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+The Project Gutenberg EBook of Portraits et études; Lettres inédites de
+Georges Bizet, by Georges Bizet and Hugues Imbert
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Portraits et études; Lettres inédites de Georges Bizet
+
+Author: Georges Bizet
+ Hugues Imbert
+
+Release Date: June 21, 2008 [EBook #25863]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS ET ETUDES; GEORGES BIZET ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+HUGUES IMBERT
+
+PORTRAITS ET ÉTUDES
+
+CÉSAR FRANCK--C. M. WIDOR--ÉDOUARD COLONNE
+
+JULES GARCIN--CHARLES LAMOUREUX
+
+FAUST, PAR ROBERT SCHUMANN--LE REQUIEM DE BRAHMS
+
+LETTRES INÉDITES
+
+DE
+
+GEORGES BIZET
+
+_Avec un portrait gravé à l'eau forte par E. Burney_
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE FISCHBACHER
+
+(SOCIÉTÉ ANONYME)
+
+33, RUE DE SEINE, 33
+
+1894
+
+Tous droits réservés
+
+STRASBOURG, TYPOGRAPHIE DE G. FISCHBACH.--4187.
+
+[image: GEORGES BIZET]
+
+
+
+
+
+À MON AMI
+
+THÉODORE DUBOIS
+
+En souvenir de tant de bonnes heures
+passées en compagnie de la Muse.
+
+
+
+
+CÉSAR FRANCK
+
+
+Quelle figure caractéristique à retracer que celle de cet artiste du
+XIXe siècle, dont le profil se détache en assez vive opposition sur
+le milieu français dans lequel il a vécu! Artiste d'un autre âge, dont
+l'œuvre fait songer, toute proportion gardé, à celui du grand Bach, il
+aura traversé la vie comme un rêveur, voyant peu ou point ce qui se
+passait autour de lui, pensant toujours à son art, et ne vivant que pour
+lui. Sorte d'hypnotisme auquel arrivent forcément les véritables
+artistes, les travailleurs acharnés qui trouvent dans le travail
+accompli la récompense de leurs efforts et, dans le labeur pur et simple
+de chaque journée nouvelle, une jouissance incomparable, sans avoir
+besoin de chercher un écho dans la foule, sans penser un seul instant à
+briguer ses faveurs, à abandonner, par une concession si minime qu'elle
+soit, ce qu'ils pensent être la Vérité et la Beauté.
+
+Son œuvre n'est pas et ne sera jamais de nature à passionner le gros
+public... et son triomphe, rêvé par ses élèves et ses amis, aura des
+limites très bornées. Son genre de talent s'adresse aux raffinés en
+musique: admirateur des grands primitifs, il leur a dérobé une étincelle
+de leur génie, a vécu dans leur milieu, a chanté de préférence les
+louanges de la divinité, s'est entretenu plutôt avec les anges qu'avec
+les humains. Le Ciel a dû s'entrouvrir souvent pour lui laisser entendre
+les hosannas célestes. Si l'œuvre est quelquefois inégal, manquant de
+charmes, il s'y révèle une ligne immuable, bien caractéristique, qui ne
+s'inspire nullement du mouvement contemporain. Parmi les pages choisies,
+s'élevant à une très grande hauteur, il suffirait de citer, avant tout,
+les _Béatitudes_. Son admiration pour les primitifs, pour les pères de
+l'Église musicale ne l'empêcha pas d'admirer le génie des Beethoven,
+Gluck, Mozart, Méhul, Schumann, Schubert, Berlioz et Wagner. Mais ses
+tendances, ses tendresses allaient surtout aux vieux musiciens naïfs,
+dont il était le continuateur.
+
+On a comparé la tête de César Franck à celle de Beethoven! Il faut une
+certaine dose de bon vouloir pour admettre une similitude entre ces deux
+masques si différents. Le seul artiste contemporain, dont la figure
+accuserait quelque ressemblance avec celle de Beethoven, est Antoine
+Rubinstein. Ce qui caractérisait, avant tout et à première vue, la
+physionomie de Beethoven c'étaient les yeux rayonnants majestueusement
+portés vers le ciel. Sa tête était remarquable entre celles de tous les
+musiciens: la chevelure était très abondante, mais désordonnée et
+rétive; le front, siège des idées puissantes, largement épanoui, la
+bouche toujours close, le nez un peu large, et le menton en coquille.
+L'ensemble présentait une force de concentration prodigieuse.
+
+La tête de César Franck, bien que pétrie d'intelligence, n'accusait, pas
+plus que l'attitude du corps, du reste, aucune distinction, rien qui
+frappât au premier aspect. Le front large, les yeux petits, expressifs,
+pleins de vivacité, enfouis sous l'arcade sourcilière, le nez épais, la
+bouche prodigieusement large, le menton petit et, surtout, les bas côtés
+de la figure encadrés de favoris blancs lui donnaient plutôt l'apparence
+d'un petit avoué de province que celle d'un artiste. Son enveloppe
+terrestre, manquant d'idéal, paraissait être une rencontre de hasard
+pour son âme si haut placée.
+
+Au point de vue moral, Beethoven était bourru, sombre, peu sociable,
+bien qu'il eût un amour profond pour l'humanité entière. Cet état d'âme,
+traversé rarement par quelques éclairs de grosse gaîté, doit être
+attribué, pour la plus large part, aux misères noires qui
+l'assaillirent, à la surdité surtout. La grande supériorité de son génie
+lui donnait souvent des allures hautaines et arrogantes, principalement
+lorsqu'il se trouvait transporté dans une société mondaine, qui ne
+savait peut-être pas l'apprécier à sa juste valeur. De là surgissait une
+extrême irritabilité qui se traduisait presque toujours par de violentes
+colères.
+
+Chez César Franck, au contraire, le calme dominait, la bonté était
+grande; sa figure souriante, son accueil très ouvert accusait une
+bienveillance toujours égale, une sérénité d'âme que rien ne pouvait
+troubler. Il appartenait à cette catégorie de plus en plus rare de
+caractères qui considèrent la bonté comme ce qu'il y a de meilleur sur
+la terre. Sa tendresse pour les souffrants, pour les humbles n'avait
+point de bornes; au milieu de l'idéal où il vivait, des rêves poétiques
+qui le hantaient, il n'oubliait pas de descendre de son empyrée pour
+jeter un regard de commisération sur les malheureux.
+
+On a dit de lui, également, qu'il était un Leconte de Lisle musical.
+Nous ignorons jusqu'à quel point la ressemblance entre l'œuvre poétique
+de l'auteur des «_Poèmes barbares_» et l'œuvre musical de l'auteur des
+«_Béatitudes_» peut être établie. Il y aurait là une étude toute
+particulière à faire du tempérament des deux grands artistes. Toutefois,
+ce qu'on ne peut nier c'est l'influence exercée par eux non pas sur tous
+leurs contemporains, mais sur un petit cénacle qu'ils ont fanatisé. Leur
+prestige a été si grand qu'ils ont inculqué à leur entourage leur
+manière de sentir en art et leurs procédés; ils n'auront rencontré, au
+contraire, parmi la foule qu'un accueil modéré et l'on peut affirmer que
+la disproportion est grande entre la situation modeste qu'ils occupent
+près du public et la place très élevée que leur ont attribuée certains
+artistes, les jeunes principalement.
+
+En tant qu'initiateur à la haute culture musicale, César Franck apparut
+à une époque où le besoin se faisait sentir d'une étude toute
+particulière et plus approfondie de l'élément symphonique et de la
+polyphonie. L'initiation aux œuvres merveilleuses des grands maîtres de
+la Symphonie, qui avait pu être ébauchée dans l'enceinte des grands
+concerts, ouvrait une nouvelle voie aux jeunes compositeurs français et
+par suite imposait un enseignement spécial. César Franck, porté
+d'intuition vers la richesse et l'amplitude de la forme symphonique,
+arriva au moment psychologique pour être le maître de cette classe de
+rhétorique supérieure en musique. Avec une bonté qui faisait songer au
+«_Sinite parvulos ad me venire_», il devait attirer à lui cette
+génération contemporaine qui désirait et recherchait, dans l'union
+intime des instruments aux voix, dans une orchestration plus savante,
+sinon l'abandon des vieilles formules, tout au moins leur rajeunissement
+et l'adoption d'une forme plus en rapport avec les tendances
+«modernistes».
+
+L'influence exercée par César Franck sur son milieu aura-t-elle été
+heureuse? Si le maître n'avait formé que certains élèves dont le métier
+est peut-être excellent, mais dont les idées heureuses sont encore à
+venir, ou qui, n'ayant pas su se dégager de la forme purement
+scolastique et de l'ascendant de certaine école, n'ont écrit jusqu'à ce
+jour que des compositions impersonnelles, il est hors de doute que son
+professorat pourrait être discuté. Mais, parmi ceux qui ont reçu ses
+leçons ou ses conseils, qui ont été ses disciples ou ses amis, il en est
+qui ont prouvé péremptoirement par leurs œuvres que l'influence de César
+Franck était loin de leur avoir été néfaste. Ne s'ingéniant pas à
+l'imiter servilement, ils ont gagné à son enseignement une merveilleuse
+technique et une grande habileté dans la manière de traiter l'orchestre.
+Leur talent n'a fait que croître et se fortifier sous l'impulsion de
+celui qui a lancé dans le monde musical une si grande profusion
+d'harmonies nouvelles. Il suffirait de citer les noms de Vincent d'Indy,
+Augusta Holmès, Samuel Rousseau, Pierné.... pour bien nettement établir
+la maîtrise du professorat de César Franck.
+
+Science et poésie se révèlent en l'auteur des «_Béatitudes_». Mais la
+première l'emporte sur la seconde. Ceci viendrait à l'appui de la thèse
+soutenue par certains esprits, qui pensent qu'entre ces deux puissances
+il y a toujours lutte inégale et que l'épanouissement de l'une entraîne
+presque toujours l'annihilation de l'autre. Cette théorie est extrême:
+l'union de la science et de la poésie, en musique comme dans telle autre
+branche de l'art, est nécessaire; elle est une condition expresse de
+l'éclosion parfaite et de l'ascension du génie. Mais il ne faut pas que
+la première absorbe presque entièrement la seconde. Le propre de
+l'esprit poétique est de représenter, d'évoquer d'une manière vivante et
+colorée les phénomènes que la science ne peut traduire que par des
+formules. C'est probablement parce qu'il n'y a pas eu dans le cerveau de
+César Franck pondération exacte entre l'élément scientifique et
+l'élément poétique, entre la formule et le rêve, que l'on perçoit dans
+ses compositions des tendances plus marquées pour les procédés
+harmoniques que pour les idées mélodiques. Ce n'est pas affirmer que le
+don de la mélodie n'existait pas chez lui; maintes pages de son œuvre
+fournissent la preuve du contraire. Mais, affectionnant le contrepoint,
+visant à l'originalité harmonique, la prépondérance du côté scientifique
+devait se faire tout particulièrement sentir dans ses compositions.
+
+* * *
+
+Ce fut un modeste, un désintéressé, un dévoué, un laborieux que César
+Franck. Aussi sa vie est-elle peu remplie de faits, d'anecdotes, mais
+entièrement vouée à l'idée.
+
+Né le 10 décembre 1822 à Liège en Belgique[1], il fit ses premières
+études au Conservatoire de cette ville. Arrivé à Paris vers l'âge de
+quinze ans, il entra le 2 octobre 1837 au Conservatoire, que dirigeait
+alors Cherubini, dans la classe de contrepoint et fugue de Leborne et,
+le 25 octobre de la même année, dans la classe de piano de Zimmermann.
+Ses premiers triomphes furent, en 1838, un accessit de contrepoint et
+fugue, puis le premier prix de piano. Cette dernière récompense fut
+obtenue avec un succès rare dans les annales du Conservatoire. Le jeune
+Franck venait d'exécuter en perfection le morceau de concours, le
+concerto en _la_ mineur d'Hummel, lorsqu'au moment d'attaquer la page
+que doivent déchiffrer à première vue les élèves, il la transposa
+immédiatement à la tierce inférieure et ce, sans hésitation aucune et
+avec un brio des plus remarquables. On devine l'enthousiasme que suscita
+dans la salle ce tour de force, qu'essayèrent depuis certains élèves,
+mais sans la même réussite. Le jury le mit immédiatement hors concours
+et lui décerna un premier prix d'honneur. Nous croyons que jamais pareil
+fait ne s'est représenté au Conservatoire de musique.
+
+Admis le 6 octobre 1838 comme élève de composition lyrique dans la
+classe de Berton, il remporte, en 1839, le second prix et, en 1840, le
+premier prix de contrepoint et fugue. Son entrée dans la classe d'orgue
+de Benoist date du 7 octobre 1840 et un second prix pour cet instrument
+lui était décerné en 1841.
+
+Les registres du Conservatoire font foi qu'il quitta volontairement ses
+classes le 22 avril 1842. Son père, dit-on, homme autoritaire, ne voulut
+pas qu'il concourût pour le prix de Rome; il le destinait à la carrière
+de virtuose. Son inspiration n'avait pas été heureuse! Mais son fils,
+n'ayant aucun goût pour les acrobaties des jeunes prodiges, allait se
+consacrer presque aussitôt à la composition et au professorat[2].
+
+Trente ans environ après sa sortie du Conservatoire, le 1er février
+1872, l'auteur des «_Béatitudes_» devait prendre possession de la chaire
+de la classe d'orgue à notre grande école de musique. L'arrêté
+ministériel, qui le nommait à ces fonctions, est daté du 31 janvier
+1872. Autour de cet orgue du Conservatoire et de celui de l'église
+Sainte-Clotilde qu'il occupa pendant de si longues années, il groupa une
+phalange de disciples venus pour écouter la bonne parole. Parmi les plus
+marquants ou les plus zélés on pourrait citer Vincent d'Indy, Augusta
+Holmès, Pierné, Dallier, Samuel Rousseau, Chapuis, Galeotti, Camille
+Benoit, Ernest Chausson, Bordes, A. Coquard, de Bréville, Guy Ropartz,
+etc... Il est facile de se le représenter à l'orgue de Sainte-Clotilde,
+donnant à son petit cénacle la primeur de ses _grandes pièces_ ou de ses
+_motets_, toujours remarquables par la richesse et la variété des
+combinaisons polyphoniques: son portrait, d'une admirable ressemblance,
+a, en effet, été pris sur le vif par Mlle Jeanne Rongier. Assis
+devant ses claviers, un peu penché en avant, il pose la main droite sur
+les touches et, de la gauche, tire un des registres de l'instrument. La
+tête est de trois quarts, les yeux mi-clos; le maître semble écouter des
+voix d'en haut lui soufflant ses chants mystiques. Ce qui captivait en
+lui, c'était non seulement la maîtrise de son enseignement, mais cette
+bonté d'âme, cet accueil bienveillant qui ne se démentirent jamais dans
+sa longue carrière du professorat. N'avait-il pas gagné cette
+affabilité, cette attitude un peu bénissante au contact du milieu
+ecclésiastique qu'il fréquenta, dans l'atmosphère de l'église sous les
+arceaux de laquelle il passa de si belles heures? Ne le vous seriez-vous
+pas figuré revêtu du surplis et de l'étole? N'aurait-il pas, dans les
+habits sacerdotaux, donné l'illusion du prêtre qui va monter à l'autel?
+Ce qu'il y a de certain c'est que ses élèves le respectaient à l'égal
+d'un saint et ont conservé pour lui une vénération touchante. Ils
+l'appelaient le brave père Franck; mais il n'y avait rien
+d'irrespectueux dans cette appellation familière. Ils se considéraient
+un peu comme ses enfants gâtés!
+
+Nous avons dit ses admirations pour les primitifs; il ne goûtait pas
+moins les belles pages des maîtres symphonistes, Haydn, Mozart,
+Beethoven, Schubert, Schumann. Son enthousiasme était aussi vif pour les
+grandes œuvres de l'art dramatique, qu'elles fussent signées par Gluck,
+Weber, Berlioz, Wagner, sans oublier les vieux musiciens français,
+Monsigny, Grétry et surtout Méhul. Oui! Méhul, dont il chantait avec
+transport le beau duo de la jalousie d'_Euphrosine et Coradin_. Au début
+de sa carrière, il composa deux grandes Fantaisies pour piano sur les
+motifs de _Gulistan_ de Dalayrac (op. 11 et 12)!
+
+Son esprit, accessible à toutes les beautés, ouvert à toutes les
+innovations, exempt de toute jalousie, accueillait très chaleureusement
+les compositions de ses contemporains, qui, plus heureux que lui,
+étaient arrivés au succès. Un de ceux qui le vénéraient et a publié sur
+lui, après sa mort et au moment même de l'exécution de _Psyché_ aux
+concerts du Châtelet, une fort intéressante étude, M. Arthur Coquard,
+rappelle, à propos de sa bienveillance et de son équité envers les
+vivants, l'anecdote suivante:
+
+«L'une des dernières paroles qu'il me dit concerne Saint-Saëns et je
+suis heureux de la reproduire fidèlement C'était le lundi soir, quatre
+jours avant sa mort. Il éprouvait un mieux relatif et je lui donnais des
+nouvelles du Théâtre lyrique, auquel il s'intéressait vivement. Je lui
+parlais naturellement de la soirée d'ouverture, de _Samson et Dalila_,
+qui avait obtenu un grand succès, et j'exprimai en passant mon
+admiration pour le chef-d'œuvre de M. Saint-Saëns. Je le vois encore
+tournant vers moi sa pauvre figure souffrante pour me dire vivement et
+presque joyeusement, de cet accent vibrant que ses amis connaissaient:
+«Très beau! très beau!». Ce trait peint admirablement un des côtés de
+cette attachante physionomie d'artiste.
+
+Une autre particularité à signaler chez César Franck était une sorte de
+désintéressement des applaudissements de la foule. Le petit nombre
+venait à lui, le comprenait, le fêtait; l'audition de ses compositions,
+lorsqu'elles répondaient à l'idéal qu'il s'en était fait, le ravissait:
+cela lui suffisait. Il ne paraissait même pas s'apercevoir de
+l'indifférence que le public témoignait pour son œuvre; il en était trop
+éloigné pour qu'il y fît la moindre attention. L'art, rien que l'art,
+tel était son ciel.
+
+* * *
+
+Sa place en musique, a-t-on dit, est à côté de Bach! Oui certes, et nous
+avons été parmi les premiers à proclamer que la figure de César Franck
+faisait songer à celle du vieux cantor de l'église Saint-Thomas de
+Leipzig. Mais cette ressemblance n'enlève-t-elle pas de son originalité
+à celui qui voulut faire revivre, avec des harmonies nouvelles, au
+XIXe siècle la musique du XVIIe? La réunion de la science et de
+l'inspiration constitue le Beau. Cette Beauté ne vient dans son plein
+épanouissement que lorsque l'artiste a su se dégager des formules des
+maîtres, ses prédécesseurs, qu'il affectionne. Leur dérober leur
+passionnante tendresse pour la nature et ses manifestations, mais se
+garder d'imiter leur style, tel doit être le but poursuivi par
+l'artiste. Car, en leur empruntant ce style, il court le risque de ne
+jamais arriver à posséder celui qu'il pourrait avoir, s'il se laissait
+aller à ses sensations propres. Les œuvres des pères de l'Église
+musicale sont des modèles, des exemples nécessaires à suivre; elles
+constituent une grammaire admirable que devront approfondir tous ceux
+qui se destinent à la carrière de compositeur; toutefois cette grammaire
+ne portera ses fruits que si ses adeptes, n'en retenant que les grandes
+lignes, la fécondent par un sentiment intense. Ainsi ont procédé les
+grands génies, successeurs de J. S. Bach. Ils se sont abreuvés à cette
+source intarissable; mais ils ont su rendre moins scolastiques, en un
+mot plus humaines les magnifiques formules du maître d'Eisenach. Le mot
+de Buffon: «Le style est l'homme même», sera toujours vrai, toujours
+neuf. C'est pour n'avoir pas su se dégager entièrement du faire du grand
+Bach que César Franck, malgré la haute valeur de telles ou telles pages
+de son œuvre, ne figurera peut-être pas au nombre des maîtres
+réellement originaux, de ceux qui ont été des inventeurs. Il en ira de
+même pour ceux qui, au XIXe siècle, frappés des grandes innovations
+apportées par Richard Wagner au drame musical, se seront approprié sa
+manière, sa formule sans avoir son génie et n'auront laissé trace
+d'aucune inspiration personnelle[3]. Cette appréciation, hâtons-nous de
+le dire, s'applique plus exactement à ces derniers qu'à César Franck,
+qui, malgré son inféodation à Jean-Sébastien Bach, a su révéler,
+souvent, une note bien à lui, notamment dans ses pièces symphoniques et
+dans sa musique de chambre.
+
+L'analyse de l'œuvre de César Franck comporterait un développement qui
+ne rentre pas dans le cadre de cette étude. Nous avons cherché
+uniquement à esquisser les grandes lignes d'une figure aujourd'hui
+disparue, indiquer la place qu'elle occupe dans le mouvement musical
+contemporain et laisser percevoir son influence. Sa production a été
+relativement considérable et, depuis les trois premiers Trios (op. 1)
+jusqu'aux dernières créations on devine une ligne immuable. Toutefois,
+pour être véridique, il y aurait lieu de signaler, à titre de curiosité
+et comme s'éloignant du faire qui, plus tard, distinguera le maître,
+certaines compositions de jeunesse, dont le titre seul fait venir le
+sourire sur les lèvres. La plus curieuse, entre toutes, est ce chant
+national pour voix de basse et baryton, _Les Trois Exilés_, paroles du
+colonel Bernard Delafosse, dont la première page est ornée de trois
+portraits: Napoléon Ier, le Roi de Rome et Louis Bonaparte, avec
+l'aigle planant au milieu! Il est assez difficile de préciser l'époque
+à laquelle fut composée cette page dithyrambique; car, à l'exception de
+quelques-unes de ses premières tentatives, César Franck n'a pas donné de
+numéros à la grande majorité de ses compositions. Le classement par
+ordre chronologique ne peut donc être établi. En ce qui concerne _Les
+Trois Exilés_, nous savons cependant que le dépôt à la bibliothèque du
+Conservatoire fut fait en 1849. Le compositeur avait alors 27 ans.
+D'autres productions du même genre remontent à une époque plus ancienne,
+notamment le _Premier Duo_ pour piano à quatre mains sur le _God save
+the King_, les deux _Grandes Fantaisies_ pour piano sur les motifs de
+_Gulistan_ de Dalayrac, portant les numéros 11 et 12 des œuvres et
+déposées à la bibliothèque du Conservatoire en l'année 1844[4]. Il
+faudrait encore citer diverses compositions se rattachant à la même
+période; mais nous préférons renvoyer le lecteur au catalogue placé à la
+fin de cette étude.
+
+Attaché pendant plus de vingt-sept années au grand orgue de
+Sainte-Clotilde et pendant dix-huit ans à la classe d'orgue du
+Conservatoire, il devait fatalement se passionner pour la musique
+religieuse, vers laquelle il était attiré d'instinct. Il trouvait à
+l'église un débouché tout naturel pour faire jouer des œuvres sacrées,
+débouché qui ne se serait pas offert facilement à lui dans les théâtres
+ou les grands concerts pour l'exécution d'œuvres profanes. C'est ainsi
+qu'il fut amené à produire une foule de compositions remarquables pour
+orgue, des Motets, ou offertoires--_Ave Maria_, _Veni Creator_, _O
+Salutaris_, _Panis Angelicus_,--une Messe à trois voix seules,--et ces
+grandes pages pour chœur, soli et orchestre, répondant aux noms de
+_Ruth_, _Rédemption_, _Rébecca_, _Les Béatitudes_.
+
+Plus tard il devait revenir à la musique de chambre par laquelle il
+avait débuté avec les trois Trios et il produisit successivement la
+_Sonate_ en _la_ pour piano et violon, le _Quintette_ en _fa_ mineur
+pour piano, deux violons, alto et violoncelle, le _Quatuor_ pour
+instruments à cordes. La musique symphonique ne pouvait manquer de
+l'attirer à son tour: une _Symphonie_, des poèmes tels que _Les
+Éolides_, _Les Djinns_, _Le Chasseur maudit_, _Psyché_ pour orchestre et
+chœur..... voilà un ensemble de compositions importantes qui attirèrent
+sur lui l'attention des artistes.
+
+Dans son œuvre on trouve également nombre de mélodies séparées, dont
+quelques-unes ont été écrites pour chœur et sont de la meilleure venue;
+il suffirait de citer la _Vierge à la crèche_ que la Société chorale
+l'_Euterpe_ exécuta en perfection dans l'un de ses concerts.
+
+Enfin, et, ceci est plus étonnant lorsque l'on connaît le tempérament
+musical de César Franck, il fut l'auteur de deux opéras ou drames
+lyriques, _Hulda_ en quatre parties et un prologue, sur un livret de M.
+Charles Grandmougin, d'après une légende scandinave, et _Ghisèle_, sur
+un livret de M. Gilbert-Augustin Thierry, d'après un sujet mérovingien.
+
+C'est principalement dans ses grandes pièces d'orgue que se révèle la
+parenté avec Jean-Sébastien Bach. Dans les sonate, quintette et quatuor,
+l'élément dramatique joue un rôle toujours prépondérant qui dépasse un
+peu le cadre de la musique de chambre. La note est puissante, mais
+toujours triste; les motifs, de courte envergure, reviennent avec
+persistance, ce qui produit forcément une teinte uniforme et de nature à
+engendrer quelquefois la fatigue chez l'auditeur, surtout chez celui qui
+n'y est pas préparé. La forme canonique lui était familière; peut-être
+en a-t-il parfois abusé. La richesse du coloris et de l'élément
+polyphonique donne toutefois une grande allure à l'ensemble de l'œuvre.
+
+Les poèmes symphoniques, les compositions pour chœur, soli et orchestre,
+les Oratorios laissent entrevoir les mêmes qualités et les mêmes
+défauts. Le début est presque toujours heureux; des pages de beauté, de
+force, de concentration se font jour.--Malheureusement elles sont
+souvent noyées dans des longueurs qui enlèvent du charme à des
+compositions dans lesquelles le procédé, quoique fort remarquable, est
+trop visible.
+
+Prenons, si vous le voulez bien, _Psyché_, poème symphonique pour
+orchestre et chœurs, une des dernières créations du maître, dont la
+première audition eut lieu aux concerts du Châtelet, sous la direction
+d'Édouard Colonne, le 23 février 1890. Dès les premières pages,
+l'auditeur est subjugué par la maîtrise de l'écriture et l'élévation des
+idées. Il admirera le _Sommeil de Psyché_, prélude d'une langueur
+mystérieuse, rappelant, non pas au point de vue du tissu musical, mais
+comme ligne, les idées wagnériennes; il reconnaîtra le talent du
+compositeur traduisant les bruits étranges qui précèdent l'enlèvement de
+Psyché par les zéphirs dans les jardins d'Eros; il trouvera exquise la
+tendresse se dégageant du thème nº 3 de Psyché reposant au milieu des
+fleurs et saluée comme une souveraine par la nature en fête; il
+reconnaîtra une certaine parenté entre le motif des voix chantant, dans
+les notes graves, à Psyché: «Souviens-toi que tu ne dois jamais de ton
+mystique époux connaître le visage»,--et celui de Lohengrin à Elsa:
+«Sans chercher à connaître quel pays m'a vu naître»; il retiendra encore
+comme bien venues plusieurs autres pages de la partition. Mais il
+regrettera le manque de variété et les longueurs qui enlèvent à ce poème
+musical le charme sans mélange qui devrait s'en dégager.
+
+Les _Béatitudes_ sont, nous l'avons dit, la création maîtresse de César
+Franck, celle qui n'engendre pas la monotonie ou la lassitude comme
+telles ou telles pages du maître, malgré son long développement.
+Splendide oratorio, de solide architecture, qui planera certes au-dessus
+de bien des œuvres qui ont eu, dès leur apparition, un succès rapide
+mais éphémère. Celle-là suffit à attester la belle et haute intelligence
+qu'il était.
+
+Paraphrase poétique de l'Évangile par Mme Colomb, les _Huit
+Béatitudes_, avec un prologue, renferment des parties d'une surprenante
+élévation au point de vue musical. Voici les titres de chacune des
+_Béatitudes_:
+
+I. Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des Cieux est
+à eux!
+
+II. Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre!
+
+III. Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés!
+
+IV. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils
+seront ressuscités!
+
+V. Heureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes
+miséricorde!
+
+VI. Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu!
+
+VII. Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de
+Dieu!
+
+VIII. Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce
+que le royaume des Cieux est à eux!
+
+Satan, un Satan de proportion colossale, vaincu par le
+Christ,--l'Humanité, en proie à toutes les misères d'ici-bas, régénérée
+par le Rédempteur, telle est la maîtresse ligne de ce poème, auquel
+César Franck, par les plus heureux effets de contraste, par une
+orchestration merveilleuse, bien qu'un peu compacte et lourde, par une
+vérité étonnante de l'expression dramatique, par la richesse mélodique,
+par l'habile union des voix à l'orchestre, a donné une haute et superbe
+envergure.
+
+Quels accents de tendresse, de pitié compatissante, dans cette voix du
+Christ, prêchant la bonne parole! Quelle âpreté dans celle de Satan
+luttant jusqu'à ce qu'il s'avoue vaincu et quelle intensité dramatique
+dans ses révoltes, notamment dans la _Huitième Béatitude_:
+
+ «À ma défaite
+ Mon pouvoir a survécu;
+ Je relève la tête.
+ Non! Non! je ne suis pas vaincu.»
+
+Quels heureux effets l'auteur a tirés de la polyphonie orchestrale et
+vocale! Admirez la gradation habilement ménagée entre ces chœurs si
+remplis de tristesse et ceux pleins de véhémence! Et, lorsque le
+compositeur écrit ce fameux _Quintette_ pour les voix «Les Pacifiques»,
+dans la _Septième Béatitude_, comme son orchestre donne une intensité
+d'expression aux voix! N'est-ce pas un chef-d'œuvre que la _Troisième
+Béatitude_, dans laquelle cette mère pleure sur le berceau vide de son
+enfant, cet orphelin déplore sa misère, ces époux pleurent leur
+séparation, ces esclaves réclament la liberté? Et, toujours planant dans
+les régions sereines, la voix du Christ:
+
+ «Heureux ceux qui pleurent,
+ Car ils seront consolés.»
+
+Puis, comme couronnement de l'édifice, l'_hosanna_ grandiose qui termine
+la _Huitième et dernière Béatitude_![5]
+
+* * *
+
+César Franck se montra toujours très enthousiaste pour sa patrie
+d'adoption: ses fils servirent sous les drapeaux à l'époque la plus
+critique de notre histoire contemporaine, en 1870! Lui-même, sous
+l'empire de son amour pour la France, écrivit, pendant les tristesses du
+siège de Paris, une page toute vibrante de patriotisme. C'est M. Arthur
+Coquard, à qui nous avons déjà fait un emprunt, qui raconte cet épisode:
+«Un jour, à cette heure bien fugitive où l'heureuse victoire de
+Coulmiers redonnait à tous l'espoir du succès final, le _Figaro_ publia
+une sorte d'ode en prose intitulée _Paris_. Était-elle signée? Je ne
+m'en souviens plus. César Franck ne put lire ce morceau de sang-froid et
+les formes musicales lui arrivèrent si soudainement et d'une façon si
+irrésistible qu'il dut y céder. Le lendemain, comme nous rentrions à
+Paris, entre deux combats d'avant-garde, Henri Duparc et moi, nous
+voyons arriver le maître tout radieux, tenant à la main l'esquisse
+fraîche encore. Jamais nous n'oublierons de quel air inspiré il nous
+dit cette admirable page. Admirable n'a rien d'excessif; car _Paris_ est
+d'une inspiration grandiose. Par malheur, les défaites qui survinrent ne
+permirent jamais l'exécution du chant triomphal....»
+
+Travailleur acharné, il avait pu traverser la vie, grâce à sa robuste
+santé, sans misères physiques. Il eut une verte vieillesse et, lorsqu'un
+accident imprévu (une pleurésie pernicieuse) vint le frapper
+mortellement, il était encore en pleine force et entrait dans sa
+soixante-huitième année: ce fut le 8 novembre 1890.
+
+Deuil profond pour ses amis et élèves qui ne pouvaient croire à la
+disparition subite de celui qui vécut pour ainsi dire de leur vie et
+leur donna l'exemple de la conscience artistique et du labeur
+infatigable! Aussi se pressèrent-ils en foule derrière le char funèbre
+qui le conduisit à sa dernière demeure[6]. À l'église Sainte-Clotilde,
+dont il avait été l'éminent organiste, ses obsèques eurent beaucoup
+d'éclat, grâce au concours de M. Édouard Colonne, qui vint, avec son
+puissant orchestre, rendre un dernier hommage au musicien, dont il avait
+fait exécuter plusieurs œuvres au Trocadéro et au Châtelet. Au milieu du
+sanctuaire entièrement tendu de draperies noires, M. le curé de
+Sainte-Clotilde tint à célébrer, dans un beau langage, les vertus de
+l'auteur des _Béatitudes_. À l'offertoire, M. Mazalbert chanta un
+_Cantabile_ du maître et le _Libera_ de M. Samuel Rousseau avec
+Fournets.
+
+Enfin, au cimetière du Grand-Montrouge, Emmanuel Chabrier, au nom de la
+Société nationale de Musique, qui avait eu César Franck pour président,
+prononça l'allocution suivante:
+
+«Je viens, au nom de la Société nationale de Musique, adresser un
+dernier adieu au maître disparu, à notre vénéré président.
+
+«César Franck, Franck, le brave père Franck, comme nous disions encore
+hier, avec une familiarité respectueuse, comme nous dirons demain,
+toujours,--nous souvenant,--n'était pas seulement un admirable artiste,
+un des grands parmi les grands de l'immortelle famille, un de ces élus
+rares qui, calmes et forts, tranquilles et jamais las, sans se hâter ni
+s'attarder, passent presque silencieusement ici-bas avant d'aller
+rejoindre les grands-aïeux; il était encore le cher maître regretté, le
+plus modeste, le plus doux et le plus sage. Il était le modèle, il était
+l'exemple.
+
+«Sa famille, ses élèves, l'art immortel, voilà toute sa vie. Vers la fin
+de l'automne, dès qu'il rentrait à Paris, nous lui demandions: «Eh bien,
+maître, qu'avez-vous fait, que nous rapportez-vous?»--«Vous verrez,
+répondait-il, en prenant un air mystérieux, vous verrez; _je crois_ que
+vous serez contents.... J'ai beaucoup travaillé et bien travaillé.» Et
+il nous disait cela si simplement, avec une foi si naïvement sincère, de
+sa large voix expressive et grave, en vous prenant les mains, les
+gardant longtemps, presque sérieux, songeant à la fois aux chères joies
+qu'il avait éprouvées, lui, en composant, et au plaisir _qu'il lui
+semblait bien_ que vous prendriez aussi à écouter l'œuvre nouvelle. Et
+c'étaient successivement l'admirable quintette, la sonate pour piano et
+violon, les _Béatitudes_, les _Éolides_; l'hiver dernier, il nous
+donnait un absolu chef-d'œuvre, le quatuor à cordes. Et, d'année en
+année, César Franck semblait se surpasser toujours.
+
+«Adieu, maître et merci; car vous avez bien fait. C'est l'un des plus
+grands artistes de ce siècle que nous saluons en vous; c'est aussi le
+professeur incomparable dont l'enseignement merveilleux a fait éclore
+toute une génération de musiciens robustes, croyants et réfléchis, armés
+de toutes pièces pour les combats sévères, souvent longuement disputés.
+C'est aussi l'homme juste et droit, si humain et si désintéressé, qui ne
+donna jamais que le sûr conseil et la bonne parole. Adieu».
+
+Ce chaud panégyrique fait honneur au maître comme à l'ami que fut pour
+lui Emmanuel Chabrier, notre gros et jovial Chabrier, comme nous
+l'appelions, nous aussi, dans les moments de familiarité expansive.
+
+À quelle époque, maintenant, verra-t-on s'élever le monument que ses
+intimes doivent à sa mémoire, à son talent et pour lequel Augusta Holmès
+prit l'initiative d'une souscription?
+
+Par sa capacité de travail, sa facilité prodigieuse, sa science profonde
+de l'harmonie, par le côté sévère et élevé de ses compositions, par sa
+foi dans l'art, qu'il n'abandonna jamais, César Franck est une figure
+attachante parmi les musiciens du XIXe siècle. Mais, ainsi que nous
+l'avons déjà indiqué, cette figure ne restera pas comme type à un même
+degré que celle d'un Berlioz, d'un Wagner, ou même celle d'un Brahms!
+
+
+
+
+CATALOGUE
+
+DES
+
+ŒUVRES DE CÉSAR FRANCK
+
+Op. 1. 1er trio en fa dièse, pour piano, violon et
+violoncelle.....SCHUBERTH.
+
+_Id._ 2e trio en si bémol, pour piano, violon et
+violoncelle.....SCHUBERTH.
+
+_Id._ 3e trio en si mineur, pour piano, violon et
+violoncelle.....SCHUBERTH.
+
+Op. 2. 4e trio en si, pour piano, violon et
+violoncelle.....SCHUBERTH.
+
+Op. 3. Eglogue (_Hirten-Gedicht_), pr piano, dédiée à son élève la
+Baronne de Chabannes.....SCHLESINGER.
+
+Op. 4. Premier duo, pour piano à quatre mains sur le _God save the
+King_.....SCHLESINGER.
+
+Op. 5. Premier caprice, pour piano.....LEMOINE.
+
+Op. 6. _Andantino quietoso_, pour piano et violon.....LEMOINE.
+
+Op. 7. Souvenir d'Aix-la-Chapelle, pour piano.....SCHUBERTH.
+
+Op. 8. Quatre mélodies de François Schubert, transcrites pour
+piano.....E. CHALLIOT. 336, rue Saint-Honoré.
+
+Op. 11. Première Grande Fantaisie sur _Gulistan_ de Dalayrac, pour piano
+(1844).....RICHAULT.
+
+Op. 12. Deuxième Grande Fantaisie sur _Gulistan_ de Dalayrac, pour piano
+(1844).....RICHAULT.
+
+Op. 14. _Gulistan_, duo pour piano et violon sur l'opéra de
+Dalayrac.....RICHAULT.
+
+Op. 15. Fantaisie pour piano, sur deux airs polonais.....RICHAULT.
+
+Op. 16. Fantaisie pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR. 40, rue du Bac.
+
+Op. 17. Grande pièce symphonique pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR.
+
+Op. 18. Prélude, fugue, variations, pour grand
+orgue......MAYENS-COUVREUR.
+
+Op. 19. Pastorale, pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR.
+
+Op. 20. Prière, pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR.
+
+Op. 21. Final, pour grand orgue.....MAYENS-COUVREUR.
+
+Op. 22. Quasi Marcia, pièce pr harmonium.....PARVY-GRAFF.
+
+_Ruth_, églogue biblique en 3 parties. Soli, chœur et
+orchestre.....HARTMANN.
+
+_Rédemption_, poème-symphonie en 2 parties (Ed. Blau). Soli, chœur et
+orchestre.....HARTMANN.
+
+_Les Béatitudes_, d'après l'Évangile, poème de Mme Colomb.....MAQUET.
+
+_Les Éolides_, poème symphonique.....ENOCH et COSTALLAT.
+
+_Les Djinns_, poème symphonique.....ENOCH et COSTALLAT.
+
+_Le Chasseur maudit_, poème symphonique, d'après la ballade de Burger
+(1884).....GRUS.
+
+_Psyché_, poème symphonique pour orchestre et chœurs.....BRUNEAU.
+
+_Rébecca_, scène biblique pour soli, chœur et piano (poème de M. Paul
+Collin).....RICHAULT.
+
+_Hulda_, drame lyrique en 4 parties et un prologue, libretto de M.
+Charles Crandmougin, d'après un sujet scandinave.....BRUNEAU.
+
+_Ghisèle_, opéra, libretto de M. Gilbert-Augustin Thierry, d'après un
+sujet mérovingien
+
+_Quintette_ en fa mineur, piano, 2 violons, alto et
+violoncelle.....HAMELLE.
+
+_Quatuor_ pour instruments à cordes.....HAMELLE.
+
+_Symphonie_ D moll.....HAMELLE.
+
+_Sonate_ en la pour piano et violon HAMELLE.
+
+_Variations symphoniquies_ pour orchestre et piano ENOCH et COSTALLAT.
+
+_Andantino_ pour violon, avec accompagnement de piano.
+
+_Messe_ à trois voix seules, chœur et orchestre.....BORNEMANN.
+
+Nombre d'extraits ont été faits de cette messe, notamment le célèbre
+_Panis angelicus_.
+
+_Hymne_, chœur à 4 voix d'hommes, poésie de Jean Racine
+(1883).....HAMELLE.
+
+Cinq pièces pour harmonium.....PARVY-GRAFF.
