diff options
Diffstat (limited to '26375-8.txt')
| -rw-r--r-- | 26375-8.txt | 9874 |
1 files changed, 9874 insertions, 0 deletions
diff --git a/26375-8.txt b/26375-8.txt new file mode 100644 index 0000000..ece05f3 --- /dev/null +++ b/26375-8.txt @@ -0,0 +1,9874 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les Cent Jours (2/2), by +baron Pierre Alexandre Édouard Fleury de Chaboulon + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Cent Jours (2/2) + Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, du + retour et du règne de Napoléon en 1815. + +Author: baron Pierre Alexandre Édouard Fleury de Chaboulon + +Release Date: August 20, 2008 [EBook #26375] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CENT JOURS (2/2) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + +LES CENT JOURS. + +MÉMOIRES +pour servir à l'histoire de +LA VIE PRIVÉE, DU RETOUR, ET DU RÈGNE DE NAPOLÉON EN 1815. + +_Par M. le Baron FLEURY de CHABOULON_, + + Officier de la Légion-d'Honneur, Chevalier de l'Ordre de la + Réunion, Ex-Secrétaire de l'Empereur Napoléon et de son Cabinet, + Maître des Requêtes en son Conseil d'État, etc. + + + _Ingrata patria, ne ossa quidem habes_. SCIPION. + +TOME II. + +_À LONDRES_, DE L'IMPRIMERIE DE C. ROWORTH. + +1820 + + +L'empereur reçut, à la même époque (1er mai), une nouvelle preuve du peu +de confiance que méritent les hommes, et de l'horrible facilité avec +laquelle ils sacrifient leurs devoirs et leurs sentimens aux calculs de +leur cupidité ou de leur ambition. + +De tous les ministres de Napoléon, le duc d'Otrante fut celui qui, lors +de son retour, lui prodigua le plus de protestations de dévouement et de +fidélité. «Et cette fidélité, s'il eût pu en douter, se serait trouvée +garantie par le mandat sous lequel il gémissait (M. Fouché) au moment où +le retour de Napoléon vint lui rendre la liberté et peut-être la +vie[1]». + +Cependant, quel ne fut point l'étonnement de l'Empereur, lorsque le duc +de Vicence vint lui apprendre qu'un agent secret de M. de Metternich +était arrivé de Vienne à Paris, et paraissait avoir eu un entretien +mystérieux avec M. Fouché! + +L'Empereur, sur-le-champ, ordonna à M. Réal, préfet de police, de se +mettre à la recherche de cet émissaire; il fut arrêté, et déclara: +qu'envoyé par une maison de banque de Vienne pour régler des comptes +d'intérêts avec plusieurs banquiers de Paris, il avait été mandé par M. +de Metternich, et que ce prince l'avait chargé d'une lettre pour le +ministre de la police de France; qu'il ignorait le contenu de cette +lettre; qu'il savait qu'elle était écrite entre lignes avec de l'encre +sympathique, et que le prince lui avait remis une poudre pour faire +ressortir les caractères occultes; que M. le baron de Werner, agent +diplomatique, devait se trouver à Bâle le 1er mai, pour recevoir la +réponse de M. le duc d'Otrante; qu'on lui avait donné un bordereau +simulé qui devait servir de point de reconnaissance entre M. Werner et +l'agent que pourrait envoyer le ministre français; enfin, qu'il avait +remis la lettre et le bordereau au duc d'Otrante, qui lui avait dit de +vaquer promptement à ses affaires, et de repartir pour Vienne le plus +tôt possible. + +L'Empereur manda immédiatement M. Fouché, sous le prétexte de +l'entretenir d'affaires d'état. + +M. Fouché garda le plus profond silence sur ce qui s'était passé avec +l'envoyé de M. de Metternich, et ne laissa pénétrer aucun embarras, +aucune inquiétude. + +Le premier mouvement de Napoléon fut de faire saisir les papiers de son +infidèle ministre; mais il pensa qu'il était trop adroit et trop prudent +pour conserver des traces de sa trahison; et il jugea qu'il serait +préférable, pour apprendre la vérité, d'envoyer quelqu'un à Bâle qui se +présenterait à M. Werner de la part du duc. Napoléon attachait à cette +mission la plus haute importance; il daigna jeter les yeux sur moi pour +la remplir, et après m'avoir révélé la _perfidie de cet infâme Fouché_, +il me dit: «Vous allez vous rendre à l'instant chez le duc de Vicence; +il vous remettra des passeports au nom du Roi et du mien; vous saurez à +la frontière ceux qui valent le mieux. Voici un ordre, de ma main, à +tous les généraux, préfets et lieutenans de police, qui se trouveront +sur le Rhin, de vous faciliter les moyens de sortir de France, et d'y +rentrer, et de vous accorder, au-dedans et même au-dehors, l'assistance +que vous réclamerez. Je leur commande de se conformer strictement à tout +ce que vous jugerez convenable de prescrire. Je crois que vous passerez. +Je n'ai jamais entendu parler de ce M. Werner; mais M. de Metternich est +un homme d'honneur; il ne voudrait pas tremper dans un complot contre ma +vie. Je ne crois pas qu'il s'agisse de renouveler les tentatives de +Georges, et les embûches du trois nivose. Cependant vous sonderez M. +Werner sur ce point; je crois qu'on veut fomenter des troubles et ourdir +une conspiration, plutôt contre mon trône que contre mes jours. C'est là +le point essentiel à pénétrer. Je ne vous donne point d'autres +instructions; vous agirez en maître; je m'en rapporte entièrement à +vous. Si la sûreté de l'état était menacée, ou si vous découvriez +quelque chose d'important, mandez-le moi par le télégraphe, et +envoyez-moi un courrier à toute bride. Si vous ne voyez dans tout cela +qu'un commencement d'intrigues, qu'un essai, ne perdez point de tems en +pourparlers inutiles, et profitez franchement de la circonstance pour +faire connaître à M. de Metternich ma position et mes intentions +pacifiques, et tâchez d'établir un rapprochement entre moi et +l'Autriche. Je serai bien aise de savoir ce que les alliés pensent +d'Eugène, et s'ils seraient disposés à l'appeler à la tête des affaires +de la régence, dans le cas où je laisserais ma vie sur le champ de +bataille. Allez voir le duc de Vicence; causez avec lui, et dans une +demi-heure revenez. Je verrai si je n'ai rien de plus à vous dire.» + +Une demi-heure après, je revins; l'Empereur était dans son salon, +entouré du maréchal Ney, et de plusieurs personnages importans. Il me +dit, en faisant un geste de la main: «Je me repose sur vous; volez». + +C'était par de semblables paroles qu'il savait flatter l'amour-propre et +exalter le dévouement; je volai à Bâle: s'il m'eût fallu, pour justifier +l'attente de Napoléon, traverser le Rhin sous le canon ennemi, je +l'aurais fait. + +Je commençai par faire usage des pouvoirs illimités que l'Empereur +m'avait donnés, en prescrivant de ne laisser sortir provisoirement de +France aucune des personnes qui arriveraient de Paris. Je ne voulais +point me laisser devancer par l'agent véritable du duc d'Otrante. + +Les communications avec Bâle n'étaient point encore interrompues; mais +il fallait une permission pour y entrer, une autre pour en sortir; et +sur le plus léger soupçon, on vous conduisait au directeur de police, +qui, tout en fumant sa pipe, donnait l'ordre, selon son bon plaisir, de +vous mettre à la porte de la ville, ou de vous jeter en prison. Je me +pourvus d'une commission d'inspecteur-général des vivres, et je me +présentai à Bâle, sous le prétexte d'y faire de nombreux achats. On est +toujours bien reçu des Suisses avec de l'argent. + +Je me rendis sans obstacles à l'auberge des Trois Rois, où devait +descendre M. Werner; il était déjà arrivé. Je lui annonçai que j'avais +été chargé par quelqu'un de Paris de causer avec lui; il me fit voir son +bordereau de ralliement; je lui montrai _de loin_ celui dont j'étais +porteur, car je savais qu'il ne valait rien. Il avait été écrit de +mémoire par notre prisonnier: le véritable était resté entre les mains +de M. Fouché. + +M. Werner commença par me témoigner, avec tout le luxe de la politesse +diplomatique, le plaisir qu'il éprouvait de me voir; qu'il m'attendait +depuis le 1er mai (nous étions au 3), et qu'il commençait à craindre que +M. Fouché ne se fût point soucié d'entrer en conférence avec le Prince. +Ce début me fit conjecturer que rien n'avait été encore proposé ni +convenu. Je répondis à M. Werner, que le duc d'Otrante avait +effectivement montré un peu d'hésitation, parce que la lettre de M. de +Metternich laissait _quelqu'incertitude;_ mais que toujours plein +d'estime et de déférence pour le Prince, il s'empresserait de lui offrir +toutes les preuves de dévouement qui seraient en son pouvoir; qu'il +m'avait choisi pour être son interprète, et que je serais charmé de +répondre par une confiance sans borne aux _nouvelles_ ouvertures que +lui, M. Werner, était sans doute chargé de me faire. J'ajoutai, que M. +le duc d'Otrante m'avait recommandé de mettre de côté les formes +diplomatiques, et de m'expliquer avec _l'abandon_ que devait inspirer M. +de Metternich; qu'en conséquence, je le priais de m'imiter, et de me +dire sans détour _ce qu'il attendait de nous_. + +Il me répondit que M. de Metternich avait conservé la plus haute opinion +du mérite de M. Fouché; qu'il avait pensé qu'un homme, tel que lui, ne +pouvait croire que Napoléon se soutiendrait sur le trône; qu'il était +persuadé qu'il n'avait accepté le ministère de la police, que pour +épargner aux Français le malheur de la guerre civile et de la guerre +étrangère; et que, dans cette persuasion, il espérait que M. Fouché +n'hésiterait point à seconder les efforts que les alliés avaient faire, +pour se débarrasser de Bonaparte et rétablir en France les Bourbons. + +Je répliquai que M. Fouché, dont le patriotisme était connu, n'avait pu +envisager sans douleur les malheurs dont la France était menacée; mais +que, jusqu'à présent, il n'avait point entrevu la possibilité d'y +remédier. «Souvent, dis-je, on voit mieux de loin que de près; quelles +sont sur ce point les vues de M. de Metternich et des alliés? _quels +moyens pensent-ils qu'on pourrait employer pour, se défaire de +Napoléon?_»--«M. de Metternich, dit-il, ne m'a point entièrement +communiqué ses vues à cet égard. Je suis même fondé à croire qu'il n'y a +rien encore d'arrêté; et c'est pour arriver à un résultat certain, qu'il +a désiré se concerter avec M. Fouché qui doit mieux connaître que lui le +véritable état des choses. Quant aux moyens de se défaire de Bonaparte, +il en existe un dont l'issue ne peut être douteuse: c'est la force; mais +les alliés ne voudraient l'employer qu'à la dernière extrémité, et ils +auraient désiré _que M. Fouché eût pu trouver le moyen de délivrer la +France de Bonaparte_, sans répandre de nouveaux flots de sang. + +Cette réponse ambiguë me paraissant inquiétante, je repris: «Je ne +connais que deux moyens de renverser du trône Napoléon: le premier, +c'est de l'assassiner!» En prononçant ces mots, je détournai obliquement +les yeux pour ne point embarrasser M. Werner, et l'observer à mon aise. +«L'assassiner! s'écria-t-il avec indignation: jamais un tel moyen ne +s'offrit à la pensée de M. de Metternich.»--«Je n'en doute point; aussi +j'ai commencé par vous exprimer la haute vénération que M. de Metternich +m'inspire: le second moyen, continuai-je, c'est de se réunir +secrètement, ou, pour dire le mot, de conspirer contre Napoléon, et je +ne vois pas trop jusqu'à présent _sur qui nous pourrions compter_; M. de +Metternich et les alliés _ont-ils déjà quelques relations +d'établies?_»--«Ils n'en ont aucune, me répondit-il; à peine a-t-on eu +le tems à Vienne de s'entendre. C'est à M. Fouché à préparer, à combiner +ses plans; c'est à lui que les alliés veulent confier le soin et +l'honneur de sauver la France des calamités d'une nouvelle guerre, et de +la tyrannie que lui prépare l'Empereur.» + +Convaincu, par la tournure qu'avait pris la conversation, qu'il +n'existait, entre le duc d'Otrante et M. de Metternich, aucune relation +antérieure; convaincu que la vie de l'Empereur et la sûreté de l'état +n'étaient point menacées, je changeai de langage et marchai droit au but +que je m'étais principalement proposé: celui de chercher à établir sinon +un rapprochement, du moins des pourparlers entre la France et +l'Autriche. + +«Les alliés, repris-je, croyent donc qu'il est facile à M. Fouché de +soulever la France contre Napoléon! Il fut un tems, il est vrai, où l'on +n'aimait point l'Empereur; mais les Bourbons ont si maltraité la nation, +qu'ils ont réussi à le faire regretter, et que ses ennemis sont devenus +ses partisans.»--«Ce que vous me dites-là, répondit M. Werner avec +étonnement, est entièrement contraire aux rapports qui nous sont arrivés +de Paris.»--«Je puis vous assurer, poursuivis-je, qu'on vous a trompés; +les acclamations et les voeux qui ont accompagné Napoléon depuis le golfe +Juan jusqu'à Paris, auraient dû cependant vous instruire qu'il avait +pour lui les suffrages unanimes de l'armée et de la nation.»--«Dites de +l'armée.»--«Non point; je persiste à dire de la nation et de l'armée. Du +moment où Napoléon a reparu sur le sol français, il a été accueilli avec +enthousiasme, non-seulement par ses soldats, mais aussi par les +citoyens. S'il n'avait eu pour lui que le suffrage de quelques régimens +insubordonnés, aurait-il traversé la France sans obstacle? aurait-il +recueilli sur son passage le témoignage unanime de dévouement et d'amour +que firent éclater à l'envi la population entière du Dauphiné, du +Lyonnais et de la Bourgogne?»--«Il est possible que Bonaparte ait été +bien accueilli dans quelques lieux; mais quelques acclamations isolées +n'expriment point le voeu de toute une nation; et sans l'armée, jamais il +ne serait rentré aux Tuileries.»--«Il est certain que si Napoléon avait +eu l'armée contre lui, il n'aurait jamais pu, avec 800 hommes, détrôner +Louis XVIII; mais il ne faut pas conclure de ce que l'armée s'est +déclarée pour lui, que ce soit l'armée seule qui l'ait rétabli sur le +trône. Quand il prit Lyon, il n'avait avec lui que 2,000 hommes; il n'en +avait que 8,000 lorsqu'il marcha sur Paris; que 800 quand il rentra dans +sa capitale. Si la nation n'eût point partagé les sentimens de l'armée, +aurait-il pu, avec des forces aussi méprisables, faire la loi à deux +millions d'individus disséminés sur la route, et aux cinquante mille +soldats, gardes nationaux et volontaires, qu'on avait réunis sous les +murs de Paris? Que si la nation se fût opposée aux entreprises et aux +voeux de l'armée, et que l'armée eût vaincu la nation, on pourrait +prétendre avec raison que le rétablissement de Napoléon est l'ouvrage +exclusif des soldats; mais vous savez, comme moi, qu'ils n'ont point +exercé une seule violence; qu'ils n'ont pas tiré un seul coup de fusil, +et qu'ils ont été fêtés et reçus partout comme des libérateurs et des +amis. Je vous le demande, maintenant, que doit-on conclure de cette +union, de cette unanimité de sentimens et d'actions?--«On peut en +conclure que le peuple, naturellement timide et faible, a craint l'armée +et qu'il lui a fait un bon accueil pour ne point s'exposer à ses +violences; mais cela ne dit pas qu'au fond du coeur il partageât les +sentimens de l'armée pour Napoléon.»--«Dieu seul sait ce qui se passe au +fond des coeurs; nous ne pouvons les juger, nous autres hommes, que par +des apparences, des paroles et des faits. Or, les paroles, les faits et +les apparences se réunissent pour prouver évidemment que la nation +approuvait et partageait l'enthousiasme de l'armée. Vous avez tort, +d'ailleurs, de penser que le peuple puisse avoir en France des sentimens +différens de ceux de l'armée. Quand, sous l'ancienne monarchie, l'armée +était composée de débauchés tombés dans la misère, de malfaiteurs +poursuivis par la justice, il existait et ne pouvait exister aucune +affinité entre l'armée et la nation; mais aujourd'hui que l'armée est +nationale, qu'elle se compose des fils, des frères de nos meilleurs +citoyens, et que ces fils, ces frères, quoique séparés de leur famille, +sont restés unis avec elles de coeur, de pensées et d'intérêts, la nation +et l'armée ne font qu'un. Si les alliés, lui dis-je, n'ont fondé leurs +espérances que sur un dissentiment d'opinion et de volonté entre la +nation et l'armée, ils ont fait un faux calcul: l'approche de leurs +troupes, loin de diviser les Français, les réunira plus étroitement +encore. On ne se battra point pour Napoléon: on se battra pour l'honneur +et l'indépendance nationale.»--«D'après ce que vous me dites, il +semblerait que la France est décidée à courir les chances de la guerre, +et qu'elle est prête, si Napoléon l'exige, à seconder, comme autrefois, +ses projets de conquêtes.»--«Non, Monsieur; la gloire de Napoléon nous +a coûté trop cher: nous ne voulons plus de lauriers à ce prix. Napoléon +a pour lui les voeux de la nation, moins par amour pour sa personne, que +parce qu'il est l'homme de la révolution, et que son gouvernement nous +assure les garanties que nous avions vainement demandées aux Bourbons; +mais si l'Empereur se laissait entraîner par l'appât des conquêtes, la +France l'abandonnerait, et c'est alors que vous pourriez compter que M. +Fouché et tous les véritables patriotes se réuniraient pour se défaire à +jamais de Napoléon.»--«Vous ne pensez pas, à ce qu'il paraît, que M. +Fouché soit disposé, en ce moment, à seconder les vues des souverains +alliés et de M. Metternich?»--«Je ne le pense pas. M. Fouché est +convaincu que les Bourbons ne peuvent point régner; que la nation a pour +eux une antipathie que rien ne pourra détruire.»--Les alliés tiennent +moins à rendre la couronne à Louis XVIII, qu'à l'ôter à Napoléon, dont +l'existence sur le trône est incompatible avec le repos et la sûreté de +l'Europe; je suis même autorisé à penser qu'ils laisseraient les +Français se choisir librement le souverain et le gouvernement qu'il leur +plairait. Le duc d'Orléans, par exemple, ne conviendrait-il pas à la +nation? il a servi jadis dans les armées républicaines; il a été +partisan de la révolution; son père a voté la mort de Louis XVI.»--«Le +duc d'Orléans offrirait sans doute à la nation la plupart des garanties +qu'elle désire; mais son élévation au trône, loin d'anéantir les +troubles, les multiplierait: il aurait contre lui les partisans de Louis +XVIII, de Napoléon et de la régence; c'est presque dire la nation toute +entière.»--«Et bien alors, les alliés pourraient consentir à vous donner +le jeune prince Napoléon et la régence, ou peut-être un gouvernement +fédératif.»--«Lors de l'invasion de 1814, nous eûmes plusieurs fois +l'occasion de débattre avec M. Fouché la question de la régence. Il +pensait que la France verrait renaître, avec une régence, les discordes +qu'enfantent ordinairement les minorités. Un peuple qui a été en guerre +avec lui-même et avec ses voisins, a besoin d'être conduit par un homme +qui sache tenir ferme les rênes du gouvernement, et se faire respecter +au-dedans et au-dehors.»--«Mais vous ne manquez point d'hommes forts et +capables; et l'on pourrait vous composer un conseil de régence qui +répondrait à l'attente des alliés et de la France.»--«Je sais bien que +nous avons dans l'archichancelier, dans le duc de Vicence et dans +plusieurs de nos premiers fonctionnaires, des hommes d'état pleins de +talens, de sagesse et de modération; mais la difficulté serait de faire +un choix parmi les hommes de guerre. La plupart ont des droits égaux; et +leurs prétentions, leurs jalousies et leurs rivalités ne pourraient être +que funestes à notre tranquillité.»--«On saurait les contenir, et je +n'en vois aucun parmi eux dont l'ambition puisse être +redoutable.»--«Leur ambition ne s'est point manifestée, faute +d'occasion. Je ne connais qu'un seul homme de guerre qu'on pourrait +placer à la tête du gouvernement avec sécurité; c'est Eugène, ce prince +qui a dit, en 1814, dans ses proclamations mémorables, «que ceux-là +seuls sont immortels, qui savent vivre et mourir fidèles à leurs +devoirs, fidèles à la reconnaissance et à l'honneur:» ce prince, dis-je, +loin d'aspirer au trône, en serait au contraire la gloire et l'appui: +mais les liens de famille et les devoirs qu'ils lui imposent, ne lui +permettraient peut-être pas de quitter la Bavière. Peut-être aussi les +alliés ne voudraient-ils point que la direction des affaires de France +lui fût confiée: ne le pensez-vous pas?»--«J'ignore entièrement quelle +pourrait être la détermination du prince et de sa famille.»--«Mais +prévoyez-vous du moins quelle serait celle des +alliés?»--«Nullement.»--«Voilà bien, lui dis-je en plaisantant, comme +sont messieurs les diplomates; pourquoi ne pas être aussi ouvert avec +moi que je le suis avec vous? ai-je laissé sans le satisfaire un seul de +vos désirs? ai-je évité de répondre à une seule de vos questions?»--«Je +ne cherche point, je vous assure, à dissimuler; mais la question que +vous m'avez faite n'ayant point été prévue, je ne puis ni ne dois me +permettre d'y répondre.»--«Eh bien, ajournons la; quant au gouvernement +fédératif, cela ressemble beaucoup à notre république; et nous avons +acheté si cher l'honneur d'être républicains, que nous ne nous en +soucions plus. Le gouvernement fédératif peut convenir à un état peu +populeux, comme la Suisse, ou à une nation vierge, comme l'Amérique; +mais il serait une calamité pour notre vieille France: nous sommes trop +légers, trop passionnés; il nous faut un gouverneur, un maître qui sache +se faire craindre et se faire obéir. Tenez, M. Werner, il faut que je +continue à vous parler avec franchise: le seul chef qui nous convienne +est Napoléon; non plus Napoléon l'ambitieux et le conquérant, mais +Napoléon corrigé par l'adversité. Le désir de régner le rendra docile +aux volontés de la France et de l'Europe. Il leur donnera mutuellement +les garanties qu'elles pourront exiger; et je crois que M. le duc +d'Otrante s'estimerait alors très-heureux de pouvoir concourir avec M. +de Metternich à pacifier l'Europe, à rétablir la bonne harmonie entre +l'Autriche et la France, et à restreindre la puissance de l'Empereur, de +telle manière qu'il n'eut plus la possibilité de troubler une seconde +fois la tranquillité universelle. Voilà, je crois, quel doit être le but +des alliés; il ne tiendra qu'à eux de l'atteindre: mais s'ils comptent, +pour nous subjuguer, sur le secours de nos dissensions intestines, ils +se trompent; vous pouvez en donner l'assurance à M. de Metternich. Au +surplus, je rendrai compte à M. le duc d'Otrante des ouvertures que vous +m'avez faites, et particulièrement de celles relatives à la régence: +mais je suppose que nous consentions à accepter l'une ou l'autre de vos +propositions, que ferait-on de Napoléon? car votre intention ni la nôtre +n'étant point de le tuer, il faudrait qu'il vécût; et où vivrait-il? les +alliés doivent avoir pris sur ce point une détermination?»--«Je +l'ignore; M. de Metternich ne s'est point expliqué à cet égard; je lui +soumettrai cette question. Je lui ferai connaître votre opinion sur la +situation de la France et de Napoléon, et sur la possibilité d'un +arrangement général; mais je prévois d'avance combien les sentimens +actuels de M. Fouché lui causeront d'étonnement; il croyait qu'il +détestait Bonaparte.»--«Les circonstances changent les hommes. M. Fouché +a pu détester l'Empereur quand il tyrannisait la France, et s'être +réconcilié avec lui, depuis qu'il veut la rendre libre et heureuse.» + +Nous nous séparâmes, après avoir échangé quelques questions accessoires; +et nous convînmes de nous rendre en toute hâte, lui à Vienne, moi à +Paris, et de nous retrouver à Bâle sous huit jours. + +Aussitôt mon arrivée à Paris, je me présentai devant l'Empereur. Je +n'avais employé, pour aller et revenir, que quatre jours; et il crut, en +me voyant si promptement, que je n'avais pu passer. Il fut surpris et +charmé d'apprendre que j'avais vu et entretenu M. Werner; il m'emmena +dans le jardin (c'était à l'Élysée), et nous y causâmes, s'il m'est +permis de m'exprimer ainsi, pendant près de deux heures. Notre entretien +fut tellement haché, qu'il s'échappa presqu'entièrement de ma mémoire; +je ne pus en retenir que quelques fragmens. «J'avais bien prévu, me dit +Napoléon, que M. de Metternich n'avait rien projeté contre ma vie; il ne +m'aime point, mais c'est un homme d'honneur. Si l'Autriche le voulait, +tout s'arrangerait; mais elle a une politique expectante, qui perd tout; +elle n'a jamais su prendre un parti à propos. L'Empereur est mal +conseillé; il ne connaît point Alexandre, et ne sait pas combien les +Russes sont fourbes et ambitieux; si une fois ils devenaient les +maîtres, toute l'Allemagne serait bouleversée. Alexandre ferait jouer +aux quatre coins[2] le bon homme François et tous les petits rois à qui +j'ai donné des couronnes. Les Russes, quand je n'y serai plus, finiront +par devenir les maîtres du monde. L'Europe ne saura ce que je vaux, que +quand on m'aura perdu. Il n'y avait que moi d'assez fort pour dompter +d'une main l'Angleterre, et contenir de l'autre la Russie. Je leur +épargnerai la peine de délibérer où ils me mettront; s'ils l'osaient, +ils me fourraient dans une cage de fer et me feraient voir à leurs +badauds, comme une bête féroce: mais ils ne m'auront pas; ils +apprendront que le lion vit encore, et qu'il ne se laisse point +enchaîner. Ils ne connaissent point mes forces; _si demain je mettais le +bonnet rouge, ils seraient tous perdus_. Avez-vous demandé à M. Werner +des nouvelles de l'Impératrice et de mon fils?»--«Oui, Sire; il m'a dit +que l'Impératrice se portait bien, et que le jeune prince était +charmant.» L'Empereur, avec feu: «Vous êtes-vous plaint qu'on violait à +mon égard le droit des gens et les premières lois de la nature? lui +avez-vous dit combien il est odieux d'enlever une femme à son mari, un +fils à son père: qu'une telle action est indigne des peuples +civilisés?»--«Sire, je n'étais que l'ambassadeur de M. Fouché.» + +L'Empereur, après quelques momens de silence, continua: «Fouché, pendant +votre absence, est venu me raconter l'affaire[3]: il m'a tout expliqué à +ma satisfaction. Son intérêt n'est point de me tromper. Il a toujours +aimé à intriguer, il faut le laisser faire: allez le voir, dites-lui +tout ce qui s'est passé avec M. Werner; montrez-lui de la confiance, et +s'il vous questionne sur moi, répétez-lui que je suis tranquille, et que +je ne doute point de son dévouement et de sa fidélité.» + +Déjà l'Empereur, dans plusieurs circonstances importantes, avait eu à se +plaindre de M. Fouché; mais, subjugué par je ne sais quel charme, il lui +avait toujours rendu plus de confiance qu'il ne désirait lui en +accorder. + +Peu d'hommes, il est vrai, possèdent, à un plus haut degré que le duc +d'Otrante, le don de plaire et de persuader: aussi profond que +spirituel, aussi prévoyant qu'habile, il embrasse à la fois le passé, le +présent et l'avenir; il séduit et étonne tour-à-tour par la hardiesse de +ses pensées, la finesse de ses aperçus, la solidité de ses jugemens. + +Malheureusement, son âme blasée par la révolution, a contracté le goût +et l'habitude des émotions fortes: le repos la fatigue; il lui faut de +l'agitation, des dangers, des bouleversemens: de là ce besoin de se +mouvoir, d'intriguer, j'ai presque dit de conspirer, qui a jeté M. +Fouché dans des écarts si déplorables et si fatals à sa réputation. + +Conformément aux ordres de Napoléon, je me rendis de suite chez le duc +d'Otrante, et lui dis en riant que je venais lui rendre compte de la +mission qu'il m'avait confiée. «Belle mission!» me dit-il, voilà comme +est l'Empereur; il se méfie toujours de ceux qui le servent le mieux. +Les services les plus signalés, le dévouement le plus pur, ne peuvent +vous mettre à l'abri de ses soupçons. Croyez-vous, par exemple, être +bien sûr de lui? Vous vous tromperiez. Si vous veniez à commettre +involontairement la plus légère inconséquence et _qu'il le sût_ (il +prononça ces mots de manière à me faire entendre que ce serait par lui +que l'Empereur pourrait l'apprendre), il n'en faudrait pas davantage +pour vous perdre. Mais laissons-là les princes avec leurs défauts, et +causons.» Il m'entraîna sur son canapé, et me dit: «Savez-vous que vous +m'avez donné de l'inquiétude? si l'on vous avait vendu, on aurait bien +pu vous envoyer dans quelques forteresses et vous y garder jusqu'à la +paix.»--«Cela est vrai; j'avais effectivement cette chance à courir; +mais quand il s'agit d'aussi grands intérêts, on ne doit point songer à +soi.» + +Je lui rapportai fidèlement les paroles de M. Werner; mais je me gardai +bien de lui faire connaître l'époque véritable de notre seconde +entrevue: j'aurais craint qu'il ne me fît quelque mauvais tour avec les +Suisses, ou qu'il se hâtât de désabuser M. de Metternich. + +Lorsque mon récit fut terminé, il reprit: «J'avais d'abord regardé tout +cela comme une mystification, mais je vois bien que je m'étais trompé. +Votre conférence avec M. Werner peut amener un rapprochement entre nous +et l'Autriche; tout ce que vous avez dit doit faire ouvrir les yeux à M. +de Metternich. Pour achever de le convaincre, je lui écrirai, et je lui +peindrai, avec tant de clarté et de vérité la situation réelle de la +France, qu'il sentira que le meilleur parti à prendre est d'abandonner +les Bourbons à leur malheureux sort, et de nous laisser nous arranger à +notre guise avec Bonaparte. Quand vous serez près de partir, venez me +revoir, et je vous remettrai ma lettre.» + +Il me dit alors: «Je n'avais point parlé de suite à Napoléon de la +lettre de Metternich, parce que son agent ne m'avait point remis la +poudre nécessaire pour faire reparaître l'écriture; il a fallu avoir +recours à des procédés chimiques qui ont demandé du tems; voilà cette +lettre (il m'en fit prendre lecture), vous voyez qu'elle ne dit rien; +j'aurais pu d'ailleurs la déchiffrer sur-le-champ, que Napoléon n'en +aurait rien su; je l'aurais servi sans le lui dire. Dans les affaires de +cette espèce, il faut du secret, et Napoléon est incapable d'en garder; +il se serait tant agité, et aurait mis tant d'hommes et de plumes en +mouvement, qu'il aurait tout éventé. Il doit connaître mes opinions et +mes sentimens; et il n'y a que lui au monde qui ait pu se mettre dans la +tête, un seul instant, que je pourrais le trahir pour les Bourbons; je +les méprise et je les déteste au moins autant que lui.» + +Les menaces indirectes de M. Fouché et l'ensemble de ses discours, me +persuadèrent qu'il n'était point de bonne foi. Je fis part de mes +préventions à l'Empereur; il ne les approuva point. Il me dit que M. +Fouché ne m'avait insinué qu'il pouvait me perdre, que pour se donner un +air d'importance; qu'au surplus, je n'avais rien à craindre ni de lui, +ni de tout autre. Je ne craignais rien non plus: quand l'Empereur aimait +quelqu'un, il le prenait sous sa garde; et il était défendu à qui que ce +soit d'y toucher. + +Le surlendemain, je me rendis chez le duc d'Otrante pour recevoir les +lettres qu'il m'avait promises. Il parut surpris de me voir sitôt; je +lui avais fait accroire en effet que je ne devais retourner à Bâle que +le 1er juin. Pour colorer ce départ précipité, je lui annonçai que M. +Werner, à qui j'avais recommandé de m'écrire en cas d'événemens +imprévus, sous le couvert de M**** banquier, venait de m'inviter à me +rendre à Bâle sur-le-champ; il me laissa entrevoir qu'il n'était point +dupe de ce mensonge, et me remit néanmoins de fort bonne grâce deux +lettres pour M. de Metternich. L'une publiée dans les journaux anglais +tendait à établir que le trône de Napoléon, soutenu par la confiance et +l'amour des Français, n'avait rien à redouter des attaques de la +coalition. Dans l'autre il rappelait les propositions de M. Werner; il +discutait avec une sagacité admirable les avantages et les inconvéniens +qui pourraient en résulter dans l'intérêt de la France et de l'Europe: +et il finissait par déclarer, après avoir successivement rejeté la +république, la régence et le duc d'Orléans, que Napoléon, qu'il comblait +d'éloges démesurés, était évidemment le chef qui convenait le mieux aux +Français et aux intérêts bien entendus des monarques alliés. Mais +néanmoins, il avait su contourner ses expressions avec tant d'art et de +finesse, qu'il était impossible de ne point apercevoir qu'il pensait, au +fond du coeur, que le duc d'Orléans était le seul prince capable +d'assurer le bonheur de la France et la tranquillité des étrangers. + +Je mis cette lettre sous les yeux de l'Empereur, et cherchai vainement à +lui en faire démêler la perfidie; il n'y vit que les éloges donnés à son +génie; le reste lui échappa. + +M. Werner avait été exact au rendez-vous; je m'empressai de me rendre +chez lui. «Je craignais, me dit-il obligeamment, qu'on ne vous eût +refusé l'entrée de Bâle; j'en ai parlé aux autorités; et si vous le +désirez, je vous ferai délivrer la carte nécessaire pour que vous +puissiez entrer en Suisse, en sortir et y résider sans obstacles et sans +danger.» + +Je le remerciai de cette offre, qui me prouva que les Suisses étaient +aussi bien disposés pour nos ennemis, qu'ils l'étaient mal pour nous. +Nous entrâmes ensuite en matière. «J'ai rapporté à M. de Metternich, me +dit-il, la conversation franche et loyale que j'ai eu l'honneur d'avoir +avec vous. Il s'est empressé d'en rendre compte aux souverains alliés; +et les souverains ont pensé qu'elle ne devait rien changer à la +résolution qu'ils ont prise de ne jamais reconnaître Napoléon pour +souverain de la France, et de n'entrer personnellement avec lui dans +aucune négociation; _mais en même tems, je suis autorisé à vous déclarer +formellement qu'ils renoncent à rétablir les Bourbons sur le trône, et +qu'ils consentent à vous accorder le jeune prince Napoléon_. Ils savent +que la régence était, en 1814, l'objet des voeux de la France, et ils +s'estiment heureux de pouvoir les accomplir aujourd'hui.»--«Cela est +positif, lui répondis-je; mais que ferons-nous de +l'Empereur?»--«Commencez par le déposer: les alliés prendront, ensuite +et selon les événemens, la détermination convenable. Ils sont grands, +généreux et humains; et vous pourrez compter qu'on aura pour Napoléon +les égards dus à son rang, à son alliance et à son malheur.»--«Cette +réponse n'explique point si Napoléon sera libre de se choisir une +retraite, ou s'il sera prisonnier de la France et des alliés.»--«Je n'en +sais pas davantage.»--«Je vois que les alliés voudraient qu'on leur +livrât Napoléon pieds et mains liés: jamais les Français ne se rendront +coupables d'une semblable lâcheté. Depuis notre entrevue, l'esprit +public s'est prononcé pour lui avec une nouvelle force; et je puis vous +protester qu'il n'a jamais possédé, à un si haut degré, l'amour des +Français. De toutes parts, arrivent à Paris, et les électeurs convoqués +pour le Champ de Mai, et les nouveaux représentans de la France[4]. +Croyez-vous que ces électeurs et ces députés qui sont l'élite de la +nation, auraient embrassé la cause périlleuse de Napoléon, si cette +cause n'était pas commune à tous les Français? Croyez-vous, s'ils +n'étaient point résolus de la défendre envers et contre tous, qu'ils +seraient assez stupides ou assez imprudens pour venir, à la face du +monde, jurer fidélité à l'Empereur et proscription et haine aux +Bourbons? Les alliés nous ont subjugués en 1814, parce que nous étions +alors sans union, sans volonté, sans moyen de résistance. Mais on ne +subjugue pas deux années de suite une grande nation; et tout annonce que +si la lutte s'engage, elle tournera cette fois à l'avantage des +Français.»--«Si vous connaissiez les forces qui vous seront opposées, +vous tiendriez d'autres discours; vous aurez douze cents mille hommes à +combattre, douze cents mille hommes habitués à vaincre, et qui +connaissent déjà le chemin de Paris.»--«Ils le connaissent, parce que la +trahison le leur a enseigné.»--«Songez donc que vous n'avez plus +d'artillerie, plus d'armée, plus de cavalerie.»--«Les Espagnols ont +résisté à toutes les forces de Bonaparte, et ils avaient moins de +ressources que nous.»--«Vous n'avez point d'argent.»--«On s'en procurera +aux dépens des nobles et des royalistes, ou l'on s'en passera. Les +armées de la république étaient payées avec des feuilles de chêne; en +ont-elles moins vaincu les armées de la coalition?»--«Vous avez tort, je +vous assure, de voir votre position sous d'aussi belles couleurs. Cette +nouvelle guerre sera plus cruelle et plus opiniâtre que les autres. Les +alliés sont décidés à ne point déposer les armes, tant que Napoléon sera +sur le trône.»--«Je ne vois nullement la guerre qui se prépare, avec +sécurité. Je ne puis y songer sans effroi: si Napoléon est victorieux, +il est possible que les succès nous montent la tête, et nous inspirent +de nouveau le désir de retourner à Vienne et à Berlin. S'il n'est point +heureux, il est à craindre que nos revers portent la rage et le +désespoir dans l'âme du peuple, et que les nobles et les royalistes ne +soient massacrés».--«Cette perspective est sans doute fort affligeante; +mais je vous l'ai dit et je vous le répète: la détermination des +monarques alliés ne changera point; ils ont appris à connaître +l'Empereur, et ils ne veulent point lui laisser les moyens de troubler +le monde. Les souverains consentiraient à déposer les armes, que leurs +peuples s'y opposeraient: ils considèrent Bonaparte comme le fléau du +genre humain, et ils donneraient tout jusqu'à la dernière goutte de leur +sang, pour lui arracher le sceptre et peut-être la vie».--«Je sais que +les Prussiens lui ont juré une haine implacable; mais les Russes et les +Autrichiens ne doivent point partager l'exaspération de la +Prusse».--L'Empereur Alexandre s'est au contraire prononcé le premier +contre Napoléon».--«Soit encore; mais l'Empereur d'Autriche est trop +vertueux et trop politique, pour sacrifier une seconde fois son gendre +et son allié naturel, à de vaines considérations».--«Ce ne sont point de +vaines considérations qui ont guidé l'Empereur; il avait à opter entre +ses affections comme père, et ses devoirs comme souverain; il avait à +prononcer entre le sort d'une femme et d'un enfant, et le sort de +l'Europe: son choix ne pouvait être douteux; et la résolution magnanime +prise par l'Empereur, est incontestablement un beau titre à la +reconnaissance de ses contemporains et à l'admiration de la +postérité».--«Je sens, en effet, combien il a dû lui en coûter pour +renverser du trône sa fille et son petit-fils, et les condamner à vivre +douloureusement sur la terre, sans père, sans époux, sans patrie. +Quoique Français, je rends justice à la force d'âme que l'Empereur a +montrée dans cette mémorable circonstance; mais si le parti qu'il prit +alors, était convenable, il me semble que celui qu'il paraît vouloir +adopter aujourd'hui, serait aussi dangereux qu'impolitique. L'Autriche, +dans la position critique où elle se trouve placée par le voisinage, +l'ambition et l'alliance de la Prusse et de la Russie, a besoin d'être +protégée et soutenue par un allié puissant; et nul prince n'est plus en +état que Napoléon de la secourir et de la défendre».--«L'Autriche n'a +rien à redouter de ses voisins; il règne entr'eux une harmonie que rien +ne pourra troubler: leurs principes et leurs sentimens sont les mêmes. +M. de Metternich m'a chargé de vous déclarer positivement qu'il +n'agissait que d'un commun accord avec les alliés, et qu'il n'entamerait +aucune négociation sans leur assentiment. + +Ce mot de négociation me frappa: «Puisqu'il faut ne point songer, M. +Werner, répondis-je, à rétablir séparément, entre l'Autriche et la +France, l'union et l'amitié que commandent leurs intérêts et leurs liens +de famille, ne renonçons pas du moins à l'espoir d'un accommodement +général. Jamais peut-être l'humanité ne fut menacée d'une guerre aussi +terrible; ce sera un combat à mort, non point d'armée à armée, mais de +nation à nation: cette idée fait frémir. Le nom de M. de Metternich est +déjà célèbre; mais de quelle gloire ne serait-il point entouré, si M. de +Metternich, en devenant le médiateur de l'Europe, parvenait à la +pacifier? Et nous-mêmes, M. Werner, croyez-vous que nous n'obtiendrions +pas aussi une part dans les bénédictions des peuples? Mettons de côté +notre caractère de négociateurs, et examinons la position des puissances +belligérantes, non plus comme leurs agens, mais en hommes désintéressés, +en amis de l'humanité! Vous avez, dites-vous, douze cent mille +combattans; mais nous en avons eu un million en 1794, et nous les aurons +encore. L'amour de l'honneur et l'indépendance n'est point éteint en +France; il embrasera tous les coeurs, lorsqu'il s'agira de repousser le +joug humiliant et injuste que vous voulez nous imposer. Si le tableau +que je vous ai fait de l'état de la France et du patriotisme dont elle +est animée vous paraît infidèle ou exagéré, venez avec moi; je vous +offre un passe-port et toutes les garanties que vous pourrez exiger; +nous voyagerons ensemble incognito; nous irons partout où vous voudrez; +nous écouterons, nous interrogerons les paysans, les bourgeois, les +soldats, les riches et les pauvres; et quand vous aurez vu, tout vu par +vous-même, vous pourrez alors garantir à M. de Metternich qu'on l'a +trompé, et que les efforts des alliés pour nous faire la loi, n'auront +d'autre résultat que d'ensanglanter inutilement la terre.» + +L'émotion dont je n'avais pu me défendre, était passée dans l'âme de M. +Werner: «Je voudrais, me dit-il avec attendrissement, pouvoir seconder +vos voeux et concourir avec vous à arrêter l'effusion du sang humain; +mais je n'ose me livrer à cet espoir; cependant je rendrai compte à M. +de Metternich de la force avec laquelle vous avez plaidé la cause de +l'humanité, et s'il peut accepter le rôle de médiateur; je connais assez +l'élévation de son âme, pour vous garantir qu'il ne le refusera pas.» + +Jusqu'alors, j'avais évité, pour habituer M. de Metternich à traiter +directement avec moi, de mettre en scène M. Fouché. Cependant, comme il +m'avait été ordonné de faire usage de ses lettres, je fis naître +l'occasion d'en parler à M. Werner. Je lui en donnai lecture, et j'eus +soin de les commenter de manière à détruire l'impression fâcheuse que +lui fit éprouver, ainsi que je l'avais prévu, la partialité des éloges +prodigués à Napoléon. Quand nous fûmes arrivés au passage où M. Fouché +discutait les inconvéniens d'une république, M. Werner m'arrêta, et me +dit que je l'avais sans doute mal compris; qu'il ne m'avait parlé de la +république que d'une manière indirecte, et qu'il n'était jamais entré +dans la pensée des monarques alliés de se prêter à son rétablissement; +que leurs efforts tendraient plutôt à étouffer les semences de l'esprit +républicain, qu'à favoriser leur dangereux développement. Je lui +rappelai la conversation que nous avions eue à ce sujet, et comme il +m'importait fort peu d'avoir raison, je passai condamnation. + +«Au surplus, me dit-il en prenant les lettres, le langage de M. Fouché +surprendra fortement M. de Metternich. Il me répétait encore, la veille +de mon départ, que le duc d'Otrante lui avait témoigné, en toutes +occasions, une haine invétérée contre Bonaparte; et que même, en 1814, +il lui avait reproché de ne l'avoir point fait renfermer dans un château +fort, lui prédisant qu'il reviendrait de l'île d'Elbe ravager de nouveau +l'Europe. Il faut que M. Fouché, pour croire au salut de l'Empereur, +ignore totalement ce qui se passe à Vienne; ce qu'on lui a fait dire par +M. de Montron et M. Bresson, le ramènera sans doute à des idées +différentes, et lui fera sentir qu'il doit, pour ses intérêts personnels +et pour celui de la France, seconder les efforts des alliés.»--«Je +connais, lui répondis-je, les liaisons de M. le duc d'Otrante avec ces +messieurs; il n'ajoutera que peu de foi aux paroles qu'ils lui +rapporteront. Je regrette que vous n'ayez point été chargé de me les +confier, lors de notre première entrevue; elles auraient sans doute +produit sur lui une toute autre impression; mais ce qui n'est pas fait +peut se faire; et, si vous le désirez, je vous servirai très-volontiers +d'interprète.»--«M. de Metternich, répliqua M. Werner, ne m'a point +appris positivement ce qu'il avait chargé ces messieurs de reporter au +duc d'Otrante; mais je présume que ce ne peut être que la répétition de +ce qu'il m'avait ordonné de vous dire.»--«En ce cas, repris-je, vous +auriez tort de vous flatter du plus léger succès. S'il ne s'agissait que +de Napoléon, nous n'hésiterions point à sacrifier la cause d'un seul +homme à celle de tout un peuple: Napoléon personnellement n'est rien +pour nous; mais son existence sur le trône se trouve tellement liée au +bonheur et à l'indépendance de la nation, que nous ne pourrions le +trahir sans trahir aussi la patrie; et c'est un crime dont M. Fouché et +ses amis ne se rendront jamais coupables. En résumé, M. Werner, j'espère +que vous parviendrez à convaincre nos ennemis qu'ils chercheraient en +vain à détrôner Napoléon par la force des armes: et que le parti le plus +sage est de se borner à lui lier les mains de manière à l'empêcher +d'opprimer de nouveau la France et l'Europe. Si M. de Metternich +approuve ce parti, il nous trouvera tous disposés à seconder secrètement +ou ouvertement ses vues salutaires, et à nous réunir à lui pour mettre +Napoléon dans l'impossibilité physique et morale de recommencer sa +tyrannie. Alors, je reviendrai à Bâle; j'irai à Vienne, si vous le +désirez; je ferai, en un mot, tout ce qu'il faudra faire pour arriver +promptement à un résultat certain. Mais si M. de Metternich ne veut +point entrer franchement en pourparler, et que son unique intention soit +de provoquer des trahisons, ses efforts seront infructueux; et M. Fouché +désire que M. de Metternich et les alliés veuillent bien lui épargner la +peine de les en convaincre.» + +M. Werner m'assura, qu'il reporterait fidèlement à M. de Metternich tout +ce qu'il avait entendu; et nous nous séparâmes, après nous être promis +de nous retrouver à Bâle le 1er juin. + +Je rendis compte à l'Empereur de cette nouvelle conférence. Il parut en +concevoir quelques espérances. «Ces messieurs, dit-il, commencent à +s'adoucir, puisqu'ils m'offrent la régence; mon attitude leur impose. +Qu'ils me laissent encore un mois, et je ne les craindrai plus». + +Je n'oubliai point de lui faire remarquer que MM. de Montron et Bresson +avaient été chargés de nouvelles communications pour M. Fouché: «Il ne +m'en a point ouvert la bouche, me dit Napoléon. Je suis persuadé +maintenant qu'il me trahit. J'ai presque la certitude qu'il a des +intrigues à Londres et à Gand; je regrette de ne l'avoir pas chassé, +avant qu'il ne fût venu me découvrir l'intrigue de Metternich: à présent +l'occasion est manquée; il crierait partout que je suis un tyran +soupçonneux, et que je le sacrifie sans motifs. Allez le voir; ne lui +parlez point de Montron ni de Bresson; laissez-le bavarder à son aise, +et rapportez-moi bien tout ce qu'il vous aura dit». + +L'Empereur fit part de cette seconde entrevue au duc de Vicence, et le +chargea de faire appeler M. de Montron et M. Bresson, et de tâcher de +les faire causer. Le duc de Vicence n'en ayant obtenu aucun +éclaircissement, l'Empereur, m'a-t-on assuré, voulut les voir lui-même; +et après les avoir questionnés, sondés pendant quatre heures, il les +renvoya l'un et l'autre, sans en avoir obtenu autre chose, que des +détails sur les dispositions hostiles des alliés, et sur les entretiens +qu'ils avaient eu à Vienne avec M. de Talleyrand et M. de Metternich; +entretiens dont le fond était le même que celui de mes conférences avec +M. Werner. + +L'Empereur avait repoussé si indifféremment mes premiers soupçons, que +je fus flatté de le voir partager ma défiance; mais cette jouissance +d'amour-propre fit place aux réflexions les plus pénibles. + +J'avais conçu, du caractère et du patriotisme du duc d'Otrante, la plus +haute opinion; je le regardais comme l'un des premiers hommes d'état de +France; et je regrettai amèrement que tant de qualités et de talens, au +lieu d'être consacrés au bien de la patrie, fussent employés à favoriser +les desseins de nos ennemis, et à calculer froidement avec eux les +moyens de nous asservir. + +Ces réflexions qui auraient dû m'inspirer de l'horreur pour M. Fouché, +me firent éprouver un effet tout opposé; je reculai devant l'énormité du +crime que je lui attribuais. Non, me dis-je, M. Fouché ne peut-être +coupable d'une si grande indignité; il a reçu trop de bienfaits de +l'Empereur pour le trahir, et a donné trop de gages de dévouement et +d'affection à la patrie, pour conspirer son déshonneur et sa ruine. Son +penchant pour l'intrigue a pu l'entraîner; mais ses intrigues, si elles +sont répréhensibles, ne sont pas du moins criminelles. + +Je me rendis donc chez le duc d'Otrante avec la persuasion que je +l'avais jugé trop sévèrement. Mais son air contraint et ses captieux +efforts pour pénétrer ce qu'avait pu me dire M. Werner, me prouvèrent +que sa conscience n'était point en repos, et je sentis renaître et +s'accroître mes justes préventions[5]. Le tems que je passai près de lui +fut employé en questions et dissertations oiseuses sur les probabilités +de la paix et de la guerre. Il serait inutile et fastidieux de les +raconter ici. + +La levée de bouclier du roi de Naples devint ensuite l'objet de notre +conversation. «Murat est un homme perdu, me dit M. Fouché; il n'est +point de force à lutter contre l'Autriche. Je lui avais conseillé (et je +l'ai écrit récemment encore à la reine) de se tenir tranquille et de se +soumettre aux événemens; ils ne l'ont point voulu, et ils auront tort: +ils auraient pu traiter; ils ne le pourront plus maintenant; ils seront +renvoyés sans égards et sans conditions.» + +L'Empereur, devenu inquiet, ordonna de mettre en surveillance M. de +Montron et M. Bresson. On lui apprit que ce dernier venait d'être envoyé +en Angleterre par ordre du ministre de la guerre. + +Le prince d'Eckmuhl, questionné, répondit qu'ayant su qu'un armateur +anglais avait à vendre 40,000 fusils, il avait chargé M. Bresson d'aller +les visiter et traiter des conditions de la vente. Cette mission qui, au +premier aperçu, n'éveilla point l'attention de l'Empereur, lui revint à +l'esprit; il la trouva étrange, puis suspecte. «Si Davoust, me dit-il, +n'avait point eu de motifs pour me cacher cette affaire, il m'en aurait +parlé, cela n'est point naturel; il s'est entendu avec Fouché». + +Ce trait de lumière n'aboutit à rien. Napoléon se borna à tancer +sévèrement le ministre de la guerre, et à lui ordonner de ne plus se +permettre d'envoyer qui que ce soit, hors de France, sans son agrément. + +Un nouvel incident vint fortifier les appréhensions de l'Empereur: il +fut prévenu par le préfet de police que M. Bor..., ancien employé +supérieur de la police, et l'un des affidés habituels du ministre, était +parti pour la Suisse, avec un passeport de M. Fouché. L'ordre d'arrêter +M. Bor... fut transmis télégraphiquement au général Barbanègre, qui +commandait à Huningue. Il arriva trop tard: M. Bor..., aussi prompt que +l'éclair, avait déjà franchi la frontière. + +L'Empereur ne douta plus de la trahison de M. Fouché; mais il craignit, +en la révélant, de jeter l'alarme et le découragement: on n'aurait point +manqué, en effet, d'en tirer la conséquence qu'il fallait que la cause +impériale fût perdue, puisque ce ministre, dont la perspicacité était +connue, l'abandonnait pour se rallier aux Bourbons. + +Napoléon prévoyait d'ailleurs le prochain commencement des hostilités; +et convaincu que ce ne seraient point les manoeuvres du duc d'Otrante, +qui décideraient du sort de la France, il résolut d'attendre, pour se +défaire de lui, une circonstance favorable. Si la victoire de Fleurus +n'eût point été suivie des désastres de Waterloo, le premier décret +qu'eût signé l'Empereur, en arrivant à Bruxelles, eût été probablement +la destitution du duc d'Otrante. + +L'époque du rendez-vous que m'avait donné M. Werner, étant arrivée, je +demandai à Napoléon ses ordres. «Fouché, me dit-il, aura sans doute fait +prévenir Metternich, et il est probable que son agent ne reparaîtra +plus; il serait même possible qu'on eût pris des mesures pour vous +arrêter. Ainsi, j'aime tout autant que vous restiez ici.»--«Je ne crois +pas, Sire, que M. de Metternich soit capable d'une semblable action: le +patriotisme et la franchise que j'ai montrés dans nos entretiens avec M. +Werner, ont paru plaire au prince, et M. Werner m'a dit qu'il l'avait +chargé formellement de m'exprimer la bonne opinion qu'il avait conçue +(souffrez que je le dise) de mon mérite et de mon caractère. Votre +Majesté aurait tort, je crois, de ne point me laisser faire cette +dernière tentative. Comme il ne s'agit point de conspiration, mais +d'entamer une négociation, il serait possible que M. Werner +revînt.»--«J'y consens très-volontiers; mais je crains qu'ils ne vous +prennent: soyez prudent.» + +Je le craignais aussi. Je partis. + +Ce que l'Empereur avait prévu arriva; M. Werner ne reparut point. + +Ainsi se termina cette négociation qui peut-être aurait réalisé bien des +espérances, si M. Fouché ne l'eût point fait échouer. + +À l'époque où elle eut lieu, l'Angleterre dans son fameux _memorandum_ +du 25 avril, et l'Autriche dans celui qu'elle fit paraître le 9 mai +suivant, avaient, à la suite de ma première entrevue à Bâle, déclaré +authentiquement qu'elles ne s'étaient point engagées par le traité du 29 +mars, à rétablir Louis XVIII sur le trône, et que leurs intentions +n'étaient point de poursuivre la guerre dans la vue d'imposer à la +France un gouvernement quelconque. + +Ces déclarations donnaient un grand poids aux propositions de M. Werner. +L'Empereur les crut sincères; et dans un de ces momens d'effusion qu'il +n'était point toujours maître de réprimer, il dit, à son lever: «Eh +bien, messieurs, on m'offre déjà la régence; il ne tiendrait qu'à moi de +l'accepter.» Ce mot inconsidéré produisit assez de sensation; et ceux +qui l'ont retenu ont affirmé depuis, que si l'Empereur n'avait point eu +la soif de régner, il aurait pu placer son fils sur le trône, et éviter +à la France la boucherie de Mont-Saint-Jean. L'Empereur, en descendant +du trône pour y faire monter son fils, et la paix, aurait sans doute +ajouté une belle page à son histoire. Mais devait-il accepter les +propositions vagues de M. Werner, et se confier à la foi de ses ennemis? +Je ne le pense pas. La première question à décider, avant de traiter de +la régence, était celle-ci: _Que deviendra Napoléon?_ et l'on a vu que +les alliés gardaient sur ce point le plus profond silence. + +Je suis loin de croire que l'Empereur, dans aucun cas, eût consenti à se +démettre de sa couronne, qu'il regardait comme le prix de vingt ans de +travaux et de victoires: je soutiens seulement qu'on ne peut lui +reprocher, dans cette circonstance, de l'avoir conservée. + +La confidence faite par Napoléon à ses courtisans n'est point la seule +indiscrétion dont ils se soient emparés pour lui créer des torts +imaginaires. Cela n'étonnera personne. Ce qui paraîtra surprenant, c'est +qu'avec le caractère négatif et dissimulé qu'on lui prête, il ait pu +commettre des indiscrétions. + +Napoléon concevait dans le secret, et conduisait mystérieusement à leur +fin les projets qui ne mettaient point en jeu ses passions, parce +qu'alors il ne cessait point d'être maître de lui; mais il était +excessivement rare qu'il pût observer une dissimulation soutenue et +complète dans les affaires qui agissaient fortement sur son âme. L'objet +dont il était alors occupé assaillait son esprit, échauffait son +imagination; sa tête, en travail continuel, abondait en idées qui +s'épanchaient malgré lui, et qui se manifestaient au-dehors par des mots +entrecoupés, des démonstrations de joie ou de colère, qui mettaient sur +la voie de ses desseins, et détruisaient entièrement le mystère dont il +aurait voulu les envelopper. + +Cette narration que je n'ai pas voulu interrompre, m'a fait perdre de +vue Napoléon. Je l'ai laissé méditant la constitution qu'il avait +promise aux Français: je reviens à lui. + +Napoléon avait d'abord annoncé l'intention de refondre les anciennes +constitutions avec la charte, et de composer du tout une constitution +nouvelle qui serait soumise à la libre discussion des délégués de la +nation. Mais il pensa que les circonstances et l'agitation des esprits +ne permettraient point de débattre publiquement, sans danger, des +matières d'une aussi haute importance; et il résolut de se borner +momentanément à consacrer, par un acte particulier et additionnel aux +constitutions de l'empire, les garanties nouvelles qu'il avait promises +à la nation. + +Napoléon fut encore déterminé par une autre considération: il regardait +les constitutions de l'empire comme les titres de propriété de sa +couronne; et il aurait craint, en les annulant, d'opérer une espèce de +novation qui lui aurait donné l'air de recommencer un nouveau règne. Car +Napoléon, ô faiblesse humaine! après avoir voué au ridicule les +prétentions du _roi d'Hartwell_, était enclin lui-même à se persuader +que son règne n'avait point été interrompu par son séjour à l'île +d'Elbe. + +L'Empereur avait confié à M. Benjamin Constant et à une commission +composée des ministres d'état, le double soin de préparer les bases de +la nouvelle constitution. Après avoir vu et amalgamé leur travail, il le +soumit à l'examen du conseil d'état et du conseil des ministres. Sur la +fin de la discussion, Napoléon manifesta l'idée de ne point soumettre +cette constitution à des débats publics, et de ne la présenter que comme +un acte additionnel aux constitutions précédentes. Cette idée fut +unanimement combattue. M. Benjamin Constant, le duc Decrès, le duc +d'Otrante, le duc de Vicence, etc., etc., remontrèrent à l'Empereur que +ce n'était point là ce qu'il avait promis à la France; qu'on attendait +de lui une nouvelle constitution purgée des actes despotiques du sénat, +et qu'il fallait remplir l'attente de la nation, ou se préparer à perdre +à jamais sa confiance. + +L'Empereur promit d'y réfléchir; mais après avoir pesé, dans sa sagesse, +les observations qui lui avaient été soumises, il persista dans son +projet; et le lendemain, l'acte additionnel parut dans le _Moniteur_, +tel que le voici. + +ACTE ADDITIONNEL. + + Paris, le 24 avril. + +Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, Empereur des +Français, à tous présens et à venir, salut: + + Depuis que nous avons été appelé, il y a quinze années, par le voeu + de la France, au gouvernement de l'empire, nous avons cherché à + perfectionner, à diverses époques, les formes constitutionnelles, + suivant les besoins et les désirs de la nation, et en profitant des + leçons de l'expérience. + + Les constitutions de l'empire se sont ainsi formées d'une série + d'actes qui ont été revêtus de l'acceptation du peuple; nous avions + alors pour but d'organiser un grand système fédératif Européen, que + nous avions adopté comme conforme à l'esprit du siècle et favorable + aux progrès de la civilisation. Pour parvenir à le compléter et à + lui donner toute l'étendue et toute la stabilité dont il était + susceptible, nous avions ajourné l'établissement de plusieurs + institutions intérieures plus spécialement destinées à protéger la + liberté des citoyens. Notre but n'est plus désormais que + d'accroître la prospérité de la France par l'affermissement de la + liberté publique; de là résulte la nécessité de plusieurs + modifications importantes dans les constitutions, sénatus-consultes + et autres actes qui régissent cet empire. + + À ces causes, voulant, d'un côté, conserver du passé ce qu'il y a + de bon et de salutaire, et de l'autre, rendre les constitutions de + notre empire, conformes en tout aux voeux, aux besoins nationaux, + ainsi qu'à l'état de paix que nous désirons maintenir avec + l'Europe, nous avons résolu de proposer au peuple une suite de + dispositions tendantes à modifier et perfectionner ses actes, à + entourer les droits des citoyens de toutes leurs garanties, à + donner au système représentatif toute son extension, à investir les + corps intermédiaires de la considération et des pouvoirs + désirables; en un mot, à combiner le plus haut point de liberté + politique et de sûreté individuelle, avec la force et la + centralisation nécessaires pour faire respecter par l'étranger + l'indépendance du peuple Français et la dignité de notre couronne. + + En conséquence, les articles suivans, formant un acte + supplémentaire aux constitutions de l'empire, seront soumis à + l'acceptation libre et solennelle de tous les citoyens, dans toute + l'étendue de la France[6]. + + + TITRE I. + + _Dispositions générales._ + + Art. Ier. Les constitutions de l'empire, nommément l'acte + constitutionnel du 22 frimaire an VIII, les sénatus-consultes des + 14 et 16 thermidor an X, et celui du 28 floréal an XII, seront + modifiés par les dispositions qui suivent. Toutes les autres + dispositions sont maintenues et confirmées. + + Art. 2. Le pouvoir législatif est exercé par l'Empereur et par deux + chambres. + + Art. 3. La première chambre, nommée chambre des pairs, est + héréditaire. + + Art. 4. L'Empereur en nomme les membres qui sont irrévocables, eux + et leurs descendans mâles, d'ainé en ainé, en ligne directe. Le + nombre des pairs est illimité. L'adoption ne transmet point la + dignité de pair à celui qui en est l'objet. Les pairs prennent + séance à 21 ans, mais n'ont voix délibérative qu'à 25. + + Art. 5. La chambre des pairs est présidée par l'archichancelier de + l'empire, ou, dans le cas prévu par l'article 5 du sénatus-consulte + du 28 floréal an XII, par un des membres de cette chambre désigné + par l'Empereur. + + Art. 6. Les membres de la famille impériale, dans l'ordre de + l'hérédité, sont pairs de droit. Ils siégent après le président. + Ils prennent séance à 18 ans, mais n'ont voix délibérative qu'à 21. + + Art. 7. La seconde chambre, nommée chambre des représentans, est + élue par le peuple. + + Art. 8. Les membres de cette chambre sont au nombre de six cent + vingt-neuf; ils doivent être âgés de 25 ans au moins. + + Art. 9. Le président de la chambre des représentans est nommé par + la chambre à l'ouverture de la première session. Il reste en + fonctions jusqu'au renouvellement de la chambre. Sa nomination est + soumise à l'approbation de l'Empereur. + + Art. 10. La chambre des représentans vérifie les pouvoirs de ses + membres, et prononce sur la validité des élections contestées. + + Art. 11. Les membres de la chambre des représentans reçoivent pour + frais de voyage et durant la session, l'indemnité décrétée par + l'assemblée constituante. + + Art. 12. Ils sont indéfiniment rééligibles. + + Art. 13. La chambre des représentans est renouvelée de droit, en + entier, tous les cinq ans. + + Art. 14. Aucun membre de l'une ou l'autre chambre ne peut être + arrêté, sauf le cas de flagrant délit, ni poursuivi en matière + criminelle ou correctionnelle, pendant les sessions, qu'en vertu + d'une résolution de la chambre dont il fait partie. + + Art. 15. Aucun ne peut être arrêté ni détenu pour dettes, à partir + de la convocation, ni quarante jours après la session. + + Art. 16. Les pairs sont jugés par leur chambre en matière + criminelle ou correctionnelle, dans les formes qui seront réglées + par la loi. + + Art. 17. La qualité de pair et de représentant est compatible avec + toutes les fonctions publiques, autres que celles de comptables. + + Tous les préfets et sous-préfets ne sont pas éligibles par le + collége électoral du département ou de l'arrondissement qu'ils + administrent. + + Art. 18. L'Empereur envoie dans les chambres des ministres d'état + et des conseillers d'état, qui siégent et prennent part aux + discussions, mais qui n'ont voix délibérative que dans les cas où + ils sont membres de la chambre, comme pairs ou élus du peuple. + + Art. 19. Les ministres qui sont membres de la chambre des pairs ou + de celle des représentans, ou qui siégent par mission du + gouvernement, donnent aux chambres les éclaircissemens qui sont + jugés nécessaires, quand leur publicité ne compromet pas l'intérêt + de l'état. + + Art. 20. Les séances des deux chambres sont publiques. Elles + peuvent néanmoins se former en comité secret: la chambre des pairs, + sur la demande de dix membres; celle des députés, sur la demande de + vingt-cinq. Le gouvernement peut également requérir des comités + secrets pour des communications à faire. Dans tous les cas, les + délibérations et les votes ne peuvent avoir lieu qu'en séance + publique. + + Art. 21. L'Empereur peut proroger, ajourner et dissoudre la chambre + des représentans. La proclamation qui prononce la dissolution, + convoque les colléges électoraux pour une élection nouvelle, et + indique la réunion des représentans dans six mois au plus tard. + + Art. 22. Durant l'intervale des sessions de la chambre des + représentans, ou en cas de dissolution de cette chambre, la chambre + des pairs ne peut s'assembler. + + Art. 23. Le gouvernement a la proposition de la loi; les chambres + peuvent proposer des amendemens; si ces amendemens ne sont pas + adoptés par le gouvernement, les chambres sont tenues de voter sur + la loi telle qu'elle a été proposée. + + Art. 24. Les chambres ont la faculté d'inviter le gouvernement à + proposer une loi sur un objet déterminé, et de rédiger ce qu'il + leur paraît convenable d'insérer dans la loi. Cette demande peut + être faite par chacune des deux chambres. + + Art. 25. Lorsqu'une rédaction est adoptée dans l'une des deux + chambres, elle est portée à l'autre; et si elle est approuvée, elle + est portée à l'Empereur. + + Art. 26. Aucun discours écrit, excepté les rapports des + commissions, les rapports des ministres sur les lois qui sont + présentées et les comptes qui sont rendus, ne peut être lu dans + l'une ou l'autre des chambres. + + + TITRE II. + + _Des colléges électoraux et du mode d'élection._ + + Art. 27. Les colléges électoraux de département et d'arrondissement + sont maintenus, conformément au sénatus-consulte du 16 thermidor an + X, sauf les modifications qui suivent. + + Art. 28. Les assemblées de canton rempliront chaque année, par des + élections annuelles, toutes les vacances dans les colléges + électoraux. + + Art. 29. À dater de l'an 1816, un membre de la chambre des pairs, + désigné par l'Empereur, sera président à vie et inamovible de + chaque collége électoral de département. + + Art. 30. À dater de la même époque, le collége électoral de chaque + département nommera, parmi les membres de chaque collége + d'arrondissement, le président et deux vice-présidens: à cet effet, + l'assemblée du collége électoral de département précédera de 15 + jours celle du collége d'arrondissement. + + Art. 31. Les colléges de départemens et d'arrondissemens nommeront + le nombre de représentans établi pour chacun par l'acte et le + tableau ci-annexé n°. 