un si dur refus à sa première demande! Pouvoir toucher +sa main en y déposant une pièce d'or, et repousser si brutalement +cette main suppliante! Mais non, j'ai bien fait d'être cruel; cette +femme, toute belle qu'elle est, ne vaut pas une aumône. Il y avait +trop de coquetterie dans sa prière, trop de vanité dans sa charité; +et d'ailleurs pas un mot de Charlot! pas un souvenir pour Charlot, +mon ami Charlot, le naïf Pégase de mes vingt ans poétiques! Froide et +vaine, et pourtant si jeune, et pourtant si jolie!--Je saurai ce que +tu deviendras, me dis-je en moi-même, je m'attacherai à tes pas +comme ton ombre, je te suivrai dans ta vie, qui doit être courte. +Malheureuse fille, déjà, assez méprisée pour être devenue riche tout +d'un coup! Mais cette fortune ne peut pas durer longtemps: le caprice +d'un homme t'a enrichie, un autre caprice doit te replonger dans +le néant! Et je repassais en moi-même l'histoire de la plupart des +pauvres filles que le sort a fait naître dans une basse condition, +pour servir de jouet à quelques riches qui s'en arrangent et qui s'en +défont comme d'un beau cheval. + +La plus malheureuse créature parmi les créatures faites ou non à +l'image de Dieu, c'est la femme. Son enfance est languissante et +remplie de travaux puérils; sa première jeunesse est une promesse +ou une menace; sa vingtième année est un mensonge; après avoir été +trompée par un fat, elle ruine un imbécile; son âge mûr, c'est +la honte; sa vieillesse est un enfer. Elle passe de main en main, +laissant à chaque maître nouveau quelqu'une de ses dépouilles: son +innocence, sa pudeur, sa jeunesse, sa beauté, et enfin sa dernière +dent. Trop heureuse, la misérable, quand elle trouve, à la fin de +toutes ces misères, à s'abriter derrière une borne, sur le grabat +d'un hôpital, ou dans quelque coulisse de mélodrame. J'en ai vu de +ces femmes, qui, pour vivre, se faisaient casser des pierres sur +le ventre, et qui avaient été charmantes; d'autres épousaient des +espions. J'en sais une qui a consenti a devenir la femme légitime d'un +censeur, d'un vil et infâme censeur, dont l'index et le pouce étaient +encore tout rougis du ciseau! Était-ce, je vous prie, la peine d'être +belle? Pourtant c'est un don si rare, la beauté! Il y a dans ce seul +mot tant de bonheur et d'amour, tant d'obéissance et de respect!... +Mais cependant malheur! malheur à cette divine enveloppe mortelle qui +ne recouvre pas--une âme--et un coeur! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +VII. + +LA VERTU. + + +J'étais devenu plus morose que jamais; inquiet pour moi-même, je +ne savais pas si, en effet, malgré tout mon mépris, je n'étais pas +amoureux de cette femme. Pour me distraire et pour oublier quelque peu +mes inquiétudes, je laissai de côté mes spéculations poétiques, sauf +à y revenir plus tard quand je serais plus tranquille, et pour un +instant je m'enfonçai dans les ténèbres décevantes de la métaphysique. +J'en fis à mon ordinaire une science isolée de toutes les autres +sciences, une abstraction réalisée, un jargon cadencé et sonore, mais +sans résultat et sans intelligence pour personne. Je cherchai la cause +des vertus et des vices; je réfléchis beaucoup sur le bonheur et sur +le plaisir; un échappé de Charenton n'eût pas mieux fait.--Où est le +bonheur? me disais-je, et je me retournai vers les passants; chacun +courait après quelque chose qu'il appelait le bonheur, personne +n'allait dans le même sens; tous tendaient au même but:--Restons en +place, me dis-je à moi-même, et voyons où j'arriverai. + +J'étais assis sous un arbre, véritable parasol de grande route, brûlé +et poudreux, quand, au milieu de ma rêverie, je fus accosté par un +voyageur qu'à sa prière monotone, plus encore qu'à sa besace et à +son bâton noueux, je reconnus pour un voyageur vagabond, espèce de +chevalier errant, soumis et flatteur depuis le matin jusqu'à la nuit +tombante. Comme il faisait grand jour, il m'aborda poliment, en me +priant de lui prêter un peu de mon ombre, après quoi, et sans attendre +une réponse, il s'assit à mes côtés, et, tirant de son bissac du +pain et une gourde remplie de vin, il se mit à la vider lentement; +il poussait de temps à autre un profond soupir, comme pour n'en pas +perdre l'habitude. J'imaginai que, pour ma recherche présente, cet +homme me serait d'un précieux secours.--Frère, lui dis-je avec un air +d'intérêt, savez-vous ce que c'est que le bonheur? + +Il me regarda avec de grands yeux, avala une bouchée avant de me +répondre:--Le bonheur? me dit-il enfin; de quel bonheur parlez-vous? + +Je ne m'attendais pas à la question; elle m'embarrassa, et pour me +dispenser d'y répondre, j'y répondis par une autre question:--Vous +comptez donc plusieurs sortes de bonheurs? + +--Sans aucun doute. Depuis que je suis du monde j'ai eu mille sortes +de bonheurs: enfant, j'ai eu le bonheur d'avoir une mère, pendant +qu'il y en a tant qui n'ont ni père ni mère; jeune homme, j'ai eu +le bonheur, à Bristol, de n'avoir qu'une oreille coupée, quand je +méritais d'en perdre deux; homme fait, j'ai eu le bonheur de voyager +aux frais du public, et de m'instruire des moeurs et des usages de +tous les peuples; vous voyez que voici bien des bonheurs. + +--Mais, mon brave, tous ces bonheurs ne sont que des fractions +du bonheur, des espèces diverses d'une seule famille; comment +comprenez-vous le bonheur en général? + +--Comme il n'y a pas de vagabond en général, je ne puis vous répondre. +Seulement, dans le cours de ma vie, j'ai observé que, pour un homme +bien portant, le bonheur c'était un verre de vin et un morceau de +lard; que, pour un homme malade, c'était d'être couché tout seul dans +un bon lit à l'hôpital. + +--Avec cette vie de privation et d'isolement, vous avez dû être +tourmenté par bien des passions diverses? + +--J'en ai eu de terribles, me dit-il tout bas en s'approchant de moi; +j'ai d'abord aimé à la fureur les arbres à fruits et les vignes de +l'automne; j'ai adoré les bouchons et les tavernes; j'ai fait mille +folies pour un peu d'argent; je me souviens d'avoir passé quatre +longues nuits d'hiver à attendre un misérable habit de velours à +boutons de métal; j'ai pensé aller au bagne pour un innocent mulet +dont j'avais escaladé l'écurie. À présent, toutes ces passions sont +bien loin de moi, ajouta-t-il en me volant mon mouchoir dans ma poche, +pendant que je l'écoutais avec admiration. + +--Je ne vous demande pas si vous avez eu des chagrins dans votre vie, +repris-je d'un ton lamentable et pénétré. + +--Il n'est pas de chagrin qui ne cède à un jeu de cartes, reprit-il +avec un sourire, et prêt à me proposer de jouer avec lui. + +--Avez-vous eu des amis, brave et digne homme? + +--J'avais un ami à dix-neuf ans, je lui ai brisé le crâne pour une +servante de cabaret; j'avais un ami à Bristol, je l'ai fait pendre +pour sauver ma seconde oreille; hier encore j'avais un ami, je lui ai +gagné sa besace, son pain et son passe-port; toute ma vie j'ai eu des +amis et j'en aurai toujours, ajouta-t-il. + +--Puisque vous avez beaucoup voyagé, qu'avez-vous vu de plus étonnant +dans vos voyages? + +--À Bristol, j'ai vu une corde de potence se casser sous le poids du +patient; en Espagne, j'ai vu un inquisiteur refuser de brûler un +juif; à Paris, j'ai vu un espion de police s'endormir à la porte d'un +conspirateur; à Rome, j'ai acheté un pain qui pesait une once de trop. +Voilà tout. + +--Vous qui savez si bien ce que c'est que le bonheur, sauriez-vous par +hasard ce que c'est que la vertu? + +--Je n'en sais rien, reprit-il. + +--J'en suis fâché, répondis-je; j'aurais beaucoup tenu à votre +définition; et je repris mon air soucieux. + +L'instant d'après j'aperçus mon mendiant debout devant moi; il tenait +son bâton d'une main; de l'autre main il fit un geste solennel: + +--Maître! reprit-il, pourquoi donc vous désespérer? Si nous ne savons +ni vous ni moi ce que c'est que la vertu, il y a peut-être des gens +qui le savent pour nous; je les interrogerai, si vous le désirez, et +si vous croyez que monsieur le préfet de police le permette. + +--Interroge! lui dis-je, et sois tranquille: demander à un homme ce +que c'est que la vertu, ce n'est pas lui demander sa bourse; il n'y a +que cette dernière question qui soit indiscrète. + +Le vagabond s'avança au milieu du grand chemin avec la hardiesse d'un +coquin qui se sent soutenu par un honnête homme; le jarret tendu, la +tête haute, l'oeil fixe, et sa large bouche assez entr'ouverte pour +montrer un énorme râtelier de trente-deux dents tout au moins. + +Sur ces entrefaites, deux hommes passèrent; l'un était un usurier, +et l'autre sa victime:--Qu'est-ce que la vertu? leur cria le vagabond +avec une voix de tonnerre. + +--C'est de l'argent à vingt-cinq pour cent, répondit le +premier.--C'est un voyage à Bruxelles, répondit le second; et ils +continuèrent leur chemin. + +[Illustration] + +Le mendiant se retourna vers moi pour savoir s'il devait continuer; +je lui fis un signe affirmatif; au même instant survenait un autre +voyageur. + +C'était un vieil habitant du bagne, qui avait fait son temps et qui +avait encore trente-six francs cinquante centimes à être libre et +vertueux; du reste, fringant et rieur, un homme éprouvé. Le mendiant +l'aborda avec une tendresse toute particulière:--Bon voyage, camarade! +mais, avant de passer outre, savez-vous ce que c'est que la vertu? + +--La vertu, mon enfant, c'est une cour d'assises, un jugement, dix ans +de bagne, un bâton d'argousin et deux lettres sur l'épaule, qu'il ne +faut pas renouveler: voilà ce que c'est que la vertu. + +--Bien parlé, dit le questionneur; si tu veux te faire voyageur comme +moi, nous ferons commerce ensemble: tu entends trop bien la vertu pour +que je me sépare d'un compagnon tel que toi; et ils partaient en effet +tous les deux, quand un gendarme, accourant de toute la vitesse de son +cheval, leur cria: _Halte là!_--Qu'est-ce que la vertu? crièrent-ils +au cavalier. + +--La vertu, reprit l'autre, ce sont de bonnes menottes, une bonne +camisole de force, un bon cachot à triple serrure; et il les chassa +devant lui. + +Voilà comment, pour une définition que je cherchais, j'en eus +plusieurs. + +Ce qui fit que je restai aussi peu avancé que Caton d'Utique en +personne qui, lui aussi, a donné sa petite définition de la vertu. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +VIII. + +TRAITÉ DE LA LAIDEUR MORALE. + + +Cependant, je venais d'apprendre que la lèpre du coeur égalait toute +autre lèpre en laideur, et qu'aussi bien, puisqu'il nous fallait de +l'horreur à toute force, c'eût peut-être été chose sage de ne pas +s'arrêter aux infirmités physiques. Entre ces deux laideurs, la +laideur du corps et la laideur de l'âme, se trouvait nécessairement la +solution du problème que je m'étais proposé, à savoir, la science du +laid et du difforme. Malheureux que j'étais! cette science me coûtait +cher: elle me coûtait ma gaieté, mon repos, mon bonheur; d'une +question presque littéraire, elle avait fait d'abord une question +d'amour, puis enfin elle faisait une question de cour d'assises. +J'étais trop avancé pour reculer; j'étais comme un homme qui a +commencé une collection d'insectes; pour la compléter, il se voit +forcé d'adopter les plus hideux. + +D'ailleurs, cette étude triste et cruelle devait, selon moi, me +conduire plus sûrement a la connaissance des hommes, que tous les +livres des moralistes. On a fait beaucoup de traités _sur le beau_, +_sur le sublime_, sur la nature morale, et ces traités ne prouvent +rien; on s'est arrêté à d'insignifiantes apparences, quand on aurait +dû creuser jusqu'au tuf. Que me font vos moeurs de salon dans une +société qui ne vivrait pas un jour si elle perdait ses mouchards, ses +geôliers, ses bourreaux, ses maisons de loterie et de débauche, ses +cabarets et ses spectacles? Ces agents principaux de l'action sociale, +il entrait dans mon plan de les connaître, d'autant plus que je devais +ainsi échapper, au moins pour un instant, à ces tortures du monde +extérieur dont j'avais fait mon étude jusqu'alors. + +Je me mis donc à étudier même les espions, ces tristes héros qui +devaient tenir leur place dans mon histoire; j'en ai vu de toutes les +espèces, dans les salons, sur les places publiques, aux carrefours; et +je n'ai jamais été plus surpris que de voir ces gens-là être pères +de famille, sourire à leurs femmes, caresser leurs enfants, avoir des +amis qui venaient dîner chez eux: un bon bourgeois n'eût pas mieux +fait. + +[Illustration] + +Un jour, au petit cabaret de la rue Sainte-Anne, je vis entrer un +homme en guenilles, affreux à voir; sa barbe était longue, ses cheveux +étaient en désordre, toute sa personne était souillée. D'où venait-il? +de quel repaire? de quelle caverne? Combien de voleurs avait-il +dénoncés le matin même?--L'instant d'après, je vis ce même homme +sortir décemment vêtu, la poitrine chargée des croix de deux ordres +d'honneur; Monsieur le Comte allait dîner chez un magistrat. + +[Illustration] + +Cette transformation si subite me fit peur; je pensai en tremblant que +c'était peut-être ainsi que les deux extrémités se touchaient. + +Un autre soir, à la fin de la nuit, au commencement du jour, rentrait +chez lui un employé subalterne des jeux publics; il avait pendant dix +longues heures contemplé d'un oeil sec la ruine et le désespoir de +plusieurs familles, et cependant le voilà qui jette son manteau à un +pauvre transi de froid. + +Ce juste milieu entre le vice et la vertu, entre cette cruelle +indifférence et cette subite pitié, m'épouvanta plus encore que le +changement à vue de la rue Sainte-Anne. + +J'ai vu une femme dans le comptoir d'une loterie; cette femme était +belle et jolie, elle était assise à côté d'un beau jeune homme, et +elle écoutait tranquillement ses propos d'amour, pendant que d'un air +indifférent elle vendait à de pauvres ouvriers un papier infâme qui +devait porter leur misère à son comble. + +Cet amour, en présence d'une roue de fortune, me fit soulever le +coeur. + +J'ai vu un censeur se mettre à son échafaud, retranchant sans pitié +une pensée, comme s'il ne s'agissait que d'une tête humaine; un homme +ivre et ignoble, qui s'escrimait contre une opinion comme un bon +soldat se battrait contre son ennemi. + +Dans toutes ces ordures sociales, je n'ai rien vu de plus hideux qu'un +censeur. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +IX. + +L'INVENTAIRE + + +Rentré chez moi, j'étais obsédé par ces funestes images; le monde +physique, vu de près, m'avait rendu malheureux; le monde moral, étudié +à la loupe, m'avait rendu misérable; à force de poésie, j'en étais +venu à détester les hommes; à force de réalité, je me figurais que +je devais détester la vie; j'étais tombé de bien haut, moi qui jadis +étais poursuivi de tant de bonheur, moi qui, à chaque pas, à chaque +battement de mon coeur, rendais grâces à ce Dieu qui a créé la +jeunesse! Ma vie était flétrie; mon univers, à moi, était changé; je +m'étais engagé, sans le savoir, dans un drame inextricable; il fallait +en sortir à tout prix, et je ne savais plus où trouver mon dénouement. +Alors une vague idée de suicide passa jusqu'à mon coeur. Cette +triste poétique de tombeaux et de cadavres a cela d'affreux, qu'elle +vous habitue bien vite, même à votre propre cadavre. À force de +jouer avec toutes les idées sérieuses, il n'y a plus d'extravagances +impossibles. Me tuer, moi si heureux, si libre, si aimé, la tête si +remplie, le coeur si plein, du vivant de mon noble père, ma tante +si vieille, ma mère si jeune encore! Me tuer sans raison, sans motifs, +parce qu'il a plu à quelques fous de changer la langue, les moeurs +et les chefs-d'oeuvre de mon pays! Eh! voilà justement pourquoi une +pareille mort me paraissait belle et poétique! Je pensai donc +avant tout à mettre en ordre, non pas mes affaires, je n'avais pas +d'affaires, mais mes papiers, et j'en avais un grand nombre. Déjà +j'avais ouvert machinalement le lourd secrétaire d'ébène incrusté +d'une nacre jaunissante, meuble précieux de ma vie domestique. Tout +un poëme est répandu dans ces divers tiroirs! J'en fis la mélancolique +revue: cette revue était amusante comme un souvenir qui est encore +un souvenir d'hier, et qui peut redevenir, si vous le voulez, une +espérance! + +D'abord, vous apercevez, au milieu du secrétaire, une masse assez +considérable de papiers déjà jaunis: ce sont des vers de jeune homme, +des plans de drames, des livres commencés, un avortement complet, un +édifice qui n'a été élevé qu'à moitié, et qui tombe déjà en ruine. Pas +une de ces pensées qui m'agitaient n'avait été mise en lumière, pas un +de ces rêves n'avait trouvé d'échos au dehors, aucune mémoire ne s'en +était occupée. Dans les arts de l'imagination, penser n'est pas le +plus difficile; le plus difficile, c'est de produire cette pensée, +c'est de la jeter au dehors assez complète pour qu'elle frappe, assez +parée pour qu'elle séduise. Jeune et fort comme je l'étais, j'avais +manqué de courage; comme une soubrette malhabile ou paresseuse, +j'avais laissé ma déesse à demi nue, non pas dans cette nudité décente +et gracieuse qui est le comble de l'art, mais dans cette nudité +maladroite qui offense: un bas mal tiré et retenu par une jarretière +usée, un corset dont on voit tout le travail, un jupon disgracieux, +tout le dessous d'une parure mal composée: voilà ce qui occupe mon +premier tiroir. + +Le second tiroir est presque vide; il contient mes papiers de famille, +quelques titres de propriété, quelques rentes sur l'État, achetées +après tant de sueurs paternelles! mon testament, qui n'a que deux +lignes; en un mot, toute mon indépendance, ma douce et précieuse +indépendance dans ces chiffons de papier! Brûlez ce tiroir, et demain +je redeviens foule, demain je ne suis plus qu'un mercenaire, un +marchand de saillies à défaut de mieux, un oiseau sur la branche, qui, +dès le premier jour du printemps, prévoit déjà en tremblant le sombre +hiver. Pourtant ce tiroir, si précieux à mon existence, est le seul +qui ne soit pas fermé; en revanche, le tiroir d'à côté est défendu par +deux serrures: dans le tiroir ouvert il ne s'agit que de ma fortune, +il s'agit de mon coeur dans le tiroir fermé. + +Je ne suis pas de ceux qui rient d'un amour perdu. J'ai éprouvé qu'un +amour ne se remplace pas par un autre amour. Le second fait tort au +troisième, le troisième au quatrième; ils s'affaiblissent l'un l'autre +comme un écho, comme le cercle fragile qui ride l'onde agitée par +la pierre d'un enfant. Surtout il est une femme que l'on ne remplace +jamais: c'est la seconde femme que l'on aime. + +Toutes ces douces reliques sont précieusement rangées dans le +coffre-fort de mes souvenirs, par ordre de date et d'amour. Ce sont +des lettres d'une grosse écriture, ou bien si finement écrites, que, +l'amour passé, on ne saurait les lire qu'à la loupe; ce sont des +cheveux bruns ou noirs, encore chargés d'un léger reste de parfums; ce +sont des bagues d'or ou d'argent qui portent avec elles une heure et +un jour, une date incomplète; mais le moyen de croire jamais que +nous oublierons même l'année de ces éternelles amours! Ce sont des +portraits effacés, des bracelets brisés, des fleurs desséchées, +toutes sortes de frivolités, d'oublis, de mensonges, de serments, de +bonheurs, de promesses, toutes sortes de néants! + +Eh bien! telle est la toute-puissance des souvenirs du coeur, que +tous les bonheurs, toutes les joies, tous les transports, toutes les +fortunes, toutes les terreurs, toutes les larmes, toutes les nuits +agitées, tous les reproches, tous les désespoirs, renfermés et +contenus dans ce tiroir, tous ces parfums évanouis, toutes ces +ivresses évaporées, si je veux, je vais les ranimer en même temps et +leur dire: _Levez-vous, et m'entourez!_ comme fit le Christ pour cet +homme qui était mort. Oui, vous êtes encore mes jeunes et éclatantes +passions, portraits, cheveux, lettres, rubans, fleurs fanées! Je sais +vos noms, je sais vos couleurs, je reconnais vos voix et vos murmures. +Vous êtes les fantômes souriants de mes passions d'autrefois! Il +ferait nuit, qu'à leur forme, à leur odeur, à un je ne sais quoi que +je devine, je les reconnaîtrais les uns et les autres, dans tout +ce pêle-mêle d'amours. Voici la première violette qu'Anna m'avait +cueillie sur les bords de notre fleuve bien-aimé; voici le ruban +que me donna Juliette le jour de son mariage, pauvre femme! Hortense +m'abandonna ce mouchoir brodé la première fois que je lui pris la +main. Ces longs cheveux noirs étaient espagnols, ils ornaient une tête +impérieuse et fière; encore enfant, malgré les plus tendres paroles, +je n'osais pas fixer mes yeux sur ces yeux noirs et brûlants; cet +amour me fit peur, je le brisai, commençant violemment l'éducation de +mon coeur. + +[Illustration: L'inventaire] + +Vous voyez ces douces épîtres, écrites sur un papier grossier, de +longues barres difformes, un langage à part, intelligible seulement +pour celui qu'on aime! De la grande dame je m'étais élevé à la +grisette, une fille douce et jeune qui tenait tout de moi, que +j'aimais à la folie, qui venait le matin, se jetait en souriant +sur mon tapis; et là, des heures entières, moitié dormant, moitié +éveillée, tantôt me regardant travailler avec un calme et long +sourire, tantôt s'impatientant légèrement, elle attendait le moment +heureux où, fière d'être à mon bras, charmée de sa jeune beauté, elle +se laissait conduire à nos fêtes, à nos spectacles, partout où, pour +être bien reçue, il suffit d'être jeune et jolie. + +Il y a aussi, dans mon trésor, un bracelet du plus fin travail; je +le garde avec soin; il me fut livré dans un moment de folle ivresse, +quand la main se fait petite pour mieux étreindre, quand l'or glisse +sur le bras comme sur l'ivoire, quand une femme oublie toutes choses, +même ses dentelles et ses perles. Elle me donna ainsi tout d'un coup +son bracelet et son amour; mais son amour où est-il? De tout l'or +qu'elle a usé, la pauvre fille, voilà peut-être tout ce qui reste! Au +moins, plaise au ciel, quand elle aura trente ans, de lui accorder +une bonne place à Bicêtre ou aux Filles-Repenties, puisqu'elle doit y +venir tôt ou tard! + +Mais vous dirai-je toutes mes richesses? Voici l'anneau de la fiancée +de Gustave; elle m'avait juré de lui être infidèle, et elle a tenu sa +parole, l'honnête fille! À peine eut-elle à son doigt cette alliance +bénie par le prêtre, qu'elle la changea avec moi contre une bague +mystérieuse qui portait notre chiffre; voici un bout de la jarretière +rose que me tendit sa jambe complaisante sous la table du banquet. +Portez à votre lèvre le petit gant de la belle Anna, elle me le jeta +au visage dans un moment de triste humeur, parce que j'avais dansé +avec Julie; ne touchez pas à ce poignard dont le manche est ciselé +avec tant de caprices, ce poignard défendait Louise que ne pouvait +pas défendre sa vertu. Jenny, quand elle quitta la France pour +l'Angleterre, où l'attendait un vieux mari, me laissa la fragile +porcelaine où elle renfermait la blancheur et l'éclat de son teint: +«Gardez cela, me dit-elle, je n'ai plus personne à tromper!» Suzanne +m'envoya sa ceinture le jour où elle sentit qu'elle était mère.--Telle +était pourtant cette taille de guêpe! Pour cette rose, tombée des +blonds cheveux d'Augustine, deux jeunes gens de vingt ans se sont +battus, et j'étais le témoin d'Ernest; la rose est encore rougie de +son sang, le pauvre enfant! J'avais dit de Lucy la folle qu'elle avait +le pied grand, le lendemain elle m'envoya cette pantoufle noire dans +laquelle le pied de Cendrillon eût été mal à l'aise; même je n'ai +jamais pu avoir l'autre pantoufle! O bonjour, bonjour à toi, mon +honnête petit voile vert tout fané! tu as bien recouvert le plus +frais, le plus joli, le plus animé, le plus joyeux petit visage qui +ait jamais souri à la jeunesse. Voici cette histoire: Madame de C.... +me dit un jour (elle était malade): Allez de ma part tout au haut du +faubourg Saint-Honoré, pour prendre ma fille dans son pensionnat; je +veux la voir; vous lui direz que si elle est sage elle ne quittera +plus sa mère! Moi, j'allai chercher l'enfant. Toute la bande des +jeunes pensionnaires était lâchée dans le jardin.--Il fallait les +voir!--il fallait les entendre! C'étaient des petits cris d'oiseaux +joyeux qu'on vient de mettre en liberté. Dans ce pêle-mêle de frais +visages, je reconnus à sa fraîcheur la petite Pauline, déjà pensive. +Je l'emmenai triomphante et sans qu'elle prît le temps de dire +_adieu_ à ses jeunes compagnes. Arrivés à la porte de sa mère:--Que me +donnerez-vous, lui dis-je, si je vous dis une bonne nouvelle? Salut à +vous, mademoiselle Pauline; vous resterez chez votre mère si vous êtes +sage; la pension n'est plus faite pour vous! Alors Pauline, détachant +son petit voile vert:--_Tiens, me dit-elle, je te le donne pour la +bonne nouvelle_, et du même pas elle courut embrasser sa mère. + +Mon joli petit voile! mon chaste gage! tu es d'une gaze grossière, +le soleil du midi a enlevé ta couleur, tu n'as pas d'autre odeur +que cette odeur indicible que laisse après elle une belle et honnête +enfance de quinze ans; eh bien! mon voile ingénu, mon voile qui +n'avais rien à voiler, tu es le plus précieux de mes trésors, tu es la +partie honnête et sainte de cette touchante histoire; tes quinze ans, +ton innocence, ton amour filial, ta douce ignorance de toutes choses, +ont surnagé au-dessus de tous les transports, de tous les prestiges +que représentent ces morceaux d'or et ces lambeaux de soie; pardon, +mon petit voile vert, de t'avoir ainsi mêlé à tous ces souvenirs des +profanes amours; mais ne fallait-il pas bien toute ton innocence pour +les purifier? + +[Illustration] + +Pour toi, Henriette, j'aurais donné tout ce trésor--tout mon +trésor!--Et même, ô profanation! ô insensé! ô ingrat! je n'aurais +donné à personne, mais j'aurais brûlé pour toi, Henriette, mon petit +voile vert. + +[Illustration] + + + + +X. + +POÉSIE. + + +Je terminais cet inventaire triste et doux, lorsque je mis la main sur +un paquet cacheté avec soin; le cachet était intact, l'adresse était +écrite de ma main, le frêle envoi était resté dans ces tiroirs, comme +un dépôt sacré que je ne pouvais violer sans délit. Cependant, par je +ne sais quelle curiosité innocente, j'ouvris le paquet mystérieux. +Il se composait d'un mouchoir de soie, dont la couleur appartenait +évidemment à une mode passée; le mouchoir était accompagné d'un simple +billet soigneusement cacheté et encore tout empreint d'un parfum doux +et faible, suave avant-coureur d'une lettre d'amour. J'ouvris cette +lettre; elle était d'une si belle écriture, que d'abord je ne pus +la croire de ma main; ce ne fut pas sans une émotion profonde que je +relus ces vers depuis longtemps oubliés: + + +À MARIE. + +Il te plaît, jeune fille; eh bien! je te l'envoie; +Et la prochaine nuit, loin des yeux importuns, +Si tu veux confier à ses longs plis de soie + Tes cheveux doux et bruns; + +Si le sommeil, plus fort que ta coquetterie, +Endort ton frais sourire, un moment arrêté, +Pour ne laisser régner sur ta bouche fleurie + Que ta jeune beauté; + +Si, plus doux que les feux des deux frères d'Hélène, +Tes yeux sous leur paupière ont voilé leur clarté, +Et si les soupirs seuls de ta suave haleine + Troublent l'obscurité; + +Comme le chant léger d'un sylphe qui voltige +Sur les pas d'une fée aux pieds blancs et polis, +Et qui pose en passant, sans en courber la tige, + Ses ailes sur un lis; + +Une voix, doucement plaintive à ton oreille, +Te parlant dans la nuit sans te causer d'effroi, +Te dira bas, tout bas: «Enfant, tu dors, il veille; + Il veille, et c'est pour toi! + +«Il demande à la nuit les leçons de l'histoire, +De fabuleux récits, des pensers douloureux, +Et des accents de joie, et des chants de victoire, + Et des vers amoureux. + +«Il cherche, pour te plaire, une palme suprême; +Il veut sentir son front couronné comme un roi, +Pour se mettre à genoux et te dire: Je t'aime, + Je t'aime, c'est pour toi.» + +C'est pour toi que je veux un nom grand et célèbre; +Puis, à ton nom chéri prêtant l'appui du mien, +De l'avenir pour toi levant l'oubli funèbre, + Je lui dirai le tien. + +Et tous les coeurs aimants, retrouvant leur folie +Dans cet amour vivant dont tu m'as enchanté, +Sauront ton nom plus doux que le nom de Délie, + Que Tibulle a chanté. + +Oh! mais, lorsque l'azur de ce tissu de soie +Pressera sur ton front tes beaux cheveux bouclés, +Eusses-tu renfermé tes plaisirs et ta joie + Sous mille et mille clés; + +Si de quelque rival enivré sur ta couche +Les baisers enflammés, qui me feraient affront, +Répondant en silence aux baisers de ta bouche, + L'écartaient de ton front; + +Plus forte que le cri de cet oiseau sinistre +Qu'une nuit orageuse évoque de son sein, +Plus triste que le chant du vieux et saint ministre + Qui trouble l'assassin; + +Cette voix te crira: «Prends garde! ta folie +Peut-être aura demain de subites rougeurs; +Son oeil voit tout, prends garde! un coeur qu'on humilie + Rêve des jours vengeurs.» + +Ou plutôt si tu dois, dans une nuit profane, +En faire à ton amant un triomphe moqueur, +Livre au feu, dès ce soir, ce tissu diaphane, + Brûlé comme mon coeur! + +Je refermai violemment mon tiroir, et sur la planche d'à côté je +saisis mes pistolets: c'est une belle arme, montée par Stelein, et +trempée dans le Furens. Je m'amusai à les contempler de nouveau, à +regarder encore, gravée sur la platine, cette tête de sanglier, et +machinalement mon sang s'échauffait, mon pouls battait plus fort; +j'étais heureux d'un bonheur si cruel, mais si vif! Dieu merci, +j'entendis frapper un léger coup à ma porte. + +--Entrez, petite! m'écriai-je. + +Et la porte s'ouvrit.... J'étais sauvé! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +XI. + +JENNY. + + +À mesure que l'aimable enfant entrait dans ma chambre, le pistolet que +j'avais élevé à la hauteur de ma tempe s'abaissait insensiblement; au +dernier pas que fit la jeune fille, l'arme fatale était retombée à +sa place accoutumée.--Quelle bonne nouvelle m'apportez-vous, petite +Jenny? lui dis-je tranquillement; avez-vous encore perdu quelque +fragment de ma garde-robe ou brûlé ma plus belle chemise?--Une bonne +nouvelle, Monsieur: je me marie demain. + +Je fus frappé comme d'un coup de foudre; il y avait six ans que je la +traitais comme une enfant, ce matin même j'avais mis pour elle quelque +friandise en réserve, et elle allait se marier, cette toute petite +Jenny, cette enfant! Je la regardai, et en effet je trouvai qu'il +n'y avait à cela rien d'étrange. Je poussai un profond soupir, et, me +levant furieux: + +--Maudit soit, m'écriai-je, le premier prétendu poëte qui s'est avisé +de faire de l'horreur, métier et marchandise! maudite soit la nouvelle +école poétique avec ses bourreaux et ses fantômes! ils ont tout +bouleversé dans mon être; à force de me faire étudier le monde moral +dans ses plus mystérieuses influences, ils m'ont empêché de remarquer +que cette jolie petite Jenny n'était plus un enfant.--Pardonne-moi, ma +petite Jenny, lui disais-je en me rapprochant d'elle; tes dix-huit +ans te sont arrivés sans me crier: gare! C'est que, vois-tu, je suis +devenu un si grand philosophe! À ces mots, Jenny, prête à pleurer, se +prit à rire, puis, me tendant sa grosse joue:--N'embrassez-vous pas +votre petite Jenny aujourd'hui? + +--J'embrasse en tout respect une vénérable fiancée, répondis-je en +m'inclinant. + +--Votre petite Jenny, répondit-elle. + +--Ma petite Jenny, soit, et je ne pus retenir un gros soupir. + +--Vous viendrez à la noce, n'est-ce pas? me dit Jenny en jouant avec +mon habit; nous vous attendrons demain. + +--Bien volontiers, Madame; et à ces mots elle me quitte en courant de +toutes ses forces. Je me mis à la fenêtre, et l'instant d'après je la +vis remonter dans une grosse charrette de blanchisseuse, traînée par +un grand cheval normand. Elle gouvernait cette lourde machine avec +autant de facilité qu'un cocher du faubourg Saint-Germain qui conduit +sa noble maîtresse à Saint-Sulpice. + +Le lendemain, je me dirigeai vers les Batignolles. La noce était +nombreuse; au moment où j'arrivais, elle se rendait à l'église. Jenny +ouvrait la marche; sa bonne et calme figure respirait la tranquillité +la plus parfaite; la jeune femme était vêtue de blanc, sa tête était +couverte de rubans; elle portait au côté droit un énorme bouquet de +fleurs d'oranger qui me fit presque rougir. Son mari venait après +elle, jovial garçon fort insignifiant à contempler; puis tout +l'attirail ordinaire, une mère attendrie, un père tout fier de son +habit neuf, les commères de l'endroit, et une enivrante odeur de +cuisine se mêlant aux sons d'un violon criard. Je suivis Jenny jusqu'à +l'autel; on eût dit qu'elle n'avait fait que cela toute sa vie. Elle +dit _oui_ d'un ton ferme et décidé, et, sa prière murmurée, elle se +leva. J'avais couru au-devant d'elle et je lui offris gravement l'eau +bénite. Chose étrange! je fus heureux de sentir son doigt effleurer +le mien, moi qui depuis six ans, deux fois par semaine, l'embrassais +à tout hasard. C'était une enfant de ma maison, qu'un autre était venu +prendre et m'avait dérobée. Cet autre était un butor; mais c'était un +bon homme, c'était un mari. Cependant, toujours poussé par ma triste +analyse, je gâtais de mon mieux le bonheur de Jenny, je comparais ses +jours de repos à ses jours de travail, et je trouvais déjà que ce plus +bel instant de sa vie, son beau jour de noce, avait la physionomie +monotone d'un jour très-vulgaire. Peu s'en fallut que dans ma pensée, +dix mois à l'avance, je n'étendisse Jenny sur le lit de sangles, en +proie à toutes les douleurs de l'enfantement. Je disséquai sans pitié +cette joie franchement épanouie, je passai à l'alambic tout ce vin bu +avec tant de gaieté. Je me disais qu'il y avait dans ce vin bien des +drogues malsaines. Ma stupide philosophie ressemblait à de l'envie, +que c'était à faire pitié ou à faire peur. Cependant Jenny était +heureuse; elle était si pressée de regarder son mari tout à son aise, +qu'elle me dit adieu sans même m'accorder un regard, et moi je la +quittai en la trouvant jolie malgré moi,--jolie parce qu'elle était +heureuse!--et je poussai un soupir qui n'était rien moins que le +soupir d'un homme résigné.--Serait-il donc possible, m'écriai-je, que +l'amour ne s'aperçût pas du premier coup? Pourrait-il donc arriver +qu'on fût épris d'une femme sans le savoir? À cette pensée, je sentis +un frisson involontaire. Malheureux que j'étais! c'est en vain que +je voulais me le dissimuler à moi-même, ce n'était pas Jenny qui me +rendait misérable. Non, je n'étais pas le jouet d'un amour sans nom +et sans but: je savais trop bien quel était le triste et indigne objet +auquel j'avais attaché ma vie. Misérable et indigne amour! Quoi donc! +aimer une pareille femme; la suivre à la trace dans cet affreux sillon +de vices et de corruptions de tout genre; la voir se perdre sans +pouvoir lui crier: _arrête!_ car cette femme n'entend pas la langue +que je parle; n'avoir rien à lui demander, car ce rien-là, elle +l'accorde à tout le monde! n'avoir rien à lui dire, car cette femme +est une femme sans intelligence comme elle est une femme sans coeur! +Assister ainsi, témoin muet et impassible, à cette rapide dégradation +d'une créature si belle!--et cependant l'aimer, n'aimer qu'elle seule +au monde, oublier tout pour elle: renoncer pour elle, même à la vie +heureuse, même aux plaisirs, même aux plus simples transports de +la jeunesse! Fatalité! Mais, comme disent encore les +Orientaux:--_Henriette est Henriette, et je suis amoureux +d'Henriette._ + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +XII. + +L'HOMME-MODÈLE. + + +À deux pas de la barrière, je me trouvai nez à nez avec un homme d'un +âge mûr, d'un très-beau visage orné d'une barbe longue et noire. Je le +regardai face à face, et de tous mes yeux. + +--Si tu veux me voir, me dit-il, paie-moi: je suis le modèle vivant +de la nature la plus parfaite; tu vas en juger. Ordonne: qui veux-tu +voir? Je m'appuyai contre un arbre.--Fais l'Apollon, lui dis-je, et +sois beau, si tu veux être payé! + +Alors l'homme se dressa de toute sa hauteur, il repoussa sa barbe sous +son menton, il écarta son pied en arrière, il leva les yeux au ciel, +puis, ouvrant toutes grandes ses larges narines, il laissa retomber +son bras dans sa force et sa liberté.--Le bel homme! me disais-je, +et par un mouvement d'envie.--À présent, lui dis-je, montre-moi un +esclave romain, qui va être fouetté pour avoir volé des figues. + +Aussitôt l'homme se mit à genoux; il courba le dos, il baissa la +tête, il s'appuya sur ses deux mains nerveuses, et, se traînant sur le +ventre jusqu'à moi, il me regarda avec l'air affable et craintif d'un +chien qui a perdu son maître. Ainsi humilié, l'homme était à peine un +chien.--Un ver!--un dieu! dit Bossuet. Je voulus tirer ce dieu de +sa bassesse:--Vil esclave, lui dis-je, relève-toi, révolte-toi; tu +t'appelles Spartacus! + +Il se releva alors, mais peu à peu, comme un homme qui se révolte +lentement et qui prend toutes ses aises; il mit un seul genou en +terre; il fit semblant de saisir avec ses deux mains un homme égorgé, +il ouvrit une large bouche, et l'oeil à demi fermé, l'oreille +tendue, vous auriez dit qu'il savourait par tous les sens le plaisir +de la vengeance: j'en eus peur.--Pourrais-tu faire l'homme ivre-mort? +lui demandais-je. + +--Je ne contrefais jamais l'ivresse, par respect, me répondit-il en se +relevant. Si tu me paies bien, tu me verras ce soir véritablement et +naturellement ivre-mort au coin d'une borne, et tu me verras _gratis_. + +Je lui jetai quelque monnaie. Aussitôt l'Apollon, l'esclave, le dieu, +le ver, redevenus un homme vulgaire, n'avaient plus à eux quatre, pour +me remercier, qu'un niais sourire et une expression sans chaleur.--Un +être si beau et si nul! un si intelligent comédien, un si stupide +mendiant! Tout cela dans le même regard, dans la même âme, dans +la même chair! Certes, j'avais là le sujet d'une belle tirade +philosophique, mais l'accident me fit rire; et, ma foi! je fus tout +joyeux... d'être encore si joyeux. + +Cependant un petit Savoyard, oisif, insouciant et flâneur, gai +Bohémien des rues de Paris, ayant jugé sans doute que j'étais un +bon homme, se mit à courir après moi:--Donnez-moi quelque chose, +mon capitaine!--Le capitaine restait muet.--Mon général!--Le général +courait toujours.--Mon prince!--Foin du prince!--Mon roi!--_Mon roi!_ +Je fus sur le point de lui donner; mais je pensai à M. Royer-Collard, +à M. de Lafayette, à M. Sébastiani, à M. Odilon-Barrot, à M. Mauguin, +à M. Laffitte, au _Constitutionnel_, à toute l'opposition.--_Mon roi!_ +fi donc! tu n'auras pas un denier, mendiant! Cependant le pauvre petit +diable était au bout de ses titres honorifiques; il s'arrêta et il +me regardait tristement partir, quand, le voyant immobile et si fort +embarrassé, je revins sur mes pas:--Imbécile, lui dis-je tout +en colère, puisque tu as tant fait, appelle-moi donc: _mon +Dieu!_--Donnez-moi quelque chose, mon bon Dieu! s'écria-t-il en +joignant les mains. + +Je lui donnai de quoi passer le pont des Arts. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +XIII. + +LE PÈRE ET LA MÈRE. + + +Une journée si gaiement passée fut suivie d'une nuit charmante, +doucement remplie de songes heureux. Le matin, à mon réveil, je fus +tout étonné de me trouver la tête légère, la pensée libre. Alors, +mollement étendu dans mon lit, je me mis à savourer mon réveil à +loisir, comme fait un buveur bien appris le dernier verre d'une +vieille bouteille. Vive Dieu! c'est une belle chose la tristesse; mais +aussi c'est une douce chose la gaieté, le sommeil facile, les songes +riants. Que ma tête est calme, que ma pensée est légère, que mon +esprit est vagabond, que mon regard est charmé! On dirait qu'une fée +bienfaisante a posé sa main sur les agitations de mon coeur. Je +respire, je vis, je pense; et tout ce repos ce matin, parce qu'hier +je me suis abandonné à ma douce flânerie, parce que je n'ai pas été un +philosophe pédant et forcené, parce que je n'ai été ni un poëte, ni un +penseur. Allons donc! (qui le saura?) redevenons un bon homme tout un +jour. O docteur Faust! ô mon maître! que de fois t'est-il arrivé +de laisser là tes livres, tes fourneaux, ton alambic, et d'aller te +promener sous la fenêtre de Marguerite! + +Tout en pensant au grand-oeuvre, je m'habillais, je me parais, je +me faisais gai, je fredonnais un air nouveau, qu'un orgue de Barbarie +répétait déjà sous mes fenêtres. Je sortis de la maison bien résolu à +ne pas emmener avec moi le philosophe morose, et par une irrésistible +habitude, je dirigeai mes pas du côté de Vanves. Arrivé au _Bon +Lapin_, je m'arrêtai subitement; c'était là pourtant que j'avais +dérangé mon bonheur sans le savoir! À ce joyeux rendez-vous, m'était +venue la folle idée de suivre jusqu'au bout, témoin impassible et +persévérant, la destinée d'une jeune fille; et quelle fille? une +villageoise de Paris! Cependant j'entrai dans le jardin du cabaret; +il faisait chaud; c'était une chaleur d'automne, un soleil lourd et +pesant, contre lequel on est mal défendu par une feuille jaunie et +fanée. Je m'assis à ma table accoutumée, j'y avais tracé autrefois +mon chiffre artistement enlacé dans un L gothique; ce chiffre +existait encore, mais il était à moitié effacé; d'autres chiffres +l'entouraient, plus nouveaux et aussi fragiles. Que d'heureux moments +j'avais passés à cette table! Quelles tranquilles contemplations! Que +de fois, à cette place même et sur ces branches immobiles, n'ai-je pas +vu se balancer le frais tissu et le léger chapeau! Quelle belle foule +remplissait naguère ces beaux lieux! Mais aujourd'hui le _Bon Lapin_ +était presque désert, le printemps avait emmené avec lui les ombrages +et les amours du petit jardin; il n'y avait tout au fond de la +charmille à demi dépouillée, qu'une espèce de femme richement vêtue, +dédaigneuse et comme il faut.--Une dame;--elle était assise en face +d'un beau jeune homme qui paraissait lui parler chaudement et qu'elle +écoutait avec dédain, sans l'écouter. + +L'attitude nonchalante de cette femme attira mes regards, ses formes +élégantes me firent désirer de voir son visage; je ne sais quel vague +pressentiment me disait que j'allais la reconnaître; mais j'avais +beau regarder, elle ne se retournait pas. Cependant, par la porte du +jardin, restée entr'ouverte, un homme infirme et pauvre, que soutenait +une vieille femme toute chancelante elle-même sur son bâton, se +présenta pour demander quelque aumône. La tête de ce vieillard était +belle et sereine, son ton était décent, sa voix n'avait rien de +plaintif; j'en eus pitié. Quand il eut enfermé mon aumône dans la +poche de sa femme, il alla tendre, à la dame du bosquet, sa main +nette et tremblante; mais la dame impatientée le repoussa d'un geste +impérieux et dur; le vieillard, facilement découragé, se retirait +humblement, lorsque, regardant de plus près cette dame sans pitié:--Ma +femme, dit-il à sa compagne, ne croirait-on pas que c'est là notre +enfant? En entendant son homme parler ainsi, la pauvre femme poussa un +gros soupir; au premier coup d'oeil elle avait reconnu leur fille. +À la vue d'Henriette, son vieux père abandonné la voulut embrasser et +lui tout pardonner; mais elle se détourna avec dégoût:--Au nom de ton +vieux père, mon enfant, reconnais-nous encore, nous qui t'avons tant +pleurée! et elle détournait les regards.--Au nom du ciel, disait +la mère, reconnais-nous, nous qui te pardonnons!.. Toujours le +même silence. J'étais hors de moi. Je me levai:--Au nom de Charlot, +m'écriai-je, contemplez votre vieux père à vos genoux! Les deux +vieillards tendaient les bras; mais au nom de Charlot elle s'était +levée, et, sans jeter même un regard de pitié sur ces vieilles mains +qu'on lui tendait uniquement pour l'embrasser, elle sortit brusquement +du jardin; l'honnête et amoureux jeune homme qui la suivait avait +l'air consterné. + +[Illustration: Le père et la mère] + +À peine sa robe blanche avait-elle dépassé la porte, que le vieillard, +s'asseyant à mes côtés et d'un air à peu près riant:--Vous avez donc +connu notre Charlot? me dit-il.--Si je l'ai connu, brave homme! j'ai +mieux fait que de le connaître, je l'ai monté, et sans faire tort à +personne, je suis témoin que c'était un digne baudet. + +--Ah! oui, un digne baudet, reprit le vieillard, un grison qui portait +vingt charges de fumier par jour! ajouta-t-il en vidant le verre de sa +fille et en mangeant le pain qu'elle avait laissé. + +--Comment donc se fait-il, mon brave homme, que vous ayez perdu ce +digne compagnon? + +--Hélas! Monsieur, ma femme le prêtait souvent à notre Henriette pour +la promener; nous aimions tant cette enfant, que plus d'une fois j'ai +porté moi-même la charge de Charlot pour que Charlot pût porter notre +fille. Un beau jour, je m'en souviendrai toute ma vie. Charlot et +ma fille s'en allèrent de chez moi pour ne plus revenir; ma femme +pleurait son Henriette, moi je pleurais Henriette et Charlot; l'enfant +nous donnait du courage, le grison nous gagnait notre pain; nous avons +tout perdu le même jour, et me voilà avec une besace et un bâton. + +--Pauvre, pauvre Henriette! reprit la vieille femme. + +--Oui, pauvre Henriette! et pauvre, pauvre Charlot! ajouta le +vieillard, car j'imagine qu'il a fait une triste fin. + +--Hélas oui, une triste fin! repris-je. Je l'ai vu mourir; pour me +divertir un instant on l'a fait dévorer par des chiens. + +Les deux vieillards reculèrent de trois pas comme s'ils avaient vu une +bête féroce. + +C'est en vain que je voulus les rassurer et les retenir, je ne pus me +faire entendre; ils s'éloignèrent plus indignés de ma barbarie que de +celle de leur enfant. + +En effet, de quel droit leur causer cette horrible peine, moi que +cette femme n'avait pas nourri de son lait, moi que cet homme n'avait +pas nourri de son pain? + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +XIV. + +LES MÉMOIRES D'UN PENDU. + + +Ainsi l'homme propose et Dieu dispose. J'étais retombé, malgré moi, +dans ma philosophie; tous mes beaux projets de ce matin, l'aspect +de ces deux vieillards les avait réduits à néant. Je quittai le _Bon +Lapin_ pour n'y plus rentrer, et je revenais sur mes pas, cherchant +vainement tout le plaisir que je m'étais promis, quand, au milieu +de la route, je rencontrai un voyageur qui marchait sur Paris, comme +ferait une armée triomphante; ce voyageur était un gai compagnon, +un insouciant amateur de bon vin et de bonne chère; on voyait qu'il +marchait sans avoir de but, peu inquiet de son gîte du soir et de +son repas du lendemain; son visage était franc et ouvert, le hasard +respirait dans toute sa personne. J'ai toujours remarqué que le hasard +donnait à un homme qui s'y abandonne franchement, je ne sais quel +air de force et de liberté qui fait plaisir à voir: ainsi était le +voyageur. Comme je voulais me divertir à tout prix et que d'ailleurs +il n'avait pas l'air bien farouche, je me mis à marcher à ses côtés; +c'était un bon homme, il m'adressa la parole le premier: + +[Illustration] + +--Vous allez à Paris, Monsieur? me dit-il; en ce cas, vous me +montrerez le chemin, car dans toutes ces carrières et parmi toutes ces +ronces, je me suis déjà égaré deux fois. + +--Volontiers, mon brave; vous n'avez qu'à me suivre; nous entrerons à +Paris ensemble, bien qu'à vrai dire vous n'ayez pas l'air très-pressé +d'arriver. + +--Je n'ai jamais eu hâte d'arriver nulle part. Où je suis bien, je +reste; où je suis mal, je reste encore, crainte d'être plus mal. Tel +que vous me voyez, véritable héros de grand chemin, j'ai plutôt mené +la vie d'un bon bourgeois que d'un chevalier errant. La patience est +la vertu qui vient après le courage. Il y a en Italie plus d'un rocher +sur lequel je suis resté quinze jours en embuscade, l'oreille tendue, +l'oeil au guet, la carabine à la main, attendant un gibier qui +n'arrivait pas. + +--Hé quoi! Monsieur, seriez-vous par hasard un de ces hardis brigands +siciliens dont j'ai entendu faire tant d'agréables récits d'assassinat +et de vol, et dont la vie hasardeuse a si bien inspiré Salvator Rosa? + +--Oui, certes, reprit le brigand, j'ai été dans mon temps un de ces +hardis Siciliens, comme vous dites, un jovial et courageux bandit, +enlevant l'homme et son cheval sur la grande route, aussi habilement +qu'un filou français peut voler une misérable bourse dans une foire +de village. À ces mots, il baissa la tête et j'entendis un profond +soupir. + +--Il me semble que vous devez bien regretter cette belle vie, lui +dis-je avec l'air du plus grand intérêt. + +--Si je la regrette, Monsieur! vivre autrement ce n'est pas vivre. +Rien n'égale, sous le soleil, un digne habitant des montagnes. +Figurez-vous un montagnard de vingt ans: un habit vert aux boutons +d'or, les cheveux élégamment noués et retenus par un léger filet, une +riche ceinture de soie à laquelle ses pistolets sont suspendus, un +large sabre qui traîne derrière lui en jetant un son formidable, une +carabine brillante comme l'or sur ses épaules; à son côté, un poignard +au manche recourbé; figurez-vous un jeune bandit ainsi armé, posté sur +le haut d'un roc, défiant l'abîme, chantant et se battant tour à +tour, tantôt faisant alliance avec le pape, et tantôt avec l'empereur, +rançonnant l'étranger comme un esclave, buvant le rosolio à longs +flots, faisant les délices des tavernes et des jeunes filles, et +toujours sûr de mourir à une potence ou sur un lit de grand seigneur: +voilà le bon métier que j'ai perdu! + +--Perdu! Cependant il me semble que vous n'avez pas dû être facile +à pendre, et que, si vous vous êtes retiré du métier, c'est que vous +l'avez bien voulu. + +--Vous en parlez à votre aise, répliqua le bandit; si comme moi vous +aviez été pendu... + +--Vous, pendu! + +--Oui, j'ai été pendu, et encore pour ma dévotion. J'étais caché dans +un de ces impénétrables défilés qui bordent Terracine, quand un beau +soir (la lune s'était levée si brillante et si pure!) je me ressouvins +que depuis longtemps je n'avais pas offert le dixième de mon butin à +la madone. Justement c'était la fête de la Vierge; toute l'Italie ce +jour-là avait retenti de ses louanges, moi seul je n'avais pas eu +de prière pour elle; je résolus de ne pas rester plus longtemps en +retard; je descendis rapidement la vallée, admirant le brillant reflet +des étoiles dans le vaste lac, et j'arrivai à Terracine au moment où +la nuit était le plus éclairée. J'étais tout entier à la madone; +je traversai la foule des paysans italiens qui prenaient, sur leurs +portes, le frais du soir, sans songer que tous les yeux étaient +sur moi. J'arrivai à la porte de la chapelle; un seul battant était +ouvert, sur l'autre battant était affichée une large pancarte: c'était +mon signalement, et ma tête était mise à prix! J'entrai dans l'église, +une église de notre pays catholique et chrétien, avec ses arceaux +découpés, sa mosaïque vivante, son dôme aérien, son autel de marbre +blanc, son doux parfum, et les derniers sons de l'orgue visitant le +moindre écho tour à tour. La sainte image de la madone était entourée +de fleurs; je me prosternai devant elle, je lui offris sa part de +mon butin: une croix de diamants qui avait été portée par une jeune +comtesse d'Angleterre, femme hérétique, diamants d'une belle eau; +un petit coffre espagnol d'un travail précieux; un beau collier de +perles, enlevé à une galante dame de France qui riait aux éclats, +et qui, par-dessus le marché, m'envoya un baiser. La Vierge parut +satisfaite de mon hommage; il me sembla qu'elle me souriait avec +bonté, et qu'elle me disait:--_Bon voyage, Pédro! je t'enverrai de +bons voyageurs dans les montagnes_. Je me relevai plein de sécurité et +d'espérance, et déjà je reprenais le chemin de ma maison, quand je me +sentis violemment saisi par derrière; les sbires m'entraînèrent dans +une prison dont je ne pouvais m'échapper, car il n'y avait là ni une +femme ni une jeune fille, et il ne me restait pas un paolo pour payer +le geôlier. + +--Et vous fûtes pendu, mon brave? + +--Je fus pendu le lendemain, honneur rendu à mon courage et à ma +renommée. Quelques heures suffirent pour élever le gibet et pour +appeler un bourreau. Le matin on vint me prendre, on me fit sortir de +mon cachot, et à la dernière grille je trouvai des pénitents blancs, +des pénitents noirs, gris, chaussés, pieds nus; ils tenaient à la main +une torche allumée; leur tête était couverte d'un _san benito_ qui +lançait une flamme sinistre; vous les eussiez pris pour autant de +fantômes; devant moi, quatre prêtres, murmurant les prières des morts, +portaient une bière; je marchai bravement à la potence. La potence +était honorable; c'était un grand chêne frappé de la foudre, qui +s'élevait sur un léger monticule; de blanches marguerites formaient +un tapis de fleurs au pied de l'arbre; derrière moi s'élevaient les +heureuses montagnes toutes remplies de mes exploits. Je saluai, +non sans douleur, mon beau domaine; sur le devant de la potence se +déroulait un précipice où tombait, avec un sourd murmure, un torrent +rapide dont l'humide vapeur arrivait jusqu'à moi; autour de l'arbre +funeste tout était parfum et lumière. Je m'avançai sans trembler +au pied de l'échelle, et j'allais me livrer tout à fait, lorsqu'un +dernier coup d'oeil jeté sur mon cercueil me fit reculer de deux +pas:--Ce cercueil n'est pas assez grand pour contenir tout mon corps, +m'écriai-je; on ne me pendra pas si je n'en vois arriver un autre +de ma taille. Et je pris un air si résolu que le chef des sbires +s'approchant:--Mon cher fils, me dit-il, assurément vous auriez raison +de vous plaindre si ce coffre devait vous contenir tout entier; mais, +comme vous êtes très-connu dans le pays, nous avons décidé, quand vous +serez mort, de vous faire couper la tête et de l'exposer au point le +plus élevé de nos remparts. + +La raison était sans réplique. Je montai à l'échelle; en un clin +d'oeil je fus sur le haut de la potence; la vue était admirable. Le +bourreau était novice, de sorte que j'eus le temps de contempler +tout à l'aise cette foule qui pleurait sur moi. Quelques jeunes +gens tremblaient de fureur, les jeunes filles étaient en larmes; les +paysans me regrettaient comme un brave homme qui savait très-bien +prélever la dîme sur les voyageurs qui voulaient voir, sans payer, les +églises, le soleil, les femmes, le pape et les princes de l'Italie; +les sbires seuls se réjouissaient ouvertement. Au milieu de cette +foule se tenait, les bras croisés, Francesco, notre digne capitaine; +son regard me disait:--_Courage aujourd'hui, demain vengeance!_ +Cependant, en attendant l'exécuteur, je me promenais sur la potence, +au-dessus du précipice; un léger zéphyr agitait doucement la corde +fatale.--Tu vas te tuer! criait le bourreau; attends-moi. Il arriva +enfin au sommet de l'échelle; mais il avait le vertige, ses jambes +tremblaient; cette cascade au-dessous de lui, cet éclatant soleil +au-dessus de sa tête, tous ces regards de pitié pour moi et de haine +pour lui, toutes ces causes réunies troublaient ce malheureux jusqu'au +fond de l'âme. Enfin, et d'une main tremblante, il me mit la corde au +cou, il me poussa dans l'abîme; il tenta d'appuyer son ignoble pied +sur mes épaules; mais ces épaules sont fermes et fortes, un pied +d'homme n'y peut laisser d'empreinte; celui de mon bourreau glissa, le +choc fut violent; d'abord il s'arrêta au bout de la potence avec ses +deux mains, puis une de ses mains faiblit, et l'instant d'après il +tomba lourdement dans la fondrière, et il fut emporté par les flots. + +Tel fut le récit du pendu. + +[Illustration] + +Cette potence si riante, cette scène de mort si gaiement racontée, +m'intéressaient au dernier point; jusqu'ici je n'avais pas imaginé que +la potence pût devenir un agréable sujet d'amusants souvenirs; jamais +je n'avais vu colorer la mort de pareilles couleurs; au contraire, +parmi ceux qui ont exploité cette mine féconde en sensations, c'est à +qui rembrunira le tableau, à qui ensanglantera la scène, comme si dans +notre vie sociale la peine de mort n'était pas une action vulgaire, +une espèce d'amende à payer dont on a toujours le montant sur les +épaules, rien de plus. Or, telle était la loyauté de notre bandit; +il savait que la potence était la contre-partie de sa profession, +il savait que la société italienne lui avait dit tacitement:--Je +te permets de piller, de voler et même de tuer des Anglais et des +Autrichiens, à condition que, si tu nous forces à te prendre, tu seras +pendu; cette condition, il l'avait acceptée, et il avait dans l'âme +trop de justice pour s'en plaindre. Je voulus donc savoir ce qu'il +était devenu depuis qu'il avait été pendu; à ma prière, il continua +son récit: + +--Je me souviens fort bien de la moindre sensation, me dit-il, et ce +serait à recommencer dans une heure, que je ne m'en inquiéterais pas +plus que de cela. Dès que j'eus la corde au cou et que je fus tombé +dans le vide, je sentis d'abord un assez grand mal à la gorge, puis +je ne sentis rien; l'air arrivait à mes poumons lentement, mais la +moindre parcelle de cet air balsamique et bienfaisant retenait ma +vie; et d'ailleurs, légèrement balancé dans cet espace aérien, je +me sentais bercé par une main invisible. Le bruit à mon oreille, +c'étaient les divines mélodies du ciel; ce souffle tiède et pur sur +mes lèvres brûlantes, c'était le baiser de ma bien-aimée; je voyais +les objets comme à travers un voile de gaze; c'était un lointain +lumineux comme si le paradis eût été tout au bout de ma vision. À coup +sûr, la sainte Vierge me venait en aide, car j'étais son martyr. Et +puis n'avais-je pas mon scapulaire et les cheveux de Maria sur mon +coeur? Tout à coup, l'air me manqua, je ne vis plus rien, je ne +sentis plus de balancement; j'étais mort! + +--Pourtant, lui dis-je, vous voilà de ce monde plus que jamais, et +très-peu disposé à en sortir. + +--Ceci est un grand miracle, me répondit gravement le bandit. J'étais +mort depuis une heure, quand mon digne capitaine coupa la corde de +la potence. Lorsque je revins à moi, mes yeux rencontrèrent le +bienveillant regard d'une femme qui, penchée sur moi, me rendait mon +âme.... une âme plus pure et plus forte. Cette femme avait la voix +italienne, une grâce italienne, le doux parler, le vif regard, toutes +les perfections d'une Italienne. Je crus un instant que je sortais du +tombeau et que la madone de saint Raphaël me recevait dans ses bras. +Voilà, seigneur, mon histoire de bandit; j'ai promis à ma douce Maria +de devenir un honnête homme, si je le pouvais; j'espère en venir à +bout par amour pour elle; déjà même, pour être honnête parmi vous, +je me suis procuré un habit propre et un chapeau neuf, ce qui est un +grand point. + +[Illustration] + +--Il vous faudrait encore un métier, et j'ai bien peur que vous n'en +ayez pas. + +--Voilà ce qu'on me dit partout, seigneur; et cependant j'ai beau +chercher, je n'ai jamais vu qu'un métier menât à quelque chose parmi +vous. + +--Pensiez-vous être plus heureux en Italie? + +--La campagne de Naples, bonne mère, produit chaque matin assez de +champignons pour nourrir toute une ville: chez vous, tout se paie, +jusqu'à vos champignons qui sont mortels. + +--Pensez-vous donc que le métier de lazzarone soit un métier d'honnête +homme? + +--Il n'y en a pas de plus loyal; on n'est ni maître ni valet; on ne +dépend que de soi; on ne travaille que quand il y a urgence, et il +n'y a jamais urgence, tant que le soleil reluit là-haut; enfin on peut +aller à Rome et faire le tour de Saint-Pierre à genoux, ce qui vaut +deux cents indulgences: voilà ce que c'est que d'être lazzarone. + +--En ce cas-là, pourquoi donc ne vous êtes-vous pas fait recevoir +lazzarone, je vous prie? + +--J'y avais bien songé, excellence, me dit-il; Maria elle-même m'en +avait prié; mais j'ai trop peur des éruptions du Vésuve. + +En même temps nous entrions dans Paris. + +L'entrée de Paris, par la barrière du _Bon Lapin_, est peut-être +la plus agréable, quoique la plus modeste de toutes les entrées +parisiennes. Vous arrivez à travers les champs, vous traversez une +vaste plaine où manoeuvre la cavalerie chaque matin; vous entrez +dans une étroite allée, vous laissez à votre gauche la _Grande +Chaumière_ et toutes les guinguettes qui l'avoisinent, et tout d'un +coup vous vous trouvez en présence du beau jardin du Luxembourg, +aimable et tranquille promenade de ces quartiers lointains. Mon +Italien m'interrogeait à chaque pas, s'étonnant de tout, tantôt des +vieilles femmes qui encombraient le jardin, tantôt des jeunes pairs de +France qui venaient faire des lois, la cravache à la main et l'éperon +au talon; cette vaste salle de spectacle et cette Sorbonne si +mesquine, ces grands hôtels en simple pierre et pas une statue de +marbre, pas un homme occupé à se chauffer au soleil; des lazzaroni +travaillant comme des forçats, d'autres lazzaroni chantant dans la +rue d'une voix fausse accompagnée d'un instrument plus faux encore; +d'horribles gravures coloriées à la porte des vitriers; des pots de +terre sans élégance, rien d'antique; des rues étroites, un air infect, +de jeunes filles chargées de misère et sans sourire, des marchands +de poisons à toutes les rues, et pas une madone! Le bandit était +consterné:--Quel métier vais-je donc faire ici pour vivre? me dit-il +avec une inquiétude visible. + +--Avant tout, que savez-vous faire? lui demandai-je, un peu embarrassé +moi-même de sa personne. + +--Rien, me dit-il; seulement je ferais de la meilleure musique, de +la meilleure peinture, de plus belles statues en marbre; je garderais +mieux un palais que tous ceux que j'ai vus jusqu'à présent; et quant à +vos marchands de poisons, voici un poignard qui vaut mieux que toutes +leurs drogues, ajouta-t-il avec un énergique sourire. + +--Si vous n'avez pas d'autre ressource, je vous plains bien +sincèrement, mon maître; nous avons sur les bras quinze mille +peintres, trente mille musiciens, et je ne sais combien de poëtes qui +ne sont pas trop bien dans leurs affaires;--pour ce qui est de votre +poignard, je vous conseille de le laisser en repos, car cette fois +vous seriez pendu à une potence dont la corde ne casse jamais. + +--Cependant, sans me vanter, je ne chante pas mal une chanson d'amour. +Quand j'étais à Venise, c'était, parmi les seigneurs les plus galants, +à qui me confierait la conduite de sa sérénade, et je la menais si +galamment, que plus d'une fois il m'est arrivé d'achever pour mon +propre compte l'entreprise que j'avais commencée pour autrui. + +--La sérénade serait le plus sot des métiers parmi nous. En France, +il n'y a qu'une manière sûre de prendre une femme, c'est de lui donner +quelque chose; toutes les chansons du monde n'y feraient rien. Tu +serais Métastase en personne, qu'elles ne feraient que rire, pauvre +diable, des sons lamentables de ta guitare et des chants mélodieux de +ton amour dans une nuit d'été. + +--En ce cas-là, reprit le jeune homme en relevant la tête, j'irai +demander du service au roi de France, je lui montrerai comment je sais +manier une carabine et me faire obéir d'un bataillon: s'il veut me +prendre à son service, je m'engage à monter la garde au plus fort de +l'été sans parasol, comme le plus hardi bandit. + +--Apprenez, mon brave, qu'on ne parle pas au roi de France. +D'ailleurs, pour ce qui est de votre talent sur la carabine, vous +trouverez chez nous deux cent mille hommes, payés à cinq sous par +jour, qui s'en servent aussi bien que vous; il faut enfin que vous +sachiez qu'il n'y a dans le monde qu'une nation étrangère qui ait le +droit de garder le roi, et depuis la Ligue on n'a jamais pensé aux +Italiens. + +--Ah! dit le bandit en fronçant le sourcil, la misérable nation qui +n'est pas assez riche pour nourrir une bonne compagnie de brigands, +avec un chef! Si vous aviez l'honneur d'en posséder une seule, tant +pis pour Maria! ce soir même j'irais faire la cuisine à vos bandits, +et je serais le bien-venu. + +--Que dites-vous? vous leur feriez la cuisine? et quelle cuisine, s'il +vous plaît? + +--Par Dieu, je leur ferais une cuisine de grande route, et je ne sache +pas que parmi vous il soit un homme assez dégoûté pour refuser +de manger de mon rôti assaisonné avec du piment. Quand j'étais à +Terracine, j'étais l'homme le plus renommé pour le civet de lièvre +et pour la sauce d'anguille de buisson. C'est ainsi qu'en a jugé son +éminence le cardinal Fesch, que Dieu conserve! On m'envoya chercher un +soir dans ma forêt pour lui faire à souper, et, le repas fini, il jura +sur son âme que dans son propre palais il n'avait jamais rien mangé de +plus exquis. + +Je m'approchai du bandit, et d'un air solennel:--Je vous félicite, lui +dis-je, vous êtes un homme sauvé! Votre talent de rôtisseur vous fera +mieux venir parmi nous que si vous étiez un grand musicien, un poëte, +un peintre, un sculpteur, un général. Il ne tient qu'à vous de devenir +un pouvoir, car nous sommes dans l'âge d'or de l'égalité. Bien plus, +à l'heure où je vous parle, la France entière n'est occupée qu'à +débattre les devis de la salle à manger d'un ministre. Parcourez donc +tout Paris, et à la première maison qui pourra vous convenir, entrez +fièrement, dites au maître: _Je suis un grand cuisinier_, prouvez-le, +et vous êtes à la tête des affaires. + +Le pendu me remercia d'un geste amical; je le quittai, tranquille +désormais sur son sort. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +XV. + +LE PAL. + + +L'histoire du pendu me revenait souvent en mémoire. Justement en +France, en Angleterre, en Allemagne, partout, s'élevait en ce temps-là +une nouvelle école de publicistes qui, pour premier article de leur +code, proscrivaient la peine de mort. La question était longuement +débattue, comme toutes les théories le seront toujours chez des +peuples assez savants et exercés pour jouer avec le paradoxe. Il +arriva donc qu'emporté sans m'en douter dans cette foule d'arguments +en sens contraire pour et contre la peine de mort, je m'estimai +heureux d'avoir parlé à un pendu; j'étais tout fier de pouvoir +raconter l'histoire d'un homme de l'autre monde, sans être forcé de me +contenter du récit incomplet et impossible d'un patient qui marche +à la mort. Selon moi, j'avais un argument sans réplique en faveur +de cette loi pénale si combattue par nos sages; je n'attendais plus +qu'une occasion pour le développer à mon gré. + +L'occasion arriva bientôt. Un jour, un jour d'automne, à la fin de +toute feuillée, quand vous sentez venir l'hiver et ses frimas, nous +étions réunis à la campagne dans un vaste salon froid et pluvieux. La +société était nombreuse, mais les membres qui la composaient n'étaient +guère animés les uns pour les autres de cette sympathie active qui +rapproche les hommes et qui ne leur permet pas de compter les heures +qui s'enfuient. Au milieu de la chambre, les dames, silencieuses et +complètement isolées, s'occupaient d'ouvrages à l'aiguille. Les hommes +se parlaient à de longs intervalles sans avoir rien à se dire; bref, +la soirée était perdue, si cette grande question de la peine de mort +ne fût venue jeter une passion intéressante au milieu de tout ce +désoeuvrement. Le choc devint électrique: chacun avait en réserve +son argument tout prêt pour ou contre, chacun parlait de toute la +force de ses poumons et sans attendre que son tour fût venu; pour moi, +j'attendais, en homme habile, que ce premier bruit se fût apaisé, et +dès que je jugeai l'instant propice, je racontai l'histoire de mon +pendu. + +Mon histoire produisit peu d'effet; elle n'était vraie et croyable que +dans la bouche du bandit italien; racontée par moi, c'était un conte +sans vraisemblance. À ce sujet, la discussion reprenait de plus belle; +déjà mes adversaires, c'est-à-dire les adversaires de la peine de +mort, retranchés derrière ce grand mot: l'_humanité_! comme derrière +un rempart inaccessible, avaient à ce point l'avantage, que personne +n'osait plus prendre ma défense, lorsqu'au plus fort des clameurs +contre la fausseté de mon récit, je rencontrai un secours +tout-puissant. + +C'était un vénérable musulman. Du fond du sofa bourgeois, +économiquement recouvert d'une indienne passée, dans lequel il était +plongé, il leva sa tête ornée d'une longue barbe blanche, et reprenant +gravement la conversation ou je l'avais laissée:--Je veux bien croire, +nous dit-il, que cet Italien a été pendu, puisque moi-même j'ai été +empalé! + +À ces mots, il se fit tout à coup un grand silence; les hommes +se rapprochèrent du narrateur; les dames, oubliant leur aiguille, +prêtèrent une oreille attentive. Vous avez peut-être remarqué des +femmes en groupe, écoutant un récit qui les intéresse; alors vous avez +souvent admiré cette physionomie qui s'anime, cet oeil qui s'ouvre +de toute sa grandeur, ce sein qui s'arrête tout court, ce joli cou +qui se dresse comme le cou du cygne, et ces deux mains oisives qui +retombent nonchalamment: voilà ce que j'admirais moi tout seul, en +attendant qu'il plût au Turc de commencer. + +--Que Mahomet soit loué! dit-il; mais une fois dans ma vie j'ai +pénétré chez les épouses sacrées de Sa Hautesse! + +Ici l'attention devint plus grande; je remarquai une jeune fille de +quinze ans qui écoutait, assise à côté de sa mère; elle fit semblant +de reprendre son ouvrage. Quand on travaille on n'écoute pas. + +[Illustration] + +--Je me nomme Hassan, reprit le Turc; mon père était riche, et je le +suis. En véritable musulman, je n'ai eu qu'une passion dans ma vie, +c'est la passion des femmes. Mais autant j'étais passionné, autant +j'étais difficile dans mes choix. C'était en vain que je parcourais +tous les marchés les plus célèbres, je n'en trouvais aucune assez +belle pour moi. Chaque jour on me faisait voir de nouvelles esclaves, +des femmes noires comme l'ébène, d'autres femmes blanches comme +l'ivoire; celle-ci venait de la Grèce, le pays des belles filles, mais +elle était tout en larmes; celle-là venait de France, mais elle me +riait au nez et elle me tirait par la barbe.--Tu n'as donc rien de +plus beau, disais-je au marchand d'esclaves?--Mais souviens-toi, +Hassan, qu'il ne faut pas tenter Dieu. Certes, la femme est une belle +créature, mais il ne faut pas la vouloir plus belle que Dieu ne l'a +faite. Ainsi parlait le marchand d'esclaves; il avait raison, le +digne homme; il ne vantait pas sa marchandise, il la vendait comme il +l'avait. Moi, cependant, je voulais tout simplement l'impossible; +si bien qu'un soir, poussé par mon envie, je me mis à franchir les +remparts du palais impérial. + +[Illustration] + +Je ne songeais pas à me cacher, j'escaladai les murs de Sa Hautesse +comme si elle n'eût eu à son service ni janissaires, ni muets, et par +conséquent je ne fus aperçu de personne. Je pénétrai heureusement +à travers les trois enceintes impénétrables qui défendent le sacré +sérail; puis enfin quand revint le jour, je plongeai un regard +téméraire dans ce sanctuaire inviolable. Ma surprise fut grande +lorsqu'à la lueur blanche et pâle du premier soleil je pus juger que +les femmes du successeur de Mahomet ressemblaient à toutes celles +que j'avais vues. Mon imagination désabusée ne pouvait croire à cette +triste réalité, et je commençais à me repentir de mon entreprise, +quand tout à coup je fus saisi par les gardes du palais. + +Non-seulement il y allait de ma tête, mais encore il y allait de +la vie de ces malheureuses femmes que j'avais surprises dans leur +sommeil: on résolut de ne point parler de cette souillure à Sa +Hautesse; et cependant, entraîné sans bruit hors de l'enceinte +formidable, je fus conduit au supplice que j'avais mérité. + +[Illustration] + +Peut-être, Messieurs, ne savez-vous pas ce que c'est que le pal? +C'est un instrument aigu placé sur le haut de nos minarets, et qui ne +ressemble pas trop mal à ces flèches de paratonnerres que vous avez +inventées, vous autres Européens, comme pour défier le destin jusque +dans les nuages. Il s'agissait de me mettre à cheval sur ce pal +effilé, et pour mieux me faire garder l'équilibre, on m'attacha à +chaque pied deux boulets en fer. La première douleur fut cruelle; le +fer s'enfonçait lentement dans mon corps; et le deuxième soleil, +dont les rayons plus brûlants frappaient sur les dômes étincelants de +Stamboul, ne m'aurait peut-être pas trouvé vivant à l'heure de midi, +si mes boulets ne se fussent détachés de chaque pied; ils tombèrent +avec fracas; ma torture devint alors plus supportable, et je me mis +à espérer que je ne mourrais pas. Rien n'égale en beauté le spectacle +que j'avais sous les yeux: une mer immense, entremêlée de petites îles +revêtues de verdure, et sillonnée dans tous les sens par les +vaisseaux de l'Europe. De la hauteur où j'étais placé, je compris +que Constantinople était la reine des villes. À présent, je planais +au-dessus de la cité sainte; je voyais à mes pieds ses brillantes +mosquées, ses palais romains, ses jardins suspendus dans les airs, ses +vastes cimetières, refuges tranquilles des buveurs d'hydromel. Dans ma +reconnaissance, j'invoquai le Dieu des croyants. Sans doute ma prière +fut entendue, car un prêtre chrétien me délivra au péril de ses jours; +il m'emporta dans sa cabane et me sauva. À peine guéri, je retournai +dans mon palais; mes esclaves se prosternèrent à mes pieds. J'achetai, +le lendemain, les premières femmes qui se présentèrent; je rechargeai +ma longue pipe d'écume, je la trempai dans l'eau de rose, et si +je pensai quelquefois aux muets de Sa Hautesse et à leur supplice, +c'était pour me rappeler tout haut qu'il faut acheter les femmes comme +elles sont, et que si le Prophète ne les a pas faites plus belles, +c'est que le Prophète n'a pas voulu.