+
+59 motets pour harmonium.....ENOCH et COSTALLAT.
+
+9 grandes pièces d'orgue.....DURAND et fils.
+
+3 offertoires pour soli et chœurs (1861).....BORNEMANN.
+
+4 motets.....PARVY-GRAFF.
+
+_Salui_, contenant 3 motets avec accompagnement d'orgue
+(1865).....REGNIER-CANAUX. 80, rue Bonaparte.
+
+_Veni Creator_, duo pour ténor et basse (Écho des Maîtrises) 1876.....F.
+SCHOEN 42, boulevard Malesherbes.
+
+_Ave Maria_, chœur réduit à deux voix égales, par Ch. Bordes (1891) O.
+BORNEMANN.
+
+_O Salutaris_, extrait de la messe solennelle pour basse solo O.
+BORNEMANN.
+
+_Chants d'église_, harmonisés à 3 et 4 parties avec accompagnement
+d'orgue
+
+(1er partie: Messes.--2e partie: Hymnes--3e partie: Chants pour
+le salut.)
+
+Ballade pour piano.
+
+_Prélude, aria et final_ pour piano......HAMELLE.
+
+_Prélude, choral et fugue_ pour piano.....ENOCH et COSTALLAT.
+
+_Transcriptions_ pr piano (ouvrages anciens).....RICHAULT.
+
+Deuxième duo pour piano à 4 mains sur Lucile.....PACINI-BONOLDI.
+
+Sonate pour piano.....SCHLESINGER.
+
+_Les Trois Exilés_, chant national pour voix de basse et
+baryton.....EDMOND MAYAUD. boulevard des Italiens.
+
+Paroles du colonel Bernard Delafosse, chanté par Mme Hermann-Léon.
+Avec 3 portraits sur la première feuille: Napoléon Ier, le roi de
+Rome et Louis Bonaparte (un aigle au milieu). «Quand l'étranger
+envahissant la France.»
+
+_Le Garde d'honneur_, cantique an sacré cœur, paroles de Mme X.
+Mélodie.....REGNIER-CANAUX.
+
+6 duos pour voix égales, pouvant être chantés en chœur, avec
+accompagnement de piano (1889):
+
+1º _L'Ange gardien_.
+
+2º _Aux petits enfants_, poésie d'A. Daudet, dédiée à M. E. Pierné.
+
+3º _La Vierge à la crèche_, poésie d'A. Daudet, dédiée à M. P. Roger.
+
+4º _Les danses de Lormont_, poésie de Mme Desbordes Valmore.
+
+5º _Soleil_, poésie de Guy Ropartz.
+
+6º _La chanson du Vannier_, poésie d'A. Theuriet. ENOCH et COSTALLAT.
+
+_La procession_, poésie de Brizeux pour orchestre et chant BRUNEAU et A.
+LEDUC.
+
+_Les cloches du soir_, poésie de Mme Desbordes-Valmore.....BRUNEAU et
+A. LEDUC.
+
+_Le mariage des roses_, poésie de E. David, pour baryton ou
+mezzo-soprano, dédié à Mme Trélat ENOCH et COSTALLAT.
+
+_L'ange et l'enfant_, mélodie.....HAMELLE.
+
+Mélodies:
+
+_Robin Gray_.....RICHAULT.
+
+_Souvenance_, poésie de Chateaubriand.....RICHAULT.
+
+_Ninon_, poésie d'A. de Musset pour ténor et soprano, dédiée au Dr F.
+Féréol.....RICHAULT.
+
+_Passez, passez toujours_, poésie de V. Hugo.....RICHAULT.
+
+_Aimer_, poésie de Méry, en la bémol (baryton et piano).....RICHAULT.
+
+_L'émir de Bengador_, poésie de Méry.....RICHAULT.
+
+_Cloches du soir_, poésie de Desbordes-Valmore.....BRUNEAU.
+
+_Roses et papillons_, mélodie.....ENOCH et COSTALLAT.
+
+_Lied_, mélodie.....ENOCH et COSTALLAT.
+
+
+
+
+
+CHARLES-MARIE WIDOR
+
+
+À côté du Luxembourg, à l'ombre de la vieille église Saint-Sulpice, dans
+un antique hôtel rue Garancière nº 8[7], réside l'aimable et savant
+organiste de Saint-Sulpice, Charles-Marie Widor. L'ensemble de
+l'immeuble, avec ses beaux pilastres et les volutes des chapiteaux
+formés de monumentales têtes de béliers sculptées en haut relief,
+présente un aspect des plus imposants et réveille les souvenirs de
+plusieurs époques.
+
+L'hôtel fut bâti par le marquis de Garancière. Son gendre, le fameux
+marquis de Sourdéac, a été, avec Cambert et l'abbé Perrin, un des
+premiers directeurs de l'Opéra. Très passionné pour les arts, fort
+expert dans la connaissance de divers métiers, il se chargea de toute la
+_machinerie_ de l'Académie royale de musique. Il construisit non
+seulement un petit théâtre dans cet hôtel de la rue Garancière, où il
+invitait les célébrités de l'époque, mais il fit établir au Château de
+Neubourg dans l'Eure une scène fort bien agencée, sur laquelle fut jouée
+pour la première fois, en 1660, _La Toison d'or_, mélodrame à grand
+spectacle de Pierre Corneille. Le marquis de Sourdéac avait comme
+collaborateurs pour les vers l'abbé Perrin, pour la musique La Grille et
+Cambert, organiste de l'église Saint-Honoré, maître et compositeur de la
+musique de la Reyne mère.
+
+C'était un fier original. Dans le but d'acquérir une force et une
+agilité surprenantes, n'avait-il pas eu l'idée de se faire chasser par
+ses piqueurs et sa meute dans sa propriété de Neubourg, comme on chasse
+le cerf! N'eut-il pas, un jour, l'extravagance de grimper sur le cheval
+de bronze du Pont-Neuf, afin de pouvoir contempler les exploits des
+jeunes seigneurs, ses amis, détroussant les passants comme de simples
+bandits!
+
+Les essais tentés sur le petit théâtre de l'hôtel Garancière furent
+donc, en quelque sorte, contemporains de ceux de l'Académie Royale de
+musique, qui avait fait ses premières armes, à la Salle d'Issy en 1659,
+avec l'abbé Perrin et Cambert.
+
+Le petit théâtre de l'hôtel Garancière évoque encore une autre image,
+toute de charme, celle de cette Adrienne Lecouvreur, qui fut aimée du
+comte de Saxe et jeta un si vif éclat sur la scène. Arrivée à Paris,
+vers l'âge de douze ans, en 1702, et installée avec sa famille non loin
+de la Comédie, dans le faubourg Saint-Germain, elle organisa, afin de
+satisfaire sa passion pour le théâtre, des représentations chez un
+épicier de la rue Férou avec plusieurs camarades de son âge. Le succès
+obtenu par la petite troupe engagea la présidente Le Jay à lui prêter
+son hôtel de la rue Garancière.
+
+«Le beau monde y accourut; on dit que la porte, gardée par huit suisses,
+fut forcée par la foule. Mais la tragédie s'achevait à peine que les
+gens de police entrèrent et firent défense de passer outre. La petite
+pièce ne fut pas donnée. Ainsi finirent ces représentations sans
+privilège[8].»
+
+* * *
+
+L'appartement qu'occupe Widor est original: L'atelier de travail, «sa
+cave», est à l'entresol, les chambres au premier étage. C'est dans
+l'atelier, un long rectangle, que nous reçoit l'habile organiste et,
+avec l'amabilité qui est dans sa nature, il nous fait les honneurs de
+cette pièce, dans laquelle sont exposés de nombreux souvenirs d'art; on
+y suit les différentes étapes de la vie du compositeur; on y retrouve
+les portraits des amis littérateurs ou artistes qu'il a le plus
+fréquentés.
+
+À tout seigneur tout honneur!
+
+Voici le portrait du maître de la maison: une vibrante esquisse sur
+toile de Carolus Duran, le Velasquez français, un des amis de la
+première heure. L'œuvre est vivante; les accessoires ne sont
+qu'esquissés, mais la tête est remarquable; elle sort de la toile; les
+yeux sont lumineux. C'est bien le portrait moral et physique de l'auteur
+de la _Korrigane_.
+
+Plus haut, la photographie de Charles Gounod, d'après la belle toile du
+maître exposée en 1891 par Carolus Duran, le digne pendant du subjectif
+portrait de l'auteur de _Faust_ par Élie Delaunay.
+
+Sur un piano à queue se dresse fièrement la statue de Jeanne d'Arc,
+réduction en plâtre de l'œuvre de Frémiet, offerte à Widor après les
+exécutions de sa _Jeanne d'Arc_ à l'Hippodrome.
+
+Ici, de vigoureuses eaux-fortes de Rembrandt, achetées à la vente de la
+collection Diet, font pendant à des gravures de vieux maîtres allemands
+ou flamands, à des dessins à la sanguine de peintres divers, à de jolies
+aquarelles. Nous sommes séduits par une belle tête de Van Dyck, à
+travers laquelle on perçoit les carnations de son maître Rubens,--un
+portrait à la plume du Guerchin,--une esquisse de Delacroix (Jésus sur
+la barque) malheureusement retouchée,--une charmante eau-forte de James
+Tissot avec cette dédicace: «En souvenir des déjeuners du dimanche et de
+la musique avant Vêpres. Juin 1891.»,--une délicieuse aquarelle
+d'Harpignies, d'une grande intensité de ton,--des chevaux au crayon de
+Regnault,--et, pour le bouquet, un groupe de jolies têtes à la sanguine
+de Boucher.
+
+Tout à côté, la photographie du délicieux petit orgue à deux claviers,
+ayant appartenu à Marie-Antoinette et portant ses initiales; il était
+autrefois à Versailles et, après avoir échappé au vandalisme de la
+période révolutionnaire, il figure aujourd'hui à l'église Saint-Sulpice.
+
+Quelle est cette ravissante figure qui vous accueille par un gracieux
+sourire? Une jeune miss, élève de Carolus Duran, qui s'est peinte
+elle-même avec un joli béret crânement planté sur la tête.
+
+Plus loin, nous voyons près l'une de l'autre les photographies, avec
+dédicaces, de Paul Bourget, très proche parent de Widor, l'auteur de ces
+merveilleuses études psychologiques qui l'ont placé de suite à la tête
+des jeunes et célèbres écrivains de France,--de ce pauvre Guy de
+Maupassant, arrêté en pleine gloire par la terrible maladie mentale qui
+a nécessité son internement dans une maison spéciale. Sur le portrait
+que nous avons devant les yeux se dessine l'image pleine de florissante
+santé du créateur de tant de petits chefs-d'œuvre. Figure épanouie avec
+les cheveux coupés en brosse, la forte moustache et la mouche--vrai type
+de robuste marin,--l'ensemble indiquant une puissante et riche nature.
+Qu'en reste-t-il aujourd'hui? Vaincue, terrassée par le mal, cette
+constitution de fer s'est atrophiée; le visage s'est émacié, les rides
+l'ont envahi, les traits se sont creusés. En relisant son magistral
+volume dans la manière d'Edgard Poë, _le Horla_, nous nous disions que,
+pour avoir étudié d'une manière si effroyablement exacte les symptômes
+de la folie, le malheureux auteur devait en avoir déjà subi les
+premières atteintes[9].
+
+Devant un paysage aux bois touffus et ombreux, Widor nous dit
+brusquement: «Croyez-vous à la métempsycose?... Pour mon compte, j'ai
+des souvenirs d'avoir été canard! En voulez-vous une preuve? Au dernier
+automne, dans les environs de Montereau, nous nous promenions dans les
+bois en joyeuse et agréable compagnie. Je n'étais jamais venu dans la
+contrée que nous parcourions; il me semblait cependant la reconnaître.
+Je retrouvais des buissons, des ruisseaux de connaissance surtout, et
+j'ai conduit, avec l'instinct de l'animal qui revient au lancer, tout
+mon monde à une certaine mare, où je me rappelais avoir barboté.»--Tout
+ceci raconté avec une aimable jovialité, avec cette diction du bout des
+lèvres particulière à Widor.
+
+Que dire, ami lecteur, de cette transmigration de l'âme d'un canard dans
+le corps d'un organiste-compositeur? Quels couacs aurait dû enfanter
+cette parenté avec un palmipède!
+
+Une fois par semaine se réunissent les amis de la maison et on musique.
+Charmante communion d'idées entre tous ces artistes, très épris de la
+divine muse! On écoute, dans le silence, la parole enchanteresse des
+maîtres d'autrefois et d'aujourd'hui, on vit dans leur intimité. Musique
+de chambre, tu mets à nu l'âme de ceux que nous aimons!
+
+* * *
+
+Charles-Marie Widor est né à Lyon le 22 février 1845. Tout jeune, il
+improvisait déjà avec une grande habileté sur l'orgue de l'église
+Saint-François de Lyon, dont son père était organiste.
+
+Il étudia, plus tard, à Bruxelles l'orgue avec Lemmens et la composition
+avec Fétis. Organiste de l'église Saint-Sulpice depuis 1870, il a su
+faire apprécier des qualités incontestables comme virtuose et a produit
+de nombreuses compositions, dans lesquelles se perçoivent des tendances
+particulières pour la musique symphonique. Ses œuvres d'orgue, nouvelles
+de forme, ont été très remarquées par les connaisseurs. Les deux
+créations qui l'ont fait connaître du grand public sont le ballet de la
+_Korrigane_, exécuté à l'Opéra en décembre 1881 et _Jeanne d'Arc_,
+grande pantomime musicale montée à l'Hippodrome en juin 1890.
+
+Ce qui distingue la manière du jeune maître, c'est une recherche
+toujours constante de l'originalité et le souci d'une orchestration des
+plus soignées, puisée dans l'étude des grands maîtres. Il a horreur, on
+le voit, du convenu, du banal et nous ne saurions que l'en louer.
+Peut-être trouverait-on à critiquer l'abus de cette recherche et
+voudrait-on quelquefois plus de profondeur, de spontanéité dans les
+idées, plus de sincérité émue. Mais son œuvre dénote un musicien de
+race.
+
+Il a été directeur et chef d'orchestre de la _Concordia_, société
+chorale où furent exécutées les belles pages des maîtres, notamment la
+_Passion selon Saint-Matthieu_ de J. S. Bach, et dont Mme Fuchs était
+l'âme.
+
+Widor a remplacé le regretté César Franck comme professeur d'orgue au
+Conservatoire. Entre temps il manie avec habileté la plume de critique
+musical. Il a collaboré à l'_Estafette_, sous le pseudonyme d'Aulétès et
+envoie de très intéressants articles au _Piano-Soleil_.
+
+Travailleur infatigable, il ne laisse passer aucun jour sans écrire.
+Après avoir produit de nombreuses compositions pour orgue, de la musique
+de chambre, etc..., il aspire aujourd'hui à affronter la scène. Ce ne
+sera pas la première fois; car, sans oublier le _Conte d'avril_, il fit
+jouer _Maître Ambros_ à l'Opéra-Comique et la _Korrigane_ à l'Opéra. Les
+succès qu'il a remportés avec ce dernier ouvrage et avec _Jeanne d'Arc_
+à l'Hippodrome, l'engagent à poursuivre sa carrière du côté du théâtre.
+C'est ainsi qu'il prépare un opéra _Nerto_, en collaboration avec
+l'illustre félibre Frédéric Mistral.
+
+Esprit chercheur, plein d'ambition, Widor croit à son étoile. Mais la
+gloire qu'il rêve n'est pas de celles qui puissent lui causer des sujets
+d'inquiétude..... Très répandu dans le monde, il en a rapporté des
+souvenirs, des anecdotes qu'il narre en agréable causeur et sans
+prétention. Il ne sait pas dissimuler sa pensée; mais il croit inutile
+de la dévoiler, lorsque besoin n'est.
+
+Il adore le célibat, non point qu'il ait la moindre répugnance pour les
+filles d'Ève: mais il estime que le véritable artiste est peu fait pour
+le mariage. Son œuvre l'absorbe trop.
+
+Ayant fait ses humanités, il a l'esprit très ouvert à tout ce qui touche
+à la littérature et aux arts; il a même fait de la peinture dans sa
+jeunesse. En tant que compositeur, il conçoit rapidement, se défiant,
+toutefois, de sa facilité et regrettant d'avoir livré, dans le principe,
+à l'éditeur des pages qui auraient gagné à être mûries.
+
+
+
+
+ÉDOUARD COLONNE
+
+
+Comme Charles Lamoureux, son émule, Édouard Colonne est né dans la
+capitale de la Gascogne.
+
+ Si la Garonne avait voulu,
+
+a chanté gaiement le bon et spirituel G. Nadaud.--La Garonne a voulu...
+pour ces deux persévérants.
+
+Le premier est un petit homme court sur jambes, chauve, vif et alerte
+malgré sa rotondité,--très autoritaire. Si les yeux indiquent la finesse
+et la jovialité, ils révèlent également une tendance à la sévérité;
+l'abord est froid et inspire quelque inquiétude.--«Un boulet de canon
+sur un obus», a dit finement Caliban.
+
+Le second est de taille moyenne, avec un penchant à l'embonpoint, de
+belle prestance, à la physionomie aimable, d'apparence calme; mais le
+regard très incisif indique la décision. Il cherche à plaire et il y
+réussit.
+
+Tous les deux ont prouvé qu'avec une grande volonté, une persévérance de
+chaque jour et aussi la foi dans l'art, on peut arriver à doter son pays
+d'institutions qui ont propagé le goût des belles et grandes choses et
+ont affiné le sens musical.
+
+Ils ont été en France, après Seghers et Pasdeloup, les révélateurs d'un
+monde nouveau, de la Symphonie! Leurs efforts ont eu pour résultat
+d'éduquer la masse du public et d'inciter les jeunes compositeurs
+français à faire de l'orchestre, pour paraître dignement à côté de leurs
+maîtres.
+
+Parmi les Olympiens, E. Colonne a mis en vive lumière l'œuvre d'Hector
+Berlioz; Ch. Lamoureux s'est évertué à faire connaître Richard Wagner.
+
+Dans la phalange des derniers arrivés, Colonne a surtout propagé les
+œuvres de E. Lalo, B. Godard, Tschaïkowsky, Augusta Holmès, Henri
+Maréchal, Ch. Widor, César Franck, Th. Dubois, Ch. Lefebvre, Paul
+Lacombe, E. Bernard...
+
+Lamoureux a mis en vedette les noms de Vincent d'Indy, E. Chabrier, G.
+Fauré, Charpentier...
+
+L'un et l'autre ont chacun, avec une interprétation différente, fait
+entendre les belles pages des Maîtres et de leurs émules, qu'ils se
+nomment Bach, Hændel, Gluck, Haydn, Mozart, Beethoven, Mendelssohn,
+Schumann, Weber, Schubert, Rubinstein, Grieg, Gounod, Reyer, Bizet,
+Saint-Saëns, Massenet, Guiraud, Joncières, etc...
+
+Ils ont omis, tous les deux, de produire les puissantes œuvres de
+Johannès Brahms!
+
+Édouard Colonne est né à Bordeaux le 23 juillet 1838. Son père et son
+grand-père étaient musiciens, d'origine italienne (Nice). Il fut ainsi,
+dès l'enfance, placé dans un milieu favorable pour le développement des
+facultés musicales; à l'âge de huit ans, il commençait à apprendre
+divers instruments, voire le flageolet et l'accordéon. Un artiste
+distingué, M. Baudoin, lui donna les premiers principes du violon. Il
+quitta Bordeaux en septembre 1855 pour entrer au Conservatoire de Paris,
+où il eut pour professeurs de violon MM. Girard et Sauzay; il étudia en
+même temps l'harmonie et la composition avec MM. Elwart et Ambroise
+Thomas. Les excellentes études, qu'il fit sous ses habiles professeurs,
+furent bientôt couronnées de succès; il obtenait en 1857 un premier
+accessit d'harmonie et un second accessit de violon,--en 1858 le premier
+prix d'harmonie,--en 1860 un premier accessit de violon,--en 1862 le
+second prix, et en 1863 le premier prix de violon.
+
+Le 1er janvier 1858, Colonne était admis comme premier violon à
+l'Opéra et faisait partie, en 1861, de la vaillante phalange organisée
+par Pasdeloup pour la fondation des _Concerts populaires_, dont
+l'ouverture eut lieu le 27 octobre 1861, au Cirque d'hiver. Il était aux
+premiers pupitres, où figuraient les Lancien, Colblain, Camille Lelong,
+etc... Et quels délires, quels enthousiasmes dans cette rotonde du
+Cirque où, faute d'une salle de concerts plus convenable, Pasdeloup
+avait émigré de la salle Herz! Les premiers essais furent bien timides;
+mais, enhardi par le succès, Pasdeloup devait bientôt étendre ses
+programmes. L'avenir des _Concerts populaires_ était assuré, et un pas
+immense était fait, en France, au point de vue musical!
+
+Ce sont ces succès, ce fanatisme d'un certain public et aussi le désir
+d'attribuer, sur les programmes, une plus grande place aux œuvres des
+jeunes, qui engagèrent Édouard Colonne à créer, d'abord à l'Odéon, puis
+au théâtre du Châtelet, en 1873, en société avec MM. Duquesnel et
+Hartmann, le _Concert National_. Le premier concert fut donné à l'Odéon
+le dimanche 2 mars 1873, et, le 9 novembre de la même année, le
+transfert eut lieu au Châtelet. Bientôt, à la suite d'une organisation
+nouvelle, à peu près identique à celle de la _Société des Concerts_ du
+Conservatoire, la Société prenait le titre d'_Association Artistique_.
+Ambroise Thomas avait accepté les fonctions de Président honoraire, et
+nombre d'artistes et d'amateurs avaient répondu à l'appel du vaillant
+chef d'orchestre, en se faisant inscrire comme membres honoraires.
+
+Si le Concert National avait réussi en tant que création musicale, il
+n'en était pas de même au point de vue financier; et, lorsque
+l'_Association Artistique_ donna son premier concert au Châtelet, le 6
+novembre 1874, la mise de fonds, dit-on, ne s'élevait pas à plus de 225
+francs! Mais aux sérieuses qualités de chef d'orchestre Édouard Colonne
+joignait celles d'un administrateur très entendu et perspicace; il sut
+également profiter du mouvement qui s'était produit en faveur des œuvres
+d'Hector Berlioz, et les belles exécutions qu'il donna successivement de
+l'_Enfance du Christ_, de _Roméo et Juliette_, de la _Damnation de
+Faust_, de la _Symphonie Fantastique_, de la _Prise de Troie_ et des
+belles ouvertures que l'on connaît, lui attirèrent un nombreux public.
+«Un peu trop Berliozistes», a-t-on dit des auditeurs remplissant la
+salle des Concerts du Châtelet.--Mais quel crime y a-t-il à acclamer les
+œuvres de celui qui fut si méconnu de son vivant au beau pays de France
+et qui s'écriait, quelque temps avant sa mort: «Ils viennent à moi,
+lorsque je m'en vais!»--La réaction devait se produire fatalement et la
+foule allait, sans s'en rendre compte, admettre et applaudir
+indistinctement les plus belles comme les moins heureuses pages du
+Maître de la Côte Saint-André.
+
+* * *
+
+Il suffit de parcourir la liste des œuvres exécutées aux Concerts du
+Châtelet pour reconnaître les efforts tentés par Édouard Colonne dans le
+domaine musical et la large place donnée par lui aux compositions des
+musiciens de l'école française. Il eut aussi l'heureuse idée, pour
+attirer plus vivement l'attention sur la valeur de telle ou telle œuvre
+et sur le mérite de tel ou tel compositeur, de faire suivre, dans ses
+programmes, le titre de chaque morceau d'une notice explicative
+généralement fort bien rédigée. Le relevé de ces écrits de courte
+étendue forme une sorte d'encyclopédie musicale, qui n'a pas été sans
+avoir une heureuse influence sur l'éducation du public.
+
+N'oublions pas de mentionner les réunions dominicales que M. et Mme
+Colonne ont organisées dans leur appartement de la rue Le Peletier.
+Elles ont lieu, depuis deux ans environ, le dimanche soir. Le monde des
+arts et des lettres n'a pas manqué de se rendre dans ce salon
+hospitalier, et l'on y rencontre surtout les compositeurs dont les
+œuvres ont été exécutées aux concerts du Châtelet. Des programmes
+rédigés avec goût donnent un attrait de plus à ces soirées intimes, dans
+lesquelles ont peut entendre la maîtresse de la maison chantant avec sa
+charmante fille les lieder des maîtres, notamment d'E. Lassen.
+
+Les relations établies, par la gracieuse entremise de M. Mackar,
+éditeur, entre Colonne et Tschaïkowsky ont été la cause des voyages
+faits par le premier en Russie, où il fut appelé à diriger à deux
+reprises différentes, on sait avec quel succès, plusieurs concerts.
+C'est en avril 1891, alors que Tschaïkowsky était à Paris et faisait
+entendre plusieurs de ses œuvres au Châtelet, que Colonne se trouvait à
+Saint-Pétersbourg pour conduire les trois grandes séances de musique
+française auxquelles prirent part Mme Krauss et M. Bouhy[10].
+
+Depuis quelques années, Édouard Colonne a été également chargé de
+l'organisation des concerts de musique symphonique au Cercle
+d'Aix-les-Bains. Il a su répandre dans ce beau pays de Savoie le goût
+des belles et jolies pages musicales qui, jusqu'alors, avaient été tant
+soit peu lettres mortes pour ses habitants.
+
+Il n'est guère possible de passer sous silence, dans cette esquisse du
+sympathique chef d'orchestre, le mariage qu'il contracta, en secondes
+noces, avec Mlle Vergin, qui fut, dès le début, aux concerts de
+l'Association artistique, la Juliette et la Marguerite des maîtresses
+œuvres de Berlioz.--Elle est excellente musicienne, très passionnée pour
+l'art musical, intelligente; les cours de chant qu'elle a ouverts et
+qu'elle dirige si brillamment témoignent de toute sa compétence; c'est,
+en un mot, la femme que devait épouser un artiste qui, au milieu des
+difficultés sans nombre semées sur sa route, est assuré de trouver dans
+sa compagne encouragement et aide.
+
+Décoré des palmes académiques en 1878, Édouard Colonne est aujourd'hui
+chevalier de la Légion d'honneur. Les succès qu'il a obtenus non
+seulement au Châtelet, mais dans les diverses circonstances où il a été
+appelé à diriger des masses chorales et instrumentales, avaient appelé
+l'attention sur lui, au moment où M. Eugène Bertrand était désigné pour
+prendre la succession de MM. Ritt et Gailhard à l'Académie Nationale de
+musique. Les fonctions qui lui sont dévolues sont exactement les mêmes
+que celles remplies autrefois par M. Gevaert, avec cette différence que
+ce dernier n'a jamais usé du droit qu'il avait de diriger l'orchestre et
+dont son successeur non immédiat se propose d'user largement.
+
+Les projets d'avenir à l'Opéra que peut avoir Édouard Colonne sont
+entièrement liés à ceux qu'a déjà fait pressentir M. Eugène Bertrand,
+seul directeur responsable. Il est certain que le succès de _Lohengrin_
+à l'Opéra dictera la conduite des futurs maîtres des destinées de notre
+Académie Nationale. Espérons qu'entre leurs mains la direction musicale
+sera ce qu'elle aurait dû toujours être.
+
+Éclectiques, certes, ils le seront, mais dans le bon sens du mot. Le
+voile, qui a été légèrement soulevé sur les pièces destinées à figurer
+en première ligne, a laissé entrevoir les titres suivants: _La Prise de
+Troie_ d'Hector Berlioz,--_Fidelio_ de Beethoven,--_Salammbô_ de
+Reyer,--_Otello_ de Verdi,--_Les Maîtres Chanteurs_, ou la _Walkyrie_,
+le _Vaisseau fantôme_, _Tristan et Yseult_, de Richard Wagner,--_Le
+Démon_ de Rubinstein;--et, parmi les œuvres des plus ou moins jeunes
+compositeurs français, qui attendent depuis si longtemps leur tour, le
+_Don Quichotte_, ballet de Wormser,--_La Montagne Noire_ d'Augusta
+Holmès,--_Gwendoline_ de Chabrier....., et probablement un opéra de
+Charles Lefebvre.
+
+Ils suivront, en un mot, le mouvement dramatique et musical, sans
+oublier de monter, nous le souhaitons, certains chefs-d'œuvre qui ne
+figurent plus depuis longtemps sur les affiches, ne seraient-ce que la
+_Vestale_ de Spontini et l'_Orphée_ de Gluck!
+
+On créera très probablement une école de chœurs, comme il en existe une
+pour la danse: c'est une lacune à combler, et les essais récemment
+inaugurés par Charles Lamoureux pour styler et faire manœuvrer les
+masses chorales à l'Éden et à l'Opéra témoignent combien la mesure à
+adopter est de toute utilité. Il est également question de
+représentations populaires à prix réduits qui auraient lieu le dimanche,
+en hiver, de cinq à neuf heures du soir,--et enfin de grands concerts au
+foyer.
+
+Qui vivra verra![11]
+
+* * *
+
+L'art de diriger l'orchestre est chose difficile, et, nous plaçant sous
+la bannière de quelques bons et beaux esprits, nous sommes étonnés qu'on
+n'ait point encore songé à créer au Conservatoire une classe spéciale
+pour l'apprentissage du métier de chef d'orchestre. Il ne suffit pas de
+savoir jouer avec virtuosité du piano, du violon, voire de la flûte
+pour se déclarer, un beau matin, capable de sortir des rangs et de
+prendre le bâton de commandement. Ce puissant instrument, qui est
+l'orchestre, ne se manie pas avec autant d'aisance qu'un piano ou un
+violon; il faut une virtuosité particulière jointe à une étude
+approfondie pour connaître et mettre en lumière les ressources immenses
+que renferme cet orgue colossal, dont chaque jeu est représenté par un
+artiste en chair et en os. Ceci est si vrai, que nous avons vu des
+orchestres absolument modifiés dans leur ensemble, presque
+instantanément, et donner des résultats tout autres, suivant qu'ils
+étaient conduits par tel ou tel chef plus ou moins habile. Nous nous
+rappelons certaine répétition, au Concert du Cirque d'hiver, dans
+laquelle Rubinstein fut appelé à diriger une de ses œuvres. Le brave
+Pasdeloup, à qui certes on devra toujours la plus vive reconnaissance
+pour l'initiative qu'il prit en fondant les _Concerts populaires_,
+n'était pas un batteur de mesure bien remarquable, et le plus souvent,
+surtout dans les dernières années de sa direction, les exécutions
+auxquelles il nous conviait laissaient fort à désirer.--Ce jour-là,
+aussitôt que Rubinstein eut pris le bâton, et que les premières attaques
+eurent lieu, l'orchestre sembla transformé: c'est que Rubinstein était,
+aussi bien que Liszt, Littolf, H. de Bulow, Richter, un virtuose émérite
+en tant que chef d'orchestre et avait dû entreprendre de sérieuses
+études dans ce sens.
+
+M. Maurice Kufferath nous a appris, dans une brochure aussi bien pensée
+que rédigée, sur l'_Art de diriger l'orchestre_, quelle transformation
+le célèbre _Capellmeister_ viennois Hans Richter avait fait subir à
+l'orchestre des _Concerts populaires_ de Bruxelles, dont il avait été
+appelé à remplacer le chef ordinaire pendant un laps de temps fort
+court.
+
+Richard Wagner, dans son étude sur l'_Art de diriger_, avait
+merveilleusement développé la somme de connaissances que doit acquérir
+celui qui aspire à l'honneur de conduire l'orchestre.
+
+M. Deldevez avait, lui aussi, élucidé plusieurs points importants de la
+question.
+
+Quelle science, quelles qualités ne faut-il pas, en effet, à celui qui
+est appelé à diriger des masses orchestrales et chorales au théâtre et
+au concert! Posséder tout d'abord une parfaite éducation musicale et
+esthétique;--admirablement saisir la pensée, le sens intime du
+maître;--savoir donner un caractère différent à l'interprétation des
+œuvres de chaque auteur (on ne joue pas Haydn comme Beethoven, Mozart
+comme Mendelssohn, Schumann comme Schubert, Wagner comme
+Berlioz...);--tenir compte des préférences dans le rythme et l'harmonie
+propres aux compositeurs de nationalité différente;--indiquer les
+accents et les mouvements voulus qui ne résident pas dans la tradition
+plus ou moins erronée;--faire exécuter les _piano_ et les _forte_ avec
+un soin extrême, et graduer les nuances infinies qui existent du _piano_
+au _pianissimo_, du _forte_ au _fortissimo_;--mettre savamment en
+lumière certaines familles d'instruments ou certaines phrases musicales,
+au moment opportun, en laissant le reste de l'orchestre dans
+l'ombre;--ne pas abuser, toutefois, des nuances, afin d'éviter la
+préciosité, surtout dans les classiques; apprendre par cœur les œuvres
+des maîtres, de manière à pouvoir conduire et surveiller l'orchestre
+avec la plus grande liberté d'allure, sans être forcé d'avoir sous les
+yeux, à chaque minute, la partition;--posséder un bras souple et ferme
+tout à la fois;--avoir la plus complète autorité sur son orchestre,
+etc...
+
+Ce n'est pas qu'à la règle il n'existe d'exceptions et que des artistes,
+grâce à des études longues et persévérantes, grâce aussi à des qualités
+intuitives, ne soient arrivés à être des chefs d'orchestre fort habiles.
+Au nombre de ces exceptions nous pourrions placer en France MM. E.
+Colonne, J. Danbé, J. Garcin, Charles Lamoureux, Gabriel Marie, Armand
+Raynaud de Toulouse, Ph. Flon[12] et plusieurs autres. Mais nous
+persistons à croire qu'une classe de chefs d'orchestre devrait être
+annexée au Conservatoire de Paris et que les artistes, possédant déjà
+les plus évidentes dispositions, n'auraient qu'à profiter d'études
+toutes spéciales qui viendraient clore leur carrière musicale.
+
+Si Lamoureux soigne davantage les nuances et les finesses de
+l'orchestre, s'il fait répéter plus individuellement les diverses
+familles des instruments, s'il arrive ainsi à une exécution méticuleuse,
+très soignée, qui met peut-être en un relief très prononcé certaines
+parties de l'œuvre, mais qui amène quelquefois un peu de dureté et de
+sécheresse, Colonne remplace la fermeté et la précision par le fondu et
+l'enveloppement que n'obtient pas toujours son émule, principalement
+dans les compositions lyriques. Il prend surtout sa revanche dans les
+grandes exécutions des maîtresses pages d'Hector Berlioz, auxquelles il
+donne une grande élévation par la fougue shakespearienne et le brio
+étincelant qu'il inculque à ses artistes.
+
+L'orchestre de Lamoureux ne prend jamais le mors aux dents; celui de
+Colonne s'emballe souvent à fond de train.
+
+
+
+
+JULES GARCIN
+
+La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans
+un tableau; elle lui donne de la force et du relief.
+LA BRUYÈRE.
+
+
+Si la modestie avait dû fuir cette terre, elle aurait encore trouvé un
+asile dans un coin de ce Paris, où, cependant, tant de présomption
+s'affiche au grand jour, où de si ridicules vanités font sourire ceux
+qui savent quels infiniment petits nous sommes. Cette modestie de Jules
+Garcin, le chef d'orchestre de la Société des concerts du Conservatoire,
+est innée chez lui; elle n'est nullement affectée; elle est simple et
+naturelle.
+
+Eh bien! ce modeste, ce timide est celui qui a su réveiller la Société
+des concerts de son antique torpeur. Sans éclat, sans bruit, il a, avec
+une douce patience, obtenu des réformes sérieuses, consistant dans
+l'admission sur les programmes de certains chefs-d'œuvre, qui, jusqu'à
+ce jour, n'avaient pu être exécutés au Conservatoire et, également, de
+compositions estimables, émanant de musiciens français appartenant à
+l'école moderne.
+
+Et la tâche n'était pas facile. Il avait à lutter contre deux opinions
+très enracinées chez certains membres du Comité de la Société des
+concerts. La première est que le Conservatoire doit être, pour la
+musique, ce qu'est le Louvre pour la peinture et la sculpture; la
+seconde tire toute sa force des oppositions faites par les abonnés
+eux-mêmes des concerts, lorsqu'on hasarde timidement de leur faire
+connaître du nouveau. Ces deux objections ne sont pas sérieuses: en ce
+qui concerne la première, il serait aisé de faire remarquer que le
+Louvre n'est pas destiné à donner asile uniquement aux chefs-d'œuvre
+d'un passé très éloigné, puisqu'un stage de dix années, après la mort du
+peintre ou du sculpteur, suffit pour faire admettre dans ce musée les
+toiles ou les statues venant du Luxembourg et reconnues de premier
+ordre. On pourrait prouver que des œuvres importantes n'ont pas toujours
+été accueillies à la Société des concerts, dix ans même après la
+disparition de leurs auteurs. Mais, d'autre part, nous ne verrions pas
+pourquoi on ne recevrait pas au Conservatoire, de leur vivant, les
+compositeurs modernes, dont le talent aurait été consacré soit au
+théâtre soit au concert et dont les œuvres se seraient imposées à
+l'admiration de tous.
+
+Quant à la seconde, elle s'évanouit d'elle-même, si l'on admet en
+principe qu'il appartient aux artistes de diriger le public et non au
+public de guider les artistes. Pour prononcer un jugement sans appel,
+jetons un regard sur le passé: si Habeneck n'avait pas imposé aux
+abonnés du Conservatoire les symphonies du plus grand parmi les maîtres,
+Beethoven, quel temps se serait écoulé, avant que ces chefs-d'œuvre
+fussent venus dans leur rayonnante et puissante lumière!
+
+Jules Garcin a donc compris hautement sa mission lorsque, appelé par le
+vote des membres de la Société des concerts à diriger l'orchestre du
+Conservatoire, il s'est évertué à faire exécuter, de 1886 à 1892, non
+seulement les œuvres des nouveaux arrivés dans la carrière, mais encore
+telles pages sublimes des maîtres, qui n'avaient pas encore vu le jour
+au Conservatoire. Il suffit de citer parmi ces dernières: la _Messe
+solennelle en ré_ de Beethoven,--la deuxième partie du _Paradis et La
+Péri_ de Robert Schumann,--la _Quatrième Symphonie en mi mineur_ de
+Johannès Brahms,--_Ode à Sainte-Cécile_ de Hændel,--la scène finale du
+troisième acte des _Maîtres chanteurs_ de R. Wagner,--la troisième
+partie des _Scènes de Faust_ de Goethe, si merveilleusement traduites
+par Robert Schumann,--la _Grande Messe_ en si mineur de J. S. Bach,--la
+_Deuxième Symphonie en ré majeur_ de Johannès Brahms[13],--le Prélude de
+_Tristan et Yseult_,--le deuxième tableau du premier acte de
+_Parsifal_,--fragments d'_Orphée_ de Gluck.
+
+Parmi les œuvres des compositeurs modernes qui avaient eu plus ou moins
+leurs entrées au Conservatoire, on signalera: _Méditation_, sur une
+poésie de P. Corneille, de Ch. Lenepveu,--_Symphonie en ut mineur_ de
+Saint-Saëns,--Fragments de l'oratorio _Mors et Vita_ de
+Gounod,--_Rhapsodie Norvégienne_ d'E. Lalo,--_Mélodie provençale_ de
+Théodore Dubois,--_Ludus pro patriâ_, par Augusta Holmès,--_Symphonie en
+ré mineur_ de César Franck,--_Suite symphonique_ de J.
+Garcin,--_Symphonie en sol mineur_ d'E. Lalo,--_Le Déluge_ de
+Saint-Saëns,--_Caligula_ de G. Fauré,--_Biblis_ de J.
+Massenet,--Épithalame de _Gwendoline_, de Chabrier,--_Fantaisie_ pour
+piano et orchestre, de Ch. Widor, exécutée par I. Philipp,--_Concerto de
+violoncelle_ d'E. Lalo, exécuté par Cros Saint-Ange,--_Symphonie
+légendaire_ (deuxième partie) de B. Godard,--_Résurrection_ de Georges
+Hüe,--_Requiem_ de Saint-Saëns.
+
+Jules Garcin a mis la Société des concerts à la tête du mouvement
+musical; il n'a pas seulement fait revivre les belles pages, la plupart
+du temps ignorées ou oubliées des maîtres de jadis et de toutes les
+écoles, mais il a fait œuvre de régénération et de propagande
+artistique. Il est de ceux qui croient que la France deviendra
+musicienne et sera, par suite, pénétrée d'un sentiment humanitaire plus
+intense, du jour où les frontières de l'art seront abolies pour tous.
+
+* * *
+
+Garcin (Jules-Auguste-Salomon dit) est né à Bourges le 11 juillet 1830.
+Il appartenait à une famille qui s'était consacrée à l'art dramatique.
