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+The Project Gutenberg EBook of Les Cent Jours (2/2), by
+baron Pierre Alexandre Édouard Fleury de Chaboulon
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Cent Jours (2/2)
+ Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, du
+ retour et du règne de Napoléon en 1815.
+
+Author: baron Pierre Alexandre Édouard Fleury de Chaboulon
+
+Release Date: August 20, 2008 [EBook #26375]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CENT JOURS (2/2) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+LES CENT JOURS.
+
+MÉMOIRES
+pour servir à l'histoire de
+LA VIE PRIVÉE, DU RETOUR, ET DU RÈGNE DE NAPOLÉON EN 1815.
+
+_Par M. le Baron FLEURY de CHABOULON_,
+
+ Officier de la Légion-d'Honneur, Chevalier de l'Ordre de la
+ Réunion, Ex-Secrétaire de l'Empereur Napoléon et de son Cabinet,
+ Maître des Requêtes en son Conseil d'État, etc.
+
+
+ _Ingrata patria, ne ossa quidem habes_. SCIPION.
+
+TOME II.
+
+_À LONDRES_, DE L'IMPRIMERIE DE C. ROWORTH.
+
+1820
+
+
+L'empereur reçut, à la même époque (1er mai), une nouvelle preuve du peu
+de confiance que méritent les hommes, et de l'horrible facilité avec
+laquelle ils sacrifient leurs devoirs et leurs sentimens aux calculs de
+leur cupidité ou de leur ambition.
+
+De tous les ministres de Napoléon, le duc d'Otrante fut celui qui, lors
+de son retour, lui prodigua le plus de protestations de dévouement et de
+fidélité. «Et cette fidélité, s'il eût pu en douter, se serait trouvée
+garantie par le mandat sous lequel il gémissait (M. Fouché) au moment où
+le retour de Napoléon vint lui rendre la liberté et peut-être la
+vie[1]».
+
+Cependant, quel ne fut point l'étonnement de l'Empereur, lorsque le duc
+de Vicence vint lui apprendre qu'un agent secret de M. de Metternich
+était arrivé de Vienne à Paris, et paraissait avoir eu un entretien
+mystérieux avec M. Fouché!
+
+L'Empereur, sur-le-champ, ordonna à M. Réal, préfet de police, de se
+mettre à la recherche de cet émissaire; il fut arrêté, et déclara:
+qu'envoyé par une maison de banque de Vienne pour régler des comptes
+d'intérêts avec plusieurs banquiers de Paris, il avait été mandé par M.
+de Metternich, et que ce prince l'avait chargé d'une lettre pour le
+ministre de la police de France; qu'il ignorait le contenu de cette
+lettre; qu'il savait qu'elle était écrite entre lignes avec de l'encre
+sympathique, et que le prince lui avait remis une poudre pour faire
+ressortir les caractères occultes; que M. le baron de Werner, agent
+diplomatique, devait se trouver à Bâle le 1er mai, pour recevoir la
+réponse de M. le duc d'Otrante; qu'on lui avait donné un bordereau
+simulé qui devait servir de point de reconnaissance entre M. Werner et
+l'agent que pourrait envoyer le ministre français; enfin, qu'il avait
+remis la lettre et le bordereau au duc d'Otrante, qui lui avait dit de
+vaquer promptement à ses affaires, et de repartir pour Vienne le plus
+tôt possible.
+
+L'Empereur manda immédiatement M. Fouché, sous le prétexte de
+l'entretenir d'affaires d'état.
+
+M. Fouché garda le plus profond silence sur ce qui s'était passé avec
+l'envoyé de M. de Metternich, et ne laissa pénétrer aucun embarras,
+aucune inquiétude.
+
+Le premier mouvement de Napoléon fut de faire saisir les papiers de son
+infidèle ministre; mais il pensa qu'il était trop adroit et trop prudent
+pour conserver des traces de sa trahison; et il jugea qu'il serait
+préférable, pour apprendre la vérité, d'envoyer quelqu'un à Bâle qui se
+présenterait à M. Werner de la part du duc. Napoléon attachait à cette
+mission la plus haute importance; il daigna jeter les yeux sur moi pour
+la remplir, et après m'avoir révélé la _perfidie de cet infâme Fouché_,
+il me dit: «Vous allez vous rendre à l'instant chez le duc de Vicence;
+il vous remettra des passeports au nom du Roi et du mien; vous saurez à
+la frontière ceux qui valent le mieux. Voici un ordre, de ma main, à
+tous les généraux, préfets et lieutenans de police, qui se trouveront
+sur le Rhin, de vous faciliter les moyens de sortir de France, et d'y
+rentrer, et de vous accorder, au-dedans et même au-dehors, l'assistance
+que vous réclamerez. Je leur commande de se conformer strictement à tout
+ce que vous jugerez convenable de prescrire. Je crois que vous passerez.
+Je n'ai jamais entendu parler de ce M. Werner; mais M. de Metternich est
+un homme d'honneur; il ne voudrait pas tremper dans un complot contre ma
+vie. Je ne crois pas qu'il s'agisse de renouveler les tentatives de
+Georges, et les embûches du trois nivose. Cependant vous sonderez M.
+Werner sur ce point; je crois qu'on veut fomenter des troubles et ourdir
+une conspiration, plutôt contre mon trône que contre mes jours. C'est là
+le point essentiel à pénétrer. Je ne vous donne point d'autres
+instructions; vous agirez en maître; je m'en rapporte entièrement à
+vous. Si la sûreté de l'état était menacée, ou si vous découvriez
+quelque chose d'important, mandez-le moi par le télégraphe, et
+envoyez-moi un courrier à toute bride. Si vous ne voyez dans tout cela
+qu'un commencement d'intrigues, qu'un essai, ne perdez point de tems en
+pourparlers inutiles, et profitez franchement de la circonstance pour
+faire connaître à M. de Metternich ma position et mes intentions
+pacifiques, et tâchez d'établir un rapprochement entre moi et
+l'Autriche. Je serai bien aise de savoir ce que les alliés pensent
+d'Eugène, et s'ils seraient disposés à l'appeler à la tête des affaires
+de la régence, dans le cas où je laisserais ma vie sur le champ de
+bataille. Allez voir le duc de Vicence; causez avec lui, et dans une
+demi-heure revenez. Je verrai si je n'ai rien de plus à vous dire.»
+
+Une demi-heure après, je revins; l'Empereur était dans son salon,
+entouré du maréchal Ney, et de plusieurs personnages importans. Il me
+dit, en faisant un geste de la main: «Je me repose sur vous; volez».
+
+C'était par de semblables paroles qu'il savait flatter l'amour-propre et
+exalter le dévouement; je volai à Bâle: s'il m'eût fallu, pour justifier
+l'attente de Napoléon, traverser le Rhin sous le canon ennemi, je
+l'aurais fait.
+
+Je commençai par faire usage des pouvoirs illimités que l'Empereur
+m'avait donnés, en prescrivant de ne laisser sortir provisoirement de
+France aucune des personnes qui arriveraient de Paris. Je ne voulais
+point me laisser devancer par l'agent véritable du duc d'Otrante.
+
+Les communications avec Bâle n'étaient point encore interrompues; mais
+il fallait une permission pour y entrer, une autre pour en sortir; et
+sur le plus léger soupçon, on vous conduisait au directeur de police,
+qui, tout en fumant sa pipe, donnait l'ordre, selon son bon plaisir, de
+vous mettre à la porte de la ville, ou de vous jeter en prison. Je me
+pourvus d'une commission d'inspecteur-général des vivres, et je me
+présentai à Bâle, sous le prétexte d'y faire de nombreux achats. On est
+toujours bien reçu des Suisses avec de l'argent.
+
+Je me rendis sans obstacles à l'auberge des Trois Rois, où devait
+descendre M. Werner; il était déjà arrivé. Je lui annonçai que j'avais
+été chargé par quelqu'un de Paris de causer avec lui; il me fit voir son
+bordereau de ralliement; je lui montrai _de loin_ celui dont j'étais
+porteur, car je savais qu'il ne valait rien. Il avait été écrit de
+mémoire par notre prisonnier: le véritable était resté entre les mains
+de M. Fouché.
+
+M. Werner commença par me témoigner, avec tout le luxe de la politesse
+diplomatique, le plaisir qu'il éprouvait de me voir; qu'il m'attendait
+depuis le 1er mai (nous étions au 3), et qu'il commençait à craindre que
+M. Fouché ne se fût point soucié d'entrer en conférence avec le Prince.
+Ce début me fit conjecturer que rien n'avait été encore proposé ni
+convenu. Je répondis à M. Werner, que le duc d'Otrante avait
+effectivement montré un peu d'hésitation, parce que la lettre de M. de
+Metternich laissait _quelqu'incertitude;_ mais que toujours plein
+d'estime et de déférence pour le Prince, il s'empresserait de lui offrir
+toutes les preuves de dévouement qui seraient en son pouvoir; qu'il
+m'avait choisi pour être son interprète, et que je serais charmé de
+répondre par une confiance sans borne aux _nouvelles_ ouvertures que
+lui, M. Werner, était sans doute chargé de me faire. J'ajoutai, que M.
+le duc d'Otrante m'avait recommandé de mettre de côté les formes
+diplomatiques, et de m'expliquer avec _l'abandon_ que devait inspirer M.
+de Metternich; qu'en conséquence, je le priais de m'imiter, et de me
+dire sans détour _ce qu'il attendait de nous_.
+
+Il me répondit que M. de Metternich avait conservé la plus haute opinion
+du mérite de M. Fouché; qu'il avait pensé qu'un homme, tel que lui, ne
+pouvait croire que Napoléon se soutiendrait sur le trône; qu'il était
+persuadé qu'il n'avait accepté le ministère de la police, que pour
+épargner aux Français le malheur de la guerre civile et de la guerre
+étrangère; et que, dans cette persuasion, il espérait que M. Fouché
+n'hésiterait point à seconder les efforts que les alliés avaient faire,
+pour se débarrasser de Bonaparte et rétablir en France les Bourbons.
+
+Je répliquai que M. Fouché, dont le patriotisme était connu, n'avait pu
+envisager sans douleur les malheurs dont la France était menacée; mais
+que, jusqu'à présent, il n'avait point entrevu la possibilité d'y
+remédier. «Souvent, dis-je, on voit mieux de loin que de près; quelles
+sont sur ce point les vues de M. de Metternich et des alliés? _quels
+moyens pensent-ils qu'on pourrait employer pour, se défaire de
+Napoléon?_»--«M. de Metternich, dit-il, ne m'a point entièrement
+communiqué ses vues à cet égard. Je suis même fondé à croire qu'il n'y a
+rien encore d'arrêté; et c'est pour arriver à un résultat certain, qu'il
+a désiré se concerter avec M. Fouché qui doit mieux connaître que lui le
+véritable état des choses. Quant aux moyens de se défaire de Bonaparte,
+il en existe un dont l'issue ne peut être douteuse: c'est la force; mais
+les alliés ne voudraient l'employer qu'à la dernière extrémité, et ils
+auraient désiré _que M. Fouché eût pu trouver le moyen de délivrer la
+France de Bonaparte_, sans répandre de nouveaux flots de sang.
+
+Cette réponse ambiguë me paraissant inquiétante, je repris: «Je ne
+connais que deux moyens de renverser du trône Napoléon: le premier,
+c'est de l'assassiner!» En prononçant ces mots, je détournai obliquement
+les yeux pour ne point embarrasser M. Werner, et l'observer à mon aise.
+«L'assassiner! s'écria-t-il avec indignation: jamais un tel moyen ne
+s'offrit à la pensée de M. de Metternich.»--«Je n'en doute point; aussi
+j'ai commencé par vous exprimer la haute vénération que M. de Metternich
+m'inspire: le second moyen, continuai-je, c'est de se réunir
+secrètement, ou, pour dire le mot, de conspirer contre Napoléon, et je
+ne vois pas trop jusqu'à présent _sur qui nous pourrions compter_; M. de
+Metternich et les alliés _ont-ils déjà quelques relations
+d'établies?_»--«Ils n'en ont aucune, me répondit-il; à peine a-t-on eu
+le tems à Vienne de s'entendre. C'est à M. Fouché à préparer, à combiner
+ses plans; c'est à lui que les alliés veulent confier le soin et
+l'honneur de sauver la France des calamités d'une nouvelle guerre, et de
+la tyrannie que lui prépare l'Empereur.»
+
+Convaincu, par la tournure qu'avait pris la conversation, qu'il
+n'existait, entre le duc d'Otrante et M. de Metternich, aucune relation
+antérieure; convaincu que la vie de l'Empereur et la sûreté de l'état
+n'étaient point menacées, je changeai de langage et marchai droit au but
+que je m'étais principalement proposé: celui de chercher à établir sinon
+un rapprochement, du moins des pourparlers entre la France et
+l'Autriche.
+
+«Les alliés, repris-je, croyent donc qu'il est facile à M. Fouché de
+soulever la France contre Napoléon! Il fut un tems, il est vrai, où l'on
+n'aimait point l'Empereur; mais les Bourbons ont si maltraité la nation,
+qu'ils ont réussi à le faire regretter, et que ses ennemis sont devenus
+ses partisans.»--«Ce que vous me dites-là, répondit M. Werner avec
+étonnement, est entièrement contraire aux rapports qui nous sont arrivés
+de Paris.»--«Je puis vous assurer, poursuivis-je, qu'on vous a trompés;
+les acclamations et les voeux qui ont accompagné Napoléon depuis le golfe
+Juan jusqu'à Paris, auraient dû cependant vous instruire qu'il avait
+pour lui les suffrages unanimes de l'armée et de la nation.»--«Dites de
+l'armée.»--«Non point; je persiste à dire de la nation et de l'armée. Du
+moment où Napoléon a reparu sur le sol français, il a été accueilli avec
+enthousiasme, non-seulement par ses soldats, mais aussi par les
+citoyens. S'il n'avait eu pour lui que le suffrage de quelques régimens
+insubordonnés, aurait-il traversé la France sans obstacle? aurait-il
+recueilli sur son passage le témoignage unanime de dévouement et d'amour
+que firent éclater à l'envi la population entière du Dauphiné, du
+Lyonnais et de la Bourgogne?»--«Il est possible que Bonaparte ait été
+bien accueilli dans quelques lieux; mais quelques acclamations isolées
+n'expriment point le voeu de toute une nation; et sans l'armée, jamais il
+ne serait rentré aux Tuileries.»--«Il est certain que si Napoléon avait
+eu l'armée contre lui, il n'aurait jamais pu, avec 800 hommes, détrôner
+Louis XVIII; mais il ne faut pas conclure de ce que l'armée s'est
+déclarée pour lui, que ce soit l'armée seule qui l'ait rétabli sur le
+trône. Quand il prit Lyon, il n'avait avec lui que 2,000 hommes; il n'en
+avait que 8,000 lorsqu'il marcha sur Paris; que 800 quand il rentra dans
+sa capitale. Si la nation n'eût point partagé les sentimens de l'armée,
+aurait-il pu, avec des forces aussi méprisables, faire la loi à deux
+millions d'individus disséminés sur la route, et aux cinquante mille
+soldats, gardes nationaux et volontaires, qu'on avait réunis sous les
+murs de Paris? Que si la nation se fût opposée aux entreprises et aux
+voeux de l'armée, et que l'armée eût vaincu la nation, on pourrait
+prétendre avec raison que le rétablissement de Napoléon est l'ouvrage
+exclusif des soldats; mais vous savez, comme moi, qu'ils n'ont point
+exercé une seule violence; qu'ils n'ont pas tiré un seul coup de fusil,
+et qu'ils ont été fêtés et reçus partout comme des libérateurs et des
+amis. Je vous le demande, maintenant, que doit-on conclure de cette
+union, de cette unanimité de sentimens et d'actions?--«On peut en
+conclure que le peuple, naturellement timide et faible, a craint l'armée
+et qu'il lui a fait un bon accueil pour ne point s'exposer à ses
+violences; mais cela ne dit pas qu'au fond du coeur il partageât les
+sentimens de l'armée pour Napoléon.»--«Dieu seul sait ce qui se passe au
+fond des coeurs; nous ne pouvons les juger, nous autres hommes, que par
+des apparences, des paroles et des faits. Or, les paroles, les faits et
+les apparences se réunissent pour prouver évidemment que la nation
+approuvait et partageait l'enthousiasme de l'armée. Vous avez tort,
+d'ailleurs, de penser que le peuple puisse avoir en France des sentimens
+différens de ceux de l'armée. Quand, sous l'ancienne monarchie, l'armée
+était composée de débauchés tombés dans la misère, de malfaiteurs
+poursuivis par la justice, il existait et ne pouvait exister aucune
+affinité entre l'armée et la nation; mais aujourd'hui que l'armée est
+nationale, qu'elle se compose des fils, des frères de nos meilleurs
+citoyens, et que ces fils, ces frères, quoique séparés de leur famille,
+sont restés unis avec elles de coeur, de pensées et d'intérêts, la nation
+et l'armée ne font qu'un. Si les alliés, lui dis-je, n'ont fondé leurs
+espérances que sur un dissentiment d'opinion et de volonté entre la
+nation et l'armée, ils ont fait un faux calcul: l'approche de leurs
+troupes, loin de diviser les Français, les réunira plus étroitement
+encore. On ne se battra point pour Napoléon: on se battra pour l'honneur
+et l'indépendance nationale.»--«D'après ce que vous me dites, il
+semblerait que la France est décidée à courir les chances de la guerre,
+et qu'elle est prête, si Napoléon l'exige, à seconder, comme autrefois,
+ses projets de conquêtes.»--«Non, Monsieur; la gloire de Napoléon nous
+a coûté trop cher: nous ne voulons plus de lauriers à ce prix. Napoléon
+a pour lui les voeux de la nation, moins par amour pour sa personne, que
+parce qu'il est l'homme de la révolution, et que son gouvernement nous
+assure les garanties que nous avions vainement demandées aux Bourbons;
+mais si l'Empereur se laissait entraîner par l'appât des conquêtes, la
+France l'abandonnerait, et c'est alors que vous pourriez compter que M.
+Fouché et tous les véritables patriotes se réuniraient pour se défaire à
+jamais de Napoléon.»--«Vous ne pensez pas, à ce qu'il paraît, que M.
+Fouché soit disposé, en ce moment, à seconder les vues des souverains
+alliés et de M. Metternich?»--«Je ne le pense pas. M. Fouché est
+convaincu que les Bourbons ne peuvent point régner; que la nation a pour
+eux une antipathie que rien ne pourra détruire.»--Les alliés tiennent
+moins à rendre la couronne à Louis XVIII, qu'à l'ôter à Napoléon, dont
+l'existence sur le trône est incompatible avec le repos et la sûreté de
+l'Europe; je suis même autorisé à penser qu'ils laisseraient les
+Français se choisir librement le souverain et le gouvernement qu'il leur
+plairait. Le duc d'Orléans, par exemple, ne conviendrait-il pas à la
+nation? il a servi jadis dans les armées républicaines; il a été
+partisan de la révolution; son père a voté la mort de Louis XVI.»--«Le
+duc d'Orléans offrirait sans doute à la nation la plupart des garanties
+qu'elle désire; mais son élévation au trône, loin d'anéantir les
+troubles, les multiplierait: il aurait contre lui les partisans de Louis
+XVIII, de Napoléon et de la régence; c'est presque dire la nation toute
+entière.»--«Et bien alors, les alliés pourraient consentir à vous donner
+le jeune prince Napoléon et la régence, ou peut-être un gouvernement
+fédératif.»--«Lors de l'invasion de 1814, nous eûmes plusieurs fois
+l'occasion de débattre avec M. Fouché la question de la régence. Il
+pensait que la France verrait renaître, avec une régence, les discordes
+qu'enfantent ordinairement les minorités. Un peuple qui a été en guerre
+avec lui-même et avec ses voisins, a besoin d'être conduit par un homme
+qui sache tenir ferme les rênes du gouvernement, et se faire respecter
+au-dedans et au-dehors.»--«Mais vous ne manquez point d'hommes forts et
+capables; et l'on pourrait vous composer un conseil de régence qui
+répondrait à l'attente des alliés et de la France.»--«Je sais bien que
+nous avons dans l'archichancelier, dans le duc de Vicence et dans
+plusieurs de nos premiers fonctionnaires, des hommes d'état pleins de
+talens, de sagesse et de modération; mais la difficulté serait de faire
+un choix parmi les hommes de guerre. La plupart ont des droits égaux; et
+leurs prétentions, leurs jalousies et leurs rivalités ne pourraient être
+que funestes à notre tranquillité.»--«On saurait les contenir, et je
+n'en vois aucun parmi eux dont l'ambition puisse être
+redoutable.»--«Leur ambition ne s'est point manifestée, faute
+d'occasion. Je ne connais qu'un seul homme de guerre qu'on pourrait
+placer à la tête du gouvernement avec sécurité; c'est Eugène, ce prince
+qui a dit, en 1814, dans ses proclamations mémorables, «que ceux-là
+seuls sont immortels, qui savent vivre et mourir fidèles à leurs
+devoirs, fidèles à la reconnaissance et à l'honneur:» ce prince, dis-je,
+loin d'aspirer au trône, en serait au contraire la gloire et l'appui:
+mais les liens de famille et les devoirs qu'ils lui imposent, ne lui
+permettraient peut-être pas de quitter la Bavière. Peut-être aussi les
+alliés ne voudraient-ils point que la direction des affaires de France
+lui fût confiée: ne le pensez-vous pas?»--«J'ignore entièrement quelle
+pourrait être la détermination du prince et de sa famille.»--«Mais
+prévoyez-vous du moins quelle serait celle des
+alliés?»--«Nullement.»--«Voilà bien, lui dis-je en plaisantant, comme
+sont messieurs les diplomates; pourquoi ne pas être aussi ouvert avec
+moi que je le suis avec vous? ai-je laissé sans le satisfaire un seul de
+vos désirs? ai-je évité de répondre à une seule de vos questions?»--«Je
+ne cherche point, je vous assure, à dissimuler; mais la question que
+vous m'avez faite n'ayant point été prévue, je ne puis ni ne dois me
+permettre d'y répondre.»--«Eh bien, ajournons la; quant au gouvernement
+fédératif, cela ressemble beaucoup à notre république; et nous avons
+acheté si cher l'honneur d'être républicains, que nous ne nous en
+soucions plus. Le gouvernement fédératif peut convenir à un état peu
+populeux, comme la Suisse, ou à une nation vierge, comme l'Amérique;
+mais il serait une calamité pour notre vieille France: nous sommes trop
+légers, trop passionnés; il nous faut un gouverneur, un maître qui sache
+se faire craindre et se faire obéir. Tenez, M. Werner, il faut que je
+continue à vous parler avec franchise: le seul chef qui nous convienne
+est Napoléon; non plus Napoléon l'ambitieux et le conquérant, mais
+Napoléon corrigé par l'adversité. Le désir de régner le rendra docile
+aux volontés de la France et de l'Europe. Il leur donnera mutuellement
+les garanties qu'elles pourront exiger; et je crois que M. le duc
+d'Otrante s'estimerait alors très-heureux de pouvoir concourir avec M.
+de Metternich à pacifier l'Europe, à rétablir la bonne harmonie entre
+l'Autriche et la France, et à restreindre la puissance de l'Empereur, de
+telle manière qu'il n'eut plus la possibilité de troubler une seconde
+fois la tranquillité universelle. Voilà, je crois, quel doit être le but
+des alliés; il ne tiendra qu'à eux de l'atteindre: mais s'ils comptent,
+pour nous subjuguer, sur le secours de nos dissensions intestines, ils
+se trompent; vous pouvez en donner l'assurance à M. de Metternich. Au
+surplus, je rendrai compte à M. le duc d'Otrante des ouvertures que vous
+m'avez faites, et particulièrement de celles relatives à la régence:
+mais je suppose que nous consentions à accepter l'une ou l'autre de vos
+propositions, que ferait-on de Napoléon? car votre intention ni la nôtre
+n'étant point de le tuer, il faudrait qu'il vécût; et où vivrait-il? les
+alliés doivent avoir pris sur ce point une détermination?»--«Je
+l'ignore; M. de Metternich ne s'est point expliqué à cet égard; je lui
+soumettrai cette question. Je lui ferai connaître votre opinion sur la
+situation de la France et de Napoléon, et sur la possibilité d'un
+arrangement général; mais je prévois d'avance combien les sentimens
+actuels de M. Fouché lui causeront d'étonnement; il croyait qu'il
+détestait Bonaparte.»--«Les circonstances changent les hommes. M. Fouché
+a pu détester l'Empereur quand il tyrannisait la France, et s'être
+réconcilié avec lui, depuis qu'il veut la rendre libre et heureuse.»
+
+Nous nous séparâmes, après avoir échangé quelques questions accessoires;
+et nous convînmes de nous rendre en toute hâte, lui à Vienne, moi à
+Paris, et de nous retrouver à Bâle sous huit jours.
+
+Aussitôt mon arrivée à Paris, je me présentai devant l'Empereur. Je
+n'avais employé, pour aller et revenir, que quatre jours; et il crut, en
+me voyant si promptement, que je n'avais pu passer. Il fut surpris et
+charmé d'apprendre que j'avais vu et entretenu M. Werner; il m'emmena
+dans le jardin (c'était à l'Élysée), et nous y causâmes, s'il m'est
+permis de m'exprimer ainsi, pendant près de deux heures. Notre entretien
+fut tellement haché, qu'il s'échappa presqu'entièrement de ma mémoire;
+je ne pus en retenir que quelques fragmens. «J'avais bien prévu, me dit
+Napoléon, que M. de Metternich n'avait rien projeté contre ma vie; il ne
+m'aime point, mais c'est un homme d'honneur. Si l'Autriche le voulait,
+tout s'arrangerait; mais elle a une politique expectante, qui perd tout;
+elle n'a jamais su prendre un parti à propos. L'Empereur est mal
+conseillé; il ne connaît point Alexandre, et ne sait pas combien les
+Russes sont fourbes et ambitieux; si une fois ils devenaient les
+maîtres, toute l'Allemagne serait bouleversée. Alexandre ferait jouer
+aux quatre coins[2] le bon homme François et tous les petits rois à qui
+j'ai donné des couronnes. Les Russes, quand je n'y serai plus, finiront
+par devenir les maîtres du monde. L'Europe ne saura ce que je vaux, que
+quand on m'aura perdu. Il n'y avait que moi d'assez fort pour dompter
+d'une main l'Angleterre, et contenir de l'autre la Russie. Je leur
+épargnerai la peine de délibérer où ils me mettront; s'ils l'osaient,
+ils me fourraient dans une cage de fer et me feraient voir à leurs
+badauds, comme une bête féroce: mais ils ne m'auront pas; ils
+apprendront que le lion vit encore, et qu'il ne se laisse point
+enchaîner. Ils ne connaissent point mes forces; _si demain je mettais le
+bonnet rouge, ils seraient tous perdus_. Avez-vous demandé à M. Werner
+des nouvelles de l'Impératrice et de mon fils?»--«Oui, Sire; il m'a dit
+que l'Impératrice se portait bien, et que le jeune prince était
+charmant.» L'Empereur, avec feu: «Vous êtes-vous plaint qu'on violait à
+mon égard le droit des gens et les premières lois de la nature? lui
+avez-vous dit combien il est odieux d'enlever une femme à son mari, un
+fils à son père: qu'une telle action est indigne des peuples
+civilisés?»--«Sire, je n'étais que l'ambassadeur de M. Fouché.»
+
+L'Empereur, après quelques momens de silence, continua: «Fouché, pendant
+votre absence, est venu me raconter l'affaire[3]: il m'a tout expliqué à
+ma satisfaction. Son intérêt n'est point de me tromper. Il a toujours
+aimé à intriguer, il faut le laisser faire: allez le voir, dites-lui
+tout ce qui s'est passé avec M. Werner; montrez-lui de la confiance, et
+s'il vous questionne sur moi, répétez-lui que je suis tranquille, et que
+je ne doute point de son dévouement et de sa fidélité.»
+
+Déjà l'Empereur, dans plusieurs circonstances importantes, avait eu à se
+plaindre de M. Fouché; mais, subjugué par je ne sais quel charme, il lui
+avait toujours rendu plus de confiance qu'il ne désirait lui en
+accorder.
+
+Peu d'hommes, il est vrai, possèdent, à un plus haut degré que le duc
+d'Otrante, le don de plaire et de persuader: aussi profond que
+spirituel, aussi prévoyant qu'habile, il embrasse à la fois le passé, le
+présent et l'avenir; il séduit et étonne tour-à-tour par la hardiesse de
+ses pensées, la finesse de ses aperçus, la solidité de ses jugemens.
+
+Malheureusement, son âme blasée par la révolution, a contracté le goût
+et l'habitude des émotions fortes: le repos la fatigue; il lui faut de
+l'agitation, des dangers, des bouleversemens: de là ce besoin de se
+mouvoir, d'intriguer, j'ai presque dit de conspirer, qui a jeté M.
+Fouché dans des écarts si déplorables et si fatals à sa réputation.
+
+Conformément aux ordres de Napoléon, je me rendis de suite chez le duc
+d'Otrante, et lui dis en riant que je venais lui rendre compte de la
+mission qu'il m'avait confiée. «Belle mission!» me dit-il, voilà comme
+est l'Empereur; il se méfie toujours de ceux qui le servent le mieux.
+Les services les plus signalés, le dévouement le plus pur, ne peuvent
+vous mettre à l'abri de ses soupçons. Croyez-vous, par exemple, être
+bien sûr de lui? Vous vous tromperiez. Si vous veniez à commettre
+involontairement la plus légère inconséquence et _qu'il le sût_ (il
+prononça ces mots de manière à me faire entendre que ce serait par lui
+que l'Empereur pourrait l'apprendre), il n'en faudrait pas davantage
+pour vous perdre. Mais laissons-là les princes avec leurs défauts, et
+causons.» Il m'entraîna sur son canapé, et me dit: «Savez-vous que vous
+m'avez donné de l'inquiétude? si l'on vous avait vendu, on aurait bien
+pu vous envoyer dans quelques forteresses et vous y garder jusqu'à la
+paix.»--«Cela est vrai; j'avais effectivement cette chance à courir;
+mais quand il s'agit d'aussi grands intérêts, on ne doit point songer à
+soi.»
+
+Je lui rapportai fidèlement les paroles de M. Werner; mais je me gardai
+bien de lui faire connaître l'époque véritable de notre seconde
+entrevue: j'aurais craint qu'il ne me fît quelque mauvais tour avec les
+Suisses, ou qu'il se hâtât de désabuser M. de Metternich.
+
+Lorsque mon récit fut terminé, il reprit: «J'avais d'abord regardé tout
+cela comme une mystification, mais je vois bien que je m'étais trompé.
+Votre conférence avec M. Werner peut amener un rapprochement entre nous
+et l'Autriche; tout ce que vous avez dit doit faire ouvrir les yeux à M.
+de Metternich. Pour achever de le convaincre, je lui écrirai, et je lui
+peindrai, avec tant de clarté et de vérité la situation réelle de la
+France, qu'il sentira que le meilleur parti à prendre est d'abandonner
+les Bourbons à leur malheureux sort, et de nous laisser nous arranger à
+notre guise avec Bonaparte. Quand vous serez près de partir, venez me
+revoir, et je vous remettrai ma lettre.»
+
+Il me dit alors: «Je n'avais point parlé de suite à Napoléon de la
+lettre de Metternich, parce que son agent ne m'avait point remis la
+poudre nécessaire pour faire reparaître l'écriture; il a fallu avoir
+recours à des procédés chimiques qui ont demandé du tems; voilà cette
+lettre (il m'en fit prendre lecture), vous voyez qu'elle ne dit rien;
+j'aurais pu d'ailleurs la déchiffrer sur-le-champ, que Napoléon n'en
+aurait rien su; je l'aurais servi sans le lui dire. Dans les affaires de
+cette espèce, il faut du secret, et Napoléon est incapable d'en garder;
+il se serait tant agité, et aurait mis tant d'hommes et de plumes en
+mouvement, qu'il aurait tout éventé. Il doit connaître mes opinions et
+mes sentimens; et il n'y a que lui au monde qui ait pu se mettre dans la
+tête, un seul instant, que je pourrais le trahir pour les Bourbons; je
+les méprise et je les déteste au moins autant que lui.»
+
+Les menaces indirectes de M. Fouché et l'ensemble de ses discours, me
+persuadèrent qu'il n'était point de bonne foi. Je fis part de mes
+préventions à l'Empereur; il ne les approuva point. Il me dit que M.
+Fouché ne m'avait insinué qu'il pouvait me perdre, que pour se donner un
+air d'importance; qu'au surplus, je n'avais rien à craindre ni de lui,
+ni de tout autre. Je ne craignais rien non plus: quand l'Empereur aimait
+quelqu'un, il le prenait sous sa garde; et il était défendu à qui que ce
+soit d'y toucher.
+
+Le surlendemain, je me rendis chez le duc d'Otrante pour recevoir les
+lettres qu'il m'avait promises. Il parut surpris de me voir sitôt; je
+lui avais fait accroire en effet que je ne devais retourner à Bâle que
+le 1er juin. Pour colorer ce départ précipité, je lui annonçai que M.
+Werner, à qui j'avais recommandé de m'écrire en cas d'événemens
+imprévus, sous le couvert de M**** banquier, venait de m'inviter à me
+rendre à Bâle sur-le-champ; il me laissa entrevoir qu'il n'était point
+dupe de ce mensonge, et me remit néanmoins de fort bonne grâce deux
+lettres pour M. de Metternich. L'une publiée dans les journaux anglais
+tendait à établir que le trône de Napoléon, soutenu par la confiance et
+l'amour des Français, n'avait rien à redouter des attaques de la
+coalition. Dans l'autre il rappelait les propositions de M. Werner; il
+discutait avec une sagacité admirable les avantages et les inconvéniens
+qui pourraient en résulter dans l'intérêt de la France et de l'Europe:
+et il finissait par déclarer, après avoir successivement rejeté la
+république, la régence et le duc d'Orléans, que Napoléon, qu'il comblait
+d'éloges démesurés, était évidemment le chef qui convenait le mieux aux
+Français et aux intérêts bien entendus des monarques alliés. Mais
+néanmoins, il avait su contourner ses expressions avec tant d'art et de
+finesse, qu'il était impossible de ne point apercevoir qu'il pensait, au
+fond du coeur, que le duc d'Orléans était le seul prince capable
+d'assurer le bonheur de la France et la tranquillité des étrangers.
+
+Je mis cette lettre sous les yeux de l'Empereur, et cherchai vainement à
+lui en faire démêler la perfidie; il n'y vit que les éloges donnés à son
+génie; le reste lui échappa.
+
+M. Werner avait été exact au rendez-vous; je m'empressai de me rendre
+chez lui. «Je craignais, me dit-il obligeamment, qu'on ne vous eût
+refusé l'entrée de Bâle; j'en ai parlé aux autorités; et si vous le
+désirez, je vous ferai délivrer la carte nécessaire pour que vous
+puissiez entrer en Suisse, en sortir et y résider sans obstacles et sans
+danger.»
+
+Je le remerciai de cette offre, qui me prouva que les Suisses étaient
+aussi bien disposés pour nos ennemis, qu'ils l'étaient mal pour nous.
+Nous entrâmes ensuite en matière. «J'ai rapporté à M. de Metternich, me
+dit-il, la conversation franche et loyale que j'ai eu l'honneur d'avoir
+avec vous. Il s'est empressé d'en rendre compte aux souverains alliés;
+et les souverains ont pensé qu'elle ne devait rien changer à la
+résolution qu'ils ont prise de ne jamais reconnaître Napoléon pour
+souverain de la France, et de n'entrer personnellement avec lui dans
+aucune négociation; _mais en même tems, je suis autorisé à vous déclarer
+formellement qu'ils renoncent à rétablir les Bourbons sur le trône, et
+qu'ils consentent à vous accorder le jeune prince Napoléon_. Ils savent
+que la régence était, en 1814, l'objet des voeux de la France, et ils
+s'estiment heureux de pouvoir les accomplir aujourd'hui.»--«Cela est
+positif, lui répondis-je; mais que ferons-nous de
+l'Empereur?»--«Commencez par le déposer: les alliés prendront, ensuite
+et selon les événemens, la détermination convenable. Ils sont grands,
+généreux et humains; et vous pourrez compter qu'on aura pour Napoléon
+les égards dus à son rang, à son alliance et à son malheur.»--«Cette
+réponse n'explique point si Napoléon sera libre de se choisir une
+retraite, ou s'il sera prisonnier de la France et des alliés.»--«Je n'en
+sais pas davantage.»--«Je vois que les alliés voudraient qu'on leur
+livrât Napoléon pieds et mains liés: jamais les Français ne se rendront
+coupables d'une semblable lâcheté. Depuis notre entrevue, l'esprit
+public s'est prononcé pour lui avec une nouvelle force; et je puis vous
+protester qu'il n'a jamais possédé, à un si haut degré, l'amour des
+Français. De toutes parts, arrivent à Paris, et les électeurs convoqués
+pour le Champ de Mai, et les nouveaux représentans de la France[4].
+Croyez-vous que ces électeurs et ces députés qui sont l'élite de la
+nation, auraient embrassé la cause périlleuse de Napoléon, si cette
+cause n'était pas commune à tous les Français? Croyez-vous, s'ils
+n'étaient point résolus de la défendre envers et contre tous, qu'ils
+seraient assez stupides ou assez imprudens pour venir, à la face du
+monde, jurer fidélité à l'Empereur et proscription et haine aux
+Bourbons? Les alliés nous ont subjugués en 1814, parce que nous étions
+alors sans union, sans volonté, sans moyen de résistance. Mais on ne
+subjugue pas deux années de suite une grande nation; et tout annonce que
+si la lutte s'engage, elle tournera cette fois à l'avantage des
+Français.»--«Si vous connaissiez les forces qui vous seront opposées,
+vous tiendriez d'autres discours; vous aurez douze cents mille hommes à
+combattre, douze cents mille hommes habitués à vaincre, et qui
+connaissent déjà le chemin de Paris.»--«Ils le connaissent, parce que la
+trahison le leur a enseigné.»--«Songez donc que vous n'avez plus
+d'artillerie, plus d'armée, plus de cavalerie.»--«Les Espagnols ont
+résisté à toutes les forces de Bonaparte, et ils avaient moins de
+ressources que nous.»--«Vous n'avez point d'argent.»--«On s'en procurera
+aux dépens des nobles et des royalistes, ou l'on s'en passera. Les
+armées de la république étaient payées avec des feuilles de chêne; en
+ont-elles moins vaincu les armées de la coalition?»--«Vous avez tort, je
+vous assure, de voir votre position sous d'aussi belles couleurs. Cette
+nouvelle guerre sera plus cruelle et plus opiniâtre que les autres. Les
+alliés sont décidés à ne point déposer les armes, tant que Napoléon sera
+sur le trône.»--«Je ne vois nullement la guerre qui se prépare, avec
+sécurité. Je ne puis y songer sans effroi: si Napoléon est victorieux,
+il est possible que les succès nous montent la tête, et nous inspirent
+de nouveau le désir de retourner à Vienne et à Berlin. S'il n'est point
+heureux, il est à craindre que nos revers portent la rage et le
+désespoir dans l'âme du peuple, et que les nobles et les royalistes ne
+soient massacrés».--«Cette perspective est sans doute fort affligeante;
+mais je vous l'ai dit et je vous le répète: la détermination des
+monarques alliés ne changera point; ils ont appris à connaître
+l'Empereur, et ils ne veulent point lui laisser les moyens de troubler
+le monde. Les souverains consentiraient à déposer les armes, que leurs
+peuples s'y opposeraient: ils considèrent Bonaparte comme le fléau du
+genre humain, et ils donneraient tout jusqu'à la dernière goutte de leur
+sang, pour lui arracher le sceptre et peut-être la vie».--«Je sais que
+les Prussiens lui ont juré une haine implacable; mais les Russes et les
+Autrichiens ne doivent point partager l'exaspération de la
+Prusse».--L'Empereur Alexandre s'est au contraire prononcé le premier
+contre Napoléon».--«Soit encore; mais l'Empereur d'Autriche est trop
+vertueux et trop politique, pour sacrifier une seconde fois son gendre
+et son allié naturel, à de vaines considérations».--«Ce ne sont point de
+vaines considérations qui ont guidé l'Empereur; il avait à opter entre
+ses affections comme père, et ses devoirs comme souverain; il avait à
+prononcer entre le sort d'une femme et d'un enfant, et le sort de
+l'Europe: son choix ne pouvait être douteux; et la résolution magnanime
+prise par l'Empereur, est incontestablement un beau titre à la
+reconnaissance de ses contemporains et à l'admiration de la
+postérité».--«Je sens, en effet, combien il a dû lui en coûter pour
+renverser du trône sa fille et son petit-fils, et les condamner à vivre
+douloureusement sur la terre, sans père, sans époux, sans patrie.
+Quoique Français, je rends justice à la force d'âme que l'Empereur a
+montrée dans cette mémorable circonstance; mais si le parti qu'il prit
+alors, était convenable, il me semble que celui qu'il paraît vouloir
+adopter aujourd'hui, serait aussi dangereux qu'impolitique. L'Autriche,
+dans la position critique où elle se trouve placée par le voisinage,
+l'ambition et l'alliance de la Prusse et de la Russie, a besoin d'être
+protégée et soutenue par un allié puissant; et nul prince n'est plus en
+état que Napoléon de la secourir et de la défendre».--«L'Autriche n'a
+rien à redouter de ses voisins; il règne entr'eux une harmonie que rien
+ne pourra troubler: leurs principes et leurs sentimens sont les mêmes.
+M. de Metternich m'a chargé de vous déclarer positivement qu'il
+n'agissait que d'un commun accord avec les alliés, et qu'il n'entamerait
+aucune négociation sans leur assentiment.
+
+Ce mot de négociation me frappa: «Puisqu'il faut ne point songer, M.
+Werner, répondis-je, à rétablir séparément, entre l'Autriche et la
+France, l'union et l'amitié que commandent leurs intérêts et leurs liens
+de famille, ne renonçons pas du moins à l'espoir d'un accommodement
+général. Jamais peut-être l'humanité ne fut menacée d'une guerre aussi
+terrible; ce sera un combat à mort, non point d'armée à armée, mais de
+nation à nation: cette idée fait frémir. Le nom de M. de Metternich est
+déjà célèbre; mais de quelle gloire ne serait-il point entouré, si M. de
+Metternich, en devenant le médiateur de l'Europe, parvenait à la
+pacifier? Et nous-mêmes, M. Werner, croyez-vous que nous n'obtiendrions
+pas aussi une part dans les bénédictions des peuples? Mettons de côté
+notre caractère de négociateurs, et examinons la position des puissances
+belligérantes, non plus comme leurs agens, mais en hommes désintéressés,
+en amis de l'humanité! Vous avez, dites-vous, douze cent mille
+combattans; mais nous en avons eu un million en 1794, et nous les aurons
+encore. L'amour de l'honneur et l'indépendance n'est point éteint en
+France; il embrasera tous les coeurs, lorsqu'il s'agira de repousser le
+joug humiliant et injuste que vous voulez nous imposer. Si le tableau
+que je vous ai fait de l'état de la France et du patriotisme dont elle
+est animée vous paraît infidèle ou exagéré, venez avec moi; je vous
+offre un passe-port et toutes les garanties que vous pourrez exiger;
+nous voyagerons ensemble incognito; nous irons partout où vous voudrez;
+nous écouterons, nous interrogerons les paysans, les bourgeois, les
+soldats, les riches et les pauvres; et quand vous aurez vu, tout vu par
+vous-même, vous pourrez alors garantir à M. de Metternich qu'on l'a
+trompé, et que les efforts des alliés pour nous faire la loi, n'auront
+d'autre résultat que d'ensanglanter inutilement la terre.»
+
+L'émotion dont je n'avais pu me défendre, était passée dans l'âme de M.
+Werner: «Je voudrais, me dit-il avec attendrissement, pouvoir seconder
+vos voeux et concourir avec vous à arrêter l'effusion du sang humain;
+mais je n'ose me livrer à cet espoir; cependant je rendrai compte à M.
+de Metternich de la force avec laquelle vous avez plaidé la cause de
+l'humanité, et s'il peut accepter le rôle de médiateur; je connais assez
+l'élévation de son âme, pour vous garantir qu'il ne le refusera pas.»
+
+Jusqu'alors, j'avais évité, pour habituer M. de Metternich à traiter
+directement avec moi, de mettre en scène M. Fouché. Cependant, comme il
+m'avait été ordonné de faire usage de ses lettres, je fis naître
+l'occasion d'en parler à M. Werner. Je lui en donnai lecture, et j'eus
+soin de les commenter de manière à détruire l'impression fâcheuse que
+lui fit éprouver, ainsi que je l'avais prévu, la partialité des éloges
+prodigués à Napoléon. Quand nous fûmes arrivés au passage où M. Fouché
+discutait les inconvéniens d'une république, M. Werner m'arrêta, et me
+dit que je l'avais sans doute mal compris; qu'il ne m'avait parlé de la
+république que d'une manière indirecte, et qu'il n'était jamais entré
+dans la pensée des monarques alliés de se prêter à son rétablissement;
+que leurs efforts tendraient plutôt à étouffer les semences de l'esprit
+républicain, qu'à favoriser leur dangereux développement. Je lui
+rappelai la conversation que nous avions eue à ce sujet, et comme il
+m'importait fort peu d'avoir raison, je passai condamnation.
+
+«Au surplus, me dit-il en prenant les lettres, le langage de M. Fouché
+surprendra fortement M. de Metternich. Il me répétait encore, la veille
+de mon départ, que le duc d'Otrante lui avait témoigné, en toutes
+occasions, une haine invétérée contre Bonaparte; et que même, en 1814,
+il lui avait reproché de ne l'avoir point fait renfermer dans un château
+fort, lui prédisant qu'il reviendrait de l'île d'Elbe ravager de nouveau
+l'Europe. Il faut que M. Fouché, pour croire au salut de l'Empereur,
+ignore totalement ce qui se passe à Vienne; ce qu'on lui a fait dire par
+M. de Montron et M. Bresson, le ramènera sans doute à des idées
+différentes, et lui fera sentir qu'il doit, pour ses intérêts personnels
+et pour celui de la France, seconder les efforts des alliés.»--«Je
+connais, lui répondis-je, les liaisons de M. le duc d'Otrante avec ces
+messieurs; il n'ajoutera que peu de foi aux paroles qu'ils lui
+rapporteront. Je regrette que vous n'ayez point été chargé de me les
+confier, lors de notre première entrevue; elles auraient sans doute
+produit sur lui une toute autre impression; mais ce qui n'est pas fait
+peut se faire; et, si vous le désirez, je vous servirai très-volontiers
+d'interprète.»--«M. de Metternich, répliqua M. Werner, ne m'a point
+appris positivement ce qu'il avait chargé ces messieurs de reporter au
+duc d'Otrante; mais je présume que ce ne peut être que la répétition de
+ce qu'il m'avait ordonné de vous dire.»--«En ce cas, repris-je, vous
+auriez tort de vous flatter du plus léger succès. S'il ne s'agissait que
+de Napoléon, nous n'hésiterions point à sacrifier la cause d'un seul
+homme à celle de tout un peuple: Napoléon personnellement n'est rien
+pour nous; mais son existence sur le trône se trouve tellement liée au
+bonheur et à l'indépendance de la nation, que nous ne pourrions le
+trahir sans trahir aussi la patrie; et c'est un crime dont M. Fouché et
+ses amis ne se rendront jamais coupables. En résumé, M. Werner, j'espère
+que vous parviendrez à convaincre nos ennemis qu'ils chercheraient en
+vain à détrôner Napoléon par la force des armes: et que le parti le plus
+sage est de se borner à lui lier les mains de manière à l'empêcher
+d'opprimer de nouveau la France et l'Europe. Si M. de Metternich
+approuve ce parti, il nous trouvera tous disposés à seconder secrètement
+ou ouvertement ses vues salutaires, et à nous réunir à lui pour mettre
+Napoléon dans l'impossibilité physique et morale de recommencer sa
+tyrannie. Alors, je reviendrai à Bâle; j'irai à Vienne, si vous le
+désirez; je ferai, en un mot, tout ce qu'il faudra faire pour arriver
+promptement à un résultat certain. Mais si M. de Metternich ne veut
+point entrer franchement en pourparler, et que son unique intention soit
+de provoquer des trahisons, ses efforts seront infructueux; et M. Fouché
+désire que M. de Metternich et les alliés veuillent bien lui épargner la
+peine de les en convaincre.»
+
+M. Werner m'assura, qu'il reporterait fidèlement à M. de Metternich tout
+ce qu'il avait entendu; et nous nous séparâmes, après nous être promis
+de nous retrouver à Bâle le 1er juin.
+
+Je rendis compte à l'Empereur de cette nouvelle conférence. Il parut en
+concevoir quelques espérances. «Ces messieurs, dit-il, commencent à
+s'adoucir, puisqu'ils m'offrent la régence; mon attitude leur impose.
+Qu'ils me laissent encore un mois, et je ne les craindrai plus».
+
+Je n'oubliai point de lui faire remarquer que MM. de Montron et Bresson
+avaient été chargés de nouvelles communications pour M. Fouché: «Il ne
+m'en a point ouvert la bouche, me dit Napoléon. Je suis persuadé
+maintenant qu'il me trahit. J'ai presque la certitude qu'il a des
+intrigues à Londres et à Gand; je regrette de ne l'avoir pas chassé,
+avant qu'il ne fût venu me découvrir l'intrigue de Metternich: à présent
+l'occasion est manquée; il crierait partout que je suis un tyran
+soupçonneux, et que je le sacrifie sans motifs. Allez le voir; ne lui
+parlez point de Montron ni de Bresson; laissez-le bavarder à son aise,
+et rapportez-moi bien tout ce qu'il vous aura dit».
+
+L'Empereur fit part de cette seconde entrevue au duc de Vicence, et le
+chargea de faire appeler M. de Montron et M. Bresson, et de tâcher de
+les faire causer. Le duc de Vicence n'en ayant obtenu aucun
+éclaircissement, l'Empereur, m'a-t-on assuré, voulut les voir lui-même;
+et après les avoir questionnés, sondés pendant quatre heures, il les
+renvoya l'un et l'autre, sans en avoir obtenu autre chose, que des
+détails sur les dispositions hostiles des alliés, et sur les entretiens
+qu'ils avaient eu à Vienne avec M. de Talleyrand et M. de Metternich;
+entretiens dont le fond était le même que celui de mes conférences avec
+M. Werner.
+
+L'Empereur avait repoussé si indifféremment mes premiers soupçons, que
+je fus flatté de le voir partager ma défiance; mais cette jouissance
+d'amour-propre fit place aux réflexions les plus pénibles.
+
+J'avais conçu, du caractère et du patriotisme du duc d'Otrante, la plus
+haute opinion; je le regardais comme l'un des premiers hommes d'état de
+France; et je regrettai amèrement que tant de qualités et de talens, au
+lieu d'être consacrés au bien de la patrie, fussent employés à favoriser
+les desseins de nos ennemis, et à calculer froidement avec eux les
+moyens de nous asservir.
+
+Ces réflexions qui auraient dû m'inspirer de l'horreur pour M. Fouché,
+me firent éprouver un effet tout opposé; je reculai devant l'énormité du
+crime que je lui attribuais. Non, me dis-je, M. Fouché ne peut-être
+coupable d'une si grande indignité; il a reçu trop de bienfaits de
+l'Empereur pour le trahir, et a donné trop de gages de dévouement et
+d'affection à la patrie, pour conspirer son déshonneur et sa ruine. Son
+penchant pour l'intrigue a pu l'entraîner; mais ses intrigues, si elles
+sont répréhensibles, ne sont pas du moins criminelles.
+
+Je me rendis donc chez le duc d'Otrante avec la persuasion que je
+l'avais jugé trop sévèrement. Mais son air contraint et ses captieux
+efforts pour pénétrer ce qu'avait pu me dire M. Werner, me prouvèrent
+que sa conscience n'était point en repos, et je sentis renaître et
+s'accroître mes justes préventions[5]. Le tems que je passai près de lui
+fut employé en questions et dissertations oiseuses sur les probabilités
+de la paix et de la guerre. Il serait inutile et fastidieux de les
+raconter ici.
+
+La levée de bouclier du roi de Naples devint ensuite l'objet de notre
+conversation. «Murat est un homme perdu, me dit M. Fouché; il n'est
+point de force à lutter contre l'Autriche. Je lui avais conseillé (et je
+l'ai écrit récemment encore à la reine) de se tenir tranquille et de se
+soumettre aux événemens; ils ne l'ont point voulu, et ils auront tort:
+ils auraient pu traiter; ils ne le pourront plus maintenant; ils seront
+renvoyés sans égards et sans conditions.»
+
+L'Empereur, devenu inquiet, ordonna de mettre en surveillance M. de
+Montron et M. Bresson. On lui apprit que ce dernier venait d'être envoyé
+en Angleterre par ordre du ministre de la guerre.
+
+Le prince d'Eckmuhl, questionné, répondit qu'ayant su qu'un armateur
+anglais avait à vendre 40,000 fusils, il avait chargé M. Bresson d'aller
+les visiter et traiter des conditions de la vente. Cette mission qui, au
+premier aperçu, n'éveilla point l'attention de l'Empereur, lui revint à
+l'esprit; il la trouva étrange, puis suspecte. «Si Davoust, me dit-il,
+n'avait point eu de motifs pour me cacher cette affaire, il m'en aurait
+parlé, cela n'est point naturel; il s'est entendu avec Fouché».
+
+Ce trait de lumière n'aboutit à rien. Napoléon se borna à tancer
+sévèrement le ministre de la guerre, et à lui ordonner de ne plus se
+permettre d'envoyer qui que ce soit, hors de France, sans son agrément.
+
+Un nouvel incident vint fortifier les appréhensions de l'Empereur: il
+fut prévenu par le préfet de police que M. Bor..., ancien employé
+supérieur de la police, et l'un des affidés habituels du ministre, était
+parti pour la Suisse, avec un passeport de M. Fouché. L'ordre d'arrêter
+M. Bor... fut transmis télégraphiquement au général Barbanègre, qui
+commandait à Huningue. Il arriva trop tard: M. Bor..., aussi prompt que
+l'éclair, avait déjà franchi la frontière.
+
+L'Empereur ne douta plus de la trahison de M. Fouché; mais il craignit,
+en la révélant, de jeter l'alarme et le découragement: on n'aurait point
+manqué, en effet, d'en tirer la conséquence qu'il fallait que la cause
+impériale fût perdue, puisque ce ministre, dont la perspicacité était
+connue, l'abandonnait pour se rallier aux Bourbons.
+
+Napoléon prévoyait d'ailleurs le prochain commencement des hostilités;
+et convaincu que ce ne seraient point les manoeuvres du duc d'Otrante,
+qui décideraient du sort de la France, il résolut d'attendre, pour se
+défaire de lui, une circonstance favorable. Si la victoire de Fleurus
+n'eût point été suivie des désastres de Waterloo, le premier décret
+qu'eût signé l'Empereur, en arrivant à Bruxelles, eût été probablement
+la destitution du duc d'Otrante.
+
+L'époque du rendez-vous que m'avait donné M. Werner, étant arrivée, je
+demandai à Napoléon ses ordres. «Fouché, me dit-il, aura sans doute fait
+prévenir Metternich, et il est probable que son agent ne reparaîtra
+plus; il serait même possible qu'on eût pris des mesures pour vous
+arrêter. Ainsi, j'aime tout autant que vous restiez ici.»--«Je ne crois
+pas, Sire, que M. de Metternich soit capable d'une semblable action: le
+patriotisme et la franchise que j'ai montrés dans nos entretiens avec M.
+Werner, ont paru plaire au prince, et M. Werner m'a dit qu'il l'avait
+chargé formellement de m'exprimer la bonne opinion qu'il avait conçue
+(souffrez que je le dise) de mon mérite et de mon caractère. Votre
+Majesté aurait tort, je crois, de ne point me laisser faire cette
+dernière tentative. Comme il ne s'agit point de conspiration, mais
+d'entamer une négociation, il serait possible que M. Werner
+revînt.»--«J'y consens très-volontiers; mais je crains qu'ils ne vous
+prennent: soyez prudent.»
+
+Je le craignais aussi. Je partis.
+
+Ce que l'Empereur avait prévu arriva; M. Werner ne reparut point.
+
+Ainsi se termina cette négociation qui peut-être aurait réalisé bien des
+espérances, si M. Fouché ne l'eût point fait échouer.
+
+À l'époque où elle eut lieu, l'Angleterre dans son fameux _memorandum_
+du 25 avril, et l'Autriche dans celui qu'elle fit paraître le 9 mai
+suivant, avaient, à la suite de ma première entrevue à Bâle, déclaré
+authentiquement qu'elles ne s'étaient point engagées par le traité du 29
+mars, à rétablir Louis XVIII sur le trône, et que leurs intentions
+n'étaient point de poursuivre la guerre dans la vue d'imposer à la
+France un gouvernement quelconque.
+
+Ces déclarations donnaient un grand poids aux propositions de M. Werner.
+L'Empereur les crut sincères; et dans un de ces momens d'effusion qu'il
+n'était point toujours maître de réprimer, il dit, à son lever: «Eh
+bien, messieurs, on m'offre déjà la régence; il ne tiendrait qu'à moi de
+l'accepter.» Ce mot inconsidéré produisit assez de sensation; et ceux
+qui l'ont retenu ont affirmé depuis, que si l'Empereur n'avait point eu
+la soif de régner, il aurait pu placer son fils sur le trône, et éviter
+à la France la boucherie de Mont-Saint-Jean. L'Empereur, en descendant
+du trône pour y faire monter son fils, et la paix, aurait sans doute
+ajouté une belle page à son histoire. Mais devait-il accepter les
+propositions vagues de M. Werner, et se confier à la foi de ses ennemis?
+Je ne le pense pas. La première question à décider, avant de traiter de
+la régence, était celle-ci: _Que deviendra Napoléon?_ et l'on a vu que
+les alliés gardaient sur ce point le plus profond silence.
+
+Je suis loin de croire que l'Empereur, dans aucun cas, eût consenti à se
+démettre de sa couronne, qu'il regardait comme le prix de vingt ans de
+travaux et de victoires: je soutiens seulement qu'on ne peut lui
+reprocher, dans cette circonstance, de l'avoir conservée.
+
+La confidence faite par Napoléon à ses courtisans n'est point la seule
+indiscrétion dont ils se soient emparés pour lui créer des torts
+imaginaires. Cela n'étonnera personne. Ce qui paraîtra surprenant, c'est
+qu'avec le caractère négatif et dissimulé qu'on lui prête, il ait pu
+commettre des indiscrétions.
+
+Napoléon concevait dans le secret, et conduisait mystérieusement à leur
+fin les projets qui ne mettaient point en jeu ses passions, parce
+qu'alors il ne cessait point d'être maître de lui; mais il était
+excessivement rare qu'il pût observer une dissimulation soutenue et
+complète dans les affaires qui agissaient fortement sur son âme. L'objet
+dont il était alors occupé assaillait son esprit, échauffait son
+imagination; sa tête, en travail continuel, abondait en idées qui
+s'épanchaient malgré lui, et qui se manifestaient au-dehors par des mots
+entrecoupés, des démonstrations de joie ou de colère, qui mettaient sur
+la voie de ses desseins, et détruisaient entièrement le mystère dont il
+aurait voulu les envelopper.
+
+Cette narration que je n'ai pas voulu interrompre, m'a fait perdre de
+vue Napoléon. Je l'ai laissé méditant la constitution qu'il avait
+promise aux Français: je reviens à lui.
+
+Napoléon avait d'abord annoncé l'intention de refondre les anciennes
+constitutions avec la charte, et de composer du tout une constitution
+nouvelle qui serait soumise à la libre discussion des délégués de la
+nation. Mais il pensa que les circonstances et l'agitation des esprits
+ne permettraient point de débattre publiquement, sans danger, des
+matières d'une aussi haute importance; et il résolut de se borner
+momentanément à consacrer, par un acte particulier et additionnel aux
+constitutions de l'empire, les garanties nouvelles qu'il avait promises
+à la nation.
+
+Napoléon fut encore déterminé par une autre considération: il regardait
+les constitutions de l'empire comme les titres de propriété de sa
+couronne; et il aurait craint, en les annulant, d'opérer une espèce de
+novation qui lui aurait donné l'air de recommencer un nouveau règne. Car
+Napoléon, ô faiblesse humaine! après avoir voué au ridicule les
+prétentions du _roi d'Hartwell_, était enclin lui-même à se persuader
+que son règne n'avait point été interrompu par son séjour à l'île
+d'Elbe.
+
+L'Empereur avait confié à M. Benjamin Constant et à une commission
+composée des ministres d'état, le double soin de préparer les bases de
+la nouvelle constitution. Après avoir vu et amalgamé leur travail, il le
+soumit à l'examen du conseil d'état et du conseil des ministres. Sur la
+fin de la discussion, Napoléon manifesta l'idée de ne point soumettre
+cette constitution à des débats publics, et de ne la présenter que comme
+un acte additionnel aux constitutions précédentes. Cette idée fut
+unanimement combattue. M. Benjamin Constant, le duc Decrès, le duc
+d'Otrante, le duc de Vicence, etc., etc., remontrèrent à l'Empereur que
+ce n'était point là ce qu'il avait promis à la France; qu'on attendait
+de lui une nouvelle constitution purgée des actes despotiques du sénat,
+et qu'il fallait remplir l'attente de la nation, ou se préparer à perdre
+à jamais sa confiance.
+
+L'Empereur promit d'y réfléchir; mais après avoir pesé, dans sa sagesse,
+les observations qui lui avaient été soumises, il persista dans son
+projet; et le lendemain, l'acte additionnel parut dans le _Moniteur_,
+tel que le voici.
+
+ACTE ADDITIONNEL.
+
+ Paris, le 24 avril.
+
+Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, Empereur des
+Français, à tous présens et à venir, salut:
+
+ Depuis que nous avons été appelé, il y a quinze années, par le voeu
+ de la France, au gouvernement de l'empire, nous avons cherché à
+ perfectionner, à diverses époques, les formes constitutionnelles,
+ suivant les besoins et les désirs de la nation, et en profitant des
+ leçons de l'expérience.
+
+ Les constitutions de l'empire se sont ainsi formées d'une série
+ d'actes qui ont été revêtus de l'acceptation du peuple; nous avions
+ alors pour but d'organiser un grand système fédératif Européen, que
+ nous avions adopté comme conforme à l'esprit du siècle et favorable
+ aux progrès de la civilisation. Pour parvenir à le compléter et à
+ lui donner toute l'étendue et toute la stabilité dont il était
+ susceptible, nous avions ajourné l'établissement de plusieurs
+ institutions intérieures plus spécialement destinées à protéger la
+ liberté des citoyens. Notre but n'est plus désormais que
+ d'accroître la prospérité de la France par l'affermissement de la
+ liberté publique; de là résulte la nécessité de plusieurs
+ modifications importantes dans les constitutions, sénatus-consultes
+ et autres actes qui régissent cet empire.
+
+ À ces causes, voulant, d'un côté, conserver du passé ce qu'il y a
+ de bon et de salutaire, et de l'autre, rendre les constitutions de
+ notre empire, conformes en tout aux voeux, aux besoins nationaux,
+ ainsi qu'à l'état de paix que nous désirons maintenir avec
+ l'Europe, nous avons résolu de proposer au peuple une suite de
+ dispositions tendantes à modifier et perfectionner ses actes, à
+ entourer les droits des citoyens de toutes leurs garanties, à
+ donner au système représentatif toute son extension, à investir les
+ corps intermédiaires de la considération et des pouvoirs
+ désirables; en un mot, à combiner le plus haut point de liberté
+ politique et de sûreté individuelle, avec la force et la
+ centralisation nécessaires pour faire respecter par l'étranger
+ l'indépendance du peuple Français et la dignité de notre couronne.
+
+ En conséquence, les articles suivans, formant un acte
+ supplémentaire aux constitutions de l'empire, seront soumis à
+ l'acceptation libre et solennelle de tous les citoyens, dans toute
+ l'étendue de la France[6].
+
+
+ TITRE I.
+
+ _Dispositions générales._
+
+ Art. Ier. Les constitutions de l'empire, nommément l'acte
+ constitutionnel du 22 frimaire an VIII, les sénatus-consultes des
+ 14 et 16 thermidor an X, et celui du 28 floréal an XII, seront
+ modifiés par les dispositions qui suivent. Toutes les autres
+ dispositions sont maintenues et confirmées.
+
+ Art. 2. Le pouvoir législatif est exercé par l'Empereur et par deux
+ chambres.
+
+ Art. 3. La première chambre, nommée chambre des pairs, est
+ héréditaire.
+
+ Art. 4. L'Empereur en nomme les membres qui sont irrévocables, eux
+ et leurs descendans mâles, d'ainé en ainé, en ligne directe. Le
+ nombre des pairs est illimité. L'adoption ne transmet point la
+ dignité de pair à celui qui en est l'objet. Les pairs prennent
+ séance à 21 ans, mais n'ont voix délibérative qu'à 25.
+
+ Art. 5. La chambre des pairs est présidée par l'archichancelier de
+ l'empire, ou, dans le cas prévu par l'article 5 du sénatus-consulte
+ du 28 floréal an XII, par un des membres de cette chambre désigné
+ par l'Empereur.
+
+ Art. 6. Les membres de la famille impériale, dans l'ordre de
+ l'hérédité, sont pairs de droit. Ils siégent après le président.
+ Ils prennent séance à 18 ans, mais n'ont voix délibérative qu'à 21.
+
+ Art. 7. La seconde chambre, nommée chambre des représentans, est
+ élue par le peuple.
+
+ Art. 8. Les membres de cette chambre sont au nombre de six cent
+ vingt-neuf; ils doivent être âgés de 25 ans au moins.
+
+ Art. 9. Le président de la chambre des représentans est nommé par
+ la chambre à l'ouverture de la première session. Il reste en
+ fonctions jusqu'au renouvellement de la chambre. Sa nomination est
+ soumise à l'approbation de l'Empereur.
+
+ Art. 10. La chambre des représentans vérifie les pouvoirs de ses
+ membres, et prononce sur la validité des élections contestées.
+
+ Art. 11. Les membres de la chambre des représentans reçoivent pour
+ frais de voyage et durant la session, l'indemnité décrétée par
+ l'assemblée constituante.
+
+ Art. 12. Ils sont indéfiniment rééligibles.
+
+ Art. 13. La chambre des représentans est renouvelée de droit, en
+ entier, tous les cinq ans.
+
+ Art. 14. Aucun membre de l'une ou l'autre chambre ne peut être
+ arrêté, sauf le cas de flagrant délit, ni poursuivi en matière
+ criminelle ou correctionnelle, pendant les sessions, qu'en vertu
+ d'une résolution de la chambre dont il fait partie.
+
+ Art. 15. Aucun ne peut être arrêté ni détenu pour dettes, à partir
+ de la convocation, ni quarante jours après la session.
+
+ Art. 16. Les pairs sont jugés par leur chambre en matière
+ criminelle ou correctionnelle, dans les formes qui seront réglées
+ par la loi.
+
+ Art. 17. La qualité de pair et de représentant est compatible avec
+ toutes les fonctions publiques, autres que celles de comptables.
+
+ Tous les préfets et sous-préfets ne sont pas éligibles par le
+ collége électoral du département ou de l'arrondissement qu'ils
+ administrent.
+
+ Art. 18. L'Empereur envoie dans les chambres des ministres d'état
+ et des conseillers d'état, qui siégent et prennent part aux
+ discussions, mais qui n'ont voix délibérative que dans les cas où
+ ils sont membres de la chambre, comme pairs ou élus du peuple.
+
+ Art. 19. Les ministres qui sont membres de la chambre des pairs ou
+ de celle des représentans, ou qui siégent par mission du
+ gouvernement, donnent aux chambres les éclaircissemens qui sont
+ jugés nécessaires, quand leur publicité ne compromet pas l'intérêt
+ de l'état.
+
+ Art. 20. Les séances des deux chambres sont publiques. Elles
+ peuvent néanmoins se former en comité secret: la chambre des pairs,
+ sur la demande de dix membres; celle des députés, sur la demande de
+ vingt-cinq. Le gouvernement peut également requérir des comités
+ secrets pour des communications à faire. Dans tous les cas, les
+ délibérations et les votes ne peuvent avoir lieu qu'en séance
+ publique.
+
+ Art. 21. L'Empereur peut proroger, ajourner et dissoudre la chambre
+ des représentans. La proclamation qui prononce la dissolution,
+ convoque les colléges électoraux pour une élection nouvelle, et
+ indique la réunion des représentans dans six mois au plus tard.
+
+ Art. 22. Durant l'intervale des sessions de la chambre des
+ représentans, ou en cas de dissolution de cette chambre, la chambre
+ des pairs ne peut s'assembler.
+
+ Art. 23. Le gouvernement a la proposition de la loi; les chambres
+ peuvent proposer des amendemens; si ces amendemens ne sont pas
+ adoptés par le gouvernement, les chambres sont tenues de voter sur
+ la loi telle qu'elle a été proposée.
+
+ Art. 24. Les chambres ont la faculté d'inviter le gouvernement à
+ proposer une loi sur un objet déterminé, et de rédiger ce qu'il
+ leur paraît convenable d'insérer dans la loi. Cette demande peut
+ être faite par chacune des deux chambres.