--Allah est grand! + +Ainsi parla le Turc; ce long récit l'avait fatigué; il retomba +nonchalamment sur les coussins de la bergère, et il reprit la +voluptueuse attitude d'un bon croyant qui fume sa pipe à l'heure de +midi. Dans cette attitude, si j'étais peintre, je peindrais le calme +et le bonheur. À mon sens, rien n'exprime le repos comme un heureux +enfant de Mahomet couché sur un tapis de Perse, sans peine, sans +désirs, sans rêve, et dans cet heureux sommeil de l'Orient qui ne +vous force même pas à fermer les yeux, comme si c'était déjà une trop +grande violence pour un mortel. + +Ainsi parla le Turc: J'ai remarqué souvent qu'une histoire +intéressante et bien racontée disposait merveilleusement les esprits +et changeait souvent la face d'une conversation, de l'ennui au +plaisir. Une fois entré dans un salon, que voulez-vous qu'on fasse, +sinon se glorifier soi-même et décrier les absents? Ainsi donc, +après ce premier récit, la soirée prit une face nouvelle; chacun +se rapprocha de son voisin, et, bien plus, la maîtresse du logis, +étouffant la voix d'une économie parcimonieuse qui lui reprochait +d'ouvrir son bûcher avant que l'almanach n'eût annoncé positivement +l'hiver, parla de nous faire un peu de feu. La proposition fut +acceptée avec mille bravos unanimes: en un clin d'oeil la cheminée +fut débarrassée de son rempart de papier gris; le sarment embrasé fit +reluire les chenets de cuivre, en même temps que tous les visages, +égayés et ranimés par cette douce chaleur, annonçaient une +satisfaction inattendue. Il y a tout un poëme descriptif dans +le premier feu de ce dernier jour d'automne, qui vous donne à +l'improviste un avant-goût des plaisirs flamboyants de l'hiver. + +Cependant le feu brillait dans l'âtre ranimé; au moment où la flamme +blanche et bleue, précédée d'une bonne odeur de sapin, jetait son plus +grand éclat, elle se porta subitement sur un jeune homme qui n'avait +pas encore parlé. Il était assis dans un coin et semblait ne prendre +part à la conversation que pour en relever de temps à autre les traits +saillants par un sourire moitié affable, moitié moqueur, de sorte qu'à +l'instant même tout l'intérêt fut autour de cet homme. D'ailleurs il +était jeune et beau, son oeil était noir, et tout révélait en lui +l'homme de goût et l'homme d'esprit, qui dans le monde ne se regarde +comme supérieur ou comme inférieur à personne. Au premier abord et +à la curiosité des regards, notre jeune homme comprit qu'on lui +demandait une histoire. Aussitôt, sans se faire plus longtemps prier, +il appuya son bras sur le siége d'une jeune femme qui était presque +assise devant lui, et, la tête penchée à côté de cette tête fraîche +et jolie, il commença son récit avec une voix si douce et si pure, que +vous auriez dit que c'était la jeune femme qui parlait, si ses lèvres +entr'ouvertes n'eussent pas été parfaitement immobiles, si elle-même +elle n'eût pas pris l'attitude du plus entier recueillement. + +[Illustration] + +--Je crains bien, Mesdames, dit le jeune homme... Cette dérogation +inattendue à cette règle sociale qui exige qu'on dise toujours +_messieurs_ quand on parle en public, parut une nouveauté piquante +dont ces dames surent bon gré au narrateur. En effet, par cette +tactique habile le jeune homme se donnait les honneurs d'un +tête-à-tête féminin, et s'isolait du reste de l'assemblée; il y eut +donc un murmure d'approbation qui le força à recommencer sa phrase: en +homme d'esprit, il la recommença tout autrement. + +--Pour moi, reprit-il, je n'ai été que noyé; mais les circonstances +de ma mort sont assez étranges. Quelques-uns de vous connaissent sans +doute, hors des murs de Lyon, un des plus beaux paysages qui soient +sous le soleil. + +C'était un jour d'été, un de ces jours où le ciel est entièrement +bleu, à l'air chaud et pur. J'étais mollement couché sur les bords +du fleuve, ou plutôt sur les bords de ce rivage mixte qui voit tout à +coup la Saône s'unir aux flots du Rhône, ses flots limpides résister +d'abord aux flots jaunâtres de son amant, résister plus mollement +ensuite, puis enfin, s'avouant vaincue, se mêler entièrement à cette +onde maîtresse et rouler dans le même lit. À cette heure de midi, la +chaleur était accablante, l'onde était limpide; j'étais couché sur +le gazon du rivage, entre le sommeil et la veille, et dans l'état de +béatitude d'un homme qui a pris de l'opium; que vous dirai-je? À force +de contempler cette vaste nappe d'eau qui de loin me paraissait si +paisible et si calme, je crus découvrir dans le fond de la rivière, +assise sur un quartier de roche, je ne sais quelle idéale et jeune +beauté qui me tendait les bras avec un doux regard. Le charme était +inexprimable. La vision se balançait mollement dans le miroir des +eaux; un vieux tilleul du rivage protégeait cette jeune tête des +blanches fleurs qui le décoraient, et de ses feuilles vertes il lui +faisait un vêtement diaphane. J'étais sur le bord du fleuve, immobile, +enchanté, saisi par un amour indicible, réalisant tous les rêves d'une +première jeunesse; il me sembla que j'étais le héros du Tasse, le beau +Renaud arrêté dans les jardins d'Armide, au bord de ces bassins de +marbre où les nymphes délirantes chantaient l'amour en se balançant +dans l'onde argentée; ces belles femmes, du fond de ce cristal +limpide, me tendaient leurs bras et leurs sourires;--je succombai! + +Déjà j'étais dans le fleuve, et ni la fraîcheur de l'eau, ni la force +irrésistible qui soudain me saisit et m'entraîna, ni la fuite de ma +déesse diaphane, ne purent m'arracher à mon rêve poétique; je nageais +au milieu de ces deux grands fleuves, le Rhône et la Saône, qui se +disputaient mon corps comme une proie. Sans songer aux périls qui +m'attendaient, je me laissais aller complaisamment à leurs efforts; +tantôt je me trouvais mollement bercé, dans les bras de la Saône, +tantôt le Rhône m'arrachait violemment à ces douces étreintes, et +m'entraînait avec furie; d'autres fois, placé sur les confins de +ces deux puissances rivales, emporté par l'une, arrêté par l'autre, +j'étais immobile, et alors ma vision me revenait aussi belle, aussi +riante, aussi jeune; un instant elle fut si près de moi que je me +précipitai pour la saisir. J'ignore ce que je devins alors, à quel +bonheur je fus admis, à quelle indicible récompense je fus appelé; +mais après un jour tout entier de cette extase, je me réveillai dans +la grange d'un villageois; la nuit descendait des montagnes, les +boeufs rentraient dans leur étable en poussant de mélancoliques +mugissements; ma tête était soutenue par un de ces beaux et vigoureux +rameurs du Rhône, comme on en voit encore beaucoup dans mon village de +Condrieu; partout ailleurs, ces hardis navigateurs, hommes dégénérés, +sont devenus de timides et astucieux marchands; ils n'ont pas conservé +dans leurs veines une goutte du sang de leurs pères. + +[Illustration] + +Voilà ma mort; ce fut, comme vous voyez, un beau rêve. Je suis +parfaitement de l'avis de l'Italien et du Turc. La mort, vous le +voyez, la mort pénale de l'Italie, la mort despotique de l'Orient, la +mort volontaire de l'Occident, ne sont pas plus à craindre l'une +que l'autre. Depuis ce jour, je suis de l'avis de ce philosophe qui +pensait que vivre et mourir c'était même chose; seulement, puisque je +m'étais endormi une fois, je suis fâché de m'être réveillé. + +Ainsi parla le jeune homme; et quand, à la fin de son discours, il +se vit l'objet de l'attention qui durait encore, son visage devint +couleur de pourpre, il se retira vivement du fauteuil sur lequel il +se penchait, et sans le vouloir il effleura de sa joue la joue de la +jeune femme qui était assise devant lui. Je remarquai à ce sujet que +cette rougeur était contagieuse; et de fait, c'était plaisir de voir +ces deux jeunes têtes s'animant tout à coup du même incarnat de leurs +vingt ans. + +Quand l'assemblée fut un peu revenue de ces récits étranges, la +discussion recommença de plus belle; les adversaires de la peine de +mort n'avaient rien à opposer à de pareils arguments. Pendant qu'ils +se creusaient la tête pour trouver quelques réponses plausibles, les +partisans timorés de la mort légale, un instant battus, et qui avaient +craint jusqu'alors d'être taxés de cruauté, revenant à la charge avec +plus de vigueur, ne mettaient plus de fin à leurs démonstrations. +C'était à qui se souviendrait d'être mort au moins une fois en sa vie. +L'un, au bois de Boulogne, était tombé percé d'un coup d'épée, et il +se rappelait fort bien que le froid du fer n'était pas une sensation +désagréable; l'autre avait reçu une balle en pleine poitrine, sans +ressentir le moindre mal; celui-ci avait fait une chute qui lui avait +fracassé le crâne, et il n'en conservait pas d'autre souvenir: je +ne parle pas des fièvres putrides, des fièvres malignes, des fièvres +cérébrales, de toutes les fièvres possibles; en un mot, on fit si +bien, qu'il fut conclu, à l'unanimité, que la mort n'était pas une +douleur; que la mort pour un crime était moins, de la part de +la société, une satisfaction équivalente du crime commis, qu'une +précaution pour le repos de tous; que la société payait beaucoup trop +cher la mort des champs de bataille, en la payant par la gloire, cette +récompense immortelle; et qu'enfin craindre la mort dans son lit était +le métier d'un sot plus encore que le métier d'un poltron. + +On en était là de cette dissertation pénale, à laquelle Beccaria en +personne n'eût su que répondre, lorsqu'un gros abbé, qui était resté +jusqu'alors plongé dans un long fauteuil et dans l'état heureux d'un +homme qui digère un bon dîner, se levant avec effort de son siége, +alla se placer au centre de la conversation, au-devant de la cheminée +et vis-à-vis la flamme scintillante; ainsi placé, il se mit bien +d'aplomb sur ses deux pieds, et comme c'était un homme de sens et de +bon conseil, un de ces vieux prêtres à bonne et indulgente conscience +que la Révolution française avait chassés à l'étranger, et qui, +rentrés dans leur patrie, s'étaient mis à reconstruire de leur mieux +une vie de chanoine tout empreinte d'un tranquille bien-être pour +soi-même et d'une active charité pour les autres, le digne homme fut +écouté avec attention: + +--Par saint Antoine, s'écria-t-il, voilà une belle discussion sur la +peine de mort! M'est avis, Messieurs, que vous en agissez bien à votre +aise; si, comme moi, vous aviez manqué mourir d'une indigestion, vous +parleriez de la mort avec plus de respect. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +XVI. + +LES CAPUCINS. + + +C'était bien en vain que je cherchais à oublier la double passion, +la double étude de ma vie, Henriette et la laideur morale; rien ne +pouvait me distraire de cette funeste passion, de cette fatale étude. +Chaque jour je me trouvais possédé davantage de je ne sais quel +épouvantable désir de pousser l'horreur à bout, de savoir enfin si je +pouvais la dépasser, ou bien si je serais vaincu par elle. Or, pour +moi, l'horreur n'existait que là où était Henriette, nature si vide +et si fausse, abîme d'égoïsme et de faiblesse, être humain qui n'avait +rien de l'homme moral, merveilleuse enveloppe à laquelle rien ne +manquait, l'âme exceptée. Ce je ne sais quoi vivant et sans coeur, +auquel je m'étais attaché et que je suivais à la trace dans le vice, +je le retrouvai encore un matin. Vous dire en quel lieu, comment +l'oser, et d'ailleurs comment vous le dire? Cependant il le faut. Mon +histoire ne serait pas complète si nous ne traversions pas toutes +ces fanges livides. Le lieu terrible où le vice l'avait portée, cette +femme,--dans la société telle que nous l'avons faite, c'est un lieu +aussi fatal, aussi nécessaire, j'ai presque dit aussi inévitable +que la Bourbe ou la Morgue. Antre infect, abominable, tout rempli de +plaintes, de misères, de hurlements, de grincements de dents. C'est là +un hôpital, mais un hôpital sans respect. Le médecin lui-même méprise +ses malades; il a pour eux plus de dégoût que de pitié. Cette fois, +l'hôpital devient prison, le malade devient ulcère; le mal prend en +ce lieu toutes sortes de noms horribles qu'on prononce tout bas. +Le passant désigne du doigt avec un rire moqueur la victime qu'on y +porte. C'est le préfet de police, et non pas la soeur de charité, +qui tient ouverts ces funestes asiles. La police est la reine et la +souveraine maîtresse de ces lieux; la soeur hospitalière s'enfuit +loin de ces misères en se voilant la face; il faut donc que ce soient +là des figures bien hideuses, pour que vous en détourniez votre chaste +regard, douces et saintes filles, chastes reines de la Pitié et de +l'Hôtel-Dieu! La misérable que le vice jette dans ces demeures y entre +d'ordinaire à la suite d'un banquet, la lèvre mal essuyée, le sein nu, +la tête couronnée de fleurs. Elle en sort comme elle y est entrée, +le sein nu, chargée de fleurs, et toute prête à s'enivrer encore; et +cependant l'espace étroit où ou la renferme, l'air qu'elle respire, +les tortures fétides qui l'attendent, la honte et la misère ignoble +dont elle va être la vassale abominable, tout fait de ce lieu redouté +comme une première damnation presque aussi terrible que celle qui +attend le crime après la mort, + +Au sommet de la rue Saint-Jacques, entre l'hôpital Cochin et le +Val-de-Grâce, et tout à côté de la Bourbe, on rencontre un ancien +monastère, triste et isolé, assez semblable aux ladreries du onzième +siècle. Une sale et infecte fabrique de chandelles étend son ombre +suintante à la gauche de ce bâtiment. À son angle droit, une pauvre +marchande de pommes s'est construit une cabane en bois; à la porte de +cette cabane, une grande chèvre se promène, maigre et efflanquée. Vous +entrez, et dans les gardiens, pas un regard de bienveillance ou de +pitié; dans le médecin, pas de compassion; dans les malades, pas de +confiance; ce sont les moeurs, c'est l'effroi, c'est l'égoïsme d'une +ville ravagée de la peste; c'est ce qu'il y a de pire au monde, la +honte chez le malade et de cuisantes douleurs qu'il n'ose pas avouer. +Dans ces murs, l'effroi, la faim, des passions dévorantes, une +inquiétude toujours croissante, un mal qui prend toutes les formes, +tous les noms, qui usurpe toutes les places, du dégoût et de +l'horreur, voilà la vie, si c'est vivre! L'air en est infecté, le +ruisseau en est fangeux. J'ai vu dans cette enceinte de jeunes hommes, +pâles, livides, verts, hébétés, privés de leur raison naissante, +insipides victimes d'une insipide passion; à côté d'eux, des pères de +famille, portant le deuil de leurs femmes et de leurs enfants; +plus loin, des vieillards horribles, que l'art médical conservait +précieusement comme autant de phénomènes curieux que l'on montrait +aux étrangers, en disant: _Nos pestiférés sont plus affreux que les +vôtres!_--digne sujet d'orgueil! Tout ce peuple de misérables tordus, +courbés, écrasés sous le mal, sans mémoire, sans espérance, sans +souvenirs, se promenaient d'un pas lent et silencieux. Dans cette +foule, pas un malade n'aurait osé se plaindre même à Dieu, tant ils +ont peur d'être entendus des hommes! C'était partout, et sur tous ces +visages et dans toutes ces âmes, la même lèpre, la même honte, la +même fange infecte, le même désespoir. Ah! me disais-je, tu veux de +l'horreur; ah! te voilà à la poursuite de toutes les infamies! ah! tu +sors de chez toi, le matin, uniquement pour contempler toutes +sortes de lambeaux, de pourritures et de corruptions; eh bien! sois +satisfait, sois repu d'infections et de vices! Mais pourtant sortons, +sortons au plus vite de cette peste. Et en effet, j'allais pour +sortir; quelqu'un me dit: L'hôpital est double; ici sont les hommes, +là-haut sont les femmes; ne voulez-vous pas voir les deux sexes? Des +femmes ici? des femmes? Hélas! à peine sur l'escalier, je rencontrai +des nourrices infectées par le frêle nourrisson qu'elles tenaient +encore sur leur sein flétri, plutôt avec un regard de pitié que de +colère; de pauvres filles de la campagne, pleurant et ne concevant +rien à leur maladie, rien au sourire moqueur qui les accueillait, +cachaient leur tête dans leur tablier de bure. À la porte de ce +repaire, une jeune femme, innocente,--et déplorable victime du lien +conjugal, se tenait immobile comme une statue de Niobé, attendant, +dans un lit misérable, une place à côté de quelque prostituée. Quoi! +la femme qui nourrit un enfant de son lait; quoi! la jeune fille qui +s'abandonne à son amour; quoi donc! l'honnête femme qui se fie à +son mari; quoi! celles-là aussi atteintes de cet horrible mal? +Malheureuses! et plus à plaindre cent fois que les autres malades, +que d'ici vous entendez rire aux éclats dans les dortoirs. Celles-là, +elles sont chez elles, elles font de l'hôpital une maison de +plaisance, un lieu de repos. J'entrai dans le dortoir: la salle est +immense; on riait aux éclats, on jouait à mille jeux; les unes se +faisaient belles avec un voile de laine, les autres se paraient avec +un peignoir; les plus jeunes, à moitié nues, se disputaient à qui +était la plus jeune; d'autres juraient affreusement ou chantaient +d'une voix rauque quelque chanson d'ivrognerie et de débauche. Autant +les hommes, habitants de ces demeures, étaient laids et pâles et +découragés, autant la plupart de ces femmes étaient encore fraîches +et blanches et heureuses. Malheureuses femmes! assez belles pour être +belles même là! assez insouciantes pour chanter encore, là! assez +fortes pour rire de toutes ces tortures! Mon Dieu, quels trésors de +beauté tu leur as donnés dans ta colère! Pauvres créatures maudites! +Elles auraient pu être l'honneur de la jeunesse, l'orgueil du foyer +domestique, la force de l'âge mûr, la consolation du vieillard; elles +ont tout dévoré avant vingt ans, jeunesse, vertus, beauté, famille, +l'amour et le mariage, l'enfance et la vieillesse; elles ont prodigué, +elles ont vendu pour rien, elles ont changé contre des ulcères tous +ces biens précieux qu'elles avaient reçus de Dieu en partage, la +grâce, la jeunesse, le sourire, la santé, le bonheur! Oh! vraiment, +c'est horrible, horrible!--Tout à coup, à un signal donné, les jeux +s'arrêtent, un grand silence remplace ce grand bruit, toutes ces +femmes se mettent en ordre, et elles se traînent, l'une après l'autre, +pour se rendre où le médecin les attend. + +C'était au lit de misère. Ce lit de misère occupe une petite salle +basse, éclairée d'une seule fenêtre qui donne sur un égout; les murs +en sont grisâtres, bizarrement ornés par quelques figures obscènes +échappées à l'oisiveté des malades. On a placé sur le lit une mince +paillasse recouverte d'une toile noire; à côté de ce grabat sont +semés çà et là, dans un triste pêle-mêle, toutes sortes d'instruments +tranchants. Cependant on apporte un réchaud rempli de feu; dans ce +feu rougit le fer; autour du lit se tiennent de vieilles habitantes de +l'endroit, incurables qui par leurs services ont mérité d'assister +à ce spectacle; sur l'unique siége est assis l'élégant opérateur qui +s'entretient d'actrices et de journaux avec ses élèves. J'étais au +milieu de ces jeunes adeptes d'Esculape, plus savants que le dieu +lui-même de la médecine, qui avait le bonheur d'ignorer tant de +maladies, et j'étais le seul qui fût ému et attentif. Par la porte +entr'ouverte je considérais toutes ces femmes si peu vêtues qui +attendaient leur tour avec autant d'impatience que s'il se fût +agi d'une entrée à l'Opéra. Il y avait dans le nombre des têtes +ravissantes, des têtes d'enfant, frêles et décentes, une bouche +entr'ouverte et un léger sourire; de belles têtes aux sourcils arqués, +au regard expressif, aux noirs cheveux; c'était un mélange confus +et varié de beautés diverses, vrai sérail de sultan, qui la nuit, +réveillé par le maître, arrive pieds nus jusqu'à la porte de son +harem, attendant dans un respect amoureux ses ordres et son mouchoir. + +[Illustration] + +Une voix se fit entendre; un nom: _Henriette!_ Henriette! Et du sein +de la foule qui lui faisait place, je la vis arriver la tête haute, +le regard fier, toujours belle; elle se jeta sur le lit de misère +avec autant d'aisance que sur la prairie de Vanves, et elle attendit +l'opérateur. Le silence était grand; l'homme était armé de ciseaux +recourbés, il taillait dans la chair vive; on n'entendait que le bruit +sonore de l'instrument, et quand, vaincue par la douleur, la jeune +femme faisait un mouvement, quand elle poussait une plainte, on lui +répondait par des cris de colère ou de mépris. Pour moi, partagé entre +l'horreur et la pitié, entre l'amour et le dégoût, je contemplais +cette malheureuse, j'admirais son courage, j'admirais ce corps si +blanc, ces formes si pures, cette main délicate et douce, ce cou +frêle et gracieux, toute cette beauté si misérablement anéantie! Je me +disais qu'elle eût fait le bonheur d'un roi... elle était descendue au +dernier échelon de l'humanité dégradée! Quand l'opérateur en eut fini +avec le fer, il employa le feu; il brûla impitoyablement toutes ces +plaies saignantes, regardant par intervalle son affreux ouvrage avec +la complaisance d'un jeune peintre qui achève un paysage. Puis, avec +une voix dure:--Fais place à une autre, coquine! s'écria-t-il, +et qu'on ne te revoie plus ici! Elle se leva, pâle et souffrante, +marchant à peine, insolente encore; une autre malade l'avait déjà +remplacée, que je ne m'étais pas encore aperçu de son départ. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +XVII. + +LE RETOUR. + +Je ne saurais dire comment je sortis de ce lieu funeste. Arrivé à la +porte, je remontai dans ma voiture, un cabriolet de campagnard assez +laid, mais large et commode. Je restais là plongé dans un étonnement +stupide qui tenait du désespoir, lorsqu'après une heure d'attente +tout au moins, vers le milieu de la rue de la Santé (_la Santé!_ amère +dérision, trait d'esprit de quelque conseiller municipal), sur le bord +des boues éternelles qui l'encombrent, je découvris quelque chose de +blanc et de glacé, qui semblait attendre un moyen de se tirer de cette +fâcheuse position. Mon parti fut bientôt pris:--Donne-moi ton carrick +et ton chapeau, monte derrière le cabriolet! dis-je à Gauthier. Disant +ces mots, je chargeai mes épaules du carrick galonné, et, les yeux +couverts du vaste chapeau ciré, je m'aventurai en véritable cocher de +fiacre vers ces deux femmes. + +[Illustration: Sortie de l'Hôpital] + +C'était Henriette, et à côté d'elle, cette jeune et honnête femme +mariée dont la décence et la douleur m'avaient frappé; guéries en même +temps toutes les deux, elles avaient été jetées toutes les deux à +la porte, à demi nues, mortes de froid, l'une n'ayant pas d'asile, +l'autre ne sachant comment se rendre dans le sien. + +Je descendis:--Voulez-vous monter dans ma voiture? leur dis-je. À +peine eus-je parlé, qu'Henriette avait pris sa place dans le vaste +cabriolet, sans se faire autrement prier. + +--Je n'ose pas, Monsieur, me répondit l'autre femme; mon mari demeure +bien loin et je doute que votre course vous soit payée. En même temps +elle se cachait de son mieux sous un châle noir, le seul de ses effets +qu'elle n'eût pas donnée à ses compagnes d'infortune ou que celles-ci +n'eussent pas dérobé, et elle restait assise sur la borne, les pieds +dans de vieilles pantoufles qui prenaient l'eau de toutes parts. + +--Montez toujours, Madame, lui répondis-je; vous me paierez si vous +pouvez. Je me plaçai entre ces deux femmes. Au même instant, toutes +les filles guéries sortaient ce jour-là de l'hôpital. On n'eût +jamais dit, à les voir si alertes, par quelles horribles épreuves +les malheureuses avaient passé. Elles riaient, elles sautaient, elles +chantaient: _Vive le vin et vive l'amour!_ Elles rentraient à la fois +dans le monde et dans la débauche.--À quoi donc sert cet horrible mal? +La plupart de ces femmes libérées étaient reçues avec transport par +des hommes à figures équivoques; le cabaret voisin retentissait de +cris de joie, les fiacres se remplissaient; dans la foule, quelques +vieilles femmes à l'air ignoble venaient reprendre leurs captives, de +pauvres filles qu'elles avaient achetées au pays de Caux, dans tout +l'éclat virginal de la vingtième année, que la maladie avait enlevées +à ces galères abominables, et qui n'avaient pas fait tout leur temps. + +--Où allons-nous, Madame? demandai-je en m'adressant d'abord à la +jeune et malheureuse femme qui tremblait à mon côté. + +Elle était si troublée qu'elle m'entendait à peine. Elle me dit enfin +que son mari demeurait là-bas tout au loin. Pourtant, la malheureuse! +elle l'avait tant prié de venir la voir et de la retirer lui-même de +cette misère où il l'avait plongée! Mais il n'était pas venu:--Et sans +vous, Monsieur, je serais morte de froid et de honte sur cette borne. +Ainsi elle parlait, et d'une voix si douce! et elle jetait sur moi un +si touchant regard! Pauvre femme! si chaste et si souillée! si honnête +et si perdue! faite tout exprès pour les douces joies domestiques, +et passant sa lune de miel à l'hôpital! Nous avancions; à chaque rue +nouvelle elle devenait plus triste. J'en fis la remarque et je mis +le cheval au pas.--Qu'avez-vous donc, pauvre jeune femme, et pourquoi +tremblez-vous si fort?--Hélas! me dit-elle, mon mari, comment va-t-il +me recevoir? comment me pardonnera-t-il le mal qu'il m'a fait?--Je +la regardai, elle était pâle et livide; son beau visage portait des +traces ineffaçables de toutes les souffrances de l'âme, du coeur, de +l'esprit et du corps.--Ayez bon courage, Madame! lui disais-je; en ce +moment nous passions sous l'arcade de l'Hôtel-de-Ville.--Bon courage! +mon Dieu, j'en ai eu grand besoin depuis un an! Malheureuse que je +suis, un an de tortures et de prison pour un mois de mariage! Nous +arrivâmes ainsi à la porte de sa maison; j'arrêtai mon cheval; la +jeune femme était muette, je lui donnai le temps de se remettre. +Quant à Henriette, transie de froid, elle avait caché sa tête sous +le dernier collet de mon carrick, et elle s'était endormie, les deux +mains sur mes genoux. + +À la fin, je dis à la jeune dame:--Voulez-vous, Madame, que je vous +mène à votre mari? Elle me jeta un regard languissant, mais plein de +reconnaissance. Alors je soulevai la tête d'Henriette, je la relevai +avec précaution, et j'abaissai la portière de ma voiture; l'air frappa +sur la tête de la fille endormie, le froid la saisit, elle ouvrit les +yeux, elle prononça comme une plainte vague et sans suite. La jeune +femme honnête était déjà sur le seuil de la porte; sans rien dire, +elle ôta le châle noir qui couvrait ses épaules, et, remontant sur le +marchepied du cabriolet, elle entoura de ce sympathique lambeau +les épaules d'Henriette, qui luttait encore contre le sommeil; +l'impassible Gauthier tenait la bride de mon cheval. + +Sa dernière aumône accomplie, la malheureuse reprit courage; elle +montait le raide escalier en s'appuyant sur mon bras, car si elle ne +tremblait plus, elle était si faible! La maison était calme, propre, +froide, aussi correcte qu'une maison d'usurier; nous nous arrêtâmes au +second étage; nous frappons; une voix répondit:--Entrez! J'ouvris la +porte; la jeune femme était pâle comme la mort; son beau sein, qui +n'était plus voilé, était haletant; j'entrai le premier. Un homme +entouré de cartons verts et de papiers nous reçut; il accueillit sa +femme comme s'il l'eût vue la veille; pas un mot d'intérêt, pas un +sourire, pas un regret, pas une pitié! L'homme horrible! Il osa encore +donner à cette femme un baiser qui me fit peur, car cet homme avait +les yeux pleins d'une horrible rougeur, ses cheveux morts tombaient +en tristes flocons, de larges pustules couvraient son visage!--Ah! +malheureuse femme! m'écriai-je en m'approchant d'elle, malheureuse! +que venez-vous faire ici? Quelle destinée vous ramène à votre perte! +Ici!... vous seriez mieux d'où vous sortez! L'homme souriait d'un air +railleur, et continuait la recherche de ses papiers. + +La frêle et innocente créature se prit à pleurer; puis elle me +regarda; elle avait l'air de me dire: Je connais mon sort; dans un an, +venez me reprendre au même endroit! + +Ô pauvre malheureuse! voilà donc où te mène le devoir? Et que ferait +donc de pis la débauche? et serait-il donc vrai que la misérable +Henriette eût raison, puisqu'enfin, toi la vertu, toi l'honneur sans +tache, tu es plus à plaindre que la prostituée de la rue? Pauvre +femme, pauvre femme!--Je descendis l'escalier avec un tremblement +convulsif; ma tête heurta contre la tête de mon cheval. + +Henriette dormait toujours. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +XVIII. + +LUPANAR. + + +--Où voulez-vous aller? demandai-je à mon autre pratique, quand je fus +un peu remis de mon émotion. + +Henriette ne répondit rien; elle me regarda d'un air étonné, comme +si elle n'eût pas encore songé qu'elle devait aller quelque part; la +malheureuse! en effet, elle était sans asile; naguère, avant d'entrer +à l'hôpital, elle avait encore une charmante petite maison, si +coquette, si riante, si élégamment vicieuse, qu'on lui pardonnait son +vice. Dans cette maison tout à elle, elle était reine; elle avait, +pour parer et doubler sa beauté, la dentelle et le velours, l'or et la +soie; son pied se posait à peine sur les tapis chargés de fleurs. +Elle se souriait à elle-même dans des glaces brillantes; son oeil se +reposait nonchalamment sur les chefs-d'oeuvre du siècle passé: les +amours qui voltigent, les bergers qui soupirent, les bergères qui +étalent sur le fin gazon leur petite jambe effilée. Les meubles les +plus rares paraient cette demeure somptueuse: les vieux bronzes, les +marbres polis par le temps, les pendules qui chantent et qui marquent +à coup sûr l'heure d'aimer; mille parfums invisibles circulaient entre +ces murailles profanes, comme circule le sang dans le corps; l'écho +rieur et discret murmurait tout bas de tendres paroles; dans les +corniches, s'entendait, en prêtant bien l'oreille, le bruit des +baisers. Dans cette maison, le monde entier avait envoyé ses +dépouilles opimes: la Chine, ses vieux laques licencieux et +grimaçants; l'Angleterre, son argenterie tourmentée et bizarre; +Sèvres, ses nobles porcelaines plus précieuses que l'or; les vieux +châteaux royaux, leurs mille fantaisies sans nom, mais non pas sans +grâce. Des serviteurs peu nombreux, mais bien dressés, s'empressaient +autour de l'idole; elle avait, pour garder sa porte, une vieille +femme, tour à tour et selon le besoin, duègne sévère, engageante +matrone; elle avait, pour monter derrière sa voiture, un beau paysan +de Vanves, qui s'était corrompu comme elle et qui portait la même +livrée; elle avait, pour la flatter le matin et le soir, pour lui +prêter sa gaieté, sa science et sa piquante effronterie, une jolie +fille de seize ans, soubrette pleine d'avenir et qui bientôt allait +faire du vice pour son propre compte. Sa cuisine était brûlante, son +salon était calme et frais, sa chambre à coucher était entourée de +jasmins et de roses, son alcôve était muette, sa porte discrète, sa +fenêtre curieuse. Là, sa beauté était dans toute sa puissance, +dans tout son éclat; elle avait tout l'attirail nécessaire à cette +exploitation; elle ne pouvait pas être, c'était impossible, plus +parée, plus fêtée, plus ménagée, plus flattée, plus reposée; elle ne +pouvait pas désirer ni un bain plus tiède, ni un lit plus doux, ni un +vin plus généreux, ni une table mieux servie, ni une obscurité plus +habile. Ainsi entourée, ainsi logée, ainsi exploitée, la plus médiocre +beauté eût été belle encore; jugez de la beauté d'Henriette! Chacune +de ses heures sonnait une fête, une trahison ou un plaisir. Chaque +matin, à son réveil, Rose, sa soubrette, lui apportait, fraîchement +imprimées, cent mille calomnies toutes neuves sur tout ce qui était +la beauté, l'esprit, la jeunesse, la vertu. En lisant ces calomnies et +ces injures, Henriette se consolait d'être séparée de ce monde auquel +elle rendait mépris pour mépris; venaient ensuite les journaux +de modes, le journal des théâtres et les billets doux, et elle +choisissait à la hâte son chapeau, son spectacle et son amant de la +journée. Midi sonne, les chevaux sont à la voiture chargée d'armoiries +mensongères; c'est l'heure de la rue Vivienne et des lentes promenades +si chères à une jolie femme, quand, s'arrêtant à chaque magasin +nouveau et recueillant les murmures flatteurs des jeunes ouvrières qui +l'encombrent, elle hésite entre mille nouveautés du matin, essaie une +étoffe, puis une autre, ajoute ou retranche une fleur à son chapeau, +compose sa parure d'une simple gaze ou d'une riche dentelle, et, après +quatre heures de ce doux travail, remonte dans sa voiture pour se +parer le soir de ces étincelantes frivolités. + +[Illustration: Entrée au Théâtre] + +Le soir venu, l'Opéra l'appelait ou bien le Théâtre-Italien; le luxe +des arts et leurs chefs-d'oeuvre, fêtes royales de chaque jour; et +pendant que la foule des honnêtes gens attendait patiemment à la porte +du théâtre, sous la pluie, et les pieds dans la boue et souvent à jeun +(car c'est là une admirable passion, la musique), que son tour fût +venu d'acheter, au prix de trois jours de travail, une place obscure +et rétrécie dans le coin le plus incommode de la salle, elle arrivait, +elle la favorite des riches, au grand galop de ses chevaux, et elle +descendait resplendissante de pierreries; elle avait pour lui donner +la main, pour être son chevalier d'honneur, quelque homme grave et +bien posé dans le monde, un conseiller d'État, un président de cour +royale, un pair de France, ou tout au moins quelque vieux soldat de +l'Empereur, héroïque fragment d'une victoire, qui, pour donner la main +à cette fille, avait mis son plus grand cordon bleu ou rouge; derrière +elle, et tout prêt à se faire tuer pour lui épargner une insulte, +marchaient, heureux et fiers de la suivre, les plus beaux et les plus +jeunes, lui servant ainsi de gardes du corps. Elle entrait dans sa +loge avec fracas, interrompant sans pitié madame Pasta ou madame +Malibran, qui chantait; elle se penchait dans la salle, afin que le +parterre la pût admirer tout à l'aise, et pour s'assurer elle-même +que nulle femme n'était plus belle qu'elle-même; son regard était +insolent, son sourire était une insulte. Elle prodiguait tout haut aux +plus honnêtes femmes les plus amères railleries, railleries d'autant +plus cruelles qu'elles étaient accueillies par le brûlant suffrage de +quatre ou cinq épées toutes prêtes à tout soutenir. Au plus fort de +l'hiver on lui apportait des roses en pleine loge, et elle choisissait +parmi ces roses les plus fraîches, jetant les autres à ses pieds. À la +vue de cette femme si insolente et si belle, les vieillards oubliaient +leur sagesse, les nouveaux mariés oubliaient leur jeune épouse; les +femmes sans reproche, voyant le vice triomphant et plus entouré que la +vertu, se demandaient avec inquiétude si elles n'étaient pas les dupes +de leur propre retenue. Garcia lui-même oubliait de chanter, à la +vue d'une femme plus belle que la Desdémona, ce beau marbre +inspiré.--Elle, cependant, habituée à ces triomphes, recevait dans +sa loge tous les hommages: les beaux esprits, les militaires, les +savants, les poètes, les jeunes écoliers échappés à leur maître, tout +lui était bon, pourvu que la foule qui l'entourait fût illustre. +Puis, au moment où la foule était le plus empressée, elle se levait, +toujours aussi dédaigneuse et aussi insolente; elle sortait comme elle +était entrée, avant la fin de l'air commencé; elle avait l'air de +dire au comédien qui chantait:--_Je te rends ton auditoire_;--aux +plus belles dames de la salle:--_Mesdames, reprenez vos amants et vos +maris; je n'en veux plus_. Et qu'importe? si elle l'eût voulu, chaque +soir elle eût trouvé, au bas de l'escalier, un nouveau Raleigh pour +étendre son manteau sous ses pieds. + +Mais, arrivée au comble de sa beauté et de son insolence, la +malheureuse fille ne sentit pas que la tête lui tournait. Comme rien +ne la pouvait guider, ni son esprit ni son coeur, elle se trouva +tout d'un coup égarée sans retour. Elle se jeta à plaisir, et avec +une profusion insensée et à corps perdu, dans tous les excès de la +vie sans frein et sans règle. C'est là d'ailleurs une des infinies +prévoyances de Dieu, que la modération dans le vice soit impossible; +et voilà pourquoi le vice, comme la gloire, est chose passagère et +périssable. Ainsi, la malheureuse, elle aussi, après ses triomphes, +elle eut son Waterloo et son île Sainte-Hélène sur les hauteurs de la +rue Saint-Jacques. Oh! les malheureuses! il leur faut si peu de chose +pour être vaincues! une ride légère, une dent qui se noircit, quelques +cheveux qui tombent, cette raison du maître qui leur dit, comme dans +Juvénal:--_Ton nez me déplaît: displicuit nasus tuus!_ Donc un jour, +un jour d'hiver, par le froid, par la boue, par la neige, un matin +qu'elle n'avait pas encore déjeuné, malade, jaune, horriblement pâlie, +elle fut chassée à pied, à demi vêtue, de cette maison qui, la veille +encore, était à elle; son laquais lui dit:--_Va-t'en!_ La vieille +portière si dévouée lui ouvrit à peine, et en souriant avec mépris, +le battant de la porte; Rose, sa femme de chambre qu'elle aimait tant, +qui lui réchauffait les pieds dans son sein, à qui elle donnait si +généreusement ses bijoux, ses robes, ses dentelles et ses amants de +la veille, Rose prit sa place dans ce paradis profane, et elle ne lui +jeta même pas, par pitié, la dernière paire de gants qu'elle avait +volée à sa maîtresse. Un seul mot du maître avait suffi pour tout +briser autour de cette femme, les glaces, les porcelaines, les +diamants, l'amour des hommes et le courroux des femmes, pour anéantir +cette puissance du haut en bas: trop heureuse encore que, dans les +boues de la rue, la police l'eût accueillie et lui eût ouvert les +portes de l'hôpital. + +[Illustration] + +Mais à présent qu'elle est chassée, même de l'hôpital, à présent +qu'elle a perdu sa dernière protectrice, l'horrible maladie qui +l'avait protégée, à présent où ira cette fille? Quelle maison voudra +la recevoir, si pâle, si pauvre, si faible, si mal vêtue? À quel seuil +inhospitalier ira-t-elle demander un lit et du pain? Et elle repassait +dans sa mémoire toute sa vie brillante, pour savoir où elle irait. +Moi, j'attendais patiemment qu'elle eût pris son parti; ce combat d'un +nouveau genre m'intéressait; j'étais bien aise d'apprendre où donc +pouvait se rendre une malheureuse qui sortait de l'hôtel infamant _des +Capucins_. + +Poussée à bout et vaincue par tant de misères, la malheureuse +cherchait en vain à se rappeler les hommes qui jadis l'entouraient de +leurs protestations, de leurs hommages, de leur amour. Les vieillards +qui l'appelaient leur fille, les jeunes gens qui voulaient mourir pour +elle, que sont-ils devenus? Elle avait oublié même leurs noms; à coup +sûr, ils avaient oublié sa figure! Si au moins elle avait eu en ce +moment l'argent qu'elle avait dépensé rien qu'en essences, elle eût +acheté à Vanves vingt arpents de terre. Aucun espoir ne lui restait. +Depuis un an qu'elle était séparée du monde, s'était élevée une autre +génération de vieillards et de jeunes gens pour aimer les femmes et +pour les perdre; comme aussi s'était élevée une génération de jeunes +femmes pour se faire aimer et pour se perdre tout comme Henriette +s'était perdue. Elle n'était donc plus à la hauteur du vice +magnifique, elle n'était plus bonne que pour le vice misérable. +Tombée du salon, elle n'avait plus de refuge que la borne. Ainsi +elle comprenait, confusément mais avec peur, dans quelle route plus +horrible encore elle allait entrer; la prostitution n'était plus pour +elle qu'une question de faim et de pauvreté. Elle en vint alors à se +rappeler certains conseils, certains renseignements mystérieux que ses +compagnes lui avaient donnés pendant qu'elle était à l'hôpital. +C'est surtout dans les ladreries de ce siècle que les agents de +la corruption recrutent leurs tristes victimes: l'hôpital, digne +antichambre d'un pareil boudoir! À force de mémoire, Henriette en vint +donc à se rappeler le nom d'une protectrice inconnue à laquelle on +l'avait adressée, un asile qu'on lui avait recommandé avec chaleur; +elle ne retrouva, après bien des efforts, que le nom de cette femme, +mais non pas son adresse, tant c'était là une fille imprévoyante +et comptant sur sa fortune. Donc elle me dit, après un grand quart +d'heure de réflexion:--Savez-vous où demeure madame de Saint-Phar? +On m'a dit qu'elle me traiterait comme son enfant, et qu'elle aurait +toujours pour moi un lit, une robe et une place à sa table. Menez-moi +chez madame de Saint-Phar. + +Je vous ai dit, et vous l'avez déjà vu, que je suis un honnête garçon; +je ne savais pas même le nom de madame de Saint-Phar; c'est +pourtant un nom populaire parmi les étudiants, les militaires et +les commis-voyageurs. Encore moins savais-je l'adresse de la dame. +Cependant je me dirigeais naturellement vers le quartier le plus riche +et le plus corrompu de la ville, quand, au milieu de la route, je +rencontrai, heureusement, quelques militaires en goguette, de beaux +soldats de la garde royale, donnant le bras à des filles de trois +pieds, d'une horrible figure, et aussi fiers que s'ils avaient +conquis des princesses italiennes.--Messieurs, criai-je aux soldats, +seriez-vous assez bons pour me dire où demeure madame de Saint-Phar? +La question flatta mes vaniteux soldats, mais elle les embarrassa; +plus heureux que moi, ils connaissaient fort bien le nom de cette dame +et sa profession décevante; plus d'une fois, dans leurs belles nuits +de corps-de-garde, ils avaient entendu messieurs leurs sous-officiers +parler entre eux de ces demeures comme on parle chez les vrais +croyants du paradis de Mahomet; mais m'indiquer au juste la maison que +je cherchais, cela leur était impossible. Suspendues à leurs bras, +et toutes mortifiées de n'être pas plus savantes, leurs aimables +compagnes restaient immobiles. À la fin, relevant sa moustache:--Si +Agathe ne peut pas vous donner l'adresse de madame de Saint-Phar, +me criait un caporal, il faudra que vous alliez la demander à mon +lieutenant, qui pourrait y aller les yeux fermés. + +Cependant Agathe, qui était à quelques pas plus loin, arrivait +lentement, majestueusement, comme une femme qui s'encanaille et qui +a des gants. Je la saluai profondément:--Pourriez-vous m'indiquer +la demeure de madame de Saint-Phar, Mademoiselle, si tant est, comme +l'assure le caporal, que vous la connaissiez?--Si je connais la +Saint-Phar! reprit mademoiselle Agathe; Dieu merci, on est faite pour +la connaître, et si je voulais bien, je la connaîtrais mieux encore! +Disant ces mots d'un ton dédaigneux, elle relevait fièrement la +tête, et le corps, et le bas de sa robe qui commençait à être +raisonnablement fangeux.--Ainsi, Mademoiselle, vous aurez la bonté de +m'indiquer cette maison?--Pour qui me prenez-vous? reprit mademoiselle +Agathe les yeux en feu.--Allons, allons, Agathe, sois bonne fille, +ajouta le caporal, ne te fais pas prier pour rendre service à un +honnête jeune homme; que diable! il faut bien que tu lui montres que +nous connaissons de la bonne société, quelque chose d'élevé, et non +pas seulement de petites filles sans consistance qui n'ont pas quitté +le faubourg Antoine. Les pauvres filles se mordirent les lèvres, +mademoiselle Agathe composa un gracieux sourire, et de son index, +dont l'ongle long et noir s'était fait jour à travers le gant de +chamois:--Vous irez tout droit devant vous, me dit-elle; au bout de +l'allée vous tournerez à droite jusqu'au Palais-Royal; la troisième +rue à gauche vous serez à la porte de la Saint-Phar. En écoutant cet +itinéraire galant, le caporal était fier de sa compagne, les soldats +étaient fiers de leur caporal, moi-même j'étais fier d'avoir trouvé et +tout d'abord une demeure qui n'était pas certainement dans l'_Almanach +Royal_; et voilà comment chacun entend l'orgueil à sa manière. + +Cependant, tout en guidant mon cheval vers le but indiqué, j'examinais +Henriette et je cherchais à m'expliquer son immobilité et son +assurance. + +[Illustration] + +Quoi donc! avait-elle pris si vite ce terrible parti? Quoi! pas +un instant d'hésitation, pas un remords! Pourtant il était évident +qu'elle allait entreprendre une terrible tâche, et qu'elle avait le +pied levé pour descendre encore d'un pas dans le dernier abîme +du vice! Selon moi, c'était là un horrible secours. À la voir si +tranquille et si calme, on eût dit qu'elle accomplissait un facile +devoir. Pour moi, qui par la force des choses la conduisais dans +cette route fatale, moi, instrument aveugle dont elle se servait pour +accomplir sa destinée, moi qui l'avais vue si innocente et si libre +et si heureuse, hélas! je sentais le frisson me venir en songeant que +j'allais être le témoin de la dernière transaction que puisse faire +une femme, le témoin de cette vente incroyable, dans laquelle elle se +livre au premier venu, pour une robe filandreuse et pour un morceau de +pain. Quand nous arrivâmes dans la rue de la Saint-Phar, je reconnus +tout d'abord la maison au calme et au silence qui l'entouraient; +c'était le calme de l'opprobre, c'était le silence de la honte; on eût +dit que les maisons voisines s'étaient reculées et qu'elles avaient +voilé leur face pour ne pas être souillées du contact de celle-là. +L'affreuse chose, qu'il n'y ait pas une seule ville au monde +affranchie de cet impôt du vice et du crime! On reconnaissait encore +cette maison à sa porte mystérieusement entr'ouverte, aux regards +curieux et obliques des passants, à ses carreaux brisés, à ses +murs recouverts des adresses du Mont-de-Piété et des guérisseurs de +maladies secrètes, comme si la ruine et la douleur étaient les +dignes prospectus de ces maisons venimeuses! J'arrêtai fièrement +mon cabriolet à cette porte, où nulle voiture ne s'arrêtait guère +d'ordinaire, pas même le corbillard. Henriette descendit en s'appuyant +sur mon épaule; déjà elle était plus légère: elle se sentait sur son +terrain. Nous entrâmes dans la maison, elle et moi; naturellement je +cédai le pas à Henriette. L'escalier était sombre et sale; une vieille +femme qui portait le deuil, je ne sais de quoi, nous reçut au haut +de la porte; sans nous rien dire, elle nous introduisit dans un +appartement bien meublé, mais sans recherche. Quoiqu'il fît grand +jour, cette chambre était éclairée par une lampe, dont le douteux +reflet livrait un triste et languissant combat à un rayon de soleil +égaré là, pâle et pluvieux, qui pénétrait à travers un trou pratiqué +tout au haut des volets: ainsi l'exigeait le préfet de police; si bien +que chacun pouvait entrer librement dans cette maison, le bourreau, +le repris de justice, l'assassin, l'espion lui-même, tout, excepté le +soleil; c'était là ce que le magistrat avait trouvé de mieux pour le +maintien et la défense des bonnes moeurs! Autour d'une table de ce +petit salon, étaient assises trois femmes d'une honnête apparence; +elles discutaient sur un livre en partie double, balançant avec soin +les profits et les pertes. C'étaient, en effet, les trois associées +de cette entreprise commerciale, deux mères de famille qui se +partageaient les dividendes de cette affaire avec beaucoup de +conscience et de scrupule; la femme qui tenait le haut bout de la +table, et qui paraissait présider à cet apurement de comptes, avait +apporté, dans cette société en commandite, la popularité de son nom, +la bonne renommée de sa maison et sa vieille expérience dans ce genre +de transactions; ce fut elle qui la première adressa la parole à +Henriette; pour moi, retiré dans un coin, je ne perdais pas un mot de +la conversation. + +[Illustration] + +--Vous voulez être des nôtres? lui demanda cette femme, d'un ton de +voix très-simple et comme le ferait une bonne bourgeoise qui engage +une nouvelle domestique, pendant que ses acolytes considéraient la +néophyte avec une scrupuleuse attention. + +--Oui, Madame, répondit Henriette d'un ton plein de respect. Elle +se tut. En même temps on examinait sa taille, sa main, son bras, +ses jambes, sa gorge, ses cheveux, toute sa personne, et cette tête +souffrante et amaigrie. + +--C'est une assez belle personne, dit la plus jeune des femmes, on +peut en faire quelque chose; mais il en faudra prendre beaucoup de +soin: d'abord elle est trop maigre et trop pâle, et ensuite toute nue, +les cheveux mal en ordre, des doigts allongés horriblement; évidemment +elle sort d'un hôpital, et, s'il en était besoin, je lui dirais bien +de quel hôpital. + +--Peu importe, reprit la femme qui était à droite; vous savez bien, ma +chère amie, que les plus honnêtes filles peuvent y aller, et il +faut espérer que cette leçon lui profitera; puis, s'adressant à la +postulante:--Il me semble, ma belle amie, que je ne vous ai vue encore +nulle part? + +--En effet, Madame, nulle part. + +--Tant pis cela, reprit la femme qui présidait l'assemblée; vous +aurez contracté des idées de luxe et d'indépendance qui ne peuvent +pas cadrer avec la tranquillité de cette maison. Il nous faut, +Mademoiselle, si vous voulez être longtemps des nôtres, une soumission +profonde, une obéissance sans bornes; vous ne serez ni gourmande, +ni bruyante, ni malade; vous aurez grand soin de vos robes, de vos +bonnets et de vos chapeaux; vous irez demander vous-même à monsieur le +commissaire de police la permission de faire sagement votre métier, et +vous vous soumettrez à toutes les lois exceptionnelles qui régissent +la matière; vous ne boirez du vin qu'une fois par semaine, et vous +n'irez au spectacle qu'une fois par mois. À ce prix-là, nous ne +demandons pas mieux que de vous encourager. Mais cependant, Mesdames, +si nous la prenons, que faut-il en faire, et quel est votre avis? + +--Mon avis est, dit la première, qu'on en fasse une grisette: d'abord +nous manquons de grisettes, et ensuite rien ne prend un grand seigneur +ou un homme ennuyé qui passe, comme le bas blanc bien tiré sur une +jambe faite au tour, le tablier noir, facile à remplacer; et ajoutez +que c'est un costume peu dispendieux pour la maison. + +--Pour moi, dit l'autre, je trouve que rien n'est usé comme la +grisette; on en rencontre dans tous les magasins, dans tous les +vaudevilles et dans tous les romans de moeurs; il y a beaucoup +d'hommes qui ne sont pas assez grands seigneurs et assez vieux pour +attaquer ouvertement un bonnet rond et un tablier noir. Parlez-moi +d'une bourgeoise! La bourgeoise est du domaine général. Elle ne +compromet personne. On peut la suivre, on peut lui donner le bras sans +rougir. D'ailleurs, une bourgeoise est bien vite improvisée; la robe +de soie, le soulier de peau de chèvre, le chapeau de velours, le châle +Ternaux, les gants de couleur, une forte odeur de musc et d'ambre, +l'air décent; certes, voilà de quoi tourner toutes les têtes des +étudiants et des marchands en détail. + +--À la bonne heure! reprit sa compagne; mais ces marchands sont +avares, ces étudiants sont tapageurs, et d'ailleurs cette fille-ci est +trop jeune pour être une bourgeoise; ce sera bon dans cinq ou six mois +d'ici; j'aimerais mieux, quant à présent, l'habiller comme une femme +de la cour: le cou nu, la gorge nue, une flamboyante robe de satin +jaune, des bas à jour, les oreilles chargées de fausses perles, des +marabouts dans les cheveux, et notre respectable Félicité à ses côtés, +pour lui servir de mère, le soir. + +--Je suis lasse, reprit la Saint-Phar qui écoutait, je suis lasse de +toutes ces princesses; elles nous ruinent en gazes et en dorures et +en jujubes; rien n'est pénible comme de voir ces belles robes de satin +nous revenir couvertes de boue; je n'en veux plus, et, si j'étais +mademoiselle, j'aimerais mieux une jolie robe de paysanne, les bras +nus, la croix d'or attachée à un virginal velours noir, une blanche +fleur à la main, les cheveux retroussés en chignon, le chapeau de +paille sur le côté de la tête; certes, cette nonchalance villageoise +lui siérait très-bien! + +À ces mots, qui me rappelaient (ô mes chers et chastes souvenirs, que +veniez-vous faire en ce lieu?) la plaine de Vanves, je m'élançai de +mon siége, je résolus de faire une dernière tentative pour arracher la +malheureuse à ce repaire.--Oui, oui, m'écriai-je, oui, pauvre fille, +il en est temps encore, reprends ta robe de bure, couvre ton cou d'un +simple mouchoir d'indienne, remets sur ta tête le modeste chapeau de +paille brûlé du soleil; allons, sois encore la jeune, jolie et riante +paysanne parée des fraîches couleurs de la santé; viens, retournons à +Vanves; viens, viens, fuyons! je t'aime, et je te sauve si tu veux! + +Les trois femmes, m'entendant parler ainsi, se regardèrent avec +grande inquiétude. Cette proie était trop belle pour qu'elle pût leur +échapper.--Nous ne forçons pas mademoiselle, me dit la Saint-Phar; +si elle veut avoir une robe de velours, un collier d'or, un mouchoir +brodé et des bas à jour, elle les aura, et dès ce soir. ..... Tout +était dit! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +XIX. + +SYLVIO. + + +Je suis lié de l'amitié la plus tendre avec un jeune homme, plus jeune +que moi, nommé Sylvio, aimable et franc garçon, une belle nature, +forte, décente, svelte, et dans le coeur, de la passion pour toute +une composition dramatique. Une femme à soi: tel était le grand rêve +de cet imprudent et inhabile Sylvio; il regardait les femmes comme des +êtres bien au-dessus de l'espèce humaine, il respirait à peine en +leur présence; mais cependant son admiration muette, ses hommages +silencieux ne lui avaient guère profité: jeune et beau, riche et +brave, portant légèrement un grand nom qu'il parait encore, à peine +s'il avait pu s'attirer de ces beaux êtres tant rêvés, quelques +regards indifférents et dédaigneux. Au reste, c'était la faute du +beau jeune homme: pourquoi donc être si modeste? Tout entières à se +contempler, les femmes ne devinent pas un homme, c'est tout au plus si +elles le comprennent, encore faut-il qu'il s'étale lui-même au grand +jour. Voilà ce que le jeune Sylvio n'osait pas faire; j'avais tenté, +mais en vain, de le sauver de cette exaltation dangereuse; il recevait +en souriant mes plus sages conseils. Je ne sais comment il avait +deviné que j'étais possédé d'un triste amour, mais il le savait, et +il me raillait souvent sur mes sentiments mystérieux; il comptait tous +mes soupirs, il expliquait mes paroles entrecoupées, mes distractions +fébriles, et il me jetait un regard de pitié qui plus d'une fois me +fit frémir, en songeant qu'il avait tout mon secret, c'est-à-dire +qu'il savait toute ma misère!--C'était le lendemain de ma fatale +aventure; j'étais bien triste; je me disais que moi tout entier, +moi et mon amour et ma jeunesse, j'avais été sacrifié à une robe de +velours, à ce velours prostitué et fangeux! Misérable femme! oui, +certes, trois fois misérable!--Sylvio entra dans ma chambre, suivi de +cette belle humeur qui ne l'abandonnait jamais, non pas même au plus +fort de ses passions. Il s'était figuré la veille, dans un bal, qu'une +femme de quarante ans à peine, épaisse, et grosse commère dont il +aurait pu être le fils, lui avait peut-être serré la main! Il en était +tout fier, et tout fier, il venait me raconter son admirable fortune. + +--Diable, elle t'a serré la main! Te voilà bien avancé, lui dis-je en +soupirant. + +--Bien avancé, me dit-il; le coeur se prend par la main aussi bien +que par les lèvres; mais toi, monsieur le dédaigneux, j'imagine que tu +serais heureux si tu l'étais seulement autant que moi. + +--Je t'assure, mon pauvre Sylvio, que du côté de mes amours je +suis beaucoup plus avancé que je ne le voudrais, et que toi-même tu +sauterais de joie si tu savais combien tu l'es aussi sans t'en douter. + +Sylvio ouvrait de grands yeux; sa jeune et pétulante imagination +bâtissait déjà tout un roman d'amour, bien compliqué, sur une parole +jetée en l'air. + +En même temps je jouais avec ma bourse, et machinalement, je la versai +sur le marbre de la toilette, séparant l'or de l'argent, et l'argent +de la petite monnaie; Sylvio rêvait toujours. + +Je le tirai brusquement de sa rêverie:--Sais-tu bien au juste quel est +le prix vénal de la femme que j'aime et pour qui je meurs, Sylvio, toi +qui aimes tant les femmes? m'écriai-je en éparpillant mon argent sur +le marbre. + +Je n'eus pas de réponse de Sylvio. + +--Sais-tu bien, repris-je, ce que vaut une femme? je veux dire une +charmante et idéale créature, telle que tu n'en as pas même rêvée dans +tes songes, une jeune fille rose et fraîche et blanche, vingt ans à +peine, doucement épanouie sous ses beaux cheveux, comme une rose aux +cent feuilles; une femme que j'ai vue, il n'y a pas un an, courant au +soleil dans la plaine de Vanves et ne s'inquiétant que de son âne et +de son chapeau de paille? Sais-tu à quoi elle s'est estimée, cette +heureuse villageoise qui eût fait honneur à un grand d'Espagne, une +belle fille que j'adorai à son premier regard? Sais-tu avec combien +d'argent, toi, moi, lui, tout le monde, nous pouvons arriver jusqu'à +elle, le sais-tu? + +Le jeune homme m'écoutait en tremblant:--Celle que tu aimes! celle à +qui tu penses! celle que tu poursuis la nuit et le jour! celle +pour qui tu négliges tes fleurs, tes amis, tes poëtes!... combien +vaut-elle? + +Je pris une pièce d'or:--Pour toi, mon bon Sylvio, toi qui es jeune, +beau et timide, voilà ce qu'elle s'estimerait sans doute, en riant de +ta simplicité. + +Je pris ensuite la moitié de la même pièce en argent: + +--Pour le vulgaire, pour l'homme qui passe, pour le premier venu qui +n'est pas trop pressé dans sa route, voilà le prix. + +--Vienne un soldat pris de vin ou quelque vieillard obstiné et avare, +voilà tout ce qu'elle lui coûtera; et je poussai du doigt une pièce +de cinq francs, à l'effigie de S. M. Louis XVIII; puis j'eus honte de +moi-même et je retombai dans mon accablement. + +Il se fit un moment de silence. Était-ce un reproche ou une plainte de +la part de Sylvio? + +À la fin il se leva, vint à moi, et prit une pièce d'or: + +--Je veux en avoir le coeur net, me dit-il; où est-elle? je vais +l'acheter. + +--Toi, Sylvio? + +--Moi-même! Que t'importe d'ailleurs qui l'achète, puisque chacun a +le droit d'être ton rival? Insensé! tout à l'heure il se moquait de ma +passion vagabonde, et le voilà aujourd'hui brisé sous la honte qu'il +n'a pas faite! Toute la terre peut posséder sa maîtresse, excepté +lui, et il va mourir de rage sur le seuil de cette porte! Encore s'il +n'avait pas d'argent dans sa bourse! mais, à cette heure, il a de quoi +payer vingt fois celle qu'il aime! Il tient là cette femme vénale +sur ce marbre; il peut acheter, s'il le veut, trois mois de la vie de +cette femme, et à la fin du bail le renouveler encore pour trois mois +ou pour une heure, et mon lâche se lamente sans parler, sans agir! +C'est bien le cas de dire comme Yago: _Mettez de l'or dans votre +bourse, seigneur Roderigo!_ Mais cependant, moi, moi, Sylvio +l'innocent, Sylvio la demoiselle, nous allons voir ta maîtresse, et +pour que tu fasses bien les choses jusqu'à la fin, nous prendrons +tes pièces d'or, car c'est seulement en empruntant ta bourse que +nous commettrons un adultère. Ô pauvre homme! pauvre patient! Allons, +réveille-toi; allons, je ne veux pas te faire outrage, je veux avoir +cette belle pour mon argent! Je veux voir, me dit-il d'un ton plus +radouci, je veux voir à quelle passion tu t'es livré, je veux pouvoir +te dire ce qu'il y a de bonheur et de repos dans les bras de cette +femme; si toi seul tu n'oses pas l'acheter, je veux l'acheter pour +toi; après quoi, je reviendrai te dire si elle vaut tous ces regrets, +si elle vaut une seule de ces larmes, ou bien si elle ne vaut tout au +plus que cette pièce d'argent. Ainsi donc, je la vais acheter à +moi tout seul, à moins que tu ne veuilles être présent à la vente, +ajouta-t-il. + +--Certainement que je serai présent, Sylvio; nous irons ensemble; +partons. Et je pris mon argent, tout mon argent, et je sortis +consterné, comme doit l'être l'incendiaire ou l'assassin que pousse le +crime hors de sa maison. + +Cependant nous allions à la demeure d'Henriette; mais à mesure que +j'approchais:--Sylvio! m'écriai-je, il est impossible qu'elle reste +dans cet horrible repaire; il est impossible, Sylvio, que je la laisse +en vente plus longtemps, exposée à tous les acheteurs; j'en mourrais +ou j'en deviendrais fou, Sylvio! Allons donc, si tu m'en crois, nous +l'achèterons en gros, pour l'empêcher de se vendre en détail. + +--C'est une marchandise avariée, répondait Sylvio, s'arrêtant à toutes +les femmes qu'il rencontrait. + +Nous étions au commencement de la rue, et déjà nous distinguions la +maison, quand nous aperçûmes à la porte fatale, une foule ameutée +et toujours croissante. Un détachement de soldats entourait déjà ce +repaire, et le commissaire de police, en écharpe, y pénétrait d'un pas +solennel. Sylvio connaissait l'honnête magistrat, qui nous permit +de pénétrer dans ce lieu funeste. Tout y était en désordre; les +habitantes de l'endroit, pâles et échevelées, étaient assises sur +leur grabat et s'entre-regardaient d'un air hébété; leurs tristes +compagnons de débauche, tout honteux d'être surpris par la foule, +dans un si triste appareil, se cachaient le visage;--hypocrites, +qui tenaient à leur bonne réputation, et qui voulaient réunir les +immondices du vice aux honneurs de la vertu! Dans la rue se tenait une +multitude impatiente d'apprendre le crime et de voir le criminel. Il +s'agissait d'un meurtre qui avait été commis durant la nuit; on en +disait déjà des détails horribles, tout le monde frémissait; moi seul +j'eus une espèce de joie infernale en apprenant le nom de la coupable. +Oui, c'était elle, c'était bien elle, elle-même qui venait de laver +sa faute avec du sang! Soyez loué, mon Dieu! qui l'avez sauvée par +un crime! À la fin donc, elle échappait au public, elle n'appartenait +plus qu'au bourreau; à la fin donc, ce monde auquel elle s'était +prostituée, n'avait plus sur cette femme que des droits légitimes: il +ne pouvait plus lui demander que sa tête, non son corps! Elle ne sera +plus étalée sur la borne à présent, elle ne sera plus exposée que +sur l'échafaud! maintenant il n'y aura que la justice des hommes qui +pourra l'atteindre, elle est à l'abri de leurs sales passions. Ainsi, +je triomphais enfin de cette femme! Je montai dans sa chambre avec +le commissaire de police; à peine sur les confins sanglants de cette +alcôve immonde, nous fûmes presque repoussés par l'odeur d'un parfum +infect; le désordre était complet: des robes traînantes, des fichus +troués, de vieilles chaussures, un jupon sale; de la boue, de la +graisse, mêlées à la lie du vin; affreux pêle-mêle de toutes sortes de +vestiges ternis d'une opulence plus qu'équivoque; enfin, derrière les +rideaux, un cadavre et du sang encore chaud. Elle avait tué cet homme +après l'avoir provoqué, et elle l'avait jeté hors de ce lit banal, +sans trop savoir pourquoi, tout comme elle l'y avait fait entrer! +Quand nous pénétrâmes dans son antre, la fille de joie était déjà +redevenue une femme vulgaire, grâce à son crime; elle était chastement +couverte d'un peignoir, ses beaux cheveux flottaient épars sur ses +blanches épaules; on n'eût jamais dit, à la voir si calme et si +tranquille, que c'était là une prostituée, et une prostituée qui +venait de commettre un meurtre. D'ailleurs, elle savait si bien à +l'avance qu'elle appartenait au commissaire de police, corps et âme, +que le commissaire de police était sa loi vivante et sans appel! +Aussi était-elle déjà prête à suivre qui la venait prendre. Déjà elle +composait sa triste garde-robe de fille prisonnière: de vieux chiffons +brodés, un peigne édenté, une brosse, un morceau de savon, de la +pommade, un pot de fard et autres ingrédients d'une toilette de +dernier ordre. Sur ces entrefaites, un agent subalterne arriva, elle +tendit ses deux petites mains aux menottes, qui se trouvèrent beaucoup +trop larges; on eût dit, à sa grâce enfantine, qu'elle essayait des +bracelets nouveaux; le fer rougit son bras, mais sa main n'en était +que plus blanche; quand tout fut prêt, elle traversa la foule, monta +dans un fiacre, et s'éloigna lentement au milieu des huées et de +l'exécration publiques. + +[Illustration: Arrestation] + +--Réjouis-toi, dis-je à Sylvio, la voilà perdue! + +--Combien vaut-elle à présent, dit Sylvio, pourrais-tu me le dire? + +--À présent, tout l'or du monde ne l'aurait pas, et j'en rends grâce +au ciel! + +--Au moyen de ce crime elle est devenue plus inaccessible que la vertu +la plus farouche. Les extrêmes se touchent, mon ami, dit Sylvio. + +--Grille ou vertu, que m'importe? elle est sauvée; elle est rentrée +dans la voie; maintenant je puis être libre de l'aimer, je puis +être fier de mon amour, je puis l'avouer à la face des juges et du +bourreau; elle n'est plus la maîtresse de vendre son corps, elle +échappe à la prostitution, sa souveraine maîtresse. Ris donc, Sylvio, +et moque-toi de moi! Je puis l'aimer à présent avec plus de sécurité +que tu ne pourrais aimer ta jeune épouse vingt-quatre heures après la +noce, Sylvio. + +Et je me livrai ainsi à mon horrible joie tant qu'elle put aller. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +XX. + +LA COUR D'ASSISES. + + +Or, voici comment s'était improvisé ce meurtre, la seule action +courageuse et juste de cette fille. Quand elle fut placée dans ce +repaire, on lui enseigna en peu de mots sa nouvelle profession.--Être +prête à toute heure de la nuit et du jour--attendre en +souriant--courir après le vieillard qui passe--sourire à tous--ne +refuser que l'homme qui n'a rien--se promener chaque soir d'une borne +à une autre borne--sous la pluie--dans la boue--être exposée à toutes +les insultes et à tous les désirs--assister ainsi à chaque minute à +la triste et honteuse enchère de sa beauté.--Misère!--Être couverte +de haillons et les porter fièrement, comme ferait une reine son +manteau--n'avoir plus à soi ni son coeur--ni son corps, ni son +cadavre, car tout à l'heure, peut-être, l'hôpital l'attend pour le +disséquer--n'avoir plus en ce monde que l'espace fangeux qui sépare +ces deux bornes, et ne pas aller au delà, jamais! + +Circuler ainsi à travers toutes ces misères sans savoir où l'on va, ou +plutôt, hélas! en se répétant à chaque pas--_Tu vas à la mort!_--Bien +plus, bien plus, être surprise par l'ennui, même dans ces abjections, +par ce même ennui qui s'attache aux puissants et aux riches; +s'ennuyer, et cependant être si misérable! s'ennuyer, et cependant +être plongée dans un si profond néant--s'ennuyer parmi toutes ces +passions qui hurlent--savez-vous un plus triste remords? l'ennui! + +La malheureuse en était à sa première soirée, et elle voulait payer +sa bienvenue à l'honorable compagnie qui mettait sa beauté en coupe +réglée. Elle voulait, puisqu'elle s'était mise à bail, que le fermier +n'eût pas à se plaindre. Elle se disait, avant de faire le premier +pas dans la rue, qu'elle n'aurait pas beaucoup à attendre son premier +chaland. Le temps encore n'était pas loin où les plus vieux et les +plus jeunes se précipitaient sur ses pas, rien que pour toucher sa +robe, rien que pour obtenir un de ses regards! Quelle fête quand elle +paraissait dans la grande allée des Tuileries! l'air était plus doux, +le vieil arbre se balançait amoureusement et la saluait de sa tête +chenue, l'oranger semait ses blanches fleurs sur ses pas; pour +la voir, les promeneurs n'avaient qu'un regard; pour l'aimer, ils +n'avaient qu'une âme! Elle entendait murmurer à ses oreilles toutes +sortes d'adorations et de louanges, et pourtant à peine daignait-elle +se montrer en passant à tout ce peuple:--Que sera-ce donc, se +disait-elle, à présent que je suis là pour obéir au premier désir, +pour subir le premier baiser, pour recevoir dans mes bras le premier +venu, auquel j'appartiens? Que vont-ils faire, à présent qu'ils sont +tous mes maîtres, tous mes amants, à présent qu'ils n'ont plus qu'à +se baisser dans ma boue pour me prendre? Ainsi comptait-elle avec +elle-même, ou plutôt avec sa beauté gaspillée et anéantie, la pauvre +fille! Mais à peine entrée dans son domaine de fange, quel changement, +ô ciel! Elle si admirée, si aimée, si adorée, quand elle était encore +la maîtresse de choisir, à présent les plus honnêtes gens l'évitent; +ceux qui par hasard ont touché sa robe de leur manteau, secouent leur +manteau avec horreur; puis c'étaient des rires, des quolibets, des +imprécations, des blasphèmes! on disait sur son chemin.--_Elle est +laide!_ tant le vice le plus aimable est horrible quand il est tombé +là! Chargée de tous ces outrages, elle en croyait à peine ses yeux et +ses oreilles; elle se demandait si elle n'était pas le triste jouet +d'un rêve. Comment cela se faisait-il: elle s'offrait à tout le monde, +et nul ne voulait d'elle? Ce fut à cet instant même, et quand elle +allait peut-être devenir folle tout à fait, qu'un homme pris de vin +lui ordonna de le suivre. Elle obéit sans regarder cet homme, comme +c'était là sa consigne. Mais, ô surprise, ô douleur, ô vengeance! cet +homme qui le premier profitait de sa prostitution, c'était le même +homme qui avait profité le premier de son innocence! Elle l'avait +retrouvé ainsi, aux deux extrémités de sa vie, ce vil libertin, vierge +et fille de joie! Alors un éclair traversa ses yeux, une passion +traversa son coeur, un remords parcourut son âme. + +[Illustration] + +Quand donc la cause première de ses crimes, celui-là même qui l'avait +arrachée à ses champs, celui qui l'avait rejetée corrompue au +fond d'un hôpital, venait chercher encore, insouciant et crapuleux +débauché, les ignobles plaisirs d'un amour facile, elle n'avait pu +se contenir,--elle l'avait tué. Elle l'avait tué, parce qu'elle se +souvint tout d'un coup de tant d'affronts et de toutes ces misères; +parce que je ne sais quelle horrible lumière lui fit voir d'un coup +d'oeil sa destinée toute nue; parce qu'à cet homme se rattachaient +ses derniers et amers souvenirs d'innocence; elle l'avait tué au +milieu de son sommeil, tué d'un seul coup, comme par inspiration; +après quoi, elle avait débarrassé son lit de ce vil fardeau, elle +s'était endormie; car elle n'avait de colère que par intervalle, de +la passion que par lueurs; tout était mort chez elle, coeur, âme, +intelligence, esprit, vertu, passion. Aussi quand elle parut devant +ses juges, en avouant son crime, sa cause fut-elle désespérée tout +d'abord. La défense de cette malheureuse créature avait été confiée à +un jeune avocat en herbe, le propre neveu de M. le procureur du roi; +c'était une tête de vingt ans, avec laquelle le jeune orateur allait +faire son apprentissage. Que vouliez-vous que cet enfant en robe et +en bonnet carré pût comprendre à la vie de cette pauvre créature? Je +pense même que cette femme lui faisait peur, et que dans sa prison +il n'était guère à l'aise quand il était seul avec elle. Ce jeune +stagiaire, que son oncle avait gratifié d'un meurtre à défendre, pour +commencer, défendit cette fille d'après toutes les règles qu'il avait +apprises dans les rhétoriques. Il avait écrit son exorde d'après le +_quousque tandem_; il avait évoqué dans sa péroraison tout ce qu'il +pouvait évoquer de plus lamentable; il avait été pathétique à la façon +des plus grands orateurs d'autrefois; son bon oncle, dans sa réplique, +avait rendu justice _au jeune orateur_; mais, dans cette joute de +l'oncle et du neveu, la vie de cette jeune femme ne comptait pour +rien; c'était tout au plus une question de politesse, ou tout au +moins une question de vanité. Bien plus, dans le fond de son esprit, +l'oncle, qui était un bon homme, n'aurait pas été fâché de faire +cadeau de cette tête à son neveu, et de laisser vivre cette femme +pour encourager l'éloquence naissante du jeune Cicéron; mais quoi! les +faits étaient prouvés, et l'accusée elle-même, de la plus douce voix, +disait: + +--_J'ai tué cet homme!_ + +Oh! malheur sur moi! À présent que je me rappelle toutes ces affreuses +circonstances, moi, je puis dire à coup sûr: _J'ai tué cette femme_! +Moi, en effet, moi seul, je pouvais la défendre, moi seul je savais sa +vie, moi seul je pouvais dire par quelle pente fatale, inévitable, la +malheureuse créature était arrivée sur ces infâmes bancs des assises; +moi seul je savais ce qui l'avait perdue, le voisinage de Paris, qui +envoie dans les villages qui l'entourent ses fumiers et ses vices +de chaque jour; Paris, corrupteur de toutes les innocences, qui fane +toutes les roses, qui flétrit toutes les beautés; insatiable débauché! +si redoutable à ce qui est pur et sans tache. Moi seul, si j'avais, +en effet, raconté au tribunal, et comme je la savais, la vie de cette +fille, ses alternatives cruelles de misère et d'opulence, de flatterie +et d'abandon, si je l'avais montrée, aujourd'hui couverte de baisers, +le lendemain couverte de boue; si j'avais crié aux hommes qui la +jugeaient: Voilà l'ouvrage de vos jeunes fils et de vos vieux pères! +la voilà cette fille telle que l'a faite la corruption parisienne! +oui; et si j'avais ajouté: Ô juges! cette fille souillée et perdue, +je l'aime! À mes yeux, ce sang la lave; en tuant cet homme, à peine +s'est-elle fait justice, car elle n'a fait de cet homme qu'un cadavre; +mais cet homme avait fait d'elle une prostituée! Voilà ce que j'aurais +pu dire, voilà ce que j'aurais dû dire; mais je l'ai laissée mourir. +Égoïste, je ne voulais plus qu'elle m'échappât. À présent elle +m'appartenait, jusqu'au jour où elle appartiendrait au bourreau. Moi +seul, dans ce monde qui l'avait chargée de tant d'adorations et de +tant d'outrages, je lui restais indigné et fidèle. Elle, cependant, +elle était calme, tant elle était sûre de sa mort. Jamais je ne +l'avais vue plus belle. La pâle clarté des assises, le crucifix +sanglant au-dessus des juges, ces filles de joie qui venaient, de +leurs dépositions unanimes, éclairer la justice du tribunal, ces +plaidoiries pour et contre, qui ne disent pas un mot de la question, +rien ne put la troubler, rien ne put la distraire. La force d'âme qui +l'avait poussée à ce meurtre ne l'abandonna pas un seul instant. +Elle appuyait sa tête sur ses mains, comme si elle eût senti sa tête +chanceler sur ses épaules. Elle répondait aux juges avec la plus +exquise politesse; sa voix était douce, son maintien décent; et +pourtant était là, derrière elle, la peine de mort, l'échafaud, le +bruit de la hache qui tombe!... toutes choses qui la protégeaient de +je ne sais quelle influence éloquente qui l'eût sauvée, n'eût été +son infâme métier. Mais comment aurait-on osé s'intéresser à cette +prostituée! Sauver de la mort une fille de joie! qu'auraient dit les +femmes et les filles de messieurs les jurés et de messieurs les juges? +La morale publique et M. le procureur du roi voulaient un exemple. Ce +qu'on put faire de plus humain pour la malheureuse Henriette, ce fut +de débattre pendant six heures cette condamnation à mort. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +XXI. + +LE CACHOT. + + +Quand le juge fut au bout de son arrêt, je pensai en moi-même +que j'avais enfin trouvé la solution du problème philosophique et +littéraire si longtemps poursuivi,--encore un peu de courage, et mon +oeuvre était accomplie,--l'horreur était à bout. Je résolus de +me raidir jusqu'à la fin du drame, de ne pas en manquer une scène, +d'assister à l'entière expiation de cette vie si malheureusement +employée. La victime n'intéressait plus que moi dans le monde; je +l'aimais, je voulus la revoir encore et ne la plus quitter. Sylvio, +qui me prenait en pitié depuis si longtemps, ne m'abandonna pas dans +cette dernière extrémité: grâce à ses liaisons avec quelques hommes +puissants, il m'introduisit dans cette vaste prison, dont les plus +heureuses habitantes sont condamnées aux galères, véritable supplice +bâtard, aussi horrible, quoique moins en évidence, que les tortures +des bagnes de Brest et de Toulon. Dans ce lieu abominable qu'on +pourrait appeler l'enfer, si on ne craignait pas de calomnier l'enfer, +j'entendis des gémissements et des cris de joie, des blasphèmes et des +prières; je vis de la rage et des larmes; mais tous ces faits généraux +m'intéressaient fort peu en ce moment. Parmi toutes ces femmes +perdues, je n'en voulais qu'à une femme, à une seule,--la femme qui +allait mourir. Cette tête qu'on devait couper avait été jetée toute +vivante dans cette fosse commune de la guillotine ou du bagne, qu'on +appelle la Salpêtrière. Dans quel cachot était tombée la condamnée? Il +fallait toute ma persévérance et tout mon amour pour le découvrir. +Le cachot où elle était renfermée, à triple serrure, était enfoncé +profondément dans la terre, à l'angle d'une cour abandonnée; à +l'entrée du soupirail, un banc vermoulu et recouvert d'une mousse +épaisse comme d'un beau tapis vert, me permettait de m'asseoir et de +plonger tout à l'aise mon regard perdu dans ce néant. Je connais +ce banc comme je connais le banc de pierre hospitalier de la maison +paternelle; je vivrais mille ans, que je pourrais décrire encore ce +bois recouvert de la mousse verdâtre et gluante qui suinte dans les +prisons. Le temps et la mauvaise saison avaient creusé ce banc à +moitié; on eût dit une auge ou un cercueil; à son extrémité et du côté +du soupirail, ce chêne vermoulu offrait une large fente, dans laquelle +je pouvais placer ma tête, sans projeter d'ombre dans le cachot, sans +avoir peur d'être découvert. Grâce à ce bois creusé, grâce à cette +fente propice, ce banc et moi c'était même chose. Du creux de cet +observatoire, je pouvais étudier à toute heure cette morte qui +palpitait, qui pensait encore dans cette tombe. J'étais couché à cette +place des journées entières; cette cour entourée de fortes murailles +était devenue mon domaine; à force de protections, j'étais presque +regardé comme un guichetier surnuméraire: voilà comment chaque jour je +pouvais à mon gré étudier les moindres mouvements de ma captive. + +Cette étude était douloureuse. Ces murs humides, cette lumière +blafarde, cette paille en lambeaux, et sur cette paille une jeune +femme que déjà l'échafaud réclamait, sans autre espoir (fragile +espoir!) que la cour de Cassation! comment aurais-je pu conserver ma +colère en présence de ce tableau lamentable? Dans sa prison, aussi +bien que dans le monde, cette femme était mon étude, ma tâche et ma +douleur de chaque jour. Le matin j'assistais à son petit lever; +le premier rayon de soleil qui tombait d'aplomb sur sa litière +la réveillait en sursaut; ses yeux s'ouvraient précipitamment et +effrayés; puis elle se dressait sur son séant, et restait morne et +pensive. Un peu plus tard elle était debout, et, fidèle à de certaines +habitudes d'élégance et de propreté, elle mettait toutes choses en +ordre dans sa prison et sur sa personne. D'abord elle faisait son lit, +c'est-à-dire, elle ramassait çà et là les moindres brins de paille +épars dans son cachot; elle approchait sa cruche de ses lèvres; l'eau +froide tombait sur son pâle visage, ranimé un instant; elle lavait ses +mains déjà si blanches, elle arrangeait sur sa tête si mignonne ses +cheveux longs et noirs, regardant lentement son pied, sa main, sa +taille élégante; elle caressait doucement son petit cou si ferme, non +sans frissonner de temps à autre, comme si ses mains eussent été de +l'acier poli; autant que possible se prolongeait cette occupation +importante, car elle y était tout âme; et quand tout était fini, quand +elle n'avait plus une épingle à mettre, plus un ruban à attacher, elle +se mettait à genoux sur sa paille, elle s'asseyait sur ses deux jolies +petites jambes repliées sous elle-même, ses bras retombaient lentement +le long de son corps; hélas! vous auriez dit qu'elle ne songeait à +rien. + +Sur le midi, le geôlier lui apportait la pitance accoutumée de la +prison: du pain noir et de la soupe tiède dans une épaisse gamelle de +bois où nageait une cuiller d'étain. La gamelle posée sur la terre, +le geôlier se retirait. Alors la condamnée, agenouillée et la tête +penchée sur cette eau fumante, en respirait la bienfaisante vapeur; +ses deux mains tenaient la gamelle embrassée et se coloraient +légèrement à sa chaleur pénétrante; quand elle s'était ainsi emparée +de sa soupe par tous les sens, elle la dévorait en un clin d'oeil +pour se dédommager d'avoir attendu si longtemps. Le soir venu, à +l'heure où jadis elle recevait à sa table tous les amours empressés à +lui plaire, le même geôlier silencieux lui jetait un morceau de pain +par le guichet de sa prison; elle mangeait lentement son pain noir, +levant les yeux vers le soupirail où la nuit commençait à descendre +sur les quatre heures, et, pensant déjà à la longueur de cette nuit +nouvelle, elle restait dans une extase pénible, les yeux mouillés de +pleurs, la bouche à moitié pleine, laissant tomber sur la terre humide +le reste de ce pain si dur. Quelle lente agonie! quelle profonde +solitude! quel néant! et pourtant que de tristes épisodes je pourrais +ajouter à cette triste histoire! + +[Illustration] + +Un jour qu'il faisait chaud et que la large toile d'araignée suspendue +à la voûte sinistre étincelait de feux violets, pendant que l'insecte +joyeux parcourait son ouvrage dans tous les sens, multipliant à +l'infini ses fils si déliés, la jeune captive se prit à chanter. +D'abord elle fredonna son air tout bas; elle chanta plus haut ensuite; +elle y mit enfin toute sa voix, et sa voix était belle et sonore. +C'était un air insignifiant, un air de bravoure, une bonne fortune +de chanteur de carrefour, aux sons ambigus de l'orgue; mais cependant +elle donnait à cet air une expression indéfinissable, et moi, couché +dans mon banc, je recevais ces accents funèbres avec un tremblement +convulsif. C'était le dernier soupir d'un beau jeune homme blessé à +mort, et qui tombe comme s'il devait se relever et se venger l'instant +d'après. + +Une autre fois, elle était joyeuse, elle riait aux éclats; puis, sur +un morceau de laine, sur sa couverture trouée, elle frottait je ne +sais quoi; mais elle le frottait avec une persévérance et une activité +incroyables. Tantôt elle restait un quart d'heure entier sans examiner +le progrès du frottement; tantôt elle considérait son morceau de +métal à chaque minute. Pensez-vous bien qu'il s'agissait de le rendre +luisant et poli, de le débarrasser de la rouille qui le chargeait? +La tâche était difficile. La condamnée s'impatientait, s'épuisait, se +décourageait, se remettait au travail; quand tout à coup elle poussa +un cri de joie: l'oeuvre était accomplie! elle avait dérobé un vieux +bouton de cuivre à son geôlier, et elle avait rendu ce cuivre assez +brillant pour qu'il pût lui servir de miroir! + +D'abord elle fut heureuse. Un miroir! il y avait si longtemps qu'elle +ne s'était vue! Mais au premier coup d'oeil jeté sur ce métal +perfide, elle chercha en vain toute cette véritable beauté, l'objet +constant de son culte, sa passion, sa religion, sa croyance, son +amour! En effet, elle redevint triste; cette figure, ce n'était plus +sa figure! ce n'étaient là ni ses yeux si vifs, ni sa peau si veloutée +et si blanche, ni l'incarnat de ses lèvres, ni la perle de son +sourire, ni la grâce de son maintien. Elle avait sous les yeux un +fantôme, un triste et pâle reflet d'une ombre! Indignée, elle rejeta +bien loin ce miroir menteur. L'instant d'après, elle le ramassait et +se regardait encore; elle en était venue à penser que ce miroir était +trompeur, que ce métal tout rond allongeait son visage, que ce reflet +jaunâtre la couvrait tout entière, que ce faux jour la rendait moins +blanche; et alors, grâce à ses souvenirs, elle se revoyait telle +qu'elle s'était vue: elle retrouvait un à un toutes ses roses et tous +ses lis: elle revenait lentement, par les sentiers les plus fleuris, +aux plus beaux jours de sa limpide beauté; ses souvenirs les +embellissaient encore, un sourire faisait le reste. + +Au moment où elle se souriait ainsi à elle-même, heureuse et fière, +oublieuse de toutes choses, le geôlier entra dans son cachot. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +XXII. + +LE GEÔLIER. + + +Cet homme, mais peut-on l'appeler un homme? avait été vaincu, aussi +bien que moi, par cette beauté sans rivale. Pourtant, une rude écorce +enveloppait le coeur de cet amant étrange. Il n'avait guère été plus +heureux que la misérable dont il était le gardien. Il était né dans +cette prison, dont son père était le geôlier avant lui. Une femme des +galères l'avait engendré sous le bâton, et pourtant cet être avorté +était venu assez à temps et assez intelligent pour être un geôlier à +son tour. Il était hideux, surtout quand il riait. Je l'ai vu faire +sa déclaration d'amour. D'abord il se plaça prudemment contre la porte +entr'ouverte, et, ainsi appuyé, levant sur la malheureuse fille ses +deux yeux inégaux, ouvrant une large bouche, dont l'épaisse lèvre +laissait à peine entrevoir les dents aiguës d'un vieux renard, il +lui parla un inintelligible langage--il lui fit signe qu'avant +quinze jours on devait lui trancher la tête; le signe fut horrible et +très-expressif: l'homme se dressa sur ses deux pieds, leva sa lourde +main derrière sa tête, baissa son large cou et fit semblant de se +frapper; sa poitrine rendit un bruit sourd, assez semblable à celui du +couteau qui tombe... Puis il redressa en même temps sa tête, sa longue +barbe, ses épaisses lèvres, ses dents aiguës, et son large sourire +qu'il avait conservé précieusement, sans doute pour s'éviter la peine +d'en commencer un second. + +La condamnée regardait cet homme d'un oeil hagard. Lui, cependant, +il s'approcha d'elle; il lui prit la main moins brutalement qu'on eût +pu croire, et avec cette éloquence qui n'appartient qu'à la passion, +il lui expliqua longuement qu'elle pouvait être sauvée. Je ne sais +quelles furent ses paroles, elles n'arrivaient pas jusqu'à moi; mais +enfin elle eut l'air de consentir à tout; elle ne retira pas sa main +des mains de cet homme; ils convinrent tout bas d'une heure plus +favorable; alors il voulut l'embrasser, mais elle recula d'épouvante; +il sortit enfin, toujours avec cet horrible sourire qu'il avait +sténographié sur son horrible visage. + +Mon Dieu! à cette vue j'eus besoin d'appeler tout mon courage à mon +aide. Quoi! dans son cachot! sur son lit de mort! son geôlier!--et +encore quel geôlier! J'étais fou; fou de malheur, de désespoir, +d'étonnement, de rage! Je croyais tous les filons de la douleur +épuisés, et voilà une mine toute nouvelle de corruption! Je croyais +cette longue débauche à sa fin, et la voilà qui recommence de plus +belle! Je me contentais de la laideur morale, elle devait me +suffire et au delà, et voilà que, si je veux, je peux assister à +l'accouplement de la laideur physique avec la laideur morale, d'un +bourreau avec un meurtrier, d'une femme sans coeur avec un homme +difforme!--Et quand? et quel jour? et à quelle heure? Ce soir, tout à +l'heure, à présent peut-être! Et je restais cloué sur mon banc, sans +pouls, sans haleine, ému, éperdu. J'aurais donné mon âme, oui, mon +âme, prends-la, Satan! pour que mon regard ébloui pût franchir les +ténèbres épaisses de cet affreux cachot! Que va-t-il donc se passer +dans ces ténèbres? Oh! malheur à moi qui ai permis à cette femme de se +perdre ainsi! Malheur à moi qui n'ai pas ramassé cette perle dans son +fumier! Mais, Dieu merci! il fait jour; silence! on vient! La porte +s'ouvre, non pas brusquement sous la main brutale du geôlier, mais +avec tant de respect que déjà l'amant se devine. C'était bien pourtant +le même homme de la veille. Henriette, en le voyant, se pressa au fond +de son cachot; outre la pitance accoutumée, l'homme tenait à la main +une botte de paille fraîche, qu'il étendit gravement sur la vieille +paille; puis il sortit impassible et sans même adresser un regard à +sa prisonnière. J'entendis le son lointain des verroux qui se +refermaient; je respirai plus à l'aise: Dieu merci! ce n'était pas +encore pour aujourd'hui. + +[Illustration: Le Geôlier] + +Mais bientôt, après cet instant de calme, l'inquiétude me reprit. +Si le geôlier m'avait aperçu! si c'était pour demain, pour ce soir +peut-être? Il faisait nuit--une de ces nuits trop noires même pour les +amants, trop noires même pour le meurtre. Je ne pouvais pas dormir, +un pressentiment invincible me poussait; je descendis à tâtons dans la +cour; l'air était glacé; le brouillard s'était trouvé emprisonné dans +ces longs murs, et retombait en pluie lourde et froide; le cachot +était noir; figurez-vous une tombe sombre et profonde, sans mouvement, +sans qu'on puisse même apercevoir le blanc squelette étendu sur cette +terre humide. Tout se taisait dans cette nuit; il n'y avait à cette +heure, dans cette prison, d'autres accouplements que le funèbre +accouplement de la nuit et du silence, du remords et du crime. +Henriette eût été couchée toute sanglante sur sa dernière paille, +qu'elle eût fait plus de bruit peut-être. Je fus rassuré, l'homme +avait eu peur, sans doute, d'une nuit pareille; la femme aussi. Déjà +je retournais sur mes pas et j'abandonnais le soupirail, lorsqu'au +fond du cachot, à travers le large trou de la serrure, je crus +apercevoir, j'aperçus en effet, un faible rayon de lumière, un léger +phosphore, un feu follet, le soir, aux yeux du voyageur égaré, le +faible éclair d'un ver luisant caché sous une feuille de rose. C'était +lui! c'était l'autre monstre--le mâle! La porte s'ouvrit lentement, +lentement le rayon de lumière s'étendait dans le cachot, lentement le +geôlier s'avança, d'une main retenant ses clefs muettes et portant +de l'autre main une lampe fétide; tout d'un coup, à la funèbre lueur, +j'aperçus le lit, la paille fraîche, Henriette, étendue, et qui ne +dormait pas! Elle attendait! elle l'attendait! Que voulez-vous? cet +homme était son dernier esclave, son dernier amour, son triomphe +suprême, le triomphe d'une femme à peu près morte! La lampe étant +posée à terre, torche digne d'un pareil hymen, le geôlier s'avançait +d'un pas sûr, sa main pressait déjà cette taille charmante, son +horrible visage s'approchait déjà de ce doux visage; et moi! moi, je +voulais crier, je ne pouvais pas; je voulais m'enfuir, mes membres +étaient glacés; je voulus détourner la tête, ma tête était fixée là, +attachée, clouée, invinciblement forcée de tout voir; j'allais mourir, +quand heureusement la lampe s'éteignit: tout disparut; je ne vis plus +rien, je n'entendis plus rien, je n'imaginai plus rien. Mon Dieu! +le plus grand de tes bienfaits envers l'homme, c'est la folie ou le +délire: tant de malheur le tuerait! + +Pendant quinze jours j'eus le délire. Quinze jours après je pus +m'expliquer ce mystère: Sylvio, pour me faire revenir à moi, fut +obligé de me parler d'elle et de la trouver la plus belle et la plus +charmante des femmes.--Redis-moi, lui disais-je, bon Sylvio, que tu +n'as jamais vu une créature plus accomplie.--En effet, disait Sylvio, +elle est la plus belle du monde, et je pense qu'on a eu pitié d'elle +et qu'on ne la fera pas mourir.--À ces mots, la fièvre me reprit:--ne +pas mourir! Ah! si je le croyais, Sylvio, j'irais la tuer de mes +propres mains! oui, qu'elle meure! qu'elle meure sur l'échafaud! tombe +sa tête coupable! Que ce tendre regard se glace sous le couteau! Va me +retenir dans un bon endroit une fenêtre à la Grève. Ah! si tu savais, +si tu savais ses crimes, quel abîme! Ainsi, qu'on l'accusât ou +qu'on la plaignît devant moi, je retombais dans le même +égarement!--Cependant il s'agissait pour la condamnée d'un grand +délai. Je l'avais aperçue quand elle se livra au geôlier, inquiète, +pensive, portant à chaque instant une de ses mains sur ses flancs +qu'elle interrogeait avec une curiosité funeste; quand M. le greffier +vint lui lire son arrêt de mort, en ajoutant que quelqu'un demandait à +lui parler, elle l'écouta de sang-froid, car elle avait réponse même +à la mort; l'instant d'après, je vis entrer deux hommes en habit noir, +deux docteurs en médecine; l'un sévère, déjà vieux, à l'air soucieux +et occupé; l'autre jeune, riant, évaporé, prenant la main de la +condamnée avec grâce et politesse, pendant que son confrère avait +l'air de la toucher à peine et montrait plus d'horreur qu'il n'en +ressentait en effet. Au premier abord, le vieux médecin dit à +l'huissier:--Cette femme n'est pas enceinte, que la loi s'exécute; et +il sortait. Déjà les soldats entraînaient Henriette, quand le +jeune homme, rappelant le vieillard:--Cette femme est enceinte, +s'écria-t-il, elle est mère; la loi, l'humanité, tout s'oppose à ce +qu'elle meure; et il parla si vivement, il donna tant de preuves, +qu'un sursis fut accordé à la mourante; elle avait donné, pour neuf +mois de cette triste vie, une heure de son amour; de tous les marchés +qu'elle avait passés, elle n'en avait pas fait de plus funeste. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +XXIII. + +LA SALPÊTRIÈRE. + + +Je laissai là la mère, le père et l'enfant, et j'allai me promener +sur le boulevard Neuf.--Monsieur le jeune docteur, me disais-je à +moi-même, vous avez fait là une belle oeuvre. Vous venez de rendre +un grand service à l'embryon de la police et de cette fille. Pardieu, +vous n'avez pas arraché cet enfant au bourreau pour longtemps; +laissez-le seulement grandir et gagner l'âge où il aura le droit +d'hériter et d'avoir la tête coupée. Celui-là a assez peu de chances +dans les héritages à venir, mais en revanche il réunit, contre sa +tête, toutes les chances de son père et toutes les chances de sa mère. +Monsieur le docteur, en vérité, vous avez rendu là un grand service à +tous, et pourquoi? D'ailleurs, cette femme retranchée du monde, quels +droits avait-elle encore à être mère? Et cet enfant, de quel droit +vient-il au monde et qu'y vient-il faire? Sa naissance sera un second +arrêt de mort pour sa mère, et cette fois la cour de Cassation n'aura +rien à y voir. Encore, si l'on donnait à cette mère le temps de +nourrir son enfant! Mais on lui passe à peine les neuf mois pour le +mettre au jour; le lait qui devait nourrir ce foetus coulera, +à défaut de sang, sous le scalpel de l'opérateur, digne objet de +plaisanterie pour nos amphithéâtres. Monsieur le docteur, vous êtes un +habile docteur! Ainsi pensant, et poussé de prison en prison, j'étais +arrivé sur la place de la Salpêtrière, l'asile des vieilles femmes de +rebut dont la société ne veut plus, même pour en faire des portières +ou des marchandes à la toilette. La Salpêtrière est un village entier, +populeux comme une ville; mais, grand Dieu! quel peuple! Des femmes +sans maris, des mères sans enfants, des aïeules sans petits-enfants; +toutes sortes de décrépitudes isolées sont amoncelées dans ces murs. +Cette hospitalière maison n'est ouverte qu'aux femmes vieilles ou aux +femmes folles. Véritable catacombe d'ossements vivants, où la femme +au bord de sa tombe est séparée des hommes avec plus de soin que s'il +s'agissait de protéger et de défendre les printemps les plus jeunes et +les plus chastes. La maison s'élève fièrement comme toutes les maisons +qu'habitent les pauvres, palais mendiants et menteurs! On leur donne +un dôme doré et une façade de marbre; mais sous ce dôme le pauvre +est seul, et derrière cette pierre de taille, il n'a plus d'autre +occupation que de mourir à peu de frais. Les vieillesses entassées +dans cet isolement affreux font mal à voir. On compte malgré soi +toutes les affections brisées qu'un pareil hôpital représente. +Voilà donc où viennent aboutir tant de vertus et tant de vices, tant +d'oisivetés et tant de travaux, tant d'amours mercenaires et tant +d'amours légitimes! Je cherchais par quelle fatalité toutes ces +vieillesses arrivaient à ce même but, quand au détour d'une allée, +vis-à-vis une riante maison, j'aperçus une pauvre femme et ses deux +enfants. Cette femme tressait du chanvre pour faire de la corde; +un enfant de sept à huit ans, les pieds nus, les cheveux bouclés, +tournait la roue; sa pauvre mère marchait à reculons, lâchant de temps +à autre, d'une main avare, le chanvre que renfermait son tablier. Elle +travaillait depuis le matin, et l'ouvrage était peu avancé, car elle +était obligée de se régler sur la faiblesse de son ouvrier plus encore +que sur la sienne; au-dessous de la corde commencée, et sur le gazon +desséché qui recouvrait la terre, dormait une toute petite fille; sa +jeune tête s'appuyait sur son bras droit, ses cheveux longs et soyeux +étaient légèrement soulevés par le vent et retombaient sur sa joue, +qui se colorait alors d'une légère teinte rose; son petit frère la +regardait de temps à autre, lui enviant peut-être son repos et son +sommeil; la pauvre femme les regardait tour à tour tous les deux, +mais tout à coup elle s'arrachait à sa contemplation maternelle, se +reprochant cet instant d'espérance et de repos. + +--Pauvre jeune enfant! me disais-je, à la vue de cette petite fille +qui dormait pendant que son jeune frère et sa jeune mère lui gagnaient +une goutte de lait; la misère veille sur ton berceau, tu auras pour +soutien la misère,--et pour conseil la misère! Pas un moyen d'échapper +à cette destinée de pauvreté, d'abandon, de vice!--Nul espoir! nul +bonheur!--Ta mère qui t'aime tant, à présent qu'elle peut encore te +nourrir, te prendra en haine quand le pain lui manquera pour toi et +pour elle. Elle n'aura même pas le temps de te parler de Dieu et de +l'autre vie, tant vous allez être enveloppés tout à l'heure, elle +et toi et ton frère, dans toutes les nécessités de cette vie. Pauvre +enfant rose et blond, qui dors au bruit de cette roue qui tourne comme +tourne la roue de la fortune, mais sans jamais pouvoir espérer autre +chose qu'une corde de chanvre; pauvre petit être, qui seras trop +heureux, après quatre-vingts ans de faim, de travail et d'abandon, +d'obtenir enfin un lit à la Salpêtrière et un sac en lambeaux pour +linceul! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +XXIV. + +LE BAISER. + + +Ma victime m'avait échappé. On l'avait tirée de son cachot pour la +renfermer dans une chambre à l'usage des vivants. Depuis que je ne +pouvais plus la voir, j'étais sorti de ma prison volontaire, j'étais +rentré dans ma vie aventureuse. Je savais bien que son dernier jour +sortirait, et bientôt, de l'abîme de ses jours; mais, pour m'arracher, +autant qu'il était en moi, à cette funeste pensée, je me jetai plus +que jamais dans mon étude favorite des petits faits de la vie commune, +espionnant la nature la plus vulgaire et chaque jour lui dérobant +mille secrets innocents, trop simples pour qu'on les étudie, et +pourtant si fertiles en émotions! Ainsi je m'étourdissais sur le +temps; ainsi j'oubliais tout ce que je savais! Je me figurais que +c'était un songe; je ne m'entourais que de figures riantes; le +printemps était revenu, et avec le printemps ces admirables promenades +où votre admiration, éveillée à chaque pas, marche sans jamais se +lasser de découvertes en découvertes. Au milieu de ces transports +toujours nouveaux, un compagnon invisible parle à votre coeur, une +voix mystérieuse chante doucement à votre oreille; vous n'êtes pas +seul, ou plutôt vous êtes mieux que seul. Je passais, un jour, par un +petit village de plaisance aux environs de Paris, devant une grande +cour remplie de charpentes; les planches étaient soigneusement rangées +contre la muraille. Au fond de la cour, une main habile et capricieuse +avait dessiné un petit jardin tout parfumé par de beaux lilas à +demi épanouis; au-dessus du toit, pointait, en roucoulant, un joli +pigeonnier recouvert en tuiles rouges; sur le bord de la planche toute +neuve, un beau pigeon au cou changeant, au plumage doré, se promenait +fièrement au soleil, battant de l'aile sa coquette et blanche +amoureuse; il y avait autour de cette jolie maison tant de propreté, +de bien-être et de bonne grâce, que je ne pus résister au désir d'y +jeter au moins un coup d'oeil. J'entrai dans la cour, et après avoir +respiré de plus près l'odeur de ces lilas embaumés, j'allais continuer +ma promenade, quand, au rez-de-chaussée et au milieu d'une vaste +salle, j'aperçus, à moitié construite, une large machine. Cette +machine étrange se composait d'une longue estrade en bois de chêne; +une légère barrière l'entourait de deux côtés; sur le derrière +s'appuyait un escalier; sur le devant s'élevaient deux larges poutres +menaçantes; chacune de ces poutres avait une rainure au milieu; tout +au bas de la machine, l'estrade se terminait brusquement par une +planche taillée au milieu en forme de collier; cette planche était +mobile; on voyait pourtant que l'ouvrage était bien près d'être +achevé: un jeune homme beau, riant, vigoureux, bien fait, frappait en +chantant et de toutes ses forces sur les ais mal joints, ajoutant +à son oeuvre une dernière cheville; sur le dernier échelon de +l'escalier on voyait une bouteille presque vide et un verre à moitié +plein; de temps à autre le jeune homme se mettait à boire à petits +traits, après quoi, il revenait à son ouvrage et à son gai refrain. + +[Illustration] + +Cette machine inconnue et d'un aspect si nouveau m'inquiétait malgré +moi: que voulait dire ce théâtre, et à quoi bon? Je serais resté fixé +à la même place, tout un jour, sans pouvoir m'expliquer la chose. +J'étais donc debout à cette fenêtre de rez-de-chaussée, muet, inquiet, +curieux, écoutant avec un frémissement involontaire les coups du +marteau, quand le jeune ouvrier fut interrompu par un joli enfant +qui venait pour lui vendre de la ficelle; cet enfant, c'était mon +fabricant de la Salpêtrière; il apportait le travail de quinze jours, +et à son air timide on voyait qu'il tremblait d'être refusé. Le +charpentier l'accueillit en bon jeune homme, il reçut sa corde sans +trop la regarder, il la paya généreusement, et renvoya cet enfant +avec un gros baiser et un verre de ce bon vin qui était sur le pied +de l'échelle. Resté seul, le jeune charpentier ne se remit pas à +l'ouvrage; il se promena d'un air soucieux de long en large, l'oeil +toujours fixé sur la porte; évidemment il attendait quelqu'un; ce +quelqu'un qui arrive toujours trop tard, qui s'en va toujours trop +tôt, qu'on remercie de vous avoir dérobé votre journée, avec qui les +heures sont rapides comme la pensée. Arriva à la fin une fille belle +et fraîche, naïve et curieuse; après le premier bonjour à son amant, +elle s'occupa, tout comme moi, de la machine. Je n'entendais pas un +mot de la conversation, mais elle devait être vive et intéressante. À +la fin, le jeune homme, à bout sans doute de toutes ses explications, +fit un signe à la jeune fille comme pour l'engager à jouer son rôle +sur ce théâtre; d'abord elle ne voulut pas; puis elle se fit prier +moins fort; puis elle consentit tout à fait: alors son fiancé, prenant +un air grave et sérieux, lui attacha les mains derrière le dos avec +la corde de l'enfant; il la soutint pendant qu'elle montait sur +l'estrade; montée sur l'estrade, il l'attacha sur la planche mobile, +de sorte qu'une extrémité de ce bois funeste touchait à la poitrine, +pendant que les pieds étaient fixés à l'autre extrémité: je commençais +à comprendre cet horrible mécanisme! J'avais peur de le comprendre, +quand tout à coup la planche s'abaisse lentement entre les deux +poutres; tout à coup aussi, et d'un seul bond, le jeune charpentier +est par terre, ses deux mains entourent le cou de sa maîtresse ainsi +garottée; lui cependant, jovial exécuteur de la sentence qu'il a +portée, il passe sa tête et ses deux lèvres brûlantes sous cette +tête ainsi penchée. La victime rose et rieuse avait beau vouloir se +défendre, pas un mouvement ne lui était permis. + +[Illustration] + +Eh bien! ce fut seulement au second baiser que le jeune homme donna à +sa maîtresse, que je compris tout à fait à quoi cette machine pouvait +servir. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +XXV. + +LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ + + +Un léger coup sur l'épaule me tira de cette horrible contemplation; +je me retournai épouvanté, comme si je me fusse attendu à trouver +derrière moi l'homme pour qui travaillait le charpentier, je ne vis +que la figure douce, triste et compatissante de Sylvio.--Viens, mon +ami, dis-je à Sylvio avec le sourire d'un insensé; viens voir cette +machine sur laquelle ces deux bons jeunes gens prennent leurs ébats +amoureux, comme font sur cette planche polie les pigeons du colombier. +Crois-tu donc que sur ce parquet tout uni, entre ces deux poutres de +sapin si odorantes et si blanches, sur ce théâtre innocent de tant +d'amour, puisse jamais se passer une horrible scène de meurtre? que +dis-je? le plus horrible des crimes, un meurtre de sang-froid, un +meurtre accompli à la face de Dieu et des hommes! Peux-tu donc penser +jamais qu'à cette échancrure où se penche amoureusement la tête animée +et souriante de cette belle fille, puisse jamais tomber de son dernier +bond une tête fraîchement coupée? Et pourtant la chose n'est que trop +certaine. Demain peut-être le bourreau viendra, qui demandera si la +machine est prête. Il grimpera à cette échelle pour s'assurer que +l'échelle est solide, il parcourra à grands pas ces planches si bien +jointes pour s'assurer que ces planches résisteront à la palpitante +agonie du misérable; il fera jouer la bascule, car il faut que la +bascule soit alerte et preste, et s'abaisse aussi promptement que +le couteau. Une fois qu'il se sera bien assuré de l'excellence de ce +travail, auquel se rattachent la paix, l'honneur, la fortune et la +tranquillité des citoyens, terrible pilotis sur lequel est bâtie la +société tout entière, l'homme fera un petit sourire de satisfaction +au maître charpentier, il dira qu'on lui apporte sa machine de bonne +heure ou bien le soir; après quoi, ce riant théâtre d'amour ne sera +plus qu'un théâtre de meurtre, le boudoir deviendra échafaud sanglant; +on n'entendra plus là,--non plus jamais--le bruit des baisers,--à +moins que d'appeler un baiser cette dernière aumône que jette le +prêtre, du bout de ses lèvres tremblantes, sur la joue pâle et livide +de l'homme qui va mourir. Et pourtant, Sylvio, à présent que j'y +pense, je me souviens qu'autrefois, dans un temps heureux, comparé à +celui-ci, quand je nageais en plein paradoxe, j'ai entendu des gens +qui riaient de la peine de mort. Bien plus, ces gens-là se vantaient +eux-mêmes, celui-ci, d'avoir été pendu et de s'être balancé longtemps +au bout d'une corde dans un des éclatants paysages d'Italie; celui-là, +d'avoir été empalé au sommet des tours de Constantinople, d'où il +pouvait admirer tout à l'aise le Bosphore de Thrace; cet autre, enfin, +de s'être noyé amoureusement dans les eaux transparentes de la Saône, +entraîné qu'il était par une jeune et belle naïade au sein nu. Je +t'avoue qu'en les entendant ainsi parer la mort violente, je +m'étais habitué à jouer avec elle; je regardais le bourreau comme un +complaisant adjuteur, plus habile que les autres à fermer les +yeux d'un homme; mais à présent, la vue de cette machine encore si +innocente, le seul aspect de ce bois qui n'a été encore enduit que +de cire vierge, ébranle toutes mes convictions sanguinaires. Je t'ai +raconté, il t'en souvient, l'histoire du pendu, l'histoire de l'homme +empalé, l'histoire du noyé; qu'en penses-tu donc, Sylvio? + +--Je pense, répondit Sylvio, que tu courais après le paradoxe et que +le paradoxe a fait la moitié du chemin pour venir à toi. La vérité +arrive moins vite, ou bien elle est moins complaisante; tout au +plus se laisse-t-elle approcher quand on va à elle d'un pas ferme. +Malheureux! à présent que tu as accoutumé ta vue aux éblouissements +turbulents du paradoxe, j'ai bien peur que tu ne puisses soutenir une +lumière plus pure et plus calme. Cependant je t'ai suivi tout ce matin +pour te faire part de l'histoire d'un agonisant, écrite par lui-même. +Tu vas entendre un homme qui, lui, ne joue pas avec la mort. Celui-là, +tu peux l'en croire, car il a vraiment tendu sa tête au bourreau, +car il a vraiment senti à son cou la corde fatale, car il est +véritablement mort sur l'échafaud. En même temps Sylvio m'entraînait +loin de la maison du charpentier. Nous passâmes à travers plusieurs +haies verdoyantes et doucement blanchissantes; nous nous assîmes à +l'ombre, ou plutôt au soleil d'un vieil orme dont la feuille était +encore un bourgeon rougeâtre; en même temps mon ami déployait +lentement un de ces immenses journaux américains dont le nombre et +l'étendue sont encore pour la France un vif sujet d'étonnement, et +quand enfin il me vit plus calme et tout prêt à écouter, il me lut +lentement cette triste et véridique histoire des dernières sensations +d'un homme condamné à mort. J'ai su depuis que, pour ne pas me +jeter dans trop de douleurs, mon lecteur avait passé sous silence la +dernière entrevue du condamné avec Élisabeth Clare, jeune fille que le +condamné aimait passionnément: + +«Il était quatre heures de l'après-midi lorsqu'Élisabeth me quitta, +et quand elle fut partie, il me sembla que j'avais fini tout ce que +j'avais à faire dans ce monde. J'aurais pu souhaiter alors de mourir +à cette place et à l'heure même, j'avais fait la dernière action de +ma vie, et la plus amère de toutes. Mais à mesure que descendait le +crépuscule, ma prison devenait plus froide et plus humide, la soirée +était sombre et brumeuse; je n'avais ni feu ni chandelle, quoique +ce fût au mois de janvier, ni assez de couvertures pour me +réchauffer;--et mes esprits s'affaiblirent par degrés,--et mon +coeur s'affaissa sous la misère et la désolation de tout ce qui +m'entourait,--et peu à peu (car ce que j'écris maintenant ne doit +être que la vérité) la pensée d'Élisabeth, de ce qu'elle deviendrait, +commença à céder devant le sentiment de ma propre situation. Ce fut +la première fois, je n'en puis dire la cause, que mon esprit comprit +pleinement l'arrêt que je devais subir dans quelques heures; et en +y réfléchissant, une terreur horrible me gagna, comme si ma sentence +venait d'être prononcée, et comme si jusque là je n'eusse pas su +réellement et sérieusement que je devais mourir. + +«Je n'avais rien mangé depuis vingt-quatre heures. Il y avait près +de moi de la nourriture, qu'un homme pieux qui m'avait visité m'avait +envoyé de sa propre table, mais je ne pouvais y goûter, et quand je +la regardais, d'étranges idées s'emparaient de moi. C'était une +nourriture choisie, non telle qu'on la donne aux prisonniers; elle +m'avait été envoyée parce que je devais mourir le lendemain. Je pensai +alors aux animaux des champs, aux oiseaux de l'air, qu'on engraisse +pour les tuer. Je sentis que mes pensées n'étaient pas ce qu'elles +auraient dû être en un pareil moment; je crois que ma tête s'égara. +Une sorte de bourdonnement sourd, semblable à celui des abeilles, +résonnait à mes oreilles sans que je pusse m'en débarrasser; quoiqu'il +fît nuit close, des étincelles lumineuses allaient et venaient devant +mes yeux;--et je ne pouvais me rien rappeler. J'essayai de dire mes +prières, mais je ne pus me souvenir que d'une prière isolée, çà et +là, et sans suite avec les autres prières; il me semblait que ces +mots confus, adressés en tremblant au Dieu terrible, étaient autant de +blasphèmes que je proférais.--Je ne sais même plus ce que disaient ces +prières, je ne puis pas me rendre compte de ce que je dis alors. +Mais tout à coup il me sembla que toute cette terreur était vaine +et inutile, et que je ne resterais pas là pour y attendre la mort. +Espérance! Était-ce bien de l'espérance?--Et je me levai d'un seul +bond; je m'élançai aux grilles de la fenêtre du cachot, et je m'y +attachai avec une telle force, que je les courbai, car je me sentais +la puissance d'un lion.--Et je promenai mes mains sur chaque partie +de la serrure de ma porte;--et j'appliquai mon épaule contre la porte +même, quoique je susse qu'elle était garnie en fer et plus pesante que +celle d'une église;--et je tâtonnai le long des murs et jusque dans +le recoin de mon cachot, quoique je susse très-bien, si j'avais eu +mes sens, que tout le mur était en pierres massives de trois pieds +d'épaisseur,--et que lors même que j'aurais pu passer à travers une +crevasse plus petite que le trou d'une aiguille, je n'avais pas la +moindre chance de salut. Au milieu de tous ces efforts, je fus saisi +d'une faiblesse comme si j'eusse avalé du poison; je n'eus que la +force de gagner en chancelant la place qu'occupait mon lit. Je tombai +sur mon lit, et je crois que je m'évanouis. Mais cela ne dura pas, +car ma tête tournait, la chambre me paraissait tourner aussi.--Et +je rêvai, entre la veille et le sommeil, qu'il était minuit et +qu'Élisabeth était revenue comme elle me l'avait promis, et qu'on +refusait de la laisser entrer. Il me semblait qu'il tombait une neige +épaisse et que les rues en étaient toutes couvertes comme d'un drap +blanc, et que je voyais Élisabeth morte, couchée dans la neige, au +milieu des ténèbres, à la porte même de la prison. Quand je revins +à moi, je me débattais sans pouvoir respirer. Au bout d'une ou deux +minutes, j'entendis l'horloge du Saint-Sépulcre sonner dix heures, et +je connus que j'avais fait un rêve. + +[Illustration] + +«L'aumônier de la prison entra sans que je l'eusse envoyé chercher. +Il m'exhorta solennellement à ne plus songer aux peines de ce monde, à +tourner mes pensées vers le monde à venir, à tâcher de réconcilier mon +âme avec le ciel, dans l'espérance que mes péchés, quoique grands, +me seraient pardonnés si je me repentais. Lorsqu'il fut parti, je me +trouvai pendant un moment un peu plus recueilli. Je m'assis de +nouveau sur le lit, et je m'efforçai sérieusement de m'entretenir avec +moi-même et de me préparer à mon sort. Je me répétais dans mon esprit +que, dans tous les cas, je n'avais plus que peu d'heures à vivre; +qu'il n'y avait point d'espérance pour moi en cette vie, qu'au +moins fallait-il mourir dignement et en homme. J'essayai alors de me +rappeler tout ce que j'avais entendu dire sur la mort par pendaison: +«Ce n'était que l'angoisse d'un moment; elle causait peu ou point de +douleur; elle éteignait la vie sur-le-champ;» et de là je passai à +vingt autres idées étranges. Peu à peu ma tête recommença à divaguer +et à s'égarer encore une fois. Je portai mes mains à ma gorge, je la +serrai fortement, comme pour essayer de la strangulation. Ensuite je +tâtai mes bras aux endroits où la corde devait être attachée; je la +sentais passer et repasser jusqu'à ce qu'elle fût nouée solidement, +je me sentais lier les mains l'une à l'autre; mais la chose qui me +faisait le plus d'horreur, c'était l'idée de sentir le bonnet blanc +abaissé sur mes yeux et sur mon visage. Si j'avais pu éviter ce bonnet +blanc, cette mesquine anticipation sur la nuit éternelle, le reste ne +m'eût pas été si horrible. Au milieu de ces imaginations funèbres, un +engourdissement général gagna petit à petit tous mes membres. + +«L'étourdissement que j'avais éprouvé fut suivi d'une pesante stupeur, +qui diminuait la souffrance causée par mes idées, et cependant, même +dans cet engourdissement stupide, je continuais encore à penser. Alors +l'horloge de l'église sonna minuit. J'avais le sentiment du son, mais +le son m'arrivait indistinctement, comme à travers plusieurs portes +fermées ou bien à travers une grande distance. Peu à peu je vis les +objets qui erraient dans ma mémoire, tourbillonner en haut et en bas +et devenir de moins en moins distincts, puis ils s'en allèrent çà et +là, l'un après l'autre, puis enfin ils disparurent tous tout à fait. +Je m'endormis. + +«Je dormis jusqu'à l'heure qui devait précéder l'exécution. Il était +sept heures du matin, lorsqu'un coup frappé à la porte de mon cachot +me réveilla. J'entendis le bruit, comme dans un rêve, quelques +secondes avant d'être complètement réveillé, et ma première sensation +ne fut que l'humeur d'un homme fatigué et qui fait un bon somme, qu'on +réveille en sursaut. J'étais las et je voulais dormir encore. Une +minute après, les verroux de l'extérieur de mon cachot furent tirés; +un guichetier entra portant une petite lampe; il était suivi du +gardien de la prison et de l'aumônier. Je levai la tête; un frisson +semblable à un choc électrique, à un plongeon subit dans un bain de +glace, me parcourut tout le corps. Un coup d'oeil avait suffi. Le +sommeil s'était éclipsé comme si je n'eusse jamais dormi, comme si +jamais plus je ne devais dormir. J'avais le sentiment de ma situation. +«Roger, me dit le gardien d'une voix basse mais ferme, il est temps de +vous lever!» L'aumônier me demanda comment j'avais passé la nuit, +et proposa que je me joignisse à lui pour prier. Je me ramassai sur +moi-même, je restai assis sur le bord du lit. Mes dents claquaient, +mes genoux s'entre-choquaient en dépit de moi. Il ne faisait pas +encore grand jour; et comme la porte du cachot restait ouverte, +je pouvais voir au delà la petite cour pavée; l'air était épais et +sombre, et il tombait une pluie lente, mais continue. «Il est sept +heures et demie passées, Roger!» dit le gardien de la prison. Je +rassemblai mes forces pour demander qu'on me laissât seul jusqu'au +dernier moment. J'avais trente minutes à vivre! + +«J'essayai de faire une autre observation quand le gardien fut prêt à +quitter le cachot; mais cette fois je ne pus pas faire sortir les mots +que je voulais dire; le souffle me manqua; ma langue s'attacha à mon +palais; j'avais perdu, non pas la parole, mais la faculté de parler; +je fis deux violents efforts pour retrouver le son: vains efforts! +je ne pouvais pas prononcer. Lorsqu'ils furent partis, je restai à +la même place sur le lit. J'étais engourdi par le froid, probablement +aussi par le sommeil et par le grand air inaccoutumé qui avait pénétré +dans ma prison; je demeurai roulé pour ainsi dire sur moi-même, afin +de me tenir plus chaudement, les bras croisés sur ma poitrine, la +tête pendante, tremblant de tous mes membres. Mon corps me semblait un +poids insupportable que j'étais hors d'état de soulever ou de remuer. +Le jour éclairait de plus en plus, quoique jaunâtre et terne, et la +lumière se glissait par degrés dans mon cachot, me montrant les murs +humides et le pavé noir, et, tout étrange que cela soit, je ne +pouvais m'empêcher de remarquer ces choses puériles, quoique la mort +m'attendît l'instant d'après. Je remarquai la lampe que le guichetier +avait déposée à terre, et qui brûlait obscurément avec une longue +mèche pressée et comme étouffée par l'air froid et malsain; et je +pensai, en ce moment-là même, qu'elle n'avait pas été ravivée depuis +la veille au soir. Et je regardai le châssis du lit en fer nu et +glacé, sur lequel j'étais assis, et les énormes têtes de clous qui +garnissaient la porte du cachot, et les mots écrits sur les murs par +d'autres prisonniers. Je tâtai mon pouls, il était si faible qu'à +peine pouvais-je le compter. Il m'était impossible de m'amener à +sentir, à comprendre, à me dire, à m'avouer à moi-même, en dépit de +tous mes efforts, que véritablement j'allais mourir. Pendant cette +anxiété, j'entendis la cloche de la chapelle commencer à +sonner l'heure, et je pensais: «Seigneur, ayez pitié de moi, +malheureux!»--Non, non, ce ne pouvaient être encore les trois quarts +après sept heures!--tout au plus, au moins les trois quarts... +L'horloge sonna les trois quarts... et--elle tinta le quatrième quart, +puis huit heures.--L'heure! + +«Ils étaient déjà dans ma prison avant que je les eusse aperçus. Ils +me retrouvèrent à la même place, dans la même posture où ils m'avaient +laissé. + +«Ce qui me reste à dire occupera peu d'espace: mes souvenirs sont très +précis jusque là, mais ils ne sont pas à beaucoup près aussi distincts +sur ce qui suivit. Je me rappelle cependant très bien comment je +sortis de mon cachot pour passer dans la grande salle. Deux hommes +petits et ridés, vêtus de noir, me soutenaient. Je sais que j'essayai +de me lever quand je vis entrer le gardien de la prison avec ces +hommes; mais cela me fut impossible. + +«Dans la grande salle étaient déjà les deux malheureux qui devaient +subir leur sentence avec moi. Ils avaient les bras et les mains liés +derrière le dos, et ils étaient couchés sur un banc, en attendant que +je fusse préparé. + +«Un vieillard maigre, à cheveux blancs et rares, lisait à l'un d'eux +quelque chose à haute voix; il vint à moi et me dit... je ne sais +pas au juste ce qu'il me dit,--par exemple,--«que nous devrions nous +embrasser;» mais je ne l'entendis pas distinctement. + +[Illustration] + +«La chose la plus difficile alors pour moi était de me tenir debout +sur mes deux pieds et de ne pas tomber. J'avais cru que ces derniers +moments seraient pleins de rage et d'horreur, et je n'éprouvais ni +rage ni horreur; mais seulement une faiblesse nauséabonde, comme si le +coeur me manquait et comme si la planche même sur laquelle j'étais +se dérobait sous moi. Je chancelais. Je ne pus que faire signe au +vieillard à cheveux blancs de me laisser: quelqu'un intervint, qui le +renvoya. On acheva de m'attacher les bras et les mains. J'entendis un +officier dire à demi-voix à l'aumônier: _Tout est prêt!_ Comme nous +sortions, un des hommes en noir porta un verre d'eau à mes lèvres, +mais je ne pus avaler. + +«Nous commençâmes à nous mettre en marche à travers les longs passages +voûtés qui conduisaient de la grande salle à l'échafaud. Je vis les +lampes qui brûlaient encore, car la lumière du jour ne pénètre jamais +sous ces voûtes; j'entendis les coups pressés de la cloche et la voix +grave de l'aumônier, lisant, comme il marchait devant nous: «Je suis +la résurrection et la vie, a dit le Seigneur; celui qui croit en moi, +quand même il serait mort, vivra;--et quoique les vers rongent mon +corps dans ma chair, je verrai Dieu.» + +«C'était le service funèbre, prières composées pour les morts qui +sont couchés dans le cercueil, immobiles, récitées sur nous qui étions +debout et vivants... Je sentis encore une fois, je vis et ce fut là +mon dernier moment de complète perception. Je sentis la transition +brusque de ces passages souterrains, chauds, étouffés, éclairés par +des lampes, à la plate-forme découverte et aux marches grinçantes +qui montaient à l'échafaud. Alors je découvris l'immense foule +qui s'étendait noire et silencieuse sur toute l'étendue de la rue +au-dessous de moi; les fenêtres des maisons et des boutiques tout en +face de l'échafaud étaient garnies de spectateurs jusqu'au quatrième +étage. Je vis l'église du Saint-Sépulcre dans l'éloignement à travers +le brouillard jaune, et j'entendis le tintement de sa cloche. Je me +rappelle le ciel nuageux, la matinée brumeuse, l'humidité qui couvrait +l'échafaud, la masse immense de tous ces noirs édifices, la prison +même qui s'élevait à côté et qui semblait projeter sur nous son ombre +encore impitoyable; je sens encore la brise fraîche et froide qui vint +frapper mon visage. Je vois encore aujourd'hui tout ce dernier +coup d'oeil qui me frappe l'âme comme ferait un coup de massue; +l'horrible perspective est tout entière devant moi: l'échafaud, la +pluie, les figures de la multitude, le peuple grimpant sur les +toits, la fumée qui se rabattait pesamment le long des cheminées, les +charrettes remplies de femmes qui prenaient leur part d'émotions dans +la cour de l'auberge en face; j'entends le murmure bas et rauque qui +circula dans la foule assemblée lorsque nous parûmes. Jamais je ne vis +tant d'objets à la fois, si clairement, si distinctement qu'à ce seul +coup d'oeil: mais il fut court. + +«À dater de ce coup d'oeil, de ce moment, tout ce qui suivit fut nul +pour moi. Les prières de l'aumônier, l'attache du noeud fatal, le +bonnet dont l'idée m'inspirait tant d'horreur, enfin mon _exécution_ +et ma _mort_ ne m'ont laissé aucun souvenir;--si je n'étais certain +que toutes ces choses ont eu lieu, je n'en aurais pas le moindre +sentiment. J'ai lu depuis dans les gazettes les détails de ma conduite +sur l'échafaud. Il était dit que je m'étais comporté dignement, avec +fermeté; que j'étais mort sans beaucoup d'angoisses; que je ne m'étais +pas débattu. Quelques efforts que j'aie faits pour me rappeler une +seule de ces circonstances, je n'ai pu y parvenir. Tous mes souvenirs +cessent à la vue de l'échafaud et de la rue. Ce qui, pour moi, semble +suivre immédiatement cette minute d'angoisses, c'est un réveil d'un +sommeil profond. Je me trouvai dans une chambre, sur un lit près +duquel était assis un homme qui, lorsque j'ouvris les yeux, me +regardait attentivement. J'avais repris toutes mes facultés, quoique +je ne pusse parler avec suite. Je pensai qu'on m'avait apporté ma +grâce; qu'on m'avait enlevé de dessus l'échafaud et que je m'étais +évanoui. Lorsque je sus la vérité, je crus démêler un souvenir confus, +comme d'un rêve, de m'être trouvé en un lieu étrange étendu nu avec +une quantité de figures flottantes autour de moi; mais cette idée ne +se présenta bien certainement à mon esprit qu'après avoir appris ce +qui s'était passé.» + +Tel était ce récit funèbre. Ce récit était plein de tristesse, +de gravité, de résignation; il allait à merveille à ma tristesse +présente. Je l'écoutai, non sans terreur, et cependant cette terreur +même me réconciliait avec la mort. C'est bien le moins qu'on laisse +au malheureux qui va mourir la dignité de son supplice! Toutes les +angoisses de ce condamné à mort, je les partageais, mais pour +l'en féliciter dans le fond de l'âme. Ne jouons pas avec cette âme +immortelle qui s'en va, violemment chassée du corps qu'elle habite. + +Bon Sylvio! il venait de me donner la seule consolation qui fût à la +portée de ma douleur. Il venait de me prouver que je pouvais respecter +Henriette, cette fille qui allait mourir. + +L'histoire de ce condamné à mort fut pour moi un si grand soulagement, +que je revins pour un instant à des idées littéraires qui étaient déjà +si loin de moi. + +«Mais, sais-tu bien, dis-je à Sylvio, qu'avec un pareil héros, un +condamné à mort qui raconte lui-même l'histoire de son exécution à +mort, on ferait un beau livre? + +--Mon ami, répondit Sylvio, ne touchons pas à cette histoire et n'en +faisons pas un livre, car c'est là un livre tout fait. + +J'ai compris plus tard que Sylvio avait raison. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +XXVI. + +LA BOURBE. + + +Pour les malheureux et pour les heureux de ce monde, le temps marche +vite. La mort arrive au pas de course pour les uns comme pour les +autres; alors ils se demandent avec effroi:--_Quelle heure est-il_? +Il n'y a que l'homme sage qui sache compter les heures, et qui ne +les trouve ni trop longues ni trop courtes. Le sage prête l'oreille, +l'heure sonne, et il bénit le ciel qui lui accorde cette heure encore. + +Ainsi les heures, les jours, les mois s'étaient enfuis sans que je me +fusse rappelé, sinon confusément, le destin d'Henriette. Henriette? +N'est-ce pas cette femme qui doit être morte à présent? Enfin, un +soir, tout à coup, par je ne sais quelle prescience fatale, et comme +réveillé en sursaut, je comptai les mois, je comptai les jours, je +comptai deux fois, et soudain je me précipitai vers la Bourbe. On n'y +entrait pas le soir; j'y retournai le lendemain de très-bonne heure; +on n'y entrait pas si matin; j'attendis à la porte. Si je comptais +bien, l'enfant d'Henriette devait donc avoir vu le jour! La fatale +sentence était prononcée sans appel; le triste sursis était épuisé; +la condamnée était mère, elle n'avait plus qu'à mourir. Triste et +impuissante maison, qui ne peut pas arracher au bourreau la nourrice +que le bourreau réclame! Elle est bien nommée: _La Bourbe_. + +La Bourbe est le dernier refuge des filles pauvres qui sont devenues +mères, des jeunes épouses dont le mari est un joueur, des femmes +condamnées à mort que le bourreau attend à la porte. À la Bourbe, la +misère enfante la misère, la prostitution enfante la prostitution, le +crime enfante le crime. Les enfants qui viennent au monde sur ces lits +lamentables, n'ont pas d'autre héritage à attendre que le bagne ou +l'échafaud. C'est là leur majorat, c'est là le domaine qui leur est +substitué, c'est là leur droit le plus clair. Quand une femme a fait +un enfant à la Bourbe, la Bourbe lui accorde trois jours de repos, +après quoi elle met à la porte la mère et l'enfant; seulement, par une +précaution philanthropique, on a placé, comme succursale de la Bourbe, +le tour des enfants trouvés; presque toujours, ce pauvre enfant que +la Bourbe vomit par une porte, elle le reçoit par l'autre porte... Je +demandai à voir la condamnée; je la vis: elle portait sur sa figure +douce et résignée, cette extraordinaire blancheur qui, pour une jeune +mère, est souvent une douce compensation de tous les maux qu'elle +a soufferts; elle était assise dans un grand fauteuil, et, la tête +baissée, elle allaitait son enfant. L'enfant s'attachait avec une +ardeur ravissante au sein inépuisable de sa nourrice. Ce sein était +blanc, nuancé de bleu, et il était facile de juger que c'était celui +d'une bonne nourrice, d'une femme jeune et forte, faite pour être +mère. Ce mot de mère a quelque chose de respectable partout, même à +la Bourbe. Une femme qui livre à l'enfant sa mamelle remplie, la vie +chancelante de la frêle créature qui dépend de la vie de sa mère, +cette protection attentive et tendre qu'une mère seule peut donner, +ce petit coeur qui commence à battre sur ce grand coeur, cette +âme naissante repue de lait et couverte de baisers, que la mère berce +doucement sur son sein, en la tenant de ses deux mains jointes; oui, +certes, c'est alors qu'on oublie tous les crimes d'une femme, ses +trahisons, ses coquetteries, ses faiblesses, son incroyable délire, +ce fatal aveuglement qui les pousse ainsi à leur ruine les unes et les +autres; pauvres femmes condamnées à l'avance! Oui, l'amour maternel +doit suffire à expier tous ces amours; une goutte de lait doit laver +tous ces parjures. Bien plus, si cette femme a tué un homme, ne +vient-elle donc pas tout à l'heure de rendre à la terre un homme? et +encore un homme qui sera plus jeune et plus beau et plus fort? Ainsi +j'entrai à la Bourbe le matin même du jour où Henriette allait mourir. +Son calme, son attitude, sa faiblesse, sa beauté, et tout ce que +je savais de ses premiers instants dans la vie et de ses horribles +malheurs... que vous dirai-je? je fus prêt à sangloter. Je priai la +soeur de charité de nous laisser seuls; je lui dis que j'étais le +frère de la victime, que je voulais lui parler sans témoins: la bonne +soeur s'éloigna en se disant.--_Éloignons-nous, il n'est peut-être +pas son frère_. L'enfant d'Henriette s'était endormi sur le sein de sa +mère sans le quitter. + +Je m'approchai d'elle.--Me reconnaissez-vous? lui dis-je.--Elle leva +lentement les yeux sur moi, elle me fit un léger signe de tête pour +me dire qu'elle me reconnaissait. On voyait que cet aveu lui +coûtait.--Henriette! lui dis-je, vous voyez devant vous un homme qui +vous a aimée, qui vous aime encore; c'est le seul homme pour qui vous +n'ayez eu ni un regard ni un sourire; maintenant il est le seul ami +qui vous reste; si vous avez quelque volonté dernière, livrez-la-moi, +cette volonté sera faite. + +Elle ne me répondit rien encore; pourtant son regard était tendre, +son sang remontait à sa joue; ce bel ovale s'animait, pour la dernière +fois, du feu de ces regards, de la grâce ineffaçable de ce sourire. +Pauvre, pauvre jeune fille! Pauvre tête qui va tomber! Pauvre cou si +frêle et si blanc, qu'on trancherait aussi facilement que la tige +d'un lis, et sur lequel vont bondir cent livres de plomb, armées d'un +immense couteau! Oh! pourtant, si tu m'avais ainsi regardé une fois, +une seule, tu étais à moi, à moi pour la vie; tu aurais été la reine +du monde, car, à coup sûr, tu aurais été la plus belle! + +--Henriette, lui dis-je, il est donc vrai, il faut mourir, mourir si +jeune et si belle; toi qui aurais pu être ma femme, élever notre +jeune famille, être heureuse longtemps, honorée toujours, et, vieille +grand'mère aux cheveux blancs, mourir sans douleur par une belle +soirée d'automne, au milieu de tes petits-enfants; encore quelques +heures, et adieu! adieu, pour jamais! + +[Illustration: Le Chiffonnier] + +Elle était muette toujours; elle pressait son enfant sur son coeur +sans me répondre; elle pleurait. C'étaient les premières larmes que je +lui avais vu répandre; je les voyais couler lentement, son enfant +les recevait presque toutes: ainsi baigné de ces larmes qui la +rachetaient, cet enfant, je le regardais comme à moi! + +--Au moins, dis-je à Henriette, ce jeune enfant sera mon fils. + +La pauvre femme, à ces mots, se hâta d'embrasser la chère créature, +et déjà elle me la tendait dans un mouvement convulsif, mais la porte +s'ouvrit que ma phrase n'était pas finie.--Cet enfant est à moi, +s'écria d'une voix rauque un homme qui entrait. Je retournai la tête, +je reconnus le geôlier de la prison; il était toujours aussi laid, +mais moins hideux.--Je viens chercher mon enfant, dit-il; je ne veux +pas que ce soit l'enfant d'un autre; si je n'ai plus ma geôle à lui +donner, comme mon père me donna la sienne, il portera ma hotte de +chiffonnier:--Viens, Henri, dit-il à l'enfant; en même temps il tirait +de sa hotte un lange blanc comme la neige; tout en s'approchant de la +mère, mais sans la regarder, il saisit l'enfant avec toutes sortes de +précautions; la pauvre créature dormait suspendue au sein maternel; il +fallut lui faire violence pour l'arracher de cette place nourricière. +L'enfant fut enveloppé dans son lange et placé dans la hotte; le vieux +chiffonnier était triomphant:--Viens, mon Henri, disait-il, la misère +ne déshonore pas, et tu ne seras pas touché par Charlot! + +Il sortit; il était temps qu'il sortît.--Charlot! Au nom de Charlot, +Henriette leva les yeux: + +--Charlot! reprit-elle d'une voix altérée; que veut-il dire, je vous +prie? Et elle avait un tremblement convulsif. + +--Hélas! Charlot, c'est ainsi que chez le peuple, et dans la langue +des prisons, on appelle l'exécuteur des hautes-oeuvres. + +--Je m'en souviens, me dit-elle. + +Puis, avec une expression indicible de douleur et de regrets, elle +répéta:--Charlot! Charlot! c'était là votre mot d'ordre, n'est-ce pas? +c'étaient là mes remords.--Ô malheureuse! que je suis coupable! Quels +sévères avertissements vous m'avez donnés! Quel nom, sans vous en +douter, vous prononciez devant moi! Charlot! toute mon enfance, toute +ma première jeunesse! toute l'innocence de mes quinze ans! Charlot! la +probité de mon père, la bénédiction de ma mère, le travail des champs, +la pauvreté sans remords. Malheureuse fille que je suis! c'est la +vanité qui m'a perdue! Vous qui m'aviez rencontrée si innocente sur +le dos de Charlot, vous m'avez fait peur, et je vous ai évité par +orgueil. La vanité m'a portée dans tous les abîmes où vous m'avez vue, +où vous m'avez poursuivie avec le nom de Charlot! Vous me donniez de +sages conseils, et j'ai pris vos conseils pour autant de moqueries. +Pour donner un démenti au souvenir de Charlot, j'ai voulu être riche, +honorée, puissante, fêtée; mais toujours le souvenir de Charlot a +empoisonné toutes mes joies, a gâté tous mes triomphes. Vous qui aviez +vu Charlot, vous qui l'aviez aimé, votre présence, votre voix, votre +regard m'épouvantaient.--Et pourtant que de fois j'ai été prête à +me jeter dans vos bras et à vous dire:--_Je t'aime, aime-moi!_ Oh! +pardon, pardon! me dit-elle; au nom de Charlot, pardon! Pitié, +pitié pour moi, la femme souillée, perdue, criminelle, mourante!... +Monsieur, oh! par charité chrétienne, embrassez-moi! Et elle +me tendait les bras, et je sentis sa joue brûlante effleurer la +mienne:... ce fut pour la première et la dernière fois. + + * * * * * + +[Illustration] + +On vint m'avertir que j'étais resté là trop longtemps. + +[Illustration] + + + + +XXVII. + +LE BOURREAU. + + +Je courais, je volais, je fendais la foule qui ne pensait encore à +rien, qui n'allait qu'à la Halle en attendant l'heure. Après bien des +détours et bien des rues traversées, j'arrivai enfin dans une rue sans +nom, à une porte sans numéro; toute la ville connaît cette maison. Une +grille épaisse et revêtue de planches ferme l'entrée de la cour. Cette +grille ne s'ouvre qu'aux grands jours. On pénètre dans la maison par +une porte basse, garnie de clous à large tête; au milieu de +cette porte s'entr'ouvre une bouche de fer plus redoutable que la +Bouche-d'Airain à Venise, car, à coup sûr, quand on jette quelque +chose dans cette boîte, c'est une sentence de mort; au-dessous de +cette bouche ouverte est placé un marteau rouillé, car peu de mains +y ont touché. La maison est entourée de silence et de terreur. Je +frappai; un domestique vint m'ouvrir; je fus étonné de sa bonne +tournure et de sa physionomie polie. Cet homme me fit entrer dans un +beau salon, et alla voir si Monsieur était visible. Resté seul, j'eus +tout le temps de parcourir deux ou trois jolies pièces meublées avec +beaucoup de soin et de goût. C'étaient les tentures les plus fraîches, +les gravures les mieux choisies, les meubles les plus commodes. Des +fleurs nouvelles couvraient la cheminée, la pendule représentait un +sujet mythologique, _Psyché_ et l'_Amour_, et elle avançait d'un quart +d'heure; sur le piano ouvert était placée une romance de quelque +génie à la mode, soupirs cadencés et fugitifs à l'usage des passions +parisiennes; un joli petit gant de femme était oublié sur le tapis. +Dans un petit appartement reculé, un bon peintre avait représenté, se +souriant l'un à l'autre, les deux jeunes maîtres de ce frais logis; je +crus un instant que je m'étais trompé de maison. + +Un peu plus loin, à travers la glace d'une porte, je découvris un +vieillard vénérable, dont la tête était couverte de cheveux blancs. +Aux côtés du vieillard se tenait debout, et dans l'attitude du plus +profond respect, un jeune enfant tout blond, aux yeux d'azur; c'était +l'aïeul qui donnait une leçon d'histoire à son petit-fils. Ce devait +être là une chose singulière: l'histoire enseignée par ce vieil homme +qui descendait, par un arbre généalogique tout sanglant, d'une longue +suite de bourreaux, et qui lui-même avait été le bourreau de toute une +génération! Certes, il avait vu, celui-là, le néant de la royauté et +de la gloire. Il avait vu se courber sous son fer Lally-Tollendal +et Louis XVI; il avait porté les mains sur la reine de France et +sur madame Élisabeth: la majesté royale et la vertu! Il avait vu se +coucher à ses pieds, dans le silence, cette foule d'honnêtes gens que +la Terreur égorgeait sans pitié, tous les grands noms, tous les grands +esprits, tous les grands courages du dix-huitième siècle; ce que +Marat, Robespierre et Danton avaient rêvé à eux tous ensemble, il +l'avait accompli à lui tout seul; il avait été le seul Dieu et le seul +roi de cette époque sans autorité et sans croyance, un Dieu terrible, +un roi inviolable. Il savait sur le bout du doigt, on peut le dire, +toutes les nuances du plus noble sang, depuis le sang de la jeune +fille qui range ses vêtements pour mourir, jusqu'au sang glacé du +vieillard; il avait le secret de toutes les résignations et de tous +les courages; et que de fois ce philosophe rouge est resté confondu, +voyant le scélérat mourir avec autant de courage que l'honnête homme, +le disciple de Voltaire tendre un cou aussi ferme que le chrétien! +Quelles pouvaient être les croyances de cet homme? Il avait vu la +vertu traitée comme le crime. Il avait vu la courtisane trembler +d'épouvante, sur le même plancher où la reine de France était montée +d'un pas ferme. Il avait vu sur son échafaud toutes les vertus et tous +les crimes; aujourd'hui Charlotte Corday, le lendemain Robespierre. +Que devait-il comprendre à l'histoire? et comment la comprenait-il? +Voilà une rude question! + +Entra enfin l'homme que j'attendais. Il avait son habit et ses gants, +il était prêt à sortir, je savais pour quel rendez-vous. + +--Monsieur, me dit l'homme en jetant un regard inquiet sur la pendule, +je ne m'appartiens pas aujourd'hui; aurai-je l'honneur de savoir ce +qui me vaut votre visite? + +--Je venais, Monsieur, vous demander une grâce que vous ne me +refuserez pas. + +--Une grâce, Monsieur! je serais heureux de pouvoir vous en accorder +une: on m'en a demandé beaucoup, toujours en vain; c'est demander +grâce au rocher qui tombe. + +--En ce cas-là, vous avez dû souvent vous estimer bien malheureux. + +--Malheureux comme le rocher. J'exerce, il est vrai, un cruel +ministère; mais j'ai pour moi mon bon droit, le seul droit légitime +qui n'ait pas été nié un seul instant dans notre époque. + +--Vous avez raison, vous êtes une légitimité, une légitimité +inviolable, Monsieur; et en bonne histoire, il faut remonter jusqu'à +vous pour démontrer la légitimité. + +--Oui, reprit l'homme, il est sans exemple qu'on ait jamais nié mon +bon droit. Révolution, anarchie, empire, restauration, rien n'y a +fait; mon droit est toujours resté à sa place, sans faire un pas ni +en avant, ni en arrière. Sous mon glaive, la royauté a courbé la tête, +puis le peuple, puis l'empire; tout a passé sous mon joug: moi seul +je n'ai pas eu de joug; j'ai été plus fort que la loi, dont je suis +la suprême sanction; la loi a changé mille fois, moi seul je n'ai pas +changé une seule; j'ai été immuable comme le destin, et fort comme +le devoir; je suis sorti de tant d'épreuves avec le coeur pur, les +mains sanglantes, la conscience sans tache. Quels sont les juges qui +en pourraient dire autant que moi, le bourreau? Mais, encore une fois, +le temps nous presse: oserais-je vous demander ce que vous me voulez? + +--J'ai toujours entendu dire, lui répondis-je, que le condamné qu'on +mettait entre vos mains était à vous en propre et vous appartenait +tout entier; je viens vous prier de m'en céder un à qui je tiens +beaucoup. + +--Vous savez, Monsieur, à quelles conditions la loi me les donne? + +--Je le sais; mais, la loi satisfaite, il vous reste quelque chose, un +tronc et une tête; c'est cela même que je voudrais vous acheter à tout +prix. + +--Si ce n'est que cela, Monsieur, le marché sera bientôt fait. Et de +nouveau interrogeant l'heure:--Avant tout, me dit-il, permettez-moi de +donner quelques ordres indispensables. + +Il sonna rapidement, et à ses ordres deux hommes +arrivèrent.--Tenez-vous prêts pour deux heures et demie, leur dit-il; +soyez habillés décemment; il s'agit d'une femme, et nous ne pouvons +lui montrer trop d'égards. Cela dit, les deux hommes se retirèrent; +au même instant sa femme et sa fille vinrent lui dire adieu. Sa fille +était déjà une personne de seize ans, qui l'embrassa en souriant, et +lui disant: À revoir!--Nous t'attendrons pour dîner, reprit sa femme. +Puis se rapprochant, et à voix basse:--Si elle a de beaux cheveux +noirs, je te prie de me les mettre en réserve pour me faire un tour! + +L'homme se retourna de mon côté:--Les cheveux sont-ils dans notre +marché? dit-il.--Tout en est, répondis-je, le tronc, la tête, les +cheveux, tout, jusqu'au son imbibé de sang. + +Il embrassa sa femme en lui disant:--Ce sera pour une autre fois. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +XXVIII. + +LE LINCEUL. + + +L'heure allait sonner, la fête sanglante était attendue. Chacun avait +fait ses petites dispositions pour être tout prêt à voir mourir celle +qui allait mourir. Paris est ainsi bâti: vice ou vertu, innocence ou +crime, il ne s'informe guère de la victime, pourvu qu'il y ait mort! +Une minute d'agonie sur la place de Grève, de tous les spectacles +gratis qu'on puisse donner à Paris, c'est le plus agréable. Pourtant +cette horrible Grève a déjà bu tant de sang! Pendant que toute cette +ville impitoyable se précipitait haletante et pressée au-devant du +tombereau fatal, je regagnai le haut de la rue d'Enfer; je m'enfonçai +pour la dernière fois dans ce quartier perdu, où l'on dirait que +l'humanité parisienne a placé l'entrepôt de toutes les infamies et de +toutes les misères; je repassai devant les Capucins où elle avait été, +devant la Bourbe où elle n'était déjà plus, devant la riante maison du +jeune charpentier; il n'était pas chez lui, ni lui ni sa fiancée; +ils étaient allés voir tous les deux l'effet de la machine. On voyait +encore dans la cour un vase qui avait contenu la couleur rouge avec +laquelle on avait donné à l'échafaud une première et légère teinte +de sang. Je passai devant la Salpêtrière; le jeune enfant et sa +mère étaient occupés à tresser encore une corde, comme s'ils eussent +compris qu'il fallait remplacer celle que le bourreau allait couper +tantôt. À la barrière, je retrouvai le mendiant qui faisait le héros; +le petit mendiant m'appela encore: _Mon Dieu!_ Chose horrible! deux +vieillards appuyés l'un sur l'autre se traînaient d'un pas boiteux +pour voir au moins quelque chose du supplice: c'étaient le père et +la mère d'Henriette! Ignorants et curieux, ils allaient, eux aussi, à +cette fête où leur sang allait couler. En même temps, un majordome +à l'air important arrivait dans une lourde voiture; je reconnus mon +Italien. Je rencontrai ainsi presque tous les héros de mon livre; leur +vie n'avait pas fait un seul pas; ils avaient deux ans de plus, +voilà tout; et moi j'avais épuisé ma vie, j'avais perdu les dernières +illusions de ma première jeunesse! Pour dernière promenade, j'allais +attendre au cimetière de Clamart la livraison de mon marché du matin. + +[Illustration] + +Il était deux heures; le soleil marchait lentement, et je suivais +l'ombre allongée et poudreuse des peupliers de la grande route, +lorsqu'au milieu d'une verte prairie j'aperçus une grande quantité +de linge blanc étendu en plein air, sur des cordes attachées à des +arbres; quelques femmes, agenouillées sur les bords du ruisseau +voisin, faisaient retentir l'écho sous les coups multipliés de leurs +battoirs; je me rappelai, et seulement alors, que je n'avais pas de +linceul; je résolus d'en avoir un à tout prix. Je descendis dans la +prairie; elle appartenait justement à ma petite Jenny; Jenny elle-même +était assise sur une botte de foin destinée à son cheval, surveillant +à la fois le linge étendu et le linge qui était au lavoir; du reste, +toujours folle et bonne, et, de plus, enceinte de huit mois. + +--Vous êtes bien triste! me dit-elle après le premier bonjour.--Tu +trouves, Jenny? c'est que (j'ai besoin de toi) il me faut à l'instant +même un grand linge pour ensevelir une pauvre fille qui se meurt. + +--Elle se meurt! reprit Jenny; mais il y a peut-être encore de +l'espoir; j'ai vu revenir de très-loin bien des jeunes filles que l'on +croyait mortes, et qui se portent aussi bien que vous et moi. + +[Illustration] + +--Pour elle seule, Jenny, pas d'espoir! À coup sûr, l'infortunée sera +morte à quatre heures! Hâte-toi donc, le temps presse, donne-moi de +quoi l'ensevelir. + +Jenny me conduisit au milieu de ses cordages, et me montra son +linge:--Ce n'est pas cela, lui dis-je; il me faut quelque chose de +plus fin; une chemise de femme, par exemple: tu diras que tu l'as +perdue, qu'on te l'a volée; Jenny, tu diras tout ce que tu voudras, je +la remplacerai; mais il me la faut. + +La bonne fille ne se le fit pas dire deux fois; elle me fit +traverser tout son linge, et je ne trouvais rien qui fût à la taille +d'Henriette: tantôt il y avait trop d'ampleur, tantôt c'était l'excès +contraire; quelquefois le nom de la propriétaire m'arrêtait tout +court; je voulais qu'à défaut d'un peu de terre consacrée, cette +malheureuse fille eût au moins un chaste linceul. Jenny me suivait +toujours, sans rien comprendre à mon humeur. + +À la fin, suspendu aux branches d'un amandier de la prairie, et déjà +tout couvert de la fleur purpurine, je découvris le plus joli linceul +qui se pût imaginer. C'était une belle toile de batiste, blanche et +souple comme le satin, ornée tout en bas et tout en haut d'une légère +broderie, et tellement animée par le zéphyr printanier, que vous +eussiez dit parfois qu'il y avait un corps de seize ans sous ce fin +tissu.--Voilà ce que je cherche, dis-je à Jenny; voilà ce qu'il me +faut; donne-le-moi, et je suis content. + +Jenny hésitait. En effet, ce beau linge appartenait à une belle +personne innocente et jeune comme un enfant, qui devait se marier dans +huit jours.--Mais j'avais l'air si satisfait de ma rencontre, que la +bonne Jenny ne s'opposa pas plus longtemps à mes désirs. J'enveloppai +avec soin mon riche et chaste linceul, et je partais, lorsque revenant +sur mes pas: + +--Ce n'est pas tout, dis-je à Jenny; il me faut encore quelque chose, +un linceul plus petit, une espèce de sac... + +--C'est donc pour une femme en couches? me dit Jenny. + +Je reculai épouvanté, comme si elle eût eu deviné mon secret:--Une +femme en couches! qui te l'a dit, Jenny? + +--Oui, reprit-elle, je vous comprends: un linceul pour la mère, un +linceul pour l'enfant; et, jetant un regard sur sa taille rebondie, +elle ajouta: C'est une bien triste mort! + +--Hélas! oui, ma chère Jenny, une bien triste mort; on devrait ne pas +tuer une femme qui vient d'être mère! + +--Ou du moins, reprit Jenny, elle ne devrait mourir que lorsqu'elle +n'a plus d'enfant à aimer. + +J'ajoutai donc à mon premier linceul une taie d'oreiller à moi, sur +laquelle ma tête avait si souvent, si délicieusement reposé. + +Comme je m'éloignais, Jenny fit le signe de la croix, et murmura la +prière pour les agonisants... + +--Ainsi soit-il!--_Amen!_ + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +XXIX. + +CLAMART. + + +Clamart est un cimetière, si l'on veut; c'est un morceau de terre dans +lequel on fait semblant d'enterrer quelque chose; le prêtre ne l'a pas +béni. Pour tout monument funèbre, on a élevé à Clamart un amphithéâtre +de dissection. Par hasard, on a planté là-dedans plusieurs croix +qui sont tombées d'elles-mêmes. Jamais les prières des morts +n'y retentissent, jamais une fleur n'y est jetée; si quelqu'un +s'agenouille en ces lieux, il entend des voix invisibles qui hurlent +à ses oreilles. Clamart, c'est le champ de repos des suppliciés; ils +y reposent deux heures à peine, ou, pour mieux dire, ils ne font +qu'un saut de l'échafaud à la table de dissection. Dans ce champ +inhospitalier, la sépulture n'est qu'un vain simulacre, la bière du +mort n'est qu'un prêt qu'on lui fait: enseveli à cinq heures, il +est dépouillé à sept heures de son linceul, pour l'instruction des +Dupuytren à venir. Nous sommes de singuliers curieux! Nous avons +fait du crime humain le livre de la sibylle. Mais, parmi les crimes +humains, la science nouvelle n'en veut guère qu'aux plus horribles +crimes. À peine le bourreau a-t-il porté sur une tête sa main +sanglante, que le médecin arrive pour compléter l'oeuvre du premier +exécuteur. Quiconque a été un parricide, un empoisonneur, un +assassin, un traître à la patrie, a de droit sa place dans le Panthéon +phrénologique. Nous voulons savoir quel poids avait son coeur, +comment sa tête était conformée; nous gardons précieusement ses +reliques. En revanche, nous enfermons sans tant d'apprêts le simple +honnête homme dans sa tombe, et, ceci fait, nous l'abandonnons aux +vers et à l'oubli. + +Un seul fossoyeur est occupé dans le cimetière de Clamart; il creusait +un trou dans le sable. + +--Vous y allez nonchalamment, brave homme, et votre fosse n'est +guère profonde, à ce qu'il me paraît.--J'y vais comme je puis, me +répondit-il; quant à la fosse, m'est avis qu'elle sera toujours +assez profonde pour ce qu'on en veut faire; et, d'ailleurs, le mort y +resterait jusqu'à la fin du monde qu'il ne donnerait pas de contagion; +d'ordinaire, nous n'avons pas de pestiférés ici, ce sont tous des +gaillards aussi sains que vous et moi. + +--Je vois que vous êtes content de votre place, mon brave, et que vous +ne portez envie à personne. + +--Ne porter envie à personne! Ah! que ne suis-je seulement fossoyeur +surnuméraire au Père-La-Chaise! voilà un métier qui rapporte et +qui amuse! Ce sont, chaque jour, des pour-boire et des évolutions +militaires; c'est une suite non interrompue de mères désolées, de +fils inconsolables et d'épouses en deuil! et ensuite, des monuments +superbes, des fleurs à répandre, des saules pleureurs à tailler, des +petits jardins à entretenir. À chaque instant, ces gens riches ont +besoin de payer quelqu'un pour représenter dignement leur propre +douleur. Voilà sans doute un métier bien supportable.» Disant ces +mots, il donnait un coup de bêche, puis il reprenait: «Et ici, au +contraire, dans ce maudit lieu, rien; pas un petit convoi, pas un +parent qui pleure, pas un bouquet à vendre! pour tout visage, des +valets de bourreau qui à peine vous paient à boire. Triste métier! +j'aimerais autant être gendarme ou commis de l'octroi.» Et il +s'arrêtait sur sa bêche, dans l'attitude d'un honnête cultivateur qui +voit s'achever une longue journée d'été. + +--Il me faut cependant une fosse profonde, repris-je d'un air +impérieux: six pieds; creuse toujours, et tu auras, cela fait, un bon +pour-boire. + +--Six pieds pour un supplicié! vous n'y pensez guère; il faudrait une +heure avant de le déterrer ce soir. + +--Six pieds tout autant! le cadavre m'appartient! + +--Raison de plus, mon bourgeois, si le cadavre est à vous, reprenait +le fossoyeur; puis, retournant la tête: Il se fait tard, dit-il, ils +ne peuvent manquer d'arriver bientôt. + +En effet, je vis de loin venir lentement une lourde charrette; un +voiturier à pied la conduisait; deux hommes étaient assis sur la +banquette de devant, les bras croisés; on les eût pris pour deux +garçons bouchers arrivant de l'abattoir. Au milieu de la charrette on +pouvait distinguer confusément quelque chose de rouge et représentant +grossièrement un corps humain; c'était le panier destiné à recevoir le +cadavre du condamné, quand justice est faite. + +[Illustration] + +Arrivé à la porte du cimetière, un des hommes mit pied à terre; le +fossoyeur, la casquette à la main, vint pour l'aider; pendant que +l'homme qui était resté sur la charrette tenait la corbeille, les deux +autres la recevaient dans leurs bras; le fardeau était moins lourd +qu'embarrassant; ils le laissèrent maladroitement tomber à mes pieds; +la terre fut arrosée de quelques gouttelettes sanglantes; j'étais +assis à moitié contre la borne, et je voyais tout cela confusément +comme dans un songe. + +Un des valets s'approcha de moi: + +--C'est vous, me dit-il, que j'ai vu ce matin chez Monsieur? + +--Moi-même; que me voulez-vous? + +--Comme vous avez réclamé le corps de la condamnée, Monsieur a pensé +que vous étiez peut-être son parent, et que vous ne voudriez pas +qu'elle mourût insolvable; il m'a donc chargé de vous remettre la +petite note que voici: + +Je pris la petite note; elle était faite comme toutes les autres +petites notes, comme une note d'épicier ou de marchande de modes, sur +de beau papier blanc, en belle écriture; je la lus lentement, en homme +qui voulait bien payer, mais qui ne voulait pas être trompé. + +Voici la note littéralement copiée: + +Pour placement, et déplacement de la guillotine, à Prosper fr. c. + le charpentier 50 » + +Pour une course en voiture du Palais-de-Justice à la Grève. 6 » + +Pour avoir fait aiguiser le couteau à neuf, et réparations + amicales. 2 » + +Une chandelle pour graisser la rainure » 30 + ------- + _À reporter_ 58 30 + + _Report_ 58 30 + +Pour le son dans le sac » 20 + +À Monsieur, pour son droit 200 » + +Au premier valet 20 » + +Pour trois petits verres que nous allons boire à la santé + de la défunte » 30 + +Le corps entier 60 » + ------ + Total 338 80 + + _Pour acquit._ + +Voilà tout le compte? demandai-je au premier valet. + +--C'est au plus juste, me dit-il; vous ne payez pas un sou de plus que +la ville de Paris; du moins, aurez-vous la consolation de savoir que +la défunte n'est pas morte aux frais du gouvernement. + +Mais je relus le compte:--Il y a trois francs de trop à votre +bénéfice, Monsieur, repris-je en faisant la preuve. + +Je payai comme s'il n'y avait pas eu d'erreur. + +Puis je fis l'inventaire de la corbeille rouge; le valet l'ouvrit; +il en sortit d'abord une tête épuisée de sang, les cheveux coupés et +tranchés comme par un rasoir; la bouche était contractée horriblement; +l'oeil était éteint, et cependant il semblait vous regarder encore; +la convulsion avait été si forte que les mâchoires n'étaient plus +parallèles; de sorte que cette bouche, si remplie de sourires et +de mille grâces, était fermée d'un côté et horriblement ouverte de +l'autre. + +--Malheureuse! elle a dû bien souffrir! + +[Illustration] + +--Mais, pas absolument, me répondit le second valet, qui tenait le +haut de l'enveloppe; nous avons eu pour elle mille égards dès qu'elle +nous a été livrée; nous l'avons fait asseoir un instant; nous avons +coupé, avec des ciseaux neufs, ses longs cheveux noirs; puis, sans la +faire languir, nous l'avons portée jusqu'à la charrette, et je vous +assure que c'était un fardeau bien léger. + +--Vous l'avez portée! elle était donc bien tremblante? Pauvre femme! +la tuer ainsi, si jeune et si belle! + +--Oui, Monsieur, fort belle, en vérité. On disait qu'elle avait été +une fille de joie, mais il n'y paraissait pas, tant elle était timide, +réservée, tremblante. Elle portait une robe de laine noire dont le +haut se terminait à ses épaules; un petit fichu de crêpe couvrait son +cou; cette femme avait les épaules très-fines, le sein très-beau, le +cou très-blanc. + +--Ajoute aussi qu'elle avait des mains charmantes, reprit l'autre +valet; c'est moi qui les ai attachées; des mains douces, fines et +blanches; et des pieds! je les ai attachés aussi, mais simplement pour +la forme: j'aurais eu peur de la blesser. C'était là une parfaitement +belle créature, à tout prendre. + +--Et cependant, cette belle créature vous l'avez tuée +impitoyablement.... + +--Nous avons fait pour elle tout ce que nous pouvions faire, reprit le +premier valet; nous l'avons soutenue, nous lui avons caché l'échafaud: +aussi est-elle morte avec honneur. + +--Et, avant de mourir, n'a-t-elle demandé personne? + +--Personne; seulement, en sortant de la prison et pendant tout le +chemin, qui a été long, elle a regardé plusieurs fois autour +d'elle d'un air inquiet et comme si elle s'attendait à trouver une +connaissance dans la foule. + +[Illustration] + +--Oui, reprit l'autre; et quand elle n'a vu personne, elle a dit tout +bas: _Charlot, Charlot!_ puis elle a poussé un profond soupir; et je +n'ai pu m'empêcher de rire quand j'ai vu mon maître se retourner au +nom de Charlot: il croyait qu'on l'appelait. + +Je mis fin à cette conversation:--Laissez-moi, laissez-moi, dis-je aux +deux bourreaux; donnez-moi le corps, et partez. + +[Illustration: Clamart] + +Le corps était sorti à moitié du panier rouge, l'autre moitié en fut +tirée... toute nue! + +Le fossoyeur approcha la bière près du cadavre:--Maître, dit-il, je +reviens dans un instant; je vais boire la goutte avec ces messieurs, +et je reviens. + +Alors je déployai mon double linceul. Je pris à deux mains cette tête +tranchée, je la parai de ses beaux cheveux noirs, j'enfonçai tête et +cheveux dans ma taie d'oreiller, et je plaçai l'oreiller à l'extrémité +du cercueil. + +Restait le corps. Mais comment donc l'ensevelir à moi tout seul? +Sylvio était déjà là près de moi. Bon Sylvio! Il leva de ses deux +mains courageuses ce pauvre corps décapité; moi, je portais ces deux +pieds blancs et froids comme la neige. Hélas! le sang et le lait +coulaient à la fois de ce beau corps. Nous posâmes le cadavre dans la +chemise blanche, transparent linceul, qui couvrait à peine ces +deux mains doucement effilées; mais cependant les épaules étaient +entièrement couvertes, et même il restait assez de cou pour qu'on pût +attacher le noeud qui devait fixer ce vêtement funèbre. + +De vieilles femmes, de jeunes femmes, toutes les femmes de l'endroit +avaient fait irruption dans le cimetière, et nous regardaient faire, +moi et Sylvio. + +--Sainte Vierge! s'écria l'une d'elles, n'est-ce pas un meurtre de +voir de si beau linge jeté dans la terre comme un cadavre? + +--Encore si c'était dans une terre bénite! disait une autre. + +--Vous verrez qu'une guillotinée aura des chemises plus neuves qu'une +chrétienne! reprenait une troisième. + +Parmi toutes ces femmes il y avait un homme gros, fleuri, à la voix +douce et flûtée, un philosophe, un beau parleur; cet homme se +tenait sur le bord de la fosse, aussi attentif à tout voir qu'à tout +entendre. Il était si calme, si tranquille, si curieux, si à l'aise, à +cette place! Entre autres observations, il en fit une qui était atroce +et dont je me souviens maintenant. Je venais de fixer le linceul d'une +main tremblante, et je disais tout bas un dernier adieu à mes tristes +amours; lui, cependant, il expliquait à ces femmes comment ces +chemises de femme sans col étaient plus favorables que les nôtres +à une exécution.