+Son grand-père maternel, M. Joseph Garcin, était directeur et chef
+d'orchestre d'une troupe d'opéra-comique, composée presqu'exclusivement
+de ses fils, filles et gendres et qui desservit pendant près de vingt
+années les départements du centre et du midi de la France, où elle sut
+se faire une double réputation méritée de talent et d'honorabilité. À la
+mort de M. Joseph Garcin, ses gendres conservèrent le nom de leur
+beau-père, à l'exception de M. Chéri Cizos qui reprit son nom et
+parcourut également la province avec ses enfants. Une de ses filles fut
+Rose Chéri[14], qui, engagée au Gymnase, y obtint les plus vifs succès.
+Elle était la cousine germaine de Jules Garcin et épousa en 1847 M.
+Montigny, directeur du Gymnase.
+
+Dès sa première enfance et conformément aux traditions de sa famille,
+Jules Garcin fut destiné à la carrière dramatique et fit même ses
+premières armes au théâtre en jouant quelques rôles d'enfant. Mais son
+père et sa mère, étant venus se fixer à Paris, résolurent de le faire
+admettre au Conservatoire pour suivre la carrière musicale. Il avait
+onze ans, lorsqu'il entra, en l'année 1841, dans la classe de solfège de
+Pastou. Reçu, en 1843, dans la classe de violon de Clavel, puis, en
+1846, dans celle d'Alard, il suivit, en 1847, le cours d'harmonie et
+d'accompagnement de Bazin, puis, en 1850, la classe de composition
+dirigée d'abord par Ad. Adam et, plus tard, par Ambroise Thomas.
+
+Jules Garcin a été élevé au Conservatoire; tous les détours lui en sont
+connus. Il y a fait ses premières comme ses dernières armes et a
+parcouru tous les degrés de l'échelle musicale, avant de voler de ses
+propres ailes. Il a obtenu successivement, de 1843 à 1853, des accessits
+et prix de violon, de solfège, d'harmonie et d'accompagnement.
+
+Entré à l'orchestre de l'Opéra dans le cours de l'année 1856, il n'y est
+pas resté moins de trente ans, ayant donné sa démission le Ier
+janvier 1886, par suite de sa nomination comme premier chef d'orchestre
+de la Société des concerts. À l'Opéra, il fut nommé, au concours, second
+violon-solo, puis premier violon-solo et enfin troisième chef
+d'orchestre le Ier janvier 1871. Il a donc assisté aux manifestations
+musicales importantes qui eurent lieu dans la période de 1856 à 1886 à
+l'Académie Nationale de musique. S'il avait voulu réunir et rédiger ses
+souvenirs, il aurait été à même de fournir des anecdotes du plus piquant
+intérêt sur l'organisation, le fonctionnement de l'Opéra, notamment sur
+les préparatifs de certaines représentations plus que mouvementées. Il
+nous aurait permis, par exemple, ayant assisté à toutes les études de
+_Tannhæuser_, de connaître plus en détail les orageuses répétitions
+auxquelles assista Richard Wagner, et qui précédèrent la première
+représentation de cet opéra (13 mars 1861).
+
+Depuis 1858, il fait partie de la Société des concerts. Nommé
+violon-solo en remplacement d'Alard (1872), professeur-agrégé le 15
+octobre 1875, deuxième chef d'orchestre (élection du 27 mai 1881) et
+premier chef le 2 juin 1885, il a été appelé à diriger une classe
+supérieure de violon le 21 octobre 1890, en remplacement de Massart.
+
+On a pu juger son talent, comme violoniste, dans nombre d'occasions, et
+notamment au Conservatoire, les 12 janvier 1868, 27 décembre 1874 et 3
+janvier 1875.
+
+Ce sont les qualités qu'il tenait d'un de ses maîtres, Alard,
+c'est-à-dire la grâce, la correction, la pureté du style qui l'ont
+désigné pour remplir les fonctions de professeur agrégé d'abord et de
+professeur en titre au Conservatoire.
+
+Lors des grandes auditions officielles à l'Exposition universelle de
+1889, la Société des concerts donna, le jeudi 20 juin 1889, dans la
+salle des fêtes du Trocadéro, une séance qui fut, sans conteste, la plus
+remarquable de la série. Le Conservatoire n'est ouvert qu'à un nombre
+fort restreint de privilégiés; aussi l'orchestre de la Société des
+concerts est-il, pour ainsi dire, ignoré du grand public. L'attrait de
+l'inconnu avait séduit et amené un nombre considérable d'auditeurs: par
+suite, la sonorité de la salle des fêtes du Trocadéro, qui est fort
+défectueuse, lorsque le vaisseau n'est pas entièrement rempli, était
+bien meilleure, ce jour là! C'était un atout de plus dans le jeu de la
+Société. Le programme se composait ainsi: _Symphonie_ en _ut_ mineur, C.
+Saint-Saëns;--Air des _Abencérages_, Cherubini (M.
+Vergnet);--_Andantino_ de la troisième Symphonie, H. Reber;--Fragments
+de _Psyché_, A. Thomas (Mme Rose Caron, Mlle Landi, M.
+Auguez);--Fragments de Sigurd, E. Reyer (Mme Rose Caron, M.
+Vergnet);--Prière de la _Muette_, Auber;--Airs de danse dans le style
+ancien de _Le Roi s'amuse_, Léo Delibes;--Fragments de l'oratorio _Mors
+et Vita_, Ch. Gounod (Mme Franck-Duvernoy, Mlle Landi, MM.
+Vergnet, Auguez).
+
+Nommé officier d'Académie le 17 juillet 1880 et chevalier de la Légion
+d'honneur le 29 octobre 1889, il a donné des preuves de ses capacités,
+comme compositeur, en publiant plusieurs œuvres estimables, dans
+lesquelles la grâce du style ne le cède en rien à la distinction de la
+forme. Nous citerons le _Concerto_ pour violon et orchestre, le
+_Concertino_ pour alto, avec accompagnement d'orchestre ou de piano, et
+une _Suite symphonique_. Les deux premières œuvres ont été reçues par la
+commission des auditions musicales de l'Exposition universelle de 1878
+et exécutées aux concerts officiels à orchestre du Trocadéro. Le
+_Concerto_ pour violon a été joué par l'auteur aux Concerts populaires
+dirigés par Pasdeloup et au Conservatoire. La _Suite symphonique_ a été
+donnée avec succès aux Concerts du Conservatoire, du Châtelet et de
+l'Association artistique des Concerts populaires d'Angers.
+
+L'état de sa santé a contraint Jules Garcin à renoncer, bien à regret, à
+ses fonctions de chef d'orchestre de la Société des concerts. À la suite
+du vote qui a eu lieu, en assemblée générale, dans les premiers jours de
+juin 1892, M. Taffanel a été élu par 48 voix contre 39 obtenues par M.
+Danbé. En signe d'estime et de sympathie l'assemblée a offert à son
+ancien chef le titre de président honoraire.
+
+* * *
+
+Jules Garcin demeure, depuis de longues années, rue Blanche 72; il aime
+peu le changement. Son appartement renferme des souvenirs de sa carrière
+artistique si bien remplie et de ses relations: l'archet d'Alard, qui
+lui fut légué par la famille du célèbre violoniste; une bonbonnière du
+XVIIIe siècle, offerte par George Sand à Rose Chéri; un autographe de
+Viotti. Aux murs, de jolies aquarelles de Worms, de Berchère, de
+Saunier..., puis un buste très ressemblant de Garcin par Doublemard et
+une statuette en terre cuite le représentant avec son violon sous le
+bras, œuvre de M. E. Sollier, datée de 1883.
+
+De taille au-dessus de la moyenne, bien pris dans toute sa personne, il
+accuse à première vue, avec son visage plein de douceur et encadré d'une
+barbe bien fournie, une ressemblance avec telle ou telle figure de
+Christ. Une sorte de mélancolie, se dévoilant dans la physionomie, dans
+la conversation, dans l'attitude générale, le rattache à ces esprits
+atteints de la maladie du siècle, la grande névrose, qui enlève toute
+gaîté au travail de chaque jour. Chez lui cette note pessimiste a dû, en
+majeure partie, prendre sa source dans le labeur quotidien, dans les
+fatigues incessantes d'une vie de luttes et d'efforts. Très réservé, peu
+causeur, il a cependant, des reparties fines et nuancées de belle
+humeur, qui ne sont qu'un éclair à travers un nuage sombre.
+
+La critique le trouve très sensible; le moindre blâme fait blessure.
+Doué de volonté, mais sans passion, il obtient par la douceur ce que
+d'autres ne parviendraient peut-être pas à réaliser par la sévérité. Sûr
+dans ses relations, très serviable, il a su conserver ses amis de la
+première heure: c'est le plus bel éloge que l'on puisse, selon nous,
+adresser à un homme vivant dans un siècle où la _bonté_, qui devrait
+être le mobile exclusif de nos actes en une si courte vie, n'apparaît
+plus guère qu'à l'état légendaire.
+
+
+
+
+CATALOGUE
+
+DES
+
+ŒUVRES DE JULES GARCIN
+
+
+1. _Douze pièces caractéristiques_ pour piano et violon LEMOINE.
+
+2. _Sonatine_ pour piano et violon LEMOINE.
+
+3. _Rêverie_ pour violon avec accompagnement de piano RICHAULT.
+
+4. _Mazurka-Caprice_ avec accompagnement de piano RICHAULT.
+
+5. _Chanson de Mignon_, Élégie pour violon avec accompagnement
+d'orchestre ou de piano RICHAULT.
+
+6. _Valse brillante_ pour violon avec accompagnement d'orchestre ou de
+piano RICHAULT.
+
+7. _Seguedille_ pour violon avec accompagnement d'orchestre ou de piano
+O'KELLY.
+
+8. _Prière_ pour violon et orgue DURAND.
+
+9. _Duo_ pour violon et clarinette avec accompagnement d'orchestre ou de
+piano LEMOINE.
+
+10. _Polka burlesque_ LEMOINE.
+
+11. _Quatre fantaisies_ pour violon et piano sur _Anna Bolena_,
+_Freischütz_, _Faust_, _Coppelia_.
+
+12. _Concerto_ pour violon et orchestre RICHAULT.
+
+13. _Concertino_ pour alto avec accompagnement d'orchestre ou de piano
+LEMOINE.
+
+14. _Suite symphonique_ DURAND et fils.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHARLES LAMOUREUX
+
+
+S'il est intéressant de faire revivre les grands disparus, d'être, selon
+l'expression de Sainte-Beuve, l'_imagier_ des maîtres de jadis, il ne
+messied pas de mettre en relief les figures d'aujourd'hui et de les
+présenter au public, qui ne les connaît le plus souvent que très
+imparfaitement. N'attendons pas que les vaillants, les lutteurs de l'art
+pour l'art aient quitté cette terre pour que nous ayons à remémorer les
+étapes d'une vie bien remplie et dont les labeurs n'ont eu d'autre but
+que de favoriser le développement des facultés intellectuelles de tous,
+restées combien de fois à l'état latent. N'oublions pas non plus ceux
+qui, dans une sphère plus modeste, ont révélé des qualités qui méritent
+d'être signalées.
+
+Charles Lamoureux n'est peut-être pas, parmi les musiciens du jour, un
+esprit supérieur; mais il confine à cette supériorité par certains
+côtés, notamment par une volonté, une force propre à lui, qui, l'ayant
+toujours empêché d'être maîtrisé, l'a conduit à dominer. Toute sa vie
+en est un exemple éclatant et c'est en la racontant que nous mettrons en
+relief cette face très accusée de sa personnalité.
+
+Né à Bordeaux le 28 septembre 1834, il montra de bonne heure des
+dispositions si marquées pour l'art musical que ses parents, bien
+qu'entièrement étrangers aux questions d'art, n'hésitèrent pas à lui
+faire apprendre le violon, sous la direction du professeur Baudouin,
+puis à l'envoyer à Paris dans le cours de l'année 1850. Il entra
+immédiatement au Conservatoire dans la classe de Girard, qui avait
+remplacé Habeneck comme chef d'orchestre à l'Opéra et comme professeur
+de violon au Conservatoire. Après avoir obtenu un accessit en 1852, le
+second prix en 1853 et le premier l'année suivante, il entra à
+l'orchestre du Gymnase en qualité de premier violon, puis à celui de
+l'Opéra, où il resta plusieurs années. Mais, ayant le ferme désir de
+compléter ses études musicales, il étudia d'abord l'harmonie avec
+Tolbecque, le contrepoint avec Leborne, puis la fugue avec Chauvet.
+Malheureusement ce dernier, qui a laissé de si excellents souvenirs chez
+ceux qui l'ont connu et apprécié, mourut prématurément, pendant la
+guerre néfaste, le 28 janvier 1871, à Argentan (Orne). Lamoureux perdit
+son maître, sans avoir pu achever avec lui ses études théoriques; il
+trouva, toutefois, dans Henri Fissot, qu'il avait connu au Conservatoire
+et dont il était l'ami, un conseiller des plus expérimentés pour
+parachever son éducation musicale.
+
+Armé ainsi pour la lutte, il songe à fonder des séances de musique de
+chambre, afin de répandre le goût des belles œuvres. Ses premiers
+partenaires étaient Colonne, Adam et Rignault. En 1864, ces séances
+prennent le titre de _Séances populaires de musique de chambre_ et sont
+données avec le concours de MM. Colblain, Adam, Poëncet et Henri Fissot,
+auxquels vinrent s'adjoindre plus tard MM. E. Demunck et A. Tolbecque.
+On y exécute les compositions des grands maîtres, qu'ils se nomment J.
+S. Bach, Porpora, Haydn, Mozart, Gluck, Beethoven, Schubert, Weber,
+Mendelssohn, Schumann... Voilà sur une petite scène l'embryon des
+grandes exécutions de l'avenir! Charles Lamoureux laisse déjà entrevoir
+des idées de commandement; il est l'âme de ces séances et apporte dans
+leur organisation un savoir-faire, qui révèle les qualités remarquables
+de l'administrateur unies à celles non moins distinguées du musicien.
+Sans être un violoniste comparable aux Joachim, Vieuxtemps, Alard,
+Sarrasate, Marsick, Ysaïe, il manie l'instrument avec la plus grande
+sûreté; son jeu est très étudié et il s'évertue à rendre aussi
+fidèlement que possible les classiques qu'il interprète. Il exige dans
+les répétitions un soin extrême et ne veut rien laisser à l'imprévu; il
+domine son quatuor et le mène _manu militari_.
+
+Son mariage avec une des nièces du docteur Pierre lui avait donné
+l'indépendance: ce fut une grande force dans sa vie d'artiste. Émile
+Bergerat, _alias_ Caliban, a raconté, avec l'esprit qui caractérise son
+talent d'écrivain, l'énergie doublée d'une patience à toute épreuve que
+Charles Lamoureux déploya pour découvrir, après la mort du docteur
+Pierre, le secret de cette eau mirifique, qui devait lui assurer sinon
+la fortune, du moins une grande aisance. Si l'anecdote relatée par le
+spirituel écrivain est vraie, elle dénote la ténacité que ne cessera
+d'apporter le vaillant chef d'orchestre dans l'exécution de ses projets
+artistiques; elle montre également quel noble emploi Charles Lamoureux a
+fait des revenus que lui procura l'invention de son beau-père. Les
+belles entreprises musicales, dues à son initiative, furent menées à
+bien avec ses propres ressources.
+
+Puisque nous avons rappelé l'étude qu'Émile Bergerat consacra à Charles
+Lamoureux, à la veille de l'unique représentation de _Lohengrin_ à
+l'Éden, n'omettons pas de citer le début très humoristique de l'article:
+«La première fois, en ce monde, que Charles Lamoureux m'est apparu, ce
+fut à un repas de noces chez Gillet, Porte-Maillot, et tout de suite je
+compris que j'allais aimer cet homme-là! Il s'avançait en effet, d'un
+pas de grand-prêtre, vers la mariée, tenant, de la droite, un verre de
+vin rouge, et, dans la gauche, un verre de vin blanc; après un joli
+discours il procéda au mélange symbolique; c'était une allégorie
+mystique et facétieuse des joies pures de l'Hymen. Cette cérémonie, si
+auguste dans sa simplicité et qu'aucun culte ne renierait, était
+entièrement de son invention. Elle signait son harmoniste. Tout le
+cortège l'imita et il en résulta une allégresse générale.»
+
+Et la prédiction par laquelle se terminait l'étude de Bergerat s'est
+trouvée réalisée: le petit homme a monté _Lohengrin_ à l'Opéra.
+
+De sa première femme Charles Lamoureux a eu une fille du naturel le plus
+charmant, excellente musicienne, qui a épousé le jeune compositeur
+Chevillard, fils du regretté violoncelliste.
+
+* * *
+
+Mais la musique de chambre était une scène de trop minime importance
+pour satisfaire les hautes visées qui hantaient l'esprit actif de
+Charles Lamoureux. Il pensait au vieux cantor de Leipzig, Jean-Sébastien
+Bach, dont autrefois l'avait si souvent entretenu un de ses maîtres,
+Chauvet, au majestueux Hændel, à Mendelssohn, à leurs grandes pages
+sacrées presque inconnues en France. Il voulait avoir un orchestre, des
+chœurs à lui et les conduire à l'assaut des belles et difficiles
+partitions des Olympiens. Il s'était déjà, du reste, essayé dans le
+métier de chef d'orchestre, et, si nos souvenirs sont exacts, c'est en
+1863 dans un concert donné par Henri Fissot à la Salle Herz qu'il prit
+pour la première fois le bâton de commandement. Cette journée, dans
+laquelle s'était révélé le batteur de mesure, eut des lendemains
+heureux. Après avoir été reçu à la Société des concerts du Conservatoire
+et en être devenu le second chef d'orchestre, il part pour l'Allemagne,
+où il se lie avec Ferdinand Hiller, puis pour l'Angleterre, où il
+étudie, avec Michaël Costa, l'organisation des grands concerts de
+Londres. Il assiste à ces merveilleuses auditions des chefs-d'œuvre de
+Bach, de Hændel, de Mendelssohn, à ces concerts monstres du Palais de
+Cristal, devenus de véritables institutions nationales. Le
+Hændel-Festival, qui a lieu tous les trois ans et dure plusieurs jours,
+nécessite un ensemble fabuleux de 3300 voix et de 500 instruments. Les
+grandes villes de l'Angleterre, les maîtrises des cathédrales
+fournissent un nombreux contingent de chanteurs: tous concourent à
+l'exécution la plus parfaite de ces majestueux oratorios, dont la
+splendide architecture peut rivaliser avec celle des grandioses
+spécimens de l'art gothique. Sous la direction du célèbre Michaël
+Costa[15], devenu pour ainsi dire l'arbitre de la musique en Angleterre,
+Charles Lamoureux pénètre dans les arcanes de ces grands concerts
+donnés par la Société philharmonique et la _Sacred harmonie Society_;
+ils n'ont bientôt plus de secrets pour lui.
+
+De retour à Paris en 1873, il résolut de mettre tout en œuvre pour
+fonder une Société dite de l'_Harmonie sacrée_. Voulant être maître de
+la situation et n'avoir au-dessus ou autour de lui aucun collaborateur,
+qui aurait pu le gêner dans la direction à donner à l'œuvre, telle qu'il
+l'entendait, il n'eut recours qu'à ses ressources personnelles. Un
+orchestre et des masses chorales, ne s'élevant pas à moins de trois
+cents exécutants, furent réunis et stylés par lui avec une persévérance
+inouïe. Un orgue sortant des ateliers de Cavaillé-Coll fut installé dans
+la salle du Cirque d'Été; il en confia la tenue à son ami Henri Fissot,
+que son professorat au Conservatoire a détourné, depuis quelques années,
+de la carrière de virtuose et qui aux qualités remarquables d'exécutant
+unit celle de compositeur; sa valeur s'est révélée par l'éclosion de
+ravissantes pièces pour piano, dans lesquelles vibrent des sensations
+schumanniennes.
+
+Le 19 décembre 1873 avait lieu au Cirque d'Été la première audition du
+_Messie_ de Hændel[16]. Le succès fut immense et les interprètes
+Mlles Belgirard et Armandi, MM. Vergnet, Dufriche et H. Fissot
+recueillirent de chaleureux applaudissements. C'était un grand pas fait
+pour l'acclimatation de l'oratorio en France.
+
+Charles Lamoureux donna plusieurs auditions du _Messie_; puis il fit
+entendre la _Passion selon saint Matthieu_, oratorio pour soli, deux
+chœurs et deux orchestres de Jean-Sébastien Bach[17]. Cette œuvre
+grandiose, qui fut exécutée pour la première fois le Vendredi-Saint de
+l'année 1729 à l'église Saint-Thomas de Leipzig, n'avait jamais été
+entendue, dans son ensemble, en France. Nous assistions aux auditions de
+cette maîtresse page, données par Lamoureux les 31 mars, 2 et 4 avril
+1874, et nous pûmes constater l'effet immense qu'elles produisirent sur
+le public. On admira le calme solennel qui règne dans la première partie
+et le mouvement passionné qui distingue la seconde,--la merveilleuse
+orchestration de l'œuvre qui, selon la poétique expression de Hiller,
+«ressemble à un beau voile d'une grande finesse, derrière lequel reluit
+un visage noble, mais arrosé de larmes[18]».
+
+Puis se succédèrent, avec un succès égal, le _Judas Machabée_ de Hændel,
+la cantate _Gallia_ de Charles Gounod et _Ève_, mystère en trois parties
+de Massenet.
+
+Malgré l'intérêt que prit le public à ces nouvelles et intéressantes
+exécutions, les frais immenses qu'elles entraînèrent ne permirent pas à
+Charles Lamoureux de les continuer. Il faudrait en France une autre
+impulsion que celle d'un seul artiste, tant soient grands son mérite et
+sa persévérance, pour implanter à tout jamais sur notre sol ces
+merveilleuses espèces de la flore primitive. Nous aurons certes, de
+temps à autre, des manifestations particulières qui pourront amener les
+auditions passagères de tel ou tel oratorio; c'est ainsi que, depuis
+quelques années, la _Société des Grandes Auditions musicales de France_
+fait exécuter, annuellement, une de ces pages sublimes. Mais nous
+n'aurons l'organisation à titre définitif d'une association musicale
+comparable à la _Sacred harmonie Society_ de Londres que lorsque nos
+sociétés chorales dépendant de la Ville de Paris auront à leur tête des
+chefs qui reconnaîtront la nécessité de leur faire étudier autre chose
+que les chœurs de la plus triste banalité et d'ouvrir leur âme aux plus
+belles manifestations de l'art musical.
+
+Lorsque de grandes fêtes furent données à Rouen les 12, 13, 14 et 15
+juin de l'année 1875 pour célébrer le centième anniversaire de la
+naissance de Boïeldieu, Charles Lamoureux fut chargé de la direction
+musicale[19]. Il s'acquitta fort bien de cette tâche.
+
+Les remarquables qualités qu'il avait dévoilées dans l'organisation de
+ces diverses manifestations artistiques, dans la préparation des études
+orchestrales et chorales, le désignèrent à l'attention de M. Carvalho,
+qui venait d'être nommé, en 1876, directeur de l'Opéra-Comique en
+remplacement de M. du Locle. Il l'attacha à ce théâtre comme chef
+d'orchestre. Mais, sur cette scène, Lamoureux n'était pas son maître; il
+avait à suivre les indications qui lui étaient données par la direction.
+Il n'était, en un mot, qu'un sous-ordre. Son caractère ne pouvait se
+plier aux exigences d'un supérieur; il fut forcé de donner sa
+démission.
+
+Il ne fut pas plus heureux lorsqu'on l'appela, au cours de l'année 1877,
+à remplacer à l'Opéra, dans les fonctions de premier chef d'orchestre,
+M. Deldevez, qui prenait sa retraite. Après quelques mois d'essai, il se
+retira, accusant ainsi très fortement le trait distinctif de sa
+physionomie morale, indiqué par nous au début de cette étude, et qui
+consiste à ne pouvoir subir aucune domination.
+
+Aussi, ne pensa-t-il plus qu'à créer une entreprise dont il aurait seul
+la direction, où il pourrait faire prévaloir ses idées et révéler plus
+complètement ses qualités de chef d'orchestre.
+
+En 1881, il fonde au théâtre du Château-d'Eau la _Société des Nouveaux
+Concerts_, qu'il devait transporter plus tard au Cirque des Champs
+Élysées. Il veut, après Seghers, Pasdeloup et Colonne, entreprendre de
+mettre en lumière les belles pages des maîtres; il suit la voie ouverte
+par ses devanciers et complète l'œuvre de propagande en faveur de
+Richard Wagner, en s'évertuant à donner à l'exécution des compositions
+de ce maître l'interprétation fidèle, le fini, la perfection que
+Pasdeloup n'avait pu obtenir. Il a le bonheur de trouver une partie du
+public préparée à l'audition de ces grandes et merveilleuses pages: au
+lieu d'avoir à lutter, comme le fougueux fondateur des Concerts
+populaires, contre l'hostilité d'auditeurs déterminés à empêcher
+l'exécution, il n'eut qu'à cueillir les lauriers, lorsqu'il donna la
+belle interprétation des œuvres fragmentées du maître de Bayreuth.
+
+Une remarque à faire c'est que, par suite du prix relativement élevé
+fixé par lui pour les différentes places à ses concerts, surtout
+lorsqu'il les transporta au Cirque d'Été, Lamoureux s'adressa à un
+public un peu différent de celui qu'avait eu en vue Pasdeloup, lorsqu'il
+avait institué au Cirque d'Hiver les Concerts populaires, dans des
+conditions de bon marché, qui permettaient à l'amateur, à l'artiste le
+moins fortuné de les suivre et de pénétrer, par une étude régulière,
+dans les beautés de la musique symphonique. Pasdeloup avait surtout
+travaillé pour l'éducation musicale du pauvre,--Lamoureux pour celle du
+riche. Il est vrai que le premier des deux chefs d'orchestre ne fit pas
+fortune dans une entreprise qui, commencée en l'année 1861, ne dura pas
+moins de vingt-deux ans[20], tandis que le second, avec ses grandes
+qualités d'administrateur et le soin extrême apporté par lui dans
+l'exécution des œuvres, sut faire fructifier, dans une certaine mesure,
+la _Société des Nouveaux Concerts_.
+
+Le premier concert du théâtre du Château-d'Eau eut lieu le 23 octobre
+1881, vingt ans après la création des _Concerts populaires_ par
+Pasdeloup. Les voyages que Charles Lamoureux avait faits en Allemagne, à
+Bayreuth notamment, l'avaient déjà intéressé vivement à l'œuvre
+magistral de Richard Wagner; l'étude des partitions n'avait fait
+qu'aviver son admiration. Il s'entoure bientôt de jeunes et savants
+compositeurs très inféodés au drame lyrique, tels que Chabrier, Vincent
+d'Indy... et, avec leur concours, il s'apprête à donner les exécutions
+aussi fidèles que possible des pages grandioses du maître de Bayreuth.
+Il fera pour Richard Wagner ce que Colonne entreprit en faveur d'Hector
+Berlioz. Le nombre des œuvres fragmentées qu'il exécuta est trop
+considérable pour pouvoir être mentionnées ici: il suffira de rappeler
+les principales.
+
+Les 12, 19, 26 février et 5 mars 1882, il donnait quatre auditions
+superbes du premier acte de _Lohengrin_. Les interprètes étaient Mmes
+Franck-Duvernoy et Gay et MM. Lhérie, Plançon, Heuschling et Auguez. Les
+4 et 11 mars 1883 avait lieu le Festival-Wagner.
+
+C'est au théâtre du Château-d'Eau que furent exécutés pour la première
+fois le _premier acte_, puis le _deuxième acte_ de _Tristan et Yseult_.
+Le 2 mars 1884 avait lieu l'audition du premier acte. Charles Lamoureux
+jugea utile d'indiquer au public le motif qui l'avait amené à «prendre
+le taureau par les cornes» en mettant en lumière une des œuvres qui
+passe à juste titre pour être celle qui, représentant le plus
+complètement les idées théoriques du maître, se trouve, par son
+audacieuse nouveauté, la moins apte à être comprise, surtout au concert
+où elle est privée de l'illusion scénique. La notice explicative qu'il
+fit distribuer dans la salle, le jour de l'exécution, indiquera encore
+mieux que nous ne pourrions le faire le but poursuivi par le vaillant
+chef d'orchestre. Nous la citerons donc _in extenso_:
+
+ «Au moment de faire connaître en France l'une des œuvres les plus
+ célèbres et les plus hardies de Richard Wagner, il ne sera pas
+ inutile de donner aux habitués de mes concerts un aperçu des
+ raisons qui m'ont déterminé à tenter cette entreprise.
+
+ De l'aveu même de Richard Wagner, _Tristan et Yseult_ est
+ l'expression la plus fidèle et la plus vivante de ses idées
+ théoriques.
+
+ «Malgré leur très haute valeur, les partitions du _Vaisseau
+ fantôme_, de _Tannhæuser_ et de _Lohengrin_ ne sont, en effet, que
+ les essais d'un génie ignorant encore sa prodigieuse audace. La
+ part de la _convention_ y est considérable et Wagner n'hésite pas à
+ l'avouer. Dans _Tristan_ son idéal s'est clairement dégagé, et
+ l'art nouveau, dont il a été le fondateur et l'apôtre, s'y affirme
+ avec une sincérité qui n'admet pas de transaction.
+
+ «Si la partition de _Tristan_ nous apporte la forme dernière et
+ définitive de l'art de Wagner, on peut dire que, d'un autre côté,
+ c'est son œuvre la plus théâtrale[21].
+
+ «Tout ceci étant exposé sans réticences, on se demandera, comme je
+ me le suis demandé moi-même, s'il n'est pas téméraire de faire
+ entendre au concert une partition qui réclame si impérieusement
+ l'illusion de la scène.
+
+ «Je répondrai tout d'abord que j'ai eu confiance dans l'esprit
+ ouvert et tolérant de mes compatriotes. J'ai compté, je l'avoue,
+ qu'ils arriveraient à suppléer par un effort de leur imagination à
+ l'absence de l'illusion scénique. Cet effort, je tâcherai de le
+ seconder, autant qu'il est en mon pouvoir, par un programme
+ détaillé, sur lequel on pourra suivre, pas à pas, les mouvements de
+ la scène. Je considère donc l'audition que je donne comme une sorte
+ de répétition de la musique (abstraction faite du travail de la
+ mise en scène), répétition à laquelle le public serait admis par
+ une exception toute spéciale.
+
+ «Une deuxième raison, et celle-là à mes yeux est décisive, c'est
+ que, dans l'état actuel de notre théâtre musical, on ne peut
+ prévoir à quel moment les conceptions dramatiques de Wagner--je
+ parle bien entendu de celles de la dernière manière--trouveront une
+ interprétation digne d'elles, sur l'une de nos grandes scènes
+ parisiennes. Il faut bien alors qu'on se risque à les donner au
+ concert.
+
+ «C'est pour ces motifs que je me suis décidé à faire entendre le
+ premier acte de _Tristan et Yseult_ aux habitués de mes séances
+ musicales. Si cet essai réussit, comme j'ai lieu de l'espérer, je
+ me propose de poursuivre l'expérience et de faire connaître
+ successivement les grandes compositions d'un maître, dont on a pu
+ discuter les réformes audacieuses, mais dont tout le monde,
+ aujourd'hui, s'accorde à reconnaître l'incontestable génie.»
+
+Nous partageons entièrement l'opinion de Charles Lamoureux et nous
+estimons que les auditions au concert des œuvres de Richard Wagner,
+malgré leur côté imparfait, eu égard à leur séparation du cadre où elles
+devraient être enchâssées, ont eu pour résultat d'habituer le public à
+la phraséologie wagnérienne.
+
+La preuve en est que l'on est arrivé à accepter des pages qui,
+autrefois, dans l'enceinte des Concerts populaires, avaient soulevé de
+terribles tempêtes et que l'audition du premier acte de _Tristan et
+Yseult_ n'aurait pas été accueillie aussi favorablement au théâtre du
+Château-d'Eau, si les auditeurs n'y avaient été préparés par l'étude des
+premières pages du maître. C'est ainsi que nous verrons plus tard
+_Lohengrin_ réussir soit à l'Éden, soit à l'Opéra, alors que
+_Tannhæuser_ avait échoué, le 13 mars 1861, dans cette dernière
+enceinte, faute d'une initiation suffisante. Nous savons qu'on
+objectera, non sans raison, que la cabale avait joué un rôle important
+dans la chute de _Tannhæuser_ à l'Opéra; mais nous croyons aussi que, si
+le public musicien d'alors avait été mieux préparé à l'intelligence de
+cette belle œuvre, il aurait fini par imposer silence aux détracteurs de
+parti pris.
+
+L'exécution du premier acte de _Tristan et Yseult_ était un acte
+d'audace, qui fut couronné de succès. L'interprétation avait été
+excellente grâce à la vaillance de l'orchestre et des chœurs, au talent
+de Mmes Montalba (Yseult), Boidin-Puisais (Brangaine), MM. Van Dyck
+(Tristan), Blauwaert (Kourvenal) et Georges Mauguière (un jeune
+matelot). L'accueil fait à cette belle tentative engagea Lamoureux à
+donner trois nouvelles auditions les 9, 16 et 23 mars 1884. On peut dire
+qu'elles consacrèrent en France, d'une manière encore plus éclatante,
+l'œuvre de Richard Wagner.
+
+L'année suivante, le 8 février 1885, fut repris le premier acte de
+_Tristan et Yseult_; puis, les 1er et 8 mars 1885, eurent lieu les
+première et seconde auditions du deuxième acte du même drame, jusqu'à
+l'entrée du Roi Marke. (Interprètes: Mmes Montalba, Boidin-Puisais et
+M. Van Dyck.)
+
+Le 14 février 1886, Mme Brunet-Lafleur et M. Van Dyck chantaient le
+premier acte de la _Valkyrie_, à l'exception de la scène deuxième avec
+Hunding; cette audition fut suivie de plusieurs autres.
+
+En dehors de ces pages principales, nous citerons les exécutions
+suivantes: Ouvertures de _Rienzi_, du _Vaisseau fantôme_, des _Maîtres
+chanteurs_, de _Tannhæuser_, de _Faust_...; fragments des _Maîtres
+chanteurs_, chœur des fileuses du _Vaisseau fantôme_, marche et chœur
+des fiançailles de _Lohengrin_, préludes de _Parsifal_ et de _Tristan et
+Yseult_, marche funèbre du _Crépuscule des Dieux_, _Grande marche de
+fête_ composée pour la célébration du centenaire de l'indépendance des
+États-Unis, _Siegfried's Idyll_, fragments de _Lohengrin_ avec Mme
+Brunet-Lafleur et M. Van Dyck, _Chevauchée des Valkyries_ avec orchestre
+seul, l'Enchantement du Vendredi saint de _Parsifal_, les Murmures de la
+Forêt de _Siegfried_, etc...
+
+Cette liste forcément incomplète suffit à prouver quels efforts fit
+Charles Lamoureux, dès la création de la Société des nouveaux concerts,
+en 1881, au théâtre du Château-d'Eau, pour mettre en pleine lumière
+l'œuvre de Richard Wagner. Tout en faisant remonter à Pasdeloup la
+gloire d'avoir été le premier pionnier et d'avoir frayé la route à ses
+successeurs, il faut bien reconnaître que c'est à Charles Lamoureux
+qu'on doit, en France, la divulgation, dans des conditions absolument
+artistiques, des belles créations du maître de Bayreuth.
+
+Entre temps, il venait se joindre à la phalange des néophytes qui se
+réunissaient au «_Petit-Bayreuth_», fondé vers 1884 et 1885 par un
+passionné de Richard Wagner, notre ami A. Lascoux, possesseur d'une des
+bibliothèques wagnériennes les plus complètes qui existent. C'était
+l'époque des voyages à la découverte à travers les œuvres de la dernière
+période, qu'on ne pouvait encore entendre en France. Les réunions
+avaient lieu soit chez le fondateur, soit chez Mme Pelouse en son bel
+hôtel de la rue de l'Université, soit à l'atelier du peintre Toché, le
+décorateur de Chenonceaux, soit encore à la salle de la Société
+d'encouragement pour l'industrie nationale, rue de Rennes, 44. Quels
+enthousiasmes et quelles joies lorsque le petit orchestre arrivait à
+mettre à peu près au point, à la séance du 31 mai 1885, des pages comme
+les premier, deuxième et troisième actes de _Parsifal_, arrangés par M.
+E. Humperdink, ou «Siegfried Idyll»....!
+
+Lamoureux et Garcin s'étaient chargés des modestes parties d'altos; les
+timbales étaient tenues par Vincent d'Indy (excusez du peu, aurait dit
+Rossini),--les pianos par Luzzato, Grattery et L. Leroy, ancien
+secrétaire du Théâtre lyrique sous la direction Pasdeloup, ce fanatique
+wagnérien prématurément enlevé à l'affection de ses amis,--les violons
+par Boisseau, Laforge, H. Imbert, Gatellier, David, etc...,--les altos
+par Warnecke, Witt, J. Garcin, Ch. Lamoureux,--les violoncelles par
+Biloir, A. Imbert, Jimenez, H. Becker et Burger--les contrebasses par
+Charpentier et Roubié,--la flûte par Donjon,--le hautbois par
+Triébert,--la clarinette par Turban,--le basson par Dihau,--les cors par
+Reine et Halary,--la trompette par Teste,--la harpe par Marie Colmer.
+
+Ces séances si intéressantes du «_Petit-Bayreuth_» se prolongèrent
+jusqu'en 1887. Tour à tour y assistèrent nombre de personnalités
+artistiques: Mlle A. Holmès, MM. Carolus-Duran, Fantin Latour, de
+Liphart, Adolphe Jullien, A. Pigeon, Pasdeloup, Maître, Messager, E.
+Chabrier, de Baligand, Orville, Bouchez, etc...
+
+Dans une des dernières séances, le 16 juin 1887, avaient lieu les
+exécutions du deuxième tableau du troisième acte de _Parsifal_
+(Amfortas: M. Perreau.--Parsifal: M. Cougoul), de la troisième scène du
+troisième acte (fragment) de _Tannhæuser_ (M. Cougoul),--de la scène
+finale du _Crépuscule des Dieux_ (Mme Hellman),--de la première scène
+(fragment) de l'_Or du Rhin_,--et du _Rêve_, mélodie pour violon avec
+orchestre, première esquisse de l'Hymne à la nuit (_Tristan et Yseult_,
+deuxième acte) exécutée par Maurin.
+
+Le peintre de Liphart s'amusait à croquer à la plume la silhouette de
+plusieurs artistes: celle qu'il fit de Lamoureux et qui est restée entre
+les mains de Lascoux est des plus ressemblantes.
+
+* * *
+
+Ce fut en 1885, le 8 novembre, que Lamoureux transporta le siège de la
+Société des nouveaux concerts du théâtre du Château-d'Eau à
+l'Éden,--puis, le 30 octobre 1887, de l'Éden au Cirque d'Été. La vogue
+l'y suivit et les amateurs, appartenant à la classe riche, se montrèrent
+empressés à suivre les séances de musique symphonique.
+
+Avant de remémorer les œuvres principales qui y furent données, nous
+parlerons d'une tentative qui est et sera peut-être le point culminant
+de la carrière artistique du musicien, dont nous avons entrepris
+d'esquisser la physionomie.
+
+Charles Lamoureux s'était pris d'une profonde admiration pour l'œuvre de
+Richard Wagner; il en avait donné déjà des preuves incontestables en
+faisant interpréter dans les concerts dirigés par lui les fragments des
+plus belles créations du maître. Le but qu'il poursuivait était de
+communiquer son enthousiasme à ses compatriotes et de révéler au public
+français un art d'essence absolument supérieure. Mais les œuvres
+fragmentées exécutées jusqu'à ce jour par son orchestre lui paraissaient
+insuffisantes pour accuser le relief de ces œuvres grandioses, créées
+absolument pour la scène et dont la puissance (musique, poésie,
+peinture, mimique) ne pouvait arriver à son _summum_ d'expension que
+dans le cadre imaginé par leur auteur.
+
+Certes, il était impossible de songer à un théâtre machiné comme celui
+de Bayreuth; c'eût été l'idéal.
+
+À défaut de ce temple de l'art musical, Lamoureux tourne ses vues vers
+l'Éden et, après avoir conclu les traités nécessaires avec les
+propriétaires, il se met courageusement à l'œuvre et prépare la mise en
+scène de _Lohengrin_. Il se lance dans cette entreprise audacieuse avec
+ses propres ressources.
+
+En dehors des difficultés inhérentes à la réunion des éléments
+artistiques devant concourir à l'exécution la plus parfaite d'un drame
+lyrique n'ayant que de faibles attaches avec les traditions de l'ancien
+opéra, il y avait à procéder à l'installation d'un théâtre encombré par
+un matériel absolument différent de celui dont la nécessité s'imposait.