+
+ Art. 25. Lorsqu'une rédaction est adoptée dans l'une des deux
+ chambres, elle est portée à l'autre; et si elle est approuvée, elle
+ est portée à l'Empereur.
+
+ Art. 26. Aucun discours écrit, excepté les rapports des
+ commissions, les rapports des ministres sur les lois qui sont
+ présentées et les comptes qui sont rendus, ne peut être lu dans
+ l'une ou l'autre des chambres.
+
+
+ TITRE II.
+
+ _Des colléges électoraux et du mode d'élection._
+
+ Art. 27. Les colléges électoraux de département et d'arrondissement
+ sont maintenus, conformément au sénatus-consulte du 16 thermidor an
+ X, sauf les modifications qui suivent.
+
+ Art. 28. Les assemblées de canton rempliront chaque année, par des
+ élections annuelles, toutes les vacances dans les colléges
+ électoraux.
+
+ Art. 29. À dater de l'an 1816, un membre de la chambre des pairs,
+ désigné par l'Empereur, sera président à vie et inamovible de
+ chaque collége électoral de département.
+
+ Art. 30. À dater de la même époque, le collége électoral de chaque
+ département nommera, parmi les membres de chaque collége
+ d'arrondissement, le président et deux vice-présidens: à cet effet,
+ l'assemblée du collége électoral de département précédera de 15
+ jours celle du collége d'arrondissement.
+
+ Art. 31. Les colléges de départemens et d'arrondissemens nommeront
+ le nombre de représentans établi pour chacun par l'acte et le
+ tableau ci-annexé n°. 1[7].
+
+ Art. 32. Les représentans peuvent être choisis indifféremment dans
+ toute l'étendue de la France.
+
+ Chaque collége de département ou d'arrondissement qui choisira un
+ représentant hors du département ou de l'arrondissement, nommera un
+ suppléant, qui sera pris nécessairement dans le département, ou
+ l'arrondissement.
+
+ Art. 33. L'industrie et la propriété manufacturière et commerciale
+ auront une représentation spéciale.
+
+ L'élection des représentans commerciaux et manufacturiers sera
+ faite par le collége électoral de département, sur une liste
+ d'éligibles dressée par les chambres de commerce et les chambres
+ consultatives réunies, suivant l'acte et le tableau ci-annexé n°.
+ 2.
+
+ TITRE III.
+
+ _De la loi de l'impôt._
+
+ Art. 34. L'impôt général direct, soit foncier, soit mobilier, n'est
+ voté que pour un an; les impôts indirects peuvent être votés pour
+ plusieurs années. Dans le cas de la dissolution de la chambre des
+ représentans, les impositions votées dans la session précédente
+ sont continuées jusqu'à la nouvelle réunion de la chambre.
+
+ Art. 35. Aucun impôt direct ou indirect, en argent ou en nature, ne
+ peut être perçu; aucun emprunt ne peut avoir lieu, aucune
+ inscription de créance au grand livre de la dette publique ne peut
+ être faite; aucun domaine ne peut être aliéné ni échangé; aucune
+ levée d'hommes pour l'armée ne peut être ordonnée; aucune portion
+ du territoire ne peut être échangée qu'en vertu d'une loi.
+
+ Art. 36. Toute proposition d'impôt, d'emprunt, ou de levée
+ d'hommes, ne peut être faite qu'à la chambre des représentans.
+
+ Art. 37. C'est aussi à la chambre des représentans, qu'est porté,
+ d'abord, 1.° le budget général de l'état, contenant l'aperçu des
+ recettes, et la proposition des fonds assignés pour l'année à
+ chaque département du ministère; 2.° le compte des recettes et
+ dépenses de l'année ou des années précédentes.
+
+ TITRE IV.
+
+ _Des ministres et de la responsabilité._
+
+ Art. 38. Tous les actes du gouvernement doivent être contresignés
+ par un ministre ayant département.
+
+ Art. 39. Les ministres sont responsables des actes du gouvernement,
+ signés par eux, ainsi que de l'exécution des lois.
+
+ Art. 40. Ils peuvent être accusés par la chambre des représentans,
+ et sont jugés par celle des pairs.
+
+ Art. 41. Tout ministre, tout commandant d'armée de terre et de mer,
+ peut être accusé par la chambre des représentans, et jugé par la
+ chambre des pairs, pour avoir compromis la sûreté ou l'honneur de
+ la nation.
+
+ Art. 42. La chambre des pairs, en ce cas, exerce, soit pour
+ caractériser le délit, soit pour infliger la peine, un pouvoir
+ discrétionnaire.
+
+ Art. 43. Avant de prononcer la mise en accusation d'un ministre, la
+ chambre des représentans doit déclarer, qu'il y a lieu à examiner
+ la proposition d'accusation.
+
+ Art. 44. Cette déclaration ne peut se faire qu'après le rapport
+ d'une commission de 60 membres tirés au sort. Cette commission ne
+ fait son rapport que dix jours au plus tôt après sa nomination.
+
+ Art. 45. Quand la chambre a déclaré qu'il y a lieu à l'examen, elle
+ peut appeler le ministre dans son sein, pour lui demander des
+ explications. Cet appel ne peut avoir lieu que dix jours après le
+ rapport de la commission.
+
+ Art. 46. Dans tout autre cas, les ministres ayant département ne
+ peuvent être appelés ni mandés par les chambres.
+
+ Art. 47. Lorsque la chambre des représentans a déclaré qu'il y a
+ lieu à examen contre un ministre, il est formé une nouvelle
+ commission de 60 membres, tirés au sort comme la première; et il
+ est fait par cette commission un nouveau rapport sur la mise en
+ accusation. Cette commission ne fait son rapport que dix jours
+ après sa nomination.
+
+ Art. 48. La mise en accusation ne peut être prononcée que dix jours
+ après la lecture et la distribution du rapport.
+
+ Art. 49. L'accusation étant prononcée, la chambre des représentans
+ nomme cinq commissaires pris dans son sein, pour poursuivre
+ l'accusation devant la chambre des pairs.
+
+ Art. 50. L'article 75 du titre 8 de l'acte constitutionnel du 22
+ frimaire an 8, portant que les agens du gouvernement ne peuvent
+ être poursuivis qu'en vertu d'une décision du conseil d'état, sera
+ modifié par une loi.
+
+ TITRE V.
+
+ _Du pouvoir judiciaire._
+
+ Art. 51. L'Empereur nomme tous les juges. Ils sont inamovibles et à
+ vie, dès l'instant de leur nomination; sauf la nomination des juges
+ de paix et de commerce, qui aura lieu comme par le passé.
+
+ Les juges actuels, nommés par l'Empereur, aux termes du
+ sénatus-consulte du 13 octobre 1807, et qu'il jugera convenable de
+ conserver, recevront des provisions à vie, avant le 1er janvier
+ prochain.
+
+ Art. 52. L'institution du jury est maintenue.
+
+ Art. 53. Les débats en matière criminelle sont publics.
+
+ Art. 54. Les délits militaires, seuls, sont du ressort des
+ tribunaux militaires.
+
+ Art. 55. Tous les autres délits, même ceux commis par les
+ militaires, sont de la compétence des tribunaux civils.
+
+ Art. 56. Tous les crimes et délits qui étaient attribués à la haute
+ cour impériale, et dont le jugement n'est pas réservé par le
+ présent acte à la chambre des pairs, seront portés devant les
+ tribunaux ordinaires.
+
+ Art. 57. L'Empereur a le droit de faire grâce même en matière
+ correctionnelle, et d'accorder des amnisties.
+
+ Art. 58. Les interprétations de lois demandées par la cour de
+ cassation, seront données dans la forme d'une loi.
+
+ TITRE VI.
+
+ _Droits des citoyens._
+
+ Art. 59. Les Français sont égaux devant la loi, soit pour les
+ contributions aux impôts et charges publics, soit pour l'admission
+ aux emplois civils et militaires.
+
+ Art. 60. Nul ne peut, sous aucun prétexte, être distrait des juges
+ qui lui sont assignés par la loi.
+
+ Art. 61. Nul ne peut être poursuivi, arrêté, détenu, ni exilé, que
+ dans les cas prévus par la loi, et suivant les formes prescrites.
+
+ Art. 62. La liberté des cultes est garantie à tous.
+
+ Art. 63. Toutes les propriétés possédées, ou acquises en vertu des
+ lois, et toutes les créances sur l'état, sont inviolables.
+
+ Art. 64. Tout citoyen a le droit d'imprimer et de publier ses
+ pensées, en les signant, sans aucune censure préalable, sauf la
+ responsabilité légale, après la publication, par jugement par
+ jurés, quand même il n'y aurait lieu qu'à l'application d'une peine
+ correctionnelle.
+
+ Art. 65. Le droit de pétition est assuré à tous les citoyens. Toute
+ pétition est individuelle. Ces pétitions peuvent être adressées,
+ soit au gouvernement, soit aux deux chambres: néanmoins ces
+ dernières mêmes doivent porter l'intitulé: à Sa Majesté l'Empereur.
+ Elles seront présentées aux chambres, sous la garantie d'un membre
+ qui recommande la pétition. Elles sont lues publiquement; et si la
+ chambre les prend en considération, elles sont portées à l'Empereur
+ par le président.
+
+ Art. 66. Aucune place, aucune partie du territoire ne peut être
+ déclarée en état de siége, que dans le cas d'invasion de la part
+ d'une force étrangère, ou de troubles civils.
+
+ Dans le premier cas, la déclaration est faite par un acte du
+ gouvernement.
+
+ Dans le second cas, elle ne peut l'être que par la loi. Toutefois,
+ si, le cas arrivant, les chambres ne sont pas assemblées, l'acte du
+ gouvernement déclarant l'état de siége, doit être converti en une
+ proposition de loi dans les quinze premiers jours de la réunion des
+ chambres.
+
+ Art. 67. Le peuple Français déclare en outre que, dans la
+ délégation qu'il a faite et qu'il fait de ses pouvoirs, il n'a pas
+ entendu et n'entend pas donner le droit de proposer le
+ rétablissement des Bourbons, ou d'aucun prince de cette famille sur
+ le trône, même en cas d'extinction de la dynastie impériale, ni le
+ droit de rétablir soit l'ancienne noblesse féodale, soit les droits
+ féodaux et seigneuriaux, soit les dîmes, soit aucun culte
+ privilégié et dominant; ni la faculté de porter aucune atteinte à
+ l'irrévocabilité de la vente des domaines nationaux; il interdit
+ formellement au gouvernement, aux chambres, et aux citoyens, toute
+ proposition à cet égard.
+
+ Donné à Paris, le 22 avril 1815.
+
+ _Signé:_ NAPOLÉON.
+
+ Par l'Empereur,
+
+ _Le ministre secrétaire d'état,_
+
+ _Signé:_ LE DUC DE BASSANO.
+
+Cet acte additionnel ne répondit point à l'attente générale.
+
+On avait espéré recevoir de Napoléon une constitution neuve, affranchie
+des vices et des abus des constitutions précédentes; et l'on fut
+surpris, affligé, mécontent, quand on vit, par le préambule même de
+l'acte additionnel, qu'il n'était qu'une _modification_ des anciennes
+constitutions et des sénatus-consultes et autres actes qui régissaient
+l'empire.
+
+Quelle confiance, s'écriait-on, peut inspirer une semblable production?
+quelle garantie peut-elle offrir à la nation? ne sait-on pas que c'est à
+l'aide de ces sénatus-consultes que Napoléon s'est joué de nos lois les
+plus saintes? et puisqu'ils sont maintenus et confirmés, ne pourra-t-il
+pas s'en servir, comme il le fit autrefois, pour interpréter à sa guise
+son acte additionnel, pour le dénaturer et le rendre illusoire?
+
+Il eût été à désirer, sans doute, que l'acte additionnel n'eût point
+rappelé le nom et emprunté le secours de tous les actes sénatoriaux,
+devenus à tant de titres l'objet de la risée et du mépris public; mais
+cela n'était point possible[8]. Ils étaient la base de nos institutions,
+et l'on n'aurait pu les proscrire en masse, sans arrêter la marche de
+l'administration et intervertir de fond en comble l'ordre établi.
+
+La crainte que Napoléon pût les remettre en vigueur, n'était d'ailleurs
+fondée que sur de vaines suppositions. Les dispositions oppressives des
+sénatus-consultes se trouvaient annulées, de fait et de droit, par les
+principes que consacraient l'acte additionnel; et Napoléon, par le
+pouvoir immense dont il avait investi les chambres, par la
+responsabilité à laquelle il avait dévoué ses agens et ses ministres,
+par les garanties inviolables qu'il avait données à la liberté des
+opinions et des individus, s'était mis dans l'impuissance d'accroître
+son autorité ou d'en abuser. Le moindre effort aurait trahi ses
+intentions secrètes, et mille voix se seraient élevées pour lui dire:
+_Nous qui sommes autant que vous, nous vous avons fait notre roi, à
+condition que vous garderiez nos lois: sinon, non_[9].
+
+Le rétablissement de la chambre des pairs, importée d'Angleterre par les
+Bourbons, excita non moins vivement le mécontentement public.
+
+Il était certain, en effet, que les priviléges et la jurisdiction
+particulière dont jouissaient exclusivement les pairs, constituaient une
+violation manifeste des lois de l'égalité, et que l'hérédité de la
+pairie était une infraction formelle à l'égale admission de tous les
+Français aux charges de l'état.
+
+Aussi, les amis de la liberté et de l'égalité reprochèrent-ils avec
+raison à Napoléon d'avoir trahi ses promesses, et de leur avoir donné,
+au lieu d'une constitution basée sur les principes d'égalité et de
+liberté qu'il avait solennellement professés, un acte informe plus
+favorable que la charte et que toutes les constitutions précédentes, à
+la noblesse et à ses institutions.
+
+Mais Napoléon, en promettant aux Français une constitution qu'on
+pourrait appeler _républicaine_, avait plutôt suivi les inspirations de
+la politique du moment, que consulté les intérêts de la France. Rendu à
+lui-même, devait-il s'attacher rigoureusement à la lettre de ses
+promesses, ou les interpréter seulement comme un engagement de donner à
+la France une constitution libérale, aussi parfaite que possible?
+
+La réponse ne peut être douteuse.
+
+Or, le témoignage des plus savans publicistes, l'expérience faite par
+l'Angleterre pendant cent vingt-cinq années, lui avait démontré que le
+gouvernement le mieux approprié aux habitudes, aux moeurs et aux rapports
+sociaux d'une grande nation; celui qui offre le plus de gages de bonheur
+et de stabilité; celui enfin qui sait le mieux concilier les libertés
+politiques avec la force nécessaire au chef de l'état, était évidemment
+le gouvernement monarchique représentatif. Il était donc du devoir de
+Napoléon, comme législateur et comme souverain paternel, de donner la
+préférence à ce mode de gouvernement.
+
+Ce point accordé (et il est incontestable), il fallait nécessairement
+que Napoléon établît une chambre des pairs héréditaire et privilégiée;
+car il ne peut exister de monarchie représentative sans une chambre
+haute, ou des pairs: comme il ne peut exister de chambre des pairs sans
+privilége et sans hérédité.
+
+Le reproche d'avoir introduit cette institution dans notre organisation
+politique, ne pouvait donc être adressé à Napoléon que par des gens de
+mauvaise foi, ou par des hommes bons patriotes sans doute, mais qui, à
+leur insu, mettaient leurs répugnances ou leurs passions à la place du
+bien-être public.
+
+Le rétablissement d'une chambre intermédiaire ne les aurait peut-être
+point blessés aussi vivement, si l'on avait eu le soin de lui donner un
+nom moins entaché de souvenirs féodaux, mais la révolution avait épuisé
+la nomenclature des magistratures publiques. L'Empereur, d'ailleurs,
+trouva que ce titre était le seul qui pût remplir sa haute destination.
+Peut-être, encore, fut-il bien aise, comme Louis XVIII avait eu ses
+pairs, d'avoir aussi les siens.
+
+Une troisième accusation pesait sur Napoléon. Il nous avait promis,
+disait-on, comme une conséquence naturelle de cette vérité fondamentale,
+_le trône est fait pour la nation, et non la nation pour le trône_, que
+nos députés réunis au Champ de Mai donneraient à la France,
+concurremment avec lui, une constitution conforme aux intérêts et aux
+volontés nationales; et par un odieux manque de foi, il nous octroie un
+acte additionnel à la manière de Louis XVIII, et nous force de l'adopter
+dans son ensemble, sans nous permettre d'en rejeter les parties qui
+peuvent blesser nos droits les plus chers et les plus sacrés.
+
+Napoléon avait proclamé, il est vrai, le 1er mars, que cette
+constitution serait l'ouvrage de la nation; mais, depuis cette époque,
+les circonstances étaient changées. Il importait à la conservation de la
+paix intérieure et aux rapports de Napoléon avec les étrangers, que
+l'état fût promptement constitué, et que l'Europe trouvât, dans les lois
+nouvelles, les sauve-gardes qu'elle pouvait désirer contre l'ambition et
+le despotisme de l'Empereur, _et peut-être aussi contre le
+rétablissement de la république_.
+
+Pour accomplir textuellement la parole de Napoléon, il aurait fallu que
+les colléges électoraux donnassent des cahiers, comme en 1789, à leurs
+députés. La réunion de ces colléges, la rédaction raisonnée de leurs
+cahiers, le choix des commissaires, leur arrivée à Paris, la
+distribution du travail, la préparation, l'examen et la discussion des
+bases de la constitution, les conférences contradictoires avec les
+délégués de l'Empereur, etc., etc., auraient absorbé un tems
+incalculable, et laissé la France dans un état d'anarchie qui aurait ôté
+les moyens et la possibilité de faire la paix ou la guerre avec les
+étrangers.
+
+Ainsi donc (et loin de blâmer l'Empereur d'avoir dérogé momentanément à
+cette partie de ses promesses), on devait au contraire lui savoir gré de
+s'être démis volontairement de la dictature dont les circonstances
+l'avaient revêtu, et d'avoir placé la liberté publique sous la
+protection des lois. S'il n'eût point été _de bonne foi_, s'il n'avait
+point été disposé _sincèrement_ à rendre au peuple ses droits et à
+renfermer les siens dans de justes limites, il ne se serait point
+empressé de publier l'acte additionnel; il aurait gagné du tems, dans
+l'espoir que la victoire ou la paix, en consolidant le sceptre dans ses
+mains, lui permettrait de dicter des lois au lieu de s'y soumettre.
+
+On reprochait enfin à l'acte additionnel d'avoir rétabli les
+confiscations abolies par la Charte.
+
+La plupart des conseillers d'état et des ministres, et M. de Bassano
+plus spécialement, s'élevèrent avec force contre cette disposition
+renouvelée de nos lois révolutionnaires. Mais l'Empereur regardait la
+confiscation des biens, comme le moyen le plus efficace de contenir les
+royalistes; et il persista opiniâtrement à ne point s'en dessaisir, sauf
+à y renoncer, lorsque les circonstances le permettraient.
+
+En résumé, l'acte additionnel n'était point sans taches; mais ces
+taches, faciles à faire disparaître, n'altéraient en rien la beauté et
+la bonté de ses bases. Il reconnaissait le principe de la souveraineté
+du peuple. Il assurait, aux trois pouvoirs de l'état, la force et
+l'indépendance nécessaires pour que leur action fût libre et efficace.
+L'indépendance des représentans était garantie par leur nombre et le
+mode de leur élection. L'indépendance des pairs, par l'hérédité.
+L'indépendance du souverain, par le _veto_ impérial, et l'heureuse
+combinaison des deux autres pouvoirs qui lui servaient mutuellement de
+sauve-garde. Les libertés publiques solidement fondées, étaient dotées
+libéralement de toutes les concessions accordées par la Charte, et de
+toutes celles réclamées depuis. Le jugement par jurés des délits de la
+presse protégeait et assurait la liberté des opinions. Il préservait les
+écrivains patriotes de la colère du prince et de la complaisance de ses
+agens. Il leur assurait même l'impunité, toutes les fois que leurs
+écrits seraient en harmonie avec les voeux ou les sentimens secrets de la
+nation. La liberté individuelle était garantie non-seulement par les
+anciennes lois et l'inamovibilité des juges, mais aussi par deux
+dispositions nouvelles: l'une, la responsabilité des ministres; l'autre,
+l'abolition prochaine de l'inviolabilité dont les fonctionnaires de
+toutes classes avaient été revêtus par la constitution de l'an VIII, et
+après elle, par le gouvernement royal. Elle l'était encore par la
+barrière insurmontable opposée à l'abus du droit d'exil, par la
+réduction dans ses limites naturelles de la jurisdiction des commissions
+militaires, et par la restriction du pouvoir de déclarer en état de
+siége une portion quelconque du territoire: pouvoir jusqu'alors
+arbitraire, et à l'aide duquel le souverain suspendait à son gré
+l'empire de la constitution, et mettait, de fait, les citoyens hors la
+loi. L'acte additionnel, enfin, par les obstacles qu'il apportait aux
+usurpations du pouvoir suprême, et les garanties sans nombre qu'il
+assurait à la nation, affermissait sur des fondemens inébranlables les
+libertés politiques et particulières: et cependant, par la plus bizarre
+des contradictions, il fut considéré comme l'_oeuvre du despotisme_, et
+fit perdre à Napoléon sa popularité.
+
+Les écrivains les plus renommés par leurs lumières et leur patriotisme,
+prirent la défense de Napoléon; mais ils eurent beau citer Delolme,
+Blackstone, Montesquieu, et démontrer que jamais aucun état moderne,
+aucune république n'avait possédé des lois aussi bienfaisantes, aussi
+libérales, leur éloquence et leur érudition furent sans succès. Les
+contempteurs de l'acte additionnel, sourds à la voix de la raison, ne
+voulaient le juger que d'après son titre; et comme ce titre leur
+déplaisait et les inquiétait, ils persistèrent à dénigrer l'ouvrage et à
+le condamner, comme on le dit vulgairement, _sur l'étiquette du sac_.
+
+Napoléon, loin de prévoir ce funeste résultat, s'était persuadé au
+contraire qu'on lui saurait gré d'avoir accompli si promptement et si
+généreusement, les espérances de la nation; et il avait préparé de sa
+main une longue proclamation aux Français, dans laquelle il se
+félicitait sincèrement avec eux du bonheur dont la France allait jouir
+sous l'empire de ses nouvelles lois.
+
+Cette proclamation, on le devine facilement, n'eut point de suite[10]:
+elle fut remplacée par un décret de convocation des colléges électoraux,
+dans lequel Napoléon, averti des rumeurs publiques, s'excusa sur la
+gravité des circonstances, d'avoir abrégé les formes qu'il avait promis
+de suivre pour la rédaction de l'acte constitutionnel, et annonça que
+cet acte, contenant en lui-même le principe de toute amélioration,
+pourrait être modifié conformément aux voeux de la nation. Aux termes de
+ce décret, les colléges électoraux étaient appelés à nommer les membres
+de la prochaine assemblée des représentans; et Napoléon s'excusait
+derechef d'être forcé, par la position de l'état, de faire procéder à la
+nomination des députés avant l'acceptation de la constitution.
+
+C'était au Champ de Mai que les électeurs de tous les départemens
+devaient se réunir, pour procéder au recensement des votes de rejet ou
+d'adoption.
+
+L'idée de renouveler les antiques assemblées de la nation, telle que
+l'Empereur l'avait d'abord conçue, était sans contredit une idée grande,
+généreuses, et singulièrement propre à redonner au patriotisme de
+l'éclat et de l'énergie; mais, il faut l'avouer aussi, elle était
+marquée au coin de l'audace et de l'imprudence, et pouvait porter à
+Napoléon un coup irréparable. N'était-il pas à craindre, dans la
+position équivoque où il se trouvait placé, que les électeurs ayant tout
+à redouter des Bourbons et des étrangers, ne voulussent point accepter
+une mission aussi périlleuse, et que l'assemblée ne fût déserte?
+N'était-il point probable encore, que personne ne briguerait le
+dangereux honneur de faire partie de la nouvelle représentation
+nationale, dont le premier acte serait nécessairement de proscrire à
+jamais la dynastie des Bourbons, et de reconnaître Napoléon, en dépit
+des étrangers, seul et légitime souverain de la France?
+
+Cependant, tant il est vrai que l'événement avec Napoléon démentait
+toujours les plus sages conjectures, les électeurs accoururent en foule
+à Paris; et les hommes les plus recommandables par leur caractère ou
+leur fortune, se mirent sur les rangs pour être députés, et
+sollicitèrent les suffrages avec autant d'ardeur que si la France eût
+été tranquille et heureuse[11].
+
+Et pourquoi? c'est qu'il s'agissait moins, aux yeux des électeurs et des
+députés, de la cause d'un homme, que du sort de la patrie: c'est que la
+crise où se trouvait la France, loin d'intimider les partisans de la
+révolution, réveilla dans leurs coeurs les sentimens du plus courageux
+patriotisme.
+
+Et ce que j'appelle ici les partisans de la révolution, n'étaient point,
+comme certaines personnes cherchent à le persuader, ces êtres
+sanguinaires flétris du titre de jacobin, mais cette masse énorme de
+Français qui, depuis 1789, ont concouru plus ou moins à la destruction
+du régime féodal, de ses priviléges et de ses abus; de ces Français
+enfin, qui connaissent le prix de la liberté et de la dignité de
+l'homme.
+
+Mais l'assemblée du Champ de Mai devait être privée de son plus bel
+ornement, de l'Impératrice et de son fils! L'Empereur n'ignorait point
+que cette princesse était soigneusement surveillée, et qu'on lui avait
+arraché, par surprise et par menaces, le serment de communiquer toutes
+les lettres qu'elle pourrait recevoir. Il savait aussi qu'elle était mal
+entourée; mais il pensa qu'il se devait à lui-même et à son attachement
+pour l'Impératrice, d'épuiser tous les moyens de faire cesser sa
+captivité. Il tenta d'abord, par plusieurs lettres pleines de sentimens
+et de dignité, d'émouvoir la justice et la sensibilité de l'Empereur
+d'Autriche. Les réclamations, les prières étant restées sans effet, il
+résolut de charger un officier de la couronne de se rendre à Vienne,
+pour négocier ou requérir publiquement, au nom de la nature et du droit
+des gens, la délivrance de l'Impératrice et de son fils. Il confia cette
+mission à M. le comte de Flahaut, l'un de ses aides-de-camp. Personne
+n'était plus en état que cet officier, de la remplir dignement. C'était
+un véritable Français: spirituel, aimable et brave, il était aussi
+brillant sur un champ de bataille, que dans une conférence diplomatique
+ou dans un salon, et savait plaire en tous lieux par l'agrément et la
+fermeté de son caractère.
+
+M. de Flahaut partit, et ne put dépasser Stuttgard. Cette disgrâce
+convertit en regret douloureux la joie qu'avait déjà fait naître
+l'espérance de revoir le jeune prince et son auguste mère.
+
+Les peuples qui se trouvaient répandus sur leur passage, avaient
+d'avance préparé les moyens de faire éclater leur amour et leur respect.
+
+Le retour de Napoléon avait été célébré par des cris d'enthousiasme qui
+ressemblaient â l'ivresse de la victoire; celui de l'Impératrice n'eût
+inspiré que de tendres émotions. Les acclamations modérées par de douces
+larmes, les routes jonchées de fleurs, les villageoises parées de leurs
+atours et de leur bonheur, auraient donné à ce spectacle l'aspect d'une
+fête de famille; et Marie-Louise n'eût point semblé la fille des Césars
+rentrant dans ses états, mais une mère bien aimée qui, après une longue
+et douloureuse absence, est enfin rendue aux voeux de ses enfans.
+
+Son fils, sur la tête duquel reposaient alors de si hautes destinées,
+aurait excité des transports non moins vifs, non moins touchans.
+Arraché, dès le berceau, à son trône, à sa patrie, il n'avait point
+cessé de reporter ses souvenirs et ses regards vers le sol qui l'avait
+vu naître; une foule de mots hardis et ingénieux avait révélé ses
+regrets, ses espérances; et ces mots répétés et appris par coeur,
+rendaient cet auguste enfant l'objet des pensées et des affections les
+plus chères.
+
+Par une contradiction étrange, les Français avaient déploré le caractère
+impérieux et l'humeur belliqueuse de Napoléon; et précisément ils
+chérissaient le fils, parce qu'il promettait d'avoir l'audace et le
+génie de son père, et qu'ils espéraient qu'il rendrait un jour à la
+France _le lustre des victoires et le langage du maître_[12].
+
+L'Empereur fut profondément affligé de la détention arbitraire de sa
+femme et de son fils. Il en sentait toute l'importance; plusieurs fois
+on lui offrit de les enlever; moi-même je fus chargé, par un très-grand
+personnage, de l'entretenir d'une offre de cette nature. Mais il
+persista obstinément à ne vouloir accueillir aucune proposition.
+Peut-être répugnait-il à sa tendresse ou à sa fierté, de confier, aux
+hasards d'une semblable entreprise, des personnes aussi chères, et qu'il
+était assuré d'obtenir plus dignement de la victoire ou de la paix.
+Peut-être craignait-il de compromettre leurs destinées, s'il succombait
+dans la lutte qui allait s'engager entre l'Europe et lui; car,
+malheureusement, cette lutte si long-tems incertaine, n'était plus
+douteuse, même à ses yeux.
+
+Les ouvertures indirectes faites aux cabinets étrangers, et celles
+renouvelées sous toutes les formes par l'Empereur, par le duc de
+Vicence, avaient échoué complétement.
+
+Les efforts tentés, en faveur de la France, dans le parlement
+britannique, par les généreux défenseurs des droits et de l'indépendance
+des nations, étaient demeurés sans succès.
+
+M. de Saint-L... et M. de Mont..., revenus de Vienne, avaient annoncé
+que les alliés ne se départiraient jamais des principes manifestés dans
+leurs déclaration et traité des 13 et 25 mars.
+
+M. de Talleyrand, sur lequel on comptait, convaincu du triomphe des
+Bourbons, avait refusé de les trahir ou de les abandonner.
+
+M. de Stassard avait été arrêté à Lintz et forcé de revenir sur ses pas.
+Ses dépêches, saisies et envoyées à l'empereur d'Autriche, avaient été
+mises sous les yeux des monarques étrangers; et ces monarques avaient
+arrêté unanimement qu'elles ne seraient point prises en considération,
+et qu'ils adhéraient de nouveau, et plus formellement que jamais, à leur
+déclaration.
+
+La princesse Hortense avait reçu, de la part de l'empereur de Russie,
+cette réponse laconique: _Point de paix, point de trêve avec cet homme:
+tout, excepté lui_[13].
+
+Les agens que l'Empereur entretenait à l'étranger l'avaient instruit que
+les troupes de toutes les puissances étaient sous les armes, et que l'on
+n'attendait que l'arrivée des Russes pour entrer en campagne[14].
+
+Tout espoir de conciliation était donc anéanti; les amis de Napoléon
+commençaient à douter de son salut: lui seul contemplait, avec une
+imperturbable fermeté, les dangers dont il était menacé.
+
+Les événemens de 1814 lui avaient révélé l'importance de la capitale, et
+l'on pense bien qu'il ne négligea point les moyens de la mettre en état
+de défense. Quand le moment fut venu d'arrêter définitivement les
+travaux de fortifications qu'il avait déjà fait ébaucher, M. Fontaine,
+son architecte favori, était près de lui et voulut se retirer. «Non, lui
+dit l'Empereur, restez-là; vous allez m'aider à fortifier Paris.» Il se
+fit apporter la carte des chasses, examina les sinuosités du terrain,
+consulta M. Fontaine sur l'emplacement des redoutes, l'établissement des
+couronnes, triple-couronnes, lunettes, etc., etc., et en moins d'une
+demi-heure, il conçut et arrêta, sous le bon plaisir de son architecte,
+un plan définitif de défense qui obtint l'assentiment des ingénieurs les
+plus exercés.
+
+Une nuée d'ouvriers couvrit bientôt les alentours de Paris; mais, pour
+augmenter l'effet que devait produire en France et à l'étranger la
+fortification de cette ville, Napoléon fit insinuer à la garde nationale
+d'y travailler. Aussitôt, des détachemens de légions, accompagnés d'une
+foule de citoyens et de fédérés des faubourgs Saint-Antoine et
+Saint-Marceau, se portèrent à Montmartre, à Vincennes, et procédèrent,
+en chantant, à l'ouverture des tranchées. Les grenadiers de la garde ne
+voulurent pas rester oisifs, et vinrent, leur musique en tête, prendre
+part aux travaux. L'Empereur, accompagné seulement de quelques officiers
+de sa maison, allait souvent encourager le zèle des travailleurs. Sa
+présence et ses paroles enflammaient leur imagination; ils croyaient
+voir les Thermopyles, dans chaque passage à fortifier; et, nouveaux
+Spartiates, ils juraient, avec enthousiasme, de les défendre jusqu'à la
+mort.
+
+Les fédérés ne s'en tinrent point à ces démonstrations si souvent
+stériles; ils demandèrent des armes, et s'offensèrent du retard qu'on
+apportait à leur en donner. Ils se plaignirent non moins vivement, de
+n'avoir point encore été passés en revue par l'Empereur.
+
+L'Empereur, pour les apaiser, s'empressa de leur annoncer qu'il les
+admettrait avec plaisir à défiler devant lui le premier jour de parade.
+
+Le 24 mai, ils se présentèrent aux Tuileries: leurs bataillons se
+composaient en grande partie d'anciens soldats et de laborieux ouvriers;
+mais il s'était glissé à leur suite quelques-uns de ces vagabonds qui
+affluent dans les grandes villes; et ces derniers, par leurs figures
+patibulaires et le désordre de leurs vêtemens, ne rappelaient que trop
+les bandes homicides qui ensanglantèrent autrefois la demeure de
+l'infortuné Louis XVI.
+
+Lorsque Louis XIII et le superbe Richelieu invoquèrent les secours des
+communautés d'arts et métiers, ils accordèrent à leurs députés une
+audience solennelle, leur prirent les mains, et les embrassèrent tous,
+dit l'histoire, jusqu'aux savetiers. Napoléon, quoique placé dans une
+position éminemment plus critique, ne voulut point s'humilier devant la
+nécessité; il conserva sa dignité, et laissa pénétrer, malgré lui,
+combien il souffrait d'être forcé, par les circonstances, d'accepter de
+semblables secours.
+
+Les chefs de la confédération lui adressèrent un discours, où l'on
+remarqua principalement les passages suivans:
+
+ Vous êtes, Sire, l'homme de la nation, le défenseur de la patrie;
+ nous attendons de vous une glorieuse indépendance et une sage
+ liberté. Vous nous assurerez ces deux biens précieux; vous
+ consacrerez à jamais les droits du peuple; vous régnerez par la
+ constitution et les lois: nous venons vous offrir nos bras, notre
+ courage, et notre sang pour le salut de la capitale.
+
+ Ah! Sire, que n'avions-nous des armes au moment où les rois
+ étrangers, enhardis par la trahison, s'avancèrent jusques sous les
+ murs de Paris!... nous versions des larmes de rage en voyant nos
+ bras inutiles à la cause commune;... nous sommes presque tous
+ d'anciens défenseurs de la patrie: la patrie doit remettre avec
+ confiance des armes à ceux qui ont versé leur sang pour elle.
+ Donnez-nous des armes en son nom... Nous ne sommes les instrumens
+ d'aucun parti, les agens d'aucune faction... Citoyens, nous
+ obéissons à nos magistrats et aux lois; soldats, nous obéissons à
+ nos chefs...
+
+ _Vive la nation! vive la liberté! vive l'Empereur!_
+
+L'Empereur leur répondit en ces termes:
+
+ Soldats, fédérés des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau: Je
+ suis revenu seul, parce que je comptais sur le peuple des villes,
+ les habitans des campagnes et les soldats de l'armée, dont je
+ connaissais l'attachement à l'honneur national. Vous avez tous
+ justifié ma confiance. J'accepte votre offre. Je vous donnerai des
+ armes, je vous donnerai pour vous guider des officiers couverts
+ d'honorables blessures, et accoutumés à voir fuir l'ennemi devant
+ eux. Vos bras robustes et faits aux pénibles travaux, sont plus
+ propres que tous autres au maniement des armes. Quant au courage,
+ vous êtes Français; vous serez les éclaireurs de la garde
+ nationale. Je serai sans inquiétude pour la capitale, lorsque la
+ garde nationale et vous vous serez chargé de sa défense; et s'il
+ est vrai, que les étrangers persistent dans le projet impie
+ d'attenter à notre indépendance et à notre honneur, je pourrai
+ profiter de la victoire sans être arrêté par aucune sollicitude.
+
+ Soldats, fédérés! s'il est des hommes dans les hautes classes de la
+ société qui ayent déshonoré le nom Français; l'amour de la patrie
+ et le sentiment d'honneur national, se sont conservés tout entiers
+ dans le peuple des villes, les habitans des campagnes et les
+ soldats de L'armée. Je suis bien aise de vous voir. J'ai confiance
+ en vous: vive la nation!
+
+Néanmoins, malgré sa promesse, l'Empereur, sous le prétexte que le
+nombre des fusils n'était point suffisant, ne fit donner des armes
+qu'aux fédérés de service; en sorte qu'elles passaient journellement de
+mains en mains, et ne restaient par conséquent en la possession de
+personne. Plusieurs motifs lui firent prendre cette précaution. Il
+voulait conserver à la garde nationale une supériorité qu'elle aurait
+perdue, si la totalité des fédérés eût été armée. Il craignait ensuite
+que les républicains qu'il regardait toujours comme ses ennemis
+implacables, ne s'emparassent de l'esprit des fédérés et ne parvinssent,
+au nom de la liberté, à leur faire tourner contre lui les armes qu'il
+leur aurait données. Prévention funeste! qui lui fit placer sa force
+autre part que dans le peuple, et lui ravit par conséquent son plus
+ferme soutien.
+
+Au moment où la population de Paris témoignait à l'Empereur et à la
+patrie le plus fidèle dévouement, le tocsin de l'insurrection
+retentissait dans les campagnes de la Vendée.
+
+Dès le 1er mai, quelques symptômes d'agitation avaient été remarqués
+dans le Boccage[15]. Le brave et infortuné Travot par fermeté, par
+persuasion, était parvenu à rétablir l'ordre; et tout paraissait
+tranquille, lorsque des émissaires de l'Angleterre vinrent de nouveau
+rallumer l'incendie.
+
+MM. Auguste de la Roche-Jaquelin, d'Autichamp, Suzannet, Sapineau,
+Daudigné, et quelques autres chefs de la Vendée, se réunirent. La guerre
+civile fut résolue. Le 15 mai, jour convenu, le tocsin se fit entendre;
+des proclamations énergiques appelèrent aux armes les habitans de
+l'Anjou, de la Vendée, du Poitou; et l'on parvint à rassembler une masse
+confuse de sept à huit mille paysans.
+
+Les agens Anglais avaient annoncé que le marquis Louis de la
+Roche-Jaquelin apportait aux provinces de l'Ouest des armes, des
+munitions, et de l'argent. Les insurgés se portèrent aussitôt à
+Croix-de-Vic pour favoriser son débarquement. Quelques douaniers réunis
+à la hâte, s'y opposèrent, mais vainement: la Roche-Jaquelin triomphant
+remit, entre les mains des malheureux Vendéens, les funestes présens de
+l'Angleterre[16].
+
+La nouvelle de ce soulèvement que des rapports inexacts avaient
+considérablement exagéré, parvint à l'Empereur dans la nuit du 17. Il
+m'appela près de son lit, me fit mettre sur la carte les positions des
+Français et des insurgés, et me dicta ses volontés.
+
+Il prescrivit à une partie des troupes stationnées dans les divisions
+limitrophes, de se porter en toute hâte sur Niort et sur Poitiers, au
+général Brayer de se rendre en poste à Angers, avec deux régimens de la
+jeune garde; au général Travot de rappeler ses détachemens et de se
+concentrer jusqu'à nouvel ordre; des officiers d'ordonnance expérimentés
+furent chargés d'aller reconnaître le terrain; et le général Corbineau
+dont l'Empereur connaissait les talens, la modération et la fermeté, fut
+envoyé sur les lieux pour apaiser la révolte, ou présider en cas de
+besoin aux opérations militaires. Toutes ces dispositions arrêtées,
+l'Empereur referma tranquillement les yeux; car la faculté de goûter à
+volonté les douceurs du sommeil, était une des prérogatives que lui
+avait accordé la nature.
+
+Des dépêches télégraphiques apportèrent bientôt des détails plus
+circonstanciés et plus rassurans. On sut que les paysans, auxquels on
+avait donné l'ordre de fournir seulement quatre hommes par paroisse,
+avaient montré de l'hésitation et de la mauvaise volonté, et que les
+chefs avaient eu beaucoup de peine à rassembler quatre à cinq mille
+hommes, composés en grande partie de vagabonds et d'ouvriers sans
+ouvrage. On sut enfin que le général Travot, ayant été instruit du
+débarquement et de la route qu'avait suivi le convoi, s'était mis à la
+poursuite des insurgés, les avait atteints en avant de St.-Gilles, leur
+avait tué trois cents hommes, et s'était emparé de la majeure partie des
+armes et des munitions.
+
+L'Empereur pensa que cette émeute pourrait se résoudre autrement que par
+la force; et adoptant à cet égard les vues de conciliation proposées par
+le général Travot, il chargea le ministre de la police d'inviter MM. de
+Malartic et deux autres chefs Vendéens, MM. de la Beraudière et de
+Flavigny, à se rendre en qualité de pacificateurs près de leurs anciens
+compagnons d'armes, et à leur remontrer que ce n'était point dans les
+plaines de l'Ouest que le sort du trône serait décidé; et que
+l'expulsion définitive ou le rétablissement de Louis XVIII, ne dépendant
+ni de leurs efforts ni de leurs revers, le sang français qu'ils allaient
+verser dans la Vendée serait inutilement répandu.
+
+Il transmit l'ordre au général Lamarque qu'il venait d'investir de la
+direction suprême de cette guerre[17], de favoriser de tout son pouvoir
+les négociations de M. de Malartic; il lui prescrivit en même tems de
+déclarer formellement à la Roche-Jaquelin et aux autres chefs des
+insurgés, que s'ils persistaient à continuer la guerre civile, il ne
+leur serait plus fait de quartier, et que leurs maisons et leurs
+propriétés seraient saccagées et incendiées[18].
+
+Il lui recommanda aussi de presser le plus vivement possible les bandes
+de la Vendée, afin de ne leur laisser d'autre espoir de salut qu'une
+prompte soumission. Mais cette recommandation était superflue. Déjà le
+général Travot, par des attaques imprévues, des marches savantes, des
+succès toujours croissans, était parvenu à porter le trouble et l'effroi
+dans l'âme des insurgés, et ils cherchaient moins à le combattre qu'à
+l'éviter.
+
+En opérant le mouvement de concentration qui lui avait été prescrit, ce
+général se rencontra la nuit et par hasard, à Aisenay, avec l'armée
+royale. Les Vendéens, surpris, se crurent perdus. Quelques coups de
+fusils jetèrent dans leurs rangs le désordre et l'épouvante; ils se
+précipitèrent les uns sur les autres, et se débandèrent si complétement
+que MM. de Sapineau et Suzannet se trouvèrent plusieurs jours sans
+soldats. M. d'Autichamp, quoiqu'éloigné du lieu du combat, éprouva le
+même sort. Ses troupes l'abandonnèrent avec autant de facilité, qu'il
+avait eu de peine à les réunir.
+
+Cette défection n'était point le seul effet de la terreur que l'armée
+impériale devait naturellement inspirer à de malheureux paysans; elle
+tenait encore à plusieurs autres circonstances. D'abord, elle résultait
+du peu de confiance des insurgés dans l'expérience et la capacité de
+leur général en chef le marquis de la Roche-Jaquelin. Ils rendaient
+justice à sa belle bravoure, mais il s'était perdu dans leur esprit en
+les compromettant sans cesse par de fausses manoeuvres, et en voulant les
+assujettir à un service régulier, incompatible avec leurs habitudes
+domestiques et leur manière de faire la guerre. Elle provenait ensuite
+de la division qui s'était introduite, dès le début de la guerre, parmi
+leurs généraux. Le marquis de la Roche-Jaquelin, ardent et ambitieux,
+s'était arrogé le commandement suprême; et les vieux fondateurs de
+l'armée royale, les d'Autichamp, les Suzannet, les Sapineau,
+n'obéissaient qu'à regret aux ordres impérieux d'un jeune officier,
+jusques-là sans service et sans réputation.
+
+Mais la cause première, la cause fondamentale de la mollesse ou de
+l'inertie des Vendéens, était plus encore le changement survenu depuis
+le couronnement de Napoléon dans l'état politique et militaire de la
+France: ils savaient que le tems où ils faisaient peur aux bleus et
+s'emparaient à coups de bâton de leur artillerie, était passé. Ils
+savaient que le tems de la terreur, de l'anarchie, était fini pour
+toujours, et qu'ils n'avaient plus à redouter ni les abus, ni les excès,
+ni les crimes qui avaient provoqué et entretenu leur première
+insurrection. Quant à l'attachement qu'ils avaient hérité de leurs pères
+pour la famille des Bourbons, cet attachement, sans être banni de leurs
+coeurs, était balancé par la crainte de voir renaître les malheurs et les
+dévastations de l'ancienne guerre civile, par l'inquiétude que leur
+inspirait la renaissance du double despotisme des prêtres et des nobles,
+et peut-être encore par le souvenir des bienfaits de Napoléon. C'était
+lui qui leur avait rendu leurs églises et leurs ministres, qui avait
+relevé les ruines de leurs habitations désolées[19], et qui les avait
+affranchis à la fois des exactions révolutionnaires et des brigandages
+de la chouannerie.
+
+L'Empereur, ne doutant point de la fin prochaine et de l'heureuse issue
+de cette guerre, l'annonça hautement en audience publique. «Tout,
+dit-il, sera terminé avant peu dans la Vendée. Les Vendéens ne veulent
+plus se battre. Ils se retirent chez eux, un à un, et le combat finira,
+faute de combattans.»
+
+Les nouvelles qu'il reçut du roi de Naples furent bien loin de lui
+inspirer la même satisfaction.
+
+Ce prince, comme je l'ai dit précédemment, après avoir remporté
+plusieurs avantages assez brillans, s'était avancé jusqu'aux portes de
+Plaisance, et se disposait à marcher sur Milan, à travers le territoire
+Piémontais, lorsque lord Bentink lui fit notifier que l'Angleterre se
+déclarerait contre lui, s'il ne respectait point les états du roi de
+Sardaigne. Joachim, craignant une diversion des Anglais sur Naples,
+consentit à changer de direction. Les Autrichiens eurent le tems
+d'accourir, et Milan fut sauvé.
+
+Sur ces entrefaites, un corps d'armée napolitain, qui avait pénétré en
+Toscane et chassé devant lui le général Nugent, fut surpris et forcé de
+se retirer précipitamment sur Florence.
+
+Ce revers inattendu, et les renforts considérables que les Autrichiens
+reçurent, déterminèrent Joachim à rétrograder: il se retira pied à pied
+sur Ancone.
+
+Les Anglais, neutres jusqu'alors, se déclarèrent contre lui, et
+s'allièrent à l'Autriche et aux Siciliens. Joachim, menacé, pressé de
+tous côtés, concentra ses forces. Une bataille générale fut livrée à
+Tolentino. Les Napolitains, animés par la présence et la valeur de leur
+roi, attaquèrent vivement le général Bianchi, et tout leur présageait la
+victoire, quand l'arrivée du général Neipperg, à la tête de troupes
+fraîches, changea la face des affaires. L'armée napolitaine, rompue,
+abandonna le champ de bataille et s'enfuit à Macerata.
+
+Un second combat aussi malheureux eut lieu à Caprano, et la prise de
+cette ville, par les Autrichiens, leur ouvrit l'entrée du royaume de
+Naples, tandis que le corps du général Nugent, qui s'était dirigé de
+Florence sur Rome, pénétrait par une autre route sur le territoire
+napolitain.
+
+Le bruit de la défaite et de la mort du roi, l'approche des armées
+autrichiennes et leurs proclamations[20], excitèrent une sédition à
+Naples. Les Lazzaronis, après avoir assassiné quelques Français et
+massacré le ministre de la police, se portèrent au Palais-Royal, dans le
+dessein d'égorger la reine. Cette princesse, digne du sang qui coulait
+dans ses veines, ne s'effraya point de leurs cris et de leurs menaces;
+elle leur tint tête courageusement, et les força de rentrer dans
+l'obéissance.
+
+Joachim, resté debout au milieu des débris de son armée, soutenait, avec
+une constance héroïque, les efforts de ses ennemis; résolu de périr les
+armes à la main, il s'élançait sur les bataillons, et portait, dans leur
+sein, l'épouvante et la mort. Mais sa valeur ne pouvait qu'illustrer sa
+chute. Toujours repoussé, toujours invulnérable, il abandonna l'espoir
+de vaincre ou de se faire tuer. Il revint à Naples, dans la nuit du 19
+au 20 mars; la reine parut indignée de le voir. «Madame, lui dit-il, je
+n'ai pas pu mourir.» Il partit aussitôt, pour ne point tomber au pouvoir
+des Autrichiens, et vint se réfugier en France. La reine, malgré les
+dangers qui menaçaient sa vie, voulut rester à Naples, jusqu'à ce que le
+sort de l'armée et le sien eussent été décidés. Le traité signé, elle se
+retira à bord d'un bâtiment anglais, et se fit conduire à Trieste.
+
+La catastrophe du roi fit sur l'esprit superstitieux de Napoléon, la
+plus profonde impression; mais elle n'inspira aux Français que peu de
+regrets et point de crainte. Je dis point de crainte, car la nation
+s'était familiarisée avec l'idée de la guerre. Le patriotisme et
+l'énergie dont elle se sentait animée, lui inspiraient une telle
+confiance, qu'elle se croyait assez forte pour se passer de l'appui des
+Napolitains et lutter seule contre la coalition. Elle se rappelait la
+campagne de 1814; et si, à cette époque, Napoléon, avec soixante mille
+soldats, avait battu et tenu en échec les armées victorieuses de
+l'étranger, que ne devait-elle point espérer aujourd'hui, que l'armée,
+forte de trois cents mille combattans, ne serait, au besoin, que
+l'avant-garde de la France? Les royalistes et leurs journaux, en
+répétant les manifestes de Gand et de Vienne, en énumérant les armées
+étrangères, en exagérant nos dangers, étaient bien parvenus à amollir
+quelques âmes et à ébranler leurs opinions; mais les sentimens de la
+masse nationale n'avaient rien perdu de leur vigueur et de leur énergie.
+Chaque jour, de nouvelles offrandes[21] étaient déposées sur l'autel de
+la patrie; et chaque jour se formaient, sous le nom de lanciers, de
+partisans, de fédérés, de chasseurs des montagnes, de tirailleurs, de
+nouveaux corps de volontaires aussi nombreux que redoutables.
+
+Les Parisiens, si souvent spectateurs paisibles des événemens,
+partageaient cet élan patriotique; non contens d'élever leurs
+retranchemens de leurs propres mains, ils sollicitèrent l'honneur de les
+défendre; et vingt mille hommes, composés de gardes nationaux, de
+fédérés des faubourgs, et de citoyens de toutes les classes,
+s'organisèrent en bataillons de guerre, sous la dénomination de
+tirailleurs de la garde nationale.
+
+Napoléon applaudissait aux nobles efforts de la grande nation; mais
+malheureusement nos arsenaux avaient été spoliés en 1814; et quelle que
+fut l'activité de nos ateliers, il éprouvait le désespoir de ne pouvoir
+armer tous les bras levés pour sa défense; il lui aurait fallu six cents
+mille fusils, et à peine pouvait-on suffire à l'armement des troupes de
+ligne et des gardes nationales envoyées dans les places.
+
+Mais pendant que Paris d'un côté contemplait ses remparts, de l'autre il
+voyait s'achever les préparatifs de la fête du Champ de Mai. Partout la
+foule abondait; et le Français, toujours le même, toujours valeureux et
+frivole, parcourait avec un égal plaisir les lieux où il devait se
+battre, et ceux où il espérait s'amuser.
+
+L'assemblée du Champ de Mai, que plusieurs circonstances imprévues
+avaient retardée, eut enfin lieu le 1er juin. L'Empereur crut devoir y
+étaler tout le faste impérial, et il se trompa. Il allait se trouver en
+présence de vieux patriotes qu'il avait abusés, et il fallait éviter de
+réveiller leurs souvenirs et d'offusquer leurs regards.
+
+Son costume, celui de ses frères et de sa cour, firent d'abord une
+impression désagréable; elle s'évanouit bientôt, pour faire place aux
+sensations qu'excitait cette grande réunion nationale. Quoi, en effet,
+de plus imposant que l'aspect d'un peuple menacé d'une guerre
+formidable, formant paisiblement un pacte solennel avec le souverain
+qu'on veut lui ravir; et s'unissant avec lui, à la vie et à la mort,
+pour défendre en commun l'indépendance et l'honneur de la patrie!
+
+Un autel s'élevait au milieu de la vaste et superbe enceinte du Champ de
+Mars, et l'on commença la cérémonie par invoquer l'Être suprême. Les
+hommages rendus à Dieu, en présence de la nature, semblent inspirer à
+l'homme plus de religion, de confiance et de respect. Au moment de
+l'élévation, cette foule de citoyens, de soldats, d'officiers, de
+magistrats, de princes, se prosterna dans la poussière, et implora pour
+la France, avec une tendre et religieuse émotion, la protection
+tutélaire du Souverain Arbitre des peuples et des rois. L'Empereur
+lui-même, ordinairement si distrait, fit paraître beaucoup de
+recueillement. Tous les regards étaient fixés sur lui: on se rappelait
+ses victoires et ses revers, sa grandeur et sa chute; on s'attendrissait
+sur les nouveaux dangers accumulés sur sa tête; et l'on faisait des
+voeux, des voeux bien sincères! pour qu'il pût triompher de ses
+implacables ennemis.
+
+Une députation composée de cinq cents électeurs s'avança au pied du
+trône, et l'un d'eux, au nom du peuple Français, lui parla en ces
+termes:
+
+ SIRE, le peuple Français vous avait décerné la couronne; vous
+ l'avez déposée sans son aveu; ses suffrages viennent de vous
+ imposer le devoir de la reprendre.
+
+ Un contrat nouveau s'est formé entre la nation et votre Majesté.
+
+ Rassemblés de tous les points de l'empire autour des tables de la
+ loi, où nous venons inscrire le voeu du peuple, ce voeu, seule source
+ légitime du pouvoir, il nous est impossible de ne pas faire
+ retentir la voix de la France dont nous sommes les organes
+ immédiats, de ne pas dire, en présence de l'Europe, au chef auguste
+ de la nation, ce qu'elle attend de lui, ce qu'il doit attendre
+ d'elle.
+
+ Nos paroles sont graves comme les circonstances qui les inspirent.
+
+ Que veut la ligue des rois alliés, avec cet appareil de guerre dont
+ elle épouvante l'Europe et afflige l'humanité.
+
+ Par quel acte, par quelle violation avons-nous provoqué leur
+ vengeance, motivé leur agression?
+
+ Avons-nous, depuis la paix, essayé de leur donner des lois? Nous
+ voulons seulement faire et suivre celles qui s'adaptent à nos
+ moeurs.
+
+ Nous ne voulons point du chef que veulent pour nous nos ennemis, et
+ nous voulons celui dont ils ne veulent pas.
+
+ Ils osent vous proscrire personnellement, vous, Sire, qui, maître
+ tant de fois de leurs capitales, les avez raffermis généreusement
+ sur leurs trônes ébranlés! Cette haine de nos ennemis ajoute à
+ notre amour pour vous; on proscrirait le moins connu de nos
+ citoyens, que nous devrions le défendre avec la même énergie: il
+ serait, comme vous, sous l'égide de la loi et de la puissance
+ Française.
+
+ On nous menace d'une invasion, et cependant resserrés dans des
+ frontières que la nature ne nous: point imposées, que long-tems, et
+ avant votre règne, la victoire et la paix mêmes avaient reculées,
+ nous n'avons point franchi cette étroite enceinte, par respect pour
+ des traités que vous n'avez point signés, et que vous avez offert
+ de respecter.
+
+ Ne demande-t-on que des garanties? elles sont toutes dans nos
+ constitutions et dans la volonté du peuple Français, unie désormais
+ à la vôtre.
+
+ Ne craint-on pas de nous rappeler des tems, un état de choses,
+ naguères si différens, et qui pourraient encore se reproduire!
+
+ Ce ne serait pas la première fois que nous aurions vaincu l'Europe
+ armée contre nous.
+
+ Ces droits sacrés, imprescriptibles, que la moindre peuplade n'a
+ jamais réclamés en vain au tribunal de la justice et de l'histoire,
+ c'est à la nation Française qu'on ose les disputer une seconde
+ fois, au 19e siècle, à la face du monde civilisé!
+
+ Parce que la France veut être la France, faut-il qu'elle soit
+ dégradée, déchirée, démembrée? et nous réserve-t-on le sort de la
+ Pologne? Vainement veut-on cacher de funestes desseins sous
+ l'apparence du dessein unique de vous séparer de nous; pour vous
+ donner à des maîtres avec qui nous n'avons plus rien de commun, que
+ nous n'entendons plus, et qui ne peuvent plus nous entendre.
+
+ Les trois branches de la législation vont se mettre en action; un
+ seul sentiment les animera. Confians dans les promesses de votre
+ Majesté, nous lui remettons, nous remettons à nos représentans et à
+ la chambre des pairs, le soin de recevoir, de consolider, de
+ perfectionner, de concert, sans précipitation, sans secousse, avec
+ maturité, avec sagesse, notre système constitutionnel, et les
+ institutions qui doivent en être la garantie.
+
+ Et, cependant, si nous sommes forcés de combattre, qu'un seul cri
+ retentisse dans tous les coeurs. Marchons à l'ennemi qui veut nous
+ traiter comme la dernière des nations. Serrons-nous tous autour du
+ trône où siége le père et le chef du peuple et de l'armée.
+
+ Sire, rien n'est impossible, rien ne sera épargné pour nous assurer
+ l'honneur et l'indépendance, ces biens plus chers que la vie; tout
+ sera tenté, tout sera exécuté pour repousser un joug ignominieux.
+ Nous le disons aux nations: Puissent leurs chefs nous entendre!
+ s'ils acceptent vos offres de paix, le peuple Français attendra de
+ votre administration, forte, libérale, paternelle, des motifs de se
+ consoler des sacrifices que lui a coûtés la paix; mais si l'on ne
+ lui laisse que le choix entre la guerre et la honte, la nation
+ toute entière se lève pour la guerre; elle est prête à vous dégager
+ des offres trop modérées peut-être, que vous avez faites pour
+ épargner à l'Europe un nouveau bouleversement. Tout Français est
+ soldat: la victoire suivra vos aigles, et nos ennemis, qui
+ comptaient sur une division, regretteront bientôt de nous avoir
+ provoqués.
+
+Ce discours fini, on proclama le résultat des votes[22], et
+l'acceptation de l'acte constitutionnel.
+
+L'Empereur alors, se tournant du côté des électeurs, dit:
+
+ Messieurs les électeurs des collèges de départemens et
+ d'arrondissements, Messieurs les députés des armées de terre et de
+ mer au Champ de Mai,
+
+ Empereur, Consul, Soldat, je tiens tout du peuple. Dans la
+ prospérité, dans l'adversité, sur le champ de bataille, au conseil,
+ sur le trône, dans l'exil, la France a été l'objet unique et
+ constant de mes pensées et de mes actions.
+
+ Comme ce roi d'Athènes, je me suis sacrifié pour mon peuple, dans
+ l'espoir de voir se réaliser la promesse donnée de conserver à la
+ France son intégrité naturelle, ses honneurs et ses droits.
+
+ L'indignation de voir ces droits sacrés, acquis par vingt années de
+ victoires, méconnus et perdus à jamais; le cri de l'honneur
+ français flétri; les voeux de la nation, m'ont ramené sur ce trône,
+ qui m'est cher parce qu'il est le palladium de l'indépendance, de
+ l'honneur et des droits du peuple.
+
+ Français, en traversant, au milieu de l'allégresse publique, les
+ diverses provinces de l'empire, pour arriver dans ma capitale, j'ai
+ dû compter sur une longue paix; les nations sont liées par les
+ traités conclus par leurs gouvernemens, quels qu'ils soient.
+
+ Ma pensée se portait alors toute entière sur les moyens de fonder
+ notre liberté par une constitution conforme à la volonté et à
+ l'intérêt du peuple. J'ai convoqué le Champ de Mai.
+
+ Je ne tardai pas à apprendre que les princes qui ont méconnu tous
+ les principes, froissé l'opinion et les plus chers intérêts de tant
+ de peuples, veulent nous faire la guerre. Ils méditent d'accroître
+ le royaume des Pays-Bas, de lui donner pour barrières toutes nos
+ places fortes du nord, et de concilier les différends qui les
+ divisent encore, en se partageant la Loraine et l'Alsace.
+
+ Il a fallu se préparer à la guerre.
+
+ Cependant, devant courir personnellement les hasards des combats,
+ ma première sollicitude a dû être de consulter sans retard la
+ nation. Le peuple a accepté l'acte que je lui ai présenté.
+
+ Français! lorsque nous aurons repoussé ces injustes agressions, et
+ que l'Europe sera convaincue de ce qu'on doit aux droits et à
+ l'indépendance de 28 millions de Français, une loi solennelle,
+ faite dans les formes voulues par l'acte constitutionnel, réunira
+ les différentes dispositions de nos constitutions, aujourd'hui
+ éparses.
+
+ Français, vous allez retourner dans vos départemens. Dites aux
+ citoyens que les circonstances sont grandes!!! Qu'avec de l'union,
+ de l'énergie et de la persévérance, nous sortirons victorieux de
+ cette lutte d'un grand peuple contre ses oppresseurs; que les
+ générations à venir scruteront sévèrement notre conduite; qu'une
+ nation a tout perdu quand elle a perdu l'indépendance. Dites-leur
+ que les rois étrangers que j'ai élevés sur le trône, ou qui me
+ doivent la conservation de leur couronne; qui tous, au tems de ma
+ prospérité, ont brigué mon alliance et la protection du peuple
+ Français, dirigent aujourd'hui tous leurs coups contre ma personne.
+ Si je ne voyais que c'est à la patrie qu'ils en veulent, je
+ mettrais à leur merci cette existence contre laquelle ils se
+ montrent si acharnés. Mais dites aussi aux citoyens, que tant que
+ les Français me conserveront les sentimens d'amour dont ils me
+ donnent tant de preuves, cette rage de nos ennemis sera
+ impuissante.
+
+ Français, ma volonté est celle du peuple, mes droits sont les
+ siens; mon honneur, ma gloire, mon bonheur, ne peuvent être autres
+ que l'honneur, la gloire et le bonheur de la France.
+
+Les paroles de Napoléon, prononcées d'une voix forte et expressive,
+produisirent la plus vive sensation. Un cri de _Vive l'Empereur!_
+retentit en un instant dans l'immensité du Champ de Mars, et fut répété
+de proche en proche dans les lieux environnans.
+
+L'Empereur, après avoir juré sur l'évangile d'observer et de faire
+observer les constitutions de l'Empire, fit proclamer, par
+l'archichancelier, le serment de fidélité du peuple Français représenté
+par les électeurs: ce serment fut spontanément répété par mille et mille
+voix.
+
+Les ministres de la guerre, et de la marine, au nom des armées de terre
+et de mer, et à la tête de leurs députations; le ministre de l'intérieur
+au nom des gardes nationales de France et à la tête des électeurs; les
+états-majors de la garde impériale et de la garde nationale,
+s'avancèrent ensuite pour prêter serment et recevoir, de la main de
+l'Empereur, les aigles qui leur étaient destinées.
+
+Cette cérémonie terminée, les troupes qui formaient environ 50,000
+hommes, défilèrent devant Napoléon, et la fête se termina comme elle
+avait été commencée, au milieu des acclamations du peuple, des soldats
+et de la majorité des électeurs; mais au mécontentement d'un certain
+nombre d'entr'eux qui se plaignirent, avec raison, que l'Empereur eût
+substitué une stérile distribution de drapeaux au grand congrès national
+qu'il avait convoqué.
+
+Les partis, qui déjà commençaient à poindre, ne furent pas satisfaits
+non plus de l'issue du Champ de Mai. Les vieux révolutionnaires auraient
+désiré que Napoléon eût aboli l'empire et rétabli la république. Les
+partisans de la régence lui reprochaient de n'avoir point proclamé
+Napoléon II. Et les libéraux soutenaient qu'il aurait dû se démettre de
+la couronne, et laisser à la nation souveraine le droit de la lui rendre
+ou de l'offrir au plus digne.
+
+Ces diverses prétentions étaient-elles fondées? Non.
+
+Le rétablissement de la République eût perdu la France.
+
+L'abdication en faveur de Napoléon II ne l'aurait point sauvée. Les
+alliés s'étaient expliqués à Bâle; ils n'auraient déposé les armes, que
+si l'Empereur eût consenti à leur livrer sa personne. «Chose, qui étant
+pour un prince le plus grand des malheurs, ne peut jamais faire une
+condition de paix[23].»
+
+Quant à la dernière proposition, j'avoue que Napoléon, s'il eût remis
+entre les mains du peuple Français, le 21 mars ou le 12 avril[24], le
+sceptre qu'il venait d'arracher aux Bourbons, aurait achevé d'imprimer
+un caractère héroïque à la révolution du 20 mars. Il aurait déconcerté
+les étrangers, accru sa popularité, centuplé ses forces: mais, le 1er
+juin, il n'était plus tems: l'acte additionnel avait paru.
+
+Napoléon, malheureusement pour lui, n'avait donc rien de mieux à faire
+au Champ de Mai que ce qu'il y fit; c'est-à-dire, de chercher à cacher
+le vide de la journée sous l'appareil d'une solennité religieuse et
+militaire, propre à émouvoir les âmes et à resserrer, par de nouveaux
+liens, l'union déjà subsistante entre lui, le peuple et l'armée.
+
+L'Empereur n'avait pu remettre de sa main aux électeurs les aigles de
+leurs départemens; il profita de cette circonstance pour les réunir de
+nouveau. On ne lui avait point caché que quelques-uns d'entr'eux avaient
+paru mécontens, et il voulut essayer de dissiper leur mauvaise humeur et
+de réchauffer leur dévouement. Dix mille personnes furent rassemblées
+dans les vastes galeries du Louvre: d'un côté, on apercevait les députés
+et les électeurs de la nation: de l'autre, ses glorieux défenseurs.
+L'aigle de chaque département et de chaque députation des corps de
+l'armée, se trouvait placé en tête des groupes de citoyens ou de
+guerriers, et rien n'offrait un tableau plus animé et plus imposant, que
+cette réunion confuse de Français de tous les ordres de l'état, se
+pressant mutuellement autour des étendards et du héros qui devaient les
+conduire à la victoire et à la paix.
+
+L'Empereur fut poli, affectueux, aimable; il se mit, avec un art infini,
+à la portée de tout le monde, et tout le monde fut, à peu près, enchanté
+de lui. Il était convaincu du tort que lui avait fait l'acte
+additionnel; et pour reconquérir l'opinion, il répéta, jusqu'à satiété,
+aux représentans et aux électeurs, qu'il s'occuperait, avec le concours
+des deux chambres, de réunir les dispositions des lois
+constitutionnelles non-abrogées, et de former, du tout, une seule et
+unique constitution qui deviendrait la loi fondamentale de la nation.
+
+Ce retour sur lui-même était le résultat des observations de ses
+ministres, et plus particulièrement de M. Carnot. «Sire, lui répétait-il
+sans cesse, ne luttez point, je vous en conjure, contre l'opinion. Votre
+acte additionnel a déplu à la nation. Promettez-lui de le modifier, de
+le rendre conforme à ses voeux. Je vous le répète, Sire, jamais je ne
+vous trompai, votre salut, le nôtre, dépend de votre déférence aux
+volontés nationales. Ce n'est point tout; Sire, les Français sont
+devenus un peuple libre. Ce titre de _sujet_ que vous leur donnez sans
+cesse, les blesse et les offusque. Appelez-les citoyens, ou nommez-les
+vos enfans; ne souffrez pas non plus qu'on appelle _monseigneur_ vos
+ministres, vos maréchaux, vos grands officiers. Il n'y a pas de
+seigneurs dans un pays où l'égalité fait la base des lois; il n'y a que
+des citoyens.»
+
+Cependant, l'Empereur ne voyait point arriver l'ouverture des chambres,
+sans une certaine appréhension. Son intention était de subir franchement
+les principes et les conséquences du gouvernement représentatif;
+premièrement, parce qu'il voulait régner et qu'il était convaincu qu'il
+ne pourrait point conserver le trône, s'il ne gouvernait point dans le
+sens qu'exigeait la nation; secondement, parce qu'il était persuadé que
+la nation attachait ses idées de bonheur au gouvernement représentatif,
+et que, avide de tous les genres de célébrité, il trouvait, comme il me
+le dit à Lyon, qu'il y avait de la gloire à rendre un grand peuple
+heureux. Mais quels que fussent les sentimens et la bonne volonté de
+Napoléon, il n'avait point eu le tems de se dépouiller complétement de
+ses vieilles idées, de ces anciennes préventions. Le souvenir de nos
+assemblées précédentes l'obsédait encore malgré lui; et il paraissait
+craindre que les Français n'eussent trop de chaleur dans l'imagination,
+de mobilité dans les volontés, de penchant à abuser de leurs droits,
+pour jouir tout-à-coup, sans préparation, des bienfaits d'une liberté
+absolue. Il craignait aussi que l'opposition inhérente aux gouvernemens
+représentatifs, ne fût en France mal sentie, mal comprise; qu'elle ne
+dégénérât en résistance; qu'elle ne nuisît à l'action du pouvoir;
+qu'elle ne lui ôtât son prestige, sa force morale, et n'en fît qu'un
+instrument d'oppression[25].