--La toilette est plus vite faite, disait-il; le +bourreau n'est pas obligé de couper la chemise de la condamnée, et +vous pensez que ce doit être terrible, ces ciseaux froids qui grincent +derrière ce cou que l'on va trancher tout à l'heure. Puis, remarquant +les grosses larmes qui roulaient dans mes yeux:--Peines de coeur, +reprit-il en haussant légèrement les épaules; que les hommes sont +insensés! J'ai été dix ans de la musique de Saint-Pierre à Rome; j'ai +été maître de chapelle à Florence; j'ai été premier chanteur sur +le théâtre de la Scala, à Milan; j'ai partagé les plus brillantes +passions qui aient enflammé les belles Italiennes; j'ai parcouru +Venise sous le domino rose et sous le masque noir du carnaval; j'ai +vu des femmes mourir pour leurs amours, et je n'ai pas senti une fois +cette folle passion qu'on appelle l'amour. + +Disant ces mots, notre homme se retranchait derrière la haie fleurie +de son égoïsme. + +Les femmes le regardaient avec horreur; et pardieu! vous n'aurez pas +de peine à le croire: cet homme si heureux, si fleuri, c'était un +soprano napolitain! + +Ainsi donc, dans tout le cours de ce récit, nulle horreur ne devait +m'être épargnée, pas même la consolation d'un soprano! + +Quand tout fut en ordre dans le cercueil, la tête à sa place, au haut +du corps, et comme si rien n'eût été tranché, Sylvio referma la bière; +et ceci fait, tous les deux nous faisions sentinelle sur le bord de la +fosse, les bras croisés, car le fossoyeur n'arrivait pas. Cependant la +nuit descendait lentement, le ciel se colorait de ces légères teintes +si vives et si calmes qui terminent un beau jour. Tout là-bas, à mes +pieds, Paris, cette même ville qui venait d'immoler sans pitié cette +jeune femme couchée là, se préparait sans remords à ses fêtes, à ses +plaisirs, à ses concerts, à ses danses, à ses amours de chaque soir. +Où donc es-tu, ma pauvre Henriette? Où s'est donc envolée, non pas ton +âme, mais ta beauté? Où donc se repose maintenant ton dernier sourire? +Pauvre enfant! à cette heure, la place de ton vice et de ta beauté +est déjà prise. D'autres femmes, d'autres vices de vingt ans, t'ont +remplacée dans l'amour et l'admiration des hommes. Nul ne se souvient +plus déjà, pas même les vieillards à la tête chenue à qui tu faisais +l'aumône de ton amour, de toute cette jeunesse qui a brillé, qui a +passé comme l'éclair! pas un ne sait plus même ton nom! On ne dit même +pas, en parlant de toi: elle est morte! on l'a tuée! car on ne sait +même pas si tu es morte; on ne sait pas si c'est une femme qui a +été immolée aujourd'hui. Eux cependant, les heureux de ce monde, les +ingrats, ils se livrent à de nouvelles victimes qu'ils écraseront avec +le même sang-froid impitoyable. Oh! morte ainsi! morte pour eux et +par eux! morte parce qu'elle était belle, pauvre et faible, et +parce qu'elle s'est vengée! morte assassinée par cette ville qui l'a +corrompue! Morte quand elle n'a plus eu à donner que son sang à cette +ville infâme, qui lui avait pris son innocence et sa beauté! Morte +pour qui? et par qui? juste ciel! + +Oui, ce moment d'attente sur le bord de cette fosse fut un moment +cruel. Ces tristes souvenirs m'assiégeaient en foule, à côté de ce +cadavre. Toutes ces apparitions décevantes ou terribles repassaient +devant moi avec un sourire ou une malédiction. J'étais la proie +d'un horrible cauchemar. Je revoyais d'un coup d'oeil toute cette +histoire moitié vice et moitié vertu, où la vérité l'emporte sur la +fiction, où le royal lambeau de pourpre est attaché sans grâce au plus +vil haillon. Quel rêve affreux et sans fin j'avais fait là! + +La nuit était tombée tout à fait quand revint le fossoyeur; il était à +moitié ivre et il fredonnait une chanson bachique. Il fut très-étonné +de nous retrouver à cette même place, mais cependant il se mit à +l'oeuvre. La bière fut descendue dans la fosse; la terre tomba sur +ce bois sonore qui jeta un cri plaintif; peu à peu le bruit allait en +s'affaiblissant.--Courage! dis-je au fossoyeur; il nous faut dans ce +trou beaucoup de terre! Et pour mieux m'obéir, le brave homme se mit à +danser sur la fosse, en reprenant sa chanson: _J'aime mieux boire!_ + +En ce moment nous étions seuls, Sylvio et moi; les curieux, n'ayant +plus rien à voir, étaient partis.--Je m'enhardis jusqu'à me mettre à +genoux. Je cherchai dans mon coeur quelque sainte prière, mais +en vain. À peine pouvais-je retrouver quelques-unes de ces paroles +consacrées à ceux qui ne sont plus:--_De profundis clamavi ad te_, et +le fossoyeur répondait en faux-bourdon: _J'aime mieux boire!_ + +Sylvio m'arracha violemment à cette terrible scène:--Adieu, Henriette, +adieu la fille de joie, mon cher et innocent amour! Je reviendrai +demain. + +Le lendemain, je revins seul, ma tête pleine de prières, mon coeur +plein de pitié, mes yeux pleins de larmes, mes mains pleines de +fleurs; mais arrivé à cette même place où se voyaient encore quelques +gouttes de sang, il n'y avait déjà plus de tombe. Cette fosse vide et +à demi comblée avait lâché sa proie; l'École de Médecine avait volé +le cadavre; le fossoyeur, à jeun, avait repris, pour le revendre à un +autre condamné, ce cercueil banal; les femmes de l'endroit s'étaient +battues à qui aurait le linceul, pour se parer, vivantes, de ce +vêtement de la mort; la taie d'oreiller était échue au soprano +napolitain; une autre fille de joie avait déjà acheté, pour en parer +sa tête chauve, ces beaux cheveux noirs.--Rien n'était plus. + +Ce dernier outrage, ou plutôt ce dernier supplice, après le dernier +supplice, me parut horrible. Pour la dernière fois que cette pauvre +fille échappait à ma pitié, ce fut la plus affreuse. À présent il +m'était impossible de retrouver d'elle, même un lambeau! En ce moment, +je m'avouai vaincu sans retour. À force de sang-froid, de persévérance +et de triste courage, je l'avais suivie jusqu'au bout dans son sentier +funeste de candeur et de vices, de fleurs et d'épines; mais, arrivé +là, je perdais sa trace sans retour. J'avais pu la disputer à la +corruption, à la maladie, à la misère, à la prostitution, au bourreau, +au fossoyeur.... je l'aurais disputée aux vers du tombeau; mais allez +donc l'arracher au scalpel du chirurgien! Eh! malheureux! n'as-tu pas +voulu aussi la disputer au nouvel art poétique de ton pays! + +Ainsi, je gardai pour moi mes prières inutiles, je refoulai ma douleur +dans mon coeur; le vent du matin sécha dans mes yeux ma dernière +larme; je jetai loin de moi ces fleurs que j'apportais sur cette tombe +vide. Et voilà pourtant, malheureux que tu es, m'écriai-je dans +mon désespoir, ce que tu as gagné à courir après l'horrible: plus +d'espérance dans ton âme, plus de larmes dans tes yeux, plus de fleurs +dans tes mains, plus rien même dans ce tombeau! + +[Illustration] + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + +PREFACE I + +CHAPITRE I. La Barrière du Combat. 1 + + II. Le Bon Lapin. 12 + + III. Les Systèmes. 23 + + IV. La Morgue. 44 + + V. La Soirée Médicale. 58 + + VI. La Quêteuse. 63 + + VII. La Vertu. 72 + + VIII. Traité de la Laideur morale. 81 + + IX. L'Inventaire. 87 + + X. Poésie. 97 + + XI. Jenny. 102 + + XII. L'Homme-Modèle. 108 + + XIII. Le Père et la Mère. 112 + + XIV. Les Mémoires d'un Pendu. 119 + + XV. Le Pal. 138 + + XVI. Les Capucins. 157 + + XVII. Le Retour. 167 + + XVIII. Lupanar. 174 + + XIX. Sylvio. 196 + + XX. La Cour d'assises. 207 + + XXI. Le Cachot. 216 + + XXII. Le Geôlier. 225 + + XXIII. La Salpêtrière. 233 + + XXIV. Le Baiser. 238 + + XXV. Le dernier Jour d'un Condamné. 245 + + XXVI. La Bourbe. 265 + + XXVII. Le Bourreau. 274 + + XXVIII. Le Linceul. 281 + + XXIX. Clamart. 289 + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'âne mort, by Jules Janin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÂNE MORT *** + +***** This file should be named 26418-8.txt or 26418-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/4/1/26418/ + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/26418-8.zip b/26418-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d702cdf --- /dev/null +++ b/26418-8.zip diff --git a/26418-h.zip b/26418-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..72611d7 --- /dev/null +++ b/26418-h.zip diff --git a/26418-h/26418-h.htm b/26418-h/26418-h.htm new file mode 100644 index 0000000..4e8c5ab --- /dev/null +++ b/26418-h/26418-h.htm @@ -0,0 +1,7899 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of L'âne mort, by Jules Janin + </title> + <style type="text/css"> + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps;} + .caption {font-weight: bold;} + + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} + + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of L'âne mort, by Jules Janin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'âne mort + +Author: Jules Janin + +Illustrator: Tony Johannot + +Release Date: August 24, 2008 [EBook #26418] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÂNE MORT *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + + +<div class="figcenter" style="width: 293px;"> +<img src="anemort_fichiers/002-small.png" width="293" height="436" alt="002.png" title="" /> +</div> + +<h1>L'ANE MORT</h1> + +<h2>PAR JULES JANIN.</h2> + +<h5>ÉDITION ILLUSTRÉE</h5> + +<h4>PAR TONY JOHANNOT.</h4> + +<h5>Paris,</h5> + +<h5>ERNEST BOURDIN, ÉDITEUR</h5> + +<h5>51, RUE DE SEINE-SAINT-GERMAIN.</h5> + +<h4>1842.</h4> + + +<div class="figcenter" style="width: 311px;"> +<img src="anemort_fichiers/Portrait_auteur.png" width="311" height="455" alt="Portrait de l'Auteur en regard du frontispice." title="Portrait" /> +<span class="caption">Portrait de l'Auteur en regard du frontispice.</span> +</div> + +<div class="figcenter" style="width: 326px;"> +<img src="anemort_fichiers/Frontispice.png" width="326" height="497" alt="Frontispice" title="Frontispice" /> +<span class="caption">Frontispice</span> +</div> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE.</h2> + + +<p>La présente histoire n'est pas écrite par un +de ces auteurs qui refusent à la Critique +le droit d'interroger un écrivain sur +son œuvre, et de lui demander, avant +que de lire son livre:—À quoi bon tel +sujet? pourquoi ce héros? d'où vient-il? +et enfin, où donc me conduisez-vous?</p> + +<p>Au contraire, l'auteur reconnaît à la Critique son droit imprescriptible +de complète interrogation, et il le reconnaît +dans son entier; seulement il se permet de trouver que, +dans bien des cas, la question: où allez-vous? qui êtes-vous? +que demandez-vous? est des plus embarrassantes.—À +de pareilles questions, l'auteur ne saurait que répondre, +en vérité.</p> + +<p>Cependant il n'ignore pas que même, critique à part, il +y a dans le monde une race oisive et redoutable d'innocents +gentilshommes qui ne savent pas d'autre occupation que celle +de vous interroger à tout propos; ces gens-là vous les trouverez +en tous lieux, sous la forme inquiétante d'un point +d'interrogation?—hommes d'autant plus gênants, qu'ils +peuvent vous être fort utiles, car, pour si peu que vous soyez +dociles à leurs questions, pour un rien, ils vous suivent très-volontiers +partout où vous voulez les conduire. Ces braves +gens suivront, tête baissée, votre imagination vagabonde, +comme autant de moutons de Panurge; ils lui tiendront l'étrier +au besoin; seulement il est bien entendu que si vous +tenez à en être applaudi longtemps et suivi longtemps, il +est absolument indispensable que vous leur expliquiez au +préalable le <i>qui?</i> le <i>quoi?</i> le <i>où?</i> le <i>pourquoi?</i> le <i>comment?</i> +et le <i>quand?</i> de votre livre; et, je le répète, par la littérature +qui court, rien n'est plus difficile que ces explications +au préalable.</p> + +<p>Je sais, il est vrai, aussi bien que personne, qu'à son premier +voyage dans le domaine des inventions, il serait facile +à un écrivain peu timoré d'aborder ces gentilshommes le chapeau +à la main; puis, avec l'humilité d'une préface du dix-septième +siècle ou d'un couplet final de vaudeville moderne, +on pourrait leur promettre effrontément de les conduire à +Séville ou à Londres, au Kremlin ou à Saint-Pierre de +Rome, par les plus beaux sentiers, les mieux connus et les +plus frayés, et alors, les honnêtes gens qu'ils sont, ils vous +suivraient, et sans nul doute, tout d'abord, les yeux fermés.</p> + +<p>Mais ce n'est pas tout que d'entreprendre un voyage, il +faut l'achever. Que le plus malheureux coucou de Saint-Denis +me charge pour la vallée de Montmorency ou pour +les eaux d'Enghien, et qu'il me dépose au milieu de la route +poudreuse de Pontoise, j'imagine que je serai fort mécontent. +De même si, après vos belles promesses, au lieu de jeter +votre lecteur dans quelque ville morte de l'Orient, au +milieu de ces palais et de ces sphinx contemporains de Sésostris, +vous lui faites passer la nuit dans quelque misérable +auberge mal servie par une vachère en haillons, à la +lueur d'une lampe enfumée, vous verrez si vous le trouverez +disposé à vous suivre une seconde fois.</p> + +<p>D'où je conclus, à coup sûr, qu'à cette première question +que la Critique adresse nécessairement à un livre nouveau: +<i>où allez-vous?</i> c'est non-seulement pour l'auteur un devoir +de répondre, mais encore une bonne précaution à prendre, +un passe-port qui peut lui être d'une grande utilité plus tard, +dans cette route si incertaine, si mal entretenue, si obscure, +de la faveur populaire.</p> + +<p>Ainsi fais-je aujourd'hui; cependant c'est à peine si je +sais moi-même ce que c'est que mon livre;</p> + +<p>Si, par exemple, je n'ai fait là qu'un roman frivole,</p> + +<p>Ou une longue dissertation littéraire;</p> + +<p>Ou bien encore un sanguinaire plaidoyer en faveur de la +peine de mort;</p> + +<p>Ou même une histoire personnelle;</p> + +<p>Ou, si vous aimez mieux, quelque long rêve commencé +dans une nuit d'été lourde et chaude, achevé au milieu de +l'orage.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, mon livre est fait; le voici: maintenant, +à la grâce de Dieu et du lecteur!</p> + +<p>À peine sorti de ma retraite, mon œuvre à la main, j'ai +rencontré tout à coup la Critique, cette capricieuse déesse +dont on parle en sens si divers; je l'ai reconnue à son air +ennuyé; dès le premier abord, elle a été impitoyable +à mon égard; c'était pourtant la première fois qu'elle me +voyait.</p> + +<p>Elle a commencé par me demander si j'étais un poëte; et +lorsque dans toute l'humilité de mon âme je lui eus répondu +que non-seulement je ne l'étais pas, mais que je ne l'avais +jamais été, elle est devenue plus affable; seulement elle +m'a conseillé de prendre un air plus grave et moins content +de moi-même, et surtout de me couvrir d'un manteau plus +prosaïque pour le voyage périlleux que je voulais accomplir.</p> + +<p>Après quoi elle a voulu savoir le nom de mon œuvre; +quand elle a su que je l'avais intitulée: <i>l'Ane mort et la +Femme guillotinée</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, son front est redevenu sévère; +elle a trouvé que ce n'était là qu'une bizarrerie usée, sans +vouloir comprendre que je n'avais pas trouvé de titre plus +exact.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Cette fois, arrivé à la septième édition, l'auteur a fait disparaître ce +second titre du frontispice de son livre, et il pense qu'il a bien fait.</p></div> + +<p>Elle a repris son air affable quand je lui ai juré sur mon +âme et conscience que, malgré ce titre bizarre, il ne s'agissait +rien moins que d'une parodie; que le métier de loustic +littéraire ne convenait nullement à mon caractère et à ma +position; que j'avais fait un livre sans vouloir nuire à personne; +que si mon livre était par malheur une parodie, c'était +une parodie sérieuse, une parodie malgré moi, comme +en font aujourd'hui tant de grands auteurs qui ne s'en doutent +pas plus que moi-même je ne m'en suis douté.</p> + +<p>Mais tout à coup son visage redevint sombre et soucieux +quand, forcé de lui répondre de nouveau, je lui expliquai +que j'avais écrit de sang-froid l'histoire d'un homme triste et +atrabilaire, pendant que dans le fait je n'étais qu'un gai et +jovial garçon de la plus belle santé et de la meilleure humeur; +que je m'étais plongé dans le sang sans avoir aucun +droit à ce triste plaisir, moi qui, de toutes les sociétés savantes +de l'Europe, ne suis encore que membre très-innocent +de la société d'Agronomie pratique qui m'a fait l'honneur, +il y a deux mois, de m'admettre dans son sein, le jour +même où M. Etienne fut reçu.</p> + +<p>Cet air fâché de la Critique me fit grand mal; je vis renaître +le sourire sur ses lèvres quand, pour m'excuser de +l'affreux cauchemar que je m'étais donné à moi-même, je +lui racontai que pour n'être pas la dupe de ces émotions fatigantes +d'une douleur factice, dont on abuse à la journée, +j'avais voulu m'en rassasier une fois pour toutes, et démontrer +invinciblement aux âmes compatissantes, que rien n'est +d'une fabrication facile comme la grosse terreur. Dans ce +genre, Anne Radcliffe, si méprisée aujourd'hui, est un véritable +chef de secte. Bien longtemps avant le cabinet d'anatomie +de Dupont, elle avait deviné les pustules sanguinolentes +et les écorchés en cire; nous n'avons fait que creuser +plus avant à mesure que nous avons mieux appris l'anatomie. +J'ai voulu profiter comme les autres des progrès de la science; +au lieu de tailler ma plume avec un canif, je l'ai taillée avec +un scalpel, voilà tout.</p> + +<p>Puis la Critique me prit en grande pitié quand je lui expliquai +par quels efforts incroyables j'étais arrivé à l'horrible, +quelle peine je m'étais donnée pour mêler quelque +chose de moi à mon atroce fable. Sa pitié alla jusqu'aux larmes +quand elle sut que le cœur et l'âme de mon héroïne +n'étaient peut-être qu'une triste réalité, et que mon livre +était non-seulement une étude poétique que j'avais voulu +faire, mais encore les mémoires exacts de ma jeunesse: elle +n'eut presque plus la force de me gronder.</p> + +<p>Toutefois elle s'emporta violemment lorsqu'au milieu de +tous ces récits et au plus fort de tout ce fracas de style qui +lui plut d'abord et qui finit par la fatiguer, la Critique ne +trouva pas une idée morale, pas un mot qui allât au-delà du +fait matériel; rien, au milieu de tant de descriptions complètes, +que des formes et des couleurs; tout ce qui fait le +monde physique, rien de l'autre monde, rien de l'âme; elle +fut prête un instant à s'éloigner de mon livre avec dédain.</p> + +<p>Comme c'était là le reproche qui m'était le plus sensible +et le défaut dont je rougissais le plus, intérieurement, je +tombai aux pieds de mon juge, et, tout tremblant, je lui +expliquai comment ce vice dans mon livre n'était pas le vice +de mon cœur; comment il appartenait entièrement au genre +que j'avais voulu exploiter; comment mon but aurait été +tout à fait dépassé si j'avais parlé d'autre chose que des choses +qui tiennent aux sens; et à ce propos j'invoquai la poésie +descriptive, telle qu'on l'a faite depuis M. Delille jusqu'à +nos jours, et je parvins à faire comprendre à mon juge qu'il +fallait accuser de cette sécheresse le genre d'émotions auxquelles +je m'étais livré dans un moment de désespoir, pour +n'y plus revenir, n'en doutez pas.</p> + +<p>Ici la conversation devint amicale et plus intime entre +moi et mon juge. Je n'étais ni un chef de secte ni un +séïde littéraire; j'étais un de ces simples écrivains qui vont +où ils peuvent, qui ne font pas école, qui n'engendrent pas +de schismes, dont on s'occupe quand on a le temps, et qui +ont autre chose à faire eux-mêmes que de pousser à une renommée +à laquelle d'ailleurs ils ont la bonne foi de ne prétendre +pas.</p> + +<p>Nous eûmes donc, la Critique et moi, une grande dispute +sur ce qu'on appelle <i>la vérité dans l'art</i>. Je lui expliquai que, +dans le système moderne, le vieil Homère n'aurait pas pu +arriver à cette espèce de vérité, par la seule raison qu'Homère +était aveugle. Qu'en effet (je parle toujours dans le +système moderne), il fallait voir avec les yeux du corps bien +plus qu'avec les yeux de l'esprit, pour être dans le vrai; que +lorsqu'on avait vu il fallait dire ce qu'on avait vu, tout ce +que l'on avait vu, rien que ce qu'on avait vu; que l'art +était là tout entier; que Milton en a menti quand il a déchaîné +son armée d'anges et de diables; que le Tasse en a +menti quand il a élevé dans les airs l'élégant palais d'Armide; +que toute la poésie épique en a menti en masse +quand elle s'est lancée dans le monde invisible, et qu'enfin +il n'y avait de vrai que <i>la Pucelle</i> de Voltaire et le <i>Charnier +des Innocents</i>.—La Critique m'écoutait comme si elle +eût entendu parler un fou.</p> + +<p>Et pour preuve, je lui racontai l'histoire d'une tête coupée +dans le Sérail, et le Grand-Seigneur montrant à un +peintre français comment les veines d'un homme décapité se +resserrent au lieu de se dilater. Avant ce terrible mahométan +tous les peintres qui avaient représenté la décollation +de saint Jean-Baptiste, Poussin lui-même, en avaient donc +menti par la gorge de leur martyr!</p> + +<p>D'où il suit, encore une fois, qu'avant de parler d'une chose, +il faut la voir de ses yeux, la toucher de ses mains. Vous parlez +d'un mort, allez à l'amphithéâtre; d'un cadavre, déterrez le +cadavre; des vers qui le rongent, ouvrez le cadavre. Si, par +hasard, vous trouvez que c'est là rétrécir singulièrement le +monde poétique, que de le renfermer dans les étroites limites +de vos cinq sens, de le rapetisser assez pour qu'il tienne +dans vos deux mains, ou que votre rayon visuel puisse l'embrasser +tout entier, on vous répondra qu'à cet inconvénient +dans le vrai, il existe un remède, la description. Maintenant +qu'il vous est défendu d'avoir la vue très-longue et en même +temps de vous servir du télescope, la loupe vous reste; ainsi +armé, vous serez l'homme des infiniment petits; vous serez +le poëte, ou, ce qui revient au même, l'anatomiste des détails; +votre domaine, pour être ainsi rétréci, n'en sera pas +moins un vaste domaine. Allons donc! Vous passiez autrefois +de la masse aux détails, de la façade aux corniches, du +tout à la partie; aujourd'hui la marche est changée. Une +ruine imposante s'élève là-haut au sommet de cette montagne; +si vous voulez la bien voir, commencez par étudier +ce petit fragment de pierre; cette pierre s'est détachée de +cette petite fenêtre à ogives qui éclairait la vieille chapelle +du château; la chapelle touche aux tourelles, les tourelles +touchent à la place d'armes... si bien que voilà tout un +monde retrouvé à propos de ce fragment; vous n'avez plus +qu'à grimper ainsi quelque temps, du grain de sable au +rocher, pour atteindre cet homme à <i>festons</i> et à <i>astragales</i>, +dont se moquait Despréaux.</p> + +<p>Vous voyez que ceci n'est pas une nouveauté déjà si nouvelle, +et que dans la poésie moderne tout se compense: le +tout par l'unité, le monument entier par un fragment brisé, +les faits par la parole, la pensée par la description, le drame +par le récit, la poésie par la prose, l'imagination par le +coup d'œil, le monde moral par le monde physique, +l'infini par le fini, l'<i>Art poétique</i> par la préface du premier +venu.</p> + +<p>J'ai donc usé de mon droit de nouveau venu et de la nouvelle +charte poétique, en mettant le rien à la place du quelque +chose; et si par hasard, même de ce néant où je me +suis placé, je rencontrais quelque possesseur jaloux qui, avec +la hardiesse du premier occupant, vînt me dire: <i>Ote-toi de +mon chaos!</i> comme Diogène disait à Alexandre: <i>Ote-toi de +mon soleil!</i> je représenterais humblement à ce maître du +vide, qu'il a tort de se mettre ainsi en colère; que le chaos +appartient à tout le monde, surtout quand il n'y a plus que +du chaos; que pour être le premier qui se soit logé dans ce +je ne sais quoi sans forme et sans couleur, il n'est pas le +premier, à coup sûr; que je pourrais lui en nommer bien +d'autres qui y sont restés embourbés avant lui, et qu'enfin +les ténèbres sont assez vastes pour que lui et moi nous nous +bâtissions dans ces Landes ténébreuses chacun un beau palais +de nuages, où nous logerons à notre gré des bourreaux, +des forçats, des sorcières, des cadavres, et autres agréables +habitants bien dignes de cet Éden. Pour moi, dans la construction +de mon château gothique, je n'irais pas nonchalamment.</p> + +<p>D'abord je choisirais, sur le haut de quelque montagne +ou sur le bord de quelque rivière, un vaste emplacement; +et quand mon emplacement serait trouvé, je creuserais +un large fossé, que le temps remplirait d'une boue noire +et verte; sous ce fossé je placerais une prison féodale aux +murs suintants, et pour tout meuble, quelque gril de quatre +pieds pour y brûler à petit feu le juif vagabond; au-dessus +de ma prison, de larges salles pour mes archers et mes +hommes d'armes; et sur les murs, en guise de tableaux, des +armets, des cuirasses, des cuissards, des gantelets, des arquebuses +aux mèches flamboyantes, des arcs détendus aux +cordes sonores, du fer partout, des fenêtres ouvertes à tous +les vents.</p> + +<p>Après la salle des feudataires viendrait une salle de cérémonie +tout enveloppée d'une vaste tapisserie soulevée, +par la bise du soir et animée par de gigantesques figures de +l'Histoire sainte, lente et formidable création de l'aiguille +de nos grand'mères. Je vois déjà les vastes fauteuils, l'âtre +immense, les torches attachées à des bras de fer aux +murs de cette demeure féodale; puis, à côté de cette salle +si favorable aux fantômes, une autre salle pavée de grosses +dalles, pour servir aux banquets; la table est chargée de viandes +et de vins; les paladins s'y pressent en masse, chacun +vêtu de son écharpe et portant les couleurs de sa dame; on +mange, on boit, on s'enivre, on se bat, on blasphème. Cependant +les tours s'élèvent, lourdes, meurtrières, percées +de trous, jusqu'à ce qu'enfin le château étant achevé, l'architecte +s'aperçoive qu'il a perdu son temps à élever une masse +inutile, et qu'il eût bien mieux fait, puisqu'il en voulait au +moyen-âge, de se construire à meilleur marché un moyen-âge +de carton ou de terre cuite.</p> + +<p>Il faut, en général, se méfier des mauvais tours de l'imagination; +car si elle n'est un peu guidée par le bon sens, +l'imagination est un pauvre architecte. Laissez-la faire, cette +folle du logis, elle va changer tous les temps, dénaturer +tous les lieux, effacer, niveler à tout hasard. Elle placera des +créneaux au troisième étage d'une maison bourgeoise; elle +entourera de fossés le demi-arpent de salade d'un fermier de +Nanterre; folâtre et insouciante comme une fille qui n'a +pas à s'occuper d'amour, l'imagination prend la forme de +ruines amoncelées à la chapelle moderne, les blancs fantômes +à la chambre dorée où tout est marbre et acajou. De là +résulte souvent une espèce de <i>donquichottisme</i> littéraire, +plus ridicule mille fois que tout ce que nous savions en fait +d'anachronismes.</p> + +<p>À tout prendre, ce paladin de la Manche qui s'en va +dans la campagne, cherchant des torts à redresser, des +géants à pourfendre, et tout prêt à se faire tuer pour la +veuve, pour l'orphelin, pour la dame de ses pensées, est +une figure respectable dont on est fâché de s'être moqué, +lorsqu'on vient à réfléchir quel noble cœur recouvrait +cette armure de carton, quel brave homme portait ce cheval +efflanqué, quel bon maître servait cet écuyer grotesque; on +est irrité contre soi-même du plaisir qu'on a pris à cette +admirable histoire, parce qu'il y a là, en effet, beaucoup +plus de l'homme moral que d'autre chose, et qu'un seul +discours du héros compense à merveille les moulins à vent +et l'armet de Membrin.</p> + +<p>Mais, au lieu de ce chevalier nomade, la fleur de la +chevalerie, donnez-moi quelque don Quichotte domestique, +un don Quichotte en bonnet de coton, chevalier +errant comme don Quichotte, moins le courage, le dévouement, +l'esprit, la grâce, l'honneur, la gaieté, l'abnégation +de soi-même, la piété, le pur amour de don +Quichotte; faites que ce don Quichotte bourgeois, laissant +de côté les actions de bravoure, ne songe qu'à imiter ce côté +ridicule et bouffon que tout valet de chambre sait trouver à +coup sûr aux personnes et aux choses héroïques; qu'il brise +le joli pont vert de sa demeure pour le remplacer par un +pont-levis de charpentier de village, suspendu à des cordes +à puits; qu'il se plaise à la lueur verdâtre des vitraux peints; +qu'il mette à la place des poissons de ses étangs une boue peu +chevaleresque; qu'il coupe le cou à sa basse-cour comme trop +champêtre pour sa féodalité; qu'il se fasse traîner en police +correctionnelle pour avoir voulu user de son droit de <i>nopçage</i> +ou de tout autre droit seigneurial aussi bien prouvé; +alors vous aurez en effet le véritable don Quichotte, le don +Quichotte matériel, l'homme justement ridicule des temps +chevaleresques; vous aurez un fou rire de bon aloi, qui ne +vous laissera pas de remords; vous vous moquerez à cœur +ouvert d'un fou qui n'aura rien de respectable. Mais, croyez-moi, +il faut avoir un bien mauvais cœur pour ne pas verser +de véritables larmes quand le bon héros de la Manche, cet +excellent chevalier de la <i>Triste Figure</i>, est ramené meurtri +de coups dans sa demeure. Je le vois encore doux et fier, +triste et non pas abattu, disant bonjour à son ami le barbier, +prenant la main du bon curé, rentrant chez soi par la +petite porte de son jardin, traversant ses carrés de choux +ombragés par les tournesols, dont les jolies têtes semblent +garder leur maître avec amour et pitié; du jardin, le voilà +dans sa basse-cour.</p> + +<p>À l'approche de Rossinante, l'ânesse pousse un hennissement +de joie auquel répondent en chœur les trois +ânons que le chevalier donna à son page; puis arrivent à +sa rencontre, son vieux chien, son vieux coq, sa vieille sœur, +sa jeune nièce, tout son monde à lui, toute sa petite maison +de pauvre campagnard, et le voilà tout à coup à l'abri de toutes +les atteintes de la Critique. C'est là, le savez-vous? une +comédie manquée; c'est comme si l'Avare donnait sa cassette +à un mendiant, comme si Tartufe respectait la femme +de son ami; sous ce rapport, le <i>Don Quichotte</i> de Cervantes +est un excellent, un admirable livre, un livre de +la famille des comédies de Molière; mais c'est une mauvaise +action.</p> + +<p>Il serait donc à désirer, avant que de nous faire rétrograder +ainsi dans le temps, de se demander: à quoi bon? et de +ne pas s'exposer, comme fit Robinson Crusoé, à laisser sur +le chantier une frégate inutile. Quant à la vérité littéraire +comme on l'entend de nos jours, c'est un véritable guet-apens +tendu à la poésie. De bonne foi, où donc cette rage +d'être <i>vrais</i> nous conduira-t-elle? À mon sens, il devrait être +permis d'être moins cruellement exact, de n'être pas forcé, +à tout propos, de dire au lecteur: <i>ceci est rouge</i>, ou <i>ceci est +blanc</i>, ou même encore de décomposer la couleur pour lui +dire: <i>ceci est violet</i>; les chefs de l'école devraient en même +temps ne pas exiger que, lorsqu'il est en présence d'un monument, +le romancier compte, par exemple, le nombre des +portes et fenêtres de l'édifice aussi exactement que le receveur +de l'impôt direct.</p> + +<p>Quant aux héros modernes, comme ils sont en très-petit +nombre, comme nous avons déjà passé à travers toutes les +modifications de l'homme physique, blancs, noirs, poitrinaires, +lépreux, forçats, bourreaux, vampires, et que je +ne sache plus que les Albinos, les castrats et les hydrophobes +qui n'aient pas été exploités en grand, je voudrais +aussi que chacun pût emprunter à son voisin le héros exceptionnel +de son histoire, sans que le voisin eût le droit de s'écrier:—<i>Je +suis volé!</i></p> + +<p>L'égoïsme dans les arts est le plus triste des égoïsmes; +c'est surtout dans la poésie moderne qu'on serait mal venu +de dire à un confrère: <i>Laisse-moi mes morts!</i></p> + +<p>Voilà ce que je dis à la Critique pour ma défense et pour +me faire pardonner tout ce qu'elle aurait pu appeler dans +mon livre: imitation, incertitude, plagiat. Elle m'écouta +tant bien que mal, et quand j'eus tout dit, elle ajouta que +j'étais terriblement obscur.</p> + +<p>—C'est le beau d'une préface, lui répondis-je effrontément.</p> + +<p>Elle me dit encore que c'était une insolence à faire à mes +lecteurs.</p> + +<p>Je sautai de joie, comme si j'avais reçu le plus flatteur +des éloges.</p> + +<p>Alors elle s'approcha de moi; elle me serra dans ses deux +bras longs et secs comme les bras des fantômes de Louis +Boulanger; puis elle me donna le baiser de paix, en appliquant +sur mon visage un visage d'un âge, d'un embonpoint +et d'une fraîcheur très-équivoques.</p> + +<p>Cependant je la remerciais de ses caresses, quand, portant +la main à ma joue, je trouvai que ma joue était sanglante: +la cruelle m'avait donné le baiser de Judas.</p> + +<p>Mais, Dieu merci! je fus bien vite consolé en songeant +que dans ma manière d'être isolé, et d'écrire au hasard, et +peut-être aussi avec les haines dont on commence déjà à +m'honorer, la Critique ne pouvait guère m'embrasser autrement.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 242px;"> +<img src="anemort_fichiers/023-cut.png" width="242" height="321" alt="023.png" title="" /> +</div> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 414px;"> +<img src="anemort_fichiers/024-haut.png" width="414" height="295" alt="024.png" title="" /> +</div> + +<h2><a name="I" id="I"></a>I.</h2> + +<h2>LA BARRIÈRE DU COMBAT.</h2> + +<div class="figcenter" style="width: 148px;"> +<img src="anemort_fichiers/024-bas.png" width="148" height="217" alt="024.png" title="" /> +</div> + + +<p>Vous parlez de l'âne de Sterne;—un +temps fut où cette mort et cette +touchante oraison funèbre faisaient +répandre de douces larmes. J'écris, +moi aussi, l'histoire d'un âne, mais +soyez tranquilles, je ne m'en tiendrai +pas à la simplicité du <i>Voyage +sentimental</i>, et cela pour de bonnes raisons. D'abord, +cette nature, qui est la nature de tout le monde, +nous paraît fade aujourd'hui; elle est d'un trop difficile +accès pour qu'un écrivain qui sait son métier +s'amuse à cette poursuite, avec la certitude de n'arriver, +en dernier résultat, qu'au ridicule et à l'ennui. +Parlez-moi au contraire d'une nature bien terrible, +bien rembrunie, bien sanglante: voilà ce qui est facile +à reproduire, voilà ce qui excite les transports! Courage +donc! le vin de Bordeaux ne vous grise plus, +avalez-moi ce grand verre d'eau-de-vie. Nous avons +même dépassé l'eau-de-vie; nous en sommes à l'esprit-de-vin; +il ne nous manque plus que d'avaler l'éther +tout pur; seulement, à force d'excès, prenons garde +de donner dans l'opium.</p> + +<p>D'ailleurs, qu'est-ce que la coupe même de Rodogune +et le poison aristotélien qui la remplit jusqu'aux +bords, comparés à des flots de sang noir qui se tracent +un sillon obstiné dans la poussière, pendant qu'autour +du cirque romain, les chrétiens, brûlés vifs dans leur +enveloppe de poix et de soufre, servent de flambeaux à +ces combats nocturnes; pendant que le robuste athlète, +terrassé et cherchant de son dernier regard le doux ciel +de l'Argolide, ne rencontre que le regard avide de la +jeune vierge romaine dont la main blanche et frêle le +condamne à mourir? Alors le héros de cette étrange fête +arrange sa mort; il s'étudie à rendre harmonieux son +dernier soupir, à mériter encore une fois les applaudissements +de cette foule satisfaite!</p> + +<p>Hélas! nous n'avons pas encore le cirque où les hommes +se dévorent entre eux, comme dans le cirque des Romains, +mais nous avons déjà la Barrière du Combat:</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="anemort_fichiers/026-cut.png" alt="026.png" title="" /> +</div> + +<p>Une enceinte pauvre et délabrée, de grosses portes +grossières et une vaste cour garnie de molosses jeunes +et vieux, les yeux rouges, la bouche écumante, de +cette écume blanchâtre qui descend lentement à travers +les lèvres livides. Surtout, parmi les hôtes dramatiques +de cette basse-cour, il y en avait un qui faisait +silence dans son coin. C'était une horrible bête fauve,—un +géant hérissé! mais l'âge et la bataille lui avaient +dégarni les mâchoires; vous eussiez dit le frère aîné +de quelque sultan retranché du nombre des hommes, +ou bien un ancien roi des Francs à la tête rasée. Ce +dogue émérite était affreux à voir, aussi affreux que +Bajazet dans sa cage, avec quelque chose du cardinal +de la Balue dans la sienne; fier et bas, impuissant et +hargneux, colère et rampant, aussi prêt à vous lécher +qu'à vous mordre: le digne comédien d'un pareil théâtre. +Dans un coin de ces coulisses infectes, de vieux morceaux +de cheval, des crânes à demi rongés, des cuisses +saignantes, des entrailles déchirées, des morceaux +de foie réservés aux chiennes en gésine. Ces affreux +débris arrivaient en droite ligne de Montfaucon: c'est +à Montfaucon que se rendent, pour y mourir, tous les +coursiers de Paris. Ils arrivent attachés à la queue +l'un de l'autre, tristes, maigres, vieux, faibles, épuisés +de travail et de coups. Quand ils ont dépassé la +porte et la cabane de la vieille châtelaine, qui, l'œil +fixé sur les victimes, les voit défiler avec ce sourire +ridé de vieille femme qui épouvanterait un mort, ils +se placent au milieu de la cour, vis-à-vis d'une mare +violette dans laquelle nage un sang coagulé; alors +le massacre commence: un homme armé d'un couteau, +les bras nus, les frappe l'un après l'autre: ils +tombent en silence, ils meurent; et, quand tout est +fini, tout se vend de ces cadavres, le cuir, le crin, +le sabot, les vers pour les faisans du roi, et la chair +pour les comédiens dévorants de la Barrière du +Combat.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 285px;"> +<img src="anemort_fichiers/027-cut.png" width="285" height="273" alt="027.png" title="" /> +</div> + +<div class="figcenter" style="width: 152px;"> +<img src="anemort_fichiers/028-cut.png" width="152" height="143" alt="028.png" title="" /> +</div> + +<p>J'étais donc à la Barrière du Combat, à l'entrée du +théâtre, un jour de relâche, pour mon malheur. Les +aboiements des chiens avaient attiré le directeur du +chenil; un petit homme sec et maigre, des cheveux +roux et rares, de l'importance dans toute sa personne, +un ton solennel de commandement et en même temps +plusieurs rides obséquieuses, un genou très-souple, une +épine dorsale raisonnablement voûtée, un juste et +agréable milieu entre le commissaire royal et l'ouvreuse +de loges. Cependant cet homme fut très-poli +à mon égard.—Je ne puis vous montrer aujourd'hui +toute la compagnie, me dit-il; mon ours blanc est +malade, l'autre se repose; mon boule-dogue nous dévorerait +tous les deux; on est en ce moment occupé +à traire mon taureau sauvage; mais, cependant, je puis +vous faire dévorer un âne si le cœur vous en dit—Va +donc pour l'âne à dévorer, dis-je à l'<i>imprésario</i>, +et du même pas j'entrai dans l'enceinte silencieuse, +moi tout seul, tout comme si on eût joué <i>Athalie</i> ou +<i>Rodogune</i>.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 304px;"> +<img src="anemort_fichiers/030-cut.png" width="304" height="321" alt="030.png" title="" /> +</div> + +<p>Je pris donc place dans cette enceinte muette, sans +que même un honnête boucher se trouvât derrière +moi, escorté de quelque bonne exclamation admirative. +J'étais dans une atmosphère d'égoïsme difficile à +décrire. Cependant une porte s'ouvrit lentement, et +je vis entrer.....</p> + +<p>Un pauvre âne!</p> + +<p>Il avait été fier et robuste; il était triste, infirme, et +ne se tenait plus que sur trois pieds; le pied gauche +de devant avait été cassé par un tilbury de louage; c'était +tout au plus si l'animal avait pu se traîner jusqu'à +cette arène.</p> + +<p>Je vous assure que c'était un lamentable spectacle. +Le malheureux âne commença d'abord par +chercher l'équilibre; il fit un pas, puis un autre pas, +puis il avança autant que possible sa jambe droite de +devant, puis il baissa la tête, prêt à tout. Au même +instant quatre dogues affreux s'élancent; ils s'approchent, +ils reculent et enfin ils hésitent; ils s'enhardissent, +ils se jettent sur le pauvre animal. La résistance +était impossible, l'âne ne pouvait que mourir. +Ils déchirent son corps en lambeaux; ils le percent +de leurs dents aiguës; l'honorable athlète reste calme +et tranquille: pas une ruade, car il serait tombé, et, +comme Marc-Aurèle, il voulait mourir debout. Bientôt +le sang coule, le patient verse des larmes, ses poumons +s'entre-choquent avec un bruit sourd; et j'étais +seul! Enfin l'âne tombe sous leurs dents; alors, misérable! +je jetai un cri perçant: dans ce héros vaincu +je venais de reconnaître un ami!</p> + +<div class="figcenter" style="width: 315px;"> +<img src="anemort_fichiers/032-cut.png" width="315" height="239" alt="032.png" title="" /> +</div> + +<p>En effet, et à n'en pas douter... c'était lui!</p> + +<p>C'était Charlot! voilà sa tête allongée, son calme +regard, sa robe grisonnante!... C'est bien lui! Le pauvre +diable! il avait joué un rôle trop important dans +ma vie pour que le moindre accident de sa personne +ne fût pas présent à mon souvenir. Digne Charlot, +c'est donc moi qui devais être la cause, le prétexte +et le témoin impassible de ta mort! Le voilà gisant +sur la terre sanglante, mon pauvre ami, que naguère +j'avais flatté d'une main caressante! Et sa maîtresse, +sa jeune maîtresse, où est-elle à présent? où est-elle? +Ainsi agité, je me précipitai dans l'arène pour fuir +plus vite. En passant devant Charlot, je vis qu'il se +débattait sous le poids de l'horrible agonie; même +dans un de ces derniers bonds d'une mort qui s'approche, +je reçus de sa jambe cassée un faible coup, +un coup inoffensif qui ressemblait à un reproche doux +et tendre, au dernier et triste adieu d'un ami que vous +avez offensé et qui vous pardonne.</p> + +<p>Je sortis, en étouffant, de ce lieu fatal.</p> + +<p>—Charlot, Charlot! m'écriai-je, est-ce donc toi, +Charlot? Toi, mort! mort pour mon passe-temps d'un +quart d'heure! toi, jadis si fringant et si leste! Et sans +le vouloir je me rappelai tant de bonheur décevant, +tant d'agacerie innocente, tant de grâce décente et +jeune, qui un jour m'étaient arrivés au petit trot sur +le dos de ce pauvre âne! C'est là une attendrissante +et mélancolique histoire! Deux héros bien différents, +sans doute, mais pourtant deux héros inséparables +dans mon souvenir et dans mes larmes. L'un s'appelait +Charlot, comme vous savez; l'autre se nommait +Henriette. Je vais dire leur histoire; je la dirai +pour moi d'abord, pour vous ensuite, si vous voulez.</p> + +<p>Pauvre Charlot! malheureuse Henriette! moi cependant +qui les ai perdus l'un et l'autre, je suis encore +le plus à plaindre des trois!</p> + +<div class="figcenter" style="width: 247px;"> +<img src="anemort_fichiers/034-cut.png" width="247" height="263" alt="034.png" title="" /> +</div> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<div class="figcenter" style="width: 419px;"> +<img src="anemort_fichiers/035-cut.png" width="419" height="292" alt="035.png" title="" /> +</div> + +<h2><a name="II" id="II"></a>II.</h2> + +<h2>LE BON LAPIN</h2> + + +<p>Vienne le 2 mai, et de cela il y aura deux ans, j'étais +sur la route de Vanves, montagne pelée, à la portée +de Paris; campagnes équivoques, à l'usage des +blanchisseuses, des meuniers, des romanciers en plein +vent et de tous les poëtes ordinaires du Pont-Neuf. +J'étais, ce jour-là, tout entier au bonheur de vivre, de +respirer, d'être jeune, de sentir un air pur et chaud +circuler autour de moi, admirant comme un enfant la +moindre fleur qui s'épanouissait lentement, restant des +quarts d'heure entiers à voir tourner les jolis moulins +à vent avec une gravité magistrale. Tout à coup, justement +à l'encoignure de cette route si mal tenue, si +étroite, si rocailleuse, et pourtant si aimée, qui conduit +à la taverne du <i>Bon Lapin</i>, j'aperçus une jeune +fille sur un âne qui l'emportait et qui s'emportait. O le +ravissant spectacle! j'y serai toute ma vie. La jeune +enfant était rose, animée, assez grande, à la gorge naissante, +mais qui déjà battait aux champs; dans sa terreur, +elle avait perdu son chapeau de paille, ses cheveux +étaient en désordre, et elle criait avec une bonne +voix: <i>Arrête! arrête!</i> Mais le maudit âne allait toujours, +et moi je le laissais courir. La jeune fille, pour +être un peu effrayée, n'était pas en grand danger. J'étais +si heureux de la savoir à ma merci! Pour la secourir, +il n'y avait là que moi, le hasard et mon chien. À +la fin je crie à Roustan: <i>Arrête, Roustan!</i> Aussitôt +Roustan s'élance droit à l'âne; l'âne s'arrête brusquement, +la jeune fille tombe, nous poussons un cri, je +cours à elle, elle est à moi, l'âne s'enfuit à travers +champs.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 304px;"> +<img src="anemort_fichiers/037-cut.png" width="304" height="355" alt="037.png" title="" /> +</div> + +<p>À peine je la tenais sur mes bras, la contemplant +déjà comme mon bien, qu'elle se releva brusquement +et se mit à courir après son âne:—Charlot! Charlot! +disait-elle. Et cependant mon chien courait aussi en +aboyant: Charlot courait de plus belle; le moyen d'aller, +à pas égal, à la poursuite d'un chien qui court, +d'un âne qui trotte, et surtout d'une fille qui ne pense +pas à vous!</p> + +<p>J'allai d'abord ramasser le chapeau de la belle enfant; +un chapeau d'une paille commune, un ruban +fané, une mauvaise fleur bleue, et pourtant quelque +chose qui révélait une bonne et bienveillante nature +de jeune fille. La jeune fille était bien loin de moi!</p> + +<p>—Charlot! Charlot! criait-elle.</p> + +<p>Cependant Roustan, l'intelligent animal, courait +toujours après l'âne; il me le ramenait par le plus court +et justement du côté du chapeau. Il y avait entre l'âne, +sa jeune maîtresse et moi, une ligne courbe très-prononcée; +j'arrêtai l'âne au bord du chemin, derrière un +large buisson, et, pendant que la jeune fille criait: +Charlot! Charlot! je montai sur le grison, le chapeau +de paille sur la tête, et, m'enfonçant dans un petit bois, +j'allai au pas.</p> + +<p>Elle criait toujours <i>Charlot! Charlot!</i> et je faisais +sonner bien fort la sonnette à Charlot, cherchant quelque +gros arbre derrière lequel je pusse la laisser approcher. +Elle était au bord du bois, plus rose que jamais, +haletante d'inquiétude, et quand enfin elle nous +revit, l'âne et moi, elle se précipita sur lui, l'embrassant, +l'appelant par mille noms divers:—Te voilà, lui disait-elle, +Charlot! et elle prenait de ses deux petites +mains cette grosse tête; l'animal se laissait faire, pendant +que moi, toujours à cheval sur notre âne, j'aurais +donné ma vie pour obtenir un de ces frais baisers que +la jeune fille prodiguait à Charlot. Charlot absorbait +toute sa pensée.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 301px;"> +<img src="anemort_fichiers/039-cut.png" width="301" height="405" alt="039.png" title="" /> +</div> + +<p>À la fin elle leva la tête:—Ah! voici mon chapeau, +s'écria-t-elle d'un air joyeux; puis elle me regarda +avec de grands yeux noirs bien limpides, et, comme je +restais en possession de sa monture, elle s'assit sur le +gazon en face de moi et de l'âne, elle remit en ordre ses +beaux cheveux; puis quand elle eut essuyé son front +de sa main, elle replaça son chapeau sur sa tête, et +avec un gros soupir de fatigue, elle se leva sur ses deux +petits pieds comme pour me dire: <i>Otez-vous de là!</i> Elle +avait l'air déterminée à ne pas me laisser son Charlot +plus longtemps.</p> + +<p>Je mis pied à terre; elle bondit sur son âne.</p> + +<p>Un coup de bride, un grand coup de pied, et adieu +ma vision! Jamais je n'avais vu de fille plus séduisante, +plus riante, plus fraîchement épanouie. Du reste, elle +n'eut pour moi ni un mot, ni un regard. Moi je fus tout +regard; mais pas un mot pour elle. Que lui aurais-je +dit? Elle était si occupée de Charlot et de son chapeau +de paille! Non, certes, je ne suis pas de ces promeneurs +sans moralité qui se figurent qu'il n'y a qu'une manière +de s'intéresser à une femme; moi, j'en sais mille très +innocentes! Eh! je vous prie, n'est-ce pas déjà un +ineffable bonheur, l'avoir surprise dans sa terreur si +animée, avoir entendu son petit cri d'oiseau, moitié effrayé, +moitié joyeux? Et comme elle courait, et s'arrêtait; +comme elle était bien assise sur le gazon, et +comme elle s'est relevée d'un seul bond! Et comme +elle appelait: Charlot! Charlot! Et d'ailleurs, ne suis-je +pas monté sur son âne? Ne me suis-je pas assis à la +même place qu'elle? Elle ne m'a pas vu, mais qu'importe? +j'ai couvert ma tête de son chapeau de paille, +j'ai passé sous mon menton le ruban qui avait touché le +sien; j'ai été penché sur elle quand elle embrassait +Charlot, et ce tendre baiser, c'est presque moi qui l'ai +reçu! Ainsi pensant et méditant, je regagnai le bienveillant +cabaret du <i>Bon Lapin</i>, tout entier à mon +bonheur de la matinée.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 310px;"> +<img src="anemort_fichiers/henriette_ane.png" width="310" height="421" alt="Henriette et l'âne" title="Henriette et l'âne" /> +<span class="caption">Henriette et l'âne</span> +</div> + +<p>J'aime le cabaret du <i>Bon Lapin</i>. Vous le trouverez, +comme je vous le disais, au bas de la montagne de Vanves, +adossé à un moulin et hospitalièrement situé entre +une cour et un jardin; la cour est ombragée d'arbres, +et protégée, quand il fait chaud, par une tente +épaisse sous laquelle s'abritent les dîneurs; cette cour +est d'ordinaire la salle à manger des commères de Paris, +qui, peu soucieuses de n'être pas vues, aiment à voir passer, +sur la grande route, les allants et les venants. De +ce côté-là, se dirigent incessamment le gros vin, le +pain bis, l'épaule de mouton et le rosbif. Le jardin +prête son ombre à des gastronomes moins carnivores; +de jeunes filles et de jeunes hommes, de jeunes filles +et des vieillards, de jeunes filles et des militaires, de +jeunes filles et des gens de robe. Je suis étonné, en vérité, +qu'il y ait tant de jeunes filles dans le monde; il +faut qu'elles se multiplient terriblement pour suffire +à toutes choses. C'est comme un civet de lièvre à la +taverne du <i>Bon Lapin</i>.</p> + +<p>J'allai m'asseoir dans un coin du jardin, moi tout +seul, sans jeune fille, mais, en réalité, maître absolu de +toutes celles qui étaient là et qui vraiment, dans le fond +de l'âme, auraient voulu être autre part. Les joyeux +plaisirs du cabaret ne sont pas encore à notre hauteur. +Ce qui fait la fortune d'un bouchon en plein vent, ce n'est +pas l'amour: l'amour se cache; l'ivresse se montre au +grand jour. Est-il donc moins honteux de perdre sa raison +près d'une femme que de la laisser au fond d'un +verre? Explique qui pourra le problème. Je n'ai rencontré +que deux heureux au <i>Bon Lapin</i>. Dans le bosquet le +plus reculé s'étaient réfugiés un jeune adolescent et sa +cousine: dix-sept ans l'un et l'autre! Ils n'avaient pour +tout mets qu'une pomme et du pain; mais ils mangeaient +avec appétit et gaieté, mordant dans leur pain et changeant +de morceau à chaque bouchée: on ne fait pas +deux fois un pareil repas dans sa vie.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 289px;"> +<img src="anemort_fichiers/043-cut.png" width="289" height="368" alt="043.png" title="" /> +</div> + +<p>La jeune fille et Charlot me revenaient toujours au +cœur. Les grâces de l'un, vif, pimpant, hardi, léger; +la beauté de l'autre, vive, agaçante, hardie, légère; +ces fières oreilles qui menaçaient les cieux, ce sourire +folâtre qui défiait le malheur; ce trot si élégant et si +doux, cette course si svelte et si animée! J'étais fou +de l'un et fou de l'autre; d'ailleurs ils se comprenaient +si bien! le nom de Charlot sortait si naturellement de +sa bouche! Heureux couple!</p> + +<p>Cependant je revenais sur mes pas, par le plus court, +ne regardant plus ni l'herbe naissante, ni les moulins à +vent, ni rien de ce beau paysage qui m'enchantait le +matin; j'étais triste et boudeur comme un homme tout +étonné de se trouver seul. Un incident imprévu me +vint tirer de ma rêverie. Je passais auprès d'un lourd +paysan, un rustre dans la force du terme, précédé +par un vil baudet chargé de fumier; le paysan battait +le baudet à outrance.—<i>Ah! Charlot</i>, cria-t-il une +fois. Charlot!... Je me retourne, je regarde: le malheureux! +c'était bien lui; tout courbé sous cette paille +infecte!... et tout à l'heure encore, il caracolait sous +cette idéale figure. Quelle brusque transition, quelle +métamorphose inattendue! Je passai devant Charlot, +jetant au pauvre âne un regard de compassion qu'il +me rendit de son mieux. Je fus malheureux pendant +huit jours. Quoi donc! passer ainsi de cette belle enfant +à ce vil fardeau, de ces tendres caresses à ces coups +de bâton, de cette voix câline qui disait si bien <i>Charlot!</i> +à cette grosse voix brutale qui jure et qui blasphème +en criant:—Charlot! C'était là trop de joie +et trop de misère à la fois, même pour Charlot.</p> + +<p>En vain, depuis ce jour et dès que je fus un peu remis +de mon aventure, je repris mes lentes promenades +autour de Vanves et du <i>Bon Lapin</i>; en vain j'allai +souvent m'asseoir au pied du buisson en fleurs qui la vit +tomber; je rencontrai, chemin faisant, plus d'un âne et +plus d'une jeune fille; hélas! ce n'était ni Henriette, ni +Charlot.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 282px;"> +<img src="anemort_fichiers/045-cut.png" width="282" height="198" alt="045.png" title="" /> +</div> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 355px;"> +<img src="anemort_fichiers/046-cut.png" width="355" height="257" alt="046.png" title="" /> +</div> +<h2><a name="III" id="III"></a>III.</h2> + +<h2>LES SYSTÈMES.</h2> + + +<p>De ce jour seulement je devins triste, ou plutôt, j'en +ai bien peur, je me fis triste. Il faut dire que le moment +était bien choisi pour renoncer ainsi, de gaieté de cœur, +à toutes les joies de mes vingt ans. Joies innocentes, +joies printanières que je retrouvais chaque matin à mon +réveil, et qui m'accompagnaient de leurs doux éclats de +rire jusqu'à l'heure tournoyante du sommeil. Mais, +à mon insu, déjà une grande révolution s'était opérée +dans la vieille gaieté française. La nouvelle poésie envahissait +tous les esprits; je ne sais quel reflet ténébreux +d'une passion à la Werther me saisit, moi aussi, tout à +coup, mais je ne fus plus le même jeune homme. Jadis +gai, jovial et dispos; à présent triste, morose, ennuyé; +naguère, l'ami de la joie, des gros éclats de rire et d'une +délirante chanson bachique, lorsque, les deux coudes +sur la table, on se presse, sans y songer, à côté d'une +taille féminine artistement rebondie, et que du pied droit +on presse furtivement un petit pied qui s'en aperçoit à +peine. Adieu donc à toutes mes douces joies, à mes +joyeux refrains! Le drame remplace la chanson, et Dieu +sait quels drames! J'en ai construit, moi qui vous parle, +de terribles; vous eussiez pris le premier acte pour le +sixième acte de la <i>septième journée</i>, ou de la <i>septième +année</i>, tant il y avait de sang! En ce genre, j'ai fait +des découvertes incroyables, j'ai trouvé un nouveau +filon à la douleur: je me suis bâti un Olympe d'une architecture +funeste, entassant les vices sur les crimes, +l'infection physique sur la bassesse morale. Pour la +mieux voir, j'ai écorché la nature, afin que, privé de +cette peau blanche et veloutée que recouvre de son +doux incarnat le fin duvet de la pêche, le triste cadavre +me révélât tous ses mystères de sang, d'artères, de +poumons, de tendons, de viscères; j'ai fait subir à la +poésie une véritable autopsie: un homme fort et jeune +est étendu sur une large pierre noire, pendant que +deux bourreaux habiles enlèvent sa peau chaude et +sanglante comme celle d'un lièvre, sans qu'un seul +lambeau de cette peau reste sur la chair vive! Voilà +pourtant la nature qu'on avait faite en mon absence, et +voilà la nature que j'adoptai, moi malheureux, pour +n'avoir pas retrouvé assez vite mon double rêve: Henriette +et Charlot!</p> + +<div class="figcenter" style="width: 292px;"> +<img src="anemort_fichiers/049-cut.png" width="292" height="217" alt="049.png" title="" /> +</div> + +<p>Malheureusement on n'arrive pas tout d'un coup à un +résultat si complet. Il faut plus de temps, plus de soins, +plus d'attention sur son âme et son cœur, sur l'esprit +et sur les sens, pour pervertir ainsi ses sensations honnêtes, +pour faner entièrement cette naïveté innocente +de l'âme, douce pudeur difficile à perdre. Moi surtout +qui, tout jeune, aimais à lire Fontenelle et Segrais, +j'ai dû bien souffrir avant d'arriver à cette perfection +poétique. Hélas! je me souviens en effet que ces bergers +en chemise de batiste, ces bergères en paniers, ces +moutons poudrés, ces houlettes ornées de rubans roses, +ces pâturages dressés comme des sofas, ce soleil qui +n'avait pas de hâle, ce ciel qui n'avait pas de nuages, +me faisaient passer des moments d'extase indicible; j'ai +aussi beaucoup aimé la <i>Galatée</i> de Virgile et les <i>Deux +Pêcheurs</i> de Théocrite, et cette délicieuse comédie des +<i>Deux Femmes Athéniennes</i>! Pardon, j'étais faux alors. +La vérité! la vérité! ne sortez pas de la vérité, mes +amis, quand vous devriez en mourir. En effet, qu'est-ce +qu'un berger, dans la vie réelle? un malheureux en +haillons et mourant de faim, qui gagne cinq sous à conduire +quelques brebis galeuses sur le pavé des grandes +routes. Qu'est-ce qu'une bergère <i>véritable</i>? un gros +morceau de chair mal taillée, qui a le visage roux, +les mains rouges, les cheveux gras, qui sent l'ail et le +lait rance. Oui, certes, Théocrite et Virgile ont menti. +Que nous parlent-ils de laboureurs! Le laboureur n'est +qu'un marchand comme un autre marchand, qui spécule +sur le bétail comme l'épicier spécule sur le sucre et +la cannelle. Du courage donc! et puisqu'il le faut, donnons +le baiser de paix à cette nature dépouillée, que +nous avons eu les premiers l'honneur de découvrir.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 246px;"> +<img src="anemort_fichiers/050-cut.png" width="246" height="300" alt="050.png" title="" /> +</div> + +<p>D'ailleurs, en fait de bonnes fortunes, le tout est de +savoir s'y prendre; une main serrée à propos, un regard +lancé en temps et lieu, un soupir habilement ménagé, +vous avancent souvent et beaucoup une intrigue +d'amour. La première fois que j'ai pris la main à la +nature vraie, ce fut à la Morgue, et, comme vous le +pensez bien, avant que d'en venir à cette témérité, j'avais +déjà fait une longue cour.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 170px;"> +<img src="anemort_fichiers/052-cut.png" width="170" height="160" alt="052.png" title="" /> +</div> + +<p>D'abord j'avais renoncé à la campagne, aux fleurs, +à Vanves, au <i>Bon Lapin</i>, et à cette route monotone de +la paix du cœur, de l'enthousiasme pour les belles actions +et pour les beaux ouvrages, dans laquelle je marchais +heureux, sans m'apercevoir que mon bonheur +était vieux comme le premier printemps de ce monde. +Quand je me fus bien corrigé de ma naïveté ridicule, +je me mis à envisager la nature sous un aspect tout contraire; +je changeai le côté de ma lunette, et au même +instant, par ce verre grossissant, je découvris des choses +horribles. Ainsi donc chaque matin, quand la tête +enfermée dans le moelleux coton surmonté d'une +mèche flottante, et les yeux encore appesantis d'un bon +gros sommeil que j'ai perdu depuis, je me mettais à la +fenêtre, en ce temps-là, mon regard bienveillant et +limpide avait coutume de n'apercevoir, dans ce premier +mouvement d'une ville qui s'éveille, qu'une paix encore +innocente; j'interrogeais le vaste hôtel dont les larges +portes s'ouvraient à peine; je soulevais par la pensée +ses doubles rideaux blancs et rouges; je me figurais, +sur l'éclatant tapis d'Aubusson, la jolie pantoufle jaune, +le beau châle jeté sur le sofa, et dans ce lit somptueux +quelque jeune duchesse de la cour de Charles X, plongée +dans un sommeil souriant comme elle, et retenant +par ses blanches ailes le songe si court de sa nuit d'été. +Cinq étages plus haut, dans la mansarde... dans le +nuage! c'était une jeune fille, quelque bel enfant trouvé +de l'amour et du hasard, une grisette, pour tout dire. +Elle se levait en chantant comme l'oiseau que frappe +le soleil; et même sans passer un jupon, tant pis pour +qui regarde! elle se met à sa toilette du matin, sur sa +fenêtre. Quand ses innocentes ablutions étaient faites, +faites en riant, comme la grisette fait toutes choses, +elle arrêtait ses longs cheveux avec un peigne de corne +aux dents inégales; elle couvrait sa jolie tête du bonnet +rond de la lingère, et après avoir salué sa beauté, une +dernière fois, dans un fragment de miroir, elle se rendait +gaiement à l'ouvrage. Dans la rue, glissait d'un +pas réservé et modeste le vieux célibataire, pauvre +homme courbé sous l'âge et sous sa liberté; un pot +fêlé à la main, il était en quête de son déjeuner de +chaque jour. Il fallait voir son petit œil gris s'animer +au seul aspect de la jeune femme de chambre, coquette +charitable qui faisait à ce bon homme l'aumône +d'un regard. Cependant la vieille laitière, en suspens +au milieu de ses pratiques, était flanquée de sa petite +charrette et de son gros chien; puis un mendiant, +vert encore, flatteur de toutes les cuisines, et rassurant +par sa bonne mine ceux qu'aurait pu attrister sa voix +plaintive, recueillait une abondante aumône; et dans +le lointain, la pauvre fille du hasard et de la joie, pâle, +vagabonde, ruinée, l'habit en désordre, rentrait furtivement +dans sa demeure honteuse, pour y déplorer le +jeu fatal de la nuit, un jeu dont elle a été la dupe, car +elle a joué autre chose que ses baisers. Chaque matin +j'avais une heure de ce plat bonheur; après quoi j'arrosais +mes œillets, je taillais mes roses, j'arrangeais +mes jardins, je parais mes domaines, je taillais les +hautes futaies de ma fenêtre, tout en lisant quelque +vieux chef-d'œuvre des anciens temps. J'étais donc, à +tout jamais, et pour le reste de mes jours, un homme +incomplet, un homme perdu, un homme sans poésie, +si je ne m'étais pas avisé à temps de ma duperie, si +je n'avais pas rencontré la jeune Henriette sur un âne, +et, l'instant d'après, cet âne sous du fumier.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 287px;"> +<img src="anemort_fichiers/053-cut.png" width="287" height="330" alt="053.png" title="" /> +</div> + +<div class="figcenter" style="width: 161px;"> +<img src="anemort_fichiers/054-cut.png" width="161" height="268" alt="054.png" title="" /> +</div> + +<p>À quoi tiennent les choses! Quand, après de violents +combats avec moi-même, j'eus renoncé à mes douces +joies du matin, à ma fenêtre, à mes roses, à mes œillets, +à ma naïve contemplation, aux chefs-d'œuvre des +grands siècles; quand je me fus bien persuadé que l'adultère +habitait ces somptueuses demeures; que ma +grisette se livrait au premier venu qui voulait la mener +danser à la barrière; que ce célibataire à la crème n'avait +jamais été qu'un pauvre égoïste dont la politesse +était encore de la bassesse; que cette femme de chambre, +élevée par sa maîtresse, lui enlevait son mari et débauchait +son plus jeune fils; que tous ces vils marchands +se levaient de si grand matin pour falsifier leurs +drogues et qu'ils faisaient l'aumône par superstition, je +me mis à chercher quelque chose qui pût remplacer +mon beau rêve matinal, et j'allai au Palais-de-Justice,—à +midi:—c'est le bon moment. Un avocat monte le +large perron, un autre avocat le descend,—orateurs +imberbes, à l'air affairé et n'ayant rien à faire; des magistrats +que l'ennuie cloue sur leurs siéges, des huissiers +à la voix glapissante, de lourdes charrettes chargées +d'accusés; malheureux qui jouent leur vie ou leur +liberté sur l'éloquence du premier venu! J'en vis tant, +que du sanctuaire de la justice j'admirai tout au plus +la grille, qui est toute en fer, toute dorée, et ce faisant, +je me figurai, devant cette grille, quelque jeune forgeron +attaché au poteau infamant pour avoir volé un +morceau de fer; hélas! le voilà qui se met à songer +que s'il avait été le maître d'une partie de cette grille +en fer il serait encore heureux et libre au milieu de +sa jeune famille;—au plus fort de ses regrets, le misérable +est arrêté tout à coup par un froid subit sur +l'épaule, suivi d'une douleur cuisante et d'une infamie +éternelle!</p> + +<div class="figcenter" style="width: 237px;"> +<img src="anemort_fichiers/057-cut.png" width="237" height="166" alt="057.png" title="" /> +</div> + +<p>Autrefois j'aimais le quai aux Fleurs. C'est une véritable +guirlande qui tient enchaînées, par un lien d'œillets, +de myrtes et de roses, les deux rives de la Seine; +c'est le rendez-vous de tous les amateurs de la nature à +bon marché: là, sans contrat, sans notaire, sans enquête, +vous achetez une terre, un verger, un jardin +que vous emportez triomphant dans vos bras;—des +renoncules, de pâles lauriers, de simples fleurs bleues +sans odeur, de blanches marguerites à la jaune corolle, +des œillets s'élargissant sur le carton; quel appui pour +la belle fleur, une carte à jouer, une de ces puissances +infernales de trente et quarante, qui vous envoient un +homme aux galères ou au fond de l'eau! Le quai aux +Fleurs m'attriste, maintenant que je le regarde de plus +près. À deux pas du gibet, sur le chemin de la Grève, +vis-à-vis la <i>Gazette des Tribunaux</i>, bordé d'huissiers, +de recors, d'avoués, de notaires,—sans compter, au fond +de chaque pot, l'essence de chaux qui rend la fleur plus +brillante, et qui la tue. Ainsi ils font mentir même la +rose.</p> + +<p>Voilà comment tout se dénature, grâce à cette rage +d'être <i>vrai</i>. La vérité tant recherchée par les faiseurs +de poétiques est une effrayante chose; je la compare à +ces larges miroirs destinés à l'Observatoire. Vous approchez +en toute assurance, et déjà vous vous commencez +à vous-même un gracieux petit sourire, mais soudain +vous reculez d'épouvante à l'aspect de cet œil +sanglant, de cette peau sillonnée, de ces dents couvertes +de tartre, de ces lèvres gercées; toute cette horreur +qui sent la vieillesse, c'est pourtant votre plus beau et +plus blanc visage de jeune homme: que ceci vous apprenne +à ne pas regarder même votre brune jeunesse +de trop près.</p> + +<p>Mes affreux progrès dans le vrai n'avaient été que +trop rapides; bientôt je n'eus plus sous les yeux qu'une +nature contrefaite. Mon inflexible analyse se glissait en +tous lieux et sous toutes choses, déchirant effrontément +les vêtements les mieux taillés, brisant le moindre lacet, +dévoilant à plaisir l'infirmité la plus cachée; et dans sa +maligne joie elle s'estimait heureuse de trouver tant +d'exceptions dans le beau.—En vérité, m'écriais-je +tout bas, crois-tu donc qu'il y ait en ce monde quelque +chose de beau et quelque chose de vrai? le laid +et le mensonge, à la bonne heure! et encore sont-ils +de très-moderne découverte. Ainsi pensant, j'allais +aux Quinze-Vingts, et je me bouchais les oreilles à +cette musique d'aveugles; j'allais aux Sourds-Muets, +et je fermais les yeux à cette métaphysique de sourds; +j'allais dans les maisons d'orthopédie, et je pensais +amèrement que toutes ces déviations vertébrales seraient +bientôt assez dissimulées pour que j'y pusse être +pris, moi le premier: alors je me représentais mon +étonnement et mon effroi, quand, dans le délire légitime +de mes noces, voulant embrasser ma jeune compagne, +soudain je sentirais ses reins menteurs s'enfuir +entre mes mains tremblantes, sa taille disparaître, et +qu'à la place de cette élégante beauté, je ne trouverais +plus qu'un corps difforme et contrefait.</p> + +<p>J'ai étudié entre autres laideurs, un beau jour de +conscription, les défenseurs de la patrie. On les avait +dépouillés de tout vêtement, et ils exposaient, à qui +mieux mieux, en s'en vantant, comme le riche se vante +de sa fortune, toutes leurs infirmités cachées, pour +échapper à la gloire. Les uns avaient des chemises sales; +les autres des chemises trouées; quelques-uns, c'étaient +les plus élégants, n'avaient pas de chemise, et sous ces +haillons des corps si laids! des regards si misérables! +Un homme était là qui les toisait, les étudiant avec +moins de soin qu'on ne ferait un cheval de coucou! +Pauvre race humaine! race perdue. L'âme s'en est +allée d'abord, le corps ensuite. Et il faut que la gloire +se contente de ces cadavres-là!</p> + +<p>Et quand venait le soir, je retrouvais mon atroce +joie; je sortais seul, et à la porte des théâtres, je voyais +des malheureux s'arracher une place pour applaudir un +empoisonneur ou un diable, un parricide ou un lépreux, +un incendiaire ou un vampire; sur le théâtre, je voyais +circuler des hommes qui n'avaient pas d'autre métier +que d'être tour à tour brigands, gendarmes, paysans, +grands seigneurs, Grecs, Turcs, ours blancs, ours +noirs, tout ce qu'on voulait qu'ils fussent; sans compter +qu'ils exposaient sur ces planches malsaines, +leurs femmes et leurs petits enfants et leur vieil aïeul; +sans compter qu'ils avaient de la vanité! Ce plaisir +dramatique, soulevé par de pareils agents, me répugnait; +mais il entrait dans mon système d'observer +l'ignoble s'amusant, riant, vivant, ayant des +théâtres, des comédiens, des comédiennes, et des +hommes d'un génie fait tout exprès pour lui distiller +le vice et l'horreur.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 311px;"> +<img src="anemort_fichiers/062-cut.png" width="311" height="272" alt="062.png" title="" /> +</div> + +<p>Après quoi, je parcourais ces magnifiques boulevards +d'un bout à l'autre; ils ont pour point de départ +une ruine, la Bastille; ils aboutissent à une autre ruine, +une église inachevée. J'observais dans ses moindres +phases la prostitution parisienne. D'abord, à commencer +seulement à la Bastille, elle semble essayer ses +forces, elle est timide encore; elle se fait en petit, +commençant par quelque jeune enfant qui chante une +chanson obscène pour divertir les hommes du port et +les commis de l'octroi. Vous avancez, la femme vénale +change de face: le tablier noir, le bas de coton blanc, +le bonnet sans rubans, le regard modeste et furtif, un +pas lent et inquiet rasant la muraille, comme s'il s'agissait +d'éviter un pestiféré. Plus loin, la dame est +parée, à demi nue, en cheveux, elle a des refrains chantés +faux, une voix enrouée, elle laisse après elle une +épaisse traînée de musc et d'ambre: c'est le vice à +l'usage des amateurs les plus avancés. Un degré de plus, +et voilà que nous avons un beau châle de cachemire, et +que nous allons en fiacre; louez une place à l'avant-scène +du Gymnase, vous aurez presqu'à vous tout seul, +pour vingt-quatre heures, les trente-six ans et le cachemire; +oui, mais aussi, étudiant, mon bel ami, vous +serez ruiné pour tout le trimestre.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 322px;"> +<img src="anemort_fichiers/064-cut.png" width="322" height="279" alt="064.png" title="" /> +</div> + +<p>Puis enfin, faites silence, et si vous êtes sage, tenez +votre cœur à deux mains. Il s'agit cette fois d'une espèce +de grande dame qui sera difficile à dompter. Voyez +vous, dans un lointain équivoque, tout rempli de riches +présents, de trahisons, de billets doux et de tendres +soupirs, la maîtresse du grand seigneur, une femme +dressée de longue main, qui est jeune et belle, séduisante +et parée; que vous dirai-je? une danseuse de +l'Opéra ou quelque ingénuité du Théâtre-Français. Ah! +cette femme ne serait pas si recherchée si elle n'avait +pas chaque soir un habit et un visage de rechange; si +elle n'était pas mêlée incessamment à toutes sortes de +passions menteuses, si tout le parterre haletant n'était +pas là pour lui dire: <i>Je t'aime!</i> Et dans son orgueil +l'amant de cette femme répond au parterre: <i>Aimez-la, +mais c'est moi qu'elle aime!</i> Insensé! comme si la +femme de théâtre aimait jamais autre chose que le +parterre! Vivat! à cette heure, sept heures du soir, +dans tout Paris la prostitution est la reine de la ville: +aux coins des rues, une vieille femme met en vente sa +propre fille; à la porte des loteries, de vieilles femmes +prostituent même le hasard. Levez la tête; tout cet +éclat, d'où vient-il? Il s'exhale des maisons de jeu et de +débauche. Tout au bas de cette tour, un homme fabrique +de la fausse monnaie; à cet angle obscur, +une femme égorge son mari, un enfant vole son +père. Écoutez: quel bruit affreux! un bruit massif +vient de tomber du haut du pont dans les flots de la +Seine; ô misère! ce noyé-là, était peut-être un jeune +homme! Passez votre chemin et soyez sans inquiétude: +rien ne se perd dans les ténèbres et dans les flots.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 205px;"> +<img src="anemort_fichiers/065-cut.png" width="205" height="264" alt="065.png" title="" /> +</div> + +<p>Et voilà comment, de ces sensations incomplètes et +de cette horreur bâtarde, infortuné! je tombai dans +cette affreuse vérité qui, semblable à la tache d'huile, +allait s'étendant toujours.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 191px;"> +<img src="anemort_fichiers/066-cut.png" width="191" height="232" alt="066.png" title="" /> +</div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<div class="figcenter" style="width: 343px;"> +<img src="anemort_fichiers/067-cut.png" width="343" height="230" alt="067.png" title="" /> +</div> + + +<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV.</h2> + +<h2>LA MORGUE.</h2> + + +<p>J'avais beau m'abandonner corps et âme à ces +horribles distractions, j'avais beau dénaturer toutes +choses sans pitié ni miséricorde, faire du beau le laid, +de la vertu le vice, du jour la nuit, c'était en vain; +plus mes progrès dans l'horrible étaient rapides, et +plus je me sentais découragé et malheureux. Il me restait +toujours, au fond de l'âme, je ne sais quel regret, +sinon un remords. À la vie nouvelle que je m'étais imposée +il manquait un but, une héroïne; il manquait la +jeune fille de Vanves.—Par un malheur inespéré, +je la retrouvai un matin au détour de la rue Taranne, +près de la fontaine, où elle regardait couler l'eau. +Sur sa tête vous eussiez vainement cherché l'honnête +chapeau d'une paille fanée, sur ses joues le coloris et +l'animation des beaux jours, sur ses deux bras le +hâle vigoureux de la santé et du soleil. Toutefois, +c'était bien la jeune fille de Vanves; la voici telle +que la ville nous l'a faite:—des gants sales, de +vieux souliers, un chapeau neuf, une robe étriquée, +une collerette à petits plis passés à l'empois; moitié richesse +et moitié misère! C'était Henriette! Elle marchait +avec une dignité compassée; bien qu'elle s'arrêtât +à tous les magasins de modes et partout où il y avait +quelque chose à voir, elle avait cependant l'air d'une +femme qui veut aller vite; mais quoi! le moment +présent était plus fort que sa volonté. Du reste, son air +modeste, sa démarche décente, la réserve un peu maniérée +dont était empreinte toute sa personne, me firent +juger que déjà et sans retour le vice avait passé par là.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 226px;"> +<img src="anemort_fichiers/070-cut.png" width="226" height="168" alt="070.png" title="" /> +</div> + +<p>Je la suivis. Elle marchait d'un pas tantôt lent, tantôt +rapide; tantôt regardant, tantôt regardée; jamais +étonnée, jamais émue. Elle arriva ainsi tout au bas de +la rue Saint-Jacques. La foule assiégeait la porte d'une +maison d'assez pauvre apparence où se faisait une invasion +par <i>autorité de justice</i>; les spéculateurs remplissaient +cette maison. De chaque côté de la rue se +voyait étalé l'attirail ordinaire des commerçants ambulants: +quelques miroirs tout neufs, de vieux livres +de messe; les plus sales outils de la vie matérielle; +quelques tableaux sans cadres, des cadres sans tableaux; +il s'agissait d'un pauvre diable arrêté pour +dettes et dont on faisait vendre tous les meubles, ces +meubles de nulle valeur, si précieux pour lui, ce +pauvre rien qui faisait tout son avoir, son lit si dur +qui fut son lit de noces, la table de bois blanc sur +laquelle il écrivait ses livres, le vieux fauteuil qui +vit mourir sa grand'mère, le portrait qu'il fit de sa +femme avant que cette femme adorée ne suivît son +séducteur à Bruxelles, ces bonnes gravures fixées +sur le mur avec des épingles: tout cela se trouvait +sous la main de la justice. La justice était représentée +par une voix criarde et par d'autres voix en +faux-bourdon qui mettaient aux enchères. Tout se +vendit, jusqu'au petit serin qui était suspendu dans +sa cage; il n'y eut que le chien du digne homme +dont personne ne voulut pour rien; son chien et son +enfant restaient dans un coin sans que la justice +songeât à eux! Il fallut une heure, tout autant, pour +dépouiller ce malheureux dans les formes; personne +ne pensa à tant de misère, à tant d'abandon, aux verroux +de Sainte-Pélagie, à ces cinq ans de prison qui +devaient le rendre à une vie sans asile, à une liberté +sans ressources, à cet enfant... personne, pas même la +jeune Henriette! Je l'observai longtemps; mais sa curiosité +était sans intelligence et sans pitié; dans tous ses +traits je ne pus découvrir un seul mouvement de compassion, +rien de l'âme; elle sortit de cette misère +comme on sort d'un spectacle gratis, tout en relevant +dans les airs ses larges manches; à vingt pas de +là elle s'arrêtait de nouveau vis-à-vis la préfecture de +police, où deux recors entraînaient un mendiant qui +n'avait plus de patente pour mendier.