+Rien n'arrêta le vaillant chef d'orchestre: il avait trouvé, il est
+vrai, pour l'aider dans une tâche aussi ardue, un jeune compositeur de
+premier ordre, un fervent adepte de la révolution opérée par Richard
+Wagner avec le drame musical, Vincent d'Indy. Il lui confia la direction
+des études chorales et de la musique de scène. On sait quel admirable
+parti l'auteur de la _Trilogie de Wallenstein_ tira de ses choristes
+qui, dès le début, avaient été tellement désorientés qu'ils avaient
+déclaré impossible à chanter le chœur si mouvementé peignant le brouhaha
+et l'inquiétude de la foule à l'arrivée du cygne.
+
+Depuis le 27 janvier 1887, Vincent d'Indy avait fait quarante-six
+répétitions de chœurs au foyer, six ensembles, vingt répétitions en
+scène au piano, cinq avec orchestre et deux répétitions générales.
+
+Tout marchait donc à souhait et, le 20 avril, Lamoureux avait adressé au
+rédacteur en chef du _Figaro_ une lettre expliquant les motifs qui
+l'avaient amené à s'abstenir de convier la presse à une répétition
+générale, lorsque survint sur la frontière franco-allemande l'incident
+de Pagny.
+
+À l'époque où Lamoureux avait songé à monter _Lohengrin_ à l'Éden, il ne
+pouvait prévoir que nos relations avec l'Allemagne deviendraient plus
+tendues. Ne travaillant qu'au point de vue de l'art, il n'avait pas eu
+à se préoccuper de questions touchant à la politique. La malheureuse
+affaire Schnæbelé venait subitement arrêter tous ses travaux,
+compromettre peut-être l'avenir de son entreprise et engloutir les
+capitaux qu'il y avait consacrés. D'autre part, tous ceux qui, par un
+patriotisme mal entendu, par esprit de rancune ou de jalousie, avaient
+comploté la mise en interdiction de _Lohengrin_ à l'Éden, se
+réjouissaient de cet échec.
+
+Le 25 avril 1887, Charles Lamoureux, après avoir été mandé chez le
+président du Conseil, M. Goblet, se trouvait forcé d'annoncer à tous les
+journaux que, dans les circonstances actuelles, il avait décidé
+l'ajournement de la représentation de _Lohengrin_.
+
+Cet ajournement ne fut que momentané. Les difficultés politiques qui
+s'étaient élevées du côté de l'Est ayant eu à bref délai un heureux
+dénouement, il n'y avait plus de motifs pour retarder la représentation
+d'une œuvre que tous les véritables artistes attendaient avec
+impatience.
+
+Le 3 mai 1887, _Lohengrin_ voyait, pour la première fois en France, les
+feux de la rampe. Ceux qui ont eu le bonheur d'assister à cette unique
+représentation ont remporté le souvenir ineffaçable d'une interprétation
+hors ligne[22], qui amena bien des conversions et qui fit dire à un
+critique, paraphrasant le mot d'un prince spirituel et bon, _qui ne
+craignait pas la musique_; «Rien n'est changé en France; il n'y a qu'un
+chef-d'œuvre de plus.»
+
+Il y avait cependant ceci de changé, c'est que la tentative faite par
+Lamoureux devait porter plus tard ses fruits et qu'elle préludait à
+l'introduction des œuvres dramatiques de Richard Wagner sur la scène
+française, tant à Paris qu'en province.
+
+Les manifestations ridicules et regrettables qui eurent lieu aux abords
+du théâtre de l'Éden le soir de la première représentation de
+_Lohengrin_ déterminèrent Lamoureux à abandonner la partie. Voici la
+lettre qu'il adressa le 5 mai 1887 au rédacteur en chef du _Figaro_:
+
+ «J'ai l'honneur de vous informer que je renonce définitivement à
+ donner des représentations de _Lohengrin_.
+
+ «Je n'ai pas à qualifier les manifestations qui se produisent,
+ après l'accueil fait par la presse et le public à l'œuvre que, dans
+ l'intérêt de l'art, j'ai fait représenter à mes risques et périls
+ sur une scène française.
+
+ «C'est pour des raisons d'un ordre supérieur que je m'abstiens,
+ avec la conscience d'avoir agi exclusivement en artiste et avec la
+ certitude d'être approuvé par tous les honnêtes gens.»
+
+N'insistons pas plus qu'il ne convient sur cette malheureuse affaire.
+Nous n'en tirerons qu'une conclusion: est-il admissible qu'une minorité
+fort bornée et composée de personnalités, dont les éléments seraient
+faciles à établir[23], puisse entraver la liberté d'une majorité
+intelligente, ayant le désir d'entendre, dans une salle absolument
+privée, une œuvre d'art de la plus grande beauté et ne pouvant qu'avoir
+une heureuse influence sur l'avenir musical?--Si cette thèse était
+admise, ce serait la porte ouverte à tous les abus. On l'a bien vu plus
+tard. La police aurait dû, dès le premier jour, maintenir l'ordre dans
+la rue, comme elle le fit postérieurement, lors de la première
+représentation de _Lohengrin_ à l'Opéra: les quelques énergumènes, dont
+une partie était soudoyée, se seraient retirés et Lamoureux aurait pu
+donner suite immédiatement à sa belle tentative. Mais il devait prendre
+sa revanche, plus tard, à l'Académie Nationale de musique.
+
+Non content d'avoir tué son entreprise, on voulait ternir son honneur:
+on l'accusait d'avoir reçu de l'argent de provenance allemande, alors
+qu'il était absolument seul à supporter le poids du déficit résultant de
+la cessation brusque de sa tentative. Il n'eut qu'une ressource, celle
+de diriger des poursuites contre les journaux qui cherchèrent à le
+diffamer. Il expliqua lui-même cette situation dans une lettre adressée
+le 12 mai 1887 au rédacteur en chef de l'_Événement_.
+
+Mais une manifestation éclatante, destinée à venger Lamoureux des
+perfides et sottes accusations portées contre lui, se préparait; elle
+devait être encore pour le vaillant chef d'orchestre un témoignage de
+sympathie et d'encouragement.
+
+Un banquet, qui lui fut offert le 16 mai 1887 dans les salons de l'Hôtel
+continental, réunissait l'élite des artistes et des personnalités
+s'intéressant à l'art musical. Il nous paraît utile de reproduire, au
+point de vue de l'histoire musicale, les discours qui furent prononcés;
+ils indiquent très nettement la situation.
+
+Édouard Schuré, l'auteur du _Drame musical_, de l'_Histoire du Lied_...,
+un des premiers et fervents admirateurs de Richard Wagner, après avoir
+remercié les maîtres éminents, les artistes et les membres de la presse
+qui étaient venus se joindre à la manifestation, a lu l'adresse rédigée
+en commun et qui était ainsi conçue:
+
+ «La représentation de _Lohengrin_ du 3 mai 1887 a été une victoire
+ éclatante. Ceux qui y ont applaudi vous envoient cette adresse
+ comme une protestation et comme un hommage: protestation contre
+ ceux qui ont empêché votre entreprise en la dénaturant; hommage à
+ celui qui, en nous révélant un chef-d'œuvre, a bien mérité de
+ l'art.
+
+ «Les soussignés considèrent comme un devoir de vous féliciter
+ hautement de votre action courageuse et désintéressée. Ils vous
+ affirment leur sympathie dans l'épreuve présente. Ils seront avec
+ vous quand vous reprendrez votre œuvre et sont sûrs de la victoire
+ finale.»
+
+Puis, d'une voix vibrante et avec la crânerie qui lui est propre, Ernest
+Reyer prononça les paroles suivantes:
+
+ «Mon cher Lamoureux,
+
+ «Nous vous devons à vous qui nous avez fait applaudir, entouré de
+ tout le prestige d'une exécution incomparable, l'un des
+ chefs-d'œuvre de la musique moderne, nous vous devons une des plus
+ grandes joies, une des émotions les plus vives que nous ayons
+ jamais ressenties.--Vous nous avez donné une fête musicale superbe,
+ que l'on a improprement appelée «une fête sans lendemain».
+ Peut-être cette fête mémorable n'aura-t-elle son lendemain que dans
+ un avenir plus ou moins éloigné; mais elle l'aura, nous en sommes
+ intimement convaincus.
+
+ «Et voilà pourquoi il ne faut pas que la détermination que vous
+ avez prise soit irrévocable; voilà pourquoi, au nom de tous ceux
+ qui sont ici et de tous ceux qui regretteront de ne pas y être
+ venus, je vous adjure de ne pas laisser tomber ce bâton de
+ commandement, que vous savez tenir d'une main si vaillante et si
+ hardie. Les vrais artistes, les vrais amis de l'art, ceux qui ne
+ nient ni le progrès ni la lumière, sont avec vous. Permettez-moi,
+ mon cher Lamoureux, de mettre dans le toast que je vous porte un
+ élan de reconnaissance, un témoignage de haute estime et de sincère
+ amitié.»
+
+Charles Lamoureux répondit en ces termes:
+
+ «Messieurs,
+
+ «Je suis très ému et très profondément touché du témoignage de
+ sympathie que vous me donnez aujourd'hui.
+
+ «Je puiserai dans le souvenir que je garderai au fond du cœur une
+ force consolatrice contre l'injustice et les événements qui
+ m'accablent en ce moment et me forcent, momentanément, je l'espère,
+ à renoncer à la lutte que je soutiens depuis plus de vingt ans pour
+ le progrès de l'art.
+
+ «J'aurai aussi la consolation d'avoir pu rendre quelques services
+ aux compositeurs français, et ceux d'entre eux dont j'ai eu le
+ bonheur de soutenir la cause sauront affirmer qu'ils ont trouvé en
+ moi un ami dévoué, sincère et désintéressé.
+
+ «Ai-je besoin de vous dire, messieurs, que j'aime ardemment ma
+ patrie et que, comme vous, je la veux forte, intelligente et
+ victorieuse?
+
+ «Mais si Wagner, à une époque douloureuse, a blessé maladroitement
+ et cruellement notre patriotisme, devons-nous fermer les yeux
+ devant la flamme de son génie de poète et de musicien, ce génie qui
+ est une gloire pour l'humanité? Non, je ne le crois pas; car je
+ suis de ceux qui veulent le libre-échange du progrès et de la
+ lumière, sans oublier, pour cela, les intérêts sacrés de la patrie.
+
+ «Je bois donc, Messieurs, à l'indépendance de l'art, à la liberté
+ de ses manifestations et à la patrie.»
+
+Enfin, Henri Bauer porta, au nom de la presse, le toast suivant:
+
+ «Messieurs,
+
+ «Je bois à Charles Lamoureux, patriote français, je bois à
+ l'artiste croyant et vaillant qui, au prix d'un admirable effort, a
+ voulu maintenir à Paris sa place de capitale de l'art et du monde
+ intellectuel. N'est-ce pas le vrai patriotisme que de garder ce
+ creuset où l'art de tous les peuples se refondait, se rajeunissait,
+ se consacrait.
+
+ «N'est-ce pas du patriotisme que de nous restituer l'art des
+ maîtres que nous aimons, de Gluck, de Bach, de Beethoven, de
+ Berlioz et de Wagner, dont conservent le culte tous les
+ compositeurs français assis à cette table?
+
+ «L'avenir n'est pas loin qui décidera où fut le patriotisme, entre
+ celui qui essaya d'étendre la mission artistique de la France à
+ travers le monde et ceux qui essayaient de l'enrayer, d'étouffer
+ sous des menées obscurantistes l'œuvre musicale.»
+
+Un beau groupe en bronze, œuvre du sculpteur Godebski, représentant Elsa
+et Lohengrin, fut offert, dans la même soirée, à Lamoureux.
+
+Comme Bergerat, Ernest Reyer avait bien prophétisé. Ce n'était pas une
+fête sans lendemain que la représentation de _Lohengrin_ à l'Éden: car
+cette superbe création devait être montée plus tard à l'Opéra, sous la
+direction du même chef d'orchestre. Mais, n'anticipons pas.
+
+* * *
+
+Nous avons déjà indiqué que Lamoureux transporta ses concerts du théâtre
+du Château-d'Eau d'abord à l'Éden (8 novembre 1885),--puis de l'Éden au
+Cirque d'Été (30 octobre 1887). Nous ne donnerons pas la nomenclature
+des œuvres qu'il a fait exécuter dans ces nouveaux locaux et qui sont,
+en partie du reste, les répétitions de celles données par lui au
+Château-d'Eau. Il ne se contenta pas de continuer à propager les œuvres
+de Richard Wagner; mais il s'évertua à répandre les compositions des
+nouveaux venus dans la carrière. C'est ainsi que, s'il avait déjà révélé
+au public le talent très vigoureux d'Emmanuel Chabrier en exécutant sa
+première œuvre pour orchestre _Espâna_, il exposa une des pages les plus
+marquantes parmi celles dues à la plume de Vincent d'Indy, la _Trilogie
+de Wallenstein_ d'après Schiller. Il met également en vedette les noms
+de Gabriel Fauré, ce très personnel musicien, G. Marty, G. Charpentier
+et de tant d'autres. Non content de faire connaître des virtuoses
+nouveaux comme le beau contralto de Mlle Landi, il engagea plusieurs
+artistes étrangers, la célèbre Materna, l'admirable interprète des
+œuvres wagnériennes,--Lilli Lehmann et Kalisch. Ce fut à l'issue d'une
+des séances du Cirque d'Été (16 mars 1890) que les admirateurs du talent
+de Mme Materna, pour lui exprimer leur satisfaction et le désir de
+l'applaudir encore et à Paris et à Bayreuth, lui firent présent d'un
+charmant flacon en jaspe, monté en argent et enrichi de pierres fines,
+dont l'écrin portait, gravée en lettres d'or, cette légende: «À MADAME
+MATERNA.--Paris 1890.--_L'Arabie n'a rien de meilleur._--_Parsifal_
+(premier acte)». Charles Lamoureux, qui assistait à cette manifestation,
+disait à ceux qui l'entouraient: «Vous ne pouvez vous imaginer quelle
+charmante et admirable artiste est Madame Materna. Elle s'identifie si
+complètement au rôle qu'elle interprète, elle se passionne si vivement
+pour la musique de Wagner, que je l'ai vue souvent s'attendrir au point
+de verser d'abondantes larmes, dans les moments les plus pathétiques.»
+
+Lors de l'Exposition universelle de 1889, les différents orchestres des
+grands concerts de Paris furent appelés à donner des auditions
+officielles dans la salle des fêtes du Trocadéro. Celle organisée par
+Charles Lamoureux (23 mai 1889) ne fut pas la moins brillante. Les
+chœurs et l'orchestre se composaient de deux cents exécutants.--Les
+œuvres interprétées furent les suivantes: _Patrie_, ouverture de G.
+Bizet,--_Le Désert_ (première partie) de F. David,--_Loreley_, légende
+symphonique (fragment) de P. et L. Hillemacher,--_Andante_ de la
+symphonie en _ré_ mineur de G. Fauré,--Duo de _Béatrice et Bénédict_ de
+Berlioz,--Scène de la _Conjuration de Velléda_, de Ch. Lenepveu,--Le
+_Camp de Wallenstein_ de V. d'Indy,--_Ève_, mystère (première partie) de
+Massenet,--_Matinée de Printemps_ de G. Marty,--_Geneviève_, légende
+française de W. Chaumet,--_La Mer_, ode-symphonie de V.
+Joncières,--_Espâna_ de E. Chabrier.
+
+En mai 1890, Charles Lamoureux épousait, en secondes noces, la
+cantatrice qui avait interprété avec tant de grâce et de talent, dans
+les concerts dirigés par lui, les belles pages des maîtres, Mme veuve
+Armand-Roux (Brunet-Lafleur).
+
+Étendant l'idée qu'avait eue Pasdeloup de faire entendre son orchestre
+dans plusieurs villes de France, Charles Lamoureux résolut
+d'entreprendre avec sa vaillante phalange une tournée artistique à
+l'étranger, en Hollande et en Belgique. Au commencement de septembre
+1890, il fit annoncer dans la presse que cette tournée aurait lieu, sous
+les auspices de l'imprésario Schurman, du 16 au 31 octobre 1890 à la
+Haye, Amsterdam, Rotterdam, Anvers, Gand, Liège et Bruxelles.
+
+Cette expédition musicale en Néerlande et en Flandre fut un véritable
+triomphe. À Amsterdam, où existent cependant des phalanges
+instrumentales merveilleusement organisées et que nous avons pu
+apprécier, le succès fut prodigieux. Les cinq concerts, donnés dans la
+Venise du Nord, rapportèrent quarante-quatre mille francs et les trois
+autres à la Haye trente mille.
+
+En Belgique, à Bruxelles notamment, l'enthousiasme ne fut pas moins
+grand. Toutefois, plusieurs _dilettanti_ auraient désiré que Lamoureux
+fit une plus large place, dans ses programmes, à l'École française. On
+releva, d'autre part, d'une manière fort intelligente, à côté des
+qualités incontestables de précision et de fermeté dans le rythme, dues
+à une discipline rigoureuse, des défauts qui en sont la contre-partie,
+c'est-à-dire la sécheresse et la dureté, surtout dans les puissantes
+pages de Richard Wagner, où il aurait fallu plus de passion, de
+véhémence et d'_emballement_![24]
+
+Le coup de maître d'une direction un peu discréditée fut celui qui
+consista, de la part de MM. Ritt et Gailhard, à monter _in extremis
+Lohengrin_ à l'Académie Nationale de musique. C'était, d'une part,
+terminer brillamment leur carrière et, d'autre part, ouvrir la voie,
+dans un sens plus large que par le passé, à leurs successeurs. Vianesi
+venait de quitter le bâton de chef d'orchestre; il fallait lui trouver
+un successeur et on choisit le directeur des Nouveaux Concerts, en lui
+octroyant les pouvoirs les plus illimités. Ce furent très probablement
+cette autorité, à lui concédée sans restrictions, et aussi le désir de
+continuer l'œuvre qu'il avait si bien commencée à l'Éden qui engagèrent
+Lamoureux à accepter les offres de la direction de l'Opéra. S'il
+n'obtint pas des exécutants et des choristes des résultats aussi
+satisfaisants que ceux atteints à l'Éden, il faut cependant constater
+que ses efforts aboutirent à un succès et que les représentations de
+_Lohengrin_ à l'Opéra furent de celles qui peuvent compter parmi les
+plus belles de la direction Ritt et Gailhard. La première, après
+quelques atermoiements, eut lieu le 16 septembre 1891.
+
+Le cadre de cette étude ne nous permet pas d'entrer dans de longs
+développements; nous insisterons seulement sur quelques points.
+
+Les mêmes folies, qui s'étaient produites aux portes de l'Éden, se
+renouvelèrent sur la place de l'Opéra. Dans la salle quelques
+énergumènes, dont un restera légendaire[25], cherchèrent à empêcher
+l'exécution. Mais, cette fois, les mesures de police étaient
+admirablement prises et toute velléité de manifestation fut réprimée si
+vigoureusement que les meneurs s'évanouirent comme par enchantement et
+que victoire resta au _Cygne_. La Presse fut très favorable à l'œuvre et
+les représentations de _Lohengrin_ à l'Opéra furent assurées d'un succès
+durable.
+
+En ce qui concerne l'exécution, Charles Lamoureux se refusa à maintenir
+dans l'opéra de Wagner les coupures qui avaient été un peu imposées au
+maître, depuis les premières représentations de Weimar. Nous pourrions
+rappeler cependant que Wagner avait lui-même reconnu la nécessité de
+supprimer la seconde partie dans le récit du Chevalier au troisième
+acte.--«Je me suis souvent exécuté à moi-même ce récit, écrivait Wagner
+à Liszt, et je me suis convaincu que la seconde partie devait
+nécessairement produire du froid. Ce passage devra donc être supprimé
+dans la partition et le poème.» C'est du reste ce qui a été fait[26].
+
+À Weimar, lorsque _Lohengrin_ fut monté sous la direction de Liszt et du
+Kapellmeister Genast, la première représentation n'avait pas duré moins
+de cinq heures. Cette longueur avait effrayé R. Wagner lui-même et il
+écrivit immédiatement à Liszt pour lui expliquer que le ralentissement
+avait dû se produire dans les _récitatifs_; et, à ce propos, il donne
+les indications les plus précises sur la façon de dire _son_ récitatif:
+«.......Nulle part, dans la partition de _Lohengrin_, je n'ai écrit dans
+les parties de chant le mot «récitatif». Les chanteurs ne doivent pas
+savoir qu'il y a des récitatifs. Je me suis, au contraire, efforcé de
+mesurer et de marquer l'expression parlée du langage avec tant de sûreté
+et une telle précision que le chanteur n'a plus qu'à _chanter les notes
+exactement dans le mouvement indiqué_ pour trouver le ton juste du
+langage..........»
+
+Wagner ajoute que, d'après ses calculs, «le premier acte ne doit pas
+durer beaucoup plus d'une heure, le second une heure un quart, le
+dernier un peu au delà d'une heure, de telle sorte qu'en y comprenant
+les entr'actes, la représentation commencée à _six heures_ doit être
+terminée à _dix heures trois quarts_.»
+
+Il assignait donc à son œuvre une durée de quatre heures trois quarts,
+soit bien près de _cinq heures_, ce qui est excessif.
+
+À Paris, les représentations commencées à 8 heures finissent à minuit un
+quart et même minuit et demi, soit une durée de quatre heures et demie,
+encore bien trop longue.
+
+Il est certes regrettable de faire des coupures, d'opérer des
+mutilations dans une œuvre absolument artistique, conçue dans un système
+d'homogénéité. Nous avons été toujours du nombre de ceux qui sont d'avis
+de ne rien retrancher ni ajouter dans les partitions des maîtres.
+Toutefois il faut bien reconnaître que le point par lequel pèchent les
+œuvres de R. Wagner est la longueur. Il serait facile de citer certaines
+parties, quelques récits qui, par leur développement démesuré, nuisent à
+l'action ou à l'intérêt du drame, et fatiguent l'auditeur, quelque bien
+disposé qu'il soit. Wagner, nous l'avons vu, l'avait reconnu lui-même
+pour la deuxième partie dans le récit du chevalier, au troisième acte de
+_Lohengrin_. Mais, si des coupures devaient être faites, il serait
+nécessaire de procéder avec la plus vive intelligence, ce qui n'est pas
+malheureusement toujours le fait des arrangeurs ou plutôt des
+_dérangeurs_.
+
+Cette durée excessive des opéras n'est pas particulière aux œuvres de
+Richard Wagner. Une des premières réformes à opérer par les compositeurs
+modernes, appelés à écrire des drames lyriques, consisterait à donner à
+ces derniers une proportion raisonnable. Tous y auraient profit: le
+compositeur, parce que son œuvre y gagnerait en concision;--le public,
+parce qu'une grande fatigue lui serait épargnée et que, par suite, la
+somme de jouissance serait plus grande;--enfin le directeur même du
+théâtre, parce que ses frais généraux seraient diminués.
+
+Selon nous, un drame lyrique ou un opéra (le nom ne fait rien à
+l'affaire) ne devrait pas, avec les entr'actes, avoir une durée de plus
+de _trois heures_ au minimum et _trois heures et demie_ au maximum.
+Commencée à _huit heures_, la représentation prendrait fin à _onze
+heures_ ou _onze heures et demie_.
+
+Cette concision que nous réclamons pour les œuvres théâtrales ne
+s'impose-t-elle pas dans les autres branches de l'art?
+
+N'oublions pas de mentionner le concours que Charles Lamoureux a prêté
+soit au Théâtre de l'Odéon, en dirigeant les parties musicales pour des
+œuvres telles qu'_Athalie_, l'_Arlésienne_ etc..., soit à la Société des
+Grandes auditions de France.
+
+Au début de l'année 1893, il a été appelé à diriger à Saint-Pétersbourg
+et à Moscou des concerts qui ont eu un vif succès et qui lui ont valu
+des ovations semblables à celles faites à Édouard Colonne lors de ses
+voyages en Russie.
+
+Charles Lamoureux est chevalier de la Légion d'honneur.
+
+* * *
+
+Cette étude a-t-elle bien fait ressortir tous les traits de la
+physionomie morale et physique de notre modèle? Nous ne le pensons pas.
+Si elle indique bien la vaillante ténacité, la volonté d'être maître,
+l'ambition de s'élever au premier rang,--si elle donne des
+renseignements assez détaillés sur ses entreprises, en tant que chef
+d'orchestre, elle laisse peut-être un peu dans l'ombre certaines
+particularités, certains tics qui sont là pour donner du piquant à la
+physionomie, comme un coup de pinceau un peu brillant, une touche de
+blanc, par exemple, viendra réveiller la figure de tel portrait à
+l'huile. «J'ai senti plus d'une fois» disait Sainte-Beuve «combien le
+caractère d'un homme est compliqué et avec quel soin on doit éviter, si
+l'on veut être vrai, de le simplifier par système.»
+
+Cette pensée si juste de l'auteur des _Causeries du Lundi_ ne doit
+jamais être perdue de vue par celui qui s'attache à peindre ses
+semblables. Il ne doit pas redouter de faire voir l'homme, l'artiste
+sous tous ses aspects, l'intérieur comme l'extérieur, la face comme le
+revers de la médaille. Les plus minimes détails ne sont pas
+indifférents. C'est à ce prix seulement qu'il fera un portrait _vrai_ et
+_ressemblant_.
+
+Notre profil a donc besoin de retouches et d'additions.
+
+Si nous disions que Charles Lamoureux brille par l'aménité et la
+patience, nous nous éloignerions de la vérité. Dans tous les orchestres
+qu'il a été appelé à diriger, il a laissé la réputation d'un
+croque-mitaine. Nous n'irions pas jusqu'à lui appliquer l'opinion de
+Meyerbeer: «Pour être chef d'orchestre il faut être insolent..., voilà
+pourquoi je n'ai jamais pu être chef d'orchestre.» Mais, nous serions
+dans le vrai, en affirmant qu'il n'est pas toujours tendre pour les
+artistes qu'il commande; il ne sait pas, à son pupitre, conserver la
+placidité et la sérénité voulues. Voyez même son attitude vis-à-vis du
+public, les jours de concert; elle manque souvent de correction. Il
+impose silence en lançant un _chut_ sec et perçant, et en foudroyant du
+regard l'interrupteur qui se permet la plus petite incartade, ou
+l'espiègle et calembouriste ouvreuse (alias Willy), qui le lui rend
+bien par les traits qu'elle lui décroche comme une flèche du Parthe,
+d'abord dans _Art et critique_ et, plus tard, dans l'_Écho de Paris._
+
+Sa mauvaise humeur ne s'exerce-t-elle pas également à l'égard des
+compositeurs, dont il est appelé à faire exécuter les œuvres? Certaine
+altercation violente avec Augusta Holmès, au milieu d'une répétition au
+Cirque d'Été, viendrait à l'appui de notre dire.
+
+Autre particularité: il tient essentiellement à ce que ses projets, même
+les moins importants, ne soient pas divulgués. Aussi fulmine-t-il contre
+les indiscrets qui font connaître à l'avance les numéros des programmes
+de ses concerts. Il n'est pas plus ouvert avec les siens: sa fille,
+Mme Chevillard, n'a appris que par la lecture du _Figaro_ la nouvelle
+de la nomination de son père, comme chef d'orchestre à l'Opéra, à la fin
+de la direction Ritt et Gailhard.
+
+Cette manière d'être n'est-elle pas indépendante de sa volonté et ne
+prendrait-elle pas sa source dans des idées de persécution qui le
+hantent, dans la méfiance qui en résulte pour tous ceux qui
+l'approchent, dans la crainte mal fondée de railleries à son égard?
+L'abord se ressent de cette disposition d'esprit; il est froid et
+inspire quelque inquiétude.
+
+Aussi a-t-il dû être malheureux des caricatures qui ont été faites sur
+lui! Car le crayon satirique, s'étant emparé sur une large échelle de
+Richard Wagner, devait atteindre également celui qui, en France, a été
+un de ses plus fervents adeptes.
+
+Toutefois, sous cet aspect un peu rébarbatif et glacial, il faudrait
+reconnaître un fond de gaîté, un peu de cette jovialité gauloise
+qu'Émile Bergerat a laissé entrevoir dans l'article qu'il lui a
+consacré. Ne le montre-t-il pas, à un repas de noces chez Gillet, à la
+porte Maillot, semant l'allégresse par un toast où le symbole côtoyait
+la fantaisie, et ouvrant lui-même le bal par un quadrille. N'est-ce pas
+Lamoureux qui répondait un jour à Mme Materna, le proclamant grand
+chef d'orchestre: «Dites... _gros_ chef d'orchestre!»
+
+Par amour de l'assimilation, il y aurait un rapprochement curieux à
+faire entre Lamoureux et Colonne: on trouverait, en effet, dans leur vie
+bien des points de ressemblance. Nés à Bordeaux, ils ont, dès le début,
+le même professeur de violon, M. Baudouin,--et, plus tard, au
+Conservatoire de Paris, M. Girard. Ils font partie, un moment, du même
+quatuor. Ils deviennent bientôt, tous les deux, les créateurs et
+directeurs des plus importants concerts symphoniques de Paris. En
+l'année 1873, Colonne fonde à l'Odéon, puis au Châtelet le _Concert
+National_; à la même époque, Lamoureux organise au Cirque d'Été la
+_Société de l'Harmonie sacrée_. Ils épousent en secondes noces une
+cantatrice: Colonne, Mlle Vergin,--et Lamoureux, Mme
+Brunet-Lafleur.
+
+Enfin, ils ont été appelés, l'un et l'autre, à diriger l'orchestre de
+l'Opéra.
+
+Les qualités dominantes de Charles Lamoureux, comme chef d'orchestre,
+consistent dans une recherche absolue de la précision, de la correction
+et de la clarté obtenues par des répétitions nombreuses, poussées
+jusqu'aux limites les plus extrêmes. Il a inculqué à son orchestre une
+discipline pour ainsi dire militaire, qui constitue la plus grande
+originalité du magnifique ensemble instrumental dont il a la direction.
+Le quatuor, manœuvrant comme un seul homme, arrive à des effets
+surprenants d'homogénéité, de sonorité et de nuances; la famille des
+instruments à vent est peut-être la meilleure que nous connaissions: les
+bois ont une étonnante finesse et les cuivres un superbe éclat. Aussi,
+obtient-il, dans les œuvres où le lyrisme n'est pas la note dominante,
+des exécutions réellement parfaites. Mais, dans les pages de grande
+puissance dramatique, de large envergure, où il serait nécessaire
+d'enlever l'orchestre et de lui communiquer une passion débordante, on
+constate à regret la dureté et la sécheresse. La ponctuation est par
+trop fidèlement observée et, pour nous servir d'une expression vulgaire,
+le tout est trop bien ratissé. Ainsi interprétées, les grandes
+compositions lyriques, si remarquables par leur fougue, et les violents
+contrastes qu'elles accusent, laissent à l'auditeur des impressions
+ternes et grises. On voudrait un peu moins de calcul et un peu plus
+d'emballement.
+
+Peut-être, le bâton de commandement manque-t-il de souplesse?
+
+Ces réserves faites, nous reconnaîtrons que l'orchestre des Nouveaux
+Concerts est, après celui du Conservatoire de Paris, et avec celui de
+l'Association artistique dirigé par Ed. Colonne, un des plus
+remarquables qui existe en Europe.
+
+
+
+
+FAUST
+
+SCÈNES DU POÈME DE GOETHE
+
+MISES EN MUSIQUE
+
+PAR
+
+ROBERT SCHUMANN
+
+
+De tous les musiciens qui ont osé aborder la traduction musicale de
+_Faust_, Robert Schumann est celui qui, en raison même de son
+tempérament et de sa prédilection pour les pages mystiques de la seconde
+partie, a surpassé ses rivaux et a été bien près d'atteindre l'idéal
+rêvé par Goethe.
+
+Le grand poète allemand s'est élevé au-dessus de lui-même; il a vu bien
+au delà de la nature humaine dans ce drame plus qu'humain et dans cette
+sorte d'épopée symbolique que l'on nomme le premier et le second
+_Faust_. «Voilà une de ces œuvres, a dit M. H. Taine, où l'artiste se
+dépasse lui-même. Emporté par le sujet, il oublie son public, s'enfonce
+jusque dans les territoires inexplorés de son art; il trouve, par delà
+le monde vulgaire, des alliances, des contrastes, des réussites étranges
+au delà de toute vraisemblance et de toute mesure.»
+
+Mme de Staël, dans ses belles études sur l'Allemagne, a donné cette
+conclusion éloquente sur _Faust_: «Quand un génie tel que celui de
+Goethe s'affranchit de toutes les entraves, la foule de ses pensées est
+si grande que de toutes parts elles dépassent et renversent les bornes
+de l'art.»
+
+Goethe, en effet, s'est placé sur des hauteurs sublimes pour contempler
+en même temps ce qu'il appelle le _macrocosme_ et le _microcosme_
+(littéralement le grand et le petit monde). Il a fait là une œuvre dans
+laquelle les personnifications abstraites tiennent une grande place.
+_Marguerite_ (_Gretchen_), elle, est réellement vivante; son action est
+limitée dans le drame qui aboutit à elle, mais qu'elle ne remplit pas
+tout entier, il s'en faut. C'est ce qu'ont parfaitement compris H.
+Berlioz et, mieux encore, R. Schumann, en donnant une place relativement
+restreinte au rôle de Marguerite dans l'ensemble musical créé par
+eux[27]. Avec quel tact Schumann s'en est tenu à cette première
+floraison à peine entr'ouverte de l'amour dans la scène du jardin, hors
+de laquelle il s'abstient de rappeler _Faust et Marguerite_ en présence!
+En outre et, à juste titre, l'un et l'autre ont repoussé la forme de
+l'opéra avec ses conventions et ses adjonctions qui modifient toujours
+le sens du texte, pour adopter celle vraiment rationnelle du poème
+symphonique et choral. Ils ont cherché ainsi à suivre Goethe sur les
+sommets où sa fantaisie puissante s'est élevée: aussi resteront-ils,
+chacun à leur manière et suivant leur tempérament, les véritables
+traducteurs d'une partie de son _Faust_.
+
+Hector Berlioz, avec sa nature impétueuse, fantasque, shakespearienne, a
+pris dans le poème allemand les scènes qui convenaient à sa puissante et
+nerveuse fantaisie, et qui avaient exercé, de longue date, une séduction
+irrésistible sur son esprit. Dans le scénario de sa _Damnation de
+Faust_, il s'éloigne souvent de l'œuvre primitive; l'idée principale de
+Goethe n'est pas son objectif. Sa traduction musicale, elle aussi, se
+ressent plutôt de sa passion pour Shakespeare que de son admiration pour
+Goethe. Des pages telles que la Marche sur le thème hongrois de Rakocsy,
+la scène de la taverne d'Auerbach, révèlent un tempérament qui
+s'épanouit plutôt au dehors qu'en dedans et dans lequel on sent vibrer
+surtout la fougue inhérente à la race française[28].
+
+Dans ses Mémoires, dans son Avant-propos, Berlioz déclare hautement
+qu'il n'a cherché ni à traduire ni à imiter _Faust_, mais seulement à
+s'en inspirer et à en extraire la substance musicale qui y est contenue.
+Il s'excuse également d'avoir osé toucher à un chef-d'œuvre, en y
+apportant de nombreux changements. Certes, il faut lui savoir gré
+d'avoir fait à ce sujet, son _mea culpa_; mais nous devons cependant,
+nous plaçant à un point de vue des plus élevés, avouer que l'excuse
+qu'il donne pour avoir fait circuler la plus libre fantaisie à travers
+l'œuvre du poète allemand ne nous satisfait pas pleinement. Il était
+libre de prendre dans _Faust_ les pages qui l'intéressaient le plus
+vivement, d'y introduire des sujets épisodiques, puisque sa merveilleuse
+inspiration l'a amené à produire, à côté du chef-d'œuvre de Goethe, un
+autre chef-d'œuvre. Mais il n'avait pas à déclarer «qu'il était
+absolument impossible de mettre en musique le poème de Goethe, sans lui
+faire subir une foule de modifications».
+
+Robert Schumann a prouvé victorieusement le contraire. Dans les parties
+qu'il a traduites musicalement, le maître de Zwickau a suivi pas à pas
+le texte original. C'était, il faut en convenir, le moyen le plus sûr
+pour faire ressortir les merveilleuses beautés de la poésie et en rendre
+aussi exactement que possible le sens intime.
+
+* * *
+
+Profondément rêveur et sentimental, Robert Schumann devait se passionner
+pour l'œuvre de Goethe, surtout pour le second _Faust_, où le mysticisme
+règne en maître. De bonne heure, à vingt-trois ans et non à treize,
+comme l'ont indiqué par erreur certains commentateurs, il avait songé à
+la traduction musicale de _Faust_. C'est, en effet, à la fin de l'_année
+1844_ qu'il quitta Leipzig pour aller résider à Dresde, dans le but de
+rétablir sa santé fortement ébranlée à la suite des nombreux travaux
+auxquels il s'était livré. Il attribuait lui-même l'état maladif et
+inquiétant dans lequel il se trouvait à l'excès de fatigue qu'il avait
+éprouvé en se livrant, _pour la première fois_, à la composition des
+_Scènes de Faust_, dont il avait écrit, en 1844, l'épilogue pour soli,
+chœur et orchestre. Cet épilogue n'aurait jamais été édité, mais il a
+été exécuté plusieurs fois à Leipzig, à Dresde et à Weimar.
+
+Il ne cessa, par la suite, de revenir à ce gigantesque travail, dont il
+était fortement épris. Dans une lettre adressée de Dresde, le 20 juin
+1848, à Carl Reinecke, il lui annonce qu'il a fait jouer pour la
+première fois, en petit comité, le finale de _Faust_ avec orchestre et
+il ajoute: «Je croyais ne pouvoir arriver à terminer la composition de
+ce morceau, surtout le chœur final; il m'a cependant pleinement
+satisfait. Je voudrais le faire exécuter l'hiver prochain à
+Leipzig;--peut-être y serez-vous?»
+
+Du 14 juillet à la fin d'août 1849, il écrivit quatre scènes de _Faust_
+pour orchestre. Cette année 1849 fut peut-être la plus productive de la
+vie du compositeur et cette prodigieuse fécondité pourrait être
+attribuée à la cause suivante: il fut forcé, à la suite des événements
+politiques, de quitter Dresde, en mai 1849, pour se réfugier à Kreischa,
+petit bourg voisin, où il trouva le loisir voulu pour se livrer à ses
+merveilleuses inspirations. Fait à noter: c'est dans cette période que
+la poésie de Goethe le hanta surtout, puisqu'il écrivit, du 18 au 22
+juin 1849, quatre _Mélodies de Mignon_, extraites du _Wilhelm Meister_
+de Goethe,--puis, les 2 et 3 juillet de la même année, le superbe
+_Requiem de Mignon_[29].
+
+Nous voyons ensuite qu'à l'occasion du centenaire de Goethe on donna à
+Dresde, le 28 août 1849, un festival dans lequel furent exécutés avec
+le plus vif succès et en même temps que la _Nuit de Walpurgis_ de
+Mendelssohn, les morceaux composés jusqu'à cette époque par Schumann sur
+_Faust_; une audition en fut donnée également, le lendemain 29 août
+1849, à Leipzig[30].
+
+En avril 1850, Schumann termina la musique des deux dernières scènes de
+_Faust_. Il avait alors réuni les divers épisodes, choisis par lui, tels
+qu'ils se succèdent dans l'ordre de la tragédie: 1º Scène du jardin,--2º
+Marguerite devant l'image des sept douleurs,--3º Scène de l'église,--4º
+Lever du soleil, Ariel, et réveil de Faust,--5º Minuit; les quatre
+sorcières,--6º Mort de Faust.
+
+Ces tableaux forment la première et la seconde partie de la partition. À
+quelle époque précise écrivit-il la troisième partie, c'est-à-dire la
+plus belle? Il n'est pas douteux que les dernières scènes ont été
+composées les premières[31].
+
+Ce fut en 1853 qu'il mit la main à la grande ouverture, merveilleuse
+introduction à cet ensemble, qui restera un des chefs-d'œuvre de l'art
+musical. Il écrivait, à la fin de cette même année, à un jeune officier,
+grand amateur de musique, M. Strackerjan: «J'ai beaucoup travaillé dans
+ces derniers temps. J'ai écrit une ouverture de _Faust_, couronnement de
+l'édifice d'une suite de scènes tirées de la tragédie.» Cette indication
+est précieuse, puisqu'elle nous laisse entendre que les trois parties
+dont se compose la partition étaient entièrement achevées en 1853.
+
+Robert Schumann avait pensé à faire un opéra de _Faust_; on trouve en
+effet le titre de ce drame inscrit sur son livre de projets. Il s'arrêta
+au sujet de _Geneviève_ et, malgré le peu de succès qu'obtint cette
+belle œuvre, il songea encore à une nouvelle composition de Goethe,
+_Hermann et Dorothée_. Il témoigna, à plusieurs reprises, le désir
+d'écrire un nouvel opéra sur ce sujet, notamment dans des lettres
+adressées le 21 novembre et 8 décembre 1851 à Maurice Horn, l'auteur du
+_Pèlerinage de la Rose_. Dans celle du 8 décembre, il dit: «Je n'ai pu
+encore rassembler mes idées au sujet d'_Hermann et Dorothée_. Mais,
+réfléchissez donc, je vous prie, si vous pourriez traiter le sujet de
+façon à ce qu'il remplisse une soirée de théâtre, ce dont je doute.....