1[7]. + + Art. 32. Les représentans peuvent être choisis indifféremment dans + toute l'étendue de la France. + + Chaque collége de département ou d'arrondissement qui choisira un + représentant hors du département ou de l'arrondissement, nommera un + suppléant, qui sera pris nécessairement dans le département, ou + l'arrondissement. + + Art. 33. L'industrie et la propriété manufacturière et commerciale + auront une représentation spéciale. + + L'élection des représentans commerciaux et manufacturiers sera + faite par le collége électoral de département, sur une liste + d'éligibles dressée par les chambres de commerce et les chambres + consultatives réunies, suivant l'acte et le tableau ci-annexé n°. + 2. + + TITRE III. + + _De la loi de l'impôt._ + + Art. 34. L'impôt général direct, soit foncier, soit mobilier, n'est + voté que pour un an; les impôts indirects peuvent être votés pour + plusieurs années. Dans le cas de la dissolution de la chambre des + représentans, les impositions votées dans la session précédente + sont continuées jusqu'à la nouvelle réunion de la chambre. + + Art. 35. Aucun impôt direct ou indirect, en argent ou en nature, ne + peut être perçu; aucun emprunt ne peut avoir lieu, aucune + inscription de créance au grand livre de la dette publique ne peut + être faite; aucun domaine ne peut être aliéné ni échangé; aucune + levée d'hommes pour l'armée ne peut être ordonnée; aucune portion + du territoire ne peut être échangée qu'en vertu d'une loi. + + Art. 36. Toute proposition d'impôt, d'emprunt, ou de levée + d'hommes, ne peut être faite qu'à la chambre des représentans. + + Art. 37. C'est aussi à la chambre des représentans, qu'est porté, + d'abord, 1.° le budget général de l'état, contenant l'aperçu des + recettes, et la proposition des fonds assignés pour l'année à + chaque département du ministère; 2.° le compte des recettes et + dépenses de l'année ou des années précédentes. + + TITRE IV. + + _Des ministres et de la responsabilité._ + + Art. 38. Tous les actes du gouvernement doivent être contresignés + par un ministre ayant département. + + Art. 39. Les ministres sont responsables des actes du gouvernement, + signés par eux, ainsi que de l'exécution des lois. + + Art. 40. Ils peuvent être accusés par la chambre des représentans, + et sont jugés par celle des pairs. + + Art. 41. Tout ministre, tout commandant d'armée de terre et de mer, + peut être accusé par la chambre des représentans, et jugé par la + chambre des pairs, pour avoir compromis la sûreté ou l'honneur de + la nation. + + Art. 42. La chambre des pairs, en ce cas, exerce, soit pour + caractériser le délit, soit pour infliger la peine, un pouvoir + discrétionnaire. + + Art. 43. Avant de prononcer la mise en accusation d'un ministre, la + chambre des représentans doit déclarer, qu'il y a lieu à examiner + la proposition d'accusation. + + Art. 44. Cette déclaration ne peut se faire qu'après le rapport + d'une commission de 60 membres tirés au sort. Cette commission ne + fait son rapport que dix jours au plus tôt après sa nomination. + + Art. 45. Quand la chambre a déclaré qu'il y a lieu à l'examen, elle + peut appeler le ministre dans son sein, pour lui demander des + explications. Cet appel ne peut avoir lieu que dix jours après le + rapport de la commission. + + Art. 46. Dans tout autre cas, les ministres ayant département ne + peuvent être appelés ni mandés par les chambres. + + Art. 47. Lorsque la chambre des représentans a déclaré qu'il y a + lieu à examen contre un ministre, il est formé une nouvelle + commission de 60 membres, tirés au sort comme la première; et il + est fait par cette commission un nouveau rapport sur la mise en + accusation. Cette commission ne fait son rapport que dix jours + après sa nomination. + + Art. 48. La mise en accusation ne peut être prononcée que dix jours + après la lecture et la distribution du rapport. + + Art. 49. L'accusation étant prononcée, la chambre des représentans + nomme cinq commissaires pris dans son sein, pour poursuivre + l'accusation devant la chambre des pairs. + + Art. 50. L'article 75 du titre 8 de l'acte constitutionnel du 22 + frimaire an 8, portant que les agens du gouvernement ne peuvent + être poursuivis qu'en vertu d'une décision du conseil d'état, sera + modifié par une loi. + + TITRE V. + + _Du pouvoir judiciaire._ + + Art. 51. L'Empereur nomme tous les juges. Ils sont inamovibles et à + vie, dès l'instant de leur nomination; sauf la nomination des juges + de paix et de commerce, qui aura lieu comme par le passé. + + Les juges actuels, nommés par l'Empereur, aux termes du + sénatus-consulte du 13 octobre 1807, et qu'il jugera convenable de + conserver, recevront des provisions à vie, avant le 1er janvier + prochain. + + Art. 52. L'institution du jury est maintenue. + + Art. 53. Les débats en matière criminelle sont publics. + + Art. 54. Les délits militaires, seuls, sont du ressort des + tribunaux militaires. + + Art. 55. Tous les autres délits, même ceux commis par les + militaires, sont de la compétence des tribunaux civils. + + Art. 56. Tous les crimes et délits qui étaient attribués à la haute + cour impériale, et dont le jugement n'est pas réservé par le + présent acte à la chambre des pairs, seront portés devant les + tribunaux ordinaires. + + Art. 57. L'Empereur a le droit de faire grâce même en matière + correctionnelle, et d'accorder des amnisties. + + Art. 58. Les interprétations de lois demandées par la cour de + cassation, seront données dans la forme d'une loi. + + TITRE VI. + + _Droits des citoyens._ + + Art. 59. Les Français sont égaux devant la loi, soit pour les + contributions aux impôts et charges publics, soit pour l'admission + aux emplois civils et militaires. + + Art. 60. Nul ne peut, sous aucun prétexte, être distrait des juges + qui lui sont assignés par la loi. + + Art. 61. Nul ne peut être poursuivi, arrêté, détenu, ni exilé, que + dans les cas prévus par la loi, et suivant les formes prescrites. + + Art. 62. La liberté des cultes est garantie à tous. + + Art. 63. Toutes les propriétés possédées, ou acquises en vertu des + lois, et toutes les créances sur l'état, sont inviolables. + + Art. 64. Tout citoyen a le droit d'imprimer et de publier ses + pensées, en les signant, sans aucune censure préalable, sauf la + responsabilité légale, après la publication, par jugement par + jurés, quand même il n'y aurait lieu qu'à l'application d'une peine + correctionnelle. + + Art. 65. Le droit de pétition est assuré à tous les citoyens. Toute + pétition est individuelle. Ces pétitions peuvent être adressées, + soit au gouvernement, soit aux deux chambres: néanmoins ces + dernières mêmes doivent porter l'intitulé: à Sa Majesté l'Empereur. + Elles seront présentées aux chambres, sous la garantie d'un membre + qui recommande la pétition. Elles sont lues publiquement; et si la + chambre les prend en considération, elles sont portées à l'Empereur + par le président. + + Art. 66. Aucune place, aucune partie du territoire ne peut être + déclarée en état de siége, que dans le cas d'invasion de la part + d'une force étrangère, ou de troubles civils. + + Dans le premier cas, la déclaration est faite par un acte du + gouvernement. + + Dans le second cas, elle ne peut l'être que par la loi. Toutefois, + si, le cas arrivant, les chambres ne sont pas assemblées, l'acte du + gouvernement déclarant l'état de siége, doit être converti en une + proposition de loi dans les quinze premiers jours de la réunion des + chambres. + + Art. 67. Le peuple Français déclare en outre que, dans la + délégation qu'il a faite et qu'il fait de ses pouvoirs, il n'a pas + entendu et n'entend pas donner le droit de proposer le + rétablissement des Bourbons, ou d'aucun prince de cette famille sur + le trône, même en cas d'extinction de la dynastie impériale, ni le + droit de rétablir soit l'ancienne noblesse féodale, soit les droits + féodaux et seigneuriaux, soit les dîmes, soit aucun culte + privilégié et dominant; ni la faculté de porter aucune atteinte à + l'irrévocabilité de la vente des domaines nationaux; il interdit + formellement au gouvernement, aux chambres, et aux citoyens, toute + proposition à cet égard. + + Donné à Paris, le 22 avril 1815. + + _Signé:_ NAPOLÉON. + + Par l'Empereur, + + _Le ministre secrétaire d'état,_ + + _Signé:_ LE DUC DE BASSANO. + +Cet acte additionnel ne répondit point à l'attente générale. + +On avait espéré recevoir de Napoléon une constitution neuve, affranchie +des vices et des abus des constitutions précédentes; et l'on fut +surpris, affligé, mécontent, quand on vit, par le préambule même de +l'acte additionnel, qu'il n'était qu'une _modification_ des anciennes +constitutions et des sénatus-consultes et autres actes qui régissaient +l'empire. + +Quelle confiance, s'écriait-on, peut inspirer une semblable production? +quelle garantie peut-elle offrir à la nation? ne sait-on pas que c'est à +l'aide de ces sénatus-consultes que Napoléon s'est joué de nos lois les +plus saintes? et puisqu'ils sont maintenus et confirmés, ne pourra-t-il +pas s'en servir, comme il le fit autrefois, pour interpréter à sa guise +son acte additionnel, pour le dénaturer et le rendre illusoire? + +Il eût été à désirer, sans doute, que l'acte additionnel n'eût point +rappelé le nom et emprunté le secours de tous les actes sénatoriaux, +devenus à tant de titres l'objet de la risée et du mépris public; mais +cela n'était point possible[8]. Ils étaient la base de nos institutions, +et l'on n'aurait pu les proscrire en masse, sans arrêter la marche de +l'administration et intervertir de fond en comble l'ordre établi. + +La crainte que Napoléon pût les remettre en vigueur, n'était d'ailleurs +fondée que sur de vaines suppositions. Les dispositions oppressives des +sénatus-consultes se trouvaient annulées, de fait et de droit, par les +principes que consacraient l'acte additionnel; et Napoléon, par le +pouvoir immense dont il avait investi les chambres, par la +responsabilité à laquelle il avait dévoué ses agens et ses ministres, +par les garanties inviolables qu'il avait données à la liberté des +opinions et des individus, s'était mis dans l'impuissance d'accroître +son autorité ou d'en abuser. Le moindre effort aurait trahi ses +intentions secrètes, et mille voix se seraient élevées pour lui dire: +_Nous qui sommes autant que vous, nous vous avons fait notre roi, à +condition que vous garderiez nos lois: sinon, non_[9]. + +Le rétablissement de la chambre des pairs, importée d'Angleterre par les +Bourbons, excita non moins vivement le mécontentement public. + +Il était certain, en effet, que les priviléges et la jurisdiction +particulière dont jouissaient exclusivement les pairs, constituaient une +violation manifeste des lois de l'égalité, et que l'hérédité de la +pairie était une infraction formelle à l'égale admission de tous les +Français aux charges de l'état. + +Aussi, les amis de la liberté et de l'égalité reprochèrent-ils avec +raison à Napoléon d'avoir trahi ses promesses, et de leur avoir donné, +au lieu d'une constitution basée sur les principes d'égalité et de +liberté qu'il avait solennellement professés, un acte informe plus +favorable que la charte et que toutes les constitutions précédentes, à +la noblesse et à ses institutions. + +Mais Napoléon, en promettant aux Français une constitution qu'on +pourrait appeler _républicaine_, avait plutôt suivi les inspirations de +la politique du moment, que consulté les intérêts de la France. Rendu à +lui-même, devait-il s'attacher rigoureusement à la lettre de ses +promesses, ou les interpréter seulement comme un engagement de donner à +la France une constitution libérale, aussi parfaite que possible? + +La réponse ne peut être douteuse. + +Or, le témoignage des plus savans publicistes, l'expérience faite par +l'Angleterre pendant cent vingt-cinq années, lui avait démontré que le +gouvernement le mieux approprié aux habitudes, aux moeurs et aux rapports +sociaux d'une grande nation; celui qui offre le plus de gages de bonheur +et de stabilité; celui enfin qui sait le mieux concilier les libertés +politiques avec la force nécessaire au chef de l'état, était évidemment +le gouvernement monarchique représentatif. Il était donc du devoir de +Napoléon, comme législateur et comme souverain paternel, de donner la +préférence à ce mode de gouvernement. + +Ce point accordé (et il est incontestable), il fallait nécessairement +que Napoléon établît une chambre des pairs héréditaire et privilégiée; +car il ne peut exister de monarchie représentative sans une chambre +haute, ou des pairs: comme il ne peut exister de chambre des pairs sans +privilége et sans hérédité. + +Le reproche d'avoir introduit cette institution dans notre organisation +politique, ne pouvait donc être adressé à Napoléon que par des gens de +mauvaise foi, ou par des hommes bons patriotes sans doute, mais qui, à +leur insu, mettaient leurs répugnances ou leurs passions à la place du +bien-être public. + +Le rétablissement d'une chambre intermédiaire ne les aurait peut-être +point blessés aussi vivement, si l'on avait eu le soin de lui donner un +nom moins entaché de souvenirs féodaux, mais la révolution avait épuisé +la nomenclature des magistratures publiques. L'Empereur, d'ailleurs, +trouva que ce titre était le seul qui pût remplir sa haute destination. +Peut-être, encore, fut-il bien aise, comme Louis XVIII avait eu ses +pairs, d'avoir aussi les siens. + +Une troisième accusation pesait sur Napoléon. Il nous avait promis, +disait-on, comme une conséquence naturelle de cette vérité fondamentale, +_le trône est fait pour la nation, et non la nation pour le trône_, que +nos députés réunis au Champ de Mai donneraient à la France, +concurremment avec lui, une constitution conforme aux intérêts et aux +volontés nationales; et par un odieux manque de foi, il nous octroie un +acte additionnel à la manière de Louis XVIII, et nous force de l'adopter +dans son ensemble, sans nous permettre d'en rejeter les parties qui +peuvent blesser nos droits les plus chers et les plus sacrés. + +Napoléon avait proclamé, il est vrai, le 1er mars, que cette +constitution serait l'ouvrage de la nation; mais, depuis cette époque, +les circonstances étaient changées. Il importait à la conservation de la +paix intérieure et aux rapports de Napoléon avec les étrangers, que +l'état fût promptement constitué, et que l'Europe trouvât, dans les lois +nouvelles, les sauve-gardes qu'elle pouvait désirer contre l'ambition et +le despotisme de l'Empereur, _et peut-être aussi contre le +rétablissement de la république_. + +Pour accomplir textuellement la parole de Napoléon, il aurait fallu que +les colléges électoraux donnassent des cahiers, comme en 1789, à leurs +députés. La réunion de ces colléges, la rédaction raisonnée de leurs +cahiers, le choix des commissaires, leur arrivée à Paris, la +distribution du travail, la préparation, l'examen et la discussion des +bases de la constitution, les conférences contradictoires avec les +délégués de l'Empereur, etc., etc., auraient absorbé un tems +incalculable, et laissé la France dans un état d'anarchie qui aurait ôté +les moyens et la possibilité de faire la paix ou la guerre avec les +étrangers. + +Ainsi donc (et loin de blâmer l'Empereur d'avoir dérogé momentanément à +cette partie de ses promesses), on devait au contraire lui savoir gré de +s'être démis volontairement de la dictature dont les circonstances +l'avaient revêtu, et d'avoir placé la liberté publique sous la +protection des lois. S'il n'eût point été _de bonne foi_, s'il n'avait +point été disposé _sincèrement_ à rendre au peuple ses droits et à +renfermer les siens dans de justes limites, il ne se serait point +empressé de publier l'acte additionnel; il aurait gagné du tems, dans +l'espoir que la victoire ou la paix, en consolidant le sceptre dans ses +mains, lui permettrait de dicter des lois au lieu de s'y soumettre. + +On reprochait enfin à l'acte additionnel d'avoir rétabli les +confiscations abolies par la Charte. + +La plupart des conseillers d'état et des ministres, et M. de Bassano +plus spécialement, s'élevèrent avec force contre cette disposition +renouvelée de nos lois révolutionnaires. Mais l'Empereur regardait la +confiscation des biens, comme le moyen le plus efficace de contenir les +royalistes; et il persista opiniâtrement à ne point s'en dessaisir, sauf +à y renoncer, lorsque les circonstances le permettraient. + +En résumé, l'acte additionnel n'était point sans taches; mais ces +taches, faciles à faire disparaître, n'altéraient en rien la beauté et +la bonté de ses bases. Il reconnaissait le principe de la souveraineté +du peuple. Il assurait, aux trois pouvoirs de l'état, la force et +l'indépendance nécessaires pour que leur action fût libre et efficace. +L'indépendance des représentans était garantie par leur nombre et le +mode de leur élection. L'indépendance des pairs, par l'hérédité. +L'indépendance du souverain, par le _veto_ impérial, et l'heureuse +combinaison des deux autres pouvoirs qui lui servaient mutuellement de +sauve-garde. Les libertés publiques solidement fondées, étaient dotées +libéralement de toutes les concessions accordées par la Charte, et de +toutes celles réclamées depuis. Le jugement par jurés des délits de la +presse protégeait et assurait la liberté des opinions. Il préservait les +écrivains patriotes de la colère du prince et de la complaisance de ses +agens. Il leur assurait même l'impunité, toutes les fois que leurs +écrits seraient en harmonie avec les voeux ou les sentimens secrets de la +nation. La liberté individuelle était garantie non-seulement par les +anciennes lois et l'inamovibilité des juges, mais aussi par deux +dispositions nouvelles: l'une, la responsabilité des ministres; l'autre, +l'abolition prochaine de l'inviolabilité dont les fonctionnaires de +toutes classes avaient été revêtus par la constitution de l'an VIII, et +après elle, par le gouvernement royal. Elle l'était encore par la +barrière insurmontable opposée à l'abus du droit d'exil, par la +réduction dans ses limites naturelles de la jurisdiction des commissions +militaires, et par la restriction du pouvoir de déclarer en état de +siége une portion quelconque du territoire: pouvoir jusqu'alors +arbitraire, et à l'aide duquel le souverain suspendait à son gré +l'empire de la constitution, et mettait, de fait, les citoyens hors la +loi. L'acte additionnel, enfin, par les obstacles qu'il apportait aux +usurpations du pouvoir suprême, et les garanties sans nombre qu'il +assurait à la nation, affermissait sur des fondemens inébranlables les +libertés politiques et particulières: et cependant, par la plus bizarre +des contradictions, il fut considéré comme l'_oeuvre du despotisme_, et +fit perdre à Napoléon sa popularité. + +Les écrivains les plus renommés par leurs lumières et leur patriotisme, +prirent la défense de Napoléon; mais ils eurent beau citer Delolme, +Blackstone, Montesquieu, et démontrer que jamais aucun état moderne, +aucune république n'avait possédé des lois aussi bienfaisantes, aussi +libérales, leur éloquence et leur érudition furent sans succès. Les +contempteurs de l'acte additionnel, sourds à la voix de la raison, ne +voulaient le juger que d'après son titre; et comme ce titre leur +déplaisait et les inquiétait, ils persistèrent à dénigrer l'ouvrage et à +le condamner, comme on le dit vulgairement, _sur l'étiquette du sac_. + +Napoléon, loin de prévoir ce funeste résultat, s'était persuadé au +contraire qu'on lui saurait gré d'avoir accompli si promptement et si +généreusement, les espérances de la nation; et il avait préparé de sa +main une longue proclamation aux Français, dans laquelle il se +félicitait sincèrement avec eux du bonheur dont la France allait jouir +sous l'empire de ses nouvelles lois. + +Cette proclamation, on le devine facilement, n'eut point de suite[10]: +elle fut remplacée par un décret de convocation des colléges électoraux, +dans lequel Napoléon, averti des rumeurs publiques, s'excusa sur la +gravité des circonstances, d'avoir abrégé les formes qu'il avait promis +de suivre pour la rédaction de l'acte constitutionnel, et annonça que +cet acte, contenant en lui-même le principe de toute amélioration, +pourrait être modifié conformément aux voeux de la nation. Aux termes de +ce décret, les colléges électoraux étaient appelés à nommer les membres +de la prochaine assemblée des représentans; et Napoléon s'excusait +derechef d'être forcé, par la position de l'état, de faire procéder à la +nomination des députés avant l'acceptation de la constitution. + +C'était au Champ de Mai que les électeurs de tous les départemens +devaient se réunir, pour procéder au recensement des votes de rejet ou +d'adoption. + +L'idée de renouveler les antiques assemblées de la nation, telle que +l'Empereur l'avait d'abord conçue, était sans contredit une idée grande, +généreuses, et singulièrement propre à redonner au patriotisme de +l'éclat et de l'énergie; mais, il faut l'avouer aussi, elle était +marquée au coin de l'audace et de l'imprudence, et pouvait porter à +Napoléon un coup irréparable. N'était-il pas à craindre, dans la +position équivoque où il se trouvait placé, que les électeurs ayant tout +à redouter des Bourbons et des étrangers, ne voulussent point accepter +une mission aussi périlleuse, et que l'assemblée ne fût déserte? +N'était-il point probable encore, que personne ne briguerait le +dangereux honneur de faire partie de la nouvelle représentation +nationale, dont le premier acte serait nécessairement de proscrire à +jamais la dynastie des Bourbons, et de reconnaître Napoléon, en dépit +des étrangers, seul et légitime souverain de la France? + +Cependant, tant il est vrai que l'événement avec Napoléon démentait +toujours les plus sages conjectures, les électeurs accoururent en foule +à Paris; et les hommes les plus recommandables par leur caractère ou +leur fortune, se mirent sur les rangs pour être députés, et +sollicitèrent les suffrages avec autant d'ardeur que si la France eût +été tranquille et heureuse[11]. + +Et pourquoi? c'est qu'il s'agissait moins, aux yeux des électeurs et des +députés, de la cause d'un homme, que du sort de la patrie: c'est que la +crise où se trouvait la France, loin d'intimider les partisans de la +révolution, réveilla dans leurs coeurs les sentimens du plus courageux +patriotisme. + +Et ce que j'appelle ici les partisans de la révolution, n'étaient point, +comme certaines personnes cherchent à le persuader, ces êtres +sanguinaires flétris du titre de jacobin, mais cette masse énorme de +Français qui, depuis 1789, ont concouru plus ou moins à la destruction +du régime féodal, de ses priviléges et de ses abus; de ces Français +enfin, qui connaissent le prix de la liberté et de la dignité de +l'homme. + +Mais l'assemblée du Champ de Mai devait être privée de son plus bel +ornement, de l'Impératrice et de son fils! L'Empereur n'ignorait point +que cette princesse était soigneusement surveillée, et qu'on lui avait +arraché, par surprise et par menaces, le serment de communiquer toutes +les lettres qu'elle pourrait recevoir. Il savait aussi qu'elle était mal +entourée; mais il pensa qu'il se devait à lui-même et à son attachement +pour l'Impératrice, d'épuiser tous les moyens de faire cesser sa +captivité. Il tenta d'abord, par plusieurs lettres pleines de sentimens +et de dignité, d'émouvoir la justice et la sensibilité de l'Empereur +d'Autriche. Les réclamations, les prières étant restées sans effet, il +résolut de charger un officier de la couronne de se rendre à Vienne, +pour négocier ou requérir publiquement, au nom de la nature et du droit +des gens, la délivrance de l'Impératrice et de son fils. Il confia cette +mission à M. le comte de Flahaut, l'un de ses aides-de-camp. Personne +n'était plus en état que cet officier, de la remplir dignement. C'était +un véritable Français: spirituel, aimable et brave, il était aussi +brillant sur un champ de bataille, que dans une conférence diplomatique +ou dans un salon, et savait plaire en tous lieux par l'agrément et la +fermeté de son caractère. + +M. de Flahaut partit, et ne put dépasser Stuttgard. Cette disgrâce +convertit en regret douloureux la joie qu'avait déjà fait naître +l'espérance de revoir le jeune prince et son auguste mère. + +Les peuples qui se trouvaient répandus sur leur passage, avaient +d'avance préparé les moyens de faire éclater leur amour et leur respect. + +Le retour de Napoléon avait été célébré par des cris d'enthousiasme qui +ressemblaient â l'ivresse de la victoire; celui de l'Impératrice n'eût +inspiré que de tendres émotions. Les acclamations modérées par de douces +larmes, les routes jonchées de fleurs, les villageoises parées de leurs +atours et de leur bonheur, auraient donné à ce spectacle l'aspect d'une +fête de famille; et Marie-Louise n'eût point semblé la fille des Césars +rentrant dans ses états, mais une mère bien aimée qui, après une longue +et douloureuse absence, est enfin rendue aux voeux de ses enfans. + +Son fils, sur la tête duquel reposaient alors de si hautes destinées, +aurait excité des transports non moins vifs, non moins touchans. +Arraché, dès le berceau, à son trône, à sa patrie, il n'avait point +cessé de reporter ses souvenirs et ses regards vers le sol qui l'avait +vu naître; une foule de mots hardis et ingénieux avait révélé ses +regrets, ses espérances; et ces mots répétés et appris par coeur, +rendaient cet auguste enfant l'objet des pensées et des affections les +plus chères. + +Par une contradiction étrange, les Français avaient déploré le caractère +impérieux et l'humeur belliqueuse de Napoléon; et précisément ils +chérissaient le fils, parce qu'il promettait d'avoir l'audace et le +génie de son père, et qu'ils espéraient qu'il rendrait un jour à la +France _le lustre des victoires et le langage du maître_[12]. + +L'Empereur fut profondément affligé de la détention arbitraire de sa +femme et de son fils. Il en sentait toute l'importance; plusieurs fois +on lui offrit de les enlever; moi-même je fus chargé, par un très-grand +personnage, de l'entretenir d'une offre de cette nature. Mais il +persista obstinément à ne vouloir accueillir aucune proposition. +Peut-être répugnait-il à sa tendresse ou à sa fierté, de confier, aux +hasards d'une semblable entreprise, des personnes aussi chères, et qu'il +était assuré d'obtenir plus dignement de la victoire ou de la paix. +Peut-être craignait-il de compromettre leurs destinées, s'il succombait +dans la lutte qui allait s'engager entre l'Europe et lui; car, +malheureusement, cette lutte si long-tems incertaine, n'était plus +douteuse, même à ses yeux. + +Les ouvertures indirectes faites aux cabinets étrangers, et celles +renouvelées sous toutes les formes par l'Empereur, par le duc de +Vicence, avaient échoué complétement. + +Les efforts tentés, en faveur de la France, dans le parlement +britannique, par les généreux défenseurs des droits et de l'indépendance +des nations, étaient demeurés sans succès. + +M. de Saint-L... et M. de Mont..., revenus de Vienne, avaient annoncé +que les alliés ne se départiraient jamais des principes manifestés dans +leurs déclaration et traité des 13 et 25 mars. + +M. de Talleyrand, sur lequel on comptait, convaincu du triomphe des +Bourbons, avait refusé de les trahir ou de les abandonner. + +M. de Stassard avait été arrêté à Lintz et forcé de revenir sur ses pas. +Ses dépêches, saisies et envoyées à l'empereur d'Autriche, avaient été +mises sous les yeux des monarques étrangers; et ces monarques avaient +arrêté unanimement qu'elles ne seraient point prises en considération, +et qu'ils adhéraient de nouveau, et plus formellement que jamais, à leur +déclaration. + +La princesse Hortense avait reçu, de la part de l'empereur de Russie, +cette réponse laconique: _Point de paix, point de trêve avec cet homme: +tout, excepté lui_[13]. + +Les agens que l'Empereur entretenait à l'étranger l'avaient instruit que +les troupes de toutes les puissances étaient sous les armes, et que l'on +n'attendait que l'arrivée des Russes pour entrer en campagne[14]. + +Tout espoir de conciliation était donc anéanti; les amis de Napoléon +commençaient à douter de son salut: lui seul contemplait, avec une +imperturbable fermeté, les dangers dont il était menacé. + +Les événemens de 1814 lui avaient révélé l'importance de la capitale, et +l'on pense bien qu'il ne négligea point les moyens de la mettre en état +de défense. Quand le moment fut venu d'arrêter définitivement les +travaux de fortifications qu'il avait déjà fait ébaucher, M. Fontaine, +son architecte favori, était près de lui et voulut se retirer. «Non, lui +dit l'Empereur, restez-là; vous allez m'aider à fortifier Paris.» Il se +fit apporter la carte des chasses, examina les sinuosités du terrain, +consulta M. Fontaine sur l'emplacement des redoutes, l'établissement des +couronnes, triple-couronnes, lunettes, etc., etc., et en moins d'une +demi-heure, il conçut et arrêta, sous le bon plaisir de son architecte, +un plan définitif de défense qui obtint l'assentiment des ingénieurs les +plus exercés. + +Une nuée d'ouvriers couvrit bientôt les alentours de Paris; mais, pour +augmenter l'effet que devait produire en France et à l'étranger la +fortification de cette ville, Napoléon fit insinuer à la garde nationale +d'y travailler. Aussitôt, des détachemens de légions, accompagnés d'une +foule de citoyens et de fédérés des faubourgs Saint-Antoine et +Saint-Marceau, se portèrent à Montmartre, à Vincennes, et procédèrent, +en chantant, à l'ouverture des tranchées. Les grenadiers de la garde ne +voulurent pas rester oisifs, et vinrent, leur musique en tête, prendre +part aux travaux. L'Empereur, accompagné seulement de quelques officiers +de sa maison, allait souvent encourager le zèle des travailleurs. Sa +présence et ses paroles enflammaient leur imagination; ils croyaient +voir les Thermopyles, dans chaque passage à fortifier; et, nouveaux +Spartiates, ils juraient, avec enthousiasme, de les défendre jusqu'à la +mort. + +Les fédérés ne s'en tinrent point à ces démonstrations si souvent +stériles; ils demandèrent des armes, et s'offensèrent du retard qu'on +apportait à leur en donner. Ils se plaignirent non moins vivement, de +n'avoir point encore été passés en revue par l'Empereur. + +L'Empereur, pour les apaiser, s'empressa de leur annoncer qu'il les +admettrait avec plaisir à défiler devant lui le premier jour de parade. + +Le 24 mai, ils se présentèrent aux Tuileries: leurs bataillons se +composaient en grande partie d'anciens soldats et de laborieux ouvriers; +mais il s'était glissé à leur suite quelques-uns de ces vagabonds qui +affluent dans les grandes villes; et ces derniers, par leurs figures +patibulaires et le désordre de leurs vêtemens, ne rappelaient que trop +les bandes homicides qui ensanglantèrent autrefois la demeure de +l'infortuné Louis XVI. + +Lorsque Louis XIII et le superbe Richelieu invoquèrent les secours des +communautés d'arts et métiers, ils accordèrent à leurs députés une +audience solennelle, leur prirent les mains, et les embrassèrent tous, +dit l'histoire, jusqu'aux savetiers. Napoléon, quoique placé dans une +position éminemment plus critique, ne voulut point s'humilier devant la +nécessité; il conserva sa dignité, et laissa pénétrer, malgré lui, +combien il souffrait d'être forcé, par les circonstances, d'accepter de +semblables secours. + +Les chefs de la confédération lui adressèrent un discours, où l'on +remarqua principalement les passages suivans: + + Vous êtes, Sire, l'homme de la nation, le défenseur de la patrie; + nous attendons de vous une glorieuse indépendance et une sage + liberté. Vous nous assurerez ces deux biens précieux; vous + consacrerez à jamais les droits du peuple; vous régnerez par la + constitution et les lois: nous venons vous offrir nos bras, notre + courage, et notre sang pour le salut de la capitale. + + Ah! Sire, que n'avions-nous des armes au moment où les rois + étrangers, enhardis par la trahison, s'avancèrent jusques sous les + murs de Paris!... nous versions des larmes de rage en voyant nos + bras inutiles à la cause commune;... nous sommes presque tous + d'anciens défenseurs de la patrie: la patrie doit remettre avec + confiance des armes à ceux qui ont versé leur sang pour elle. + Donnez-nous des armes en son nom... Nous ne sommes les instrumens + d'aucun parti, les agens d'aucune faction... Citoyens, nous + obéissons à nos magistrats et aux lois; soldats, nous obéissons à + nos chefs... + + _Vive la nation! vive la liberté! vive l'Empereur!_ + +L'Empereur leur répondit en ces termes: + + Soldats, fédérés des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau: Je + suis revenu seul, parce que je comptais sur le peuple des villes, + les habitans des campagnes et les soldats de l'armée, dont je + connaissais l'attachement à l'honneur national. Vous avez tous + justifié ma confiance. J'accepte votre offre. Je vous donnerai des + armes, je vous donnerai pour vous guider des officiers couverts + d'honorables blessures, et accoutumés à voir fuir l'ennemi devant + eux. Vos bras robustes et faits aux pénibles travaux, sont plus + propres que tous autres au maniement des armes. Quant au courage, + vous êtes Français; vous serez les éclaireurs de la garde + nationale. Je serai sans inquiétude pour la capitale, lorsque la + garde nationale et vous vous serez chargé de sa défense; et s'il + est vrai, que les étrangers persistent dans le projet impie + d'attenter à notre indépendance et à notre honneur, je pourrai + profiter de la victoire sans être arrêté par aucune sollicitude. + + Soldats, fédérés! s'il est des hommes dans les hautes classes de la + société qui ayent déshonoré le nom Français; l'amour de la patrie + et le sentiment d'honneur national, se sont conservés tout entiers + dans le peuple des villes, les habitans des campagnes et les + soldats de L'armée. Je suis bien aise de vous voir. J'ai confiance + en vous: vive la nation! + +Néanmoins, malgré sa promesse, l'Empereur, sous le prétexte que le +nombre des fusils n'était point suffisant, ne fit donner des armes +qu'aux fédérés de service; en sorte qu'elles passaient journellement de +mains en mains, et ne restaient par conséquent en la possession de +personne. Plusieurs motifs lui firent prendre cette précaution. Il +voulait conserver à la garde nationale une supériorité qu'elle aurait +perdue, si la totalité des fédérés eût été armée. Il craignait ensuite +que les républicains qu'il regardait toujours comme ses ennemis +implacables, ne s'emparassent de l'esprit des fédérés et ne parvinssent, +au nom de la liberté, à leur faire tourner contre lui les armes qu'il +leur aurait données. Prévention funeste! qui lui fit placer sa force +autre part que dans le peuple, et lui ravit par conséquent son plus +ferme soutien. + +Au moment où la population de Paris témoignait à l'Empereur et à la +patrie le plus fidèle dévouement, le tocsin de l'insurrection +retentissait dans les campagnes de la Vendée. + +Dès le 1er mai, quelques symptômes d'agitation avaient été remarqués +dans le Boccage[15]. Le brave et infortuné Travot par fermeté, par +persuasion, était parvenu à rétablir l'ordre; et tout paraissait +tranquille, lorsque des émissaires de l'Angleterre vinrent de nouveau +rallumer l'incendie. + +MM. Auguste de la Roche-Jaquelin, d'Autichamp, Suzannet, Sapineau, +Daudigné, et quelques autres chefs de la Vendée, se réunirent. La guerre +civile fut résolue. Le 15 mai, jour convenu, le tocsin se fit entendre; +des proclamations énergiques appelèrent aux armes les habitans de +l'Anjou, de la Vendée, du Poitou; et l'on parvint à rassembler une masse +confuse de sept à huit mille paysans. + +Les agens Anglais avaient annoncé que le marquis Louis de la +Roche-Jaquelin apportait aux provinces de l'Ouest des armes, des +munitions, et de l'argent. Les insurgés se portèrent aussitôt à +Croix-de-Vic pour favoriser son débarquement. Quelques douaniers réunis +à la hâte, s'y opposèrent, mais vainement: la Roche-Jaquelin triomphant +remit, entre les mains des malheureux Vendéens, les funestes présens de +l'Angleterre[16]. + +La nouvelle de ce soulèvement que des rapports inexacts avaient +considérablement exagéré, parvint à l'Empereur dans la nuit du 17. Il +m'appela près de son lit, me fit mettre sur la carte les positions des +Français et des insurgés, et me dicta ses volontés. + +Il prescrivit à une partie des troupes stationnées dans les divisions +limitrophes, de se porter en toute hâte sur Niort et sur Poitiers, au +général Brayer de se rendre en poste à Angers, avec deux régimens de la +jeune garde; au général Travot de rappeler ses détachemens et de se +concentrer jusqu'à nouvel ordre; des officiers d'ordonnance expérimentés +furent chargés d'aller reconnaître le terrain; et le général Corbineau +dont l'Empereur connaissait les talens, la modération et la fermeté, fut +envoyé sur les lieux pour apaiser la révolte, ou présider en cas de +besoin aux opérations militaires. Toutes ces dispositions arrêtées, +l'Empereur referma tranquillement les yeux; car la faculté de goûter à +volonté les douceurs du sommeil, était une des prérogatives que lui +avait accordé la nature. + +Des dépêches télégraphiques apportèrent bientôt des détails plus +circonstanciés et plus rassurans. On sut que les paysans, auxquels on +avait donné l'ordre de fournir seulement quatre hommes par paroisse, +avaient montré de l'hésitation et de la mauvaise volonté, et que les +chefs avaient eu beaucoup de peine à rassembler quatre à cinq mille +hommes, composés en grande partie de vagabonds et d'ouvriers sans +ouvrage. On sut enfin que le général Travot, ayant été instruit du +débarquement et de la route qu'avait suivi le convoi, s'était mis à la +poursuite des insurgés, les avait atteints en avant de St.-Gilles, leur +avait tué trois cents hommes, et s'était emparé de la majeure partie des +armes et des munitions. + +L'Empereur pensa que cette émeute pourrait se résoudre autrement que par +la force; et adoptant à cet égard les vues de conciliation proposées par +le général Travot, il chargea le ministre de la police d'inviter MM. de +Malartic et deux autres chefs Vendéens, MM. de la Beraudière et de +Flavigny, à se rendre en qualité de pacificateurs près de leurs anciens +compagnons d'armes, et à leur remontrer que ce n'était point dans les +plaines de l'Ouest que le sort du trône serait décidé; et que +l'expulsion définitive ou le rétablissement de Louis XVIII, ne dépendant +ni de leurs efforts ni de leurs revers, le sang français qu'ils allaient +verser dans la Vendée serait inutilement répandu. + +Il transmit l'ordre au général Lamarque qu'il venait d'investir de la +direction suprême de cette guerre[17], de favoriser de tout son pouvoir +les négociations de M. de Malartic; il lui prescrivit en même tems de +déclarer formellement à la Roche-Jaquelin et aux autres chefs des +insurgés, que s'ils persistaient à continuer la guerre civile, il ne +leur serait plus fait de quartier, et que leurs maisons et leurs +propriétés seraient saccagées et incendiées[18]. + +Il lui recommanda aussi de presser le plus vivement possible les bandes +de la Vendée, afin de ne leur laisser d'autre espoir de salut qu'une +prompte soumission. Mais cette recommandation était superflue. Déjà le +général Travot, par des attaques imprévues, des marches savantes, des +succès toujours croissans, était parvenu à porter le trouble et l'effroi +dans l'âme des insurgés, et ils cherchaient moins à le combattre qu'à +l'éviter. + +En opérant le mouvement de concentration qui lui avait été prescrit, ce +général se rencontra la nuit et par hasard, à Aisenay, avec l'armée +royale. Les Vendéens, surpris, se crurent perdus. Quelques coups de +fusils jetèrent dans leurs rangs le désordre et l'épouvante; ils se +précipitèrent les uns sur les autres, et se débandèrent si complétement +que MM. de Sapineau et Suzannet se trouvèrent plusieurs jours sans +soldats. M. d'Autichamp, quoiqu'éloigné du lieu du combat, éprouva le +même sort. Ses troupes l'abandonnèrent avec autant de facilité, qu'il +avait eu de peine à les réunir. + +Cette défection n'était point le seul effet de la terreur que l'armée +impériale devait naturellement inspirer à de malheureux paysans; elle +tenait encore à plusieurs autres circonstances. D'abord, elle résultait +du peu de confiance des insurgés dans l'expérience et la capacité de +leur général en chef le marquis de la Roche-Jaquelin. Ils rendaient +justice à sa belle bravoure, mais il s'était perdu dans leur esprit en +les compromettant sans cesse par de fausses manoeuvres, et en voulant les +assujettir à un service régulier, incompatible avec leurs habitudes +domestiques et leur manière de faire la guerre. Elle provenait ensuite +de la division qui s'était introduite, dès le début de la guerre, parmi +leurs généraux. Le marquis de la Roche-Jaquelin, ardent et ambitieux, +s'était arrogé le commandement suprême; et les vieux fondateurs de +l'armée royale, les d'Autichamp, les Suzannet, les Sapineau, +n'obéissaient qu'à regret aux ordres impérieux d'un jeune officier, +jusques-là sans service et sans réputation. + +Mais la cause première, la cause fondamentale de la mollesse ou de +l'inertie des Vendéens, était plus encore le changement survenu depuis +le couronnement de Napoléon dans l'état politique et militaire de la +France: ils savaient que le tems où ils faisaient peur aux bleus et +s'emparaient à coups de bâton de leur artillerie, était passé. Ils +savaient que le tems de la terreur, de l'anarchie, était fini pour +toujours, et qu'ils n'avaient plus à redouter ni les abus, ni les excès, +ni les crimes qui avaient provoqué et entretenu leur première +insurrection. Quant à l'attachement qu'ils avaient hérité de leurs pères +pour la famille des Bourbons, cet attachement, sans être banni de leurs +coeurs, était balancé par la crainte de voir renaître les malheurs et les +dévastations de l'ancienne guerre civile, par l'inquiétude que leur +inspirait la renaissance du double despotisme des prêtres et des nobles, +et peut-être encore par le souvenir des bienfaits de Napoléon. C'était +lui qui leur avait rendu leurs églises et leurs ministres, qui avait +relevé les ruines de leurs habitations désolées[19], et qui les avait +affranchis à la fois des exactions révolutionnaires et des brigandages +de la chouannerie. + +L'Empereur, ne doutant point de la fin prochaine et de l'heureuse issue +de cette guerre, l'annonça hautement en audience publique. «Tout, +dit-il, sera terminé avant peu dans la Vendée. Les Vendéens ne veulent +plus se battre. Ils se retirent chez eux, un à un, et le combat finira, +faute de combattans.» + +Les nouvelles qu'il reçut du roi de Naples furent bien loin de lui +inspirer la même satisfaction. + +Ce prince, comme je l'ai dit précédemment, après avoir remporté +plusieurs avantages assez brillans, s'était avancé jusqu'aux portes de +Plaisance, et se disposait à marcher sur Milan, à travers le territoire +Piémontais, lorsque lord Bentink lui fit notifier que l'Angleterre se +déclarerait contre lui, s'il ne respectait point les états du roi de +Sardaigne. Joachim, craignant une diversion des Anglais sur Naples, +consentit à changer de direction. Les Autrichiens eurent le tems +d'accourir, et Milan fut sauvé. + +Sur ces entrefaites, un corps d'armée napolitain, qui avait pénétré en +Toscane et chassé devant lui le général Nugent, fut surpris et forcé de +se retirer précipitamment sur Florence. + +Ce revers inattendu, et les renforts considérables que les Autrichiens +reçurent, déterminèrent Joachim à rétrograder: il se retira pied à pied +sur Ancone. + +Les Anglais, neutres jusqu'alors, se déclarèrent contre lui, et +s'allièrent à l'Autriche et aux Siciliens. Joachim, menacé, pressé de +tous côtés, concentra ses forces. Une bataille générale fut livrée à +Tolentino. Les Napolitains, animés par la présence et la valeur de leur +roi, attaquèrent vivement le général Bianchi, et tout leur présageait la +victoire, quand l'arrivée du général Neipperg, à la tête de troupes +fraîches, changea la face des affaires. L'armée napolitaine, rompue, +abandonna le champ de bataille et s'enfuit à Macerata. + +Un second combat aussi malheureux eut lieu à Caprano, et la prise de +cette ville, par les Autrichiens, leur ouvrit l'entrée du royaume de +Naples, tandis que le corps du général Nugent, qui s'était dirigé de +Florence sur Rome, pénétrait par une autre route sur le territoire +napolitain. + +Le bruit de la défaite et de la mort du roi, l'approche des armées +autrichiennes et leurs proclamations[20], excitèrent une sédition à +Naples. Les Lazzaronis, après avoir assassiné quelques Français et +massacré le ministre de la police, se portèrent au Palais-Royal, dans le +dessein d'égorger la reine. Cette princesse, digne du sang qui coulait +dans ses veines, ne s'effraya point de leurs cris et de leurs menaces; +elle leur tint tête courageusement, et les força de rentrer dans +l'obéissance. + +Joachim, resté debout au milieu des débris de son armée, soutenait, avec +une constance héroïque, les efforts de ses ennemis; résolu de périr les +armes à la main, il s'élançait sur les bataillons, et portait, dans leur +sein, l'épouvante et la mort. Mais sa valeur ne pouvait qu'illustrer sa +chute. Toujours repoussé, toujours invulnérable, il abandonna l'espoir +de vaincre ou de se faire tuer. Il revint à Naples, dans la nuit du 19 +au 20 mars; la reine parut indignée de le voir. «Madame, lui dit-il, je +n'ai pas pu mourir.» Il partit aussitôt, pour ne point tomber au pouvoir +des Autrichiens, et vint se réfugier en France. La reine, malgré les +dangers qui menaçaient sa vie, voulut rester à Naples, jusqu'à ce que le +sort de l'armée et le sien eussent été décidés. Le traité signé, elle se +retira à bord d'un bâtiment anglais, et se fit conduire à Trieste. + +La catastrophe du roi fit sur l'esprit superstitieux de Napoléon, la +plus profonde impression; mais elle n'inspira aux Français que peu de +regrets et point de crainte. Je dis point de crainte, car la nation +s'était familiarisée avec l'idée de la guerre. Le patriotisme et +l'énergie dont elle se sentait animée, lui inspiraient une telle +confiance, qu'elle se croyait assez forte pour se passer de l'appui des +Napolitains et lutter seule contre la coalition. Elle se rappelait la +campagne de 1814; et si, à cette époque, Napoléon, avec soixante mille +soldats, avait battu et tenu en échec les armées victorieuses de +l'étranger, que ne devait-elle point espérer aujourd'hui, que l'armée, +forte de trois cents mille combattans, ne serait, au besoin, que +l'avant-garde de la France? Les royalistes et leurs journaux, en +répétant les manifestes de Gand et de Vienne, en énumérant les armées +étrangères, en exagérant nos dangers, étaient bien parvenus à amollir +quelques âmes et à ébranler leurs opinions; mais les sentimens de la +masse nationale n'avaient rien perdu de leur vigueur et de leur énergie. +Chaque jour, de nouvelles offrandes[21] étaient déposées sur l'autel de +la patrie; et chaque jour se formaient, sous le nom de lanciers, de +partisans, de fédérés, de chasseurs des montagnes, de tirailleurs, de +nouveaux corps de volontaires aussi nombreux que redoutables. + +Les Parisiens, si souvent spectateurs paisibles des événemens, +partageaient cet élan patriotique; non contens d'élever leurs +retranchemens de leurs propres mains, ils sollicitèrent l'honneur de les +défendre; et vingt mille hommes, composés de gardes nationaux, de +fédérés des faubourgs, et de citoyens de toutes les classes, +s'organisèrent en bataillons de guerre, sous la dénomination de +tirailleurs de la garde nationale. + +Napoléon applaudissait aux nobles efforts de la grande nation; mais +malheureusement nos arsenaux avaient été spoliés en 1814; et quelle que +fut l'activité de nos ateliers, il éprouvait le désespoir de ne pouvoir +armer tous les bras levés pour sa défense; il lui aurait fallu six cents +mille fusils, et à peine pouvait-on suffire à l'armement des troupes de +ligne et des gardes nationales envoyées dans les places. + +Mais pendant que Paris d'un côté contemplait ses remparts, de l'autre il +voyait s'achever les préparatifs de la fête du Champ de Mai. Partout la +foule abondait; et le Français, toujours le même, toujours valeureux et +frivole, parcourait avec un égal plaisir les lieux où il devait se +battre, et ceux où il espérait s'amuser. + +L'assemblée du Champ de Mai, que plusieurs circonstances imprévues +avaient retardée, eut enfin lieu le 1er juin. L'Empereur crut devoir y +étaler tout le faste impérial, et il se trompa. Il allait se trouver en +présence de vieux patriotes qu'il avait abusés, et il fallait éviter de +réveiller leurs souvenirs et d'offusquer leurs regards. + +Son costume, celui de ses frères et de sa cour, firent d'abord une +impression désagréable; elle s'évanouit bientôt, pour faire place aux +sensations qu'excitait cette grande réunion nationale. Quoi, en effet, +de plus imposant que l'aspect d'un peuple menacé d'une guerre +formidable, formant paisiblement un pacte solennel avec le souverain +qu'on veut lui ravir; et s'unissant avec lui, à la vie et à la mort, +pour défendre en commun l'indépendance et l'honneur de la patrie! + +Un autel s'élevait au milieu de la vaste et superbe enceinte du Champ de +Mars, et l'on commença la cérémonie par invoquer l'Être suprême. Les +hommages rendus à Dieu, en présence de la nature, semblent inspirer à +l'homme plus de religion, de confiance et de respect. Au moment de +l'élévation, cette foule de citoyens, de soldats, d'officiers, de +magistrats, de princes, se prosterna dans la poussière, et implora pour +la France, avec une tendre et religieuse émotion, la protection +tutélaire du Souverain Arbitre des peuples et des rois. L'Empereur +lui-même, ordinairement si distrait, fit paraître beaucoup de +recueillement. Tous les regards étaient fixés sur lui: on se rappelait +ses victoires et ses revers, sa grandeur et sa chute; on s'attendrissait +sur les nouveaux dangers accumulés sur sa tête; et l'on faisait des +voeux, des voeux bien sincères! pour qu'il pût triompher de ses +implacables ennemis. + +Une députation composée de cinq cents électeurs s'avança au pied du +trône, et l'un d'eux, au nom du peuple Français, lui parla en ces +termes: + + SIRE, le peuple Français vous avait décerné la couronne; vous + l'avez déposée sans son aveu; ses suffrages viennent de vous + imposer le devoir de la reprendre. + + Un contrat nouveau s'est formé entre la nation et votre Majesté. + + Rassemblés de tous les points de l'empire autour des tables de la + loi, où nous venons inscrire le voeu du peuple, ce voeu, seule source + légitime du pouvoir, il nous est impossible de ne pas faire + retentir la voix de la France dont nous sommes les organes + immédiats, de ne pas dire, en présence de l'Europe, au chef auguste + de la nation, ce qu'elle attend de lui, ce qu'il doit attendre + d'elle. + + Nos paroles sont graves comme les circonstances qui les inspirent. + + Que veut la ligue des rois alliés, avec cet appareil de guerre dont + elle épouvante l'Europe et afflige l'humanité. + + Par quel acte, par quelle violation avons-nous provoqué leur + vengeance, motivé leur agression? + + Avons-nous, depuis la paix, essayé de leur donner des lois? Nous + voulons seulement faire et suivre celles qui s'adaptent à nos + moeurs. + + Nous ne voulons point du chef que veulent pour nous nos ennemis, et + nous voulons celui dont ils ne veulent pas. + + Ils osent vous proscrire personnellement, vous, Sire, qui, maître + tant de fois de leurs capitales, les avez raffermis généreusement + sur leurs trônes ébranlés! Cette haine de nos ennemis ajoute à + notre amour pour vous; on proscrirait le moins connu de nos + citoyens, que nous devrions le défendre avec la même énergie: il + serait, comme vous, sous l'égide de la loi et de la puissance + Française. + + On nous menace d'une invasion, et cependant resserrés dans des + frontières que la nature ne nous: point imposées, que long-tems, et + avant votre règne, la victoire et la paix mêmes avaient reculées, + nous n'avons point franchi cette étroite enceinte, par respect pour + des traités que vous n'avez point signés, et que vous avez offert + de respecter. + + Ne demande-t-on que des garanties? elles sont toutes dans nos + constitutions et dans la volonté du peuple Français, unie désormais + à la vôtre. + + Ne craint-on pas de nous rappeler des tems, un état de choses, + naguères si différens, et qui pourraient encore se reproduire! + + Ce ne serait pas la première fois que nous aurions vaincu l'Europe + armée contre nous. + + Ces droits sacrés, imprescriptibles, que la moindre peuplade n'a + jamais réclamés en vain au tribunal de la justice et de l'histoire, + c'est à la nation Française qu'on ose les disputer une seconde + fois, au 19e siècle, à la face du monde civilisé! + + Parce que la France veut être la France, faut-il qu'elle soit + dégradée, déchirée, démembrée? et nous réserve-t-on le sort de la + Pologne? Vainement veut-on cacher de funestes desseins sous + l'apparence du dessein unique de vous séparer de nous; pour vous + donner à des maîtres avec qui nous n'avons plus rien de commun, que + nous n'entendons plus, et qui ne peuvent plus nous entendre. + + Les trois branches de la législation vont se mettre en action; un + seul sentiment les animera. Confians dans les promesses de votre + Majesté, nous lui remettons, nous remettons à nos représentans et à + la chambre des pairs, le soin de recevoir, de consolider, de + perfectionner, de concert, sans précipitation, sans secousse, avec + maturité, avec sagesse, notre système constitutionnel, et les + institutions qui doivent en être la garantie. + + Et, cependant, si nous sommes forcés de combattre, qu'un seul cri + retentisse dans tous les coeurs. Marchons à l'ennemi qui veut nous + traiter comme la dernière des nations. Serrons-nous tous autour du + trône où siége le père et le chef du peuple et de l'armée. + + Sire, rien n'est impossible, rien ne sera épargné pour nous assurer + l'honneur et l'indépendance, ces biens plus chers que la vie; tout + sera tenté, tout sera exécuté pour repousser un joug ignominieux. + Nous le disons aux nations: Puissent leurs chefs nous entendre! + s'ils acceptent vos offres de paix, le peuple Français attendra de + votre administration, forte, libérale, paternelle, des motifs de se + consoler des sacrifices que lui a coûtés la paix; mais si l'on ne + lui laisse que le choix entre la guerre et la honte, la nation + toute entière se lève pour la guerre; elle est prête à vous dégager + des offres trop modérées peut-être, que vous avez faites pour + épargner à l'Europe un nouveau bouleversement. Tout Français est + soldat: la victoire suivra vos aigles, et nos ennemis, qui + comptaient sur une division, regretteront bientôt de nous avoir + provoqués. + +Ce discours fini, on proclama le résultat des votes[22], et +l'acceptation de l'acte constitutionnel. + +L'Empereur alors, se tournant du côté des électeurs, dit: + + Messieurs les électeurs des collèges de départemens et + d'arrondissements, Messieurs les députés des armées de terre et de + mer au Champ de Mai, + + Empereur, Consul, Soldat, je tiens tout du peuple. Dans la + prospérité, dans l'adversité, sur le champ de bataille, au conseil, + sur le trône, dans l'exil, la France a été l'objet unique et + constant de mes pensées et de mes actions. + + Comme ce roi d'Athènes, je me suis sacrifié pour mon peuple, dans + l'espoir de voir se réaliser la promesse donnée de conserver à la + France son intégrité naturelle, ses honneurs et ses droits. + + L'indignation de voir ces droits sacrés, acquis par vingt années de + victoires, méconnus et perdus à jamais; le cri de l'honneur + français flétri; les voeux de la nation, m'ont ramené sur ce trône, + qui m'est cher parce qu'il est le palladium de l'indépendance, de + l'honneur et des droits du peuple. + + Français, en traversant, au milieu de l'allégresse publique, les + diverses provinces de l'empire, pour arriver dans ma capitale, j'ai + dû compter sur une longue paix; les nations sont liées par les + traités conclus par leurs gouvernemens, quels qu'ils soient. + + Ma pensée se portait alors toute entière sur les moyens de fonder + notre liberté par une constitution conforme à la volonté et à + l'intérêt du peuple. J'ai convoqué le Champ de Mai. + + Je ne tardai pas à apprendre que les princes qui ont méconnu tous + les principes, froissé l'opinion et les plus chers intérêts de tant + de peuples, veulent nous faire la guerre. Ils méditent d'accroître + le royaume des Pays-Bas, de lui donner pour barrières toutes nos + places fortes du nord, et de concilier les différends qui les + divisent encore, en se partageant la Loraine et l'Alsace. + + Il a fallu se préparer à la guerre. + + Cependant, devant courir personnellement les hasards des combats, + ma première sollicitude a dû être de consulter sans retard la + nation. Le peuple a accepté l'acte que je lui ai présenté. + + Français! lorsque nous aurons repoussé ces injustes agressions, et + que l'Europe sera convaincue de ce qu'on doit aux droits et à + l'indépendance de 28 millions de Français, une loi solennelle, + faite dans les formes voulues par l'acte constitutionnel, réunira + les différentes dispositions de nos constitutions, aujourd'hui + éparses. + + Français, vous allez retourner dans vos départemens. Dites aux + citoyens que les circonstances sont grandes!!! Qu'avec de l'union, + de l'énergie et de la persévérance, nous sortirons victorieux de + cette lutte d'un grand peuple contre ses oppresseurs; que les + générations à venir scruteront sévèrement notre conduite; qu'une + nation a tout perdu quand elle a perdu l'indépendance. Dites-leur + que les rois étrangers que j'ai élevés sur le trône, ou qui me + doivent la conservation de leur couronne; qui tous, au tems de ma + prospérité, ont brigué mon alliance et la protection du peuple + Français, dirigent aujourd'hui tous leurs coups contre ma personne. + Si je ne voyais que c'est à la patrie qu'ils en veulent, je + mettrais à leur merci cette existence contre laquelle ils se + montrent si acharnés. Mais dites aussi aux citoyens, que tant que + les Français me conserveront les sentimens d'amour dont ils me + donnent tant de preuves, cette rage de nos ennemis sera + impuissante. + + Français, ma volonté est celle du peuple, mes droits sont les + siens; mon honneur, ma gloire, mon bonheur, ne peuvent être autres + que l'honneur, la gloire et le bonheur de la France. + +Les paroles de Napoléon, prononcées d'une voix forte et expressive, +produisirent la plus vive sensation. Un cri de _Vive l'Empereur!