+
+Indépendamment de ces considérations générales, Napoléon avait encore
+d'autres motifs pour redouter la prochaine assemblée des chambres. Elles
+allaient se réunir dans des circonstances où il était indispensable que
+le chef de l'état pût gouverner sans contradiction; et il prévoyait que
+les représentans, égarés par leur ardent amour de la liberté et par la
+crainte du despotisme, chercheraient à entraver l'exercice de son
+autorité, au lieu d'en seconder l'entier développement.
+
+«Quand la guerre est engagée, disait-il un jour, la présence d'un corps
+délibérant est aussi embarrassante que funeste. _Il lui faut des
+victoires._ Que le monarque ait des revers, la terreur s'empare des gens
+timides et les rend, à leur insçu, l'instrument et les complices des
+hommes audacieux. La crainte du péril, l'envie de s'y soustraire,
+dérangent toutes les têtes. La raison n'est plus rien; _les sensations
+physiques sont tout_. Les turbulens, les ambitieux, avides de bruit, de
+popularité, de domination, s'érigent de leur propre autorité en avocats
+du peuple, en conseillers du prince; ils veulent tout savoir, tout
+règler, tout diriger. Si on n'écoute point leurs conseils, de
+conseillers ils deviennent censeurs, de censeurs factieux, et de
+factieux rebelles. Il faut alors, ou que le prince subisse leur joug, ou
+qu'il les chasse, et dans l'un ou l'autre cas, il compromet presque
+toujours sa couronne et l'état.»
+
+Napoléon, tourmenté par l'inquiétude que lui inspiraient et
+l'application subite et irréfléchie du système populaire, et les
+dispositions des députés, reportait toute sa sécurité sur la chambre des
+pairs. Il espérait qu'elle imposerait aux représentans par son exemple,
+ou les contiendrait par sa fermeté.
+
+Les ministres reçurent l'ordre de lui présenter chacun une liste de
+candidats.
+
+M. de Lavalette, en qui l'Empereur avait une confiance particulière, fut
+également invité à lui fournir une liste.
+
+M. de Lavalette, ancien aide-de-camp de Napoléon et son allié[26], lui
+avait voué un attachement à toute épreuve. Phocion disait à Antipater:
+je ne puis être à la fois ton flatteur et ton ami; et M. de Lavalette,
+pensant comme Phocion, avait abjuré toute espèce de flatterie pour s'en
+tenir au langage sévère de l'amitié. Doué d'un esprit froid, d'un
+jugement sain, il appréciait les événemens avec sagesse et habileté.
+Réservé dans le monde, franc et ouvert avec Napoléon, il lui confessait
+son opinion avec l'abandon d'un coeur aimant, pur et droit. Aussi
+Napoléon attachait-il beaucoup de prix à ses conseils, et avouait-il,
+avec une noble franchise, qu'il avait eu souvent à se féliciter de les
+avoir suivis.
+
+Les listes présentées à l'Empereur offraient un assortiment complet
+d'anciens nobles, de sénateurs, de généraux, de propriétaires, de
+négocians[27]. L'Empereur, c'est le cas de le dire, n'avait que
+l'embarras du choix, mais il était fort grand. D'un côté, il aurait
+désiré, par amour-propre et par esprit de conciliation, avoir dans la
+chambre des pairs de ces grands noms historiques qui résonnaient si
+agréablement à son oreille. De l'autre, il voulait que cette chambre,
+comme je l'ai dit plus haut, pût tenir en bride les députés; et il ne se
+dissimulait point que, s'il y faisait entrer d'anciens nobles, elle
+n'exercerait sur celle des représentans aucune influence, et vivrait
+probablement avec elle dans une fort mauvaise intelligence. Il se décida
+donc à faire le sacrifice de ses penchans au bien de la chose; et au
+lieu d'accorder la pairie à cette foule de nobles à parchemins qui
+l'avait humblement sollicitée, il ne la conféra qu'à quelques-uns
+d'entr'eux, connus par leur patriotisme et leur attachement aux
+doctrines libérales. Beaucoup de ces illustres solliciteurs se sont
+vantés, depuis, de l'avoir refusée. Cela est tout naturel; mais cela
+est-il vrai? Je leur laisse le soin de répondre en leur âme et
+conscience à cette interpellation.
+
+L'Empereur, craignant des refus, avait eu la précaution de faire sonder
+d'avance les dispositions des candidats douteux. Quelques-uns montrèrent
+de l'hésitation, d'autres refusèrent nettement. De tous ces refus
+directs et indirects, dont le nombre fut de cinq à six tout au plus, nul
+ne contraria plus vivement Napoléon, que celui du maréchal Macdonald. Il
+n'avait point oublié la noble fidélité que le maréchal lui avait gardée,
+en 1814, jusqu'au dernier moment; et il regrettait que ses scrupules
+l'eussent éloigné d'une dignité où l'appelaient son rang, ses services
+et l'estime publique.
+
+Le 3 juin étant arrivé, la chambre des représentans se réunit à l'ancien
+palais du corps législatif, et se constitua provisoirement sous la
+présidence du doyen d'âge.
+
+La constitution avait laissé aux représentans le droit de nommer leur
+président. L'Empereur espérait que les suffrages tomberaient sur son
+frère Lucien, et dans cet espoir, il ne publia point sur-le-champ la
+liste des pairs, pour se réserver la faculté d'y comprendre ou d'en
+retrancher le prince, s'il était ou n'était point appelé à la
+présidence[28]. Mais la chambre, malgré l'estime et la confiance que lui
+inspiraient les principes et le caractère du prince Lucien, pensa que
+son élection serait regardée comme une déférence aux volontés de
+l'Empereur; elle résolut de faire un autre choix, afin de prouver à la
+France et aux étrangers qu'elle était et voulait rester libre et
+indépendante. M. Lanjuinais fut nommé; et Napoléon, qui savait que M.
+Lanjuinais, frondeur par tempérament, n'avait jamais pu s'accorder avec
+aucun gouvernement[29], fut doublement irrité qu'on eût repoussé le
+prince Lucien, et qu'on lui eût donné un semblable successeur.
+
+La séance du jour suivant fut, pour Napoléon, un second sujet de
+mécontentement. L'assemblée avait exprimé la veille le désir de
+connaître la liste des membres de la chambre des pairs; l'Empereur, par
+le motif que je viens d'indiquer, fit répondre que cette liste ne serait
+arrêtée qu'après l'ouverture de la session. Cette réponse excita de
+violens murmures: un membre proposa de déclarer que la chambre ne
+procéderait à sa constitution définitive, que lorsqu'on lui aurait
+fourni la liste qu'elle avait demandée. Ainsi, dès son entrée dans la
+carrière, et avant même d'être installée, la chambre annonçait déjà
+l'intention de se constituer en état d'insurrection contre le chef de
+l'état.
+
+La troisième séance fut témoin d'un scandale jusqu'alors inouï dans nos
+assemblées nationales. Le même membre [M. Dupin][30] exposa que le
+serment à prêter au souverain par la nation, pour être valable et
+légitime, ne doit pas être prêté en vertu d'un décret qui ne renferme
+que la seule volonté du prince, mais en vertu d'une loi qui est le voeu
+de la nation, constitutionnellement exprimé. Il proposa, en conséquence,
+de décider qu'aucun serment ne pourrait être exigé d'elle, qu'en
+exécution d'une loi; et que ce serment ne préjudicierait en rien au
+droit d'améliorer postérieurement la constitution.
+
+Cette proposition, appuyée par M. Roi[31], tendait à déclarer nul, de
+fait et de droit, le serment que la nation et l'armée, représentées par
+leurs électeurs et leurs députés, venaient de prêter à l'Empereur et à
+la constitution, dans la solennité du Champ-de-Mai; et, comme c'était ce
+serment qui jusqu'alors liait uniquement la nation à l'Empereur, et
+Napoléon à la nation, il en résultait qu'en l'annulant, on dépouillait
+l'Empereur du caractère de souveraineté et de légitimité dont il était
+revêtu, et qu'on remettait ses droits en délibération.
+
+La motion de M. Dupin fut rejetée d'un accord unanime; mais la chambre
+en souffrant complaisamment qu'on osât, dans son sein, révoquer en doute
+la légitimité de l'Empereur et de son autorité, et chercher à le rendre
+étranger à la nation, fit un acte d'indifférence et de faiblesse qui
+affligea profondément Napoléon.
+
+«J'aperçois avec douleur, dit-il, que les députés ne sont point disposés
+à ne faire qu'un avec moi, et qu'ils ne laissent échapper aucune
+occasion de me chercher querelle. De quoi ont-ils à se plaindre? Que
+leur ai-je fait? je leur ai donné de la liberté à pleine main, je leur
+en ai peut-être trop donné, car les rois ont aujourd'hui plus de besoin
+de garantie que les nations. J'y mettrai du mien tant que je pourrai;
+mais s'ils croient faire de moi un soliveau ou un second Louis XVI, ils
+se trompent; je ne suis pas homme à me laisser faire la loi par des
+avocats[32], ni à me laisser couper la tête par des factieux.»
+
+Les dispositions hostiles des représentans ne l'auraient point inquiété
+en tout autre tems; la constitution lui donnait le droit de dissoudre la
+chambre, et il en aurait usé; mais à la veille de la guerre, et dans la
+situation critique où il se trouvait placé, il ne pouvait avoir recours
+à un semblable expédient, sans risquer de compromettre le sort de la
+France. Il prit donc le parti de dissimuler ses peines et sa mauvaise
+humeur, et de souffrir ce qu'il ne pouvait empêcher.
+
+Le 7 juin, il se rendit au corps législatif, pour faire l'ouverture des
+chambres; et après avoir reçu le serment des pairs et des députés, il
+prononça le discours suivant:
+
+ MM. de la chambre des pairs et MM. de la chambre des représentans,
+
+ Depuis trois mois les circonstances et la confiance du peuple m'ont
+ revêtu d'un pouvoir illimité. Aujourd'hui s'accomplit le désir le
+ plus pressant de mon coeur: je viens commencer la monarchie
+ constitutionnelle.
+
+ Les hommes sont trop impuissans pour assurer l'avenir; les
+ institutions seules fixent les destinées des nations. La monarchie
+ est nécessaire en France pour garantir la liberté, l'indépendance
+ et les droits du peuple.
+
+ Nos constitutions sont éparses: une de nos plus importantes
+ occupations sera de les réunir dans un seul cadre, et de les
+ coordonner dans une seule pensée. Ce travail recommandera l'époque
+ actuelle aux générations futures.
+
+ J'ambitionne de voir la France jouir de toute la liberté possible;
+ je dis _possible_, parce que l'anarchie ramène toujours au
+ gouvernement absolu.
+
+ Une coalition formidable de rois en veut à notre indépendance; ses
+ armées arrivent sur nos frontières.
+
+ La frégate _la Melpomène_ a été attaquée et prise dans la
+ Méditerranée après un combat sanglant, contre un vaisseau Anglais
+ de 74. Le sang a coulé pendant la paix![33].
+
+ Nos ennemis comptent sur nos divisions intestines. Ils excitent et
+ fomentent la guerre civile. Des rassemblemens ont lieu; on
+ communique avec Gand, comme en 1792 avec Coblentz. Des mesures
+ législatives sont indispensables: c'est à votre patriotisme, à vos
+ lumières et à votre attachement à ma personne, que je me confie
+ sans réserve.
+
+ La liberté de la presse est inhérente à la constitution actuelle;
+ on n'y peut rien changer sans altérer tout notre système politique;
+ mais il faut des lois répressives, surtout dans l'état actuel de la
+ nation. Je recommande à vos méditations cet objet important.
+
+ Les ministres vous feront connaître la situation de nos affaires.
+
+ Les finances seraient dans un état satisfaisant, sans le surcroît
+ de dépenses que les circonstances actuelles ont exigé.
+
+ Cependant on pourrait faire face à tout, si les recettes comprises
+ dans le budget étaient toutes réalisables dans l'année; et c'est
+ sur les moyens d'arriver à ce résultat, que mon ministre des
+ finances fixera votre attention.
+
+ Il est possible que le premier devoir du prince m'appelle bientôt à
+ la tête des enfans de la nation pour combattre pour la patrie.
+ L'armée et moi nous ferons notre devoir.
+
+ Vous, pairs et représentans, donnez à la nation l'exemple de la
+ confiance, de l'énergie et du patriotisme, et, comme le sénat du
+ grand peuple de l'antiquité, soyez décidés à mourir plutôt que de
+ survivre au déshonneur et à la dégradation de la France. La cause
+ sainte de la patrie triomphera!
+
+Ce discours, plein de mesure et de raison, fit une profonde impression
+sur l'assemblée. Des cris de _vive l'Empereur!_ beaucoup plus nombreux
+que ceux qui avaient éclaté à son arrivée, se firent entendre et se
+prolongèrent long-tems après son départ.
+
+Le lendemain, la chambre des représentans s'occupa de la rédaction de
+son adresse.
+
+Un indiscret admirateur de Napoléon[34], après avoir fait observer que
+la flatterie avait décerné le surnom de _Désiré_ à un prince que la
+nation n'avait point appelé ni attendu, demanda qu'on décernât à
+Napoléon, qui était venu sauver la France de l'esclavage royal, le titre
+de _Sauveur_. Cette demande ridicule, étouffée par des rires ironiques,
+donna naissance à une multitude de sarcasmes et de réflexions
+offensantes, qui furent reportés à Napoléon, et qui, sans le blesser
+personnellement (car il estimait trop sa gloire pour la croire ravalée
+par de semblables clameurs), l'affectèrent dans l'intérêt de la France.
+
+Napoléon, comme tous les grands hommes, aimait la louange: le blâme
+public, lorsqu'il le croyait injuste, ne lui faisait aucune impression.
+Cette insouciance n'était point l'effet de l'orgueil du diadême, elle
+était le résultat du mépris que lui inspirait la plupart des jugemens
+des hommes. «Il s'était accoutumé à ne voir la récompense des peines et
+des travaux de la vie, que dans l'opinion de la postérité.»
+
+L'assemblée rejeta la proposition adulatrice de M. Lepelletier, et elle
+fit bien; mais elle eut tort de ne point colorer sa décision, de manière
+à adoucir ce qu'elle avait de dur, d'injuste et de désagréable pour
+l'Empereur qui ne l'avait point provoquée.
+
+Cette rudesse ne l'étonna point: l'expérience lui avait déjà prouvé que
+la chambre ne laissait échapper aucune occasion de le molester.
+
+Cette chambre, cependant, n'était composée que de partisans du 20 mars;
+mais tous les députés, s'ils étaient partisans de cette révolution, ne
+l'étaient point de Napoléon: les uns, par suite d'inimitiés
+personnelles; les autres, par le souvenir et la crainte du retour de son
+despotisme.
+
+Les ennemis de Napoléon, déguisant leur haine sous les dehors de l'amour
+de la liberté, s'étaient insinués dans l'esprit des patriotes; et,
+l'acte additionnel à la main, les avaient entraînés dans leurs rangs,
+sous le prétexte apparent de combattre et de réfréner l'incurable
+tyrannie de l'Empereur.
+
+D'un autre côté, les amis de Napoléon, tout en refusant de participer à
+cette coalition, ne cherchaient point à la dissoudre, parce qu'ils
+redoutaient intérieurement les envahissemens du pouvoir impérial, et
+qu'ils n'étaient point fâchés de laisser à d'autres le soin de s'y
+opposer.
+
+Ainsi, l'assemblée toute entière, quoique mue par des motifs différens,
+s'était réunie pour s'ériger en état d'opposition hostile contre le chef
+de l'état, sans s'apercevoir que cette opposition irréfléchie, injuste
+et intempestive, allait jeter, dans toutes les âmes, l'inquiétude, la
+défiance et l'irrésolution, et détruire cette harmonie nationale, cette
+union d'intérêts, de volontés et de sentimens, seule force de Napoléon,
+seul salut de la France.
+
+Quoi qu'il en soit, la chambre des députés, après avoir passé deux jours
+à discuter les bases et les termes de son adresse, fut admise, ainsi que
+la chambre des pairs, à se présenter au pied du trône.
+
+La chambre des pairs porta la première la parole, et dit:
+
+ Sire, votre empressement à soumettre aux formes et aux règles
+ constitutionnelles le pouvoir absolu que les circonstances et la
+ confiance du peuple vous avaient imposé, les nouvelles garanties
+ données aux droits de la nation, le dévouement qui vous conduit au
+ milieu des périls que va braver l'armée, pénètrent tous les coeurs
+ d'une profonde reconnaissance. Les pairs de France viennent offrir
+ à Votre Majesté l'hommage de ce sentiment.
+
+ Vous avez manifesté, Sire, des principes qui sont ceux de la
+ nation: ils doivent être les nôtres. Oui, tout pouvoir vient du
+ peuple, est institué pour le peuple; la monarchie constitutionnelle
+ est nécessaire au peuple Français, comme garantie de sa liberté et
+ de son indépendance.
+
+ Sire, tandis que vous serez à la frontière à la tête des enfans de
+ la patrie, la chambre des pairs concourra avec zèle à toutes les
+ mesures législatives que les circonstances exigeront, pour forcer
+ l'étranger à reconnaître l'indépendance nationale et faire
+ triompher dans l'intérieur les principes consacrés par la volonté
+ du peuple.
+
+ L'intérêt de la France est inséparable du vôtre. Si la fortune
+ trompait vos efforts, des revers, Sire, n'affaibliraient pas notre
+ persévérance, et redoubleraient notre attachement pour vous.
+
+ Si les succès répondent à la justice de notre cause et aux
+ espérances que nous sommes accoutumés à concevoir de votre génie et
+ de la bravoure de nos armées, la France n'en veut d'autre fruit que
+ la paix. Nos institutions garantissent à l'Europe que jamais le
+ gouvernement Français ne peut être entraîné par les séductions de
+ la victoire.
+
+L'Empereur répondit:
+
+ La lutte dans laquelle nous sommes engagés est sérieuse.
+ L'entraînement de la prospérité n'est pas le danger qui nous menace
+ aujourd'hui. C'est sous les _Fourches Caudines_ que les étrangers
+ veulent nous faire passer!
+
+ La justice de notre cause, l'esprit public de la nation, et le
+ courage de l'armée, sont de puissans motifs pour espérer des
+ succès; mais si nous avions des revers, c'est alors surtout que
+ j'aimerais à voir déployer toute l'énergie de ce grand peuple;
+ c'est alors que je trouverais dans la chambre des pairs des preuves
+ d'attachement à la patrie et à moi.
+
+ C'est dans les tems difficiles que les grandes nations, comme les
+ grands hommes, déploient toute l'énergie de leur caractère, et
+ deviennent un objet d'admiration pour la postérité.
+
+ Monsieur le président et Messieurs les députés de la chambre des
+ pairs, je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez au nom de
+ la chambre.
+
+Le comte Lanjuinais, à la tête de la députation de la chambre des
+représentans, prononça ensuite le discours suivant:
+
+ Sire, la chambre des représentans a recueilli avec une profonde
+ émotion les paroles émanées du trône dans la séance solennelle où
+ V. M. déposant le pouvoir extraordinaire qu'elle exerçait, a
+ proclamé le commencement de la monarchie constitutionnelle.
+
+ Les principales bases de cette monarchie protectrice de la liberté,
+ de l'égalité, du bonheur du peuple, ont été reconnues par V. M.,
+ qui, se portant d'elle-même au-devant de tous les scrupules, comme
+ au devant de tous les voeux, a déclaré que le soin de réunir nos
+ constitutions éparses, et de les coordonner, était une des plus
+ importantes occupations réservées à la législature. Fidèle à sa
+ mission, la chambre des représentans remplira la tâche qui lui est
+ dévolue dans ce noble travail: elle demande que, pour satisfaire à
+ la volonté publique, ainsi qu'aux voeux de V. M., la délibération
+ nationale rectifie le plus tôt possible ce que l'urgence de notre
+ situation a pu produire de défectueux, ou laisser d'imparfait dans
+ l'ensemble de nos constitutions.
+
+ Mais en même tems, Sire, la chambre des représentans ne se montrera
+ pas moins empressée de proclamer ses sentimens et ses principes sur
+ la lutte terrible qui menace d'ensanglanter l'Europe. À la suite
+ d'événemens désastreux, la France envahie ne parut un moment
+ écoutée sur l'établissement de sa constitution que pour se voir
+ presqu'aussitôt soumise à une charte royale émanée du pouvoir
+ absolu, à une ordonnance de réformation toujours révocable de sa
+ nature, et qui, n'ayant pas l'assentiment exprimé du peuple, n'a
+ jamais pu être considérée comme obligatoire par la nation.
+
+ Reprenant aujourd'hui l'exercice de ses droits, se ralliant autour
+ du héros que sa confiance investit de nouveau du gouvernement de
+ l'état, la France s'étonne et s'afflige de voir des souverains en
+ armes lui demander raison d'un changement intérieur qui est le
+ résultat de la volonté nationale, et qui ne porte atteinte ni aux
+ relations existantes avec les autres gouvernemens ni à leur
+ sécurité. La France ne peut admettre les distinctions à l'aide
+ desquelles les puissances coalisées cherchent à voiler leur
+ agression. Attaquer le monarque de son choix, c'est attaquer
+ l'indépendance de la nation. Elle est armée toute entière pour
+ défendre cette indépendance et pour repousser sans exception toute
+ famille et tout prince qu'on oserait vouloir lui imposer. Aucun
+ projet ambitieux n'entre dans la pensée du peuple Français; la
+ volonté même du prince victorieux serait impuissante pour entraîner
+ la nation hors des limites de sa propre défense. Mais aussi pour
+ garantir son territoire, pour maintenir sa liberté, son honneur, sa
+ dignité, elle est prête à tous les sacrifices. Que n'est-il permis,
+ Sire, d'espérer encore que cet appareil de guerre, formé peut-être
+ par les irritations de l'orgueil et par des illusions que chaque
+ jour doit affaiblir, s'éloignera devant le besoin d'une paix
+ nécessaire à tous les peuples de l'Europe, et qui rendrait à Votre
+ Majesté sa compagne, aux Français l'héritier du trône? Mais déjà le
+ sang a coulé, le signal des combats, préparés contre l'indépendance
+ et la liberté française, a été donné au nom d'un peuple qui porte
+ au plus haut degré l'enthousiasme de l'indépendance et de la
+ liberté. Sans doute, au nombre des communications que nous promet
+ Votre Majesté, les chambres trouveront la preuve des efforts
+ qu'elle a faits pour maintenir la paix du monde. Si tous ces
+ efforts doivent rester inutiles, que les malheurs de la guerre
+ retombent sur ceux qui l'auront provoquée!
+
+ La chambre des représentans n'attend que les documens qui lui sont
+ annoncés, pour concourir de tout son pouvoir aux mesures qu'exigera
+ le succès d'une guerre aussi légitime. Il lui tarde, pour énoncer
+ son voeu, de connaître les besoins et les ressources de l'état; et
+ tandis que Votre Majesté, opposant à la plus injuste agression la
+ valeur des armées nationales et la force de son génie, ne
+ cherchera, dans la victoire, qu'un moyen d'arriver à une paix
+ durable, la chambre des représentans croira marcher vers le même
+ but, en travaillant sans relâche au pacte, dont le perfectionnement
+ doit cimenter encore l'union du peuple et du trône, et fortifier
+ aux yeux de l'Europe, par l'amélioration de nos institutions, la
+ garantie de nos engagemens.
+
+L'Empereur répondit:
+
+ Je retrouve avec satisfaction mes propres sentimens dans ceux que
+ vous m'exprimez. Dans ces graves circonstances, ma pensée est
+ absorbée par la guerre imminente, au succès de laquelle sont
+ attachés l'indépendance et l'honneur de la France.
+
+ Je partirai cette nuit pour me rendre à la tête de mes armées, les
+ mouvemens des différens corps ennemis y rendent ma présence
+ indispensable. Pendant mon absence, je verrais avec plaisir qu'une
+ commission nommée par chaque chambre méditât sur nos constitutions.
+
+ La constitution est notre point de ralliement; elle doit être notre
+ étoile polaire dans ces momens d'orage. Toute discussion publique
+ qui tendrait à diminuer, directement ou indirectement, la confiance
+ qu'on doit avoir dans ses dispositions, serait un malheur pour
+ l'état; nous nous trouverions au milieu des écueils, sans boussole
+ et sans direction. La crise où nous sommes engagés est forte.
+ N'imitons pas l'exemple du Bas-Empire, qui, pressé de tous côtés
+ par les barbares, se rendit la risée de la postérité en s'occupant
+ de discussions abstraites, au moment où le bélier brisait les
+ portes de la ville.
+
+ Indépendamment des mesures législatives qu'exigent les
+ circonstances de l'intérieur, vous jugerez peut-être utile de vous
+ occuper des lois organiques destinées à faire marcher la
+ constitution. Elles peuvent être l'objet de vos travaux publics
+ sans avoir aucun inconvénient.
+
+ Monsieur le président et Messieurs les députés de la chambre des
+ représentans, les sentimens exprimés dans votre adresse me
+ démontrent assez l'attachement de la chambre à ma personne, et tout
+ le patriotisme dont elle est animée. Dans toutes les affaires, ma
+ marche sera toujours droite et ferme. Aidez-moi à sauver la patrie.
+ Premier représentant du peuple, j'ai contracté l'obligation que je
+ renouvelle, d'employer dans des tems plus tranquilles toutes les
+ prérogatives de la couronne et le peu d'expérience que j'ai acquis,
+ à vous seconder dans l'amélioration de nos institutions.
+
+La voix, naturellement accentuée, de Napoléon, fit ressortir les mâles
+pensées dont étincelaient ces deux discours; et quand il fut arrivé à ce
+passage, _toute discussion publique qui tendrait à diminuer la
+confiance, etc. etc._ et à celui-ci, _n'imitons pas le Bas-Empire_, il
+enveloppa cette exhortation salutaire, d'un regard scrutateur qui fit
+baisser les yeux aux provocateurs de la discorde. La saine partie des
+représentons approuva la réponse de l'Empereur; les autres la
+regardèrent comme une leçon injurieuse à la dignité de la chambre. Il
+est des hommes qui se croient permis de pousser les remontrances jusqu'à
+l'outrage, et qui ne peuvent entendre, sans s'offenser, les avis même
+les plus sages et les plus mesurés.
+
+L'Empereur partit, ainsi qu'il l'avait annoncé, dans la nuit du 12 mai.
+
+La question de savoir s'il devait donner ou recevoir le signal des
+hostilités, s'était souvent offerte à ses méditations.
+
+En attaquant l'ennemi, il avait l'avantage de combattre avant l'arrivée
+des Russes, et de transporter la guerre hors du territoire français;
+s'il était victorieux, il pouvait faire soulever la Belgique, et
+détacher de la coalition une partie de l'ancienne confédération du Rhin,
+et peut-être l'Autriche.
+
+En se laissant attaquer, il restait le maître de choisir son champ de
+bataille, de multiplier à l'infini ses moyens de résistance, et de
+porter, à son plus haut degré d'exaltation, la force et le dévouement de
+son armée. Une armée de Français combattant sous les yeux de leurs
+mères, de leurs épouses, de leurs enfans, pour la conservation de leur
+bien-être et la défense de l'honneur et de l'indépendance de la patrie,
+eût été invincible. C'était ce dernier parti que Napoléon préférait; il
+s'accordait avec l'espoir qu'il nourrissait involontairement de se
+rapprocher des étrangers, et avec la crainte d'indisposer la chambre, en
+commençant la guerre sans avoir épuisé préalablement tous les moyens
+d'obtenir la paix.
+
+Mais Napoléon sentit que, pour rendre une guerre nationale, il faut que
+tous les citoyens soient unis avec leur chef, de coeur et de volontés; et
+convaincu que le mauvais esprit de la chambre ferait chaque jour de
+nouveaux progrès et porterait la division et le trouble dans l'état, il
+résolut de commencer la guerre, espérant que la fortune favoriserait ses
+armes, et que la victoire le réconcilierait avec les députés, ou lui
+donnerait les moyens de les faire rentrer dans l'ordre.
+
+L'Empereur chargea du gouvernement, pendant son absence, un conseil
+composé des quatorze personnes suivantes, savoir: le prince JOSEPH,
+président; le prince LUCIEN. _Les ministres_: le prince CAMBACÉRÈS; le
+prince d'ECKMUHL; le duc de VICENCE; le duc de GAÈTE; le duc de DECRÈS;
+le duc d'OTRANTE; le comte MOLLIEN; le comte CARNOT. _Les ministres
+d'état_: le comte DÉFERMON; le comte REGNAUD (de Saint-Jean-d'Angely);
+le comte BOULAY (de la Meurthe); le comte MERLIN. Il leur dit: «Je pars
+cette nuit: faites votre devoir; l'armée française et moi nous allons
+faire le nôtre. Je vous recommande de l'union, du zèle et de l'énergie.»
+
+Il parut étrange, dans une monarchie représentative où la responsabilité
+pèse sur les ministres, de voir associer, au gouvernement, des ministres
+d'état non responsables.
+
+On le fit observer à l'Empereur; il répondit qu'il avait adjoint des
+ministres d'état au conseil, pour qu'ils fussent, près de la chambre des
+députés, les interprètes du gouvernement; qu'il désirait que les
+ministres à portefeuille, tant que leur éducation constitutionnelle ne
+serait point terminée, ne parussent, à cette chambre, que le moins
+possible; qu'ils n'étaient point familiers avec la tribune; qu'ils
+pourraient y émettre, sans le vouloir, des opinions et des principes que
+le gouvernement ne pourrait avouer; qu'il serait inconvenant et
+difficile de démentir les paroles d'un ministre, tandis que celles d'un
+ministre d'état pouvaient être désavouées, sans compromettre le
+gouvernement et sans blesser sa dignité.
+
+Ces motifs étaient-ils les seuls? Je ne le crois pas. Il se défiait de
+la perfidie du duc d'Otrante, du laisser-aller de tel et tel ministre,
+et il était bien aise de trouver une raison ou un prétexte pour
+introduire, dans le conseil du gouvernement, les quatre ministres d'état
+dont le dévouement et l'inébranlable fidélité lui paraissaient un
+surcroît de garantie. Lorsqu'il manifesta la volonté de commencer la
+guerre, le duc de Vicence sollicita la faveur de le suivre à l'armée.
+«Si je ne vous laissais point à Paris, lui répondit-il, sur qui
+pourrais-je compter?» Que de choses dans ce peu de mots!
+
+Les ministres de l'intérieur et des affaires étrangères se présentèrent,
+le lendemain de son départ, à la chambre des pairs. M. Carnot lui soumit
+un exposé de la situation de l'Empereur et de l'empire.
+
+«Sa Majesté, dit-il, éclairée par les événemens passés, et revenu, le
+coeur plein du désir et de l'espoir de conserver la paix au dehors, et de
+pouvoir gouverner paternellement.
+
+[...]
+
+«Si l'Empereur était moins sûr de la force de son caractère et de la
+pureté de ses résolutions, il pourrait se regarder comme placé entre
+deux écueils, les partisans de la dynastie dépossédée, et ceux du
+_système républicain_. Mais les premiers, n'ayant pas su conserver ce
+qu'ils tenaient, sauront bien moins encore le ressaisir; les autres,
+désabusés par une longue expérience et liés par gratitude au prince qui
+les a délivrés, en sont devenus les plus zélés défenseurs; leur
+franchise aussi connue que le fut leur exaltation philantropique,
+environne ce trône, occupé par l'auguste fondateur d'une dynastie
+nouvelle, qui se fait gloire d'être sortie de nos rangs populaires.
+
+Après cette déclaration, à laquelle les opinions républicaines de M.
+Carnot donnaient une grande importance; ce ministre se livra à l'examen
+successif des diverses branches d'administration publique.
+
+Il révéla l'état dans lequel se trouvaient réduits par les malheurs du
+tems et la mauvaise gestion du gouvernement royal, les finances des
+communes, les hospices, les cultes, les travaux publics, les mines, les
+manufactures, le commerce, l'instruction publique, et fit connaître le
+système d'amélioration que l'Empereur avait conçu et déjà mis en oeuvre,
+pour rendre aux communes et aux hospices leurs anciennes ressources, aux
+travaux publics leur activité, au commerce son essor, à l'université son
+éclat, aux manufactures leur prospérité, au clergé l'aisance et la
+considération que lui avaient fait perdre les persécutions dirigées par
+lui à l'instigation des émigrés, contre les prétendus spoliateurs de
+leurs biens.
+
+Arrivé au département de la guerre, il annonça que l'Empereur avait
+rétabli, sur ses anciennes bases, l'armée dont le dernier gouvernement
+avait à dessein dispersé les élémens; que, depuis le 20 mars, nos forces
+s'étaient élevées, par suite des enrôlemens volontaires et du rappel des
+anciens militaires, de cent mille hommes à trois cent soixante-quinze
+mille; que la garde impériale, le plus bel ornement de la France pendant
+la paix, et son plus ferme rempart pendant la guerre, serait bientôt
+portée à quarante mille hommes; que l'artillerie, malgré les douze mille
+six cents bouches à feu livrées à l'ennemi par la fatale convention du
+23 avril 1814, s'était relevée de ses ruines, et comptait maintenant
+cent batteries et vingt mille chevaux; que nos arsenaux désorganisés
+avaient repris leurs travaux de construction, et rétabli le matériel de
+l'armée; que nos manufactures d'armes, naguères abandonnées et désertes,
+avaient, depuis deux mois, fabriqué ou réparé quatre cents mille fusils;
+que cent soixante-dix places ou forteresses, tant sur les frontières que
+dans l'intérieur, avaient été approvisionnées, réparées et mises en état
+de résister à l'ennemi; que la garde nationale, réorganisée
+complétement, avait déjà fourni, pour la défense des frontières, deux
+cent quarante bataillons ou cent cinquante mille hommes, et que la
+formation successive des autres bataillons d'élite produirait plus de
+deux cents mille hommes; que les volontaires dans les villes fermées et
+les élèves des lycées et des écoles spéciales avaient été organisés en
+compagnies d'artillerie, et formaient une masse de plus de vingt-cinq
+mille excellens canonniers; en sorte que huit cent cinquante mille
+Français défendraient l'indépendance, la liberté, l'honneur de la
+patrie, pendant que les gardes nationales sédentaires se prépareraient,
+dans l'intérieur, à offrir de nouvelles ressources pour le triomphe de
+la cause nationale.
+
+Enfin, après avoir jeté un coup d'oeil rapide sur les dispositions
+hostiles de nos ennemis, sur les troubles intérieurs qu'ils avaient
+suscités, et les moyens de répression qu'avait adoptés l'Empereur, M.
+Carnot termina son rapport par exprimer le voeu que les deux chambres
+pussent bientôt donner à la France, de concert avec l'Empereur, les lois
+organiques dont elle avait besoin, pour que _la licence ne prît point la
+place de la liberté, et l'anarchie la place de l'ordre_.
+
+Cet exposé, où M. Carnot laissa percer les craintes qu'inspirait à
+l'Empereur et à la nation, les progrès de l'esprit d'insubordination et
+de démagogie manifesté par certains membres de la chambre, fut
+immédiatement suivi d'un rapport du duc de Vicence, sur les dispositions
+menaçantes des puissances étrangères, et sur les efforts infructueux
+qu'avait fait l'Empereur pour les ramener à des sentimens modérés et
+pacifiques. Il attribua principalement leurs résolutions hostiles aux
+suggestions du cabinet de Londres. Il fit connaître ensuite les
+préparatifs militaires des quatre grandes puissances, les ligues
+renouvelées ou formées récemment contre nous, et conclut ainsi: «Croire
+à la possibilité du maintien de la paix, serait donc aujourd'hui un
+dangereux aveuglement; la guerre nous entoure de toutes parts, et ce
+n'est plus que sur le champ de bataille, que la France peut reconquérir
+la paix. Les Anglais, les Prussiens, les Autrichiens sont en ligne; les
+Russes sont en pleine marche. C'est un devoir d'accélérer l'heure du
+combat, quand une hésitation trop prolongée peut compromettre les
+intérêts de l'état.»
+
+Ces deux rapports furent présentés à la chambre des députés par des
+ministres d'état, au même moment où les ministres en donnaient
+connaissance à celle des pairs. Au lieu de pénétrer les représentans de
+la nécessité de se rallier franchement à l'Empereur, et, comme le dit
+l'un d'eux, de ne point rétablir de lutte avec le gouvernement, dans un
+moment où le sang français allait couler, ils ne lui suggérèrent que de
+stériles discussions sur l'inconvenance des rapports des ministres
+d'état avec la chambre, et sur l'urgence de nommer une commission pour
+s'occuper de réformer l'acte additionnel. Un désir immodéré de discourir
+et de faire des lois, s'était emparé du plus grand nombre des députés;
+mais ce n'est point avec de vaines paroles et des projets de
+constitution, qu'on sauve un état. Quand la patrie était en danger, les
+Romains, au lieu de délibérer, suspendaient l'empire des lois et se
+donnaient un dictateur.
+
+Le lendemain 17, les deux chambres reçurent la communication d'un
+nouveau rapport fait à l'Empereur, par le ministre de la police, sur la
+situation morale de la France.
+
+ «Sire», disait ce ministre, «je dois vous dire la vérité toute
+ entière. Nos ennemis ont de l'audace, des instrumens au-dehors, des
+ appuis au-dedans; ils n'attendent que le moment favorable pour
+ réaliser le plan conçu depuis vingt ans, et depuis vingt ans
+ déjoué, d'unir le camp de Jalès à la Vendée, et d'entraîner une
+ partie de la multitude dans cette confédération qui s'étend de la
+ Manche à la Méditerranée.»
+
+ «Dans ce système, les campagnes de la rive gauche de la Loire, dont
+ la population est plus facile à égarer, sont le principal foyer de
+ l'insurrection, qui doit, à l'aide des bandes errantes de la
+ Bretagne, se propager jusqu'en Normandie, où le voisinage des îles
+ et les dispositions de la côte, rendent les communications plus
+ faciles. Elle s'appuie d'un autre côté sur les Cevennes pour
+ s'étendre jusqu'aux rives du Rhône, par les révoltes qu'on peut
+ exciter dans quelques parties du Languedoc et de la Provence.
+ Bordeaux est depuis l'origine, le centre de direction de ces
+ mouvemens».
+
+ «Ce système n'a pas été abandonné. Il y a plus, le parti s'est
+ grossi, à chaque phase de notre révolution, de tous les mécontens
+ que les événemens produisaient, de tous les factieux encouragés par
+ la certitude de l'amnistie, de tous les ambitieux qui désiraient
+ acquérir quelque importance politique dans les changemens qu'on
+ présageait.
+
+ [...]
+
+ «C'est ce parti qui trouble maintenant la tranquillité intérieure.
+ C'est lui qui agite Marseille, Toulouse et Bordeaux. Marseille, où
+ l'esprit de sédition anime jusqu'aux dernières classes de la
+ population, où les lois ont été méconnues; Toulouse, qui semble
+ encore sous l'influence de l'organisation révolutionnaire qui lui
+ en fut donnée il y a quelques mois. Bordeaux, où reposent et
+ fermentent avec intensité tous les germes de révolte.
+
+ [...]
+
+ «C'est ce parti qui, par de fausses alarmes, de fausses espérances,
+ des distributions d'argent, et l'emploi des menaces, est parvenu à
+ soulever de paisibles cultivateurs dans tous le territoire enclavé
+ entre la Loire, la Vendée, l'Océan et le Rhône. On y a débarqué des
+ armes, des munitions de guerre. L'hydre de la rébellion renaît, se
+ reproduit partout où il exerça jadis ses ravages, et n'est point
+ abattu par nos succès de Saint-Gilles et d'Aisenay. De l'autre côté
+ de la Loire, des bandes désolent le département de Morbihan,
+ quelques parties d'Ille-et-Vilaine, des côtes du nord, et de la
+ Sarthe. Elles ont en un moment envahi les villes d'Aurai, de
+ Rhedon, de Ploërmel, les campagnes de Mayenne jusqu'aux portes de
+ Laval; elles arrêtent les marins et les militaires rappelés; elles
+ désarment les propriétaires, se grossissent des paysans qu'elles
+ font marcher de force, pillent les caisses publiques, anéantissent
+ les instrumens de l'administration, menacent les fonctionnaires,
+ s'emparent des diligences, saisissent les courriers, et ont
+ intercepté un instant les communications du Mans à Angers, d'Angers
+ à Nantes, de Nantes à Rennes, de Rennes à Vannes.»
+
+ «Sur les bords de la Manche, Dieppe, le Hâvre ont été agités par
+ des mouvemens séditieux. Dans toute la 15e division, les bataillons
+ de la milice nationale n'ont été formés qu'avec la plus grande
+ difficulté. Les militaires et les marins ont refusé de répondre aux
+ appels, et n'ont obéi qu'aux moyens de contraintes. Caen a été
+ troublé deux fois par des réactions royalistes, et dans quelques
+ arrondissemens de l'Orne, des bandes se forment comme en Bretagne
+ et dans la Mayenne».
+
+ «Enfin, tous les écrits qui peuvent décourager les hommes faibles,
+ enhardir les factieux, ébranler la confiance, diviser la nation,
+ jeter de la déconsidération sur le gouvernement; tous les pamphlets
+ qui sortent des presses de la Belgique, ou des imprimeries
+ clandestines de France; tout ce que les journaux étrangers publient
+ contre nous; tout ce que les écrivains des partis composent, se
+ distribue, se colporte se répand impunément par défaut de lois
+ répressives, et l'abus de la liberté de la presse».
+
+ «Inébranlable dans le système de modération qu'elle avait adopté,
+ Votre Majesté crut devoir attendre la convocation des chambres,
+ pour n'opposer que des précautions légales aux manoeuvres que la
+ législation ordinaire ne punit pas toujours, et qu'elle ne pouvait
+ ni prévoir ni prévenir.»
+
+Le duc d'Otrante, entrant alors en matière, discutait les lois qui, nées
+dans des circonstances analogues, auraient pu être appliquées aux
+circonstances présentes; et ces lois lui paraissant impolitiques,
+dangereuses, insuffisantes, il en concluait qu'il était indispensable
+que les chambres s'occupassent sur-le-champ, des lois nouvelles
+nécessaires pour réprimer la licence de la presse, et circonscrire la
+liberté individuelle jusqu'au retour de l'ordre et de la paix
+intérieure.
+
+Ce rapport ne fit point autant d'impression qu'on aurait dû s'y
+attendre. Les députés, exactement informés de ce qui se passait dans
+leurs départemens, reconnurent que les faits avaient été falsifiés; ils
+se persuadèrent que le tableau lugubre que M. Fouché leur présentait de
+la situation de la France, lui avait été commandé par l'Empereur pour
+les effrayer et les rendre plus dociles à ses volontés.
+
+Les bureaux particuliers de la chambre retentirent des démentis plus ou
+moins formels donnés par chaque représentant aux assertions
+ministérielles. L'un des membres de la députation du Calvados ne voulut
+même point se contenter de ces démentis à l'amiable, et déclara
+hautement à la tribune que les agens du ministère avaient abusé leur
+chef, en lui dépeignant une rixe individuelle, sans conséquence et
+sur-le-champ appaisée, comme une insurrection générale de royalistes. On
+aurait pu s'éviter la peine d'apprendre à M. Fouché, que son rapport
+amplifiait la vérité, et transformait des accidens particuliers en
+événemens publics; il le savait. Déjà voué à la cause des Bourbons, il
+avait, à dessein, dénaturé les faits, dans l'intention de rendre de
+l'espoir et de la consistance aux royalistes, et d'intimider, de
+refroidir, de diviser les partisans de Napoléon[35].
+
+La chambre, au lieu de s'occuper des lois et des mesures de salut
+public, dont l'initiative lui avait été déférée, abandonna au ministère
+le soin de les lui proposer. Elle préféra reprendre ses discussions sur
+son sujet favori, l'acte additionnel; et je la laisse se consumer en
+dissertations abstraites, pour retourner à Napoléon.
+
+L'Empereur, parti le 12 à trois heures du matin, avait visité en passant
+les fortifications de Soissons et de Laon, et était arrivé le 13 à
+Avesnes. Ses regards inquiets se reportaient sans cesse vers Paris.
+Placé, pour ainsi dire, entre deux feux, il semblait moins redouter les
+ennemis qu'il avait devant lui, que ceux qu'il laissait en arrière.
+
+La totalité de ses forces s'élevait au 14 juin à trois cents mille
+hommes, dont seulement cent cinquante mille hommes d'infanterie et
+trente-cinq mille de cavalerie étaient en état d'entrer en campagne.
+
+Il avait formé de ces cent quatre-vingt-cinq mille hommes, quatre armées
+et quatre corps d'observation.
+
+La première, portant le nom de _grande armée_, était destinée à agir
+immédiatement sous ses ordres; elle était subdivisée en cinq corps
+principaux, commandés, le 1er par le comte d'ERLON; le 2e par le comte
+REILLE; le 3e par le comte VANDAMME; le 4e par le comte GÉRARD; le 5e
+(dit le 6e) par le comte LOBEAU[36]: et en un corps de cavalerie
+commandé par le maréchal GROUCHY.
+
+Cette armée, non compris la garde impériale, forte de 4500 chevaux et
+14000 fantassins, était à-peu-près de cent mille hommes, dont seize
+mille de cavalerie.
+
+La deuxième, sous le titre d'_armée des Alpes_, était commandée par le
+maréchal duc d'ALBUFÉRA: elle devait occuper les débouchés de l'Italie
+et la lisière du pays de Gex. Sa force pouvait être de douze mille
+hommes.
+
+La troisième, sous le titre d'_armée du Rhin_, avait à sa tête le
+général comte RAPP, et était chargée de protéger les frontières de
+l'Alsace. On l'évaluait à dix-huit mille hommes.
+
+La quatrième, dite _armée de l'Ouest_, agissait dans la Vendée, et
+devait, après sa pacification, venir se confondre dans la _grande
+armée_: elle était de dix-sept mille hommes; le général LAMARQUE en
+avait le commandement en chef.
+
+Le 1er corps d'observation, placé à Béford, était commandé par le
+général LECOURBE. Il devait défendre les issues de la Suisse et la
+Franche-Comté, et se lier, suivant les circonstances, par sa gauche à
+l'armée des Alpes, ou par sa droite à l'armée du Rhin.
+
+Les trois autres corps ayant pour chefs le maréchal BRUNE à Marseille,
+le général CLAUSEL à Bordeaux, et le général DECAEN à Toulouse, devaient
+maintenir la tranquillité dans le pays, et s'opposer, en cas de besoin,
+aux invasions que pourraient tenter les Espagnols d'un côté, les
+Piémontais et les Anglais de l'autre.
+
+Ces quatre corps d'observation formaient ensemble vingt mille hommes.
+
+Ils devaient être appuyés, et renforcés par dix mille soldats, et
+cinquante mille gardes nationaux soldés.
+
+Les deux armées du Rhin et des Alpes, devaient l'être également, par
+cinquante mille hommes de ligne et cent mille chasseurs et grenadiers de
+la garde nationale.
+
+Enfin, l'armée que commandait l'Empereur en personne, devait être
+augmentée de cent mille gardes nationaux qui auraient été placés en
+seconde ligne, et de soixante mille hommes de troupes réglées qui, ainsi
+que celles dont il est parlé plus haut, s'organisaient journellement
+dans les dépôts.
+
+Toutes ces ressources, lorsqu'elles auraient été disponibles (et elles
+pouvaient l'être avant la fin de la campagne), auraient porté la force
+de l'armée active à plus de trois cents mille combattans, et celle de
+l'armée de réserve, c'est-à-dire, des gardes nationales en deuxième
+ligne ou dans les places fortes, à quatre cents mille hommes. Elles
+auraient été alimentées: la première, par les levées des conscriptions
+de 1814 et de 1815; l'autre, par la mobilisation de nouveaux bataillons
+d'élite.
+
+L'armée entière était superbe et pleine d'ardeur; mais l'Empereur,
+esclave (plus qu'on ne peut le croire) de ses souvenirs et de ses
+habitudes, fit la faute de la replacer sous le commandement de ses
+anciens chefs. La plupart (malgré leurs adresses au Roi) n'avaient point
+cessé de faire des voeux pour le triomphe de la cause impériale; mais,
+néanmoins, ils ne paraissaient point disposés à la servir avec l'ardeur
+et le dévouement qu'exigeaient les circonstances. Ce n'était plus ces
+hommes qui, pleins de jeunesse et d'ambition, prodiguaient généreusement
+leurs vies pour acquérir des grades et de la renommée; c'étaient des
+hommes fatigués de la guerre, et qui, parvenus au suprême degré
+d'élévation, et enrichis par les dépouilles des ennemis ou les largesses
+de Napoléon, n'avaient plus d'autres désirs que de jouir paisiblement de
+leur fortune à l'ombre de leurs lauriers.
+
+Les colonels et les généraux entrés après eux dans la carrière,
+murmurèrent de se trouver placés sous leur tutelle. Les soldats
+eux-mêmes furent mécontens; mais ce mécontentement n'altéra point leur
+confiance dans la victoire: Napoléon était à leur tête[37].
+
+Le 14, l'Empereur fit mettre à l'ordre du jour la proclamation suivante:
+
+ Avesnes, le 14 juin 1815.
+
+ SOLDATS,
+
+ C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedland, qui
+ décida deux fois du destin de l'Europe. Alors, comme après
+ Austerlitz, comme après Wagram, nous fûmes trop généreux! nous
+ crûmes aux protestations et aux sermens des princes que nous
+ laissâmes sur le trône! Aujourd'hui, cependant, coalisés contre
+ nous, ils en veulent à l'indépendance et aux droits les plus sacrés
+ de la France. Ils ont commencé la plus injuste des agressions.
+ Marchons donc â leur rencontre: eux et nous, ne sommes-nous plus
+ les mêmes hommes?
+
+ Soldats! à Jena, contre ces mêmes Prussiens, aujourd'hui si
+ arrogans, vous étiez un contre trois, et à Montmirail, un contre
+ six! Que ceux d'entre vous qui ont été prisonniers des Anglais,
+ vous fassent le récit de leurs pontons et des maux affreux qu'ils
+ ont soufferts.
+
+ Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de la
+ confédération du Rhin, gémissent d'être obligés de prêter leurs
+ bras à la cause des princes ennemis de la justice et des droits de
+ tous les peuples. Ils savent que cette coalition est insatiable.
+ Après avoir dévoré douze millions de Polonais, douze millions
+ d'Italiens, un million de Saxons, six millions de Belges, elle
+ devra dévorer les états du deuxième ordre de l'Allemagne.
+
+ Les insensés! Un moment de prospérité les aveugle. L'oppression et
+ l'humiliation du peuple Français sont hors de leur pouvoir! S'ils
+ entrent en France, ils y trouveront leur tombeau.
+
+ Soldats, nous avons des marches forcées à faire, des batailles à
+ livrer, des périls à courir; mais avec de la constance, la victoire
+ sera à nous; les droits, l'honneur et le bonheur de la patrie
+ seront reconquis.
+
+ Pour tout Français qui a du coeur, le moment est arrivé de vaincre
+ ou de périr!
+
+Le plan de campagne adopté par l'Empereur était digne du courage des
+Français et de la haute réputation de leur chef.
+
+Des renseignemens donnés d'une main sûre, et les agens que fournissait
+le duc d'Otrante[38], avaient fait connaître, dans tous ses détails, la
+position des alliés; Napoléon savait que l'armée de Wellington se
+trouvait disséminée depuis les bords de la mer jusqu'à Nivelles, que les
+Prussiens appuyaient leur droite à Charleroi, et que le reste de leur
+armée s'échelonnait indéfiniment jusqu'au Rhin. Il jugea que les lignes
+ennemies étaient trop étendues, et qu'il lui serait possible, en ne leur
+donnant point le tems de se resserrer, de diviser les deux armées et de
+tomber successivement sur leurs troupes éperdues.
+
+À cet effet, il avait réuni toute la cavalerie en un seul corps de vingt
+mille chevaux, qu'il se proposait de lancer, avec la rapidité de la
+foudre, au milieu des cantonnemens ennemis.
+
+Si la victoire favorisait ce coup d'audace, le centre de notre armée
+devait le second jour occuper Bruxelles; et les corps de droite et de
+gauche, rejeter les Anglais sur l'Escaut, et les Prussiens sur la Meuse.
+La Belgique conquise, on aurait armé les mécontens et marché de succès
+en succès jusqu'au Rhin, où l'on aurait de nouveau sollicité la paix.
+
+Le 14, dans la nuit, notre armée, dont l'Empereur avait eu soin de
+dérober la présence, devait se mettre en marche; rien n'annonçait que
+l'ennemi eût prévu notre irruption, et tout nous promettait de grands
+résultats; lorsque Napoléon apprit que le général Bourmont, les colonels
+Clouet et Villoutreys, et deux autres officiers, venaient de déserter à
+l'ennemi.
+
+Il avait su, par le maréchal Ney, que M. de Bourmont, lors des événemens
+de Besançon, avait montré de l'hésitation; et il ne s'était point soucié
+de l'employer. Mais M. de Bourmont, ayant donné sa parole d'honneur au
+général Gérard, de servir loyalement l'Empereur; et ce général, dont
+Napoléon faisait un grand cas, ayant répondu de Bourmont, l'Empereur
+consentit à lui accorder du service. Comment aurait-il pu supposer que
+cet officier qui s'était couvert de gloire en 1814, voudrait, en 1815,
+passer à l'ennemi, la veille d'une bataille!!
+
+Napoléon fit sur-le-champ, à son plan d'attaque, les changemens que
+cette trahison inattendue rendait nécessaires, et se porta de suite en
+avant.
+
+Le 15, à une heure du matin, il était de sa personne à Jumiguan sur
+l'Heure.
+
+À trois heures, son armée se mit en mouvement sur trois colonnes, et
+déboucha brusquement par Beaumont, Maubeuge et Philippeville.
+
+Un corps d'infanterie du général Ziethen voulut disputer le passage de
+la Sambre; le quatrième corps de chasseurs, soutenu par le neuvième,
+l'enfonça à coups de sabre, et lui fit trois cents prisonniers. Les
+sapeurs et les marins de la garde, envoyés à la suite de l'ennemi pour
+réparer les ponts, ne lui laissèrent point le tems de les détruire. Ils
+le suivirent en tirailleurs, et pénétrèrent avec lui dans la place. Le
+valeureux Pajol arriva bientôt avec sa cavalerie, et Charleroi fut à
+nous. Les habitans, heureux de revoir les Français, les saluèrent
+unanimement par des cris prolongés de _vive l'Empereur! vive la France!_
+
+Le général Pajol mit sur-le-champ les hussards du général Clary à la
+poursuite des Prussiens; et ce brave régiment termina sa journée en
+prenant un drapeau, et en détruisant un bataillon qui avait osé
+résister.
+
+Pendant ce tems, le deuxième corps passait la Sambre à Marchiennes, et
+culbutait tout ce qui se trouvait devant lui. Les Prussiens, étant
+parvenus à se rallier, voulurent lui opposer quelque résistance; le
+général Reille les fit enfoncer par sa cavalerie légère, leur prit deux
+cents hommes, et tua ou dispersa le reste. Battus de toutes parts, ils
+se rejetèrent sur les hauteurs de Fleurus, qui, vingt ans auparavant,
+avaient été déjà si fatales aux ennemis de la France[39].
+
+Napoléon, d'un coup d'oeil, reconnut le terrain. Nos troupes s'élancèrent
+sur les Prussiens au pas de course. Trois carrés d'infanterie, appuyés
+par plusieurs escadrons et de l'artillerie, soutinrent le choc avec
+intrépidité. Fatigué de leur immobilité, l'Empereur ordonne au général
+Letort de les charger à la tête des dragons de la garde. Au même moment,
+le général Excelmans débusque sur le flanc gauche de l'ennemi; le
+vingtième de dragons, commandé par le jeune et brave Briqueville, se
+précipite sur les Prussiens d'un côté, tandis que Letort les attaque de
+l'autre. Ils furent enfoncés, anéantis; mais ils nous vendirent cher la
+victoire: Letort fut tué.
+
+Cette journée, peu importante par ses résultats, puisqu'elle ne coûta à
+l'ennemi que cinq pièces d'artillerie et trois mille hommes tués ou
+prisonniers, produisit, sur l'armée, les plus heureux effets. La
+sciatique du maréchal Mortier[40], la trahison du général Bourmont,
+avaient fait naître un sentiment d'incertitude et de crainte, qui fut
+entièrement dissipé par l'issue favorable de ce premier combat.
+
+Jusques-là, chaque chef de corps en avait conservé le commandement
+immédiat, et l'on pense quelle devait être leur ardeur et leur
+émulation: l'Empereur fit la faute de renverser les espérances de leur
+courage et de leur ambition; il plaça le général d'Erlon et le comte
+Reille sous les ordres du maréchal Ney, qu'il avait fait venir après
+coup; et le comte Gérard et le comte Vandamme sous ceux du maréchal
+Grouchy, qu'il eût été préférable de laisser à la tête de la cavalerie.
+
+Le 16 au matin, l'armée, ainsi partagée, occupait les positions
+suivantes:
+
+Le maréchal Ney, avec les premier et deuxième corps, la cavalerie du
+général Lefêvre-Desnouettes et celle du général Kellerman, avait son
+avant-garde à Frasnes, et les autres troupes disséminées autour de
+Gosselies[41].
+
+Le maréchal Grouchy, avec les 3e et 4e corps et la cavalerie des
+généraux Pajol, Excelmans et Milhaud, était placé en avant et sur les
+hauteurs de Fleurus.
+
+Le 6e corps et la garde étaient échelonnés entre Fleurus et Charleroi.
+
+Le même jour, l'armée du maréchal Blucher, forte de 90,000 hommes,
+ralliés avec une grande habileté, était postée sur les hauteurs de Bry
+et de Sombref, et occupait les villages de Ligny et de St.-Amand, qui
+garnissaient son front. Sa cavalerie se prolongeait fort avant sur la
+route de Namur[42].
+
+L'armée du duc de Wellington, que ce général n'avait point encore eu le
+tems de rassembler, se composait d'environ cent mille hommes, éparpillés
+entre Ath, Nivelle, Gennappes et Bruxelles.
+
+L'Empereur fut reconnaître, en personne, la position de Blucher; et,
+pénétrant les desseins de ce général, résolut de lui livrer bataille,
+avant que ses réserves et l'armée Anglaise qu'il cherchait à atteindre,
+n'aient eu le tems de se rallier et de venir le rejoindre.
+
+Il expédia sur-le-champ l'ordre au maréchal Ney, qu'il supposait en
+marche sur les Quatre-Bras, _où il n'aurait trouvé que peu de monde_, de
+chasser vigoureusement devant lui les Anglais, et de tomber ensuite à
+bras raccourci sur les derrières de l'armée Prussienne.
+
+En même tems, il fit opérer un changement de front à l'armée impériale;
+le général Grouchy avança sur Sombref, le général Girard sur Ligny, le
+général Vandamme sur St.-Amand.
+
+Le général Girard, avec sa division forte de 5000 hommes, fut détaché du
+2e corps et placé derrière la gauche du général Vandamme, de manière à
+le soutenir et à lier en même temps l'armée du maréchal Ney avec celle
+de Napoléon.
+
+La garde et les cuirassiers Milhaud furent disposés en réserve en avant
+de Fleurus.
+
+À trois heures, le 3e corps aborda St.-Amand, et parvint à s'en emparer.
+Les Prussiens, ramenés par Blucher, reprirent le village; les Français,
+retranchés dans le cimetière, s'y défendirent avec opiniâtreté; mais,
+accablés par le nombre, ils allaient succomber, lorsque le général
+Drouot qui, plus d'une fois, décida le sort des batailles, s'élança au
+galop avec quatre batteries de la garde, prit l'ennemi à revers et le
+força de s'arrêter.
+
+Au même moment, le maréchal Grouchy se battait avec succès à Sombref, et
+le général Girard attaquait avec impétuosité le village de Ligny. Ses
+murs crénelés et un long ravin en rendaient les approches aussi
+difficiles que périlleuses; ces obstacles n'intimidèrent point le
+général Lefol ni les braves qu'il commandait. Ils s'avancèrent la
+baïonnette en avant, et en peu d'instans les Prussiens, repoussés et
+anéantis, abandonnèrent le terrain.
+
+Le maréchal Blucher, sachant que la possession de Ligny nous rendait
+maîtres du sort de la bataille, revint à la charge avec des troupes
+d'élite, et là, pour me servir de ses paroles, commença un combat qui
+peut être considéré comme l'un des plus acharnés dont l'histoire fasse
+mention. Pendant cinq heures, deux cents bouches à feu firent pleuvoir,
+sur ce champ de carnage les blessures et la mort. Pendant cinq heures,
+les Français et les Prussiens, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, se
+disputèrent corps à corps, pied à pied, ce poste ensanglanté, et sept
+fois consécutives se l'arrachèrent et se le reprirent tour-à-tour.
+
+L'Empereur espérait, à chaque instant que le maréchal Ney allait venir
+prendre part à l'action. Dès le commencement de l'affaire, il lui avait
+réitéré l'ordre de manoeuvrer de manière à envelopper la droite des
+Prussiens; et il attachait un si grand prix à cette diversion, qu'il
+écrivit au maréchal, et lui fit dire à plusieurs reprises _que le sort
+de la France était entre ses mains_. Ney lui répondit qu'il avait sur
+les bras toute l'armée Anglaise; qu'il lui promettait de tenir toute la
+journée, mais rien de plus. L'Empereur, mieux instruit, l'assura qu'il
+n'avait en tête que l'avant-garde de Wellington, et lui ordonna de
+nouveau d'enfoncer les Anglais, et de s'emparer (coûte qui coûte) des
+Quatre-Bras. Le maréchal persista dans sa funeste erreur. Napoléon,
+pénétré de l'importance du mouvement que le maréchal Ney refusait de
+comprendre et d'exécuter, envoya directement au 1er corps l'ordre de se
+porter en toute hâte sur la droite des Prussiens; mais après avoir perdu
+un tems précieux à l'attendre, il jugea que le combat ne pouvait se
+prolonger davantage sans danger, et il prescrivit au général Girard qui
+n'avait avec lui que cinq mille hommes, d'opérer le mouvement que
+devaient effectuer les vingt mille hommes du comte d'Erlon,
+c'est-à-dire, de tourner St.-Amand et de tomber sur les derrières de
+l'ennemi.
+
+Cette manoeuvre, habilement exécutée et secondée par une attaque de front
+de la garde, et par une charge brillante des cuirassiers de la brigade
+du général Delore et des grenadiers à cheval de la garde, décida la
+victoire. Les Prussiens, affaiblis de toutes parts, se retirèrent en
+désordre, et nous abandonnèrent, avec le champ de bataille, quarante
+canons et plusieurs drapeaux.
+
+À la gauche, le maréchal Ney, au lieu de se porter rapidement sur les
+Quatre-Bras, et d'opérer la diversion qui lui avait été recommandée,
+avait employé douze heures en tâtonnemens inutiles, et donné le tems au
+prince d'Orange de renforcer son avant-garde. Les ordres pressans de
+Napoléon ne lui permettant point de rester en contemplation, il se porta
+en avant, et voulant sans doute réparer le tems perdu, il ne fit point
+reconnaître à fond ni la position ni les forces de l'ennemi; il se jeta
+sur lui tête baissée. La division du général Foy commença l'attaque, et
+fit replier les tirailleurs et les postes avancés. La cavalerie Bachelu,
+aidée, protégée, et soutenue par cette division, enfonça et mit en
+pièces trois bataillons Écossais; mais l'arrivée de nouveaux renforts,
+conduits par le duc de Wellington, et l'éclatante bravoure des Écossais,
+des Belges et du prince d'Orange, suspendirent nos succès. Cette
+résistance, loin de décourager le maréchal Ney, lui rendit une énergie
+qu'il n'avait point montrée jusqu'alors. Il attaqua les Anglo-Hollandais
+avec furie, et les rejeta sur les lisières du bois de Bossu. Le 1er de
+chasseurs et le 6e de lanciers culbutèrent les Brunswikois; le 8e de
+cuirassiers passa sur le corps à deux bataillons Écossais et leur prit
+un drapeau; le 11e non moins intrépide, le poursuivit jusqu'à l'entrée
+du bois. Mais ce bois qu'on n'avait point fait fouiller, était garni
+d'infanterie Anglaise. Nos cuirassiers furent assaillis par des feux
+dirigés à bout portant, qui jetèrent tout-à-coup le trouble et la
+confusion dans leurs rangs. Quelques officiers, nouvellement incorporés,
+au lieu d'apaiser le désordre, l'augmentèrent par des cris de _sauve qui
+peut_. Ce désordre, qui en un instant se communiqua de proche en proche
+jusqu'à Beaumont, aurait pu causer de grands malheurs, si l'infanterie
+du général Foy, restée inébranlable, n'eût continué à soutenir le
+combat, avec autant de persévérance que d'intrépidité.
+
+Le maréchal Ney, qui n'avait avec lui que vingt mille hommes, voulut
+faire avancer le premier corps qu'il avait laissé en arrière; mais
+l'Empereur (comme je l'ai dit plus haut) avait ordonné directement au
+comte d'Erlon, qui le commandait, de venir le rejoindre; et ce général
+s'était mis en marche. Ney, lorsqu'il reçut cette nouvelle, était au
+milieu du feu croisé des batteries ennemies. «Voyez-vous ces boulets?
+s'écria-t-il avec un sombre désespoir, je voudrais qu'ils m'entrassent
+tous dans le ventre.» Il fit voler sur les traces du comte d'Erlon, et
+lui prescrivit, quels que soient les ordres qu'il ait pu recevoir de
+l'Empereur lui-même, de rétrograder. Le comte d'Erlon eut la faiblesse
+et le malheur d'obéir. Il ramena ses troupes au maréchal: mais il était
+neuf heures du soir; et le maréchal, rebuté par les entraves qu'il avait
+éprouvées, et mécontent de lui et des autres, avait cessé le combat.
+
+Le duc de Wellington, dont les forces s'étaient accrues successivement
+au-delà de cinquante mille hommes, se retira en bon ordre dans la nuit,
+à Gennappes.
+
+Le maréchal Ney dut, à la grande bravoure de ses troupes et à la fermeté
+des généraux, l'honneur de n'avoir pas été forcé d'abandonner ses
+positions.
+
+L'acharnement avec lequel on se battit dans cette journée, fit frémir
+les hommes les plus habitués à contempler de sang-froid les horreurs de
+la guerre. Les ruines fumantes de Ligny et de Saint-Amand étaient
+encombrées de morts et de mourans; le ravin, en avant de Ligny,
+ressemblait à un fleuve de sang, sur lequel surnageaient des cadavres;
+aux Quatre-Bras, même spectacle! le chemin creux qui bordait le bois,
+avait disparu sous les corps ensanglantés des braves Écossais et de nos
+cuirassiers. La garde impériale se distingua surtout par sa rage
+meurtrière: elle combattit aux cris de _vive l'Empereur! point de
+quartier!_ Le corps du général Girard montra la même animosité; ce fut
+lui qui, ayant épuisé toutes ses munitions, demandait à grands cris des
+cartouches et des Prussiens.
+
+La perle des Prussiens, rendue considérable par le feu terrible de notre
+artillerie, fut de vingt-cinq mille hommes. Blucher, renversé de cheval
+par nos cuirassiers, ne leur échappa que par miracle.
+
+La perte des Anglais et des Hollandais fut de quatre mille cinq cents
+hommes. Trois régimens écossais, et la légion noire de Brunswick, furent
+presqu'entièrement exterminés. Le prince de Brunswick lui-même et une
+foule d'autres officiers de marque, furent tués.
+
+Nous perdîmes, à l'aile gauche, près de 5,000 hommes et plusieurs
+généraux. Le prince Jérôme, déjà blessé au passage de la Sambre, reçut
+un léger coup de feu à la main; il se tint constamment à la tête de sa
+division, et déploya beaucoup de valeur et de sang-froid.
+
+Notre perte à Ligny, évaluée à 6,500 hommes, fut rendue plus douloureuse
+encore par la blessure à mort du général Girard. Peu d'officiers étaient
+doués d'un caractère aussi noble et d'une intrépidité aussi journalière.
+Plus avide des faveurs de la gloire que des dons de la fortune, il ne
+possédait que son épée; et ses derniers momens, au lieu d'être embellis
+par le seul souvenir de ses actions héroïques, furent troublés par la
+douleur de laisser sa famille à la merci du besoin.
+
+La victoire de Ligny ne remplit point entièrement l'attente de
+l'Empereur. «Si le maréchal Ney, dit-il, avait attaqué les Anglais avec
+toutes ses forces, il les aurait écrasés, et serait venu donner le coup
+de grâce aux Prussiens; et si, après avoir fait cette première faute, il
+n'eût point fait la seconde sottise, d'empêcher le mouvement du comte
+d'Erlon, l'intervention du premier corps aurait abrégé la résistance de
+Blucher, et rendu sa défaite irréparable: toute son armée aurait été
+prise ou détruite.»