+Je veux que ce soit un grand opéra et vous êtes certainement de mon
+avis. Musique et poésie devront être écrites d'un style simple, naïf et
+champêtre.»
+
+En ce qui concerne _Faust_, nous estimons que Robert Schumann fit
+sagement en renonçant à faire un opéra de cette grande épopée, qui, en
+raison même de sa conception hardie et surnaturelle, nous semble
+repousser le cadre de la scène, et dont la haute et sublime fantaisie
+s'épanouit plus librement et d'une manière plus artistique, dans
+l'acception la plus haute du mot, sous la forme d'une œuvre lyrique ou
+oratorio romantique pour soli, chœur et orchestre.
+
+Un subtil esprit, entre tous, un critique des plus compétents, avec
+lequel nous voudrions toujours être d'accord, M. René de Récy, ne
+partage pas entièrement notre avis sur le mérite de la traduction
+musicale de _Faust_ par Robert Schumann[32]. Il reconnaît que le
+compositeur a suivi pas à pas le texte et respecté les vers, qu'il a
+senti _plus profondément qu'un autre_ la merveilleuse beauté du
+dénouement; mais il n'ose dire qu'il a rendu la grandiose mise en scène
+de l'œuvre, la poésie tout entière. Nous lui répondrons:
+
+Si, dans le poème de Goethe, on perçoit, à côté de toutes les audaces,
+un esprit toujours pondéré, qui calcule ses effets et rêve toujours «le
+divin équilibre», on découvre, sans aucun doute, dans la partition de
+Schumann, un esprit rêveur, idéaliste, plus apte à interpréter les
+poésies passionnées et troublantes d'Henri Heine ou de Lord Byron que
+celles de l'Olympien de Weimar. Goethe était un classique et Schumann un
+lyrique. Beethoven, qui avait pensé souvent à mettre _Faust_ en musique,
+possédait peut-être les qualités adéquates, de nature à nous donner une
+traduction, dans laquelle le développement de la pensée du poète aurait
+été plus fortement, sinon plus poétiquement rendu. Mais Beethoven n'a pu
+réaliser son projet et nous devons nous estimer heureux d'avoir possédé
+un génie comme Schumann pour faire vibrer les cordes de la lyre.
+
+Ces réserves faites, il ne faut pas perdre de vue que le compositeur n'a
+pas eu l'intention de traduire dans son entier l'œuvre de Goethe; il a
+seulement détaché du poème, pour les mettre en musique, les scènes qui
+convenaient le mieux à son tempérament; c'est ainsi que la troisième
+partie, toute de mysticisme, est de beaucoup la plus belle. On peut dire
+qu'elle est la résultante de l'esprit qui a toujours animé Robert
+Schumann, du milieu intellectuel dans lequel il a vécu.
+
+Nous verrons, en analysant la partition, si le musicien n'a pas été un
+traducteur merveilleux du poète et si les arguments de notre confrère,
+M. René de Récy, ne sont pas un peu spécieux, s'ils ne faiblissent pas
+devant la beauté de l'œuvre.
+
+Avouons sincèrement qu'il ne nous a pas enlevé «nos chères illusions».
+
+* * *
+
+La première partie des scènes de _Faust_ de R. Schumann[33] est fort peu
+développée; elle ne contient que trente-sept pages, alors que la seconde
+en renferme quatre-vingt-deux et la dernière cent soixante-dix-huit.
+Voici, du reste, les scènes empruntées par le musicien au poème de
+Goethe, en ce qui concerne la première partie:
+
+ Ouverture.
+
+ Nº 1.
+
+ _Scène du jardin_ | Ainsi tu m'avais reconnu | Faust. Marguerite.
+ Duo | _Du kanntest mich, o Kleiner_ |
+
+ Nº 2.
+
+ _Marguerite devant l'image de_ |Ô vierge, ô pauvre mère|
+ _la Mère des sept douleurs_ | _Ach neige,_ | Marguerite.
+ Prière |_du Schmerzensreiche_ |
+
+ Nº 3.
+ | En ton enfance pure | Le mauvais esprit.
+ _Scène de l'église_ |_Wie anders, Gretchen, war_ | Marguerite.
+ Soli et chœur | _dir's_ | Le chœur.
+
+Écrite au déclin de la vie de Schumann, l'ouverture est, comme celle de
+_Manfred_, une préface au drame romantique, dans laquelle s'agitent tour
+à tour les sensations les plus diverses, passant de la véhémence extrême
+à l'accalmie momentanée. Ne prélevant aucune des idées musicales que
+renferme la partition, elle s'éloigne, en ce sens, des ouvertures
+placées par Weber et Richard Wagner en tête de leurs drames lyriques, et
+dans lesquelles apparaissent, par anticipation, les thèmes principaux de
+l'œuvre. Mais elle porte la marque de l'essence même du génie de
+Schumann et fait pressentir admirablement le sens général d'une création
+où Goethe et, à la suite, son illustre traducteur ont, à travers des
+alternatives d'ombre et de lumière, abouti à un grandiose hosanna de
+l'éternel amour féminin!
+
+Le début est d'un mouvement solennel et lent; le motif sombre, soutenu
+par les trémolos, n'est que le germe de la phrase musicale, qui apparaît
+au _più mosso_ et dont voici la contexture:
+
+[image: notation musicale]
+
+À cette phrase très énergique, d'un rythme saisissant et des plus
+intéressantes dans ses développements, s'enchaîne une seconde idée,
+pleine de charme, à la forme caressante, avec mélange de trait liés en
+doubles croches et en triolets:
+
+[image: notation musicale]
+
+Ce sont les deux thèmes qui, tour à tour présentés, forment l'ensemble
+de cette magistrale ouverture, dont la conclusion en majeur rappelle
+peut-être au début tel hosanna de la troisième partie.
+
+On s'est plu, non sans raison, à placer en première ligne la seconde et
+la troisième partie des _Scènes de Faust_ de Robert Schumann. Ce sont
+sans nul doute les pages les plus merveilleuses de la partition; mais on
+a un peu trop négligé de nous révéler les beautés contenues dans la
+première partie que le compositeur n'avait pas eu le temps de rendre
+plus complète.
+
+Rien de plus frais, de plus séduisant que la _Scène du jardin_, dans
+laquelle se manifeste l'âme pure de Marguerite, à laquelle s'unit celle
+de Faust, subjugué par le doux parfum qui se dégage de cette fleur non
+encore épanouie. Comme la phrase haletante de l'orchestre, soutenue par
+les accompagnements en triolets, donne bien tout d'abord le sens intime
+de cette scène d'amour et enveloppe d'un réseau léger le dialogue des
+deux amants! Comme ce dialogue lui-même est habilement mené et quel
+attrait légèrement voilé émane de la traduction musicale, serrant de
+près le texte du poète! Timides sont les premières paroles échangées
+entre Faust demandant son pardon et Marguerite avouant son trouble:
+bientôt la douce mélodie prend corps et devient plus caressante dans la
+révélation du naïf amour de la jeune fille. Quel charme dans l'épisode
+de l'effeuillage de la marguerite, se terminant par ce cri du cœur:
+
+[image: notation musicale: il m'ai-me!]
+
+suivi de cette adorable phrase de Faust, d'un sentiment si profond:
+
+[image: notation musicale: Oui mon en-fant, crois en la dou-ce fleur]
+
+Et, en présence de cet amour immense, triomphant qui surprend Marguerite
+et la terrasse pour ainsi dire, arrive cette interruption en mineur:
+«Mon Dieu, j'ai peur», qui peint bien l'agitation de son âme.--Puis,
+après un trait de basson amenant l'interruption de Méphistophélès et
+celle de Marthe, la trame mélodique s'éteint sur cette tendre réponse de
+Marguerite
+
+[image: notation musicale: _Innig._ Bien-tôt... oui j'es-pè-re!]
+
+L'orchestre fait entendre encore quelques notes _pianissimo_ et s'efface
+comme la lumière du jour.
+
+Toute cette scène si vivante n'est-elle pas la traduction poétique la
+plus vraie, la plus exempte de miévrerie du _Jardin de Marthe_?
+
+Remarquons, sans arrêter l'attention du lecteur plus qu'il ne convient,
+que Schumann, à l'exemple de Spohr, a écrit le rôle de Faust pour voix
+de baryton. En adoptant ce timbre vocal, les deux compositeurs ont
+voulu, sans nul doute, donner au rôle de Faust un caractère plus viril.
+Mozart avait eu la même pensée en créant le rôle de Don Juan.
+
+Plein d'admiration pour le talent de Schubert, le maître de Zwickau
+n'a-t-il pas été attiré spécialement, comme son émule, vers cette scène
+du premier _Faust_: Marguerite devant l'image de la Mère des Sept
+douleurs? Ce qu'il y a de certain c'est que les deux compositeurs ont
+trouvé, pour exprimer la douleur de cette _suppliante_, des accents
+pleins d'onction qui deviennent plus expressifs et pathétiques, à mesure
+que la coupable exhale plus vivement sa plainte et se prosterne aux
+pieds de la Vierge, en la conjurant de la sauver. Schumann n'a point
+donné un caractère religieux à la prière de Marguerite; c'est le
+gémissement de la pécheresse succombant sous le poids du remords, qui,
+après avoir offert à la Mère des Sept douleurs des fleurs qu'elle arrose
+de ses larmes et s'être agenouillée devant son image, espère trouver en
+elle un soulagement à ses maux. La mélodie, accompagnée dès le début par
+les altos, le hautbois et la clarinette, est d'une douloureuse
+tristesse; elle commence dans un mouvement lent, pour s'accentuer et
+prendre son libre essor sur les mots:
+
+ «Partout où je me traîne
+ Partout me suit ma peine.
+
+L'accompagnement et le chant se précipitent avec une charmante
+progression: quelle page étonnante de couleur! Au changement de
+mouvement de quatre temps en six-quatre, le chant s'épanouit doucement
+jusqu'à ce cri de désespoir: «Ah, sauve-moi, protège-moi». Puis,
+lentement et pianissimo s'achève la conclusion poignante sur cette
+phrase soutenue par les trémolos de l'orchestre, dans laquelle
+Marguerite affaissée murmure un dernier appel à la Vierge,
+
+[image: notation musicale: Ô Vier-ge ô Sain-te mè-re]
+
+Voici maintenant Marguerite à l'église où l'on célèbre le service des
+morts; elle est couverte d'un long voile. Derrière elle se tient le
+Mauvais Esprit qui l'empêchera de prier et de trouver la consolation
+qu'elle pouvait espérer dans l'unique refuge qui lui restait.
+
+ «_Le Mauvais Esprit._ Te souviens-tu, Marguerite, de ce temps où tu
+ venais ici te prosterner devant l'autel? Tu étais alors pleine
+ d'innocence, tu balbutiais timidement les psaumes, et Dieu régnait
+ dans ton cœur. Marguerite, qu'as-tu fait? Que de crimes tu as
+ commis! Viens-tu prier pour l'âme de ta mère, dont la mort pèse sur
+ ta tête? Sur le seuil de ta porte, vois-tu quel est ce sang? C'est
+ celui de ton frère; et ne sens-tu pas s'agiter dans ton sein une
+ créature infortunée qui te présage de nouvelles douleurs?
+
+ «_Marguerite._ Malheur! malheur! Comment échapper aux pensées qui
+ naissent dans mon âme et se soulèvent contre moi!
+
+ «_Le chœur: Dies irae, dies illa_
+ _Solvet sæclum in favilla._
+
+ «_Le Mauvais Esprit._ Le courroux céleste te menace, Marguerite;
+ les trompettes de la résurrection retentissent: les tombeaux
+ s'ébranlent et ton cœur va se réveiller pour sentir les flammes
+ éternelles.
+
+ «_Marguerite._ Ah! si je pouvais m'éloigner d'ici! les sons de cet
+ orgue m'empêchent de respirer et les chants des prêtres font
+ pénétrer dans mon âme une émotion qui la déchire.
+
+ «_Le chœur: Judex ergo cum sedebit_
+ _Quidquid latet apparebit_
+ _Nil inultum remanebit._
+
+ «_Marguerite._ On dirait que ces murs se rapprochent pour
+ m'étouffer; la voûte du temple m'oppresse: de l'air! de l'air!
+
+ «_Le Mauvais Esprit._ Cache-toi; le crime et la honte te
+ poursuivent. Tu demandes de l'air et de la lumière, misérable!
+ qu'en espères-tu?
+
+ «_Le chœur: Quid sum miser tunc dicturus?_
+ _Quem patronum rogaturus,_
+ _Cum vix justus sit securus?_
+
+ «_Le Mauvais Esprit._ Les saints détournent leur visage de ta
+ présence; ils rougiraient de tendre leurs mains vers toi.
+
+ «_Le chœur: Quid sum miser tunc dicturus?_ «Marguerite crie au
+ secours et s'évanouit.»
+
+Quelle scène! Et comme le compositeur a su rendre les angoisses de cette
+malheureuse qui ne peut s'isoler dans la prière, accablée par les
+menaces de l'Esprit du mal et succombant sous le poids des accords du
+plus foudroyant des _Dies iræ_. Schumann n'a pas craint de donner un
+assez long développement à cette scène de l'église. Les imprécations de
+Satan, accompagnées par les accords vigoureux et les trémolos de
+l'orchestre, les phrases entrecoupées de Marguerite voulant échapper à
+ses terreurs et implorant la grâce divine, les terribles sonorités du
+_Dies iræ_, tout cet ensemble constitue une page des plus dramatiques,
+qui est l'interprétation, dans sa plénitude, de la pensée de Goethe.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+_Nº 4. Lever du soleil.--Nº 5. Minuit.--Nº 6. Mort de Faust._
+
+
+Contraste frappant entre le drame précédent et la scène, toute
+d'apaisement, par laquelle s'ouvre la deuxième partie! Faust, étendu sur
+le gazon émaillé de fleurs, dans la contrée la plus charmante, sous
+l'influence de la fatigue, de l'inquiétude, cherche le sommeil. Les
+ombres de la nuit envahissent insensiblement le paysage et les sylphes
+voltigent ça et là, légers, empressés autour du Docteur. Les accords
+voilés de la harpe se font entendre et les murmures de l'orchestre
+évoquent l'écho du monde surnaturel, le balancement de ces esprits
+invisibles flottant au milieu de la nuit étoilée; les phrases les plus
+caressantes célèbrent les splendeurs de la nature que Schumann, suivant
+l'exemple de Goethe, a chantées avec enthousiasme. Comme l'air circule
+et quel décor magique! On subit l'enchantement de cette scène
+ravissante, ouvrant la plus merveilleuse des perspectives sur la féerie.
+Et, lorsqu'après une délicate rentrée de l'orchestre, la voix d'Ariel se
+fait entendre, engageant les Elfes légers à bercer l'âme souffrante de
+Faust, l'enchantement est complet; l'âme ressent une impression de
+repos, de paix. Le chant d'Ariel est affectueux, soutenu par ces
+accompagnements bien particuliers au génie de Schumann. Notons surtout
+la jolie phrase mélodique:
+
+[image: notation musicale: Baignez son front dans les eaux du Lé-thé.]
+
+Pianissimo et dans un mouvement un peu plus animé les Elfes célèbrent
+les douceurs, les splendeurs de la nuit, l'heure du mystère, la blanche
+étoile brillant au firmament, la voûte céleste resplendissant sous le
+scintillement des diamants qui l'illuminent. Leur chant s'accentue et
+devient presque triomphal lorsqu'au changement de mesure (6/8), ils
+rappellent que:
+
+ «Les vallées sont plus vertes
+ Sous la fraîcheur de la nuit.»
+
+C'est un véritable hymne à la nature en repos. La phrase musicale
+s'étage par progressions successives sur les vers:
+
+ «Les moissons dans les vallées
+ Cèdent au baiser du vent.»
+
+Mais le jour va paraître et toute la théorie légère s'écrie: «Ah!...
+voyez..... C'est le jour nouveau». Les trompettes sonnent. Quelle aube
+éblouissante! Quel cri strident est celui d'Ariel annonçant le réveil de
+la nature! L'orchestre, avec ses trémolos, introduits avec une certaine
+discrétion dans les œuvres de Schumann, et l'appel des trompettes,
+s'épanouit avec une ampleur magistrale. Puis, dans une phrase courte,
+qui a toute la grâce d'un lied printanier, Ariel engage les Sylphes à se
+glisser doucement dans la fleur à peine éclose, couverte de rosée et à
+fuir la lumière du jour bruyant.
+
+C'est toujours à la nature que revient sans cesse le panthéiste Goethe;
+son âme est en communion constante avec elle. En véritable fils de
+Rousseau[34], le culte qu'il professe est celui de la création, l'amour
+poussé jusqu'au fanatisme des grandes puissances primordiales. Il
+personnifie bien à lui seul l'esprit d'outre-Rhin, que le poète Henri
+Heine dépeignait ainsi: «Le panthéisme est la religion occulte de
+l'Allemagne».
+
+Après avoir calmé l'âme inquiète de Faust, il le met, à son réveil, en
+présence de toutes les beautés de l'aube étalant ses divines colorations
+à l'horizon. Le soleil commence à éclairer la cime des montagnes.
+«Salut, nouveau matin!» s'écrie Faust. Et l'orchestre de Schumann, dans
+lequel les altos et les violoncelles jouent les rôles principaux, suit
+la pensée du poète et la souligne. Sur les mots: «Ô splendeurs!» les
+trémolos, mêles aux appels des instruments à vent, et avec une
+progression dans les basses, soutiennent la voix de Faust annonçant le
+lever du soleil, et en célébrant les beautés dans un véritable cantique
+d'action de grâces. Mais les rayons trop vifs l'aveuglent; il en
+détourne les yeux éblouis. Repris de ses angoisses, de ses
+désespérances, il se demande si cette lumière est l'amour ou la haine.
+Schumann a su revêtir d'un profond sentiment de tristesse la pensée du
+poète, et, sur cette phrase: «_Telle est la vie brillante ou désolée_»,
+il amène une suspension que prolonge de longs accords indiqués
+_pianissimo_ pour terminer par un appel brillant au soleil de flamme.
+
+Voilà Minuit (Mitternacht)! Quatre vieilles femmes vêtues de gris
+s'avancent vers le Palais, où Faust, chargé d'années et de gloire, ne
+rêve plus maintenant qu'aux grands problèmes économiques. Les quatre
+fantômes sont la Détresse, la Dette, le Souci, la Nécessité. La nuit est
+noire; les nuages filent à l'horizon et les étoiles disparaissent.
+Schumann a donné à cette scène un caractère des plus lugubres. Sur un
+dessin d'orchestre à 6/8, dans la forme du scherzo qu'affectionna
+Mendelssohn et, où apparaissent des tenues d'instruments à vent
+auxquelles répondent en triolets _staccati_ les archets, les voix des
+quatre spectres se font successivement entendre; c'est une sorte de glas
+funèbre qui fait pressentir la mort prochaine de Faust:
+
+[image: notation musicale]
+
+Le souci, seul, peut pénétrer dans la demeure du riche et se glisse par
+le trou de la serrure.
+
+Quels sont ces spectres maudits, s'écrie Faust dans l'intérieur de son
+palais? Quelles sont ces funèbres visions? Il déplore, trop tard hélas,
+de s'être livré à la magie; il se croit seul..... La porte grince et
+personne n'entre. Il tremble, le savant docteur..... «_Qui donc est
+là?_».... «_La question provoque le oui_» répond le Souci. Robert
+Schumann a suivi, encore ici, presque pas à pas le texte de Goethe et a
+su lui donner musicalement la couleur juste. Sur les mots: _Qui donc est
+là? Quelqu'un vient-il d'entrer? Qui donc est là?_», de longues tenues
+d'accord s'éteignent pianissimo. On sent l'effroi dont est pénétré
+Faust. Après la phrase du Souci, pleine d'un sentiment de tristesse,
+éclate cette fière et triomphante réponse de Faust:
+
+[Sidenote: Faust (avec force et chaleur).]
+
+[image: notation musicale: Jeune j'ai parcouru le monde]
+
+«Schumann», écrivait Léonce Mesnard, «fait percevoir, dans ce passage,
+avec la gravité et l'élévation qu'on pouvait souhaiter, cet état d'un
+noble esprit parvenu à l'achèvement de sa maturité morale, en rompant
+avec toute illusion et en prenant pleine possession de soi-même.»
+
+Mais le Souci poursuit sa complainte, à laquelle viennent se joindre
+quelques notes de hautbois.--«_Assez, s'écrie Faust; ta fâcheuse litanie
+troublerait la raison..... Sois maudit, Spectre qui torture à loisir
+l'espèce humaine..... Je brave ton pouvoir_».--Hélas! il l'éprouve sur
+l'heure la puissance du Souci qui, en se retirant, l'aveugle en
+soufflant sur lui. À noter la légèreté du trait final de l'orchestre de
+Schumann, suite de triolets vifs, légers, sorte de murmure rendant
+l'impression du souffle rapide qui enlève la vue à Faust.
+
+«L'infirmité qui vient d'atteindre Faust, a dit excellement Blaze de
+Bury, loin d'étouffer son activité, l'aiguillonne et la provoque. La
+lumière qui rayonnait au-dehors va se concentrer désormais tout entière
+au-dedans de lui-même. Aveugle, il poursuivra ses projets créateurs avec
+plus d'instance, de force, de résultat, et son application ne courra
+plus la chance de se laisser distraire par le spectacle varié des
+phénomènes extérieurs. Dans l'obscurité des yeux, l'âme y verra plus
+clair.»
+
+Cette pensée, qui est de la plus grande justesse rappelle le beau vers
+de Victor Hugo:
+
+ «_Quand l'œil du corps s'éteint, l'œil de l'esprit s'allume._»
+
+Lorsque l'on a étudié de près les êtres privés de la lumière dès leur
+enfance, on les voit s'appliquer bien davantage que les jeunes voyants à
+leurs travaux: c'est que, séparés pour ainsi dire de l'extérieur, ils ne
+sont nullement détournés de leurs occupations; le travail devient même
+pour eux la plus charmante des récréations.
+
+Et Blaze de Bury continue: «Ici apparaît l'idée toute chrétienne de la
+vie nouvelle (_vita nuova_). Faust, après avoir passé par tous les
+degrés de bonheur terrestre, reconnaît dans sa vieillesse, comme
+Salomon, que tout est vanité. Les souffrances, les peines (les quatre
+femmes) sont des acheminements vers une existence supérieure; le Souci
+(par son salut éternel) le rend aveugle, afin que, mort à la terre, il
+tende à de plus hautes destinées et se tourne vers l'Éternel dont il
+pressent l'approche, grâce à cette force intuitive qui le pénètre et
+sert d'intermédiaire à son apothéose finale.»
+
+Dans la partition de Schumann des accompagnements syncopés donnent
+l'idée de la recherche au milieu de l'obscurité et c'est lentement,
+solennellement que Faust est pris d'une angoisse momentanée, d'un
+désespoir profond, mais pour réagir presque aussitôt. Le mouvement
+s'accentue; il s'enthousiasme de radieuses visions. La phrase musicale
+devient un cri de triomphe; les trompettes se font entendre: «Allons,
+debout, travail aux mille bras!..... Je veux créer merveille sur
+merveille..... mon œuvre est belle!» Et l'orchestre achève dans un
+tutti vigoureux cette merveilleuse péroraison que traverse un souffle de
+haute envolée.
+
+--La «grande cour du Palais» tel est le titre de la scène, dans laquelle
+Goethe a mis fin à la vie terrestre de son héros. Schumann en a fait la
+scène VI de sa partition, la conclusion de sa deuxième partie, sous la
+dénomination de «Mort de Faust».
+
+Devant le grand vestibule du palais, Méphistophélès appelle à lui les
+_Lemures_, spectres familiers, sorte de revenants auxquels l'antiquité
+donnait l'apparence de squelettes et qui, au moyen âge, formaient les
+Esprits de l'air. Avec quelques appels de trompettes et de trombones,
+soutenus par des triolets d'un mouvement rapide, Schumann évoque ces
+fantômes, et il a voulu que les parties d'alto et de ténor fussent
+chantées par des voix d'enfants, afin que le contraste fût plus frappant
+et la sonorité des timbres plus étrange. Le chœur des _Lemures_,
+creusant avec des gestes bizarres, sur l'ordre de Méphistophélès, la
+fosse destinée à contenir la dépouille mortelle de Faust, est une sorte
+de complainte, empreinte de tristesse, soutenue à l'orchestre par un
+accompagnement imitatif. L'apparition de Faust, sur les degrés de son
+palais, cherchant à se guider entre les piliers de la porte, est d'un
+effet saisissant; le compositeur, en employant la sonorité mystérieuse
+et un peu féerique des cors, a donné à cette page une impression de
+grandeur qui ne fait que s'accroître jusqu'au moment où Faust tombera
+entre les bras des spectres qui le coucheront sur le sol. Bercé par les
+illusions, malgré l'ironie implacable de Méphistophélès, il entend avec
+transport le cliquetis des bêches. C'est la multitude qui travaille pour
+lui; son œuvre doit grandir en paix..... Il appelle à lui
+Méphistophélès, son serviteur, qui rit à part de ses chimères: «Je veux
+fonder un brillant empire, dessécher les marais pestilentiels, ouvrir
+les espaces à des myriades pour qu'on y vienne habiter, non dans la
+sécurité sans doute, mais dans la libre activité de l'existence. Des
+campagnes vertes, fécondes!..... Celui-là seul est digne de la liberté
+comme de la vie qui sait chaque jour se la conquérir. De la sorte, au
+milieu des dangers qui l'environnent, ici l'enfant, l'homme, le
+vieillard passent vaillamment leurs années. Que ne puis-je voir une
+activité semblable exister sur un sol libre, au sein d'un peuple libre!
+Alors je dirais au moment: Attarde-toi, tu es si beau! La trace de mes
+jours terrestres ne peut s'engloutir dans l'Œone.--Dans le pressentiment
+d'une telle félicité sublime, je goûte maintenant l'heure
+ineffable![35]»
+
+Et, sur ces mots, il tombe de toute sa hauteur sur le bord de la fosse
+qui va l'engloutir.
+
+La scène est grandiose.
+
+Cet enthousiasme de Faust, avant sa mort, et ce réveil d'activité ne se
+retrouvent-ils pas dans Goethe lui-même, au déclin de sa vie,
+reconstituant la bibliothèque d'Iéna, abattant les murailles, s'emparant
+de terrains nouveaux, embellissant les environs de la ville, comblant
+les fossés, élevant un observatoire, participant à la construction du
+palais de Weimar, créant la célèbre école de dessin, qui servit de
+modèle à celles d'Iéna et d'Eisenach, donnant, en un mot, une vive
+impulsion à l'activité de tous?
+
+Ce rayonnement de Faust au moment de sa mort, cette exaltation mystique
+n'est-ce pas également une sorte de sécurité puisée dans l'espoir de
+l'au-delà, ou encore une volupté du martyre qui se lit dans la figure de
+_Jésus lié à la colonne_, dû au pinceau de Sodoma et figurant au musée
+de Sienne?
+
+_Consommatum est!_ L'aiguille a marqué minuit. L'horloge s'arrête.....
+Tout est fini. L'âme de Faust s'est envolée!
+
+Schumann prolonge par de longs et doux accords les quelques mesures du
+chœur si empreintes d'un sentiment funèbre.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+Voici la clef de voûte de l'édifice! Dans l'interprétation de cette
+dernière partie du _Faust_ de Goethe, toute de mysticisme, qui vous
+conduit de rêve en rêve, de ciel en ciel, Schumann se révèle un
+interprète merveilleux. Disciple enthousiaste de Jean Paul, qui lui
+avait inculqué, à l'aurore de la vie, sa sensibilité outrée, son lyrisme
+échevelé, ses pensées flottantes et que «le son musical charmait et
+touchait indépendamment de tout dessin rythmique ou mélodique»[36], le
+maître de Zwickau, en suivant le vol hardi de Goethe vers l'empyrée, se
+complaisait dans une sorte de contemplation théologique, dans cette
+mysticité qui l'avait séduit, dans ce milieu intellectuel,
+supra-terrestre où il avait presque toujours vécu. Il possédait cette
+volupté de songe qui enlève les initiés au monde extérieur pour les
+mettre en quelque sorte en communication avec les esprits
+invisibles[37]. Aussi devait-il se passionner pour cette seconde partie
+du _Faust_, ne songer d'abord qu'à elle, en faire l'œuvre de toute sa
+vie et lui donner la place prépondérante[38]. Disons enfin et une fois
+de plus que, si Robert Schumann nous a donné, au point de vue musical,
+une si fidèle et poétique traduction de l'œuvre de Goethe, c'est
+qu'aussi bien que le poète de Francfort, il a été un des représentants
+les plus autorisés de la grande famille allemande et que tous les deux
+se retrouvent dans un trait commun: l'amour de la nature et le culte de
+la poésie mêlée à celui de la philosophie.
+
+Comme Goethe, Schumann a donc entrevu Faust au delà du tombeau. La scène
+se passe dans les régions idéales et éthérées, où les anges, flottant
+dans une atmosphère supérieure, transporteront la partie immortelle de
+Faust, qui sera accueillie par la pécheresse nommée autrefois
+_Gretchen_. C'est une ascension vers le _Féminin Éternel_, qui nous
+attire au ciel[39].
+
+Le début est admirable. Au milieu des montagnes, des rochers, des
+forêts, dans une profonde solitude vivent de pieux anachorètes dispersés
+dans les crevasses des rochers. Toute cette nature sauvage s'animera à
+leur voix. «On prêtera l'oreille aux grandes voix de la solitude,
+recueillies par Robert Schumann dans le prélude instrumental qui est
+suivi du chœur de saints anachorètes, à ces voix dont les rumeurs
+indéterminées se mêleront à ce chœur lui-même, sous la forme de sourds
+battements d'orchestre. Tout l'effet de ce court et austère prologue
+consiste en une succession de notes tour à tour portées l'une vers
+l'autre, soit en franchissant les larges intervalles de la sixte et de
+l'octave, soit pour se toucher à travers un faible intervalle de
+seconde. En l'absence de tout lien mélodique, elles ont l'air d'être
+suspendues et de ne reposer sur rien. Le mouvement alternatif de
+contraction et de dilatation qui règle leur marche est tout-à-fait
+comparable au mouvement incertain du regard lorsque, porté au loin ou
+ramené au plus près parmi de vastes espaces muets, il ne trouve pas un
+endroit qui l'attire ou l'engage à se fixer[40].»
+
+Ce merveilleux chœur «Le vent dans la forêt», d'une si majestueuse
+douceur, d'un contour si gracieux, accompagné par des batteries en
+triolets doit être exécuté lentement, comme l'indique du reste la
+partition. La nature n'est-elle pas présente dans ce splendide décor
+musical? Quelle atmosphère de mysticité dans ce tableau de saints
+anachorètes chantant, dans la solitude, les douceurs d'une vie
+patriarcale et honorant le mystère sacré de leur retraite.
+
+Le chant passionné du «Pater extaticus», qui se relie au chœur
+précédent, est délicieusement accompagné par le violoncelle solo, dont
+les traits en croches liées enlacent pour ainsi dire la mélodie divine,
+qui fait songer aux plus beaux _Lieder_ du maître. C'est une page d'une
+brûlante extase, dans laquelle il faut signaler la progression
+ascendante, principalement dans la phrase en majeur, se répétant par
+deux fois:
+
+[Sidenote: Pater extaticus.]
+
+[image: notation musicale: Sois moné-toi-le Viens, sois sans voi-le,]
+
+Quel cantique rempli de plus d'enthousiasme que celui du «_Pater
+profondus_» (Région profonde), qui aspire à saisir la grandeur de celui,
+dont la présence se révèle partout. Quel charme dans ce chant «Le sol
+frémit» et quel joli soupir du hautbois repris immédiatement par la
+voix: «Mon âme obscure en sa détresse»!
+
+Existe-t-il un chant plus vaporeux, dans sa brièveté, que celui du
+«_Pater seraphicus_» se liant au chœur des enfants bienheureux: «Père,
+dis-nous où nous sommes?» Et nous voici en plein ciel! Léonce Mesnard,
+auquel il faut souvent revenir lorsque l'on étudie les œuvres de Robert
+Schumann ou de Johannès Brahms, a très justement écrit au sujet de cette
+succession des enfants bienheureux, des anges novices et des anges
+accomplis qui représentent, tous les degrés de la nature céleste:
+«Vienne le moment où, sur les traces de l'auteur de _Faust_, Schumann
+fera monter ces petits, ces humbles, de la bouche desquels Dieu reçoit
+ses meilleures louanges, tout près du Créateur des mondes, ou bien les
+associera à l'adoration de l'_Éternel féminin_,--avec quelle fraîcheur
+d'accents la pureté préservée de l'enfance se distinguera de la pureté
+reconquise des âmes tendrement repentantes dans le _Chœur mystique_. Et
+comme, parmi ces ravissements célestes, se glisse un reflet idéal de
+cette aimable timidité de l'enfant, si avide de pardon que, le recevant,
+il n'ose y croire[41].» La première partie du chœur des enfants
+bienheureux a toute la grâce naïve d'un Noël, que relève un sentiment
+bien romantique.
+
+Le chœur des anges, planant dans les plus hautes sphères et portant la
+partie immortelle de Faust, est, lui, un merveilleux hosanna, célébrant
+la délivrance du héros et sa bienvenue dans l'empyrée. Puis survient ce
+délicieux épisode, d'une fraîcheur printanière «_De ces roses
+effeuillées_», chanté par le soprano solo et repris par le chœur. C'est
+une page digne d'être comparée aux plus beaux Lieder, émanant de la
+plume de Robert Schumann. Remarquez quelle légèreté donne au thème
+principal, à la divine mélodie, l'accompagnement à contre-temps, et
+comme ce thème, coupé par le _tutti_, se représente toujours avec
+grâce!
+
+L'épisode des «_Rases effeuillées_[42]» ne reporte-t-il pas le souvenir
+à la pléiade des peintres de l'école mystique, dont Fra Angelico fut le
+chef, surtout à Sandro Botticelli[43], ce disciple de Savonarole,--à ses
+œuvres toutes empreintes d'une poésie mélancolique qui «chante au fond
+de l'âme et longtemps y résonne en doux et mélodieux accords». Sans
+parler de cette œuvre de grâce, de cette fleur de rêve, l'_Allégorie du
+Printemps_, une des pages parmi les plus belles et les plus suggestives
+du maître, à l'Académie des beaux-arts de Florence, voyez au musée du
+Louvre, dans la salle réservée aux primitifs de l'Italie, l'adorable
+vierge entourée de l'enfant Jésus et de saint Jean. Comme la mysticité
+se révèle dans les doux et naïfs regards des deux enfants, dans les
+lignes si pures du visage! C'est dans un nimbe d'or et de roses que
+s'estompe l'angélique figure de la Vierge, avec les yeux baissés,
+presque clos, ses beaux cheveux blonds à peine dissimulés sous une gaze
+blanche, d'une transparence aérienne. En plaçant cette scène divine dans
+un jardin fleuri de roses qui font cortège à la «_Mater gloriosa_»,
+Botticelli a encore ajouté une note plus troublante à cette œuvre, la
+genèse même de l'art toscan.
+
+Et ces enfants bienheureux ne font-ils pas songer à ce bel enfant du
+tableau de Ghirlandajo, également au musée du Louvre[44]? Quelle
+intensité d'expression dans la tête de cet adolescent aux boucles
+blondes tombant sur les épaules et coiffée d'une petite toque rouge!
+Élevant son regard vers le saint personnage, dont la figure souriante et
+pleine d'affection semble l'encourager, ne semble-t-il pas prononcer les
+mots mis par Goethe dans la bouche des enfants bienheureux: «Dis, père,
+où sommes-nous»?
+
+Ainsi que la poésie de Goethe, la musique de Robert Schumann s'élève
+d'ascension en ascension. Véritable inspiration du génie est ce chœur
+des anges novices (_Die jüngern Engel_); le mélange du rythme ternaire
+dans la partie de chant et du rythme binaire à l'orchestre laisse une
+impression étrange d'impalpable, de voilé comme la vapeur du nuage
+enveloppant la troupe agile des enfants bienheureux, qui s'envole dans
+le liquide azur de l'air. Et sur ce chœur se greffe une courte phrase
+pleine d'amour divin.
+
+Quelle douceur et quelle grâce attendrie dans le chœur des anges
+accueillant l'âme de Faust, rappelant dans la conclusion «_Qu'il soit le
+bienvenu_» la contexture du ravissant motif «_De ces roses
+effeuillées_»!
+
+L'Hosanna qui le suit est, au contraire, un éclatant et majestueux chant
+de victoire, possédant la carrure des pages magistrales de Bach ou de
+Hændel. Le ciel s'est entrouvert; les légions célestes exultent.
+
+De toute beauté est l'invocation du Dr Marianus «_Ô ciel immense_»,
+suivie d'un cantique d'une pureté absolument idéale, adressée à la
+Vierge:
+
+ «_Toi qui règnes par l'amour_
+ _Ô maîtresse du monde._»
+
+Le dessin des harpes et les jolies notes du hautbois qui tantôt répond à
+la voix, tantôt l'accompagne discrètement, sont de véritables perles,
+sorties de l'écrin de Schumann. Dans toutes ces pages, le grand musicien
+a vaincu les difficultés qui pouvaient résulter de l'interprétation du
+texte et a su éviter la monotonie par les contrastes les plus frappants.
+
+À la voix du Dr Marianus viennent se joindre le chœur des pénitentes,
+et les voix suppliantes de la grande pécheresse, la femme Samaritaine et
+Marie Égyptienne. C'est une longue phrase, composée de notes égales en
+valeur, qui monte et descend et ne prend fin qu'au moment où une
+pénitente, celle qui fut autrefois Marguerite, se prosterne devant la
+«_Mater gloriosa_» planant dans l'atmosphère, pour proclamer le retour
+de celui qu'elle aima sur la terre. La mélodie est courte; mais elle est
+pleine de tendresse épanouie et rappelle telles pages gracieuses du
+_Paradis et la Péri_. Le chœur la reprend, du reste, immédiatement, mais
+en valeurs diminuées; puis, dans un mouvement plus vif, la voix de
+Marguerite se fait entendre, accompagnée par la voix d'alto et les
+dessins en croches liés et exécutés pianissimo par l'orchestre.
+
+À cette dernière et touchante intervention de Marguerite la Mère des
+cieux fait entendre cette parole consolatrice:
+
+ «_Monte toujours plus haut vers la sphère divine_
+ _Il te suivra, s'il te devine._»
+
+La musique est aussi sobre que le texte et deux notes, _mi_ et _fa_
+naturel, suffisent à Robert Schumann pour établir le contraste voulu
+entre cette voix glorieuse planant au plus haut de l'empyrée et celles
+des suppliantes.
+
+Le Dr Marianus adresse une dernière invocation à la Vierge.
+
+Aussitôt commence ce chœur mystique, l'apothéose de l'œuvre! Pages
+admirables dans le style fugué, à travers lesquelles passe le grand
+souffle de Bach et de Beethoven[45]. Comme tout s'enchaîne logiquement,
+merveilleusement! Les voix débutant pianissimo, avec des tenues de
+trombones, s'étagent successivement et se réunissent, en passant par un
+_crescendo_ habilement ménagé, dans un embrasement général. Puis, comme
+dans les œuvres religieuses des deux grands maîtres, précurseurs de
+Robert Schumann, le quatuor intervient pour jeter sa note douce et
+idéale. Le chœur reprend bientôt dans une forme plus moderne et dans un
+mouvement vif pour chanter la gloire de la Femme éternelle, de la reine,
+de la vierge d'amour
+
+ _Le Féminin éternel_
+ _Nous attire au ciel._»
+
+Puis tout s'éteint graduellement et doucement dans une sorte de
+symphonie mystérieuse et murmurante.
+
+«L'exécutant d'une symphonie musicale ignore ce que sa main et sa voix
+produisent sur celui qui l'écoute[46]».
+
+Il en est de même de toute œuvre d'art qui porte en soi une vertu
+souvent ignorée de son créateur. Goethe, en chantant la gloire divine,
+pouvait-il prévoir qu'il transmettrait à un illustre traducteur, Robert
+Schumann, cette céleste étincelle, cette flamme intérieure, nécessaires
+pour conduire la pauvre âme de Faust de ciel en ciel et pour glorifier
+l'_Éternel Féminin_ avec ces harmonies qui semblent nous transporter
+dans la région du rêve, en des Élysées ignorés.