_ +retentit en un instant dans l'immensité du Champ de Mars, et fut répété +de proche en proche dans les lieux environnans. + +L'Empereur, après avoir juré sur l'évangile d'observer et de faire +observer les constitutions de l'Empire, fit proclamer, par +l'archichancelier, le serment de fidélité du peuple Français représenté +par les électeurs: ce serment fut spontanément répété par mille et mille +voix. + +Les ministres de la guerre, et de la marine, au nom des armées de terre +et de mer, et à la tête de leurs députations; le ministre de l'intérieur +au nom des gardes nationales de France et à la tête des électeurs; les +états-majors de la garde impériale et de la garde nationale, +s'avancèrent ensuite pour prêter serment et recevoir, de la main de +l'Empereur, les aigles qui leur étaient destinées. + +Cette cérémonie terminée, les troupes qui formaient environ 50,000 +hommes, défilèrent devant Napoléon, et la fête se termina comme elle +avait été commencée, au milieu des acclamations du peuple, des soldats +et de la majorité des électeurs; mais au mécontentement d'un certain +nombre d'entr'eux qui se plaignirent, avec raison, que l'Empereur eût +substitué une stérile distribution de drapeaux au grand congrès national +qu'il avait convoqué. + +Les partis, qui déjà commençaient à poindre, ne furent pas satisfaits +non plus de l'issue du Champ de Mai. Les vieux révolutionnaires auraient +désiré que Napoléon eût aboli l'empire et rétabli la république. Les +partisans de la régence lui reprochaient de n'avoir point proclamé +Napoléon II. Et les libéraux soutenaient qu'il aurait dû se démettre de +la couronne, et laisser à la nation souveraine le droit de la lui rendre +ou de l'offrir au plus digne. + +Ces diverses prétentions étaient-elles fondées? Non. + +Le rétablissement de la République eût perdu la France. + +L'abdication en faveur de Napoléon II ne l'aurait point sauvée. Les +alliés s'étaient expliqués à Bâle; ils n'auraient déposé les armes, que +si l'Empereur eût consenti à leur livrer sa personne. «Chose, qui étant +pour un prince le plus grand des malheurs, ne peut jamais faire une +condition de paix[23].» + +Quant à la dernière proposition, j'avoue que Napoléon, s'il eût remis +entre les mains du peuple Français, le 21 mars ou le 12 avril[24], le +sceptre qu'il venait d'arracher aux Bourbons, aurait achevé d'imprimer +un caractère héroïque à la révolution du 20 mars. Il aurait déconcerté +les étrangers, accru sa popularité, centuplé ses forces: mais, le 1er +juin, il n'était plus tems: l'acte additionnel avait paru. + +Napoléon, malheureusement pour lui, n'avait donc rien de mieux à faire +au Champ de Mai que ce qu'il y fit; c'est-à-dire, de chercher à cacher +le vide de la journée sous l'appareil d'une solennité religieuse et +militaire, propre à émouvoir les âmes et à resserrer, par de nouveaux +liens, l'union déjà subsistante entre lui, le peuple et l'armée. + +L'Empereur n'avait pu remettre de sa main aux électeurs les aigles de +leurs départemens; il profita de cette circonstance pour les réunir de +nouveau. On ne lui avait point caché que quelques-uns d'entr'eux avaient +paru mécontens, et il voulut essayer de dissiper leur mauvaise humeur et +de réchauffer leur dévouement. Dix mille personnes furent rassemblées +dans les vastes galeries du Louvre: d'un côté, on apercevait les députés +et les électeurs de la nation: de l'autre, ses glorieux défenseurs. +L'aigle de chaque département et de chaque députation des corps de +l'armée, se trouvait placé en tête des groupes de citoyens ou de +guerriers, et rien n'offrait un tableau plus animé et plus imposant, que +cette réunion confuse de Français de tous les ordres de l'état, se +pressant mutuellement autour des étendards et du héros qui devaient les +conduire à la victoire et à la paix. + +L'Empereur fut poli, affectueux, aimable; il se mit, avec un art infini, +à la portée de tout le monde, et tout le monde fut, à peu près, enchanté +de lui. Il était convaincu du tort que lui avait fait l'acte +additionnel; et pour reconquérir l'opinion, il répéta, jusqu'à satiété, +aux représentans et aux électeurs, qu'il s'occuperait, avec le concours +des deux chambres, de réunir les dispositions des lois +constitutionnelles non-abrogées, et de former, du tout, une seule et +unique constitution qui deviendrait la loi fondamentale de la nation. + +Ce retour sur lui-même était le résultat des observations de ses +ministres, et plus particulièrement de M. Carnot. «Sire, lui répétait-il +sans cesse, ne luttez point, je vous en conjure, contre l'opinion. Votre +acte additionnel a déplu à la nation. Promettez-lui de le modifier, de +le rendre conforme à ses voeux. Je vous le répète, Sire, jamais je ne +vous trompai, votre salut, le nôtre, dépend de votre déférence aux +volontés nationales. Ce n'est point tout; Sire, les Français sont +devenus un peuple libre. Ce titre de _sujet_ que vous leur donnez sans +cesse, les blesse et les offusque. Appelez-les citoyens, ou nommez-les +vos enfans; ne souffrez pas non plus qu'on appelle _monseigneur_ vos +ministres, vos maréchaux, vos grands officiers. Il n'y a pas de +seigneurs dans un pays où l'égalité fait la base des lois; il n'y a que +des citoyens.» + +Cependant, l'Empereur ne voyait point arriver l'ouverture des chambres, +sans une certaine appréhension. Son intention était de subir franchement +les principes et les conséquences du gouvernement représentatif; +premièrement, parce qu'il voulait régner et qu'il était convaincu qu'il +ne pourrait point conserver le trône, s'il ne gouvernait point dans le +sens qu'exigeait la nation; secondement, parce qu'il était persuadé que +la nation attachait ses idées de bonheur au gouvernement représentatif, +et que, avide de tous les genres de célébrité, il trouvait, comme il me +le dit à Lyon, qu'il y avait de la gloire à rendre un grand peuple +heureux. Mais quels que fussent les sentimens et la bonne volonté de +Napoléon, il n'avait point eu le tems de se dépouiller complétement de +ses vieilles idées, de ces anciennes préventions. Le souvenir de nos +assemblées précédentes l'obsédait encore malgré lui; et il paraissait +craindre que les Français n'eussent trop de chaleur dans l'imagination, +de mobilité dans les volontés, de penchant à abuser de leurs droits, +pour jouir tout-à-coup, sans préparation, des bienfaits d'une liberté +absolue. Il craignait aussi que l'opposition inhérente aux gouvernemens +représentatifs, ne fût en France mal sentie, mal comprise; qu'elle ne +dégénérât en résistance; qu'elle ne nuisît à l'action du pouvoir; +qu'elle ne lui ôtât son prestige, sa force morale, et n'en fît qu'un +instrument d'oppression[25]. + +Indépendamment de ces considérations générales, Napoléon avait encore +d'autres motifs pour redouter la prochaine assemblée des chambres. Elles +allaient se réunir dans des circonstances où il était indispensable que +le chef de l'état pût gouverner sans contradiction; et il prévoyait que +les représentans, égarés par leur ardent amour de la liberté et par la +crainte du despotisme, chercheraient à entraver l'exercice de son +autorité, au lieu d'en seconder l'entier développement. + +«Quand la guerre est engagée, disait-il un jour, la présence d'un corps +délibérant est aussi embarrassante que funeste. _Il lui faut des +victoires._ Que le monarque ait des revers, la terreur s'empare des gens +timides et les rend, à leur insçu, l'instrument et les complices des +hommes audacieux. La crainte du péril, l'envie de s'y soustraire, +dérangent toutes les têtes. La raison n'est plus rien; _les sensations +physiques sont tout_. Les turbulens, les ambitieux, avides de bruit, de +popularité, de domination, s'érigent de leur propre autorité en avocats +du peuple, en conseillers du prince; ils veulent tout savoir, tout +règler, tout diriger. Si on n'écoute point leurs conseils, de +conseillers ils deviennent censeurs, de censeurs factieux, et de +factieux rebelles. Il faut alors, ou que le prince subisse leur joug, ou +qu'il les chasse, et dans l'un ou l'autre cas, il compromet presque +toujours sa couronne et l'état.» + +Napoléon, tourmenté par l'inquiétude que lui inspiraient et +l'application subite et irréfléchie du système populaire, et les +dispositions des députés, reportait toute sa sécurité sur la chambre des +pairs. Il espérait qu'elle imposerait aux représentans par son exemple, +ou les contiendrait par sa fermeté. + +Les ministres reçurent l'ordre de lui présenter chacun une liste de +candidats. + +M. de Lavalette, en qui l'Empereur avait une confiance particulière, fut +également invité à lui fournir une liste. + +M. de Lavalette, ancien aide-de-camp de Napoléon et son allié[26], lui +avait voué un attachement à toute épreuve. Phocion disait à Antipater: +je ne puis être à la fois ton flatteur et ton ami; et M. de Lavalette, +pensant comme Phocion, avait abjuré toute espèce de flatterie pour s'en +tenir au langage sévère de l'amitié. Doué d'un esprit froid, d'un +jugement sain, il appréciait les événemens avec sagesse et habileté. +Réservé dans le monde, franc et ouvert avec Napoléon, il lui confessait +son opinion avec l'abandon d'un coeur aimant, pur et droit. Aussi +Napoléon attachait-il beaucoup de prix à ses conseils, et avouait-il, +avec une noble franchise, qu'il avait eu souvent à se féliciter de les +avoir suivis. + +Les listes présentées à l'Empereur offraient un assortiment complet +d'anciens nobles, de sénateurs, de généraux, de propriétaires, de +négocians[27]. L'Empereur, c'est le cas de le dire, n'avait que +l'embarras du choix, mais il était fort grand. D'un côté, il aurait +désiré, par amour-propre et par esprit de conciliation, avoir dans la +chambre des pairs de ces grands noms historiques qui résonnaient si +agréablement à son oreille. De l'autre, il voulait que cette chambre, +comme je l'ai dit plus haut, pût tenir en bride les députés; et il ne se +dissimulait point que, s'il y faisait entrer d'anciens nobles, elle +n'exercerait sur celle des représentans aucune influence, et vivrait +probablement avec elle dans une fort mauvaise intelligence. Il se décida +donc à faire le sacrifice de ses penchans au bien de la chose; et au +lieu d'accorder la pairie à cette foule de nobles à parchemins qui +l'avait humblement sollicitée, il ne la conféra qu'à quelques-uns +d'entr'eux, connus par leur patriotisme et leur attachement aux +doctrines libérales. Beaucoup de ces illustres solliciteurs se sont +vantés, depuis, de l'avoir refusée. Cela est tout naturel; mais cela +est-il vrai? Je leur laisse le soin de répondre en leur âme et +conscience à cette interpellation. + +L'Empereur, craignant des refus, avait eu la précaution de faire sonder +d'avance les dispositions des candidats douteux. Quelques-uns montrèrent +de l'hésitation, d'autres refusèrent nettement. De tous ces refus +directs et indirects, dont le nombre fut de cinq à six tout au plus, nul +ne contraria plus vivement Napoléon, que celui du maréchal Macdonald. Il +n'avait point oublié la noble fidélité que le maréchal lui avait gardée, +en 1814, jusqu'au dernier moment; et il regrettait que ses scrupules +l'eussent éloigné d'une dignité où l'appelaient son rang, ses services +et l'estime publique. + +Le 3 juin étant arrivé, la chambre des représentans se réunit à l'ancien +palais du corps législatif, et se constitua provisoirement sous la +présidence du doyen d'âge. + +La constitution avait laissé aux représentans le droit de nommer leur +président. L'Empereur espérait que les suffrages tomberaient sur son +frère Lucien, et dans cet espoir, il ne publia point sur-le-champ la +liste des pairs, pour se réserver la faculté d'y comprendre ou d'en +retrancher le prince, s'il était ou n'était point appelé à la +présidence[28]. Mais la chambre, malgré l'estime et la confiance que lui +inspiraient les principes et le caractère du prince Lucien, pensa que +son élection serait regardée comme une déférence aux volontés de +l'Empereur; elle résolut de faire un autre choix, afin de prouver à la +France et aux étrangers qu'elle était et voulait rester libre et +indépendante. M. Lanjuinais fut nommé; et Napoléon, qui savait que M. +Lanjuinais, frondeur par tempérament, n'avait jamais pu s'accorder avec +aucun gouvernement[29], fut doublement irrité qu'on eût repoussé le +prince Lucien, et qu'on lui eût donné un semblable successeur. + +La séance du jour suivant fut, pour Napoléon, un second sujet de +mécontentement. L'assemblée avait exprimé la veille le désir de +connaître la liste des membres de la chambre des pairs; l'Empereur, par +le motif que je viens d'indiquer, fit répondre que cette liste ne serait +arrêtée qu'après l'ouverture de la session. Cette réponse excita de +violens murmures: un membre proposa de déclarer que la chambre ne +procéderait à sa constitution définitive, que lorsqu'on lui aurait +fourni la liste qu'elle avait demandée. Ainsi, dès son entrée dans la +carrière, et avant même d'être installée, la chambre annonçait déjà +l'intention de se constituer en état d'insurrection contre le chef de +l'état. + +La troisième séance fut témoin d'un scandale jusqu'alors inouï dans nos +assemblées nationales. Le même membre [M. Dupin][30] exposa que le +serment à prêter au souverain par la nation, pour être valable et +légitime, ne doit pas être prêté en vertu d'un décret qui ne renferme +que la seule volonté du prince, mais en vertu d'une loi qui est le voeu +de la nation, constitutionnellement exprimé. Il proposa, en conséquence, +de décider qu'aucun serment ne pourrait être exigé d'elle, qu'en +exécution d'une loi; et que ce serment ne préjudicierait en rien au +droit d'améliorer postérieurement la constitution. + +Cette proposition, appuyée par M. Roi[31], tendait à déclarer nul, de +fait et de droit, le serment que la nation et l'armée, représentées par +leurs électeurs et leurs députés, venaient de prêter à l'Empereur et à +la constitution, dans la solennité du Champ-de-Mai; et, comme c'était ce +serment qui jusqu'alors liait uniquement la nation à l'Empereur, et +Napoléon à la nation, il en résultait qu'en l'annulant, on dépouillait +l'Empereur du caractère de souveraineté et de légitimité dont il était +revêtu, et qu'on remettait ses droits en délibération. + +La motion de M. Dupin fut rejetée d'un accord unanime; mais la chambre +en souffrant complaisamment qu'on osât, dans son sein, révoquer en doute +la légitimité de l'Empereur et de son autorité, et chercher à le rendre +étranger à la nation, fit un acte d'indifférence et de faiblesse qui +affligea profondément Napoléon. + +«J'aperçois avec douleur, dit-il, que les députés ne sont point disposés +à ne faire qu'un avec moi, et qu'ils ne laissent échapper aucune +occasion de me chercher querelle. De quoi ont-ils à se plaindre? Que +leur ai-je fait? je leur ai donné de la liberté à pleine main, je leur +en ai peut-être trop donné, car les rois ont aujourd'hui plus de besoin +de garantie que les nations. J'y mettrai du mien tant que je pourrai; +mais s'ils croient faire de moi un soliveau ou un second Louis XVI, ils +se trompent; je ne suis pas homme à me laisser faire la loi par des +avocats[32], ni à me laisser couper la tête par des factieux.» + +Les dispositions hostiles des représentans ne l'auraient point inquiété +en tout autre tems; la constitution lui donnait le droit de dissoudre la +chambre, et il en aurait usé; mais à la veille de la guerre, et dans la +situation critique où il se trouvait placé, il ne pouvait avoir recours +à un semblable expédient, sans risquer de compromettre le sort de la +France. Il prit donc le parti de dissimuler ses peines et sa mauvaise +humeur, et de souffrir ce qu'il ne pouvait empêcher. + +Le 7 juin, il se rendit au corps législatif, pour faire l'ouverture des +chambres; et après avoir reçu le serment des pairs et des députés, il +prononça le discours suivant: + + MM. de la chambre des pairs et MM. de la chambre des représentans, + + Depuis trois mois les circonstances et la confiance du peuple m'ont + revêtu d'un pouvoir illimité. Aujourd'hui s'accomplit le désir le + plus pressant de mon coeur: je viens commencer la monarchie + constitutionnelle. + + Les hommes sont trop impuissans pour assurer l'avenir; les + institutions seules fixent les destinées des nations. La monarchie + est nécessaire en France pour garantir la liberté, l'indépendance + et les droits du peuple. + + Nos constitutions sont éparses: une de nos plus importantes + occupations sera de les réunir dans un seul cadre, et de les + coordonner dans une seule pensée. Ce travail recommandera l'époque + actuelle aux générations futures. + + J'ambitionne de voir la France jouir de toute la liberté possible; + je dis _possible_, parce que l'anarchie ramène toujours au + gouvernement absolu. + + Une coalition formidable de rois en veut à notre indépendance; ses + armées arrivent sur nos frontières. + + La frégate _la Melpomène_ a été attaquée et prise dans la + Méditerranée après un combat sanglant, contre un vaisseau Anglais + de 74. Le sang a coulé pendant la paix![33]. + + Nos ennemis comptent sur nos divisions intestines. Ils excitent et + fomentent la guerre civile. Des rassemblemens ont lieu; on + communique avec Gand, comme en 1792 avec Coblentz. Des mesures + législatives sont indispensables: c'est à votre patriotisme, à vos + lumières et à votre attachement à ma personne, que je me confie + sans réserve. + + La liberté de la presse est inhérente à la constitution actuelle; + on n'y peut rien changer sans altérer tout notre système politique; + mais il faut des lois répressives, surtout dans l'état actuel de la + nation. Je recommande à vos méditations cet objet important. + + Les ministres vous feront connaître la situation de nos affaires. + + Les finances seraient dans un état satisfaisant, sans le surcroît + de dépenses que les circonstances actuelles ont exigé. + + Cependant on pourrait faire face à tout, si les recettes comprises + dans le budget étaient toutes réalisables dans l'année; et c'est + sur les moyens d'arriver à ce résultat, que mon ministre des + finances fixera votre attention. + + Il est possible que le premier devoir du prince m'appelle bientôt à + la tête des enfans de la nation pour combattre pour la patrie. + L'armée et moi nous ferons notre devoir. + + Vous, pairs et représentans, donnez à la nation l'exemple de la + confiance, de l'énergie et du patriotisme, et, comme le sénat du + grand peuple de l'antiquité, soyez décidés à mourir plutôt que de + survivre au déshonneur et à la dégradation de la France. La cause + sainte de la patrie triomphera! + +Ce discours, plein de mesure et de raison, fit une profonde impression +sur l'assemblée. Des cris de _vive l'Empereur!_ beaucoup plus nombreux +que ceux qui avaient éclaté à son arrivée, se firent entendre et se +prolongèrent long-tems après son départ. + +Le lendemain, la chambre des représentans s'occupa de la rédaction de +son adresse. + +Un indiscret admirateur de Napoléon[34], après avoir fait observer que +la flatterie avait décerné le surnom de _Désiré_ à un prince que la +nation n'avait point appelé ni attendu, demanda qu'on décernât à +Napoléon, qui était venu sauver la France de l'esclavage royal, le titre +de _Sauveur_. Cette demande ridicule, étouffée par des rires ironiques, +donna naissance à une multitude de sarcasmes et de réflexions +offensantes, qui furent reportés à Napoléon, et qui, sans le blesser +personnellement (car il estimait trop sa gloire pour la croire ravalée +par de semblables clameurs), l'affectèrent dans l'intérêt de la France. + +Napoléon, comme tous les grands hommes, aimait la louange: le blâme +public, lorsqu'il le croyait injuste, ne lui faisait aucune impression. +Cette insouciance n'était point l'effet de l'orgueil du diadême, elle +était le résultat du mépris que lui inspirait la plupart des jugemens +des hommes. «Il s'était accoutumé à ne voir la récompense des peines et +des travaux de la vie, que dans l'opinion de la postérité.» + +L'assemblée rejeta la proposition adulatrice de M. Lepelletier, et elle +fit bien; mais elle eut tort de ne point colorer sa décision, de manière +à adoucir ce qu'elle avait de dur, d'injuste et de désagréable pour +l'Empereur qui ne l'avait point provoquée. + +Cette rudesse ne l'étonna point: l'expérience lui avait déjà prouvé que +la chambre ne laissait échapper aucune occasion de le molester. + +Cette chambre, cependant, n'était composée que de partisans du 20 mars; +mais tous les députés, s'ils étaient partisans de cette révolution, ne +l'étaient point de Napoléon: les uns, par suite d'inimitiés +personnelles; les autres, par le souvenir et la crainte du retour de son +despotisme. + +Les ennemis de Napoléon, déguisant leur haine sous les dehors de l'amour +de la liberté, s'étaient insinués dans l'esprit des patriotes; et, +l'acte additionnel à la main, les avaient entraînés dans leurs rangs, +sous le prétexte apparent de combattre et de réfréner l'incurable +tyrannie de l'Empereur. + +D'un autre côté, les amis de Napoléon, tout en refusant de participer à +cette coalition, ne cherchaient point à la dissoudre, parce qu'ils +redoutaient intérieurement les envahissemens du pouvoir impérial, et +qu'ils n'étaient point fâchés de laisser à d'autres le soin de s'y +opposer. + +Ainsi, l'assemblée toute entière, quoique mue par des motifs différens, +s'était réunie pour s'ériger en état d'opposition hostile contre le chef +de l'état, sans s'apercevoir que cette opposition irréfléchie, injuste +et intempestive, allait jeter, dans toutes les âmes, l'inquiétude, la +défiance et l'irrésolution, et détruire cette harmonie nationale, cette +union d'intérêts, de volontés et de sentimens, seule force de Napoléon, +seul salut de la France. + +Quoi qu'il en soit, la chambre des députés, après avoir passé deux jours +à discuter les bases et les termes de son adresse, fut admise, ainsi que +la chambre des pairs, à se présenter au pied du trône. + +La chambre des pairs porta la première la parole, et dit: + + Sire, votre empressement à soumettre aux formes et aux règles + constitutionnelles le pouvoir absolu que les circonstances et la + confiance du peuple vous avaient imposé, les nouvelles garanties + données aux droits de la nation, le dévouement qui vous conduit au + milieu des périls que va braver l'armée, pénètrent tous les coeurs + d'une profonde reconnaissance. Les pairs de France viennent offrir + à Votre Majesté l'hommage de ce sentiment. + + Vous avez manifesté, Sire, des principes qui sont ceux de la + nation: ils doivent être les nôtres. Oui, tout pouvoir vient du + peuple, est institué pour le peuple; la monarchie constitutionnelle + est nécessaire au peuple Français, comme garantie de sa liberté et + de son indépendance. + + Sire, tandis que vous serez à la frontière à la tête des enfans de + la patrie, la chambre des pairs concourra avec zèle à toutes les + mesures législatives que les circonstances exigeront, pour forcer + l'étranger à reconnaître l'indépendance nationale et faire + triompher dans l'intérieur les principes consacrés par la volonté + du peuple. + + L'intérêt de la France est inséparable du vôtre. Si la fortune + trompait vos efforts, des revers, Sire, n'affaibliraient pas notre + persévérance, et redoubleraient notre attachement pour vous. + + Si les succès répondent à la justice de notre cause et aux + espérances que nous sommes accoutumés à concevoir de votre génie et + de la bravoure de nos armées, la France n'en veut d'autre fruit que + la paix. Nos institutions garantissent à l'Europe que jamais le + gouvernement Français ne peut être entraîné par les séductions de + la victoire. + +L'Empereur répondit: + + La lutte dans laquelle nous sommes engagés est sérieuse. + L'entraînement de la prospérité n'est pas le danger qui nous menace + aujourd'hui. C'est sous les _Fourches Caudines_ que les étrangers + veulent nous faire passer! + + La justice de notre cause, l'esprit public de la nation, et le + courage de l'armée, sont de puissans motifs pour espérer des + succès; mais si nous avions des revers, c'est alors surtout que + j'aimerais à voir déployer toute l'énergie de ce grand peuple; + c'est alors que je trouverais dans la chambre des pairs des preuves + d'attachement à la patrie et à moi. + + C'est dans les tems difficiles que les grandes nations, comme les + grands hommes, déploient toute l'énergie de leur caractère, et + deviennent un objet d'admiration pour la postérité. + + Monsieur le président et Messieurs les députés de la chambre des + pairs, je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez au nom de + la chambre. + +Le comte Lanjuinais, à la tête de la députation de la chambre des +représentans, prononça ensuite le discours suivant: + + Sire, la chambre des représentans a recueilli avec une profonde + émotion les paroles émanées du trône dans la séance solennelle où + V. M. déposant le pouvoir extraordinaire qu'elle exerçait, a + proclamé le commencement de la monarchie constitutionnelle. + + Les principales bases de cette monarchie protectrice de la liberté, + de l'égalité, du bonheur du peuple, ont été reconnues par V. M., + qui, se portant d'elle-même au-devant de tous les scrupules, comme + au devant de tous les voeux, a déclaré que le soin de réunir nos + constitutions éparses, et de les coordonner, était une des plus + importantes occupations réservées à la législature. Fidèle à sa + mission, la chambre des représentans remplira la tâche qui lui est + dévolue dans ce noble travail: elle demande que, pour satisfaire à + la volonté publique, ainsi qu'aux voeux de V. M., la délibération + nationale rectifie le plus tôt possible ce que l'urgence de notre + situation a pu produire de défectueux, ou laisser d'imparfait dans + l'ensemble de nos constitutions. + + Mais en même tems, Sire, la chambre des représentans ne se montrera + pas moins empressée de proclamer ses sentimens et ses principes sur + la lutte terrible qui menace d'ensanglanter l'Europe. À la suite + d'événemens désastreux, la France envahie ne parut un moment + écoutée sur l'établissement de sa constitution que pour se voir + presqu'aussitôt soumise à une charte royale émanée du pouvoir + absolu, à une ordonnance de réformation toujours révocable de sa + nature, et qui, n'ayant pas l'assentiment exprimé du peuple, n'a + jamais pu être considérée comme obligatoire par la nation. + + Reprenant aujourd'hui l'exercice de ses droits, se ralliant autour + du héros que sa confiance investit de nouveau du gouvernement de + l'état, la France s'étonne et s'afflige de voir des souverains en + armes lui demander raison d'un changement intérieur qui est le + résultat de la volonté nationale, et qui ne porte atteinte ni aux + relations existantes avec les autres gouvernemens ni à leur + sécurité. La France ne peut admettre les distinctions à l'aide + desquelles les puissances coalisées cherchent à voiler leur + agression. Attaquer le monarque de son choix, c'est attaquer + l'indépendance de la nation. Elle est armée toute entière pour + défendre cette indépendance et pour repousser sans exception toute + famille et tout prince qu'on oserait vouloir lui imposer. Aucun + projet ambitieux n'entre dans la pensée du peuple Français; la + volonté même du prince victorieux serait impuissante pour entraîner + la nation hors des limites de sa propre défense. Mais aussi pour + garantir son territoire, pour maintenir sa liberté, son honneur, sa + dignité, elle est prête à tous les sacrifices. Que n'est-il permis, + Sire, d'espérer encore que cet appareil de guerre, formé peut-être + par les irritations de l'orgueil et par des illusions que chaque + jour doit affaiblir, s'éloignera devant le besoin d'une paix + nécessaire à tous les peuples de l'Europe, et qui rendrait à Votre + Majesté sa compagne, aux Français l'héritier du trône? Mais déjà le + sang a coulé, le signal des combats, préparés contre l'indépendance + et la liberté française, a été donné au nom d'un peuple qui porte + au plus haut degré l'enthousiasme de l'indépendance et de la + liberté. Sans doute, au nombre des communications que nous promet + Votre Majesté, les chambres trouveront la preuve des efforts + qu'elle a faits pour maintenir la paix du monde. Si tous ces + efforts doivent rester inutiles, que les malheurs de la guerre + retombent sur ceux qui l'auront provoquée! + + La chambre des représentans n'attend que les documens qui lui sont + annoncés, pour concourir de tout son pouvoir aux mesures qu'exigera + le succès d'une guerre aussi légitime. Il lui tarde, pour énoncer + son voeu, de connaître les besoins et les ressources de l'état; et + tandis que Votre Majesté, opposant à la plus injuste agression la + valeur des armées nationales et la force de son génie, ne + cherchera, dans la victoire, qu'un moyen d'arriver à une paix + durable, la chambre des représentans croira marcher vers le même + but, en travaillant sans relâche au pacte, dont le perfectionnement + doit cimenter encore l'union du peuple et du trône, et fortifier + aux yeux de l'Europe, par l'amélioration de nos institutions, la + garantie de nos engagemens. + +L'Empereur répondit: + + Je retrouve avec satisfaction mes propres sentimens dans ceux que + vous m'exprimez. Dans ces graves circonstances, ma pensée est + absorbée par la guerre imminente, au succès de laquelle sont + attachés l'indépendance et l'honneur de la France. + + Je partirai cette nuit pour me rendre à la tête de mes armées, les + mouvemens des différens corps ennemis y rendent ma présence + indispensable. Pendant mon absence, je verrais avec plaisir qu'une + commission nommée par chaque chambre méditât sur nos constitutions. + + La constitution est notre point de ralliement; elle doit être notre + étoile polaire dans ces momens d'orage. Toute discussion publique + qui tendrait à diminuer, directement ou indirectement, la confiance + qu'on doit avoir dans ses dispositions, serait un malheur pour + l'état; nous nous trouverions au milieu des écueils, sans boussole + et sans direction. La crise où nous sommes engagés est forte. + N'imitons pas l'exemple du Bas-Empire, qui, pressé de tous côtés + par les barbares, se rendit la risée de la postérité en s'occupant + de discussions abstraites, au moment où le bélier brisait les + portes de la ville. + + Indépendamment des mesures législatives qu'exigent les + circonstances de l'intérieur, vous jugerez peut-être utile de vous + occuper des lois organiques destinées à faire marcher la + constitution. Elles peuvent être l'objet de vos travaux publics + sans avoir aucun inconvénient. + + Monsieur le président et Messieurs les députés de la chambre des + représentans, les sentimens exprimés dans votre adresse me + démontrent assez l'attachement de la chambre à ma personne, et tout + le patriotisme dont elle est animée. Dans toutes les affaires, ma + marche sera toujours droite et ferme. Aidez-moi à sauver la patrie. + Premier représentant du peuple, j'ai contracté l'obligation que je + renouvelle, d'employer dans des tems plus tranquilles toutes les + prérogatives de la couronne et le peu d'expérience que j'ai acquis, + à vous seconder dans l'amélioration de nos institutions. + +La voix, naturellement accentuée, de Napoléon, fit ressortir les mâles +pensées dont étincelaient ces deux discours; et quand il fut arrivé à ce +passage, _toute discussion publique qui tendrait à diminuer la +confiance, etc. etc._ et à celui-ci, _n'imitons pas le Bas-Empire_, il +enveloppa cette exhortation salutaire, d'un regard scrutateur qui fit +baisser les yeux aux provocateurs de la discorde. La saine partie des +représentons approuva la réponse de l'Empereur; les autres la +regardèrent comme une leçon injurieuse à la dignité de la chambre. Il +est des hommes qui se croient permis de pousser les remontrances jusqu'à +l'outrage, et qui ne peuvent entendre, sans s'offenser, les avis même +les plus sages et les plus mesurés. + +L'Empereur partit, ainsi qu'il l'avait annoncé, dans la nuit du 12 mai. + +La question de savoir s'il devait donner ou recevoir le signal des +hostilités, s'était souvent offerte à ses méditations. + +En attaquant l'ennemi, il avait l'avantage de combattre avant l'arrivée +des Russes, et de transporter la guerre hors du territoire français; +s'il était victorieux, il pouvait faire soulever la Belgique, et +détacher de la coalition une partie de l'ancienne confédération du Rhin, +et peut-être l'Autriche. + +En se laissant attaquer, il restait le maître de choisir son champ de +bataille, de multiplier à l'infini ses moyens de résistance, et de +porter, à son plus haut degré d'exaltation, la force et le dévouement de +son armée. Une armée de Français combattant sous les yeux de leurs +mères, de leurs épouses, de leurs enfans, pour la conservation de leur +bien-être et la défense de l'honneur et de l'indépendance de la patrie, +eût été invincible. C'était ce dernier parti que Napoléon préférait; il +s'accordait avec l'espoir qu'il nourrissait involontairement de se +rapprocher des étrangers, et avec la crainte d'indisposer la chambre, en +commençant la guerre sans avoir épuisé préalablement tous les moyens +d'obtenir la paix. + +Mais Napoléon sentit que, pour rendre une guerre nationale, il faut que +tous les citoyens soient unis avec leur chef, de coeur et de volontés; et +convaincu que le mauvais esprit de la chambre ferait chaque jour de +nouveaux progrès et porterait la division et le trouble dans l'état, il +résolut de commencer la guerre, espérant que la fortune favoriserait ses +armes, et que la victoire le réconcilierait avec les députés, ou lui +donnerait les moyens de les faire rentrer dans l'ordre. + +L'Empereur chargea du gouvernement, pendant son absence, un conseil +composé des quatorze personnes suivantes, savoir: le prince JOSEPH, +président; le prince LUCIEN. _Les ministres_: le prince CAMBACÉRÈS; le +prince d'ECKMUHL; le duc de VICENCE; le duc de GAÈTE; le duc de DECRÈS; +le duc d'OTRANTE; le comte MOLLIEN; le comte CARNOT. _Les ministres +d'état_: le comte DÉFERMON; le comte REGNAUD (de Saint-Jean-d'Angely); +le comte BOULAY (de la Meurthe); le comte MERLIN. Il leur dit: «Je pars +cette nuit: faites votre devoir; l'armée française et moi nous allons +faire le nôtre. Je vous recommande de l'union, du zèle et de l'énergie.» + +Il parut étrange, dans une monarchie représentative où la responsabilité +pèse sur les ministres, de voir associer, au gouvernement, des ministres +d'état non responsables. + +On le fit observer à l'Empereur; il répondit qu'il avait adjoint des +ministres d'état au conseil, pour qu'ils fussent, près de la chambre des +députés, les interprètes du gouvernement; qu'il désirait que les +ministres à portefeuille, tant que leur éducation constitutionnelle ne +serait point terminée, ne parussent, à cette chambre, que le moins +possible; qu'ils n'étaient point familiers avec la tribune; qu'ils +pourraient y émettre, sans le vouloir, des opinions et des principes que +le gouvernement ne pourrait avouer; qu'il serait inconvenant et +difficile de démentir les paroles d'un ministre, tandis que celles d'un +ministre d'état pouvaient être désavouées, sans compromettre le +gouvernement et sans blesser sa dignité. + +Ces motifs étaient-ils les seuls? Je ne le crois pas. Il se défiait de +la perfidie du duc d'Otrante, du laisser-aller de tel et tel ministre, +et il était bien aise de trouver une raison ou un prétexte pour +introduire, dans le conseil du gouvernement, les quatre ministres d'état +dont le dévouement et l'inébranlable fidélité lui paraissaient un +surcroît de garantie. Lorsqu'il manifesta la volonté de commencer la +guerre, le duc de Vicence sollicita la faveur de le suivre à l'armée. +«Si je ne vous laissais point à Paris, lui répondit-il, sur qui +pourrais-je compter?» Que de choses dans ce peu de mots! + +Les ministres de l'intérieur et des affaires étrangères se présentèrent, +le lendemain de son départ, à la chambre des pairs. M. Carnot lui soumit +un exposé de la situation de l'Empereur et de l'empire. + +«Sa Majesté, dit-il, éclairée par les événemens passés, et revenu, le +coeur plein du désir et de l'espoir de conserver la paix au dehors, et de +pouvoir gouverner paternellement. + +[...] + +«Si l'Empereur était moins sûr de la force de son caractère et de la +pureté de ses résolutions, il pourrait se regarder comme placé entre +deux écueils, les partisans de la dynastie dépossédée, et ceux du +_système républicain_. Mais les premiers, n'ayant pas su conserver ce +qu'ils tenaient, sauront bien moins encore le ressaisir; les autres, +désabusés par une longue expérience et liés par gratitude au prince qui +les a délivrés, en sont devenus les plus zélés défenseurs; leur +franchise aussi connue que le fut leur exaltation philantropique, +environne ce trône, occupé par l'auguste fondateur d'une dynastie +nouvelle, qui se fait gloire d'être sortie de nos rangs populaires. + +Après cette déclaration, à laquelle les opinions républicaines de M. +Carnot donnaient une grande importance; ce ministre se livra à l'examen +successif des diverses branches d'administration publique. + +Il révéla l'état dans lequel se trouvaient réduits par les malheurs du +tems et la mauvaise gestion du gouvernement royal, les finances des +communes, les hospices, les cultes, les travaux publics, les mines, les +manufactures, le commerce, l'instruction publique, et fit connaître le +système d'amélioration que l'Empereur avait conçu et déjà mis en oeuvre, +pour rendre aux communes et aux hospices leurs anciennes ressources, aux +travaux publics leur activité, au commerce son essor, à l'université son +éclat, aux manufactures leur prospérité, au clergé l'aisance et la +considération que lui avaient fait perdre les persécutions dirigées par +lui à l'instigation des émigrés, contre les prétendus spoliateurs de +leurs biens. + +Arrivé au département de la guerre, il annonça que l'Empereur avait +rétabli, sur ses anciennes bases, l'armée dont le dernier gouvernement +avait à dessein dispersé les élémens; que, depuis le 20 mars, nos forces +s'étaient élevées, par suite des enrôlemens volontaires et du rappel des +anciens militaires, de cent mille hommes à trois cent soixante-quinze +mille; que la garde impériale, le plus bel ornement de la France pendant +la paix, et son plus ferme rempart pendant la guerre, serait bientôt +portée à quarante mille hommes; que l'artillerie, malgré les douze mille +six cents bouches à feu livrées à l'ennemi par la fatale convention du +23 avril 1814, s'était relevée de ses ruines, et comptait maintenant +cent batteries et vingt mille chevaux; que nos arsenaux désorganisés +avaient repris leurs travaux de construction, et rétabli le matériel de +l'armée; que nos manufactures d'armes, naguères abandonnées et désertes, +avaient, depuis deux mois, fabriqué ou réparé quatre cents mille fusils; +que cent soixante-dix places ou forteresses, tant sur les frontières que +dans l'intérieur, avaient été approvisionnées, réparées et mises en état +de résister à l'ennemi; que la garde nationale, réorganisée +complétement, avait déjà fourni, pour la défense des frontières, deux +cent quarante bataillons ou cent cinquante mille hommes, et que la +formation successive des autres bataillons d'élite produirait plus de +deux cents mille hommes; que les volontaires dans les villes fermées et +les élèves des lycées et des écoles spéciales avaient été organisés en +compagnies d'artillerie, et formaient une masse de plus de vingt-cinq +mille excellens canonniers; en sorte que huit cent cinquante mille +Français défendraient l'indépendance, la liberté, l'honneur de la +patrie, pendant que les gardes nationales sédentaires se prépareraient, +dans l'intérieur, à offrir de nouvelles ressources pour le triomphe de +la cause nationale. + +Enfin, après avoir jeté un coup d'oeil rapide sur les dispositions +hostiles de nos ennemis, sur les troubles intérieurs qu'ils avaient +suscités, et les moyens de répression qu'avait adoptés l'Empereur, M. +Carnot termina son rapport par exprimer le voeu que les deux chambres +pussent bientôt donner à la France, de concert avec l'Empereur, les lois +organiques dont elle avait besoin, pour que _la licence ne prît point la +place de la liberté, et l'anarchie la place de l'ordre_. + +Cet exposé, où M. Carnot laissa percer les craintes qu'inspirait à +l'Empereur et à la nation, les progrès de l'esprit d'insubordination et +de démagogie manifesté par certains membres de la chambre, fut +immédiatement suivi d'un rapport du duc de Vicence, sur les dispositions +menaçantes des puissances étrangères, et sur les efforts infructueux +qu'avait fait l'Empereur pour les ramener à des sentimens modérés et +pacifiques. Il attribua principalement leurs résolutions hostiles aux +suggestions du cabinet de Londres. Il fit connaître ensuite les +préparatifs militaires des quatre grandes puissances, les ligues +renouvelées ou formées récemment contre nous, et conclut ainsi: «Croire +à la possibilité du maintien de la paix, serait donc aujourd'hui un +dangereux aveuglement; la guerre nous entoure de toutes parts, et ce +n'est plus que sur le champ de bataille, que la France peut reconquérir +la paix. Les Anglais, les Prussiens, les Autrichiens sont en ligne; les +Russes sont en pleine marche. C'est un devoir d'accélérer l'heure du +combat, quand une hésitation trop prolongée peut compromettre les +intérêts de l'état.» + +Ces deux rapports furent présentés à la chambre des députés par des +ministres d'état, au même moment où les ministres en donnaient +connaissance à celle des pairs. Au lieu de pénétrer les représentans de +la nécessité de se rallier franchement à l'Empereur, et, comme le dit +l'un d'eux, de ne point rétablir de lutte avec le gouvernement, dans un +moment où le sang français allait couler, ils ne lui suggérèrent que de +stériles discussions sur l'inconvenance des rapports des ministres +d'état avec la chambre, et sur l'urgence de nommer une commission pour +s'occuper de réformer l'acte additionnel. Un désir immodéré de discourir +et de faire des lois, s'était emparé du plus grand nombre des députés; +mais ce n'est point avec de vaines paroles et des projets de +constitution, qu'on sauve un état. Quand la patrie était en danger, les +Romains, au lieu de délibérer, suspendaient l'empire des lois et se +donnaient un dictateur. + +Le lendemain 17, les deux chambres reçurent la communication d'un +nouveau rapport fait à l'Empereur, par le ministre de la police, sur la +situation morale de la France. + + «Sire», disait ce ministre, «je dois vous dire la vérité toute + entière. Nos ennemis ont de l'audace, des instrumens au-dehors, des + appuis au-dedans; ils n'attendent que le moment favorable pour + réaliser le plan conçu depuis vingt ans, et depuis vingt ans + déjoué, d'unir le camp de Jalès à la Vendée, et d'entraîner une + partie de la multitude dans cette confédération qui s'étend de la + Manche à la Méditerranée.» + + «Dans ce système, les campagnes de la rive gauche de la Loire, dont + la population est plus facile à égarer, sont le principal foyer de + l'insurrection, qui doit, à l'aide des bandes errantes de la + Bretagne, se propager jusqu'en Normandie, où le voisinage des îles + et les dispositions de la côte, rendent les communications plus + faciles. Elle s'appuie d'un autre côté sur les Cevennes pour + s'étendre jusqu'aux rives du Rhône, par les révoltes qu'on peut + exciter dans quelques parties du Languedoc et de la Provence. + Bordeaux est depuis l'origine, le centre de direction de ces + mouvemens». + + «Ce système n'a pas été abandonné. Il y a plus, le parti s'est + grossi, à chaque phase de notre révolution, de tous les mécontens + que les événemens produisaient, de tous les factieux encouragés par + la certitude de l'amnistie, de tous les ambitieux qui désiraient + acquérir quelque importance politique dans les changemens qu'on + présageait. + + [...] + + «C'est ce parti qui trouble maintenant la tranquillité intérieure. + C'est lui qui agite Marseille, Toulouse et Bordeaux. Marseille, où + l'esprit de sédition anime jusqu'aux dernières classes de la + population, où les lois ont été méconnues; Toulouse, qui semble + encore sous l'influence de l'organisation révolutionnaire qui lui + en fut donnée il y a quelques mois. Bordeaux, où reposent et + fermentent avec intensité tous les germes de révolte. + + [...] + + «C'est ce parti qui, par de fausses alarmes, de fausses espérances, + des distributions d'argent, et l'emploi des menaces, est parvenu à + soulever de paisibles cultivateurs dans tous le territoire enclavé + entre la Loire, la Vendée, l'Océan et le Rhône. On y a débarqué des + armes, des munitions de guerre. L'hydre de la rébellion renaît, se + reproduit partout où il exerça jadis ses ravages, et n'est point + abattu par nos succès de Saint-Gilles et d'Aisenay. De l'autre côté + de la Loire, des bandes désolent le département de Morbihan, + quelques parties d'Ille-et-Vilaine, des côtes du nord, et de la + Sarthe. Elles ont en un moment envahi les villes d'Aurai, de + Rhedon, de Ploërmel, les campagnes de Mayenne jusqu'aux portes de + Laval; elles arrêtent les marins et les militaires rappelés; elles + désarment les propriétaires, se grossissent des paysans qu'elles + font marcher de force, pillent les caisses publiques, anéantissent + les instrumens de l'administration, menacent les fonctionnaires, + s'emparent des diligences, saisissent les courriers, et ont + intercepté un instant les communications du Mans à Angers, d'Angers + à Nantes, de Nantes à Rennes, de Rennes à Vannes.» + + «Sur les bords de la Manche, Dieppe, le Hâvre ont été agités par + des mouvemens séditieux. Dans toute la 15e division, les bataillons + de la milice nationale n'ont été formés qu'avec la plus grande + difficulté. Les militaires et les marins ont refusé de répondre aux + appels, et n'ont obéi qu'aux moyens de contraintes. Caen a été + troublé deux fois par des réactions royalistes, et dans quelques + arrondissemens de l'Orne, des bandes se forment comme en Bretagne + et dans la Mayenne». + + «Enfin, tous les écrits qui peuvent décourager les hommes faibles, + enhardir les factieux, ébranler la confiance, diviser la nation, + jeter de la déconsidération sur le gouvernement; tous les pamphlets + qui sortent des presses de la Belgique, ou des imprimeries + clandestines de France; tout ce que les journaux étrangers publient + contre nous; tout ce que les écrivains des partis composent, se + distribue, se colporte se répand impunément par défaut de lois + répressives, et l'abus de la liberté de la presse». + + «Inébranlable dans le système de modération qu'elle avait adopté, + Votre Majesté crut devoir attendre la convocation des chambres, + pour n'opposer que des précautions légales aux manoeuvres que la + législation ordinaire ne punit pas toujours, et qu'elle ne pouvait + ni prévoir ni prévenir.» + +Le duc d'Otrante, entrant alors en matière, discutait les lois qui, nées +dans des circonstances analogues, auraient pu être appliquées aux +circonstances présentes; et ces lois lui paraissant impolitiques, +dangereuses, insuffisantes, il en concluait qu'il était indispensable +que les chambres s'occupassent sur-le-champ, des lois nouvelles +nécessaires pour réprimer la licence de la presse, et circonscrire la +liberté individuelle jusqu'au retour de l'ordre et de la paix +intérieure. + +Ce rapport ne fit point autant d'impression qu'on aurait dû s'y +attendre. Les députés, exactement informés de ce qui se passait dans +leurs départemens, reconnurent que les faits avaient été falsifiés; ils +se persuadèrent que le tableau lugubre que M. Fouché leur présentait de +la situation de la France, lui avait été commandé par l'Empereur pour +les effrayer et les rendre plus dociles à ses volontés. + +Les bureaux particuliers de la chambre retentirent des démentis plus ou +moins formels donnés par chaque représentant aux assertions +ministérielles. L'un des membres de la députation du Calvados ne voulut +même point se contenter de ces démentis à l'amiable, et déclara +hautement à la tribune que les agens du ministère avaient abusé leur +chef, en lui dépeignant une rixe individuelle, sans conséquence et +sur-le-champ appaisée, comme une insurrection générale de royalistes. On +aurait pu s'éviter la peine d'apprendre à M. Fouché, que son rapport +amplifiait la vérité, et transformait des accidens particuliers en +événemens publics; il le savait. Déjà voué à la cause des Bourbons, il +avait, à dessein, dénaturé les faits, dans l'intention de rendre de +l'espoir et de la consistance aux royalistes, et d'intimider, de +refroidir, de diviser les partisans de Napoléon[35]. + +La chambre, au lieu de s'occuper des lois et des mesures de salut +public, dont l'initiative lui avait été déférée, abandonna au ministère +le soin de les lui proposer. Elle préféra reprendre ses discussions sur +son sujet favori, l'acte additionnel; et je la laisse se consumer en +dissertations abstraites, pour retourner à Napoléon. + +L'Empereur, parti le 12 à trois heures du matin, avait visité en passant +les fortifications de Soissons et de Laon, et était arrivé le 13 à +Avesnes. Ses regards inquiets se reportaient sans cesse vers Paris. +Placé, pour ainsi dire, entre deux feux, il semblait moins redouter les +ennemis qu'il avait devant lui, que ceux qu'il laissait en arrière. + +La totalité de ses forces s'élevait au 14 juin à trois cents mille +hommes, dont seulement cent cinquante mille hommes d'infanterie et +trente-cinq mille de cavalerie étaient en état d'entrer en campagne. + +Il avait formé de ces cent quatre-vingt-cinq mille hommes, quatre armées +et quatre corps d'observation. + +La première, portant le nom de _grande armée_, était destinée à agir +immédiatement sous ses ordres; elle était subdivisée en cinq corps +principaux, commandés, le 1er par le comte d'ERLON; le 2e par le comte +REILLE; le 3e par le comte VANDAMME; le 4e par le comte GÉRARD; le 5e +(dit le 6e) par le comte LOBEAU[36]: et en un corps de cavalerie +commandé par le maréchal GROUCHY. + +Cette armée, non compris la garde impériale, forte de 4500 chevaux et +14000 fantassins, était à-peu-près de cent mille hommes, dont seize +mille de cavalerie. + +La deuxième, sous le titre d'_armée des Alpes_, était commandée par le +maréchal duc d'ALBUFÉRA: elle devait occuper les débouchés de l'Italie +et la lisière du pays de Gex. Sa force pouvait être de douze mille +hommes. + +La troisième, sous le titre d'_armée du Rhin_, avait à sa tête le +général comte RAPP, et était chargée de protéger les frontières de +l'Alsace. On l'évaluait à dix-huit mille hommes. + +La quatrième, dite _armée de l'Ouest_, agissait dans la Vendée, et +devait, après sa pacification, venir se confondre dans la _grande +armée_: elle était de dix-sept mille hommes; le général LAMARQUE en +avait le commandement en chef. + +Le 1er corps d'observation, placé à Béford, était commandé par le +général LECOURBE. Il devait défendre les issues de la Suisse et la +Franche-Comté, et se lier, suivant les circonstances, par sa gauche à +l'armée des Alpes, ou par sa droite à l'armée du Rhin. + +Les trois autres corps ayant pour chefs le maréchal BRUNE à Marseille, +le général CLAUSEL à Bordeaux, et le général DECAEN à Toulouse, devaient +maintenir la tranquillité dans le pays, et s'opposer, en cas de besoin, +aux invasions que pourraient tenter les Espagnols d'un côté, les +Piémontais et les Anglais de l'autre. + +Ces quatre corps d'observation formaient ensemble vingt mille hommes. + +Ils devaient être appuyés, et renforcés par dix mille soldats, et +cinquante mille gardes nationaux soldés. + +Les deux armées du Rhin et des Alpes, devaient l'être également, par +cinquante mille hommes de ligne et cent mille chasseurs et grenadiers de +la garde nationale. + +Enfin, l'armée que commandait l'Empereur en personne, devait être +augmentée de cent mille gardes nationaux qui auraient été placés en +seconde ligne, et de soixante mille hommes de troupes réglées qui, ainsi +que celles dont il est parlé plus haut, s'organisaient journellement +dans les dépôts. + +Toutes ces ressources, lorsqu'elles auraient été disponibles (et elles +pouvaient l'être avant la fin de la campagne), auraient porté la force +de l'armée active à plus de trois cents mille combattans, et celle de +l'armée de réserve, c'est-à-dire, des gardes nationales en deuxième +ligne ou dans les places fortes, à quatre cents mille hommes. Elles +auraient été alimentées: la première, par les levées des conscriptions +de 1814 et de 1815; l'autre, par la mobilisation de nouveaux bataillons +d'élite. + +L'armée entière était superbe et pleine d'ardeur; mais l'Empereur, +esclave (plus qu'on ne peut le croire) de ses souvenirs et de ses +habitudes, fit la faute de la replacer sous le commandement de ses +anciens chefs. La plupart (malgré leurs adresses au Roi) n'avaient point +cessé de faire des voeux pour le triomphe de la cause impériale; mais, +néanmoins, ils ne paraissaient point disposés à la servir avec l'ardeur +et le dévouement qu'exigeaient les circonstances. Ce n'était plus ces +hommes qui, pleins de jeunesse et d'ambition, prodiguaient généreusement +leurs vies pour acquérir des grades et de la renommée; c'étaient des +hommes fatigués de la guerre, et qui, parvenus au suprême degré +d'élévation, et enrichis par les dépouilles des ennemis ou les largesses +de Napoléon, n'avaient plus d'autres désirs que de jouir paisiblement de +leur fortune à l'ombre de leurs lauriers. + +Les colonels et les généraux entrés après eux dans la carrière, +murmurèrent de se trouver placés sous leur tutelle. Les soldats +eux-mêmes furent mécontens; mais ce mécontentement n'altéra point leur +confiance dans la victoire: Napoléon était à leur tête[37]. + +Le 14, l'Empereur fit mettre à l'ordre du jour la proclamation suivante: + + Avesnes, le 14 juin 1815. + + SOLDATS, + + C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedland, qui + décida deux fois du destin de l'Europe. Alors, comme après + Austerlitz, comme après Wagram, nous fûmes trop généreux! nous + crûmes aux protestations et aux sermens des princes que nous + laissâmes sur le trône! Aujourd'hui, cependant, coalisés contre + nous, ils en veulent à l'indépendance et aux droits les plus sacrés + de la France. Ils ont commencé la plus injuste des agressions. + Marchons donc â leur rencontre: eux et nous, ne sommes-nous plus + les mêmes hommes? + + Soldats! à Jena, contre ces mêmes Prussiens, aujourd'hui si + arrogans, vous étiez un contre trois, et à Montmirail, un contre + six! Que ceux d'entre vous qui ont été prisonniers des Anglais, + vous fassent le récit de leurs pontons et des maux affreux qu'ils + ont soufferts. + + Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de la + confédération du Rhin, gémissent d'être obligés de prêter leurs + bras à la cause des princes ennemis de la justice et des droits de + tous les peuples. Ils savent que cette coalition est insatiable. + Après avoir dévoré douze millions de Polonais, douze millions + d'Italiens, un million de Saxons, six millions de Belges, elle + devra dévorer les états du deuxième ordre de l'Allemagne. + + Les insensés! Un moment de prospérité les aveugle. L'oppression et + l'humiliation du peuple Français sont hors de leur pouvoir! S'ils + entrent en France, ils y trouveront leur tombeau. + + Soldats, nous avons des marches forcées à faire, des batailles à + livrer, des périls à courir; mais avec de la constance, la victoire + sera à nous; les droits, l'honneur et le bonheur de la patrie + seront reconquis. + + Pour tout Français qui a du coeur, le moment est arrivé de vaincre + ou de périr! + +Le plan de campagne adopté par l'Empereur était digne du courage des +Français et de la haute réputation de leur chef. + +Des renseignemens donnés d'une main sûre, et les agens que fournissait +le duc d'Otrante[38], avaient fait connaître, dans tous ses détails, la +position des alliés; Napoléon savait que l'armée de Wellington se +trouvait disséminée depuis les bords de la mer jusqu'à Nivelles, que les +Prussiens appuyaient leur droite à Charleroi, et que le reste de leur +armée s'échelonnait indéfiniment jusqu'au Rhin. Il jugea que les lignes +ennemies étaient trop étendues, et qu'il lui serait possible, en ne leur +donnant point le tems de se resserrer, de diviser les deux armées et de +tomber successivement sur leurs troupes éperdues. + +À cet effet, il avait réuni toute la cavalerie en un seul corps de vingt +mille chevaux, qu'il se proposait de lancer, avec la rapidité de la +foudre, au milieu des cantonnemens ennemis. + +Si la victoire favorisait ce coup d'audace, le centre de notre armée +devait le second jour occuper Bruxelles; et les corps de droite et de +gauche, rejeter les Anglais sur l'Escaut, et les Prussiens sur la Meuse. +La Belgique conquise, on aurait armé les mécontens et marché de succès +en succès jusqu'au Rhin, où l'on aurait de nouveau sollicité la paix. + +Le 14, dans la nuit, notre armée, dont l'Empereur avait eu soin de +dérober la présence, devait se mettre en marche; rien n'annonçait que +l'ennemi eût prévu notre irruption, et tout nous promettait de grands +résultats; lorsque Napoléon apprit que le général Bourmont, les colonels +Clouet et Villoutreys, et deux autres officiers, venaient de déserter à +l'ennemi. + +Il avait su, par le maréchal Ney, que M. de Bourmont, lors des événemens +de Besançon, avait montré de l'hésitation; et il ne s'était point soucié +de l'employer. Mais M. de Bourmont, ayant donné sa parole d'honneur au +général Gérard, de servir loyalement l'Empereur; et ce général, dont +Napoléon faisait un grand cas, ayant répondu de Bourmont, l'Empereur +consentit à lui accorder du service. Comment aurait-il pu supposer que +cet officier qui s'était couvert de gloire en 1814, voudrait, en 1815, +passer à l'ennemi, la veille d'une bataille!! + +Napoléon fit sur-le-champ, à son plan d'attaque, les changemens que +cette trahison inattendue rendait nécessaires, et se porta de suite en +avant. + +Le 15, à une heure du matin, il était de sa personne à Jumiguan sur +l'Heure. + +À trois heures, son armée se mit en mouvement sur trois colonnes, et +déboucha brusquement par Beaumont, Maubeuge et Philippeville. + +Un corps d'infanterie du général Ziethen voulut disputer le passage de +la Sambre; le quatrième corps de chasseurs, soutenu par le neuvième, +l'enfonça à coups de sabre, et lui fit trois cents prisonniers. Les +sapeurs et les marins de la garde, envoyés à la suite de l'ennemi pour +réparer les ponts, ne lui laissèrent point le tems de les détruire. Ils +le suivirent en tirailleurs, et pénétrèrent avec lui dans la place. Le +valeureux Pajol arriva bientôt avec sa cavalerie, et Charleroi fut à +nous. Les habitans, heureux de revoir les Français, les saluèrent +unanimement par des cris prolongés de _vive l'Empereur! vive la France!_ + +Le général Pajol mit sur-le-champ les hussards du général Clary à la +poursuite des Prussiens; et ce brave régiment termina sa journée en +prenant un drapeau, et en détruisant un bataillon qui avait osé +résister. + +Pendant ce tems, le deuxième corps passait la Sambre à Marchiennes, et +culbutait tout ce qui se trouvait devant lui. Les Prussiens, étant +parvenus à se rallier, voulurent lui opposer quelque résistance; le +général Reille les fit enfoncer par sa cavalerie légère, leur prit deux +cents hommes, et tua ou dispersa le reste. Battus de toutes parts, ils +se rejetèrent sur les hauteurs de Fleurus, qui, vingt ans auparavant, +avaient été déjà si fatales aux ennemis de la France[39]. + +Napoléon, d'un coup d'oeil, reconnut le terrain. Nos troupes s'élancèrent +sur les Prussiens au pas de course. Trois carrés d'infanterie, appuyés +par plusieurs escadrons et de l'artillerie, soutinrent le choc avec +intrépidité. Fatigué de leur immobilité, l'Empereur ordonne au général +Letort de les charger à la tête des dragons de la garde. Au même moment, +le général Excelmans débusque sur le flanc gauche de l'ennemi; le +vingtième de dragons, commandé par le jeune et brave Briqueville, se +précipite sur les Prussiens d'un côté, tandis que Letort les attaque de +l'autre. Ils furent enfoncés, anéantis; mais ils nous vendirent cher la +victoire: Letort fut tué. + +Cette journée, peu importante par ses résultats, puisqu'elle ne coûta à +l'ennemi que cinq pièces d'artillerie et trois mille hommes tués ou +prisonniers, produisit, sur l'armée, les plus heureux effets. La +sciatique du maréchal Mortier[40], la trahison du général Bourmont, +avaient fait naître un sentiment d'incertitude et de crainte, qui fut +entièrement dissipé par l'issue favorable de ce premier combat. + +Jusques-là, chaque chef de corps en avait conservé le commandement +immédiat, et l'on pense quelle devait être leur ardeur et leur +émulation: l'Empereur fit la faute de renverser les espérances de leur +courage et de leur ambition; il plaça le général d'Erlon et le comte +Reille sous les ordres du maréchal Ney, qu'il avait fait venir après +coup; et le comte Gérard et le comte Vandamme sous ceux du maréchal +Grouchy, qu'il eût été préférable de laisser à la tête de la cavalerie. + +Le 16 au matin, l'armée, ainsi partagée, occupait les positions +suivantes: + +Le maréchal Ney, avec les premier et deuxième corps, la cavalerie du +général Lefêvre-Desnouettes et celle du général Kellerman, avait son +avant-garde à Frasnes, et les autres troupes disséminées autour de +Gosselies[41]. + +Le maréchal Grouchy, avec les 3e et 4e corps et la cavalerie des +généraux Pajol, Excelmans et Milhaud, était placé en avant et sur les +hauteurs de Fleurus. + +Le 6e corps et la garde étaient échelonnés entre Fleurus et Charleroi. + +Le même jour, l'armée du maréchal Blucher, forte de 90,000 hommes, +ralliés avec une grande habileté, était postée sur les hauteurs de Bry +et de Sombref, et occupait les villages de Ligny et de St.-Amand, qui +garnissaient son front. Sa cavalerie se prolongeait fort avant sur la +route de Namur[42]. + +L'armée du duc de Wellington, que ce général n'avait point encore eu le +tems de rassembler, se composait d'environ cent mille hommes, éparpillés +entre Ath, Nivelle, Gennappes et Bruxelles. + +L'Empereur fut reconnaître, en personne, la position de Blucher; et, +pénétrant les desseins de ce général, résolut de lui livrer bataille, +avant que ses réserves et l'armée Anglaise qu'il cherchait à atteindre, +n'aient eu le tems de se rallier et de venir le rejoindre. + +Il expédia sur-le-champ l'ordre au maréchal Ney, qu'il supposait en +marche sur les Quatre-Bras, _où il n'aurait trouvé que peu de monde_, de +chasser vigoureusement devant lui les Anglais, et de tomber ensuite à +bras raccourci sur les derrières de l'armée Prussienne. + +En même tems, il fit opérer un changement de front à l'armée impériale; +le général Grouchy avança sur Sombref, le général Girard sur Ligny, le +général Vandamme sur St.-Amand. + +Le général Girard, avec sa division forte de 5000 hommes, fut détaché du +2e corps et placé derrière la gauche du général Vandamme, de manière à +le soutenir et à lier en même temps l'armée du maréchal Ney avec celle +de Napoléon. + +La garde et les cuirassiers Milhaud furent disposés en réserve en avant +de Fleurus. + +À trois heures, le 3e corps aborda St.-Amand, et parvint à s'en emparer. +Les Prussiens, ramenés par Blucher, reprirent le village; les Français, +retranchés dans le cimetière, s'y défendirent avec opiniâtreté; mais, +accablés par le nombre, ils allaient succomber, lorsque le général +Drouot qui, plus d'une fois, décida le sort des batailles, s'élança au +galop avec quatre batteries de la garde, prit l'ennemi à revers et le +força de s'arrêter. + +Au même moment, le maréchal Grouchy se battait avec succès à Sombref, et +le général Girard attaquait avec impétuosité le village de Ligny. Ses +murs crénelés et un long ravin en rendaient les approches aussi +difficiles que périlleuses; ces obstacles n'intimidèrent point le +général Lefol ni les braves qu'il commandait. Ils s'avancèrent la +baïonnette en avant, et en peu d'instans les Prussiens, repoussés et +anéantis, abandonnèrent le terrain. + +Le maréchal Blucher, sachant que la possession de Ligny nous rendait +maîtres du sort de la bataille, revint à la charge avec des troupes +d'élite, et là, pour me servir de ses paroles, commença un combat qui +peut être considéré comme l'un des plus acharnés dont l'histoire fasse +mention. Pendant cinq heures, deux cents bouches à feu firent pleuvoir, +sur ce champ de carnage les blessures et la mort. Pendant cinq heures, +les Français et les Prussiens, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, se +disputèrent corps à corps, pied à pied, ce poste ensanglanté, et sept +fois consécutives se l'arrachèrent et se le reprirent tour-à-tour. + +L'Empereur espérait, à chaque instant que le maréchal Ney allait venir +prendre part à l'action. Dès le commencement de l'affaire, il lui avait +réitéré l'ordre de manoeuvrer de manière à envelopper la droite des +Prussiens; et il attachait un si grand prix à cette diversion, qu'il +écrivit au maréchal, et lui fit dire à plusieurs reprises _que le sort +de la France était entre ses mains_. Ney lui répondit qu'il avait sur +les bras toute l'armée Anglaise; qu'il lui promettait de tenir toute la +journée, mais rien de plus. L'Empereur, mieux instruit, l'assura qu'il +n'avait en tête que l'avant-garde de Wellington, et lui ordonna de +nouveau d'enfoncer les Anglais, et de s'emparer (coûte qui coûte) des +Quatre-Bras. Le maréchal persista dans sa funeste erreur. Napoléon, +pénétré de l'importance du mouvement que le maréchal Ney refusait de +comprendre et d'exécuter, envoya directement au 1er corps l'ordre de se +porter en toute hâte sur la droite des Prussiens; mais après avoir perdu +un tems précieux à l'attendre, il jugea que le combat ne pouvait se +prolonger davantage sans danger, et il prescrivit au général Girard qui +n'avait avec lui que cinq mille hommes, d'opérer le mouvement que +devaient effectuer les vingt mille hommes du comte d'Erlon, +c'est-à-dire, de tourner St.-Amand et de tomber sur les derrières de +l'ennemi. + +Cette manoeuvre, habilement exécutée et secondée par une attaque de front +de la garde, et par une charge brillante des cuirassiers de la brigade +du général Delore et des grenadiers à cheval de la garde, décida la +victoire. Les Prussiens, affaiblis de toutes parts, se retirèrent en +désordre, et nous abandonnèrent, avec le champ de bataille, quarante +canons et plusieurs drapeaux. + +À la gauche, le maréchal Ney, au lieu de se porter rapidement sur les +Quatre-Bras, et d'opérer la diversion qui lui avait été recommandée, +avait employé douze heures en tâtonnemens inutiles, et donné le tems au +prince d'Orange de renforcer son avant-garde. Les ordres pressans de +Napoléon ne lui permettant point de rester en contemplation, il se porta +en avant, et voulant sans doute réparer le tems perdu, il ne fit point +reconnaître à fond ni la position ni les forces de l'ennemi; il se jeta +sur lui tête baissée. La division du général Foy commença l'attaque, et +fit replier les tirailleurs et les postes avancés. La cavalerie Bachelu, +aidée, protégée, et soutenue par cette division, enfonça et mit en +pièces trois bataillons Écossais; mais l'arrivée de nouveaux renforts, +conduits par le duc de Wellington, et l'éclatante bravoure des Écossais, +des Belges et du prince d'Orange, suspendirent nos succès. Cette +résistance, loin de décourager le maréchal Ney, lui rendit une énergie +qu'il n'avait point montrée jusqu'alors. Il attaqua les Anglo-Hollandais +avec furie, et les rejeta sur les lisières du bois de Bossu. Le 1er de +chasseurs et le 6e de lanciers culbutèrent les Brunswikois; le 8e de +cuirassiers passa sur le corps à deux bataillons Écossais et leur prit +un drapeau; le 11e non moins intrépide, le poursuivit jusqu'à l'entrée +du bois. Mais ce bois qu'on n'avait point fait fouiller, était garni +d'infanterie Anglaise. Nos cuirassiers furent assaillis par des feux +dirigés à bout portant, qui jetèrent tout-à-coup le trouble et la +confusion dans leurs rangs. Quelques officiers, nouvellement incorporés, +au lieu d'apaiser le désordre, l'augmentèrent par des cris de _sauve qui +peut_. Ce désordre, qui en un instant se communiqua de proche en proche +jusqu'à Beaumont, aurait pu causer de grands malheurs, si l'infanterie +du général Foy, restée inébranlable, n'eût continué à soutenir le +combat, avec autant de persévérance que d'intrépidité. + +Le maréchal Ney, qui n'avait avec lui que vingt mille hommes, voulut +faire avancer le premier corps qu'il avait laissé en arrière; mais +l'Empereur (comme je l'ai dit plus haut) avait ordonné directement au +comte d'Erlon, qui le commandait, de venir le rejoindre; et ce général +s'était mis en marche. Ney, lorsqu'il reçut cette nouvelle, était au +milieu du feu croisé des batteries ennemies. «Voyez-vous ces boulets? +s'écria-t-il avec un sombre désespoir, je voudrais qu'ils m'entrassent +tous dans le ventre.» Il fit voler sur les traces du comte d'Erlon, et +lui prescrivit, quels que soient les ordres qu'il ait pu recevoir de +l'Empereur lui-même, de rétrograder. Le comte d'Erlon eut la faiblesse +et le malheur d'obéir. Il ramena ses troupes au maréchal: mais il était +neuf heures du soir; et le maréchal, rebuté par les entraves qu'il avait +éprouvées, et mécontent de lui et des autres, avait cessé le combat. + +Le duc de Wellington, dont les forces s'étaient accrues successivement +au-delà de cinquante mille hommes, se retira en bon ordre dans la nuit, +à Gennappes. + +Le maréchal Ney dut, à la grande bravoure de ses troupes et à la fermeté +des généraux, l'honneur de n'avoir pas été forcé d'abandonner ses +positions. + +L'acharnement avec lequel on se battit dans cette journée, fit frémir +les hommes les plus habitués à contempler de sang-froid les horreurs de +la guerre. Les ruines fumantes de Ligny et de Saint-Amand étaient +encombrées de morts et de mourans; le ravin, en avant de Ligny, +ressemblait à un fleuve de sang, sur lequel surnageaient des cadavres; +aux Quatre-Bras, même spectacle! le chemin creux qui bordait le bois, +avait disparu sous les corps ensanglantés des braves Écossais et de nos +cuirassiers. La garde impériale se distingua surtout par sa rage +meurtrière: elle combattit aux cris de _vive l'Empereur! point de +quartier!