+
+Cette victoire, quoiqu'imparfaite, n'en fut pas moins considérée par les
+généraux, comme étant de la plus haute importance. Elle séparait l'armée
+anglaise des Prussiens, et nous laissait l'espoir de pouvoir la vaincre
+à son tour.
+
+L'Empereur, _sans perdre de tems_, voulait, dès la pointe du jour,
+attaquer d'un côté les Anglais, et de l'autre, faire poursuivre sans
+relâche l'armée de Blucher. On lui objecta que l'armée anglaise était
+intacte et prête à recevoir la bataille, tandis que nos troupes,
+harassées par les combats et la fatigue de Ligny, ne seraient peut-être
+point en état de se battre avec la vigueur nécessaire. On lui fit enfin
+de si nombreuses objections, qu'il consentit à laisser prendre du repos
+à l'armée. Le malheur rend timide. Si, comme autrefois, Napoléon n'eût
+écouté que les inspirations de son audace, il est probable, il est
+certain (et je l'ai entendu dire au général Drouot), qu'il aurait pu,
+selon son projet, conduire le 17 ses troupes à Bruxelles; _et qui peut
+calculer quelles auraient été les suites de l'occupation de cette
+capitale!_
+
+L'Empereur se borna donc le 17, à former son armée en deux colonnes;
+l'une de 65,000 hommes, conduite par l'Empereur, après avoir rallié
+l'aile gauche, suivit la trace des Anglais. L'artillerie légère, les
+lanciers du général Alphonse Colbert et de l'intrépide colonel Sourd,
+les pourchassèrent jusqu'à l'entrée de la forêt de Soignes, où le duc de
+Wellington prit position. L'autre, forte de 36,000 hommes, fut détachée
+sous les ordres du maréchal Grouchy, pour observer et poursuivre les
+Prussiens: elle ne dépassa point Gembloux.
+
+La nuit du 17 au 18 fut affreuse, et semblait présager les malheurs de
+la journée. Une pluie violente et non interrompue ne permit point à
+l'armée de goûter un seul moment de repos. Pour surcroît d'infortune, le
+mauvais état des chemins retarda l'arrivée des vivres; et la plupart des
+soldats furent privés de nourriture; cependant, ils supportèrent gaîment
+cette double disgrâce, et à la pointe du jour ils annoncèrent à
+Napoléon, par des acclamations multipliées, qu'ils étaient prêts à voler
+à une nouvelle victoire.
+
+L'Empereur avait pensé que lord Wellington, isolé des Prussiens et
+pressentant la marche du corps de Grouchy, qui pouvait, en passant la
+Dyle, se porter sur son flanc ou sur ses derrières, n'oserait point
+garder sa position, et se retirerait sur Bruxelles[43]. Il fut surpris,
+lorsque le jour lui découvrit que l'armée Anglaise n'avait point quitté
+ses positions et paraissait disposée à accepter la bataille. Il fit
+reconnaître ces positions par plusieurs généraux, et pour me servir des
+expressions de l'un d'eux, il sut qu'elles étaient défendues _par une
+armée de canons, et par des montagnes d'infanterie_.
+
+Napoléon prévint sur-le-champ le maréchal Grouchy, qu'il allait
+probablement livrer une grande bataille aux Anglais, et lui ordonna de
+pousser vigoureusement les Prussiens, de se rapprocher de la grande
+armée le plus promptement possible, et de diriger ses mouvemens de
+manière à lier avec elle ses opérations[44].
+
+Il fit appeler ensuite ses principaux officiers, pour leur donner ses
+instructions.
+
+Les uns, pleins de confiance et d'audace, prétendirent qu'il fallait
+attaquer et emporter de vive force la position ennemie. D'autres, plus
+prudens, non moins braves, remontrèrent que la pluie avait abîmé les
+terres; que les troupes (et particulièrement la cavalerie) ne pourraient
+manoeuvrer sans beaucoup de difficultés et de fatigues; que l'année
+Anglaise aurait l'immense avantage de nous attendre de pied ferme dans
+ses retranchemens, et qu'il était préférable de chercher à les tourner.
+Tous rendaient hommage à la valeur de leurs troupes, et promettaient
+qu'elles feraient des prodiges: mais ils différaient d'opinion sur la
+résistance qu'opposeraient les Anglais. Leur cavalerie, disaient les
+généraux qui avaient fait la guerre en Espagne, ne vaut point la nôtre;
+mais leur infanterie est plus redoutable qu'on ne pense. Retranchée,
+elle est dangereuse par son adresse à tirer juste; en plaine, elle tient
+ferme; et si on la culbute, elle se rallie cent pas plus loin, et
+revient à la charge. De nouvelles discussions s'engagèrent, et, chose
+remarquable, _il ne vint dans l'esprit de personne_ que les Prussiens,
+dont quelques partis assez nombreux avaient été aperçus du côté de
+Moustier, pussent être en mesure de faire sur notre droite une diversion
+sérieuse.
+
+L'Empereur, après avoir écouté et débattu tous les avis, se décida, par
+des considérations qui réunirent tous les suffrages, à faire attaquer de
+front les Anglais. Des ordres itératifs furent expédiés au maréchal
+Grouchy, et Napoléon, pour lui donner le tems d'effectuer le mouvement
+qu'il lui avait prescrit employa toute la matinée à déployer son armée.
+
+L'Empereur fit en personne une nouvelle reconnaissance de l'armée
+Anglaise: sa position centrale, appuyée au village de Mont-St.-Jean,
+était soutenue à droite par la ferme d'Hougoumont, à gauche par celle de
+la Haie Sainte. Ses deux ailes s'étendaient jusqu'au delà du hameau de
+Terre-la-Haie et de Merke-Braine: des haies, des bois, des ravins, une
+artillerie immense, et 85 à 90,000 hommes, défendaient cette formidable
+position.
+
+L'Empereur disposa son armée dans l'ordre suivant[45]: Le deuxième
+corps, dont le prince Jérôme faisait toujours partie, fut placé
+vis-à-vis les bois qui entouraient Hougoumont. Le 1er corps vis-à-vis la
+Haie-Sainte. Le 6e corps fut envoyé à l'extrême droite, de manière à
+pouvoir se lier avec le maréchal Grouchy, lorsqu'il déboucherait; la
+cavalerie légère et les cuirassiers furent flanqués en seconde ligne,
+derrière les 1er et 2e corps; la garde et sa cavalerie resta en réserve,
+sur les hauteurs de Planchenois; l'ancienne division du général Girard
+fut laissée à Fleurus; l'Empereur, avec son état-major, se plaça sur un
+petit mamelon, près la ferme de la Belle-Alliance, d'où il dominait la
+plaine et pouvait facilement diriger les mouvemens de l'armée, et
+apercevoir ceux des Anglais.
+
+À midi et demi, l'Empereur, persuadé que le maréchal Grouchy devait être
+en mouvement, fit donner le signal du combat.
+
+Le prince Jérôme se porta avec sa division sur Hougoumont. Les approches
+en étaient défendues par des haies et un bois où l'ennemi avait placé
+une nombreuse artillerie. L'attaque, rendue si difficile par les
+accidens du terrain, fut opérée avec une extrême impétuosité; le bois
+fut pris et repris tour-à-tour. Nos troupes et les Anglais, séparés le
+plus souvent par une simple haie, se tiraient à bout portant, et
+recevaient réciproquement leur feu, sans reculer d'un pas; de part et
+d'autre, l'artillerie faisait des ravages épouvantables. Le succès
+restait indécis, lorsque le général Reille fit soutenir l'attaque du
+prince Jérôme par la division Foy, et parvint à forcer l'ennemi de lui
+abandonner le bois et les vergers qu'il avait si vaillamment défendus et
+conservés jusqu'alors.
+
+Il était une heure: ce fut quelques momens auparavant qu'une dépêche
+interceptée apprit à l'Empereur l'arrivée prochaine de trente mille
+Prussiens, commandés par Bulow[46].
+
+Napoléon pensa que la force de ce corps, dont quelques éclaireurs
+avaient paru sur les hauteurs de Saint-Lambert, était exagérée; et
+persuadé d'ailleurs que l'armée de Grouchy le suivait, et qu'il allait
+se trouver entre deux feux, il ne s'en inquiéta que légèrement:
+cependant, plutôt par prévoyance que par crainte, il donna l'ordre au
+général Domont de se porter, avec sa cavalerie et celle du général
+Suberwick, au-devant des Prussiens, et prescrivit au comte de Lobau de
+se mettre en mesure de soutenir le général Domont, en cas de besoin. Des
+ordonnances furent expédiées en même tems au maréchal Grouchy, pour
+l'informer de ce qui se passait, et lui enjoindre _de nouveau_ de hâter
+sa marche, de poursuivre, d'attaquer et d'écraser Bulow.
+
+Notre armée se trouvait donc réduite, par la distraction des divisions
+Domont et Suberwick, et par la paralysation du sixième corps, à moins de
+cinquante-sept mille hommes: mais elle montrait tant de résolution, que
+l'Empereur ne douta point qu'elle ne fût suffisante pour battre les
+Anglais.
+
+Le deuxième corps (je l'ai déjà dit) était parvenu à débusquer les
+Anglais des bois d'Hougoumont; mais le premier corps, malgré le jeu
+continuel de plusieurs batteries, et la résolution de notre infanterie
+et de la cavalerie légère des généraux Lefêvre-Desnouettes et Guyot,
+n'avait pu forcer ni la Haie-Sainte, ni Mont-Saint-Jean. L'Empereur
+ordonna au maréchal Ney d'entreprendre une nouvelle attaque, et de la
+faire soutenir par quatre-vingts pièces de canon. Un feu terrible de
+mousqueterie et d'artillerie s'engagea dès-lors, sur toute la ligne. Les
+Anglais, insensibles au danger, supportaient les charges de notre
+infanterie et de notre cavalerie avec une grande fermeté; plus ils
+montraient de résistance, plus nos soldais s'acharnaient au combat. Les
+Anglais, enfin, repoussés de position en position, évacuèrent la
+Haie-Sainte et Mont-Saint-Jean, et nos troupes s'en emparèrent aux cris
+de _vive l'Empereur!_
+
+Le comte d'Erlon envoya sur-le-champ, pour les y maintenir, la seconde
+brigade du général Alix. Un corps de cavalerie anglaise lui coupa le
+passage, la mit en désordre, et se jetant ensuite sur nos batteries,
+parvint à désorganiser plusieurs pièces. Les cuirassiers du général
+Milhaud partirent au galop, pour repousser la cavalerie des Anglais. Une
+nouvelle division des leurs vint se jeter sur nos cuirassiers. Nos
+lanciers et nos chasseurs furent envoyés à leur secours. Une charge
+générale s'engagea, et les Anglais, rompus, culbutés et sabrés, furent
+forcés de se replier en désordre.
+
+Jusqu'alors, l'armée française, ou pour mieux dire les quarante mille
+hommes des généraux Reille et d'Erlon, avaient obtenu et conservé une
+supériorité marquée. L'ennemi, rebuté, paraissait incertain de ses
+mouvemens. On avait remarqué des dispositions qui semblaient annoncer
+une prochaine retraite. L'Empereur, satisfait, répétait avec joie: «Ils
+sont à nous, je les tiens;» et le maréchal Soult et tous les généraux
+regardaient, comme lui, la victoire assurée[47].
+
+La garde avait déjà reçu l'ordre de se mettre en mouvement pour occuper
+le terrain que nous avions conquis, et achever l'ennemi, lorsque le
+général Domont fit prévenir l'Empereur que le corps de Bulow venait
+d'entrer en ligne et s'avançait rapidement sur les derrières de notre
+droite. Cet avis changea la résolution de Napoléon; au lieu de se servir
+de sa garde pour soutenir les 1er et 2e corps, il la tint en réserve, et
+fit ordonner au maréchal Ney, de se maintenir dans les bois
+d'Hougoumont, à la Haie-Sainte et à Mont-St.-Jean, jusqu'à ce que l'on
+eût connu l'issue du mouvement qu'allait opérer le comte de Lobau contre
+les Prussiens.
+
+Les Anglais, instruits de l'arrivée de Bulow, reprirent l'offensive et
+cherchèrent à nous chasser des positions que nous leur avions enlevées.
+Nos troupes les repoussèrent victorieusement. Le maréchal Ney, emporté
+par sa bouillante ardeur, oublia les ordres de l'Empereur. Il chargea
+l'ennemi à la tête des cuirassiers Milhaud et de la cavalerie légère de
+la garde, et parvint, au milieu des applaudissemens de l'armée, à
+s'établir sur les hauteurs de Mont-St.-Jean, jusqu'alors inaccessibles.
+
+Ce mouvement intempestif et hasardeux n'échappa point au duc de
+Wellington. Il fit avancer son infanterie et lança sur nous toute sa
+cavalerie.
+
+L'Empereur fit dire sur-le-champ au général Kellerman et à ses
+cuirassiers, de courir dégager notre première ligne. Les grenadiers à
+cheval et les dragons de la garde, soit par un mal-entendu du maréchal
+Ney, soit spontanément, s'ébranlèrent et suivirent les cuirassiers, sans
+qu'il fût possible de les arrêter. Une seconde mêlée, plus meurtrière
+que la première, s'engagea sur tous les points. Nos troupes, exposées au
+feu non interrompu de l'infanterie et des batteries ennemies, soutinrent
+et engagèrent héroïquement, pendant deux heures, de nombreuses et
+brillantes charges, dans lesquelles nous eûmes la gloire de prendre six
+drapeaux, de renverser plusieurs batteries et de hacher par morceaux
+quatre régimens; mais dans lesquelles aussi nous perdîmes l'élite de nos
+intrépides cuirassiers et de la cavalerie de la garde.
+
+L'Empereur, que ce funeste engagement mettait au désespoir, ne pouvait y
+remédier. Grouchy n'arrivait point; et déjà, pour parvenir à maîtriser
+les Prussiens dont le nombre et les progrès allaient toujours croissans,
+il avait été forcé d'affaiblir ses réserves de 4000 hommes de la jeune
+garde.
+
+Cependant, notre cavalerie, épuisée par une perte considérable et des
+combats inégaux sans cesse renouvelés, commençait à se décourager et à
+fléchir. L'issue de la bataille paraissait devenir douteuse. Il fallait
+frapper un grand coup par une attaque désespérée.
+
+L'Empereur n'hésita point.
+
+L'ordre est immédiatement donné au comte Reille de rassembler toutes ses
+forces et de se jeter impétueusement sur la droite de l'ennemi, tandis
+que Napoléon en personne va l'attaquer de front avec ses réserves.
+
+Déjà l'Empereur disposait sa garde en colonne d'attaque, lorsqu'il
+apprit que notre cavalerie venait d'être forcée d'évacuer en partie les
+hauteurs de Mont-St.-Jean. Il ordonna sur-le-champ au maréchal Ney, de
+prendre avec lui quatre bataillons de moyenne garde, et de se porter en
+toute hâte sur le fatal plateau, pour y soutenir les cuirassiers qui
+l'occupaient encore.
+
+La bonne contenance de la garde et les harangues de Napoléon
+enflammèrent les esprits; la cavalerie et quelques bataillons qui
+avaient suivi son mouvement en arrière, firent face à l'ennemi, aux cris
+de _vive l'Empereur!_
+
+Au même moment une fusillade se fait entendre[48]. «Voilà Grouchy!
+s'écrie l'Empereur: la victoire est à nous.» Labédoyère vole annoncer à
+l'armée cette heureuse nouvelle; il pénètre, malgré l'ennemi, à la tête
+de nos colonnes: _le maréchal Grouchy arrive, la garde va donner, du
+courage! du courage! les Anglais sont perdus_.
+
+Un dernier cri d'espoir part de tous les rangs; les blessés en état de
+faire quelques pas encore, retournent au combat; et mille et mille voix
+répètent à l'envi: _En avant! en avant!_
+
+La colonne commandée par le _brave des braves_, arrivée en présence de
+l'ennemi, est accueillie par des décharges d'artillerie, qui lui font
+éprouver une perte affreuse. Le maréchal Ney, fatigué des boulets,
+ordonna d'emporter les batteries à la baïonnette. Les grenadiers se
+précipitent dessus avec une telle impétuosité, qu'ils méconnaissent cet
+ordre admirable qui tant de fois leur valut la victoire. Leur chef, ivre
+d'intrépidité, ne s'aperçoit point de ce désordre. Ses soldats et lui,
+abordent tumultueusement l'ennemi. Une nuée de balles, de mitraille,
+crève sur leurs têtes. Le cheval de Ney est tué, les généraux Michel et
+Friant tombent morts ou blessés; une foule de braves sont renversés.
+Wellington ne laisse point le tems à nos grenadiers de se reconnaître.
+Il les fait attaquer en flanc par sa cavalerie, et les force de se
+retirer dans le plus grand désordre. Au même instant, les 50,000
+Prussiens de Ziethen, qu'on avait pris pour l'armée de Grouchy,
+enlevèrent de vive force le village de la Haie et nous repoussèrent
+devant eux. Notre cavalerie, notre infanterie, déjà ébranlées par la
+défaite de la garde moyenne, craignirent d'être coupées et se retirèrent
+précipitamment. La cavalerie anglaise, profitant habilement de la
+confusion que cette retraite inopinée avait occasionnée, se fit jour à
+travers nos rangs et acheva d'y semer le désordre et le découragement.
+Les autres troupes de la droite, qui ne résistaient déjà qu'avec une
+peine infinie aux attaques des Prussiens, et qui depuis plus d'une heure
+manquaient de munitions, voyant quelques escadrons pêle-mêle, et des
+hommes de la garde à la débandade, crurent que tout était perdu et
+quittèrent leur position. Ce mouvement contagieux se communiqua en un
+instant à la gauche; et toute l'armée, après avoir enlevé si vaillamment
+les meilleures positions de l'ennemi, les lui abandonna avec autant
+d'empressement, qu'elle avait mis d'ardeur à les conquérir.
+
+L'armée anglaise qui s'était avancée à mesure que nous reculions, les
+Prussiens qui n'avaient point cessé de nous poursuivre, fondirent à la
+fois sur nos bataillons épars; la nuit augmenta le tumulte et l'effroi;
+et bientôt l'armée entière ne fut plus qu'une masse confuse que les
+Anglais et les Prussiens renversèrent sans efforts, et massacrèrent sans
+pitié.
+
+L'Empereur, témoin de cette épouvantable défection, put à peine en
+croire ses yeux. Ses aides-de-camp coururent de tous côtés pour rallier
+les troupes. Lui-même se jeta au milieu de la foule. Mais ses paroles,
+ses ordres, ses prières, ne furent point entendus. Comment l'armée
+aurait-elle pu se reformer sous le canon et au milieu des charges
+continuelles des 80,000 Anglais et des 80,000 Prussiens qui avaient
+envahi le champ de bataille?
+
+Cependant, huit bataillons que l'Empereur avait réunis précédemment, se
+formèrent en carrés, et barrèrent le chemin aux armées prussienne et
+anglaise. Ces braves, quels que furent leur constance et leur courage,
+ne pouvaient résister long-tems aux efforts d'un ennemi vingt fois plus
+nombreux. Environnés, assaillis, foudroyés de toutes parts, la plupart
+finirent enfin par succomber. Les uns vendirent chèrement leur vie; les
+autres, exténués de fatigue, de soif et de faim, n'eurent plus la force
+de combattre, et se laissèrent égorger sans pouvoir se défendre. Deux
+seuls bataillons[49], que l'ennemi n'avait pu rompre, se retirèrent en
+disputant le terrain, jusqu'à ce que, désorganisés et entraînés par le
+mouvement général, ils furent forcés eux-mêmes de suivre le torrent.
+
+Un dernier bataillon de réserve, illustre et malheureux débris de la
+colonne de granit des champs de Marengo, était resté inébranlable au
+milieu des flots tumultueux de l'armée. L'Empereur se retire dans les
+rangs de ces braves, commandés encore par Cambronne! Il les fait former
+en carré, et s'avance à leur tête au devant de l'ennemi; tous ses
+généraux, Ney, Soult, Bertrand, Drouot, Corbineau, de Flahaut,
+Labédoyère, Gourgaud, etc., mettent l'épée â la main et deviennent
+soldats. Les vieux grenadiers, incapables de trembler pour leur vie,
+s'effrayent du danger qui menace celle de l'Empereur. Ils le conjurent
+de s'éloigner: _Retirez-vous_, lui dit l'un d'eux, _vous voyez bien que
+la mort ne veut pas de vous_. L'Empereur résiste et commande le feu. Les
+officiers qui l'entourent s'emparent de son cheval et l'entraînent.
+Cambronne et ses braves se pressent autour de leurs aigles expirantes,
+et disent à Napoléon un éternel adieu. Les Anglais, touchés de leur
+héroïque résistance, les conjurent de se rendre. Non, dit Cambronne, LA
+GARDE MEURT MAIS NE SE REND PAS! au même moment ils se précipitent tous
+sur l'ennemi, aux cris de _Vive l'Empereur!_ On reconnaît à leurs coups
+les vainqueurs d'Austerlitz, de Jéna, de Wagram, de Montmirail. Les
+Anglais et les Prussiens, dont ils ont suspendu les chants de victoire,
+se réunissent contre cette poignée de héros et les abattent. Les uns,
+couverts de blessures, tombent à terre noyés dans leur sang. Les autres,
+plus heureux, sont tués; ceux enfin dont la mort trompe l'attente, se
+fusillent entr'eux, pour ne point survivre à leurs compagnons d'armes,
+ni mourir de la main de leurs ennemis.
+
+Wellington et Blucher, devenus alors possesseurs paisibles du champ de
+bataille, le parcoururent en maîtres. Mais par combien de sang cet
+injuste triomphe ne fut-il pas acheté? Jamais, non jamais, les Français
+ne portèrent à leurs adversaires des coups plus formidables et plus
+meurtriers. Avides de sang et de gloire, méprisant les dangers et la
+mort, ils se précipitaient audacieusement sur les batteries enflammées
+de l'ennemi, et semblaient se multiplier pour aller le chercher,
+l'attaquer et le poursuivre dans ses inaccessibles retranchemens. Trente
+mille Anglais ou Prussiens[50] furent immolés par leurs mains dans cette
+fatale journée; et quand on pense que cet horrible carnage fut l'ouvrage
+de cinquante mille hommes[51] mourant de fatigues et de besoins, et
+luttant sur un terrain bourbeux contre une position inexpugnable et
+130,000 combattans, on est saisi d'une douloureuse admiration, et l'on
+décerne aux vaincus la palme de la victoire.
+
+Au moment où le corps de Bulow enfonçait notre droite, j'étais au
+quartier-général, à la ferme de Caillou.
+
+Un aide-de-camp du grand maréchal vint, de sa part, prévenir le duc de
+Bassano que les Prussiens se dirigeaient sur ce point. Le duc, ayant
+reçu l'ordre de l'Empereur d'y rester, ne voulut point en sortir; et
+nous nous résignâmes à attendre l'événement. Bientôt effectivement des
+dragons ennemis s'emparèrent du petit bois qui couvrait la ferme et
+vinrent sabrer nos gens. Notre garde les repoussa à coups de fusil, mais
+revenus en plus grand nombre, ils nous assaillirent de nouveau et nous
+forcèrent, malgré le stoïcisme de M. le duc de Bassano, à leur céder
+très-promptement la place. Les voitures impériales, garnies de chevaux
+vigoureux, nous dérobèrent rapidement aux poursuites de l'ennemi. Le duc
+ne fut point aussi heureux; sa voiture, mal attelée, endura plusieurs
+fusillades; et il finit par être forcé de se sauver à pied et de venir
+se réfugier dans la mienne.
+
+La cessation du feu, la retraite précipitée des débris de l'armée ne
+nous confirmèrent que trop l'issue funeste de la bataille; nous
+demandions de tous côtés des nouvelles de l'Empereur, et personne ne
+pouvait appaiser notre douloureuse anxiété: les uns nous assuraient
+qu'il avait été fait prisonnier, les autres qu'il avait été tué. Pour
+mettre fin aux inquiétudes qui nous oppressaient, je pris le cheval du
+chef de nos équipages; et, suivi d'un premier piqueur (nommé Chauvin),
+revenu avec Napoléon de l'île d'Elbe, je rebroussai vers Mont-St.-Jean.
+Après avoir vainement importuné de questions une multitude d'officiers,
+je rencontrai un page (le jeune Gudin) qui m'assura, que l'Empereur
+devait avoir quitté le champ de bataille. Je poussai plus loin. Deux
+cuirassiers, le sabre levé, m'arrêtèrent: Où vas-tu?--Je vais à la
+rencontre de l'Empereur.--Tu en as menti, tu es un royaliste, tu vas
+rejoindre les Anglais! Je ne sais comment cet incident aurait fini, si
+un officier supérieur de la garde, un envoyé du ciel ne m'eût
+heureusement reconnu et tiré d'embarras. Il m'assura que l'Empereur
+qu'il avait long-tems escorté, devait être en avant. Je fus retrouver le
+duc de Bassano. La certitude que l'Empereur était sain et sauf, allégea
+quelques momens notre douleur. Elle reprit bientôt toute sa force. Il
+aurait fallu n'être point Français, pour contempler d'un oeil sec notre
+épouvantable catastrophe. L'armée elle-même, revenue de ses premières
+impressions, oubliait les périls qui la menaçaient encore, pour méditer
+tristement sur l'avenir; sa marche était abattue, son regard consterné;
+aucune parole, aucune plainte ne venait interrompre son douloureux
+recueillement; on eût dit qu'elle accompagnait une pompe funèbre,
+qu'elle assistait aux obsèques de sa gloire et de la patrie.
+
+La prise et le pillage des bagages de l'armée avaient suspendu
+instantanément la poursuite de l'ennemi. Il nous rejoignit aux
+Quatre-Bras, et tomba sur nos équipages. En tête du convoi marchait le
+trésor, et après lui notre voiture. Cinq autres voitures qui nous
+suivaient immédiatement, furent attaquées et sabrées. La nôtre, par
+miracle, parvint à se sauver. Ce fut là qu'on prit les effets
+d'habillement de l'Empereur, le superbe collier de diamans que lui avait
+donné la princesse Borghèse, et son landau échappé, en 1812, aux
+désastres de Moscow.
+
+Les Prussiens, acharnés à notre poursuite, traitaient avec une barbarie
+sans exemple, les malheureux qu'ils pouvaient atteindre. À l'exception
+de quelques vieux soldats imperturbables, la plupart des autres avaient
+jeté leurs armes et se trouvaient sans défense; ils n'en étaient pas
+moins impitoyablement massacrés. Quatre Prussiens tuèrent de sang-froid
+le général..., après lui avoir arraché ses armes; un autre général,
+dont le nom n'est pas non plus présent à ma mémoire, se rendit à un
+officier; et cet officier eut la lâcheté, encore plus que la cruauté, de
+lui passer son sabre au travers du corps. Un colonel, pour ne point
+tomber entre leurs mains, se brûla la cervelle. Vingt autres officiers
+de tous grades imitèrent cet exemple. Un officier de cuirassiers, les
+voyant arriver, dit: «Ils n'auront ni mon cheval ni moi.» D'un coup de
+pistolet, il renverse son cheval, de l'autre, il se tue[52]. Mille actes
+de désespoir non moins héroïques illustrèrent cette fatale journée.
+
+Nous continuâmes notre retraite sur Charleroi; plus nous avancions, plus
+elle devenait difficile. Ceux qui nous précédaient, soit pour arrêter
+l'ennemi, soit par trahison, obstruaient la route et, à chaque pas, nous
+étions obligés de rompre des barricades. Dans un moment de halte,
+j'entendis à nos côtés des cris et des lamentations. Je m'approchai, et
+je reconnus qu'ils partaient d'un fossé de la route, où deux immenses
+charretées de blessés avaient été culbutées. Ces infortunés, enfouis
+pêle-mêle sous les voitures renversées sur eux, imploraient la
+compassion des passans; et, jusqu'alors, leurs voix affaiblies et
+couvertes par le bruit des caissons, n'avaient point été entendues. Nous
+nous mîmes tous à l'ouvrage, et nous parvînmes à les arracher de leur
+tombeau. Quelques-uns respiraient encore. Le plus grand nombre étaient
+morts étouffés. La joie de ces malheureux nous toucha jusqu'aux larmes;
+mais elle fut de courte durée: il fallut les abandonner.
+
+Toujours suivis et harcelés par l'ennemi, nous arrivâmes à Charleroi; il
+y régnait un tel encombrement, un tel désordre, que nous fûmes forcés
+d'abandonner notre voiture et nos bagages. Le portefeuille secret du
+cabinet fut enlevé par le garde du portefeuille; les autres papiers
+importans furent déchirés; nous ne laissâmes que des rapports et des
+lettres insignifiantes, qu'on a fait imprimer depuis à Bruxelles[53].
+Déjà nous continuions (M. le duc de Bassano et moi) notre route à pied,
+lorsque j'aperçus des piqueurs menant en laisse des chevaux de main de
+l'Empereur; je leur ordonnai de nous les amener. Tel était le respect du
+duc pour tout ce qui touchait à Napoléon, qu'il hésitait à profiter de
+cette bonne fortune. Je parvins à vaincre ses scrupules, fort
+heureusement pour lui, car les Prussiens nous avaient rejoints, et le
+bruit des coups de fusil nous annonça qu'on était aux prises à quelques
+pas derrière nous.
+
+On fut également forcé d'abandonner le trésor; l'or qu'il renfermait fut
+distribué aux gens de l'Empereur: tous le rapportèrent fidèlement.
+
+L'Empereur, accompagné de ses aides-de-camp et de quelques officiers
+d'ordonnance, avait suivi, en quittant le champ de bataille, la route de
+Charleroi. Arrivé dans cette ville, il voulut essayer d'y rallier
+quelques troupes: ses efforts étant inutiles, il continua sa marche,
+après avoir donné ses ordres à plusieurs généraux.
+
+Le comte de Lobau, les généraux de la garde Petit et Pelet de Morvan, et
+une foule d'autres officiers cherchèrent également à reformer l'armée.
+L'épée à la main, ils arrêtaient les troupes au passage et les forçaient
+de se ranger en bataille; à peine réunies, elles se dispersaient
+aussitôt. L'artillerie qu'on avait pu sauver, conserva seule
+inébranlablement son organisation. Les braves canonniers, attachés à
+leurs pièces comme des soldats à leurs drapeaux, les suivaient
+paisiblement. Contraints par l'encombrement de la route de s'arrêter à
+chaque pas, ils voyaient sans regrets s'écouler près d'eux les flots de
+l'armée: leur devoir était de rester à leurs pièces, et ils y restaient
+sans calculer que leur dévouement pourrait leur coûter la liberté ou la
+vie.
+
+Le hasard nous fit prendre (à M. de Bassano et à moi) la route de
+Philippeville. Nous apprîmes, avec une joie dont nous ne nous croyions
+plus susceptibles, que l'Empereur se trouvait dans cette place. Nous
+courûmes près de lui. Quand il m'aperçut, il daigna me tendre la main;
+je la couvris de mes pleurs. L'Empereur ne put contenir lui-même sa
+propre émotion; une grosse larme, échappée de ses yeux, vint trahir les
+efforts de son âme.
+
+L'Empereur fit expédier l'ordre aux généraux Rapp, Lecourbe et Lamarque,
+de se rendre à marches forcées sur Paris; et aux commandans des places
+fortes, de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Il me dicta
+ensuite deux lettres au prince Joseph: l'une, destinée à être
+communiquée au conseil des ministres, ne relatait qu'imparfaitement
+l'issue fatale de la bataille; l'autre, pour le prince seul, lui faisait
+un récit, malheureusement trop fidèle, de la déroute de l'armée.
+Cependant, disait-elle en finissant: «_Tout n'est point perdu_. Je
+suppose qu'il me restera, en réunissant mes forces, 150,000 hommes. Les
+fédérés et les gardes nationaux qui ont du coeur, me fourniront 100,000
+hommes. Les bataillons de dépôt 50,000. J'aurai donc 300,000 soldats à
+opposer de suite à l'ennemi. J'attelerai l'artillerie avec les chevaux
+de luxe. Je lèverai 100,000 conscrits. Je les armerai avec les fusils
+des royalistes et des mauvaises gardes nationales. Je ferai lever en
+masse le Dauphiné, le Lyonnais, la Bourgogne, la Lorraine, la Champagne.
+J'accablerai l'ennemi. Mais il faut qu'on m'aide, et qu'on ne
+m'étourdisse point. Je vais à Laon. J'y trouverai sans doute du monde.
+Je n'ai point entendu parler de Grouchy. S'il n'est point pris (comme je
+le crains), je puis avoir dans trois jours 50,000 hommes; avec cela
+j'occuperai l'ennemi, et je donnerai le tems à Paris et à la France de
+faire leur devoir. Les Anglais marchent lentement. Les Prussiens
+craignent les paysans, et n'oseront point trop s'avancer. Tout peut se
+réparer encore; écrivez-moi l'effet que cette horrible échauffourée aura
+produit dans la chambre. Je crois que les députés se pénétreront que
+leur devoir, dans cette grande circonstance, est de se réunir à moi pour
+sauver la France. Préparez-les à me seconder dignement.»
+
+L'Empereur ajouta de sa main: _Du courage et de la fermeté_.
+
+Pendant que j'expédiai ces lettres, il dicta à M. de Bassano des
+instructions pour le major-général. Quand il eut fini, il se jeta sur un
+mauvais lit, et donna l'ordre de s'occuper des préparatifs de notre
+départ.
+
+Une chaise de poste à moitié brisée, quelques charrettes et de la paille
+venaient d'être préparées (faute de mieux) pour Napoléon et pour nous;
+lorsque des voitures appartenant au maréchal Soult entrèrent dans la
+place. Nous nous en emparâmes. L'ennemi ayant déjà des coureurs du côté
+de Philippeville et de Marienbourg, on rassembla deux ou trois cents
+fuyards de toutes les couleurs pour escorter l'Empereur. Il monta en
+calèche avec le général Bertrand, et partit. Ce fut ainsi que Charles
+XII s'échappa devant ses vainqueurs, après la bataille de Pultawa.
+
+La suite de l'Empereur fut renfermée dans deux autres calèches; l'une,
+dans laquelle je me trouvais, contenait M. de Bassano, le général
+Drouot, le général Dejean et M. de Canisy, premier écuyer; l'autre était
+occupée par MM. de Flahaut, Labédoyère, Corbineau, et de Bissi,
+aides-de-camp.
+
+L'Empereur s'arrêta au delà de Rocroi pour prendre quelque nourriture.
+Nous étions tous dans un état à faire pitié; nos yeux gonflés par les
+larmes, nos figures décomposées, nos habits couverts de sang ou de
+poussière, nous rendaient pour nous-mêmes un objet de compassion et
+d'horreur. Nous nous entretînmes de la crise où allait se trouver
+l'Empereur et la France. Labédoyère, plein de la candeur que donne un
+coeur jeune et inexpérimenté, se persuadait que nos dangers rallieraient
+tous les partis, et que les chambres déploieraient une grande et
+bienfaisante énergie. «Il faut, disait-il, que l'Empereur, sans
+s'arrêter en route, se rende directement dans le sein de la
+représentation nationale, qu'il avoue franchement ses malheurs, et que
+(comme Philippe-Auguste) il offre de mourir en soldat et de remettre la
+couronne au plus digne. Les deux chambres se révolteront à l'idée
+d'abandonner Napoléon, et se réuniront à lui, pour sauver la
+France.»--Ne croyez point, lui répondis-je, que nous soyons encore dans
+ces tems où le malheur était sacré. La chambre, loin de plaindre
+Napoléon et de venir généreusement à son secours, l'accusera d'avoir
+perdu la France, et voudra la sauver en le sacrifiant.»--«Que Dieu nous
+préserve d'un semblable malheur! s'écria Labédoyère; si les chambres
+s'isolent de l'Empereur, tout est perdu. Les ennemis, sous huit jours,
+seront à Paris. Le neuvième nous reverrons les Bourbons; alors que
+deviendra la liberté et tous ceux qui ont embrassé la cause nationale?
+Quant à moi, mon sort ne sera point douteux. _Je serai fusillé le
+premier_.»--«L'Empereur est un homme perdu, s'il met le pied à Paris: il
+n'a qu'un seul moyen de se sauver, lui et la France, reprit M. de
+Flahaut; c'est de traiter avec les alliés et de céder la couronne à son
+fils. Mais pour pouvoir traiter, il faut qu'il ait une armée; et
+peut-être au moment où nous parlons, la plupart des généraux songent-ils
+déjà à envoyer leurs soumissions au Roi[54].»--«Raison de plus, dit
+Labédoyère, pour se hâter de faire cause commune avec les chambres et la
+nation, et pour se mettre en route sans perdre de tems.»--«Et moi,
+répliquais-je, je soutiens, comme M. de Flahaut, que, si l'Empereur met
+le pied à Paris, il est perdu. On ne lui a jamais pardonné d'avoir
+abandonné son armée en Égypte, en Espagne, à Moscow. On lui pardonnera
+bien moins encore de l'avoir laissée là, au centre de la France.»
+
+Ces diverses opinions, approuvées ou condamnées, servaient d'aliment à
+nos discussions, lorsqu'on vint nous avertir que les Anglais étaient à
+la Capelle[55], à quatre ou cinq lieues de nous. On en prévint
+sur-le-champ le général Bertrand. Mais l'Empereur continua de causer
+avec le duc de Bassano, et nous eûmes mille peines à lui faire reprendre
+sa route.
+
+Nous arrivâmes à Laon; l'Empereur descendit au pied de la ville. On
+connaissait déjà notre défaite. Un détachement de la garde nationale
+vint au-devant de l'Empereur. «Nos frères et nos enfans, lui dit
+l'officier-commandant, sont dans les places fortes, mais disposez de
+nous, Sire; nous sommes prêts à mourir pour la patrie et pour vous.»
+L'Empereur le remercia vivement. Quelques paysans nous entouraient et
+nous regardaient stupidement; souvent ils criaient _vive l'Empereur!_
+ces cris nous faisaient mal. Ils plaisent dans la prospérité; après une
+bataille perdue, ils déchirent le coeur.
+
+L'Empereur fut informé qu'on apercevait au loin un corps de troupes
+assez nombreux. Il envoya l'un de ses aides-de-camp le reconnaître.
+C'était environ trois mille Français, infanterie et cavalerie, que le
+prince Jérôme, le maréchal Soult, le général Morand, et les généraux
+Colbert, Petit et Pelet de Morvan, étaient parvenus à rallier. «En ce
+cas, dit Napoléon, je resterai à Laon jusqu'à ce que le reste de l'armée
+soit réuni. J'ai donné l'ordre de diriger sur Laon et sur Reims tous les
+militaires isolés. La gendarmerie et la garde nationale vont battre la
+campagne et ramasser les traînards; les bons soldats se rallieront
+d'eux-mêmes: nous aurons, dans vingt-quatre heures, un noyau de dix à
+douze mille hommes. Avec cette petite armée, je contiendrai l'ennemi, et
+je donnerai le tems à Grouchy d'arriver, et à la nation de se
+retourner.» Cette résolution fut vivement combattue. «Votre Majesté, lui
+dit-on, a vu, de ses propres yeux, la déroute complète de l'armée; elle
+sait que les régimens étaient confondus, et ce n'est point en quelques
+heures qu'on pourra les reformer. En supposant même qu'on puisse réunir
+un noyau de dix mille soldats, que pourra faire Votre Majesté, avec
+cette poignée d'hommes, dont la plupart n'auront ni armes ni munitions?
+elle arrêtera les ennemis sur un point, mais elle ne pourra pas les
+empêcher de pénétrer sur un autre; toutes les routes leur sont ouvertes.
+Le corps du maréchal Grouchy, s'il a passé la Dyle, sera tombé dans les
+mains de Blucher ou de Wellington; s'il ne l'a point passée, et qu'il
+veuille opérer sa retraite sur Namur, les Prussiens arriveront
+nécessairement avant lui à Gembloux ou à Temploux, et lui fermeront le
+passage; tandis que les Anglais se porteront par Tilly et Sombref sur
+son flanc droit, et lui enlèveront tout espoir de salut. Votre Majesté,
+dans cet état de choses, ne peut donc compter raisonnablement sur le
+secours de son armée; elle n'en a plus. La France ne peut être sauvée
+que par elle-même. Il faut que tous les citoyens prennent les armes; et
+la présence de Votre Majesté à Paris est nécessaire, pour comprimer vos
+ennemis, et enflammer et diriger le dévouement des patriotes. Les
+Parisiens, quand ils verront Votre Majesté, n'hésiteront point à se
+battre. Si Votre Majesté reste loin d'eux, on fera courir mille bruits
+mensongers sur son compte; tantôt on dira, que vous avez été tué;
+tantôt, que vous avez été fait prisonnier ou que vous êtes cerné. La
+garde nationale et les fédérés, découragés par la crainte d'être
+abandonnés ou trahis, comme ils l'ont été en 1814, se battront à
+contre-coeur, ou ne se battront point du tout.»
+
+Ces considérations firent changer l'Empereur de résolution. «Eh bien!
+dit-il, puisque vous le croyez nécessaire, j'irai à Paris; mais je suis
+persuadé que vous me faites faire une sottise. Ma vraie place est ici.
+Je pourrais y diriger ce qui se passera à Paris, et mes frères feraient
+le reste.»
+
+L'Empereur alors se retira dans une autre pièce avec M. de Bassano et
+moi; et, après avoir expédié de nouveaux ordres au maréchal Soult sur
+les mouvemens et le ralliement de l'armée, il mit la dernière main au
+bulletin de Mont-Saint-Jean, déjà ébauché à Philippeville. Quand il fut
+terminé, il fit appeler le grand maréchal, le général Drouot et les
+autres aides-de-camp. «Voici, leur dit-il, le bulletin de
+Mont-Saint-Jean; je veux que vous en entendiez la lecture; si j'ai omis
+quelques faits essentiels, vous me les rappellerez: mon intention est de
+ne rien dissimuler. Il faut, comme après Moscow, révéler à la France la
+vérité toute entière[56]! J'aurais pu, continua-t-il, rejeter, sur le
+maréchal Ney, une partie des malheurs de cette journée; mais le mal est
+fait; il ne faut plus en parler.» Je lus ce nouveau vingt-neuvième
+bulletin; quelques légers changemens, proposés par le général Drouot,
+furent agréés par l'Empereur; mais, je ne sais par quelle bizarrerie, il
+ne voulait point avouer que ses voitures étaient tombées au pouvoir de
+l'ennemi: «Quand vous traverserez Paris, lui dit M. de Flahaut, on
+s'apercevra bien que vos voitures ont été prises. Si vous le cachez, on
+vous accusera de déguiser des vérités plus importantes; et il faut ne
+rien dire, ou dire tout.» L'Empereur, après quelques façons, finit par
+accéder à cet avis.
+
+Je fis alors une seconde lecture du bulletin, et tout le monde étant
+d'accord de son exactitude, M. de Bassano l'expédia au prince Joseph,
+par un courrier extraordinaire.
+
+Au moment où il parvint, Paris retentissait encore des transports
+d'allégresse qu'avaient fait naître la victoire éclatante de Ligny et
+les heureuses nouvelles reçues des armées de l'Ouest et des Alpes.
+
+Le maréchal Suchet, toujours heureux, toujours habile, s'était emparé de
+Montmélian, et de triomphe en triomphe, était parvenu à chasser les
+Piémontais des gorges et des vallées du Mont-Cénis.
+
+Le général Desaix, l'un de ses lieutenans, avait repoussé, du côté du
+Jura, les avant-postes ennemis, pris Carrouge, passé l'Arve, et malgré
+les difficultés du pays, s'était emparé en un clin d'oeil de tous les
+défilés.
+
+La guerre de la Vendée avait justifié les conjectures de l'Empereur.
+
+Le marquis de La Roche-Jaquelin, honteux de la déroute d'Aisenay,
+attendait avec impatience le moment de la réparer. Instruit qu'une
+nouvelle flotte anglaise lui apportait des armes et des munitions, il
+crut que l'occasion était arrivée, et fit sur-le-champ des dispositions
+pour favoriser le débarquement annoncé, et livrer, s'il le fallait,
+bataille aux Impériaux.
+
+Ses dispositions, mal conçues, mal réglées, n'obtinrent point
+l'assentiment unanime de l'armée. Une partie des généraux et des
+troupes, déjà fatigués et rebutés par des marches et des contre-marches
+sans but et sans utilité, n'exécutèrent qu'à contre-coeur les ordres
+donnés. L'autre partie, révoquant en doute la réalité du débarquement,
+montrait de l'hésitation. Le corps de M. d'Autichamp, enfin, l'un des
+plus considérables, refusa nettement de prendre part à cette expédition
+aventureuse; et cet exemple qu'attendaient les autres divisions, fut
+bientôt imité par MM. de Sapineau et Suzannet. La Roche-Jaquelin, trop
+fier pour revenir sur ses pas, trop présomptueux pour apprécier le
+danger et la folie de ses résolutions, ne vit, dans la résistance qu'on
+lui avait opposée, qu'une odieuse trahison, et dans sa colère délirante,
+prononça en maître la destitution des généraux rebelles. Une seule
+division (celle de son frère) lui étant restée fidèle, il se mit à sa
+tête, et s'enfonça témérairement dans le Marais[57], où l'attendaient de
+nouveaux revers et la mort.
+
+Le général Lamarque avait pénétré d'un coup d'oeil les desseins de son
+imprudent adversaire, et donné l'ordre au redoutable Travot de quitter
+Nantes et de se porter en toute hâte sur les derrières de l'armée
+royale. Ce projet hardi fut habilement exécuté. L'avant-garde de Travot
+renversa tout ce qui s'opposait à son passage, s'empara de St.-Gilles,
+repoussa la flotte anglaise et mit obstacle au débarquement. Travot,
+avec le reste de ses troupes, passa au même moment la rivière de Vic à
+Bas-Oupton, et ferma le passage à La Roche-Jaquelin. Les Vendéens,
+pressés de toutes parts, reculèrent et prirent position à
+St.-Jean-de-Mont. L'ordre fut donné au général Estève de les attaquer.
+Ils l'attendirent de pied ferme; mais Estève connaissant l'inexpérience
+de leur chef, feignit de battre en retraite. Les Vendéens, trompés,
+abandonnèrent leurs retranchemens protecteurs. Les Impériaux se
+retournèrent brusquement, et, la baïonnette en avant, eurent bientôt
+dispersé leurs crédules et malheureux ennemis. La Roche-Jaquelin, la
+tête perdue, le coeur au désespoir, courut de tous côtés donner des
+ordres qu'on n'entendit plus, qu'on ne voulut plus suivre, et finit
+enfin par se faire tuer[58].
+
+La Roche-Jaquelin avait été, par dévouement et par ambition, le
+principal instigateur de cette guerre; on crut que sa mort serait suivie
+de la paix; mais l'annonce du prochain commencement des hostilités,
+ranima le courage des Vendéens, rétablit la concorde entre leurs chefs,
+et ils se préparèrent à de nouveaux combats.
+
+Le général Lamarque, instruit que MM. de Sapineau, de Suzannet et
+d'Autichamp, s'étaient réunis pour favoriser un troisième débarquement,
+se mit à leur poursuite, à la tête des divisions des généraux Brayer et
+Travot. Il les atteignit à la Roche-Servière. Leur position paraissait
+inexpugnable; mais les troupes impériales, animées au combat par la
+nouvelle télégraphique de la bataille de Ligny, firent des prodiges de
+valeur; et sans leurs généraux avides du sang français, il est probable
+que l'armée royale, chassée de ses retranchemens, culbutée et mise en
+déroute, aurait été entièrement anéantie.
+
+Cette victoire fratricide, la dernière que la France dût avoir à
+déplorer, ne laissa plus aux Vendéens d'autres ressources que la paix;
+ils la demandèrent, et quelques jours après ils l'obtinrent. Si les
+talens, la vigueur des généraux Lamarque, Travot, Brayer, etc.,
+ajoutèrent un nouveau lustre à leur réputation militaire, leur
+modération et leur humanité leur acquirent des droits encore plus
+glorieux à la reconnaissance nationale. Dans des mains moins françaises,
+cette guerre eût couvert d'un voile funèbre les pays insurgés; dans
+leurs mains tutélaires, elle ne ravit à la patrie qu'un petit nombre de
+ses enfans.
+
+Tant de succès réunis, accrus encore par la renommée, avaient répandu
+dans Paris la confiance et l'ivresse; les craintes semées par la
+malveillance ou conçues par l'inquiète sollicitude des patriotes,
+s'étaient affaiblies. On commençait à contempler l'avenir avec sécurité;
+on se livrait à l'espoir que la fortune allait redevenir propice à la
+France, quand ce rêve trompeur fut tout-à-coup interrompu par la
+nouvelle des malheurs de notre armée, par l'arrivée de l'Empereur.
+
+L'Empereur, en descendant à l'Élysée, fut reçu par le duc de Vicence,
+son censeur dans la prospérité, son ami dans l'infortune. Il paraissait
+succomber à la fatigue, à la douleur; sa poitrine était souffrante, sa
+respiration oppressée. Après un soupir pénible, il dit au duc: «L'armée
+avait fait des prodiges, une terreur panique l'a saisie; tout a été
+perdu... Ney s'est conduit comme un fou; il m'a fait massacrer ma
+cavalerie... Je n'en puis plus... il me faut deux heures de repos pour
+être à mes affaires.» En portant la main sur son coeur, «J'étouffe là.»
+
+Il donna l'ordre de lui préparer un bain, et après quelques momens de
+silence, il reprit: «Mon intention est de réunir les deux chambres en
+séance impériale. Je leur peindrai les malheurs de l'armée; je leur
+demanderai les moyens de sauver la patrie: après cela, je
+repartirai.»--«Sire, lui répondit M. de Vicence, la nouvelle de vos
+malheurs a déjà transpiré. Il règne une grande agitation dans les
+esprits; les dispositions des députés paraissent plus hostiles que
+jamais; et puisque Votre Majesté daigne m'écouter, je dois lui dire,
+qu'il est à craindre que la chambre ne réponde point à votre attente. Je
+regrette, Sire, de vous voir à Paris: il eût été préférable de ne point
+vous séparer de votre armée; c'est elle qui fait votre force, votre
+sûreté.»--«Je n'ai plus d'armée, reprit l'Empereur; je n'ai plus que des
+fuyards. Je retrouverai des hommes, mais comment les armer? je n'ai plus
+de fusils. Cependant, avec de l'union, tout pourra se réparer. J'espère
+que les députés me seconderont; qu'ils sentiront la responsabilité qui
+va peser sur eux; vous avez mal jugé, je crois, de leur esprit; la
+majorité est bonne, est française. Je n'ai contre moi que Lafayette,
+Lanjuinais, Flaugergues et quelques autres. Ils ne veulent pas de moi,
+je le sais. Je les gêne. Ils voudraient travailler pour eux... Je ne les
+laisserai pas faire. Ma présence ici les contiendra.»
+
+L'arrivée successive du prince Joseph et du prince Lucien interrompit
+cet entretien. Ils confirmèrent l'opinion du duc de Vicence, sur les
+mauvaises dispositions de la chambre, et conseillèrent à l'Empereur de
+différer la convocation de la séance impériale, et de laisser
+préalablement agir ses ministres.
+
+Pendant que l'Empereur était au bain, les ministres et les grands de
+l'état accoururent à l'Élysée, et interrogèrent avec avidité les
+aides-de-camp et les officiers revenus de Mont-Saint-Jean. Le spectacle
+de la déroute et de la destruction de l'armée était encore présent à
+leurs yeux; ils n'épargnèrent aucun détail, et jetèrent imprudemment
+dans tous les coeurs la terreur et le découragement. On dit tout haut que
+Napoléon était perdu; et tout bas qu'il n'avait plus d'autre moyen de
+sauver la France que d'abdiquer.
+
+L'Empereur, remis de ses fatigues, assembla son conseil: il fit donner
+lecture, par le duc de Bassano, du bulletin de la bataille de
+Mont-Saint-Jean, et dit: «Nos malheurs sont grands. Je suis venu pour
+les réparer, pour imprimer à la nation, à l'armée, un grand et noble
+mouvement. Si la nation se lève, l'ennemi sera écrasé; si, au lieu de
+levées, de mesures extraordinaires, on dispute, tout est perdu. L'ennemi
+est en France. J'ai besoin, pour sauver la patrie, d'être revêtu d'un
+grand pouvoir, _d'une dictature temporaire_. Dans l'intérêt de la
+patrie, je pourrais me saisir de ce pouvoir; mais il serait utile et
+plus national qu'il me fût donné par les chambres.» Les ministres
+baissèrent les yeux, et ne répondirent pas. L'Empereur alors les
+interpella d'émettre leur opinion sur les mesures de salut public
+qu'exigeaient les circonstances.
+
+M. Carnot fut d'avis qu'il fallait déclarer la patrie en danger, appeler
+aux armes les fédérés et toutes les gardes nationales, mettre Paris en
+état de siége, le défendre, se retirer à la dernière extrémité derrière
+la Loire, s'y retrancher, rappeler l'armée de la Vendée, les corps
+d'observation du midi, et tenir l'ennemi en arrêt jusqu'à ce qu'on eût
+pu réunir et organiser des forces suffisantes pour reprendre l'offensive
+et le chasser hors de France.
+
+Le duc de Vicence rappela les événemens de 1814, et soutint que
+l'occupation de la capitale par l'ennemi déciderait une seconde fois du
+sort du trône; qu'il fallait que la nation fît un grand effort pour
+sauver son indépendance; que le salut de l'état ne dépendrait point de
+telle ou telle mesure; que la question était dans les chambres et dans
+leur union avec l'Empereur.
+
+Le duc d'Otrante et plusieurs autres ministres partagèrent ce sentiment,
+et pensèrent qu'en montrant aux chambres de la confiance et de la bonne
+foi, on parviendrait à leur faire sentir qu'il était de leur devoir de
+se réunir à l'Empereur, pour sauver ensemble, par des mesures
+énergiques, l'honneur et l'indépendance de la nation.
+
+Le duc Decrès déclara nettement qu'on avait tort de se flatter de
+pouvoir gagner les députés, qu'ils étaient mal disposés, et paraissaient
+décidés à se porter aux plus violens excès.
+
+M. le comte Regnault ajouta qu'il ne croyait point que les représentans
+consentissent à seconder les vues de l'Empereur; qu'ils paraissaient
+persuadés que ce n'était plus lui qui pouvait sauver la patrie, et qu'il
+craignait qu'un grand sacrifice ne fût nécessaire.--«Parlez nettement,
+lui dit l'Empereur; c'est mon abdication qu'ils veulent, n'est-ce
+pas?»--«Je le crois, Sire, reprit M. Regnault; quelque pénible que cela
+soit pour moi, il est de mon devoir d'éclairer Votre Majesté sur sa
+véritable situation. J'ajouterai même qu'il serait possible, si Votre
+Majesté ne se déterminait point à offrir, de son propre mouvement, son
+abdication, que la chambre osât la demander.»
+
+Le prince Lucien lui répliqua vivement: «Je me suis déjà trouvé dans des
+circonstances difficiles, et j'ai vu que, plus les crises sont grandes,
+plus on doit déployer d'énergie. Si la chambre ne veut point seconder
+l'Empereur, il se passera de son assistance. Le salut de la patrie doit
+être la première loi de l'état; et, puisque la chambre ne paraît point
+disposée à se joindre à l'Empereur pour sauver la France, il faut qu'il
+la sauve seul. Il faut qu'il se déclare dictateur, qu'il mette la France
+en état de siége, et qu'il appelle à sa défense tous les patriotes et
+tous les bons Français.»
+
+M. le comte Carnot déclara qu'il lui paraissait indispensable que
+l'Empereur fût revêtu, pendant la durée de la crise, d'une grande et
+imposante autorité.
+
+L'Empereur alors prit la parole, et dit: «La présence de l'ennemi sur le
+sol national rendra, je l'espère, aux députés, le sentiment de leurs
+devoirs. La nation ne les a point envoyés pour me renverser, mais pour
+me soutenir. Je ne les crains point. Quelque chose qu'ils fassent, je
+serai toujours l'idole du peuple et de l'armée. Si je disais un mot, ils
+seraient tous assommés. Mais, en ne craignant rien pour moi, je crains
+tout pour la France. Si nous nous querellons entre nous, au lieu de nous
+entendre, nous aurons le sort du Bas-Empire; tout sera perdu... Le
+patriotisme de la nation, sa haine pour les Bourbons, son attachement à
+ma personne, nous offrent encore d'immenses ressources; notre cause
+n'est point désespérée.»
+
+L'Empereur alors, avec une habileté et une force d'expression admirable,
+passa successivement en revue les moyens de réparer les revers de
+Mont-Saint-Jean, et dessina, à grands traits, le tableau des malheurs
+sans nombre dont menaçaient la France la discorde, les étrangers et les
+Bourbons. Chacune de ses paroles faisait passer la conviction dans l'âme
+de ses ministres; les opinions, jusqu'alors divisées, tendaient à se
+rapprocher, lorsque le conseil fut interrompu par un message de la
+chambre des représentans, contenant la résolution suivante.
+
+ La chambre des représentans DÉCLARE que l'indépendance de la nation
+ est menacée.
+
+ La chambre se déclare en permanence. Toute tentative pour la
+ dissoudre est un crime de haute trahison; quiconque se rendrait
+ coupable de cette tentative, sera déclaré traître à la patrie, et
+ sur-le-champ jugé comme tel.
+
+ L'armée de ligne et la garde nationale qui ont combattu et
+ combattent encore pour défendre la liberté, l'indépendance, et le
+ territoire de la France, ont bien mérité de la patrie.
+
+ Les ministres de la guerre, des relations extérieures et de
+ l'intérieur, sont invités à se rendre sur-le-champ dans le sein de
+ l'assemblée[59]».
+
+Cette résolution avait été adoptée, presque d'emblée, sur la proposition
+de M. de Lafayette. Chacun de ces articles était un attentat à la
+constitution et une usurpation de l'autorité souveraine. L'Empereur en
+mesura d'un seul coup d'oeil toutes les conséquences. «J'avais bien
+pensé, dit-il avec dépit, que j'aurais dû congédier ces gens-là, avant
+mon départ. C'est fini; ils vont perdre la France.» Il leva la séance,
+en ajoutant: «Je vois que Regnault ne m'avait point trompé;
+_j'abdiquerai s'il le faut_.» Parole imprudente et funeste qui, reportée
+sur-le-champ aux ennemis de Napoléon, enhardit leurs desseins et accrut
+leur audace. À peine l'Empereur l'eut-il prononcée, qu'il en sentit
+l'inconséquence, et revenant sur ses pas, il annonça, qu'il fallait
+cependant, avant de prendre un parti, savoir, _ce que tout cela
+deviendrait_. Il prescrivit donc à M. Regnault de se rendre à la chambre
+pour la calmer et sonder le terrain: «Vous leur annoncerez que je suis
+de retour; que je viens de convoquer le conseil des ministres; que
+l'armée, après une victoire signalée, a livré une grande bataille; que
+tout allait bien; que les Anglais étaient battus; que nous leur avions
+enlevé six drapeaux, lorsque des malveillans ont causé une terreur
+panique; que l'armée se rallie; que j'ai donné des ordres pour arrêter
+les fuyards; que je suis venu pour me concerter avec mes ministres et
+avec les chambres; et que je m'occupe en ce moment des mesures de salut
+public qu'exigeront les circonstances.»
+
+M. Carnot, par ordre de l'Empereur, partit, au même moment, pour faire à
+la chambre des pairs une semblable communication. Elle y fut écoutée
+avec le calme convenable; mais M. Regnault, quels que fussent ses
+efforts ne put parvenir à modérer l'impatience des représentans; et ils
+renouvelèrent impérieusement aux ministres, par un second message,
+l'invitation de se présenter à la barre.
+
+L'Empereur, choqué que la chambre s'arrogeât des droits sur ses
+ministres, leur défendit de bouger. Les députés, ne les voyant pas
+arriver, regardèrent leur retard comme _une offense à la nation_. Les
+uns, déjà familiers avec le mépris de l'Empereur et des principes
+constitutionnels, voulaient qu'on ordonnât aux ministres de se rendre
+dans l'assemblée, toutes affaires cessantes. Les autres, troublés par
+leur conscience et la crainte d'un coup d'état, se créaient des
+fantômes; et persuadés que Napoléon faisait marcher des troupes pour
+mutiler et dissoudre la représentation nationale, ils demandaient à
+grands cris que la garde nationale fût appelée au secours de la chambre.
+D'autres, voulaient qu'on ôtât à l'Empereur et au général Durosnel le
+commandement de cette garde, pour en investir le général Lafayette.
+
+L'Empereur, fatigué de tout ce bruit, autorisa les ministres à prévenir
+le président de leur prochaine arrivée; mais ne voulant pas laisser
+croire qu'ils obéissaient aux injonctions de la chambre, il les y députa
+comme porteurs d'un message impérial, rédigé à cet effet. Le prince
+Lucien fut chargé de les accompagner, en qualité de commissaire général.
+Pour que cette innovation ne blessât point les ministres, l'Empereur
+leur dit que le prince Lucien, en sa qualité temporaire de commissaire
+général, pourrait répondre aux interpellations des représentans, sans
+que cela tirât à conséquence pour l'avenir, et sans donner à la chambre
+le droit de prétendre qu'on lui avait reconnu et concédé le pouvoir de
+mander les ministres et de les interroger. Mais ce motif n'était point
+le véritable. L'Empereur n'avait pas été content de la tiédeur que la
+majorité des ministres venait de laisser paraître, et il voulut remettre
+en des mains plus sûres le soin de défendre sa personne et son trône. À
+six heures, les ministres et le prince Lucien à leur tête furent
+introduits dans la chambre.
+
+Le prince annonça que l'Empereur l'avait nommé commissaire
+extraordinaire, pour concerter avec les représentans des mesures de
+prudence; il déposa sur le bureau du président les pouvoirs et le
+message de l'Empereur, et demanda que l'assemblée voulût bien se former
+en comité secret.
+
+Ce message contenait l'exposé rapide des revers essuyés à Mont-St.-Jean.
+Il recommandait aux représentans de s'unir avec le chef de l'état, pour
+préserver la patrie du malheur de retourner sous le joug des Bourbons,
+ou de devenir, comme les Polonais, la proie des étrangers. Il annonçait
+enfin, qu'il paraissait nécessaire que les deux chambres nommassent
+respectivement une commission de cinq membres, pour se concerter avec
+les ministres, sur les mesures de salut public et sur les moyens de
+traiter de la paix avec les coalisés.
+
+À peine la lecture en fut-elle terminée, que des interpellations faites
+aux ministres de toutes les parties de la salle, portèrent, en un
+instant, la confusion dans les délibérations de l'assemblée. Tous les
+députés insurgés leur adressaient à-la-fois des questions aussi absurdes
+qu'arrogantes, et s'étonnaient, s'indignaient qu'ils ne satisfissent
+point à leur avide et insatiable curiosité.
+
+Le trouble étant apaisé, un membre (M. Henri Lacoste) parvint à se faire
+entendre. «Le voile est donc déchiré, dit-il, nos malheurs sont connus;
+quelque affreux que soient nos désastres, peut-être ne nous les a-t-on
+point encore entièrement révélés. Je ne discuterai point les
+communications qui nous ont été faites: le moment n'est point venu de
+demander compte au chef de l'état du sang de nos braves et de la perte
+de l'honneur national: mais je lui demanderai, au nom du salut public,
+de nous dévoiler le secret de ses pensées, de sa politique; de nous
+apprendre le moyen de fermer l'abîme ouvert sous nos pas. Vous nous
+parlez d'indépendance nationale, vous nous parlez de paix, ministres de
+Napoléon; mais quelle nouvelle base donnerez-vous à vos négociations?
+Quel nouveau moyen de communication avez-vous en votre pouvoir? Vous le
+savez, comme nous, c'est à Napoléon seul que l'Europe a déclaré la
+guerre! Séparez-vous désormais la nation de Napoléon? Pour moi, je le
+déclare, je ne vois qu'un homme entre la paix et nous. Qu'il parte, et
+la patrie sera sauvée!»
+
+Le prince Lucien essaya de répondre à cette violente attaque. «Eh quoi!
+dit-il, aurions-nous encore la faiblesse de croire au langage de nos
+ennemis? lorsque pour la première fois, la victoire nous fut infidèle,
+ne nous jurèrent-ils pas, en présence de Dieu et des hommes, qu'ils
+respecteraient notre indépendance et nos lois? Ne donnons point une
+seconde fois dans le piége qu'ils tendent à notre confiance, à notre
+crédulité. Leur but, en cherchant à isoler la nation de l'Empereur, est
+de nous désunir pour nous vaincre et nous replonger plus facilement dans
+l'abaissement et l'esclavage dont son retour nous a délivrés. Je vous en
+conjure, citoyens, au nom sacré de la patrie, ralliez-vous tous autour
+du chef que la nation vient de replacer si solennellement à sa tête.
+Songez que notre salut dépend de notre union, et que vous ne pourriez
+vous séparer de l'Empereur et l'abandonner à ses ennemis, sans perdre
+l'état, sans manquer à vos sermens, sans flétrir à jamais l'honneur
+national.»
+
+Ce discours, prononcé au milieu du choc des partis, fut étouffé,
+interrompu par le bruit tumultueux de l'assemblée; peu de députés
+l'écoutèrent, l'entendirent: cependant les esprits, étonnés du coup
+qu'on voulait porter à Napoléon, paraissaient inquiets, irrésolus. Le
+duc de Vicence, le prince d'Eckmuhl, avaient donné des explications
+satisfaisantes; l'un sur les moyens de s'entendre avec les alliés;
+l'autre sur l'approche imaginaire des troupes destinées à agir contre la
+représentation nationale. Les amis de l'Empereur étaient parvenus à
+rallier à sa cause la majorité de l'assemblée, et tout semblait présager
+une issue favorable, lorsqu'un des ennemis de l'Empereur (M. de
+Lafayette) parvint à prendre la parole.--«Vous nous accusez, dit-il, en
+apostrophant le prince Lucien, de manquer à nos devoirs, envers
+l'honneur et envers Napoléon. Avez-vous oublié tout ce que nous avons
+fait pour lui? avez-vous oublié que nous l'avons suivi dans les sables
+de l'Afrique, dans les déserts de la Russie, et que les ossemens de nos
+enfans, de nos frères, attestent partout notre fidélité? Nous avons
+assez fait pour lui; maintenant notre devoir est de sauver la patrie.»
+Une foule de voix s'élevèrent confusément pour accuser et défendre
+Napoléon. M. Manuel, M. Dupin signalèrent les dangers dont la France
+était menacée. Ils firent entrevoir les moyens de la préserver, mais
+n'osèrent point prononcer le mot d'abdication: tant est difficile à
+vaincre le respect qu'inspire un grand homme!
+
+Enfin, après de longs débats, il fut convenu, conformément aux
+conclusions du message, qu'une commission de cinq membres, composée du
+président et des vice-présidens de la chambre, M. Lanjuinais et MM. de
+la Fayette, Dupont (de l'Eure), Flaugergues et Grenier, se
+concerteraient avec le conseil des ministres et une commission de la
+chambre des pairs, (s'il lui convenait d'en nommer une) pour recueillir
+tous les renseignemens sur l'état de la France, et proposer tout moyen
+de salut public.
+
+Le prince Lucien, en sa même qualité de commissaire extraordinaire, se
+rendit immédiatement à la chambre des pairs; et cette chambre, après
+avoir entendu le message impérial, s'empressa de nommer également une
+commission, qui fut composée des généraux Drouot, Dejean, Andréossy, et
+de MM. Boissy-d'Anglas et Thibaudeau.
+
+De retour à l'Élysée, le prince ne dissimula point à l'Empereur que la
+chambre s'était prononcée trop fortement, pour pouvoir espérer de la
+ramener jamais, _et qu'il fallait ou la dissoudre sur-le-champ, ou se
+résigner à abdiquer_. Deux ministres présens (M. le duc de Vicence et le
+duc de Bassano) remontrèrent que la chambre avait acquis une trop grande
+force dans l'opinion, pour qu'on pût tenter sur elle un coup d'autorité.
+Ils insinuèrent respectueusement à Napoléon, qu'il était plus sage de se
+soumettre; que s'il hésitait, la chambre prononcerait indubitablement sa
+déchéance, et qu'il n'aurait peut-être plus la faculté d'abdiquer en
+faveur de son fils.
+
+Napoléon, sans promettre, sans refuser, sans manifester aucune
+résolution quelconque, se bornait à répondre, comme le duc de Guise:
+_Ils n'oseront pas_. Mais il était facile de s'apercevoir que la chambre
+lui imposait; qu'il croyait son abdication inévitable; et qu'il
+cherchait seulement, dans l'espoir de quelque événement favorable, à
+reculer le plus possible le terme de la catastrophe.
+
+Les commissions des deux chambres, les ministres d'état se réunirent le
+même jour, à onze heures du soir, en présence du prince Lucien.
+
+Il fut décidé, à la majorité de seize voix contre cinq: 1° que le salut
+de la patrie exigeait que l'Empereur consentît à ce que les deux
+chambres nommassent une commission, qui serait chargée de négocier
+directement avec les puissances coalisées, aux conditions de respecter
+l'indépendance nationale et le droit qu'a tout peuple de se donner les
+constitutions qu'il juge à propos; 2° qu'il convenait d'appuyer ces
+négociations par l'entier développement des forces nationales; 3° que
+les ministres d'état proposeraient les mesures propres à fournir des
+hommes, des chevaux, de l'argent, ainsi que les mesures nécessaires pour
+contenir et réprimer les ennemis de l'intérieur.