+
+* * *
+
+Il faudrait citer, dans leur entier, les belles pages qu'un poète, un
+philosophe de haute envergure, M. E. Schuré, a consacrées, dans le
+_Drame musical_, au _Faust_ de Goethe.
+
+Nous en détacherons le fragment suivant, qui sera la conclusion la plus
+éloquente que nous puissions imaginer de notre étude sur la partition de
+R. Schumann et sur la réunion nécessaire de la poésie et de la musique
+impliquée par le second _Faust_:
+
+ «La poésie est revenue, avec Shakespeare, à la mimique vivante et
+ persuasive; avec le _Faust_ de Goethe elle revient aussi à la
+ musique, ou du moins elle y touche. Quoique l'ensemble du poème se
+ maintienne dans la langue du drame parlé, l'appel pressant de la
+ poésie à la musique n'est nulle part plus sensible qu'ici. Comment
+ nous représenter sans musique l'évocation de l'Esprit de la Terre,
+ la matinée de Pâques et tant d'autres scènes? Si la seconde partie
+ de la tragédie se dérobe à la mise en scène, c'est que la musique
+ seule la rendrait possible. Seule, elle pourrait faire sortir de
+ l'abîme l'image rayonnante d'Hélène et faire résonner la lyre et la
+ voix d'Euphorion. Le même fait que nous avons noté à propos de la
+ tragédie d'Eschyle et de Sophocle revient s'imposer à nous: dès que
+ le drame s'élève aux plus hautes sphères, il réclame la musique et
+ demeure incomplet sans elle.
+
+ «Si cette vérité nous frappe à chaque instant dans le premier et le
+ second _Faust_, elle éclate avec force à la conclusion du poème.
+ Après la mort de son héros, Goethe sentait le besoin de nous donner
+ la substance idéale de sa vie en une image grandiose et de nous
+ emporter, pour conclure, aux régions les plus pures de la pensée et
+ du sentiment. C'est pour cela qu'il fait descendre le ciel sur les
+ cimes de la terre et nous représente la transfiguration de Faust
+ parmi les saints et les anachorètes campés dans des gorges
+ montagneuses qui avoisinent l'éternel azur..... Ici nous
+ n'approchons plus seulement de la musique, nous y voguons à pleines
+ voiles. Dans ces rythmes fluides, dans ces extases débordantes, ces
+ ivresses d'amour et de sacrifice, nous sentons déjà les élancements
+ de la mélodie et les effluves de la symphonie...............
+
+ «.....Là, dans cette région sublime, où Faust est accueilli par
+ l'âme transfigurée de Marguerite, où les splendeurs mêmes du monde
+ visible s'évanouissent et ne semblent plus que des symboles
+ passagers, là ou l'_Éternel Féminin_ flotte au-dessus des dernières
+ cimes sous la figure rayonnante de la _Mater gloriosa_ et attire
+ les âmes en haut par la force de l'amour,--là aussi règne le
+ souffle tout puissant de la musique.»
+
+Si M. Édouard Schuré avait eu connaissance de la partition de Robert
+Schumann, au moment où il écrivit son beau _Drame musical_, nul doute
+qu'il n'eût fait revivre dans une auréole de gloire le compositeur
+génial qui avait eu l'audace de se porter le médiateur heureux de cet
+accord entre les deux grandes muses!
+
+
+
+
+LE REQUIEM ALLEMAND
+DE
+JOHANNÈS BRAHMS
+
+Mars 1891.
+
+
+Lorsqu'on passe en revue l'œuvre magistral de Johannès Brahms, les
+symphonies puissantes, les lieder si profondément sentis avec les
+ingénieux accompagnements du clavier, les beaux sextuors, quintettes,
+quatuors, trios, marqués d'une griffe si personnelle, la cantate de
+_Rinaldo_, merveilleuse traduction de la poésie de Goethe, les chœurs
+religieux ou profanes, revêtus d'un coloris étrange, sévère, le _Requiem
+allemand_, enfin, qui mit le sceau à sa réputation de l'autre côté du
+Rhin,--quand on étudie l'homme, fuyant le mirage trompeur des
+applaudissements mondains, presque bourru pour les importuns qui
+voudraient franchir la porte de son temple, ne vivant que pour l'art,
+loin du bruit, loin de la foule, poursuivant avec acharnement le but
+élevé qu'il a toujours eu en perspective,--quand on voit l'artiste qu'il
+est, actif, laborieux, plein d'admiration et de respect pour les
+Olympiens qui l'ont précédé dans la carrière, fervent disciple du vieux
+_cantor_ de l'église Saint-Thomas de Leipzig, maître de son métier comme
+l'étaient les plus grands maîtres du passé, ne laissant échapper de sa
+plume que des œuvres mûrement élaborées, puisant ses inspirations aux
+sources mêmes de la Nature,--quand on admire sa belle tête, si
+puissamment intelligente,--on ne peut que penser à celui qui fut le
+Michel-Ange de la _Symphonie_, à Beethoven et aussi au chantre du
+_Paradis et la Péri_, de _Faust_, à cette splendide organisation qui fut
+Robert Schumann.
+
+On s'explique alors les paroles prophétiques du maître de Zwickau: «Il
+est venu cet élu, au berceau duquel les grâces et les héros semblent
+avoir veillé. Son nom est _Johannès Brahms_; il vient de Hambourg... Au
+piano, il nous découvrit de merveilleuses régions, nous faisant pénétrer
+avec lui dans le monde de l'Idéal. Son jeu empreint de génie changeait
+le piano en un orchestre de voix douloureuses et triomphantes. C'étaient
+des sonates où perçait la symphonie, des lieder dont la poésie se
+révélait... des pièces pour piano, unissant un caractère démoniaque à la
+forme la plus séduisante, puis des sonates pour piano et violon, des
+quatuors pour instruments à cordes et chacune de ces créations, si
+différente l'une de l'autre qu'elles paraissaient s'échapper d'autant de
+sources différentes...... Quand il inclinera sa baguette magique vers de
+grandes œuvres, quand l'orchestre et les chœurs lui prêteront leurs
+puissantes voix, plus d'un secret du monde de l'Idéal nous sera
+révélé....»
+
+* * *
+
+Avant d'aborder le _Requiem allemand_, Johannès Brahms avait déjà fait
+plusieurs essais dans le genre religieux. C'est ainsi qu'il avait
+composé le petit _Ave Maria_ (op. 12) pour voix de femmes, le _Chant des
+Morts_ (op. 18) pour chœur et instruments à vent, les _Marienlieder_
+(op. 22), le 23e _Psaume_ (op. 27), pour voix de femmes à trois
+parties avec accompagnement d'orgue, les _Motets_ (op. 29) pour chœur à
+cinq parties sans accompagnement, le _Geistliche Lied_ de P. Flemming
+(op. 30) et enfin les _Chœurs religieux_ pour voix de femmes.
+
+Dans toutes ces œuvres, le maître de Hambourg a su allier les formes les
+plus sévères au charme qui se dégage des ressources de l'harmonie
+moderne. Il y a imprimé une note très personnelle, très suggestive; il
+était préparé à ces travaux semi-religieux par les études empreintes de
+gravité auxquelles il s'était livré avec passion dès la prime jeunesse
+et qui devaient le conduire au but le plus élevé de l'art musical. Il
+est utile d'ajouter que la plupart de ces compositions n'ont pas été
+conçues par l'auteur dans le but d'être exécutées à l'église.
+Quelques-unes, notamment les _Marienlieder_, ne sont qu'une traduction
+aussi fidèle que possible du texte, de ces antiques chansons pieuses,
+qui font songer aux madones de Memling, de Van Eyck; elles en donnent le
+sens intime, dégagé de tout caractère liturgique.
+
+«Le _Requiem allemand_, a très justement dit le regretté Léonce Mesnard,
+dans sa belle étude sur Johannès Brahms[47] n'est pas franchement
+sécularisé comme les compositions du même ordre, développées ou fort
+abrégées, qui portent le nom de Schumann; il n'a pas non plus reçu
+l'empreinte liturgique que portent, expressément quoique diversement
+marquée, les chefs-d'œuvre de Mozart, de Berlioz, de Verdi. Tout à fait
+religieuse par le choix des textes qu'elle adopte pour les traduire,
+l'œuvre est traitée avec la liberté relative impliquée par le fait même
+d'un choix qui réunit ces textes, recueillis ça et là dans l'Écriture.
+Au lieu d'une nouvelle interprétation musicale du sombre office
+catholique, c'est comme un harmonieux rituel formé d'élévations
+consolantes et de méditations chrétiennes sur ce triple sujet, la Vie,
+la Mort, l'Éternité. Les chants qui se transmettent ce thème et ses
+variantes avec un recueillement grave, mais nullement uniforme,
+paraîtront, en général, appartenir au genre tempéré, si on les compare à
+ces alternatives, à ces ripostes du pour ou du contre, soutenues à
+outrance par Berlioz ou par Verdi».
+
+* * *
+
+Le _Requiem_ de J. Brahms a été composé non sur des paroles latines,
+mais sur des paroles allemandes, d'où son nom de _Requiem allemand_.
+
+Ce n'est plus le sombre _Dies iræ_ des offices catholiques qui a inspiré
+tour à tour les maîtres, qu'ils se nomment Mozart, Cherubini, R.
+Schumann, Berlioz, F. Kiel, Verdi. Tous, bien que de tendances ou
+d'écoles absolument opposées, ont serré de près le texte liturgique.
+
+L'œuvre de Brahms est bien différente. Par suite du choix fait par lui,
+dans les Saintes Écritures, d'épisodes se rapportant à la Vie, la Mort
+et l'Éternité, il a été forcément amené à faire passer à travers cette
+composition semi-religieuse un souffle romantique et printanier,
+évoquant le souvenir de ses plus beaux lieders. À côté de pensées
+empreintes de tristesse s'épanouissent des hymnes d'espérance, de
+triomphe. Brahms a tiré le plus heureux parti de ces contrastes.
+
+_Nº 1. Chœur._--Dès l'entrée en matière, après une courte introduction
+de l'orchestre où dominent les altos et violoncelles, sorte de plainte
+douloureuse, le chœur, dans un mouvement d'_andantino_, fait espérer
+doucement à ceux qui souffrent la consolation de Dieu. Pleine de
+tristesse et en même temps d'espérance est la phrase caressante qui
+s'arrête par instants, pour donner brièvement la parole aux instruments,
+notamment au hautbois. Puis se développe plus longuement le second motif
+en mineur sur les paroles: «Ceux qui sèment avec larmes moissonneront
+avec allégresse», et dans lequel se retrouvent, avec la phrase de
+l'introduction orchestrale, ces harmonies préférées par Brahms,
+remplies d'un sentiment profond. La mélodie, soutenue un moment par les
+accompagnements en triolets, sorte de pulsation de l'orchestre,
+s'épanouit adorablement sur les mots: «avec allégresse moissonneront».
+Après une interruption du chœur, pendant laquelle les violoncelles font
+entendre à nouveau le motif de l'introduction, les voix s'éteignent
+mélodieusement et pianissimo: «Bien heureux, bien heureux». Enfin le
+premier chœur reparaît pour s'achever dans une courte et belle
+apothéose, avec l'intervention des harpes. Dans cette première partie,
+il est à remarquer que l'auteur a supprimé totalement les violons pour
+ne laisser apparaître, comme instruments à cordes, que les violoncelles
+et altos, et donner ainsi à l'ensemble de la trame musicale un caractère
+plus grave et plus solennel.
+
+_Nº 2. Chœur._--Le petit prélude orchestral en mode de marche à 3/4, et
+exécuté _mezza voce_, est d'une sonorité grave et caressante tout à la
+fois, avec l'emploi presque constant des contrebasses en pédale et
+l'intervention des timbales. Il rappelle beaucoup telle ou telle page
+très caractéristique de Brahms, surtout dans les traits en trois croches
+liées des violons et des altos: c'est pour ainsi dire la signature, le
+monogramme du maître. Elle se développe gravement cette belle marche,
+pendant que le chœur, dans un superbe lamento, exprime cette triste et
+sombre idée: «Car toute chair est comme l'herbe et toute gloire humaine
+est comme l'humble fleur de l'herbe».
+
+La seconde partie (Lettre C), d'un mouvement plus animé «Soyez patients
+mes bien aimés» contraste vivement avec la précédente; toutes deux
+forment une antithèse très marquée de la félicité et de la douleur.
+C'est un frais _lied_, dans le style d'un Noël plein de naïveté, comme
+Brahms en a laissé si souvent et si heureusement échapper de sa plume.
+Voilà une note, toute particulière, s'éloignant absolument, aussi bien
+par la forme que par le fond, du caractère liturgique, propre au
+_Requiem_, sur les paroles latines. Quel délicieux accompagnement que
+celui dans lequel l'auteur a su rendre par de légers staccati (flûtes et
+harpes) l'effet résultant du texte, indiquant que le laboureur doit
+patienter jusqu'à ce qu'il ait reçu _la pluie du matin_[48]! Et quelle
+adorable conclusion sur ces paroles pianissimo du chœur: «Il patiente»
+avec les quelques notes finales du cor, cet instrument si cher à Brahms.
+
+Après la reprise de la marche et du premier motif choral l'orchestre et
+les chœurs attaquent une phrase large et grandiose, «Mais la parole
+reste dans l'éternité» qui se lie de suite au beau chœur final en forme
+de fugue: «Ils viendront les rachetés», dans lequel les instruments
+répondent par des accords vigoureusement accentués aux masses chorales.
+Remarquons le charme, la douceur qui se dégagent, à deux reprises
+différentes, et après les chants de triomphe, de la traduction musicale
+des mots «...reposera sur eux»,--et enfin la belle péroraison, où les
+voix, après un grand éclat, s'éteignent, accompagnées pianissimo par de
+ravissants traits des cordes, en gammes descendantes et montantes,
+soutenus par les trombones.
+
+_Nº 3.--Baryton solo et chœur._--Le solo que chante le baryton «Dieu
+enseigne-moi» est d'un style sévère et triste; il donne très exactement
+l'impression du néant des choses d'ici-bas, des vanités terrestres. Le
+chœur reprend et accentue l'humble prière. Puis, dans une phrase plus
+mouvementée, plus énergique, qui est redite immédiatement par le chœur,
+le solo s'écrie: «Père, devant toi s'anéantissent mes jours». Notons
+l'effet troublant qui se dégage après le crescendo, et l'arrêt subit de
+l'ensemble des voix s'éteignant sur les mots «Un rien».
+
+Tout ce qui suit est très dramatique, jusqu'à la courte et adorable
+phrase en majeur «J'espère en toi seul», dans laquelle les voix entrent
+successivement pianissimo, avec une phrase liée de neuf noires groupées
+trois par trois, pour aboutir à cette majestueuse et terrible fugue, où
+la pédale sur la note _ré_ résonne et bourdonne sans interruption,
+pendant que les masses chorales se développent fortissimo, soutenues par
+les traits en croches largement détachés des instruments à cordes. C'est
+une page unique en son genre et qui produit un effet des plus
+saisissants, lorsque l'orchestre et les chœurs forment une armée
+nombreuse et compacte.
+
+_Nº 4.--Chœur._--C'est encore dans le style tendre et gracieux du lied,
+ne s'éloignant pas toutefois de la gravité qui règne dans l'ensemble de
+l'œuvre, que Brahms a traduit ces pensées plus consolantes: «Bien douces
+sont tes demeures, ô Dieu d'Israël». Le charme qui enveloppe l'auditeur
+est encore augmenté par la richesse de l'orchestration, par cette
+mélodie touchante des violons (Lettre A) et ces pizzicati des
+violoncelles, que l'auteur a employés souvent et avec le plus heureux
+résultat dans le cours du _Requiem_. La phrase caressante des voix en
+croches liées deux à deux sur les mots «en te louant à jamais» est une
+sorte d'association du legato employé pour la mélodie et du staccato
+réservé à l'accompagnement.
+
+_Nº 5.--Soprano, solo et chœur._--Délicieux sont les violons en
+sourdine, avec les petites phrases que se renvoient le hautbois, la
+flûte et la clarinette. Sur cette trame gracieuse et légère s'enlève le
+solo de soprano, reproduisant à peu près la mélodie de l'orchestre:
+«Vous qu'afflige la douleur espérez...» La voix semble venir de la voûte
+céleste pour annoncer les consolations futures; et le chœur répond
+_mezza voce_: «Je vous consolerai comme une mère». Toutes ces pages sont
+d'une couleur douce et légère,--une fresque de Bernardino Luini; c'est
+un murmure délicieux qui s'évanouit peu à peu et idéalement sur les
+paroles du soprano, soutenu par les masses chorales: «Vers vous je
+reviendrai... je reviendrai».
+
+_Nº 6.--Baryton solo et chœur._--Voici le point culminant de la
+partition, la clef de voûte de l'édifice. Après une entrée du chœur,
+pleine de tristesse, sorte de lamentation ou psalmodie qu'accentuent les
+violons en sourdine, ainsi que les violoncelles et contrebasses en
+_pizzicati_ «Nous n'avons ici de durable cité», le baryton solo annonce
+la résurrection dans un style large et solennel; les voix, répondant
+_pianissimo_, s'élèvent par des gradations successives jusqu'à cette
+explosion grandiose: «Les trompettes retentiront». C'est un déchaînement
+monstrueux des chœurs et de l'orchestre, «où s'agitent et se tordent à
+l'appel des sons, le tumultueux effarement, la terreur suprême qui
+condamnent à ne pouvoir se fuir elles-mêmes des âmes éperdues», et où la
+Vie accuse hautement son triomphe sur la Mort. La fugue qui suit, bien
+que très mouvementée, pâlit à côté de ce formidable chœur qui porte
+l'émotion à son comble.
+
+_Nº 7.--Chœur._--«Gloire à ceux qui meurent dans le Seigneur» chantent
+les voix accompagnées par l'orchestre, dont le trait persistant et
+consistant en une suite de notes liées deux à deux est une des formules
+préférées de J. Brahms et qui rappellerait le vieux et sublime Maître,
+qu'il a si profondément étudié, Jean-Sébastien Bach! Puis, ce chœur
+s'apaise un instant pour murmurer: «Oui, l'Esprit dit qu'ils reposent de
+leurs souffrances», et, alors, se dessine en majeur cette délicieuse
+phrase chorale qui met si merveilleusement en relief le dessin des
+instruments à cordes en douze croches liées par groupes de six. Enfin,
+comme apothéose finale, retentit pour la dernière fois le beau motif du
+premier chœur de la partition, soutenu par les sons voilés de la harpe.
+
+L'œuvre s'achève ainsi dans un sentiment d'espérance, de paix et de
+pardon, qui donne bien la synthèse de la conception du Maître.
+
+* * *
+
+Les trois premiers morceaux du _Requiem allemand_ (op. 45) furent
+exécutés à Vienne, en 1867, sous la direction de Herbeck.
+
+L'œuvre entière (à l'exception du chœur nº 5--«Vous qu'afflige la
+douleur») fut jouée, le 10 avril 1868, dans la Cathédrale de Brème. Le
+retentissement qu'eut cette œuvre magistrale la répandit rapidement en
+Allemagne et en Suisse, où elle fut exécutée souvent, notamment dans la
+belle Cathédrale de Bâle.
+
+C'est pendant un séjour à Bonn, au cours de l'été de 1868, que J. Brahms
+s'occupa du _Requiem allemand_, qui fut édité chez J. Rieter-Biedermann,
+à Winterthur (Suisse), puis à Berlin.
+
+En France, la première audition du _Requiem allemand_, fut donnée aux
+Concerts populaires, sous la direction de Pasdeloup; mais l'exécution
+fut si faible, que l'œuvre ne fut pas comprise et passa inaperçue.
+
+En montant le _Requiem allemand_, et en l'exécutant le 24 mars 1891 à la
+Chapelle du Palais de Versailles, la Société l'_Euterpe_, a poursuivi
+noblement la mission qu'elle s'est imposée. Bien que les chœurs fussent
+en nombre restreint et que l'orchestre, auquel avait été adjoint le
+grand orgue pour remplacer les instruments à vent, fut réduit au double
+quatuor, l'œuvre, qui avait été étudiée consciencieusement de longue
+date, sous l'intelligente direction de M. Duteil d'Ozanne, est venue en
+pleine lumière.
+
+
+
+
+LETTRES INÉDITES
+DE
+GEORGES BIZET
+
+
+
+
+LETTRES À PAUL LACOMBE
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+Dans la consciencieuse étude qu'il a faite sur _Georges Bizet et son
+œuvre_, M. Charles Pigot a donné nombre d'extraits de lettres de
+l'auteur de _Carmen_. La brochure qu'a publiée M. Edmond Galabert et qui
+a pour titre: _Georges Bizet, Souvenirs et Correspondance_, a permis
+également aux admirateurs du jeune maître, enlevé dans la force de
+l'âge, de connaître ses pensées sur l'art, qui avait pris toute sa vie.
+
+Voici qu'aujourd'hui un heureux hasard a mis entre nos mains vingt-deux
+lettres échangées entre Georges Bizet et le compositeur Paul Lacombe.
+C'est une correspondance intime, dans laquelle Bizet, tout en donnant au
+jeune musicien des conseils qu'il avait sollicités, livre tous ses
+secrets, se montrant pour ainsi dire _à nu_: L'amitié, qui s'était
+établie rapidement entre deux âmes faites pour se comprendre, avait
+donné naissance à des confidences, à des effusions, qui mettent en
+pleine lumière les adorations de l'auteur de _Carmen_ pour la divine
+muse, comme elles laissent entrevoir ses antipathies.
+
+Ce qui se dégage, au point de vue artistique, de la lecture de ces
+lettres, c'est un éclectisme qui, malgré l'admiration très marquée de G.
+Bizet pour l'École allemande, ne le porte pas d'une manière irrésistible
+vers la réforme wagnérienne et lui permet de se laisser séduire par le
+côté sensuel de la musique italienne.--S'il place Beethoven au sommet de
+l'échelle musicale, il laisse un peu Wagner à l'écart.--Lorsqu'il en
+parle, c'est surtout pour dénigrer l'homme.
+
+Ainsi celui, auquel les critiques de la première heure reprochaient
+étourdiment ses tendances wagnériennes, ne professait pour les œuvres du
+maître de Bayreuth qu'une admiration restreinte. Toute sa vie, il avait
+eu à réagir contre cette appellation de «farouche Wagnérien» qui lui
+avait été décochée, on ne sait trop vraiment pourquoi. Car aucune de ses
+œuvres n'accuse de tendances wagnériennes.--Qui sait si ce reproche
+constant qui lui fut adressé, bien à tort dès le principe, de s'être
+inféodé à la _musique de l'avenir_, ne l'amena pas, sans qu'il s'en
+rendit compte lui-même, à éprouver une sorte de répulsion pour le grand
+compositeur, dont il reconnaissait dans une certaine mesure les facultés
+géniales, mais qu'il détestait comme homme privé!
+
+Il ne séparait pas assez l'homme de l'artiste.
+
+Georges Bizet avait, au reste, fort peu pénétré dans les arcanes de la
+musique wagnérienne; il devait même à peine connaître les œuvres de la
+dernière manière. Lorsqu'il avait assisté à l'interprétation de _Rienzi_
+au Théâtre-Lyrique, sous la direction de Pasdeloup, il avait été frappé
+de la grandeur de certaines parties de cet opéra et, malgré quelques
+critiques assez vives, il résumait son impression dans ces lignes: «Une
+œuvre étonnante, _vivant_ prodigieusement; une grandeur, un souffle
+olympien![49]» Qu'aurait pensé plus tard l'auteur de _Carmen_, s'il lui
+avait été permis d'assister à l'éclosion de ces chefs-d'œuvre: l'_Anneau
+du Nibelung_, _Parsifal_, etc., dans le temple élevé à Bayreuth? Mais ce
+ne fut qu'en l'année 1876 que fut terminée la construction du théâtre de
+Wagner et qu'eut lieu, dans cette même année, la représentation de
+l'_Anneau du Nibelung_. Or Georges Bizet avait été enlevé prématurément
+l'année précédente, le 3 juin 1875!
+
+Admirateur des premières œuvres de Verdi, où se reflètent les qualités
+comme les défauts du maître italien, il l'abandonne lorsqu'il cherche, à
+partir de _Don Carlos_, non pas positivement à se rapprocher de l'École
+wagnérienne, comme le dit Bizet, mais à modifier sa manière, en opérant
+ce mouvement _en avant_, qui est le fait des grands et véritables
+artistes. Et cette transformation s'accentua dans _Aïda_ et _Otello_.
+
+Après la première représentation de _Don Carlos_, il écrit à son ami:
+«Verdi n'est plus italien; _il veut faire du Wagner_.... il a abandonné
+la sauce et n'a pas levé le lièvre.--Cela n'a ni queue ni tête... Il
+veut faire du style et ne fait que de la prétention, etc...» C'est une
+opinion toute contraire à celle qu'émit E. Reyer, dans son article du 26
+avril 1876, lorsqu'il rendit compte de l'exécution d'_Aïda_ au
+Théâtre-Italien. Il s'exprimait ainsi: «N'est-ce pas un fait fort
+intéressant que cette transformation s'opérant tout à coup dans le
+style, dans la manière d'un compositeur qui, ayant atteint aux dernières
+limites de la popularité, pouvait se croire arrivé à l'apogée de la
+gloire? Je n'irai pas jusqu'à dire que M. Verdi ait été touché de la
+grâce... Mais les tendances qu'il avait manifestées dans _Don Carlos_ et
+qu'il a montrées dans _Aïda_ d'une façon beaucoup plus évidente, n'en
+constituent pas moins un hommage rendu au mouvement musical contemporain
+et un effort sérieux vers un progrès, vers un idéal entrevu.»
+
+Nous partageons entièrement l'avis de l'illustre auteur de _Sigurd_ et
+nous estimons qu'en renonçant aux concessions faites au goût d'un public
+ignorant et introduites par lui dans ses premiers opéras, Verdi n'a pas
+abdiqué sa personnalité et que ses dernières œuvres, y compris
+_Otello_, n'ont rien à voir avec les drames lyriques de Richard Wagner.
+
+Georges Bizet n'a-t-il pas agi de même, lorsqu'il abandonna, après les
+_Pêcheurs de Perles_ et la _Jolie fille de Perth_, les sentiers battus
+pour entrer dans une voie nouvelle? Fallait-il l'accuser pour cela,
+comme l'ont fait légèrement les critiques de la première heure,
+d'appartenir à l'École wagnérienne?
+
+C'est lui-même qui nous édifiera sur ce point dans une lettre qu'il
+adressait à certain critique d'art, après l'exécution de la _Jolie fille
+de Perth_:
+
+«Non, monsieur, pas plus que vous, je ne crois aux faux dieux et je vous
+le prouverai. J'ai fait _cette fois encore_ des concessions _que je
+regrette_, je l'avoue. J'aurais bien des choses à dire pour ma
+défense.... devinez-les! _L'école des flonflons, des roulades, du
+mensonge, est morte, bien morte!_ Enterrons-la sans larmes, sans regret,
+sans émotion et... _en avant_!»
+
+Son amour pour le côté sensuel de la musique italienne, dont il nous
+fait la confidence, s'atténuera donc, dans une certaine mesure,
+lorsqu'il abordera des œuvres plus sérieuses, et marquant un pas en
+avant. Avec sa nature si pétrie d'intelligence et si bien douée au point
+de vue artistique, il comprendra que les vieux moules se sont brisés et
+il sera un des premiers à entrevoir la vive lumière qui se lève à
+l'horizon. Il aura frayé la route à ses contemporains, en s'élançant
+audacieusement à la recherche de la vérité dans l'art dramatique, sans
+pour cela s'être mis à la remorque de personne, surtout de Richard
+Wagner.
+
+_Carmen_ et l'_Arlésienne_ sont là pour le prouver.
+
+Il pourra certes chercher encore «à s'égarer dans les mauvais lieux
+artistiques»; mais il n'en rapportera pas de déplorables habitudes.
+
+L'École des roulades, des flonflons aura bien disparu!
+
+* * *
+
+--La majeure partie des lettres que nous publions n'était pas datée. Il
+a été facile de préciser quelques dates, en prenant pour base les
+faits, les exécutions de certaines œuvres indiqués dans la
+correspondance. C'est ainsi que dans la première de ces lettres il
+accuse 28 ans; il est donc hors de doute qu'elle fut écrite en 1866,
+puisque Georges Bizet est né en 1838[50]. Il y avait peut-être un écueil
+à publier, dans leur entier, ces souvenirs épistolaires, dans lesquels,
+à travers maintes anecdotes et appréciations sur l'art et sur ses plus
+illustres interprètes, l'auteur donne des détails un peu techniques,
+ayant trait presqu'exclusivement aux œuvres d'un compositeur. Mais,
+après réflexion, nous avons pensé qu'il serait intéressant de connaître
+de quelle manière Georges Bizet professait, et quelles tendances il
+cherchait à inculquer à ses élèves;--c'est même là un point spécial
+qu'éclaire d'un jour tout nouveau cette correspondance intime.
+
+Dans la spiritualité de cette physionomie sympathique, douce et
+énergique tout à la fois, que nous avons connue, dans la franchise et
+l'acuité de ces yeux s'abritant derrière le lorgnon, dans le front
+puissant recouvert en partie par une luxuriante chevelure, dans l'ovale
+un peu court de la figure encadrée d'une barbe d'un blond ardent et
+mouvementée, ne retrouvons-nous pas cette nature primesautière,
+nerveuse, chaleureuse, pleine d'élan et d'audace qui se livre si
+entièrement dans les lettres qu'on va lire?
+
+HUGUES IMBERT.
+
+
+
+
+_Première Lettre._
+
+1866.
+Monsieur,
+
+J'ai reçu votre lettre et votre envoi--
+
+Et d'abord, monsieur, à qui dois-je le plaisir d'entrer en relation avec
+vous?.....
+
+J'ai 28 ans.--Mon bagage musical est assez mince. Un opéra très discuté,
+attaqué, défendu..... en somme une chute honorable, brillante, si vous
+permettez cette expression, mais enfin une chute. Quelques mélodies...
+sept ou huit morceaux de piano... des fragments symphoniques exécutés à
+Paris... et c'est tout. Dans quelques mois, un grand ouvrage..., mais
+ceci est la peau de l'ours... n'en parlons pas.--Les artistes et le
+monde parisien me connaissent..... au total 4 ou 5,000 personnes que
+nous nommons ici: Tout Paris!... Mais je suis parfaitement ignoré en
+province... Mes _Pêcheurs de perles_ vous seraient-ils tombés sous la
+main et y auriez-vous puisé la confiance dont vous m'honorez? Ce serait
+bien flatteur pour moi..., mais j'en doute. Dites-moi donc le nom de
+notre intermédiaire, afin que je puisse le remercier chaleureusement.
+
+J'accepte en principe votre proposition.--Mais, avant de commencer, il
+faut que je sache ce que vous voulez faire. Si j'en crois les
+remarquables échantillons que vous m'adressez, vous désirez pousser
+jusqu'au bout l'étude de votre art.--En vérité, vous le pouvez.--Vous
+avez du style, vous écrivez à merveille.--Vous savez vos maîtres,
+notamment Mendelssohn, Schumann, Chopin, que vous semblez chérir d'une
+tendresse peut-être un peu exclusive..., mais ce n'est certes pas moi
+qui aurai le courage de vous reprocher cette préférence... Ou vous avez
+fait toutes vos études de contre-point et de fugue, ou vous êtes
+_spécialement extraordinairement_ organisé.
+
+Votre _Marche funèbre_ est excellente. C'est, à mon avis, le meilleur
+morceau de votre envoi. L'idée y est plus nette, plus clairement
+exprimée que dans les autres pièces... Dans tout cela, rien de commun,
+rien de lâché. C'est très intéressant!... J'ai lu et relu vos romances
+sans paroles avec un vif plaisir. Le chant est moins dans vos habitudes,
+ce me semble. Résumons-nous; je vous demande une lettre détaillée.
+
+Votre âge,--le temps employé par vous à vos études musicales,--la nature
+de ces études.--Où en êtes-vous?... Je ne vous demande pas _où
+voulez-vous aller_?--Vous me répondriez _partout_ et vous auriez
+raison.--Avez-vous fait de l'orchestre?... Avez-vous fait du quatuor, de
+la symphonie, de la scène lyrique, de l'opéra et de l'oratorio?... La
+composition idéale est difficile à traiter par correspondance.--Il faut
+se voir, s'entendre, discuter, se connaître pour travailler avec fruit.
+Mais le contre-point, la fugue, l'instrumentation peuvent se traiter par
+lettres avec un réel succès. Je l'ai expérimenté.--Vous laissez une
+marge considérable et, là, je mets en regard de votre texte les
+observations, les modifications nécessaires... Qu'en pensez-vous?
+J'attends maintenant votre réponse... Mettez-moi au courant de votre
+passé artistique, du présent et même de l'avenir que vous vous proposez.
+
+Quant aux conditions, monsieur, je ne sais que vous répondre... Je
+n'aime pas beaucoup traiter ce chapitre. Si j'avais quelque fortune, je
+serais heureux de vous consacrer quelques-uns de mes loisirs... Je me
+considèrerais comme parfaitement payé par les progrès que je pourrais
+vous aider à faire... Malheureusement je n'ai pas de loisirs!... Des
+leçons, des travaux énormes pour plusieurs éditeurs, des relations trop
+étendues... tout cela dévore ma vie. Je suis donc obligé d'accepter non
+le prix de mes conseils, mais le prix des instants que je vous
+consacrerai. Je fais payer mes leçons 20 francs.--En moyenne, mon temps
+vaut pour moi 15 francs l'heure.--Voulez-vous baser notre arrangement
+sur cette donnée?... D'après la quantité de travail que vous m'enverrez,
+nous pourrons établir une moyenne générale... Cela vous convient-il
+ainsi? ou mieux, voulez-vous ne rien décider à cet égard?... et faire ce
+que vous jugerez convenable?
+
+Je le veux bien, moi!
+
+L'important est que nous n'en parlions plus... Car ces détails me sont
+particulièrement désagréables.
+
+J'attends donc votre réponse, monsieur; donnez-moi force détails.
+
+Et croyez-moi, je vous prie, monsieur, dès aujourd'hui votre
+parfaitement dévoué confrère.
+
+GEORGES BIZET,
+
+32, rue Fontaine-Saint-Georges.
+
+
+
+
+_Deuxième Lettre._
+
+
+11 mars 1867.
+
+Cher Monsieur,
+
+Merci. Votre lettre m'a causé un véritable plaisir. Si quelque chose
+peut consoler de l'indifférence d'un public blasé et distrait, c'est à
+coup sûr l'approbation, la sympathie des hommes de goût et
+d'intelligence qui, comme vous, consacrent le meilleur de leur existence
+au culte de l'art le plus élevé.--Nous parlons tous deux la même langue,
+langue étrangère, hélas! à la plupart de ceux qui se croient
+artistes.--Nos idées sont les mêmes en principe. Seulement, la
+différence de nos situations amènera quelquefois entre nous de légers
+dissentiments.--Je suis éclectique.--J'ai vécu trois ans en Italie et je
+me suis fait non aux honteux procédés musicaux du pays, mais bien au
+tempérament de quelques-uns de ses compositeurs.--De plus, ma nature
+sensuelle se laisse empoigner par cette musique facile, paresseuse,
+amoureuse, lascive et passionnée tout à la fois.--Je suis allemand de
+conviction, de cœur et d'âme..., mais je m'égare quelquefois dans les
+mauvais lieux artistiques... Et, je vous l'avoue tout bas, j'y trouve un
+plaisir infini. En un mot, j'aime la musique italienne comme on aime une
+courtisane; mais il faut qu'elle soit charmante!... Et, lorsque nous
+aurons cité les deux tiers de _Norma_, quatre morceaux des _Puritains_,
+et trois de la _Somnambule_, deux actes de _Rigoletto_, un acte du
+_Trouvère_ et presque la moitié de la _Traviata_, ajoutons _Don
+Pasquale_ et--nous jetterons le reste où vous voudrez.--Quant à Rossini,
+il a son _Guillaume Tell_... son soleil,--le _Comte Ory_, le _Barbier_,
+un acte d'_Otello_, ses satellites; avec cela il se fera pardonner
+l'horrible _Sémiramis_ et tous ses autres péchés!... Je tenais à vous
+faire cette petite confession, afin que mes conseils aient pour vous
+toute leur signification.--Comme vous, je mets _Beethoven_ au-dessus des
+plus grands, des plus fameux. La symphonie avec chœurs est pour moi le
+point culminant de notre art. _Dante_, _Michel-Ange_, _Shakespeare_,
+_Homère_, _Beethoven_, _Moïse_!..... Ni Mozart, avec sa forme divine, ni
+Weber, avec sa puissante, sa colossale originalité, ni Meyerbeer avec
+son foudroyant génie dramatique, ne peuvent, selon moi, disputer la
+palme au _Titan_, au _Prométhée_ de la musique. C'est écrasant!... Vous
+voyez que nous nous entendrons toujours.
+
+Maintenant, j'arrive à vous et à vos deux morceaux:
+
+_Trio._--Page 1. Le début est un peu sec; votre _ut_ dièse
+abandonné par les cordes sera d'un effet disgracieux avec
+_l'ut_ naturelle au piano. Je vous conseille ceci:
+
+[image: notation musicale]
+
+c'est bien là, ce me semble, ce que vous voulez.
+
+Si vous tentez absolument à séparer l'_ut_ dièse de l'_ut_ naturelle, il
+faudrait écrire ainsi:
+
+[image: notation musicale]
+
+mais, je préfère de beaucoup le premier exemple.
+
+Votre phrase se relève de suite; la chute en _la_ mineur est heureuse.
+Page 2, deuxième ligne, mesure six.
+
+Le _si_ bémol du violon sur le _si_ naturelle du piano me peine
+légèrement... Ce qui suit est excellent; votre
+
+[image: notation musicale]
+
+du violon sur le
+
+[image: notation musicale]
+
+du piano me plaît infiniment. C'est hardi, neuf et bien pensé.
+Décidément, vous aimez Schumann. Page 3: votre morceau se relève
+définitivement. Je regrette beaucoup la mollesse de votre début... La
+période en triolets est excellente. Tout le développement de la page 4
+me va complètement.--Le trait première ligne page 5 _très bon_,--mes
+éloges les plus sincères pour toute cette page.--Pages 6 et 7 bravo! La
+page 8 est encore meilleure. Le point capital de votre morceau est pour
+moi la page 11 que je trouve très belle.--Votre progression sur la
+pédale _ré_ est excellente, c'est ému.--C'est maître cela! Tout le reste
+va de soi et je n'ai plus d'observations à vous faire jusqu'à la coda
+qui me semble tourner court. Je joins au paquet un plan de coda qui
+n'est peut-être pas fameux, mais qui vous donnera la _mesure_ de ce
+qu'il faut, je crois, ajouter.
+
+Je me résume.--Si votre première idée était, comme inspiration, à la
+hauteur des développements, votre morceau serait _très beau_. Tel qu'il
+est, il est fort remarquable. Je suis désireux de connaître la suite de
+votre trio.--Soyez difficile; votre premier morceau oblige.
+
+J'ai été parfaitement sincère pour le trio, je le serai pour la rêverie.
+
+Eh! bien, je n'aime pas beaucoup cela!... Vous ne m'en voulez pas,
+j'espère. Je vous dois la vérité et je vous la dirai toujours et quand
+même. Je connais de vous des choses qui me rendent très difficile.--En
+art, pas d'indulgence!
+
+Je n'ai pas de critique de détail à vous faire sur cette pièce. Quand je
+vous aurai signalé une petite réminiscence du septuor des _Troyens_, à
+la dernière page
+
+[image: notation musicale]
+
+je n'aurai plus qu'à vous parler de l'œuvre en général.
+
+C'est mou, terne! L'idée est courte. Ce n'est pas assez exquis en poésie
+pour le ton rêveur que vous abordez. Il y a sans doute dans tout cela
+une certaine langueur, un certain charme, mais pas assez.--Évidemment,
+ce n'est pas mal, mais vous devez, vous pouvez faire mieux.--Croyez-moi.
+Mon jugement vous paraîtra sévère... Attendez quelque temps. Laissez
+dormir la chose, et, quand vous la reverrez après l'avoir presque
+oubliée, vous serez de mon avis. Vous trouverez cela un peu _bulle de
+savon_!... J'ai toujours remarqué que les compositions les moins bien
+venues sont toujours les plus chéries au moment de l'éclosion. Je crains
+les choses qui sentent l'improvisation.--Voyez Beethoven: prenez les
+œuvres les plus vagues, les plus éthérées, c'est toujours _voulu_,
+toujours _tenu_. Il rêve et, pourtant, son idée a un corps. On peut la
+saisir... Un seul homme a su faire de la musique quasi-improvisée, ou du
+moins paraissant telle, c'est _Chopin_... C'est une charmante
+personnalité, étrange, inimitable et qui n'est pas à imiter.--En résumé,
+avant de condamner l'opinion que je formule sur votre morceau,
+faites-moi le plaisir de le mettre deux ou trois mois dans vos cartons.