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 261px;"> +<img src="anemort_fichiers/071-cut.png" width="261" height="374" alt="071.png" title="" /> +</div> + +<p>Jusqu'à ce jour fatal, ce mendiant avait été le plus +heureux des mortels; il avait mendié toute sa vie; son +bisaïeul, son aïeul, son grand-père, son père, tous +ses ascendants paternels et maternels étaient fils et petits-fils +légitimes et illégitimes de mendiants. La mendicité +était le domaine à jamais substitué de cette famille +de pairs de la borne. Notre homme, à peine âgé +de quinze jours, mendiait déjà sur le sein de sa mère. +À deux ans il tendait sa petite main aux passants, +tranquillement assis sur les degrés du Pont-Neuf, +entre une cage remplie de chiens et une marchande +de décrets républicains. Jeune homme, il avait eu +le talent d'être assez contrefait pour se dérober à +la gloire militaire de l'Empire; il mendiait alors au +nom de la royauté perdue et des malheurs de notre +antique noblesse. Quand la royauté nous fut rendue, +il se fit soldat mutilé d'Austerlitz et d'Arcole, il tendit +la main au nom de la gloire française et des revers de +Waterloo; de sorte que jamais la pitié publique ne lui +avait manqué. L'histoire contemporaine était pour lui +une source inépuisable d'abondantes charités et de +respectueuses aumônes. Quand son impôt quotidien +était prélevé, il restait immobile sur quelque place +publique, se moquant intérieurement de la course empressée +de tant d'hommes qui se dirigent vers un but +inconnu, et qui courent, à perdre haleine, après je ne +sais quel bonheur qu'il avait trouvé si facilement en +restant toujours à la même place. Il était fier de sa vie +à l'égal d'un savant du quinzième siècle; véritable +sage en effet, il avait deviné le bonheur qui était à sa +portée; du reste, servant l'État de tous ses moyens, +enrichissant sa patrie à sa manière, à force de donner +à l'impôt indirect; car le matin il se livrait volontiers +à de longues et intéressantes libations, bien +faites pour plaire à l'octroi municipal. À midi, quand +le soleil était beau, l'air calme et pur, une pipe courte +et noire à la bouche, il aimait à s'enivrer des vapeurs +du tabac, à s'environner des riantes images d'une ondulante +fumée si profitable à la régie; et comme d'ailleurs, +pour l'ordinaire de ses repas, il ne se servait +que de viandes salées, il soutenait avec raison qu'il +était le plus utile citoyen de la France, puisqu'il était +un de ceux qui usaient le plus de vin, de tabac et +de sel, les trois denrées les plus profitables à un gouvernement +représentatif. Ce qui n'était pas trop mal +raisonner.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 259px;"> +<img src="anemort_fichiers/072-cut.png" width="259" height="169" alt="072.png" title="" /> +</div> + +<div class="figcenter" style="width: 153px;"> +<img src="anemort_fichiers/073-cut.png" width="153" height="205" alt="073.png" title="" /> +</div> + +<p>Aussi fut-il atterré quand on lui annonça que désormais +il serait logé, nourri, chauffé, blanchi, sans avoir +besoin de mendier.</p> + +<p>Nous le vîmes passer pour se rendre au dépôt de +mendicité; sa figure était sereine encore, son attitude +était calme, il avait une noble tristesse; et +comme, après tout, il s'agissait pour lui de la liberté, +j'en eus pitié. Henriette détourna les yeux avec indifférence +et elle reprit sa course; je la suivis, elle s'arrêta +à la Morgue.</p> + +<p>La Morgue est un petit bâtiment carré, placé comme +en vedette vis-à-vis un hôpital; le toit forme un dôme +revêtu d'herbes marines et d'une plante toujours verte +qui est d'un charmant effet. On aperçoit la Morgue de +très-loin; les flots qui roulent à ses pieds sont noirs et +chargés d'immondices. On entre dans ce lieu librement, +mort ou vif, à toute heure de la nuit et du jour; la +porte basse en est toujours ouverte; les murs suintent; +sur quatre ou cinq larges dalles noires, les seuls meubles +de cette caverne, sont étendus autant de cadavres; +quelquefois, dans les grandes chaleurs et à tous +les mélodrames nouveaux, il y a deux cadavres par +chaque dalle. On n'en comptait que trois ce jour-là: +le premier était un vieux manœuvre, qui s'était écrasé +la tête en tombant d'un troisième étage, au moment de +finir sa journée et d'aller en recevoir le faible salaire. +Il était évident que ce malheureux, après de longues +années de travail, était devenu trop faible pour son +rude métier; les commères de l'endroit, et cet endroit +était pour elles un délicieux rendez-vous de divertissement +et de bavardage, racontaient entre elles que de +trois enfants qu'avait laissés et élevés le vieillard, aucun +d'eux n'avait voulu reconnaître son père, pour éviter +les frais de sépulture. À côté du pauvre maçon, un +jeune enfant, écrasé par la voiture d'une comtesse de la +rue du Helder, était étendu, à demi caché par un cuir +noir et gluant qui voilait sa large blessure; vous auriez +dit que l'enfant dormait, oubliant la leçon et la férule +du maître d'école; au-dessus de sa tête étaient +suspendus sa casquette, son carnet vert, sa blouse brodée, +souillée de poussière et de sang, le léger panier +qui renfermait son goûter. Sur la pierre du milieu, entre +l'enfant et le vieillard, moisissait le corps d'un beau +jeune homme déjà saisi par le violet de la mort. Henriette +s'arrêta devant cette pierre funèbre, et, sans +changer de couleur, se dit à elle-même à demi voix:—<i>C'est +bien lui!</i></p> + +<div class="figcenter" style="width: 273px;"> +<img src="anemort_fichiers/076-cut.png" width="273" height="224" alt="076.png" title="" /> +</div> + +<p>Et en effet, le malheureux insensé! le croiriez-vous? +il s'était tué pour cette femme. Il avait été dans les +mains de cette femme le premier jouet de sa beauté, et +elle l'avait brisé comme fait l'enfant à qui chaque lendemain +rend le jouet brisé la veille. Il y a toujours +ainsi, dans la vie de chaque femme, un malheureux +dont elle abuse sans pitié, sans miséricorde, sans +reconnaissance, et bien souvent c'est celui-là même +qui l'aurait le plus aimée. Ainsi avait fait ce malheureux +suicide. Il avait rencontré cette femme, et il l'avait +tout d'un coup trop aimée, comme on aime. Pour +elle il avait oublié son gothique manoir, son vaste +comté, son bel avenir à la Chambre des Pairs d'Angleterre, +son nom, que l'Amérique ne prononce pas sans +baisser la tête! C'est qu'il l'avait vue comme moi sur +Charlot! Il l'avait vue dans sa beauté virginale, et sous +ces formes si pures il avait cru trouver une âme! L'âme +s'était enfuie, et lui, il était mort. Elle ne dit donc pas +autre chose que ces mots:—<i>C'est lui!</i> et désormais, +bien assurée d'être enfin délivrée de ce grand amour et +de cet immense dévouement, elle parut respirer plus à +l'aise!—Il ne sera plus là pour l'aimer, Dieu merci! +Comme elle allait pour sortir de la Morgue, deux +hommes encore jeunes se présentèrent sur le seuil de +cette porte; celui-ci avait l'air empesé d'un valet de +bonne maison: ce n'était rien moins qu'un savant +précoce; on eût pris celui-là pour un grand seigneur: +c'était le domestique du noyé.</p> + +<p>Au premier coup d'œil il reconnut son maître: ils +avaient eu, sinon la même mère, tout au moins la +même nourrice, la même enfance, la même jeunesse; +ils s'attendaient à mourir toi aujourd'hui et moi demain; +ils étaient presque deux frères; si bien que +lui, le valet, il n'aurait pas voulu être le maître, +tant il aimait son frère! Il alla se placer aux pieds du +mort, se plongeant lentement dans sa douleur muette, +pendant que la foule hébétée, cette ignoble foule qui fut +pendant un temps la nation française, avait l'air de ne +rien comprendre à ce silencieux désespoir.</p> + +<p>Ce jour-là c'était la fête patronymique du gardien de +la Morgue; sa famille et ses amis s'étaient réunis autour +de sa table; on lui chantait des couplets faits exprès +pour lui; il était tout entier à la commune ivresse; +seulement, de temps à autre il levait le rideau rouge de +la salle à manger, comme pour voir si l'on ne venait +pas voler ses morts.</p> + +<p>Cependant, le premier de ces nouveaux venus s'approchant +de l'Anglais:—Voulez-vous revoir votre +maître debout? lui dit-il.—Mon maître! revoir mon +maître! s'écriait le malheureux.—Oui, votre maître, +lui-même, le geste à la main, le sourire à la lèvre, le +regard dans les yeux, le voulez-vous? À ces mots, vous +eussiez vu sur la figure de l'Anglais épouvanté, un air +d'incrédulité inquiète et malheureuse qui l'eût fait +prendre, lui aussi, pour un homme de l'autre monde.—Ce +soir, reprit l'inconnu, apportez-moi ce cadavre +à neuf heures, et je vous tiendrai parole.—Il prit en +tremblant l'adresse qu'on lui présentait, et, comme +vaincu par tant d'assurance et par cette promesse solennelle, +il répondit:—J'irai. En même temps l'inconnu, +Henriette et moi, comme si nous eussions agi de +concert, nous sortîmes tous les trois de la Morgue.</p> + +<p>À peine sorti, je m'avançai vers le faiseur de miracles; +je ne pensais plus à Henriette; j'étais tout entier à +ce cadavre qui devait revivre le soir même.—Monsieur, +dis-je au jeune homme avec assurance, oserais-je vous +prier de m'admettre ce soir à la résurrection que vous +avez promise tout à l'heure?—Très-volontiers, Monsieur, +répondit-il; et comme il pensait qu'Henriette +était avec moi, il se retourna vers elle pour l'inviter à +la fête de ce soir; mais Dieu sait comment cette aimable +invitation fut formulée!—Pour moi, à la seule +idée de ce que j'allais voir, les cheveux me dressaient +sur la tête.—Courage donc! m'écriai-je; allons, +maintenant tu vas jouer avec les cadavres!—Voilà un +grand pas de fait dans l'horreur!</p> + +<div class="figcenter" style="width: 274px;"> +<img src="anemort_fichiers/080-cut.png" width="274" height="162" alt="080.png" title="" /> +</div> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<div class="figcenter" style="width: 324px;"> +<img src="anemort_fichiers/081-cut.png" width="324" height="237" alt="081.png" title="" /> +</div> + +<h2><a name="V" id="V"></a>V.</h2> + +<h2>LA SOIRÉE MÉDICALE</h2> + + +<p>J'appelai à mon aide tout mon courage; le soir était +venu, le soleil se retirait du ciel brusquement et +d'une façon menaçante; j'avais froid, j'avais peur, j'avais +honte; l'approche d'un crime ne m'eût pas troublé +davantage. Je me suis fait une théorie en matière +criminelle qui pourrait fournir le sujet d'un gros livre. +J'imagine que si tous les hommes pouvaient habiter de +vastes appartements, ils seraient bien moins accessibles +au crime, bien plus sujets aux remords. Nous avons +tout rétréci de nos jours. Un homme s'enterre dans un +espace de six pieds de long sur six pieds de large qu'il +appelle sa maison; il amoindrit cet espace, déjà si +étroit, par des tableaux, par des livres poudreux, par +des statues d'après l'antique; il s'étouffe sous le luxe +et sous le produit des arts, pour trouver à chaque mouvement +de tête une distraction nouvelle; ainsi assiégé, +le moyen d'avoir une pensée de vertu ou de terreur? +Parlez-moi d'un vaste salon où le jour entre à peine, +tapissé de panneaux d'un chêne noir! Là tout devient +solennel; là un écho religieux répète le moindre battement +du cœur; là vous sentez tout votre isolement, +toute votre faiblesse, la faiblesse d'un être qui ne suffit +pas à remplir la demeure qu'il occupe; là le silence +même a son langage et sa leçon. Je comprenais toutes +ces misères; mais, partisan dévoué du terrible, comment +refuser cette initiation dernière? Savoir le grec +et ne pas lire l'<i>Iliade</i>? c'était impossible! Neuf heures +sonnaient, je partis donc.</p> + +<p>Mon cheval allait au galop et le chemin me paraissait +bien long; arrivé à la porte, je trouvai que j'étais arrivé +trop vite. La maison avait bonne apparence; je montai. +Dans un salon bien éclairé se tenaient des jeunes +gens de bonne humeur; le maître du logis me fit assez +bon accueil; mais, ô ciel! cette femme à demi couchée +sur une chaise longue, c'est Henriette? elle ici! Ne dirait-on +pas qu'elle est souveraine maîtresse dans ce lieu +depuis huit jours?</p> + +<p>La conversation était fort animée et fort gaie, on +parlait de tout et très bien; vous auriez dit une de +nos fêtes de chaque soir, et que l'on n'attendait plus que +madame Damoreau ou le petit Litz, quand soudain +dans l'escalier nous entendîmes des pas sourds, un +grand bruit à la porte de l'appartement, les deux battants +du salon qui s'ouvrirent: c'était le jeune homme +de la Morgue. Il portait le corps de son maître sur ses +épaules; comme il ne trouva rien de préparé pour recevoir +le cadavre, il fronça le sourcil, et sur le canapé +où était couchée mademoiselle Henriette il plaça son +triste fardeau; ainsi la tête du noyé était sur le même +coussin, à côté de la tête de la même fille pour qui et +par qui ce malheureux était mort!</p> + +<p>Cependant on préparait une table; cette table était +chargée de journaux, de gravures, de musique nouvelle; +il fallut du temps pour la débarrasser de cet +encombrement. L'Anglais s'était retourné vers le +sofa et tenait toujours cette fille ingrate sous son regard.</p> + +<p>Quand tout fut préparé, on plaça le cadavre du noyé +sur la table, on rapprocha du tronc le membre qui +lui manquait, et l'art se mit à opérer.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le cadavre s'agita, les deux mâchoires s'entre-choquèrent, +la cuisse brisée retomba lourdement sur le +parquet; à ce choc mou et flasque, le piano rendit un +son plaintif, et tout fut dit!</p> + +<div class="figcenter" style="width: 310px;"> +<img src="anemort_fichiers/magnetisme.png" width="310" height="429" alt="Magnétisme" title="Magnétisme" /> +<span class="caption">Magnétisme</span> +</div> + +<p>Le jeune Anglais était hors de lui. D'abord, en retrouvant +cette frêle et horrible apparence de la vie, il +avait poussé un cri de joie; mais, hélas! ce dernier +bond de la pourriture humaine avait à peine duré une +seconde.—Il se précipita sur le cadavre insulté; il +prit sa main, cette main était froide; il se frotta les +yeux comme s'il était tourmenté par un mauvais songe, +et il voulut fuir. Je le suivais, je le soutenais. Déjà +nous étions à la porte du salon, lorsque se retournant +avec un regard menaçant:—Monsieur, dit-il au +maître du logis, je reviendrai demain à huit heures; +mais, jusqu'à mon retour, éloignez cette femme du +cadavre, par pitié et par respect!</p> + +<p>Et je l'entraînai hors de ce lieu funeste.</p> + +<p>Nous pensâmes renverser, sur l'escalier, un valet de +la maison qui portait une jatte de punch enflammé.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 197px;"> +<img src="anemort_fichiers/085-cut.png" width="197" height="248" alt="085.png" title="" /> +</div> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<div class="figcenter" style="width: 331px;"> +<img src="anemort_fichiers/086-cut.png" width="331" height="265" alt="086.png" title="" /> +</div> + +<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI.</h2> + +<h2>LA QUÊTEUSE.</h2> + + +<p>Je me représentai à moi-même que vraiment je faisais +dans l'horreur des progrès trop rapides.</p> + +<p>Non, certes, ce n'était pas ainsi que procédaient les +anciens maîtres en fait de douleur; l'<i>Œdipe sur le +mont Cithéron</i>, l'<i>Hécube</i>, l'<i>Andromaque</i>, la <i>Didon</i>, la +mort d'Hector, et le vieux Priam aux genoux d'Achille, +auraient dû me suffire; et d'ailleurs la douleur morale +n'était-elle pas autrement puissante en émotions vives +et fortes que la douleur physique? Enfin, jusqu'au +jour où l'opération de la pierre obtiendrait l'honneur +du drame ou du poëme épique, je résolus d'être un peu +plus un homme comme tout le monde.</p> + +<p>Mais, hélas! malgré tous mes efforts, je revenais +bientôt à mon étude favorite: le vrai dans l'horrible, +l'horrible dans le vrai. Justement nous étions dans +une société trop égoïste pour que les malheurs d'autrui +nous pussent toucher; la pitié pour les maux +imaginaires nous paraissait un abus révoltant; se contenter +aujourd'hui des passions de l'ancien univers poétique, +c'était se rayer du nombre des vivants dans un +monde qui, las de demander ses émotions aux héros +de l'histoire, n'a rien trouvé de mieux, pour se distraire, +que des forçats et des bourreaux. J'en revenais +toujours à mon premier calcul.</p> + +<p>—Il est vrai que, grâce à ces âcres douleurs, je ne +pleurerai pas, me disais-je en gémissant. Insensé, orgueilleux +que j'étais! ne pas pleurer! le beau triomphe! +jouer au stoïcisme et retenir dans le fond de mon cœur +les gouttes d'eau qui le brisent! Renoncer, si jeune, à la +douce volupté des larmes, et encore me vanter de ce +progrès-là comme d'une action de vertu! Voilà pourtant +à quel charlatanisme misérable le nouvel art poétique +m'avait poussé! J'étais comme un homme mourant +de soif qui tient à la main une bouteille pleine d'une eau +salutaire; mais cette bouteille, trop violemment portée +à ses lèvres avides, ne donne pas une goutte d'eau, elle +est trop pleine.</p> + +<p>D'ailleurs, et à tout prix et même au prix de ma damnation +sur la terre, je voulais savoir ce que deviendrait +l'héroïne de mon histoire; je voulais trouver un sens à +cette triste énigme, comme si j'eusse été sûr que cette +énigme eût un sens.</p> + +<p>Pauvre femme, elle avait eu le sort des femmes perdues, +tantôt haut, tantôt bas; aujourd'hui dans la soie, +demain dans la boue; passant de la misère à l'opulence, +de l'opulence à la misère, jusqu'à ce que la +beauté s'en aille; alors il faut tomber dans une misère +sans fond. Comme elle faisait chaque jour de nouveaux +progrès dans l'exploitation de ses attraits et de sa jeunesse, +elle était devenue une façon de grande dame, c'est-à-dire +qu'elle était presque une femme honorable; car, +dans le vice, il y a telle position presque aussi honorée +que la vertu; à une certaine hauteur, le vice n'est plus un +objet de mépris, c'est tout au plus un sujet de scandale; le +mépris reste; au contraire, peu à peu le scandale s'efface. +Henriette, ainsi posée dans une sphère élevée, protégée +par un amant d'un grand nom, qui lui-même était +protégé et défendu par son amour, s'était faite dame de +charité, pour être autre chose encore que la maîtresse +d'un gentilhomme de la chambre du roi. Elle avait +mêlé un grain d'encens à l'ambre de sa toilette, sa profane +beauté s'était agenouillée sur un prie-dieu, et elle +n'en avait paru que plus élégante. En ce temps-là, la +beauté, même profane, tout comme la noblesse, tout +comme la fortune, était un titre à être bien reçu dans +la maison du Seigneur. Henriette eut bientôt ses grandes +et ses petites entrées et son banc officiel dans l'église. +Le suisse agitait devant elle les plumes de son chapeau +et le fer sonore de sa hallebarde. Elle demandait l'aumône +d'une main si petite, d'une voix si douce! Je la +vois encore à toutes les belles fêtes, tenant dans sa +main blanche, ornée de diamants, un sac de velours +violet, appelant par un sourire la vaniteuse charité des +hommes, par un salut, la mesquine charité des femmes. +Un jour elle entra chez moi pour quêter à domicile; +j'étais seul!</p> + +<div class="figcenter" style="width: 316px;"> +<img src="anemort_fichiers/queteuse.png" width="316" height="444" alt="La quêteuse" title="La queteuse" /> +<span class="caption">La quêteuse</span> +</div> + +<p>Il était deux heures de l'après-midi; un ardent soleil +d'été dévorait toute ma rue; mes volets étaient fermés, +j'avais sur ma table un charmant bouquet de roses, l'appartement +était frais et brillant, éclairé seulement par +un indiscret rayon du soleil, qui, vainqueur de tous +les obstacles, bleu et blanc comme les rideaux, allait +justement prendre ses ébats sur une délicieuse tête de +madone qu'on dirait échappée au pinceau de Raphaël. +Elle entra donc chez moi, cette jeune beauté devenue +si brillante; elle était seule, elle était parée; elle agita +l'air embaumé de mon salon, et sur sa tête émue, je +retrouvai comme un reflet printanier du vif incarnat +que je lui avais vu le premier jour. Je fus poli, je fus +empressé et même tendre. Elle qui n'avait pas fait attention +à moi, homme de la foule, elle venait aujourd'hui +chez moi, à une heure aussi indue que si c'eût +été le soir; elle était assise là, enfin; me regardant enfin, +m'adressant la parole, enfin; là pour moi, pour implorer +mon aumône! J'oubliais un instant toute sa vie présente +pour ne plus me souvenir que de l'enfant et des premiers +jours de Charlot.</p> + +<p>—Vous venez donc enfin me voir, ma jeune Henriette, +lui dis-je en la faisant asseoir, comme un homme +qui parle à une vieille connaissance, ou encore comme +un homme qui sait à qui il parle et qui débute sans façon.</p> + +<p>—Henriette! ma chère Henriette! reprit-elle presque +indignée; mais, Monsieur, vous savez donc mon +nom de baptême?</p> + +<p>—Et Charlot, Henriette? Savez-vous ce qu'il est devenu, +Charlot?</p> + +<p>—Charlot! Elle me regardait avec une attention +trop calme pour être jouée, soit qu'elle cherchât à s'expliquer +si elle me connaissait, soit qu'en effet, l'ingrate +et oublieuse fille, elle ne se souvînt pas de Charlot. Cet +oubli si complet me fendit le cœur.</p> + +<p>—Oui, ce pauvre Charlot, repris-je plus ému, le pimpant +Charlot, que vous aimiez tant, que vous embrassiez +avec transport; Charlot, cet éveillé Charlot, sur lequel vous +galopiez de si bon cœur dans la plaine de Vanves, Charlot le +fantasque, qui vous a fait perdre un jour votre chapeau de +paille; le laborieux Charlot qui portait le fumier de monsieur +votre père; l'infortuné Charlot que j'ai vu!.. Hélas! +si vous saviez, Henriette, où je l'ai retrouvé, Charlot!</p> + +<p>Elle tira de son mouchoir brodé un petit souvenir en +maroquin, garni en or, et sans me répondre:—Je +quête pour l'œuvre des enfants trouvés; combien Monsieur +me donne-t-il?</p> + +<p>—Rien, Madame.</p> + +<p>—Je vous en prie, donnez-leur pour l'amour de +moi; à la dernière quête j'ai eu trois cents francs de +plus que Madame de***, je serais désolée d'être vaincue +par elle aujourd'hui.</p> + +<p>—Savez-vous ce que c'est qu'un enfant trouvé? m'écriai-je +violemment.</p> + +<p>—Pas encore, me répondit-elle.</p> + +<p>—Allez l'apprendre, Madame; et alors, en passant +par le chemin de l'hôpital, pauvre, fanée, malade, +vieillie, couverte de honte et de boue, revenez ici, appelez +mon valet, parlez-lui de Charlot, et par amour +pour Charlot, je ferai l'aumône à votre enfant.</p> + +<p>Elle se leva, non sans remettre dans le plus bel ordre +les plis de sa robe de soie; elle sortit lentement de ma +chambre, regardant sa bourse avec regret, jetant un coup +d'œil satisfait sur la glace du salon, puis un autre regard +sur moi-même; elle aurait bien voulu charger son regard +de mépris, elle n'y trouva même pas de la colère; +la colère est la dernière des vertus qui veulent du cœur.</p> + +<p>Quand elle fut sortie, j'eus du regret de l'avoir ainsi +reçue pour la première fois. Un si dur refus à sa première +demande! Pouvoir toucher sa main en y déposant +une pièce d'or, et repousser si brutalement cette +main suppliante! Mais non, j'ai bien fait d'être cruel; +cette femme, toute belle qu'elle est, ne vaut pas une +aumône. Il y avait trop de coquetterie dans sa prière, trop +de vanité dans sa charité; et d'ailleurs pas un mot de +Charlot! pas un souvenir pour Charlot, mon ami Charlot, +le naïf Pégase de mes vingt ans poétiques! Froide +et vaine, et pourtant si jeune, et pourtant si jolie!—Je +saurai ce que tu deviendras, me dis-je en moi-même, +je m'attacherai à tes pas comme ton ombre, je te suivrai +dans ta vie, qui doit être courte. Malheureuse fille, +déjà, assez méprisée pour être devenue riche tout d'un +coup! Mais cette fortune ne peut pas durer longtemps: +le caprice d'un homme t'a enrichie, un autre caprice +doit te replonger dans le néant! Et je repassais en moi-même +l'histoire de la plupart des pauvres filles que le +sort a fait naître dans une basse condition, pour servir +de jouet à quelques riches qui s'en arrangent et qui +s'en défont comme d'un beau cheval.</p> + +<p>La plus malheureuse créature parmi les créatures +faites ou non à l'image de Dieu, c'est la femme. Son enfance +est languissante et remplie de travaux puérils; sa +première jeunesse est une promesse ou une menace; +sa vingtième année est un mensonge; après avoir été +trompée par un fat, elle ruine un imbécile; son âge +mûr, c'est la honte; sa vieillesse est un enfer. Elle passe +de main en main, laissant à chaque maître nouveau +quelqu'une de ses dépouilles: son innocence, sa pudeur, +sa jeunesse, sa beauté, et enfin sa dernière dent. +Trop heureuse, la misérable, quand elle trouve, à la +fin de toutes ces misères, à s'abriter derrière une borne, +sur le grabat d'un hôpital, ou dans quelque coulisse de +mélodrame. J'en ai vu de ces femmes, qui, pour vivre, +se faisaient casser des pierres sur le ventre, et qui +avaient été charmantes; d'autres épousaient des espions. +J'en sais une qui a consenti a devenir la femme +légitime d'un censeur, d'un vil et infâme censeur, dont +l'index et le pouce étaient encore tout rougis du ciseau! +Était-ce, je vous prie, la peine d'être belle? Pourtant +c'est un don si rare, la beauté! Il y a dans ce seul mot +tant de bonheur et d'amour, tant d'obéissance et de +respect!... Mais cependant malheur! malheur à cette +divine enveloppe mortelle qui ne recouvre pas—une +âme—et un cœur!</p> + +<div class="figcenter" style="width: 279px;"> +<img src="anemort_fichiers/094-cut.png" width="279" height="248" alt="094.png" title="" /> +</div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 314px;"> +<img src="anemort_fichiers/095-cut.png" width="314" height="218" alt="095.png" title="" /> +</div> + +<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII.</h2> + +<h2>LA VERTU.</h2> + + +<p>J'étais devenu plus morose que jamais; inquiet pour +moi-même, je ne savais pas si, en effet, malgré tout mon +mépris, je n'étais pas amoureux de cette femme. Pour +me distraire et pour oublier quelque peu mes inquiétudes, +je laissai de côté mes spéculations poétiques, sauf +à y revenir plus tard quand je serais plus tranquille, et +pour un instant je m'enfonçai dans les ténèbres décevantes +de la métaphysique. J'en fis à mon ordinaire une +science isolée de toutes les autres sciences, une abstraction +réalisée, un jargon cadencé et sonore, mais sans résultat +et sans intelligence pour personne. Je cherchai la +cause des vertus et des vices; je réfléchis beaucoup sur +le bonheur et sur le plaisir; un échappé de Charenton +n'eût pas mieux fait.—Où est le bonheur? me disais-je, +et je me retournai vers les passants; chacun courait +après quelque chose qu'il appelait le bonheur, personne +n'allait dans le même sens; tous tendaient au +même but:—Restons en place, me dis-je à moi-même, +et voyons où j'arriverai.</p> + +<p>J'étais assis sous un arbre, véritable parasol de grande +route, brûlé et poudreux, quand, au milieu de ma rêverie, +je fus accosté par un voyageur qu'à sa prière +monotone, plus encore qu'à sa besace et à son bâton +noueux, je reconnus pour un voyageur vagabond, espèce +de chevalier errant, soumis et flatteur depuis le +matin jusqu'à la nuit tombante. Comme il faisait grand +jour, il m'aborda poliment, en me priant de lui prêter +un peu de mon ombre, après quoi, et sans attendre +une réponse, il s'assit à mes côtés, et, tirant de son +bissac du pain et une gourde remplie de vin, il se mit +à la vider lentement; il poussait de temps à autre un +profond soupir, comme pour n'en pas perdre l'habitude. +J'imaginai que, pour ma recherche présente, cet +homme me serait d'un précieux secours.—Frère, +lui dis-je avec un air d'intérêt, savez-vous ce que +c'est que le bonheur?</p> + +<p>Il me regarda avec de grands yeux, avala une bouchée +avant de me répondre:—Le bonheur? me dit-il +enfin; de quel bonheur parlez-vous?</p> + +<p>Je ne m'attendais pas à la question; elle m'embarrassa, +et pour me dispenser d'y répondre, j'y répondis +par une autre question:—Vous comptez donc plusieurs +sortes de bonheurs?</p> + +<p>—Sans aucun doute. Depuis que je suis du monde +j'ai eu mille sortes de bonheurs: enfant, j'ai eu le bonheur +d'avoir une mère, pendant qu'il y en a tant qui +n'ont ni père ni mère; jeune homme, j'ai eu le bonheur, +à Bristol, de n'avoir qu'une oreille coupée, +quand je méritais d'en perdre deux; homme fait, j'ai +eu le bonheur de voyager aux frais du public, et de +m'instruire des mœurs et des usages de tous les peuples; +vous voyez que voici bien des bonheurs.</p> + +<p>—Mais, mon brave, tous ces bonheurs ne sont que +des fractions du bonheur, des espèces diverses d'une +seule famille; comment comprenez-vous le bonheur +en général?</p> + +<p>—Comme il n'y a pas de vagabond en général, je +ne puis vous répondre. Seulement, dans le cours de +ma vie, j'ai observé que, pour un homme bien portant, +le bonheur c'était un verre de vin et un morceau de +lard; que, pour un homme malade, c'était d'être couché +tout seul dans un bon lit à l'hôpital.</p> + +<p>—Avec cette vie de privation et d'isolement, vous +avez dû être tourmenté par bien des passions diverses?</p> + +<p>—J'en ai eu de terribles, me dit-il tout bas en s'approchant +de moi; j'ai d'abord aimé à la fureur les arbres +à fruits et les vignes de l'automne; j'ai adoré les bouchons +et les tavernes; j'ai fait mille folies pour un peu +d'argent; je me souviens d'avoir passé quatre longues +nuits d'hiver à attendre un misérable habit de velours +à boutons de métal; j'ai pensé aller au bagne pour +un innocent mulet dont j'avais escaladé l'écurie. À +présent, toutes ces passions sont bien loin de moi, ajouta-t-il +en me volant mon mouchoir dans ma poche, +pendant que je l'écoutais avec admiration.</p> + +<p>—Je ne vous demande pas si vous avez eu des chagrins +dans votre vie, repris-je d'un ton lamentable et +pénétré.</p> + +<p>—Il n'est pas de chagrin qui ne cède à un jeu de +cartes, reprit-il avec un sourire, et prêt à me proposer +de jouer avec lui.</p> + +<p>—Avez-vous eu des amis, brave et digne homme?</p> + +<p>—J'avais un ami à dix-neuf ans, je lui ai brisé le +crâne pour une servante de cabaret; j'avais un ami à +Bristol, je l'ai fait pendre pour sauver ma seconde +oreille; hier encore j'avais un ami, je lui ai gagné sa +besace, son pain et son passe-port; toute ma vie j'ai eu +des amis et j'en aurai toujours, ajouta-t-il.</p> + +<p>—Puisque vous avez beaucoup voyagé, qu'avez-vous +vu de plus étonnant dans vos voyages?</p> + +<p>—À Bristol, j'ai vu une corde de potence se casser +sous le poids du patient; en Espagne, j'ai vu un inquisiteur +refuser de brûler un juif; à Paris, j'ai vu un +espion de police s'endormir à la porte d'un conspirateur; +à Rome, j'ai acheté un pain qui pesait une once +de trop. Voilà tout.</p> + +<p>—Vous qui savez si bien ce que c'est que le bonheur, +sauriez-vous par hasard ce que c'est que la +vertu?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, reprit-il.</p> + +<p>—J'en suis fâché, répondis-je; j'aurais beaucoup +tenu à votre définition; et je repris mon air soucieux.</p> + +<p>L'instant d'après j'aperçus mon mendiant debout devant +moi; il tenait son bâton d'une main; de l'autre +main il fit un geste solennel:</p> + +<p>—Maître! reprit-il, pourquoi donc vous désespérer? +Si nous ne savons ni vous ni moi ce que c'est que la +vertu, il y a peut-être des gens qui le savent pour nous; +je les interrogerai, si vous le désirez, et si vous croyez +que monsieur le préfet de police le permette.</p> + +<p>—Interroge! lui dis-je, et sois tranquille: demander +à un homme ce que c'est que la vertu, ce n'est pas +lui demander sa bourse; il n'y a que cette dernière +question qui soit indiscrète.</p> + +<p>Le vagabond s'avança au milieu du grand chemin +avec la hardiesse d'un coquin qui se sent soutenu par +un honnête homme; le jarret tendu, la tête haute, l'œil +fixe, et sa large bouche assez entr'ouverte pour montrer +un énorme râtelier de trente-deux dents tout au +moins.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, deux hommes passèrent; l'un +était un usurier, et l'autre sa victime:—Qu'est-ce +que la vertu? leur cria le vagabond avec une voix de +tonnerre.</p> + +<p>—C'est de l'argent à vingt-cinq pour cent, répondit +le premier.—C'est un voyage à Bruxelles, répondit +le second; et ils continuèrent leur chemin.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 271px;"> +<img src="anemort_fichiers/101-cut.png" width="271" height="343" alt="101.png" title="" /> +</div> + +<p>Le mendiant se retourna vers moi pour savoir s'il devait +continuer; je lui fis un signe affirmatif; au même +instant survenait un autre voyageur.</p> + +<p>C'était un vieil habitant du bagne, qui avait fait son +temps et qui avait encore trente-six francs cinquante +centimes à être libre et vertueux; du reste, fringant et +rieur, un homme éprouvé. Le mendiant l'aborda avec +une tendresse toute particulière:—Bon voyage, +camarade! mais, avant de passer outre, savez-vous +ce que c'est que la vertu?</p> + +<p>—La vertu, mon enfant, c'est une cour d'assises, un +jugement, dix ans de bagne, un bâton d'argousin et +deux lettres sur l'épaule, qu'il ne faut pas renouveler: +voilà ce que c'est que la vertu.</p> + +<p>—Bien parlé, dit le questionneur; si tu veux te +faire voyageur comme moi, nous ferons commerce +ensemble: tu entends trop bien la vertu pour que je +me sépare d'un compagnon tel que toi; et ils partaient +en effet tous les deux, quand un gendarme, +accourant de toute la vitesse de son cheval, leur cria: +<i>Halte là!</i>—Qu'est-ce que la vertu? crièrent-ils au +cavalier.</p> + +<p>—La vertu, reprit l'autre, ce sont de bonnes menottes, +une bonne camisole de force, un bon cachot à +triple serrure; et il les chassa devant lui.</p> + +<p>Voilà comment, pour une définition que je cherchais, +j'en eus plusieurs.</p> + +<p>Ce qui fit que je restai aussi peu avancé que Caton +d'Utique en personne qui, lui aussi, a donné sa petite +définition de la vertu.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 256px;"> +<img src="anemort_fichiers/103-cut.png" width="256" height="212" alt="103.png" title="" /> +</div> + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 315px;"> +<img src="anemort_fichiers/104-cut.png" width="315" height="176" alt="104.png" title="" /> +</div> + +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII.</h2> + +<h2>TRAITÉ DE LA LAIDEUR MORALE.</h2> + + +<p>Cependant, je venais d'apprendre que la lèpre du +cœur égalait toute autre lèpre en laideur, et qu'aussi +bien, puisqu'il nous fallait de l'horreur à toute force, +c'eût peut-être été chose sage de ne pas s'arrêter aux +infirmités physiques. Entre ces deux laideurs, la laideur +du corps et la laideur de l'âme, se trouvait nécessairement +la solution du problème que je m'étais proposé, +à savoir, la science du laid et du difforme. Malheureux +que j'étais! cette science me coûtait cher: elle +me coûtait ma gaieté, mon repos, mon bonheur; d'une +question presque littéraire, elle avait fait d'abord une +question d'amour, puis enfin elle faisait une question +de cour d'assises. J'étais trop avancé pour reculer; +j'étais comme un homme qui a commencé une collection +d'insectes; pour la compléter, il se voit forcé +d'adopter les plus hideux.</p> + +<p>D'ailleurs, cette étude triste et cruelle devait, selon +moi, me conduire plus sûrement a la connaissance des +hommes, que tous les livres des moralistes. On a fait +beaucoup de traités <i>sur le beau</i>, <i>sur le sublime</i>, sur la +nature morale, et ces traités ne prouvent rien; on s'est +arrêté à d'insignifiantes apparences, quand on aurait dû +creuser jusqu'au tuf. Que me font vos mœurs de salon +dans une société qui ne vivrait pas un jour si elle perdait +ses mouchards, ses geôliers, ses bourreaux, ses maisons +de loterie et de débauche, ses cabarets et ses spectacles? +Ces agents principaux de l'action sociale, il entrait dans +mon plan de les connaître, d'autant plus que je devais +ainsi échapper, au moins pour un instant, à ces tortures +du monde extérieur dont j'avais fait mon étude jusqu'alors.</p> + +<p>Je me mis donc à étudier même les espions, ces tristes +héros qui devaient tenir leur place dans mon histoire; +j'en ai vu de toutes les espèces, dans les salons, sur les +places publiques, aux carrefours; et je n'ai jamais été plus +surpris que de voir ces gens-là être pères de famille, +sourire à leurs femmes, caresser leurs enfants, avoir +des amis qui venaient dîner chez eux: un bon bourgeois +n'eût pas mieux fait.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 208px;"> +<img src="anemort_fichiers/106-cut.png" width="208" height="317" alt="106.png" title="" /> +</div> + +<p>Un jour, au petit cabaret de la rue Sainte-Anne, je +vis entrer un homme en guenilles, affreux à voir; sa +barbe était longue, ses cheveux étaient en désordre, +toute sa personne était souillée. D'où venait-il? de quel +repaire? de quelle caverne? Combien de voleurs avait-il +dénoncés le matin même?—L'instant d'après, je vis ce +même homme sortir décemment vêtu, la poitrine chargée +des croix de deux ordres d'honneur; Monsieur le +Comte allait dîner chez un magistrat.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 175px;"> +<img src="anemort_fichiers/107-cut.png" width="175" height="312" alt="107.png" title="" /> +</div> + +<p>Cette transformation si subite me fit peur; je pensai +en tremblant que c'était peut-être ainsi que les deux +extrémités se touchaient.</p> + +<p>Un autre soir, à la fin de la nuit, au commencement +du jour, rentrait chez lui un employé subalterne des +jeux publics; il avait pendant dix longues heures contemplé +d'un œil sec la ruine et le désespoir de plusieurs +familles, et cependant le voilà qui jette son manteau +à un pauvre transi de froid.</p> + +<p>Ce juste milieu entre le vice et la vertu, entre cette +cruelle indifférence et cette subite pitié, m'épouvanta +plus encore que le changement à vue de la rue Sainte-Anne.</p> + +<p>J'ai vu une femme dans le comptoir d'une loterie; +cette femme était belle et jolie, elle était assise à côté +d'un beau jeune homme, et elle écoutait tranquillement +ses propos d'amour, pendant que d'un air +indifférent elle vendait à de pauvres ouvriers un +papier infâme qui devait porter leur misère à son +comble.</p> + +<p>Cet amour, en présence d'une roue de fortune, me +fit soulever le cœur.</p> + +<p>J'ai vu un censeur se mettre à son échafaud, retranchant +sans pitié une pensée, comme s'il ne s'agissait +que d'une tête humaine; un homme ivre et ignoble, +qui s'escrimait contre une opinion comme un bon soldat +se battrait contre son ennemi.</p> + +<p>Dans toutes ces ordures sociales, je n'ai rien vu de +plus hideux qu'un censeur.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 244px;"> +<img src="anemort_fichiers/109-cut.png" width="244" height="216" alt="109.png" title="" /> +</div> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 344px;"> +<img src="anemort_fichiers/110-cut.png" width="344" height="211" alt="110.png" title="" /> +</div> + + + + +<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX.</h2> + +<h2>L'INVENTAIRE</h2> + + +<p>Rentré chez moi, j'étais obsédé par ces funestes +images; le monde physique, vu de près, m'avait rendu +malheureux; le monde moral, étudié à la loupe, +m'avait rendu misérable; à force de poésie, j'en étais +venu à détester les hommes; à force de réalité, je me +figurais que je devais détester la vie; j'étais tombé de +bien haut, moi qui jadis étais poursuivi de tant de bonheur, +moi qui, à chaque pas, à chaque battement de +mon cœur, rendais grâces à ce Dieu qui a créé la jeunesse! +Ma vie était flétrie; mon univers, à moi, était +changé; je m'étais engagé, sans le savoir, dans un +drame inextricable; il fallait en sortir à tout prix, et je +ne savais plus où trouver mon dénouement. Alors une +vague idée de suicide passa jusqu'à mon cœur. Cette +triste poétique de tombeaux et de cadavres a cela d'affreux, +qu'elle vous habitue bien vite, même à votre +propre cadavre. À force de jouer avec toutes les idées +sérieuses, il n'y a plus d'extravagances impossibles. Me +tuer, moi si heureux, si libre, si aimé, la tête si remplie, +le cœur si plein, du vivant de mon noble père, +ma tante si vieille, ma mère si jeune encore! Me tuer +sans raison, sans motifs, parce qu'il a plu à quelques +fous de changer la langue, les mœurs et les chefs-d'œuvre +de mon pays! Eh! voilà justement pourquoi +une pareille mort me paraissait belle et poétique! Je +pensai donc avant tout à mettre en ordre, non pas mes +affaires, je n'avais pas d'affaires, mais mes papiers, et +j'en avais un grand nombre. Déjà j'avais ouvert machinalement +le lourd secrétaire d'ébène incrusté d'une +nacre jaunissante, meuble précieux de ma vie domestique. +Tout un poëme est répandu dans ces divers tiroirs! +J'en fis la mélancolique revue: cette revue était +amusante comme un souvenir qui est encore un souvenir +d'hier, et qui peut redevenir, si vous le voulez, +une espérance!</p> + +<p>D'abord, vous apercevez, au milieu du secrétaire, +une masse assez considérable de papiers déjà jaunis: +ce sont des vers de jeune homme, des plans de drames, +des livres commencés, un avortement complet, un édifice +qui n'a été élevé qu'à moitié, et qui tombe déjà en +ruine. Pas une de ces pensées qui m'agitaient n'avait +été mise en lumière, pas un de ces rêves n'avait trouvé +d'échos au dehors, aucune mémoire ne s'en était occupée. +Dans les arts de l'imagination, penser n'est pas +le plus difficile; le plus difficile, c'est de produire cette +pensée, c'est de la jeter au dehors assez complète pour +qu'elle frappe, assez parée pour qu'elle séduise. Jeune +et fort comme je l'étais, j'avais manqué de courage; +comme une soubrette malhabile ou paresseuse, j'avais +laissé ma déesse à demi nue, non pas dans cette nudité +décente et gracieuse qui est le comble de l'art, mais +dans cette nudité maladroite qui offense: un bas mal +tiré et retenu par une jarretière usée, un corset dont on +voit tout le travail, un jupon disgracieux, tout le dessous +d'une parure mal composée: voilà ce qui occupe +mon premier tiroir.</p> + +<p>Le second tiroir est presque vide; il contient mes +papiers de famille, quelques titres de propriété, quelques +rentes sur l'État, achetées après tant de sueurs +paternelles! mon testament, qui n'a que deux lignes; +en un mot, toute mon indépendance, ma douce et précieuse +indépendance dans ces chiffons de papier! Brûlez +ce tiroir, et demain je redeviens foule, demain je +ne suis plus qu'un mercenaire, un marchand de saillies +à défaut de mieux, un oiseau sur la branche, +qui, dès le premier jour du printemps, prévoit déjà +en tremblant le sombre hiver. Pourtant ce tiroir, si +précieux à mon existence, est le seul qui ne soit pas +fermé; en revanche, le tiroir d'à côté est défendu par +deux serrures: dans le tiroir ouvert il ne s'agit que de +ma fortune, il s'agit de mon cœur dans le tiroir fermé.</p> + +<p>Je ne suis pas de ceux qui rient d'un amour perdu. +J'ai éprouvé qu'un amour ne se remplace pas par un +autre amour. Le second fait tort au troisième, le troisième +au quatrième; ils s'affaiblissent l'un l'autre +comme un écho, comme le cercle fragile qui ride l'onde +agitée par la pierre d'un enfant. Surtout il est une +femme que l'on ne remplace jamais: c'est la seconde +femme que l'on aime.</p> + +<p>Toutes ces douces reliques sont précieusement rangées +dans le coffre-fort de mes souvenirs, par ordre de +date et d'amour. Ce sont des lettres d'une grosse écriture, +ou bien si finement écrites, que, l'amour passé, +on ne saurait les lire qu'à la loupe; ce sont des cheveux +bruns ou noirs, encore chargés d'un léger reste de parfums; +ce sont des bagues d'or ou d'argent qui portent +avec elles une heure et un jour, une date incomplète; +mais le moyen de croire jamais que nous oublierons +même l'année de ces éternelles amours! Ce sont des +portraits effacés, des bracelets brisés, des fleurs desséchées, +toutes sortes de frivolités, d'oublis, de mensonges, +de serments, de bonheurs, de promesses, toutes +sortes de néants!</p> + +<p>Eh bien! telle est la toute-puissance des souvenirs +du cœur, que tous les bonheurs, toutes les joies, tous +les transports, toutes les fortunes, toutes les terreurs, +toutes les larmes, toutes les nuits agitées, tous les reproches, +tous les désespoirs, renfermés et contenus +dans ce tiroir, tous ces parfums évanouis, toutes ces +ivresses évaporées, si je veux, je vais les ranimer en +même temps et leur dire: <i>Levez-vous, et m'entourez!</i> +comme fit le Christ pour cet homme qui était mort. +Oui, vous êtes encore mes jeunes et éclatantes passions, +portraits, cheveux, lettres, rubans, fleurs fanées! Je sais +vos noms, je sais vos couleurs, je reconnais vos voix et +vos murmures. Vous êtes les fantômes souriants de mes +passions d'autrefois! Il ferait nuit, qu'à leur forme, à +leur odeur, à un je ne sais quoi que je devine, je les reconnaîtrais +les uns et les autres, dans tout ce pêle-mêle +d'amours. Voici la première violette qu'Anna m'avait +cueillie sur les bords de notre fleuve bien-aimé; voici +le ruban que me donna Juliette le jour de son mariage, +pauvre femme! Hortense m'abandonna ce mouchoir +brodé la première fois que je lui pris la main. Ces longs +cheveux noirs étaient espagnols, ils ornaient une tête +impérieuse et fière; encore enfant, malgré les plus tendres +paroles, je n'osais pas fixer mes yeux sur ces yeux +noirs et brûlants; cet amour me fit peur, je le brisai, +commençant violemment l'éducation de mon cœur.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 317px;"> +<img src="anemort_fichiers/Inventaire.png" width="317" height="454" alt="L'inventaire" title="" /> +<span class="caption">L'inventaire</span> +</div> + +<p>Vous voyez ces douces épîtres, écrites sur un papier +grossier, de longues barres difformes, un langage à +part, intelligible seulement pour celui qu'on aime! +De la grande dame je m'étais élevé à la grisette, une +fille douce et jeune qui tenait tout de moi, que j'aimais +à la folie, qui venait le matin, se jetait en souriant sur +mon tapis; et là, des heures entières, moitié dormant, +moitié éveillée, tantôt me regardant travailler +avec un calme et long sourire, tantôt s'impatientant légèrement, +elle attendait le moment heureux où, fière +d'être à mon bras, charmée de sa jeune beauté, elle se +laissait conduire à nos fêtes, à nos spectacles, partout +où, pour être bien reçue, il suffit d'être jeune et jolie.</p> + +<p>Il y a aussi, dans mon trésor, un bracelet du plus +fin travail; je le garde avec soin; il me fut livré dans +un moment de folle ivresse, quand la main se fait petite +pour mieux étreindre, quand l'or glisse sur le +bras comme sur l'ivoire, quand une femme oublie toutes +choses, même ses dentelles et ses perles. Elle me +donna ainsi tout d'un coup son bracelet et son amour; +mais son amour où est-il? De tout l'or qu'elle a usé, +la pauvre fille, voilà peut-être tout ce qui reste! Au +moins, plaise au ciel, quand elle aura trente ans, de +lui accorder une bonne place à Bicêtre ou aux Filles-Repenties, +puisqu'elle doit y venir tôt ou tard!</p> + +<p>Mais vous dirai-je toutes mes richesses? Voici l'anneau +de la fiancée de Gustave; elle m'avait juré de lui +être infidèle, et elle a tenu sa parole, l'honnête fille! +À peine eut-elle à son doigt cette alliance bénie par le +prêtre, qu'elle la changea avec moi contre une bague +mystérieuse qui portait notre chiffre; voici un bout de +la jarretière rose que me tendit sa jambe complaisante +sous la table du banquet. Portez à votre lèvre le petit +gant de la belle Anna, elle me le jeta au visage dans un +moment de triste humeur, parce que j'avais dansé +avec Julie; ne touchez pas à ce poignard dont le manche +est ciselé avec tant de caprices, ce poignard défendait +Louise que ne pouvait pas défendre sa vertu. +Jenny, quand elle quitta la France pour l'Angleterre, +où l'attendait un vieux mari, me laissa la fragile porcelaine +où elle renfermait la blancheur et l'éclat de son +teint: «Gardez cela, me dit-elle, je n'ai plus personne +à tromper!» Suzanne m'envoya sa ceinture le +jour où elle sentit qu'elle était mère.—Telle était +pourtant cette taille de guêpe! Pour cette rose, tombée +des blonds cheveux d'Augustine, deux jeunes gens de +vingt ans se sont battus, et j'étais le témoin d'Ernest; +la rose est encore rougie de son sang, le pauvre enfant! +J'avais dit de Lucy la folle qu'elle avait le pied +grand, le lendemain elle m'envoya cette pantoufle +noire dans laquelle le pied de Cendrillon eût été mal +à l'aise; même je n'ai jamais pu avoir l'autre pantoufle! +O bonjour, bonjour à toi, mon honnête petit voile +vert tout fané! tu as bien recouvert le plus frais, +le plus joli, le plus animé, le plus joyeux petit visage +qui ait jamais souri à la jeunesse. Voici cette histoire: +Madame de C.... me dit un jour (elle était malade): +Allez de ma part tout au haut du faubourg Saint-Honoré, +pour prendre ma fille dans son pensionnat; je veux +la voir; vous lui direz que si elle est sage elle ne quittera +plus sa mère! Moi, j'allai chercher l'enfant. Toute la +bande des jeunes pensionnaires était lâchée dans le jardin.—Il +fallait les voir!—il fallait les entendre! +C'étaient des petits cris d'oiseaux joyeux qu'on vient de +mettre en liberté. Dans ce pêle-mêle de frais visages, je +reconnus à sa fraîcheur la petite Pauline, déjà pensive. +Je l'emmenai triomphante et sans qu'elle prît le temps +de dire <i>adieu</i> à ses jeunes compagnes. Arrivés à la porte +de sa mère:—Que me donnerez-vous, lui dis-je, si je +vous dis une bonne nouvelle? Salut à vous, mademoiselle +Pauline; vous resterez chez votre mère si vous êtes +sage; la pension n'est plus faite pour vous! Alors Pauline, +détachant son petit voile vert:—<i>Tiens, me dit-elle, +je te le donne pour la bonne nouvelle</i>, et du même +pas elle courut embrasser sa mère.</p> + +<p>Mon joli petit voile! mon chaste gage! tu es d'une +gaze grossière, le soleil du midi a enlevé ta couleur, +tu n'as pas d'autre odeur que cette odeur indicible que +laisse après elle une belle et honnête enfance de quinze +ans; eh bien! mon voile ingénu, mon voile qui n'avais +rien à voiler, tu es le plus précieux de mes trésors, tu +es la partie honnête et sainte de cette touchante histoire; +tes quinze ans, ton innocence, ton amour filial, ta +douce ignorance de toutes choses, ont surnagé au-dessus +de tous les transports, de tous les prestiges que représentent +ces morceaux d'or et ces lambeaux de soie; +pardon, mon petit voile vert, de t'avoir ainsi mêlé à +tous ces souvenirs des profanes amours; mais ne fallait-il +pas bien toute ton innocence pour les purifier?</p> + +<div class="figcenter" style="width: 191px;"> +<img src="anemort_fichiers/119-cut.png" width="191" height="276" alt="119.png" title="" /> +</div> + +<p>Pour toi, Henriette, j'aurais donné tout ce trésor—tout +mon trésor!—Et même, ô profanation! ô insensé! +ô ingrat! je n'aurais donné à personne, mais +j'aurais brûlé pour toi, Henriette, mon petit voile vert.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 327px;"> +<img src="anemort_fichiers/120-cut.png" width="327" height="253" alt="120.png" title="" /> +</div> + + + + +<h2><a name="X" id="X"></a>X.</h2> + +<h2>POÉSIE.</h2> + + +<p>Je terminais cet inventaire triste et doux, lorsque +je mis la main sur un paquet cacheté avec soin; le +cachet était intact, l'adresse était écrite de ma main, +le frêle envoi était resté dans ces tiroirs, comme un +dépôt sacré que je ne pouvais violer sans délit. Cependant, +par je ne sais quelle curiosité innocente, +j'ouvris le paquet mystérieux. Il se composait d'un +mouchoir de soie, dont la couleur appartenait évidemment +à une mode passée; le mouchoir était accompagné +d'un simple billet soigneusement cacheté et +encore tout empreint d'un parfum doux et faible, +suave avant-coureur d'une lettre d'amour. J'ouvris +cette lettre; elle était d'une si belle écriture, que d'abord +je ne pus la croire de ma main; ce ne fut pas +sans une émotion profonde que je relus ces vers depuis +longtemps oubliés:</p> + + +<h3>À MARIE.</h3> + +<p> +Il te plaît, jeune fille; eh bien! je te l'envoie;<br /> +Et la prochaine nuit, loin des yeux importuns,<br /> +Si tu veux confier à ses longs plis de soie<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tes cheveux doux et bruns;</span><br /> +<br /> +Si le sommeil, plus fort que ta coquetterie,<br /> +Endort ton frais sourire, un moment arrêté,<br /> +Pour ne laisser régner sur ta bouche fleurie<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que ta jeune beauté;</span><br /> +<br /> +Si, plus doux que les feux des deux frères d'Hélène,<br /> +Tes yeux sous leur paupière ont voilé leur clarté,<br /> +Et si les soupirs seuls de ta suave haleine<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Troublent l'obscurité;</span><br /> +<br /> +Comme le chant léger d'un sylphe qui voltige<br /> +Sur les pas d'une fée aux pieds blancs et polis,<br /> +Et qui pose en passant, sans en courber la tige,<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ses ailes sur un lis;</span><br /> +<br /> +Une voix, doucement plaintive à ton oreille,<br /> +Te parlant dans la nuit sans te causer d'effroi,<br /> +Te dira bas, tout bas: «Enfant, tu dors, il veille;<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il veille, et c'est pour toi!</span><br /> +<br /> +«Il demande à la nuit les leçons de l'histoire,<br /> +De fabuleux récits, des pensers douloureux,<br /> +Et des accents de joie, et des chants de victoire,<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et des vers amoureux.</span><br /> +<br /> +«Il cherche, pour te plaire, une palme suprême;<br /> +Il veut sentir son front couronné comme un roi,<br /> +Pour se mettre à genoux et te dire: Je t'aime,<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Je t'aime, c'est pour toi.»</span><br /> +<br /> +C'est pour toi que je veux un nom grand et célèbre;<br /> +Puis, à ton nom chéri prêtant l'appui du mien,<br /> +De l'avenir pour toi levant l'oubli funèbre,<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Je lui dirai le tien.</span><br /> +<br /> +Et tous les cœurs aimants, retrouvant leur folie<br /> +Dans cet amour vivant dont tu m'as enchanté,<br /> +Sauront ton nom plus doux que le nom de Délie,<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que Tibulle a chanté.</span><br /> +<br /> +Oh! mais, lorsque l'azur de ce tissu de soie<br /> +Pressera sur ton front tes beaux cheveux bouclés,<br /> +Eusses-tu renfermé tes plaisirs et ta joie<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sous mille et mille clés;</span><br /> +<br /> +Si de quelque rival enivré sur ta couche<br /> +Les baisers enflammés, qui me feraient affront,<br /> +Répondant en silence aux baisers de ta bouche,<br /> +<span style="margin-left: 2em;">L'écartaient de ton front;</span><br /> +<br /> +Plus forte que le cri de cet oiseau sinistre<br /> +Qu'une nuit orageuse évoque de son sein,<br /> +Plus triste que le chant du vieux et saint ministre<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui trouble l'assassin;</span><br /> +<br /> +Cette voix te crira: «Prends garde! ta folie<br /> +Peut-être aura demain de subites rougeurs;<br /> +Son œil voit tout, prends garde! un cœur qu'on humilie<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Rêve des jours vengeurs.»</span><br /> +<br /> +Ou plutôt si tu dois, dans une nuit profane,<br /> +En faire à ton amant un triomphe moqueur,<br /> +Livre au feu, dès ce soir, ce tissu diaphane,<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Brûlé comme mon cœur!</span><br /> +</p> + +<p>Je refermai violemment mon tiroir, et sur la planche +d'à côté je saisis mes pistolets: c'est une belle +arme, montée par Stelein, et trempée dans le Furens. +Je m'amusai à les contempler de nouveau, à regarder +encore, gravée sur la platine, cette tête de sanglier, +et machinalement mon sang s'échauffait, mon pouls +battait plus fort; j'étais heureux d'un bonheur si cruel, +mais si vif! Dieu merci, j'entendis frapper un léger coup +à ma porte.</p> + +<p>—Entrez, petite! m'écriai-je.</p> + +<p>Et la porte s'ouvrit.... J'étais sauvé!</p> + +<div class="figcenter" style="width: 256px;"> +<img src="anemort_fichiers/124-cut.png" width="256" height="303" alt="124.png" title="" /> +</div> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter"> +<img src="anemort_fichiers/125-cut.png" alt="125.png" title="" /> +</div> + + + + +<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI.</h2> + +<h2>JENNY.</h2> + + +<p>À mesure que l'aimable enfant entrait dans ma chambre, +le pistolet que j'avais élevé à la hauteur de ma +tempe s'abaissait insensiblement; au dernier pas que +fit la jeune fille, l'arme fatale était retombée à sa place +accoutumée.—Quelle bonne nouvelle m'apportez-vous, +petite Jenny? lui dis-je tranquillement; avez-vous encore +perdu quelque fragment de ma garde-robe ou brûlé +ma plus belle chemise?—Une bonne nouvelle, Monsieur: +je me marie demain.</p> + +<p>Je fus frappé comme d'un coup de foudre; il y avait +six ans que je la traitais comme une enfant, ce matin +même j'avais mis pour elle quelque friandise en réserve, +et elle allait se marier, cette toute petite Jenny, +cette enfant! Je la regardai, et en effet je trouvai qu'il +n'y avait à cela rien d'étrange. Je poussai un profond +soupir, et, me levant furieux:</p> + +<p>—Maudit soit, m'écriai-je, le premier prétendu +poëte qui s'est avisé de faire de l'horreur, métier et +marchandise! maudite soit la nouvelle école poétique +avec ses bourreaux et ses fantômes! ils ont tout bouleversé +dans mon être; à force de me faire étudier le +monde moral dans ses plus mystérieuses influences, +ils m'ont empêché de remarquer que cette jolie petite +Jenny n'était plus un enfant.—Pardonne-moi, ma petite +Jenny, lui disais-je en me rapprochant d'elle; tes +dix-huit ans te sont arrivés sans me crier: gare! C'est +que, vois-tu, je suis devenu un si grand philosophe! +À ces mots, Jenny, prête à pleurer, se prit à rire, +puis, me tendant sa grosse joue:—N'embrassez-vous +pas votre petite Jenny aujourd'hui?</p> + +<p>—J'embrasse en tout respect une vénérable fiancée, +répondis-je en m'inclinant.</p> + +<p>—Votre petite Jenny, répondit-elle.</p> + +<p>—Ma petite Jenny, soit, et je ne pus retenir un gros +soupir.</p> + +<p>—Vous viendrez à la noce, n'est-ce pas? me dit +Jenny en jouant avec mon habit; nous vous attendrons +demain.</p> + +<p>—Bien volontiers, Madame; et à ces mots elle me +quitte en courant de toutes ses forces. Je me mis à la +fenêtre, et l'instant d'après je la vis remonter dans +une grosse charrette de blanchisseuse, traînée par un +grand cheval normand. Elle gouvernait cette lourde +machine avec autant de facilité qu'un cocher du faubourg +Saint-Germain qui conduit sa noble maîtresse à +Saint-Sulpice.</p> + +<p>Le lendemain, je me dirigeai vers les Batignolles. +La noce était nombreuse; au moment où j'arrivais, +elle se rendait à l'église. Jenny ouvrait la marche; sa +bonne et calme figure respirait la tranquillité la plus +parfaite; la jeune femme était vêtue de blanc, sa tête +était couverte de rubans; elle portait au côté droit un +énorme bouquet de fleurs d'oranger qui me fit presque +rougir. Son mari venait après elle, jovial garçon fort +insignifiant à contempler; puis tout l'attirail ordinaire, +une mère attendrie, un père tout fier de son habit neuf, +les commères de l'endroit, et une enivrante odeur de +cuisine se mêlant aux sons d'un violon criard. Je +suivis Jenny jusqu'à l'autel; on eût dit qu'elle n'avait +fait que cela toute sa vie. Elle dit <i>oui</i> d'un ton ferme +et décidé, et, sa prière murmurée, elle se leva. J'avais +couru au-devant d'elle et je lui offris gravement l'eau +bénite. Chose étrange! je fus heureux de sentir son +doigt effleurer le mien, moi qui depuis six ans, deux +fois par semaine, l'embrassais à tout hasard. C'était +une enfant de ma maison, qu'un autre était venu prendre +et m'avait dérobée. Cet autre était un butor; mais +c'était un bon homme, c'était un mari. Cependant, toujours +poussé par ma triste analyse, je gâtais de mon +mieux le bonheur de Jenny, je comparais ses jours de +repos à ses jours de travail, et je trouvais déjà que ce +plus bel instant de sa vie, son beau jour de noce, avait +la physionomie monotone d'un jour très-vulgaire. Peu +s'en fallut que dans ma pensée, dix mois à l'avance, je +n'étendisse Jenny sur le lit de sangles, en proie à toutes +les douleurs de l'enfantement. Je disséquai sans pitié +cette joie franchement épanouie, je passai à l'alambic +tout ce vin bu avec tant de gaieté. Je me disais qu'il y +avait dans ce vin bien des drogues malsaines. Ma stupide +philosophie ressemblait à de l'envie, que c'était +à faire pitié ou à faire peur. Cependant Jenny était +heureuse; elle était si pressée de regarder son mari +tout à son aise, qu'elle me dit adieu sans même m'accorder +un regard, et moi je la quittai en la trouvant +jolie malgré moi,—jolie parce qu'elle était heureuse!—et +je poussai un soupir qui n'était rien moins que le +soupir d'un homme résigné.—Serait-il donc possible, +m'écriai-je, que l'amour ne s'aperçût pas du premier +coup? Pourrait-il donc arriver qu'on fût épris d'une +femme sans le savoir? À cette pensée, je sentis un +frisson involontaire. Malheureux que j'étais! c'est en +vain que je voulais me le dissimuler à moi-même, ce +n'était pas Jenny qui me rendait misérable. Non, je +n'étais pas le jouet d'un amour sans nom et sans but: +je savais trop bien quel était le triste et indigne objet +auquel j'avais attaché ma vie. Misérable et indigne +amour! Quoi donc! aimer une pareille femme; la suivre +à la trace dans cet affreux sillon de vices et de corruptions +de tout genre; la voir se perdre sans pouvoir +lui crier: <i>arrête!</i> car cette femme n'entend pas la +langue que je parle; n'avoir rien à lui demander, +car ce rien-là, elle l'accorde à tout le monde! n'avoir +rien à lui dire, car cette femme est une femme sans +intelligence comme elle est une femme sans cœur! +Assister ainsi, témoin muet et impassible, à cette +rapide dégradation d'une créature si belle!—et cependant +l'aimer, n'aimer qu'elle seule au monde, +oublier tout pour elle: renoncer pour elle, même à la +vie heureuse, même aux plaisirs, même aux plus simples +transports de la jeunesse! Fatalité! Mais, comme +disent encore les Orientaux:—<i>Henriette est Henriette, +et je suis amoureux d'Henriette.</i></p> + +<div class="figcenter" style="width: 205px;"> +<img src="anemort_fichiers/130-cut.png" width="205" height="120" alt="130.png" title="" /> +</div> + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 269px;"> +<img src="anemort_fichiers/131-cut.png" width="269" height="228" alt="131.png" title="" /> +</div> + + + +<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII.</h2> + +<h2>L'HOMME-MODÈLE.</h2> + + +<p>À deux pas de la barrière, je me trouvai nez à nez avec +un homme d'un âge mûr, d'un très-beau visage orné +d'une barbe longue et noire. Je le regardai face à face, +et de tous mes yeux.</p> + +<p>—Si tu veux me voir, me dit-il, paie-moi: je suis +le modèle vivant de la nature la plus parfaite; tu vas en +juger. Ordonne: qui veux-tu voir? Je m'appuyai contre +un arbre.—Fais l'Apollon, lui dis-je, et sois beau, +si tu veux être payé!</p> + +<p>Alors l'homme se dressa de toute sa hauteur, il repoussa +sa barbe sous son menton, il écarta son pied en +arrière, il leva les yeux au ciel, puis, ouvrant toutes +grandes ses larges narines, il laissa retomber son bras +dans sa force et sa liberté.—Le bel homme! me disais-je, +et par un mouvement d'envie.—À présent, lui dis-je, +montre-moi un esclave romain, qui va être fouetté +pour avoir volé des figues.</p> + +<p>Aussitôt l'homme se mit à genoux; il courba le dos, +il baissa la tête, il s'appuya sur ses deux mains nerveuses, +et, se traînant sur le ventre jusqu'à moi, il me regarda avec +l'air affable et craintif d'un chien qui a perdu +son maître. Ainsi humilié, l'homme était à peine un +chien.—Un ver!—un dieu! dit Bossuet. Je voulus +tirer ce dieu de sa bassesse:—Vil esclave, lui dis-je, +relève-toi, révolte-toi; tu t'appelles Spartacus!</p> + +<p>Il se releva alors, mais peu à peu, comme un homme +qui se révolte lentement et qui prend toutes ses aises; +il mit un seul genou en terre; il fit semblant de saisir +avec ses deux mains un homme égorgé, il ouvrit une +large bouche, et l'œil à demi fermé, l'oreille tendue, +vous auriez dit qu'il savourait par tous les sens le +plaisir de la vengeance: j'en eus peur.—Pourrais-tu +faire l'homme ivre-mort? lui demandais-je.</p> + +<p>—Je ne contrefais jamais l'ivresse, par respect, me +répondit-il en se relevant. Si tu me paies bien, tu me +verras ce soir véritablement et naturellement ivre-mort +au coin d'une borne, et tu me verras <i>gratis</i>.</p> + +<p>Je lui jetai quelque monnaie. Aussitôt l'Apollon, l'esclave, +le dieu, le ver, redevenus un homme vulgaire, +n'avaient plus à eux quatre, pour me remercier, qu'un +niais sourire et une expression sans chaleur.—Un être +si beau et si nul! un si intelligent comédien, un si stupide +mendiant! Tout cela dans le même regard, dans +la même âme, dans la même chair! Certes, j'avais là +le sujet d'une belle tirade philosophique, mais l'accident +me fit rire; et, ma foi! je fus tout joyeux... d'être +encore si joyeux.</p> + +<p>Cependant un petit Savoyard, oisif, insouciant et flâneur, +gai Bohémien des rues de Paris, ayant jugé sans +doute que j'étais un bon homme, se mit à courir après +moi:—Donnez-moi quelque chose, mon capitaine!—Le +capitaine restait muet.—Mon général!—Le général +courait toujours.—Mon prince!—Foin du +prince!—Mon roi!—<i>Mon roi!</i> Je fus sur le point de +lui donner; mais je pensai à M. Royer-Collard, à M. de +Lafayette, à M. Sébastiani, à M. Odilon-Barrot, à +M. Mauguin, à M. Laffitte, au <i>Constitutionnel</i>, à toute +l'opposition.—<i>Mon roi!</i> fi donc! tu n'auras pas un +denier, mendiant! Cependant le pauvre petit diable +était au bout de ses titres honorifiques; il s'arrêta et +il me regardait tristement partir, quand, le voyant immobile +et si fort embarrassé, je revins sur mes pas:—Imbécile, +lui dis-je tout en colère, puisque tu as +tant fait, appelle-moi donc: <i>mon Dieu!</i>—Donnez-moi +quelque chose, mon bon Dieu! s'écria-t-il en joignant +les mains.</p> + +<p>Je lui donnai de quoi passer le pont des Arts.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 158px;"> +<img src="anemort_fichiers/134-cut.png" width="158" height="209" alt="134.png" title="" /> +</div> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 324px;"> +<img src="anemort_fichiers/135-cut.png" width="324" height="247" alt="135.png" title="" /> +</div> + + + + +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII.</h2> + +<h2>LE PÈRE ET LA MÈRE.</h2> + + +<p>Une journée si gaiement passée fut suivie d'une nuit +charmante, doucement remplie de songes heureux. +Le matin, à mon réveil, je fus tout étonné de me +trouver la tête légère, la pensée libre. Alors, mollement +étendu dans mon lit, je me mis à savourer mon +réveil à loisir, comme fait un buveur bien appris le +dernier verre d'une vieille bouteille. Vive Dieu! c'est +une belle chose la tristesse; mais aussi c'est une douce +chose la gaieté, le sommeil facile, les songes riants. Que +ma tête est calme, que ma pensée est légère, que mon +esprit est vagabond, que mon regard est charmé! On +dirait qu'une fée bienfaisante a posé sa main sur les +agitations de mon cœur. Je respire, je vis, je pense; et +tout ce repos ce matin, parce qu'hier je me suis abandonné +à ma douce flânerie, parce que je n'ai pas été un +philosophe pédant et forcené, parce que je n'ai été ni +un poëte, ni un penseur. Allons donc! (qui le saura?) +redevenons un bon homme tout un jour. O docteur +Faust! ô mon maître! que de fois t'est-il arrivé de laisser +là tes livres, tes fourneaux, ton alambic, et d'aller +te promener sous la fenêtre de Marguerite!</p> + +<p>Tout en pensant au grand-œuvre, je m'habillais, je +me parais, je me faisais gai, je fredonnais un air nouveau, +qu'un orgue de Barbarie répétait déjà sous mes +fenêtres. Je sortis de la maison bien résolu à ne pas emmener +avec moi le philosophe morose, et par une irrésistible +habitude, je dirigeai mes pas du côté de Vanves. +Arrivé au <i>Bon Lapin</i>, je m'arrêtai subitement; c'était là +pourtant que j'avais dérangé mon bonheur sans le savoir! +À ce joyeux rendez-vous, m'était venue la folle idée de +suivre jusqu'au bout, témoin impassible et persévérant, +la destinée d'une jeune fille; et quelle fille? une villageoise +de Paris! Cependant j'entrai dans le jardin du +cabaret; il faisait chaud; c'était une chaleur d'automne, +un soleil lourd et pesant, contre lequel on est mal défendu +par une feuille jaunie et fanée. Je m'assis à ma +table accoutumée, j'y avais tracé autrefois mon chiffre +artistement enlacé dans un L gothique; ce chiffre +existait encore, mais il était à moitié effacé; d'autres +chiffres l'entouraient, plus nouveaux et aussi fragiles. +Que d'heureux moments j'avais passés à cette table! +Quelles tranquilles contemplations! Que de fois, à cette +place même et sur ces branches immobiles, n'ai-je pas +vu se balancer le frais tissu et le léger chapeau! Quelle +belle foule remplissait naguère ces beaux lieux! Mais +aujourd'hui le <i>Bon Lapin</i> était presque désert, le printemps +avait emmené avec lui les ombrages et les amours +du petit jardin; il n'y avait tout au fond de la charmille +à demi dépouillée, qu'une espèce de femme richement +vêtue, dédaigneuse et comme il faut.—Une dame;—elle +était assise en face d'un beau jeune homme qui paraissait +lui parler chaudement et qu'elle écoutait avec +dédain, sans l'écouter.</p> + +<p>L'attitude nonchalante de cette femme attira mes regards, +ses formes élégantes me firent désirer de voir +son visage; je ne sais quel vague pressentiment me disait +que j'allais la reconnaître; mais j'avais beau regarder, +elle ne se retournait pas. Cependant, par la porte +du jardin, restée entr'ouverte, un homme infirme et +pauvre, que soutenait une vieille femme toute chancelante +elle-même sur son bâton, se présenta pour demander +quelque aumône. La tête de ce vieillard était +belle et sereine, son ton était décent, sa voix n'avait +rien de plaintif; j'en eus pitié. Quand il eut enfermé +mon aumône dans la poche de sa femme, il alla tendre, +à la dame du bosquet, sa main nette et tremblante; mais +la dame impatientée le repoussa d'un geste impérieux +et dur; le vieillard, facilement découragé, se retirait +humblement, lorsque, regardant de plus près cette +dame sans pitié:—Ma femme, dit-il à sa compagne, +ne croirait-on pas que c'est là notre enfant? En entendant +son homme parler ainsi, la pauvre femme poussa +un gros soupir; au premier coup d'œil elle avait reconnu +leur fille. À la vue d'Henriette, son vieux père +abandonné la voulut embrasser et lui tout pardonner; +mais elle se détourna avec dégoût:—Au nom de ton +vieux père, mon enfant, reconnais-nous encore, nous +qui t'avons tant pleurée! et elle détournait les regards.—Au +nom du ciel, disait la mère, reconnais-nous, +nous qui te pardonnons!.. Toujours le même silence. +J'étais hors de moi. Je me levai:—Au nom de Charlot, +m'écriai-je, contemplez votre vieux père à vos +genoux! Les deux vieillards tendaient les bras; mais +au nom de Charlot elle s'était levée, et, sans jeter +même un regard de pitié sur ces vieilles mains qu'on +lui tendait uniquement pour l'embrasser, elle sortit +brusquement du jardin; l'honnête et amoureux jeune +homme qui la suivait avait l'air consterné.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 300px;"> +<img src="anemort_fichiers/pere_mere.png" width="300" height="420" alt="Le père et la mère" title="" /> +<span class="caption">Le père et la mère</span> +</div> + +<p>À peine sa robe blanche avait-elle dépassé la porte, +que le vieillard, s'asseyant à mes côtés et d'un air à peu +près riant:—Vous avez donc connu notre Charlot? +me dit-il.—Si je l'ai connu, brave homme! j'ai +mieux fait que de le connaître, je l'ai monté, et sans +faire tort à personne, je suis témoin que c'était un digne +baudet.</p> + +<p>—Ah! oui, un digne baudet, reprit le vieillard, un +grison qui portait vingt charges de fumier par jour! +ajouta-t-il en vidant le verre de sa fille et en mangeant +le pain qu'elle avait laissé.</p> + +<p>—Comment donc se fait-il, mon brave homme, que +vous ayez perdu ce digne compagnon?</p> + +<p>—Hélas! Monsieur, ma femme le prêtait souvent à +notre Henriette pour la promener; nous aimions tant +cette enfant, que plus d'une fois j'ai porté moi-même +la charge de Charlot pour que Charlot pût porter notre +fille. Un beau jour, je m'en souviendrai toute ma vie. +Charlot et ma fille s'en allèrent de chez moi pour ne +plus revenir; ma femme pleurait son Henriette, moi +je pleurais Henriette et Charlot; l'enfant nous donnait +du courage, le grison nous gagnait notre pain; nous +avons tout perdu le même jour, et me voilà avec une besace +et un bâton.</p> + +<p>—Pauvre, pauvre Henriette! reprit la vieille +femme.</p> + +<p>—Oui, pauvre Henriette! et pauvre, pauvre Charlot! +ajouta le vieillard, car j'imagine qu'il a fait une +triste fin.</p> + +<p>—Hélas oui, une triste fin! repris-je. Je l'ai vu mourir; +pour me divertir un instant on l'a fait dévorer par +des chiens.</p> + +<p>Les deux vieillards reculèrent de trois pas comme +s'ils avaient vu une bête féroce.</p> + +<p>C'est en vain que je voulus les rassurer et les retenir, +je ne pus me faire entendre; ils s'éloignèrent plus indignés +de ma barbarie que de celle de leur enfant.</p> + +<p>En effet, de quel droit leur causer cette horrible +peine, moi que cette femme n'avait pas nourri de son +lait, moi que cet homme n'avait pas nourri de son +pain?</p> + +<div class="figcenter" style="width: 259px;"> +<img src="anemort_fichiers/141-cut.png" width="259" height="236" alt="141.png" title="" /> +</div> +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 270px;"> +<img src="anemort_fichiers/142-cut.png" width="270" height="194" alt="142.png" title="" /> +</div> + + + + +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV.</h2> + +<h2>LES MÉMOIRES D'UN PENDU.</h2> + + +<p>Ainsi l'homme propose et Dieu dispose. J'étais retombé, +malgré moi, dans ma philosophie; tous mes +beaux projets de ce matin, l'aspect de ces deux vieillards +les avait réduits à néant. Je quittai le <i>Bon Lapin</i> +pour n'y plus rentrer, et je revenais sur mes pas, cherchant +vainement tout le plaisir que je m'étais promis, +quand, au milieu de la route, je rencontrai un voyageur +qui marchait sur Paris, comme ferait une armée +triomphante; ce voyageur était un gai compagnon, +un insouciant amateur de bon vin et de bonne chère; +on voyait qu'il marchait sans avoir de but, peu inquiet +de son gîte du soir et de son repas du lendemain; son visage +était franc et ouvert, le hasard respirait dans toute +sa personne. J'ai toujours remarqué que le hasard +donnait à un homme qui s'y abandonne franchement, +je ne sais quel air de force et de liberté qui fait plaisir +à voir: ainsi était le voyageur. Comme je voulais me +divertir à tout prix et que d'ailleurs il n'avait pas +l'air bien farouche, je me mis à marcher à ses côtés; +c'était un bon homme, il m'adressa la parole le premier:</p> + +<div class="figcenter" style="width: 175px;"> +<img src="anemort_fichiers/143-cut.png" width="175" height="355" alt="143.png" title="" /> +</div> + +<p>—Vous allez à Paris, Monsieur? me dit-il; en ce +cas, vous me montrerez le chemin, car dans toutes +ces carrières et parmi toutes ces ronces, je me suis +déjà égaré deux fois.</p> + +<p>—Volontiers, mon brave; vous n'avez qu'à me suivre; +nous entrerons à Paris ensemble, bien qu'à vrai +dire vous n'ayez pas l'air très-pressé d'arriver.</p> + +<p>—Je n'ai jamais eu hâte d'arriver nulle part. Où je +suis bien, je reste; où je suis mal, je reste encore, +crainte d'être plus mal. Tel que vous me voyez, véritable +héros de grand chemin, j'ai plutôt mené la vie d'un +bon bourgeois que d'un chevalier errant. La patience +est la vertu qui vient après le courage. Il y a en Italie +plus d'un rocher sur lequel je suis resté quinze jours en +embuscade, l'oreille tendue, l'œil au guet, la carabine +à la main, attendant un gibier qui n'arrivait pas.</p> + +<p>—Hé quoi! Monsieur, seriez-vous par hasard un de +ces hardis brigands siciliens dont j'ai entendu faire tant +d'agréables récits d'assassinat et de vol, et dont la +vie hasardeuse a si bien inspiré Salvator Rosa?</p> + +<p>—Oui, certes, reprit le brigand, j'ai été dans mon +temps un de ces hardis Siciliens, comme vous dites, +un jovial et courageux bandit, enlevant l'homme et son +cheval sur la grande route, aussi habilement qu'un +filou français peut voler une misérable bourse dans une +foire de village. À ces mots, il baissa la tête et j'entendis +un profond soupir.</p> + +<p>—Il me semble que vous devez bien regretter cette +belle vie, lui dis-je avec l'air du plus grand intérêt.</p> + +<p>—Si je la regrette, Monsieur! vivre autrement ce +n'est pas vivre. Rien n'égale, sous le soleil, un digne +habitant des montagnes. Figurez-vous un montagnard +de vingt ans: un habit vert aux boutons d'or, les cheveux +élégamment noués et retenus par un léger filet, +une riche ceinture de soie à laquelle ses pistolets sont +suspendus, un large sabre qui traîne derrière lui en +jetant un son formidable, une carabine brillante comme +l'or sur ses épaules; à son côté, un poignard au manche +recourbé; figurez-vous un jeune bandit ainsi armé, +posté sur le haut d'un roc, défiant l'abîme, chantant +et se battant tour à tour, tantôt faisant alliance +avec le pape, et tantôt avec l'empereur, rançonnant l'étranger +comme un esclave, buvant le rosolio à longs +flots, faisant les délices des tavernes et des jeunes +filles, et toujours sûr de mourir à une potence ou +sur un lit de grand seigneur: voilà le bon métier que +j'ai perdu!</p> + +<p>—Perdu! Cependant il me semble que vous n'avez +pas dû être facile à pendre, et que, si vous vous êtes +retiré du métier, c'est que vous l'avez bien voulu.</p> + +<p>—Vous en parlez à votre aise, répliqua le bandit; +si comme moi vous aviez été pendu...</p> + +<p>—Vous, pendu!