+
+Cette résolution fut combattue par M. de Lafayette. Il représenta
+qu'elle ne répondrait point à l'attente générale; que le moyen le plus
+sûr, le plus prompt de faire cesser l'état de crise où se trouvait la
+France, résidait uniquement et exclusivement dans l'abdication de
+Napoléon; et qu'il fallait l'inviter, au nom de la patrie, à se démettre
+de la couronne.
+
+Le prince Lucien déclara que l'Empereur était prêt à faire tous les
+sacrifices que le salut de la France pourrait exiger; mais que le moment
+de recourir à cette ressource désespérée n'était point arrivé, et qu'il
+était convenable d'attendre, dans l'intérêt de la France elle-même, le
+résultat des ouvertures qui seraient faites aux alliés.
+
+L'assemblée partagea cette opinion, et se sépara, de lassitude, à trois
+heures du matin.
+
+Le général Grenier fut chargé, par ses collègues, de rendre compte à la
+chambre du résultat de cette conférence: mission embarrassante, puisque
+l'objet principal de la conférence qui, dans l'opinion des représentans,
+devait être de statuer sur l'abdication de Napoléon, avait été éludé et
+perdu de vue. M. *** que je m'abstiendrai de nommer, lui conseilla de
+trancher net la question, et de déclarer que la commission, quoiqu'elle
+ne se fût pas prononcée formellement, avait senti la nécessité d'inviter
+l'Empereur à abdiquer. Mais le rigide et vertueux Dupont (de l'Eure),
+toujours ami de la droiture et de la sincérité, s'éleva en homme
+d'honneur contre cette honteuse suggestion, et annonça qu'il monterait à
+la tribune pour déclarer la vérité, si l'on osait la trahir ou
+l'altérer. Le général Grenier se borna donc à rendre un compte fidèle de
+la séance de la commission; il ajouta (d'après l'avis que les ministres
+d'état venaient de lui en donner) que la chambre allait recevoir un
+message par lequel l'Empereur déclarerait qu'il trouvait bon que
+l'assemblée nommât les ambassadeurs à envoyer aux alliés; et que, s'il
+était un obstacle invincible à ce que la nation fût admise à traiter de
+son indépendance, il serait toujours prêt à faire le sacrifice qui lui
+serait demandé.
+
+Cette explication répondait à tout; mais au lieu de calmer les têtes,
+elle excita l'irascibilité de tous les hommes qui, par la crainte de
+l'ennemi, par ambition, ou par un patriotisme mal entendu, regardaient
+comme nécessaire l'abdication immédiate de Napoléon. Ils ne sentaient
+point qu'il importait au contraire de laisser fictivement Napoléon sur
+le trône, afin de fournir aux négociateurs le moyen d'échanger avec les
+étrangers l'abdication contre la paix.
+
+M. Regnault, témoin de l'irritation des esprits, fut avertir l'Empereur
+que la chambre paraissait disposée à prononcer sa déchéance, s'il
+n'abdiquait point à l'instant. L'Empereur, non habitué à recevoir la
+loi, s'indigna de la violence qu'on voulait lui faire: «Puisque c'est
+ainsi, dit-il, je n'abdiquerai point. La chambre est composée de
+jacobins, de cerveaux brûlés et d'ambitieux qui veulent des places et du
+désordre. J'aurais dû les dénoncer à la nation, et les chasser; le tems
+perdu peut se réparer...»
+
+L'agitation de l'Empereur était extrême; il se promenait à grands pas
+dans son cabinet, et prononçait des mots entrecoupés qu'il était
+impossible de comprendre. «Sire, lui répondit enfin M. Regnault, ne
+cherchez point (je vous en conjure) à lutter plus long-tems contre la
+force des choses. Le tems s'écoule; l'ennemi s'avance. Ne laissez point
+à la chambre, à la nation, le moyen de vous accuser d'avoir empêché
+d'obtenir la paix. En 1814, vous vous êtes sacrifié au salut de tous:
+renouvelez aujourd'hui ce grand, ce généreux sacrifice.»
+
+L'Empereur répliqua avec humeur: «Je verrai; mon intention n'a jamais
+été de refuser d'abdiquer. J'étais soldat; je le redeviendrai; mais je
+veux qu'on me laisse y songer en paix, dans l'intérêt de la France et de
+mon fils: dites-leur d'attendre.»
+
+La chambre, pendant cet entretien, était en butte à la plus extrême
+agitation. Le président, instruit par M. Regnault des dispositions de
+l'Empereur, annonça qu'un message satisferait incessamment tous les
+voeux. Mais, impatiente de jouir de son ouvrage, elle ne voulait même
+point laisser à Napoléon le mérite de se dévouer librement au salut de
+la patrie.
+
+M. Duchêne, qui, le premier, avait interrompu, par ses murmures, le
+rapport du général Grenier, demanda que l'Empereur fût invité, au nom du
+salut de l'état, à déclarer son abdication.
+
+Le général Solignac proposa de lui envoyer une députation pour lui
+exprimer l'urgence de sa décision.
+
+M. de Lafayette que sa destinés semble appeler à être le fléau des rois,
+s'écria que si Napoléon ne se décidait point, il proposerait sa
+déchéance.
+
+Une foule de membres, parmi lesquels le général Sébastiani se fit
+remarquer par son acharnement, insistèrent pour que Napoléon fût
+contraint d'abdiquer sur-le-champ.
+
+Enfin, on consentit, _pour ménager l'honneur du chef de l'état_, à lui
+accorder une heure de grâce, et la séance fut suspendue.
+
+De nouvelles instances furent aussitôt renouvelées près de l'Empereur.
+Le général Solignac (je crois) et d'autres députés vinrent le sommer
+d'abdiquer. Le prince Lucien, qui n'avait point cessé de conjurer
+l'Empereur de tenir tête à l'orage, pensa que le moment était passé, et
+qu'il fallait se soumettre; le prince Joseph se joignit à lui, et leurs
+conseils réunis parvinrent à faire fléchir la résistance de l'Empereur.
+Il annonça cette détermination aux ministres, et dit au duc d'Otrante
+avec un sourire ironique: «Écrivez à ces messieurs de se tenir
+tranquilles; ils vont être satisfaits[60].»
+
+Le prince Lucien prit alors la plume, et écrivit, sous la dictée de son
+auguste frère, la déclaration suivante:
+
+ _Déclaration au peuple Français._
+
+ En commençant la guerre, pour soutenir l'indépendance nationale, je
+ comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les
+ volontés, et le concours de toutes les autorités nationales.
+ J'étais fondé à en espérer le succès, et j'avais bravé toutes les
+ déclarations des puissances contre moi.
+
+ Les circonstances me paraissent changées; je m'offre en sacrifice à
+ la haine des ennemis de la France: puissent-ils être sincères dans
+ leurs déclarations, et n'en avoir voulu réellement qu'à ma
+ personne! Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils
+ sous le titre de NAPOLÉON II, Empereur des Français.
+
+ Les ministres actuels formeront provisoirement le conseil de
+ gouvernement. L'intérêt que je porte à mon fils, m'engage à inviter
+ les chambres à organiser sans délai la régence par une loi.
+
+ Unissez-vous tous pour le salut public, et pour rester une nation
+ indépendante.
+
+ (Signé) NAPOLÉON.
+
+ Au palais de l'Élysée,
+
+ ce 22 juin 1815.
+
+Le duc de Bassano me remit la minute du prince Lucien, pour en faire
+deux expéditions. Lorsqu'elles furent présentées à l'Empereur, elles
+offraient encore les traces de mon affliction: il s'en aperçut, et me
+jetant un regard plein d'expression, il me dit: _Ils l'ont voulu_.
+
+Le duc de Bassano lui fit observer qu'il faisait un grand sacrifice à la
+paix, mais que peut-être les alliés ne le jugeraient point assez
+complet.--«Que voulez-vous dire?» répondit l'Empereur.--«Qu'il serait
+possible qu'on exigeât la renonciation des frères de Votre Majesté à la
+couronne.»--«Comment, de mes frères?... ah! Maret, vous voulez donc nous
+déshonorer tous!»
+
+Le duc d'Otrante, le duc de Vicence, le duc Decrès furent immédiatement
+chargés de porter la déclaration de l'Empereur à la chambre des députés;
+et le duc de Gaète, le comte Mollien et M. Carnot, à celle des pairs.
+
+Le prince d'Eckmuhl avait été envoyé d'avance par l'Empereur à cette
+première chambre, pour lui donner des nouvelles de l'armée, et l'amuser
+en attendant l'arrivée de l'abdication.
+
+À peine fut-elle partie, que le comte de la Borde, adjudant général de
+la garde nationale, accourut annoncer à l'Empereur qu'il n'y avait pas
+un moment à perdre, et qu'on allait mettre aux voix la déchéance.
+L'Empereur, en lui touchant l'épaule, lui dit: «Ces bonnes gens-là sont
+donc bien pressés; dites-leur de se tranquilliser; il y a un
+quart-d'heure que je leur ai envoyé mon abdication.» Les ministres
+s'étaient croisés en route avec M. de la Borde.
+
+Lorsqu'ils se présentèrent à la chambre, le président, craignant que les
+ennemis de Napoléon n'insultassent à son malheur par de lâches
+applaudissemens, leur rappela que le réglement interdisait tout signe
+d'improbation ou d'approbation: il lut ensuite la déclaration.
+
+Le duc d'Otrante, qui avait été, dans l'ombre, l'un des instigateurs du
+déchaînement de certains députés, feignit de s'attendrir sur le sort de
+Napoléon, et le recommanda aux égards et à la protection des chambres.
+Cette générosité simulée révolta les coeurs purs de l'assemblée, et
+demeura sans effet: c'était à l'infortuné Regnault qu'il était réservé
+de les émouvoir. Il leur rappela, avec tant d'âme et d'éloquence, les
+bienfaits et les victoires de Napoléon; il leur offrit un tableau si
+vrai, si touchant, si pathétique, des infortunes auxquelles ce grand
+homme, ce héros national, allait se dévouer, sans réserve et sans
+conditions, pour racheter la patrie, que les yeux de ses ennemis les
+plus endurcis se mouillèrent de larmes, et que l'assemblée entière resta
+plongée pendant quelques momens dans un morne et douloureux silence. Ce
+silence, le plus bel hommage que Napoléon ait peut-être jamais obtenu,
+fut à la fin interrompu; et la chambre arrêta, à l'unanimité, qu'une
+députation solennelle se rendrait près de Napoléon, pour lui exprimer,
+_au nom de la nation_, le respect et la reconnaissance avec lesquels
+elle acceptait le noble sacrifice qu'il avait fait à l'indépendance et
+au bonheur du peuple Français.
+
+Napoléon reçut froidement les félicitations des députés de la chambre.
+Quel prix pouvait avoir à ses yeux de vaines paroles? Il leur
+répondit[61]:
+
+ Je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez; je désire que
+ mon abdication puisse faire le bonheur de la France; _mais je ne
+ l'espère point_: elle laisse l'état sans chef, sans existence
+ politique. Le tems perdu à renverser la monarchie, aurait pu être
+ employé à mettre la France en état d'écraser l'ennemi. Je
+ recommande à la chambre de renforcer promptement ses armées: qui
+ veut la paix, doit se préparer à la guerre. Ne mettez pas cette
+ grande nation à la merci des étrangers; craignez d'être déçus dans
+ vos espérances. _C'est là qu'est le danger_. Dans quelque position
+ que je me trouve, je serai toujours bien, si la France est
+ heureuse. Je recommande mon fils à la France. J'espère qu'elle
+ n'oubliera point que je n'ai abdiqué que pour lui. Je l'ai fait
+ aussi, ce grand sacrifice, pour le bien de la nation: ce n'est
+ qu'avec ma dynastie, qu'elle peut espérer d'être libre, heureuse et
+ indépendante.»
+
+L'Empereur prononça cette réponse avec un accent si noble, si touchant,
+que tous les assistans furent profondément émus, et que M. Lanjuinais
+lui-même ne put retenir ses larmes.
+
+M. le comte Regnault voulut se féliciter d'avoir été le premier
+l'interprète des sentimens et de la reconnaissance nationale. L'Empereur
+l'interrompit: «Puisque cette délibération est votre ouvrage, lui
+dit-il, vous auriez dû vous ressouvenir que le titre d'Empereur ne se
+perd point[62];» et il lui tourna le dos.
+
+La chambre des pairs s'empressa d'imiter l'exemple des députés.
+L'Empereur l'accueillit avec bonté, et lui recommanda de ne point
+oublier qu'il n'avait abdiqué qu'en faveur de son fils.
+
+L'abdication de Napoléon laissa le champ libre aux spéculations
+politiques des représentans: chacun d'eux se crut appelé à donner à
+l'état, un gouvernement et un chef.
+
+Les républicains, toujours dupes de leurs vieilles illusions, se
+berçaient de l'espoir d'introduire, en France, un gouvernement
+fédératif.
+
+Les Bonapartistes, forts du voeu national et des promesses des étrangers,
+comptaient décerner la couronne à Napoléon II, et la régence à
+Marie-Louise.
+
+Les partisans du duc d'Orléans (et dans leurs rangs se trouvaient les
+personnages et les orateurs les plus marquans de l'assemblée) se
+flattaient intérieurement d'asseoir sur le trône le fils des rois et de
+la république.
+
+Quelques députés, séduits par la réputation brillante de l'un, par la
+valeur et les liens de famille de l'autre, penchaient pour le prince de
+Suède ou le prince d'Orange... En un mot, on voulait de tout le monde,
+excepté du souverain légitime.
+
+Un petit nombre de députés seulement gardaient la neutralité. Libres
+d'ambition et d'intérêts personnels, uniquement occupés de la patrie,
+ils ne songeaient qu'à tirer parti des événemens, pour les faire tourner
+au profit de la nation et de la liberté.
+
+Les partis qui divisaient ainsi la chambre, ne tardèrent point à
+s'élancer dans la carrière.
+
+M. Dupin, trop habile pour manifester directement l'intention de
+méconnaître Napoléon II, et de faire déclarer le trône vacant, prit un
+détour. Il proposa à la chambre de se former en _assemblée nationale_;
+d'envoyer des ambassadeurs négocier la paix; de créer une commission
+exécutive, prise dans le sein des deux chambres; de charger une
+commission de préparer le travail de la nouvelle constitution, et de
+déterminer les conditions auxquelles le trône pourrait être occupé par
+le prince que le peuple choisirait.
+
+M. Scipion Mourgues, quoique ne siégeant point sous la même bannière que
+M. Dupin, s'empara de la proposition, et, lui donnant plus d'extension,
+il demanda que la chambre se transformât en _assemblée constituante_;
+que le gouvernement de l'état fût confié provisoirement aux ministres,
+qui travailleraient avec une commission de cinq membres de la chambre,
+présidée par le président[63]; et que le trône fût déclaré vacant,
+jusqu'à l'émission du voeu du peuple: en sorte que le peuple souverain
+aurait été le maître de changer la forme de gouvernement établi, et de
+faire, à son gré, de la France, une république ou une monarchie.
+
+M. Regnault représenta que ces deux propositions tendaient à jeter
+l'état dans le dédale d'une désorganisation complète; qu'on ne pourrait
+les adopter, sans annoncer à l'étranger qu'il n'y avait rien d'établi en
+France, point de droits reconnus, point de principes posés, point de
+base de gouvernement: mais, tombant bientôt lui-même dans la faute de
+ses adversaires, il proposa 1.° de nommer, au lieu du conseil de régence
+prescrit par les lois fondamentales qu'il venait d'indiquer, une
+commission exécutive de cinq membres, deux de la chambre des pairs,
+trois de celle des députés, qui exercerait provisoirement les fonctions
+du gouvernement; 2.° d'abandonner à cette commission, pour ne point
+rompre l'unité de pouvoir, la direction et le choix des commissaires
+négociateurs à envoyer aux alliés.
+
+Les termes moyens, dans les momens de vague et de crainte, sont toujours
+du goût de la majorité; et la majorité de la chambre adopta l'espèce de
+transaction proposée par M. Regnault, sans en apercevoir
+l'inconséquence; car, en éludant de reconnaître Empereur Napoléon II,
+c'était déclarer aux étrangers, _ce qu'elle avait voulu éviter_, qu'il
+n'y avait point en France de droits établis, et que le trône et même le
+gouvernement étaient vacans.
+
+Dans l'état des choses, elle n'avait que deux partis à prendre: ou de
+proclamer constitutionnellement Napoléon II, comme son essence, son
+devoir, son intérêt le lui prescrivaient; ou, si, par l'effet d'une
+lâche condescendance, elle ne voulait rien décider sans l'aveu des
+alliés, de réunir les deux chambres en _assemblée nationale_, et
+d'attendre les événemens. Alors, elle n'aurait pas remis le sort de la
+révolution du 20 mars entre les mains de cinq individus; alors, elle
+aurait acquis un caractère imposant et national, qui aurait donné à ses
+actes, à ses négociations, à sa résistance même, une force et une
+dignité que ne pouvait obtenir le gouvernement insolite qu'elle venait
+d'enfanter.
+
+La résolution prise par les représentans fut portée immédiatement à la
+chambre des pairs.
+
+Le prince Lucien se leva le premier pour la combattre. Il rappela
+éloquemment les principes sur lesquels reposent les monarchies
+héréditaires. Il invoqua la constitution, les sermens solennels prêtés
+au Champ-de-Mai, et conjura les pairs, gardiens fidèles de la foi jurée
+et des lois constitutives de la monarchie, de repousser cette résolution
+inconstitutionnelle, et de proclamer Napoléon II Empereur des Français.
+
+M. de Pontécoulant s'opposa fortement à cette proposition, déclarant
+qu'il ne consentirait jamais à reconnaître pour souverain un prince qui
+n'est point en France, et pour régente une captive. «De quel droit
+d'ailleurs, ajouta-t-il, le prince de Canino, vient-il parler dans cette
+enceinte? est-il Français?»--«Si je ne suis point Français à vos yeux,
+s'écria le prince Lucien, je le suis aux yeux de la nation entière.»
+
+Labédoyère s'élança rapidement à la tribune. «J'ai vu, dit-il, autour du
+trône du souverain heureux, les hommes qui s'en éloignent aujourd'hui,
+parce qu'il est dans le malheur. Ils sont déjà prêts à recevoir le
+prince que l'étranger voudra leur imposer. Mais s'ils rejettent Napoléon
+II, l'Empereur doit recourir à son épée et à ces braves qui, tout
+couverts de sang et de blessures, crient encore _Vive l'Empereur!_ C'est
+en faveur de son fils qu'il a abdiqué; son abdication est nulle, si on
+ne reconnaît point Napoléon II. Faudra-t-il donc que le sang français
+n'ait encore coulé que pour nous faire passer une seconde fois sous le
+joug étranger? que pour nous faire courber la tête sous un gouvernement
+avili? que pour voir nos braves guerriers abreuvés d'humiliation et
+d'amertume, et privés de la récompense due à leurs services, à leurs
+blessures et à leur gloire? Il y a peut-être encore ici (en tournant les
+yeux du côté du maréchal Ney) des généraux qui méditent de nouvelles
+trahisons; mais, malheur à tout traître! qu'il soit voué à l'infamie!
+que sa maison soit rasée, sa famille proscrite!» À ces mots, le
+mécontentement le plus vif éclata dans l'assemblée. On interrompit
+Labédoyère qui, au milieu du tumulte, s'écria en blasphémant: «Il est
+donc décidé, _grand Dieu!_ qu'on n'entendra jamais, dans cette enceinte,
+que des voix basses!»
+
+Cette apostrophe excita de nouveaux murmures: «Nous avons déjà la guerre
+étrangère, dit M. Boissy-d'Anglas, veut-on nous donner encore la guerre
+civile? Sans doute l'Empereur a fait à la patrie le plus grand des
+sacrifices; mais la proposition de proclamer Napoléon II est
+intempestive et impolitique. Il faut passer à l'ordre du jour.»
+
+Messieurs de Ségur, de Flahaut et Roederer, s'y opposèrent et firent
+valoir avec force les droits de Napoléon II. «Si l'Empereur eût été tué,
+dirent-ils, son fils lui succéderait de droit. Il est mort
+politiquement; pourquoi son fils ne lui succéderait-il point? La
+monarchie se compose de trois branches; une de ces branches est morte,
+il faut la remplacer. On n'est fort que dans le cercle de ses devoirs;
+ne sortons point de la constitution; ne donnons pas aux étrangers le
+droit de nous dire: _Vous n'êtes plus rien!_ Ils ont proclamé que
+Napoléon seul était un obstacle à la paix; éprouvons leur bonne foi. Il
+est d'ailleurs aussi utile que politique et juste, de reconnaître
+Napoléon II et de gouverner en son nom. Voyez les soldats, voyez les
+peuples de l'Alsace, de la Franche-Comté, de la Lorraine, de la
+Bourgogne, de la Champagne, pour qui, au nom de qui prodiguent-ils leur
+généreux sang? À l'intérieur, la reconnaissance de Napoléon II plairait
+à la nation et à l'armée: à l'extérieur, elle nous rattacherait à
+l'Autriche. L'Empereur pourrait-il voir en nous un ennemi quand nous
+adopterions pour souverain l'enfant issu de son sang?»--«L'article 67 de
+la constitution fait toujours la loi des deux chambres, dit M.
+Thibaudeau, ni la chambre, ni la nation, ni le gouvernement provisoire
+que nous formerons, ne songent à ramener le gouvernement sous lequel
+nous avons gémi pendant une année; mais la proposition de reconnaître
+Napoléon II ne peut être examinée en ce moment. Laissons les choses
+entières, et adoptons la résolution de la chambre des députés, _sans
+rien préjuger sur l'indivisibilité de l'abdication de Napoléon_.»
+
+La chambre enchantée de trouver le moyen de conserver les droits de
+Napoléon, sans se mettre en opposition manifeste avec les représentans,
+adopta cet avis et procéda sur-le-champ à la nomination des deux membres
+de la commission de gouvernement.
+
+M. le duc de Vicence et le baron Quinette réunirent les suffrages.
+
+M. Carnot, le duc d'Otrante, et le général Grenier furent au même moment
+choisis par l'autre chambre.
+
+La commission de gouvernement se constitua aussitôt sous la présidence
+du duc d'Otrante.
+
+Quoique la question de l'indivisibilité fût restée intacte, l'Empereur
+néanmoins regarda la création d'une commission de gouvernement comme une
+violation manifeste des conditions de son abdication. Il reprocha au
+ministre d'état, et particulièrement à M. Regnault, de n'avoir point
+soutenu les droits de son fils, et leur fit sentir qu'il était de leur
+honneur et de leur devoir de forcer les chambres à se prononcer. «Je
+n'ai point abdiqué, dit-il, en faveur d'un nouveau directoire; j'ai
+abdiqué en faveur de mon fils. Si on ne le proclame point, mon
+abdication doit être nulle et non avenue. Les chambres savent bien que
+le peuple, l'armée, l'opinion le désirent, le veulent; mais l'étranger
+les retient. Ce n'est point en se présentant devant les alliés l'oreille
+basse et le genou en terre, qu'elles les forceront à reconnaître
+l'indépendance nationale. Si elles avaient eu le sentiment de leur
+position, elles auraient proclamé spontanément Napoléon II. Les
+étrangers auraient vu alors que vous saviez avoir une volonté, un but,
+un point de ralliement; ils auraient vu que le 20 mars n'était point une
+affaire de parti, un coup de factieux, mais le résultat de l'attachement
+des Français à ma personne et à ma dynastie. L'unanimité nationale
+aurait plus agi sur eux, que toutes vos basses et honteuses déférences.»
+
+L'effet qu'avait produit la séance de la chambre des pairs, malgré les
+soins pris pour la dénaturer, éveilla l'attention du duc d'Otrante et de
+la faction anti-napoléonienne dont il était devenu le directeur et le
+chef.
+
+D'un autre côté, l'armée du maréchal Grouchy, qu'on croyait perdue,
+venait de rentrer en France[64]. Le prince Jérôme, le maréchal Soult,
+les généraux Morand, Colbert, Poret, Petit et une foule d'autres
+officiers que je regrette de ne pouvoir nommer, étaient parvenus à
+rallier les débris de Mont-St.-Jean, et l'armée offrait déjà une masse
+de cinquante à soixante mille hommes, dont les sentimens pour l'Empereur
+n'avaient éprouvé aucune altération.
+
+Le duc d'Otrante et les siens sentirent donc la nécessité de ménager
+Napoléon; et dans une conférence secrète qui eut lieu au ministère de la
+police, et où se trouvèrent réunis M. Manuel et les députés les plus
+influens du parti du duc d'Otrante, il fut reconnu qu'il ne paraissait
+plus prudent ni possible d'empêcher la reconnaissance de Napoléon II, et
+qu'on s'attacherait seulement à maintenir l'autorité dans les mains de
+la commission.
+
+Le lendemain, ainsi qu'on l'avait prévu, M. le comte Defermont,
+profitant habilement d'une discussion établie sur le serment à prêter
+par la commission, demanda à l'assemblée au nom de qui agirait cette
+commission, quel serait l'intitulé de ses actes, et enfin, si Napoléon
+II était ou n'était pas Empereur des Français. (_Oui, oui, oui!_)
+«L'abdication de Napoléon I appelle à lui succéder, dit-il, celui qui,
+dans l'ordre constitutionnel, est désigné d'avance comme son héritier.
+Il ne peut exister sur ce point fondamental la plus légère hésitation.
+S'il en existait, notre devoir serait de la faire cesser. Il ne faut pas
+qu'on aille persuader à la garde nationale de Paris et aux armées, que
+vous attendez Louis XVIII, et que vous n'éprouvez pas tous le même
+sentiment.» (_La grande majorité des membres se lèvent et crient_ vive
+Napoléon II. _Ces cris furent répétés avec transport par les tribunes et
+par les officiers de la ligne et de la garde nationale qui se trouvèrent
+à l'entrée de la salle_). «Il faut l'avouer franchement, dit un autre
+membre (M. Boulay de la Meurthe), on a élevé des doutes; des
+journalistes ont été jusqu'à écrire que le trône était vacant: si tel
+était notre malheur, l'assemblée et la liberté seraient perdues. En
+effet, que serions-nous? par quel mandat sommes-nous ici? Nous
+n'existons que par la constitution... C'est cette même constitution qui
+proclame Empereur Napoléon II: son père a abdiqué; vous avez accepté
+l'abdication sans restriction; le contrat est formé, Napoléon II est
+Empereur par la force des choses. (_Oui, oui! nous ne devrions même
+point délibérer_.) D'ailleurs l'Empereur n'a donné son abdication que
+sous la condition expresse (_murmures_)... Ces murmures ne m'effraient
+point; depuis long-tems j'ai fait le sacrifice de ma vie. Je dirai la
+vérité toute entière, en présence de la nation. Il existe une faction
+qui voudrait nous persuader que nous avons déclaré le trône vacant, dans
+l'espoir de remplir aussitôt cette vacance par les Bourbons. (_Non, non!
+Jamais, jamais!_) Cette faction est celle du duc d'Orléans. Elle a
+entraîné quelques patriotes peu intelligens, qui ne voient pas que le
+duc d'Orléans n'accepterait le trône que pour le résigner à Louis XVIII.
+Il faut que l'assemblée se prononce, et qu'elle déclare à l'instant même
+qu'elle reconnaît Napoléon II pour Empereur des Français.» M. le comte
+Regnault s'exprima dans le même sens; mais il refroidit la discussion,
+en y mêlant maladroitement les puissances étrangères, et en demandant au
+nom de qui l'armée se battrait. Les membres de l'opposition, qui
+jusqu'alors s'étaient bornés à faire entendre quelques murmures, et à
+réclamer l'ordre du jour, prirent la parole. M. Dupin s'attacha d'abord
+à prouver que le salut de la patrie devait passer avant tout. «Pourquoi,
+dit-il ensuite, l'Empereur a-t-il abdiqué? parce qu'il a senti qu'il ne
+pouvait plus sauver la France. Or, je vous le demande: si Napoléon I n'a
+pu sauver l'état, comment Napoléon II le pourra-t-il davantage!
+D'ailleurs ce prince et sa mère ne sont-ils pas captifs? avez-vous
+l'espoir qu'ils vous seront rendus? Quelle a été notre pensée? nous
+avons voulu, à la place d'un nom que les ennemis nous opposaient comme
+le seul motif de la guerre, présenter la nation française. Eh bien!
+c'est au nom de la nation que nous combattrons et que nous traiterons.
+C'est de la nation que nous attendons le choix d'un souverain. La nation
+précède tous les gouvernemens et leur survit à tous.»--«Pourquoi ne
+proposez-vous pas une république?» s'écria une voix. Des murmures
+nombreux et violens avaient souvent interrompu M. Dupin. M. Manuel, plus
+adroit, sentit la nécessité d'être aussi plus modéré. Il parut d'abord
+incertain sur la détermination qu'il conviendrait de prendre; et après
+avoir mis en scène tous les partis et balancé les espérances et les
+craintes que chacun d'eux pouvait inspirer à la nation, il s'écria:
+«Mais s'agit-il donc d'un homme, d'une famille? non, il s'agit de la
+patrie. Pourquoi nous ôterions-nous les moyens de la sauver? déjà nous
+avons fait un grand pas[65]; mais savons-nous, s'il sera assez grand,
+assez complet, pour en obtenir les résultats que nous désirons. Laissons
+agir le tems. En acceptant l'abdication de Napoléon, vous avez accepté
+la condition qu'elle emporte avec elle, et nous devons reconnaître
+Napoléon II, puisque les formes constitutionnelles l'exigent; mais en
+nous y conformant sous ce rapport, il nous est impossible de ne point
+nous en écarter, lorsqu'il s'agit d'assurer notre indépendance; et c'est
+pour atteindre ce but, que vous avez voulu remettre l'autorité à des
+hommes qui ont particulièrement votre confiance; afin que tel ou tel
+prince, appelé par les lois à la tutelle du souverain mineur, ne puisse
+réclamer ses droits et devenir l'arbitre des destinées de la France. Je
+demande donc l'ordre du jour motivé: 1° sur ce que Napoléon II est
+devenu Empereur des Français par le fait de l'abdication de Napoléon I
+et par la force des constitutions de l'Empire. 2° Sur ce que les deux
+chambres ont voulu et entendu, en nommant une commission de
+gouvernement, assurer à la nation les garanties dont elle a besoin, dans
+les circonstances extraordinaires où elle se trouve, pour conserver sa
+liberté et son repos.»
+
+Cette proposition captieuse séduisit l'assemblée. Elle l'adopta au
+milieu des plus bruyantes acclamations, et des cris mille fois répétés
+de _vive Napoléon II!_ sans se douter que cet ordre du jour, qui lui
+paraissait si décisif, ne signifiait rien autre chose, sinon qu'elle
+proclamait Napoléon II, puisque la constitution le voulait ainsi; mais
+qu'elle déclarait en même tems que ce n'était qu'une affaire de forme,
+et qu'elle l'abandonnerait quand le gouvernement provisoire le jugerait
+nécessaire.
+
+C'était pour la seconde fois que la chambre se trouvait dupe de son
+entraînement. Cependant, elle comptait, dans son sein, des hommes pleins
+de talens et de sagacité; mais le plus grand nombre de ses membres (et
+c'est la majorité qui fait loi), n'ayant jamais siégé dans nos
+assemblées, se laissaient subjuguer par les prestiges de l'éloquence, et
+avec d'autant plus de facilité, qu'il n'existait, dans la chambre,
+aucune idée fixe, aucune volonté dominante, qui pût leur servir de fanal
+et de guide.
+
+Le gouvernement provisoire, influencé par M. Fouché, ne tarda point à
+prouver qu'il avait saisi le véritable sens de la pensée de M. Manuel.
+Deux jours après, il intitula ses actes _au nom du peuple français_.
+Cette insulte à la bonne foi de la chambre et du souverain qu'elle avait
+reconnu, excita son étonnement et ses plaintes. La capitale et les
+patriotes murmurèrent. On somma le président du gouvernement
+d'expliquer, de justifier cet étrange procédé. Il répondit que
+l'intention de la commission n'avait jamais été de méconnaître Napoléon
+II, mais que ce prince, n'ayant encore été reconnu souverain de la
+France par aucune puissance, on ne pouvait traiter en son nom avec les
+étrangers, et que la commission avait cru de son devoir, d'agir
+provisoirement _au nom du peuple français_, afin d'ôter aux ennemis tout
+prétexte de se refuser à admettre les négociateurs.
+
+Cette explication, fortifiée par l'appui banal des mots puissans,
+_patrie_, _salut public_, _armées étrangères_, parut plausible, et tout
+fut dit.
+
+L'Empereur lui-même, étourdi par la force et la rapidité des coups que
+lui portaient ses ennemis, ne songeait plus à se défendre, et semblait
+laisser à la providence le soin de veiller sur son fils et sur lui. Il
+se plaignait, mais son mécontentement expirait sur ses lèvres, et ne lui
+inspirait aucune des résolutions qu'on devait attendre de la fougue et
+de l'énergie de son caractère.
+
+Cependant le duc d'Otrante et les députés, qui avaient concouru avec lui
+à arracher Napoléon du trône, ne le voyaient point sans effroi séjourner
+à l'Élysée. Ils redoutaient, qu'enhardi par les mâles conseils du prince
+Lucien, par le dévouement que lui conservait l'armée, par les
+acclamations des fédérés et des citoyens de toutes les classes assemblés
+journellement sous les murs de son palais, il ne tentât de renouveler un
+second dix-huit brumaire. Ils demandèrent donc à la chambre, par
+l'organe de M. Duchêne, que _l'ex-Empereur_ fût invité, au nom de la
+patrie, à s'éloigner de la capitale. Cette demande n'ayant point eu de
+suite, on eut recours à un autre moyen. On essaya de l'effrayer. Chaque
+jour, des avis officieux le prévenaient qu'on voulait attenter à sa vie;
+et, pour donner plus de vraisemblance à ces ruses grossières, on
+envoyait tout-à-coup renforcer sa garde. Une nuit même, on vint nous
+éveiller en sursaut de la part du commandant de Paris (le général
+Hulin), pour nous inviter à nous tenir sur nos gardes, que l'Élysée
+allait être attaqué, etc. Mais tel était notre mépris pour ces
+misérables impostures, que nous ne jugeâmes même point nécessaire d'en
+instruire Napoléon, et que nous revîmes le jour, sans avoir éprouvé un
+seul moment d'insomnie. Rien n'aurait été plus facile cependant, que
+d'enlever ou d'assassiner Napoléon. Son palais qui, dix jours
+auparavant, pouvait à peine contenir la foule empressée des ambitieux et
+des courtisans, n'était plus qu'une vaste solitude. Tous ces hommes sans
+foi, sans honneur, que la puissance attire et qu'éloigne l'infortune,
+l'avaient abandonné. Sa garde avait été réduite à quelques vieux
+grenadiers, et un seul factionnaire, à peine en uniforme, veillait à la
+porte de ce Napoléon, de ce roi des rois, qui naguère avait compté, sous
+ses étendards, des millions de soldats.
+
+Cependant, Napoléon sentit lui-même que sa présence à Paris, et dans un
+palais impérial, pourrait faire douter les alliés de la bonne foi de son
+abdication, et nuire au rétablissement de la paix. Il se décida donc à
+s'éloigner.
+
+Il se fit remettre sa correspondance personnelle avec les souverains, et
+quelques lettres autographes soustraites, en 1814, à leurs recherches.
+Il nous prescrivit ensuite de brûler les pétitions, les lettres, les
+adresses reçues depuis le 20 mars. J'étais occupé de ce soin, dans un
+moment où Napoléon vint à traverser le cabinet. Il s'approcha de moi, et
+me prit une lettre que je tenais à la main; elle était du duc de ... Il
+la parcourut, et me dit en souriant: «Ne brûlez point celle-là,
+gardez-la pour vous. Ce sera, si l'on vous tourmente, une excellente
+recommandation. *** ne manquera point de jurer aux autres qu'il leur a
+conservé une chaste fidélité, et quand il saura que vous avez en main la
+preuve matérielle qu'il s'était mis à mes pieds et que je n'ai voulu ni
+de lui, ni de ses services, il se mettra en quatre pour vous servir,
+dans la crainte que vous ne jasiez.» Je crus que l'Empereur plaisantait;
+il s'en aperçut, et reprit: «Non, vous dis-je, ne brûlez point cette
+lettre, ni celle de tous les gens de la même volée; je vous les donne
+pour votre sauve-garde.»
+
+«Mais, Sire, ils m'accuseront de les avoir soustraites.»--«Vous les
+menacerez, s'ils raisonnent, de les faire imprimer tout vifs, et ils se
+tairont: je les connais.»--«Puisque V. M. le veut, je les conserverai.»
+Je mis en effet de côté un certain nombre de ces lettres. Après le
+retour du Roi, j'en rendis complaisamment quelques-unes; et ce n'est
+point ici une allégation gratuite. À peine leurs auteurs que je pourrais
+nommer, les eurent-ils en leur possession, qu'ils élevèrent jusqu'aux
+nues leur prétendue fidélité, et devinrent, dans leurs discours ou dans
+leurs écrits, les détracteurs les plus acharnés de tous ceux qui avaient
+embrassé ou servi la cause du 20 mars.
+
+Le 25 à midi, Napoléon partit pour la Malmaison. Il y fut reçu par la
+princesse Hortense. Cette princesse, si odieusement calomniée et si
+digne de respect, nous donna l'exemple du courage et de la résignation.
+Sa position, celle de Napoléon, devaient briser son âme; et cependant
+elle trouvait encore assez de force pour dompter ses souffrances et
+soulager les nôtres. Elle s'occupait de l'Empereur, elle s'occupait de
+nous, avec une sollicitude si constante, une grâce si accomplie, qu'on
+aurait pu croire qu'elle n'avait à songer qu'au malheur d'autrui. Si le
+sort de Napoléon et de la France nous arrachait des gémissemens ou des
+imprécations, elle accourait; et retenant ses propres larmes, elle nous
+rappelait avec la raison d'un philosophe et la douceur d'un ange, qu'il
+fallait surmonter nos regrets, notre douleur, et nous soumettre avec
+docilité aux décrets de la providence.
+
+La secousse qu'avait donnée à Napoléon son départ de l'Élysée, le
+réveilla. Il retrouva à la Malmaison son âme, son activité, son énergie.
+Habitué à voir couronner tous ses voeux, toutes ses entreprises du plus
+heureux succès, il n'avait point appris à lutter contre les atteintes
+subites du malheur; et malgré la fermeté de son caractère, elles le
+jetaient parfois dans un état d'irrésolution, pendant lequel mille
+pensées, mille volontés se croisaient dans son esprit, et lui ôtaient la
+possibilité de prendre un parti. Mais cette catalepsie morale n'était
+point l'effet (comme on l'a prétendu) d'un lâche abattement. Sa grande
+âme restait debout au milieu de l'engourdissement momentané de ses
+facultés, et Napoléon, à son réveil, n'en était que plus terrible et
+plus redoutable.
+
+Quelques momens après son arrivée, il voulut s'entretenir encore avec
+ses anciens compagnons d'armes, et leur exprimer, pour la dernière fois,
+ses regrets et ses sentimens. L'amour qu'il leur portait, le désespoir
+de ne pouvoir venger à leur tête l'affront de Mont-St.-Jean, lui firent
+oublier, dans une première proclamation, qu'il avait brisé de ses
+propres mains son sceptre et son épée. Il reconnut bientôt que le
+langage passionné qu'il tenait à l'armée, n'était point celui que lui
+imposait son abdication, et il substitua aux trop vives inspirations de
+son coeur l'adresse suivante:
+
+ _Napoléon aux braves Soldats de l'Armée devant Paris._
+
+ Malmaison, 25 juin 1815.
+
+ SOLDATS!
+
+ Quand je cède à la nécessité qui me force de m'éloigner de la brave
+ armée Française, j'emporte avec moi l'heureuse certitude qu'elle
+ justifiera par les services éminens que la patrie attend d'elle,
+ les éloges que nos ennemis eux-mêmes ne peuvent pas lui refuser.
+
+ Soldats, je suivrai vos pas, quoiqu'absent. Je connais tous les
+ corps; et aucun d'eux ne remportera un avantage signalé sur
+ l'ennemi, que je ne rende justice au courage qu'il aura déployé.
+ Vous et moi, nous avons été calomniés. Des hommes indignes
+ d'apprécier vos travaux, ont vu, dans les marques d'attachement que
+ vous m'avez données, un zèle dont j'étais le seul objet; que vos
+ succès futurs leur apprennent que c'était la patrie par-dessus tout
+ que vous serviez en m'obéissant; et que si j'ai quelque part à
+ votre affection, je la dois à mon ardent amour pour la France,
+ notre mère commune.
+
+ Soldats, encore quelques efforts, et la coalition est dissoute.
+ Napoléon vous reconnaîtra aux coups que vous allez porter.
+
+ Sauvez l'honneur, l'indépendance des Français; soyez jusqu'à la
+ fin, tels que je vous ai connus depuis vingt ans, et vous serez
+ invincibles.
+
+L'Empereur, qui avait eu peut-être l'intention de reporter sur lui, par
+cette proclamation, le souvenir et l'intérêt de ses anciens soldats,
+s'informa de l'effet qu'elle avait produit. On lui répondit, ce qui
+était vrai, qu'elle n'avait point été publiée par le _Moniteur_, et que
+l'armée n'en avait pas eu connaissance. Il ne laissa paraître aucun
+signe de dépit ou de mécontentement, et se mit à parler des deux
+chambres.
+
+Depuis l'abdication, les pairs et les députés avaient rivalisé de zèle
+et d'efforts pour mettre la France en état d'imposer à ses ennemis
+intérieurs et extérieurs. Ils avaient déclaré la guerre nationale, et
+appelé tous les Français à la défense commune; Ils avaient autorisé le
+gouvernement à faire des réquisitions en nature, pour
+l'approvisionnement de l'armée et le transport des subsistances; à lever
+la conscription de 1815; à suspendre les lois sur la liberté
+individuelle, et à faire arrêter ou placer en surveillance toutes les
+personnes prévenues de provoquer des troubles, ou d'entretenir des
+intelligences avec les ennemis. Ils lui avaient enfin accordé un crédit
+immense, pour subvenir provisoirement au paiement des fournitures et de
+la solde de l'armée.
+
+De son côté, la commission prenait, exécutait, avec un soin infatigable,
+toutes les mesures que commandaient les circonstances. Sa tâche, il faut
+l'avouer, était aussi difficile que périlleuse. Jamais gouvernement ne
+s'était trouvé dans de semblables conjonctures. Il fallait, du moins
+pour la majorité de ses membres, un grand courage, un grand dévouement,
+un grand patriotisme; il fallait une abnégation héroïque de son repos,
+de sa liberté, de sa vie, pour se charger envers la nation, envers le
+roi, de la responsabilité du pouvoir et des événemens.
+
+Le premier acte de la commission fut de remettre, entre les mains du
+prince d'Essling, le commandement en chef de la garde nationale, dévolu
+précédemment à l'Empereur. Le duc d'Otrante voulait ôter le commandement
+en second au général Durosnel, dont la droiture l'embarrassait, pour le
+donner à M. T** qui lui paraissait sans doute plus maniable. Le duc de
+Vicence et M. Carnot s'y opposèrent et il fut laissé au général
+Durosnel, à la satisfaction de la garde nationale, qui avait su
+apprécier déjà le beau caractère de cet officier.
+
+Le maréchal SOULT n'ayant point voulu accepter de commandement, et le
+général RAPP ayant remis le sien, la commission nomma le maréchal
+GROUCHY commandant de l'armée du Nord; le général REILLE fut nommé
+commandant des 1er 2e et 6e corps réunis en un seul; le général DROUOT
+commandant de la garde; le maréchal JOURDAN commandant de l'armée du
+Rhin.
+
+Des ordres furent donnés de toutes parts pour rétablir le matériel de
+l'armée, remonter la cavalerie, faire marcher les dépôts et forcer les
+soldats isolés de rentrer sous leurs drapeaux.
+
+La commission enfin, après avoir employé tous les moyens possibles pour
+appuyer les négociations par le développement simultané des forces
+nationales, chargea MM. de la Fayette, de Pontécoulant, de la Forêt,
+d'Argenson, Sébastiani et Benjamin Constant (ce dernier adjoint en
+qualité de secrétaire), de se rendre auprès des souverains alliés et de
+leurs généraux, pour négocier une suspension d'armes et traiter de la
+paix.
+
+Le jour où ces plénipotentiaires partirent, M. S*** vint féliciter
+Napoléon. «Les alliés, lui répondit l'Empereur, ont trop d'intérêt à
+vous imposer les Bourbons pour vous donner mon fils. Mon fils régnera
+sur la France, mais son heure n'est point encore venue. Les instructions
+des plénipotentiaires, m'a-t-on assuré, sont dans le sens de ma
+dynastie; si cela est vrai, il fallait alors choisir d'autres hommes
+pour la défendre. La Fayette, Sébastiani, Pontécoulant, Benjamin
+Constant, ont conspiré contre moi; ils sont mes ennemis, et les ennemis
+du père ne seront jamais les amis du fils. Les chambres d'ailleurs n'ont
+point assez d'énergie, pour avoir une volonté indépendante: elles
+obéissent à Fouché. Si elles m'eussent donné tout ce qu'elles lui
+jettent à la tête, j'aurais sauvé la France; ma présence seule à la tête
+de l'armée aurait plus fait que toutes vos négociations; j'aurais obtenu
+mon fils pour prix de mon abdication; vous ne l'obtiendrez pas. Fouché
+n'est point de bonne foi; il est vendu au duc d'Orléans. Il jouera les
+chambres, les alliés le joueront, et vous aurez Louis XVIII. Il se croit
+en état de tout conduire à sa guise, il se trompe; il verra qu'il faut
+une main autrement trempée que la sienne, pour tenir les rênes d'une
+nation, surtout lorsque l'ennemi est chez elle... La chambre des pairs
+n'a point fait son devoir; elle s'est conduite comme une poule mouillée.
+Elle a laissé insulter Lucien et détrôner mon fils: si elle eût tenu
+bon, elle aurait eu l'armée pour elle; les généraux la lui auraient
+donnée[66]. Son ordre du jour a perdu la France et vous a rendu les
+Bourbons. Moi seul je pourrais tout réparer, mais vos meneurs n'y
+consentiront jamais; ils aimeront mieux s'engloutir dans l'abîme, que de
+s'unir avec moi pour le fermer.»
+
+Les plaintes, les regrets, les menaces que Napoléon laissait
+continuellement échapper, alarmaient de plus en plus les fauteurs de sa
+chute. Dans leur premier moment de chaleur, ils avaient montré de
+l'audace; mais depuis que leurs têtes s'étaient refroidies, ils
+paraissaient étonnés eux-mêmes de leur propre courage. Ils pâlissaient
+au seul nom de Napoléon, et conjuraient nuit et jour le gouvernement de
+le faire embarquer le plus promptement possible.
+
+Dès le jour même de son abdication, l'Empereur eut la pensée d'aller
+chercher un asile à l'étranger. Accoutumé aux émotions fortes, aux
+événemens extraordinaires, il s'était familiarisé sans peine avec cette
+idée, et parut se complaire pendant quelques momens à calculer les
+hasards du présent, les chances de l'avenir, et à opposer aux dangers de
+la réalité les fictions de l'espérance.
+
+L'Empereur n'avait jamais confondu la nation anglaise avec le système
+politique de son gouvernement. Il regardait le coeur d'un Breton comme le
+sanctuaire inviolable de l'honneur, de la générosité et de toutes les
+vertus civiques et privées qui impriment à l'homme de l'élévation et de
+la dignité. Cette haute opinion avait prévalu dans sa pensée sur les
+craintes que devaient lui inspirer les principes et les sentimens connus
+du cabinet de Londres; et son premier dessein fut de se retirer en
+Angleterre et de s'y placer sous la sauve-garde de l'hospitalité et des
+lois. Il s'en ouvrit aux ducs de Bassano et de Vicence. Le premier ne
+parut point goûter cette résolution. Le second, sans la combattre ni
+l'approuver, lui conseilla, s'il persistait à prendre ce parti, de se
+jeter dans un bateau de smuggler, de se présenter en mettant pied à
+terre devant le magistrat du lieu, et de déclarer qu'il venait avec
+confiance invoquer la protection du peuple Anglais. Napoléon parut
+goûter cet avis; mais d'autres conseils le firent pencher pour les
+États-Unis. Il fit alors demander au ministre de la marine la note des
+bâtimens américains qui se trouvaient dans nos ports. Le ministre la lui
+transmit sur-le-champ. «Remarquez, Sire, lui écrivait-il, le bâtiment du
+Havre. Son capitaine est dans mon anti-chambre; sa chaise de poste est à
+ma porte. Il va partir. Je réponds de lui; demain, si vous le voulez,
+vous serez hors d'atteinte de vos ennemis.»
+
+M. de Vicence pressa l'Empereur de profiter de cette occasion. «Je sais
+bien, reprit l'Empereur, qu'on voudrait déjà me voir parti, qu'on
+voudrait se débarrasser de moi et me faire prendre.» Le duc fit un
+mouvement de surprise et de reproche. «Ah! Caulincourt, ce n'est point
+de vous dont je veux parler.» M. de Vicence lui répondit que ce conseil
+ne partait que du coeur, qu'il n'avait d'autre motif que de le voir à
+l'abri des dangers dont le menaçait l'approche des alliés.--L'Empereur
+l'arrêta. «Qu'ai-je à craindre? j'ai abdiqué; _c'est à la France à me
+protéger!_»
+
+Plusieurs Américains qui se trouvaient à Paris, écrivirent de leur
+propre mouvement à Napoléon pour lui offrir leurs services et l'assurer,
+au nom de leurs concitoyens, qu'il serait accueilli à Washington avec
+les sentimens de respect, d'admiration et de dévouement, qui lui étaient
+dus. Napoléon refusa leurs offres. Son intention n'était point de se
+soustraire aux effets de son abdication; mais il avait changé d'opinion
+et reconnu qu'il était de son devoir de ne quitter le sol de la patrie,
+à moins qu'on ne l'exigeât, que lorsqu'elle ne serait plus en danger.
+
+Cependant, le gouvernement cédant aux obsessions continuelles des
+députés et de M. Fouché, lui fit insinuer qu'il serait convenable de
+prendre un parti. L'Empereur alors déclara qu'il était prêt à se rendre
+avec sa famille aux États-Unis, et qu'il s'embarquerait aussitôt qu'on
+aurait mis deux frégates à sa disposition. Le ministre de la marine fut
+autorisé sur-le-champ à faire armer ces deux frégates. M. le baron
+Bignon reçut l'ordre de demander à lord Wellington les passeports et les
+sauf-conduits nécessaires; mais la commission, sous le prétexte de ne
+point exposer les _frégates_ à tomber au pouvoir de l'ennemi, arrêta que
+l'expédition ne mettrait en mer, que lorsque les sauf-conduits seraient
+arrivés: condition singulière, que l'on ne peut expliquer honorablement
+qu'en supposant que le gouvernement ne se souciait point intérieurement
+de laisser partir Napoléon, regardant sans doute sa présence en France
+comme un moyen de rendre les alliés plus dociles et moins exigeans.
+
+La promesse faite par l'Empereur, et les mesures prises pour assurer son
+départ, ne suffirent point pour tranquilliser ses craintifs ennemis. Ils
+appréhendèrent qu'il ne profitât du délai que l'arrivée des
+sauf-conduits allait entraîner pour s'emparer de vive force de
+l'autorité. Ils revinrent donc à la charge, et le gouvernement, pour
+mettre un terme à leurs frayeurs importunes et répondre d'avance aux
+objections des étrangers, consentit à donner un gardien à l'ancien chef
+de l'état. Le général comte Beker, membre de la chambre des députés, fut
+nommé commandant de la garde de l'Empereur, et chargé, sous ce prétexte,
+de se rendre à la Malmaison, «pour veiller à la conservation de la
+personne de Napoléon et au respect qui lui est dû, et empêcher les
+malveillans de se servir de son nom pour occasionner des troubles[67].»
+
+Lorsque le général se présenta à la Malmaison, on crut qu'il venait
+arrêter Napoléon.
+
+Un cri de douleur s'échappa de tous les coeurs. Gourgaud et quelques
+autres officiers jurèrent qu'on ne porterait jamais sur l'Empereur une
+main sacrilége. Je courus apprendre à Napoléon ce qui se passait; il
+sortit de son cabinet, et parut à nos yeux:
+
+ Avec cet air serein, ce front majestueux,
+ Tel que dans les combats, maître de son courage,
+ Tranquille, il arrêtait ou pressait le carnage.
+
+L'Empereur nous ordonna de respecter la personne et la mission du
+général Beker, et de lui faire savoir qu'il pouvait se présenter devant
+lui, sans scrupule et sans crainte. Mais déjà cet officier s'était
+expliqué, et l'on vint annoncer que le but de sa mission n'était point
+d'arrêter l'Empereur, mais de veiller à la sûreté de sa personne, placée
+sous la sauvegarde de l'honneur national[68].
+
+Cette déclaration ne trompa personne. Elle nous affligea profondément.
+La princesse Hortense en eut l'âme déchirée. «Ô mon Dieu! dit-elle en
+élevant tristement les yeux au ciel, devais-je voir l'Empereur à la
+Malmaison prisonnier des Français!»
+
+M. Fouché et les siens ne s'en tinrent point à cette première
+précaution; et pour ôter à l'Empereur le moyen _de former des trames_,
+ils lui enlevèrent successivement, sous un prétexte ou sous un autre, la
+plupart des officiers sur le dévouement desquels il pouvait compter. Les
+uns furent appelés près du gouvernement, les autres reçurent des
+missions ou des commandemens. On leur parlait à tous au nom sacré de la
+patrie, et tous obéissaient. Moi-même, je ne fus point oublié; et je
+reçus, ainsi que mon collègue le baron Fain, l'ordre de me rendre à
+Paris. J'en prévins l'Empereur. «Allez, me dit-il, j'y consens. Vous
+saurez ce qui s'y passe, et vous me le direz. Je regrette que nous
+n'ayons point songé à vous faire attacher aux plénipotentiaires; vous
+auriez rappelé à Metternich ce qui s'est dit à Bâle; vous lui auriez
+appris que Fouché travaille pour le duc d'Orléans, etc. etc. Peut-être
+sera-t-il encore tems. Voyez Caulincourt de ma part; dites-lui de vous
+donner quelque mission.»
+
+Aussitôt mon arrivée aux Tuileries, je témoignai au président de la
+commission et à M. de Vicence, le désir de faire partie de l'ambassade.
+Je leur rappelai les propositions de M. Werner, etc. etc. M. de Vicence
+pensa que mes services pourraient être fort utiles. M. le duc d'Otrante
+me répondit qu'il fallait abandonner tout cela, et il n'en fut plus
+question.
+
+Napoléon était donc resté presque seul, à la Malmaison[69]; et là,
+retiré comme Achille dans sa tente, il maudissait son repos, lorsque le
+ministre de la marine vint lui annoncer, au nom du gouvernement, que les
+ennemis étaient à Compiègne; que la commission, craignant pour sa
+sûreté, le dispensait d'attendre les sauf-conduits et désirait qu'il
+partît _incognito_. L'Empereur promit de partir; mais quand il entendit
+au loin le premier coup de canon, tout son corps tressaillit, et il se
+plaignit avec l'accent du désespoir d'être condamné à rester loin du
+champ de bataille. Il fit appeler le général Beker; «L'ennemi est à
+Compiègne, à Senlis! lui dit-il, il sera demain aux portes de Paris! Je
+ne conçois rien à l'aveuglement du gouvernement. Il faut être insensé ou
+traître à la patrie, pour révoquer en doute la mauvaise foi de
+l'étranger. Ces gens-là n'entendent rien à leurs affaires.» Le général
+Beker fit un mouvement de tête, que Napoléon prit pour un signe
+d'approbation, et il reprit: «Tout est perdu, n'est-ce pas? Dans ce cas,
+qu'on me fasse général; je commanderai l'armée; je vais en faire la
+demande; (_d'un ton d'autorité_) Général vous porterez ma lettre; partez
+de suite; une voiture vous attend. Expliquez-leur que mon intention
+n'est point de ressaisir le pouvoir; que je veux battre l'ennemi,
+l'écraser, le forcer par la victoire à donner un cours favorable aux
+négociations; qu'ensuite, ce grand point obtenu, je poursuivrai ma
+route; allez, général; je compte sur vous: vous ne me quitterez plus.»
+
+Le général Beker, vaincu par l'ascendant de son prisonnier, partit
+sur-le-champ. Cette lettre dont je regrette de ne pouvoir garantir la
+première partie, contenait en substance:
+
+ _À la Commission du Gouvernement._
+
+ En abdiquant le pouvoir, je n'ai point renoncé au plus noble droit
+ du citoyen, au droit de défendre mon pays.
+
+ L'approche des ennemis de la capitale ne laisse plus de doutes sur
+ leurs intentions, sur leur mauvaise foi.
+
+ Dans ces graves circonstances, j'offre mes services comme général,
+ me regardant encore comme le premier soldat de la patrie.
+
+Le duc d'Otrante lut cette lettre à haute voix, et s'écria: «Est-ce
+qu'il se moque de nous?»
+
+M. Carnot parut être d'avis de replacer l'Empereur à la tête de l'armée.
+
+Le duc d'Otrante répliqua que l'Empereur avait sans doute épargné ce
+soin à la commission; que probablement il avait _filé_ aussitôt le
+départ du général Beker et qu'il était déjà à haranguer les soldats, et
+à les passer en revue.
+
+Le général Beker se rendit garant que Napoléon attendrait son retour.
+
+Le président de la commission fit observer alors que le rappel de
+Napoléon serait à jamais destructif de tout espoir de conciliation; que
+les ennemis, indignés de notre foi punique, ne voudraient plus nous
+accorder ni trêve, ni quartier; que le caractère de Napoléon ne
+promettait point d'avoir aucune confiance dans ses promesses; et que,
+s'il parvenait à obtenir quelque succès, il voudrait remonter sur le
+trône et s'ensevelir sous ses débris, plutôt que d'en descendre une
+seconde fois, etc.
+
+Ces observations réunirent tous les suffrages, et les membres de la
+commission répondirent à l'Empereur, que leur devoir envers la patrie,
+et les engagemens pris par les plénipotentiaires avec les puissances
+étrangères, ne permettaient point d'accepter son offre. Ils chargèrent
+M. Carnot de se rendre à la Malmaison pour éclairer l'Empereur sur sa
+position, sur celle de la France, et le conjurer d'éviter les malheurs
+qu'il paraissait vouloir appeler sur la France et sur lui.
+
+La proposition de Napoléon fut bientôt connue de tout Paris; on commença
+par publier qu'il avait voulu reprendre le commandement; on finit par
+annoncer qu'il l'avait repris. Napoléon en effet, aussitôt le départ du
+général Beker, fit seller ses chevaux de bataille; et pendant trois
+heures, on crut qu'il allait se rendre à l'armée. Mais il ne songea
+point à profiter lâchement de l'absence de son gardien pour s'évader.
+Une telle pensée était au-dessous de l'homme qui venait d'attaquer et
+d'envahir un royaume avec huit cents soldats.
+
+Le général Beker revint à la Malmaison. L'Empereur se saisit de la
+réponse de la commission, la parcourut rapidement, et s'écria: «J'en
+étais sûr; ces gens-là n'ont point d'énergie; eh bien, général, puisque
+c'est ainsi, partons, partons.» Il fit appeler M. de Flahaut et le
+chargea d'aller à Paris, sur-le-champ, concerter son départ et son
+embarquement avec les membres de la commission.
+
+Le prince d'Eckmuhl se trouvait aux Tuileries, au moment où M. de
+Flahaut s'y présenta. Il ne vit dans la mission de ce général qu'un
+subterfuge de l'Empereur, pour différer son départ. «Votre Bonaparte,
+lui dit-il avec le ton de la colère et du mépris, ne veut point partir,
+mais il faudra bien qu'il nous débarrasse de lui; sa présence nous gêne,
+nous importune; elle nuit aux succès de nos négociations. S'il espère
+que nous le reprendrons, il se trompe; nous ne voulons plus de lui.
+Dites-lui de ma part qu'il faut qu'il s'en aille, et que s'il ne part à
+l'instant, je le ferai arrêter, _que je l'arrêterai moi-même_.» M. de
+Flahaut, enflammé d'indignation, lui répondit: «Je n'aurais jamais pu
+croire, M. le Maréchal, qu'un homme qui, il y a huit jours, était aux
+genoux de Napoléon, pût tenir aujourd'hui un semblable langage. Je me
+respecte trop, je respecte trop la personne et l'infortune de
+l'Empereur, pour lui reporter vos paroles; allez-y vous-même, M. le
+Maréchal; cela vous convient mieux qu'à moi.»--Le prince d'Eckmuhl,
+irrité, lui rappela qu'il parlait au ministre de la guerre, au général
+en chef de l'armée, et lui prescrivit de se rendre à Fontainebleau où il
+recevrait ses ordres.--«Non, monsieur, reprit vivement le comte de
+Flahaut, je n'irai point; je n'abandonnerai pas l'Empereur; je lui
+garderai jusqu'au dernier moment la fidélité que tant d'autres lui ont
+jurée.»--«Je vous ferai punir de votre désobéissance!»--«Vous n'en avez
+plus le droit. Dès ce moment je donne ma démission. Je ne pourrais plus
+servir sous vos ordres sans déshonorer mes épaulettes.»
+
+Il sortit. L'Empereur à son retour s'aperçut qu'il avait l'âme blessée;
+il le questionna, et parvint à lui faire avouer ce qui s'était passé.
+Habitué, depuis son abdication, à ne s'étonner de rien et à tout
+souffrir sans se plaindre, Napoléon ne parut ni surpris ni mécontent des
+insultes de son ancien ministre. «Qu'il vienne, répondit-il froidement,
+_je suis prêt, s'il le veut, à lui tendre la gorge_. Votre conduite, mon
+cher Flahaut, ajouta-t-il, me touche; mais la patrie a besoin de vous:
+restez à l'armée; et oubliez, comme moi, le prince d'Eckmuhl et ses
+lâches menaces.»
+
+L'histoire plus sévère ne les oubliera point. Le respect pour le malheur
+fut toujours placé au premier rang des vertus militaires. Si le guerrier
+qui outrage son ennemi désarmé perd l'estime des braves, quel sentiment
+doit-il inspirer celui qui maudit, insulte et menace son ami, son
+bienfaiteur, son prince malheureux?
+
+L'Empereur versa, dans le sein de l'amitié fidèle, le chagrin que lui
+causait le refus de ses services par la commission. «Ces gens-là, dit-il
+à M. de Bassano, sont aveuglés par l'envie de jouir du pouvoir et de
+continuer à faire les souverains; ils sentent que s'ils me replaçaient à
+la tête de l'armée, ils ne seraient plus que mon ombre; et ils me
+sacrifient, moi et la patrie, à leur orgueil, à leur vanité. Ils
+perdront tout». Après quelques momens de silence: «Mais pourquoi les
+laisserai-je régner? j'ai abdiqué pour sauver la France, pour sauver le
+trône de mon fils. Si ce trône doit être perdu, j'aime mieux le perdre
+sur le champ de bataille qu'ici. Je n'ai rien de mieux à faire pour vous
+tous, pour mon fils et pour moi, que de me jeter dans les bras de mes
+soldats. Mon apparition électrisera l'armée, elle foudroyera les
+étrangers. Ils sauront que je ne suis revenu sur le terrain que pour
+leur marcher sur le corps, ou me faire tuer; et ils vous accorderont,
+pour se délivrer de moi, tout ce que vous leur demanderez. Si, au
+contraire, vous me laissez ici ronger mon épée, ils se moqueront de
+vous, et vous serez forcés de recevoir Louis XVIII, _chapeau bas_. Il
+faut en finir: si vos cinq Empereurs ne veulent pas de moi pour sauver
+la France, je me passerai de leur consentement. Il me suffira de me
+montrer, et Paris et l'armée me recevront une seconde fois en
+libérateur.»--«Je le crois, Sire, répondit M. de Bassano, mais la
+chambre se déclarera contre vous; peut-être même osera-t-elle vous
+mettre hors la loi. D'un autre côté, Sire, si la fortune ne favorisait
+pas vos efforts, si l'armée, après des prodiges de valeur, était
+accablée par le nombre, que deviendrait la France? que deviendrait Votre
+Majesté? L'ennemi serait autorisé à abuser de la victoire; et Votre
+Majesté aurait peut-être à se reprocher d'avoir causé à jamais la perte
+de la France.»--«Allons; je le vois bien, il faut toujours céder.»
+L'Empereur resta quelques momens sans proférer une seule parole; et
+reprit: «Vous avez raison; je ne dois pas prendre sur moi la
+responsabilité d'un si grand événement. Je dois attendre que la voix du
+peuple, des soldats et des chambres me rappelle. Mais comment Paris ne
+me demande-t-il pas? on ne s'apperçoit donc point que les alliés ne vous
+tiennent aucun compte de mon abdication?»--«Sire, il règne une telle
+incertitude dans les esprits, qu'on ne peut parvenir à s'entendre. Si
+l'on était bien convaincu que l'intention des alliés est de rétablir
+Louis XVIII, on n'hésiterait peut-être point à se prononcer; mais on
+espère qu'ils tiendront leurs promesses.»--«Cet infâme Fouché vous
+trompe. La commission se laisse conduire par lui. Elle aura de grands
+reproches à se faire. Il n'y a là que Caulincourt et Carnot qui vaillent
+quelque chose; mais ils sont mal appareillés. Que peuvent-ils faire avec
+un traître, deux niais[70], et deux chambres qui ne savent ce qu'elles
+veulent? Vous croyez tous, comme des imbéciles, aux belles promesses des
+étrangers. Vous croyez qu'ils vous mettront la poule au pot, et vous
+donneront un prince de votre façon, n'est-ce pas? Vous vous abusez:
+Alexandre, malgré ses grands sentimens, se laissera influencer par les
+Anglais; il les craint; et l'Empereur d'Autriche fera, comme en 1814, ce
+que les autres voudront.»
+
+Cet entretien fut interrompu par l'arrivée des généraux P. et Chartran.
+On les avait éconduits déjà deux fois; mais celle-ci ils déclarèrent
+qu'ils ne s'en iraient point sans avoir parlé à l'Empereur. Leur but
+était d'en exiger de l'argent. Le général Chartran, aussi funestement
+inspiré que Labédoyère, lui dit qu'il s'était perdu pour le servir, que
+les Bourbons allaient rentrer, qu'il serait fusillé s'il n'avait pas
+d'argent pour se sauver, et qu'il lui en fallait. Napoléon leur fit
+donner un millier d'écus à chacun, et ils se retirèrent. La princesse
+Hortense, craignant que ces illustres Cosaques ne fissent un mauvais
+parti à l'Empereur, voulait généreusement leur donner tout ce qu'ils
+demanderaient. J'eus mille peines à la tranquilliser et à lui faire
+comprendre qu'ils en voulaient plus à la bourse de Napoléon qu'à sa
+personne.
+
+Napoléon, après leur départ, me donna des ordres pour Paris. J'y
+retournai. Au moment où j'entrais aux Tuileries, la commission venait
+d'être instruite que l'ennemi, après avoir battu nos troupes, s'avançait
+en toute hâte sur Paris. Cette nouvelle inquiétait le gouvernement; et
+comme il n'avait en ce moment près de lui aucun officier d'ordonnance,
+le duc de Vicence me pria de vouloir bien aller à la découverte. Je
+partis. Arrivé à l'entrée du Bourget, je rencontrai le général Reille
+avec son corps d'armée. Il m'apprit que l'ennemi le suivait, mais qu'on
+n'avait rien à craindre pour la capitale. «Je ne sais ce qui s'y passe,
+me dit-il, mais on vient de conduire devant moi à l'instant le frère de
+M. de Talleyrand. Il était porteur d'un faux passe-port, sous le nom de
+Petit. J'avais envie de le faire conduire à la commission du
+gouvernement, mais il m'a déclaré qu'il était chargé par elle d'une
+mission aussi importante que pressée; et comme à tout hasard un ennemi
+de plus ne peut rien nous faire, j'ai mieux aimé le laisser passer que
+de risquer de faire manquer sa mission par des retardemens inutiles». Je
+me hâtai de revenir calmer les anxiétés du gouvernement.
+
+Aussitôt que je pus disposer de ma liberté, je volai à la Malmaison.
+Napoléon, qui me savait gré de ce postillonage continuel, daignait
+toujours me recevoir sur-le-champ. Je lui rendis compte de tout ce qui
+pouvait l'intéresser. Je n'omis point de lui apprendre que l'ennemi
+était déjà maître d'une partie des environs de Paris, et qu'il était
+important qu'il se tînt sur ses gardes. «Je ne le craindrai point
+demain, me dit-il; j'ai promis à Decrès de partir, et je partirai cette
+nuit. Je m'ennuie de moi, de Paris et de la France. Faites vos
+préparatifs, et ne vous éloignez pas.»--Sire, lui répondis-je, quand je
+promis hier à Votre Majesté de la suivre, je ne consultai que mon
+dévouement; mais, lorsque j'ai fait part de cette résolution à ma mère,
+elle m'a conjuré, au nom de ses cheveux blancs, de ne point
+l'abandonner. Sire, elle est âgée de soixante-quatorze ans[71]; elle est
+aveugle; mes frères ont été tués au champ d'honneur; elle n'a plus que
+moi, moi seul au monde, pour la protéger; et j'avouerai à Votre Majesté
+que je n'ai point eu la force de lui résister.»--«Vous avez bien fait,
+me dit Napoléon; vous vous devez à votre mère; restez avec elle. Si, un
+jour, vous êtes libre de vos actions, venez me trouver; je vous recevrai
+toujours bien.»--«Votre Majesté, lui répliquai-je, est donc décidée à
+partir.»--«Que voulez-vous que je fasse ici, maintenant?»--«Votre
+Majesté a raison, mais...»--«Mais quoi? voudriez-vous que je
+restasse?»--«Sire, j'avouerai à Votre Majesté que je ne la vois point
+partir sans effroi.»--«Au fait, le chemin est difficile, mais un bon
+vent et la fortune...»--«La fortune! ah! Sire, elle n'est plus pour
+nous; d'ailleurs, où Votre Majesté ira-t-elle?»--«J'irai aux États-Unis.