_ Le corps du général Girard montra la même animosité; ce fut +lui qui, ayant épuisé toutes ses munitions, demandait à grands cris des +cartouches et des Prussiens. + +La perle des Prussiens, rendue considérable par le feu terrible de notre +artillerie, fut de vingt-cinq mille hommes. Blucher, renversé de cheval +par nos cuirassiers, ne leur échappa que par miracle. + +La perte des Anglais et des Hollandais fut de quatre mille cinq cents +hommes. Trois régimens écossais, et la légion noire de Brunswick, furent +presqu'entièrement exterminés. Le prince de Brunswick lui-même et une +foule d'autres officiers de marque, furent tués. + +Nous perdîmes, à l'aile gauche, près de 5,000 hommes et plusieurs +généraux. Le prince Jérôme, déjà blessé au passage de la Sambre, reçut +un léger coup de feu à la main; il se tint constamment à la tête de sa +division, et déploya beaucoup de valeur et de sang-froid. + +Notre perte à Ligny, évaluée à 6,500 hommes, fut rendue plus douloureuse +encore par la blessure à mort du général Girard. Peu d'officiers étaient +doués d'un caractère aussi noble et d'une intrépidité aussi journalière. +Plus avide des faveurs de la gloire que des dons de la fortune, il ne +possédait que son épée; et ses derniers momens, au lieu d'être embellis +par le seul souvenir de ses actions héroïques, furent troublés par la +douleur de laisser sa famille à la merci du besoin. + +La victoire de Ligny ne remplit point entièrement l'attente de +l'Empereur. «Si le maréchal Ney, dit-il, avait attaqué les Anglais avec +toutes ses forces, il les aurait écrasés, et serait venu donner le coup +de grâce aux Prussiens; et si, après avoir fait cette première faute, il +n'eût point fait la seconde sottise, d'empêcher le mouvement du comte +d'Erlon, l'intervention du premier corps aurait abrégé la résistance de +Blucher, et rendu sa défaite irréparable: toute son armée aurait été +prise ou détruite.» + +Cette victoire, quoiqu'imparfaite, n'en fut pas moins considérée par les +généraux, comme étant de la plus haute importance. Elle séparait l'armée +anglaise des Prussiens, et nous laissait l'espoir de pouvoir la vaincre +à son tour. + +L'Empereur, _sans perdre de tems_, voulait, dès la pointe du jour, +attaquer d'un côté les Anglais, et de l'autre, faire poursuivre sans +relâche l'armée de Blucher. On lui objecta que l'armée anglaise était +intacte et prête à recevoir la bataille, tandis que nos troupes, +harassées par les combats et la fatigue de Ligny, ne seraient peut-être +point en état de se battre avec la vigueur nécessaire. On lui fit enfin +de si nombreuses objections, qu'il consentit à laisser prendre du repos +à l'armée. Le malheur rend timide. Si, comme autrefois, Napoléon n'eût +écouté que les inspirations de son audace, il est probable, il est +certain (et je l'ai entendu dire au général Drouot), qu'il aurait pu, +selon son projet, conduire le 17 ses troupes à Bruxelles; _et qui peut +calculer quelles auraient été les suites de l'occupation de cette +capitale!_ + +L'Empereur se borna donc le 17, à former son armée en deux colonnes; +l'une de 65,000 hommes, conduite par l'Empereur, après avoir rallié +l'aile gauche, suivit la trace des Anglais. L'artillerie légère, les +lanciers du général Alphonse Colbert et de l'intrépide colonel Sourd, +les pourchassèrent jusqu'à l'entrée de la forêt de Soignes, où le duc de +Wellington prit position. L'autre, forte de 36,000 hommes, fut détachée +sous les ordres du maréchal Grouchy, pour observer et poursuivre les +Prussiens: elle ne dépassa point Gembloux. + +La nuit du 17 au 18 fut affreuse, et semblait présager les malheurs de +la journée. Une pluie violente et non interrompue ne permit point à +l'armée de goûter un seul moment de repos. Pour surcroît d'infortune, le +mauvais état des chemins retarda l'arrivée des vivres; et la plupart des +soldats furent privés de nourriture; cependant, ils supportèrent gaîment +cette double disgrâce, et à la pointe du jour ils annoncèrent à +Napoléon, par des acclamations multipliées, qu'ils étaient prêts à voler +à une nouvelle victoire. + +L'Empereur avait pensé que lord Wellington, isolé des Prussiens et +pressentant la marche du corps de Grouchy, qui pouvait, en passant la +Dyle, se porter sur son flanc ou sur ses derrières, n'oserait point +garder sa position, et se retirerait sur Bruxelles[43]. Il fut surpris, +lorsque le jour lui découvrit que l'armée Anglaise n'avait point quitté +ses positions et paraissait disposée à accepter la bataille. Il fit +reconnaître ces positions par plusieurs généraux, et pour me servir des +expressions de l'un d'eux, il sut qu'elles étaient défendues _par une +armée de canons, et par des montagnes d'infanterie_. + +Napoléon prévint sur-le-champ le maréchal Grouchy, qu'il allait +probablement livrer une grande bataille aux Anglais, et lui ordonna de +pousser vigoureusement les Prussiens, de se rapprocher de la grande +armée le plus promptement possible, et de diriger ses mouvemens de +manière à lier avec elle ses opérations[44]. + +Il fit appeler ensuite ses principaux officiers, pour leur donner ses +instructions. + +Les uns, pleins de confiance et d'audace, prétendirent qu'il fallait +attaquer et emporter de vive force la position ennemie. D'autres, plus +prudens, non moins braves, remontrèrent que la pluie avait abîmé les +terres; que les troupes (et particulièrement la cavalerie) ne pourraient +manoeuvrer sans beaucoup de difficultés et de fatigues; que l'année +Anglaise aurait l'immense avantage de nous attendre de pied ferme dans +ses retranchemens, et qu'il était préférable de chercher à les tourner. +Tous rendaient hommage à la valeur de leurs troupes, et promettaient +qu'elles feraient des prodiges: mais ils différaient d'opinion sur la +résistance qu'opposeraient les Anglais. Leur cavalerie, disaient les +généraux qui avaient fait la guerre en Espagne, ne vaut point la nôtre; +mais leur infanterie est plus redoutable qu'on ne pense. Retranchée, +elle est dangereuse par son adresse à tirer juste; en plaine, elle tient +ferme; et si on la culbute, elle se rallie cent pas plus loin, et +revient à la charge. De nouvelles discussions s'engagèrent, et, chose +remarquable, _il ne vint dans l'esprit de personne_ que les Prussiens, +dont quelques partis assez nombreux avaient été aperçus du côté de +Moustier, pussent être en mesure de faire sur notre droite une diversion +sérieuse. + +L'Empereur, après avoir écouté et débattu tous les avis, se décida, par +des considérations qui réunirent tous les suffrages, à faire attaquer de +front les Anglais. Des ordres itératifs furent expédiés au maréchal +Grouchy, et Napoléon, pour lui donner le tems d'effectuer le mouvement +qu'il lui avait prescrit employa toute la matinée à déployer son armée. + +L'Empereur fit en personne une nouvelle reconnaissance de l'armée +Anglaise: sa position centrale, appuyée au village de Mont-St.-Jean, +était soutenue à droite par la ferme d'Hougoumont, à gauche par celle de +la Haie Sainte. Ses deux ailes s'étendaient jusqu'au delà du hameau de +Terre-la-Haie et de Merke-Braine: des haies, des bois, des ravins, une +artillerie immense, et 85 à 90,000 hommes, défendaient cette formidable +position. + +L'Empereur disposa son armée dans l'ordre suivant[45]: Le deuxième +corps, dont le prince Jérôme faisait toujours partie, fut placé +vis-à-vis les bois qui entouraient Hougoumont. Le 1er corps vis-à-vis la +Haie-Sainte. Le 6e corps fut envoyé à l'extrême droite, de manière à +pouvoir se lier avec le maréchal Grouchy, lorsqu'il déboucherait; la +cavalerie légère et les cuirassiers furent flanqués en seconde ligne, +derrière les 1er et 2e corps; la garde et sa cavalerie resta en réserve, +sur les hauteurs de Planchenois; l'ancienne division du général Girard +fut laissée à Fleurus; l'Empereur, avec son état-major, se plaça sur un +petit mamelon, près la ferme de la Belle-Alliance, d'où il dominait la +plaine et pouvait facilement diriger les mouvemens de l'armée, et +apercevoir ceux des Anglais. + +À midi et demi, l'Empereur, persuadé que le maréchal Grouchy devait être +en mouvement, fit donner le signal du combat. + +Le prince Jérôme se porta avec sa division sur Hougoumont. Les approches +en étaient défendues par des haies et un bois où l'ennemi avait placé +une nombreuse artillerie. L'attaque, rendue si difficile par les +accidens du terrain, fut opérée avec une extrême impétuosité; le bois +fut pris et repris tour-à-tour. Nos troupes et les Anglais, séparés le +plus souvent par une simple haie, se tiraient à bout portant, et +recevaient réciproquement leur feu, sans reculer d'un pas; de part et +d'autre, l'artillerie faisait des ravages épouvantables. Le succès +restait indécis, lorsque le général Reille fit soutenir l'attaque du +prince Jérôme par la division Foy, et parvint à forcer l'ennemi de lui +abandonner le bois et les vergers qu'il avait si vaillamment défendus et +conservés jusqu'alors. + +Il était une heure: ce fut quelques momens auparavant qu'une dépêche +interceptée apprit à l'Empereur l'arrivée prochaine de trente mille +Prussiens, commandés par Bulow[46]. + +Napoléon pensa que la force de ce corps, dont quelques éclaireurs +avaient paru sur les hauteurs de Saint-Lambert, était exagérée; et +persuadé d'ailleurs que l'armée de Grouchy le suivait, et qu'il allait +se trouver entre deux feux, il ne s'en inquiéta que légèrement: +cependant, plutôt par prévoyance que par crainte, il donna l'ordre au +général Domont de se porter, avec sa cavalerie et celle du général +Suberwick, au-devant des Prussiens, et prescrivit au comte de Lobau de +se mettre en mesure de soutenir le général Domont, en cas de besoin. Des +ordonnances furent expédiées en même tems au maréchal Grouchy, pour +l'informer de ce qui se passait, et lui enjoindre _de nouveau_ de hâter +sa marche, de poursuivre, d'attaquer et d'écraser Bulow. + +Notre armée se trouvait donc réduite, par la distraction des divisions +Domont et Suberwick, et par la paralysation du sixième corps, à moins de +cinquante-sept mille hommes: mais elle montrait tant de résolution, que +l'Empereur ne douta point qu'elle ne fût suffisante pour battre les +Anglais. + +Le deuxième corps (je l'ai déjà dit) était parvenu à débusquer les +Anglais des bois d'Hougoumont; mais le premier corps, malgré le jeu +continuel de plusieurs batteries, et la résolution de notre infanterie +et de la cavalerie légère des généraux Lefêvre-Desnouettes et Guyot, +n'avait pu forcer ni la Haie-Sainte, ni Mont-Saint-Jean. L'Empereur +ordonna au maréchal Ney d'entreprendre une nouvelle attaque, et de la +faire soutenir par quatre-vingts pièces de canon. Un feu terrible de +mousqueterie et d'artillerie s'engagea dès-lors, sur toute la ligne. Les +Anglais, insensibles au danger, supportaient les charges de notre +infanterie et de notre cavalerie avec une grande fermeté; plus ils +montraient de résistance, plus nos soldais s'acharnaient au combat. Les +Anglais, enfin, repoussés de position en position, évacuèrent la +Haie-Sainte et Mont-Saint-Jean, et nos troupes s'en emparèrent aux cris +de _vive l'Empereur!_ + +Le comte d'Erlon envoya sur-le-champ, pour les y maintenir, la seconde +brigade du général Alix. Un corps de cavalerie anglaise lui coupa le +passage, la mit en désordre, et se jetant ensuite sur nos batteries, +parvint à désorganiser plusieurs pièces. Les cuirassiers du général +Milhaud partirent au galop, pour repousser la cavalerie des Anglais. Une +nouvelle division des leurs vint se jeter sur nos cuirassiers. Nos +lanciers et nos chasseurs furent envoyés à leur secours. Une charge +générale s'engagea, et les Anglais, rompus, culbutés et sabrés, furent +forcés de se replier en désordre. + +Jusqu'alors, l'armée française, ou pour mieux dire les quarante mille +hommes des généraux Reille et d'Erlon, avaient obtenu et conservé une +supériorité marquée. L'ennemi, rebuté, paraissait incertain de ses +mouvemens. On avait remarqué des dispositions qui semblaient annoncer +une prochaine retraite. L'Empereur, satisfait, répétait avec joie: «Ils +sont à nous, je les tiens;» et le maréchal Soult et tous les généraux +regardaient, comme lui, la victoire assurée[47]. + +La garde avait déjà reçu l'ordre de se mettre en mouvement pour occuper +le terrain que nous avions conquis, et achever l'ennemi, lorsque le +général Domont fit prévenir l'Empereur que le corps de Bulow venait +d'entrer en ligne et s'avançait rapidement sur les derrières de notre +droite. Cet avis changea la résolution de Napoléon; au lieu de se servir +de sa garde pour soutenir les 1er et 2e corps, il la tint en réserve, et +fit ordonner au maréchal Ney, de se maintenir dans les bois +d'Hougoumont, à la Haie-Sainte et à Mont-St.-Jean, jusqu'à ce que l'on +eût connu l'issue du mouvement qu'allait opérer le comte de Lobau contre +les Prussiens. + +Les Anglais, instruits de l'arrivée de Bulow, reprirent l'offensive et +cherchèrent à nous chasser des positions que nous leur avions enlevées. +Nos troupes les repoussèrent victorieusement. Le maréchal Ney, emporté +par sa bouillante ardeur, oublia les ordres de l'Empereur. Il chargea +l'ennemi à la tête des cuirassiers Milhaud et de la cavalerie légère de +la garde, et parvint, au milieu des applaudissemens de l'armée, à +s'établir sur les hauteurs de Mont-St.-Jean, jusqu'alors inaccessibles. + +Ce mouvement intempestif et hasardeux n'échappa point au duc de +Wellington. Il fit avancer son infanterie et lança sur nous toute sa +cavalerie. + +L'Empereur fit dire sur-le-champ au général Kellerman et à ses +cuirassiers, de courir dégager notre première ligne. Les grenadiers à +cheval et les dragons de la garde, soit par un mal-entendu du maréchal +Ney, soit spontanément, s'ébranlèrent et suivirent les cuirassiers, sans +qu'il fût possible de les arrêter. Une seconde mêlée, plus meurtrière +que la première, s'engagea sur tous les points. Nos troupes, exposées au +feu non interrompu de l'infanterie et des batteries ennemies, soutinrent +et engagèrent héroïquement, pendant deux heures, de nombreuses et +brillantes charges, dans lesquelles nous eûmes la gloire de prendre six +drapeaux, de renverser plusieurs batteries et de hacher par morceaux +quatre régimens; mais dans lesquelles aussi nous perdîmes l'élite de nos +intrépides cuirassiers et de la cavalerie de la garde. + +L'Empereur, que ce funeste engagement mettait au désespoir, ne pouvait y +remédier. Grouchy n'arrivait point; et déjà, pour parvenir à maîtriser +les Prussiens dont le nombre et les progrès allaient toujours croissans, +il avait été forcé d'affaiblir ses réserves de 4000 hommes de la jeune +garde. + +Cependant, notre cavalerie, épuisée par une perte considérable et des +combats inégaux sans cesse renouvelés, commençait à se décourager et à +fléchir. L'issue de la bataille paraissait devenir douteuse. Il fallait +frapper un grand coup par une attaque désespérée. + +L'Empereur n'hésita point. + +L'ordre est immédiatement donné au comte Reille de rassembler toutes ses +forces et de se jeter impétueusement sur la droite de l'ennemi, tandis +que Napoléon en personne va l'attaquer de front avec ses réserves. + +Déjà l'Empereur disposait sa garde en colonne d'attaque, lorsqu'il +apprit que notre cavalerie venait d'être forcée d'évacuer en partie les +hauteurs de Mont-St.-Jean. Il ordonna sur-le-champ au maréchal Ney, de +prendre avec lui quatre bataillons de moyenne garde, et de se porter en +toute hâte sur le fatal plateau, pour y soutenir les cuirassiers qui +l'occupaient encore. + +La bonne contenance de la garde et les harangues de Napoléon +enflammèrent les esprits; la cavalerie et quelques bataillons qui +avaient suivi son mouvement en arrière, firent face à l'ennemi, aux cris +de _vive l'Empereur!_ + +Au même moment une fusillade se fait entendre[48]. «Voilà Grouchy! +s'écrie l'Empereur: la victoire est à nous.» Labédoyère vole annoncer à +l'armée cette heureuse nouvelle; il pénètre, malgré l'ennemi, à la tête +de nos colonnes: _le maréchal Grouchy arrive, la garde va donner, du +courage! du courage! les Anglais sont perdus_. + +Un dernier cri d'espoir part de tous les rangs; les blessés en état de +faire quelques pas encore, retournent au combat; et mille et mille voix +répètent à l'envi: _En avant! en avant!_ + +La colonne commandée par le _brave des braves_, arrivée en présence de +l'ennemi, est accueillie par des décharges d'artillerie, qui lui font +éprouver une perte affreuse. Le maréchal Ney, fatigué des boulets, +ordonna d'emporter les batteries à la baïonnette. Les grenadiers se +précipitent dessus avec une telle impétuosité, qu'ils méconnaissent cet +ordre admirable qui tant de fois leur valut la victoire. Leur chef, ivre +d'intrépidité, ne s'aperçoit point de ce désordre. Ses soldats et lui, +abordent tumultueusement l'ennemi. Une nuée de balles, de mitraille, +crève sur leurs têtes. Le cheval de Ney est tué, les généraux Michel et +Friant tombent morts ou blessés; une foule de braves sont renversés. +Wellington ne laisse point le tems à nos grenadiers de se reconnaître. +Il les fait attaquer en flanc par sa cavalerie, et les force de se +retirer dans le plus grand désordre. Au même instant, les 50,000 +Prussiens de Ziethen, qu'on avait pris pour l'armée de Grouchy, +enlevèrent de vive force le village de la Haie et nous repoussèrent +devant eux. Notre cavalerie, notre infanterie, déjà ébranlées par la +défaite de la garde moyenne, craignirent d'être coupées et se retirèrent +précipitamment. La cavalerie anglaise, profitant habilement de la +confusion que cette retraite inopinée avait occasionnée, se fit jour à +travers nos rangs et acheva d'y semer le désordre et le découragement. +Les autres troupes de la droite, qui ne résistaient déjà qu'avec une +peine infinie aux attaques des Prussiens, et qui depuis plus d'une heure +manquaient de munitions, voyant quelques escadrons pêle-mêle, et des +hommes de la garde à la débandade, crurent que tout était perdu et +quittèrent leur position. Ce mouvement contagieux se communiqua en un +instant à la gauche; et toute l'armée, après avoir enlevé si vaillamment +les meilleures positions de l'ennemi, les lui abandonna avec autant +d'empressement, qu'elle avait mis d'ardeur à les conquérir. + +L'armée anglaise qui s'était avancée à mesure que nous reculions, les +Prussiens qui n'avaient point cessé de nous poursuivre, fondirent à la +fois sur nos bataillons épars; la nuit augmenta le tumulte et l'effroi; +et bientôt l'armée entière ne fut plus qu'une masse confuse que les +Anglais et les Prussiens renversèrent sans efforts, et massacrèrent sans +pitié. + +L'Empereur, témoin de cette épouvantable défection, put à peine en +croire ses yeux. Ses aides-de-camp coururent de tous côtés pour rallier +les troupes. Lui-même se jeta au milieu de la foule. Mais ses paroles, +ses ordres, ses prières, ne furent point entendus. Comment l'armée +aurait-elle pu se reformer sous le canon et au milieu des charges +continuelles des 80,000 Anglais et des 80,000 Prussiens qui avaient +envahi le champ de bataille? + +Cependant, huit bataillons que l'Empereur avait réunis précédemment, se +formèrent en carrés, et barrèrent le chemin aux armées prussienne et +anglaise. Ces braves, quels que furent leur constance et leur courage, +ne pouvaient résister long-tems aux efforts d'un ennemi vingt fois plus +nombreux. Environnés, assaillis, foudroyés de toutes parts, la plupart +finirent enfin par succomber. Les uns vendirent chèrement leur vie; les +autres, exténués de fatigue, de soif et de faim, n'eurent plus la force +de combattre, et se laissèrent égorger sans pouvoir se défendre. Deux +seuls bataillons[49], que l'ennemi n'avait pu rompre, se retirèrent en +disputant le terrain, jusqu'à ce que, désorganisés et entraînés par le +mouvement général, ils furent forcés eux-mêmes de suivre le torrent. + +Un dernier bataillon de réserve, illustre et malheureux débris de la +colonne de granit des champs de Marengo, était resté inébranlable au +milieu des flots tumultueux de l'armée. L'Empereur se retire dans les +rangs de ces braves, commandés encore par Cambronne! Il les fait former +en carré, et s'avance à leur tête au devant de l'ennemi; tous ses +généraux, Ney, Soult, Bertrand, Drouot, Corbineau, de Flahaut, +Labédoyère, Gourgaud, etc., mettent l'épée â la main et deviennent +soldats. Les vieux grenadiers, incapables de trembler pour leur vie, +s'effrayent du danger qui menace celle de l'Empereur. Ils le conjurent +de s'éloigner: _Retirez-vous_, lui dit l'un d'eux, _vous voyez bien que +la mort ne veut pas de vous_. L'Empereur résiste et commande le feu. Les +officiers qui l'entourent s'emparent de son cheval et l'entraînent. +Cambronne et ses braves se pressent autour de leurs aigles expirantes, +et disent à Napoléon un éternel adieu. Les Anglais, touchés de leur +héroïque résistance, les conjurent de se rendre. Non, dit Cambronne, LA +GARDE MEURT MAIS NE SE REND PAS! au même moment ils se précipitent tous +sur l'ennemi, aux cris de _Vive l'Empereur!_ On reconnaît à leurs coups +les vainqueurs d'Austerlitz, de Jéna, de Wagram, de Montmirail. Les +Anglais et les Prussiens, dont ils ont suspendu les chants de victoire, +se réunissent contre cette poignée de héros et les abattent. Les uns, +couverts de blessures, tombent à terre noyés dans leur sang. Les autres, +plus heureux, sont tués; ceux enfin dont la mort trompe l'attente, se +fusillent entr'eux, pour ne point survivre à leurs compagnons d'armes, +ni mourir de la main de leurs ennemis. + +Wellington et Blucher, devenus alors possesseurs paisibles du champ de +bataille, le parcoururent en maîtres. Mais par combien de sang cet +injuste triomphe ne fut-il pas acheté? Jamais, non jamais, les Français +ne portèrent à leurs adversaires des coups plus formidables et plus +meurtriers. Avides de sang et de gloire, méprisant les dangers et la +mort, ils se précipitaient audacieusement sur les batteries enflammées +de l'ennemi, et semblaient se multiplier pour aller le chercher, +l'attaquer et le poursuivre dans ses inaccessibles retranchemens. Trente +mille Anglais ou Prussiens[50] furent immolés par leurs mains dans cette +fatale journée; et quand on pense que cet horrible carnage fut l'ouvrage +de cinquante mille hommes[51] mourant de fatigues et de besoins, et +luttant sur un terrain bourbeux contre une position inexpugnable et +130,000 combattans, on est saisi d'une douloureuse admiration, et l'on +décerne aux vaincus la palme de la victoire. + +Au moment où le corps de Bulow enfonçait notre droite, j'étais au +quartier-général, à la ferme de Caillou. + +Un aide-de-camp du grand maréchal vint, de sa part, prévenir le duc de +Bassano que les Prussiens se dirigeaient sur ce point. Le duc, ayant +reçu l'ordre de l'Empereur d'y rester, ne voulut point en sortir; et +nous nous résignâmes à attendre l'événement. Bientôt effectivement des +dragons ennemis s'emparèrent du petit bois qui couvrait la ferme et +vinrent sabrer nos gens. Notre garde les repoussa à coups de fusil, mais +revenus en plus grand nombre, ils nous assaillirent de nouveau et nous +forcèrent, malgré le stoïcisme de M. le duc de Bassano, à leur céder +très-promptement la place. Les voitures impériales, garnies de chevaux +vigoureux, nous dérobèrent rapidement aux poursuites de l'ennemi. Le duc +ne fut point aussi heureux; sa voiture, mal attelée, endura plusieurs +fusillades; et il finit par être forcé de se sauver à pied et de venir +se réfugier dans la mienne. + +La cessation du feu, la retraite précipitée des débris de l'armée ne +nous confirmèrent que trop l'issue funeste de la bataille; nous +demandions de tous côtés des nouvelles de l'Empereur, et personne ne +pouvait appaiser notre douloureuse anxiété: les uns nous assuraient +qu'il avait été fait prisonnier, les autres qu'il avait été tué. Pour +mettre fin aux inquiétudes qui nous oppressaient, je pris le cheval du +chef de nos équipages; et, suivi d'un premier piqueur (nommé Chauvin), +revenu avec Napoléon de l'île d'Elbe, je rebroussai vers Mont-St.-Jean. +Après avoir vainement importuné de questions une multitude d'officiers, +je rencontrai un page (le jeune Gudin) qui m'assura, que l'Empereur +devait avoir quitté le champ de bataille. Je poussai plus loin. Deux +cuirassiers, le sabre levé, m'arrêtèrent: Où vas-tu?--Je vais à la +rencontre de l'Empereur.--Tu en as menti, tu es un royaliste, tu vas +rejoindre les Anglais! Je ne sais comment cet incident aurait fini, si +un officier supérieur de la garde, un envoyé du ciel ne m'eût +heureusement reconnu et tiré d'embarras. Il m'assura que l'Empereur +qu'il avait long-tems escorté, devait être en avant. Je fus retrouver le +duc de Bassano. La certitude que l'Empereur était sain et sauf, allégea +quelques momens notre douleur. Elle reprit bientôt toute sa force. Il +aurait fallu n'être point Français, pour contempler d'un oeil sec notre +épouvantable catastrophe. L'armée elle-même, revenue de ses premières +impressions, oubliait les périls qui la menaçaient encore, pour méditer +tristement sur l'avenir; sa marche était abattue, son regard consterné; +aucune parole, aucune plainte ne venait interrompre son douloureux +recueillement; on eût dit qu'elle accompagnait une pompe funèbre, +qu'elle assistait aux obsèques de sa gloire et de la patrie. + +La prise et le pillage des bagages de l'armée avaient suspendu +instantanément la poursuite de l'ennemi. Il nous rejoignit aux +Quatre-Bras, et tomba sur nos équipages. En tête du convoi marchait le +trésor, et après lui notre voiture. Cinq autres voitures qui nous +suivaient immédiatement, furent attaquées et sabrées. La nôtre, par +miracle, parvint à se sauver. Ce fut là qu'on prit les effets +d'habillement de l'Empereur, le superbe collier de diamans que lui avait +donné la princesse Borghèse, et son landau échappé, en 1812, aux +désastres de Moscow. + +Les Prussiens, acharnés à notre poursuite, traitaient avec une barbarie +sans exemple, les malheureux qu'ils pouvaient atteindre. À l'exception +de quelques vieux soldats imperturbables, la plupart des autres avaient +jeté leurs armes et se trouvaient sans défense; ils n'en étaient pas +moins impitoyablement massacrés. Quatre Prussiens tuèrent de sang-froid +le général..., après lui avoir arraché ses armes; un autre général, +dont le nom n'est pas non plus présent à ma mémoire, se rendit à un +officier; et cet officier eut la lâcheté, encore plus que la cruauté, de +lui passer son sabre au travers du corps. Un colonel, pour ne point +tomber entre leurs mains, se brûla la cervelle. Vingt autres officiers +de tous grades imitèrent cet exemple. Un officier de cuirassiers, les +voyant arriver, dit: «Ils n'auront ni mon cheval ni moi.» D'un coup de +pistolet, il renverse son cheval, de l'autre, il se tue[52]. Mille actes +de désespoir non moins héroïques illustrèrent cette fatale journée. + +Nous continuâmes notre retraite sur Charleroi; plus nous avancions, plus +elle devenait difficile. Ceux qui nous précédaient, soit pour arrêter +l'ennemi, soit par trahison, obstruaient la route et, à chaque pas, nous +étions obligés de rompre des barricades. Dans un moment de halte, +j'entendis à nos côtés des cris et des lamentations. Je m'approchai, et +je reconnus qu'ils partaient d'un fossé de la route, où deux immenses +charretées de blessés avaient été culbutées. Ces infortunés, enfouis +pêle-mêle sous les voitures renversées sur eux, imploraient la +compassion des passans; et, jusqu'alors, leurs voix affaiblies et +couvertes par le bruit des caissons, n'avaient point été entendues. Nous +nous mîmes tous à l'ouvrage, et nous parvînmes à les arracher de leur +tombeau. Quelques-uns respiraient encore. Le plus grand nombre étaient +morts étouffés. La joie de ces malheureux nous toucha jusqu'aux larmes; +mais elle fut de courte durée: il fallut les abandonner. + +Toujours suivis et harcelés par l'ennemi, nous arrivâmes à Charleroi; il +y régnait un tel encombrement, un tel désordre, que nous fûmes forcés +d'abandonner notre voiture et nos bagages. Le portefeuille secret du +cabinet fut enlevé par le garde du portefeuille; les autres papiers +importans furent déchirés; nous ne laissâmes que des rapports et des +lettres insignifiantes, qu'on a fait imprimer depuis à Bruxelles[53]. +Déjà nous continuions (M. le duc de Bassano et moi) notre route à pied, +lorsque j'aperçus des piqueurs menant en laisse des chevaux de main de +l'Empereur; je leur ordonnai de nous les amener. Tel était le respect du +duc pour tout ce qui touchait à Napoléon, qu'il hésitait à profiter de +cette bonne fortune. Je parvins à vaincre ses scrupules, fort +heureusement pour lui, car les Prussiens nous avaient rejoints, et le +bruit des coups de fusil nous annonça qu'on était aux prises à quelques +pas derrière nous. + +On fut également forcé d'abandonner le trésor; l'or qu'il renfermait fut +distribué aux gens de l'Empereur: tous le rapportèrent fidèlement. + +L'Empereur, accompagné de ses aides-de-camp et de quelques officiers +d'ordonnance, avait suivi, en quittant le champ de bataille, la route de +Charleroi. Arrivé dans cette ville, il voulut essayer d'y rallier +quelques troupes: ses efforts étant inutiles, il continua sa marche, +après avoir donné ses ordres à plusieurs généraux. + +Le comte de Lobau, les généraux de la garde Petit et Pelet de Morvan, et +une foule d'autres officiers cherchèrent également à reformer l'armée. +L'épée à la main, ils arrêtaient les troupes au passage et les forçaient +de se ranger en bataille; à peine réunies, elles se dispersaient +aussitôt. L'artillerie qu'on avait pu sauver, conserva seule +inébranlablement son organisation. Les braves canonniers, attachés à +leurs pièces comme des soldats à leurs drapeaux, les suivaient +paisiblement. Contraints par l'encombrement de la route de s'arrêter à +chaque pas, ils voyaient sans regrets s'écouler près d'eux les flots de +l'armée: leur devoir était de rester à leurs pièces, et ils y restaient +sans calculer que leur dévouement pourrait leur coûter la liberté ou la +vie. + +Le hasard nous fit prendre (à M. de Bassano et à moi) la route de +Philippeville. Nous apprîmes, avec une joie dont nous ne nous croyions +plus susceptibles, que l'Empereur se trouvait dans cette place. Nous +courûmes près de lui. Quand il m'aperçut, il daigna me tendre la main; +je la couvris de mes pleurs. L'Empereur ne put contenir lui-même sa +propre émotion; une grosse larme, échappée de ses yeux, vint trahir les +efforts de son âme. + +L'Empereur fit expédier l'ordre aux généraux Rapp, Lecourbe et Lamarque, +de se rendre à marches forcées sur Paris; et aux commandans des places +fortes, de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Il me dicta +ensuite deux lettres au prince Joseph: l'une, destinée à être +communiquée au conseil des ministres, ne relatait qu'imparfaitement +l'issue fatale de la bataille; l'autre, pour le prince seul, lui faisait +un récit, malheureusement trop fidèle, de la déroute de l'armée. +Cependant, disait-elle en finissant: «_Tout n'est point perdu_. Je +suppose qu'il me restera, en réunissant mes forces, 150,000 hommes. Les +fédérés et les gardes nationaux qui ont du coeur, me fourniront 100,000 +hommes. Les bataillons de dépôt 50,000. J'aurai donc 300,000 soldats à +opposer de suite à l'ennemi. J'attelerai l'artillerie avec les chevaux +de luxe. Je lèverai 100,000 conscrits. Je les armerai avec les fusils +des royalistes et des mauvaises gardes nationales. Je ferai lever en +masse le Dauphiné, le Lyonnais, la Bourgogne, la Lorraine, la Champagne. +J'accablerai l'ennemi. Mais il faut qu'on m'aide, et qu'on ne +m'étourdisse point. Je vais à Laon. J'y trouverai sans doute du monde. +Je n'ai point entendu parler de Grouchy. S'il n'est point pris (comme je +le crains), je puis avoir dans trois jours 50,000 hommes; avec cela +j'occuperai l'ennemi, et je donnerai le tems à Paris et à la France de +faire leur devoir. Les Anglais marchent lentement. Les Prussiens +craignent les paysans, et n'oseront point trop s'avancer. Tout peut se +réparer encore; écrivez-moi l'effet que cette horrible échauffourée aura +produit dans la chambre. Je crois que les députés se pénétreront que +leur devoir, dans cette grande circonstance, est de se réunir à moi pour +sauver la France. Préparez-les à me seconder dignement.» + +L'Empereur ajouta de sa main: _Du courage et de la fermeté_. + +Pendant que j'expédiai ces lettres, il dicta à M. de Bassano des +instructions pour le major-général. Quand il eut fini, il se jeta sur un +mauvais lit, et donna l'ordre de s'occuper des préparatifs de notre +départ. + +Une chaise de poste à moitié brisée, quelques charrettes et de la paille +venaient d'être préparées (faute de mieux) pour Napoléon et pour nous; +lorsque des voitures appartenant au maréchal Soult entrèrent dans la +place. Nous nous en emparâmes. L'ennemi ayant déjà des coureurs du côté +de Philippeville et de Marienbourg, on rassembla deux ou trois cents +fuyards de toutes les couleurs pour escorter l'Empereur. Il monta en +calèche avec le général Bertrand, et partit. Ce fut ainsi que Charles +XII s'échappa devant ses vainqueurs, après la bataille de Pultawa. + +La suite de l'Empereur fut renfermée dans deux autres calèches; l'une, +dans laquelle je me trouvais, contenait M. de Bassano, le général +Drouot, le général Dejean et M. de Canisy, premier écuyer; l'autre était +occupée par MM. de Flahaut, Labédoyère, Corbineau, et de Bissi, +aides-de-camp. + +L'Empereur s'arrêta au delà de Rocroi pour prendre quelque nourriture. +Nous étions tous dans un état à faire pitié; nos yeux gonflés par les +larmes, nos figures décomposées, nos habits couverts de sang ou de +poussière, nous rendaient pour nous-mêmes un objet de compassion et +d'horreur. Nous nous entretînmes de la crise où allait se trouver +l'Empereur et la France. Labédoyère, plein de la candeur que donne un +coeur jeune et inexpérimenté, se persuadait que nos dangers rallieraient +tous les partis, et que les chambres déploieraient une grande et +bienfaisante énergie. «Il faut, disait-il, que l'Empereur, sans +s'arrêter en route, se rende directement dans le sein de la +représentation nationale, qu'il avoue franchement ses malheurs, et que +(comme Philippe-Auguste) il offre de mourir en soldat et de remettre la +couronne au plus digne. Les deux chambres se révolteront à l'idée +d'abandonner Napoléon, et se réuniront à lui, pour sauver la +France.»--Ne croyez point, lui répondis-je, que nous soyons encore dans +ces tems où le malheur était sacré. La chambre, loin de plaindre +Napoléon et de venir généreusement à son secours, l'accusera d'avoir +perdu la France, et voudra la sauver en le sacrifiant.»--«Que Dieu nous +préserve d'un semblable malheur! s'écria Labédoyère; si les chambres +s'isolent de l'Empereur, tout est perdu. Les ennemis, sous huit jours, +seront à Paris. Le neuvième nous reverrons les Bourbons; alors que +deviendra la liberté et tous ceux qui ont embrassé la cause nationale? +Quant à moi, mon sort ne sera point douteux. _Je serai fusillé le +premier_.»--«L'Empereur est un homme perdu, s'il met le pied à Paris: il +n'a qu'un seul moyen de se sauver, lui et la France, reprit M. de +Flahaut; c'est de traiter avec les alliés et de céder la couronne à son +fils. Mais pour pouvoir traiter, il faut qu'il ait une armée; et +peut-être au moment où nous parlons, la plupart des généraux songent-ils +déjà à envoyer leurs soumissions au Roi[54].»--«Raison de plus, dit +Labédoyère, pour se hâter de faire cause commune avec les chambres et la +nation, et pour se mettre en route sans perdre de tems.»--«Et moi, +répliquais-je, je soutiens, comme M. de Flahaut, que, si l'Empereur met +le pied à Paris, il est perdu. On ne lui a jamais pardonné d'avoir +abandonné son armée en Égypte, en Espagne, à Moscow. On lui pardonnera +bien moins encore de l'avoir laissée là, au centre de la France.» + +Ces diverses opinions, approuvées ou condamnées, servaient d'aliment à +nos discussions, lorsqu'on vint nous avertir que les Anglais étaient à +la Capelle[55], à quatre ou cinq lieues de nous. On en prévint +sur-le-champ le général Bertrand. Mais l'Empereur continua de causer +avec le duc de Bassano, et nous eûmes mille peines à lui faire reprendre +sa route. + +Nous arrivâmes à Laon; l'Empereur descendit au pied de la ville. On +connaissait déjà notre défaite. Un détachement de la garde nationale +vint au-devant de l'Empereur. «Nos frères et nos enfans, lui dit +l'officier-commandant, sont dans les places fortes, mais disposez de +nous, Sire; nous sommes prêts à mourir pour la patrie et pour vous.» +L'Empereur le remercia vivement. Quelques paysans nous entouraient et +nous regardaient stupidement; souvent ils criaient _vive l'Empereur!_ +ces cris nous faisaient mal. Ils plaisent dans la prospérité; après une +bataille perdue, ils déchirent le coeur. + +L'Empereur fut informé qu'on apercevait au loin un corps de troupes +assez nombreux. Il envoya l'un de ses aides-de-camp le reconnaître. +C'était environ trois mille Français, infanterie et cavalerie, que le +prince Jérôme, le maréchal Soult, le général Morand, et les généraux +Colbert, Petit et Pelet de Morvan, étaient parvenus à rallier. «En ce +cas, dit Napoléon, je resterai à Laon jusqu'à ce que le reste de l'armée +soit réuni. J'ai donné l'ordre de diriger sur Laon et sur Reims tous les +militaires isolés. La gendarmerie et la garde nationale vont battre la +campagne et ramasser les traînards; les bons soldats se rallieront +d'eux-mêmes: nous aurons, dans vingt-quatre heures, un noyau de dix à +douze mille hommes. Avec cette petite armée, je contiendrai l'ennemi, et +je donnerai le tems à Grouchy d'arriver, et à la nation de se +retourner.» Cette résolution fut vivement combattue. «Votre Majesté, lui +dit-on, a vu, de ses propres yeux, la déroute complète de l'armée; elle +sait que les régimens étaient confondus, et ce n'est point en quelques +heures qu'on pourra les reformer. En supposant même qu'on puisse réunir +un noyau de dix mille soldats, que pourra faire Votre Majesté, avec +cette poignée d'hommes, dont la plupart n'auront ni armes ni munitions? +elle arrêtera les ennemis sur un point, mais elle ne pourra pas les +empêcher de pénétrer sur un autre; toutes les routes leur sont ouvertes. +Le corps du maréchal Grouchy, s'il a passé la Dyle, sera tombé dans les +mains de Blucher ou de Wellington; s'il ne l'a point passée, et qu'il +veuille opérer sa retraite sur Namur, les Prussiens arriveront +nécessairement avant lui à Gembloux ou à Temploux, et lui fermeront le +passage; tandis que les Anglais se porteront par Tilly et Sombref sur +son flanc droit, et lui enlèveront tout espoir de salut. Votre Majesté, +dans cet état de choses, ne peut donc compter raisonnablement sur le +secours de son armée; elle n'en a plus. La France ne peut être sauvée +que par elle-même. Il faut que tous les citoyens prennent les armes; et +la présence de Votre Majesté à Paris est nécessaire, pour comprimer vos +ennemis, et enflammer et diriger le dévouement des patriotes. Les +Parisiens, quand ils verront Votre Majesté, n'hésiteront point à se +battre. Si Votre Majesté reste loin d'eux, on fera courir mille bruits +mensongers sur son compte; tantôt on dira, que vous avez été tué; +tantôt, que vous avez été fait prisonnier ou que vous êtes cerné. La +garde nationale et les fédérés, découragés par la crainte d'être +abandonnés ou trahis, comme ils l'ont été en 1814, se battront à +contre-coeur, ou ne se battront point du tout.» + +Ces considérations firent changer l'Empereur de résolution. «Eh bien! +dit-il, puisque vous le croyez nécessaire, j'irai à Paris; mais je suis +persuadé que vous me faites faire une sottise. Ma vraie place est ici. +Je pourrais y diriger ce qui se passera à Paris, et mes frères feraient +le reste.» + +L'Empereur alors se retira dans une autre pièce avec M. de Bassano et +moi; et, après avoir expédié de nouveaux ordres au maréchal Soult sur +les mouvemens et le ralliement de l'armée, il mit la dernière main au +bulletin de Mont-Saint-Jean, déjà ébauché à Philippeville. Quand il fut +terminé, il fit appeler le grand maréchal, le général Drouot et les +autres aides-de-camp. «Voici, leur dit-il, le bulletin de +Mont-Saint-Jean; je veux que vous en entendiez la lecture; si j'ai omis +quelques faits essentiels, vous me les rappellerez: mon intention est de +ne rien dissimuler. Il faut, comme après Moscow, révéler à la France la +vérité toute entière[56]! J'aurais pu, continua-t-il, rejeter, sur le +maréchal Ney, une partie des malheurs de cette journée; mais le mal est +fait; il ne faut plus en parler.» Je lus ce nouveau vingt-neuvième +bulletin; quelques légers changemens, proposés par le général Drouot, +furent agréés par l'Empereur; mais, je ne sais par quelle bizarrerie, il +ne voulait point avouer que ses voitures étaient tombées au pouvoir de +l'ennemi: «Quand vous traverserez Paris, lui dit M. de Flahaut, on +s'apercevra bien que vos voitures ont été prises. Si vous le cachez, on +vous accusera de déguiser des vérités plus importantes; et il faut ne +rien dire, ou dire tout.» L'Empereur, après quelques façons, finit par +accéder à cet avis. + +Je fis alors une seconde lecture du bulletin, et tout le monde étant +d'accord de son exactitude, M. de Bassano l'expédia au prince Joseph, +par un courrier extraordinaire. + +Au moment où il parvint, Paris retentissait encore des transports +d'allégresse qu'avaient fait naître la victoire éclatante de Ligny et +les heureuses nouvelles reçues des armées de l'Ouest et des Alpes. + +Le maréchal Suchet, toujours heureux, toujours habile, s'était emparé de +Montmélian, et de triomphe en triomphe, était parvenu à chasser les +Piémontais des gorges et des vallées du Mont-Cénis. + +Le général Desaix, l'un de ses lieutenans, avait repoussé, du côté du +Jura, les avant-postes ennemis, pris Carrouge, passé l'Arve, et malgré +les difficultés du pays, s'était emparé en un clin d'oeil de tous les +défilés. + +La guerre de la Vendée avait justifié les conjectures de l'Empereur. + +Le marquis de La Roche-Jaquelin, honteux de la déroute d'Aisenay, +attendait avec impatience le moment de la réparer. Instruit qu'une +nouvelle flotte anglaise lui apportait des armes et des munitions, il +crut que l'occasion était arrivée, et fit sur-le-champ des dispositions +pour favoriser le débarquement annoncé, et livrer, s'il le fallait, +bataille aux Impériaux. + +Ses dispositions, mal conçues, mal réglées, n'obtinrent point +l'assentiment unanime de l'armée. Une partie des généraux et des +troupes, déjà fatigués et rebutés par des marches et des contre-marches +sans but et sans utilité, n'exécutèrent qu'à contre-coeur les ordres +donnés. L'autre partie, révoquant en doute la réalité du débarquement, +montrait de l'hésitation. Le corps de M. d'Autichamp, enfin, l'un des +plus considérables, refusa nettement de prendre part à cette expédition +aventureuse; et cet exemple qu'attendaient les autres divisions, fut +bientôt imité par MM. de Sapineau et Suzannet. La Roche-Jaquelin, trop +fier pour revenir sur ses pas, trop présomptueux pour apprécier le +danger et la folie de ses résolutions, ne vit, dans la résistance qu'on +lui avait opposée, qu'une odieuse trahison, et dans sa colère délirante, +prononça en maître la destitution des généraux rebelles. Une seule +division (celle de son frère) lui étant restée fidèle, il se mit à sa +tête, et s'enfonça témérairement dans le Marais[57], où l'attendaient de +nouveaux revers et la mort. + +Le général Lamarque avait pénétré d'un coup d'oeil les desseins de son +imprudent adversaire, et donné l'ordre au redoutable Travot de quitter +Nantes et de se porter en toute hâte sur les derrières de l'armée +royale. Ce projet hardi fut habilement exécuté. L'avant-garde de Travot +renversa tout ce qui s'opposait à son passage, s'empara de St.-Gilles, +repoussa la flotte anglaise et mit obstacle au débarquement. Travot, +avec le reste de ses troupes, passa au même moment la rivière de Vic à +Bas-Oupton, et ferma le passage à La Roche-Jaquelin. Les Vendéens, +pressés de toutes parts, reculèrent et prirent position à +St.-Jean-de-Mont. L'ordre fut donné au général Estève de les attaquer. +Ils l'attendirent de pied ferme; mais Estève connaissant l'inexpérience +de leur chef, feignit de battre en retraite. Les Vendéens, trompés, +abandonnèrent leurs retranchemens protecteurs. Les Impériaux se +retournèrent brusquement, et, la baïonnette en avant, eurent bientôt +dispersé leurs crédules et malheureux ennemis. La Roche-Jaquelin, la +tête perdue, le coeur au désespoir, courut de tous côtés donner des +ordres qu'on n'entendit plus, qu'on ne voulut plus suivre, et finit +enfin par se faire tuer[58]. + +La Roche-Jaquelin avait été, par dévouement et par ambition, le +principal instigateur de cette guerre; on crut que sa mort serait suivie +de la paix; mais l'annonce du prochain commencement des hostilités, +ranima le courage des Vendéens, rétablit la concorde entre leurs chefs, +et ils se préparèrent à de nouveaux combats. + +Le général Lamarque, instruit que MM. de Sapineau, de Suzannet et +d'Autichamp, s'étaient réunis pour favoriser un troisième débarquement, +se mit à leur poursuite, à la tête des divisions des généraux Brayer et +Travot. Il les atteignit à la Roche-Servière. Leur position paraissait +inexpugnable; mais les troupes impériales, animées au combat par la +nouvelle télégraphique de la bataille de Ligny, firent des prodiges de +valeur; et sans leurs généraux avides du sang français, il est probable +que l'armée royale, chassée de ses retranchemens, culbutée et mise en +déroute, aurait été entièrement anéantie. + +Cette victoire fratricide, la dernière que la France dût avoir à +déplorer, ne laissa plus aux Vendéens d'autres ressources que la paix; +ils la demandèrent, et quelques jours après ils l'obtinrent. Si les +talens, la vigueur des généraux Lamarque, Travot, Brayer, etc., +ajoutèrent un nouveau lustre à leur réputation militaire, leur +modération et leur humanité leur acquirent des droits encore plus +glorieux à la reconnaissance nationale. Dans des mains moins françaises, +cette guerre eût couvert d'un voile funèbre les pays insurgés; dans +leurs mains tutélaires, elle ne ravit à la patrie qu'un petit nombre de +ses enfans. + +Tant de succès réunis, accrus encore par la renommée, avaient répandu +dans Paris la confiance et l'ivresse; les craintes semées par la +malveillance ou conçues par l'inquiète sollicitude des patriotes, +s'étaient affaiblies. On commençait à contempler l'avenir avec sécurité; +on se livrait à l'espoir que la fortune allait redevenir propice à la +France, quand ce rêve trompeur fut tout-à-coup interrompu par la +nouvelle des malheurs de notre armée, par l'arrivée de l'Empereur. + +L'Empereur, en descendant à l'Élysée, fut reçu par le duc de Vicence, +son censeur dans la prospérité, son ami dans l'infortune. Il paraissait +succomber à la fatigue, à la douleur; sa poitrine était souffrante, sa +respiration oppressée. Après un soupir pénible, il dit au duc: «L'armée +avait fait des prodiges, une terreur panique l'a saisie; tout a été +perdu... Ney s'est conduit comme un fou; il m'a fait massacrer ma +cavalerie... Je n'en puis plus... il me faut deux heures de repos pour +être à mes affaires.» En portant la main sur son coeur, «J'étouffe là.» + +Il donna l'ordre de lui préparer un bain, et après quelques momens de +silence, il reprit: «Mon intention est de réunir les deux chambres en +séance impériale. Je leur peindrai les malheurs de l'armée; je leur +demanderai les moyens de sauver la patrie: après cela, je +repartirai.»--«Sire, lui répondit M. de Vicence, la nouvelle de vos +malheurs a déjà transpiré. Il règne une grande agitation dans les +esprits; les dispositions des députés paraissent plus hostiles que +jamais; et puisque Votre Majesté daigne m'écouter, je dois lui dire, +qu'il est à craindre que la chambre ne réponde point à votre attente. Je +regrette, Sire, de vous voir à Paris: il eût été préférable de ne point +vous séparer de votre armée; c'est elle qui fait votre force, votre +sûreté.»--«Je n'ai plus d'armée, reprit l'Empereur; je n'ai plus que des +fuyards. Je retrouverai des hommes, mais comment les armer? je n'ai plus +de fusils. Cependant, avec de l'union, tout pourra se réparer. J'espère +que les députés me seconderont; qu'ils sentiront la responsabilité qui +va peser sur eux; vous avez mal jugé, je crois, de leur esprit; la +majorité est bonne, est française. Je n'ai contre moi que Lafayette, +Lanjuinais, Flaugergues et quelques autres. Ils ne veulent pas de moi, +je le sais. Je les gêne. Ils voudraient travailler pour eux... Je ne les +laisserai pas faire. Ma présence ici les contiendra.» + +L'arrivée successive du prince Joseph et du prince Lucien interrompit +cet entretien. Ils confirmèrent l'opinion du duc de Vicence, sur les +mauvaises dispositions de la chambre, et conseillèrent à l'Empereur de +différer la convocation de la séance impériale, et de laisser +préalablement agir ses ministres. + +Pendant que l'Empereur était au bain, les ministres et les grands de +l'état accoururent à l'Élysée, et interrogèrent avec avidité les +aides-de-camp et les officiers revenus de Mont-Saint-Jean. Le spectacle +de la déroute et de la destruction de l'armée était encore présent à +leurs yeux; ils n'épargnèrent aucun détail, et jetèrent imprudemment +dans tous les coeurs la terreur et le découragement. On dit tout haut que +Napoléon était perdu; et tout bas qu'il n'avait plus d'autre moyen de +sauver la France que d'abdiquer. + +L'Empereur, remis de ses fatigues, assembla son conseil: il fit donner +lecture, par le duc de Bassano, du bulletin de la bataille de +Mont-Saint-Jean, et dit: «Nos malheurs sont grands. Je suis venu pour +les réparer, pour imprimer à la nation, à l'armée, un grand et noble +mouvement. Si la nation se lève, l'ennemi sera écrasé; si, au lieu de +levées, de mesures extraordinaires, on dispute, tout est perdu. L'ennemi +est en France. J'ai besoin, pour sauver la patrie, d'être revêtu d'un +grand pouvoir, _d'une dictature temporaire_. Dans l'intérêt de la +patrie, je pourrais me saisir de ce pouvoir; mais il serait utile et +plus national qu'il me fût donné par les chambres.» Les ministres +baissèrent les yeux, et ne répondirent pas. L'Empereur alors les +interpella d'émettre leur opinion sur les mesures de salut public +qu'exigeaient les circonstances. + +M. Carnot fut d'avis qu'il fallait déclarer la patrie en danger, appeler +aux armes les fédérés et toutes les gardes nationales, mettre Paris en +état de siége, le défendre, se retirer à la dernière extrémité derrière +la Loire, s'y retrancher, rappeler l'armée de la Vendée, les corps +d'observation du midi, et tenir l'ennemi en arrêt jusqu'à ce qu'on eût +pu réunir et organiser des forces suffisantes pour reprendre l'offensive +et le chasser hors de France. + +Le duc de Vicence rappela les événemens de 1814, et soutint que +l'occupation de la capitale par l'ennemi déciderait une seconde fois du +sort du trône; qu'il fallait que la nation fît un grand effort pour +sauver son indépendance; que le salut de l'état ne dépendrait point de +telle ou telle mesure; que la question était dans les chambres et dans +leur union avec l'Empereur. + +Le duc d'Otrante et plusieurs autres ministres partagèrent ce sentiment, +et pensèrent qu'en montrant aux chambres de la confiance et de la bonne +foi, on parviendrait à leur faire sentir qu'il était de leur devoir de +se réunir à l'Empereur, pour sauver ensemble, par des mesures +énergiques, l'honneur et l'indépendance de la nation. + +Le duc Decrès déclara nettement qu'on avait tort de se flatter de +pouvoir gagner les députés, qu'ils étaient mal disposés, et paraissaient +décidés à se porter aux plus violens excès. + +M. le comte Regnault ajouta qu'il ne croyait point que les représentans +consentissent à seconder les vues de l'Empereur; qu'ils paraissaient +persuadés que ce n'était plus lui qui pouvait sauver la patrie, et qu'il +craignait qu'un grand sacrifice ne fût nécessaire.--«Parlez nettement, +lui dit l'Empereur; c'est mon abdication qu'ils veulent, n'est-ce +pas?»--«Je le crois, Sire, reprit M. Regnault; quelque pénible que cela +soit pour moi, il est de mon devoir d'éclairer Votre Majesté sur sa +véritable situation. J'ajouterai même qu'il serait possible, si Votre +Majesté ne se déterminait point à offrir, de son propre mouvement, son +abdication, que la chambre osât la demander.» + +Le prince Lucien lui répliqua vivement: «Je me suis déjà trouvé dans des +circonstances difficiles, et j'ai vu que, plus les crises sont grandes, +plus on doit déployer d'énergie. Si la chambre ne veut point seconder +l'Empereur, il se passera de son assistance. Le salut de la patrie doit +être la première loi de l'état; et, puisque la chambre ne paraît point +disposée à se joindre à l'Empereur pour sauver la France, il faut qu'il +la sauve seul. Il faut qu'il se déclare dictateur, qu'il mette la France +en état de siége, et qu'il appelle à sa défense tous les patriotes et +tous les bons Français.» + +M. le comte Carnot déclara qu'il lui paraissait indispensable que +l'Empereur fût revêtu, pendant la durée de la crise, d'une grande et +imposante autorité. + +L'Empereur alors prit la parole, et dit: «La présence de l'ennemi sur le +sol national rendra, je l'espère, aux députés, le sentiment de leurs +devoirs. La nation ne les a point envoyés pour me renverser, mais pour +me soutenir. Je ne les crains point. Quelque chose qu'ils fassent, je +serai toujours l'idole du peuple et de l'armée. Si je disais un mot, ils +seraient tous assommés. Mais, en ne craignant rien pour moi, je crains +tout pour la France. Si nous nous querellons entre nous, au lieu de nous +entendre, nous aurons le sort du Bas-Empire; tout sera perdu... Le +patriotisme de la nation, sa haine pour les Bourbons, son attachement à +ma personne, nous offrent encore d'immenses ressources; notre cause +n'est point désespérée.» + +L'Empereur alors, avec une habileté et une force d'expression admirable, +passa successivement en revue les moyens de réparer les revers de +Mont-Saint-Jean, et dessina, à grands traits, le tableau des malheurs +sans nombre dont menaçaient la France la discorde, les étrangers et les +Bourbons. Chacune de ses paroles faisait passer la conviction dans l'âme +de ses ministres; les opinions, jusqu'alors divisées, tendaient à se +rapprocher, lorsque le conseil fut interrompu par un message de la +chambre des représentans, contenant la résolution suivante. + + La chambre des représentans DÉCLARE que l'indépendance de la nation + est menacée. + + La chambre se déclare en permanence. Toute tentative pour la + dissoudre est un crime de haute trahison; quiconque se rendrait + coupable de cette tentative, sera déclaré traître à la patrie, et + sur-le-champ jugé comme tel. + + L'armée de ligne et la garde nationale qui ont combattu et + combattent encore pour défendre la liberté, l'indépendance, et le + territoire de la France, ont bien mérité de la patrie. + + Les ministres de la guerre, des relations extérieures et de + l'intérieur, sont invités à se rendre sur-le-champ dans le sein de + l'assemblée[59]». + +Cette résolution avait été adoptée, presque d'emblée, sur la proposition +de M. de Lafayette. Chacun de ces articles était un attentat à la +constitution et une usurpation de l'autorité souveraine. L'Empereur en +mesura d'un seul coup d'oeil toutes les conséquences. «J'avais bien +pensé, dit-il avec dépit, que j'aurais dû congédier ces gens-là, avant +mon départ. C'est fini; ils vont perdre la France.» Il leva la séance, +en ajoutant: «Je vois que Regnault ne m'avait point trompé; +_j'abdiquerai s'il le faut_.» Parole imprudente et funeste qui, reportée +sur-le-champ aux ennemis de Napoléon, enhardit leurs desseins et accrut +leur audace. À peine l'Empereur l'eut-il prononcée, qu'il en sentit +l'inconséquence, et revenant sur ses pas, il annonça, qu'il fallait +cependant, avant de prendre un parti, savoir, _ce que tout cela +deviendrait_. Il prescrivit donc à M. Regnault de se rendre à la chambre +pour la calmer et sonder le terrain: «Vous leur annoncerez que je suis +de retour; que je viens de convoquer le conseil des ministres; que +l'armée, après une victoire signalée, a livré une grande bataille; que +tout allait bien; que les Anglais étaient battus; que nous leur avions +enlevé six drapeaux, lorsque des malveillans ont causé une terreur +panique; que l'armée se rallie; que j'ai donné des ordres pour arrêter +les fuyards; que je suis venu pour me concerter avec mes ministres et +avec les chambres; et que je m'occupe en ce moment des mesures de salut +public qu'exigeront les circonstances.» + +M. Carnot, par ordre de l'Empereur, partit, au même moment, pour faire à +la chambre des pairs une semblable communication. Elle y fut écoutée +avec le calme convenable; mais M. Regnault, quels que fussent ses +efforts ne put parvenir à modérer l'impatience des représentans; et ils +renouvelèrent impérieusement aux ministres, par un second message, +l'invitation de se présenter à la barre. + +L'Empereur, choqué que la chambre s'arrogeât des droits sur ses +ministres, leur défendit de bouger. Les députés, ne les voyant pas +arriver, regardèrent leur retard comme _une offense à la nation_. Les +uns, déjà familiers avec le mépris de l'Empereur et des principes +constitutionnels, voulaient qu'on ordonnât aux ministres de se rendre +dans l'assemblée, toutes affaires cessantes. Les autres, troublés par +leur conscience et la crainte d'un coup d'état, se créaient des +fantômes; et persuadés que Napoléon faisait marcher des troupes pour +mutiler et dissoudre la représentation nationale, ils demandaient à +grands cris que la garde nationale fût appelée au secours de la chambre. +D'autres, voulaient qu'on ôtât à l'Empereur et au général Durosnel le +commandement de cette garde, pour en investir le général Lafayette. + +L'Empereur, fatigué de tout ce bruit, autorisa les ministres à prévenir +le président de leur prochaine arrivée; mais ne voulant pas laisser +croire qu'ils obéissaient aux injonctions de la chambre, il les y députa +comme porteurs d'un message impérial, rédigé à cet effet. Le prince +Lucien fut chargé de les accompagner, en qualité de commissaire général. +Pour que cette innovation ne blessât point les ministres, l'Empereur +leur dit que le prince Lucien, en sa qualité temporaire de commissaire +général, pourrait répondre aux interpellations des représentans, sans +que cela tirât à conséquence pour l'avenir, et sans donner à la chambre +le droit de prétendre qu'on lui avait reconnu et concédé le pouvoir de +mander les ministres et de les interroger. Mais ce motif n'était point +le véritable. L'Empereur n'avait pas été content de la tiédeur que la +majorité des ministres venait de laisser paraître, et il voulut remettre +en des mains plus sûres le soin de défendre sa personne et son trône. À +six heures, les ministres et le prince Lucien à leur tête furent +introduits dans la chambre. + +Le prince annonça que l'Empereur l'avait nommé commissaire +extraordinaire, pour concerter avec les représentans des mesures de +prudence; il déposa sur le bureau du président les pouvoirs et le +message de l'Empereur, et demanda que l'assemblée voulût bien se former +en comité secret. + +Ce message contenait l'exposé rapide des revers essuyés à Mont-St.-Jean. +Il recommandait aux représentans de s'unir avec le chef de l'état, pour +préserver la patrie du malheur de retourner sous le joug des Bourbons, +ou de devenir, comme les Polonais, la proie des étrangers. Il annonçait +enfin, qu'il paraissait nécessaire que les deux chambres nommassent +respectivement une commission de cinq membres, pour se concerter avec +les ministres, sur les mesures de salut public et sur les moyens de +traiter de la paix avec les coalisés. + +À peine la lecture en fut-elle terminée, que des interpellations faites +aux ministres de toutes les parties de la salle, portèrent, en un +instant, la confusion dans les délibérations de l'assemblée. Tous les +députés insurgés leur adressaient à-la-fois des questions aussi absurdes +qu'arrogantes, et s'étonnaient, s'indignaient qu'ils ne satisfissent +point à leur avide et insatiable curiosité. + +Le trouble étant apaisé, un membre (M. Henri Lacoste) parvint à se faire +entendre. «Le voile est donc déchiré, dit-il, nos malheurs sont connus; +quelque affreux que soient nos désastres, peut-être ne nous les a-t-on +point encore entièrement révélés. Je ne discuterai point les +communications qui nous ont été faites: le moment n'est point venu de +demander compte au chef de l'état du sang de nos braves et de la perte +de l'honneur national: mais je lui demanderai, au nom du salut public, +de nous dévoiler le secret de ses pensées, de sa politique; de nous +apprendre le moyen de fermer l'abîme ouvert sous nos pas. Vous nous +parlez d'indépendance nationale, vous nous parlez de paix, ministres de +Napoléon; mais quelle nouvelle base donnerez-vous à vos négociations? +Quel nouveau moyen de communication avez-vous en votre pouvoir? Vous le +savez, comme nous, c'est à Napoléon seul que l'Europe a déclaré la +guerre! Séparez-vous désormais la nation de Napoléon? Pour moi, je le +déclare, je ne vois qu'un homme entre la paix et nous. Qu'il parte, et +la patrie sera sauvée!» + +Le prince Lucien essaya de répondre à cette violente attaque. «Eh quoi! +dit-il, aurions-nous encore la faiblesse de croire au langage de nos +ennemis? lorsque pour la première fois, la victoire nous fut infidèle, +ne nous jurèrent-ils pas, en présence de Dieu et des hommes, qu'ils +respecteraient notre indépendance et nos lois? Ne donnons point une +seconde fois dans le piége qu'ils tendent à notre confiance, à notre +crédulité. Leur but, en cherchant à isoler la nation de l'Empereur, est +de nous désunir pour nous vaincre et nous replonger plus facilement dans +l'abaissement et l'esclavage dont son retour nous a délivrés. Je vous en +conjure, citoyens, au nom sacré de la patrie, ralliez-vous tous autour +du chef que la nation vient de replacer si solennellement à sa tête. +Songez que notre salut dépend de notre union, et que vous ne pourriez +vous séparer de l'Empereur et l'abandonner à ses ennemis, sans perdre +l'état, sans manquer à vos sermens, sans flétrir à jamais l'honneur +national.» + +Ce discours, prononcé au milieu du choc des partis, fut étouffé, +interrompu par le bruit tumultueux de l'assemblée; peu de députés +l'écoutèrent, l'entendirent: cependant les esprits, étonnés du coup +qu'on voulait porter à Napoléon, paraissaient inquiets, irrésolus. Le +duc de Vicence, le prince d'Eckmuhl, avaient donné des explications +satisfaisantes; l'un sur les moyens de s'entendre avec les alliés; +l'autre sur l'approche imaginaire des troupes destinées à agir contre la +représentation nationale. Les amis de l'Empereur étaient parvenus à +rallier à sa cause la majorité de l'assemblée, et tout semblait présager +une issue favorable, lorsqu'un des ennemis de l'Empereur (M. de +Lafayette) parvint à prendre la parole.