</p> + +<p>—Oui, j'ai été pendu, et encore pour ma dévotion. +J'étais caché dans un de ces impénétrables défilés qui +bordent Terracine, quand un beau soir (la lune s'était +levée si brillante et si pure!) je me ressouvins que depuis +longtemps je n'avais pas offert le dixième de mon +butin à la madone. Justement c'était la fête de la +Vierge; toute l'Italie ce jour-là avait retenti de ses +louanges, moi seul je n'avais pas eu de prière pour +elle; je résolus de ne pas rester plus longtemps en retard; +je descendis rapidement la vallée, admirant le brillant +reflet des étoiles dans le vaste lac, et j'arrivai à Terracine +au moment où la nuit était le plus éclairée. J'étais +tout entier à la madone; je traversai la foule des paysans +italiens qui prenaient, sur leurs portes, le frais du +soir, sans songer que tous les yeux étaient sur moi. +J'arrivai à la porte de la chapelle; un seul battant était +ouvert, sur l'autre battant était affichée une large pancarte: +c'était mon signalement, et ma tête était mise +à prix! J'entrai dans l'église, une église de notre pays +catholique et chrétien, avec ses arceaux découpés, +sa mosaïque vivante, son dôme aérien, son autel de +marbre blanc, son doux parfum, et les derniers sons +de l'orgue visitant le moindre écho tour à tour. La +sainte image de la madone était entourée de fleurs; +je me prosternai devant elle, je lui offris sa part de +mon butin: une croix de diamants qui avait été +portée par une jeune comtesse d'Angleterre, femme +hérétique, diamants d'une belle eau; un petit coffre espagnol +d'un travail précieux; un beau collier de perles, +enlevé à une galante dame de France qui riait aux +éclats, et qui, par-dessus le marché, m'envoya un baiser. +La Vierge parut satisfaite de mon hommage; il me +sembla qu'elle me souriait avec bonté, et qu'elle me +disait:—<i>Bon voyage, Pédro! je t'enverrai de bons +voyageurs dans les montagnes</i>. Je me relevai plein de +sécurité et d'espérance, et déjà je reprenais le chemin +de ma maison, quand je me sentis violemment saisi +par derrière; les sbires m'entraînèrent dans une prison +dont je ne pouvais m'échapper, car il n'y avait là ni +une femme ni une jeune fille, et il ne me restait pas +un paolo pour payer le geôlier.</p> + +<p>—Et vous fûtes pendu, mon brave?</p> + +<p>—Je fus pendu le lendemain, honneur rendu à mon +courage et à ma renommée. Quelques heures suffirent +pour élever le gibet et pour appeler un bourreau. Le +matin on vint me prendre, on me fit sortir de mon cachot, +et à la dernière grille je trouvai des pénitents +blancs, des pénitents noirs, gris, chaussés, pieds nus; +ils tenaient à la main une torche allumée; leur tête était +couverte d'un <i>san benito</i> qui lançait une flamme sinistre; +vous les eussiez pris pour autant de fantômes; devant +moi, quatre prêtres, murmurant les prières des +morts, portaient une bière; je marchai bravement à la +potence. La potence était honorable; c'était un grand +chêne frappé de la foudre, qui s'élevait sur un léger monticule; +de blanches marguerites formaient un tapis de +fleurs au pied de l'arbre; derrière moi s'élevaient les heureuses +montagnes toutes remplies de mes exploits. Je +saluai, non sans douleur, mon beau domaine; sur le +devant de la potence se déroulait un précipice où tombait, +avec un sourd murmure, un torrent rapide dont +l'humide vapeur arrivait jusqu'à moi; autour de l'arbre +funeste tout était parfum et lumière. Je m'avançai sans +trembler au pied de l'échelle, et j'allais me livrer tout à +fait, lorsqu'un dernier coup d'œil jeté sur mon cercueil +me fit reculer de deux pas:—Ce cercueil n'est pas +assez grand pour contenir tout mon corps, m'écriai-je; +on ne me pendra pas si je n'en vois arriver un autre +de ma taille. Et je pris un air si résolu que le chef des +sbires s'approchant:—Mon cher fils, me dit-il, assurément +vous auriez raison de vous plaindre si ce coffre +devait vous contenir tout entier; mais, comme vous +êtes très-connu dans le pays, nous avons décidé, quand +vous serez mort, de vous faire couper la tête et de +l'exposer au point le plus élevé de nos remparts.</p> + +<p>La raison était sans réplique. Je montai à l'échelle; +en un clin d'œil je fus sur le haut de la potence; la +vue était admirable. Le bourreau était novice, de sorte +que j'eus le temps de contempler tout à l'aise cette foule +qui pleurait sur moi. Quelques jeunes gens tremblaient +de fureur, les jeunes filles étaient en larmes; les paysans +me regrettaient comme un brave homme qui savait +très-bien prélever la dîme sur les voyageurs qui voulaient +voir, sans payer, les églises, le soleil, les femmes, +le pape et les princes de l'Italie; les sbires seuls +se réjouissaient ouvertement. Au milieu de cette foule +se tenait, les bras croisés, Francesco, notre digne capitaine; +son regard me disait:—<i>Courage aujourd'hui, +demain vengeance!</i> Cependant, en attendant l'exécuteur, +je me promenais sur la potence, au-dessus du +précipice; un léger zéphyr agitait doucement la corde +fatale.—Tu vas te tuer! criait le bourreau; attends-moi. +Il arriva enfin au sommet de l'échelle; mais il +avait le vertige, ses jambes tremblaient; cette cascade +au-dessous de lui, cet éclatant soleil au-dessus de sa +tête, tous ces regards de pitié pour moi et de haine +pour lui, toutes ces causes réunies troublaient ce malheureux +jusqu'au fond de l'âme. Enfin, et d'une main +tremblante, il me mit la corde au cou, il me poussa +dans l'abîme; il tenta d'appuyer son ignoble pied sur +mes épaules; mais ces épaules sont fermes et fortes, +un pied d'homme n'y peut laisser d'empreinte; celui de +mon bourreau glissa, le choc fut violent; d'abord il +s'arrêta au bout de la potence avec ses deux mains, puis +une de ses mains faiblit, et l'instant d'après il tomba +lourdement dans la fondrière, et il fut emporté par les +flots.</p> + +<p>Tel fut le récit du pendu.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 223px;"> +<img src="anemort_fichiers/151-cut.png" width="223" height="288" alt="151.png" title="" /> +</div> + +<p>Cette potence si riante, cette scène de mort si gaiement +racontée, m'intéressaient au dernier point; jusqu'ici +je n'avais pas imaginé que la potence pût devenir +un agréable sujet d'amusants souvenirs; jamais je n'avais +vu colorer la mort de pareilles couleurs; au contraire, +parmi ceux qui ont exploité cette mine féconde +en sensations, c'est à qui rembrunira le tableau, à +qui ensanglantera la scène, comme si dans notre vie +sociale la peine de mort n'était pas une action vulgaire, +une espèce d'amende à payer dont on a toujours +le montant sur les épaules, rien de plus. Or, +telle était la loyauté de notre bandit; il savait que la +potence était la contre-partie de sa profession, il savait +que la société italienne lui avait dit tacitement:—Je +te permets de piller, de voler et même de tuer des +Anglais et des Autrichiens, à condition que, si tu nous +forces à te prendre, tu seras pendu; cette condition, il +l'avait acceptée, et il avait dans l'âme trop de justice +pour s'en plaindre. Je voulus donc savoir ce qu'il était +devenu depuis qu'il avait été pendu; à ma prière, il continua +son récit:</p> + +<p>—Je me souviens fort bien de la moindre sensation, +me dit-il, et ce serait à recommencer dans une heure, +que je ne m'en inquiéterais pas plus que de cela. Dès +que j'eus la corde au cou et que je fus tombé dans le +vide, je sentis d'abord un assez grand mal à la gorge, +puis je ne sentis rien; l'air arrivait à mes poumons +lentement, mais la moindre parcelle de cet air balsamique +et bienfaisant retenait ma vie; et d'ailleurs, légèrement +balancé dans cet espace aérien, je me sentais +bercé par une main invisible. Le bruit à mon oreille, +c'étaient les divines mélodies du ciel; ce souffle tiède +et pur sur mes lèvres brûlantes, c'était le baiser de +ma bien-aimée; je voyais les objets comme à travers +un voile de gaze; c'était un lointain lumineux comme +si le paradis eût été tout au bout de ma vision. À coup +sûr, la sainte Vierge me venait en aide, car j'étais son +martyr. Et puis n'avais-je pas mon scapulaire et les +cheveux de Maria sur mon cœur? Tout à coup, l'air me +manqua, je ne vis plus rien, je ne sentis plus de balancement; +j'étais mort!</p> + +<p>—Pourtant, lui dis-je, vous voilà de ce monde plus +que jamais, et très-peu disposé à en sortir.</p> + +<p>—Ceci est un grand miracle, me répondit gravement +le bandit. J'étais mort depuis une heure, quand +mon digne capitaine coupa la corde de la potence. +Lorsque je revins à moi, mes yeux rencontrèrent le +bienveillant regard d'une femme qui, penchée sur moi, +me rendait mon âme.... une âme plus pure et plus +forte. Cette femme avait la voix italienne, une grâce italienne, +le doux parler, le vif regard, toutes les perfections +d'une Italienne. Je crus un instant que je sortais +du tombeau et que la madone de saint Raphaël me +recevait dans ses bras. Voilà, seigneur, mon histoire +de bandit; j'ai promis à ma douce Maria de devenir +un honnête homme, si je le pouvais; j'espère en venir +à bout par amour pour elle; déjà même, pour être +honnête parmi vous, je me suis procuré un habit propre +et un chapeau neuf, ce qui est un grand point.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 318px;"> +<img src="anemort_fichiers/154-cut.png" width="318" height="256" alt="154.png" title="" /> +</div> + +<p>—Il vous faudrait encore un métier, et j'ai bien +peur que vous n'en ayez pas.</p> + +<p>—Voilà ce qu'on me dit partout, seigneur; et cependant +j'ai beau chercher, je n'ai jamais vu qu'un +métier menât à quelque chose parmi vous.</p> + +<p>—Pensiez-vous être plus heureux en Italie?</p> + +<p>—La campagne de Naples, bonne mère, produit +chaque matin assez de champignons pour nourrir toute +une ville: chez vous, tout se paie, jusqu'à vos champignons +qui sont mortels.</p> + +<p>—Pensez-vous donc que le métier de lazzarone soit +un métier d'honnête homme?</p> + +<p>—Il n'y en a pas de plus loyal; on n'est ni maître +ni valet; on ne dépend que de soi; on ne travaille que +quand il y a urgence, et il n'y a jamais urgence, tant +que le soleil reluit là-haut; enfin on peut aller à Rome +et faire le tour de Saint-Pierre à genoux, ce qui vaut +deux cents indulgences: voilà ce que c'est que d'être +lazzarone.</p> + +<p>—En ce cas-là, pourquoi donc ne vous êtes-vous pas +fait recevoir lazzarone, je vous prie?</p> + +<p>—J'y avais bien songé, excellence, me dit-il; Maria +elle-même m'en avait prié; mais j'ai trop peur des +éruptions du Vésuve.</p> + +<p>En même temps nous entrions dans Paris.</p> + +<p>L'entrée de Paris, par la barrière du <i>Bon Lapin</i>, +est peut-être la plus agréable, quoique la plus modeste +de toutes les entrées parisiennes. Vous arrivez à travers +les champs, vous traversez une vaste plaine où manœuvre +la cavalerie chaque matin; vous entrez dans +une étroite allée, vous laissez à votre gauche la <i>Grande +Chaumière</i> et toutes les guinguettes qui l'avoisinent, et +tout d'un coup vous vous trouvez en présence du beau +jardin du Luxembourg, aimable et tranquille promenade +de ces quartiers lointains. Mon Italien m'interrogeait +à chaque pas, s'étonnant de tout, tantôt des vieilles +femmes qui encombraient le jardin, tantôt des jeunes +pairs de France qui venaient faire des lois, la cravache +à la main et l'éperon au talon; cette vaste salle de +spectacle et cette Sorbonne si mesquine, ces grands +hôtels en simple pierre et pas une statue de marbre, +pas un homme occupé à se chauffer au soleil; des lazzaroni +travaillant comme des forçats, d'autres lazzaroni +chantant dans la rue d'une voix fausse accompagnée +d'un instrument plus faux encore; d'horribles gravures +coloriées à la porte des vitriers; des pots de terre sans +élégance, rien d'antique; des rues étroites, un air infect, +de jeunes filles chargées de misère et sans sourire, +des marchands de poisons à toutes les rues, et pas une +madone! Le bandit était consterné:—Quel métier +vais-je donc faire ici pour vivre? me dit-il avec une +inquiétude visible.</p> + +<p>—Avant tout, que savez-vous faire? lui demandai-je, +un peu embarrassé moi-même de sa personne.</p> + +<p>—Rien, me dit-il; seulement je ferais de la meilleure +musique, de la meilleure peinture, de plus belles +statues en marbre; je garderais mieux un palais que +tous ceux que j'ai vus jusqu'à présent; et quant à vos +marchands de poisons, voici un poignard qui vaut mieux +que toutes leurs drogues, ajouta-t-il avec un énergique +sourire.</p> + +<p>—Si vous n'avez pas d'autre ressource, je vous plains +bien sincèrement, mon maître; nous avons sur les bras +quinze mille peintres, trente mille musiciens, et je ne +sais combien de poëtes qui ne sont pas trop bien dans +leurs affaires;—pour ce qui est de votre poignard, je +vous conseille de le laisser en repos, car cette fois vous +seriez pendu à une potence dont la corde ne casse +jamais.</p> + +<p>—Cependant, sans me vanter, je ne chante pas mal +une chanson d'amour. Quand j'étais à Venise, c'était, +parmi les seigneurs les plus galants, à qui me confierait +la conduite de sa sérénade, et je la menais si galamment, +que plus d'une fois il m'est arrivé d'achever +pour mon propre compte l'entreprise que j'avais commencée +pour autrui.</p> + +<p>—La sérénade serait le plus sot des métiers parmi +nous. En France, il n'y a qu'une manière sûre de prendre +une femme, c'est de lui donner quelque chose; +toutes les chansons du monde n'y feraient rien. Tu serais +Métastase en personne, qu'elles ne feraient que +rire, pauvre diable, des sons lamentables de ta guitare +et des chants mélodieux de ton amour dans une nuit +d'été.</p> + +<p>—En ce cas-là, reprit le jeune homme en relevant +la tête, j'irai demander du service au roi de France, +je lui montrerai comment je sais manier une carabine +et me faire obéir d'un bataillon: s'il veut me prendre +à son service, je m'engage à monter la garde au +plus fort de l'été sans parasol, comme le plus hardi +bandit.</p> + +<p>—Apprenez, mon brave, qu'on ne parle pas au roi +de France. D'ailleurs, pour ce qui est de votre talent +sur la carabine, vous trouverez chez nous deux cent +mille hommes, payés à cinq sous par jour, qui s'en +servent aussi bien que vous; il faut enfin que vous sachiez +qu'il n'y a dans le monde qu'une nation étrangère +qui ait le droit de garder le roi, et depuis la Ligue +on n'a jamais pensé aux Italiens.</p> + +<p>—Ah! dit le bandit en fronçant le sourcil, la misérable +nation qui n'est pas assez riche pour nourrir +une bonne compagnie de brigands, avec un chef! Si +vous aviez l'honneur d'en posséder une seule, tant pis +pour Maria! ce soir même j'irais faire la cuisine à vos +bandits, et je serais le bien-venu.</p> + +<p>—Que dites-vous? vous leur feriez la cuisine? et +quelle cuisine, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Par Dieu, je leur ferais une cuisine de grande +route, et je ne sache pas que parmi vous il soit un +homme assez dégoûté pour refuser de manger de mon +rôti assaisonné avec du piment. Quand j'étais à Terracine, +j'étais l'homme le plus renommé pour le civet +de lièvre et pour la sauce d'anguille de buisson. C'est +ainsi qu'en a jugé son éminence le cardinal Fesch, +que Dieu conserve! On m'envoya chercher un soir +dans ma forêt pour lui faire à souper, et, le repas fini, +il jura sur son âme que dans son propre palais il n'avait +jamais rien mangé de plus exquis.</p> + +<p>Je m'approchai du bandit, et d'un air solennel:—Je +vous félicite, lui dis-je, vous êtes un homme sauvé! +Votre talent de rôtisseur vous fera mieux venir parmi +nous que si vous étiez un grand musicien, un poëte, +un peintre, un sculpteur, un général. Il ne tient qu'à +vous de devenir un pouvoir, car nous sommes dans +l'âge d'or de l'égalité. Bien plus, à l'heure où je vous +parle, la France entière n'est occupée qu'à débattre les +devis de la salle à manger d'un ministre. Parcourez donc +tout Paris, et à la première maison qui pourra vous convenir, +entrez fièrement, dites au maître: <i>Je suis un grand +cuisinier</i>, prouvez-le, et vous êtes à la tête des affaires.</p> + +<p>Le pendu me remercia d'un geste amical; je le quittai, +tranquille désormais sur son sort.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 192px;"> +<img src="anemort_fichiers/160-cut.png" width="192" height="217" alt="160.png" title="" /> +</div> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 330px;"> +<img src="anemort_fichiers/161-cut.png" width="330" height="233" alt="161.png" title="" /> +</div> + + + + +<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV.</h2> + +<h2>LE PAL.</h2> + + +<p>L'histoire du pendu me revenait souvent en mémoire. +Justement en France, en Angleterre, en Allemagne, +partout, s'élevait en ce temps-là une nouvelle +école de publicistes qui, pour premier article de leur +code, proscrivaient la peine de mort. La question était +longuement débattue, comme toutes les théories le +seront toujours chez des peuples assez savants et exercés +pour jouer avec le paradoxe. Il arriva donc qu'emporté +sans m'en douter dans cette foule d'arguments en sens +contraire pour et contre la peine de mort, je m'estimai +heureux d'avoir parlé à un pendu; j'étais tout fier de +pouvoir raconter l'histoire d'un homme de l'autre +monde, sans être forcé de me contenter du récit incomplet +et impossible d'un patient qui marche à la mort. +Selon moi, j'avais un argument sans réplique en faveur +de cette loi pénale si combattue par nos sages; je n'attendais +plus qu'une occasion pour le développer à mon gré.</p> + +<p>L'occasion arriva bientôt. Un jour, un jour d'automne, +à la fin de toute feuillée, quand vous sentez +venir l'hiver et ses frimas, nous étions réunis à la +campagne dans un vaste salon froid et pluvieux. La +société était nombreuse, mais les membres qui la +composaient n'étaient guère animés les uns pour les +autres de cette sympathie active qui rapproche les +hommes et qui ne leur permet pas de compter les +heures qui s'enfuient. Au milieu de la chambre, les +dames, silencieuses et complètement isolées, s'occupaient +d'ouvrages à l'aiguille. Les hommes se parlaient +à de longs intervalles sans avoir rien à se +dire; bref, la soirée était perdue, si cette grande question +de la peine de mort ne fût venue jeter une passion +intéressante au milieu de tout ce désœuvrement. Le +choc devint électrique: chacun avait en réserve son +argument tout prêt pour ou contre, chacun parlait de +toute la force de ses poumons et sans attendre que son +tour fût venu; pour moi, j'attendais, en homme habile, +que ce premier bruit se fût apaisé, et dès que je jugeai +l'instant propice, je racontai l'histoire de mon pendu.</p> + +<p>Mon histoire produisit peu d'effet; elle n'était vraie +et croyable que dans la bouche du bandit italien; racontée +par moi, c'était un conte sans vraisemblance. +À ce sujet, la discussion reprenait de plus belle; déjà +mes adversaires, c'est-à-dire les adversaires de la +peine de mort, retranchés derrière ce grand mot: +l'<i>humanité</i>! comme derrière un rempart inaccessible, +avaient à ce point l'avantage, que personne n'osait +plus prendre ma défense, lorsqu'au plus fort des clameurs +contre la fausseté de mon récit, je rencontrai +un secours tout-puissant.</p> + +<p>C'était un vénérable musulman. Du fond du sofa +bourgeois, économiquement recouvert d'une indienne +passée, dans lequel il était plongé, il leva sa tête ornée +d'une longue barbe blanche, et reprenant gravement +la conversation ou je l'avais laissée:—Je veux bien +croire, nous dit-il, que cet Italien a été pendu, puisque +moi-même j'ai été empalé!</p> + +<p>À ces mots, il se fit tout à coup un grand silence; +les hommes se rapprochèrent du narrateur; les dames, +oubliant leur aiguille, prêtèrent une oreille attentive. +Vous avez peut-être remarqué des femmes en groupe, +écoutant un récit qui les intéresse; alors vous avez souvent +admiré cette physionomie qui s'anime, cet œil qui +s'ouvre de toute sa grandeur, ce sein qui s'arrête tout +court, ce joli cou qui se dresse comme le cou du cygne, +et ces deux mains oisives qui retombent nonchalamment: +voilà ce que j'admirais moi tout seul, en attendant +qu'il plût au Turc de commencer.</p> + +<p>—Que Mahomet soit loué! dit-il; mais une fois dans +ma vie j'ai pénétré chez les épouses sacrées de Sa Hautesse!</p> + +<p>Ici l'attention devint plus grande; je remarquai une +jeune fille de quinze ans qui écoutait, assise à côté +de sa mère; elle fit semblant de reprendre son ouvrage. +Quand on travaille on n'écoute pas.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 267px;"> +<img src="anemort_fichiers/165-cut.png" width="267" height="162" alt="165.png" title="" /> +</div> + +<p>—Je me nomme Hassan, reprit le Turc; mon père +était riche, et je le suis. En véritable musulman, je n'ai +eu qu'une passion dans ma vie, c'est la passion des +femmes. Mais autant j'étais passionné, autant j'étais +difficile dans mes choix. C'était en vain que je parcourais +tous les marchés les plus célèbres, je n'en +trouvais aucune assez belle pour moi. Chaque jour on +me faisait voir de nouvelles esclaves, des femmes +noires comme l'ébène, d'autres femmes blanches +comme l'ivoire; celle-ci venait de la Grèce, le pays des +belles filles, mais elle était tout en larmes; celle-là venait +de France, mais elle me riait au nez et elle me +tirait par la barbe.—Tu n'as donc rien de plus beau, +disais-je au marchand d'esclaves?—Mais souviens-toi, +Hassan, qu'il ne faut pas tenter Dieu. Certes, la femme +est une belle créature, mais il ne faut pas la vouloir +plus belle que Dieu ne l'a faite. Ainsi parlait le marchand +d'esclaves; il avait raison, le digne homme; il +ne vantait pas sa marchandise, il la vendait comme il +l'avait. Moi, cependant, je voulais tout simplement l'impossible; +si bien qu'un soir, poussé par mon envie, je +me mis à franchir les remparts du palais impérial.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 266px;"> +<img src="anemort_fichiers/166-cut.png" width="266" height="189" alt="166.png" title="" /> +</div> + +<p>Je ne songeais pas à me cacher, j'escaladai les murs +de Sa Hautesse comme si elle n'eût eu à son service +ni janissaires, ni muets, et par conséquent je ne fus +aperçu de personne. Je pénétrai heureusement à travers +les trois enceintes impénétrables qui défendent le sacré +sérail; puis enfin quand revint le jour, je plongeai un regard +téméraire dans ce sanctuaire inviolable. Ma surprise +fut grande lorsqu'à la lueur blanche et pâle du +premier soleil je pus juger que les femmes du successeur +de Mahomet ressemblaient à toutes celles que j'avais +vues. Mon imagination désabusée ne pouvait croire +à cette triste réalité, et je commençais à me repentir +de mon entreprise, quand tout à coup je fus saisi par +les gardes du palais.</p> + +<p>Non-seulement il y allait de ma tête, mais encore +il y allait de la vie de ces malheureuses femmes que +j'avais surprises dans leur sommeil: on résolut de +ne point parler de cette souillure à Sa Hautesse; +et cependant, entraîné sans bruit hors de l'enceinte +formidable, je fus conduit au supplice que j'avais +mérité.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 213px;"> +<img src="anemort_fichiers/168-cut.png" width="213" height="276" alt="168.png" title="" /> +</div> + +<p>Peut-être, Messieurs, ne savez-vous pas ce que c'est +que le pal? C'est un instrument aigu placé sur le haut de +nos minarets, et qui ne ressemble pas trop mal à ces +flèches de paratonnerres que vous avez inventées, vous +autres Européens, comme pour défier le destin jusque +dans les nuages. Il s'agissait de me mettre à cheval sur +ce pal effilé, et pour mieux me faire garder l'équilibre, +on m'attacha à chaque pied deux boulets en fer. La +première douleur fut cruelle; le fer s'enfonçait lentement +dans mon corps; et le deuxième soleil, dont les +rayons plus brûlants frappaient sur les dômes étincelants +de Stamboul, ne m'aurait peut-être pas trouvé vivant +à l'heure de midi, si mes boulets ne se fussent détachés +de chaque pied; ils tombèrent avec fracas; ma torture +devint alors plus supportable, et je me mis à espérer que +je ne mourrais pas. Rien n'égale en beauté le spectacle +que j'avais sous les yeux: une mer immense, entremêlée +de petites îles revêtues de verdure, et sillonnée dans +tous les sens par les vaisseaux de l'Europe. De la hauteur +où j'étais placé, je compris que Constantinople +était la reine des villes. À présent, je planais au-dessus +de la cité sainte; je voyais à mes pieds ses brillantes +mosquées, ses palais romains, ses jardins suspendus +dans les airs, ses vastes cimetières, refuges tranquilles +des buveurs d'hydromel. Dans ma reconnaissance, +j'invoquai le Dieu des croyants. Sans doute +ma prière fut entendue, car un prêtre chrétien me +délivra au péril de ses jours; il m'emporta dans sa +cabane et me sauva. À peine guéri, je retournai +dans mon palais; mes esclaves se prosternèrent à mes +pieds. J'achetai, le lendemain, les premières femmes +qui se présentèrent; je rechargeai ma longue pipe +d'écume, je la trempai dans l'eau de rose, et si je +pensai quelquefois aux muets de Sa Hautesse et à leur +supplice, c'était pour me rappeler tout haut qu'il faut +acheter les femmes comme elles sont, et que si le Prophète +ne les a pas faites plus belles, c'est que le +Prophète n'a pas voulu.—Allah est grand!</p> + +<p>Ainsi parla le Turc; ce long récit l'avait fatigué; il +retomba nonchalamment sur les coussins de la bergère, +et il reprit la voluptueuse attitude d'un bon croyant qui +fume sa pipe à l'heure de midi. Dans cette attitude, si +j'étais peintre, je peindrais le calme et le bonheur. À +mon sens, rien n'exprime le repos comme un heureux +enfant de Mahomet couché sur un tapis de Perse, sans +peine, sans désirs, sans rêve, et dans cet heureux sommeil +de l'Orient qui ne vous force même pas à fermer +les yeux, comme si c'était déjà une trop grande violence +pour un mortel.</p> + +<p>Ainsi parla le Turc: J'ai remarqué souvent qu'une +histoire intéressante et bien racontée disposait merveilleusement +les esprits et changeait souvent la face +d'une conversation, de l'ennui au plaisir. Une fois +entré dans un salon, que voulez-vous qu'on fasse, +sinon se glorifier soi-même et décrier les absents? +Ainsi donc, après ce premier récit, la soirée prit +une face nouvelle; chacun se rapprocha de son voisin, +et, bien plus, la maîtresse du logis, étouffant la +voix d'une économie parcimonieuse qui lui reprochait +d'ouvrir son bûcher avant que l'almanach n'eût annoncé +positivement l'hiver, parla de nous faire un +peu de feu. La proposition fut acceptée avec mille +bravos unanimes: en un clin d'œil la cheminée fut +débarrassée de son rempart de papier gris; le sarment +embrasé fit reluire les chenets de cuivre, en +même temps que tous les visages, égayés et ranimés +par cette douce chaleur, annonçaient une satisfaction +inattendue. Il y a tout un poëme descriptif dans le +premier feu de ce dernier jour d'automne, qui vous +donne à l'improviste un avant-goût des plaisirs flamboyants +de l'hiver.</p> + +<p>Cependant le feu brillait dans l'âtre ranimé; au moment +où la flamme blanche et bleue, précédée d'une +bonne odeur de sapin, jetait son plus grand éclat, elle +se porta subitement sur un jeune homme qui n'avait +pas encore parlé. Il était assis dans un coin et semblait +ne prendre part à la conversation que pour en relever +de temps à autre les traits saillants par un sourire moitié +affable, moitié moqueur, de sorte qu'à l'instant +même tout l'intérêt fut autour de cet homme. D'ailleurs +il était jeune et beau, son œil était noir, et tout révélait +en lui l'homme de goût et l'homme d'esprit, qui dans +le monde ne se regarde comme supérieur ou comme +inférieur à personne. Au premier abord et à la curiosité +des regards, notre jeune homme comprit qu'on +lui demandait une histoire. Aussitôt, sans se faire plus +longtemps prier, il appuya son bras sur le siége d'une +jeune femme qui était presque assise devant lui, et, la +tête penchée à côté de cette tête fraîche et jolie, il +commença son récit avec une voix si douce et si pure, +que vous auriez dit que c'était la jeune femme qui parlait, +si ses lèvres entr'ouvertes n'eussent pas été parfaitement +immobiles, si elle-même elle n'eût pas pris +l'attitude du plus entier recueillement.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 273px;"> +<img src="anemort_fichiers/172-cut.png" width="273" height="333" alt="172.png" title="" /> +</div> + +<p>—Je crains bien, Mesdames, dit le jeune homme... +Cette dérogation inattendue à cette règle sociale qui +exige qu'on dise toujours <i>messieurs</i> quand on parle +en public, parut une nouveauté piquante dont ces dames +surent bon gré au narrateur. En effet, par cette +tactique habile le jeune homme se donnait les honneurs +d'un tête-à-tête féminin, et s'isolait du reste de l'assemblée; +il y eut donc un murmure d'approbation qui +le força à recommencer sa phrase: en homme d'esprit, +il la recommença tout autrement.</p> + +<p>—Pour moi, reprit-il, je n'ai été que noyé; mais +les circonstances de ma mort sont assez étranges. Quelques-uns +de vous connaissent sans doute, hors des +murs de Lyon, un des plus beaux paysages qui soient +sous le soleil.</p> + +<p>C'était un jour d'été, un de ces jours où le ciel +est entièrement bleu, à l'air chaud et pur. J'étais +mollement couché sur les bords du fleuve, ou plutôt sur +les bords de ce rivage mixte qui voit tout à coup la +Saône s'unir aux flots du Rhône, ses flots limpides résister +d'abord aux flots jaunâtres de son amant, résister +plus mollement ensuite, puis enfin, s'avouant vaincue, +se mêler entièrement à cette onde maîtresse et rouler +dans le même lit. À cette heure de midi, la chaleur +était accablante, l'onde était limpide; j'étais couché +sur le gazon du rivage, entre le sommeil et la veille, +et dans l'état de béatitude d'un homme qui a pris de +l'opium; que vous dirai-je? À force de contempler cette +vaste nappe d'eau qui de loin me paraissait si paisible +et si calme, je crus découvrir dans le fond de la rivière, +assise sur un quartier de roche, je ne sais quelle +idéale et jeune beauté qui me tendait les bras avec un +doux regard. Le charme était inexprimable. La vision +se balançait mollement dans le miroir des eaux; un +vieux tilleul du rivage protégeait cette jeune tête des +blanches fleurs qui le décoraient, et de ses feuilles vertes +il lui faisait un vêtement diaphane. J'étais sur le +bord du fleuve, immobile, enchanté, saisi par un +amour indicible, réalisant tous les rêves d'une première +jeunesse; il me sembla que j'étais le héros du +Tasse, le beau Renaud arrêté dans les jardins d'Armide, +au bord de ces bassins de marbre où les nymphes +délirantes chantaient l'amour en se balançant +dans l'onde argentée; ces belles femmes, du fond de +ce cristal limpide, me tendaient leurs bras et leurs +sourires;—je succombai!</p> + +<p>Déjà j'étais dans le fleuve, et ni la fraîcheur de l'eau, +ni la force irrésistible qui soudain me saisit et m'entraîna, +ni la fuite de ma déesse diaphane, ne purent +m'arracher à mon rêve poétique; je nageais au milieu +de ces deux grands fleuves, le Rhône et la Saône, qui +se disputaient mon corps comme une proie. Sans songer +aux périls qui m'attendaient, je me laissais aller +complaisamment à leurs efforts; tantôt je me trouvais +mollement bercé, dans les bras de la Saône, tantôt le +Rhône m'arrachait violemment à ces douces étreintes, +et m'entraînait avec furie; d'autres fois, placé sur les +confins de ces deux puissances rivales, emporté par +l'une, arrêté par l'autre, j'étais immobile, et alors ma +vision me revenait aussi belle, aussi riante, aussi jeune; +un instant elle fut si près de moi que je me précipitai +pour la saisir. J'ignore ce que je devins alors, à quel +bonheur je fus admis, à quelle indicible récompense je +fus appelé; mais après un jour tout entier de cette extase, +je me réveillai dans la grange d'un villageois; la +nuit descendait des montagnes, les bœufs rentraient +dans leur étable en poussant de mélancoliques mugissements; +ma tête était soutenue par un de ces beaux +et vigoureux rameurs du Rhône, comme on en voit +encore beaucoup dans mon village de Condrieu; partout +ailleurs, ces hardis navigateurs, hommes dégénérés, +sont devenus de timides et astucieux marchands; +ils n'ont pas conservé dans leurs veines une goutte du +sang de leurs pères.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 291px;"> +<img src="anemort_fichiers/176-cut.png" width="291" height="226" alt="176.png" title="" /> +</div> + +<p>Voilà ma mort; ce fut, comme vous voyez, un beau +rêve. Je suis parfaitement de l'avis de l'Italien et du +Turc. La mort, vous le voyez, la mort pénale de l'Italie, +la mort despotique de l'Orient, la mort volontaire +de l'Occident, ne sont pas plus à craindre l'une +que l'autre. Depuis ce jour, je suis de l'avis de ce philosophe +qui pensait que vivre et mourir c'était même +chose; seulement, puisque je m'étais endormi une +fois, je suis fâché de m'être réveillé.</p> + +<p>Ainsi parla le jeune homme; et quand, à la fin de son +discours, il se vit l'objet de l'attention qui durait encore, +son visage devint couleur de pourpre, il se retira +vivement du fauteuil sur lequel il se penchait, et +sans le vouloir il effleura de sa joue la joue de la jeune +femme qui était assise devant lui. Je remarquai à ce +sujet que cette rougeur était contagieuse; et de fait, +c'était plaisir de voir ces deux jeunes têtes s'animant +tout à coup du même incarnat de leurs vingt ans.</p> + +<p>Quand l'assemblée fut un peu revenue de ces récits +étranges, la discussion recommença de plus belle; les +adversaires de la peine de mort n'avaient rien à opposer +à de pareils arguments. Pendant qu'ils se creusaient la +tête pour trouver quelques réponses plausibles, les partisans +timorés de la mort légale, un instant battus, et qui +avaient craint jusqu'alors d'être taxés de cruauté, revenant +à la charge avec plus de vigueur, ne mettaient plus +de fin à leurs démonstrations. C'était à qui se souviendrait +d'être mort au moins une fois en sa vie. L'un, au +bois de Boulogne, était tombé percé d'un coup d'épée, +et il se rappelait fort bien que le froid du fer n'était pas +une sensation désagréable; l'autre avait reçu une balle +en pleine poitrine, sans ressentir le moindre mal; celui-ci +avait fait une chute qui lui avait fracassé le crâne, et il +n'en conservait pas d'autre souvenir: je ne parle pas +des fièvres putrides, des fièvres malignes, des fièvres +cérébrales, de toutes les fièvres possibles; en un mot, +on fit si bien, qu'il fut conclu, à l'unanimité, que la +mort n'était pas une douleur; que la mort pour un +crime était moins, de la part de la société, une satisfaction +équivalente du crime commis, qu'une précaution +pour le repos de tous; que la société payait beaucoup +trop cher la mort des champs de bataille, en la payant +par la gloire, cette récompense immortelle; et qu'enfin +craindre la mort dans son lit était le métier d'un sot +plus encore que le métier d'un poltron.</p> + +<p>On en était là de cette dissertation pénale, à laquelle +Beccaria en personne n'eût su que répondre, lorsqu'un +gros abbé, qui était resté jusqu'alors plongé dans un +long fauteuil et dans l'état heureux d'un homme qui +digère un bon dîner, se levant avec effort de son siége, +alla se placer au centre de la conversation, au-devant +de la cheminée et vis-à-vis la flamme scintillante; ainsi +placé, il se mit bien d'aplomb sur ses deux pieds, et +comme c'était un homme de sens et de bon conseil, un +de ces vieux prêtres à bonne et indulgente conscience +que la Révolution française avait chassés à l'étranger, et +qui, rentrés dans leur patrie, s'étaient mis à reconstruire +de leur mieux une vie de chanoine tout empreinte +d'un tranquille bien-être pour soi-même et d'une active +charité pour les autres, le digne homme fut écouté +avec attention:</p> + +<p>—Par saint Antoine, s'écria-t-il, voilà une belle +discussion sur la peine de mort! M'est avis, Messieurs, +que vous en agissez bien à votre aise; si, comme moi, +vous aviez manqué mourir d'une indigestion, vous parleriez +de la mort avec plus de respect.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 186px;"> +<img src="anemort_fichiers/179-cut.png" width="186" height="269" alt="179.png" title="" /> +</div> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 278px;"> +<img src="anemort_fichiers/180-cut.png" width="278" height="209" alt="180.png" title="" /> +</div> + + + + +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI.</h2> + +<h2>LES CAPUCINS.</h2> + + +<p>C'était bien en vain que je cherchais à oublier la +double passion, la double étude de ma vie, Henriette et +la laideur morale; rien ne pouvait me distraire de cette +funeste passion, de cette fatale étude. Chaque jour je +me trouvais possédé davantage de je ne sais quel épouvantable +désir de pousser l'horreur à bout, de savoir +enfin si je pouvais la dépasser, ou bien si je serais vaincu +par elle. Or, pour moi, l'horreur n'existait que là où +était Henriette, nature si vide et si fausse, abîme d'égoïsme +et de faiblesse, être humain qui n'avait rien +de l'homme moral, merveilleuse enveloppe à laquelle +rien ne manquait, l'âme exceptée. Ce je ne sais quoi +vivant et sans cœur, auquel je m'étais attaché et que +je suivais à la trace dans le vice, je le retrouvai encore +un matin. Vous dire en quel lieu, comment +l'oser, et d'ailleurs comment vous le dire? Cependant il +le faut. Mon histoire ne serait pas complète si nous ne +traversions pas toutes ces fanges livides. Le lieu terrible +où le vice l'avait portée, cette femme,—dans +la société telle que nous l'avons faite, c'est un lieu +aussi fatal, aussi nécessaire, j'ai presque dit aussi inévitable +que la Bourbe ou la Morgue. Antre infect, +abominable, tout rempli de plaintes, de misères, de +hurlements, de grincements de dents. C'est là un +hôpital, mais un hôpital sans respect. Le médecin +lui-même méprise ses malades; il a pour eux plus de +dégoût que de pitié. Cette fois, l'hôpital devient prison, +le malade devient ulcère; le mal prend en ce lieu toutes +sortes de noms horribles qu'on prononce tout bas. Le +passant désigne du doigt avec un rire moqueur la victime +qu'on y porte. C'est le préfet de police, et non pas la +sœur de charité, qui tient ouverts ces funestes asiles. La +police est la reine et la souveraine maîtresse de ces lieux; +la sœur hospitalière s'enfuit loin de ces misères en se +voilant la face; il faut donc que ce soient là des figures +bien hideuses, pour que vous en détourniez votre chaste +regard, douces et saintes filles, chastes reines de la Pitié +et de l'Hôtel-Dieu! La misérable que le vice jette dans +ces demeures y entre d'ordinaire à la suite d'un banquet, +la lèvre mal essuyée, le sein nu, la tête couronnée +de fleurs. Elle en sort comme elle y est entrée, le sein +nu, chargée de fleurs, et toute prête à s'enivrer encore; +et cependant l'espace étroit où ou la renferme, l'air +qu'elle respire, les tortures fétides qui l'attendent, la +honte et la misère ignoble dont elle va être la vassale +abominable, tout fait de ce lieu redouté comme une +première damnation presque aussi terrible que celle +qui attend le crime après la mort,</p> + +<p>Au sommet de la rue Saint-Jacques, entre l'hôpital +Cochin et le Val-de-Grâce, et tout à côté de la Bourbe, +on rencontre un ancien monastère, triste et isolé, assez +semblable aux ladreries du onzième siècle. Une sale et +infecte fabrique de chandelles étend son ombre suintante +à la gauche de ce bâtiment. À son angle droit, une +pauvre marchande de pommes s'est construit une cabane +en bois; à la porte de cette cabane, une grande +chèvre se promène, maigre et efflanquée. Vous entrez, +et dans les gardiens, pas un regard de bienveillance +ou de pitié; dans le médecin, pas de compassion; dans +les malades, pas de confiance; ce sont les mœurs, c'est +l'effroi, c'est l'égoïsme d'une ville ravagée de la peste; +c'est ce qu'il y a de pire au monde, la honte chez le +malade et de cuisantes douleurs qu'il n'ose pas avouer. +Dans ces murs, l'effroi, la faim, des passions dévorantes, +une inquiétude toujours croissante, un mal qui +prend toutes les formes, tous les noms, qui usurpe toutes +les places, du dégoût et de l'horreur, voilà la vie, si +c'est vivre! L'air en est infecté, le ruisseau en est +fangeux. J'ai vu dans cette enceinte de jeunes hommes, +pâles, livides, verts, hébétés, privés de leur raison naissante, +insipides victimes d'une insipide passion; à côté +d'eux, des pères de famille, portant le deuil de leurs +femmes et de leurs enfants; plus loin, des vieillards horribles, +que l'art médical conservait précieusement +comme autant de phénomènes curieux que l'on montrait +aux étrangers, en disant: <i>Nos pestiférés sont plus +affreux que les vôtres!</i>—digne sujet d'orgueil! Tout +ce peuple de misérables tordus, courbés, écrasés sous +le mal, sans mémoire, sans espérance, sans souvenirs, +se promenaient d'un pas lent et silencieux. Dans cette +foule, pas un malade n'aurait osé se plaindre même à +Dieu, tant ils ont peur d'être entendus des hommes! +C'était partout, et sur tous ces visages et dans toutes ces +âmes, la même lèpre, la même honte, la même fange infecte, +le même désespoir. Ah! me disais-je, tu veux de +l'horreur; ah! te voilà à la poursuite de toutes les infamies! +ah! tu sors de chez toi, le matin, uniquement +pour contempler toutes sortes de lambeaux, de pourritures +et de corruptions; eh bien! sois satisfait, sois repu +d'infections et de vices! Mais pourtant sortons, sortons +au plus vite de cette peste. Et en effet, j'allais pour +sortir; quelqu'un me dit: L'hôpital est double; ici sont +les hommes, là-haut sont les femmes; ne voulez-vous +pas voir les deux sexes? Des femmes ici? des femmes? +Hélas! à peine sur l'escalier, je rencontrai des nourrices +infectées par le frêle nourrisson qu'elles tenaient encore +sur leur sein flétri, plutôt avec un regard de pitié que +de colère; de pauvres filles de la campagne, pleurant et +ne concevant rien à leur maladie, rien au sourire moqueur +qui les accueillait, cachaient leur tête dans leur +tablier de bure. À la porte de ce repaire, une jeune +femme, innocente,—et déplorable victime du lien +conjugal, se tenait immobile comme une statue de +Niobé, attendant, dans un lit misérable, une place à +côté de quelque prostituée. Quoi! la femme qui nourrit +un enfant de son lait; quoi! la jeune fille qui s'abandonne +à son amour; quoi donc! l'honnête femme qui +se fie à son mari; quoi! celles-là aussi atteintes de cet +horrible mal? Malheureuses! et plus à plaindre cent fois +que les autres malades, que d'ici vous entendez rire +aux éclats dans les dortoirs. Celles-là, elles sont chez +elles, elles font de l'hôpital une maison de plaisance, un +lieu de repos. J'entrai dans le dortoir: la salle est immense; +on riait aux éclats, on jouait à mille jeux; les +unes se faisaient belles avec un voile de laine, les autres +se paraient avec un peignoir; les plus jeunes, à moitié +nues, se disputaient à qui était la plus jeune; d'autres +juraient affreusement ou chantaient d'une voix rauque +quelque chanson d'ivrognerie et de débauche. Autant +les hommes, habitants de ces demeures, étaient laids et +pâles et découragés, autant la plupart de ces femmes +étaient encore fraîches et blanches et heureuses. Malheureuses +femmes! assez belles pour être belles même +là! assez insouciantes pour chanter encore, là! assez +fortes pour rire de toutes ces tortures! Mon Dieu, quels +trésors de beauté tu leur as donnés dans ta colère! Pauvres +créatures maudites! Elles auraient pu être l'honneur +de la jeunesse, l'orgueil du foyer domestique, la +force de l'âge mûr, la consolation du vieillard; elles ont +tout dévoré avant vingt ans, jeunesse, vertus, beauté, +famille, l'amour et le mariage, l'enfance et la vieillesse; +elles ont prodigué, elles ont vendu pour rien, elles ont +changé contre des ulcères tous ces biens précieux qu'elles +avaient reçus de Dieu en partage, la grâce, la jeunesse, le +sourire, la santé, le bonheur! Oh! vraiment, c'est horrible, +horrible!—Tout à coup, à un signal donné, les jeux +s'arrêtent, un grand silence remplace ce grand bruit, +toutes ces femmes se mettent en ordre, et elles se traînent, +l'une après l'autre, pour se rendre où le médecin +les attend.</p> + +<p>C'était au lit de misère. Ce lit de misère occupe +une petite salle basse, éclairée d'une seule fenêtre qui +donne sur un égout; les murs en sont grisâtres, bizarrement +ornés par quelques figures obscènes échappées +à l'oisiveté des malades. On a placé sur le lit une mince +paillasse recouverte d'une toile noire; à côté de ce grabat +sont semés çà et là, dans un triste pêle-mêle, toutes +sortes d'instruments tranchants. Cependant on apporte +un réchaud rempli de feu; dans ce feu rougit le fer; autour +du lit se tiennent de vieilles habitantes de l'endroit, +incurables qui par leurs services ont mérité d'assister à ce +spectacle; sur l'unique siége est assis l'élégant opérateur +qui s'entretient d'actrices et de journaux avec ses élèves. +J'étais au milieu de ces jeunes adeptes d'Esculape, plus +savants que le dieu lui-même de la médecine, qui avait +le bonheur d'ignorer tant de maladies, et j'étais le seul +qui fût ému et attentif. Par la porte entr'ouverte je considérais +toutes ces femmes si peu vêtues qui attendaient +leur tour avec autant d'impatience que s'il se fût agi +d'une entrée à l'Opéra. Il y avait dans le nombre des +têtes ravissantes, des têtes d'enfant, frêles et décentes, +une bouche entr'ouverte et un léger sourire; de belles +têtes aux sourcils arqués, au regard expressif, aux noirs +cheveux; c'était un mélange confus et varié de beautés +diverses, vrai sérail de sultan, qui la nuit, réveillé par +le maître, arrive pieds nus jusqu'à la porte de son harem, +attendant dans un respect amoureux ses ordres et +son mouchoir.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 262px;"> +<img src="anemort_fichiers/187-cut.png" width="262" height="237" alt="187.png" title="" /> +</div> + +<p>Une voix se fit entendre; un nom: <i>Henriette!</i> Henriette! +Et du sein de la foule qui lui faisait place, je la +vis arriver la tête haute, le regard fier, toujours belle; +elle se jeta sur le lit de misère avec autant d'aisance que +sur la prairie de Vanves, et elle attendit l'opérateur. +Le silence était grand; l'homme était armé de ciseaux +recourbés, il taillait dans la chair vive; on n'entendait +que le bruit sonore de l'instrument, et quand, +vaincue par la douleur, la jeune femme faisait un mouvement, +quand elle poussait une plainte, on lui répondait +par des cris de colère ou de mépris. Pour moi, partagé +entre l'horreur et la pitié, entre l'amour et le dégoût, +je contemplais cette malheureuse, j'admirais son +courage, j'admirais ce corps si blanc, ces formes si pures, +cette main délicate et douce, ce cou frêle et gracieux, +toute cette beauté si misérablement anéantie! +Je me disais qu'elle eût fait le bonheur d'un roi... elle +était descendue au dernier échelon de l'humanité dégradée! +Quand l'opérateur en eut fini avec le fer, il +employa le feu; il brûla impitoyablement toutes ces +plaies saignantes, regardant par intervalle son affreux +ouvrage avec la complaisance d'un jeune peintre qui +achève un paysage. Puis, avec une voix dure:—Fais +place à une autre, coquine! s'écria-t-il, et qu'on ne te +revoie plus ici! Elle se leva, pâle et souffrante, marchant +à peine, insolente encore; une autre malade l'avait déjà +remplacée, que je ne m'étais pas encore aperçu de son +départ.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 109px;"> +<img src="anemort_fichiers/189-cut.png" width="109" height="178" alt="189.png" title="" /> +</div> + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 328px;"> +<img src="anemort_fichiers/190-cut.png" width="328" height="248" alt="190.png" title="" /> +</div> + + + +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII.</h2> + +<h2>LE RETOUR.</h2> + +<p>Je ne saurais dire comment je sortis de ce lieu funeste. +Arrivé à la porte, je remontai dans ma voiture, un cabriolet +de campagnard assez laid, mais large et commode. +Je restais là plongé dans un étonnement stupide +qui tenait du désespoir, lorsqu'après une heure d'attente +tout au moins, vers le milieu de la rue de la Santé (<i>la +Santé!</i> amère dérision, trait d'esprit de quelque conseiller +municipal), sur le bord des boues éternelles qui +l'encombrent, je découvris quelque chose de blanc et +de glacé, qui semblait attendre un moyen de se tirer +de cette fâcheuse position. Mon parti fut bientôt pris:—Donne-moi +ton carrick et ton chapeau, monte derrière +le cabriolet! dis-je à Gauthier. Disant ces mots, je +chargeai mes épaules du carrick galonné, et, les yeux +couverts du vaste chapeau ciré, je m'aventurai en véritable +cocher de fiacre vers ces deux femmes.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 309px;"> +<img src="anemort_fichiers/sortie_hopital.png" width="309" height="428" alt="Sortie de l'Hôpital" title="" /> +<span class="caption">Sortie de l'Hôpital</span> +</div> + +<p>C'était Henriette, et à côté d'elle, cette jeune et honnête +femme mariée dont la décence et la douleur m'avaient +frappé; guéries en même temps toutes les deux, +elles avaient été jetées toutes les deux à la porte, à demi +nues, mortes de froid, l'une n'ayant pas d'asile, l'autre +ne sachant comment se rendre dans le sien.</p> + +<p>Je descendis:—Voulez-vous monter dans ma voiture? +leur dis-je. À peine eus-je parlé, qu'Henriette +avait pris sa place dans le vaste cabriolet, sans se faire +autrement prier.</p> + +<p>—Je n'ose pas, Monsieur, me répondit l'autre femme; +mon mari demeure bien loin et je doute que votre course +vous soit payée. En même temps elle se cachait de son +mieux sous un châle noir, le seul de ses effets qu'elle n'eût +pas donnée à ses compagnes d'infortune ou que celles-ci +n'eussent pas dérobé, et elle restait assise sur la borne, +les pieds dans de vieilles pantoufles qui prenaient l'eau +de toutes parts.</p> + +<p>—Montez toujours, Madame, lui répondis-je; vous +me paierez si vous pouvez. Je me plaçai entre ces deux +femmes. Au même instant, toutes les filles guéries +sortaient ce jour-là de l'hôpital. On n'eût jamais dit, +à les voir si alertes, par quelles horribles épreuves +les malheureuses avaient passé. Elles riaient, elles +sautaient, elles chantaient: <i>Vive le vin et vive l'amour!</i> +Elles rentraient à la fois dans le monde et +dans la débauche.—À quoi donc sert cet horrible +mal? La plupart de ces femmes libérées étaient reçues +avec transport par des hommes à figures équivoques; +le cabaret voisin retentissait de cris de joie, les +fiacres se remplissaient; dans la foule, quelques vieilles +femmes à l'air ignoble venaient reprendre leurs captives, +de pauvres filles qu'elles avaient achetées au +pays de Caux, dans tout l'éclat virginal de la vingtième +année, que la maladie avait enlevées à ces +galères abominables, et qui n'avaient pas fait tout leur +temps.</p> + +<p>—Où allons-nous, Madame? demandai-je en m'adressant +d'abord à la jeune et malheureuse femme qui +tremblait à mon côté.</p> + +<p>Elle était si troublée qu'elle m'entendait à peine. +Elle me dit enfin que son mari demeurait là-bas tout au +loin. Pourtant, la malheureuse! elle l'avait tant prié +de venir la voir et de la retirer lui-même de cette misère +où il l'avait plongée! Mais il n'était pas venu:—Et +sans vous, Monsieur, je serais morte de froid et de +honte sur cette borne. Ainsi elle parlait, et d'une voix +si douce! et elle jetait sur moi un si touchant regard! +Pauvre femme! si chaste et si souillée! si honnête et si +perdue! faite tout exprès pour les douces joies domestiques, +et passant sa lune de miel à l'hôpital! Nous +avancions; à chaque rue nouvelle elle devenait plus +triste. J'en fis la remarque et je mis le cheval au pas.—Qu'avez-vous +donc, pauvre jeune femme, et pourquoi +tremblez-vous si fort?—Hélas! me dit-elle, mon mari, +comment va-t-il me recevoir? comment me pardonnera-t-il +le mal qu'il m'a fait?—Je la regardai, elle était +pâle et livide; son beau visage portait des traces ineffaçables +de toutes les souffrances de l'âme, du cœur, +de l'esprit et du corps.—Ayez bon courage, Madame! +lui disais-je; en ce moment nous passions sous l'arcade +de l'Hôtel-de-Ville.—Bon courage! mon Dieu, j'en +ai eu grand besoin depuis un an! Malheureuse que je +suis, un an de tortures et de prison pour un mois de +mariage! Nous arrivâmes ainsi à la porte de sa maison; +j'arrêtai mon cheval; la jeune femme était muette, +je lui donnai le temps de se remettre. Quant à Henriette, +transie de froid, elle avait caché sa tête sous +le dernier collet de mon carrick, et elle s'était endormie, +les deux mains sur mes genoux.</p> + +<p>À la fin, je dis à la jeune dame:—Voulez-vous, +Madame, que je vous mène à votre mari? Elle me jeta +un regard languissant, mais plein de reconnaissance. +Alors je soulevai la tête d'Henriette, je la relevai avec +précaution, et j'abaissai la portière de ma voiture; l'air +frappa sur la tête de la fille endormie, le froid la saisit, +elle ouvrit les yeux, elle prononça comme une plainte +vague et sans suite. La jeune femme honnête était déjà +sur le seuil de la porte; sans rien dire, elle ôta le châle +noir qui couvrait ses épaules, et, remontant sur le marchepied +du cabriolet, elle entoura de ce sympathique +lambeau les épaules d'Henriette, qui luttait encore +contre le sommeil; l'impassible Gauthier tenait la bride +de mon cheval.</p> + +<p>Sa dernière aumône accomplie, la malheureuse reprit +courage; elle montait le raide escalier en s'appuyant +sur mon bras, car si elle ne tremblait plus, +elle était si faible! La maison était calme, propre, +froide, aussi correcte qu'une maison d'usurier; nous +nous arrêtâmes au second étage; nous frappons; une +voix répondit:—Entrez! J'ouvris la porte; la jeune +femme était pâle comme la mort; son beau sein, qui +n'était plus voilé, était haletant; j'entrai le premier. +Un homme entouré de cartons verts et de papiers nous +reçut; il accueillit sa femme comme s'il l'eût vue la +veille; pas un mot d'intérêt, pas un sourire, pas un +regret, pas une pitié! L'homme horrible! Il osa encore +donner à cette femme un baiser qui me fit peur, car +cet homme avait les yeux pleins d'une horrible rougeur, +ses cheveux morts tombaient en tristes flocons, +de larges pustules couvraient son visage!—Ah! +malheureuse femme! m'écriai-je en m'approchant +d'elle, malheureuse! que venez-vous faire ici? Quelle +destinée vous ramène à votre perte! Ici!... vous seriez +mieux d'où vous sortez! L'homme souriait d'un air +railleur, et continuait la recherche de ses papiers.</p> + +<p>La frêle et innocente créature se prit à pleurer; +puis elle me regarda; elle avait l'air de me dire: Je +connais mon sort; dans un an, venez me reprendre au +même endroit!</p> + +<p>Ô pauvre malheureuse! voilà donc où te mène le +devoir? Et que ferait donc de pis la débauche? et serait-il +donc vrai que la misérable Henriette eût raison, +puisqu'enfin, toi la vertu, toi l'honneur sans tache, +tu es plus à plaindre que la prostituée de la rue? +Pauvre femme, pauvre femme!—Je descendis l'escalier +avec un tremblement convulsif; ma tête heurta +contre la tête de mon cheval.</p> + +<p>Henriette dormait toujours.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 229px;"> +<img src="anemort_fichiers/196-cut.png" width="229" height="213" alt="196.png" title="" /> +</div> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 316px;"> +<img src="anemort_fichiers/197-cut.png" width="316" height="268" alt="197.png" title="" /> +</div> + + + + +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII.</h2> + +<h2>LUPANAR.</h2> + + +<p>—Où voulez-vous aller? demandai-je à mon autre +pratique, quand je fus un peu remis de mon émotion.</p> + +<p>Henriette ne répondit rien; elle me regarda d'un +air étonné, comme si elle n'eût pas encore songé +qu'elle devait aller quelque part; la malheureuse! en +effet, elle était sans asile; naguère, avant d'entrer à +l'hôpital, elle avait encore une charmante petite maison, +si coquette, si riante, si élégamment vicieuse, +qu'on lui pardonnait son vice. Dans cette maison tout +à elle, elle était reine; elle avait, pour parer et doubler +sa beauté, la dentelle et le velours, l'or et la soie; +son pied se posait à peine sur les tapis chargés de +fleurs. Elle se souriait à elle-même dans des glaces +brillantes; son œil se reposait nonchalamment sur les +chefs-d'œuvre du siècle passé: les amours qui voltigent, +les bergers qui soupirent, les bergères qui étalent +sur le fin gazon leur petite jambe effilée. Les +meubles les plus rares paraient cette demeure somptueuse: +les vieux bronzes, les marbres polis par le +temps, les pendules qui chantent et qui marquent à +coup sûr l'heure d'aimer; mille parfums invisibles +circulaient entre ces murailles profanes, comme circule +le sang dans le corps; l'écho rieur et discret murmurait +tout bas de tendres paroles; dans les corniches, +s'entendait, en prêtant bien l'oreille, le bruit des baisers. +Dans cette maison, le monde entier avait envoyé +ses dépouilles opimes: la Chine, ses vieux laques licencieux +et grimaçants; l'Angleterre, son argenterie tourmentée +et bizarre; Sèvres, ses nobles porcelaines plus +précieuses que l'or; les vieux châteaux royaux, leurs +mille fantaisies sans nom, mais non pas sans grâce. +Des serviteurs peu nombreux, mais bien dressés, +s'empressaient autour de l'idole; elle avait, pour +garder sa porte, une vieille femme, tour à tour et +selon le besoin, duègne sévère, engageante matrone; +elle avait, pour monter derrière sa voiture, +un beau paysan de Vanves, qui s'était corrompu +comme elle et qui portait la même livrée; elle avait, +pour la flatter le matin et le soir, pour lui prêter sa +gaieté, sa science et sa piquante effronterie, une jolie +fille de seize ans, soubrette pleine d'avenir et qui +bientôt allait faire du vice pour son propre compte. +Sa cuisine était brûlante, son salon était calme et +frais, sa chambre à coucher était entourée de jasmins +et de roses, son alcôve était muette, sa porte +discrète, sa fenêtre curieuse. Là, sa beauté était dans +toute sa puissance, dans tout son éclat; elle avait tout +l'attirail nécessaire à cette exploitation; elle ne pouvait +pas être, c'était impossible, plus parée, plus +fêtée, plus ménagée, plus flattée, plus reposée; elle +ne pouvait pas désirer ni un bain plus tiède, ni un +lit plus doux, ni un vin plus généreux, ni une table +mieux servie, ni une obscurité plus habile. Ainsi entourée, +ainsi logée, ainsi exploitée, la plus médiocre +beauté eût été belle encore; jugez de la beauté d'Henriette! +Chacune de ses heures sonnait une fête, une +trahison ou un plaisir. Chaque matin, à son réveil, +Rose, sa soubrette, lui apportait, fraîchement imprimées, +cent mille calomnies toutes neuves sur tout ce +qui était la beauté, l'esprit, la jeunesse, la vertu. En +lisant ces calomnies et ces injures, Henriette se consolait +d'être séparée de ce monde auquel elle rendait +mépris pour mépris; venaient ensuite les journaux de +modes, le journal des théâtres et les billets doux, et +elle choisissait à la hâte son chapeau, son spectacle et +son amant de la journée. Midi sonne, les chevaux sont +à la voiture chargée d'armoiries mensongères; c'est +l'heure de la rue Vivienne et des lentes promenades +si chères à une jolie femme, quand, s'arrêtant à chaque +magasin nouveau et recueillant les murmures flatteurs +des jeunes ouvrières qui l'encombrent, elle +hésite entre mille nouveautés du matin, essaie une +étoffe, puis une autre, ajoute ou retranche une fleur +à son chapeau, compose sa parure d'une simple gaze +ou d'une riche dentelle, et, après quatre heures de +ce doux travail, remonte dans sa voiture pour se +parer le soir de ces étincelantes frivolités.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 310px;"> +<img src="anemort_fichiers/entree_theatre.png" width="310" height="463" alt="Entrée au Théâtre" title="" /> +<span class="caption">Entrée au Théâtre</span> +</div> + +<p>Le soir venu, l'Opéra l'appelait ou bien le Théâtre-Italien; +le luxe des arts et leurs chefs-d'œuvre, fêtes +royales de chaque jour; et pendant que la foule des +honnêtes gens attendait patiemment à la porte du +théâtre, sous la pluie, et les pieds dans la boue et +souvent à jeun (car c'est là une admirable passion, la +musique), que son tour fût venu d'acheter, au prix +de trois jours de travail, une place obscure et rétrécie +dans le coin le plus incommode de la salle, +elle arrivait, elle la favorite des riches, au grand +galop de ses chevaux, et elle descendait resplendissante +de pierreries; elle avait pour lui donner la main, +pour être son chevalier d'honneur, quelque homme +grave et bien posé dans le monde, un conseiller d'État, +un président de cour royale, un pair de France, ou +tout au moins quelque vieux soldat de l'Empereur, +héroïque fragment d'une victoire, qui, pour donner +la main à cette fille, avait mis son plus grand cordon +bleu ou rouge; derrière elle, et tout prêt à se faire +tuer pour lui épargner une insulte, marchaient, +heureux et fiers de la suivre, les plus beaux et les +plus jeunes, lui servant ainsi de gardes du corps. +Elle entrait dans sa loge avec fracas, interrompant +sans pitié madame Pasta ou madame Malibran, qui +chantait; elle se penchait dans la salle, afin que le +parterre la pût admirer tout à l'aise, et pour s'assurer +elle-même que nulle femme n'était plus belle +qu'elle-même; son regard était insolent, son sourire +était une insulte. Elle prodiguait tout haut aux plus +honnêtes femmes les plus amères railleries, railleries +d'autant plus cruelles qu'elles étaient accueillies par +le brûlant suffrage de quatre ou cinq épées toutes +prêtes à tout soutenir. Au plus fort de l'hiver on lui +apportait des roses en pleine loge, et elle choisissait +parmi ces roses les plus fraîches, jetant les autres à ses +pieds. À la vue de cette femme si insolente et si belle, +les vieillards oubliaient leur sagesse, les nouveaux mariés +oubliaient leur jeune épouse; les femmes sans reproche, +voyant le vice triomphant et plus entouré que +la vertu, se demandaient avec inquiétude si elles n'étaient +pas les dupes de leur propre retenue. Garcia +lui-même oubliait de chanter, à la vue d'une femme +plus belle que la Desdémona, ce beau marbre inspiré.—Elle, +cependant, habituée à ces triomphes, recevait +dans sa loge tous les hommages: les beaux esprits, +les militaires, les savants, les poètes, les jeunes +écoliers échappés à leur maître, tout lui était bon, +pourvu que la foule qui l'entourait fût illustre. Puis, +au moment où la foule était le plus empressée, elle +se levait, toujours aussi dédaigneuse et aussi insolente; +elle sortait comme elle était entrée, avant la fin de +l'air commencé; elle avait l'air de dire au comédien +qui chantait:—<i>Je te rends ton auditoire</i>;—aux +plus belles dames de la salle:—<i>Mesdames, reprenez +vos amants et vos maris; je n'en veux plus</i>. Et +qu'importe? si elle l'eût voulu, chaque soir elle eût +trouvé, au bas de l'escalier, un nouveau Raleigh pour +étendre son manteau sous ses pieds.</p> + +<p>Mais, arrivée au comble de sa beauté et de son insolence, +la malheureuse fille ne sentit pas que la tête +lui tournait. Comme rien ne la pouvait guider, ni son +esprit ni son cœur, elle se trouva tout d'un coup égarée +sans retour. Elle se jeta à plaisir, et avec une profusion +insensée et à corps perdu, dans tous les excès de la +vie sans frein et sans règle. C'est là d'ailleurs une des +infinies prévoyances de Dieu, que la modération dans +le vice soit impossible; et voilà pourquoi le vice, comme +la gloire, est chose passagère et périssable. Ainsi, la +malheureuse, elle aussi, après ses triomphes, elle eut +son Waterloo et son île Sainte-Hélène sur les hauteurs +de la rue Saint-Jacques. Oh! les malheureuses! il +leur faut si peu de chose pour être vaincues! une ride +légère, une dent qui se noircit, quelques cheveux qui +tombent, cette raison du maître qui leur dit, comme +dans Juvénal:—<i>Ton nez me déplaît: displicuit nasus +tuus!</i> Donc un jour, un jour d'hiver, par le froid, +par la boue, par la neige, un matin qu'elle n'avait +pas encore déjeuné, malade, jaune, horriblement +pâlie, elle fut chassée à pied, à demi vêtue, de cette +maison qui, la veille encore, était à elle; son laquais +lui dit:—<i>Va-t'en!</i> La vieille portière si dévouée lui +ouvrit à peine, et en souriant avec mépris, le battant +de la porte; Rose, sa femme de chambre qu'elle aimait +tant, qui lui réchauffait les pieds dans son sein, à qui +elle donnait si généreusement ses bijoux, ses robes, +ses dentelles et ses amants de la veille, Rose prit sa +place dans ce paradis profane, et elle ne lui jeta même +pas, par pitié, la dernière paire de gants qu'elle avait +volée à sa maîtresse. Un seul mot du maître avait +suffi pour tout briser autour de cette femme, les +glaces, les porcelaines, les diamants, l'amour des +hommes et le courroux des femmes, pour anéantir +cette puissance du haut en bas: trop heureuse encore +que, dans les boues de la rue, la police l'eût accueillie +et lui eût ouvert les portes de l'hôpital.</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="anemort_fichiers/204-cut.png" alt="204.png" title="" /> +</div> + +<p>Mais à présent qu'elle est chassée, même de l'hôpital, +à présent qu'elle a perdu sa dernière protectrice, +l'horrible maladie qui l'avait protégée, à présent +où ira cette fille? Quelle maison voudra la recevoir, +si pâle, si pauvre, si faible, si mal vêtue? À +quel seuil inhospitalier ira-t-elle demander un lit et +du pain? Et elle repassait dans sa mémoire toute sa +vie brillante, pour savoir où elle irait. Moi, j'attendais +patiemment qu'elle eût pris son parti; ce combat +d'un nouveau genre m'intéressait; j'étais bien aise +d'apprendre où donc pouvait se rendre une malheureuse +qui sortait de l'hôtel infamant <i>des Capucins</i>.</p> + +<p>Poussée à bout et vaincue par tant de misères, la +malheureuse cherchait en vain à se rappeler les hommes +qui jadis l'entouraient de leurs protestations, de +leurs hommages, de leur amour. Les vieillards qui +l'appelaient leur fille, les jeunes gens qui voulaient +mourir pour elle, que sont-ils devenus? Elle avait oublié +même leurs noms; à coup sûr, ils avaient oublié +sa figure! Si au moins elle avait eu en ce moment +l'argent qu'elle avait dépensé rien qu'en essences, elle +eût acheté à Vanves vingt arpents de terre. Aucun espoir +ne lui restait. Depuis un an qu'elle était séparée +du monde, s'était élevée une autre génération de vieillards +et de jeunes gens pour aimer les femmes et pour +les perdre; comme aussi s'était élevée une génération +de jeunes femmes pour se faire aimer et pour se perdre +tout comme Henriette s'était perdue. Elle n'était donc +plus à la hauteur du vice magnifique, elle n'était plus +bonne que pour le vice misérable. Tombée du salon, +elle n'avait plus de refuge que la borne. Ainsi elle comprenait, +confusément mais avec peur, dans quelle route +plus horrible encore elle allait entrer; la prostitution +n'était plus pour elle qu'une question de faim et de +pauvreté. Elle en vint alors à se rappeler certains conseils, +certains renseignements mystérieux que ses compagnes +lui avaient donnés pendant qu'elle était à l'hôpital. +C'est surtout dans les ladreries de ce siècle que les +agents de la corruption recrutent leurs tristes victimes: +l'hôpital, digne antichambre d'un pareil boudoir! À +force de mémoire, Henriette en vint donc à se rappeler +le nom d'une protectrice inconnue à laquelle on l'avait +adressée, un asile qu'on lui avait recommandé avec +chaleur; elle ne retrouva, après bien des efforts, que +le nom de cette femme, mais non pas son adresse, +tant c'était là une fille imprévoyante et comptant sur +sa fortune. Donc elle me dit, après un grand quart +d'heure de réflexion:—Savez-vous où demeure madame +de Saint-Phar? On m'a dit qu'elle me traiterait +comme son enfant, et qu'elle aurait toujours pour moi +un lit, une robe et une place à sa table. Menez-moi +chez madame de Saint-Phar.</p> + +<p>Je vous ai dit, et vous l'avez déjà vu, que je suis +un honnête garçon; je ne savais pas même le nom de +madame de Saint-Phar; c'est pourtant un nom populaire +parmi les étudiants, les militaires et les commis-voyageurs. +Encore moins savais-je l'adresse de la dame. +Cependant je me dirigeais naturellement vers le quartier +le plus riche et le plus corrompu de la ville, quand, +au milieu de la route, je rencontrai, heureusement, +quelques militaires en goguette, de beaux soldats de la +garde royale, donnant le bras à des filles de trois pieds, +d'une horrible figure, et aussi fiers que s'ils avaient +conquis des princesses italiennes.—Messieurs, criai-je +aux soldats, seriez-vous assez bons pour me dire +où demeure madame de Saint-Phar? La question flatta +mes vaniteux soldats, mais elle les embarrassa; plus +heureux que moi, ils connaissaient fort bien le nom +de cette dame et sa profession décevante; plus d'une +fois, dans leurs belles nuits de corps-de-garde, ils +avaient entendu messieurs leurs sous-officiers parler entre +eux de ces demeures comme on parle chez les vrais +croyants du paradis de Mahomet; mais m'indiquer au +juste la maison que je cherchais, cela leur était impossible. +Suspendues à leurs bras, et toutes mortifiées +de n'être pas plus savantes, leurs aimables compagnes +restaient immobiles. À la fin, relevant sa moustache:—Si +Agathe ne peut pas vous donner l'adresse de madame +de Saint-Phar, me criait un caporal, il faudra que +vous alliez la demander à mon lieutenant, qui pourrait +y aller les yeux fermés.</p> + +<p>Cependant Agathe, qui était à quelques pas plus loin, +arrivait lentement, majestueusement, comme une +femme qui s'encanaille et qui a des gants. Je la saluai +profondément:—Pourriez-vous m'indiquer la demeure +de madame de Saint-Phar, Mademoiselle, si +tant est, comme l'assure le caporal, que vous la +connaissiez?—Si je connais la Saint-Phar! reprit +mademoiselle Agathe; Dieu merci, on est faite pour +la connaître, et si je voulais bien, je la connaîtrais +mieux encore! Disant ces mots d'un ton dédaigneux, +elle relevait fièrement la tête, et le corps, et le bas +de sa robe qui commençait à être raisonnablement +fangeux.—Ainsi, Mademoiselle, vous aurez la bonté +de m'indiquer cette maison?—Pour qui me prenez-vous? +reprit mademoiselle Agathe les yeux en feu.—Allons, +allons, Agathe, sois bonne fille, ajouta +le caporal, ne te fais pas prier pour rendre service +à un honnête jeune homme; que diable! il faut +bien que tu lui montres que nous connaissons de la +bonne société, quelque chose d'élevé, et non pas seulement +de petites filles sans consistance qui n'ont pas +quitté le faubourg Antoine. Les pauvres filles se mordirent +les lèvres, mademoiselle Agathe composa un +gracieux sourire, et de son index, dont l'ongle long +et noir s'était fait jour à travers le gant de chamois:—Vous +irez tout droit devant vous, me dit-elle; au +bout de l'allée vous tournerez à droite jusqu'au Palais-Royal; +la troisième rue à gauche vous serez à la porte +de la Saint-Phar. En écoutant cet itinéraire galant, +le caporal était fier de sa compagne, les soldats étaient +fiers de leur caporal, moi-même j'étais fier d'avoir +trouvé et tout d'abord une demeure qui n'était pas +certainement dans l'<i>Almanach Royal</i>; et voilà comment +chacun entend l'orgueil à sa manière.</p> + +<p>Cependant, tout en guidant mon cheval vers le but +indiqué, j'examinais Henriette et je cherchais à m'expliquer +son immobilité et son assurance.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 282px;"> +<img src="anemort_fichiers/212-cut.png" width="282" height="317" alt="212.png" title="" /> +</div> + +<p>Quoi donc! avait-elle pris si vite ce terrible parti? +Quoi! pas un instant d'hésitation, pas un remords! +Pourtant il était évident qu'elle allait entreprendre une +terrible tâche, et qu'elle avait le pied levé pour descendre +encore d'un pas dans le dernier abîme du vice! +Selon moi, c'était là un horrible secours. À la voir si +tranquille et si calme, on eût dit qu'elle accomplissait +un facile devoir. Pour moi, qui par la force des choses +la conduisais dans cette route fatale, moi, instrument +aveugle dont elle se servait pour accomplir sa destinée, +moi qui l'avais vue si innocente et si libre et si heureuse, +hélas! je sentais le frisson me venir en songeant +que j'allais être le témoin de la dernière transaction +que puisse faire une femme, le témoin de cette +vente incroyable, dans laquelle elle se livre au premier +venu, pour une robe filandreuse et pour un morceau +de pain. Quand nous arrivâmes dans la rue de la Saint-Phar, +je reconnus tout d'abord la maison au calme et +au silence qui l'entouraient; c'était le calme de l'opprobre, +c'était le silence de la honte; on eût dit que +les maisons voisines s'étaient reculées et qu'elles avaient +voilé leur face pour ne pas être souillées du contact de +celle-là. L'affreuse chose, qu'il n'y ait pas une seule +ville au monde affranchie de cet impôt du vice et +du crime! On reconnaissait encore cette maison à sa +porte mystérieusement entr'ouverte, aux regards curieux +et obliques des passants, à ses carreaux brisés, +à ses murs recouverts des adresses du Mont-de-Piété +et des guérisseurs de maladies secrètes, comme si la +ruine et la douleur étaient les dignes prospectus de ces +maisons venimeuses! J'arrêtai fièrement mon cabriolet à +cette porte, où nulle voiture ne s'arrêtait guère d'ordinaire, +pas même le corbillard. Henriette descendit en +s'appuyant sur mon épaule; déjà elle était plus légère: +elle se sentait sur son terrain. Nous entrâmes dans la +maison, elle et moi; naturellement je cédai le pas à +Henriette. L'escalier était sombre et sale; une vieille +femme qui portait le deuil, je ne sais de quoi, nous +reçut au haut de la porte; sans nous rien dire, elle +nous introduisit dans un appartement bien meublé, +mais sans recherche. Quoiqu'il fît grand jour, cette +chambre était éclairée par une lampe, dont le douteux +reflet livrait un triste et languissant combat à un rayon +de soleil égaré là, pâle et pluvieux, qui pénétrait à +travers un trou pratiqué tout au haut des volets: ainsi +l'exigeait le préfet de police; si bien que chacun pouvait +entrer librement dans cette maison, le bourreau, +le repris de justice, l'assassin, l'espion lui-même, tout, +excepté le soleil; c'était là ce que le magistrat avait +trouvé de mieux pour le maintien et la défense des +bonnes mœurs! Autour d'une table de ce petit salon, +étaient assises trois femmes d'une honnête apparence; +elles discutaient sur un livre en partie double, balançant +avec soin les profits et les pertes. C'étaient, en +effet, les trois associées de cette entreprise commerciale, +deux mères de famille qui se partageaient les +dividendes de cette affaire avec beaucoup de conscience +et de scrupule; la femme qui tenait le haut bout de +la table, et qui paraissait présider à cet apurement de +comptes, avait apporté, dans cette société en commandite, +la popularité de son nom, la bonne renommée +de sa maison et sa vieille expérience dans ce genre +de transactions; ce fut elle qui la première adressa la +parole à Henriette; pour moi, retiré dans un coin, je +ne perdais pas un mot de la conversation.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 331px;"> +<img src="anemort_fichiers/213-cut.png" width="331" height="235" alt="213.png" title="" /> +</div> + +<p>—Vous voulez être des nôtres? lui demanda cette +femme, d'un ton de voix très-simple et comme le ferait +une bonne bourgeoise qui engage une nouvelle +domestique, pendant que ses acolytes considéraient +la néophyte avec une scrupuleuse attention.</p> + +<p>—Oui, Madame, répondit Henriette d'un ton plein +de respect. Elle se tut. En même temps on examinait sa +taille, sa main, son bras, ses jambes, sa gorge, ses +cheveux, toute sa personne, et cette tête souffrante et +amaigrie.</p> + +<p>—C'est une assez belle personne, dit la plus jeune +des femmes, on peut en faire quelque chose; mais il en +faudra prendre beaucoup de soin: d'abord elle est trop +maigre et trop pâle, et ensuite toute nue, les cheveux +mal en ordre, des doigts allongés horriblement; évidemment +elle sort d'un hôpital, et, s'il en était besoin, +je lui dirais bien de quel hôpital.</p> + +<p>—Peu importe, reprit la femme qui était à droite; +vous savez bien, ma chère amie, que les plus honnêtes +filles peuvent y aller, et il faut espérer que cette leçon +lui profitera; puis, s'adressant à la postulante:—Il +me semble, ma belle amie, que je ne vous ai vue encore +nulle part?</p> + +<p>—En effet, Madame, nulle part.</p> + +<p>—Tant pis cela, reprit la femme qui présidait l'assemblée; +vous aurez contracté des idées de luxe et d'indépendance +qui ne peuvent pas cadrer avec la tranquillité +de cette maison. Il nous faut, Mademoiselle, +si vous voulez être longtemps des nôtres, une soumission +profonde, une obéissance sans bornes; vous ne +serez ni gourmande, ni bruyante, ni malade; vous +aurez grand soin de vos robes, de vos bonnets et de +vos chapeaux; vous irez demander vous-même à monsieur +le commissaire de police la permission de faire +sagement votre métier, et vous vous soumettrez à toutes +les lois exceptionnelles qui régissent la matière; vous +ne boirez du vin qu'une fois par semaine, et vous n'irez +au spectacle qu'une fois par mois. À ce prix-là, nous +ne demandons pas mieux que de vous encourager. +Mais cependant, Mesdames, si nous la prenons, que +faut-il en faire, et quel est votre avis?</p> + +<p>—Mon avis est, dit la première, qu'on en fasse une +grisette: d'abord nous manquons de grisettes, et ensuite +rien ne prend un grand seigneur ou un homme ennuyé +qui passe, comme le bas blanc bien tiré sur une jambe +faite au tour, le tablier noir, facile à remplacer; et ajoutez +que c'est un costume peu dispendieux pour la maison.</p> + +<p>—Pour moi, dit l'autre, je trouve que rien n'est usé +comme la grisette; on en rencontre dans tous les magasins, +dans tous les vaudevilles et dans tous les romans de +mœurs; il y a beaucoup d'hommes qui ne sont pas assez +grands seigneurs et assez vieux pour attaquer ouvertement +un bonnet rond et un tablier noir. Parlez-moi d'une +bourgeoise! La bourgeoise est du domaine général. Elle +ne compromet personne. On peut la suivre, on peut lui +donner le bras sans rougir. D'ailleurs, une bourgeoise est +bien vite improvisée; la robe de soie, le soulier de peau +de chèvre, le chapeau de velours, le châle Ternaux, les +gants de couleur, une forte odeur de musc et d'ambre, +l'air décent; certes, voilà de quoi tourner toutes les têtes +des étudiants et des marchands en détail.