+L'on me donnera des terres ou j'en acheterai, et nous les cultiverons.
+Je finirai par où l'homme a commencé: je vivrai du produit de mes champs
+et de mes troupeaux.»--«C'est très-bien, Sire; mais croyez-vous que les
+Anglais vous laisseront en paix cultiver vos champs?»--«Pourquoi non?
+quel mal pourrai-je leur faire?»--«Quel mal, Sire! Votre Majesté
+a-t-elle donc oublié qu'elle a fait trembler l'Angleterre? Tant que vous
+vivrez, Sire, ou que vous serez libre, elle redoutera les effets de
+votre haine et de votre génie. Vous étiez peut-être moins dangereux pour
+elle sur le trône dégradé de Louis XVIII, que vous ne le seriez aux
+États-Unis. Les Américains vous aiment et vous admirent; vous exerceriez
+sur eux une grande influence, et vous les porteriez peut-être à des
+entreprises fatales à l'Angleterre.»--«Quelles entreprises? les Anglais
+savent bien que les Américains se feraient tous tuer pour la défense du
+sol national mais qu'ils n'aiment point à faire la guerre hors de chez
+eux. Ils ne sont pas encore arrivés au point d'inquiéter sérieusement
+les Anglais; un jour, peut-être, ils seront les vengeurs des mers; mais
+cette époque, que j'aurais pu rapprocher, est maintenant éloignée: les
+Américains ne grandissent que lentement.»--«En admettant que les
+Américains ne puissent, en ce moment, donner des inquiétudes sérieuses à
+l'Angleterre, votre présence aux États-Unis lui fournirait du moins
+l'occasion d'ameuter l'Europe contre eux. Les coalisés regarderont leur
+ouvrage comme imparfait, tant que vous ne serez point en leur
+possession, et ils forceront les Américains, sinon à vous livrer, du
+moins à vous éloigner de leur territoire.»--«Hé bien! j'irai au Mexique.
+J'y trouverai des patriotes, et je me mettrai à leur tête.»--«Votre
+Majesté oublie qu'ils ont déjà des chefs; on fait les révolutions pour
+soi et non pour les autres; et les chefs des indépendans se déferaient
+de Votre Majesté ou la forceraient de chercher ailleurs...»--«Hé bien!
+je les laisserai-là et j'irai à Carraccas; si je ne m'y trouve pas bien,
+j'irai à Buénos-Ayres; j'irai dans la Californie; j'irai enfin de mer en
+mer, jusqu'à ce que je trouve un asile contre la malfaisance et la
+persécution des hommes.»--«En supposant que Votre Majesté parle
+sérieusement, peut-elle raisonnablement se flatter d'échapper
+continuellement aux embûches et aux flottes des Anglais.»--«Si je ne
+puis leur échapper, ils me prendront: leur gouvernement ne vaut rien,
+mais la nation est grande, noble et généreuse; ils me traiteront comme
+je dois l'être. Au fond, que voudriez-vous que je fisse? voulez-vous que
+je me laisse prendre ici comme un sot, par Wellington, et que je lui
+donne le plaisir de me promener en triomphe comme le roi Jean dans les
+rues de Londres? je n'ai qu'un parti à prendre, puisqu'on refuse mes
+services, c'est de partir. Les destins feront le reste.»--«Il en est
+encore un, Sire; et j'oserai vous le soumettre. Votre Majesté n'est
+point faite pour se sauver.»--«Qu'appelez-vous, me dit Napoléon avec un
+regard fier et courroucé, où voyez-vous que je me sauve?»--«Je supplie
+Votre Majesté de ne point s'arrêter à cette expression.»--«Continuez,
+continuez.»--«Je pense donc, Sire, que Votre Majesté ne doit pas quitter
+ainsi la France, d'abord pour sa sûreté et ensuite pour sa gloire. Les
+Anglais sont instruits que vous avez le dessein de passer aux
+États-Unis, et déjà sans doute leurs croiseurs fourmillent sur nos
+côtes. Ce n'est point tout; Votre Majesté connaît la haine et la
+perfidie du duc d'Otrante; et qui peut répondre si des ordres secrets
+n'ont point été donnés pour entraver votre départ, ou retarder la marche
+des bâtimens, afin de vous faire capturer par les Anglais! Je regarde
+donc comme impossible, que Votre Majesté puisse leur échapper, et si
+elle leur échappe, qu'elle ne finisse tôt ou tard par tomber entre leurs
+mains. Dans cette perplexité, il faut du moins chercher à succomber le
+plus dignement possible.»--«Où voulez-vous en venir, me dit Napoléon
+avec humeur, pensant que je voulais lui proposer le suicide: Je sais que
+je pourrais me dire comme Annibal, délivrons-les de la terreur que mon
+nom leur inspire; mais il faut laisser le suicide aux âmes mal trempées
+et aux cerveaux malades. _Quelle que soit ma destinée, je n'avancerai
+jamais ma fin dernière d'un seul moment_.»--«Ce n'est point cela que je
+prétends, Sire; et puisque Votre Majesté daigne m'écouter, à sa place je
+renoncerais à l'espoir chimérique de trouver un asile à l'étranger; et
+je dirais aux chambres: «J'ai abdiqué pour désarmer nos ennemis,
+j'apprends qu'ils ne sont point satisfaits: s'il leur faut encore ma
+liberté ou ma vie, je la leur abandonne; je suis prêt à me remettre
+entre leurs mains, heureux à ce prix de pouvoir sauver la France et mon
+fils!» Qu'il serait beau, m'écriai-je, de voir Napoléon le Grand, après
+avoir déposé cette couronne placée sur sa tête après vingt années de
+victoires, venir s'offrir en sacrifice pour racheter l'indépendance de
+la patrie.»--«Oui, oui, me dit Napoléon, ce dévouement serait fort beau;
+mais une nation de trente millions d'âmes qui le souffrirait, serait à
+jamais déshonorée. À qui me rendrai-je d'ailleurs: à Blucher, à
+Wellington? ils n'ont pas le pouvoir nécessaire pour traiter avec moi à
+de pareilles conditions. Ils commenceraient par me prendre, et feraient
+ensuite de la France et de moi, ce qui leur passerait par la tête.»--«Je
+me rendrais, Sire, à l'Empereur Alexandre.»--«Alexandre!! vous ne
+connaissez pas les Russes. Cela nous coûterait la vie à tous les deux.
+Cependant votre idée mérite d'être méditée; j'y réfléchirai. Avant de
+prendre un parti sans remède, il faut y regarder à deux fois; le
+sacrifice de ma personne ne serait rien pour moi; mais peut-être
+serait-il perdu pour la France. Il ne faut jamais se confier à la foi
+d'un ennemi. Voyez si Maret et Lavalette sont là, et faites-les venir.»
+
+Tout ce qui porte l'empreinte de la grandeur d'âme me séduit et me
+transporte. J'avoue que mon imagination s'était enflammée à l'aspect de
+Napoléon se dévouant généreusement pour la France et pour son fils. Mais
+cette réponse de Napoléon: «Une nation de trente millions d'hommes qui
+souffrirait ce sacrifice, serait à jamais déshonorée»; cette réponse,
+dis-je, que je n'avais point prévue, dissipa mon enchantement.
+
+En sortant du cabinet, je fus arrêté par le duc de Rovigo qui me dit:
+«Vous avez causé bien long-tems avec l'Empereur; y aurait-il quelque
+chose de nouveau?»--«Non, lui répondis-je, nous avons parlé de son
+départ;» et je lui rapportai notre conversation. «Vous lui avez donné le
+conseil d'un homme de coeur, me répondit-il; mais il en est un que je lui
+ai donné et que je crois meilleur encore: c'est de se faire tuer avec
+nous sous les murs de Paris. Il ne le fera point, parce que Fouché ne
+lui en laissera pas les moyens, et qu'ensuite une peur de tout
+compromettre s'est emparée de lui. Il doit partir cette nuit. Dieu sait
+où nous irons; mais n'importe, je le suivrai. Avant tout je veux le
+savoir hors de danger: il vaut d'ailleurs mieux courir les aventures
+avec lui que de rester ici. Fouché croit qu'il s'en tirera; il se
+trompe; il sera pendu comme les autres, et il l'aura mieux mérité: la
+France est abîmée, est perdue! Je voudrais être mort.»
+
+Pendant que je m'entretenais avec le duc de Rovigo, Napoléon discutait
+la proposition que j'avais osé lui soumettre. Plusieurs fois il fut sur
+le point de l'adopter, et toujours il en revint à son idée dominante,
+qu'un tel sacrifice était indigne d'une grande nation, et que la France
+probablement n'en retirerait pas plus de fruit qu'elle n'en avait retiré
+de son abdication. Tout considéré, Napoléon résolut donc de confier son
+sort au vent et à la fortune. Mais la commission, prévenue par une
+dépêche de nos plénipotentiaires que je transcris plus loin, que
+l'évasion de Napoléon, avant l'issue des négociations, serait regardée
+par les alliés comme un acte de mauvaise foi de notre part, et
+compromettrait le salut de la France; la commission lui fit déclarer que
+des circonstances politiques imprévues la forçaient de subordonner de
+nouveau son départ à l'arrivée des sauf-conduits. Napoléon fut donc
+obligé de rester.
+
+Je revins à Paris; j'appris que l'ennemi avait fait d'immenses progrès;
+et selon ma coutume, je voulus m'échapper pour aller en prévenir
+Napoléon. Les barrières étaient strictement fermées; on n'en sortait
+plus sans permission. Je tentai d'en obtenir une. Le duc d'Otrante me
+répondit que ma présence était nécessaire au cabinet, et il me fut
+ordonné d'y rester. Je sus qu'un nommé Chauvin qui devait partir avec
+l'Empereur, se rendait à la Malmaison. Je courus lui exprimer ce qui se
+passait, et le chargeai d'en informer le comte Bertrand. Au même moment
+M. G. D.[72] apprit, je ne sais comment, que les Prussiens se
+proposaient d'enlever l'Empereur; que Blucher avait dit: «_si je puis
+attraper Bonaparte, je le ferai pendre à la tête de mes colonnes_;» et
+que Wellington s'était fortement opposé à ce lâche et criminel dessein.
+M. G. D. s'empressa de faire transmettre cet avis à Napoléon; et bientôt
+après il trouva le moyen, à la faveur de son emploi dans la garde
+nationale, de se rendre en personne à la Malmaison. Napoléon lui fit
+répéter avec détail tout ce qu'il savait; quand il connut la position
+des Prussiens il la mit sur sa carte[73], et dit en riant: «Ah, ah, je
+me suis en effet laissé tourner;» il chargea un officier d'ordonnance de
+s'assurer si les ponts de Bezons et du Peck avaient été coupés. Il sut
+que ce dernier ne l'était point: «Je l'avais cependant demandé: cela ne
+m'étonne point.»
+
+L'Empereur alors fit faire quelques dispositions pour se mettre à l'abri
+d'une surprise; mais ces précautions étaient superflues; il avait
+trouvé, sans l'invoquer, dans le dévouement de ses anciens compagnons
+d'armes, un rempart inviolable contre les entreprises des ennemis. Les
+soldats, les officiers, les généraux, placés dans la direction de la
+Malmaison, le firent assurer qu'ils veilleraient sur lui, et qu'ils
+étaient prêts à verser pour sa défense jusqu'à la dernière goutte de
+leur sang. L'un des commandans des lanciers rouges de la garde, le jeune
+de Brock, se fit remarquer particulièrement par son zèle infatigable.
+
+Le projet de Blucher et la proximité de nos troupes du lieu où se
+trouvait détenu Napoléon, jetèrent la commission dans les plus vives
+alarmes.
+
+Elle avait à craindre à la fois, que Napoléon, ému par le bruit des
+armes et les acclamations de ses fidèles soldats, ne pût surmonter
+l'envie de venir se battre à leur tête; que l'armée, toujours idolâtre
+de son ancien général, ne fût l'arracher à son repos et le forcer de la
+conduire à l'ennemi; ou, enfin, que l'ennemi lui-même ne parvînt à
+s'emparer de sa personne par surprise ou par force.
+
+L'éloignement de l'Empereur pouvait terminer d'un seul coup cet état
+d'anxiété; mais la dépêche des plénipotentiaires était là; et la
+commission, retenue par la crainte d'indisposer les alliés, n'osait
+autoriser ni contraindre Napoléon à s'éloigner.
+
+Sur ces entrefaites, le duc de Wellington prévint M. Bignon, qu'il
+n'avait aucune autorité de son gouvernement pour donner une réponse
+quelconque sur la demande d'un passeport et sauf-conduit pour Napoléon
+Bonaparte.
+
+N'ayant plus de prétexte plausible pour le retenir, et ne voulant point
+prendre sur elle la honte et la responsabilité des événemens, la
+commission n'hésita plus sur le parti qui lui restait à prendre: elle
+chargea le duc Decrès et le comte Boulay de se rendre immédiatement près
+de l'Empereur (il était trois heures et demie du matin), de lui exposer
+que lord Wellington avait refusé les sauf-conduits, et de lui notifier
+l'injonction de partir sur-le-champ.
+
+L Empereur reçut cette communication sans s'émouvoir, et promit de
+s'éloigner dans la journée.
+
+L'ordre fut aussitôt donné au général Beker de ne point permettre qu'il
+revînt sur ses pas; au préfet de la Charente-inférieure, de l'empêcher,
+autant que possible, de séjourner à Rochefort; au commandant de la
+marine de ne point lui laisser remettre le pied à terre du moment où il
+serait embarqué, etc. etc. etc.
+
+Jamais criminel ne fut entouré de précautions plus multipliées et en
+même tems plus inutiles.
+
+Si Napoléon, au lieu de céder à la crainte de compromettre
+l'indépendance et l'existence de la nation, eut voulu refaire un second
+20 mars, ni les instructions du général Beker, ni les menaces du
+maréchal Davoust, ni les intrigues de M. Fouché, ne l'en eussent
+empêché; il lui aurait suffi de paraître. Le peuple, l'armée, l'auraient
+reçu avec enthousiasme; et aucun de ses ennemis (le prince d'Eckmuhl le
+premier) n'eût osé lever les yeux et contrarier son triomphe.
+
+Les momens qui précédèrent son départ furent on ne peut plus touchans;
+il s'entretint, avec le peu d'amis qui ne l'avaient point abandonné, des
+grandes vicissitudes de la fortune. Il déplora les maux que leur
+dévouement à sa personne et à sa dynastie allait accumuler sur leurs
+têtes, et leur recommanda d'opposer la force de leur âme et la pureté de
+leur conscience, aux persécutions de leurs ennemis. Le sort de la France
+(qui pourrait en douter!!!) fut aussi l'objet de son inquiète et tendre
+sollicitude; il fit des voeux ardens pour son repos, son bonheur et sa
+prospérité.
+
+Lorsqu'on vint lui annoncer que tout était préparé, il pressa
+affectueusement dans ses bras la princesse Hortense, embrassa tendrement
+ses amis fondant en larmes, et leur recommanda de nouveau l'union, le
+courage et la résignation. Sa contenance était ferme, sa voix calme, ses
+traits sereins; pas une plainte, pas un reproche ne s'échappèrent de son
+coeur!
+
+Le 29 juin, à cinq heures du soir, il s'élança dans une voiture préparée
+pour sa suite, et fit monter, dans celle qui lui était destinée, le
+général Gourgaud et ses officiers d'ordonnance. Ses regards se
+reportèrent plusieurs fois vers cette dernière demeure, si long-tems
+témoin de son bonheur et de sa puissance. Il pensait, sans doute, qu'il
+ne la reverrait plus!
+
+Il avait demandé qu'on mît, à sa disposition, un aviso, et que son
+convoi fût commandé par le contre-amiral Violette. La commission, qui,
+dans tous ses rapports avec l'Empereur, ne cessa point de lui témoigner
+les égards les plus respectueux, s'empressa de déférer à cette demande.
+L'amiral Violette étant absent, il fut convenu qu'on remettrait le
+commandement au plus ancien capitaine des deux frégates, et voici les
+instructions qui lui furent données.
+
+_Instructions pour les Capitaines Philibert, commandant la Saale, et
+Poncé, commandant la Méduse._
+
+TRÈS-SECRÈTES.
+
+Les deux frégates sont destinées à porter celui qui naguères était notre
+Empereur, aux États-Unis d'Amérique.
+
+Il s'embarquera sur _la Saale_, avec telles personnes de sa suite qu'il
+désignera. Les autres seront embarquées sur _la Méduse_.
+
+Les bagages seront répartis sur les deux frégates, ainsi qu'il
+l'ordonnera.
+
+Si, soit avant le départ, soit dans la traversée, _la Méduse_ était
+reconnue beaucoup meilleure marcheuse que _la Saale_, il s'embarquera
+sur _la Méduse_, et les capitaines Philibert et Poncé changeraient de
+commandement.
+
+Le plus grand secret doit être gardé sur l'embarquement qui doit se
+faire par les soins du préfet maritime, ainsi que sur la personne à
+bord.
+
+Napoléon voyage _incognito_, et il fera connaître lui-même le titre et
+le nom sous lesquels il veut être appelé.
+
+Aussitôt après son embarquement, toute communication doit cesser avec la
+terre.
+
+Les commandans des frégates, les officiers et les équipages, trouveront
+dans leurs coeurs qu'ils doivent traiter sa personne avec tous les égards
+et le respect dus à sa situation et à la couronne qu'il a portée.
+
+À bord, les plus grands honneurs lui seront rendus, à moins qu'il ne s'y
+refuse. Il disposera de l'intérieur des frégates pour ses logemens,
+selon sa plus grande commodité, sans nuire aux moyens de leur défense.
+Sa table et son service personnel auront lieu, comme il l'ordonnera.
+
+On disposera, et le préfet en a reçu l'ordre, tout ce qui peut
+contribuer aux commodités de son voyage, sans regarder à la dépense.
+
+Il sera envoyé à bord, par le préfet, autant d'approvisionnemens pour
+lui et sa suite, que le comporte le secret impénétrable à observer sur
+son séjour et son embarquement à bord.
+
+Napoléon étant embarqué, les frégates devront appareiller dans les
+vingt-quatre heures au plus tard, si les vents le permettent, et si les
+croisières ennemies ne s'opposent pas au départ.
+
+On ne resterait vingt-quatre heures en rade, après l'embarquement de
+Napoléon, qu'autant qu'il le désirerait, car il est important de partir
+le plus tôt possible.
+
+Les frégates se porteront le plus rapidement possible aux États-Unis
+d'Amérique, et elles débarqueront Napoléon et sa suite, soit à
+Philadelphie, soit à Boston, soit dans tel autre port des États-Unis
+qu'il serait plus prompt et plus facile d'atteindre.
+
+Il est défendu aux commandans des deux frégates, de s'engager dans les
+rades dont leur sortie deviendrait lente et difficile. Elles ne sont
+autorisées à le faire, que dans le cas où cela serait nécessaire pour le
+salut du bâtiment.
+
+On évitera tous les bâtimens de guerre qu'on pourrait rencontrer; si
+l'on est obligé de combattre des forces supérieures, la frégate sur
+laquelle ne sera pas embarqué Napoléon se sacrifiera pour retenir
+l'ennemi, et pour donner à celle sur laquelle il se trouvera le moyen de
+s'échapper.
+
+Je n'ai pas besoin de rappeler que les chambres et le gouvernement ont
+mis la personne de Napoléon sous la sauve-garde de la loyauté Française.
+
+Une fois arrivé aux États-Unis, le débarquement devra se faire avec
+toute la célérité possible et sous quelque prétexte que ce soit, à moins
+que les frégates n'en soient empêchées par des forces supérieures; elles
+ne pourront y rester plus de vingt-quatre heures, et elles devront
+immédiatement faire leur retour en France.
+
+Les lois et réglemens sur la police des vaisseaux à la mer et sur la
+subordination militaire des personnes embarquées comme passagers à
+l'égard des commandans de ces bâtimens, seront observées dans toute leur
+rigueur.
+
+Je recommande aux sentimens que les capitaines ont de leurs devoirs,
+ainsi qu'à leur délicatesse, tous les objets qui pourraient n'être pas
+prévus par ces présentes.
+
+Je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai dit précédemment, que la personne
+de Napoléon est mise sous la sauve-garde de la loyauté du peuple
+Français, et ce dépôt est confié spécialement, dans cette circonstance,
+aux capitaines de la Saale et de la Méduse, et aux officiers et
+équipages de ces deux bâtimens.
+
+Tels sont les ordres que la commission du gouvernement m'a chargé de
+transmettre aux capitaines Philibert et Poncé. (Signé) Le duc DECRÈS.
+
+La commission, par un message du 29 juin, instruisit les deux chambres
+que l'approche de l'ennemi et la crainte d'un mouvement à l'intérieur,
+lui avaient imposé le devoir sacré de faire partir Napoléon.
+
+La manière dont ce message était conçu, donnait à entendre que
+l'Empereur avait montré de la résistance. M. de Lavalette interpella le
+duc Decrès d'expliquer les faits; et l'on sut alors que l'Empereur
+n'avait point hésité un seul instant à se dévouer au sort que lui
+imposait son abdication, et que, s'il n'était point parti, c'est que la
+commission avait jugé convenable de différer son départ jusqu'à
+l'arrivée des sauf-conduits demandés.
+
+L'Empereur avait d'abord manifesté l'intention de ne point s'arrêter en
+route; arrivé à Rambouillet, il descendit de voiture et déclara qu'il
+passerait la nuit au château. Il fit écrire, par le grand maréchal, à
+l'administrateur du mobilier de la couronne, pour demander qu'on
+dirigeât sur Rochefort, où ils seraient embarqués, les meubles et
+couchages nécessaires pour garnir sept à huit appartemens de maîtres.
+Précédemment, il avait réclamé la bibliothèque du Petit Trianon,
+l'_Iconographie grecque_ de M. de Visconti, et un exemplaire du bel
+ouvrage de l'Institut d'Égypte. La faculté d'associer les plus graves
+pensées aux idées les plus simples, les occupations les plus vastes aux
+soins les plus minutieux, était un des traits distinctifs du caractère
+de Napoléon.
+
+À la pointe du jour il reçut un courrier de M. de ****; il lut ses
+dépêches, et dit au général Beker, en élevant au ciel des regards
+contristés: «C'est fini! c'en est fait de la France! partons!»
+
+Il fut accueilli, sur son passage, par les plus vifs témoignages
+d'intérêt et de dévouement; mais rien ne put égaler les transports que
+firent éclater à sa vue les troupes et les habitans de la ville de
+Niort. Il recommanda au général Beker d'en instruire le gouvernement.
+«Dites-lui, général, qu'il connaît mal l'esprit de la France, qu'il
+s'est trop pressé de m'éloigner; que s'il avait accepté ma proposition,
+les affaires auraient changé de face; que je pourrais encore, _au nom de
+la nation_, exercer une grande influence dans la direction des affaires
+politiques, en appuyant les négociations du gouvernement, par une armée
+à laquelle mon nom aurait servi de point de ralliement.»
+
+Le général se mit en devoir de transmettre à la commission les paroles
+de l'Empereur. Au moment où il terminait sa dépêche, on apprit qu'une
+forte canonnade avait été entendue le 30. L'Empereur fit sur-le-champ
+ajouter le _post-scriptum_ suivant, que le général écrivit sous sa
+dictée: «Nous espérons que l'ennemi vous donnera le tems de couvrir
+Paris et de voir l'issue des négociations. Si, dans cette situation, la
+croisière anglaise arrête le départ de l'Empereur, vous pourrez disposer
+de lui comme soldat.»
+
+L'Empereur continua sa route, et son voyage de Niort à Rochefort
+n'offrant aucun incident remarquable, je me résous, quoique à regret, à
+perdre un moment de vue cette auguste victime, pour revenir au
+gouvernement qui lui avait succédé.
+
+Le gouvernement, pénétré de l'importance de sa mission, n'avait point
+cessé, depuis sa création, d'employer tous ses efforts à justifier la
+confiance des chambres. Sa politique tout à découvert, se renfermait
+dans ce peu de mots: _Point de guerre, point de Bourbons_; et il était
+doublement résolu à faire aux alliés toutes les concessions nécessaires
+pour obtenir une paix conforme au voeu national, ou à leur opposer une
+résistance inflexible, s'ils voulaient attenter à l'indépendance de la
+nation et lui donner un souverain qui ne fût pas de son choix.
+
+Le duc d'Otrante, président de la commission, paraissait approuver, en
+conseil et en public, les principes et les résolutions de ses collègues.
+En particulier, c'était autre chose: dévoué en apparence à tous les
+partis, il les flattait et les abusait tour-à-tour par de faux
+épanchemens, de chimériques espérances. Il parlait de liberté aux
+républicains, de gloire et de Napoléon II aux Bonapartistes, de
+légitimité aux amis du Roi, de garanties et de paix générale aux
+partisans du duc d'Orléans, et parvenait ainsi à se ménager de tous les
+côtés, en cas de besoin, des appuis et des chances favorables[74]. Les
+hommes familiers avec son allure, n'étaient point dupes de ses
+artifices, et cherchaient à les dévoiler: mais sa conduite apparente
+était tellement inattaquable, que l'on regardait leurs avertissemens
+comme le fruit de préventions personnelles ou d'injustes soupçons.
+
+On s'accordait d'ailleurs à reconnaître que le sort de la France
+dépendait des négociations avec les étrangers; et l'on espérait que les
+plénipotentiaires, et particulièrement MM. d'Argenson et Lafayette, dont
+les principes étaient invariables, rendraient impossible toute espèce de
+surprise et de trahison.
+
+Ces plénipotentiaires avaient quitté Paris le 25 juin. Leurs
+instructions étaient ainsi conçues:
+
+_Instructions pour Messieurs les Plénipotentiaires de la commission du
+Gouvernement, auprès des Puissances Alliées._
+
+ Paris, le 23 juin 1815.
+
+ L'objet de la mission de messieurs les plénipotentiaires chargés de
+ se rendre auprès des souverains alliés, n'a plus besoin d'être
+ développé. Il est dans leurs coeurs comme dans tous les coeurs
+ Français; il s'agit de sauver la patrie.
+
+ Le salut de la patrie est attaché à deux questions essentielles:
+ l'indépendance nationale et l'intégralité de notre territoire.
+
+ L'indépendance nationale ne peut être complète, qu'autant que les
+ principes constitutifs de l'organisation actuelle de la France,
+ soient à l'abri de toute atteinte étrangère. L'un des principes de
+ cette organisation est l'hérédité du trône dans la famille
+ impériale. L'Empereur ayant abdiqué, ses droits sont dévolus à son
+ fils. Les puissances ne peuvent porter la moindre atteinte à ce
+ principe d'hérédité établi par nos constitutions, sans violer notre
+ indépendance.
+
+ La déclaration du 13, et le traité du 25 mars, ont reçu une
+ importante modification par l'article interprétatif que le cabinet
+ Britannique a joint à la ratification de ce traité; article par
+ lequel ce cabinet annonce _qu'il n'entend point poursuivre la
+ guerre, dans l'intention d'imposer à la France un gouvernement
+ particulier_. Cette modification a été adoptée par les alliés; elle
+ a été consacrée par la lettre de lord Clancarty, du 6 mai, à la
+ rédaction de laquelle tous les autres plénipotentiaires ont donné
+ leur assentiment; elle a été consacrée par une note du prince de
+ Metternich, en date du 9, et enfin par la déclaration des
+ puissances, en date du 12 du même mois.
+
+ C'est ce grand principe reconnu par les puissances, que messieurs
+ les plénipotentiaires doivent surtout invoquer.
+
+ On ne peut se dissimuler qu'il est fort à craindre que les
+ puissances ne se croient plus liées aujourd'hui par les
+ déclarations qu'elles ont faites avant le commencement des
+ hostilités. Elles ne manqueront pas d'objecter, que si, avant la
+ guerre, elles ont établi une distinction entre la nation et
+ l'Empereur, cette distinction n'existe plus, lorsque la nation, en
+ réunissant toutes ses forces dans les mains de ce prince, a uni de
+ fait sa destinée à la sienne; que si, avant la guerre, elles
+ étaient sincères dans l'intention de ne point se mêler des affaires
+ intérieures de la France, elles sont forcées de s'en mêler
+ aujourd'hui, précisément pour prévenir tout retour semblable de
+ guerre et assurer le repos de l'avenir.
+
+ Il serait superflu d'indiquer à messieurs les plénipotentiaires les
+ réponses qui peuvent être faites à ces objections; ils en puiseront
+ la meilleure réfutation dans les sentimens de l'honneur national,
+ qui, après que la nation entière s'était ralliée à l'Empereur, a dû
+ combattre avec lui et pour lui, et qui ne pourrait s'en séparer
+ qu'autant qu'on acte tel que celui d'une abdication, viendrait
+ rompre les liens de la nation et de son souverain: il leur sera
+ facile de démontrer que, si ce devoir sacré de l'honneur a forcé la
+ nation Française à la guerre pour sa propre défense jointe à celle
+ du chef qu'on voulait lui enlever, l'abdication de ce chef replace
+ la nation dans l'état de paix avec toutes les puissances, puisque
+ c'était ce chef seul qu'elles voulaient renverser; que si la
+ déclaration faite par les puissances, de ne pas prétendre imposer à
+ la France un gouvernement particulier, était franche et sincère,
+ cette sincérité et cette franchise devraient se manifester
+ aujourd'hui par leur respect pour l'indépendance nationale lorsque
+ les circonstances nouvelles ont fait disparaître le seul grief dont
+ elles se crussent autorisées à se plaindre.
+
+ Il est une objection d'une nature plus grave, et que les puissances
+ pourraient mettre en avant, si elles sont déterminées à profiter de
+ tous les avantages que leur situation militaire semble leur offrir.
+ Cette objection serait celle qui tendrait à refuser de reconnaître
+ la commission du gouvernement, et les plénipotentiaires et les
+ actes de la représentation nationale, comme étant le résultat d'un
+ ordre de choses qui ne serait pas légal à leurs yeux, attendu
+ qu'elles ont constamment refusé de reconnaître le principe. Cette
+ objection, si elle était fortement articulée et que les puissances
+ ne voulussent point s'en désister, laisserait peu de jour à la
+ possibilité d'un accommodement. Cependant, messieurs les
+ plénipotentiaires ne négligeraient sans doute aucun effort pour
+ combattre de pareilles objections, et ils ne manqueraient point de
+ raisonnemens pour les combattre avec succès, surtout envers le
+ gouvernement Britannique, dont la dynastie actuelle ne règne qu'en
+ vertu des principes dont nous sommes à notre tour dans le cas
+ d'invoquer l'application.
+
+ Peut-être encore, sans méconnaître l'indépendance de la nation
+ Française, les souverains alliés s'attacheront à déclarer qu'il
+ n'est pas constant pour eux que le voeu de la nation soit bien le
+ voeu qui est exprimé par le gouvernement et même par les chambres;
+ qu'ainsi pour connaître le véritable voeu de la nation, elles
+ doivent commencer par rétablir tout ce qui existait avant le mois
+ de mars 1815, sauf à la nation à décider ensuite si elle doit
+ garder son ancien gouvernement ou s'en donner un nouveau.
+
+ La réponse à ces objections se trouverait encore dans celle que
+ faisait autrefois l'Angleterre elle-même, aux ennemis qui voulaient
+ lui disputer le droit de changer de gouvernement et de dynastie.
+ L'Angleterre répondait alors: que le fait seul de la possession du
+ pouvoir autorise les puissances étrangères à traiter avec celui qui
+ en est revêtu. Ainsi, dans le cas où les autorités actuellement
+ existantes en France ne seraient pas, comme elles le sont en effet,
+ entourées de la légalité la plus complète, le refus de traiter avec
+ elles ne pourrait être appuyé sur aucun raisonnement solide. Ce
+ serait déclarer que l'on veut essayer jusqu'où l'on pourrait porter
+ les prétentions de la force, et annoncer à la France qu'il n'y a
+ point de salut pour elle, que dans les ressources du désespoir.
+
+ Enfin, il est une chance moins fâcheuse que nous devons aussi
+ prévoir: c'est que les puissances, fidèles du moins en partie à
+ leur déclaration, n'insistent point absolument pour imposer à la
+ France la famille des Bourbons; mais qu'elles exigent d'un autre
+ côté l'exclusion du fils de l'Empereur Napoléon, sous prétexte
+ qu'une longue minorité pourrait donner lieu, ou à un dangereux
+ déploiement de vues ambitieuses de la part des principaux membres
+ de l'autorité en France, ou à des agitations intérieures dont le
+ contre-coup se ferait sentir au-dehors. Si la question en était
+ venue à ce point-là, messieurs les plénipotentiaires trouveraient
+ dans les principes de l'objection, le principe même de la réponse,
+ puisque la répartition du pouvoir entre les mains d'un conseil rend
+ ordinairement l'autorité plus faible, puisque la minorité du prince
+ est toujours pour un gouvernement une époque de mollesse et de
+ langueur. Ils la trouveraient surtout dans l'esprit actuel de la
+ nation Française, dans le besoin qu'elle a d'une longue paix, dans
+ l'effroi que doit lui inspirer l'idée de la continuation ou du
+ renouvellement de la guerre, dans les entraves qui seront mises par
+ des lois constitutionnelles aux passions des membres du
+ gouvernement. Quelle que soit d'ailleurs son organisation, ils
+ trouveront dans toutes ces circonstances, et dans mille autres
+ encore, des raisons très-valables à opposer à celles qu'on
+ alléguerait contre le maintien des principes de l'hérédité dans la
+ dynastie de l'Empereur Napoléon.
+
+ Le premier, et le plus solide gage que les alliés puissent donner à
+ la nation Française de leur intention de respecter son
+ indépendance, et de renoncer sans réserve à tout projet de la
+ soumettre de nouveau au gouvernement de la famille des Bourbons.
+ Les puissances alliées doivent maintenant être elles-mêmes bien
+ convaincues que le rétablissement de cette famille est incompatible
+ avec le repos général de la France, et par conséquent avec le repos
+ de l'Europe. Si, c'est comme elles l'annoncent, un ordre stable
+ qu'elles veulent rendre à la France et aux autres nations, le but
+ serait manqué entièrement. Le retour d'une famille étrangère à nos
+ moeurs, et toujours entourée d'hommes qui ont cessé d'être Français,
+ rallumerait une seconde fois au milieu de nous toutes les passions
+ et toutes les haines; et ce serait une illusion que d'espérer faire
+ sortir un ordre stable du sein de tant d'élémens de discordes et de
+ troubles. L'exclusion de la famille des Bourbons est ainsi une
+ condition absolue du maintien de la tranquillité générale; et c'est
+ dans l'intérêt commun de l'Europe, comme dans l'intérêt particulier
+ de la France, l'un des points auxquels doivent tenir le plus
+ fortement messieurs les plénipotentiaires.
+
+ La question de l'intégralité du territoire de la France, se lie
+ intimement à celle de son indépendance. Si la guerre déclarée par
+ les puissances alliées à l'Empereur Napoléon, n'était en effet
+ déclarée qu'à lui seul, l'intégralité de notre territoire n'est
+ point menacée. Il importe à l'équilibre général que la France
+ conserve au moins les limites que le traité de Paris lui a
+ assignées. Ce que les cabinets étrangers ont eux-mêmes regardé
+ comme convenable et nécessaire en 1814, ils ne peuvent pas le voir
+ d'un autre oeil en 1815. Quel prétexte pourrait aujourd'hui
+ justifier de la part des puissances le démembrement du territoire
+ Français? Tout est changé dans le système de l'Europe, tout au
+ profit de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche et de la
+ Prusse, tout au détriment de la France. La nation Française n'en
+ est point jalouse, mais elle ne veut être ni assujétie ni
+ démembrée.
+
+ Deux objets principaux seront ainsi le but des efforts de messieurs
+ les plénipotentiaires, le maintien de l'indépendance nationale, et
+ la conservation de l'intégralité du territoire Français.
+
+ Ces deux questions sont enchaînées l'une à l'autre et indépendantes
+ entre elles; on ne saurait les diviser, et admettre des
+ modifications sur l'une des deux, sans compromettre le salut de la
+ patrie.
+
+ Que s'il était fait, par les puissances étrangères, des
+ propositions qui puissent se concilier avec nos plus chers
+ intérêts, et qui nous fussent offertes comme dernier moyen de
+ salut, messieurs les plénipotentiaires, en s'abstenant d'émettre
+ une opinion prématurée, s'empresseront d'en _rendre compte et de
+ demander les ordres du gouvernement_.
+
+ Quelles que soient les dispositions des puissances étrangères, soit
+ qu'elles reconnaissent les deux principes qui sont indiqués à
+ messieurs les plénipotentiaires comme base de leur mission, soit
+ que les négociations amènent d'autres explications de nature à
+ entraîner quelques détails; il est très-important, dans l'une et
+ l'autre hypothèse, qu'un armistice général soit préalablement
+ établi: le premier soin de messieurs les plénipotentiaires devra
+ être, en conséquence, d'en faire la demande, et d'insister sur sa
+ prompte conclusion.
+
+ Il est un devoir sacré que ne peut pas oublier la nation Française;
+ _c'est de stipuler la sûreté et l'inviolabilité de l'Empereur
+ Napoléon hors de son territoire_; c'est une dette d'honneur que la
+ nation éprouve le besoin d'acquitter envers le prince, qui
+ long-tems la couvrit de gloire, et qui, dans ses malheurs, renonce
+ au trône pour qu'elle puisse être sauvée sans lui, puisqu'il paraît
+ qu'elle ne peut plus l'être avec lui.
+
+ Le choix du lieu où devra se retirer l'Empereur, pourra être un
+ sujet de discussion. Messieurs les plénipotentiaires en appelleront
+ à la générosité personnelle des souverains, pour obtenir la
+ fixation d'une résidence dont l'Empereur ait lieu d'être satisfait.
+
+ Indépendamment des considérations générales que messieurs les
+ plénipotentiaires auront à faire valoir envers tous les souverains
+ alliés indistinctement, ils jugeront d'eux-mêmes la diversité des
+ raisonnemens dont ils auront à faire usage séparément auprès des
+ divers cabinets.
+
+ Les intérêts de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Russie et de la
+ Prusse, n'étant pas les mêmes, c'est sous des points de vue
+ différens, qu'il conviendra de faire envisager à chacun de ces
+ cabinets les avantages que peut leur présenter respectivement le
+ nouvel ordre de choses qui vient de s'établir en France. Toutes les
+ puissances y trouveront la garantie de la conservation de ce
+ qu'elles possèdent, soit en territoire, soit en influence; avec ces
+ avantages généraux, quelques-unes doivent rencontrer encore des
+ avantages particuliers.
+
+ L'Autriche pourrait bien ne pas voir avec plaisir le rétablissement
+ sur le trône de France d'une branche de la dynastie des Bourbons,
+ tandis qu'une autre branche de la même maison remonte sur le trône
+ de Naples.
+
+ À cette circonstance, qui tient à la politique de cabinet, il se
+ peut que l'affection de famille vienne encore donner quelque appui;
+ il se peut que la tendresse de S. M. l'Empereur d'Autriche pour son
+ petit-fils, le porte à ne pas l'enlever aux grandes destinées qui
+ lui sont offertes. Il se peut que le cabinet autrichien aperçoive
+ dans ce lien de parenté, un moyen de fortifier sa cause de l'appui
+ de la nation Française, et qu'effrayé de l'agrandissement de la
+ Russie et de la Prusse, dont l'alliance lui pèse sans doute, il
+ saisisse l'occasion d'un rapprochement utile avec la France, pour
+ avoir en elle, au besoin, un puissant auxiliaire contre ces deux
+ gouvernemens.
+
+ D'autres raisons se présenteraient pour ramener vers nous le
+ cabinet de Pétersbourg. Les idées libérales que professe l'Empereur
+ de Russie, autorisent auprès de son ministère et auprès de ce
+ prince même, un langage que peu d'autres souverains seraient
+ capables d'entendre. Il est permis de croire aussi que ce monarque
+ ne porte personnellement qu'un bien faible intérêt à la famille des
+ Bourbons, dont la conduite en général ne lui a pas été agréable. Il
+ n'a pas eu beaucoup à se louer d'elle, lorsqu'il l'a vue professer
+ une reconnaissance presque exclusive pour le Prince régent
+ d'Angleterre. D'ailleurs le but de la Russie est atteint; tous ses
+ voeux de puissance et d'amour-propre sont également satisfaits.
+ Tranquille pour long-tems et vainqueur sans avoir combattu,
+ l'Empereur Alexandre peut rentrer avec orgueil dans ses états, et
+ jouir d'un succès qui ne lui aura pas coûté un seul homme. La
+ continuation de la guerre avec la France serait maintenant pour lui
+ une guerre sans objet. Elle serait contre tous les calculs d'une
+ bonne politique, contre les intérêts de ses peuples. Messieurs les
+ plénipotentiaires tireront parti de ces circonstances et de
+ beaucoup d'autres encore, pour tâcher de neutraliser une puissance
+ aussi redoutable que la Russie.
+
+ Celle des puissances continentales dont la France peut espérer le
+ moins de ménagemens, c'est la cour de Berlin; mais cette cour est
+ celle dont les forces viennent de souffrir le plus violent échec;
+ et pour peu que la Russie et l'Autriche se prêtent à entrer en
+ négociations, la Prusse sera bien contrainte d'y accéder. On ne
+ manquerait pas non plus, même avec cette cour, de raisons d'un
+ grand poids pour l'amener à des dispositions plus amicales, si elle
+ voulait s'écouter que ses intérêts véritables, et de tous les tems.
+
+ Messieurs les plénipotentiaires trouveront auprès des souverains
+ alliés les plénipotentiaires britanniques; ce sera peut-être avec
+ ces plénipotentiaires, que la négociation offrira le plus de
+ difficultés. La question, à l'égard des alliés, n'est presque point
+ une matière de discussion; avec cette puissance, tous les
+ raisonnemens, tous les principes sont pour nous; tout consiste à
+ savoir si la volonté ne sera pas indépendante de tous les
+ principes, de tous les raisonnemens.
+
+ Les détails auxquels on vient de se livrer n'étaient pas
+ nécessaires sans doute, et messieurs les plénipotentiaires auraient
+ trouvé eux-mêmes tout ce qui leur est indiqué ici. Mais ces
+ indications peuvent n'être pas sans utilité, attendu que leur effet
+ naturel sera de porter l'esprit de messieurs les plénipotentiaires
+ sur des considérations plus graves et sur des motifs plus puissans
+ dont ils sauront se servir à propos, dans le grand intérêt de
+ l'importante et difficile mission dont ils sont chargés.
+
+ Messieurs les plénipotentiaires trouvèrent dans les rapports faits
+ à l'Empereur par le duc de Vicence, les 12 avril et 7 juin
+ derniers, ainsi que dans les pièces justificatives qui accompagnent
+ ces rapports, toutes les données dont ils peuvent avoir besoin pour
+ bien apprécier notre situation à l'égard des puissances étrangères,
+ et pour régler leur conduite avec les ministres de ces diverses
+ puissances.
+
+Le 26 juin, les plénipotentiaires eurent une première entrevue avec deux
+officiers prussiens, délégués par le maréchal Blucher. Ils en rendirent
+compte à la commission dans la personne de M. Bignon, chargé du
+portefeuille des affaires étrangères, par la dépêche suivante:
+
+ Laon, le 26 juin 1815,
+
+ 10 heures du soir.
+
+ Monsieur le baron Bignon,
+
+ Nous avons reçu la lettre que vous nous avez fait l'honneur de nous
+ écrire hier 25, au sujet de l'intention où est l'Empereur de se
+ rendre avec ses frères aux États-Unis de l'Amérique.
+
+ Nous venons enfin de recevoir nos passeports pour nous rendre au
+ quartier général des souverains alliés, qui doit se trouver à
+ Heidelberg ou à Manheim. Le prince de Schoenburgh, aide-de-camp du
+ maréchal Blucher nous accompagne. La route de Metz est celle que
+ nous allons suivre. Notre départ aura lieu dans une heure.
+
+ Le maréchal Blucher nous a fait déclarer par le prince de
+ Schoenburgh et le comte de Noslitz plus spécialement chargé de ses
+ pouvoirs, que la France ne serait en aucune manière, gênée dans le
+ choix de son gouvernement; mais dans l'armistice qu'il proposait,
+ _il demandait, pour sûreté de son armée, les places de Metz, de
+ Thionville, de Mezières, de Maubeuge, de Sarrelouis et autres_. Il
+ part du principe qu'il doit être nanti contre les efforts que
+ pourrait tenter le parti qu'il suppose à l'Empereur. Nous avons
+ combattu, par des raisons victorieuses, toute cette argumentation,
+ sans pouvoir parvenir à gagner du terrain; vous sentez, Monsieur,
+ qu'il nous était impossible d'accéder à de pareilles demandes.
+
+ Nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour obtenir
+ l'armistice à des conditions modérées, et il nous a été impossible
+ d'arriver à une conclusion, parce que, dit le prince, il n'est pas
+ autorisé à en faire une, et que d'immenses avantages peuvent seuls
+ l'y décider, aussi long-tems que le but principal n'est pas
+ atteint.
+
+ Nous avons offert une suspension d'armes au moins pour quinze
+ jours; le refus a été aussi positif et par les mêmes motifs. Le
+ comte de Noslitz a offert, au nom du prince Blucher, de recevoir à
+ son quartier général, _et à celui du duc de Wellington, des
+ commissaires que vous leur enverrez, et qui seraient exclusivement
+ occupés des négociations nécessaires pour arrêter la marche des
+ armées et empêcher l'effusion du sang_. Il est urgent que ces
+ commissaires partent demain même, et qu'ils prennent la route de
+ Noyon, où des ordres seront donnés par le maréchal Blucher pour les
+ recevoir. Noyon va devenir son quartier général. Ils ne peuvent
+ trop redire que l'Empereur n'a pas un grand parti en France, qu'il
+ a profité des fautes des Bourbons, plutôt que des dispositions
+ existantes en sa faveur, et qu'il ne pourrait fixer l'attention
+ nationale qu'autant que les alliés manqueraient à leur déclaration.
+
+ Nous avons l'espérance de voir prendre un cours heureux à nos
+ négociations, dont nous ne nous dissimulons point cependant les
+ difficultés; le seul moyen d'empêcher que des événemens de guerre
+ ne les fasse échouer, est de parvenir absolument à une trêve de
+ quelques jours. Le choix des négociateurs pourra y influer; et nous
+ le répétons, il n'y a pas un moment à perdre pour les diriger sur
+ les armées Anglaise et Prussienne.
+
+ Les deux aides-de-camp du prince Blucher ont déclaré itérativement
+ que les alliés ne tenaient en aucune manière au rétablissement des
+ Bourbons; mais il nous est démontré qu'ils tendent à se rapprocher
+ le plus possible de Paris; et ils pourraient alors user de
+ prétextes et changer de langage.
+
+ Tout cela ne doit que presser davantage les mesures pour les
+ réorganisations de l'armée, et surtout pour la défense de Paris:
+ objet qui paraît les occuper essentiellement.
+
+ Des conversations que nous avons eues avec les deux aides-de-camp,
+ il résulte en définitif (et nous avons le regret de le répéter),
+ qu'une des grandes difficultés sera la personne de l'Empereur. Ils
+ pensent que les puissances exigeront des garanties et des
+ précautions, afin qu'il ne puisse jamais reparaître sur la scène du
+ monde. Ils prétendent que leurs peuples mêmes demandent sûreté
+ contre ses entreprises. _Il est de notre devoir d'observer que son
+ évasion, avant l'issue des négociations, serait regardée comme une
+ mauvaise foi de notre part; et pourrait compromettre
+ essentiellement le salut de la France._ Nous avons d'ailleurs
+ l'espérance que cette affaire pourra se terminer aussi à la
+ satisfaction de l'Empereur, puisqu'ils ont fait peu d'objections à
+ son séjour et à celui de ses frères en Angleterre; ce qu'ils ont
+ paru préférer au projet de retraite en Amérique.
+
+ _Il n'a été question dans aucune conversation, du prince impérial_,
+ nous ne devions pas aborder cette question, à laquelle ils ne se
+ sont pas livrés.
+
+ (Signé) H. SÉBASTIANI; le comte DE PONTÉCOULANT; LA FAYETTE;
+ d'ARGENSON; le comte DE LA FORÊT; BENJAMIN CONSTANT.
+
+La commission, aussitôt cette dépêche reçue, chargea messieurs
+Andréossy, de Valence, Flaugergues, Boissy-d'Anglas et Labesnadière, de
+se rendre, en qualité de commissaires, au quartier-général des armées
+alliées pour demander une suspension d'armes et négocier un armistice.
+
+Le duc d'Otrante, toujours empressé de s'ouvrir des correspondances
+ostensibles à la faveur desquelles il pût, au besoin, entretenir des
+intelligences secrètes, persuada au gouvernement qu'il serait convenable
+de préparer l'accès aux commissaires, par une démarche préalable; et il
+adressa, en conséquence, au duc de Wellington, une lettre de
+félicitation, dans laquelle il le supplia, avec une pompeuse bassesse,
+d'accorder à la France son suffrage et sa protection.
+
+On remit aux commissaires copies des premières instructions, et on y
+ajouta celles que voici:
+
+_Instructions pour Messieurs les Commissaires chargés de traiter d'un
+armistice._
+
+ Paris, le 27 Juin 1815.
+
+ Les premières ouvertures faites à nos plénipotentiaires sur les
+ conditions au prix desquelles le commandant en chef de l'une des
+ armées ennemies consentirait à un armistice, sont de nature à
+ effrayer sur celles que pourraient aussi demander les commandans
+ des armées des autres puissances, et à rendre fort problématique la
+ possibilité d'un arrangement. Quelque fâcheuse que soit en ce
+ moment notre position militaire, il est des sacrifices auxquels
+ l'intérêt national ne nous permet pas de souscrire.
+
+ Il est évident que le motif sur lequel le prince Blucher fonde la
+ demande qu'il a faite de six de nos places de guerre que l'on
+ nomme, et de quelques autres que l'on ne nomme pas, que ce motif,
+ _la sûreté de son armée_, est une de ces allégations mises en avant
+ par la force, pour porter aussi loin qu'il est possible le bénéfice
+ des succès d'un moment. Cette allégation est des plus faciles à
+ réfuter, puisqu'il est pour ainsi dire dérisoire de demander des
+ gages pour la sûreté d'une armée déjà maîtresse d'une assez grande
+ partie de notre territoire, et qui marche presque seule, sans
+ obstacles, au coeur de la France. Il est encore une autre
+ déclaration, faite de la part du prince Blucher, et celle-ci est
+ plus inquiétante: c'est que pour prendre sur lui de conclure un
+ armistice auquel il n'est pas autorisé, il ne peut y être décidé
+ que par d'immenses avantages. Il y a, dans cette déclaration, une
+ franchise d'exigence qui présente beaucoup de difficultés pour un
+ accommodement. Cependant, quoique la commission du gouvernement
+ soit bien éloignée de vouloir favoriser les cessions qu'on exige,
+ elle ne se retrancherait pas dans un refus absolu d'entrer en
+ discussion sur un arrangement dont les conditions ne dépasseraient
+ pas les bornes tracées par le véritable intérêt public.
+
+ Si, pour arriver à un résultat, il fallait se résoudre à la cession
+ d'une place, il est bien entendu que cette cession ne devrait avoir
+ lieu, qu'autant qu'elle garantirait un armistice qui se
+ prolongerait jusqu'à la conclusion de la paix. On se dispense
+ d'ajouter que la remise de cette place ne devrait s'effectuer
+ qu'après la ratification de l'armistice par les gouvernemens
+ respectifs.
+
+ L'un des points qui réclame tout le zèle de messieurs les
+ commissaires, est la fixation de la ligne où devra s'arrêter
+ l'occupation du territoire Français par les armées ennemies.
+
+ Il serait d'une grande importance d'obtenir la ligne de la Somme;
+ ce qui replacerait les troupes étrangères à près de trente lieues
+ de Paris. Messieurs les commissaires devront fortement insister,
+ pour les tenir au moins à cette distance.
+
+ Si l'ennemi était plus exigeant encore, et qu'enfin on fût condamné
+ à plus de condescendance, il faudrait que la ligne qui serait
+ tracée entre la Somme et l'Oise, ne le laissât point approcher de
+ Paris à plus de vingt lieues. On pourrait prendre la ligne qui
+ sépare le département de la Somme du département de l'Oise, en
+ détachant de celui-ci la partie septentrionale du département de
+ l'Aisne, et de là une ligne droite à travers le département des
+ Ardennes, qui irait joindre la Meuse auprès de Mézières.
+
+ Au reste, sur cette fixation de la ligne de l'armistice, on ne peut
+ que s'en rapporter à l'habileté de messieurs les commissaires, pour
+ tâcher d'obtenir l'arrangement le plus favorable.
+
+ Leur mission étant commune aux armées anglaises et prussiennes, il
+ n'est pas besoin de les avertir qu'il est indispensable que
+ l'armistice soit commun aux deux armées.
+
+ Il serait bien important aussi de pouvoir faire entrer dans
+ l'armistice, comme l'une de ses clauses, qu'il s'étendrait à toutes
+ les autres armées ennemies, en prenant pour base le _statu quo_ de
+ la situation des armées respectives, au moment où la nouvelle de
+ l'armistice y arriverait. Si cette stipulation est rejetée, sous le
+ prétexte que les commandans des armées anglaises et prussiennes
+ n'ont pas le droit de prendre des arrangemens au nom des commandans
+ des armées des autres puissances, on pourrait du moins convenir que
+ ceux-ci seront invités à y accéder, d'après la base ci-dessus
+ énoncée.
+
+ Comme les négociations mêmes de l'armistice, par la nature des
+ conditions déjà mises en avant et qui doivent être le sujet de
+ débats plus sérieux, entraîneront inévitablement quelques lenteurs,
+ c'est une précaution rigoureusement nécessaire, d'obtenir que, pour
+ traiter de l'armistice, tous les mouvemens soient arrêtés pendant
+ quelques jours, ou au moins pendant quarante-huit heures.
+
+ Il est une disposition de prévoyance, que messieurs les
+ commissaires ne doivent pas négliger; c'est de stipuler que les
+ armées ennemies ne lèveraient point de contributions
+ extraordinaires.
+
+ Quoique l'objet particulier de leur mission soit la conclusion d'un
+ armistice, comme il est difficile que dans leurs communications
+ avec le duc de Wellington et le prince Blucher, messieurs les
+ commissaires n'aient point à entendre, de la part de ces généraux,
+ ou des propositions, ou des insinuations, ou même de simples
+ conjectures sur les vues que pourraient admettre les souverains
+ alliés, à l'égard de la forme de gouvernement de la France,
+ messieurs les commissaires ne manqueront pas sans doute de
+ recueillir avec soin tout ce qui leur paraîtra pouvoir être de
+ quelque influence sur le parti définitif à prendre par le
+ gouvernement.
+
+ La copie qui leur est remise des instructions données à messieurs
+ les plénipotentiaires chargés de se rendre auprès des souverains
+ alliés, leur fera connaître quelles ont été, jusqu'à ce jour, les
+ bases sur lesquelles le gouvernement a désiré établir les
+ négociations. Il est possible que le cours des événemens le force
+ _à élargir ces bases_; mais messieurs les commissaires jugeront que
+ si une nécessité absolue oblige à donner les mains à des
+ arrangemens _d'une autre nature_, de manière que nous ne puissions
+ sauver, _dans toute sa plénitude, le principe de notre
+ indépendance_, c'est un devoir sacré de tâcher d'échapper à la plus
+ grande partie des inconvéniens attachés au malheur seul de sa
+ modification.
+
+ On remet aussi à messieurs les commissaires copie de la lettre que
+ messieurs les plénipotentiaires ont écrite de Laon, et datée d'hier
+ 26. Les résolutions[75] qui ont été prises aujourd'hui par le
+ gouvernement, leur fournissent des moyens de répondre à toutes les
+ objections qu'on pourrait leur faire sur le danger et la
+ possibilité du retour de l'Empereur Napoléon.
+
+ Pour que le langage de messieurs les commissaires soit parfaitement
+ d'accord avec tout ce qui a été fait par la commission du
+ gouvernement, on leur remet encore ci-jointe copie des lettres qui
+ ont été écrites à lord Castlereagh et au duc de Wellington,
+ relativement au prochain départ de Napoléon et de ses frères.
+
+ Sur les questions relatives à la forme du gouvernement de la
+ France, provisoirement, messieurs les commissaires se borneront à
+ entendre les ouvertures qui leur seront faites; et ils auront soin
+ d'en rendre compte, afin que, d'après la nature de leurs rapports,
+ le gouvernement puisse prendre la détermination que prescrirait le
+ salut de la patrie.
+
+On voit, d'après ce document, que la commission, pressentant déjà
+l'impossibilité de conserver le trône à Napoléon II, était disposée à
+entrer en pourparlers avec les alliés sur le choix d'un autre souverain.
+Liée par son mandat, elle n'aurait jamais consenti volontairement à
+transiger avec les Bourbons, mais elle n'aurait point eu de répugnance
+(je le conjecture du moins) à laisser placer la couronne sur la tête du
+roi de Saxe ou du duc d'Orléans.
+
+Le parti de ce dernier prince, recruté par M. Fouché, s'était renforcé
+d'un grand nombre de députés et de généraux. «Les qualités du duc, les
+souvenirs de Jemmappes et de quelques autres victoires sous la
+république, auxquelles il n'avait pas été étranger; la possibilité de
+faire un traité qui concilierait tous les intérêts; ce nom de Bourbon
+qui aurait pu servir au-dehors, sans qu'on le prononçât au-dedans: tous
+ces motifs et d'autres encore, offraient, dans ce choix, une perspective
+de repos et de sécurité à ceux mêmes qui ne pouvaient y voir le présage
+du bonheur.»
+
+Le roi de Saxe n'avait d'autre titre aux suffrages de la France, que la
+fidélité héroïque qu'il lui avait conservée en 1814. Mais l'empire,
+après lui, aurait pu retourner à Napoléon II; et comme avec de
+l'expérience, de la sagesse et des vertus, un prince peut régner
+indistinctement sur tous les peuples et les rendre heureux, on se serait
+résigné à passer sous les lois d'un monarque étranger, jusqu'au jour où
+sa mort aurait replacé le sceptre dans les mains de son légitime
+possesseur.
+
+La déférence que la commission se préparait à montrer pour la volonté
+des puissances alliées, n'était point l'effet de sa propre faiblesse.
+Elle lui avait été commandée par les rapports alarmans que le maréchal
+Grouchy lui adressait chaque jour sur l'abattement et la défection de
+l'armée.
+
+Les soldats, il est vrai, découragés par l'abdication de l'Empereur et
+les bruits du retour des Bourbons, paraissaient irrésolus: «Nos
+blessures, disaient-ils, ne seront plus que des titres de proscription».
+Les généraux eux-mêmes, rendus timides par l'incertitude de l'avenir, ne
+se prononçaient plus qu'avec circonspection; mais tous, généraux et
+soldats, portaient, au fond du coeur, les mêmes sentimens; et leur
+hésitation, leur tiédeur, étaient l'ouvrage de leur chef, qui, manquant
+en France comme sur les bords de la Dyle, de résolution et de force
+d'âme, ne prenait point la peine de cacher qu'il regardait la cause
+nationale comme perdue, et qu'il n'attendait qu'une occasion favorable
+pour apaiser les Bourbons et leurs alliés, par une prompte et entière
+soumission.
+
+La commission cependant, éclairée par des lettres particulières, conçut
+des soupçons sur la véracité des rapports du maréchal. Elle donna la
+mission au général Corbineau, de lui rendre compte de l'état de l'armée.
+Instruite de la vérité, elle ne craignit plus d'être forcée de recevoir
+humblement la loi du vainqueur; et voulant empêcher le maréchal Grouchy,
+dont les intentions avaient cessé d'être un mystère, de compromettre
+l'indépendance nationale par une transaction irréfléchie, elle lui fit
+défendre de négocier aucun armistice, d'entamer aucune négociation, et
+lui ordonna de ramener son armée à Paris.
+
+Le prince d'Eckmuhl, dont l'absence de fermeté s'était manifestée si
+pitoyablement dans la retraite de Moscow, ne put résister à ce nouveau
+choc; l'exemple du maréchal Grouchy l'entraîna; et persuadé, comme lui,
+qu'il fallait se hâter de se soumettre, il déclara au gouvernement qu'il
+n'y avait pas un moment à perdre pour rappeler les Bourbons, et lui
+proposa d'envoyer offrir au Roi: 1.° d'entrer à Paris sans garde
+étrangère; 2.° de prendre la cocarde tricolore; 3.° de garantir les
+propriétés et les personnes quelles qu'aient été leurs fonctions,
+places, votes et opinions; 4.° de maintenir les deux chambres; 5.°
+d'assurer aux fonctionnaires la conservation de leurs places, et à
+l'armée la conservation de ses grades, pensions, honneurs, prérogatives;
+6.° de maintenir la légion d'honneur, et son institution, comme premier
+ordre de l'état.
+
+La commission, _trop clairvoyante_ pour se laisser amorcer par cette
+proposition, s'empressa de la rejeter; et, fidèle au système de ne rien
+dissimuler aux deux chambres, elle en instruisit les membres principaux,
+en leur répétant que quel que soit l'événement, «elle ne leur
+proposerait jamais rien de pusillanime ni de contraire à ses devoirs, et
+qu'elle défendrait jusqu'à la dernière extrémité l'indépendance de la
+nation, l'inviolabilité des chambres et la liberté et la sûreté des
+citoyens.»
+
+Les représentans répondirent à cette déclaration, en mettant Paris en
+état de siége, et en _votant une adresse à l'armée_[76].
+
+ Braves soldats (portait cette adresse), un grand revers a dû vous
+ étonner, mais non vous abattre. La patrie a besoin de votre
+ constance et de votre courage. Elle vous a confié le dépôt de la
+ gloire nationale, et vous répondrez à son appel.
+
+ «Des plénipotentiaires ont été envoyés aux puissances alliées... le
+ succès des négociations dépend de vous. Serrez-vous autour du
+ drapeau tricolor, consacré par la gloire et le voeu national. Vous
+ nous verrez, s'il le faut, dans vos rangs, et nous prouverons au
+ monde que vingt-cinq années de sacrifices et de gloire ne seront
+ jamais effacées, et qu'un peuple qui veut être libre, ne perd
+ jamais sa liberté.
+
+L'attitude de la chambre et du gouvernement ne rassura point le prince
+d'Eckmuhl. Il revint à la charge, et écrivit, dans la nuit du 29, au
+président de la commission, qu'il avait vaincu ses préjugés et ses
+idées, et qu'il reconnaissait qu'il n'existait plus d'autre moyen de
+salut, que de conclure un armistice et de proclamer sur-le-champ Louis
+XVIII.»
+
+Le président lui répondit:
+
+ Je suis persuadé comme vous, M. le maréchal, qu'il n'y a rien de
+ mieux à faire que de traiter promptement d'un armistice; mais il
+ faut savoir ce que veut l'ennemi; une conduite mal calculée
+ produirait trois maux: 1.° d'avoir reconnu Louis XVIII avant tout
+ engagement de sa part; 2.° de n'en être pas moins forcé de recevoir
+ l'ennemi dans Paris; 3.° de n'obtenir aucune condition de Louis
+ XVIII.
+
+ Je prends sur moi de vous autoriser à envoyer aux avant-postes de
+ l'ennemi, et de conclure un armistice, en faisant tous les
+ sacrifices qui seront compatibles avec nos devoirs et notre
+ dignité. Il vaudrait mieux céder des places fortes que de sacrifier
+ Paris.
+
+Le duc d'Otrante ayant mis cette lettre sous les yeux de la commission,
+elle pensa que la réponse de son président _jugeait implicitement la
+question du rappel de Louis XVIII_, et laissait trop de latitude au
+prince d'Eckmuhl. Elle lui fit écrire sur-le-champ une lettre
+supplémentaire, portant:
+
+ Il est inutile de vous dire, M. le maréchal, que votre armistice
+ doit être purement militaire, et qu'il ne doit contenir aucune
+ question politique. Il serait convenable que cette demande
+ d'armistice fût portée par un général de ligne et un maréchal de
+ camp de la garde nationale.
+
+Ainsi, dans l'espace des vingt-quatre heures qui précédèrent et
+suivirent le départ de l'Empereur, la commission eut à repousser et
+repoussa les instigations plus ou moins coupables du ministre de la
+guerre, du général en chef de l'armée et du président du
+gouvernement[77].
+
+Cependant l'armée, de pas en pas, était arrivée aux portes de Paris.
+
+Le maréchal Grouchy, mécontent et déconcerté, donna sa démission, pour
+cause de santé.
+
+Le prince d'Eckmuhl qui, par un air de bonne foi et des protestations
+multipliées de dévouement et de fidélité, avait reconquis, grâce au duc
+d'Otrante, la confiance de la majorité des membres de la commission, fut
+investi du commandement en chef de l'armée.
+
+Le 30 juin, un message prévint les chambres que les ennemis étaient en
+vue de la capitale; que l'armée, réorganisée, occupait une ligne de
+défense qui protégeait Paris; qu'elle était animée du meilleur esprit,
+et que son dévouement égalait sa valeur.
+
+Des députations des deux chambres partirent aussitôt pour porter aux
+défenseurs de la patrie l'expression des principes, des sentimens et des
+espérances de la représentation nationale. Leur langage patriotique,
+leur écharpe tricolore, le nom de NAPOLÉON II qu'ils eurent soin de
+prononcer, électrisèrent le soldat et achevèrent de lui rendre cette
+confiance en soi-même et cette résolution de mourir ou de vaincre,
+présages infaillibles de la victoire.
+
+Le moment était propice pour marcher au combat. Le prince d'Eckmuhl
+sollicita la paix.
+
+Un armistice venait d'être conclu entre le duc d'Albuféra et le maréchal
+de Frimont, commandant les forces Autrichiennes. Il en instruisit le duc
+de Wellington et lui demanda de faire cesser les hostilités, _jusqu'à la
+décision du congrès_.
+
+ Si je me présente sur le champ de bataille avec l'idée de vos
+ talens, ajouta-t-il, j'y porterai la conviction d'y combattre pour
+ la plus sainte des causes, celle de la défense et de l'indépendance
+ de ma patrie; et quel qu'en soit le résultat, je mériterai, milord,
+ votre estime.»
+
+Que si, au lieu de parler ce langage plus digne d'un homme à moitié
+vaincu que d'un général français habitué à vaincre, un autre chef
+autrement inspiré eût déclaré, avec une noble fermeté, qu'il était prêt,
+si l'on ne cessait point d'injustes agressions, à donner à ses
+quatre-vingt mille braves le signal de la mort ou de la victoire,
+l'ennemi aurait indubitablement renoncé à poursuivre une guerre devenue
+sans objet, sans utilité et sans gloire. Mais le duc de Wellington,
+instruit fidèlement de l'état véritable des choses, savait que le prince
+d'Eckmuhl, satisfait d'avoir vaincu ses préjugés et ses idées,
+paraissait plus disposé à neutraliser le courage de ses troupes, qu'à le
+mettre à l'épreuve; et Wellington refusa la suspension d'armes proposée.
+Il entrait dans la politique des princes armés pour la légitimité, de
+nous contraindre à recevoir, _chapeau bas_, Louis XVIII; et dès lors, il
+était conséquent que les généraux alliés éludassent de transiger,
+puisque les sentimens du président de la commission et du général de
+l'armée française leur garantissaient qu'ils pourraient attendre, sans
+avoir de risques à courir, que les circonstances ou la trahison nous
+forçassent de subir la loi de la nécessité.
+
+Wellington avait repoussé la proposition du maréchal Davoust, sous le
+prétexte frivole que l'Empereur avait repris le commandement de l'armée.
+On conçoit facilement que la commission n'avait point omis d'instruire
+sur-le-champ les commissaires, du départ de Napoléon et des
+circonstances qui l'avaient précédé. Mais jusqu'alors, elle n'avait
+reçu, de leur part, aucune communication. Leur correspondance entravée à
+dessein par les alliés, l'avait en outre été par nos avant-postes qui,
+regardant les parlementaires comme des artisans de trahison, leur
+avaient fermé le passage à coups de fusil. La commission résolut donc de
+se procurer à tout prix de leurs nouvelles; et sur la présentation du
+duc d'Otrante, elle leur expédia M. de Tromeling. Elle n'ignorait point
+que cet officier émigré, Vendéen et détenu long-tems au Temple, comme
+compagnon de sir Sidney Smith et du capitaine Wright, méritait peu la
+confiance des patriotes. Mais les agens à deux fins de M. Fouché
+parvenaient seuls à se faire ouvrir les lignes ennemies; et il fallait,
+malgré soi s'en servir.