--«Vous nous accusez, dit-il, en +apostrophant le prince Lucien, de manquer à nos devoirs, envers +l'honneur et envers Napoléon. Avez-vous oublié tout ce que nous avons +fait pour lui? avez-vous oublié que nous l'avons suivi dans les sables +de l'Afrique, dans les déserts de la Russie, et que les ossemens de nos +enfans, de nos frères, attestent partout notre fidélité? Nous avons +assez fait pour lui; maintenant notre devoir est de sauver la patrie.» +Une foule de voix s'élevèrent confusément pour accuser et défendre +Napoléon. M. Manuel, M. Dupin signalèrent les dangers dont la France +était menacée. Ils firent entrevoir les moyens de la préserver, mais +n'osèrent point prononcer le mot d'abdication: tant est difficile à +vaincre le respect qu'inspire un grand homme! + +Enfin, après de longs débats, il fut convenu, conformément aux +conclusions du message, qu'une commission de cinq membres, composée du +président et des vice-présidens de la chambre, M. Lanjuinais et MM. de +la Fayette, Dupont (de l'Eure), Flaugergues et Grenier, se +concerteraient avec le conseil des ministres et une commission de la +chambre des pairs, (s'il lui convenait d'en nommer une) pour recueillir +tous les renseignemens sur l'état de la France, et proposer tout moyen +de salut public. + +Le prince Lucien, en sa même qualité de commissaire extraordinaire, se +rendit immédiatement à la chambre des pairs; et cette chambre, après +avoir entendu le message impérial, s'empressa de nommer également une +commission, qui fut composée des généraux Drouot, Dejean, Andréossy, et +de MM. Boissy-d'Anglas et Thibaudeau. + +De retour à l'Élysée, le prince ne dissimula point à l'Empereur que la +chambre s'était prononcée trop fortement, pour pouvoir espérer de la +ramener jamais, _et qu'il fallait ou la dissoudre sur-le-champ, ou se +résigner à abdiquer_. Deux ministres présens (M. le duc de Vicence et le +duc de Bassano) remontrèrent que la chambre avait acquis une trop grande +force dans l'opinion, pour qu'on pût tenter sur elle un coup d'autorité. +Ils insinuèrent respectueusement à Napoléon, qu'il était plus sage de se +soumettre; que s'il hésitait, la chambre prononcerait indubitablement sa +déchéance, et qu'il n'aurait peut-être plus la faculté d'abdiquer en +faveur de son fils. + +Napoléon, sans promettre, sans refuser, sans manifester aucune +résolution quelconque, se bornait à répondre, comme le duc de Guise: +_Ils n'oseront pas_. Mais il était facile de s'apercevoir que la chambre +lui imposait; qu'il croyait son abdication inévitable; et qu'il +cherchait seulement, dans l'espoir de quelque événement favorable, à +reculer le plus possible le terme de la catastrophe. + +Les commissions des deux chambres, les ministres d'état se réunirent le +même jour, à onze heures du soir, en présence du prince Lucien. + +Il fut décidé, à la majorité de seize voix contre cinq: 1° que le salut +de la patrie exigeait que l'Empereur consentît à ce que les deux +chambres nommassent une commission, qui serait chargée de négocier +directement avec les puissances coalisées, aux conditions de respecter +l'indépendance nationale et le droit qu'a tout peuple de se donner les +constitutions qu'il juge à propos; 2° qu'il convenait d'appuyer ces +négociations par l'entier développement des forces nationales; 3° que +les ministres d'état proposeraient les mesures propres à fournir des +hommes, des chevaux, de l'argent, ainsi que les mesures nécessaires pour +contenir et réprimer les ennemis de l'intérieur. + +Cette résolution fut combattue par M. de Lafayette. Il représenta +qu'elle ne répondrait point à l'attente générale; que le moyen le plus +sûr, le plus prompt de faire cesser l'état de crise où se trouvait la +France, résidait uniquement et exclusivement dans l'abdication de +Napoléon; et qu'il fallait l'inviter, au nom de la patrie, à se démettre +de la couronne. + +Le prince Lucien déclara que l'Empereur était prêt à faire tous les +sacrifices que le salut de la France pourrait exiger; mais que le moment +de recourir à cette ressource désespérée n'était point arrivé, et qu'il +était convenable d'attendre, dans l'intérêt de la France elle-même, le +résultat des ouvertures qui seraient faites aux alliés. + +L'assemblée partagea cette opinion, et se sépara, de lassitude, à trois +heures du matin. + +Le général Grenier fut chargé, par ses collègues, de rendre compte à la +chambre du résultat de cette conférence: mission embarrassante, puisque +l'objet principal de la conférence qui, dans l'opinion des représentans, +devait être de statuer sur l'abdication de Napoléon, avait été éludé et +perdu de vue. M. *** que je m'abstiendrai de nommer, lui conseilla de +trancher net la question, et de déclarer que la commission, quoiqu'elle +ne se fût pas prononcée formellement, avait senti la nécessité d'inviter +l'Empereur à abdiquer. Mais le rigide et vertueux Dupont (de l'Eure), +toujours ami de la droiture et de la sincérité, s'éleva en homme +d'honneur contre cette honteuse suggestion, et annonça qu'il monterait à +la tribune pour déclarer la vérité, si l'on osait la trahir ou +l'altérer. Le général Grenier se borna donc à rendre un compte fidèle de +la séance de la commission; il ajouta (d'après l'avis que les ministres +d'état venaient de lui en donner) que la chambre allait recevoir un +message par lequel l'Empereur déclarerait qu'il trouvait bon que +l'assemblée nommât les ambassadeurs à envoyer aux alliés; et que, s'il +était un obstacle invincible à ce que la nation fût admise à traiter de +son indépendance, il serait toujours prêt à faire le sacrifice qui lui +serait demandé. + +Cette explication répondait à tout; mais au lieu de calmer les têtes, +elle excita l'irascibilité de tous les hommes qui, par la crainte de +l'ennemi, par ambition, ou par un patriotisme mal entendu, regardaient +comme nécessaire l'abdication immédiate de Napoléon. Ils ne sentaient +point qu'il importait au contraire de laisser fictivement Napoléon sur +le trône, afin de fournir aux négociateurs le moyen d'échanger avec les +étrangers l'abdication contre la paix. + +M. Regnault, témoin de l'irritation des esprits, fut avertir l'Empereur +que la chambre paraissait disposée à prononcer sa déchéance, s'il +n'abdiquait point à l'instant. L'Empereur, non habitué à recevoir la +loi, s'indigna de la violence qu'on voulait lui faire: «Puisque c'est +ainsi, dit-il, je n'abdiquerai point. La chambre est composée de +jacobins, de cerveaux brûlés et d'ambitieux qui veulent des places et du +désordre. J'aurais dû les dénoncer à la nation, et les chasser; le tems +perdu peut se réparer...» + +L'agitation de l'Empereur était extrême; il se promenait à grands pas +dans son cabinet, et prononçait des mots entrecoupés qu'il était +impossible de comprendre. «Sire, lui répondit enfin M. Regnault, ne +cherchez point (je vous en conjure) à lutter plus long-tems contre la +force des choses. Le tems s'écoule; l'ennemi s'avance. Ne laissez point +à la chambre, à la nation, le moyen de vous accuser d'avoir empêché +d'obtenir la paix. En 1814, vous vous êtes sacrifié au salut de tous: +renouvelez aujourd'hui ce grand, ce généreux sacrifice.» + +L'Empereur répliqua avec humeur: «Je verrai; mon intention n'a jamais +été de refuser d'abdiquer. J'étais soldat; je le redeviendrai; mais je +veux qu'on me laisse y songer en paix, dans l'intérêt de la France et de +mon fils: dites-leur d'attendre.» + +La chambre, pendant cet entretien, était en butte à la plus extrême +agitation. Le président, instruit par M. Regnault des dispositions de +l'Empereur, annonça qu'un message satisferait incessamment tous les +voeux. Mais, impatiente de jouir de son ouvrage, elle ne voulait même +point laisser à Napoléon le mérite de se dévouer librement au salut de +la patrie. + +M. Duchêne, qui, le premier, avait interrompu, par ses murmures, le +rapport du général Grenier, demanda que l'Empereur fût invité, au nom du +salut de l'état, à déclarer son abdication. + +Le général Solignac proposa de lui envoyer une députation pour lui +exprimer l'urgence de sa décision. + +M. de Lafayette que sa destinés semble appeler à être le fléau des rois, +s'écria que si Napoléon ne se décidait point, il proposerait sa +déchéance. + +Une foule de membres, parmi lesquels le général Sébastiani se fit +remarquer par son acharnement, insistèrent pour que Napoléon fût +contraint d'abdiquer sur-le-champ. + +Enfin, on consentit, _pour ménager l'honneur du chef de l'état_, à lui +accorder une heure de grâce, et la séance fut suspendue. + +De nouvelles instances furent aussitôt renouvelées près de l'Empereur. +Le général Solignac (je crois) et d'autres députés vinrent le sommer +d'abdiquer. Le prince Lucien, qui n'avait point cessé de conjurer +l'Empereur de tenir tête à l'orage, pensa que le moment était passé, et +qu'il fallait se soumettre; le prince Joseph se joignit à lui, et leurs +conseils réunis parvinrent à faire fléchir la résistance de l'Empereur. +Il annonça cette détermination aux ministres, et dit au duc d'Otrante +avec un sourire ironique: «Écrivez à ces messieurs de se tenir +tranquilles; ils vont être satisfaits[60].» + +Le prince Lucien prit alors la plume, et écrivit, sous la dictée de son +auguste frère, la déclaration suivante: + + _Déclaration au peuple Français._ + + En commençant la guerre, pour soutenir l'indépendance nationale, je + comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les + volontés, et le concours de toutes les autorités nationales. + J'étais fondé à en espérer le succès, et j'avais bravé toutes les + déclarations des puissances contre moi. + + Les circonstances me paraissent changées; je m'offre en sacrifice à + la haine des ennemis de la France: puissent-ils être sincères dans + leurs déclarations, et n'en avoir voulu réellement qu'à ma + personne! Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils + sous le titre de NAPOLÉON II, Empereur des Français. + + Les ministres actuels formeront provisoirement le conseil de + gouvernement. L'intérêt que je porte à mon fils, m'engage à inviter + les chambres à organiser sans délai la régence par une loi. + + Unissez-vous tous pour le salut public, et pour rester une nation + indépendante. + + (Signé) NAPOLÉON. + + Au palais de l'Élysée, + + ce 22 juin 1815. + +Le duc de Bassano me remit la minute du prince Lucien, pour en faire +deux expéditions. Lorsqu'elles furent présentées à l'Empereur, elles +offraient encore les traces de mon affliction: il s'en aperçut, et me +jetant un regard plein d'expression, il me dit: _Ils l'ont voulu_. + +Le duc de Bassano lui fit observer qu'il faisait un grand sacrifice à la +paix, mais que peut-être les alliés ne le jugeraient point assez +complet.--«Que voulez-vous dire?» répondit l'Empereur.--«Qu'il serait +possible qu'on exigeât la renonciation des frères de Votre Majesté à la +couronne.»--«Comment, de mes frères?... ah! Maret, vous voulez donc nous +déshonorer tous!» + +Le duc d'Otrante, le duc de Vicence, le duc Decrès furent immédiatement +chargés de porter la déclaration de l'Empereur à la chambre des députés; +et le duc de Gaète, le comte Mollien et M. Carnot, à celle des pairs. + +Le prince d'Eckmuhl avait été envoyé d'avance par l'Empereur à cette +première chambre, pour lui donner des nouvelles de l'armée, et l'amuser +en attendant l'arrivée de l'abdication. + +À peine fut-elle partie, que le comte de la Borde, adjudant général de +la garde nationale, accourut annoncer à l'Empereur qu'il n'y avait pas +un moment à perdre, et qu'on allait mettre aux voix la déchéance. +L'Empereur, en lui touchant l'épaule, lui dit: «Ces bonnes gens-là sont +donc bien pressés; dites-leur de se tranquilliser; il y a un +quart-d'heure que je leur ai envoyé mon abdication.» Les ministres +s'étaient croisés en route avec M. de la Borde. + +Lorsqu'ils se présentèrent à la chambre, le président, craignant que les +ennemis de Napoléon n'insultassent à son malheur par de lâches +applaudissemens, leur rappela que le réglement interdisait tout signe +d'improbation ou d'approbation: il lut ensuite la déclaration. + +Le duc d'Otrante, qui avait été, dans l'ombre, l'un des instigateurs du +déchaînement de certains députés, feignit de s'attendrir sur le sort de +Napoléon, et le recommanda aux égards et à la protection des chambres. +Cette générosité simulée révolta les coeurs purs de l'assemblée, et +demeura sans effet: c'était à l'infortuné Regnault qu'il était réservé +de les émouvoir. Il leur rappela, avec tant d'âme et d'éloquence, les +bienfaits et les victoires de Napoléon; il leur offrit un tableau si +vrai, si touchant, si pathétique, des infortunes auxquelles ce grand +homme, ce héros national, allait se dévouer, sans réserve et sans +conditions, pour racheter la patrie, que les yeux de ses ennemis les +plus endurcis se mouillèrent de larmes, et que l'assemblée entière resta +plongée pendant quelques momens dans un morne et douloureux silence. Ce +silence, le plus bel hommage que Napoléon ait peut-être jamais obtenu, +fut à la fin interrompu; et la chambre arrêta, à l'unanimité, qu'une +députation solennelle se rendrait près de Napoléon, pour lui exprimer, +_au nom de la nation_, le respect et la reconnaissance avec lesquels +elle acceptait le noble sacrifice qu'il avait fait à l'indépendance et +au bonheur du peuple Français. + +Napoléon reçut froidement les félicitations des députés de la chambre. +Quel prix pouvait avoir à ses yeux de vaines paroles? Il leur +répondit[61]: + + Je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez; je désire que + mon abdication puisse faire le bonheur de la France; _mais je ne + l'espère point_: elle laisse l'état sans chef, sans existence + politique. Le tems perdu à renverser la monarchie, aurait pu être + employé à mettre la France en état d'écraser l'ennemi. Je + recommande à la chambre de renforcer promptement ses armées: qui + veut la paix, doit se préparer à la guerre. Ne mettez pas cette + grande nation à la merci des étrangers; craignez d'être déçus dans + vos espérances. _C'est là qu'est le danger_. Dans quelque position + que je me trouve, je serai toujours bien, si la France est + heureuse. Je recommande mon fils à la France. J'espère qu'elle + n'oubliera point que je n'ai abdiqué que pour lui. Je l'ai fait + aussi, ce grand sacrifice, pour le bien de la nation: ce n'est + qu'avec ma dynastie, qu'elle peut espérer d'être libre, heureuse et + indépendante.» + +L'Empereur prononça cette réponse avec un accent si noble, si touchant, +que tous les assistans furent profondément émus, et que M. Lanjuinais +lui-même ne put retenir ses larmes. + +M. le comte Regnault voulut se féliciter d'avoir été le premier +l'interprète des sentimens et de la reconnaissance nationale. L'Empereur +l'interrompit: «Puisque cette délibération est votre ouvrage, lui +dit-il, vous auriez dû vous ressouvenir que le titre d'Empereur ne se +perd point[62];» et il lui tourna le dos. + +La chambre des pairs s'empressa d'imiter l'exemple des députés. +L'Empereur l'accueillit avec bonté, et lui recommanda de ne point +oublier qu'il n'avait abdiqué qu'en faveur de son fils. + +L'abdication de Napoléon laissa le champ libre aux spéculations +politiques des représentans: chacun d'eux se crut appelé à donner à +l'état, un gouvernement et un chef. + +Les républicains, toujours dupes de leurs vieilles illusions, se +berçaient de l'espoir d'introduire, en France, un gouvernement +fédératif. + +Les Bonapartistes, forts du voeu national et des promesses des étrangers, +comptaient décerner la couronne à Napoléon II, et la régence à +Marie-Louise. + +Les partisans du duc d'Orléans (et dans leurs rangs se trouvaient les +personnages et les orateurs les plus marquans de l'assemblée) se +flattaient intérieurement d'asseoir sur le trône le fils des rois et de +la république. + +Quelques députés, séduits par la réputation brillante de l'un, par la +valeur et les liens de famille de l'autre, penchaient pour le prince de +Suède ou le prince d'Orange... En un mot, on voulait de tout le monde, +excepté du souverain légitime. + +Un petit nombre de députés seulement gardaient la neutralité. Libres +d'ambition et d'intérêts personnels, uniquement occupés de la patrie, +ils ne songeaient qu'à tirer parti des événemens, pour les faire tourner +au profit de la nation et de la liberté. + +Les partis qui divisaient ainsi la chambre, ne tardèrent point à +s'élancer dans la carrière. + +M. Dupin, trop habile pour manifester directement l'intention de +méconnaître Napoléon II, et de faire déclarer le trône vacant, prit un +détour. Il proposa à la chambre de se former en _assemblée nationale_; +d'envoyer des ambassadeurs négocier la paix; de créer une commission +exécutive, prise dans le sein des deux chambres; de charger une +commission de préparer le travail de la nouvelle constitution, et de +déterminer les conditions auxquelles le trône pourrait être occupé par +le prince que le peuple choisirait. + +M. Scipion Mourgues, quoique ne siégeant point sous la même bannière que +M. Dupin, s'empara de la proposition, et, lui donnant plus d'extension, +il demanda que la chambre se transformât en _assemblée constituante_; +que le gouvernement de l'état fût confié provisoirement aux ministres, +qui travailleraient avec une commission de cinq membres de la chambre, +présidée par le président[63]; et que le trône fût déclaré vacant, +jusqu'à l'émission du voeu du peuple: en sorte que le peuple souverain +aurait été le maître de changer la forme de gouvernement établi, et de +faire, à son gré, de la France, une république ou une monarchie. + +M. Regnault représenta que ces deux propositions tendaient à jeter +l'état dans le dédale d'une désorganisation complète; qu'on ne pourrait +les adopter, sans annoncer à l'étranger qu'il n'y avait rien d'établi en +France, point de droits reconnus, point de principes posés, point de +base de gouvernement: mais, tombant bientôt lui-même dans la faute de +ses adversaires, il proposa 1.° de nommer, au lieu du conseil de régence +prescrit par les lois fondamentales qu'il venait d'indiquer, une +commission exécutive de cinq membres, deux de la chambre des pairs, +trois de celle des députés, qui exercerait provisoirement les fonctions +du gouvernement; 2.° d'abandonner à cette commission, pour ne point +rompre l'unité de pouvoir, la direction et le choix des commissaires +négociateurs à envoyer aux alliés. + +Les termes moyens, dans les momens de vague et de crainte, sont toujours +du goût de la majorité; et la majorité de la chambre adopta l'espèce de +transaction proposée par M. Regnault, sans en apercevoir +l'inconséquence; car, en éludant de reconnaître Empereur Napoléon II, +c'était déclarer aux étrangers, _ce qu'elle avait voulu éviter_, qu'il +n'y avait point en France de droits établis, et que le trône et même le +gouvernement étaient vacans. + +Dans l'état des choses, elle n'avait que deux partis à prendre: ou de +proclamer constitutionnellement Napoléon II, comme son essence, son +devoir, son intérêt le lui prescrivaient; ou, si, par l'effet d'une +lâche condescendance, elle ne voulait rien décider sans l'aveu des +alliés, de réunir les deux chambres en _assemblée nationale_, et +d'attendre les événemens. Alors, elle n'aurait pas remis le sort de la +révolution du 20 mars entre les mains de cinq individus; alors, elle +aurait acquis un caractère imposant et national, qui aurait donné à ses +actes, à ses négociations, à sa résistance même, une force et une +dignité que ne pouvait obtenir le gouvernement insolite qu'elle venait +d'enfanter. + +La résolution prise par les représentans fut portée immédiatement à la +chambre des pairs. + +Le prince Lucien se leva le premier pour la combattre. Il rappela +éloquemment les principes sur lesquels reposent les monarchies +héréditaires. Il invoqua la constitution, les sermens solennels prêtés +au Champ-de-Mai, et conjura les pairs, gardiens fidèles de la foi jurée +et des lois constitutives de la monarchie, de repousser cette résolution +inconstitutionnelle, et de proclamer Napoléon II Empereur des Français. + +M. de Pontécoulant s'opposa fortement à cette proposition, déclarant +qu'il ne consentirait jamais à reconnaître pour souverain un prince qui +n'est point en France, et pour régente une captive. «De quel droit +d'ailleurs, ajouta-t-il, le prince de Canino, vient-il parler dans cette +enceinte? est-il Français?»--«Si je ne suis point Français à vos yeux, +s'écria le prince Lucien, je le suis aux yeux de la nation entière.» + +Labédoyère s'élança rapidement à la tribune. «J'ai vu, dit-il, autour du +trône du souverain heureux, les hommes qui s'en éloignent aujourd'hui, +parce qu'il est dans le malheur. Ils sont déjà prêts à recevoir le +prince que l'étranger voudra leur imposer. Mais s'ils rejettent Napoléon +II, l'Empereur doit recourir à son épée et à ces braves qui, tout +couverts de sang et de blessures, crient encore _Vive l'Empereur!_ C'est +en faveur de son fils qu'il a abdiqué; son abdication est nulle, si on +ne reconnaît point Napoléon II. Faudra-t-il donc que le sang français +n'ait encore coulé que pour nous faire passer une seconde fois sous le +joug étranger? que pour nous faire courber la tête sous un gouvernement +avili? que pour voir nos braves guerriers abreuvés d'humiliation et +d'amertume, et privés de la récompense due à leurs services, à leurs +blessures et à leur gloire? Il y a peut-être encore ici (en tournant les +yeux du côté du maréchal Ney) des généraux qui méditent de nouvelles +trahisons; mais, malheur à tout traître! qu'il soit voué à l'infamie! +que sa maison soit rasée, sa famille proscrite!» À ces mots, le +mécontentement le plus vif éclata dans l'assemblée. On interrompit +Labédoyère qui, au milieu du tumulte, s'écria en blasphémant: «Il est +donc décidé, _grand Dieu!_ qu'on n'entendra jamais, dans cette enceinte, +que des voix basses!» + +Cette apostrophe excita de nouveaux murmures: «Nous avons déjà la guerre +étrangère, dit M. Boissy-d'Anglas, veut-on nous donner encore la guerre +civile? Sans doute l'Empereur a fait à la patrie le plus grand des +sacrifices; mais la proposition de proclamer Napoléon II est +intempestive et impolitique. Il faut passer à l'ordre du jour.» + +Messieurs de Ségur, de Flahaut et Roederer, s'y opposèrent et firent +valoir avec force les droits de Napoléon II. «Si l'Empereur eût été tué, +dirent-ils, son fils lui succéderait de droit. Il est mort +politiquement; pourquoi son fils ne lui succéderait-il point? La +monarchie se compose de trois branches; une de ces branches est morte, +il faut la remplacer. On n'est fort que dans le cercle de ses devoirs; +ne sortons point de la constitution; ne donnons pas aux étrangers le +droit de nous dire: _Vous n'êtes plus rien!_ Ils ont proclamé que +Napoléon seul était un obstacle à la paix; éprouvons leur bonne foi. Il +est d'ailleurs aussi utile que politique et juste, de reconnaître +Napoléon II et de gouverner en son nom. Voyez les soldats, voyez les +peuples de l'Alsace, de la Franche-Comté, de la Lorraine, de la +Bourgogne, de la Champagne, pour qui, au nom de qui prodiguent-ils leur +généreux sang? À l'intérieur, la reconnaissance de Napoléon II plairait +à la nation et à l'armée: à l'extérieur, elle nous rattacherait à +l'Autriche. L'Empereur pourrait-il voir en nous un ennemi quand nous +adopterions pour souverain l'enfant issu de son sang?»--«L'article 67 de +la constitution fait toujours la loi des deux chambres, dit M. +Thibaudeau, ni la chambre, ni la nation, ni le gouvernement provisoire +que nous formerons, ne songent à ramener le gouvernement sous lequel +nous avons gémi pendant une année; mais la proposition de reconnaître +Napoléon II ne peut être examinée en ce moment. Laissons les choses +entières, et adoptons la résolution de la chambre des députés, _sans +rien préjuger sur l'indivisibilité de l'abdication de Napoléon_.» + +La chambre enchantée de trouver le moyen de conserver les droits de +Napoléon, sans se mettre en opposition manifeste avec les représentans, +adopta cet avis et procéda sur-le-champ à la nomination des deux membres +de la commission de gouvernement. + +M. le duc de Vicence et le baron Quinette réunirent les suffrages. + +M. Carnot, le duc d'Otrante, et le général Grenier furent au même moment +choisis par l'autre chambre. + +La commission de gouvernement se constitua aussitôt sous la présidence +du duc d'Otrante. + +Quoique la question de l'indivisibilité fût restée intacte, l'Empereur +néanmoins regarda la création d'une commission de gouvernement comme une +violation manifeste des conditions de son abdication. Il reprocha au +ministre d'état, et particulièrement à M. Regnault, de n'avoir point +soutenu les droits de son fils, et leur fit sentir qu'il était de leur +honneur et de leur devoir de forcer les chambres à se prononcer. «Je +n'ai point abdiqué, dit-il, en faveur d'un nouveau directoire; j'ai +abdiqué en faveur de mon fils. Si on ne le proclame point, mon +abdication doit être nulle et non avenue. Les chambres savent bien que +le peuple, l'armée, l'opinion le désirent, le veulent; mais l'étranger +les retient. Ce n'est point en se présentant devant les alliés l'oreille +basse et le genou en terre, qu'elles les forceront à reconnaître +l'indépendance nationale. Si elles avaient eu le sentiment de leur +position, elles auraient proclamé spontanément Napoléon II. Les +étrangers auraient vu alors que vous saviez avoir une volonté, un but, +un point de ralliement; ils auraient vu que le 20 mars n'était point une +affaire de parti, un coup de factieux, mais le résultat de l'attachement +des Français à ma personne et à ma dynastie. L'unanimité nationale +aurait plus agi sur eux, que toutes vos basses et honteuses déférences.» + +L'effet qu'avait produit la séance de la chambre des pairs, malgré les +soins pris pour la dénaturer, éveilla l'attention du duc d'Otrante et de +la faction anti-napoléonienne dont il était devenu le directeur et le +chef. + +D'un autre côté, l'armée du maréchal Grouchy, qu'on croyait perdue, +venait de rentrer en France[64]. Le prince Jérôme, le maréchal Soult, +les généraux Morand, Colbert, Poret, Petit et une foule d'autres +officiers que je regrette de ne pouvoir nommer, étaient parvenus à +rallier les débris de Mont-St.-Jean, et l'armée offrait déjà une masse +de cinquante à soixante mille hommes, dont les sentimens pour l'Empereur +n'avaient éprouvé aucune altération. + +Le duc d'Otrante et les siens sentirent donc la nécessité de ménager +Napoléon; et dans une conférence secrète qui eut lieu au ministère de la +police, et où se trouvèrent réunis M. Manuel et les députés les plus +influens du parti du duc d'Otrante, il fut reconnu qu'il ne paraissait +plus prudent ni possible d'empêcher la reconnaissance de Napoléon II, et +qu'on s'attacherait seulement à maintenir l'autorité dans les mains de +la commission. + +Le lendemain, ainsi qu'on l'avait prévu, M. le comte Defermont, +profitant habilement d'une discussion établie sur le serment à prêter +par la commission, demanda à l'assemblée au nom de qui agirait cette +commission, quel serait l'intitulé de ses actes, et enfin, si Napoléon +II était ou n'était pas Empereur des Français. (_Oui, oui, oui!_) +«L'abdication de Napoléon I appelle à lui succéder, dit-il, celui qui, +dans l'ordre constitutionnel, est désigné d'avance comme son héritier. +Il ne peut exister sur ce point fondamental la plus légère hésitation. +S'il en existait, notre devoir serait de la faire cesser. Il ne faut pas +qu'on aille persuader à la garde nationale de Paris et aux armées, que +vous attendez Louis XVIII, et que vous n'éprouvez pas tous le même +sentiment.» (_La grande majorité des membres se lèvent et crient_ vive +Napoléon II. _Ces cris furent répétés avec transport par les tribunes et +par les officiers de la ligne et de la garde nationale qui se trouvèrent +à l'entrée de la salle_). «Il faut l'avouer franchement, dit un autre +membre (M. Boulay de la Meurthe), on a élevé des doutes; des +journalistes ont été jusqu'à écrire que le trône était vacant: si tel +était notre malheur, l'assemblée et la liberté seraient perdues. En +effet, que serions-nous? par quel mandat sommes-nous ici? Nous +n'existons que par la constitution... C'est cette même constitution qui +proclame Empereur Napoléon II: son père a abdiqué; vous avez accepté +l'abdication sans restriction; le contrat est formé, Napoléon II est +Empereur par la force des choses. (_Oui, oui! nous ne devrions même +point délibérer_.) D'ailleurs l'Empereur n'a donné son abdication que +sous la condition expresse (_murmures_)... Ces murmures ne m'effraient +point; depuis long-tems j'ai fait le sacrifice de ma vie. Je dirai la +vérité toute entière, en présence de la nation. Il existe une faction +qui voudrait nous persuader que nous avons déclaré le trône vacant, dans +l'espoir de remplir aussitôt cette vacance par les Bourbons. (_Non, non! +Jamais, jamais!_) Cette faction est celle du duc d'Orléans. Elle a +entraîné quelques patriotes peu intelligens, qui ne voient pas que le +duc d'Orléans n'accepterait le trône que pour le résigner à Louis XVIII. +Il faut que l'assemblée se prononce, et qu'elle déclare à l'instant même +qu'elle reconnaît Napoléon II pour Empereur des Français.» M. le comte +Regnault s'exprima dans le même sens; mais il refroidit la discussion, +en y mêlant maladroitement les puissances étrangères, et en demandant au +nom de qui l'armée se battrait. Les membres de l'opposition, qui +jusqu'alors s'étaient bornés à faire entendre quelques murmures, et à +réclamer l'ordre du jour, prirent la parole. M. Dupin s'attacha d'abord +à prouver que le salut de la patrie devait passer avant tout. «Pourquoi, +dit-il ensuite, l'Empereur a-t-il abdiqué? parce qu'il a senti qu'il ne +pouvait plus sauver la France. Or, je vous le demande: si Napoléon I n'a +pu sauver l'état, comment Napoléon II le pourra-t-il davantage! +D'ailleurs ce prince et sa mère ne sont-ils pas captifs? avez-vous +l'espoir qu'ils vous seront rendus? Quelle a été notre pensée? nous +avons voulu, à la place d'un nom que les ennemis nous opposaient comme +le seul motif de la guerre, présenter la nation française. Eh bien! +c'est au nom de la nation que nous combattrons et que nous traiterons. +C'est de la nation que nous attendons le choix d'un souverain. La nation +précède tous les gouvernemens et leur survit à tous.»--«Pourquoi ne +proposez-vous pas une république?» s'écria une voix. Des murmures +nombreux et violens avaient souvent interrompu M. Dupin. M. Manuel, plus +adroit, sentit la nécessité d'être aussi plus modéré. Il parut d'abord +incertain sur la détermination qu'il conviendrait de prendre; et après +avoir mis en scène tous les partis et balancé les espérances et les +craintes que chacun d'eux pouvait inspirer à la nation, il s'écria: +«Mais s'agit-il donc d'un homme, d'une famille? non, il s'agit de la +patrie. Pourquoi nous ôterions-nous les moyens de la sauver? déjà nous +avons fait un grand pas[65]; mais savons-nous, s'il sera assez grand, +assez complet, pour en obtenir les résultats que nous désirons. Laissons +agir le tems. En acceptant l'abdication de Napoléon, vous avez accepté +la condition qu'elle emporte avec elle, et nous devons reconnaître +Napoléon II, puisque les formes constitutionnelles l'exigent; mais en +nous y conformant sous ce rapport, il nous est impossible de ne point +nous en écarter, lorsqu'il s'agit d'assurer notre indépendance; et c'est +pour atteindre ce but, que vous avez voulu remettre l'autorité à des +hommes qui ont particulièrement votre confiance; afin que tel ou tel +prince, appelé par les lois à la tutelle du souverain mineur, ne puisse +réclamer ses droits et devenir l'arbitre des destinées de la France. Je +demande donc l'ordre du jour motivé: 1° sur ce que Napoléon II est +devenu Empereur des Français par le fait de l'abdication de Napoléon I +et par la force des constitutions de l'Empire. 2° Sur ce que les deux +chambres ont voulu et entendu, en nommant une commission de +gouvernement, assurer à la nation les garanties dont elle a besoin, dans +les circonstances extraordinaires où elle se trouve, pour conserver sa +liberté et son repos.» + +Cette proposition captieuse séduisit l'assemblée. Elle l'adopta au +milieu des plus bruyantes acclamations, et des cris mille fois répétés +de _vive Napoléon II!_ sans se douter que cet ordre du jour, qui lui +paraissait si décisif, ne signifiait rien autre chose, sinon qu'elle +proclamait Napoléon II, puisque la constitution le voulait ainsi; mais +qu'elle déclarait en même tems que ce n'était qu'une affaire de forme, +et qu'elle l'abandonnerait quand le gouvernement provisoire le jugerait +nécessaire. + +C'était pour la seconde fois que la chambre se trouvait dupe de son +entraînement. Cependant, elle comptait, dans son sein, des hommes pleins +de talens et de sagacité; mais le plus grand nombre de ses membres (et +c'est la majorité qui fait loi), n'ayant jamais siégé dans nos +assemblées, se laissaient subjuguer par les prestiges de l'éloquence, et +avec d'autant plus de facilité, qu'il n'existait, dans la chambre, +aucune idée fixe, aucune volonté dominante, qui pût leur servir de fanal +et de guide. + +Le gouvernement provisoire, influencé par M. Fouché, ne tarda point à +prouver qu'il avait saisi le véritable sens de la pensée de M. Manuel. +Deux jours après, il intitula ses actes _au nom du peuple français_. +Cette insulte à la bonne foi de la chambre et du souverain qu'elle avait +reconnu, excita son étonnement et ses plaintes. La capitale et les +patriotes murmurèrent. On somma le président du gouvernement +d'expliquer, de justifier cet étrange procédé. Il répondit que +l'intention de la commission n'avait jamais été de méconnaître Napoléon +II, mais que ce prince, n'ayant encore été reconnu souverain de la +France par aucune puissance, on ne pouvait traiter en son nom avec les +étrangers, et que la commission avait cru de son devoir, d'agir +provisoirement _au nom du peuple français_, afin d'ôter aux ennemis tout +prétexte de se refuser à admettre les négociateurs. + +Cette explication, fortifiée par l'appui banal des mots puissans, +_patrie_, _salut public_, _armées étrangères_, parut plausible, et tout +fut dit. + +L'Empereur lui-même, étourdi par la force et la rapidité des coups que +lui portaient ses ennemis, ne songeait plus à se défendre, et semblait +laisser à la providence le soin de veiller sur son fils et sur lui. Il +se plaignait, mais son mécontentement expirait sur ses lèvres, et ne lui +inspirait aucune des résolutions qu'on devait attendre de la fougue et +de l'énergie de son caractère. + +Cependant le duc d'Otrante et les députés, qui avaient concouru avec lui +à arracher Napoléon du trône, ne le voyaient point sans effroi séjourner +à l'Élysée. Ils redoutaient, qu'enhardi par les mâles conseils du prince +Lucien, par le dévouement que lui conservait l'armée, par les +acclamations des fédérés et des citoyens de toutes les classes assemblés +journellement sous les murs de son palais, il ne tentât de renouveler un +second dix-huit brumaire. Ils demandèrent donc à la chambre, par +l'organe de M. Duchêne, que _l'ex-Empereur_ fût invité, au nom de la +patrie, à s'éloigner de la capitale. Cette demande n'ayant point eu de +suite, on eut recours à un autre moyen. On essaya de l'effrayer. Chaque +jour, des avis officieux le prévenaient qu'on voulait attenter à sa vie; +et, pour donner plus de vraisemblance à ces ruses grossières, on +envoyait tout-à-coup renforcer sa garde. Une nuit même, on vint nous +éveiller en sursaut de la part du commandant de Paris (le général +Hulin), pour nous inviter à nous tenir sur nos gardes, que l'Élysée +allait être attaqué, etc. Mais tel était notre mépris pour ces +misérables impostures, que nous ne jugeâmes même point nécessaire d'en +instruire Napoléon, et que nous revîmes le jour, sans avoir éprouvé un +seul moment d'insomnie. Rien n'aurait été plus facile cependant, que +d'enlever ou d'assassiner Napoléon. Son palais qui, dix jours +auparavant, pouvait à peine contenir la foule empressée des ambitieux et +des courtisans, n'était plus qu'une vaste solitude. Tous ces hommes sans +foi, sans honneur, que la puissance attire et qu'éloigne l'infortune, +l'avaient abandonné. Sa garde avait été réduite à quelques vieux +grenadiers, et un seul factionnaire, à peine en uniforme, veillait à la +porte de ce Napoléon, de ce roi des rois, qui naguère avait compté, sous +ses étendards, des millions de soldats. + +Cependant, Napoléon sentit lui-même que sa présence à Paris, et dans un +palais impérial, pourrait faire douter les alliés de la bonne foi de son +abdication, et nuire au rétablissement de la paix. Il se décida donc à +s'éloigner. + +Il se fit remettre sa correspondance personnelle avec les souverains, et +quelques lettres autographes soustraites, en 1814, à leurs recherches. +Il nous prescrivit ensuite de brûler les pétitions, les lettres, les +adresses reçues depuis le 20 mars. J'étais occupé de ce soin, dans un +moment où Napoléon vint à traverser le cabinet. Il s'approcha de moi, et +me prit une lettre que je tenais à la main; elle était du duc de ... Il +la parcourut, et me dit en souriant: «Ne brûlez point celle-là, +gardez-la pour vous. Ce sera, si l'on vous tourmente, une excellente +recommandation. *** ne manquera point de jurer aux autres qu'il leur a +conservé une chaste fidélité, et quand il saura que vous avez en main la +preuve matérielle qu'il s'était mis à mes pieds et que je n'ai voulu ni +de lui, ni de ses services, il se mettra en quatre pour vous servir, +dans la crainte que vous ne jasiez.» Je crus que l'Empereur plaisantait; +il s'en aperçut, et reprit: «Non, vous dis-je, ne brûlez point cette +lettre, ni celle de tous les gens de la même volée; je vous les donne +pour votre sauve-garde.» + +«Mais, Sire, ils m'accuseront de les avoir soustraites.»--«Vous les +menacerez, s'ils raisonnent, de les faire imprimer tout vifs, et ils se +tairont: je les connais.»--«Puisque V. M. le veut, je les conserverai.» +Je mis en effet de côté un certain nombre de ces lettres. Après le +retour du Roi, j'en rendis complaisamment quelques-unes; et ce n'est +point ici une allégation gratuite. À peine leurs auteurs que je pourrais +nommer, les eurent-ils en leur possession, qu'ils élevèrent jusqu'aux +nues leur prétendue fidélité, et devinrent, dans leurs discours ou dans +leurs écrits, les détracteurs les plus acharnés de tous ceux qui avaient +embrassé ou servi la cause du 20 mars. + +Le 25 à midi, Napoléon partit pour la Malmaison. Il y fut reçu par la +princesse Hortense. Cette princesse, si odieusement calomniée et si +digne de respect, nous donna l'exemple du courage et de la résignation. +Sa position, celle de Napoléon, devaient briser son âme; et cependant +elle trouvait encore assez de force pour dompter ses souffrances et +soulager les nôtres. Elle s'occupait de l'Empereur, elle s'occupait de +nous, avec une sollicitude si constante, une grâce si accomplie, qu'on +aurait pu croire qu'elle n'avait à songer qu'au malheur d'autrui. Si le +sort de Napoléon et de la France nous arrachait des gémissemens ou des +imprécations, elle accourait; et retenant ses propres larmes, elle nous +rappelait avec la raison d'un philosophe et la douceur d'un ange, qu'il +fallait surmonter nos regrets, notre douleur, et nous soumettre avec +docilité aux décrets de la providence. + +La secousse qu'avait donnée à Napoléon son départ de l'Élysée, le +réveilla. Il retrouva à la Malmaison son âme, son activité, son énergie. +Habitué à voir couronner tous ses voeux, toutes ses entreprises du plus +heureux succès, il n'avait point appris à lutter contre les atteintes +subites du malheur; et malgré la fermeté de son caractère, elles le +jetaient parfois dans un état d'irrésolution, pendant lequel mille +pensées, mille volontés se croisaient dans son esprit, et lui ôtaient la +possibilité de prendre un parti. Mais cette catalepsie morale n'était +point l'effet (comme on l'a prétendu) d'un lâche abattement. Sa grande +âme restait debout au milieu de l'engourdissement momentané de ses +facultés, et Napoléon, à son réveil, n'en était que plus terrible et +plus redoutable. + +Quelques momens après son arrivée, il voulut s'entretenir encore avec +ses anciens compagnons d'armes, et leur exprimer, pour la dernière fois, +ses regrets et ses sentimens. L'amour qu'il leur portait, le désespoir +de ne pouvoir venger à leur tête l'affront de Mont-St.-Jean, lui firent +oublier, dans une première proclamation, qu'il avait brisé de ses +propres mains son sceptre et son épée. Il reconnut bientôt que le +langage passionné qu'il tenait à l'armée, n'était point celui que lui +imposait son abdication, et il substitua aux trop vives inspirations de +son coeur l'adresse suivante: + + _Napoléon aux braves Soldats de l'Armée devant Paris._ + + Malmaison, 25 juin 1815. + + SOLDATS! + + Quand je cède à la nécessité qui me force de m'éloigner de la brave + armée Française, j'emporte avec moi l'heureuse certitude qu'elle + justifiera par les services éminens que la patrie attend d'elle, + les éloges que nos ennemis eux-mêmes ne peuvent pas lui refuser. + + Soldats, je suivrai vos pas, quoiqu'absent. Je connais tous les + corps; et aucun d'eux ne remportera un avantage signalé sur + l'ennemi, que je ne rende justice au courage qu'il aura déployé. + Vous et moi, nous avons été calomniés. Des hommes indignes + d'apprécier vos travaux, ont vu, dans les marques d'attachement que + vous m'avez données, un zèle dont j'étais le seul objet; que vos + succès futurs leur apprennent que c'était la patrie par-dessus tout + que vous serviez en m'obéissant; et que si j'ai quelque part à + votre affection, je la dois à mon ardent amour pour la France, + notre mère commune. + + Soldats, encore quelques efforts, et la coalition est dissoute. + Napoléon vous reconnaîtra aux coups que vous allez porter. + + Sauvez l'honneur, l'indépendance des Français; soyez jusqu'à la + fin, tels que je vous ai connus depuis vingt ans, et vous serez + invincibles. + +L'Empereur, qui avait eu peut-être l'intention de reporter sur lui, par +cette proclamation, le souvenir et l'intérêt de ses anciens soldats, +s'informa de l'effet qu'elle avait produit. On lui répondit, ce qui +était vrai, qu'elle n'avait point été publiée par le _Moniteur_, et que +l'armée n'en avait pas eu connaissance. Il ne laissa paraître aucun +signe de dépit ou de mécontentement, et se mit à parler des deux +chambres. + +Depuis l'abdication, les pairs et les députés avaient rivalisé de zèle +et d'efforts pour mettre la France en état d'imposer à ses ennemis +intérieurs et extérieurs. Ils avaient déclaré la guerre nationale, et +appelé tous les Français à la défense commune; Ils avaient autorisé le +gouvernement à faire des réquisitions en nature, pour +l'approvisionnement de l'armée et le transport des subsistances; à lever +la conscription de 1815; à suspendre les lois sur la liberté +individuelle, et à faire arrêter ou placer en surveillance toutes les +personnes prévenues de provoquer des troubles, ou d'entretenir des +intelligences avec les ennemis. Ils lui avaient enfin accordé un crédit +immense, pour subvenir provisoirement au paiement des fournitures et de +la solde de l'armée. + +De son côté, la commission prenait, exécutait, avec un soin infatigable, +toutes les mesures que commandaient les circonstances. Sa tâche, il faut +l'avouer, était aussi difficile que périlleuse. Jamais gouvernement ne +s'était trouvé dans de semblables conjonctures. Il fallait, du moins +pour la majorité de ses membres, un grand courage, un grand dévouement, +un grand patriotisme; il fallait une abnégation héroïque de son repos, +de sa liberté, de sa vie, pour se charger envers la nation, envers le +roi, de la responsabilité du pouvoir et des événemens. + +Le premier acte de la commission fut de remettre, entre les mains du +prince d'Essling, le commandement en chef de la garde nationale, dévolu +précédemment à l'Empereur. Le duc d'Otrante voulait ôter le commandement +en second au général Durosnel, dont la droiture l'embarrassait, pour le +donner à M. T** qui lui paraissait sans doute plus maniable. Le duc de +Vicence et M. Carnot s'y opposèrent et il fut laissé au général +Durosnel, à la satisfaction de la garde nationale, qui avait su +apprécier déjà le beau caractère de cet officier. + +Le maréchal SOULT n'ayant point voulu accepter de commandement, et le +général RAPP ayant remis le sien, la commission nomma le maréchal +GROUCHY commandant de l'armée du Nord; le général REILLE fut nommé +commandant des 1er 2e et 6e corps réunis en un seul; le général DROUOT +commandant de la garde; le maréchal JOURDAN commandant de l'armée du +Rhin. + +Des ordres furent donnés de toutes parts pour rétablir le matériel de +l'armée, remonter la cavalerie, faire marcher les dépôts et forcer les +soldats isolés de rentrer sous leurs drapeaux. + +La commission enfin, après avoir employé tous les moyens possibles pour +appuyer les négociations par le développement simultané des forces +nationales, chargea MM. de la Fayette, de Pontécoulant, de la Forêt, +d'Argenson, Sébastiani et Benjamin Constant (ce dernier adjoint en +qualité de secrétaire), de se rendre auprès des souverains alliés et de +leurs généraux, pour négocier une suspension d'armes et traiter de la +paix. + +Le jour où ces plénipotentiaires partirent, M. S*** vint féliciter +Napoléon. «Les alliés, lui répondit l'Empereur, ont trop d'intérêt à +vous imposer les Bourbons pour vous donner mon fils. Mon fils régnera +sur la France, mais son heure n'est point encore venue. Les instructions +des plénipotentiaires, m'a-t-on assuré, sont dans le sens de ma +dynastie; si cela est vrai, il fallait alors choisir d'autres hommes +pour la défendre. La Fayette, Sébastiani, Pontécoulant, Benjamin +Constant, ont conspiré contre moi; ils sont mes ennemis, et les ennemis +du père ne seront jamais les amis du fils. Les chambres d'ailleurs n'ont +point assez d'énergie, pour avoir une volonté indépendante: elles +obéissent à Fouché. Si elles m'eussent donné tout ce qu'elles lui +jettent à la tête, j'aurais sauvé la France; ma présence seule à la tête +de l'armée aurait plus fait que toutes vos négociations; j'aurais obtenu +mon fils pour prix de mon abdication; vous ne l'obtiendrez pas. Fouché +n'est point de bonne foi; il est vendu au duc d'Orléans. Il jouera les +chambres, les alliés le joueront, et vous aurez Louis XVIII. Il se croit +en état de tout conduire à sa guise, il se trompe; il verra qu'il faut +une main autrement trempée que la sienne, pour tenir les rênes d'une +nation, surtout lorsque l'ennemi est chez elle... La chambre des pairs +n'a point fait son devoir; elle s'est conduite comme une poule mouillée. +Elle a laissé insulter Lucien et détrôner mon fils: si elle eût tenu +bon, elle aurait eu l'armée pour elle; les généraux la lui auraient +donnée[66]. Son ordre du jour a perdu la France et vous a rendu les +Bourbons. Moi seul je pourrais tout réparer, mais vos meneurs n'y +consentiront jamais; ils aimeront mieux s'engloutir dans l'abîme, que de +s'unir avec moi pour le fermer.» + +Les plaintes, les regrets, les menaces que Napoléon laissait +continuellement échapper, alarmaient de plus en plus les fauteurs de sa +chute. Dans leur premier moment de chaleur, ils avaient montré de +l'audace; mais depuis que leurs têtes s'étaient refroidies, ils +paraissaient étonnés eux-mêmes de leur propre courage. Ils pâlissaient +au seul nom de Napoléon, et conjuraient nuit et jour le gouvernement de +le faire embarquer le plus promptement possible. + +Dès le jour même de son abdication, l'Empereur eut la pensée d'aller +chercher un asile à l'étranger. Accoutumé aux émotions fortes, aux +événemens extraordinaires, il s'était familiarisé sans peine avec cette +idée, et parut se complaire pendant quelques momens à calculer les +hasards du présent, les chances de l'avenir, et à opposer aux dangers de +la réalité les fictions de l'espérance. + +L'Empereur n'avait jamais confondu la nation anglaise avec le système +politique de son gouvernement. Il regardait le coeur d'un Breton comme le +sanctuaire inviolable de l'honneur, de la générosité et de toutes les +vertus civiques et privées qui impriment à l'homme de l'élévation et de +la dignité. Cette haute opinion avait prévalu dans sa pensée sur les +craintes que devaient lui inspirer les principes et les sentimens connus +du cabinet de Londres; et son premier dessein fut de se retirer en +Angleterre et de s'y placer sous la sauve-garde de l'hospitalité et des +lois. Il s'en ouvrit aux ducs de Bassano et de Vicence. Le premier ne +parut point goûter cette résolution. Le second, sans la combattre ni +l'approuver, lui conseilla, s'il persistait à prendre ce parti, de se +jeter dans un bateau de smuggler, de se présenter en mettant pied à +terre devant le magistrat du lieu, et de déclarer qu'il venait avec +confiance invoquer la protection du peuple Anglais. Napoléon parut +goûter cet avis; mais d'autres conseils le firent pencher pour les +États-Unis. Il fit alors demander au ministre de la marine la note des +bâtimens américains qui se trouvaient dans nos ports. Le ministre la lui +transmit sur-le-champ. «Remarquez, Sire, lui écrivait-il, le bâtiment du +Havre. Son capitaine est dans mon anti-chambre; sa chaise de poste est à +ma porte. Il va partir. Je réponds de lui; demain, si vous le voulez, +vous serez hors d'atteinte de vos ennemis.» + +M. de Vicence pressa l'Empereur de profiter de cette occasion. «Je sais +bien, reprit l'Empereur, qu'on voudrait déjà me voir parti, qu'on +voudrait se débarrasser de moi et me faire prendre.» Le duc fit un +mouvement de surprise et de reproche. «Ah! Caulincourt, ce n'est point +de vous dont je veux parler.» M. de Vicence lui répondit que ce conseil +ne partait que du coeur, qu'il n'avait d'autre motif que de le voir à +l'abri des dangers dont le menaçait l'approche des alliés.--L'Empereur +l'arrêta. «Qu'ai-je à craindre? j'ai abdiqué; _c'est à la France à me +protéger!_» + +Plusieurs Américains qui se trouvaient à Paris, écrivirent de leur +propre mouvement à Napoléon pour lui offrir leurs services et l'assurer, +au nom de leurs concitoyens, qu'il serait accueilli à Washington avec +les sentimens de respect, d'admiration et de dévouement, qui lui étaient +dus. Napoléon refusa leurs offres. Son intention n'était point de se +soustraire aux effets de son abdication; mais il avait changé d'opinion +et reconnu qu'il était de son devoir de ne quitter le sol de la patrie, +à moins qu'on ne l'exigeât, que lorsqu'elle ne serait plus en danger. + +Cependant, le gouvernement cédant aux obsessions continuelles des +députés et de M. Fouché, lui fit insinuer qu'il serait convenable de +prendre un parti. L'Empereur alors déclara qu'il était prêt à se rendre +avec sa famille aux États-Unis, et qu'il s'embarquerait aussitôt qu'on +aurait mis deux frégates à sa disposition. Le ministre de la marine fut +autorisé sur-le-champ à faire armer ces deux frégates. M. le baron +Bignon reçut l'ordre de demander à lord Wellington les passeports et les +sauf-conduits nécessaires; mais la commission, sous le prétexte de ne +point exposer les _frégates_ à tomber au pouvoir de l'ennemi, arrêta que +l'expédition ne mettrait en mer, que lorsque les sauf-conduits seraient +arrivés: condition singulière, que l'on ne peut expliquer honorablement +qu'en supposant que le gouvernement ne se souciait point intérieurement +de laisser partir Napoléon, regardant sans doute sa présence en France +comme un moyen de rendre les alliés plus dociles et moins exigeans. + +La promesse faite par l'Empereur, et les mesures prises pour assurer son +départ, ne suffirent point pour tranquilliser ses craintifs ennemis. Ils +appréhendèrent qu'il ne profitât du délai que l'arrivée des +sauf-conduits allait entraîner pour s'emparer de vive force de +l'autorité. Ils revinrent donc à la charge, et le gouvernement, pour +mettre un terme à leurs frayeurs importunes et répondre d'avance aux +objections des étrangers, consentit à donner un gardien à l'ancien chef +de l'état. Le général comte Beker, membre de la chambre des députés, fut +nommé commandant de la garde de l'Empereur, et chargé, sous ce prétexte, +de se rendre à la Malmaison, «pour veiller à la conservation de la +personne de Napoléon et au respect qui lui est dû, et empêcher les +malveillans de se servir de son nom pour occasionner des troubles[67].» + +Lorsque le général se présenta à la Malmaison, on crut qu'il venait +arrêter Napoléon. + +Un cri de douleur s'échappa de tous les coeurs. Gourgaud et quelques +autres officiers jurèrent qu'on ne porterait jamais sur l'Empereur une +main sacrilége. Je courus apprendre à Napoléon ce qui se passait; il +sortit de son cabinet, et parut à nos yeux: + + Avec cet air serein, ce front majestueux, + Tel que dans les combats, maître de son courage, + Tranquille, il arrêtait ou pressait le carnage. + +L'Empereur nous ordonna de respecter la personne et la mission du +général Beker, et de lui faire savoir qu'il pouvait se présenter devant +lui, sans scrupule et sans crainte. Mais déjà cet officier s'était +expliqué, et l'on vint annoncer que le but de sa mission n'était point +d'arrêter l'Empereur, mais de veiller à la sûreté de sa personne, placée +sous la sauvegarde de l'honneur national[68]. + +Cette déclaration ne trompa personne. Elle nous affligea profondément. +La princesse Hortense en eut l'âme déchirée. «Ô mon Dieu! dit-elle en +élevant tristement les yeux au ciel, devais-je voir l'Empereur à la +Malmaison prisonnier des Français!» + +M. Fouché et les siens ne s'en tinrent point à cette première +précaution; et pour ôter à l'Empereur le moyen _de former des trames_, +ils lui enlevèrent successivement, sous un prétexte ou sous un autre, la +plupart des officiers sur le dévouement desquels il pouvait compter. Les +uns furent appelés près du gouvernement, les autres reçurent des +missions ou des commandemens. On leur parlait à tous au nom sacré de la +patrie, et tous obéissaient. Moi-même, je ne fus point oublié; et je +reçus, ainsi que mon collègue le baron Fain, l'ordre de me rendre à +Paris. J'en prévins l'Empereur. «Allez, me dit-il, j'y consens. Vous +saurez ce qui s'y passe, et vous me le direz. Je regrette que nous +n'ayons point songé à vous faire attacher aux plénipotentiaires; vous +auriez rappelé à Metternich ce qui s'est dit à Bâle; vous lui auriez +appris que Fouché travaille pour le duc d'Orléans, etc. etc. Peut-être +sera-t-il encore tems. Voyez Caulincourt de ma part; dites-lui de vous +donner quelque mission.» + +Aussitôt mon arrivée aux Tuileries, je témoignai au président de la +commission et à M. de Vicence, le désir de faire partie de l'ambassade. +Je leur rappelai les propositions de M. Werner, etc. etc. M. de Vicence +pensa que mes services pourraient être fort utiles. M. le duc d'Otrante +me répondit qu'il fallait abandonner tout cela, et il n'en fut plus +question. + +Napoléon était donc resté presque seul, à la Malmaison[69]; et là, +retiré comme Achille dans sa tente, il maudissait son repos, lorsque le +ministre de la marine vint lui annoncer, au nom du gouvernement, que les +ennemis étaient à Compiègne; que la commission, craignant pour sa +sûreté, le dispensait d'attendre les sauf-conduits et désirait qu'il +partît _incognito_. L'Empereur promit de partir; mais quand il entendit +au loin le premier coup de canon, tout son corps tressaillit, et il se +plaignit avec l'accent du désespoir d'être condamné à rester loin du +champ de bataille. Il fit appeler le général Beker; «L'ennemi est à +Compiègne, à Senlis! lui dit-il, il sera demain aux portes de Paris! Je +ne conçois rien à l'aveuglement du gouvernement. Il faut être insensé ou +traître à la patrie, pour révoquer en doute la mauvaise foi de +l'étranger. Ces gens-là n'entendent rien à leurs affaires.» Le général +Beker fit un mouvement de tête, que Napoléon prit pour un signe +d'approbation, et il reprit: «Tout est perdu, n'est-ce pas? Dans ce cas, +qu'on me fasse général; je commanderai l'armée; je vais en faire la +demande; (_d'un ton d'autorité_) Général vous porterez ma lettre; partez +de suite; une voiture vous attend. Expliquez-leur que mon intention +n'est point de ressaisir le pouvoir; que je veux battre l'ennemi, +l'écraser, le forcer par la victoire à donner un cours favorable aux +négociations; qu'ensuite, ce grand point obtenu, je poursuivrai ma +route; allez, général; je compte sur vous: vous ne me quitterez plus.» + +Le général Beker, vaincu par l'ascendant de son prisonnier, partit +sur-le-champ. Cette lettre dont je regrette de ne pouvoir garantir la +première partie, contenait en substance: + + _À la Commission du Gouvernement._ + + En abdiquant le pouvoir, je n'ai point renoncé au plus noble droit + du citoyen, au droit de défendre mon pays. + + L'approche des ennemis de la capitale ne laisse plus de doutes sur + leurs intentions, sur leur mauvaise foi. + + Dans ces graves circonstances, j'offre mes services comme général, + me regardant encore comme le premier soldat de la patrie. + +Le duc d'Otrante lut cette lettre à haute voix, et s'écria: «Est-ce +qu'il se moque de nous?» + +M. Carnot parut être d'avis de replacer l'Empereur à la tête de l'armée. + +Le duc d'Otrante répliqua que l'Empereur avait sans doute épargné ce +soin à la commission; que probablement il avait _filé_ aussitôt le +départ du général Beker et qu'il était déjà à haranguer les soldats, et +à les passer en revue. + +Le général Beker se rendit garant que Napoléon attendrait son retour. + +Le président de la commission fit observer alors que le rappel de +Napoléon serait à jamais destructif de tout espoir de conciliation; que +les ennemis, indignés de notre foi punique, ne voudraient plus nous +accorder ni trêve, ni quartier; que le caractère de Napoléon ne +promettait point d'avoir aucune confiance dans ses promesses; et que, +s'il parvenait à obtenir quelque succès, il voudrait remonter sur le +trône et s'ensevelir sous ses débris, plutôt que d'en descendre une +seconde fois, etc. + +Ces observations réunirent tous les suffrages, et les membres de la +commission répondirent à l'Empereur, que leur devoir envers la patrie, +et les engagemens pris par les plénipotentiaires avec les puissances +étrangères, ne permettaient point d'accepter son offre. Ils chargèrent +M. Carnot de se rendre à la Malmaison pour éclairer l'Empereur sur sa +position, sur celle de la France, et le conjurer d'éviter les malheurs +qu'il paraissait vouloir appeler sur la France et sur lui. + +La proposition de Napoléon fut bientôt connue de tout Paris; on commença +par publier qu'il avait voulu reprendre le commandement; on finit par +annoncer qu'il l'avait repris. Napoléon en effet, aussitôt le départ du +général Beker, fit seller ses chevaux de bataille; et pendant trois +heures, on crut qu'il allait se rendre à l'armée. Mais il ne songea +point à profiter lâchement de l'absence de son gardien pour s'évader. +Une telle pensée était au-dessous de l'homme qui venait d'attaquer et +d'envahir un royaume avec huit cents soldats. + +Le général Beker revint à la Malmaison. L'Empereur se saisit de la +réponse de la commission, la parcourut rapidement, et s'écria: «J'en +étais sûr; ces gens-là n'ont point d'énergie; eh bien, général, puisque +c'est ainsi, partons, partons.» Il fit appeler M. de Flahaut et le +chargea d'aller à Paris, sur-le-champ, concerter son départ et son +embarquement avec les membres de la commission. + +Le prince d'Eckmuhl se trouvait aux Tuileries, au moment où M. de +Flahaut s'y présenta. Il ne vit dans la mission de ce général qu'un +subterfuge de l'Empereur, pour différer son départ. «Votre Bonaparte, +lui dit-il avec le ton de la colère et du mépris, ne veut point partir, +mais il faudra bien qu'il nous débarrasse de lui; sa présence nous gêne, +nous importune; elle nuit aux succès de nos négociations. S'il espère +que nous le reprendrons, il se trompe; nous ne voulons plus de lui. +Dites-lui de ma part qu'il faut qu'il s'en aille, et que s'il ne part à +l'instant, je le ferai arrêter, _que je l'arrêterai moi-même_.» M. de +Flahaut, enflammé d'indignation, lui répondit: «Je n'aurais jamais pu +croire, M. le Maréchal, qu'un homme qui, il y a huit jours, était aux +genoux de Napoléon, pût tenir aujourd'hui un semblable langage. Je me +respecte trop, je respecte trop la personne et l'infortune de +l'Empereur, pour lui reporter vos paroles; allez-y vous-même, M. le +Maréchal; cela vous convient mieux qu'à moi.»--Le prince d'Eckmuhl, +irrité, lui rappela qu'il parlait au ministre de la guerre, au général +en chef de l'armée, et lui prescrivit de se rendre à Fontainebleau où il +recevrait ses ordres.--«Non, monsieur, reprit vivement le comte de +Flahaut, je n'irai point; je n'abandonnerai pas l'Empereur; je lui +garderai jusqu'au dernier moment la fidélité que tant d'autres lui ont +jurée.»--«Je vous ferai punir de votre désobéissance!»--«Vous n'en avez +plus le droit. Dès ce moment je donne ma démission. Je ne pourrais plus +servir sous vos ordres sans déshonorer mes épaulettes.» + +Il sortit. L'Empereur à son retour s'aperçut qu'il avait l'âme blessée; +il le questionna, et parvint à lui faire avouer ce qui s'était passé. +Habitué, depuis son abdication, à ne s'étonner de rien et à tout +souffrir sans se plaindre, Napoléon ne parut ni surpris ni mécontent des +insultes de son ancien ministre. «Qu'il vienne, répondit-il froidement, +_je suis prêt, s'il le veut, à lui tendre la gorge_. Votre conduite, mon +cher Flahaut, ajouta-t-il, me touche; mais la patrie a besoin de vous: +restez à l'armée; et oubliez, comme moi, le prince d'Eckmuhl et ses +lâches menaces.» + +L'histoire plus sévère ne les oubliera point. Le respect pour le malheur +fut toujours placé au premier rang des vertus militaires. Si le guerrier +qui outrage son ennemi désarmé perd l'estime des braves, quel sentiment +doit-il inspirer celui qui maudit, insulte et menace son ami, son +bienfaiteur, son prince malheureux? + +L'Empereur versa, dans le sein de l'amitié fidèle, le chagrin que lui +causait le refus de ses services par la commission. «Ces gens-là, dit-il +à M. de Bassano, sont aveuglés par l'envie de jouir du pouvoir et de +continuer à faire les souverains; ils sentent que s'ils me replaçaient à +la tête de l'armée, ils ne seraient plus que mon ombre; et ils me +sacrifient, moi et la patrie, à leur orgueil, à leur vanité. Ils +perdront tout». Après quelques momens de silence: «Mais pourquoi les +laisserai-je régner? j'ai abdiqué pour sauver la France, pour sauver le +trône de mon fils. Si ce trône doit être perdu, j'aime mieux le perdre +sur le champ de bataille qu'ici. Je n'ai rien de mieux à faire pour vous +tous, pour mon fils et pour moi, que de me jeter dans les bras de mes +soldats. Mon apparition électrisera l'armée, elle foudroyera les +étrangers. Ils sauront que je ne suis revenu sur le terrain que pour +leur marcher sur le corps, ou me faire tuer; et ils vous accorderont, +pour se délivrer de moi, tout ce que vous leur demanderez. Si, au +contraire, vous me laissez ici ronger mon épée, ils se moqueront de +vous, et vous serez forcés de recevoir Louis XVIII, _chapeau bas_. Il +faut en finir: si vos cinq Empereurs ne veulent pas de moi pour sauver +la France, je me passerai de leur consentement. Il me suffira de me +montrer, et Paris et l'armée me recevront une seconde fois en +libérateur.»--«Je le crois, Sire, répondit M. de Bassano, mais la +chambre se déclarera contre vous; peut-être même osera-t-elle vous +mettre hors la loi. D'un autre côté, Sire, si la fortune ne favorisait +pas vos efforts, si l'armée, après des prodiges de valeur, était +accablée par le nombre, que deviendrait la France? que deviendrait Votre +Majesté? L'ennemi serait autorisé à abuser de la victoire; et Votre +Majesté aurait peut-être à se reprocher d'avoir causé à jamais la perte +de la France.»--«Allons; je le vois bien, il faut toujours céder.» +L'Empereur resta quelques momens sans proférer une seule parole; et +reprit: «Vous avez raison; je ne dois pas prendre sur moi la +responsabilité d'un si grand événement. Je dois attendre que la voix du +peuple, des soldats et des chambres me rappelle. Mais comment Paris ne +me demande-t-il pas? on ne s'apperçoit donc point que les alliés ne vous +tiennent aucun compte de mon abdication?»--«Sire, il règne une telle +incertitude dans les esprits, qu'on ne peut parvenir à s'entendre. Si +l'on était bien convaincu que l'intention des alliés est de rétablir +Louis XVIII, on n'hésiterait peut-être point à se prononcer; mais on +espère qu'ils tiendront leurs promesses.»--«Cet infâme Fouché vous +trompe. La commission se laisse conduire par lui. Elle aura de grands +reproches à se faire. Il n'y a là que Caulincourt et Carnot qui vaillent +quelque chose; mais ils sont mal appareillés. Que peuvent-ils faire avec +un traître, deux niais[70], et deux chambres qui ne savent ce qu'elles +veulent? Vous croyez tous, comme des imbéciles, aux belles promesses des +étrangers. Vous croyez qu'ils vous mettront la poule au pot, et vous +donneront un prince de votre façon, n'est-ce pas? Vous vous abusez: +Alexandre, malgré ses grands sentimens, se laissera influencer par les +Anglais; il les craint; et l'Empereur d'Autriche fera, comme en 1814, ce +que les autres voudront.» + +Cet entretien fut interrompu par l'arrivée des généraux P. et Chartran. +On les avait éconduits déjà deux fois; mais celle-ci ils déclarèrent +qu'ils ne s'en iraient point sans avoir parlé à l'Empereur. Leur but +était d'en exiger de l'argent. Le général Chartran, aussi funestement +inspiré que Labédoyère, lui dit qu'il s'était perdu pour le servir, que +les Bourbons allaient rentrer, qu'il serait fusillé s'il n'avait pas +d'argent pour se sauver, et qu'il lui en fallait. Napoléon leur fit +donner un millier d'écus à chacun, et ils se retirèrent. La princesse +Hortense, craignant que ces illustres Cosaques ne fissent un mauvais +parti à l'Empereur, voulait généreusement leur donner tout ce qu'ils +demanderaient. J'eus mille peines à la tranquilliser et à lui faire +comprendre qu'ils en voulaient plus à la bourse de Napoléon qu'à sa +personne. + +Napoléon, après leur départ, me donna des ordres pour Paris. J'y +retournai. Au moment où j'entrais aux Tuileries, la commission venait +d'être instruite que l'ennemi, après avoir battu nos troupes, s'avançait +en toute hâte sur Paris. Cette nouvelle inquiétait le gouvernement; et +comme il n'avait en ce moment près de lui aucun officier d'ordonnance, +le duc de Vicence me pria de vouloir bien aller à la découverte. Je +partis. Arrivé à l'entrée du Bourget, je rencontrai le général Reille +avec son corps d'armée. Il m'apprit que l'ennemi le suivait, mais qu'on +n'avait rien à craindre pour la capitale. «Je ne sais ce qui s'y passe, +me dit-il, mais on vient de conduire devant moi à l'instant le frère de +M. de Talleyrand. Il était porteur d'un faux passe-port, sous le nom de +Petit. J'avais envie de le faire conduire à la commission du +gouvernement, mais il m'a déclaré qu'il était chargé par elle d'une +mission aussi importante que pressée; et comme à tout hasard un ennemi +de plus ne peut rien nous faire, j'ai mieux aimé le laisser passer que +de risquer de faire manquer sa mission par des retardemens inutiles». Je +me hâtai de revenir calmer les anxiétés du gouvernement. + +Aussitôt que je pus disposer de ma liberté, je volai à la Malmaison. +Napoléon, qui me savait gré de ce postillonage continuel, daignait +toujours me recevoir sur-le-champ. Je lui rendis compte de tout ce qui +pouvait l'intéresser. Je n'omis point de lui apprendre que l'ennemi +était déjà maître d'une partie des environs de Paris, et qu'il était +important qu'il se tînt sur ses gardes. «Je ne le craindrai point +demain, me dit-il; j'ai promis à Decrès de partir, et je partirai cette +nuit. Je m'ennuie de moi, de Paris et de la France. Faites vos +préparatifs, et ne vous éloignez pas.»