</p> + +<p>—À la bonne heure! reprit sa compagne; mais ces +marchands sont avares, ces étudiants sont tapageurs, et +d'ailleurs cette fille-ci est trop jeune pour être une +bourgeoise; ce sera bon dans cinq ou six mois d'ici; +j'aimerais mieux, quant à présent, l'habiller comme +une femme de la cour: le cou nu, la gorge nue, une +flamboyante robe de satin jaune, des bas à jour, les +oreilles chargées de fausses perles, des marabouts dans +les cheveux, et notre respectable Félicité à ses côtés, +pour lui servir de mère, le soir.</p> + +<p>—Je suis lasse, reprit la Saint-Phar qui écoutait, +je suis lasse de toutes ces princesses; elles nous ruinent +en gazes et en dorures et en jujubes; rien n'est +pénible comme de voir ces belles robes de satin nous +revenir couvertes de boue; je n'en veux plus, et, si +j'étais mademoiselle, j'aimerais mieux une jolie robe +de paysanne, les bras nus, la croix d'or attachée à un +virginal velours noir, une blanche fleur à la main, les +cheveux retroussés en chignon, le chapeau de paille sur +le côté de la tête; certes, cette nonchalance villageoise +lui siérait très-bien!</p> + +<p>À ces mots, qui me rappelaient (ô mes chers et chastes +souvenirs, que veniez-vous faire en ce lieu?) la plaine +de Vanves, je m'élançai de mon siége, je résolus de +faire une dernière tentative pour arracher la malheureuse +à ce repaire.—Oui, oui, m'écriai-je, oui, pauvre +fille, il en est temps encore, reprends ta robe de +bure, couvre ton cou d'un simple mouchoir d'indienne, +remets sur ta tête le modeste chapeau de paille brûlé +du soleil; allons, sois encore la jeune, jolie et riante +paysanne parée des fraîches couleurs de la santé; viens, +retournons à Vanves; viens, viens, fuyons! je t'aime, +et je te sauve si tu veux!</p> + +<p>Les trois femmes, m'entendant parler ainsi, se regardèrent +avec grande inquiétude. Cette proie était +trop belle pour qu'elle pût leur échapper.—Nous ne +forçons pas mademoiselle, me dit la Saint-Phar; si elle +veut avoir une robe de velours, un collier d'or, un +mouchoir brodé et des bas à jour, elle les aura, et dès +ce soir. ..... Tout était dit!</p> + +<div class="figcenter" style="width: 298px;"> +<img src="anemort_fichiers/218-cut.png" width="298" height="227" alt="218.png" title="" /> +</div> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 273px;"> +<img src="anemort_fichiers/219-cut.png" width="273" height="247" alt="219.png" title="" /> +</div> + + + + +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX.</h2> + +<h2>SYLVIO.</h2> + + +<p>Je suis lié de l'amitié la plus tendre avec un jeune +homme, plus jeune que moi, nommé Sylvio, aimable +et franc garçon, une belle nature, forte, décente, +svelte, et dans le cœur, de la passion pour toute une +composition dramatique. Une femme à soi: tel était le +grand rêve de cet imprudent et inhabile Sylvio; il regardait +les femmes comme des êtres bien au-dessus de +l'espèce humaine, il respirait à peine en leur présence; +mais cependant son admiration muette, ses hommages +silencieux ne lui avaient guère profité: jeune et beau, +riche et brave, portant légèrement un grand nom qu'il +parait encore, à peine s'il avait pu s'attirer de ces +beaux êtres tant rêvés, quelques regards indifférents et +dédaigneux. Au reste, c'était la faute du beau jeune +homme: pourquoi donc être si modeste? Tout entières +à se contempler, les femmes ne devinent pas +un homme, c'est tout au plus si elles le comprennent, +encore faut-il qu'il s'étale lui-même au grand jour. +Voilà ce que le jeune Sylvio n'osait pas faire; j'avais +tenté, mais en vain, de le sauver de cette exaltation +dangereuse; il recevait en souriant mes plus sages conseils. +Je ne sais comment il avait deviné que j'étais +possédé d'un triste amour, mais il le savait, et il me +raillait souvent sur mes sentiments mystérieux; il comptait +tous mes soupirs, il expliquait mes paroles entrecoupées, +mes distractions fébriles, et il me jetait +un regard de pitié qui plus d'une fois me fit frémir, en +songeant qu'il avait tout mon secret, c'est-à-dire qu'il +savait toute ma misère!—C'était le lendemain de ma +fatale aventure; j'étais bien triste; je me disais que +moi tout entier, moi et mon amour et ma jeunesse, +j'avais été sacrifié à une robe de velours, à ce velours +prostitué et fangeux! Misérable femme! oui, certes, +trois fois misérable!—Sylvio entra dans ma chambre, +suivi de cette belle humeur qui ne l'abandonnait jamais, +non pas même au plus fort de ses passions. Il s'était +figuré la veille, dans un bal, qu'une femme de quarante +ans à peine, épaisse, et grosse commère dont il +aurait pu être le fils, lui avait peut-être serré la main! +Il en était tout fier, et tout fier, il venait me raconter +son admirable fortune.</p> + +<p>—Diable, elle t'a serré la main! Te voilà bien avancé, +lui dis-je en soupirant.</p> + +<p>—Bien avancé, me dit-il; le cœur se prend par la +main aussi bien que par les lèvres; mais toi, monsieur +le dédaigneux, j'imagine que tu serais heureux si tu +l'étais seulement autant que moi.</p> + +<p>—Je t'assure, mon pauvre Sylvio, que du côté de +mes amours je suis beaucoup plus avancé que je ne le +voudrais, et que toi-même tu sauterais de joie si tu savais +combien tu l'es aussi sans t'en douter.</p> + +<p>Sylvio ouvrait de grands yeux; sa jeune et pétulante +imagination bâtissait déjà tout un roman d'amour, bien +compliqué, sur une parole jetée en l'air.</p> + +<p>En même temps je jouais avec ma bourse, et machinalement, +je la versai sur le marbre de la toilette, séparant +l'or de l'argent, et l'argent de la petite monnaie; +Sylvio rêvait toujours.</p> + +<p>Je le tirai brusquement de sa rêverie:—Sais-tu +bien au juste quel est le prix vénal de la femme que +j'aime et pour qui je meurs, Sylvio, toi qui aimes tant +les femmes? m'écriai-je en éparpillant mon argent sur +le marbre.</p> + +<p>Je n'eus pas de réponse de Sylvio.</p> + +<p>—Sais-tu bien, repris-je, ce que vaut une femme? +je veux dire une charmante et idéale créature, telle que +tu n'en as pas même rêvée dans tes songes, une jeune +fille rose et fraîche et blanche, vingt ans à peine, doucement +épanouie sous ses beaux cheveux, comme une +rose aux cent feuilles; une femme que j'ai vue, il n'y +a pas un an, courant au soleil dans la plaine de Vanves +et ne s'inquiétant que de son âne et de son chapeau de +paille? Sais-tu à quoi elle s'est estimée, cette heureuse +villageoise qui eût fait honneur à un grand d'Espagne, +une belle fille que j'adorai à son premier regard? Sais-tu +avec combien d'argent, toi, moi, lui, tout le monde, +nous pouvons arriver jusqu'à elle, le sais-tu?</p> + +<p>Le jeune homme m'écoutait en tremblant:—Celle +que tu aimes! celle à qui tu penses! celle que tu poursuis +la nuit et le jour! celle pour qui tu négliges tes +fleurs, tes amis, tes poëtes!... combien vaut-elle?</p> + +<p>Je pris une pièce d'or:—Pour toi, mon bon Sylvio, +toi qui es jeune, beau et timide, voilà ce qu'elle s'estimerait +sans doute, en riant de ta simplicité.</p> + +<p>Je pris ensuite la moitié de la même pièce en argent:</p> + +<p>—Pour le vulgaire, pour l'homme qui passe, pour le +premier venu qui n'est pas trop pressé dans sa route, +voilà le prix.</p> + +<p>—Vienne un soldat pris de vin ou quelque vieillard +obstiné et avare, voilà tout ce qu'elle lui coûtera; et je +poussai du doigt une pièce de cinq francs, à l'effigie de +S. M. Louis XVIII; puis j'eus honte de moi-même et je +retombai dans mon accablement.</p> + +<p>Il se fit un moment de silence. Était-ce un reproche +ou une plainte de la part de Sylvio?</p> + +<p>À la fin il se leva, vint à moi, et prit une pièce d'or:</p> + +<p>—Je veux en avoir le cœur net, me dit-il; où est-elle? +je vais l'acheter.</p> + +<p>—Toi, Sylvio?</p> + +<p>—Moi-même! Que t'importe d'ailleurs qui l'achète, +puisque chacun a le droit d'être ton rival? Insensé! +tout à l'heure il se moquait de ma passion vagabonde, +et le voilà aujourd'hui brisé sous la honte qu'il n'a pas +faite! Toute la terre peut posséder sa maîtresse, excepté +lui, et il va mourir de rage sur le seuil de cette porte! +Encore s'il n'avait pas d'argent dans sa bourse! mais, +à cette heure, il a de quoi payer vingt fois celle qu'il +aime! Il tient là cette femme vénale sur ce marbre; il +peut acheter, s'il le veut, trois mois de la vie de cette +femme, et à la fin du bail le renouveler encore pour +trois mois ou pour une heure, et mon lâche se lamente +sans parler, sans agir! C'est bien le cas de dire comme +Yago: <i>Mettez de l'or dans votre bourse, seigneur Roderigo!</i> +Mais cependant, moi, moi, Sylvio l'innocent, +Sylvio la demoiselle, nous allons voir ta maîtresse, et +pour que tu fasses bien les choses jusqu'à la fin, nous +prendrons tes pièces d'or, car c'est seulement en empruntant +ta bourse que nous commettrons un adultère. +Ô pauvre homme! pauvre patient! Allons, réveille-toi; +allons, je ne veux pas te faire outrage, je veux avoir +cette belle pour mon argent! Je veux voir, me dit-il +d'un ton plus radouci, je veux voir à quelle passion tu +t'es livré, je veux pouvoir te dire ce qu'il y a de bonheur +et de repos dans les bras de cette femme; si toi seul +tu n'oses pas l'acheter, je veux l'acheter pour toi; après +quoi, je reviendrai te dire si elle vaut tous ces regrets, +si elle vaut une seule de ces larmes, ou bien si elle ne +vaut tout au plus que cette pièce d'argent. Ainsi donc, +je la vais acheter à moi tout seul, à moins que tu ne +veuilles être présent à la vente, ajouta-t-il.</p> + +<p>—Certainement que je serai présent, Sylvio; nous +irons ensemble; partons. Et je pris mon argent, tout +mon argent, et je sortis consterné, comme doit l'être +l'incendiaire ou l'assassin que pousse le crime hors de +sa maison.</p> + +<p>Cependant nous allions à la demeure d'Henriette; +mais à mesure que j'approchais:—Sylvio! m'écriai-je, +il est impossible qu'elle reste dans cet horrible repaire; +il est impossible, Sylvio, que je la laisse en vente plus +longtemps, exposée à tous les acheteurs; j'en mourrais +ou j'en deviendrais fou, Sylvio! Allons donc, si tu m'en +crois, nous l'achèterons en gros, pour l'empêcher de +se vendre en détail.</p> + +<p>—C'est une marchandise avariée, répondait Sylvio, +s'arrêtant à toutes les femmes qu'il rencontrait.</p> + +<p>Nous étions au commencement de la rue, et déjà +nous distinguions la maison, quand nous aperçûmes à +la porte fatale, une foule ameutée et toujours croissante. +Un détachement de soldats entourait déjà ce repaire, +et le commissaire de police, en écharpe, y pénétrait +d'un pas solennel. Sylvio connaissait l'honnête +magistrat, qui nous permit de pénétrer dans ce lieu +funeste. Tout y était en désordre; les habitantes de +l'endroit, pâles et échevelées, étaient assises sur leur +grabat et s'entre-regardaient d'un air hébété; leurs +tristes compagnons de débauche, tout honteux d'être +surpris par la foule, dans un si triste appareil, se cachaient +le visage;—hypocrites, qui tenaient à leur +bonne réputation, et qui voulaient réunir les immondices +du vice aux honneurs de la vertu! Dans la rue se tenait +une multitude impatiente d'apprendre le crime et de +voir le criminel. Il s'agissait d'un meurtre qui avait été +commis durant la nuit; on en disait déjà des détails horribles, +tout le monde frémissait; moi seul j'eus une espèce +de joie infernale en apprenant le nom de la coupable. +Oui, c'était elle, c'était bien elle, elle-même +qui venait de laver sa faute avec du sang! Soyez loué, +mon Dieu! qui l'avez sauvée par un crime! À la fin +donc, elle échappait au public, elle n'appartenait plus +qu'au bourreau; à la fin donc, ce monde auquel elle +s'était prostituée, n'avait plus sur cette femme que des +droits légitimes: il ne pouvait plus lui demander que +sa tête, non son corps! Elle ne sera plus étalée sur la +borne à présent, elle ne sera plus exposée que sur l'échafaud! +maintenant il n'y aura que la justice des hommes +qui pourra l'atteindre, elle est à l'abri de leurs +sales passions. Ainsi, je triomphais enfin de cette +femme! Je montai dans sa chambre avec le commissaire +de police; à peine sur les confins sanglants de +cette alcôve immonde, nous fûmes presque repoussés +par l'odeur d'un parfum infect; le désordre était complet: +des robes traînantes, des fichus troués, de vieilles +chaussures, un jupon sale; de la boue, de la graisse, +mêlées à la lie du vin; affreux pêle-mêle de toutes +sortes de vestiges ternis d'une opulence plus qu'équivoque; +enfin, derrière les rideaux, un cadavre et du +sang encore chaud. Elle avait tué cet homme après +l'avoir provoqué, et elle l'avait jeté hors de ce lit +banal, sans trop savoir pourquoi, tout comme elle +l'y avait fait entrer! Quand nous pénétrâmes dans son +antre, la fille de joie était déjà redevenue une femme +vulgaire, grâce à son crime; elle était chastement couverte +d'un peignoir, ses beaux cheveux flottaient épars +sur ses blanches épaules; on n'eût jamais dit, à la voir +si calme et si tranquille, que c'était là une prostituée, +et une prostituée qui venait de commettre un meurtre. +D'ailleurs, elle savait si bien à l'avance qu'elle appartenait +au commissaire de police, corps et âme, que +le commissaire de police était sa loi vivante et sans appel! +Aussi était-elle déjà prête à suivre qui la venait +prendre. Déjà elle composait sa triste garde-robe de +fille prisonnière: de vieux chiffons brodés, un peigne +édenté, une brosse, un morceau de savon, de la pommade, +un pot de fard et autres ingrédients d'une toilette +de dernier ordre. Sur ces entrefaites, un agent +subalterne arriva, elle tendit ses deux petites mains +aux menottes, qui se trouvèrent beaucoup trop larges; +on eût dit, à sa grâce enfantine, qu'elle essayait des bracelets +nouveaux; le fer rougit son bras, mais sa main +n'en était que plus blanche; quand tout fut prêt, elle +traversa la foule, monta dans un fiacre, et s'éloigna lentement +au milieu des huées et de l'exécration publiques.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 310px;"> +<img src="anemort_fichiers/arrestation.png" width="310" height="389" alt="Arrestation" title="" /> +<span class="caption">Arrestation</span> +</div> + +<p>—Réjouis-toi, dis-je à Sylvio, la voilà perdue!</p> + +<p>—Combien vaut-elle à présent, dit Sylvio, pourrais-tu +me le dire?</p> + +<p>—À présent, tout l'or du monde ne l'aurait pas, et +j'en rends grâce au ciel!</p> + +<p>—Au moyen de ce crime elle est devenue plus inaccessible +que la vertu la plus farouche. Les extrêmes se +touchent, mon ami, dit Sylvio.</p> + +<p>—Grille ou vertu, que m'importe? elle est sauvée; +elle est rentrée dans la voie; maintenant je puis être +libre de l'aimer, je puis être fier de mon amour, je puis +l'avouer à la face des juges et du bourreau; elle n'est +plus la maîtresse de vendre son corps, elle échappe à la +prostitution, sa souveraine maîtresse. Ris donc, Sylvio, +et moque-toi de moi! Je puis l'aimer à présent avec +plus de sécurité que tu ne pourrais aimer ta jeune épouse +vingt-quatre heures après la noce, Sylvio.</p> + +<p>Et je me livrai ainsi à mon horrible joie tant qu'elle +put aller.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 207px;"> +<img src="anemort_fichiers/229-cut.png" width="207" height="267" alt="229.png" title="" /> +</div> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter"> +<img src="anemort_fichiers/230-cut.png" alt="230.png" title="" /> +</div> + + + + +<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX.</h2> + +<h2>LA COUR D'ASSISES.</h2> + + +<p>Or, voici comment s'était improvisé ce meurtre, la +seule action courageuse et juste de cette fille. Quand +elle fut placée dans ce repaire, on lui enseigna en peu +de mots sa nouvelle profession.—Être prête à toute +heure de la nuit et du jour—attendre en souriant—courir +après le vieillard qui passe—sourire à tous—ne +refuser que l'homme qui n'a rien—se promener +chaque soir d'une borne à une autre borne—sous la +pluie—dans la boue—être exposée à toutes les insultes +et à tous les désirs—assister ainsi à chaque minute +à la triste et honteuse enchère de sa beauté.—Misère!—Être +couverte de haillons et les porter fièrement, +comme ferait une reine son manteau—n'avoir +plus à soi ni son cœur—ni son corps, ni son cadavre, +car tout à l'heure, peut-être, l'hôpital l'attend pour le +disséquer—n'avoir plus en ce monde que l'espace +fangeux qui sépare ces deux bornes, et ne pas aller +au delà, jamais!</p> + +<p>Circuler ainsi à travers toutes ces misères sans savoir +où l'on va, ou plutôt, hélas! en se répétant à chaque +pas—<i>Tu vas à la mort!</i>—Bien plus, bien plus, être +surprise par l'ennui, même dans ces abjections, par ce +même ennui qui s'attache aux puissants et aux riches; +s'ennuyer, et cependant être si misérable! s'ennuyer, +et cependant être plongée dans un si profond néant—s'ennuyer +parmi toutes ces passions qui hurlent—savez-vous +un plus triste remords? l'ennui!</p> + +<p>La malheureuse en était à sa première soirée, et elle +voulait payer sa bienvenue à l'honorable compagnie qui +mettait sa beauté en coupe réglée. Elle voulait, puisqu'elle +s'était mise à bail, que le fermier n'eût pas à se +plaindre. Elle se disait, avant de faire le premier pas +dans la rue, qu'elle n'aurait pas beaucoup à attendre +son premier chaland. Le temps encore n'était pas loin où +les plus vieux et les plus jeunes se précipitaient sur ses +pas, rien que pour toucher sa robe, rien que pour obtenir +un de ses regards! Quelle fête quand elle paraissait +dans la grande allée des Tuileries! l'air était plus doux, +le vieil arbre se balançait amoureusement et la saluait de +sa tête chenue, l'oranger semait ses blanches fleurs sur +ses pas; pour la voir, les promeneurs n'avaient qu'un +regard; pour l'aimer, ils n'avaient qu'une âme! Elle entendait +murmurer à ses oreilles toutes sortes d'adorations +et de louanges, et pourtant à peine daignait-elle se montrer +en passant à tout ce peuple:—Que sera-ce donc, +se disait-elle, à présent que je suis là pour obéir au premier +désir, pour subir le premier baiser, pour recevoir +dans mes bras le premier venu, auquel j'appartiens? +Que vont-ils faire, à présent qu'ils sont tous mes maîtres, +tous mes amants, à présent qu'ils n'ont plus qu'à +se baisser dans ma boue pour me prendre? Ainsi comptait-elle +avec elle-même, ou plutôt avec sa beauté gaspillée +et anéantie, la pauvre fille! Mais à peine entrée +dans son domaine de fange, quel changement, ô ciel! +Elle si admirée, si aimée, si adorée, quand elle était +encore la maîtresse de choisir, à présent les plus honnêtes +gens l'évitent; ceux qui par hasard ont touché sa +robe de leur manteau, secouent leur manteau avec horreur; +puis c'étaient des rires, des quolibets, des imprécations, +des blasphèmes! on disait sur son chemin.—<i>Elle +est laide!</i> tant le vice le plus aimable est horrible quand +il est tombé là! Chargée de tous ces outrages, elle en +croyait à peine ses yeux et ses oreilles; elle se demandait +si elle n'était pas le triste jouet d'un rêve. Comment +cela se faisait-il: elle s'offrait à tout le monde, et +nul ne voulait d'elle? Ce fut à cet instant même, et +quand elle allait peut-être devenir folle tout à fait, +qu'un homme pris de vin lui ordonna de le suivre. Elle +obéit sans regarder cet homme, comme c'était là sa +consigne. Mais, ô surprise, ô douleur, ô vengeance! cet +homme qui le premier profitait de sa prostitution, c'était +le même homme qui avait profité le premier de son +innocence! Elle l'avait retrouvé ainsi, aux deux extrémités +de sa vie, ce vil libertin, vierge et fille de joie! +Alors un éclair traversa ses yeux, une passion traversa +son cœur, un remords parcourut son âme.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 263px;"> +<img src="anemort_fichiers/234-cut.png" width="263" height="220" alt="234.png" title="" /> +</div> + +<p>Quand donc la cause première de ses crimes, celui-là +même qui l'avait arrachée à ses champs, celui qui +l'avait rejetée corrompue au fond d'un hôpital, venait +chercher encore, insouciant et crapuleux débauché, +les ignobles plaisirs d'un amour facile, elle n'avait pu +se contenir,—elle l'avait tué. Elle l'avait tué, parce +qu'elle se souvint tout d'un coup de tant d'affronts et +de toutes ces misères; parce que je ne sais quelle horrible +lumière lui fit voir d'un coup d'œil sa destinée +toute nue; parce qu'à cet homme se rattachaient ses +derniers et amers souvenirs d'innocence; elle l'avait +tué au milieu de son sommeil, tué d'un seul coup, +comme par inspiration; après quoi, elle avait débarrassé +son lit de ce vil fardeau, elle s'était endormie; +car elle n'avait de colère que par intervalle, de la passion +que par lueurs; tout était mort chez elle, cœur, +âme, intelligence, esprit, vertu, passion. Aussi quand +elle parut devant ses juges, en avouant son crime, sa +cause fut-elle désespérée tout d'abord. La défense de +cette malheureuse créature avait été confiée à un jeune +avocat en herbe, le propre neveu de M. le procureur +du roi; c'était une tête de vingt ans, avec laquelle le +jeune orateur allait faire son apprentissage. Que vouliez-vous +que cet enfant en robe et en bonnet carré pût +comprendre à la vie de cette pauvre créature? Je pense +même que cette femme lui faisait peur, et que dans sa +prison il n'était guère à l'aise quand il était seul avec +elle. Ce jeune stagiaire, que son oncle avait gratifié +d'un meurtre à défendre, pour commencer, défendit +cette fille d'après toutes les règles qu'il avait apprises +dans les rhétoriques. Il avait écrit son exorde d'après +le <i>quousque tandem</i>; il avait évoqué dans sa péroraison +tout ce qu'il pouvait évoquer de plus lamentable; il +avait été pathétique à la façon des plus grands orateurs +d'autrefois; son bon oncle, dans sa réplique, avait rendu +justice <i>au jeune orateur</i>; mais, dans cette joute de +l'oncle et du neveu, la vie de cette jeune femme ne +comptait pour rien; c'était tout au plus une question +de politesse, ou tout au moins une question de vanité. +Bien plus, dans le fond de son esprit, l'oncle, qui était +un bon homme, n'aurait pas été fâché de faire cadeau +de cette tête à son neveu, et de laisser vivre cette femme +pour encourager l'éloquence naissante du jeune Cicéron; +mais quoi! les faits étaient prouvés, et l'accusée +elle-même, de la plus douce voix, disait:</p> + +<p>—<i>J'ai tué cet homme!</i></p> + +<p>Oh! malheur sur moi! À présent que je me rappelle +toutes ces affreuses circonstances, moi, je puis dire à +coup sûr: <i>J'ai tué cette femme</i>! Moi, en effet, moi seul, +je pouvais la défendre, moi seul je savais sa vie, moi +seul je pouvais dire par quelle pente fatale, inévitable, +la malheureuse créature était arrivée sur ces infâmes +bancs des assises; moi seul je savais ce qui l'avait perdue, +le voisinage de Paris, qui envoie dans les villages +qui l'entourent ses fumiers et ses vices de chaque jour; +Paris, corrupteur de toutes les innocences, qui fane +toutes les roses, qui flétrit toutes les beautés; insatiable +débauché! si redoutable à ce qui est pur et sans tache. +Moi seul, si j'avais, en effet, raconté au tribunal, et +comme je la savais, la vie de cette fille, ses alternatives +cruelles de misère et d'opulence, de flatterie et d'abandon, +si je l'avais montrée, aujourd'hui couverte de baisers, +le lendemain couverte de boue; si j'avais crié aux +hommes qui la jugeaient: Voilà l'ouvrage de vos jeunes +fils et de vos vieux pères! la voilà cette fille telle que +l'a faite la corruption parisienne! oui; et si j'avais ajouté: +Ô juges! cette fille souillée et perdue, je l'aime! À mes +yeux, ce sang la lave; en tuant cet homme, à peine +s'est-elle fait justice, car elle n'a fait de cet homme +qu'un cadavre; mais cet homme avait fait d'elle une +prostituée! Voilà ce que j'aurais pu dire, voilà ce que +j'aurais dû dire; mais je l'ai laissée mourir. Égoïste, je +ne voulais plus qu'elle m'échappât. À présent elle m'appartenait, +jusqu'au jour où elle appartiendrait au bourreau. +Moi seul, dans ce monde qui l'avait chargée de +tant d'adorations et de tant d'outrages, je lui restais indigné +et fidèle. Elle, cependant, elle était calme, tant +elle était sûre de sa mort. Jamais je ne l'avais vue plus +belle. La pâle clarté des assises, le crucifix sanglant au-dessus +des juges, ces filles de joie qui venaient, de leurs +dépositions unanimes, éclairer la justice du tribunal, +ces plaidoiries pour et contre, qui ne disent pas un mot +de la question, rien ne put la troubler, rien ne put la +distraire. La force d'âme qui l'avait poussée à ce meurtre +ne l'abandonna pas un seul instant. Elle appuyait +sa tête sur ses mains, comme si elle eût senti sa tête +chanceler sur ses épaules. Elle répondait aux juges avec +la plus exquise politesse; sa voix était douce, son maintien +décent; et pourtant était là, derrière elle, la peine +de mort, l'échafaud, le bruit de la hache qui tombe!... +toutes choses qui la protégeaient de je ne sais quelle +influence éloquente qui l'eût sauvée, n'eût été son infâme +métier. Mais comment aurait-on osé s'intéresser à +cette prostituée! Sauver de la mort une fille de joie! +qu'auraient dit les femmes et les filles de messieurs les +jurés et de messieurs les juges? La morale publique +et M. le procureur du roi voulaient un exemple. Ce +qu'on put faire de plus humain pour la malheureuse +Henriette, ce fut de débattre pendant six heures cette +condamnation à mort.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 202px;"> +<img src="anemort_fichiers/238-cut.png" width="202" height="199" alt="238.png" title="" /> +</div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 252px;"> +<img src="anemort_fichiers/239-cut.png" width="252" height="246" alt="239.png" title="" /> +</div> + + +<h2><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI.</h2> + +<h2>LE CACHOT.</h2> + + +<p>Quand le juge fut au bout de son arrêt, je pensai +en moi-même que j'avais enfin trouvé la solution du +problème philosophique et littéraire si longtemps poursuivi,—encore +un peu de courage, et mon œuvre était +accomplie,—l'horreur était à bout. Je résolus de me +raidir jusqu'à la fin du drame, de ne pas en manquer +une scène, d'assister à l'entière expiation de cette vie si +malheureusement employée. La victime n'intéressait +plus que moi dans le monde; je l'aimais, je voulus la +revoir encore et ne la plus quitter. Sylvio, qui me prenait +en pitié depuis si longtemps, ne m'abandonna pas +dans cette dernière extrémité: grâce à ses liaisons avec +quelques hommes puissants, il m'introduisit dans cette +vaste prison, dont les plus heureuses habitantes sont +condamnées aux galères, véritable supplice bâtard, aussi +horrible, quoique moins en évidence, que les tortures +des bagnes de Brest et de Toulon. Dans ce lieu abominable +qu'on pourrait appeler l'enfer, si on ne craignait +pas de calomnier l'enfer, j'entendis des gémissements +et des cris de joie, des blasphèmes et des prières; je +vis de la rage et des larmes; mais tous ces faits généraux +m'intéressaient fort peu en ce moment. Parmi +toutes ces femmes perdues, je n'en voulais qu'à une +femme, à une seule,—la femme qui allait mourir. +Cette tête qu'on devait couper avait été jetée toute vivante +dans cette fosse commune de la guillotine ou du +bagne, qu'on appelle la Salpêtrière. Dans quel cachot +était tombée la condamnée? Il fallait toute ma persévérance +et tout mon amour pour le découvrir. Le cachot +où elle était renfermée, à triple serrure, était enfoncé +profondément dans la terre, à l'angle d'une cour abandonnée; +à l'entrée du soupirail, un banc vermoulu et +recouvert d'une mousse épaisse comme d'un beau tapis +vert, me permettait de m'asseoir et de plonger tout à +l'aise mon regard perdu dans ce néant. Je connais ce +banc comme je connais le banc de pierre hospitalier +de la maison paternelle; je vivrais mille ans, que je +pourrais décrire encore ce bois recouvert de la mousse +verdâtre et gluante qui suinte dans les prisons. Le temps +et la mauvaise saison avaient creusé ce banc à moitié; +on eût dit une auge ou un cercueil; à son extrémité +et du côté du soupirail, ce chêne vermoulu offrait une +large fente, dans laquelle je pouvais placer ma tête, sans +projeter d'ombre dans le cachot, sans avoir peur d'être +découvert. Grâce à ce bois creusé, grâce à cette fente +propice, ce banc et moi c'était même chose. Du creux +de cet observatoire, je pouvais étudier à toute heure +cette morte qui palpitait, qui pensait encore dans cette +tombe. J'étais couché à cette place des journées entières; +cette cour entourée de fortes murailles était devenue +mon domaine; à force de protections, j'étais presque +regardé comme un guichetier surnuméraire: voilà +comment chaque jour je pouvais à mon gré étudier les +moindres mouvements de ma captive.</p> + +<p>Cette étude était douloureuse. Ces murs humides, +cette lumière blafarde, cette paille en lambeaux, et sur +cette paille une jeune femme que déjà l'échafaud réclamait, +sans autre espoir (fragile espoir!) que la cour +de Cassation! comment aurais-je pu conserver ma colère +en présence de ce tableau lamentable? Dans sa +prison, aussi bien que dans le monde, cette femme était +mon étude, ma tâche et ma douleur de chaque jour. +Le matin j'assistais à son petit lever; le premier rayon +de soleil qui tombait d'aplomb sur sa litière la réveillait +en sursaut; ses yeux s'ouvraient précipitamment et effrayés; +puis elle se dressait sur son séant, et restait +morne et pensive. Un peu plus tard elle était debout, +et, fidèle à de certaines habitudes d'élégance et de propreté, +elle mettait toutes choses en ordre dans sa prison +et sur sa personne. D'abord elle faisait son lit, c'est-à-dire, +elle ramassait çà et là les moindres brins de paille +épars dans son cachot; elle approchait sa cruche de ses +lèvres; l'eau froide tombait sur son pâle visage, ranimé +un instant; elle lavait ses mains déjà si blanches, elle +arrangeait sur sa tête si mignonne ses cheveux longs et +noirs, regardant lentement son pied, sa main, sa taille +élégante; elle caressait doucement son petit cou si ferme, +non sans frissonner de temps à autre, comme si ses +mains eussent été de l'acier poli; autant que possible se +prolongeait cette occupation importante, car elle y était +tout âme; et quand tout était fini, quand elle n'avait +plus une épingle à mettre, plus un ruban à attacher, elle +se mettait à genoux sur sa paille, elle s'asseyait sur ses +deux jolies petites jambes repliées sous elle-même, ses +bras retombaient lentement le long de son corps; hélas! +vous auriez dit qu'elle ne songeait à rien.</p> + +<p>Sur le midi, le geôlier lui apportait la pitance accoutumée +de la prison: du pain noir et de la soupe tiède +dans une épaisse gamelle de bois où nageait une cuiller +d'étain. La gamelle posée sur la terre, le geôlier se retirait. +Alors la condamnée, agenouillée et la tête penchée +sur cette eau fumante, en respirait la bienfaisante vapeur; +ses deux mains tenaient la gamelle embrassée et +se coloraient légèrement à sa chaleur pénétrante; quand +elle s'était ainsi emparée de sa soupe par tous les sens, +elle la dévorait en un clin d'œil pour se dédommager +d'avoir attendu si longtemps. Le soir venu, à l'heure où +jadis elle recevait à sa table tous les amours empressés +à lui plaire, le même geôlier silencieux lui jetait un +morceau de pain par le guichet de sa prison; elle mangeait +lentement son pain noir, levant les yeux vers le +soupirail où la nuit commençait à descendre sur les +quatre heures, et, pensant déjà à la longueur de cette +nuit nouvelle, elle restait dans une extase pénible, les +yeux mouillés de pleurs, la bouche à moitié pleine, +laissant tomber sur la terre humide le reste de ce pain si +dur. Quelle lente agonie! quelle profonde solitude! quel +néant! et pourtant que de tristes épisodes je pourrais +ajouter à cette triste histoire!</p> + +<div class="figcenter" style="width: 209px;"> +<img src="anemort_fichiers/244-cut.png" width="209" height="283" alt="244.png" title="" /> +</div> + +<p>Un jour qu'il faisait chaud et que la large toile d'araignée +suspendue à la voûte sinistre étincelait de feux +violets, pendant que l'insecte joyeux parcourait son +ouvrage dans tous les sens, multipliant à l'infini ses fils +si déliés, la jeune captive se prit à chanter. D'abord elle +fredonna son air tout bas; elle chanta plus haut ensuite; +elle y mit enfin toute sa voix, et sa voix était belle et +sonore. C'était un air insignifiant, un air de bravoure, +une bonne fortune de chanteur de carrefour, aux sons +ambigus de l'orgue; mais cependant elle donnait à cet +air une expression indéfinissable, et moi, couché dans +mon banc, je recevais ces accents funèbres avec un +tremblement convulsif. C'était le dernier soupir d'un +beau jeune homme blessé à mort, et qui tombe comme +s'il devait se relever et se venger l'instant d'après.</p> + +<p>Une autre fois, elle était joyeuse, elle riait aux éclats; +puis, sur un morceau de laine, sur sa couverture trouée, +elle frottait je ne sais quoi; mais elle le frottait avec +une persévérance et une activité incroyables. Tantôt +elle restait un quart d'heure entier sans examiner le +progrès du frottement; tantôt elle considérait son morceau +de métal à chaque minute. Pensez-vous bien qu'il +s'agissait de le rendre luisant et poli, de le débarrasser +de la rouille qui le chargeait? La tâche était difficile. +La condamnée s'impatientait, s'épuisait, se décourageait, +se remettait au travail; quand tout à coup elle poussa un +cri de joie: l'œuvre était accomplie! elle avait dérobé +un vieux bouton de cuivre à son geôlier, et elle avait +rendu ce cuivre assez brillant pour qu'il pût lui servir +de miroir!</p> + +<p>D'abord elle fut heureuse. Un miroir! il y avait si +longtemps qu'elle ne s'était vue! Mais au premier coup +d'œil jeté sur ce métal perfide, elle chercha en vain +toute cette véritable beauté, l'objet constant de son +culte, sa passion, sa religion, sa croyance, son amour! +En effet, elle redevint triste; cette figure, ce n'était plus +sa figure! ce n'étaient là ni ses yeux si vifs, ni sa peau +si veloutée et si blanche, ni l'incarnat de ses lèvres, +ni la perle de son sourire, ni la grâce de son maintien. +Elle avait sous les yeux un fantôme, un triste et pâle +reflet d'une ombre! Indignée, elle rejeta bien loin ce +miroir menteur. L'instant d'après, elle le ramassait et +se regardait encore; elle en était venue à penser que +ce miroir était trompeur, que ce métal tout rond allongeait +son visage, que ce reflet jaunâtre la couvrait tout +entière, que ce faux jour la rendait moins blanche; et +alors, grâce à ses souvenirs, elle se revoyait telle qu'elle +s'était vue: elle retrouvait un à un toutes ses roses et +tous ses lis: elle revenait lentement, par les sentiers les +plus fleuris, aux plus beaux jours de sa limpide beauté; +ses souvenirs les embellissaient encore, un sourire faisait +le reste.</p> + +<p>Au moment où elle se souriait ainsi à elle-même, +heureuse et fière, oublieuse de toutes choses, le geôlier +entra dans son cachot.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 211px;"> +<img src="anemort_fichiers/247-cut.png" width="211" height="241" alt="247.png" title="" /> +</div> + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter"> +<img src="anemort_fichiers/248-cut.png" alt="248.png" title="" /> +</div> + + + +<h2><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII.</h2> + +<h2>LE GEÔLIER.</h2> + + +<p>Cet homme, mais peut-on l'appeler un homme? avait +été vaincu, aussi bien que moi, par cette beauté sans +rivale. Pourtant, une rude écorce enveloppait le cœur +de cet amant étrange. Il n'avait guère été plus heureux +que la misérable dont il était le gardien. Il était né dans +cette prison, dont son père était le geôlier avant lui. +Une femme des galères l'avait engendré sous le bâton, +et pourtant cet être avorté était venu assez à temps et +assez intelligent pour être un geôlier à son tour. Il était +hideux, surtout quand il riait. Je l'ai vu faire sa déclaration +d'amour. D'abord il se plaça prudemment contre +la porte entr'ouverte, et, ainsi appuyé, levant sur la +malheureuse fille ses deux yeux inégaux, ouvrant une +large bouche, dont l'épaisse lèvre laissait à peine entrevoir +les dents aiguës d'un vieux renard, il lui parla +un inintelligible langage—il lui fit signe qu'avant quinze +jours on devait lui trancher la tête; le signe fut horrible +et très-expressif: l'homme se dressa sur ses deux pieds, +leva sa lourde main derrière sa tête, baissa son large +cou et fit semblant de se frapper; sa poitrine rendit un +bruit sourd, assez semblable à celui du couteau qui +tombe... Puis il redressa en même temps sa tête, sa longue +barbe, ses épaisses lèvres, ses dents aiguës, et son +large sourire qu'il avait conservé précieusement, sans +doute pour s'éviter la peine d'en commencer un second.</p> + +<p>La condamnée regardait cet homme d'un œil hagard. +Lui, cependant, il s'approcha d'elle; il lui prit la main +moins brutalement qu'on eût pu croire, et avec cette éloquence +qui n'appartient qu'à la passion, il lui expliqua +longuement qu'elle pouvait être sauvée. Je ne sais +quelles furent ses paroles, elles n'arrivaient pas jusqu'à +moi; mais enfin elle eut l'air de consentir à tout; elle +ne retira pas sa main des mains de cet homme; ils convinrent +tout bas d'une heure plus favorable; alors il +voulut l'embrasser, mais elle recula d'épouvante; il sortit +enfin, toujours avec cet horrible sourire qu'il avait sténographié +sur son horrible visage.</p> + +<p>Mon Dieu! à cette vue j'eus besoin d'appeler tout +mon courage à mon aide. Quoi! dans son cachot! sur +son lit de mort! son geôlier!—et encore quel geôlier! +J'étais fou; fou de malheur, de désespoir, d'étonnement, +de rage! Je croyais tous les filons de la douleur +épuisés, et voilà une mine toute nouvelle de corruption! +Je croyais cette longue débauche à sa fin, et la voilà +qui recommence de plus belle! Je me contentais de la +laideur morale, elle devait me suffire et au delà, et +voilà que, si je veux, je peux assister à l'accouplement +de la laideur physique avec la laideur morale, d'un +bourreau avec un meurtrier, d'une femme sans cœur +avec un homme difforme!—Et quand? et quel jour? +et à quelle heure? Ce soir, tout à l'heure, à présent peut-être! +Et je restais cloué sur mon banc, sans pouls, sans +haleine, ému, éperdu. J'aurais donné mon âme, oui, +mon âme, prends-la, Satan! pour que mon regard ébloui +pût franchir les ténèbres épaisses de cet affreux cachot! +Que va-t-il donc se passer dans ces ténèbres? Oh! malheur +à moi qui ai permis à cette femme de se perdre ainsi! +Malheur à moi qui n'ai pas ramassé cette perle dans +son fumier! Mais, Dieu merci! il fait jour; silence! +on vient! La porte s'ouvre, non pas brusquement sous +la main brutale du geôlier, mais avec tant de respect +que déjà l'amant se devine. C'était bien pourtant le +même homme de la veille. Henriette, en le voyant, se +pressa au fond de son cachot; outre la pitance accoutumée, +l'homme tenait à la main une botte de paille fraîche, +qu'il étendit gravement sur la vieille paille; puis +il sortit impassible et sans même adresser un regard à +sa prisonnière. J'entendis le son lointain des verroux qui +se refermaient; je respirai plus à l'aise: Dieu merci! ce +n'était pas encore pour aujourd'hui.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 305px;"> +<img src="anemort_fichiers/geolier.png" width="305" height="446" alt="Le Geôlier" title="" /> +<span class="caption">Le Geôlier</span> +</div> + +<p>Mais bientôt, après cet instant de calme, l'inquiétude +me reprit. Si le geôlier m'avait aperçu! si c'était pour +demain, pour ce soir peut-être? Il faisait nuit—une de +ces nuits trop noires même pour les amants, trop noires +même pour le meurtre. Je ne pouvais pas dormir, un +pressentiment invincible me poussait; je descendis à +tâtons dans la cour; l'air était glacé; le brouillard s'était +trouvé emprisonné dans ces longs murs, et retombait en +pluie lourde et froide; le cachot était noir; figurez-vous +une tombe sombre et profonde, sans mouvement, sans +qu'on puisse même apercevoir le blanc squelette étendu +sur cette terre humide. Tout se taisait dans cette nuit; +il n'y avait à cette heure, dans cette prison, d'autres +accouplements que le funèbre accouplement de la nuit +et du silence, du remords et du crime. Henriette eût +été couchée toute sanglante sur sa dernière paille, +qu'elle eût fait plus de bruit peut-être. Je fus rassuré, +l'homme avait eu peur, sans doute, d'une nuit pareille; +la femme aussi. Déjà je retournais sur mes pas et j'abandonnais +le soupirail, lorsqu'au fond du cachot, à +travers le large trou de la serrure, je crus apercevoir, +j'aperçus en effet, un faible rayon de lumière, un léger +phosphore, un feu follet, le soir, aux yeux du voyageur +égaré, le faible éclair d'un ver luisant caché sous une +feuille de rose. C'était lui! c'était l'autre monstre—le +mâle! La porte s'ouvrit lentement, lentement le rayon +de lumière s'étendait dans le cachot, lentement le geôlier +s'avança, d'une main retenant ses clefs muettes et portant +de l'autre main une lampe fétide; tout d'un coup, +à la funèbre lueur, j'aperçus le lit, la paille fraîche, Henriette, +étendue, et qui ne dormait pas! Elle attendait! +elle l'attendait! Que voulez-vous? cet homme était son +dernier esclave, son dernier amour, son triomphe suprême, +le triomphe d'une femme à peu près morte! +La lampe étant posée à terre, torche digne d'un pareil +hymen, le geôlier s'avançait d'un pas sûr, sa main pressait +déjà cette taille charmante, son horrible visage s'approchait +déjà de ce doux visage; et moi! moi, je voulais +crier, je ne pouvais pas; je voulais m'enfuir, mes membres +étaient glacés; je voulus détourner la tête, ma tête était +fixée là, attachée, clouée, invinciblement forcée de tout +voir; j'allais mourir, quand heureusement la lampe +s'éteignit: tout disparut; je ne vis plus rien, je n'entendis +plus rien, je n'imaginai plus rien. Mon Dieu! le +plus grand de tes bienfaits envers l'homme, c'est la folie +ou le délire: tant de malheur le tuerait!</p> + +<p>Pendant quinze jours j'eus le délire. Quinze jours +après je pus m'expliquer ce mystère: Sylvio, pour me +faire revenir à moi, fut obligé de me parler d'elle et de +la trouver la plus belle et la plus charmante des femmes.—Redis-moi, +lui disais-je, bon Sylvio, que tu n'as +jamais vu une créature plus accomplie.—En effet, disait +Sylvio, elle est la plus belle du monde, et je pense +qu'on a eu pitié d'elle et qu'on ne la fera pas mourir.—À +ces mots, la fièvre me reprit:—ne pas mourir! +Ah! si je le croyais, Sylvio, j'irais la tuer de mes propres +mains! oui, qu'elle meure! qu'elle meure sur l'échafaud! +tombe sa tête coupable! Que ce tendre regard se +glace sous le couteau! Va me retenir dans un bon endroit +une fenêtre à la Grève. Ah! si tu savais, si tu savais +ses crimes, quel abîme! Ainsi, qu'on l'accusât ou qu'on +la plaignît devant moi, je retombais dans le même égarement!—Cependant +il s'agissait pour la condamnée +d'un grand délai. Je l'avais aperçue quand elle se livra +au geôlier, inquiète, pensive, portant à chaque instant +une de ses mains sur ses flancs qu'elle interrogeait avec +une curiosité funeste; quand M. le greffier vint lui lire +son arrêt de mort, en ajoutant que quelqu'un demandait +à lui parler, elle l'écouta de sang-froid, car elle +avait réponse même à la mort; l'instant d'après, je vis +entrer deux hommes en habit noir, deux docteurs en +médecine; l'un sévère, déjà vieux, à l'air soucieux et +occupé; l'autre jeune, riant, évaporé, prenant la main +de la condamnée avec grâce et politesse, pendant que +son confrère avait l'air de la toucher à peine et montrait +plus d'horreur qu'il n'en ressentait en effet. Au +premier abord, le vieux médecin dit à l'huissier:—Cette +femme n'est pas enceinte, que la loi s'exécute; et il sortait. +Déjà les soldats entraînaient Henriette, quand le +jeune homme, rappelant le vieillard:—Cette femme +est enceinte, s'écria-t-il, elle est mère; la loi, l'humanité, +tout s'oppose à ce qu'elle meure; et il parla si +vivement, il donna tant de preuves, qu'un sursis fut +accordé à la mourante; elle avait donné, pour neuf mois +de cette triste vie, une heure de son amour; de tous les +marchés qu'elle avait passés, elle n'en avait pas fait +de plus funeste.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 292px;"> +<img src="anemort_fichiers/255-cut.png" width="292" height="230" alt="255.png" title="" /> +</div> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 300px;"> +<img src="anemort_fichiers/256-cut.png" width="300" height="234" alt="256.png" title="" /> +</div> + + + + +<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII.</h2> + +<h2>LA SALPÊTRIÈRE.</h2> + + +<p>Je laissai là la mère, le père et l'enfant, et j'allai me +promener sur le boulevard Neuf.—Monsieur le jeune +docteur, me disais-je à moi-même, vous avez fait là une +belle œuvre. Vous venez de rendre un grand service à +l'embryon de la police et de cette fille. Pardieu, vous +n'avez pas arraché cet enfant au bourreau pour longtemps; +laissez-le seulement grandir et gagner l'âge où +il aura le droit d'hériter et d'avoir la tête coupée. Celui-là +a assez peu de chances dans les héritages à venir, mais +en revanche il réunit, contre sa tête, toutes les chances +de son père et toutes les chances de sa mère. Monsieur +le docteur, en vérité, vous avez rendu là un grand service +à tous, et pourquoi? D'ailleurs, cette femme retranchée +du monde, quels droits avait-elle encore à être +mère? Et cet enfant, de quel droit vient-il au monde et +qu'y vient-il faire? Sa naissance sera un second arrêt de +mort pour sa mère, et cette fois la cour de Cassation +n'aura rien à y voir. Encore, si l'on donnait à cette mère +le temps de nourrir son enfant! Mais on lui passe à peine +les neuf mois pour le mettre au jour; le lait qui devait +nourrir ce fœtus coulera, à défaut de sang, sous le scalpel +de l'opérateur, digne objet de plaisanterie pour nos amphithéâtres. +Monsieur le docteur, vous êtes un habile +docteur! Ainsi pensant, et poussé de prison en prison, +j'étais arrivé sur la place de la Salpêtrière, l'asile des +vieilles femmes de rebut dont la société ne veut plus, +même pour en faire des portières ou des marchandes à +la toilette. La Salpêtrière est un village entier, populeux +comme une ville; mais, grand Dieu! quel peuple! Des +femmes sans maris, des mères sans enfants, des aïeules +sans petits-enfants; toutes sortes de décrépitudes isolées +sont amoncelées dans ces murs. Cette hospitalière maison +n'est ouverte qu'aux femmes vieilles ou aux femmes +folles. Véritable catacombe d'ossements vivants, où la +femme au bord de sa tombe est séparée des hommes +avec plus de soin que s'il s'agissait de protéger et de défendre +les printemps les plus jeunes et les plus chastes. +La maison s'élève fièrement comme toutes les maisons +qu'habitent les pauvres, palais mendiants et menteurs! +On leur donne un dôme doré et une façade de marbre; +mais sous ce dôme le pauvre est seul, et derrière cette +pierre de taille, il n'a plus d'autre occupation que de +mourir à peu de frais. Les vieillesses entassées dans cet +isolement affreux font mal à voir. On compte malgré +soi toutes les affections brisées qu'un pareil hôpital représente. +Voilà donc où viennent aboutir tant de vertus +et tant de vices, tant d'oisivetés et tant de travaux, tant +d'amours mercenaires et tant d'amours légitimes! Je +cherchais par quelle fatalité toutes ces vieillesses arrivaient +à ce même but, quand au détour d'une allée, vis-à-vis +une riante maison, j'aperçus une pauvre femme et +ses deux enfants. Cette femme tressait du chanvre pour +faire de la corde; un enfant de sept à huit ans, les pieds +nus, les cheveux bouclés, tournait la roue; sa pauvre +mère marchait à reculons, lâchant de temps à autre, +d'une main avare, le chanvre que renfermait son tablier. +Elle travaillait depuis le matin, et l'ouvrage était peu +avancé, car elle était obligée de se régler sur la faiblesse +de son ouvrier plus encore que sur la sienne; au-dessous +de la corde commencée, et sur le gazon desséché qui +recouvrait la terre, dormait une toute petite fille; sa +jeune tête s'appuyait sur son bras droit, ses cheveux +longs et soyeux étaient légèrement soulevés par le vent +et retombaient sur sa joue, qui se colorait alors d'une +légère teinte rose; son petit frère la regardait de temps +à autre, lui enviant peut-être son repos et son sommeil; +la pauvre femme les regardait tour à tour tous les deux, +mais tout à coup elle s'arrachait à sa contemplation maternelle, +se reprochant cet instant d'espérance et de +repos.</p> + +<p>—Pauvre jeune enfant! me disais-je, à la vue de cette +petite fille qui dormait pendant que son jeune frère et +sa jeune mère lui gagnaient une goutte de lait; la misère +veille sur ton berceau, tu auras pour soutien la misère,—et +pour conseil la misère! Pas un moyen d'échapper +à cette destinée de pauvreté, d'abandon, de vice!—Nul +espoir! nul bonheur!—Ta mère qui t'aime tant, à présent +qu'elle peut encore te nourrir, te prendra en haine +quand le pain lui manquera pour toi et pour elle. Elle +n'aura même pas le temps de te parler de Dieu et de +l'autre vie, tant vous allez être enveloppés tout à l'heure, +elle et toi et ton frère, dans toutes les nécessités de cette +vie. Pauvre enfant rose et blond, qui dors au bruit de +cette roue qui tourne comme tourne la roue de la fortune, +mais sans jamais pouvoir espérer autre chose +qu'une corde de chanvre; pauvre petit être, qui seras +trop heureux, après quatre-vingts ans de faim, de travail +et d'abandon, d'obtenir enfin un lit à la Salpêtrière +et un sac en lambeaux pour linceul!</p> + +<div class="figcenter" style="width: 289px;"> +<img src="anemort_fichiers/260-cut.png" width="289" height="272" alt="260.png" title="" /> +</div> + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 300px;"> +<img src="anemort_fichiers/261-cut.png" width="300" height="262" alt="261.png" title="" /> +</div> + + + +<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV.</h2> + +<h2>LE BAISER.</h2> + + +<p>Ma victime m'avait échappé. On l'avait tirée de son +cachot pour la renfermer dans une chambre à l'usage +des vivants. Depuis que je ne pouvais plus la voir, j'étais +sorti de ma prison volontaire, j'étais rentré dans ma vie +aventureuse. Je savais bien que son dernier jour sortirait, +et bientôt, de l'abîme de ses jours; mais, pour +m'arracher, autant qu'il était en moi, à cette funeste +pensée, je me jetai plus que jamais dans mon étude favorite +des petits faits de la vie commune, espionnant la +nature la plus vulgaire et chaque jour lui dérobant mille +secrets innocents, trop simples pour qu'on les étudie, et +pourtant si fertiles en émotions! Ainsi je m'étourdissais +sur le temps; ainsi j'oubliais tout ce que je savais! Je me +figurais que c'était un songe; je ne m'entourais que de +figures riantes; le printemps était revenu, et avec le +printemps ces admirables promenades où votre admiration, +éveillée à chaque pas, marche sans jamais se +lasser de découvertes en découvertes. Au milieu de ces +transports toujours nouveaux, un compagnon invisible +parle à votre cœur, une voix mystérieuse chante doucement +à votre oreille; vous n'êtes pas seul, ou plutôt +vous êtes mieux que seul. Je passais, un jour, par un +petit village de plaisance aux environs de Paris, devant +une grande cour remplie de charpentes; les planches +étaient soigneusement rangées contre la muraille. Au +fond de la cour, une main habile et capricieuse avait +dessiné un petit jardin tout parfumé par de beaux lilas à +demi épanouis; au-dessus du toit, pointait, en roucoulant, +un joli pigeonnier recouvert en tuiles rouges; sur +le bord de la planche toute neuve, un beau pigeon au cou +changeant, au plumage doré, se promenait fièrement au +soleil, battant de l'aile sa coquette et blanche amoureuse; +il y avait autour de cette jolie maison tant de propreté, +de bien-être et de bonne grâce, que je ne pus résister +au désir d'y jeter au moins un coup d'œil. J'entrai dans +la cour, et après avoir respiré de plus près l'odeur de +ces lilas embaumés, j'allais continuer ma promenade, +quand, au rez-de-chaussée et au milieu d'une vaste +salle, j'aperçus, à moitié construite, une large machine. +Cette machine étrange se composait d'une longue +estrade en bois de chêne; une légère barrière l'entourait +de deux côtés; sur le derrière s'appuyait un escalier; +sur le devant s'élevaient deux larges poutres menaçantes; +chacune de ces poutres avait une rainure au +milieu; tout au bas de la machine, l'estrade se terminait +brusquement par une planche taillée au milieu en forme +de collier; cette planche était mobile; on voyait pourtant +que l'ouvrage était bien près d'être achevé: un +jeune homme beau, riant, vigoureux, bien fait, frappait +en chantant et de toutes ses forces sur les ais mal +joints, ajoutant à son œuvre une dernière cheville; sur +le dernier échelon de l'escalier on voyait une bouteille +presque vide et un verre à moitié plein; de temps à autre +le jeune homme se mettait à boire à petits traits, après +quoi, il revenait à son ouvrage et à son gai refrain.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 259px;"> +<img src="anemort_fichiers/264-cut.png" width="259" height="348" alt="264.png" title="" /> +</div> + +<p>Cette machine inconnue et d'un aspect si nouveau +m'inquiétait malgré moi: que voulait dire ce théâtre, +et à quoi bon? Je serais resté fixé à la même place, tout +un jour, sans pouvoir m'expliquer la chose. J'étais donc +debout à cette fenêtre de rez-de-chaussée, muet, inquiet, +curieux, écoutant avec un frémissement involontaire +les coups du marteau, quand le jeune ouvrier fut +interrompu par un joli enfant qui venait pour lui vendre +de la ficelle; cet enfant, c'était mon fabricant de la +Salpêtrière; il apportait le travail de quinze jours, +et à son air timide on voyait qu'il tremblait d'être refusé. +Le charpentier l'accueillit en bon jeune homme, +il reçut sa corde sans trop la regarder, il la paya généreusement, +et renvoya cet enfant avec un gros baiser +et un verre de ce bon vin qui était sur le pied de +l'échelle. Resté seul, le jeune charpentier ne se remit +pas à l'ouvrage; il se promena d'un air soucieux de +long en large, l'œil toujours fixé sur la porte; évidemment +il attendait quelqu'un; ce quelqu'un qui arrive +toujours trop tard, qui s'en va toujours trop tôt, qu'on +remercie de vous avoir dérobé votre journée, avec qui +les heures sont rapides comme la pensée. Arriva à la fin +une fille belle et fraîche, naïve et curieuse; après le premier +bonjour à son amant, elle s'occupa, tout comme +moi, de la machine. Je n'entendais pas un mot de la +conversation, mais elle devait être vive et intéressante. +À la fin, le jeune homme, à bout sans doute de toutes +ses explications, fit un signe à la jeune fille comme pour +l'engager à jouer son rôle sur ce théâtre; d'abord elle +ne voulut pas; puis elle se fit prier moins fort; puis elle +consentit tout à fait: alors son fiancé, prenant un air +grave et sérieux, lui attacha les mains derrière le dos +avec la corde de l'enfant; il la soutint pendant qu'elle +montait sur l'estrade; montée sur l'estrade, il l'attacha +sur la planche mobile, de sorte qu'une extrémité de ce +bois funeste touchait à la poitrine, pendant que les pieds +étaient fixés à l'autre extrémité: je commençais à comprendre +cet horrible mécanisme! J'avais peur de le +comprendre, quand tout à coup la planche s'abaisse +lentement entre les deux poutres; tout à coup aussi, et +d'un seul bond, le jeune charpentier est par terre, ses +deux mains entourent le cou de sa maîtresse ainsi garottée; +lui cependant, jovial exécuteur de la sentence +qu'il a portée, il passe sa tête et ses deux lèvres brûlantes +sous cette tête ainsi penchée. La victime rose et +rieuse avait beau vouloir se défendre, pas un mouvement +ne lui était permis.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 270px;"> +<img src="anemort_fichiers/266-cut.png" width="270" height="341" alt="266.png" title="" /> +</div> + +<p>Eh bien! ce fut seulement au second baiser que le +jeune homme donna à sa maîtresse, que je compris tout +à fait à quoi cette machine pouvait servir.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 270px;"> +<img src="anemort_fichiers/267-cut.png" width="270" height="218" alt="267.png" title="" /> +</div> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 280px;"> +<img src="anemort_fichiers/268-cut.png" width="280" height="253" alt="268.png" title="" /> +</div> + + + + +<h2><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV.</h2> + +<h2>LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ.</h2> + + +<p>Un léger coup sur l'épaule me tira de cette horrible +contemplation; je me retournai épouvanté, comme si +je me fusse attendu à trouver derrière moi l'homme +pour qui travaillait le charpentier, je ne vis que la figure +douce, triste et compatissante de Sylvio.—Viens, mon +ami, dis-je à Sylvio avec le sourire d'un insensé; viens +voir cette machine sur laquelle ces deux bons jeunes +gens prennent leurs ébats amoureux, comme font sur +cette planche polie les pigeons du colombier. Crois-tu +donc que sur ce parquet tout uni, entre ces deux poutres +de sapin si odorantes et si blanches, sur ce théâtre +innocent de tant d'amour, puisse jamais se passer une +horrible scène de meurtre? que dis-je? le plus horrible +des crimes, un meurtre de sang-froid, un meurtre accompli +à la face de Dieu et des hommes! Peux-tu donc +penser jamais qu'à cette échancrure où se penche amoureusement +la tête animée et souriante de cette belle fille, +puisse jamais tomber de son dernier bond une tête fraîchement +coupée? Et pourtant la chose n'est que trop +certaine. Demain peut-être le bourreau viendra, qui +demandera si la machine est prête. Il grimpera à cette +échelle pour s'assurer que l'échelle est solide, il parcourra +à grands pas ces planches si bien jointes pour +s'assurer que ces planches résisteront à la palpitante +agonie du misérable; il fera jouer la bascule, car il faut +que la bascule soit alerte et preste, et s'abaisse aussi +promptement que le couteau. Une fois qu'il se sera bien +assuré de l'excellence de ce travail, auquel se rattachent +la paix, l'honneur, la fortune et la tranquillité des citoyens, +terrible pilotis sur lequel est bâtie la société tout +entière, l'homme fera un petit sourire de satisfaction au +maître charpentier, il dira qu'on lui apporte sa machine +de bonne heure ou bien le soir; après quoi, ce riant +théâtre d'amour ne sera plus qu'un théâtre de meurtre, +le boudoir deviendra échafaud sanglant; on n'entendra +plus là,—non plus jamais—le bruit des baisers,—à +moins que d'appeler un baiser cette dernière aumône +que jette le prêtre, du bout de ses lèvres tremblantes, +sur la joue pâle et livide de l'homme qui va mourir. Et +pourtant, Sylvio, à présent que j'y pense, je me souviens +qu'autrefois, dans un temps heureux, comparé à celui-ci, +quand je nageais en plein paradoxe, j'ai entendu des +gens qui riaient de la peine de mort. Bien plus, ces gens-là +se vantaient eux-mêmes, celui-ci, d'avoir été pendu +et de s'être balancé longtemps au bout d'une corde dans +un des éclatants paysages d'Italie; celui-là, d'avoir été +empalé au sommet des tours de Constantinople, d'où +il pouvait admirer tout à l'aise le Bosphore de Thrace; +cet autre, enfin, de s'être noyé amoureusement dans les +eaux transparentes de la Saône, entraîné qu'il était par +une jeune et belle naïade au sein nu. Je t'avoue qu'en les +entendant ainsi parer la mort violente, je m'étais habitué +à jouer avec elle; je regardais le bourreau comme +un complaisant adjuteur, plus habile que les autres à +fermer les yeux d'un homme; mais à présent, la vue +de cette machine encore si innocente, le seul aspect +de ce bois qui n'a été encore enduit que de cire vierge, +ébranle toutes mes convictions sanguinaires. Je t'ai raconté, +il t'en souvient, l'histoire du pendu, l'histoire de +l'homme empalé, l'histoire du noyé; qu'en penses-tu +donc, Sylvio?</p> + +<p>—Je pense, répondit Sylvio, que tu courais après le +paradoxe et que le paradoxe a fait la moitié du chemin +pour venir à toi. La vérité arrive moins vite, ou bien +elle est moins complaisante; tout au plus se laisse-t-elle +approcher quand on va à elle d'un pas ferme. Malheureux! +à présent que tu as accoutumé ta vue aux +éblouissements turbulents du paradoxe, j'ai bien peur +que tu ne puisses soutenir une lumière plus pure et plus +calme. Cependant je t'ai suivi tout ce matin pour te +faire part de l'histoire d'un agonisant, écrite par lui-même. +Tu vas entendre un homme qui, lui, ne joue +pas avec la mort. Celui-là, tu peux l'en croire, car il +a vraiment tendu sa tête au bourreau, car il a vraiment +senti à son cou la corde fatale, car il est véritablement +mort sur l'échafaud. En même temps Sylvio m'entraînait +loin de la maison du charpentier. Nous passâmes +à travers plusieurs haies verdoyantes et doucement blanchissantes; +nous nous assîmes à l'ombre, ou plutôt au +soleil d'un vieil orme dont la feuille était encore un +bourgeon rougeâtre; en même temps mon ami déployait +lentement un de ces immenses journaux américains +dont le nombre et l'étendue sont encore pour la France +un vif sujet d'étonnement, et quand enfin il me vit plus +calme et tout prêt à écouter, il me lut lentement cette +triste et véridique histoire des dernières sensations d'un +homme condamné à mort. J'ai su depuis que, pour ne +pas me jeter dans trop de douleurs, mon lecteur avait +passé sous silence la dernière entrevue du condamné +avec Élisabeth Clare, jeune fille que le condamné aimait +passionnément:</p> + +<p>«Il était quatre heures de l'après-midi lorsqu'Élisabeth +me quitta, et quand elle fut partie, il me sembla +que j'avais fini tout ce que j'avais à faire dans ce monde. +J'aurais pu souhaiter alors de mourir à cette place et à +l'heure même, j'avais fait la dernière action de ma vie, +et la plus amère de toutes. Mais à mesure que descendait +le crépuscule, ma prison devenait plus froide et +plus humide, la soirée était sombre et brumeuse; je +n'avais ni feu ni chandelle, quoique ce fût au mois de +janvier, ni assez de couvertures pour me réchauffer;—et +mes esprits s'affaiblirent par degrés,—et mon cœur +s'affaissa sous la misère et la désolation de tout ce qui +m'entourait,—et peu à peu (car ce que j'écris maintenant +ne doit être que la vérité) la pensée d'Élisabeth, +de ce qu'elle deviendrait, commença à céder devant le +sentiment de ma propre situation. Ce fut la première +fois, je n'en puis dire la cause, que mon esprit comprit +pleinement l'arrêt que je devais subir dans quelques +heures; et en y réfléchissant, une terreur horrible me +gagna, comme si ma sentence venait d'être prononcée, +et comme si jusque là je n'eusse pas su réellement et +sérieusement que je devais mourir.</p> + +<p>«Je n'avais rien mangé depuis vingt-quatre heures. +Il y avait près de moi de la nourriture, qu'un homme +pieux qui m'avait visité m'avait envoyé de sa propre +table, mais je ne pouvais y goûter, et quand je la regardais, +d'étranges idées s'emparaient de moi. C'était +une nourriture choisie, non telle qu'on la donne aux +prisonniers; elle m'avait été envoyée parce que je devais +mourir le lendemain. Je pensai alors aux animaux +des champs, aux oiseaux de l'air, qu'on engraisse pour +les tuer. Je sentis que mes pensées n'étaient pas ce +qu'elles auraient dû être en un pareil moment; je crois +que ma tête s'égara. Une sorte de bourdonnement sourd, +semblable à celui des abeilles, résonnait à mes oreilles +sans que je pusse m'en débarrasser; quoiqu'il fît nuit +close, des étincelles lumineuses allaient et venaient devant +mes yeux;—et je ne pouvais me rien rappeler. +J'essayai de dire mes prières, mais je ne pus me souvenir +que d'une prière isolée, çà et là, et sans suite avec +les autres prières; il me semblait que ces mots confus, +adressés en tremblant au Dieu terrible, étaient autant +de blasphèmes que je proférais.—Je ne sais même plus +ce que disaient ces prières, je ne puis pas me rendre +compte de ce que je dis alors. Mais tout à coup il me +sembla que toute cette terreur était vaine et inutile, et +que je ne resterais pas là pour y attendre la mort. Espérance! +Était-ce bien de l'espérance?—Et je me levai +d'un seul bond; je m'élançai aux grilles de la fenêtre +du cachot, et je m'y attachai avec une telle force, que +je les courbai, car je me sentais la puissance d'un lion.—Et +je promenai mes mains sur chaque partie de la +serrure de ma porte;—et j'appliquai mon épaule contre +la porte même, quoique je susse qu'elle était garnie +en fer et plus pesante que celle d'une église;—et je +tâtonnai le long des murs et jusque dans le recoin de +mon cachot, quoique je susse très-bien, si j'avais eu +mes sens, que tout le mur était en pierres massives de +trois pieds d'épaisseur,—et que lors même que j'aurais +pu passer à travers une crevasse plus petite que le trou +d'une aiguille, je n'avais pas la moindre chance de salut. +Au milieu de tous ces efforts, je fus saisi d'une faiblesse +comme si j'eusse avalé du poison; je n'eus que la force +de gagner en chancelant la place qu'occupait mon lit. +Je tombai sur mon lit, et je crois que je m'évanouis. Mais +cela ne dura pas, car ma tête tournait, la chambre me +paraissait tourner aussi.—Et je rêvai, entre la veille et +le sommeil, qu'il était minuit et qu'Élisabeth était revenue +comme elle me l'avait promis, et qu'on refusait +de la laisser entrer. Il me semblait qu'il tombait une neige +épaisse et que les rues en étaient toutes couvertes comme +d'un drap blanc, et que je voyais Élisabeth morte, couchée +dans la neige, au milieu des ténèbres, à la porte +même de la prison. Quand je revins à moi, je me débattais +sans pouvoir respirer. Au bout d'une ou deux minutes, +j'entendis l'horloge du Saint-Sépulcre sonner dix +heures, et je connus que j'avais fait un rêve.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 168px;"> +<img src="anemort_fichiers/275-cut.png" width="168" height="309" alt="275.png" title="" /> +</div> + +<p>«L'aumônier de la prison entra sans que je l'eusse +envoyé chercher. Il m'exhorta solennellement à ne plus +songer aux peines de ce monde, à tourner mes pensées +vers le monde à venir, à tâcher de réconcilier mon âme +avec le ciel, dans l'espérance que mes péchés, quoique +grands, me seraient pardonnés si je me repentais. Lorsqu'il +fut parti, je me trouvai pendant un moment un +peu plus recueilli. Je m'assis de nouveau sur le lit, et je +m'efforçai sérieusement de m'entretenir avec moi-même +et de me préparer à mon sort. Je me répétais dans mon +esprit que, dans tous les cas, je n'avais plus que peu +d'heures à vivre; qu'il n'y avait point d'espérance pour +moi en cette vie, qu'au moins fallait-il mourir dignement +et en homme. J'essayai alors de me rappeler tout +ce que j'avais entendu dire sur la mort par pendaison: +«Ce n'était que l'angoisse d'un moment; elle causait peu +ou point de douleur; elle éteignait la vie sur-le-champ;» +et de là je passai à vingt autres idées étranges. Peu à peu +ma tête recommença à divaguer et à s'égarer encore une +fois. Je portai mes mains à ma gorge, je la serrai fortement, +comme pour essayer de la strangulation. Ensuite +je tâtai mes bras aux endroits où la corde devait être +attachée; je la sentais passer et repasser jusqu'à ce +qu'elle fût nouée solidement, je me sentais lier les mains +l'une à l'autre; mais la chose qui me faisait le plus +d'horreur, c'était l'idée de sentir le bonnet blanc abaissé +sur mes yeux et sur mon visage. Si j'avais pu éviter ce +bonnet blanc, cette mesquine anticipation sur la nuit +éternelle, le reste ne m'eût pas été si horrible. Au milieu +de ces imaginations funèbres, un engourdissement +général gagna petit à petit tous mes membres.</p> + +<p>«L'étourdissement que j'avais éprouvé fut suivi d'une +pesante stupeur, qui diminuait la souffrance causée par +mes idées, et cependant, même dans cet engourdissement +stupide, je continuais encore à penser. Alors +l'horloge de l'église sonna minuit. J'avais le sentiment +du son, mais le son m'arrivait indistinctement, comme +à travers plusieurs portes fermées ou bien à travers une +grande distance. Peu à peu je vis les objets qui erraient +dans ma mémoire, tourbillonner en haut et en bas et +devenir de moins en moins distincts, puis ils s'en allèrent +çà et là, l'un après l'autre, puis enfin ils disparurent +tous tout à fait. Je m'endormis.</p> + +<p>«Je dormis jusqu'à l'heure qui devait précéder l'exécution. +Il était sept heures du matin, lorsqu'un coup +frappé à la porte de mon cachot me réveilla. J'entendis +le bruit, comme dans un rêve, quelques secondes avant +d'être complètement réveillé, et ma première sensation +ne fut que l'humeur d'un homme fatigué et qui fait un +bon somme, qu'on réveille en sursaut. J'étais las et je +voulais dormir encore. Une minute après, les verroux +de l'extérieur de mon cachot furent tirés; un guichetier +entra portant une petite lampe; il était suivi du gardien +de la prison et de l'aumônier. Je levai la tête; un +frisson semblable à un choc électrique, à un plongeon +subit dans un bain de glace, me parcourut tout le corps. +Un coup d'œil avait suffi. Le sommeil s'était éclipsé +comme si je n'eusse jamais dormi, comme si jamais plus +je ne devais dormir. J'avais le sentiment de ma situation. +«Roger, me dit le gardien d'une voix basse mais ferme, +il est temps de vous lever!» L'aumônier me demanda +comment j'avais passé la nuit, et proposa que je me +joignisse à lui pour prier. Je me ramassai sur moi-même, +je restai assis sur le bord du lit. Mes dents claquaient, +mes genoux s'entre-choquaient en dépit de moi. Il ne +faisait pas encore grand jour; et comme la porte du +cachot restait ouverte, je pouvais voir au delà la petite +cour pavée; l'air était épais et sombre, et il tombait +une pluie lente, mais continue. «Il est sept heures et +demie passées, Roger!» dit le gardien de la prison. Je +rassemblai mes forces pour demander qu'on me laissât +seul jusqu'au dernier moment. J'avais trente minutes +à vivre!</p> + +<p>«J'essayai de faire une autre observation quand le +gardien fut prêt à quitter le cachot; mais cette fois je ne +pus pas faire sortir les mots que je voulais dire; le souffle +me manqua; ma langue s'attacha à mon palais; j'avais +perdu, non pas la parole, mais la faculté de parler; je +fis deux violents efforts pour retrouver le son: vains +efforts! je ne pouvais pas prononcer. Lorsqu'ils furent +partis, je restai à la même place sur le lit. J'étais engourdi +par le froid, probablement aussi par le sommeil +et par le grand air inaccoutumé qui avait pénétré dans +ma prison; je demeurai roulé pour ainsi dire sur moi-même, +afin de me tenir plus chaudement, les bras +croisés sur ma poitrine, la tête pendante, tremblant de +tous mes membres. Mon corps me semblait un poids insupportable +que j'étais hors d'état de soulever ou de +remuer. Le jour éclairait de plus en plus, quoique jaunâtre +et terne, et la lumière se glissait par degrés dans +mon cachot, me montrant les murs humides et le pavé +noir, et, tout étrange que cela soit, je ne pouvais m'empêcher +de remarquer ces choses puériles, quoique la +mort m'attendît l'instant d'après. Je remarquai la lampe +que le guichetier avait déposée à terre, et qui brûlait +obscurément avec une longue mèche pressée et comme +étouffée par l'air froid et malsain; et je pensai, en ce +moment-là même, qu'elle n'avait pas été ravivée depuis +la veille au soir. Et je regardai le châssis du lit en fer +nu et glacé, sur lequel j'étais assis, et les énormes têtes +de clous qui garnissaient la porte du cachot, et les mots +écrits sur les murs par d'autres prisonniers. Je tâtai mon +pouls, il était si faible qu'à peine pouvais-je le compter. +Il m'était impossible de m'amener à sentir, à comprendre, +à me dire, à m'avouer à moi-même, en dépit de +tous mes efforts, que véritablement j'allais mourir. Pendant +cette anxiété, j'entendis la cloche de la chapelle +commencer à sonner l'heure, et je pensais: «Seigneur, +ayez pitié de moi, malheureux!»—Non, non, ce ne +pouvaient être encore les trois quarts après sept heures!—tout +au plus, au moins les trois quarts... L'horloge +sonna les trois quarts... et—elle tinta le quatrième +quart, puis huit heures.—L'heure!</p> + +<p>«Ils étaient déjà dans ma prison avant que je les eusse +aperçus. Ils me retrouvèrent à la même place, dans la +même posture où ils m'avaient laissé.</p> + +<p>«Ce qui me reste à dire occupera peu d'espace: mes +souvenirs sont très précis jusque là, mais ils ne sont pas +à beaucoup près aussi distincts sur ce qui suivit. Je me +rappelle cependant très bien comment je sortis de mon +cachot pour passer dans la grande salle. Deux hommes +petits et ridés, vêtus de noir, me soutenaient. Je sais +que j'essayai de me lever quand je vis entrer le gardien +de la prison avec ces hommes; mais cela me fut impossible.</p> + +<p>«Dans la grande salle étaient déjà les deux malheureux +qui devaient subir leur sentence avec moi. Ils +avaient les bras et les mains liés derrière le dos, et ils +étaient couchés sur un banc, en attendant que je fusse +préparé.</p> + +<p>«Un vieillard maigre, à cheveux blancs et rares, +lisait à l'un d'eux quelque chose à haute voix; il vint à +moi et me dit... je ne sais pas au juste ce qu'il me dit,—par +exemple,—«que nous devrions nous embrasser;» +mais je ne l'entendis pas distinctement.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 280px;"> +<img src="anemort_fichiers/282-cut.png" width="280" height="276" alt="282.png" title="" /> +</div> + +<p>«La chose la plus difficile alors pour moi était de me +tenir debout sur mes deux pieds et de ne pas tomber. +J'avais cru que ces derniers moments seraient pleins de +rage et d'horreur, et je n'éprouvais ni rage ni horreur; +mais seulement une faiblesse nauséabonde, comme si le +cœur me manquait et comme si la planche même sur laquelle +j'étais se dérobait sous moi. Je chancelais. Je ne +pus que faire signe au vieillard à cheveux blancs de me +laisser: quelqu'un intervint, qui le renvoya. On acheva +de m'attacher les bras et les mains. J'entendis un officier +dire à demi-voix à l'aumônier: <i>Tout est prêt!</i> Comme +nous sortions, un des hommes en noir porta un verre +d'eau à mes lèvres, mais je ne pus avaler.</p> + +<p>«Nous commençâmes à nous mettre en marche à +travers les longs passages voûtés qui conduisaient de la +grande salle à l'échafaud. Je vis les lampes qui brûlaient +encore, car la lumière du jour ne pénètre jamais sous +ces voûtes; j'entendis les coups pressés de la cloche et la +voix grave de l'aumônier, lisant, comme il marchait devant +nous: «Je suis la résurrection et la vie, a dit le +Seigneur; celui qui croit en moi, quand même il serait +mort, vivra;—et quoique les vers rongent mon corps +dans ma chair, je verrai Dieu.»</p> + +<p>«C'était le service funèbre, prières composées pour +les morts qui sont couchés dans le cercueil, immobiles, +récitées sur nous qui étions debout et vivants... Je sentis +encore une fois, je vis et ce fut là mon dernier moment +de complète perception. Je sentis la transition brusque +de ces passages souterrains, chauds, étouffés, éclairés +par des lampes, à la plate-forme découverte et aux marches +grinçantes qui montaient à l'échafaud. Alors je découvris +l'immense foule qui s'étendait noire et silencieuse +sur toute l'étendue de la rue au-dessous de moi; +les fenêtres des maisons et des boutiques tout en face de +l'échafaud étaient garnies de spectateurs jusqu'au quatrième +étage. Je vis l'église du Saint-Sépulcre dans l'éloignement +à travers le brouillard jaune, et j'entendis le +tintement de sa cloche. Je me rappelle le ciel nuageux, +la matinée brumeuse, l'humidité qui couvrait l'échafaud, +la masse immense de tous ces noirs édifices, la prison +même qui s'élevait à côté et qui semblait projeter sur +nous son ombre encore impitoyable; je sens encore la +brise fraîche et froide qui vint frapper mon visage. Je +vois encore aujourd'hui tout ce dernier coup d'œil qui +me frappe l'âme comme ferait un coup de massue; l'horrible +perspective est tout entière devant moi: l'échafaud, +la pluie, les figures de la multitude, le peuple grimpant +sur les toits, la fumée qui se rabattait pesamment le long +des cheminées, les charrettes remplies de femmes qui +prenaient leur part d'émotions dans la cour de l'auberge +en face; j'entends le murmure bas et rauque qui +circula dans la foule assemblée lorsque nous parûmes. +Jamais je ne vis tant d'objets à la fois, si clairement, +si distinctement qu'à ce seul coup d'œil: mais il fut +court.</p> + +<p>«À dater de ce coup d'œil, de ce moment, tout ce +qui suivit fut nul pour moi. Les prières de l'aumônier, +l'attache du nœud fatal, le bonnet dont l'idée m'inspirait +tant d'horreur, enfin mon <i>exécution</i> et ma <i>mort</i> ne +m'ont laissé aucun souvenir;—si je n'étais certain que +toutes ces choses ont eu lieu, je n'en aurais pas le moindre +sentiment. J'ai lu depuis dans les gazettes les détails +de ma conduite sur l'échafaud. Il était dit que je m'étais +comporté dignement, avec fermeté; que j'étais mort +sans beaucoup d'angoisses; que je ne m'étais pas débattu. +Quelques efforts que j'aie faits pour me rappeler une +seule de ces circonstances, je n'ai pu y parvenir. Tous +mes souvenirs cessent à la vue de l'échafaud et de la rue. +Ce qui, pour moi, semble suivre immédiatement cette +minute d'angoisses, c'est un réveil d'un sommeil profond. +Je me trouvai dans une chambre, sur un lit près duquel +était assis un homme qui, lorsque j'ouvris les yeux, +me regardait attentivement. J'avais repris toutes mes +facultés, quoique je ne pusse parler avec suite. Je pensai +qu'on m'avait apporté ma grâce; qu'on m'avait enlevé +de dessus l'échafaud et que je m'étais évanoui. +Lorsque je sus la vérité, je crus démêler un souvenir +confus, comme d'un rêve, de m'être trouvé en un lieu +étrange étendu nu avec une quantité de figures flottantes +autour de moi; mais cette idée ne se présenta +bien certainement à mon esprit qu'après avoir appris ce +qui s'était passé.»