+Après le repos, examinez et jugez... vous verrez juste.
+
+Je veux vous parler aussi touchant l'avenir que vous vous proposez.--Ne
+pensez pas au théâtre, soit, vous sentez, vous savez ce que vous devez
+faire.--Mais vous bannir de la symphonie, vous n'en avez pas le droit.
+Il faut faire de la symphonie.--Vous la ferez bien, je vous en réponds.
+Soyez ambitieux et je le serai pour vous.--Je reviendrai à la charge, je
+vous en préviens.
+
+Je laisse ma lettre ouverte. Je vais dîner et me rendre à _Don
+Carlos_[51]... Je vous enverrai des nouvelles.
+
+* * *
+
+_Deux heures du matin._
+
+Deux mots seulement. Je suis abruti, éreinté. Verdi n'est plus italien;
+il veut faire du Wagner... il a abandonné la sauce et n'a pas levé le
+lièvre. Cela n'a ni queue ni tête... Il n'a plus ses défauts, mais aussi
+plus une seule de ses qualités... Il veut faire du style et ne fait que
+de la prétention... C'est assommant... four complet, absolu.
+L'exposition prolongera peut-être l'agonie; mais c'est une bataille
+perdue. Le public surtout est furieux. Les artistes lui pardonneront
+peut-être une tentative malheureuse qui prouve, après tout, en faveur de
+son goût et de sa loyauté artistique. Mais le bon public était venu pour
+s'amuser... et je crois qu'on ne l'y repincera pas... La presse sera
+mauvaise.
+
+À bientôt et croyez toujours aux sentiments affectueux de votre mille
+fois dévoué et affectionné
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ah! merci pour votre photographie. Je ne vous retourne pas la mienne; je
+ne l'ai pas. Je ne me suis fait portraiturer qu'une fois, sur la demande
+de la princesse Mathilde, qui tenait absolument à collectionner les
+têtes de ses invités du dimanche, et mes amis m'ont volé toutes les
+épreuves.
+
+À bientôt.
+
+
+
+
+_Troisième Lettre._
+
+
+Bravo! Ce n'est pas une leçon que je vous adresse aujourd'hui. Mais bien
+une analyse critique de votre sonate. (Première sonate pour piano et
+violon.)
+
+_Le premier morceau est bien._
+
+L'_Andante_ est _très beau._
+
+L'_Intermezzo_ est un morceau _complet_, DIGNE D'UN MAÎTRE; je suis
+convaincu que ce morceau orchestré prendrait sa place parmi les
+meilleures pièces de ce genre. Vous êtes un symphoniste. Croyez-moi et
+courage.
+
+Le final est audacieux, chaleureux au possible. J'y trouverai quelques
+taches que je vous signalerai.
+
+_Premier morceau._--J'aime beaucoup votre première idée; elle est
+malheureusement un peu courte et vous répétez quatre fois de suite la
+tête de votre motif (deux fois en _la_ mineur et deux fois en _ut_).
+N'essayez pas de rien changer.--C'est bon, malgré ma légère
+critique.--Excellent développement.--Les deux dernières lignes de la
+page 3, bravo!--La deuxième idée me séduit moins que la première.--Cela
+manque un peu d'originalité. Je veux louer cependant les quatre mesures
+en _mi_ qui sont une très heureuse rentrée.--Vous rentrez bien dans
+l'_agitato_.--J'aime infiniment la fin de votre première reprise. Tout
+le travail de la deuxième me paraît complètement réussi.
+
+--La rentrée du motif sur
+
+[image: notation musicale]
+
+est une trouvaille.
+
+J'aime beaucoup la coda.--Cependant, je regrette que vous n'ayez pas
+terminé dans le _Chaud_.--Je ne veux pas vous faire d'observations
+bourgeoises quant à l'_effet_... Mais je crois qu'une péroraison
+absolument agitée et vigoureuse serait plus à sa place....
+
+Je puis me tromper... il y a là une de ces nuances délicates dont
+l'auteur est généralement le meilleur juge.--Si vous n'êtes pas de mon
+avis, après réflexion, je retire ma critique.
+
+_Andante._--Nous voici en plein Beethoven! pas de réminiscences
+cependant.--Votre belle idée vous appartient. Soyez en fier. Ces grosses
+notes graves se posant sur le dernier temps m'ont fait penser à
+l'andante de la grande sonate en _fa_ mineur de Beethoven.--J'ai joué
+vingt fois ce morceau,--et, chaque fois, je l'ai trouvé plus élevé, plus
+pur... Je ne veux pas exagérer mes éloges. Pourtant je dois vous avouer
+qu'un passage de cet andante me semble d'une grande beauté!... Je veux
+parler de la rentrée en _la_ bémol (page 17) par le 3/4 d'ut bémol et
+l'altération du sol.--Le
+
+[image: notation musicale]
+
+qui succède à cette magnifique mesure est d'un charme
+inexprimable.--Voilà de l'inspiration!... Mettez le nom que vous voudrez
+là-dessus... et ça ne bougera pas d'une semelle.--J'arrive au
+contre-sujet du violon sur le motif
+
+[image: notation musicale]
+
+page 18.--C'est beau, tellement que votre accompagnement un peu fouillé,
+un peu cherché ne soutient pas la comparaison.--Voulez-vous un conseil?
+Ne répétez pas deux fois chaque période du motif.--Faites entendre
+l'idée entière au piano pendant que le violon se développe sur le
+contre-sujet, qui est des plus inspirés,--et enchaînez avec la
+coda.--J'ai essayé souvent les deux versions. Celle que je vous indique
+est, je crois, de beaucoup préférable. La lin est belle jusqu'à la
+dernière note!
+
+_Intermezzo._--Ici, pas une critique, je vous le répète.--C'est
+parfait.--C'est délicieux! Mon ami Guiraud, l'auteur de _Sylvie_[52], un
+très grand musicien, auquel je me suis permis de montrer ce Scherzo, en
+a été aussi enchanté que moi.--Je ne vous cite rien; tout est
+intéressant.--Quel délicieux effet produirait une clarinette faisant
+entendre
+
+[image: notation musicale]
+
+pendant que les violons murmureraient le
+
+[image: notation musicale]
+
+Ce serait exquis. Je vous en supplie,--mettez-vous à la
+symphonie.--Est-ce l'orchestre qui vous effraie? Quelle folie!... Vous
+savez orchestrer, je vous en réponds! _Vous n'avez pas le droit de ne
+pas faire de la symphonie._ Il faut un peu d'ambition, que diable!... Je
+ne veux pas que vous écriviez toute votre vie pour Carcassonne.--Tenez;
+orchestrez votre andante et votre intermezzo. Je les montrerai à
+Pasdeloup.--Ou je me trompe fort, ou il sera empoigné. Nous avons ici
+les concerts de l'Athénée... Allons... à l'œuvre!
+
+Avez-vous remarqué que Mozart, Haydn et même Beethoven ratent trois
+finals sur quatre? Je ne puis rien ouïr de plus agréable que le vôtre,
+qui se soutient très crânement après vos trois premiers morceaux. C'est
+fiévreux, agité, dramatique et clair.
+
+--La phrase
+
+[image: notation musicale]
+
+est remplie d'une vive douleur.--C'est ému, bien inspiré. J'aime bien le
+
+[image: notation musicale]
+
+bien que cela ne s'harmonise pas avec le reste.--Cette petite excursion
+Verdissienne m'a un peu surpris,--mais c'est bien. La chute surtout est
+très heureuse.--Le développement marche bien; j'aime vos quatre entrées
+chromatiques. C'est fameusement écrit. La dernière ligne de la page 32
+me plaît beaucoup. C'est neuf d'harmonie.--Plus rien à dire jusqu'à la
+dernière page. Ici, vous avez une mesure de trop; cela me choque. Je ne
+puis me tromper sur ces sortes de choses.--Tenez: dédoublons la mesure:
+
+[image: notation musicale]
+
+Vous finissez en l'air. C'est boiteux. J'ai besoin de:
+
+[image: notation musicale]
+
+Essayez,--Vous allez être de mon avis. J'en suis sûr.
+
+Maintenant, je vous en prie.--Faisons de l'orchestre. Comme composition
+idéale, je puis remplir vis-à-vis de vous le rôle de critique, de
+confrère sincère. Je puis vous donner mon impression, des conseils comme
+voue pourriez m'en donner à l'occasion.--Mais être votre
+_professeur_...! Vous n'en avez pas besoin.--Ce mot-là ne doit pas se
+prononcer entre nous, pas plus que celui d'_élève_! Pour
+l'instrumentation, j'espère vous être plus utile.... Quand vous viendrez
+à Paris, je vous mettrai en relations avec quelques musiciens: _Gounod_,
+_Reyer_, _Saint-Saëns_, _Guiraud_, le _prince Polignac_, etc.... et vous
+serez là avec vos pairs. Personne en ce moment ne fait mieux que votre
+andante et votre intermezzo.--À la symphonie! À la symphonie!... Il le
+faut.--J'ai reçu la visite de votre charmant ami. J'espère le revoir
+bientôt et passer une soirée avec lui.--J'ai bien tardé à vous écrire;
+c'est votre faute. Je tenais à bien connaître, à bien étudier votre
+sonate.
+
+Il est 3 heures du matin.--Je vais vous quitter.--Encore une fois, mille
+félicitations et mille témoignages de ma bien affectueuse confraternité.
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ah! J'oubliais de vous parler de la feuille détachée qui accompagne
+votre envoi. C'est un nouveau plan de deuxième reprise pour le premier
+morceau.... J'aime mieux l'autre.
+
+
+
+
+_Quatrième Lettre._
+
+
+....avril 1867.
+
+_1º Modification du deuxième motif du premier morceau
+de la sonate pour piano et violon»._
+
+Pour bien juger le changement, il faudrait entendre le morceau complet.
+Cependant, je crois que ce deuxième motif, tout en étant par lui-même
+supérieur au premier, sera d'un moins bon effet dans l'ensemble du
+morceau. Un défaut est toujours difficile à corriger dans une œuvre bien
+venue. Bref, je conclus à la conservation du premier motif.
+
+_2º Harmonie du motif de l'andante._
+
+Les deux versions sont excellentes. Peut-être préféré-je l'ancienne.
+Mais vous êtes le seul juge compétent.--Pourtant, la triple appogiature
+donne beaucoup d'accent à la phrase.
+
+_3º Deuxième idée du final._
+
+Oh! ici pas d'hésitation. Laissez votre forme Verdi. Ne châtiez pas
+votre idée. Laissez le défaut.--Votre changement amollit tout le
+morceau. J'aime mieux un peu moins de pureté dans la forme et plus
+d'élan dans la pensée. Donc, conservez la première idée.
+
+_4º Andante du trio._
+
+C'est un joli morceau, un peu mou, un peu mendelssohnien.--Mendelssohn,
+entre autres défauts, traite quelquefois ses andantes symphoniques en
+romances sans paroles.--Vous n'avez pas évité cet écueil!... L'idée est
+très agréable. Finissez le morceau; il vaut la peine d'être achevé.
+Mais, à l'avenir, évitez cette mollesse. L'élégance, le goût sont
+d'excellentes qualités à condition de n'exclure ni la netteté ni la
+fermeté. Le développement est bon et la rentrée est charmante. C'est
+_bien_, mais ce n'est pas très bien.
+
+_5º À Elvire._
+
+Je comprends le succès de cette pièce; j'y trouve de fort bonnes choses;
+et, cependant, je n'en suis pas absolument satisfait. La première idée a
+un parfum 1830 ou même 1829, qui ne me pince qu'à moitié. C'est du Loïsa
+Puget, plus le talent.
+
+Cette forme:
+
+[image: notation musicale]
+
+me rappelle un horrible chant patriotique qui courait les rues en 1848.
+Le souvenir de cette révolution inutile, ridicule et bête me rend
+peut-être injuste pour votre mélodie, qui, je le répète, renferme de
+bonnes choses. Il y a de l'amour et de la chaleur dans la phrase refrain
+et, n'était la forme romance, j'en serais complètement satisfait. Cette
+forme est moins bonne encore lorsque vous faites le si bémol double.--Le
+développement et la rentrée (deuxième strophe) sont réussis. C'est chaud
+et l'idée refrain rentre à merveille.--Même éloge pour la troisième
+strophe.--La dernière page est excellente. C'est bien pensé, bien
+exécuté. En somme, et sans être enthousiaste de cette mélodie, j'y
+trouve la touche du musicien, du penseur intelligent. C'est mieux que
+les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des mélodies à succès.
+
+_6º Chœur._
+
+Le début a de la grandeur; votre brusque voyage en _ré_ majeur me
+chagrine un peu. L'idée en _ut_ est bonne. Le développement en _sol_ à
+bouche fermée est un peu _longuet_. L'allegro suivant, bien.--Bonne
+phrase à la Meyerbeer...
+
+La coda en 6/8 me paraît bien syllabique. Il faudra en modérer le
+mouvement, pour en rendre l'exécution possible.
+
+Les sociétés chorales de Bruxelles, d'Anvers et de Liège exécuteraient
+facilement cette péroraison. Mais les exécutions véritablement
+_miraculeuses_ sont trop exceptionnelles pour servir de base
+d'opération.--La fin extrême est trop élevée pour les premiers ténors.
+Les trois grandes sociétés belges se jouent de ces difficultés. Mais, je
+vous le répète, ces exceptions, tout à fait extraordinaires,
+_inimaginables_ même pour ceux qui n'ont pas entendu ces admirables et
+vaillants chanteurs, ne font que confirmer la règle.
+
+En somme, ce chœur est bon et vous fait honneur.
+
+Pourquoi n'est-il pas meilleur?
+
+Pourquoi n'est-il pas très beau?
+
+Parce que vous ne vous êtes pas assez élevé.--Vous m'avez rendu
+exigeant; vous êtes un _grand musicien_ et vous devez faire mieux
+encore.
+
+J'attends avec impatience vos premiers travaux d'orchestre. Vous allez
+marcher à pas de géant. C'est si amusant l'orchestre! Jusqu'à présent,
+vous avez dessiné; vous avez exécuté des grisailles, réalisant vos
+effets d'ombre et de lumière avec des valeurs différentes, mais dans le
+même ton. Maintenant, vous allez peindre.--Faites votre palette... et à
+l'œuvre! Si vous avez un _coloris_ riche et séduisant, avec vos qualités
+de forme et de _couleur_, la route sera longue et belle à
+parcourir.--Allons, courage et à bientôt.
+
+Votre confrère et ami dévoué
+
+GEORGES BIZET.
+
+_P. S._ Le _Roméo_ de Gounod va à moitié; il ne passera que dans les
+derniers jours du mois[53].
+
+Je vais flâner et déloger. Je ne _veux_ arriver au plus tôt que fin
+_novembre_. Je crains les chaleurs et je me défie du public cosmopolite
+qui va nous envahir.
+
+
+
+
+_Cinquième Lettre._
+
+
+Cher Monsieur,
+
+J'ai été absent quatre jours. C'est ce qui vous explique le retard
+involontaire de ma réponse.--Je ne suis pas encore à la campagne.--En
+tout cas, mon habitation d'été n'étant qu'à une demi-heure de Paris, je
+ne serai pas privé du plaisir de vous voir,--d'autant plus que mes
+répétitions me forceront sans doute de venir tous les jours à Paris.
+
+J'ai annoté votre envoi.--En général, vous écrivez trop les instruments
+à vent comme le quatuor. Le timbre de chacun des instruments en bois
+étant particulier, il n'est pas bon de les employer en _corps_, si ce
+n'est pour des effets particuliers. Les cordes, au contraire, ne sont
+qu'un immense instrument, parfaitement homogène.--C'est la base de
+l'orchestre symphonique.--Et, plus je vais, plus je suis convaincu qu'il
+ne faut user des bois et des cuivres qu'avec circonspection. Il faut
+employer deux flûtes, deux hautbois, deux clarinettes, deux ou quatre
+bassons et quatre cors. Il est impossible de bien orchestrer en ne
+disposant que d'un seul instrument de chaque espèce. En effet, une
+rentrée en tierces, par exemple, sera bien meilleure, exécutée par deux
+clarinettes ou deux hautbois, que par une clarinette ou un hautbois.
+
+Avez-vous le traité d'instrumentation de Berlioz? Si non, faites-en
+l'acquisition au plus vite,--C'est un admirable ouvrage, le _Vade mecum_
+de tout compositeur écrivant pour l'orchestre.--C'est parfaitement
+complet--Les exemples y abondent.--C'est indispensable!
+
+Vous employez le cor comme un instrument ordinaire. C'est un grand
+tort.--Le timbre spécial de cet instrument, la grande difficulté qu'il
+éprouve à faire entendre certains sons bouchés le rendent impossible
+comme instrument d'harmonie. Je vous envoie un exemple tiré de votre
+joli allegretto de symphonie.
+
+En somme, c'est bien.--Soyez simple; _ne mettez que ce que vous
+entendez_;--pas autre chose,--ne chargez pas;--il y en a toujours trop!
+
+L'exercice que vous vous proposez serait bon, s'il était fait d'après
+une _réduction_ bien complète. Autrement, vous ne pouvez deviner les
+détails que vous ne voyez pas.--Prenez une bonne réduction à quatre
+mains.... Tenez..., par exemple..., un andante de symphonie de Beethoven
+par Czerny.--Mais, un morceau ne peut bien être orchestré que par
+l'auteur... ou il faut être bien fort; sans compter qu'on peut faire
+bien et autrement. Le meilleur est de vous orchestrer vous-même. Lisez
+les symphonies de Beethoven; lisez et travaillez Berlioz.
+
+Le petit morceau en _si_ mineur est très bon. J'aime beaucoup le
+fragment de ballet,--et c'est bien instrumenté.
+
+Mille choses bien aimables et bien affectueuses et croyez-moi toujours
+votre mille fois dévoué
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Sixième Lettre._
+
+
+Décembre 1867.
+
+Cher Monsieur,
+
+Je tiens, avant tout, à vous remercier de tout cœur de votre dédicace.
+Je serai heureux de voir mon nom attaché à votre excellente sonate.
+C'est pour moi plus qu'un honneur, c'est une marque d'estime et de
+sympathie d'un excellent musicien, d'un galant homme pour lequel je
+professe, je vous assure, une vive et chaude amitié.--Donc, une chaude
+poignée de mains pour votre bonne pensée et mille fois merci.
+
+Je viens de lire votre envoi: Votre andante de _Trio_ est de l'art et
+votre andante de sonate--c'est un morceau de maître.--Je vous dois la
+vérité ou du moins ce que je crois la vérité.--Si l'idée première de ce
+morceau était absolument originale, si elle n'attestait pas l'influence
+de Beethoven et de Schumann,--ce serait _absolument_ de premier
+ordre.--Cette critique (est-ce bien une critique?) est celle qu'on peut
+faire des meilleures choses de notre temps.--Vous aurez plus d'une fois
+l'occasion de me la retourner--(du moins, je l'espère, sans
+modestie).--Gounod a écrit deux symphonies et, dans les huit morceaux
+qui les composent, il n'y a rien qui vaille votre andante.--Votre
+intermezzo est fort bon; mais je le place au-dessous de l'andante.--Je
+préfère de beaucoup celui de la sonate.--Celui-là est original.--L'idée
+de celui qui nous occupe est moins trouvée.--Du reste, le morceau est
+charmant, intéressant, bien conduit.--Rien à dire dans le
+détail.--J'aime beaucoup mieux le majeur que le mineur et je parie que
+vous êtes de mon avis.--Je reviens à l'andante pour vous signaler votre
+superbe rentrée.--Cela, c'est du Beethoven du bon cru.--L'idée rentre
+avec une puissance remarquable.--C'est empoignant.--Vous m'avez
+ému.--Merci.--Il n'y a pas une note à changer dans tout le morceau; la
+coda est charmante,--et avant--la phrase en sol sous la double tenue
+_ré_ est excellente.--Bravo!
+
+Votre première reprise de Symphonie me plaît beaucoup,--excepté la
+seconde idée,--c'est trop court, c'est essoufflé! Et gare la Rosalie! Si
+vous êtes courageux, vous chercherez quelque chose de plus saillant et
+vous pourrez alors faire un excellent morceau.--Je ne vous conseille pas
+d'indiquer la _reprise_.--À mon avis, la reprise a vieilli--et la
+plupart des symphonies de Beethoven et de Mendelssohn (et bien entendu
+Mozart) gagneraient à être exécutées sans reprises.--C'est bien
+orchestré, peut-être un peu trop trombonisé; mais il faudrait entendre;
+je n'ai pas d'opinion faite à cet égard. Vous trouverez sur votre
+manuscrit plusieurs remarques qui sont utiles, je crois.--Vous écrivez
+très bien le quatuor.--C'est tout!
+
+Je vais recommencer mes répétitions[54].--Je ne sais si ma distribution
+ne sera pas modifiée.--Mes collaborateurs veulent à toute force Madame
+Carvalho.--Ils ont raison,--mais c'est bien dur pour Mlle
+Devriès.--Je vous dis cela sous le sceau du secret.--Si vous voulez
+savoir le fond de ma pensée, j'espère que cela ne se fera pas.--J'y
+perdrai 10,000 francs, dit-on, c'est possible! Mais... et Dieu sait si
+une différence de 10,000 francs est quelque chose pour moi! Enfin tout
+sera décidé cette semaine! (Tout ceci absolument entre nous.)
+
+J'ai envoyé promener l'Athénée! Mais ils sont venus pleurer chez moi et
+je leur ai bâclé le premier acte[55].--_Legouix_ s'est chargé du second,
+_Jonas_ du troisième, et _Delibes_ du quatrième.--Le secret est assez
+bien gardé; mais une femme vient de le découvrir, tout est perdu. Je
+nierai, du reste, effrontément. J'ai envie de siffler le premier
+acte,--sans compter que le public s'en acquittera bien sans moi! J'ai
+été totalement refait et enfoncé.--On m'a reproché mon manque de parole,
+on a pleuré et j'ai _donné_ mon premier acte.--Cela ne me rapportera pas
+un rouge liard.--Décidément, je ne fais pas de progrès en affaires.
+
+Allons, à bientôt.--Je vous tiendrai au courant de ma _Jolie Fille_!
+
+En attendant, croyez à la sympathie la plus vive de votre dévoué
+confrère et ami
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Septième Lettre._
+
+
+Cher ami,
+
+Que direz-vous donc, lorsque vous aurez vu Rome et Naples?
+
+Quel pays!
+
+Vivre en Italie, même sans musique, quel rêve!
+
+Gounod va partir pour Rome, afin d'entrer dans les ordres!....
+
+Il est absolument fou!... Ses _dernières_ compositions sont navrantes!
+
+Au diable la musique catholique!
+
+Pasdeloup va jouer ma symphonie.--Du moins, il le dit et fait copier les
+parties d'orchestre.
+
+Ce que vous avez lu des Italiens est vrai: M. Bagier m'a commandé un
+ouvrage.--Mais cela a raté,--le poème ne m'allait pas.--J'ai lâché.
+
+On me fait mon poème pour l'Opéra.--C'est long, long! Quels raseurs que
+ces auteurs et directeurs!
+
+J'ai lu votre concerto avec le plus vif intérêt.
+
+Le début est très beau. La seconde phrase est peut-être moins trouvée;
+mais elle est délicieusement amenée. En somme tout le solo marche à
+merveille.--Quant au second pour le juger, je voudrais le voir encore...
+Cela est bon en soi; mais je ne me rends pas bien compte de
+l'effet.--C'est peut-être un peu long d'arpéges.--Mais, je vous le
+répète, je ne puis vous donner qu'une appréciation vague, tant que le
+morceau n'est pas terminé.
+
+Comme détail, je crois qu'il manque une mesure, à la fin du premier
+solo... J'ai indiqué l'endroit au crayon.
+
+Autre chose:
+
+À la première entrée du piano, il y a comme une réminiscence de la
+grande sonate à Kreutzer de Beethoven.
+
+À la fin de la page 9, deux dernières mesures, réminiscence assez
+accentuée du premier concerto de Chopin.
+
+[image: notation musicale]
+
+Voyez cela; c'est un peu vif.
+
+En somme, votre concerto marche à merveille.--À quand le trio?
+
+Je suis embêté!
+
+Le grand lama de l'Opéra me fait relancer par tous mes amis.--Il veut
+que je fasse la _Coupe du Roi de Thulé_... Il insiste avec rage!--
+
+Ça m'embête!... quel fichu métier!
+
+Si je pouvais en essayer un autre!...
+
+À vous, cher, mille fois.--Écrivez plus souvent à votre ami
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Huitième Lettre._
+
+
+Le Vésinet, _26 août 1868_.
+
+Mon cher ami,
+
+Vous êtes un vrai musicien!... Et c'est mal à vous de venir me troubler
+dans masolitude par des portraits erotiques... Vous êtes un affreux
+gredin... Moi qui depuis plus de trois jours ne songeais plus à la
+femme!...
+
+Je suis plein d'indulgence pour ce genre de crimes... et pour cause...
+mais allez à Capoue!...
+
+Il faut travailler... Quand on a ce que vous avez dans le ventre, il ne
+faut pas tout dépenser de la même manière.
+
+Le voyage va vous remettre.--Et après... à la besogne (...Excusez ce
+papier à lettres... Tout ce qu'on achète au Vésinet est du même
+tonneau).
+
+Ces Allemands ne sont plus que des Prussiens et l'article dont vous me
+citez des extraits est tout simplement idiot!
+
+Je suis absolument de votre avis sur la nouvelle partition de
+Wagner.--Du génie, certes! Mais quel poseur! Quel raseur! Quel goujat!
+Il a publié dans le _Guide musical_ de Bruxelles des articles avec
+lesquels j'aimerais à lui torcher la figure.--Selon lui, le _Faust_ de
+Gounod est de la musique de cocottes!...[56] «La Prusse, dit-il, est
+destinée à détruire la France politiquement.--La Bavière, son prince à
+la tête, la détruira intellectuellement.»--Ce républicain de carton
+m'amuserait beaucoup, s'il ne me dégoûtait pas.--Ce monsieur, qui
+acceptait en 1847 150,000 marcs du roi de Saxe pour faire monter un de
+ses opéras, était le premier à tirer des coups de fusil sur le même roi
+de Saxe en 1848.--Assez!
+
+J'ai été très malade... trois angines!
+
+On fait en ce moment deux opéras sur lesquels j'ai l'œil très
+ouvert.--Un des deux intéresse beaucoup Perrin--et d'ici à quelques mois
+j'aurai probablement un ouvrage en train.--Mais que c'est long!
+
+J'orchestre ma symphonie.--Tout en me promenant, j'ai composé le premier
+acte du _Roi de Thulé_.--Mais je suis décidé à ne pas concourir.
+
+Je vous enverrai trois morceaux de piano, dont un, intitulé: _Variations
+chromatiques_, vous intéressera, je crois.
+
+Gounod est malade... il ne peut plus travailler,--mais il communie à
+force et commente saint Augustin!
+
+Je deviens, moi, de plus en plus misanthrope.--Les indifférents me
+deviennent odieux--et je ne peux plus supporter que le commerce des
+hommes qui, comme vous, ont dans la tête et dans le cœur des idées et
+des sentiments qui s'accordent avec les miens!
+
+Soyez moins rare, écrivez-moi d'Italie.--Vos lettres me font toujours
+plus que du plaisir.
+
+À bientôt donc, j'espère, et à vous de tout cœur, de toute amitié.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Neuvième Lettre._
+
+
+1869?
+
+Mon cher ami,
+
+Je viens de passer six semaines dans les tapissiers, serruriers,
+menuisiers, etc... Enfin me voici installé.--Depuis treize mois, je n'ai
+pas composé une note de musique et je m'en trouve à merveille.--Quel
+dommage d'être obligé de sortir de ce charmant far-niente!--À la vérité,
+j'ai beaucoup travaillé depuis trois mois; j'ai eu l'aplomb de me
+charger de _Noé_, opéra posthume d'Halévy.--Halévy a laissé trois actes
+_à peu près faits_; mais il a fallu _tout_ instrumenter..., presque tout
+deviner--et j'ai à composer un quatrième acte assez court--et j'espère
+avoir fini le 30 novembre, ainsi que l'exige mon traité avec le Théâtre
+lyrique.--Pasdeloup est enthousiasmé de cette œuvre et je crois qu'il a
+raison... Mais, moi, je suis peu enthousiasmé des chanteurs de son
+théâtre et j'empêcherai l'ouvrage de passer, grâce à une _clause_
+relative à la distribution et qui me laisse absolument maître de la
+situation.
+
+Je suis fixé; je vais faire un _Calendal_. Avez-vous lu _Calendal_ de
+Mistral? Je crois avoir mis la main sur un bon poème.--Il y a longtemps
+que j'y songe.--Je ne sais si le _public_ sera de mon avis.--Mais, il y
+a là une partition à faire et je vais le tenter.
+
+* * *
+
+Quand viendrez-vous à Paris? Vous savez que vous trouverez 22, rue de
+Douai un bon ami ou plutôt deux amis.
+
+Hélas! Il faut se remettre au travail.--_Lire_, _rêver_, _observer_,
+_apprendre_, voilà mon affaire.--Mais produire!!
+
+Enfin...
+
+À vous de tout cœur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Dixième Lettre._
+
+
+...1869.
+
+Mon cher ami,
+
+Mille fois merci pour votre lettre si charmante, si affectueuse.--Je
+suis très heureux que vous ayez emporté de Paris un peu de courage.
+
+Saint-Saëns, qui a lu votre sonate, me charge de vous adresser les
+compliments les plus sincères.
+
+Gounod m'a reparlé de votre œuvre dans les termes les plus chaleureux.
+
+Je verrai prochainement Thomas et Delaborde, et j'aurai, je n'en doute
+pas, de bonnes et agréables choses à vous communiquer.
+
+Il y a peu de critiques en état d'entendre et encore moins de lire une
+sonate. Gasperini mort, il ne reste plus que Johannès Weber 10 ou 11 rue
+Saint-Lazare (du _Temps_), auquel vous puissiez vous adresser pour un
+ouvrage de cette nature.--C'est triste; mais c'est ainsi!
+
+J'ai envoyé votre sonate à Reyer; il en parlera dans les _Débats_ et je
+vous enverrai l'article.
+
+Je suis allé hier au ministère à votre intention. Adressez au ministre
+de la Maison de l'empereur une lettre conçue à peu près en ces termes:
+
+Monsieur le Ministre,
+
+Désirant prendre part au concours du Théâtre impérial de l'Opéra, je
+viens prier Votre Excellence de vouloir bien me confier un exemplaire de
+la _Coupe et les lèvres_. Daignez agréer etc...
+
+Votre adresse.
+
+Envoyez-moi cette lettre, je la porterai moi-même au ministère et je
+prierai ces messieurs de vous envoyer de suite le poème en question.
+
+J'ai complètement lâché Noé[57] et j'ai bien fait, je crois.--
+
+L'exécution (à Bruxelles) de ma pauvre _Jolie Fille_ a été
+monstrueuse.--Malgré cela, _succès_ très sérieux. J'ai reçu nombre de
+lettres très encourageantes.--Presse excellente, etc...
+
+Allons, travaillez, travaillez, faites le concours de l'Opéra.--Vous
+devez être un grand musicien,--à l'œuvre donc et courage.
+
+Croyez, mon cher ami, aux sentiments les plus dévoués, les plus
+affectueux de votre ami,
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Onzième Lettre._
+
+
+Mars 1871.
+
+Cher ami,
+
+Paris débloqué, j'ai dû me rendre à Bordeaux pour affaires de famille.
+En rentrant, je trouve un paquet de lettres datées de septembre,
+octobre, novembre, décembre, janvier et février. En ouvrant la vôtre,
+j'éprouve une vive joie et cette joie se manifeste par une bêtise
+incroyable: je tiens votre lettre de la main droite, et de la main
+gauche je jette l'enveloppe au feu. Or, votre lettre n'étant pas datée,
+il m'est absolument impossible, même après dix lectures consécutives, de
+savoir si vous l'avez écrite avant ou après le siège. Éclaircissez ce
+point, je vous prie.
+
+Ce n'est pas ici le lieu de parler du gredin du 2 Décembre, ni des
+idiots du 4 Septembre. Nous voilà sortis vivants et bien portants, ma
+femme et moi[58], de toutes ces stupides horreurs; nous sommes donc
+parmi les heureux.
+
+J'ai en ce moment un ouvrage à terminer et un autre à faire presque
+complètement. Dès que Sardou sera rentré à Paris, je vais le tourmenter
+pour qu'il termine un quatrième acte qu'il veut changer presque
+entièrement. Une fois ce point réglé, je songerai à choisir une retraite
+pour l'été. J'ai très envie d'aller dans le Midi, et il se pourrait que
+j'allasse vous dire un petit bonjour. Je veux avoir mes deux opéras
+prêts pour l'hiver prochain. Si les théâtres marchent, je m'en tirerai;
+si non, je ne sais à quel genre d'industrie je pourrai me livrer pour
+vivre.--À ce propos, donnez-moi donc quelques renseignements sur vos
+contrées. Y a-t-il des bois dans l'Aude? Les bois me sont ordonnés pour
+Geneviève. J'aurais voulu m'installer dans un port de mer. Mais le
+tempérament de ma femme s'y oppose absolument.
+
+Et vous, avez-vous travaillé?...
+
+Comment prend-on chez vous la situation de petite Pologne que nous font
+les événements, ou plutôt que nous ont faite notre stupidité et notre
+immoralité?...
+
+Nous attendons ici l'entrée des Allemands!
+
+Triste! triste!
+
+À vous, cher ami, de tout cœur et mille souvenirs de Geneviève.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Douzième Lettre._
+
+
+20 juin 1871.
+
+Cher ami,
+
+Merci! J'ai quitté Paris lorsque le rôle des honnêtes gens était fini
+dans cette bagarre.
+
+Sortirons-nous de cette situation?... Serons-nous républicains,
+communards, légitimistes, ultramontains ou Prussiens?...
+
+J'espère, mais je crains.
+
+Paris essaie de reprendre sa physionomie ordinaire; mais c'est
+difficile.
+
+_Perrin_, _Du Locle_ et de _Leuven_ n'ont pu encore rouvrir nos pauvres
+théâtres lyriques.--Ils sont arrêtés par des difficultés sans nombre et
+de toute nature. Pasdeloup, qui, comme Guzman, ne connaît point
+d'obstacles, a rouvert hier les Concerts populaires.--Il divise ses
+programmes en deux parties: musique classique et musique moderne. Il a
+fait exécuter hier du _Gounod_, du _Massenet_, etc... Il redira ma
+symphonie un de ces jours. Beaucoup de gens sont pleins de bonne volonté
+et ne seront pas au-dessous des efforts qu'il faut faire pour relever ce
+pays politiquement, littérairement et artistiquement. Mais la grande
+masse est sotte, vaniteuse et les terribles leçons que nous venons de
+recevoir seront, je le crains, inutiles en grande partie.--En somme, le
+Français se console en disant: «Bah! si nous avions été 500,000, la
+campagne se serait terminée à Berlin et non à Paris!»
+
+Quant aux ruines que nous lègue la Commune, on trouve que «_cela fait
+bien_!»
+
+Je vais passer l'été au Vésinet. J'y suis près de Sardou et bien placé
+pour terminer ma _Griselidis_.
+
+Ma _Clarisse Harlowe_ avance aussi et vous, vous remettez-vous au
+travail?
+
+Quand vous verrai-je?
+
+En attendant, mille amitiés de votre tout dévoué
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs.
+
+
+
+
+_Treizième Lettre._
+
+
+Cher ami,
+
+Les premiers morceaux de l'andante me paraissent bien instrumentés. J'y
+vois deux ou trois points douteux. Mais j'aime mieux ne vous en pas
+parler, car j'aurais besoin de l'audition pour avoir une opinion nette
+sur ces deux ou trois passages.
+
+Quant au final, avec la franchise qui est de rigueur entre vous et moi,
+je le trouve trop inférieur à ce qui précède et surtout trop inférieur à
+vous-même. L'idée première est un trait quelconque,--et le morceau,
+quoique bien conduit et fort bien fait, est au-dessous de ce que l'on
+est en droit d'attendre de l'auteur du trio, de la sonate pour piano et
+violon, et des quatre Morceaux qui me sourient de plus en plus.--Il ne
+faut qu'un moment... qui viendra, soyez-en sûr.
+
+Mille amitiés de votre
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Quatorzième Lettre._
+
+
+Mon cher ami,
+
+Votre premier morceau est excellent.--La première idée est robuste,
+rythmée.--La deuxième est charmante et la rentrée qui l'amène,
+ravissante. C'est bien écrit pour l'instrument et intéressant
+d'orchestre.
+
+On pourrait critiquer les premières mesures du motif de l'andante; il y
+a là quelque chose d'un peu mou.--Mais le morceau est si bien fait, si
+intéressant que je vous conseille de le laisser tel qu'il est. Je crois
+qu'à l'orchestre vous obtiendrez un excellent effet. Donc, les deux
+premiers morceaux sont complètement réussis.
+
+Votre final est à refaire; du moins, je le crois. La première idée
+meilleure que la seconde me semble insuffisante. Il n'y a pas d'effet
+pour l'exécutant et l'orchestre sera forcément peu amusant. L'entrée
+(motif du deuxième morceau) est bonne. Vous ferez bien de le
+conserver.--Vous trouverez facilement j'en suis sûr, un meilleur final;
+il serait fâcheux de laisser inachevée ou incomplète une œuvre de cette
+valeur. Croyez-moi et ne soyez pas paresseux.
+
+_Offenbach_ vient de faire ici trois fours remarquables. Est-ce la
+fin?... ou simplement un moment de lassitude?... Nous verrons.
+
+Je vous renverrai demain votre concerto.
+
+Vous devriez vous mettre à l'orchestre.
+
+Si vous veniez passer un mois à Paris, cela suffirait pour mettre tout
+en train.
+
+Je suis fatigué en ce moment. J'ai beaucoup de leçons qui me servent à
+préparer l'entrée d'un baby!.....
+
+On commence à me tourmenter à l'Opéra-Comique.--Je suis indécis et
+mou!... Je vois si peu de chanteurs!
+
+À bientôt et mille amitiés de votre tout dévoué
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments.
+
+
+
+
+_Quinzième Lettre._
+
+
+Mai 1872.
+
+Merci.--Votre approbation m'est précieuse; car je vous crois incapable
+de manquer de sincérité.
+
+J'ai aussi de bonnes félicitations à vous adresser: votre musique a été
+fort bien accueillie à la Société Nationale et, malgré votre
+éloignement, nous aurons désormais le plaisir de vous entendre. Je n'ai
+pu assister aux dernières auditions de la Société; _Djamileh_ et la
+fatigue m'ont privé de ces intéressantes séances. Mais tous mes amis
+m'ont parlé de la bonne impression que leur ont produite les morceaux
+que vous leur avez envoyés.
+
+J'attends un _baby_ dans deux ou trois semaines. Ma femme va à merveille
+et tout nous présage un heureux résultat.
+
+_Djamileh_ n'est pas un succès, dans le sens ordinaire du mot.--Mme
+Prelly[59] a été au-dessous du médiocre et la pièce est trop en dehors
+des habitudes de l'Opéra-Comique. Pourtant on fait des recettes
+raisonnables et le public écoute avec un intérêt évident. La presse a
+été excellente.--Les grands journaux ont loué la partition et les
+_Lundistes mélodistes_, tout en blâmant mes tendances wagnériennes (?),
+m'ont traité si sérieusement et si courtoisement que je n'ai pu
+m'attrister de leurs critiques.--Quoiqu'il arrive, je suis content
+d'être rentré dans la voie que je n'aurais jamais dû quitter et dont je
+ne sortirai jamais[60].--De Leuven et Du Locle m'ont commandé trois
+actes. Meilhac et Halévy seront mes collaborateurs. Ils vont me faire
+une chose _gaie_ que je traiterai aussi _serré_ que possible.--La tâche
+est difficile; mais j'espère en sortir.--On paraît décidé à me demander
+quelque chose à l'Opéra.--Les portes sont ouvertes; il a fallu dix ans
+pour en arriver là.
+
+J'ai des projets d'oratorios, de symphonies, etc., etc...--Et vous,
+travaillez-vous? Il faut produire, le temps passe et il ne faut pas
+_claquer_ sans avoir donné ce qu'il y a en nous.
+
+Mille fois merci encore et à vous de tout cœur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Seizième Lettre._
+
+
+Novembre 1872.
+
+Mon cher ami,
+
+Je suis à giffler!
+
+Depuis quinze jours, j'aurais dû vous écrire pour vous féliciter! Vos
+quatre Duos sont ravissants. Le 2, le 3, le 4, tout cela est exquis.
+Mais le nº 1 est une _grande chose_. C'est d'une personnalité
+saisissante et d'un charme! La lecture de ce beau morceau a été pour moi
+une véritable joie.
+
+Poursuivez et travaillez davantage, _vous le devez_.