--Sire, lui répondis-je, quand je +promis hier à Votre Majesté de la suivre, je ne consultai que mon +dévouement; mais, lorsque j'ai fait part de cette résolution à ma mère, +elle m'a conjuré, au nom de ses cheveux blancs, de ne point +l'abandonner. Sire, elle est âgée de soixante-quatorze ans[71]; elle est +aveugle; mes frères ont été tués au champ d'honneur; elle n'a plus que +moi, moi seul au monde, pour la protéger; et j'avouerai à Votre Majesté +que je n'ai point eu la force de lui résister.»--«Vous avez bien fait, +me dit Napoléon; vous vous devez à votre mère; restez avec elle. Si, un +jour, vous êtes libre de vos actions, venez me trouver; je vous recevrai +toujours bien.»--«Votre Majesté, lui répliquai-je, est donc décidée à +partir.»--«Que voulez-vous que je fasse ici, maintenant?»--«Votre +Majesté a raison, mais...»--«Mais quoi? voudriez-vous que je +restasse?»--«Sire, j'avouerai à Votre Majesté que je ne la vois point +partir sans effroi.»--«Au fait, le chemin est difficile, mais un bon +vent et la fortune...»--«La fortune! ah! Sire, elle n'est plus pour +nous; d'ailleurs, où Votre Majesté ira-t-elle?»--«J'irai aux États-Unis. +L'on me donnera des terres ou j'en acheterai, et nous les cultiverons. +Je finirai par où l'homme a commencé: je vivrai du produit de mes champs +et de mes troupeaux.»--«C'est très-bien, Sire; mais croyez-vous que les +Anglais vous laisseront en paix cultiver vos champs?»--«Pourquoi non? +quel mal pourrai-je leur faire?»--«Quel mal, Sire! Votre Majesté +a-t-elle donc oublié qu'elle a fait trembler l'Angleterre? Tant que vous +vivrez, Sire, ou que vous serez libre, elle redoutera les effets de +votre haine et de votre génie. Vous étiez peut-être moins dangereux pour +elle sur le trône dégradé de Louis XVIII, que vous ne le seriez aux +États-Unis. Les Américains vous aiment et vous admirent; vous exerceriez +sur eux une grande influence, et vous les porteriez peut-être à des +entreprises fatales à l'Angleterre.»--«Quelles entreprises? les Anglais +savent bien que les Américains se feraient tous tuer pour la défense du +sol national mais qu'ils n'aiment point à faire la guerre hors de chez +eux. Ils ne sont pas encore arrivés au point d'inquiéter sérieusement +les Anglais; un jour, peut-être, ils seront les vengeurs des mers; mais +cette époque, que j'aurais pu rapprocher, est maintenant éloignée: les +Américains ne grandissent que lentement.»--«En admettant que les +Américains ne puissent, en ce moment, donner des inquiétudes sérieuses à +l'Angleterre, votre présence aux États-Unis lui fournirait du moins +l'occasion d'ameuter l'Europe contre eux. Les coalisés regarderont leur +ouvrage comme imparfait, tant que vous ne serez point en leur +possession, et ils forceront les Américains, sinon à vous livrer, du +moins à vous éloigner de leur territoire.»--«Hé bien! j'irai au Mexique. +J'y trouverai des patriotes, et je me mettrai à leur tête.»--«Votre +Majesté oublie qu'ils ont déjà des chefs; on fait les révolutions pour +soi et non pour les autres; et les chefs des indépendans se déferaient +de Votre Majesté ou la forceraient de chercher ailleurs...»--«Hé bien! +je les laisserai-là et j'irai à Carraccas; si je ne m'y trouve pas bien, +j'irai à Buénos-Ayres; j'irai dans la Californie; j'irai enfin de mer en +mer, jusqu'à ce que je trouve un asile contre la malfaisance et la +persécution des hommes.»--«En supposant que Votre Majesté parle +sérieusement, peut-elle raisonnablement se flatter d'échapper +continuellement aux embûches et aux flottes des Anglais.»--«Si je ne +puis leur échapper, ils me prendront: leur gouvernement ne vaut rien, +mais la nation est grande, noble et généreuse; ils me traiteront comme +je dois l'être. Au fond, que voudriez-vous que je fisse? voulez-vous que +je me laisse prendre ici comme un sot, par Wellington, et que je lui +donne le plaisir de me promener en triomphe comme le roi Jean dans les +rues de Londres? je n'ai qu'un parti à prendre, puisqu'on refuse mes +services, c'est de partir. Les destins feront le reste.»--«Il en est +encore un, Sire; et j'oserai vous le soumettre. Votre Majesté n'est +point faite pour se sauver.»--«Qu'appelez-vous, me dit Napoléon avec un +regard fier et courroucé, où voyez-vous que je me sauve?»--«Je supplie +Votre Majesté de ne point s'arrêter à cette expression.»--«Continuez, +continuez.»--«Je pense donc, Sire, que Votre Majesté ne doit pas quitter +ainsi la France, d'abord pour sa sûreté et ensuite pour sa gloire. Les +Anglais sont instruits que vous avez le dessein de passer aux +États-Unis, et déjà sans doute leurs croiseurs fourmillent sur nos +côtes. Ce n'est point tout; Votre Majesté connaît la haine et la +perfidie du duc d'Otrante; et qui peut répondre si des ordres secrets +n'ont point été donnés pour entraver votre départ, ou retarder la marche +des bâtimens, afin de vous faire capturer par les Anglais! Je regarde +donc comme impossible, que Votre Majesté puisse leur échapper, et si +elle leur échappe, qu'elle ne finisse tôt ou tard par tomber entre leurs +mains. Dans cette perplexité, il faut du moins chercher à succomber le +plus dignement possible.»--«Où voulez-vous en venir, me dit Napoléon +avec humeur, pensant que je voulais lui proposer le suicide: Je sais que +je pourrais me dire comme Annibal, délivrons-les de la terreur que mon +nom leur inspire; mais il faut laisser le suicide aux âmes mal trempées +et aux cerveaux malades. _Quelle que soit ma destinée, je n'avancerai +jamais ma fin dernière d'un seul moment_.»--«Ce n'est point cela que je +prétends, Sire; et puisque Votre Majesté daigne m'écouter, à sa place je +renoncerais à l'espoir chimérique de trouver un asile à l'étranger; et +je dirais aux chambres: «J'ai abdiqué pour désarmer nos ennemis, +j'apprends qu'ils ne sont point satisfaits: s'il leur faut encore ma +liberté ou ma vie, je la leur abandonne; je suis prêt à me remettre +entre leurs mains, heureux à ce prix de pouvoir sauver la France et mon +fils!» Qu'il serait beau, m'écriai-je, de voir Napoléon le Grand, après +avoir déposé cette couronne placée sur sa tête après vingt années de +victoires, venir s'offrir en sacrifice pour racheter l'indépendance de +la patrie.»--«Oui, oui, me dit Napoléon, ce dévouement serait fort beau; +mais une nation de trente millions d'âmes qui le souffrirait, serait à +jamais déshonorée. À qui me rendrai-je d'ailleurs: à Blucher, à +Wellington? ils n'ont pas le pouvoir nécessaire pour traiter avec moi à +de pareilles conditions. Ils commenceraient par me prendre, et feraient +ensuite de la France et de moi, ce qui leur passerait par la tête.»--«Je +me rendrais, Sire, à l'Empereur Alexandre.»--«Alexandre!! vous ne +connaissez pas les Russes. Cela nous coûterait la vie à tous les deux. +Cependant votre idée mérite d'être méditée; j'y réfléchirai. Avant de +prendre un parti sans remède, il faut y regarder à deux fois; le +sacrifice de ma personne ne serait rien pour moi; mais peut-être +serait-il perdu pour la France. Il ne faut jamais se confier à la foi +d'un ennemi. Voyez si Maret et Lavalette sont là, et faites-les venir.» + +Tout ce qui porte l'empreinte de la grandeur d'âme me séduit et me +transporte. J'avoue que mon imagination s'était enflammée à l'aspect de +Napoléon se dévouant généreusement pour la France et pour son fils. Mais +cette réponse de Napoléon: «Une nation de trente millions d'hommes qui +souffrirait ce sacrifice, serait à jamais déshonorée»; cette réponse, +dis-je, que je n'avais point prévue, dissipa mon enchantement. + +En sortant du cabinet, je fus arrêté par le duc de Rovigo qui me dit: +«Vous avez causé bien long-tems avec l'Empereur; y aurait-il quelque +chose de nouveau?»--«Non, lui répondis-je, nous avons parlé de son +départ;» et je lui rapportai notre conversation. «Vous lui avez donné le +conseil d'un homme de coeur, me répondit-il; mais il en est un que je lui +ai donné et que je crois meilleur encore: c'est de se faire tuer avec +nous sous les murs de Paris. Il ne le fera point, parce que Fouché ne +lui en laissera pas les moyens, et qu'ensuite une peur de tout +compromettre s'est emparée de lui. Il doit partir cette nuit. Dieu sait +où nous irons; mais n'importe, je le suivrai. Avant tout je veux le +savoir hors de danger: il vaut d'ailleurs mieux courir les aventures +avec lui que de rester ici. Fouché croit qu'il s'en tirera; il se +trompe; il sera pendu comme les autres, et il l'aura mieux mérité: la +France est abîmée, est perdue! Je voudrais être mort.» + +Pendant que je m'entretenais avec le duc de Rovigo, Napoléon discutait +la proposition que j'avais osé lui soumettre. Plusieurs fois il fut sur +le point de l'adopter, et toujours il en revint à son idée dominante, +qu'un tel sacrifice était indigne d'une grande nation, et que la France +probablement n'en retirerait pas plus de fruit qu'elle n'en avait retiré +de son abdication. Tout considéré, Napoléon résolut donc de confier son +sort au vent et à la fortune. Mais la commission, prévenue par une +dépêche de nos plénipotentiaires que je transcris plus loin, que +l'évasion de Napoléon, avant l'issue des négociations, serait regardée +par les alliés comme un acte de mauvaise foi de notre part, et +compromettrait le salut de la France; la commission lui fit déclarer que +des circonstances politiques imprévues la forçaient de subordonner de +nouveau son départ à l'arrivée des sauf-conduits. Napoléon fut donc +obligé de rester. + +Je revins à Paris; j'appris que l'ennemi avait fait d'immenses progrès; +et selon ma coutume, je voulus m'échapper pour aller en prévenir +Napoléon. Les barrières étaient strictement fermées; on n'en sortait +plus sans permission. Je tentai d'en obtenir une. Le duc d'Otrante me +répondit que ma présence était nécessaire au cabinet, et il me fut +ordonné d'y rester. Je sus qu'un nommé Chauvin qui devait partir avec +l'Empereur, se rendait à la Malmaison. Je courus lui exprimer ce qui se +passait, et le chargeai d'en informer le comte Bertrand. Au même moment +M. G. D.[72] apprit, je ne sais comment, que les Prussiens se +proposaient d'enlever l'Empereur; que Blucher avait dit: «_si je puis +attraper Bonaparte, je le ferai pendre à la tête de mes colonnes_;» et +que Wellington s'était fortement opposé à ce lâche et criminel dessein. +M. G. D. s'empressa de faire transmettre cet avis à Napoléon; et bientôt +après il trouva le moyen, à la faveur de son emploi dans la garde +nationale, de se rendre en personne à la Malmaison. Napoléon lui fit +répéter avec détail tout ce qu'il savait; quand il connut la position +des Prussiens il la mit sur sa carte[73], et dit en riant: «Ah, ah, je +me suis en effet laissé tourner;» il chargea un officier d'ordonnance de +s'assurer si les ponts de Bezons et du Peck avaient été coupés. Il sut +que ce dernier ne l'était point: «Je l'avais cependant demandé: cela ne +m'étonne point.» + +L'Empereur alors fit faire quelques dispositions pour se mettre à l'abri +d'une surprise; mais ces précautions étaient superflues; il avait +trouvé, sans l'invoquer, dans le dévouement de ses anciens compagnons +d'armes, un rempart inviolable contre les entreprises des ennemis. Les +soldats, les officiers, les généraux, placés dans la direction de la +Malmaison, le firent assurer qu'ils veilleraient sur lui, et qu'ils +étaient prêts à verser pour sa défense jusqu'à la dernière goutte de +leur sang. L'un des commandans des lanciers rouges de la garde, le jeune +de Brock, se fit remarquer particulièrement par son zèle infatigable. + +Le projet de Blucher et la proximité de nos troupes du lieu où se +trouvait détenu Napoléon, jetèrent la commission dans les plus vives +alarmes. + +Elle avait à craindre à la fois, que Napoléon, ému par le bruit des +armes et les acclamations de ses fidèles soldats, ne pût surmonter +l'envie de venir se battre à leur tête; que l'armée, toujours idolâtre +de son ancien général, ne fût l'arracher à son repos et le forcer de la +conduire à l'ennemi; ou, enfin, que l'ennemi lui-même ne parvînt à +s'emparer de sa personne par surprise ou par force. + +L'éloignement de l'Empereur pouvait terminer d'un seul coup cet état +d'anxiété; mais la dépêche des plénipotentiaires était là; et la +commission, retenue par la crainte d'indisposer les alliés, n'osait +autoriser ni contraindre Napoléon à s'éloigner. + +Sur ces entrefaites, le duc de Wellington prévint M. Bignon, qu'il +n'avait aucune autorité de son gouvernement pour donner une réponse +quelconque sur la demande d'un passeport et sauf-conduit pour Napoléon +Bonaparte. + +N'ayant plus de prétexte plausible pour le retenir, et ne voulant point +prendre sur elle la honte et la responsabilité des événemens, la +commission n'hésita plus sur le parti qui lui restait à prendre: elle +chargea le duc Decrès et le comte Boulay de se rendre immédiatement près +de l'Empereur (il était trois heures et demie du matin), de lui exposer +que lord Wellington avait refusé les sauf-conduits, et de lui notifier +l'injonction de partir sur-le-champ. + +L Empereur reçut cette communication sans s'émouvoir, et promit de +s'éloigner dans la journée. + +L'ordre fut aussitôt donné au général Beker de ne point permettre qu'il +revînt sur ses pas; au préfet de la Charente-inférieure, de l'empêcher, +autant que possible, de séjourner à Rochefort; au commandant de la +marine de ne point lui laisser remettre le pied à terre du moment où il +serait embarqué, etc. etc. etc. + +Jamais criminel ne fut entouré de précautions plus multipliées et en +même tems plus inutiles. + +Si Napoléon, au lieu de céder à la crainte de compromettre +l'indépendance et l'existence de la nation, eut voulu refaire un second +20 mars, ni les instructions du général Beker, ni les menaces du +maréchal Davoust, ni les intrigues de M. Fouché, ne l'en eussent +empêché; il lui aurait suffi de paraître. Le peuple, l'armée, l'auraient +reçu avec enthousiasme; et aucun de ses ennemis (le prince d'Eckmuhl le +premier) n'eût osé lever les yeux et contrarier son triomphe. + +Les momens qui précédèrent son départ furent on ne peut plus touchans; +il s'entretint, avec le peu d'amis qui ne l'avaient point abandonné, des +grandes vicissitudes de la fortune. Il déplora les maux que leur +dévouement à sa personne et à sa dynastie allait accumuler sur leurs +têtes, et leur recommanda d'opposer la force de leur âme et la pureté de +leur conscience, aux persécutions de leurs ennemis. Le sort de la France +(qui pourrait en douter!!!) fut aussi l'objet de son inquiète et tendre +sollicitude; il fit des voeux ardens pour son repos, son bonheur et sa +prospérité. + +Lorsqu'on vint lui annoncer que tout était préparé, il pressa +affectueusement dans ses bras la princesse Hortense, embrassa tendrement +ses amis fondant en larmes, et leur recommanda de nouveau l'union, le +courage et la résignation. Sa contenance était ferme, sa voix calme, ses +traits sereins; pas une plainte, pas un reproche ne s'échappèrent de son +coeur! + +Le 29 juin, à cinq heures du soir, il s'élança dans une voiture préparée +pour sa suite, et fit monter, dans celle qui lui était destinée, le +général Gourgaud et ses officiers d'ordonnance. Ses regards se +reportèrent plusieurs fois vers cette dernière demeure, si long-tems +témoin de son bonheur et de sa puissance. Il pensait, sans doute, qu'il +ne la reverrait plus! + +Il avait demandé qu'on mît, à sa disposition, un aviso, et que son +convoi fût commandé par le contre-amiral Violette. La commission, qui, +dans tous ses rapports avec l'Empereur, ne cessa point de lui témoigner +les égards les plus respectueux, s'empressa de déférer à cette demande. +L'amiral Violette étant absent, il fut convenu qu'on remettrait le +commandement au plus ancien capitaine des deux frégates, et voici les +instructions qui lui furent données. + +_Instructions pour les Capitaines Philibert, commandant la Saale, et +Poncé, commandant la Méduse._ + +TRÈS-SECRÈTES. + +Les deux frégates sont destinées à porter celui qui naguères était notre +Empereur, aux États-Unis d'Amérique. + +Il s'embarquera sur _la Saale_, avec telles personnes de sa suite qu'il +désignera. Les autres seront embarquées sur _la Méduse_. + +Les bagages seront répartis sur les deux frégates, ainsi qu'il +l'ordonnera. + +Si, soit avant le départ, soit dans la traversée, _la Méduse_ était +reconnue beaucoup meilleure marcheuse que _la Saale_, il s'embarquera +sur _la Méduse_, et les capitaines Philibert et Poncé changeraient de +commandement. + +Le plus grand secret doit être gardé sur l'embarquement qui doit se +faire par les soins du préfet maritime, ainsi que sur la personne à +bord. + +Napoléon voyage _incognito_, et il fera connaître lui-même le titre et +le nom sous lesquels il veut être appelé. + +Aussitôt après son embarquement, toute communication doit cesser avec la +terre. + +Les commandans des frégates, les officiers et les équipages, trouveront +dans leurs coeurs qu'ils doivent traiter sa personne avec tous les égards +et le respect dus à sa situation et à la couronne qu'il a portée. + +À bord, les plus grands honneurs lui seront rendus, à moins qu'il ne s'y +refuse. Il disposera de l'intérieur des frégates pour ses logemens, +selon sa plus grande commodité, sans nuire aux moyens de leur défense. +Sa table et son service personnel auront lieu, comme il l'ordonnera. + +On disposera, et le préfet en a reçu l'ordre, tout ce qui peut +contribuer aux commodités de son voyage, sans regarder à la dépense. + +Il sera envoyé à bord, par le préfet, autant d'approvisionnemens pour +lui et sa suite, que le comporte le secret impénétrable à observer sur +son séjour et son embarquement à bord. + +Napoléon étant embarqué, les frégates devront appareiller dans les +vingt-quatre heures au plus tard, si les vents le permettent, et si les +croisières ennemies ne s'opposent pas au départ. + +On ne resterait vingt-quatre heures en rade, après l'embarquement de +Napoléon, qu'autant qu'il le désirerait, car il est important de partir +le plus tôt possible. + +Les frégates se porteront le plus rapidement possible aux États-Unis +d'Amérique, et elles débarqueront Napoléon et sa suite, soit à +Philadelphie, soit à Boston, soit dans tel autre port des États-Unis +qu'il serait plus prompt et plus facile d'atteindre. + +Il est défendu aux commandans des deux frégates, de s'engager dans les +rades dont leur sortie deviendrait lente et difficile. Elles ne sont +autorisées à le faire, que dans le cas où cela serait nécessaire pour le +salut du bâtiment. + +On évitera tous les bâtimens de guerre qu'on pourrait rencontrer; si +l'on est obligé de combattre des forces supérieures, la frégate sur +laquelle ne sera pas embarqué Napoléon se sacrifiera pour retenir +l'ennemi, et pour donner à celle sur laquelle il se trouvera le moyen de +s'échapper. + +Je n'ai pas besoin de rappeler que les chambres et le gouvernement ont +mis la personne de Napoléon sous la sauve-garde de la loyauté Française. + +Une fois arrivé aux États-Unis, le débarquement devra se faire avec +toute la célérité possible et sous quelque prétexte que ce soit, à moins +que les frégates n'en soient empêchées par des forces supérieures; elles +ne pourront y rester plus de vingt-quatre heures, et elles devront +immédiatement faire leur retour en France. + +Les lois et réglemens sur la police des vaisseaux à la mer et sur la +subordination militaire des personnes embarquées comme passagers à +l'égard des commandans de ces bâtimens, seront observées dans toute leur +rigueur. + +Je recommande aux sentimens que les capitaines ont de leurs devoirs, +ainsi qu'à leur délicatesse, tous les objets qui pourraient n'être pas +prévus par ces présentes. + +Je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai dit précédemment, que la personne +de Napoléon est mise sous la sauve-garde de la loyauté du peuple +Français, et ce dépôt est confié spécialement, dans cette circonstance, +aux capitaines de la Saale et de la Méduse, et aux officiers et +équipages de ces deux bâtimens. + +Tels sont les ordres que la commission du gouvernement m'a chargé de +transmettre aux capitaines Philibert et Poncé. (Signé) Le duc DECRÈS. + +La commission, par un message du 29 juin, instruisit les deux chambres +que l'approche de l'ennemi et la crainte d'un mouvement à l'intérieur, +lui avaient imposé le devoir sacré de faire partir Napoléon. + +La manière dont ce message était conçu, donnait à entendre que +l'Empereur avait montré de la résistance. M. de Lavalette interpella le +duc Decrès d'expliquer les faits; et l'on sut alors que l'Empereur +n'avait point hésité un seul instant à se dévouer au sort que lui +imposait son abdication, et que, s'il n'était point parti, c'est que la +commission avait jugé convenable de différer son départ jusqu'à +l'arrivée des sauf-conduits demandés. + +L'Empereur avait d'abord manifesté l'intention de ne point s'arrêter en +route; arrivé à Rambouillet, il descendit de voiture et déclara qu'il +passerait la nuit au château. Il fit écrire, par le grand maréchal, à +l'administrateur du mobilier de la couronne, pour demander qu'on +dirigeât sur Rochefort, où ils seraient embarqués, les meubles et +couchages nécessaires pour garnir sept à huit appartemens de maîtres. +Précédemment, il avait réclamé la bibliothèque du Petit Trianon, +l'_Iconographie grecque_ de M. de Visconti, et un exemplaire du bel +ouvrage de l'Institut d'Égypte. La faculté d'associer les plus graves +pensées aux idées les plus simples, les occupations les plus vastes aux +soins les plus minutieux, était un des traits distinctifs du caractère +de Napoléon. + +À la pointe du jour il reçut un courrier de M. de ****; il lut ses +dépêches, et dit au général Beker, en élevant au ciel des regards +contristés: «C'est fini! c'en est fait de la France! partons!» + +Il fut accueilli, sur son passage, par les plus vifs témoignages +d'intérêt et de dévouement; mais rien ne put égaler les transports que +firent éclater à sa vue les troupes et les habitans de la ville de +Niort. Il recommanda au général Beker d'en instruire le gouvernement. +«Dites-lui, général, qu'il connaît mal l'esprit de la France, qu'il +s'est trop pressé de m'éloigner; que s'il avait accepté ma proposition, +les affaires auraient changé de face; que je pourrais encore, _au nom de +la nation_, exercer une grande influence dans la direction des affaires +politiques, en appuyant les négociations du gouvernement, par une armée +à laquelle mon nom aurait servi de point de ralliement.» + +Le général se mit en devoir de transmettre à la commission les paroles +de l'Empereur. Au moment où il terminait sa dépêche, on apprit qu'une +forte canonnade avait été entendue le 30. L'Empereur fit sur-le-champ +ajouter le _post-scriptum_ suivant, que le général écrivit sous sa +dictée: «Nous espérons que l'ennemi vous donnera le tems de couvrir +Paris et de voir l'issue des négociations. Si, dans cette situation, la +croisière anglaise arrête le départ de l'Empereur, vous pourrez disposer +de lui comme soldat.» + +L'Empereur continua sa route, et son voyage de Niort à Rochefort +n'offrant aucun incident remarquable, je me résous, quoique à regret, à +perdre un moment de vue cette auguste victime, pour revenir au +gouvernement qui lui avait succédé. + +Le gouvernement, pénétré de l'importance de sa mission, n'avait point +cessé, depuis sa création, d'employer tous ses efforts à justifier la +confiance des chambres. Sa politique tout à découvert, se renfermait +dans ce peu de mots: _Point de guerre, point de Bourbons_; et il était +doublement résolu à faire aux alliés toutes les concessions nécessaires +pour obtenir une paix conforme au voeu national, ou à leur opposer une +résistance inflexible, s'ils voulaient attenter à l'indépendance de la +nation et lui donner un souverain qui ne fût pas de son choix. + +Le duc d'Otrante, président de la commission, paraissait approuver, en +conseil et en public, les principes et les résolutions de ses collègues. +En particulier, c'était autre chose: dévoué en apparence à tous les +partis, il les flattait et les abusait tour-à-tour par de faux +épanchemens, de chimériques espérances. Il parlait de liberté aux +républicains, de gloire et de Napoléon II aux Bonapartistes, de +légitimité aux amis du Roi, de garanties et de paix générale aux +partisans du duc d'Orléans, et parvenait ainsi à se ménager de tous les +côtés, en cas de besoin, des appuis et des chances favorables[74]. Les +hommes familiers avec son allure, n'étaient point dupes de ses +artifices, et cherchaient à les dévoiler: mais sa conduite apparente +était tellement inattaquable, que l'on regardait leurs avertissemens +comme le fruit de préventions personnelles ou d'injustes soupçons. + +On s'accordait d'ailleurs à reconnaître que le sort de la France +dépendait des négociations avec les étrangers; et l'on espérait que les +plénipotentiaires, et particulièrement MM. d'Argenson et Lafayette, dont +les principes étaient invariables, rendraient impossible toute espèce de +surprise et de trahison. + +Ces plénipotentiaires avaient quitté Paris le 25 juin. Leurs +instructions étaient ainsi conçues: + +_Instructions pour Messieurs les Plénipotentiaires de la commission du +Gouvernement, auprès des Puissances Alliées._ + + Paris, le 23 juin 1815. + + L'objet de la mission de messieurs les plénipotentiaires chargés de + se rendre auprès des souverains alliés, n'a plus besoin d'être + développé. Il est dans leurs coeurs comme dans tous les coeurs + Français; il s'agit de sauver la patrie. + + Le salut de la patrie est attaché à deux questions essentielles: + l'indépendance nationale et l'intégralité de notre territoire. + + L'indépendance nationale ne peut être complète, qu'autant que les + principes constitutifs de l'organisation actuelle de la France, + soient à l'abri de toute atteinte étrangère. L'un des principes de + cette organisation est l'hérédité du trône dans la famille + impériale. L'Empereur ayant abdiqué, ses droits sont dévolus à son + fils. Les puissances ne peuvent porter la moindre atteinte à ce + principe d'hérédité établi par nos constitutions, sans violer notre + indépendance. + + La déclaration du 13, et le traité du 25 mars, ont reçu une + importante modification par l'article interprétatif que le cabinet + Britannique a joint à la ratification de ce traité; article par + lequel ce cabinet annonce _qu'il n'entend point poursuivre la + guerre, dans l'intention d'imposer à la France un gouvernement + particulier_. Cette modification a été adoptée par les alliés; elle + a été consacrée par la lettre de lord Clancarty, du 6 mai, à la + rédaction de laquelle tous les autres plénipotentiaires ont donné + leur assentiment; elle a été consacrée par une note du prince de + Metternich, en date du 9, et enfin par la déclaration des + puissances, en date du 12 du même mois. + + C'est ce grand principe reconnu par les puissances, que messieurs + les plénipotentiaires doivent surtout invoquer. + + On ne peut se dissimuler qu'il est fort à craindre que les + puissances ne se croient plus liées aujourd'hui par les + déclarations qu'elles ont faites avant le commencement des + hostilités. Elles ne manqueront pas d'objecter, que si, avant la + guerre, elles ont établi une distinction entre la nation et + l'Empereur, cette distinction n'existe plus, lorsque la nation, en + réunissant toutes ses forces dans les mains de ce prince, a uni de + fait sa destinée à la sienne; que si, avant la guerre, elles + étaient sincères dans l'intention de ne point se mêler des affaires + intérieures de la France, elles sont forcées de s'en mêler + aujourd'hui, précisément pour prévenir tout retour semblable de + guerre et assurer le repos de l'avenir. + + Il serait superflu d'indiquer à messieurs les plénipotentiaires les + réponses qui peuvent être faites à ces objections; ils en puiseront + la meilleure réfutation dans les sentimens de l'honneur national, + qui, après que la nation entière s'était ralliée à l'Empereur, a dû + combattre avec lui et pour lui, et qui ne pourrait s'en séparer + qu'autant qu'on acte tel que celui d'une abdication, viendrait + rompre les liens de la nation et de son souverain: il leur sera + facile de démontrer que, si ce devoir sacré de l'honneur a forcé la + nation Française à la guerre pour sa propre défense jointe à celle + du chef qu'on voulait lui enlever, l'abdication de ce chef replace + la nation dans l'état de paix avec toutes les puissances, puisque + c'était ce chef seul qu'elles voulaient renverser; que si la + déclaration faite par les puissances, de ne pas prétendre imposer à + la France un gouvernement particulier, était franche et sincère, + cette sincérité et cette franchise devraient se manifester + aujourd'hui par leur respect pour l'indépendance nationale lorsque + les circonstances nouvelles ont fait disparaître le seul grief dont + elles se crussent autorisées à se plaindre. + + Il est une objection d'une nature plus grave, et que les puissances + pourraient mettre en avant, si elles sont déterminées à profiter de + tous les avantages que leur situation militaire semble leur offrir. + Cette objection serait celle qui tendrait à refuser de reconnaître + la commission du gouvernement, et les plénipotentiaires et les + actes de la représentation nationale, comme étant le résultat d'un + ordre de choses qui ne serait pas légal à leurs yeux, attendu + qu'elles ont constamment refusé de reconnaître le principe. Cette + objection, si elle était fortement articulée et que les puissances + ne voulussent point s'en désister, laisserait peu de jour à la + possibilité d'un accommodement. Cependant, messieurs les + plénipotentiaires ne négligeraient sans doute aucun effort pour + combattre de pareilles objections, et ils ne manqueraient point de + raisonnemens pour les combattre avec succès, surtout envers le + gouvernement Britannique, dont la dynastie actuelle ne règne qu'en + vertu des principes dont nous sommes à notre tour dans le cas + d'invoquer l'application. + + Peut-être encore, sans méconnaître l'indépendance de la nation + Française, les souverains alliés s'attacheront à déclarer qu'il + n'est pas constant pour eux que le voeu de la nation soit bien le + voeu qui est exprimé par le gouvernement et même par les chambres; + qu'ainsi pour connaître le véritable voeu de la nation, elles + doivent commencer par rétablir tout ce qui existait avant le mois + de mars 1815, sauf à la nation à décider ensuite si elle doit + garder son ancien gouvernement ou s'en donner un nouveau. + + La réponse à ces objections se trouverait encore dans celle que + faisait autrefois l'Angleterre elle-même, aux ennemis qui voulaient + lui disputer le droit de changer de gouvernement et de dynastie. + L'Angleterre répondait alors: que le fait seul de la possession du + pouvoir autorise les puissances étrangères à traiter avec celui qui + en est revêtu. Ainsi, dans le cas où les autorités actuellement + existantes en France ne seraient pas, comme elles le sont en effet, + entourées de la légalité la plus complète, le refus de traiter avec + elles ne pourrait être appuyé sur aucun raisonnement solide. Ce + serait déclarer que l'on veut essayer jusqu'où l'on pourrait porter + les prétentions de la force, et annoncer à la France qu'il n'y a + point de salut pour elle, que dans les ressources du désespoir. + + Enfin, il est une chance moins fâcheuse que nous devons aussi + prévoir: c'est que les puissances, fidèles du moins en partie à + leur déclaration, n'insistent point absolument pour imposer à la + France la famille des Bourbons; mais qu'elles exigent d'un autre + côté l'exclusion du fils de l'Empereur Napoléon, sous prétexte + qu'une longue minorité pourrait donner lieu, ou à un dangereux + déploiement de vues ambitieuses de la part des principaux membres + de l'autorité en France, ou à des agitations intérieures dont le + contre-coup se ferait sentir au-dehors. Si la question en était + venue à ce point-là, messieurs les plénipotentiaires trouveraient + dans les principes de l'objection, le principe même de la réponse, + puisque la répartition du pouvoir entre les mains d'un conseil rend + ordinairement l'autorité plus faible, puisque la minorité du prince + est toujours pour un gouvernement une époque de mollesse et de + langueur. Ils la trouveraient surtout dans l'esprit actuel de la + nation Française, dans le besoin qu'elle a d'une longue paix, dans + l'effroi que doit lui inspirer l'idée de la continuation ou du + renouvellement de la guerre, dans les entraves qui seront mises par + des lois constitutionnelles aux passions des membres du + gouvernement. Quelle que soit d'ailleurs son organisation, ils + trouveront dans toutes ces circonstances, et dans mille autres + encore, des raisons très-valables à opposer à celles qu'on + alléguerait contre le maintien des principes de l'hérédité dans la + dynastie de l'Empereur Napoléon. + + Le premier, et le plus solide gage que les alliés puissent donner à + la nation Française de leur intention de respecter son + indépendance, et de renoncer sans réserve à tout projet de la + soumettre de nouveau au gouvernement de la famille des Bourbons. + Les puissances alliées doivent maintenant être elles-mêmes bien + convaincues que le rétablissement de cette famille est incompatible + avec le repos général de la France, et par conséquent avec le repos + de l'Europe. Si, c'est comme elles l'annoncent, un ordre stable + qu'elles veulent rendre à la France et aux autres nations, le but + serait manqué entièrement. Le retour d'une famille étrangère à nos + moeurs, et toujours entourée d'hommes qui ont cessé d'être Français, + rallumerait une seconde fois au milieu de nous toutes les passions + et toutes les haines; et ce serait une illusion que d'espérer faire + sortir un ordre stable du sein de tant d'élémens de discordes et de + troubles. L'exclusion de la famille des Bourbons est ainsi une + condition absolue du maintien de la tranquillité générale; et c'est + dans l'intérêt commun de l'Europe, comme dans l'intérêt particulier + de la France, l'un des points auxquels doivent tenir le plus + fortement messieurs les plénipotentiaires. + + La question de l'intégralité du territoire de la France, se lie + intimement à celle de son indépendance. Si la guerre déclarée par + les puissances alliées à l'Empereur Napoléon, n'était en effet + déclarée qu'à lui seul, l'intégralité de notre territoire n'est + point menacée. Il importe à l'équilibre général que la France + conserve au moins les limites que le traité de Paris lui a + assignées. Ce que les cabinets étrangers ont eux-mêmes regardé + comme convenable et nécessaire en 1814, ils ne peuvent pas le voir + d'un autre oeil en 1815. Quel prétexte pourrait aujourd'hui + justifier de la part des puissances le démembrement du territoire + Français? Tout est changé dans le système de l'Europe, tout au + profit de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche et de la + Prusse, tout au détriment de la France. La nation Française n'en + est point jalouse, mais elle ne veut être ni assujétie ni + démembrée. + + Deux objets principaux seront ainsi le but des efforts de messieurs + les plénipotentiaires, le maintien de l'indépendance nationale, et + la conservation de l'intégralité du territoire Français. + + Ces deux questions sont enchaînées l'une à l'autre et indépendantes + entre elles; on ne saurait les diviser, et admettre des + modifications sur l'une des deux, sans compromettre le salut de la + patrie. + + Que s'il était fait, par les puissances étrangères, des + propositions qui puissent se concilier avec nos plus chers + intérêts, et qui nous fussent offertes comme dernier moyen de + salut, messieurs les plénipotentiaires, en s'abstenant d'émettre + une opinion prématurée, s'empresseront d'en _rendre compte et de + demander les ordres du gouvernement_. + + Quelles que soient les dispositions des puissances étrangères, soit + qu'elles reconnaissent les deux principes qui sont indiqués à + messieurs les plénipotentiaires comme base de leur mission, soit + que les négociations amènent d'autres explications de nature à + entraîner quelques détails; il est très-important, dans l'une et + l'autre hypothèse, qu'un armistice général soit préalablement + établi: le premier soin de messieurs les plénipotentiaires devra + être, en conséquence, d'en faire la demande, et d'insister sur sa + prompte conclusion. + + Il est un devoir sacré que ne peut pas oublier la nation Française; + _c'est de stipuler la sûreté et l'inviolabilité de l'Empereur + Napoléon hors de son territoire_; c'est une dette d'honneur que la + nation éprouve le besoin d'acquitter envers le prince, qui + long-tems la couvrit de gloire, et qui, dans ses malheurs, renonce + au trône pour qu'elle puisse être sauvée sans lui, puisqu'il paraît + qu'elle ne peut plus l'être avec lui. + + Le choix du lieu où devra se retirer l'Empereur, pourra être un + sujet de discussion. Messieurs les plénipotentiaires en appelleront + à la générosité personnelle des souverains, pour obtenir la + fixation d'une résidence dont l'Empereur ait lieu d'être satisfait. + + Indépendamment des considérations générales que messieurs les + plénipotentiaires auront à faire valoir envers tous les souverains + alliés indistinctement, ils jugeront d'eux-mêmes la diversité des + raisonnemens dont ils auront à faire usage séparément auprès des + divers cabinets. + + Les intérêts de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Russie et de la + Prusse, n'étant pas les mêmes, c'est sous des points de vue + différens, qu'il conviendra de faire envisager à chacun de ces + cabinets les avantages que peut leur présenter respectivement le + nouvel ordre de choses qui vient de s'établir en France. Toutes les + puissances y trouveront la garantie de la conservation de ce + qu'elles possèdent, soit en territoire, soit en influence; avec ces + avantages généraux, quelques-unes doivent rencontrer encore des + avantages particuliers. + + L'Autriche pourrait bien ne pas voir avec plaisir le rétablissement + sur le trône de France d'une branche de la dynastie des Bourbons, + tandis qu'une autre branche de la même maison remonte sur le trône + de Naples. + + À cette circonstance, qui tient à la politique de cabinet, il se + peut que l'affection de famille vienne encore donner quelque appui; + il se peut que la tendresse de S. M. l'Empereur d'Autriche pour son + petit-fils, le porte à ne pas l'enlever aux grandes destinées qui + lui sont offertes. Il se peut que le cabinet autrichien aperçoive + dans ce lien de parenté, un moyen de fortifier sa cause de l'appui + de la nation Française, et qu'effrayé de l'agrandissement de la + Russie et de la Prusse, dont l'alliance lui pèse sans doute, il + saisisse l'occasion d'un rapprochement utile avec la France, pour + avoir en elle, au besoin, un puissant auxiliaire contre ces deux + gouvernemens. + + D'autres raisons se présenteraient pour ramener vers nous le + cabinet de Pétersbourg. Les idées libérales que professe l'Empereur + de Russie, autorisent auprès de son ministère et auprès de ce + prince même, un langage que peu d'autres souverains seraient + capables d'entendre. Il est permis de croire aussi que ce monarque + ne porte personnellement qu'un bien faible intérêt à la famille des + Bourbons, dont la conduite en général ne lui a pas été agréable. Il + n'a pas eu beaucoup à se louer d'elle, lorsqu'il l'a vue professer + une reconnaissance presque exclusive pour le Prince régent + d'Angleterre. D'ailleurs le but de la Russie est atteint; tous ses + voeux de puissance et d'amour-propre sont également satisfaits. + Tranquille pour long-tems et vainqueur sans avoir combattu, + l'Empereur Alexandre peut rentrer avec orgueil dans ses états, et + jouir d'un succès qui ne lui aura pas coûté un seul homme. La + continuation de la guerre avec la France serait maintenant pour lui + une guerre sans objet. Elle serait contre tous les calculs d'une + bonne politique, contre les intérêts de ses peuples. Messieurs les + plénipotentiaires tireront parti de ces circonstances et de + beaucoup d'autres encore, pour tâcher de neutraliser une puissance + aussi redoutable que la Russie. + + Celle des puissances continentales dont la France peut espérer le + moins de ménagemens, c'est la cour de Berlin; mais cette cour est + celle dont les forces viennent de souffrir le plus violent échec; + et pour peu que la Russie et l'Autriche se prêtent à entrer en + négociations, la Prusse sera bien contrainte d'y accéder. On ne + manquerait pas non plus, même avec cette cour, de raisons d'un + grand poids pour l'amener à des dispositions plus amicales, si elle + voulait s'écouter que ses intérêts véritables, et de tous les tems. + + Messieurs les plénipotentiaires trouveront auprès des souverains + alliés les plénipotentiaires britanniques; ce sera peut-être avec + ces plénipotentiaires, que la négociation offrira le plus de + difficultés. La question, à l'égard des alliés, n'est presque point + une matière de discussion; avec cette puissance, tous les + raisonnemens, tous les principes sont pour nous; tout consiste à + savoir si la volonté ne sera pas indépendante de tous les + principes, de tous les raisonnemens. + + Les détails auxquels on vient de se livrer n'étaient pas + nécessaires sans doute, et messieurs les plénipotentiaires auraient + trouvé eux-mêmes tout ce qui leur est indiqué ici. Mais ces + indications peuvent n'être pas sans utilité, attendu que leur effet + naturel sera de porter l'esprit de messieurs les plénipotentiaires + sur des considérations plus graves et sur des motifs plus puissans + dont ils sauront se servir à propos, dans le grand intérêt de + l'importante et difficile mission dont ils sont chargés. + + Messieurs les plénipotentiaires trouvèrent dans les rapports faits + à l'Empereur par le duc de Vicence, les 12 avril et 7 juin + derniers, ainsi que dans les pièces justificatives qui accompagnent + ces rapports, toutes les données dont ils peuvent avoir besoin pour + bien apprécier notre situation à l'égard des puissances étrangères, + et pour régler leur conduite avec les ministres de ces diverses + puissances. + +Le 26 juin, les plénipotentiaires eurent une première entrevue avec deux +officiers prussiens, délégués par le maréchal Blucher. Ils en rendirent +compte à la commission dans la personne de M. Bignon, chargé du +portefeuille des affaires étrangères, par la dépêche suivante: + + Laon, le 26 juin 1815, + + 10 heures du soir. + + Monsieur le baron Bignon, + + Nous avons reçu la lettre que vous nous avez fait l'honneur de nous + écrire hier 25, au sujet de l'intention où est l'Empereur de se + rendre avec ses frères aux États-Unis de l'Amérique. + + Nous venons enfin de recevoir nos passeports pour nous rendre au + quartier général des souverains alliés, qui doit se trouver à + Heidelberg ou à Manheim. Le prince de Schoenburgh, aide-de-camp du + maréchal Blucher nous accompagne. La route de Metz est celle que + nous allons suivre. Notre départ aura lieu dans une heure. + + Le maréchal Blucher nous a fait déclarer par le prince de + Schoenburgh et le comte de Noslitz plus spécialement chargé de ses + pouvoirs, que la France ne serait en aucune manière, gênée dans le + choix de son gouvernement; mais dans l'armistice qu'il proposait, + _il demandait, pour sûreté de son armée, les places de Metz, de + Thionville, de Mezières, de Maubeuge, de Sarrelouis et autres_. Il + part du principe qu'il doit être nanti contre les efforts que + pourrait tenter le parti qu'il suppose à l'Empereur. Nous avons + combattu, par des raisons victorieuses, toute cette argumentation, + sans pouvoir parvenir à gagner du terrain; vous sentez, Monsieur, + qu'il nous était impossible d'accéder à de pareilles demandes. + + Nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour obtenir + l'armistice à des conditions modérées, et il nous a été impossible + d'arriver à une conclusion, parce que, dit le prince, il n'est pas + autorisé à en faire une, et que d'immenses avantages peuvent seuls + l'y décider, aussi long-tems que le but principal n'est pas + atteint. + + Nous avons offert une suspension d'armes au moins pour quinze + jours; le refus a été aussi positif et par les mêmes motifs. Le + comte de Noslitz a offert, au nom du prince Blucher, de recevoir à + son quartier général, _et à celui du duc de Wellington, des + commissaires que vous leur enverrez, et qui seraient exclusivement + occupés des négociations nécessaires pour arrêter la marche des + armées et empêcher l'effusion du sang_. Il est urgent que ces + commissaires partent demain même, et qu'ils prennent la route de + Noyon, où des ordres seront donnés par le maréchal Blucher pour les + recevoir. Noyon va devenir son quartier général. Ils ne peuvent + trop redire que l'Empereur n'a pas un grand parti en France, qu'il + a profité des fautes des Bourbons, plutôt que des dispositions + existantes en sa faveur, et qu'il ne pourrait fixer l'attention + nationale qu'autant que les alliés manqueraient à leur déclaration. + + Nous avons l'espérance de voir prendre un cours heureux à nos + négociations, dont nous ne nous dissimulons point cependant les + difficultés; le seul moyen d'empêcher que des événemens de guerre + ne les fasse échouer, est de parvenir absolument à une trêve de + quelques jours. Le choix des négociateurs pourra y influer; et nous + le répétons, il n'y a pas un moment à perdre pour les diriger sur + les armées Anglaise et Prussienne. + + Les deux aides-de-camp du prince Blucher ont déclaré itérativement + que les alliés ne tenaient en aucune manière au rétablissement des + Bourbons; mais il nous est démontré qu'ils tendent à se rapprocher + le plus possible de Paris; et ils pourraient alors user de + prétextes et changer de langage. + + Tout cela ne doit que presser davantage les mesures pour les + réorganisations de l'armée, et surtout pour la défense de Paris: + objet qui paraît les occuper essentiellement. + + Des conversations que nous avons eues avec les deux aides-de-camp, + il résulte en définitif (et nous avons le regret de le répéter), + qu'une des grandes difficultés sera la personne de l'Empereur. Ils + pensent que les puissances exigeront des garanties et des + précautions, afin qu'il ne puisse jamais reparaître sur la scène du + monde. Ils prétendent que leurs peuples mêmes demandent sûreté + contre ses entreprises. _Il est de notre devoir d'observer que son + évasion, avant l'issue des négociations, serait regardée comme une + mauvaise foi de notre part; et pourrait compromettre + essentiellement le salut de la France._ Nous avons d'ailleurs + l'espérance que cette affaire pourra se terminer aussi à la + satisfaction de l'Empereur, puisqu'ils ont fait peu d'objections à + son séjour et à celui de ses frères en Angleterre; ce qu'ils ont + paru préférer au projet de retraite en Amérique. + + _Il n'a été question dans aucune conversation, du prince impérial_, + nous ne devions pas aborder cette question, à laquelle ils ne se + sont pas livrés. + + (Signé) H. SÉBASTIANI; le comte DE PONTÉCOULANT; LA FAYETTE; + d'ARGENSON; le comte DE LA FORÊT; BENJAMIN CONSTANT. + +La commission, aussitôt cette dépêche reçue, chargea messieurs +Andréossy, de Valence, Flaugergues, Boissy-d'Anglas et Labesnadière, de +se rendre, en qualité de commissaires, au quartier-général des armées +alliées pour demander une suspension d'armes et négocier un armistice. + +Le duc d'Otrante, toujours empressé de s'ouvrir des correspondances +ostensibles à la faveur desquelles il pût, au besoin, entretenir des +intelligences secrètes, persuada au gouvernement qu'il serait convenable +de préparer l'accès aux commissaires, par une démarche préalable; et il +adressa, en conséquence, au duc de Wellington, une lettre de +félicitation, dans laquelle il le supplia, avec une pompeuse bassesse, +d'accorder à la France son suffrage et sa protection. + +On remit aux commissaires copies des premières instructions, et on y +ajouta celles que voici: + +_Instructions pour Messieurs les Commissaires chargés de traiter d'un +armistice._ + + Paris, le 27 Juin 1815. + + Les premières ouvertures faites à nos plénipotentiaires sur les + conditions au prix desquelles le commandant en chef de l'une des + armées ennemies consentirait à un armistice, sont de nature à + effrayer sur celles que pourraient aussi demander les commandans + des armées des autres puissances, et à rendre fort problématique la + possibilité d'un arrangement. Quelque fâcheuse que soit en ce + moment notre position militaire, il est des sacrifices auxquels + l'intérêt national ne nous permet pas de souscrire. + + Il est évident que le motif sur lequel le prince Blucher fonde la + demande qu'il a faite de six de nos places de guerre que l'on + nomme, et de quelques autres que l'on ne nomme pas, que ce motif, + _la sûreté de son armée_, est une de ces allégations mises en avant + par la force, pour porter aussi loin qu'il est possible le bénéfice + des succès d'un moment. Cette allégation est des plus faciles à + réfuter, puisqu'il est pour ainsi dire dérisoire de demander des + gages pour la sûreté d'une armée déjà maîtresse d'une assez grande + partie de notre territoire, et qui marche presque seule, sans + obstacles, au coeur de la France. Il est encore une autre + déclaration, faite de la part du prince Blucher, et celle-ci est + plus inquiétante: c'est que pour prendre sur lui de conclure un + armistice auquel il n'est pas autorisé, il ne peut y être décidé + que par d'immenses avantages. Il y a, dans cette déclaration, une + franchise d'exigence qui présente beaucoup de difficultés pour un + accommodement. Cependant, quoique la commission du gouvernement + soit bien éloignée de vouloir favoriser les cessions qu'on exige, + elle ne se retrancherait pas dans un refus absolu d'entrer en + discussion sur un arrangement dont les conditions ne dépasseraient + pas les bornes tracées par le véritable intérêt public. + + Si, pour arriver à un résultat, il fallait se résoudre à la cession + d'une place, il est bien entendu que cette cession ne devrait avoir + lieu, qu'autant qu'elle garantirait un armistice qui se + prolongerait jusqu'à la conclusion de la paix. On se dispense + d'ajouter que la remise de cette place ne devrait s'effectuer + qu'après la ratification de l'armistice par les gouvernemens + respectifs. + + L'un des points qui réclame tout le zèle de messieurs les + commissaires, est la fixation de la ligne où devra s'arrêter + l'occupation du territoire Français par les armées ennemies. + + Il serait d'une grande importance d'obtenir la ligne de la Somme; + ce qui replacerait les troupes étrangères à près de trente lieues + de Paris. Messieurs les commissaires devront fortement insister, + pour les tenir au moins à cette distance. + + Si l'ennemi était plus exigeant encore, et qu'enfin on fût condamné + à plus de condescendance, il faudrait que la ligne qui serait + tracée entre la Somme et l'Oise, ne le laissât point approcher de + Paris à plus de vingt lieues. On pourrait prendre la ligne qui + sépare le département de la Somme du département de l'Oise, en + détachant de celui-ci la partie septentrionale du département de + l'Aisne, et de là une ligne droite à travers le département des + Ardennes, qui irait joindre la Meuse auprès de Mézières. + + Au reste, sur cette fixation de la ligne de l'armistice, on ne peut + que s'en rapporter à l'habileté de messieurs les commissaires, pour + tâcher d'obtenir l'arrangement le plus favorable. + + Leur mission étant commune aux armées anglaises et prussiennes, il + n'est pas besoin de les avertir qu'il est indispensable que + l'armistice soit commun aux deux armées. + + Il serait bien important aussi de pouvoir faire entrer dans + l'armistice, comme l'une de ses clauses, qu'il s'étendrait à toutes + les autres armées ennemies, en prenant pour base le _statu quo_ de + la situation des armées respectives, au moment où la nouvelle de + l'armistice y arriverait. Si cette stipulation est rejetée, sous le + prétexte que les commandans des armées anglaises et prussiennes + n'ont pas le droit de prendre des arrangemens au nom des commandans + des armées des autres puissances, on pourrait du moins convenir que + ceux-ci seront invités à y accéder, d'après la base ci-dessus + énoncée. + + Comme les négociations mêmes de l'armistice, par la nature des + conditions déjà mises en avant et qui doivent être le sujet de + débats plus sérieux, entraîneront inévitablement quelques lenteurs, + c'est une précaution rigoureusement nécessaire, d'obtenir que, pour + traiter de l'armistice, tous les mouvemens soient arrêtés pendant + quelques jours, ou au moins pendant quarante-huit heures. + + Il est une disposition de prévoyance, que messieurs les + commissaires ne doivent pas négliger; c'est de stipuler que les + armées ennemies ne lèveraient point de contributions + extraordinaires. + + Quoique l'objet particulier de leur mission soit la conclusion d'un + armistice, comme il est difficile que dans leurs communications + avec le duc de Wellington et le prince Blucher, messieurs les + commissaires n'aient point à entendre, de la part de ces généraux, + ou des propositions, ou des insinuations, ou même de simples + conjectures sur les vues que pourraient admettre les souverains + alliés, à l'égard de la forme de gouvernement de la France, + messieurs les commissaires ne manqueront pas sans doute de + recueillir avec soin tout ce qui leur paraîtra pouvoir être de + quelque influence sur le parti définitif à prendre par le + gouvernement. + + La copie qui leur est remise des instructions données à messieurs + les plénipotentiaires chargés de se rendre auprès des souverains + alliés, leur fera connaître quelles ont été, jusqu'à ce jour, les + bases sur lesquelles le gouvernement a désiré établir les + négociations. Il est possible que le cours des événemens le force + _à élargir ces bases_; mais messieurs les commissaires jugeront que + si une nécessité absolue oblige à donner les mains à des + arrangemens _d'une autre nature_, de manière que nous ne puissions + sauver, _dans toute sa plénitude, le principe de notre + indépendance_, c'est un devoir sacré de tâcher d'échapper à la plus + grande partie des inconvéniens attachés au malheur seul de sa + modification. + + On remet aussi à messieurs les commissaires copie de la lettre que + messieurs les plénipotentiaires ont écrite de Laon, et datée d'hier + 26. Les résolutions[75] qui ont été prises aujourd'hui par le + gouvernement, leur fournissent des moyens de répondre à toutes les + objections qu'on pourrait leur faire sur le danger et la + possibilité du retour de l'Empereur Napoléon. + + Pour que le langage de messieurs les commissaires soit parfaitement + d'accord avec tout ce qui a été fait par la commission du + gouvernement, on leur remet encore ci-jointe copie des lettres qui + ont été écrites à lord Castlereagh et au duc de Wellington, + relativement au prochain départ de Napoléon et de ses frères. + + Sur les questions relatives à la forme du gouvernement de la + France, provisoirement, messieurs les commissaires se borneront à + entendre les ouvertures qui leur seront faites; et ils auront soin + d'en rendre compte, afin que, d'après la nature de leurs rapports, + le gouvernement puisse prendre la détermination que prescrirait le + salut de la patrie. + +On voit, d'après ce document, que la commission, pressentant déjà +l'impossibilité de conserver le trône à Napoléon II, était disposée à +entrer en pourparlers avec les alliés sur le choix d'un autre souverain. +Liée par son mandat, elle n'aurait jamais consenti volontairement à +transiger avec les Bourbons, mais elle n'aurait point eu de répugnance +(je le conjecture du moins) à laisser placer la couronne sur la tête du +roi de Saxe ou du duc d'Orléans. + +Le parti de ce dernier prince, recruté par M. Fouché, s'était renforcé +d'un grand nombre de députés et de généraux. «Les qualités du duc, les +souvenirs de Jemmappes et de quelques autres victoires sous la +république, auxquelles il n'avait pas été étranger; la possibilité de +faire un traité qui concilierait tous les intérêts; ce nom de Bourbon +qui aurait pu servir au-dehors, sans qu'on le prononçât au-dedans: tous +ces motifs et d'autres encore, offraient, dans ce choix, une perspective +de repos et de sécurité à ceux mêmes qui ne pouvaient y voir le présage +du bonheur.» + +Le roi de Saxe n'avait d'autre titre aux suffrages de la France, que la +fidélité héroïque qu'il lui avait conservée en 1814. Mais l'empire, +après lui, aurait pu retourner à Napoléon II; et comme avec de +l'expérience, de la sagesse et des vertus, un prince peut régner +indistinctement sur tous les peuples et les rendre heureux, on se serait +résigné à passer sous les lois d'un monarque étranger, jusqu'au jour où +sa mort aurait replacé le sceptre dans les mains de son légitime +possesseur. + +La déférence que la commission se préparait à montrer pour la volonté +des puissances alliées, n'était point l'effet de sa propre faiblesse. +Elle lui avait été commandée par les rapports alarmans que le maréchal +Grouchy lui adressait chaque jour sur l'abattement et la défection de +l'armée. + +Les soldats, il est vrai, découragés par l'abdication de l'Empereur et +les bruits du retour des Bourbons, paraissaient irrésolus: «Nos +blessures, disaient-ils, ne seront plus que des titres de proscription». +Les généraux eux-mêmes, rendus timides par l'incertitude de l'avenir, ne +se prononçaient plus qu'avec circonspection; mais tous, généraux et +soldats, portaient, au fond du coeur, les mêmes sentimens; et leur +hésitation, leur tiédeur, étaient l'ouvrage de leur chef, qui, manquant +en France comme sur les bords de la Dyle, de résolution et de force +d'âme, ne prenait point la peine de cacher qu'il regardait la cause +nationale comme perdue, et qu'il n'attendait qu'une occasion favorable +pour apaiser les Bourbons et leurs alliés, par une prompte et entière +soumission. + +La commission cependant, éclairée par des lettres particulières, conçut +des soupçons sur la véracité des rapports du maréchal. Elle donna la +mission au général Corbineau, de lui rendre compte de l'état de l'armée. +Instruite de la vérité, elle ne craignit plus d'être forcée de recevoir +humblement la loi du vainqueur; et voulant empêcher le maréchal Grouchy, +dont les intentions avaient cessé d'être un mystère, de compromettre +l'indépendance nationale par une transaction irréfléchie, elle lui fit +défendre de négocier aucun armistice, d'entamer aucune négociation, et +lui ordonna de ramener son armée à Paris. + +Le prince d'Eckmuhl, dont l'absence de fermeté s'était manifestée si +pitoyablement dans la retraite de Moscow, ne put résister à ce nouveau +choc; l'exemple du maréchal Grouchy l'entraîna; et persuadé, comme lui, +qu'il fallait se hâter de se soumettre, il déclara au gouvernement qu'il +n'y avait pas un moment à perdre pour rappeler les Bourbons, et lui +proposa d'envoyer offrir au Roi: 1.° d'entrer à Paris sans garde +étrangère; 2.° de prendre la cocarde tricolore; 3.° de garantir les +propriétés et les personnes quelles qu'aient été leurs fonctions, +places, votes et opinions; 4.° de maintenir les deux chambres; 5.° +d'assurer aux fonctionnaires la conservation de leurs places, et à +l'armée la conservation de ses grades, pensions, honneurs, prérogatives; +6.° de maintenir la légion d'honneur, et son institution, comme premier +ordre de l'état. + +La commission, _trop clairvoyante_ pour se laisser amorcer par cette +proposition, s'empressa de la rejeter; et, fidèle au système de ne rien +dissimuler aux deux chambres, elle en instruisit les membres principaux, +en leur répétant que quel que soit l'événement, «elle ne leur +proposerait jamais rien de pusillanime ni de contraire à ses devoirs, et +qu'elle défendrait jusqu'à la dernière extrémité l'indépendance de la +nation, l'inviolabilité des chambres et la liberté et la sûreté des +citoyens.» + +Les représentans répondirent à cette déclaration, en mettant Paris en +état de siége, et en _votant une adresse à l'armée_[76]. + + Braves soldats (portait cette adresse), un grand revers a dû vous + étonner, mais non vous abattre. La patrie a besoin de votre + constance et de votre courage. Elle vous a confié le dépôt de la + gloire nationale, et vous répondrez à son appel. + + «Des plénipotentiaires ont été envoyés aux puissances alliées... le + succès des négociations dépend de vous. Serrez-vous autour du + drapeau tricolor, consacré par la gloire et le voeu national. Vous + nous verrez, s'il le faut, dans vos rangs, et nous prouverons au + monde que vingt-cinq années de sacrifices et de gloire ne seront + jamais effacées, et qu'un peuple qui veut être libre, ne perd + jamais sa liberté. + +L'attitude de la chambre et du gouvernement ne rassura point le prince +d'Eckmuhl. Il revint à la charge, et écrivit, dans la nuit du 29, au +président de la commission, qu'il avait vaincu ses préjugés et ses +idées, et qu'il reconnaissait qu'il n'existait plus d'autre moyen de +salut, que de conclure un armistice et de proclamer sur-le-champ Louis +XVIII.» + +Le président lui répondit: + + Je suis persuadé comme vous, M. le maréchal, qu'il n'y a rien de + mieux à faire que de traiter promptement d'un armistice; mais il + faut savoir ce que veut l'ennemi; une conduite mal calculée + produirait trois maux: 1.° d'avoir reconnu Louis XVIII avant tout + engagement de sa part; 2.° de n'en être pas moins forcé de recevoir + l'ennemi dans Paris; 3.