</p> + +<p>Tel était ce récit funèbre. Ce récit était plein de +tristesse, de gravité, de résignation; il allait à merveille +à ma tristesse présente. Je l'écoutai, non sans terreur, +et cependant cette terreur même me réconciliait +avec la mort. C'est bien le moins qu'on laisse au malheureux +qui va mourir la dignité de son supplice! Toutes les +angoisses de ce condamné à mort, je les partageais, mais +pour l'en féliciter dans le fond de l'âme. Ne jouons pas +avec cette âme immortelle qui s'en va, violemment +chassée du corps qu'elle habite.</p> + +<p>Bon Sylvio! il venait de me donner la seule consolation +qui fût à la portée de ma douleur. Il venait de me +prouver que je pouvais respecter Henriette, cette fille +qui allait mourir.</p> + +<p>L'histoire de ce condamné à mort fut pour moi un si +grand soulagement, que je revins pour un instant à des +idées littéraires qui étaient déjà si loin de moi.</p> + +<p>«Mais, sais-tu bien, dis-je à Sylvio, qu'avec un +pareil héros, un condamné à mort qui raconte lui-même +l'histoire de son exécution à mort, on ferait un +beau livre?</p> + +<p>—Mon ami, répondit Sylvio, ne touchons pas à cette +histoire et n'en faisons pas un livre, car c'est là un livre +tout fait.</p> + +<p>J'ai compris plus tard que Sylvio avait raison.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 116px;"> +<img src="anemort_fichiers/287-cut.png" width="116" height="215" alt="287.png" title="" /> +</div> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 300px;"> +<img src="anemort_fichiers/288-cut.png" width="300" height="233" alt="288.png" title="" /> +</div> + + + + +<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI.</h2> + +<h2>LA BOURBE.</h2> + + +<p>Pour les malheureux et pour les heureux de ce monde, +le temps marche vite. La mort arrive au pas de course +pour les uns comme pour les autres; alors ils se demandent +avec effroi:—<i>Quelle heure est-il</i>? Il n'y a que +l'homme sage qui sache compter les heures, et qui ne les +trouve ni trop longues ni trop courtes. Le sage prête l'oreille, +l'heure sonne, et il bénit le ciel qui lui accorde +cette heure encore.</p> + +<p>Ainsi les heures, les jours, les mois s'étaient enfuis +sans que je me fusse rappelé, sinon confusément, le destin +d'Henriette. Henriette? N'est-ce pas cette femme +qui doit être morte à présent? Enfin, un soir, tout à +coup, par je ne sais quelle prescience fatale, et comme +réveillé en sursaut, je comptai les mois, je comptai les +jours, je comptai deux fois, et soudain je me précipitai +vers la Bourbe. On n'y entrait pas le soir; j'y retournai +le lendemain de très-bonne heure; on n'y entrait pas si +matin; j'attendis à la porte. Si je comptais bien, l'enfant +d'Henriette devait donc avoir vu le jour! La fatale sentence +était prononcée sans appel; le triste sursis était +épuisé; la condamnée était mère, elle n'avait plus qu'à +mourir. Triste et impuissante maison, qui ne peut pas +arracher au bourreau la nourrice que le bourreau réclame! +Elle est bien nommée: <i>La Bourbe</i>.</p> + +<p>La Bourbe est le dernier refuge des filles pauvres qui +sont devenues mères, des jeunes épouses dont le mari est +un joueur, des femmes condamnées à mort que le bourreau +attend à la porte. À la Bourbe, la misère enfante la +misère, la prostitution enfante la prostitution, le crime +enfante le crime. Les enfants qui viennent au monde sur +ces lits lamentables, n'ont pas d'autre héritage à attendre +que le bagne ou l'échafaud. C'est là leur majorat, c'est +là le domaine qui leur est substitué, c'est là leur droit le +plus clair. Quand une femme a fait un enfant à la Bourbe, +la Bourbe lui accorde trois jours de repos, après quoi +elle met à la porte la mère et l'enfant; seulement, par +une précaution philanthropique, on a placé, comme succursale +de la Bourbe, le tour des enfants trouvés; presque +toujours, ce pauvre enfant que la Bourbe vomit par +une porte, elle le reçoit par l'autre porte... Je demandai +à voir la condamnée; je la vis: elle portait sur sa figure +douce et résignée, cette extraordinaire blancheur qui, +pour une jeune mère, est souvent une douce compensation +de tous les maux qu'elle a soufferts; elle était assise +dans un grand fauteuil, et, la tête baissée, elle allaitait son +enfant. L'enfant s'attachait avec une ardeur ravissante +au sein inépuisable de sa nourrice. Ce sein était blanc, +nuancé de bleu, et il était facile de juger que c'était celui +d'une bonne nourrice, d'une femme jeune et forte, +faite pour être mère. Ce mot de mère a quelque chose +de respectable partout, même à la Bourbe. Une femme +qui livre à l'enfant sa mamelle remplie, la vie chancelante +de la frêle créature qui dépend de la vie de sa +mère, cette protection attentive et tendre qu'une mère +seule peut donner, ce petit cœur qui commence à battre +sur ce grand cœur, cette âme naissante repue de lait et +couverte de baisers, que la mère berce doucement sur +son sein, en la tenant de ses deux mains jointes; oui, +certes, c'est alors qu'on oublie tous les crimes d'une +femme, ses trahisons, ses coquetteries, ses faiblesses, +son incroyable délire, ce fatal aveuglement qui les +pousse ainsi à leur ruine les unes et les autres; pauvres +femmes condamnées à l'avance! Oui, l'amour maternel +doit suffire à expier tous ces amours; une goutte de lait +doit laver tous ces parjures. Bien plus, si cette femme a +tué un homme, ne vient-elle donc pas tout à l'heure de +rendre à la terre un homme? et encore un homme qui +sera plus jeune et plus beau et plus fort? Ainsi j'entrai à +la Bourbe le matin même du jour où Henriette allait +mourir. Son calme, son attitude, sa faiblesse, sa beauté, +et tout ce que je savais de ses premiers instants dans la +vie et de ses horribles malheurs... que vous dirai-je? je +fus prêt à sangloter. Je priai la sœur de charité de nous +laisser seuls; je lui dis que j'étais le frère de la victime, +que je voulais lui parler sans témoins: la bonne sœur +s'éloigna en se disant.—<i>Éloignons-nous, il n'est +peut-être pas son frère</i>. L'enfant d'Henriette s'était endormi +sur le sein de sa mère sans le quitter.</p> + +<p>Je m'approchai d'elle.—Me reconnaissez-vous? lui +dis-je.—Elle leva lentement les yeux sur moi, elle me +fit un léger signe de tête pour me dire qu'elle me reconnaissait. +On voyait que cet aveu lui coûtait.—Henriette! +lui dis-je, vous voyez devant vous un homme qui +vous a aimée, qui vous aime encore; c'est le seul +homme pour qui vous n'ayez eu ni un regard ni un +sourire; maintenant il est le seul ami qui vous reste; si +vous avez quelque volonté dernière, livrez-la-moi, cette +volonté sera faite.</p> + +<p>Elle ne me répondit rien encore; pourtant son +regard était tendre, son sang remontait à sa joue; ce +bel ovale s'animait, pour la dernière fois, du feu de +ces regards, de la grâce ineffaçable de ce sourire. Pauvre, +pauvre jeune fille! Pauvre tête qui va tomber! +Pauvre cou si frêle et si blanc, qu'on trancherait +aussi facilement que la tige d'un lis, et sur lequel vont +bondir cent livres de plomb, armées d'un immense +couteau! Oh! pourtant, si tu m'avais ainsi regardé une +fois, une seule, tu étais à moi, à moi pour la vie; tu +aurais été la reine du monde, car, à coup sûr, tu aurais +été la plus belle!</p> + +<p>—Henriette, lui dis-je, il est donc vrai, il faut +mourir, mourir si jeune et si belle; toi qui aurais +pu être ma femme, élever notre jeune famille, être +heureuse longtemps, honorée toujours, et, vieille +grand'mère aux cheveux blancs, mourir sans douleur +par une belle soirée d'automne, au milieu de +tes petits-enfants; encore quelques heures, et adieu! +adieu, pour jamais!</p> + +<div class="figcenter" style="width: 310px;"> +<img src="anemort_fichiers/chiffonnier.png" width="310" height="410" alt="Le Chiffonnier" title="" /> +<span class="caption">Le Chiffonnier</span> +</div> + +<p>Elle était muette toujours; elle pressait son enfant +sur son cœur sans me répondre; elle pleurait. C'étaient +les premières larmes que je lui avais vu répandre; je +les voyais couler lentement, son enfant les recevait presque +toutes: ainsi baigné de ces larmes qui la rachetaient, +cet enfant, je le regardais comme à moi!</p> + +<p>—Au moins, dis-je à Henriette, ce jeune enfant sera +mon fils.</p> + +<p>La pauvre femme, à ces mots, se hâta d'embrasser la +chère créature, et déjà elle me la tendait dans un mouvement +convulsif, mais la porte s'ouvrit que ma phrase +n'était pas finie.—Cet enfant est à moi, s'écria d'une +voix rauque un homme qui entrait. Je retournai la +tête, je reconnus le geôlier de la prison; il était +toujours aussi laid, mais moins hideux.—Je viens +chercher mon enfant, dit-il; je ne veux pas que ce +soit l'enfant d'un autre; si je n'ai plus ma geôle à lui +donner, comme mon père me donna la sienne, il portera +ma hotte de chiffonnier:—Viens, Henri, dit-il à +l'enfant; en même temps il tirait de sa hotte un lange +blanc comme la neige; tout en s'approchant de la mère, +mais sans la regarder, il saisit l'enfant avec toutes sortes +de précautions; la pauvre créature dormait suspendue +au sein maternel; il fallut lui faire violence pour l'arracher +de cette place nourricière. L'enfant fut enveloppé +dans son lange et placé dans la hotte; le vieux chiffonnier +était triomphant:—Viens, mon Henri, disait-il, la +misère ne déshonore pas, et tu ne seras pas touché par +Charlot!</p> + +<p>Il sortit; il était temps qu'il sortît.—Charlot! Au +nom de Charlot, Henriette leva les yeux:</p> + +<p>—Charlot! reprit-elle d'une voix altérée; que +veut-il dire, je vous prie? Et elle avait un tremblement +convulsif.</p> + +<p>—Hélas! Charlot, c'est ainsi que chez le peuple, et +dans la langue des prisons, on appelle l'exécuteur des +hautes-œuvres.</p> + +<p>—Je m'en souviens, me dit-elle.</p> + +<p>Puis, avec une expression indicible de douleur et de +regrets, elle répéta:—Charlot! Charlot! c'était là +votre mot d'ordre, n'est-ce pas? c'étaient là mes remords.—Ô +malheureuse! que je suis coupable! Quels +sévères avertissements vous m'avez donnés! Quel nom, +sans vous en douter, vous prononciez devant moi! +Charlot! toute mon enfance, toute ma première jeunesse! +toute l'innocence de mes quinze ans! Charlot! la +probité de mon père, la bénédiction de ma mère, le travail +des champs, la pauvreté sans remords. Malheureuse +fille que je suis! c'est la vanité qui m'a perdue! Vous qui +m'aviez rencontrée si innocente sur le dos de Charlot, +vous m'avez fait peur, et je vous ai évité par orgueil. La +vanité m'a portée dans tous les abîmes où vous m'avez +vue, où vous m'avez poursuivie avec le nom de Charlot! +Vous me donniez de sages conseils, et j'ai pris vos conseils +pour autant de moqueries. Pour donner un démenti +au souvenir de Charlot, j'ai voulu être riche, honorée, +puissante, fêtée; mais toujours le souvenir de +Charlot a empoisonné toutes mes joies, a gâté tous mes +triomphes. Vous qui aviez vu Charlot, vous qui l'aviez +aimé, votre présence, votre voix, votre regard m'épouvantaient.—Et +pourtant que de fois j'ai été prête à me +jeter dans vos bras et à vous dire:—<i>Je t'aime, aime-moi!</i> +Oh! pardon, pardon! me dit-elle; au nom de Charlot, +pardon! Pitié, pitié pour moi, la femme souillée, +perdue, criminelle, mourante!... Monsieur, oh! par charité +chrétienne, embrassez-moi! Et elle me tendait les +bras, et je sentis sa joue brûlante effleurer la mienne:... +ce fut pour la première et la dernière fois.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 142px;"> +<img src="anemort_fichiers/296-cut.png" width="142" height="219" alt="296.png" title="" /> +</div> + +<p>On vint m'avertir que j'étais resté là trop longtemps.</p> + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="anemort_fichiers/297-cut.png" width="250" height="234" alt="297.png" title="" /> +</div> + + + +<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII.</h2> + +<h2>LE BOURREAU.</h2> + + +<p>Je courais, je volais, je fendais la foule qui ne pensait +encore à rien, qui n'allait qu'à la Halle en attendant +l'heure. Après bien des détours et bien des rues traversées, +j'arrivai enfin dans une rue sans nom, à une porte +sans numéro; toute la ville connaît cette maison. Une +grille épaisse et revêtue de planches ferme l'entrée de la +cour. Cette grille ne s'ouvre qu'aux grands jours. On +pénètre dans la maison par une porte basse, garnie de +clous à large tête; au milieu de cette porte s'entr'ouvre +une bouche de fer plus redoutable que la Bouche-d'Airain +à Venise, car, à coup sûr, quand on jette quelque +chose dans cette boîte, c'est une sentence de mort; +au-dessous de cette bouche ouverte est placé un marteau +rouillé, car peu de mains y ont touché. La maison +est entourée de silence et de terreur. Je frappai; un domestique +vint m'ouvrir; je fus étonné de sa bonne +tournure et de sa physionomie polie. Cet homme me fit +entrer dans un beau salon, et alla voir si Monsieur était +visible. Resté seul, j'eus tout le temps de parcourir deux +ou trois jolies pièces meublées avec beaucoup de soin +et de goût. C'étaient les tentures les plus fraîches, les +gravures les mieux choisies, les meubles les plus commodes. +Des fleurs nouvelles couvraient la cheminée, la +pendule représentait un sujet mythologique, <i>Psyché</i> et +l'<i>Amour</i>, et elle avançait d'un quart d'heure; sur le +piano ouvert était placée une romance de quelque génie +à la mode, soupirs cadencés et fugitifs à l'usage des passions +parisiennes; un joli petit gant de femme était oublié +sur le tapis. Dans un petit appartement reculé, un +bon peintre avait représenté, se souriant l'un à l'autre, +les deux jeunes maîtres de ce frais logis; je crus un +instant que je m'étais trompé de maison.</p> + +<p>Un peu plus loin, à travers la glace d'une porte, je +découvris un vieillard vénérable, dont la tête était couverte +de cheveux blancs. Aux côtés du vieillard se tenait +debout, et dans l'attitude du plus profond respect, +un jeune enfant tout blond, aux yeux d'azur; c'était +l'aïeul qui donnait une leçon d'histoire à son petit-fils. +Ce devait être là une chose singulière: l'histoire enseignée +par ce vieil homme qui descendait, par un arbre +généalogique tout sanglant, d'une longue suite de bourreaux, +et qui lui-même avait été le bourreau de toute +une génération! Certes, il avait vu, celui-là, le néant +de la royauté et de la gloire. Il avait vu se courber sous +son fer Lally-Tollendal et Louis XVI; il avait porté les +mains sur la reine de France et sur madame Élisabeth: +la majesté royale et la vertu! Il avait vu se coucher à ses +pieds, dans le silence, cette foule d'honnêtes gens que +la Terreur égorgeait sans pitié, tous les grands noms, +tous les grands esprits, tous les grands courages du dix-huitième +siècle; ce que Marat, Robespierre et Danton +avaient rêvé à eux tous ensemble, il l'avait accompli à +lui tout seul; il avait été le seul Dieu et le seul roi de +cette époque sans autorité et sans croyance, un Dieu +terrible, un roi inviolable. Il savait sur le bout du doigt, +on peut le dire, toutes les nuances du plus noble sang, +depuis le sang de la jeune fille qui range ses vêtements +pour mourir, jusqu'au sang glacé du vieillard; il avait +le secret de toutes les résignations et de tous les courages; +et que de fois ce philosophe rouge est resté confondu, +voyant le scélérat mourir avec autant de courage +que l'honnête homme, le disciple de Voltaire tendre un +cou aussi ferme que le chrétien! Quelles pouvaient être +les croyances de cet homme? Il avait vu la vertu traitée +comme le crime. Il avait vu la courtisane trembler d'épouvante, +sur le même plancher où la reine de France +était montée d'un pas ferme. Il avait vu sur son échafaud +toutes les vertus et tous les crimes; aujourd'hui +Charlotte Corday, le lendemain Robespierre. Que devait-il +comprendre à l'histoire? et comment la comprenait-il? +Voilà une rude question!</p> + +<p>Entra enfin l'homme que j'attendais. Il avait son habit +et ses gants, il était prêt à sortir, je savais pour quel +rendez-vous.</p> + +<p>—Monsieur, me dit l'homme en jetant un regard +inquiet sur la pendule, je ne m'appartiens pas aujourd'hui; +aurai-je l'honneur de savoir ce qui me vaut +votre visite?</p> + +<p>—Je venais, Monsieur, vous demander une grâce +que vous ne me refuserez pas.</p> + +<p>—Une grâce, Monsieur! je serais heureux de pouvoir +vous en accorder une: on m'en a demandé beaucoup, +toujours en vain; c'est demander grâce au rocher qui +tombe.</p> + +<p>—En ce cas-là, vous avez dû souvent vous estimer +bien malheureux.</p> + +<p>—Malheureux comme le rocher. J'exerce, il est vrai, +un cruel ministère; mais j'ai pour moi mon bon droit, +le seul droit légitime qui n'ait pas été nié un seul instant +dans notre époque.</p> + +<p>—Vous avez raison, vous êtes une légitimité, une +légitimité inviolable, Monsieur; et en bonne histoire, il +faut remonter jusqu'à vous pour démontrer la légitimité.</p> + +<p>—Oui, reprit l'homme, il est sans exemple qu'on +ait jamais nié mon bon droit. Révolution, anarchie, empire, +restauration, rien n'y a fait; mon droit est toujours +resté à sa place, sans faire un pas ni en avant, ni +en arrière. Sous mon glaive, la royauté a courbé la +tête, puis le peuple, puis l'empire; tout a passé sous +mon joug: moi seul je n'ai pas eu de joug; j'ai été plus +fort que la loi, dont je suis la suprême sanction; la loi a +changé mille fois, moi seul je n'ai pas changé une seule; +j'ai été immuable comme le destin, et fort comme le +devoir; je suis sorti de tant d'épreuves avec le cœur +pur, les mains sanglantes, la conscience sans tache. +Quels sont les juges qui en pourraient dire autant que +moi, le bourreau? Mais, encore une fois, le temps nous +presse: oserais-je vous demander ce que vous me voulez?</p> + +<p>—J'ai toujours entendu dire, lui répondis-je, que le +condamné qu'on mettait entre vos mains était à vous en +propre et vous appartenait tout entier; je viens vous +prier de m'en céder un à qui je tiens beaucoup.</p> + +<p>—Vous savez, Monsieur, à quelles conditions la loi +me les donne?</p> + +<p>—Je le sais; mais, la loi satisfaite, il vous reste quelque +chose, un tronc et une tête; c'est cela même que +je voudrais vous acheter à tout prix.</p> + +<p>—Si ce n'est que cela, Monsieur, le marché sera +bientôt fait. Et de nouveau interrogeant l'heure:—Avant +tout, me dit-il, permettez-moi de donner quelques +ordres indispensables.</p> + +<p>Il sonna rapidement, et à ses ordres deux hommes +arrivèrent.—Tenez-vous prêts pour deux heures et +demie, leur dit-il; soyez habillés décemment; il s'agit +d'une femme, et nous ne pouvons lui montrer trop d'égards. +Cela dit, les deux hommes se retirèrent; au même +instant sa femme et sa fille vinrent lui dire adieu. Sa fille +était déjà une personne de seize ans, qui l'embrassa en +souriant, et lui disant: À revoir!—Nous t'attendrons +pour dîner, reprit sa femme. Puis se rapprochant, et à +voix basse:—Si elle a de beaux cheveux noirs, je te +prie de me les mettre en réserve pour me faire un tour!</p> + +<p>L'homme se retourna de mon côté:—Les cheveux +sont-ils dans notre marché? dit-il.—Tout en est, répondis-je, +le tronc, la tête, les cheveux, tout, jusqu'au +son imbibé de sang.</p> + +<p>Il embrassa sa femme en lui disant:—Ce sera pour +une autre fois.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 213px;"> +<img src="anemort_fichiers/303-cut.png" width="213" height="236" alt="303.png" title="" /> +</div> + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 283px;"> +<img src="anemort_fichiers/304-cut.png" width="283" height="198" alt="304.png" title="" /> +</div> + + + +<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII.</h2> + +<h2>LE LINCEUL.</h2> + + +<p>L'heure allait sonner, la fête sanglante était attendue. +Chacun avait fait ses petites dispositions pour être +tout prêt à voir mourir celle qui allait mourir. Paris est +ainsi bâti: vice ou vertu, innocence ou crime, il ne +s'informe guère de la victime, pourvu qu'il y ait mort! +Une minute d'agonie sur la place de Grève, de tous les +spectacles gratis qu'on puisse donner à Paris, c'est le +plus agréable. Pourtant cette horrible Grève a déjà +bu tant de sang! Pendant que toute cette ville impitoyable +se précipitait haletante et pressée au-devant +du tombereau fatal, je regagnai le haut de la rue d'Enfer; +je m'enfonçai pour la dernière fois dans ce quartier +perdu, où l'on dirait que l'humanité parisienne a +placé l'entrepôt de toutes les infamies et de toutes les +misères; je repassai devant les Capucins où elle avait +été, devant la Bourbe où elle n'était déjà plus, devant +la riante maison du jeune charpentier; il n'était pas +chez lui, ni lui ni sa fiancée; ils étaient allés voir tous +les deux l'effet de la machine. On voyait encore dans +la cour un vase qui avait contenu la couleur rouge avec +laquelle on avait donné à l'échafaud une première et +légère teinte de sang. Je passai devant la Salpêtrière; +le jeune enfant et sa mère étaient occupés à tresser encore +une corde, comme s'ils eussent compris qu'il fallait +remplacer celle que le bourreau allait couper tantôt. À +la barrière, je retrouvai le mendiant qui faisait le héros; +le petit mendiant m'appela encore: <i>Mon Dieu!</i> Chose +horrible! deux vieillards appuyés l'un sur l'autre se +traînaient d'un pas boiteux pour voir au moins quelque +chose du supplice: c'étaient le père et la mère d'Henriette! +Ignorants et curieux, ils allaient, eux aussi, à +cette fête où leur sang allait couler. En même temps, un +majordome à l'air important arrivait dans une lourde +voiture; je reconnus mon Italien. Je rencontrai ainsi +presque tous les héros de mon livre; leur vie n'avait pas +fait un seul pas; ils avaient deux ans de plus, voilà tout; +et moi j'avais épuisé ma vie, j'avais perdu les dernières +illusions de ma première jeunesse! Pour dernière promenade, +j'allais attendre au cimetière de Clamart la +livraison de mon marché du matin.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 242px;"> +<img src="anemort_fichiers/306-cut.png" width="242" height="285" alt="306.png" title="" /> +</div> + +<p>Il était deux heures; le soleil marchait lentement, et +je suivais l'ombre allongée et poudreuse des peupliers +de la grande route, lorsqu'au milieu d'une verte prairie +j'aperçus une grande quantité de linge blanc étendu en +plein air, sur des cordes attachées à des arbres; quelques +femmes, agenouillées sur les bords du ruisseau voisin, +faisaient retentir l'écho sous les coups multipliés de leurs +battoirs; je me rappelai, et seulement alors, que je n'avais +pas de linceul; je résolus d'en avoir un à tout prix. +Je descendis dans la prairie; elle appartenait justement +à ma petite Jenny; Jenny elle-même était assise sur +une botte de foin destinée à son cheval, surveillant à la +fois le linge étendu et le linge qui était au lavoir; du +reste, toujours folle et bonne, et, de plus, enceinte de +huit mois.</p> + +<p>—Vous êtes bien triste! me dit-elle après le premier +bonjour.—Tu trouves, Jenny? c'est que (j'ai besoin de +toi) il me faut à l'instant même un grand linge pour +ensevelir une pauvre fille qui se meurt.</p> + +<p>—Elle se meurt! reprit Jenny; mais il y a peut-être +encore de l'espoir; j'ai vu revenir de très-loin bien des +jeunes filles que l'on croyait mortes, et qui se portent +aussi bien que vous et moi.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 226px;"> +<img src="anemort_fichiers/308-cut.png" width="226" height="272" alt="308.png" title="" /> +</div> + +<p>—Pour elle seule, Jenny, pas d'espoir! À coup sûr, +l'infortunée sera morte à quatre heures! Hâte-toi donc, +le temps presse, donne-moi de quoi l'ensevelir.</p> + +<p>Jenny me conduisit au milieu de ses cordages, et me +montra son linge:—Ce n'est pas cela, lui dis-je; il +me faut quelque chose de plus fin; une chemise de +femme, par exemple: tu diras que tu l'as perdue, +qu'on te l'a volée; Jenny, tu diras tout ce que tu +voudras, je la remplacerai; mais il me la faut.</p> + +<p>La bonne fille ne se le fit pas dire deux fois; elle +me fit traverser tout son linge, et je ne trouvais rien +qui fût à la taille d'Henriette: tantôt il y avait trop +d'ampleur, tantôt c'était l'excès contraire; quelquefois +le nom de la propriétaire m'arrêtait tout court; je +voulais qu'à défaut d'un peu de terre consacrée, cette +malheureuse fille eût au moins un chaste linceul. Jenny +me suivait toujours, sans rien comprendre à mon humeur.</p> + +<p>À la fin, suspendu aux branches d'un amandier de +la prairie, et déjà tout couvert de la fleur purpurine, +je découvris le plus joli linceul qui se pût imaginer. +C'était une belle toile de batiste, blanche et souple +comme le satin, ornée tout en bas et tout en haut +d'une légère broderie, et tellement animée par le +zéphyr printanier, que vous eussiez dit parfois qu'il y +avait un corps de seize ans sous ce fin tissu.—Voilà ce +que je cherche, dis-je à Jenny; voilà ce qu'il me faut; +donne-le-moi, et je suis content.</p> + +<p>Jenny hésitait. En effet, ce beau linge appartenait à +une belle personne innocente et jeune comme un enfant, +qui devait se marier dans huit jours.—Mais +j'avais l'air si satisfait de ma rencontre, que la bonne +Jenny ne s'opposa pas plus longtemps à mes désirs. +J'enveloppai avec soin mon riche et chaste linceul, et +je partais, lorsque revenant sur mes pas:</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, dis-je à Jenny; il me faut encore +quelque chose, un linceul plus petit, une espèce +de sac...</p> + +<p>—C'est donc pour une femme en couches? me dit +Jenny.</p> + +<p>Je reculai épouvanté, comme si elle eût eu deviné +mon secret:—Une femme en couches! qui te l'a dit, +Jenny?</p> + +<p>—Oui, reprit-elle, je vous comprends: un linceul +pour la mère, un linceul pour l'enfant; et, jetant un +regard sur sa taille rebondie, elle ajouta: C'est une bien +triste mort!</p> + +<p>—Hélas! oui, ma chère Jenny, une bien triste mort; +on devrait ne pas tuer une femme qui vient d'être mère!</p> + +<p>—Ou du moins, reprit Jenny, elle ne devrait mourir +que lorsqu'elle n'a plus d'enfant à aimer.</p> + +<p>J'ajoutai donc à mon premier linceul une taie d'oreiller +à moi, sur laquelle ma tête avait si souvent, si +délicieusement reposé.</p> + +<p>Comme je m'éloignais, Jenny fit le signe de la croix, +et murmura la prière pour les agonisants...</p> + +<p>—Ainsi soit-il!—<i>Amen!</i></p> + +<div class="figcenter" style="width: 190px;"> +<img src="anemort_fichiers/311-cut.png" width="190" height="207" alt="311.png" title="" /> +</div> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="figcenter" style="width: 313px;"> +<img src="anemort_fichiers/312-cut.png" width="313" height="243" alt="312.png" title="" /> +</div> + + + +<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX.</h2> + +<h2>CLAMART.</h2> + + +<p>Clamart est un cimetière, si l'on veut; c'est un morceau +de terre dans lequel on fait semblant d'enterrer +quelque chose; le prêtre ne l'a pas béni. Pour tout monument +funèbre, on a élevé à Clamart un amphithéâtre +de dissection. Par hasard, on a planté là-dedans plusieurs +croix qui sont tombées d'elles-mêmes. Jamais les +prières des morts n'y retentissent, jamais une fleur n'y +est jetée; si quelqu'un s'agenouille en ces lieux, il entend +des voix invisibles qui hurlent à ses oreilles. Clamart, +c'est le champ de repos des suppliciés; ils y reposent +deux heures à peine, ou, pour mieux dire, ils +ne font qu'un saut de l'échafaud à la table de dissection. +Dans ce champ inhospitalier, la sépulture n'est qu'un +vain simulacre, la bière du mort n'est qu'un prêt qu'on +lui fait: enseveli à cinq heures, il est dépouillé à sept +heures de son linceul, pour l'instruction des Dupuytren +à venir. Nous sommes de singuliers curieux! Nous avons +fait du crime humain le livre de la sibylle. Mais, parmi +les crimes humains, la science nouvelle n'en veut guère +qu'aux plus horribles crimes. À peine le bourreau a-t-il +porté sur une tête sa main sanglante, que le médecin +arrive pour compléter l'œuvre du premier exécuteur. +Quiconque a été un parricide, un empoisonneur, un +assassin, un traître à la patrie, a de droit sa place dans +le Panthéon phrénologique. Nous voulons savoir quel +poids avait son cœur, comment sa tête était conformée; +nous gardons précieusement ses reliques. En revanche, +nous enfermons sans tant d'apprêts le simple honnête +homme dans sa tombe, et, ceci fait, nous l'abandonnons +aux vers et à l'oubli.</p> + +<p>Un seul fossoyeur est occupé dans le cimetière de Clamart; +il creusait un trou dans le sable.</p> + +<p>—Vous y allez nonchalamment, brave homme, et +votre fosse n'est guère profonde, à ce qu'il me paraît.—J'y +vais comme je puis, me répondit-il; quant à la +fosse, m'est avis qu'elle sera toujours assez profonde +pour ce qu'on en veut faire; et, d'ailleurs, le mort y +resterait jusqu'à la fin du monde qu'il ne donnerait pas +de contagion; d'ordinaire, nous n'avons pas de pestiférés +ici, ce sont tous des gaillards aussi sains que vous +et moi.</p> + +<p>—Je vois que vous êtes content de votre place, mon +brave, et que vous ne portez envie à personne.</p> + +<p>—Ne porter envie à personne! Ah! que ne suis-je +seulement fossoyeur surnuméraire au Père-La-Chaise! +voilà un métier qui rapporte et qui amuse! Ce sont, +chaque jour, des pour-boire et des évolutions militaires; +c'est une suite non interrompue de mères désolées, +de fils inconsolables et d'épouses en deuil! et ensuite, +des monuments superbes, des fleurs à répandre, des +saules pleureurs à tailler, des petits jardins à entretenir. +À chaque instant, ces gens riches ont besoin de +payer quelqu'un pour représenter dignement leur +propre douleur. Voilà sans doute un métier bien supportable.» +Disant ces mots, il donnait un coup de +bêche, puis il reprenait: «Et ici, au contraire, dans +ce maudit lieu, rien; pas un petit convoi, pas un parent +qui pleure, pas un bouquet à vendre! pour tout +visage, des valets de bourreau qui à peine vous paient à +boire. Triste métier! j'aimerais autant être gendarme +ou commis de l'octroi.» Et il s'arrêtait sur sa bêche, +dans l'attitude d'un honnête cultivateur qui voit s'achever +une longue journée d'été.</p> + +<p>—Il me faut cependant une fosse profonde, repris-je +d'un air impérieux: six pieds; creuse toujours, +et tu auras, cela fait, un bon pour-boire.</p> + +<p>—Six pieds pour un supplicié! vous n'y pensez +guère; il faudrait une heure avant de le déterrer ce soir.</p> + +<p>—Six pieds tout autant! le cadavre m'appartient!</p> + +<p>—Raison de plus, mon bourgeois, si le cadavre est +à vous, reprenait le fossoyeur; puis, retournant la +tête: Il se fait tard, dit-il, ils ne peuvent manquer d'arriver +bientôt.</p> + +<p>En effet, je vis de loin venir lentement une lourde +charrette; un voiturier à pied la conduisait; deux +hommes étaient assis sur la banquette de devant, les +bras croisés; on les eût pris pour deux garçons bouchers +arrivant de l'abattoir. Au milieu de la charrette +on pouvait distinguer confusément quelque chose de +rouge et représentant grossièrement un corps humain; +c'était le panier destiné à recevoir le cadavre du condamné, +quand justice est faite.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 239px;"> +<img src="anemort_fichiers/316-cut.png" width="239" height="299" alt="316.png" title="" /> +</div> + +<p>Arrivé à la porte du cimetière, un des hommes mit +pied à terre; le fossoyeur, la casquette à la main, vint +pour l'aider; pendant que l'homme qui était resté sur +la charrette tenait la corbeille, les deux autres la recevaient +dans leurs bras; le fardeau était moins lourd +qu'embarrassant; ils le laissèrent maladroitement tomber +à mes pieds; la terre fut arrosée de quelques gouttelettes +sanglantes; j'étais assis à moitié contre la borne, +et je voyais tout cela confusément comme dans un songe.</p> + +<p>Un des valets s'approcha de moi:</p> + +<p>—C'est vous, me dit-il, que j'ai vu ce matin chez +Monsieur?</p> + +<p>—Moi-même; que me voulez-vous?</p> + +<p>—Comme vous avez réclamé le corps de la condamnée, +Monsieur a pensé que vous étiez peut-être son +parent, et que vous ne voudriez pas qu'elle mourût insolvable; +il m'a donc chargé de vous remettre la petite +note que voici:</p> + +<p>Je pris la petite note; elle était faite comme toutes les +autres petites notes, comme une note d'épicier ou de +marchande de modes, sur de beau papier blanc, en belle +écriture; je la lus lentement, en homme qui voulait bien +payer, mais qui ne voulait pas être trompé.</p> + +<p>Voici la note littéralement copiée:</p> + +<table summary="facture"> +<tr><td> </td><td> fr. c.</td></tr> +<tr><td>Pour placement, et déplacement de la guillotine, à Prosper +le charpentier </td><td> 50 »</td></tr> +<tr><td>Pour une course en voiture du Palais-de-Justice à la Grève. </td><td> 6 » </td></tr> +<tr><td>Pour avoir fait aiguiser le couteau à neuf, et réparations +amicales </td><td> 2 »</td></tr> + +<tr><td>Une chandelle pour graisser la rainure </td><td> » 30 </td></tr> + +<tr><td> </td><td>———</td></tr> + +<tr><td> <i>À reporter</i> </td><td> 58 30 </td></tr> + +<tr><td> <i>Report</i> </td><td> 58 30 </td></tr> + +<tr><td>Pour le son dans le sac </td><td> » 20</td></tr> + +<tr><td>À Monsieur, pour son droit </td><td> 200 »</td></tr> + +<tr><td>Au premier valet </td><td> 20 » </td></tr> + +<tr><td>Pour trois petits verres que nous allons boire à la santé +de la défunte </td><td> » 30 </td></tr> + + +<tr><td>Le corps entier </td><td> 60 » </td></tr> + +<tr><td> </td><td>———</td></tr> + +<tr><td> <span class="smcap">Total</span> </td><td> 338 80 </td></tr> + +<tr><td> </td><td> Pour acquit.</td></tr> +</table> + +<p>Voilà tout le compte? demandai-je au premier valet.</p> + +<p>—C'est au plus juste, me dit-il; vous ne payez pas un +sou de plus que la ville de Paris; du moins, aurez-vous +la consolation de savoir que la défunte n'est pas morte +aux frais du gouvernement.</p> + +<p>Mais je relus le compte:—Il y a trois francs de trop +à votre bénéfice, Monsieur, repris-je en faisant la +preuve.</p> + +<p>Je payai comme s'il n'y avait pas eu d'erreur.</p> + +<p>Puis je fis l'inventaire de la corbeille rouge; le valet +l'ouvrit; il en sortit d'abord une tête épuisée de sang, +les cheveux coupés et tranchés comme par un rasoir; la +bouche était contractée horriblement; l'œil était éteint, +et cependant il semblait vous regarder encore; la convulsion +avait été si forte que les mâchoires n'étaient plus +parallèles; de sorte que cette bouche, si remplie de sourires +et de mille grâces, était fermée d'un côté et horriblement +ouverte de l'autre.</p> + +<p>—Malheureuse! elle a dû bien souffrir!</p> + +<div class="figcenter" style="width: 259px;"> +<img src="anemort_fichiers/319-cut.png" width="259" height="263" alt="319.png" title="" /> +</div> + +<p>—Mais, pas absolument, me répondit le second valet, +qui tenait le haut de l'enveloppe; nous avons eu pour +elle mille égards dès qu'elle nous a été livrée; nous l'avons +fait asseoir un instant; nous avons coupé, avec des +ciseaux neufs, ses longs cheveux noirs; puis, sans la +faire languir, nous l'avons portée jusqu'à la charrette, +et je vous assure que c'était un fardeau bien léger.</p> + +<p>—Vous l'avez portée! elle était donc bien tremblante? +Pauvre femme! la tuer ainsi, si jeune et si belle!</p> + +<p>—Oui, Monsieur, fort belle, en vérité. On disait qu'elle +avait été une fille de joie, mais il n'y paraissait pas, tant +elle était timide, réservée, tremblante. Elle portait une +robe de laine noire dont le haut se terminait à ses +épaules; un petit fichu de crêpe couvrait son cou; cette +femme avait les épaules très-fines, le sein très-beau, le +cou très-blanc.</p> + +<p>—Ajoute aussi qu'elle avait des mains charmantes, +reprit l'autre valet; c'est moi qui les ai attachées; des +mains douces, fines et blanches; et des pieds! je les ai +attachés aussi, mais simplement pour la forme: j'aurais +eu peur de la blesser. C'était là une parfaitement belle +créature, à tout prendre.</p> + +<p>—Et cependant, cette belle créature vous l'avez tuée +impitoyablement....</p> + +<p>—Nous avons fait pour elle tout ce que nous pouvions +faire, reprit le premier valet; nous l'avons soutenue, +nous lui avons caché l'échafaud: aussi est-elle +morte avec honneur.</p> + +<p>—Et, avant de mourir, n'a-t-elle demandé personne?</p> + +<p>—Personne; seulement, en sortant de la prison et +pendant tout le chemin, qui a été long, elle a regardé +plusieurs fois autour d'elle d'un air inquiet et comme si +elle s'attendait à trouver une connaissance dans la foule.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 296px;"> +<img src="anemort_fichiers/321-cut.png" width="296" height="196" alt="321.png" title="" /> +</div> + +<p>—Oui, reprit l'autre; et quand elle n'a vu personne, +elle a dit tout bas: <i>Charlot, Charlot!</i> puis elle +a poussé un profond soupir; et je n'ai pu m'empêcher +de rire quand j'ai vu mon maître se retourner au nom +de Charlot: il croyait qu'on l'appelait.</p> + +<p>Je mis fin à cette conversation:—Laissez-moi, laissez-moi, +dis-je aux deux bourreaux; donnez-moi le +corps, et partez.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 310px;"> +<img src="anemort_fichiers/clamart.png" width="310" height="445" alt="Clamart" title="" /> +<span class="caption">Clamart</span> +</div> + +<p>Le corps était sorti à moitié du panier rouge, l'autre +moitié en fut tirée... toute nue!</p> + +<p>Le fossoyeur approcha la bière près du cadavre:—Maître, +dit-il, je reviens dans un instant; je vais boire +la goutte avec ces messieurs, et je reviens.</p> + +<p>Alors je déployai mon double linceul. Je pris à deux +mains cette tête tranchée, je la parai de ses beaux cheveux +noirs, j'enfonçai tête et cheveux dans ma taie +d'oreiller, et je plaçai l'oreiller à l'extrémité du cercueil.</p> + +<p>Restait le corps. Mais comment donc l'ensevelir à +moi tout seul? Sylvio était déjà là près de moi. Bon +Sylvio! Il leva de ses deux mains courageuses ce pauvre +corps décapité; moi, je portais ces deux pieds +blancs et froids comme la neige. Hélas! le sang et le +lait coulaient à la fois de ce beau corps. Nous posâmes +le cadavre dans la chemise blanche, transparent linceul, +qui couvrait à peine ces deux mains doucement effilées; +mais cependant les épaules étaient entièrement couvertes, +et même il restait assez de cou pour qu'on pût +attacher le nœud qui devait fixer ce vêtement funèbre.</p> + +<p>De vieilles femmes, de jeunes femmes, toutes les +femmes de l'endroit avaient fait irruption dans le cimetière, +et nous regardaient faire, moi et Sylvio.</p> + +<p>—Sainte Vierge! s'écria l'une d'elles, n'est-ce pas +un meurtre de voir de si beau linge jeté dans la terre +comme un cadavre?</p> + +<p>—Encore si c'était dans une terre bénite! disait +une autre.</p> + +<p>—Vous verrez qu'une guillotinée aura des chemises +plus neuves qu'une chrétienne! reprenait une troisième.</p> + +<p>Parmi toutes ces femmes il y avait un homme gros, +fleuri, à la voix douce et flûtée, un philosophe, un +beau parleur; cet homme se tenait sur le bord de la +fosse, aussi attentif à tout voir qu'à tout entendre. Il +était si calme, si tranquille, si curieux, si à l'aise, à +cette place! Entre autres observations, il en fit une +qui était atroce et dont je me souviens maintenant. Je +venais de fixer le linceul d'une main tremblante, et je +disais tout bas un dernier adieu à mes tristes amours; +lui, cependant, il expliquait à ces femmes comment ces +chemises de femme sans col étaient plus favorables que +les nôtres à une exécution.—La toilette est plus vite +faite, disait-il; le bourreau n'est pas obligé de couper +la chemise de la condamnée, et vous pensez que ce doit +être terrible, ces ciseaux froids qui grincent derrière ce +cou que l'on va trancher tout à l'heure. Puis, remarquant +les grosses larmes qui roulaient dans mes yeux:—Peines +de cœur, reprit-il en haussant légèrement les +épaules; que les hommes sont insensés! J'ai été dix ans +de la musique de Saint-Pierre à Rome; j'ai été maître +de chapelle à Florence; j'ai été premier chanteur sur le +théâtre de la Scala, à Milan; j'ai partagé les plus brillantes +passions qui aient enflammé les belles Italiennes; +j'ai parcouru Venise sous le domino rose et sous le masque +noir du carnaval; j'ai vu des femmes mourir pour +leurs amours, et je n'ai pas senti une fois cette folle passion +qu'on appelle l'amour.</p> + +<p>Disant ces mots, notre homme se retranchait derrière +la haie fleurie de son égoïsme.</p> + +<p>Les femmes le regardaient avec horreur; et pardieu! +vous n'aurez pas de peine à le croire: cet homme si +heureux, si fleuri, c'était un soprano napolitain!</p> + +<p>Ainsi donc, dans tout le cours de ce récit, nulle horreur +ne devait m'être épargnée, pas même la consolation +d'un soprano!</p> + +<p>Quand tout fut en ordre dans le cercueil, la tête à sa +place, au haut du corps, et comme si rien n'eût été tranché, +Sylvio referma la bière; et ceci fait, tous les deux +nous faisions sentinelle sur le bord de la fosse, les bras +croisés, car le fossoyeur n'arrivait pas. Cependant la +nuit descendait lentement, le ciel se colorait de ces légères +teintes si vives et si calmes qui terminent un beau +jour. Tout là-bas, à mes pieds, Paris, cette même ville +qui venait d'immoler sans pitié cette jeune femme couchée +là, se préparait sans remords à ses fêtes, à ses +plaisirs, à ses concerts, à ses danses, à ses amours de +chaque soir. Où donc es-tu, ma pauvre Henriette? Où +s'est donc envolée, non pas ton âme, mais ta beauté? Où +donc se repose maintenant ton dernier sourire? Pauvre +enfant! à cette heure, la place de ton vice et de ta beauté +est déjà prise. D'autres femmes, d'autres vices de vingt +ans, t'ont remplacée dans l'amour et l'admiration des +hommes. Nul ne se souvient plus déjà, pas même les +vieillards à la tête chenue à qui tu faisais l'aumône de +ton amour, de toute cette jeunesse qui a brillé, qui a +passé comme l'éclair! pas un ne sait plus même ton nom! +On ne dit même pas, en parlant de toi: elle est morte! +on l'a tuée! car on ne sait même pas si tu es morte; on +ne sait pas si c'est une femme qui a été immolée aujourd'hui. +Eux cependant, les heureux de ce monde, les +ingrats, ils se livrent à de nouvelles victimes qu'ils écraseront +avec le même sang-froid impitoyable. Oh! morte +ainsi! morte pour eux et par eux! morte parce qu'elle +était belle, pauvre et faible, et parce qu'elle s'est vengée! +morte assassinée par cette ville qui l'a corrompue! +Morte quand elle n'a plus eu à donner que +son sang à cette ville infâme, qui lui avait pris son +innocence et sa beauté! Morte pour qui? et par qui? +juste ciel!</p> + +<p>Oui, ce moment d'attente sur le bord de cette fosse +fut un moment cruel. Ces tristes souvenirs m'assiégeaient +en foule, à côté de ce cadavre. Toutes ces apparitions +décevantes ou terribles repassaient devant +moi avec un sourire ou une malédiction. J'étais la proie +d'un horrible cauchemar. Je revoyais d'un coup d'œil +toute cette histoire moitié vice et moitié vertu, où la +vérité l'emporte sur la fiction, où le royal lambeau de +pourpre est attaché sans grâce au plus vil haillon. Quel +rêve affreux et sans fin j'avais fait là!</p> + +<p>La nuit était tombée tout à fait quand revint le fossoyeur; +il était à moitié ivre et il fredonnait une chanson +bachique. Il fut très-étonné de nous retrouver à +cette même place, mais cependant il se mit à l'œuvre. +La bière fut descendue dans la fosse; la terre tomba +sur ce bois sonore qui jeta un cri plaintif; peu à peu le +bruit allait en s'affaiblissant.—Courage! dis-je au fossoyeur; +il nous faut dans ce trou beaucoup de terre! +Et pour mieux m'obéir, le brave homme se mit à danser +sur la fosse, en reprenant sa chanson: <i>J'aime mieux +boire!</i></p> + +<p>En ce moment nous étions seuls, Sylvio et moi; les +curieux, n'ayant plus rien à voir, étaient partis.—Je +m'enhardis jusqu'à me mettre à genoux. Je cherchai +dans mon cœur quelque sainte prière, mais en +vain. À peine pouvais-je retrouver quelques-unes de +ces paroles consacrées à ceux qui ne sont plus:—<i>De +profundis clamavi ad te</i>, et le fossoyeur répondait en +faux-bourdon: <i>J'aime mieux boire!</i></p> + +<p>Sylvio m'arracha violemment à cette terrible scène:—Adieu, +Henriette, adieu la fille de joie, mon cher et +innocent amour! Je reviendrai demain.</p> + +<p>Le lendemain, je revins seul, ma tête pleine de +prières, mon cœur plein de pitié, mes yeux pleins de +larmes, mes mains pleines de fleurs; mais arrivé à cette +même place où se voyaient encore quelques gouttes de +sang, il n'y avait déjà plus de tombe. Cette fosse vide +et à demi comblée avait lâché sa proie; l'École de +Médecine avait volé le cadavre; le fossoyeur, à +jeun, avait repris, pour le revendre à un autre condamné, +ce cercueil banal; les femmes de l'endroit +s'étaient battues à qui aurait le linceul, pour se parer, +vivantes, de ce vêtement de la mort; la taie d'oreiller +était échue au soprano napolitain; une autre fille de +joie avait déjà acheté, pour en parer sa tête chauve, ces +beaux cheveux noirs.—Rien n'était plus.</p> + +<p>Ce dernier outrage, ou plutôt ce dernier supplice, +après le dernier supplice, me parut horrible. Pour la +dernière fois que cette pauvre fille échappait à ma pitié, +ce fut la plus affreuse. À présent il m'était impossible +de retrouver d'elle, même un lambeau! En ce +moment, je m'avouai vaincu sans retour. À force de +sang-froid, de persévérance et de triste courage, je +l'avais suivie jusqu'au bout dans son sentier funeste de +candeur et de vices, de fleurs et d'épines; mais, arrivé +là, je perdais sa trace sans retour. J'avais pu la disputer +à la corruption, à la maladie, à la misère, à la prostitution, +au bourreau, au fossoyeur.... je l'aurais disputée +aux vers du tombeau; mais allez donc l'arracher +au scalpel du chirurgien! Eh! malheureux! n'as-tu +pas voulu aussi la disputer au nouvel art poétique de +ton pays!</p> + +<p>Ainsi, je gardai pour moi mes prières inutiles, je +refoulai ma douleur dans mon cœur; le vent du matin +sécha dans mes yeux ma dernière larme; je jetai loin +de moi ces fleurs que j'apportais sur cette tombe vide. +Et voilà pourtant, malheureux que tu es, m'écriai-je +dans mon désespoir, ce que tu as gagné à courir après +l'horrible: plus d'espérance dans ton âme, plus de larmes +dans tes yeux, plus de fleurs dans tes mains, plus +rien même dans ce tombeau!</p> + +<div class="figcenter" style="width: 186px;"> +<img src="anemort_fichiers/329-cut.png" width="186" height="175" alt="329.png" title="" /> +</div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES.</h2> + + +<p> +<a href="#PREFACE"><b>PRÉFACE.</b></a><br /> +<a href="#I"><b>I. La Barrière du Combat. </b></a><br /> +<a href="#II"><b>II. Le Bon Lapin.</b></a><br /> +<a href="#III"><b>III. Les Systèmes.</b></a><br /> +<a href="#IV"><b>IV. La Morgue.</b></a><br /> +<a href="#V"><b>V. La Soirée Médicale.</b></a><br /> +<a href="#VI"><b>VI. La Quêteuse.</b></a><br /> +<a href="#VII"><b>VII. La Vertu.</b></a><br /> +<a href="#VIII"><b>VIII. Traité de la Laideur morale.</b></a><br /> +<a href="#IX"><b>IX. L'Inventaire.</b></a><br /> +<a href="#X"><b>X. Poésie.</b></a><br /> +<a href="#XI"><b>XI. Jenny.</b></a><br /> +<a href="#XII"><b>XII. L'Homme-Modèle.</b></a><br /> +<a href="#XIII"><b>XIII. Le Père et la Mère.</b></a><br /> +<a href="#XIV"><b>XIV. Les Mémoires d'un Pendu.</b></a><br /> +<a href="#XV"><b>XV. Le Pal.</b></a><br /> +<a href="#XVI"><b>XVI. Les Capucins.</b></a><br /> +<a href="#XVII"><b>XVII. Le Retour.</b></a><br /> +<a href="#XVIII"><b>XVIII. Lupanar.</b></a><br /> +<a href="#XIX"><b>XIX. Sylvio.</b></a><br /> +<a href="#XX"><b>XX. La Cour d'assises. </b></a><br /> +<a href="#XXI"><b>XXI. Le Cachot.</b></a><br /> +<a href="#XXII"><b>XXII. Le Geôlier.</b></a><br /> +<a href="#XXIII"><b>XXIII. La Salpêtrière.</b></a><br /> +<a href="#XXIV"><b>XXIV. Le Baiser.</b></a><br /> +<a href="#XXV"><b>XXV. Le dernier Jour d'un Condamné.</b></a><br /> +<a href="#XXVI"><b>XXVI. La Bourbe.</b></a><br /> +<a href="#XXVII"><b>XXVII. Le Bourreau.</b></a><br /> +<a href="#XXVIII"><b>XXVIII. Le Linceul.</b></a><br /> +<a href="#XXIX"><b>XXIX. Clamart.</b></a><br /> +</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'âne mort, by Jules Janin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÂNE MORT *** + +***** This file should be named 26418-h.htm or 26418-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/4/1/26418/ + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/002-small.png b/26418-h/anemort_fichiers/002-small.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2e8a602 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/002-small.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/023-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/023-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0c0f87a --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/023-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/024-bas.png b/26418-h/anemort_fichiers/024-bas.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..967cedd --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/024-bas.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/024-haut.png b/26418-h/anemort_fichiers/024-haut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d27217b --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/024-haut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/026-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/026-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3301721 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/026-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/027-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/027-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6fed048 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/027-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/028-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/028-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..75d77c7 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/028-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/030-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/030-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bb4b442 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/030-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/032-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/032-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..05e0e2e --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/032-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/034-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/034-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e369189 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/034-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/035-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/035-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6772855 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/035-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/037-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/037-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5fc4d77 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/037-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/039-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/039-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c2f99a0 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/039-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/043-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/043-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b2d50cc --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/043-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/045-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/045-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b5ceb11 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/045-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/046-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/046-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..aaaeb46 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/046-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/049-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/049-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7cf771c --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/049-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/050-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/050-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6384d5f --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/050-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/052-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/052-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5db1bfb --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/052-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/053-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/053-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d9066f3 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/053-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/054-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/054-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b962a87 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/054-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/057-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/057-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7d2dda0 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/057-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/062-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/062-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a6f2709 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/062-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/064-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/064-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3e68d34 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/064-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/065-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/065-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bae7c40 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/065-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/066-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/066-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..47cb530 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/066-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/067-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/067-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1fcfb94 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/067-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/070-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/070-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..507c453 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/070-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/071-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/071-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..20e6a58 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/071-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/072-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/072-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d574508 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/072-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/073-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/073-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2386323 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/073-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/076-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/076-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b5445ad --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/076-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/080-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/080-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0d05b1c --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/080-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/081-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/081-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..da64be7 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/081-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/085-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/085-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3a1ff34 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/085-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/086-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/086-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..82f17bf --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/086-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/094-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/094-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b4ab6f5 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/094-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/095-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/095-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2148432 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/095-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/101-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/101-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0199cf4 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/101-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/103-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/103-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..295a7ec --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/103-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/104-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/104-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..16d62cc --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/104-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/106-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/106-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..89eb650 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/106-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/107-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/107-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..eaf86e9 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/107-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/109-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/109-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..14b2fbd --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/109-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/110-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/110-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..da8ab10 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/110-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/119-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/119-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..27efd65 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/119-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/120-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/120-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..788b5c0 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/120-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/124-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/124-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6e2783d --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/124-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/125-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/125-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..448556f --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/125-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/130-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/130-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6d0f92f --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/130-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/131-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/131-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..88aac1e --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/131-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/134-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/134-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0378074 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/134-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/135-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/135-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..426f4e6 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/135-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/141-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/141-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1de691a --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/141-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/142-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/142-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2ca8f97 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/142-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/143-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/143-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..39be03c --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/143-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/151-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/151-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4c77f33 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/151-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/154-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/154-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e539996 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/154-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/160-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/160-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2091e24 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/160-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/161-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/161-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6ce08e6 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/161-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/165-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/165-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..648a6a6 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/165-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/166-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/166-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3fc6ebf --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/166-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/168-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/168-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..daf2a92 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/168-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/172-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/172-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2c5465d --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/172-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/176-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/176-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f974bb9 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/176-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/179-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/179-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1142299 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/179-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/180-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/180-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3c87625 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/180-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/180.png b/26418-h/anemort_fichiers/180.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..18ad01f --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/180.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/187-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/187-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c10e53a --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/187-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/187.png b/26418-h/anemort_fichiers/187.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0e0c465 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/187.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/189-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/189-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ce4f1da --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/189-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/190-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/190-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6d0ee76 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/190-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/196-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/196-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d3bf9b5 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/196-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/197-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/197-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6088d91 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/197-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/204-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/204-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d13943f --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/204-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/212-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/212-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3c3f67c --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/212-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/213-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/213-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5c64e3a --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/213-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/218-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/218-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..da3eea0 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/218-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/219-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/219-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0ca90f5 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/219-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/229-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/229-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1a37792 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/229-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/230-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/230-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5832e7a --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/230-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/234-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/234-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7db4eef --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/234-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/238-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/238-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d61abe1 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/238-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/239-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/239-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5cf79b6 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/239-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/244-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/244-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..44ec9ef --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/244-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/247-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/247-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f285b0f --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/247-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/248-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/248-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..43b5f52 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/248-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/255-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/255-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a5ea6f2 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/255-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/256-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/256-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..81d8413 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/256-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/260-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/260-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..334f1f4 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/260-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/261-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/261-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5dee0f3 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/261-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/264-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/264-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..128618e --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/264-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/266-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/266-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..93a4649 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/266-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/267-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/267-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ef992f8 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/267-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/268-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/268-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ebcfcfd --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/268-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/275-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/275-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..64ee64a --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/275-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/282-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/282-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c11731a --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/282-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/287-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/287-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..16c0ebd --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/287-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/288-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/288-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a51ecaa --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/288-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/296-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/296-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7f579f6 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/296-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/297-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/297-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ab010f5 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/297-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/303-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/303-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1447614 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/303-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/304-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/304-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f402b0a --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/304-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/306-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/306-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..310acb8 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/306-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/308-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/308-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..622d806 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/308-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/311-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/311-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9b32317 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/311-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/312-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/312-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..86c2f69 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/312-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/316-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/316-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7215157 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/316-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/319-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/319-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c796acb --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/319-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/321-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/321-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8c13e98 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/321-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/329-cut.png b/26418-h/anemort_fichiers/329-cut.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6d28854 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/329-cut.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/Frontispice.png b/26418-h/anemort_fichiers/Frontispice.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..17d9352 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/Frontispice.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/Inventaire.png b/26418-h/anemort_fichiers/Inventaire.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..84e29ab --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/Inventaire.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/Portrait_auteur.png b/26418-h/anemort_fichiers/Portrait_auteur.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e9ef24e --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/Portrait_auteur.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/arrestation.png b/26418-h/anemort_fichiers/arrestation.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6da5d5f --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/arrestation.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/chiffonnier.png b/26418-h/anemort_fichiers/chiffonnier.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fead2a4 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/chiffonnier.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/clamart.png b/26418-h/anemort_fichiers/clamart.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..57e2531 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/clamart.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/entree_theatre.png b/26418-h/anemort_fichiers/entree_theatre.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bddedf9 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/entree_theatre.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/geolier.png b/26418-h/anemort_fichiers/geolier.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..eb13eb1 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/geolier.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/henriette_ane.png b/26418-h/anemort_fichiers/henriette_ane.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6322c34 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/henriette_ane.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/magnetisme.png b/26418-h/anemort_fichiers/magnetisme.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..59a7cea --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/magnetisme.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/pere_mere.png b/26418-h/anemort_fichiers/pere_mere.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..64cd3d3 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/pere_mere.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/queteuse.png b/26418-h/anemort_fichiers/queteuse.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..010e050 --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/queteuse.png diff --git a/26418-h/anemort_fichiers/sortie_hopital.png b/26418-h/anemort_fichiers/sortie_hopital.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bb315ed --- /dev/null +++ b/26418-h/anemort_fichiers/sortie_hopital.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..b373a1a --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #26418 (https://www.gutenberg.org/ebooks/26418) |