+
+M. Tromeling partit. Au lieu de remettre ses dépêches aux commissaires,
+il craignit qu'elles ne lui fussent enlevées par l'ennemi, et il les
+déchira. La commission pensa qu'il s'était plutôt trompé d'adresse; mais
+elle excusa volontiers cette erreur, pour ne s'occuper que des nouvelles
+qu'il lui avait rapportées.
+
+Nos commissaires arrivés le 28 au quartier général anglais, s'étaient
+empressés de solliciter une suspension d'armes.
+
+Lord Wellington leur annonça qu'il désirait se concerter à cet égard
+avec le prince Blucher; et le 29 juin, à onze heures et demie du soir,
+il leur transmit cette réponse.
+
+ Au quartier général du prince Blucher, ce 25 juin 1815, onze heures
+ et demie de la nuit.
+
+ Messieurs,
+
+ J'ai l'honneur de vous faire savoir qu'ayant consulté le maréchal
+ prince Blucher sur votre proposition pour un armistice, S. A. est
+ convenue avec moi que, dans les circonstances actuelles, aucun
+ armistice ne peut se faire, tant que Napoléon Bonaparte est à Paris
+ et en _liberté_; et que les opérations sont en tel état qu'il ne
+ peut pas les arrêter.
+
+ J'ai l'honneur, etc.
+
+ WELLINGTON.
+
+Le 1er juillet, ils eurent, dans la matinée, une conférence dont ils
+rendirent compte au gouvernement, par la dépêche suivante, adressée à M.
+le baron Bignon, secrétaire d'état, adjoint au ministre des affaires
+étrangères.
+
+ Louvre, 1 juillet 1815, avant midi.
+
+ Monsieur le Baron,
+
+ Les dépêches, n° 1, 2 et 3, que nous avons eu l'honneur de vous
+ adresser, sont restées sans réponse[78]. Nous sommes absolument
+ privés de connaître ce qui se passe à Paris et dans le reste de la
+ France. À quelque cause que ce manque de communication puisse être
+ attribué, il rend notre situation pénible et nuit à l'activité de
+ nos démarches. Il peut les rendre inutiles; nous vous prions d'y
+ remédier le plus promptement possible.
+
+ Jusqu'à présent, nous sommes autorisés à penser qu'aussitôt que
+ vous nous aurez fait connaître que Napoléon Bonaparte aura été
+ éloigné, il pourra être signé une suspension d'armes de trois jours
+ pour régler un armistice, pendant lequel on pourra traiter de la
+ paix.
+
+ Chargés par les instructions qui nous ont été données, d'entendre
+ ce qui pourra nous être dit et de vous en donner connaissance, nous
+ devons vous informer que le duc de Wellington nous a répété, à
+ plusieurs reprises, que, dès que nous aurons un chef de
+ gouvernement, la paix sera promptement conclue.
+
+ En parlant, dit-il, seulement comme un individu, mais croyant
+ cependant que son opinion pourra être prise en considération, il
+ fait plus que des objections contre le gouvernement de Napoléon II,
+ et il pense que sous un tel règne, l'Europe ne pourrait jouir
+ d'aucune sécurité, et la France d'aucun calme.
+
+ On dit qu'on ne prétend point s'opposer au choix d'aucun autre chef
+ de gouvernement. L'on répète, à chaque occasion, que les puissances
+ de l'Europe ne prétendent point intervenir dans ce choix; mais on
+ ajoute que, si le prince choisi était dans le cas, par la nature
+ même de sa situation, d'alarmer la tranquillité de l'Europe, en
+ mettant en problème celle de la France, il serait nécessaire aux
+ puissances alliées d'avoir des garanties; et nous sommes fondés à
+ croire que ces garanties seraient des cessions de territoire.
+
+ Un seul (Louis XVIII) leur semble réunir toutes les conditions, qui
+ empêcheraient l'Europe de demander des garanties pour sa sécurité.
+
+ Déjà, disent-ils, il réside à Cambray; le Quesnoy lui a ouvert ses
+ portes. Ces places et d'autres villes sont en sa puissance, soit
+ qu'elles se soient données, ou qu'elles lui aient été remises par
+ les alliés.
+
+ Le duc de Wellington reconnaît et énumère une partie considérable
+ des fautes de Louis XVIII, pendant son gouvernement de quelques
+ mois. Il place au premier rang, d'avoir donné entrée dans son
+ conseil aux princes de sa famille, d'avoir eu un ministère sans
+ unité et non responsable, d'avoir créé une maison militaire choisie
+ autrement que dans les soldats de l'armée, de ne s'être pas entouré
+ de personnes qui eussent un véritable intérêt au maintien de la
+ Charte.
+
+ Il lui semble qu'en faisant connaître les griefs _sans faire de
+ conditions_, il pourrait être pris des engagemens publics qui
+ rassureraient pour l'avenir, en donnant à la France les garanties
+ qu'elle peut désirer.
+
+ Si l'on discute des conditions, d'autres que les autorités
+ actuelles pourront délibérer, reprit le duc.
+
+ Si l'on perd du tems, des généraux d'autres armées pourront se
+ mêler des négociations, elles se compliqueraient d'autres intérêts.
+
+ Nous joignons deux proclamations de Louis XVIII, etc.
+
+ (Signé) ANDRÉOSSY, comte BOISSY-D'ANGLAS, FLAUGERGUES, VALENCE,
+ LABESNADIÈRE.
+
+La dépêche de M. Bignon, annonçant le départ de Napoléon, leur étant
+parvenue à l'issue de ce premier entretien, ils s'empressèrent de la
+communiquer à lord Wellington et de réclamer une suspension d'armes,
+pour conclure l'armistice auquel la présence de Napoléon avait été
+jusqu'alors le seul obstacle.
+
+Lord Wellington leur répondit qu'il était nécessaire qu'il en conférât
+avec le prince Blucher, et qu'il leur rendrait réponse dans la journée.
+
+Le soir, ils eurent une nouvelle conférence avec ce général, qui donna
+lieu à la dépêche ci-après.
+
+ Louvre, 1er juillet, à huit heures et demie du soir.
+
+ Lord Wellington nous a donné connaissance d'une lettre de Manheim,
+ écrite au nom des Empereurs de Russie et d'Autriche par MM. de
+ Nesselrode et de Metternich. Cette lettre presse vivement la
+ poursuite des opérations, et déclare que, s'il était adopté quelque
+ armistice par les généraux qui dans ce moment sont près de Paris,
+ leurs majestés ne le regarderaient point comme devant arrêter leur
+ marche, et qu'elles ordonneraient à leurs troupes de s'approcher de
+ Paris.
+
+ M. le comte d'Artois venait d'arriver au quartier général du duc de
+ Wellington qui nous a reçus seuls dans son salon. Nous n'avons pas
+ apperçu le prince: il était dans un appartement séparé.
+
+ Nous avons insisté pour l'exécution de la promesse qui nous avait
+ été faite. Le duc de Wellington nous a répondu qu'il nous avait
+ toujours annoncé ne pouvoir prendre d'engagemens définitifs, avant
+ qu'il se fût entendu avec le maréchal prince Blucher; qu'il allait
+ le joindre pour le porter à s'unir avec lui, pour convenir d'un
+ armistice.
+
+ Il a ajouté qu'il ne nous dissimulait pas que le feld-maréchal
+ avait un extrême éloignement pour tout ce qui arrêtera ses
+ opérations, qui s'étendaient déjà sur la rive gauche de la Seine;
+ et qu'il ne pourrait cesser d'appuyer ses mouvemens, s'il ne
+ pouvait l'amener à partager son opinion.
+
+ Il nous a communiqué une proposition d'armistice faite par le
+ prince d'Eckmuhl, qu'il venait de recevoir.
+
+ Il nous a assuré qu'aussitôt qu'il aurait vu le prince Blucher, il
+ reviendrait nous joindre à Louvre, et nous enverrait prier de nous
+ rendre à Gonesse.
+
+ «En causant des conditions possibles d'armistice, il a insinué
+ qu'il demanderait que l'armée sortît de Paris, ce que nous avons
+ décliné, en opposant qu'il était au contraire convenable que ce fût
+ l'armée des alliés qui prît des positions éloignées, pour qu'il fût
+ possible de délibérer en liberté sur les grands intérêts de la
+ patrie, dont ils paraissaient reconnaître l'influence sur ceux de
+ l'Europe.
+
+ «La conférence s'est ainsi terminée; nous avons quelque raison de
+ croire que lord Wellington fera connaître à M. le comte d'Artois
+ qu'il doit se placer à une distance beaucoup plus considérable de
+ Paris.»
+
+M. le baron Bignon leur répondit sur-le-champ ce qui suit:
+
+_À Messieurs les Commissaires chargés de l'Armistice._
+
+ 1er juillet.
+
+ Vous annonciez, Messieurs, que vous étiez autorisés à croire que,
+ Napoléon Bonaparte éloigné, il pourrait être signé une suspension
+ d'armes, pendant laquelle on traiterait de la paix. La _condition
+ voulue étant remplie_, il n'y a plus en ce moment aucun motif qui
+ puisse s'opposer à une suspension d'armes et à un armistice. Il est
+ vivement à désirer que la suspension, d'armes, au lieu d'être de
+ trois jours seulement, soit au moins de cinq jours.
+
+ Nous ne pensons pas que les Anglais et les Prussiens seuls
+ prétendent forcer nos lignes; ce serait vouloir faire gratuitement
+ des pertes inutiles; d'après eux-mêmes, ils ne doivent être
+ rejoints par les Bavarois, que dans la première quinzaine de ce
+ mois; il peut leur convenir ainsi d'attendre ce renfort; et c'est
+ une raison de plus, de ne pas se refuser à un armistice qui aura
+ pour eux autant et plus d'avantages que pour nous. Enfin, si les
+ alliés ne veulent pas tout-à-fait oublier leurs déclarations
+ solennelles, que prétendent-ils maintenant? Le seul obstacle qui,
+ selon eux, s'opposait à la conclusion de la paix, est
+ irrévocablement écarté; rien ne s'oppose plus ainsi à ce
+ rétablissement; et pour arriver à la paix, rien de plus pressant
+ qu'un armistice.
+
+ La commission du gouvernement a eu sous les yeux tous les détails
+ que vous avez transmis, du langage que vous tient le duc de
+ Wellington. Elle désire, messieurs, que vous vous attachiez à
+ distinguer la question politique de la forme du gouvernement de la
+ France, de la question actuelle de la conclusion d'un armistice.
+ Sans repousser aucune des ouvertures qui vous sont faites, il est
+ facile de faire comprendre au duc de Wellington, que, si dans
+ l'état actuel des choses, la question politique du gouvernement de
+ la France _doit inévitablement devenir le sujet d'une sorte de
+ transaction entre la France et les puissances alliées_, l'intérêt
+ général de la France et des puissances elles-mêmes, est de ne rien
+ précipiter et de ne s'arrêter à un parti définitif, qu'après avoir
+ mûrement pesé ce qui offrira des garanties véritables pour
+ l'avenir. Il est possible que les puissances elles-mêmes, mieux
+ éclairées sur les sentimens de la nation Française, ne persévèrent
+ pas dans des résolutions qu'elles peuvent avoir prises, d'après
+ d'autres données. Napoléon n'est plus à Paris, depuis près de huit
+ jours; sa carrière politique est finie. S'il existait en faveur des
+ Bourbons une disposition nationale, cette disposition se serait
+ manifestée avec éclat; et leur rappel serait déjà consommé. Il est
+ donc évident que ce n'est pas le rétablissement de cette famille,
+ que veut la nation Française. Il reste à examiner aux souverains
+ alliés, que si, en voulant l'imposer à la nation malgré elle, ils
+ n'agiraient pas eux-mêmes contre leurs propres intentions,
+ puisqu'au lieu d'assurer la paix intérieure de la France, ils y
+ semeraient de nouveaux germes de discorde.
+
+ On connaissait ici les proclamations de Louis XVIII; et déjà la
+ nature de ces proclamations détruit toutes les espérances que
+ pourrait donner le langage du duc de Wellington. On peut juger par
+ l'esprit qui respire dans ces actes récemment publiés, que le
+ ministère royal actuel ou n'a pas voulu, ou n'a pas pu empêcher ce
+ que la nation Française pouvait attendre de ce gouvernement.
+
+ Au reste, messieurs, vous devez vous borner à tout entendre; vous
+ devez établir que la France elle-même ne désire que ce qui peut
+ être le plus utile dans l'intérêt général, et que si elle veut tout
+ autre système que le rétablissement des Bourbons, c'est qu'il n'en
+ est point qui lui présente autant d'inconvéniens et aussi peu
+ d'avantages.
+
+ «Vous devez, messieurs, bien répéter au duc de Wellington et au
+ prince Blucher, que si le gouvernement Français insiste avec
+ chaleur sur un armistice, c'est qu'il y voit la possibilité de
+ s'entendre sur des points à l'égard desquels les opinions
+ paraissent les plus divisées; c'est que les communications et les
+ rapports qui s'établiront entre leurs quartiers généraux et nous,
+ les mettront en état de bien apprécier le véritable esprit de la
+ France. Nous pensons particulièrement que le noble caractère du duc
+ de Wellington et la sagesse des souverains alliés ne pourront les
+ porter à vouloir forcer la nation Française à se soumettre à un
+ gouvernement que repousse le voeu bien réel de la grande majorité de
+ la population.»
+
+Ce langage, si remarquable par sa modération, fut corroboré par la
+lettre _ostensible_ ci-après, que le duc d'Otrante crut devoir adresser
+à chacun des généraux en chef des armées assiégeantes.
+
+ Milord (ou prince),
+
+ Indépendamment du cours des nos négociations, je me fais un devoir
+ d'écrire personnellement à votre seigneurie, au sujet d'un
+ armistice dont le refus, je l'avoue, me semble inexplicable. Nos
+ plénipotentiaires sont au quartier général depuis le 28 juin, et
+ nous sommes encore sans une réponse positive.
+
+ La paix existe déjà, puisque la guerre n'a plus d'objet: nos droits
+ à l'indépendance, l'engagement pris par les souverains de la
+ respecter, n'en subsisteraient pas moins après la prise de Paris.
+ Il serait donc inhumain, il serait donc atroce de livrer des
+ batailles sanglantes, qui ne changeraient en rien les questions qui
+ sont à décider.
+
+ Je dois parler franchement à votre seigneurie; notre état de
+ possession, notre état légal _qui a la double sanction du peuple et
+ des chambres, est celui d'un gouvernement, où le petit-fils de
+ l'Empereur d'Autriche est le chef de l'état. Nous ne pourrions
+ songer à changer cet état des choses, que dans le cas où la nation
+ aurait acquis la certitude que les puissances révoquent leurs
+ promesses et que leurs voeux communs s'opposent à la conservation de
+ notre gouvernement actuel_.
+
+ Ainsi, quoi de plus juste, que de conclure un armistice? Y a-t-il
+ un autre moyen de laisser aux puissances le tems de s'expliquer, et
+ à la France le tems de connaître le voeu des puissances?
+
+ Il n'échappera point à votre seigneurie que déjà une grande
+ puissance trouve, dans notre état de possession, un droit personnel
+ d'intérêt pour ses propres intérêts dans nos affaires intérieures.
+ Aussi long-tems que cet état ne sera pas changé, il en résulte une
+ obligation de plus pour les deux chambres de ne pouvoir consentir
+ aujourd'hui à aucune mesure capable d'altérer notre possession.
+
+ La marche la plus naturelle à suivre, n'est-elle pas celle qu'on
+ vient d'adopter sur nos frontières de l'Est? On ne s'est pas borné
+ à un armistice entre le général Budna et le maréchal Suchet; il a
+ été stipulé que nous rentrerions dans nos limites du traité de
+ Paris, parce qu'en effet la guerre doit être regardée comme
+ terminée, par le seul fait de l'abdication de Napoléon.
+
+ Le feld-maréchal Frimont, de son côté, a consenti à l'armistice,
+ pour venir, a-t-il dit, par des arrangemens préliminaires,
+ au-devant de ceux qui pourraient avoir lieu entre les alliés. Nous
+ ne savons même pas si l'Angleterre et la Prusse ont changé de
+ volonté au sujet de notre indépendance; car la marche des armées ne
+ peut pas être un indice certain de la volonté des cabinets. La
+ volonté de deux puissances ne pourrait même pas nous suffire; c'est
+ leur accord que nous avons besoin de connaître. Voudriez-vous
+ devancer cet accord? Voudriez-vous y mettre obstacle, et faire
+ naître une nouvelle tempête politique, d'un état de choses qui est
+ si voisin de la paix?
+
+ Je ne crains pas, moi, d'aller au-devant de toutes les objections.
+ On s'imagine peut-être que l'occupation de Paris par deux des
+ armées alliées, seconderait les vues que vous pouvez avoir de
+ rétablir Louis XVIII sur le trône. Mais comment l'augmentation des
+ maux de la guerre qu'on ne pourrait plus qu'attribuer à ce motif,
+ serait-elle un moyen de réconciliation?
+
+ Je dois déclarer à votre seigneurie que toute tentative détournée
+ pour nous imposer un gouvernement, avant que les puissances se
+ soient expliquées, forcerait aussitôt les chambres à des mesures
+ qui ne laisseraient, dans aucun cas, la possibilité d'aucun
+ rapprochement. L'intérêt même du Roi est que tout reste en suspens;
+ la force peut le replacer sur le trône, mais elle ne l'y
+ maintiendra pas. Ce n'est ni par la force, ni par des surprises, ni
+ par les voeux d'un parti, que la volonté nationale pourrait être
+ ramenée à changer son gouvernement. C'est même en vain que, dans le
+ moment actuel, on vous offrirait des conditions pour nous rendre un
+ nouveau gouvernement plus supportable. Il n'y a point de condition
+ à examiner, tant que la nécessité de plier sous le joug, de
+ renoncer à notre indépendance, ne nous sera pas démontrée. Or,
+ milord, cette nécessité ne peut pas même être soupçonnée, avant que
+ les puissances soient d'accord. Aucun de leurs engagemens n'a été
+ révoqué; notre indépendance est sous leur garde; c'est nous qui
+ entrons dans leurs vues et dans le sens de leurs déclarations; ce
+ sont les armées assiégeantes qui s'en écartent.
+
+ D'après ces mêmes déclarations (et il n'y en eut jamais de plus
+ solennelles), tout emploi de la force, en faveur du Roi, par ces
+ mêmes armées, sur la partie de notre territoire où elles seules
+ dominent, sera regardé par la France comme l'aveu du dessein formel
+ de nous imposer un gouvernement malgré notre volonté. Il nous est
+ permis de demander à votre seigneurie, si elle-même a reçu un tel
+ pouvoir. D'ailleurs, ce n'est pas la force qui pacifie: une
+ résistance morale repousse le dernier gouvernement qu'on avait fait
+ adopter au Roi; plus on userait envers la nation de violence, plus
+ on rendrait cette résistance invincible. L'intention des généraux
+ des armées assiégeantes ne peut être de compromettre leur propre
+ gouvernement, et de révoquer par le fait la loi que les puissances
+ se sont imposées à elles-mêmes.
+
+ Milord, la question est toute dans ce peu de mots.
+
+ Napoléon a abdiqué comme le désiraient les puissances, la paix est
+ donc rétablie; on ne devrait pas même mettre en question quel est
+ le prince qui recueillera le fruit de cette abdication.
+
+ Notre état de possession serait-il changé par la force? Les
+ puissances n'atteindraient plus leur but, outre qu'elles
+ violeraient leurs promesses, promesses faîtes à la face du monde
+ entier. Le changement viendrait-il de la volonté nationale? Alors,
+ il faudrait, pour que cette volonté fût dans le cas de se
+ prononcer, que les puissances eussent d'abord fait connaître leur
+ refus formel de laisser subsister notre gouvernement actuel. Un
+ armistice est donc indispensable.
+
+ Voici, milord, des considérations dont il est impossible de ne pas
+ sentir toute la force. Dans Paris même, si l'issue d'une bataille
+ vous en livrait les portes, je tiendrais encore à votre seigneurie
+ ce même langage; c'est celui que tient toute la France: on aurait
+ fait couler sans motifs des flots de sang; les prétentions qui en
+ seraient la cause, en seraient-elles plus assurées ou moins
+ odieuses?
+
+ J'espère avoir bientôt avec votre seigneurie des rapprochemens qui
+ nous conduiront les uns et les autres à l'oeuvre de la paix, par des
+ moyens plus conformes à la raison et à la justice. L'armistice nous
+ permettra de traiter dans Paris; et il nous sera facile de nous
+ entendre sur le grand principe que le repos de la France est une
+ condition inséparable du repos de l'Europe. Ce n'est qu'en voyant
+ de près la nation et l'armée, que vous pourrez juger à quoi tient
+ le repos et la stabilité de notre avenir.
+
+ «Je prie, etc. etc.»
+
+Quoique le duc d'Otrante, dans cette lettre, eût plaidé la cause de
+Napoléon II et feint d'ignorer les dispositions des alliés, il était
+néanmoins devenu très-facile de s'apercevoir qu'il regardait la question
+comme irrévocablement décidée en faveur des Bourbons. Leur nom, qu'il
+avait long-tems évité de prononcer, se retrouvait sans cesse sur ses
+lèvres; mais toujours le même, toujours enclin par caractère et par
+système à se ménager plusieurs cordes à son arc, il paraissait pencher
+tour-à-tour pour _la branche cadette, ou pour la branche régnante_;
+tantôt la première lui semblait offrir, de préférence et au plus haut
+degré toutes les garanties que la nation pouvait désirer; tantôt il
+insinuait qu'il serait possible qu'on se rapprochât du Roi, s'il
+consentait à éconduire quelques hommes dangereux et à faire à la France
+de nouvelles concessions.
+
+Ce changement, trop subit pour être inaperçu, appela plus que jamais sur
+sa conduite les regards investigateurs et les reproches des antagonistes
+des Bourbons.
+
+On l'accusa d'encourager, par l'impunité, les écrivains et les
+journalistes qui prêchaient ouvertement le l'appel de l'ancienne
+dynastie, de protéger le parti royaliste, et d'avoir rendu la liberté à
+l'un de ses agens les plus dévoués, le baron de Vitrolles.
+
+On lui imputa d'avoir des conférences nocturnes avec le même M. de
+Vitrolles et plusieurs royalistes éminens, et d'envoyer journellement, à
+l'insu de ses collègues, des émissaires du Roi, à M. de Talleyrand, au
+duc de Wellington.
+
+Deux députés (M. Durbach et le général Solignac) se rendirent chez lui,
+et lui déclarèrent qu'ils étaient instruits de ses manoeuvres, que son
+ambition l'aveuglait, qu'il ne pourrait jamais exister aucun pacte entre
+Louis XVIII et le meurtrier de son frère, et que la France tôt ou tard
+serait vengée de sa trahison.
+
+Un ancien ministre d'état (M. Defermont), lui reprocha, à bout portant,
+de trafiquer ténébreusement du sang et de la liberté des Français.
+
+D'autres inculpations non moins graves, non moins virulentes, lui furent
+adressées par M. Carnot, par le général Grenier. «S'il nous trahit, dit
+ce dernier, je lui brûlerai la cervelle.»
+
+Le duc d'Otrante, habitué à braver les tempêtes politiques, repoussait
+froidement ces imputations. Il rappelait à ses accusateurs les gages
+multipliés qu'il avait donnés à la révolution. Il offrait sa tête en
+garantie de sa fidélité. Ses protestations, ses sermens et l'assurance
+imperturbable avec laquelle il répondait, si on le laissait faire, du
+salut et de l'indépendance de la nation, parvinrent à conjurer l'orage;
+mais il était trop pénétrant pour s'abuser sur sa position: il dut
+sentir qu'il était perdu s'il ne se hâtait point d'en finir, et tout
+porte à croire qu'il ne dédaigna _aucun moyen_ pour arriver promptement
+à un résultat décisif[79].
+
+Cependant Blucher, à qui l'on n'opposait qu'un simulacre de défense,
+avait passé la Seine sur le pont du Pecq, conservé par les soins d'un
+journaliste nommé Martainville, et paraissait vouloir se répandre avec
+ses troupes sur la partie sud-ouest de Paris[80]. Nos généraux, témoins
+de cette marche aventureuse, jugèrent unanimement que les Prussiens
+s'étaient compromis. Ils sommèrent le prince d'Eckmuhl de les attaquer;
+il fallut bien s'y résoudre.
+
+L'armée entière, généraux, officiers, soldats, était toujours animée
+d'un dévouement que rien n'avait pu rebuter. Fière de la confiance que
+lui avait témoignée les représentans de la nation, elle avait répondu à
+leur appel par une adresse[81] pleine de feu et de patriotisme; elle
+avait juré entre leurs mains de mourir pour la défense de l'honneur et
+de l'indépendance nationale: elle était impatiente de tenir ses sermens.
+
+Le général Excelmans fut dirigé sur les traces des Prussiens avec six
+mille hommes; un corps de quinze mille hommes d'infanterie, sous le
+commandement du général Vichery, devait le suivre par le pont de Sèvres
+et lier ses mouvemens avec six mille fantassins du 1er corps et dix
+mille chevaux d'élite, qui devaient déboucher par le pont de Neuilly.
+Mais au moment d'exécuter ces dispositions dont le succès eût
+indubitablement entraîné la perte de l'armée prussienne, le prince
+d'Eckmuhl, par des motifs que j'ignore, donna contre-ordre. Le général
+Excelmans soutint seul le combat. Il attaqua l'ennemi en avant de
+Versailles, le précipita dans une embuscade, le tailla en pièces et lui
+enleva ses armes, ses bagages, ses chevaux. Les généraux Strulz, Piré,
+Barthe, Vincent, les colonels Briqueville, Faudoas, Saint-Amant,
+Chaillou, Simonnet, Schmid, Paolini, et leurs braves régimens, firent
+des prodiges de valeur, et furent intrépidement secondés par les
+citoyens des communes voisines, qui avaient devancé en tirailleurs sur
+le champ de bataille l'arrivée de nos troupes, et qui, pendant l'action,
+se montrèrent dignes de combattre à leurs côtés.
+
+Cette victoire combla d'espérance et de joie les patriotes Parisiens.
+Elle leur inspira la noble envie d'imiter le bel exemple qui venait de
+leur être donné. Mais quand on sut qu'une bataille générale avait été
+unanimement demandée et convenue, et que, sans les ordres contraires,
+les ennemis, surpris et coupés, auraient été anéantis, on passa de
+l'ivresse au découragement, et l'on cria de toutes parts à l'infamie, à
+la trahison.
+
+Excelmans et ses braves, non soutenus, furent obligés de rétrograder.
+Les Prussiens s'avancèrent; les Anglais se mirent en mouvement pour les
+appuyer; ils se réunirent, et vinrent camper en commun sur les hauteurs
+de Meudon.
+
+La commission se hâta d'informer les commissaires de la position
+critique de Paris, et les invita, puisque le duc de Wellington les
+renvoyait sans cesse de Caïphe à Pilate, de chercher à voir le prince
+Blucher. Ils répondirent, qu'ils n'avaient jamais pu communiquer avec ce
+maréchal, et qu'ils ne pouvaient point, sans risquer de produire une
+rupture, établir de conférence avec lui que par l'intermédiaire de lord
+Wellington.
+
+Ils joignirent à leur dépêche une nouvelle lettre par laquelle le lord
+annonçait que le prince Blucher continuait à lui témoigner la plus
+grande répugnance de conclure un armistice, etc. etc.
+
+Le gouvernement ne douta plus de la mauvaise volonté du général Anglais.
+Le comte Carnot dit qu'il fallait s'adresser définitivement à la brutale
+franchise de Blucher, plutôt que de vivre dans l'incertitude où
+laissaient les politesses de Wellington.
+
+Le duc de Vicence pensa de même, que le seul moyen d'en finir, était de
+brusquer une proposition à l'insu des Anglais. Il fit remarquer à la
+commission que le maréchal Blucher ne montrait sans doute autant de
+répugnance à conclure un armistice, que parce qu'il ne voulait
+probablement point négocier sous la direction et l'influence de
+Wellington, au quartier général duquel il paraissait éviter de se
+rendre; qu'il serait peut-être plus traitable, quand on s'adresserait
+directement à lui; qu'en suivant cette marche, on aurait d'ailleurs
+l'avantage de déplacer les négociations de l'endroit où se trouvaient
+les Bourbons, et de pouvoir éviter plus facilement la question politique
+sur laquelle Wellington semblait beaucoup plus prononcé que Blucher.
+
+La commission, déférant à ces observations, adopta l'avis de M. Carnot;
+et le prince d'Eckmuhl fut chargé d'adresser au maréchal Blucher des
+propositions directes et fondées principalement sur l'armistice conclu
+avec les chefs des forces autrichiennes.
+
+Le prince répondit sur-le-champ:
+
+ Si le maréchal Frimont s'est cru autorisé à conclure un armistice,
+ ce n'est point pour nous un motif d'en faire autant. Nous
+ poursuivrons notre victoire; Dieu nous en a donné les moyens et la
+ volonté.
+
+ «Voyez ce que vous avez à faire. Ne précipitez pas de nouveau une
+ ville dans le malheur; car vous savez ce que le soldat irrité se
+ permettrait, si votre capitale était prise d'assaut. Voudriez-vous
+ attirer sur votre tête les malédictions de Paris comme celles de
+ Hambourg?
+
+ «_Nous voulons pénétrer à Paris, pour y mettre les honnêtes gens à
+ l'abri du pillage qui les menace de la part de la populace_[82]. Ce
+ n'est qu'à Paris que l'on peut conclure un armistice assuré.»
+
+Cette lettre révolta la commission; mais quelle que fût sa juste
+indignation, il n'y avait plus de milieu à garder: _on avait refusé de
+prendre l'ennemi en flagrant délit; on avait laissé échapper l'occasion
+de la victoire; il fallait soutenir un siége ou capituler_.
+
+La commission, sentant toute l'importance du parti qu'elle allait
+adopter, voulut s'entourer des lumières, des conseils et de la
+responsabilité des hommes les plus expérimentés. Elle fit appeler les
+immortels défenseurs de Gênes et de Toulouse, le vainqueur de Dantzick,
+les généraux Gazan, Duverney, Evain, le maréchal de camp du génie de
+Ponton, qui s'était signalé au siége de Hambourg; et enfin les présidens
+et les bureaux des deux chambres.
+
+Le comte Carnot, qui avait été visiter, conjointement avec le général
+Grenier, nos positions et celles de l'ennemi, fit à l'assemblée un
+rapport sur la situation de Paris. Il exposa que les fortifications
+élevées sur la rive droite de la Seine paraissaient suffisantes pour
+mettre Paris de ce côté à l'abri de toute insulte; mais que la rive
+gauche se trouvait entièrement à découvert, et offrait un vaste champ
+aux entreprises de l'ennemi; que les généraux Anglais et Prussiens
+avaient porté _impunément_, sur ce point vulnérable, la majeure partie
+de leurs armées; qu'ils paraissaient disposés à tenter une attaque de
+vive force; que s'ils échouaient une première fois, ils pourraient
+revenir à la charge une seconde et renouveler leurs tentatives, jusqu'à
+ce qu'ils soient parvenus à se rendre maîtres de la capitale; qu'ils
+auraient sans cesse à nous opposer des troupes fraîches, tandis que les
+nôtres, forcées d'être constamment sur leurs gardes, seraient bientôt
+excédées de fatigues; que l'arrivage des subsistances devenait
+difficile, et qu'un corps de soixante mille Bavarois paraissait devoir
+achever, sous peu de jours, le blocus entre la Seine et la Marne; que
+les ennemis, déjà maîtres des hauteurs de Meudon et des meilleures
+positions environnantes, pourraient s'y retrancher, nous fermer la
+retraite, et réduire Paris et l'armée à se rendre à discrétion.
+
+Le président de la commission, après avoir appelé l'attention des
+membres de l'assemblée sur ces graves considérations, les invita à
+émettre leur opinion.
+
+Il lui fut observé, qu'il paraissait nécessaire de faire connaître
+préalablement l'état actuel des négociations.
+
+La commission ne s'y refusa point, mais cette communication ayant amené
+des discussions sur les Bourbons, la commission rappela qu'on devait se
+renfermer dans la question militaire, et qu'il ne s'agissait purement et
+simplement que de décider s'il était convenable et possible de défendre
+Paris.
+
+Le prince d'Essling, interpellé, dit que cette ville serait imprenable
+si les habitans voulaient en faire une seconde Sarragosse; mais qu'il
+n'y avait point assez d'harmonie dans les volontés pour songer à une
+résistance soutenue, et que le parti le plus sage était d'obtenir à tout
+prix une suspension d'armes. Le duc de Dantzick déclara qu'il ne croyait
+pas impossible de prolonger la défense, en activant rapidement les
+travaux commencés dans la plaine de Mont-Rouge. Le duc de Dalmatie
+soutint que la rive gauche de la Seine n'était point tenable; qu'il
+était même très-hasardeux, depuis l'occupation d'Aubervilliers, de tenir
+sur la rive droite; que si la ligne du canal qui joint Saint-Denis à la
+Villette venait à être forcée, l'ennemi pourrait entrer pêle-mêle avec
+nos troupes par la barrière Saint-Denis. Quelques membres, partageant
+l'opinion du duc de Dantzick, demandèrent qu'on recueillît, avant de
+prononcer, des renseignemens positifs sur la possibilité de mettre la
+rive gauche en état de défense. Enfin, après quelques débats, il fut
+décidé que l'assemblée n'était point compétente pour statuer sur une
+semblable question, et qu'elle serait soumise à l'examen et à la
+décision d'un conseil de guerre, que le prince d'Eckmuhl convoquerait
+pour la nuit suivante.
+
+L'occupation de Paris, par les étrangers, était l'objet des voeux
+impatiens des royalistes et des hommes vendus ou dévoués par calcul, par
+ambition ou par crainte, au parti des Bourbons. Persuadés qu'elle
+déciderait en 1815, comme en 1814, du sort de la France, ils n'avaient
+épargné d'avance aucune démarche, aucune promesse, aucune insinuation
+menaçante, pour que la reddition de cette ville mît le comble à leurs
+voeux et à leur triomphe.
+
+Le duc d'Otrante, soit qu'il fût d'accord avec les royalistes, soit
+qu'il regardât comme nécessaire à sa sûreté personnelle la prompte
+capitulation de Paris, soit enfin qu'il voulût se faire, un jour, un
+mérite d'avoir ramené la France, sans effusion de sang, sous l'empire de
+son souverain légitime; le duc d'Otrante, dis-je, parut attacher
+particulièrement un grand prix à ce que la défense de Paris ne fût point
+prolongée. «Tout est sur le point de s'arranger, disait-il aux membres
+les plus influens des chambres et de l'armée; gardons-nous bien de
+sacrifier une existence assurée à un avenir incertain. Les alliés sont
+d'accord: nous aurons _un_ Bourbon; mais il faudra qu'il se soumette aux
+conditions que la nation lui imposera. La chambre sera conservée; les
+généraux resteront à la tête de l'armée; tout ira bien. Ne vaut-il pas
+mieux se soumettre, que de s'exposer à être partagés ou livrés pieds et
+mains liés aux Bourbons? Une résistance prolongée n'aurait d'autre
+résultat que de retarder notre chute. Elle nous ôterait le prix d'une
+soumission volontaire, et autoriserait les Bourbons à être implacables».
+Se montrait-on peu disposé à partager sa confiance et ses sentimens, il
+imposait silence aux récalcitrans avec toutes les formes du plus vif
+intérêt: «Votre résistance, leur répondait-il, m'étonne et m'afflige:
+voulez-vous donc passer pour un boute-feu et vous faire exiler?
+laissez-nous faire, je vous en conjure; je vous garantis l'avenir»... Un
+pressentiment intérieur avertissait que cet avenir serait bien éloigné
+de répondre à l'attente de M. Fouché; mais sa vie politique, ses grands
+talens, ses liaisons avec les ministres étrangers, les égards que lui
+avaient témoignés, en 1814, l'Empereur Alexandre et le roi de Prusse,
+donnaient à ses paroles, à ses promesses, un tel poids, un tel
+ascendant, qu'on finissait par faire violence à sa raison et par
+s'abandonner, en murmurant contre soi, à la confiance et à l'espoir.
+
+Le conseil de guerre s'assembla dans la nuit du 1er au 2 juillet au
+quartier général de la Villette, sous la présidence du prince d'Eckmuhl.
+On eut soin (il paraît) d'en éloigner quelques généraux suspects, et de
+ne point omettre d'y appeler les officiers dont les principes, la
+modération ou la faiblesse étaient connus. On y admit tous les maréchaux
+présens dans la capitale; et ceux qui naguère avaient refusé de
+combattre, ne refusèrent pas de venir capituler.
+
+La commission, pour éviter toute discussion politique, avait posé des
+questions sur lesquelles les membres du conseil devaient se borner à
+délibérer; mais cette précaution (on le sent bien) ne les empêcha point
+de se livrer à l'examen familier des considérations morales et
+politiques qui pouvaient influer sur la défense ou la reddition de la
+place assiégée. Le maréchal Soult plaida la cause de Louis XVIII, et fut
+vivement secondé par d'autres maréchaux et plusieurs généraux qui,
+entrés au conseil avec les couleurs nationales, en seraient volontiers
+sortis avec la cocarde blanche. Il n'est point possible de rappeler les
+opinions émises, tour-à-tour ou confusément, par les cinquante personnes
+appelées à prendre part à cette grande et importante délibération. Leurs
+discours, ou plutôt leurs conversations roulèrent alternativement sur
+Paris et sur les Bourbons. «On assure,» disaient les partisans de Louis
+XVIII et de la capitulation, «que Paris, couvert au dehors, par une
+armée de quatre-vingt mille hommes, et défendu à l'intérieur par les
+fédérés, les tirailleurs, la garde nationale et une innombrable
+population, pourra résister, au moins pendant vingt jours, aux efforts
+des alliés; on nous assure que l'immensité de son développement rendra
+facile l'arrivage des subsistances. Nous admettrons que cela soit
+possible; mais quel sera en définitif le but de cette résistance? de
+donner à l'empereur Alexandre et à l'empereur d'Autriche, le tems
+d'arriver... Les alliés (nous le savons parfaitement) promettent de nous
+laisser la faculté de choisir notre souverain; mais tiendront-ils leurs
+promesses? quelles conditions y mettront-ils? Déjà Wellington et Blucher
+ont annoncé qu'ils exigeraient des garanties, des places fortes, si l'on
+rejetait Louis XVIII. N'est-ce pas déclarer formellement, que les alliés
+veulent conserver le trône de ce souverain? Rallions-nous donc
+volontairement, puisque nous le pouvons encore, autour de sa personne;
+ses ministres l'ont égaré, mais ses intentions ont toujours été pures:
+il connaît les fautes qu'il a commises; il s'empressera de les réparer,
+et de nous donner les institutions qui sont encore nécessaires pour
+consolider sur des bases inébranlables les droits et les libertés
+publiques.»--«Ces raisonnemens peuvent être justes, répliquaient leurs
+adversaires, mais l'expérience, qui vaut mieux que des raisonnemens,
+nous a prouvé qu'il ne fallait point s'en rapporter à de vaines
+promesses. L'espoir que vous avez conçu repose sur des conjectures ou
+sur les paroles des agens des Bourbons. Avant de nous remettre entre les
+mains du Roi, il faut qu'il nous fasse connaître les garanties qu'il
+nous assure. Si elles nous conviennent, alors nous délibérerons; mais si
+nous ouvrons nos portes sans conditions et avant l'arrivée d'Alexandre,
+Wellington et les Bourbons se joueront de leurs promesses et nous feront
+subir impitoyablement la loi du vainqueur. Pourquoi d'ailleurs
+désespérerions-nous du salut de la France? Une bataille perdue doit-elle
+donc décider du sort d'une grande nation? n'avons nous pas encore à
+opposer d'immenses ressources à l'ennemi? Les fédérés, la garde
+nationale, tous les véritables Français ont-ils refusé de verser leur
+sang pour sauver la gloire, l'honneur et l'indépendance de la patrie?
+Tandis que nous combattrons sous les murs de la capitale, on organisera,
+dans les départemens, la levée en masse des patriotes; et l'ennemi,
+quand il verra que nous sommes déterminés à défendre notre indépendance,
+la respectera, plutôt que de s'exposer, pour des intérêts qui ne sont
+point les siens, à une guerre patriotique et nationale. Il faut donc
+refuser de nous rendre et nous mettre en mesure, par une défense
+rigoureuse, de donner la loi au lieu de la recevoir.»--«Vous soutenez,
+leur répondait-on, que nous pourrons faire lever en masse les fédérés et
+les patriotes. Mais comment les armerez-vous? nous n'avons point de
+fusils. Une levée en masse s'organise-t-elle d'ailleurs subitement?
+Avant que vous puissiez disposer d'un bataillon, Paris aura, sous ses
+faibles remparts, soixante mille Bavarois, et cent quarante mille
+Autrichiens de plus à combattre. Que ferez-vous alors? Il faudra bien
+finir par vous rendre; et le sang que vous aurez versé, sera perdu sans
+retour et sans utilité. Mais celui que nous aurons fait répandre à
+l'ennemi, ne retombera-t-il pas sur nos têtes? ne voudra-t-on pas nous
+faire expier, par une honteuse capitulation, notre folle et cruelle
+résistance? Si les alliés dans le moment actuel se croient assez forts
+pour vous refuser une suspension d'armes, que feront-ils, lorsqu'ils
+auront, sur notre territoire, leurs douze cents mille soldats? Le
+démembrement de la France, le pillage et la dévastation de la capitale
+seront peut-être le fruit de la défense téméraire que vous nous
+proposez.»
+
+Ces considérations, généralement senties, furent unanimement approuvées.
+On reconnut que le parti le plus convenable était indubitablement de ne
+point exposer la capitale aux conséquences et aux dangers d'un siége ou
+d'une prise d'assaut. On reconnut aussi, du moins implicitement, que le
+retour des Bourbons étant inévitable, il valait mieux les rappeler
+volontairement sous de bonnes conditions, que de laisser aux alliés le
+soin de les rétablir. Mais on ne crut pas devoir s'expliquer sur ce
+point délicat; et l'on se renferma dans la solution laconique des
+questions proposées par la commission.
+
+_Questions posées par la commission du gouvernement au Conseil de
+Guerre, assemblé à la Villette le 1er juillet 1815._
+
+ 1ère. Quel est l'état des retranchemens élevés pour la défense de
+ Paris?--_Réponse._ L'état des retranchemens et de leur armement sur
+ la rive droite de la Seine, quoique incomplet, est en général assez
+ satisfaisant. Sur la rive gauche, les retranchemens peuvent être
+ considérés comme nuls.
+
+ 2e. L'armée pourrait-elle couvrir et défendre Paris?--_Rép._ Elle
+ le pourrait; mais non pas indéfiniment. Elle ne doit pas s'exposer
+ à manquer de vivres et de retraite.
+
+ 3e. Si l'armée était attaquée sur tous les points, pourrait-elle
+ empêcher l'ennemi de pénétrer dans Paris, d'un côté ou d'un
+ autre?--_Rép._ Il est difficile que l'armée soit attaquée sur tous
+ les points à la fois; mais si cela arrivait, il y aurait peu
+ d'espoir de résistance.
+
+ 4e. En cas de revers, le général en chef pourrait-il réserver ou
+ recueillir assez de moyens pour s'opposer à l'entrée de vive
+ force?--_Rép._ Aucun général ne peut répondre des suites d'une
+ bataille.
+
+ 5e. Existe-t-il des munitions suffisantes pour plusieurs
+ combats?--_Rép._ Oui.
+
+ 6e. Enfin, peut-on répondre du sort de la capitale, et pour combien
+ de tems?--_Rép._ Il n'y a aucune garantie à cet égard.
+
+ Le maréchal ministre de la Guerre, (Signé) Le prince d'ECKMUHL.
+
+ 2 juillet, à 3 heures du matin.
+
+La réponse du conseil de guerre fut immédiatement transmise aux
+Tuileries, et y devint l'objet d'une longue et profonde délibération.
+
+Enfin, après avoir pesé les avantages et les dangers d'une défense
+prolongée, après avoir considéré que Paris, sans espoir de secours et
+enveloppé de toutes parts, serait ou emporté d'assaut ou forcé de se
+rendre à discrétion; que l'armée, sans moyen de retraite, se trouverait
+peut-être placée entre le déshonneur de se rendre prisonnière ou la
+nécessité de s'ensevelir sous les ruines de la capitale, la commission
+décida univoquement que Paris ne serait point défendu, et qu'on se
+soumettrait à le remettre entre les mains des alliés, puisque les alliés
+ne voulaient suspendre les hostilités qu'à ce prix.
+
+Le général Ziethen, commandant de l'avant-garde du prince Blucher, fut
+instruit de cette détermination par le prince d'Eckmuhl. Il lui
+répondit:
+
+_Au prince d'Eckmuhl._
+
+ 2 juillet.
+
+ Monsieur le Général,
+
+ Le général Revest m'a communiqué verbalement que vous demandiez un
+ armistice pour traiter de la reddition de la ville de Paris.
+
+ En conséquence, M. le général, je dois vous déclarer que je ne suis
+ nullement autorisé d'accepter un armistice. Je n'ose même point
+ annoncer cette demande à S. A. le maréchal prince Blucher; mais
+ cependant, si les députés du gouvernement déclarent à mon
+ aide-de-camp, le comte Westphalen, qu'ils veulent rendre la ville
+ _et que l'armée Française veut se rendre aussi_, j'accepterai une
+ suspension d'armes.
+
+ J'en ferai part alors à S. A. le prince Blucher, pour traiter sur
+ les autres articles.
+
+ (Signé) ZIETHEN.
+
+Lorsque Brennus, abusant de la victoire, voulut insulter aux vaincus,
+les Romains coururent aux armes. Moins sensibles et moins fiers, nous
+entendîmes, sans frémissement, l'insulte faite à nos quatre-vingt mille
+braves et nous acceptâmes, sans rougir, l'opprobre qu'elle déversait sur
+eux et sur nous!
+
+Pour toute vengeance, MM. de Tromeling et Macirone furent renvoyés, le
+premier au prince Blucher, le second au lord Wellington.
+
+Le duc d'Otrante, à l'insçu de la commission, remit à M. Macirone une
+note confidentielle, ainsi conçue:
+
+ L'armée est mécontente, parce qu'elle est malheureuse; rassurez-la:
+ elle deviendra fidèle et dévouée.
+
+ Les chambres sont indociles par la même raison: rassurez tout le
+ monde et tout le monde sera pour vous.
+
+ Qu'on éloigne l'armée; les chambres y consentiront en promettant
+ d'ajouter à la charte les garanties spécifiées par le Roi. Pour se
+ bien entendre, il est nécessaire de s'expliquer; n'entrez donc pas
+ à Paris avant trois jours; dans cet intervalle tout sera d'accord.
+ _On gagnera les chambres; elles se croiront indépendantes, et
+ sanctionneront tout_. Ce n'est point la force qu'il faut employer
+ auprès d'elles, c'est la persuasion.
+
+J'ignore si M. de Tromeling fut également chargé de quelque note
+semblable, ou si le lord Wellington interposa son autorité; mais le
+prince Blucher, devenu tout-à-coup plus docile, consentit à traiter de
+la reddition de Paris.
+
+Le général Ziethen annonça de sa part, le 5 juillet, au prince
+d'Eckmuhl, que les députés du gouvernement pouvaient se présenter;
+qu'ils seraient conduits à Saint-Cloud, où se trouveraient les députés
+des généraux Anglais et Prussiens.
+
+Le baron Bignon, le comte de Bondy, et le général Guilleminot, munis des
+pouvoirs du prince d'Eckmuhl (Blucher ayant déclaré qu'il ne voulait
+avoir affaire qu'au chef de l'armée française), se rendirent aux
+avant-postes prussiens, et furent transférés à Saint-Cloud, _où, sans
+égard pour le droit des gens, ils furent privés de tous moyens de
+communiquer avec le gouvernement, et retenus en charte privée, pendant
+la durée totale des négociations_.
+
+M. Bignon, principal négociateur, et ses deux collègues, défendirent les
+droits politiques, les intérêts privés, l'inviolabilité des personnes et
+des propriétés nationales et particulières, avec un zèle et une fermeté
+inappréciables; ils étaient bien loin de prévoir que la convention
+suivante, qu'ils regardèrent comme sacrée, ouvrirait plus tard un accès
+si funeste aux interprétations de la vengeance et de la mauvaise foi.
+
+CONVENTION.
+
+ Ce jourd'hui, 3 juillet 1815, les commissaires nommés par les
+ commandans en chef des armées respectives, savoir:
+
+ M. le baron Bignon, chargé du portefeuille des affaires étrangères;
+ M. le comte Guilleminot, chef de l'état-major de l'armée Française;
+ M. le comte de Bondy, préfet du département de la Seine; munis des
+ pleins pouvoirs du maréchal prince d'Eckmuhl, commandant en chef de
+ l'armée Française, d'une part;
+
+ Et M. le général major baron de Muffling, muni des pouvoirs de S.
+ A. le maréchal prince Blucher, commandant en chef l'armée
+ Prussienne; M. le colonel Hervey, muni des pleins pouvoirs de S. E.
+ le duc de Wellington, commandant en chef l'armée Anglaise; de
+ l'autre;
+
+ Sont convenus des articles suivans:
+
+ Art. I. Il y aura une suspension d'armes entre les armées alliées
+ commandées par S. A. le prince Blucher, S. E. le duc de Wellington,
+ et l'armée Française, sous les murs de Paris.
+
+ Art. II. Demain l'armée française commencera à se mettre en marche,
+ pour se porter derrière la Loire. L'évacuation totale de Paris sera
+ effectuée en trois jours, et son mouvement pour se porter derrière
+ la Loire sera terminé en huit jours.
+
+ Art. III. L'armée française emmènera avec elle son matériel,
+ artillerie de campagne, convois militaires, chevaux et propriétés
+ des régimens, sans aucune exception. Il en sera de même pour le
+ personnel des dépôts, et pour le personnel des diverses branches
+ d'administration, qui appartiennent à l'armée.
+
+ Art. IV. Les malades et les blessés, ainsi que les officiers de
+ santé, qu'il serait nécessaire de laisser près d'eux, sont sous la
+ protection spéciale de MM. les commissaires en chef des armées
+ anglaises et prussiennes.
+
+ Art. V. Les militaires et employés, dont il est question dans
+ l'article précédent, pourront, aussitôt après leur rétablissement,
+ rejoindre le corps auquel ils appartiennent.
+
+ Art. VI. Les femmes et les enfans de tous les individus qui
+ appartiennent à l'armée française, auront la facilité de rester à
+ Paris.
+
+ Ces femmes pourront sans difficulté quitter Paris, pour rejoindre
+ l'armée et emporter avec elles leurs propriétés et celles de leurs
+ maris.
+
+ Art. VII. Les officiers de ligne employés avec les fédérés, ou avec
+ les tirailleurs de la garde nationale, pourront, ou se réunir à
+ l'armée, ou retourner dans leur domicile, ou dans le lieu de leur
+ naissance.
+
+ Art. VIII. Demain, 4 juillet, à midi, on remettra St.-Denis,
+ St.-Ouen, Clichy, et Neuilly; après demain, 5 juillet, à la même
+ heure, on remettra Montmartre; le 3e jour, 6 juillet, toutes les
+ barrières seront remises.
+
+ Art. IX. Le service intérieur de Paris continuera à être fait par
+ la garde nationale, et par le corps de la gendarmerie municipale.
+
+ Art. X. Les commandans en chef des armées anglaises et prussiennes,
+ _s'engagent à respecter et à faire respecter par leurs subordonnés,
+ les autorités actuelles tant quelles existeront_.
+
+ Art. XI. _Les propriétés publiques_, à l'exception de celles qui
+ ont rapport à la guerre, soit qu'elles appartiennent au
+ gouvernement, soit qu'elles dépendent de l'autorité municipale,
+ _seront respectées_, et les puissances alliées n'interviendront en
+ aucune manière dans leur administration, ou dans leurs gestions.
+
+ Art. XII. Seront pareillement respectées les personnes et les
+ propriétés particulières; les habitans, et en général tous les
+ individus qui se trouvent dans la capitale, continueront à jouir de
+ leurs droits et libertés, _sans pouvoir être inquiétés, ni
+ recherchés en rien relativement aux fonctions qu'ils occupent ou
+ auraient occupées, à leur conduite et à leur opinion politique_.
+
+ Art. XIII. Les troupes étrangères n'apporteront aucun obstacle à
+ l'approvisionnement de la capitale, et protégeront au contraire
+ l'arrivage, et la libre circulation des objets qui lui sont
+ destinés.
+
+ Art. XIV. La présente convention sera observée et servira de règle
+ pour les rapports mutuels, jusqu'à la conclusion de la paix.
+
+ En cas de rupture, elle sera dénoncée dans les formes usitées, au
+ moins dix jours à l'avance.
+
+ Art. XV. _S'il survient des difficultés_, sur l'exécution de
+ quelques uns des articles de la présente convention,
+ _l'interprétation en sera faite en faveur de l'armée française_ et
+ de la ville de Paris.
+
+ Art. XVI. La présente convention est déclarée commune à toutes les
+ armées alliées, sauf la ratification des puissances dont ces armées
+ dépendent.
+
+ Art. XVII. Les ratifications seront échangées demain, 4 juillet, à
+ six heures du matin, au pont de Neuilly.
+
+ Art. XVIII. Il sera nommé les commissaires par les parties
+ respectives, pour veiller à l'exécution de la présente convention.
+
+ Fait et signé à St. Cloud, en triple expédition, par les
+ commissaires sus-nommés, les jours et an ci-dessus.
+
+ (Signé) Le baron BIGNON; le comte GUILLEMINOT; le comte DE BONDY;
+ le baron DE MUFFLING; le baron HERVEY, colonel.
+
+ Approuvé et ratifié,
+
+ (Signé) Le maréchal PRINCE D'ECKMUHL.
+
+On avait donné primitivement à ce traité le nom de _capitulation_. M. le
+duc d'Otrante qui connaît l'empire des mots et qui redoutait
+l'impression que celui-ci produirait, se hâta de retirer les copies déjà
+distribuées, et d'y faire substituer le titre moins dur de _convention_.
+Cette précaution néanmoins ne fascina les yeux que de quelques députés
+bénévoles. Des groupes nombreux se formèrent; on y accusa hautement le
+gouvernement et le prince d'Eckmuhl, d'avoir une seconde fois livré et
+vendu Paris aux alliés et aux Bourbons. Les patriotes, les tirailleurs,
+les fédérés qui avaient offert leur sang pour la défense de cette ville,
+s'indignèrent également qu'on l'eut rendue sans brûler une amorce. Ils
+résolurent de s'emparer des hauteurs de Montmartre, de se joindre à
+l'armée et de vendre chèrement à l'ennemi les derniers soupirs de la
+France et de la liberté. Mais leurs clameurs menaçantes furent entendues
+du gouvernement. Il fit mettre sur pied la garde nationale; et elle
+parvint à appaiser les mécontens, en leur opposant l'exemple de sa
+propre résignation.
+
+La publicité de la convention produisit dans les camps une effervescence
+non moins redoutable. Les généraux s'assemblèrent pour protester contre
+cette oeuvre impie, et s'opposer à son accomplissement. Ils déclarèrent
+que le prince d'Eckmuhl, _chez lequel ils avaient plusieurs fois surpris
+M. de Vitrolles_, avait perdu l'estime de l'armée et n'était plus digne
+de la commander. Ils se rendirent près du général Vandamme, et lui
+offrirent le commandement. Mais cet officier, qui avait fait partie (ce
+qu'ils ignoraient) du conseil de guerre et qui en avait approuvé les
+sentimens, refusa de déférer à leurs voeux. Les soldats à qui les
+représentans du peuple avaient fait jurer de ne point souffrir que
+l'ennemi pénétrât dans la capitale, partagèrent spontanément
+l'indignation de leurs chefs, et proclamèrent, comme eux, qu'ils ne
+consentiraient jamais à rendre Paris. Les uns brisaient leurs armes, les
+autres les brandissaient en l'air au milieu des blasphèmes et des
+menaces; tous juraient de mourir sur la place plutôt que de
+l'abandonner. Une subversion générale paraissait inévitable et
+prochaine, lorsque les généraux, effrayés des malheurs qu'elle pourrait
+entraîner, haranguèrent les soldats et parvinrent à calmer leur
+irritation. La garde impériale, cédant à l'ascendant qu'exerçait sur
+elle le brave et loyal Drouot, donna la première l'exemple de la
+soumission; et tout rentra dans l'ordre.
+
+Le gouvernement, pour justifier sa conduite et prévenir dans les autres
+armées et dans les départemens de semblables soulévemens, publia la
+proclamation suivante, fastueux tissu d'éloquentes impostures et de
+fallacieuses promesses[83].
+
+_La Commission du Gouvernement aux Français._
+
+ FRANÇAIS,
+
+ Dans les circonstances difficiles où les rênes de l'état nous ont
+ été confiées, il n'était pas en notre pouvoir de maîtriser le cours
+ des événemens et d'écarter tous les dangers; mais nous devions
+ défendre les intérêts du peuple et de l'armée, également compromis
+ dans la cause d'un prince abandonné par la fortune et la volonté
+ nationale.
+
+ Nous devions _conserver_ à la patrie les restes précieux de ces
+ braves légions, dont le courage est supérieur aux revers, et qui
+ ont été victimes d'un dévouement que la patrie réclame aujourd'hui.
+
+ Nous devions garantir la capitale des horreurs d'un siége ou des
+ chances d'un combat; maintenir la tranquillité publique, au milieu
+ du tumulte et des agitations de la guerre; _soutenir les espérances
+ des amis de la liberté_, au milieu des craintes et des inquiétudes
+ d'une prévoyance soupçonneuse. Nous devions surtout arrêter
+ l'effusion inutile du sang, il fallait opter _entre une existence
+ nationale assurée_, ou courir le risque d'exposer la patrie et les
+ citoyens à un bouleversement général, qui ne laisserait après lui
+ ni espérance ni avenir.
+
+ _Aucuns des moyens de défense_ que le temps et nos ressources
+ permettaient, rien de ce qu'exigeait le service des camps et de la
+ cité, n'a été négligé.
+
+ Tandis qu'on terminait la pacification de l'Ouest, des
+ plénipotentiaires se rendaient au-devant des puissances alliées, et
+ toutes les pièces de cette négociation ont été mises sous les yeux
+ de nos représentans.
+
+ Le sort de la capitale est réglé par une convention; ses habitans,
+ dont la fermeté, le courage et la persévérance sont au-dessus de
+ tout éloge, ses habitans en conserveront la garde. _Les
+ déclarations des souverains de l'Europe doivent inspirer trop de
+ confiance; leurs promesses ont été trop solennelles, pour craindre
+ que nos libertés et que nos plus chers intérêts puissent être
+ sacrifiés à la victoire._
+
+ _Nous recevrons enfin les garanties_ qui doivent prévenir les
+ triomphes alternatifs et passagers des factions qui nous agitent
+ depuis vingt-cinq ans, qui doivent terminer nos révolutions et
+ _confondre sous une protection commune_, tous les partis qu'elle a
+ fait naître, et tous ceux qu'elle a combattus.
+
+ Les garanties qui jusqu'ici n'ont existé que dans nos principes et
+ dans notre courage, _nous les trouverons_ dans nos lois, dans nos
+ constitutions, dans notre système représentatif; car, quelles que
+ soient les lumières, les vertus, les qualités personnelles d'un
+ monarque, elles ne suffisent jamais pour mettre le peuple à l'abri
+ de l'oppression de la puissance, des préjugés de l'orgueil, de
+ l'injustice des cours, et de l'ambition des courtisans.
+
+ Français, la paix est nécessaire à votre commerce, à vos arts, à
+ l'amélioration de vos moeurs, au développement des ressources qui
+ vous restent: soyez unis, _et vous touchez au terme de vos maux_.
+ Le repos de l'Europe est inséparable du vôtre. L'Europe est
+ intéressée à votre tranquillité et à votre bonheur.
+
+ Donné à Paris, le 5 juillet 1816.
+
+ (Signé) Le président de la commission,
+
+ LE DUC D'OTRANTE.
+
+Aux termes de la convention, la première colonne française devait
+commencer le 4 à se mettre en mouvement. Les soldats, encore irrités,
+déclarèrent qu'ils ne partiraient point, sans être payés de leur solde
+arriérée. Le trésor était vide, le crédit éteint, le gouvernement aux
+abois. Le prince d'Eckmuhl proposa d'enlever les fonds de la banque; la
+commission eut horreur de cet attentat. Une seule ressource, un seul
+espoir lui restait: c'était d'invoquer l'appui d'un banquier fameux
+alors par ses richesses, célèbre aujourd'hui par ses vertus civiques. M.
+Lafitte fut appelé; les chances de l'avenir ne l'épouvantèrent point; il
+n'écouta que l'intérêt de la patrie; et plusieurs millions répandus, par
+son secours, dans les rangs de l'armée, désarmèrent les mutins et
+appaisèrent les semences de la guerre civile.
+
+L'armée se mit en marche: au milieu du désespoir où l'avait plongé la
+capitulation, elle avait souvent appelé Napoléon! La commission,
+craignant que l'Empereur, n'ayant plus de ménagement à garder, ne vînt
+se jeter en désespéré à la tête des patriotes et des soldats, envoya par
+un courrier au général Beker, «l'ordre de faire arriver sans délai
+Napoléon à Rochefort, _et d'employer, en conservant le respect qui lui
+était dû tous les moyens qui seraient nécessaires pour le faire
+embarquer_, attendu que son séjour en France compromettait la sûreté de
+l'état et nuisait aux négociations.»
+
+La retraite de l'armée, l'occupation de Paris par les étrangers et la
+présence du roi à Arnouville dévoilèrent l'avenir; et les hommes que
+d'incurables illusions n'aveuglaient point, se préparèrent à retomber
+sous la domination des Bourbons.
+
+Leurs partisans, leurs émissaires, leurs agens accrédités (M. de
+Vitrolles et autres) avaient assuré que le Roi, attribuant la révolution
+du 20 mars aux fautes de son ministère, fermerait les yeux sur tout ce
+qui s'était passé, et qu'une absolution générale serait le gage de son
+retour et de sa réconciliation avec les Français. Cette consolante
+assertion avait déjà vaincu bien des répugnances, lorsque parurent les
+proclamations de Cambray, des 25 et 28 juin[84]. Elles reconnaissaient
+effectivement que les ministres du Roi avaient fait des fautes; mais
+loin de promettre l'entier oubli de celles commises par ses sujets,
+l'une d'elle (ouvrage du duc de Feltre) annonçait au contraire, que le
+Roi, à qui ses puissans alliés avaient frayé le chemin de ses états en
+dissipant _les satellites du tyran_, se hâtait d'y rentrer pour mettre à
+exécution contre les coupables les lois existantes.
+
+Bientôt on apprit, par les commissaires revenus du quartier général des
+alliés et par le rapport de MM. de Tromeling et Macirone, que Blucher et
+Wellington, abusant déjà de notre faiblesse, déclaraient hautement que
+l'autorité des chambres et de la commission était illégitime, et
+qu'elles n'avaient plus rien de mieux à faire que de donner leurs
+démissions et de proclamer Louis XVIII.
+
+Tout le bien qu'avaient produit les cajoleries de M. Fouché et l'espoir
+d'une heureuse réconciliation, disparut. La consternation s'empara des
+âmes faibles, l'indignation des coeurs généreux. La commission, frustrée
+de l'espoir d'obtenir Napoléon II ou le duc d'Orléans, qui, selon
+l'expression du duc de Wellington, n'aurait été qu'un usurpateur de
+bonne famille, ne pouvait plus se dissimuler que l'intention des
+étrangers ne fût de replacer Louis XVIII sur le trône; mais elle avait
+pensé que son rétablissement serait l'objet d'une transaction entre la
+nation, les monarques alliés et Louis.
+
+Quand elle connut le langage des généraux ennemis, elle prévit que
+l'indépendance des pouvoirs de l'état, stipulée par la convention, ne
+serait point respectée; et elle délibéra s'il ne lui convenait point de
+se retirer, avec les chambres et l'armée, derrière la Loire. Cette
+mesure, digne de la fermeté de M. Carnot qui l'avait proposée, fut
+vivement combattue par le duc d'Otrante. Il déclara que ce moyen
+perdrait la France; que la plupart des généraux ne voudraient point y
+souscrire, et qu'il serait lui-même le premier à refuser de quitter
+Paris; que c'était à Paris que tout devait se décider; et que le devoir
+de la commission était d'y rester, pour défendre et débattre, jusqu'à la
+dernière extrémité, les grands intérêts qui lui avaient été confiés.
+
+La commission abandonna cette idée, non point par déférence pour les
+observations de M. Fouché (car il avait perdu sur elle tout son empire),
+mais parce qu'elle se convainquit, en y réfléchissant, que les choses
+étaient trop avancées, pour pouvoir espérer quelque bien de cette mesure
+désespérée. Elle aurait probablement rallumé la guerre étrangère et la
+guerre civile; et si l'on pouvait compter sur les soldats, il n'était
+plus permis de se reposer avec la même sécurité sur leurs chefs.
+Quelques uns, tels que le général Sénéchal, avaient été arrêtés aux
+avant-postes, au moment où ils voulaient passer aux Bourbons. D'autres
+s'étaient déclarés ouvertement en faveur de Louis. Le plus grand nombre
+paraissait inébranlable; mais cette diversité de sentimens avait amené
+des méfiances, des dissensions, et dans les guerres politiques, tout est
+perdu, quand il y a divergence d'opinion et de volonté. Il aurait fallu
+d'ailleurs, puisque la commission persistait à repousser Napoléon,
+placer à la tête de l'armée un autre chef dont le nom consacré par la
+gloire, pût servir de point d'appui et de ralliement: et sur qui le
+choix de la commission aurait-il pu tomber![85]--Le maréchal Ney, le
+premier, avait donné l'alarme et désespéré du salut de la
+patrie[86].--Le maréchal Soult avait abjuré son commandement.--Le
+maréchal Masséna, usé par la victoire, n'avait plus la force de corps
+qu'exigeaient les circonstances.--Le maréchal Macdonald, sourd au cri de
+guerre de ses anciens compagnons d'armes, avait laissé paisiblement son
+épée dans le fourreau.--Le maréchal Jourdan était sur le Rhin.--Le
+maréchal Mortier avait été saisi de la goutte à Beaumont.--Le maréchal
+Suchet avait montré dès l'origine de la répugnance et de
+l'irrésolution.--Enfin, les maréchaux Davoust et Grouchy ne possédaient
+plus la confiance de l'armée.
+
+La commission (il en coûte à l'orgueil français de faire cet aveu)
+n'aurait donc su dans quelles mains remettre les destinées de la France;
+et le parti qu'elle prit d'attendre dans la capitale l'issue des
+événemens, fut, sinon le plus digne, du moins le plus prudent et le plus
+sage.
+
+Les représentans du peuple, de leur côté, loin de se montrer dociles aux
+avis de Wellington et de Blucher, manifestèrent plus énergiquement que
+jamais, les principes et les sentimens dont ils étaient animés. Ils se
+groupèrent autour du drapeau tricolor; et quoique l'armée eût déposé les
+armes, ils voulurent combattre encore pour la défense de l'indépendance
+nationale et de la liberté.
+
+Le jour même où la convention de Paris leur fut notifiée par le
+gouvernement, ils consignèrent, dans un nouveau bill des droits, les
+principes fondamentaux de la constitution qui, dans leur pensée, pouvait
+seule satisfaire le voeu public, et déclarèrent que le prince appelé à
+régner ne monterait sur le trône, qu'après avoir sanctionné ce bill, et
+prêté serment de l'observer et de le faire observer.
+
+Instruits presqu'aussitôt par des rumeurs sinistres, qu'il ne leur
+serait bientôt plus permis de délibérer, ils résolurent, sur la
+proposition de M. Dupont (de l'Eure), de consacrer leur dernière volonté
+dans une espèce de testament politique conçu en ces termes:
+
+_Déclaration de la Chambre des représentans._
+
+ Les troupes des puissances alliées vont occuper la capitale.
+
+ La chambre des représentans n'en continuera pas moins de siéger au
+ milieu des habitans de Paris, où la volonté expresse du peuple a
+ appelé ses mandataires.
+
+ Mais, dans ces graves circonstances, la chambre des représentans se
+ doit à elle-même, elle doit à la France, à l'Europe, une
+ déclaration de ses sentimens et de ses principes.
+
+ Elle déclare donc qu'elle fait un appel solennel à la fidélité et
+ au patriotisme de la garde nationale parisienne, chargée du dépôt
+ de la représentation nationale.
+
+ Elle déclare qu'elle se repose avec la plus haute confiance sur les
+ principes de morale, d'honneur, sur la magnanimité des puissances
+ alliées, et sur leur respect pour l'indépendance de la nation, si
+ positivement exprimé dans leurs manifestes.
+
+ Elle déclare que le gouvernement de la France, quel qu'en puisse
+ être le chef, doit réunir les voeux de la nation, légalement émis,
+ et se co-ordonner avec les autres gouvernemens pour devenir un lien
+ commun et la garantie de la paix entre la France et l'Europe.