° de n'obtenir aucune condition de Louis + XVIII. + + Je prends sur moi de vous autoriser à envoyer aux avant-postes de + l'ennemi, et de conclure un armistice, en faisant tous les + sacrifices qui seront compatibles avec nos devoirs et notre + dignité. Il vaudrait mieux céder des places fortes que de sacrifier + Paris. + +Le duc d'Otrante ayant mis cette lettre sous les yeux de la commission, +elle pensa que la réponse de son président _jugeait implicitement la +question du rappel de Louis XVIII_, et laissait trop de latitude au +prince d'Eckmuhl. Elle lui fit écrire sur-le-champ une lettre +supplémentaire, portant: + + Il est inutile de vous dire, M. le maréchal, que votre armistice + doit être purement militaire, et qu'il ne doit contenir aucune + question politique. Il serait convenable que cette demande + d'armistice fût portée par un général de ligne et un maréchal de + camp de la garde nationale. + +Ainsi, dans l'espace des vingt-quatre heures qui précédèrent et +suivirent le départ de l'Empereur, la commission eut à repousser et +repoussa les instigations plus ou moins coupables du ministre de la +guerre, du général en chef de l'armée et du président du +gouvernement[77]. + +Cependant l'armée, de pas en pas, était arrivée aux portes de Paris. + +Le maréchal Grouchy, mécontent et déconcerté, donna sa démission, pour +cause de santé. + +Le prince d'Eckmuhl qui, par un air de bonne foi et des protestations +multipliées de dévouement et de fidélité, avait reconquis, grâce au duc +d'Otrante, la confiance de la majorité des membres de la commission, fut +investi du commandement en chef de l'armée. + +Le 30 juin, un message prévint les chambres que les ennemis étaient en +vue de la capitale; que l'armée, réorganisée, occupait une ligne de +défense qui protégeait Paris; qu'elle était animée du meilleur esprit, +et que son dévouement égalait sa valeur. + +Des députations des deux chambres partirent aussitôt pour porter aux +défenseurs de la patrie l'expression des principes, des sentimens et des +espérances de la représentation nationale. Leur langage patriotique, +leur écharpe tricolore, le nom de NAPOLÉON II qu'ils eurent soin de +prononcer, électrisèrent le soldat et achevèrent de lui rendre cette +confiance en soi-même et cette résolution de mourir ou de vaincre, +présages infaillibles de la victoire. + +Le moment était propice pour marcher au combat. Le prince d'Eckmuhl +sollicita la paix. + +Un armistice venait d'être conclu entre le duc d'Albuféra et le maréchal +de Frimont, commandant les forces Autrichiennes. Il en instruisit le duc +de Wellington et lui demanda de faire cesser les hostilités, _jusqu'à la +décision du congrès_. + + Si je me présente sur le champ de bataille avec l'idée de vos + talens, ajouta-t-il, j'y porterai la conviction d'y combattre pour + la plus sainte des causes, celle de la défense et de l'indépendance + de ma patrie; et quel qu'en soit le résultat, je mériterai, milord, + votre estime.» + +Que si, au lieu de parler ce langage plus digne d'un homme à moitié +vaincu que d'un général français habitué à vaincre, un autre chef +autrement inspiré eût déclaré, avec une noble fermeté, qu'il était prêt, +si l'on ne cessait point d'injustes agressions, à donner à ses +quatre-vingt mille braves le signal de la mort ou de la victoire, +l'ennemi aurait indubitablement renoncé à poursuivre une guerre devenue +sans objet, sans utilité et sans gloire. Mais le duc de Wellington, +instruit fidèlement de l'état véritable des choses, savait que le prince +d'Eckmuhl, satisfait d'avoir vaincu ses préjugés et ses idées, +paraissait plus disposé à neutraliser le courage de ses troupes, qu'à le +mettre à l'épreuve; et Wellington refusa la suspension d'armes proposée. +Il entrait dans la politique des princes armés pour la légitimité, de +nous contraindre à recevoir, _chapeau bas_, Louis XVIII; et dès lors, il +était conséquent que les généraux alliés éludassent de transiger, +puisque les sentimens du président de la commission et du général de +l'armée française leur garantissaient qu'ils pourraient attendre, sans +avoir de risques à courir, que les circonstances ou la trahison nous +forçassent de subir la loi de la nécessité. + +Wellington avait repoussé la proposition du maréchal Davoust, sous le +prétexte frivole que l'Empereur avait repris le commandement de l'armée. +On conçoit facilement que la commission n'avait point omis d'instruire +sur-le-champ les commissaires, du départ de Napoléon et des +circonstances qui l'avaient précédé. Mais jusqu'alors, elle n'avait +reçu, de leur part, aucune communication. Leur correspondance entravée à +dessein par les alliés, l'avait en outre été par nos avant-postes qui, +regardant les parlementaires comme des artisans de trahison, leur +avaient fermé le passage à coups de fusil. La commission résolut donc de +se procurer à tout prix de leurs nouvelles; et sur la présentation du +duc d'Otrante, elle leur expédia M. de Tromeling. Elle n'ignorait point +que cet officier émigré, Vendéen et détenu long-tems au Temple, comme +compagnon de sir Sidney Smith et du capitaine Wright, méritait peu la +confiance des patriotes. Mais les agens à deux fins de M. Fouché +parvenaient seuls à se faire ouvrir les lignes ennemies; et il fallait, +malgré soi s'en servir. + +M. Tromeling partit. Au lieu de remettre ses dépêches aux commissaires, +il craignit qu'elles ne lui fussent enlevées par l'ennemi, et il les +déchira. La commission pensa qu'il s'était plutôt trompé d'adresse; mais +elle excusa volontiers cette erreur, pour ne s'occuper que des nouvelles +qu'il lui avait rapportées. + +Nos commissaires arrivés le 28 au quartier général anglais, s'étaient +empressés de solliciter une suspension d'armes. + +Lord Wellington leur annonça qu'il désirait se concerter à cet égard +avec le prince Blucher; et le 29 juin, à onze heures et demie du soir, +il leur transmit cette réponse. + + Au quartier général du prince Blucher, ce 25 juin 1815, onze heures + et demie de la nuit. + + Messieurs, + + J'ai l'honneur de vous faire savoir qu'ayant consulté le maréchal + prince Blucher sur votre proposition pour un armistice, S. A. est + convenue avec moi que, dans les circonstances actuelles, aucun + armistice ne peut se faire, tant que Napoléon Bonaparte est à Paris + et en _liberté_; et que les opérations sont en tel état qu'il ne + peut pas les arrêter. + + J'ai l'honneur, etc. + + WELLINGTON. + +Le 1er juillet, ils eurent, dans la matinée, une conférence dont ils +rendirent compte au gouvernement, par la dépêche suivante, adressée à M. +le baron Bignon, secrétaire d'état, adjoint au ministre des affaires +étrangères. + + Louvre, 1 juillet 1815, avant midi. + + Monsieur le Baron, + + Les dépêches, n° 1, 2 et 3, que nous avons eu l'honneur de vous + adresser, sont restées sans réponse[78]. Nous sommes absolument + privés de connaître ce qui se passe à Paris et dans le reste de la + France. À quelque cause que ce manque de communication puisse être + attribué, il rend notre situation pénible et nuit à l'activité de + nos démarches. Il peut les rendre inutiles; nous vous prions d'y + remédier le plus promptement possible. + + Jusqu'à présent, nous sommes autorisés à penser qu'aussitôt que + vous nous aurez fait connaître que Napoléon Bonaparte aura été + éloigné, il pourra être signé une suspension d'armes de trois jours + pour régler un armistice, pendant lequel on pourra traiter de la + paix. + + Chargés par les instructions qui nous ont été données, d'entendre + ce qui pourra nous être dit et de vous en donner connaissance, nous + devons vous informer que le duc de Wellington nous a répété, à + plusieurs reprises, que, dès que nous aurons un chef de + gouvernement, la paix sera promptement conclue. + + En parlant, dit-il, seulement comme un individu, mais croyant + cependant que son opinion pourra être prise en considération, il + fait plus que des objections contre le gouvernement de Napoléon II, + et il pense que sous un tel règne, l'Europe ne pourrait jouir + d'aucune sécurité, et la France d'aucun calme. + + On dit qu'on ne prétend point s'opposer au choix d'aucun autre chef + de gouvernement. L'on répète, à chaque occasion, que les puissances + de l'Europe ne prétendent point intervenir dans ce choix; mais on + ajoute que, si le prince choisi était dans le cas, par la nature + même de sa situation, d'alarmer la tranquillité de l'Europe, en + mettant en problème celle de la France, il serait nécessaire aux + puissances alliées d'avoir des garanties; et nous sommes fondés à + croire que ces garanties seraient des cessions de territoire. + + Un seul (Louis XVIII) leur semble réunir toutes les conditions, qui + empêcheraient l'Europe de demander des garanties pour sa sécurité. + + Déjà, disent-ils, il réside à Cambray; le Quesnoy lui a ouvert ses + portes. Ces places et d'autres villes sont en sa puissance, soit + qu'elles se soient données, ou qu'elles lui aient été remises par + les alliés. + + Le duc de Wellington reconnaît et énumère une partie considérable + des fautes de Louis XVIII, pendant son gouvernement de quelques + mois. Il place au premier rang, d'avoir donné entrée dans son + conseil aux princes de sa famille, d'avoir eu un ministère sans + unité et non responsable, d'avoir créé une maison militaire choisie + autrement que dans les soldats de l'armée, de ne s'être pas entouré + de personnes qui eussent un véritable intérêt au maintien de la + Charte. + + Il lui semble qu'en faisant connaître les griefs _sans faire de + conditions_, il pourrait être pris des engagemens publics qui + rassureraient pour l'avenir, en donnant à la France les garanties + qu'elle peut désirer. + + Si l'on discute des conditions, d'autres que les autorités + actuelles pourront délibérer, reprit le duc. + + Si l'on perd du tems, des généraux d'autres armées pourront se + mêler des négociations, elles se compliqueraient d'autres intérêts. + + Nous joignons deux proclamations de Louis XVIII, etc. + + (Signé) ANDRÉOSSY, comte BOISSY-D'ANGLAS, FLAUGERGUES, VALENCE, + LABESNADIÈRE. + +La dépêche de M. Bignon, annonçant le départ de Napoléon, leur étant +parvenue à l'issue de ce premier entretien, ils s'empressèrent de la +communiquer à lord Wellington et de réclamer une suspension d'armes, +pour conclure l'armistice auquel la présence de Napoléon avait été +jusqu'alors le seul obstacle. + +Lord Wellington leur répondit qu'il était nécessaire qu'il en conférât +avec le prince Blucher, et qu'il leur rendrait réponse dans la journée. + +Le soir, ils eurent une nouvelle conférence avec ce général, qui donna +lieu à la dépêche ci-après. + + Louvre, 1er juillet, à huit heures et demie du soir. + + Lord Wellington nous a donné connaissance d'une lettre de Manheim, + écrite au nom des Empereurs de Russie et d'Autriche par MM. de + Nesselrode et de Metternich. Cette lettre presse vivement la + poursuite des opérations, et déclare que, s'il était adopté quelque + armistice par les généraux qui dans ce moment sont près de Paris, + leurs majestés ne le regarderaient point comme devant arrêter leur + marche, et qu'elles ordonneraient à leurs troupes de s'approcher de + Paris. + + M. le comte d'Artois venait d'arriver au quartier général du duc de + Wellington qui nous a reçus seuls dans son salon. Nous n'avons pas + apperçu le prince: il était dans un appartement séparé. + + Nous avons insisté pour l'exécution de la promesse qui nous avait + été faite. Le duc de Wellington nous a répondu qu'il nous avait + toujours annoncé ne pouvoir prendre d'engagemens définitifs, avant + qu'il se fût entendu avec le maréchal prince Blucher; qu'il allait + le joindre pour le porter à s'unir avec lui, pour convenir d'un + armistice. + + Il a ajouté qu'il ne nous dissimulait pas que le feld-maréchal + avait un extrême éloignement pour tout ce qui arrêtera ses + opérations, qui s'étendaient déjà sur la rive gauche de la Seine; + et qu'il ne pourrait cesser d'appuyer ses mouvemens, s'il ne + pouvait l'amener à partager son opinion. + + Il nous a communiqué une proposition d'armistice faite par le + prince d'Eckmuhl, qu'il venait de recevoir. + + Il nous a assuré qu'aussitôt qu'il aurait vu le prince Blucher, il + reviendrait nous joindre à Louvre, et nous enverrait prier de nous + rendre à Gonesse. + + «En causant des conditions possibles d'armistice, il a insinué + qu'il demanderait que l'armée sortît de Paris, ce que nous avons + décliné, en opposant qu'il était au contraire convenable que ce fût + l'armée des alliés qui prît des positions éloignées, pour qu'il fût + possible de délibérer en liberté sur les grands intérêts de la + patrie, dont ils paraissaient reconnaître l'influence sur ceux de + l'Europe. + + «La conférence s'est ainsi terminée; nous avons quelque raison de + croire que lord Wellington fera connaître à M. le comte d'Artois + qu'il doit se placer à une distance beaucoup plus considérable de + Paris.» + +M. le baron Bignon leur répondit sur-le-champ ce qui suit: + +_À Messieurs les Commissaires chargés de l'Armistice._ + + 1er juillet. + + Vous annonciez, Messieurs, que vous étiez autorisés à croire que, + Napoléon Bonaparte éloigné, il pourrait être signé une suspension + d'armes, pendant laquelle on traiterait de la paix. La _condition + voulue étant remplie_, il n'y a plus en ce moment aucun motif qui + puisse s'opposer à une suspension d'armes et à un armistice. Il est + vivement à désirer que la suspension, d'armes, au lieu d'être de + trois jours seulement, soit au moins de cinq jours. + + Nous ne pensons pas que les Anglais et les Prussiens seuls + prétendent forcer nos lignes; ce serait vouloir faire gratuitement + des pertes inutiles; d'après eux-mêmes, ils ne doivent être + rejoints par les Bavarois, que dans la première quinzaine de ce + mois; il peut leur convenir ainsi d'attendre ce renfort; et c'est + une raison de plus, de ne pas se refuser à un armistice qui aura + pour eux autant et plus d'avantages que pour nous. Enfin, si les + alliés ne veulent pas tout-à-fait oublier leurs déclarations + solennelles, que prétendent-ils maintenant? Le seul obstacle qui, + selon eux, s'opposait à la conclusion de la paix, est + irrévocablement écarté; rien ne s'oppose plus ainsi à ce + rétablissement; et pour arriver à la paix, rien de plus pressant + qu'un armistice. + + La commission du gouvernement a eu sous les yeux tous les détails + que vous avez transmis, du langage que vous tient le duc de + Wellington. Elle désire, messieurs, que vous vous attachiez à + distinguer la question politique de la forme du gouvernement de la + France, de la question actuelle de la conclusion d'un armistice. + Sans repousser aucune des ouvertures qui vous sont faites, il est + facile de faire comprendre au duc de Wellington, que, si dans + l'état actuel des choses, la question politique du gouvernement de + la France _doit inévitablement devenir le sujet d'une sorte de + transaction entre la France et les puissances alliées_, l'intérêt + général de la France et des puissances elles-mêmes, est de ne rien + précipiter et de ne s'arrêter à un parti définitif, qu'après avoir + mûrement pesé ce qui offrira des garanties véritables pour + l'avenir. Il est possible que les puissances elles-mêmes, mieux + éclairées sur les sentimens de la nation Française, ne persévèrent + pas dans des résolutions qu'elles peuvent avoir prises, d'après + d'autres données. Napoléon n'est plus à Paris, depuis près de huit + jours; sa carrière politique est finie. S'il existait en faveur des + Bourbons une disposition nationale, cette disposition se serait + manifestée avec éclat; et leur rappel serait déjà consommé. Il est + donc évident que ce n'est pas le rétablissement de cette famille, + que veut la nation Française. Il reste à examiner aux souverains + alliés, que si, en voulant l'imposer à la nation malgré elle, ils + n'agiraient pas eux-mêmes contre leurs propres intentions, + puisqu'au lieu d'assurer la paix intérieure de la France, ils y + semeraient de nouveaux germes de discorde. + + On connaissait ici les proclamations de Louis XVIII; et déjà la + nature de ces proclamations détruit toutes les espérances que + pourrait donner le langage du duc de Wellington. On peut juger par + l'esprit qui respire dans ces actes récemment publiés, que le + ministère royal actuel ou n'a pas voulu, ou n'a pas pu empêcher ce + que la nation Française pouvait attendre de ce gouvernement. + + Au reste, messieurs, vous devez vous borner à tout entendre; vous + devez établir que la France elle-même ne désire que ce qui peut + être le plus utile dans l'intérêt général, et que si elle veut tout + autre système que le rétablissement des Bourbons, c'est qu'il n'en + est point qui lui présente autant d'inconvéniens et aussi peu + d'avantages. + + «Vous devez, messieurs, bien répéter au duc de Wellington et au + prince Blucher, que si le gouvernement Français insiste avec + chaleur sur un armistice, c'est qu'il y voit la possibilité de + s'entendre sur des points à l'égard desquels les opinions + paraissent les plus divisées; c'est que les communications et les + rapports qui s'établiront entre leurs quartiers généraux et nous, + les mettront en état de bien apprécier le véritable esprit de la + France. Nous pensons particulièrement que le noble caractère du duc + de Wellington et la sagesse des souverains alliés ne pourront les + porter à vouloir forcer la nation Française à se soumettre à un + gouvernement que repousse le voeu bien réel de la grande majorité de + la population.» + +Ce langage, si remarquable par sa modération, fut corroboré par la +lettre _ostensible_ ci-après, que le duc d'Otrante crut devoir adresser +à chacun des généraux en chef des armées assiégeantes. + + Milord (ou prince), + + Indépendamment du cours des nos négociations, je me fais un devoir + d'écrire personnellement à votre seigneurie, au sujet d'un + armistice dont le refus, je l'avoue, me semble inexplicable. Nos + plénipotentiaires sont au quartier général depuis le 28 juin, et + nous sommes encore sans une réponse positive. + + La paix existe déjà, puisque la guerre n'a plus d'objet: nos droits + à l'indépendance, l'engagement pris par les souverains de la + respecter, n'en subsisteraient pas moins après la prise de Paris. + Il serait donc inhumain, il serait donc atroce de livrer des + batailles sanglantes, qui ne changeraient en rien les questions qui + sont à décider. + + Je dois parler franchement à votre seigneurie; notre état de + possession, notre état légal _qui a la double sanction du peuple et + des chambres, est celui d'un gouvernement, où le petit-fils de + l'Empereur d'Autriche est le chef de l'état. Nous ne pourrions + songer à changer cet état des choses, que dans le cas où la nation + aurait acquis la certitude que les puissances révoquent leurs + promesses et que leurs voeux communs s'opposent à la conservation de + notre gouvernement actuel_. + + Ainsi, quoi de plus juste, que de conclure un armistice? Y a-t-il + un autre moyen de laisser aux puissances le tems de s'expliquer, et + à la France le tems de connaître le voeu des puissances? + + Il n'échappera point à votre seigneurie que déjà une grande + puissance trouve, dans notre état de possession, un droit personnel + d'intérêt pour ses propres intérêts dans nos affaires intérieures. + Aussi long-tems que cet état ne sera pas changé, il en résulte une + obligation de plus pour les deux chambres de ne pouvoir consentir + aujourd'hui à aucune mesure capable d'altérer notre possession. + + La marche la plus naturelle à suivre, n'est-elle pas celle qu'on + vient d'adopter sur nos frontières de l'Est? On ne s'est pas borné + à un armistice entre le général Budna et le maréchal Suchet; il a + été stipulé que nous rentrerions dans nos limites du traité de + Paris, parce qu'en effet la guerre doit être regardée comme + terminée, par le seul fait de l'abdication de Napoléon. + + Le feld-maréchal Frimont, de son côté, a consenti à l'armistice, + pour venir, a-t-il dit, par des arrangemens préliminaires, + au-devant de ceux qui pourraient avoir lieu entre les alliés. Nous + ne savons même pas si l'Angleterre et la Prusse ont changé de + volonté au sujet de notre indépendance; car la marche des armées ne + peut pas être un indice certain de la volonté des cabinets. La + volonté de deux puissances ne pourrait même pas nous suffire; c'est + leur accord que nous avons besoin de connaître. Voudriez-vous + devancer cet accord? Voudriez-vous y mettre obstacle, et faire + naître une nouvelle tempête politique, d'un état de choses qui est + si voisin de la paix? + + Je ne crains pas, moi, d'aller au-devant de toutes les objections. + On s'imagine peut-être que l'occupation de Paris par deux des + armées alliées, seconderait les vues que vous pouvez avoir de + rétablir Louis XVIII sur le trône. Mais comment l'augmentation des + maux de la guerre qu'on ne pourrait plus qu'attribuer à ce motif, + serait-elle un moyen de réconciliation? + + Je dois déclarer à votre seigneurie que toute tentative détournée + pour nous imposer un gouvernement, avant que les puissances se + soient expliquées, forcerait aussitôt les chambres à des mesures + qui ne laisseraient, dans aucun cas, la possibilité d'aucun + rapprochement. L'intérêt même du Roi est que tout reste en suspens; + la force peut le replacer sur le trône, mais elle ne l'y + maintiendra pas. Ce n'est ni par la force, ni par des surprises, ni + par les voeux d'un parti, que la volonté nationale pourrait être + ramenée à changer son gouvernement. C'est même en vain que, dans le + moment actuel, on vous offrirait des conditions pour nous rendre un + nouveau gouvernement plus supportable. Il n'y a point de condition + à examiner, tant que la nécessité de plier sous le joug, de + renoncer à notre indépendance, ne nous sera pas démontrée. Or, + milord, cette nécessité ne peut pas même être soupçonnée, avant que + les puissances soient d'accord. Aucun de leurs engagemens n'a été + révoqué; notre indépendance est sous leur garde; c'est nous qui + entrons dans leurs vues et dans le sens de leurs déclarations; ce + sont les armées assiégeantes qui s'en écartent. + + D'après ces mêmes déclarations (et il n'y en eut jamais de plus + solennelles), tout emploi de la force, en faveur du Roi, par ces + mêmes armées, sur la partie de notre territoire où elles seules + dominent, sera regardé par la France comme l'aveu du dessein formel + de nous imposer un gouvernement malgré notre volonté. Il nous est + permis de demander à votre seigneurie, si elle-même a reçu un tel + pouvoir. D'ailleurs, ce n'est pas la force qui pacifie: une + résistance morale repousse le dernier gouvernement qu'on avait fait + adopter au Roi; plus on userait envers la nation de violence, plus + on rendrait cette résistance invincible. L'intention des généraux + des armées assiégeantes ne peut être de compromettre leur propre + gouvernement, et de révoquer par le fait la loi que les puissances + se sont imposées à elles-mêmes. + + Milord, la question est toute dans ce peu de mots. + + Napoléon a abdiqué comme le désiraient les puissances, la paix est + donc rétablie; on ne devrait pas même mettre en question quel est + le prince qui recueillera le fruit de cette abdication. + + Notre état de possession serait-il changé par la force? Les + puissances n'atteindraient plus leur but, outre qu'elles + violeraient leurs promesses, promesses faîtes à la face du monde + entier. Le changement viendrait-il de la volonté nationale? Alors, + il faudrait, pour que cette volonté fût dans le cas de se + prononcer, que les puissances eussent d'abord fait connaître leur + refus formel de laisser subsister notre gouvernement actuel. Un + armistice est donc indispensable. + + Voici, milord, des considérations dont il est impossible de ne pas + sentir toute la force. Dans Paris même, si l'issue d'une bataille + vous en livrait les portes, je tiendrais encore à votre seigneurie + ce même langage; c'est celui que tient toute la France: on aurait + fait couler sans motifs des flots de sang; les prétentions qui en + seraient la cause, en seraient-elles plus assurées ou moins + odieuses? + + J'espère avoir bientôt avec votre seigneurie des rapprochemens qui + nous conduiront les uns et les autres à l'oeuvre de la paix, par des + moyens plus conformes à la raison et à la justice. L'armistice nous + permettra de traiter dans Paris; et il nous sera facile de nous + entendre sur le grand principe que le repos de la France est une + condition inséparable du repos de l'Europe. Ce n'est qu'en voyant + de près la nation et l'armée, que vous pourrez juger à quoi tient + le repos et la stabilité de notre avenir. + + «Je prie, etc. etc.» + +Quoique le duc d'Otrante, dans cette lettre, eût plaidé la cause de +Napoléon II et feint d'ignorer les dispositions des alliés, il était +néanmoins devenu très-facile de s'apercevoir qu'il regardait la question +comme irrévocablement décidée en faveur des Bourbons. Leur nom, qu'il +avait long-tems évité de prononcer, se retrouvait sans cesse sur ses +lèvres; mais toujours le même, toujours enclin par caractère et par +système à se ménager plusieurs cordes à son arc, il paraissait pencher +tour-à-tour pour _la branche cadette, ou pour la branche régnante_; +tantôt la première lui semblait offrir, de préférence et au plus haut +degré toutes les garanties que la nation pouvait désirer; tantôt il +insinuait qu'il serait possible qu'on se rapprochât du Roi, s'il +consentait à éconduire quelques hommes dangereux et à faire à la France +de nouvelles concessions. + +Ce changement, trop subit pour être inaperçu, appela plus que jamais sur +sa conduite les regards investigateurs et les reproches des antagonistes +des Bourbons. + +On l'accusa d'encourager, par l'impunité, les écrivains et les +journalistes qui prêchaient ouvertement le l'appel de l'ancienne +dynastie, de protéger le parti royaliste, et d'avoir rendu la liberté à +l'un de ses agens les plus dévoués, le baron de Vitrolles. + +On lui imputa d'avoir des conférences nocturnes avec le même M. de +Vitrolles et plusieurs royalistes éminens, et d'envoyer journellement, à +l'insu de ses collègues, des émissaires du Roi, à M. de Talleyrand, au +duc de Wellington. + +Deux députés (M. Durbach et le général Solignac) se rendirent chez lui, +et lui déclarèrent qu'ils étaient instruits de ses manoeuvres, que son +ambition l'aveuglait, qu'il ne pourrait jamais exister aucun pacte entre +Louis XVIII et le meurtrier de son frère, et que la France tôt ou tard +serait vengée de sa trahison. + +Un ancien ministre d'état (M. Defermont), lui reprocha, à bout portant, +de trafiquer ténébreusement du sang et de la liberté des Français. + +D'autres inculpations non moins graves, non moins virulentes, lui furent +adressées par M. Carnot, par le général Grenier. «S'il nous trahit, dit +ce dernier, je lui brûlerai la cervelle.» + +Le duc d'Otrante, habitué à braver les tempêtes politiques, repoussait +froidement ces imputations. Il rappelait à ses accusateurs les gages +multipliés qu'il avait donnés à la révolution. Il offrait sa tête en +garantie de sa fidélité. Ses protestations, ses sermens et l'assurance +imperturbable avec laquelle il répondait, si on le laissait faire, du +salut et de l'indépendance de la nation, parvinrent à conjurer l'orage; +mais il était trop pénétrant pour s'abuser sur sa position: il dut +sentir qu'il était perdu s'il ne se hâtait point d'en finir, et tout +porte à croire qu'il ne dédaigna _aucun moyen_ pour arriver promptement +à un résultat décisif[79]. + +Cependant Blucher, à qui l'on n'opposait qu'un simulacre de défense, +avait passé la Seine sur le pont du Pecq, conservé par les soins d'un +journaliste nommé Martainville, et paraissait vouloir se répandre avec +ses troupes sur la partie sud-ouest de Paris[80]. Nos généraux, témoins +de cette marche aventureuse, jugèrent unanimement que les Prussiens +s'étaient compromis. Ils sommèrent le prince d'Eckmuhl de les attaquer; +il fallut bien s'y résoudre. + +L'armée entière, généraux, officiers, soldats, était toujours animée +d'un dévouement que rien n'avait pu rebuter. Fière de la confiance que +lui avait témoignée les représentans de la nation, elle avait répondu à +leur appel par une adresse[81] pleine de feu et de patriotisme; elle +avait juré entre leurs mains de mourir pour la défense de l'honneur et +de l'indépendance nationale: elle était impatiente de tenir ses sermens. + +Le général Excelmans fut dirigé sur les traces des Prussiens avec six +mille hommes; un corps de quinze mille hommes d'infanterie, sous le +commandement du général Vichery, devait le suivre par le pont de Sèvres +et lier ses mouvemens avec six mille fantassins du 1er corps et dix +mille chevaux d'élite, qui devaient déboucher par le pont de Neuilly. +Mais au moment d'exécuter ces dispositions dont le succès eût +indubitablement entraîné la perte de l'armée prussienne, le prince +d'Eckmuhl, par des motifs que j'ignore, donna contre-ordre. Le général +Excelmans soutint seul le combat. Il attaqua l'ennemi en avant de +Versailles, le précipita dans une embuscade, le tailla en pièces et lui +enleva ses armes, ses bagages, ses chevaux. Les généraux Strulz, Piré, +Barthe, Vincent, les colonels Briqueville, Faudoas, Saint-Amant, +Chaillou, Simonnet, Schmid, Paolini, et leurs braves régimens, firent +des prodiges de valeur, et furent intrépidement secondés par les +citoyens des communes voisines, qui avaient devancé en tirailleurs sur +le champ de bataille l'arrivée de nos troupes, et qui, pendant l'action, +se montrèrent dignes de combattre à leurs côtés. + +Cette victoire combla d'espérance et de joie les patriotes Parisiens. +Elle leur inspira la noble envie d'imiter le bel exemple qui venait de +leur être donné. Mais quand on sut qu'une bataille générale avait été +unanimement demandée et convenue, et que, sans les ordres contraires, +les ennemis, surpris et coupés, auraient été anéantis, on passa de +l'ivresse au découragement, et l'on cria de toutes parts à l'infamie, à +la trahison. + +Excelmans et ses braves, non soutenus, furent obligés de rétrograder. +Les Prussiens s'avancèrent; les Anglais se mirent en mouvement pour les +appuyer; ils se réunirent, et vinrent camper en commun sur les hauteurs +de Meudon. + +La commission se hâta d'informer les commissaires de la position +critique de Paris, et les invita, puisque le duc de Wellington les +renvoyait sans cesse de Caïphe à Pilate, de chercher à voir le prince +Blucher. Ils répondirent, qu'ils n'avaient jamais pu communiquer avec ce +maréchal, et qu'ils ne pouvaient point, sans risquer de produire une +rupture, établir de conférence avec lui que par l'intermédiaire de lord +Wellington. + +Ils joignirent à leur dépêche une nouvelle lettre par laquelle le lord +annonçait que le prince Blucher continuait à lui témoigner la plus +grande répugnance de conclure un armistice, etc. etc. + +Le gouvernement ne douta plus de la mauvaise volonté du général Anglais. +Le comte Carnot dit qu'il fallait s'adresser définitivement à la brutale +franchise de Blucher, plutôt que de vivre dans l'incertitude où +laissaient les politesses de Wellington. + +Le duc de Vicence pensa de même, que le seul moyen d'en finir, était de +brusquer une proposition à l'insu des Anglais. Il fit remarquer à la +commission que le maréchal Blucher ne montrait sans doute autant de +répugnance à conclure un armistice, que parce qu'il ne voulait +probablement point négocier sous la direction et l'influence de +Wellington, au quartier général duquel il paraissait éviter de se +rendre; qu'il serait peut-être plus traitable, quand on s'adresserait +directement à lui; qu'en suivant cette marche, on aurait d'ailleurs +l'avantage de déplacer les négociations de l'endroit où se trouvaient +les Bourbons, et de pouvoir éviter plus facilement la question politique +sur laquelle Wellington semblait beaucoup plus prononcé que Blucher. + +La commission, déférant à ces observations, adopta l'avis de M. Carnot; +et le prince d'Eckmuhl fut chargé d'adresser au maréchal Blucher des +propositions directes et fondées principalement sur l'armistice conclu +avec les chefs des forces autrichiennes. + +Le prince répondit sur-le-champ: + + Si le maréchal Frimont s'est cru autorisé à conclure un armistice, + ce n'est point pour nous un motif d'en faire autant. Nous + poursuivrons notre victoire; Dieu nous en a donné les moyens et la + volonté. + + «Voyez ce que vous avez à faire. Ne précipitez pas de nouveau une + ville dans le malheur; car vous savez ce que le soldat irrité se + permettrait, si votre capitale était prise d'assaut. Voudriez-vous + attirer sur votre tête les malédictions de Paris comme celles de + Hambourg? + + «_Nous voulons pénétrer à Paris, pour y mettre les honnêtes gens à + l'abri du pillage qui les menace de la part de la populace_[82]. Ce + n'est qu'à Paris que l'on peut conclure un armistice assuré.» + +Cette lettre révolta la commission; mais quelle que fût sa juste +indignation, il n'y avait plus de milieu à garder: _on avait refusé de +prendre l'ennemi en flagrant délit; on avait laissé échapper l'occasion +de la victoire; il fallait soutenir un siége ou capituler_. + +La commission, sentant toute l'importance du parti qu'elle allait +adopter, voulut s'entourer des lumières, des conseils et de la +responsabilité des hommes les plus expérimentés. Elle fit appeler les +immortels défenseurs de Gênes et de Toulouse, le vainqueur de Dantzick, +les généraux Gazan, Duverney, Evain, le maréchal de camp du génie de +Ponton, qui s'était signalé au siége de Hambourg; et enfin les présidens +et les bureaux des deux chambres. + +Le comte Carnot, qui avait été visiter, conjointement avec le général +Grenier, nos positions et celles de l'ennemi, fit à l'assemblée un +rapport sur la situation de Paris. Il exposa que les fortifications +élevées sur la rive droite de la Seine paraissaient suffisantes pour +mettre Paris de ce côté à l'abri de toute insulte; mais que la rive +gauche se trouvait entièrement à découvert, et offrait un vaste champ +aux entreprises de l'ennemi; que les généraux Anglais et Prussiens +avaient porté _impunément_, sur ce point vulnérable, la majeure partie +de leurs armées; qu'ils paraissaient disposés à tenter une attaque de +vive force; que s'ils échouaient une première fois, ils pourraient +revenir à la charge une seconde et renouveler leurs tentatives, jusqu'à +ce qu'ils soient parvenus à se rendre maîtres de la capitale; qu'ils +auraient sans cesse à nous opposer des troupes fraîches, tandis que les +nôtres, forcées d'être constamment sur leurs gardes, seraient bientôt +excédées de fatigues; que l'arrivage des subsistances devenait +difficile, et qu'un corps de soixante mille Bavarois paraissait devoir +achever, sous peu de jours, le blocus entre la Seine et la Marne; que +les ennemis, déjà maîtres des hauteurs de Meudon et des meilleures +positions environnantes, pourraient s'y retrancher, nous fermer la +retraite, et réduire Paris et l'armée à se rendre à discrétion. + +Le président de la commission, après avoir appelé l'attention des +membres de l'assemblée sur ces graves considérations, les invita à +émettre leur opinion. + +Il lui fut observé, qu'il paraissait nécessaire de faire connaître +préalablement l'état actuel des négociations. + +La commission ne s'y refusa point, mais cette communication ayant amené +des discussions sur les Bourbons, la commission rappela qu'on devait se +renfermer dans la question militaire, et qu'il ne s'agissait purement et +simplement que de décider s'il était convenable et possible de défendre +Paris. + +Le prince d'Essling, interpellé, dit que cette ville serait imprenable +si les habitans voulaient en faire une seconde Sarragosse; mais qu'il +n'y avait point assez d'harmonie dans les volontés pour songer à une +résistance soutenue, et que le parti le plus sage était d'obtenir à tout +prix une suspension d'armes. Le duc de Dantzick déclara qu'il ne croyait +pas impossible de prolonger la défense, en activant rapidement les +travaux commencés dans la plaine de Mont-Rouge. Le duc de Dalmatie +soutint que la rive gauche de la Seine n'était point tenable; qu'il +était même très-hasardeux, depuis l'occupation d'Aubervilliers, de tenir +sur la rive droite; que si la ligne du canal qui joint Saint-Denis à la +Villette venait à être forcée, l'ennemi pourrait entrer pêle-mêle avec +nos troupes par la barrière Saint-Denis. Quelques membres, partageant +l'opinion du duc de Dantzick, demandèrent qu'on recueillît, avant de +prononcer, des renseignemens positifs sur la possibilité de mettre la +rive gauche en état de défense. Enfin, après quelques débats, il fut +décidé que l'assemblée n'était point compétente pour statuer sur une +semblable question, et qu'elle serait soumise à l'examen et à la +décision d'un conseil de guerre, que le prince d'Eckmuhl convoquerait +pour la nuit suivante. + +L'occupation de Paris, par les étrangers, était l'objet des voeux +impatiens des royalistes et des hommes vendus ou dévoués par calcul, par +ambition ou par crainte, au parti des Bourbons. Persuadés qu'elle +déciderait en 1815, comme en 1814, du sort de la France, ils n'avaient +épargné d'avance aucune démarche, aucune promesse, aucune insinuation +menaçante, pour que la reddition de cette ville mît le comble à leurs +voeux et à leur triomphe. + +Le duc d'Otrante, soit qu'il fût d'accord avec les royalistes, soit +qu'il regardât comme nécessaire à sa sûreté personnelle la prompte +capitulation de Paris, soit enfin qu'il voulût se faire, un jour, un +mérite d'avoir ramené la France, sans effusion de sang, sous l'empire de +son souverain légitime; le duc d'Otrante, dis-je, parut attacher +particulièrement un grand prix à ce que la défense de Paris ne fût point +prolongée. «Tout est sur le point de s'arranger, disait-il aux membres +les plus influens des chambres et de l'armée; gardons-nous bien de +sacrifier une existence assurée à un avenir incertain. Les alliés sont +d'accord: nous aurons _un_ Bourbon; mais il faudra qu'il se soumette aux +conditions que la nation lui imposera. La chambre sera conservée; les +généraux resteront à la tête de l'armée; tout ira bien. Ne vaut-il pas +mieux se soumettre, que de s'exposer à être partagés ou livrés pieds et +mains liés aux Bourbons? Une résistance prolongée n'aurait d'autre +résultat que de retarder notre chute. Elle nous ôterait le prix d'une +soumission volontaire, et autoriserait les Bourbons à être implacables». +Se montrait-on peu disposé à partager sa confiance et ses sentimens, il +imposait silence aux récalcitrans avec toutes les formes du plus vif +intérêt: «Votre résistance, leur répondait-il, m'étonne et m'afflige: +voulez-vous donc passer pour un boute-feu et vous faire exiler? +laissez-nous faire, je vous en conjure; je vous garantis l'avenir»... Un +pressentiment intérieur avertissait que cet avenir serait bien éloigné +de répondre à l'attente de M. Fouché; mais sa vie politique, ses grands +talens, ses liaisons avec les ministres étrangers, les égards que lui +avaient témoignés, en 1814, l'Empereur Alexandre et le roi de Prusse, +donnaient à ses paroles, à ses promesses, un tel poids, un tel +ascendant, qu'on finissait par faire violence à sa raison et par +s'abandonner, en murmurant contre soi, à la confiance et à l'espoir. + +Le conseil de guerre s'assembla dans la nuit du 1er au 2 juillet au +quartier général de la Villette, sous la présidence du prince d'Eckmuhl. +On eut soin (il paraît) d'en éloigner quelques généraux suspects, et de +ne point omettre d'y appeler les officiers dont les principes, la +modération ou la faiblesse étaient connus. On y admit tous les maréchaux +présens dans la capitale; et ceux qui naguère avaient refusé de +combattre, ne refusèrent pas de venir capituler. + +La commission, pour éviter toute discussion politique, avait posé des +questions sur lesquelles les membres du conseil devaient se borner à +délibérer; mais cette précaution (on le sent bien) ne les empêcha point +de se livrer à l'examen familier des considérations morales et +politiques qui pouvaient influer sur la défense ou la reddition de la +place assiégée. Le maréchal Soult plaida la cause de Louis XVIII, et fut +vivement secondé par d'autres maréchaux et plusieurs généraux qui, +entrés au conseil avec les couleurs nationales, en seraient volontiers +sortis avec la cocarde blanche. Il n'est point possible de rappeler les +opinions émises, tour-à-tour ou confusément, par les cinquante personnes +appelées à prendre part à cette grande et importante délibération. Leurs +discours, ou plutôt leurs conversations roulèrent alternativement sur +Paris et sur les Bourbons. «On assure,» disaient les partisans de Louis +XVIII et de la capitulation, «que Paris, couvert au dehors, par une +armée de quatre-vingt mille hommes, et défendu à l'intérieur par les +fédérés, les tirailleurs, la garde nationale et une innombrable +population, pourra résister, au moins pendant vingt jours, aux efforts +des alliés; on nous assure que l'immensité de son développement rendra +facile l'arrivage des subsistances. Nous admettrons que cela soit +possible; mais quel sera en définitif le but de cette résistance? de +donner à l'empereur Alexandre et à l'empereur d'Autriche, le tems +d'arriver... Les alliés (nous le savons parfaitement) promettent de nous +laisser la faculté de choisir notre souverain; mais tiendront-ils leurs +promesses? quelles conditions y mettront-ils? Déjà Wellington et Blucher +ont annoncé qu'ils exigeraient des garanties, des places fortes, si l'on +rejetait Louis XVIII. N'est-ce pas déclarer formellement, que les alliés +veulent conserver le trône de ce souverain? Rallions-nous donc +volontairement, puisque nous le pouvons encore, autour de sa personne; +ses ministres l'ont égaré, mais ses intentions ont toujours été pures: +il connaît les fautes qu'il a commises; il s'empressera de les réparer, +et de nous donner les institutions qui sont encore nécessaires pour +consolider sur des bases inébranlables les droits et les libertés +publiques.»--«Ces raisonnemens peuvent être justes, répliquaient leurs +adversaires, mais l'expérience, qui vaut mieux que des raisonnemens, +nous a prouvé qu'il ne fallait point s'en rapporter à de vaines +promesses. L'espoir que vous avez conçu repose sur des conjectures ou +sur les paroles des agens des Bourbons. Avant de nous remettre entre les +mains du Roi, il faut qu'il nous fasse connaître les garanties qu'il +nous assure. Si elles nous conviennent, alors nous délibérerons; mais si +nous ouvrons nos portes sans conditions et avant l'arrivée d'Alexandre, +Wellington et les Bourbons se joueront de leurs promesses et nous feront +subir impitoyablement la loi du vainqueur. Pourquoi d'ailleurs +désespérerions-nous du salut de la France? Une bataille perdue doit-elle +donc décider du sort d'une grande nation? n'avons nous pas encore à +opposer d'immenses ressources à l'ennemi? Les fédérés, la garde +nationale, tous les véritables Français ont-ils refusé de verser leur +sang pour sauver la gloire, l'honneur et l'indépendance de la patrie? +Tandis que nous combattrons sous les murs de la capitale, on organisera, +dans les départemens, la levée en masse des patriotes; et l'ennemi, +quand il verra que nous sommes déterminés à défendre notre indépendance, +la respectera, plutôt que de s'exposer, pour des intérêts qui ne sont +point les siens, à une guerre patriotique et nationale. Il faut donc +refuser de nous rendre et nous mettre en mesure, par une défense +rigoureuse, de donner la loi au lieu de la recevoir.»--«Vous soutenez, +leur répondait-on, que nous pourrons faire lever en masse les fédérés et +les patriotes. Mais comment les armerez-vous? nous n'avons point de +fusils. Une levée en masse s'organise-t-elle d'ailleurs subitement? +Avant que vous puissiez disposer d'un bataillon, Paris aura, sous ses +faibles remparts, soixante mille Bavarois, et cent quarante mille +Autrichiens de plus à combattre. Que ferez-vous alors? Il faudra bien +finir par vous rendre; et le sang que vous aurez versé, sera perdu sans +retour et sans utilité. Mais celui que nous aurons fait répandre à +l'ennemi, ne retombera-t-il pas sur nos têtes? ne voudra-t-on pas nous +faire expier, par une honteuse capitulation, notre folle et cruelle +résistance? Si les alliés dans le moment actuel se croient assez forts +pour vous refuser une suspension d'armes, que feront-ils, lorsqu'ils +auront, sur notre territoire, leurs douze cents mille soldats? Le +démembrement de la France, le pillage et la dévastation de la capitale +seront peut-être le fruit de la défense téméraire que vous nous +proposez.» + +Ces considérations, généralement senties, furent unanimement approuvées. +On reconnut que le parti le plus convenable était indubitablement de ne +point exposer la capitale aux conséquences et aux dangers d'un siége ou +d'une prise d'assaut. On reconnut aussi, du moins implicitement, que le +retour des Bourbons étant inévitable, il valait mieux les rappeler +volontairement sous de bonnes conditions, que de laisser aux alliés le +soin de les rétablir. Mais on ne crut pas devoir s'expliquer sur ce +point délicat; et l'on se renferma dans la solution laconique des +questions proposées par la commission. + +_Questions posées par la commission du gouvernement au Conseil de +Guerre, assemblé à la Villette le 1er juillet 1815._ + + 1ère. Quel est l'état des retranchemens élevés pour la défense de + Paris?--_Réponse._ L'état des retranchemens et de leur armement sur + la rive droite de la Seine, quoique incomplet, est en général assez + satisfaisant. Sur la rive gauche, les retranchemens peuvent être + considérés comme nuls. + + 2e. L'armée pourrait-elle couvrir et défendre Paris?--_Rép._ Elle + le pourrait; mais non pas indéfiniment. Elle ne doit pas s'exposer + à manquer de vivres et de retraite. + + 3e. Si l'armée était attaquée sur tous les points, pourrait-elle + empêcher l'ennemi de pénétrer dans Paris, d'un côté ou d'un + autre?--_Rép._ Il est difficile que l'armée soit attaquée sur tous + les points à la fois; mais si cela arrivait, il y aurait peu + d'espoir de résistance. + + 4e. En cas de revers, le général en chef pourrait-il réserver ou + recueillir assez de moyens pour s'opposer à l'entrée de vive + force?--_Rép._ Aucun général ne peut répondre des suites d'une + bataille. + + 5e. Existe-t-il des munitions suffisantes pour plusieurs + combats?--_Rép._ Oui. + + 6e. Enfin, peut-on répondre du sort de la capitale, et pour combien + de tems?--_Rép._ Il n'y a aucune garantie à cet égard. + + Le maréchal ministre de la Guerre, (Signé) Le prince d'ECKMUHL. + + 2 juillet, à 3 heures du matin. + +La réponse du conseil de guerre fut immédiatement transmise aux +Tuileries, et y devint l'objet d'une longue et profonde délibération. + +Enfin, après avoir pesé les avantages et les dangers d'une défense +prolongée, après avoir considéré que Paris, sans espoir de secours et +enveloppé de toutes parts, serait ou emporté d'assaut ou forcé de se +rendre à discrétion; que l'armée, sans moyen de retraite, se trouverait +peut-être placée entre le déshonneur de se rendre prisonnière ou la +nécessité de s'ensevelir sous les ruines de la capitale, la commission +décida univoquement que Paris ne serait point défendu, et qu'on se +soumettrait à le remettre entre les mains des alliés, puisque les alliés +ne voulaient suspendre les hostilités qu'à ce prix. + +Le général Ziethen, commandant de l'avant-garde du prince Blucher, fut +instruit de cette détermination par le prince d'Eckmuhl. Il lui +répondit: + +_Au prince d'Eckmuhl._ + + 2 juillet. + + Monsieur le Général, + + Le général Revest m'a communiqué verbalement que vous demandiez un + armistice pour traiter de la reddition de la ville de Paris. + + En conséquence, M. le général, je dois vous déclarer que je ne suis + nullement autorisé d'accepter un armistice. Je n'ose même point + annoncer cette demande à S. A. le maréchal prince Blucher; mais + cependant, si les députés du gouvernement déclarent à mon + aide-de-camp, le comte Westphalen, qu'ils veulent rendre la ville + _et que l'armée Française veut se rendre aussi_, j'accepterai une + suspension d'armes. + + J'en ferai part alors à S. A. le prince Blucher, pour traiter sur + les autres articles. + + (Signé) ZIETHEN. + +Lorsque Brennus, abusant de la victoire, voulut insulter aux vaincus, +les Romains coururent aux armes. Moins sensibles et moins fiers, nous +entendîmes, sans frémissement, l'insulte faite à nos quatre-vingt mille +braves et nous acceptâmes, sans rougir, l'opprobre qu'elle déversait sur +eux et sur nous! + +Pour toute vengeance, MM. de Tromeling et Macirone furent renvoyés, le +premier au prince Blucher, le second au lord Wellington. + +Le duc d'Otrante, à l'insçu de la commission, remit à M. Macirone une +note confidentielle, ainsi conçue: + + L'armée est mécontente, parce qu'elle est malheureuse; rassurez-la: + elle deviendra fidèle et dévouée. + + Les chambres sont indociles par la même raison: rassurez tout le + monde et tout le monde sera pour vous. + + Qu'on éloigne l'armée; les chambres y consentiront en promettant + d'ajouter à la charte les garanties spécifiées par le Roi. Pour se + bien entendre, il est nécessaire de s'expliquer; n'entrez donc pas + à Paris avant trois jours; dans cet intervalle tout sera d'accord. + _On gagnera les chambres; elles se croiront indépendantes, et + sanctionneront tout_. Ce n'est point la force qu'il faut employer + auprès d'elles, c'est la persuasion. + +J'ignore si M. de Tromeling fut également chargé de quelque note +semblable, ou si le lord Wellington interposa son autorité; mais le +prince Blucher, devenu tout-à-coup plus docile, consentit à traiter de +la reddition de Paris. + +Le général Ziethen annonça de sa part, le 5 juillet, au prince +d'Eckmuhl, que les députés du gouvernement pouvaient se présenter; +qu'ils seraient conduits à Saint-Cloud, où se trouveraient les députés +des généraux Anglais et Prussiens. + +Le baron Bignon, le comte de Bondy, et le général Guilleminot, munis des +pouvoirs du prince d'Eckmuhl (Blucher ayant déclaré qu'il ne voulait +avoir affaire qu'au chef de l'armée française), se rendirent aux +avant-postes prussiens, et furent transférés à Saint-Cloud, _où, sans +égard pour le droit des gens, ils furent privés de tous moyens de +communiquer avec le gouvernement, et retenus en charte privée, pendant +la durée totale des négociations_. + +M. Bignon, principal négociateur, et ses deux collègues, défendirent les +droits politiques, les intérêts privés, l'inviolabilité des personnes et +des propriétés nationales et particulières, avec un zèle et une fermeté +inappréciables; ils étaient bien loin de prévoir que la convention +suivante, qu'ils regardèrent comme sacrée, ouvrirait plus tard un accès +si funeste aux interprétations de la vengeance et de la mauvaise foi. + +CONVENTION. + + Ce jourd'hui, 3 juillet 1815, les commissaires nommés par les + commandans en chef des armées respectives, savoir: + + M. le baron Bignon, chargé du portefeuille des affaires étrangères; + M. le comte Guilleminot, chef de l'état-major de l'armée Française; + M. le comte de Bondy, préfet du département de la Seine; munis des + pleins pouvoirs du maréchal prince d'Eckmuhl, commandant en chef de + l'armée Française, d'une part; + + Et M. le général major baron de Muffling, muni des pouvoirs de S. + A. le maréchal prince Blucher, commandant en chef l'armée + Prussienne; M. le colonel Hervey, muni des pleins pouvoirs de S. E. + le duc de Wellington, commandant en chef l'armée Anglaise; de + l'autre; + + Sont convenus des articles suivans: + + Art. I. Il y aura une suspension d'armes entre les armées alliées + commandées par S. A. le prince Blucher, S. E. le duc de Wellington, + et l'armée Française, sous les murs de Paris. + + Art. II. Demain l'armée française commencera à se mettre en marche, + pour se porter derrière la Loire. L'évacuation totale de Paris sera + effectuée en trois jours, et son mouvement pour se porter derrière + la Loire sera terminé en huit jours. + + Art. III. L'armée française emmènera avec elle son matériel, + artillerie de campagne, convois militaires, chevaux et propriétés + des régimens, sans aucune exception. Il en sera de même pour le + personnel des dépôts, et pour le personnel des diverses branches + d'administration, qui appartiennent à l'armée. + + Art. IV. Les malades et les blessés, ainsi que les officiers de + santé, qu'il serait nécessaire de laisser près d'eux, sont sous la + protection spéciale de MM. les commissaires en chef des armées + anglaises et prussiennes. + + Art. V. Les militaires et employés, dont il est question dans + l'article précédent, pourront, aussitôt après leur rétablissement, + rejoindre le corps auquel ils appartiennent. + + Art. VI. Les femmes et les enfans de tous les individus qui + appartiennent à l'armée française, auront la facilité de rester à + Paris. + + Ces femmes pourront sans difficulté quitter Paris, pour rejoindre + l'armée et emporter avec elles leurs propriétés et celles de leurs + maris. + + Art. VII. Les officiers de ligne employés avec les fédérés, ou avec + les tirailleurs de la garde nationale, pourront, ou se réunir à + l'armée, ou retourner dans leur domicile, ou dans le lieu de leur + naissance. + + Art. VIII. Demain, 4 juillet, à midi, on remettra St.-Denis, + St.-Ouen, Clichy, et Neuilly; après demain, 5 juillet, à la même + heure, on remettra Montmartre; le 3e jour, 6 juillet, toutes les + barrières seront remises. + + Art. IX. Le service intérieur de Paris continuera à être fait par + la garde nationale, et par le corps de la gendarmerie municipale. + + Art. X. Les commandans en chef des armées anglaises et prussiennes, + _s'engagent à respecter et à faire respecter par leurs subordonnés, + les autorités actuelles tant quelles existeront_. + + Art. XI. _Les propriétés publiques_, à l'exception de celles qui + ont rapport à la guerre, soit qu'elles appartiennent au + gouvernement, soit qu'elles dépendent de l'autorité municipale, + _seront respectées_, et les puissances alliées n'interviendront en + aucune manière dans leur administration, ou dans leurs gestions. + + Art. XII. Seront pareillement respectées les personnes et les + propriétés particulières; les habitans, et en général tous les + individus qui se trouvent dans la capitale, continueront à jouir de + leurs droits et libertés, _sans pouvoir être inquiétés, ni + recherchés en rien relativement aux fonctions qu'ils occupent ou + auraient occupées, à leur conduite et à leur opinion politique_. + + Art. XIII. Les troupes étrangères n'apporteront aucun obstacle à + l'approvisionnement de la capitale, et protégeront au contraire + l'arrivage, et la libre circulation des objets qui lui sont + destinés. + + Art. XIV. La présente convention sera observée et servira de règle + pour les rapports mutuels, jusqu'à la conclusion de la paix. + + En cas de rupture, elle sera dénoncée dans les formes usitées, au + moins dix jours à l'avance. + + Art. XV. _S'il survient des difficultés_, sur l'exécution de + quelques uns des articles de la présente convention, + _l'interprétation en sera faite en faveur de l'armée française_ et + de la ville de Paris. + + Art. XVI. La présente convention est déclarée commune à toutes les + armées alliées, sauf la ratification des puissances dont ces armées + dépendent. + + Art. XVII. Les ratifications seront échangées demain, 4 juillet, à + six heures du matin, au pont de Neuilly. + + Art. XVIII. Il sera nommé les commissaires par les parties + respectives, pour veiller à l'exécution de la présente convention. + + Fait et signé à St. Cloud, en triple expédition, par les + commissaires sus-nommés, les jours et an ci-dessus. + + (Signé) Le baron BIGNON; le comte GUILLEMINOT; le comte DE BONDY; + le baron DE MUFFLING; le baron HERVEY, colonel. + + Approuvé et ratifié, + + (Signé) Le maréchal PRINCE D'ECKMUHL. + +On avait donné primitivement à ce traité le nom de _capitulation_. M. le +duc d'Otrante qui connaît l'empire des mots et qui redoutait +l'impression que celui-ci produirait, se hâta de retirer les copies déjà +distribuées, et d'y faire substituer le titre moins dur de _convention_. +Cette précaution néanmoins ne fascina les yeux que de quelques députés +bénévoles. Des groupes nombreux se formèrent; on y accusa hautement le +gouvernement et le prince d'Eckmuhl, d'avoir une seconde fois livré et +vendu Paris aux alliés et aux Bourbons. Les patriotes, les tirailleurs, +les fédérés qui avaient offert leur sang pour la défense de cette ville, +s'indignèrent également qu'on l'eut rendue sans brûler une amorce. Ils +résolurent de s'emparer des hauteurs de Montmartre, de se joindre à +l'armée et de vendre chèrement à l'ennemi les derniers soupirs de la +France et de la liberté. Mais leurs clameurs menaçantes furent entendues +du gouvernement. Il fit mettre sur pied la garde nationale; et elle +parvint à appaiser les mécontens, en leur opposant l'exemple de sa +propre résignation. + +La publicité de la convention produisit dans les camps une effervescence +non moins redoutable. Les généraux s'assemblèrent pour protester contre +cette oeuvre impie, et s'opposer à son accomplissement. Ils déclarèrent +que le prince d'Eckmuhl, _chez lequel ils avaient plusieurs fois surpris +M. de Vitrolles_, avait perdu l'estime de l'armée et n'était plus digne +de la commander. Ils se rendirent près du général Vandamme, et lui +offrirent le commandement. Mais cet officier, qui avait fait partie (ce +qu'ils ignoraient) du conseil de guerre et qui en avait approuvé les +sentimens, refusa de déférer à leurs voeux. Les soldats à qui les +représentans du peuple avaient fait jurer de ne point souffrir que +l'ennemi pénétrât dans la capitale, partagèrent spontanément +l'indignation de leurs chefs, et proclamèrent, comme eux, qu'ils ne +consentiraient jamais à rendre Paris. Les uns brisaient leurs armes, les +autres les brandissaient en l'air au milieu des blasphèmes et des +menaces; tous juraient de mourir sur la place plutôt que de +l'abandonner. Une subversion générale paraissait inévitable et +prochaine, lorsque les généraux, effrayés des malheurs qu'elle pourrait +entraîner, haranguèrent les soldats et parvinrent à calmer leur +irritation. La garde impériale, cédant à l'ascendant qu'exerçait sur +elle le brave et loyal Drouot, donna la première l'exemple de la +soumission; et tout rentra dans l'ordre. + +Le gouvernement, pour justifier sa conduite et prévenir dans les autres +armées et dans les départemens de semblables soulévemens, publia la +proclamation suivante, fastueux tissu d'éloquentes impostures et de +fallacieuses promesses[83]. + +_La Commission du Gouvernement aux Français._ + + FRANÇAIS, + + Dans les circonstances difficiles où les rênes de l'état nous ont + été confiées, il n'était pas en notre pouvoir de maîtriser le cours + des événemens et d'écarter tous les dangers; mais nous devions + défendre les intérêts du peuple et de l'armée, également compromis + dans la cause d'un prince abandonné par la fortune et la volonté + nationale. + + Nous devions _conserver_ à la patrie les restes précieux de ces + braves légions, dont le courage est supérieur aux revers, et qui + ont été victimes d'un dévouement que la patrie réclame aujourd'hui. + + Nous devions garantir la capitale des horreurs d'un siége ou des + chances d'un combat; maintenir la tranquillité publique, au milieu + du tumulte et des agitations de la guerre; _soutenir les espérances + des amis de la liberté_, au milieu des craintes et des inquiétudes + d'une prévoyance soupçonneuse. Nous devions surtout arrêter + l'effusion inutile du sang, il fallait opter _entre une existence + nationale assurée_, ou courir le risque d'exposer la patrie et les + citoyens à un bouleversement général, qui ne laisserait après lui + ni espérance ni avenir. + + _Aucuns des moyens de défense_ que le temps et nos ressources + permettaient, rien de ce qu'exigeait le service des camps et de la + cité, n'a été négligé. + + Tandis qu'on terminait la pacification de l'Ouest, des + plénipotentiaires se rendaient au-devant des puissances alliées, et + toutes les pièces de cette négociation ont été mises sous les yeux + de nos représentans. + + Le sort de la capitale est réglé par une convention; ses habitans, + dont la fermeté, le courage et la persévérance sont au-dessus de + tout éloge, ses habitans en conserveront la garde. _Les + déclarations des souverains de l'Europe doivent inspirer trop de + confiance; leurs promesses ont été trop solennelles, pour craindre + que nos libertés et que nos plus chers intérêts puissent être + sacrifiés à la victoire._ + + _Nous recevrons enfin les garanties_ qui doivent prévenir les + triomphes alternatifs et passagers des factions qui nous agitent + depuis vingt-cinq ans, qui doivent terminer nos révolutions et + _confondre sous une protection commune_, tous les partis qu'elle a + fait naître, et tous ceux qu'elle a combattus. + + Les garanties qui jusqu'ici n'ont existé que dans nos principes et + dans notre courage, _nous les trouverons_ dans nos lois, dans nos + constitutions, dans notre système représentatif; car, quelles que + soient les lumières, les vertus, les qualités personnelles d'un + monarque, elles ne suffisent jamais pour mettre le peuple à l'abri + de l'oppression de la puissance, des préjugés de l'orgueil, de + l'injustice des cours, et de l'ambition des courtisans. + + Français, la paix est nécessaire à votre commerce, à vos arts, à + l'amélioration de vos moeurs, au développement des ressources qui + vous restent: soyez unis, _et vous touchez au terme de vos maux_. + Le repos de l'Europe est inséparable du vôtre. L'Europe est + intéressée à votre tranquillité et à votre bonheur. + + Donné à Paris, le 5 juillet 1816. + + (Signé) Le président de la commission, + + LE DUC D'OTRANTE. + +Aux termes de la convention, la première colonne française devait +commencer le 4 à se mettre en mouvement. Les soldats, encore irrités, +déclarèrent qu'ils ne partiraient point, sans être payés de leur solde +arriérée. Le trésor était vide, le crédit éteint, le gouvernement aux +abois. Le prince d'Eckmuhl proposa d'enlever les fonds de la banque; la +commission eut horreur de cet attentat. Une seule ressource, un seul +espoir lui restait: c'était d'invoquer l'appui d'un banquier fameux +alors par ses richesses, célèbre aujourd'hui par ses vertus civiques. M. +Lafitte fut appelé; les chances de l'avenir ne l'épouvantèrent point; il +n'écouta que l'intérêt de la patrie; et plusieurs millions répandus, par +son secours, dans les rangs de l'armée, désarmèrent les mutins et +appaisèrent les semences de la guerre civile. + +L'armée se mit en marche: au milieu du désespoir où l'avait plongé la +capitulation, elle avait souvent appelé Napoléon! La commission, +craignant que l'Empereur, n'ayant plus de ménagement à garder, ne vînt +se jeter en désespéré à la tête des patriotes et des soldats, envoya par +un courrier au général Beker, «l'ordre de faire arriver sans délai +Napoléon à Rochefort, _et d'employer, en conservant le respect qui lui +était dû tous les moyens qui seraient nécessaires pour le faire +embarquer_, attendu que son séjour en France compromettait la sûreté de +l'état et nuisait aux négociations.» + +La retraite de l'armée, l'occupation de Paris par les étrangers et la +présence du roi à Arnouville dévoilèrent l'avenir; et les hommes que +d'incurables illusions n'aveuglaient point, se préparèrent à retomber +sous la domination des Bourbons. + +Leurs partisans, leurs émissaires, leurs agens accrédités (M. de +Vitrolles et autres) avaient assuré que le Roi, attribuant la révolution +du 20 mars aux fautes de son ministère, fermerait les yeux sur tout ce +qui s'était passé, et qu'une absolution générale serait le gage de son +retour et de sa réconciliation avec les Français. Cette consolante +assertion avait déjà vaincu bien des répugnances, lorsque parurent les +proclamations de Cambray, des 25 et 28 juin[84]. Elles reconnaissaient +effectivement que les ministres du Roi avaient fait des fautes; mais +loin de promettre l'entier oubli de celles commises par ses sujets, +l'une d'elle (ouvrage du duc de Feltre) annonçait au contraire, que le +Roi, à qui ses puissans alliés avaient frayé le chemin de ses états en +dissipant _les satellites du tyran_, se hâtait d'y rentrer pour mettre à +exécution contre les coupables les lois existantes. + +Bientôt on apprit, par les commissaires revenus du quartier général des +alliés et par le rapport de MM. de Tromeling et Macirone, que Blucher et +Wellington, abusant déjà de notre faiblesse, déclaraient hautement que +l'autorité des chambres et de la commission était illégitime, et +qu'elles n'avaient plus rien de mieux à faire que de donner leurs +démissions et de proclamer Louis XVIII. + +Tout le bien qu'avaient produit les cajoleries de M. Fouché et l'espoir +d'une heureuse réconciliation, disparut. La consternation s'empara des +âmes faibles, l'indignation des coeurs généreux. La commission, frustrée +de l'espoir d'obtenir Napoléon II ou le duc d'Orléans, qui, selon +l'expression du duc de Wellington, n'aurait été qu'un usurpateur de +bonne famille, ne pouvait plus se dissimuler que l'intention des +étrangers ne fût de replacer Louis XVIII sur le trône; mais elle avait +pensé que son rétablissement serait l'objet d'une transaction entre la +nation, les monarques alliés et Louis. + +Quand elle connut le langage des généraux ennemis, elle prévit que +l'indépendance des pouvoirs de l'état, stipulée par la convention, ne +serait point respectée; et elle délibéra s'il ne lui convenait point de +se retirer, avec les chambres et l'armée, derrière la Loire. Cette +mesure, digne de la fermeté de M. Carnot qui l'avait proposée, fut +vivement combattue par le duc d'Otrante. Il déclara que ce moyen +perdrait la France; que la plupart des généraux ne voudraient point y +souscrire, et qu'il serait lui-même le premier à refuser de quitter +Paris; que c'était à Paris que tout devait se décider; et que le devoir +de la commission était d'y rester, pour défendre et débattre, jusqu'à la +dernière extrémité, les grands intérêts qui lui avaient été confiés. + +La commission abandonna cette idée, non point par déférence pour les +observations de M. Fouché (car il avait perdu sur elle tout son empire), +mais parce qu'elle se convainquit, en y réfléchissant, que les choses +étaient trop avancées, pour pouvoir espérer quelque bien de cette mesure +désespérée. Elle aurait probablement rallumé la guerre étrangère et la +guerre civile; et si l'on pouvait compter sur les soldats, il n'était +plus permis de se reposer avec la même sécurité sur leurs chefs. +Quelques uns, tels que le général Sénéchal, avaient été arrêtés aux +avant-postes, au moment où ils voulaient passer aux Bourbons. D'autres +s'étaient déclarés ouvertement en faveur de Louis. Le plus grand nombre +paraissait inébranlable; mais cette diversité de sentimens avait amené +des méfiances, des dissensions, et dans les guerres politiques, tout est +perdu, quand il y a divergence d'opinion et de volonté. Il aurait fallu +d'ailleurs, puisque la commission persistait à repousser Napoléon, +placer à la tête de l'armée un autre chef dont le nom consacré par la +gloire, pût servir de point d'appui et de ralliement: et sur qui le +choix de la commission aurait-il pu tomber![85]--Le maréchal Ney, le +premier, avait donné l'alarme et désespéré du salut de la +patrie[86].--Le maréchal Soult avait abjuré son commandement.--Le +maréchal Masséna, usé par la victoire, n'avait plus la force de corps +qu'exigeaient les circonstances.--Le maréchal Macdonald, sourd au cri de +guerre de ses anciens compagnons d'armes, avait laissé paisiblement son +épée dans le fourreau.--Le maréchal Jourdan était sur le Rhin.--Le +maréchal Mortier avait été saisi de la goutte à Beaumont.--Le maréchal +Suchet avait montré dès l'origine de la répugnance et de +l'irrésolution.