+
+Mille amitiés de votre
+
+GEORGES BIZET.
+
+On a joué l'_Arlésienne_ dimanche chez Pasdeloup. Bis et gros
+effet![61]
+
+
+
+
+_Dix-septième Lettre._
+
+
+Mon cher ami,
+
+Voici une lettre de Gounod, qui vous concerne. Gardez-la, allez voir
+Gounod.--Portez-lui votre sonate,--allez-y.
+
+Encore adieu--et à vous mille fois de tout mon cœur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+Gounod demeure 17, rue de la Rochefoucauld.
+
+
+
+
+_Dix-huitième Lettre._
+
+
+1873?
+
+Mon cher ami,
+
+Je voulais vous donner des nouvelles de Delaborde et c'est ce qui a
+retardé ma réponse et mes remerciements.--Delaborde est absent, en
+Angleterre, je crois?... et l'on ne peut me dire la date de son retour.
+Si j'ai quelque chose de nouveau à ce sujet, je m'empresserai de vous en
+informer.
+
+J'ai été enchanté de vos quatre morceaux. La première idylle et la
+chromatique surtout m'ont ravi. Mon opinion sur votre trio est toujours
+la même. Pourtant cette nouvelle lecture m'a donné encore une impression
+meilleure que la première.
+
+Je suis heureux de vous voir travailler; il faut que tous les
+producteurs de bonne musique redoublent de zèle pour lutter contre
+l'envahissement toujours croissant de cet infernal Offenbach!...
+L'animal, non content de son _Roi Carotte_ à la Gatté, va nous gratifier
+d'un _Fantasio_ à l'Opéra-Comique.--De plus, il a racheté à Heugel son
+_Barkouf_, a fait déposer le long de cette ordure de nouvelles paroles
+et a revendu le tout 12,000 francs à Heugel. Les _Bouffes-Parisiens_
+auront la primeur de cette malpropreté.--L'hiver sera pauvre en
+nouveautés.--Les directeurs de l'Opéra-Comique m'ont déclaré qu'il leur
+était impossible de monter cette année ma _Griselidis_ (Sardou), vu la
+grande dépense que nécessite cet ouvrage.--Ils m'ont offert, en
+compensation, une _Namouna_ en un acte (qui sera mise en deux
+actes).--J'ai fini ou à peu près.--J'attends une distribution.
+
+Je travaille à _Clarisse Harlowe_.--Pasdeloup rejouera, cet hiver, ma
+symphonie et probablement aussi mes petites suites d'orchestre en cinq
+morceaux.--Ces morceaux, qui sont de simples esquisses, sont accompagnés
+de cinq autres. Durand (Flaxland) m'a acheté le recueil qui sera
+intitulé: _Jeux d'enfants_!...
+
+ _Dix morceaux à quatre mains._
+
+ Nº 1. _Les Chevaux de bois._ Scherzo.
+
+ » 2. _La Poupée._ Berceuse.
+
+ » 3. _La Toupie d'Allemagne._ Impromptu.
+
+ » 4. _L'Escarpolette._ Rêverie.
+
+ » 5. _Le Volant._
+
+ » 6. _Les Soldats de Plomb_ Marche.
+
+ » 7. _Colin-Maillard._ Fantaisie.
+
+ » 8. _Saute-Mouton._ Caprice.
+
+ » 9. _Petit Mari--Petite Femme._ Duo.
+
+ »10. _Le Bal._ Galop.
+
+La suite d'orchestre est composée des nºs 1, 2, 3, 9 et 10, dont j'ai
+supprimé les titres trop enfantins[62].
+
+Êtes-vous un peu remis de votre inondation? Sommes-nous destinés à être
+la proie de tous les fléaux.--Allons-nous enfin être tranquilles?... Je
+l'espère; mais bien des gens ont peur.
+
+Mille amitiés et à bientôt je l'espère.--Envoyez-moi quelque chose de
+vous et toujours à vous de tout cœur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs.
+
+
+
+
+_Dix-neuvième Lettre._
+
+
+Cher ami,
+
+Mille, mille, mille millions d'excuses!... Il y a quinze jours que j'ai
+mis votre rouleau sur ma table.--Je le retrouve à l'instant et je le
+croyais chez vous depuis deux semaines! Je suis un étourdi et je ne sais
+comment me disculper à vos yeux.
+
+Le morceau est très joli.--C'est bien instrumenté. Cela manque peut-être
+d'un peu de clarté. Les bois surtout sont un peu trop traités à quatre
+et cinq parties.--Mais la nature du morceau explique ce procédé.--Votre
+effet de cor et de basson est neuf.--C'est bon.--Page 3: l'entrée du
+quatuor vient quatre mesures trop tôt.--Évitez les frottements.--Que
+chaque partie ait autour d'elle une atmosphère suffisante pour se
+mouvoir.
+
+Je voudrais que vous instrumentassiez (pardon!) une chose vigoureuse, à
+_grandes masses_.--Deux ou trois flûtes,--quatre cors,--deux trompettes,
+trombones etc...
+
+Faites-moi vite quelque chose et je vous retournerai de _suite_.
+
+À partir du 8 juin, envoyez rue de Paris, 17, à Port-Marly
+(Seine-et-Oise).
+
+J'ai fini le premier acte de _Carmen_; j'en suis assez content.
+
+Mille amitiés et pardon excuse!
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Vingtième Lettre._
+
+
+_1874?
+
+Cher ami,_
+
+Vous voyez que je n'ai pas grand chose à vous reprocher.--_Vous êtes en
+état_ et vous instrumentez TRÈS BIEN. L'ouverture est amusante et je
+crois que cela réussira à merveille.
+
+J'ai fait cet été un _Cid_ en cinq actes. C'est Fauré qui m'a lancé dans
+cette affaire.--Je vais lui faire entendre son rôle un de ces jours. Si
+la chose lui plaît, il y aura espoir d'arriver à la grande boutique.
+
+_Carmen_ s'achève.--J'entrerai en répétitions en décembre.
+
+Pardonnez-moi d'avoir gardé si longtemps votre ouverture.--Mais ma
+rentrée à Paris m'a fait perdre huit jours.
+
+Mille amitiés et votre dévoué ami
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Vingt-et-unième Lettre._
+
+
+1874
+
+Mon cher ami,
+
+Votre aimable lettre m'a trouvé au lit en tête à tête avec une angine
+des plus aiguës.--Depuis deux heures, les abcès ont disparu--et je vais
+me remettre rapidement à grand renfort de côtelettes.
+
+Je vais partir dans quelques jours.--J'ai trouvé à Bougival un petit
+coin très tranquille, très agréable au bord de l'eau (1, _rue de Mesmes,
+Bougival, Seine-et-Oise_).
+
+J'y vais terminer _Carmen_ qui entre en répétition au mois d'août pour
+passer fin novembre ou commencement décembre,--et y commencer, peut-être
+y finir _Sainte Geneviève_, oratorio sur lequel je compte beaucoup.
+
+Tenez-moi au courant de vos travaux, cher ami, et recevez pour toutes
+vos chatteries et gâteries les remerciements des Bizet, père, mère et
+enfant.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Vingt-deuxième Lettre._
+
+
+Mon cher ami,
+
+Le _Nocturne_ est très joli et fort bien orchestré.--À la cinquième
+mesure vos violoncelles ou votre violoncelle fait _la sol_. C'est un
+chant, mais c'est un chant qui fait _basse_; je n'aime donc pas ce _la
+sol_ doublé par la deuxième flûte et les violons.--Au lieu de _la sol_
+mettez _si si_ dans le premier temps; le _sol sol_ viendra au deuxième
+temps. Le solo de violoncelle peut faire très bien; pourtant je
+préférerais tous les violoncelles. Ne décidez rien avant d'avoir
+entendu.--Faites copier sur toutes les parties et faites essayer des
+deux manières.--Pages 4 et 5 je crains que les bassons ne soient un peu
+_bas_; il faut se défier des tenues de bassons dans le grave.--Ceci est
+une règle générale à laquelle le cas présent peut faire exception.--La
+harpe fera très bien.--Ne trouvez-vous pas que la fin tourne _un peu
+court_? Ceci n'est pas un jugement définitif.
+
+Quant au finale du concerto, il me paraît avoir deux gros défauts:--1º
+Ce n'est pas un morceau de piano (même piano et orchestre); 2º Ce n'est
+pas un finale de concerto et votre joli petit morceau ne me semble pas
+bien placé là...--Les traits me semblent cherchés et je ne crois pas
+qu'un pianiste y trouve son compte. Le morceau est loin d'être mauvais.
+Le début ferait très bien, mais à l'orchestre. Du reste, en relisant ce
+morceau, je vois que le piano vous a gêné.--En somme: bon morceau, mais
+qui n'est pas apte à faire un finale de concerto de piano. C'est
+horriblement difficile! Depuis trois ou quatre ans, je rêve un concerto
+et je ne puis parvenir à faire à la fois du piano et de la symphonie.
+
+Ne vous découragez pas et écrivez beaucoup.--Vous ne travaillez pas
+assez.--Produisez, produisez.
+
+J'entre en répétition dans quelques jours. Ma _Carmen_ passera fin
+novembre ou commencement décembre[63]. Je viens de passer deux mois à
+orchestrer les 1200 pages que renferme ma partition.
+
+J'ai une _Sainte Geneviève_[64] sur le métier, mystère en trois
+parties.--Mais je ne sais si je serai prêt pour cet hiver.
+
+Mille amitiés de votre affectionné et dévoué:
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments.
+
+
+
+
+LETTRES À ERNEST GUIRAUD
+
+PROSCENIUM
+
+
+Ernest Guiraud fut l'ami de la première heure, le compagnon d'armes de
+Georges Bizet. Avec lui, il vécut les dures luttes de la vie d'artiste;
+il connut ses misères comme ses joies, les premières souvent plus
+profondes que les dernières. À peu près du même âge[65], l'un et l'autre
+vivaient côte à côte et ne faisaient rien sans se consulter: Georges
+Bizet paraissait avoir une véritable confiance dans le jugement de son
+aîné.
+
+Les voici, aujourd'hui, disparus! Aussi avons-nous pensé qu'il y avait
+intérêt à publier les petites lettres intimes que Georges Bizet
+adressait journellement à son «vieux» camarade et qui, si elles ne
+présentent pas, en raison de leur brièveté, une grande valeur
+artistique, laissent entrevoir la tendresse qui unissait ces deux
+natures d'élite[66].
+
+Nous devons la communication de cette correspondance à l'obligeance de
+M. Croisilles, oncle d'Ernest Guiraud, qui a tenu avec maîtrise, depuis
+de si longues années, le pupitre de violon-solo à l'Opéra-Comique. Nous
+lui adressons ici tous nos remerciements.
+
+H. I.
+
+
+
+
+_Première Lettre._
+
+
+Cher,
+
+Merci de ta lettre.--J'ai vu C.--Reçu mon deuxième acte.
+
+Je t'envoie quatre vers--une primeur! un amour!
+
+ «La fleur des champs boit la rosée
+ Qui l'attendait à son réveil.
+ La lune même _assez osée_
+ Boit la lumière du soleil.»
+
+Quel physicien-astronome! Quel poète! et quel...!
+
+Je compte sur toi dimanche. Viens samedi soir à l'heure qui te convient.
+
+Ton vieux
+
+GEORGES.
+
+
+
+
+_Deuxième Lettre._
+
+
+Jeudi.
+
+Vieux,
+
+J'oubliais!... C'est ce soir le lapin!... à 6 heures précises; il faut
+que je file à 8 heures 1/2.
+
+Amène Diane pour avaler les os et les eaux...
+
+À tantôt ton
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Troisième Lettre._
+
+
+Voilà ton fauteuil, cher ami, tu seras à côté de _X_... que je n'ose pas
+placer auprès de _Nephtali_; je crains les scènes!... Si _Azevedo_ est
+de l'autre côté... allez-y, mais pendant les entr'actes seulement.
+
+Ton vieux
+
+GEORGES BIZET.
+
+_P. S._ J'ai vu hier une dame qui se plaint de ce que vous voulez
+toujours lui imposer votre volonté. Je vous reconnais bien là!!![67].
+
+
+
+
+_Quatrième Lettre._
+
+
+1870.
+
+1º Tous les hommes (mariés ou non mariés) de 20 à 30 partent-ils?...
+
+J'ose espérer qu'on ne poussera pas jusqu'à 35, nous serions gentils!
+
+2º Sommes-nous à la garde nationale, oui, n'est-ce pas? Dans ce cas, que
+faut-il que je fasse?... Faut-il attendre une convocation?... ou faut-il
+aller me faire inscrire?
+
+Faudra-t-il que je rentre à Paris pour aller faire l'exercice?
+
+Tu serais bien gentil d'avoir l'œil sur tous ces détails que tu seras à
+même de me donner, puisque tu es dans les mêmes conditions que moi.--Je
+tiens à n'être pas le dernier à faire mon devoir.--Oh! les 7,300,000
+C...!!!...
+
+Si tu as quelque idée sur ce que nous allons devenir, tu seras aussi
+bien aimable de me le communiquer.
+
+Massenet, Paladilhe, Cormon se font-ils mobiles?...
+
+Nous allons pouvoir chanter avec variante:
+
+_Tutti son mobili!..._
+
+Le précepteur de Louis s'est distingué là-bas!... et le collaborateur de
+la vie de César, Lebœuf!... ils vont bien!... du coup d'œil!... de la
+prévoyance!... Quels œufs!... On dit que Bazaine, qui a, ajoute-t-on,
+des talents, va nous sauver... espérons-le!
+
+C'est égal!... les 7,300,000 C...!...
+
+Ton vieux
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Cinquième Lettre._
+
+
+J'ai un conseil a te demander.
+
+Ce monsieur de Lyon ne te fait-il aucun effet? Je n'ai pas fermé l'œil
+cette nuit.
+
+Je connais quelqu'un qui a menti hier en nous annonçant la _Traviata_
+pour ce soir.
+
+Voilà une occasion de rompre, à moins d'une grosse erreur.
+
+Viens.
+
+Il faut que je prenne mes mesures avec une grande prudence.
+
+Je ne vais pas chez toi.--Mon père est ici.
+
+À toi
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Sixième Lettre._
+
+
+Cher,
+
+Carvalho et sa femme comptent sur toi à dîner ce soir.
+
+Tu n'es donc pas rentré chez toi hier. Tu n'as donc pas reçu la dépêche?
+
+Suis libre ce soir.
+
+Madame Carvalho te désire beaucoup.
+
+À toi, vieux,
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Septième Lettre._
+
+
+Cher,
+
+Nephtali et Jadin viennent dîner demain jeudi dans ma cambuse--toi aussi
+ou je crie.
+
+Nephtali nous invite à dîner samedi.--Dis _oui_ ou ne dis rien; j'ai
+déjà dit oui pour toi.
+
+À toi
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Huitième Lettre._
+
+
+Cher,
+
+Je n'irai pas à Paris avant huit jours.
+
+D'ici là, je serai chez moi _toujours_ excepté jeudi.
+
+As-tu reçu ma lettre?... Viens déjeuner ou dîner ou coucher--et plutôt
+tout cela à la fois,--si tu es en travail.--Je ne te garderai pas
+longtemps.
+
+Vas-tu mercredi chez le président?--J'ai été en voyage samedi,
+dimanche.--Je suis rentré lundi au Vésinet. Je repars aujourd'hui,
+mardi, et ne rentre pas vendredi.--Ne te coupe pas!
+
+À toi mille fois de tout cœur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Neuvième Lettre._
+
+
+Cher,
+
+C'est fini d'hier. Jamais je n'ai autant souffert! C'est horrible!
+
+Mercredi, il faut que j'aille à Paris; y seras-tu?... et dînerons-nous
+ensemble? Irons-nous chez le président? Moi, oui, il faut que j'y aille.
+
+Réponds un mot.
+
+À toi de tout cœur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Dixième Lettre._
+
+
+Mon cher ami,
+
+Je t'engage vivement à aller trouver Perrin.--Moi je ne veux plus
+entendre parler de cette ordure. Les cinq voix m'humilient profondément,
+quand je songe aux onze voix d'Elwart.--C'est à tout lâcher.--Pour deux
+sous et, si je n'avais peur de poser, j'irais retirer mon bibelot.
+
+C'est fait d'avance; sois-en convaincu.--On choisira celui qui
+présentera les chances de four les plus accentuées.
+
+Quant au jury, il ne sera pas trop idiot.
+
+1º Perrin.
+
+2º Gevaert.
+ _Thomas_ refusera.
+
+3º David.
+ _Gounod_ refusera.
+
+4º Reber.
+
+5º Massé.
+
+6º Semet.
+
+7º Maillard.
+ _Reyer_ refusera.
+
+8º Saint-Saëns.
+ _Auber_ refusera.
+
+9º Elwart.
+
+En cas de refus de _David_, on aura Duprato. Sauf _Elwart_, ce sera
+possible.
+
+Cher vieux, va chez Perrin et n'aie pas l'air de croire que je suis de
+cette stupide épreuve. Quant à moi, je ne veux plus, je te le répète,
+m'occuper de tout cela. Je n'irai plus à l'Opéra d'ici deux mois.
+
+J'ai été extrêmement triste depuis l'autre soir. J'ai le chagrin
+avant,--tant mieux.
+
+Bonne chance, cher, et à toi de tout cœur, de toute affection. Ma femme
+te serre la main.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Onzième Lettre._
+
+
+Cher ami,
+
+Peux-tu me donner un quart d'heure aujourd'hui dimanche? il s'agit du
+deuxième acte de Mignon, quatre mains.
+
+Je passerai chez toi vers 5 heures 1/2. Si je ne te trouve pas,
+laisse-moi un mot chez ton concierge pour dire s'il t'est possible de me
+recevoir (j'irai chez toi à cause du piano) vers 10 ou 11 heures!
+
+Ton vieux
+
+GEORGES BIZET.
+
+Ah! mercredi prochain, tu viens manger une poularde truffée,--ne
+l'oublie pas.
+
+
+
+
+_Douzième Lettre._
+
+
+Passe me prendre à 4 heures 1/2; nous irons dîner rue Médicis, et après
+à _Jeanne d'Arc_! Nous rirons.
+
+Viens à 4 heures 1/2, parce que M... chante le solo de la messe de
+Gounod et me prie de le lui faire dire avant dîner.
+
+À toi
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Treizième Lettre._
+
+
+Si tu le vois ce soir, remets lui ce mot. Si tu ne le vois que
+demain--remets également.
+
+Je suis toujours malade.
+
+À toi
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Quatorzième Lettre._
+
+
+Cher,
+
+Nous avons un enterrement demain, jeudi. Ne viens donc déjeuner que
+dimanche. J'aurai une petite baignoire pour le concert de l'Odéon. Nous
+nous y pourrons cacher.
+
+Je t'envoie trois volumes que j'ai reçus pour toi.
+
+À dimanche, si je ne te vois pas avant. Nous arroserons ton vin d'une
+douzaine d'huîtres.
+
+Mille fois à toi
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Quinzième Lettre._
+
+
+Quoi de neuf?
+
+J'ai été très malade aujourd'hui. J'ai eu des douleurs névralgiques dont
+j'ai cru claquer.
+
+Quoi de neuf?--Vite--réponds.
+
+À toi
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Seizième Lettre._
+
+
+Cher,
+
+Reyer vient dîner demain, samedi à 7 heures.
+
+Tâche de venir.
+
+Ton vieux
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Dix-septième Lettre._
+
+
+1º Papa calmé!
+
+2º Nous dînons jeudi chez Gounod,--belle Hélène n'oublie pas.
+
+3º Ci-joint ta blague.
+
+4º À ce soir S...
+
+5º Adresse de Godard (_Rinaldi_), 18, rue Favart.
+
+Montre-lui ce mot, et rappelle-toi qu'il m'a promis un piano pour
+Camille à 15 francs.
+
+À toi, cher, de cœur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Dix-huitième Lettre._
+
+
+Vieux,
+
+Le porteur de ceci est _Alphonse Bruneau_, grand ami à moi.--Il a tenu
+avec succès l'emploi de premier ténor à l'Opéra-Comique dans de bonnes
+villes.--Il chante _Lucie_ etc...--La voix est excellente; tu
+t'apercevras facilement de ses qualités physiques.--Or, M. Capoul ne
+chantant plus que les premiers ténors à l'Opéra-Comique, tu serais
+gentil de présenter mon ami aux intelligents directeurs du Théâtre
+impérial de la _Dame blanche_.--Je crois que ce serait une bonne
+affaire.--Il a plus qu'il ne faut pour chanter le _Chalet_, Hector des
+_Mousquetaires_.
+
+Enfin, fait tout pour le mieux et à toi.
+
+GEORGES BIZET.
+
+
+
+
+_Dix-neuvième Lettre._
+
+
+Mardi...
+
+Mme Chabrier me charge de t'amener dîner demain (mercredi) chez elle.
+Si tu peux (et il faut que tu puisses), viens me prendre à 6 heures
+moins un quart.
+
+Sois exact et à toi de cœur.
+
+GEORGES BIZET.
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ PAGES.
+
+CÉSAR FRANCK 3
+ Catalogue des œuvres de César Franck 24
+
+CHARLES-MARIE WIDOR 31
+
+ÉDOUARD COLONNE 41
+
+JULES GARCIN 55
+ Catalogue des œuvres de Jules Garcin 64
+
+CHARLES LAMOUREUX 67
+
+FAUST. Scènes du poème de Goethe mises en musique par
+ Robert Schumann 105
+
+LE REQUIEM ALLEMAND de Johannès Brahms 145
+
+LETTRES INÉDITES DE GEORGES BIZET 155
+ Lettres à Paul Lacombe.--Avant-Propos 157
+ Lettres à Ernest Guiraud.--Proscenium 201
+
+Strasbourg, typ. G. Fischbach.--4187
+
+
+FOOTNOTES:
+
+[1] Ses premières compositions sont ainsi signées: «César-Auguste Franck
+de Liège».
+
+[2] César Franck a eu un frère, Joseph Franck, né à Liège vers 1820, qui
+s'est voué également à l'art musical, mais sans grand succès. Il termina
+ses études de piano, d'orgue et de composition au Conservatoire de
+Paris; il fut aussi violoniste. Après avoir exercé les fonctions de
+maître de chapelle et d'organiste à l'église des Missions étrangères,
+puis à Saint-Thomas d'Aquin, il s'est livré à l'enseignement du piano,
+de l'orgue et de la composition. On a de lui diverses compositions
+religieuses et profanes.
+
+[3] Il est bien entendu que nous ne plaçons pas dans cette catégorie les
+compositeurs qui, bien qu'inféodés à Richard Wagner, ont fini par se
+dégager de ses formules pour arriver à un style qui leur est propre.
+
+[4] Nous pourrions, à propos du dépôt qui devrait être régulièrement
+fait à la Bibliothèque du Conservatoire, exprimer le regret que ce dépôt
+soit pour ainsi dire illusoire. Car, pour ne citer que le dossier de
+César Franck, nous n'y avons découvert qu'un nombre fort restreint de
+ses œuvres.
+
+[5] La 1re audition des _Béatitudes_ a été donnée, grâce à
+l'initiative de M. Ed. Colonne, aux concerts du Châtelet, le 19 mars
+1893. Le succès a été considérable. Les interprètes étaient Mlles
+Pregi, de Nocé, Tarquini d'or, MM. Auguez, Fournets, Warmbrodt, Ballard,
+Grimaud et Villa.
+
+[6] On pourrait citer les noms de MM. Saint-Saëns, Delibes, Lalo,
+Joncières, Gabriel Fauré, Widor, Vincent-d'Indy, E. Chabrier, G. Benoit,
+P. de Bréville, E. Chausson, Gabriel Marie, Marty, Vidal,
+Guilmant,...... Mme Augusta Holmès......
+
+[7] Depuis que ces pages ont été écrites, Charles Widor a transporté ses
+pénates rue de l'Abbaye, nº 3.
+
+[8] _Nouveaux Lundis_ de Sainte-Beuve. Tome Ier, page 201.
+
+[9] Guy de Maupassant est décédé le 6 juillet 1893 dans la maison fondée
+par le Dr Blanche et dirigée actuellement par le Dr Meuriot.
+
+[10] Édouard Colonne est retourné, en novembre 1891, à
+Saint-Pétersbourg. Il était accompagné de la charmante cantatrice,
+Mlle Berthe de Montaient.--Le succès n'a pas été moins vif que les
+années précédentes.
+
+[11] La _Walkyrie_ a été exécutée, on sait avec quel succès, sous la
+direction d'Édouard Colonne, à l'Académie nationale de musique.--Malgré
+cette réussite et pour des motifs personnels, Édouard Colonne a donné sa
+démission de chef d'orchestre de l'opéra et a été remplacé par Paul
+Taffanel (1er juillet 1893).
+
+[12] M. Philippe Flon, qui est né à Bruxelles le 21 février 1861,
+actuellement second chef d'orchestre du théâtre de la Monnaie, a conduit
+avec la plus grande autorité les représentations de _Lohengrin_ à Rouen.
+
+[13] La seconde Symphonie en _ré_ majeur de Brahms avait déjà été
+exécutée au Conservatoire, avant la direction de Jules Garcin.
+
+[14] Chéri (Rose-Marie Cizos) née à Etampes en 1824, morte en septembre
+1861.
+
+[15] Depuis la mort de Michaël Costa (1883) les grands concerts du
+Palais de Cristal ont été dirigés par M. Manns.
+
+[16] Lamoureux avait dirigé précédemment, le 13 mars 1873, à la Salle
+Pleyel, un concert avec l'orchestre et les chœurs, dans lequel furent
+exécutées plusieurs pages de J. S. Bach: le _Concerto en ut majeur_ pour
+deux clavecins et orchestre d'instruments à cordes (MM. Fissot et
+Delaborde); _Chœur_, extrait d'une _Cantate_; _Introduction_ et _fugue_
+de l'ouverture en si mineur pour flûte et instruments à cordes (M.
+Taffanel); _Berceuse_ de la _Nuit de Noël_ pour contralto (Mlle A.
+Monnier); _Concerto_ en ré mineur pour clavecin et orchestre (M.
+Delaborde); _Chœur_ extrait d'une _Cantate_ pour le lundi de Pâques; _La
+querelle de Phœbus et de Pan_, dramma per musica.
+
+[17] Le texte de la _Passion selon saint Matthieu_ est de Henrici
+(Christian-Frédéric), plus connu sous le pseudonyme de _Picander_.
+
+[18] Les solistes étaient: Mlles Armandi, Arnaud, Puisais, MM.
+Auguez, Vergnet, Dufriche, Miquel, Mouret, Jolivet, Couturier.
+
+[19] M. Arthur Pougin avait été un des premiers à concevoir
+l'organisation de ces fêtes en l'honneur de l'auteur de la _Dame
+blanche_. Ambroise Thomas avait composé la cantate _Hommage à
+Boïeldieu_.
+
+[20] Les concerts populaires organisés par Pasdeloup au Cirque d'Hiver
+commencèrent le 27 octobre 1861 et ne prirent fin qu'en 1883, quelques
+années avant sa mort, qui eut lieu en août 1887 à Fontainebleau, où il
+s'était retiré. Plusieurs essais infructueux furent tentés pour faire
+revivre les concerts populaires; leur temps était passé. Le public avait
+porté ses préférences sur les concerts Colonne et Lamoureux.
+
+[21] «Si jamais tragédie, dit M. Édouard Schuré, fut écrite pour la
+scène, c'est _Tristan et Yseult_. Chaque geste y parle, chaque mot y
+agit. Tout y est plastique, ramassé en peu de paroles; mais d'autant
+plus puissante déborde dans la musique la vie torrentielle qui l'anime:
+verbe et mélodie se mêlent impétueusement dans le grand flot de
+l'harmonie, dans le fort courant de l'action.»
+
+[22] Les rôles étaient ainsi interprétés: Mmes Fidès-Devriès (Elsa);
+Duvivier (Ortrude); MM. Van-Dyck (Lohengrin); Blauwaert (Frédéric de
+Telramund); Couturier (le roi); Auguez (le héraut). Le grand succès fut
+pour Mme Fidès-Devriès, MM. Van-Dyck, Auguez, et pour l'orchestre et
+les chœurs. Dans le feuilleton du _Journal des Débats_ en date du 8 mai
+1887, Ernest Reyer écrivait: «De l'intérieur de la salle on n'entendait
+pas les sifflets des manifestants, mais il est bien possible que, de la
+rue, Messieurs les siffleurs aient entendu nos applaudissements. J'ai
+rarement vu pareil enthousiasme.»
+
+[23] Les individus arrêtés pour leurs manifestations bruyantes devant
+les portes de l'Éden, le 3 mai 1887, appartiennent presque tous à la
+classe des ouvriers!! Osaient-ils prétendre au monopole du
+patriotisme?--Il serait curieux d'inspecter certains dossiers que nous
+connaissons et dans lesquels se trouvent diverses pièces jetant un jour
+tout particulier sur les menées et les critiques qui se sont produites.
+
+[24] Charles Lamoureux et son orchestre ont fait une nouvelle tournée
+artistique, en 1893, dans la région du Nord.
+
+[25] Cet antiwagnérien, dont nous ne transmettrons pas le nom à la
+postérité, se leva au commencement du second acte pour prier M.
+Lamoureux de vouloir bien faire _chanter_ la Marseillaise!
+
+[26] _Lohengrin._ La légende et le drame de R. Wagner par Maurice
+Kufferath. Pages 100 et 101.
+
+[27] «Schumann, a dit Léonce Mesnard, dans son excellente étude sur le
+Maître de Zwickau, a presque laissé dans l'ombre le personnage de
+Méphistophélès qui lui apparaissait nécessairement dès qu'il abordait
+Faust; il lui a assigné à tout le moins une place restreinte où il
+figure non pas tant comme l'Esprit du mal incarné qu'à titre de
+porte-malheur, de messager funèbre chargé de prononcer, à côté de
+Marguerite, trop bien préparée par le remords à l'entendre, à côté de
+Faust, trop distrait par ses hautes et fécondes entreprises, l'ironique,
+le sévère oracle qui équivaut à une sentence de mort.»
+
+[28] «Berlioz ne me connaît pas; mais moi je le connais et si j'attends
+quelque chose de quelqu'un c'est de lui; à la condition toutefois qu'il
+ne continue pas à traiter la poésie comme il l'a fait dans son
+«_Faust_»; car il ne peut faire un pas de plus dans une telle voie sans
+tomber dans le plein ridicule. Si un musicien a besoin d'un poète, c'est
+Berlioz. Et son erreur c'est que ce poète, fût-il Shakespeare ou Goethe,
+il l'accommode toujours selon son caprice musical...»
+
+RICHARD WAGNER, Lettre à F. Liszt, 8 septembre 1852.
+
+
+
+[29] «Quand on connaît la Bible, Shakespeare et _Goethe_, disait Robert
+Schumann, et qu'on s'est bien pénétré de leurs maximes, cela est
+suffisant.»
+
+[30] Le succès fut beaucoup moins vif à Leipzig et Schumann écrivait à
+ce sujet:
+
+«Des rapports m'ont été transmis sur l'impression produite à Leipzig par
+mes scènes de _Faust_. Une partie des auditeurs a été séduite, l'autre a
+été très réservée.--Je m'y attendais. Peut-être s'offira-t-il cet hiver
+une occasion pour la reprise de l'œuvre et il serait possible que j'y
+ajoutasse d'autres scènes.»
+
+[31] D'après les recherches les plus récentes, voici quel serait l'ordre
+exact dans lequel auraient été composées les diverses _Scènes de Faust_:
+en 1844 Nos 1, 2, 3 et 7 de la troisième partie,--en 1848, Nos 4,
+5 et 6 de la troisième partie,--en 1849 la première partie et le Nº 4 de
+la deuxième,--en 1850 les Nos 5 et 6 de la deuxième partie,--en 1853
+l'ouverture.
+
+[32] _Revue bleue._--Numéro du 7 mars 1891.
+
+[33] Les _Scènes de Faust_ avec texte allemand et traduction française
+par R. Bussine ont été éditées par la maison Durand, Schoenewerk &
+Cie.
+
+[34] Goethe écrivait de Naples, le 17 mars 1787: «Je pense souvent à
+Rousseau, à ses plaintes, à son hypocondrie, et je comprends qu'une
+aussi belle organisation ait été si misérablement tourmentée. Si je ne
+me sentais un tel amour pour toutes les choses de la nature, si je ne
+voyais, au milieu de la confusion apparente, tant d'observations
+s'assimiler et se classer, moi-même souvent je me croirais fou.»
+
+[35] Dans cet extrait, nous avons suivi non la traduction française de
+la partition de Schumann, mais celle de l'œuvre de Goethe par H. Blaze
+de Bury.
+
+[36] Firmery, Jean-Paul Richter.
+
+[37] Enclin à la mélancolie par suite d'un état maladif qui devait
+aboutir à la perte de la raison, dans les dernières années de sa vie, il
+croyait entendre des harmonies, des voix qui lui dictaient un thème
+musical.
+
+[38] La troisième partie des _Scènes de Faust_ de Schumann ne contient
+pas moins, à elle seule, de 128 pages de la partition, alors que les
+deux premières parties n'en ont que 119.
+
+[39] La partie immortelle de Faust, avant d'atteindre le ciel, où il
+sera reçu grâce à l'intercession de l'Éternel Féminin, traversera toutes
+les phases de purification. Aussi ne peut-on aborder cette dernière
+partie du _Faust_ de Goethe, sans penser aussitôt à la divine Comédie de
+Dante.
+
+[40] Léonce Mesnard, _Étude sur Robert Schumann_, p. 41 et 42.
+
+[41] Léonce Mesnard, _Étude sur Robert Schumann_, p. 18 et 19.
+
+[42] C'est sous une pluie de roses que les anges, voulant ravir l'âme de
+Faust à l'enfer, ensevelissent Méphistophélès et la troupe des démons.
+
+[43] Filipepi (Alessandro) dit Sandro _Botticelli_ (1447-1515), École
+florentine.
+
+[44] Portrait d'un vieillard et d'un enfant. Ghirlandajo (1449-1494),
+École florentine.
+
+[45] Robert Schumann s'est tellement enthousiasmé pour cette partie
+mystique et étrange du _Faust_ de Goethe qu'il en a donné deux versions.
+Le second texte est plus développé que le premier.
+
+[46] Giacomo Leopardi. Poésies: _Aspasie_.
+
+[47] _Essais de critique musicale._--Hector Berlioz, Johannès
+Brahms,--librairie Fischbacher, 33, rue de Seine.
+
+[48] Ce morceau pourrait être comparé au beau Lied de J. Brahms: _À la
+pluie_ (op. 50).
+
+[49] Lettre adressée le 1er avril 1869 à M. E. Galabert et publié par
+ce dernier dans une brochure publiée sous ce titre: _Georges Bizet,
+Souvenirs et Correspondance_.
+
+[50] Bizet fut inscrit à l'État civil avec les prénoms de:
+_Alexandre-César-Léopold_. Mais il reçut de son parrain celui de
+_Georges_, qu'il a conservé toute sa vie. Il naquit le 26 octobre 1838 à
+Paris et mourut le 3 juin 1875 à Bougival.
+
+[51] La première représentation de _Don Carlos_ eut lieu à l'opéra de
+Paris le 11 mars 1867.
+
+[52] _Sylvie_ est un opéra-comique en un acte qu'Ernest Guiraud composa
+à Rome, à l'époque où il était à la villa Médicis.
+
+[53] La première représentation de _Roméo et Juliette_ eut lieu le 27
+avril 1867.--La lettre de Georges Bizet est donc datée des premiers
+jours d'avril 1867.
+
+[54] Les répétitions de la _Jolie Fille de Perth_! Le rôle de Catherine
+Glover qu'avait dû créer Mlle Nilsson, avait été donné à Mlle Jane
+Devriès.--Il avait été question de le reprendre pour le donner à Madame
+Carvalho.--Ceci n'eut pas de suite et ce fut Mlle Jane Devriès qui
+créa le rôle.--La première représentation de la _Jolie Fille de Perth_
+eut lieu le 26 décembre 1867.--La lettre de Georges Bizet, que nous
+publions, doit donc être datée du mois de décembre 1867.
+
+[55] Il s'agit d'une pièce-bouffe (_Malbrough s'en va-t-en guerre_)
+commandée par Busnach, nouveau directeur de l'Athénée, à MM. G. Bizet,
+Legouix, Jonas et Delibes.--Georges Bizet n'avait accepté cette commande
+qu'avec le plus vif regret...
+
+[56] Georges Bizet rééditait une légende absolument fausse. M. Maurice
+Kufferath, dans un article du «Guide musical» en date du 29 octobre
+1893, a péremptoirement prouvé que jamais Wagner n'avait avancé que le
+_Faust_ de Gounod fût une musique de cocottes!
+
+[57] _Noé_, opéra biblique en trois actes et quatre tableaux de M. de
+Saint-Georges, avait été mis en musique par Halévy, maître de G.
+Bizet.--Mais la partition était loin d'être terminée, et, par amitié
+pour son maître, G. Bizet avait entrepris le travail ingrat de
+l'achever.--Interrompu à plusieurs reprises, ce labeur prit fin à la fin
+de l'année 1869.--Mais des difficultés de toute sorte empêchèrent la
+représentation de l'œuvre au Théâtre Lyrique.--Depuis, à Pâques 1885,
+_Noé_ a été joué avec succès sur le théâtre grand-ducal de Carlsruhe,
+sous la direction de Félix Mottl.
+
+[58] Georges Bizet avait épousé, le 3 juin 1869, la fille de son maître,
+Mlle Geneviève Halévy.
+
+[59] Mme Prelly était une femme du monde d'une radieuse beauté, mais
+douée d'une voix médiocre, que la scène avait tentée. Une partie de
+l'insuccès de _Djamileh_ fut due à l'insuffisance de cette artiste.
+
+[60] La première représentation de _Djamileh_ eut lien le 22 mai 1872.
+
+[61] La première audition de l'_Arlésienne_ aux Concerts populaires eut
+lieu le 10 novembre 1872.--Elle avait été donnée, précédemment le 1er
+octobre 1872, au théâtre du Vaudeville.
+
+[62] Le recueil définitif se composait de douze pièces
+(L'Escarpolette.--La Toupie.--La Poupée.--Les Chevaux de Bois.--Le
+Volant.--Trompette et Tambour.--Les Bulles de Savon.--Les Quatre
+Coins.--Colin-Maillard.--Saute-Mouton.--Petit Mari, Petite Femme.--Le
+Bal).--Les numéros 2, 3, 6, 11 et 12 formèrent la _Petite Suite
+d'orchestre_ exécutée pour l'inauguration des concerts Colonne à
+l'Odéon, le 2 mars 1873 (Renseignements donnés par Charles Pigot dans
+son ouvrage: _Georges Bizet et son œuvre_, page 318).
+
+[63] Ce n'est que le 3 mars 1875 qu'eut lieu la première représentation
+de _Carmen_.
+
+[64] Les fragments de l'oratorio inachevé _Sainte Geneviève_ auraient
+été complétés par l'ami dévoué de Georges Bizet, par l'excellent et
+habile compositeur, Guiraud.
+
+[65] Georges Bizet est né à Paris le 25 octobre 1838 et Ernest Guiraud à
+la Nouvelle-Orléans le 23 juin 1837.
+
+[66] Aucune de ces lettres n'est datée: il eût été, si non impossible,
+mais du moins très difficile d'assigner à chacune d'elles une date
+précise.
+
+[67] Ce post-scriptum n'est pas de la main de Georges Bizet et paraît
+avoir été écrit par une femme, peut-être par Madame G. Bizet.
+
+
+ OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.
+
+ Librairie Fischbacher
+
+ 33, rue de Seine, 33
+
+ Quatre mois au Sahel, 1 vol. 3 fr. 50
+
+ Profils de musiciens (1re série), 1 vol. P. Tschaïkowsky.--J.
+ Brahms.--E. Chabrier.--Vincent
+ d'Indy.--G. Fauré.--C. Saint-Saëns 3 fr. --
+
+ Symphonie, 1 vol. avec un portrait à l'eau forte, par
+ A. et E. Burney. Rameau et Voltaire.--Robert
+ Schumann.--Un portrait de Rameau.--Stendhal.
+ (H. Beyle).--Béatrice et Bénédict.--Manfred 5 fr. --
+
+ Nouveaux profils de musiciens, 1 vol. avec six
+ portraits gravés à l'eau forte, par A. et E. Burney.--R.
+ de Boisdeffre.--Th. Dubois.--Ch. Gounod.--Augusta
+ Holmès.--E. Lalo.--E. Reyer 6 fr. --
+
+ Portraits et études.--Lettres inédites de Georges
+ Bizet, 1 vol. avec un portrait gravé à l'eau forte,
+ par A. et E. Burney 6 fr. --
+
+
+_En préparation:_
+
+PROFILS D'ARTISTES CONTEMPORAINS.
+
+
+
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+s de Georges Bizet, by Georges Bizet and Hugues Imbert
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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