+
+ Elle déclare qu'un monarque ne peut offrir de garanties réelles,
+ s'il ne jure d'observer une constitution délibérée par la
+ représentation nationale, et acceptée par le peuple. Ainsi, tout
+ gouvernement qui n'aurait d'autre titre que des acclamations ou la
+ volonté d'un parti, ou qui serait imposé par la force; tout
+ gouvernement qui n'adopterait pas les _couleurs nationales_, et ne
+ garantirait point la _liberté des citoyens_; l'_égalité des droits
+ civils et politiques_; la _liberté de la presse_; la _liberté des
+ cultes_; le _système représentatif_; le _libre consentement des
+ levées d'hommes et d'impôts_; la _responsabilité des ministres_;
+ l'_irrévocabilité des ventes des biens nationaux de toute origine_;
+ l'_inviolabilité des propriétés_; l'_abolition de la dîme_, _de la
+ noblesse ancienne et nouvelle, héréditaire, et de la féodalité_;
+ l'_abolition de toute confiscation de biens_; l'_entier oubli des
+ opinions et des votes_ émis jusqu'à ce jour; l'_institution de la
+ légion d'honneur_; les _récompenses dues aux officiers et aux
+ soldats_; les _secours dus à leurs veuves et à leurs enfans_;
+ l'_institution du jury_; l'_inamovibilité des juges_; le _paiement
+ de la dette publique_; n'assurerait point la tranquillité de la
+ France et de l'Europe.
+
+ Que si les bases énoncées dans cette déclaration pouvaient être
+ méconnues ou violées, les représentans du peuple français,
+ s'acquittant aujourd'hui d'un devoir sacré, protestent d'avance, à
+ la face du monde entier, contre la violence et l'usurpation. Ils
+ confient le maintien des dispositions qu'ils réclament à tous les
+ bons Français, à tous les coeurs généreux, à tous les esprits
+ éclairés, à tous les hommes jaloux de leur liberté; enfin, aux
+ générations futures.
+
+Cette protestation sublime fut considérée, par l'assemblée, comme un
+monument funèbre de patriotisme et de fidélité. Tous les membres se
+levèrent et l'adoptèrent spontanément aux cris mille fois répétés de
+_vive la nation; vive la liberté_! Il fut résolu qu'elle serait envoyée
+sur-le-champ à la chambre des pairs. «Il faut qu'on sache, dit M. Dupin,
+que la représentation nationale toute entière partage les nobles
+sentimens exprimés dans la déclaration. Il faut que tout ce qu'il y a
+d'honnêtes gens, d'hommes raisonnables, d'amis d'une sage liberté,
+sachent que leurs voeux ont trouvé ici des interprètes, et que la force
+elle-même ne pourra nous empêcher de les émettre.»
+
+Au même moment, M. Bedoch annonça que nos plénipotentiaires étaient de
+retour, et que l'un d'eux (M. de Pontécoulant) avait affirmé que les
+puissances étrangères avaient montré des dispositions favorables, et
+particulièrement l'Empereur Alexandre; qu'il avait souvent entendu dire
+et répéter que l'intention des souverains alliés n'était point de gêner
+la France dans le choix de son gouvernement, et que l'empereur Alexandre
+serait dans quelques jours à Nancy[87].»
+
+Le général Sébastiani confirma ces explications. La chambre, rappelée à
+l'espérance, ordonna sur-le-champ que sa déclaration serait portée par
+une députation aux monarques étrangers. «Ils entendront notre langage
+avec un noble intérêt, dit M. Dupont (de l'Eure): il est digne d'eux et
+de la grande nation que nous représentons.»
+
+Ainsi, au moment même où cette chambre allait expirer, ses regards
+mourans se reportaient encore, avec une douce confiance, vers les Rois
+étrangers que l'inconstante fortune rendait l'arbitre des Français. Elle
+appelait surtout, de tous ses voeux, ce prince loyal et magnanime qui
+déjà avait préservé la France des malheurs de la conquête, et qui
+paraissait destiné à la préserver de maux plus déplorables encore. Son
+nom, prononcé avec respect, avec reconnaissance, sortait de toutes les
+bouches; il suffisait pour calmer les inquiétudes, appaiser les
+douleurs, ranimer les espérances; il semblait être le gage de la paix,
+de l'indépendance et du bonheur de la nation. Ô! Alexandre! cette haute
+estime, cette tendre confiance de tout un peuple qui n'était pas le
+tien, sera (n'en doute pas) placée par la postérité, au premier rang de
+tes titres de gloire.
+
+La commission cependant dissuada les représentans de se rendre auprès
+des souverains: elle leur remontra que les étrangers refusaient de
+reconnaître le caractère légal des chambres, et que cette démarche les
+exposerait à des humiliations indignes de la majesté nationale. Les
+représentans désabusés n'insistèrent point; ils reprirent avec calme
+leurs travaux sur la constitution[88], et continuèrent, sous le fer
+despotique des Rois, à discuter stoïquement les droits imprescriptibles
+des peuples.
+
+Le duc de Wellington, la convention signée, avait témoigné le désir de
+s'entendre avec le duc d'Otrante sur son exécution. La commission ne
+s'opposa point à leur entrevue. C'était un moyen positif de savoir
+définitivement à quoi s'en tenir sur les dispositions des alliés. Il fut
+convenu que le président de la commission reproduirait les argumens de
+la lettre du 1er juillet; qu'il tâcherait d'écarter les Bourbons et de
+faire tourner la vacance momentanée du trône à l'avantage de la nation
+et de la liberté.
+
+Le duc d'Otrante, de retour, dit à la commission, que Wellington s'était
+prononcé formellement en faveur de Louis XVIII, et avait déclaré que ce
+souverain ferait son entrée à Paris le 8 juillet; que le général Pozzo
+di Borgo avait répété la même déclaration, au nom de l'Empereur de
+Russie, et lui avait communiqué une lettre du prince de Metternich et du
+comte de Nesselrode, exprimant la volonté de ne reconnaître que Louis
+XVIII, et de n'admettre aucune proposition contraire. Il ajouta que le
+duc de Wellington l'avait conduit chez le Roi; qu'il y avait été _pour
+son compte_, qu'il ne lui avait rien laissé ignorer sur la situation de
+la France, sur la disposition des esprits contre le retour de sa
+famille; que le Roi l'avait écouté avec attention et avec approbation;
+qu'il avait manifesté la volonté d'ajouter à la Charte de nouvelles
+garanties et d'éloigner toute idée de réaction; _que, quant aux
+expressions des proclamations, elles seraient moins des moyens de
+sévérité que des occasions de clémence_. Il ajouta enfin qu'il avait
+parlé de la cocarde tricolore, mais que toute explication avait été
+rejetée; que l'opposition lui avait paru moins venir du Roi que de ses
+entours et de M. de Talleyrand.
+
+Depuis cette entrevue, M. le duc d'Otrante eut l'air de faire cause à
+part avec ses collègues, et ne parut plus qu'avec inexactitude à leurs
+fréquentes réunions.
+
+Bientôt on apprit par les journaux, qu'il était nommé ministre de la
+police du Roi. Il l'avait tu à la commission. Cette faveur fut
+considérée comme le salaire de sa trahison. Les royalistes le
+félicitèrent; les patriotes l'accablèrent de malédictions.
+
+Le parti du Roi qui jusqu'alors s'était tenu dans l'ombre, voulut
+réparer, par un coup d'éclat, sa longue et pusillanime inaction; il
+complota de désarmer, à la faveur de la nuit, les postes de la garde
+nationale, de s'emparer des Tuileries, de dissoudre la commission et les
+chambres, et de proclamer Louis XVIII.
+
+Quelques précautions prises par le prince d'Essling avertirent les
+conjurés que leurs desseins étaient connus, et prudemment ils en
+déférèrent l'exécution aux baïonnettes étrangères. Leur attente ne fut
+point longue. Le 7 juillet, à cinq heures du soir, plusieurs bataillons
+prussiens, au mépris de la convention, cernèrent le palais où siégeait
+le gouvernement. Un officier d'état major remit à la commission la
+demande faite par le prince Blucher, d'une contribution de cent millions
+en argent et de cent millions en effets de troupes. La commission
+déclara avec fermeté que cette réquisition était contraire à la
+convention, et qu'elle ne consentirait jamais à se rendre complice de
+semblables exactions. Pendant ce débat, les Prussiens avaient forcé les
+portes des Tuileries et envahi les cours et les avenues du palais. La
+commission n'étant plus libre et ne voulant point devenir un instrument
+d'oppression, cessa ses fonctions.
+
+Son premier besoin fut de constater, par une protestation authentique,
+_qu'elle n'avait cédé qu'à la force, et que les droits de la nation
+étaient restés intacts_. M. le duc d'Otrante, rédacteur docile des actes
+publics du gouvernement, prit la plume à cet effet; mais la commission
+redoutant, pour la tranquillité publique, les effets de cette
+protestation, crut devoir se borner à transmettre aux deux chambres le
+message que voici:
+
+ Monsieur le Président,
+
+ Jusqu'ici nous avions dû croire que les intentions des souverains
+ alliés n'étaient point unanimes sur le choix du prince qui doit
+ régner en France: nos plénipotentiaires nous ont donné la même
+ assurance, à leur retour. Cependant les ministres et les généraux
+ des puissances alliées ont déclaré hier, dans les conférences
+ qu'ils ont eues avec le président de la commission, que tous les
+ souverains s'étaient engagés à replacer Louis XVIII sur le trône,
+ et qu'il doit faire ce soir ou demain son entrée dans la capitale.
+
+ Les troupes étrangères viennent d'occuper les Tuileries où siége le
+ gouvernement. Dans cet état de choses, nous ne pouvons plus que
+ faire des voeux pour la patrie; et nos délibérations n'étant plus
+ libres, nous croyons devoir nous séparer.
+
+Ce message, dernier témoignage de l'audacieuse duplicité du duc
+d'Otrante devenu ministre du Roi, contenait en outre ce qui suit: «On
+ajoutera de nouvelles garanties à la Charte; et nous n'avons point perdu
+l'espoir de conserver les couleurs si chères à la nation», mais ce
+paragraphe, dont je ne rapporte que la substance, fut ensuite supprimé.
+
+La chambre des pairs qui avait accueilli froidement le bill des droits
+et la déclaration de la chambre des représentant, se sépara sans
+murmures[89].
+
+La chambre des députés reçut son arrêt de mort avec un calme héroïque.
+Lorsque M. Manuel, rappelant les mémorables paroles de Mirabeau,
+s'écria: «_Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en sortirons
+que par la puissance des baïonnettes_. Il est de notre devoir de donner
+à la patrie nos derniers momens; et s'il le faut, la dernière goutte de
+notre sang.» Tous les membres de l'assemblée se levèrent en signe
+d'adhésion, et déclarèrent qu'ils resteraient inébranlablement à leur
+poste.
+
+Mais ils ne devaient point accomplir cette glorieuse résolution. Le
+président (M. Lanjuinais) trahissant leur courage et méprisant leur
+volonté, leva la séance et se retira. «M. le président, lui dit le
+général Solignac, l'histoire est là, elle recueillera votre action.»
+
+Le lendemain matin, ils trouvèrent les avenues de leur palais occupées
+par les étrangers, et les portes de l'assemblée fermées. M. de Cazes, à
+la tête de quelques volontaires royaux, en avait enlevé les clefs. Cette
+violence, contre laquelle ils protestèrent, fit enfin tomber leur
+bandeau; ils reconnurent la faute qu'ils avaient commise, en arrachant
+trop précipitamment du trône Napoléon, et en confiant aveuglément à
+d'autres mains les destinées de la patrie[90].
+
+Ainsi finit, après un mois d'existence, cette assemblée que les Français
+avaient choisie pour affermir la dynastie impériale, pour assurer leur
+repos et leurs libertés, et qui, par entraînement, par imprévoyance, par
+un excès de zèle et de patriotisme, n'enfanta que des bouleversemens et
+des calamités.
+
+La dissolution des chambres et du gouvernement mit fin à toute illusion.
+
+Les couleurs tricolores qu'on avait conservées disparurent.
+
+Les cris de _vive la nation! vive la liberté!_ cessèrent.
+
+M. Fouché fut annoncer à son nouveau maître que tout était consommé.
+
+Et le 8 juillet, Louis XVIII triomphant reprit possession de sa
+capitale[91] et de son trône.
+
+Au moment où ce prince rentrait aux Tuileries, Napoléon s'occupait à
+Rochefort des moyens de quitter la France. Sa présence excitait parmi le
+peuple, les marins et les soldats, un tel enthousiasme, que le rivage
+retentissait sans interruption des cris de _vive l'Empereur!_ et que ces
+cris, répétés de bouche en bouche, durent apprendre aux hommes qui
+s'étaient flattés de maîtriser les volontés de Napoléon, combien il lui
+serait facile de secouer ses chaînes et de se jouer de leurs vaines
+précautions. Mais, fidèle à sa détermination, il résistait avec fermeté
+aux impulsions des circonstances et aux continuelles sollicitations de
+se mettre à la tête des patriotes et de l'armée. «Il est trop tard,
+répétait-il sans cesse; le mal est maintenant sans remède; il n'est plus
+en ma puissance de sauver la patrie. Une guerre civile serait
+aujourd'hui sans objet, sans utilité; à moi seul elle pourrait devenir
+avantageuse, en ce qu'elle me procurerait le moyen d'obtenir
+personnellement des conditions plus favorables; mais il me faudrait les
+acheter par la perte inévitable de ce que la France possède de plus
+généreux et de plus magnanime, et un tel résultat me fait horreur[92].»
+
+Jusqu'à l'époque du 29 juin, jour du départ de l'Empereur de la
+Malmaison, on n'avait apperçu, dans les parages de Rochefort, aucun
+bâtiment anglais; et tout porte à croire que Napoléon, si les
+circonstances lui eussent permis de s'embarquer aussitôt son abdication,
+serait parvenu sans obstacles à gagner les États-Unis: mais quand il
+arriva sur le rivage de la mer, il trouva toutes les issues occupées par
+l'ennemi, et parut conserver peu d'espoir de lui échapper.
+
+Le 8 juillet[93], il se rendit à bord de la frégate _la Saale_, préparée
+pour le recevoir. Sa suite fut embarquée sur _la Méduse_; et le
+lendemain 9, les deux bâtimens abordèrent à l'île d'Aix. Napoléon,
+toujours le même, fit mettre la garnison sous les armes, visita dans les
+plus grands détails les fortifications, et décerna l'éloge et le blâme,
+comme s'il eût encore été le souverain maître de l'état.
+
+Le 10, le vent, contraire jusqu'alors, devint favorable; mais une flotte
+anglaise de onze vaisseaux croisait à la vue du port; et il ne fut point
+possible d'appareiller.
+
+Le 11, l'Empereur, fatigué de cet état d'anxiété, envoya le comte de
+Lascases, devenu son secrétaire, sonder les dispositions de l'amiral
+Anglais, et s'informer s'il était autorisé à lui accorder la libre
+faculté de se rendre en Angleterre ou aux États-Unis.
+
+L'amiral répondit qu'il n'avait aucun ordre; qu'il serait toujours prêt
+à recevoir Napoléon et à le conduire en Angleterre; mais qu'il n'était
+point en son pouvoir de lui garantir s'il y obtiendrait la permission de
+s'y fixer ou de se rendre en Amérique.
+
+Napoléon, peu satisfait de cette réponse, fit acheter deux bâtimens
+demi-pontés, dans l'intention de gagner, à la faveur de la nuit, un
+snack Danois, avec lequel il s'était créé des intelligences.
+
+Ce moyen ayant échoué, deux jeunes aspirans de la marine, pleins de
+courage et de dévouement, lui proposèrent de monter les deux barques, et
+lui jurèrent sur leur tête, qu'ils le conduiraient à New Yorck. Napoléon
+ne fut point effrayé par le péril d'une aussi longue navigation avec de
+si frêles embarquemens; mais il sut qu'on ne pourrait point éviter de
+s'arrêter sur les côtes d'Espagne et de Portugal, pour y prendre des
+vivres et de l'eau, et il ne voulut point exposer son équipage et
+lui-même à tomber entre les mains des Portugais et des Espagnols.
+
+Informé qu'un navire américain se trouvait à l'embouchure de la Gironde,
+il fit partir à franc étrier, le général Lallemand, pour s'assurer de
+l'existence de ce bâtiment et des sentimens du capitaine. Le général
+revint en toute hâte lui annoncer que le capitaine serait heureux et
+glorieux de le soustraire aux persécutions de ses ennemis; mais
+Napoléon, cédant, dit-on, aux conseils de quelques personnes qui
+l'entouraient, abandonna l'idée de tenter le passage et se décida à se
+confier à la générosité anglaise.
+
+Le 14, il fit prévenir l'amiral, qu'il se rendrait le lendemain à son
+bord.
+
+Le 15 au matin, il s'embarqua avec sa suite, sur le brick l'_Épervier_,
+et fut reçu à bord du _Bellérophon_ avec les honneurs dus à son rang et
+à son infortune. Le général Beker qui avait ordre de ne point le
+quitter, le suivit. Au moment d'aborder, l'Empereur lui dit:
+«Retirez-vous, général; je ne veux pas qu'on puisse croire qu'un
+Français est venu me livrer à mes ennemis!»
+
+Le 16, le _Bellérophon_ mit à la voile pour l'Angleterre.
+
+L'Empereur avait préparé une lettre au prince Régent, que le général
+Gourgaud fut chargé de lui porter immédiatement. La voici:
+
+ Rochefort, le 13 juillet 1815.
+
+ Altesse Royale,
+
+ En butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des
+ plus grandes puissances de l'Europe, j'ai terminé ma carrière
+ politique; et je viens, comme Thémistocle, m'asseoir aux foyers du
+ peuple Britannique. Je me mets sous la protection de ses lois que
+ je réclame de Votre Altesse Royale, comme le plus puissant, le plus
+ constant et le plus généreux de mes ennemis.
+
+Le général Gourgaud eut l'ordre de faire connaître au prince, s'il
+daignait l'admettre en sa présence, ou à ses ministres, que l'intention
+de Napoléon était de se retirer dans une province quelconque
+d'Angleterre, et d'y vivre ignoré et paisible, sous le nom du colonel
+Duroc.
+
+L'Empereur ne manifesta, dans la traversée, aucune appréhension, aucune
+inquiétude. Il se reposait avec sécurité sur le noble caractère du
+peuple anglais.
+
+Arrivé à Plymouth, on ne lui permit point de mettre pied à terre; et
+bientôt on lui apprit que les puissances alliées avaient décidé qu'il
+serait considéré comme prisonnier de guerre et renfermé à Sainte-Hélène.
+
+Il protesta solennellement entre les mains de l'amiral Anglais, et à la
+face du ciel et des hommes, contre la violation de ses droits les plus
+sacrés, contre la violence exercée envers sa personne et sa liberté.
+
+Cette protestation ayant été vaine, il se soumit avec une résignation
+calme et majestueuse à l'arrêt de ses ennemis. Il fut transporté à bord
+du _Northumberland_, qui fit voile immédiatement pour Sainte-Hélène.
+
+En passant à la hauteur du Cap de La Hague, il reconnut les côtes de la
+France; il les salua aussitôt; et, étendant ses mains vers le rivage, il
+s'écria, d'une voix profondément émue: «Adieu, terre des braves! adieu,
+chère France! quelques traîtres de moins, et tu serais encore la grande
+nation et la maîtresse du monde.»
+
+Le 17 octobre, on lui fit appercevoir les rochers arides qui allaient
+devenir les murs de sa prison. Il les contempla sans plaintes, sans
+agitation, sans effroi.
+
+Le 18, il mit pied à terre; et après avoir protesté derechef contre
+l'attentat commis sur sa personne, il se rendit d'un pas ferme et assuré
+au lieu de sa captivité.
+
+Ainsi s'est terminée la vie politique de Napoléon.
+
+On s'est étonné qu'il ait voulu se survivre à lui-même. Il aurait pu se
+tuer; rien n'est plus facile à l'homme. Mais une fin semblable
+était-elle digne de lui? Un roi, un grand roi ne doit point mourir de la
+mort désespérée d'un conspirateur, d'un chef de parti. Il faut, pour me
+servir des propres expressions de l'illustre captif de Sainte-Hélène, il
+faut qu'il soit au-dessus des plus rudes atteintes de l'adversité.
+
+Non! il était digne du grand Napoléon, d'opposer l'inflexibilité de son
+âme à l'inconstance de la fortune; et tel que ce Romain, à qui l'on
+reprochait de ne s'être point donné la mort après une grande
+catastrophe, il pourra répondre aussi: «J'AI PLUS FAIT, J'AI VÉCU!»
+
+
+
+
+SORT DES PERSONNES QUI FIGURENT DANS CES MÉMOIRES.
+
+
+GOUVERNEMENT ROYAL.
+
+MINISTRES.
+
+Le prince de Talleyrand, disgracié, pair de France.
+M. Dambray, disgracié, pair de France.
+M. l'abbé de Montesquiou, disgracié, pair de France.
+Le général Dupont, disgracié, pair de France.
+Le maréchal Soult, disgracié, proscrit.
+Le duc de Feltre, disgracié, mort.
+M. le comte de Blacas, disgracié, pair de France.
+
+MINISTRES D'ÉTAT.
+
+M. le comte Ferrand, disgracié, pair de France.
+M. le Vicomte de Chateaubriand, disgracié, pair de France.
+M. baron de Vitrolles, disgracié.
+
+MARÉCHAUX.
+
+Le maréchal Marmont, major général de la garde royale.
+Le maréchal Macdonald, major général de la garde royale.
+Le maréchal Victor, major général de la garde royale.
+Le maréchal Gouvion St.-Cyr, ministre de la guerre.
+
+
+GOUVERNEMENT IMPÉRIAL.
+
+MINISTRES.
+
+Le prince Cambacérès, banni, rentré.
+Le prince d'Eckmuhl, pair de France.
+Le duc de Vicence, retiré des affaires.
+Le duc de Decrès, retiré des affaires.
+Le duc d'Otrante, banni.
+Le duc de Gaëte, pair de France (lettre close.)
+Le comte Mollien, pair de France.
+M. Carnot, proscrit.
+M. le duc de Bassano, proscrit.
+
+MINISTRES D'ÉTAT.
+
+M. le comte Defermont, proscrit, rappelé.
+M. le comte Regnault de St. Jean d'Angely, proscrit rappelé, tué par
+l'exil.
+M. le comte Boulay (de la Meurthe), proscrit.
+M le comte Merlin (de Douay), proscrit.
+M. le comte Andréossy, pair de France.
+
+MARÉCHAUX.
+
+Le maréchal Ney, fusillé;
+Le maréchal Brune, massacré.
+Le prince d'Eckmuhl, pair de France.
+Le prince Masséna, disgracié, mort.
+Le maréchal Mortier, pair de France.
+Le maréchal Jourdan, pair de France.
+Le maréchal Soult, proscrit, rappelé.
+Le maréchal Lefèvre, pair de France.
+Le maréchal Suchet, pair de France.
+Le maréchal Grouchy, proscrit.
+Le duc de Rovigo, condamné à mort, contumace.
+Le comte Bertrand, condamné à mort, contumace.
+Le général Drouot, jugé, acquitté, retiré du service.
+Le général Cambronne, jugé, acquitté, retiré du service.
+
+GRENOBLE.
+
+Le général Marchand, jugé, acquitté.
+Le général Debelle, condamné à mort, pardonné.
+Le colonel Labédoyère, fusillé.
+
+LYON.
+
+Le général Brayer, condamné à mort, contumace.
+Le général Mouton-Duvernet, fusillé.
+Le général Girard, tué à Ligny.
+
+COMPLOT DE COMPIÈGNE ET LAFÈRE.
+
+(Tom. I, pag. 186.)
+
+Le général d'Erlon, condamné à mort, contumace.
+Le général Lefêvre-Desnouettes, condamné à mort, contumace.
+Les généraux Lallemand (frères), condamnés à mort, contumaces.
+
+BORDEAUX.
+
+Le général Clausel, condamné à mort, contumace.
+Les généraux Faucher (frères), fusillés.
+
+VALENCE (Drôme).
+
+Le maréchal Grouchy, proscrit.
+Le général Chartran, fusillé.
+
+VENDÉE.
+
+Le général Travot, condamné à mort, détenu à perpétuité.
+Le général Lamarque, proscrit, rappelé.
+
+ARMÉES. CHEFS DE CORPS.
+
+Le général Decaen, jugé, acquitté.
+Le général Rapp, pair de France.
+Le général Reille, pair de France.
+Le général de Lobau, proscrit, rappelé.
+Le général d'Erlon, condamné à mort, contumace.
+Le général Girard, retiré du service.
+Le général Vandamme, proscrit.
+Le général Excelmans, proscrit, rappelé.
+Le général Pajol, retiré du service.
+Le général Foi, retiré du service.
+Le général Freyssinet, proscrit.
+Le général de Bourmont, commandant de la cavalerie de la garde.
+
+MEMBRES DE LA CHAMBRE DES REPRÉSENTANS.
+
+M. Lanjuinais, président, pair de France.
+M. Dupont (de l'Eure), destitué de ses fonctions de président de la cour
+de Rouen, Député actuel. Chef de l'opposition.
+M. Durbach, proscrit, rappelé.
+MM. Defermont, Boulay, Regnault, proscrits.
+M. Lafayette, député actuel, opposition.
+M. Manuel, député actuel, opposition.
+M. Roi, ministre d'état, député.
+M. Dupin, avocat, devenu célèbre par son talent et son patriotisme.
+
+COMMISSAIRES NÉGOCIATEURS.
+
+Le général Sébastiani, en activité.
+Le comte de Pontécoulant, pair de France.
+Le comte Delaforest, pair de France.
+Le comte Andréossy, pair de France.
+Le comte Boissy-d'Anglas, pair de France.
+Le comte de Valence, exclus de la chambre des pairs.
+M. de la Besnardière, retiré des affaires.
+M. Lafayette, député, opposition.
+M D'Argenson, député, opposition.
+M. Flaugergues, sans fonctions, opinion neutre.
+M. Benjamin Constant, écrivain politique et député.
+M. De Lavalette, condamné à mort, arraché à l'échafaud par la piété
+conjugale et l'héroïsme de trois Anglais, MM.
+Robert Wilson, Bruce et Hutchinson.
+M. le général Grenier, député, opposition.
+M. le Baron Quinette, banni, rappelé.
+M. Thibaudeau, proscrit.
+Le général Beker, pair de France.
+Le général Flahaut, naturalisé anglais.
+M. de Tromeling, maréchal de camp en activité.
+L'auteur des mémoires, indépendant.
+
+_Fin du deuxième et dernier Volume._
+
+
+
+
+NOTES
+
+[1: Fragment d'une lettre de M. Fouché à l'Empereur, le 21 mars.]
+
+[2: Jeu d'enfant qui consiste à changer continuellement de place et à
+tâcher de prendre celle de son voisin.]
+
+[3: On m'a assuré depuis, que M. Réal l'avait fait prévenir par Madame
+Lacuée, sa fille, que l'Empereur savait tout.]
+
+[4: La plupart des députés n'étaient point encore nommés; mais il
+m'était bien permis d'anticiper sur les événemens.]
+
+[5: Lorsque le duc d'Otrante devint ministre du Roi, et fut chargé de
+dresser les listes de proscription, je voulus savoir à quoi m'en tenir
+sur les effets de son ressentiment et je lui écrivis pour sonder ses
+dispositions. Il me fit appeler, m'accueillit avec beaucoup de bonté, et
+m'assura de sa protection et de son amitié: «Vous faisiez votre devoir,
+me dit-il, et je faisais aussi le mien. J'avais prévu que Bonaparte ne
+pourrait point se soutenir. C'était un grand homme, mais il était devenu
+fou. J'ai dû faire ce que j'ai fait, et préférer le bien de la France à
+toute autre considération.»
+
+Le duc d'Otrante se conduisit avec la même générosité vis-à-vis de la
+plupart des personnes dont il avait eu à se plaindre; et s'il fut forcé
+d'en comprendre quelques-unes au nombre des proscrits, il eut du moins
+le mérite de leur faciliter par des avis, par des passeports, souvent
+par des prêts d'argent, les moyens d'échapper à la mort ou aux fers qui
+leur étaient réservés.]
+
+[6: Ce préambule, qui tua l'acte additionnel, est, je crois, l'ouvrage
+de M. Benjamin Constant.]
+
+[7: Ce tableau et celui dont il est question art. 33, n'étant d'aucune
+importance, n'ont point été joints ici.]
+
+[8: Malgré la charte et les lois rendues chaque jour, on est encore
+obligé de revenir journellement aux règles établies par l'ancienne
+législation du sénat.]
+
+[9: Paroles bien connues des Cortès d'Aragon aux rois d'Espagne lors de
+leur couronnement.]
+
+[10: L'Empereur avait ordonné de brûler cette proclamation; mais je la
+trouvai si belle, que je crus devoir la conserver. Au moment du départ
+de Napoléon pour l'armée, je n'étais point à Paris; un premier commis du
+cabinet, M. Rathery, l'ayant trouvée dans mes cartons, eut le courage de
+la jeter au feu.]
+
+[11: Je parle en général; je sais qu'il est des départemens où les
+colléges électoraux, par des causes différentes, ne furent composés que
+d'un petit nombre d'individus.]
+
+[12: Voici sur le jeune Napoléon une anecdote que je n'ai lue nulle
+part. Lorsqu'il vint au monde, on le crut mort: il était sans chaleur,
+sans mouvemens, sans respiration. M. Dubois (accoucheur de
+l'Impératrice) faisait des efforts multipliés pour le rappeler à la vie,
+lorsque partirent successivement les 100 coups de canon destinés à
+célébrer sa naissance; la commotion et l'ébranlement qu'ils
+occasionnèrent, agirent si fortement sur les organes du royal enfant,
+qu'il reprit ses sens.]
+
+[13: L'Empereur Alexandre, lors de l'événement de Fontainebleau, avait
+garanti au duc de Vicence, pour Napoléon, la possession de l'île d'Elbe.
+M. de Talleyrand et les ministres étrangers lui remontrèrent vivement
+les dangers de laisser l'Empereur sur un point aussi rapproché de la
+France et de l'Italie, et le conjurèrent de ne point s'opposer à ce
+qu'on le forçât de choisir une autre retraite. Alexandre, fidèle à ses
+engagemens ne voulut point y consentir. Lorsque l'Empereur reparut,
+Alexandre se fit un point d'honneur de réparer la noble faute qu'il
+avait commise, et devint plutôt par devoir que par animosité, l'ennemi
+le plus acharné de Napoléon et de la France.]
+
+[14: Il avait, en Allemagne et en Angleterre, des agens qui
+l'instruisaient avec une exactitude parfaite de tout ce qui s'y passait;
+il est vrai que ces agens lui faisaient acheter chèrement leurs
+services. Il avait notamment à Londres deux personnes qui lui coûtaient
+2000 guinées par mois. «Si mes Allemands, dit-il à ce sujet, étaient
+aussi chers, il faudrait y renoncer.»]
+
+[15: Foyer ordinaire de la rébellion.]
+
+[16: Les secours si pompeusement annoncés par les émissaires royalistes
+se réduisirent à 2,400 fusils et à quelques barils de poudre. Les chefs
+de l'insurrection, trompés dans leur attente, reprochèrent amèrement à
+M. de la Roche-Jaquelin de les avoir abusés et compromis par de fausses
+promesses.]
+
+[17: L'Empereur avait destiné ce commandement en chef au duc de Rovigo,
+ou au général Corbineau; mais il prévit qu'on serait peut-être obligé
+d'en venir à des mesures de rigueur; et il ne voulut point qu'elles
+fussent dirigées par un officier attaché à sa personne.]
+
+[18: L'Empereur considéra cette mesure rigoureuse comme une juste
+représaille des moyens employés par les chefs Vendéens pour recruter
+leur armée. Voici ces moyens.
+
+Lorsque les familles qui règnent dans la Vendée, ont résolu la guerre,
+elles envoient l'ordre à leurs agens de parcourir les campagnes pour
+prêcher la révolte et pour indiquer à chaque paroisse le nombre d'hommes
+qu'elle doit fournir. Les chefs d'insurrection de chaque paroisse
+désignent alors les paysans qui doivent partir, et leur enjoignent de se
+rendre tel jour, à telle heure, au lieu fixé pour le rassemblement.
+S'ils y manquent, on les envoye chercher par des bandes armées,
+composées ordinairement des hommes les plus redoutés dans le pays; s'ils
+résistent, on les menace de les fusiller ou d'incendier leurs maisons;
+et comme cette menace n'est jamais vaine, les malheureux paysans
+obéissent et partent.
+
+On a prétendu que l'Empereur avait donné l'ordre de mettre à prix la
+tête des chefs des insurgés; les instructions données au ministre de la
+guerre ont été transcrites par moi, et je ne me rappelle nullement qu'il
+y fût question d'un ordre semblable.]
+
+[19: 14,000,000 francs avaient été affectés à la reconstruction des
+maisons incendiées.]
+
+[20: Elles annonçaient et promettaient aux Napolitains le rétablissement
+sur le trône de Ferdinand leur ancien roi.]
+
+[21: Les départemens du Centre et de l'Est se distinguèrent
+particulièrement. Un grand nombre de leurs habitans donnèrent des sommes
+considérables, et firent équiper, à leurs frais, des compagnies, des
+bataillons, des régimens entiers de partisans ou de gardes nationaux.
+
+À Paris, un seul citoyen, M. Delorme, propriétaire du beau passage du
+même nom, offrit à la patrie cent mille francs.
+
+Un autre fit remettre à l'Empereur, le jour de la revue de la garde
+nationale, un rouleau de papier attaché avec un ruban de la légion
+d'honneur. On l'ouvrit; il renfermait vingt-cinq mille francs, en
+billets de banque, avec ces mots: _à Napoléon, à la patrie_. L'Empereur
+voulut connaître l'auteur de cette mystérieuse et délicate offrande; et
+il parvint à savoir qu'elle était due à M. Gevaudan, dont plusieurs
+actions semblables lui avaient déjà révélé les nobles sentimens et le
+patriotisme.]
+
+[22:
+
+Votes. Affirmatifs....... 1,288,357
+ Négatifs.......... 4,207
+
+Armées. Affirmatifs....... 222,000
+ Négatifs.......... 320
+
+Marine. Affirmatifs....... 22,000
+ Négatifs.......... 275
+
+31 départemens n'envoyèrent point à tems leurs registres. Un grand
+nombre de soldats, ne sachant pas signer, ne votèrent point; et les
+registres de 14 régimens ne parvinrent qu'après le recensement des
+votes.]
+
+[23: Montesquieu. Grandeur et Décadence des Romains.]
+
+[24: Jour de l'apparition de l'Acte du Congrès.]
+
+[25: À l'époque de la discussion de l'acte additionnel, M. de Bassano,
+causant avec l'Empereur, de la chambre des députés, lui dit, que le
+mutisme du corps législatif était une des choses qui avait le plus
+contribué à décréditer le gouvernement impérial: «Mon corps législatif
+muet lui répondit, en riant, Napoléon, «n'a jamais été bien senti.
+C'était un grand jury législatif. Si l'on trouve bon que douze jurés
+prononcent par oui, ou par non, sur la vie et l'honneur de leurs
+concitoyens, pourquoi trouver étrange ou tyrannique que 500 jurés,
+choisis parmi l'élite de la nation, prononcent de la même manière sur
+nos simples intérêts sociaux?»]
+
+[26: Il avait épousé une demoiselle Beauharnais, si célèbre depuis par
+son généreux dévouement.]
+
+[27: Ce fut le duc de Vicence qui, le premier, conçut l'idée de conférer
+la pairie à de grands propriétaires et à des négocians renommés. Il
+n'était point d'avis que la pairie devînt héréditaire, et que le choix
+des pairs fût exclusivement laissé à la couronne. Il aurait désiré que
+les grands propriétaires, les manufacturiers, les négocians du premier
+ordre, les hommes de lettres, les publicistes, les jurisconsultes qui se
+seraient fait un grand nom, fussent admis à proposer une liste de
+candidats, parmi lesquels l'Empereur aurait été libre de choisir un
+certain nombre de pairs.]
+
+[28: Lucien Bonaparte n'avait point été reconnu prince de la famille
+impériale par les anciens statuts. Il pouvait en conséquence être
+considéré comme ne faisant pas partie de droit de la chambre des pairs.]
+
+[29: Cette opinion n'empêchait point l'Empereur de rendre justice au
+courage et au patriotisme que M. Lanjuinais avait montrés dans des
+circonstances difficiles.]
+
+[30: Avocat célèbre, défenseur du maréchal Ney et des trois généreux
+libérateurs de M. de Lavalette, Wilson, Bruce, et Hutchinson.]
+
+[31: Depuis ministre des finances du Roi.]
+
+[32: MM. Dupin et Roi qui lui paraissaient les chefs du parti de
+l'insurrection.]
+
+[33: Elle fut attaquée et prise, le 30 Avril, près l'île d'Ischia.]
+
+[34: Félix Lepelletier.]
+
+[35: Le duc d'Otrante excellait dans l'art de contourner les faits à sa
+guise. Il les aggravait, ou les atténuait, avec tant de talent, les
+groupait avec tant d'adresse, en déduisait les conséquences avec tant de
+naturel, qu'il parvenait souvent à fasciner Napoléon. Pour le tromper et
+le séduire plus sûrement, il l'accablait, dans ses rapports, de
+protestations d'attachement, de fidélité; et il avait soin de se ménager
+l'occasion d'y ajouter des apostilles de sa main, dans lesquelles il
+faisait valoir et briller adroitement son dévouement, son discernement
+et son activité. Généralement tous ses rapports étaient marqués au même
+coin: beaucoup d'astuce, beaucoup de talent; ils offraient à l'oeil le
+rare et précieux assemblage de l'esprit et de la raison, de la
+modération et de la fermeté; on y reconnaissait à chaque mot
+l'administrateur habile, le profond politique, l'homme d'état consommé;
+en un mot, rien n'aurait manqué à M. Fouché, pour être placé au rang des
+grands ministres, s'il eût été ce que j'appelerai un ministre honnête
+homme.]
+
+[36: Le 5e corps devint l'_armée du Rhin_, et le 6e qui d'abord n'était
+qu'un corps de réserve, prit sa place sans changer de numéro.]
+
+[37: L'ascendant qu'il exerçait sur l'esprit et le courage des soldats
+était vraiment incompréhensible. Un mot, un geste suffisait pour les
+enthousiasmer et leur faire affronter avec une aveugle joie les plus
+effroyables dangers. Ordonnait-il mal à propos de se porter sur tel
+point, d'attaquer tel autre: l'inconséquence ou la témérité de cette
+manoeuvre frappait d'abord le bon sens des soldats; mais ils pensaient
+ensuite que leur général n'aurait point donné un pareil ordre sans motif
+et ne les aurait point exposés impunément. «Il sait bien ce qu'il fait,
+disaient ils;» et ils s'élançaient à la mort aux cris de _Vive
+l'Empereur!_]
+
+[38: Ces agens soudoyés par le Roi, allaient et revenaient de Gand à
+Paris et de Paris à Gand. M. le duc d'Otrante qui sans doute avait de
+bonnes raisons pour les connaître, offrit à l'Empereur de lui procurer
+des nouvelles de ce qui se passait au-delà des frontières; et ce fut par
+eux que l'Empereur connut en grande partie la position des armées
+ennemies. Ainsi M. le duc d'Otrante, si l'on en croit les apparences,
+livrait d'une main à l'ennemi le secret de la France, et livrait de
+l'autre à Napoléon le secret des étrangers et des Bourbons.]
+
+[39: L'Empereur, avant de quitter Paris, avait conçu le projet de rendre
+les plaines de Fleurus témoins de nouveaux combats. Il avait fait
+appeler le maréchal Jourdan, et en avait tiré une foule de renseignemens
+stratégiques très-importans.]
+
+[40: Le duc de Trévise, à qui Napoléon avait confié le commandement de
+la jeune garde, fut atteint, à Beaumont, d'une sciatique qui le força de
+se mettre au lit.]
+
+[41: GAUCHE,
+
+_Sous le maréchal Ney._
+
+1er Corps.
+
+Infanterie. 16,500
+Cavalerie. 1,500
+
+2e Corps.
+
+Infanterie. 21,000
+Cavalerie. 1,500
+Cavalerie Desnouettes. 2,100
+
+Cuirassiers Kellerman. 2,600
+ ------
+ 45,200
+
+Artillerie à cheval et à pied. 2,400
+
+Et 116 bouches à feu.
+
+DROITE,
+
+_Sous le maréchal Grouchy_.
+
+3e Corps.
+
+Infanterie. 13,000
+Cavalerie. 1,500
+
+4e Corps.
+
+Infanterie. 12,000
+Cavalerie. 1,500
+Cavalerie Pajol. 2,500
+Cavalerie Excelmans. 2,600
+Cuirassiers Milhaud. 2,500
+ ------
+ 35,600
+
+Artillerie à pied et à cheval. 2,250
+
+Et 112 bouches à feu.
+
+CENTRE ET RÉSERVE,
+
+_Sous l'Empereur_.
+
+6e Corps.
+
+Infanterie. 11,000
+Vieille garde. 5,000
+Moyenne garde. 5,000
+Jeune garde. 4,000
+Grenadiers à cheval. 1,200
+Dragons. 1,200
+ ------
+ 27,400
+
+Artillerie à pied et à cheval. 2,700
+
+Et 134 bouches à feu.
+
+_Récapitulation._
+
+Infanterie. 87,500
+Cavalerie. 20,800
+Artillerie à pied et à cheval. 7,350
+Génie. 2,200
+ ------
+ Total 117,850 hommes.
+
+Bouches à feu, 362.
+
+]
+
+[42: Le général Blucher n'avait point eu le tems de rappeler la totalité
+de ses forces.]
+
+[43: Cette conjecture était fondée; mais Blucher qui avait échappé à
+Grouchy, s'était mis en communication par Ohaim avec Wellington, et lui
+promit de faire une diversion sur notre droite. Wellington qui avait
+préparé sa retraite, resta.]
+
+[44: J'ai entendu dire que l'officier, porteur de cet ordre, au lieu de
+suivre la route directe, avait cru devoir faire un immense détour pour
+éviter l'ennemi.]
+
+[45:
+
+2e Corps.
+
+Infanterie 16,500 )
+ ) 18,000
+Cavalerie 1,500 )
+
+1er Corps.
+
+Infanterie 12,500 )
+ ) 13,700
+Cavalerie 1,200 )
+
+
+6e Corps.
+
+Infanterie. 7,000 7,000
+(_4000 avaient été
+réunis à Grouchy_)
+
+Division Domont et Suberwick. 2,500
+Cuirassiers. 4,800
+
+Garde à pied. 12,500 )
+Cavalerie légère. 2,100 ) 16,600
+Grenadiers et dragons. 2,000 )
+
+Artillerie. 4,500
+ ------
+ 67,100
+
+Division Girard. 3,000
+
+]
+
+[46: Ce corps s'était rallié à l'armée Prussienne depuis la bataille de
+Ligny.]
+
+[47: L'ennemi, lui-même, avoue qu'il crut en ce moment la bataille
+perdue. «Le désordre, dit Blucher, se mettait dans les rangs Anglais; la
+perte avait été considérable; les réserves avaient été avancées en
+ligne; la position du duc était des plus critiques; le feu de
+mousqueterie continuait le long du front; l'artillerie avait été retirée
+en seconde ligne.»
+
+J'ajouterai qu'un désordre bien plus grand encore régnait sur les
+derrières de l'armée Anglaise; les issues de la forêt de Soignes étaient
+encombrées de caissons, d'artillerie, de bagages abandonnes par leurs
+guides; et de nombreuses troupes de fuyards, avaient été répandre la
+confusion et l'effroi à Bruxelles et sur les routes voisines.
+
+Si nos succès n'eussent point été interrompus par la marche de Bulow, ou
+si le maréchal Grouchy (comme l'Empereur devait l'espérer) eût suivi les
+traces des Prussiens, jamais victoire plus glorieuse n'aurait été
+remportée par les Français. Il ne serait point échappé un seul homme de
+l'armée du duc de Wellington.]
+
+[48: On a su depuis que c'était le général Ziethen qui, lors de son
+arrivée en ligne, avait pris les troupes commandées par le prince de
+Saxe-Veimar pour des Français, et les avait forcées, après une fusillade
+très-vive, d'abandonner un petit village qu'elles étaient chargées de
+défendre.]
+
+[49: Ils avaient à leur tête les généraux Petit et Palet de Morvan.]
+
+[50:
+
+ Hommes.
+La perte générale de l'armée du duc de Wellington,
+en tués ou blessés, fut d'environ 25,000
+
+Et celle du prince Blucher, de 35,000
+ ------
+ 60,000
+
+Celle des Français peut-être évaluée, savoir
+
+Le 15 et le 16, tués ou blessés, à 11,000
+Le 18, tués ou blessés, à 18,000
+Prisonniers 8,000
+ ------
+ 37,000
+
+La perte des Français eût été plus considérable sans la généreuse
+sollicitude que leur témoignèrent les habitans de la Belgique. Après la
+victoire de Fleurus et de Ligny, ils accoururent sur le champ de
+bataille, consoler les blessés et leur prodiguer des secours. Rien
+n'était plus touchant que le tableau d'une foule de femmes et de jeunes
+filles, cherchant à ranimer, par des liqueurs bienfaisantes, la vie
+éteinte de nos malheureux soldats, tandis que leurs époux et leurs
+frères soutenaient nos blessés dans leurs bras, épanchaient leur sang,
+et fermaient leurs blessures.
+
+La précipitation de notre marche ne nous avait pas permis de faire
+préparer des transports et des ambulances pour recevoir nos blessés. Les
+sensibles et bons habitans de la Belgique y pourvurent avec
+empressement. Ils enlevèrent nos pauvres Français du champ de bataille,
+et leur offrirent un asile et tous les soins qui leur étaient
+nécessaires.
+
+Lors de notre retraite, ils nous prodiguèrent des témoignages d'intérêt
+non moins attendrissans et non moins précieux. Bravant la colère des
+féroces Prussiens, ils quittèrent leurs foyers pour nous enseigner les
+issues propices à notre fuite, pour diriger notre marche à travers les
+colonnes ennemies; quand ils se séparaient de nous, ils nous suivaient
+encore des yeux, et nous exprimaient au loin combien ils étaient heureux
+d'avoir pu nous sauver.
+
+Lorsqu'ils surent qu'un grand nombre de Français étaient restés
+prisonniers du vainqueur, ils s'empressèrent de leur offrir et de leur
+prodiguer des consolations et des secours.
+
+Le prince d'Orange lui-même, aussi redoutable au fort des combats que
+magnanime après la victoire, devint le protecteur zélé d'une foule de
+braves qui, ayant appris sur le champ de bataille à l'estimer, avaient
+invoqué noblement son appui.
+
+Enfin, pour acquitter complétement la dette de la reconnaissance, à
+l'époque de douloureuse mémoire où les persécutions, l'exil, la mort,
+forcèrent tant de Français de fuir le sol de la patrie, les habitans de
+la Belgique, toujours sensibles, toujours bienfaisans, ouvrirent leurs
+portes hospitalières à nos infortunés proscrits; et plus d'un brave,
+déjà préservé par eux de la vengeance de l'étranger, fut une seconde
+fois soustrait par leurs mains généreuses à la fureur d'ennemis plus
+implacables encore.]
+
+[51: Je dis 50,000 hommes, car plus de 10,000 hommes de la garde ne
+prirent point de part à l'action.]
+
+[52: Ce trait m'a été raconté; mais en voici un dont j'ai été témoin. Un
+cuirassier, au fort de la bataille, avait eu les bras hachés à coups de
+sabre; «je vais me faire panser, dit-il, en écumant de rage, si je ne
+puis me servir de mes bras, je me servirai de mes dents... je les
+mangerai!»]
+
+[53: Parmi ces lettres imprimées, il s'en trouve une de moi écrite de
+Bâle à l'Empereur au sujet de M. Werner.]
+
+[54: M. de Flahaut voyait juste, car il paraît certain que le maréchal
+Grouchy avait eu des pourparlers avec les alliés, et qu'un arrangement,
+à la manière du duc de Raguse, allait être signé, lorsque le général
+Excelmans fit arrêter le colonel Prussien envoyé au maréchal pour
+conclure le traité déjà convenu.]
+
+[55: Cet avis était faux.]
+
+[56: On voit combien est injuste le reproche fait à Napoléon d'avoir,
+dans ce bulletin, trahi la vérité et calomnié l'armée.]
+
+[57: Nom donné à la partie des pays qui avoisinent les côtes.]
+
+[58: Cette affaire et la mort de La Roche-Jaquelin eurent lieu le 11
+juin, et ne furent connues à Paris que le 19.]
+
+[59: Cette résolution fut envoyée également à la chambre des pairs, mais
+la chambre, reconnaissant qu'elle n'avait pas le droit de mander les
+ministres, se borna, _vu les circonstances_, à donner son approbation
+aux trois premiers articles.]
+
+[60: Le duc d'Otrante en effet écrivit à M. Manuel.]
+
+[61: Cette réponse fut tronquée par le président; la voici dans toute
+son intégrité.]
+
+[62: On ne lui avait point donné, dans cette délibération, le titre
+d'Empereur. On s'était borné à le nommer Napoléon Bonaparte.]
+
+[63: La chambre des pairs se trouvait par conséquent anéantie et exclue
+de toute participation au gouvernement.]
+
+[64: Conformément aux ordres qui lui avaient été donnés, le maréchal
+Grouchy s'était borné, dans la journée du 17, à observer les Prussiens;
+mais il ne l'avait point fait avec l'ardeur et la sagacité qu'on avait
+lieu d'attendre d'un général de cavalerie aussi consommé. La timidité
+avec laquelle il les poursuivit, leur inspira sans doute l'idée de se
+porter impunément sur les derrières de l'Empereur.
+
+Le 18, à neuf heures du matin seulement, il quitta ses cantonnemens pour
+marcher sur Wavres; parvenu à la hauteur de Valhain, il entendit la
+canonnade de Mont-Saint-Jean; sa vivacité, toujours croissante, ne
+permettait pas de douter que l'affaire ne fût excessivement sérieuse. Le
+général Excelmans proposa de marcher au canon par la rive gauche de la
+Dyle. «Ne sentez-vous donc point, dit-il au maréchal, que le canon fait
+trembler la terre sous vos pas? marchons droit au lieu où l'on se bat!»
+Ce conseil, qui aurait sauvé l'armée, s'il eût été suivi, ne le fut pas.
+Le maréchal continua lentement ses mouvemens: à deux heures, il arriva
+devant Wavres. Les corps des généraux Vandamme et Gérard cherchèrent à
+s'ouvrir un passage, et perdirent inutilement du monde et du tems. À
+sept heures du soir, il reçut, suivant sa déclaration, l'ordre du
+major-général de marcher sur Saint-Lambert et d'attaquer Bulow; ce
+qu'aurait dû lui suggérer plus tôt l'épouvantable canonnade de Waterloo
+et l'ordre _donné par la première dépêche reçue le matin_, de se
+rapprocher de la grande armée, et de se mettre avec elle en rapport
+d'opération. Il le fit alors. Il fut passer la Dyle au pont de Limale,
+et s'empara des hauteurs sans éprouver de résistance; mais la nuit étant
+survenue, il s'arrêta.
+
+À trois heures du matin, le général Thielman voulut essayer de faire
+repasser la Dyle à nos troupes; il fut repoussé victorieusement. La
+division Teste, la cavalerie du général Pajol, le forcèrent d'évacuer
+Bielge et Wavres. Le corps de Vandamme tout entier passa la Dyle, enleva
+Rosieren et s'établit en maître sur la route de Wavres à Bruxelles.
+
+Le maréchal Grouchy, quoique l'Empereur lui eût recommandé d'entretenir
+les communications et de lui donner fréquemment de ses nouvelles, ne
+s'était nullement inquiété de ce qui s'était passé à Mont-Saint-Jean, et
+il se disposait à continuer aveuglément ses mouvemens, lorsqu'un
+aide-de-camp du général Gressot vint annoncer (il était midi) les
+désastres de la veille. Le maréchal sentit alors, mais trop tard,
+l'horrible faute qu'il avait commise, en restant nonchalamment sur la
+rive droite de la Dyle. Il opéra sa retraite, sur deux colonnes, par
+Temploux et Namur.
+
+Le 20 au matin, son arrière-garde fut assaillie et entamée, la division
+Teste, la cavalerie d'Excelmans, rétablirent l'ordre. Le 20e de dragons
+et son digne colonel le jeune Briqueville reprirent à l'ennemi deux
+pièces qu'ils nous avaient enlevées; le général Clary et ses hussards
+sabrèrent sa cavalerie. L'armée gagna tranquillement Namur.
+L'infatigable division du général Teste fut chargée de défendre cette
+ville, et elle s'y maintint glorieusement jusqu'à ce que nos bagages et
+nos blessés l'eussent évacuée, et que nos troupes se fussent mises en
+sûreté, sur les hauteurs de Dinan et de Bouvine.
+
+Le 22, toute l'armée était réunie à Rocroi. Le 24, elle fit sa jonction
+avec les restes de Mont-Saint-Jean que l'Empereur avait ordonné de
+diriger sur Rheims. Le 25, elle marcha sur la capitale. Pendant sa
+retraite, elle fut en butte aux attaques acharnées des Prussiens. Elle
+les repoussa toutes avec vigueur et fermeté. Le noble désir de réparer
+le mal involontaire qu'elle nous avait fait à Mont-Saint-Jean,
+enflammait les âmes de la plus vive ardeur; et peut-être cette armée de
+braves aurait-elle changé sous les murs de Paris, les destinées de la
+France, si l'on n'eût point comprimé ou trahi les inspirations de son
+patriotisme et de son généreux désespoir.]
+
+[65: Celui de forcer Napoléon à abdiquer.]
+
+[66: La plupart des pairs avaient des commandemens dans l'armée.]
+
+[67: Expressions littérales de la commission du général Beker.]
+
+[68: Je me hâte de rendre ici au général l'hommage qu'il mérite; il sut
+parfaitement concilier son devoir avec les égards et le respect dus à
+Napoléon et à son malheur.]
+
+[69: Sa cour, jadis si nombreuse, n'était plus habituellement composée
+que du duc de Bassano, du comte de Lavalette, du général Flahaut, et des
+personnes qui devaient partir avec lui, telles que ses officiers
+d'ordonnance, le général Gourgaud, les comtes de Montholon, de Lascases,
+et le duc de Rovigo. Le dévouement qui portait ce dernier à suivre
+Napoléon, était d'autant plus honorable que Napoléon, lors de son retour
+de l'île d'Elbe, lui reprocha fort durement de l'y avoir négligé. Il
+passe cependant dans l'opinion (et c'est bien à tort) pour être un des
+artisans du 20 Mars; mais dans tous les tems, il eut à se plaindre de
+l'opinion. Elle lui impute une foule d'actions méchantes auxquelles il
+ne prit véritablement aucune part, et que souvent même il s'efforça
+d'empêcher. L'Empereur l'employait à toutes mains, parce qu'il lui
+trouvait un jugement hardi et net, un esprit fin, et une grande habileté
+pour apercevoir les conséquences d'une chose, et prendre lestement un
+parti. On a jeté des soupçons défavorables sur les motifs qui
+déterminèrent Napoléon à lui confier le ministère de la police; il ne
+fut appelé à ce poste important que parce que l'Empereur avait
+l'expérience de l'infidélité du duc d'Otrante qui lui échappait dans
+toutes les occasions difficiles, et qu'il voulut le remplacer par un
+homme d'un dévouement éprouvé, par un homme qui, étranger à la
+révolution, et n'ayant aucun parti à ménager, pût ne servir que lui et
+faire son devoir sans tergiversation.]
+
+[70: Cette épithète n'était point une insulte dans la bouche de
+Napoléon. Il s'en servait habituellement, même avec ses ministres,
+lorsqu'ils montraient de l'irrésolution.]
+
+[71: Les inquiétudes que lui ont donné la terreur de 1815, l'ont
+conduite au tombeau. Qu'on me pardonne ces détails et cette note.]
+
+[72: Détails communiqués.]
+
+[73: C'est-à-dire, marqua avec des épingles les positions des ennemis.]
+
+[74: L'Empereur instruit des manoeuvres de M. Fouché, dit: «il est
+toujours le même, toujours prêt à mettre son pied dans le soulier de
+tout le monde.»]
+
+[75: Ces résolutions consistaient dans l'envoi du général Beker à la
+Malmaison pour y garder à vue Napoléon.]
+
+[76: La Chambre vota, le 2 juillet, une adresse aux Français. Cette
+adresse, morte en naissant, avait rapport à la situation politique de la
+France vis-à-vis des alliés. Elle m'a paru offrir peu d'intérêt, et j'ai
+cru devoir me dispenser d'en faire une mention spéciale. Elle donna lieu
+cependant à un incident remarquable. M. Manuel, rédacteur principal de
+cette adresse, n'avait pas jugé convenable d'y parler du successeur de
+l'Empereur, et la chambre décida qu'on ajouterait dans l'adresse, que
+NAPOLÉON II avait été appelé à l'Empire.]
+
+[77: On sent que je raisonne ici, comme partout ailleurs, dans le sens
+du mandat donné à la commission.]
+
+[78: Ces dépêches n'ayant aujourd'hui aucun intérêt, je ne les
+rapporterai point.]
+
+[79: Si l'on en croit la déclaration de Macirone, confirmée par le
+témoignage de deux autres agens secrets, MM. Maréchal et St. Jul***, le
+duc d'Otrante écrivit à lord Wellington par une lettre dont M. Macirone
+fut porteur, et qu'il cacha dans ses bas, que l'exaltation des fédérés
+et des Bonapartistes était au comble et qu'il ne serait plus possible de
+les contenir, si le duc de Wellington ne se hâtait de venir mettre fin à
+leurs fureurs par l'occupation de Paris.]
+
+[80: Ce fut dans ce moment, que l'Empereur déclara au gouvernement qu'il
+était sûr d'écraser l'ennemi, si on voulait lui confier le commandement
+de l'armée.]
+
+[81: _Adresse de l'armée à la Chambre des Représentans._
+
+ Représentans du peuple,
+
+ Nous sommes en présence de nos ennemis; nous jurons entre vos mains
+ et à la face du inonde, de défendre jusqu'au dernier soupir, la
+ cause de notre indépendance et l'honneur national. On voudrait nous
+ imposer les Bourbons, et ces princes sont rejetés par l'immense
+ majorité des Français. Si on pouvait souscrire à leur rentrée,
+ rappelez-vous, Représentans, qu'on aurait signé le testament de
+ l'armée, qui, pendant vingt années, a été le _palladium_ de
+ l'honneur français. Il est à la guerre, surtout lorsqu'on la fait
+ aussi longuement, des succès et des revers. Dans nos succès, on
+ nous a vus grands et généreux; dans nos revers, si on veut nous
+ humilier, nous saurons mourir.
+
+ Les Bourbons n'offrent aucune garantie à la nation. Nous les avions
+ accueillis avec les sentimens de la plus noble confiance; nous
+ avions oublié tous les maux qu'ils nous avaient causés par un
+ acharnement à vouloir nous priver de nos droits les plus sacrés. Eh
+ bien, comment ont-ils répondu à cette confiance? Ils nous ont
+ traités comme rebelles et vaincus.
+
+ Représentans, ces réflexions sont terribles, parce qu'elles sont
+ vraies. L'inexorable histoire racontera un jour ce qu'ont fait les
+ Bourbons pour les remettre sur le trône de France; elle dira aussi
+ la conduite de l'armée, de cette armée essentiellement nationale;
+ et la postérité jugera qui mérita le mieux l'estime du monde.
+
+ Au camp de la Villette, 30 juin 1815, 3 heures après midi.
+
+ _Signé_, le maréchal ministre de la guerre, prince d'ECKMUHL, le
+ général en chef comte VANDAMME; les lieutenans généraux comte
+ PAJOL, baron FREYSSINET, comte ROGUET, BRUNET, baron LORCET,
+ AMBERT; les maréchaux de camp comte HARLET, PETIT, baron
+ CHRISTIANI, baron HENRION, Marius CLARY, CHARTRAN, CAMBRIEL,
+ JEANNET, le major GUILLEMAIN.
+]
+
+[82: On voit, d'après ce passage, que Wellington avait sans doute
+communiqué au prince Blucher la lettre de M. Fouché.]
+
+[83: Cette proclamation est du duc d'Otrante.]
+
+[84: Elles furent publiées par ordre de la chambre.]
+
+[85: Les événemens ont justifié la prudence des maréchaux; mais je ne
+juge pas les événemens, je les expose.]
+
+[86: Le 23 Juin, M. Carnot, après avoir déposé à la chambre des pairs
+l'acte d'abdication de l'Empereur, entra dans quelques détails sur
+l'état de l'armée. Le maréchal Ney se leva et dit... «Ce que vous venez
+d'entendre est faux, de toute fausseté. Le maréchal Grouchy et le duc de
+Dalmatie, ne sauraient rassembler soixante mille hommes... le maréchal
+Grouchy n'a pu rallier que sept à huit mille hommes; le maréchal Soult
+n'a pu tenir à Rocroy; vous n'avez plus _d'autre moyen_ de sauver la
+patrie, que les négociations.» M. Carnot et le général de Flahaut
+réfutèrent sur-le-champ cette imprudente dénégation. Le général Drouot
+acheva de foudroyer le maréchal à la séance suivante... «J'ai vu avec
+chagrin, dit-il ce qui a été dit pour affaiblir la gloire de nos armées,
+exagérer nos désastres ou diminuer nos ressources. Je dirai ce que je
+pense, ce que je crains, ce que j'espère; vous pouvez compter sur ma
+franchise. Mon attachement à l'Empereur ne peut être douteux; mais avant
+tout et par dessus tout, j'aime ma patrie.» Le général fit alors un
+récit avéré et véridique des batailles de Ligny et de Mont-St.-Jean; et
+après avoir justifié l'Empereur des torts qu'on cherchait indirectement
+à lui imputer, il reprit: «tel est l'exposé de cette funeste journée;
+elle devait mettre le comble à la gloire de l'armée française, détruire
+toutes les vaines espérances de l'ennemi, et peut-être donner
+très-prochainement la paix à la France... Mais le ciel en a décidé
+autrement... Quoique nos pertes soient considérables, notre position
+n'est cependant pas désespérée; les ressources qui nous restent sont
+bien grandes, si nous voulons les employer avec énergie... une semblable
+catastrophe ne doit pas décourager une nation grande et noble comme la
+nôtre... Après la bataille de Cannes, le sénat Romain vota des
+remerciemens au général vaincu, parce qu'il n'avait point désespéré du
+salut de la république, et s'occupa sans relâche de lui donner les
+moyens de réparer les désastres qu'il avait occasionnés... Dans une
+circonstance moins critique, les représentans de la nation se
+laisseront-ils abattre? et oublieront-ils les dangers de la patrie pour
+s'occuper de discussions intempestives au lieu de recourir à un remède
+qui assure le salut de la France.]
+
+[87: Les plénipotentiaires, partis de Laon le 26 juin, arrivèrent le 1er
+juillet au quartier général des souverains alliés à Haguenau.
+
+Les souverains ne jugèrent point convenable de leur accorder d'audience,
+et nommèrent pour les entendre: l'Autriche, le comte de Walmoden; la
+Russie, le comte de Capo d'Istria; la Prusse, le général Knesbeck;
+l'ambassadeur d'Angleterre, lord Stewart, n'ayant point de pouvoir _ad
+hoc_, fut invité simplement à assister aux conférences.
+
+Lord Stewart ne manqua point, ainsi que les instructions donnés aux
+plénipotentiaires l'avaient prévu, de contester la légitimité de
+l'existence des chambres et de la commission, et demanda aux députés
+Français, de quel droit la nation prétendait expulser son Roi et se
+choisir un autre souverain?
+
+«Du droit, lui répondit M. de La Fayette, qu'eut la Grande-Bretagne de
+déposer Jacques, et de couronner Guillaume.»
+
+Cette réponse ferma la bouche au ministre anglais.
+
+Les plénipotentiaires, avertis par cette question des dispositions des
+alliés, s'attachèrent moins à obtenir Napoléon II qu'à repousser Louis
+XVIII. Ils déclarèrent, dit-on, que la France avait pour ce souverain et
+sa famille une aversion invincible, et qu'il n'était aucun prince
+qu'elle ne consentît à adopter, plutôt que de rentrer sous leur
+domination. Ils insinuèrent enfin, que la nation pourrait agréer le duc
+d'Orléans, ou le roi de Saxe, s'il ne lui était pas possible de
+conserver le trône au fils de Marie-Louise.
+
+Les ministres étrangers, après quelques pourparlers insignifians,
+terminèrent poliment la conférence; et le soir les plénipotentiaires
+français furent congédiés par la note ci-après.
+
+_Haguenau, 1er Juillet._
+
+«D'après la stipulation du traité d'alliance qui porte qu'aucune des
+parties contractantes ne pourra traiter de paix ou d'armistice que d'un
+commun accord, les trois cours, qui se trouvent réunies, l'Autriche, la
+Russie et la Prusse, déclarent ne pouvoir entrer présentement dans
+aucune négociation; les cabinets se réuniront aussitôt qu'il sera
+possible.
+
+«Les trois puissances regardent comme une condition essentielle de la
+paix et d'une véritable tranquillité, que Napoléon Bonaparte soit hors
+d'état de troubler, dans l'avenir, le repos de la France et de l'Europe;
+et d'après les événemens survenus au mois de mars dernier, _les
+puissances doivent exiger que Napoléon Bonaparte soit remis à leur
+garde_.
+
+(Signé) WALMODEN, CAPO D'ISTRIA, KNESBECK.]
+
+[88: Cette constitution, calquée sur l'acte additionnel, n'en différait
+que par l'abolition de la noblesse héréditaire, et encore M. Manuel qui
+développa dans cette discussion un talent du premier ordre, était-il
+d'avis que la noblesse ne fût point supprimée, comme étant
+essentiellement nécessaire dans une monarchie. Si j'avais à faire
+l'éloge de l'acte additionnel et le procès à ses contempteurs, je me
+bornerais à leur nommer cette constitution.]
+
+[89: Cette chambre, depuis l'abdication de Napoléon, ne fut plus qu'une
+superfétation. Le départ des pairs qui faisaient partie de l'armée,
+acheva de la plonger dans une nullité absolue. Sans patriotisme, sans
+énergie, elle se bornait à sanctionner de mauvaise grâce les mesures
+adoptées par les représentans. M. Thibaudeau, M. de Ségur, M. de Bassano
+et quelques autres, s'élevèrent seuls à la hauteur des circonstances; M.
+Thibaudeau se fit particulièrement remarquer, le 28 juin et le 2
+juillet, par deux discours sur notre position politique, qui furent
+regardés alors et le seront long-tems encore, comme de beaux monumens de
+courage, de patriotisme et d'éloquence.]
+
+[90: Je rappelle ici l'observation précédente, que je me borne à
+raconter les faits, sans les juger.]
+
+[91: Le 8 juillet, M. de Vitrolles fit insérer dans le _Moniteur_
+l'article officiel suivant.
+
+ «_Paris, ce 7 juillet_.--La commission de gouvernement a fait
+ connaître au Roi, par l'organe de son président, qu'elle venait de
+ se dissoudre.»
+
+ Cet article, composé dans le dessein de faire croire à la France et
+ à l'Europe que la commission avait déposé volontairement son
+ autorité dans les mains du Roi, excita les vives réclamations du
+ duc de Vicence. Incapable de transiger avec son devoir, avec la
+ vérité, il se rendit sur-le-champ chez le ministre du Roi (le duc
+ d'Otrante), lui reprocha durement d'avoir compromis la commission,
+ et lui déclara qu'il ne sortirait point de chez lui sans avoir
+ obtenu son désaveu formel. Le ministre protesta que cet article
+ n'était point son ouvrage, et consentit à le désavouer.
+
+ Le comte Carnot, le Baron Quince, le général Grenier, s'étant
+ joints au duc de Vicence, ce dernier écrivit dans le cabinet du duc
+ d'Otrante, la lettre ci-après, dont il est inutile, je pense, de
+ faire remarquer la hardiesse et la fermeté.
+
+ «Monsieur le duc, la commission du gouvernement n'ayant pu ni dû
+ charger votre Excellence d'aucune mission en se retirant, nous le
+ prions de faire désavouer l'article inséré au _Moniteur_ de ce jour
+ 8 juillet, et d'obtenir l'insertion de notre dernier message aux
+ deux chambres.
+
+ (Signé) CAULINCOURT, CARNOT, QUINETTE GRENIER.
+
+Le duc d'Otrante répondit à cette lettre, par la déclaration que voici:
+
+ «Messieurs, la commission du gouvernement s'étant dissoute le 7
+ juillet, tout acte émané d'elle, postérieurement à son message aux
+ chambres, est nul, et doit être regardé comme non avenu.
+
+ «Votre réclamation contre l'article inséré dans le _Moniteur_ du 8
+ juillet est juste; je le désavoue comme nullement fondé, et publié
+ sans mon autorisation.
+
+ (Signé) LE DUC D'OTRANTE.
+
+]
+
+[92: Paroles recueillies par M. de Lascases.]
+
+[93: Au même moment, Louis XVIII entra à Paris. Par une autre
+singularité assez remarquable, ce fut également le jour de la première
+entrée du Roi dans la capitale que l'Empereur se rendit à bord du brick
+qui le conduisit à Porto-Ferrajo.]
+
+
+
+
+
+
+
+
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+baron Pierre Alexandre Édouard Fleury de Chaboulon
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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