--Enfin, les maréchaux Davoust et Grouchy ne possédaient +plus la confiance de l'armée. + +La commission (il en coûte à l'orgueil français de faire cet aveu) +n'aurait donc su dans quelles mains remettre les destinées de la France; +et le parti qu'elle prit d'attendre dans la capitale l'issue des +événemens, fut, sinon le plus digne, du moins le plus prudent et le plus +sage. + +Les représentans du peuple, de leur côté, loin de se montrer dociles aux +avis de Wellington et de Blucher, manifestèrent plus énergiquement que +jamais, les principes et les sentimens dont ils étaient animés. Ils se +groupèrent autour du drapeau tricolor; et quoique l'armée eût déposé les +armes, ils voulurent combattre encore pour la défense de l'indépendance +nationale et de la liberté. + +Le jour même où la convention de Paris leur fut notifiée par le +gouvernement, ils consignèrent, dans un nouveau bill des droits, les +principes fondamentaux de la constitution qui, dans leur pensée, pouvait +seule satisfaire le voeu public, et déclarèrent que le prince appelé à +régner ne monterait sur le trône, qu'après avoir sanctionné ce bill, et +prêté serment de l'observer et de le faire observer. + +Instruits presqu'aussitôt par des rumeurs sinistres, qu'il ne leur +serait bientôt plus permis de délibérer, ils résolurent, sur la +proposition de M. Dupont (de l'Eure), de consacrer leur dernière volonté +dans une espèce de testament politique conçu en ces termes: + +_Déclaration de la Chambre des représentans._ + + Les troupes des puissances alliées vont occuper la capitale. + + La chambre des représentans n'en continuera pas moins de siéger au + milieu des habitans de Paris, où la volonté expresse du peuple a + appelé ses mandataires. + + Mais, dans ces graves circonstances, la chambre des représentans se + doit à elle-même, elle doit à la France, à l'Europe, une + déclaration de ses sentimens et de ses principes. + + Elle déclare donc qu'elle fait un appel solennel à la fidélité et + au patriotisme de la garde nationale parisienne, chargée du dépôt + de la représentation nationale. + + Elle déclare qu'elle se repose avec la plus haute confiance sur les + principes de morale, d'honneur, sur la magnanimité des puissances + alliées, et sur leur respect pour l'indépendance de la nation, si + positivement exprimé dans leurs manifestes. + + Elle déclare que le gouvernement de la France, quel qu'en puisse + être le chef, doit réunir les voeux de la nation, légalement émis, + et se co-ordonner avec les autres gouvernemens pour devenir un lien + commun et la garantie de la paix entre la France et l'Europe. + + Elle déclare qu'un monarque ne peut offrir de garanties réelles, + s'il ne jure d'observer une constitution délibérée par la + représentation nationale, et acceptée par le peuple. Ainsi, tout + gouvernement qui n'aurait d'autre titre que des acclamations ou la + volonté d'un parti, ou qui serait imposé par la force; tout + gouvernement qui n'adopterait pas les _couleurs nationales_, et ne + garantirait point la _liberté des citoyens_; l'_égalité des droits + civils et politiques_; la _liberté de la presse_; la _liberté des + cultes_; le _système représentatif_; le _libre consentement des + levées d'hommes et d'impôts_; la _responsabilité des ministres_; + l'_irrévocabilité des ventes des biens nationaux de toute origine_; + l'_inviolabilité des propriétés_; l'_abolition de la dîme_, _de la + noblesse ancienne et nouvelle, héréditaire, et de la féodalité_; + l'_abolition de toute confiscation de biens_; l'_entier oubli des + opinions et des votes_ émis jusqu'à ce jour; l'_institution de la + légion d'honneur_; les _récompenses dues aux officiers et aux + soldats_; les _secours dus à leurs veuves et à leurs enfans_; + l'_institution du jury_; l'_inamovibilité des juges_; le _paiement + de la dette publique_; n'assurerait point la tranquillité de la + France et de l'Europe. + + Que si les bases énoncées dans cette déclaration pouvaient être + méconnues ou violées, les représentans du peuple français, + s'acquittant aujourd'hui d'un devoir sacré, protestent d'avance, à + la face du monde entier, contre la violence et l'usurpation. Ils + confient le maintien des dispositions qu'ils réclament à tous les + bons Français, à tous les coeurs généreux, à tous les esprits + éclairés, à tous les hommes jaloux de leur liberté; enfin, aux + générations futures. + +Cette protestation sublime fut considérée, par l'assemblée, comme un +monument funèbre de patriotisme et de fidélité. Tous les membres se +levèrent et l'adoptèrent spontanément aux cris mille fois répétés de +_vive la nation; vive la liberté_! Il fut résolu qu'elle serait envoyée +sur-le-champ à la chambre des pairs. «Il faut qu'on sache, dit M. Dupin, +que la représentation nationale toute entière partage les nobles +sentimens exprimés dans la déclaration. Il faut que tout ce qu'il y a +d'honnêtes gens, d'hommes raisonnables, d'amis d'une sage liberté, +sachent que leurs voeux ont trouvé ici des interprètes, et que la force +elle-même ne pourra nous empêcher de les émettre.» + +Au même moment, M. Bedoch annonça que nos plénipotentiaires étaient de +retour, et que l'un d'eux (M. de Pontécoulant) avait affirmé que les +puissances étrangères avaient montré des dispositions favorables, et +particulièrement l'Empereur Alexandre; qu'il avait souvent entendu dire +et répéter que l'intention des souverains alliés n'était point de gêner +la France dans le choix de son gouvernement, et que l'empereur Alexandre +serait dans quelques jours à Nancy[87].» + +Le général Sébastiani confirma ces explications. La chambre, rappelée à +l'espérance, ordonna sur-le-champ que sa déclaration serait portée par +une députation aux monarques étrangers. «Ils entendront notre langage +avec un noble intérêt, dit M. Dupont (de l'Eure): il est digne d'eux et +de la grande nation que nous représentons.» + +Ainsi, au moment même où cette chambre allait expirer, ses regards +mourans se reportaient encore, avec une douce confiance, vers les Rois +étrangers que l'inconstante fortune rendait l'arbitre des Français. Elle +appelait surtout, de tous ses voeux, ce prince loyal et magnanime qui +déjà avait préservé la France des malheurs de la conquête, et qui +paraissait destiné à la préserver de maux plus déplorables encore. Son +nom, prononcé avec respect, avec reconnaissance, sortait de toutes les +bouches; il suffisait pour calmer les inquiétudes, appaiser les +douleurs, ranimer les espérances; il semblait être le gage de la paix, +de l'indépendance et du bonheur de la nation. Ô! Alexandre! cette haute +estime, cette tendre confiance de tout un peuple qui n'était pas le +tien, sera (n'en doute pas) placée par la postérité, au premier rang de +tes titres de gloire. + +La commission cependant dissuada les représentans de se rendre auprès +des souverains: elle leur remontra que les étrangers refusaient de +reconnaître le caractère légal des chambres, et que cette démarche les +exposerait à des humiliations indignes de la majesté nationale. Les +représentans désabusés n'insistèrent point; ils reprirent avec calme +leurs travaux sur la constitution[88], et continuèrent, sous le fer +despotique des Rois, à discuter stoïquement les droits imprescriptibles +des peuples. + +Le duc de Wellington, la convention signée, avait témoigné le désir de +s'entendre avec le duc d'Otrante sur son exécution. La commission ne +s'opposa point à leur entrevue. C'était un moyen positif de savoir +définitivement à quoi s'en tenir sur les dispositions des alliés. Il fut +convenu que le président de la commission reproduirait les argumens de +la lettre du 1er juillet; qu'il tâcherait d'écarter les Bourbons et de +faire tourner la vacance momentanée du trône à l'avantage de la nation +et de la liberté. + +Le duc d'Otrante, de retour, dit à la commission, que Wellington s'était +prononcé formellement en faveur de Louis XVIII, et avait déclaré que ce +souverain ferait son entrée à Paris le 8 juillet; que le général Pozzo +di Borgo avait répété la même déclaration, au nom de l'Empereur de +Russie, et lui avait communiqué une lettre du prince de Metternich et du +comte de Nesselrode, exprimant la volonté de ne reconnaître que Louis +XVIII, et de n'admettre aucune proposition contraire. Il ajouta que le +duc de Wellington l'avait conduit chez le Roi; qu'il y avait été _pour +son compte_, qu'il ne lui avait rien laissé ignorer sur la situation de +la France, sur la disposition des esprits contre le retour de sa +famille; que le Roi l'avait écouté avec attention et avec approbation; +qu'il avait manifesté la volonté d'ajouter à la Charte de nouvelles +garanties et d'éloigner toute idée de réaction; _que, quant aux +expressions des proclamations, elles seraient moins des moyens de +sévérité que des occasions de clémence_. Il ajouta enfin qu'il avait +parlé de la cocarde tricolore, mais que toute explication avait été +rejetée; que l'opposition lui avait paru moins venir du Roi que de ses +entours et de M. de Talleyrand. + +Depuis cette entrevue, M. le duc d'Otrante eut l'air de faire cause à +part avec ses collègues, et ne parut plus qu'avec inexactitude à leurs +fréquentes réunions. + +Bientôt on apprit par les journaux, qu'il était nommé ministre de la +police du Roi. Il l'avait tu à la commission. Cette faveur fut +considérée comme le salaire de sa trahison. Les royalistes le +félicitèrent; les patriotes l'accablèrent de malédictions. + +Le parti du Roi qui jusqu'alors s'était tenu dans l'ombre, voulut +réparer, par un coup d'éclat, sa longue et pusillanime inaction; il +complota de désarmer, à la faveur de la nuit, les postes de la garde +nationale, de s'emparer des Tuileries, de dissoudre la commission et les +chambres, et de proclamer Louis XVIII. + +Quelques précautions prises par le prince d'Essling avertirent les +conjurés que leurs desseins étaient connus, et prudemment ils en +déférèrent l'exécution aux baïonnettes étrangères. Leur attente ne fut +point longue. Le 7 juillet, à cinq heures du soir, plusieurs bataillons +prussiens, au mépris de la convention, cernèrent le palais où siégeait +le gouvernement. Un officier d'état major remit à la commission la +demande faite par le prince Blucher, d'une contribution de cent millions +en argent et de cent millions en effets de troupes. La commission +déclara avec fermeté que cette réquisition était contraire à la +convention, et qu'elle ne consentirait jamais à se rendre complice de +semblables exactions. Pendant ce débat, les Prussiens avaient forcé les +portes des Tuileries et envahi les cours et les avenues du palais. La +commission n'étant plus libre et ne voulant point devenir un instrument +d'oppression, cessa ses fonctions. + +Son premier besoin fut de constater, par une protestation authentique, +_qu'elle n'avait cédé qu'à la force, et que les droits de la nation +étaient restés intacts_. M. le duc d'Otrante, rédacteur docile des actes +publics du gouvernement, prit la plume à cet effet; mais la commission +redoutant, pour la tranquillité publique, les effets de cette +protestation, crut devoir se borner à transmettre aux deux chambres le +message que voici: + + Monsieur le Président, + + Jusqu'ici nous avions dû croire que les intentions des souverains + alliés n'étaient point unanimes sur le choix du prince qui doit + régner en France: nos plénipotentiaires nous ont donné la même + assurance, à leur retour. Cependant les ministres et les généraux + des puissances alliées ont déclaré hier, dans les conférences + qu'ils ont eues avec le président de la commission, que tous les + souverains s'étaient engagés à replacer Louis XVIII sur le trône, + et qu'il doit faire ce soir ou demain son entrée dans la capitale. + + Les troupes étrangères viennent d'occuper les Tuileries où siége le + gouvernement. Dans cet état de choses, nous ne pouvons plus que + faire des voeux pour la patrie; et nos délibérations n'étant plus + libres, nous croyons devoir nous séparer. + +Ce message, dernier témoignage de l'audacieuse duplicité du duc +d'Otrante devenu ministre du Roi, contenait en outre ce qui suit: «On +ajoutera de nouvelles garanties à la Charte; et nous n'avons point perdu +l'espoir de conserver les couleurs si chères à la nation», mais ce +paragraphe, dont je ne rapporte que la substance, fut ensuite supprimé. + +La chambre des pairs qui avait accueilli froidement le bill des droits +et la déclaration de la chambre des représentant, se sépara sans +murmures[89]. + +La chambre des députés reçut son arrêt de mort avec un calme héroïque. +Lorsque M. Manuel, rappelant les mémorables paroles de Mirabeau, +s'écria: «_Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en sortirons +que par la puissance des baïonnettes_. Il est de notre devoir de donner +à la patrie nos derniers momens; et s'il le faut, la dernière goutte de +notre sang.» Tous les membres de l'assemblée se levèrent en signe +d'adhésion, et déclarèrent qu'ils resteraient inébranlablement à leur +poste. + +Mais ils ne devaient point accomplir cette glorieuse résolution. Le +président (M. Lanjuinais) trahissant leur courage et méprisant leur +volonté, leva la séance et se retira. «M. le président, lui dit le +général Solignac, l'histoire est là, elle recueillera votre action.» + +Le lendemain matin, ils trouvèrent les avenues de leur palais occupées +par les étrangers, et les portes de l'assemblée fermées. M. de Cazes, à +la tête de quelques volontaires royaux, en avait enlevé les clefs. Cette +violence, contre laquelle ils protestèrent, fit enfin tomber leur +bandeau; ils reconnurent la faute qu'ils avaient commise, en arrachant +trop précipitamment du trône Napoléon, et en confiant aveuglément à +d'autres mains les destinées de la patrie[90]. + +Ainsi finit, après un mois d'existence, cette assemblée que les Français +avaient choisie pour affermir la dynastie impériale, pour assurer leur +repos et leurs libertés, et qui, par entraînement, par imprévoyance, par +un excès de zèle et de patriotisme, n'enfanta que des bouleversemens et +des calamités. + +La dissolution des chambres et du gouvernement mit fin à toute illusion. + +Les couleurs tricolores qu'on avait conservées disparurent. + +Les cris de _vive la nation! vive la liberté!_ cessèrent. + +M. Fouché fut annoncer à son nouveau maître que tout était consommé. + +Et le 8 juillet, Louis XVIII triomphant reprit possession de sa +capitale[91] et de son trône. + +Au moment où ce prince rentrait aux Tuileries, Napoléon s'occupait à +Rochefort des moyens de quitter la France. Sa présence excitait parmi le +peuple, les marins et les soldats, un tel enthousiasme, que le rivage +retentissait sans interruption des cris de _vive l'Empereur!_ et que ces +cris, répétés de bouche en bouche, durent apprendre aux hommes qui +s'étaient flattés de maîtriser les volontés de Napoléon, combien il lui +serait facile de secouer ses chaînes et de se jouer de leurs vaines +précautions. Mais, fidèle à sa détermination, il résistait avec fermeté +aux impulsions des circonstances et aux continuelles sollicitations de +se mettre à la tête des patriotes et de l'armée. «Il est trop tard, +répétait-il sans cesse; le mal est maintenant sans remède; il n'est plus +en ma puissance de sauver la patrie. Une guerre civile serait +aujourd'hui sans objet, sans utilité; à moi seul elle pourrait devenir +avantageuse, en ce qu'elle me procurerait le moyen d'obtenir +personnellement des conditions plus favorables; mais il me faudrait les +acheter par la perte inévitable de ce que la France possède de plus +généreux et de plus magnanime, et un tel résultat me fait horreur[92].» + +Jusqu'à l'époque du 29 juin, jour du départ de l'Empereur de la +Malmaison, on n'avait apperçu, dans les parages de Rochefort, aucun +bâtiment anglais; et tout porte à croire que Napoléon, si les +circonstances lui eussent permis de s'embarquer aussitôt son abdication, +serait parvenu sans obstacles à gagner les États-Unis: mais quand il +arriva sur le rivage de la mer, il trouva toutes les issues occupées par +l'ennemi, et parut conserver peu d'espoir de lui échapper. + +Le 8 juillet[93], il se rendit à bord de la frégate _la Saale_, préparée +pour le recevoir. Sa suite fut embarquée sur _la Méduse_; et le +lendemain 9, les deux bâtimens abordèrent à l'île d'Aix. Napoléon, +toujours le même, fit mettre la garnison sous les armes, visita dans les +plus grands détails les fortifications, et décerna l'éloge et le blâme, +comme s'il eût encore été le souverain maître de l'état. + +Le 10, le vent, contraire jusqu'alors, devint favorable; mais une flotte +anglaise de onze vaisseaux croisait à la vue du port; et il ne fut point +possible d'appareiller. + +Le 11, l'Empereur, fatigué de cet état d'anxiété, envoya le comte de +Lascases, devenu son secrétaire, sonder les dispositions de l'amiral +Anglais, et s'informer s'il était autorisé à lui accorder la libre +faculté de se rendre en Angleterre ou aux États-Unis. + +L'amiral répondit qu'il n'avait aucun ordre; qu'il serait toujours prêt +à recevoir Napoléon et à le conduire en Angleterre; mais qu'il n'était +point en son pouvoir de lui garantir s'il y obtiendrait la permission de +s'y fixer ou de se rendre en Amérique. + +Napoléon, peu satisfait de cette réponse, fit acheter deux bâtimens +demi-pontés, dans l'intention de gagner, à la faveur de la nuit, un +snack Danois, avec lequel il s'était créé des intelligences. + +Ce moyen ayant échoué, deux jeunes aspirans de la marine, pleins de +courage et de dévouement, lui proposèrent de monter les deux barques, et +lui jurèrent sur leur tête, qu'ils le conduiraient à New Yorck. Napoléon +ne fut point effrayé par le péril d'une aussi longue navigation avec de +si frêles embarquemens; mais il sut qu'on ne pourrait point éviter de +s'arrêter sur les côtes d'Espagne et de Portugal, pour y prendre des +vivres et de l'eau, et il ne voulut point exposer son équipage et +lui-même à tomber entre les mains des Portugais et des Espagnols. + +Informé qu'un navire américain se trouvait à l'embouchure de la Gironde, +il fit partir à franc étrier, le général Lallemand, pour s'assurer de +l'existence de ce bâtiment et des sentimens du capitaine. Le général +revint en toute hâte lui annoncer que le capitaine serait heureux et +glorieux de le soustraire aux persécutions de ses ennemis; mais +Napoléon, cédant, dit-on, aux conseils de quelques personnes qui +l'entouraient, abandonna l'idée de tenter le passage et se décida à se +confier à la générosité anglaise. + +Le 14, il fit prévenir l'amiral, qu'il se rendrait le lendemain à son +bord. + +Le 15 au matin, il s'embarqua avec sa suite, sur le brick l'_Épervier_, +et fut reçu à bord du _Bellérophon_ avec les honneurs dus à son rang et +à son infortune. Le général Beker qui avait ordre de ne point le +quitter, le suivit. Au moment d'aborder, l'Empereur lui dit: +«Retirez-vous, général; je ne veux pas qu'on puisse croire qu'un +Français est venu me livrer à mes ennemis!» + +Le 16, le _Bellérophon_ mit à la voile pour l'Angleterre. + +L'Empereur avait préparé une lettre au prince Régent, que le général +Gourgaud fut chargé de lui porter immédiatement. La voici: + + Rochefort, le 13 juillet 1815. + + Altesse Royale, + + En butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des + plus grandes puissances de l'Europe, j'ai terminé ma carrière + politique; et je viens, comme Thémistocle, m'asseoir aux foyers du + peuple Britannique. Je me mets sous la protection de ses lois que + je réclame de Votre Altesse Royale, comme le plus puissant, le plus + constant et le plus généreux de mes ennemis. + +Le général Gourgaud eut l'ordre de faire connaître au prince, s'il +daignait l'admettre en sa présence, ou à ses ministres, que l'intention +de Napoléon était de se retirer dans une province quelconque +d'Angleterre, et d'y vivre ignoré et paisible, sous le nom du colonel +Duroc. + +L'Empereur ne manifesta, dans la traversée, aucune appréhension, aucune +inquiétude. Il se reposait avec sécurité sur le noble caractère du +peuple anglais. + +Arrivé à Plymouth, on ne lui permit point de mettre pied à terre; et +bientôt on lui apprit que les puissances alliées avaient décidé qu'il +serait considéré comme prisonnier de guerre et renfermé à Sainte-Hélène. + +Il protesta solennellement entre les mains de l'amiral Anglais, et à la +face du ciel et des hommes, contre la violation de ses droits les plus +sacrés, contre la violence exercée envers sa personne et sa liberté. + +Cette protestation ayant été vaine, il se soumit avec une résignation +calme et majestueuse à l'arrêt de ses ennemis. Il fut transporté à bord +du _Northumberland_, qui fit voile immédiatement pour Sainte-Hélène. + +En passant à la hauteur du Cap de La Hague, il reconnut les côtes de la +France; il les salua aussitôt; et, étendant ses mains vers le rivage, il +s'écria, d'une voix profondément émue: «Adieu, terre des braves! adieu, +chère France! quelques traîtres de moins, et tu serais encore la grande +nation et la maîtresse du monde.» + +Le 17 octobre, on lui fit appercevoir les rochers arides qui allaient +devenir les murs de sa prison. Il les contempla sans plaintes, sans +agitation, sans effroi. + +Le 18, il mit pied à terre; et après avoir protesté derechef contre +l'attentat commis sur sa personne, il se rendit d'un pas ferme et assuré +au lieu de sa captivité. + +Ainsi s'est terminée la vie politique de Napoléon. + +On s'est étonné qu'il ait voulu se survivre à lui-même. Il aurait pu se +tuer; rien n'est plus facile à l'homme. Mais une fin semblable +était-elle digne de lui? Un roi, un grand roi ne doit point mourir de la +mort désespérée d'un conspirateur, d'un chef de parti. Il faut, pour me +servir des propres expressions de l'illustre captif de Sainte-Hélène, il +faut qu'il soit au-dessus des plus rudes atteintes de l'adversité. + +Non! il était digne du grand Napoléon, d'opposer l'inflexibilité de son +âme à l'inconstance de la fortune; et tel que ce Romain, à qui l'on +reprochait de ne s'être point donné la mort après une grande +catastrophe, il pourra répondre aussi: «J'AI PLUS FAIT, J'AI VÉCU!» + + + + +SORT DES PERSONNES QUI FIGURENT DANS CES MÉMOIRES. + + +GOUVERNEMENT ROYAL. + +MINISTRES. + +Le prince de Talleyrand, disgracié, pair de France. +M. Dambray, disgracié, pair de France. +M. l'abbé de Montesquiou, disgracié, pair de France. +Le général Dupont, disgracié, pair de France. +Le maréchal Soult, disgracié, proscrit. +Le duc de Feltre, disgracié, mort. +M. le comte de Blacas, disgracié, pair de France. + +MINISTRES D'ÉTAT. + +M. le comte Ferrand, disgracié, pair de France. +M. le Vicomte de Chateaubriand, disgracié, pair de France. +M. baron de Vitrolles, disgracié. + +MARÉCHAUX. + +Le maréchal Marmont, major général de la garde royale. +Le maréchal Macdonald, major général de la garde royale. +Le maréchal Victor, major général de la garde royale. +Le maréchal Gouvion St.-Cyr, ministre de la guerre. + + +GOUVERNEMENT IMPÉRIAL. + +MINISTRES. + +Le prince Cambacérès, banni, rentré. +Le prince d'Eckmuhl, pair de France. +Le duc de Vicence, retiré des affaires. +Le duc de Decrès, retiré des affaires. +Le duc d'Otrante, banni. +Le duc de Gaëte, pair de France (lettre close.) +Le comte Mollien, pair de France. +M. Carnot, proscrit. +M. le duc de Bassano, proscrit. + +MINISTRES D'ÉTAT. + +M. le comte Defermont, proscrit, rappelé. +M. le comte Regnault de St. Jean d'Angely, proscrit rappelé, tué par +l'exil. +M. le comte Boulay (de la Meurthe), proscrit. +M le comte Merlin (de Douay), proscrit. +M. le comte Andréossy, pair de France. + +MARÉCHAUX. + +Le maréchal Ney, fusillé; +Le maréchal Brune, massacré. +Le prince d'Eckmuhl, pair de France. +Le prince Masséna, disgracié, mort. +Le maréchal Mortier, pair de France. +Le maréchal Jourdan, pair de France. +Le maréchal Soult, proscrit, rappelé. +Le maréchal Lefèvre, pair de France. +Le maréchal Suchet, pair de France. +Le maréchal Grouchy, proscrit. +Le duc de Rovigo, condamné à mort, contumace. +Le comte Bertrand, condamné à mort, contumace. +Le général Drouot, jugé, acquitté, retiré du service. +Le général Cambronne, jugé, acquitté, retiré du service. + +GRENOBLE. + +Le général Marchand, jugé, acquitté. +Le général Debelle, condamné à mort, pardonné. +Le colonel Labédoyère, fusillé. + +LYON. + +Le général Brayer, condamné à mort, contumace. +Le général Mouton-Duvernet, fusillé. +Le général Girard, tué à Ligny. + +COMPLOT DE COMPIÈGNE ET LAFÈRE. + +(Tom. I, pag. 186.) + +Le général d'Erlon, condamné à mort, contumace. +Le général Lefêvre-Desnouettes, condamné à mort, contumace. +Les généraux Lallemand (frères), condamnés à mort, contumaces. + +BORDEAUX. + +Le général Clausel, condamné à mort, contumace. +Les généraux Faucher (frères), fusillés. + +VALENCE (Drôme). + +Le maréchal Grouchy, proscrit. +Le général Chartran, fusillé. + +VENDÉE. + +Le général Travot, condamné à mort, détenu à perpétuité. +Le général Lamarque, proscrit, rappelé. + +ARMÉES. CHEFS DE CORPS. + +Le général Decaen, jugé, acquitté. +Le général Rapp, pair de France. +Le général Reille, pair de France. +Le général de Lobau, proscrit, rappelé. +Le général d'Erlon, condamné à mort, contumace. +Le général Girard, retiré du service. +Le général Vandamme, proscrit. +Le général Excelmans, proscrit, rappelé. +Le général Pajol, retiré du service. +Le général Foi, retiré du service. +Le général Freyssinet, proscrit. +Le général de Bourmont, commandant de la cavalerie de la garde. + +MEMBRES DE LA CHAMBRE DES REPRÉSENTANS. + +M. Lanjuinais, président, pair de France. +M. Dupont (de l'Eure), destitué de ses fonctions de président de la cour +de Rouen, Député actuel. Chef de l'opposition. +M. Durbach, proscrit, rappelé. +MM. Defermont, Boulay, Regnault, proscrits. +M. Lafayette, député actuel, opposition. +M. Manuel, député actuel, opposition. +M. Roi, ministre d'état, député. +M. Dupin, avocat, devenu célèbre par son talent et son patriotisme. + +COMMISSAIRES NÉGOCIATEURS. + +Le général Sébastiani, en activité. +Le comte de Pontécoulant, pair de France. +Le comte Delaforest, pair de France. +Le comte Andréossy, pair de France. +Le comte Boissy-d'Anglas, pair de France. +Le comte de Valence, exclus de la chambre des pairs. +M. de la Besnardière, retiré des affaires. +M. Lafayette, député, opposition. +M D'Argenson, député, opposition. +M. Flaugergues, sans fonctions, opinion neutre. +M. Benjamin Constant, écrivain politique et député. +M. De Lavalette, condamné à mort, arraché à l'échafaud par la piété +conjugale et l'héroïsme de trois Anglais, MM. +Robert Wilson, Bruce et Hutchinson. +M. le général Grenier, député, opposition. +M. le Baron Quinette, banni, rappelé. +M. Thibaudeau, proscrit. +Le général Beker, pair de France. +Le général Flahaut, naturalisé anglais. +M. de Tromeling, maréchal de camp en activité. +L'auteur des mémoires, indépendant. + +_Fin du deuxième et dernier Volume._ + + + + +NOTES + +[1: Fragment d'une lettre de M. Fouché à l'Empereur, le 21 mars.] + +[2: Jeu d'enfant qui consiste à changer continuellement de place et à +tâcher de prendre celle de son voisin.] + +[3: On m'a assuré depuis, que M. Réal l'avait fait prévenir par Madame +Lacuée, sa fille, que l'Empereur savait tout.] + +[4: La plupart des députés n'étaient point encore nommés; mais il +m'était bien permis d'anticiper sur les événemens.] + +[5: Lorsque le duc d'Otrante devint ministre du Roi, et fut chargé de +dresser les listes de proscription, je voulus savoir à quoi m'en tenir +sur les effets de son ressentiment et je lui écrivis pour sonder ses +dispositions. Il me fit appeler, m'accueillit avec beaucoup de bonté, et +m'assura de sa protection et de son amitié: «Vous faisiez votre devoir, +me dit-il, et je faisais aussi le mien. J'avais prévu que Bonaparte ne +pourrait point se soutenir. C'était un grand homme, mais il était devenu +fou. J'ai dû faire ce que j'ai fait, et préférer le bien de la France à +toute autre considération.» + +Le duc d'Otrante se conduisit avec la même générosité vis-à-vis de la +plupart des personnes dont il avait eu à se plaindre; et s'il fut forcé +d'en comprendre quelques-unes au nombre des proscrits, il eut du moins +le mérite de leur faciliter par des avis, par des passeports, souvent +par des prêts d'argent, les moyens d'échapper à la mort ou aux fers qui +leur étaient réservés.] + +[6: Ce préambule, qui tua l'acte additionnel, est, je crois, l'ouvrage +de M. Benjamin Constant.] + +[7: Ce tableau et celui dont il est question art. 33, n'étant d'aucune +importance, n'ont point été joints ici.] + +[8: Malgré la charte et les lois rendues chaque jour, on est encore +obligé de revenir journellement aux règles établies par l'ancienne +législation du sénat.] + +[9: Paroles bien connues des Cortès d'Aragon aux rois d'Espagne lors de +leur couronnement.] + +[10: L'Empereur avait ordonné de brûler cette proclamation; mais je la +trouvai si belle, que je crus devoir la conserver. Au moment du départ +de Napoléon pour l'armée, je n'étais point à Paris; un premier commis du +cabinet, M. Rathery, l'ayant trouvée dans mes cartons, eut le courage de +la jeter au feu.] + +[11: Je parle en général; je sais qu'il est des départemens où les +colléges électoraux, par des causes différentes, ne furent composés que +d'un petit nombre d'individus.] + +[12: Voici sur le jeune Napoléon une anecdote que je n'ai lue nulle +part. Lorsqu'il vint au monde, on le crut mort: il était sans chaleur, +sans mouvemens, sans respiration. M. Dubois (accoucheur de +l'Impératrice) faisait des efforts multipliés pour le rappeler à la vie, +lorsque partirent successivement les 100 coups de canon destinés à +célébrer sa naissance; la commotion et l'ébranlement qu'ils +occasionnèrent, agirent si fortement sur les organes du royal enfant, +qu'il reprit ses sens.] + +[13: L'Empereur Alexandre, lors de l'événement de Fontainebleau, avait +garanti au duc de Vicence, pour Napoléon, la possession de l'île d'Elbe. +M. de Talleyrand et les ministres étrangers lui remontrèrent vivement +les dangers de laisser l'Empereur sur un point aussi rapproché de la +France et de l'Italie, et le conjurèrent de ne point s'opposer à ce +qu'on le forçât de choisir une autre retraite. Alexandre, fidèle à ses +engagemens ne voulut point y consentir. Lorsque l'Empereur reparut, +Alexandre se fit un point d'honneur de réparer la noble faute qu'il +avait commise, et devint plutôt par devoir que par animosité, l'ennemi +le plus acharné de Napoléon et de la France.] + +[14: Il avait, en Allemagne et en Angleterre, des agens qui +l'instruisaient avec une exactitude parfaite de tout ce qui s'y passait; +il est vrai que ces agens lui faisaient acheter chèrement leurs +services. Il avait notamment à Londres deux personnes qui lui coûtaient +2000 guinées par mois. «Si mes Allemands, dit-il à ce sujet, étaient +aussi chers, il faudrait y renoncer.»] + +[15: Foyer ordinaire de la rébellion.] + +[16: Les secours si pompeusement annoncés par les émissaires royalistes +se réduisirent à 2,400 fusils et à quelques barils de poudre. Les chefs +de l'insurrection, trompés dans leur attente, reprochèrent amèrement à +M. de la Roche-Jaquelin de les avoir abusés et compromis par de fausses +promesses.] + +[17: L'Empereur avait destiné ce commandement en chef au duc de Rovigo, +ou au général Corbineau; mais il prévit qu'on serait peut-être obligé +d'en venir à des mesures de rigueur; et il ne voulut point qu'elles +fussent dirigées par un officier attaché à sa personne.] + +[18: L'Empereur considéra cette mesure rigoureuse comme une juste +représaille des moyens employés par les chefs Vendéens pour recruter +leur armée. Voici ces moyens. + +Lorsque les familles qui règnent dans la Vendée, ont résolu la guerre, +elles envoient l'ordre à leurs agens de parcourir les campagnes pour +prêcher la révolte et pour indiquer à chaque paroisse le nombre d'hommes +qu'elle doit fournir. Les chefs d'insurrection de chaque paroisse +désignent alors les paysans qui doivent partir, et leur enjoignent de se +rendre tel jour, à telle heure, au lieu fixé pour le rassemblement. +S'ils y manquent, on les envoye chercher par des bandes armées, +composées ordinairement des hommes les plus redoutés dans le pays; s'ils +résistent, on les menace de les fusiller ou d'incendier leurs maisons; +et comme cette menace n'est jamais vaine, les malheureux paysans +obéissent et partent. + +On a prétendu que l'Empereur avait donné l'ordre de mettre à prix la +tête des chefs des insurgés; les instructions données au ministre de la +guerre ont été transcrites par moi, et je ne me rappelle nullement qu'il +y fût question d'un ordre semblable.] + +[19: 14,000,000 francs avaient été affectés à la reconstruction des +maisons incendiées.] + +[20: Elles annonçaient et promettaient aux Napolitains le rétablissement +sur le trône de Ferdinand leur ancien roi.] + +[21: Les départemens du Centre et de l'Est se distinguèrent +particulièrement. Un grand nombre de leurs habitans donnèrent des sommes +considérables, et firent équiper, à leurs frais, des compagnies, des +bataillons, des régimens entiers de partisans ou de gardes nationaux. + +À Paris, un seul citoyen, M. Delorme, propriétaire du beau passage du +même nom, offrit à la patrie cent mille francs. + +Un autre fit remettre à l'Empereur, le jour de la revue de la garde +nationale, un rouleau de papier attaché avec un ruban de la légion +d'honneur. On l'ouvrit; il renfermait vingt-cinq mille francs, en +billets de banque, avec ces mots: _à Napoléon, à la patrie_. L'Empereur +voulut connaître l'auteur de cette mystérieuse et délicate offrande; et +il parvint à savoir qu'elle était due à M. Gevaudan, dont plusieurs +actions semblables lui avaient déjà révélé les nobles sentimens et le +patriotisme.] + +[22: + +Votes. Affirmatifs....... 1,288,357 + Négatifs.......... 4,207 + +Armées. Affirmatifs....... 222,000 + Négatifs.......... 320 + +Marine. Affirmatifs....... 22,000 + Négatifs.......... 275 + +31 départemens n'envoyèrent point à tems leurs registres. Un grand +nombre de soldats, ne sachant pas signer, ne votèrent point; et les +registres de 14 régimens ne parvinrent qu'après le recensement des +votes.] + +[23: Montesquieu. Grandeur et Décadence des Romains.] + +[24: Jour de l'apparition de l'Acte du Congrès.] + +[25: À l'époque de la discussion de l'acte additionnel, M. de Bassano, +causant avec l'Empereur, de la chambre des députés, lui dit, que le +mutisme du corps législatif était une des choses qui avait le plus +contribué à décréditer le gouvernement impérial: «Mon corps législatif +muet lui répondit, en riant, Napoléon, «n'a jamais été bien senti. +C'était un grand jury législatif. Si l'on trouve bon que douze jurés +prononcent par oui, ou par non, sur la vie et l'honneur de leurs +concitoyens, pourquoi trouver étrange ou tyrannique que 500 jurés, +choisis parmi l'élite de la nation, prononcent de la même manière sur +nos simples intérêts sociaux?»] + +[26: Il avait épousé une demoiselle Beauharnais, si célèbre depuis par +son généreux dévouement.] + +[27: Ce fut le duc de Vicence qui, le premier, conçut l'idée de conférer +la pairie à de grands propriétaires et à des négocians renommés. Il +n'était point d'avis que la pairie devînt héréditaire, et que le choix +des pairs fût exclusivement laissé à la couronne. Il aurait désiré que +les grands propriétaires, les manufacturiers, les négocians du premier +ordre, les hommes de lettres, les publicistes, les jurisconsultes qui se +seraient fait un grand nom, fussent admis à proposer une liste de +candidats, parmi lesquels l'Empereur aurait été libre de choisir un +certain nombre de pairs.] + +[28: Lucien Bonaparte n'avait point été reconnu prince de la famille +impériale par les anciens statuts. Il pouvait en conséquence être +considéré comme ne faisant pas partie de droit de la chambre des pairs.] + +[29: Cette opinion n'empêchait point l'Empereur de rendre justice au +courage et au patriotisme que M. Lanjuinais avait montrés dans des +circonstances difficiles.] + +[30: Avocat célèbre, défenseur du maréchal Ney et des trois généreux +libérateurs de M. de Lavalette, Wilson, Bruce, et Hutchinson.] + +[31: Depuis ministre des finances du Roi.] + +[32: MM. Dupin et Roi qui lui paraissaient les chefs du parti de +l'insurrection.] + +[33: Elle fut attaquée et prise, le 30 Avril, près l'île d'Ischia.] + +[34: Félix Lepelletier.] + +[35: Le duc d'Otrante excellait dans l'art de contourner les faits à sa +guise. Il les aggravait, ou les atténuait, avec tant de talent, les +groupait avec tant d'adresse, en déduisait les conséquences avec tant de +naturel, qu'il parvenait souvent à fasciner Napoléon. Pour le tromper et +le séduire plus sûrement, il l'accablait, dans ses rapports, de +protestations d'attachement, de fidélité; et il avait soin de se ménager +l'occasion d'y ajouter des apostilles de sa main, dans lesquelles il +faisait valoir et briller adroitement son dévouement, son discernement +et son activité. Généralement tous ses rapports étaient marqués au même +coin: beaucoup d'astuce, beaucoup de talent; ils offraient à l'oeil le +rare et précieux assemblage de l'esprit et de la raison, de la +modération et de la fermeté; on y reconnaissait à chaque mot +l'administrateur habile, le profond politique, l'homme d'état consommé; +en un mot, rien n'aurait manqué à M. Fouché, pour être placé au rang des +grands ministres, s'il eût été ce que j'appelerai un ministre honnête +homme.] + +[36: Le 5e corps devint l'_armée du Rhin_, et le 6e qui d'abord n'était +qu'un corps de réserve, prit sa place sans changer de numéro.] + +[37: L'ascendant qu'il exerçait sur l'esprit et le courage des soldats +était vraiment incompréhensible. Un mot, un geste suffisait pour les +enthousiasmer et leur faire affronter avec une aveugle joie les plus +effroyables dangers. Ordonnait-il mal à propos de se porter sur tel +point, d'attaquer tel autre: l'inconséquence ou la témérité de cette +manoeuvre frappait d'abord le bon sens des soldats; mais ils pensaient +ensuite que leur général n'aurait point donné un pareil ordre sans motif +et ne les aurait point exposés impunément. «Il sait bien ce qu'il fait, +disaient ils;» et ils s'élançaient à la mort aux cris de _Vive +l'Empereur!_] + +[38: Ces agens soudoyés par le Roi, allaient et revenaient de Gand à +Paris et de Paris à Gand. M. le duc d'Otrante qui sans doute avait de +bonnes raisons pour les connaître, offrit à l'Empereur de lui procurer +des nouvelles de ce qui se passait au-delà des frontières; et ce fut par +eux que l'Empereur connut en grande partie la position des armées +ennemies. Ainsi M. le duc d'Otrante, si l'on en croit les apparences, +livrait d'une main à l'ennemi le secret de la France, et livrait de +l'autre à Napoléon le secret des étrangers et des Bourbons.] + +[39: L'Empereur, avant de quitter Paris, avait conçu le projet de rendre +les plaines de Fleurus témoins de nouveaux combats. Il avait fait +appeler le maréchal Jourdan, et en avait tiré une foule de renseignemens +stratégiques très-importans.] + +[40: Le duc de Trévise, à qui Napoléon avait confié le commandement de +la jeune garde, fut atteint, à Beaumont, d'une sciatique qui le força de +se mettre au lit.] + +[41: GAUCHE, + +_Sous le maréchal Ney._ + +1er Corps. + +Infanterie. 16,500 +Cavalerie. 1,500 + +2e Corps. + +Infanterie. 21,000 +Cavalerie. 1,500 +Cavalerie Desnouettes. 2,100 + +Cuirassiers Kellerman. 2,600 + ------ + 45,200 + +Artillerie à cheval et à pied. 2,400 + +Et 116 bouches à feu. + +DROITE, + +_Sous le maréchal Grouchy_. + +3e Corps. + +Infanterie. 13,000 +Cavalerie. 1,500 + +4e Corps. + +Infanterie. 12,000 +Cavalerie. 1,500 +Cavalerie Pajol. 2,500 +Cavalerie Excelmans. 2,600 +Cuirassiers Milhaud. 2,500 + ------ + 35,600 + +Artillerie à pied et à cheval. 2,250 + +Et 112 bouches à feu. + +CENTRE ET RÉSERVE, + +_Sous l'Empereur_. + +6e Corps. + +Infanterie. 11,000 +Vieille garde. 5,000 +Moyenne garde. 5,000 +Jeune garde. 4,000 +Grenadiers à cheval. 1,200 +Dragons. 1,200 + ------ + 27,400 + +Artillerie à pied et à cheval. 2,700 + +Et 134 bouches à feu. + +_Récapitulation._ + +Infanterie. 87,500 +Cavalerie. 20,800 +Artillerie à pied et à cheval. 7,350 +Génie. 2,200 + ------ + Total 117,850 hommes. + +Bouches à feu, 362. + +] + +[42: Le général Blucher n'avait point eu le tems de rappeler la totalité +de ses forces.] + +[43: Cette conjecture était fondée; mais Blucher qui avait échappé à +Grouchy, s'était mis en communication par Ohaim avec Wellington, et lui +promit de faire une diversion sur notre droite. Wellington qui avait +préparé sa retraite, resta.] + +[44: J'ai entendu dire que l'officier, porteur de cet ordre, au lieu de +suivre la route directe, avait cru devoir faire un immense détour pour +éviter l'ennemi.] + +[45: + +2e Corps. + +Infanterie 16,500 ) + ) 18,000 +Cavalerie 1,500 ) + +1er Corps. + +Infanterie 12,500 ) + ) 13,700 +Cavalerie 1,200 ) + + +6e Corps. + +Infanterie. 7,000 7,000 +(_4000 avaient été +réunis à Grouchy_) + +Division Domont et Suberwick. 2,500 +Cuirassiers. 4,800 + +Garde à pied. 12,500 ) +Cavalerie légère. 2,100 ) 16,600 +Grenadiers et dragons. 2,000 ) + +Artillerie. 4,500 + ------ + 67,100 + +Division Girard. 3,000 + +] + +[46: Ce corps s'était rallié à l'armée Prussienne depuis la bataille de +Ligny.] + +[47: L'ennemi, lui-même, avoue qu'il crut en ce moment la bataille +perdue. «Le désordre, dit Blucher, se mettait dans les rangs Anglais; la +perte avait été considérable; les réserves avaient été avancées en +ligne; la position du duc était des plus critiques; le feu de +mousqueterie continuait le long du front; l'artillerie avait été retirée +en seconde ligne.» + +J'ajouterai qu'un désordre bien plus grand encore régnait sur les +derrières de l'armée Anglaise; les issues de la forêt de Soignes étaient +encombrées de caissons, d'artillerie, de bagages abandonnes par leurs +guides; et de nombreuses troupes de fuyards, avaient été répandre la +confusion et l'effroi à Bruxelles et sur les routes voisines. + +Si nos succès n'eussent point été interrompus par la marche de Bulow, ou +si le maréchal Grouchy (comme l'Empereur devait l'espérer) eût suivi les +traces des Prussiens, jamais victoire plus glorieuse n'aurait été +remportée par les Français. Il ne serait point échappé un seul homme de +l'armée du duc de Wellington.] + +[48: On a su depuis que c'était le général Ziethen qui, lors de son +arrivée en ligne, avait pris les troupes commandées par le prince de +Saxe-Veimar pour des Français, et les avait forcées, après une fusillade +très-vive, d'abandonner un petit village qu'elles étaient chargées de +défendre.] + +[49: Ils avaient à leur tête les généraux Petit et Palet de Morvan.] + +[50: + + Hommes. +La perte générale de l'armée du duc de Wellington, +en tués ou blessés, fut d'environ 25,000 + +Et celle du prince Blucher, de 35,000 + ------ + 60,000 + +Celle des Français peut-être évaluée, savoir + +Le 15 et le 16, tués ou blessés, à 11,000 +Le 18, tués ou blessés, à 18,000 +Prisonniers 8,000 + ------ + 37,000 + +La perte des Français eût été plus considérable sans la généreuse +sollicitude que leur témoignèrent les habitans de la Belgique. Après la +victoire de Fleurus et de Ligny, ils accoururent sur le champ de +bataille, consoler les blessés et leur prodiguer des secours. Rien +n'était plus touchant que le tableau d'une foule de femmes et de jeunes +filles, cherchant à ranimer, par des liqueurs bienfaisantes, la vie +éteinte de nos malheureux soldats, tandis que leurs époux et leurs +frères soutenaient nos blessés dans leurs bras, épanchaient leur sang, +et fermaient leurs blessures. + +La précipitation de notre marche ne nous avait pas permis de faire +préparer des transports et des ambulances pour recevoir nos blessés. Les +sensibles et bons habitans de la Belgique y pourvurent avec +empressement. Ils enlevèrent nos pauvres Français du champ de bataille, +et leur offrirent un asile et tous les soins qui leur étaient +nécessaires. + +Lors de notre retraite, ils nous prodiguèrent des témoignages d'intérêt +non moins attendrissans et non moins précieux. Bravant la colère des +féroces Prussiens, ils quittèrent leurs foyers pour nous enseigner les +issues propices à notre fuite, pour diriger notre marche à travers les +colonnes ennemies; quand ils se séparaient de nous, ils nous suivaient +encore des yeux, et nous exprimaient au loin combien ils étaient heureux +d'avoir pu nous sauver. + +Lorsqu'ils surent qu'un grand nombre de Français étaient restés +prisonniers du vainqueur, ils s'empressèrent de leur offrir et de leur +prodiguer des consolations et des secours. + +Le prince d'Orange lui-même, aussi redoutable au fort des combats que +magnanime après la victoire, devint le protecteur zélé d'une foule de +braves qui, ayant appris sur le champ de bataille à l'estimer, avaient +invoqué noblement son appui. + +Enfin, pour acquitter complétement la dette de la reconnaissance, à +l'époque de douloureuse mémoire où les persécutions, l'exil, la mort, +forcèrent tant de Français de fuir le sol de la patrie, les habitans de +la Belgique, toujours sensibles, toujours bienfaisans, ouvrirent leurs +portes hospitalières à nos infortunés proscrits; et plus d'un brave, +déjà préservé par eux de la vengeance de l'étranger, fut une seconde +fois soustrait par leurs mains généreuses à la fureur d'ennemis plus +implacables encore.] + +[51: Je dis 50,000 hommes, car plus de 10,000 hommes de la garde ne +prirent point de part à l'action.] + +[52: Ce trait m'a été raconté; mais en voici un dont j'ai été témoin. Un +cuirassier, au fort de la bataille, avait eu les bras hachés à coups de +sabre; «je vais me faire panser, dit-il, en écumant de rage, si je ne +puis me servir de mes bras, je me servirai de mes dents... je les +mangerai!»] + +[53: Parmi ces lettres imprimées, il s'en trouve une de moi écrite de +Bâle à l'Empereur au sujet de M. Werner.] + +[54: M. de Flahaut voyait juste, car il paraît certain que le maréchal +Grouchy avait eu des pourparlers avec les alliés, et qu'un arrangement, +à la manière du duc de Raguse, allait être signé, lorsque le général +Excelmans fit arrêter le colonel Prussien envoyé au maréchal pour +conclure le traité déjà convenu.] + +[55: Cet avis était faux.] + +[56: On voit combien est injuste le reproche fait à Napoléon d'avoir, +dans ce bulletin, trahi la vérité et calomnié l'armée.] + +[57: Nom donné à la partie des pays qui avoisinent les côtes.] + +[58: Cette affaire et la mort de La Roche-Jaquelin eurent lieu le 11 +juin, et ne furent connues à Paris que le 19.] + +[59: Cette résolution fut envoyée également à la chambre des pairs, mais +la chambre, reconnaissant qu'elle n'avait pas le droit de mander les +ministres, se borna, _vu les circonstances_, à donner son approbation +aux trois premiers articles.] + +[60: Le duc d'Otrante en effet écrivit à M. Manuel.] + +[61: Cette réponse fut tronquée par le président; la voici dans toute +son intégrité.] + +[62: On ne lui avait point donné, dans cette délibération, le titre +d'Empereur. On s'était borné à le nommer Napoléon Bonaparte.] + +[63: La chambre des pairs se trouvait par conséquent anéantie et exclue +de toute participation au gouvernement.] + +[64: Conformément aux ordres qui lui avaient été donnés, le maréchal +Grouchy s'était borné, dans la journée du 17, à observer les Prussiens; +mais il ne l'avait point fait avec l'ardeur et la sagacité qu'on avait +lieu d'attendre d'un général de cavalerie aussi consommé. La timidité +avec laquelle il les poursuivit, leur inspira sans doute l'idée de se +porter impunément sur les derrières de l'Empereur. + +Le 18, à neuf heures du matin seulement, il quitta ses cantonnemens pour +marcher sur Wavres; parvenu à la hauteur de Valhain, il entendit la +canonnade de Mont-Saint-Jean; sa vivacité, toujours croissante, ne +permettait pas de douter que l'affaire ne fût excessivement sérieuse. Le +général Excelmans proposa de marcher au canon par la rive gauche de la +Dyle. «Ne sentez-vous donc point, dit-il au maréchal, que le canon fait +trembler la terre sous vos pas? marchons droit au lieu où l'on se bat!» +Ce conseil, qui aurait sauvé l'armée, s'il eût été suivi, ne le fut pas. +Le maréchal continua lentement ses mouvemens: à deux heures, il arriva +devant Wavres. Les corps des généraux Vandamme et Gérard cherchèrent à +s'ouvrir un passage, et perdirent inutilement du monde et du tems. À +sept heures du soir, il reçut, suivant sa déclaration, l'ordre du +major-général de marcher sur Saint-Lambert et d'attaquer Bulow; ce +qu'aurait dû lui suggérer plus tôt l'épouvantable canonnade de Waterloo +et l'ordre _donné par la première dépêche reçue le matin_, de se +rapprocher de la grande armée, et de se mettre avec elle en rapport +d'opération. Il le fit alors. Il fut passer la Dyle au pont de Limale, +et s'empara des hauteurs sans éprouver de résistance; mais la nuit étant +survenue, il s'arrêta. + +À trois heures du matin, le général Thielman voulut essayer de faire +repasser la Dyle à nos troupes; il fut repoussé victorieusement. La +division Teste, la cavalerie du général Pajol, le forcèrent d'évacuer +Bielge et Wavres. Le corps de Vandamme tout entier passa la Dyle, enleva +Rosieren et s'établit en maître sur la route de Wavres à Bruxelles. + +Le maréchal Grouchy, quoique l'Empereur lui eût recommandé d'entretenir +les communications et de lui donner fréquemment de ses nouvelles, ne +s'était nullement inquiété de ce qui s'était passé à Mont-Saint-Jean, et +il se disposait à continuer aveuglément ses mouvemens, lorsqu'un +aide-de-camp du général Gressot vint annoncer (il était midi) les +désastres de la veille. Le maréchal sentit alors, mais trop tard, +l'horrible faute qu'il avait commise, en restant nonchalamment sur la +rive droite de la Dyle. Il opéra sa retraite, sur deux colonnes, par +Temploux et Namur. + +Le 20 au matin, son arrière-garde fut assaillie et entamée, la division +Teste, la cavalerie d'Excelmans, rétablirent l'ordre. Le 20e de dragons +et son digne colonel le jeune Briqueville reprirent à l'ennemi deux +pièces qu'ils nous avaient enlevées; le général Clary et ses hussards +sabrèrent sa cavalerie. L'armée gagna tranquillement Namur. +L'infatigable division du général Teste fut chargée de défendre cette +ville, et elle s'y maintint glorieusement jusqu'à ce que nos bagages et +nos blessés l'eussent évacuée, et que nos troupes se fussent mises en +sûreté, sur les hauteurs de Dinan et de Bouvine. + +Le 22, toute l'armée était réunie à Rocroi. Le 24, elle fit sa jonction +avec les restes de Mont-Saint-Jean que l'Empereur avait ordonné de +diriger sur Rheims. Le 25, elle marcha sur la capitale. Pendant sa +retraite, elle fut en butte aux attaques acharnées des Prussiens. Elle +les repoussa toutes avec vigueur et fermeté. Le noble désir de réparer +le mal involontaire qu'elle nous avait fait à Mont-Saint-Jean, +enflammait les âmes de la plus vive ardeur; et peut-être cette armée de +braves aurait-elle changé sous les murs de Paris, les destinées de la +France, si l'on n'eût point comprimé ou trahi les inspirations de son +patriotisme et de son généreux désespoir.] + +[65: Celui de forcer Napoléon à abdiquer.] + +[66: La plupart des pairs avaient des commandemens dans l'armée.] + +[67: Expressions littérales de la commission du général Beker.] + +[68: Je me hâte de rendre ici au général l'hommage qu'il mérite; il sut +parfaitement concilier son devoir avec les égards et le respect dus à +Napoléon et à son malheur.] + +[69: Sa cour, jadis si nombreuse, n'était plus habituellement composée +que du duc de Bassano, du comte de Lavalette, du général Flahaut, et des +personnes qui devaient partir avec lui, telles que ses officiers +d'ordonnance, le général Gourgaud, les comtes de Montholon, de Lascases, +et le duc de Rovigo. Le dévouement qui portait ce dernier à suivre +Napoléon, était d'autant plus honorable que Napoléon, lors de son retour +de l'île d'Elbe, lui reprocha fort durement de l'y avoir négligé. Il +passe cependant dans l'opinion (et c'est bien à tort) pour être un des +artisans du 20 Mars; mais dans tous les tems, il eut à se plaindre de +l'opinion. Elle lui impute une foule d'actions méchantes auxquelles il +ne prit véritablement aucune part, et que souvent même il s'efforça +d'empêcher. L'Empereur l'employait à toutes mains, parce qu'il lui +trouvait un jugement hardi et net, un esprit fin, et une grande habileté +pour apercevoir les conséquences d'une chose, et prendre lestement un +parti. On a jeté des soupçons défavorables sur les motifs qui +déterminèrent Napoléon à lui confier le ministère de la police; il ne +fut appelé à ce poste important que parce que l'Empereur avait +l'expérience de l'infidélité du duc d'Otrante qui lui échappait dans +toutes les occasions difficiles, et qu'il voulut le remplacer par un +homme d'un dévouement éprouvé, par un homme qui, étranger à la +révolution, et n'ayant aucun parti à ménager, pût ne servir que lui et +faire son devoir sans tergiversation.] + +[70: Cette épithète n'était point une insulte dans la bouche de +Napoléon. Il s'en servait habituellement, même avec ses ministres, +lorsqu'ils montraient de l'irrésolution.] + +[71: Les inquiétudes que lui ont donné la terreur de 1815, l'ont +conduite au tombeau. Qu'on me pardonne ces détails et cette note.] + +[72: Détails communiqués.] + +[73: C'est-à-dire, marqua avec des épingles les positions des ennemis.] + +[74: L'Empereur instruit des manoeuvres de M. Fouché, dit: «il est +toujours le même, toujours prêt à mettre son pied dans le soulier de +tout le monde.»] + +[75: Ces résolutions consistaient dans l'envoi du général Beker à la +Malmaison pour y garder à vue Napoléon.] + +[76: La Chambre vota, le 2 juillet, une adresse aux Français. Cette +adresse, morte en naissant, avait rapport à la situation politique de la +France vis-à-vis des alliés. Elle m'a paru offrir peu d'intérêt, et j'ai +cru devoir me dispenser d'en faire une mention spéciale. Elle donna lieu +cependant à un incident remarquable. M. Manuel, rédacteur principal de +cette adresse, n'avait pas jugé convenable d'y parler du successeur de +l'Empereur, et la chambre décida qu'on ajouterait dans l'adresse, que +NAPOLÉON II avait été appelé à l'Empire.] + +[77: On sent que je raisonne ici, comme partout ailleurs, dans le sens +du mandat donné à la commission.] + +[78: Ces dépêches n'ayant aujourd'hui aucun intérêt, je ne les +rapporterai point.] + +[79: Si l'on en croit la déclaration de Macirone, confirmée par le +témoignage de deux autres agens secrets, MM. Maréchal et St. Jul***, le +duc d'Otrante écrivit à lord Wellington par une lettre dont M. Macirone +fut porteur, et qu'il cacha dans ses bas, que l'exaltation des fédérés +et des Bonapartistes était au comble et qu'il ne serait plus possible de +les contenir, si le duc de Wellington ne se hâtait de venir mettre fin à +leurs fureurs par l'occupation de Paris.] + +[80: Ce fut dans ce moment, que l'Empereur déclara au gouvernement qu'il +était sûr d'écraser l'ennemi, si on voulait lui confier le commandement +de l'armée.] + +[81: _Adresse de l'armée à la Chambre des Représentans._ + + Représentans du peuple, + + Nous sommes en présence de nos ennemis; nous jurons entre vos mains + et à la face du inonde, de défendre jusqu'au dernier soupir, la + cause de notre indépendance et l'honneur national. On voudrait nous + imposer les Bourbons, et ces princes sont rejetés par l'immense + majorité des Français. Si on pouvait souscrire à leur rentrée, + rappelez-vous, Représentans, qu'on aurait signé le testament de + l'armée, qui, pendant vingt années, a été le _palladium_ de + l'honneur français. Il est à la guerre, surtout lorsqu'on la fait + aussi longuement, des succès et des revers. Dans nos succès, on + nous a vus grands et généreux; dans nos revers, si on veut nous + humilier, nous saurons mourir. + + Les Bourbons n'offrent aucune garantie à la nation. Nous les avions + accueillis avec les sentimens de la plus noble confiance; nous + avions oublié tous les maux qu'ils nous avaient causés par un + acharnement à vouloir nous priver de nos droits les plus sacrés. Eh + bien, comment ont-ils répondu à cette confiance? Ils nous ont + traités comme rebelles et vaincus. + + Représentans, ces réflexions sont terribles, parce qu'elles sont + vraies. L'inexorable histoire racontera un jour ce qu'ont fait les + Bourbons pour les remettre sur le trône de France; elle dira aussi + la conduite de l'armée, de cette armée essentiellement nationale; + et la postérité jugera qui mérita le mieux l'estime du monde. + + Au camp de la Villette, 30 juin 1815, 3 heures après midi. + + _Signé_, le maréchal ministre de la guerre, prince d'ECKMUHL, le + général en chef comte VANDAMME; les lieutenans généraux comte + PAJOL, baron FREYSSINET, comte ROGUET, BRUNET, baron LORCET, + AMBERT; les maréchaux de camp comte HARLET, PETIT, baron + CHRISTIANI, baron HENRION, Marius CLARY, CHARTRAN, CAMBRIEL, + JEANNET, le major GUILLEMAIN. +] + +[82: On voit, d'après ce passage, que Wellington avait sans doute +communiqué au prince Blucher la lettre de M. Fouché.] + +[83: Cette proclamation est du duc d'Otrante.] + +[84: Elles furent publiées par ordre de la chambre.] + +[85: Les événemens ont justifié la prudence des maréchaux; mais je ne +juge pas les événemens, je les expose.] + +[86: Le 23 Juin, M. Carnot, après avoir déposé à la chambre des pairs +l'acte d'abdication de l'Empereur, entra dans quelques détails sur +l'état de l'armée. Le maréchal Ney se leva et dit... «Ce que vous venez +d'entendre est faux, de toute fausseté. Le maréchal Grouchy et le duc de +Dalmatie, ne sauraient rassembler soixante mille hommes... le maréchal +Grouchy n'a pu rallier que sept à huit mille hommes; le maréchal Soult +n'a pu tenir à Rocroy; vous n'avez plus _d'autre moyen_ de sauver la +patrie, que les négociations.» M. Carnot et le général de Flahaut +réfutèrent sur-le-champ cette imprudente dénégation. Le général Drouot +acheva de foudroyer le maréchal à la séance suivante... «J'ai vu avec +chagrin, dit-il ce qui a été dit pour affaiblir la gloire de nos armées, +exagérer nos désastres ou diminuer nos ressources. Je dirai ce que je +pense, ce que je crains, ce que j'espère; vous pouvez compter sur ma +franchise. Mon attachement à l'Empereur ne peut être douteux; mais avant +tout et par dessus tout, j'aime ma patrie.» Le général fit alors un +récit avéré et véridique des batailles de Ligny et de Mont-St.-Jean; et +après avoir justifié l'Empereur des torts qu'on cherchait indirectement +à lui imputer, il reprit: «tel est l'exposé de cette funeste journée; +elle devait mettre le comble à la gloire de l'armée française, détruire +toutes les vaines espérances de l'ennemi, et peut-être donner +très-prochainement la paix à la France... Mais le ciel en a décidé +autrement... Quoique nos pertes soient considérables, notre position +n'est cependant pas désespérée; les ressources qui nous restent sont +bien grandes, si nous voulons les employer avec énergie... une semblable +catastrophe ne doit pas décourager une nation grande et noble comme la +nôtre... Après la bataille de Cannes, le sénat Romain vota des +remerciemens au général vaincu, parce qu'il n'avait point désespéré du +salut de la république, et s'occupa sans relâche de lui donner les +moyens de réparer les désastres qu'il avait occasionnés... Dans une +circonstance moins critique, les représentans de la nation se +laisseront-ils abattre? et oublieront-ils les dangers de la patrie pour +s'occuper de discussions intempestives au lieu de recourir à un remède +qui assure le salut de la France.] + +[87: Les plénipotentiaires, partis de Laon le 26 juin, arrivèrent le 1er +juillet au quartier général des souverains alliés à Haguenau. + +Les souverains ne jugèrent point convenable de leur accorder d'audience, +et nommèrent pour les entendre: l'Autriche, le comte de Walmoden; la +Russie, le comte de Capo d'Istria; la Prusse, le général Knesbeck; +l'ambassadeur d'Angleterre, lord Stewart, n'ayant point de pouvoir _ad +hoc_, fut invité simplement à assister aux conférences. + +Lord Stewart ne manqua point, ainsi que les instructions donnés aux +plénipotentiaires l'avaient prévu, de contester la légitimité de +l'existence des chambres et de la commission, et demanda aux députés +Français, de quel droit la nation prétendait expulser son Roi et se +choisir un autre souverain? + +«Du droit, lui répondit M. de La Fayette, qu'eut la Grande-Bretagne de +déposer Jacques, et de couronner Guillaume.» + +Cette réponse ferma la bouche au ministre anglais. + +Les plénipotentiaires, avertis par cette question des dispositions des +alliés, s'attachèrent moins à obtenir Napoléon II qu'à repousser Louis +XVIII. Ils déclarèrent, dit-on, que la France avait pour ce souverain et +sa famille une aversion invincible, et qu'il n'était aucun prince +qu'elle ne consentît à adopter, plutôt que de rentrer sous leur +domination. Ils insinuèrent enfin, que la nation pourrait agréer le duc +d'Orléans, ou le roi de Saxe, s'il ne lui était pas possible de +conserver le trône au fils de Marie-Louise. + +Les ministres étrangers, après quelques pourparlers insignifians, +terminèrent poliment la conférence; et le soir les plénipotentiaires +français furent congédiés par la note ci-après. + +_Haguenau, 1er Juillet._ + +«D'après la stipulation du traité d'alliance qui porte qu'aucune des +parties contractantes ne pourra traiter de paix ou d'armistice que d'un +commun accord, les trois cours, qui se trouvent réunies, l'Autriche, la +Russie et la Prusse, déclarent ne pouvoir entrer présentement dans +aucune négociation; les cabinets se réuniront aussitôt qu'il sera +possible. + +«Les trois puissances regardent comme une condition essentielle de la +paix et d'une véritable tranquillité, que Napoléon Bonaparte soit hors +d'état de troubler, dans l'avenir, le repos de la France et de l'Europe; +et d'après les événemens survenus au mois de mars dernier, _les +puissances doivent exiger que Napoléon Bonaparte soit remis à leur +garde_. + +(Signé) WALMODEN, CAPO D'ISTRIA, KNESBECK.] + +[88: Cette constitution, calquée sur l'acte additionnel, n'en différait +que par l'abolition de la noblesse héréditaire, et encore M. Manuel qui +développa dans cette discussion un talent du premier ordre, était-il +d'avis que la noblesse ne fût point supprimée, comme étant +essentiellement nécessaire dans une monarchie. Si j'avais à faire +l'éloge de l'acte additionnel et le procès à ses contempteurs, je me +bornerais à leur nommer cette constitution.] + +[89: Cette chambre, depuis l'abdication de Napoléon, ne fut plus qu'une +superfétation. Le départ des pairs qui faisaient partie de l'armée, +acheva de la plonger dans une nullité absolue. Sans patriotisme, sans +énergie, elle se bornait à sanctionner de mauvaise grâce les mesures +adoptées par les représentans. M. Thibaudeau, M. de Ségur, M. de Bassano +et quelques autres, s'élevèrent seuls à la hauteur des circonstances; M. +Thibaudeau se fit particulièrement remarquer, le 28 juin et le 2 +juillet, par deux discours sur notre position politique, qui furent +regardés alors et le seront long-tems encore, comme de beaux monumens de +courage, de patriotisme et d'éloquence.] + +[90: Je rappelle ici l'observation précédente, que je me borne à +raconter les faits, sans les juger.] + +[91: Le 8 juillet, M. de Vitrolles fit insérer dans le _Moniteur_ +l'article officiel suivant. + + «_Paris, ce 7 juillet_.--La commission de gouvernement a fait + connaître au Roi, par l'organe de son président, qu'elle venait de + se dissoudre.» + + Cet article, composé dans le dessein de faire croire à la France et + à l'Europe que la commission avait déposé volontairement son + autorité dans les mains du Roi, excita les vives réclamations du + duc de Vicence. Incapable de transiger avec son devoir, avec la + vérité, il se rendit sur-le-champ chez le ministre du Roi (le duc + d'Otrante), lui reprocha durement d'avoir compromis la commission, + et lui déclara qu'il ne sortirait point de chez lui sans avoir + obtenu son désaveu formel. Le ministre protesta que cet article + n'était point son ouvrage, et consentit à le désavouer. + + Le comte Carnot, le Baron Quince, le général Grenier, s'étant + joints au duc de Vicence, ce dernier écrivit dans le cabinet du duc + d'Otrante, la lettre ci-après, dont il est inutile, je pense, de + faire remarquer la hardiesse et la fermeté. + + «Monsieur le duc, la commission du gouvernement n'ayant pu ni dû + charger votre Excellence d'aucune mission en se retirant, nous le + prions de faire désavouer l'article inséré au _Moniteur_ de ce jour + 8 juillet, et d'obtenir l'insertion de notre dernier message aux + deux chambres. + + (Signé) CAULINCOURT, CARNOT, QUINETTE GRENIER. + +Le duc d'Otrante répondit à cette lettre, par la déclaration que voici: + + «Messieurs, la commission du gouvernement s'étant dissoute le 7 + juillet, tout acte émané d'elle, postérieurement à son message aux + chambres, est nul, et doit être regardé comme non avenu. + + «Votre réclamation contre l'article inséré dans le _Moniteur_ du 8 + juillet est juste; je le désavoue comme nullement fondé, et publié + sans mon autorisation. + + (Signé) LE DUC D'OTRANTE. + +] + +[92: Paroles recueillies par M. de Lascases.] + +[93: Au même moment, Louis XVIII entra à Paris. Par une autre +singularité assez remarquable, ce fut également le jour de la première +entrée du Roi dans la capitale que l'Empereur se rendit à bord du brick +qui le conduisit à Porto-Ferrajo.] + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Cent Jours (2/2), by +baron Pierre Alexandre Édouard Fleury de Chaboulon + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CENT JOURS (2/2) *** + +***** This file should be named 26375-8.txt or 26375-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/3/7/26375/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
